Amours d_Extrême-Orient (French) Olivier Diraison-Seylor 1943 downloads.pdf

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Orient

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Title: Amours d'Extrême-Orient

Author: Olivier Diraison-Seylor

Illustrator: Amédée Vignola

Release date: December 7, 2021 [eBook #66897]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/66897

Credits: Gaëlle Vutron (This book was produced from images made
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS
D'EXTRÊME-ORIENT ***

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AMOURS D’EXTRÊME-ORIENT

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

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Française née au Tonkin.

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O. DIRAISON-SEYLOR

AMOURS
D’EXTRÊME-ORIENT
Illustrations d’après nature
PAR

Amédée VIGNOLA

PARIS
CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-EDITEUR
13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13

1905

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PRÉFACE

Je pense vous intéresser, Mesdames, à vos sœurs lointaines. Ne craignez
pas que je m’efforce à un parallèle dans lequel votre charme pâtisse auprès
du leur, charme de rêve. L’avantage, par avance, vous serait acquis. Car, si
j’ose le risque de dire les tendresses exotiques, il en est de moins lointaines,
de toutes proches mêmes, qui demeurent indicibles.
Je ne regretterai rien, je n’évoquerai que pour vous. Et non plus je ne
vous lasserai point en des souvenirs de géographie, perdus aussitôt fermé
l’Atlas. Dans chaque coin du monde où nous placerons une amoureuse, elle
y paraîtra seule comme Eve dans l’Eden, Eden miraculeux et impossible à
situer. Aussitôt connu, nous l’y laisserons, et je tâcherai, d’une place à
l’autre, d’avoir franchi des milliers de lieues avant que soit effacée la
vision de curiosité, avant que j’aie recommencé le labeur périlleux de vous
apporter une autre et toute diverse amante.
Il faut promettre, Mesdames, d’abandonner, en même temps que la
science de géographie, le frisson des effarouchements. Des mots de tous les
temps détailleront les précisions de tous les lieux. Il suffira qu’il vous plaise
de vous souvenir, Mesdames, que ces sœurs lointaines, d’âmes non pareilles
aux vôtres, sont faites comme vous, seulement comme vous, exactement
comme vous.

O. SEYLOR.

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PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME

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Fellahine d’Egypte.

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Amours d’Extrême-Orient

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PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME

Il faut tenter une définition. Et l’étymologie n’aurait ici rien à faire.
Nommez à un marin, non point à un globe-trotter, nommez Cadix ou
Constantinople, joignez à ces mots la qualification « d’exotique », le marin
se récriera. Citez Tahiti ou les Canaries : tout de suite il aura compris qu’on
lui parle d’exotisme. Pourquoi ? Pourquoi, au jeu de faire tourner une
mappemonde, n’importe lequel des errants, soulignera-t-il, dans la
nomenclature des lieux de la terre, les uns exotiques, les autres
quelconques ? Et, pour une même terre à classifier, le vote réunira
l’unanimité des suffrages.
C’est que reste, dès l’abord, en dehors du monde exotique, le monde
cosmopolite. Les termes, à les peser, ne jurent pas ensemble. Des fragments
de l’univers se sont unifiés et soudés, soit qu’ils fussent adjacents, comme
les Etats d’Europe, ou qu’ils fussent rattachés aux précédents dans une
tapisserie seulement plus lâche, la comparaison se décalquant sur
l’écheveau des chemins qui juxtaposent l’Amérique du Nord à l’Europe. Le
va-et-vient, l’échange mécanique, renouvelé surtout, est ennemi de
l’exotisme : il apparaît, pour nous du moins, récepteurs dans la psychologie
actuelle, il apparaît qu’une première condition de l’exotisme est de se
limiter aux lieux « que l’on ne voit qu’une fois. » La règle souffre peu
d’exceptions : l’évocation de Tong-Tabou ne saurait se préciser dans les
mêmes lignes, après deux séjours entre lesquels fut de la vie. On signifie la
collectivité entière du cosmopolisme, représentée par les membres qui s’en
séparent momentanément, en route pour les buts inhabituels. Si vague que
se présente cette collectivité, cette peuplade de la masse soudée du monde,
son sens est assez net pour écarter le ridicule d’appliquer la première

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remarque au cas du rustre qui ne s’en vient qu’une fois à la ville, pour la
conscription.
Du principe découle aussitôt que le monde exotique comprend
seulement des lieux où l’on ne vient que par mer. Non qu’avec cette
limitation, les îles seules répondent à la définition. Y correspondent encore
la multitude des cités, des sites, centres de rayonnement vers les cités,
auxquels les communications mécaniques et terrestres ne sont pas
imposées. Mais déjà il ne faut pas reculer devant l’inévitable conclusion,
par delà l’analyse, l’évidence que la finalité de l’exotisme soit de ne
s’appliquer qu’aux îles.
Le langage usuel choisit encore, parmi le choix auquel nous sommes
limités. Pour la plupart des gens, exotisme équivaut à perruches, bananes,
hamacs, chaleur enfin. Bref, le royaume de l’exotisme est aussi celui du
soleil, du soleil souverain. Si l’on joint à cette qualité celle révélée par les
mots ordinaires aux marins, eux qui se plaisent à répéter les senteurs
australes, la houle du Sud, le ciel austral, les mers australes, on fixera
presque complètement les bornes des choses exotiques.
Enfin il ne semble pas douteux que les souvenirs les plus intenses,
conservés de l’exotisme, empruntent quelque peu de leur force à la
conscience d’une individualité tout autrement développée qu’à la surface du
monde cosmopolite. L’exotisme conditionne des collectivités amorphes, et
non point concentrées et rigides, au long de leurs codes ; celles-là aussi on
ne les trouve plus guère au nord de l’Equateur.
En résumé : séjour unique ; chemin de la mer ; ciel de chaleur et
particulièrement austral ; liberté de primitif ; telles sont les caractéristiques
qui définissent les lieux d’exotisme. Elles les limitent autant qu’elles les
définissent. Et c’est pour cette raison qu’il était nécessaire, à l’origine, de
poser autrement la question pour un marin et pour un globe-trotter.
De celui-ci nous ne nous occuperons pas. Bien certainement l’avis n’en
est point négligeable. Même il est juste de déférer au reproche
habituellement adressé par lui au marin. « Le marin, remarque le globe-
trotter, à de très rares exceptions près, ne connaît qu’une mince bordure du
bord, les franges du tapis universel. » Rien de plus exact. Mais précisément
ces franges teintent ou non une terre d’exotisme. Au sens strict du mot,

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peut-être exotisme signifie simplement être hors de chez soi ; au sens réel et
vérifié, il signifie un monde à côté d’un autre monde pour un être qui n’a
« pas de chez soi » : pour le marin. Et tandis que le globe-trotter,
inconsciemment, différencie chaque place, cosmopolite ou exotique, d’avec
une base ferme, sa maison, le marin ne différencie qu’entre elles ces
diversités, dont aucune ne constituera un critérium d’appréciation.
Dans les bornes ainsi tracées, confirmation intéressante, l’exotisme
passionnel se confond avec l’exotisme géographique. Et peut-être, sans une
loyauté critique, sans l’effort de se placer, serein, devant la cinématographie
des errances, il suffirait, pour nombrer l’exotisme, d’additionner les
passades lointaines, permises au cours des campagnes qu’institue
l’organisation des divisions militaires. En tout état de cause, après avoir
nettement encerclé l’exotisme, après avoir appris en quels lieux le tâter,
nous ne pourrons l’analyser que dans ses échanges avec les passants, ainsi
dans le plus éternel et le plus varié en même temps, l’échange des désirs.
Or le fait est celui-ci : la nostalgie reporte les marins, pour la plupart, et
paradoxalement, vers les départs. Ils ont, presque unanimement, en eux, la
hantise de l’exotisme. Les étreintes lointaines leur restent plus
frissonnantes, et leur chair se languit, comme on dit à Toulon, aussi bien des
vahinés que des congaïs, des mousmés que des faufinées. Est-elle donc
meilleure, autre, et révélatrice la volupté glanée au travers de l’exotisme ?
Voici ceux qui l’affirment. Ils ont quitté les classes après la troisième
latine, souvent plus tôt. Et leur intellectualité s’est spécialisée à l’étude des
sciences mathématiques. Au plus grand nombre la tâche a été rude
d’emmagasiner la provision nécessaire pour franchir le passage entre le
lycée et le Borda ; le plus grand nombre, suivant l’expression juste des
cancres sensés, « apprend par cœur » et ne saisit en aucune façon la
méthode et la philosophie des choses enseignées, géométrie analytique ou
algèbre supérieure. Les sorties sont rares, la timidité trop grande, ou pis des
abords des lupanars trop surveillés par des envoyés du proviseur, pour que
l’immense majorité des chastetés ne demeurent pas intactes, du moins à
l’égard de la femme. Ceci n’est point l’exception. Mais le Borda continue et
exagère cette réclusion morale et physique. Quelques-uns des futurs
officiers, une dizaine à peine sur 80 ou 100, se risquent délibérément aux
passades d’une après-midi de dimanche, une fois par mois, ou beaucoup

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moins, à cause de la facilité avec laquelle les mêmes « libertins » amassent
les points de punition qui suppriment le droit de descendre à terre. Les
autres, effarés par la discipline nouvelle, traqués par leurs correspondants,
renseignés sur l’inquisition de l’Ecole qui les notera d’infamie ou reculera
leur classement, en châtiment d’un accouplement, les autres, deux ans
encore, ignorent la femme. Cependant des brimades écœurantes, à bord,
évoquent continuellement la sensualité, et les plaisanteries s’assortissent
perpétuellement à une hantise pédérastique. Plaisanteries seulement, il faut
l’affirmer.
Pendant la croisière d’été, cinq ou six des élèves se décident à la douce
aventure ; Rouen, Saint-Malo, Dunkerque resteront dans leur mémoire
maritime. Ensuite, c’est l’embarquement sur la frégate-école, et, au retour
des Antilles dont les maléfices contés ont renforcé les défenses
disciplinaires, c’est Barcelone, tombeau des virginités. Cependant les
familles, à tous les courriers, supplient le commandant de restreindre encore
la liberté des aspirants, pauvre liberté de quatre heures, une après-midi
d’une semaine, les familles maritimes dont le chef jadis subit le même
entraînement d’anormalité. Le stage est terminé ; les aspirants sont officiers,
essaimés aux quatre coins ; sur les cent de la promotion, 70 environ sont
encore vierges.
La première campagne, l’exotisme les déniaisera. Tahiti, Nossi-Bé,
Fort-de-France, Yokohama, autant de lupanars immenses ouverts à la faim
des ex-internes de la classe de troisième, sans aucun pion mouchard, sans
aucun compte à rendre, le soir, aux parents, de l’emploi du temps. Dans la
foule des femmes offertes, même le désir conserve son anonymat, et
lentement, sans aucune honte, à son gré, il passe de la respectabilité apprise
à la fanfaronnade d’impudeur.
Aucune crainte du ridicule, aucune terreur des maladresses n’arrête
désormais l’élan vers la femme. Qu’importe les railleries échangées sur le
passant entre deux filles dont il ne sait pas la langue et qui ne comprennent
que ses gestes ! Les camarades pourront choisir la même passade. Si une
comparaison, si un souvenir s’évoque chez l’impassible mousmé ou la
vahiné malicieuse, elles ne la communiqueront pas au second amant, elles
ne pourront la communiquer. Elle est loin la France, la France où dans les
ports, dans les séjours de congé, l’aspirant n’ose point se risquer à

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entreprendre une fille, défiant de ses brutalités et de ses moqueries ; où la
route vers les maisons closes passe devant des guetteurs dangereux, tandis
qu’un poids sur le cœur alourdit la marche.
Et pourtant ce n’est point quand même le lupanar, cet exotisme sexuel
qui grouille. L’illusion, l’illusion chère aux cœurs latins, demeure. Car avec
eux les officiers, pareils à tous ceux de leur race, transporteront deux
dogmes par delà les mers : le mépris du lupanar, et la persuasion d’être
amant avec l’une quelconque des hétaïres en liberté. Donc les yeux ne
voient plus les mêmes maisons, les mêmes fonctionnaires du désir, le même
choix, la même passivité. Un catéchisme se forme et s’apprend en même
temps, dont les explications satisfont pleinement à la croissance de la petite
fleur bleue.
Un lupanar, dites-vous, du moins le gigantesque Yoshivara de
Yokohama ? Non point. Ne savez-vous pas que les mousmés y demeurent
de leur plein gré, que les rues, formées par les maisons de plaisir, s’éclairent
plus brillamment que les autres, que le mouvement de la cité y ondule tous
les soirs, qu’enfin derrière les grilles ou les transparents, protégeant les
expositions des Nipponnes, s’agite tout simplement la ruche d’une pension
de famille ? Ignorez-vous que ces petites femmes, la plupart, y ramassent
une dot ? Que beaucoup d’autres y sont envoyées, en pénitence, par leurs
maris ? Enfin, sans prendre tant de peine à raisonner un grincheux, Loti ne
vous a-t-il point délicieusement fait sentir l’abîme entre le Yoshivara et le
Chapeau-Rouge ?
Loti ! Ecrasé, le grincheux n’insiste point.
Et pour bien se convaincre qu’il a tort d’avoir raison, il récapitule,
lorsque revient la discussion classique, après un passé de plusieurs
campagnes, il récapitule la diversité du cadre et la force de son
enchantement. Le cadre ! Quelque spasme qu’ils y sertissent, les globe-
trotters de la marine s’assurent ainsi la précision de souvenir qu’il souligne
et qu’il limite. Oubliées les ordinaires préparations à l’étreinte hygiénique,
évanouis les bruits de derrière le paravent, fondus les détails d’un
confortable où ne saurait muser une véritable chair d’amants ! Il reste
l’odeur d’encens emmêlée à la plainte du chamicen, il reste les valses
gargarisées par l’accordéon tandis que pâme le « tiaré », il reste la chute des
mangues mûres dans l’ombre que traverse le relent des flamboyants. En

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vérité, il n’y a que l’ombre elle-même, deux épidermes qui se confondent
en s’ignorant, et une fantaisie qui peut, dans l’incertitude de son objet,
l’harmoniser aux lignes du cadre. Les sens sont rois et comblés ; peut-être la
vision seule est-elle confuse, peut-être se vérifie ce paradoxe « que la
contemplation n’a plus aucune importance lorsque les deux faces sont
rapprochées en deçà du punctum proximum ! »
Si elle est bien réelle cette hantise du cadre ? Si le désir fort des marins
a le temps d’y songer sur l’heure ? Mais certainement oui, je sais, vous
savez, Madame, fort convenablement sous-entendre l’énergie, générale et
particulière des hommes de mer ; et vous doutez que cette… cette énergie
dont on vous a conté merveille s’occupe à autre chose qu’à son activité.
Veuillez vous détromper. On pourrait se contenter, en toute explication,
d’affirmer que la mer n’a qu’une seule fois engendré Aphrodite. La thèse
demande plus de généralité.
Ce qui est vrai, Madame, c’est qu’ici comme en bien d’autres choses, le
temps ne fait rien à l’affaire. Et, bien plus, la dureté du service en
campagne, les obligations des veilles sur des navires où les officiers sont
beaucoup moins nombreux qu’en escadre, le peu de générosité de la
nourriture, mille causes ne permettent au marin que de songer à son devoir,
et fort peu à l’escale.
L’empressement est assez modéré pour que les souvenirs,
heureusement, ne pèsent guère aux rêves, mais, à l’escale, il est trop réel
pour qu’un dilettantisme de beauté ou de volupté promène un choix averti
parmi une foule de possibilités. L’effort, déjà mince, se réduit au minimum
en présence de la quantité, et, seuls quelques hasards d’accouplement se
rehaussent de la qualité : Tahiti et Nossi-Bé, si extrêmes, si dissemblables
dans la variété de leurs courtisanes rustiques, sont les succursales
équivalentes de l’Eden à bon marché et sans garantie.
Les séjournants, comme il sied, ont eu le loisir et la nécessité de trier le
tas. Pour le passant, pour le marin, il ne reste à sa soif qu’un lait, très
abondant, mais sans la crème. Or, fonctionnaires ou négociants anémiques
toléreraient, encore moins que sur la terre de France, l’infidélité de leur
maîtresse, et encore moins celle-ci risque-t-elle la banale méprise de
« perdre sa situation ». Ainsi se décante et s’agglomère une pâte de chair qui
demeure à jamais la « femme d’officier de marine ». Quelques diamants y

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luisent, ou plutôt y resplendirent. Après des années les nouveaux-venus
s’empressent encore à les faire chatoyer, parce qu’on les leur vanta.
L’exotisme a sa vieille garde. Sans fard et sans apprêt quelques vahinés,
quelques Houves ou Betsimisarakas survivent, jeunes, à leurs années. Et les
globe-trotters maritimes confondent candidement, pour retrouver les
amantes telles que les leur dépeignirent des aînés, le cycle d’une saison et
celui d’une campagne. Les noms fort peu variés aident à la confusion
inverse et ainsi se renouvelle l’éternel baiser de Rara-Hu ou de Sammba
sous les lèvres de leurs homonymes, successives adolescentes.
D’ailleurs il faut dire que le culte des amantes historiques n’a que peu
de fidèles. Partout, au contraire, domine la recherche des primeurs,
recherche que ne limitent plus des codes ou des apophtegmes. Non que la
loi du climat s’impose souverainement au marin. Son geste n’est pas
spontané de transposer les pubertés en même temps que les âmes ; c’est
l’écume mauvaise qui vient de mousser au bord du désir. Et, la chair d’une
jeunesse ridicule, le rut encore désordonné, la caresse mal apprise, s’il
s’attache quand même à tenter les expériences permises ici, c’est parce que
là-bas, en Europe, elles sont le murmure honteux ou le crime. Et
l’inconsciente fanfaronnade fait mentir les préférences.
A quoi s’appliqueraient-elles d’ailleurs ces préférences ? La volupté de
l’exotisme est très médiocre, et les lignes en sont uniformes. Ne craignez
pas d’avoir à courber la tête pour avoir blasphémé, sous la malédiction des
errants don-juanistes. Sans doute, graves, car, plus haut que Suez, la
grivoiserie se limite à la gauloiserie, graves et un tantinet mélancoliques, ils
auront sous-entendu, du fumoir au boudoir, les étreintes étranges que l’on
ne peut dire, et des frissons que l’on ne peut doser. Vous avez droit de rire ;
aucun ne précisera, et l’ésotérisme quelque peu ridicule de l’exotisme
continuera d’être le panache.
La très simple vérité est que, fausse honte ou fierté, le jeu d’amour est
français, pas même Européen. Non seulement les femmes semées dans les
îles ignorent les caresses qu’on invente sans les apprendre ; mais elles
répugnent à la plus prenante des leçons. Monotone est l’échange, obsédant
comme la mer est le geste. Et l’on estimerait vainement que la première
résistance chez la première amante serait seule difficile à vaincre, puisque la
reconnaissance infinie doit suivre la haine qui se débat. Au même rythme, à

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un seul rythme, restent asservis les corps des maîtresses exotiques, sans
qu’aucune crainte, aucun dogme, aucune raison ne la conditionne aussi
unique. Entêtement de demi-brutes sans doute, ou plus probablement et très
mystérieusement, volonté de réserver aux mâles de la race le détail des
litanies sexuelles.
Et c’est ainsi que commence l’indignation des partenaires à la première
des générosités de l’amant, le premier cadeau repoussé avec ardeur, celui
dont les Saxonnes ont imposé le nom à travers les océans, le « French
game » qu’elles méprisèrent jadis.
Ainsi l’on possède des vahinés, des congaïs, des mousmés pour les
avoir possédées, et les marins, globe-trotters par force, se persuadent ainsi,
comme les autres, de la douceur de voyager pour avoir voyagé. A quoi bon
s’étonner ou railler ? L’extension à l’être, la règle immuable des
intellectualités, ne saurait mieux se vérifier que dans les corps. Du moins
c’est un devoir de guérir l’envie à ceux qui écoutent les évocations des
lointaines hétaïres qu’ils ne verront jamais, et de leur assurer très
sincèrement qu’aucune nuit australe ne vaut une passade de Paris.
Vaine serait, pour échapper au radicalisme de cette conclusion, la
tentative d’une sélection entre les escales. L’exotisme, c’est le bloc.
Seulement un tapis le recouvre, chatoyant comme un arc-en-ciel.
Voici la Chine d’abord : voici « toute la lyre » de Saïgon ; Che-Fou,
Trouville d’Extrême-Orient ; l’horreur de Nan-King ; les affranchies jaunes
de Frisco, et les ribaudes des troupes, autour de Port-Arthur ; Shang-Haï,
rehaussé par des Oteros jaunes, Shang-Haï, marché de primeurs, puis le
sadisme de Tien-Tsin, et les hasards étranges au cœur de la Chine des
supplices.
A côté, un peu plus loin sur l’espace de la Terre si petite, Madagascar
s’apprête. Y bruissent les cigales, créoles de Diégo-Suarez ; les
Betsimisarakas aux chevelures roulées suivant les Sénégalais en colonne.
La volupté et le sang se mêlent parmi les insurrections de la Grande-Terre ;
Majunga apporte la révélation des Houves aux chevelures splendides. Le
grand rut surgit de Vohémar à Fort-Dauphin. Et Nossi-Bé, laineux de
verdure, dresse un fantôme de Tahiti.

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Encore dénombrons les étreintes semées par les îles du Pacifique
énorme : à Macassar, caricature de l’Inde ; à Nouméa, hideux des surprises
de bagne et enjolivé par les métisses ; aux Nouvelles-Hébrides où point à
peine une aube de féminité. Le flirt le plus précis comble les heures de
Christchurch en Nouvelle-Zélande. L’Eden, le vrai, se découvre sous les
arbres de Tonga. Tabou, Wallis et Mingareva, dans une même supplication,
à l’Istar malaise, confondent des balbutiements d’hétaïres impubères et des
tendresses de forbans. Sydney d’Australie ressuscite le Quartier Latin
autant que le passage d’Auteuil ; et si le rêve casse en désillusion sur les
routes de Tahiti, aux Marquises le royaume d’Aphrodite éblouit les plus
merveilleuses des voluptés imaginées.
Ainsi s’agite, ondoie, rayonne, fulgure, hypnotise, le tapis splendide de
l’exotisme, sous la mousson fraîche, au souffle des alizés parfumés, au gré
du Khamsin de feu, au frisson des bouffées qui viennent de terres
mystérieuses et inconnues. Puis, lorsque le vent de France, suroît ou mistral,
a effiloché l’étoffe colibri, l’a dispersé aux profondeurs informes de
l’espace et du rêve, il demeure le bloc tout nu, le bloc de l’exotisme. Pour le
bâtir, les chairs diverses des mousmés, des congaïs, des vahinés, se sont
trouvées extraordinairement pareilles, et les mêmes passivités, les mêmes
gestes appris, le même sourire où la mièvrerie s’efforce d’être de la douceur
en même temps que du désir, ont été brassés pour la coulée sans fêlure, avec
laquelle s’ébauchera la statue érectée en symbole des femmes du lupanar
mondial, silhouette résumée entre le nombril et les pieds.
Si les caractéristiques de chaque morceau d’exotisme n’importent guère,
tôt uniformisées, si la différenciation des maîtresses lointaines ne s’impose
pas à un même amant, la succession des cadres dissemblables peut seule
faire croire à une variété infinie d’étreintes. Car le cadre en soi ne saurait
magnifier davantage la volupté exotique. Qu’il soit le plus souvent
splendide, neuf surtout, c’est accordé. Mais il n’apparaît pas que des
souvenirs de chair rattachés à Venise ou aux lacs de Westmoreland doivent
se préciser moins que ceux de Manille ou de Mangareva. Il faudrait joindre
à l’explication une sentimentalité, pour le moment hors de cette
psychologie, à savoir que moins d’amants unissent au souvenir d’une
femme l’évocation de Manille ou de Mangareva, que par suite ils estiment
leur possession plus complète et plus « historique », si l’on peut dire, que la

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possession révolue dans Venise ou dans Windermere. Cette sentimentalité-
là n’est, à bien voir, qu’un des avatars de la multiforme extension à l’être ;
n’y revenons donc pas.
Plutôt concevons-la dans la plus certaine et la plus forte de ses
manifestations rapportées à l’exotisme, sa lutte pour la perpétuité, sa haine
de l’instabilité. Non qu’il s’agisse de développer une théorie de
l’arrachement : l’œuvre de Loti en demeure à jamais le plus merveilleux et
le plus saignant des commentaires. Et la terrible analyse, avec des mots
douloureux de toutes les petites morts avant la mort suprême, et aussi
inadmissibles qu’elle, l’analyse a joint implacablement la psalmodie d’un
de Profundis au chant de la joie de vivre, en les îles délicieuses. Du moins
les livres admirables, s’ils n’ont pas fait penser tous les marins mal habitués
à la pensée, ont souligné, pour les tiers impartiaux, la majeure des relations
psychologiques qui, entre toutes les étreintes, spécialisent celle de
l’exotisme.
Le dogme de perpétuité qui, si facilement, si inconsciemment, se glisse
parmi les moindres échanges dans la terre-patrie, est, au lointain, par avance
aboli. Aucune illusion de baisers éternels ne pare le premier baiser, si
longue doit être l’escale, par exemple deux ans, sur une goélette de Tahiti.
La séparation s’effare au milieu des plus ardentes communions ; et la
spiritualité des lois chrétiennes se matérialise, implacablement heure par
heure, dans le cauchemar du départ inévitable, des fins dernières.
L’arrachement ! Voilà le véritable motif d’aimer l’exotisme en aimant sa
douleur. Les plus intellectuels s’enfièvrent davantage à jouir de la minute
sachant que les minutes pareilles sont comptées. Les autres, stupéfaits, se
lamentent à la dernière minute, et, non rassasiés, se souviendront mieux
qu’ils n’avaient jamais pensé que cette minute dût venir et combien alors
elle leur fut lamentable. L’archange qui garde l’Exotisme s’appelle
« Nevermore ».
Outre la réalité de cet arrachement, un atavisme maritime de deux
siècles ou plus renforce le goût de l’exotisme, salé des larmes de la
séparation. Répétons qu’aujourd’hui, à l’exception de deux ou trois stations,
desquelles quitte à peine le navire affecté, les plus longs séjours à l’escale
ne dépassent guère six semaines.

