De la terre à la lune_ trajet direct en 97 heures 20 minutes (French) Jules Verne 26276 downloads.pdf

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direct en 97 heures 20 minutes
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Title: De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes

Author: Jules Verne

Illustrator: H. de Montaut

Release date: January 25, 2012 [eBook #38674]
Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA TERRE À
LA LUNE, TRAJET DIRECT EN 97 HEURES 20 MINUTES ***

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Au lecteur

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— JULES VERNE —

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DE

DE LA TERRE A LA LUNE

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CHAPITRE PREMIER
LE GUN-CLUB.

Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très-influent
s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On sait avec quelle
énergie l'instinct militaire se développa chez ce peuple d'armateurs, de
marchands et de mécaniciens. De simples négociants enjambèrent leur
comptoir pour s'improviser capitaines, colonels, généraux, sans avoir passé
par les écoles d'application de West-Point[1]; ils égalèrent bientôt dans «l'art
de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme eux ils
remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets, les millions et
les hommes.
Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les
Européens? ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent des
dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées inconnues
jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de plein fouet, de feux
d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais, les Français, les Prussiens,
n'ont plus rien à apprendre; mais leurs canons, leurs obusiers, leurs mortiers
ne sont que des pistolets de poche auprès des formidables engins de
l'artillerie américaine.
Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands métaphysiciens,—de naissance. Rien de plus naturel, dès lors,
que de les voir apporter dans la science de la balistique leur audacieuse
ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins utiles que les
machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus admirés. On connaît
en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen, de Rodman. Les
Armstrong, les Palliser et les Treuille de Beaulieu n'eurent plus qu'à
s'incliner devant leurs rivaux d'outre-mer.

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Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union célébraient leurs
inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince marchand, si naïf
«booby»[2], qui ne se cassât jour et nuit la tête à calculer des trajectoires
insensées.
Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux secrétaires. Quatre,
ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se convoquent
en assemblée générale, et le club est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore.
Le premier qui inventa un nouveau canon s'associa avec le premier qui le
fondit et le premier qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club[3]. Un mois
après sa formation, il comptait dix-huit cent trente-trois membres effectifs
et trente mille cinq cent soixante-quinze membres correspondants.
Une condition sine qua non était imposée à toute personne qui voulait
entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou, tout au moins,
perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à feu quelconque. Mais,
pour tout dire, les inventeurs de revolvers à quinze coups, de carabines
pivotantes ou de sabres-pistolets ne jouissaient pas d'une grande
considération. Les artilleurs les primaient en toute circonstance.
«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs du
Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en raison
directe du carré des distances» atteintes par leurs projectiles!»
Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
transportée dans l'ordre moral.
Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des limites
permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes ces inventions
laissèrent loin derrière elles les timides instruments de l'artillerie
européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.
Jadis, «au bon temps,» un boulet de trente-six, à une distance de trois
cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et soixante-huit
hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les projectiles ont fait du

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chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept milles[4] un boulet pesant une
demi-tonne[5], aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et trois
cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une épreuve
solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter l'expérience, les
hommes firent malheureusement défaut.
Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très-meurtrier, et à chaque
décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux. Que
signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à Coutras, en
1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre qui, à Zorndoff,
en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce canon autrichien de
Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix ennemis par terre?
Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou d'Austerlitz qui décidaient du sort
de la bataille? On en avait vu bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au
combat de Gettysburg, un projectile conique lancé par un canon rayé
atteignit cent soixante-treize confédérés, et au passage du Potomac, un
boulet Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde
évidemment meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du Gun-
Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à son coup
d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,—en éclatant, il est vrai!
Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le statisticien
Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous les boulets par
celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de ceux-ci avait tué
pour son compte une «moyenne» de deux mille trois cent soixante-quinze
hommes et une fraction.
A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique préoccupation
de cette société savante fut la destruction de l'humanité dans un but
philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées
comme instruments de civilisation. C'était une réunion d'Anges
Exterminateurs, au demeurant, les meilleurs fils du monde.
Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en tinrent
pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur personne. On comptait
parmi eux des officiers de tout grade, lieutenants ou généraux, des militaires

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de tout âge, ceux qui débutaient dans la carrière des armes et ceux qui
vieillissaient sur leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont
les noms figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui
revinrent la plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires en
caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le Gun-Club, il
n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes, et seulement deux
jambes pour six.
Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils se
sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille relevait un
nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles dépensés.
Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par les
survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les mortiers se
turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons, la tête basse,
rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans les parcs, les
souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers poussèrent magnifiquement
sur les champs largement engraissés, les vêtements de deuil achevèrent de
s'user avec les douleurs, et le Gun-Club demeura plongé dans un
désœuvrement profond.
Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien encore à
des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes gigantesques et
d'obus incomparables. Mais, sans la pratique, pourquoi ces vaines théories?
Aussi les salles devenaient désertes, les domestiques dormaient dans les
antichambres, les journaux moisissaient sur les tables, les coins obscurs
retentissaient de ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si
bruyants, maintenant réduits au silence par une paix désastreuse,
s'endormaient dans les rêveries de l'artillerie platonique!
«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses jambes
de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à faire! rien à
espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le temps où le canon vous
réveillait chaque matin par ses joyeuses détonations?
—Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à se
détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors! On inventait son

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obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer devant l'ennemi; puis on
rentrait au camp avec un encouragement de Sherman ou une poignée de
main de Mac-Clellan! Mais, aujourd'hui, les généraux sont retournés à leur
comptoir, et au lieu de projectiles, ils expédient d'inoffensives balles de
coton! Ah! par sainte Barbe! l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!
—Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce au
maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de bataille,
on se conduit en héros, et deux ans, trois ans plus tard, il faut perdre le fruit
de tant de fatigues, s'endormir dans une déplorable oisiveté et fourrer ses
mains dans ses poches.»
Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de donner
une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce n'étaient pas les
poches qui lui manquaient.
«Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston, en
grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un nuage à
l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science de l'artillerie! Moi
qui vous parle, j'ai terminé ce matin une épure, avec plan, coupe et
élévation, d'un mortier destiné à changer les lois de la guerre!
—Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.
—Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas travailler en
pure perte? Les peuples du nouveau monde semblent s'être donné le mot
pour vivre en paix, et notre belliqueux Tribune[6] en arrive à pronostiquer de
prochaines catastrophes dues à l'accroissement scandaleux des populations!
—Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
en Europe pour soutenir le principe des nationalités!
—Eh bien?
—Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si l'on
acceptait nos services...

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—Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit des
étrangers!
—Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le colonel.
—Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
même pas songer à cet expédient.
—Et pourquoi cela? demanda le colonel.
—Parce qu'ils ont dans le vieux monde des idées sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne s'imaginent
pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir servi comme sous-
lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne saurait être bon pointeur à
moins d'avoir fondu le canon soi-même! Or c'est tout simplement...
—Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
fauteuil à coups de «bowie-knife»[7], et puisque les choses en sont là, il ne
nous reste plus qu'à planter du tabac ou à distiller de l'huile de baleine!
—Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces dernières
années de notre existence, nous ne les emploierons pas au perfectionnement
des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se rencontrera pas d'essayer la
portée de nos projectiles! L'atmosphère ne s'illuminera plus sous l'éclair de
nos canons! Il ne surgira pas une difficulté internationale qui nous permette
de déclarer la guerre à quelque puissance transatlantique! Les Français ne
couleront pas un seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au
mépris du droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!
—Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se produisît-il,
nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité américaine s'en va de
jour en jour, et nous tombons en quenouille!
—Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.
—Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.
—Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une nouvelle
véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et on ne se bat pas! On
économise des bras et des jambes, et cela au profit de gens qui n'en savent

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que faire! Et tenez, sans chercher si loin un motif de guerre, l'Amérique du
Nord n'a-t-elle pas appartenu autrefois aux Anglais?
—Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
béquille.
—Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Américains?
—Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.
—Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T. Maston,
et vous verrez comme il vous recevra!
—Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il avait
sauvées de la bataille.
—Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a que
faire de compter sur ma voix!
—Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.
—En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ de
bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!
—Nous vous y suivrons,» répondirent les interlocuteurs de l'audacieux
J.-T. Maston.
Or les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en plus, et le
club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un événement
inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.
Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellée en ces termes:

Baltimore, 3 octobre.

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«Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues
qu'à la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature
à les intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la présente.

«Très-cordialement leur

«Impey Barbicane, P. G.-C.»

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Les artilleurs du Gun-Club (p. 5).
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CHAPITRE II
COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE.

Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait dans
les salons du Gun-Club, 21, Union-square. Tous les membres du cercle
résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur président. Quant
aux membres correspondants, les express les débarquaient par centaines
dans les rues de la ville, et si grande que fût la «hall» des séances, ce monde
de savants n'avait pu y trouver place; aussi refluait-il dans les salles
voisines, au fond des couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il
rencontrait le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant
à gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées dans les
idées du «self government[8].»

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Le président Barbicane (p. 11).
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Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas obtenu,
même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci était
exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants; nul autre
n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les magistrats du conseil
des selectmen[9] avaient dû se mêler à la foule de leurs administrés, pour
saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

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Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle. Ce
vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De hautes
colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers servaient
de base soutenaient les fines armatures de la voûte, véritables dentelles de
fonte frappées à l'emporte-pièce. Des panoplies d'espingoles, de tromblons,
d'arquebuses, de carabines, de toutes les armes à feu anciennes ou modernes
s'écartelaient sur les murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait
à pleine flamme d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres,
tandis que des girandoles de pistolets et des candélabres, faits de fusils
réunis en faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les plaques
brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de refouloirs et
d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de projectiles, les
guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de l'artilleur surprenaient l'œil
par leur étonnante disposition et laissaient à penser que leur véritable
destination était plus décorative que meurtrière.
A la place d'honneur on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre, précieux débris
du canon de J.-T. Maston.
A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre secrétaires,
occupait une large esplanade. Son siége, élevé sur un affût sculpté, affectait
dans son ensemble les formes puissantes d'un mortier de trente-deux
pouces; il était braqué sous un angle de quatre-vingt-dix degrés et suspendu
à des tourillons, de telle sorte que le président pouvait lui imprimer, comme
aux «rocking-chairs[10],» un balancement fort agréable par les grandes
chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de tôle supportée par six caronades, on
voyait un encrier d'un goût exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé,
et un timbre à détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver.
Pendant les discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre
suffisait à peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.
Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de bastions
et de courtines où prenaient place les membres du Gun-Club, et ce soir-là,
on peut le dire, «il y avait du monde sur les remparts.» On connaissait assez

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le président pour savoir qu'il n'eût pas dérangé ses collègues sans un motif
de la plus haute gravité.
Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un chronomètre,
d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère inébranlable; peu
chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant des idées pratiques
jusque dans ses entreprises les plus téméraires; l'homme par excellence de
la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste colonisateur, le descendant de ces
Têtes-Rondes si funestes aux Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen
du Sud, ces anciens Cavaliers de la mère-patrie. En un mot, un Yankee
coulé d'un seul bloc.
Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra fertile en
inventions; audacieux dans ses idées, il contribua puissamment aux progrès
de cette arme, et donna aux recherches expérimentales un incomparable
élan.
C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués semblaient
tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que, pour deviner les
instincts d'un homme, on doive le regarder de profil, Barbicane, vu ainsi,
offrait les indices les plus certains de l'énergie, de l'audace et du sang-froid.
En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet, absorbé,
le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme, cylindre de soie
noire qui semble vissé sur les crânes américains.
Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire; ils
s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions, ils
examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager l'X de
son imperturbable physionomie.
Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande salle,
Barbicane, comme s'il eût été mu par un ressort, se redressa subitement; il
se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un peu emphatique, prit la
parole en ces termes:

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«Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine d'incidents,
il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur la route du progrès.
Je ne crains pas de le proclamer à haute voix, toute guerre qui nous
remettrait les armes à la main serait bien venue...
—Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.
—Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.
—Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos canons ne
tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son parti et
chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité qui nous
dévore!»
L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat. Elle
redoubla d'attention.
«Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne pourrions pas
entreprendre quelque grande expérience digne du dix-neuvième siècle, et si
les progrès de la balistique ne nous permettraient pas de la mener à bonne
fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de mes études est résultée cette
conviction que nous devons réussir dans une entreprise qui paraîtrait
impraticable à tout autre pays. Ce projet, longuement élaboré, va faire
l'objet de ma communication; il est digne de vous, digne du passé du Gun-
Club, et il ne pourra manquer de faire du bruit dans le monde!
—Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.
—Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.
—N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.
—Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de m'accorder
toute votre attention.»

Page 21

Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une voix
calme:
«Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou tout au
moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je viens vous
entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être réservé d'être les
Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi de tout
votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et son nom se joindra à ceux
des trente-six États qui forment ce grand pays de l'Union!
—Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.
—On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rôle dans le monde solaire sont parfaitement déterminés; on a dressé des
cartes sélénographiques[11] avec une perfection qui égale, si même elle ne
surpasse pas celle des cartes terrestres; la photographie a donné de notre
satellite des épreuves d'une incomparable beauté[12]. En un mot, on sait de la
Lune tout ce que les sciences mathématiques, l'astronomie, la géologie,
l'optique peuvent en apprendre; mais jusqu'ici il n'a jamais été établi de
communication directe avec elle.»
Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit cette phrase de
l'orateur.
«Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au dix-septième
siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le Voyage
fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès, aventurier espagnol. A
la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette expédition célèbre
qui eut tant de succès en France. Plus tard, un autre Français,—ces gens-là
s'occupent beaucoup de la Lune,—le nommé Fontenelle écrivit la Pluralité
des Mondes, un chef-d'œuvre en son temps; mais la science, en marchant,
écrase même les chefs-d'œuvre! Vers 1835, un opuscule traduit du New-
York American raconta que sir John Herschell, envoyé au cap de Bonne-
Espérance pour y faire des études astronomiques, avait, au moyen d'un

Page 22

télescope perfectionné par un éclairage intérieur, ramené la Lune à une
distance de quatre-vingts yards[13]. Alors il aurait aperçu distinctement des
cavernes dans lesquelles vivaient des hippopotames, de vertes montagnes
frangées de dentelles d'or, des moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils
blancs, des habitants avec des ailes membraneuses comme celles de la
chauve-souris. Cette brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke[14], eut
un très-grand succès. Mais bientôt on reconnut que c'était une mystification
scientifique, et les Français furent les premiers à en rire.
—Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston; mais voilà un casus belli!...
—Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire, avaient
été parfaitement dupes de notre compatriote. Pour terminer ce rapide
historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam, s'élançant
dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et trente-sept fois plus léger
que l'hydrogène, atteignit la Lune après dix-neuf jours de traversée. Ce
voyage, comme les tentatives précédentes, était simplement imaginaire,
mais ce fut l'œuvre d'un écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange
et contemplatif. J'ai nommé Poë!
—Hurrah pour Edgard Poë! s'écria l'assemblée, électrisée par les paroles
de son président.
—J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des relations
sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois ajouter que quelques
esprits pratiques essayèrent de se mettre en communication sérieuse avec
lui. Ainsi, il y a quelques années, un géomètre allemand proposa d'envoyer
une commission de savants dans les steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes
plaines, on devait établir d'immenses figures géométriques, dessinées au
moyen de réflecteurs lumineux, entre autres le carré de l'hypothénuse,
vulgairement appelé le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être
intelligent, disait le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de
cette figure. Les Sélénites[15], s'ils existent, répondront par une figure
semblable, et la communication une fois établie, il sera facile de créer un
alphabet qui permettra de s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi
parlait le géomètre allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et
jusqu'ici aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il est

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réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport avec le
monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile, certain,
immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.»
Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé par les
paroles de l'orateur.
«Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.
Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:
«Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis quelques
années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient parvenues, si la
guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus que, d'une façon générale,
la force de résistance des canons et la puissance expansive de la poudre sont
illimitées. Eh bien! partant de ce principe, je me suis demandé si, au moyen
d'un appareil suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées,
il ne serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune!»
A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre éclata,
mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui fit trembler
la salle des séances. Le président voulait parler; il ne le pouvait pas. Ce ne
fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à se faire entendre.
«Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question sous
toutes ses faces, je l'ai abordée résolûment, et de mes calculs indiscutables il
résulte que tout projectile doué d'une vitesse initiale de douze mille yards[16]
par seconde, et dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai
donc l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
petite expérience!»

Page 24

CHAPITRE III
EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE.

Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles de
l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle succession de
grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de toutes ces onomatopées
qui foisonnent dans la langue américaine. C'était un désordre, un brouhaha
indescriptible! Les bouches criaient, les mains battaient, les pieds
ébranlaient le plancher des salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie,
partant à la fois, n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores.
Cela ne peut surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que
leurs canons.
Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues, car ses
gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant s'épuisa en violentes
détonations. On ne l'entendit même pas. Bientôt il fut arraché de son siége,
porté en triomphe, et des mains de ses fidèles camarades il passa dans les
bras d'une foule non moins surexcitée.
Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
«impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant aux
difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées. Entre le projet
Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee ne se fût permis
d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose dite, chose faite.

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La séance du Gun-Club (p. 13).
Image plus grande

La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français, Écossais,
tous ces individus hétérogènes dont se compose la population du Maryland,
criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les hurrahs, les bravos
s'entre-mêlaient dans un inexprimable élan.

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Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la Lune
brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son intense
irradiation les feux environnants. Tous les Yankees dirigeaient leurs yeux
vers son disque étincelant; les uns la saluaient de la main, les autres
l'appelaient des plus doux noms; ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la
menaçaient du poing; de huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-
street fit sa fortune à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné
comme une lady de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-
façon de propriétaires. Il semblait que la blonde Phœbé appartînt à ces
audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et pourtant
il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon assez brutale
d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort en usage parmi les
nations civilisées.

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La promenade aux flambeaux (p. 16).
Image plus grande

Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les hommes
intelligents aussi bien que les gens «verts»[17], se sentaient remués dans leur
fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise nationale; aussi la ville
haute, la ville basse, les quais baignés par les eaux du Patapsco, les navires

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emprisonnés dans leurs bassins regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin
et de wisky; chacun conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait,
applaudissait, depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des
bar-rooms devant sa chope de sherry-cobbler[18], jusqu'au waterman qui se
grisait de «casse-poitrine»[19] dans les sombres tavernes du Fells-Point.
Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un hercule n'eût
pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule abandonna peu à peu les
places et les rues. Les quatre rails-roads de l'Ohio, de Susquehanna, de
Philadelphie et de Washington, qui convergent à Baltimore, jetèrent le
public hexogène aux quatre coins des États-Unis, et la ville se reposa dans
une tranquillité relative.
Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les grandes villes
de l'Union, New-York, Boston, Albany, Washington, Richmond, Crescent-
City[20], Charleston, la Mobile, du Texas au Massachussets, du Michigan
aux Florides, toutes prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président, et ils
attendaient avec une égale impatience la fameuse communication du 5
octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles s'échappaient des
lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils télégraphiques, à travers les
États de l'Union, avec une vitesse de deux cent quarante-huit mille quatre
cent quarante-sept milles[21] à la seconde. On peut donc dire avec une
certitude absolue qu'au même instant les États-Unis d'Amérique, dix fois
grands comme la France, poussèrent un seul hurrah, et que vingt-cinq
millions de cœurs, gonflés d'orgueil, battirent de la même pulsation.
Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bimensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils l'examinèrent sous
ses différents aspects physiques, météorologiques, économiques ou moraux,
au point de vue de la prépondérance politique ou de la civilisation. Ils se
demandèrent si la Lune était un monde achevé, si elle ne subissait plus
aucune transformation. Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère
n'existait pas encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au
sphéroïde terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série

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d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les derniers
secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même semblèrent craindre
que sa conquête ne dérangeât sensiblement l'équilibre européen.
Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par les
sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir les avantages,
et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la Société américaine des
sciences et des arts» d'Albany, «la Société géographique et statistique» de
New-York, «la Société philosophique américaine» de Philadelphie,
«l'Institution Smithsonienne» de Washington, envoyèrent dans mille lettres
leurs félicitations au Gun-Club, avec des offres immédiates de services et
d'argent.
Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même pas
question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons qui eussent
accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée d'envoyer un
projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur auteur; tous les «life-
preservers[22]» du monde eussent été impuissants à le garantir contre
l'indignation générale. Il y a des choses dont on ne rit pas dans le nouveau
monde.
Impey Barbicane devint donc, à partir de ce jour, un des plus grands
citoyens des États-Unis, quelque chose comme le Washington de la science,
et un trait, entre plusieurs, montrera jusqu'où allait cette inféodation subite
d'un peuple à un homme.
Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de «Much
ado about nothing[23].» Mais la population de la ville, voyant dans ce titre
une allusion blessante aux projets du président Barbicane, envahit la salle,
brisa les banquettes et obligea le malheureux directeur à changer son
affiche. Celui-ci, en homme d'esprit, s'inclinant devant la volonté publique,
remplaça la malencontreuse comédie par «As you like it[24],» et pendant
plusieurs semaines, il fit des recettes phénoménales.

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CHAPITRE IV
RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.

Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues dans les
bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de consulter les
astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise; leur réponse une fois
connue, on discuterait alors les moyens mécaniques, et rien ne serait négligé
pour assurer le succès de cette grande expérience.
Une note très-précise, contenant des questions spéciales, fut donc
rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le Massachussets.
Cette ville, où fut fondée la première Université des États-Unis, est
justement célèbre par son bureau astronomique. Là se trouvent réunis des
savants du plus haut mérite; là fonctionne la puissante lunette qui permit à
Bond de résoudre la nébuleuse d'Andromède et à Clarke de découvrir le
satellite de Sirius. Cet établissement célèbre justifiait donc à tous les titres
la confiance du Gun-Club.
Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue, arrivait
entre les mains du président Barbicane.
Elle était conçue en ces termes:

Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-
Club, à Baltimore.

Cambridge, 7 octobre.

«Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à
l'Observatoire de Cambridge au nom des membres du Gun-Club de
Baltimore, notre bureau s'est immédiatement réuni, et il a jugé à
propos[25] de répondre comme suit:

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«Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

«1o Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

«2o Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
satellite?

«3o Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
imprimée une vitesse initiale suffisante, et par conséquent, à quel
moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
déterminé?

«4o A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

«5o Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
lancer le projectile?

«6o Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment
où partira le projectile?
«Sur la première question:—Est-il possible d'envoyer un
projectile dans la Lune?
«Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances, c'est-à-
dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette action est
neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du boulet
décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complétement au
moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
moment le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
possibilité théorique de l'expérience est donc absolument
démontrée; quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la
puissance de l'engin employé.

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«Sur la deuxième question:—Quelle est la distance exacte qui
sépare la Terre de son satellite?
«La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence,
mais bien une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là
cette conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la
Terre, et tantôt plus éloignée ou, en termes astronomiques, tantôt
dans son apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa
plus grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
cinquante-deux milles (—99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
seulement (—88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (—11,630 lieues), ou plus
du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la
Lune qui doit servir de base aux calculs.
«Sur la troisième question:—Quelle sera la durée du trajet du
projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante, et,
par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
rencontre la Lune en un point déterminé?
«Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes pour
atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt
secondes. Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept
heures treize minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au
point visé.
«Sur la quatrième question:—A quel moment précis la Lune se
présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être atteinte

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par le projectile?
«D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le
moment où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le
parcours d'une distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf
cent dix-neuf milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux
cent quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (—86,410,
lieues). Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se
trouve pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans
ces deux conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre
la coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une
heureuse circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune
offrira ces deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée,
c'est-à-dire à sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en
même temps au zénith.
«Sur la cinquième question:—Quel point du ciel devra-t-on
viser avec le canon destiné à lancer le projectile?
«Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
braqué sur le zénith[26] du lieu; de la sorte, le tir sera perpendiculaire
au plan de l'horizon, et le projectile se dérobera plus rapidement aux
effets de l'attraction terrestre. Mais, pour que la Lune monte au
zénith d'un lieu, il faut que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude
que la déclinaison de cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre
0° et 28° de latitude nord ou sud[27]. En tout autre endroit, le tir
devrait être nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de
l'expérience.
«Sur la sixième question:—Quelle place la Lune occupera-t-elle
dans le ciel au moment où partira le projectile?
«Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune,
qui avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et
vingt secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera
pendant la durée du parcours du projectile. Mais comme il faut

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également tenir compte de la déviation que fera éprouver au boulet
le mouvement de rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à
la Lune qu'après avoir dévié d'une distance égale à seize rayons
terrestres, qui, comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze
degrés, on doit ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le
retard de la Lune déjà mentionné, soit soixante-quatre degrés en
chiffres ronds. Ainsi donc, au moment du tir, le rayon visuel mené à
la Lune fera avec la verticale du lieu un angle de soixante-quatre
degrés.
«Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire
de Cambridge par les membres du Gun-Club.
«En résumé:

«1o Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28°
de latitude nord ou sud.

«2o Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

«3o Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards par seconde.

«4o Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à
onze heures, moins treize minutes et vingt secondes.

«5o Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.
«Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans
retard les travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à
opérer au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du
4 décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions
de périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.
«Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à
leur disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint
par la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

«Pour le bureau:

Page 36

J.-M. Belfast,

«Directeur de l'Observatoire de Cambridge.»

L'Observatoire de Cambridge. (p. 20).

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Image plus grande

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CHAPITRE V
LE ROMAN DE LA LUNE.

Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu à peu
avec les siècles, un changement se produisit; une loi d'attraction se
manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants jusqu'alors; ces atomes se
combinèrent chimiquement suivant leurs affinités, se firent molécules et
formèrent ces amas nébuleux dont sont parsemées les profondeurs du ciel.

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Les mouvements de translation de la Lune (p.
27).
Image plus grande

Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à tourner
sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs, suivant des lois
immuables de la mécanique, à mesure que son volume diminuait par la
condensation, son mouvement de rotation s'accélérait, et ces deux effets
persistant, il en résulta une étoile principale, centre de l'amas nébuleux.
En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser à sa
façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et graviter
autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La nébuleuse, dont les
astronomes comptent près de cinq mille actuellement, était formée.
Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
nommée la Voie lactée[28], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles, dont
chacune est devenue le centre d'un monde solaire.
Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants[29], une étoile
de quatrième ordre, celle qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les
phénomènes auxquels est due la formation de l'univers se seraient
successivement accomplis à ses yeux.
En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail de
concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se fût
accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé où la
force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui tend à repousser
les molécules vers le centre.
Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur, s'échappant
comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se briser subitement,

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auraient été former autour du Soleil plusieurs anneaux concentriques
semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces anneaux de matière
cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de la masse centrale, se
seraient brisés et décomposés en nébulosités secondaires, c'est-à-dire en
planètes.
Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces planètes,
il les aurait vu se comporter exactement comme le Soleil et donner
naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de ces astres
d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.
Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la planète, et
de la planète au satellite, on a toute la série des transformations subies par
les corps célestes depuis les premiers jours du monde.
Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à la
nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il paraisse au
milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car sa grosseur est
quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de lui gravitent huit
planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux premiers temps de la création.
Ce sont, en allant du plus proche de ces astres au plus éloigné, Mercure,
Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. De plus, entre
Mars et Jupiter circulent régulièrement d'autres corps moins considérables,
peut-être les débris errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de
morceaux, dont le télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce
jour[30].
De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique par
la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur tour des
satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre, Neptune trois peut-
être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins importants du monde solaire,
s'appelle la Lune, et c'est lui que le génie audacieux des Américains
prétendait conquérir.
L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle rapidement
renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé avec le Soleil

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l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil est fatigant au regard, et
les splendeurs de sa lumière obligent ses contemplateurs à baisser les yeux.
La blonde Phœbé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse, et
cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux Apollon,
sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont compris la
reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la Terre, et ils ont réglé
leurs mois sur sa révolution[31].
Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste déesse.
Les Égyptiens l'appelaient Isis, les Phéniciens la nommaient Astarté; les
Grecs l'adorèrent sous le nom de Phœbé, fille de Latone et de Jupiter, et ils
expliquaient ses éclipses par les visites mystérieuses de Diane au bel
Endymion. A en croire la légende mythologique, le lion de Némée
parcourut les campagnes de la Lune avant son apparition sur la Terre, et le
poëte Agésianax, cité par Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce
nez charmant et cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de
l'adorable Séléné.
Mais si les anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en un
mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique, les plus
savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en sélénographie.
Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si les
Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la Lune
n'existait pas encore, si Simplicius la crut immobile et attachée à la voûte de
cristal, si Tatius la regarda comme un fragment détaché du disque solaire, si
Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit un miroir poli sur lequel se
réfléchissaient les images de l'Océan, si d'autres enfin ne virent en elle
qu'un amas de vapeurs exhalées par la Terre, ou un globe moitié feu, moitié
glace, qui tournait sur lui-même, quelques savants, au moyen d'observations
sagaces, à défaut d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois
qui régissent l'astre des nuits.
Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une lumière

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réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son mouvement de
rotation était égale à celle de son mouvement de révolution, et il expliqua
de la sorte le fait que la Lune présente toujours la même face. Enfin
Hipparque, deux siècles avant l'ère chrétienne, reconnut quelques inégalités
dans les mouvements apparents du satellite de la Terre.
Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent aux
nouveaux astronomes. Ptolémée, au deuxième siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
au dixième, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action du
Soleil. Puis Copernic[32], au quinzième siècle, et Tycho Brahé, au seizième,
exposèrent complétement le système du monde et le rôle que joue la Lune
dans l'ensemble des corps célestes.
A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que Galilée
expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines phases par
l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur moyenne de
quatre mille cinq cents toises.
Après lui, Hévelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli les reporta
à sept mille.
Herschell, à la fin du dix-huitième siècle, armé d'un puissant télescope,
réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf cents
toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des différentes
hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell se trompait encore,
et il fallut les observations de Shrœter, Louville, Halley, Nasmyth,
Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen, et surtout les patientes études de
MM. Beer et Mœdeler, pour résoudre définitivement la question. Grâce à
ces savants, l'élévation des montagnes de la Lune est parfaitement connue
aujourd'hui. MM. Beer et Mœdeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs,
dont six sont au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-
dessus de deux mille quatre cents[33]. Leur plus haut sommet domine de trois
mille huit cent et une toises la surface du disque lunaire.
En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement volcanique

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s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction dans les rayons des
planètes occultées par elle on conclut que l'atmosphère devait presque
absolument lui manquer. Cette absence d'air entraînait l'absence d'eau. Il
devenait donc manifeste que les Sélénites, pour vivre dans ces conditions,
devaient avoir une organisation spéciale et différer singulièrement des
habitants de la Terre.
Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus perfectionnés
fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un point de sa face
inexploré, et cependant son diamètre mesure deux mille cent cinquante
milles[34], sa surface est la treizième partie de la surface du globe[35], son
volume la quarante-neuvième partie du volume du sphéroïde terrestre; mais
aucun de ses secrets ne pouvait échapper à l'œil des astronomes, et ces
habiles savants portèrent plus loin encore leurs prodigieuses observations.
Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et pendant les
phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus grande précision, ils
parvinrent à se rendre un compte exact de la nature de ces lignes. C'étaient
des sillons longs et étroits, creusés entre des bords parallèles, aboutissant
généralement aux contours des cratères; ils avaient une longueur comprise
entre dix et cent milles et une largeur de huit cents toises. Les astronomes
les appelèrent des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les
nommer ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un jour
ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de reconnaître
cette série de remparts parallèles découverts à la surface de la Lune par
Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les considéra comme un
système de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites. Ces deux
points, encore obscurs, et bien d'autres sans doute, ne pouvaient être
définitivement réglés qu'après une communication directe avec la Lune.
Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre à cet
égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible que celle du
Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable sur les thermomètres;
quant au phénomène connu sous le nom de lumière cendrée, il s'explique
naturellement par l'effet des rayons du Soleil renvoyés de la Terre à la Lune,

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et qui semblent compléter le disque lunaire, lorsque celui-ci se présente
sous la forme d'un croissant dans ses première et dernière phases.
Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la Terre, que
le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de vue,
cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

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CHAPITRE VI
CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL
N'EST PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-
UNIS.

