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The Project Gutenberg eBook of Voyage au Centre de la Terre
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will
have to check the laws of the country where you are located before using
this eBook.
Title: Voyage au Centre de la Terre
Author: Jules Verne
Release date: December 1, 2003 [eBook #4791]
Most recently updated: May 12, 2023
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/4791
Credits: Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.
Revised by Richard Tonsing.
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU
CENTRE DE LA TERRE ***
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Author: Jules Verne
Release date: December 1, 2003 [eBook #4791]
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Page 4
We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation of the
etext through OCR.
Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné l'authorisation à
les utilizer pour préparer ce texte.
Editorial note: We emphasize with X the runes that Verne emphasizes
with serifs, and translitterates with uppecase.
Note de l'éditeur: On répresente avec X les runes que Verne relève avec
des sérifs, et transcrit avec des maj uscules.
Jules Verne
VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE
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Editorial note: We emphasize with X the runes that Verne emphasizes
with serifs, and translitterates with uppecase.
Note de l'éditeur: On répresente avec X les runes que Verne relève avec
des sérifs, et transcrit avec des maj uscules.
Jules Verne
VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE
Page 5
I
Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint
précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de König-strasse,
l'une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg.
La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner commençait à
peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.
«Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus impatient des
hommes, va pousser des cris de détresse.
—Déja M. Lidenbrock! s'écria la bonne Marthe stupéfaite, en entre-
bâillant la porte de la salle à manger.
—Oui, Marthe; mais le dîner a le droit de ne point être cuit, car il n'est
pas deux heures. La demie vient à peine de sonner à Saint-Michel.
—Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il?
—Il nous le dira vraisemblablement.
—Le voilà! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez entendre raison.»
Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.
Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint
précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de König-strasse,
l'une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg.
La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner commençait à
peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.
«Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus impatient des
hommes, va pousser des cris de détresse.
—Déja M. Lidenbrock! s'écria la bonne Marthe stupéfaite, en entre-
bâillant la porte de la salle à manger.
—Oui, Marthe; mais le dîner a le droit de ne point être cuit, car il n'est
pas deux heures. La demie vient à peine de sonner à Saint-Michel.
—Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il?
—Il nous le dira vraisemblablement.
—Le voilà! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez entendre raison.»
Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.
Page 6
Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible des
professeurs, c'est ce que mon caractère un peu indécis ne me permettait pas.
Aussi je me préparais à regagner prudemment ma petite chambre du haut,
quand la porte de la rue cria sur ses gonds; de grands pieds firent craquer
l'escalier de bois, et le maître de la maison, traversant la salle à manger, se
précipite aussitôt dans son cabinet de travail.
Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa canne à tête
de casse-noisette, sur la table son large chapeau à poils rebroussés et à son
neveu ces paroles retentissantes:
«Axel, suis-moi!»
Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait déjà avec
un vif accent d'impatience:
«Eh bien! tu n'es pas encore ici?»
Je m'élançai dans le cabinet de mon redoutable maître.
Otto Lidenbrock n'était pas un méchant homme, j'en conviens volontiers;
mais, à moins de changements improbables, il mourra dans la peau d'un
terrible original.
Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de minéralogie
pendant lequel il se mettait régulièrement en colère une fois ou deux. Non
point qu'il se préoccupât d'avoir des élèves assidus à ses leçons, ni du degré
d'attention qu'ils lui accordaient, ni du succès qu'ils pouvaient obtenir par la
suite; ces détails ne l'inquiétaient guère. Il professait «subjectivement»,
suivant une expression de la philosophie allemande, pour lui et non pour les
autres. C'était un savant égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait
quand on en voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare.
professeurs, c'est ce que mon caractère un peu indécis ne me permettait pas.
Aussi je me préparais à regagner prudemment ma petite chambre du haut,
quand la porte de la rue cria sur ses gonds; de grands pieds firent craquer
l'escalier de bois, et le maître de la maison, traversant la salle à manger, se
précipite aussitôt dans son cabinet de travail.
Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa canne à tête
de casse-noisette, sur la table son large chapeau à poils rebroussés et à son
neveu ces paroles retentissantes:
«Axel, suis-moi!»
Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait déjà avec
un vif accent d'impatience:
«Eh bien! tu n'es pas encore ici?»
Je m'élançai dans le cabinet de mon redoutable maître.
Otto Lidenbrock n'était pas un méchant homme, j'en conviens volontiers;
mais, à moins de changements improbables, il mourra dans la peau d'un
terrible original.
Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de minéralogie
pendant lequel il se mettait régulièrement en colère une fois ou deux. Non
point qu'il se préoccupât d'avoir des élèves assidus à ses leçons, ni du degré
d'attention qu'ils lui accordaient, ni du succès qu'ils pouvaient obtenir par la
suite; ces détails ne l'inquiétaient guère. Il professait «subjectivement»,
suivant une expression de la philosophie allemande, pour lui et non pour les
autres. C'était un savant égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait
quand on en voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare.
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Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.
Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrême facilité de
prononciation, sinon dans l'intimité, au moins quand il parlait en public, et
c'est un défaut regrettable chez un orateur. En effet, dans ses démonstrations
au Johannaeum, souvent le professeur s'arrêtait court; il luttait contre un
mot récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de ces mots
qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous la forme peu scientifique
d'un juron. De là, grande colère.
Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques, semi-
latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations qui écorcheraient
les lèvres d'un poète. Je ne veux pas dire du mal de cette science. Loin de
moi. Mais lorsqu'on se trouve en présence des cristallisations
rhomboédriques, des résines rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites,
des molybdates de plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de
zircone, il est permis à la langue la plus adroite de fourcher.
Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de mon oncle,
et on, en abusait, et on l'attendait aux passages dangereux, et il se mettait en
fureur, et l'on riait, ce qui n'est pas de bon goût, même pour des Allemands.
S'il y avait donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de
Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout pour se
dérider aux belles colères du professeur!
Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était un véritable
savant. Bien qu'il cassât parfois ses échantillons à les essayer trop
brusquement, il joignait au génie du géologue l'oeil du minéralogiste. Avec
son marteau, sa pointe d'acier, son aiguille aimantée, son chalumeau et son
flacon d'acide nitrique, c'était un homme très fort. A la cassure, à l'aspect, à
la dureté, à la fusibilité, au son, à l'odeur, au goût d'un minéral quelconque,
Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrême facilité de
prononciation, sinon dans l'intimité, au moins quand il parlait en public, et
c'est un défaut regrettable chez un orateur. En effet, dans ses démonstrations
au Johannaeum, souvent le professeur s'arrêtait court; il luttait contre un
mot récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de ces mots
qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous la forme peu scientifique
d'un juron. De là, grande colère.
Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques, semi-
latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations qui écorcheraient
les lèvres d'un poète. Je ne veux pas dire du mal de cette science. Loin de
moi. Mais lorsqu'on se trouve en présence des cristallisations
rhomboédriques, des résines rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites,
des molybdates de plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de
zircone, il est permis à la langue la plus adroite de fourcher.
Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de mon oncle,
et on, en abusait, et on l'attendait aux passages dangereux, et il se mettait en
fureur, et l'on riait, ce qui n'est pas de bon goût, même pour des Allemands.
S'il y avait donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de
Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout pour se
dérider aux belles colères du professeur!
Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était un véritable
savant. Bien qu'il cassât parfois ses échantillons à les essayer trop
brusquement, il joignait au génie du géologue l'oeil du minéralogiste. Avec
son marteau, sa pointe d'acier, son aiguille aimantée, son chalumeau et son
flacon d'acide nitrique, c'était un homme très fort. A la cassure, à l'aspect, à
la dureté, à la fusibilité, au son, à l'odeur, au goût d'un minéral quelconque,
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il le classait sans hésiter parmi les six cents espèces que la science compte
aujourd'hui.
Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les gymnases
et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de Humboldt, les
capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de lui rendre visite à leur
passage à Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewster, Dumas, Milne-
Edwards, aimaient à le consulter sur des questions les plus palpitantes de la
chimie. Cette science lui devait d'assez belles découvertes, et, en 1853, il
avait paru à Leipzig un Traité de Cristallographie transcendante, par le
professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio avec planches, qui cependant ne
fit pas ses frais.
Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée minéralogique
de M. Struve, ambassadeur de Russie, précieuse collection d'une renommée
européenne.
Voilà donc le personnage qui m'interpellait avec tant d'impatience.
Représentez-vous un homme grand, maigre, d'une santé de fer, et d'un blond
juvénile qui lui ôtait dix bonnes années de sa cinquantaine. Ses gros yeux
roulaient sans cesse derrière des lunettes considérables; son nez, long et
mince, ressemblait à une lame affilée; les méchants prétendaient même qu'il
était aimanté et qu'il attirait la limaille de fer. Pure calomnie; il n'attirait que
le tabac, mais en grande abondance, pour ne point mentir.
Quand j'aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées mathématiques
d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il tenait ses poings solidement
fermés, signe d'un tempérament impétueux, on le connaîtra assez pour ne
pas se montrer friand de sa compagnie.
Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une habitation moitié
bois, moitié brique, à pignon dentelé; elle donnait sur l'un de ces canaux
aujourd'hui.
Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les gymnases
et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de Humboldt, les
capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de lui rendre visite à leur
passage à Hambourg. MM. Becquerel, Ebelmen, Brewster, Dumas, Milne-
Edwards, aimaient à le consulter sur des questions les plus palpitantes de la
chimie. Cette science lui devait d'assez belles découvertes, et, en 1853, il
avait paru à Leipzig un Traité de Cristallographie transcendante, par le
professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio avec planches, qui cependant ne
fit pas ses frais.
Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée minéralogique
de M. Struve, ambassadeur de Russie, précieuse collection d'une renommée
européenne.
Voilà donc le personnage qui m'interpellait avec tant d'impatience.
Représentez-vous un homme grand, maigre, d'une santé de fer, et d'un blond
juvénile qui lui ôtait dix bonnes années de sa cinquantaine. Ses gros yeux
roulaient sans cesse derrière des lunettes considérables; son nez, long et
mince, ressemblait à une lame affilée; les méchants prétendaient même qu'il
était aimanté et qu'il attirait la limaille de fer. Pure calomnie; il n'attirait que
le tabac, mais en grande abondance, pour ne point mentir.
Quand j'aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées mathématiques
d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il tenait ses poings solidement
fermés, signe d'un tempérament impétueux, on le connaîtra assez pour ne
pas se montrer friand de sa compagnie.
Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une habitation moitié
bois, moitié brique, à pignon dentelé; elle donnait sur l'un de ces canaux
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sinueux qui se croisent au milieu du plus ancien quartier de Hambourg que
l'incendie de 1842 a heureusement respecté.
La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le ventre aux
passants; elle portait son toit incliné sur l'oreille, comme la casquette d'un
étudiant de la Tugendbund; l'aplomb de ses lignes laissait à désirer; mais, en
somme, elle se tenait bien, grâce à un vieil orme vigoureusement encastré
dans la façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à travers
les vitraux des fenêtres.
Mon oncle ne laissait pas d'être riche pour un professeur allemand. La
maison lui appartenait en toute propriété, contenant et contenu. Le contenu,
c'était sa filleule Graüben, jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne
Marthe et moi. En ma double qualité de neveu et d'orphelin, je devins son
aide-préparateur dans ses expériences.
J'avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques; j'avais du
sang de minéralogiste dans les veines, et je ne m'ennuyais jamais en
compagnie de mes précieux cailloux.
En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de König-
strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car, tout en s'y prenant
d'une façon un peu brutale, celui-ci ne m'en aimait pas moins. Mais cet
homme-là ne savait pas attendre, et il était plus pressé que nature.
Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son salon des
pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait régulièrement les tirer
par les feuilles afin de hâter leur croissance.
Avec un pareil original, il n'y avait qu'à obéir. Je me précipitai donc dans
son cabinet.
l'incendie de 1842 a heureusement respecté.
La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le ventre aux
passants; elle portait son toit incliné sur l'oreille, comme la casquette d'un
étudiant de la Tugendbund; l'aplomb de ses lignes laissait à désirer; mais, en
somme, elle se tenait bien, grâce à un vieil orme vigoureusement encastré
dans la façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à travers
les vitraux des fenêtres.
Mon oncle ne laissait pas d'être riche pour un professeur allemand. La
maison lui appartenait en toute propriété, contenant et contenu. Le contenu,
c'était sa filleule Graüben, jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne
Marthe et moi. En ma double qualité de neveu et d'orphelin, je devins son
aide-préparateur dans ses expériences.
J'avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques; j'avais du
sang de minéralogiste dans les veines, et je ne m'ennuyais jamais en
compagnie de mes précieux cailloux.
En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de König-
strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car, tout en s'y prenant
d'une façon un peu brutale, celui-ci ne m'en aimait pas moins. Mais cet
homme-là ne savait pas attendre, et il était plus pressé que nature.
Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son salon des
pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait régulièrement les tirer
par les feuilles afin de hâter leur croissance.
Avec un pareil original, il n'y avait qu'à obéir. Je me précipitai donc dans
son cabinet.
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II
Ce cabinet était un véritable musée. Tous les échantillons du règne minéral
s'y trouvaient étiquetés avec l'ordre le plus parfait, suivant les trois grandes
divisions des minéraux inflammables, métalliques et lithoïdes.
Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique! Que
de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je m'étais plu à
épousseter ces graphites, ces anthracites, ces houilles, ces lignites, ces
tourbes! Et les bitumes, les résines, les sels organiques qu'il fallait préserver
du moindre atome de poussière! Et ces métaux, depuis le fer jusqu'à l'or,
dont la valeur relative disparaissait devant l'égalité absolue des spécimens
scientifiques! Et toutes ces pierres qui eussent suffi à reconstruire la maison
de König-strasse, même avec une belle chambre de plus, dont je me serais
si bien arrangé!
Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces merveilles.
Mon oncle seul occupait ma pensée. Il était enfoui dans son large fauteuil
garni de velours d'Utrecht, et tenait entre les mains un livre qu'il considérait
avec la plus profonde admiration.
«Quel livre! quel livre!» s'écriait-il.
Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était aussi
bibliomane à ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de prix à ses
Ce cabinet était un véritable musée. Tous les échantillons du règne minéral
s'y trouvaient étiquetés avec l'ordre le plus parfait, suivant les trois grandes
divisions des minéraux inflammables, métalliques et lithoïdes.
Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique! Que
de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je m'étais plu à
épousseter ces graphites, ces anthracites, ces houilles, ces lignites, ces
tourbes! Et les bitumes, les résines, les sels organiques qu'il fallait préserver
du moindre atome de poussière! Et ces métaux, depuis le fer jusqu'à l'or,
dont la valeur relative disparaissait devant l'égalité absolue des spécimens
scientifiques! Et toutes ces pierres qui eussent suffi à reconstruire la maison
de König-strasse, même avec une belle chambre de plus, dont je me serais
si bien arrangé!
Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces merveilles.
Mon oncle seul occupait ma pensée. Il était enfoui dans son large fauteuil
garni de velours d'Utrecht, et tenait entre les mains un livre qu'il considérait
avec la plus profonde admiration.
«Quel livre! quel livre!» s'écriait-il.
Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était aussi
bibliomane à ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de prix à ses
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yeux qu'à la condition d'être introuvable, ou tout au moins illisible.
«Eh bien! me dit-il, tu ne vois donc pas? Mais c'est un trésor inestimable
que j'ai rencontré ce matin en furetant dans la boutique du juif Hevelius.
—Magnifique!» répondis-je avec un enthousiasme de commande.
En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le dos et les
plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin jaunâtre auquel pendait
un signet décoloré?
Cependant les interjections admiratives du professeur ne discontinuaient
pas.
«Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses; est-ce
assez beau? Oui, c'est admirable! Et quelle reliure! Ce livre s'ouvre-t-il
facilement? Oui, car il reste ouvert à n'importe quelle page! Mais se ferme-
t-il bien? Oui, car la couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans
se séparer ni bâiller en aucun endroit. Et ce dos qui n'offre pas une seule
brisure après sept cents ans d'existence! Ah! voilà une reliure dont
Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers!»
En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le vieux
bouquin. Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur son contenu, bien
que cela ne m'intéressât aucunement.
«Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume? demandai-je avec un
empressement trop enthousiaste pour n'être pas feint.
—Cet ouvrage! répondit mon oncle en s'animant, c'est l'Heims-Kringla
de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais du douzième siècle; c'est la
Chronique des princes norvégiens qui régnèrent en Islande.
«Eh bien! me dit-il, tu ne vois donc pas? Mais c'est un trésor inestimable
que j'ai rencontré ce matin en furetant dans la boutique du juif Hevelius.
—Magnifique!» répondis-je avec un enthousiasme de commande.
En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le dos et les
plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin jaunâtre auquel pendait
un signet décoloré?
Cependant les interjections admiratives du professeur ne discontinuaient
pas.
«Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses; est-ce
assez beau? Oui, c'est admirable! Et quelle reliure! Ce livre s'ouvre-t-il
facilement? Oui, car il reste ouvert à n'importe quelle page! Mais se ferme-
t-il bien? Oui, car la couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans
se séparer ni bâiller en aucun endroit. Et ce dos qui n'offre pas une seule
brisure après sept cents ans d'existence! Ah! voilà une reliure dont
Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers!»
En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le vieux
bouquin. Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur son contenu, bien
que cela ne m'intéressât aucunement.
«Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume? demandai-je avec un
empressement trop enthousiaste pour n'être pas feint.
—Cet ouvrage! répondit mon oncle en s'animant, c'est l'Heims-Kringla
de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais du douzième siècle; c'est la
Chronique des princes norvégiens qui régnèrent en Islande.
Page 12
—Vraiment! m'écriai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une
traduction en langue allemande?
—Bon! riposta vivement le professeur, une traduction! Et qu'en ferais-je
de ta traduction! Qui se soucie de ta traduction! Ceci est l'ouvrage original
en langue islandaise, ce magnifique idiome, riche et simple à la fois, qui
autorise les combinaisons grammaticales les plus variées et de nombreuses
modifications de mots!
—Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.
—Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules; mais avec cette
différence que la langue islandaise admet les trois genres comme le grec et
décline les noms propres comme le latin!
—Ah! fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les caractères de ce
livre sont-ils beaux?
—Des caractères! qui te parle de caractères, malheureux Axel! Il s'agit
bien de caractères! Ah! tu prends cela pour un imprimé! Mais, ignorant,
c'est un manuscrit, et un manuscrit runique!…
—Runique?
—Oui! Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?
—Je m'en garderai bien,» répliquai-je avec l'accent d'un homme blessé
dans son amour-propre.
Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgré moi, de
choses que je ne tenais guère à savoir.
traduction en langue allemande?
—Bon! riposta vivement le professeur, une traduction! Et qu'en ferais-je
de ta traduction! Qui se soucie de ta traduction! Ceci est l'ouvrage original
en langue islandaise, ce magnifique idiome, riche et simple à la fois, qui
autorise les combinaisons grammaticales les plus variées et de nombreuses
modifications de mots!
—Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.
—Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules; mais avec cette
différence que la langue islandaise admet les trois genres comme le grec et
décline les noms propres comme le latin!
—Ah! fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les caractères de ce
livre sont-ils beaux?
—Des caractères! qui te parle de caractères, malheureux Axel! Il s'agit
bien de caractères! Ah! tu prends cela pour un imprimé! Mais, ignorant,
c'est un manuscrit, et un manuscrit runique!…
—Runique?
—Oui! Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?
—Je m'en garderai bien,» répliquai-je avec l'accent d'un homme blessé
dans son amour-propre.
Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgré moi, de
choses que je ne tenais guère à savoir.
Page 13
«Les runes, reprit-il, étaient des caractères d'écriture usités autrefois en
Islande, et, suivant la tradition, ils furent inventés par Odin lui-même! Mais
regarde donc, admire donc, impie, ces types qui sont sortis de l'imagination
d'un dieu!»
Ma foi, faute de réplique, j'allais me prosterner, genre de réponse qui doit
plaire aux dieux comme aux rois, car elle a l'avantage de ne jamais les
embarrasser, quand un incident vint détourner le cours de la conversation.
Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin et
tomba à terre.
Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile à
comprendra. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un temps
immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir un haut prix à
ses yeux.
«Qu'est-ce que cela?» s'écria-t-il.
Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un morceau
de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel
s'allongeaient, en lignes transversales, des caractères de grimoire.
En voici le fac-similé exact. Je tiens à faire connaître ces signes bizarres,
car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et son neveu à entreprendre la
plus étrange expédition du dix-neuvième siècle:
ᛯ.ᛦᚳᛚᛚᚼᛅᚼᛦᛅᚢᛅᛚᚼᛅᛅᚴᛁᚦᛅ
ᚼᛎᛏᚼᚼᛘᚠᚢᚳᛏᛅᛁᛅᚠᚳᛁᛅᚦᛦᚴᛅ
ᚴ ᛏ , ᚼ ᛐ ᛘ ᚳ ᛐ ᛏ ᛦ ᛐ ᛏ ᛅ_ᚼ_ _ᚼ_ᛐ ᚭ ᚦ ᛦ ᛦ ᚳ
ᛅ ᛘ ᛏ ᚳ ᛐ ᛅ_ᛁ_ ᚳ ᚢ ᛐ ᛅ ᚴ ᛏ ᛦ ᛦ ᛁ ᛚ_ᚼ_ᛐ
_ᛐ_ᛏ ᚢ ᛐ ᛐ ᛦ . ᚳ ᚼ ᚴ ᛦ ᚴ ᛁ ᛅ ᛐ ᛐ ᚲ ᚼ
Islande, et, suivant la tradition, ils furent inventés par Odin lui-même! Mais
regarde donc, admire donc, impie, ces types qui sont sortis de l'imagination
d'un dieu!»
Ma foi, faute de réplique, j'allais me prosterner, genre de réponse qui doit
plaire aux dieux comme aux rois, car elle a l'avantage de ne jamais les
embarrasser, quand un incident vint détourner le cours de la conversation.
Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin et
tomba à terre.
Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile à
comprendra. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un temps
immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir un haut prix à
ses yeux.
«Qu'est-ce que cela?» s'écria-t-il.
Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un morceau
de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur lequel
s'allongeaient, en lignes transversales, des caractères de grimoire.
En voici le fac-similé exact. Je tiens à faire connaître ces signes bizarres,
car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et son neveu à entreprendre la
plus étrange expédition du dix-neuvième siècle:
ᛯ.ᛦᚳᛚᛚᚼᛅᚼᛦᛅᚢᛅᛚᚼᛅᛅᚴᛁᚦᛅ
ᚼᛎᛏᚼᚼᛘᚠᚢᚳᛏᛅᛁᛅᚠᚳᛁᛅᚦᛦᚴᛅ
ᚴ ᛏ , ᚼ ᛐ ᛘ ᚳ ᛐ ᛏ ᛦ ᛐ ᛏ ᛅ_ᚼ_ _ᚼ_ᛐ ᚭ ᚦ ᛦ ᛦ ᚳ
ᛅ ᛘ ᛏ ᚳ ᛐ ᛅ_ᛁ_ ᚳ ᚢ ᛐ ᛅ ᚴ ᛏ ᛦ ᛦ ᛁ ᛚ_ᚼ_ᛐ
_ᛐ_ᛏ ᚢ ᛐ ᛐ ᛦ . ᚳ ᚼ ᚴ ᛦ ᚴ ᛁ ᛅ ᛐ ᛐ ᚲ ᚼ
Page 14
ᚴᚴᚦᛦᛘᛁᛅᛅᚢᛏᚢᛚᚠᛦᛐᚳᛏᚢ
ᚦ ᛏ , ᛁ ᛐ ᚴ ᚭ ᚼ ᛅ ᛁ ᚲ ᚭ _ᚴ_ᛅ ᚦ ᛁ ᛁ_ᛦ_
Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de
caractères; puis il dit en relevant ses lunettes:
«C'est du runique; ces types sont absolument identiques à ceux du
manuscrit de Snorre Turleson! Mais… qu'est-ce que cela peut signifier?»
Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour
mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon oncle n'y
comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au mouvement de ses
doigts qui commençaient à s'agiter terriblement.
«C'est pourtant du vieil islandais!» murmurait-il entre ses dents.
Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaître, car il passait pour
être un véritable polyglotte. Non pas qu'il parlât couramment les deux mille
langues et les quatre mille idiomes employés à la surface du globe, mais
enfin il en savait sa bonne part.
Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à toute
l'impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène violente, quand
deux heures sonnèrent au petit cartel de la cheminée.
Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:
«La soupe est servie.
—Au diable la soupe, s'écria mon oncle, et celle qui l'a faite, et ceux qui
la mangeront!»
ᚦ ᛏ , ᛁ ᛐ ᚴ ᚭ ᚼ ᛅ ᛁ ᚲ ᚭ _ᚴ_ᛅ ᚦ ᛁ ᛁ_ᛦ_
Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de
caractères; puis il dit en relevant ses lunettes:
«C'est du runique; ces types sont absolument identiques à ceux du
manuscrit de Snorre Turleson! Mais… qu'est-ce que cela peut signifier?»
Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour
mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon oncle n'y
comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au mouvement de ses
doigts qui commençaient à s'agiter terriblement.
«C'est pourtant du vieil islandais!» murmurait-il entre ses dents.
Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaître, car il passait pour
être un véritable polyglotte. Non pas qu'il parlât couramment les deux mille
langues et les quatre mille idiomes employés à la surface du globe, mais
enfin il en savait sa bonne part.
Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à toute
l'impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène violente, quand
deux heures sonnèrent au petit cartel de la cheminée.
Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:
«La soupe est servie.
—Au diable la soupe, s'écria mon oncle, et celle qui l'a faite, et ceux qui
la mangeront!»
Page 15
Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment, je me
trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger.
J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. C'était la première
fois, à ma connaissance, qu'il manquait à la solennité du dîner. Et quel
dîner, cependant! une soupe au persil, une omelette au jambon relevée
d'oseille à la muscade, une longe de veau à la compote de prunes, et, pour
dessert, des crevettes au sucre, le tout arrosé d'un joli vin de la Moselle.
Voilà ce qu'un vieux papier allait coûter à mon oncle. Ma foi, en qualité
de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui, et même pour moi.
Ce que je fis en conscience.
«Je n'ai jamais vu chose pareille! disait la bonne Marthe en servant. M.
Lidenbrock qui n'est pas à table!
—C'est à ne pas le croire.
—Cela présage quelque événement grave!» reprenait la vieille servante
en hochant la tête.
Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène épouvantable,
quand mon oncle trouverait son dîner dévoré.
J'en étais à ma dernière crevette, lorsqu'une voix retentissante m'arracha
aux voluptés du dessert. Je ne fis qu'un bond de la salle dans le cabinet.
trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger.
J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas. C'était la première
fois, à ma connaissance, qu'il manquait à la solennité du dîner. Et quel
dîner, cependant! une soupe au persil, une omelette au jambon relevée
d'oseille à la muscade, une longe de veau à la compote de prunes, et, pour
dessert, des crevettes au sucre, le tout arrosé d'un joli vin de la Moselle.
Voilà ce qu'un vieux papier allait coûter à mon oncle. Ma foi, en qualité
de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui, et même pour moi.
Ce que je fis en conscience.
«Je n'ai jamais vu chose pareille! disait la bonne Marthe en servant. M.
Lidenbrock qui n'est pas à table!
—C'est à ne pas le croire.
—Cela présage quelque événement grave!» reprenait la vieille servante
en hochant la tête.
Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène épouvantable,
quand mon oncle trouverait son dîner dévoré.
J'en étais à ma dernière crevette, lorsqu'une voix retentissante m'arracha
aux voluptés du dessert. Je ne fis qu'un bond de la salle dans le cabinet.
Page 16
III
«C'est évidemment du runique, disait le professeur en fronçant le sourcil.
Mais il y a un secret, et je le découvrirai, sinon…»
Un geste violent acheva sa pensée.
«Mets-toi là, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et écris.»
En un instant je fus prêt.
«Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet qui
correspond à l'un de ces caractères islandais. Nous verrons ce que cela
donnera. Mais, par saint Michel! garde-toi bien de te tromper!»
La dictée commença. Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre fut
appelée l'une après l'autre, et forma l'incompréhensible succession des mots
suivants:
mm . r n l l s e s r e u e l s e e c J d e s g t s s m f u n t e i e f n i e
drkekt,samnatrateSSaodrrnemtnaeInuaectrr
ilSaAtuaar.nscrcieaabsccdrmieeutulfrantud
t,iacoseiboKediiY
Quand ce travail fut terminé, mon oncle prit vivement la feuille sur
laquelle je venais d'écrire, et il l'examina longtemps avec attention.
«C'est évidemment du runique, disait le professeur en fronçant le sourcil.
Mais il y a un secret, et je le découvrirai, sinon…»
Un geste violent acheva sa pensée.
«Mets-toi là, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et écris.»
En un instant je fus prêt.
«Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet qui
correspond à l'un de ces caractères islandais. Nous verrons ce que cela
donnera. Mais, par saint Michel! garde-toi bien de te tromper!»
La dictée commença. Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre fut
appelée l'une après l'autre, et forma l'incompréhensible succession des mots
suivants:
mm . r n l l s e s r e u e l s e e c J d e s g t s s m f u n t e i e f n i e
drkekt,samnatrateSSaodrrnemtnaeInuaectrr
ilSaAtuaar.nscrcieaabsccdrmieeutulfrantud
t,iacoseiboKediiY
Quand ce travail fut terminé, mon oncle prit vivement la feuille sur
laquelle je venais d'écrire, et il l'examina longtemps avec attention.
Page 17
«Qu'est-ce que cela veut dire?» répétait-il machinalement.
Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre. D'ailleurs il ne
m'interrogea pas à cet égard, et il continua de se parler à lui-même:
«C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans lequel le
sens est caché sous des lettres brouillées à dessein, et qui, convenablement
disposées, formeraient une phrase intelligible! Quand je pense qu'il y a là
peut-être l'explication ou l'indication d'une grande découverte!»
Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais je
gardai prudemment mon opinion.
Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara tous les
deux.
«Ces deux écritures ne sont pas de la même main, dit-il; le cryptogramme
est postérieur au livre, et j'en vois tout d'abord une preuve irréfragable. En
effet, la première lettre est une double M qu'on chercherait, vainement dans
le livre de Turleson, car elle ne fut ajoutée à l'alphabet islandais qu'au
quatorzième siècle. Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le
manuscrit et le document.»
Cela j'en conviens, me parut assez logique.
«Je suis donc conduit à penser, reprit mon oncle, que l'un des possesseurs
de ce livre aura tracé ces caractères mystérieux. Mais qui diable était ce
possesseur? N'aurait-il point mis son nom à quelque endroit de ce
manuscrit?»
Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
soigneusement en revue les premières pages du livre. Au verso de la
seconde, celle du faux titre, il découvrit une sorte de macule, qui faisait à
Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre. D'ailleurs il ne
m'interrogea pas à cet égard, et il continua de se parler à lui-même:
«C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans lequel le
sens est caché sous des lettres brouillées à dessein, et qui, convenablement
disposées, formeraient une phrase intelligible! Quand je pense qu'il y a là
peut-être l'explication ou l'indication d'une grande découverte!»
Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais je
gardai prudemment mon opinion.
Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara tous les
deux.
«Ces deux écritures ne sont pas de la même main, dit-il; le cryptogramme
est postérieur au livre, et j'en vois tout d'abord une preuve irréfragable. En
effet, la première lettre est une double M qu'on chercherait, vainement dans
le livre de Turleson, car elle ne fut ajoutée à l'alphabet islandais qu'au
quatorzième siècle. Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le
manuscrit et le document.»
Cela j'en conviens, me parut assez logique.
«Je suis donc conduit à penser, reprit mon oncle, que l'un des possesseurs
de ce livre aura tracé ces caractères mystérieux. Mais qui diable était ce
possesseur? N'aurait-il point mis son nom à quelque endroit de ce
manuscrit?»
Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
soigneusement en revue les premières pages du livre. Au verso de la
seconde, celle du faux titre, il découvrit une sorte de macule, qui faisait à
Page 18
l'oeil l'effet d'une tache d'encre. Cependant, en y regardant de près, on
distinguait quelques caractères à demi effacés. Mon oncle comprit que là
était le point intéressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse loupe
aidant, il finit par reconnaître les signes que voici, caractères runiques qu'il
lut sans hésiter:
ᛐᛦᚳᛅᚼᛐᚴᚳᚢᚼᚼᛅᛯ
«Arne Saknussem! s'écria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un nom
cela, et un nom islandais encore! celui d'un savant du seizième siècle, d'un
alchimiste célèbre!»
Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.
«Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse, étaient les
véritables, les seuls savants de leur époque. Ils ont fait des découvertes dont
nous avons le droit d'être étonnés. Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas
enfoui sous cet incompréhensible cryptogramme quelque surprenante
invention? Cela doit être ainsi. Cela est.»
L'imagination du professeur s'enflammait à cette hypothèse.
«Sans doute, osai-je répondre, mais quel intérêt pouvait avoir ce savant à
cacher ainsi quelque merveilleuse découverte?
—Pourquoi? pourquoi? Eh! le sais-je? Galilée n'en a-t-il pas agi ainsi
pour Saturne? D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai le secret de ce
document, et je ne prendrai ni nourriture ni sommeil avant de l'avoir deviné.
—Oh! pensai-je.
—Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.
distinguait quelques caractères à demi effacés. Mon oncle comprit que là
était le point intéressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse loupe
aidant, il finit par reconnaître les signes que voici, caractères runiques qu'il
lut sans hésiter:
ᛐᛦᚳᛅᚼᛐᚴᚳᚢᚼᚼᛅᛯ
«Arne Saknussem! s'écria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un nom
cela, et un nom islandais encore! celui d'un savant du seizième siècle, d'un
alchimiste célèbre!»
Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.
«Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse, étaient les
véritables, les seuls savants de leur époque. Ils ont fait des découvertes dont
nous avons le droit d'être étonnés. Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas
enfoui sous cet incompréhensible cryptogramme quelque surprenante
invention? Cela doit être ainsi. Cela est.»
L'imagination du professeur s'enflammait à cette hypothèse.
«Sans doute, osai-je répondre, mais quel intérêt pouvait avoir ce savant à
cacher ainsi quelque merveilleuse découverte?
—Pourquoi? pourquoi? Eh! le sais-je? Galilée n'en a-t-il pas agi ainsi
pour Saturne? D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai le secret de ce
document, et je ne prendrai ni nourriture ni sommeil avant de l'avoir deviné.
—Oh! pensai-je.
—Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.
Page 19
—Diable! me dis-je, il est heureux que j'aie dîné pour deux!
—Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce «chiffre.» Cela
ne doit pas être difficile.»
A ces mots, je relevai vivement la tête. Mon oncle reprit son soliloque:
«Rien n'est plus aisé. Il y a dans ce document cent trente-deux lettres qui
donnent soixante-dix-neuf consonnes contre cinquante-trois voyelles. Or,
c'est à peu près suivant cette proportion que sont formés les mots des
langues méridionales, tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus
riches en consonnes. Il s'agit donc d'une langue du midi.»
Ces conclusions étaient fort justes.
«Mais quelle est cette langue?»
C'est là que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je découvrais
un profond analyste.
«Ce Saknussemm, reprit-il, était un homme instruit; or, dès qu'il
n'écrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de préférence la
langue courante entre les esprits cultivés du seizième siècle, je veux dire le
latin. Si je me trompe, je pourrai essayer de l'espagnol, du français, de
l'italien, du grec, de l'hébreu. Mais les savants du seizième siècle écrivaient
généralement en latin. J'ai donc le droit de dire à priori: ceci est du latin.»
Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se révoltaient contre la
prétention que cette suite de mots baroques pût appartenir à la douce langue
de Virgile.
«Oui! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouillé.
—Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce «chiffre.» Cela
ne doit pas être difficile.»
A ces mots, je relevai vivement la tête. Mon oncle reprit son soliloque:
«Rien n'est plus aisé. Il y a dans ce document cent trente-deux lettres qui
donnent soixante-dix-neuf consonnes contre cinquante-trois voyelles. Or,
c'est à peu près suivant cette proportion que sont formés les mots des
langues méridionales, tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus
riches en consonnes. Il s'agit donc d'une langue du midi.»
Ces conclusions étaient fort justes.
«Mais quelle est cette langue?»
C'est là que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je découvrais
un profond analyste.
«Ce Saknussemm, reprit-il, était un homme instruit; or, dès qu'il
n'écrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de préférence la
langue courante entre les esprits cultivés du seizième siècle, je veux dire le
latin. Si je me trompe, je pourrai essayer de l'espagnol, du français, de
l'italien, du grec, de l'hébreu. Mais les savants du seizième siècle écrivaient
généralement en latin. J'ai donc le droit de dire à priori: ceci est du latin.»
Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se révoltaient contre la
prétention que cette suite de mots baroques pût appartenir à la douce langue
de Virgile.
«Oui! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouillé.
Page 20
—A la bonne heure! pensai-je. Si tu le débrouilles, tu seras fin, mon
oncle.
—Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle j'avais écrit.
Voilà une série de cent trente-deux lettres qui se présentent sous un désordre
apparent. Il y a des mots où les consonnes se rencontrent seules comme le
premier «mrnlls,» d'autres où les voyelles, au contraire, abondent, le
cinquième, par exemple, «unteief,» ou l'avant-dernier «oseibo.» Or, cette
disposition n'a évidemment pas été combinée; elle est donnée
mathématiquement par la raison inconnue qui a présidé à la succession de
ces lettres. Il me parait certain que la phrase primitive a été écrite
régulièrement, puis retournée suivant une loi qu'il faut découvrir. Celui qui
posséderait la clef de ce «chiffre» le lirait couramment. Mais quelle est cette
clef? Axel, as-tu cette clef?»
A cette question je ne répondis rien, et pour cause. Mes regards s'étaient
arrêtés sur un charmant portrait suspendu au mur, le portrait de Graüben. La
pupille de mon oncle se trouvait alors à Altona, chez une de ses parentes, et
son, absence me rendait fort triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie
Virlandaise et le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et
toute la tranquillité allemandes; nous nous étions fiancés à l'insu de mon
oncle, trop géologue pour comprendre de pareils sentiments. Graüben était
une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus, d'un caractère un peu
grave, d'un esprit un peu sérieux; mais elle ne m'en aimait pas moins; pour
mon compte, je l'adorais, si toutefois ce verbe existe dans la langue
tudesque! L'image de ma petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant,
du monde des réalités dans celui des chimères, dans celui des souvenirs.
Je revis la fidèle compagne de mes travaux et de mes plaisirs. Elle
m'aidait à ranger chaque jour les précieuses pierres de mon oncle; elle les
étiquetait avec moi. C'était une très forte minéralogiste que mademoiselle
oncle.
—Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle j'avais écrit.
Voilà une série de cent trente-deux lettres qui se présentent sous un désordre
apparent. Il y a des mots où les consonnes se rencontrent seules comme le
premier «mrnlls,» d'autres où les voyelles, au contraire, abondent, le
cinquième, par exemple, «unteief,» ou l'avant-dernier «oseibo.» Or, cette
disposition n'a évidemment pas été combinée; elle est donnée
mathématiquement par la raison inconnue qui a présidé à la succession de
ces lettres. Il me parait certain que la phrase primitive a été écrite
régulièrement, puis retournée suivant une loi qu'il faut découvrir. Celui qui
posséderait la clef de ce «chiffre» le lirait couramment. Mais quelle est cette
clef? Axel, as-tu cette clef?»
A cette question je ne répondis rien, et pour cause. Mes regards s'étaient
arrêtés sur un charmant portrait suspendu au mur, le portrait de Graüben. La
pupille de mon oncle se trouvait alors à Altona, chez une de ses parentes, et
son, absence me rendait fort triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie
Virlandaise et le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et
toute la tranquillité allemandes; nous nous étions fiancés à l'insu de mon
oncle, trop géologue pour comprendre de pareils sentiments. Graüben était
une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus, d'un caractère un peu
grave, d'un esprit un peu sérieux; mais elle ne m'en aimait pas moins; pour
mon compte, je l'adorais, si toutefois ce verbe existe dans la langue
tudesque! L'image de ma petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant,
du monde des réalités dans celui des chimères, dans celui des souvenirs.
Je revis la fidèle compagne de mes travaux et de mes plaisirs. Elle
m'aidait à ranger chaque jour les précieuses pierres de mon oncle; elle les
étiquetait avec moi. C'était une très forte minéralogiste que mademoiselle
Page 21
Graüben! Elle aimait à approfondir les questions ardues de la science. Que
de douces heures nous avions passées à étudier ensemble, et combien
j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle maniait de ses
charmantes mains.
Puis, l'instant de là récréation venue, nous sortions tous les deux; nous
prenions par les allées touffues de l'Alsser, et nous nous rendions de
compagnie au vieux moulin goudronné qui fait si bon effet à l'extrémité du
lac; chemin faisant, on causait en se tenant par la main; je lui racontais des
choses dont elle riait de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe,
et, après avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands
nénuphars blancs, nous revenions au quai par la barque à vapeur.
Or, j'en étais là de mon rêve, quand mon oncle, frappant la table du
poing, me ramena violemment à la réalité.
«Voyons, dit-il, la première, idée qui doit se présenter à l'esprit pour
brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me semble, d'écrire les mots
verticalement au lieu de les tracer horizontalement.
—Tiens! pensai-je.
—Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase quelconque sur
ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les lettres à la suite les unes des
autres, mets-les successivement par colonnes verticales, de manière à les
grouper en nombre de cinq ou six.»
Je compris ce dont il s'agissait, et immédiatement j'écrivis de haut en bas:
J m n e , b e e , t G e t' b m i r n a i a t a ! i e p e ü
«Bon, dit le professeur, sans avoir lu. Maintenant, dispose ces mots sur
une ligne horizontale.
de douces heures nous avions passées à étudier ensemble, et combien
j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle maniait de ses
charmantes mains.
Puis, l'instant de là récréation venue, nous sortions tous les deux; nous
prenions par les allées touffues de l'Alsser, et nous nous rendions de
compagnie au vieux moulin goudronné qui fait si bon effet à l'extrémité du
lac; chemin faisant, on causait en se tenant par la main; je lui racontais des
choses dont elle riait de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe,
et, après avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands
nénuphars blancs, nous revenions au quai par la barque à vapeur.
Or, j'en étais là de mon rêve, quand mon oncle, frappant la table du
poing, me ramena violemment à la réalité.
«Voyons, dit-il, la première, idée qui doit se présenter à l'esprit pour
brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me semble, d'écrire les mots
verticalement au lieu de les tracer horizontalement.
—Tiens! pensai-je.
—Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase quelconque sur
ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les lettres à la suite les unes des
autres, mets-les successivement par colonnes verticales, de manière à les
grouper en nombre de cinq ou six.»
Je compris ce dont il s'agissait, et immédiatement j'écrivis de haut en bas:
J m n e , b e e , t G e t' b m i r n a i a t a ! i e p e ü
«Bon, dit le professeur, sans avoir lu. Maintenant, dispose ces mots sur
une ligne horizontale.
Page 22
J'obéis, et j'obtins la phrase suivante:
Jmne,b ee,tGe t'bmirn aiata! iepeü
«Parfait! fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains, voilà qui a
déjà la physionomie du vieux document; les voyelles sont groupées ainsi
que les consonnes dans le même désordre; il y a même des majuscules au
milieu des mots, ainsi que des virgules, tout comme dans le parchemin de
Saknussemm!»
Je ne puis m'empêcher de trouver ces remarques fort ingénieuses.
«Or, reprit mon oncle en s'adressant directement à moi, pour lire la
phrase que tu viens d'écrire, et que je ne connais pas, il me suffira de
prendre successivement la première lettre de chaque mot, puis la seconde,
puis la troisième, ainsi de suite.
Et mon oncle, à son grand étonnement, et surtout au mien, lut:
Je t'aime bien, ma petite Graüben!
«Hein!» fit le professeur.
Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais tracé cette phrase
compromettante!
«Ah! tu aimes Graüben! reprit mon oncle d'un véritable ton de tuteur!
—Oui … Non … balbutiai-je!
—Ah! tu aimes Graüben, reprit-il machinalement. Eh bien, appliquons
mon procédé au document en question!»
Jmne,b ee,tGe t'bmirn aiata! iepeü
«Parfait! fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains, voilà qui a
déjà la physionomie du vieux document; les voyelles sont groupées ainsi
que les consonnes dans le même désordre; il y a même des majuscules au
milieu des mots, ainsi que des virgules, tout comme dans le parchemin de
Saknussemm!»
Je ne puis m'empêcher de trouver ces remarques fort ingénieuses.
«Or, reprit mon oncle en s'adressant directement à moi, pour lire la
phrase que tu viens d'écrire, et que je ne connais pas, il me suffira de
prendre successivement la première lettre de chaque mot, puis la seconde,
puis la troisième, ainsi de suite.
Et mon oncle, à son grand étonnement, et surtout au mien, lut:
Je t'aime bien, ma petite Graüben!
«Hein!» fit le professeur.
Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais tracé cette phrase
compromettante!
«Ah! tu aimes Graüben! reprit mon oncle d'un véritable ton de tuteur!
—Oui … Non … balbutiai-je!
—Ah! tu aimes Graüben, reprit-il machinalement. Eh bien, appliquons
mon procédé au document en question!»
Page 23
Mon oncle, retombé dans son absorbante contemplation, oubliait déjà
mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tête du savant ne
pouvait comprendre les choses du coeur. Mais, heureusement, la grande
affaire du document l'emporta.
Au moment de faire son expérience capitale, les yeux du professeur
Lidenbrock lancèrent des éclairs à travers ses lunettes; ses doigts
tremblèrent, lorsqu'il reprit le vieux parchemin; il était sérieusement ému.
Enfin il toussa fortement, et d'une voix grave, appelant successivement la
première lettre, puis la seconde de chaque mot; il me dicta la série suivante:
mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn
ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne
lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek meretarcsilucoYsleffenSnI
En finissant, je l'avouerai, j'étais émotionné, ces lettres, nommées une à
une, ne m'avaient présenté aucun sens à l'esprit; j'attendais donc que le
professeur laissât se dérouler pompeusement entre ses lèvres une phrase
d'une magnifique latinité.
Mais, qui aurait pu le prévoir! Un violent coup de poing ébranla la table.
L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.
«Ce n'est pas cela! s'écria mon oncle, cela n'a pas le sens commun!»
Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant l'escalier comme
une avalanche, il se précipita dans König-strasse, et s'enfuit à toutes jambes.
mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tête du savant ne
pouvait comprendre les choses du coeur. Mais, heureusement, la grande
affaire du document l'emporta.
Au moment de faire son expérience capitale, les yeux du professeur
Lidenbrock lancèrent des éclairs à travers ses lunettes; ses doigts
tremblèrent, lorsqu'il reprit le vieux parchemin; il était sérieusement ému.
Enfin il toussa fortement, et d'une voix grave, appelant successivement la
première lettre, puis la seconde de chaque mot; il me dicta la série suivante:
mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn
ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne
lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek meretarcsilucoYsleffenSnI
En finissant, je l'avouerai, j'étais émotionné, ces lettres, nommées une à
une, ne m'avaient présenté aucun sens à l'esprit; j'attendais donc que le
professeur laissât se dérouler pompeusement entre ses lèvres une phrase
d'une magnifique latinité.
Mais, qui aurait pu le prévoir! Un violent coup de poing ébranla la table.
L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.
«Ce n'est pas cela! s'écria mon oncle, cela n'a pas le sens commun!»
Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant l'escalier comme
une avalanche, il se précipita dans König-strasse, et s'enfuit à toutes jambes.
Page 24
IV
«Il est parti? s'écria Marthe en accourant au bruit de la porte de la rue qui,
violemment refermée, venait d'ébranler la maison tout entière.
—Oui! répondis-je, complètement parti!
—Eh bien? et son dîner? fit la vieille servante.
—Il ne dînera pas!
—Et son souper?
—Il ne soupera pas!
—Comment? dit Marthe en joignant les mains.
—Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la maison!
Mon oncle Lidenbrock nous met tous à la diète jusqu'au moment où il aura
déchiffré un vieux grimoire qui est absolument indéchiffrable!
—Jésus! nous n'avons donc plus qu'à mourir de faim!»
Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
c'était un sort inévitable.
«Il est parti? s'écria Marthe en accourant au bruit de la porte de la rue qui,
violemment refermée, venait d'ébranler la maison tout entière.
—Oui! répondis-je, complètement parti!
—Eh bien? et son dîner? fit la vieille servante.
—Il ne dînera pas!
—Et son souper?
—Il ne soupera pas!
—Comment? dit Marthe en joignant les mains.
—Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la maison!
Mon oncle Lidenbrock nous met tous à la diète jusqu'au moment où il aura
déchiffré un vieux grimoire qui est absolument indéchiffrable!
—Jésus! nous n'avons donc plus qu'à mourir de faim!»
Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
c'était un sort inévitable.
Page 25
La vieille servante, sérieusement alarmée, retourna dans sa cuisine en
gémissant.
Quand je fus seul, l'idée me vint d'aller tout conter à Graüben; mais
comment quitter la maison? Et s'il m'appelait? Et s'il voulait recommencer
ce travail logogriphique, qu'on eût vainement proposé au vieil OEdipe! Et si
je ne répondais pas à son appel, qu'adviendrait-il?
Le plus sage était de rester. Justement, un minéralogiste de Besançon
venait de nous adresser une collection de géodes siliceuses qu'il fallait
classer. Je me mis au travail. Je triai, j'étiquetai, je disposai dans leur vitrine
toutes ces pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits cristaux.
Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux document ne
laissait point de me préoccuper étrangement. Ma tête bouillonnait, et je me
sentais pris d'une vague inquiétude. J'avais le pressentiment d'une
catastrophe prochaine.
Au bout d'une heure, mes géodes étaient étagées avec ordre. Je me laissai
aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras ballants et la tête
renversée. J'allumai ma pipe à long tuyau courbe, dont le fourneau sculpté
représentait une naïade nonchalamment étendue; puis, je m'amusai à suivre
les progrès de la carbonisation, qui de ma naïade faisait peu à peu une
négresse accomplie. De temps en temps, j'écoutais si quelque pas
retentissait dans l'escalier. Mais non. Où pouvait être mon oncle en ce
moment? Je me le figurais courant sous les beaux arbres de la route
d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa canne, d'un bras violent battant
les herbes, décapitant les chardons et troublant dans leur repos les cigognes
solitaires.
Rentrerait-il triomphant ou découragé? Qui aurait raison l'un de l'autre,
du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et, machinalement, je pris entre
gémissant.
Quand je fus seul, l'idée me vint d'aller tout conter à Graüben; mais
comment quitter la maison? Et s'il m'appelait? Et s'il voulait recommencer
ce travail logogriphique, qu'on eût vainement proposé au vieil OEdipe! Et si
je ne répondais pas à son appel, qu'adviendrait-il?
Le plus sage était de rester. Justement, un minéralogiste de Besançon
venait de nous adresser une collection de géodes siliceuses qu'il fallait
classer. Je me mis au travail. Je triai, j'étiquetai, je disposai dans leur vitrine
toutes ces pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits cristaux.
Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux document ne
laissait point de me préoccuper étrangement. Ma tête bouillonnait, et je me
sentais pris d'une vague inquiétude. J'avais le pressentiment d'une
catastrophe prochaine.
Au bout d'une heure, mes géodes étaient étagées avec ordre. Je me laissai
aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras ballants et la tête
renversée. J'allumai ma pipe à long tuyau courbe, dont le fourneau sculpté
représentait une naïade nonchalamment étendue; puis, je m'amusai à suivre
les progrès de la carbonisation, qui de ma naïade faisait peu à peu une
négresse accomplie. De temps en temps, j'écoutais si quelque pas
retentissait dans l'escalier. Mais non. Où pouvait être mon oncle en ce
moment? Je me le figurais courant sous les beaux arbres de la route
d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa canne, d'un bras violent battant
les herbes, décapitant les chardons et troublant dans leur repos les cigognes
solitaires.
Rentrerait-il triomphant ou découragé? Qui aurait raison l'un de l'autre,
du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et, machinalement, je pris entre
Page 26
mes doigts la feuille de papier sur laquelle s'allongeait l'incompréhensible
série des lettres tracées par moi. Je me répétais:
«Qu'est-ce que cela signifie?»
Je cherchai à grouper ces lettres de manière à former des mots.
Impossible. Qu'on les réunit par deux, trois, ou cinq, ou six, cela ne donnait
absolument rien d'intelligible; il y avait bien les quatorzième; quinzième et
seizième lettres qui faisaient le mot anglais «ice», et la quatre-vingt-
quatrième, la quatre-vingt-cinquième et la quatre-vingt-sixième formaient le
mot «sir». Enfin, dans le corps du document, et à la deuxième et à la
troisième ligne, je remarquai aussi les mots latins «rota», «mutabile», «ira»,
«neo», «atra».
«Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison à mon
oncle sur la langue du document! Et même, à la quatrième ligne, j'aperçois
encore le mot «luco» qui se traduit par «bois sacré». Il est vrai qu'à la
troisième, on lit le mot «tabiled» de tournure parfaitement hébraïque, et à la
dernière, les vocables «mer», «arc», «mère», qui sont purement français.»
Il y avait là de quoi perdre la tête! Quatre idiomes différents dans cette
phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre les mots «glace,
monsieur, colère, cruel, bois sacré, changeant, mère, arc ou mer?» Le
premier et le dernier seuls se rapprochaient facilement; rien d'étonnant que,
dans un document écrit en Islande, il fût question d'une «mer de glace».
Mais de là à comprendre le reste du cryptogramme, c'était autre chose.
Je me débattais donc contre une insoluble difficulté; mon cerveau
s'échauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les cent trente-
deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme ces larmes d'argent
qui glissent dans l'air autour de notre tête, lorsque le sang s'y est
violemment porté.
série des lettres tracées par moi. Je me répétais:
«Qu'est-ce que cela signifie?»
Je cherchai à grouper ces lettres de manière à former des mots.
Impossible. Qu'on les réunit par deux, trois, ou cinq, ou six, cela ne donnait
absolument rien d'intelligible; il y avait bien les quatorzième; quinzième et
seizième lettres qui faisaient le mot anglais «ice», et la quatre-vingt-
quatrième, la quatre-vingt-cinquième et la quatre-vingt-sixième formaient le
mot «sir». Enfin, dans le corps du document, et à la deuxième et à la
troisième ligne, je remarquai aussi les mots latins «rota», «mutabile», «ira»,
«neo», «atra».
«Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison à mon
oncle sur la langue du document! Et même, à la quatrième ligne, j'aperçois
encore le mot «luco» qui se traduit par «bois sacré». Il est vrai qu'à la
troisième, on lit le mot «tabiled» de tournure parfaitement hébraïque, et à la
dernière, les vocables «mer», «arc», «mère», qui sont purement français.»
Il y avait là de quoi perdre la tête! Quatre idiomes différents dans cette
phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre les mots «glace,
monsieur, colère, cruel, bois sacré, changeant, mère, arc ou mer?» Le
premier et le dernier seuls se rapprochaient facilement; rien d'étonnant que,
dans un document écrit en Islande, il fût question d'une «mer de glace».
Mais de là à comprendre le reste du cryptogramme, c'était autre chose.
Je me débattais donc contre une insoluble difficulté; mon cerveau
s'échauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les cent trente-
deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme ces larmes d'argent
qui glissent dans l'air autour de notre tête, lorsque le sang s'y est
violemment porté.
Page 27
J'étais en proie à une sorte d'hallucination; j'étouffais; il me fallait de l'air.
Machinalement, je m'éventai avec la feuille de papier, dont le verso et le
recto se présentèrent successivement à mes regards.
Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides, au
moment où le verso se tournait vers moi, je crus voir apparaître des mots
parfaitement lisibles, des mots latins, entre autres «craterem» et «terrestre».
Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me firent
entrevoir la vérité; j'avais découvert la loi du chiffre. Pour lire ce document,
il n'était pas même nécessaire de le lire à travers la feuille retournée! Non.
Tel il était, tel il m'avait été dicté, tel il pouvait être épelé couramment.
Toutes les ingénieuses combinaisons du professeur se réalisaient; il avait eu
raison pour la disposition des lettres, raison pour la langue du document! Il
s'en fallut d'un «rien» qu'il pût lire d'un bout à l'autre cette phrase latine, et
ce «rien», le hasard venait de me le donner!
On comprend si je fus ému! Mes yeux se troublèrent. Je ne pouvais m'en
servir. J'avais étalé la feuille de papier sur la table. Il me suffisait d'y jeter
un regard pour devenir possesseur du secret.
Enfin je parvins à calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de faire deux
fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et je revins m'engouffrer
dans le vaste fauteuil.
«Lisons», m'écriai-je, après avoir refait dans mes poumons une ample
provision d'air.
Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur chaque
lettre, et, sans m'arrêter, sans hésiter, un instant, je prononçai à haute voix la
phrase tout entière.
Machinalement, je m'éventai avec la feuille de papier, dont le verso et le
recto se présentèrent successivement à mes regards.
Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides, au
moment où le verso se tournait vers moi, je crus voir apparaître des mots
parfaitement lisibles, des mots latins, entre autres «craterem» et «terrestre».
Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me firent
entrevoir la vérité; j'avais découvert la loi du chiffre. Pour lire ce document,
il n'était pas même nécessaire de le lire à travers la feuille retournée! Non.
Tel il était, tel il m'avait été dicté, tel il pouvait être épelé couramment.
Toutes les ingénieuses combinaisons du professeur se réalisaient; il avait eu
raison pour la disposition des lettres, raison pour la langue du document! Il
s'en fallut d'un «rien» qu'il pût lire d'un bout à l'autre cette phrase latine, et
ce «rien», le hasard venait de me le donner!
On comprend si je fus ému! Mes yeux se troublèrent. Je ne pouvais m'en
servir. J'avais étalé la feuille de papier sur la table. Il me suffisait d'y jeter
un regard pour devenir possesseur du secret.
Enfin je parvins à calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de faire deux
fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et je revins m'engouffrer
dans le vaste fauteuil.
«Lisons», m'écriai-je, après avoir refait dans mes poumons une ample
provision d'air.
Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur chaque
lettre, et, sans m'arrêter, sans hésiter, un instant, je prononçai à haute voix la
phrase tout entière.
Page 28
Mais quelle stupéfaction, quelle terreur m'envahit! Je restai d'abord
comme frappé d'un coup subit. Quoi! ce que je venais d'apprendre s'était
accompli! un homme avait eu assez d'audace pour pénétrer! …
«Ah! m'écriai-je en bondissant: mais non! mais non! mon oncle ne le
saura pas! Il ne manquerait plus qu'il vint à connaître un semblable voyage!
Il voudrait en goûter aussi! Rien ne pourrait l'arrêter! Un géologue si
déterminé! il partirait quand même, malgré tout, en dépit de tout! Et il
m'emmènerait avec lui, et nous n'en reviendrions pas! Jamais! jamais!»
J'étais dans une surexcitation difficile à peindre.
«Non! non! ce ne sera pas, dis-je avec énergie, et, puisque je peux
empêcher qu'une pareille idée vienne à l'esprit de mon tyran, je le ferai. A
tourner et à retourner ce document, il pourrait par hasard en découvrir la
clef! Détruisons-le.»
Il y avait un reste de feu dans la cheminée. Je saisis non seulement la
feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem; d'une main fébrile
j'allais précipiter le tout sur les charbons et anéantir ce dangereux secret,
quand la porte du cabinet s'ouvrit. Mon oncle parut.
comme frappé d'un coup subit. Quoi! ce que je venais d'apprendre s'était
accompli! un homme avait eu assez d'audace pour pénétrer! …
«Ah! m'écriai-je en bondissant: mais non! mais non! mon oncle ne le
saura pas! Il ne manquerait plus qu'il vint à connaître un semblable voyage!
Il voudrait en goûter aussi! Rien ne pourrait l'arrêter! Un géologue si
déterminé! il partirait quand même, malgré tout, en dépit de tout! Et il
m'emmènerait avec lui, et nous n'en reviendrions pas! Jamais! jamais!»
J'étais dans une surexcitation difficile à peindre.
«Non! non! ce ne sera pas, dis-je avec énergie, et, puisque je peux
empêcher qu'une pareille idée vienne à l'esprit de mon tyran, je le ferai. A
tourner et à retourner ce document, il pourrait par hasard en découvrir la
clef! Détruisons-le.»
Il y avait un reste de feu dans la cheminée. Je saisis non seulement la
feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem; d'une main fébrile
j'allais précipiter le tout sur les charbons et anéantir ce dangereux secret,
quand la porte du cabinet s'ouvrit. Mon oncle parut.
Page 29
V
Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux document.
Le professeur Lidenbrock paraissait profondément absorbé. Sa pensée
dominante ne lui laissait pas un instant de répit; il avait évidemment scruté,
analysé l'affaire, mis en oeuvre toutes les ressources de son imagination
pendant sa promenade, et il revenait appliquer quelque combinaison
nouvelle.
En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume à la main, il commença à
établir des formules qui ressemblaient à un calcul algébrique.
Je suivais du regard sa main frémissante; je ne perdais pas un seul de ses
mouvements. Quelque résultat inespéré allait-il donc inopinément se
produire? Je tremblais, et sans raison, puisque la vraie combinaison, la
«seule» étant déjà trouvée, toute autre recherche devenait forcément vaine.
Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, sans lever
la tête, effaçant, reprenant, raturant, recommençant mille fois.
Je savais bien que, s'il parvenait à arranger des lettres suivant toutes les
positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la phrase se trouverait faite.
Mais je savais aussi que vingt lettres seulement peuvent former deux
quintillions, quatre cent trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions,
Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux document.
Le professeur Lidenbrock paraissait profondément absorbé. Sa pensée
dominante ne lui laissait pas un instant de répit; il avait évidemment scruté,
analysé l'affaire, mis en oeuvre toutes les ressources de son imagination
pendant sa promenade, et il revenait appliquer quelque combinaison
nouvelle.
En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume à la main, il commença à
établir des formules qui ressemblaient à un calcul algébrique.
Je suivais du regard sa main frémissante; je ne perdais pas un seul de ses
mouvements. Quelque résultat inespéré allait-il donc inopinément se
produire? Je tremblais, et sans raison, puisque la vraie combinaison, la
«seule» étant déjà trouvée, toute autre recherche devenait forcément vaine.
Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler, sans lever
la tête, effaçant, reprenant, raturant, recommençant mille fois.
Je savais bien que, s'il parvenait à arranger des lettres suivant toutes les
positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la phrase se trouverait faite.
Mais je savais aussi que vingt lettres seulement peuvent former deux
quintillions, quatre cent trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions,
Page 30
huit milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille
combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la phrase, et ces
cent trente-deux lettres donnaient un nombre de phrases différentes
composé de cent trente-trois chiffres au moins, nombre presque impossible
à énumérer et qui échappe à toute appréciation.
J'étais rassuré sur ce moyen héroïque de résoudre le problème.
Cependant le temps s'écoulait; la nuit se fit; les bruits de la rue
s'apaisèrent; mon oncle, toujours courbé sur sa tâche, ne vit rien, pas même
la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il n'entendit rien, pas même la voix
de cette digne servante, disant:
«Monsieur soupera-t-il ce soir?»
Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans réponse: pour moi, après avoir
résisté pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible sommeil, et je
m'endormis sur un bout du canapé, tandis que mon oncle Lidenbrock
calculait et raturait toujours.
Quand je me réveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur était encore au
travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses cheveux entremêlés sous sa
main fiévreuse, ses pommettes empourprées indiquaient assez sa lutte
terrible avec l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle
contention du cerveau, les heures durent s'écouler pour lui.
Vraiment, il me fit pitié. Malgré les reproches que je croyais être en droit
de lui faire, une certaine émotion me gagnait. Le pauvre homme était
tellement possédé de son idée, qu'il oubliait de se mettre en colère; toutes
ses forces vives se concentraient sur un seul point, et, comme elles ne
s'échappaient pas par leur exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur
tension ne le fît éclater d'un instant à l'autre.
combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la phrase, et ces
cent trente-deux lettres donnaient un nombre de phrases différentes
composé de cent trente-trois chiffres au moins, nombre presque impossible
à énumérer et qui échappe à toute appréciation.
J'étais rassuré sur ce moyen héroïque de résoudre le problème.
Cependant le temps s'écoulait; la nuit se fit; les bruits de la rue
s'apaisèrent; mon oncle, toujours courbé sur sa tâche, ne vit rien, pas même
la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il n'entendit rien, pas même la voix
de cette digne servante, disant:
«Monsieur soupera-t-il ce soir?»
Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans réponse: pour moi, après avoir
résisté pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible sommeil, et je
m'endormis sur un bout du canapé, tandis que mon oncle Lidenbrock
calculait et raturait toujours.
Quand je me réveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur était encore au
travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses cheveux entremêlés sous sa
main fiévreuse, ses pommettes empourprées indiquaient assez sa lutte
terrible avec l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle
contention du cerveau, les heures durent s'écouler pour lui.
Vraiment, il me fit pitié. Malgré les reproches que je croyais être en droit
de lui faire, une certaine émotion me gagnait. Le pauvre homme était
tellement possédé de son idée, qu'il oubliait de se mettre en colère; toutes
ses forces vives se concentraient sur un seul point, et, comme elles ne
s'échappaient pas par leur exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur
tension ne le fît éclater d'un instant à l'autre.
Page 31
Je pouvais d'un geste desserrer cet étau de fer qui lui serrait le crâne, d'un
mot seulement! Et je n'en fis rien.
Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille
circonstance? Dans l'intérêt même de mon oncle.
«Non, non, répétai-je, non, je ne parlerai pas! Il voudrait y aller, je le
connais; rien ne saurait l'arrêter. C'est une imagination volcanique, et, pour
faire ce que d'autres géologues n'ont point fait, il risquerait sa vie. Je me
tairai; je garderai ce secret dont le hasard m'a rendu maître; le découvrir, ce
serait tuer le professeur Lidenbrock. Qu'il le devine, s'il le peut; je ne veux
pas me reprocher un jour de l'avoir conduit à sa perte.
Ceci bien résolu, je me croisai les bras, et j'attendis. Mais j'avais compté
sans un incident qui se produisit à quelques heures de là.
Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre au
marché, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait à la serrure.
Qui l'avait ôtée? Mon oncle évidemment, quand il rentra la veille après
son excursion précipitée.
Était-ce à dessein? Était-ce par mégarde? Voulait-il nous soumettre aux
rigueurs de la faim? Cela m'eût paru un peu fort. Quoi! Marthe et moi, nous
serions victimes d'une situation qui ne nous regardait pas le moins du
monde? Sans doute, et je me souvins d'un précédent de nature à nous
effrayer. En effet, il y a quelques années, à l'époque où mon oncle travaillait
à sa grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit heures
sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette diète scientifique.
Pour mon compte, j'y gagnai des crampes d'estomac fort peu récréatives
chez un garçon d'un naturel assez vorace.
mot seulement! Et je n'en fis rien.
Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille
circonstance? Dans l'intérêt même de mon oncle.
«Non, non, répétai-je, non, je ne parlerai pas! Il voudrait y aller, je le
connais; rien ne saurait l'arrêter. C'est une imagination volcanique, et, pour
faire ce que d'autres géologues n'ont point fait, il risquerait sa vie. Je me
tairai; je garderai ce secret dont le hasard m'a rendu maître; le découvrir, ce
serait tuer le professeur Lidenbrock. Qu'il le devine, s'il le peut; je ne veux
pas me reprocher un jour de l'avoir conduit à sa perte.
Ceci bien résolu, je me croisai les bras, et j'attendis. Mais j'avais compté
sans un incident qui se produisit à quelques heures de là.
Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre au
marché, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait à la serrure.
Qui l'avait ôtée? Mon oncle évidemment, quand il rentra la veille après
son excursion précipitée.
Était-ce à dessein? Était-ce par mégarde? Voulait-il nous soumettre aux
rigueurs de la faim? Cela m'eût paru un peu fort. Quoi! Marthe et moi, nous
serions victimes d'une situation qui ne nous regardait pas le moins du
monde? Sans doute, et je me souvins d'un précédent de nature à nous
effrayer. En effet, il y a quelques années, à l'époque où mon oncle travaillait
à sa grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit heures
sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette diète scientifique.
Pour mon compte, j'y gagnai des crampes d'estomac fort peu récréatives
chez un garçon d'un naturel assez vorace.
Page 32
Or, il me parut que le déjeuner allait faire défaut comme le souper de la
veille. Cependant je résolus d'être héroïque et de ne pas céder devant les
exigences de la faim. Marthe prenait cela très au sérieux et se désolait, la
bonne femme. Quant à moi, l'impossibilité de quitter la maison me
préoccupait davantage et pour cause. On me comprend bien.
Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans le monde
idéal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et véritablement en dehors
des besoins terrestres.
Vers midi, la faim m'aiguillonna sérieusement; Marthe, très
innocemment, avait dévoré la veille les provisions du garde-manger; il ne
restait plus rien à la maison, Cependant je tins bon. J'y mettais une sorte de
point d'honneur.
Deux heures sonnèrent. Cela devenait ridicule, intolérable même;
j'ouvrais des yeux démesurés. Je commençai à me dire que j'exagérais
l'importance du document; que mon oncle n'y ajouterait pas foi; qu'il verrait
là une simple mystification; qu'au pis aller on le retiendrait malgré lui, s'il
voulait tenter l'aventure; qu'enfin il pouvait découvrit lui-même la clef du
«chiffre», et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence.
Ces raisons, que j'eusse rejetées la veille avec indignation, me parurent
excellentes; je trouvai même parfaitement absurde d'avoir attendu si
longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.
Je cherchais donc une entrée en matière, pas trop brusque, quand le
professeur se leva, mit son chapeau et se prépara à sortir.
Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore! Jamais.
«Mon oncle!» dis-je.
veille. Cependant je résolus d'être héroïque et de ne pas céder devant les
exigences de la faim. Marthe prenait cela très au sérieux et se désolait, la
bonne femme. Quant à moi, l'impossibilité de quitter la maison me
préoccupait davantage et pour cause. On me comprend bien.
Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans le monde
idéal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et véritablement en dehors
des besoins terrestres.
Vers midi, la faim m'aiguillonna sérieusement; Marthe, très
innocemment, avait dévoré la veille les provisions du garde-manger; il ne
restait plus rien à la maison, Cependant je tins bon. J'y mettais une sorte de
point d'honneur.
Deux heures sonnèrent. Cela devenait ridicule, intolérable même;
j'ouvrais des yeux démesurés. Je commençai à me dire que j'exagérais
l'importance du document; que mon oncle n'y ajouterait pas foi; qu'il verrait
là une simple mystification; qu'au pis aller on le retiendrait malgré lui, s'il
voulait tenter l'aventure; qu'enfin il pouvait découvrit lui-même la clef du
«chiffre», et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence.
Ces raisons, que j'eusse rejetées la veille avec indignation, me parurent
excellentes; je trouvai même parfaitement absurde d'avoir attendu si
longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.
Je cherchais donc une entrée en matière, pas trop brusque, quand le
professeur se leva, mit son chapeau et se prépara à sortir.
Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore! Jamais.
«Mon oncle!» dis-je.
Page 33
Il ne parut pas m'entendre.
«Mon oncle Lidenbrock! répétai-je en élevant la voix.
—Hein? fit-il comme un homme subitement réveillé.
—Eh bien! cette clef?
—Quelle clef? La clef de la porte?
—Mais non, m'écriai-je, la clef du document!»
Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua sans doute
quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il me saisit vivement le
bras, et, sans pouvoir parler, il m'interrogea du regard. Cependant jamais
demande ne fut formulée d'une façon plus nette.
Je remuai la tête de haut en bas.
Il secoua la sienne avec une sorte de pitié, comme s'il avait affaire à un
fou.
Je fis un geste plus affirmatif.
Ses yeux brillèrent d'un vif éclat; sa main devint menaçante.
Cette conversation muette dans ces circonstances eût intéressé le
spectateur le plus indifférent. Et vraiment j'en arrivais à ne plus oser parler,
tant je craignais que mon oncle ne m'étouffât dans les premiers
embrassements de sa joie. Mais il devint si pressant qu'il fallut répondre.
«Oui, cette clef!… le hasard!…
—Que dis-tu? s'écria-t-il avec une indescriptible émotion.
«Mon oncle Lidenbrock! répétai-je en élevant la voix.
—Hein? fit-il comme un homme subitement réveillé.
—Eh bien! cette clef?
—Quelle clef? La clef de la porte?
—Mais non, m'écriai-je, la clef du document!»
Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua sans doute
quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il me saisit vivement le
bras, et, sans pouvoir parler, il m'interrogea du regard. Cependant jamais
demande ne fut formulée d'une façon plus nette.
Je remuai la tête de haut en bas.