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Autrefois la vie de mer n’était pas organisée comme elle l’est
maintenant, et l’on aurait tort, une fois de plus, laudator temporis acti, de
penser qu’elle était plus mâle et plus glorieuse. Il suffit, pour être renseigné,
d’écouter les récits des officiers supérieurs ou généraux, les fois, très rares
d’ailleurs, où il leur plaît de se souvenir avec sincérité. Les traversées
étaient plus longues au temps de la navigation à la voile, mais,
contrairement à l’opinion reçue, elles se présentaient assez souvent.
L’escale consistait vraiment à attacher un morceau d’existence comme un
lieu d’exotisme. Cinq, six mois, la frégate demeurait à Tahiti, ou en un port
du Sud-Amérique. L’échange se fortifiait, les liens se créaient, la vie de
France s’oubliait complètement, remplacée par la vie présente. Et si ce
déracinement n’était pas pour faire plaisir aux femmes demeurées à Toulon
ou à Brest, du moins il conditionnait pour les maris un arrachement réel
autant que douloureux.
C’est donc cet atavisme qui suggestionne les marins de l’heure actuelle.
La durée de l’escale a été complètement réduite, une campagne s’écoule
presque entière entre des traversées multiples et courtes. Malgré tout, l’âme
des pères s’agite dans les corps des fils, et, naïvement ridicules, ils
apportent à la conclusion de leurs six semaines de repos exotique la
farouche désespérance que les marins de Cook ou de Bougainville
manifestaient en terminant six mois de nirvana autant que de volupté.
Cependant, puisque nous avons prononcé le mot de Cook, n’imaginons
pas que les marins de toutes les nations ont la même chair devant l’étreinte
de l’exotisme. Rappelons-nous comment la petite fleur bleue ne pousse que
sur le sol français. Il serait malaisé de prétendre connaître exactement les
frissons saxons, germains ou slaves. Peut-être le masque d’impassibilité des
autres races que la race latine conserve-t-il des tendresses insoupçonnées
pour le lointain ou des arrachements aussi saignants que celui de Rara-Hu.
C’est peu probable. En tous cas, Italiens et Espagnols ne paraissent point
suffisamment retournés par le charme de l’exotisme pour qu’un Loti y
puisse germer, et il semble qu’ils ne comprennent guère l’essence de son
adorable génie.
Seules les haines, les jalousies, les puérilités, les folies de l’amour
français se transportent dans la sérénité des Iles. Et, ainsi que dans la
statistique d’Europe, le bilan des catastrophes passionnelles se solde par un

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passif au désavantage de la France ou plutôt de ses officiers. Car, pour les
chairs chaudes et les cœurs simples des matelots, le mirage affolant est le
même, et, depuis l’ère des découvertes, la proportion des déserteurs, grisés
par la douceur australe, doit être pareille dans toutes les marines.
Pardonnables, respectables même, seraient l’ardeur et la tendresse
enfantine de ces passades lointaines, si elles correspondaient à l’éternelle
recherche de l’unisson. Oui, il importerait peu, et les tiers sceptiques
n’auraient alors aucun droit à juger que la science de volupté est nulle dans
l’exotisme, que la caresse y est monotone, que les chairs y sont sans
imprévu. Etre amant et maîtresse, mettre entre soi l’infini de ces deux mots,
ne suppose pas absolument le devoir et la hantise de faire vibrer toutes les
cordes de la lyre. Aussi bien que sur le sol de France les hyménées
attendries jailliraient vers les « deux fondus en un », à Tonga ou bien à
Diégo, à Tien-Tsin ou bien à Manille.
Hélas ! L’inquiétude d’un geste qui froisse l’étreinte, la félicité de voir
des yeux qui voient comme les nôtres, l’angoisse du désir partagé, la
supplication humble ou passionnée, l’accord parfait, lettre morte que tout
cela pour les hallucinés d’exotisme ! Ils embellissent leur spasme en le
sertissant dans un cadre splendide, c’est tout.
D’ailleurs elles, congaïs, mousmés, vahinés, petites dispensatrices de
rêve, leur donnent généreusement l’illusion haïssable. Mais s’ils peuvent
croire à leur communion c’est qu’ils n’auront jamais visité l’éden le plus
complet d’entre ceux semés sur la mer Pacifique, la terre qui semble pétrie
de volupté, et où la langue n’a pas de mots pour traduire le mot « baiser ».

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JAPONAISES

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Japonaises. Chinoises. Annamites.
Les Prostituées au Tonkin.

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JAPONAISES

La Volupté Vie.

La classique prostitution de jadis n’est plus celle d’aujourd’hui. Ce gros
mot de prostitution, laid, banal, s’applique mal, ou plutôt s’appliquait mal à
la joliesse mièvre des mousmés. Désormais, son équivalent, dans la langue
nipponne, se retrouve et se comprend mieux. Il y a des « femmes du
monde » ; il y en a toujours eu, et de haute branche, dans l’Empire du
Soleil ; seulement, désormais celles-là, en parlant des autres, disent tout
comme en Europe « les filles ».
Le Japon a réalisé pendant des centaines de siècles l’Eden rêvé par les
jeunes hommes conquérants, le séjour de délices où toutes les heures sont
vouées au spasme. Pourquoi ? Il serait malaisé d’en trouver des raisons
psychologiques. Et, non plus, la physiologie n’explique rien. Le
tempérament des poupées au sourire perpétuel est plus que modeste. Un
Européen, un étranger, ne saurait l’affirmer d’après ses propres expériences,
sans songer aux ironiques attitudes de ses maîtresses de passage. Mais les
confidences loyales des hommes de la race confirment les apparences.
D’ailleurs la religion ne prêche nullement ce communisme des chairs.
Elle n’a pu décider la formation d’un peuple de courtisanes. Le climat ? Il
est de genre tempéré ; les froids de l’hiver y sont rigoureux. Quant au motif
d’un sol d’abondance, sur lequel la luxuriance des fruits, la profusion
naturelle, activeraient des désirs en harmonie avec la vigueur des corps
comblés, ce motif se formulerait difficilement : les ressources des terres

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japonaises, abondantes et variées, n’écrasent pourtant pas l’homme sous la
nature.
Reste donc, quelque paradoxal qu’en soit le commentaire, en suffisante
explication, le résultat d’une philosophie raisonneuse et raisonnée.
Ainsi que pour son proche voisin, l’Empire du Milieu, la vieillesse de
l’Empire du Soleil-Levant est un garant de ses incommensurables
méditations à travers le temps. Or, tous deux, à n’en pas douter, avaient,
bien avant l’aurore de notre Europe, résolu à leur guise le problème de
l’Etre. Leur point de départ, en même temps l’aboutissant de leurs
conceptions métaphysiques, est le même. Et, qu’on veuille bien pardonner
cette incursion dans les domaines insexuels, à propos de volupté ! L’« être »
s’impose, absolu et relatif à la fois, conclurent de chaque côté mandarins et
daïmios.
Comment se montrer égal à la fatalité d’exister ? La Chine a choisi
l’opium, c’est-à-dire la solution de croire cette fatalité monstrueusement
inconsciente, et de la mépriser en refusant d’employer l’activité qu’elle
apporte. Le Japon préfère adhérer à une fatalité consciente, et la
comprendre éternellement en la renouvelant sans trêve, dans l’action
sexuelle.
Mais la transcription de cette acceptation, du domaine de l’idée au
royaume des faits, s’est faite sans le moindre ésotérisme. Le peuple du
Nippon, certainement enseigné, comprit vite le rôle de la vie, et des
affirmations philosophiques de ses prêtres se dégagea pour lui l’évidence
assez inébranlable pour asseoir dessus une société :
« Il y a sur terre des hommes et des femmes ; c’est pour que ces
hommes jouissent des femmes, et celles-ci des hommes. »
On chercherait vainement la moindre justification de cette hypothèse
que l’on sent, partout à travers les siècles, l’origine du Nippon-lupanar.
L’origine de cette vocation des mousmés se perd dans la nuit des temps.
Des empires ont certainement disparu où elles apportaient leurs gestes
d’amour, dans un exode coutumier, des empires qui précédèrent, de longs
âges, la gloire d’Alexandrie, cette Alexandrie où l’admirable roman
d’Aphrodite nota, avec l’indécision nécessaire, l’existence de ces inconnues
d’alors, dans les jardins de la Déesse.

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« Il en venait de plus loin encore : des petits êtres menus et lents, dont
personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs
yeux s’allongeaient vers les tempes ; leurs cheveux noirs et droits se
coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des
animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour mais
refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les
voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser
puérilement. »
Depuis les jours de Chrysis, la timidité des Nipponnes s’est évanouie.
Ou plutôt les débauchés d’Alexandrie appréciaient mal leur réserve et leur
sérénité. Le calme japonais, avec tout ce qu’il signifie et tout ce qu’il cache,
devait être un état d’âme inconnu à l’âme extérieure de la ville cosmopolite.
Mais, autant qu’elles faisaient dans les jardins, les mousmés jouent encore
entre elles, au milieu des passades, maniant les osselets, et n’accordant à
l’étreinte finie ou à celle qui va commencer aucune attitude de repos qui en
soulignerait une ridicule importance. Telles elles furent dans le parc
d’Alexandrie, telles elles demeurent au Kanagãwa.

Mousmés.

De quelque nom que s’appellent les quartiers lupanars, Kanagãwa,
Yoshivara, ce n’en sont pas moins des cités énormes. Mais pourtant la cité
de volupté se limite, se restreint, se recroqueville. Encore un coup, la
prostitution a pris son titre ; bientôt Yoshivara et Kanagãwa ne seront plus
guère que des « quartiers réservés », tels ceux des ports ou des Cosmopolis
du monde.
Jadis cette partie de la ville était la ville même : les rues marchandes s’y
accolaient, médiocres, dédaignées, permises seulement, semblait-il, autant
que les imposait la nécessité pour l’approvisionnement et l’entretien du
lupanar géant. Du moins, à cette heure encore, le bruit, la gaîté, la lumière,
l’art, se mêlent et grouillent dans les artères qui sectionnent le Kanagãwa de
Yokohama ; ou le Yoshivara de Tokio. Qui ne connaît, par Loti ou par cent

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autres, les « expositions », étalages des mousmés pomponnées, en
devantures de boutiques, poupées réunies en phalanstères candidement
indécents, et que viennent visiter, après le dîner, le soir illuminé, les amis et
les amies des parents affectueux, ou les maris qui, par châtiment temporaire,
confient leurs épouses à la méditation d’une de ces maisons si ouvertes, qui,
ailleurs, sont des maisons closes ?
… Lepassant avait voulu voir si un corps et une âme de maîtresse
pouvaient être dans un corps et une âme de japonaise. Car, par hasard, à ce
stade d’exotisme, Loti n’avait pas pensé pour toutes les générations de
marins. Leurs tendresses enthousiastes de chérubins à perpétuité s’étaient
attristées aux dernières pages de « Madame Chrysanthème » ; et il les gênait
d’avoir su, par son aveu, que l’aimé, revenu en cachette après les adieux,
trouva la mousmé sans larmes, faisant sonner, comme un changeur de la
rue, les pièces d’argent reçues le matin. De cette fin, ils gardaient une
défiance, une incrédulité, une impossibilité de s’intéresser complètement à
une histoire d’amour dont les paroles suprêmes ne seraient pas une douceur.
Lui n’espérait ni ne souhaitait ce soir découvrir l’amoureuse ; il s’informait
comme à Tahiti, comme partout.
Sa femme de la nuit s’appelait Susu-Sàn. Il ne lui demanderait rien de
ces choses d’échange où la question force la réponse. Il verrait et il
écouterait. D’ailleurs, une oisiveté, on veut le croire toujours, l’avait seule
mené au Kanagãwa. Autrement il occupait, avec plus de sincère
satisfaction, ses repos dans les confortables intérieurs des blanches
dénichées à l’escale. Et, en attendant Susu, occupée hors de sa chambre à de
minuscules préparations d’hôtesse menue, il fixait déjà l’histoire de son
temps entre la rue et le logis.
Depuis le crépuscule il pleuvait. Alors, pour venir, il avait chaussé ses
bottes. Il sourit, songeant qu’elles avaient effrayé la maison parce que,
distrait, il avait marqué le blanc vestibule d’empreintes de boue. Mais, leur
stupeur passée, les suivantes s’étaient bientôt précipitées et lui barraient les
marches, peureuses encore mais résolues, avec des cris plus suppliants
qu’indignés. Puis, rassurées par sa bonne volonté, elles s’étaient toutes
jetées à terre pour enlever les grosses choses noires, redevenues vite
espiègles, le secouant de leurs forces réunies et amusées de le voir
chanceler.

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Pourquoi il avait préféré Susu-Sàn entre les mousmés accroupies dans la
salle de réception ? Mon Dieu ! sans aucune raison bien nette et pourtant
certain qu’elle était, pour l’épreuve, la plus intéressante des femmes-enfants
qui fumaient, accroupies, ou jouaient aux osselets. On l’avait guidé vers une
chambre, non pas elle, mais l’une des suivantes, car elle, le rejoindrait un
peu plus tard ; à lui, on donnait le loisir des réflexions de « mariée ».
Une amie de Susu-Sàn entra. Elle parla, courbée et souriante. Il comprit
qu’on avait craint qu’il s’impatientât de sa solitude et, très poliment, elle
s’était chargée de le distraire une minute. Elle s’assit devant lui, le
« chamicen » aux mains, elle chanta. Elle chanta la mélopée qui emplit les
rues du Nippon, et qui montait à cette heure de tous les coins du Kanagãwa
et les syllabes de Ko-bé, Yoko-ha-ma, se prolongeaient presque en pleurs
retenus. Quand Susu parut, suivie d’une servante, l’amie se releva, fit une
révérence et sortit, sans avoir manqué d’échanger avec Susu un regard de
moqueuse pitié.
La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh ! non pas des mets
compliqués, pas de crevettes au sucre, pas de céleri aux confitures, pas
même de poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits et une sorte
de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie de la mousmé. Le plateau fut posé
au coin de la natte, presque trop près de leur main.
Puis Lepassant fut seul avec Susu-Sàn.
Brusquement, tandis qu’elle le regardait, immobile, il eut un élan de
reconnaissance comique pour elle déjà, pour le cadre de jolie mièvrerie,
pour la simplicité gaie de l’heure. Il la prit dans ses bras et lui dit des mots
qu’il essayait de trouver petits et pourtant sérieux.
Cela dura peu ; il l’abandonna, et se rejeta sur la natte, étonné de sa
tendresse éclose à ce moment, un peu honteux aussi de craindre, au fond de
son transport, la flottante écume d’un désir de vieux devant cette femme-
enfant. Elle demeurait impassible, le front penché, le regard clair sous les
paupières abaissées. Il sut ainsi qu’elle attendait de deviner quelle chose il
préférait, de donner ou de recevoir les caresses, dressée à ne pas froisser les
fantaisies d’amants quelconques, autant par sa politesse de race que par sa
complaisance de courtisane. Quand elle le vit rire, elle devint plus grave.

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D’ordinaire, probablement, elle ne connaissait que des traits figés,
malgré l’effort, dans l’anxiété du spasme prochain, ainsi que les autres
hétaïres d’Europe ou d’Amérique. Mais plus qu’elles, elle versait sur le
moment l’ironie d’un éternel sourire. Et le rire franc de ce passant la
démontait, lui portait l’inquiétude d’une maladresse professionnelle, surtout
d’une impolitesse. Lepassant la rassura, vaguement heureux de l’avoir
devinée.
Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la mousmé et, content de
l’heure, c’est à peine, si, brièvement traverse son souvenir le regret des
maladresses, impossibles à cause de la simplicité des voiles, les chères
maladresses des « avant » de là-bas, en France.
Sous « l’obi », la ceinture à nœud énorme fixé sur le dos, elle ne portait
que le kimono en place de robe, et ses dessous drôles se composaient de
diverses ceintures à diverses places sur son corps mignon. Lepassant prit le
bout de la première et tira. Puis le bout de l’autre. A la troisième, il
disparaissait déjà sous les écharpes. Alors il reprit l’extrémité, marcha vers
le fond de la chambre en feignant un labeur, et lorsqu’il eut tendu la
ceinture, il se remit à tirer avec quantité de grimaces. Cette fois, Susu-Sàn
éclata de rire ; elle levait les bras, se prêtait au déroulement, tournait sur
elle-même, infiniment gracieuse. Quand les rubans eurent été dénoués
jusqu’au dernier, elle était nue.
Et ce fut le tour de Lepassant de redevenir grave. Rapidement il la prit
contre lui ; il se mit du côté de la veilleuse d’huile amère, et lui tourna le
dos, pour faire la nuit entre ses lèvres et celles de Susu-Sàn. Il l’étreignait
avec précaution, et savourait la peur de froisser sa gracilité. Pourtant elle lui
frappa sur les doigts, et, comme il la quittait, elle assura tranquillement, sur
l’escabeau creusé en demi-lune, sa chevelure d’art dont l’harmonie ne
voulait pas être dérangée. Puis elle se rapprocha de Lepassant…
Maintenant ils causaient. Lepassant avait ouvert son kimono très large,
et, comme dans un manteau, il avait caché tout contre lui, le frêle objet
qu’était le corps de Susu. D’abord, il ne put lui rien traduire de ses pensées ;
mais entre eux, par la voix pressante et chaude de l’amant, il y avait la
musique des mots. Il marqua son impatience d’écouter en vain quand elle
parlait à son tour. Elle lui fit signe de lui permettre de se lever, puis alla
prendre un livre sur une tablette.

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Proprement recouvert ainsi qu’un livre de petite fille, traversé de
signets, c’était moitié un dictionnaire, moitié une grammaire d’anglais. La
mousmé suivit du doigt, en épelant dans un gazouillis, et Lepassant comprit
qu’ils pourraient échanger des mots saxons, et les piquer, sans essayer les
verbes difficiles, comme des jalons nets et bien en ligne, à travers le sol
inconnu de leurs âmes. Susu avait déjà essayé ; il ne s’en était point aperçu,
à cause de son étrange prononciation, de sa nécessité d’adoucir les
consonnes et de nourrir des diphtongues avec un gazouillis de baisers. Elle
disait : « soulipou » au lieu de « sleep », — « wouritou » au lieu de « write ».
— Et il lui fut reconnaissant de ce premier essai d’échange.
Quand elle ne douta plus de son application, elle lui expliqua
confusément qu’elle suivait des cours, l’après-midi, pour apprendre
l’anglais. Aussitôt Lepassant l’évoqua au milieu d’une centaine de
mousmés semblables à elle, à une sortie d’école, babillarde et gazouillante.
Mais l’idée mauvaise de la femme-enfant passa plus vite cette fois ; il ne
resta que la figure sérieuse de Susu-Sàn, embellie d’une extraordinaire
volonté de réussite.
D’ailleurs son visage ne gardait rien des traits qu’on imagine le plus
souvent, d’après les potiches ou les écrans. Les joues épaisses et fraîches, la
bouche débordante, le front proéminent, sont la beauté des Nipponnes du
sud, celles de Nagasaki. Au contraire, Susu-Sàn, comme les femmes de
Yokohama, avait l’ovale allongé et pur, le nez de lignes franches, le front
petit et bien diminué, la bouche mignonne.
Lepassant avait repoussé le livre : il baisait la mousmé à petits coups, et
partout, patiemment attentif à la révélation d’une caresse spontanée, il ne
s’irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda ses lèvres sur les seins
piriformes ; la fraîcheur de la peau suffisait au plaisir profond de sa bouche.
Car aucun frisson ne passait sur la poitrine de Susu, malgré cette caresse
qu’il avait si souvent vu vaincre l’indifférence des amantes lointaines. Il
épuisa, et attendri de le faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même
de se ressaisir pour ne pas mordre gloutonnement à la saignée des bras, aux
oreilles, à la nuque, pour ne pas donner à l’ironique mousmé le spectacle
d’un véritable abandon de chair, qui serait grossier devant sa correction.
Un moment, il releva la tête, et, légèrement écarté d’elle, appuyé sur ses
mains pour se soulever au-dessus d’elle, il la vit assez tôt pour savoir

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qu’elle avait fermé les yeux, au moins engourdie par le bercement des
gestes.
Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les yeux grands ouverts et
calmes. Mais Lepassant voulut s’assurer de sa première impression, de cette
béatitude surprise qui l’étonnait. Il retrouva ses baisers à la place où il les
avait laissés et repartit de cette place. Susu le laissait faire. A un moment
elle comprit ce qu’il voulait ; elle se déroba, lui pinça les joues pour
l’arrêter, et avec son indignation si mesurée, son parler anglais si travesti,
elle lui cria des mots que Lepassant feignit de ne pas traduire. Pourtant il
avait bien entendu le joli nom de la grande caresse, nom qu’il avait toujours
aimé, et qui est le même de Saïgon à Sydney. « French game, no ! » disait
Susu-Sàn. « No French game ! »
Il la poursuivit un moment ; il lui sembla qu’elle s’échappait mollement,
plus mollement dans chaque fuite. Moqueur, il n’insista plus. Dès lors,
doutant s’il l’avait déçue et riant de nouveau et plus gaminement, il mit sa
main sur la bouche de Susu, lui murmurant en nippon : « Franzomenzei »
(vivent les Français).
Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et de même que l’autre
fois, Lepassant pensa qu’il devait être avec la fragile mousmé la femme de
leur tendresse. Pendant le songe divin, il sentit que soudain s’ouvraient
chaudement les lèvres de Susu-Sàn, obstinément fermées jusque là. Elle le
fit rouler sur les nattes de toute la force de ses bras d’enfant, sans dénouer
l’étreinte et, stupéfait, Lepassant dégrisé vit que les yeux de Susu-Sàn
tremblaient au-dessous des siens, dans un enlacement qu’elle ne dénouait
pas…
Lorsqu’il se fut habillé, lorsque Susu eut enroulé autour d’elle ses
nombreuses ceintures, Lepassant ne s’approcha point, mais il la fixa
longuement. Impassible, elle soutint son regard, le sourire d’idole plus
mystérieux qu’auparavant. Elle lui versa le thé. Sur son ordre elle ouvrit la
porte à la tiédeur de l’ombre. Au même étage, de l’autre côté de la terrasse,
un couple dont l’homme était japonais, fumait l’opium dans des chambres
pareilles à la leur.
Lepassant montra l’homme du doigt à Susu-Sàn, et dit, oubliant qu’elle
ignorait sa langue : « Me le préférerais-tu vraiment ? » La mousmé comprit

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le geste qui unissait les deux mâles ; son sourire s’élargit. Elle mena par la
main Lepassant en pleine lumière, et elle indiqua du doigt aussi son propre
corps d’abord puis celui d’une femme d’Europe dessiné sur une réclame de
parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant ses paupières aux cils écartés,
elle attendit.
Et l’homme de France n’osa point répondre par le geste d’un choix qui
aurait menti…

L’aventure, dans la volupté japonaise, le plus souvent se trouvera plus
banale. Et l’aventure ainsi, du moins au premier contact pris avec le
Nippon, se limite aux mousmés communes. Vain serait l’espoir qui, même
au prix d’un séjour prolongé, escompterait la curiosité de l’adultère dans le
monde japonais. Les grandes dames sont très peu certaines encore que
l’amant étranger ne les confondrait pas avec ses petites amies des rues
chaudes. S’il existe chez elles, peut-être, une solidarité avec les filles,
conservée des siècles où elles furent à peu près les pareilles, si cette
fraternité se découvre parfois peu lointaine, comme dans l’élan d’apporter
des yens à la souscription pour le trésor de guerre, les mondaines de
Yokohama et de Tokio en refoulent soigneusement les manifestations.
L’énorme orgueil de la race frémit de voir trop souvent reparaître chez
leurs hôtes la conception du Nippon-lupanar. Alors les femmes du monde
japonais affichent les plus terribles mépris pour les mousmés
irresponsables, ou, mieux, plus cruellement, ne manquent point de rappeler
aux Français gaffeurs la réputation de la Ville-Lumière et les archives de la
tournée des grands ducs.
Mousmés et femmes du monde ne résument pas la légende d’amour du
Japon. En tout lieu du monde le globe-trotter n’observe qu’une bordure, ne
juge que sur la côte, par les ports ou mieux par les grosses villes. Mais, sur
la terre nipponne, plus qu’ailleurs, il ne convient pas d’ignorer la masse
épaisse et remuante des campagnes. Certes les paysannes menues,
rencontrées en excursion, ou cherchées dans la solitude locale qui
recommence à deux lieues des voies ferrées, ne sont pas différentes des
complaisantes courtisanes de la ville, et, comme elles, sont fort disposées à
contenter sans façon le passant. Mais, précisément, ce caractère du peuple

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sur la glèbe, ne peut être soupçonné d’avoir subi des empreintes, corruption
ou civilisation. Il atteste plus fortement que le Yoshivara la conception de
vie, admise par la race qui fonda sur les jeux de l’amour sa raison et son
plaisir d’être.
Parmi leurs bonnes volontés, le plaisir des paysannes compte peu ; mais
la curiosité de voir et de savoir, les intéresse aux étrangers en quête
d’hospitalité. La porte fermée, au moment du tub, se rouvre d’elle-même ;
pendant le changement de linge il sied de demeurer impassible, sourd aux
rires qui gargouillent au moindre trou, derrière les cloisons de papier.
D’ailleurs le personnel des lupanars se renouvelle naturellement dans les
femmes de la campagne. Point n’est besoin d’embauchage, ni de résolutions
désespérées pour amener les filles des champs à la ville. Elles y viennent
tranquillement amasser un pécule, s’instruire dans l’intervalle de leurs
passades, et préciser avec sang-froid leurs notions sur les différentes
marines d’Europe.
Yokohama et Tokio, et la banlieue entre les deux énormes
agglomérations, sont assez vastes pour disperser discrètement l’orgie rude
et sincère des matelots. D’ailleurs, sur cette rade, de luxe en quelque sorte,
ils se trouvent moins souvent, et plus rarement on leur y accorde la liberté
de la terre mauvaise conseillère. Aussi est-ce Nagasaki qui, non seulement
parmi celles du Japon, mais parmi toutes les escales des Océans, leur donne
les paradis dont on parle vaguement aux pays bretons comme sur la Clyde,
à Naples autant qu’à Hambourg. Le charme des mousmés même est assez
puissant pour lutter contre l’emprise de l’alcool. Les eaux-de-vie nipponnes
ne sont pas meilleures, à beaucoup près, que le genièvre et le trois-six pour
les cerveaux des grands enfants. Mais d’abord la peine est rebutante de
découvrir le cabaret, de s’y faire entendre, et les petites poupées sont si
proches ! Et elles sont si drôles ! Et leur chambre est si propre ! Car cette
extraordinaire blancheur des nattes du parquet, des bambous, des papiers,
ravit le matelot habitué à s’humilier de la moindre tache, de la plus petite
poussière, à bord. La langue, les mots gazouillés, il ne les comprend pas et
les devine encore moins que ses officiers. Alors une étrange combativité
descend en lui et double sa volupté : il lui paraît que la mousmé
complaisante est le fruit d’une victoire, qu’il l’a conquise sur un ennemi
héréditaire, et c’est le langage inconnu qui forme la totalité de cette illusion

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confuse dans un cœur simple, le Nippon scandé en lequel le marin breton
imaginera soudain le parler « anglish », en lequel le « jacktar » découvrira
un bafouillage de « frenchy ».
A vrai dire les consonnances japonaises ne rappellent aucunes autres
très particulièrement. Peut-être, avec quelque raison, et si bizarre paraisse le
rapprochement, assimilerait-on la langue de l’Empire du Milieu avec celle
de l’Italie, au point de vue très superficiel de l’oreille, s’entend. Peut-être
aussi y a-t-il autant de différence entre la phonétique de Nagasaki et celle de
Yokohama qu’entre le type de la Japonaise joufflue et courte et celui de la
Japonaise allongée, au visage d’un ovale ravissant. La sélection, dans cette
race, s’est exercée avec une force unique et les aristocraties européennes
auraient peine à soutenir la comparaison, pour la tradition du sang. Des
dizaines de siècles durant, les unions dans la caste supérieure ont été triées
aussi implacablement que par les soins d’un reproducteur professionnel, et
cependant la caste était assez nombreuse et saine pour qu’une affinité trop
proche n’affaiblît pas les meilleures combinaisons. De là la différence si
marquée entre les deux types de femmes, apparente au point que, à prendre
des extrêmes, on y évaluerait autant de dissemblance qu’entre un setter et
un loulou.