La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des nuits.
Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune apparût pour
la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût encore entrevue dans
les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la lionne du jour sans en paraître
moins modeste, et prit rang parmi les «étoiles» sans en montrer plus de
fierté. Les journaux ravivèrent les vieilles anecdotes dans lesquelles ce
«Soleil des loups» jouait un rôle; ils rappelèrent les influences que lui
prêtait l'ignorance des premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un
peu plus, ils eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
sélénomanie.
De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement les
questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publiée par eux, commentée et approuvée
sans réserve.
Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees, d'ignorer
un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus bornée des vieilles
mistress d'admettre encore de superstitieuses erreurs à son endroit. La
science leur arrivait sous toutes les formes; elle les pénétrait par les yeux et
les oreilles; impossible d'être un âne... en astronomie.
Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la circonstance pour
leur apprendre que cette distance s'obtenait par la mesure de la parallaxe de
la Lune. Si le mot parallaxe semblait les étonner, on leur disait que c'était
l'angle formé par deux lignes droites menées de chaque extrémité du rayon
terrestre jusqu'à la Lune. Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on

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leur prouvait immédiatement que, non-seulement cette distance moyenne
était bien de deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles (—
94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient pas de
soixante-dix milles (—30 lieues).
A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second dit de
révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux dans un temps
égal, soit vingt-sept jours et un tiers[36].
Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la surface
de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une nuit par mois
lunaire, et ils durent chacun trois cent cinquante-quatre heures et un tiers.
Mais, heureusement pour elle, la face tournée vers le globe terrestre est
éclairée par lui avec une intensité égale à la lumière de quatorze Lunes.
Quant à l'autre face, toujours invisible, elle a naturellement trois cent
cinquante-quatre heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette
«pâle clarté qui tombe des étoiles.» Ce phénomène est uniquement dû à
cette particularité que les mouvements de rotation et de révolution
s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très-probablement à
tous les autres satellites.
Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient pas
tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face à la Terre
pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de temps, elle faisait un
tour sur elle-même. A ceux-là on disait:—«Allez dans votre salle à manger,
et tournez autour de la table de manière à toujours en regarder le centre;
quand votre promenade circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur
vous-même, puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points
de la salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre, et la Lune,
c'est vous!»—Et ils s'en allaient enchantés de la comparaison.

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Vue de la Lune (p. 29).
Image plus grande

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un certain
balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé «libration,» elle
laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son disque, soit les cinquante-
sept centièmes environ.

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Barbicane prit la parole (p. 36).
Image plus grande

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune, ils
s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de la Terre,
et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les instruire. Ils apprenaient
alors que le firmament, avec son infinité d'étoiles, peut être considéré
comme un vaste cadran sur lequel la Lune se promène en indiquant l'heure

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vraie à tous les habitants de la Terre; que c'est dans ce mouvement que
l'astre des nuits présente ses différentes phases; que la Lune est pleine,
quand elle est en opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois
astres sont sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est
nouvelle quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son premier ou
dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil et la Terre un angle
droit dont elle occupe le sommet.
Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de conjonction ou
d'opposition, et ils raisonnaient bien. En conjonction, la Lune peut éclipser
le Soleil, tandis qu'en opposition, c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour,
et si ces éclipses n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le
plan suivant lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement
dit, sur le plan suivant lequel se meut la Terre.
Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à cet égard.
Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude du lieu où on
l'observe. Mais les seules zones du globe pour lesquelles la Lune passe au
zénith, c'est-à-dire vient se placer directement au-dessus de la tête de ses
contemplateurs, sont nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes
parallèles et l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin que le
projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi plus vite à
l'action de la pesanteur. C'était une condition essentielle pour le succès de
l'entreprise, et elle ne laissait pas de préoccuper vivement l'opinion
publique.
Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la Terre,
l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante, non pas
un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des foyers. Ces
orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes aussi bien qu'à tous
les satellites, et la mécanique rationnelle prouve rigoureusement qu'il ne
pouvait en être autrement. Il était bien entendu que la Lune dans son apogée
se trouvait plus éloignée de la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

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Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes illusoires,
furent moins faciles à déraciner.
Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune était
une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée autour du
Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue dans son cercle
d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient expliquer ainsi l'aspect
brûlé de la Lune, malheur irréparable dont ils se prenaient à l'astre radieux.
Seulement, quand on leur faisait observer que les comètes ont une
atmosphère et que la Lune n'en a que peu ou pas, ils restaient fort empêchés
de répondre.
D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient certaines
craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire que, depuis les
observations faites au temps des Califes, son mouvement de révolution
s'accélérait dans une certaine proportion; ils en déduisaient de là, fort
logiquement d'ailleurs, qu'à une accélération de mouvement devait
correspondre une diminution dans la distance des deux astres, et que, ce
double effet se prolongeant à l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur
la Terre. Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles à venir.
Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants; ceux-là ne
se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas, et à propos de la Lune
ils en savaient long. Les uns regardaient son disque comme un miroir poli
au moyen duquel on pouvait se voir des divers points de la terre et se
communiquer ses pensées. Les autres prétendaient que sur mille nouvelles
Lunes observées, neuf cent cinquante avaient amené des changements
notables, tels que cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluge,
etc.; ils croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre-poids» de
l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était rattaché à chaque

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habitant de la Terre par un lien sympathique; avec le docteur Mead, ils
soutenaient que le système vital lui est entièrement soumis, prétendant, sans
en démordre, que les garçons naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et
les filles pendant le dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à
ces vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune, dépouillée de
son influence, perdit dans l'esprit de certains courtisans de tous les pouvoirs,
si quelques dos lui furent tournés, l'immense majorité se prononça pour elle.
Quant aux Yankees, ils n'eurent plus d'autre ambition que de prendre
possession de ce nouveau continent des airs et d'arborer à son plus haut
sommet le pavillon étoilé des États-Unis d'Amérique.

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CHAPITRE VII
L'HYMNE DU BOULET.

L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il s'agissait
désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que les difficultés
pratiques eussent paru insurmontables en tout autre pays que l'Amérique. Ici
ce ne fut qu'un jeu.
Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des poudres; il
fut composé de quatre membres très-savants sur ces matières, Barbicane,
avec voix prépondérante en cas de partage, le général Morgan, le major
Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T. Maston, auquel furent confiées les
fonctions de secrétaire-rapporteur.
Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre membres du
Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches et de théières
considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à son crochet de fer, et
la séance commença.
Barbicane prit la parole:
«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence, qui
traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés dans
l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à eux-
mêmes.
—Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une voix émue.

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—Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer cette
première séance à la discussion de l'engin...
—En effet, répondit le général Morgan.
—Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.
—Je demande la parole,» s'écria J.-T. Maston.
La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.
«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison de
donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres! Ce boulet que
nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager, notre ambassadeur, et je
vous demande la permission de le considérer à un point de vue purement
moral.»
Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.
«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai de côté
le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le boulet
mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus éclatante
manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle se résume tout
entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus rapproché du Créateur!
—Très-bien! dit le major Elphiston.
—En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les planètes,
l'homme a fait le boulet, ce criterium des vitesses terrestres, cette réduction
des astres errants dans l'espace, et qui ne sont, à vrai dire, que des
projectiles! A Dieu la vitesse de l'électricité, la vitesse de la lumière, la
vitesse des étoiles, la vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse
des satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la vitesse du
boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des chevaux les plus
rapides!»

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J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques en
chantant cet hymne sacré du boulet.
«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre[37]; s'il court huit cent mille
fois moins vite que l'électricité, six cent quarante mille fois moins vite que
la lumière, soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement
de translation autour du Soleil, cependant, à sa sortie du canon, il dépasse la
rapidité du son[38], il fait deux cents toises à la seconde, deux mille toises en
dix secondes, quatorze milles à la minute (—6 lieues), huit cent quarante
milles à l'heure (—360 lieues), vingt mille cent milles par jour (—8,640
lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le mouvement de
rotation du globe, sept millions trois cent trente-six mille cinq cents milles
par an (—3,155,760 lieues). Il mettrait donc onze jours à se rendre à la
Lune, douze ans à parvenir au Soleil, trois cent soixante ans à atteindre
Neptune aux limites du monde solaire. Voilà ce que ferait ce modeste
boulet, l'ouvrage de nos mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette
vitesse, nous le lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah!
boulet superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu là-
haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!»
Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T. Maston, tout
ému, s'assit au milieu des félicitations de ses collègues.
«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.
—Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.
—Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce moment,
examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan pourra nous
édifier à cet égard.
—D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la guerre,
j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai donc que les
canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille cinq cents toises,

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imprimaient à leur projectile une vitesse initiale de cinq cents yards à la
seconde.
—Bien. Et la Columbiad[39] Rodman? demanda le président.
—La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New-York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles, avec
une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont jamais obtenu
Armstrong et Palliser en Angleterre.
—Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de l'est
son redoutable crochet.
—Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la vitesse
maximum atteinte jusqu'ici?
—Oui, répondit Morgan.
—Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier n'eût
pas éclaté....
—Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste bienveillant.
Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit cents yards. Il faudra
la vingtupler. Aussi, réservant pour une autre séance la discussion des
moyens destinés à produire cette vitesse, j'appellerai votre attention, mes
chers collègues, sur les dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous
pensez bien qu'il ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-
tonne!
—Pourquoi pas? demanda le major.
—Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être assez
gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en existe toutefois.
—Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.
—Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.
—Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne plus
s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours jusqu'au

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moment où il atteindra le but.
—Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la proposition.
—Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
notre expérience ne produira aucun résultat.
—Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?
—Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes on est
déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et à ramener la
Lune à quarante milles environ (—16 lieues). Or, à cette distance, les objets
ayant soixante pieds de côté sont parfaitement visibles. Si l'on n'a pas
poussé plus loin la puissance de pénétration des télescopes, c'est que cette
puissance ne s'exerce qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est
qu'un miroir réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour
qu'on puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.
—Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous à
votre projectile un diamètre de soixante pieds?
—Non pas!
—Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?
—Parfaitement.
—Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.
—Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la Lune,
n'aurai-je pas rendu cette lumière plus intense?
—Évidemment.
—Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un télescope
sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.
—Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenir ainsi?

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La Columbiad Rodmar (p. 38).
Image plus grande

—Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et pour être visibles, les objets n'auront plus besoin
d'avoir que neuf pieds de diamètre.
—Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf pieds de
diamètre?

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—Précisément.
—Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel que...
—Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids, laissez-
moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce genre. Loin de
moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas progressé, mais il est
bon de savoir que dès le moyen âge on obtenait des résultats surprenants,
j'oserai ajouter, plus surprenants que les nôtres.

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Le canon de l'île de Malte (p. 42).
Image plus grande

—Par exemple! répliqua Morgan.
—Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.
—Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à l'appui
de ma proposition. Ainsi, au siége de Constantinople par Mahomet II, en
1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient dix-neuf cents livres, et
qui devaient être d'une belle taille.
—Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros chiffre!
—A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort Saint-Elme
lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents livres.
—Pas possible!
—Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier lançait
une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe, partie de la
Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages, allait tomber à
Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.
—Très-bien! dit J.-T. Maston.
—Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer
des boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en portée,
ils ont plutôt perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts de ce côté,
nous devons arriver, avec le progrès de la science, à décupler le poids des
boulets de Mahomet II et des chevaliers de Malte.
—C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?
—De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.
—Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain, c'est
bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

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—N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
suffira.
—Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur du
boulet est proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf
pieds de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!
—Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.
—Creux! ce sera donc un obus?
—Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!
—Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres, poids
évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver une
certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un poids de cinq
mille livres.
—Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.
—Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au moins.
—Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il ne
s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira donc de lui
donner des parois assez fortes pour résister à la pression des gaz de la
poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit avoir un obus en fonte
de fer pour ne peser que vingt mille livres? Notre habile calculateur, le
brave Maston, va nous l'apprendre séance tenante.
—Rien n'est plus facile,» répliqua l'honorable secrétaire du Comité.
Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on vit
apparaître sous sa plume des π et des x élevés à la deuxième puissance. Il
eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une certaine racine cubique, et dit:
«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.
—Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

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—Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.
—Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez embarrassé.
—Employer un autre métal que la fonte.
—Du cuivre? dit Morgan.
—Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous proposer.
—Quoi donc? dit le major.
—De l'aluminium, répondit Barbicane.
—De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.
—Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henry Sainte-Claire-Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir l'aluminium en
masse compacte. Or ce précieux métal a la blancheur de l'argent,
l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la fusibilité du cuivre et la légèreté
du verre; il se travaille facilement, il est extrêmement répandu dans la
nature, puisque l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois
fois plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour nous
fournir la matière de notre projectile!
—Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très-bruyant dans ses moments d'enthousiasme.
—Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de revient de
l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?
—Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte, la
livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent quatre-vingts
dollars (—environ 1,500 francs); puis elle est tombée à vingt-sept dollars
(—150 fr.), et aujourd'hui enfin, elle vaut neuf dollars (—48 fr. 75 c.).
—Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!
—Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.
—Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

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—Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet de
cent huit pouces de diamètre et de douze pouces[40] d'épaisseur pèserait, s'il
était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent quarante livres; en fonte
d'aluminium, son poids sera réduit à dix-neuf mille deux cent cinquante
livres.
—Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.
—Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à dix-
huit dollars la livre, ce projectile coûtera...
—Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (—928,437 fr.
50 c.), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes amis, l'argent ne
fera pas défaut à notre entreprise, je vous en réponds.
—Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.
—Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium! demanda le président.
—Adopté, répondirent les trois membres du Comité.
—Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera dans le
vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur lui-même, si cela lui
plaît, et se comportera à sa fantaisie.»
Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort à la pensée
d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur donnerait une
crâne idée des habitants de la Terre!»

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CHAPITRE VIII
HISTOIRE DU CANON.

Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet au
dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un boulet,
pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se demandait quel
canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale suffisante à une
pareille masse. Le procès-verbal de la seconde séance du Comité devait
répondre victorieusement à ces questions.
Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan de
thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et cette fois, sans préambule.
«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition et de
son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des dimensions
gigantesques; mais, si grandes que soient les difficultés, notre génie
industriel en aura facilement raison. Veuillez donc m'écouter, et ne
m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne les crains pas!»
Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.
«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous a
conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un obus de
cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille livres.
—Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.
—Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces indépendantes, la
résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la force d'impulsion dont il
est animé. Examinons ces trois forces. La résistance du milieu, c'est-à-dire
la résistance de l'air sera peu importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a

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que quarante milles (—16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze
mille yards, le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est
assez court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire à la
pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera en raison
inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la physique nous
apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la surface de la
Terre, sa chute est de quinze pieds[41] dans la première seconde, et si ce
même corps était transporté à deux cent cinquante-sept mille cinq cent
quarante-deux milles, autrement dit, à la distance où se trouve la Lune, sa
chute serait réduite à une demi-ligne environ dans la première seconde.
C'est presque l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette
action de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
d'impulsion.
—Voilà la difficulté, répondit le major.
—La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons, car
cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la longueur de
l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci n'étant limitée que par
la résistance de celui-là. Occupons-nous donc aujourd'hui des dimensions à
donner au canon. Il est bien entendu que nous pouvons l'établir dans des
conditions de résistance pour ainsi dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à
être manœuvré.
—Tout ceci est évident, répondit le général.
—Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous allons
donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons forcés
d'adopter.
—Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
un canon long d'un demi-mille au moins!
—Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.
—Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.
—Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

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—Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.
—Parce que vous allez trop loin!
—Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller trop
loin!»
La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.
«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des gaz
accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser certaines limites.
—Parfaitement, dit le major.
—Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet, et il
pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.
—Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.
—J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette proportion,
pour un projectile large de neuf pieds pesant trente mille livres, l'engin
n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds et un poids de sept
millions deux cent mille livres.
—C'est ridicule, repartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!
—Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose de
quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents pieds.»
Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins cette
proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club, fut
définitivement adoptée.
«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois?
—Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

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—Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
affût? demanda le major.
—Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.
—Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et enfin à
l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à chaux, de telle façon
qu'il participe de toute la résistance du terrain environnant. Une fois la pièce
fondue, l'âme sera soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher
le vent[42] du boulet; ainsi, il n'y aura aucune déperdition de gaz, et toute la
force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.
—Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.
—Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.
—Et pourquoi?
—Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?
—Un canon, répliqua Morgan.
—Un obusier, repartit le major.
—Un mortier,» s'écria J.-T. Maston.
Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun préconisant
son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.
«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon, puisque la
chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce sera un obusier,
puisqu'il lancera un obus. Enfin ce sera un mortier, puisqu'il sera braqué
sous un angle de quatre-vingt-dix degrés, et que, sans recul possible,
inébranlablement fixé au sol, il communiquera au projectile toute la
puissance d'impulsion accumulée dans ses flancs.
—Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

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—Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
rayé?
—Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des canons
rayés que des canons à âme lisse.
—C'est juste.
—Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.
—Pas tout à fait encore, répliqua le président.
—Et pourquoi?
—Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.
—Décidons-le sans retard.
—J'allais vous le proposer.»

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Vue idéale du canon de J.-T. Maston (p. 46).
Image plus grande

Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.
«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur, indissoluble et
inoxydable à l'action corrosive des acides.

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—Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il faudra
employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas l'embarras
du choix.

Le moine Schwartz inventant la poudre (p. 51).
Image plus grande

—Eh bien, alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent parties de

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cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.
—Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait trop cher et
serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il faut adopter une matière
excellente, mais à bas prix, telle que la fonte de fer. N'est-ce pas votre avis,
major?
—Parfaitement, répondit Elphiston.
—En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que le
bronze, elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des moules de
sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la fois économie
d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est excellente, et je me
rappelle que pendant la guerre, au siége d'Atlanta, des pièces en fonte ont
tiré mille coups chacune de vingt minutes en vingt minutes, sans en avoir
souffert.
—Cependant, la fonte est très-cassante, répondit Morgan.
—Oui, mais très-résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas, je
vous en réponds.
—On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
Maston.
—Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents pieds,
d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds d'épaisseur.
—A l'instant,» répondit J.-T. Maston.
Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:
«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (—68,040,000
kil.)
—Et à deux cents la livre (—10 centimes), il coûtera?...

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—Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (—13,608,000
francs).»
J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
inquiet.
«Eh bien! Messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je vous
disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront pas!»
Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
remis au lendemain soir sa troisième séance.

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CHAPITRE IX
LA QUESTION DES POUDRES.

Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec anxiété
cette dernière décision. La grosseur du projectile, la longueur du canon
étant données, quelle serait la quantité de poudre nécessaire pour produire
l'impulsion? Cet agent terrible, dont l'homme a cependant maîtrisé les
effets, allait être appelé à jouer son rôle dans des proportions
inaccoutumées.
On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut inventée
au quatorzième siècle, par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa grande
découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette histoire doit
être rangée parmi les légendes du moyen âge. La poudre n'a été inventée par
personne; elle dérive directement des feux grégeois, composés comme elle
de soufre et de salpêtre. Seulement, depuis cette époque, ces mélanges, qui
n'étaient que des mélanges fusants, se sont transformés en mélanges
détonants.
Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la poudre,
peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or c'est ce qu'il
faut connaître pour comprendre l'importance de la question soumise au
Comité.
Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (—900 grammes)[43]; il
produit en s'enflammant quatre cents litres de gaz; ces gaz rendus libres, et
sous l'action d'une température portée à deux mille quatre cents degrés,
occupent l'espace de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est
aux volumes des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre
mille. Que l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.
Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

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«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de vingt-
quatre, dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en termes si
poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize livres de poudre
seulement.
—Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.
—Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong
n'emploie que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit
cents livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres
de poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces faits
ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même dans les
procès-verbaux du Comité d'artillerie.
—Parfaitement, répondit le général.
—Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces chiffres,
c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids du boulet: en
effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un boulet de vingt-quatre; en
d'autres termes, si, dans les canons ordinaires, on emploie une quantité de
poudre pesant les deux tiers du poids du projectile, cette proportionnalité
n'est pas constante. Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-
tonne, au lieu de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
réduite à cent soixante livres seulement.
—Où voulez-vous en venir? demanda le président.
—Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera suffisamment
lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.
—Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses, répliqua
le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des quantités de poudre
qui satisferont son amour-propre d'artilleur. Seulement je tiens à constater
que, pendant la guerre, et pour les plus gros canons, le poids de la poudre a
été réduit, après expérience, au dixième du poids du boulet.
—Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la quantité
de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il est bon de

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s'entendre sur sa nature.
—Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa
déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.
—Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très-brisante et finit par
altérer l'âme des pièces.
—Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un long
service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons aucun
danger d'explosion, et il faut que la poudre s'enflamme instantanément, afin
que son effet mécanique soit complet.
—On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à
mettre le feu sur divers points à la fois.
—Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plus
difficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime ces
difficultés.
—Soit, répondit le général.
—Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de saule
simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre était dure et
luisante, ne laissait aucune trace sur la main, renfermait dans une grande
proportion de l'hydrogène et de l'oxygène, déflagrait instantanément, et,
quoique très-brisante, ne détériorait pas sensiblement les bouches à feu.
—Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à
hésiter, et que notre choix est tout fait.
—A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or,» répliqua le major
en riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son susceptible
ami.
Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il laissait
parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se contenta-t-il
simplement de dire:
«Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?»

Page 75

Les trois membres du Gun-Club s'entre-regardèrent un instant.
«Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.
—Cinq cent mille, répliqua le major.
—Huit cent mille livres,» s'écria J.-T. Maston.
Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant vingt mille
livres et de lui donner une force initiale de douze mille yards par seconde.
Un moment de silence suivit donc la triple proposition faite par les trois
collègues.
Il fut enfin rompu par le président Barbicane.
«Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe, que la résistance de notre canon construit dans les conditions
voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable J.-T. Maston en lui
disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je proposerai de doubler ses huit
cent mille livres de poudre.
—Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa chaise.
—Tout autant.
—Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de
longueur.
—C'est évident, dit le major.
—Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes[44] environ; or,
comme votre canon n'a qu'une contenance de cinquante-quatre mille pieds
cubes[45], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue pour que
la détente des gaz imprime au projectile une suffisante impulsion.»
Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
Barbicane.
«Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six

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milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?
—Mais alors comment faire? demanda le général.
—C'est très-simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre, tout
en lui conservant cette puissance mécanique.
—Bon! mais par quel moyen?
—Je vais vous le dire,» répondit simplement Barbicane.
Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.
«Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette masse de
poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous connaissez tous
cette matière curieuse qui constitue les tissus élémentaires des végétaux, et
qu'on nomme cellulose.
—Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.
—Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté parfaite dans
divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre chose que le poil des
graines du cotonnier. Or le coton, combiné avec de l'acide azotique à froid,
se transforme en une substance éminemment insoluble, éminemment
combustible, éminemment explosible. Il y a quelques années, en 1832, un
chimiste français, Braconnot, découvrit cette substance, qu'il appela
xyloïdine. En 1838, un autre Français, Pelouze, en étudia les diverses
propriétés, et enfin, en 1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la
proposa comme poudre de guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique...
—Ou pyroxyle, répondit Elphiston.
—Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.
—Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette
découverte? s'écria J.-T. Maston poussé par un vif sentiment d'amour-propre
national.
—Pas un, malheureusement, répondit le major.
—Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai que
les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à l'étude de la

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cellulose, car le collodion, qui est un des principaux agents de la
photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous dans de l'éther
additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard, alors étudiant en
médecine à Boston.
—Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria le
bruyant secrétaire du Gun-Club.
—Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la plus
grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant[46], pendant
quinze minutes, puis lavé à grande eau, puis séché, et voilà tout.
—Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.
—De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse à
nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon; son
inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent
quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut l'enflammer sur de la
poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps de prendre feu.
—Parfait, répondit le major.
—Seulement il est plus coûteux.
—Qu'importe? fit J.-T. Maston.
—Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
supérieure à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si on y mêle les huit
dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance expansive est
encore augmentée dans une grande proportion.
—Sera-ce nécessaire? demanda le major.
—Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de seize
cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille livres de
fulmi-coton, et, comme on peut sans danger comprimer cinq cents livres de
coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière n'occupera qu'une hauteur
de trente toises dans la Columbiad. De cette façon, le boulet aura plus de
sept cents pieds d'âme à parcourir sous l'effort de six milliards de litres de
gaz, avant de prendre son vol vers l'astre des nuits!»

Page 78

A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta dans
les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il l'aurait défoncé, si
Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.
Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses
audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des poudres.
Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.

Page 79

Le capitaine Nicholl (p. 58).
Image plus grande

«Un simple détail, une bagatelle,» disait J.-T. Maston.

Nota.—Dans cette discussion, le président Barbicane revendique
pour l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une

Page 80

erreur, n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la
similitude de deux noms.
En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu
l'idée d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le
collodion était connu depuis 1846. C'est à un Français, un esprit très
distingué, un savant tout à la fois peintre, poëte, philosophe,
helléniste et chimiste, M. Louis Menard, que revient l'honneur de
cette grande découverte.—J. V.

Page 81

Nicholl publia nombre de lettres (p. 60).
Image plus grande

Page 82

CHAPITRE X
UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS.

Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres
détails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les discussions
du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande expérience, les
questions de chiffres qu'elle soulevait, les difficultés mécaniques à résoudre,
en un mot, «sa mise en train,» voilà ce qui le passionnait au plus haut degré.
Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et leur
achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide d'émotions;
l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du moule, la fonte de
la Columbiad, son chargement très-périlleux, c'était là plus qu'il ne fallait
pour exciter la curiosité publique. Le projectile, une fois lancé, échapperait
aux regards en quelques dixièmes de secondes; puis ce qu'il deviendrait,
comment il se comporterait dans l'espace, de quelle façon il atteindrait la
Lune, c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés verraient seuls de leurs
propres yeux. Ainsi donc, les préparatifs de l'expérience, les détails précis
de l'exécution en constituaient alors le véritable intérêt.
Cependant l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout d'un
coup surexcité par un incident.
On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être l'unanimité. Un
seul homme, un seul dans tous les États de l'Union, protesta contre la
tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence, à chaque occasion, et la
nature est ainsi faite, que Barbicane fut plus sensible à cette opposition d'un
seul qu'aux applaudissements de tous les autres.
Cependant il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait cette
inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et d'ancienne date, enfin
dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait pris naissance.

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Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement
entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme
Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait Philadelphie.
Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre
fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés; celui-là destiné
à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se laisser percer. De là une
transformation radicale de la marine dans les États des deux continents. Le
boulet et la plaque luttèrent avec un acharnement sans exemple, l'un
grossissant, l'autre s'épaississant dans une proportion constante. Les navires,
armés de pièces formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur
invulnérable carapace. Les Merrimac, les Monitor, les Ram-Tenesse, les
Weckausen[47] lançaient des projectiles énormes, après s'être cuirassés contre
les projectiles des autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas
qu'on leur fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.
Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et l'autre
forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un courant d'idées
essentiellement opposé.
Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer des
trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous les instants qui
allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait dans les rêves de Barbicane
sous la forme d'une cuirasse impénétrable contre laquelle il venait se briser,
et Barbicane, dans les songes de Nicholl, comme un projectile qui le perçait
de part en part.
Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de géométrie;
mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort heureusement pour ces
citoyens si utiles à leur pays, une distance de cinquante à soixante milles les
séparait l'un de l'autre, et leurs amis hérissèrent la route de tels obstacles
qu'ils ne se rencontrèrent jamais.