Il secoua la sienne avec une sorte de pitié, comme s'il avait affaire à un
fou.
Je fis un geste plus affirmatif.
Ses yeux brillèrent d'un vif éclat; sa main devint menaçante.
Cette conversation muette dans ces circonstances eût intéressé le
spectateur le plus indifférent. Et vraiment j'en arrivais à ne plus oser parler,
tant je craignais que mon oncle ne m'étouffât dans les premiers
embrassements de sa joie. Mais il devint si pressant qu'il fallut répondre.
«Oui, cette clef!… le hasard!…
—Que dis-tu? s'écria-t-il avec une indescriptible émotion.
Page 34
—Tenez, dis-je en lui présentant la feuille de papier sur laquelle j'avais
écrit, lisez.
—Mais cela ne signifie rien! répondit-il en froissant la feuille.
—Rien, en commençant à lire par le commencement, mais par la fin…»
Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un cri, mieux
qu'un cri, un véritable rugissement! Une révélation venait de se faire, dans
son esprit. Il était transfiguré.
«Ah! ingénieux Saknussemm! s'écria-t-il, tu avais donc d'abord écrit ta
phrase à l'envers!»
Et se précipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la voix émue, il lut
le document tout entier, en remontant de la dernière lettre à la première.
Il était conçu en ces termes:
In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii intra
calendas descende, audas viator, et terrestre centrum attinges. Kod feci.
Arne Saknussem.
Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi:
Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du
Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet, voyageur
audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. Ce que j'ai fait. Arne
Saknussemm,
Mon oncle, à cette lecture, bondit comme s'il eût inopinément touché une
bouteille de Leyde. Il était magnifique d'audace, de joie et de conviction. Il
allait et venait; il prenait sa tête à deux mains; il déplaçait les siéges; il
écrit, lisez.
—Mais cela ne signifie rien! répondit-il en froissant la feuille.
—Rien, en commençant à lire par le commencement, mais par la fin…»
Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un cri, mieux
qu'un cri, un véritable rugissement! Une révélation venait de se faire, dans
son esprit. Il était transfiguré.
«Ah! ingénieux Saknussemm! s'écria-t-il, tu avais donc d'abord écrit ta
phrase à l'envers!»
Et se précipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la voix émue, il lut
le document tout entier, en remontant de la dernière lettre à la première.
Il était conçu en ces termes:
In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii intra
calendas descende, audas viator, et terrestre centrum attinges. Kod feci.
Arne Saknussem.
Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi:
Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du
Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet, voyageur
audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre. Ce que j'ai fait. Arne
Saknussemm,
Mon oncle, à cette lecture, bondit comme s'il eût inopinément touché une
bouteille de Leyde. Il était magnifique d'audace, de joie et de conviction. Il
allait et venait; il prenait sa tête à deux mains; il déplaçait les siéges; il
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empilait ses livres; il jonglait, c'est à ne pas le croire, avec ses précieuses
géodes; il lançait un coup de poing par-ci, une tape par-là. Enfin ses nerfs se
calmèrent et, comme un homme épuisé par une trop grande dépense de
fluide, il retomba dans son fauteuil.
«Quelle heure est-il donc? demanda-t-il après quelques instants de
silence.
—Trois heures, répondis-je.
—Tiens! mon dîner a passé vite. Je meurs de faim. A table.
Puis ensuite…
—Ensuite?
—Tu feras ma malle.
—Hein! m'écriai-je.
—Et la tienne!» répondit l'impitoyable professeur en entrant dans la salle
à manger.
géodes; il lançait un coup de poing par-ci, une tape par-là. Enfin ses nerfs se
calmèrent et, comme un homme épuisé par une trop grande dépense de
fluide, il retomba dans son fauteuil.
«Quelle heure est-il donc? demanda-t-il après quelques instants de
silence.
—Trois heures, répondis-je.
—Tiens! mon dîner a passé vite. Je meurs de faim. A table.
Puis ensuite…
—Ensuite?
—Tu feras ma malle.
—Hein! m'écriai-je.
—Et la tienne!» répondit l'impitoyable professeur en entrant dans la salle
à manger.
Page 36
VI
A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant je me
contins. Je résolus même de faire bonne figure. Des arguments scientifiques
pouvaient seuls arrêter le professeur Lidenbrock; or, il y en avait, et de
bons, contre la possibilité d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre!
Quelle folie! Je réservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
m'occupai du repas.
Inutile de rapporter les imprécations de mon oncle devant la table
desservie. Tout s'expliqua. La liberté fut rendue à la bonne Marthe. Elle
courut au marché et fit si bien, qu'une heure après ma faim était calmée, et
je revenais au sentiment de la situation.
Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui échappait de ces
plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses. Après le
dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.
J'obéis. Il s'assit à un bout de sa table de travail, et moi à l'autre.
«Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garçon très ingénieux; tu
m'as rendu là un fier service, quand, de guerre lasse, j'allais abandonner
cette combinaison. Où me serais-je égaré? Nul ne peut le savoir! Je
n'oublierai jamais cela, mon garçon, et de la gloire que nous allons acquérir
tu auras ta part.
A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant je me
contins. Je résolus même de faire bonne figure. Des arguments scientifiques
pouvaient seuls arrêter le professeur Lidenbrock; or, il y en avait, et de
bons, contre la possibilité d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre!
Quelle folie! Je réservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
m'occupai du repas.
Inutile de rapporter les imprécations de mon oncle devant la table
desservie. Tout s'expliqua. La liberté fut rendue à la bonne Marthe. Elle
courut au marché et fit si bien, qu'une heure après ma faim était calmée, et
je revenais au sentiment de la situation.
Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui échappait de ces
plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses. Après le
dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.
J'obéis. Il s'assit à un bout de sa table de travail, et moi à l'autre.
«Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garçon très ingénieux; tu
m'as rendu là un fier service, quand, de guerre lasse, j'allais abandonner
cette combinaison. Où me serais-je égaré? Nul ne peut le savoir! Je
n'oublierai jamais cela, mon garçon, et de la gloire que nous allons acquérir
tu auras ta part.
Page 37
«Allons! pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu de
discuter cette gloire.
—Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le plus absolu,
tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le monde des savants, et
beaucoup voudraient entreprendre ce voyage, qui ne s'en douteront qu'à
notre retour.
—Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fût si grand?
—Certes! qui hésiterait à conquérir une telle renommée? Si ce document
était connu, une armée entière de géologues se précipiterait sur les traces
d'Arne Saknussemm!
—Voilà ce dont je ne suis pas persuadé, mon oncle, car rien ne prouve
l'authenticité de ce document.
—Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons découvert!
—Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait écrit ces lignes, mais s'ensuit-il
qu'il ait réellement accompli ce voyage, et ce vieux parchemin ne peut-il
renfermer une mystification?»
Ce dernier mot, un peu hasardé, je regrettai presque de l'avoir prononcé;
le professeur fronça son épais sourcil, et je craignais d'avoir compromis les
suites de cette conversation. Heureusement il n'en fut rien. Mon sévère
interlocuteur ébaucha une sorte de sourire sur ses lèvres et répondit:
«C'est ce que nous verrons.
—Ah! fis-je un peu vexé; mais permettez-moi d'épuiser la série des
objections relatives à ce document.
discuter cette gloire.
—Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le plus absolu,
tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le monde des savants, et
beaucoup voudraient entreprendre ce voyage, qui ne s'en douteront qu'à
notre retour.
—Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fût si grand?
—Certes! qui hésiterait à conquérir une telle renommée? Si ce document
était connu, une armée entière de géologues se précipiterait sur les traces
d'Arne Saknussemm!
—Voilà ce dont je ne suis pas persuadé, mon oncle, car rien ne prouve
l'authenticité de ce document.
—Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons découvert!
—Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait écrit ces lignes, mais s'ensuit-il
qu'il ait réellement accompli ce voyage, et ce vieux parchemin ne peut-il
renfermer une mystification?»
Ce dernier mot, un peu hasardé, je regrettai presque de l'avoir prononcé;
le professeur fronça son épais sourcil, et je craignais d'avoir compromis les
suites de cette conversation. Heureusement il n'en fut rien. Mon sévère
interlocuteur ébaucha une sorte de sourire sur ses lèvres et répondit:
«C'est ce que nous verrons.
—Ah! fis-je un peu vexé; mais permettez-moi d'épuiser la série des
objections relatives à ce document.
Page 38
—Parle, mon garçon, ne te gêne pas. Je te laisse toute liberté d'exprimer
ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon collègue. Ainsi, va.
—Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?
—Rien n'est plus facile. J'ai précisément reçu, il y a quelque temps, une
carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait arriver plus à
propos. Prends le troisième atlas dans la seconde travée de la grande
bibliothèque, série Z, planche 4.»
Je me levai, et, grâce à ces indications précises, je trouvai rapidement
l'atlas demandé. Mon oncle l'ouvrit et dit:
«Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de Handerson, et je
crois qu'elle va nous donner la solution de toutes tes difficultés.»
Je me penchai sur la carte.
«Vois cette île composée de volcans, dit le professeur, et remarque qu'ils
portent tous le nom de Yocul. Ce mot veut dire «glacier» en islandais, et,
sous la latitude élevée de l'Islande, la plupart des éruptions se font jour à
travers les couches de glace. De là cette dénomination de Yocul appliquée à
tous les monts ignivomes de l'île.
—Bien, répondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?»
J'espérais qu'à cette demande il n'y aurait pas de réponse. Je me trompais.
Mon oncle reprit:
«Suis-moi sur la côte occidentale de l'Islande. Aperçois-tu Reykjawik, sa
capitale? Oui. Bien. Remonte les fjörds innombrables de ces rivages rongés
ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon collègue. Ainsi, va.
—Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?
—Rien n'est plus facile. J'ai précisément reçu, il y a quelque temps, une
carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait arriver plus à
propos. Prends le troisième atlas dans la seconde travée de la grande
bibliothèque, série Z, planche 4.»
Je me levai, et, grâce à ces indications précises, je trouvai rapidement
l'atlas demandé. Mon oncle l'ouvrit et dit:
«Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de Handerson, et je
crois qu'elle va nous donner la solution de toutes tes difficultés.»
Je me penchai sur la carte.
«Vois cette île composée de volcans, dit le professeur, et remarque qu'ils
portent tous le nom de Yocul. Ce mot veut dire «glacier» en islandais, et,
sous la latitude élevée de l'Islande, la plupart des éruptions se font jour à
travers les couches de glace. De là cette dénomination de Yocul appliquée à
tous les monts ignivomes de l'île.
—Bien, répondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?»
J'espérais qu'à cette demande il n'y aurait pas de réponse. Je me trompais.
Mon oncle reprit:
«Suis-moi sur la côte occidentale de l'Islande. Aperçois-tu Reykjawik, sa
capitale? Oui. Bien. Remonte les fjörds innombrables de ces rivages rongés
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par la mer, et arrête-toi un peu au-dessous du soixante-cinquième degré de
latitude. Que vois-tu là?
—Une sorte de presqu'île semblable à un os décharné, que termine une
énorme rotule.
—La comparaison est juste, mon garçon; maintenant, n'aperçois-tu rien
sur cette rotule?
—Si, un mont qui semble avoir poussé en mer.
—Bon! c'est le Sneffels.
—Le Sneffels?
—Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des plus
remarquables de l'île, et à coup sûr la plus célèbre du monde entier, si son
cratère aboutit au centre du globe.
—Mais c'est impossible! m'écriai-je en haussant les épaules et révolté
contre une pareille supposition.
—Impossible! répondit le professeur Lidenbrock d'un ton sévère.
Et pourquoi cela?
—Parce que ce cratère, est évidemment obstrué par les laves, les roches
brûlantes, et qu'alors…
—Et si c'est un cratère éteint?
—Éteint?
—Oui. Le nombre des volcans en activité à la surface du globe n'est
actuellement que de trois cents environ; mais il existe une bien plus grande
latitude. Que vois-tu là?
—Une sorte de presqu'île semblable à un os décharné, que termine une
énorme rotule.
—La comparaison est juste, mon garçon; maintenant, n'aperçois-tu rien
sur cette rotule?
—Si, un mont qui semble avoir poussé en mer.
—Bon! c'est le Sneffels.
—Le Sneffels?
—Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des plus
remarquables de l'île, et à coup sûr la plus célèbre du monde entier, si son
cratère aboutit au centre du globe.
—Mais c'est impossible! m'écriai-je en haussant les épaules et révolté
contre une pareille supposition.
—Impossible! répondit le professeur Lidenbrock d'un ton sévère.
Et pourquoi cela?
—Parce que ce cratère, est évidemment obstrué par les laves, les roches
brûlantes, et qu'alors…
—Et si c'est un cratère éteint?
—Éteint?
—Oui. Le nombre des volcans en activité à la surface du globe n'est
actuellement que de trois cents environ; mais il existe une bien plus grande
Page 40
quantité de volcans éteints. Or le Sneffels compte parmi ces derniers, et,
depuis les temps historiques, il n'a eu qu'une seule éruption, celle de 1219; à
partir de cette époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n'est plus
au nombre des volcans actifs.»
À ces affirmations positives je n'avais absolument rien à répondre; je me
rejetai donc sur les autres obscurités que renfermait le document.
«Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent faire là les
calendes de juillet?»
Mon oncle prit quelques moments de réflexion. J'eus un instant d'espoir,
mais un seul, car bientôt il me répondit en ces termes:
«Ce que tu appelles obscurité est pour moi lumière. Cela prouve les soins
ingénieux avec lesquels Saknussemm a voulu préciser sa découverte. Le
Sneffels est formé de plusieurs cratères; il y avait donc nécessité d'indiquer
celui d'entre eux qui mène au centre du globe. Qu'a fait le savant Islandais?
Il a remarqué qu'aux approches des calendes de juillet, c'est-à-dire vers les
derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le Scartaris,
projetait son ombre jusqu'à l'ouverture du cratère en question, et il a
consigné le fait dans son document. Pouvait-il imaginer une indication plus
exacte, et une fois arrivés au sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible
d'hésiter sur le chemin à prendre?»
Décidément mon oncle avait réponse à tout. Je vis bien qu'il était
inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai donc de le presser à
ce sujet, et, comme il fallait le convaincre avant tout, je passais aux
objections scientifiques, bien autrement graves, à mon avis.
«Allons, dis-je, je suis forcé d'en convenir, la phrase de Saknussemm est
claire et ne peut laisser aucun doute à l'esprit. J'accorde même que le
depuis les temps historiques, il n'a eu qu'une seule éruption, celle de 1219; à
partir de cette époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n'est plus
au nombre des volcans actifs.»
À ces affirmations positives je n'avais absolument rien à répondre; je me
rejetai donc sur les autres obscurités que renfermait le document.
«Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent faire là les
calendes de juillet?»
Mon oncle prit quelques moments de réflexion. J'eus un instant d'espoir,
mais un seul, car bientôt il me répondit en ces termes:
«Ce que tu appelles obscurité est pour moi lumière. Cela prouve les soins
ingénieux avec lesquels Saknussemm a voulu préciser sa découverte. Le
Sneffels est formé de plusieurs cratères; il y avait donc nécessité d'indiquer
celui d'entre eux qui mène au centre du globe. Qu'a fait le savant Islandais?
Il a remarqué qu'aux approches des calendes de juillet, c'est-à-dire vers les
derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le Scartaris,
projetait son ombre jusqu'à l'ouverture du cratère en question, et il a
consigné le fait dans son document. Pouvait-il imaginer une indication plus
exacte, et une fois arrivés au sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible
d'hésiter sur le chemin à prendre?»
Décidément mon oncle avait réponse à tout. Je vis bien qu'il était
inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai donc de le presser à
ce sujet, et, comme il fallait le convaincre avant tout, je passais aux
objections scientifiques, bien autrement graves, à mon avis.
«Allons, dis-je, je suis forcé d'en convenir, la phrase de Saknussemm est
claire et ne peut laisser aucun doute à l'esprit. J'accorde même que le
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document a un air de parfaite authenticité. Ce savant est allé au fond du
Sneffels; il a vu l'ombre du Scartaris caresser les bords du cratère avant les
calendes de juillet; il a même entendu raconter dans les récits légendaires de
son temps que ce cratère aboutissait au centre de la terre; mais quant à y
être parvenu lui-même, quant à avoir fait le voyage et à en être revenu, s'il
l'a entrepris, non, cent fois non!
—Et la raison? dit mon oncle d'un ton singulièrement moqueur.
—C'est que toutes les théories de la science démontrent qu'une pareille
entreprise est impraticable!
—Toutes les théories disent cela? répondit le professeur on prenant un air
bonhomme. Ah! les vilaines théories! comme elles vont nous gêner, ces
pauvres théories!»
Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai néanmoins.
«Oui! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente environ d'un
degré par soixante-dix pieds de profondeur au-dessous de la surface du
globe; or, en admettant cette proportionnalité constante, le rayon terrestre
étant de quinze cents lieues, il existe au centre une température de deux
millions de degrés. Les matières de l'intérieur de la terre se trouvent donc à
l'état de gaz incandescent, car les métaux, l'or, le platine, les roches les plus
dures, ne résistent pas à une pareille chaleur. J'ai donc le droit de demander
s'il est possible de pénétrer dans un semblable milieu!
—Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?
—Sans doute. Si nous arrivions à une profondeur de dix lieues
seulement, nous serions parvenus à la limite de l'écorce terrestre, car déjà la
température est supérieure à treize cents degrés.
Sneffels; il a vu l'ombre du Scartaris caresser les bords du cratère avant les
calendes de juillet; il a même entendu raconter dans les récits légendaires de
son temps que ce cratère aboutissait au centre de la terre; mais quant à y
être parvenu lui-même, quant à avoir fait le voyage et à en être revenu, s'il
l'a entrepris, non, cent fois non!
—Et la raison? dit mon oncle d'un ton singulièrement moqueur.
—C'est que toutes les théories de la science démontrent qu'une pareille
entreprise est impraticable!
—Toutes les théories disent cela? répondit le professeur on prenant un air
bonhomme. Ah! les vilaines théories! comme elles vont nous gêner, ces
pauvres théories!»
Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai néanmoins.
«Oui! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente environ d'un
degré par soixante-dix pieds de profondeur au-dessous de la surface du
globe; or, en admettant cette proportionnalité constante, le rayon terrestre
étant de quinze cents lieues, il existe au centre une température de deux
millions de degrés. Les matières de l'intérieur de la terre se trouvent donc à
l'état de gaz incandescent, car les métaux, l'or, le platine, les roches les plus
dures, ne résistent pas à une pareille chaleur. J'ai donc le droit de demander
s'il est possible de pénétrer dans un semblable milieu!
—Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?
—Sans doute. Si nous arrivions à une profondeur de dix lieues
seulement, nous serions parvenus à la limite de l'écorce terrestre, car déjà la
température est supérieure à treize cents degrés.
Page 42
—Et tu as peur d'entrer en fusion?
—Je vous laisse la question à décider, répondis-je avec humeur.
—Voici ce, que je décide, répondit le professeur Lidenbrock en prenant
ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait d'une façon certaine ce
qui se passe à l'intérieur du globe, attendu qu'on connaît à peine la douze
millième partie de son rayon; c'est que la science est éminemment
perfectible et que chaque théorie est incessamment détruite par une théorie
nouvelle. N'a-t-on pas cru jusqu'à Fourier que la température des espaces
planétaires allait toujours diminuant, et ne sait-on pas aujourd'hui que les
plus grands froids des régions éthérées ne dépassent pas quarante ou
cinquante degrés au-dessous de zéro? Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la
chaleur interne? Pourquoi, à une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas
une limite infranchissable, au lieu de s'élever jusqu'au degré de fusion des
minéraux les plus réfractaires?»
Mon oncle plaçant la question sur le terrain des hypothèses, je n'eus rien
à répondre.
«Eh bien, je te dirai que de véritables savants, Poisson entre autres, ont
prouvé que, si une chaleur de deux millions de degrés existait à l'intérieur
du globe, les gaz incandescents provenant des matières fondues
acquerraient une élasticité telle que l'écorce terrestre ne pourrait y résister et
éclaterait comme les parois d'une chaudière sous l'effort de la vapeur.
—C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voilà tout.
—D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres géologues distingués, que
l'intérieur du globe n'est formé ni de gaz ni d'eau, ni des plus lourdes pierres
que nous connaissions, car, dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois
moindre.
—Je vous laisse la question à décider, répondis-je avec humeur.
—Voici ce, que je décide, répondit le professeur Lidenbrock en prenant
ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait d'une façon certaine ce
qui se passe à l'intérieur du globe, attendu qu'on connaît à peine la douze
millième partie de son rayon; c'est que la science est éminemment
perfectible et que chaque théorie est incessamment détruite par une théorie
nouvelle. N'a-t-on pas cru jusqu'à Fourier que la température des espaces
planétaires allait toujours diminuant, et ne sait-on pas aujourd'hui que les
plus grands froids des régions éthérées ne dépassent pas quarante ou
cinquante degrés au-dessous de zéro? Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la
chaleur interne? Pourquoi, à une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas
une limite infranchissable, au lieu de s'élever jusqu'au degré de fusion des
minéraux les plus réfractaires?»
Mon oncle plaçant la question sur le terrain des hypothèses, je n'eus rien
à répondre.
«Eh bien, je te dirai que de véritables savants, Poisson entre autres, ont
prouvé que, si une chaleur de deux millions de degrés existait à l'intérieur
du globe, les gaz incandescents provenant des matières fondues
acquerraient une élasticité telle que l'écorce terrestre ne pourrait y résister et
éclaterait comme les parois d'une chaudière sous l'effort de la vapeur.
—C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voilà tout.
—D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres géologues distingués, que
l'intérieur du globe n'est formé ni de gaz ni d'eau, ni des plus lourdes pierres
que nous connaissions, car, dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois
moindre.
Page 43
—Oh! avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut!
—Et avec les faits, mon garçon, en est-il de même? N'est-il pas constant
que le nombre des volcans a considérablement diminué depuis les premiers
jours du monde, et, si chaleur centrale il y a, ne peut-on en conclure qu'elle
tend à s'affaiblir?
—Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je n'ai plus
à discuter.
—Et moi j'ai à dire qu'à mon opinion se joignent les opinions de gens fort
compétents. Te souviens-tu d'une visite que me fit le célèbre chimiste
anglais Humphry Davy en 1825?
—Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans après.
—Eh bien, Humphry Davy vint me voir à son passage à Hambourg. Nous
discutâmes longtemps, entre autres questions, l'hypothèse de la liquidité du
noyau intérieur de la terre. Nous étions tous deux d'accord que cette
liquidité ne pouvait exister, par une raison à laquelle la science n'a jamais
trouvé de réponse.
—Et laquelle? dis-je un peu étonné.
—C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Océan, à
l'attraction de la lune, et conséquemment, deux fois par jour, il se produirait
des marées intérieures qui, soulevant l'écorce terrestre, donneraient lieu à
des tremblements de terre périodiques!
—Mais il est pourtant évident que la surface du globe a été soumise à la
combustion, et il est permis de supposer que la croûte extérieure s'est
refroidie d'abord, tandis que la chaleur se réfugiait au centre.
—Et avec les faits, mon garçon, en est-il de même? N'est-il pas constant
que le nombre des volcans a considérablement diminué depuis les premiers
jours du monde, et, si chaleur centrale il y a, ne peut-on en conclure qu'elle
tend à s'affaiblir?
—Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je n'ai plus
à discuter.
—Et moi j'ai à dire qu'à mon opinion se joignent les opinions de gens fort
compétents. Te souviens-tu d'une visite que me fit le célèbre chimiste
anglais Humphry Davy en 1825?
—Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans après.
—Eh bien, Humphry Davy vint me voir à son passage à Hambourg. Nous
discutâmes longtemps, entre autres questions, l'hypothèse de la liquidité du
noyau intérieur de la terre. Nous étions tous deux d'accord que cette
liquidité ne pouvait exister, par une raison à laquelle la science n'a jamais
trouvé de réponse.
—Et laquelle? dis-je un peu étonné.
—C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Océan, à
l'attraction de la lune, et conséquemment, deux fois par jour, il se produirait
des marées intérieures qui, soulevant l'écorce terrestre, donneraient lieu à
des tremblements de terre périodiques!
—Mais il est pourtant évident que la surface du globe a été soumise à la
combustion, et il est permis de supposer que la croûte extérieure s'est
refroidie d'abord, tandis que la chaleur se réfugiait au centre.
Page 44
—Erreur, répondit mon oncle; la terre a été échauffée par la combustion
de sa surface, et non autrement. Sa surface était composée d'une grande
quantité de métaux, tels que le potassium, le sodium, qui ont la propriété de
s'enflammer au seul contact de l'air et de l'eau; ces métaux prirent feu quand
les vapeurs atmosphériques se précipitèrent en pluie sur le sol, et peu à peu,
lorsque les eaux pénétrèrent dans les fissures de l'écorce terrestre, elles
déterminèrent de nouveaux incendies avec explosions et éruptions. De là les
volcans si nombreux aux premiers jours du monde.
—Mais voilà une ingénieuse hypothèse! m'écriai-je un peu malgré moi.
—Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici même, par une expérience
bien simple. Il composa une boule métallique faite principalement des
métaux dont je viens de parler, et qui figurait parfaitement notre globe;
lorsqu'on faisait tomber une fine rosée à sa surface, celle-ci se boursouflait,
s'oxydait et formait une petite montagne; un cratère s'ouvrait à son sommet;
l'éruption avait lieu et communiquait à toute la boule une chaleur telle qu'il
devenait impossible de la tenir à la main.»
Vraiment, je commençais à être ébranlé par les arguments du professeur;
il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et son enthousiasme habituels.
«Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'état du noyau central a soulevé des
hypothèses diverses entre les géologues; rien de moins prouvé que ce fait
d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe pas; elle ne saurait exister;
nous le verrons, d'ailleurs, et, comme Arne Saknussemm, nous saurons à
quoi nous en tenir sur cette grande question.
Eh bien! oui, répondis-je en me sentant gagner à cet enthousiasme; oui,
nous le verrons, si on y voit toutefois.
de sa surface, et non autrement. Sa surface était composée d'une grande
quantité de métaux, tels que le potassium, le sodium, qui ont la propriété de
s'enflammer au seul contact de l'air et de l'eau; ces métaux prirent feu quand
les vapeurs atmosphériques se précipitèrent en pluie sur le sol, et peu à peu,
lorsque les eaux pénétrèrent dans les fissures de l'écorce terrestre, elles
déterminèrent de nouveaux incendies avec explosions et éruptions. De là les
volcans si nombreux aux premiers jours du monde.
—Mais voilà une ingénieuse hypothèse! m'écriai-je un peu malgré moi.
—Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici même, par une expérience
bien simple. Il composa une boule métallique faite principalement des
métaux dont je viens de parler, et qui figurait parfaitement notre globe;
lorsqu'on faisait tomber une fine rosée à sa surface, celle-ci se boursouflait,
s'oxydait et formait une petite montagne; un cratère s'ouvrait à son sommet;
l'éruption avait lieu et communiquait à toute la boule une chaleur telle qu'il
devenait impossible de la tenir à la main.»
Vraiment, je commençais à être ébranlé par les arguments du professeur;
il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et son enthousiasme habituels.
«Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'état du noyau central a soulevé des
hypothèses diverses entre les géologues; rien de moins prouvé que ce fait
d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe pas; elle ne saurait exister;
nous le verrons, d'ailleurs, et, comme Arne Saknussemm, nous saurons à
quoi nous en tenir sur cette grande question.
Eh bien! oui, répondis-je en me sentant gagner à cet enthousiasme; oui,
nous le verrons, si on y voit toutefois.
Page 45
—Et pourquoi pas? Ne pouvons-nous compter sur des phénomènes
électriques pour nous éclairer, et même sur l'atmosphère, que sa pression
peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?
—Oui, dis-je, oui! cela est possible, après tout,
—Cela est certain, répondit triomphalement mon oncle; mais silence,
entends-tu! silence sur tout ceci, et que personne n'ait idée de découvrir
avant nous le centre de la terre.»
électriques pour nous éclairer, et même sur l'atmosphère, que sa pression
peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?
—Oui, dis-je, oui! cela est possible, après tout,
—Cela est certain, répondit triomphalement mon oncle; mais silence,
entends-tu! silence sur tout ceci, et que personne n'ait idée de découvrir
avant nous le centre de la terre.»
Page 46
VII
Ainsi se termina cette mémorable séance. Cet entretien me donna la fièvre.
Je sortis du cabinet de mon oncle comme étourdi, et il n'y avait pas assez
d'air dans les rues de Hambourg pour me remettre, je gagnai donc les bords
de l'Elbe, du côté du bac à vapeur qui met la ville en communication avec le
chemin de fer de Harbourg.
Étais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je pas subi la
domination du professeur Lidenbrock? Devais-je prendre au sérieux sa
résolution d'aller au centre du massif terrestre? Venais-je d'entendre les
spéculations insensées d'un fou ou les déductions scientifiques d'un grand
génie? En tout cela, où s'arrêtait la vérité, où commençait l'erreur?
Je flottais entre mille hypothèses contradictoires, sans pouvoir
m'accrocher à aucune.
Cependant je me rappelais avoir été convaincu, quoique mon
enthousiasme commençât à se modérer; mais j'aurais voulu partir
immédiatement et ne pas prendre le temps de la réflexion. Oui, le courage
ne m'eût pas manqué pour boucler ma valise en ce moment.
Il faut pourtant l'avouer, une heure après, cette surexcitation tomba; mes
nerfs se détendirent, et des profonds abîmes de la terre je remontai à sa
surface.
Ainsi se termina cette mémorable séance. Cet entretien me donna la fièvre.
Je sortis du cabinet de mon oncle comme étourdi, et il n'y avait pas assez
d'air dans les rues de Hambourg pour me remettre, je gagnai donc les bords
de l'Elbe, du côté du bac à vapeur qui met la ville en communication avec le
chemin de fer de Harbourg.
Étais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je pas subi la
domination du professeur Lidenbrock? Devais-je prendre au sérieux sa
résolution d'aller au centre du massif terrestre? Venais-je d'entendre les
spéculations insensées d'un fou ou les déductions scientifiques d'un grand
génie? En tout cela, où s'arrêtait la vérité, où commençait l'erreur?
Je flottais entre mille hypothèses contradictoires, sans pouvoir
m'accrocher à aucune.
Cependant je me rappelais avoir été convaincu, quoique mon
enthousiasme commençât à se modérer; mais j'aurais voulu partir
immédiatement et ne pas prendre le temps de la réflexion. Oui, le courage
ne m'eût pas manqué pour boucler ma valise en ce moment.
Il faut pourtant l'avouer, une heure après, cette surexcitation tomba; mes
nerfs se détendirent, et des profonds abîmes de la terre je remontai à sa
surface.
Page 47
«C'est absurde! m'écriai-je; cela n'a pas le sens commun! Ce n'est pas une
proposition sérieuse à faire à un garçon sensé. Rien de tout cela n'existe. J'ai
mal dormi, j'ai fait un mauvais rêve.»
Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourné la ville. Après avoir
remonté le port, j'étais arrivé à la route d'Altona. Un pressentiment me
conduisait, pressentiment justifié, car j'aperçus bientôt ma petite Graüben
qui, de son pied leste, revenait bravement à Hambourg.
«Graüben!» lui criai-je de loin.
La jeune fille s'arrêta, un peu troublée, j'imagine, de s'entendre appeler
ainsi sur une grande route. En dix pas je fus près d'elle.
«Axel! fit-elle surprise. Ah! tu es venu à ma rencontre!
C'est bien cela, monsieur.»
Mais, en me regardant, Graüben ne put se méprendre à mon air inquiet,
bouleversé.
«Qu'as-tu donc? dit-elle en me tendant la main.
—Ce que j'ai, Graüben!» m'écriai-je.
En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise était au courant
de la situation. Pendant quelques instants elle garda le silence. Son coeur
palpitait-il à l'égal du mien? je l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans
la mienne. Nous fîmes une centaine de pas sans parler.
«Axel! me dit-elle enfin.
—Ma chère Graüben!
—Ce sera là un beau voyage.»
proposition sérieuse à faire à un garçon sensé. Rien de tout cela n'existe. J'ai
mal dormi, j'ai fait un mauvais rêve.»
Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourné la ville. Après avoir
remonté le port, j'étais arrivé à la route d'Altona. Un pressentiment me
conduisait, pressentiment justifié, car j'aperçus bientôt ma petite Graüben
qui, de son pied leste, revenait bravement à Hambourg.
«Graüben!» lui criai-je de loin.
La jeune fille s'arrêta, un peu troublée, j'imagine, de s'entendre appeler
ainsi sur une grande route. En dix pas je fus près d'elle.
«Axel! fit-elle surprise. Ah! tu es venu à ma rencontre!
C'est bien cela, monsieur.»
Mais, en me regardant, Graüben ne put se méprendre à mon air inquiet,
bouleversé.
«Qu'as-tu donc? dit-elle en me tendant la main.
—Ce que j'ai, Graüben!» m'écriai-je.
En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise était au courant
de la situation. Pendant quelques instants elle garda le silence. Son coeur
palpitait-il à l'égal du mien? je l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans
la mienne. Nous fîmes une centaine de pas sans parler.
«Axel! me dit-elle enfin.
—Ma chère Graüben!
—Ce sera là un beau voyage.»
Page 48
Je bondis à ces mots.
«Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un homme se
soit distingué par quelque grande entreprise!
—Quoi! Graüben, tu ne me détournes pas de tenter une pareille
expédition?
—Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais volontiers,
si une pauvre fille ne devait être un embarras pour vous.
—Dis-tu vrai?
—Je dis vrai.»
Ah! femmes, jeunes filles, coeurs féminins toujours incompréhensibles!
Quand vous n'êtes pas les plus timides des êtres, vous en êtes les plus
braves! La raison n'a que faire auprès de vous. Quoi! cette enfant
m'encourageait à prendre part a cette expédition! Elle n'eût pas craint de
tenter l'aventure. Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!
J'étais déconcerté et, pourquoi ne pas le dire, honteux.
«Graüben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette manière.
—Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.»
Graüben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
silence, nous continuâmes notre chemin, j'étais brisé par les émotions de la
journée.
«Après tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin et, d'ici là,
bien des événements se passeront qui guériront mon oncle de sa manie de
voyager sous terre.»
«Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un homme se
soit distingué par quelque grande entreprise!
—Quoi! Graüben, tu ne me détournes pas de tenter une pareille
expédition?
—Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais volontiers,
si une pauvre fille ne devait être un embarras pour vous.
—Dis-tu vrai?
—Je dis vrai.»
Ah! femmes, jeunes filles, coeurs féminins toujours incompréhensibles!
Quand vous n'êtes pas les plus timides des êtres, vous en êtes les plus
braves! La raison n'a que faire auprès de vous. Quoi! cette enfant
m'encourageait à prendre part a cette expédition! Elle n'eût pas craint de
tenter l'aventure. Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!
J'étais déconcerté et, pourquoi ne pas le dire, honteux.
«Graüben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette manière.
—Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.»
Graüben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
silence, nous continuâmes notre chemin, j'étais brisé par les émotions de la
journée.
«Après tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin et, d'ici là,
bien des événements se passeront qui guériront mon oncle de sa manie de
voyager sous terre.»
Page 49
La nuit était venue quand nous arrivâmes à la maison de König-strasse.
Je m'attendais à trouver la demeure tranquille, mon oncle couché suivant
son habitude et la bonne Marthe donnant à la salle à manger le dernier coup
de plumeau du soir.
Mais j'avais compté sans l'impatience du professeur. Je le trouvai criant,
s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui déchargeaient certaines
marchandises dans l'allée; la vieille servante ne savait où donner de la tête.
«Mais viens donc, Axel; hâte-toi donc, malheureux! s'écria mon oncle du
plus loin qu'il m'aperçut, et ta malle qui n'est pas faite, et mes papiers qui ne
sont pas en ordre, et mon sac de voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes
guêtres qui n'arrivent pas!»
Je demeurai stupéfait. La voix me manquait pour parler. C'est à peine si
mes lèvres purent articuler ces mots:
«Nous partons donc?
—Oui, malheureux garçon, qui vas te promener au lieu d'être là!
—Nous partons? répétai-je d'une voix affaiblie.
—Oui, après-demain matin, à la première heure.»
Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite chambre.
Il n'y avait plus à en douter; mon oncle venait d'employer son après-midi
à se procurer une partie des objets et ustensiles nécessaires à son voyage;
l'allée était encombrée d'échelles de cordes à noeuds, de torches, de
gourdes, de crampons de fer, de pics, de bâtons ferrés, de pioches, de quoi
charger dix hommes au moins.
Je m'attendais à trouver la demeure tranquille, mon oncle couché suivant
son habitude et la bonne Marthe donnant à la salle à manger le dernier coup
de plumeau du soir.
Mais j'avais compté sans l'impatience du professeur. Je le trouvai criant,
s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui déchargeaient certaines
marchandises dans l'allée; la vieille servante ne savait où donner de la tête.
«Mais viens donc, Axel; hâte-toi donc, malheureux! s'écria mon oncle du
plus loin qu'il m'aperçut, et ta malle qui n'est pas faite, et mes papiers qui ne
sont pas en ordre, et mon sac de voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes
guêtres qui n'arrivent pas!»
Je demeurai stupéfait. La voix me manquait pour parler. C'est à peine si
mes lèvres purent articuler ces mots:
«Nous partons donc?
—Oui, malheureux garçon, qui vas te promener au lieu d'être là!
—Nous partons? répétai-je d'une voix affaiblie.
—Oui, après-demain matin, à la première heure.»
Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite chambre.
Il n'y avait plus à en douter; mon oncle venait d'employer son après-midi
à se procurer une partie des objets et ustensiles nécessaires à son voyage;
l'allée était encombrée d'échelles de cordes à noeuds, de torches, de
gourdes, de crampons de fer, de pics, de bâtons ferrés, de pioches, de quoi
charger dix hommes au moins.
Page 50
Je passai une nuit affreuse. Le lendemain je m'entendis appeler de bonne
heure. J'étais décidé à ne pas ouvrir ma porte. Mais le moyen de résistera la
douce voix qui prononçait ces mots: «Mon cher Axel?»
Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air défait, ma pâleur, mes
yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur effet sur Graüben et
changer ses idées.
«Ah! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux et que la
nuit t'a calmé.
—Calmé!» m'écriai-je.
Je me précipitai vêts mon miroir. Eh bien, j'avais moins mauvaise mine
que je ne le supposais. C'était à n'y pas croire.
«Axel, me dit Graüben, j'ai longtemps causé avec mon tuteur. C'est un
hardi savant, un homme de grand courage, et tu te souviendras que son sang
coule dans tes veines. Il m'a raconté ses projets, ses espérances, pourquoi et
comment il espère atteindre son but. Il y parviendra, je n'en doute pas. Ah!
cher Axel, c'est beau de se dévouer ainsi à la science! Quelle gloire attend
M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon! Au retour, Axel, tu seras un
homme, son égal, libre de parler, libre d'agir, libre enfin de…»
La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me ranimaient.
Cependant je ne voulais pas croire encore à notre départ. J'entraînai
Graüben vers le cabinet du professeur.
«Mon oncle, dis-je, il est donc bien décidé que nous partons?
—Comment! tu en doutes?
heure. J'étais décidé à ne pas ouvrir ma porte. Mais le moyen de résistera la
douce voix qui prononçait ces mots: «Mon cher Axel?»
Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air défait, ma pâleur, mes
yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur effet sur Graüben et
changer ses idées.
«Ah! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux et que la
nuit t'a calmé.
—Calmé!» m'écriai-je.
Je me précipitai vêts mon miroir. Eh bien, j'avais moins mauvaise mine
que je ne le supposais. C'était à n'y pas croire.
«Axel, me dit Graüben, j'ai longtemps causé avec mon tuteur. C'est un
hardi savant, un homme de grand courage, et tu te souviendras que son sang
coule dans tes veines. Il m'a raconté ses projets, ses espérances, pourquoi et
comment il espère atteindre son but. Il y parviendra, je n'en doute pas. Ah!
cher Axel, c'est beau de se dévouer ainsi à la science! Quelle gloire attend
M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon! Au retour, Axel, tu seras un
homme, son égal, libre de parler, libre d'agir, libre enfin de…»
La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me ranimaient.
Cependant je ne voulais pas croire encore à notre départ. J'entraînai
Graüben vers le cabinet du professeur.
«Mon oncle, dis-je, il est donc bien décidé que nous partons?
—Comment! tu en doutes?
Page 51
—Non, dis-je afin de ne pas le contrarier. Seulement, je vous demanderai
ce qui nous presse.
—Mais le temps! le temps qui fuit avec une irréparable vitesse!
—Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu'à la fin de juin …
—Eh! crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en Islande? Si
tu ne m'avais pas quitté comme un fou, je t'aurais emmené au bureau-office
de Copenhague, chez Liffender et Co. Là, tu aurais vu que de Copenhague à
Reykjawik il n'y a qu'un service.
—Eh bien?
—Eh bien! si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop tard pour
voir l'ombre du Scartaris caresser le cratère du Sneffels; il faut donc gagner
Copenhague au plus vite pour y chercher un moyen de transport. Va faire ta
malle!»
Il n'y avait pas un mot à répondre. Je remontai dans ma chambre.
Graüben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en ordre, dans une
petite valise, les objets nécessaires à mon voyage. Elle n'était pas plus émue
que s'il se fût agi d'une promenade à Lubeck ou à Heligoland; ses petites
mains allaient et venaient sans précipitation; elle causait avec calme; elle
me donnait les raisons les plus sensées en faveur de notre expédition. Elle
m'enchantait, et je me sentais une grosse colère contre elle. Quelquefois je
voulais m'emporter, mais elle n'y prenait garde et continuait
méthodiquement sa tranquille besogne.
Enfin la dernière courroie de la valise fut bouclée. Je descendis au rez-de-
chaussée.
ce qui nous presse.
—Mais le temps! le temps qui fuit avec une irréparable vitesse!
—Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu'à la fin de juin …
—Eh! crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en Islande? Si
tu ne m'avais pas quitté comme un fou, je t'aurais emmené au bureau-office
de Copenhague, chez Liffender et Co. Là, tu aurais vu que de Copenhague à
Reykjawik il n'y a qu'un service.
—Eh bien?
—Eh bien! si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop tard pour
voir l'ombre du Scartaris caresser le cratère du Sneffels; il faut donc gagner
Copenhague au plus vite pour y chercher un moyen de transport. Va faire ta
malle!»
Il n'y avait pas un mot à répondre. Je remontai dans ma chambre.
Graüben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en ordre, dans une
petite valise, les objets nécessaires à mon voyage. Elle n'était pas plus émue
que s'il se fût agi d'une promenade à Lubeck ou à Heligoland; ses petites
mains allaient et venaient sans précipitation; elle causait avec calme; elle
me donnait les raisons les plus sensées en faveur de notre expédition. Elle
m'enchantait, et je me sentais une grosse colère contre elle. Quelquefois je
voulais m'emporter, mais elle n'y prenait garde et continuait
méthodiquement sa tranquille besogne.
Enfin la dernière courroie de la valise fut bouclée. Je descendis au rez-de-
chaussée.
Page 52
Pendant cette journée les fournisseurs d'instruments de physique,
d'armes, d'appareils électriques s'étaient multipliés. La bonne Marthe en
perdait la tête.
«Est-ce que Monsieur est fou?» me dit-elle.
Je fis un signe affirmatif.
«Et il vous emmène avec lui?»
Même affirmation.
«Où cela? dit-elle.»
J'indiquai du doigt le centre de la terre.
«À la cave? s'écria la vieille servante.
—Non, dis-je enfin, plus bas!»
Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps écoulé.
«À demain matin, dit mon oncle, nous partons à six heures précises.»
A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.
Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.
Je la passai à rêver de gouffres! J'étais en proie au délire. Je me sentais
étreint par la main vigoureuse du professeur, entraîné, abîmé, enlisé! Je
tombais au fond d'insondables précipices avec cette vitesse croissante des
corps abandonnés dans l'espace. Ma vie n'était plus qu'une chute
interminable.
d'armes, d'appareils électriques s'étaient multipliés. La bonne Marthe en
perdait la tête.
«Est-ce que Monsieur est fou?» me dit-elle.
Je fis un signe affirmatif.
«Et il vous emmène avec lui?»
Même affirmation.
«Où cela? dit-elle.»
J'indiquai du doigt le centre de la terre.
«À la cave? s'écria la vieille servante.
—Non, dis-je enfin, plus bas!»
Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps écoulé.
«À demain matin, dit mon oncle, nous partons à six heures précises.»
A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.
Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.
Je la passai à rêver de gouffres! J'étais en proie au délire. Je me sentais
étreint par la main vigoureuse du professeur, entraîné, abîmé, enlisé! Je
tombais au fond d'insondables précipices avec cette vitesse croissante des
corps abandonnés dans l'espace. Ma vie n'était plus qu'une chute
interminable.
Page 53
Je me réveillai à cinq heures, brisé de fatigue et d'émotion. Je descendis à
la salle à manger. Mon oncle était à table. Il dévorait. Je le regardai avec un
sentiment d'horreur. Mais Graüben était là. Je ne dis rien. Je ne pus manger.
À cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue. Une
large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer d'Altona. Elle fut
bientôt encombrée des colis de mon oncle.
«Et ta malle? me dit-il.
—Elle est prête, répondis-je en défaillant.
—Dépêche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer le
train!»
Lutter contre ma destinée me parut alors impossible. Je remontai dans ma
chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches de l'escalier, je
m'élançai à sa suite.
En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains de
Graüben «les rênes» de sa maison. Ma jolie Virlandaise conservait son
calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais elle ne put retenir une larme
en effleurant ma joue de ses douces lèvres.
«Graüben! m'écriai-je.
—Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiancée, mais tu
trouveras ta femme au retour.»
Je serrai Graüben dans mes bras, et pris place dans la voiture. Marthe et
la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressèrent un dernier adieu; puis
les deux chevaux, excités par le sifflement de leur conducteur, s'élancèrent
au galop sur la route d'Altona.
la salle à manger. Mon oncle était à table. Il dévorait. Je le regardai avec un
sentiment d'horreur. Mais Graüben était là. Je ne dis rien. Je ne pus manger.
À cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue. Une
large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer d'Altona. Elle fut
bientôt encombrée des colis de mon oncle.
«Et ta malle? me dit-il.
—Elle est prête, répondis-je en défaillant.
—Dépêche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer le
train!»
Lutter contre ma destinée me parut alors impossible. Je remontai dans ma
chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches de l'escalier, je
m'élançai à sa suite.
En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains de
Graüben «les rênes» de sa maison. Ma jolie Virlandaise conservait son
calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais elle ne put retenir une larme
en effleurant ma joue de ses douces lèvres.
«Graüben! m'écriai-je.
—Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiancée, mais tu
trouveras ta femme au retour.»
Je serrai Graüben dans mes bras, et pris place dans la voiture. Marthe et
la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressèrent un dernier adieu; puis
les deux chevaux, excités par le sifflement de leur conducteur, s'élancèrent
au galop sur la route d'Altona.
Page 54
VIII
Altona, véritable banlieue de Hambourg, est tête de ligne du chemin de fer
de Kiel qui devait nous conduire au rivage des Belt. En moins de vingt
minutes, nous entrions sur le territoire du Holstein.
A six heures et demie la voiture s'arrêta devant la gare; les nombreux
colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage furent déchargés,
transportés, pesés, étiquetés, rechargés dans le wagon de bagages, et à sept
heures nous étions assis l'un vis-à-vis de l'autre dans le même
compartiment. La vapeur siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous
étions partis.
Étais-je résigné? Pas encore. Cependant l'air frais du matin, les détails de
la route rapidement renouvelés par la vitesse du train me distrayaient de ma
grande préoccupation.
Quant à la pensée du professeur, elle devançait évidemment ce convoi
trop lent au gré de son impatience. Nous étions seuls dans le wagon, mais
sans parler. Mon oncle revisitait ses poches et son sac de voyage avec une
minutieuse attention. Je vis bien que rien ne lui manquait des pièces
nécessaires à l'exécution de ses projets.
Entre autres, une feuille de papier, pliée avec soin, portait l'entête de la
chancellerie danoise, avec la signature de M. Christiensen, consul à
Altona, véritable banlieue de Hambourg, est tête de ligne du chemin de fer
de Kiel qui devait nous conduire au rivage des Belt. En moins de vingt
minutes, nous entrions sur le territoire du Holstein.
A six heures et demie la voiture s'arrêta devant la gare; les nombreux
colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage furent déchargés,
transportés, pesés, étiquetés, rechargés dans le wagon de bagages, et à sept
heures nous étions assis l'un vis-à-vis de l'autre dans le même
compartiment. La vapeur siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous
étions partis.
Étais-je résigné? Pas encore. Cependant l'air frais du matin, les détails de
la route rapidement renouvelés par la vitesse du train me distrayaient de ma
grande préoccupation.
Quant à la pensée du professeur, elle devançait évidemment ce convoi
trop lent au gré de son impatience. Nous étions seuls dans le wagon, mais
sans parler. Mon oncle revisitait ses poches et son sac de voyage avec une
minutieuse attention. Je vis bien que rien ne lui manquait des pièces
nécessaires à l'exécution de ses projets.
Entre autres, une feuille de papier, pliée avec soin, portait l'entête de la
chancellerie danoise, avec la signature de M. Christiensen, consul à
Page 55
Hambourg et l'ami du professeur. Cela devait nous donner toute facilité
d'obtenir à Copenhague des recommandations pour le gouverneur de
l'Islande.
J'aperçus aussi le fameux document précieusement enfoui dans la plus
secrète poche du portefeuille. Je le maudis du fond du coeur, et je me remis
à examiner le pays. C'était une vaste suite de plaines peu curieuses,
monotones, limoneuses et assez fécondes: une campagne très favorable à
l'établissement d'un railway et propice à ces lignes droites si chères aux
compagnies de chemins de fer.
Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car, trois heures
après notre départ, le train s'arrêtait à Kiel, à deux pas de la mer.
Nos bagages étant enregistrés pour Copenhague, il n'y eut pas à s'en
occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil inquiet pendant leur
transport au bateau à vapeur. Là ils disparurent à fond de cale.
Mon oncle, dans sa précipitation, avait si bien calculé les heures de
correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il nous restait une journée
entière à perdre. Le steamer l'Ellenora, ne partait pas avant la nuit. De là
une fièvre de neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya à
tous les diables l'administration des bateaux et des railways et les
gouvernements qui toléraient de pareils abus. Je dus faire chorus avec lui
quand il entreprit le capitaine de l'Ellenora à ce sujet. Il voulait l'obliger à
chauffer sans perdre un instant. L'autre l'envoya promener.
A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journée se passe. A force de
nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au fond de laquelle
s'élève la petite ville, de parcourir les bois touffus qui lui donnent
l'apparence d'un nid dans un faisceau de branches, d'admirer les villas
d'obtenir à Copenhague des recommandations pour le gouverneur de
l'Islande.
J'aperçus aussi le fameux document précieusement enfoui dans la plus
secrète poche du portefeuille. Je le maudis du fond du coeur, et je me remis
à examiner le pays. C'était une vaste suite de plaines peu curieuses,
monotones, limoneuses et assez fécondes: une campagne très favorable à
l'établissement d'un railway et propice à ces lignes droites si chères aux
compagnies de chemins de fer.
Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car, trois heures
après notre départ, le train s'arrêtait à Kiel, à deux pas de la mer.
Nos bagages étant enregistrés pour Copenhague, il n'y eut pas à s'en
occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil inquiet pendant leur
transport au bateau à vapeur. Là ils disparurent à fond de cale.
Mon oncle, dans sa précipitation, avait si bien calculé les heures de
correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il nous restait une journée
entière à perdre. Le steamer l'Ellenora, ne partait pas avant la nuit. De là
une fièvre de neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya à
tous les diables l'administration des bateaux et des railways et les
gouvernements qui toléraient de pareils abus. Je dus faire chorus avec lui
quand il entreprit le capitaine de l'Ellenora à ce sujet. Il voulait l'obliger à
chauffer sans perdre un instant. L'autre l'envoya promener.
A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journée se passe. A force de
nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au fond de laquelle
s'élève la petite ville, de parcourir les bois touffus qui lui donnent
l'apparence d'un nid dans un faisceau de branches, d'admirer les villas
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pourvues chacune de leur petite maison de bain froid, enfin de courir et de
maugréer, nous atteignîmes dix heures du soir.
Les tourbillons de la fumée de l'Ellenora, se développaient dans le ciel; le
pont tremblotait sous les frissonnements de la chaudière; nous étions à bord
et propriétaires de deux couchettes étagées dans l'unique chambre du
bateau.
A dix heures un quart les amarres furent larguées, et le steamer fila
rapidement sur les sombres eaux du grand Belt.
La nuit était noire; il y avait belle brise et forte mer; quelques feux de la
côte apparurent dans les ténèbres; plus tard, je ne sais, un phare à éclats
étincela au-dessus des flots; ce fut tout ce qui resta dans mon souvenir de
cette première traversée.
A sept heures du matin nous débarquions à Korsor, petite ville située sur
la côte occidentale du Seeland. Là nous sautions du bateau dans un nouveau
chemin de fer qui nous emportait à travers un pays non moins plat que les
campagnes du Holstein.
C'était encore trois heures de voyage avant d'atteindre la capitale du
Danemark. Mon oncle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. Dans son
impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec ses pieds.
Enfin il aperçut une échappée de mer.
«Le Sund!» s'écria-t-il.
Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui ressemblait à un
hôpital.
«C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.
maugréer, nous atteignîmes dix heures du soir.
Les tourbillons de la fumée de l'Ellenora, se développaient dans le ciel; le
pont tremblotait sous les frissonnements de la chaudière; nous étions à bord
et propriétaires de deux couchettes étagées dans l'unique chambre du
bateau.
A dix heures un quart les amarres furent larguées, et le steamer fila
rapidement sur les sombres eaux du grand Belt.
La nuit était noire; il y avait belle brise et forte mer; quelques feux de la
côte apparurent dans les ténèbres; plus tard, je ne sais, un phare à éclats
étincela au-dessus des flots; ce fut tout ce qui resta dans mon souvenir de
cette première traversée.
A sept heures du matin nous débarquions à Korsor, petite ville située sur
la côte occidentale du Seeland. Là nous sautions du bateau dans un nouveau
chemin de fer qui nous emportait à travers un pays non moins plat que les
campagnes du Holstein.
C'était encore trois heures de voyage avant d'atteindre la capitale du
Danemark. Mon oncle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. Dans son
impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec ses pieds.
Enfin il aperçut une échappée de mer.
«Le Sund!» s'écria-t-il.
Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui ressemblait à un
hôpital.
«C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.
Page 57
—Bon, pensai-je, voilà un établissement où nous devrions finir nos jours!
Et, si grand qu'il fût, cet hôpital serait encore trop petit pour contenir toute
la folie du professeur Lidenbrock!»
Enfin, à dix heures du matin, nous prenions pied à Copenhague; les
bagages furent chargés sur une voiture et conduits avec nous à l'hôtel du
Phoenix dans Bred-Gade. Ce fut l'affaire d'une demi-heure, car la gare est
située en dehors de la ville. Puis mon oncle, faisant une toilette sommaire,
m'entraîna à sa suite. Le portier de l'hôtel parlait l'allemand et l'anglais;
mais le professeur, en sa qualité de polyglotte, l'interrogea en bon danois, et
ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la situation du Muséum
des Antiquités du Nord.
Le directeur de ce curieux établissement, où sont entassées des merveilles
qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays avec ses vieilles armes
de pierre, ses hanaps et ses bijoux, était un savant, l'ami du consul de
Hambourg, M. le professeur Thomson.
Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En
général, un savant en reçoit assez mal un autre. Mais ici ce fut tout
autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial accueil au
professeur Lidenbrock, et même à son neveu. Dire que notre secret fut
gardé vis-à-vis de l'excellent directeur du Muséum, c'est à peine nécessaire.
Nous voulions tout bonnement visiter l'Islande en amateurs désintéressés.
M. Thomson se mit entièrement à notre disposition, et nous courûmes les
quais afin de chercher un navire en partance.
J'espérais que les moyens de transport manqueraient absolument; mais il
n'en fut rien. Une petite goélette danoise, la Valkyrie, devait mettre à la
voile le 2 juin pour Reykjawik. Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait à bord;
son futur passager, dans sa joie, lui serra les mains à les briser. Ce brave
Et, si grand qu'il fût, cet hôpital serait encore trop petit pour contenir toute
la folie du professeur Lidenbrock!»
Enfin, à dix heures du matin, nous prenions pied à Copenhague; les
bagages furent chargés sur une voiture et conduits avec nous à l'hôtel du
Phoenix dans Bred-Gade. Ce fut l'affaire d'une demi-heure, car la gare est
située en dehors de la ville. Puis mon oncle, faisant une toilette sommaire,
m'entraîna à sa suite. Le portier de l'hôtel parlait l'allemand et l'anglais;
mais le professeur, en sa qualité de polyglotte, l'interrogea en bon danois, et
ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la situation du Muséum
des Antiquités du Nord.
Le directeur de ce curieux établissement, où sont entassées des merveilles
qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays avec ses vieilles armes
de pierre, ses hanaps et ses bijoux, était un savant, l'ami du consul de
Hambourg, M. le professeur Thomson.
Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En
général, un savant en reçoit assez mal un autre. Mais ici ce fut tout
autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial accueil au
professeur Lidenbrock, et même à son neveu. Dire que notre secret fut
gardé vis-à-vis de l'excellent directeur du Muséum, c'est à peine nécessaire.
Nous voulions tout bonnement visiter l'Islande en amateurs désintéressés.
M. Thomson se mit entièrement à notre disposition, et nous courûmes les
quais afin de chercher un navire en partance.
J'espérais que les moyens de transport manqueraient absolument; mais il
n'en fut rien. Une petite goélette danoise, la Valkyrie, devait mettre à la
voile le 2 juin pour Reykjawik. Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait à bord;
son futur passager, dans sa joie, lui serra les mains à les briser. Ce brave
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homme fut un peu étonné d'une pareille étreinte. Il trouvait tout simple
d'aller en Islande, puisque c'était son métier. Mon oncle trouvait cela
sublime. Le digne capitaine profita de cet enthousiasme pour nous faire
payer double le passage sur son bâtiment. Mais nous n'y regardions pas de
si près.
«Soyez à bord mardi, à sept heures du matin,» dit M. Bjarne après avoir
empoché un nombre respectable de species-dollars.
Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous revînmes
à l'hôtel du Phoenix.
«Cela va bien! cela va très bien, répétait mon oncle. Quel heureux hasard
d'avoir trouvé ce bâtiment prêt à partir! Maintenant déjeunons, et allons
visiter la ville.»
Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se trouve
un poste avec deux innocents canons braqués qui ne font peur à personne.
Tout près, au nº 5, il y avait une «restauration» française, tenue par un
cuisinier nommé Vincent; nous y déjeunâmes suffisamment pour le prix
modéré de quatre marks chacun[1].
[1] 2fr. 75c. environ.
Puis je pris un plaisir d'enfant à parcourir la ville; mon oncle se laissait
promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni l'insignifiant palais du roi, ni le joli
pont du dix-septième siècle qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet
immense cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et
qui contient à l'intérieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans un assez beau
parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni l'admirable édifice
renaissance de la Bourse, ni son clocher fait avec les queues entrelacées de
d'aller en Islande, puisque c'était son métier. Mon oncle trouvait cela
sublime. Le digne capitaine profita de cet enthousiasme pour nous faire
payer double le passage sur son bâtiment. Mais nous n'y regardions pas de
si près.
«Soyez à bord mardi, à sept heures du matin,» dit M. Bjarne après avoir
empoché un nombre respectable de species-dollars.
Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous revînmes
à l'hôtel du Phoenix.
«Cela va bien! cela va très bien, répétait mon oncle. Quel heureux hasard
d'avoir trouvé ce bâtiment prêt à partir! Maintenant déjeunons, et allons
visiter la ville.»
Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se trouve
un poste avec deux innocents canons braqués qui ne font peur à personne.
Tout près, au nº 5, il y avait une «restauration» française, tenue par un
cuisinier nommé Vincent; nous y déjeunâmes suffisamment pour le prix
modéré de quatre marks chacun[1].
[1] 2fr. 75c. environ.
Puis je pris un plaisir d'enfant à parcourir la ville; mon oncle se laissait
promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni l'insignifiant palais du roi, ni le joli
pont du dix-septième siècle qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet
immense cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et
qui contient à l'intérieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans un assez beau
parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni l'admirable édifice
renaissance de la Bourse, ni son clocher fait avec les queues entrelacées de
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quatre dragons de bronze, ni les grands moulins des remparts, dont les
vastes ailes s'enflaient comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.
Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie Virlandaise
et moi, du côté du port où les deux-ponts et les frégates dormaient
paisiblement sous leur toiture rouge, sur les bords verdoyants du détroit, à
travers ces ombrages touffus au sein desquels se cache la citadelle, dont les
canons allongent leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des
saules!
Mais, hélas! elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je espérer de
la revoir jamais!
Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites enchanteurs, il fut
vivement frappé par la vue d'un certain clocher situé dans l'île d'Amak, qui
forme le quartier sud-ouest de Copenhague.
Je reçus l'ordre de diriger nos pas de ce côté; je montai dans une petite
embarcation à vapeur qui faisait le service des canaux, et, en quelques
instants, elle accosta le quai de Dock-Yard.
Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens, vêtus de
pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous le bâton des argousins,
nous arrivâmes devant Vor-Frelsers-Kirk. Cette église n'offrait rien de
remarquable. Mais voici pourquoi son clocher assez élevé avait attiré
l'attention du professeur: à partir de la plate-forme, un escalier extérieur
circulait autour de sa flèche, et ses spirales se déroulaient en plein ciel.
«Montons, dit mon oncle.
—Mais, le vertige? répliquai-je.
—Raison de plus, il faut s'y habituer.
vastes ailes s'enflaient comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.
Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie Virlandaise
et moi, du côté du port où les deux-ponts et les frégates dormaient
paisiblement sous leur toiture rouge, sur les bords verdoyants du détroit, à
travers ces ombrages touffus au sein desquels se cache la citadelle, dont les
canons allongent leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des
saules!
Mais, hélas! elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je espérer de
la revoir jamais!
Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites enchanteurs, il fut
vivement frappé par la vue d'un certain clocher situé dans l'île d'Amak, qui
forme le quartier sud-ouest de Copenhague.
Je reçus l'ordre de diriger nos pas de ce côté; je montai dans une petite
embarcation à vapeur qui faisait le service des canaux, et, en quelques
instants, elle accosta le quai de Dock-Yard.
Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens, vêtus de
pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous le bâton des argousins,
nous arrivâmes devant Vor-Frelsers-Kirk. Cette église n'offrait rien de
remarquable. Mais voici pourquoi son clocher assez élevé avait attiré
l'attention du professeur: à partir de la plate-forme, un escalier extérieur
circulait autour de sa flèche, et ses spirales se déroulaient en plein ciel.
«Montons, dit mon oncle.
—Mais, le vertige? répliquai-je.
—Raison de plus, il faut s'y habituer.
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—Cependant…
—Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.» Il fallut obéir. Un gardien,
qui demeurait de l'autre côté de la rue, nous remit une clef, et l'ascension
commença.
Mon oncle me précédait d'un pas alerte. Je le suivais non sans terreur, car
la tête me tournait avec une déplorable facilité. Je n'avais ni l'aplomb des
aigles ni l'insensibilité de leurs nerfs.
Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla bien;
mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au visage; nous
étions parvenus à la plate-forme du clocher. Là commençait l'escalier
aérien, gardé par une frêle rampe, et dont les marches, de plus en plus
étroites, semblaient monter vers l'infini.
«Je ne pourrai jamais! m'écriai-je.
—Serais-tu poltron, par hasard? Monte!» répondit impitoyablement le
professeur.
Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air m'étourdissait; je
sentais le clocher osciller sous les rafales; mes jambes se dérobaient; je
grimpai bientôt sur les genoux, puis sur le ventre; je fermais les yeux;
j'éprouvais le mal de l'espace.
Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai près de la boule.
«Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre des leçons d'abîme!»
Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et comme
écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées. Au-dessus de
ma tête passaient des nuages échevelés, et, par un renversement d'optique,
—Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.» Il fallut obéir. Un gardien,
qui demeurait de l'autre côté de la rue, nous remit une clef, et l'ascension
commença.
Mon oncle me précédait d'un pas alerte. Je le suivais non sans terreur, car
la tête me tournait avec une déplorable facilité. Je n'avais ni l'aplomb des
aigles ni l'insensibilité de leurs nerfs.
Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla bien;
mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au visage; nous
étions parvenus à la plate-forme du clocher. Là commençait l'escalier
aérien, gardé par une frêle rampe, et dont les marches, de plus en plus
étroites, semblaient monter vers l'infini.
«Je ne pourrai jamais! m'écriai-je.
—Serais-tu poltron, par hasard? Monte!» répondit impitoyablement le
professeur.
Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air m'étourdissait; je
sentais le clocher osciller sous les rafales; mes jambes se dérobaient; je
grimpai bientôt sur les genoux, puis sur le ventre; je fermais les yeux;
j'éprouvais le mal de l'espace.
Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai près de la boule.
«Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre des leçons d'abîme!»
Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et comme
écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées. Au-dessus de
ma tête passaient des nuages échevelés, et, par un renversement d'optique,
Page 61
ils me paraissaient immobiles, tandis que le clocher, la boule, moi, nous
étions entraînés avec une fantastique vitesse. Au loin, d'un côté s'étendait la
campagne verdoyante; de l'autre étincelait la mer sous un faisceau de
rayons. Le Sund se déroulait à la pointe d'Elseneur, avec quelques voiles
blanches, véritables ailes de goéland, et dans la brume de l'est ondulaient les
côtes à peine estompées de la Suède. Toute cette immensité tourbillonnait à
mes regards.
Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma première
leçon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut permis de
redescendre et de toucher du pied le pavé solide des rues, j'étais courbaturé.
«Nous recommencerons demain,» dit mon professeur.
Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice vertigineux, et, bon
gré mal gré, je fis des progrès sensibles dans l'art «des hautes
contemplations».
étions entraînés avec une fantastique vitesse. Au loin, d'un côté s'étendait la
campagne verdoyante; de l'autre étincelait la mer sous un faisceau de
rayons. Le Sund se déroulait à la pointe d'Elseneur, avec quelques voiles
blanches, véritables ailes de goéland, et dans la brume de l'est ondulaient les
côtes à peine estompées de la Suède. Toute cette immensité tourbillonnait à
mes regards.
Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma première
leçon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut permis de
redescendre et de toucher du pied le pavé solide des rues, j'étais courbaturé.
«Nous recommencerons demain,» dit mon professeur.
Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice vertigineux, et, bon
gré mal gré, je fis des progrès sensibles dans l'art «des hautes
contemplations».
Page 62
IX
Le jour du départ arriva. La veille, le complaisant M. Thomson nous avait
apporté des lettres de recommandations pressantes pour le comte Trampe,
gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le coadjuteur de l'évêque, et M.
Finsen, maire de Reykjawik. En retour, mon oncle lui octroya les plus
chaleureuses poignées de main.
Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus à bord
de la Valkyrie. Le capitaine nous conduisit à des cabines assez étroites et
disposées sous une espèce de rouf.
«Avons-nous bon vent? demanda mon oncle.
—Excellent, répondit le capitaine Bjarne. Un vent de sud-est.
Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.»
Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa brigantine,
son hunier et son perroquet, appareilla et donna à pleine toile dans le
détroit. Une heure après la capitale du Danemark semblait s'enfoncer dans
les flots éloignés et la Valkyrie rasait la côte d'Elseneur. Dans la disposition
nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l'ombre d'Hamlet errant sur
la terrasse légendaire.
Le jour du départ arriva. La veille, le complaisant M. Thomson nous avait
apporté des lettres de recommandations pressantes pour le comte Trampe,
gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le coadjuteur de l'évêque, et M.
Finsen, maire de Reykjawik. En retour, mon oncle lui octroya les plus
chaleureuses poignées de main.
Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus à bord
de la Valkyrie. Le capitaine nous conduisit à des cabines assez étroites et
disposées sous une espèce de rouf.
«Avons-nous bon vent? demanda mon oncle.
—Excellent, répondit le capitaine Bjarne. Un vent de sud-est.
Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.»
Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa brigantine,
son hunier et son perroquet, appareilla et donna à pleine toile dans le
détroit. Une heure après la capitale du Danemark semblait s'enfoncer dans
les flots éloignés et la Valkyrie rasait la côte d'Elseneur. Dans la disposition
nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l'ombre d'Hamlet errant sur
la terrasse légendaire.
Page 63
«Sublime insensé! disais-je, tu nous approuverais sans doute! tu nous
suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher une solution à ton
doute éternel!»
Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le château est, d'ailleurs,
beaucoup plus jeune que l'héroïque prince de Danemark. Il sert maintenant
de loge somptueuse au portier de ce détroit du Sund où passent chaque
année quinze mille navires de toutes les nations.
Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que la tour
d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette s'inclina légèrement
sous les brises du Cattégat.
La Valkyrie était fine voilière, mais avec un navire à voiles on ne sait
jamais trop sur quoi compter. Elle transportait à Reykjawik du charbon, des
ustensiles de ménage, de la poterie, des vêtements de laine et une cargaison
de blé; cinq hommes d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manoeuvrer.
«Quelle sera la durée de la traversée? demanda mon oncle au capitaine.
—Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne rencontrons pas
trop de grains de nord-ouest par le travers des Feroë.
—Mais, enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards considérables?
—Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.»
Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea l'extrémité de la
Norvège par le travers du cap Lindness et donna dans la mer du Nord.
Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Ecosse à la
hauteur de Peterheade, et la Valkyrie se dirigea vers les Feroë en passant
suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher une solution à ton
doute éternel!»
Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le château est, d'ailleurs,
beaucoup plus jeune que l'héroïque prince de Danemark. Il sert maintenant
de loge somptueuse au portier de ce détroit du Sund où passent chaque
année quinze mille navires de toutes les nations.
Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que la tour
d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette s'inclina légèrement
sous les brises du Cattégat.
La Valkyrie était fine voilière, mais avec un navire à voiles on ne sait
jamais trop sur quoi compter. Elle transportait à Reykjawik du charbon, des
ustensiles de ménage, de la poterie, des vêtements de laine et une cargaison
de blé; cinq hommes d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manoeuvrer.
«Quelle sera la durée de la traversée? demanda mon oncle au capitaine.
—Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne rencontrons pas
trop de grains de nord-ouest par le travers des Feroë.
—Mais, enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards considérables?
—Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.»
Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea l'extrémité de la
Norvège par le travers du cap Lindness et donna dans la mer du Nord.
Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Ecosse à la
hauteur de Peterheade, et la Valkyrie se dirigea vers les Feroë en passant
Page 64
entre les Orcades et les Seethland.
Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique; elle dut
louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans peine les Feroë. Le 3,
le capitaine reconnut Myganness, la plus orientale de ces îles, et, à partir de
ce moment, il marcha droit au cap Portland, situé sur la côte méridionale de
l'Islande.
La traversée n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai assez bien
les épreuves de la mer; mon oncle, à son grand dépit, et à sa honte plus
grande encore, ne cessa pas d'être malade.
Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question du
Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités de transport; il
dut remettra ses explications à son arrivée et passa tout son temps étendu
dans sa cabine, dont les cloisons craquaient par les grands coups de
tangage. Il faut l'avouer, il méritait un peu son sort.
Le 11, nous relevâmes le cap Portland; le temps, clair alors, permit
d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se compose d'un gros
morne à pentes roides, et planté tout seul sur la plage.
La Valkyrie se tint à une distance raisonnable des côtes, en les
prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de baleines et de
requins. Bientôt apparut un immense rocher percé à jour, au travers duquel
la mer écumeuse donnait avec furie. Les îlots de Westman semblèrent sortir
de l'Océan, comme une semée de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce
moment, la goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap
Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.
La mer, très forte, empêchait mon oncle de monter sur le pont pour
admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du sud-ouest.
Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique; elle dut
louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans peine les Feroë. Le 3,
le capitaine reconnut Myganness, la plus orientale de ces îles, et, à partir de
ce moment, il marcha droit au cap Portland, situé sur la côte méridionale de
l'Islande.
La traversée n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai assez bien
les épreuves de la mer; mon oncle, à son grand dépit, et à sa honte plus
grande encore, ne cessa pas d'être malade.
Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question du
Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités de transport; il
dut remettra ses explications à son arrivée et passa tout son temps étendu
dans sa cabine, dont les cloisons craquaient par les grands coups de
tangage. Il faut l'avouer, il méritait un peu son sort.
Le 11, nous relevâmes le cap Portland; le temps, clair alors, permit
d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se compose d'un gros
morne à pentes roides, et planté tout seul sur la plage.