La tradition du geste.

De la race supérieure sont sorties et se sont renouvelées à travers le
temps, les guéchas ou « geishas » puisque Sada-Yacco nous conserva la
couleur du mot. Recluses d’abord comme des religieuses, éduquées aussi
complètement que dans les plus célèbres maisons, dressées comme des
courtisanes sacrées, elles ne sont pourtant ni l’une ni l’autre de ces closes.
L’école des Geishas n’a que peu de rapports avec ce qui fut jadis le
Didascalion d’Alexandrie. Au mieux, il conviendrait de l’assimiler à l’un de
nos conservatoires, conservatoire à la méthode duquel s’adjoindrait une
indispensable prédestination. La fille, préparée dans le recueillement de
l’Ecole, doit servir bien plus à la collectivité qu’à des individualités. Elle
sera principalement danseuse et chanteuse, mais son élocution et son geste

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serviront à perpétuer la légende des gloires nationales. Entre toutes les
manifestations d’art, la plus classique est aussi la plus symbolique, cette
danse des Samouraï, qui, malgré la modernisation de l’Empire du Milieu,
conserve le souvenir de son passé moyenâgeux.
Ce serait peu, à dire vrai, du moins pour la question de volupté, que de
spécialiser ces Geishas telles que des aèdes homériques. Dans son amour de
la vie et son acceptation de l’amour qui le conditionne, le Nippon n’a pas
manqué d’associer l’exaltation de la pensée aux délices des corps qui la
supportent. Et voilà certainement pourquoi en place de faire déclamer leurs
fastes par des rhéteurs ou de les laisser nasiller par des enfants, les hommes
de la race ont décidé que le cours des années révolues s’enroulerait autour
des souplesses de la femme.
La souplesse, telle est la caractéristique des Geishas : on comprend que
les charmes de l’étreinte s’en déduisent aussi bien que l’évocation des
figurations guerrières. A la fin des dîners somptueux, les geishas viennent,
chair moins banale que celle des joueuses de flûte alexandrines,
intellectualité plus désirable à conquérir, par delà la résignation.
Il n’empêche que la souplesse n’exclut pas les autres arts érotiques,
appris de la même sorte, avec des années d’étude : les complications de la
caresse, les procédés secrets du glottisme, l’usage des regards, sont la même
science acquise avec le rythme varié des mouvements du corps.
Le Japon n’a pas seulement, dans son sens de l’art, une admiration de
dilettante pour les efforts d’une souplesse qui se cherche et qui se réalise en
multitude de gestes. Sa conception atteint à un certain degré d’utilitarisme,
si l’on peut parler ainsi, puisque c’est dans cet empire du Milieu que des
générations, les unes après les autres, s’efforcèrent à la tâche d’élargir la
fatalité sexuelle qu’ils acceptent, dès l’abord, joyeusement.
Par les soins de ces générations, le symbolisme d’une ruée, dans la
multitude des êtres soumise à cette fatalité, s’est traduit avec la plus
magnifique des obscénités, obscénité inégalée par la recherche des
civilisations desquelles naquit l’Europe.
La fantaisie des chèvres saillies par des satyres, ou celle des bacchantes
en délire sous la griffe de bêtes apocalyptiques, a été continuée et
développée par une imagination multiforme. On croirait à une hantise de

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malade : il n’y a, dans le fait, que de la grivoiserie placide, et le terme si
français de grivoiserie correspond bien aux seuls Japonais. Sans parler des
ventes spéciales ou des reproductions classiques en la matière, le plus
minuscule ivoire acheté dans un bazar, offre, sous un certain angle, quelque
scène merveilleusement travaillée, qui dépasse de loin les plus célèbres
Rops. Inutile d’insister sur les mécomptes de ces surprises faites, de la
meilleure foi du monde, aux parents et amis désireux de japonaiseries.
Le livre consacré, l’Evangile, pour ainsi dire, de cette collection,
consiste dans la « Légende des Pêcheurs ». A l’obscénité de ses détails
dessinés, l’ouvrage a l’avantage de joindre un texte vraiment drôlatique, et,
des feuillets crissants du papier japonais, aucun n’est banal : l’arrivée des
pêcheurs nippons, poussés par une tempête dans une île inconnue où ne
vivent que des femmes ; la ripaille première ; ensuite l’enseignement parfait
des caresses ; les exigences de la population s’arrachant les trois hommes ;
la fuite heureuse des malheureux efflanqués, courant de nouveau à
l’incertitude de le mer plutôt que de demeurer aux bras des furieuses
d’amour.
Les images dressent invariablement des phallus énormes, des phallus
anatomiques zébrés de nerfs et d’artères, taillés en profils irritants, exacts
néanmoins, suant jusqu’au sol, puérilement figuré, des ruisseaux de sève,
aplatis en mare sur la vignette. A d’autres pages, des vagins baillent comme
des antres, ou bien leur ovale velu, démesurément étendu, dresse de
fantaisistes arcades, comme émondées en forêt. Et partout l’enchevêtrement
des membres pour la rencontre des sexes, les corps simplement linéés,
l’ignorance des ombres, transforment la curiosité d’un dessin en une
difficile intellectualité pour percevoir le rythme d’amour représenté.

Swa-Youv.

De cette souplesse, sur laquelle nous avons insisté, qui précise les
geishas et explique les livres de volupté, la Japonaise qui désormais
symbolise sa race aux yeux de la France ne saurait nous illustrer l’exemple.

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A considérer, au contraire, Sada-Yacco dans son jeu scénique, on ne retient
qu’une grâce tâtonnante, des pas incertains, un inachevé de mouvements,
lesquels, s’ils préparent ensuite par leur soudaineté et leur déséquilibre
même, l’émotion dramatique, ne commandent pas à l’harmonie d’une
continuité tragique. Mais, en vérité, la contradiction n’existe pas : et la
manière de l’actrice souligne au contraire, par sa contre-partie, la sérénité
pliante et souriante de sa race.
Car la conception dramatique des protagonistes japonais n’adopte
aucunement la transposition sur les planches, pour sa représentation, de la
vie ordinaire avec ses accidents. Ce que nous appellerions réalisme, en dépit
de toute opinion préconçue, ne se retrouve pas, et la tranche de vie n’est
jamais servie au public. On conçoit donc le parallélisme irréductible de
deux sortes d’attitudes : Sada-Yacco, au Japon s’entend, est d’autant plus
grande artiste que ses expressions et leur substratum sont « différents de la
vie japonaise. » Hors cette brève analyse du reste, qu’on veuille seulement
s’imaginer quelle conception réalise la tragédienne expositionnelle.
L’Empire du Soleil Levant ne connaît pas les artistes femmes : leurs
personnages, là-bas, sont toujours tenus par des mâles costumés.

Le Sourire.

Acceptons donc que le geste symbolique de la race nipponne réside
dans le sourire, non pas dans la mobilité du masque d’une Sada-Yacco,
encore qu’admirable. Et ce sourire, dont le leit-motiv remplit le plus bref
récit de voyageur, s’évoque, pareil et perpétuel, sur le visage de la mousmé
caressée comme sur le facies du cocher que l’on insulte. Il serait long d’en
fouiller la psychologie ; mais aussi le sourire est trop essentiel à l’histoire de
la volupté pour qu’il ne s’impose pas un devoir de le définir. Ainsi l’homme
d’Europe, étonné, gagnera du moins l’avantage de ne pas interpréter
l’apparence de ces visages comme un signe de stupidité ou de platitude.
Un Japonais, au service d’un Américain, et jadis de haute race, avait dû,
dans le besoin, engager les armes d’un aïeul samouraï. Le maître, averti, les

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racheta, et la reconnaissance du serviteur loué lui fut acquise, sans bornes.
Or, dans l’emportement d’une colère, l’Américain, un jour, frappa son valet.
Une seconde, déjà calmé et navré de son emportement, il lui parut que
l’homme s’était redressé terrible, et que, de son poignard court, il allait
égorger l’insulteur, sans souci d’une actuelle différence sociale. Cependant
le domestique, presque instantanément, se courba pour sortir, le visage
traversé de l’immuable sourire. Le soir en rentrant, l’Américain le trouva
mort ; il s’était ouvert le ventre avec le sabre de l’aïeul samouraï. Or, voici
ce qu’il avait écrit : « Tu m’as insulté de telle sorte que la fin de l’un de
nous est indispensable. Mais je te dois la reconnaissance d’avoir pu
conserver ces armes, patrimoine qu’il m’eût été insupportable de laisser en
des mains étrangères. Elles ne peuvent donc se retourner contre toi ; c’est
donc à trancher mon destin qu’elles serviront. »
Cette impassibilité, tellement différente du flegme saxon, cette
impassibilité traditionnellement soulignée d’urbanité gracieuse, se retrouve,
on ne saurait trop le répéter, dans les actes les plus tumultueux de l’être
selon toute autre conception humaine. La méthode des lutteurs en est
l’exemple le plus extraordinaire. Au Japon, pas d’enlacements, point de
chairs en sueur, jamais de nerfs roidis par l’effort de bras gonflés, de jambes
arcboutées. La lutte du Nippon, le « jiutsu » est une science statique, une
science d’anatomie. Les professionnels occupent leurs longues années
d’entraînement à apprendre le plus mince fonctionnement de la machine
humaine : aucune fibre ne leur demeure inconnue, dans ses rapports avec la
dynamique générale des mouvements. En même temps, ces lutteurs se sont
engraissés démesurément, jusqu’à ne présenter plus qu’une masse et une
surface gélatineuse, sous laquelle ne transparaisse aucune ligne du
squelette.
Alors, l’heure venue du combat, les deux monstres se touchent, se
tâtent, se palpent, sans la moindre brutalité. Des jours, parfois, ils
demeurent en présence, immobiles l’un devant l’autre, ou occupés à cette
mystérieuse auscultation de leur corps. Puis, une minute soudaine, rompant
en gloussements admiratifs le silence du public, l’un des deux athlètes
s’écroule sur l’arène. Il est vaincu ; le vainqueur, après de patientes
recherches, a découvert sous la graisse de l’adversaire un muscle à casser,

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un tendon à rompre, un seul ressort à fausser pour entraîner la chute de
l’ennemi, et sans doute l’estropier à jamais.
Une exacte réflexion sur les multiples traductions d’un masque
japonais, barré du sourire, conduira à une plus juste défiance des mousmés
rieuses et caressantes. Toutes les manifestations qui s’appliquent aux
hommes de la race ont leurs correspondances chez les femmes. Aussi,
parlant des premiers, commente-t-on les autres. Et à ces autres, à ces
poupées mystérieuses, à ces minuscules âmes de lupanar, s’appliquera la
conclusion de crainte, que la première impression de joliesse et de joujou
n’aurait pu présager en aucune manière.
Est-ce trop dire ? En tous cas une impression demeure des nuits passées
au Kanagãwa ou dans le Yoshivara : quelque bien seul qu’on soit avec la
maîtresse de passage, il semble que chaque étreinte s’enlace dans les yeux
d’un tiers ironique.

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FEMMES DE CHINE

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Femmes Malabar. Japonaise. Chinoise.
Tagal de Manille. Cochichinoise.
Femmes des Iles Java et Sumatra.

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FEMMES DE CHINE

Shang-Haï.

Les Concessions d’abord, c’est-à-dire l’Extrême-Occident, puis des
quais bâtis, des ponts par-dessus des arroyos vaseux et fétides, les quais
élargis en boulevard d’arbres, et soudain toute cette avancée de grande ville
familière, gaie, brisée contre un mur circulaire où une porte met plus
d’ombre encore, béant, sur l’ombre de la cité chinoise : cela, cette
hésitation, cet étonnement, cette inquiétude, cette peur enfin, c’est l’exacte
rencontre du désir européen avec la femme chinoise.
D’ailleurs bien rare est la rencontre vraie. Shang-Haï, sans doute un des
quatre premiers centres de transit au monde, n’a pas vu, comme les autres
Babels de matelots ou de rouliers de mer, affluer la marchandise
avantageuse ; une fois encore la Chine a pu, même dans ce port si peu
chinois, annihiler un principe du fonctionnement économique d’Occident,
déséquilibrer la loi d’offre et de demande. Car il faut compter pour rien
toute la chair parquée dans cette enceinte absolument circulaire. Au soir
tombant les portes se ferment, et toute volonté de savoir, d’essayer,
exaspérant un corps latin, saxon ou slave, succomberait sous le poids de
l’horreur physique qui monte des immondices jointe à « l’horror » qui
tombe des dragons larvés sur les temples déformés.
Alors il reste le Shang-Haï de nuit célestiale enclavé dans les
concessions étrangères.

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Deux rues, Nanking Road et Soo-Chow Road, rayent la ville, aussi
lumineuses que des rues de capitales. Mais elles n’ont point été laissées ou
faites pour une curiosité de visiteur, pour un essai maladroit de
reconstitution expositionnelle. Non, elles sont chinoises, par leurs passants,
leurs hôtes de restaurants, leurs restaurants, leurs scènes. Et c’est à l’entrée
de ces music-halls que l’on voit s’arrêter les chaises à porteurs des Otéros
jaunes.
A l’intérieur, devant des spectateurs maintenant sortis de leur
impassibilité, petits marchands de canards aplatis, au lieu de petits Sucriers,
vieux mandarins à boutons de cristal en place de vieux marcheurs, sur des
planches elles chantent, des bijoux cliquetant qui ont payé leurs faveurs du
même prix au moins que les faveurs des étoiles européennes.
Souvent elles miment.
Dans le rythme de leurs attitudes, quelques gestes, des déformations de
lignes surprennent. A ces moments-là, par exemple, quand les coudes
viennent caresser les hanches, raidis, quand le trait de la bouche s’agrandit
extraordinairement jusqu’à barrer, semble-t-il, tout le bas du visage, à ces
moments-là l’assemblée chinoise ploie au même frisson. Et le « diable
étranger » s’irrite de ne pas comprendre, et il va jusqu’à croire, en
contentement d’explication, que des mouvements de volupté chinoise lui
seront toujours aussi mystérieux que des sérénités faciles aux mêmes nerfs
dans la douleur physique.
Du moins une grande partie du thème mimique lui plaît, facile à suivre,
gracieuse dans son déroulement classique : la femme qui fait souffrir et les
hommes qui acceptent. La pièce est finie ; l’étoile est rentrée dans la
coulisse. Il serait inutile, même avec des coffres pleins de taëls, de l’y
chercher : on conte qu’un souverain « présomptif » en voyage ne put y
réussir ; on conte que l’une de ces femmes, sauvée par un officier français,
plutôt que de se donner par remerciement, l’invita à la venir voir mourir…
Pour retrouver l’apparence et le souvenir des Chinoises, on va près du
quai, on passe sous des voûtes, à travers un pâté de hautes constructions qui
sont pareilles à des habitations ouvrières, on va dans les Sassoon Builds,
chez les Macaïstes. On y va pour les Macaïstes elles-mêmes, à parler franc.

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Pourtant l’appréhension est grande quand on ne les a point vues, quand on
les voit d’abord.
Elles sont nées, ces Macaïstes, de l’union chinoise et portugaise ; les
hommes de la race sont affreusement laids, coiffés, principal signe, d’un
chapeau d’astrologue, violet, penché en arrière ; ils sont taciturnes et savent
vendre. Elles, l’immense majorité exportée de Macao, comme dit le nom,
sont très blanches de peau, plus blanches que les blanches ; leur face est
aplatie, leurs yeux aussi bridés que ceux des Japonaises, mais si grands
qu’ils apparaissent beaux.
Elles sont des fruits de toute première saison, jetés toute l’année en
primeur aussi sur le marché. A dix-huit ans, il n’en reste plus qu’une
mollesse bizarrement laiteuse : elles font songer aux Levantines. De là-bas,
de Macao, elles viennent, simplement achetées à leurs familles où elles
grouillaient comme des petites filles chinoises. Et à Shang-Haï, leurs
virginités deviennent aussi peu mets de luxe que le saumon aux bords des
lacs poissonneux…
Elles caquettent, elles sautillent, leurs élans inharmonieux plaisent par
leur fréquence et leur soudaineté. On leur a appris, comme à toutes les filles
de joie en tout pays, les mots les moins convenables de chaque langue. Et
Français, stupéfait, l’on est accueilli par une vingtaine de ces perruches
roulant une même phrase de bienvenue : « Bonjour, Monsieur, cochon, c…,
sal… » sans qu’à aucune insulte elles joignent un autre sens que celui du
bonjour donné. Leur vice reste charmant.
Réunies à trois ou quatre parfois elles supplient l’ami de passage
d’apprendre à une très jeune amie la caresse qu’elle ignore, et, avidemment
curieuses, se précipitent tôt, trop tôt dans la chambre pour questionner,
interviewer l’amie. Elles rient, on rit. Quelques-uns demandent et emportent
leurs photographies, le plus grand succès des chambres d’officiers au cours
d’autres campagnes, sûrement partout ailleurs.
Avec les Macaïstes seulement, au reste à peu près semblables à leurs
femmes ordinaires, les Chinois prennent des habitudes nouvelles d’amour.
Non qu’ils aient la répugnance de l’Européenne. A Manille, les plus
ravissantes filles espagnoles pur sang ne se donnent qu’aux prêtres, par
terreur, et aux millionnaires chinois par vénalité et certitude de discrétion.

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A Shang-Haï, la Chinoise n’est point celle qu’on représente trop
semblable à la Japonaise, comme fragilité de corps et chiffonnage de figure.
Surtout au bas de la rivière, à Woo-Sung, où mouillent les navires de guerre,
dans la pleine campagne, travaillent de fortes filles. En chassant au
crépuscule le faisan, les paysannes rencontrées apportent la parfaite
ressemblance des plus belles Bretonnes ou Normandes. Avec un fichu de
poitrine, une sorte de coiffe sur les cheveux, elles tiendraient leur place dans
un paysage de Beauce. Les matelots sont de cet avis. Parfois, quand le
dimanche ils ont congé sans la permission de monter à Shang-Haï, ils errent
dans la campagne de Woo-Sung, et plusieurs y trouvent, comme dans les
rues borgnes de Brest, de fortes filles qui les font boire et les aiment. L’eau-
de-vie et l’amour chinois leur sont aussi mauvais que l’amour et l’eau-de-
vie bretons.
Ces paysannes sont leurs rares femmes, puisqu’ils ignorent le plus
souvent les Macaïstes. Et les Américaines coûtent trop cher, trop cher aussi
pour bien d’autres qu’eux. Américaines, elles sont en majorité, les hétaïres
étrangères de Shang-Haï, de tout l’Extrême-Orient ; mais le nom est plutôt
générique. Leur souvenir d’ailleurs, reste quelconque au passage ; hétaïres
comme tant d’autres, mais plus douces, agréables partenaires de causerie,
partenaires d’intérieur très luxueux, jolie note au cadre de la promenade
classique, Bubling-Well, où elles conduisent des tonneaux, tribune élégante,
mais rigoureusement séparée, au pesage du champ de courses.
Et la curiosité toujours insatisfaite va vers une autre tribune séparée,
lors des meetings sérieux de printemps et d’automne, la tribune de gros
marchands chinois où s’asseoit discrète leur femme légitime, toute menue,
vêtue de blouses et de pantalons lamés et pailletés comme ceux des bébés
bretons à Plougastel, les mains invisibles sous des brillants qu’écrasent des
ors jaunes, la figure émaillée sans une ligne de fêlure, les petites femmes
aux regards perdus que les maris, après avoir joué des sommes énormes,
ramènent en coupé vers des gynécées qui sentent l’opium et la cire des
bougies rouges brûlant devant l’ancêtre.

Tien-Tsin.

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L’amoncellement de la saleté, la variété affreuse de ses détails,
deviennent du cauchemar. La vie ainsi déformée et souillée ne se distingue
plus de la pourriture ; et sur les condamnés qu’on heurte rivés à la cangue
dans des recoins d’arcade, sur ces corps que le carcan paraît séparer
absolument de la tête, icônes anatomiques, les mouches se posent comme
sur une charogne. Autour des bêtes éventrées qui suent leur corruption au
soleil, des corbeaux et des buses ivres, le bec dégoulinant et les plumes
dégoûtantes, des entassements prodigieux d’excréments apportés et
renouvelés par la main d’hommes, la nourriture vendue aux étaux presque
semblable aux déjections qui rendent gluante la rue.
Dans ce cadre, une touche étrange de sadisme teinte l’amour. Sans
doute, cette attirance entre l’horrible et le désir anormal est cataloguée dans
de spéciales pathologies. On s’étonne, malgré cela, de la voir, à Tien-Tsin,
sinon fréquente, du moins pas rare parmi des Occidentaux que des
inquiétudes diplomatiques laissent presque continuellement autour des
légations en poste armé et avancé. Pour dire davantage, dans les maisons de
femmes semées ou groupées parmi ce cloaque, moins qu’indifférents,
attirés par le relent du flot des immondices, des gens s’égarent dont la large
et artiste souvenance de globe-trotters vous ravissait tout à l’heure à table,
au milieu des causeurs les plus avertis. Qu’en rapportent-ils de ces
maisons ? Ils n’y vont point chercher du document ; ils n’en parleront pas
demain, et il ne faut que s’étonner, se reporter à des livres lus qui n’étaient
pas médicaux, quelques pages peut-être de la « Maison de la Vieille » !…
Le document est plus spécial encore, mais moins incompréhensible
quand on a eu jadis le loisir de bien connaître Naples, quand on a voulu
bien regarder Saïgon et le Tonkin.
A Tien-Tsin, il n’existe pas que des maisons de femmes, et des
séjournants assurent, excuse quêtée ou réalité vérifiée, s’être aperçus très
vite d’une particularité commune à la race chinoise et à la race annamite, la
beauté réservée seulement au sexe fort.

Chine intérieure.

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Oh ! le joli lac, plein d’îles si vertes cerclées de flots si bleus ! Les îles
pour la plupart, sont plates, et alors ce vert et ce bleu, aussi franc l’un et
l’autre, semblent aussi liquides, et l’on se demande, à les voir bizarrement
et nettement séparés, comment ils demeurent sans se mêler. La nappe d’eau,
flaque arrondie entre des terres régulièrement réparties en cercle ; ou bien
elle court en ruisseau quand deux taches vertes sont rapprochées, tellement
rapprochées qu’on les pense ridicules de n’avoir pas bu le filet qui se
promène entre elles ; ou bien elle défile en fleuve devant de minuscules
falaises tranchées comme des morceaux de gâteau sec ; ou encore, comme
une fille qui gamine sous un drap, elle fait trembler au-dessus d’elle une
étendue de lotus graves.
On est infiniment loin de Shang-Haï ; aucune canonnière, jusqu’à ce
jour, n’est venue jusqu’ici. Et la monnaie, ce sont de grossiers lingots
d’argent dont on coupe un morceau au hasard des équivalences.
L’idée sérieuse de pénétration, l’idée orgueilleuse de conquête se fond
en douceur pastellée de ce vert et de ce bleu tranquilles. Sur une rive de la
grande terre, des hommes et des femmes attendent l’embarcation. Et les
étrangers ne sont plus des diables étrangers. Pourquoi ? Pourquoi ce coin
charmant au cœur de la Chine des supplices ?
Malgré les défiances ordinaires, les étrangers se sont un peu séparés les
uns des autres, oh ! seulement de toute l’étendue d’une pudeur d’homme.
Car les femmes trouvées sur la rive, auxquelles d’ailleurs on ne tenait pas
du tout, mais pas du tout, les petites femmes beaucoup plus drôles que les
fortes paysannes de Woo-Sung, se sont précipitées sur les étrangers qui
débarquent. Et les diables étrangers n’ont point sujet d’en être très fiers ;
c’est pour voir, rien que pour voir, que les petites femmes ont apporté de
l’amour aux nouveaux venus. Au bout d’un instant elles s’enfuient, roulant
sur leurs jambes tordues, riant de rires craquelés. Eves chinoises !