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Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on ne
savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste appréciation. Il
semblait cependant, en fin de compte, que la cuirasse devait finir par céder
au boulet. Néanmoins il y avait doute pour les hommes compétents. Aux
dernières expériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane
vinrent se ficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-là,
le forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de mépris
pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux boulets coniques
de simples obus de six cents livres, le capitaine dut en rabattre. En effet ces
projectiles, quoique animés d'une vitesse médiocre[48], brisèrent, trouèrent,
firent voler en morceaux les plaques du meilleur métal.
Or les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir rester au
boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl terminait une nouvelle
cuirasse d'acier forgé! C'était un chef-d'œuvre dans son genre; elle défiait
tous les projectiles du monde. Le capitaine la fit transporter au polygone de
Washington, en provoquant le président du Gun-Club à la briser. Barbicane,
la paix étant faite, ne voulut pas tenter l'expérience.
Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets les
plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du président,
qui décidément ne voulait pas compromettre son dernier succès.
Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa plaque à
deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son refus. A cent
yards? Pas même à soixante-quinze.
«A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à vingt-
cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!»
Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se mettrait
devant, il ne tirerait pas davantage.
Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux personnalités;
il insinua que la poltronnerie était indivisible; que l'homme qui refuse de
tirer un coup de canon est bien près d'en avoir peur; qu'en somme, ces
artilleurs qui se battent maintenant à six milles de distance ont prudemment
remplacé le courage individuel par les formules mathématiques, et qu'au

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surplus il y a autant de bravoure à attendre tranquillement un boulet derrière
une plaque, qu'à l'envoyer dans toutes les règles de l'art.
A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise l'absorbaient
entièrement.
Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du
capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une suprême
jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment inventer quelque
chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents pieds! Quelle cuirasse
résisterait jamais à un projectile de trente mille livres! Nicholl demeura
d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce «coup de canon,» puis il se releva, et
résolut d'écraser la proposition du poids de ses arguments.
Il attaqua donc très-violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire. Il
essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane. Une fois la guerre
entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et, à vrai dire, trop
souvent spécieuses et de mauvais aloi.
D'abord, Barbicane fut très-violemment attaqué dans ses chiffres;
Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique. Entre autres
erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était absolument impossible
d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de douze mille yards par
seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que, même avec cette vitesse, jamais
un projectile aussi pesant ne franchirait les limites de l'atmosphère terrestre!
Il n'irait seulement pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse
comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas à la
pression des gaz développés par l'inflammation de seize cent mille livres de
poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il ne supporterait pas une
pareille température, il fondrait à sa sortie de la Columbiad et retomberait
en pluie bouillante sur le crâne des imprudents spectateurs.
Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre.
Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort

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dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence un aussi
condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce déplorable canon; il
fit également remarquer que si le projectile n'atteignait pas son but, résultat
absolument impossible, il retomberait évidemment sur la terre, et que la
chute d'une pareille masse, multipliée par le carré de sa vitesse,
compromettrait singulièrement quelque point du globe. Donc, en pareille
circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres, il était des
cas où l'intervention du gouvernement devenait nécessaire, et il ne fallait
pas engager la sûreté de tous pour le bon plaisir d'un seul.
On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine Nicholl. Il
était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte de ses
malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à son aise, et jusqu'à
s'époumonner, puisque cela lui convenait. Il se faisait le défenseur d'une
cause perdue d'avance; on l'entendait, mais on ne l'écoutait pas, et il
n'enleva pas un seul admirateur au président du Gun-Club. Celui-ci,
d'ailleurs, ne prit même pas la peine de rétorquer les arguments de son rival.
Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même
pas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son argent. Il
proposa donc publiquement dans l'Enquirer de Richmond une série de paris
conçus en ces termes et suivant une proportion croissante.
Il paria:

1o Que les fonds nécessaires à l'entreprise du Gun-Club
ne seraient pas faits, ci 1,000dollars
2o Que l'opération de la fonte d'un canon de neuf cents
pieds était impraticable et ne réussirait pas, ci 2,000 —
3o Qu'il serait impossible de charger la Columbiad, et
que le pyroxyle prendrait feu de lui-même sous la
pression du projectile, ci 3,000 —
4o Que la Columbiad éclaterait au premier coup, ci 4,000 —
5o Que le boulet n'irait pas seulement à six milles et
retomberait quelques secondes après avoir été lancé, ci 5,000 —

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On le voit, c'était une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars[49].
Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un
laconisme superbe et conçu en ces termes:

«Baltimore, 18 octobre.

«Tenu.
«Barbicane.»

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CHAPITRE XI
FLORIDE ET TEXAS.

Cependant une question restait encore à décider: il fallait choisir un
endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation de
l'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé perpendiculairement
au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith; or la Lune ne monte au
zénith que dans les lieux situés entre 0° et 28° de latitude, en d'autres
termes, sa déclinaison n'est que de 28°[50]. Il s'agissait donc de déterminer
exactement le point du globe où serait fondue l'immense Columbiad.
Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane
apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais, sans lui
laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé la parole avec sa
véhémence habituelle, et parlé en ces termes:
«Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de faire un
grand acte de patriotisme.»
Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur
voulait en venir.
«Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire de son
pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer, c'est celui de recéler
dans ses flancs le formidable canon du Gun-Club. Or, dans les circonstances
actuelles...
—Brave Maston... dit le président.
—Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans les
circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez
rapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes
conditions...
—Si vous voulez bien... dit Barbicane.

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—Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant J.-T.
Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera notre glorieux
projectile doit appartenir à l'Union.
—Sans doute! répondirent quelques membres.
—Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque
au sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il nous faut
chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe ce vingt-
huitième parallèle, c'est là un casus belli légitime, et je demande que l'on
déclare la guerre au Mexique!
—Mais non! mais non! s'écria-t-on de toutes parts.
—Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonne d'entendre
dans cette enceinte!
—Mais écoutez donc!...
—Jamais! jamais! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette guerre se
fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.
—Maston, dit Barbicane en faisant détoner son timbre avec fracas, je
vous retire la parole!»
Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent
à le contenir.
«Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être
tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût laissé
parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il est parfaitement
inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car certaines frontières des États-
Unis s'étendent au-delà du vingt-huitième parallèle. Voyez, nous avons à
notre disposition toute la partie méridionale du Texas et des Florides.»
L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce ne fut pas sans regret que J.-
T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la Columbiad serait
coulée soit dans le sol du Texas, soit dans celui de la Floride. Mais cette
décision devait créer une rivalité sans exemple entre les villes de ces deux
États.

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Carte de la Floride (p. 64).
Image plus grande

Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,
traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu près
égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend l'arc formé par
les côtes de l'Alabama, du Mississipi et de la Louisiane. Alors, abordant le
Texas, dont il coupe un angle, il se prolonge à travers le Mexique, franchit
la Sonora, enjambe la vieille Californie et va se perdre dans les mers du
Pacifique. Il n'y avait donc que les portions du Texas et de la Floride,

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situées au-dessous de ce parallèle, qui fussent dans les conditions de
latitude recommandées par l'Observatoire de Cambridge.
La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités
importantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les Indiens
errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en faveur de sa
situation et se présenter avec ses droits.

On fut obligé de garder les députés à vue (p. 67).
Image plus grande

Page 92

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
importantes. Corpus-Christi, dans le countie de Nueces, et toutes les cités
situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans le Web,
Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans l'Hidalgo, Santa-Rita,
El Panda, Brownsville, dans le Caméron, formèrent une ligue imposante
contre les prétentions de la Floride.
Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens
arrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, le président
Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent assiégés jour et nuit
de réclamations formidables. Si sept villes de la Grèce se disputèrent
l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États tout entiers menaçaient d'en
venir aux mains à propos d'un canon.
On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les rues de
la ville. A chaque rencontre quelque conflit était à craindre, qui aurait eu des
conséquences désastreuses. Heureusement la prudence et l'adresse du
président Barbicane conjurèrent ce danger. Les démonstrations personnelles
trouvèrent un dérivatif dans les journaux des divers États. Ce fut ainsi que
le New-York Herald et la Tribune soutinrent le Texas, tandis que le Times et
l'American Review prirent fait et cause pour les députés floridiens. Les
membres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.
Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés qu'il semblait
mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés pouvaient
plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.
Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes, mais la
Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée avec cinquante-six mille.
D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une spécialité de fièvres
paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an, plusieurs milliers d'habitants.
Et elle n'avait pas tort.
A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride n'avait rien
à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de traiter les autres de pays
malsains, quand on avait l'honneur de posséder le «vomito negro» à l'état
chronique. Et il avait raison.

Page 93

«D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du New-York Herald, on
doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute l'Amérique,
un État qui produit le meilleur chêne-vert pour la construction des navires,
un État qui renferme de la houille superbe et des mines de fer dont le
rendement est de cinquante pour cent de minerai pur.»
A cela l'American Review répondait que le sol de la Floride, sans être
aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et la fonte de la
Columbiad, car il était composé de sable et de terre argileuse.
«Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans un
pays, il faut arriver dans ce pays; or les communications avec la Floride
sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de Galveston, qui a
quatorze lieues de tour et qui peut contenir les flottes du monde entier.
—Bon! répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous la
donnez belle avec votre baie Galveston située au-dessus du vingt-neuvième
parallèle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo, ouverte précisément
sur le vingt-huitième degré de latitude, et par laquelle les navires arrivent
directement à Tampa-Town?
—Jolie baie! répondait le Texas, elle est à demi ensablée!
—Ensablés vous-même! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que je suis
un pays de sauvages?
—Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!
—Eh bien! et vos Apaches, et vos Comanches, sont-ils donc civilisés!»
La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le Times
insinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine,» elle ne pouvait
être tentée que sur un territoire «essentiellement américain!»
A ces mots le Texas bondit: «Américains! s'écria-t-il, ne le sommes-
nous pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas été incorporés
tous les deux à l'Union en 1845?
—Sans doute, répondit le Times, mais nous appartenons aux Américains
depuis 1820.

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—Je le crois bien, répliqua la Tribune; après avoir été Espagnols ou
Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis pour cinq
millions de dollars!
—Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir? En
1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize millions
de dollars[51]?
—C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Un misérable
morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au Texas, qui, au lieu
de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui a chassé les Mexicains le
2 mars 1836, qui s'est déclaré république fédérative après la victoire
remportée par Samuel Houston aux bords du San-Jacinto sur les troupes de
Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est adjoint volontairement aux États-Unis
d'Amérique!
—Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.
Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position
devint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partis dans les
rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés à vue.
Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, les
documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison. Quel
parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du sol, de la
facilité des communications, de la rapidité des transports, les droits des
deux États étaient véritablement égaux. Quant aux personnalités politiques,
elles n'avaient que faire dans la question.
Or cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand
Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution qu'il leur
proposa fut profondément sage, comme on va le voir.
«En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la Floride et
le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se reproduiront entre les
villes de l'État favorisé. La rivalité descendra du genre à l'espèce, de l'État à
la Cité, et voilà tout. Or le Texas possède onze villes dans les conditions
voulues, qui se disputeront l'honneur de l'entreprise et nous créeront de
nouveaux ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc pour la
Floride et pour Tampa-Town!»

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Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ils
entrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent des provocations
nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats de Baltimore
n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent. On fit chauffer un train
spécial, on y embarqua les Texiens bon gré mal gré, et ils quittèrent la ville
avec une rapidité de trente milles à l'heure.
Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un
dernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.
Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île
resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas à la
secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.
«Eh bien! qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec un laconisme
digne des temps antiques.

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CHAPITRE XII
URBI ET ORBI.

Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois
résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une somme
énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul État même n'aurait
pu disposer des millions nécessaires.
Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût
américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de demander à
chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois le droit et le devoir
de toute la Terre d'intervenir dans les affaires de son satellite. La
souscription ouverte dans ce but s'étendit de Baltimore au monde entier,
urbi et orbi.
Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Il s'agissait
cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opération était purement
désintéressée dans le sens littéral du mot, et n'offrait aucune chance de
bénéfice.
Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux
frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le Pacifique,
envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et l'Océanie. Les
observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat avec les
observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de Pétersbourg, du
Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie, de Hambourg, de
Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Benarès, de Madras, de
Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club; les autres gardèrent
une prudente expectative.
Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux autres
établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net; il nia
hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories du capitaine
Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantes promettaient d'envoyer
des délégués à Tampa-Town, le bureau de Greenwich, réuni en séance,

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passa brutalement à l'ordre du jour sur la proposition Barbicane. C'était là
de la belle et bonne jalousie anglaise. Pas autre chose.
En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là il
passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la question.
Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient être appelées à
souscrire un capital considérable.
Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste empreint
d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous les hommes de bonne
volonté sur la Terre.» Ce document, traduit en toutes langues, réussit
beaucoup.
Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de l'Union
pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore-street; puis on
souscrivit dans les différents États des deux continents:
A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A Pétersbourg, chez Stieglitz et Ce;
A Paris, au Crédit mobilier;
A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;
A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Ce;
A Berlin, chez Mendelsohn;

A Genève, chez Lombard, Odier et Ce;
A Constantinople, à la Banque Ottomane;
A Bruxelles, chez S. Lambert;
A Madrid, chez Daniel Weisweller;
A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Ce;

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A Lisbonne, chez Lecesne;
A Copenhague, à la Banque privée;
A Buenos-Ayres, à la Banque Maua;
A Rio-de-Janeiro, même maison;
A Montevideo, même maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;

A Mexico, chez Martin Daran et Ce;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.
Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions de
dollars[52] étaient versés dans les différentes villes de l'Union. Avec un pareil
à-compte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.
Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amérique
que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable
empressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité; d'autres se
desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.
Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici l'état
officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club, après
souscription close.
La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles[53]. Pour s'en étonner, il
faudrait méconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ils
impriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreux observatoires,
dont le principal a coûté deux millions de roubles.
La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune
servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de vaudevilles,
dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance. Mais, de même que
les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils payèrent, cette fois, après
avoir ri, et ils souscrivirent pour une somme de douze cent cinquante-trois

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mille neuf cent trente francs. A ce prix-là, ils avaient bien le droit de
s'égayer un peu.
L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas
financiers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de deux
cent seize mille florins[54], qui furent les bienvenus.
Cinquante-deux mille rixdales[55], tel fut l'appoint de la Suède et de la
Norwége. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il eût été
certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à Christiania en
même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une autre, les
Norwégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.
La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers[56],
témoigna de sa haute approbation pour l'entreprise. Ses différents
observatoires contribuèrent avec empressement pour une somme importante
et furent les plus ardents à encourager le président Barbicane.
La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellement
intéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de ses années et son
jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de donner un million
trois cent soixante-douze mille six cent quarante piastres[57], et elle les
donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certaine pression du
gouvernement de la Porte.
La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un don
de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par habitant.
La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent dix
mille florins[58], demandant seulement qu'il leur fût fait une bonification de
cinq pour cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.
Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant neuf
mille ducats fins[59], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expéditions
scientifiques.
La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux
cent quatre-vingt-cinq florins[60]; on ne pouvait rien lui demander de plus;
d'ailleurs elle n'eût pas donné davantage.

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Quoique très-gênée, l'Italie trouva deux cent mille livres dans les poches
de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu la Vénétie, elle
aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la Vénétie.
Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept mille
quarante écus romains[61], et le Portugal poussa son dévouement à la science
jusqu'à trente mille cruzades[62].

Les souscriptions furent ouvertes (p. 69).
Image plus grande

Page 101

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six piastres
fortes[63]; mais les empires qui se fondent sont toujours un peu gênés.
Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
dans l'œuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne voyait
point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas que l'action
d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir des relations
d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait peu prudent d'engager ses
capitaux dans une entreprise aussi aléatoire. Après tout, la Suisse avait peut-
être raison.

Page 102

L'usine de Goldspring, près New-York (p. 74).
Image plus grande

Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix
réaux[64]. Elle donna pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à
terminer. La vérité est que la science n'est pas très-bien vue dans ce pays-là.
Il est encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moins
instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du projectile
comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt à déranger son
orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à provoquer sa chute à la
surface du globe terrestre. Dans ce cas-là, il valait mieux s'abstenir. Ce
qu'ils firent, à quelques réaux près.
Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec laquelle
elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont qu'une seule et
même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants que renferme la Grande-
Bretagne. Ils donnèrent à entendre que l'entreprise du Gun-Club était
contraire «au principe de non-intervention,» et ils ne souscrivirent même
pas pour un farthing.
A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et
revint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le Pérou, le
Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie, eurent pour leur
quote-part versé entre ses mains la somme de trois cent mille dollars[65], il se
trouva à la tête d'un capital considérable, dont voici le décompte:

Souscription des États-Unis 4,000,000dollars.
Souscriptions étrangères 1,446,675 —
————
Total 5,446,675dollars.

C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
soixante-quinze dollars[66] que le public versait dans la caisse du Gun-Club.

Page 103

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux
de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers, leur
installation dans un pays presque inhabité, les constructions de fours et de
bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le projectile, les faux frais,
devaient, suivant les devis, l'absorber à peu près tout entière. Certains coups
de canons de la guerre fédérale sont revenus à mille dollars; celui du
président Barbicane, unique dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien
coûter cinq mille fois plus.
Le vingt octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près
New-York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs
canons de fonte.
Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de Goldspring
s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride méridionale, le
matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.
Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre
prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de cent
dollars[67] par jour jusqu'au moment où la Lune se présenterait dans les
mêmes conditions, c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours.
L'engagement des ouvriers, leur paye, les aménagements nécessaires
incombaient à la compagnie du Goldspring.
Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,
président du Gun-Club, et J. Murphison, directeur de l'usine de Goldspring,
qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.

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CHAPITRE XIII
STONE'S-HILL.

Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du
Texas, chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un devoir
d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires ne vendirent tant
de Bartram's travel in Florida, de Roman's natural history of East and West
Florida, de William's territory of Florida, de Cleland on the culture of the
Sugar-Cane in East Florida. Il fallut imprimer de nouvelles éditions. C'était
une fureur.
Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses propres
yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans perdre un
instant, il mit à la disposition de l'observatoire de Cambridge les fonds
nécessaires à la construction d'un télescope, et traita avec la maison
Breadwill et Ce d'Albany, pour la confection du projectile en aluminium;
puis il quitta Baltimore, accompagné de J.-T. Maston, du major Elphiston et
du directeur de l'usine de Goldspring.
Le lendemain les quatre compagnons de route arrivaient à la Nouvelle-
Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le Tampico, aviso de la
marine fédérale, que le gouvernement mettait à leur disposition, et, les feux
étant poussés, les rivages de la Louisiane disparurent bientôt à leurs yeux.
La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le Tampico,
ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles[68], eut connaissance de la côte
floridienne. En approchant, Barbicane se vit en présence d'une terre basse,
plate, d'un aspect assez infertile. Après avoir rangé une suite d'anses riches
en huîtres et en homards, le Tampico donna dans la baie d'Espiritu-Santo.
Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la rade
d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de temps après,
le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus des flots, et la ville

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de Tampa apparut, négligemment couchée au fond du petit port naturel
formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.
Ce fut là que le Tampico mouilla, le 22 octobre, à sept heures du soir;
les quatre passagers débarquèrent immédiatement.
Barbicane sentit son cœur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
floridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte d'une maison
dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait la terre du bout de son
crochet.
«Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre, et
dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.»
Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au président
du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils le reçurent au milieu
d'acclamations formidables; mais Barbicane se déroba à toute ovation,
gagna une chambre de l'hôtel Franklin et ne voulut recevoir personne. Le
métier d'homme célèbre ne lui allait décidément pas.
Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins
de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu de quatre, il
y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane descendit, accompagné
de ses trois compagnons, et s'étonna tout d'abord de se trouver au milieu
d'une pareille cavalcade. Il remarqua en outre que chaque cavalier portait
une carabine en bandoulière et des pistolets dans ses fontes. La raison d'un
tel déploiement de forces lui fut aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui
lui dit:
«Monsieur, il y a les Séminoles.
—Quels Séminoles?
—Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
vous faire escorte.
—Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.
—Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.

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—Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention, et
maintenant en route!»
La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de
poussière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait déjà et le
thermomètre marquait 84°[69]; mais de fraîches brises de mer modéraient
cette excessive température.
Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
côte, de manière à gagner le creek[70] d'Alifia. Cette petite rivière se jette
dans la baie Hillisboro, à douze milles au-dessous de Tampa-Town.
Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive droite en remontant vers l'est.
Bientôt les flots de la baie disparurent derrière un pli de terrain, et la
campagne floridienne s'offrit seule aux regards.
La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre
l'Amérique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux, n'est
qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream, pointe de
terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent incessamment les
nombreux navires du canal de Bahama. C'est la sentinelle avancée du golfe
des grandes tempêtes. La superficie de cet État est de trente-huit millions
trente-trois mille deux cent soixante-sept acres[71], parmi lesquels il fallait en
choisir un situé en deçà du vingt-huitième parallèle et convenable à
l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement la
configuration du sol et sa distribution particulière.
La Floride, découverte par Juan Ponce de Léon, en 1512, le jour des
Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette
appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à quelques
milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et le pays se
montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'un réseau de creeks, de
rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs; on se serait cru dans la
Hollande ou la Guyane; mais la campagne s'éleva sensiblement et montra
bientôt ses plaines cultivées, où réussissaient toutes les productions
végétales du nord et du midi, ses champs immenses dont le soleil des
tropiques et les eaux conservées dans l'argile du sol faisaient tous les frais

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de culture, puis enfin ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de
coton et de cannes à sucre, qui s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs
richesses avec une insouciante prodigalité.
Barbicane parut très-satisfait de constater l'élévation progressive du
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:
«Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier ordre
à couler notre Columbiad dans les hautes terres.
—Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Club.
—Non! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises de
plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos travaux
marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec les eaux, ce qui
nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est à considérer, lorsqu'il
s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de profondeur.
—Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison, il faut, autant que
possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous rencontrons
des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec nos machines, ou
nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'un puits artésien[72], étroit et
obscur, où le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,
travaillent en aveugles. Non. Nous opérerons à ciel ouvert, au grand jour, la
pioche ou le pic à la main, et la mine aidant, nous irons rapidement en
besogne.
—Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature
nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail en sera
plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notre tranchée dans un
terrain situé à quelques centaines de toises au-dessus du niveau de la mer.
—Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
trouverons avant peu un emplacement convenable.
—Ah! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.
—Et moi au dernier! s'écria J.-T. Maston.
—Nous y arriverons, Messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi, la
compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de retard.

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—Par sainte Barbe! vous aurez raison! répliqua J.-T. Maston; cent
dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes
conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours, savez-vous bien
que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent dollars[73]?
—Non, Monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous
n'aurons pas besoin de l'apprendre.»
Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine de
milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des forêts. Là,
croissaient les essences les plus variées avec une profusion tropicale. Ces
forêts presque impénétrables étaient faites de grenadiers, d'orangers, de
citronniers, de figuiers, d'oliviers, d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps
de vigne, dont les fruits et les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums.
A l'ombre odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un
monde d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguait
plus particulièrement des crabiers, dont le nid devait être un écrin, pour être
digne de ces bijoux emplumés.
J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette
opulente nature sans en admirer les splendides beautés.
Mais le président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte
d'aller en avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité même; sans
être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et cherchait, mais en
vain, les signes d'une incontestable aridité.
Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et non
sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs de quinze à
dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de son redoutable
crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans, les sarcelles, les
phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis que de grands flamants
rouges le regardaient d'un air stupide.
Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres
moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes
isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des
troupeaux de daims effarouchés.

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«Enfin! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la région
des pins!
—Et celle des sauvages,» répondit le major.
En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ils s'agitaient,
ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux rapides, brandissant de
longues lances ou déchargeant leurs fusils à détonation sourde; d'ailleurs ils
se bornèrent à ces démonstrations hostiles, sans inquiéter Barbicane et ses
compagnons.
Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste espace
découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil inondait de rayons
brûlants. Elle était formée par une large extumescence du terrain, qui
semblait offrir aux membres du Gun-Club toutes les conditions requises
pour l'établissement de leur Columbiad.
«Halte! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans le
pays?
—Il s'appelle Stone's-Hill[74],» répondit un des Floridiens.
Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et
commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite
troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond silence.

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Tampa-Town, avant l'opération (p. 76).
Image plus grande

En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques
instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:
«Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de la
mer par 27° 7′ de latitude et 5° 7′ de longitude ouest[75]; il me paraît offrir
par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions favorables à
l'expérience; c'est donc dans cette plaine que s'élèveront nos magasins, nos

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ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici même,
répéta-t-il en frappant du pied le sommet de Stone's-Hill, que notre
projectile s'envolera vers les espaces du monde solaire!»

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Il fallut passer à gué plusieurs rivières (p. 69).
Image plus grande

Page 113

CHAPITRE XIV
PIOCHE ET TRUELLE.

Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town,
et l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le Tampico pour la Nouvelle-
Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener la plus grande
partie du matériel. Les membres du Gun-Club demeurèrent à Tampa-Town,
afin d'organiser les premiers travaux en s'aidant des gens du pays.
Huit jours après son départ, le Tampico revenait dans la baie Espiritu-
Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchison avait réuni quinze
cents travailleurs. Aux mauvais jours de l'esclavage, il eût perdu son temps
et ses peines. Mais depuis que l'Amérique, la terre de la liberté, ne comptait
plus que des hommes libres dans son sein, ceux-ci accouraient partout où
les appelait une main-d'œuvre largement rétribuée. Or l'argent ne manquait
pas au Gun-Club; il offrait à ses hommes une haute paie, avec gratifications
considérables et proportionnelles. L'ouvrier embauché pour la Floride
pouvait compter, après l'achèvement des travaux, sur un capital déposé en
son nom à la banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que l'embarras du
choix, et il put se montrer sévère sur l'intelligence et l'habileté de ses
travailleurs. On est autorisé à croire qu'il enrôla dans sa laborieuse légion
l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, des fondeurs, des chaufourniers, des
mineurs, des briquetiers et des manœuvres de tout genre, noirs ou blancs,
sans distinction de couleur. Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille.
C'était une véritable émigration.
Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les quais
de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité qui régnèrent dans
cette petite ville dont on doublait en un jour la population. En effet, Tampa-
Town devait gagner énormément à cette initiative du Gun-Club, non par le
nombre des ouvriers qui furent dirigés immédiatement sur Stone's-Hill,
mais grâce à cette affluence de curieux qui convergèrent peu à peu de tous
les points du globe vers la presqu'île floridienne.

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Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage apporté
par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez grand nombre de
maisons de tôles faites de pièces démontées et numérotées. En même temps,
Barbicane plantait les premiers jalons d'un railway long de quinze milles et
destiné à relier Stone's-Hill à Tampa-Town.
On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;
capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les garde-fous
et les ouvrages d'art, escaladant les collines, dégringolant les vallées, le rail-
road court en aveugle et sans souci de la ligne droite; il n'est pas coûteux, il
n'est point gênant; seulement on y déraille et on y saute en toute liberté. Le
chemin de Tampa-Town à Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne
demanda ni grand temps ni grand argent pour s'établir.
Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il
l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa conviction;
il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du don d'ubiquité et
toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche bourdonnante. Son esprit pratique
s'ingéniait à mille inventions. Avec lui point d'obstacles, nulle difficulté,
jamais d'embarras; il était mineur, maçon, mécanicien autant qu'artilleur,
ayant des réponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous les
problèmes. Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine de
Goldspring, et jour et nuit, les feux allumés, la vapeur maintenue en
pression, le Tampico attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement de
travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques s'éleva
autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à son mouvement, à
son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes cités de l'Union. La
vie y fut réglée disciplinairement, et les travaux commencèrent dans un
ordre parfait.
Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la
nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4 novembre. Ce
jour-là Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur dit:
«Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette partie
sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant neuf pieds de
diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses parois et dix-neuf pieds et

Page 115

demi à son revêtement de pierre; c'est donc au total un puits large de
soixante pieds qu'il faut creuser à une profondeur de neuf cents. Cet
ouvrage considérable doit être terminé en huit mois; or vous avez deux
millions cinq cent quarante-trois mille quatre cents pieds cubes de terrain à
extraire en deux cent cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille
pieds cubes par jour. Ce qui n'offrirait aucune difficulté pour mille ouvriers
travaillant à coudées franches sera plus pénible dans un espace relativement
restreint. Néanmoins, puisque ce travail doit se faire, il se fera, et je compte
sur votre courage autant que sur votre habileté.»
A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le sol
floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus oisif un seul
instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se relayaient par quart de
journée.
D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait point
la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travaux d'une difficulté
plus réelle et dans lesquels les éléments durent être directement combattus,
qui furent menés à bonne fin! Et, pour ne parler que d'ouvrages semblables,
il suffira de citer ce Puits du Père Joseph, construit auprès du Caire par le
sultan Saladin, à une époque où les machines n'étaient pas encore venues
centupler la force de l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une
profondeur de trois cents pieds! Et cet autre puits creusé à Coblentz par le
margrave Jean de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol! Eh bien! de quoi
s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur une largeur
décuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il n'était pas un contre-
maître, pas un ouvrier qui doutât du succès de l'opération.
Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord avec
le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la marche des
travaux. Un article du traité portait que la Columbiad serait frettée avec des
cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe de précautions inutiles, car l'engin
pouvait évidemment se passer de ces anneaux compresseurs. On renonça
donc à cette clause. De là une grande économie de temps, car on put alors
employer ce nouveau système de creusement adopté maintenant dans la
construction des puits, par lequel la maçonnerie se fait en même temps que
le forage. Grâce à ce procédé très-simple, il n'est plus nécessaire d'étayer les

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terres au moyen d'étrésillons; la muraille les contient avec une inébranlable
puissance et descend d'elle-même par son propre poids.
Cette manœuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche aurait
atteint la partie solide du sol.
Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de
l'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de Stone's-Hill, un
trou circulaire large de soixante pieds.
La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de six
pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrent deux pieds
d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait servir à la
confection du moule intérieur.
Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable à
la marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre pieds.
Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, une espèce de
roche formée de coquillages pétrifiés, très-sèche, très-solide, et que les
outils ne devaient plus quitter. A ce point, le trou présentait une profondeur
de six pieds et demi, et les travaux de maçonnerie furent commencés.
Au fond de cette excavation on construisit un «rouet» en bois de chêne,
sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute épreuve; il était
percé à son centre d'un trou offrant un diamètre égal au diamètre extérieur
de la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que reposèrent les premières assises de
la maçonnerie, dont le ciment hydraulique enchaînait les pierres avec une
inflexible ténacité. Les ouvriers, après avoir maçonné de la circonférence au
centre, se trouvaient renfermés dans un puits large de vingt et un pieds.
Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la pioche,
et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin de le supporter
au fur et à mesure sur des tins[76] d'une extrême solidité; toutes les fois que
le trou avait gagné de deux pieds en profondeur, on retirait successivement
ces tins; le rouet s'abaissait peu à peu, et avec lui le massif annulaire de
maçonnerie, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaient
incessamment, tout en réservant des «évents,» qui devaient permettre aux
gaz de s'échapper pendant l'opération de la fonte.

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Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté extrême
et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant sous le rouet, fut
blessé dangereusement par les éclats de pierre, et même mortellement; mais
l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute, et jour et nuit: le jour, aux
rayons d'un soleil qui versait, quelques mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf
degrés[77] de chaleur à ces plaines calcinées; la nuit, sous les blanches
nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur la roche, la détonation
des mines, le grincement des machines, le tourbillon des fumées éparses
dans les airs tracèrent autour de Stone's-Hill un cercle d'épouvante que les
troupeaux de bisons ou les détachements de Séminoles n'osaient plus
franchir.
Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeur
activaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il fut peu
question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en tirait avec
habileté.
Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre cette profondeur
fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois de février, les travailleurs
eurent à lutter contre une nappe d'eau qui se fit jour à travers l'écorce
terrestre. Il fallut employer des pompes puissantes et des appareils à air
comprimé pour l'épuiser afin de bétonner l'orifice des sources, comme on
aveugle une voie d'eau à bord d'un navire. Enfin on eut raison de ces
courants malencontreux. Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le
rouet céda en partie, et il y eut un éboulement partiel. Que l'on juge de
l'épouvantable poussée de ce disque de maçonnerie haut de soixante-quinze
toises! Cet accident coûta la vie à plusieurs ouvriers.
Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre, à
le reprendre en sous-œuvre et à rétablir le rouet dans ses conditions
premières de solidité. Mais grâce à l'habileté de l'ingénieur, à la puissance
des machines employées, l'édifice, un instant compromis, retrouva son
aplomb, et le forage continua.
Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et
le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par Barbicane, le
puits, entièrement revêtu de son parement de pierres, avait atteint la

Page 118

profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la maçonnerie reposait sur un cube
massif mesurant trente pieds d'épaisseur, tandis qu'à sa partie supérieure elle
venait affleurer le sol.
Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent
chaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'était accompli
dans des conditions extraordinaires de rapidité.
Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant Stone's-Hill;
tout en suivant de près les opérations du forage, il s'inquiétait incessamment
du bien-être et de la santé de ses travailleurs, et il fut assez heureux pour
éviter ces épidémies communes aux grandes agglomérations d'hommes et si
désastreuses dans ces régions du globe exposées à toutes les influences
tropicales.
Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences
inhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sont
impossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se
préoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en général que de
l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les principes
contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi, grâce à ses soins, à
son intelligence, à son utile intervention dans les cas difficiles, à sa
prodigieuse et humaine sagacité, la moyenne des catastrophes ne dépassa
pas celle des pays d'outre-mer cités pour leur luxe de précautions, entre
autres la France, où l'on compte environ un accident sur deux cent mille
francs de travaux.