La Valkyrie se tint à une distance raisonnable des côtes, en les
prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de baleines et de
requins. Bientôt apparut un immense rocher percé à jour, au travers duquel
la mer écumeuse donnait avec furie. Les îlots de Westman semblèrent sortir
de l'Océan, comme une semée de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce
moment, la goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap
Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.
La mer, très forte, empêchait mon oncle de monter sur le pont pour
admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du sud-ouest.
Page 65
Quarante-huit heures après, en sortant d'une tempête qui força la goélette
de fuir à sec de toile, on releva dans l'est la balise de la pointe de Skagen,
dont les roches dangereuses se prolongent à une grande distance sous les
flots. Un pilote islandais vint à bord, et, trois heures plus tard, la Valkyrie
mouillait devant Reykjawik, dans la baie de Faxa.
Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu défait, mais
toujours enthousiaste, et avec un regard de satisfaction dans les yeux.
La population de la ville, singulièrement intéressée par l'arrivée d'un
navire dans lequel chacun a quelque chose à prendre, se groupait sur le
quai.
Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flottante, pour ne pas dire
son hôpital. Mais avant de quitter le pont de la goélette, il m'entraîna à
l'avant, et là, du doigt, il me montra, à la partie septentrionale de la baie,
une haute montagne à deux pointes, un double cône couvert de neiges
éternelles.
«Le Sneffels! s'écria-t-il, le Sneffels!»
Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il descendit
dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et bientôt nous foulions du pied le
sol de l'Islande.
Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d'un costume
de général. Ce n'était cependant qu'un simple magistrat, le gouverneur de
l'île, M. le baron Trampe en personne. Le professeur reconnut à qui il avait
affaire. Il remit au gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'établit en
danois une courte conversation à laquelle je demeurai absolument étranger,
et pour cause. Mais de ce premier entretien il résulta ceci: que le baron
Trampe se mettait entièrement à la disposition du professeur Lidenbrock.
de fuir à sec de toile, on releva dans l'est la balise de la pointe de Skagen,
dont les roches dangereuses se prolongent à une grande distance sous les
flots. Un pilote islandais vint à bord, et, trois heures plus tard, la Valkyrie
mouillait devant Reykjawik, dans la baie de Faxa.
Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu défait, mais
toujours enthousiaste, et avec un regard de satisfaction dans les yeux.
La population de la ville, singulièrement intéressée par l'arrivée d'un
navire dans lequel chacun a quelque chose à prendre, se groupait sur le
quai.
Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flottante, pour ne pas dire
son hôpital. Mais avant de quitter le pont de la goélette, il m'entraîna à
l'avant, et là, du doigt, il me montra, à la partie septentrionale de la baie,
une haute montagne à deux pointes, un double cône couvert de neiges
éternelles.
«Le Sneffels! s'écria-t-il, le Sneffels!»
Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il descendit
dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et bientôt nous foulions du pied le
sol de l'Islande.
Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d'un costume
de général. Ce n'était cependant qu'un simple magistrat, le gouverneur de
l'île, M. le baron Trampe en personne. Le professeur reconnut à qui il avait
affaire. Il remit au gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'établit en
danois une courte conversation à laquelle je demeurai absolument étranger,
et pour cause. Mais de ce premier entretien il résulta ceci: que le baron
Trampe se mettait entièrement à la disposition du professeur Lidenbrock.
Page 66
Mon oncle reçut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non moins
militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi pacifique par
tempérament et par état.
Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une tournée
épiscopale dans le Bailliage du nord; nous devions renoncer provisoirement
à lui être présentés. Mais un charmant homme, et dont le concours nous
devint fort précieux, ce fut M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles
à l'école de Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et je sentis que
nous étions faits pour nous comprendre. Ce fut, en effet, le seul personnage
avec lequel je pus m'entretenir pendant mon séjour en Islande.
Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent homme en
mit deux à notre disposition, et bientôt nous y fûmes installés avec nos
bagages, dont la quantité étonna un peu les habitants de Reykjawik.
«Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile est fait.
—Comment, le plus difficile? m'écriai-je:
—Sans doute, nous n'avons plus qu'à descendre!
—Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, après avoir
descendu, il faudra remonter, j'imagine?
—Oh! cela ne m'inquiète guère! Voyons! il n'y a pas de temps à perdre.
Je vais me rendre à la bibliothèque. Peut-être s'y trouve-t-il quelque
manuscrit de Saknussemm, et je serais bien aise de le consulter.
—Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que vous n'en
ferez pas autant?
militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi pacifique par
tempérament et par état.
Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une tournée
épiscopale dans le Bailliage du nord; nous devions renoncer provisoirement
à lui être présentés. Mais un charmant homme, et dont le concours nous
devint fort précieux, ce fut M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles
à l'école de Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et je sentis que
nous étions faits pour nous comprendre. Ce fut, en effet, le seul personnage
avec lequel je pus m'entretenir pendant mon séjour en Islande.
Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent homme en
mit deux à notre disposition, et bientôt nous y fûmes installés avec nos
bagages, dont la quantité étonna un peu les habitants de Reykjawik.
«Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile est fait.
—Comment, le plus difficile? m'écriai-je:
—Sans doute, nous n'avons plus qu'à descendre!
—Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, après avoir
descendu, il faudra remonter, j'imagine?
—Oh! cela ne m'inquiète guère! Voyons! il n'y a pas de temps à perdre.
Je vais me rendre à la bibliothèque. Peut-être s'y trouve-t-il quelque
manuscrit de Saknussemm, et je serais bien aise de le consulter.
—Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que vous n'en
ferez pas autant?
Page 67
—Oh! cela m'intéresse médiocrement. Ce qui est curieux dans cette terre
d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.
Je sortis et j'errai au hasard.
S'égarer dans les deux rues de Reykjawik n'eût pas été chose facile. Je ne
fus donc pas obligé de demander mon chemin, ce qui, dans la langue des
gestes, expose à beaucoup de mécomptes.
La ville s'allonge sur un sol assez bas et marécageux, entre deux collines.
Une immense coulée de laves la couvre d'un côté et descend en rampes
assez douces vers la mer. De l'autre s'étend cette vaste baie de Faxa bornée
au nord par l'énorme glacier du Sneffels, et dans laquelle la Valkyrie se
trouvait seule à l'ancre en ce moment. Ordinairement les gardes-pêche
anglais et français s'y tiennent mouillés au large; mais ils étaient alors en
service sur les côtes orientales de l'île.
La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallèle au rivage; là
demeurent les marchands et les négociants, dans des cabanes de bois faites
de poutres rouges horizontalement disposées; l'autre rue, située plus à
l'ouest, court vers un petit lac, entre les maisons de l'évêque et des autres
personnages étrangers au commerce. J'eus bientôt arpenté ces voies mornes
et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon décoloré, comme un vieux
tapis de laine râpé par l'usage, ou bien quelque apparence de verger, dont les
rares légumes, pommes de terre, choux et laitues, eussent figuré à l'aise sur
une table lilliputienne; quelques giroflées maladives essayaient aussi de
prendre un petit air de soleil.
Vers le milieu de la rue non commerçante, je trouvai le cimetière public
enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne manquait pas. Puis, en
quelques enjambées, j'arrivai à la maison du gouverneur, une masure
d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.
Je sortis et j'errai au hasard.
S'égarer dans les deux rues de Reykjawik n'eût pas été chose facile. Je ne
fus donc pas obligé de demander mon chemin, ce qui, dans la langue des
gestes, expose à beaucoup de mécomptes.
La ville s'allonge sur un sol assez bas et marécageux, entre deux collines.
Une immense coulée de laves la couvre d'un côté et descend en rampes
assez douces vers la mer. De l'autre s'étend cette vaste baie de Faxa bornée
au nord par l'énorme glacier du Sneffels, et dans laquelle la Valkyrie se
trouvait seule à l'ancre en ce moment. Ordinairement les gardes-pêche
anglais et français s'y tiennent mouillés au large; mais ils étaient alors en
service sur les côtes orientales de l'île.
La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallèle au rivage; là
demeurent les marchands et les négociants, dans des cabanes de bois faites
de poutres rouges horizontalement disposées; l'autre rue, située plus à
l'ouest, court vers un petit lac, entre les maisons de l'évêque et des autres
personnages étrangers au commerce. J'eus bientôt arpenté ces voies mornes
et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon décoloré, comme un vieux
tapis de laine râpé par l'usage, ou bien quelque apparence de verger, dont les
rares légumes, pommes de terre, choux et laitues, eussent figuré à l'aise sur
une table lilliputienne; quelques giroflées maladives essayaient aussi de
prendre un petit air de soleil.
Vers le milieu de la rue non commerçante, je trouvai le cimetière public
enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne manquait pas. Puis, en
quelques enjambées, j'arrivai à la maison du gouverneur, une masure
Page 68
comparée à l'hôtel de ville de Hambourg, un palais auprès des huttes de la
population islandaise.
Entre le petit lac et la ville s'élevait l'église, bâtie dans le goût protestant
et construite en pierres calcinées dont les volcans font eux-mêmes les frais
d'extraction; par les grands vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait
évidemment se disperser dans les airs au grand dommage des fidèles.
Sur une éminence voisine, j'aperçus l'École Nationale, où, comme je
l'appris plus tard de notre hôte, on professait: l'hébreu, l'anglais, le français
et le danois, quatre langues dont, à ma honte, je ne connaissais pas le
premier mot. J'aurais été le dernier des quarante élèves que comptait ce petit
collège, et indigne de coucher avec eux dans ces armoires à deux
compartiments où de plus délicats étoufferaient dès la première nuit.
En trois heures j'eus visité non seulement la villa, mais ses environs.
L'aspect général en était singulièrement triste. Pas d'arbres, pas de
végétation, pour ainsi dire. Partout les arêtes vives des roches volcaniques.
Les huttes des Islandais sont faites de terre et de tourbe, et leurs murs
inclinés en dedans; elles ressemblent à des toits posés sur le sol. Seulement
ces toits sont des prairies relativement fécondes. Grâce à la chaleur de
l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de perfection, et on la fauche
soigneusement à l'époque de la fenaison, sans quoi les animaux
domestiques viendraient paître sur ces demeures verdoyantes.
Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant de la
rue commerçante, je vis la plus grande partie de la population occupée à
sécher, saler et charger des morues, principal article d'exportation. Les
hommes paraissaient robustes, mais lourds, des espèces d'Allemands
blonds, à l'oeil pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanité,
pauvres exilés relégués sur cette terre de glace, dont la nature aurait bien dû
faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait à vivre sur la limite du
population islandaise.
Entre le petit lac et la ville s'élevait l'église, bâtie dans le goût protestant
et construite en pierres calcinées dont les volcans font eux-mêmes les frais
d'extraction; par les grands vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait
évidemment se disperser dans les airs au grand dommage des fidèles.
Sur une éminence voisine, j'aperçus l'École Nationale, où, comme je
l'appris plus tard de notre hôte, on professait: l'hébreu, l'anglais, le français
et le danois, quatre langues dont, à ma honte, je ne connaissais pas le
premier mot. J'aurais été le dernier des quarante élèves que comptait ce petit
collège, et indigne de coucher avec eux dans ces armoires à deux
compartiments où de plus délicats étoufferaient dès la première nuit.
En trois heures j'eus visité non seulement la villa, mais ses environs.
L'aspect général en était singulièrement triste. Pas d'arbres, pas de
végétation, pour ainsi dire. Partout les arêtes vives des roches volcaniques.
Les huttes des Islandais sont faites de terre et de tourbe, et leurs murs
inclinés en dedans; elles ressemblent à des toits posés sur le sol. Seulement
ces toits sont des prairies relativement fécondes. Grâce à la chaleur de
l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de perfection, et on la fauche
soigneusement à l'époque de la fenaison, sans quoi les animaux
domestiques viendraient paître sur ces demeures verdoyantes.
Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant de la
rue commerçante, je vis la plus grande partie de la population occupée à
sécher, saler et charger des morues, principal article d'exportation. Les
hommes paraissaient robustes, mais lourds, des espèces d'Allemands
blonds, à l'oeil pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanité,
pauvres exilés relégués sur cette terre de glace, dont la nature aurait bien dû
faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait à vivre sur la limite du
Page 69
cercle polaire! J'essayais en vain de surprendre un sourire sur leur visage;
ils riaient quelquefois par une sorte de contraction involontaire des muscles,
mais ils ne souriaient jamais.
Leur costume consistait en une grossière vareuse de laine noire connue
dans tous les pays scandinaves sous le nom de «vadmel», un chapeau à
vastes bords, un pantalon à lisère rouge et un morceau de cuir replié en
manière de chaussure.
Les femmes, à figure triste et résignée, d'un type assez agréable, mais
sans expression, étaient vêtues d'un corsage et d'une jupe de «vadmel»
sombre: filles, elles portaient sur leurs cheveux tressés en guirlandes un
petit bonnet de tricot brun; mariées, elles entouraient leur tête d'un
mouchoir de couleur, surmonté d'un cimier de toile blanche.
Après une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de M.
Fridriksson, mon oncle s'y trouvait déjà en compagnie de son hôte.
ils riaient quelquefois par une sorte de contraction involontaire des muscles,
mais ils ne souriaient jamais.
Leur costume consistait en une grossière vareuse de laine noire connue
dans tous les pays scandinaves sous le nom de «vadmel», un chapeau à
vastes bords, un pantalon à lisère rouge et un morceau de cuir replié en
manière de chaussure.
Les femmes, à figure triste et résignée, d'un type assez agréable, mais
sans expression, étaient vêtues d'un corsage et d'une jupe de «vadmel»
sombre: filles, elles portaient sur leurs cheveux tressés en guirlandes un
petit bonnet de tricot brun; mariées, elles entouraient leur tête d'un
mouchoir de couleur, surmonté d'un cimier de toile blanche.
Après une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de M.
Fridriksson, mon oncle s'y trouvait déjà en compagnie de son hôte.
Page 70
X
Le dîner était prêt; il fut dévoré avec avidité par le professeur Lidenbrock,
dont la diète forcée du bord avait changé l'estomac en un gouffre profond.
Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut rien de remarquable en lui-même;
mais notre hôte, plus islandais que danois, me rappela les héros de l'antique
hospitalité. Il me parut évident que nous étions chez lui plus que lui-même.
La conversation se fit en langue indigène, que mon oncle entremêlait
d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je pusse la comprendre. Elle
roula sur des questions scientifiques, comme il convient à des savants; mais
le professeur Lidenbrock se tint sur la plus excessive réserve, et ses yeux
me recommandaient, à chaque phrase, un silence absolu touchant nos
projets à venir.
Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprès de mon oncle du résultat de
ses recherches à la bibliothèque.
«Votre bibliothèque! s'écria ce dernier, elle ne se compose que de livres
dépareillés sur des rayons presque déserts.
—Comment! répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille
volumes dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en vieille
langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont Copenhague nous
approvisionne chaque année.
Le dîner était prêt; il fut dévoré avec avidité par le professeur Lidenbrock,
dont la diète forcée du bord avait changé l'estomac en un gouffre profond.
Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut rien de remarquable en lui-même;
mais notre hôte, plus islandais que danois, me rappela les héros de l'antique
hospitalité. Il me parut évident que nous étions chez lui plus que lui-même.
La conversation se fit en langue indigène, que mon oncle entremêlait
d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je pusse la comprendre. Elle
roula sur des questions scientifiques, comme il convient à des savants; mais
le professeur Lidenbrock se tint sur la plus excessive réserve, et ses yeux
me recommandaient, à chaque phrase, un silence absolu touchant nos
projets à venir.
Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprès de mon oncle du résultat de
ses recherches à la bibliothèque.
«Votre bibliothèque! s'écria ce dernier, elle ne se compose que de livres
dépareillés sur des rayons presque déserts.
—Comment! répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille
volumes dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en vieille
langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont Copenhague nous
approvisionne chaque année.
Page 71
—Où prenez-vous ces huit mille volumes? Pour mon compte…
—Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le goût de l'étude
dans notre vieille île de glace! Pas un fermier, pas un pêcheur qui ne sache
lire et ne lise. Nous pensons que des livres, au lieu de moisir derrière une
grille de fer, loin des regards curieux, sont destinés à s'user sous les yeux
des lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main, feuilletés, lus
et relus, et souvent ils ne reviennent à leur rayon qu'après un an ou deux
d'absence.
—En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les étrangers…
—Que voulez-vous! les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques, et,
avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous le répète, l'amour de
l'étude est dans le sang islandais. Aussi, en 1816, nous avons fondé une
Société Littéraire qui va bien; des savants étrangers s'honorent d'en faire
partie; elle publie des livres destinés à l'éducation de nos compatriotes et
rend de véritables services au pays. Si vous voulez être un de nos membres
correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le plus grand
plaisir.»
Mon oncle, qui appartenait déjà à une centaine de sociétés scientifiques,
accepta avec une bonne grâce dont fut touché M. Fridriksson.
«Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que vous
espériez trouver à notre bibliothèque, et je pourrai peut-être vous renseigner
à leur égard.»
Je regardai mon oncle. Il hésita à répondre. Cela touchait directement à
ses projets. Cependant, après avoir réfléchi, il se décida à parler.
—Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le goût de l'étude
dans notre vieille île de glace! Pas un fermier, pas un pêcheur qui ne sache
lire et ne lise. Nous pensons que des livres, au lieu de moisir derrière une
grille de fer, loin des regards curieux, sont destinés à s'user sous les yeux
des lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main, feuilletés, lus
et relus, et souvent ils ne reviennent à leur rayon qu'après un an ou deux
d'absence.
—En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les étrangers…
—Que voulez-vous! les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques, et,
avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous le répète, l'amour de
l'étude est dans le sang islandais. Aussi, en 1816, nous avons fondé une
Société Littéraire qui va bien; des savants étrangers s'honorent d'en faire
partie; elle publie des livres destinés à l'éducation de nos compatriotes et
rend de véritables services au pays. Si vous voulez être un de nos membres
correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le plus grand
plaisir.»
Mon oncle, qui appartenait déjà à une centaine de sociétés scientifiques,
accepta avec une bonne grâce dont fut touché M. Fridriksson.
«Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que vous
espériez trouver à notre bibliothèque, et je pourrai peut-être vous renseigner
à leur égard.»
Je regardai mon oncle. Il hésita à répondre. Cela touchait directement à
ses projets. Cependant, après avoir réfléchi, il se décida à parler.
Page 72
«Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les ouvrages
anciens, vous possédiez ceux d'Arne Saknussemm?
—Arne Saknussemm! répondit le professeur de Reykjawik; vous voulez
parler de ce savant du seizième siècle, à la fois grand naturaliste, grand
alchimiste et grand voyageur?
—Précisément
—Une des gloires de la littérature et de la science islandaises?
—Comme vous dites.
—Un homme illustre entre tous?
—Je vous l'accorde.
—Et dont l'audace égalait le génie?
—Je vois que vous le connaissez bien.» Mon oncle nageait dans la joie à
entendre parler ainsi de son héros. Il dévorait des yeux M. Fridriksson.
«Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages?
—Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas!
—Quoi! en Islande?
—Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.
—Et pourquoi?
—Parce que Arne Saknussemm fut persécuté pour cause d'hérésie, et
qu'en 1573 ses ouvrages furent brûlés à Copenhague par la main du
anciens, vous possédiez ceux d'Arne Saknussemm?
—Arne Saknussemm! répondit le professeur de Reykjawik; vous voulez
parler de ce savant du seizième siècle, à la fois grand naturaliste, grand
alchimiste et grand voyageur?
—Précisément
—Une des gloires de la littérature et de la science islandaises?
—Comme vous dites.
—Un homme illustre entre tous?
—Je vous l'accorde.
—Et dont l'audace égalait le génie?
—Je vois que vous le connaissez bien.» Mon oncle nageait dans la joie à
entendre parler ainsi de son héros. Il dévorait des yeux M. Fridriksson.
«Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages?
—Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas!
—Quoi! en Islande?
—Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.
—Et pourquoi?
—Parce que Arne Saknussemm fut persécuté pour cause d'hérésie, et
qu'en 1573 ses ouvrages furent brûlés à Copenhague par la main du
Page 73
bourreau.
—Très bien! Parfait! s'écria mon oncle, au grand scandale du professeur
de sciences naturelles.
—Hein? fit ce dernier.
—Oui! tout s'explique, tout s'enchaîne, tout est clair, et je comprends
pourquoi Saknussemm, mis à l'index et forcé de cacher les découvertes de
son génie, a dû enfouir dans un incompréhensible cryptogramme le secret…
—Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson.
—Un secret qui… dont…, répondit mon oncle en balbutiant.
—Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit notre hôte.
—Non. Je faisais une pure supposition.
—Bien, répondît M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas insister en
voyant le trouble de son interlocuteur. J'espère, ajouta-t-il, que vous ne
quitterez pas notre île sans avoir puisé à ses richesses minéralogiques?
—Certes, répondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des savants ont
déjà passé par ici?
—Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et Povelsen
exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la mission scientifique de
MM. Gaimard et Robert, à bord de la corvette française la Recherche[1], et
dernièrement, les observations des savants embarqués sur la frégate la
Reine-Hortense, ont puissamment contribué à la reconnaissance de
l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.
—Très bien! Parfait! s'écria mon oncle, au grand scandale du professeur
de sciences naturelles.
—Hein? fit ce dernier.
—Oui! tout s'explique, tout s'enchaîne, tout est clair, et je comprends
pourquoi Saknussemm, mis à l'index et forcé de cacher les découvertes de
son génie, a dû enfouir dans un incompréhensible cryptogramme le secret…
—Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson.
—Un secret qui… dont…, répondit mon oncle en balbutiant.
—Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit notre hôte.
—Non. Je faisais une pure supposition.
—Bien, répondît M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas insister en
voyant le trouble de son interlocuteur. J'espère, ajouta-t-il, que vous ne
quitterez pas notre île sans avoir puisé à ses richesses minéralogiques?
—Certes, répondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des savants ont
déjà passé par ici?
—Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et Povelsen
exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la mission scientifique de
MM. Gaimard et Robert, à bord de la corvette française la Recherche[1], et
dernièrement, les observations des savants embarqués sur la frégate la
Reine-Hortense, ont puissamment contribué à la reconnaissance de
l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.
Page 74
[1] La Recherche fut envoyée en 1835 par l'amiral Duperré pour
retrouver les traces d'une expédition perdue, celle de M. de Blosseville et
de la Lilloise, dont on n'a jamais eu de nouvelles.
—Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant de
modérer l'éclair de ses yeux.
—Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui sont peu
connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont qui s'élève à l'horizon;
c'est le Sneffels.
—Ah! fit mon oncle, le Sneffels.
—Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite rarement le
cratère.
—Éteint?
—Oh! éteint depuis cinq cents ans.
—Eh bien! répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement les jambes
pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer mes études géologiques
par ce Seffel… Fessel… comment dites-vous?
—Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.»
Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais tout compris,
et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle contenir sa satisfaction
qui débordait de toutes parts; il prenait un petit air innocent qui ressemblait
à la grimace d'un vieux diable.
«Oui, fit-il, vos paroles me décident; nous essayerons de gravir ce
Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère!
retrouver les traces d'une expédition perdue, celle de M. de Blosseville et
de la Lilloise, dont on n'a jamais eu de nouvelles.
—Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant de
modérer l'éclair de ses yeux.
—Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui sont peu
connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont qui s'élève à l'horizon;
c'est le Sneffels.
—Ah! fit mon oncle, le Sneffels.
—Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite rarement le
cratère.
—Éteint?
—Oh! éteint depuis cinq cents ans.
—Eh bien! répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement les jambes
pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer mes études géologiques
par ce Seffel… Fessel… comment dites-vous?
—Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.»
Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais tout compris,
et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle contenir sa satisfaction
qui débordait de toutes parts; il prenait un petit air innocent qui ressemblait
à la grimace d'un vieux diable.
«Oui, fit-il, vos paroles me décident; nous essayerons de gravir ce
Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère!
Page 75
—Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations ne me
permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagné avec plaisir et
profit.
—Oh! non, oh! non, répondit vivement mon oncle; nous ne voulons
déranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie de tout mon
coeur. La présence d'un savant tel que vous eût été très utile, mais les
devoirs de votre profession…»
J'aime à penser que notre hôte, dans l'innocence de son âme islandaise, ne
comprit pas les grosses malices de mon oncle.
«Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer par
ce volcan; vous ferez là une ample moisson d'observations curieuses. Mais,
dites-moi, comment comptez-vous gagner la presqu'île de Sneffels!
—Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide.
—Sans doute; mais elle est impossible à prendre.
—Pourquoi?
—Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik.
—Diable!
—Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus long, mais plus
intéressant.
—Bon. Je verrai à me procurer un guide.
—J'en ai précisément un à vous offrir.
—Un homme sûr, intelligent?
permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagné avec plaisir et
profit.
—Oh! non, oh! non, répondit vivement mon oncle; nous ne voulons
déranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie de tout mon
coeur. La présence d'un savant tel que vous eût été très utile, mais les
devoirs de votre profession…»
J'aime à penser que notre hôte, dans l'innocence de son âme islandaise, ne
comprit pas les grosses malices de mon oncle.
«Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer par
ce volcan; vous ferez là une ample moisson d'observations curieuses. Mais,
dites-moi, comment comptez-vous gagner la presqu'île de Sneffels!
—Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide.
—Sans doute; mais elle est impossible à prendre.
—Pourquoi?
—Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik.
—Diable!
—Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus long, mais plus
intéressant.
—Bon. Je verrai à me procurer un guide.
—J'en ai précisément un à vous offrir.
—Un homme sûr, intelligent?
Page 76
—Oui, un habitant de la presqu'île. C'est un chasseur d'eider, fort habile,
et dont vous serez content. Il parle parfaitement le danois.
—Et quand pourrai-je le voir?
—Demain, si cela vous plaît.
—Pourquoi pas aujourd'hui?
—C'est qu'il n'arrive que demain.
—A demain donc,» répondit mon oncle avec un soupir.
Cette importante conversation se termina quelques instants plus tard par
de chaleureux remerciments du professeur allemand au professeur islandais.
Pendant ce dîner, mon oncle venait d'apprendre des choses importantes,
entre autres l'histoire de Saknussemm, la raison de son document
mystérieux, comme quoi son hôte ne l'accompagnerait pas dans son
expédition, et que dès le lendemain un guide serait à ses ordres.
et dont vous serez content. Il parle parfaitement le danois.
—Et quand pourrai-je le voir?
—Demain, si cela vous plaît.
—Pourquoi pas aujourd'hui?
—C'est qu'il n'arrive que demain.
—A demain donc,» répondit mon oncle avec un soupir.
Cette importante conversation se termina quelques instants plus tard par
de chaleureux remerciments du professeur allemand au professeur islandais.
Pendant ce dîner, mon oncle venait d'apprendre des choses importantes,
entre autres l'histoire de Saknussemm, la raison de son document
mystérieux, comme quoi son hôte ne l'accompagnerait pas dans son
expédition, et que dès le lendemain un guide serait à ses ordres.
Page 77
XI
Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de Reykjawik, et je
revins de bonne heure me coucher dans mon lit de grosses planches, où je
dormis d'un profond sommeil.
Quand je me réveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment dans la
salle voisine. Je me levai aussitôt et je me hâtai d'aller le rejoindre.
Il causait en danois avec un homme de haute taille, vigoureusement
découplé. Ce grand gaillard devait être d'une force peu commune. Ses yeux,
percés dans une tête très grosse et assez naïve, me parurent intelligents. Ils
étaient d'un bleu rêveur. De longs cheveux, qui eussent passé pour roux,
même en Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules. Cet indigène
avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en homme qui
ignorait ou dédaignait la langue des gestes. Tout en lui révélait un
tempérament d'un calme parfait, non pas indolent, mais tranquille. On
sentait qu'il ne demandait rien à personne, qu'il travaillait à sa convenance,
et que, dans ce monde, sa philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée.
Je surpris les nuances de ce caractère, à la manière dont l'Islandais écouta
le verbiage passionné de son interlocuteur. Il demeurait les bras croisés,
immobile au milieu des gestes multipliés de mon oncle; pour nier, sa tête
tournait de gauche à droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que
Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de Reykjawik, et je
revins de bonne heure me coucher dans mon lit de grosses planches, où je
dormis d'un profond sommeil.
Quand je me réveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment dans la
salle voisine. Je me levai aussitôt et je me hâtai d'aller le rejoindre.
Il causait en danois avec un homme de haute taille, vigoureusement
découplé. Ce grand gaillard devait être d'une force peu commune. Ses yeux,
percés dans une tête très grosse et assez naïve, me parurent intelligents. Ils
étaient d'un bleu rêveur. De longs cheveux, qui eussent passé pour roux,
même en Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules. Cet indigène
avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en homme qui
ignorait ou dédaignait la langue des gestes. Tout en lui révélait un
tempérament d'un calme parfait, non pas indolent, mais tranquille. On
sentait qu'il ne demandait rien à personne, qu'il travaillait à sa convenance,
et que, dans ce monde, sa philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée.
Je surpris les nuances de ce caractère, à la manière dont l'Islandais écouta
le verbiage passionné de son interlocuteur. Il demeurait les bras croisés,
immobile au milieu des gestes multipliés de mon oncle; pour nier, sa tête
tournait de gauche à droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que
Page 78
ses longs cheveux bougeaient à peine; c'était l'économie du mouvement
poussée jusqu'à l'avarice.
Certes, à voir cet homme, je n'aurais jamais deviné sa profession de
chasseur; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup sûr, mais comment
pouvait-il l'atteindre?
Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'était qu'un «chasseur d'eider», oiseau dont le duvet constitue
la plus grande richesse de l'île. En effet, ce duvet s'appelle l'édredon, et il ne
faut pas une grande dépense de mouvement pour le recueillir.
Aux premiers jours de l'été, la femelle de l'eider, sorte de joli canard, va
bâtir son nid parmi les rochers des fjörds[1] dont la côte est toute frangée;
ce nid bâti, elle le tapisse avec de fines plumes qu'elle s'arrache du ventre.
Aussitôt le chasseur, ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la
femelle de recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
quelque duvet. Quand elle s'est entièrement dépouillée, c'est au mâle de se
déplumer à son tour. Seulement, comme la dépouille dure et grossière de ce
dernier n'a aucune valeur commerciale, le chasseur ne prend pas la peine de
lui voler le lit de sa couvée; le nid s'achève donc; la femelle pond ses oeufs;
les petits éclosent, et, l'année suivante, la récolte de l'édredon recommence.
[1] Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves.
Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir son nid,
mais plutôt des roches faciles et horizontales qui vont se perdre en mer, le
chasseur islandais pouvait exercer son métier sans grande agitation. C'était
un fermier qui n'avait ni à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter
seulement.
poussée jusqu'à l'avarice.
Certes, à voir cet homme, je n'aurais jamais deviné sa profession de
chasseur; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup sûr, mais comment
pouvait-il l'atteindre?
Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'était qu'un «chasseur d'eider», oiseau dont le duvet constitue
la plus grande richesse de l'île. En effet, ce duvet s'appelle l'édredon, et il ne
faut pas une grande dépense de mouvement pour le recueillir.
Aux premiers jours de l'été, la femelle de l'eider, sorte de joli canard, va
bâtir son nid parmi les rochers des fjörds[1] dont la côte est toute frangée;
ce nid bâti, elle le tapisse avec de fines plumes qu'elle s'arrache du ventre.
Aussitôt le chasseur, ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la
femelle de recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
quelque duvet. Quand elle s'est entièrement dépouillée, c'est au mâle de se
déplumer à son tour. Seulement, comme la dépouille dure et grossière de ce
dernier n'a aucune valeur commerciale, le chasseur ne prend pas la peine de
lui voler le lit de sa couvée; le nid s'achève donc; la femelle pond ses oeufs;
les petits éclosent, et, l'année suivante, la récolte de l'édredon recommence.
[1] Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves.
Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir son nid,
mais plutôt des roches faciles et horizontales qui vont se perdre en mer, le
chasseur islandais pouvait exercer son métier sans grande agitation. C'était
un fermier qui n'avait ni à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter
seulement.
Page 79
Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans Bjelke;
il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était notre futur guide.
Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon oncle.
Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne regardaient au
prix; l'un prêt à accepter ce qu'on lui offrait, l'autre prêt à donner ce qui lui
serait demandé. Jamais marché ne fut plus facile à conclure.
Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous conduire au
village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la presqu'île du Sneffels, au
pied même du volcan. Il fallait compter par terre vingt-deux milles environ,
voyage à faire en deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.
Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de vingt-quatre mille
pieds, il dut rabattre de son calcul et compter, vu l'insuffisance des chemins,
sur sept ou huit jours de marche.
Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le porter, lui
et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans, suivant son habitude, irait
à pied. Il connaissait parfaitement cette partie de la côte, et il promit de
prendre par le plus court.
Son engagement avec mon oncle n'expirait pas à notre arrivée à Stapi; il
demeurait à son service pendant tout le temps nécessaire à nos excursions
scientifiques au prix de trois rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut
expressément convenu que cette somme serait comptée au guide chaque
samedi soir, condition sine qua non de son engagement.
[1] 16fr. 08 c.
Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au chasseur les
arrhes du marché, mais celui-ci refusa d'un seul mot.
il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était notre futur guide.
Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon oncle.
Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne regardaient au
prix; l'un prêt à accepter ce qu'on lui offrait, l'autre prêt à donner ce qui lui
serait demandé. Jamais marché ne fut plus facile à conclure.
Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous conduire au
village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la presqu'île du Sneffels, au
pied même du volcan. Il fallait compter par terre vingt-deux milles environ,
voyage à faire en deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.
Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de vingt-quatre mille
pieds, il dut rabattre de son calcul et compter, vu l'insuffisance des chemins,
sur sept ou huit jours de marche.
Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le porter, lui
et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans, suivant son habitude, irait
à pied. Il connaissait parfaitement cette partie de la côte, et il promit de
prendre par le plus court.
Son engagement avec mon oncle n'expirait pas à notre arrivée à Stapi; il
demeurait à son service pendant tout le temps nécessaire à nos excursions
scientifiques au prix de trois rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut
expressément convenu que cette somme serait comptée au guide chaque
samedi soir, condition sine qua non de son engagement.
[1] 16fr. 08 c.
Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au chasseur les
arrhes du marché, mais celui-ci refusa d'un seul mot.
Page 80
«Efter,» fit-il.
Après,» me dit le professeur pour mon édification.
Hans, le traité conclu, se retira tout d'une pièce.
«Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au
merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer.
—Il nous accompagne donc jusqu'au…
—Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.»
Quarante-huit heures restaient encore à passer; à mon grand regret, je dus
les employer à nos préparatifs; toute notre intelligence fut employée à
disposer chaque objet de la façon la plus avantageuse, les instruments d'un
côté, les armes d'un autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là.
En tout quatre groupes.
Les instruments comprenaient:
1° Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu'à cent cinquante
degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, si la chaleur ambiante
devait monter là, auquel cas nous aurions cuit. Pas assez, s'il s'agissait de
mesurer la température de sources ou toute autre matière en fusion.
2° Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des
pressions supérieures à celles de l'atmosphère au niveau de l'Océan. En
effet, le baromètre ordinaire n'eût pas suffi, la pression atmosphérique
devant augmenter proportionnellement à notre descente au-dessous de la
surface de la terre.
Après,» me dit le professeur pour mon édification.
Hans, le traité conclu, se retira tout d'une pièce.
«Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au
merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer.
—Il nous accompagne donc jusqu'au…
—Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.»
Quarante-huit heures restaient encore à passer; à mon grand regret, je dus
les employer à nos préparatifs; toute notre intelligence fut employée à
disposer chaque objet de la façon la plus avantageuse, les instruments d'un
côté, les armes d'un autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là.
En tout quatre groupes.
Les instruments comprenaient:
1° Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu'à cent cinquante
degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, si la chaleur ambiante
devait monter là, auquel cas nous aurions cuit. Pas assez, s'il s'agissait de
mesurer la température de sources ou toute autre matière en fusion.
2° Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des
pressions supérieures à celles de l'atmosphère au niveau de l'Océan. En
effet, le baromètre ordinaire n'eût pas suffi, la pression atmosphérique
devant augmenter proportionnellement à notre descente au-dessous de la
surface de la terre.
Page 81
3° Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement réglé
au méridien de Hambourg.
4° Deux boussoles d'inclinaison et de déclinaison.
5° Une lunette de nuit.
6° Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant électrique,
donnaient une lumière très portative, sûre et peu encombrante.[1]
[1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen, mise
en activité au moyen du bichromate de potasse qui ne donne aucune
odeur. Une bobine d'induction met l'électricité produite par la pile en
communication avec une lanterne d'une disposition particulière; dans
cette lanterne se trouve un serpentin de verre où le vide a été fait, et dans
lequel reste seulement un résidu de gaz carbonique ou d'azote. Quand
l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant une lumière
blanchâtre et continue. La pile et la bobine sont placées dans un sac de
cuir que le voyageur porte en bandoulière. La lanterne, placée
extérieurement, éclaire très suffisamment dans les profondes obscurités;
elle permet de s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des
gaz les plus inflammables, et ne s'éteint pas même au sein des plus
profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile physicien. Sa
grande découverte, c'est sa bobine d'induction qui permet de produire de
l'électricité à haute tension. Il a obtenu, en 1864, le prix quinquennal de
50,000 fr. que la France réservait à la plus ingénieuse application de
l'électricité.
Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co, et de
deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni sauvages ni
bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle paraissait tenir à son
arsenal comme à ses instruments, surtout à une notable quantité de fulmi-
au méridien de Hambourg.
4° Deux boussoles d'inclinaison et de déclinaison.
5° Une lunette de nuit.
6° Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant électrique,
donnaient une lumière très portative, sûre et peu encombrante.[1]
[1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen, mise
en activité au moyen du bichromate de potasse qui ne donne aucune
odeur. Une bobine d'induction met l'électricité produite par la pile en
communication avec une lanterne d'une disposition particulière; dans
cette lanterne se trouve un serpentin de verre où le vide a été fait, et dans
lequel reste seulement un résidu de gaz carbonique ou d'azote. Quand
l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant une lumière
blanchâtre et continue. La pile et la bobine sont placées dans un sac de
cuir que le voyageur porte en bandoulière. La lanterne, placée
extérieurement, éclaire très suffisamment dans les profondes obscurités;
elle permet de s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des
gaz les plus inflammables, et ne s'éteint pas même au sein des plus
profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile physicien. Sa
grande découverte, c'est sa bobine d'induction qui permet de produire de
l'électricité à haute tension. Il a obtenu, en 1864, le prix quinquennal de
50,000 fr. que la France réservait à la plus ingénieuse application de
l'électricité.
Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co, et de
deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni sauvages ni
bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle paraissait tenir à son
arsenal comme à ses instruments, surtout à une notable quantité de fulmi-
Page 82
coton inaltérable à l'humidité, et dont la force expansive est fort supérieure
à celle de la poudre ordinaire.
Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de soie,
trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de coins et pitons
de fer, et de longues cordes à noeuds. Cela ne laissait pas de faire un fort
colis, car l'échelle mesurait trois cents pieds de longueur.
Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'était pas gros, mais rassurant,
car je savais qu'en viande concentrée et en biscuits secs il contenait pour six
mois de vivres. Le genièvre en formait toute la partie liquide, et l'eau
manquait totalement; mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait
sur les sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur leur
qualité, leur température, et même leur absence, étaient restées sans succès.
Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage, je
noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames mousses, des
attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil écru, des bandes et
compresses, du sparadrap, une palette pour saignée, toutes choses
effrayantes; de plus, une série de flacons contenant de la dextrine, de
l'alcool vulnéraire, de l'acétate de plomb liquide, de l'éther, du vinaigre et de
l'ammoniaque, toutes drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matières
nécessaires aux appareils de Ruhmkorff.
Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de poudre de
chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir qu'il portait autour des
reins et où se trouvait une suffisante quantité de monnaie d'or, d'argent et de
papier. De bonnes chaussures, rendues imperméables par un enduit de
goudron et de gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans
le groupe des outils.
à celle de la poudre ordinaire.
Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de soie,
trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de coins et pitons
de fer, et de longues cordes à noeuds. Cela ne laissait pas de faire un fort
colis, car l'échelle mesurait trois cents pieds de longueur.
Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'était pas gros, mais rassurant,
car je savais qu'en viande concentrée et en biscuits secs il contenait pour six
mois de vivres. Le genièvre en formait toute la partie liquide, et l'eau
manquait totalement; mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait
sur les sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur leur
qualité, leur température, et même leur absence, étaient restées sans succès.
Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage, je
noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames mousses, des
attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil écru, des bandes et
compresses, du sparadrap, une palette pour saignée, toutes choses
effrayantes; de plus, une série de flacons contenant de la dextrine, de
l'alcool vulnéraire, de l'acétate de plomb liquide, de l'éther, du vinaigre et de
l'ammoniaque, toutes drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matières
nécessaires aux appareils de Ruhmkorff.
Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de poudre de
chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir qu'il portait autour des
reins et où se trouvait une suffisante quantité de monnaie d'or, d'argent et de
papier. De bonnes chaussures, rendues imperméables par un enduit de
goudron et de gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans
le groupe des outils.
Page 83
«Ainsi vêtus, chaussés, équipés, il n'y a aucune raison pour ne pas aller
loin,» me dit mon oncle.
La journée du 14 fut employée tout entière à disposer ces différents
objets. Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe, en compagnie du maire
de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le grand médecin du pays. M.
Fridriksson n'était pas au nombre des convives; j'appris plus tard que le
gouverneur et lui se trouvaient en désaccord sur une question
d'administration et ne se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de
comprendre un mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel. Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.
Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés. Notre hôte fit un sensible
plaisir au professeur en lui remettant une carte de l'Islande,
incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson, la carte de M. Olaf
Nikolas Olsen, réduite au 1/400000, et publiée par la Société littéraire
islandaise, d'après les travaux géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé
topographique de M. Bjorn Gumlaugsonn. C'était un précieux document
pour un minéralogiste.
La dernière soirée se passa dans une intime causerie avec M.
Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive sympathie; puis, à la
conversation succéda un sommeil assez agité, de ma part du moins.
A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
piaffaient sous ma fenêtre me réveilla. Je m'habillai à la hâte et je descendis
dans la rue. Là, Hans achevait de charger nos bagages sans se remuer, pour
ainsi dire. Cependant il opérait avec une adresse peu commune. Mon oncle
faisait plus de bruit que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu
de ses recommandations.
loin,» me dit mon oncle.
La journée du 14 fut employée tout entière à disposer ces différents
objets. Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe, en compagnie du maire
de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le grand médecin du pays. M.
Fridriksson n'était pas au nombre des convives; j'appris plus tard que le
gouverneur et lui se trouvaient en désaccord sur une question
d'administration et ne se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de
comprendre un mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel. Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.
Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés. Notre hôte fit un sensible
plaisir au professeur en lui remettant une carte de l'Islande,
incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson, la carte de M. Olaf
Nikolas Olsen, réduite au 1/400000, et publiée par la Société littéraire
islandaise, d'après les travaux géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé
topographique de M. Bjorn Gumlaugsonn. C'était un précieux document
pour un minéralogiste.
La dernière soirée se passa dans une intime causerie avec M.
Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive sympathie; puis, à la
conversation succéda un sommeil assez agité, de ma part du moins.
A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
piaffaient sous ma fenêtre me réveilla. Je m'habillai à la hâte et je descendis
dans la rue. Là, Hans achevait de charger nos bagages sans se remuer, pour
ainsi dire. Cependant il opérait avec une adresse peu commune. Mon oncle
faisait plus de bruit que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu
de ses recommandations.
Page 84
Tout fut terminé à six heures, M, Fridriksson nous serra les mains. Mon
oncle le remercia en islandais de sa bienveillante hospitalité, et avec
beaucoup de coeur. Quant à moi, j'ébauchai dans mon meilleur latin quelque
salut cordial; puis nous nous mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança
avec son dernier adieu ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous,
voyageurs incertains de la route:
Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.
oncle le remercia en islandais de sa bienveillante hospitalité, et avec
beaucoup de coeur. Quant à moi, j'ébauchai dans mon meilleur latin quelque
salut cordial; puis nous nous mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança
avec son dernier adieu ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous,
voyageurs incertains de la route:
Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.
Page 85
XII
Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de fatigantes
chaleurs à redouter, ni pluies désastreuses. Un temps de touristes.
Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me rendait de
facile composition sur le début de l'entreprise. J'étais tout entier au bonheur
de l'excursionniste fait de désirs et de liberté. Je commençais à prendre mon
parti de l'affaire.
«D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager au milieu du
pays le plus curieux! de gravir une montagne fort remarquable! au pis-aller
de descendre au fond d'un cratère éteint? Il est bien évident que ce
Saknussemm n'a pas fait autre chose. Quant à l'existence d'une galerie qui
aboutisse au centre du globe, pure imagination! pure impossibilité! Donc,
ce qu'il y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans
marchander!»
Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik.
Hans marchait en tête, d'un pas rapide, égal et continu. Les deux chevaux
chargés de nos bagages le suivaient, sans qu'il fût nécessaire de les diriger.
Mon oncle et moi, nous venions ensuite, et vraiment sans faire trop
mauvaise figure sur nos bêtes petites, mais vigoureuses.
Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de fatigantes
chaleurs à redouter, ni pluies désastreuses. Un temps de touristes.
Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me rendait de
facile composition sur le début de l'entreprise. J'étais tout entier au bonheur
de l'excursionniste fait de désirs et de liberté. Je commençais à prendre mon
parti de l'affaire.
«D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager au milieu du
pays le plus curieux! de gravir une montagne fort remarquable! au pis-aller
de descendre au fond d'un cratère éteint? Il est bien évident que ce
Saknussemm n'a pas fait autre chose. Quant à l'existence d'une galerie qui
aboutisse au centre du globe, pure imagination! pure impossibilité! Donc,
ce qu'il y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans
marchander!»
Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik.
Hans marchait en tête, d'un pas rapide, égal et continu. Les deux chevaux
chargés de nos bagages le suivaient, sans qu'il fût nécessaire de les diriger.
Mon oncle et moi, nous venions ensuite, et vraiment sans faire trop
mauvaise figure sur nos bêtes petites, mais vigoureuses.
Page 86
L'Islande est une des grandes îles de l'Europe; elle mesure quatorze cents
milles de surface, et ne compte que soixante mille habitants. Les
géographes l'ont divisée en quatre quartiers, et nous avions à traverser
presque obliquement celui qui porte le nom de Pays du quart du Sud-Ouest,
«Sudvestr Fjordùngr.»
Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords de la
mer; nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient bien du mal
pour être verts; le jaune réussissait mieux. Les sommets rugueux des masses
trachytiques s'estompaient à l'horizon dans les brumes de l'est; par moments
quelques plaques de neige, concentrant la lumière diffuse, resplendissaient
sur le versant des cimes éloignées; certains pics, plus hardiment dressés,
trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-dessus des vapeurs
mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein ciel.
Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la mer et
mordaient sur le pâturage; mais il restait toujours une place suffisante pour
passer. Nos chevaux, d'ailleurs, choisissaient d'instinct les endroits propices
sans jamais ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas même la consolation
d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui était pas permis d'être
impatient. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en le voyant si grand sur
son petit cheval, et, comme ses longues jambes rasaient le sol, il ressemblait
à un centaure à six pieds.
«Bonne bête! bonne bête! disait-il. Tu verras, Axel, que pas un animal ne
l'emporte en intelligence sur le cheval islandais; neiges, tempêtes, chemins
impraticables, rochers, glaciers, rien ne l'arrête. Il est brave, il est sobre, il
est sûr. Jamais un faux pas, jamais une réaction. Qu'il se présente quelque
rivière, quelque fjörd à traverser, et il s'en présentera, tu le verras sans
hésiter se jeter à l'eau, comme un amphibie, et gagner le bord opposé! Mais
milles de surface, et ne compte que soixante mille habitants. Les
géographes l'ont divisée en quatre quartiers, et nous avions à traverser
presque obliquement celui qui porte le nom de Pays du quart du Sud-Ouest,
«Sudvestr Fjordùngr.»
Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords de la
mer; nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient bien du mal
pour être verts; le jaune réussissait mieux. Les sommets rugueux des masses
trachytiques s'estompaient à l'horizon dans les brumes de l'est; par moments
quelques plaques de neige, concentrant la lumière diffuse, resplendissaient
sur le versant des cimes éloignées; certains pics, plus hardiment dressés,
trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-dessus des vapeurs
mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein ciel.
Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la mer et
mordaient sur le pâturage; mais il restait toujours une place suffisante pour
passer. Nos chevaux, d'ailleurs, choisissaient d'instinct les endroits propices
sans jamais ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas même la consolation
d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui était pas permis d'être
impatient. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en le voyant si grand sur
son petit cheval, et, comme ses longues jambes rasaient le sol, il ressemblait
à un centaure à six pieds.
«Bonne bête! bonne bête! disait-il. Tu verras, Axel, que pas un animal ne
l'emporte en intelligence sur le cheval islandais; neiges, tempêtes, chemins
impraticables, rochers, glaciers, rien ne l'arrête. Il est brave, il est sobre, il
est sûr. Jamais un faux pas, jamais une réaction. Qu'il se présente quelque
rivière, quelque fjörd à traverser, et il s'en présentera, tu le verras sans
hésiter se jeter à l'eau, comme un amphibie, et gagner le bord opposé! Mais
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ne le brusquons pas, laissons-le agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos
dix lieues par jour.
—Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide?
—Oh! il ne m'inquiète guère. Ces gens-là, cela marche sans s'en
apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se fatiguer. D'ailleurs,
au besoin, je lui céderai ma monture. Les crampes me prendraient bientôt, si
je ne me donnais pas quelque mouvement. Les bras vont bien, mais il faut
songer aux jambes.»
Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à peu près
désert. Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1] solitaire, fait de bois, de
terre, de morceaux de lave, apparaissait comme un mendiant au bord d'un
chemin creux. Ces huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des
passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône. Dans ce pays, les routes,
les sentiers même manquaient absolument, et la végétation, si lente qu'elle
fût, avait vite fait d'effacer le pas des rares voyageurs.
[1] Maison du paysan islandais
Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa capitale,
comptait parmi les portions habitées et cultivées de l'Islande. Qu'étaient
alors les contrées plus désertes que ce désert? Un demi-mille franchi, nous
n'avions encore rencontré ni un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un
berger sauvage paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement
quelques vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes. Que seraient
donc les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes éruptifs,
nées des explosions volcaniques et des commotions souterraines?
Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en consultant la carte
d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant la sinueuse lisière du rivage; en
dix lieues par jour.
—Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide?
—Oh! il ne m'inquiète guère. Ces gens-là, cela marche sans s'en
apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se fatiguer. D'ailleurs,
au besoin, je lui céderai ma monture. Les crampes me prendraient bientôt, si
je ne me donnais pas quelque mouvement. Les bras vont bien, mais il faut
songer aux jambes.»
Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à peu près
désert. Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1] solitaire, fait de bois, de
terre, de morceaux de lave, apparaissait comme un mendiant au bord d'un
chemin creux. Ces huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des
passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône. Dans ce pays, les routes,
les sentiers même manquaient absolument, et la végétation, si lente qu'elle
fût, avait vite fait d'effacer le pas des rares voyageurs.
[1] Maison du paysan islandais
Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa capitale,
comptait parmi les portions habitées et cultivées de l'Islande. Qu'étaient
alors les contrées plus désertes que ce désert? Un demi-mille franchi, nous
n'avions encore rencontré ni un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un
berger sauvage paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement
quelques vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes. Que seraient
donc les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes éruptifs,
nées des explosions volcaniques et des commotions souterraines?
Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en consultant la carte
d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant la sinueuse lisière du rivage; en
Page 88
effet, le grand mouvement plutonique s'est concentré surtout à l'intérieur de
l'île; là les couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en
langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de basalte, de tufs
et de tous les conglomérats volcaniques, les coulées de lave et de porphyre
en fusion, ont fait un pays d'une surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère
alors du spectacle qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces
dégâts d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.
Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg de
Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale. Il n'offrait rien de
remarquable. Quelques maisons seulement. A peine de quoi faire un
hameau de l'Allemagne.
Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal déjeuner,
répondit par oui et par non aux questions de mon oncle sur la nature de la
route, et lorsqu'on lui demanda en quel endroit il comptait passer la nuit:
«Gardär» dit-il seulement.
Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär. Je vis une bourgade de
ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de Reykjawik. Je la
montrai à mon oncle.
«Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux!
Voilà une jolie promenade.»
Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre, reprit la
tête des cheveux et se remit en marche.
Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des
pâturages, il fallut contourner le Kollafjörd, détour plus facile et moins long
qu'une traversée de ce golfe; bientôt nous entrions dans un «pingstaoer»,
l'île; là les couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en
langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de basalte, de tufs
et de tous les conglomérats volcaniques, les coulées de lave et de porphyre
en fusion, ont fait un pays d'une surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère
alors du spectacle qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces
dégâts d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.
Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg de
Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale. Il n'offrait rien de
remarquable. Quelques maisons seulement. A peine de quoi faire un
hameau de l'Allemagne.
Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal déjeuner,
répondit par oui et par non aux questions de mon oncle sur la nature de la
route, et lorsqu'on lui demanda en quel endroit il comptait passer la nuit:
«Gardär» dit-il seulement.
Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär. Je vis une bourgade de
ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de Reykjawik. Je la
montrai à mon oncle.
«Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux!
Voilà une jolie promenade.»
Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre, reprit la
tête des cheveux et se remit en marche.
Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des
pâturages, il fallut contourner le Kollafjörd, détour plus facile et moins long
qu'une traversée de ce golfe; bientôt nous entrions dans un «pingstaoer»,
Page 89
lieu de juridiction communale, nommé Ejulberg, et dont le clocher eût
sonné midi, si les églises islandaises avaient été assez riches pour posséder
une horloge; mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n'ont pas de
montres, et qui s'en passent.
Là les chevaux furent rafraîchis; puis, prenant par un rivage resserré entre
une chaîne de collines et la mer, ils nous portèrent d'une traite à l'
«aoalkirkja» de Brantar, et un mille plus loin à Saurböer «annexia», église
annexe, située sur la rive méridionale du Hvalfjörd.
Il était alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre milles [1].
[1] Huit lieues.
Le fjörd était large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les vagues
déferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe s'évasait entre des
murailles de rochers, sorte d'escarpe à pic haute de trois mille pieds et
remarquable par ses couches brunes que séparaient des lits de tuf d'une
nuance rougeâtre. Quelle que fût l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais
pas bien de la traversée d'un véritable bras de mer opérée sur le dos d'un
quadrupède.
«S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de passer. En tout cas,
je me charge d'être intelligent pour eux.»
Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le rivage.
Sa monture vint flairer la dernière ondulation des vagues et s'arrêta; mon
oncle, qui avait son instinct à lui, la pressa d'avancer. Nouveau refus de
l'animal, qui secoua la tête. Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la
bête, qui commença à désarçonner son cavalier; enfin le petit cheval,
ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le laissa tout droit
planté sur deux pierres du rivage, comme le colosse de Rhodes.
sonné midi, si les églises islandaises avaient été assez riches pour posséder
une horloge; mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n'ont pas de
montres, et qui s'en passent.
Là les chevaux furent rafraîchis; puis, prenant par un rivage resserré entre
une chaîne de collines et la mer, ils nous portèrent d'une traite à l'
«aoalkirkja» de Brantar, et un mille plus loin à Saurböer «annexia», église
annexe, située sur la rive méridionale du Hvalfjörd.
Il était alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre milles [1].
[1] Huit lieues.
Le fjörd était large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les vagues
déferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe s'évasait entre des
murailles de rochers, sorte d'escarpe à pic haute de trois mille pieds et
remarquable par ses couches brunes que séparaient des lits de tuf d'une
nuance rougeâtre. Quelle que fût l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais
pas bien de la traversée d'un véritable bras de mer opérée sur le dos d'un
quadrupède.
«S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de passer. En tout cas,
je me charge d'être intelligent pour eux.»
Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le rivage.
Sa monture vint flairer la dernière ondulation des vagues et s'arrêta; mon
oncle, qui avait son instinct à lui, la pressa d'avancer. Nouveau refus de
l'animal, qui secoua la tête. Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la
bête, qui commença à désarçonner son cavalier; enfin le petit cheval,
ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le laissa tout droit
planté sur deux pierres du rivage, comme le colosse de Rhodes.
Page 90
«Ah! maudit animal! s'écria le cavalier, subitement transformé en piéton
et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait fantassin.
—«Farja,» fit le guide en lui touchant l'épaule.
—Quoi! un bac?
—«Der,» répondit Hans en montrant un bateau.
—Oui, m'écriai-je, il y a un bac.
—Il fallait donc le dire! Eh bien, en route!
—«Tidvatten,» reprit le guide.
—Que dit-il?
—Il dit marée, répondit mon oncle en me traduisant le mot danois.
—Sans doute, il faut attendre la marée?
—«Förbida?» demanda mon oncle.
—«Ja,» répondit Hans.
Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient vers le
bac.
Je compris parfaitement la nécessité d'attendre un certain instant de la
marée pour entreprendre la traversée du fjörd, celui où la mer, arrivée à sa
plus grande hauteur, est étale. Alors le flux et le reflux n'ont aucune action
sensible, et le bac ne risque pas d'être entraîné, soit au fond du golfe, soit en
plein Océan.
et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait fantassin.
—«Farja,» fit le guide en lui touchant l'épaule.
—Quoi! un bac?
—«Der,» répondit Hans en montrant un bateau.
—Oui, m'écriai-je, il y a un bac.
—Il fallait donc le dire! Eh bien, en route!
—«Tidvatten,» reprit le guide.
—Que dit-il?
—Il dit marée, répondit mon oncle en me traduisant le mot danois.
—Sans doute, il faut attendre la marée?
—«Förbida?» demanda mon oncle.
—«Ja,» répondit Hans.
Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient vers le
bac.
Je compris parfaitement la nécessité d'attendre un certain instant de la
marée pour entreprendre la traversée du fjörd, celui où la mer, arrivée à sa
plus grande hauteur, est étale. Alors le flux et le reflux n'ont aucune action
sensible, et le bac ne risque pas d'être entraîné, soit au fond du golfe, soit en
plein Océan.
Page 91
L'instant favorable n'arriva qu'à six heures du soir; mon oncle, moi, le
guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions pris place dans une
sorte de barque plate assez fragile. Habitué que j'étais aux bacs à vapeur de
l'Elbe, je trouvai les rames des bateliers un triste engin mécanique. Il fallut
plus d'une heure pour traverser le fjörd; mais enfin le passage se fit sans
accident.
Une demi-heure après, nous atteignions l'«aoalkirkja» de Gardär.
guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions pris place dans une
sorte de barque plate assez fragile. Habitué que j'étais aux bacs à vapeur de
l'Elbe, je trouvai les rames des bateliers un triste engin mécanique. Il fallut
plus d'une heure pour traverser le fjörd; mais enfin le passage se fit sans
accident.
Une demi-heure après, nous atteignions l'«aoalkirkja» de Gardär.
Page 92
XIII
Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante cinquième parallèle, la clarté
diurne des régions polaires ne devait pas m'étonner; en Islande, pendant les
mois de juin et juillet, le soleil ne se couche pas.
Néanmoins la température s'était abaissée; j'avais froid, et surtout faim.
Bienvenu fut le «böer» qui s'ouvrit hospitalièrement pour nous recevoir.
C'était la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalité, elle valait celle
d'un roi. A notre arrivée, le maître vint nous tendre la main, et, sans plus de
cérémonie, il nous fit signe de le suivre.
Le suivre, en effet, car l'accompagner eût été impossible. Un passage
long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation construite en poutres
à peine équarries et permettait d'arriver à chacune des chambres; celles-ci
étaient au nombre de quatre: la cuisine, l'atelier de tissage, la «badstofa»,
chambre à coucher de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre
des étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n'avait pas songé en bâtissant
la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois de la tête contre les
saillies du plafond.
On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle avec un sol
de terre battue et éclairée d'une fenêtre dont les vitres étaient faites de
membranes de mouton assez peu transparentes. La literie se composait de
Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante cinquième parallèle, la clarté
diurne des régions polaires ne devait pas m'étonner; en Islande, pendant les
mois de juin et juillet, le soleil ne se couche pas.
Néanmoins la température s'était abaissée; j'avais froid, et surtout faim.
Bienvenu fut le «böer» qui s'ouvrit hospitalièrement pour nous recevoir.
C'était la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalité, elle valait celle
d'un roi. A notre arrivée, le maître vint nous tendre la main, et, sans plus de
cérémonie, il nous fit signe de le suivre.
Le suivre, en effet, car l'accompagner eût été impossible. Un passage
long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation construite en poutres
à peine équarries et permettait d'arriver à chacune des chambres; celles-ci
étaient au nombre de quatre: la cuisine, l'atelier de tissage, la «badstofa»,
chambre à coucher de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre
des étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n'avait pas songé en bâtissant
la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois de la tête contre les
saillies du plafond.
On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle avec un sol
de terre battue et éclairée d'une fenêtre dont les vitres étaient faites de
membranes de mouton assez peu transparentes. La literie se composait de
Page 93
fourrage sec jeté dans deux cadres de bois peints en rouge et ornés de
sentences islandaises. Je ne m'attendais pas à ce confortable; seulement, il
régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de viande macérée
et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez mal.
Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs, la
voix de l'hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer dans la cuisine,
seule pièce où l'on fit du feu, même par les plus grands froids.
Mon oncle se hâta d'obéir à cette amicale injonction. Je le suivis.
La cheminée de la cuisine était d'un modèle antique; au milieu de la
chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par lequel s'échappait la
fumée. Cette cuisine servait aussi de salle à manger.
A notre entrée, l'hôte, comme s'il ne nous avait pas encore vus, nous salua
du mot «saellvertu,» qui signifie «soyez heureux», et il vint nous baiser sur
la joue.
Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du
même cérémonial; puis les deux époux, plaçant la main droite sur leur
coeur, s'inclinèrent profondément.
Je me hâte de dire que l'Islandaise était mère de dix-neuf enfants, tous,
grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu des volutes de fumée dont le
foyer remplissait la chambre. A chaque instant j'apercevais une petite tête
blonde et un peu mélancolique sortir de ce brouillard. On eût dit une
guirlande d'anges insuffisamment débarbouillés.
Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette «couvée», et
bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos épaules, autant sur
nos genoux et le reste entre nos jambes. Ceux qui parlaient répétaient
sentences islandaises. Je ne m'attendais pas à ce confortable; seulement, il
régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de viande macérée
et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez mal.
Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs, la
voix de l'hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer dans la cuisine,
seule pièce où l'on fit du feu, même par les plus grands froids.
Mon oncle se hâta d'obéir à cette amicale injonction. Je le suivis.
La cheminée de la cuisine était d'un modèle antique; au milieu de la
chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par lequel s'échappait la
fumée. Cette cuisine servait aussi de salle à manger.
A notre entrée, l'hôte, comme s'il ne nous avait pas encore vus, nous salua
du mot «saellvertu,» qui signifie «soyez heureux», et il vint nous baiser sur
la joue.
Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du
même cérémonial; puis les deux époux, plaçant la main droite sur leur
coeur, s'inclinèrent profondément.
Je me hâte de dire que l'Islandaise était mère de dix-neuf enfants, tous,
grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu des volutes de fumée dont le
foyer remplissait la chambre. A chaque instant j'apercevais une petite tête
blonde et un peu mélancolique sortir de ce brouillard. On eût dit une
guirlande d'anges insuffisamment débarbouillés.
Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette «couvée», et
bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos épaules, autant sur
nos genoux et le reste entre nos jambes. Ceux qui parlaient répétaient
Page 94
«saellvertu» dans tous les tons imaginables. Ceux qui ne parlaient pas n'en
criaient que mieux.
Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment rentra le
chasseur, qui venait de pourvoir à la nourriture des chevaux, c'est-à-dire
qu'il les avait économiquement lâchés à travers champs; les pauvres bêtes
devaient se contenter de brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus
peu nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir d'elles-
mêmes reprendre le travail de la veille.
«Saellvertu,» fit Hans en entrant.
Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fût plus
accentué que l'autre, il embrassa l'hôte, l'hôtesse et leurs dix-neuf enfants.
La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de vingt-quatre, et
par conséquent les uns sur les autres, dans le véritable sens de l'expression.
Les plus favorisés n'avaient que deux marmots sur les genoux.
Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la soupe, et
la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais, reprit son empire.
L'hôte nous servit une soupe au lichen et point désagréable, puis une
énorme portion de poisson sec nageant dans du beurre aigri depuis vingt
ans, et par conséquent bien préférable au beurre frais, d'après les idées
gastronomiques de l'Islande. Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait
caillé, accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre;
enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda» dans le pays.
Si cette singulière nourriture était bonne ou non, c'est ce dont je ne pus
juger. J'avais faim, et, au dessert, j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une
épaisse bouillie de sarrasin.
criaient que mieux.
Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment rentra le
chasseur, qui venait de pourvoir à la nourriture des chevaux, c'est-à-dire
qu'il les avait économiquement lâchés à travers champs; les pauvres bêtes
devaient se contenter de brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus
peu nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir d'elles-
mêmes reprendre le travail de la veille.
«Saellvertu,» fit Hans en entrant.
Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fût plus
accentué que l'autre, il embrassa l'hôte, l'hôtesse et leurs dix-neuf enfants.
La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de vingt-quatre, et
par conséquent les uns sur les autres, dans le véritable sens de l'expression.
Les plus favorisés n'avaient que deux marmots sur les genoux.
Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la soupe, et
la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais, reprit son empire.
L'hôte nous servit une soupe au lichen et point désagréable, puis une
énorme portion de poisson sec nageant dans du beurre aigri depuis vingt
ans, et par conséquent bien préférable au beurre frais, d'après les idées
gastronomiques de l'Islande. Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait
caillé, accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre;
enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda» dans le pays.
Si cette singulière nourriture était bonne ou non, c'est ce dont je ne pus
juger. J'avais faim, et, au dessert, j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une
épaisse bouillie de sarrasin.
Page 95
Le repas terminé, les enfants disparurent; les grandes personnes
entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du fumier de
vache et des os de poissons desséchés. Puis, après cette «prise de chaleur»,
les divers groupes regagnèrent leurs chambres respectives. L'hôtesse offrit
de nous retirer, suivant la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un
refus des plus gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
blottir dans ma couche de fourrage.
Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter une
rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.
À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le sol
devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la droite, la série des
montagnes se prolongeait indéfiniment comme un immense système de
fortifications naturelles, dont nous suivions la contrescarpe; souvent des
ruisseaux se présentaient à franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué
et sans trop mouiller les bagages.
Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois, cependant, une
ombre humaine semblait fuir au loin; si les détours de la route nous
rapprochaient inopinément de l'un de ces spectres, j'éprouvais un dégoût
soudain à la vue d'une tête gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux,
et de plaies repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables
haillons.
La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée; elle se
sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût saluée du
«saellvertu» habituel.
—«Spetelsk,» disait-il.
entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du fumier de
vache et des os de poissons desséchés. Puis, après cette «prise de chaleur»,
les divers groupes regagnèrent leurs chambres respectives. L'hôtesse offrit
de nous retirer, suivant la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un
refus des plus gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
blottir dans ma couche de fourrage.
Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter une
rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.
À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le sol
devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la droite, la série des
montagnes se prolongeait indéfiniment comme un immense système de
fortifications naturelles, dont nous suivions la contrescarpe; souvent des
ruisseaux se présentaient à franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué
et sans trop mouiller les bagages.
Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois, cependant, une
ombre humaine semblait fuir au loin; si les détours de la route nous
rapprochaient inopinément de l'un de ces spectres, j'éprouvais un dégoût
soudain à la vue d'une tête gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux,
et de plaies repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables
haillons.
La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée; elle se
sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût saluée du
«saellvertu» habituel.
—«Spetelsk,» disait-il.
Page 96
—Un lépreux!» répétait mon oncle.
Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible affection de la
lèpre est assez commune en Islande; elle n'est pas contagieuse, mais
héréditaire; aussi le mariage est-il interdit à ces misérables.
Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui devenait
profondément triste; les dernières touffes d'herbes venaient mourir sous nos
pieds. Pas un arbre, si ce n'est quelques bouquets de bouleaux nains
semblables à des broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de
ceux que leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et s'enfuyait à tire-
d'aile vers les contrées du sud; je me laissais aller à la mélancolie de cette
nature sauvage, et mes souvenirs me ramenaient à mon pays natal.
Il fallut bientôt traverser plusieurs petits fjörds sans importance, et enfin
un véritable golfe; la marée, étale alors, nous permit de passer sans attendre
et de gagner le hameau d'Alftanes, situé un mille au delà.
Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites et en
brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fûmes obligés de passer la nuit dans une
masure abandonnée, digne d'être hantée par tous les lutins de la mythologie
Scandinave; à coup sûr le génie du froid y avait élu domicile, et il fît des
siennes pendant toute la nuit.
La journée suivante ne présenta aucun incident particulier. Toujours
même sol marécageux, même uniformité, même physionomie triste. Le soir,
nous avions franchi la moitié de la distance à parcourir, et nous couchions à
«l'annexia» de Krösolbt.
Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave s'étendit sous nos
pieds; cette disposition du sol est appelée «hraun» dans le pays; la lave
Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible affection de la
lèpre est assez commune en Islande; elle n'est pas contagieuse, mais
héréditaire; aussi le mariage est-il interdit à ces misérables.
Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui devenait
profondément triste; les dernières touffes d'herbes venaient mourir sous nos
pieds. Pas un arbre, si ce n'est quelques bouquets de bouleaux nains
semblables à des broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de
ceux que leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et s'enfuyait à tire-
d'aile vers les contrées du sud; je me laissais aller à la mélancolie de cette
nature sauvage, et mes souvenirs me ramenaient à mon pays natal.
Il fallut bientôt traverser plusieurs petits fjörds sans importance, et enfin
un véritable golfe; la marée, étale alors, nous permit de passer sans attendre
et de gagner le hameau d'Alftanes, situé un mille au delà.
Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites et en
brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fûmes obligés de passer la nuit dans une
masure abandonnée, digne d'être hantée par tous les lutins de la mythologie
Scandinave; à coup sûr le génie du froid y avait élu domicile, et il fît des
siennes pendant toute la nuit.
La journée suivante ne présenta aucun incident particulier. Toujours
même sol marécageux, même uniformité, même physionomie triste. Le soir,
nous avions franchi la moitié de la distance à parcourir, et nous couchions à
«l'annexia» de Krösolbt.
Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave s'étendit sous nos
pieds; cette disposition du sol est appelée «hraun» dans le pays; la lave
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ridée à la surface affectait des formes de câbles tantôt allongés, tantôt roulés
sur eux-mêmes; une immense coulée descendait des montagnes voisines,
volcans actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la violence
passée. Cependant quelques fumées de source chaudes rampaient ça et là.
Le temps nous manquait pour observer ces phénomènes; il fallait
marcher; bientôt le sol marécageux reparut sous le pied de nos montures; de
petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction était alors à l'ouest; nous avions
en effet tourné la grande baie de Faxa, et la double cime blanche du Sneffels
se dressait dans les nuages à moins de cinq milles.
Les chevaux marchaient bien; les difficultés du sol ne les arrêtaient pas;
pour mon compte, je commençais à devenir très fatigué; mon oncle
demeurait ferme et droit comme au premier jour; je ne pouvais m'empêcher
de l'admirer à l'égal du chasseur, qui regardait cette expédition comme une
simple promenade.
Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous atteignions Büdir, bourgade
située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa paye convenue. Mon
oncle régla avec lui. Ce fut la famille même de Hans, c'est-à-dire ses oncles
et cousins germains, qui nous offrit l'hospitalité; nous fûmes bien reçus, et
sans abuser des bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait
chez eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien à refaire,
ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut enfourcher de nouveau nos
bonnes bêtes.
Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines de granit
sortaient de terre: comme celles d'un vieux chêne. Nous contournions
l'immense base du volcan. Le professeur ne le perdait pas des yeux; il
gesticulait, il semblait le prendre au défi et dire: «Voilà donc le géant que je
vais dompter!» Enfin, après vingt-quatre heures de marche, les chevaux
s'arrêtèrent d'eux-mêmes à la porte du presbytère de Stapi.
sur eux-mêmes; une immense coulée descendait des montagnes voisines,
volcans actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la violence
passée. Cependant quelques fumées de source chaudes rampaient ça et là.
Le temps nous manquait pour observer ces phénomènes; il fallait
marcher; bientôt le sol marécageux reparut sous le pied de nos montures; de
petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction était alors à l'ouest; nous avions
en effet tourné la grande baie de Faxa, et la double cime blanche du Sneffels
se dressait dans les nuages à moins de cinq milles.