Che-Fou.

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Le Trouville chinois. On y vient du sud, on y descend du nord. A côté de
la plage, Watering-Place ou ville d’eaux ; la pauvre vieille sale cité a tenté
en vain de se nettoyer. Ce n’est plus le méchant mendiant qui tue comme il
vole, c’est le mendiant en loques qu’on plaint. Malgré tout, une petite
colline, qu’escaladent des villas de tout style, marque la frontière, l’abîme.
La plage est la plage, et Che-Fou est Che-Fou. Des navires de guerre sont
toujours mouillés dans cette baie de houle longue, soudaine, les obligeant à
prendre le large. Mais, le temps beau, les musiques des « flag-ships » jouent
tour à tour en haut de la dune, les flirts palpitent ou raillent, les officiers
convalescents de l’hôpital tout proche viennent attendrir des sourires et
savoir quand on appareillera…
Aussi, de ce bord de mer européanisé, il ne resterait qu’un souvenir
d’escale coupant l’exotisme, n’était la vision en même temps retrouvée de
quelques ombres célestiales passant dans cette miniature de Trouville. Des
femmes chinoises, des filles, errent à l’heure de la marée sur la lisière de la
plage, quelquefois même à toucher les groupes. Elles ont remarqué,
plusieurs étés durant, la joie animée de ce coin de Che-Fou où elles sont
nées ; elles s’imaginent que toutes les Européennes qu’elles coudoient dans
leur pleine gaieté sont des courtisanes : et le plus sérieusement du monde
elles viennent pour les imiter, pour plaire à des matelots ensuite, prendre
une leçon en plein air.
Or, elles ont une grande régularité de traits ; beaucoup d’entre elles
gardent le sang tartare. Et on les écoute parfois la nuit, au seuil des portes ;
et, la porte close, on ignore bien des nuits la leçon qu’elle répètent lorsque,
devant l’amant impatient, se balançant dans un rocking-chair acheté au
« store-house », pareil à ceux du bain, elles lui font l’hommage de leur
moue copiée et de leurs gestes aussi parfaitement élégants que ceux des
flirteuses russes ou saxonnes.

Bateaux-fleurs.

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N’importe où, par exemple, à Canton. Aussi aucune note de volupté
nouvelle. Un confortable emploi d’après-dîner, ainsi qu’en un lieu
quelconque de la terre. Seulement le cadre est joli, fraîcheur d’eau et
fraîcheur d’appartement, coloris de soirs uniquement émeraudés, coloris de
femmes et coloris de glycines en grappes. Seulement les femmes, longues
filles aux yeux morts, flottant dans des matités de peau comme deux
astéries sous une nappe immobile, les femmes impassibles, savent mieux
qu’aucune au monde quelles caresses successives ou simultanées casseront
le dîneur qui les attend après leur chant, et, plus qu’aucune au monde, les
donnant, ne s’y intéressent point.

Page 54

Laotienne. Cambodgienne. Tonkinoise.
Femmes du Cambodge.

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Nan-King.

Il vente grand vent sur le fleuve ; les rafales d’amont descendent larges
et s’enflent aux vallées ; elles paraissent lutter de vitesse avec le courant
boueux ; et l’eau bat les rives avec un glougloutement gourmand
d’inondation. Il gèle 10 degrés au-dessous de zéro. Les jonques se sont
toutes réfugiées dans le canal qui monte vers Nan-King, et
l’enchevêtrement de leurs agrès simples au lieu de parer le fond du paysage,
salit davantage encore sa lividité. Deux portes, l’une sitôt après la grève,
l’autre à l’horizon, dressée en arc triomphal, marquent un chemin
d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre : entre elles, sur la route, des
peupliers se froissent. Des Chinois, démesurément grossis par les peaux de
bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens ; sans timbre, les clochettes
des colliers toussent ainsi que des asthmatiques. Et de l’autre côté du fleuve
roi, les biches brament sous un tournoiement d’aigles malpropres.
Nous sommes entrés au hasard dans une maison. L’embarcation tarde, le
froid n’est pas supportable auprès de l’arroyo ; nous cherchons où nous
chauffer.
L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à peine ; comment
donc se réchauffent-ils là-dedans ? Avec une mèche de poche, nous avons
vu. Nous avons vu ceci : deux tas énormes, indéfinissable à l’abord, sont
élevés face à face sur deux cadres de planches très larges ; des vêtements,
des toisons apparaissent dont nous éventrons prudemment l’épaisseur ; et
alors se découvrent deux pareils grouillements : sur chaque lit de bois, une
femme, large comme le cadre, est étendue ; et sur elle, autour d’elle, sous
elle, en travers d’elle, pour avoir chaud, sont serrés des mâles de tout âge,
seulement pour avoir chaud, dans des positions de la plus diverse débauche.
Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée jointe à une aigreur
d’ancienne étable, couvre ou renforce le relent des chairs dégoûtantes… Et
l’impression est semblable à celle d’un fumier retourné où surgirait un nid
de couleuvres.

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Chinoises d’exportation.

A Manille, à Tahiti, à San Francisco, les Chinois qui viennent s’établir
sont accueillis par des huées et des pierres ; à coups de pied on les mène
dans des bureaux d’immatriculation où ils laissent leur dignité d’homme et
leur premier pécule. Puis ils disparaissent dans la foule toujours
grossissante des travailleurs jaunes, dans un ghetto où ils vivront de rien
pour économiser l’argent du cercueil qui les ramènera dans une plaine de
tombeaux, quelque part autour de Canton.
Les femmes de ceux-là sont heureuses. Peut-être, les Chinoises
richissimes exceptées, peut-être sont-elles les seules Chinoises vraiment
femmes, vraiment capables d’un pouvoir sur l’homme. Les maris
travaillent ; elles jouissent de repos gras et qui engendrent des coquetteries
étudiées ; elles ont le temps de songer à l’adultère. Et les Tagals splendides
de Manille, les nègres hercules de San Francisco font assez souvent avec
elles des couples réels d’amant et maîtresse.

Port-Arthur.

Le contraste est saisissant, lorsqu’on vient du Petchili, quand, la veille,
on a quitté Takou, Takou où l’on mouille dans une eau de sable sans voir la
terre. Takou dont les forts seuls se distinguent de la hune. Ici, à Port-Arthur,
la baie s’ouvre comme un fjord entre deux pans de falaises ; puis, au delà,
l’aridité reprend, plate ou bosselée, sans caprices de lignes.
Des troupes chinoises sont campées aux environs de la ville ; elles n’ont
pas encore évacué cette Corée que la guerre laisse au Japon ; leur apparence
est une apparence de force ; les réguliers tartares, coiffés en bonnets ronds,
en loutre, moustachus, les sourcils broussailleux, la bouche énorme,
rappellent les hommes d’Attila.
Aux angles du camp hexagonal, bruissent les tentes des femmes à
soldats ; des ribaudes marchent avec ces reîtres, et les mots moyenâgeux

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correspondent bien à la forme de ces groupes. Le verbe haut, la danse
prompte, l’ivresse continuelle, elles sont à tous ; nulle admiration de
courage physique, de bravoure au combat, ne les décide au choix d’un
amant. De l’amour, elles ne conservent que le goût de la douleur ; ce sont
les harpies du meurtre, les prêtresses de supplices qui, sans exception, se
rapportent à des atrocités sexuelles.
Le moins terrible d’entre eux, pour les hommes ennemis, est leur
épouvantable caresse de la main prolongée plus loin que l’épuisement, plus
loin que le jaillissement du sang, jusqu’à la mort.
Et c’est pour échapper à ces ribaudes que les blessés de la colonne
Seymour acceptaient le coup de grâce donné par leurs camarades.

Saïgon.

Il faut s’arrêter à cette place, qui n’est pas encore la Chine. Non que la
transition, entre le paquebot et les cités immondes du Yang-Tsé, s’y marque
dans une gradation d’accoutumance à l’horreur. Aussitôt voici le fossé : il
faut le franchir, malgré que quelques coins odorent le cloaque.
Et Saïgon c’est aussi l’oasis merveilleusement variée entre des escales
mornes ou inquiètes.
La Rivière y conduit, méandreuse, brusque, follement contorsionnée,
comme si elle retardait le plus possible l’arrivée de joie, comme si elle
défendait naturellement l’humus plein de tombeaux, autant que les
enchevêtrements artificiels protègent partout, depuis le cap Saint-Jacques,
vers le Nippon, le mystère des choses d’Asie. Le navire peine dans l’effort
d’assortir continuellement sa rigidité aux dessins de la rive grasse, échappé
aux bancs pour piquer l’étrave sur des bosquets chevelus d’où pleuvent les
fourmis rouges. A droite et à gauche du sillon bruissant de la Rivière, la
rizière fume. Et la rivière soudain brise et éparpille la certitude de son
chemin en une multitude d’arroyos éventaillés. De nouveau il semble que
cette traîtrise lutte pour le secret des choses vers lesquelles on va, tâche à
égarer la conquête. Et, au bord de l’eau, les buffles qui rôdent, le muffle

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dans le vent, dociles pourtant au boy qui les parque, s’apprêtent à foncer sur
l’étranger qu’ils hument.
Qu’est-ce donc que l’on voulait cacher ? Où donc le trésor qui demeure
par-dessus les siècles, hostile au conquérant ? Cinq heures, l’après-midi : le
« tour de l’Inspection » grouille ; le mouvement, malabars, phaétons, cycles
des palanquins rares, le mouvement se diversifie et se renouvelle avant le
crépuscule bref. Les phaétons sont les phaétons, attelés seulement d’une
paire de chevaux nains, venus de Manille ; les malabars sont les « sapins ».
Et la halte où l’on boit les apéritifs gigantesques, comme on y boira le lait,
vers l’aube, se nomme le Pré Catelan. L’Inspection, le Bois ? On ne sait
plus bien ; à côté, au flanc de la promenade, comme là-bas en France, un
jardin botanique où des fauves en amour commencent à miauler.
Maintenant la file des voitures est doublée, triplée même. Au pas l’on défile
ou bien l’on frôle ; les petits chevaux, qui ne stoppent pas, encensent, parmi
l’ondoiement de leurs crinières non rasées. Monocles sur presque toutes les
faces ; smokings blancs, les revers de soie thé ou mauve ; blanches aussi
toutes les robes, blanches surtout les robes sans tailles, les fourreaux des
congaïs qui mènent leur charrette anglaise… Des landaus plus graves,
désagrègent la terre rougeoyante : le général a passé ; le lieutenant-
gouverneur passe…
La nuit s’abat avec la durée seule du tournoiement d’un oiseau
monstrueux frappé à mort. Le bruit meurt, les voitures filent d’un seul
élan… Pour les avoir suivies, on est à la lisière de l’Inspection, du Bois, et
l’on voit : on voit que la bordure bruyante n’encercle que la plaine
mystérieuse et vide. Tout près, si près de la ville franque, recommence le
mamelonnage de la terre, crevée des cadavres en myriades… Le tour de
l’Inspection bifurque à la Route des Tombeaux.
Mais, pour revenir s’asseoir aux terrasses, dans la rue Catinat, les beaux
et les belles ont pris une autre route. A peine, comme tous les soirs, ont-ils
près du pont de bois, sur l’arroyo, fixé les payottes, devant lesquelles
s’accroupissent, autour du riz, des créatures aux dents laquées. Le faubourg
étrange, bientôt disparu, importe peu. Quelle curiosité d’ailleurs
intéresserait, aujourd’hui que le paquebot a débarqué la troupe théâtrale,
engagée pour la nouvelle saison ?

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L’enchère, depuis le midi, est haute déjà. Pour réussir des accords, des
gens ont presque supprimé leur sieste, oui, vous avez bien entendu, la
sieste. Et d’autres ont fumé une vingtaine de pipes d’opium en moins que la
ration journalière, résignés à mâcher des boules, pour ne pas perdre le
temps du marchandage. Autour de l’absinthe, qu’une bizarrerie du climat
fait vraiment meilleure, aussi différente de l’absinthe d’Europe qu’un
bordeaux de crû d’un vin au litre, les nouvelles s’échangent :
— L’avocat défenseur du boulevard Charner donne 1500 piastres par
mois à la dugazon.
— La soprano a accepté les 1200 piastres que lui offrait le président du
cercle.
— Il paraît que la chanteuse légère a un béguin parmi ses camarades ;
elle ne le lâchera pas contre 2000 piastres.
— Je vous dis, moi, que le lieutenant-gouverneur s’est déjà entendu
avec elle.
— A propos, combien vaut la piastre aujourd’hui.
— 2 fr. 69, mon cher.
— Parbleu ! »
La bienvenue de la troupe, c’est de jouer le soir même de son
installation. Combien les soupers seront, après la représentation, plus
fastueux encore qu’à l’ordinaire ! Les noctambules qui ne peuvent se payer
une théâtreuse au titre de maîtresse, ou qui se sont trop tard présentés,
afficheront à des tables voisines le luxe de leurs agapes, et signifieront de
quel prix se paiera une passade furtive, entre la sieste et le tour de
l’Inspection. Puis, le poker formidable, cette nuit s’enflera plus
formidablement encore : qui sait si la veine d’une relance sur trois fulls et
un carré ne permettra pas à quelqu’un de devancer, au matin, les messages
du lieutenant-gouverneur à la chanteuse légère ?
En attendant de s’assembler autour des marquises au champagne ou des
tables de jeu, il reste la distraction de visiter les « Moldos » du boulevard
Charner. Leurs cabarets, qui seraient des bars à Singapour ou à Shang-Haï,
sont éparpillés au long du terrain vague qui, plus tard, très tôt quand même,
sera le « boulevard ». Moldos, le mot abrège celui de Moldo-Valaques,

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décrété jadis par on ne sait quel géographe officiel des mœurs. Tchèques ou
juives, Roumaines courtes, Viennoises épaisses, et combien d’autres de
toutes races uniformisées dans l’appellation slave, tziganes femelles de
l’Extrême-Orient, elles roulent sans trêve et sans fatigue sur leur cycle
inévitable : le Caire, puis Port-Saïd, puis Singapour, ensuite Saïgon, enfin
Hanoï. Commerçantes apathiques, mais dont les gestes ne se départissent
jamais d’une suite machinale, elles n’ouvrent leur lit qu’après les volets
clos sur la salle d’en bas.
Alors, brisées par la journée que ne repose guère leur sieste
intermittente, elles dorment comme un roulier, aussitôt sous, ou plutôt sur
les draps. Et l’amant de passage qui veille, se résigne à leur inconsciente
bonne volonté, surpris par l’automatisme de leurs gestes accoutumés, tel un
enfant qui tette sans se réveiller…
Et le matin, quand on s’évade du lit moite, il faut chercher loin la
douche, à l’hôtel ou dans la batterie du ponton-stationnaire. Quelle
rancœur ! Quel subit et franc élan vers des chastetés lustrales ! On se
méprise d’avoir payé la réclusion du paquebot par l’abandon précipité aux
étreintes déjà connues, courtisanes de trottoirs, théâtreuses, Moldos. Le
châtiment, qu’aggravera avant de l’effacer le jet implacable de la douche,
solde le rut de France transporté ici, inharmonisé avec la terre d’Asie. Et,
tandis qu’une nouvelle hâte grouille de se purifier en des chairs exotiques,
tandis que se précise parmi l’ébrouement de l’eau, l’évidence du sacrilège
nocturne, on ne pense pas que seul a dévasté le désir fort et l’ordinaire
hygiène, seul le Soleil, sensible même parmi l’ombre de volupté, le Soleil
qui maintenant, calme, balance ses semences de mort dans son vol de
clartés…
Et l’on va vers Chôlen. Qu’a-t-on besoin des repos renouvelés qui
permettent des minutes d’activité entre chacun d’eux ?… Partout la sieste
pantèle, sieste d’après-midi après la sieste du matin, avant la sieste d’après
le tour d’Inspection… Les jambes fermes, on saccade la promenade vers le
bourg annamite ; on ne sait pas la raison de ces torpeurs qu’on méprise
indulgemment. On saura trop tôt… Dans la lumière vide et sèche, les
flamboyants ne peuvent odorer. Des champs engraissés monte l’haleine
infecte des déjections.

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Fumerie d’opium au Tonkin.

Enfin voici Chôlen, discret, Chôlen que l’on verra mouvant
splendidement des cortèges du Dragon ; car, au premier jour d’escale,
s’entassent, sous les tempes chaudes, le tas du devenir… A cette heure, sur

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les rues, les profils minces des cases en vis-à-vis ne se joignent même pas
au milieu du sillon. Il n’y a qu’une plaque d’ombre, étroite, géométrique, où
s’inscrit le relief d’une créature figée sur un escabeau ; des fumées d’opium,
parfois, crépues et roulées, barbouillent cette plaque. Ou bien c’est un
rideau, entre l’ombre et le réduit ombreux ; la femme annamite attend
derrière ce vélum loqueteux, peut-être rien, ou seulement ce qui est venu.
Eux, ceux qui sont venus, reculent. Comment ces hideurs sont-elles
sœurs des congaïs pimpantes, qui, dans leur sarreau blanc, mènent sur
l’Inspection les charrettes anglaises ? Ce n’est pas possible ; non, vraiment,
il est impossible d’imaginer le plus lointain des rapprochements avec cette
femme, indifférente et muette pendant la délibération des étrangers ! Car les
visiteurs n’ont vu et ne voient, ils ne verront toujours que la joue
grimaçante dans l’effort du bétel chiqué, les dents mi-noircies, mi-
rougeoyantes, offrant l’image d’une tête suppliciée dont on aurait retourné
des lèvres, le jus mal essuyé qui balafre un coin de la joue.
D’ailleurs, en surmontant le dégoût, l’effort d’une sereine curiosité ne
révèle pas, supprimée la tête, un corps de beauté. L’impression est reçue
ineffaçable, dans cette première rencontre. Et l’on ne s’intéressera point,
plus tard, aux confidences d’amis intrépides qui ont usé de femmes à
Chôlen, dans la pleine obscurité pour ne les voir point, et qui affirment alors
la science des rythmes éprouvée, et, pour la première fois peut-être dans
une étreinte exotique, l’exception aux passivités insupportables…
Mais, sur la même route, au retour, dans le faubourg épars, tranché par
les boulevards et les voies ferrées, s’offre une station encore d’épreuve, un
port sans doute où s’abriter des Moldos… Ecoutez… n’est-ce pas ? Vous
avez aussitôt reconnu le grêlement du chamicen ; la mélopée, qui, à la
même heure, remplit les rues du Nippon, monte de tous les coins de ces
maisons développées autour de Calnelages. Les syllabes de Ko-bi, Yoko-ha-
ma se prolongent presque en pleurs retenus. Oh ! la bonne aubaine : tout
près de nous, des Japonaises, des mousmés !
Hélas ! ces exilées du Nippon sont de pauvres et laides choses. Le
caprice de quelques gros fonctionnaires autant que l’humeur vagabonde a
transporté dans cette campagne empuantie d’ordures et pâmée aux relents
de flamboyants, un coin du Kanagãwa, la débauche mièvre et multiple de
Yokohama. La transplantation n’a pas réussi et les greffes sont impossibles.

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Ainsi songe-t-on, après une heure dans la chambrette, sans les nattes
merveilleuses de là-bas, à Nagasaki et sans la nuit fraîche du fiord où
s’ébattent les poupées de volupté. Et, déçu, abruti par cette exploration de
l’exotisme de Saïgon, sous le soleil méchant, on regarde vers l’arroyo où les
sampans se heurtent, remplis sans doute du grouillement qui parfait
l’horreur, serrant autour de la résine qui pleure les faces au rictus du bétel.
Pendant l’entière durée de l’escale, la contrition est vaine qui veut
revenir aux Européennes, d’en haut ou d’en bas sur l’échelle
cochinchinoise, même aux Moldos. Car il y a des raisons que l’on n’a pas
sues le premier jour. Les blanches, là-bas, n’ont guère de mérite à la
résistance, si un désir réussit à les pâmer. Pauvres femmes d’Europe, loques
malpropres et honteuses ! Elles portent la peine biblique, semble-t-il, de
n’être point restées où elles naquirent pour leur rôle d’amantes, plus
simplement pour la soumission à leur féminité. Une à une elles s’en vont,
effondrées peut-être pour la vie, l’une après l’autre elles désapprennent de
changer les camélias, et leur intimité n’est plus que la réclusion à
perpétuité…
Il reste les congaïs, les femmes annamites, pimpantes, mièvres,
musquées, dont le sarreau blanc jalonne l’Inspection. A quoi bon parler de
celles-là : chair domestiquée par des conquérants, elles n’apprennent rien au
passant puisque ses pareils leur ont tout appris. Leur nom pourtant complète
la trilogie des symboles de l’exotisme : congaïs à côté des mousmés et des
vahinés. Même ce nom, promené sur toutes les mers, demeure le plus
généralement employé par ceux qui, à une terrasse de café, en France,
diraient « une femme ». Et il y demeure vraiment une empreinte plus
souveraine de possession, de « chose » qui appartient sans restriction, et,
dans la légende de volupté, une signification de passivité prête à tous les
sadismes.
Comment exprimer que la beauté de la race a été surtout donnée à leurs
frères ? Il est malaisé de faire comprendre que les déracinés fiévreux de là-
bas s’en aperçoivent trop, et de rappeler trop longuement que Saïgon est la
patrie des boys. Il vaut mieux entendre conter au fumoir des histoires
étranges, en lesquelles se transposent exactement les termes du langage
éternel, passion, étreinte, jalousie, et il suffit de retenir que l’échange diffère
de ceux pareils, nés de brutalités sahariennes ou de solitudes de steppes. Car

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là-bas, entre l’Inspection et la rizière, où rôdent les buffles, ce n’est pas à sa
propre joie que songe l’Européen…
Voici, pour balayer cette effluve malsaine que s’enfle le souffle de mer,
venu du cap Saint-Jacques. Il faut peser les hasards du chemin à cette
escale. Car Saïgon n’est qu’un entr’acte entre l’anormal splendide de l’Inde
et l’anormal immonde de la Chine.

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CRÉOLES

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Créole française de la Guyane.

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CRÉOLES

In Memoriam.

Pour parler encore d’elles, il n’est pas trop tard. Le cyclone a enlevé les
toits, la terre a remué pour écrouler les murs, l’incendie n’a même pas laissé
les pierres des ruines. Quand même les maisons ont recommencé de
s’élever devant les palmiers de la Savane, roucoulantes des rythmes
zézayés. Et aujourd’hui que non seulement les toits, non seulement les
murailles et leurs ruines ont été projetées par une trombe d’Apocalypse,
aujourd’hui que la moitié des abeilles bruissantes ont été anéanties avec la
plus belle des ruches, celles qui restent rebâtiront les demeures des mortes.
Sans doute dans l’affolement du tourbillon, elles s’essaiment confusément ;
il paraît que la panique les enlèvera toutes vers des villes, au Sud, envahies
de lianes, haletantes sous un soleil blanc qui n’est plus le dispensateur bon
des désirs, rafraîchi par l’averse des « lamentins ». Sans regarder derrière
elles, elles bruissent dans la fuite, les abeilles éperdues et brûlées. Il semble
que jamais plus ne raillera en s’attendrissant, entre les allées de Fort-de-
France, la chanson de promesse et d’attente où s’ébat précisément la

« Mouche à miel qu’a piqué moi sur la lèvre… »

Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à prendre l’Ile qui n’est
même pas à vendre, les « Chan songs » des yankees d’Alabama.
Eh bien ! la désespérance aura tort, et le feu du ciel n’aura pas dévasté à
jamais les Antilles, plus que l’incendie, plus que les cyclones ou les

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tremblements de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour que
ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés de noblesse, de tendresse
et de caresse, on aura peut-être fait un peu pour renouveler à la tendresse
des « Doudous » la confiance de vivre.

Les Doudous.

Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance ou de la puissance
s’écartèle au long de leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant, le mot
de « Doudou » renferme dans la simplicité de sa redondance le cycle des
baisers espérés autant que des baisers perdus, le bégaiement de l’unisson
extasié dans des larmes et la lamentation des vains appels. Mais la douceur
infinie est trop vite devenue l’afféterie, et l’afféterie s’est prolongée en
puérilité ridicule.

« Doudou » c’est encore l’amant, l’ami, l’élu ;
« Doudou à moi, li qu’a pâti… »

Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses presque noires du Fort-de-
France, ce sont les marchandes d’ananas qui n’ont pas désarmé bien au delà
de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout en croupe et en seins,
qui marchent en tendant le ventre. On les connaît tôt. Elles envahissent la
frégate-école. Leur rôle est d’apporter l’agréable en même temps que
l’utile, fournisseuses de leurs marchandises et de leur chair. La tradition
d’année en année se perpétue. Et la tradition ne leur déplaît point. Car, pour
le plus grand nombre, hors les exceptions de toute jeunesse, et d’avance
éliminées les vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les aspirants,
vierges la plupart, choisissent à l’aveuglette les Doudous maternelles, celles
qui ont vu paraître déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur
puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront pendant la
sieste. Le soir ne les en trouve pas plus lassées, près des bosquets, sur la
Savane, lorsqu’elles s’attardent, au hasard des rencontres, sur les bancs.