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CHAPITRE XV
LA FÊTE DE LA FONTE.

Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les
travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément avec
une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût été fort surpris
du spectacle offert à ses regards.
A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce point
central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de six pieds chacun
et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une demi-toise. La ligne
développée par ces douze cents fours offrait une longueur de deux milles[78].
Tous étaient construits sur le même modèle avec leur haute cheminée
quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T. Maston
trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela lui rappelait les
monuments de Washington. Pour lui, il n'existait rien de plus beau, même
en Grèce, «où d'ailleurs, disait-il, il n'avait jamais été.»
On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte grise.
Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux, facilement
alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et, traité au charbon de
terre, il est d'une qualité supérieure pour les pièces de grande résistance,
telles que canons, cylindres de machines à vapeur, presses hydrauliques,
etc.
Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement assez
homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure, qu'on la
raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.
Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité dans
les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du charbon et du
silicium chauffé à une forte température, s'était carburé et transformé en
fonte[79]. Après cette première opération, le métal fut dirigé vers Stone's-
Hill. Mais il s'agissait de cent trente-six millions de livres de fonte, masse

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trop coûteuse à expédier par les railways; le prix du transport eût doublé le
prix de la matière. Il parut préférable d'affréter des navires à New-York et
de les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins de soixante-huit
bâtiments de mille tonneaux, une véritable flotte qui, le 3 mai, sortit des
passes de New-York, prit la route de l'Océan, prolongea les côtes
américaines, embouqua le canal de Bahama, doubla la pointe floridienne,
et, le 10 du même mois, remontant la baie Espiritu-Santo, vint mouiller sans
avaries dans le port de Tampa-Town. Là les navires furent déchargés dans
les wagons du rail-road de Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier,
l'énorme masse de métal se trouvait rendue à destination.

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Les travaux avançaient régulièrement (p. 85).
Image plus grande

On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pour
liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de ces
fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de métal; on les
avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la fonte du canon
Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, et étaient très-surbaissés.
L'appareil de chauffe et la cheminée se trouvaient aux deux extrémités du

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fourneau, de telle sorte que celui-ci était également chauffé dans toute son
étendue. Ces fours, construits en briques réfractaires, se composaient
uniquement d'une grille pour brûler le charbon de terre, et d'une «sole» sur
laquelle devaient être déposées les barres de fonte; cette sole, inclinée sous
un angle de vingt-cinq degrés, permettait au métal de s'écouler dans les
bassins de réception; de là douze cents rigoles convergentes le dirigeaient
vers le puits central.

La fonte (p. 91).

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Image plus grande

Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent
terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur; il
s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un cylindre haut de
neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait exactement l'espace
réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre fut composé d'un mélange de
terre argileuse et de sable, additionné de foin et de paille. L'intervalle laissé
entre le moule et la maçonnerie devait être comblé par le métal en fusion,
qui formerait ainsi des parois de six pieds d'épaisseur.
Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par des
armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de traverses
scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, ces traverses devaient
se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui n'offrait aucun
inconvénient.
Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au
lendemain.
«Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T. Maston
à son ami Barbicane.
—Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête
publique!
—Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout venant?
—Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
opération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elle s'effectue
à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut, mais jusque-là, non.»
Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangers
imprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de
parer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personne ne fut
donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des membres du
Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là le fringant Bilsby,
Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major Elphiston, le général Morgan,
et tutti quanti, pour lesquels la fonte de la Columbiad devenait une affaire

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personnelle. J.-T. Maston s'était constitué leur cicerone; il ne leur fit grâce
d'aucun détail; il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu
des machines, et il les força de visiter les douze cents fourneaux les uns
après les autres. A la douze centième visite, ils étaient un peu écœurés.
La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avait été
chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées par piles
croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre elles. Depuis le
matin, les douze cents cheminées vomissaient dans l'atmosphère leurs
torrents de flammes, et le sol était agité de sourdes trépidations. Autant de
livres de métal à fondre, autant de livres de houille à brûler. C'étaient donc
soixante-huit mille tonnes de charbon, qui projetaient devant le disque du
soleil un épais rideau de fumée noire.
La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont les
ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient d'oxygène tous
ces foyers incandescents.
L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Au
signal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage à la
fonte liquide et se vider entièrement.
Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
déterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion. Il
n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contre-maître fondeur se
tenait à son poste près des trous de coulée.
Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,
assistaient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là, prête à
faire feu sur un signe de l'ingénieur.
Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal
commencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à peu,
et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos pendant
quelques instants, afin de faciliter la séparation des substances étrangères.
Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve
dans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et douze
cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en déroulant leurs

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anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec un fracas épouvantable,
à une profondeur de neuf cents pieds. C'était un émouvant et magnifique
spectacle. Le sol tremblait, pendant que ces flots de fonte, lançant vers le
ciel des tourbillons de fumée, volatilisaient en même temps l'humidité du
moule et la rejetaient par les évents du revêtement de pierre sous la forme
d'impénétrables vapeurs. Ces nuages factices déroulaient leurs spirales
épaisses en montant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises.
Quelque sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pu croire à la
formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, et cependant ce n'était
là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage, ni une lutte d'éléments, ni un
de ces phénomènes terribles que la nature est capable de produire! Non!
l'homme seul avait créé ces vapeurs rougeâtres, ces flammes gigantesques
dignes d'un volcan, ces trépidations bruyantes semblables aux secousses
d'un tremblement de terre, ces mugissements rivaux des ouragans et des
tempêtes, et c'était sa main qui précipitait, dans un abîme creusé par elle,
tout un Niagara de métal en fusion.

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CHAPITRE XVI
LA COLUMBIAD.

L'opération de la fonte avait-elle réussi? On en était réduit à de simples
conjectures. Cependant tout portait à croire au succès, puisque le moule
avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans les fours. Quoi qu'il en
soit, il devait être longtemps impossible de s'en assurer directement.
En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante
mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le
refroidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuse Columbiad,
couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa chaleur intense,
allait-elle se dérober aux regards de ses admirateurs? Il était difficile de le
calculer.
L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de
temps à une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit se
rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immense panache de
fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait les pieds dans un
rayon de deux cents pas autour du sommet de Stone's-Hill.
Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre. Nul
moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en approcher. Il
fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient leur frein.
«Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois à peine
nous séparent du premier décembre! Enlever le moule intérieur, calibrer
l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à faire! Nous ne
serons pas prêts! On ne peut seulement pas approcher du canon! Est-ce qu'il
ne se refroidira jamais! Voilà qui serait une mystification cruelle!»
On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir, Barbicane
ne disait rien, mais son silence cachait une sourde irritation. Se voir
absolument arrêté par un obstacle dont le temps seul pouvait avoir raison,—

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le temps, un ennemi redoutable dans les circonstances,—et être à la
discrétion d'un ennemi, c'était dur pour des gens de guerre.
Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
certain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeurs projetées
avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur. Quelques jours
après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée, dernier souffle du
monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu à peu les tressaillements
du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de calorique se restreignit; les plus
impatients des spectateurs se rapprochèrent; un jour on gagna deux toises,
le lendemain, quatre, et, le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur,
purent prendre place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de
Stone's-Hill, un endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encore
permis d'avoir froid aux pieds.
«Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de
satisfaction.
Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement à
l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; le pic, la
pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; la terre argileuse et
le sable avaient acquis une extrême dureté sous l'action de la chaleur; mais,
les machines aidant, on eut raison de ce mélange encore brûlant au contact
des parois de fonte; les matériaux extraits furent rapidement enlevés sur des
chariots mus à la vapeur, et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle,
l'intervention de Barbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une
si grande force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
moule avait disparu.
Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent
installées sans retard et manœuvrèrent rapidement de puissants alésoirs dont
le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte. Quelques semaines plus
tard, la surface intérieure de l'immense tube était parfaitement cylindrique,
et l'âme de la pièce avait acquis un poli parfait.
Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication
Barbicane, l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité
absolue, relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à fonctionner. Il

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n'y avait plus que la Lune à attendre, mais on était sûr qu'elle ne manquerait
pas au rendez-vous.
La joie de J.-T. Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une
chute effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait heureusement
conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel Erostrate, eût trouvé
la mort dans les profondeurs de la Columbiad.
Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur sa
parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi qu'il en eût,
s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci inscrivit sur ses livres,
à la colonne des recettes, une somme de deux mille dollars. On est autorisé
à croire que la colère du capitaine fut poussée aux dernières limites et qu'il
en fit une maladie. Cependant il avait encore trois paris de trois mille,
quatre mille et cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affaire
n'était pas mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent n'entrait point dans
ses calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la fonte d'un canon
auquel des plaques de dix toises n'eussent pas résisté, lui portait un coup
terrible.
Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se comprendra sans
peine.
En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des États-
Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'était
prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux
travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
cinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans un réseau de
rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre qui sépare les
deux rades de la baie Espiritu-Santo; des quartiers neufs, des places
nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient poussé sur ces grèves naguère
désertes, à la chaleur du soleil américain. Des compagnies s'étaient fondées
pour l'érection d'églises, d'écoles, d'habitations particulières, et en moins
d'un an l'étendue de la ville fut décuplée.
On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort les
jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct des affaires

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s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux, des gens venus en
Floride dans l'unique but de suivre les opérations du Gun-Club, se laissèrent
entraîner aux opérations commerciales dès qu'ils furent installés à Tampa.
Les navires frétés pour le transportement du matériel et des ouvriers avaient
donné au port une activité sans pareille. Bientôt d'autres bâtiments, de toute
forme et de tout tonnage, chargés de vivres, d'approvisionnements, de
marchandises, sillonnèrent la baie et les deux rades; de vastes comptoirs
d'armateurs, des offices de courtiers s'établirent dans la ville, et la Shipping
Gazette[80] enregistra chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.
Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci, en
considération du prodigieux accroissement de sa population et de son
commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États méridionaux de
l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le grand arsenal
maritime du Sud; puis, de ce point important, il se dirigea sur Tallahassee.
Là existait déjà un petit tronçon de voie ferrée, long de vingt et un milles,
par lequel Tallahassee se mettait en communication avec Saint-Marks, sur
les bords de la mer. Ce fut ce bout de road-way qui fut prolongé jusqu'à
Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en réveillant les portions
mortes ou endormies de la Floride centrale. Aussi Tampa, grâce à ces
merveilles de l'industrie dues à l'idée éclose un beau jour dans le cerveau
d'un homme, put prendre à bon droit les airs d'une grande ville. On l'avait
surnommée «Moon-City[81],» et la capitale des Florides subissait une éclipse
totale, visible de tous les points du monde.
Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre
le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se virent déboutés
de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans leur sagacité
prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait gagner à l'expérience
tentée par Barbicane et le bien dont un semblable coup de canon serait
accompagné. Le Texas y perdait un vaste centre de commerce, des chemins
de fer et un accroissement considérable de population. Tous ces avantages
retournaient à cette misérable presqu'île floridienne, jetée comme une
estacade entre les flots du golfe et les vagues de l'océan Atlantique. Aussi,
Barbicane partageait-il avec le général Santa-Anna toutes les antipathies
texiennes.

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Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde d'oublier les
intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire. Les plus minces détails
de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la passionnèrent. Ce fut un va-et-
vient incessant entre la ville et Stone's-Hill, une procession, mieux encore,
un pèlerinage.
On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération des
spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de tous les points
de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île. L'Europe émigrait en
Amérique.
Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux arrivants
n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup comptaient sur le
spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les fumées. C'était peu pour des
yeux avides; mais Barbicane ne voulut admettre personne à cette opération.
De là maugréement, mécontentement, murmures; on blâma le président; on
le taxa d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu américain.» Il y eut
presque une émeute autour des palissades de Stone's-Hill. Barbicane, on le
sait, resta inébranlable dans sa décision.

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Tampa-Town, après l'opération (p. 94).
Image plus grande

Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne put
être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer ses portes,
pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics. Barbicane
ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé par son esprit
pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité publique.

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C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre
dans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le nec plus
ultra du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne voulût se donner
la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de métal. Des appareils,
suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux spectateurs de satisfaire leur
curiosité. Ce fut une fureur. Femmes, enfants, vieillards, tous se firent un
devoir de pénétrer jusqu'au fond de l'âme les mystères du canon colossal.
Le prix de la descente fut fixé à cinq dollars par personne, et, malgré son
élévation, pendant les deux mois qui précédèrent l'expérience, l'affluence
des visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille
dollars[82].

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Le festin dans la Columbiad (p. 98).
Image plus grande

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre assemblée.
Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse d'honneur descendit le
président Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le général Morgan, le
colonel Blomsberry, l'ingénieur Murchison et d'autres membres distingués
du célèbre club. En tout, une dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de
ce long tube de métal. On y étouffait un peu! Mais quelle joie! quel

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ravissement! Une table de dix couverts avait été dressée sur le massif de
pierre qui supportait la Columbiad éclairée à giorno par un jet de lumière
électrique. Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du ciel,
vinrent se placer successivement devant les convives, et les meilleurs vins
de France coulèrent à profusion pendant ce repas splendide servi à neuf
cents pieds sous terre.
Le festin fut très-animé et même très-bruyant; des toasts nombreux
s'entre-croisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite, on but au
Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phœbé, à Diane, à Séléné, à l'astre
des nuits, à la «paisible courrière du firmament!» Tous ces hurrahs, portés
sur les ondes sonores de l'immense tube acoustique, arrivaient comme un
tonnerre à son extrémité, et la foule, rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait
de cœur et de cris aux dix convives enfouis au fond de la gigantesque
Columbiad.
J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula, s'il but
plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En tout cas, il n'eût
pas donné sa place pour un empire, «non, quand même le canon chargé,
amorcé et faisant feu à l'instant, aurait dû l'envoyer par morceaux dans les
espaces planétaires.»

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CHAPITRE XVII
UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE.

Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,
terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le jour où
le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui devaient paraître longs
comme des années à l'impatience universelle! Jusqu'alors les moindres
détails de l'opération avaient été chaque jour reproduits par les journaux,
que l'on dévorait d'un œil avide et passionné; mais il était à craindre que
désormais, ce «dividende d'intérêt» distribué au public ne fût fort diminué,
et chacun s'effrayait de n'avoir plus à toucher sa part d'émotions
quotidiennes.
Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus extraordinaire, le plus
incroyable, le plus invraisemblable vint fanatiser à nouveau les esprits
haletants et rejeter le monde entier sous le coup d'une poignante
surexcitation.
Un jour, le 30 septembre, à trois heures quarante-sept minutes du soir,
un télégramme, transmis par le câble immergé entre Valentia (Irlande),
Terre-Neuve et la côte américaine, arriva à l'adresse du président Barbicane.
Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quel que
fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux se troublèrent à
la lecture des vingt mots de ce télégramme.
Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives de
Gun-Club:

«FRANCE, PARIS.

«30 septembre, 4 h. matin.

«Barbicane, Tampa, Floride,

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«États-Unis.

«Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai
dedans. Arriverai par steamer Atlanta.

«Michel Ardan.»

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CHAPITRE XVIII
LE PASSAGER DE L'ATLANTA.

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils électriques, fût
arrivée simplement par la poste et sous enveloppe cachetée, si les employés
français, irlandais, terre-neuviens, américains n'eussent pas été
nécessairement dans la confidence du télégraphe, Barbicane n'aurait pas
hésité un seul instant. Il se serait tu par mesure de prudence et pour ne pas
déconsidérer son œuvre. Ce télégramme pouvait cacher une mystification,
venant d'un Français surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque
fût assez audacieux pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et
si cet homme existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans un
cabanon et non dans un boulet?
Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sont peu
discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait déjà les
divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune raison de se
taire. Il réunit donc ses collègues présents à Tampa-Town, et sans laisser
voir sa pensée, sans discuter le plus ou moins de créance que méritait le
télégramme, il en lut froidement le texte laconique.
«Pas possible!—C'est invraisemblable!—Pure plaisanterie!—On s'est
moqué de nous!—Ridicule!—Absurde!» Toute la série des expressions qui
servent à exprimer le doute, l'incrédulité, la sottise, la folie, se déroula
pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usités en
pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaules ou éclatait
de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston eut un mot
superbe:
«C'est une idée cela! s'écria-t-il.
—Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir des
idées comme celles-là, c'est à la condition de ne pas même songer à les
mettre à exécution.

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—Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêt
à discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.
Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville de
Tampa. Les étrangers et les indigènes se regardaient, s'interrogeaient et
plaisantaient, non pas cet Européen,—un mythe, un individu chimérique,—
mais J.-T. Maston, qui avait pu croire à l'existence de ce personnage
légendaire. Quand Barbicane proposa d'envoyer un projectile à la Lune,
chacun trouva l'entreprise naturelle, praticable, une pure affaire de
balistique! Mais qu'un être raisonnable offrît de prendre passage dans le
projectile, de tenter ce voyage invraisemblable, c'était une proposition
fantaisiste, une plaisanterie, une farce, et pour employer un mot dont les
Français ont précisément la traduction exacte dans leur langage familier, un
«humbug[83]!»
Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guère habituel
à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers des prôneurs,
des adeptes, des partisans.
Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idées
nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela dérangeait le
cours des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé à cela!» Cet
incident devint bientôt une obsession par son étrangeté même. On y pensait.
Que de choses niées la veille dont le lendemain a fait des réalités! Pourquoi
ce voyage ne s'accomplirait-il pas un jour ou l'autre? Mais, en tout cas,
l'homme qui voulait se risquer ainsi devait être fou, et décidément, puisque
son projet ne pouvait être pris au sérieux, il eût mieux fait de se taire, au
lieu de troubler toute une population par ses billevesées ridicules.
Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question!
Ce nom, «Michel Ardan,» n'était pas inconnu à l'Amérique! Il appartenait à
un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses. Puis, ce télégramme
lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique, cette désignation du navire
sur lequel le Français disait avoir pris passage, la date assignée à sa
prochaine arrivée, toutes ces circonstances donnaient à la proposition un
certain caractère de vraisemblance. Il fallait en avoir le cœur net. Bientôt les
individus isolés se formèrent en groupes; les groupes se condensèrent sous

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l'action de la curiosité comme des atomes en vertu de l'attraction
moléculaire, et, finalement, il en résulta une foule compacte, qui se dirigea
vers la demeure du président Barbicane.
Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; il avait
laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester ni approbation
ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre les événements, mais il
comptait sans l'impatience publique, et vit d'un œil peu satisfait la
population de Tampa s'amasser sous ses fenêtres. Bientôt des murmures, des
vociférations, l'obligèrent à paraître. On voit qu'il avait tous les devoirs et,
par conséquent, tous les ennuis de la célébrité.
Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole, lui posa
carrément la question suivante: «Le personnage désigné dans la dépêche
sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour l'Amérique, oui ou non?
—Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.
—Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes.
—Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président.
—Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier, reprit
l'orateur. Avez-vous modifié les plans du projectile, ainsi que le demande le
télégramme?
—Pas encore, Messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir à quoi
s'en tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudra bien
compléter ses renseignements.
—Au télégraphe! au télégraphe!» s'écria la foule.
Barbicane descendit, et précédant l'immense rassemblement, il se
dirigea vers les bureaux de l'administration.
Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic des
courtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse aux questions
suivantes:
«Qu'est-ce que le navire l'Atlanta?—Quand a-t-il quitté l'Europe?—
Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan?»

Page 140

Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'une
précision qui ne laissait plus place au moindre doute.
«Le steamer l'Atlanta, de Liverpool, a pris la mer le 2 octobre,—faisant
voile pour Tampa-Town,—ayant à son bord un Français, porté au livre des
passagers sous le nom de Michel Ardan.»
A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du président
brillèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, et on
l'entendit murmurer:
«C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Français existe! et dans quinze
jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé!... Jamais je ne
consentirai.....»

Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadwill et Ce, en la
priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile.
Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière;
comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé; ce que
dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent la nouvelle et
sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros du vieux continent;
peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacun vécut, comptant les heures,
comptant les minutes, comptant les secondes; donner une idée, même
affaiblie, de cette obsession fatigante de tous les cerveaux maîtrisés par une
pensée unique; montrer les occupations cédant à une seule préoccupation,
les travaux arrêtés, le commerce suspendu, les navires prêts à partir restant
affourchés dans le port pour ne pas manquer l'arrivée de l'Atlanta, les
convois arrivant pleins et retournant vides, la baie Espiritu-Santo
incessamment sillonnée par les steamers, les packets-boats, les yachts de
plaisance, les fly-boats de toutes dimensions; dénombrer ces milliers de
curieux qui quadruplèrent en quinze jours la population de Tampa-Town et
durent camper sous des tentes comme une armée en campagne, c'est une
tâche au-dessus des forces humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans
témérité.
Le 20 octobre, à neuf heures du matin, les sémaphores du canal de
Bahama signalèrent une épaisse fumée à l'horizon. Deux heures plus tard,
un grand steamer échangeait avec eux des signaux de reconnaissance.

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Aussitôt le nom de l'Atlanta fut expédié à Tampa-Town. A quatre heures, le
navire anglais donnait dans la rade d'Espiritu-Santo. A cinq, il franchissait
les passes de la rade Hillisboro à toute vapeur. A six, il mouillait dans le
port de Tampa.
L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents
embarcations entouraient l'Atlanta, et le steamer était pris d'assaut.
Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'une voix dont il voulait
en vain contenir l'émotion:
«Michel Ardan! s'écria-t-il.
—Présent!» répondit un individu monté sur la dunette.
Barbicane, les bras croisés, l'œil interrogateur, la bouche muette,
regarda fixement le passager de l'Atlanta.
C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà,
comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa tête
forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure ardente qui
lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large aux tempes,
agrémentée d'une moustache hérissée comme les barbes d'un chat et de
petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues, des yeux ronds
un peu égarés, un regard de myope, complétaient cette physionomie
éminemment féline. Mais le nez était d'un dessin hardi, la bouche
particulièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné comme un
champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement développé et
posé d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants
et bien attachés, une allure décidée, faisaient de cet Européen un gaillard
solidement bâti, «plutôt forgé que fondu,» pour emprunter une de ses
expressions à l'art métallurgique.
Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent déchiffré sans peine sur
le crâne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables de la
combativité, c'est-à-dire du courage dans le danger et de la tendance à briser
les obstacles; ceux de la bienveillance et ceux de la merveillosité, instinct
qui porte certains tempéraments à se passionner pour les choses
surhumaines; mais, en revanche, les bosses de l'acquisivité, ce besoin de
posséder et d'acquérir, manquaient absolument.

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Pour achever le type physique du passager de l'Atlanta, il convient de
signaler ses vêtements larges de forme, faciles d'entournures, son pantalon
et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardan se surnommait
lui-même «la mort au drap,» sa cravate lâche, son col de chemise
libéralement ouvert, d'où sortait un cou robuste, et ses manchettes
invariablement déboutonnées, à travers lesquelles s'échappaient des mains
fébriles. On sentait que, même au plus fort des hivers et des dangers, cet
homme-là n'avait jamais froid,—pas même aux yeux.
D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait, venait,
ne restant jamais en place, «chassant sur ses ancres,» comme disaient les
matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant ses ongles avec
une avidité nerveuse. C'était un de ces originaux que le Créateur invente
dans un moment de fantaisie et dont il brise aussitôt le moule.

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Le président Barbicane à sa fenêtre (p. 101).
Image plus grande

En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un large champ
aux observations de l'analyste. Cet homme étonnant vivait dans une
perpétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encore dépassé l'âge des
superlatifs; les objets se peignaient sur la rétine de son œil avec des
dimensions démesurées; de là une association d'idées gigantesques; il voyait
tout en grand, sauf les difficultés et les hommes.

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C'était d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un garçon
spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais s'escrimait
plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux de la logique, rebelle
au syllogisme, qu'il n'eût jamais inventé, il avait des coups à lui. Véritable
casseur de vitres, il lançait en pleine poitrine des arguments ad hominem
d'un effet sûr, et il aimait à défendre du bec et des pattes les causes
désespérées.

Michel Ardan (p. 103).
Image plus grande

Page 145

Entre autres manies, il se proclamait «un ignorant sublime,» comme
Shakspeare, et faisait profession de mépriser les savants: «des gens, disait-
il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la partie.» C'était,
en somme, un bohémien du pays des monts et merveilles, aventureux, mais
non pas aventurier, un casse-cou, un Phaéton menant à fond de train le char
du soleil, un Icare avec des ailes de rechange. Du reste, il payait de sa
personne et payait bien, il se jetait tête levée dans les entreprises folles, il
brûlait ses vaisseaux avec plus d'entrain qu'Agathoclès, et, prêt à se faire
casser les reins à toute heure, il finissait invariablement par retomber sur ses
pieds, comme ces petits cabotins en moelle de sureau dont les enfants
s'amusent.
En deux mots, sa devise était: Quand même! et l'amour de l'impossible
sa «ruling passion[84],» suivant la belle expression de Pope.
Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts de ses
qualités! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risqua souvent et n'avait
pas davantage! C'était un bourreau d'argent, un tonneau des Danaïdes.
Homme parfaitement désintéressé, d'ailleurs, il faisait autant de coups de
cœur que de coups de tête; secourable, chevaleresque, il n'eût pas signé le
«bon à pendre» de son plus cruel ennemi, et se serait vendu comme esclave
pour racheter un nègre.
En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage
brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par les cent voix
de la Renommée enrouées à son service? Ne vivait-il pas dans une maison
de verre, prenant l'univers entier pour confident de ses plus intimes secrets?
Mais aussi possédait-il une admirable collection d'ennemis, parmi ceux qu'il
avait plus ou moins froissés, blessés, culbutés sans merci, en jouant des
coudes pour faire sa trouée dans la foule.
Cependant on l'aimait généralement, on le traitait en enfant gâté. C'était,
suivant l'expression populaire, «un homme à prendre ou à laisser,» et on le
prenait. Chacun s'intéressait à ses hardies entreprises et le suivait d'un
regard inquiet. On le savait si imprudemment audacieux! Lorsque quelque
ami voulait l'arrêter en lui prédisant une catastrophe prochaine:—«La forêt
n'est brûlée que par ses propres arbres,»—répondait-il avec un aimable
sourire, et sans se douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.

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Tel était ce passager de l'Atlanta, toujours agité, toujours bouillant sous
l'action d'un feu intérieur, toujours ému, non de ce qu'il venait faire en
Amérique,—il n'y pensait même pas,—mais par l'effet de son organisation
fiévreuse. Si jamais individus offrirent un contraste frappant, ce furent bien
le Français Michel Ardan et le Yankee Barbicane, tous les deux, cependant,
entreprenants, hardis, audacieux à leur manière.
La contemplation à laquelle s'abandonnait le président du Gun-Club en
présence de ce rival qui venait le reléguer au second plan fut vite
interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces cris devinrent
même si frénétiques, et l'enthousiasme prit des formes tellement
personnelles, que Michel Ardan, après avoir serré un millier de mains dans
lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se réfugier dans sa cabine.
Barbicane le suivit sans avoir prononcé une parole.
«Vous êtes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, dès qu'ils furent
seuls et du ton dont il eût parlé à un ami de vingt ans.
—Oui, répondit le président du Gun-Club.
—Eh bien, bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Très-bien?
Allons, tant mieux! tant mieux!
—Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrée en matière, vous êtes décidé à
partir?
—Absolument décidé.
—Rien ne vous arrêtera?
—Rien. Avez-vous modifié votre projectile ainsi que l'indiquait ma
dépêche?
—J'attendais votre arrivée. Mais, demanda Barbicane en insistant de
nouveau, vous avez bien réfléchi?...
—Réfléchi! Est-ce que j'ai du temps à perdre? Je trouve l'occasion
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voilà tout. Il me semble que
cela ne mérite pas tant de réflexions.»

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Barbicane dévorait du regard cet homme qui parlait de son projet de
voyage avec une légèreté, une insouciance si complète et une si parfaite
absence d'inquiétudes.
«Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens d'exécution?
—Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous faire
une observation: j'aime autant raconter mon histoire une bonne fois, à tout
le monde, et qu'il n'en soit plus question. Cela évitera des redites. Donc,
sauf meilleur avis, convoquez vos amis, vos collègues, toute la ville, toute
la Floride, toute l'Amérique, si vous voulez, et demain je serai prêt à
développer mes moyens comme à répondre aux objections quelles qu'elles
soient. Soyez tranquille, je les attendrai de pied ferme. Cela vous va-t-il?
—Cela me va,» répondit Barbicane.
Sur ce, le président sortit de la cabine et fit part à la foule de la
proposition de Michel Ardan. Ses paroles furent accueillies avec des
trépignements et des grognements de joie. Cela coupait court à toute
difficulté. Le lendemain chacun pourrait contempler à son aise le héros
européen. Cependant certains spectateurs des plus entêtés ne voulurent pas
quitter le pont de l'Atlanta; ils passèrent la nuit à bord. Entre autres, J.-T.
Maston avait vissé son crochet dans la lisse de la dunette, et il aurait fallu
un cabestan pour l'en arracher.
«C'est un héros! un héros! s'écriait-il sur tous les tons, et nous ne
sommes que des femmelettes auprès de cet Européen-là!»
Quant au président, après avoir convié les visiteurs à se retirer, il rentra
dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au moment où la cloche du
steamer sonna le quart de minuit.
Mais alors les deux rivaux en popularité se serraient chaleureusement la
main, et Michel Ardan tutoyait le président Barbicane.

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CHAPITRE XIX
UN MEETING.

Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gré de l'impatience
publique. On le trouva paresseux, pour un soleil qui devait éclairer une
semblable fête. Barbicane, craignant les questions indiscrètes pour Michel
Ardan, aurait voulu réduire ses auditeurs à un petit nombre d'adeptes, à ses
collègues, par exemple. Mais autant essayer d'endiguer le Niagara. Il dut
donc renoncer à ses projets et laisser son nouvel ami courir les chances
d'une conférence publique. La nouvelle salle de la Bourse de Tampa-Town,
malgré ses dimensions colossales, fut jugée insuffisante pour la cérémonie,
car la réunion projetée prenait les proportions d'un véritable meeting.
Le lieu choisi fut une vaste plaine située en dehors de la ville; en
quelques heures on parvint à l'abriter contre les rayons du soleil; les navires
du port, riches en voiles, en agrès, en mâts de rechange, en vergues,
fournirent les accessoires nécessaires à la construction d'une tente colossale.
Bientôt un immense ciel de toile s'étendit sur la prairie calcinée et la
défendit des ardeurs du jour. Là trois cent mille personnes trouvèrent place
et bravèrent pendant plusieurs heures une température étouffante, en
attendant l'arrivée du Français. De cette foule de spectateurs, un premier
tiers pouvait voir et entendre; un second tiers voyait mal et n'entendait pas;
quant au troisième, il ne voyait rien et n'entendait pas davantage. Ce ne fut
cependant pas le moins empressé à prodiguer ses applaudissements.
A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagné des
principaux membres du Gun-Club. Il donnait le bras droit au président
Barbicane, et le bras gauche à J.-T. Maston, plus radieux que le soleil en
plein midi, et presque aussi rutilant.
Ardan monta sur une estrade, du haut de laquelle ses regards
s'étendaient sur un océan de chapeaux noirs. Il ne paraissait aucunement
embarrassé; il ne posait pas; il était là comme chez lui, gai, familier,
aimable. Aux hurrahs qui l'accueillirent il répondit par un salut gracieux;

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puis, de la main, réclamant le silence, il prit la parole en anglais, et
s'exprima fort correctement en ces termes:
«Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse très-chaud, je vais abuser de vos
moments pour vous donner quelques explications sur des projets qui ont
paru vous intéresser. Je ne suis ni un orateur ni un savant, et je ne comptais
point parler publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit que cela vous
ferait plaisir, et je me suis dévoué. Donc, écoutez-moi avec vos six cent
mille oreilles, et veuillez excuser les fautes de l'auteur.»
Ce début sans façon fut fort goûté des assistants, qui exprimèrent leur
contentement par un immense murmure de satisfaction.
«Messieurs, dit-il, aucune marque d'approbation ou d'improbation n'est
interdite. Ceci convenu, je commence. Et d'abord, ne l'oubliez pas, vous
avez affaire à un ignorant, mais son ignorance va si loin qu'il ignore même
les difficultés. Il lui a donc paru que c'était chose simple, naturelle, facile,
de prendre passage dans un projectile et de partir pour la Lune. Ce voyage-
là devait se faire tôt ou tard, et quant au mode de locomotion adopté, il suit
tout simplement la loi du progrès. L'homme a commencé par voyager à
quatre pattes, puis, un beau jour, sur deux pieds, puis en charrette, puis en
coche, puis en patache, puis en diligence, puis en chemin de fer; eh bien! le
projectile est la voiture de l'avenir, et, à vrai dire, les planètes ne sont que
des projectiles, de simples boulets de canon lancés par la main du Créateur.
Mais revenons à notre véhicule. Quelques-uns de vous, Messieurs, ont pu
croire que la vitesse qui lui sera imprimée est excessive; il n'en est rien; tous
les astres l'emportent en rapidité, et la Terre elle-même, dans son
mouvement de translation autour du soleil, nous entraîne trois fois plus
rapidement. Voici quelques exemples. Seulement je vous demande la
permission de m'exprimer en lieues, car les mesures américaines ne me sont
pas très-familières, et je craindrais de m'embrouiller dans mes calculs.»
La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficulté. L'orateur
reprit son discours:
«Voici, Messieurs, la vitesse des différentes planètes. Je suis obligé
d'avouer que, malgré mon ignorance, je connais fort exactement ce petit
détail astronomique; mais avant deux minutes vous serez aussi savants que
moi. Apprenez donc que Neptune fait cinq mille lieues à l'heure; Uranus,

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sept mille; Saturne, huit mille huit cent cinquante-huit; Jupiter, onze mille
six cent soixante-quinze; Mars, vingt-deux mille onze; la Terre, vingt-sept
mille cinq cents; Vénus, trente-deux mille cent quatre-vingt-dix; Mercure,
cinquante-deux mille cinq cent vingt; certaines comètes, quatorze cent mille
lieues dans leur périhélie! Quant à nous, véritables flâneurs, gens peu
pressés, notre vitesse ne dépassera pas neuf mille neuf cents lieues, et elle
ira toujours en décroissant! Je vous demande s'il y a là de quoi s'extasier, et
n'est-il pas évident que tout cela sera dépassé quelque jour par des vitesses
plus grandes encore, dont la lumière ou l'électricité seront probablement les
agents mécaniques?»
Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel Ardan.
«Mes chers auditeurs, reprit-il, à en croire certains esprits bornés,—c'est
le qualificatif qui leur convient,—l'humanité serait renfermée dans un cercle
de Popilius qu'elle ne saurait franchir, et condamnée à végéter sur ce globe
sans jamais pouvoir s'élancer dans les espaces planétaires! Il n'en est rien!
On va aller à la Lune, on ira aux planètes, on ira aux étoiles, comme on va
aujourd'hui de Liverpool à New-York, facilement, rapidement, sûrement, et
l'océan atmosphérique sera bientôt traversé comme les océans de la Lune!
La distance n'est qu'un mot relatif, et finira par être ramenée à zéro.»
L'assemblée, quoique très-montée en faveur du héros français, resta un
peu interdite devant cette audacieuse théorie. Michel Ardan parut le
comprendre.
«Vous ne semblez pas convaincus, mes braves hôtes, reprit-il avec un
aimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu. Savez-vous quel temps il
faudrait à un train express pour atteindre la Lune? Trois cents jours. Pas
davantage. Un trajet de quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues, mais
qu'est-ce que cela? Pas même neuf fois le tour de la Terre, et il n'est point de
marins ni de voyageurs un peu dégourdis qui n'aient fait plus de chemin
pendant leur existence. Songez donc que je ne serai que quatre-vingt-dix-
sept heures en route! Ah! vous vous figurez que la Lune est éloignée de la
Terre et qu'il faut y regarder à deux fois avant de tenter l'aventure! Mais que
diriez-vous donc s'il s'agissait d'aller à Neptune, qui gravite à onze cent
quarante-sept millions de lieues du Soleil! Voilà un voyage que peu de gens
pourraient faire, s'il coûtait seulement cinq sols par kilomètre! Le baron de

Page 151

Rothschild lui-même, avec son milliard, n'aurait pas de quoi payer sa place,
et faute de cent quarante-sept millions, il resterait en route!»
Cette façon d'argumenter parut beaucoup plaire à l'assemblée; d'ailleurs
Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lançait à corps perdu avec un entrain
superbe; il se sentait avidement écouté, et reprit avec une admirable
assurance:
«Eh bien! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rien
encore, si on la compare à celle des étoiles; en effet, pour évaluer
l'éloignement de ces astres, il faut entrer dans cette numération éblouissante
où le plus petit nombre a neuf chiffres, et prendre le milliard pour unité. Je
vous demande pardon d'être si ferré sur cette question, mais elle est d'un
intérêt palpitant. Écoutez et jugez! Alpha du Centaure est à huit mille
milliards de lieues, Wega à cinquante mille milliards, Sirius à cinquante
mille milliards, Arcturus à cinquante-deux mille milliards, la Polaire à cent
dix-sept mille milliards, la Chèvre à cent soixante-dix mille milliards, les
autres étoiles à des mille et des millions et des milliards de milliards de
lieues! Et l'on viendrait parler de la distance qui sépare les planètes du
soleil! Et l'on soutiendrait que cette distance existe! Erreur! fausseté!
aberration des sens! Savez-vous ce que je pense de ce monde qui
commence à l'astre radieux et finit à Neptune? Voulez-vous connaître ma
théorie? Elle est bien simple! Pour moi, le monde solaire est un corps
solide, homogène; les planètes qui le composent se pressent, se touchent,
adhèrent, et l'espace existant entre elles n'est que l'espace qui sépare les
molécules du métal le plus compacte, argent ou fer, or ou platine! J'ai donc
le droit d'affirmer, et je répète avec une conviction qui vous pénétrera tous:
«La distance est un vain mot, la distance n'existe pas!
—Bien dit! Bravo! Hurrah! s'écria d'une seule voix l'assemblée
électrisée par le geste, par l'accent de l'orateur, par la hardiesse de ses
conceptions.
—Non! s'écria J.-T. Maston plus énergiquement que les autres, la
distance n'existe pas!»
Et, emporté par la violence de ses mouvements, par l'élan de son corps
qu'il eut peine à maîtriser, il faillit tomber du haut de l'estrade sur le sol.
Mais il parvint à retrouver son équilibre, et il évita une chute qui lui eût

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brutalement prouvé que la distance n'était pas un vain mot. Puis le discours
de l'entraînant orateur reprit son cours.
«Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question est maintenant
résolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est que j'ai été timide dans
mes démonstrations, faible dans mes arguments, et il faut en accuser
l'insuffisance de mes études théoriques. Quoi qu'il en soit, je vous le répète,
la distance de la Terre à son satellite est réellement peu importante et
indigne de préoccuper un esprit sérieux. Je ne crois donc pas trop m'avancer
en disant qu'on établira prochainement des trains de projectiles, dans
lesquels se fera commodément le voyage de la Terre à la Lune. Il n'y aura ni
choc, ni secousse, ni déraillement à craindre, et l'on atteindra le but
rapidement, sans fatigue, en ligne droite, «à vol d'abeille,» pour parler le
langage de vos trappeurs. Avant vingt ans, la moitié de la Terre aura visité la
Lune!

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Le Meeting (p. 108).
Image plus grande

«Hurrah! hurrah! pour Michel Ardan! s'écrièrent les assistants, même
les moins convaincus.
—Hurrah pour Barbicane!» répondit modestement l'orateur.

Page 154

Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'entreprise fut
accueilli par d'unanimes applaudissements.
«Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez quelque
question à m'adresser, vous embarrasserez évidemment un pauvre homme
comme moi, mais je tâcherai cependant de vous répondre.»
Jusqu'ici, le président du Gun-Club avait lieu d'être très-satisfait de la
tournure que prenait la discussion. Elle portait sur ces théories spéculatives
dans lesquelles Michel Ardan, entraîné par sa vive imagination, se montrait
fort brillant. Il fallait donc l'empêcher de dévier vers les questions pratiques,
dont il se fût moins bien tiré, sans doute. Barbicane se hâta de prendre la
parole, et il demanda à son nouvel ami s'il pensait que la Lune ou les
planètes fussent habitées.

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Les trains de projectiles pour la Lune (p. 111).
Image plus grande

«C'est un grand problème que tu me poses là, mon digne président,
répondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, des hommes
de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin de Saint-Pierre et
beaucoup d'autres se sont prononcés pour l'affirmative. En me plaçant au
point de vue de la philosophie naturelle, je serais porté à penser comme
eux; je me dirais que rien d'inutile n'existe en ce monde, et répondant à ta
question par une autre question, ami Barbicane, j'affirmerais que si les
mondes sont habitables, ou ils sont habités, ou ils l'ont été, ou ils le seront.

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—Très-bien! s'écrièrent les premiers rangs des spectateurs, dont
l'opinion avait force de loi pour les derniers.
—On ne peut répondre avec plus de logique et de justesse, dit le
président du Gun-Club. La question revient donc à celle-ci:—Les mondes
sont-ils habitables?—Je le crois, pour ma part.
—Et moi, j'en suis certain, répondit Michel Ardan.
—Cependant, répliqua l'un des assistants, il y a des arguments contre
l'habitabilité des mondes. Il faudrait évidemment dans la plupart que les
principes de la vie fussent modifiés. Ainsi pour ne parler que des planètes,
on doit être brûlé dans les unes et gelé dans les autres, suivant qu'elles sont
plus ou moins éloignées du soleil.
—Je regrette, répondit Michel Ardan, de ne pas connaître
personnellement mon honorable contradicteur, car j'essayerais de lui
répondre. Son objection a sa valeur, mais je crois qu'on peut la combattre
avec quelque succès, ainsi que toutes celles dont l'habitabilité des mondes a
été l'objet. Si j'étais physicien, je dirais que, s'il y a moins de calorique mis
en mouvement dans les planètes voisines du soleil, et plus, au contraire,
dans les planètes éloignées, ce simple phénomène suffit pour équilibrer la
chaleur et rendre la température de ces mondes supportable à des êtres
organisés comme nous le sommes. Si j'étais naturaliste, je lui dirais, après
beaucoup de savants illustres, que la nature nous fournit sur la terre des
exemples d'animaux vivant dans des conditions bien diverses d'habitabilité;
que les poissons respirent dans un milieu mortel aux autres animaux; que
les amphibies ont une double existence assez difficile à expliquer; que
certains habitants des mers se maintiennent dans les couches d'une grande
profondeur et y supportent sans être écrasés des pressions de cinquante ou
soixante atmosphères; que divers insectes aquatiques, insensibles à la
température, se rencontrent à la fois dans les sources d'eau bouillante et
dans les plaines glacées de l'Océan polaire; enfin, qu'il faut reconnaître à la
nature une diversité dans ses moyens d'action souvent incompréhensible,
mais non moins réelle, et qui va jusqu'à la toute-puissance. Si j'étais
chimiste, je lui dirais que les aérolithes, ces corps évidemment formés en
dehors du monde terrestre, ont révélé à l'analyse des traces indiscutables de
carbone, que cette substance ne doit son origine qu'à des êtres organisés, et

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que, d'après les expériences de Reichenbach, elle a dû être nécessairement
«animalisée.» Enfin, si j'étais théologien, je lui dirais que la Rédemption
divine semble, suivant saint Paul, s'être appliquée non-seulement à la Terre,
mais à tous les mondes célestes. Mais je ne suis ni théologien, ni chimiste,
ni naturaliste, ni physicien. Aussi, dans ma parfaite ignorance des grandes
lois qui régissent l'univers, je me borne à répondre:—Je ne sais pas si les
mondes sont habités, et comme je ne le sais pas, je vais y voir!»
L'adversaire des théories de Michel Ardan hasarda-t-il d'autres
arguments? Il est impossible de le dire, car les cris frénétiques de la foule
eussent empêché toute opinion de se faire jour. Lorsque le silence se fut
rétabli jusque dans les groupes les plus éloignés, le triomphant orateur se
contenta d'ajouter les considérations suivantes:
«Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande question est à
peine effleurée par moi; je ne viens point vous faire ici un cours public et
soutenir une thèse sur ce vaste sujet. Il y a toute une autre série d'arguments
en faveur de l'habitabilité des mondes. Je la laisse de côté. Permettez-moi
seulement d'insister sur un point. Aux gens qui soutiennent que les planètes
ne sont pas habitées, il faut répondre:—Vous pouvez avoir raison, s'il est
démontré que la Terre est le meilleur des mondes possible, mais cela n'est
pas, quoi qu'en ait dit Voltaire. Elle n'a qu'un satellite, quand Jupiter,
Uranus, Saturne, Neptune en ont plusieurs à leur service, avantage qui n'est
point à dédaigner. Mais ce qui rend surtout notre globe peu confortable,
c'est l'inclinaison de son axe sur son orbite. De là l'inégalité des jours et des
nuits; de là cette diversité fâcheuse des saisons. Sur notre malheureux
sphéroïde, il fait toujours trop chaud ou trop froid; on y gèle en hiver, on y
brûle en été; c'est la planète aux rhumes, aux coryzas et aux fluxions de
poitrine, tandis qu'à la surface de Jupiter, par exemple, où l'axe est très-peu
incliné[85], les habitants pourraient jouir de températures invariables; il y a la
zone des printemps, la zone des étés, la zone des automnes et la zone des
hivers perpétuels; chaque Jovien peut choisir le climat qui lui plaît et se
mettre pour toute sa vie à l'abri des variations de la température. Vous
conviendrez sans peine de cette supériorité de Jupiter sur notre planète, sans
parler de ses années, qui durent douze ans chacune! De plus, il est évident
pour moi que, sous ces auspices et dans ces conditions merveilleuses
d'existence, les habitants de ce monde fortuné sont des êtres supérieurs, que
les savants y sont plus savants, que les artistes y sont plus artistes, que les

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méchants y sont moins méchants, et que les bons y sont meilleurs. Hélas!
que manque-t-il à notre sphéroïde pour atteindre cette perfection? Peu de
chose! Un axe de rotation moins incliné sur le plan de son orbite.
—Eh bien! s'écria une voix impétueuse, unissons nos efforts, inventons
des machines et redressons l'axe de la Terre!»
Un tonnerre d'applaudissements éclata à cette proposition, dont l'auteur
était et ne pouvait être que J.-T. Maston. Il est probable que le fougueux
secrétaire avait été emporté par ses instincts d'ingénieur à hasarder cette
hardie proposition. Mais, il faut le dire,—car c'est la vérité,—beaucoup
l'appuyèrent de leurs cris, et sans doute, s'ils avaient eu le point d'appui
réclamé par Archimède, les Américains auraient construit un levier capable
de soulever le monde et de redresser son axe. Mais le point d'appui, voilà ce
qui manquait à ces téméraires mécaniciens.
Néanmoins cette idée «éminemment pratique» eut un succès énorme; la
discussion fut suspendue pendant un bon quart d'heure, et longtemps, bien
longtemps encore, on parla dans les Etats-Unis d'Amérique de la
proposition formulée si énergiquement par le secrétaire perpétuel du Gun-
Club.

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CHAPITRE XX
ATTAQUE ET RIPOSTE.

Cet incident semblait devoir terminer la discussion. C'était le «mot de la
fin», et on n'eût pas trouvé mieux. Cependant, quand l'agitation se fut
calmée, on entendit ces paroles prononcées d'une voix forte et sévère:
«Maintenant que l'orateur a donné une large part à la fantaisie, voudra-t-
il bien rentrer dans son sujet, faire moins de théories et discuter la partie
pratique de son expédition?»
Tous les regards se dirigèrent vers le personnage qui parlait ainsi. C'était
un homme maigre, sec, d'une figure énergique, avec une barbe taillée à
l'américaine qui foisonnait sous son menton. A la faveur des diverses
agitations produites dans l'assemblée, il avait gagné peu à peu le premier
rang des spectateurs. Là, les bras croisés, l'œil brillant et hardi, il fixait
imperturbablement le héros du meeting. Après avoir formulé sa demande, il
se tut et ne parut pas s'émouvoir des milliers de regards qui convergeaient
vers lui, ni du murmure désapprobateur excité par ses paroles. La réponse
se faisant attendre, il posa de nouveau sa question avec le même accent net
et précis, puis il ajouta:
«Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la Terre.
—Vous avez raison, Monsieur, répondit Michel Ardan, la discussion
s'est égarée. Revenons à la Lune.
—Monsieur, reprit l'inconnu, vous prétendez que notre satellite est
habité. Bien. Mais s'il existe des Sélénites, ces gens-là, à coup sûr, vivent
sans respirer, car—je vous en préviens dans votre intérêt—il n'y a pas la
moindre molécule d'air à la surface de la Lune.»
A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve crinière; il comprit que la
lutte allait s'engager avec cet homme sur le vif de la question. Il le regarda
fixement à son tour, et dit:

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«Ah! il n'y a pas d'air dans la Lune! Et qui prétend cela, s'il vous plaît?
—Les savants.
—Vraiment?
—Vraiment.
—Monsieur, reprit Michel, toute plaisanterie à part, j'ai une profonde
estime pour les savants qui savent, mais un profond dédain pour les savants
qui ne savent pas.
—Vous en connaissez qui appartiennent à cette dernière catégorie?
—Particulièrement. En France, il y en a un qui soutient que
«mathématiquement» l'oiseau ne peut pas voler, et un autre dont les théories
démontrent que le poisson n'est pas fait pour vivre dans l'eau.
—Il ne s'agit pas de ceux-là, Monsieur, et je pourrais citer à l'appui de
ma proposition des noms que vous ne récuseriez pas.
—Alors, Monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre ignorant qui,
d'ailleurs, ne demande pas mieux que de s'instruire!
—Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si vous ne les
avez pas étudiées? demanda l'inconnu assez brutalement.
—Pourquoi! répondit Ardan! Par la raison que celui-là est toujours
brave qui ne soupçonne pas le danger! Je ne sais rien, c'est vrai, mais c'est
précisément ma faiblesse qui fait ma force.
—Votre faiblesse va jusqu'à la folie, s'écria l'inconnu d'un ton de
mauvaise humeur.
—Eh! tant mieux, riposta le Français, si ma folie me mène jusqu'à la
Lune!»
Barbicane et ses collègues dévoraient des yeux cet intrus qui venait si
hardiment se jeter au travers de l'entreprise. Aucun ne le connaissait, et le
président, peu rassuré sur les suites d'une discussion si franchement posée,
regardait son nouvel ami avec une certaine appréhension. L'assemblée était
attentive et sérieusement inquiète, car cette lutte avait pour résultat

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d'appeler son attention sur les dangers ou même les véritables impossibilités
de l'expédition.
«Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons sont
nombreuses et indiscutables qui prouvent l'absence de toute atmosphère
autour de la Lune. Je dirai même a priori que, si cette atmosphère a jamais
existé, elle a dû être soutirée par la Terre. Mais j'aime mieux vous opposer
des faits irrécusables.
—Opposez, Monsieur, répondit Michel Ardan avec une galanterie
parfaite, opposez tant qu'il vous plaira!
—Vous savez, dit l'inconnu, que, lorsque des rayons lumineux
traversent un milieu tel que l'air, ils sont déviés de la ligne droite, ou, en
d'autres termes, qu'ils subissent une réfraction. Eh bien! lorsque des étoiles
sont occultées par la Lune, jamais leurs rayons, en rasant les bords du
disque, n'ont éprouvé la moindre déviation ni donné le plus léger indice de
réfraction. De là cette conséquence évidente que la Lune n'est pas
enveloppée d'une atmosphère.»
On regarda le Français, car, l'observation une fois admise, les
conséquences en étaient rigoureuses.
«En effet, répondit Michel Ardan, voilà votre meilleur argument, pour
ne pas dire le seul, et un savant serait peut-être embarrassé d'y répondre;
moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas une valeur absolue,
parce qu'il suppose le diamètre angulaire de la Lune parfaitement
déterminé, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi, mon cher Monsieur,
si vous admettez l'existence de volcans à la surface de la Lune.
—Des volcans éteints, oui; enflammés, non.
—Laissez-moi croire pourtant, et sans dépasser les bornes de la logique,
que ces volcans ont été en activité pendant une certaine période!
—Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mêmes
l'oxygène nécessaire à la combustion, le fait de leur éruption ne prouve
aucunement la présence d'une atmosphère lunaire.

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—Passons alors, répondit Michel Ardan, et laissons de côté ce genre
d'arguments pour arriver aux observations directes. Mais je vous préviens
que je vais mettre des noms en avant.
—Mettez.
—Je mets. En 1715, les astronomes Louville et Halley, observant
l'éclipse du 3 mai, remarquèrent certaines fulminations d'une nature bizarre.
Ces éclats de lumière, rapides et souvent renouvelés, furent attribués par
eux à des orages qui se déchaînaient dans l'atmosphère de la Lune.
—En 1715, répliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ont
pris pour des phénomènes lunaires des phénomènes purement terrestres, tels
que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphère. Voilà ce
qu'ont répondu les savants à l'énoncé de ces faits, et ce que je réponds avec
eux.
—Passons encore, répondit Ardan, sans être troublé de la riposte.
Herschel, en 1787, n'a-t-il pas observé un grand nombre de points lumineux
à la surface de la Lune?
—Sans doute, mais sans s'expliquer sur l'origine de ces points
lumineux; Herschel lui-même n'a pas conclu de leur apparition à la
nécessité d'une atmosphère lunaire.
—Bien répondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; je
vois que vous êtes très-fort en sélénographie.
—Très-fort, Monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles observateurs,
ceux qui ont le mieux étudié l'astre des nuits, MM. Beer et Mœdler, sont
d'accord sur le défaut absolu d'air à sa surface.»
Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'émouvoir des
arguments de ce singulier personnage.
«Passons toujours, répondit Michel Ardan avec le plus grand calme, et
arrivons maintenant à un fait important. Un habile astronome français, M.
Laussedat, en observant l'éclipse du 18 juillet 1860, constata que les cornes
du croissant solaire étaient arrondies et tronquées. Or ce phénomène n'a pu

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être produit que par une déviation des rayons du soleil à travers
l'atmosphère de la Lune, et il n'a pas d'autre explication possible.
—Mais le fait est-il certain? demanda vivement l'inconnu.
—Absolument certain!»
Un mouvement inverse ramena l'assemblée vers son héros favori, dont
l'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la parole, et sans tirer vanité de
son dernier avantage, il dit simplement:
«Vous voyez donc bien, mon cher Monsieur, qu'il ne faut pas se
prononcer d'une façon absolue contre l'existence d'une atmosphère à la
surface de la Lune; cette atmosphère est probablement peu dense, assez
subtile, mais aujourd'hui la science admet généralement qu'elle existe.
—Pas sur les montagnes, ne vous en déplaise, riposta l'inconnu, qui n'en
voulait pas démordre.
—Non, mais au fond des vallées, et ne dépassant pas en hauteur
quelques centaines de pieds.
—En tout cas, vous feriez bien de prendre vos précautions, car cet air
sera terriblement raréfié.
—Oh! mon brave Monsieur, il y en aura toujours assez pour un homme
seul; d'ailleurs, une fois rendu là-haut, je tâcherai de l'économiser de mon
mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions!»
Un formidable éclat de rire vint tonner aux oreilles du mystérieux
interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemblée, en la bravant avec
fierté.

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Attaque et riposte (p. 118).
Image plus grande

«Donc, reprit Michel Ardan d'un air dégagé, puisque nous sommes
d'accord sur la présence d'une certaine atmosphère, nous voilà forcés
d'admettre la présence d'une certaine quantité d'eau. C'est une conséquence
dont je me réjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, mon aimable
contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore une observation.
Nous ne connaissons qu'un côté du disque de la Lune, et s'il y a peu d'air sur

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la face qui nous regarde, il est possible qu'il y en ait beaucoup sur la face
opposée.
—Et pour quelle raison?

L'estrade fut enlevée tout d'un coup (p. 123).
Image plus grande

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—Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris la
forme d'un œuf que nous apercevons par le petit bout. De là cette
conséquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravité est situé
dans l'autre hémisphère. De là cette conclusion que toutes les masses d'air et
d'eau ont dû être entraînées sur l'autre face de notre satellite aux premiers
jours de sa création.
—Pures fantaisies! s'écria l'inconnu.
—Non! pures théories, qui sont appuyées sur les lois de la mécanique,
et il me paraît difficile de les réfuter. J'en appelle donc à cette assemblée, et
je mets aux voix la question de savoir si la vie, telle qu'elle existe sur la
Terre, est possible à la surface de la Lune?»
Trois cent mille auditeurs à la fois applaudirent à la proposition.
L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait plus
se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui comme la grêle.
«Assez! assez! disaient les uns.
—Chassez cet intrus! répétaient les autres.
—A la porte! à la porte!» s'écriait la foule irritée.
Mais lui, ferme, cramponné à l'estrade, ne bougeait pas et laissait passer
l'orage, qui eût pris des proportions formidables, si Michel Ardan ne l'eût
apaisé d'un geste. Il était trop chevaleresque pour abandonner son
contradicteur dans une semblable extrémité.
«Vous désirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plus
gracieux.
—Oui! cent, mille, répondit l'inconnu avec emportement. Ou plutôt,
non, un seul! Pour persévérer dans votre entreprise, il faut que vous soyez...
—Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai
demandé un boulet cylindro-conique à mon ami Barbicane, afin de ne pas
tourner en route à la façon des écureuils?
—Mais, malheureux, l'épouvantable contre-coup vous mettra en pièces
au départ!

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—Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la véritable
et la seule difficulté; cependant, j'ai trop bonne opinion du génie industriel
des Américains pour croire qu'ils ne parviendront pas à la résoudre!
—Mais la chaleur développée par la vitesse du projectile en traversant
les couches d'air?
—Oh! ses parois sont épaisses, et j'aurai si rapidement franchi
l'atmosphère!
—Mais des vivres? de l'eau?
—J'ai calculé que je pouvais en emporter pour un an, et ma traversée
durera quatre jours!
—Mais de l'air pour respirer en route?
—J'en ferai par des procédés chimiques.
—Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?
—Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque la
pesanteur est six fois moindre à la surface de la Lune.
—Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!
—Et qui m'empêchera de retarder ma chute au moyen de fusées
convenablement disposées et enflammées en temps utile?
—Mais enfin, en supposant que toutes les difficultés soient résolues,
tous les obstacles aplanis, en réunissant toutes les chances en votre faveur,
en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune, comment
reviendrez-vous?
—Je ne reviendrai pas!»
A cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité, l'assemblée
demeura muette. Mais son silence fut plus éloquent que n'eussent été ses
cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour protester une dernière fois.
«Vous vous tuerez infailliblement, s'écria-t-il, et votre mort, qui n'aura
été que la mort d'un insensé, n'aura pas même servi la science!

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—Continuez, mon généreux inconnu, car véritablement vous
pronostiquez d'une façon fort agréable!
—Ah! c'en est trop! s'écria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne sais
pas pourquoi je continue une discussion aussi peu sérieuse! Poursuivez à
votre aise cette folle entreprise! Ce n'est pas à vous qu'il faut s'en prendre!
—Oh! ne vous gênez pas!
—Non! c'est un autre qui portera la responsabilité de vos actes!
—Et qui donc, s'il vous plaît? demanda Michel Ardan d'une voix
impérieuse.
—L'ignorant qui a organisé cette tentative aussi impossible que
ridicule!»
L'attaque était directe. Barbicane, depuis l'intervention de l'inconnu,
faisait de violents efforts pour se contenir, et «brûler sa fumée» comme
certains foyers de chaudières; mais en se voyant si outrageusement désigné,
il se leva précipitamment et allait marcher à l'adversaire qui le bravait en
face, quand il se vit subitement séparé de lui.
L'estrade fut enlevée tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le
président du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du
triomphe. Le pavois était lourd, mais les porteurs se relayaient sans cesse, et
chacun se disputait, luttait, combattait pour prêter à cette manifestation
l'appui de ses épaules.
Cependant l'inconnu n'avait point profité du tumulte pour quitter la
place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte? Non,
sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras croisés, et
dévorait des yeux le président Barbicane.
Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes
demeuraient engagés comme deux épées frémissantes.
Les cris de l'immense foule se maintinrent à leur maximum d'intensité
pendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avec un
plaisir évident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estrade semblait prise de
tangage et de roulis comme un navire battu des flots. Mais les deux héros

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du meeting avaient le pied marin; ils ne bronchaient pas, et leur vaisseau
arriva sans avaries au port de Tampa-Town.
Michel Ardan parvint heureusement à se dérober aux dernières étreintes
de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit à l'hôtel Franklin, gagna
prestement sa chambre et se glissa rapidement dans son lit, tandis qu'une
armée de cent mille hommes veillait sous ses fenêtres.
Pendant ce temps, une scène courte, grave, décisive, avait lieu entre le
personnage mystérieux et le président du Gun-Club.
Barbicane, libre enfin, était allé droit à son adversaire.
«Venez!» dit-il d'une voix brève.
Celui-ci le suivit sur le quai, et bientôt tous les deux se trouvèrent seuls
à l'entrée d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.
Là ces ennemis, encore inconnus l'un à l'autre, se regardèrent.
«Qui êtes-vous? demanda Barbicane.
—Le capitaine Nicholl.
—Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jeté sur mon
chemin...
—Je suis venu m'y mettre!
—Vous m'avez insulté!
—Publiquement.
—Et vous me rendrez raison de cette insulte.
—A l'instant.
—Non. Je désire que tout se passe secrètement entre nous. Il y a un bois
situé à trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le connaissez?
—Je le connais.
—Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin à cinq heures par un côté?..