Les chevaux marchaient bien; les difficultés du sol ne les arrêtaient pas;
pour mon compte, je commençais à devenir très fatigué; mon oncle
demeurait ferme et droit comme au premier jour; je ne pouvais m'empêcher
de l'admirer à l'égal du chasseur, qui regardait cette expédition comme une
simple promenade.
Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous atteignions Büdir, bourgade
située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa paye convenue. Mon
oncle régla avec lui. Ce fut la famille même de Hans, c'est-à-dire ses oncles
et cousins germains, qui nous offrit l'hospitalité; nous fûmes bien reçus, et
sans abuser des bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait
chez eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien à refaire,
ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut enfourcher de nouveau nos
bonnes bêtes.
Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines de granit
sortaient de terre: comme celles d'un vieux chêne. Nous contournions
l'immense base du volcan. Le professeur ne le perdait pas des yeux; il
gesticulait, il semblait le prendre au défi et dire: «Voilà donc le géant que je
vais dompter!» Enfin, après vingt-quatre heures de marche, les chevaux
s'arrêtèrent d'eux-mêmes à la porte du presbytère de Stapi.
Page 98
XIV
Stapi est une bourgade formée d'une trentaine de huttes, et bâtie en pleine
lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan. Elle s'étend au fond
d'un petit fjord encaissé dans une muraille du plus étrange effet.
On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignée; elle affecte des
formes régulières qui surprennent par leur disposition. Ici la nature procède
géométriquement et travaille à la manière humaine, comme si elle eût
manié l'équerre, le compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs elle fait de
l'art avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine ébauchés,
ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession de ses lignes, ici,
voulant donner l'exemple de la régularité, et précédant les architectes des
premiers âges, elle a créé un ordre sévère, que ni les splendeurs de
Babylone ni les merveilles de la Grèce n'ont jamais dépassé.
J'avais bien entendu parler de la Chaussée des Géants en Irlande, et de la
Grotte de Fingal dans l'une des Hébrides, mais le spectacle d'une
substruction basaltique ne s'était pas encore offert à mes regards.
Or, à Stapi, ce phénomène apparaissait dans toute sa beauté.
La muraille du fjörd, comme toute la côte de la presqu'île, se composait
d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente pieds. Ces fûts droits et
d'une proportion pure supportaient une archivolte, faite de colonnes
Stapi est une bourgade formée d'une trentaine de huttes, et bâtie en pleine
lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan. Elle s'étend au fond
d'un petit fjord encaissé dans une muraille du plus étrange effet.
On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignée; elle affecte des
formes régulières qui surprennent par leur disposition. Ici la nature procède
géométriquement et travaille à la manière humaine, comme si elle eût
manié l'équerre, le compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs elle fait de
l'art avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine ébauchés,
ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession de ses lignes, ici,
voulant donner l'exemple de la régularité, et précédant les architectes des
premiers âges, elle a créé un ordre sévère, que ni les splendeurs de
Babylone ni les merveilles de la Grèce n'ont jamais dépassé.
J'avais bien entendu parler de la Chaussée des Géants en Irlande, et de la
Grotte de Fingal dans l'une des Hébrides, mais le spectacle d'une
substruction basaltique ne s'était pas encore offert à mes regards.
Or, à Stapi, ce phénomène apparaissait dans toute sa beauté.
La muraille du fjörd, comme toute la côte de la presqu'île, se composait
d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente pieds. Ces fûts droits et
d'une proportion pure supportaient une archivolte, faite de colonnes
Page 99
horizontales dont le surplombement formait demi-voûte au-dessus de la
mer. A de certains intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil
surprenait des ouvertures ogivales d'un dessin admirable, à travers
lesquelles les flots du large venaient se précipiter en écumant. Quelques
tronçons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan, s'allongeaient sur le
sol comme les débris d'un temple antique, ruines éternellement jeunes, sur
lesquelles passaient les siècles sans les entamer.
Telle était la dernière étape de notre voyage terrestre. Hans nous y avait
conduits avec intelligence, et je me rassurais un peu en songeant qu'il devait
nous accompagner encore.
En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane basse, ni
plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je vis un homme en train de
ferrer un cheval, le marteau à la main, et le tablier de cuir aux reins.
«Saelvertu,» lui dit le chasseur.
—«God dag,» répondit le maréchal-ferrant en parfait danois.
—«Kyrkoherde,» fit Hans en se retournant vers mon oncle.
—Le recteur! répéta ce dernier. Il paraît, Axel, que ce brave homme est le
recteur.»
Pendant ce temps, le guide mettait le «kyrkoherde» au courant de la
situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte de cri en usage
sans doute entre chevaux et maquignons, et aussitôt une grande mégère
sortit de la cabane. Si elle ne mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait
guère.
Je craignais qu'elle ne vînt offrir aux voyageurs le baiser islandais; mais
il n'en fut rien, et même elle mit assez peu de bonne grâce à nous introduire
mer. A de certains intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil
surprenait des ouvertures ogivales d'un dessin admirable, à travers
lesquelles les flots du large venaient se précipiter en écumant. Quelques
tronçons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan, s'allongeaient sur le
sol comme les débris d'un temple antique, ruines éternellement jeunes, sur
lesquelles passaient les siècles sans les entamer.
Telle était la dernière étape de notre voyage terrestre. Hans nous y avait
conduits avec intelligence, et je me rassurais un peu en songeant qu'il devait
nous accompagner encore.
En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane basse, ni
plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je vis un homme en train de
ferrer un cheval, le marteau à la main, et le tablier de cuir aux reins.
«Saelvertu,» lui dit le chasseur.
—«God dag,» répondit le maréchal-ferrant en parfait danois.
—«Kyrkoherde,» fit Hans en se retournant vers mon oncle.
—Le recteur! répéta ce dernier. Il paraît, Axel, que ce brave homme est le
recteur.»
Pendant ce temps, le guide mettait le «kyrkoherde» au courant de la
situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte de cri en usage
sans doute entre chevaux et maquignons, et aussitôt une grande mégère
sortit de la cabane. Si elle ne mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait
guère.
Je craignais qu'elle ne vînt offrir aux voyageurs le baiser islandais; mais
il n'en fut rien, et même elle mit assez peu de bonne grâce à nous introduire
Page 100
dans sa maison.
La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du presbytère,
étroite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter; le recteur ne semblait pas
pratiquer l'hospitalité antique. Loin de là. Avant la fin du jour, je vis que
nous avions affaire à un forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un
charpentier, et pas du tout à un ministre du Seigneur. Nous, étions en
semaine, il est vrai. Peut-être se rattrapait-il le dimanche.
Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après tout, sont fort
misérables; ils reçoivent du gouvernement danois un traitement ridicule et
perçoivent le quart de la dîme de leur paroisse, ce qui ne fait pas une
somme de soixante marks courants[1]. De là, nécessité de travailler pour
vivre; mais à pécher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les
manières, le ton et les moeurs des chasseurs, des pêcheurs et autres gens un
peu rudes; le soir même je m'aperçus que notre hôte ne comptait pas la
sobriété au nombre de ses vertus.
[1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.
Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire; au lieu d'un
brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et grossier; il résolut donc
de commencer au plus tôt sa grande expédition et de quitter cette cure peu
hospitalière. Il ne regardait pas à ses fatigues et résolut d'aller passer
quelques jours dans la montagne.
Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de notre
arrivée à Stapi. Hans loua les services de trois Islandais pour remplacer les
chevaux dans le transport des bagages; mais, une fois arrivés au fond du
cratère, ces indigènes devaient rebrousser chemin et nous abandonner à
nous-mêmes. Ce point fut parfaitement arrêté.
La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du presbytère,
étroite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter; le recteur ne semblait pas
pratiquer l'hospitalité antique. Loin de là. Avant la fin du jour, je vis que
nous avions affaire à un forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un
charpentier, et pas du tout à un ministre du Seigneur. Nous, étions en
semaine, il est vrai. Peut-être se rattrapait-il le dimanche.
Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après tout, sont fort
misérables; ils reçoivent du gouvernement danois un traitement ridicule et
perçoivent le quart de la dîme de leur paroisse, ce qui ne fait pas une
somme de soixante marks courants[1]. De là, nécessité de travailler pour
vivre; mais à pécher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les
manières, le ton et les moeurs des chasseurs, des pêcheurs et autres gens un
peu rudes; le soir même je m'aperçus que notre hôte ne comptait pas la
sobriété au nombre de ses vertus.
[1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.
Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire; au lieu d'un
brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et grossier; il résolut donc
de commencer au plus tôt sa grande expédition et de quitter cette cure peu
hospitalière. Il ne regardait pas à ses fatigues et résolut d'aller passer
quelques jours dans la montagne.
Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de notre
arrivée à Stapi. Hans loua les services de trois Islandais pour remplacer les
chevaux dans le transport des bagages; mais, une fois arrivés au fond du
cratère, ces indigènes devaient rebrousser chemin et nous abandonner à
nous-mêmes. Ce point fut parfaitement arrêté.
Page 101
A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son intention
était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'à ses dernières limites.
Hans se contenta d'incliner la tête. Aller là ou ailleurs, s'enfoncer dans les
entrailles de son île ou la parcourir, il n'y voyait aucune différence; quant à
moi, distrait jusqu'alors par les incidents du voyage, j'avais un peu oublié
l'avenir, mais maintenant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle.
Qu'y faire? Si j'avais pu tenter de résister au professeur Lidenbrock, c'était à
Hambourg et non au pied du Sneffels.
Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et faite pour
ébranler des nerfs moins sensibles que les miens.
«Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien. Nous allons
visiter son cratère. Bon. D'autres l'ont fait qui n'en sont pas morts. Mais ce
n'est pas tout. S'il se présente un chemin pour descendre dans les entrailles
du sol, si ce malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre
au milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n'affirme que le
Sneffels soit éteint? Qui prouve qu'une éruption ne se prépare pas? De ce
que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il qu'il ne puisse se réveiller? Et,
s'il se réveille, qu'est-ce que nous deviendrons?»
Cela demandait la peine d'y réfléchir, et j'y réfléchissais. Je ne pouvais
dormir sans rêver d'éruption; or, le rôle de scorie me paraissait assez brutal
à jouer.
Enfin je n'y tins plus; je résolus de soumettre le cas à mon oncle le plus
adroitement possible, et sous la forme d'une hypothèse parfaitement
irréalisable.
J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me reculai pour le
laisser éclater à son aise.
était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'à ses dernières limites.
Hans se contenta d'incliner la tête. Aller là ou ailleurs, s'enfoncer dans les
entrailles de son île ou la parcourir, il n'y voyait aucune différence; quant à
moi, distrait jusqu'alors par les incidents du voyage, j'avais un peu oublié
l'avenir, mais maintenant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle.
Qu'y faire? Si j'avais pu tenter de résister au professeur Lidenbrock, c'était à
Hambourg et non au pied du Sneffels.
Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et faite pour
ébranler des nerfs moins sensibles que les miens.
«Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien. Nous allons
visiter son cratère. Bon. D'autres l'ont fait qui n'en sont pas morts. Mais ce
n'est pas tout. S'il se présente un chemin pour descendre dans les entrailles
du sol, si ce malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre
au milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n'affirme que le
Sneffels soit éteint? Qui prouve qu'une éruption ne se prépare pas? De ce
que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il qu'il ne puisse se réveiller? Et,
s'il se réveille, qu'est-ce que nous deviendrons?»
Cela demandait la peine d'y réfléchir, et j'y réfléchissais. Je ne pouvais
dormir sans rêver d'éruption; or, le rôle de scorie me paraissait assez brutal
à jouer.
Enfin je n'y tins plus; je résolus de soumettre le cas à mon oncle le plus
adroitement possible, et sous la forme d'une hypothèse parfaitement
irréalisable.
J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me reculai pour le
laisser éclater à son aise.
Page 102
«J'y pensais,» répondit-il simplement.
Que signifiaient ces paroles! Allait-il donc entendre la voix de la raison?
Songeait-il à suspendre ses projets? C'eût été trop beau pour être possible..
Après quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:
«J'y pensais. Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé de la
grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut pas agir en
imprudents.
—Non, répondis-je avec force.
—Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut parler. Or les
éruptions sont toujours précédées par des phénomènes parfaitement connus;
j'ai donc interrogé les habitants du pays, j'ai étudié le sol, et je puis te le
dire, Axel, il n'y aura pas d'éruption.»
A cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer.
«Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle, eh bien! suis-moi.»
J'obéis machinalement. En sortant du presbytère, le professeur prit un
chemin direct qui, par une ouverture de la muraille basaltique, s'éloignait de
la mer. Bientôt nous étions en rase campagne, si l'on peut donner ce nom à
un amoncellement immense de déjections volcaniques; le pays paraissait
comme écrasé sous une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de
granit et de toutes les roches pyroxéniques.
Je voyais ça et là des fumerolles monter dans les airs; ces vapeurs
blanches nommées «reykir» en langue islandaise, venaient des sources
thermales, et elles indiquaient, par leur violence, l'activité volcanique du
Que signifiaient ces paroles! Allait-il donc entendre la voix de la raison?
Songeait-il à suspendre ses projets? C'eût été trop beau pour être possible..
Après quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:
«J'y pensais. Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé de la
grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut pas agir en
imprudents.
—Non, répondis-je avec force.
—Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut parler. Or les
éruptions sont toujours précédées par des phénomènes parfaitement connus;
j'ai donc interrogé les habitants du pays, j'ai étudié le sol, et je puis te le
dire, Axel, il n'y aura pas d'éruption.»
A cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer.
«Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle, eh bien! suis-moi.»
J'obéis machinalement. En sortant du presbytère, le professeur prit un
chemin direct qui, par une ouverture de la muraille basaltique, s'éloignait de
la mer. Bientôt nous étions en rase campagne, si l'on peut donner ce nom à
un amoncellement immense de déjections volcaniques; le pays paraissait
comme écrasé sous une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de
granit et de toutes les roches pyroxéniques.
Je voyais ça et là des fumerolles monter dans les airs; ces vapeurs
blanches nommées «reykir» en langue islandaise, venaient des sources
thermales, et elles indiquaient, par leur violence, l'activité volcanique du
Page 103
sol. Cela me paraissait justifier mes craintes. Aussi je tombai de mon haut
quand mon oncle me dit:
«Tu vois toutes ces fumées, Axel; eh bien, elles prouvent que nous
n'avons rien à redouter des fureurs du volcan!
—Par exemple! m'écriai-je.
—Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une éruption,
ces fumerolles redoublent d'activité pour disparaître complètement pendant
la durée du phénomène, car les fluides élastiques, n'ayant plus la tension
nécessaire, prennent le chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers
les fissures du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état
habituel, si leur énergie ne s'accroît pas, si tu ajoutes à cette observation que
le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un air lourd et calme, tu peux
affirmer qu'il n'y aura pas d'éruption prochaine.
—Mais…
—Assez. Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se taire.»
Je revins à la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec des
arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir, c'est qu'une
fois arrivés au fond du cratère, il serait impossible, faute de galerie, de
descendre plus profondément, et cela en dépit de tous les Saknussemm du
monde.
Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un volcan et des
profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans les espaces planétaires sous
la forme de roche éruptive.
Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons chargés
des vivres, des outils et des instruments. Deux bâtons ferrés, deux fusils,
quand mon oncle me dit:
«Tu vois toutes ces fumées, Axel; eh bien, elles prouvent que nous
n'avons rien à redouter des fureurs du volcan!
—Par exemple! m'écriai-je.
—Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une éruption,
ces fumerolles redoublent d'activité pour disparaître complètement pendant
la durée du phénomène, car les fluides élastiques, n'ayant plus la tension
nécessaire, prennent le chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers
les fissures du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état
habituel, si leur énergie ne s'accroît pas, si tu ajoutes à cette observation que
le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un air lourd et calme, tu peux
affirmer qu'il n'y aura pas d'éruption prochaine.
—Mais…
—Assez. Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se taire.»
Je revins à la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec des
arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir, c'est qu'une
fois arrivés au fond du cratère, il serait impossible, faute de galerie, de
descendre plus profondément, et cela en dépit de tous les Saknussemm du
monde.
Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un volcan et des
profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans les espaces planétaires sous
la forme de roche éruptive.
Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons chargés
des vivres, des outils et des instruments. Deux bâtons ferrés, deux fusils,
Page 104
deux cartouchières, étaient réservés à mon oncle et à moi. Hans, en homme
de précaution, avait ajouté à nos bagages une outre pleine qui, jointe à nos
gourdes, nous assurait de l'eau pour huit jours.
Il était neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mégère attendaient
devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous adresser l'adieu suprême de
l'hôte au voyageur. Mais cet adieu prit la forme inattendue d'une note
formidable, où l'on comptait jusqu'à l'air de la maison pastorale, air infect,
j'ose le dire. Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse
et portait à un beau prix son hospitalité surfaite.
Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le centre
de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.
Ce point réglé, Hans donna le signal du départ, et quelques instants après
nous avions quitté Stapi.
de précaution, avait ajouté à nos bagages une outre pleine qui, jointe à nos
gourdes, nous assurait de l'eau pour huit jours.
Il était neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mégère attendaient
devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous adresser l'adieu suprême de
l'hôte au voyageur. Mais cet adieu prit la forme inattendue d'une note
formidable, où l'on comptait jusqu'à l'air de la maison pastorale, air infect,
j'ose le dire. Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse
et portait à un beau prix son hospitalité surfaite.
Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le centre
de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.
Ce point réglé, Hans donna le signal du départ, et quelques instants après
nous avions quitté Stapi.
Page 105
XV
Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son double cône,
une bande trachytique qui se détache du système orographique de l'île. De
notre point de départ on ne pouvait voir ses deux pics se profiler sur le fond
grisâtre du ciel. J'apercevais seulement une énorme calotte de neige
abaissée sur le front du géant.
Nous marchions en file, précédés du chasseur; celui-ci remontait d'étroits
sentiers où deux personnes n'auraient pas pu aller de front. Toute
conversation devenait donc à peu près impossible.
Au delà de la muraille basaltique du fjörd de Stapi, se présenta d'abord un
sol de tourbe herbacée et fibreuse, résidu de l'antique végétation des
marécages de la presqu'île; la masse de ce combustible encore inexploité
suffirait à chauffer pendant un siècle toute la population de l'Islande; cette
vaste tourbière, mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-
dix pieds de haut et présentait des couches successives de détritus
carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux.
En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes
préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités minéralogiques étalées
dans ce vaste cabinet d'histoire naturelle; en même temps je refaisais dans
mon esprit toute l'histoire géologique de l'Islande.
Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son double cône,
une bande trachytique qui se détache du système orographique de l'île. De
notre point de départ on ne pouvait voir ses deux pics se profiler sur le fond
grisâtre du ciel. J'apercevais seulement une énorme calotte de neige
abaissée sur le front du géant.
Nous marchions en file, précédés du chasseur; celui-ci remontait d'étroits
sentiers où deux personnes n'auraient pas pu aller de front. Toute
conversation devenait donc à peu près impossible.
Au delà de la muraille basaltique du fjörd de Stapi, se présenta d'abord un
sol de tourbe herbacée et fibreuse, résidu de l'antique végétation des
marécages de la presqu'île; la masse de ce combustible encore inexploité
suffirait à chauffer pendant un siècle toute la population de l'Islande; cette
vaste tourbière, mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-
dix pieds de haut et présentait des couches successives de détritus
carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux.
En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes
préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités minéralogiques étalées
dans ce vaste cabinet d'histoire naturelle; en même temps je refaisais dans
mon esprit toute l'histoire géologique de l'Islande.
Page 106
Cette île, si curieuse, est évidemment sortie du fond des eaux à une
époque relativement moderne; peut-être même s'élève-t-elle encore par un
mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne peut attribuer son origine qu'à
l'action des feux souterrains. Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry
Davy, le document de Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s'en
allait en fumée. Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la
nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession des
phénomènes qui présidèrent à la formation de l'île.
L'Islande, absolument privée de terrain sédimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est-à-dire d'un agglomérat de pierres et de
roches d'une texture poreuse. Avant l'existence des volcans; elle était faite
d'un massif trappéen, lentement soulevé au-dessus des flots par la poussée
des forces centrales. Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption
au dehors.
Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du sud-ouest au
nord-ouest de l'île, par laquelle s'épancha peu à peu toute la pâte
trachytique. Le phénomène s'accomplissait alors sans violence; l'issue était
énorme, et les matières fondues, rejetées des entrailles du globe, s'étendirent
tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnées. A cette époque
apparurent les fedspaths, les syénites et les porphyres.
Mais, grâce à cet épanchement, l'épaisseur de l'île s'accrut
considérablement, et, par suite, sa force de résistance. On conçoit quelle
quantité de fluides élastiques s'emmagasina dans son sein, lorsqu'elle
n'offrit plus aucune issue, après le refroidissement de la croûte trachytique.
Il arriva donc un moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle
qu'ils soulevèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes cheminées. De
là le volcan fait du soulèvement de la croûte, puis le cratère subitement
troué au sommet du volcan.
époque relativement moderne; peut-être même s'élève-t-elle encore par un
mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne peut attribuer son origine qu'à
l'action des feux souterrains. Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry
Davy, le document de Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s'en
allait en fumée. Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la
nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession des
phénomènes qui présidèrent à la formation de l'île.
L'Islande, absolument privée de terrain sédimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est-à-dire d'un agglomérat de pierres et de
roches d'une texture poreuse. Avant l'existence des volcans; elle était faite
d'un massif trappéen, lentement soulevé au-dessus des flots par la poussée
des forces centrales. Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption
au dehors.
Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du sud-ouest au
nord-ouest de l'île, par laquelle s'épancha peu à peu toute la pâte
trachytique. Le phénomène s'accomplissait alors sans violence; l'issue était
énorme, et les matières fondues, rejetées des entrailles du globe, s'étendirent
tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnées. A cette époque
apparurent les fedspaths, les syénites et les porphyres.
Mais, grâce à cet épanchement, l'épaisseur de l'île s'accrut
considérablement, et, par suite, sa force de résistance. On conçoit quelle
quantité de fluides élastiques s'emmagasina dans son sein, lorsqu'elle
n'offrit plus aucune issue, après le refroidissement de la croûte trachytique.
Il arriva donc un moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle
qu'ils soulevèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes cheminées. De
là le volcan fait du soulèvement de la croûte, puis le cratère subitement
troué au sommet du volcan.
Page 107
Alors aux phénomènes éruptifs succédèrent les phénomènes volcaniques;
par les ouvertures nouvellement formées s'échappèrent d'abord les
déjections basaltiques, dont la plaine que nous traversions en ce moment
offrait à nos regards les plus merveilleux spécimens. Nous marchions sur
ces roches pesantes d'un gris foncé que le refroidissement avait moulées en
prismes à base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cônes
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.
Puis, l'éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force s'accrut de
celle des cratères éteints, donna passade aux laves et à ces tufs de cendres et
de scories dont j'apercevais les longues coulées éparpillées sur ses flancs
comme une chevelure opulente.
Telle fut la succession des phénomènes qui constituèrent l'Islande; tous
provenaient de l'action des feux intérieurs, et supposer que la masse interne
ne demeurait pas dans un état permanent d'incandescente liquidité, c'était
folie. Folie surtout de prétendre atteindre le centre du globe!
Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en marchant à
l'assaut du Sneffels.
La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les éclats de
roches s'ébranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse attention pour éviter des
chutes dangereuses.
Hans s'avançait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois il
disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions de vue
momentanément; alors un sifflement aigu, échappé de ses lèvres, indiquait
la direction à suivre. Souvent aussi il s'arrêtait, ramassait quelques débris de
rocs, les disposait d'une façon reconnaissable et formait ainsi des amers
destinés à indiquer la route du retour. Précaution bonne en soi, mais que les
événements futurs rendirent inutile.
par les ouvertures nouvellement formées s'échappèrent d'abord les
déjections basaltiques, dont la plaine que nous traversions en ce moment
offrait à nos regards les plus merveilleux spécimens. Nous marchions sur
ces roches pesantes d'un gris foncé que le refroidissement avait moulées en
prismes à base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cônes
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.
Puis, l'éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force s'accrut de
celle des cratères éteints, donna passade aux laves et à ces tufs de cendres et
de scories dont j'apercevais les longues coulées éparpillées sur ses flancs
comme une chevelure opulente.
Telle fut la succession des phénomènes qui constituèrent l'Islande; tous
provenaient de l'action des feux intérieurs, et supposer que la masse interne
ne demeurait pas dans un état permanent d'incandescente liquidité, c'était
folie. Folie surtout de prétendre atteindre le centre du globe!
Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en marchant à
l'assaut du Sneffels.
La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les éclats de
roches s'ébranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse attention pour éviter des
chutes dangereuses.
Hans s'avançait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois il
disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions de vue
momentanément; alors un sifflement aigu, échappé de ses lèvres, indiquait
la direction à suivre. Souvent aussi il s'arrêtait, ramassait quelques débris de
rocs, les disposait d'une façon reconnaissable et formait ainsi des amers
destinés à indiquer la route du retour. Précaution bonne en soi, mais que les
événements futurs rendirent inutile.
Page 108
Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenés seulement à la
base de la montagne. Là, Hans fit signe de s'arrêter, et un déjeuner
sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les morceaux doubles
pour aller plus vite. Seulement, cette halte de réfection étant aussi une halte
de repos, il dut attendre le bon plaisir du guide, qui donna le signal du
départ une heure après. Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur
camarade le chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent
sobrement.
Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels; son
neigeux sommet, par une illusion d'optique fréquente dans les montagnes,
me paraissait fort rapproché, et cependant, que de longues heures avant de
l'atteindre! quelle fatigue surtout! Les pierres qu'aucun ciment de terre,
aucune herbe ne liaient entre elles, s'éboulaient sous nos pieds et allaient se
perdre dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche.
En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec l'horizon un
angle de trente-six degrés au moins; il était impossible de les gravir, et ces
raidillons pierreux devaient être tournés non sans difficulté. Nous nous
prêtions alors un mutuel secours à l'aide de nos bâtons.
Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus possible; il ne me
perdait pas de vue, et en mainte occasion, son bras me fournit un solide
appui. Pour son compte, il avait sans doute le sentiment inné de l'équilibre,
car il ne bronchait pas. Les Islandais, quoique chargés grimpaient avec une
agilité de montagnards.
A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait impossible qu'on
pût l'atteindre de ce côté, si l'angle d'inclinaison des pentes ne se fermait
pas. Heureusement, après une heure de fatigues et de tours de force, au
milieu du vaste tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte
d'escalier se présenta inopinément, qui simplifia notre ascension. Il était
base de la montagne. Là, Hans fit signe de s'arrêter, et un déjeuner
sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les morceaux doubles
pour aller plus vite. Seulement, cette halte de réfection étant aussi une halte
de repos, il dut attendre le bon plaisir du guide, qui donna le signal du
départ une heure après. Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur
camarade le chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent
sobrement.
Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels; son
neigeux sommet, par une illusion d'optique fréquente dans les montagnes,
me paraissait fort rapproché, et cependant, que de longues heures avant de
l'atteindre! quelle fatigue surtout! Les pierres qu'aucun ciment de terre,
aucune herbe ne liaient entre elles, s'éboulaient sous nos pieds et allaient se
perdre dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche.
En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec l'horizon un
angle de trente-six degrés au moins; il était impossible de les gravir, et ces
raidillons pierreux devaient être tournés non sans difficulté. Nous nous
prêtions alors un mutuel secours à l'aide de nos bâtons.
Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus possible; il ne me
perdait pas de vue, et en mainte occasion, son bras me fournit un solide
appui. Pour son compte, il avait sans doute le sentiment inné de l'équilibre,
car il ne bronchait pas. Les Islandais, quoique chargés grimpaient avec une
agilité de montagnards.
A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait impossible qu'on
pût l'atteindre de ce côté, si l'angle d'inclinaison des pentes ne se fermait
pas. Heureusement, après une heure de fatigues et de tours de force, au
milieu du vaste tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte
d'escalier se présenta inopinément, qui simplifia notre ascension. Il était
Page 109
formé par l'un de ces torrents de pierres rejetées par les éruptions, et dont le
nom islandais est «stinâ». Si ce torrent n'eût pas été arrêté dans sa chute par
la disposition des flancs de la montagne, il serait allé se précipiter dans la
mer et former des îles nouvelles.
Tel il était, tel il nous servit fort; la raideur des pentes s'accroissait, mais
ces marches de pierres permettaient de les gravir aisément, et si rapidement
même, qu'étant resté un moment en arrière pendant que mes compagnons
continuaient leur ascension, je les aperçus déjà réduits, par l'éloignement, à
une apparence microscopique.
A sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne, sorte
d'assise sur laquelle s'appuyait le cône proprement dit du cratère.
La mer s'étendait à une profondeur de trois mille deux cents pieds; nous
avions dépassé la limite des neiges perpétuelles, assez peu élevée en Islande
par suite de l'humidité constante du climat. Il faisait un froid violent; le vent
soufflait avec force. J'étais épuisé. Le professeur vit bien que mes jambes
me refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida à s'arrêter.
Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête en disant:
—«Ofvanför.»
—Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.
Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse.
—«Mistour», répondit le guide.
—«Ja, mistour,» répéta l'un des Islandais d'un ton effrayé.
—Que signifie ce mot? demandai-je avec inquiétude.
nom islandais est «stinâ». Si ce torrent n'eût pas été arrêté dans sa chute par
la disposition des flancs de la montagne, il serait allé se précipiter dans la
mer et former des îles nouvelles.
Tel il était, tel il nous servit fort; la raideur des pentes s'accroissait, mais
ces marches de pierres permettaient de les gravir aisément, et si rapidement
même, qu'étant resté un moment en arrière pendant que mes compagnons
continuaient leur ascension, je les aperçus déjà réduits, par l'éloignement, à
une apparence microscopique.
A sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne, sorte
d'assise sur laquelle s'appuyait le cône proprement dit du cratère.
La mer s'étendait à une profondeur de trois mille deux cents pieds; nous
avions dépassé la limite des neiges perpétuelles, assez peu élevée en Islande
par suite de l'humidité constante du climat. Il faisait un froid violent; le vent
soufflait avec force. J'étais épuisé. Le professeur vit bien que mes jambes
me refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida à s'arrêter.
Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête en disant:
—«Ofvanför.»
—Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.
Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse.
—«Mistour», répondit le guide.
—«Ja, mistour,» répéta l'un des Islandais d'un ton effrayé.
—Que signifie ce mot? demandai-je avec inquiétude.
Page 110
—Vois,» dit mon oncle.
Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de pierre
ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en tournoyant comme
une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du Sneffels, auquel nous étions
accrochés; ce rideau opaque étendu devant le soleil produisait une grande
ombre jetée sur la montagne. Si cette trombe s'inclinait, elle devait
inévitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phénomène, assez
fréquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom de «mistour» en
langue islandaise.
«Hastigt, hastigt,» s'écria notre guide.
Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans au plus
vite. Celui-ci commença à tourner le cône du cratère, mais en biaisant, de
manière à faciliter la marche; bientôt, la trombe s'abattit sur la montagne,
qui tressaillit à son choc; les pierres saisies dans les remous du vent volèrent
en pluie comme dans une éruption. Nous étions, heureusement, sur le
versant opposé et à l'abri de tout danger; sans la précaution du guide, nos
corps déchiquetés, réduits en poussière, fussent retombés au loin comme le
produit de quelque météore inconnu.
Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les flancs du
cône. Nous continuâmes notre ascension en zigzag; les quinze cents pieds
qui restaient à franchir prirent près de cinq heures; les détours, les biais et
contremarches mesuraient trois lieues au moins. Je n'en pouvais plus; je
succombais au froid et à la faim. L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu
de mes poumons.
Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du Sneffels
fut atteint, et, avant d'aller m'abriter à l'intérieur du cratère, j'eus le temps
Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de pierre
ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en tournoyant comme
une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du Sneffels, auquel nous étions
accrochés; ce rideau opaque étendu devant le soleil produisait une grande
ombre jetée sur la montagne. Si cette trombe s'inclinait, elle devait
inévitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phénomène, assez
fréquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom de «mistour» en
langue islandaise.
«Hastigt, hastigt,» s'écria notre guide.
Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans au plus
vite. Celui-ci commença à tourner le cône du cratère, mais en biaisant, de
manière à faciliter la marche; bientôt, la trombe s'abattit sur la montagne,
qui tressaillit à son choc; les pierres saisies dans les remous du vent volèrent
en pluie comme dans une éruption. Nous étions, heureusement, sur le
versant opposé et à l'abri de tout danger; sans la précaution du guide, nos
corps déchiquetés, réduits en poussière, fussent retombés au loin comme le
produit de quelque météore inconnu.
Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les flancs du
cône. Nous continuâmes notre ascension en zigzag; les quinze cents pieds
qui restaient à franchir prirent près de cinq heures; les détours, les biais et
contremarches mesuraient trois lieues au moins. Je n'en pouvais plus; je
succombais au froid et à la faim. L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu
de mes poumons.
Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du Sneffels
fut atteint, et, avant d'aller m'abriter à l'intérieur du cratère, j'eus le temps
Page 111
d'apercevoir «le soleil de minuit» au plus bas de sa carrière, projetant ses
pâles rayons sur l'île endormie à mes pieds.
pâles rayons sur l'île endormie à mes pieds.
Page 112
XVI
Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de son mieux. La
couche était dure, l'abri peu solide, la situation fort pénible, à cinq mille
pieds au-dessus du niveau de la mer. Cependant mon sommeil fut
particulièrement paisible pendant cette nuit, l'une des meilleures que j'eusse
passées depuis longtemps. Je ne rêvai même pas.
Le lendemain on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux rayons
d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et j'allai jouir du magnifique
spectacle qui se développait à mes regards.
J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du sud. De
là ma vue s'étendait sur la plus grande partie de l'île; l'optique, commune à
toutes les grandes hauteurs, en relevait les rivages, tandis que les parties
centrales paraissaient s'enfoncer. On eût dit qu'une de ces cartes en relief
d'Helbesmer s'étalait sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se
croiser en tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se
changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma droite se
succédaient les glaciers sans nombre et les pics multipliés, dont quelques-
uns s'empanachaient de fumées légères. Les ondulations de ces montagnes
infinies, que leurs couches de neige semblaient rendre écumantes,
rappelaient à mon souvenir la surface d'une mer agitée. Si je me retournais
vers l'ouest, l'Océan s'y développait dans sa majestueuse étendue, comme
Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de son mieux. La
couche était dure, l'abri peu solide, la situation fort pénible, à cinq mille
pieds au-dessus du niveau de la mer. Cependant mon sommeil fut
particulièrement paisible pendant cette nuit, l'une des meilleures que j'eusse
passées depuis longtemps. Je ne rêvai même pas.
Le lendemain on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux rayons
d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et j'allai jouir du magnifique
spectacle qui se développait à mes regards.
J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du sud. De
là ma vue s'étendait sur la plus grande partie de l'île; l'optique, commune à
toutes les grandes hauteurs, en relevait les rivages, tandis que les parties
centrales paraissaient s'enfoncer. On eût dit qu'une de ces cartes en relief
d'Helbesmer s'étalait sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se
croiser en tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se
changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma droite se
succédaient les glaciers sans nombre et les pics multipliés, dont quelques-
uns s'empanachaient de fumées légères. Les ondulations de ces montagnes
infinies, que leurs couches de neige semblaient rendre écumantes,
rappelaient à mon souvenir la surface d'une mer agitée. Si je me retournais
vers l'ouest, l'Océan s'y développait dans sa majestueuse étendue, comme
Page 113
une continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre, où
commençaient les flots, mon oeil le distinguait à peine.
Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent les
hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je m'accoutumais enfin à ces
sublimes contemplations. Mes regards éblouis se baignaient dans la
transparente irradiation des rayons solaires, j'oubliais qui j'étais, où j'étais,
pour vivre de la vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupté des hauteurs, sans
songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me plonger avant peu.
Mais je fus ramené au sentiment de la réalité par l'arrivée du professeur et
de Hans, qui me rejoignirent au sommet du pic.
Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une légère
vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la ligne des flots.
«Le Groënland, dit-il.
—Le Groënland? m'écriai-je.
—Oui; nous n'en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les dégels,
les ours blancs arrivent jusqu'à l'Islande, portés sur les glaçons du nord.
Mais cela importe peu. Nous sommes au sommet du Sneffels; voici deux
pics, l'un au sud, l'autre au nord. Hans va nous dire de quel nom les
Islandais appellent celui qui nous porte en ce moment.»
La demande formulée, le chasseur répondit: «Scartaris.»
Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant. «Au cratère!» dit-il.
Le cratère du Sneffels représentait un cône renversé dont l'orifice pouvait
avoir une demi-lieue de diamètre. Sa profondeur, je l'estimais à deux mille
pieds environ. Que l'on juge de l'état d'un pareil récipient, lorsqu'il
commençaient les flots, mon oeil le distinguait à peine.
Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent les
hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je m'accoutumais enfin à ces
sublimes contemplations. Mes regards éblouis se baignaient dans la
transparente irradiation des rayons solaires, j'oubliais qui j'étais, où j'étais,
pour vivre de la vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupté des hauteurs, sans
songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me plonger avant peu.
Mais je fus ramené au sentiment de la réalité par l'arrivée du professeur et
de Hans, qui me rejoignirent au sommet du pic.
Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une légère
vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la ligne des flots.
«Le Groënland, dit-il.
—Le Groënland? m'écriai-je.
—Oui; nous n'en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les dégels,
les ours blancs arrivent jusqu'à l'Islande, portés sur les glaçons du nord.
Mais cela importe peu. Nous sommes au sommet du Sneffels; voici deux
pics, l'un au sud, l'autre au nord. Hans va nous dire de quel nom les
Islandais appellent celui qui nous porte en ce moment.»
La demande formulée, le chasseur répondit: «Scartaris.»
Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant. «Au cratère!» dit-il.
Le cratère du Sneffels représentait un cône renversé dont l'orifice pouvait
avoir une demi-lieue de diamètre. Sa profondeur, je l'estimais à deux mille
pieds environ. Que l'on juge de l'état d'un pareil récipient, lorsqu'il
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s'emplissait de tonnerres et de flammes. Le fond de l'entonnoir ne devait pas
mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses pentes assez
douces permettaient d'arriver facilement à sa partie inférieure.
Involontairement, je comparais ce cratère à un énorme tromblon évasé, et la
comparaison m'épouvantait.
«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être chargé et
qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de fous.»
Mais je n'avais pas à reculer. Hans, d'un air indifférent, reprit la tête de la
troupe. Je le suivis sans mot dire.
Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l'intérieur du cône des
ellipses très allongées; il fallait marcher au milieu des roches éruptives,
dont quelques-unes, ébranlées dans leurs alvéoles, se précipitaient en
rebondissant jusqu'au fond de l'abîme. Leur chute déterminait des
réverbérations d'échos d'une étrange sonorité.
Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs; Hans ne
s'avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le sol de son bâton
ferré pour y découvrir les crevasses. A de certains passages douteux, il
devint nécessaire de nous lier par une longue corde, afin que celui auquel le
pied viendrait à manquer inopinément se trouvât soutenu par ses
compagnons. Cette solidarité était chose prudente, mais elle n'excluait pas
tout danger.
Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des pentes que le
guide ne connaissait pas, la route se fit sans accident, sauf la chute d'un
ballot de cordes qui s'échappa des mains d'un Islandais et alla par le plus
court jusqu'au fond de l'abîme.
mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses pentes assez
douces permettaient d'arriver facilement à sa partie inférieure.
Involontairement, je comparais ce cratère à un énorme tromblon évasé, et la
comparaison m'épouvantait.
«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être chargé et
qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de fous.»
Mais je n'avais pas à reculer. Hans, d'un air indifférent, reprit la tête de la
troupe. Je le suivis sans mot dire.
Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l'intérieur du cône des
ellipses très allongées; il fallait marcher au milieu des roches éruptives,
dont quelques-unes, ébranlées dans leurs alvéoles, se précipitaient en
rebondissant jusqu'au fond de l'abîme. Leur chute déterminait des
réverbérations d'échos d'une étrange sonorité.
Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs; Hans ne
s'avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le sol de son bâton
ferré pour y découvrir les crevasses. A de certains passages douteux, il
devint nécessaire de nous lier par une longue corde, afin que celui auquel le
pied viendrait à manquer inopinément se trouvât soutenu par ses
compagnons. Cette solidarité était chose prudente, mais elle n'excluait pas
tout danger.
Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des pentes que le
guide ne connaissait pas, la route se fit sans accident, sauf la chute d'un
ballot de cordes qui s'échappa des mains d'un Islandais et alla par le plus
court jusqu'au fond de l'abîme.
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A midi nous étions arrivés. Je relevai là tête, et j'aperçus l'orifice
supérieur du cône, dans lequel s'encadrait un morceau de ciel d'une
circonférence singulièrement réduite, mais presque parfaite. Sur un point
seulement se détachait le pic du Scartaris, qui s'enfonçait dans l'immensité.
Au fond du cratère s'ouvraient trois cheminées par lesquelles, au temps
des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses laves et ses vapeurs.
Chacune de ces cheminées avait environ cent pieds de diamètre. Elles
étaient là béantes sous nos pas. Je n'eus pas la force d'y plonger mes
regards. Le professeur Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur
disposition; il était haletant; il courait de l'une à l'autre, gesticulant et
lançant des paroles incompréhensibles. Hans et ses compagnons, assis sur
des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le prenaient évidemment pour
un fou.
Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de perdre pied et
de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non. Je l'aperçus, les bras
étendus, les jambes écartées, debout devant un roc de granit posé au centre
du cratère, comme un énorme piédestal fait pour la statue d'un Pluton. Il
était dans la pose d'un homme stupéfait, mais dont la stupéfaction fit bientôt
place à une joie insensée.
«Axel! Axel! s'écria-t-il, viens! viens!»
J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent.
«Regarde,» me dit le professeur.
Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je lus sur la face occidentale
du bloc, en caractères runiques à demi-rongés par le temps, ce nom mille
fois maudit:
supérieur du cône, dans lequel s'encadrait un morceau de ciel d'une
circonférence singulièrement réduite, mais presque parfaite. Sur un point
seulement se détachait le pic du Scartaris, qui s'enfonçait dans l'immensité.
Au fond du cratère s'ouvraient trois cheminées par lesquelles, au temps
des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses laves et ses vapeurs.
Chacune de ces cheminées avait environ cent pieds de diamètre. Elles
étaient là béantes sous nos pas. Je n'eus pas la force d'y plonger mes
regards. Le professeur Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur
disposition; il était haletant; il courait de l'une à l'autre, gesticulant et
lançant des paroles incompréhensibles. Hans et ses compagnons, assis sur
des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le prenaient évidemment pour
un fou.
Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de perdre pied et
de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non. Je l'aperçus, les bras
étendus, les jambes écartées, debout devant un roc de granit posé au centre
du cratère, comme un énorme piédestal fait pour la statue d'un Pluton. Il
était dans la pose d'un homme stupéfait, mais dont la stupéfaction fit bientôt
place à une joie insensée.
«Axel! Axel! s'écria-t-il, viens! viens!»
J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent.
«Regarde,» me dit le professeur.
Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je lus sur la face occidentale
du bloc, en caractères runiques à demi-rongés par le temps, ce nom mille
fois maudit:
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ᛐᛦᚳᛅᚼᛐᚴᚳᚢᚼᚼᛅᛯ
«Arne Saknussemm! s'écria mon oncle, douteras-tu encore?»
Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave.
L'évidence m'écrasait.
Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je
l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tête je vis mon oncle et
Hans seuls au fond du cratère. Les Islandais avaient été congédiés, et
maintenant ils redescendaient les pentes extérieures du Sneffels pour
regagner Stapi.
Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulée de lave où
il s'était fait un lit improvisé; mon oncle tournait au fond du cratère, comme
une bête sauvage dans la fosse d'un trappeur. Je n'eus ni l'envie ni la force
de me lever, et, prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un
douloureux assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
frissonnements dans les flancs de la montagne.
Ainsi se passa cette première nuit au fond du cratère.
Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le sommet du
cône. Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du gouffre qu'à la colère dont
mon oncle fut pris.
J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
Voici pourquoi.
Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été suivie par
Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la reconnaître à cette
particularité signalée dans le cryptogramme, que l'ombre du Scartaris venait
en caresser les bords pendant les derniers jours du mois de juin.
«Arne Saknussemm! s'écria mon oncle, douteras-tu encore?»
Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave.
L'évidence m'écrasait.
Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je
l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tête je vis mon oncle et
Hans seuls au fond du cratère. Les Islandais avaient été congédiés, et
maintenant ils redescendaient les pentes extérieures du Sneffels pour
regagner Stapi.
Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulée de lave où
il s'était fait un lit improvisé; mon oncle tournait au fond du cratère, comme
une bête sauvage dans la fosse d'un trappeur. Je n'eus ni l'envie ni la force
de me lever, et, prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un
douloureux assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
frissonnements dans les flancs de la montagne.
Ainsi se passa cette première nuit au fond du cratère.
Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le sommet du
cône. Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du gouffre qu'à la colère dont
mon oncle fut pris.
J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
Voici pourquoi.
Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été suivie par
Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la reconnaître à cette
particularité signalée dans le cryptogramme, que l'ombre du Scartaris venait
en caresser les bords pendant les derniers jours du mois de juin.
Page 117
On pouvait, en effet, considérer ce pic aigu comme le style d'un immense
cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné marquait le chemin du centre
du globe.
Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre. Conséquemment, pas
d'indication. Nous étions au 25 juin. Que le ciel demeurât couvert pendant
six jours, et il faudrait remettre l'observation à une autre année.
Je renonce à peindre l'impuissante colère du professeur Lidenbrock. La
journée se passa, et aucune ombre ne vint s'allonger sur le font du cratère.
Hans ne bougea pas de sa place; il devait pourtant se demander ce que nous
attendions, s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m'adressa pas
une seule fois la parole. Ses regards, invariablement tournés vers le ciel, se
perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.
Le 26, rien encore, une pluie mêlée de neige tomba pendant toute la
journée. Hans construisit une hutte avec des morceaux de lave. Je pris un
certain plaisir à suivre de l'oeil les milliers de cascades improvisées sur les
flancs du cône, et dont chaque pierre accroissait l'assourdissant murmure.
Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un homme plus
patient, car c'était véritablement échouer au port.
Mais aux grandes douleurs le ciel mêle incessamment les grandes joies,
et il réservait au professeur Lidenbrock une satisfaction égale à ses
désespérants ennuis.
Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28 juin,
l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune vint le
changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots dans le cratère.
Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, chaque aspérité eut part à sa
bienfaisante effluve et projeta instantanément son ombre sur le sol. Entre
cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné marquait le chemin du centre
du globe.
Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre. Conséquemment, pas
d'indication. Nous étions au 25 juin. Que le ciel demeurât couvert pendant
six jours, et il faudrait remettre l'observation à une autre année.
Je renonce à peindre l'impuissante colère du professeur Lidenbrock. La
journée se passa, et aucune ombre ne vint s'allonger sur le font du cratère.
Hans ne bougea pas de sa place; il devait pourtant se demander ce que nous
attendions, s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m'adressa pas
une seule fois la parole. Ses regards, invariablement tournés vers le ciel, se
perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.
Le 26, rien encore, une pluie mêlée de neige tomba pendant toute la
journée. Hans construisit une hutte avec des morceaux de lave. Je pris un
certain plaisir à suivre de l'oeil les milliers de cascades improvisées sur les
flancs du cône, et dont chaque pierre accroissait l'assourdissant murmure.
Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un homme plus
patient, car c'était véritablement échouer au port.
Mais aux grandes douleurs le ciel mêle incessamment les grandes joies,
et il réservait au professeur Lidenbrock une satisfaction égale à ses
désespérants ennuis.
Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28 juin,
l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune vint le
changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots dans le cratère.
Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, chaque aspérité eut part à sa
bienfaisante effluve et projeta instantanément son ombre sur le sol. Entre
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toutes, celle du Scartaris se dessina comme une vive arête et se mit à
tourner insensiblement vers l'astre radieux.
Mon oncle tournait avec elle.
A midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher doucement le bord
de la cheminée centrale.
«C'est là! s'écria le professeur, c'est là! Au centre du globe!» ajouta-t-il en
danois.
Je regardai Hans.
«Forüt!» fit tranquillement le guide.
—En avant!» répondit mon oncle.
Il était une heure et treize minutes du soir.
tourner insensiblement vers l'astre radieux.
Mon oncle tournait avec elle.
A midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher doucement le bord
de la cheminée centrale.
«C'est là! s'écria le professeur, c'est là! Au centre du globe!» ajouta-t-il en
danois.
Je regardai Hans.
«Forüt!» fit tranquillement le guide.
—En avant!» répondit mon oncle.
Il était une heure et treize minutes du soir.
Page 119
XVII
Le véritable voyage commençait. Jusqu'alors les fatigues l'avaient emporté
sur les difficultés; maintenant celles-ci allaient véritablement naître sous
nos pas.
Je n'avais point encore plongé mon regard dans ce puits insondable où
j'allais m'engouffrer. Le moment était venu. Je pouvais encore ou prendre
mon parti de l'entreprise ou refuser de la tenter. Mais j'eus honte de reculer
devant le chasseur. Hans acceptait si tranquillement l'aventure, avec une
telle indifférence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je rougis à
l'idée d'être moins brave que lui. Seul, j'aurais entamé la série des grands
argumente; mais, en présence du guide, je me tus; un de mes souvenirs
s'envola vers ma jolie Virlandaise, et je m'approchai de la cheminée
centrale.
J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents pieds de
tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait, et je regardai; mes
cheveux se hérissèrent. Le sentiment du vide s'empara de mon être. Je sentis
le centre de gravité se déplacer en moi et le vertige monter à ma tête comme
une ivresse. Rien de plus capiteux que cette attraction de l'abîme. J'allais
tomber. Une main me retint. Celle de Hans. Décidément, je n'avais pas pris
assez de leçons de gouffre à la Frelsers-Kirk de Copenhague.
Le véritable voyage commençait. Jusqu'alors les fatigues l'avaient emporté
sur les difficultés; maintenant celles-ci allaient véritablement naître sous
nos pas.
Je n'avais point encore plongé mon regard dans ce puits insondable où
j'allais m'engouffrer. Le moment était venu. Je pouvais encore ou prendre
mon parti de l'entreprise ou refuser de la tenter. Mais j'eus honte de reculer
devant le chasseur. Hans acceptait si tranquillement l'aventure, avec une
telle indifférence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je rougis à
l'idée d'être moins brave que lui. Seul, j'aurais entamé la série des grands
argumente; mais, en présence du guide, je me tus; un de mes souvenirs
s'envola vers ma jolie Virlandaise, et je m'approchai de la cheminée
centrale.
J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents pieds de
tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait, et je regardai; mes
cheveux se hérissèrent. Le sentiment du vide s'empara de mon être. Je sentis
le centre de gravité se déplacer en moi et le vertige monter à ma tête comme
une ivresse. Rien de plus capiteux que cette attraction de l'abîme. J'allais
tomber. Une main me retint. Celle de Hans. Décidément, je n'avais pas pris
assez de leçons de gouffre à la Frelsers-Kirk de Copenhague.
Page 120
Cependant, si peu que j'eusse hasardé mes regards dans ce puits, je
m'étais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque à pic,
présentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient faciliter la
descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la rampe faisait défaut. Une
corde attachée à l'orifice aurait suffi pour nous soutenir, mais comment la
détacher, lorsqu'on serait parvenu à son extrémité inférieure?
Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette difficulté.
Il déroula une corde de la grosseur du pouce et longue de quatre cents
pieds; il en laissa filer d'abord la moitié, puis il l'enroula autour d'un bloc de
lave qui faisait saillie et rejeta l'autre moitié dans la cheminée. Chacun de
nous pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux moitiés de
la corde qui ne pouvait se défiler; une fois descendus de deux cents pieds,
rien ne nous serait plus aisé que de la ramener en lâchant un bout et en
halant sur l'autre. Puis, on recommencerait cet exercice usque ad infinitum.
«Maintenant, dit mon oncle après avoir achevé ces préparatifs, occupons-
nous des bagages; ils vont être divisés en trois paquets, et chacun de nous
en attachera un sur son dos; j'entends parler seulement des objets fragiles.»
L'audacieux professeur ne nous comprenait évidemment pas dans cette
dernière catégorie.
«Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des vivres; toi,
Axel, d'un second tiers des vivres et des armes; moi, du reste des vivres et
des instruments délicats.
—Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et d'échelles,
qui se chargera de les descendre?
—Ils descendront tout seuls.
m'étais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque à pic,
présentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient faciliter la
descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la rampe faisait défaut. Une
corde attachée à l'orifice aurait suffi pour nous soutenir, mais comment la
détacher, lorsqu'on serait parvenu à son extrémité inférieure?
Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette difficulté.
Il déroula une corde de la grosseur du pouce et longue de quatre cents
pieds; il en laissa filer d'abord la moitié, puis il l'enroula autour d'un bloc de
lave qui faisait saillie et rejeta l'autre moitié dans la cheminée. Chacun de
nous pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux moitiés de
la corde qui ne pouvait se défiler; une fois descendus de deux cents pieds,
rien ne nous serait plus aisé que de la ramener en lâchant un bout et en
halant sur l'autre. Puis, on recommencerait cet exercice usque ad infinitum.
«Maintenant, dit mon oncle après avoir achevé ces préparatifs, occupons-
nous des bagages; ils vont être divisés en trois paquets, et chacun de nous
en attachera un sur son dos; j'entends parler seulement des objets fragiles.»
L'audacieux professeur ne nous comprenait évidemment pas dans cette
dernière catégorie.
«Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des vivres; toi,
Axel, d'un second tiers des vivres et des armes; moi, du reste des vivres et
des instruments délicats.
—Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et d'échelles,
qui se chargera de les descendre?
—Ils descendront tout seuls.
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—Comment cela? demandai-je fort étonné.
—Tu vas le voir.»
Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter. Sur
son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non fragiles, et ce paquet,
solidement cordé, fut tout bonnement précipité dans le gouffre.
J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des couches
d'air. Mon oncle, penché sur l'abîme, suivait d'un oeil satisfait la descente de
ses bagages, et ne se releva qu'après les avoir perdus de vue.
«Bon, fit-il. A nous maintenant.»
Je demande à tout homme de bonne foi s'il était possible d'entendre sans
frissonner de telles paroles!
Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans prit
celui des outils, moi celui des armes. La descente commença dans l'ordre
suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans un profond silence, troublé
seulement par la chute des débris de roc qui se précipitaient dans l'abîme.
Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frénétiquement la double
corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon bâton ferré.
Une idée unique me dominait: je craignais que le point d'appui ne vint à
manquer. Cette corde me paraissait bien fragile pour supporter le poids de
trois personnes. Je m'en servais le moins possible, opérant des miracles
d'équilibre sur les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme
une main.
Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s'ébranler sous le pas de
Hans, il disait de sa voix tranquille:
—Tu vas le voir.»
Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter. Sur
son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non fragiles, et ce paquet,
solidement cordé, fut tout bonnement précipité dans le gouffre.
J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des couches
d'air. Mon oncle, penché sur l'abîme, suivait d'un oeil satisfait la descente de
ses bagages, et ne se releva qu'après les avoir perdus de vue.
«Bon, fit-il. A nous maintenant.»
Je demande à tout homme de bonne foi s'il était possible d'entendre sans
frissonner de telles paroles!
Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans prit
celui des outils, moi celui des armes. La descente commença dans l'ordre
suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans un profond silence, troublé
seulement par la chute des débris de roc qui se précipitaient dans l'abîme.
Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frénétiquement la double
corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon bâton ferré.
Une idée unique me dominait: je craignais que le point d'appui ne vint à
manquer. Cette corde me paraissait bien fragile pour supporter le poids de
trois personnes. Je m'en servais le moins possible, opérant des miracles
d'équilibre sur les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme
une main.
Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s'ébranler sous le pas de
Hans, il disait de sa voix tranquille:
Page 122
—«Gif akt!»
—Attention!» répétait mon oncle.
Après une demi-heure, nous étions arrivés sur la surface d'un roc
fortement engagé dans la paroi de la cheminée.
Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'éleva dans l'air; après
avoir dépassé le rocher supérieur, il retomba en raclant les morceaux de
pierres et de laves, sorte de pluie, ou mieux, de grêle fort dangereuse.
En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai que le
fond du trou était encore invisible.
La manoeuvre de la corde recommença, et une demi-heure après nous
avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds.
Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier, pendant cette
descente, la nature des terrains qui l'environnaient. Pour mon compte, je ne
m'en inquiétai guère; qu'ils fussent pliocènes, miocènes, éocènes, crétacés,
jurassiques, triasiques, perniens, carbonifères, dévoniens, siluriens ou
primitifs, cela me préoccupa peu. Mais le professeur, sans doute, fit ses
observations ou prit ses notes, car, à l'une des haltes, il me dit:
«Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces terrains
volcaniques donne absolument raison à la théorie de Davy. Nous sommes
en plein sol primordial, sol dans lequel s'est produit l'opération chimique
des métaux enflammés au contact de l'air et de l'eau; je repousse
absolument le système d'une chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons
bien.»
Toujours la même conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas à
discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la descente
—Attention!» répétait mon oncle.
Après une demi-heure, nous étions arrivés sur la surface d'un roc
fortement engagé dans la paroi de la cheminée.
Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'éleva dans l'air; après
avoir dépassé le rocher supérieur, il retomba en raclant les morceaux de
pierres et de laves, sorte de pluie, ou mieux, de grêle fort dangereuse.
En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai que le
fond du trou était encore invisible.
La manoeuvre de la corde recommença, et une demi-heure après nous
avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds.
Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier, pendant cette
descente, la nature des terrains qui l'environnaient. Pour mon compte, je ne
m'en inquiétai guère; qu'ils fussent pliocènes, miocènes, éocènes, crétacés,
jurassiques, triasiques, perniens, carbonifères, dévoniens, siluriens ou
primitifs, cela me préoccupa peu. Mais le professeur, sans doute, fit ses
observations ou prit ses notes, car, à l'une des haltes, il me dit:
«Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces terrains
volcaniques donne absolument raison à la théorie de Davy. Nous sommes
en plein sol primordial, sol dans lequel s'est produit l'opération chimique
des métaux enflammés au contact de l'air et de l'eau; je repousse
absolument le système d'une chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons
bien.»
Toujours la même conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas à
discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la descente
Page 123
recommença.
Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de la
cheminée. Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son orifice qui décroissait
sensiblement; ses parois, par suite de leur légère inclinaison, tendaient à se
rapprocher, l'obscurité se faisait peu à peu.
Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les pierres
détachées des parois s'engloutissaient avec une répercussion plus mate et
qu'elles devaient rencontrer promptement le fond de l'abîme.
Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de corde, je
pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte et du temps écoulé.
Nous avions alors répété quatorze fois cette manoeuvre qui durait une
demi-heure. C'était donc sept heures, plus quatorze quarts d'heure de repos
ou trois heures et demie. En tout, dix heures et demie. Nous étions partis à
une heure, il devait être onze heures en ce moment.
Quant à la profondeur à laquelle nous étions parvenus, ces quatorze
manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient deux mille huit cents
pieds.
En ce moment la voix de Hans se fit entendre:
—«Halt!» dit-il.
Je m'arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la tête de
mon oncle.
«Nous sommes arrivés, dit celui-ci.
—Où? demandai-je en me laissant glisser près de lui.
Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de la
cheminée. Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son orifice qui décroissait
sensiblement; ses parois, par suite de leur légère inclinaison, tendaient à se
rapprocher, l'obscurité se faisait peu à peu.
Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les pierres
détachées des parois s'engloutissaient avec une répercussion plus mate et
qu'elles devaient rencontrer promptement le fond de l'abîme.
Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de corde, je
pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte et du temps écoulé.
Nous avions alors répété quatorze fois cette manoeuvre qui durait une
demi-heure. C'était donc sept heures, plus quatorze quarts d'heure de repos
ou trois heures et demie. En tout, dix heures et demie. Nous étions partis à
une heure, il devait être onze heures en ce moment.
Quant à la profondeur à laquelle nous étions parvenus, ces quatorze
manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient deux mille huit cents
pieds.
En ce moment la voix de Hans se fit entendre:
—«Halt!» dit-il.
Je m'arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la tête de
mon oncle.
«Nous sommes arrivés, dit celui-ci.
—Où? demandai-je en me laissant glisser près de lui.
Page 124
—Au fond de la cheminée perpendiculaire.
—Il n'y a donc pas d'autre issue?
—Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la droite.
Nous verrons cela demain. Soupons d'abord et nous dormirons après.»
L'obscurité n'était pas encore complète. On ouvrit le sac aux provisions,
on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit de pierres et de débris
de lave.
Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un point brillant à
l'extrémité de ce tube long de trois mille pieds, qui se transformait en une
gigantesque lunette.
C'était une étoile dépouillée de toute scintillation et qui, d'après mes
calculs, devait être sigma de la petite Ourse.
Puis je m'endormis d'un profond sommeil.
—Il n'y a donc pas d'autre issue?
—Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la droite.
Nous verrons cela demain. Soupons d'abord et nous dormirons après.»
L'obscurité n'était pas encore complète. On ouvrit le sac aux provisions,
on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit de pierres et de débris
de lave.
Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un point brillant à
l'extrémité de ce tube long de trois mille pieds, qui se transformait en une
gigantesque lunette.
C'était une étoile dépouillée de toute scintillation et qui, d'après mes
calculs, devait être sigma de la petite Ourse.
Puis je m'endormis d'un profond sommeil.
Page 125
XVIII
A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller. Les mille
facettes de lave des parois le recueillaient à son passage et l'éparpillaient
comme une pluie d'étincelles.
Cette lueur était assez forte pour permettre de distinguer les objets
environnants.
«Eh bien! Axel, qu'en dis-tu? fit mon oncle en se frottant les mains. As-tu
jamais passé une nuit plus paisible dans notre maison de Königstrasse. Plus
de bruit de charrettes, plus de cris de marchands, plus de vociférations de
bateliers!
—Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits; mais ce
calme même a quelque chose d'effrayant.
—Allons donc, s'écria mon oncle, si tu t'effrayes déjà, que sera-ce plus
tard? Nous ne sommes pas encore entrés d'un pouce dans les entrailles de la
terre?
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'île! Ce long
tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels, s'arrête à peu près au niveau
de la mer.
A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller. Les mille
facettes de lave des parois le recueillaient à son passage et l'éparpillaient
comme une pluie d'étincelles.
Cette lueur était assez forte pour permettre de distinguer les objets
environnants.
«Eh bien! Axel, qu'en dis-tu? fit mon oncle en se frottant les mains. As-tu
jamais passé une nuit plus paisible dans notre maison de Königstrasse. Plus
de bruit de charrettes, plus de cris de marchands, plus de vociférations de
bateliers!
—Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits; mais ce
calme même a quelque chose d'effrayant.
—Allons donc, s'écria mon oncle, si tu t'effrayes déjà, que sera-ce plus
tard? Nous ne sommes pas encore entrés d'un pouce dans les entrailles de la
terre?
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'île! Ce long
tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels, s'arrête à peu près au niveau
de la mer.
Page 126
—En êtes-vous certain?
—Très certain; consulte le baromètre, tu verras!»
En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans l'instrument à
mesure que notre descente s'effectuait, s'était arrêté à vingt-neuf pouces.
«Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la pression
d'une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne remplacer ce
baromètre.»
Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment que le
poids de l'air dépasserait sa pression calculée au niveau de l'Océan.
«Mais, dis-je, n'est-il pas à craindre que cette pression toujours croissante
ne soit fort pénible?
—Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront à
respirer une atmosphère plus comprimée. Les aéronautes finissent par
manquer d'air en s'élevant dans les couches supérieures; nous, nous en
aurons trop peut-être. Mais j'aime mieux cela. Ne perdons pas un instant.
Où est le paquet qui nous a précédés dans l'intérieur de la montagne?
Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherché la veille au soir.
Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé attentivement avec ses
yeux de chasseur, répondit:
«Der huppe!»
—Là-haut.»
En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une centaine de
pieds au-dessus de notre tête. Aussitôt l'agile Islandais grimpa comme un
—Très certain; consulte le baromètre, tu verras!»
En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans l'instrument à
mesure que notre descente s'effectuait, s'était arrêté à vingt-neuf pouces.
«Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la pression
d'une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne remplacer ce
baromètre.»
Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment que le
poids de l'air dépasserait sa pression calculée au niveau de l'Océan.
«Mais, dis-je, n'est-il pas à craindre que cette pression toujours croissante
ne soit fort pénible?
—Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront à
respirer une atmosphère plus comprimée. Les aéronautes finissent par
manquer d'air en s'élevant dans les couches supérieures; nous, nous en
aurons trop peut-être. Mais j'aime mieux cela. Ne perdons pas un instant.
Où est le paquet qui nous a précédés dans l'intérieur de la montagne?
Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherché la veille au soir.
Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé attentivement avec ses
yeux de chasseur, répondit:
«Der huppe!»
—Là-haut.»
En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une centaine de
pieds au-dessus de notre tête. Aussitôt l'agile Islandais grimpa comme un
Page 127
chat et, en quelques minutes, le paquet nous rejoignit.
«Maintenant, dit mon oncle, déjeunons; mais déjeunons comme des gens
qui peuvent avoir une longue course à faire.»
Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées d'eau
mêlée de genièvre.
Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné aux
observations; il prit successivement ses divers instruments et nota les
données suivantes:
Lundi 1er juillet.
Chronomètre: 8 h. 17 m. du matin.
Baromètre: 29p. 7 l.
Thermomètre: 6°.
Direction: E.-S.-E.
Cette dernière observation s'appliquait à la galerie obscure et fut donnée
par la boussole.
«Maintenant, Axel, s'écria le professeur d'une voix enthousiaste, nous
allons nous enfoncer véritablement dans les entrailles du globe. Voici donc
le moment précis auquel notre voyage commence.»
Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff suspendu a
son cou; de l'autre, il mit en communication le courant électrique avec le
serpentin de la lanterne, et une assez vive lumière dissipa les ténèbres de la
galerie.
Hans portait le second appareil, qui fut également mis en activité. Cette
ingénieuse application de l'électricité nous permettait d'aller longtemps en
«Maintenant, dit mon oncle, déjeunons; mais déjeunons comme des gens
qui peuvent avoir une longue course à faire.»
Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées d'eau
mêlée de genièvre.
Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné aux
observations; il prit successivement ses divers instruments et nota les
données suivantes:
Lundi 1er juillet.
Chronomètre: 8 h. 17 m. du matin.
Baromètre: 29p. 7 l.
Thermomètre: 6°.
Direction: E.-S.-E.
Cette dernière observation s'appliquait à la galerie obscure et fut donnée
par la boussole.
«Maintenant, Axel, s'écria le professeur d'une voix enthousiaste, nous
allons nous enfoncer véritablement dans les entrailles du globe. Voici donc
le moment précis auquel notre voyage commence.»
Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff suspendu a
son cou; de l'autre, il mit en communication le courant électrique avec le
serpentin de la lanterne, et une assez vive lumière dissipa les ténèbres de la
galerie.
Hans portait le second appareil, qui fut également mis en activité. Cette
ingénieuse application de l'électricité nous permettait d'aller longtemps en
Page 128
créant un jour artificiel, même au milieu des gaz les plus inflammables.
«En route!» fit mon oncle.
Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui le paquet
des cordages et des habits, et, moi troisième, nous entrâmes dans la galerie.
Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la tête, et
j'aperçus une dernière fois, par le champ de l'immense tube, ce ciel de
l'Islande «que je ne devais plus jamais revoir.»
La lave, à la dernière éruption de 1229, s'était frayé un passage à travers
ce tunnel. Elle tapissait l'intérieur d'un enduit épais et brillant; la lumière
électrique s'y réfléchissait en centuplant son intensité.
Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop rapidement
sur une pente inclinée à quarante-cinq degrés environ; heureusement,
certaines érosions, quelques boursouflures, tenaient lieu de marches, et nous
n'avions qu'à descendre en laissant filer nos bagages retenus par une longue
corde.
Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites sur les
autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits, présentait de petites
ampoules arrondies; des cristaux de quartz opaque, ornés de limpides
gouttes de verre et suspendus à la voûte comme des lustres, semblaient
s'allumer à notre passage. On eût dit que les génies du gouffre illuminaient
leur palais pour recevoir les hôtes de la terre.
«C'est magnifique! m'écriai-je involontairement. Quel spectacle, mon
oncle! Admirez-vous ces nuances de la lave qui vont du rouge brun au jaune
éclatant par dégradations insensibles? Et ces cristaux qui nous apparaissent
comme des globes lumineux?
«En route!» fit mon oncle.
Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui le paquet
des cordages et des habits, et, moi troisième, nous entrâmes dans la galerie.
Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la tête, et
j'aperçus une dernière fois, par le champ de l'immense tube, ce ciel de
l'Islande «que je ne devais plus jamais revoir.»
La lave, à la dernière éruption de 1229, s'était frayé un passage à travers
ce tunnel. Elle tapissait l'intérieur d'un enduit épais et brillant; la lumière
électrique s'y réfléchissait en centuplant son intensité.
Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop rapidement
sur une pente inclinée à quarante-cinq degrés environ; heureusement,
certaines érosions, quelques boursouflures, tenaient lieu de marches, et nous
n'avions qu'à descendre en laissant filer nos bagages retenus par une longue
corde.
Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites sur les
autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits, présentait de petites
ampoules arrondies; des cristaux de quartz opaque, ornés de limpides
gouttes de verre et suspendus à la voûte comme des lustres, semblaient
s'allumer à notre passage. On eût dit que les génies du gouffre illuminaient
leur palais pour recevoir les hôtes de la terre.
«C'est magnifique! m'écriai-je involontairement. Quel spectacle, mon
oncle! Admirez-vous ces nuances de la lave qui vont du rouge brun au jaune
éclatant par dégradations insensibles? Et ces cristaux qui nous apparaissent
comme des globes lumineux?
Page 129
—Ah! tu y viens, Axel! répondit mon oncle. Ah! tu trouves cela
splendide, mon garçon! Tu en verras bien d'autres, je l'espère. Marchons!
marchons!»
Il aurait dit plus justement «glissons,» car nous nous laissions aller sans
fatigue sur des pentes inclinées. C'était le «facilis descensus Averni», de
Virgile. La boussole, que je consultais fréquemment, indiquait la direction
du sud-est avec une imperturbable rigueur. Cette coulée de lave n'obliquait
ni d'un côté ni de l'autre. Elle avait l'inflexibilité de la ligne droite.
Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une façon sensible; cela donnait
raison aux théories de Davy, et plus d'une fois je consultai le thermomètre
avec étonnement. Deux heures après le départ, il ne marquait encore que
10°, c'est-à-dire un accroissement de 4°. Cela m'autorisait à penser que
notre descente était plus horizontale que verticale. Quant à connaître
exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le professeur
mesurait exactement les angles de déviation et d'inclinaison de la route,
mais il gardait pour lui le résultat de ses observations.
Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrêt. Hans aussitôt s'assit;
les lampes furent accrochées à une saillie de lave. Nous étions dans une
sorte de caverne où l'air ne manquait pas. Au contraire. Certains souffles
arrivaient jusqu'à nous. Quelle cause les produisait? A quelle agitation
atmosphérique attribuer leur origine? C'est une question que je ne cherchai
pas à résoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient incapable
de raisonner. Une descente de sept heures consécutives ne se fait pas sans
une grande dépense de forces. J'étais épuisé. Le mot halte me fit donc
plaisir à entendre. Hans étala quelques provisions sur un bloc de lave, et
chacun mangea avec appétit. Cependant une chose m'inquiétait; notre
réserve d'eau était à demi consommée. Mon oncle comptait la refaire aux
splendide, mon garçon! Tu en verras bien d'autres, je l'espère. Marchons!
marchons!»
Il aurait dit plus justement «glissons,» car nous nous laissions aller sans
fatigue sur des pentes inclinées. C'était le «facilis descensus Averni», de
Virgile. La boussole, que je consultais fréquemment, indiquait la direction
du sud-est avec une imperturbable rigueur. Cette coulée de lave n'obliquait
ni d'un côté ni de l'autre. Elle avait l'inflexibilité de la ligne droite.
Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une façon sensible; cela donnait
raison aux théories de Davy, et plus d'une fois je consultai le thermomètre
avec étonnement. Deux heures après le départ, il ne marquait encore que
10°, c'est-à-dire un accroissement de 4°. Cela m'autorisait à penser que
notre descente était plus horizontale que verticale. Quant à connaître
exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le professeur
mesurait exactement les angles de déviation et d'inclinaison de la route,
mais il gardait pour lui le résultat de ses observations.
Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrêt. Hans aussitôt s'assit;
les lampes furent accrochées à une saillie de lave. Nous étions dans une
sorte de caverne où l'air ne manquait pas. Au contraire. Certains souffles
arrivaient jusqu'à nous. Quelle cause les produisait? A quelle agitation
atmosphérique attribuer leur origine? C'est une question que je ne cherchai
pas à résoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient incapable
de raisonner. Une descente de sept heures consécutives ne se fait pas sans
une grande dépense de forces. J'étais épuisé. Le mot halte me fit donc
plaisir à entendre. Hans étala quelques provisions sur un bloc de lave, et
chacun mangea avec appétit. Cependant une chose m'inquiétait; notre
réserve d'eau était à demi consommée. Mon oncle comptait la refaire aux
Page 130
sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient absolument. Je
ne pus m'empêcher d'attirer son attention sur ce sujet.
«Cette absence de sources te surprend? dit-il.
—Sans doute, et même elle m'inquiète; nous n'avons plus d'eau que pour
cinq jours.
—Sois tranquille, Axel, je te réponds que nous trouverons de l'eau, et
plus que nous n'en voudrons.
—Quand cela?
—Quand nous aurons quitté cette enveloppe de lave. Comment veux-tu
que des sources jaillissent à travers ces parois?
—Mais peut-être cette coulée se prolonge-t-elle à de grandes
profondeurs? Il me semble que nous n'avons pas encore fait beaucoup de
chemin verticalement?
—Qui te fait supposer cela?
—C'est que si nous étions très avancés dans l'intérieur de l'écorce
terrestre, la chaleur serait plus forte.
—D'après ton système, répondit mon oncle; et qu'indique le
thermomètre?
—Quinze degrés à peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de neuf
degrés depuis notre départ.
—Eh bien, conclus.
ne pus m'empêcher d'attirer son attention sur ce sujet.
«Cette absence de sources te surprend? dit-il.
—Sans doute, et même elle m'inquiète; nous n'avons plus d'eau que pour
cinq jours.
—Sois tranquille, Axel, je te réponds que nous trouverons de l'eau, et
plus que nous n'en voudrons.
—Quand cela?
—Quand nous aurons quitté cette enveloppe de lave. Comment veux-tu
que des sources jaillissent à travers ces parois?
—Mais peut-être cette coulée se prolonge-t-elle à de grandes
profondeurs? Il me semble que nous n'avons pas encore fait beaucoup de
chemin verticalement?
—Qui te fait supposer cela?
—C'est que si nous étions très avancés dans l'intérieur de l'écorce
terrestre, la chaleur serait plus forte.
—D'après ton système, répondit mon oncle; et qu'indique le
thermomètre?
—Quinze degrés à peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de neuf
degrés depuis notre départ.
—Eh bien, conclus.
Page 131
—Voici ma conclusion. D'après les observations les plus exactes,
l'augmentation de la température à l'intérieur du globe est d'un degré par
cent pieds. Mais certaines conditions de localité peuvent modifier ce chiffre.
Ainsi, à Yakoust en Sibérie, on a remarqué que l'accroissement d'un degré
avait lieu par trente-six pieds; cela dépend évidemment de la conductibilité
des roches. J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan éteint, et à
travers le gneiss, on a remarqué que l'élévation de la température était d'un
degré seulement pour cent vingt-cinq pieds. Prenons donc cette dernière
hypothèse, qui est la plus favorable, et calculons.
—Calcule, mon garçon.
—Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur mon carnet.
Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent vingt-cinq pieds de
profondeur.
—Rien de plus exact.
—Eh bien?
—Eh bien, d'après mes observations, nous sommes arrivés à dix mille
pieds au-dessous du niveau de la mer.
—Est-il possible?
—Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!»
Les calculs du professeur étaient exacts; nous avions déjà dépassé de six
mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes par l'homme, telles que
les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et celles de Wuttemberg en Bohème.
La température, qui aurait dû être de quatre-vingt-un degrés en cet
endroit, était de quinze à peine. Cela donnait singulièrement à réfléchir.
l'augmentation de la température à l'intérieur du globe est d'un degré par
cent pieds. Mais certaines conditions de localité peuvent modifier ce chiffre.
Ainsi, à Yakoust en Sibérie, on a remarqué que l'accroissement d'un degré
avait lieu par trente-six pieds; cela dépend évidemment de la conductibilité
des roches. J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan éteint, et à
travers le gneiss, on a remarqué que l'élévation de la température était d'un
degré seulement pour cent vingt-cinq pieds. Prenons donc cette dernière
hypothèse, qui est la plus favorable, et calculons.
—Calcule, mon garçon.
—Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur mon carnet.
Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent vingt-cinq pieds de
profondeur.
—Rien de plus exact.
—Eh bien?
—Eh bien, d'après mes observations, nous sommes arrivés à dix mille
pieds au-dessous du niveau de la mer.
—Est-il possible?
—Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!»
Les calculs du professeur étaient exacts; nous avions déjà dépassé de six
mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes par l'homme, telles que
les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et celles de Wuttemberg en Bohème.
La température, qui aurait dû être de quatre-vingt-un degrés en cet
endroit, était de quinze à peine. Cela donnait singulièrement à réfléchir.
Page 132
XIX
Le lendemain, mardi 30 juin, à six heures, la descente fut reprise.
Nous suivions toujours la galerie de lave, véritable rampe naturelle,
douce comme ces plans inclinés qui remplacent encore l'escalier dans les
vieilles maisons. Ce fut ainsi jusqu'à midi dix-sept minutes, instant précis
où nous rejoignîmes Hans, qui venait de s'arrêter.
«Ah! s'écria mon oncle, nous sommes parvenus à l'extrémité de la
cheminée.»
Je regardai autour de moi; nous étions au centre d'un carrefour, auquel
deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et étroites. Laquelle
convenait-il de prendre? Il y avait là une difficulté.
Cependant mon oncle ne voulut paraître hésiter ni devant moi ni devant
le guide; il désigna le tunnel de l'est, et bientôt nous y étions enfoncés tous
les trois.
D'ailleurs toute hésitation devant ce double chemin se serait prolongée
indéfiniment, car nul indice ne pouvait déterminer le choix de l'un ou de
l'autre; il fallait s'en remettre absolument au hasard.
La pente de cette nouvelle galerie était peu sensible, et sa section fort
inégale; parfois une succession d'arceaux se déroulait devant nos pas
Le lendemain, mardi 30 juin, à six heures, la descente fut reprise.
Nous suivions toujours la galerie de lave, véritable rampe naturelle,
douce comme ces plans inclinés qui remplacent encore l'escalier dans les
vieilles maisons. Ce fut ainsi jusqu'à midi dix-sept minutes, instant précis
où nous rejoignîmes Hans, qui venait de s'arrêter.
«Ah! s'écria mon oncle, nous sommes parvenus à l'extrémité de la
cheminée.»
Je regardai autour de moi; nous étions au centre d'un carrefour, auquel
deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et étroites. Laquelle
convenait-il de prendre? Il y avait là une difficulté.
Cependant mon oncle ne voulut paraître hésiter ni devant moi ni devant
le guide; il désigna le tunnel de l'est, et bientôt nous y étions enfoncés tous
les trois.
D'ailleurs toute hésitation devant ce double chemin se serait prolongée
indéfiniment, car nul indice ne pouvait déterminer le choix de l'un ou de
l'autre; il fallait s'en remettre absolument au hasard.
La pente de cette nouvelle galerie était peu sensible, et sa section fort
inégale; parfois une succession d'arceaux se déroulait devant nos pas
Page 133
comme les contre-nefs d'une cathédrale gothique; les artistes du moyen âge
auraient pu étudier là toutes les formes de cette architecture religieuse qui a
l'ogive pour générateur. Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les
cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés dans le massif
pliaient sous la retombée des voûtes. A de certains endroits, cette
disposition faisait place à de basses substructions qui ressemblaient aux
ouvrages des castors, et nous nous glissions en rampant à travers d'étroits
boyaux.
La chaleur se maintenait à un degré supportable. Involontairement je
songeais à son intensité, quand les laves vomies par le Sneffels se
précipitaient par cette route si tranquille aujourd'hui. Je m'imaginais les
torrents de feu brisés aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs
surchauffées dans cet étroit milieu!
«Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas à se reprendre
d'une fantaisie tardive!»
Ces réflexions, je ne les communiquai point à l'oncle Lidenbrock; il ne
les eût pas comprises. Son unique pensée était d'aller en avant. Il marchait,
il glissait, il dégringolait même, avec une conviction qu'après tout il valait
mieux admirer.
A six heures du soir, après une promenade peu fatigante, nous avions
gagné deux lieues dans le sud, mais à peine un quart de mille en profondeur.
Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer, et l'on
s'endormit sans trop réfléchir.
Nos dispositions pour la nuit étaient fort simples: une couverture de
voyage dans laquelle on se roulait, composait toute la literie. Nous n'avions
à redouter ni froid, ni visite importune. Les voyageurs qui s'enfoncent au
auraient pu étudier là toutes les formes de cette architecture religieuse qui a
l'ogive pour générateur. Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les
cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés dans le massif
pliaient sous la retombée des voûtes. A de certains endroits, cette
disposition faisait place à de basses substructions qui ressemblaient aux
ouvrages des castors, et nous nous glissions en rampant à travers d'étroits
boyaux.
La chaleur se maintenait à un degré supportable. Involontairement je
songeais à son intensité, quand les laves vomies par le Sneffels se
précipitaient par cette route si tranquille aujourd'hui. Je m'imaginais les
torrents de feu brisés aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs
surchauffées dans cet étroit milieu!
«Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas à se reprendre
d'une fantaisie tardive!»
Ces réflexions, je ne les communiquai point à l'oncle Lidenbrock; il ne
les eût pas comprises. Son unique pensée était d'aller en avant. Il marchait,
il glissait, il dégringolait même, avec une conviction qu'après tout il valait
mieux admirer.
A six heures du soir, après une promenade peu fatigante, nous avions
gagné deux lieues dans le sud, mais à peine un quart de mille en profondeur.
Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer, et l'on
s'endormit sans trop réfléchir.
Nos dispositions pour la nuit étaient fort simples: une couverture de
voyage dans laquelle on se roulait, composait toute la literie. Nous n'avions
à redouter ni froid, ni visite importune. Les voyageurs qui s'enfoncent au
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milieu des déserts de l'Afrique, au sein des forêts du nouveau monde, sont
forcés de se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais
ici, solitude absolue et sécurité complète. Sauvages ou bêtes féroces, aucune
de ces races malfaisantes n'était à craindre.
On se réveilla le lendemain frais et dispos. La route fut reprise. Nous
suivions un chemin de lave comme la veille. Impossible de reconnaître la
nature des terrains qu'il traversait. Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les
entrailles du globe, tendait à devenir absolument horizontal. Je crus
remarquer même qu'il remontait vers la surface de la terre. Cette disposition
devint si manifeste vers dix heures du matin, et par suite si fatigante, que je
fus forcé de modérer notre marche.
«Eh bien, Axel? dit impatiemment le professeur.
—Eh bien, je n'en peux plus, répondis-je
—Quoi! après trois heures de promenade sur une route si facile!
—Facile, je ne dis pas non, mais fatigante à coup sûr.
—Comment! quand nous n'avons qu'à descendre!
—A monter, ne vous en déplaise!
—A monter! fit mon oncle en haussant les épaules.
—Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont modifiées, et à
les suivre ainsi, nous reviendrons certainement à la terre d'Islande.»
Le professeur remua la tête en homme qui ne veut pas être convaincu.
J'essayai de reprendre la conversation. Il ne me répondit pas et donna le
forcés de se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais
ici, solitude absolue et sécurité complète. Sauvages ou bêtes féroces, aucune
de ces races malfaisantes n'était à craindre.
On se réveilla le lendemain frais et dispos. La route fut reprise. Nous
suivions un chemin de lave comme la veille. Impossible de reconnaître la
nature des terrains qu'il traversait. Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les
entrailles du globe, tendait à devenir absolument horizontal. Je crus
remarquer même qu'il remontait vers la surface de la terre. Cette disposition
devint si manifeste vers dix heures du matin, et par suite si fatigante, que je
fus forcé de modérer notre marche.
«Eh bien, Axel? dit impatiemment le professeur.
—Eh bien, je n'en peux plus, répondis-je
—Quoi! après trois heures de promenade sur une route si facile!
—Facile, je ne dis pas non, mais fatigante à coup sûr.
—Comment! quand nous n'avons qu'à descendre!
—A monter, ne vous en déplaise!
—A monter! fit mon oncle en haussant les épaules.
—Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont modifiées, et à
les suivre ainsi, nous reviendrons certainement à la terre d'Islande.»
Le professeur remua la tête en homme qui ne veut pas être convaincu.
J'essayai de reprendre la conversation. Il ne me répondit pas et donna le
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signal du départ. Je vis bien que son silence n'était que de la mauvaise
humeur concentrée.
Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
rapidement Hans, que précédait mon oncle. Je tenais à ne pas être distancé;
ma grande préoccupation était de ne point perdre mes compagnons de vue.
Je frémissais à la pensée de m'égarer dans les profondeurs de ce labyrinthe.
D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pénible, je m'en consolais en
songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la terre. C'était un espoir.
Chaque pas le confirmait.
À midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la galerie.
Je m'en aperçus à l'affaiblissement de la lumière électrique réfléchie par les
murailles. Au revêtement de lave succédait la roche vive; le massif se
composait de couches inclinées et souvent disposées verticalement. Nous
étions en pleine époque de transition, en pleine période silurienne[1].
[1] Ainsi nommée parce que les terrains de cette période sont fort
étendus en Angleterre, dans les contrées habitées autrefois par la
peuplade celtique des Silures.
«C'est évident, m'écriai-je, les sédiments des eaux ont formé, à la seconde
époque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces grès! Nous tournons le
dos au massif granitique! Nous ressemblons à des gens de Hambourg, qui
prendraient le chemin de Hanovre pour aller à Lubeck.»
J'aurais dû garder pour moi mes observations. Mais mon tempérament de
géologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle Lidenbrock entendit mes
exclamations.
«Qu'as-tu donc? dit-il.
humeur concentrée.
Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
rapidement Hans, que précédait mon oncle. Je tenais à ne pas être distancé;
ma grande préoccupation était de ne point perdre mes compagnons de vue.
Je frémissais à la pensée de m'égarer dans les profondeurs de ce labyrinthe.
D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pénible, je m'en consolais en
songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la terre. C'était un espoir.
Chaque pas le confirmait.
À midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la galerie.
Je m'en aperçus à l'affaiblissement de la lumière électrique réfléchie par les
murailles. Au revêtement de lave succédait la roche vive; le massif se
composait de couches inclinées et souvent disposées verticalement. Nous
étions en pleine époque de transition, en pleine période silurienne[1].
[1] Ainsi nommée parce que les terrains de cette période sont fort
étendus en Angleterre, dans les contrées habitées autrefois par la
peuplade celtique des Silures.
«C'est évident, m'écriai-je, les sédiments des eaux ont formé, à la seconde
époque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces grès! Nous tournons le
dos au massif granitique! Nous ressemblons à des gens de Hambourg, qui
prendraient le chemin de Hanovre pour aller à Lubeck.»
J'aurais dû garder pour moi mes observations. Mais mon tempérament de
géologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle Lidenbrock entendit mes
exclamations.
«Qu'as-tu donc? dit-il.
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—Voyez! répondis-je en lui montrant la succession variée des grès, des
calcaires et les premiers indices des terrains ardoisés.
—Eh bien?
—Nous voici arrivés à cette période pendant laquelle ont apparu les
premières plantes et les premiers animaux!
—Ah! tu penses?
—Mais regardez, examinez, observez!»
Je forçai le professeur à promener sa lampe sur les parois de la galerie. Je
m'attendais à quelque exclamation de sa part. Mais, loin de là, il ne dit pas
un mot, et continua sa route.
M'avait-il compris ou non? Ne voulait-il pas convenir, par amour-propre
d'oncle et de savant, qu'il s'était trompé en choisissant le tunnel de l'est, ou
tenait-il à reconnaître ce passage jusqu'à son extrémité? Il était évident que
nous avions quitté la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire
au foyer du Sneffels.
Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
importance à cette modification des terrains. Ne me trompais-je pas moi-
même? Traversions-nous réellement ces couches de roches superposées au
massif granitique?
«Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque débris de plante
primitive, et il faudra bien me rendre à l'évidence. Cherchons.»
Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables s'offrirent à
mes yeux. Cela devait être, car, à l'époque silurienne, les mers renfermaient
plus de quinze cents espèces végétales ou animales. Mes pieds, habitués au
calcaires et les premiers indices des terrains ardoisés.
—Eh bien?
—Nous voici arrivés à cette période pendant laquelle ont apparu les
premières plantes et les premiers animaux!
—Ah! tu penses?
—Mais regardez, examinez, observez!»
Je forçai le professeur à promener sa lampe sur les parois de la galerie. Je
m'attendais à quelque exclamation de sa part. Mais, loin de là, il ne dit pas
un mot, et continua sa route.
M'avait-il compris ou non? Ne voulait-il pas convenir, par amour-propre
d'oncle et de savant, qu'il s'était trompé en choisissant le tunnel de l'est, ou
tenait-il à reconnaître ce passage jusqu'à son extrémité? Il était évident que
nous avions quitté la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire
au foyer du Sneffels.
Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
importance à cette modification des terrains. Ne me trompais-je pas moi-
même? Traversions-nous réellement ces couches de roches superposées au
massif granitique?
«Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque débris de plante
primitive, et il faudra bien me rendre à l'évidence. Cherchons.»
Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables s'offrirent à
mes yeux. Cela devait être, car, à l'époque silurienne, les mers renfermaient
plus de quinze cents espèces végétales ou animales. Mes pieds, habitués au
Page 137
sol dur des laves, foulèrent tout à coup une poussière faite de débris de
plantes et de coquille. Sur les parois se voyaient distinctement des
empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne pouvait
s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et continuait son chemin
d'un pas invariable.
C'était de l'entêtement poussé hors de toutes limites. Je n'y tins plus. Je
ramassai une coquille parfaitement conservée, qui avait appartenu à un
animal à peu près semblable au cloporte actuel; puis je rejoignis mon oncle
et je lui dis:
«Voyez!
—Eh bien, répondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un crustacé de
l'ordre disparu des trilobites. Pas autre chose.
—Mais n'en concluez-vous pas?…
—Ce que tu conclus toi-même? Si. Parfaitement. Nous avons abandonné
la couche de granit et la route des laves. Il est possible que je me sois
trompé; mais je ne serai certain de mon erreur qu'au moment où j'aurai
atteint l'extrémité de cette galerie.
—Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous approuverais fort si
nous n'avions à craindre un danger de plus en plus menaçant.
—Et lequel?
—Le manque d'eau.
—Eh bien! nous nous rationnerons, Axel.
plantes et de coquille. Sur les parois se voyaient distinctement des
empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne pouvait
s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et continuait son chemin
d'un pas invariable.
C'était de l'entêtement poussé hors de toutes limites. Je n'y tins plus. Je
ramassai une coquille parfaitement conservée, qui avait appartenu à un
animal à peu près semblable au cloporte actuel; puis je rejoignis mon oncle
et je lui dis:
«Voyez!
—Eh bien, répondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un crustacé de
l'ordre disparu des trilobites. Pas autre chose.
—Mais n'en concluez-vous pas?…
—Ce que tu conclus toi-même? Si. Parfaitement. Nous avons abandonné
la couche de granit et la route des laves. Il est possible que je me sois
trompé; mais je ne serai certain de mon erreur qu'au moment où j'aurai
atteint l'extrémité de cette galerie.
—Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous approuverais fort si
nous n'avions à craindre un danger de plus en plus menaçant.
—Et lequel?
—Le manque d'eau.
—Eh bien! nous nous rationnerons, Axel.
Page 138
XX
En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait durer plus de trois
jours. C'est ce que je reconnus le soir au moment du souper. Et, fâcheuse
expectative, nous avions peu d'espoir de rencontrer quelque source vive
dans ces terrains de l'époque de transition.
Pendant toute la journée du lendemain la galerie déroula devant nos pas
ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans mot dire. Le
mutisme de Hans nous gagnait.
La route ne montait pas, du moins d'une façon sensible; parfois même
elle semblait s'incliner. Mais cette tendance, peu marquée d'ailleurs, ne
devait pas rassurer le professeur, car la nature des couches ne se modifiait
pas, et la période de transition s'affirmait davantage.
La lumière électrique faisait splendidement étinceler les schistes, le
calcaire et les vieux grès rouges des parois; on aurait pu se croire dans une
tranchée ouverte au milieu du Devonshire, qui donna son nom à ce genre de
terrains. Des spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les
uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement accusées, les
autres, de couleur incarnat ou d'un jaune taché de plaques rouges, plus loin,
des échantillons de ces griottes à couleurs sombres, dans lesquels le calcaire
se relevait en nuances vives.
En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait durer plus de trois
jours. C'est ce que je reconnus le soir au moment du souper. Et, fâcheuse
expectative, nous avions peu d'espoir de rencontrer quelque source vive
dans ces terrains de l'époque de transition.
Pendant toute la journée du lendemain la galerie déroula devant nos pas
ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans mot dire. Le
mutisme de Hans nous gagnait.
La route ne montait pas, du moins d'une façon sensible; parfois même
elle semblait s'incliner. Mais cette tendance, peu marquée d'ailleurs, ne
devait pas rassurer le professeur, car la nature des couches ne se modifiait
pas, et la période de transition s'affirmait davantage.
La lumière électrique faisait splendidement étinceler les schistes, le
calcaire et les vieux grès rouges des parois; on aurait pu se croire dans une
tranchée ouverte au milieu du Devonshire, qui donna son nom à ce genre de
terrains. Des spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les
uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement accusées, les
autres, de couleur incarnat ou d'un jaune taché de plaques rouges, plus loin,
des échantillons de ces griottes à couleurs sombres, dans lesquels le calcaire
se relevait en nuances vives.
Page 139
La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux primitifs;
mais, depuis la veille, la création avait fait un progrès évident. Au lieu des
trilobites rudimentaires, j'apercevais des débris d'un ordre plus parfait; entre
autres, des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du
paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile. Les mers
dévoniennes étaient habitées par un grand nombre d'animaux de cette
espèce, et elles les déposèrent par milliers sur les roches de nouvelle
formation.
Il devenait évident que nous remontions l'échelle de la vie animale dont
l'homme occupe le sommet. Mais le professeur Lidenbrock ne paraissait pas
y prendre garde.
Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vînt à s'ouvrir sous ses
pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou qu'un obstacle
l'empêchât de continuer cette route. Mais le soir arriva sans que cette
espérance se fût réalisée.
Le vendredi, après une nuit pendant laquelle je commençai à ressentir les
tourments de la soif, notre petite troupe s'enfonça de nouveau dans les
détours de la galerie.
Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de nos
lampes sur les parois diminuait singulièrement. Le marbre, le schiste, le
calcaire, les grès des murailles, faisaient place à un revêtement sombre et
sans éclat. A un moment où le tunnel devenait fort étroit, je m'appuyai sur
sa paroi.
Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire. Je regardai de plus
près. Nous étions en pleine houillère.
«Une mine de charbon! m'écriai-je.
mais, depuis la veille, la création avait fait un progrès évident. Au lieu des
trilobites rudimentaires, j'apercevais des débris d'un ordre plus parfait; entre
autres, des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du
paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile. Les mers
dévoniennes étaient habitées par un grand nombre d'animaux de cette
espèce, et elles les déposèrent par milliers sur les roches de nouvelle
formation.
Il devenait évident que nous remontions l'échelle de la vie animale dont
l'homme occupe le sommet. Mais le professeur Lidenbrock ne paraissait pas
y prendre garde.
Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vînt à s'ouvrir sous ses
pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou qu'un obstacle
l'empêchât de continuer cette route. Mais le soir arriva sans que cette
espérance se fût réalisée.
Le vendredi, après une nuit pendant laquelle je commençai à ressentir les
tourments de la soif, notre petite troupe s'enfonça de nouveau dans les
détours de la galerie.
Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de nos
lampes sur les parois diminuait singulièrement. Le marbre, le schiste, le
calcaire, les grès des murailles, faisaient place à un revêtement sombre et
sans éclat. A un moment où le tunnel devenait fort étroit, je m'appuyai sur
sa paroi.
Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire. Je regardai de plus
près. Nous étions en pleine houillère.
«Une mine de charbon! m'écriai-je.
Page 140
—Une mine sans mineurs, répondit mon oncle.
—Eh! qui sait?
—Moi, je sais, répliqua le professeur d'un ton bref, et je suis certain que
cette galerie percée à travers ces couches de houille n'a pas été faite de la
main des hommes. Mais que ce soit ou non l'ouvrage de la nature, cela
m'importe peu. L'heure du souper est venue. Soupons.»
Hans, prépara quelques aliments. Je mangeai à peine, et je bus les
quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration. La gourde du guide à demi
pleine, voilà tout ce qui restait pour désaltérer trois hommes.
Après leur repas, mes deux compagnons s'étendirent sur leurs
couvertures et trouvèrent dans le sommeil un remède à leurs fatigues. Pour
moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures jusqu'au matin.
Le samedi, à six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard, nous
arrivions à une vaste excavation; je reconnus alors que la main de l'homme
ne pouvait pas avoir creusé cette houillère; les voûtes en eussent été
étançonnées, et véritablement elles ne se tenaient que par un miracle
d'équilibre.
Cette espèce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent cinquante
de hauteur. Le terrain avait été violemment écarté par une commotion
souterraine. Le massif terrestre, cédant à quelque puissante poussée, s'était
disloqué, laissant ce large vide où des habitants de la terre pénétraient pour
la première fois.
Toute l'histoire de la période houillère était écrite sur ces sombres parois,
et un géologue en pouvait suivre facilement les phases diverses. Les lits de
—Eh! qui sait?
—Moi, je sais, répliqua le professeur d'un ton bref, et je suis certain que
cette galerie percée à travers ces couches de houille n'a pas été faite de la
main des hommes. Mais que ce soit ou non l'ouvrage de la nature, cela
m'importe peu. L'heure du souper est venue. Soupons.»
Hans, prépara quelques aliments. Je mangeai à peine, et je bus les
quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration. La gourde du guide à demi
pleine, voilà tout ce qui restait pour désaltérer trois hommes.
Après leur repas, mes deux compagnons s'étendirent sur leurs
couvertures et trouvèrent dans le sommeil un remède à leurs fatigues. Pour
moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures jusqu'au matin.
Le samedi, à six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard, nous
arrivions à une vaste excavation; je reconnus alors que la main de l'homme
ne pouvait pas avoir creusé cette houillère; les voûtes en eussent été
étançonnées, et véritablement elles ne se tenaient que par un miracle
d'équilibre.
Cette espèce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent cinquante
de hauteur. Le terrain avait été violemment écarté par une commotion
souterraine. Le massif terrestre, cédant à quelque puissante poussée, s'était
disloqué, laissant ce large vide où des habitants de la terre pénétraient pour
la première fois.
Toute l'histoire de la période houillère était écrite sur ces sombres parois,
et un géologue en pouvait suivre facilement les phases diverses. Les lits de
Page 141
charbon étaient séparés par des strates de grès ou d'argile compacts, et
comme écrasés par les couches supérieures.
À cet âge du monde qui précéda l'époque secondaire, la terre se recouvrit
d'immenses végétations dues à la double action d'une chaleur tropicale et
d'une humidité persistante. Une atmosphère de vapeurs enveloppait le globe
de toutes parts, lui dérobant encore les rayons du soleil.
De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient pas de
ce foyer nouveau; peut-être même l'astre du jour n'était-il pas prêt à jouer
son rôle éclatant. Les «climats» n'existaient pas encore, et une chaleur
torride se répandait à la surface entière du globe, égale à l'Equateur et aux
pôles. D'où venait-elle? De l'intérieur du globe.
En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent couvait
dans les entrailles du sphéroïde; son action se faisait sentir jusqu'aux
dernières couches de l'écorce terrestre; les plantes, privées des bienfaisantes
effluves du soleil, ne donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines
puisaient une vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours.
Il y avait peu d'arbres, des plantes herbacées seulement, d'immenses
gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires, des astérophylites,
familles rares dont les espèces se comptaient alors par milliers.
Or c'est précisément à cette exubérante végétation que la houille doit son
origine. L'écorce élastique du globe obéissait aux mouvements de la masse
liquide qu'elle recouvrait. De là des fissures, des affaissements nombreux;
les plantes, entraînées sous les eaux, formèrent peu à peu des amas
considérables.
Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des mers, les
masses végétales se firent tourbe d'abord; puis, grâce à l'influence des gaz,
comme écrasés par les couches supérieures.
À cet âge du monde qui précéda l'époque secondaire, la terre se recouvrit
d'immenses végétations dues à la double action d'une chaleur tropicale et
d'une humidité persistante. Une atmosphère de vapeurs enveloppait le globe
de toutes parts, lui dérobant encore les rayons du soleil.
De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient pas de
ce foyer nouveau; peut-être même l'astre du jour n'était-il pas prêt à jouer
son rôle éclatant. Les «climats» n'existaient pas encore, et une chaleur
torride se répandait à la surface entière du globe, égale à l'Equateur et aux
pôles. D'où venait-elle? De l'intérieur du globe.
En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent couvait
dans les entrailles du sphéroïde; son action se faisait sentir jusqu'aux
dernières couches de l'écorce terrestre; les plantes, privées des bienfaisantes
effluves du soleil, ne donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines
puisaient une vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours.
Il y avait peu d'arbres, des plantes herbacées seulement, d'immenses
gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires, des astérophylites,
familles rares dont les espèces se comptaient alors par milliers.
Or c'est précisément à cette exubérante végétation que la houille doit son
origine. L'écorce élastique du globe obéissait aux mouvements de la masse
liquide qu'elle recouvrait. De là des fissures, des affaissements nombreux;
les plantes, entraînées sous les eaux, formèrent peu à peu des amas
considérables.
Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des mers, les
masses végétales se firent tourbe d'abord; puis, grâce à l'influence des gaz,
Page 142
et sous le feu de la fermentation, elles subirent une minéralisation complète.
Ainsi se formèrent ces immenses couches de charbon que la
consommation de tous les peuples, pendant de longs siècles encore, ne
parviendra pas à épuiser.
Ces réflexions me revenaient à l'esprit pendant que je considérais les
richesses houillères accumulées dans cette portion du massif terrestre.
Celles-ci, sans doute, ne seront jamais mises à découvert. L'exploitation de
ces mines reculées demanderait des sacrifices trop considérables. A quoi
bon, d'ailleurs, quand la houille est répandue pour ainsi dire à la surface de
la terre dans un grand nombre de contrées? Aussi, telles je voyais ces
couches intactes, telles elles seraient encore lorsque sonnerait la dernière
heure du monde.
Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
longueur de la route pour me perdre au milieu de considérations
géologiques. La température restait sensiblement ce qu'elle était pendant
notre passage au milieu des laves et des schistes. Seulement, mon odorat
était affecté par une odeur fort prononcée de protocarbure d'hydrogène. Je
reconnus immédiatement, dans cette galerie, la présence d'une notable
quantité de ce fluide dangereux auquel les mineurs ont donné le nom de
grisou, et dont l'explosion a si souvent causé d'épouvantables catastrophes.
Heureusement nous étions éclairés par les ingénieux appareils de
Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment exploré cette
galerie la torche à la main, une explosion terrible eût fini le voyage en
supprimant les voyageurs.
Cette excursion dans la houillère dura jusqu'au soir. Mon oncle contenait
à peine l'impatience que lui causait l'horizontalité de la route. Les ténèbres,
toujours profondes à vingt pas, empêchaient d'estimer la longueur de la
Ainsi se formèrent ces immenses couches de charbon que la
consommation de tous les peuples, pendant de longs siècles encore, ne
parviendra pas à épuiser.
Ces réflexions me revenaient à l'esprit pendant que je considérais les
richesses houillères accumulées dans cette portion du massif terrestre.
Celles-ci, sans doute, ne seront jamais mises à découvert. L'exploitation de
ces mines reculées demanderait des sacrifices trop considérables. A quoi
bon, d'ailleurs, quand la houille est répandue pour ainsi dire à la surface de
la terre dans un grand nombre de contrées? Aussi, telles je voyais ces
couches intactes, telles elles seraient encore lorsque sonnerait la dernière
heure du monde.
Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
longueur de la route pour me perdre au milieu de considérations
géologiques. La température restait sensiblement ce qu'elle était pendant
notre passage au milieu des laves et des schistes. Seulement, mon odorat
était affecté par une odeur fort prononcée de protocarbure d'hydrogène. Je
reconnus immédiatement, dans cette galerie, la présence d'une notable
quantité de ce fluide dangereux auquel les mineurs ont donné le nom de
grisou, et dont l'explosion a si souvent causé d'épouvantables catastrophes.
Heureusement nous étions éclairés par les ingénieux appareils de
Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment exploré cette
galerie la torche à la main, une explosion terrible eût fini le voyage en
supprimant les voyageurs.
Cette excursion dans la houillère dura jusqu'au soir. Mon oncle contenait
à peine l'impatience que lui causait l'horizontalité de la route. Les ténèbres,
toujours profondes à vingt pas, empêchaient d'estimer la longueur de la
Page 143
galerie, et je commençai à la croire interminable, quand soudain, à six
heures, un mur se présenta inopinément à nous. À droite, à gauche, en haut,
en bas, il n'y avait aucun passage. Nous étions arrivés au fond d'une
impasse.
«Eh bien! tant mieux! s'écria mon oncle, je sais au moins à quoi m'en
tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm, et il ne reste plus
qu'à revenir en arrière. Prenons une nuit de repos, et avant trois jours nous
aurons regagné le point où les deux galeries se bifurquent.
—Oui, dis-je, si nous en avons la force!
—Et pourquoi non?
—Parce que, demain, l'eau manquera tout à fait.
—Et le courage manquera-t-il aussi? fit le professeur en me regardant
d'un oeil sévère.»
Je n'osai lui répondre.
heures, un mur se présenta inopinément à nous. À droite, à gauche, en haut,
en bas, il n'y avait aucun passage. Nous étions arrivés au fond d'une
impasse.
«Eh bien! tant mieux! s'écria mon oncle, je sais au moins à quoi m'en
tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm, et il ne reste plus
qu'à revenir en arrière. Prenons une nuit de repos, et avant trois jours nous
aurons regagné le point où les deux galeries se bifurquent.
—Oui, dis-je, si nous en avons la force!
—Et pourquoi non?
—Parce que, demain, l'eau manquera tout à fait.
—Et le courage manquera-t-il aussi? fit le professeur en me regardant
d'un oeil sévère.»
Je n'osai lui répondre.
Page 144
XXI
Le lendemain le départ eut lieu de grand matin. Il fallait se hâter. Nous
étions à cinq jours de marche du carrefour.
Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour. Mon oncle
les supporta avec la colère d'un homme qui ne se sent pas le plus fort; Hans
avec la résignation de sa nature pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et
me désespérant; je ne pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune.
Ainsi que je l'avais prévu, l'eau fit tout à fait défaut à fa fin du premier
jour de marche; notre provision liquide se réduisit alors à du genièvre; mais
cette infernale liqueur brûlait le gosier, et je ne pouvais même en supporter
la vue. Je trouvais la température étouffante; la fatigue me paralysait. Plus
d'une fois, je faillis tomber sans mouvement. On faisait halte alors; mon
oncle ou l'Islandais me réconfortaient de leur mieux. Mais je voyais déjà
que le premier réagissait péniblement contre l'extrême fatigue et les tortures
nées de la privation d'eau.
Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous traînant sur les genoux, sur les mains,
nous arrivâmes à demi morts au point de jonction des deux galeries. Là je
demeurai comme une masse inerte, étendu sur le sol de lave. Il était dix
heures du matin.
Le lendemain le départ eut lieu de grand matin. Il fallait se hâter. Nous
étions à cinq jours de marche du carrefour.
Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour. Mon oncle
les supporta avec la colère d'un homme qui ne se sent pas le plus fort; Hans
avec la résignation de sa nature pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et
me désespérant; je ne pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune.
Ainsi que je l'avais prévu, l'eau fit tout à fait défaut à fa fin du premier
jour de marche; notre provision liquide se réduisit alors à du genièvre; mais
cette infernale liqueur brûlait le gosier, et je ne pouvais même en supporter
la vue. Je trouvais la température étouffante; la fatigue me paralysait. Plus
d'une fois, je faillis tomber sans mouvement. On faisait halte alors; mon
oncle ou l'Islandais me réconfortaient de leur mieux. Mais je voyais déjà
que le premier réagissait péniblement contre l'extrême fatigue et les tortures
nées de la privation d'eau.
Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous traînant sur les genoux, sur les mains,
nous arrivâmes à demi morts au point de jonction des deux galeries. Là je
demeurai comme une masse inerte, étendu sur le sol de lave. Il était dix
heures du matin.
Page 145
Hans et mon oncle, accotés à la paroi, essayèrent de grignoter quelques
morceaux de biscuit. De longs gémissements s'échappaient de mes lèvres
tuméfiées. Je tombai dans un profond assoupissement.
Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me souleva
entre ses bras:
«Pauvre enfant!» murmura-t-il avec un véritable accent de pitié.
Je fus touché de ces paroles, n'étant pas habitué aux tendresses du
farouche professeur. Je saisis ses mains frémissantes dans les miennes. Il se
laissa faire en me regardant. Ses yeux étaient humides.
Je le vis alors prendre la gourde suspendue à son côté. A ma grande
stupéfaction, il l'approcha de mes lèvres:
«Bois,» fit-il.
Avais-je bien entendu? Mon oncle était-il fou? Je le regardais d'un air
hébété. Je ne voulais pas le comprendre.
«Bois,» reprit-il.
Et relevant sa gourde, il la vida tout entière entre mes lèvres.
Oh! jouissance infinie! une gorgée d'eau vint humecter ma bouche en feu,
une seule, mais elle suffit à rappeler en moi la vie qui s'échappait.
Je remerciai mon oncle en joignant les mains.
«Oui, fit-il, une gorgée d'eau! la dernière! entends-tu bien? la dernière! Je
l'avais précieusement gardée au fond de ma gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai
dû résister à mon effrayant désir de la boire! Mais non, Axel, je la réservais
pour toi.
morceaux de biscuit. De longs gémissements s'échappaient de mes lèvres
tuméfiées. Je tombai dans un profond assoupissement.
Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me souleva
entre ses bras:
«Pauvre enfant!» murmura-t-il avec un véritable accent de pitié.
Je fus touché de ces paroles, n'étant pas habitué aux tendresses du
farouche professeur. Je saisis ses mains frémissantes dans les miennes. Il se
laissa faire en me regardant. Ses yeux étaient humides.
Je le vis alors prendre la gourde suspendue à son côté. A ma grande
stupéfaction, il l'approcha de mes lèvres:
«Bois,» fit-il.
Avais-je bien entendu? Mon oncle était-il fou? Je le regardais d'un air
hébété. Je ne voulais pas le comprendre.
«Bois,» reprit-il.
Et relevant sa gourde, il la vida tout entière entre mes lèvres.
Oh! jouissance infinie! une gorgée d'eau vint humecter ma bouche en feu,
une seule, mais elle suffit à rappeler en moi la vie qui s'échappait.
Je remerciai mon oncle en joignant les mains.
«Oui, fit-il, une gorgée d'eau! la dernière! entends-tu bien? la dernière! Je
l'avais précieusement gardée au fond de ma gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai
dû résister à mon effrayant désir de la boire! Mais non, Axel, je la réservais
pour toi.
Page 146
—Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes mouillaient
mes yeux.
—Oui, pauvre enfant, je savais qu'à ton arrivée à ce carrefour, tu
tomberais à demi mort, et j'ai conservé mes dernières gouttes d'eau pour te
ranimer.
—Merci! merci!» m'écriai-je.
Si peu que ma soif fut apaisée, j'avais cependant retrouvé quelque force.
Les muscles de mon gosier, contractés jusqu'alors, se détendaient;
l'inflammation de mes lèvres s'était adoucie. Je pouvais parler.
«Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti à prendre; l'eau
nous manque; il faut revenir sur nos pas.»
Pendant que je parlais ainsi, mon oncle évitait de me regarder; il baissait
la tête; ses yeux fuyaient les miens.
«Il faut revenir, m'écriai-je, et reprendre le chemin du Sneffels. Que Dieu
nous donne la force de remonter jusqu'au sommet du cratère!
Revenir! fit mon oncle, comme s'il répondait plutôt à lui qu'à moi-même.
—Oui, revenir, et sans perdre un instant.»
Il y eut un moment de silence assez long.
«Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces quelques
gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et l'énergie?
—Le courage!
mes yeux.
—Oui, pauvre enfant, je savais qu'à ton arrivée à ce carrefour, tu
tomberais à demi mort, et j'ai conservé mes dernières gouttes d'eau pour te
ranimer.
—Merci! merci!» m'écriai-je.
Si peu que ma soif fut apaisée, j'avais cependant retrouvé quelque force.
Les muscles de mon gosier, contractés jusqu'alors, se détendaient;
l'inflammation de mes lèvres s'était adoucie. Je pouvais parler.
«Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti à prendre; l'eau
nous manque; il faut revenir sur nos pas.»
Pendant que je parlais ainsi, mon oncle évitait de me regarder; il baissait
la tête; ses yeux fuyaient les miens.
«Il faut revenir, m'écriai-je, et reprendre le chemin du Sneffels. Que Dieu
nous donne la force de remonter jusqu'au sommet du cratère!
Revenir! fit mon oncle, comme s'il répondait plutôt à lui qu'à moi-même.
—Oui, revenir, et sans perdre un instant.»
Il y eut un moment de silence assez long.
«Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces quelques
gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et l'énergie?
—Le courage!
Page 147
—Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des paroles
de désespoir!»
A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit audacieux
formait-il encore?
«Quoi vous ne voulez pas?…
—Renoncer à cette expédition, au moment où tout annonce qu'elle peut
réussir! Jamais!
—Alors il faut se résigner à périr?
—Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans t'accompagne.
Laisse-moi seul!
—Vous abandonner!
—Laisse-moi, te dis-je! J'ai commencé ce voyage; je l'accomplirai
jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en, Axel, va-t'en!»
Mon oncle parlait avec une extrême surexcitation. Sa voix, un instant
attendrie, redevenait dure et menaçante. Il luttait avec une sombre énergie
contre l'impossible! Je ne voulais pas l'abandonner au fond de cet abîme, et,
d'un autre côté, l'instinct de la conservation me poussait à le fuir.
Le guide suivait cette scène avec son indifférence accoutumée. Il
comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux compagnons; nos
gestes indiquaient assez la voie différente où chacun de nous essayait
d'entraîner l'autre; mais Hans semblait s'intéresser peu à la question dans
laquelle son existence se trouvait en jeu, prêt à partir si l'on donnait le signal
du départ, prêt à rester à la moindre volonté de son maître.
de désespoir!»
A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit audacieux
formait-il encore?
«Quoi vous ne voulez pas?…
—Renoncer à cette expédition, au moment où tout annonce qu'elle peut
réussir! Jamais!
—Alors il faut se résigner à périr?
—Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans t'accompagne.
Laisse-moi seul!
—Vous abandonner!
—Laisse-moi, te dis-je! J'ai commencé ce voyage; je l'accomplirai
jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en, Axel, va-t'en!»
Mon oncle parlait avec une extrême surexcitation. Sa voix, un instant
attendrie, redevenait dure et menaçante. Il luttait avec une sombre énergie
contre l'impossible! Je ne voulais pas l'abandonner au fond de cet abîme, et,
d'un autre côté, l'instinct de la conservation me poussait à le fuir.
Le guide suivait cette scène avec son indifférence accoutumée. Il
comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux compagnons; nos
gestes indiquaient assez la voie différente où chacun de nous essayait
d'entraîner l'autre; mais Hans semblait s'intéresser peu à la question dans
laquelle son existence se trouvait en jeu, prêt à partir si l'on donnait le signal
du départ, prêt à rester à la moindre volonté de son maître.
Page 148
Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes paroles,
mes gémissements, mon accent, auraient eu raison de cette froide nature.
Ces dangers que le guide ne paraissait pas soupçonner, je les lui eusse fait
comprendre et toucher du doigt. A nous deux nous aurions peut-être
convaincu l'entêté professeur. Au besoin, nous l'aurions contraint à regagner
les hauteurs du Sneffels!
Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne bougea pas.
Je lui montrai la route du cratère. Il demeura immobile. Ma figure haletante
disait toutes mes souffrances. L'Islandais remua doucement la tête, et
désignant tranquillement mon oncle:
«Master», fit-il.
—Le maître, m'écriai-je! insensé! non, il n'est pas le maître de ta vie! il
faut fuir! il faut l'entraîner! m'entends-tu! me comprends-tu?»
J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger à se lever.
Je luttais avec lui. Mon oncle intervint.
«Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible serviteur.
Ainsi, écoute ce que j'ai à te proposer.»
Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face.
«Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle à l'accomplissement de mes
projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de schistes, de houilles,
nous n'avons pas rencontré une seule molécule liquide. Il est possible que
nous soyons plus heureux en suivant le tunnel de l'ouest.»
Je secouai la tête avec un air de profonde incrédulité.
mes gémissements, mon accent, auraient eu raison de cette froide nature.
Ces dangers que le guide ne paraissait pas soupçonner, je les lui eusse fait
comprendre et toucher du doigt. A nous deux nous aurions peut-être
convaincu l'entêté professeur. Au besoin, nous l'aurions contraint à regagner
les hauteurs du Sneffels!
Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne bougea pas.
Je lui montrai la route du cratère. Il demeura immobile. Ma figure haletante
disait toutes mes souffrances. L'Islandais remua doucement la tête, et
désignant tranquillement mon oncle:
«Master», fit-il.
—Le maître, m'écriai-je! insensé! non, il n'est pas le maître de ta vie! il
faut fuir! il faut l'entraîner! m'entends-tu! me comprends-tu?»
J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger à se lever.
Je luttais avec lui. Mon oncle intervint.
«Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible serviteur.
Ainsi, écoute ce que j'ai à te proposer.»
Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face.
«Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle à l'accomplissement de mes
projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de schistes, de houilles,
nous n'avons pas rencontré une seule molécule liquide. Il est possible que
nous soyons plus heureux en suivant le tunnel de l'ouest.»
Je secouai la tête avec un air de profonde incrédulité.
Page 149
«Écoute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forçant la voix.
Pendant-que tu gisais, là sans mouvement, j'ai été reconnaître la
conformation de cette galerie. Elle s'enfonce directement dans les entrailles
du globe, et, en peu d'heures, elle nous conduira au massif granitique. Là
nous devons rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le
veut ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
conviction. Or, voici ce que j'ai à te proposer. Quand Colomb a demandé
trois jours à ses équipages pour trouver les terres nouvelles, ses équipages,
malades, épouvantés, ont cependant fait droit à sa demande, et il a
découvert le nouveau monde. Moi, le Colomb de ces régions souterraines,
je ne te demande qu'un jour encore. Si, ce temps écoulé, je n'ai pas
rencontré l'eau qui nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface
de la terre.»
En dépit de mon irritation, je fus ému de ces paroles et de la violence que
se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.
«Eh bien! m'écriai-je, qu'il soit fait comme vous le désirez, et que Dieu
récompense votre énergie surhumaine. Vous n'avez plus que quelques
heures à tenter le sort! En route!»
Pendant-que tu gisais, là sans mouvement, j'ai été reconnaître la
conformation de cette galerie. Elle s'enfonce directement dans les entrailles
du globe, et, en peu d'heures, elle nous conduira au massif granitique. Là
nous devons rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le
veut ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
conviction. Or, voici ce que j'ai à te proposer. Quand Colomb a demandé
trois jours à ses équipages pour trouver les terres nouvelles, ses équipages,
malades, épouvantés, ont cependant fait droit à sa demande, et il a
découvert le nouveau monde. Moi, le Colomb de ces régions souterraines,
je ne te demande qu'un jour encore. Si, ce temps écoulé, je n'ai pas
rencontré l'eau qui nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface
de la terre.»
En dépit de mon irritation, je fus ému de ces paroles et de la violence que
se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.
«Eh bien! m'écriai-je, qu'il soit fait comme vous le désirez, et que Dieu
récompense votre énergie surhumaine. Vous n'avez plus que quelques
heures à tenter le sort! En route!»
Page 150
XXII
La descente recommença cette fois par la nouvelle galerie. Hans marchait
en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait cent pas, que le
professeur, promenait sa lampe le long des murailles, s'écriait:
«Voilà les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie! marchons!
marchons!
Lorsque la terre se refroidit peu à peu aux premiers jours du monde, la
diminution de son volume produisit dans l'écorce des dislocations, des
ruptures, des retraits, des fendilles. Le couloir actuel était une fissure de ce
genre, par laquelle s'épanchait autrefois le granit éruptif; ses mille détours
formaient un inextricable labyrinthe à travers le sol primordial.
A mesure que nous descendions, la succession des couches composant le
terrain primitif apparaissait avec plus de netteté. La science géologique
considère ce terrain primitif comme la base de l'écorce minérale, et elle a
reconnu qu'il se compose de trois couches différentes, les schistes, les
gneiss, les micaschistes, reposant sur cette roche inébranlable qu'on appelle
le granit.
Or, jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des circonstances
aussi merveilleuses pour étudier la nature sur place. Ce que la sonde,
machine inintelligente et brutale, ne pouvait rapporter à la surface du globe
La descente recommença cette fois par la nouvelle galerie. Hans marchait
en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait cent pas, que le
professeur, promenait sa lampe le long des murailles, s'écriait:
«Voilà les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie! marchons!
marchons!
Lorsque la terre se refroidit peu à peu aux premiers jours du monde, la
diminution de son volume produisit dans l'écorce des dislocations, des
ruptures, des retraits, des fendilles. Le couloir actuel était une fissure de ce
genre, par laquelle s'épanchait autrefois le granit éruptif; ses mille détours
formaient un inextricable labyrinthe à travers le sol primordial.
A mesure que nous descendions, la succession des couches composant le
terrain primitif apparaissait avec plus de netteté. La science géologique
considère ce terrain primitif comme la base de l'écorce minérale, et elle a
reconnu qu'il se compose de trois couches différentes, les schistes, les
gneiss, les micaschistes, reposant sur cette roche inébranlable qu'on appelle
le granit.
Or, jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des circonstances
aussi merveilleuses pour étudier la nature sur place. Ce que la sonde,
machine inintelligente et brutale, ne pouvait rapporter à la surface du globe
Page 151
de sa texture interne, nous allions l'étudier de nos yeux, le toucher de nos
mains.
A travers l'étage des schistes colorés de belles nuances vertes serpentaient
des filons métalliques de cuivre, de manganèse avec quelques traces de
platine et d'or. Je songeais à ces richesses enfouies dans les entrailles du
globe et dont l'avidité humaine n'aura jamais la jouissance! Ces trésors, les
bouleversements des premiers jours les ont enterrés à de telles profondeurs,
que ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher à leur tombeau.
Aux schistes succédèrent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la régularité et le parallélisme de leurs feuillets, puis, les
micaschistes disposés en grandes lamelles rehaussées à l'oeil par les
scintillations du mica blanc.
La lumière des appareils, répercutée par les petites facettes de la masse
rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles, et je m'imaginais
voyager à travers un diamant creux, dans lequel les rayons se brisaient en
mille éblouissements.
Vers six heures du soir, cette fête de la lumière vint à diminuer
sensiblement, presque à cesser; les parois prirent une teinte cristallisée,
mais sombre; le mica se mélangea plus intimement au feldspath et au
quartz, pour former la roche par excellence, la pierre dure entre toutes, celle
qui supporte, sans en être écrasée, les quatre étages de terrain du globe.
Nous étions murés dans l'immense prison de granit.
Il était huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je souffrais
horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne voulait pas s'arrêter. Il
tendait l'oreille pour surprendre les murmures de quelque source. Mais rien.
mains.
A travers l'étage des schistes colorés de belles nuances vertes serpentaient
des filons métalliques de cuivre, de manganèse avec quelques traces de
platine et d'or. Je songeais à ces richesses enfouies dans les entrailles du
globe et dont l'avidité humaine n'aura jamais la jouissance! Ces trésors, les
bouleversements des premiers jours les ont enterrés à de telles profondeurs,
que ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher à leur tombeau.
Aux schistes succédèrent les gneiss, d'une structure stratiforme,
remarquables par la régularité et le parallélisme de leurs feuillets, puis, les
micaschistes disposés en grandes lamelles rehaussées à l'oeil par les
scintillations du mica blanc.
La lumière des appareils, répercutée par les petites facettes de la masse
rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles, et je m'imaginais
voyager à travers un diamant creux, dans lequel les rayons se brisaient en
mille éblouissements.
Vers six heures du soir, cette fête de la lumière vint à diminuer
sensiblement, presque à cesser; les parois prirent une teinte cristallisée,
mais sombre; le mica se mélangea plus intimement au feldspath et au
quartz, pour former la roche par excellence, la pierre dure entre toutes, celle
qui supporte, sans en être écrasée, les quatre étages de terrain du globe.
Nous étions murés dans l'immense prison de granit.
Il était huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je souffrais
horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne voulait pas s'arrêter. Il
tendait l'oreille pour surprendre les murmures de quelque source. Mais rien.
Page 152
Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je résistais à mes tortures
pour ne pas obliger mon oncle à faire halte. C'eût été pour lui le coup du
désespoir, car la journée finissait, la dernière qui lui appartint.
Enfin mes forces m'abandonnèrent; je poussai un cri et je tombai.
«A moi! je meurs!»
Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses bras; puis
ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres:
«Tout est fini!»
Un effrayant geste de colère frappa une dernière fois mes regards, et je
fermai les yeux.
—Lorsque je les rouvris, j'aperçus mes deux compagnons immobiles et
roulés dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte, je ne pouvais
trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop, et surtout de la pensée que
mon mal devait être sans remède. Les dernières paroles de mon oncle
retentissaient dans mon oreille.
«Tout était fini!» car dans un pareil état de faiblesse il ne fallait même
pas songer à regagner la surface du globe.
Il y avait une lieue et demie d'écorce terrestre! Il me semblait que cette
masse pesait de tout son poids sur mes épaules. Je me sentais écrasé et je
m'épuisais en efforts violents pour me retourner sur ma couche de granit.
Quelques heures se passèrent. Un silence profond régnait autour de nous,
un silence de tombeau. Rien n'arrivait à travers ces murailles dont la plus
mince mesurait cinq milles d'épaisseur.
pour ne pas obliger mon oncle à faire halte. C'eût été pour lui le coup du
désespoir, car la journée finissait, la dernière qui lui appartint.
Enfin mes forces m'abandonnèrent; je poussai un cri et je tombai.
«A moi! je meurs!»
Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses bras; puis
ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres:
«Tout est fini!»
Un effrayant geste de colère frappa une dernière fois mes regards, et je
fermai les yeux.
—Lorsque je les rouvris, j'aperçus mes deux compagnons immobiles et
roulés dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte, je ne pouvais
trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop, et surtout de la pensée que
mon mal devait être sans remède. Les dernières paroles de mon oncle
retentissaient dans mon oreille.
«Tout était fini!» car dans un pareil état de faiblesse il ne fallait même
pas songer à regagner la surface du globe.
Il y avait une lieue et demie d'écorce terrestre! Il me semblait que cette
masse pesait de tout son poids sur mes épaules. Je me sentais écrasé et je
m'épuisais en efforts violents pour me retourner sur ma couche de granit.
Quelques heures se passèrent. Un silence profond régnait autour de nous,
un silence de tombeau. Rien n'arrivait à travers ces murailles dont la plus
mince mesurait cinq milles d'épaisseur.
Page 153
Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un bruit;
l'obscurité se faisait dans le tunnel. Je regardai plus attentivement, et il me
sembla voir l'Islandais qui disparaissait, la lampe à la main.
Pourquoi ce départ? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle dormait. Je
voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre mes lèvres desséchées.
L'obscurité était devenue profonde, et les derniers bruits venaient de
s'éteindre.
«Hans nous abandonne! m'écriai-je. Hans! Hans!»
Ces mots, je les criais en moi-même. Ils n'allaient pas plus loin.
Cependant, après le premier instant de terreur, j'eus honte de mes soupçons
contre un homme dont la conduite n'avait rien eu jusque-là de suspect. Son
départ ne pouvait être une fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la
descendait. De mauvais desseins l'eussent entraîné en haut, non en bas. Ce
raisonnement me calma un peu, et je revins à un autre d'ordre d'idées. Hans,
cet homme paisible, un motif grave avait pu seul l'arracher à son repos.
Allait-il donc à la découverte? Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse
quelque murmure dont la perception n'était pas arrivée jusqu'à moi?
l'obscurité se faisait dans le tunnel. Je regardai plus attentivement, et il me
sembla voir l'Islandais qui disparaissait, la lampe à la main.
Pourquoi ce départ? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle dormait. Je
voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre mes lèvres desséchées.
L'obscurité était devenue profonde, et les derniers bruits venaient de
s'éteindre.
«Hans nous abandonne! m'écriai-je. Hans! Hans!»
Ces mots, je les criais en moi-même. Ils n'allaient pas plus loin.
Cependant, après le premier instant de terreur, j'eus honte de mes soupçons
contre un homme dont la conduite n'avait rien eu jusque-là de suspect. Son
départ ne pouvait être une fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la
descendait. De mauvais desseins l'eussent entraîné en haut, non en bas. Ce
raisonnement me calma un peu, et je revins à un autre d'ordre d'idées. Hans,
cet homme paisible, un motif grave avait pu seul l'arracher à son repos.
Allait-il donc à la découverte? Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse
quelque murmure dont la perception n'était pas arrivée jusqu'à moi?
Page 154
XXIII
Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en délire toutes les raisons
qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur. Les idées les plus absurdes
s'enchevêtrèrent dans ma tête. Je crus que j'allais devenir fou!
Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du gouffre.
Hans remontait. La lumière incertaine commençait à glisser sur les parois,
puis elle déboucha par l'orifice du couloir. Hans parut.
Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'épaule et l'éveilla
doucement. Mon oncle se leva.
«Qu'est-ce donc? fit-il.
—«Vatten,» répondit le chasseur.
Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs, chacun devient
polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de danois, et cependant je compris
d'instinct le mot de notre guide.
«De l'eau! de l'eau! m'écriai-je on battant des mains, en gesticulant
comme un insensé.
—De l'eau! répétait mon oncle. «Hvar?» demanda-t-il à l'Islandais.
Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en délire toutes les raisons
qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur. Les idées les plus absurdes
s'enchevêtrèrent dans ma tête. Je crus que j'allais devenir fou!
Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du gouffre.
Hans remontait. La lumière incertaine commençait à glisser sur les parois,
puis elle déboucha par l'orifice du couloir. Hans parut.
Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'épaule et l'éveilla
doucement. Mon oncle se leva.
«Qu'est-ce donc? fit-il.
—«Vatten,» répondit le chasseur.
Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs, chacun devient
polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de danois, et cependant je compris
d'instinct le mot de notre guide.
«De l'eau! de l'eau! m'écriai-je on battant des mains, en gesticulant
comme un insensé.
—De l'eau! répétait mon oncle. «Hvar?» demanda-t-il à l'Islandais.
Page 155
—«Nedat,» répondit Hans.
Où? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du chasseur, et je
les pressais, tandis qu'il me regardait avec calme.
Les préparatifs du départ ne furent pas longs, et bientôt nous descendions
un couloir dont la pente atteignait deux pieds par toise.
Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et descendu
deux mille pieds.
En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutumé courir
dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de mugissement sourd,
comme un tonnerre éloigné. Pendant cette première demi-heure de marche,
ne rencontrant point la source annoncée, je sentais les angoisses me
reprendre; mais alors mon oncle m'apprit l'origine des bruits qui se
produisaient.
«Hans ne s'est pas trompé,» dit-il, ce que tu entends là, c'est le
mugissement d'un torrent.
—Un torrent? m'écriai-je.
—Il n'y a pas à en douter. Un fleuve souterrain circule autour de nous!»
Nous hâtâmes le pas, surexcités par l'espérance. Je ne sentais plus ma
fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafraîchissait déjà; le torrent,
après s'être longtemps soutenu au-dessus de notre tête, courait maintenant
dans la paroi de gauche, mugissant et bondissant. Je passais fréquemment
ma main sur le roc, espérant y trouver des traces de suintement ou
d'humidité. Mais en vain.
Une demi-heure s'écoula encore. Une demi-lieue fut encore franchie.
Où? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du chasseur, et je
les pressais, tandis qu'il me regardait avec calme.
Les préparatifs du départ ne furent pas longs, et bientôt nous descendions
un couloir dont la pente atteignait deux pieds par toise.
Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et descendu
deux mille pieds.
En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutumé courir
dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de mugissement sourd,
comme un tonnerre éloigné. Pendant cette première demi-heure de marche,
ne rencontrant point la source annoncée, je sentais les angoisses me
reprendre; mais alors mon oncle m'apprit l'origine des bruits qui se
produisaient.
«Hans ne s'est pas trompé,» dit-il, ce que tu entends là, c'est le
mugissement d'un torrent.
—Un torrent? m'écriai-je.
—Il n'y a pas à en douter. Un fleuve souterrain circule autour de nous!»
Nous hâtâmes le pas, surexcités par l'espérance. Je ne sentais plus ma
fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafraîchissait déjà; le torrent,
après s'être longtemps soutenu au-dessus de notre tête, courait maintenant
dans la paroi de gauche, mugissant et bondissant. Je passais fréquemment
ma main sur le roc, espérant y trouver des traces de suintement ou
d'humidité. Mais en vain.
Une demi-heure s'écoula encore. Une demi-lieue fut encore franchie.
Page 156
Il devint alors évident que le chasseur, pendant son absence, n'avait pu
prolonger ses recherches au-delà. Guidé par un instinct particulier aux
montagnards, aux hydroscopes, il «sentit» ce torrent à travers le roc, mais
certainement il n'avait point vu le précieux liquide: il ne s'y était pas
désaltéré.
Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait, nous nous
éloignerions du torrent dont le murmure tendait à diminuer.
On rebroussa chemin. Hans s'arrêta à l'endroit précis où le torrent
semblait être le plus rapproché.
Je m'assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à deux pieds
de moi avec une violence extrême. Mais un mur de granit nous en séparait
encore.
Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas de se
procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment de désespoir.
Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaître sur ses lèvres.
Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers la muraille. Je le
regardai faire. Il colla son oreille sur la pierre sèche, et la promena
lentement en écoutant avec le plus grand soin. Je compris qu'il cherchait le
point précis où le torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le
rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds au-dessus du sol.
Combien j'étais ému! Je n'osais deviner ce que voulait faire le chasseur!
Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et le presser de mes
caresses, quand je le vis saisir son pic pour attaquer la roche elle-même.
«Sauvés! m'écriai-je, sauvés!
prolonger ses recherches au-delà. Guidé par un instinct particulier aux
montagnards, aux hydroscopes, il «sentit» ce torrent à travers le roc, mais
certainement il n'avait point vu le précieux liquide: il ne s'y était pas
désaltéré.
Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait, nous nous
éloignerions du torrent dont le murmure tendait à diminuer.
On rebroussa chemin. Hans s'arrêta à l'endroit précis où le torrent
semblait être le plus rapproché.
Je m'assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à deux pieds
de moi avec une violence extrême. Mais un mur de granit nous en séparait
encore.
Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas de se
procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment de désespoir.
Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaître sur ses lèvres.
Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers la muraille. Je le
regardai faire. Il colla son oreille sur la pierre sèche, et la promena
lentement en écoutant avec le plus grand soin. Je compris qu'il cherchait le
point précis où le torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le
rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds au-dessus du sol.
Combien j'étais ému! Je n'osais deviner ce que voulait faire le chasseur!
Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et le presser de mes
caresses, quand je le vis saisir son pic pour attaquer la roche elle-même.
«Sauvés! m'écriai-je, sauvés!
Page 157
—Oui, répétait mon oncle avec frénésie, Hans a raison! Ah! le brave
chasseur! Nous n'aurions pas trouvé cela!»
Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne nous serait
pas venu à l'esprit. Rien de plus dangereux que de donner un coup de pioche
dans cette charpente du globe. Et si quelque éboulement allait se produire
qui nous écraserait! Et si le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait
nous envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimérique; mais alors les
craintes d'éboulement ou d'inondation ne pouvaient nous arrêter, et notre
soif était si intense que, pour l'apaiser, nous eussions creusé au lit même de
l'Océan.
Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé en éclats
sous ses coups précipités. Le guide, au contraire, calme et modéré, usa peu
à peu le rocher par une série de petits coups répétés, creusant une ouverture
large d'un demi-pied. J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais
déjà sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.
Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de granit; le
travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais d'impatience! Mon
oncle voulait employer les grands moyens. J'eus de la peine à l'arrêter, et
déjà il saisissait son pic, quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet
d'eau s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.
Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de douleur. Je
compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans le jet liquide, je
poussai à mon tour une violente exclamation: la source était bouillante.
«De l'eau à cent degrés! m'écriai-je.
—Eh bien, elle refroidira,» répondit mon oncle.
chasseur! Nous n'aurions pas trouvé cela!»
Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne nous serait
pas venu à l'esprit. Rien de plus dangereux que de donner un coup de pioche
dans cette charpente du globe. Et si quelque éboulement allait se produire
qui nous écraserait! Et si le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait
nous envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimérique; mais alors les
craintes d'éboulement ou d'inondation ne pouvaient nous arrêter, et notre
soif était si intense que, pour l'apaiser, nous eussions creusé au lit même de
l'Océan.
Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé en éclats
sous ses coups précipités. Le guide, au contraire, calme et modéré, usa peu
à peu le rocher par une série de petits coups répétés, creusant une ouverture
large d'un demi-pied. J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais
déjà sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.
Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de granit; le
travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais d'impatience! Mon
oncle voulait employer les grands moyens. J'eus de la peine à l'arrêter, et
déjà il saisissait son pic, quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet
d'eau s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.
Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de douleur. Je
compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans le jet liquide, je
poussai à mon tour une violente exclamation: la source était bouillante.
«De l'eau à cent degrés! m'écriai-je.
—Eh bien, elle refroidira,» répondit mon oncle.
Page 158
Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se formait et
allait se perdre dans les sinuosités souterraines; bientôt après, nous y
puisions notre première gorgée.
Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupté! Qu'était cette eau?
D'où venait-elle? Peu importait. C'était de l'eau, et, quoique chaude encore,
elle ramenait au coeur la vie prête à s'échapper. Je buvais sans m'arrêter,
sans goûter même.
Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai:
«Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse!
—Excellente pour l'estomac, répliqua mon oncle, et d'une haute
minéralisation! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de Toeplitz!
—Ah! que c'est bon!
—Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre; elle a un goût
d'encre qui n'a rien de désagréable. Une fameuse ressource que Hans nous a
procurée là! Aussi je propose de donner son nom à ce ruisseau salutaire.
—Bien!» m'écriai-je.
Et le nom de «Hans-bach» fut aussitôt adopté. Hans n'en fut pas plus fier.
Après s'être modérément rafraîchi, il s'accota dans un coin avec son calme
accoutumé.
«Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.
—A quoi bon? répondit mon oncle, je soupçonne la source d'être
intarissable.
allait se perdre dans les sinuosités souterraines; bientôt après, nous y
puisions notre première gorgée.
Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupté! Qu'était cette eau?
D'où venait-elle? Peu importait. C'était de l'eau, et, quoique chaude encore,
elle ramenait au coeur la vie prête à s'échapper. Je buvais sans m'arrêter,
sans goûter même.
Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai:
«Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse!
—Excellente pour l'estomac, répliqua mon oncle, et d'une haute
minéralisation! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de Toeplitz!
—Ah! que c'est bon!
—Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre; elle a un goût
d'encre qui n'a rien de désagréable. Une fameuse ressource que Hans nous a
procurée là! Aussi je propose de donner son nom à ce ruisseau salutaire.
—Bien!» m'écriai-je.
Et le nom de «Hans-bach» fut aussitôt adopté. Hans n'en fut pas plus fier.
Après s'être modérément rafraîchi, il s'accota dans un coin avec son calme
accoutumé.
«Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.
—A quoi bon? répondit mon oncle, je soupçonne la source d'être
intarissable.
Page 159
—Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous essayerons de
boucher l'ouverture.»
Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'éclats de granit et d'étoupe,
essaya d'obstruer l'entaille faite à la paroi. Ce ne fut pas chose facile. On se
brûlait les mains sans y parvenir; la pression était trop considérable, et nos
efforts demeurèrent infructueux.
«Il est évident, dis-je, que les nappes supérieures de ce cours d'eau sont
situées à une grande hauteur, à en juger par la force du jet.
—Cela n'est pas douteux, répliqua mon oncle, il y a là mille atmosphères
de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux mille pieds de hauteur.
Mais il me vient une idée.
—Laquelle?
—Pourquoi nous entêter à boucher cette ouverture?
-Mais, parce que…»
J'aurais été embarrassé de trouver une bonne raison.
«Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurés de trouver à les
remplir?
—Non, évidemment.
—Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra naturellement et
guidera ceux qu'elle rafraîchira en route!
—Voilà qui est bien imaginé! m'écriai-je, et avec ce ruisseau pour
compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas réussir, dans nos projets.
boucher l'ouverture.»
Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'éclats de granit et d'étoupe,
essaya d'obstruer l'entaille faite à la paroi. Ce ne fut pas chose facile. On se
brûlait les mains sans y parvenir; la pression était trop considérable, et nos
efforts demeurèrent infructueux.
«Il est évident, dis-je, que les nappes supérieures de ce cours d'eau sont
situées à une grande hauteur, à en juger par la force du jet.
—Cela n'est pas douteux, répliqua mon oncle, il y a là mille atmosphères
de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux mille pieds de hauteur.
Mais il me vient une idée.
—Laquelle?
—Pourquoi nous entêter à boucher cette ouverture?
-Mais, parce que…»
J'aurais été embarrassé de trouver une bonne raison.
«Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurés de trouver à les
remplir?
—Non, évidemment.
—Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra naturellement et
guidera ceux qu'elle rafraîchira en route!
—Voilà qui est bien imaginé! m'écriai-je, et avec ce ruisseau pour
compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas réussir, dans nos projets.
Page 160
—Ah! tu y viens, mon garçon, dit le professeur en riant.
—Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.
—Un instant! Commençons par prendre quelques heures de repos.»
J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomètre se chargea de me
l'apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et rafraîchi,
s'endormit d'un profond sommeil.
—Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.
—Un instant! Commençons par prendre quelques heures de repos.»
J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomètre se chargea de me
l'apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et rafraîchi,
s'endormit d'un profond sommeil.
Page 161
XXIV
Le lendemain nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je m'étonnai
tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la raison. Le ruisseau qui
coulait à mes pieds en murmurant se chargea de me répondre.
On déjeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je me sentais
tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un homme convaincu comme
mon oncle ne réussirait-il pas, avec un guide industrieux comme Hans, et
un neveu «déterminé» comme moi? Voilà les belles idées qui se glissaient
dans mon cerveau! On m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels que
j'aurais refusé avec indignation.
Mais il n'était heureusement question que de descendre.
«Partons!» m'écriai-je en éveillant par mes accents enthousiastes les
vieux échos du globe.
La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le couloir de
granit, se contournant en sinueux détours, présentait des coudes inattendus,
et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe; mais, en somme, sa direction
principale était toujours le sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec
le plus grand soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.
Le lendemain nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je m'étonnai
tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la raison. Le ruisseau qui
coulait à mes pieds en murmurant se chargea de me répondre.
On déjeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je me sentais
tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un homme convaincu comme
mon oncle ne réussirait-il pas, avec un guide industrieux comme Hans, et
un neveu «déterminé» comme moi? Voilà les belles idées qui se glissaient
dans mon cerveau! On m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels que
j'aurais refusé avec indignation.
Mais il n'était heureusement question que de descendre.
«Partons!» m'écriai-je en éveillant par mes accents enthousiastes les
vieux échos du globe.
La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le couloir de
granit, se contournant en sinueux détours, présentait des coudes inattendus,
et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe; mais, en somme, sa direction
principale était toujours le sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec
le plus grand soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.
Page 162
La galerie s'enfonçait presque horizontalement, avec deux pouces de
pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans précipitation en
murmurant sous nos pieds. Je le comparais à quelque génie familier qui
nous guidait à travers la terre, et de la main je caressais la tiède naïade dont
les chants accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers
une tournure mythologique.
Quant à mon oncle, il pestait contre l'horizontalité de la route, lui,
«l'homme des verticales». Son chemin s'allongeait indéfiniment, et au lieu
de glisser le long du rayon terrestre, suivant son expression, il s'en allait par
l'hypothénuse. Mais nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers
le centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre.
D'ailleurs, de temps à autre, les pentes s'abaissaient; la naïade se mettait à
dégringoler en mugissant, et nous descendions plus profondément avec elle.