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Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur madras, à l’abri de la
lune, se différencient, heureusement pour les autres, des tendres
blanchisseuses dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux, au seuil
de la case. Les femmes de la Savane rappellent un peu trop les pierreuses, si
l’on enlève au terme infâme son âpreté de misère et son frisson de crime. Et
alors il reste les mêmes caresses sans unisson, payées aussi peu et prises
aussi peu confortablement… Plus loin, au milieu de la place, blanchit la
statue de l’Impératrice parmi les palmiers superbes, « orgueil de la nature à
côté de l’orgueil de la femme », et dont la tête sert à faire « une bonne
salade », comme expliquent tranquillement les livres-guides.
Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square mal famé que
demeure la Savane à certains moments ou bien travailleuses défatiguées par
les jeux de la volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les Doudous
effarent, à la prime approche, le désir qui veut choisir. Car à parler franc, on
attendait des chairs, sinon blanches, du moins agrémentées par le pigment
sous lequel vaudraient mieux les lignes, et l’on trouve, sous sa caresse, des
peaux noires. Oui, c’est méchant, c’est inexact que de dire « noires » ; nous
nous mettrons d’accord, voulez-vous ? en les définissant « chocolat
éclairci ». Malgré tout, malgré les différences essentielles dans le visage, la
tentation est forte de qualifier dédaigneusement de négresses les
amoureuses Doudous. Dépit d’un jour, de la première rencontre, car, avant
deux nuits remplies, les récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant
sur l’abîme approfondi entre elles et les femmes noires.
Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les potinières de la
Savane. Elles suivirent jadis l’exil de leur royal père, séparées par quelques
égards du harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique. Et leurs sens
ne s’atrophièrent point dans la béatitude de la défaite. Or Béhanzin autant
que le seul monarque, se trouvait le seul mâle de la horde. Il fit
courtoisement comprendre les naturelles nécessités de ses filles ; le
Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à ce qu’une grande latitude
d’approche fut concédée aux hommes de bonne volonté, quand les
demoiselles s’ébattaient autour du fort.
Or les Doudous assurent qu’aucun ne s’avança. Le mépris de la chair
nègre l’emporta sur la vanité d’avoir forniqué avec une princesse. A
Madagascar jadis, et pour une fille beaucoup moins belle, un officier

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général pensa différemment. Bref, après des semaines d’attente, les filles de
Béhanzin se découragèrent. Elles durent organiser quelques divertissements
dans l’intimité de la famille, et enfin, depuis l’introduction jusqu’à la fin,
recommencèrent l’épisode des filles de Loth.
D’ailleurs, après gorges chaudes sur cette vaine recherche d’un mâle, la
Martinique ne songeait point à s’effaroucher ni à s’étonner des autres ébats
entre les jeunes princesses. Et cette fois, dans le terme de la Martinique, il
faut comprendre davantage que la catégorie des Doudous pour navires et
passagers. Le saphisme naquit sans doute en d’autres îles que Lesbos. On
peut ici l’observer, quelque paradoxe ce semble, avec la gravité d’un
étymologiste en voyage de documentation.
Loin de considérer le fait comme un mal déplorable ! Les mères les plus
franches, de causerie loyale et avertie par toute cette terre chaude, décrètent
tranquillement la chose d’utilité publique. A sa pratique ne se mêle pas la
grivoiserie vicieuse, plus que la honte ne se confondait avec la nudité de
l’Anadyomène.
Même l’élégante explication d’art tomberait à faux, essayant d’apporter
l’excuse qui proclame : « Tout ce que vous faites, vous, femmes, est
délicieux. » La vérité est que la puberté des filles créoles se déchaîne plus
irrésistible encore que celle de leurs sœurs continentales.
Alors, avec une belle audace, les mamans sans hypocrisie favorisent une
solution qui préserve la race des vices solitaires, et surtout qui diffère la
victoire sans garanties du mâle, le plus longtemps possible. Ainsi se créent
des couples de « Z’Amies », comme ailleurs, comme partout, mais sur ce
sol, encore un coup, sinon affichés, du moins aussi largement tolérés,
dirigés que des fredaines de jeunes hommes, sans que des unes comme des
autres il convienne de causer au salon.
Les résultats cherchés sont-ils acquis ? Ce serait fatuité et imprudence
d’en discuter. Sans sourire on peut presque affirmer que l’effort est louable,
et que toutes assument avec conviction la tâche de démentir le prêtre
maladroit dont un sermon, assez récent, débuta par cet exorde. « Mes sœurs,
nous célébrons aujourd’hui l’office de sainte Rose de Lima, vierge quoique
créole ».

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Le culte de la chasteté est célébré dans ces Antilles suivant les mêmes
rites que le catholicisme ordonnance partout, indifférent aux latitudes. La
terre est chaude, mais les chairs s’efforcent de ne s’harmoniser point avec
elle. Les créoles ne sont ni blanches ni noires. Leurs désirs ne sont pas tout
à fait primitifs, ni tout à fait civilisés. On est loin des îles voluptueuses du
Pacifique, loin de l’abandon au spasme et à la lumière. Ainsi que par dessus
le septentrion froid et cérébral, la Vierge aux lèvres scellées se dresse pour
commander la voie à des théories d’adolescentes. Et celles-ci, soumises, se
souviennent que la Maria divinement authentique, fut noire.
Par les allées, elles vont, côtoyant la Savane, enfants de Marie, dont le
symbole de blancheur raille étrangement la chair chocolat. Deux par deux
elles balancent leurs pas entre l’Eglise et la maison de sainteté, deux par
deux, comme défilent les pensionnaires dans les villes de France.
Impuissance des disciplines ! Voici que l’expérience des mamans avisées se
confirme sur le troupeau des adolescentes enrégimentées ; voici que les
chastes couples ne sont plus que des accouplements…

Des Blanches.

On secoue l’impression mauvaise, trop souvent heurtée. Les Doudous,
les z’amies, blanchisseuses rebondies et adolescentes mûries, est-ce là le
résumé de la volupté languide qu’on imaginerait ? Où donc trouver la chair
mate de créole blanche, lassée des gestes de la vie banale, mais lassée parce
que ses gestes, elle les a multipliés et splendidement dépensés dans la
besogne d’amour ?
Des guides, éphèbes rabatteurs, vous proposent un chemin vers ces
délices. Et aussitôt la défiance naît, plutôt que la joie d’une réussite, accrue
par le mystère. Pourquoi en effet ces créoles rêvées restent-elles
inapprochables ? Comment, si des gynécées imprévus les renferment,
confient-elles à des négrillons le soin de leurs caprices ? En définitive elles
sont Françaises, elles sont femmes libres de la civilisation…

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Alors le débat s’engage entre la méfiance largement interrogative du
passant et l’impudence de l’adolescent, le premier signifiant par gestes
comiques et par répétition des mêmes mots sa ferme volonté de ne point
retomber à l’aventure trop connue d’une mulâtresse, l’autre affirmant par sa
pantomime et répétant « la femme blanche, tout blanche, ça o très bon
femme pour France ». Enfin l’on va.
La déconvenue, chaque fois renouvelée, aurait tort de se retourner
furieusement contre le guide. Il n’a pas menti, le plus souvent, c’est bien
chez une blanche qu’il a conduit le promeneur. Quelle blanche ! Epave
d’une troupe théâtrale qui jadis remplit une saison à la ville, un jadis très
lointain, quand Mademoiselle déjà jouait les duègnes. Ou bien nourrice
demeurée par débauche ou mollesse, dans l’île où elle accompagna une
femme d’officier maintenant archi-galonné ; encore une ex-femme de
chambre à bord d’un paquebot, débarquée pour s’établir ici, sans le
souvenir gênant de l’âge canonique exigé par son premier métier. Malgré
tout elle fait de bonnes affaires ; elle n’a plus d’âge, elle est blanche, cela
suffit, suffit aux trois quarts chez lesquels s’enracine le goût pour la chair
blanche, aussi vivace sans doute que chez leurs quasi-congénères
d’Amérique, sans que ceux d’ici du moins aient seulement la ressource du
viol payé par le lynchage.
L’énormité est unique, parmi la volupté mondiale, d’hommes d’une race
convoitant jusqu’à la mort les femmes d’une race étrangère. Il semble que
la malédiction des livres saints pèse sur la descendance de Cham. Le
supplice est pitoyable, à bien y penser. Vues à travers l’orgueil européen,
ces manifestations d’un désir irrésistible pourraient paraître flatteuses autant
que naturelles. Alors, pour bien sentir l’étrange exception, que l’on se
souvienne du Japon, où la fatuité des Latins, des Saxons, ou des Slaves,
d’abord hautaine et railleuse vis-à-vis des mâles nippons, se déconcerte et
tâtonne devant la placidité méprisante d’un sourire de mousmé.
Ainsi adulée par les nègres, mulâtres, comblée par eux dans son été de
la Saint-Martin, l’ancienne duègne ou nourrice, ou chambrière de paquebot,
s’étonne d’abord du recul marqué par le passant d’Europe, au seuil de la
chambre où le conduisit un guide. Puis lentement, douloureusement aussi,
elle comprend. Par bonheur, car la psychologie triste n’aurait ici rien à faire,
la galanterie compatissante du Français a recouvert aussitôt la désillusion.

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La politesse le fait asseoir, au ravissement du guide. Pendant les dix
minutes accordées à la vieille hétaïre, si l’échange ne se borne qu’à des
paroles, du moins le globe-trotter aura retrouvé un peu de ce qu’il cherchait,
un peu de l’atmosphère nationale, parmi laquelle s’ébat l’histoire de « celle
qui fut la fille d’un officier supérieur et que séduisit un homme marié ».
Faut-il donc, las de ces piètres rencontres, renoncer à l’aventure de la
créole blanche « ardente et belle » ? A peu près. La réponse en tout état de
cause, serait plus formelle, appliquée au passant, à l’officier de marine, au
globe-trotter, à tous ceux qui voyagent pour avoir voyagé, qui aiment pour
avoir aimé. Les femmes des Antilles, car désormais (et nous reviendrons à
cette solution) il faut distinguer entre elles et les femmes de Bourbon, avec
l’amour de leur terre mêlent une forte conception de son honneur
particulier.
Toutes, de toutes leurs volontés, rarement amollies par une passade,
s’efforcent de détruire la facile légende de volupté accolée aux récits de là-
bas. Il ne leur plaît point que la Martinique, les Saintes, la Guadeloupe
s’assimilent à d’autres Tahitis. Parce que le climat y trahit, parce que l’air
est chaud de tendresse et de caresses, parce que même les nécessités du
vêtement en font souvent un appât au désir, les créoles luttent pour apporter
l’oubli de ces prémices alliciants. Non qu’elle ne veuillent point se
souvenir, elles-mêmes.
Aucune pruderie ne gêne leurs mots, ou leurs gestes de beauté, et ces
corps, harmonisés avec l’ardeur de leur cadre, ne se dérobent point à leur
destin d’étreintes précoces et multipliées. Mais, pour les posséder, il faut
accepter avec eux le destin doux du sol qui les porte.
A quoi bon insister ? On aurait mauvaise grâce à reprocher à ces créoles
désirées de ne vouloir point être confondues avec des filles de joie, et de se
dérober au dénombrement des passades lointaines, suivant la litanie des
escales et des ruts.

Les Saintes.

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Ailleurs qu’à la Martinique et qu’à la Guadeloupe, d’autres raisons
prévalent qui empêchent, pendant un court séjour, de documenter un avis
sur la sincérité des apparences créoles, ailleurs, c’est-à-dire aux Saintes.
Devant ces terres calmes, qu’un seul jour dans l’histoire bouleversa, lorsque
luttaient à mort les escadres françaises et anglaises, sur ce sol alterné de
bois et de sables, les uns et les autres tranquilles éternellement, la fierté de
maintenir un dogme réfrénerait mal les élans voluptueux. Et le nom de
l’archipel minuscule, les Saintes, n’est pas pour signifier un isolement
consacré aux mortifications et hostile à la volupté. Pourtant l’île habitée
nourrit un phalanstère, en vérité.
Les patriarches sont, pour la plupart, d’anciens révolutionnaires, non
point ceux de la commune, mais des rêveurs plus antiques, expulsés de leur
rêve au temps du « crime de décembre » ainsi qu’ils disent. De collinette à
collinette, d’anse en anse, ils joignent, sur ce sol des Saintes leurs mains
fraternelles pour s’unir dans la sérénité de leur repos, et pour former, contre
un ennemi imaginaire, un cercle autour des progénitures étayées sur des
générations quadruples. Et il se trouve comme un jeu classique, que les
moutons, d’ailleurs faciles à compter, sont bien protégés du loup.
D’ailleurs, l’idée passe vite d’aider ici l’élément à prendre sa revanche sur
le dogme. On finit par s’attendrir, dans la compagnie des vieux, sur la grâce
des filles qui se pressent à la fontaine et remontent, gracieuses, les sentes.
Ils ne les voient point à travers leur chaude beauté. Ils ne comptent que par
leur patronymie, avec les souvenirs qu’ils imaginent être de l’histoire.
Alors, sans savoir, on hoche la tête gravement quand ils disent, pointant
une adolescente que furieusement l’on évoque pâmée dans un viol au coin
des plus proches taillis : « C’est la nièce du fameux Combalot ».
Avec des vierges inquiètes des Saintes on n’entrelace ainsi que des
idylles. Brèves soirées, plus cruelles sûrement pour elles que l’étreinte,
soirées où l’on se joint, seulement pour parler d’amour et se baiser la
bouche, à la lisière du cimetière, si joli entre les coudriers qui arrêtent la
dune, et la route piquée de flox en myriades, le cimetière où n’apparaît pas
le mamelonnement funèbre des tombes, où la place de ceux qui furent se
garde, pareille pour tous, sans bousculade, étiquetée par deux valves de
coquilles, telle une foule de papillons endormis parce que leur bruissement

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soyeux serait même de trop parmi le silence… Avec les vierges des Saintes
on n’entrelace que des idylles cruelles…

Mulâtresse.

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Rencontres.

Près du marché à Basse-Terre. Deux aspirants piétinent sur place ; ils
ont fait mine d’aborder un mulâtre qui les fixe ; puis ils ne se décident plus.
Alors, lui, venant à eux, amer et grandiloquent.
« Oui, je sais, Messieurs… vous cherchez des femmes, n’est-ce pas ?…
Vous alliez vous informer près de moi des bons coins, près de moi qui « suis
du pays ». Pardieu ! si j’en suis de ce beau pays, une perle de votre
couronne coloniale, Messieurs. Est-ce que la France s’en occupe
seulement ? Si la France se souciait de la colonie, alors, Messieurs, vous ne
chercheriez pas honteusement bonne fortune, au hasard et sans conseils.
Couronnées de fleurs, le sein gonflé d’émoi, les filles de cette terre vous
attendraient à la descente des embarcations, et vous convieraient aussitôt à
célébrer les mystères de l’amour !… La voix de l’homme s’attendrit, son
geste officie :
« Tandis qu’à cette heure, reprend-il en criant, nous n’avons même pas
de lupanar dans notre ville, pas de lupanar entendez-vous, Messieurs ? La
métropole ne s’est pas préoccupée d’organiser un lupanar. Et
négligemment, tandis qu’il s’éloigne :
« Du moins, accorde-t-il avec noblesse, quand vous désirerez quelque
repos, voici la carte de ma sœur, je me porte garant de ses bons soins pour
vous ».
Rencontre d’exception, mais qui valait d’être notée. Une autre
rencontre, plus exceptionnelle encore, si étrange que l’on hésite à transcrire
sa réalité, si irréelle qu’un moment après s’en être abstrait il semblait déjà
s’être échappé d’une extase opiacée, aussi merveilleuse, aussi
sensuellement attestée que logiquement bâtie. Et voici la vision, quelle elle
soit, exacte comme elle fut dans sa matérialité.
Il convient que le détail s’en déroule brièvement, aussi soudain qu’il
fulgure, à son évocation, dans la mémoire de ceux que sa lueur traversa une
seconde, malgré que cette seconde emplit une fin d’après-midi.
Ceux-là, ceux qui ont peur de se souvenir et qui pourtant sont certains
que la chose fut, ceux-là avaient erré depuis le matin dans les grands bois,

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au-dessus de Basse-Terre, entre les fraîcheurs touffues du Matouba et les
cirques velus, successifs, jusqu’à la Soufrière. Au moment où l’eau des
bassins, remplis par les cascades, cesse de s’attiédir sous la chaleur du soleil
déclive, ils se baignèrent. Or, comme ils levaient les yeux, secoué le
premier ébrouement lustral, ils virent une oréade, une nymphe nue comme
eux, comme eux, livrant son corps au courant rafraîchi. Elle s’ébattait au-
dessus d’eux, dans une vasque qui surplombait, sur la pente naturelle du
torrent, leur piscine. Et, parmi ce cadre d’eau et de bois, parmi cette sérénité
où des loisirs d’Olympiens se seraient harmonisés avec toutes les légendes,
les deux globe-trotters ne s’étonnèrent point de l’apparition. Il fallut, pour
que la stupeur comblât brusquement leurs esprits, que la fuite de l’oréade
les persuadât qu’une femme d’admirable beauté s’échappait devant eux
guidant leur poursuite par son rire, alors, habillés en hâte, appelés par la
voix de raillerie, ils la suivirent, haletants, au travers des halliers.
Le crépuscule tomba avec le silence. Mais, si le rire ne guidait plus les
chasseurs, il les avait menés au sentier net, frayé, sans doute, vers un
mystérieux séjour. C’est ainsi qu’ils entrèrent, précédés par les aboiements
d’une meute, dans la maison où deux femmes les reçurent, comme attendus.
Pourtant, dans la silhouette de la plus jeune, rien ne rappelait aux deux
hommes la nymphe poursuivie. Comment eussent-ils pu se rappeler, pour
les comparer ici, des lignes et des carnations ? Les hôtesses se trouvaient
vêtues en dames du grand siècle, sans mascarade aucune, sans le moindre
geste d’emprunt, et les étrangers, abasourdis, comprirent cependant que
« certainement », ces deux femmes, qui se révélaient d’ailleurs mère et fille,
n’avaient jamais revêtu d’autres vêtements. Elles ne questionnaient pas
leurs visiteurs, la conversation se déroula comme un questionnaire
d’histoire, uniquement rapporté au grand Roi. L’heure marcha jusqu’à une
heure pareille en 1650. Les globe-trotters sans conscience désormais,
s’émerveillèrent de savoir que l’admirable vierge, paisible devant eux, se
trouvait petite cousine de Mlle d’Aubigné née sur cette terre, et, le plus
sérieusement, ils s’accordèrent le don divin de prescience pour avoir
aussitôt senti que Mlle d’Aubigné s’appellerait plus tard Mme de Maintenon.
Quand cessa l’envoûtement, lorsque leur pensée effroyablement tendue
se détendit, les visiteurs avaient quand même devant eux les deux femmes à
falbalas, mère et fille presque appareillées par la splendeur de chair. Et il ne

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demeura pour les hommes, dans l’incompréhensible fantasmagorie, que leur
rut formidable, dans cet isolement, vers les étreintes qui leur semblaient
préparées. Mais la vierge impassible arrêta d’un seul geste un élan, et,
comme l’étranger repoussé, hagard et furieux, la suppliait avec des mots
fous autant que le moment lui rappelant le bain, la nudité, la fuite par les
bois. « Oui, dit-elle, calme, c’était moi ».
— Mais pourquoi nous avoir attirés ? nous n’avons rien à faire avec
vous.
Elle reprit :
« Si, à désirer ma beauté ».
Et, désignant aux deux hommes sa mère qui resplendissait comme sa
sœur, « d’ailleurs, termina-t-elle, ma mère comblera vos désirs à tous
deux ».
Or, la chose se passa comme la vierge créole qui vivait le temps de sa
cousine d’Aubigné, l’avait commandé.

L’Ame des corps.

Hors une semblable folie, une hallucination des gloires de femmes dans
le passé créole, un même sentiment de fierté traditionnelle perce chez tous
les êtres de là-bas qui savent mieux la légende de Joséphine que la légende
de l’Aigle. Ce sentiment, c’est la forme la plus habituelle de la
« Grandesse », grandesse qui fait aussi bien l’espoir des adolescentes aux
songes impériaux que la bravoure physique et indiscutable des jeunes
hommes ; grandesse qui avait d’instinct la culture de la beauté du geste,
avant d’en entendre formuler le dogme. La statue de l’Impératrice
Joséphine, blanche, dressée sur la savane de Fort-de-France, plane en réalité
sur toutes les Antilles. En elle s’est résumée, pour ses compatriotes,
l’apothéose de la femme et, facilement, avec une candide sincérité, ils
déduisent de cette élection providentielle la preuve d’une royauté des corps
créoles sur tous les corps de femme au monde.

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Malgré tout, cette conviction et cette fierté demeurent au tréfonds des
âmes. Apparente et affirmée cette foi deviendrait insupportable. Pleines de
tact, les créoles, les vraies créoles blanches le sentent, et leurs hymnes ne
sont plus que des chansons où le charme des rythmes correspond bien à une
sorte d’urbanité qui traduit en musique, pour ne blesser aucun étranger, un
amour vraiment fier et profond du sol où s’unissent l’instinct de la volupté
première et des variantes psychologiques qui le raffinent, empruntés à la
France maternelle et vieillie.
Le caractère des chansons créoles est mal exprimé d’ailleurs lorsqu’on
veut n’en vanter que le rythme. A l’encontre des refrains traditionnels qui,
partout dans le monde exotique halètent l’étreinte par des répétitions de
sons et d’onomatopées pressantes, les morceaux, chaque jour nés sur les
Savanes, valent par leur sens et leur humour. La malice, la plaisanterie gaie,
le trait juste d’observation, y ressortent à chaque ligne. Si ces
caractéristiques définissent peu son mode voluptueux il ne faut pas oublier
le désir qui palpite en raillant, s’affirme avec plus de force et plus de
spasme, quand il s’angoisse jusqu’à la gravité. Ici encore l’apparence
tromperait ; et l’on serait cruellement ridicule d’apprécier en badinage et en
passe-temps l’amour physique des créoles.
Sans doute plusieurs d’entre elles demandent beaucoup à l’amour et lui
donnent peu. La plainte charmante des Doudous abandonnées, les tendres
lamentations pareilles à celles que débite la fameuse cantilène des
Aspirants, mettent une sourdine de lamento dans un cadre de joliesse. Mais
ce n’est point là l’expression adéquate à l’unisson créole, aussi souvent
réalisé qu’ailleurs. Malgré le sophisme, en dépit de la fierté
traditionnellement raidie sous le masque d’accordailles sans importance,
l’étreinte à mourir s’étire, prête à enlacer sans désunion possible.
Une preuve presque toujours retrouvée, marque la violence des ardeurs
par leur simplicité. La débauche, à prendre le mot dans la plus
compréhensible de ses acceptions, est à peu près ignorée. Alors que les
pratiques du saphisme encore sembleraient engendrer le plaisir multiforme,
et vite lassé, il arrive que les créoles, après avoir donné leur virginité,
demeurent simplement des amoureuses plus que des passionnées. Peu leur
importe les complications de l’étreinte. Le désir fond sur leurs chairs de
volupté comme l’épervier sur l’alouette. Elles s’étonneraient de souhaiter

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autre chose que la plus pleine et la plus rationnelle de ses réalisations. Bref,
s’il est permis de former un avis définitif, avis que sa défiance même peut
infirmer dès l’abord, on peut dire qu’un nom souvent employé, serait bien
spécialisé aux véritables créoles blanches « L’eau qui dort ».
Et cela est meilleur, nul doute, que la comédie des déhanchements et des
castagnettes, plus souhaitable que le mensonge des filles aux lèvres rouges,
contentes de la moindre passade, où l’amant ne sait même pas quelle part
exacte elles prennent.

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FEMMES DE MADAGASCAR

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Femme Misti. Quarteronne. Mulâtresse.
Capresse.

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FEMMES DE MADAGASCAR

Passades lointaines. — Diégo-Suarez.

La première femme, après celles du paquebot, quand la longue escale du
navire nous apprend des habitudes, c’est une créole de Bourbon. Elles sont,
par toute l’île, les filles de « Port-Louis », les marchandes d’une denrée rare,
marchandes sans prévoyance du reste, toujours pauvres, cigales trop
endormies seulement pour chanter. L’effort pour elles est, un jour, de venir
sur un pont de bateau. Elles ne le recommencent pas. Même ici, à Diégo,
elles vivent et meurent cabaretières ou blanchisseuses, ou simplement
hétaïres discrètes, qu’on ne voit pas souvent dans Antsirane, dont on ne
connaît les cases qu’après des promenades d’impatiente recherche, après
l’indication très vague donnée par les nouveaux amis, qui s’étonnent, tous
unis à des Betsimisarakas, de votre préférence européenne. Surtout c’est
presque encore la chair blanche. Et Hermine Baluzet explique davantage
pourquoi les nouveaux venus lui fourniront des amis, chaque fois : « Tu
sais, mon ché, ma peau est comme celle de tes doudous là-bas ; mais surtout
mes caresses sont blanches. » Elle sourit, malicieuse, puis, sérieuse,
continue des comparaisons graves et impudiques… On est dans une
chambre où les murs sont plaqués de chromos sacrés, le lit a des rideaux et
il y a la machine à coudre. Dehors, de l’eau tombe continuellement d’un
robinet sur une dalle, fraîcheur inusitée sous le soleil de deux heures ; la
rumeur d’une école, de l’autre côté de la cour, s’enfle avec la brise de mer.
Hermine Baluzet, un moment m’intéresse à sa « tite fa-mille ». — A cette
école, tout près, elle a plusieurs enfants, et, comme je m’étonne : « Oh ! tu

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sais, mon ché, dit-elle, c’est si souvent embêtant de se lever après avoir fait
l’amour ! » Elle zézaie horriblement ; elle est créole ; elle est Port-Louis. Et
en dépit de cela, accablé déjà par l’idée fixe sous la chaleur de Diégo, je
songe au Directoire, et la petite âme bête d’Hermine Baluzet s’introduit de
force dans un corps ridiculement gracile de merveilleuse. Puis je veux
savoir son idée sur les indigènes, sur les Betsimisarakas. Alors indulgente :
« Mon ché, elles sont gentilles quand on fait des zamies ! » — Oh ! comme
ce z révélateur m’empêche d’insister ! Comme pourtant j’ai envie de me
documenter sur le saphisme d’ici ! Mais décidemment Hermine Baluzet est
lasse de causer, et les rares minutes de l’après-midi où je rêve un peu, je me
complais dans l’idée de son nom, si délicieusement bourgeois avec une
pointe de grandesse coloniale, avant l’inconnu de toutes les Tombou et
toutes les Samba de l’île.
La première noire. — Un ami me l’a prêtée, pour voir. Il est navré que
je réserve mon avis. J’ai retenu que Saboutsi racontait des histoires de fées
et de revenants malgaches. Et aussi, du côté de la montagne d’Ambre, elle a
des parents qui possèdent pas mal de bœufs. L’ami part fréquemment en
excursion avec elle de ces côtés-là. — Saboutsi porte le carnier et les
provisions. Avec la famille, les nuits, on chasse le sanglier en battue, et la
bête, dirigée par une meute dont un seul chien est dressé, défile devant l’un
des chasseurs, et lui la traverse de sa sagaie à trente mètres. « Oui, oui, mon
cher, mais votre femme Saboutsi, parlez-m’en un peu ? le soir et le matin,
qu’est-elle ? Pareille ou différente ? » L’ami me regarde railleur. Je suis
pris : il sait trop que je veux toujours voir pour avoir vu et il me répond
froidement : « Pareille ; les moustiques ne la gênent pas. »

En colonne.