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—Oui, si à la même heure vous entrez par l'autre côté.
—Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane.
—Pas plus que vous n'oublierez le vôtre,» répondit Nicholl.
Sur ces paroles froidement prononcées, le président du Gun-Club et le
capitaine se séparèrent. Barbicane revint à sa demeure, mais au lieu de
prendre quelques heures de repos, il passa la nuit à chercher les moyens
d'éviter le contre-coup du projectile et de résoudre ce difficile problème
posé par Michel Ardan dans la discussion du meeting.

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CHAPITRE XXI
COMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE.

Pendant que les conventions de ce duel étaient discutées entre le
président et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequel chaque
adversaire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposait des fatigues
du triomphe. Se reposer n'est évidemment pas une expression juste, car les
lits américains peuvent rivaliser pour la dureté avec des tables de marbre ou
de granit.
Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre les
serviettes qui lui servaient de draps, et il songeait à installer une couchette
plus confortable dans son projectile, quand un bruit violent vint l'arracher à
ses rêves. Des coups désordonnés ébranlaient sa porte. Ils semblaient être
portés avec un instrument de fer. De formidables éclats de voix se mêlaient
à ce tapage un peu trop matinal.
«Ouvre! criait-on. Mais, au nom du ciel, ouvre donc!»
Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer à une demande si bruyamment
posée. Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment où elle allait céder
aux efforts du visiteur obstiné.
Le secrétaire du Gun-Club fit irruption dans la chambre. Une bombe ne
serait pas entrée avec moins de cérémonie.
«Hier soir, s'écria J.-T. Maston ex abrupto, notre président a été insulté
publiquement pendant le meeting! Il a provoqué son adversaire, qui n'est
autre que le capitaine Nicholl! Ils se battent ce matin au bois de Skersnaw!
J'ai tout appris de la propre bouche de Barbicane! S'il est tué, c'est
l'anéantissement de nos projets! Il faut donc empêcher ce duel! Or un seul
homme au monde peut avoir assez d'empire sur Barbicane pour l'arrêter, et
cet homme, c'est Michel Ardan!»

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Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonçant à
l'interrompre, s'était précipité dans son vaste pantalon, et, moins de deux
minutes après, les deux amis gagnaient à toutes jambes les faubourgs de
Tampa-Town.
Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant de
la situation. Il lui apprit les véritables causes de l'inimitié de Barbicane et de
Nicholl, comment cette inimitié était de vieille date, pourquoi jusque-là,
grâce à des amis communs, le président et le capitaine ne s'étaient jamais
rencontrés face à face; il ajouta qu'il s'agissait uniquement d'une rivalité de
plaque et de boulet, et qu'enfin la scène du meeting n'avait été qu'une
occasion longtemps cherchée par Nicholl de satisfaire de vieilles rancunes.
Rien de plus terrible que ces duels particuliers à l'Amérique, pendant
lesquels les deux adversaires se cherchent à travers les taillis, se guettent au
coin des halliers et se tirent au milieu des fourrés comme des bêtes fauves.
C'est alors que chacun d'eux doit envier ces qualités merveilleuses si
naturelles aux Indiens des Prairies, leur intelligence rapide, leur ruse
ingénieuse, leur sentiment des traces, leur flair de l'ennemi. Une erreur, une
hésitation, un faux pas peuvent amener la mort. Dans ces rencontres, les
Yankees se font souvent accompagner de leurs chiens et, à la fois chasseur
et gibier, ils se relancent pendant des heures entières.
«Quels diables de gens vous êtes! s'écria Michel Ardan, quand son
compagnon lui eut dépeint avec beaucoup d'énergie toute cette mise en
scène.
—Nous sommes ainsi, répondit modestement J.-T. Maston; mais
hâtons-nous.»
Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir à travers la plaine
encore tout humide de rosée, franchir les rizières et les creeks, couper au
plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures et demie le bois de
Skersnaw. Barbicane devait avoir passé sa lisière depuis une demi-heure.
Là travaillait un vieux bushman occupé à débiter en fagots des arbres
abattus sous sa hache.
Maston courut à lui en criant:

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«Avez-vous vu entrer dans le bois un homme armé d'un rifle, Barbicane,
le président... mon meilleur ami?...»
Le digne secrétaire du Gun-Club pensait naïvement que son président
devait être connu du monde entier. Mais le bushman n'eut pas l'air de le
comprendre.
«Un chasseur, dit alors Ardan.
—Un chasseur? oui, répondit le bushman.
—Il y a longtemps?
—Une heure à peu près.
—Trop tard! s'écria Maston.
—Et avez-vous entendu des coups de fusil? demanda Michel Ardan.
—Non.
—Pas un seul?
—Pas un seul. Ce chasseur-là n'a pas l'air de faire bonne chasse!
—Que faire? dit Maston.
—Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous est pas
destinée.
—Ah! s'écria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se
méprendre, j'aimerais mieux dix balles dans ma tête qu'une seule dans la
tête de Barbicane.
—En avant donc!» reprit Ardan en serrant la main de son compagnon.
Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient dans le
taillis. C'était un fourré fort épais, fait de cyprès géants, de sycomores, de
tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chênes-vifs et de magnolias. Ces divers
arbres enchevêtraient leurs branches dans un inextricable pêle-mêle, sans
permettre à la vue de s'étendre au loin. Michel Ardan et Maston marchaient
l'un près de l'autre, passant silencieusement à travers les hautes herbes, se

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frayant un chemin au milieu des lianes vigoureuses, interrogeant du regard
les buissons ou les branches perdues dans la sombre épaisseur du feuillage
et attendant à chaque pas la redoutable détonation des rifles. Quant aux
traces que Barbicane avait dû laisser de son passage à travers le bois, il leur
était impossible de les reconnaître, et ils marchaient en aveugles dans ces
sentiers à peine frayés, sur lesquels un Indien eût suivi pas à pas la marche
de son adversaire.
Après une heure de vaines recherches, les deux compagnons
s'arrêtèrent. Leur inquiétude redoublait.
«Il faut que tout soit fini, dit Maston découragé. Un homme comme
Barbicane n'a pas rusé avec son ennemi, ni tendu de piége, ni pratiqué de
manœuvre! Il est trop franc, trop courageux. Il est allé en avant, droit au
danger, et sans doute assez loin du bushman pour que le vent ait emporté la
détonation d'une arme à feu!
—Mais nous! nous! répondit Michel Ardan, depuis notre entrée sous
bois, nous aurions entendu!...
—Et si nous sommes arrivés trop tard!» s'écria Maston avec un accent
de désespoir.
Michel Ardan ne trouva pas un mot à répondre, Maston et lui reprirent
leur marche interrompue. De temps en temps ils poussaient de grands cris;
ils appelaient soit Barbicane soit Nicholl; mais ni l'un ni l'autre des deux
adversaires ne répondaient à leurs voix. De joyeuses volées d'oiseaux,
éveillés au bruit, disparaissaient entre les branches, et quelques daims
effarouchés s'enfuyaient précipitamment à travers les taillis.
Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La plus grande
partie du bois avait été explorée. Rien ne décelait la présence des
combattants. C'était à douter de l'affirmation du bushman, et Ardan allait
renoncer à poursuivre plus longtemps une reconnaissance inutile, quand,
tout d'un coup, Maston s'arrêta.

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Maston fit irruption dans la chambre (p. 125).
Image plus grande

«Chut! fit-il. Quelqu'un là-bas!
—Quelqu'un? répondit Michel Ardan.
—Oui! un homme! Il semble immobile. Son rifle n'est plus entre ses
mains. Que fait-il donc?

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—Mais le reconnais-tu? demanda Michel Ardan, que sa vue basse
servait fort mal en pareille circonstance.
—Oui! oui! Il se retourne, répondit Maston.
—Et c'est?...
—Le capitaine Nicholl!

Au milieu du réseau, un petit oiseau se débattait
(p. 129).

Page 177

Image plus grande

—Nicholl!» s'écria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrement de
cœur.
Nicholl désarmé! Il n'avait donc plus rien à craindre de son adversaire?
«Marchons à lui, dit Michel Ardan, nous saurons à quoi nous en tenir.»
Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ils
s'arrêtèrent pour examiner plus attentivement le capitaine. Ils s'imaginaient
trouver un homme altéré de sang et tout entier à sa vengeance! En le
voyant, ils demeurèrent stupéfaits.
Un filet à maille serrée était tendu entre deux tulipiers gigantesques, et,
au milieu du réseau, un petit oiseau, les ailes enchevêtrées, se débattait en
poussant des cris plaintifs. L'oiseleur qui avait disposé cette toile
inextricable n'était pas un être humain, mais bien une venimeuse araignée,
particulière au pays, grosse comme un œuf de pigeon, et munie de pattes
énormes. Le hideux animal, au moment de se précipiter sur sa proie, avait
dû rebrousser chemin et chercher asile sur les hautes branches du tulipier,
car un ennemi redoutable venait le menacer à son tour.
En effet, le capitaine Nicholl, son fusil à terre, oubliant les dangers de sa
situation, s'occupait à délivrer le plus délicatement possible la victime prise
dans les filets de la monstrueuse araignée. Quand il eut fini, il donna la
volée au petit oiseau, qui battit joyeusement de l'aile et disparut.
Nicholl attendri le regardait fuir à travers les branches, quand il entendit
ces paroles prononcées d'une voix émue:
«Vous êtes un brave homme, vous!»
Il se retourna. Michel Ardan était devant lui, répétant sur tous les tons:
«Et un aimable homme!
—Michel Ardan! s'écria le capitaine. Que venez-vous faire ici,
Monsieur?

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—Vous serrer la main, Nicholl, et vous empêcher de tuer Barbicane ou
d'être tué par lui.
—Barbicane! s'écria le capitaine, que je cherche depuis deux heures
sans le trouver! Où se cache-t-il?...
—Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli! il faut toujours
respecter son adversaire; soyez tranquille, si Barbicane est vivant, nous le
trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pas amusé comme
vous à secourir des oiseaux opprimés, il doit vous chercher aussi. Mais
quand nous l'aurons trouvé, c'est Michel Ardan qui vous le dit, il ne sera
plus question de duel entre vous.
—Entre le président Barbicane et moi, répondit gravement Nicholl, il y
a une rivalité telle que la mort de l'un de nous...
—Allons donc! allons donc, reprit Michel Ardan, de braves gens
comme vous, cela a pu se détester, mais cela s'estime. Vous ne vous battrez
pas.
—Je me battrai, Monsieur!
—Point.
—Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de cœur, je suis l'ami
du président, son alter ego, un autre lui-même; si vous voulez absolument
tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la même chose.
—Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive, ces
plaisanteries...
—L'ami Maston ne plaisante pas, répondit Michel Ardan, et je
comprends son idée de se faire tuer pour l'homme qu'il aime! Mais ni lui ni
Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl, car j'ai à faire
aux deux rivaux une proposition si séduisante qu'ils s'empresseront de
l'accepter.
—Et laquelle? demanda Nicholl avec une visible incrédulité.
—Patience, répondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en présence
de Barbicane.

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—Cherchons-le donc,» s'écria le capitaine.
Aussitôt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine, après avoir
désarmé son rifle, le jeta sur son épaule et s'avança d'un pas saccadé, sans
mot dire.
Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles. Maston
se sentait pris d'un sinistre pressentiment. Il observait sévèrement Nicholl,
se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, le malheureux
Barbicane, déjà frappé d'une balle, ne gisait pas sans vie au fond de quelque
taillis ensanglanté. Michel Ardan semblait avoir la même pensée, et tous
deux interrogeaient déjà du regard le capitaine Nicholl, quand Maston
s'arrêta soudain.
Le buste immobile d'un homme adossé au pied d'un gigantesque catalpa
apparaissait à vingt pas, à moitié perdu dans les herbes.
«C'est lui!» fit Maston.
Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans les yeux du
capitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan fit quelques pas en criant:
«Barbicane! Barbicane!»
Nulle réponse. Ardan se précipita vers son ami; mais, au moment où il
allait lui saisir le bras, il s'arrêta court en poussant un cri de surprise.
Barbicane, le crayon à la main, traçait des formules et des figures
géométriques sur un carnet, tandis que son fusil désarmé gisait à terre.
Absorbé dans son travail, le savant, oubliant à son tour son duel et sa
vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.
Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le
considéra d'un œil étonné.
«Ah! s'écria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouvé, mon ami! J'ai trouvé!
—Quoi?
—Mon moyen!

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—Quel moyen?
—Le moyen d'annuler l'effet du contre-coup au départ du projectile!
—Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'œil.
—Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston! s'écria
Barbicane, vous aussi!
—Lui-même, répondit Michel Ardan, et permets que je te présente en
même temps le digne capitaine Nicholl!
—Nicholl! s'écria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon,
capitaine, dit-il, j'avais oublié... je suis prêt...»
Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de
s'interpeller.
«Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se
soient pas rencontrés plus tôt! Nous aurions maintenant à pleurer l'un ou
l'autre. Mais, grâce à Dieu qui s'en est mêlé, il n'y a plus rien à craindre.
Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des problèmes de mécanique
ou jouer des tours aux araignées, c'est que cette haine n'est dangereuse pour
personne.»
Et Michel Ardan raconta au président l'histoire du capitaine.
«Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons êtres comme
vous sont faits pour se casser réciproquement la tête à coup de carabine?»
Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si
inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance
garder l'un vis-à-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il résolut de
brusquer la réconciliation.
«Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lèvres son meilleur
sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas autre chose. Eh
bien! pour prouver que tout est fini entre vous, et puisque vous êtes gens à
risquer votre peau, acceptez franchement la proposition que je vais vous
faire.

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—Parlez, dit Nicholl.
—L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit à la Lune.
—Oui, certes, répliqua le président.
—Et l'ami Nicholl est persuadé qu'il retombera sur la terre.
—J'en suis certain, s'écria le capitaine.
—Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettre
d'accord; mais je vous dis tout bonnement:—Partez avec moi, et venez voir
si nous resterons en route.
—Hein!» fit J.-T. Maston stupéfait.
Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeux l'un sur
l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane attendait la réponse du
capitaine. Nicholl guettait les paroles du président.
«Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a plus de
contre-coup à craindre!
—Accepté!» s'écria Barbicane.
Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé en même
temps que lui.
«Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'écria Michel Ardan en tendant la
main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est arrangée, mes
amis, permettez-moi de vous traiter à la française. Allons déjeuner.»

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CHAPITRE XXII
LE NOUVEAU CITOYEN DES ÉTATS-UNIS.

Ce jour-là toute l'Amérique apprit en même temps l'affaire du capitaine
Nicholl et du président Barbicane, ainsi que son singulier dénoûment. Le
rôle joué dans cette rencontre par le chevaleresque Européen, sa proposition
inattendue qui tranchait la difficulté, l'acceptation simultanée des deux
rivaux, cette conquête du continent lunaire à laquelle la France et les États-
Unis allaient marcher d'accord, tout se réunit pour accroître encore la
popularité de Michel Ardan. On sait avec quelle frénésie les Yankees se
passionnent pour un individu. Dans un pays où de graves magistrats
s'attèlent à la voiture d'une danseuse et la traînent triomphalement, que l'on
juge de la passion déchaînée par l'audacieux Français! Si l'on ne détela pas
ses chevaux, c'est probablement parce qu'il n'en avait pas, mais toutes les
autres marques d'enthousiasme lui furent prodiguées. Pas un citoyen qui ne
s'unît à lui d'esprit et de cœur! Ex pluribus unum, suivant la devise des
États-Unis.
A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Des
députations venues de tous les coins de l'Union le harcelèrent sans fin ni
trêve. Il dut les recevoir bon gré mal gré. Ce qu'il serra de mains, ce qu'il
tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientôt sur les dents; sa voix,
enrouée dans des speechs innombrables, ne s'échappait plus de ses lèvres
qu'en sons inintelligibles, et il faillit gagner une gastro-entérite à la suite des
toasts qu'il dut porter à tous les comtés de l'Union. Ce succès eût grisé un
autre dès le premier jour, mais lui sut se contenir dans une demi-ébriété
spirituelle et charmante.
Parmi les députations de toute espèce qui l'assaillirent, celle des
«lunatiques» n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur conquérant de la
Lune. Un jour quelques-uns de ces pauvres gens, assez nombreux en
Amérique, vinrent le trouver et demandèrent à retourner avec lui dans leur
pays natal. Certains d'entre eux prétendaient parler «le sélénite» et

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voulurent l'apprendre à Michel Ardan. Celui-ci se prêta de bon cœur à leur
innocente manie et se chargea de commissions pour leurs amis de la Lune.
«Singulière folie! dit-il à Barbicane après les avoir congédiés, et folie
qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus illustres savants,
Arago, me disait que beaucoup de gens très-sages et très-réservés dans leurs
conceptions se laissaient aller à une grande exaltation, à d'incroyables
singularités, toutes les fois que la Lune les occupait. Tu ne crois pas à
l'influence de la Lune sur les maladies?
—Peu, répondit le président du Gun-Club.
—Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistré des faits
au moins étonnants. Ainsi, en 1693, pendant une épidémie, les personnes
périrent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une éclipse. Le
célèbre Bacon s'évanouissait pendant les éclipses de la Lune et ne revenait à
la vie qu'après l'entière émersion de l'astre. Le roi Charles VI retomba six
fois en démence pendant l'année 1399, soit à la nouvelle, soit à la pleine
Lune. Des médecins ont classé le mal caduc parmi ceux qui suivent les
phases de la Lune. Les maladies nerveuses ont paru subir souvent son
influence. Mead parle d'un enfant qui entrait en convulsions quand la Lune
entrait en opposition. Gall avait remarqué que l'exaltation des personnes
faibles s'accroissait deux fois par mois, aux époques de la nouvelle et de la
pleine Lune. Enfin il y a encore mille observations de ce genre sur les
vertiges, les fièvres malignes, les somnambulismes, tendant à prouver que
l'astre des nuits a une mystérieuse influence sur les maladies terrestres.
—Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.
—Pourquoi? répondit Ardan. Ma foi, je te ferai la même réponse
qu'Arago répétait dix-neuf siècles après Plutarque:—«C'est peut-être parce
que ça n'est pas vrai!»
Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put échapper à aucune des
corvées inhérentes à l'état d'homme célèbre. Les entrepreneurs de succès
voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le promener de ville
en ville dans tous les États-Unis et le montrer comme un animal curieux.
Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya promener lui-même.

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Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosité publique, ses
portraits, du moins, coururent le monde entier et occupèrent la place
d'honneur dans les albums; on en fit des épreuves de toutes dimensions,
depuis la grandeur naturelle jusqu'aux réductions microscopiques des
timbres-poste. Chacun pouvait posséder son héros dans toutes les poses
imaginables, en tête, en buste, en pied, de face, de profil, de trois-quarts, de
dos. On en tira plus de quinze cent mille exemplaires, et il avait là une belle
occasion de se débiter en reliques, mais il n'en profita pas. Rien qu'à vendre
ses cheveux un dollar la pièce, il lui en restait assez pour faire fortune!
Pour tout dire, cette popularité ne lui déplaisait pas. Au contraire. Il se
mettait à la disposition du public et correspondait avec l'univers entier. On
répétait ses bons mots, on les propageait, surtout ceux qu'il ne faisait pas.
On lui en prêtait, suivant l'habitude, car il était riche de ce côté.
Non-seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel
nombre infini de «beaux mariages» il aurait faits, pour peu que la fantaisie
l'eût pris de «se fixer.» Les vieilles missess surtout, celles qui depuis
quarante ans séchaient sur pied, rêvaient nuit et jour devant ses
photographies.
Il est certain qu'il eût trouvé des compagnes par centaines, même s'il
leur avait imposé la condition de le suivre dans les airs. Les femmes sont
intrépides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son intention n'était pas
de faire souche sur le continent lunaire, et d'y transplanter une race croisée
de Français et d'Américains. Il refusa donc.
«Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d'Adam avec une fille d'Ève,
merci! Je n'aurais qu'à rencontrer des serpents!...»
Dès qu'il put se soustraire enfin aux joies trop répétées du triomphe, il
alla, suivi de ses amis, faire une visite à la Columbiad. Il lui devait bien
cela. Du reste, il était devenu très-fort en balistique, depuis qu'il vivait avec
Barbicane, J.-T. Maston et tutti quanti. Son plus grand plaisir consistait à
répéter à ces braves artilleurs qu'ils n'étaient que des meurtriers aimables et
savants. Il ne tarissait pas en plaisanteries à cet égard. Le jour où il visita la
Columbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'âme de ce
gigantesque mortier qui devait bientôt le lancer vers l'astre des nuits.

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«Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne,—ce qui est
déjà assez étonnant de la part d'un canon. Mais quant à vos engins qui
détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez pas, et
surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont «une âme,» je ne vous croirais
pas!»
Il faut rapporter ici une proposition relative à J.-T. Maston. Quand le
secrétaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la
proposition de Michel Ardan, il résolut de se joindre à eux et de faire «la
partie à quatre.» Un jour il demanda à être du voyage. Barbicane, désolé de
refuser, lui fit comprendre que le projectile ne pouvait emporter un aussi
grand nombre de passagers. J.-T. Maston, désespéré, alla trouver Michel
Ardan, qui l'invita à se résigner et fit valoir des arguments ad hominem.
«Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes
paroles en mauvaise part; mais vraiment, là, entre nous, tu es trop incomplet
pour te présenter dans la Lune!

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«Partez avec moi, et venez voir» (p. 132).
Image plus grande

—Incomplet! s'écria le vaillant invalide.
—Oui! mon brave ami! Songe au cas où nous rencontrerions des
habitants là-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idée de ce
qui se passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre, leur montrer
qu'on emploie le meilleur de son temps à se dévorer, à se manger, à se
casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait nourrir cent milliards

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d'habitants, et où il y en a douze cents millions à peine? Allons donc, mon
digne ami, tu nous ferais mettre à la porte!

Le chat retiré de la bombe (p. 138).
Image plus grande

—Mais si vous arrivez en morceaux, répliqua J.-T. Maston, vous serez
aussi incomplets que moi!

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—Sans doute, répondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en
morceaux!»
En effet, une expérience préparatoire, tentée le 18 octobre, avait donné
les meilleurs résultats et fait concevoir les plus légitimes espérances.
Barbicane, désirant se rendre compte de l'effet de contre-coup au moment
du départ d'un projectile, fit venir un mortier de trente-deux pouces (—0,75
cent.) de l'arsenal de Pensacola. On l'installa sur le rivage de la rade
d'Hillisboro, afin que la bombe retombât dans la mer et que sa chute fût
amortie. Il ne s'agissait que d'expérimenter la secousse au départ et non le
choc à l'arrivée.
Un projectile creux fut préparé avec le plus grand soin pour cette
curieuse expérience. Un épais capitonnage, appliqué sur un réseau de
ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intérieures. C'était un
véritable nid soigneusement ouaté.
«Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!» disait J.-T. Maston en
regrettant que sa taille ne lui permît pas de tenter l'aventure.
Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle à
vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un écureuil appartenant au
secrétaire perpétuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait
particulièrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu sujet
au vertige, supporterait ce voyage expérimental.
Le mortier fut chargé avec cent soixante livres de poudre et la bombe
placée dans la pièce. On fit feu.
Aussitôt le projectile s'enleva avec rapidité, décrivit majestueusement sa
parabole, atteignit une hauteur de mille pieds environ, et par une courbe
gracieuse alla s'abîmer au milieu des flots.
Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa
chute; des plongeurs habiles se précipitèrent sous les eaux, et attachèrent
des câbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement hissée à bord.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées entre le moment où les animaux
furent enfermés et le moment où l'on dévissa le couvercle de leur prison.

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Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et ils
assistèrent à l'opération avec un sentiment d'intérêt facile à comprendre. A
peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'élança au dehors, un peu
froissé, mais plein de vie, et sans avoir l'air de revenir d'une expédition
aérienne. Mais d'écureuil point. On chercha. Nulle trace. Il fallut bien alors
reconnaître la vérité. Le chat avait mangé son compagnon de voyage.
J.-T. Maston fut très-attristé de la perte de son pauvre écureuil, et se
proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.
Quoi qu'il en soit, après cette expérience, toute hésitation, toute crainte
disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore perfectionner
le projectile et anéantir presque entièrement les effets de contre-coup. Il n'y
avait donc plus qu'à partir.
Deux jours plus tard, Michel Ardan reçut un message du président de
l'Union, honneur auquel il se montra particulièrement sensible.
A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de La Fayette,
le gouvernement lui décernait le titre de citoyen des États-Unis d'Amérique.

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CHAPITRE XXIII
LE WAGON-PROJECTILE.

Après l'achèvement de la célèbre Columbiad, l'intérêt public se rejeta
immédiatement sur le projectile, ce nouveau véhicule destiné à transporter à
travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne n'avait oublié que, par
sa dépêche du 30 septembre, Michel Ardan demandait une modification aux
plans arrêtés par les membres du Comité.
Le président Barbicane pensait alors avec raison que la forme du
projectile importait peu, car, après avoir traversé l'atmosphère en quelques
secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide absolu. Le Comité
avait donc adopté la forme ronde, afin que le boulet pût tourner sur lui-
même et se comporter à sa fantaisie. Mais, dès l'instant qu'on le transformait
en véhicule, c'était une autre affaire. Michel Ardan ne se souciait pas de
voyager à la façon des écureuils; il voulait monter la tête en haut, les pieds
en bas, ayant autant de dignité que dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans
doute, mais sans se livrer à une succession de cabrioles peu convenables.

De nouveaux plans furent donc envoyés à la maison Breadwill et Ce
d'Albany, avec recommandation de les exécuter sans retard. Le projectile,
ainsi modifié, fut fondu le 2 novembre et expédié immédiatement à Stone's-
Hill par les railways de l'est.
Le 10, il arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,
Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience «ce wagon-
projectile» dans lequel ils devaient prendre passage pour voler à la
découverte d'un nouveau monde.
Il faut en convenir, c'était une magnifique pièce de métal, un produit
métallurgique qui faisait le plus grand honneur au génie industriel des
Américains. On venait d'obtenir pour la première fois l'aluminium en masse
aussi considérable, ce qui pouvait être justement regardé comme un résultat
prodigieux. Ce précieux projectile étincelait aux rayons du soleil. A le voir

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avec ses formes imposantes et coiffé de son chapeau conique, on l'eût pris
volontiers pour une de ces épaisses tourelles en façon de poivrières, que les
architectes du moyen âge suspendaient à l'angle des châteaux-forts. Il ne lui
manquait que des meurtrières et une girouette.
«Je m'attends, s'écriait Michel Ardan, à ce qu'il en sorte un homme
d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons là-dedans
comme des seigneurs féodaux, et, avec un peu d'artillerie, on y tiendrait tête
à toutes les armées sélénites, si toutefois il y en a dans la Lune!
—Ainsi le véhicule te plaît? demanda Barbicane à son ami.
—Oui! oui! sans doute, répondit Michel Ardan qui l'examinait en
artiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus effilées, son
cône plus gracieux; on aurait dû le terminer par une touffe d'ornements en
métal guilloché, avec une chimère, par exemple, une gargouille, une
salamandre sortant du feu les ailes déployées et la gueule ouverte...
—A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif était peu sensible aux
beautés de l'art.
—A quoi bon, ami Barbicane! Hélas! puisque tu me le demandes, je
crains bien que tu ne le comprennes jamais!
—Dis toujours, mon brave compagnon.
—Eh bien, suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce que
l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pièce indienne qu'on appelle le
Chariot de l'Enfant?
—Pas même de nom, répondit Barbicane.
—Cela ne m'étonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans
cette pièce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une maison,
se demande s'il donnera à son trou la forme d'une lyre, d'une fleur, d'un
oiseau ou d'une amphore? Eh bien, dis-moi, ami Barbicane, si à cette
époque tu avais été membre du jury, est-ce que tu aurais condamné ce
voleur-là?
—Sans hésiter, répondit le président du Gun-Club, et avec la
circonstance aggravante d'effraction.