En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.
Le vendredi soir, 10 juillet, d'après l'estime, nous devions être à trente
lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de deux lieues et demie.
Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon oncle ne put
s'empêcher de battre des mains en calculant la roideur de ses pentes.
«Voilà qui nous mènera loin, s'écria-t-il, et facilement, car les saillies du
roc font un véritable escalier!»
Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout accident.
La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse, car j'étais déjà
familiarisé avec ce genre d'exercice.
pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans précipitation en
murmurant sous nos pieds. Je le comparais à quelque génie familier qui
nous guidait à travers la terre, et de la main je caressais la tiède naïade dont
les chants accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers
une tournure mythologique.
Quant à mon oncle, il pestait contre l'horizontalité de la route, lui,
«l'homme des verticales». Son chemin s'allongeait indéfiniment, et au lieu
de glisser le long du rayon terrestre, suivant son expression, il s'en allait par
l'hypothénuse. Mais nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers
le centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre.
D'ailleurs, de temps à autre, les pentes s'abaissaient; la naïade se mettait à
dégringoler en mugissant, et nous descendions plus profondément avec elle.
En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
horizontal, et relativement peu de chemin vertical.
Le vendredi soir, 10 juillet, d'après l'estime, nous devions être à trente
lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de deux lieues et demie.
Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon oncle ne put
s'empêcher de battre des mains en calculant la roideur de ses pentes.
«Voilà qui nous mènera loin, s'écria-t-il, et facilement, car les saillies du
roc font un véritable escalier!»
Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout accident.
La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse, car j'étais déjà
familiarisé avec ce genre d'exercice.
Page 163
Ce puits était une fente étroite pratiquée dans le massif, du genre de
celles qu'on appelle «faille»; la contraction de la charpente terrestre, à
l'époque de son refroidissement, l'avait évidemment produite. Si elle servit
autrefois de passage aux matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne
m'expliquais pas comment celles-ci n'y laissèrent aucune trace. Nous
descendions une sorte de vis tournante qu'on eût cru faite de la main des
hommes.
De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrêter pour prendre un repos
nécessaire et rendre à nos jarrets leur élasticité. On s'asseyait alors sur
quelque saillie, les jambes pendantes, on causait en mangeant, et l'on se
désaltérait au ruisseau.
Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait cascade au
détriment de son volume; mais il suffisait et au delà à étancher notre soif;
d'ailleurs, avec les déclivités moins accusées, il ne pouvait manquer de
reprendre son cours paisible. En ce moment il me rappelait mon digne
oncle, ses impatiences et ses colères, tandis que, par les pentes adoucies,
c'était le calme du chasseur islandais.
Le 6 et le 7 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille, pénétrant
encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui faisait près de cinq
lieues au-dessous du niveau de la mer. Mais, le 8, vers midi, la faille prit,
dans la direction du sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
quarante-cinq degrés.
Le chemin devint alors aisé et d'une parfaite monotonie. Il était difficile
qu'il en fût autrement. Le voyage ne pouvait être varié par les incidents du
paysage.
Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à cinquante
lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un peu fatigués, nos
celles qu'on appelle «faille»; la contraction de la charpente terrestre, à
l'époque de son refroidissement, l'avait évidemment produite. Si elle servit
autrefois de passage aux matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne
m'expliquais pas comment celles-ci n'y laissèrent aucune trace. Nous
descendions une sorte de vis tournante qu'on eût cru faite de la main des
hommes.
De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrêter pour prendre un repos
nécessaire et rendre à nos jarrets leur élasticité. On s'asseyait alors sur
quelque saillie, les jambes pendantes, on causait en mangeant, et l'on se
désaltérait au ruisseau.
Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait cascade au
détriment de son volume; mais il suffisait et au delà à étancher notre soif;
d'ailleurs, avec les déclivités moins accusées, il ne pouvait manquer de
reprendre son cours paisible. En ce moment il me rappelait mon digne
oncle, ses impatiences et ses colères, tandis que, par les pentes adoucies,
c'était le calme du chasseur islandais.
Le 6 et le 7 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille, pénétrant
encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui faisait près de cinq
lieues au-dessous du niveau de la mer. Mais, le 8, vers midi, la faille prit,
dans la direction du sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
quarante-cinq degrés.
Le chemin devint alors aisé et d'une parfaite monotonie. Il était difficile
qu'il en fût autrement. Le voyage ne pouvait être varié par les incidents du
paysage.
Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à cinquante
lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un peu fatigués, nos
Page 164
santés se maintenaient dans un état rassurant, et la pharmacie de voyage
était encore intacte.
Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole, du
chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là même qu'il a
publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il pouvait donc se rendre
facilement compte de sa situation. Lorsqu'il m'apprit que nous étions à une
distance horizontale de cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.
«Qu'as-tu donc? demanda-t-il.
—Rien, seulement je fais une réflexion.
—Laquelle, mon garçon?
—C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande.
—Crois-tu?
—Il est facile de nous en assurer.»
Je pris mes mesures au compas sur la carte.
«Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dépassé le cap Portland, et ces
cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en pleine mer.
—Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les mains.
—Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête!
—Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas à Newcastle des mines
de charbon qui s'avancent sous les flots?»
était encore intacte.
Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole, du
chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là même qu'il a
publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il pouvait donc se rendre
facilement compte de sa situation. Lorsqu'il m'apprit que nous étions à une
distance horizontale de cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.
«Qu'as-tu donc? demanda-t-il.
—Rien, seulement je fais une réflexion.
—Laquelle, mon garçon?
—C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
l'Islande.
—Crois-tu?
—Il est facile de nous en assurer.»
Je pris mes mesures au compas sur la carte.
«Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dépassé le cap Portland, et ces
cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en pleine mer.
—Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les mains.
—Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête!
—Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas à Newcastle des mines
de charbon qui s'avancent sous les flots?»
Page 165
Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais la pensée
de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de me préoccuper. Et
cependant, que les plaines et les montagnes de l'Islande fussent suspendues
sur notre tête, ou les flots de l'Atlantique, cela différait peu, en somme, du
moment que la charpente granitique était solide. Du reste, je m'habituai
promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt sinueux,
capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais toujours courant
au sud-est, et toujours s'enfonçant davantage, nous conduisit rapidement à
de grandes profondeurs.
Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous arrivâmes à une
espèce de grotte assez vaste; mon oncle remit à Hans ses trois rixdales
hebdomadaires, et il fut décidé que le lendemain serait un jour de repos.
de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de me préoccuper. Et
cependant, que les plaines et les montagnes de l'Islande fussent suspendues
sur notre tête, ou les flots de l'Atlantique, cela différait peu, en somme, du
moment que la charpente granitique était solide. Du reste, je m'habituai
promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt sinueux,
capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais toujours courant
au sud-est, et toujours s'enfonçant davantage, nous conduisit rapidement à
de grandes profondeurs.
Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous arrivâmes à une
espèce de grotte assez vaste; mon oncle remit à Hans ses trois rixdales
hebdomadaires, et il fut décidé que le lendemain serait un jour de repos.
Page 166
XXV
Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation habituelle
d'un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus profond des abîmes, cela
ne laissait pas d'être agréable. D'ailleurs, nous étions faits à cette existence
de troglodytes. Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux
arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités terrestres dont l'être
sublunaire s'est fait une nécessité. En notre qualité de fossiles, nous faisions
fi de ces inutiles merveilles.
La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait
doucement le ruisseau fidèle. A une pareille distance de sa source, son eau
n'avait plus que la température ambiante et se laissait boire sans difficulté.
Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures à
mettre en ordre ses notes quotidiennes.
«D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever exactement notre
situation; je veux pouvoir, au retour, tracer une carte de notre, voyage, une
sorte de section verticale du globe, qui donnera le profil de l'expédition.
—Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations auront-elles un
degré suffisant de précision?
Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation habituelle
d'un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus profond des abîmes, cela
ne laissait pas d'être agréable. D'ailleurs, nous étions faits à cette existence
de troglodytes. Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux
arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités terrestres dont l'être
sublunaire s'est fait une nécessité. En notre qualité de fossiles, nous faisions
fi de ces inutiles merveilles.
La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait
doucement le ruisseau fidèle. A une pareille distance de sa source, son eau
n'avait plus que la température ambiante et se laissait boire sans difficulté.
Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures à
mettre en ordre ses notes quotidiennes.
«D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever exactement notre
situation; je veux pouvoir, au retour, tracer une carte de notre, voyage, une
sorte de section verticale du globe, qui donnera le profil de l'expédition.
—Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations auront-elles un
degré suffisant de précision?
Page 167
—Oui. J'ai noté avec soin les angles et les pentes; je suis sûr de ne point
me tromper. Voyons d'abord où nous sommes. Prends la boussole et observe
la direction qu'elle indique.
Je regardai l'instrument, et, après un examen attentif, je répondis:
«Est-quart-sud-est.
—Bien! fit le professeur en notant l'observation et en établissant quelques
calculs rapides. J'en conclus que nous avons fait quatre-vingt-cinq lieues
depuis notre point de départ.
—Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?
—Parfaitement.
—Et, dans ce moment, une tempête s'y déchaîne peut-être, et des navires
sont secoués sur notre tête par les flots et l'ouragan?
—-Cela se peut.
—-Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles de notre
prison?
—-Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l'ébranler. Mais
revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à quatre-vingt-cinq
lieues de la base du Sneffels, et, d'après mes notes précédentes, j'estime à
seize lieues la profondeur atteinte.
—Seize lieues! m'écriai-je.
—Sans doute.
me tromper. Voyons d'abord où nous sommes. Prends la boussole et observe
la direction qu'elle indique.
Je regardai l'instrument, et, après un examen attentif, je répondis:
«Est-quart-sud-est.
—Bien! fit le professeur en notant l'observation et en établissant quelques
calculs rapides. J'en conclus que nous avons fait quatre-vingt-cinq lieues
depuis notre point de départ.
—Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?
—Parfaitement.
—Et, dans ce moment, une tempête s'y déchaîne peut-être, et des navires
sont secoués sur notre tête par les flots et l'ouragan?
—-Cela se peut.
—-Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles de notre
prison?
—-Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l'ébranler. Mais
revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à quatre-vingt-cinq
lieues de la base du Sneffels, et, d'après mes notes précédentes, j'estime à
seize lieues la profondeur atteinte.
—Seize lieues! m'écriai-je.
—Sans doute.
Page 168
—Mais c'est l'extrême limite assignée par la science à l'épaisseur de
l'écorce terrestre.
—Je ne dis pas non.
—Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température, une chaleur
de quinze cents degrés devrait exister.
—Devrait, mon garçon.
—Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et serait en
pleine fusion.
—Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur habitude,
viennent démentir les théories.
—Je suis forcé d'en convenir, mais enfin cela m'étonne.
—Qu'indique le thermomètre?
—Vingt-sept degrés six dixièmes.
—Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrés quatre
dixièmes que les savants n'aient raison. Donc, l'accroissement proportionnel
de la température est une erreur. Donc, Humphry Davy ne se trompait pas.
Donc, je n'ai pas eu tort de l'écouter, Qu'as-tu à répondre?
—Rien.»
À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je n'admettais la
théorie de Davy en aucune façon, je tenais toujours pour la chaleur centrale,
bien que je n'en ressentisse point les effets. J'aimais mieux admettre, en
vérité, que cette cheminée d'un volcan éteint, recouverte par les laves d'un
l'écorce terrestre.
—Je ne dis pas non.
—Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température, une chaleur
de quinze cents degrés devrait exister.
—Devrait, mon garçon.
—Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et serait en
pleine fusion.
—Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur habitude,
viennent démentir les théories.
—Je suis forcé d'en convenir, mais enfin cela m'étonne.
—Qu'indique le thermomètre?
—Vingt-sept degrés six dixièmes.
—Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrés quatre
dixièmes que les savants n'aient raison. Donc, l'accroissement proportionnel
de la température est une erreur. Donc, Humphry Davy ne se trompait pas.
Donc, je n'ai pas eu tort de l'écouter, Qu'as-tu à répondre?
—Rien.»
À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je n'admettais la
théorie de Davy en aucune façon, je tenais toujours pour la chaleur centrale,
bien que je n'en ressentisse point les effets. J'aimais mieux admettre, en
vérité, que cette cheminée d'un volcan éteint, recouverte par les laves d'un
Page 169
enduit réfractaire, ne permettait pas à la température de se propager à
travers ses parois.
Mais, sans m'arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me bornai à
prendre la situation telle qu'elle était.
«Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais
permettez-moi d'en tirer une conséquence rigoureuse.
—-Va, mon garçon, à ton aise.
—Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le rayon
terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues à peu près?
—-Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.
—-Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage de seize
cents lieues, nous en avons fait douze?
—-Comme tu dis.
—-Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?
—-Parfaitement.
—En vingt jours environ?
—En vingt jours.
—Or seize lieues font le centième du rayon terrestre. A continuer ainsi,
nous mettrons donc deux mille jours, ou près de cinq ans et demi à
descendre!»
Le professeur ne répondit pas.
travers ses parois.
Mais, sans m'arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me bornai à
prendre la situation telle qu'elle était.
«Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais
permettez-moi d'en tirer une conséquence rigoureuse.
—-Va, mon garçon, à ton aise.
—Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le rayon
terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues à peu près?
—-Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.
—-Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage de seize
cents lieues, nous en avons fait douze?
—-Comme tu dis.
—-Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?
—-Parfaitement.
—En vingt jours environ?
—En vingt jours.
—Or seize lieues font le centième du rayon terrestre. A continuer ainsi,
nous mettrons donc deux mille jours, ou près de cinq ans et demi à
descendre!»
Le professeur ne répondit pas.
Page 170
«Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achète par une
horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues dans le sud-est, et il
y aura longtemps que nous serons sortis par un point de la circonférence
avant d'en atteindre le centre!
—Au diable tes calculs! répliqua mon oncle avec un mouvement de
colère. Au diable tes hypothèses! Sur quoi reposent-elles? Qui te dit que ce
couloir ne va pas directement à notre but? D'ailleurs j'ai pour moi un
précédent, ce que je fais là un autre l'a fait, et où il a réussi je réussirai à
mon tour.
—Je l'espère; mais, enfin, il m'est bien permis…
—Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras déraisonner de la
sorte.»
Je vis bien que le terrible professeur menaçait de reparaître sous la peau
de l'oncle, et je me tins pour averti.
«Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il?
—-Une pression considérable.
—-Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant peu à
peu à la densité de cette atmosphère, nous n'en souffrons aucunement.
—-Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.
—-Ce n'est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant l'air
extérieur en communication rapide avec l'air contenu dans tes poumons.
—-Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier mon oncle.
Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé dans cette atmosphère
horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues dans le sud-est, et il
y aura longtemps que nous serons sortis par un point de la circonférence
avant d'en atteindre le centre!
—Au diable tes calculs! répliqua mon oncle avec un mouvement de
colère. Au diable tes hypothèses! Sur quoi reposent-elles? Qui te dit que ce
couloir ne va pas directement à notre but? D'ailleurs j'ai pour moi un
précédent, ce que je fais là un autre l'a fait, et où il a réussi je réussirai à
mon tour.
—Je l'espère; mais, enfin, il m'est bien permis…
—Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras déraisonner de la
sorte.»
Je vis bien que le terrible professeur menaçait de reparaître sous la peau
de l'oncle, et je me tins pour averti.
«Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il?
—-Une pression considérable.
—-Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant peu à
peu à la densité de cette atmosphère, nous n'en souffrons aucunement.
—-Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.
—-Ce n'est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant l'air
extérieur en communication rapide avec l'air contenu dans tes poumons.
—-Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier mon oncle.
Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé dans cette atmosphère
Page 171
plus dense. Avez-vous remarqué avec quelle intensité le son s'y propage?
—-Sans doute; un sourd finirait par y entendre à merveille.
—Mais cette densité augmentera sans aucun doute?
—-Oui, suivant une loi assez peu déterminée; il est vrai que l'intensité de
la pesanteur diminuera à mesure que nous descendrons. Tu sais que c'est à
la surface même de la terre que son action se fait le plus vivement sentir, et
qu'au centre du globe les objets ne pèsent plus.
—-Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par acquérir la
densité de l'eau?
—-Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères.
—-Et plus bas?
—Plus bas, cette densité s'accroîtra encore.
—-Comment descendrons-nous alors?
—Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.
—Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.»
Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car je me
serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait bondir le professeur.
Il était évident, cependant, que l'air, sous une pression qui pouvait
atteindre des milliers d'atmosphères, finirait par passer à l'état solide, et
alors, en admettant que nos corps eussent résisté, il faudrait s'arrêter, en
dépit de tous les raisonnements du monde.
—-Sans doute; un sourd finirait par y entendre à merveille.
—Mais cette densité augmentera sans aucun doute?
—-Oui, suivant une loi assez peu déterminée; il est vrai que l'intensité de
la pesanteur diminuera à mesure que nous descendrons. Tu sais que c'est à
la surface même de la terre que son action se fait le plus vivement sentir, et
qu'au centre du globe les objets ne pèsent plus.
—-Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par acquérir la
densité de l'eau?
—-Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères.
—-Et plus bas?
—Plus bas, cette densité s'accroîtra encore.
—-Comment descendrons-nous alors?
—Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.
—Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.»
Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car je me
serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait bondir le professeur.
Il était évident, cependant, que l'air, sous une pression qui pouvait
atteindre des milliers d'atmosphères, finirait par passer à l'état solide, et
alors, en admettant que nos corps eussent résisté, il faudrait s'arrêter, en
dépit de tous les raisonnements du monde.
Page 172
Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait encore riposté
par son éternel Saknussemm, précédent sans valeur, car, en tenant pour
avéré le voyage du savant Islandais, il y avait une chose bien simple à
répondre:
Au seizième siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient inventés;
comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son arrivée au centre du
globe?
Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les événements.
Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation. Je fus
toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai la parfaite
indifférence de Hans, qui, sans chercher les effets et les causes, s'en allait
aveuglément où le menait la destinée.
par son éternel Saknussemm, précédent sans valeur, car, en tenant pour
avéré le voyage du savant Islandais, il y avait une chose bien simple à
répondre:
Au seizième siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient inventés;
comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son arrivée au centre du
globe?
Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les événements.
Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation. Je fus
toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai la parfaite
indifférence de Hans, qui, sans chercher les effets et les causes, s'en allait
aveuglément où le menait la destinée.
Page 173
XXVI
Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et j'aurais eu mauvaise
grâce à me plaindre. Si la moyenne des «difficultés» ne s'accroissait pas,
nous ne pouvions manquer d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en
étais arrivé à faire ces raisonnements à la Lidenbrock. Sérieusement. Cela
tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais? Peut-être.
Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes même
d'une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément dans le massif
interne; par certaines journées, on gagnait une lieue et demie à deux lieues
vers le centre. Descentes périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et
son merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible Islandais
se dévouait avec un incompréhensible sans-façon, et, grâce à lui, plus d'un
mauvais pas fut franchi dont nous ne serions pas sortis seuls.
Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois même
qu'il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action réelle sur le cerveau.
Qui s'enferme entre quatre murs finit par perdre la faculté d'associer les
idées et les mots. Que de prisonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon
fous, par le défaut d'exercice des facultés pensantes.
Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernière conversation, il ne
se produisit aucun incident digne d'être rapporté. Je ne retrouve dans ma
Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et j'aurais eu mauvaise
grâce à me plaindre. Si la moyenne des «difficultés» ne s'accroissait pas,
nous ne pouvions manquer d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en
étais arrivé à faire ces raisonnements à la Lidenbrock. Sérieusement. Cela
tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais? Peut-être.
Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes même
d'une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément dans le massif
interne; par certaines journées, on gagnait une lieue et demie à deux lieues
vers le centre. Descentes périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et
son merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible Islandais
se dévouait avec un incompréhensible sans-façon, et, grâce à lui, plus d'un
mauvais pas fut franchi dont nous ne serions pas sortis seuls.
Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois même
qu'il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action réelle sur le cerveau.
Qui s'enferme entre quatre murs finit par perdre la faculté d'associer les
idées et les mots. Que de prisonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon
fous, par le défaut d'exercice des facultés pensantes.
Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernière conversation, il ne
se produisit aucun incident digne d'être rapporté. Je ne retrouve dans ma
Page 174
mémoire, et pour cause, qu'un seul événement d'une extrême gravité. Il
m'eût été difficile d'en oublier le moindre détail.
Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une
profondeur de trente lieues; c'est-à-dire qu'il y avait sur notre tête trente
lieues de rocs, d'océan, de continents et de villes. Nous devions être alors à
deux cents lieues de l'Islande.
Ce jour-là le tunnel suivait un plan peu incliné.
Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils de
Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit.
Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que j'étais seul.
«Bon, pensai-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle se sont
arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre. Heureusement le chemin ne
monte pas sensiblement.»
Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je regardai.
Personne. J'appelai. Point de réponse. Ma voix se perdit au milieu des
caverneux échos qu'elle éveilla soudain.
Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout le corps.
«Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver mes
compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'étais en avant, retournons en
arrière.»
Je remontai pendant une demi-heure. J'écoutai si quelque appel ne m'était
pas adressé, et dans cette atmosphère si dense, il pouvait m'arriver de loin.
Un silence extraordinaire régnait dans l'immense galerie.
m'eût été difficile d'en oublier le moindre détail.
Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une
profondeur de trente lieues; c'est-à-dire qu'il y avait sur notre tête trente
lieues de rocs, d'océan, de continents et de villes. Nous devions être alors à
deux cents lieues de l'Islande.
Ce jour-là le tunnel suivait un plan peu incliné.
Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils de
Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit.
Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que j'étais seul.
«Bon, pensai-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle se sont
arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre. Heureusement le chemin ne
monte pas sensiblement.»
Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je regardai.
Personne. J'appelai. Point de réponse. Ma voix se perdit au milieu des
caverneux échos qu'elle éveilla soudain.
Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout le corps.
«Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver mes
compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'étais en avant, retournons en
arrière.»
Je remontai pendant une demi-heure. J'écoutai si quelque appel ne m'était
pas adressé, et dans cette atmosphère si dense, il pouvait m'arriver de loin.
Un silence extraordinaire régnait dans l'immense galerie.
Page 175
Je m'arrêtai. Je ne pouvais croire à mon isolement. Je voulais bien être
égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve.
«Voyons, répétai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la suivent, je
dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore. A moins que, ne me voyant
pas, et oubliant que je les devançais, ils n'aient eu la pensée de revenir en
arrière. Eh bien! même dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C'est
évident!»
Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas convaincu.
D'ailleurs, pour associer ces idées si simples, et les réunir sous forme de
raisonnement, je dus employer un temps fort long.
Un doute me prit alors. Étais-je bien en avant? Certes. Hans me suivait,
précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant quelques instants pour
rattacher ses bagages sur son épaule. Ce détail me revenait à l'esprit. C'est à
ce moment même que j'avais dû continuer ma route.
«D'ailleurs, pensai-je» j'ai un moyen sûr de ne pas m'égarer, un fil pour
me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser, mon fidèle ruisseau.
Je n'ai qu'à remonter son cours, et je retrouverai forcément les traces de mes
compagnons.»
Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre en marche sans
perdre un instant.
Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il empêcha le
chasseur de boucher l'entaille faite à la paroi de granit! Ainsi cette
bienfaisante source, après nous avoir désaltéré pendant la route, allait me
guider à travers les sinuosités de l'écorce terrestre.
Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque bien.
égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve.
«Voyons, répétai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la suivent, je
dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore. A moins que, ne me voyant
pas, et oubliant que je les devançais, ils n'aient eu la pensée de revenir en
arrière. Eh bien! même dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C'est
évident!»
Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas convaincu.
D'ailleurs, pour associer ces idées si simples, et les réunir sous forme de
raisonnement, je dus employer un temps fort long.
Un doute me prit alors. Étais-je bien en avant? Certes. Hans me suivait,
précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant quelques instants pour
rattacher ses bagages sur son épaule. Ce détail me revenait à l'esprit. C'est à
ce moment même que j'avais dû continuer ma route.
«D'ailleurs, pensai-je» j'ai un moyen sûr de ne pas m'égarer, un fil pour
me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser, mon fidèle ruisseau.
Je n'ai qu'à remonter son cours, et je retrouverai forcément les traces de mes
compagnons.»
Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre en marche sans
perdre un instant.
Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il empêcha le
chasseur de boucher l'entaille faite à la paroi de granit! Ainsi cette
bienfaisante source, après nous avoir désaltéré pendant la route, allait me
guider à travers les sinuosités de l'écorce terrestre.
Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque bien.
Page 176
Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du
Hans-bach!
Que l'on juge de ma stupéfaction!
Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait plus à mes
pieds!
Hans-bach!
Que l'on juge de ma stupéfaction!
Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait plus à mes
pieds!
Page 177
XXVII
Je ne puis peindre mon désespoir; nul mot de la langue humaine ne rendrait
mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la perspective de mourir dans les
tortures de la faim et de la soif.
Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce roc
me sembla desséché!
Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau? Car, enfin, il
n'était plus là! Je compris alors la raison de ce silence étrange, quand
j'écoutai pour la dernière fois si quelque appel de mes compagnons ne
parviendrait pas à mon oreille. Ainsi, au moment où mon premier pas
s'engagea dans la route imprudente, je ne remarquai point cette absence du
ruisseau. Il est évident qu'à ce moment, une bifurcation de la galerie s'ouvrit
devant moi, tandis que le Hans-bach obéissant aux caprices d'une autre
pente, s'en allait avec mes compagnons vers des profondeurs inconnues!
Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne laissait
aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à chercher la solution
de cet insoluble problème. Ma situation se résumait en un seul mot: perdu!
Oui! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable! Ces
trente lieues d'écorce terrestre pesaient sur mes épaules d'un poids
épouvantable! Je me sentais écrasé.
Je ne puis peindre mon désespoir; nul mot de la langue humaine ne rendrait
mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la perspective de mourir dans les
tortures de la faim et de la soif.
Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce roc
me sembla desséché!
Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau? Car, enfin, il
n'était plus là! Je compris alors la raison de ce silence étrange, quand
j'écoutai pour la dernière fois si quelque appel de mes compagnons ne
parviendrait pas à mon oreille. Ainsi, au moment où mon premier pas
s'engagea dans la route imprudente, je ne remarquai point cette absence du
ruisseau. Il est évident qu'à ce moment, une bifurcation de la galerie s'ouvrit
devant moi, tandis que le Hans-bach obéissant aux caprices d'une autre
pente, s'en allait avec mes compagnons vers des profondeurs inconnues!
Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne laissait
aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à chercher la solution
de cet insoluble problème. Ma situation se résumait en un seul mot: perdu!
Oui! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable! Ces
trente lieues d'écorce terrestre pesaient sur mes épaules d'un poids
épouvantable! Je me sentais écrasé.
Page 178
J'essayai de ramener mes idées aux choses de la terre. C'est à peine si je
pus y parvenir. Hambourg, la maison de König-strasse, ma pauvre Graüben,
tout ce monde sous lequel je m'égarais, passa rapidement devant mon
souvenir effaré. Je revis dans une vive hallucination les incidents du
voyage, la traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que si,
dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une espérance ce serait
signe de folie, et qu'il valait mieux désespérer!
En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la surface du
globe et disjoindre ces voûtes énormes qui s'arc-boutaient au-dessus de ma
tête? Qui pouvait me remettre sur la route du retour et me réunir à mes
compagnons?
«Oh! mon oncle!» m'écriai-je avec l'accent du désespoir.
Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je compris ce
que le malheureux homme devait souffrir en me cherchant à son tour.
Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable de
rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel. Les souvenirs de
mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais connue qu'au temps des
baisers, revinrent à ma mémoire. Je recourus à la prière, quelque peu de
droits que j'eusse d'être entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je
l'implorai avec ferveur.
Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
concentrer sur ma situation toutes les forces de mon intelligence.
J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine. Cependant je
ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais fallait-il monter ou descendre?
Monter évidemment! monter toujours!
pus y parvenir. Hambourg, la maison de König-strasse, ma pauvre Graüben,
tout ce monde sous lequel je m'égarais, passa rapidement devant mon
souvenir effaré. Je revis dans une vive hallucination les incidents du
voyage, la traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que si,
dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une espérance ce serait
signe de folie, et qu'il valait mieux désespérer!
En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la surface du
globe et disjoindre ces voûtes énormes qui s'arc-boutaient au-dessus de ma
tête? Qui pouvait me remettre sur la route du retour et me réunir à mes
compagnons?
«Oh! mon oncle!» m'écriai-je avec l'accent du désespoir.
Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je compris ce
que le malheureux homme devait souffrir en me cherchant à son tour.
Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable de
rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel. Les souvenirs de
mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais connue qu'au temps des
baisers, revinrent à ma mémoire. Je recourus à la prière, quelque peu de
droits que j'eusse d'être entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je
l'implorai avec ferveur.
Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
concentrer sur ma situation toutes les forces de mon intelligence.
J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine. Cependant je
ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais fallait-il monter ou descendre?
Monter évidemment! monter toujours!
Page 179
Je devais arriver ainsi au point où j'avais abandonné la source, à la
funeste bifurcation. Là, une fois le ruisseau sous les pieds, je pourrais
toujours regagner le sommet du Sneffels.
Comment n'y avais-je pas songé plus tôt! Il y avait évidemment là une
chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver, le cours du Hans-
bach.
Je me levai et, m'appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la galerie. La
pente en était assez raide. Je marchais avec espoir et sans embarras, comme
un homme qui n'a pas de choix du chemin à suivre.
Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrêta mes pas. J'essayais de
reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la saillie de certaines roches, à
la disposition des anfractuosités. Mais aucun signe particulier ne frappait
mon esprit, et je reconnus bientôt que cette galerie ne pouvait me ramener à
la bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur
impénétrable, et je tombai sur le roc.
De quelle épouvante? de quel désespoir je fus saisi alors, je ne saurais le
dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance venait de se briser contre
cette muraille de granit.
Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en tous sens, je
n'avais plus à tenter une fuite impossible. Il fallait mourir de la plus
effroyable des morts! Et, chose étrange, il me vint à la pensée que, si mon
corps fossilisé se retrouvait un jour, sa rencontre à trente lieues dans les
entrailles de terre soulèverait de graves questions scientifiques!
Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent seuls
entre mes lèvres desséchées. Je haletais.
funeste bifurcation. Là, une fois le ruisseau sous les pieds, je pourrais
toujours regagner le sommet du Sneffels.
Comment n'y avais-je pas songé plus tôt! Il y avait évidemment là une
chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver, le cours du Hans-
bach.
Je me levai et, m'appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la galerie. La
pente en était assez raide. Je marchais avec espoir et sans embarras, comme
un homme qui n'a pas de choix du chemin à suivre.
Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrêta mes pas. J'essayais de
reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la saillie de certaines roches, à
la disposition des anfractuosités. Mais aucun signe particulier ne frappait
mon esprit, et je reconnus bientôt que cette galerie ne pouvait me ramener à
la bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur
impénétrable, et je tombai sur le roc.
De quelle épouvante? de quel désespoir je fus saisi alors, je ne saurais le
dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance venait de se briser contre
cette muraille de granit.
Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en tous sens, je
n'avais plus à tenter une fuite impossible. Il fallait mourir de la plus
effroyable des morts! Et, chose étrange, il me vint à la pensée que, si mon
corps fossilisé se retrouvait un jour, sa rencontre à trente lieues dans les
entrailles de terre soulèverait de graves questions scientifiques!
Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent seuls
entre mes lèvres desséchées. Je haletais.
Page 180
Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer de mon
esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais aucun moyen de la
réparer. Sa lumière pâlissait et allait me manquer!
Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se déroula sur les parois
assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupière, craignant de perdre le
moindre atome de cette clarté fugitive! A chaque instant il me semblait
qu'elle allait s'évanouir et que «le noir» m'envahissait.
Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, je l'aspirai
du regard, je concentrai sur elle toute la puissance de mes yeux, comme sur
la dernière sensation de lumière qu'il leur fût donné d'éprouver, et je
demeurai plongé dans les ténèbres immenses.
Quel cri terrible m'échappa! Sur terre au milieu des plus profondes nuits,
la lumière n'abandonne jamais entièrement ses droits; elle est diffuse, elle
est subtile; mais, si peu qu'il en reste, la rétine de l'oeil finit par la
percevoir! Ici, rien. L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute
l'acception du mot.
Alors ma tête se perdit. Je me relevai, les bras en avant, essayant les
tâtonnements les plus douloureux; je me pris à fuir, précipitant mes pas au
hasard dans cet inextricable labyrinthe, descendant toujours, courant à
travers la croûte terrestre, comme un habitant des failles souterraines,
appelant, criant, hurlant, bientôt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me
relevant ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m'inondait le visage, et
attendant toujours que quelque muraille imprévue vint offrir à ma tête un
obstacle pour s'y briser!
Où me conduisit cette course insensée? Je l'ignorerai toujours. Après
plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombai comme une masse
esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais aucun moyen de la
réparer. Sa lumière pâlissait et allait me manquer!
Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se déroula sur les parois
assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupière, craignant de perdre le
moindre atome de cette clarté fugitive! A chaque instant il me semblait
qu'elle allait s'évanouir et que «le noir» m'envahissait.
Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, je l'aspirai
du regard, je concentrai sur elle toute la puissance de mes yeux, comme sur
la dernière sensation de lumière qu'il leur fût donné d'éprouver, et je
demeurai plongé dans les ténèbres immenses.
Quel cri terrible m'échappa! Sur terre au milieu des plus profondes nuits,
la lumière n'abandonne jamais entièrement ses droits; elle est diffuse, elle
est subtile; mais, si peu qu'il en reste, la rétine de l'oeil finit par la
percevoir! Ici, rien. L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute
l'acception du mot.
Alors ma tête se perdit. Je me relevai, les bras en avant, essayant les
tâtonnements les plus douloureux; je me pris à fuir, précipitant mes pas au
hasard dans cet inextricable labyrinthe, descendant toujours, courant à
travers la croûte terrestre, comme un habitant des failles souterraines,
appelant, criant, hurlant, bientôt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me
relevant ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m'inondait le visage, et
attendant toujours que quelque muraille imprévue vint offrir à ma tête un
obstacle pour s'y briser!
Où me conduisit cette course insensée? Je l'ignorerai toujours. Après
plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombai comme une masse
Page 181
inerte le long de la paroi, et je perdis tout sentiment d'existence!
Page 182
XXVIII
Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé de larmes.
Combien dura cet état d'insensibilité, je ne saurais le dire. Je n'avais plus
aucun moyen de me rendre compte du temps. Jamais solitude ne fut
semblable à la mienne, jamais abandon si complet!
Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais inondé!
Ah! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce fût encore à faire!» Je
ne voulais plus penser. Je chassai toute idée et, vaincu par la douleur, je me
roulai près de la paroi opposée.
Déjà je sentais l'évanouissement me reprendre, et, avec lui,
l'anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon oreille. Il
ressemblait au roulement prolongé du tonnerre, et j'entendis les ondes
sonores se perdre peu a peu dans les lointaines profondeurs du gouffre.
D'où provenait ce bruit? de quelque phénomène sans doute, qui
s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un gaz, ou la chute
de quelque puissante assise du globe.
J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se renouvellerait. Un quart
d'heure se passa. Le silence régnait dans la galerie. Je n'entendais même
plus les battements de mon coeur.
Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé de larmes.
Combien dura cet état d'insensibilité, je ne saurais le dire. Je n'avais plus
aucun moyen de me rendre compte du temps. Jamais solitude ne fut
semblable à la mienne, jamais abandon si complet!
Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais inondé!
Ah! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce fût encore à faire!» Je
ne voulais plus penser. Je chassai toute idée et, vaincu par la douleur, je me
roulai près de la paroi opposée.
Déjà je sentais l'évanouissement me reprendre, et, avec lui,
l'anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon oreille. Il
ressemblait au roulement prolongé du tonnerre, et j'entendis les ondes
sonores se perdre peu a peu dans les lointaines profondeurs du gouffre.
D'où provenait ce bruit? de quelque phénomène sans doute, qui
s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un gaz, ou la chute
de quelque puissante assise du globe.
J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se renouvellerait. Un quart
d'heure se passa. Le silence régnait dans la galerie. Je n'entendais même
plus les battements de mon coeur.
Page 183
Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille, crut
surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. Je tressaillis.
«C'est une hallucination!» pensais-je.
Mais non. En écoutant avec plus d'attention, j'entendis réellement un
murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se disait, c'est ce que ma
faiblesse ne me permit pas. Cependant on parlait. J'en étais certain.
J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les miennes,
rapportées par un écho. Peut-être avais-je crié à mon insu? Je fermai
fortement les lèvres et j'appliquai de nouveau mon oreille à la paroi.
«Oui, certes, on parle! on parle!»
En me portant même à quelques pieds plus loin, le long de la muraille,
j'entendis plus distinctement. Je parvins à saisir des mots incertains,
bizarres, incompréhensibles. Ils m'arrivaient comme des paroles prononcées
à voix basse, murmurées, pour ainsi dire. Le mot «förlorad» était plusieurs
fois répété, et avec un accent de douleur.
Que signifiait-il? Qui le prononçait? Mon oncle ou Hans, évidemment.
Mais si je les entendais, ils pouvaient donc m'entendre.
«A moi! criai-je de toutes mes forces, à moi!»
J'écoutai, j'épiai dans l'ombre une réponse, un cri, un soupir. Rien ne se
fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un monde d'idées avait
éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix affaiblie ne pouvait arriver
jusqu'à mes compagnons.
«Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient enfouis à
trente lieues sous terre?»
surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. Je tressaillis.
«C'est une hallucination!» pensais-je.
Mais non. En écoutant avec plus d'attention, j'entendis réellement un
murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se disait, c'est ce que ma
faiblesse ne me permit pas. Cependant on parlait. J'en étais certain.
J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les miennes,
rapportées par un écho. Peut-être avais-je crié à mon insu? Je fermai
fortement les lèvres et j'appliquai de nouveau mon oreille à la paroi.
«Oui, certes, on parle! on parle!»
En me portant même à quelques pieds plus loin, le long de la muraille,
j'entendis plus distinctement. Je parvins à saisir des mots incertains,
bizarres, incompréhensibles. Ils m'arrivaient comme des paroles prononcées
à voix basse, murmurées, pour ainsi dire. Le mot «förlorad» était plusieurs
fois répété, et avec un accent de douleur.
Que signifiait-il? Qui le prononçait? Mon oncle ou Hans, évidemment.
Mais si je les entendais, ils pouvaient donc m'entendre.
«A moi! criai-je de toutes mes forces, à moi!»
J'écoutai, j'épiai dans l'ombre une réponse, un cri, un soupir. Rien ne se
fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un monde d'idées avait
éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix affaiblie ne pouvait arriver
jusqu'à mes compagnons.
«Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient enfouis à
trente lieues sous terre?»
Page 184
Je me remis à écouter. En promenant mon oreille sur la paroi, je trouvai
un point mathématique où les voix paraissaient atteindre leur maximum
d'intensité. Le mot «förlorad» revînt encore à mon oreille, puis ce roulement
de tonnerre qui m'avait tiré de ma torpeur.
«Non, dis-je, non. Ce n'est point à travers le massif que ces voix se font
entendre. La paroi est faite de granit; elle ne permettrait pas à la plus forte
détonation de la traverser! Ce bruit arrive par la galerie même! Il faut qu'il y
ait là un effet d'acoustique tout particulier!»
J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis mon nom
distinctement jeté à travers l'espace!
C'était mon oncle qui le prononçait? Il causait avec le guide, et le mot
«förlorad» était un mot danois!
Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait précisément parler
le long de cette muraille qui servirait à conduire ma voix comme le fil de fer
conduit l'électricité.
Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se fussent
éloignés de quelques pas et le phénomène d'acoustique eût été détruit. Je
m'approchai donc de la muraille, et je prononçai ces mots, aussi
distinctement que possible:
«Mon oncle Lidenbrock!»
J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n'a pas une rapidité extrême.
La densité des couches d'air n'accroît même pas sa vitesse; elle n'augmente
que son intensité. Quelques secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces
paroles arrivèrent à mon oreille.
«Axel, Axel! est-ce toi?»
un point mathématique où les voix paraissaient atteindre leur maximum
d'intensité. Le mot «förlorad» revînt encore à mon oreille, puis ce roulement
de tonnerre qui m'avait tiré de ma torpeur.
«Non, dis-je, non. Ce n'est point à travers le massif que ces voix se font
entendre. La paroi est faite de granit; elle ne permettrait pas à la plus forte
détonation de la traverser! Ce bruit arrive par la galerie même! Il faut qu'il y
ait là un effet d'acoustique tout particulier!»
J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis mon nom
distinctement jeté à travers l'espace!
C'était mon oncle qui le prononçait? Il causait avec le guide, et le mot
«förlorad» était un mot danois!
Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait précisément parler
le long de cette muraille qui servirait à conduire ma voix comme le fil de fer
conduit l'électricité.
Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se fussent
éloignés de quelques pas et le phénomène d'acoustique eût été détruit. Je
m'approchai donc de la muraille, et je prononçai ces mots, aussi
distinctement que possible:
«Mon oncle Lidenbrock!»
J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n'a pas une rapidité extrême.
La densité des couches d'air n'accroît même pas sa vitesse; elle n'augmente
que son intensité. Quelques secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces
paroles arrivèrent à mon oreille.
«Axel, Axel! est-ce toi?»
Page 185
………………………..
«Oui! oui!» répondis-je!»
………………………..
«Mon pauvre enfant, où es-tu?»
………………………..
«Perdu dans la plus profonde obscurité!»
………………………..
«Mais ta lampe?»
………………………..
«Éteinte.»
………………………..
«Et le ruisseau?»
………………………..
«Disparu.»
………………………..
«Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!»
………………………..
«Oui! oui!» répondis-je!»
………………………..
«Mon pauvre enfant, où es-tu?»
………………………..
«Perdu dans la plus profonde obscurité!»
………………………..
«Mais ta lampe?»
………………………..
«Éteinte.»
………………………..
«Et le ruisseau?»
………………………..
«Disparu.»
………………………..
«Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!»
………………………..
Page 186
«Attendez un peu, je suis épuisé; je n'ai plus la force de répondre. Mais
parlez-moi!»
………………………..
«Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, écoute-moi. Nous t'avons
cherché en remontant et en descendant la galerie. Impossible de te trouver.
Ah! je t'ai bien pleuré, mon enfant! Enfin, te supposant toujours sur le
chemin du Hans-bach, nous sommes redescendus en tirant des coups de
fusil. Maintenant, si nos voix peuvent se réunir, pur effet d'acoustique! nos
mains ne peuvent se toucher! Mais ne te désespère pas, Axel! C'est déjà
quelque chose de s'entendre!»
………………………..
Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain espoir, vague encore, me
revenait au coeur. Tout d'abord, une chose m'importait à connaître.
J'approchai donc mes lèvres de la muraille, et je dis:
«Mon oncle?»
………………………..
«Mon enfant?» me fut-il répondu après quelques instants.
………………………..
«Il faut d'abord savoir quelle distance nous sépare.»
………………………..
«Cela est facile.»
………………………..
parlez-moi!»
………………………..
«Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, écoute-moi. Nous t'avons
cherché en remontant et en descendant la galerie. Impossible de te trouver.
Ah! je t'ai bien pleuré, mon enfant! Enfin, te supposant toujours sur le
chemin du Hans-bach, nous sommes redescendus en tirant des coups de
fusil. Maintenant, si nos voix peuvent se réunir, pur effet d'acoustique! nos
mains ne peuvent se toucher! Mais ne te désespère pas, Axel! C'est déjà
quelque chose de s'entendre!»
………………………..
Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain espoir, vague encore, me
revenait au coeur. Tout d'abord, une chose m'importait à connaître.
J'approchai donc mes lèvres de la muraille, et je dis:
«Mon oncle?»
………………………..
«Mon enfant?» me fut-il répondu après quelques instants.
………………………..
«Il faut d'abord savoir quelle distance nous sépare.»
………………………..
«Cela est facile.»
………………………..
Page 187
«Vous avez votre chronomètre?»
………………………..
«Oui.»
………………………..
«Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la
seconde où vous parlerez. Je le répéterai, et vous observerez également le
moment précis auquel vous arrivera ma réponse.»
………………………..
«Bien, et la moitié du temps compris entre ma demande et ta réponse
indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'à toi.»
………………………..
«C'est cela, mon oncle»
………………………..
«Es-tu prêt?»
………………………..
«Oui.»
………………………..
«Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.»
………………………..
………………………..
«Oui.»
………………………..
«Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la
seconde où vous parlerez. Je le répéterai, et vous observerez également le
moment précis auquel vous arrivera ma réponse.»
………………………..
«Bien, et la moitié du temps compris entre ma demande et ta réponse
indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'à toi.»
………………………..
«C'est cela, mon oncle»
………………………..
«Es-tu prêt?»
………………………..
«Oui.»
………………………..
«Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.»
………………………..
Page 188
J'appliquai mon oreille sur la paroi, et dès que le mot «Axel» me parvint,
je répondis immédiatement «Axel,» puis j'attendis.
………………………..
«Quarante secondes,» dit alors mon oncle; il s'est écoulé quarante
secondes entre les deux mots; le son met donc vingt secondes à monter. Or,
à mille vingt pieds par seconde, cela fait vingt mille quatre cents pieds, ou
une lieue et demie et un huitième.»
………………………..
«Une lieue et demie!» murmurai-je.
………………………..
«Eh bien, cela se franchit, Axel!»
………………………..
«Mais faut-il monter ou descendre?»
………………………..
«Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivés à un vaste espace,
auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle que tu as suivie ne
peut manquer de t'y conduire, car il semble que toutes ces fentes, ces
fractures du globe rayonnent autour de l'immense caverne que nous
occupons. Relève-toi donc et reprends ta route; marche, traîne-toi, s'il le
faut, glisse sur les pentes rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir
au bout du chemin. En route, mon enfant, en route!»
………………………..
je répondis immédiatement «Axel,» puis j'attendis.
………………………..
«Quarante secondes,» dit alors mon oncle; il s'est écoulé quarante
secondes entre les deux mots; le son met donc vingt secondes à monter. Or,
à mille vingt pieds par seconde, cela fait vingt mille quatre cents pieds, ou
une lieue et demie et un huitième.»
………………………..
«Une lieue et demie!» murmurai-je.
………………………..
«Eh bien, cela se franchit, Axel!»
………………………..
«Mais faut-il monter ou descendre?»
………………………..
«Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivés à un vaste espace,
auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle que tu as suivie ne
peut manquer de t'y conduire, car il semble que toutes ces fentes, ces
fractures du globe rayonnent autour de l'immense caverne que nous
occupons. Relève-toi donc et reprends ta route; marche, traîne-toi, s'il le
faut, glisse sur les pentes rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir
au bout du chemin. En route, mon enfant, en route!»
………………………..
Page 189
Ces paroles me ranimèrent.
«Adieu, mon oncle, m'écriai-je; je pars. Nos voix ne pourront plus
communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitté cette place! Adieu
donc!»
………………………..
«Au revoir, Axel! au revoir!»
………………………..
Telles furent les dernières paroles que j'entendis. Cette surprenante
conversation faite au travers de la masse terrestre, échangée à plus d'une
lieue de distance, se termina sur ces paroles d'espoir! Je fis une prière de
reconnaissance à Dieu, car il m'avait conduit parmi ces immensités sombres
au seul point peut-être où la voix de mes compagnons pouvait me parvenir.
Cet effet d'acoustique très étonnant s'expliquait facilement par les seules
lois physiques; il provenait de la forme du couloir et de la conductibilité de
la roche; il y a bien des exemples de cette propagation de sons non
perceptibles aux espaces intermédiaires. Je me souvins qu'en maint endroit
ce phénomène fut observé, entre autres, dans la galerie intérieure du dôme
de Saint-Paul à Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes de
Sicile, ces latomies situées près de Syracuse, dont la plus merveilleuse en ce
genre est connue sous le nom d'Oreille de Denys.
Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clairement que, puisque la
voix de mon oncle arrivait jusqu'à moi, aucun obstacle n'existait entre nous.
En suivant le chemin du son, je devais logiquement arriver comme lui, si les
forces ne me trahissaient pas en route.
«Adieu, mon oncle, m'écriai-je; je pars. Nos voix ne pourront plus
communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitté cette place! Adieu
donc!»
………………………..
«Au revoir, Axel! au revoir!»
………………………..
Telles furent les dernières paroles que j'entendis. Cette surprenante
conversation faite au travers de la masse terrestre, échangée à plus d'une
lieue de distance, se termina sur ces paroles d'espoir! Je fis une prière de
reconnaissance à Dieu, car il m'avait conduit parmi ces immensités sombres
au seul point peut-être où la voix de mes compagnons pouvait me parvenir.
Cet effet d'acoustique très étonnant s'expliquait facilement par les seules
lois physiques; il provenait de la forme du couloir et de la conductibilité de
la roche; il y a bien des exemples de cette propagation de sons non
perceptibles aux espaces intermédiaires. Je me souvins qu'en maint endroit
ce phénomène fut observé, entre autres, dans la galerie intérieure du dôme
de Saint-Paul à Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes de
Sicile, ces latomies situées près de Syracuse, dont la plus merveilleuse en ce
genre est connue sous le nom d'Oreille de Denys.
Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clairement que, puisque la
voix de mon oncle arrivait jusqu'à moi, aucun obstacle n'existait entre nous.
En suivant le chemin du son, je devais logiquement arriver comme lui, si les
forces ne me trahissaient pas en route.
Page 190
Je me levai donc. Je me traînai plutôt que je ne marchai. La pente était
assez rapide; je me laissai glisser.
Bientôt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante proportion,
et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais plus la force de m'arrêter.
Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis rouler en
rebondissant sur les aspérités d'une galerie verticale, un véritable puits; ma
tête porta sur un roc aigu, et je perdis connaissance.
assez rapide; je me laissai glisser.
Bientôt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante proportion,
et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais plus la force de m'arrêter.
Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis rouler en
rebondissant sur les aspérités d'une galerie verticale, un véritable puits; ma
tête porta sur un roc aigu, et je perdis connaissance.
Page 191
XXIX
Lorsque je revins à moi, j'étais dans une demi-obscurité, étendu sur
d'épaisses couvertures. Mon oncle veillait, épiant sur mon visage un reste
d'existence. A mon premier soupir il me prit la main; à mon premier regard
il poussa un cri de joie.
«Il vit! il vit! s'écria-t-il.
—Oui, répondis-je d'une voix faible.
—Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te voilà
sauvé!»
Je fus vivement touché de l'accent dont furent prononcées ces paroles, et
plus encore des soins qui les accompagnèrent. Mais il fallait de telles
épreuves pour provoquer chez le professeur un pareil épanchement.
En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon oncle; j'ose
affirmer que ses yeux exprimèrent un vif contentement.
«God dag,» dit-il.
—Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle,
apprenez-moi où nous sommes en ce moment?
Lorsque je revins à moi, j'étais dans une demi-obscurité, étendu sur
d'épaisses couvertures. Mon oncle veillait, épiant sur mon visage un reste
d'existence. A mon premier soupir il me prit la main; à mon premier regard
il poussa un cri de joie.
«Il vit! il vit! s'écria-t-il.
—Oui, répondis-je d'une voix faible.
—Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te voilà
sauvé!»
Je fus vivement touché de l'accent dont furent prononcées ces paroles, et
plus encore des soins qui les accompagnèrent. Mais il fallait de telles
épreuves pour provoquer chez le professeur un pareil épanchement.
En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon oncle; j'ose
affirmer que ses yeux exprimèrent un vif contentement.
«God dag,» dit-il.
—Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle,
apprenez-moi où nous sommes en ce moment?
Page 192
—Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible; j'ai entouré
ta tête de compresses qu'il ne faut pas déranger; dors donc, mon garçon, et
demain tu sauras tout.
—-Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?
—-Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 août, et je ne te
permets plus de m'interroger avant le 10 du présent mois.»
En vérité, j'étais bien faible; mes yeux se fermèrent involontairement. Il
me fallait une nuit de repos; je me laissai donc assoupir sur cette pensée que
mon isolement avait duré quatre longs jours.
Le lendemain, à mon réveil, je regardai autour de moi. Ma couchette,
faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait installée dans une
grotte charmante, ornée de magnifiques stalagmites, dont le sol était
recouvert d'un sable fin. Il y régnait une demi-obscurité. Aucune torche,
aucune lampe n'était allumée, et cependant certaines clartés inexplicables
venaient du dehors en pénétrant par une étroite ouverture de la grotte.
J'entendais aussi un murmure vague et indéfini, semblable à celui des flots
qui se brisent sur une grève, et parfois les sifflements de la brise.
Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je rêvais encore, si mon cerveau,
fêlé dans ma chute, ne percevait pas des bruits purement imaginaires.
Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne pouvaient se tromper à ce point.
«C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente de rochers!
Voilà bien le murmure des vagues! Voilà le sifflement de la brise! Est-ce
que je me trompe, ou sommes-nous revenus à la surface de la terre? Mon
oncle a-t-il donc renoncé à son expédition, ou l'aurait-il heureusement
terminée?»
ta tête de compresses qu'il ne faut pas déranger; dors donc, mon garçon, et
demain tu sauras tout.
—-Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?
—-Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 août, et je ne te
permets plus de m'interroger avant le 10 du présent mois.»
En vérité, j'étais bien faible; mes yeux se fermèrent involontairement. Il
me fallait une nuit de repos; je me laissai donc assoupir sur cette pensée que
mon isolement avait duré quatre longs jours.
Le lendemain, à mon réveil, je regardai autour de moi. Ma couchette,
faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait installée dans une
grotte charmante, ornée de magnifiques stalagmites, dont le sol était
recouvert d'un sable fin. Il y régnait une demi-obscurité. Aucune torche,
aucune lampe n'était allumée, et cependant certaines clartés inexplicables
venaient du dehors en pénétrant par une étroite ouverture de la grotte.
J'entendais aussi un murmure vague et indéfini, semblable à celui des flots
qui se brisent sur une grève, et parfois les sifflements de la brise.
Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je rêvais encore, si mon cerveau,
fêlé dans ma chute, ne percevait pas des bruits purement imaginaires.
Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne pouvaient se tromper à ce point.
«C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente de rochers!
Voilà bien le murmure des vagues! Voilà le sifflement de la brise! Est-ce
que je me trompe, ou sommes-nous revenus à la surface de la terre? Mon
oncle a-t-il donc renoncé à son expédition, ou l'aurait-il heureusement
terminée?»
Page 193
Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.
«Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que tu te portes
bien!
—-Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures.
—Cela devait être, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi, nous
t'avons veillé tour à tour, et nous avons vu ta guérison faire des progrès
sensibles.
—-En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je ferai honneur
au déjeuner que vous voudrez bien me servir!
—-Tu mangeras, mon garçon: la fièvre t'a quitté. Hans a frotté tes plaies
avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le secret, et elles se sont
cicatrisées à merveille. C'est un fier homme que notre chasseur!»
Tout en parlant, mon oncle apprêtait quelques aliments que je dévorai,
malgré ses recommandations. Pendant ce temps, je l'accablai de questions
auxquelles il s'empressa de répondre.
J'appris alors que ma chute providentielle m'avait précisément amené à
l'extrémité d'une galerie presque perpendiculaire; comme j'étais arrivé au
milieu d'un torrent de pierres, dont la moins grosse eût suffi à m'écraser, il
fallait en conclure qu'une partie du massif avait glissé avec moi. Cet
effrayant véhicule me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, où
je tombai sanglant et inanimé.
«Véritablement, me dit-il, il est étonnant que tu ne te sois pas tué mille
fois. Mais, pour Dieu! ne nous séparons plus, car nous risquerions de ne
jamais nous revoir.»
«Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que tu te portes
bien!
—-Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures.
—Cela devait être, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi, nous
t'avons veillé tour à tour, et nous avons vu ta guérison faire des progrès
sensibles.
—-En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je ferai honneur
au déjeuner que vous voudrez bien me servir!
—-Tu mangeras, mon garçon: la fièvre t'a quitté. Hans a frotté tes plaies
avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le secret, et elles se sont
cicatrisées à merveille. C'est un fier homme que notre chasseur!»
Tout en parlant, mon oncle apprêtait quelques aliments que je dévorai,
malgré ses recommandations. Pendant ce temps, je l'accablai de questions
auxquelles il s'empressa de répondre.
J'appris alors que ma chute providentielle m'avait précisément amené à
l'extrémité d'une galerie presque perpendiculaire; comme j'étais arrivé au
milieu d'un torrent de pierres, dont la moins grosse eût suffi à m'écraser, il
fallait en conclure qu'une partie du massif avait glissé avec moi. Cet
effrayant véhicule me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, où
je tombai sanglant et inanimé.
«Véritablement, me dit-il, il est étonnant que tu ne te sois pas tué mille
fois. Mais, pour Dieu! ne nous séparons plus, car nous risquerions de ne
jamais nous revoir.»
Page 194
«Ne nous séparons plus!» Le voyage n'était donc pas fini? J'ouvrais de
grands yeux étonnés, ce qui provoqua immédiatement cette question:
«Qu'as-tu donc, Axel?
—Une demande à vous adresser.. Vous dites que me voilà sain et sauf?
—Sans doute.
—-J'ai tous mes membres intacts?
—-Certainement.
—Et ma tête?
—Ta tête, sauf quelques contusions, est parfaitement à sa place sur tes
épaules.
—-Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit dérangé,
—Dérangé?
—Oui. Nous ne sommes pas revenus à la surface du globe?
—-Non certes!
—Alors il faut que je sois fou, car j'aperçois la lumière du jour, j'entends
le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se brise!
—-Ah! n'est-ce que cela?
—M'expliquerez-vous?
—Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu verras et tu
comprendras que la science géologique n'a pas encore dit son dernier mot.
grands yeux étonnés, ce qui provoqua immédiatement cette question:
«Qu'as-tu donc, Axel?
—Une demande à vous adresser.. Vous dites que me voilà sain et sauf?
—Sans doute.
—-J'ai tous mes membres intacts?
—-Certainement.
—Et ma tête?
—Ta tête, sauf quelques contusions, est parfaitement à sa place sur tes
épaules.
—-Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit dérangé,
—Dérangé?
—Oui. Nous ne sommes pas revenus à la surface du globe?
—-Non certes!
—Alors il faut que je sois fou, car j'aperçois la lumière du jour, j'entends
le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se brise!
—-Ah! n'est-ce que cela?
—M'expliquerez-vous?
—Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu verras et tu
comprendras que la science géologique n'a pas encore dit son dernier mot.
Page 195
—Sortons donc! m'écriai-je en me levant brusquement.
—-Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal.
—-Le grand air?
—Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu t'exposes ainsi.
—Mais je vous assure que je me porte à merveille.
—-Un peu de patience, mon garçon. Une rechute nous mettrait dans
l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la traversée peut être
longue.
—-La traversée?
—Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons demain.
—Nous embarquer!»
Ce dernier mot me fit bondir.
Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une mer à
notre disposition? Un bâtiment était-il mouillé dans quelque port intérieur?
Ma curiosité fut excitée au plus haut point. Mon oncle essaya vainement
de me retenir. Quand il vit que mon impatience me ferait plus de mal que la
satisfaction de mes désirs, il céda.
Je m'habillai rapidement; par surcroît de précaution, je m'enveloppai dans
une des couvertures et je sortis de la grotte.
—-Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal.
—-Le grand air?
—Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu t'exposes ainsi.
—Mais je vous assure que je me porte à merveille.
—-Un peu de patience, mon garçon. Une rechute nous mettrait dans
l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la traversée peut être
longue.
—-La traversée?
—Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons demain.
—Nous embarquer!»
Ce dernier mot me fit bondir.
Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une mer à
notre disposition? Un bâtiment était-il mouillé dans quelque port intérieur?
Ma curiosité fut excitée au plus haut point. Mon oncle essaya vainement
de me retenir. Quand il vit que mon impatience me ferait plus de mal que la
satisfaction de mes désirs, il céda.
Je m'habillai rapidement; par surcroît de précaution, je m'enveloppai dans
une des couvertures et je sortis de la grotte.
Page 196
XXX
D'abord je ne vis rien; mes yeux, déshabitués de la lumière, se fermèrent
brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai encore plus stupéfait
qu'émerveillé.
«La mer! m'écriai-je.
—Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime à le penser,
aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir découverte et le droit
de la nommer de mon nom!»
Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un océan,
s'étendait au delà des limites de la vue. Le rivage, largement échancré,
offrait aux dernières ondulations des vagues un sable fin, doré et parsemé
de ces petits coquillages où vécurent les premiers êtres de la création. Les
flots s'y brisaient avec ce murmure sonore particulier aux milieux clos et
immenses; une légère écume s'envolait au souffle d'un vent modéré, et
quelques embruns m'arrivaient au visage. Sur cette grève légèrement
inclinée; à cent toises environ de là lisière des vagues, venaient mourir les
contreforts de rochers énormes qui montaient en s'évasant à une
incommensurable hauteur. Quelques-uns, déchirant le rivage de leur arête
aiguë, formaient des caps et des promontoires rongés par la dent du ressac.
Plus loin, l'oeil suivait leur masse nettement profilée sur les fonds brumeux
de l'horizon.
D'abord je ne vis rien; mes yeux, déshabitués de la lumière, se fermèrent
brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai encore plus stupéfait
qu'émerveillé.
«La mer! m'écriai-je.
—Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime à le penser,
aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir découverte et le droit
de la nommer de mon nom!»
Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un océan,
s'étendait au delà des limites de la vue. Le rivage, largement échancré,
offrait aux dernières ondulations des vagues un sable fin, doré et parsemé
de ces petits coquillages où vécurent les premiers êtres de la création. Les
flots s'y brisaient avec ce murmure sonore particulier aux milieux clos et
immenses; une légère écume s'envolait au souffle d'un vent modéré, et
quelques embruns m'arrivaient au visage. Sur cette grève légèrement
inclinée; à cent toises environ de là lisière des vagues, venaient mourir les
contreforts de rochers énormes qui montaient en s'évasant à une
incommensurable hauteur. Quelques-uns, déchirant le rivage de leur arête
aiguë, formaient des caps et des promontoires rongés par la dent du ressac.
Plus loin, l'oeil suivait leur masse nettement profilée sur les fonds brumeux
de l'horizon.
Page 197
C'était un océan véritable, avec le contour capricieux des rivages
terrestres, mais désert et d'un aspect effroyablement sauvage.
Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est qu'une
lumière «spéciale» en éclairait les moindres détails. Non pas la lumière du
soleil avec ses faisceaux éclatants et l'irradiation splendide de ses rayons, ni
la lueur pâle et vague de l'astre des nuits, qui n'est qu'une réflexion sans
chaleur. Non. Le pouvoir éclairant de cette lumière, sa diffusion tremblante,
sa blancheur claire et sèche, le peu d'élévation de sa température, son éclat
supérieur en réalité à celui de la lune, accusaient évidemment une origine
purement électrique. C'était comme une aurore boréale, un phénomène
cosmique continu, qui remplissait cette caverne capable de contenir un
océan.
La voûte suspendue au-dessus de ma tête, le ciel, si l'on veut, semblait
fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes, qui, par l'effet de la
condensation, devaient, à de certains jours, se résoudre en pluies
torrentielles. J'aurais cru que, sous une pression aussi forte de l'atmosphère,
l'évaporation de l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison
physique qui m'échappait, il y avait de larges nuées étendues dans l'air.
Mais alors «il faisait beau». Les nappes électriques produisaient d'étonnants
jeux de lumière sur les nuages très élevés; des ombres vives se dessinaient à
leurs volutes inférieures, et souvent, entre deux couches disjointes, un rayon
se glissait jusqu'à nous avec une remarquable intensité. Mais, en somme, ce
n'était pas le soleil, puisque la chaleur manquait à sa lumière. L'effet en était
triste et souverainement mélancolique. Au lieu d'un firmament brillant
d'étoiles, je sentais par-dessus ces nuages une voûte de granit qui m'écrasait
de tout son poids, et cet espace n'eût pas suffi, tout immense qu'il fût, à la
promenade du moins ambitieux des satellites.
terrestres, mais désert et d'un aspect effroyablement sauvage.
Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est qu'une
lumière «spéciale» en éclairait les moindres détails. Non pas la lumière du
soleil avec ses faisceaux éclatants et l'irradiation splendide de ses rayons, ni
la lueur pâle et vague de l'astre des nuits, qui n'est qu'une réflexion sans
chaleur. Non. Le pouvoir éclairant de cette lumière, sa diffusion tremblante,
sa blancheur claire et sèche, le peu d'élévation de sa température, son éclat
supérieur en réalité à celui de la lune, accusaient évidemment une origine
purement électrique. C'était comme une aurore boréale, un phénomène
cosmique continu, qui remplissait cette caverne capable de contenir un
océan.
La voûte suspendue au-dessus de ma tête, le ciel, si l'on veut, semblait
fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes, qui, par l'effet de la
condensation, devaient, à de certains jours, se résoudre en pluies
torrentielles. J'aurais cru que, sous une pression aussi forte de l'atmosphère,
l'évaporation de l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison
physique qui m'échappait, il y avait de larges nuées étendues dans l'air.
Mais alors «il faisait beau». Les nappes électriques produisaient d'étonnants
jeux de lumière sur les nuages très élevés; des ombres vives se dessinaient à
leurs volutes inférieures, et souvent, entre deux couches disjointes, un rayon
se glissait jusqu'à nous avec une remarquable intensité. Mais, en somme, ce
n'était pas le soleil, puisque la chaleur manquait à sa lumière. L'effet en était
triste et souverainement mélancolique. Au lieu d'un firmament brillant
d'étoiles, je sentais par-dessus ces nuages une voûte de granit qui m'écrasait
de tout son poids, et cet espace n'eût pas suffi, tout immense qu'il fût, à la
promenade du moins ambitieux des satellites.
Page 198
Je me souvins alors de cette théorie d'un capitaine anglais qui assimilait
la terre à une vaste sphère creuse, à l'intérieur de laquelle l'air se maintenait
lumineux par suite de sa pression, tandis que deux astres, Pluton et
Proserpine, y traçaient leurs mystérieuses orbites. Aurait-il dit vrai?
Nous étions réellement emprisonnés dans une énorme excavation. Sa
largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait s'élargissant à perte
de vue, ni sa longueur, car le regard était bientôt arrêté par une ligne
d'horizon un peu indécise. Quant à sa hauteur, elle devait dépasser plusieurs
lieues. Où cette voûte s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit? L'oeil ne
pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans l'atmosphère,
dont l'élévation devait être estimée à deux mille toises, altitude supérieure à
celle des vapeurs terrestres, et due sans doute à la densité considérable de
l'air.
Le mot «caverne» ne rend évidemment pas ma pensée pour peindre cet
immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne peuvent suffire à
qui se hasarde dans les abîmes du globe.
Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait géologique expliquer l'existence
d'une pareille excavation. Le refroidissement du globe avait-il donc pu la
produire? Je connaissais bien, par les récits des voyageurs, certaines
cavernes célèbres, mais aucune ne présentait de telles dimensions.
Si la grotte de Guachara, en Colombie, visitée par M. de Humboldt,
n'avait pas livré le secret de sa profondeur au savant qui la reconnut sur un
espace de deux mille cinq cents pieds, elle ne s'étendait vraisemblablement
pas beaucoup au delà. L'immense caverne du Mammouth, dans le
Kentucky, offrait bien des proportions gigantesques, puisque sa voûte
s'élevait à cinq cents pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des
voyageurs la parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la
fin. Mais qu'étaient ces cavités auprès de celle que j'admirais alors, avec son
la terre à une vaste sphère creuse, à l'intérieur de laquelle l'air se maintenait
lumineux par suite de sa pression, tandis que deux astres, Pluton et
Proserpine, y traçaient leurs mystérieuses orbites. Aurait-il dit vrai?
Nous étions réellement emprisonnés dans une énorme excavation. Sa
largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait s'élargissant à perte
de vue, ni sa longueur, car le regard était bientôt arrêté par une ligne
d'horizon un peu indécise. Quant à sa hauteur, elle devait dépasser plusieurs
lieues. Où cette voûte s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit? L'oeil ne
pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans l'atmosphère,
dont l'élévation devait être estimée à deux mille toises, altitude supérieure à
celle des vapeurs terrestres, et due sans doute à la densité considérable de
l'air.
Le mot «caverne» ne rend évidemment pas ma pensée pour peindre cet
immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne peuvent suffire à
qui se hasarde dans les abîmes du globe.
Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait géologique expliquer l'existence
d'une pareille excavation. Le refroidissement du globe avait-il donc pu la
produire? Je connaissais bien, par les récits des voyageurs, certaines
cavernes célèbres, mais aucune ne présentait de telles dimensions.
Si la grotte de Guachara, en Colombie, visitée par M. de Humboldt,
n'avait pas livré le secret de sa profondeur au savant qui la reconnut sur un
espace de deux mille cinq cents pieds, elle ne s'étendait vraisemblablement
pas beaucoup au delà. L'immense caverne du Mammouth, dans le
Kentucky, offrait bien des proportions gigantesques, puisque sa voûte
s'élevait à cinq cents pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des
voyageurs la parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la
fin. Mais qu'étaient ces cavités auprès de celle que j'admirais alors, avec son
Page 199
ciel de vapeurs, ses irradiations électriques et une vaste mer renfermée dans
ses flancs? Mon imagination se sentait impuissante devant cette immensité.
Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les paroles me
manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais assister, dans quelque
planète lointaine, Uranus ou Neptune, à des phénomènes dont ma nature
«terrestrielle» n'avait pas conscience. A des sensations nouvelles il fallait
des mots nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas. Je
regardais, je pensais, j'admirais avec une stupéfaction mêlée d'une certaine
quantité d'effroi.
L'imprévu de ce spectacle avait rappelé sur mon visage les couleurs de la
santé; j'étais en train de me traiter par l'étonnement et d'opérer ma guérison
au moyen de cette nouvelle thérapeutique; d'ailleurs la vivacité d'un air très
dense me ranimait, en fournissant plus d'oxygène à mes poumons.
On concevra sans peine qu'après un emprisonnement de quarante-sept
jours dans une étroite galerie, c'était une jouissance infinie que d'aspirer
cette brise chargée d'humides émanations salines.
Aussi n'eus-je point à me repentir d'avoir quitté ma grotte obscure. Mon
oncle, déjà fait à ces merveilles, ne s'étonnait plus.
«Te sens-tu la force de te promener un peu? me demanda-t-il.
—-Oui, certes, répondis-je, et rien ne me sera plus agréable.
—-Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosités du rivage.»
J'acceptai avec empressement, et nous commençâmes à côtoyer cet océan
nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimpés les uns sur les autres,
formaient un entassement titanesque d'un prodigieux effet. Sur leurs flancs
se déroulaient d'innombrables cascades, qui s'en allaient en nappes limpides
ses flancs? Mon imagination se sentait impuissante devant cette immensité.
Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les paroles me
manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais assister, dans quelque
planète lointaine, Uranus ou Neptune, à des phénomènes dont ma nature
«terrestrielle» n'avait pas conscience. A des sensations nouvelles il fallait
des mots nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas. Je
regardais, je pensais, j'admirais avec une stupéfaction mêlée d'une certaine
quantité d'effroi.
L'imprévu de ce spectacle avait rappelé sur mon visage les couleurs de la
santé; j'étais en train de me traiter par l'étonnement et d'opérer ma guérison
au moyen de cette nouvelle thérapeutique; d'ailleurs la vivacité d'un air très
dense me ranimait, en fournissant plus d'oxygène à mes poumons.
On concevra sans peine qu'après un emprisonnement de quarante-sept
jours dans une étroite galerie, c'était une jouissance infinie que d'aspirer
cette brise chargée d'humides émanations salines.
Aussi n'eus-je point à me repentir d'avoir quitté ma grotte obscure. Mon
oncle, déjà fait à ces merveilles, ne s'étonnait plus.
«Te sens-tu la force de te promener un peu? me demanda-t-il.
—-Oui, certes, répondis-je, et rien ne me sera plus agréable.
—-Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosités du rivage.»
J'acceptai avec empressement, et nous commençâmes à côtoyer cet océan
nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimpés les uns sur les autres,
formaient un entassement titanesque d'un prodigieux effet. Sur leurs flancs
se déroulaient d'innombrables cascades, qui s'en allaient en nappes limpides
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et retentissantes; quelques légères vapeurs, sautant d'un roc à l'autre,
marquaient la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient
doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes l'occasion
de murmurer plus agréablement.
Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidèle compagnon de route, le
Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer, comme s'il n'eût
jamais fait autre chose depuis le commencement du monde.
«Il nous manquera désormais, dis-je avec un soupir.
—-Bah! répondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe?»
Je trouvai la réponse un peu ingrate.
Mais en ce moment mon attention fut attirée par un spectacle inattendu.