A la halte du soir, les Sénégalais ont fini de préparer le pacage des bêtes.
Ils ont porté le bois et l’eau. Silencieusement gais, ils regardent leurs
femmes autour des feux. On leur a donné, selon la coutume, des femmes
malgaches. Entre eux ils ne se comprennent pas ; de langue et de gestes
différents. Mais ils sont aux petits soins pour elles, des choses de bonté et

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de tendresse s’agitent dans leurs cerveaux. Ils savent apporter le fruit, même
la fleur qui fait plaisir. Ils admirent leurs compagnes de la saison dans leur
attitude de repos et d’occupations ménagères, et leur bouche distendue bée
devant l’intimité permise, tandis que leurs yeux cherchent par instants les
yeux des camarades voisins heureux de la même joie. Elles, Sakalaves, ou
Betsimisarakas, se composent une dignité et, loin des servitudes dans leur
race, elles comprennent ce très vague respect des mâles, en sentant naître
des caprices. Seulement la nuit, sous le rut trop rapide des soldats, elles
regretteront l’étreinte continue des Anjouanais.

La Grande-Terre.

Pour les gens de Nossi-Bé, la Grande-Terre signifie le rivage de
Madagascar, en face d’Herville et tout proche. Des bandes de partisans
malgaches, les Marovyels, ont soudain brûlé et tué. La colonne formée de
marins et de Sénégalais, campe au centre du pays dévasté. Et l’on raconte
tout bas que les Sakalaves auraient longtemps encore accepté l’impôt et les
prestations, mais qu’ils ont vengé la petite princesse, la Pandjaka, que le
commis d’administration voulait prendre après l’avoir séquestrée. Toujours
la même histoire ; toujours des vaincus lassés de résignation quand il s’agit
de défendre les femelles. On dit aussi : « Le commis, potentat au petit pied,
avait une maîtresse emmenée de Nossi-Bé ; jalouse de la Pandjaka, elle a
prévenu les Marovyels, elle a présidé à l’émasculation et à la torture de
Montin, de son amant ».
Justement voici qu’on amène la femme, des matelots l’ont trouvée dans
la brousse à quelques pas du camp. Et le lieutenant l’interroge : « Sais-tu
quelque chose ? Comment Montin est-il mort ? Ont-ils brûlé beaucoup de
propriétés ? Par où s’est enfuie la bande ? » D’abord elle répond en
malgache, puis, confiante, elle compose des phrases en français, simples
d’idées et claires de sens. Elle ne sait rien, le soir terrible, elle s’est sauvée
quand les brigands ont enfoncé la porte. Elle a erré, maintenant elle est lasse
et a faim…

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Très tard, quand le lieutenant a fini sa ronde, vérifié les sentinelles, il
revient pour dormir quelques heures dans le grand hangar fermé de toiles où
il couche au milieu des hommes. Sur une estrade on lui a dressé son lit de
campagne et des étoffes de lamba le gardent bien clos. Quand il a soulevé
ce rideau, il est tout contre Alimou, étendue sur sa couchette. Comment est-
elle là ? L’officier, furieux, va crier. Mais deux yeux qui ne cillent pas, des
yeux simples de supplication intense, le fascinent. Et, tandis qu’il hésite, la
Sakalave a déjà allongé le bras et, sans le quitter du regard, sans bouger
autrement son corps, elle a fait le geste de la caresse souveraine. Elle est
nue. Dans l’ombre, ses anneaux d’oreille, grands cercles de cuivre, brillent.
Maintenant qu’elle ondule lentement, ses cheveux en touffes énormes, où
s’agglomèrent les coques pressées, froissent le drap, avec un bruit doux de
jupon qu’on enlève. Son quintuple collier de corail bleui bat la pointe de ses
seins. Et tandis qu’elle épand son odeur forte, adoucissant en désir la
supplication de ses yeux, elle laisse deviner dans l’ombre le bas de son
corps prêt pour la caresse que les blancs lui ont apprise…
A l’aube, Alimou songeuse, secoue l’officier, qui dort : « Va veiller, dit-
elle ; puisque tu es mon mari, je ne veux plus de mal à Montin. »

Binaô.

Binaô, souveraine d’Ankify, vassale fidèle du général-gouverneur, a prié
que le croiseur, actuellement au repos de Nossi-Bé, la vînt chercher, ainsi
que toute sa cour. Elle désire vivement passer à Hellville les fêtes du jour de
lan. L’état-major du navire s’inquiète du solennel protocole, mal averti de
l’entourage de la reine. Surtout la question est débattue de savoir qui des
officiers ira diriger l’embarquement de la maison royale. Car Binaô, dont
les suivantes assurent de douces récompenses à cette corvée de direction,
Binaô, à cinquante ans passés, ne cède à personne l’honneur de compléter,
la première, son hospitalité plénière.
Et la cour embarque, et la pandjaka a vraiment grand air au milieu du
caquetage discret des petites filles qui se relaient à son service immédiat.

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Même elle a donné les ordres les plus sévères pour que la majesté du
croiseur ne soit point troublée par de rapides passades. Sous son œil
infaillible, le troupeau se parque, rieur, défiant aussi bien des matelots que
des officiers.
Trois heures sont nécessaires pour venir d’Ankify au mouillage de
Hellville, trois heures en outre jusqu’à la nuit close où sous les manguiers,
les cases étant trop peu nombreuses devant l’irruption des passagères
amoureuses, commencera la saturnale de la nouvelle année. Alors, dociles,
les petites suivantes clignent quand même de l’œil vers le personnel du
croiseur, et s’étonnent des indignations qui accueillent les gestes naïvement
cyniques par lesquels elles conseillent de remédier à l’attente insupportable.

La Grande Comore.

C’est un pays d’Islam, c’est la race, solidement perpétuée, qui peuple
lentement Madagascar et qui demeurera, disparus les Houves, fondus les
Sakalaves, partis peut-être même les Francs.
Des femmes voilées passent ; des gandourahs blanches se confondent
avec la blancheur des murs, et la tache des chéchias pique les profils d’une
cité en Kasbah. Des ânes, des porteurs d’eau, des traînées de pas comme de
lents pèlerins vers la Mecque. Et le cheik vénéré, le maître, autant qu’il lui
plut, de cette île, fut le Français Humblot, Humblot qui vécut l’aventure
d’avoir un royaume pour lui seul, et un jour de l’offrir à son ancienne patrie.
Maintenant il vit sur la montagne, au creux de vallées qu’emplissent des
nuages d’eau, vallées où la flore merveilleuse réunit tous les spécimens
connus au monde et en invente de nouveaux.
En bas, dans la ville, les femmes passent muettes, voilées. Mais,
musulmanes, ce sont plus les habitantes des harems inviolables. Apres au
gain, elles se donnent la nuit ; plus âpres encore, leurs maris ou leurs pères
les prostituent.
Le carré de leur front, l’ovale de leur visage est déliné par le sillon blanc
d’une poudre de riz mêlée de colle. Du moins leur chair patinée et ferme

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l’emporte de beaucoup sur l’épiderme gras des Betsimisarakas. On a tort,
disant qu’elles se donnent ; elles se prêtent à peine, horrifiées par la
souillure du chrétien, jusqu’à en repousser brutalement l’intimité suprême.

Majunga.

« Le Bâl est roi de l’heure et l’heure est longue à vivre. » De la lumière
qui fait mal et du sable entre Majunga et Mabib, le village indigène. D’un
côté la mer, grasse d’alluvions, et, par delà le chenal, le rougeoiement des
falaises d’Ankaramy sous leur toison verte ; de l’autre côté, le bois
surchauffé qui exhale de la pourriture. On va, par un sentier où les pas ont
tassé le sable, rigole abaissée qui partage l’étendue de la plaine miroitante.
Mais le désert montre tôt sa borne ; l’humus ferme se relève et s’accote à
une première ligne de manguiers géants, à travers lesquels pointent les
cases de Mabib.
Dans le village logent la plupart des bourjanes. A ce moment en
particulier ils sont nombreux, car le général-gouverneur est descendu de
Tananarive à la mer. Ce sont les parias de l’île, la race inférieure, vouée aux
fardeaux. Et sans doute ils répugnent un peu à l’œil. Plus de nudité aux
lignes splendides, une couverture en haillons rejetée sur l’épaule les vêt ; ils
se couvrent la tête des restes détressés d’un chapeau de paille. Et leur barbe,
échevelée par places, enlevée à d’autres places, ajoute à leur hideur de
malades mystérieux. Malades, ils le sont, mais leurs femmes et leurs filles
sont belles entre toutes les Malgaches. Leur race est sœur des races
polynésiennes ; comme elles, elle a gardé dans son sang le fléau que les
mères de marins bretons nomment discrètement « la maladie des colonies »
et comme elles, elle continue de produire des filles aux traits charmants et
aux chevelures admirables, des chevelures adorées après le supplice des
toisons crépues à fouiller.
Et nous allons chercher une de ces Hovas, une Houve, comme on dit ici.
Le docteur du bord s’est complètement informé et nous a rassurés. Pas tous
cependant, quelques-uns ne surmontent pas l’effroi classique à cause du

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nom prononcé. Mais les autres sont curieux d’une autre chair que celles des
Sakalaves ordinaires, curieux aussi du village que les Sénégalais ont failli
saccager l’autre jour. Une de leurs femmes s’était enfuie du quartier des
casernes à Majunga ; réveillés par le mari malheureux, ils ont pris leurs
armes et sont venus donner l’assaut aux cases de Mabib. Il y a eu du sang et
les femmes Houves se réjouissaient en secret.
La case est ignoble où l’on nous fait entrer, surtout basse à étouffer, Et,
parce que l’attente se prolonge, des autres il ne reste plus qu’un
enthousiaste… Quand il nous rejoint, il nous dit tous les détails, mais nous
retenons qu’il a revécu une sensation d’Océanie. Il a retrouvé dans ce corps
de Houve toutes les souplesses inconnues sur la terre malgache de la côte,
les abandons et les refus qui font si diverse l’aimée passagère, la science
des baisers qui touchent à peine, l’ardeur des vahinés de Tahiti et des
Marquises. Il conte encore l’enfantillage gracieux des mouvements, la
brusquerie des attitudes, l’élégance complète du geste d’amour, Puis,
comme il se perd en de comiques évocations, quelqu’un essaye de définir,
ironique, en disant : « la femme-bilboquet, n’est-ce pas ? »
Mais le temps de rire, ceux qui ne restent pas songent qu’ils reviendront
demain.

Nossi-Bé.

Nossi-Bé, l’autre Tahiti. Petite île, comme l’île délicieuse ; comme elle,
terre chaude d’amour. Mais ici il faut s’étonner d’abord que ces douceurs de
rêve puissent germer ; il faut dire avec des mots prudents très francs aussi,
quelle distance sépare les amantes polynésiennes des sakalaves ; il faut
pardonner aux officiers de marine, pour avoir connu l’Eden du Pacifique, de
l’avoir rebâti à Nossi-Bé avec la tendresse du sol et la docile illusion des
filles très nombreuses, avec aussi le contentement facile de désirs très
jeunes. Et alors, la mauvaise part faite, revient à tous l’âme amie des nuits
australes… Depuis la jetée, on marche sous la voûte des manguiers ; les
mangues mûres tombent, coupant la faible voix des jets d’eau invisibles ; ou

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bien un « jack » détaché de la branche qui s’ébroue ensuite dans l’ombre,
roule en tonnerre sur le zinc d’une toiture de case.
Des voix parlent un moment, des noms se répondent, piquant des
roucoulements de rires, étouffés ou lointains. Puis dans le silence repris, le
jet d’eau balbutie, mal remis d’une peur, semble-t-il.

Nossi-Komba.

L’île dressée, laineuse de verdure, sous la seule clarté stellaire apporte le
mensonge de son fantôme à toucher la hauteur d’Hellville ; la baie, en bas,
s’oublie dans l’union des deux terres. Et parmi la fragrance de vanille qui
traverse d’un relent de spasme l’effluve continu des flamboyants, on
marche plus vite, sans le savoir, vers les femmes dont la peau sent fort.
Leurs noms ? D’abord toute la dynastie des Tombou-Tombou-Safy,
Tombou-Helli, Tombou-Lava ; puis Tani-Kelli, Saniwa, Anngui ; encore des
noms français, Victoire, Marie, Rose ; tous de nuance claire ou de pensée
légère.
Comment elles se déshabillent ? Oh ! les étoffes drapées, les lambas, ne
donnent chacun en tombant que la sensation de la chère chemise de France,
et rien de l’autre linge compliqué de France ne permet l’attardement et les
délices successifs. Seulement parfois des colliers à plusieurs rangs
s’embrouillent, et l’on aide, femme de chambre méchante, à prolonger
l’impatience de l’amie…
Si elles vous aiment ? Si on en est sûr ? Mon Dieu ! comment dire cela à
d’ironiques amants ? Comment ne pas mériter, restant sincère, leur pitié
étonnée ? Tant pis ! Non, on n’est jamais sûr, et ce sera crié très haut. On
ajoutera, bien bas, qu’elles ont appris des gestes pour qu’aucun ne serve
seul à une heure meilleure ; plus bas encore, que dans une monstrueuse
hypocrisie, candide quand même, elles veulent ne point terminer leur
toilette d’avant, pour permettre l’illusion…
D’ailleurs, elles croient plaire davantage dans leur effort
d’intellectuelles que dans leur simplicité d’amoureuses. Oui,

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d’intellectuelles, elles ne savent pas le français tout uniment. Marie Rose lit
des romans de George Sand et, après avoir fermé Indiana, elle dit très
sérieuse à son ami… : « Mon ami, si j’en juge par ce livre, tes femmes de
France sont de vraies p… » Heureusement d’autres que Marie Rose
ignorent George Sand. Celles-ci se contentent d’apprendre des chansons
obscènes de lycée ou de caserne ; et les unes et les autres adorent la
limonade très sucrée.
Sur toutes règne Charlotte ; Charlotte, qui habite au faubourg
d’Andouane, est la proxénète-reine. Elle a des troupeaux. Le général-
gouverneur lui accorde une concession à la Grande-Terre et elle viendra
voir l’Exposition. C’est une camarade et une maman. Elle passe des
matinées à bord. L’après-midi on reste à causer chez elle à Andouane, et
l’on s’intéresse à ses nièces, mignonnes impubères, dont la virginité est
promise à de longues échéances. Il y a aussi chez Charlotte, des cousins et
des neveux, assez nécessaires depuis un certain 14 Juillet où elle se trouva
trop seule devant les matelots en bordée.
Une chose marque d’originalité les amours d’Hellville ou ceux de l’île
entière. De ces passades aussi bien que des unions plus longues qui
retiennent en ménage une Sakalave et un officier, il reste presque toujours
des traces ; les femmes souhaitent que le moment se prolonge, que l’amour
devienne amitié.
Alors très souvent l’amant et l’amante se font « frère et sœur de sang ».
Une cérémonie consacre l’échange. On s’attendrit un peu ce jour-là dans un
cadre familial et l’on se fâche contre les sceptiques qui assurent que la
solennité sert simplement à procurer aux petites femmes une orgie de
limonade. Au reste, en dehors de cette manifestation sacrée, la langue de
Nossi-Bé exprime d’un seul mot l’idée de si douce chimère, hélas ! aux
blancs, de : « celui qui a été l’amant d’une femme et qui est resté son ami ».
Si les abandons des femmes Sakalaves ne se donnent que rarement aux
Européens, ils se donnent presque aussi rarement aux mâles de leur race.
Mystérieuse, intelligente, méprisante, solide, une autre race existe dont
les hommes sont là-bas les amants ardemment désirés : ce sont les
Anjouanais, Arabes de sang presque pur. Effacés devant l’Européen,
heureux seulement de le tromper en affaires, ils dressent leur souvenir

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irritant parmi les nuits. Et s’ils voulaient, ils veulent d’ailleurs parfois, ils
organiseraient sur la terre malgache un syndicat d’alphonses souverains et
chéris… Pourquoi ? Ils sont beaux, mais d’autres charmes les imposent aux
femmes Sakalaves ; on pourrait presque dire des philtres. Outre leur virilité
remarquable, ils ont gardé le secret des aphrodisiaques. L’ont-ils reçu de
l’Orient passé ? Peut-être. Ils vivent en tout cas pour le spasme. Sous les
allées d’Hellville des adolescents avec du sable émeuvent par avance la
sensibilité de leurs muqueuses.

Vohémar.

Le spectacle est comique, en passant, tout à fait en passant. Il est
artificiel aussi ; cependant il s’est glissé au milieu des choses non oubliées.
Le résident s’est composé un harem de petites Houves. Elles s’habillent
à l’européenne, et elles valsent. Vraiment, le premier étonnement envolé
d’une tête noire sur des corsages bleus ou roses, elles ne sont point
grotesques. Le bal devient charmant, la fin de nuit est exquise, remplie du
déshabillage si rare et de la science d’amour des petites filles aux belles
chevelures.

Fort Dauphin.

Quelle désolation que cette baie qui pourtant enferme le plus de passé !
Un fort d’avant Richelieu encombre la falaise ; des collines se bousculent et
au lointain s’estompent de tristesse au-dessus de lacs sans vie. La houle
énorme et continuelle envahit le cirque trop étroit ; une plage de sable
coupée d’épaves, garde des attitudes de long squelette blanchi où se
reposent des corbeaux.
Et des matelots ont vécu là un mois, après le naufrage d’un navire de
guerre. La terre, une fois de plus, peu habituelle, leur a soufflé des idées de

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sang et de viol. Et une nuit ils ont brisé les clôtures du campement, ils ont
forcé les cases éparses des indigènes ; ils ont forcé des femmes, non pas des
filles complaisantes, comme celles d’Hellville ou de Majunga, mais des
femmes farouches qui les mordaient ou déchiraient leur sexe. Et l’antique
histoire des races étrangères, condamnées à fournir toujours des vainqueurs
et des vaincus, s’est revécue une fois près de flots lourds qui ne sont plus
les vagues des tropiques, qui sont les houles mystérieuses de l’océan du
Sud.

Tamatave.

Des blanches, des Sakalaves, des Houves, des créoles, même des
Japonaises. Mais comme le fait remarquer un fonctionnaire honoraire d’une
fonction honorifique : « la Japonaise, comme l’anti-cléricalisme, n’est pas
un objet d’exportation ».
C’est vrai. Alors il reste des chairs trop connues. Il reste autre chose, la
blanche ignorée depuis un an, et qui vous refait un peu l’Aventure.

Japonaises de Tamatave.

Il faut bien en parler, puisque le quartier chaud de la capitale très vite
devient un Yoshivara, que les mousmés y prennent un monopole que leur
disputent mal les Sakalaves et dont se désintéressent les créoles. Et depuis
des siècles, des dizaines de siècles, elles continuent le métier d’apporter leur
chair par le monde, devançant les Colomb et les Cook, rencontrées partout
avant que l’on sût la place de l’Empire du Soleil, semées dans la Carthage
de Flaubert et l’Alexandrie de Louÿs. « Il en venait de plus loin encore : des
êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue… leurs yeux
s’allongeaient vers les tempes… Elles connaissaient les mouvements de
l’amour, mais refusaient le baiser sur la bouche… Entre deux unions

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passagères, on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et
s’amuser puérilement. »
Etrangeté ! elles paraissent plus faites pour cette grosse île éloignée du
Nippon, que pour d’autres transplantations, celle de Saïgon par exemple.
Leur goût exclusif du poisson cru déjà leur crée une fraternité matérielle
avec les Sakalaves. Dans le sable des avenues elles enfoncent leurs socques
aussi décidément qu’elles les claquaient sur le sol caillouteux de Nagasaki.
Leurs veilleuses, leurs papiers dorés, leurs bâtonnets rouges sur l’autel
minuscule des ancêtres, ont pu ne froisser ni étonner les Malgaches, seule
race peut-être au monde qui ignore la moindre des conceptions de l’au-delà.
Ce ne sont plus des mousmés, ce ne sont plus des geishas, mais elles
demeurent quand même de frêles choses, dont on a toujours la tentation de
faire joujou, et c’est ainsi que les créoles, d’autres encore, s’en amusent trop
et trop complètement. Vis-à-vis du mâle, elles demeurent, comme là-bas
dans le Nippon, aussi dédaigneuses, aussi mystérieusement railleuses, aussi
indifférentes ; mais elles exagèrent encore les défiances de leur propreté
d’hermine. Et avant certains baisers, qu’ici elles consentent assez souvent à
donner, elles se capitonnent les bajoues d’un rempart de papier.

Sur Ranavalo.

Paquebot Yang-Tsé, Février 1899. — C’est seulement après une presque
demi-journée d’installation à bord ; seulement par le hasard des causeries
avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la Réunion, comme Elle ; ce n’est
que l’étonnement, rapide mais aussitôt renseigné, de voir occupée la cabine
de luxe ; ce seul examen bref, bien juste précisé dans l’accoutumance aux
allers et aux retours, qui révèle la passagère royale, Ranavalo. Le
gouvernement de France a jugé bon de lui prendre son oisiveté après son
pays. Sans doute, il est meilleur juge que l’errant dont la pensée, après des
heures en ce voisinage, ne trouve une curiosité de la Houve, suprême
« pandjaka », qu’au loisir de l’absinthe plus émeraudée sur la glace plus
cailloutée et plus lisse. Cependant, après avoir écouté ceux qui peuvent

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savoir, il ne paraît pas que l’exil dans l’autre île, à trois jours de Fort-
Dauphin, maintenait aux souvenirs des vaincus l’énergie d’une présence
lointaine…
Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie.
De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler les pentes de
l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière ; du filanzane, galopé entre les troupes,
semées encore presque jusqu’à Tamatave, disparus les quelques-uns que la
fortune mena coucher au Palais d’Argent ; des robes et des trésors, perdus
entre les haltes et la reprise de la chevauchée, à l’aube, Ranavalo n’a
regretté que les robes. Et elle en a commandé beaucoup d’autres à Paris,
Paris qu’elle va voir, déjà ivre de sa légende.
Car elle a compris, elle raconte, elle confie au commandant du navire ;
aux officiers entourant, goguenards, le capitaine chargé de sa personne, que
le président Faure, à qui elle écrivit son désir éperdu, va lui offrir le
spectacle de la Ville en Exposition…
Donc le temps est mesuré où elle pourra épuiser ses malles pleines, trop
fièrement coquette pour ne point rechanger le trousseau neuf, lorsqu’elle
aura mis le pied sur les Champs-Elysées. Les Champs-Elysées, comment
cela est-il ? Mais, une allée, conservée dans une forêt de jadis, semblable
aux bois d’Emyrne, sans que les fûts s’en dressent plus altiers, et c’est
l’allée sur laquelle défilent les cortèges de rois, sur laquelle a roulé le gala
du tsar… Ranavalo rêve ; même des larmes du bonheur escompté embuent
ses yeux en gouttes de café.
Voici Aden déjà et pas une fois la reine ne s’est mise à table, vêtue
comme une autre fois auparavant, depuis le premier repas. Elle mange dans
le salon des premières, mais à une table réservée, en retrait de la ligne
occupée par les rares passagers.
Elle s’amuserait d’avoir une place au milieu de tous, reconnaissante
quand même de cette déférence gardée à sa personne, malgré d’autres lèse-
majesté. Car, si elle n’a jamais été qu’une reine fainéante, une « pandjaka »
de gaieté, couvrant des Richelieus Houves, il lui reste néanmoins le vif
sentiment de son extériorité de souveraine, et la conscience qu’il en doit
demeurer immuablement un symbole : faire pour elle ce que l’on ne fait pas
pour tous les autres. Humble protocole, protocole de Gérolstein ! A la même

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table, il faut que siège, en face d’elle, son interprète ou factotum, vague
première utilité, peut-être apparenté à la Houve pandjaka, en tous cas pour
lequel elle déroge à la solitude du festin royal. Et le troisième convive est
une femme de son rang du moins, sa tante.
Cette tante seule occupe l’attention des passagers, les amuse, hélas !
surtout. En vain la reine l’a grondée, en vain, au départ, le général
d’infanterie coloniale, avec une discrète fermeté, lui a fait écouter des
recommandations : la tante, majestueuse, immense, le regard fixe parmi les
bouffissures de peau et sous la crépelure de ses cheveux, différents de la
belle chevelure de Ranavalo, la tante s’oublie entre le Bourgogne, le
Champagne et le Whisky. Le plus souvent, sa faiblesse ne gêne personne ;
seule Ranavalo s’en désole et ne se promène, calme, sur l’arrière, qu’après
s’être assurée du profond sommeil de la parente. Mais voici qu’un soir, la
mer plate, le repas s’est prolongé dans le salon, et nombre de gens sont
encore à table que derrière eux la tante continue de boire. Soudain
exaspérée de sa solitude, des gestes et des voix des dîneurs, qui sait ? peut-
être crachant la rancœur de vaincue, d’exilée et d’abandonner, que la frêle
et mélancolique Ranavalo cache ou ne sent plus, la grosse femme hurle. Or
on écoute, par loisir, et parce que Ranavalo n’est pas là. On entend que la
tante insulte tous les hommes présents et leur dit son mépris de n’avoir
encore été forcée par aucun d’eux. Puis incapable de se lever, elle boit, boit
toujours. Ranavalo est accourue ; la tante méconnaît la majesté royale ; on a
peine à la coucher et la petite reine désespérée pleure à chaudes larmes le
scandale, appuyée contre un bastingage. Le capitaine Bon……, son cavalier
servant, celui qui doit la remettre à Marseille au chargé du gouvernement,
essaie vainement de l’entraîner, de lui offrir son bras pour une promenade
sur le pont.
Quel vraiment gros chagrin ! Car la joie de Ranavalo est précisément de
marcher ainsi au bras du capitaine. Et souvent l’officier, dérangé dans son
whist, peste contre la timide apparition de la reine qui, sans oser parler, va
et vient devant le fumoir, attendant le cher appui et préparant la solennité
d’un pas pour son pied menu.
Elle se couche comme un enfant sage. Depuis les craintes de la guerre,
de la fuite, de l’exil, elle imagine des sujétions continuelles. Très humble,
elle se persuade que seule la bonté du capitaine Bon……oy lui permet des

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fantaisies et des libertés, et alors, pour ne point le faire punir lui-même par
quelque diable méchant et galonné, elle se retire très tôt dans la cabine de
luxe, plus près de Paris que la veille, avec la douceur sommeillante d’être
plus près encore au matin proche.
Sur la carte, comme tous, elle s’intéresse au point marqué. Mais des
professeurs complaisants n’ont pu lui faire comprendre l’échelle des milles.
Les explications de distance tournaient dans sa cervelle de femme-enfant.
Elle ne compte que par nuits, avant l’éblouissement de Marseille, dans le
soleil dont on lui parle. Rien ne l’occupe, hors l’arrivée, hors Marseille pour
Paris.
L’enfant royal mange, sans crier, dans l’avant-carré, sous la surveillance
d’une nourrice. Ranavalo d’ailleurs n’est point sa mère. Il croît, celui-là,
inutilement puisqu’il n’y a plus de trône où le hucher, sélectionné quand
même dans un cercle de familles traditionnelles, choyé avec l’aveugle
intelligence d’une communauté d’abeilles dispersées.
Et lorsque le Yang-Tsé s’amuse au raz, lorsque Ranavalo haletante de
l’écrasant espoir de Paris, se pencha pour voir un messager du président,
elle aperçut le préfet accompagné ainsi que pour recevoir le Masque de Fer
ou Eyraud, et elle sut que le lendemain, à midi, un autre paquebot
l’emporterait en Algérie, encore vers des hommes noirs, encore loin de
Paris.
Alors elle défaillit, plus vaincue qu’au Palais d’Argent. En route, à
Suez, au premier crépuscule de froidure, elle avait appris la mort du
président Faure ; ici, elle adjura son ombre, et pensa qu’un méchant génie
avait remplacé le bon chef de jadis… Maintenant elle voudra lui pardonner
puisqu’il l’appela ; surtout elle aura eu le temps de comprendre que son titre
de « pandjaka » est demeuré toujours une chose grande et terrible pour les
Francs ; elle se sera étonnée que la gracieuse chose qu’elle est, ait pu
effrayer. Et, désormais consciente que ses caprices d’enfant-reine ont droit
du moins à d’autres amusements que ceux ordinaires aux enfants, elle
prendra à pleines mains son énorme joujou souhaité, Paris.