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—Et moi je l'aurais acquitté, ami Barbicane! Voilà pourquoi tu ne
pourras jamais me comprendre!
—Je n'essaierai même pas, mon vaillant artiste.
—Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extérieur de notre
wagon-projectile laisse à désirer, on me permettra de le meubler à mon aise,
et avec tout le luxe qui convient à des ambassadeurs de la Terre!
—A cet égard, mon brave Michel, répondit Barbicane, tu agiras à ta
fantaisie, et nous te laisserons faire à ta guise.»
Mais, avant de passer à l'agréable, le président du Gun-Club avait songé
à l'utile, et les moyens inventés par lui pour amoindrir les effets du contre-
coup furent appliqués avec une intelligence parfaite.
Barbicane s'était dit, non sans raison, que nul ressort ne serait assez
puissant pour amortir le choc, et pendant sa fameuse promenade dans le
bois de Skersnaw, il avait fini par résoudre cette grande difficulté d'une
ingénieuse façon. C'est à l'eau qu'il comptait demander de lui rendre ce
service signalé. Voici comment.
Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'une couche
d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitement étanche, qui
glissait à frottement sur les parois intérieures du projectile. C'est sur ce
véritable radeau que les voyageurs prenaient place. Quant à la masse
liquide, elle était divisée par des cloisons horizontales que le choc au départ
devait briser successivement. Alors chaque nappe d'eau, de la plus basse à
la plus haute, s'échappant par des tuyaux de dégagement vers la partie
supérieure du projectile, arrivait ainsi à faire ressort, et le disque, muni lui-
même de tampons extrêmement puissants, ne pouvait heurter le culot
inférieur qu'après l'écrasement successif des diverses cloisons. Sans doute
les voyageurs éprouveraient encore un contre-coup violent après le complet
échappement de la masse liquide, mais le premier choc devait être presque
entièrement amorti par ce ressort d'une grande puissance.
Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre pieds
carrés devaient peser près de onze mille cinq cents livres; mais la détente
des gaz accumulés dans la Columbiad suffirait, suivant Barbicane, à vaincre
cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc devait chasser toute cette eau

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en moins d'une seconde, et le projectile reprendrait promptement sa
pesanteur normale.
Voilà ce qu'avait imaginé le président du Gun-Club et de quelle façon il
pensait avoir résolu la grave question du contre-coup. Du reste, ce travail,
intelligemment compris par les ingénieurs de la maison Breadwill, fut
merveilleusement exécuté; l'effet une fois produit et l'eau chassée au dehors,
les voyageurs pouvaient se débarrasser facilement des cloisons brisées et
démonter le disque mobile qui les supportait au moment du départ.
Quant aux parois supérieures du projectile, elles étaient revêtues d'un
épais capitonnage de cuir, appliqué sur des spirales du meilleur acier, qui
avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux d'échappement
dissimulés sous ce capitonnage ne laissaient pas même soupçonner leur
existence.
Ainsi donc toutes les précautions imaginables pour amortir le premier
choc avaient été prises, et pour se laisser écraser, disait Michel Ardan, il
faudrait être «de bien mauvaise composition.»
Le projectile mesurait neuf pieds de large extérieurement sur douze
pieds de haut. Afin de ne pas dépasser le poids assigné, on avait un peu
diminué l'épaisseur de ses parois et renforcé sa partie inférieure, qui devait
supporter toute la violence des gaz développés par la déflagration du
pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans les bombes et les obus cylindro-
coniques, dont le culot est toujours plus épais.
On pénétrait dans cette tour de métal par une étroite ouverture ménagée
sur les parois du cône, et semblable à ces «trous d'homme» des chaudières à
vapeur. Elle se fermait hermétiquement au moyen d'une plaque
d'aluminium, retenue à l'intérieur par de puissantes vis de pression. Les
voyageurs pourraient donc sortir à volonté de leur prison mobile, dès qu'ils
auraient atteint l'astre des nuits.
Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne fut plus
facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre hublots de verre
lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dans la paroi circulaire du
projectile; un troisième à sa partie inférieure et un quatrième dans son
chapeau conique. Les voyageurs seraient donc à même d'observer, pendant

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leur parcours, la Terre qu'ils abandonnaient, la Lune dont ils s'approchaient
et les espaces constellés du ciel. Seulement ces hublots étaient protégés
contre les chocs du départ par des plaques solidement encastrées, qu'il était
facile de rejeter au dehors en dévissant des écrous intérieurs. De cette façon,
l'air contenu dans le projectile ne pouvait pas s'échapper, et les observations
devenaient possibles.
Tous ces mécanismes, admirablement établis, fonctionnaient avec la
plus grande facilité, et les ingénieurs ne s'étaient pas montrés moins
intelligents dans les aménagements du wagon-projectile.
Des récipients solidement assujettis étaient destinés à contenir l'eau et
les vivres nécessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient même se
procurer le feu et la lumière au moyen de gaz emmagasiné dans un récipient
spécial sous une pression de plusieurs atmosphères. Il suffisait de tourner un
robinet, et pendant six jours ce gaz devait éclairer et chauffer ce confortable
véhicule. On le voit, rien ne manquait des choses essentielles à la vie et
même au bien-être. De plus, grâce aux instincts de Michel Ardan, l'agréable
vint se joindre à l'utile sous la forme d'objets d'arts; il eût fait de son
projectile un véritable atelier d'artiste, si l'espace ne lui eût pas manqué. Du
reste, on se tromperait en supposant que trois personnes dussent se trouver à
l'étroit dans cette tour de métal. Elle avait une surface de cinquante-quatre
pieds carrés à peu près sur dix pieds de hauteur, ce qui permettait à ses
hôtes une certaine liberté de mouvement. Ils n'eussent pas été aussi à leur
aise dans le plus confortable wagon des Etats-Unis.
La question des vivres et de l'éclairage étant résolue, restait la question
de l'air. Il était évident que l'air enfermé dans le projectile ne suffirait pas
pendant quatre jours à la respiration des voyageurs; chaque homme, en
effet, consomme dans une heure environ tout l'oxygène contenu dans cent
litres d'air. Barbicane, ses deux compagnons, et deux chiens qu'il comptait
emmener, devaient consommer, par vingt-quatre heures, deux mille quatre
cents litres d'oxygène, ou, en poids, à peu près sept livres. Il fallait donc
renouveler l'air du projectile. Comment? Par un procédé bien simple, celui
de MM. Reiset et Regnault, indiqué par Michel Ardan pendant la discussion
du meeting.

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On sait que l'air se compose principalement de vingt et une parties
d'oxygène et de soixante-dix-neuf parties d'azote. Or que se passe-t-il dans
l'acte de la respiration? Un phénomène fort simple. L'homme absorbe
l'oxygène de l'air, éminemment propre à entretenir la vie, et rejette l'azote
intact. L'air expiré a perdu près de cinq pour cent de son oxygène et contient
alors un volume à peu près égal d'acide carbonique, produit définitif de la
combustion des éléments du sang par l'oxygène inspiré. Il arrive donc que
dans un milieu clos, et après un certain temps, tout l'oxygène de l'air est
remplacé par l'acide carbonique, gaz essentiellement délétère.

La question se réduisait dès lors à ceci: l'azote s'étant conservé intact, 1o
refaire l'oxygène absorbé; 2o détruire l'acide carbonique expiré. Rien de
plus facile au moyen du chlorate de potasse et de la potasse caustique.
Le chlorate de potasse est un sel qui se présente sous la forme de
paillettes blanches; lorsqu'on le porte à une température supérieure à quatre
cents degrés, il se transforme en chlorure de potassium, et l'oxygène qu'il
contient se dégage entièrement. Or dix-huit livres de chlorate de potasse
rendent sept livres d'oxygène, c'est-à-dire la quantité nécessaire aux
voyageurs pendant vingt-quatre heures. Voilà pour refaire l'oxygène.
Quant à la potasse caustique, c'est une matière très-avide de l'acide
carbonique mêlé à l'air, et il suffit de l'agiter pour qu'elle s'en empare et
forme du bicarbonate de potasse. Voilà pour absorber l'acide carbonique.
En combinant ces deux moyens, on était certain de rendre à l'air vicié
toutes ses qualités vivifiantes. C'est ce que les deux chimistes MM. Reiset
et Regnault avaient expérimenté avec succès.
Mais, il faut le dire, l'expérience avait eu lieu jusqu'alors in anima vili.
Quelle que fût sa précision scientifique, on ignorait absolument comment
des hommes la supporteraient.
Telle fut l'observation faite à la séance où se traita cette grave question.
Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilité de vivre au
moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essai avant le départ.
Mais l'honneur de tenter cette épreuve fut réclamé énergiquement par J.-
T. Maston.

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L'arrivée du projectile à Stone's-Hill (p. 139).
Image plus grande

«Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moins que
j'habite le projectile pendant une huitaine de jours.»
Il y aurait eu mauvaise grâce à lui refuser. On se rendit à ses vœux. Une
quantité suffisante de chlorate de potasse et de potasse caustique fut mise à
sa disposition avec des vivres pour huit jours; puis, ayant serré la main de
ses amis, le 12 novembre, à six heures du matin, après avoir expressément

Page 197

recommandé de ne pas ouvrir sa prison avant le 20, à six heures du soir, il
se glissa dans le projectile, dont la plaque fut hermétiquement fermée.
Que se passa-t-il pendant cette huitaine? Impossible de s'en rendre
compte. L'épaisseur des parois du projectile empêchait tout bruit intérieur
d'arriver au dehors.

J.-T. Maston avait engraissé! (p. 145).
Image plus grande

Page 198

Le 20 novembre, à six heures précises, la plaque fut retirée; les amis de
J.-T. Maston ne laissaient pas d'être un peu inquiets. Mais ils furent
promptement rassurés en entendant une voix joyeuse qui poussait un hurrah
formidable.
Bientôt le secrétaire du Gun-Club apparut au sommet du cône dans une
attitude triomphante.
Il avait engraissé!

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CHAPITRE XXIV
LE TÉLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES.

Le 20 octobre de l'année précédente, après la souscription close, le
président du Gun-Club avait crédité l'Observatoire de Cambridge des
sommes nécessaires à la construction d'un vaste instrument d'optique. Cet
appareil, lunette ou télescope, devait être assez puissant pour rendre visible
à la surface de la Lune un objet ayant au plus neuf pieds de largeur.
Il y a une différence importante entre la lunette et le télescope; il est bon
de la rappeler ici. La lunette se compose d'un tube qui porte à son extrémité
supérieure une lentille convexe appelée objectif, et à son extrémité
inférieure une seconde lentille nommée oculaire, à laquelle s'applique l'œil
de l'observateur. Les rayons émanant de l'objet lumineux traversent la
première lentille et vont, par réfraction, former une image renversée à son
foyer[86]. Cette image, on l'observe avec l'oculaire, qui la grossit exactement
comme ferait une loupe. Le tube de la lunette est donc fermé à chaque
extrémité par l'objectif et l'oculaire.
Au contraire, le tube du télescope est ouvert à son extrémité supérieure.
Les rayons partis de l'objet observé y pénètrent librement et vont frapper un
miroir métallique concave, c'est-à-dire convergent. De là ces rayons
réfléchis rencontrent un petit miroir qui les renvoie à l'oculaire disposé de
façon à grossir l'image produite.
Ainsi, dans les lunettes, la réfraction joue le rôle principal, et dans les
télescopes, la réflexion. De là le nom de réfracteurs donné aux premiers, et
celui de réflecteurs attribué aux seconds. Toute la difficulté d'exécution de
ces appareils d'optique gît dans la confection des objectifs, qu'ils soient faits
de lentilles ou de miroirs métalliques.
Cependant, à l'époque où le Gun-Club tenta sa grande expérience, ces
instruments étaient singulièrement perfectionnés et donnaient des résultats
magnifiques. Le temps était loin où Galilée observa les astres avec sa
pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus. Depuis le seizième siècle,

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les appareils d'optique s'élargirent et s'allongèrent dans des proportions
considérables, et ils permirent de jauger les espaces stellaires à une
profondeur inconnue jusqu'alors. Parmi les instruments réfracteurs
fonctionnant à cette époque, on citait la lunette de l'Observatoire de
Poulkowa en Russie, dont l'objectif mesure quinze pouces (—38
centimètres de largeur[87]), la lunette de l'opticien français Lerebours,
pourvue d'un objectif égal au précédent, et enfin la lunette de l'Observatoire
de Cambridge, munie d'un objectif qui a dix-neuf pouces de diamètre (48
cent.).
Parmi les télescopes, on en connaissait deux d'une puissance
remarquable et de dimension gigantesque. Le premier, construit par
Herschel, était long de trente-six pieds et possédait un miroir large de quatre
pieds et demi; il permettait d'obtenir des grossissements de six mille fois.
Le second s'élevait en Irlande, à Birrcastle, dans le parc de Parsonstown, et
appartenait à lord Rosse. La longueur de son tube était de quarante-huit
pieds, la largeur de son miroir de six pieds (—1 m. 93 cent.)[88]; il grossissait
six mille quatre cents fois, et il avait fallu bâtir une immense construction
en maçonnerie pour disposer les appareils nécessaires à la manœuvre de
l'instrument, qui pesait vingt-huit mille livres.
Mais, on le voit, malgré ces dimensions colossales, les grossissements
obtenus ne dépassaient pas six mille fois en nombres ronds; or un
grossissement de six mille fois ne ramène la Lune qu'à trente-neuf milles
(—16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objets ayant soixante
pieds de diamètre, à moins que ces objets ne soient très-allongés.
Or, dans l'espèce, il s'agissait d'un projectile large de neuf pieds et long
de quinze; il fallait donc ramener la Lune à cinq milles (—2 lieues) au
moins, et, pour cela, produire des grossissements de quarante-huit mille
fois.
Telle était la question posée à l'Observatoire de Cambridge. Il ne devait
pas être arrêté par les difficultés financières; restaient donc les difficultés
matérielles.
Et d'abord il fallut opter entre les télescopes et les lunettes. Les lunettes
présentent des avantages sur les télescopes. A égalité d'objectifs, elles
permettent d'obtenir des grossissements plus considérables, parce que les

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rayons lumineux qui traversent les lentilles perdent moins par l'absorption
que par la réflexion sur le miroir métallique des télescopes. Mais l'épaisseur
que l'on peut donner à une lentille est limitée, car, trop épaisse, elle ne laisse
plus passer les rayons lumineux. En outre, la construction de ces vastes
lentilles est excessivement difficile et demande un temps considérable qui
se mesure par années.
Donc, bien que les images fussent mieux éclairées dans les lunettes,
avantage inappréciable quand il s'agit d'observer la Lune, dont la lumière
est simplement réfléchie, on se décida à employer le télescope, qui est d'une
exécution plus prompte et permet d'obtenir de plus forts grossissements.
Seulement, comme les rayons lumineux perdent une grande partie de leur
intensité en traversant l'atmosphère, le Gun-Club résolut d'établir
l'instrument sur l'une des plus hautes montagnes de l'Union, ce qui
diminuerait l'épaisseur des couches aériennes.
Dans les télescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est-à-dire la loupe placée à
l'œil de l'observateur, produit le grossissement, et l'objectif qui supporte les
plus forts grossissements est celui dont le diamètre est le plus considérable
et la distance focale plus grande. Pour grossir quarante-huit mille fois, il
fallait dépasser singulièrement en grandeur les objectifs d'Herschel et de
lord Rosse. Là était la difficulté, car la fonte de ces miroirs est une
opération très-délicate.
Heureusement, quelques années auparavant, un savant de l'Institut de
France, Léon Foucault, venait d'inventer un procédé qui rendait très-facile
et très-prompt le polissage des objectifs, en remplaçant le miroir métallique
par des miroirs argentés. Il suffisait de couler un morceau de verre de la
grandeur voulue et de le métalliser ensuite avec un sel d'argent. Ce fut ce
procédé, dont les résultats sont excellents, qui fut suivi pour la fabrication
de l'objectif.
De plus, on le disposa suivant la méthode imaginée par Herschel pour
ses télescopes. Dans le grand appareil de l'astronome de Slough, l'image des
objets, réfléchie par le miroir incliné au fond du tube, venait se former à son
autre extrémité où se trouvait situé l'oculaire. Ainsi l'observateur, au lieu
d'être placé à la partie inférieure du tube, se hissait à sa partie supérieure, et
là, muni de sa loupe, il plongeait dans l'énorme cylindre. Cette combinaison

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avait l'avantage de supprimer le petit miroir destiné à renvoyer l'image à
l'oculaire. Celle-ci ne subissait plus qu'une réflexion au lieu de deux. Donc
il y avait un moins grand nombre de rayons lumineux éteints. Donc l'image
était moins affaiblie. Donc, enfin, on obtenait plus de clarté, avantage
précieux dans l'observation qui devait être faite[89].
Ces résolutions prises, les travaux commencèrent. D'après les calculs du
bureau de l'Observatoire de Cambridge, le tube du nouveau réflecteur devait
avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, et son miroir seize pieds de
diamètre. Quelque colossal que fût un pareil instrument, il n'était pas
comparable à ce télescope long de dix mille pieds (—3 kilomètres et demi)
que l'astronome Hooke proposait de construire il y a quelques années.
Néanmoins l'établissement d'un semblable appareil présentait de grandes
difficultés.
Quant à la question d'emplacement, elle fut promptement résolue. Il
s'agissait de choisir une haute montagne, et les hautes montagnes ne sont
pas nombreuses dans les États.
En effet, le système orographique de ce grand pays se réduit à deux
chaînes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce magnifique
Mississipi que les Américains appelleraient «le roi des fleuves,» s'ils
admettaient une royauté quelconque.
A l'est, ce sont les Appalaches, dont le plus haut sommet, dans le New-
Hampshire, ne dépasse pas cinq mille six cents pieds, ce qui est fort
modeste.
A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immense
chaîne qui commence au détroit de Magellan, suit la côte occidentale de
l'Amérique du Sud sous le nom d'Andes ou de Cordillières, franchit l'isthme
de Panama et court à travers l'Amérique du Nord jusqu'aux rivages de la
mer polaire.
Ces montagnes ne sont pas très-élevées, et les Alpes ou l'Himalaya les
regarderaient avec un suprême dédain du haut de leur grandeur. En effet,
leur plus haut sommet n'a que dix mille sept cent un pieds, tandis que le
mont Blanc en mesure quatorze mille quatre cent trente-neuf, et le

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Kintschindjinga[90] vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du
niveau de la mer.
Mais, puisque le Gun-Club tenait à ce que le télescope, aussi bien que la
Columbiad, fût établi dans les États de l'Union, il fallut se contenter des
montagnes Rocheuses, et tout le matériel nécessaire fut dirigé sur le
sommet de Long's-Peak, dans le territoire du Missouri.
Dire les difficultés de tout genre que les ingénieurs américains eurent à
vaincre, les prodiges d'audace et d'habileté qu'ils accomplirent, la plume ou
la parole ne le pourrait pas. Ce fut un véritable tour de force. Il fallut monter
des pierres énormes, de lourdes pièces forgées, des cornières d'un poids
considérable, les vastes morceaux du cylindre, l'objectif pesant lui seul près
de trente mille livres, au-dessus de la limite des neiges perpétuelles, à plus
de dix mille pieds de hauteur, après avoir franchi des prairies désertes, des
forêts impénétrables, des «rapides» effrayants, loin des centres de
populations, au milieu de régions sauvages dans lesquelles chaque détail de
l'existence devenait un problème presque insoluble. Et néanmoins, ces mille
obstacles, le génie des Américains en triompha. Moins d'un an après le
commencement des travaux, dans les derniers jours du mois de septembre,
le gigantesque réflecteur dressait dans les airs son tube de deux cent quatre-
vingts pieds. Il était suspendu à une énorme charpente en fer; un mécanisme
ingénieux permettait de le manœuvrer facilement vers tous les points du ciel
et de suivre les astres d'un horizon à l'autre pendant leur marche à travers
l'espace.
Il avait coûté plus de quatre cent mille dollars[91]. La première fois qu'il
fut braqué sur la Lune, les observateurs éprouvèrent une émotion à la fois
curieuse et inquiète. Qu'allaient-ils découvrir dans le champ de ce télescope
qui grossissait quarante-huit mille fois les objets observés? Des populations,
des troupeaux d'animaux lunaires, des villes, des lacs, des océans? Non, rien
que la science ne connût déjà, et sur tous les points de son disque la nature
volcanique de la Lune put être déterminée avec une précision absolue.
Mais le télescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au Gun-
Club, rendit d'immenses services à l'astronomie. Grâce à sa puissance de
pénétration, les profondeurs du ciel furent sondées jusqu'aux dernières
limites, le diamètre apparent d'un grand-nombre d'étoiles put être

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rigoureusement mesuré, et M. Clarke, du bureau de Cambridge, décomposa
la crab nebula[92] du Taureau, que le réflecteur de lord Rosse n'avait jamais
pu réduire.

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CHAPITRE XXV
DERNIERS DÉTAILS.

On était au 22 novembre. Le départ suprême devait avoir lieu dix jours
plus tard. Une seule opération restait encore à mener à bonne fin, opération
délicate, périlleuse, exigeant des précautions infinies, et contre le succès de
laquelle le capitaine Nicholl avait engagé son troisième pari. Il s'agissait, en
effet, de charger la Columbiad et d'y introduire les quatre cent mille livres
de fulmi-coton. Nicholl avait pensé, non sans raison peut-être, que la
manipulation d'une aussi formidable quantité de pyroxyle entraînerait de
graves catastrophes, et qu'en tout cas cette masse éminemment explosive
s'enflammerait d'elle-même sous la pression du projectile.
Il y avait là de graves dangers encore accrus par l'insouciance et la
légèreté des Américains, qui ne se gênaient pas, pendant la guerre fédérale,
pour charger leurs bombes le cigare à la bouche. Mais Barbicane avait à
cœur de réussir et de ne pas échouer au port; il choisit donc ses meilleurs
ouvriers, il les fit opérer sous ses yeux, il ne les quitta pas un moment du
regard, et, à force de prudence et de précautions, il sut mettre de son côté
toutes les chances de succès.
Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement à l'enceinte de
Stone's-Hill. Il le fit venir peu à peu dans des caissons parfaitement clos.
Les quatre cent mille livres de pyroxyle avaient été divisées en paquets de
cinq cents livres, ce qui faisait huit cents grosses gargousses confectionnées
avec soin par les plus habiles artificiers de Pensacola. Chaque caisson
pouvait en contenir dix et arrivait l'un après l'autre par le rail-road de
Tampa-Town; de cette façon il n'y avait jamais plus de cinq mille livres de
pyroxyle à la fois dans l'enceinte. Aussitôt arrivé, chaque caisson était
déchargé par des ouvriers marchant pieds nus, et chaque gargousse
transportée à l'orifice de la Columbiad, dans laquelle on la descendait au
moyen de grues manœuvrées à bras d'hommes. Toute machine à vapeur
avait été écartée, et les moindres feux éteints à deux milles à la ronde.
C'était déjà trop d'avoir à préserver ces masses de fulmi-coton contre les

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ardeurs du soleil, même en novembre. Aussi travaillait-on de préférence
pendant la nuit, sous l'éclat d'une lumière produite dans le vide et qui, au
moyen des appareils de Ruhmkorff, créait un jour artificiel jusqu'au fond de
la Columbiad. Là, les gargousses étaient rangées avec une parfaite
régularité et reliées entre elles au moyen d'un fil métallique destiné à porter
simultanément l'étincelle électrique au centre de chacune d'elles.
En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait être communiqué à
cette masse de fulmi-coton. Tous ces fils, entourés d'une matière isolante,
venaient se réunir en un seul à une étroite lumière percée à la hauteur où
devait être maintenu le projectile; là ils traversaient l'épaisse paroi de fonte
et remontaient jusqu'au sol par un des évents du revêtement de pierre
conservé dans ce but. Une fois arrivé au sommet de Stone's-Hill, le fil
supporté sur des poteaux pendant une longueur de deux milles rejoignait
une puissante pile de Bunzen en passant par un appareil interrupteur. Il
suffisait donc de presser du doigt le bouton de l'appareil pour que le courant
fût instantanément rétabli et mît le feu aux quatre cent mille livres de fulmi-
coton. Il va sans dire que la pile ne devait entrer en activité qu'au dernier
moment.

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Le télescope des montagnes Rocheuses (p. 150).
Image plus grande

Le 28 novembre, les huit cents gargousses étaient disposées au fond de
la Columbiad. Cette partie de l'opération avait réussi. Mais que de tracas,
que d'inquiétudes, de luttes avait subis le président Barbicane! Vainement il
avait défendu l'entrée de Stone's-Hill; chaque jour les curieux escaladaient
les palissades, et quelques-uns, poussant l'imprudence jusqu'à la folie,
venaient fumer au milieu des balles de fulmi-coton. Barbicane se mettait
dans des fureurs quotidiennes. J.-T. Maston le secondait de son mieux,

Page 208

faisant la chasse aux intrus avec une grande vigueur et ramassant les bouts
de cigares encore allumés que les Yankees jetaient çà et là. Rude tâche, car
plus de trois cent mille personnes se pressaient autour des palissades.
Michel Ardan s'était bien offert pour escorter les caissons jusqu'à la bouche
de la Columbiad; mais, l'ayant surpris lui-même un énorme cigare à la
bouche, tandis qu'il pourchassait les imprudents auxquels il donnait ce
funeste exemple, le président du Gun-Club vit bien qu'il ne pouvait pas
compter sur cet intrépide fumeur, et il fut réduit à le faire surveiller tout
spécialement.

Page 209

L'intérieur du projectile (p. 154).
Image plus grande

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le
chargement fut mené à bonne fin. Le troisième pari du capitaine Nicholl
était donc fort aventuré. Restait à introduire le projectile dans la Columbiad
et à le placer sur l'épaisse couche de fulmi-coton.
Mais, avant de procéder à cette opération, les objets nécessaires au
voyage furent disposés avec ordre dans le wagon-projectile. Ils étaient en
assez grand nombre, et si l'on avait laissé faire Michel Ardan, ils auraient
bientôt occupé toute la place réservée aux voyageurs. On ne se figure pas ce
que cet aimable Français voulait emporter dans la Lune. Une véritable
pacotille d'inutilités. Mais Barbicane intervint, et l'on dut se réduire au strict
nécessaire.
Plusieurs thermomètres, baromètres et lunettes furent disposés dans le
coffre aux instruments.
Les voyageurs étaient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet, et,
pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ils emportaient une
excellente carte de Beer et Mœdler, la Mappa selenographica, publiée en
quatre planches, qui passe à bon droit pour un véritable chef-d'œuvre
d'observation et de patience. Elle reproduisait avec une scrupuleuse
exactitude les moindres détails de cette portion de l'astre tournée vers la
Terre; montagnes, vallées, cirques, cratères, pitons, rainures s'y voyaient
avec leurs dimensions exactes, leur orientation fidèle, leur dénomination,
depuis les monts Doerfel et Leibnitz, dont le haut sommet se dresse à la
partie orientale du disque, jusqu'à la Mare frigoris, qui s'étend dans les
régions circumpolaires du nord.
C'était donc un précieux document pour les voyageurs, car ils pouvaient
déjà étudier le pays avant d'y mettre le pied.
Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse à système et
à balles explosives; de plus, de la poudre et du plomb en très-grande
quantité.

Page 210

«On ne sait pas à qui on aura affaire, disait Michel Ardan. Hommes ou
bêtes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite! Il faut
donc prendre ses précautions.»
Du reste, les instruments de défense personnelle étaient accompagnés de
pics, de pioches, de scies à main et autres outils indispensables, sans parler
des vêtements convenables à toutes les températures, depuis le froid des
régions polaires jusqu'aux chaleurs de la zone torride.
Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expédition un certain
nombre d'animaux, non pas un couple de toutes les espèces, car il ne voyait
pas la nécessité d'acclimater dans la Lune les serpents, les tigres, les
alligators et autres bêtes malfaisantes.
«Non, disait-il à Barbicane, mais quelques bêtes de somme, bœuf ou
vache, âne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraient d'une
grande utilité.
—J'en conviens, mon cher Ardan, répondait le président du Gun-Club,
mais notre wagon-projectile n'est pas l'arche de Noé. Il n'en a ni la capacité
ni la destination. Ainsi restons dans les limites du possible.»
Enfin, après de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs se
contenteraient d'emmener une excellente chienne de chasse appartenant à
Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une force prodigieuse. Plusieurs
caisses des graines les plus utiles furent mises au nombre des objets
indispensables. Si on eût laissé faire Michel Ardan, il aurait emporté aussi
quelques sacs de terre pour les y semer. En tout cas, il prit une douzaine
d'arbustes qui furent soigneusement enveloppés d'un étui de paille et placés
dans un coin du projectile.
Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prévoir le cas
où l'on accosterait une portion de la Lune absolument stérile. Barbicane fit
si bien qu'il parvint à en prendre pour une année. Mais il faut ajouter, pour
n'étonner personne, que ces vivres consistèrent en conserves de viandes et
de légumes réduits à leur plus simple volume sous l'action de la presse
hydraulique, et qu'ils renfermaient une grande quantité d'éléments nutritifs;
ils n'étaient pas très-variés, mais il ne fallait pas se montrer difficile dans
une pareille expédition. Il y avait aussi une réserve d'eau-de-vie pouvant

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s'élever à cinquante gallons[93] et de l'eau pour deux mois seulement; en
effet, à la suite des dernières observations des astronomes, personne ne
mettait en doute la présence d'une certaine quantité d'eau à la surface de la
Lune. Quant aux vivres, il eût été insensé de croire que des habitants de la
Terre ne trouveraient pas à se nourrir là-haut. Michel Ardan ne conservait
aucun doute à cet égard. S'il en avait eu, il ne se serait pas décidé à partir.
«D'ailleurs, dit-il un jour à ses amis, nous ne serons pas complétement
abandonnés de nos camarades de la Terre, et ils auront soin de ne pas nous
oublier.
—Non, certes, répondit J.-T. Maston.
—Comment l'entendez-vous? demanda Nicholl.
—Rien de plus simple, répondit Ardan. Est-ce que la Columbiad ne sera
pas toujours là? Eh bien! toutes les fois que la Lune se présentera dans des
conditions favorables de zénith, sinon de périgée, c'est-à-dire une fois par
an à peu près, ne pourra-t-on pas nous envoyer des obus chargés de vivres,
que nous attendrons à jour fixe?
—Hurrah! hurrah! s'écria J.-T. Maston en homme qui avait son idée;
voilà qui est bien dit! Certainement, mes braves amis, nous ne vous
oublierons pas!
—J'y compte! Ainsi, vous le voyez, nous aurons régulièrement des
nouvelles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroits si
nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de la
Terre!»
Ces paroles respiraient une telle confiance que Michel Ardan, avec son
air déterminé, son aplomb superbe, eût entraîné tout le Gun-Club à sa suite.
Ce qu'il disait paraissait simple, élémentaire, facile, d'un succès assuré, et il
aurait fallu véritablement tenir d'une façon mesquine à ce misérable globe
terraqué pour ne pas suivre les trois voyageurs dans leur expédition lunaire.
Lorsque les divers objets eurent été disposés dans le projectile, l'eau
destinée à faire ressort fut introduite entre ses cloisons, et le gaz d'éclairage
refoulé dans son récipient. Quant au chlorate de potasse et à la potasse
caustique, Barbicane, craignant des retards imprévus en route, en emporta

Page 212

une quantité suffisante pour renouveler l'oxygène et absorber l'acide
carbonique pendant deux mois. Un appareil extrêmement ingénieux et
fonctionnant automatiquement se chargeait de rendre à l'air ses qualités
vivifiantes et de le purifier d'une façon complète. Le projectile était donc
prêt, et il n'y avait plus qu'à le descendre dans la Columbiad. Opération,
d'ailleurs, pleine de difficultés et de périls.
L'énorme obus fut amené au sommet de Stone's-Hill. Là des grues
puissantes le saisirent et le tinrent suspendu au-dessus du puits de métal.
Ce fut un moment palpitant. Que les chaînes vinssent à casser sous ce
poids énorme, et la chute d'une pareille masse eût certainement déterminé
l'inflammation du fulmi-coton.
Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures après, le wagon-
projectile, descendu doucement dans l'âme du canon, reposait sur sa couche
de pyroxyle, un véritable édredon fulminant. Sa pression n'eut d'autre effet
que de bourrer plus fortement la charge de la Columbiad.
«J'ai perdu,» dit le capitaine en remettant au président Barbicane une
somme de trois mille dollars.
Barbicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnon
de voyage; mais il dut céder devant l'obstination de Nicholl, qui tenait à
remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre.
«Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose à vous souhaiter,
mon brave capitaine.
—Laquelle? demanda Nicholl.
—C'est que vous perdiez vos deux autres paris! De cette façon, nous
serons sûrs de ne pas rester en route!