A cinq cents pas, au détour d'un haut promontoire, une forêt haute, touffue,
épaisse, apparut à nos yeux. Elle était faite d'arbres de moyenne grandeur,
taillés en parasols réguliers, à contours nets et géométriques; les courants de
l'atmosphère ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage, et, au milieu
des souffles, ils demeuraient immobiles comme un massif de cèdres
pétrifiés.
Je hâtai le pas. Je ne pouvais mettre un nom à ces essences singulières.
Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille espèces végétales
connues jusqu'alors, et fallait-il leur accorder une place spéciale dans la
flore des végétations lacustres? Non. Quand nous arrivâmes sous leur
ombrage, ma surprise ne fut plus que de l'admiration.
En effet, je me trouvais en présence de produits de la terre, mais taillés
sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela immédiatement de leur
nom.
marquaient la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient
doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes l'occasion
de murmurer plus agréablement.
Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidèle compagnon de route, le
Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer, comme s'il n'eût
jamais fait autre chose depuis le commencement du monde.
«Il nous manquera désormais, dis-je avec un soupir.
—-Bah! répondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe?»
Je trouvai la réponse un peu ingrate.
Mais en ce moment mon attention fut attirée par un spectacle inattendu.
A cinq cents pas, au détour d'un haut promontoire, une forêt haute, touffue,
épaisse, apparut à nos yeux. Elle était faite d'arbres de moyenne grandeur,
taillés en parasols réguliers, à contours nets et géométriques; les courants de
l'atmosphère ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage, et, au milieu
des souffles, ils demeuraient immobiles comme un massif de cèdres
pétrifiés.
Je hâtai le pas. Je ne pouvais mettre un nom à ces essences singulières.
Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille espèces végétales
connues jusqu'alors, et fallait-il leur accorder une place spéciale dans la
flore des végétations lacustres? Non. Quand nous arrivâmes sous leur
ombrage, ma surprise ne fut plus que de l'admiration.
En effet, je me trouvais en présence de produits de la terre, mais taillés
sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela immédiatement de leur
nom.
Page 201
«Ce n'est qu'une forêt de champignons,» dit-il.
Et il ne se trompait pas. Que l'on juge du développement acquis par ces
plantes chères aux milieux chauds et humides. Je savais que le «Lycoperdon
giganteum» atteint, suivant Bulliard, huit à neuf pieds de circonférence;
mais il s'agissait ici de champignons blancs, hauts de trente à quarante
pieds, avec une calotte d'un diamètre égal. Ils étaient là par milliers; la
lumière ne parvenait pas à percer leur épais ombrage, et une obscurité
complète régnait sous ces dômes juxtaposés comme les toits ronds d'une
cité africaine.
Cependant je voulus pénétrer plus avant. Un froid mortel descendait de
ces voûtes charnues. Pendant une demi-heure, nous errâmes dans ces
humides ténèbres, et ce fut avec un véritable sentiment de bien-être que je
retrouvai les bords de la mer.
Mais la végétation de cette contrée souterraine ne s'en tenait pas à ces
champignons. Plus loin s'élevaient par groupes un grand nombre d'autres
arbres au feuillage décoloré. Ils étaient faciles à reconnaître; c'étaient les
humbles arbustes de la terre, avec des dimensions phénoménales, des
lycopodes hauts de cent pieds, des sigillaires géantes, des fougères
arborescentes, grandes comme les sapins des hautes latitudes, des
lepidodendrons à tiges cylindriques bifurquées, terminées par de longues
feuilles et hérissées de poils rudes comme de monstrueuses plantes grasses.
«Étonnant, magnifique, splendide! s'écria mon oncle. Voilà toute la flore
de la seconde époque du monde, de l'époque de transition. Voilà ces
humbles plantes de nos jardins qui se faisaient arbres aux premiers siècles
du globe! Regarde, Axel, admire! Jamais botaniste ne s'est trouvé à pareille
fête!
Et il ne se trompait pas. Que l'on juge du développement acquis par ces
plantes chères aux milieux chauds et humides. Je savais que le «Lycoperdon
giganteum» atteint, suivant Bulliard, huit à neuf pieds de circonférence;
mais il s'agissait ici de champignons blancs, hauts de trente à quarante
pieds, avec une calotte d'un diamètre égal. Ils étaient là par milliers; la
lumière ne parvenait pas à percer leur épais ombrage, et une obscurité
complète régnait sous ces dômes juxtaposés comme les toits ronds d'une
cité africaine.
Cependant je voulus pénétrer plus avant. Un froid mortel descendait de
ces voûtes charnues. Pendant une demi-heure, nous errâmes dans ces
humides ténèbres, et ce fut avec un véritable sentiment de bien-être que je
retrouvai les bords de la mer.
Mais la végétation de cette contrée souterraine ne s'en tenait pas à ces
champignons. Plus loin s'élevaient par groupes un grand nombre d'autres
arbres au feuillage décoloré. Ils étaient faciles à reconnaître; c'étaient les
humbles arbustes de la terre, avec des dimensions phénoménales, des
lycopodes hauts de cent pieds, des sigillaires géantes, des fougères
arborescentes, grandes comme les sapins des hautes latitudes, des
lepidodendrons à tiges cylindriques bifurquées, terminées par de longues
feuilles et hérissées de poils rudes comme de monstrueuses plantes grasses.
«Étonnant, magnifique, splendide! s'écria mon oncle. Voilà toute la flore
de la seconde époque du monde, de l'époque de transition. Voilà ces
humbles plantes de nos jardins qui se faisaient arbres aux premiers siècles
du globe! Regarde, Axel, admire! Jamais botaniste ne s'est trouvé à pareille
fête!
Page 202
—Vous avez raison, mon oncle; la Providence semble avoir voulu
conserver dans cette serre immense ces plantes antédiluviennes que la
sagacité des savants a reconstruites avec tant de bonheur.
—-Tu dis bien, mon garçon, c'est une serre; mais tu dirais mieux encore
en ajoutant que c'est peut-être une ménagerie.
—Une ménagerie!
—Oui, sans doute. Vois cette poussière que nous foulons aux pieds, ces
ossements épars sur le sol.
—Des ossements! m'écriai-je. Oui, des ossements d'animaux
antédiluviens!»
Je m'étais précipité sur ces débris séculaires faits d'une substance
minérale indestructible[1]. Je mettais sans hésiter un nom à ces os
gigantesques qui ressemblaient à des troncs d'arbres desséchés.
[1] Phosphate de chaux.
«Voilà la mâchoire inférieure du Mastodonte, disais-je; voilà les molaires
du Dinotherium, voilà un fémur qui ne peut avoir appartenu qu'au plus
grand de ces animaux, au Mégatherium. Oui, c'est bien une ménagerie, car
ces ossements n'ont certainement pas été transportés jusqu'ici par un
cataclysme; les animaux auxquels ils appartiennent ont vécu sur les rivages
de cette mer souterraine, à l'ombre de ces plantes arborescentes. Tenez,
j'aperçois des squelettes entiers. Et cependant…
—Cependant? dit mon oncle.
—Je ne comprends pas la présence de pareils quadrupèdes dans cette
caverne de granit.
conserver dans cette serre immense ces plantes antédiluviennes que la
sagacité des savants a reconstruites avec tant de bonheur.
—-Tu dis bien, mon garçon, c'est une serre; mais tu dirais mieux encore
en ajoutant que c'est peut-être une ménagerie.
—Une ménagerie!
—Oui, sans doute. Vois cette poussière que nous foulons aux pieds, ces
ossements épars sur le sol.
—Des ossements! m'écriai-je. Oui, des ossements d'animaux
antédiluviens!»
Je m'étais précipité sur ces débris séculaires faits d'une substance
minérale indestructible[1]. Je mettais sans hésiter un nom à ces os
gigantesques qui ressemblaient à des troncs d'arbres desséchés.
[1] Phosphate de chaux.
«Voilà la mâchoire inférieure du Mastodonte, disais-je; voilà les molaires
du Dinotherium, voilà un fémur qui ne peut avoir appartenu qu'au plus
grand de ces animaux, au Mégatherium. Oui, c'est bien une ménagerie, car
ces ossements n'ont certainement pas été transportés jusqu'ici par un
cataclysme; les animaux auxquels ils appartiennent ont vécu sur les rivages
de cette mer souterraine, à l'ombre de ces plantes arborescentes. Tenez,
j'aperçois des squelettes entiers. Et cependant…
—Cependant? dit mon oncle.
—Je ne comprends pas la présence de pareils quadrupèdes dans cette
caverne de granit.
Page 203
—Pourquoi?
—Parce que la vie animale n'a existé sur la terre qu'aux périodes
secondaires, lorsque le terrain sédimentaire a été formé par les alluvions, et
a remplacé les roches incandescentes de l'époque primitive.
—Eh bien! Axel, il y a une réponse bien simple à faire à ton objection,
c'est que ce terrain-ci est un terrain sédimentaire.
—Comment! à une pareille profondeur au-dessous de la surface de la
terre?
—Sans doute, et ce fait peut s'expliquer géologiquement. À une certaine
époque, la terre n'était formée que d'une écorce élastique, soumise à des
mouvements alternatifs de haut et de bas, en vertu des lois de l'attraction. Il
est probable que des affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie
des terrains sédimentaires a été entraînée au fond des gouffres subitement
ouverts.
—Cela doit être. Mais, si des animaux antédiluviens ont vécu dans ces
régions souterraines, qui nous dit que l'un de ces monstres n'erre pas encore
au milieu de ces forêts sombres ou derrière ces rocs escarpés?»
A cette idée j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de l'horizon;
mais aucun être vivant n'apparaissait sur ces rivages déserts.
J'étais un peu fatigué: j'allai m'asseoir alors à l'extrémité d'un
promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec fracas. De là
mon regard embrassait toute cette baie formée par une échancrure de la
côte. Au fond, un petit port s'y trouvait ménagé entre les roches
pyramidales. Ses eaux calmes dormaient à l'abri du vent. Un brick et deux
ou trois goélettes auraient pu y mouiller à l'aise. Je m'attendais presque à
—Parce que la vie animale n'a existé sur la terre qu'aux périodes
secondaires, lorsque le terrain sédimentaire a été formé par les alluvions, et
a remplacé les roches incandescentes de l'époque primitive.
—Eh bien! Axel, il y a une réponse bien simple à faire à ton objection,
c'est que ce terrain-ci est un terrain sédimentaire.
—Comment! à une pareille profondeur au-dessous de la surface de la
terre?
—Sans doute, et ce fait peut s'expliquer géologiquement. À une certaine
époque, la terre n'était formée que d'une écorce élastique, soumise à des
mouvements alternatifs de haut et de bas, en vertu des lois de l'attraction. Il
est probable que des affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie
des terrains sédimentaires a été entraînée au fond des gouffres subitement
ouverts.
—Cela doit être. Mais, si des animaux antédiluviens ont vécu dans ces
régions souterraines, qui nous dit que l'un de ces monstres n'erre pas encore
au milieu de ces forêts sombres ou derrière ces rocs escarpés?»
A cette idée j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de l'horizon;
mais aucun être vivant n'apparaissait sur ces rivages déserts.
J'étais un peu fatigué: j'allai m'asseoir alors à l'extrémité d'un
promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec fracas. De là
mon regard embrassait toute cette baie formée par une échancrure de la
côte. Au fond, un petit port s'y trouvait ménagé entre les roches
pyramidales. Ses eaux calmes dormaient à l'abri du vent. Un brick et deux
ou trois goélettes auraient pu y mouiller à l'aise. Je m'attendais presque à
Page 204
voir quelque navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la
brise du sud.
Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous étions bien les seules
créatures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines accalmies du vent,
un silence plus profond que les silences du désert, descendait sur les rocs
arides et pesait à la surface de l'océan. Je cherchais alors à percer les brumes
lointaines, à déchirer ce rideau jeté sur le fond mystérieux de l'horizon.
Quelles demandes se pressaient sur mes lèvres? Où finissait cette mer? Où
conduisait-elle? Pourrions-nous jamais en reconnaître les rivages opposés?
Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte. Moi, je le désirais et je le
craignais à la fois.
Après une heure passée dans la contemplation de ce merveilleux
spectacle, nous reprîmes le chemin de la grève pour regagner la grotte, et ce
fut sous l'empire des plus étranges pensées que je m'endormis d'un profond
sommeil.
brise du sud.
Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous étions bien les seules
créatures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines accalmies du vent,
un silence plus profond que les silences du désert, descendait sur les rocs
arides et pesait à la surface de l'océan. Je cherchais alors à percer les brumes
lointaines, à déchirer ce rideau jeté sur le fond mystérieux de l'horizon.
Quelles demandes se pressaient sur mes lèvres? Où finissait cette mer? Où
conduisait-elle? Pourrions-nous jamais en reconnaître les rivages opposés?
Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte. Moi, je le désirais et je le
craignais à la fois.
Après une heure passée dans la contemplation de ce merveilleux
spectacle, nous reprîmes le chemin de la grève pour regagner la grotte, et ce
fut sous l'empire des plus étranges pensées que je m'endormis d'un profond
sommeil.
Page 205
XXXI
Le lendemain je me réveillai complètement guéri. Je pensai qu'un bain me
serait très salutaire, et j'allai me plonger pendant quelques minutes dans les
eaux de cette Méditerranée. Ce nom, à coup sûr, elle le méritait entre tous.
Je revins déjeuner avec un bel appétit. Hans s'entendait à cuisiner notre
petit menu; il avait de l'eau et du feu à sa disposition, de sorte qu'il put
varier un peu notre ordinaire. Au dessert, il nous servit quelques tasses de
café, et jamais ce délicieux breuvage ne me parut plus agréable à déguster.
«Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la marée, et il ne faut pas
manquer l'occasion d'étudier ce phénomène.
—Comment, la marée! m'écriai-je.
—Sans doute.
—L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici!
—Pourquoi pas! Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur ensemble à
l'attraction universelle? Cette masse d'eau ne peut donc échapper à cette loi
générale? Aussi, malgré la pression atmosphérique qui s'exerce à sa surface,
tu vas la voir se soulever comme l'Atlantique lui-même.»
Le lendemain je me réveillai complètement guéri. Je pensai qu'un bain me
serait très salutaire, et j'allai me plonger pendant quelques minutes dans les
eaux de cette Méditerranée. Ce nom, à coup sûr, elle le méritait entre tous.
Je revins déjeuner avec un bel appétit. Hans s'entendait à cuisiner notre
petit menu; il avait de l'eau et du feu à sa disposition, de sorte qu'il put
varier un peu notre ordinaire. Au dessert, il nous servit quelques tasses de
café, et jamais ce délicieux breuvage ne me parut plus agréable à déguster.
«Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la marée, et il ne faut pas
manquer l'occasion d'étudier ce phénomène.
—Comment, la marée! m'écriai-je.
—Sans doute.
—L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici!
—Pourquoi pas! Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur ensemble à
l'attraction universelle? Cette masse d'eau ne peut donc échapper à cette loi
générale? Aussi, malgré la pression atmosphérique qui s'exerce à sa surface,
tu vas la voir se soulever comme l'Atlantique lui-même.»
Page 206
En ce moment nous foulions le sable du rivage et les vagues gagnaient
peu à peu sur la grève.
«Voilà bien le flot qui commence, m'écriai-je.
—Oui, Axel, et d'après ces relais d'écume, tu peux voir que la mer s'élève
d'une dizaine de pieds environ.
—C'est merveilleux!
—Non: c'est naturel.
—Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et c'est à peine
si j'en crois mes yeux. Qui eût jamais imaginé dans cette écorce terrestre un
océan véritable, avec ses flux et ses reflux, avec ses brises, avec ses
tempêtes!
—Pourquoi pas? Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose?
—Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le système de la
chaleur centrale.
—Donc, jusqu'ici la théorie de Davy se trouve justifiée?
—Évidemment, et dès lors rien ne contredit l'existence de mers ou de
contrées à l'intérieur du globe.
—Sans doute, mais inhabitées.
—Bon! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile à quelques
poissons d'une espèce inconnue?
—En tout cas, nous n'en avons pas aperçu un seul jusqu'ici.
peu à peu sur la grève.
«Voilà bien le flot qui commence, m'écriai-je.
—Oui, Axel, et d'après ces relais d'écume, tu peux voir que la mer s'élève
d'une dizaine de pieds environ.
—C'est merveilleux!
—Non: c'est naturel.
—Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et c'est à peine
si j'en crois mes yeux. Qui eût jamais imaginé dans cette écorce terrestre un
océan véritable, avec ses flux et ses reflux, avec ses brises, avec ses
tempêtes!
—Pourquoi pas? Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose?
—Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le système de la
chaleur centrale.
—Donc, jusqu'ici la théorie de Davy se trouve justifiée?
—Évidemment, et dès lors rien ne contredit l'existence de mers ou de
contrées à l'intérieur du globe.
—Sans doute, mais inhabitées.
—Bon! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile à quelques
poissons d'une espèce inconnue?
—En tout cas, nous n'en avons pas aperçu un seul jusqu'ici.
Page 207
—Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hameçon aura
autant de succès ici-bas que dans les océans sublunaires.
—Nous essayerons, Axel, car il faut pénétrer tous les secrets de ces
régions nouvelles.
—Mais où sommes-nous, mon oncle? car je ne vous ai point encore posé
cette question à laquelle vos instruments ont dû répondre?
—Horizontalement, à trois cent cinquante lieues de l'Islande.
—Tout autant?
—Je suis sûr de ne pas me tromper de cinq cents toises.
—Et la boussole indique toujours le sud-est?
—Oui, avec une déclinaison occidentale de dix-neuf degrés et quarante-
deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son inclinaison, il se
passe un fait curieux que j'ai observé avec le plus grand soin.
—Et lequel?
—C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le pôle, comme elle le fait
dans l'hémisphère boréal, se relève au contraire.
—Il faut donc en conclure que le point d'attraction magnétique se trouve
compris entre la surface du globe et l'endroit où nous sommes parvenus?
—Précisément, et il est probable que, si nous arrivions sous les régions
polaires, vers ce soixante-dixième degré où James Ross a découvert le pôle
magnétique, nous verrions l'aiguille se dresser verticalement. Donc, ce
mystérieux centre d'attraction ne se trouve pas situé à une grande
profondeur.
autant de succès ici-bas que dans les océans sublunaires.
—Nous essayerons, Axel, car il faut pénétrer tous les secrets de ces
régions nouvelles.
—Mais où sommes-nous, mon oncle? car je ne vous ai point encore posé
cette question à laquelle vos instruments ont dû répondre?
—Horizontalement, à trois cent cinquante lieues de l'Islande.
—Tout autant?
—Je suis sûr de ne pas me tromper de cinq cents toises.
—Et la boussole indique toujours le sud-est?
—Oui, avec une déclinaison occidentale de dix-neuf degrés et quarante-
deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son inclinaison, il se
passe un fait curieux que j'ai observé avec le plus grand soin.
—Et lequel?
—C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le pôle, comme elle le fait
dans l'hémisphère boréal, se relève au contraire.
—Il faut donc en conclure que le point d'attraction magnétique se trouve
compris entre la surface du globe et l'endroit où nous sommes parvenus?
—Précisément, et il est probable que, si nous arrivions sous les régions
polaires, vers ce soixante-dixième degré où James Ross a découvert le pôle
magnétique, nous verrions l'aiguille se dresser verticalement. Donc, ce
mystérieux centre d'attraction ne se trouve pas situé à une grande
profondeur.
Page 208
—En effet, et voilà un fait que la science n'a pas soupçonné.
—La science, mon garçon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs qu'il est bon
de commettre, car elles mènent peu à peu à la vérité.
—Et à quelle profondeur sommes-nous?
—A une profondeur de trente-cinq lieues
—Ainsi, dis-je en considérant la carte, la partie montagneuse de l'Ecosse
est au-dessus de nous, et, là, les monts Grampians élèvent à une prodigieuse
hauteur leur cime couverte de neige.
—Oui, répondit le professeur en riant; c'est un peu lourd à porter, mais la
voûte est solide; le grand architecte de l'univers l'a construite on bons
matériaux, et jamais l'homme n'eût pu lui donner une pareille portée! Que
sont les arches des ponts et les arceaux des cathédrales auprès de cette nef
d'un rayon de trois lieues, sous laquelle un océan et des tempêtes peuvent se
développer à leur aise?
—Oh! Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tête. Maintenant, mon
oncle, quels sont vos projets? Ne comptez-vous pas retourner à la surface
du globe?
—Retourner! Par exemple! Continuer notre voyage, au contraire, puisque
tout a si bien marché jusqu'ici.
—Cependant je ne vois pas comment nous pénétrerons sous cette plaine
liquide.
—Aussi je ne prétends point m'y précipiter la tête la première. Mais si les
océans ne sont, à proprement parler, que des lacs, puisqu'ils sont entourés
—La science, mon garçon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs qu'il est bon
de commettre, car elles mènent peu à peu à la vérité.
—Et à quelle profondeur sommes-nous?
—A une profondeur de trente-cinq lieues
—Ainsi, dis-je en considérant la carte, la partie montagneuse de l'Ecosse
est au-dessus de nous, et, là, les monts Grampians élèvent à une prodigieuse
hauteur leur cime couverte de neige.
—Oui, répondit le professeur en riant; c'est un peu lourd à porter, mais la
voûte est solide; le grand architecte de l'univers l'a construite on bons
matériaux, et jamais l'homme n'eût pu lui donner une pareille portée! Que
sont les arches des ponts et les arceaux des cathédrales auprès de cette nef
d'un rayon de trois lieues, sous laquelle un océan et des tempêtes peuvent se
développer à leur aise?
—Oh! Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tête. Maintenant, mon
oncle, quels sont vos projets? Ne comptez-vous pas retourner à la surface
du globe?
—Retourner! Par exemple! Continuer notre voyage, au contraire, puisque
tout a si bien marché jusqu'ici.
—Cependant je ne vois pas comment nous pénétrerons sous cette plaine
liquide.
—Aussi je ne prétends point m'y précipiter la tête la première. Mais si les
océans ne sont, à proprement parler, que des lacs, puisqu'ils sont entourés
Page 209
de terre, à plus forte raison cette mer intérieure se trouve-t-elle circonscrite
par le massif granitique.
—Cela n'est pas douteux.
—Eh bien! sur les rivages opposés, je suis certain de trouver de nouvelles
issues.
—Quelle longueur supposez-vous donc à cet océan?
—Trente ou quarante lieues.
—Ah! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien être
inexacte.
—Ainsi nous n'avons pas de temps à perdre, et dès demain nous
prendrons la mer.»
Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous
transporter.
«Ah! dis-je, nous nous embarquerons. Bien! Et sur quel bâtiment
prendrons-nous passage?
—Ce ne sera pas sur un bâtiment, mon garçon, mais sur un bon et solide
radeau.
—Un radeau! m'écriai-je; un radeau est aussi impossible à construire
qu'un navire, et je ne vois pas trop…
—Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu écoutais, tu pourrais
entendre!
—Entendre?
par le massif granitique.
—Cela n'est pas douteux.
—Eh bien! sur les rivages opposés, je suis certain de trouver de nouvelles
issues.
—Quelle longueur supposez-vous donc à cet océan?
—Trente ou quarante lieues.
—Ah! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien être
inexacte.
—Ainsi nous n'avons pas de temps à perdre, et dès demain nous
prendrons la mer.»
Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous
transporter.
«Ah! dis-je, nous nous embarquerons. Bien! Et sur quel bâtiment
prendrons-nous passage?
—Ce ne sera pas sur un bâtiment, mon garçon, mais sur un bon et solide
radeau.
—Un radeau! m'écriai-je; un radeau est aussi impossible à construire
qu'un navire, et je ne vois pas trop…
—Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu écoutais, tu pourrais
entendre!
—Entendre?
Page 210
—Oui, certains coups de marteau qui t'apprendraient que Hans est déjà à
l'oeuvre.
—Il construit un radeau?
—Oui.
—Comment! il a déjà fait tomber dès arbres sous sa hache?
—Oh! les arbres étaient tout abattus. Viens, et tu le verras à l'ouvrage.»
Après un quart d'heure de marche, de l'autre côté du promontoire qui
formait le petit port naturel, j'aperçus Hans au travail; quelques pas encore,
et je fus près de lui. A ma grande surprise, un radeau à demi terminé
s'étendait sur le sable; il était fait de poutres d'un bois particulier, et un
grand nombre de madriers, de courbes, de couples de toute espèce,
jonchaient littéralement le sol. Il y avait là de quoi construire une marine
entière.
«Mon oncle, m'écriai-je, quel est ce bois?
—C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espèces des conifères du
Nord, minéralisées sous l'action des eaux de la mer.
—Est-il possible?
—C'est ce qu'on appelle du «surtarbrandur» ou bois fossile.
—Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la dureté de la pierre, et il
ne pourra flotter?
—Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de
véritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont encore subi
l'oeuvre.
—Il construit un radeau?
—Oui.
—Comment! il a déjà fait tomber dès arbres sous sa hache?
—Oh! les arbres étaient tout abattus. Viens, et tu le verras à l'ouvrage.»
Après un quart d'heure de marche, de l'autre côté du promontoire qui
formait le petit port naturel, j'aperçus Hans au travail; quelques pas encore,
et je fus près de lui. A ma grande surprise, un radeau à demi terminé
s'étendait sur le sable; il était fait de poutres d'un bois particulier, et un
grand nombre de madriers, de courbes, de couples de toute espèce,
jonchaient littéralement le sol. Il y avait là de quoi construire une marine
entière.
«Mon oncle, m'écriai-je, quel est ce bois?
—C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espèces des conifères du
Nord, minéralisées sous l'action des eaux de la mer.
—Est-il possible?
—C'est ce qu'on appelle du «surtarbrandur» ou bois fossile.
—Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la dureté de la pierre, et il
ne pourra flotter?
—Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de
véritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont encore subi
Page 211
qu'un commencement de transformation fossile. Regarde plutôt,» ajouta
mon oncle en jetant à la mer une de ces précieuses épaves.
Le morceau de bois, après avoir disparu, revint à la surface des flots et
oscilla au gré de leurs ondulations.
«Es-tu convaincu? dit mon oncle.
—Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!»
Le lendemain soir, grâce à l'habileté du guide, le radeau était terminé; il
avait dix pieds de long sur cinq de large; les poutres de surtarbrandur,
reliées entre elles par de fortes cordes, offraient une surface solide, et une
fois lancée, cette embarcation improvisée flotta tranquillement sur les eaux
de la mer Lidenbrock.
mon oncle en jetant à la mer une de ces précieuses épaves.
Le morceau de bois, après avoir disparu, revint à la surface des flots et
oscilla au gré de leurs ondulations.
«Es-tu convaincu? dit mon oncle.
—Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!»
Le lendemain soir, grâce à l'habileté du guide, le radeau était terminé; il
avait dix pieds de long sur cinq de large; les poutres de surtarbrandur,
reliées entre elles par de fortes cordes, offraient une surface solide, et une
fois lancée, cette embarcation improvisée flotta tranquillement sur les eaux
de la mer Lidenbrock.
Page 212
XXXII
Le 13 août, on se réveilla de bon matin. Il s'agissait d'inaugurer un nouveau
genre de locomotion rapide et peu fatigant.
Un mât fait de deux bâtons jumelés, une vergue formée d'un troisième,
une voile empruntée à nos couvertures, composaient tout le gréement du
radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le tout était solide.
A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer. Les vivres, les
bagages, les instruments, les armes et une notable quantité d'eau douce se
trouvaient en place.
Hans avait installé un gouvernail qui lui permettait de diriger son appareil
flottant. Il se mit à la barre. Je détachai l'amarre qui nous retenait au rivage;
la voile fut orientée et nous débordâmes rapidement.
Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait à sa
nomenclature géographique, voulut lui donner un nom, le mien, entre
autres.
«Ma foi, dis-je, j'en ai un autre à vous proposer.
—Lequel?
—Le nom de Graüben, Port-Graüben, cela fera très bien sur la carte.
Le 13 août, on se réveilla de bon matin. Il s'agissait d'inaugurer un nouveau
genre de locomotion rapide et peu fatigant.
Un mât fait de deux bâtons jumelés, une vergue formée d'un troisième,
une voile empruntée à nos couvertures, composaient tout le gréement du
radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le tout était solide.
A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer. Les vivres, les
bagages, les instruments, les armes et une notable quantité d'eau douce se
trouvaient en place.
Hans avait installé un gouvernail qui lui permettait de diriger son appareil
flottant. Il se mit à la barre. Je détachai l'amarre qui nous retenait au rivage;
la voile fut orientée et nous débordâmes rapidement.
Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait à sa
nomenclature géographique, voulut lui donner un nom, le mien, entre
autres.
«Ma foi, dis-je, j'en ai un autre à vous proposer.
—Lequel?
—Le nom de Graüben, Port-Graüben, cela fera très bien sur la carte.
Page 213
—Va pour Port-Graüben.»
Et voilà comment le souvenir de ma chère Virlandaise se rattacha à notre
heureuse expédition.
La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arrière avec une extrême
rapidité. Les couches très denses de l'atmosphère avaient une poussée
considérable et agissaient sur la voile comme un puissant ventilateur.
Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre
vitesse.
«Si nous continuons à marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins trente
lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas à reconnaître les
rivages opposés.
Je ne répondis pas, et j'allai prendre place à l'avant du radeau. Déjà la
côte septentrionale s'abaissait à l'horizon; les deux bras du rivage
s'ouvraient largement comme pour faciliter notre départ. Devant mes yeux
s'étendait une mer immense; de grands nuages promenaient rapidement à sa
surface leur ombre grisâtre, qui semblait peser sur cette eau morne. Les
rayons argentés de la lumière électrique, réfléchis ça et là par quelque
gouttelette, faisaient éclore des points lumineux sur les côtés de
l'embarcation. Bientôt toute terre fut perdue de vue, tout point de repère
disparut, et, sans le sillage écumeux du radeau, j'aurais pu croire qu'il
demeurait dans une parfaite immobilité.
Vers midi, des algues immenses vinrent onduler à la surface des flots. Je
connaissais la puissance végétative de ces plantes, qui rampent à une
profondeur de plus de douze mille pieds au fond des mers, se reproduisent
sous une pression de près de quatre cents atmosphères et forment souvent
des bancs assez considérables pour entraver la marche des navires; mais
Et voilà comment le souvenir de ma chère Virlandaise se rattacha à notre
heureuse expédition.
La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arrière avec une extrême
rapidité. Les couches très denses de l'atmosphère avaient une poussée
considérable et agissaient sur la voile comme un puissant ventilateur.
Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre
vitesse.
«Si nous continuons à marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins trente
lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas à reconnaître les
rivages opposés.
Je ne répondis pas, et j'allai prendre place à l'avant du radeau. Déjà la
côte septentrionale s'abaissait à l'horizon; les deux bras du rivage
s'ouvraient largement comme pour faciliter notre départ. Devant mes yeux
s'étendait une mer immense; de grands nuages promenaient rapidement à sa
surface leur ombre grisâtre, qui semblait peser sur cette eau morne. Les
rayons argentés de la lumière électrique, réfléchis ça et là par quelque
gouttelette, faisaient éclore des points lumineux sur les côtés de
l'embarcation. Bientôt toute terre fut perdue de vue, tout point de repère
disparut, et, sans le sillage écumeux du radeau, j'aurais pu croire qu'il
demeurait dans une parfaite immobilité.
Vers midi, des algues immenses vinrent onduler à la surface des flots. Je
connaissais la puissance végétative de ces plantes, qui rampent à une
profondeur de plus de douze mille pieds au fond des mers, se reproduisent
sous une pression de près de quatre cents atmosphères et forment souvent
des bancs assez considérables pour entraver la marche des navires; mais
Page 214
jamais, je crois, algues ne furent plus gigantesques que celles de la mer
Lidenbrock.
Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille pieds,
immenses serpents qui se développaient hors de la portée de la vue; je
m'amusais à suivre du regard leurs rubans infinis, croyant toujours en
atteindre l'extrémité, et pendant des heures entières ma patience était
trompée, sinon mon étonnement.
Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et quel devait
être l'aspect de la terre aux premiers siècles de sa formation, quand, sous
l'action de la chaleur et de l'humidité, le règne végétal se développait seul à
sa surface!
Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqué la veille, l'état lumineux de
l'air ne subit aucune diminution. C'était un phénomène constant sur la durée
duquel on pouvait compter.
Après le souper je m'étendis au pied du mât, et je ne tardai pas à
m'endormir au milieu d'indolentes rêveries.
Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui, d'ailleurs,
poussé vent arrière, ne demandait même pas à être dirigé.
Depuis notre départ de Port-Graüben, le professeur Lidenbrock m'avait
chargé de tenir le «journal du bord», de noter les moindres observations, de
consigner les phénomènes intéressants, la direction du vent, la vitesse
acquise, le chemin parcouru, en un mot, tous les incidents de cette étrange
navigation.
Je me bornerai donc à reproduire ici ces notes quotidiennes, écrites pour
ainsi dire sous la dictée des événements, afin de donner un récit plus exact
Lidenbrock.
Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille pieds,
immenses serpents qui se développaient hors de la portée de la vue; je
m'amusais à suivre du regard leurs rubans infinis, croyant toujours en
atteindre l'extrémité, et pendant des heures entières ma patience était
trompée, sinon mon étonnement.
Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et quel devait
être l'aspect de la terre aux premiers siècles de sa formation, quand, sous
l'action de la chaleur et de l'humidité, le règne végétal se développait seul à
sa surface!
Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqué la veille, l'état lumineux de
l'air ne subit aucune diminution. C'était un phénomène constant sur la durée
duquel on pouvait compter.
Après le souper je m'étendis au pied du mât, et je ne tardai pas à
m'endormir au milieu d'indolentes rêveries.
Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui, d'ailleurs,
poussé vent arrière, ne demandait même pas à être dirigé.
Depuis notre départ de Port-Graüben, le professeur Lidenbrock m'avait
chargé de tenir le «journal du bord», de noter les moindres observations, de
consigner les phénomènes intéressants, la direction du vent, la vitesse
acquise, le chemin parcouru, en un mot, tous les incidents de cette étrange
navigation.
Je me bornerai donc à reproduire ici ces notes quotidiennes, écrites pour
ainsi dire sous la dictée des événements, afin de donner un récit plus exact
Page 215
de notre traversée.
Vendredi 14 août.—Brise égale du N.-O. Le radeau marche avec rapidité
et en ligne droite. La côte reste à trente lieues sous le vent. Rien à l'horizon.
L'intensité de la lumière ne varie pas. Beau temps, c'est-à-dire que les
nuages sont fort élevés, peu épais et baignés dans une atmosphère blanche,
comme serait de l'argent en fusion.
Thermomètre: + 32° centigr.
A midi Mans prépare un hameçon à l'extrémité d'une corde; il l'amorce
avec un petit morceau de viande et le jette à la mer. Pendant deux heures il
ne prend rien. Ces eaux sont donc inhabitées? Non. Une secousse se
produit. Hans tire sa ligne et ramène un poisson qui se débat
vigoureusement.
«Un poisson! s'écrie mon oncle.
—C'est un esturgeon! m'écriai-je à mon tour, un esturgeon de petite
taille!»
Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas mon
opinion. Ce poisson a la tête plate, arrondie et la partie antérieure du corps
couverte de plaques osseuses; sa bouche est privée de dents; des nageoires
pectorales assez développées sont ajustées à son corps dépourvu de queue.
Cet animal appartient bien à un ordre où les naturalistes ont classé
l'esturgeon, mais il en diffère par des côtés assez essentiels.
Mon oncle ne s'y trompe pas, car, après un assez court examen, il dit:
«Ce poisson appartient à une famille éteinte depuis des siècles et dont on
retrouve des traces fossiles dans le terrain dévonien.
Vendredi 14 août.—Brise égale du N.-O. Le radeau marche avec rapidité
et en ligne droite. La côte reste à trente lieues sous le vent. Rien à l'horizon.
L'intensité de la lumière ne varie pas. Beau temps, c'est-à-dire que les
nuages sont fort élevés, peu épais et baignés dans une atmosphère blanche,
comme serait de l'argent en fusion.
Thermomètre: + 32° centigr.
A midi Mans prépare un hameçon à l'extrémité d'une corde; il l'amorce
avec un petit morceau de viande et le jette à la mer. Pendant deux heures il
ne prend rien. Ces eaux sont donc inhabitées? Non. Une secousse se
produit. Hans tire sa ligne et ramène un poisson qui se débat
vigoureusement.
«Un poisson! s'écrie mon oncle.
—C'est un esturgeon! m'écriai-je à mon tour, un esturgeon de petite
taille!»
Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas mon
opinion. Ce poisson a la tête plate, arrondie et la partie antérieure du corps
couverte de plaques osseuses; sa bouche est privée de dents; des nageoires
pectorales assez développées sont ajustées à son corps dépourvu de queue.
Cet animal appartient bien à un ordre où les naturalistes ont classé
l'esturgeon, mais il en diffère par des côtés assez essentiels.
Mon oncle ne s'y trompe pas, car, après un assez court examen, il dit:
«Ce poisson appartient à une famille éteinte depuis des siècles et dont on
retrouve des traces fossiles dans le terrain dévonien.
Page 216
-Comment! dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces habitants des
mers primitives?
—Oui, répond le professeur en continuant ses observations, et tu vois que
ces poissons fossiles n'ont aucune identité avec les espèces actuelles. Or,
tenir un de ces êtres vivant c'est un véritable bonheur de naturaliste.
—Mais à quelle famille appartient-il?
—A l'ordre des Ganoïdes, famille des Céphalaspides, genre…
—Eh bien?
—Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une particularité
qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des eaux souterraines.
—Laquelle?
—Il est aveugle!
—Aveugle!
—Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque
absolument.»
Je regarde. Rien n'est plus vrai. Mais ce peut être un cas particulier. La
ligne est donc amorcée de nouveau et rejetée à la mer. Cet océan, à coup
sûr, est fort poissonneux, car en deux heures nous prenons une grande
quantité de Pterychtis, ainsi que des poissons appartenant à une famille
également éteinte, les Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnaître
le genre. Tous sont dépourvus de l'organe de la vue. Cette pêche inespérée
renouvelle avantageusement nos provisions.
mers primitives?
—Oui, répond le professeur en continuant ses observations, et tu vois que
ces poissons fossiles n'ont aucune identité avec les espèces actuelles. Or,
tenir un de ces êtres vivant c'est un véritable bonheur de naturaliste.
—Mais à quelle famille appartient-il?
—A l'ordre des Ganoïdes, famille des Céphalaspides, genre…
—Eh bien?
—Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une particularité
qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des eaux souterraines.
—Laquelle?
—Il est aveugle!
—Aveugle!
—Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque
absolument.»
Je regarde. Rien n'est plus vrai. Mais ce peut être un cas particulier. La
ligne est donc amorcée de nouveau et rejetée à la mer. Cet océan, à coup
sûr, est fort poissonneux, car en deux heures nous prenons une grande
quantité de Pterychtis, ainsi que des poissons appartenant à une famille
également éteinte, les Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnaître
le genre. Tous sont dépourvus de l'organe de la vue. Cette pêche inespérée
renouvelle avantageusement nos provisions.
Page 217
Ainsi donc, cela paraît constant, cette mer ne renferme que des espèces
fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles sont d'autant plus
parfaits que leur création est plus ancienne.
Peut-être rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la science
a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage.
Je prends la lunette et j'examine la mer. Elle est déserte.
Sans doute nous sommes encore trop rapprochés des côtes.
Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux
reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs ailes ces
lourdes couches atmosphériques? Les poissons leur fourniraient une
suffisante nourriture. J'observe l'espace, mais les airs sont inhabités comme
les rivages.
Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses
hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois voir à la surface
des eaux ces énormes Chersites, ces tortues antédiluviennes, semblables à
des îlots flottants. Il me semble que sur les grèves assombries passent les
grands mammifères des premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les
cavernes du Brésil, le mericotherium, venu des régions glacées de la
Sibérie. Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se cache
derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à l'Anoplotherium, animal étrange,
qui tient du rhinocéros, du cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme
si le Créateur, pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs
animaux en un seul. Le Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et broie
sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le Megatherium, arc-
bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre en éveillant par ses
rugissements l'écho des granits sonores. Plus haut, le Protopithèque, le
premier singe apparu à la surface du globe, gravit les cimes ardues. Plus
haut encore, le Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large
fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles sont d'autant plus
parfaits que leur création est plus ancienne.
Peut-être rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la science
a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage.
Je prends la lunette et j'examine la mer. Elle est déserte.
Sans doute nous sommes encore trop rapprochés des côtes.
Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux
reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs ailes ces
lourdes couches atmosphériques? Les poissons leur fourniraient une
suffisante nourriture. J'observe l'espace, mais les airs sont inhabités comme
les rivages.
Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses
hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois voir à la surface
des eaux ces énormes Chersites, ces tortues antédiluviennes, semblables à
des îlots flottants. Il me semble que sur les grèves assombries passent les
grands mammifères des premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les
cavernes du Brésil, le mericotherium, venu des régions glacées de la
Sibérie. Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se cache
derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à l'Anoplotherium, animal étrange,
qui tient du rhinocéros, du cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme
si le Créateur, pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs
animaux en un seul. Le Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et broie
sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le Megatherium, arc-
bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre en éveillant par ses
rugissements l'écho des granits sonores. Plus haut, le Protopithèque, le
premier singe apparu à la surface du globe, gravit les cimes ardues. Plus
haut encore, le Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large
Page 218
chauve-souris sur l'air comprimé. Enfin, dans les dernières couches, des
oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus grands que l'autruche,
déploient leurs vastes ailes et vont donner de la tête contre la paroi de la
voûte granitique.
Tout ce monde fossile renaît dans mon imagination. Je me reporte aux
époques bibliques de la création, bien avant la naissance de l'homme,
lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire encore. Mon rêve alors
devance l'apparition des êtres animés. Les mammifères disparaissent, puis
les oiseaux, puis les reptiles de l'époque secondaire, et enfin les poissons,
les crustacés, les mollusques, les articulés. Les zoophytes de la période de
transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de la terre se résume
en moi, et mon coeur est seul à battre dans ce monde dépeuplé. Il n'y plus
de saisons; il n'y a plus de climats; la chaleur propre du globe s'accroît sans
cesse et neutralise celle de l'astre radieux. La végétation s'exagère; je passe
comme une ombre au milieu des fougères arborescentes, foulant de mon
pas incertain les marnes irisées et les grès bigarrés du sol; je m'appuie au
tronc des conifères immenses; je me couche à l'ombre des Sphenophylles,
des Asterophylles et des Lycopodes hauts de cent pieds.
Les siècles s'écoulent comme des jours; je remonte la série des
transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches granitiques
perdent leur dureté; l'état liquide va remplacer l'état solide sous l'action
d'une chaleur plus intense; les eaux courent à la surface du globe; elles
bouillonnent, elles se volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à
peu ne forme plus qu'une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse
comme le soleil et brillante comme lui!
Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus considérable
que ce globe qu'elle va former un jour, je suis entraîné dans les espaces
planétaires; mon corps se subtilise, se sublime à son tour et se mélange
oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus grands que l'autruche,
déploient leurs vastes ailes et vont donner de la tête contre la paroi de la
voûte granitique.
Tout ce monde fossile renaît dans mon imagination. Je me reporte aux
époques bibliques de la création, bien avant la naissance de l'homme,
lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire encore. Mon rêve alors
devance l'apparition des êtres animés. Les mammifères disparaissent, puis
les oiseaux, puis les reptiles de l'époque secondaire, et enfin les poissons,
les crustacés, les mollusques, les articulés. Les zoophytes de la période de
transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de la terre se résume
en moi, et mon coeur est seul à battre dans ce monde dépeuplé. Il n'y plus
de saisons; il n'y a plus de climats; la chaleur propre du globe s'accroît sans
cesse et neutralise celle de l'astre radieux. La végétation s'exagère; je passe
comme une ombre au milieu des fougères arborescentes, foulant de mon
pas incertain les marnes irisées et les grès bigarrés du sol; je m'appuie au
tronc des conifères immenses; je me couche à l'ombre des Sphenophylles,
des Asterophylles et des Lycopodes hauts de cent pieds.
Les siècles s'écoulent comme des jours; je remonte la série des
transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches granitiques
perdent leur dureté; l'état liquide va remplacer l'état solide sous l'action
d'une chaleur plus intense; les eaux courent à la surface du globe; elles
bouillonnent, elles se volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à
peu ne forme plus qu'une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse
comme le soleil et brillante comme lui!
Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus considérable
que ce globe qu'elle va former un jour, je suis entraîné dans les espaces
planétaires; mon corps se subtilise, se sublime à son tour et se mélange
Page 219
comme un atome impondérable à ces immenses vapeurs qui tracent dans
l'infini leur orbite enflammée!
Quel rêve! Où m'emporte-t-il? Ma main fiévreuse en jette sur le papier
les étranges détails.
J'ai tout oublié, et le professeur, et le guide, et le radeau!
Une hallucination s'est emparée de mon esprit…
«Qu'as-tu?» dit mon oncle.
Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.
«Prends garde, Axel, tu vas tomber à la mer!»
En même temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de Hans.
Sans lui, sous l'empire de mon rêve, je me précipitais dans les flots.
«Est-ce qu'il devient fou? s'écrie le professeur.
—Qu'y a-t-il? dis-je enfin, en revenant à moi.
—Es-tu malade?
—Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est passé.
Tout va bien, d'ailleurs?
—Oui! bonne brise, belle mer! nous filons rapidement, et si mon estime
ne m'a pas trompé, nous ne pouvons tarder à atterrir.»
À ces paroles, je me lève, je consulte l'horizon; mais la ligne d'eau se
confond toujours avec la ligne des nuages.
l'infini leur orbite enflammée!
Quel rêve! Où m'emporte-t-il? Ma main fiévreuse en jette sur le papier
les étranges détails.
J'ai tout oublié, et le professeur, et le guide, et le radeau!
Une hallucination s'est emparée de mon esprit…
«Qu'as-tu?» dit mon oncle.
Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.
«Prends garde, Axel, tu vas tomber à la mer!»
En même temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de Hans.
Sans lui, sous l'empire de mon rêve, je me précipitais dans les flots.
«Est-ce qu'il devient fou? s'écrie le professeur.
—Qu'y a-t-il? dis-je enfin, en revenant à moi.
—Es-tu malade?
—Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est passé.
Tout va bien, d'ailleurs?
—Oui! bonne brise, belle mer! nous filons rapidement, et si mon estime
ne m'a pas trompé, nous ne pouvons tarder à atterrir.»
À ces paroles, je me lève, je consulte l'horizon; mais la ligne d'eau se
confond toujours avec la ligne des nuages.
Page 220
XXXIII
Samedi 15 août.—La mer conserve sa monotone uniformité. Nulle terre
n'est en vue. L'horizon parait excessivement reculé.
J'ai la tête encore alourdie par la violence de mon rêve.
Mon oncle n'a pas rêvé, lui, mais il est de mauvaise humeur; il parcourt
tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise les bras d'un air
dépité.
Je remarque que le professeur Lidenbrock tend à redevenir l'homme
impatient du passé, et je consigne le fait sur mon journal. Il a fallu mes
dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque étincelle d'humanité;
mais, depuis ma guérison, la nature a repris le dessus. Et cependant,
pourquoi s'emporter? Le voyage ne s'accomplit-il pas dans les circonstances
les plus favorables? Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse
rapidité?
«Vous semblez inquiet, mon oncle? dis-je, en le voyant souvent porter la
lunette à ses yeux.
—Inquiet? Non.
—Impatient, alors?
Samedi 15 août.—La mer conserve sa monotone uniformité. Nulle terre
n'est en vue. L'horizon parait excessivement reculé.
J'ai la tête encore alourdie par la violence de mon rêve.
Mon oncle n'a pas rêvé, lui, mais il est de mauvaise humeur; il parcourt
tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise les bras d'un air
dépité.
Je remarque que le professeur Lidenbrock tend à redevenir l'homme
impatient du passé, et je consigne le fait sur mon journal. Il a fallu mes
dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque étincelle d'humanité;
mais, depuis ma guérison, la nature a repris le dessus. Et cependant,
pourquoi s'emporter? Le voyage ne s'accomplit-il pas dans les circonstances
les plus favorables? Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse
rapidité?
«Vous semblez inquiet, mon oncle? dis-je, en le voyant souvent porter la
lunette à ses yeux.
—Inquiet? Non.
—Impatient, alors?
Page 221
—On le serait à moins!
—Cependant nous marchons avec vitesse…
—Que m'importe? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite, c'est la mer
qui est trop grande!»
Je me souviens alors que le professeur, avant notre départ, estimait à une
trentaine de lieues la longueur de ce souterrain. Or nous avons parcouru un
chemin trois fois plus long, et les rivages du sud n'apparaissent pas encore.
«Nous ne descendons pas! reprend le professeur. Tout cela est du temps
perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour faire une partie de
bateau sur un étang!
Il appelle cette traversée une partie de bateau, et cette mer un étang!
«Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indiquée par
Saknussemm…
—C'est la question. Avons-nous suivi cette route? Saknussemm a-t-il
rencontré cette étendue d'eau? L'a-t-il traversée? Ce ruisseau que nous
avons pris pour guide ne nous a-t-il pas complètement égarés?
—En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'être venus jusqu'ici.
Ce spectacle est magnifique, et…
—Il ne s'agit pas de voir. Je me suis proposé un but, et je veux l'atteindre!
Ainsi ne me parle pas d'admirer!»
Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les lèvres
d'impatience. A six heures du soir, Hans réclame sa paye, et ses trois
rixdales lui sont comptés.
—Cependant nous marchons avec vitesse…
—Que m'importe? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite, c'est la mer
qui est trop grande!»
Je me souviens alors que le professeur, avant notre départ, estimait à une
trentaine de lieues la longueur de ce souterrain. Or nous avons parcouru un
chemin trois fois plus long, et les rivages du sud n'apparaissent pas encore.
«Nous ne descendons pas! reprend le professeur. Tout cela est du temps
perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour faire une partie de
bateau sur un étang!
Il appelle cette traversée une partie de bateau, et cette mer un étang!
«Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indiquée par
Saknussemm…
—C'est la question. Avons-nous suivi cette route? Saknussemm a-t-il
rencontré cette étendue d'eau? L'a-t-il traversée? Ce ruisseau que nous
avons pris pour guide ne nous a-t-il pas complètement égarés?
—En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'être venus jusqu'ici.
Ce spectacle est magnifique, et…
—Il ne s'agit pas de voir. Je me suis proposé un but, et je veux l'atteindre!
Ainsi ne me parle pas d'admirer!»
Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les lèvres
d'impatience. A six heures du soir, Hans réclame sa paye, et ses trois
rixdales lui sont comptés.
Page 222
Dimanche 16 août.—Rien de nouveau. Même temps. Le vent a une
légère tendance à fraîchir. En me réveillant, mon premier soin est de
constater l'intensité de la lumière. Je crains toujours que le phénomène
électrique ne vienne à s'obscurcir, puis à s'éteindre. Il n'en est rien: l'ombre
du radeau est nettement dessinée à la surface des flots.
Vraiment cette mer est infinie! Elle doit avoir la largeur de la
Méditerranée, ou même de l'Atlantique. Pourquoi pas?
Mon oncle sonde à plusieurs reprises; il attache un des plus lourds pics à
l'extrémité d'une corde qu'il laisse filer de deux cents brasses. Pas de fond.
Nous avons beaucoup de peine à ramener notre sonde.
Quand le pic est remonté à bord, Hans me fait remarquer à sa surface des
empreintes fortement accusées. On dirait que ce morceau de fer a été
vigoureusement serré entre deux corps durs.
Je regarde le chasseur.
«Tänder!» fait-il.
Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est entièrement
absorbé dans ses réflexions. Je ne me soucie pas de le déranger. Je reviens
vers l'Islandais. Celui-ci, ouvrant et refermant plusieurs fois la bouche, me
fait comprendre sa pensée.
«Des dents!» dis-je avec stupéfaction en considérant plus attentivement
la barre de fer.
Oui! ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incrustée dans le métal!
Les mâchoires qu'elles garnissent doivent posséder une force prodigieuse!
Est-ce un monstre des espèces perdues qui s'agite sous la couche profonde
des eaux, plus vorace que le squale, plus redoutable que la baleine! Je ne
légère tendance à fraîchir. En me réveillant, mon premier soin est de
constater l'intensité de la lumière. Je crains toujours que le phénomène
électrique ne vienne à s'obscurcir, puis à s'éteindre. Il n'en est rien: l'ombre
du radeau est nettement dessinée à la surface des flots.
Vraiment cette mer est infinie! Elle doit avoir la largeur de la
Méditerranée, ou même de l'Atlantique. Pourquoi pas?
Mon oncle sonde à plusieurs reprises; il attache un des plus lourds pics à
l'extrémité d'une corde qu'il laisse filer de deux cents brasses. Pas de fond.
Nous avons beaucoup de peine à ramener notre sonde.
Quand le pic est remonté à bord, Hans me fait remarquer à sa surface des
empreintes fortement accusées. On dirait que ce morceau de fer a été
vigoureusement serré entre deux corps durs.
Je regarde le chasseur.
«Tänder!» fait-il.
Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est entièrement
absorbé dans ses réflexions. Je ne me soucie pas de le déranger. Je reviens
vers l'Islandais. Celui-ci, ouvrant et refermant plusieurs fois la bouche, me
fait comprendre sa pensée.
«Des dents!» dis-je avec stupéfaction en considérant plus attentivement
la barre de fer.
Oui! ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incrustée dans le métal!
Les mâchoires qu'elles garnissent doivent posséder une force prodigieuse!
Est-ce un monstre des espèces perdues qui s'agite sous la couche profonde
des eaux, plus vorace que le squale, plus redoutable que la baleine! Je ne
Page 223
puis détacher mes regards de cette barre à demi rongée! Mon rêve de la nuit
dernière va-t-il devenir une réalité?
Ces pensées m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se calme à
peine dans un sommeil de quelques heures.
Lundi 17 août.—Je cherche à me rappeler les instincts particuliers à ces
animaux antédiluviens de l'époque secondaire, qui, succédant aux
mollusques, aux crustacés et aux poissons, précédèrent l'apparition des
mammifères sur le globe. Le monde appartenait alors aux reptiles. Ces
monstres régnaient en maîtres dans les mers jurassiques[1]. La nature leur
avait accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque structure!
quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels, alligators ou crocodiles, les
plus gros et les plus redoutables, ne sont que des réductions affaiblies de
leurs pères des premiers âges!
[1] Mers de la période secondaire qui ont formé les terrains dont se
composent les montagnes du Jura.
Je frissonne à l'évocation que je fais de ces monstres. Nul oeil humain ne
les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille siècles avant l'homme,
mais leurs ossements fossiles, retrouvés dans ce calcaire argileux que les
Anglais nomment le lias, ont permis de les reconstruire anatomiquement et
de connaître leur colossale conformation.
J'ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de l'un de ces sauriens qui
mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc destiné, moi, habitant de la
terre, à me trouver face à face avec ces représentants d'une famille
antédiluvienne? Non! c'est impossible. Cependant la marque des dents
puissantes est gravée sur la barre de fer, et à leur empreinte je reconnais
qu'elles sont coniques comme celles du crocodile.
dernière va-t-il devenir une réalité?
Ces pensées m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se calme à
peine dans un sommeil de quelques heures.
Lundi 17 août.—Je cherche à me rappeler les instincts particuliers à ces
animaux antédiluviens de l'époque secondaire, qui, succédant aux
mollusques, aux crustacés et aux poissons, précédèrent l'apparition des
mammifères sur le globe. Le monde appartenait alors aux reptiles. Ces
monstres régnaient en maîtres dans les mers jurassiques[1]. La nature leur
avait accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque structure!
quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels, alligators ou crocodiles, les
plus gros et les plus redoutables, ne sont que des réductions affaiblies de
leurs pères des premiers âges!
[1] Mers de la période secondaire qui ont formé les terrains dont se
composent les montagnes du Jura.
Je frissonne à l'évocation que je fais de ces monstres. Nul oeil humain ne
les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille siècles avant l'homme,
mais leurs ossements fossiles, retrouvés dans ce calcaire argileux que les
Anglais nomment le lias, ont permis de les reconstruire anatomiquement et
de connaître leur colossale conformation.
J'ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de l'un de ces sauriens qui
mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc destiné, moi, habitant de la
terre, à me trouver face à face avec ces représentants d'une famille
antédiluvienne? Non! c'est impossible. Cependant la marque des dents
puissantes est gravée sur la barre de fer, et à leur empreinte je reconnais
qu'elles sont coniques comme celles du crocodile.
Page 224
Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer; je crains de voir s'élancer l'un
de ces habitants des cavernes sous-marines.
Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idées, sinon mes
craintes, car, après avoir examiné le pic, il parcourt l'océan du regard.
«Au diable, dis-je en moi-même, cette idée qu'il a eue de sonder! Il a
troublé quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne sommes pas
attaqués en route!…»
Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles sont en bon
état. Mon oncle me voit faire et m'approuve du geste.
Déjà de larges agitations produites à la surface des flots indiquent le
trouble des couches reculées. Le danger est proche. Il faut veiller.
Mardi 18 août.—Le soir arrive, ou plutôt le moment où le sommeil
alourdit nos paupières, car la nuit manque à cet océan, et l'implacable
lumière fatigue obstinément nos yeux, comme si nous naviguions sous le
soleil des mers arctiques. Hans est à la barre. Pendant son quart je m'endors.
Deux heures après, une secousse épouvantable me réveille. Le radeau a
été soulevé hors des flots avec une indescriptible puissance et rejeté à vingt
toises de là.
«Qu'y a-t-il? s'écria mon oncle; avons-nous touché?»
Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une masse
noirâtre qui s'élève et s'abaisse tour à tour. Je regarde et je m'écrie:
«C'est un marsouin colossal!
de ces habitants des cavernes sous-marines.
Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idées, sinon mes
craintes, car, après avoir examiné le pic, il parcourt l'océan du regard.
«Au diable, dis-je en moi-même, cette idée qu'il a eue de sonder! Il a
troublé quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne sommes pas
attaqués en route!…»
Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles sont en bon
état. Mon oncle me voit faire et m'approuve du geste.
Déjà de larges agitations produites à la surface des flots indiquent le
trouble des couches reculées. Le danger est proche. Il faut veiller.
Mardi 18 août.—Le soir arrive, ou plutôt le moment où le sommeil
alourdit nos paupières, car la nuit manque à cet océan, et l'implacable
lumière fatigue obstinément nos yeux, comme si nous naviguions sous le
soleil des mers arctiques. Hans est à la barre. Pendant son quart je m'endors.
Deux heures après, une secousse épouvantable me réveille. Le radeau a
été soulevé hors des flots avec une indescriptible puissance et rejeté à vingt
toises de là.
«Qu'y a-t-il? s'écria mon oncle; avons-nous touché?»
Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une masse
noirâtre qui s'élève et s'abaisse tour à tour. Je regarde et je m'écrie:
«C'est un marsouin colossal!
Page 225
—Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer d'une
grosseur peu commune.
—Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large mâchoire et les
rangées de dents dont elle est armée. Ah! il disparaît!
—Une baleine! une baleine! s'écrie alors le professeur. J'aperçois ses
nageoires énormes! Vois l'air et l'eau qu'elle chasse par ses évents!»
En effet, deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur considérable au-
dessus de la mer. Nous restons surpris, stupéfaits, épouvantés, en présence
de ce troupeau de monstres marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et
le moindre d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut
mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux; mais il aperçoit
sur l'autre bord d'autres ennemis non moins redoutables: une tortue large de
quarante pieds, et un serpent long de trente, qui darde sa tête énorme au-
dessus des flots.
Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent autour du
radeau avec une rapidité que des convois lancés à grande vitesse ne
sauraient égaler; ils tracent autour de lui des cercles concentriques. J'ai pris
ma carabine. Mais quel effet peut produire une balle sur les écailles dont le
corps de ces animaux est recouvert?
Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un côté le
crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau marin a disparu. Je vais
faire feu. Hans m'arrête d'un signe. Les deux monstres passent à cinquante
toises du radeau, se précipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empêche de
nous apercevoir.
Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons distinctement
les deux monstres aux prises.
grosseur peu commune.
—Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large mâchoire et les
rangées de dents dont elle est armée. Ah! il disparaît!
—Une baleine! une baleine! s'écrie alors le professeur. J'aperçois ses
nageoires énormes! Vois l'air et l'eau qu'elle chasse par ses évents!»
En effet, deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur considérable au-
dessus de la mer. Nous restons surpris, stupéfaits, épouvantés, en présence
de ce troupeau de monstres marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et
le moindre d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut
mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux; mais il aperçoit
sur l'autre bord d'autres ennemis non moins redoutables: une tortue large de
quarante pieds, et un serpent long de trente, qui darde sa tête énorme au-
dessus des flots.
Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent autour du
radeau avec une rapidité que des convois lancés à grande vitesse ne
sauraient égaler; ils tracent autour de lui des cercles concentriques. J'ai pris
ma carabine. Mais quel effet peut produire une balle sur les écailles dont le
corps de ces animaux est recouvert?
Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un côté le
crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau marin a disparu. Je vais
faire feu. Hans m'arrête d'un signe. Les deux monstres passent à cinquante
toises du radeau, se précipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empêche de
nous apercevoir.
Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons distinctement
les deux monstres aux prises.
Page 226
Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent prendre
part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la tortue; à chaque instant je
les entrevois. Je les montre à l'Islandais. Celui-ci remue la tête
négativement.
«Tva», fait-il.
—Quoi! deux! il prétend que deux animaux seulement…
—Il a raison, s'écrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitté les yeux.
—Par exemple!
—Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la tête d'un
lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous a trompés. C'est le plus
redoutable des reptiles antédiluviens, l'Ichthyosaurus!
—Et l'autre?
—L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue, le terrible
ennemi du premier, le Plesiosaurus!»
Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la surface de la
mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des océans primitifs. J'aperçois
l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus, gros comme la tête d'un homme. La
nature l'a doué d'un appareil d'optique d'une extrême puissance et capable
de résister à la pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite.
On l'a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la rapidité et la
taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent pieds, et je peux juger de sa
grandeur quand il dresse au-dessus des flots les nageoires verticales de sa
queue. Sa mâchoire est énorme, et d'après les naturalistes, elle ne compte
pas moins de cent quatre-vingt-deux dents.
part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la tortue; à chaque instant je
les entrevois. Je les montre à l'Islandais. Celui-ci remue la tête
négativement.
«Tva», fait-il.
—Quoi! deux! il prétend que deux animaux seulement…
—Il a raison, s'écrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitté les yeux.
—Par exemple!
—Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la tête d'un
lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous a trompés. C'est le plus
redoutable des reptiles antédiluviens, l'Ichthyosaurus!
—Et l'autre?
—L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue, le terrible
ennemi du premier, le Plesiosaurus!»
Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la surface de la
mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des océans primitifs. J'aperçois
l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus, gros comme la tête d'un homme. La
nature l'a doué d'un appareil d'optique d'une extrême puissance et capable
de résister à la pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite.
On l'a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la rapidité et la
taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent pieds, et je peux juger de sa
grandeur quand il dresse au-dessus des flots les nageoires verticales de sa
queue. Sa mâchoire est énorme, et d'après les naturalistes, elle ne compte
pas moins de cent quatre-vingt-deux dents.
Page 227
Le Plesiosaurus, serpent à tronc cylindrique, à queue courte, a les pattes
disposées en forme de rame. Son corps est entièrement revêtu d'une
carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne, se dresse à trente
pieds au-dessus des flots.
Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils soulèvent des
montagnes liquides qui s'étendent jusqu'au radeau. Vingt fois nous sommes
sur le point de chavirer. Des sifflements d'une prodigieuse intensité se font
entendre. Les deux bêtes sont enlacées. Je ne puis les distinguer l'une de
l'autre! Il faut tout craindre de la rage du vainqueur.
Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le même
acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et s'en éloignent
tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à faire feu.
Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en creusant un
véritable maëlstrom. Le combat va-t-il se terminer dans les profondeurs de
la mer?
Mais tout à coup une tête énorme s'élance au dehors, la tête du
Plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n'aperçois plus son immense
carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat, se relève, se recourbe,
cingle les flots comme un fouet gigantesque et se tord comme un ver coupé.
L'eau rejaillit à une distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt
l'agonie du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long tronçon de serpent s'étend comme une
masse inerte sur les flots calmés.
Quant à l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne sous-marine, ou
va-t-il reparaître à la surface de la mer?
disposées en forme de rame. Son corps est entièrement revêtu d'une
carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne, se dresse à trente
pieds au-dessus des flots.
Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils soulèvent des
montagnes liquides qui s'étendent jusqu'au radeau. Vingt fois nous sommes
sur le point de chavirer. Des sifflements d'une prodigieuse intensité se font
entendre. Les deux bêtes sont enlacées. Je ne puis les distinguer l'une de
l'autre! Il faut tout craindre de la rage du vainqueur.
Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le même
acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et s'en éloignent
tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à faire feu.
Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en creusant un
véritable maëlstrom. Le combat va-t-il se terminer dans les profondeurs de
la mer?
Mais tout à coup une tête énorme s'élance au dehors, la tête du
Plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n'aperçois plus son immense
carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat, se relève, se recourbe,
cingle les flots comme un fouet gigantesque et se tord comme un ver coupé.
L'eau rejaillit à une distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt
l'agonie du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long tronçon de serpent s'étend comme une
masse inerte sur les flots calmés.
Quant à l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne sous-marine, ou
va-t-il reparaître à la surface de la mer?
Page 228
XXXIV
Mercredi 19 août.—Heureusement le vent, qui souffle avec force, nous a
permis de fuir rapidement le théâtre du combat. Hans est toujours au
gouvernail. Mon oncle, tiré de ses absorbantes idées par les incidents de ce
combat, retombe dans son impatiente contemplation de la mer.
Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à rompre
au prix des dangers d'hier.
Jeudi 20 août.—Brise N.-N.-E. assez inégale. Température chaude. Nous
marchons avec une vitesse de trois lieues et demie à l'heure.
Vers midi un bruit très éloigné se fait entendre.
Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
C'est un mugissement continu.
«Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque îlot sur
lequel la mer se brise.»
Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil.
L'océan est uni jusqu'à sa ligne d'horizon.
Mercredi 19 août.—Heureusement le vent, qui souffle avec force, nous a
permis de fuir rapidement le théâtre du combat. Hans est toujours au
gouvernail. Mon oncle, tiré de ses absorbantes idées par les incidents de ce
combat, retombe dans son impatiente contemplation de la mer.
Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à rompre
au prix des dangers d'hier.
Jeudi 20 août.—Brise N.-N.-E. assez inégale. Température chaude. Nous
marchons avec une vitesse de trois lieues et demie à l'heure.
Vers midi un bruit très éloigné se fait entendre.
Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
C'est un mugissement continu.
«Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque îlot sur
lequel la mer se brise.»
Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil.
L'océan est uni jusqu'à sa ligne d'horizon.
Page 229
Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir d'une chute
d'eau éloignée.
Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J'ai pourtant la
conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous donc à quelque cataracte
qui nous précipitera dans l'abîme? Que cette manière de descendre plaise au
professeur, parce qu'elle se rapproche de la verticale, c'est possible, mais à
moi…
En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un phénomène
bruyant, car maintenant les mugissements se font entendre avec une grande
violence. Viennent-ils du ciel ou de l'océan?
Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans l'atmosphère, et je
cherche à sonder leur profondeur. Le ciel est tranquille; les nuages,
emportés au plus haut de la voûte, semblent immobiles et se perdent dans
l'intense irradiation de la lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de
ce phénomène.
J'interroge alors l'horizon pur et dégagé de toute brume. Son aspect n'a
pas changé. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une cataracte; si tout cet
océan se précipite dans un bassin inférieur, si ces mugissements sont
produits par une masse d'eau qui tombe, le courant doit s'activer, et sa
vitesse croissante peut me donner la mesure du péril dont nous sommes
menacés. Je consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je jette à
la mer reste sous le vent.
Vers quatre heures, Hans se lève, se cramponne au mât et monte à son
extrémité. De là son regard parcourt l'arc de cercle que l'océan décrit devant
le radeau et s'arrête à un point. Sa figure n'exprime aucune surprise, mais
son poil est devenu fixe.
d'eau éloignée.
Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J'ai pourtant la
conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous donc à quelque cataracte
qui nous précipitera dans l'abîme? Que cette manière de descendre plaise au
professeur, parce qu'elle se rapproche de la verticale, c'est possible, mais à
moi…
En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un phénomène
bruyant, car maintenant les mugissements se font entendre avec une grande
violence. Viennent-ils du ciel ou de l'océan?
Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans l'atmosphère, et je
cherche à sonder leur profondeur. Le ciel est tranquille; les nuages,
emportés au plus haut de la voûte, semblent immobiles et se perdent dans
l'intense irradiation de la lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de
ce phénomène.
J'interroge alors l'horizon pur et dégagé de toute brume. Son aspect n'a
pas changé. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une cataracte; si tout cet
océan se précipite dans un bassin inférieur, si ces mugissements sont
produits par une masse d'eau qui tombe, le courant doit s'activer, et sa
vitesse croissante peut me donner la mesure du péril dont nous sommes
menacés. Je consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je jette à
la mer reste sous le vent.
Vers quatre heures, Hans se lève, se cramponne au mât et monte à son
extrémité. De là son regard parcourt l'arc de cercle que l'océan décrit devant
le radeau et s'arrête à un point. Sa figure n'exprime aucune surprise, mais
son poil est devenu fixe.
Page 230
«Il a vu quelque chose, dit mon oncle.
—Je le crois.»
Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant:
«Der nere!»
—Là-bas?» répond mon oncle.
Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une minute, qui
me paraît un siècle.
«Oui, oui! s'écrie-t-il.
—Que voyez-vous?
—Une gerbe immense qui s'élève au-dessus des flots.
—Encore quelque animal marin?
—Alors mettons le cap plus à l'ouest, car nous savons à quoi nous en
tenir sur le danger de rencontrer ces monstres antédiluviens!
—Laissons aller,» répond mon oncle.
Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une inflexible
rigueur.
Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, et qu'il faut
estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la colonne d'eau
chassée par ses évents, il doit être d'une taille surnaturelle. Fuir serait se
conformer aux lois de la plus vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas
venus ici pour être prudents.
—Je le crois.»
Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant:
«Der nere!»
—Là-bas?» répond mon oncle.
Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une minute, qui
me paraît un siècle.
«Oui, oui! s'écrie-t-il.
—Que voyez-vous?
—Une gerbe immense qui s'élève au-dessus des flots.
—Encore quelque animal marin?
—Alors mettons le cap plus à l'ouest, car nous savons à quoi nous en
tenir sur le danger de rencontrer ces monstres antédiluviens!
—Laissons aller,» répond mon oncle.
Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une inflexible
rigueur.
Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, et qu'il faut
estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la colonne d'eau
chassée par ses évents, il doit être d'une taille surnaturelle. Fuir serait se
conformer aux lois de la plus vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas
venus ici pour être prudents.
Page 231
On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe grandit. Quel
monstre peut s'emplir d'une pareille quantité d'eau et l'expulser ainsi sans
interruption?
A huit heures du soir nous ne sommes pas à deux lieues de lui. Son corps
noirâtre, énorme, monstrueux, s'étend dans la mer comme un îlot. Est-ce
illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait dépasser mille toises! Quel est
donc ce cétacé que n'ont prévu ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est
immobile et comme endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce
sont les vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projetée à une
hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit assourdissant. Nous
courons en insensés vers cette masse puissante que cent baleines ne
nourriraient pas pour un jour.
La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je couperai, s'il le
faut, la drisse de la voile! Je me révolte contre le professeur, qui ne me
répond pas.
Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant:
«Holme!» dit-il.
—Une île! s'écrie mon oncle.
—Une île! dis-je à mon tour en haussant les épaules.
—Évidemment, répond le professeur en poussant un vaste éclat de rire.
—Mais cette colonne d'eau!
—Geyser[1] fait Hans.
[1] Source jaillissante très célèbre située au pied de l'Hécla.
monstre peut s'emplir d'une pareille quantité d'eau et l'expulser ainsi sans
interruption?
A huit heures du soir nous ne sommes pas à deux lieues de lui. Son corps
noirâtre, énorme, monstrueux, s'étend dans la mer comme un îlot. Est-ce
illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait dépasser mille toises! Quel est
donc ce cétacé que n'ont prévu ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est
immobile et comme endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce
sont les vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projetée à une
hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit assourdissant. Nous
courons en insensés vers cette masse puissante que cent baleines ne
nourriraient pas pour un jour.
La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je couperai, s'il le
faut, la drisse de la voile! Je me révolte contre le professeur, qui ne me
répond pas.
Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant:
«Holme!» dit-il.
—Une île! s'écrie mon oncle.
—Une île! dis-je à mon tour en haussant les épaules.
—Évidemment, répond le professeur en poussant un vaste éclat de rire.
—Mais cette colonne d'eau!