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FEMMES DU PACIFIQUE

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Femmes d’Hawaï.

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FEMMES DU PACIFIQUE

Passades lointaines. — Macassar.

Il faut avoir su beaucoup de géographie pour se rappeler cela, la grosse
ville de Célèbes, Célèbes ? Ah ! oui, l’île bizarrement découpée, poulpe
nourri entre des mers d’Inde et des flots du Pacifique. Mais, dans cette
dernière terre contre qui viennent se chauffer à la fois les deux océans, la
sensation d’Inde domine très pleine : le mélange des bois et des eaux en des
calmes de divinité, des sommeils et des réveils de fauves, les fleurs qui
semblent devenir et les hommes qui paraissent se figer. Par-dessus cet
humus antique, les bons et gras Hollandais ont étendu un semis de
souveraineté colonisatrice. Puis leur nirvâna habituel, parmi la bière
rêveuse, s’est accommodé du nirvâna autochtone.
Leurs croisements avec la race ont réalisé des types invraisemblables,
nés, croirait-on, de la fantaisie d’un journal amusant.
L’épaisseur du mâle, accouplée à des maigreurs hiératiques de femmes,
s’est portée au hasard sur la ligne des formes. A côté de filles dont la
poitrine s’offre, moins large que la taille, d’autres soutiennent à peine des
seins débordants sur une taille raide et étroite comme un bambou. Des
croupes chevalines abondent ; des silhouettes effilées, traçant dans une
verticale le dos et les jambes, sont fréquentes. Parfois des faces de bébés
joufflus, parfois des visages tels ceux des affamés du Gange ; des bras
courtauds ou des perches de moulins à vent, des cheveux crêpés ou des
cheveux nattés jusqu’aux chevilles.

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Seulement la diversité d’apparence ne se continue pas en diversité de
tempéraments.
La femme, à Macassar, c’est l’esclave biblique, indifférente le plus
souvent ; et, si elle ne l’est pas, trop humble pour oser le montrer de quelque
façon. On vient, on ne revient pas, ignorant même si les charmeuses de
serpents, entrevues au seuil des temples, ont gardé, elles seules, la lascivité
de leurs pareilles du Népal.

Nouméa.

Le beau temps est passé où Nouméa, en train de devenir la cité du
nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids autour des
comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés dix-huit
mois au long des routes entre le gisement et la côte, sont rentrés dans leurs
rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que des demi-individus, ou
commis dans les innombrables bureaux d’Etat. Sydney a repris les bar-
maids ; les Françaises si recherchées, en veine d’aventure, ont trouvé plus
loin, aux Amériques, des amis, ainsi que disait l’une, « aux pieds moins
nickelés ». Les popinées ont reparu à la musique ; Nouméa est redevenu et
pour toujours le bagne.
Les histoires sont effroyables que l’on conte des condamnées, parquées
toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci : quinze à vingt de
ces femmes assuraient les services du principal hôpital de la pénitentiaire.
Un caporal-fourier vint, vers le midi, faire signer des papiers. Tandis qu’il
cherchait le major, quelques-unes le conduisirent, l’égarèrent dans les
couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet reculé. Puis, rassemblant le
troupeau des harpies, ensemble elles le violèrent, forcèrent sans relâche son
désir, l’épuisèrent à mort.
Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d’assouvir
une haine. Comme elles avaient fait de l’homme le matin, elles se mirent le
soir sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles polluèrent
cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s’efforcèrent, par des manœuvres

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inouïes, que le viol du caporal leur servît à déshonorer jusque dans l’avenir
la chair de la vierge consacrée.
Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles
dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec une
jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute…
Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d’il y a
cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie enfantine et
leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on les appelle les confond
presque avec les vraies filles du Pacifique, popinées ainsi unies aux
faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti. Simplicité et caprice des
mots. Car, popinées, elles ne sont que des négresses aux cheveux crêpus et
lèvres déformées, encore sœurs des Canaques errant par les monts de l’île,
qui forcent eux-mêmes les cerfs et tuent avec le casse-tête et la sagaie.
Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie par les relents des
flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. Elles
marchent pieds nus ; leur tête floconneuse est nue ; mais, sans le moindre
linge, sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de confection
française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que celles des
Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au prix d’extraordinaires
économies, acheter cent cinquante francs à la maison Ballande. Elles
parlent français très suffisamment ; la surprise de leur chair est une chaleur
impossible à présager, aussi amollissante que des vapeurs de bain ; et leurs
enfants, la plupart, naissent avec de gros ventres comiques.
Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux
lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les yeux
beaux. A ces filles, elles conservent par des précautions plus efficaces que
des morales… la virginité, jusqu’au marché conclu avec quelque amateur
riche, qui paiera le plaisir de couper lui-même et non pas au figuré, les
derniers fils qui attachaient l’adolescente à son état de chasteté.
Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent les hétaïres
ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le passant,
et comme partout, les cochers vous mènent à leur case.
Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique ; bien souvent des
libérés, travailleurs énergiques, amassent quelque pécule, en vendant des

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légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des virilités
longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le rendez-vous honteux, caché.
La métisse qui se donne à un libéré crève sous le mépris des fonctionnaires,
est poussée du pied par eux, ne doit plus rien attendre de cette clientèle, la
plus nombreuse naturellement. Oh ! la laide chose ! En tout lieu du monde,
il faut trouver une étreinte criée en injure par les blancs tyranniques, quand
même elle serait chauffée d’un vrai désir.
Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde ! Et c’est encore
Madagascar où glapit la note moins féroce, quand les Betsimisarakas,
s’injuriant entre elles, l’une lance à l’autre un seul mot :
« Lilinaweï. » « Va coucher avec un caïman ! »

Nouvelles-Hébrides.

La nuit australe, merveilleusement stellaire et furtive, mêle à l’onde
large des effluves de l’oranger l’âcreté brève du varech. Et c’est chose rare.
D’ordinaire la mer Pacifique, sans flux, est aussi sans odeur. Ici, la brise
absente, un clapotis flaque cependant, au lieu de la sérénité d’eau
coutumière ; mais léger, à peine doux, tel à intervalle l’écrasement d’une
large goutte de ruisselet sur une dalle de fontaine, à travers des mousses. Le
murmure cassé perce des lignes de bananiers, la dernière ligne indiquant le
sable. Parmi les premières lignes, des cases ; plus loin, tassées d’ombre,
d’autres cases, et, si l’on monte, perdant le clapotis, une vibration qui halète
comme des fléaux sur une aire où l’on bat du blé. Plus près, le parfum
d’oranger s’étale en nappes, semble-t-il. Plus près encore, voici :
Des noirs, hommes et femmes dansent. Rythme enfantin d’ailleurs. Ils
se tiennent par la main, en cercle, sans alterner les sexes. Le chant qui les
balance, à ce que l’on en comprend, déclame deux vers, en crie un
troisième, assourdit en plainte le quatrième. Les danseurs s’en vont à droite,
à gauche, gagnent un pas à peine après chaque double couplet. Et la rapidité
de ces courses alternées sur place, imite bien le halètement des fléaux.

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Ces gens paisibles le soir, effrayés et cruels dans le soleil, sont primitifs
entre les primitifs. Leurs femmes sont des femelles velues ; le musclage de
leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs seins sont de marbre. Les
colons épars et les missionnaires qui, depuis longtemps, s’efforcent d’en
grouper autour des récoltes de bananes et de cocos, leur ont appris la valeur
de la grande pièce d’argent. Depuis ils recherchent l’Européen, lui donnent,
même consentants, l’illusion d’un vil préhistorique, et d’ailleurs, horrifiées
par la souillure de son contact, en repoussent brutalement l’intimité
suprême.

Christchurch.

Le lieu, ville anglaise de colonie, n’est point déplacé dans des rappels
du Pacifique, et son passage de maisons à bow-windows et tuileries gaies,
ne bouleverse pas la cinématographie des Iles. Il est vrai que c’est une
comparaison, étrange, mais exacte absolument, qui ramène à l’évocation la
gentille cité de Nouvelle-Zélande. Après le flirt trouvé aux Tonga ou à
Wallis, comment ne pas songer au flirt des filles saxonnes, le plus précis ?
Tennis, rallyes, thés dansants vous accueillent ; l’année précédente,
l’Affaire avait fermé aux Français toutes les portes de jardinets. Entre toutes
les sœurs et amies de l’hôte, il faut choisir, et c’est délicieux. Choisir la
moins sport des jeunes filles, parce que le temps des autres est sportif en
vérité ; cependant, que le sweetheart sache monter, et pratique ! A l’heure
des crépuscules froids sur le fiord profond dont l’évasement forme rade,
l’hiver frissonne, et des bois palpitent, sont proches, où des corbeaux serrés
en bande croassent le Nevermore…
Voyez, Annie, le thé se refroidit vite comme votre main, et le cake
s’effrite, gelé… Mais demain, petite chérie, nous prendrons les chevaux
joujoux et nous aurons au galop la chaleur des yeux. Maintenant, racontez-
moi, pour convertir le vilain Français qui ne sait pas aimer, comment Lucy
et Blundell sont restés cinq ans fiancés ?

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Le matin, sur la route sonore, au galop, les yeux chauds. L’hiver est
oublié ; voici midi qui sue. Annie a voulu que l’on attachât les chevaux
nains à un arbre ; elle sait un banc où l’on sera bien, car il faut déjà s’abriter
des rayons.
On est bien, oh ! on est très bien, si bien qu’il y a un moment dont on ne
se souvient plus. Comment, que dites-vous ? Avec Annie. Oui, mais Annie
est quand même la vierge blonde, et comme on lui fait remarquer qu’elle a
perdu son mouchoir sous les arbres, elle sourit divinement : « J’en ai
toujours un autre, dit-elle. »
En revenant : « Dites-moi, sweetheart, est-ce que Lucy et Blundell,
quand ils étaient fiancés… ? — Mais oui, darling ! »
Puis avec élan : « Oh ! j’attendrais pour vous tout le temps que vous
voudriez ! »

Tonga-Tabou.

Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où s’accroche la nostalgie,
voici venir, dans une sérénité et une volupté à la fois de mémoire, l’île
délicieuse. La capitale, la grand’ville s’aperçoit, aussitôt déroulée la
dernière sinuosité d’un chenal aux caprices fous. Le front au lac intérieur où
le passage serpente depuis la haute mer, le dos à des arbres qui bruissent
comme des tombeaux, Nuku-Alofa montre, à cent mètres du mouillage, des
allées d’ombre, des enclos de fruits et de fleurs, des murs bas coupés de
marches en pierre ainsi que dans la campagne bretonne. Et le nom de la
cité : Nuku-Alofa, signifie l’endroit où l’on aime.
L’île est indépendante, absolument. Elle a un roi, un roi que l’on va
saluer en grande tenue.
L’évêque des missions, interprète, lui explique le discours de l’amiral, et
le monarque lui fait répondre qu’il est heureux de la venue des Français.
Cependant son visage est grave. L’amiral s’arrête de nouveau après un
second paragraphe : l’évêque déclare que le prince est enchanté de voir des
amis. Sa figure est devenue soucieuse. Enfin, tandis que la péroraison

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répand ses fleurs, Monseigneur s’écrie : « Le roi est au comble du
bonheuret de l’enthousiasme. » Le roi semble avoir enterré le matin le plus
cher de ses proches.
Et cependant il s’amusait. Il vient à bord en uniforme de général
allemand ; au grand mât on frappe son pavillon particulier et trois salves de
vingt et un coups saluent au pied de la coupée, au départ de terre et au
retour.
D’ailleurs c’est un monarque malheureux : superbe de prestance,
crevant de santé, dans ce pays dont il est le maître et où aucune femme n’est
laide, il vit chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste plus à Nuku-
Alofa qu’une seule personne digne de son alliance, une royale personne de
deux ans. Dix ans d’attente, oh ! le supplice, et pourtant la loi tongienne est
inflexible.
Plus inflexible encore est la rigueur des filles de Tonga-Tabou pour les
étrangers.
Un français charmant, fonctionnaire du royaume, nous avoue qu’il se
passa dix-huit mois entre son établissement à Nuku-Alofa et le moment où
il put discrètement prendre une maîtresse.
On s’étonne, on admire la puissance des religions semées sur cette terre,
aussi bien catholique que Wesleyenne, sans compter un troisième culte
indigène inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne suffirait pas,
ne suffit pas car entre les mâles et les femmes de la race, ardentes et belles,
le nombre des naissances illégitimes est de une sur deux. Cela,
Monseigneur nous le conte, désolé. Du moins, il a quand même, lui ou
d’amères prêtres, trouvé une ingénieuse limitation à l’œuvre de chair, et si
les filles superbes repoussent l’étranger, c’est parce qu’elles ont été
persuadées des maladies et des démons qui leur passeraient sûrement dans
le corps. Cela, Monseigneur ne nous le dit pas. Mais lorsque nous sommes
avertis, sa bonne grâce réussit à peine, même au prix des festins bibliques, à
gagner notre pardon.
Il a trop réussi ; en vain chercherait-on un marin, qui depuis trente ans,
ait été l’amant d’une femme à Tonga-Tabou.
L’amant complet du moins. Et il n’est pas très certain que Dieu ait sujet
d’être absolument satisfait des résultats obtenus par Monseigneur. Les

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jeunes filles de Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les demi-
virginités. Quelqu’un a dit cette aventure : invité, le soir à un « Kawâ » avec
d’autres officiers, il s’était échappé du cercle officiel. Dans la cour, envahie
par les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois de plus, et aussi
vainement, de fléchir le désir d’une fille. Alors, avec de comiques gestes de
découragement qui amusèrent la bande, il vint s’asseoir au bout de la
galerie, au milieu de toutes les femmes serrées en ce coin comme des
hirondelles. Des rires lui éclataient aux oreilles, des grimaces l’enrageaient,
des poses inconsciemment lascives l’affolaient. Ses voisines de droite et de
gauche, par dessus lui, se prirent à jouer à la main chaude. Soudain, les rires
redoublant, des menottes, toutes les menottes qui purent, se fourrèrent dans
ses poches de pantalon. Il ne protesta point, d’ailleurs submergé, et depuis il
n’a point confessé sa honte.
Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute Europe, voulut, par un
matin d’Eden, violer une pêcheuse rencontrée ? Probablement c’en est un
autre.
Dans cet Eden-Tantale, la moindre réunion, le plus petit Kawâ, comme
on dit là-bas, assemble des dizaines de beautés. Elles chantent et dansent
adorablement. Sous les allées ombreuses, des enfants, alignés et graves,
jonglent avec des oranges, jusqu’à huit ensemble ; des théories s’enroulent
et se déroulent aussi flexibles et eurythmiques que celles de l’Hellade.
Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans des cases. La nuit
claire descend du toit ; quelle que soit l’heure, toute la famille s’éveille,
vous entoure, apporte les cocos frais, et attend indéfiniment qu’il vous
plaise de sortir. Des sourires vous détendent ; une case est catholique, une
autre wesleyenne, la troisième tongienne.
Partout même accueil, partout même désir. Et quand on demande à une
aïeule le droit de poser sa bouche sur la bouche d’une jeune fille, avant de
partir, elle accorde et rit, étonnée, femme d’une terre où la langue n’a point
de mot pour traduire baiser.

Wallis.

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Dans la salle de classe à la case des Sœurs enseignantes, une fille de
douze ans cause avec la religieuse. C’est une grande, une de celles que l’on
peut à grand’peine jusqu’à cet âge faire rentrer au dortoir, dès neuf heures le
soir, loin des hommes du village.
La fille. — Il y a longtemps que tu n’as vu le prêtre de Vâo ?
La religieuse. — Oui, pourquoi ?
La fille. — Tu dois être bien gênée.
La religieuse. — ? ?
La fille. — Le grand bon Dieu a bien fait de mettre dans l’île en même
temps que toi un homme de ceux que tu peux avoir dans ton lit, n’est-ce
pas ? Mais tu feras bien de lui en commander un autre, car le père de Vâo
est déjà vieux.
La religieuse. — Veux-tu te taire, malheureuse ! Que dis-tu ! Ne te
souviens-tu pas que tu me vois toujours seule au dortoir ?
La fille (très calme). — Sûrement ! mais je pense que ton corps n’est pas
fabriqué pour les hommes d’ici, et que seul le père Vâo peut lui donner la
caresse.
La religieuse. — Mon enfant, je vous en prie, taisez ces vilaines choses ;
récitez la prière que je vous ai apprise.
La fille (têtue). — Le grand bon Dieu a envoyé les hommes noirs (les
prêtres) parce qu’il y a les femmes blanches (les sœurs).
La religieuse. — Mon Dieu !
La fille (docile). — « O Vierge immaculée, daignez, etc… »
Au dehors, le rivage est proche. Le corail blanchit dans la mer saphirine.
Le crépuscule bref se fond en tiédeurs, et les pêcheurs de nacre chantent
vers l’Istar malaise.

Sydney.

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« What do you think about our beautiful harbour ? » La question sort
aussi naturellement qu’un bonjour des lèvres de tous les hôtes, de tous les
amis de passage, même des voisins de tramway qui devinent l’étranger. Eh !
oui, la rade est extraordimaire, formée, après un goulet qui lèche des
falaises, d’innombrables baies distinctes, cases successives disposées,
semble-t-il, pour remplir d’itinéraires un mois d’excursion. Mais à quoi bon
s’arrêter à cette joliesse ? Un peu Fort-de-France, un peu Diégo, beaucoup
Nagasaki, et voilà l’aquarelle linéée et teintée.
Le « beautiful harbour » n’échappe pas plus que n’importe quel rivage
du monde à l’inquiétude vicieuse des errants, l’interrogation irritante : « A
quoi cela ressemble-t-il ? »
Ce qu’il y a de curieux, de quelque peu nouveau, c’est le faubourg
énorme Wolloomoloo découvert à un détour de cap et dont la masse des
maisons alors donne l’illusion, se chevauchant, d’un troupeau qui serait
descendu boire et qu’on effraierait. Wolloomoloo plein de matelots, avec
ses quais bordés de quatre-mâts qui regorgent de laines, est le royaume des
filles à pirates et baleiniers.
Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes et fraîches,
sous leur bonnet et leurs cheveux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les
ordonnances qui, du bord, s’en vont leur porter du linge souvent prétexté,
en causent entre eux après dîner, et les officiers ne peuvent ignorer souvent
quelles faveurs ils ont partagées.
D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en font point fi,
meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par exemple.
Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les bals du Town
Hall. Quelques-unes, bien nippées, en profitent, et à un aspirant français qui
s’informait, enthousiaste, du nom d’une danseuse assise dans un coin de
l’immense salle, on répondit : « Her name ? Two pounds ! »
D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s’exhibent les
filles cotées. Elles s’habillent avec un goût très sûr, et leur charme est
certainement celui du monde le plus semblable à celui des Parisiennes.
Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être savent-elles trop
la carrière de Trenton ou Carnage, ou Aurum. Leur société est charmante et

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vaut presque son prix, prix tel que les Australiens eux-mêmes, pour
désigner ces horizontales, se servent du mot « harpers ».
Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène des
ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici, la pruderie reprend
ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les regards échangés,
l’on fit porter sa carte à l’entracte par un boy de service, l’enfant, tôt après,
vous indique le chemin des coulisses. On va, on trouve le rat choisi, on se
réjouit de n’avoir aucune désillusion, et l’on cause. Soudain apparaît une
mère en furie ; le manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne : la loi
est avec eux. Il faut être bien calme pour n’être point intimidé par la menace
de quatre-vingts livres d’amende à payer.
Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, il fait
bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de campagne
se succèdent. Dans les ferrys, on chante ; presque toujours une harpe et un
accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix de Sydney qui
diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres, s’accompagne de raisins
miraculeux et des balançoires s’envolent au rythme de la musique en vogue,
la Geisha ou le Mikado.
Comme à Christchurch, les sweethearts ont toujours en poche deux
mouchoirs, mais, en outre, les mamans apportent parfois autre chose.

Mangareva.

Sérénité ! Pourtant les gens qui sont là, Américains rudes et barbus, y
sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus romanesque aussi, du
mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans la goélette le tas de
coprat, et cette odeur de cocos vidés est l’odeur du Pacifique. Les autres
peinent pour la nacre ; quelques-uns enfin surveillent les plongeurs qui
ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau d’arbres le camp fume ;
des enfants bruns pincent des cordes de banjo, et la ritournelle sonne à la
bordure du lagon. L’eau, encerclée par la dune, s’alourdit en splendeur ; des

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barques d’écorce, nombreuses, mortes depuis des ans, mamelonnent le
fond. La goélette tirée au sable, s’affaisse. Aucun cri d’oiseau.
Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l’Ouest cinq ans, dix ans
peut-être, ont pris avec eux, dans l’île plate, des filles de Tahiti ou des
Marquises. Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain mais sûr.
Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou autres, ces
lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers, déserteurs des
navires, tous ont la colère qui fait trembler délicieusement ou les tendresses
maladroites qui attendrissent. Jadis des pareils à eux, s’emparèrent de la
Bounty et, avec les aïeules des amantes d’aujourd’hui, colonisèrent une
terre ignorée longtemps. Maintenant, il n’y a pas six ans, le drame de la
Ninhuoariti a reporté des rêves vers les forbans splendides, et les frères
Rorique, avant d’émouvoir les belles dames de Brest, avaient, en de
nombreux Mangareva, semé du désir aux vahinés.
Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un
avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité.
Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les
sommeils se peuplaient d’« enfers » mexicains ou de Monte-Carlos contés
vaguement ; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec le fouet
court à lanière large ; plusieurs resteront parce qu’un regard, la voix est trop
humble pour s’élever, parce qu’un regard les aura suivis jusqu’à la
goélette…

Tahiti.