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CHAPITRE XXVI
FEU!

Le premier jour de décembre était arrivé, jour fatal, car si le départ du
projectile ne s'effectuait pas le soir même, à dix heures quarante-six minutes
et quarante secondes du soir, plus de dix-huit ans s'écouleraient avant que la
Lune se représentât dans ces mêmes conditions simultanées de zénith et de
périgée.
Le temps était magnifique; malgré les approches de l'hiver, le soleil
resplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre que trois de ses
habitants allaient abandonner pour un nouveau monde.
Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui précéda ce jour si
impatiemment désiré! Que de poitrines furent oppressées par le pesant
fardeau de l'attente! Tous les cœurs palpitèrent d'inquiétude, sauf le cœur de
Michel Ardan. Cet impassible personnage allait et venait avec son
affairement habituel, mais rien ne dénonçait en lui une préoccupation
inaccoutumée. Son sommeil avait été paisible, le sommeil de Turenne,
avant la bataille, sur l'affût d'un canon.
Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies qui
s'étendent à perte de vue autour de Stone's-Hill. Tous les quarts d'heure, le
rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cette immigration prit
bientôt des proportions fabuleuses, et, suivant les relevés du Tampa-Town
Observer, pendant cette mémorable journée, cinq millions de spectateurs
foulèrent du pied le sol de la Floride.
Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivaquait autour de
l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appelée depuis
Ardan's-Town. Des baraquements, des cabanes, des cahutes, des tentes
hérissaient la plaine, et ces habitations éphémères abritaient une population
assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes cités de l'Europe.

Page 214

Tous les peuples de la terre y avaient des représentants; tous les
dialectes du monde s'y parlaient à la fois. On eût dit la confusion des
langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. Là les diverses
classes de la société américaine se confondaient dans une égalité absolue.
Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires, courtiers, planteurs de
coton, négociants, bateliers, magistrats, s'y coudoyaient avec un sans-gêne
primitif. Les créoles de la Louisiane fraternisaient avec les fermiers de
l'Indiana; les gentlemen du Kentucky et du Tenessee, les Virginiens élégants
et hautains donnaient la réplique aux trappeurs à demi sauvages des Lacs et
aux marchands de bœufs de Cincinnati. Coiffés du chapeau de castor blanc
à larges bords ou du panama classique, vêtus de pantalons en cotonnade
bleue des fabriques d'Opelousas, drapés dans leurs blouses élégantes de
toile écrue, chaussés de bottines aux couleurs éclatantes, ils exhibaient
d'extravagants jabots de batiste et faisaient étinceler à leur chemise, à leurs
manchettes, à leurs cravates, à leurs dix doigts, voire même à leurs oreilles,
tout un assortiment de bagues, d'épingles, de brillants, de chaînes, de
boucles, de breloques dont le haut prix égalait le mauvais goût. Femmes,
enfants, serviteurs, dans des toilettes non moins opulentes, accompagnaient,
suivaient, précédaient, entouraient ces maris, ces pères, ces maîtres, qui
ressemblaient à des chefs de tribu au milieu de leurs familles innombrables.
A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se précipiter sur les
mets particuliers aux États du Sud et dévorer, avec un appétit menaçant
pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments qui répugneraient à un
estomac européen, tels que grenouilles fricassées, singes à l'étouffée, fish-
chowder[94], sarigue rôtie, o'possum saignant, ou grillades de racoon.
Mais aussi quelle série variée de liqueurs ou de boissons venait en aide
à cette alimentation indigeste! Quels cris excitants, quelles vociférations
engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les tavernes ornées de
verres, de chopes, de flacons, de carafes, de bouteilles aux formes
invraisemblables, de mortiers pour piler le sucre et de paquets de paille!
«Voilà le julep à la menthe! criait l'un de ces débitants d'une voix
retentissante.
—Voici le sangaree au vin de Bordeaux! répliquait un autre d'un ton
glapissant.

Page 215

—Et du gin-sling! répétait celui-ci.
—Et le cocktail! le brandy-smash! criait celui-là.
—Qui veut goûter le véritable mint-julep, à la dernière mode?»
s'écriaient ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'un verre à
l'autre, comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, le citron, la
menthe verte, la glace pilée, l'eau, le cognac et l'ananas frais qui composent
cette boisson rafraîchissante.
Aussi, d'habitude, ces incitations adressées aux gosiers altérés sous
l'action brûlante des épices se répétaient, se croisaient dans l'air et
produisaient un assourdissant tapage. Mais ce jour-là, ce premier décembre,
ces cris étaient rares. Les débitants se fussent vainement enroués à
provoquer les chalands. Personne ne songeait ni à manger ni à boire, et, à
quatre heures du soir, combien de spectateurs circulaient dans la foule qui
n'avaient pas encore pris leur lunch accoutumé! Symptôme plus significatif
encore, la passion violente de l'Américain pour les jeux était vaincue par
l'émotion. A voir les quilles du tempins couchées sur le flanc, les dés du
creps dormant dans leurs cornets, la roulette immobile, le cribbage
abandonné, les cartes du whist, du vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et
du faro, tranquillement enfermées dans leurs enveloppes intactes, on
comprenait que l'événement du jour absorbait tout autre besoin et ne laissait
place à aucune distraction.
Jusqu'au soir une agitation sourde, sans clameur, comme celle qui
précède les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse. Un
indescriptible malaise régnait dans les esprits, une torpeur pénible, un
sentiment indéfinissable qui serrait le cœur. Chacun aurait voulu «que ce fût
fini.»
Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement. La
Lune se levait sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahs saluèrent son
apparition. Elle était exacte au rendez-vous. Les clameurs montèrent
jusqu'au ciel; les applaudissements éclatèrent de toutes parts, tandis que la
blonde Phœbé brillait paisiblement dans un ciel admirable et caressait cette
foule enivrée de ses rayons les plus affectueux.

Page 216

En ce moment parurent les trois intrépides voyageurs. A leur aspect les
cris redoublèrent d'intensité. Unanimement, instantanément, le chant
national des États-Unis s'échappa de toutes les poitrines haletantes, et le
Yankee doodle, repris en chœur par cinq millions d'exécutants, s'éleva
comme une tempête sonore jusqu'aux dernières limites de l'atmosphère.
Puis, après cet irrésistible élan, l'hymne se tut, les dernières harmonies
s'éteignirent peu à peu, les bruits se dissipèrent, et une rumeur silencieuse
flotta au-dessus de cette foule si profondément impressionnée. Cependant le
Français et les deux Américains avaient franchi l'enceinte réservée autour
de laquelle se pressait l'immense foule. Ils étaient accompagnés des
membres du Gun-Club et des députations envoyées par les observatoires
européens. Barbicane, froid et calme, donnait tranquillement ses derniers
ordres. Nicholl, les lèvres serrées, les mains croisées derrière le dos,
marchait d'un pas ferme et mesuré. Michel Ardan, toujours dégagé, vêtu en
parfait voyageur, les guêtres de cuir aux pieds, la gibecière au côté, flottant
dans ses vastes vêtements de velours marron, le cigare à la bouche,
distribuait sur son passage de chaleureuses poignées de main avec une
prodigalité princière. Il était intarissable de verve, de gaieté, riant,
plaisantant, faisant au digne J.-T. Maston des farces de gamin, en un mot
«Français,» et, qui pis est, «Parisien» jusqu'à la dernière seconde.

Page 217

Depuis le matin, une foule innombrable... (p.
157).
Image plus grande

Dix heures sonnèrent. Le moment était venu de prendre place dans le
projectile; la manœuvre nécessaire pour y descendre, la plaque de fermeture
à visser, le dégagement des grues et des échafaudages penchés sur la gueule
de la Columbiad exigeaient un certain temps.

Page 218

Barbicane avait réglé son chronomètre à un dixième de seconde près sur
celui de l'ingénieur Murchison, chargé de mettre le feu aux poudres au
moyen de l'étincelle électrique; les voyageurs enfermés dans le projectile
pourraient ainsi suivre de l'œil l'impassible aiguille qui marquerait l'instant
précis de leur départ.

Feu!! (p. 162).
Image plus grande

Page 219

Le moment des adieux était donc arrivé. La scène fut touchante; en
dépit de sa gaieté fébrile, Michel Ardan se sentit ému. J.-T. Maston avait
retrouvé sous ses paupières sèches une vieille larme qu'il réservait sans
doute pour cette occasion. Il la versa sur le front de son cher et brave
président.
«Si je partais? dit-il, il est encore temps!
—Impossible, mon vieux Maston,» répondit Barbicane.
Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route étaient
installés dans le projectile dont ils avaient vissé intérieurement la plaque
d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entièrement dégagée, s'ouvrait
librement vers le ciel.
Nicholl, Barbicane et Michel Ardan étaient définitivement murés dans
leur wagon de métal.
Qui pourrait peindre l'émotion universelle, arrivée alors à son
paroxysme?
La lune s'avançait sur un firmament d'une pureté limpide, éteignant sur
son passage les feux scintillants des étoiles; elle parcourait alors la
constellation des Gémeaux et se trouvait presque à mi-chemin de l'horizon
et du zénith. Chacun devait donc facilement comprendre que l'on visait en
avant du but, comme le chasseur vise en avant du lièvre qu'il veut atteindre.
Un silence effrayant pesait sur toute cette scène. Pas un souffle de vent
sur la terre! Pas un souffle dans les poitrines! Les cœurs n'osaient plus
battre. Tous les regards effarés fixaient la gueule béante de la Columbiad.
Murchison suivait de l'œil l'aiguille de son chronomètre. Il s'en fallait à
peine de quarante secondes que l'instant du départ ne sonnât, et chacune
d'elles durait un siècle.
A la vingtième, il y eut un frémissement universel, et il vint à la pensée
de cette foule que les audacieux voyageurs enfermés dans le projectile
comptaient aussi ces terribles secondes! Des cris isolés s'échappèrent:
«Trente-cinq!—trente-six!—trente-sept!—trente-huit!—trente-neuf!—
quarante! Feu!!!»

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Aussitôt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil,
rétablit le courant et lança l'étincelle électrique au fond de la Columbiad.
Une détonation épouvantable, inouïe, surhumaine, dont rien ne saurait
donner une idée, ni les éclats de la foudre, ni le fracas des éruptions, se
produisit instantanément. Une immense gerbe de feu jaillit des entrailles du
sol comme d'un cratère. La terre se souleva, et c'est à peine si quelques
personnes purent un instant entrevoir le projectile fendant victorieusement
l'air au milieu des vapeurs flamboyantes.

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CHAPITRE XXVII
TEMPS COUVERT.

Au moment où la gerbe incandescente s'éleva vers le ciel à une
prodigieuse hauteur, cet épanouissement de flammes éclaira la Floride
entière, et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua à la nuit sur
une étendue considérable de pays. Cet immense panache de feu fut aperçu
de cent milles en mer, du golfe comme de l'Atlantique, et plus d'un
capitaine de navire nota sur son livre de bord l'apparition de ce météore
gigantesque.
La détonation de la Columbiad fut accompagnée d'un véritable
tremblement de terre. La Floride se sentit secouée jusque dans ses entrailles.
Les gaz de la poudre, dilatés par la chaleur, repoussèrent avec une
incomparable violence les couches atmosphériques, et cet ouragan artificiel,
cent fois plus rapide que l'ouragan des tempêtes, passa comme une trombe
au milieu des airs.
Pas un spectateur n'était resté debout; hommes, femmes, enfants, tous
furent couchés comme des épis sous l'orage; il y eut un tumulte
inexprimable, un grand nombre de personnes gravement blessées, et J.-T.
Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se vit rejeté à
vingt toises en arrière et passa comme un boulet au-dessus de la tête de ses
concitoyens. Trois cent mille personnes demeurèrent momentanément
sourdes et comme frappées de stupeur.
Le courant atmosphérique, après avoir renversé les baraquements,
culbuté les cabanes, déraciné les arbres dans un rayon de vingt milles,
chassé les trains du rail-way jusqu'à Tampa, fondit sur cette ville comme
une avalanche, et détruisit une centaine de maisons, entre autres l'église
Saint-Mary, et le nouvel édifice de la Bourse, qui se lézarda dans toute sa
longueur. Quelques-uns des bâtiments du port, choqués les uns contre les
autres, coulèrent à pic, et une dizaine de navires, mouillés en rade, vinrent à
la côte, après avoir cassé leurs chaînes comme des fils de coton.

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Mais le cercle de ces dévastations s'étendit plus loin encore, et au-delà
des limites des États-Unis. L'effet du contre-coup, aidé des vents d'ouest, fut
ressenti sur l'Atlantique à plus de trois cent milles des rivages américains.
Une tempête factice, une tempête inattendue, que n'avait pu prévoir l'amiral
Fitz-Roy, se jeta sur les navires avec une violence inouïe; plusieurs
bâtiments, saisis dans ces tourbillons épouvantables sans avoir le temps
d'amener, sombrèrent sous voiles, entre autres le Childe-Harold de
Liverpool, regrettable catastrophe qui devint de la part de l'Angleterre
l'objet des plus vives récriminations.
Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie que
l'affirmation de quelques indigènes, une demi-heure après le départ du
projectile, des habitants de Gorée et de Sierra-Leone prétendirent avoir
entendu une commotion sourde, dernier déplacement des ondes sonores,
qui, après avoir traversé l'Atlantique, venait mourir sur la côte africaine.
Mais il faut revenir à la Floride. Le premier instant du tumulte passé, les
blessés, les sourds, enfin la foule entière se réveilla, et des cris frénétiques:
«Hurrah pour Ardan! Hurrah pour Barbicane! Hurrah pour Nicholl!»
s'élevèrent jusqu'aux cieux. Plusieurs millions d'hommes, le nez en l'air,
armés de télescopes, de lunettes, de lorgnettes, interrogeaient l'espace,
oubliant les contusions et les émotions, pour ne se préoccuper que du
projectile. Mais ils le cherchaient en vain. On ne pouvait plus l'apercevoir,
et il fallait se résoudre à attendre les télégrammes de Long's-Peak. Le
directeur de l'observatoire de Cambridge[95] se trouvait à son poste dans les
montagnes Rocheuses, et c'était à lui, astronome habile et persévérant, que
les observations avaient été confiées.
Mais un phénomène imprévu, quoique facile à prévoir, et contre lequel
on ne pouvait rien, vint bientôt mettre l'impatience publique à une rude
épreuve.
Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri se
couvrit de nuages. Pouvait-il en être autrement, après le terrible
déplacement des couches atmosphériques et cette dispersion de l'énorme
quantité de vapeurs qui provenaient de la déflagration de quatre cent mille
livres de pyroxyle? Tout l'ordre naturel avait été troublé. Cela ne saurait

Page 223

étonner, puisque, dans les combats sur mer, on a souvent vu l'état
atmosphérique brusquement modifié par les décharges de l'artillerie.
Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon chargé de nuages épais,
lourd et impénétrable rideau jeté entre le ciel et la terre, et qui,
malheureusement, s'étendit jusqu'aux régions des montagnes Rocheuses. Ce
fut une fatalité. Un concert de réclamations s'éleva de toutes les parties du
globe. Mais la nature s'en émut peu, et décidément, puisque les hommes
avaient troublé l'atmosphère par leur détonation, ils devaient en subir les
conséquences.
Pendant cette première journée, chacun chercha à pénétrer le voile
opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun d'ailleurs
se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, par suite du mouvement
diurne du globe, le projectile filait nécessairement alors par la ligne des
antipodes.
Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit
impénétrable et profonde, quand la Lune fut remontée sur l'horizon, il fut
impossible de l'apercevoir; on eût dit qu'elle se dérobait à dessein aux
regards des téméraires qui avaient tiré sur elle. Il n'y eut donc pas
d'observation possible, et les dépêches de Longs'-Peak confirmèrent ce
fâcheux contre-temps.

Cependant, si l'expérience avait réussi, les voyageurs, partis le 1er
décembre à dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du soir,
devaient arriver le 4 à minuit. Donc, jusqu'à cette époque, et comme après
tout il eût été bien difficile d'observer dans ces conditions un corps aussi
petit que l'obus, on prit patience sans trop crier.
Le 4 décembre, de huit heures du soir à minuit, il eût été possible de
suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noir sur le
disque éclatant de la Lune. Mais le temps demeura impitoyablement
couvert, ce qui porta au paroxysme l'exaspération publique. On en vint à
injurier la Lune qui ne se montrait point. Triste retour des choses d'ici-bas!
J.-T. Maston, désespéré, partit pour Long's-Peak. Il voulait observer lui-
même. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussent arrivés au terme de
leur voyage. On n'avait pas, d'ailleurs, entendu dire que le projectile fût

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retombé sur un point quelconque des îles et des continents terrestres, et J.-T.
Maston n'admettait pas un instant une chute possible dans les océans dont le
globe est aux trois quarts couvert.
Le 5, même temps. Les grands télescopes du vieux monde, ceux
d'Herschel, de Rosse, de Foucault, étaient invariablement braqués sur l'astre
des nuits, car le temps était précisément magnifique en Europe; mais la
faiblesse relative de ces instruments empêchait toute observation utile.
Le 6, même temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe. On
en vint à proposer les moyens les plus insensés pour dissiper les nuages
accumulés dans l'air.
Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espéra, mais l'espoir ne fut
pas de longue durée, et le soir, les nuages épaissis défendirent la voûte
étoilée contre tous les regards.
Alors cela devint grave. En effet, le 11, à neuf heures onze minutes du
matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. Après ce délai, elle
irait en déclinant, et, quand même le ciel serait rasséréné, les chances de
l'observation seraient singulièrement amoindries; en effet, la Lune ne
montrerait plus alors qu'une portion toujours décroissante de son disque et
finirait par devenir nouvelle, c'est-à-dire qu'elle se coucherait et se lèverait
avec le soleil, dont les rayons la rendraient absolument invisible. Il faudrait
donc attendre jusqu'au 3 janvier, à midi quarante-quatre minutes, pour la
retrouver pleine et commencer les observations.
Les journaux publiaient ces réflexions avec mille commentaires et ne
dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience angélique.
Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les
Américains. Il fut couvert de huées, et, blessé sans doute d'un pareil accueil,
il se montra fort avare de ses rayons.
Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et on eut des
craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conservé jusqu'alors
sous son crâne de gutta-percha.
Mais le 11, une de ces épouvantables tempêtes des régions
intertropicales se déchaîna dans l'atmosphère. De grands vents d'est

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balayèrent les nuages amoncelés depuis si longtemps, et le soir, le disque à
demi rongé de l'astre des nuits passa majestueusement au milieu des
limpides constellations du ciel.

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CHAPITRE XXVIII
UN NOUVEL ASTRE.

Cette nuit même, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue éclata
comme un coup de foudre dans les États de l'Union, et de là, s'élançant à
travers l'océan, elle courut sur tous les fils télégraphiques du globe. Le
projectile avait été aperçu, grâce au gigantesque réflecteur de Long's-Peak.
Voici la note rédigée par le directeur de l'observatoire de Cambridge.
Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande expérience du Gun-
Club.

«Long's-Peak, 12 décembre.

«A MM. les Membres du bureau de l'Observatoire de Cambridge.
«Le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill a été
aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston, le 12 décembre, à huit
heures quarante-sept minutes du soir, la Lune étant entrée dans son
dernier quartier.
«Ce projectile n'est point arrivé à son but. Il a passé à côté, mais
assez près, cependant, pour être retenu par l'attraction lunaire.
«Là, son mouvement rectiligne s'est changé en un mouvement
circulaire d'une rapidité vertigineuse, et il a été entraîné suivant une
orbite elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le véritable
satellite.
«Les éléments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu être
déterminés. On ne connaît ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse
de rotation. La distance qui le sépare de la surface de la Lune peut
être évaluée à deux mille huit cent trente-trois milles environ (—
4,500 lieues).

Page 227

«Maintenant, deux hypothèses peuvent se produire et amener
une modification dans l'état des choses:
«Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs
atteindront le but de leur voyage;
«Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera
autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.
«C'est ce que les observations apprendront un jour, mais
jusqu'ici la tentative du Gun-Club n'a eu d'autre résultat que de doter
d'un nouvel astre notre système solaire.
«J. Belfast.»

Que de questions soulevait ce dénoûment inattendu! Quelle situation
grosse de mystères l'avenir réservait aux investigations de la science! Grâce
au courage et au dévouement de trois hommes, cette entreprise, assez futile
en apparence, d'envoyer un boulet à la Lune, venait d'avoir un résultat
immense, et dont les conséquences sont incalculables. Les voyageurs
emprisonnés dans un nouveau satellite, s'ils n'avaient pas atteint leur but,
faisaient du moins partie du monde lunaire; ils gravitaient autour de l'astre
des nuits, et, pour la première fois, l'œil pouvait en pénétrer tous les
mystères. Les noms de Nicholl, de Barbicane, de Michel Ardan, devront
donc être à jamais célèbres dans les fastes astronomiques, car ces hardis
explorateurs, avides d'agrandir le cercle des connaissances humaines, se
sont audacieusement lancés à travers l'espace, et ont joué leur vie dans la
plus étrange tentative des temps modernes.
Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eut dans
l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi. Était-il possible de venir
en aide à ces hardis habitants de la Terre? Non, sans doute, car ils s'étaient
mis en dehors de l'humanité en franchissant les limites imposées par Dieu
aux créatures terrestres. Ils pouvaient se procurer de l'air pendant deux
mois. Ils avaient des vivres pour un an. Mais après?... Les cœurs les plus
insensibles palpitaient à cette terrible question.

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Effet de la détonation (p. 163).
Image plus grande

Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation fût désespérée.
Un seul avait confiance, et c'était leur ami dévoué, audacieux et résolu
comme eux, le brave J.-T. Maston.
D'ailleurs il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut désormais le
poste de Long's-Peak, son horizon, le miroir de l'immense réflecteur. Dès

Page 229

que la lune se levait à l'horizon, il l'encadrait dans le champ du télescope, il
ne la perdait pas un instant du regard et la suivait assidûment dans sa
marche à travers les espaces stellaires; il observait avec une éternelle
patience le passage du projectile sur son disque d'argent, et véritablement le
digne homme restait en perpétuelle communication avec ses trois amis, qu'il
ne désespérait pas de revoir un jour.

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Le directeur était à son poste (p. 164).
Image plus grande

«Nous correspondrons avec eux, disait-il à qui voulait l'entendre, dès
que les circonstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelles et ils
auront des nôtres! D'ailleurs, je les connais, ce sont des hommes ingénieux.
A eux trois ils emportent dans l'espace toutes les ressources de l'art, de la

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science et de l'industrie. Avec cela on fait ce qu'on veut, et vous verrez qu'ils
se tireront d'affaire!»

FIN DE LA TERRE A LA LUNE.

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TABLE DES CHAPITRES.

Pages
Chapitre I. Le Gun-Club 1
II. Communication du président 8
Barbicane
III. Effets de la communication Barbicane 15
IV. Réponse de l'Observatoire de 20
Cambridge
V. Le roman de la Lune 24
VI. Ce qu'il n'est pas possible d'ignorer et 30
ce qu'il n'est plus permis de croire dans
les Etats-Unis
VII. L'hymne du boulet 36
VIII. Histoire du canon 44
IX. La question des poudres 51
X. Un ennemi sur vingt-cinq millions 57
d'amis
XI. Floride et Texas 62
XII. Urbi et Orbi 68
XIII. Stone's-Hill 75
XIV. Pioche et truelle 81
XV. La fête de la fonte 87
XVI. La Columbiad 92
XVII. Une dépêche télégraphique 98
XVIII. Le passager de l'Atlanta 99
XIX. Un meeting 108
XX. Attaque et riposte 116
XXI. Comment un Français arrange une 125
affaire
XXII. Le nouveau citoyen des Etats-Unis 133
XXIII. Le wagon-projectile 139

Page 233

XXIV. Le télescope des montagnes Rocheuses 146
XXV. Derniers détails 150
XXVI. Feu! 157
XXVII. Temps couvert 163
XXVIII. Un nouvel astre 166

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

Paris.—Imp. Gauthier-Villars, 55, quai des Grands-Augustins.

NOTES

[1] École militaire des États-Unis.
[2] Badaud.
[3] Littéralement «Club-Canon.»
[4] Le mille vaut 1,609 mèt. 31 centim. Cela fait donc
près de trois lieues.
[5] Cinq cents kilogrammes.
[6] Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.
[7] Couteau à large lame.
[8] Gouvernement personnel.
[9] Administrateurs de la ville élus par la population.
[10] Chaises à bascule en usage aux États-Unis.
[11] De σελήνη, mot grec qui signifie Lune.

Page 234

[12] Voir les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par
M. Waren de la Rue.
[13] Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 0,91
cent.
[14] Cette brochure fut publiée en France par le
républicain Laviron, qui fut tué au siége de Rome en 1849.
[15] Habitants de la Lune.
[16] Environ 11,000 mètres.
[17] Expression tout à fait américaine pour désigner des
gens naïfs.
[18] Mélange de rhum, de jus d'orange, de sucre, de
canelle et de muscade. Cette boisson de couleur jaunâtre
s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
Les bar-rooms sont des espèces de cafés.
[19] Boisson effrayante du bas peuple. Littéralement, en
anglais: thorough knoch me down.
[20] Surnom de la Nouvelle-Orléans.
[21] Cent mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.
[22] Arme de poche faite d'une baleine flexible et d'une
boule de métal.
[23] Beaucoup de bruit pour rien, une des comédies de
Shakspeare.
[24] Comme il vous plaira, de Shakspeare.
[25] Il y a dans le texte le mot expedient, qui est
absolument intraduisible en français.
[26] Le zénith est le point du ciel situé verticalement au-
dessus de la tête d'un observateur.

Page 235

[27] Il n'y a en effet que les régions du globe comprises
entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
lesquelles la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-
delà du 28e degré, la Lune s'approche d'autant moins du
zénith que l'on s'avance vers les pôles.
[28]Du mot grec γαλακτοϛ, qui signifie lait.
[29]Le diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler
douze fois celui du Soleil, soit 4,300,000 lieues.
[30]Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour
qu'on puisse en faire le tour dans l'espace d'une seule journée
en marchant au pas gymnastique.
[31]Vingt-neuf jours et demi environ.
[32]Voir Les Fondateurs de l'Astronomie moderne, un
livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.
[33]La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer est de
4,813 mètres.
[34]Huit cent soixante-neuf lieues, c'est-à-dire un peu
plus du quart du rayon terrestre.
[35]Trente-huit millions de kilomètres carrés.
[36]C'est la durée de la révolution sidérale, c'est-à-dire le
temps que la Lune met à revenir à une même étoile.
[37]C'est-à-dire pesant vingt-quatre livres.
[38]Ainsi, quand on a entendu la détonation de la bouche
à feu, on ne peut plus être frappé par le boulet.
[39]Les Américains donnaient le nom de Columbiad à
ces énormes engins de destruction.
[40]Trente centimètres; le pouce américain vaut 25
millimètres.

Page 236

[41]Soit 4 mèt. 90 centimèt. dans la première seconde; à
la distance où se trouve la Lune, la chute ne serait plus que
de 1 millim. 1/3, ou 590 millièmes de ligne.
[42]C'est l'espace qui existe quelquefois entre le
projectile et l'âme de la pièce.
[43]La livre américaine est de 453 gr.
[44]Un peu moins de 800 mèt. cubes.
[45]Deux mille mètres cubes.
[46]Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide,
il répand d'épaisses fumées blanchâtres.
[47]Navires de la marine américaine.

[48]Le poids de la poudre employée n'était que 1/12e du
poids de l'obus.
[49]Quatre-vingt-un mille trois cents francs.
[50]La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la
sphère céleste; l'ascension droite en est la longitude.
[51]Quatre-vingt-deux millions de francs.
[52]Vingt-et-un millions de francs (21,680,000).
[53]Un million quatre cent soixante-quinze mille francs.
[54]Cinq cent vingt mille francs.
[55]Deux cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent
vingt francs.
[56]Neuf cent trente-sept mille cinq cents francs.
[57]Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.
[58]Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.

Page 237

[59]Cent dix-sept mille quatre cent quatorze francs.
[60]Soixante-douze mille francs.
[61]Trente-huit mille seize francs.
[62]Cent treize mille deux cents francs.
[63]Mille sept cent vingt-sept francs.
[64]Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.
[65]Un million six cent vingt-six mille francs.
[66]Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille neuf cent
quatre-vingt-trois francs quarante centimes.
[67]Cinq cent quarante-deux francs.
[68]Environ deux cents lieues.
[69]Du thermomètre Fahrenheit. Cela fait 28 degrés
centigrades.
[70]Petit cours d'eau.
[71]Quinze millions trois cent soixante-cinq mille quatre
cent quarante hectares.
[72]On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il a
cinq cent quarante-sept mètres de profondeur.
[73]Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent
deux francs.
[74]Colline de pierres.
[75]Au méridien de Washington. La différence avec le
méridien de Paris est de 79° 22′. Cette longitude est donc en
mesures françaises 83° 25′.
[76]Sortes de chevalets.

Page 238

[77]Quarante degrés centigrades.
[78]Trois mille six cents mètres environ.
[79]C'est en enlevant ce carbone et ce silicium par
l'opération de l'affinage dans les fours à puddler que l'on
transforme la fonte en fer ductile.
[80]Gazette maritime.
[81]Cité de la Lune.
[82]Deux millions sept cent dix mille francs.
[83]Mystification.
[84]Sa maîtresse passion.
[85]L'inclinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite n'est
que de 3° 5′.
[86]C'est le point où les rayons lumineux se réunissent
après avoir été réfractés.
[87]Elle a coûté 80,000 roubles (320,000 francs).
[88]On entend souvent parler de lunettes ayant une
longueur bien plus considérable; une, entre autres, de 300
pieds de foyer, fut établie par les soins de Dominique
Cassini à l'Observatoire de Paris; mais il faut savoir que ces
lunettes n'avaient pas de tube. L'objectif était suspendu en
l'air au moyen de mâts, et l'observateur, tenant son oculaire à
la main, venait se placer au foyer de l'objectif le plus
exactement possible. On comprend combien ces instruments
étaient d'un emploi peu aisé et la difficulté qu'il y avait de
centrer deux lentilles placées dans ces conditions.
[89]Ces réflecteurs sont nommés «front view telescope.»
[90]La plus haute cime de l'Himalaya.
[91]Un million six cent mille francs.

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[92]Nébuleuse qui apparaît sous la forme d'une
écrevisse.
[93]Environ 200 litres.
[94]Mets composé de poissons divers.
[95]M. Belfast.

Au lecteur

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*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA TERRE À
LA LUNE, TRAJET DIRECT EN 97 HEURES 20 MINUTES ***

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assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza
#516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact

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links and up to date contact information can be found at the
Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
widespread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
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Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support.

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This website includes information about Project Gutenberg, including
how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

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