Syphilitiques, phtisiques, et alcooliques, telles sont, et toutes, les
vahinés de l’île chantée. Des Rara-Hu se sont trouvées, nombreuses à l’âge
d’or des découvertes dans le grand Océan, en plus petit nombre quand les
Chiliens ont envahi, et infecté la terre au long du siècle, éparses depuis la
possession française et l’absinthe. Mais une seule peut-être, en des jours
aussi prochains que ceux du Livre, put symboliser la volupté du Pacifique,
brisante d’étreintes nouvelles, mélancolique au travers de l’éternel

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arrachement. D’ailleurs, qui ne se souvient des dernières pages : « Depuis
que tu as quitté l’île, la petite fille s’est prise à boire… » Maintenant la
fierté des officiers de marine qui parlent des nuits de Papeete se traduit
pareillement : « Oui, mon cher, tout le temps que j’ai passé avec elle, elle
n’a jamais bu que du lait de coco. »
Hélas ! Frêles vahinés, pardonnables malades gourmandes d’alcool !
Longtemps après avoir quitté la marine, le duc de Fitz-James, énumérant
des bonnes fortunes variées comme un caprice d’homme, donnait encore sa
plus chère préférence de souvenir aux filles de Tahiti. Et un commandant
cria à un aspirant, sans larmes au moment de l’appareillage : « Monsieur,
vous déshonorez la jeunesse du Corps ! »
Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et naïves, loin de
Papeete. Les liqueurs maintenant s’en vont par le courrier dans tous les
villages. Et l’argent gagné dans le commerce de la vanille fuit en rasades.
Une année les gens du district de Papara, établis en une sorte de
communisme, amassèrent plus de cent mille francs. Longtemps le courrier
n’eut plus de rapports avec eux, longtemps on n’en vit plus un seul au
marché de Papeete. Lorsqu’enfin un percepteur d’impôts fit la tournée des
villages, il ne trouva que tonneaux défoncés et silence : le district entier
était ivre depuis trois mois.
La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles chantent par plaisir, elles
chantent de l’amour ou des légendes guerrières, et les choses d’amour ont
imposé leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les hyménées. La
gloire de l’île s’y exalte : la tendresse pour le sol, la conscience de ses
délices uniques, enlacent leur merci aux appels de chair. C’est une sorte de
litanie qui détaille les places d’adoration de la terre aussi bien que celles de
l’amant, des Français chéris, « Rupe Farani ! » Des tribus de chanteurs ont
recueilli les airs vagabonds depuis deux siècles, et les orchestrent à leur
façon. Au 14 juillet, fête sacrée où s’étalent les robes nouvelles, il y a
concours d’hyménées ; des groupes de quarante ou cinquante personnes
s’en viennent de tous les districts, ou de Moréa, même des Iles-sous-le-
Vent. Et pendant deux jours la plainte ardente à Aphrodite s’élève sur la
Grand’Place de Papeete.
Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en parties. Ce sont des
danses piétinées où se déroule, par exemple, la figuration de la pêche à la

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baleine depuis le départ des barques jusqu’au dépeçage de la bête ; ou bien
encore la vie d’un pâtre qui devient roi ; ou bien les aventures d’une Belle
au Bois dormant. La grâce est beaucoup moins naturelle que dans les
spectacles à peu près semblables au Japon ; la félinité des geishas ne se
répète pas ici. Seul l’assemblage des masses dans le rythme retient le
regard, et la suite du récit mimique matérialise mieux que tout rappel
classique les mouvements du chœur antique. Strophe, antistrophe, épode,
chacun des trois temps est nettement marqué. Ces coryphées ont le geste
puissant de précision ; les ondulations des rangs font fleurir le désir, et le
tiaré couvre le moment de sa fragrance.
Le tiaré ? Avec ses grappes sont tressées les couronnes, cerclées sur Les
épais cheveux des Tahitiennes, dans la moindre photographie rapportée de
là-bas. Son parfum pesant est l’âme de l’île, lourde comme la volupté. Le
soir, sur le marché, les étals se couvrent de la fleur d’amour. Par deux ou
par bandes, les vahinés vont et viennent entre les haies de marchandes.
Quelques lanternes éclairent la place embaumée. C’est l’heure où les
officiers descendent à terre ; les amants retrouvent là les maîtresses, et les
solitaires y errent pour ne point s’en retourner seuls à la case.
Dans la petite demeure, la vahiné, femme d’un enseigne ou d’un
lieutenant de vaisseau, joue bien les maîtresses de maison, au moins une
heure, tant qu’elle se retient de boire. On voisine, on s’invite, on chante et
on danse tous les soirs, furtivement les dédaignées prennent leur place au
cercle de leurs amies avantageusement établies ; qu’importe une bouteille
vidée de plus ? Lorsqu’à minuit le punch flambe, le couple des hôtes
maugrée contre les invités qui leur diffèrent l’étreinte. En vain. Il leur
faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de remuer des corps de
vahinés raides d’alcool. A leurs amants elles tressent des chapeaux. La
paille en est surfine et la façon parfaite. Le chapeau souvent remplace la
déclaration d’amour ; en tous cas, il dit l’invitation au double adultère.
Alors « surgissent des drames, un peu grotesques sous les bananiers et
autour des nattes qui potinent, un peu tristes quand des rancunes les
transportent dans le service avec la différence des grades. Les vahinés y
prennent rarement une part active, chair facile, à peu près indifférentes au
goût exclusif d’une seule chair d’homme.

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Le plaisir pour elles, presque toujours partagé dans l’étreinte, est plus
tard d’avoir un enfant blanc. L’orgueil de cette maternité est inouï, et, non
loin de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels vice-amiraux croît parmi
l’admiration du district.
Toujours à court d’argent, malgré la générosité des officiers, et toujours
dévorées de coquetteries, les vahinés sont venues vite à l’ordinaire alliance
de l’amant de cœur et du monsieur sérieux. Le monsieur sérieux ici, c’est le
Chinois. Oh ! ne racontez pas cela à un officier de marine. La petite fille lui
a quelquefois confié, le matin surtout, au lever, qu’elle allait manger
quelque chose, un rien, chez le Chinois d’en face, restaurateur. Et,
reconnaissant de la nuit, il l’a crue…
Sensations monotones, passé quelconque, un peu d’écœurement
d’orgies trop complètes, un peu de lassitude de voluptés trop faciles, voilà
donc ce qui reste à un sceptique de l’île délicieuse. Pourtant ? Oui, il hésite
à conclure, il craint d’affirmer. Ne s’est-il point trompé, seul, honni des
enthousiastes ? Avait-il tressailli trop souvent déjà, ou était-il trop rigide
encore pour vibrer simplement ? Il est malaisé de parler haut après Fitz-
James, et devant Atéri, la vahiné délicieuse, maintenant vieillie, qu’un
officier intelligent traîna après lui, dans sa famille même de Touraine, et
pour laquelle il vola.

La baie des Vierges (Iles Marquises).

Des îles au doux nom du passé, les Marquises. Mais ce sont des profils
dressés en un temps de cataclysme ; et des châteaux-forts de rocs, quand on
attendait des grâces de femmes. C’est ici la véritable patrie des vahinés,
c’est ici que paraissent les visages adorables d’Espagnoles sur des corps
bruns et graciles de Malaises. Pour les « goélettes », pour les officiers, hors
de Tahiti, Taï-o-ha, c’est la passade, loin de la solide tendresse qui attend à
Papeete. Et souvent le lieutenant de vaisseau ou l’enseigne accordent
passage aux errants qui abandonnent leur paradis pour les délices imaginés

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de Papeete trop sûrs d’ailleurs que, n’était cette indulgence, ils trouveraient
aussitôt au large, des femmes cachées dans tous les coins du yacht militaire.
Mais, hélas ! sur cette terre d’amour, autour de Taï-o-Ha, pullulent les
lépreux. Cid Campéador arracha son gant pour serrer la main d’un
effroyable malade. Ici, lorsqu’un homme se marie, après la cérémonie
religieuse, il s’asseoit sur la place du village ; et, les mains aux hanches de
l’épousée, il la tourne vers le désir de tout venant. Le village entier défile,
et, s’il plaît à chacun, use de la vierge : or, après le roi, les lépreux ont droit
de contenter aussitôt leur envie.
Un nom domine des noms, dans ces îles, royaume de l’Aphrodite, celui
de la baie des Vierges, c’est là que vraiment les civilisés rebâtissent l’Eden.
Mais :

Les vierges qu’on rêvait, ce sont des vierges folles,
Faunesses que l’on chasse et qu’on viole au hasard,
Crissent leurs Iongs cheveux parmi des plaintes molles,
Vestales du grand Spasme, en tout le bois épars.

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FANTAISIE SUR L’AVENTURE

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FANTAISIE SUR L’AVENTURE

Pour l’aventure, il faut être deux. Il faut pour qu’il « arrive » quelque
chose, celle d’abord par qui la chose arrivera. Hyménée donc ! Gloire à la
volupté parmi les « cas » de l’exotisme ? Voici que par-dessus les Cloches
de Corneville, badine l’officier de marine, en veine de souvenir ; le voici
qui, suivant l’expression classique, « raconte ses campagnes », il dirait
presque, le gaillard, ses compagnes :

Dans mes voyages. . . . . . .
. . . . . . . . . . . .
Au sein des fêtes — que de conquêtes
Alsacienne — Circassienne. . .

Ah ! que c’est gaulois ! Ah ! que c’est français ? La naïveté du musicien
s’ébat délicieusement dans la définition donnée du Français par ses voisins,
« un homme qui ne sait pas un mot de géographie ». Et vous de pâmer,
mères et grandes sœurs, à l’évocation de ces baisers si lointains qu’ils en
deviennent charmants, si nombreux qu’ils en demeurent chastes, baisers
prodigués, sans doute, suivant la loi de Planquette, par des gretchens à des
amiraux suisses, ou par des filles du « Pont des Caravanes », à des
maquignons persans. Les matelots certes sont rigolos, mais les petits
bateaux qui vont sur l’eau jamais n’arriveront au pays des « Alsaciennes ou
Circassiennes ».
« Eh ! quoi ! raillez-vous trop facilement l’ingénuité du couplet ? et
n’avez-vous point, quand même, senti se gonfler les cœurs des futures
amantes ? Ne connaissent-elles point ainsi comment, par-delà des couchants

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et des îles, des femmes, leurs pareilles, après des seins palpitants
supporteront des seins raidis par le spasme ? »
Oui, Madame. Peut-être même un jour, si elles furent celles vers qui
venaient des étrangers, un jour elles ont vérifié leur hypothèse de délices, et
balbutié, dans la communion suprême, le « Bojé Tsara Krani ». Oui,
Madame, mais alors, ce fut pour l’alliance !
Pour la peau, il faut être deux aussi. Le premier nous le connaissons,
globe-trotter épiant les jalousies lourdes du soleil de la sieste, ou bien
officier, nez au vent, dans le frisson de fraîcheur, avant la nuit brusque, au
saut du canot-major. L’autre, ah ! l’autre, elle apparaît peu ou prou.
Pourquoi ?
La brutale esquisse de ces déambulations, candidement romanesques, à
travers les cités ou les villages de la nuit, se résume en deux pages d’un
livre. « Vénus ou les Deux Risques » de Michel Corday. L’œuvre pourtant
n’étreint aucun exotisme et ne prétend aucunement à théoriser l’aventure.
Les termes en sont néanmoins précis et définitifs, soulignant les difficultés
de parler la langue en laquelle seule germera l’idylle, les grotesques
méprises dans l’enfilade fiévreuse des portes et des couloirs d’ombre
prometteuse ; les quolibets acceptés, tête basse, en échange des questions
ridiculement cyniques ; la promenade harassante guidée par des associations
chimériques d’idées ; la solitude enragée au pied de fenêtres tranquilles ou
énigmatiques, comme partout, comme on veut les imaginer ; enfin, par le
hasard où se dilate une joie inavouée, la rencontre d’un cabaret ou d’une
vieille, havre assez souhaité pour n’hésiter point à le déclarer très sûr ; et
alors, la passade confuse qui prépare pour le matin la hantise du risque
vénérien.
Celui-ci, les bons apôtres l’invoquent pour se soustraire au « devoir
d’aventure ». Ils sont rares, et, apôtres, ils sont devenus. D’ailleurs, il leur
paraîtrait indigne que la tâche ne fût point dévolue à des camarades, et que
l’exotisme n’apportait point, par quelques-uns, à la collectivité, des
légendes où se redore l’auréole. A parler franc, les sages existent peu, aussi
bien chez les aspirants que chez les capitaines d’âge : tout au plus ceux-ci,
Homais du spasme, ne manquent-ils point de porter, avec leur désir, un
attirail de préventifs. Mais certainement la crainte du risque vénérien ne
limite en rien la volonté exaspérée vers l’Aventure.

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Il semble que Loti ait dressé un bilan définitif de cette aventure. Sa
nomenclature résume, en quelque sorte, la sexualité géographique, et, si les
noms d’Aziyadé et de Rara-Hu saillent particulièrement sur le tas des
maîtresses, chacune néanmoins, à travers les pages, offre curieusement un
« cas d’aventure ». Heureux soit-il lui qui les vécut ! Es basse envie de ses
camarades, et l’ignominie qu’ils attachèrent ingénieusement au souvenir du
divin mélancolique, suffiraient à authentiquer les récits et à identifier les
héroïnes.
Et pourtant ! Pour qui a vécu la vie d’officier embarqué, une
incompatibilité déconcertante surgit trop souvent entre les libertés permises,
dans l’œuvre, aux fringales d’amour, et le service tellement astreignant des
quarts à bord. Le don-juanisme heureux d’un globe-trotter s’accorderait
assez bien avec ces chevauchées, ces réclusions, ces départs et ces retours ;
moins évidemment cadre avec cette volupté aventureuse la sujétion des
journées découpées par fragments de quatre heures, entre le carré, le pont et
la terre.
Mais il faut croire, nous voulons croire : la foi en ces amantes est assez
merveilleuse. Il n’en apparaît pas moins que le substratum de ce désir
mondial fut le plus souvent très humble. Aziyadé, Rara-hu, la chevrière
monténégrine, les autres, ne furent pas des aubaines différentes à l’abord, de
celles ordinaires aux maritimes échappés des canots-majors. Du moins il
sut, lui Loti, les abstraire de leur chair universelle, les isoler dans son
laboratoire de sexualité psychologique, traduire leur âme après leur en avoir
donné une, en cataloguer les étreintes et en léguer la suite à des solutions
futures. D’autres que Loti sans doute tentèrent cet effort avec des filles de
bar ou des chanteuses de café-concert : de ceux qui, parmi ceux-là, ne se
brûlèrent pas la cervelle ou n’éventrèrent pas la caisse, plus d’un goûta des
délices uniques « d’aventure ». Mais le cadre où ils sertirent leurs nuits se
comparerait mal au cadre des natures naturantes empreignant la jouissance
de Loti, près des eaux du Bosphore ou dans les verdures malaises. Ainsi les
petites femmes de Loti se sont érigées au socle des grandes amoureuses, et
l’amant qui eut à ce point le sens cérébral de l’Aventure, méritait bien celle
d’être porté au triomphe sur des épaules nues de femmes, dans un salon
académique.

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S’il fallait définir l’Aventure — la différencier par le temps de tous les
autres désirs, depuis leur conception jusqu’à leur satisfaction ; si l’on
s’attachait néanmoins à lui conserver ce caractère, étymologique, d’une
chose advenant et autre que celles de même finalité — on pourrait hésiter à
trancher si le phénomène se rapporte aux liaisons ou bien aux passades.
Le propre même de l’Aventure est de se sentir d’une autre essence
qu’un rut épisodique : donc un loisir est indispensable, pendant lequel
étudier l’objet, la partenaire. Mais aussi un caractère essentiel de l’Aventure
comporte que la partenaire, évoquée dans l’avenir, ne s’appellera jamais
maîtresse : donc il s’impose que la brièveté des rapports entre, dans
l’événement, en principal facteur.
Que conclure ? Dira-t-on que l’Aventure est une liaison dont le terme
s’aperçoit aussitôt que se compte le départ ? Ou bien une passade telle que,
les sens comblés, subsiste la nécessité de prolonger moralement la sensation
par enquête réciproque des amants ?
Admettons, voulez-vous ? En tout état de cause, une part prépondérante
de la volonté dans l’Aventure. On cherche aventure, dit l’expression ; et, si
l’histoire de Joseph avec Mme Putiphar fut indiscutablement une aventure
pour Joseph, les mâles, sans exception, préparent le geste final avec science
et conscience. Que cette volonté se manifeste en ses dernières énergies, le
cas est beaucoup plus rare, et voilà comment tant de rapprochements et de
possibilités ne seront jamais devenus des aventures. Le viol vraiment recule
à des temps trop préhistoriques. Tant pis pour les « aventuriers » ! Car
puisque l’événement les place, par définition, en dehors de l’ordinaire, ils
devraient songer que leurs moyens aussi ont besoin d’échapper à la
banalité. La nécessité de l’assaut saute aux yeux aussi bien qu’à la pensée…
mais combien de fois après l’affaire manquée.
L’Aventure c’est le Viol tendre,
A Las Palmas, une fleur est tombée de derrière une jalousie ; à Fort-de-
France, au balcon, par dessus le crépuscule de la Savane, la femme d’un
tabellion, offrait une splendeur unique d’octavonne ; et, le matin où
quelqu’un s’était trompé de porte, dans un hôtel d’Honolulu, il a paru que la
miss auburn, aux goûts de sang, ne s’était guère retournée, penchée sur sa
glace. Ah ! pourtant que ces chairs sont demeurées lointaines !

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D’ailleurs les problématiques partenaires n’eussent pas pu dire le « ni
vu, ni connu » si commun de l’acceptation. Car les blanches d’outre-mer,
piquées comme de hauts lys en un jardin, ne sauraient escompter aucune
complicité de la foule ou de la nuit. Et c’est ainsi que l’exotisme, Eden des
désirs multiples et sans mystère, surchauffe, jusqu’à la tuer immédiatement,
l’Aventure.
Mais, entre les terres d’Europe que l’on quitte et les Iles vers qui l’on
va, il existe un terrain où la tendresse a, pour fleurir, le même temps que le
désir pour se combler, un lieu où des amants entrent inconnus l’un à l’autre
et duquel ils sortiront oubliés l’un de l’autre ; un coin de monde où la
femme peut imaginer borner indéfiniment son rêve tandis que l’homme
songe sur quelle courte durée il peut étendre les précisions de ce rêve.
N’est-ce point là le royaume de l’Aventure ? Ce sol béni c’est le plancher
des paquebots.
Ne riez point, sans doute le lyrisme a tort devant la banalité immense le
plus souvent, des rencontres entre la Sicile et Tamatave, Marseille et
Saïgon, Bordeaux et la Havane. Pourtant beaucoup des caprices échangés
entre le ciel et l’eau furent de véritables aventures, et, nulle part ailleurs, les
caractères de la possession ne se retrouveront plus complets et en même
temps plus particuliers, nulle part la réalité d’un rêve ne se bornera mieux,
pour un double agrément, dans le temps des amants et l’espace des baisers.
… Le piano s’est tu à l’arrière. Un timonier vient de hisser, sous le taud,
le fanal « de la pudeur ». Des points de cigare piquent encore la houle des
fauteuils et des pliants. La tente cache tout le ciel. Pleurée par les étoiles et
la lune qui court une clarté tombe, puis se blottit, apportée par le
rebroussement de l’eau. C’est la nuit du navire. Des ombres, quelque temps
encore, ont passé sur vos yeux mi-clos. Parmi ces ombres, l’ombre chère.
Et, à un moment, comme si sa course seule se balançait devant votre piège
d’amour, vous en avez cassé le rythme, brutalement et tendrement. Vos
mains maladroites, vos mains fermes quand même pressent, comme pour
les rapprocher, les hanches presque nues de la passagère.
Comme il y a longtemps, semble-t-il, que vous la connaissez, que vous
la désirez, cette femme ! N’y a-t-il pas des mois que le navire s’en est allé
de la Joliette et vous a emporté avec l’amie, avec elle… Résistante, la voici
qui, peu à peu, s’asseoit sur vos genoux, suppliée par les mains fermes et

Page 126

maladroites. S’il y avait quelqu’un encore à l’arrière du paquebot, il ne
verrait qu’elle, sur la chaise d’ombre, contre le mât… Vous ne lui demandez
rien, à la passagère ; sincèrement elle croirait ne pouvoir rien donner. Mais
vous savez, vous, les délices spéciaux et coquets des navires qui s’en vont
droit, portant sur eux l’amour… Et l’amie, en son Aventure, s’étonnera
d’apprendre, à l’arrière du paquebot énorme, comment, pour s’être laissée
attirer vers votre bouche, elle s’est délicieusement assise au sein de son
rêve.
Pointe de sadisme, grain de tendresse, marine, hors d’œuvre des désirs
affamés sur l’océan, l’Aventure !
Et la passagère, au bout du voyage, ira se perdre dans le petit groupe des
blanches que l’exotisme défend contre l’aventure, et l’ami cher de la
traversée, redeviendra au bout du voyage, l’officier que les heures
immuables du canot-major ramèneront à bord quand il pourrait, peut-être,
essayer de rencontrer une solitude comme celle d’après-minuit à l’arrière du
paquebot. Et ce sera fini pour lui de l’Aventure jusqu’à revenir au doux
pays de France.
Pour elle, la femme, un peut-être plus probable germera du jour où elle
sera devenue femme d’outre-mer.
Blasphème du mot joli, interprétation, nul doute, trop large de la
passade sentimentale, il faut pourtant effleurer cette façon d’aventure qui
est la curiosité mauvaise de la blanche déracinée pour le nègre. L’habitude
de voir constamment les hommes de couleur d’abord vainc la répugnance ;
les entretiens naïvement impudiques de la domesticité noire, peu à peu,
intéressent la maîtresse ; des histoires soufflées au vent des pankas, après
dîner, l’étonnent ; et lui reviennent à la mémoire les bilans des viols et des
lynchages transatlantiques. Elle a ri, elle s’est moquée. Mais, avant la
semaine écoulée, elle essaie. N’est-ce point insolent d’admettre les
affirmations des dîneurs bien renseignés, savoir que l’étreinte de ces
horribles femelles avec leurs époux ou leurs amants se prolonge toute la
nuit, et que la virilité des mâles ne cesse de s’affirmer jusqu’à la séparation
des amoureux ? Alors, si c’était vrai, avec les blanches pour le baiser
desquelles ils risquent périodiquement la mort, que serait…

Page 127

Ce que c’est, oh ! les curieuses éclairées en font rarement la
confidence : la merveilleuse physiologie des partenaires ne suffit sans doute
pas à renverser l’obstacle éternel, l’incompatibilité des races devant le désir.
Que nous voilà loin, sur ce même chemin de l’Aventure, loin des
échanges préparés par les cartes postales, la petite correspondance des
journaux, les photographies contemplées dans des albums ou sur des
cheminées. Demeurez donc dans les villes de la vieille Europe, vous tous
« aventuriers », et vous « aventurières ». Souvenez-vous que Carnegie
donne ce premier conseil pour conquérir le monde des affaires : séjourner
dans les cités anciennes où l’argent est plus concentré. Ainsi plus de baisers
sont amassés dans les rues où l’on aima depuis plus de siècles. Et le livre
délicieux de Pierre Veber, le livre exact qui s’appelle l’Aventure, tient fort
bien entre Montmorency et le Bon Marché.
Que si la paresse, mols aventuriers et aventurières veules, si la paresse
vous empêche, la souhaitant, de chercher l’Aventure, vous affirmerez qu’il
y a pourtant des pays, des nuits, où l’Aventure vous cherche ; qu’ainsi il
apparaît du dernier mauvais goût de théoriser comment l’imprévu des
étreintes n’existe pas ; et qu’à tout bien considérer l’impertinence de ces
conclusions se pardonne dédaigneusement à un « exclu ». Halte ! je pourrais
dire…, mais je ne dirai rien.
Je dirai seulement : « Vous avez raison, Monsieur, et vous Mesdames,
d’assurer qu’en prenant le train pour Séville, pour Naples, ou seulement
pour la Riviera, vous partez à l’aventure. Certes, dans le moindre hall
d’hôtel entre Cannes et Menton, devant le passant du Long’Arno, auprès
des bénitiers de la cathédrale à Séville, vous aurez le droit d’espérer, avec
beaucoup de raisons, qu’il va « vous arriver quelque chose ». D’ailleurs
l’inimitable Lorrain ne vous a-t-il pas dénombré les frissons épars sur la
Côte d’Azur ? Parbleu, vous vous y arrêterez, et, s’il vous plaît d’aller à
Venise, qui vous empêchera de trouver la chose dont on se souvient entre la
place Saint-Marc et l’hôtel Danieli ? Quant à Naples… il suffit.
Oui, il suffit, Monsieur, de votre sourire, du vôtre surtout, Madame…
Et j’aime mieux me taire, ne pas dire que Tartarin aussi, partant sur
l’Alpe, s’attendait à ce qu’il « lui arrivât quelque chose », et que Bézuquet
eut peine à lui expliquer comment catastrophes, éboulements, abîmes, tout

Page 128

était prévu par un programme parfait… Arrêtez ! Bézuquet pour une fois,
n’eut pas raison.
… Il y avait une fois, une fois, il y a bien longtemps…

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LE RESTE

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LE RESTE

La mer est bienveillante et le soleil l’écrase.
Nous allons sans roulis, toujours vers l’Orient,
Le long de monts lointains qu’aucun souffle ne rase,
Florès, Timor, surgis à chaque aube, riant.

Florès, Ombay, Timor, des noms que mon enfance
Apprenait au hasard, qui promettaient alors
Des milliers d’Edens sur l’océan immense,
Semés de flore étrange, et d’épices et d’or.

Je passe à les ranger, les terres fortunées,
Sans rien voir que le vert profond de leur décor,
Sans désirer ce sol entrevu des années,
Tout pétri de senteurs que j’imagine encor…

Tandis que nous voguons l’ombre est déjà sur elles.
Quand leurs pics auront fui, je ne saurai pas plus
De leur vain paradis, que les leçons nouvelles
N’en content à l’école en fièvre d’inconnus.

Page 131

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TABLE DES MATIÈRES

Page 133

TABLE DES MATIÈRES

Préface 1
PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME 5

JAPONAISES
La volupté Vie 31
Mousmés 38
La tradition du geste 54
Swa-Youv 59
Le Sourire 60
FEMMES DE CHINE
Shang-Haï 67
Tien-Tsin 74
Chine intérieure 76
Che Fou 78
Bateaux-fleurs 80
Nan-King 81
Chinoises d’exportation 83
Port-Arthur 84
Saïgon 86
CRÉOLES
In Memoriam 102

Page 134

Les Doudous 103
Des Blanches 110
Les Saintes 114
Rencontres 117
L’Ame des corps 122
FEMMES DE MADAGASCAR
Passades lointaines. — Diégo-Suarez 129
En colonne 132
La Grande-Terre 133
Binaô 136
La Grande Comore 137
Majunga 139
Nossi-Bé 142
Nossi-Komba 143
Vohémar 147
Fort-Dauphin 148
Tamatave 149
Japonaises de Tamatave 149
Sur Ranavalo 151
FEMMES DU PACIFIQUE
Passades lointaines. — Macassar 161
Nouméa 163
Nouvelles-Hébrides 167
Christchurch 169
Tonga-Tabou 171
Wallis 176
Sydney 178
Mangareva 181
Tahiti 183
La baie des Vierges 189

Page 135

FANTAISIE SUR L’AVENTURE 195
LE RESTE 213

Page 136

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS
D'EXTRÊME-ORIENT ***

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