—Geyser[1] fait Hans.
[1] Source jaillissante très célèbre située au pied de l'Hécla.
Page 232
—Eh! sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil à ceux de
l'Islande!»
Je ne veux pas, d'abord, m'être trompé si grossièrement. Avoir pris un îlot
pour un monstre marin! Mais l'évidence se fait, et il faut enfin convenir de
mon erreur. Il n'y a là qu'un phénomène naturel.
A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses. L'îlot représente à s'y méprendre un cétacé immense
dont la tête domine les flots à une hauteur de dix toises. Le geyser, mot que
les Islandais prononcent «geysir» et qui signifie «fureur», s'élève
majestueusement à son extrémité. De sourdes détonations éclatent par
instants, et l'énorme jet, pris de colères plus violentes, secoue son panache
de vapeurs en bondissant jusqu'à la première couche de nuages. Il est seul.
Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la puissance
volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière électrique viennent se
mêler à cette gerbe éblouissante, dont chaque goutte se nuance de toutes les
couleurs du prisme.
«Accostons,» dit le professeur.
Mais il faut, éviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait le radeau en
un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous amène à l'extrémité de
l'îlot.
Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le chasseur
demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces étonnements.
Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux; le sol frissonne sous
nos pieds comme les flancs d'une chaudière où se tord de la vapeur
surchauffée; il est brûlant. Nous arrivons en vue d'un petit bassin central
d'où s'élève le geyser. Je plonge dans l'eau qui coule en bouillonnant un
l'Islande!»
Je ne veux pas, d'abord, m'être trompé si grossièrement. Avoir pris un îlot
pour un monstre marin! Mais l'évidence se fait, et il faut enfin convenir de
mon erreur. Il n'y a là qu'un phénomène naturel.
A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses. L'îlot représente à s'y méprendre un cétacé immense
dont la tête domine les flots à une hauteur de dix toises. Le geyser, mot que
les Islandais prononcent «geysir» et qui signifie «fureur», s'élève
majestueusement à son extrémité. De sourdes détonations éclatent par
instants, et l'énorme jet, pris de colères plus violentes, secoue son panache
de vapeurs en bondissant jusqu'à la première couche de nuages. Il est seul.
Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la puissance
volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière électrique viennent se
mêler à cette gerbe éblouissante, dont chaque goutte se nuance de toutes les
couleurs du prisme.
«Accostons,» dit le professeur.
Mais il faut, éviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait le radeau en
un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous amène à l'extrémité de
l'îlot.
Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le chasseur
demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces étonnements.
Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux; le sol frissonne sous
nos pieds comme les flancs d'une chaudière où se tord de la vapeur
surchauffée; il est brûlant. Nous arrivons en vue d'un petit bassin central
d'où s'élève le geyser. Je plonge dans l'eau qui coule en bouillonnant un
Page 233
thermomètre à déversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois
degrés.
Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit singulièrement
les théories du professeur Lidenbrock. Je ne puis m'empêcher d'en faire la
remarque.
«Eh bien, réplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma doctrine?
—Rien,» dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte à un entêtement
absolu.
Néanmoins, je suis forcé d'avouer que nous sommes singulièrement
favorisés jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'échappe, ce voyage
s'accomplit dans des conditions particulières de température; mais il me
paraît évident, certain, que nous arriverons un jour ou l'autre à ces régions
où la chaleur centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les
graduations des thermomètres.
Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, après avoir baptisé cet
îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal de rembarquement.
Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser. Je
remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu'il diminue parfois
d'intensité, puis reprend avec une nouvelle vigueur, ce que j'attribue aux
variations de pression des vapeurs accumulées dans son réservoir.
Enfin nous partons en contournant les roches très accores du sud.
Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état.
Mais avant de déborder je fais quelques observations pour calculer la
distance parcourue, et je les note sur mon journal. Nous avons franchi deux
degrés.
Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit singulièrement
les théories du professeur Lidenbrock. Je ne puis m'empêcher d'en faire la
remarque.
«Eh bien, réplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma doctrine?
—Rien,» dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte à un entêtement
absolu.
Néanmoins, je suis forcé d'avouer que nous sommes singulièrement
favorisés jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'échappe, ce voyage
s'accomplit dans des conditions particulières de température; mais il me
paraît évident, certain, que nous arriverons un jour ou l'autre à ces régions
où la chaleur centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les
graduations des thermomètres.
Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, après avoir baptisé cet
îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal de rembarquement.
Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser. Je
remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu'il diminue parfois
d'intensité, puis reprend avec une nouvelle vigueur, ce que j'attribue aux
variations de pression des vapeurs accumulées dans son réservoir.
Enfin nous partons en contournant les roches très accores du sud.
Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état.
Mais avant de déborder je fais quelques observations pour calculer la
distance parcourue, et je les note sur mon journal. Nous avons franchi deux
Page 234
cent soixante-dix lieues de mer depuis Port-Graüben, et nous sommes à six
cent vingt lieues de l'Islande, sous l'Angleterre.
cent vingt lieues de l'Islande, sous l'Angleterre.
Page 235
XXXV
Vendredi 21 août.—Le lendemain le magnifique geyser a disparu. Le vent a
fraîchi, et nous a rapidement éloignés de l'îlot Axel. Les mugissements se
sont éteints peu à peu.
Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant peu.
L'atmosphère se charge de vapeurs, qui emportent avec elles l'électricité
formée par l'évaporation des eaux salines, les nuages s'abaissent
sensiblement et prennent une teinte uniformément olivâtre; les rayons
électriques peuvent à peine percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où
va se jouer le drame des tempêtes.
Je me sens particulièrement impressionné, comme l'est sur terre toute
créature à l'approche d'un cataclysme. Les «cumulus[1]» entassés dans le
sud présentent un aspect sinistre; ils ont cette apparence «impitoyable» que
j'ai souvent remarquée au début des orages. L'air est lourd, la mer est calme.
[1] Nuages de formes arrondies.
Au loin les nuages ressemblent à de grosses balles de coton amoncelées
dans un pittoresque désordre; peu à peu ils se gonflent et perdent en nombre
ce qu'ils gagnent en grandeur; leur pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se
détacher de l'horizon; mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent
peu à peu, s'assombrissent et présentent bientôt une couche unique d'un
Vendredi 21 août.—Le lendemain le magnifique geyser a disparu. Le vent a
fraîchi, et nous a rapidement éloignés de l'îlot Axel. Les mugissements se
sont éteints peu à peu.
Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant peu.
L'atmosphère se charge de vapeurs, qui emportent avec elles l'électricité
formée par l'évaporation des eaux salines, les nuages s'abaissent
sensiblement et prennent une teinte uniformément olivâtre; les rayons
électriques peuvent à peine percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où
va se jouer le drame des tempêtes.
Je me sens particulièrement impressionné, comme l'est sur terre toute
créature à l'approche d'un cataclysme. Les «cumulus[1]» entassés dans le
sud présentent un aspect sinistre; ils ont cette apparence «impitoyable» que
j'ai souvent remarquée au début des orages. L'air est lourd, la mer est calme.
[1] Nuages de formes arrondies.
Au loin les nuages ressemblent à de grosses balles de coton amoncelées
dans un pittoresque désordre; peu à peu ils se gonflent et perdent en nombre
ce qu'ils gagnent en grandeur; leur pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se
détacher de l'horizon; mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent
peu à peu, s'assombrissent et présentent bientôt une couche unique d'un
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aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore éclairée, rebondit
sur ce tapis grisâtre et va se perdre bientôt dans la masse opaque.
Évidemment l'atmosphère est saturée de fluide, j'en suis tout imprégné,
mes cheveux se dressent sur ma tête comme aux abords d'une machine
électrique. Il me semble que, si mes compagnons me touchaient en ce
moment, ils recevraient une commotion violente.
A dix heures du matin, les symptômes de l'orage sont plus décisifs; on
dirait que le vent mollit pour mieux reprendre haleine; la nue ressemble à
une outre immense dans laquelle s'accumulent les ouragans.
Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne puis
m'empêcher de dire:
«Voilà du mauvais temps qui se prépare.»
Le professeur ne répond pas. Il est d'une humeur massacrante, à voir
l'océan se prolonger indéfiniment devant ses yeux. Il hausse les épaules à
mes paroles.
«Nous aurons de l'orage, dis-je en étendant la main vers l'horizon, ces
nuages s'abaissent sur la mer comme pour l'écraser!»
Silence général. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte et ne respire
plus. Sur le mat, où je vois déjà poindre un léger feu Saint-Elme, la voile
détendue tombe en plis lourds. Le radeau est immobile au milieu d'une mer
épaisse et sans ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon
conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au premier choc de
la tempête?
«Amenons-la, dis-je, abattons notre mât: cela sera prudent.
sur ce tapis grisâtre et va se perdre bientôt dans la masse opaque.
Évidemment l'atmosphère est saturée de fluide, j'en suis tout imprégné,
mes cheveux se dressent sur ma tête comme aux abords d'une machine
électrique. Il me semble que, si mes compagnons me touchaient en ce
moment, ils recevraient une commotion violente.
A dix heures du matin, les symptômes de l'orage sont plus décisifs; on
dirait que le vent mollit pour mieux reprendre haleine; la nue ressemble à
une outre immense dans laquelle s'accumulent les ouragans.
Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne puis
m'empêcher de dire:
«Voilà du mauvais temps qui se prépare.»
Le professeur ne répond pas. Il est d'une humeur massacrante, à voir
l'océan se prolonger indéfiniment devant ses yeux. Il hausse les épaules à
mes paroles.
«Nous aurons de l'orage, dis-je en étendant la main vers l'horizon, ces
nuages s'abaissent sur la mer comme pour l'écraser!»
Silence général. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte et ne respire
plus. Sur le mat, où je vois déjà poindre un léger feu Saint-Elme, la voile
détendue tombe en plis lourds. Le radeau est immobile au milieu d'une mer
épaisse et sans ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon
conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au premier choc de
la tempête?
«Amenons-la, dis-je, abattons notre mât: cela sera prudent.
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—Non, par le diable! s'écrie mon oncle, cent fois non! Que le vent nous
saisisse! que l'orage nous emporte! mais que j'aperçoive enfin les rochers
rivage, quand notre radeau devrait s'y briser en mille pièces!»
Ces paroles ne sont pas achevées que l'horizon du sud change subitement
d'aspect; les vapeurs accumulêes se résolvent en eau, et l'air, violemment
appelé pour combler les vides produits par la condensation, se fait ouragan.
Il vient des extrémités les plus reculées de la caverne. L'obscurité redouble.
C'est à peine si je puis prendre quelques notes incomplètes.
Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut. Je me
traîne jusqu'à lui. Il s'est fortement cramponné à un bout de câble et parait
considérer avec plaisir ce spectacle des éléments déchaînés.
Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l'ouragan et
ramenés sur sa face immobile, lui donnent une étrange physionomie, car
chacune de leurs extrémités est hérissée de petites aigrettes lumineuses. Son
masque effrayant est celui d'un homme antédiluvien, contemporain des
Ichthyosaures et des Megatherium.
Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle prête à
crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis estimer, mais
moins vite encore que ces gouttes d'eau déplacées sous lui, dont la rapidité
fait des lignes droites et nettes.
«La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser.
—Non! répond mon oncle.
—Nej,» fait Hans en remuant doucement la tête.
Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet horizon
vers lequel nous courons en insensés. Mais avant qu'elle n'arrive jusqu'à
saisisse! que l'orage nous emporte! mais que j'aperçoive enfin les rochers
rivage, quand notre radeau devrait s'y briser en mille pièces!»
Ces paroles ne sont pas achevées que l'horizon du sud change subitement
d'aspect; les vapeurs accumulêes se résolvent en eau, et l'air, violemment
appelé pour combler les vides produits par la condensation, se fait ouragan.
Il vient des extrémités les plus reculées de la caverne. L'obscurité redouble.
C'est à peine si je puis prendre quelques notes incomplètes.
Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut. Je me
traîne jusqu'à lui. Il s'est fortement cramponné à un bout de câble et parait
considérer avec plaisir ce spectacle des éléments déchaînés.
Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l'ouragan et
ramenés sur sa face immobile, lui donnent une étrange physionomie, car
chacune de leurs extrémités est hérissée de petites aigrettes lumineuses. Son
masque effrayant est celui d'un homme antédiluvien, contemporain des
Ichthyosaures et des Megatherium.
Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle prête à
crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis estimer, mais
moins vite encore que ces gouttes d'eau déplacées sous lui, dont la rapidité
fait des lignes droites et nettes.
«La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser.
—Non! répond mon oncle.
—Nej,» fait Hans en remuant doucement la tête.
Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet horizon
vers lequel nous courons en insensés. Mais avant qu'elle n'arrive jusqu'à
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nous le voile de nuage se déchire, la mer entre en ébullition et l'électricité,
produite par une vaste action chimique qui s'opère dans les couches
supérieures, est mise en jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets
étincelants de la foudre; des éclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu
des détonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les grêlons qui
frappent le métal de nos outils ou de nos armes se font lumineux; les vagues
soulevées semblent être autant de mamelons ignivomes sous lesquels couve
un feu intérieur, et dont chaque crête est empanachée d'une flamme.
Mes yeux sont éblouis par l'intensité de la lumière, mes oreilles brisées
par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mât, qui plie comme un
roseau sous la violence de l'ouragan……….
……………………………………………………….
…………………………
[Ici mes notes de voyage devinrent très incomplètes. Je n'ai plus retrouvé
que quelques observations fugitives et prises machinalement pour ainsi dire.
Mais, dans leur brièveté, dans leur obscurité même, elles sont empreintes de
l'émotion qui me dominait, et mieux que ma mémoire elles me donnent le
sentiment de notre situation.]
……………………………………………………..
…………………………..
Dimanche 23 août.—Où sommes-nous? Emportés avec une
incomparable rapidité.
La nuit a été épouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous vivons dans un
milieu de bruit, une détonation incessante. Nos oreilles saignent. On ne peut
échanger une parole.
produite par une vaste action chimique qui s'opère dans les couches
supérieures, est mise en jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets
étincelants de la foudre; des éclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu
des détonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les grêlons qui
frappent le métal de nos outils ou de nos armes se font lumineux; les vagues
soulevées semblent être autant de mamelons ignivomes sous lesquels couve
un feu intérieur, et dont chaque crête est empanachée d'une flamme.
Mes yeux sont éblouis par l'intensité de la lumière, mes oreilles brisées
par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mât, qui plie comme un
roseau sous la violence de l'ouragan……….
……………………………………………………….
…………………………
[Ici mes notes de voyage devinrent très incomplètes. Je n'ai plus retrouvé
que quelques observations fugitives et prises machinalement pour ainsi dire.
Mais, dans leur brièveté, dans leur obscurité même, elles sont empreintes de
l'émotion qui me dominait, et mieux que ma mémoire elles me donnent le
sentiment de notre situation.]
……………………………………………………..
…………………………..
Dimanche 23 août.—Où sommes-nous? Emportés avec une
incomparable rapidité.
La nuit a été épouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous vivons dans un
milieu de bruit, une détonation incessante. Nos oreilles saignent. On ne peut
échanger une parole.
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Les éclairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags rétrogrades qui,
après un jet rapide, reviennent de bas ou haut et vont frapper la voûte de
granit. Si elle allait s'écrouler! D'autres éclairs se bifurquent ou prennent la
forme de globes de feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne
parait pas s'en accroître; il a dépassé la limite d'intensité que peut percevoir
l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrières du monde viendraient à
sauter ensemble, nous ne saurions en entendre davantage.
Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages; la matière
électrique se dégage incessamment de leurs molécules; évidemment les
principes gazeux de l'air sont altérés; des colonnes d'eau innombrables
s'élancent dans l'atmosphère et retombent en écumant.
Où allons-nous?… Mon oncle est couché tout de son long à l'extrémité
du radeau.
La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre; il indique…
[Le chiffre est effacé.]
Lundi 24 août.—Cela ne finira pas! Pourquoi l'état de cette atmosphère si
dense, une fois modifié, ne serait-il pas définitif?
Nous sommes brisés de fatigue, Hans comme à l'ordinaire. Le radeau
court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait plus de deux cents
lieues depuis l'îlot Axel.
A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement tout les
objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache également. Les
flots passent par-dessus notre tête.
Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours. Nous
ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres; il ne se produit aucun son
après un jet rapide, reviennent de bas ou haut et vont frapper la voûte de
granit. Si elle allait s'écrouler! D'autres éclairs se bifurquent ou prennent la
forme de globes de feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne
parait pas s'en accroître; il a dépassé la limite d'intensité que peut percevoir
l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrières du monde viendraient à
sauter ensemble, nous ne saurions en entendre davantage.
Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages; la matière
électrique se dégage incessamment de leurs molécules; évidemment les
principes gazeux de l'air sont altérés; des colonnes d'eau innombrables
s'élancent dans l'atmosphère et retombent en écumant.
Où allons-nous?… Mon oncle est couché tout de son long à l'extrémité
du radeau.
La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre; il indique…
[Le chiffre est effacé.]
Lundi 24 août.—Cela ne finira pas! Pourquoi l'état de cette atmosphère si
dense, une fois modifié, ne serait-il pas définitif?
Nous sommes brisés de fatigue, Hans comme à l'ordinaire. Le radeau
court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait plus de deux cents
lieues depuis l'îlot Axel.
A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement tout les
objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache également. Les
flots passent par-dessus notre tête.
Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours. Nous
ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres; il ne se produit aucun son
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appréciable. Même en se parlant à l'oreille on ne peut s'entendre.
Mon oncle s'est approché de moi. Il a articulé quelques paroles. Je crois
qu'il m'a dit: «Nous sommes perdus.» Je n'en suis pas certain.
Je prends le parti de lui écrire ces mots: «Amenons notre voile.»
Il me fait signe qu'il y consent.
Sa tête n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un disque de
feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile sont partis tout d'un bloc,
et je les ai vus s'enlever à une prodigieuse hauteur, semblables au
Ptérodactyle, cet oiseau fantastique des premiers siècles.
Nous sommes glacés d'effroi; la boule mi-partie blanche, mi-partie
azurée, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se promène lentement, en
tournant avec une surprenante vitesse sous la lanière de l'ouragan. Elle vient
ici, là, monte sur un des bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions,
redescend légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur! Nous
allons sauter! Non! Le disque éblouissant s'écarte; il s'approche de Hans,
qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se précipite à genoux pour
l'éviter; de moi, pâle et frissonnant sous l'éclat de la lumière et de la
chaleur; il pirouette près de mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y
parvenir.
Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphère; elle pénètre le gosier, les
poumons. On étouffe.
Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc rivé au radeau? Ah! la
chute de ce globe électrique a aimanté tout le fer du bord; les instruments,
les outils, les armes s'agitent en se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous
Mon oncle s'est approché de moi. Il a articulé quelques paroles. Je crois
qu'il m'a dit: «Nous sommes perdus.» Je n'en suis pas certain.
Je prends le parti de lui écrire ces mots: «Amenons notre voile.»
Il me fait signe qu'il y consent.
Sa tête n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un disque de
feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile sont partis tout d'un bloc,
et je les ai vus s'enlever à une prodigieuse hauteur, semblables au
Ptérodactyle, cet oiseau fantastique des premiers siècles.
Nous sommes glacés d'effroi; la boule mi-partie blanche, mi-partie
azurée, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se promène lentement, en
tournant avec une surprenante vitesse sous la lanière de l'ouragan. Elle vient
ici, là, monte sur un des bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions,
redescend légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur! Nous
allons sauter! Non! Le disque éblouissant s'écarte; il s'approche de Hans,
qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se précipite à genoux pour
l'éviter; de moi, pâle et frissonnant sous l'éclat de la lumière et de la
chaleur; il pirouette près de mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y
parvenir.
Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphère; elle pénètre le gosier, les
poumons. On étouffe.
Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc rivé au radeau? Ah! la
chute de ce globe électrique a aimanté tout le fer du bord; les instruments,
les outils, les armes s'agitent en se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous
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de ma chaussure adhèrent violemment à une plaque de fer incrustée dans le
bois. Je ne puis retirer mon pied!
Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment où la boule allait le
saisir dans son mouvement giratoire et m'entraîner moi-même, si…
Ah! quelle lumière intense! le globe éclate! nous sommes couverts par
des jets de flammes!
Puis tout s'éteint. J'ai eu le temps de voir mon oncle étendu sur le radeau;
Hans toujours à sa barre et «crachant du feu» sous l'influence de l'électricité
qui le pénètre!
Où allons-nous? où allons-nous?
……………………………………………….
Mardi 25 août.—Je sors d'un évanouissement prolongé; l'orage continue;
les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents lâchée dans
l'atmosphère.
Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emportés avec une vitesse
incalculable. Nous avons passé sous l'Angleterre, sous la Manche, sous la
France, sous l'Europe entière, peut-être!
……………………………………………….
Un bruit nouveau se fait entendre! Évidemment, la mer qui se brise sur
des rochers!… Mais alors… ……………………………………………….
……………………………………………….
bois. Je ne puis retirer mon pied!
Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment où la boule allait le
saisir dans son mouvement giratoire et m'entraîner moi-même, si…
Ah! quelle lumière intense! le globe éclate! nous sommes couverts par
des jets de flammes!
Puis tout s'éteint. J'ai eu le temps de voir mon oncle étendu sur le radeau;
Hans toujours à sa barre et «crachant du feu» sous l'influence de l'électricité
qui le pénètre!
Où allons-nous? où allons-nous?
……………………………………………….
Mardi 25 août.—Je sors d'un évanouissement prolongé; l'orage continue;
les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents lâchée dans
l'atmosphère.
Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emportés avec une vitesse
incalculable. Nous avons passé sous l'Angleterre, sous la Manche, sous la
France, sous l'Europe entière, peut-être!
……………………………………………….
Un bruit nouveau se fait entendre! Évidemment, la mer qui se brise sur
des rochers!… Mais alors… ……………………………………………….
……………………………………………….
Page 242
XXXVI
Ici se termine ce que j'ai appelé «le journal du bord,» si heureusement sauvé
du naufrage. Je reprends mon récit comme devant.
Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte, je ne
saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et si j'échappai à la
mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les rocs aigus, c'est que le bras
vigoureux de Hans me retira de l'abîme.
Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des vagues, sur un
sable brûlant où je me trouvai côte à côte avec mon oncle.
Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames furieuses,
afin de sauver quelques épaves du naufrage. Je ne pouvais parler; j'étais
brisé d'émotions et de fatigues; il me fallut une grande heure pour me
remettre.
Cependant une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs superposés nous
offrirent un abri contre les torrents du ciel, Hans prépara des aliments
auxquels je ne pus toucher, et chacun de nous, épuisé par les veilles de trois
nuits, tomba dans un douloureux sommeil.
Ici se termine ce que j'ai appelé «le journal du bord,» si heureusement sauvé
du naufrage. Je reprends mon récit comme devant.
Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte, je ne
saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et si j'échappai à la
mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les rocs aigus, c'est que le bras
vigoureux de Hans me retira de l'abîme.
Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des vagues, sur un
sable brûlant où je me trouvai côte à côte avec mon oncle.
Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames furieuses,
afin de sauver quelques épaves du naufrage. Je ne pouvais parler; j'étais
brisé d'émotions et de fatigues; il me fallut une grande heure pour me
remettre.
Cependant une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce
redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs superposés nous
offrirent un abri contre les torrents du ciel, Hans prépara des aliments
auxquels je ne pus toucher, et chacun de nous, épuisé par les veilles de trois
nuits, tomba dans un douloureux sommeil.
Page 243
Le lendemain le temps était magnifique. Le ciel et la mer s'étaient apaisés
d'un commun accord. Toute trace de tempête avait disparu. Ce furent les
paroles joyeuses du professeur qui saluèrent mon réveil.
«Eh bien, mon garçon, s'écria-t-il, as-tu bien dormi?»
N'eût-on pas dit que nous étions dans la maison de König-strasse, que je
descendais tranquillement pour déjeuner et que mon mariage avec la pauvre
Graüben allait s'accomplir ce jour même?
Hélas! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l'est, nous avions
passé sous l'Allemagne, sous ma chère ville de Hambourg, sous cette rue au
demeurait tout ce que j'aimais au monde. Alors quarante lieues m'en
séparaient à peine! Mais quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en
réalité, plus de mille lieues à franchir!
Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon esprit
avant que je ne répondisse à la question de mon oncle.
«Ah ça! répéta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi?
—Très bien, répondis-je; je suis encore brisé, mais cela ne sera rien.
—Absolument rien, un peu de fatigue, et voilà tout.
—Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle.
—Enchanté, mon garçon! enchanté! Nous sommes arrivés!
—Au terme de notre expédition?
—Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous allons
reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer véritablement dans
les entrailles du globe.
d'un commun accord. Toute trace de tempête avait disparu. Ce furent les
paroles joyeuses du professeur qui saluèrent mon réveil.
«Eh bien, mon garçon, s'écria-t-il, as-tu bien dormi?»
N'eût-on pas dit que nous étions dans la maison de König-strasse, que je
descendais tranquillement pour déjeuner et que mon mariage avec la pauvre
Graüben allait s'accomplir ce jour même?
Hélas! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l'est, nous avions
passé sous l'Allemagne, sous ma chère ville de Hambourg, sous cette rue au
demeurait tout ce que j'aimais au monde. Alors quarante lieues m'en
séparaient à peine! Mais quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en
réalité, plus de mille lieues à franchir!
Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon esprit
avant que je ne répondisse à la question de mon oncle.
«Ah ça! répéta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi?
—Très bien, répondis-je; je suis encore brisé, mais cela ne sera rien.
—Absolument rien, un peu de fatigue, et voilà tout.
—Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle.
—Enchanté, mon garçon! enchanté! Nous sommes arrivés!
—Au terme de notre expédition?
—Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous allons
reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer véritablement dans
les entrailles du globe.
Page 244
—Mon oncle, permettez-moi une question.
—Je te la permets, Axel.
—Et le retour?
—Le retour! Ah! tu penses à revenir quand on n'est même pas arrivé?
—Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.
—De la manière la plus simple du monde. Une fois arrivés au centre du
sphéroïde, ou nous trouverons une route nouvelle pour remonter à sa
surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement par le chemin déjà
parcouru. J'aime à penser qu'il ne se fermera pas derrière nous.
—Alors il faudra remettre le radeau en bon état.
—Nécessairement.
—Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes ces
grandes choses?
—Oui, certes. Hans est un garçon habile, et je suis sûr qu'il a sauvé la
plus grande partie de la cargaison. Allons nous en assurer, d'ailleurs.»
Nous quittâmes cette grotte ouverte à toutes les brises. J'avais un espoir
qui était en même temps une crainte; il me semblait impossible que le
terrible abordage du radeau n'eût pas anéanti tout ce qu'il portait. Je me
trompais. A mon arrivée sur le rivage, j'aperçus Hans au milieu d'une foule
d'objets rangés avec ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif
sentiment de reconnaissance. Cet homme, d'un dévouement surhumain dont
on ne trouverait peut-être pas d'autre exemple, avait travaillé pendant que
nous dormions et sauvé les objets les plus précieux au péril de sa vie.
—Je te la permets, Axel.
—Et le retour?
—Le retour! Ah! tu penses à revenir quand on n'est même pas arrivé?
—Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.
—De la manière la plus simple du monde. Une fois arrivés au centre du
sphéroïde, ou nous trouverons une route nouvelle pour remonter à sa
surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement par le chemin déjà
parcouru. J'aime à penser qu'il ne se fermera pas derrière nous.
—Alors il faudra remettre le radeau en bon état.
—Nécessairement.
—Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes ces
grandes choses?
—Oui, certes. Hans est un garçon habile, et je suis sûr qu'il a sauvé la
plus grande partie de la cargaison. Allons nous en assurer, d'ailleurs.»
Nous quittâmes cette grotte ouverte à toutes les brises. J'avais un espoir
qui était en même temps une crainte; il me semblait impossible que le
terrible abordage du radeau n'eût pas anéanti tout ce qu'il portait. Je me
trompais. A mon arrivée sur le rivage, j'aperçus Hans au milieu d'une foule
d'objets rangés avec ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif
sentiment de reconnaissance. Cet homme, d'un dévouement surhumain dont
on ne trouverait peut-être pas d'autre exemple, avait travaillé pendant que
nous dormions et sauvé les objets les plus précieux au péril de sa vie.
Page 245
Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles, nos
armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La provision de
poudre était demeurée intacte, après avoir failli sauter pendant la tempête.
«Eh bien, s'écria le professeur, puisque les fusils manquent, nous en
serons quittes pour ne pas chasser.
—Bon; mais les instruments?
—Voici le manomètre, le plus utile de tous, et pour lequel j'aurais donné
les autres! Avec lui, je puis calculer la profondeur et savoir quand nous
aurons atteint le centre. Sans lui, nous risquerions d'aller au delà et de
ressortir par les antipodes!»
Cette gaîté était féroce.
«Mais la boussole? demandai-je.
—La voici, sur ce rocher, en parfait état, ainsi que le chronomètre et les
thermomètres. Ah! le chasseur est un homme précieux!»
Il fallait bien le reconnaître, en fait d'instruments, rien ne manquait..
Quant aux outils et aux engins, j'aperçus, épars sur le sable, échelles,
cordes, pics, pioches, etc.
Cependant il y avait encore la question des vivres à élucider.
«Et les provisions? dis-je,
—Voyons les provisions,» répondit mon oncle.
Les caisses qui les contenaient étaient alignées sur la grève dans un
parfait état de conservation; la mer les avait respectées pour la plupart, et
armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La provision de
poudre était demeurée intacte, après avoir failli sauter pendant la tempête.
«Eh bien, s'écria le professeur, puisque les fusils manquent, nous en
serons quittes pour ne pas chasser.
—Bon; mais les instruments?
—Voici le manomètre, le plus utile de tous, et pour lequel j'aurais donné
les autres! Avec lui, je puis calculer la profondeur et savoir quand nous
aurons atteint le centre. Sans lui, nous risquerions d'aller au delà et de
ressortir par les antipodes!»
Cette gaîté était féroce.
«Mais la boussole? demandai-je.
—La voici, sur ce rocher, en parfait état, ainsi que le chronomètre et les
thermomètres. Ah! le chasseur est un homme précieux!»
Il fallait bien le reconnaître, en fait d'instruments, rien ne manquait..
Quant aux outils et aux engins, j'aperçus, épars sur le sable, échelles,
cordes, pics, pioches, etc.
Cependant il y avait encore la question des vivres à élucider.
«Et les provisions? dis-je,
—Voyons les provisions,» répondit mon oncle.
Les caisses qui les contenaient étaient alignées sur la grève dans un
parfait état de conservation; la mer les avait respectées pour la plupart, et
Page 246
somme toute, en biscuits, viande salée, genièvre et poissons secs, on
pouvait compter encore sur quatre mois de vivres.
«Quatre mois! s'écria le professeur; nous avons le temps d'aller et de
revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand dîner à tous mes
collègues du Johannaeum!»
J'aurais dû être fait, depuis longtemps, au tempérament de mon oncle, et
pourtant cet homme-là m'étonnait toujours.
«Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau avec la pluie
que l'orage a versée dans tous ces bassins de granit; par conséquent, nous
n'avons pas à craindre d'être pris par la soif. Quant au radeau, je vais
recommander à Hans de le réparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus
nous servir, j'imagine!
—Comment cela? m'écriai-je.
—Une idée à moi, mon garçon! Je crois que nous ne sortirons pas par où
nous sommes entrés.»
Je regardai le professeur avec une certaine défiance; je me demandai s'il
n'était pas devenu fou. Et cependant «il ne savait pas si bien dire.»
«Allons déjeuner,» reprit-il.
Je le suivis sur un cap élevé, après qu'il eut donné ses instructions au
chasseur. Là, de la viande sèche, du biscuit et du thé composèrent un repas
excellent, et, je dois l'avouer, un des meilleurs que j'eusse fait de ma vie. Le
besoin, le grand air, le calme après les agitations, tout contribuait à me
mettre en appétit.
pouvait compter encore sur quatre mois de vivres.
«Quatre mois! s'écria le professeur; nous avons le temps d'aller et de
revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand dîner à tous mes
collègues du Johannaeum!»
J'aurais dû être fait, depuis longtemps, au tempérament de mon oncle, et
pourtant cet homme-là m'étonnait toujours.
«Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau avec la pluie
que l'orage a versée dans tous ces bassins de granit; par conséquent, nous
n'avons pas à craindre d'être pris par la soif. Quant au radeau, je vais
recommander à Hans de le réparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus
nous servir, j'imagine!
—Comment cela? m'écriai-je.
—Une idée à moi, mon garçon! Je crois que nous ne sortirons pas par où
nous sommes entrés.»
Je regardai le professeur avec une certaine défiance; je me demandai s'il
n'était pas devenu fou. Et cependant «il ne savait pas si bien dire.»
«Allons déjeuner,» reprit-il.
Je le suivis sur un cap élevé, après qu'il eut donné ses instructions au
chasseur. Là, de la viande sèche, du biscuit et du thé composèrent un repas
excellent, et, je dois l'avouer, un des meilleurs que j'eusse fait de ma vie. Le
besoin, le grand air, le calme après les agitations, tout contribuait à me
mettre en appétit.
Page 247
Pendant le déjeuner, je posai à mon oncle la question de savoir où nous
étions en ce moment.
«Cela, dis-je, me parait difficile à calculer.
—A calculer exactement, oui, répondit-il; c'est même impossible,
puisque, pendant ces trois jours de tempête, je n'ai pu tenir note de la vitesse
et de la direction du radeau; mais cependant nous pouvons relever notre
situation à l'estime.
—En effet, la dernière observation a été faite à l'îlot du geyser…
—A l'îlot Axel, mon garçon. Ne décline pas cet honneur d'avoir baptisé
de ton nom la première île découverte au centre du massif terrestre.
—Soit! A l'îlot Axel, nous avions franchi environ deux cent soixante-dix
lieues de mer et nous nous trouvions à plus de six cents lieues de l'Islande.
—Bien! partons de ce point alors et comptons quatre jours d'orage,
pendant lesquels notre vitesse n'a pas dû être inférieure à quatre-vingts
lieues par vingt-quatre heures.
—Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues à ajouter.
—Oui, et la mer Lidenbrock aurait à peu près six cents lieues d'un rivage
à l'autre! Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter de grandeur avec la
Méditerranée?
—Oui, surtout si nous ne l'avons traversée que dans sa largeur!
—Ce qui est fort possible!
—Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts, nous avons
maintenant cette Méditerranée sur notre tête.
étions en ce moment.
«Cela, dis-je, me parait difficile à calculer.
—A calculer exactement, oui, répondit-il; c'est même impossible,
puisque, pendant ces trois jours de tempête, je n'ai pu tenir note de la vitesse
et de la direction du radeau; mais cependant nous pouvons relever notre
situation à l'estime.
—En effet, la dernière observation a été faite à l'îlot du geyser…
—A l'îlot Axel, mon garçon. Ne décline pas cet honneur d'avoir baptisé
de ton nom la première île découverte au centre du massif terrestre.
—Soit! A l'îlot Axel, nous avions franchi environ deux cent soixante-dix
lieues de mer et nous nous trouvions à plus de six cents lieues de l'Islande.
—Bien! partons de ce point alors et comptons quatre jours d'orage,
pendant lesquels notre vitesse n'a pas dû être inférieure à quatre-vingts
lieues par vingt-quatre heures.
—Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues à ajouter.
—Oui, et la mer Lidenbrock aurait à peu près six cents lieues d'un rivage
à l'autre! Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter de grandeur avec la
Méditerranée?
—Oui, surtout si nous ne l'avons traversée que dans sa largeur!
—Ce qui est fort possible!
—Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts, nous avons
maintenant cette Méditerranée sur notre tête.
Page 248
—Vraiment!
—Vraiment, car nous sommes à neuf cents lieues de Reykjawik!
—Voilà un joli bout de chemin, mon garçon; mais, que nous soyons
plutôt sous la Méditerranée que sous la Turquie ou sous l'Atlantique, cela ne
peut s'affirmer que si notre direction n'a pas dévié.
—Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage doit être
situé au sud-est de Port-Graüben.
—Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole.
Allons consulter la boussole!»
Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait déposé les
instrumente. Il était gai, allègre, il se frottait les mains, il prenait des poses!
Un vrai jeune homme! Je le suivis, assez curieux de savoir si je ne me
trompais pas dans mon estime.
Arrivé au rocher, mon oncle prit le compas, le posa horizontalement et
observa l'aiguilla, qui, après avoir oscillé, s'arrêta dans une position fixe
sous l'influence magnétique.
Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de nouveau. Enfin
il se retourna de mon côté, stupéfait.
«Qu'y a-t-il?» demandai-je.
Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de surprise
m'échappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord là où nous supposions le
midi! Elle se tournait vers la grève au lieu de montrer la pleine mer!
—Vraiment, car nous sommes à neuf cents lieues de Reykjawik!
—Voilà un joli bout de chemin, mon garçon; mais, que nous soyons
plutôt sous la Méditerranée que sous la Turquie ou sous l'Atlantique, cela ne
peut s'affirmer que si notre direction n'a pas dévié.
—Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage doit être
situé au sud-est de Port-Graüben.
—Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole.
Allons consulter la boussole!»
Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait déposé les
instrumente. Il était gai, allègre, il se frottait les mains, il prenait des poses!
Un vrai jeune homme! Je le suivis, assez curieux de savoir si je ne me
trompais pas dans mon estime.
Arrivé au rocher, mon oncle prit le compas, le posa horizontalement et
observa l'aiguilla, qui, après avoir oscillé, s'arrêta dans une position fixe
sous l'influence magnétique.
Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de nouveau. Enfin
il se retourna de mon côté, stupéfait.
«Qu'y a-t-il?» demandai-je.
Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de surprise
m'échappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord là où nous supposions le
midi! Elle se tournait vers la grève au lieu de montrer la pleine mer!
Page 249
Je remuai la boussole, je l'examinai; elle était en parfait état. Quelque
position que l'on fît prendre à l'aiguille; celle-ci reprenait obstinément cette
direction inattendue.
Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempête une saute de
vent s'était produite dont nous ne nous étions pas aperçus et avait ramené le
radeau vers les rivages que mon oncle croyait laisser derrière lui.
position que l'on fît prendre à l'aiguille; celle-ci reprenait obstinément cette
direction inattendue.
Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempête une saute de
vent s'était produite dont nous ne nous étions pas aperçus et avait ramené le
radeau vers les rivages que mon oncle croyait laisser derrière lui.
Page 250
XXXVII
Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments qui agitèrent
le professeur Lidenbrock, la stupéfaction, l'incrédulité et enfin la colère.
Jamais je ne vis homme si décontenancé d'abord, si irrité ensuite. Les
fatigues de la traversée, les dangers courus, tout était à recommencer! Nous
avions reculé au lieu de marcher en avant!
Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.
«Ah! la fatalité me joue de pareils tours! s'écria-t-il; les éléments
conspirent contre moi! l'air, le feu et l'eau combinent leurs efforts pour
s'opposer à mon passage! Eh bien! l'on saura ce que peut ma volonté. Je ne
céderai pas, je ne reculerai pas d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera
de l'homme ou de la nature!»
Debout sur le rocher, irrité, menaçant, Otto Lidenbrock, pareil au
farouche Ajax, semblait défier les dieux. Mais je jugeai à propos
d'intervenir et de mettre un frein à cette fougue insensée.
«Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme. Il y a une limite à toute ambition
ici-bas; il ne faut pas lutter contre l'impossible; nous sommes mal équipés
pour un voyage sur mer; cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais
assemblage de poutres avec une couverture pour voile, un bâton en guise de
mât, et contre les vents déchaînés. Nous ne pouvons gouverner, nous
Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments qui agitèrent
le professeur Lidenbrock, la stupéfaction, l'incrédulité et enfin la colère.
Jamais je ne vis homme si décontenancé d'abord, si irrité ensuite. Les
fatigues de la traversée, les dangers courus, tout était à recommencer! Nous
avions reculé au lieu de marcher en avant!
Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.
«Ah! la fatalité me joue de pareils tours! s'écria-t-il; les éléments
conspirent contre moi! l'air, le feu et l'eau combinent leurs efforts pour
s'opposer à mon passage! Eh bien! l'on saura ce que peut ma volonté. Je ne
céderai pas, je ne reculerai pas d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera
de l'homme ou de la nature!»
Debout sur le rocher, irrité, menaçant, Otto Lidenbrock, pareil au
farouche Ajax, semblait défier les dieux. Mais je jugeai à propos
d'intervenir et de mettre un frein à cette fougue insensée.
«Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme. Il y a une limite à toute ambition
ici-bas; il ne faut pas lutter contre l'impossible; nous sommes mal équipés
pour un voyage sur mer; cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais
assemblage de poutres avec une couverture pour voile, un bâton en guise de
mât, et contre les vents déchaînés. Nous ne pouvons gouverner, nous
Page 251
sommes le jouet des tempêtes, et c'est agir en fous que de tenter une
seconde fois cette impossible traversée!»
De ces raisons toutes irréfutables je pus dérouler la série pendant dix
minutes sans être interrompu, mais cela vint uniquement de l'inattention du
professeur, qui n'entendit pas un mot de mon argumentation.
«Au radeau! s'écria-t-il.
Telle fut sa réponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je me heurtai
à une volonté plus dure que le granit.
Hans achevait en ce moment de réparer le radeau. On eût dit que cet être
bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec quelques morceaux de
surtarbrandur il avait consolidé l'embarcation. Une voile s'y élevait déjà et
le vent jouait dans ses plis flottants.
Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitôt celui-ci d'embarquer
les bagages et de tout disposer pour le départ. L'atmosphère était assez pure
et le vent du nord-ouest tenait bon.
Que pouvais-je faire? Résister seul contre deux? Impossible. Si encore
Hans se fût joint à moi. Mais non! Il semblait que l'Islandais eût mis de côté
toute volonté personnelle et fait voeu d'abnégation. Je ne pouvais rien
obtenir d'un serviteur aussi inféodé à son maître. Il fallait marcher en avant.
J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutumée, quand mon
oncle m'arrêta de la main.
«Nous ne partirons que demain, dit-il.»
Je fis le geste d'un homme résigné à tout.
seconde fois cette impossible traversée!»
De ces raisons toutes irréfutables je pus dérouler la série pendant dix
minutes sans être interrompu, mais cela vint uniquement de l'inattention du
professeur, qui n'entendit pas un mot de mon argumentation.
«Au radeau! s'écria-t-il.
Telle fut sa réponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je me heurtai
à une volonté plus dure que le granit.
Hans achevait en ce moment de réparer le radeau. On eût dit que cet être
bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec quelques morceaux de
surtarbrandur il avait consolidé l'embarcation. Une voile s'y élevait déjà et
le vent jouait dans ses plis flottants.
Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitôt celui-ci d'embarquer
les bagages et de tout disposer pour le départ. L'atmosphère était assez pure
et le vent du nord-ouest tenait bon.
Que pouvais-je faire? Résister seul contre deux? Impossible. Si encore
Hans se fût joint à moi. Mais non! Il semblait que l'Islandais eût mis de côté
toute volonté personnelle et fait voeu d'abnégation. Je ne pouvais rien
obtenir d'un serviteur aussi inféodé à son maître. Il fallait marcher en avant.
J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutumée, quand mon
oncle m'arrêta de la main.
«Nous ne partirons que demain, dit-il.»
Je fis le geste d'un homme résigné à tout.
Page 252
«Je ne dois rien négliger, reprit-il, et puisque la fatalité m'a poussé sur
cette partie de la côte, je ne la quitterai pas sans l'avoir reconnue.»
Cette remarque sera comprise quand on saura que nous étions revenus au
rivage du nord, mais non pas à l'endroit même de notre premier départ.
Port-Graüben devait être situé plus à l'ouest. Rien de plus raisonnable dès
lors que d'examiner avec soin les environs de ce nouvel atterrissage.
«Allons à la découverte!» dis-je.
Et, laissant Hans à ses occupations, nous voilà partis. L'espace compris
entre les relais de la mer et le pied des contre-forts était fort large; on
pouvait marcher une demi-heure avant d'arriver à la paroi de rochers. Nos
pieds écrasaient d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
grandeurs, où vécurent les animaux des premières époques. J'apercevais
aussi d'énormes carapaces; dont le diamètre dépassait souvent quinze pieds.
Elles avaient appartenu à ces gigantesques glyptodons de la période
pliocène dont la tortue moderne n'ont plus qu'une petite réduction. En outre
le sol était semé d'une grande quantité de débris pierreux, sortes de galets
arrondis par la lame et rangés en lignes successives. Je fus donc conduit à
faire cette remarque, que la mer devait autrefois occuper cet espace. Sur les
rocs épars et maintenant hors de ses atteintes, les flots avaient laissé des
traces évidentes de leur passage.
Ceci pouvait expliquer jusqu'à un certain point l'existence de cet océan, à
quarante lieues au-dessous de la surface du globe. Mais, suivant moi, cette
masse d'eau devait se perdre peu à peu dans les entrailles de la terre, et elle
provenait évidemment des eaux de l'Océan, qui se firent jour à travers
quelque fissure. Cependant il fallait admettre que cette fissure était
actuellement bouchée, car toute cette caverne, ou mieux, cet immense
réservoir, se fût rempli dans un temps assez court. Peut-être même cette eau,
ayant eu à lutter contre des feux souterrains, s'était vaporisée en partie. De
cette partie de la côte, je ne la quitterai pas sans l'avoir reconnue.»
Cette remarque sera comprise quand on saura que nous étions revenus au
rivage du nord, mais non pas à l'endroit même de notre premier départ.
Port-Graüben devait être situé plus à l'ouest. Rien de plus raisonnable dès
lors que d'examiner avec soin les environs de ce nouvel atterrissage.
«Allons à la découverte!» dis-je.
Et, laissant Hans à ses occupations, nous voilà partis. L'espace compris
entre les relais de la mer et le pied des contre-forts était fort large; on
pouvait marcher une demi-heure avant d'arriver à la paroi de rochers. Nos
pieds écrasaient d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
grandeurs, où vécurent les animaux des premières époques. J'apercevais
aussi d'énormes carapaces; dont le diamètre dépassait souvent quinze pieds.
Elles avaient appartenu à ces gigantesques glyptodons de la période
pliocène dont la tortue moderne n'ont plus qu'une petite réduction. En outre
le sol était semé d'une grande quantité de débris pierreux, sortes de galets
arrondis par la lame et rangés en lignes successives. Je fus donc conduit à
faire cette remarque, que la mer devait autrefois occuper cet espace. Sur les
rocs épars et maintenant hors de ses atteintes, les flots avaient laissé des
traces évidentes de leur passage.
Ceci pouvait expliquer jusqu'à un certain point l'existence de cet océan, à
quarante lieues au-dessous de la surface du globe. Mais, suivant moi, cette
masse d'eau devait se perdre peu à peu dans les entrailles de la terre, et elle
provenait évidemment des eaux de l'Océan, qui se firent jour à travers
quelque fissure. Cependant il fallait admettre que cette fissure était
actuellement bouchée, car toute cette caverne, ou mieux, cet immense
réservoir, se fût rempli dans un temps assez court. Peut-être même cette eau,
ayant eu à lutter contre des feux souterrains, s'était vaporisée en partie. De
Page 253
là l'explication des nuages suspendus sur notre tête et le dégagement de
cette électricité qui créait des tempêtes à l'intérieur du massif terrestre.
Cette théorie des phénomènes dont nous avions été témoins me paraissait
satisfaisante; car, pour grandes que soient les merveilles de la nature, elles
sont toujours explicables par des raisons physiques.
Nous marchions donc sur une sorte de terrain sédimentaire formé par les
eaux, comme tous les terrains de cette période, si largement distribués à la
surface du globe. Le professeur examinait attentivement chaque interstice
de roche. Qu'une ouverture quelconque existât, et il devenait important pour
lui d'en faire sonder la profondeur.
Pendant un mille, nous avions côtoyé les rivages de la mer Lidenbrock,
quand le sol changea subitement d'aspect. Il paraissait bouleversé,
convulsionné par un exhaussement violent des couches inférieures. En
maint endroit, des enfoncements ou des soulèvements attestaient une
dislocation puissante du massif terrestre.
Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit, mélangées de
silex, de quartz et de dépôts alluvionnaires, lorsqu'un champ, plus qu'un
champ, une plaine d'ossements apparut à nos regards. On eût dit un
cimetière immense, où les générations de vingt siècles confondaient leur
éternelle poussière. De hautes extumescences de débris s'étageaient au loin.
Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y perdaient dans une
brume fondante. Là, sur trois milles carrés. peut-être; s'accumulait toute la
vie de l'histoire animale, à peine écrite dans les terrains trop récents du
monde habité.
Cependant une impatiente curiosité nous entraînait. Nos pieds écrasaient
avec un bruit sec les restes de ces animaux antéhistoriques, et ces fossiles
dont les Muséums des grandes cités se disputent les rares et intéressants
cette électricité qui créait des tempêtes à l'intérieur du massif terrestre.
Cette théorie des phénomènes dont nous avions été témoins me paraissait
satisfaisante; car, pour grandes que soient les merveilles de la nature, elles
sont toujours explicables par des raisons physiques.
Nous marchions donc sur une sorte de terrain sédimentaire formé par les
eaux, comme tous les terrains de cette période, si largement distribués à la
surface du globe. Le professeur examinait attentivement chaque interstice
de roche. Qu'une ouverture quelconque existât, et il devenait important pour
lui d'en faire sonder la profondeur.
Pendant un mille, nous avions côtoyé les rivages de la mer Lidenbrock,
quand le sol changea subitement d'aspect. Il paraissait bouleversé,
convulsionné par un exhaussement violent des couches inférieures. En
maint endroit, des enfoncements ou des soulèvements attestaient une
dislocation puissante du massif terrestre.
Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit, mélangées de
silex, de quartz et de dépôts alluvionnaires, lorsqu'un champ, plus qu'un
champ, une plaine d'ossements apparut à nos regards. On eût dit un
cimetière immense, où les générations de vingt siècles confondaient leur
éternelle poussière. De hautes extumescences de débris s'étageaient au loin.
Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y perdaient dans une
brume fondante. Là, sur trois milles carrés. peut-être; s'accumulait toute la
vie de l'histoire animale, à peine écrite dans les terrains trop récents du
monde habité.
Cependant une impatiente curiosité nous entraînait. Nos pieds écrasaient
avec un bruit sec les restes de ces animaux antéhistoriques, et ces fossiles
dont les Muséums des grandes cités se disputent les rares et intéressants
Page 254
débris. L'existence de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les
squelettes des êtres organiques couchés dans ce magnifique ossuaire.
J'étais stupéfait. Mon oncle avait levé ses grands bras vers l'épaisse voûte
qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte démesurément, ses yeux
fulgurants sous la lentille de ses lunettes, sa tête remuant de haut en bas, de
gauche à droite, toute sa posture enfin dénotait un étonnement sans borne. Il
se trouvait devant une inappréciable collection de Leptotherium, de
Mericotherium, de Mastodontes, de Protopithèques, de Ptérodactyles, de
tous les monstres antédiluviens entassés là pour sa satisfaction personnelle.
Qu'on se figure un bibliomane passionné transporté tout à coup dans cette
fameuse bibliothèque d'Alexandrie brûlée par Omar et qu'un miracle aurait
fait renaître de ses cendres! Tel était mon oncle le professeur Lidenbrock.
Mais ce fut un bien autre émerveillement, quand, courant a travers cette
poussière volcanique, il saisit un crâne dénudé, et s'écria d'une voix
frémissante:
«Axel! Axel! une tête humaine!
—Une tête humaine! mon oncle, répondis-je, non moins stupéfait.
—Oui, mon neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M, de
Quatrefages! que n'êtes-vous là où je suis, moi, Otto
Lidenbrock!»
squelettes des êtres organiques couchés dans ce magnifique ossuaire.
J'étais stupéfait. Mon oncle avait levé ses grands bras vers l'épaisse voûte
qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte démesurément, ses yeux
fulgurants sous la lentille de ses lunettes, sa tête remuant de haut en bas, de
gauche à droite, toute sa posture enfin dénotait un étonnement sans borne. Il
se trouvait devant une inappréciable collection de Leptotherium, de
Mericotherium, de Mastodontes, de Protopithèques, de Ptérodactyles, de
tous les monstres antédiluviens entassés là pour sa satisfaction personnelle.
Qu'on se figure un bibliomane passionné transporté tout à coup dans cette
fameuse bibliothèque d'Alexandrie brûlée par Omar et qu'un miracle aurait
fait renaître de ses cendres! Tel était mon oncle le professeur Lidenbrock.
Mais ce fut un bien autre émerveillement, quand, courant a travers cette
poussière volcanique, il saisit un crâne dénudé, et s'écria d'une voix
frémissante:
«Axel! Axel! une tête humaine!
—Une tête humaine! mon oncle, répondis-je, non moins stupéfait.
—Oui, mon neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M, de
Quatrefages! que n'êtes-vous là où je suis, moi, Otto
Lidenbrock!»
Page 255
XXXVIII
Pour comprendre cette évocation faite par mon oncle à ces illustres savants
français, il faut savoir qu'un fait d'une haute importance en paléontologie
s'était produit quelque temps avant notre départ.
Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de M.
Boucher de Perthes les carrières de Moulin-Quignon, près Abbeville, dans
le département de la Somme, en France, trouvèrent une mâchoire humaine à
quatorze pieds au-dessous de la superficie du sol. C'était le premier fossile
de cette espèce ramené à la lumière du grand jour. Près de lui se
rencontrèrent des haches de pierre et des silex taillés, colorés et revêtus par
le temps d'une patine uniforme.
Le bruit de cette découverte fut grand, non seulement en France, mais en
Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de l'Institut français, entre
autres MM. Milne-Edwards et de Quatrefages, prirent l'affaire à coeur,
démontrèrent l'incontestable authenticité de l'ossement en question, et se
firent les plus ardents défenseurs de ce «procès de la mâchoire», suivant
l'expression anglaise.
Aux géologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain, MM.
Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de l'Allemagne, et
parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le plus enthousiaste, mon
oncle Lidenbrock.
Pour comprendre cette évocation faite par mon oncle à ces illustres savants
français, il faut savoir qu'un fait d'une haute importance en paléontologie
s'était produit quelque temps avant notre départ.
Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de M.
Boucher de Perthes les carrières de Moulin-Quignon, près Abbeville, dans
le département de la Somme, en France, trouvèrent une mâchoire humaine à
quatorze pieds au-dessous de la superficie du sol. C'était le premier fossile
de cette espèce ramené à la lumière du grand jour. Près de lui se
rencontrèrent des haches de pierre et des silex taillés, colorés et revêtus par
le temps d'une patine uniforme.
Le bruit de cette découverte fut grand, non seulement en France, mais en
Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de l'Institut français, entre
autres MM. Milne-Edwards et de Quatrefages, prirent l'affaire à coeur,
démontrèrent l'incontestable authenticité de l'ossement en question, et se
firent les plus ardents défenseurs de ce «procès de la mâchoire», suivant
l'expression anglaise.
Aux géologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain, MM.
Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de l'Allemagne, et
parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le plus enthousiaste, mon
oncle Lidenbrock.
Page 256
L'authenticité d'un fossile humain de l'époque quaternaire semblait donc
incontestablement démontrée et admise.
Ce système, il est vrai, avait eu un adversaire acharné dans M. Élie de
Beaumont. Ce savant de si haute autorité soutenait que le terrain de Moulin-
Quignon n'appartenait pas au «diluvium», mais à une couche moins
ancienne, et, d'accord en cela avec Cuvier, il n'admettait pas que l'espèce
humaine eût été contemporaine des animaux de l'époque quaternaire. Mon
oncle Lidenbrock, de concert avec la grande majorité des géologues, avait
tenu bon, disputé, discuté, et M. Élie de Beaumont était resté à peu près seul
de son parti.
Nous connaissions tous ces détails de l'affaire, mais nous ignorions que,
depuis notre départ, la question avait fait des progrès nouveaux. D'autres
mâchoires identiques, quoique appartenant à des individus de types divers
et de nations différentes, furent trouvées dans les terres meubles et grises de
certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que des armes,
des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants, d'adolescents, d'hommes,
de vieillards. L'existence de l'homme quaternaire s'affirmait donc chaque
jour davantage.
Et ce n'était pas tout. Des débris nouveaux exhumés du terrain tertiaire
pliocène avaient permis à des savants plus audacieux encore d'assigner une
haute antiquité à la race humaine. Ces débris, il est vrai, n'étaient point des
ossements de l'homme, mais seulement des objets de son industrie, des
tibias, des fémurs d'animaux fossiles, striés régulièrement, sculptés pour
ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain.
Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'échelle des temps d'un grand
nombre de siècles; il précédait le Mastodonde; il devenait le contemporain
de «l'Elephas meridionalis»; il avait cent mille ans d'existence, puisque c'est
incontestablement démontrée et admise.
Ce système, il est vrai, avait eu un adversaire acharné dans M. Élie de
Beaumont. Ce savant de si haute autorité soutenait que le terrain de Moulin-
Quignon n'appartenait pas au «diluvium», mais à une couche moins
ancienne, et, d'accord en cela avec Cuvier, il n'admettait pas que l'espèce
humaine eût été contemporaine des animaux de l'époque quaternaire. Mon
oncle Lidenbrock, de concert avec la grande majorité des géologues, avait
tenu bon, disputé, discuté, et M. Élie de Beaumont était resté à peu près seul
de son parti.
Nous connaissions tous ces détails de l'affaire, mais nous ignorions que,
depuis notre départ, la question avait fait des progrès nouveaux. D'autres
mâchoires identiques, quoique appartenant à des individus de types divers
et de nations différentes, furent trouvées dans les terres meubles et grises de
certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que des armes,
des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants, d'adolescents, d'hommes,
de vieillards. L'existence de l'homme quaternaire s'affirmait donc chaque
jour davantage.
Et ce n'était pas tout. Des débris nouveaux exhumés du terrain tertiaire
pliocène avaient permis à des savants plus audacieux encore d'assigner une
haute antiquité à la race humaine. Ces débris, il est vrai, n'étaient point des
ossements de l'homme, mais seulement des objets de son industrie, des
tibias, des fémurs d'animaux fossiles, striés régulièrement, sculptés pour
ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain.
Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'échelle des temps d'un grand
nombre de siècles; il précédait le Mastodonde; il devenait le contemporain
de «l'Elephas meridionalis»; il avait cent mille ans d'existence, puisque c'est
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la date assignée par les géologues les plus renommés à la formation du
terrain pliocène!
Tel était alors l'état de la science paléontologique, et ce que nous en
connaissions suffisait à expliquer notre attitude devant cet ossuaire de la
mer Lidenbrock. On comprendra donc les stupéfactions et les joies de mon
oncle, surtout quand, vingt pas plus loin, il se trouva en présence, on peut
dire face à face, avec un des spécimens de l'homme quaternaire.
C'était un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une nature
particulière, comme celui du cimetière Saint-Michel, à Bordeaux, l'avait-il
ainsi conservé pendant des siècles? je ne saurais le dire. Mais ça cadavre, la
peau tendue et parcheminée, les membres encore moelleux,—à la vue du
moins,—les dents intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et
des orteils d'une grandeur effrayante, se montrait à nos yeux tel qu'il avait
vécu.
J'étais muet devant cette apparition d'un autre âge. Mon oncle, si loquace,
si impétueusement discoureur d'habitude, se taisait aussi. Nous avions
soulevé ce corps. Nous l'avions redressé. Il nous regardait avec ses orbites
caves. Nous palpions son torse sonore.
Après quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le professeur.
Otto Lidenbrock, emporté par son tempérament, oublia les circonstances de
notre voyage, le milieu où nous étions, l'immense caverne qui nous
contenait. Sans doute il se crut au Johannaeum, professant devant ses
élèves, car il prit un ton doctoral, et s'adressant à un auditoire imaginaire:
«Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter un homme de l'époque
quaternaire. De grands savants ont nié son existence, d'autres non moins
grands l'ont affirmée. Les saint Thomas de la paléontologie, s'ils étaient là,
le toucheraient du doigt, et seraient bien forcés de reconnaître leur erreur. Je
terrain pliocène!
Tel était alors l'état de la science paléontologique, et ce que nous en
connaissions suffisait à expliquer notre attitude devant cet ossuaire de la
mer Lidenbrock. On comprendra donc les stupéfactions et les joies de mon
oncle, surtout quand, vingt pas plus loin, il se trouva en présence, on peut
dire face à face, avec un des spécimens de l'homme quaternaire.
C'était un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une nature
particulière, comme celui du cimetière Saint-Michel, à Bordeaux, l'avait-il
ainsi conservé pendant des siècles? je ne saurais le dire. Mais ça cadavre, la
peau tendue et parcheminée, les membres encore moelleux,—à la vue du
moins,—les dents intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et
des orteils d'une grandeur effrayante, se montrait à nos yeux tel qu'il avait
vécu.
J'étais muet devant cette apparition d'un autre âge. Mon oncle, si loquace,
si impétueusement discoureur d'habitude, se taisait aussi. Nous avions
soulevé ce corps. Nous l'avions redressé. Il nous regardait avec ses orbites
caves. Nous palpions son torse sonore.
Après quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le professeur.
Otto Lidenbrock, emporté par son tempérament, oublia les circonstances de
notre voyage, le milieu où nous étions, l'immense caverne qui nous
contenait. Sans doute il se crut au Johannaeum, professant devant ses
élèves, car il prit un ton doctoral, et s'adressant à un auditoire imaginaire:
«Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter un homme de l'époque
quaternaire. De grands savants ont nié son existence, d'autres non moins
grands l'ont affirmée. Les saint Thomas de la paléontologie, s'ils étaient là,
le toucheraient du doigt, et seraient bien forcés de reconnaître leur erreur. Je
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sais bien que la science doit se mettre en garde contre les découvertes de ce
genre! Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes fossiles ont faite les
Barnum et autres charlatans de même farine. Je connais l'histoire de la
rotule d'Ajax, du prétendu corps d'Oreste retrouvé par les Spartiates, et du
corps d'Astérius, long de dix coudées, dont parle Pausanias. J'ai lu les
rapports sur le squelette de Trapani découvert au XIVe siècle, et dans lequel
on voulait reconnaître Polyphème, et l'histoire du géant déterré pendant le
XVIe siècle aux environs de Palerme. Vous n'ignorez pas plus que moi,
Messieurs, l'analyse faite auprès de Lucerne, en 1577, de ces grands
ossements que le célèbre médecin Félix Plater déclarait appartenir à un
géant de dix-neuf pieds! J'ai dévoré les traités de Cassanion, et tous ces
mémoires, brochures, discours et contre-discours publiés à propos du
squelette du roi des Cimbres, Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule,
exhumé d'une sablonnière du Dauphiné en 1613! Au XVIIIe siècle, j'aurais
combattu avec Pierre Campet l'existence des préadamites de Scheuchzer!
J'ai eu entre les mains l'écrit nommé Gigans..»
Ici reparut l'infirmité naturelle de mon oncle, qui en public ne pouvait pas
prononcer les mots difficiles.
«L'écrit nommé Gigans…» reprit-il.
Il ne pouvait aller plus loin.
«Gigantéo…»
Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On aurait bien ri
au Johannaeum!
«Gigantostéologie,» acheva de dire le professeur Lidenbrock entre deux
jurons.
genre! Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes fossiles ont faite les
Barnum et autres charlatans de même farine. Je connais l'histoire de la
rotule d'Ajax, du prétendu corps d'Oreste retrouvé par les Spartiates, et du
corps d'Astérius, long de dix coudées, dont parle Pausanias. J'ai lu les
rapports sur le squelette de Trapani découvert au XIVe siècle, et dans lequel
on voulait reconnaître Polyphème, et l'histoire du géant déterré pendant le
XVIe siècle aux environs de Palerme. Vous n'ignorez pas plus que moi,
Messieurs, l'analyse faite auprès de Lucerne, en 1577, de ces grands
ossements que le célèbre médecin Félix Plater déclarait appartenir à un
géant de dix-neuf pieds! J'ai dévoré les traités de Cassanion, et tous ces
mémoires, brochures, discours et contre-discours publiés à propos du
squelette du roi des Cimbres, Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule,
exhumé d'une sablonnière du Dauphiné en 1613! Au XVIIIe siècle, j'aurais
combattu avec Pierre Campet l'existence des préadamites de Scheuchzer!
J'ai eu entre les mains l'écrit nommé Gigans..»
Ici reparut l'infirmité naturelle de mon oncle, qui en public ne pouvait pas
prononcer les mots difficiles.
«L'écrit nommé Gigans…» reprit-il.
Il ne pouvait aller plus loin.
«Gigantéo…»
Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On aurait bien ri
au Johannaeum!
«Gigantostéologie,» acheva de dire le professeur Lidenbrock entre deux
jurons.
Page 259
Puis, continuant de plus belle, et s'animant:
«Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses! Je sais aussi que Cuvier et
Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os de Mammouth
et autres animaux de l'époque quaternaire. Mais ici le doute seul serait une
injure à la science! Le cadavre est là! Vous pouvez le voir, le toucher! Ce
n'est pas un squelette, c'est un corps intact, conservé dans un but
uniquement anthropologique!»
Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.
«Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit encore
mon oncle, j'en ferais disparaître toutes les parties terreuses et ces
coquillages resplendissants qui sont incrustés en lui. Mais le précieux
dissolvant me manque. Cependant, tel il est, tel ce corps nous racontera sa
propre histoire.»
Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec la dextérité
d'un montreur de curiosités.
«Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous sommes loin
des prétendus géants. Quant à la race à laquelle il appartient, elle est
incontestablement caucasique. C'est la race blanche, c'est la nôtre! Le crâne
de ce fossile est régulièrement ovoïde, sans développement des pommettes,
sans projection de la mâchoire. Il ne présente aucun caractère de ce
prognathisme qui modifie l'angle facial[1]. Mesurez cet angle, il est presque
de quatre-vingt-dix degrés. Mais j'irai plus loin encore dans le chemin des
déductions, et j'oserai dire que cet échantillon humain appartient à la famille
japétique, répandue depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe
occidentale. Ne souriez pas, Messieurs!»
«Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses! Je sais aussi que Cuvier et
Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os de Mammouth
et autres animaux de l'époque quaternaire. Mais ici le doute seul serait une
injure à la science! Le cadavre est là! Vous pouvez le voir, le toucher! Ce
n'est pas un squelette, c'est un corps intact, conservé dans un but
uniquement anthropologique!»
Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.
«Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit encore
mon oncle, j'en ferais disparaître toutes les parties terreuses et ces
coquillages resplendissants qui sont incrustés en lui. Mais le précieux
dissolvant me manque. Cependant, tel il est, tel ce corps nous racontera sa
propre histoire.»
Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec la dextérité
d'un montreur de curiosités.
«Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous sommes loin
des prétendus géants. Quant à la race à laquelle il appartient, elle est
incontestablement caucasique. C'est la race blanche, c'est la nôtre! Le crâne
de ce fossile est régulièrement ovoïde, sans développement des pommettes,
sans projection de la mâchoire. Il ne présente aucun caractère de ce
prognathisme qui modifie l'angle facial[1]. Mesurez cet angle, il est presque
de quatre-vingt-dix degrés. Mais j'irai plus loin encore dans le chemin des
déductions, et j'oserai dire que cet échantillon humain appartient à la famille
japétique, répandue depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe
occidentale. Ne souriez pas, Messieurs!»
Page 260
1. L'angle facial est formé par deux plans, l'un plus ou moins vertical
qui est tangent au front et aux incisives, l'autre horizontal, qui passe par
l'ouverture des conduits auditifs et l'épine nasale inférieure. On appelle
prognathisme, en langue anthropologique, cette projection de la
mâchoire qui modifie l'angle facial.
Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude de voir
les visages s'épanouir pendant ses savantes dissertations!
«Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est là un homme fossile, et
contemporain des Mastodontes dont les ossements emplissent cet
amphithéâtre. Mais de vous dire par quelle route il est arrivé là, comment
ces couches où il était enfoui ont glissé, jusque dans cette énorme cavité du
globe, c'est ce que je ne me permettrai pas. Sans doute, à l'époque
quaternaire, des troubles considérables se manifestaient encore dans l'écorce
terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des cassures, des
fentes, des failles, où dévalait vraisemblablement une partie du terrain
supérieur. Je ne me prononce pas, mais enfin l'homme est là, entouré des
ouvrages de sa main, de ces haches, de ces silex taillés qui ont constitué
l'âge de pierre, et à moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en
pionnier de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticité de son
antique origine.»
Le professeur se tut, et j'éclatai en applaudissements unanimes. D'ailleurs
mon oncle avait raison, et de plus savants que son neveu eussent été fort
empêchés de le combattre.
Autre indice. Ce corps fossilisé n'était pas le seul de l'immense ossuaire.
D'autres corps se rencontraient à chaque pas que nous faisions dans cette
poussière, et mon oncle pouvait choisir le plus merveilleux de ces
échantillons pour convaincre les incrédules.
qui est tangent au front et aux incisives, l'autre horizontal, qui passe par
l'ouverture des conduits auditifs et l'épine nasale inférieure. On appelle
prognathisme, en langue anthropologique, cette projection de la
mâchoire qui modifie l'angle facial.
Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude de voir
les visages s'épanouir pendant ses savantes dissertations!
«Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est là un homme fossile, et
contemporain des Mastodontes dont les ossements emplissent cet
amphithéâtre. Mais de vous dire par quelle route il est arrivé là, comment
ces couches où il était enfoui ont glissé, jusque dans cette énorme cavité du
globe, c'est ce que je ne me permettrai pas. Sans doute, à l'époque
quaternaire, des troubles considérables se manifestaient encore dans l'écorce
terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des cassures, des
fentes, des failles, où dévalait vraisemblablement une partie du terrain
supérieur. Je ne me prononce pas, mais enfin l'homme est là, entouré des
ouvrages de sa main, de ces haches, de ces silex taillés qui ont constitué
l'âge de pierre, et à moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en
pionnier de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticité de son
antique origine.»
Le professeur se tut, et j'éclatai en applaudissements unanimes. D'ailleurs
mon oncle avait raison, et de plus savants que son neveu eussent été fort
empêchés de le combattre.
Autre indice. Ce corps fossilisé n'était pas le seul de l'immense ossuaire.
D'autres corps se rencontraient à chaque pas que nous faisions dans cette
poussière, et mon oncle pouvait choisir le plus merveilleux de ces
échantillons pour convaincre les incrédules.
Page 261
En vérité, c'était un étonnant spectacle que celui de ces générations
d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetière. Mais une question
grave se présentait, que nous n'osions résoudre. Ces êtres animés avaient-ils
glissé par une convulsion du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors
qu'ils étaient déjà réduits en poussière? Ou plutôt vécurent-ils ici, dans ce
monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et mourant comme les
habitants de la terre? Jusqu'ici, les monstres marins, les poissons seuls, nous
étaient apparus vivants! Quelque homme de l'abîme errait-il encore sur ces
grèves désertes?
d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetière. Mais une question
grave se présentait, que nous n'osions résoudre. Ces êtres animés avaient-ils
glissé par une convulsion du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors
qu'ils étaient déjà réduits en poussière? Ou plutôt vécurent-ils ici, dans ce
monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et mourant comme les
habitants de la terre? Jusqu'ici, les monstres marins, les poissons seuls, nous
étaient apparus vivants! Quelque homme de l'abîme errait-il encore sur ces
grèves désertes?
Page 262
XXXIX
Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulèrent ces couches
d'ossements. Nous allions en avant, poussés par une ardente curiosité.
Quelles autres merveilles renfermait cette caverne, quels trésors pour la
science? Mon regard s'attendait à toutes les surprises, mon imagination à
tous les étonnements.
Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrière les
collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquiétant peu de d'égarer,
m'entraînait au loin. Nous avancions silencieusement, baignés dans les
ondes électriques. Par un phénomène que je ne puis expliquer, et grâce à sa
diffusion, complète alors, la lumière éclairait uniformément les diverses
faces des objets. Son foyer n'existait plus en un point déterminé de l'espace
et elle ne produisait aucun effet d'ombre. On aurait pu se croire en plein
midi et on plein été, au milieu des régions équatoriales, sous les rayons
verticaux du soleil. Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes
lointaines, quelques masses confuses de forêts éloignées, prenaient un
étrange aspect sous l'égale distribution du fluide lumineux. Nous
ressemblions à ce fantastique personnage d'Hoffmann qui a perdu son
ombre.
Après une marche d'un mille, apparut la lisière d'une forêt immense, mais
non plus un de ces bois de champignons qui avoisinaient Port-Graüben.
Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulèrent ces couches
d'ossements. Nous allions en avant, poussés par une ardente curiosité.
Quelles autres merveilles renfermait cette caverne, quels trésors pour la
science? Mon regard s'attendait à toutes les surprises, mon imagination à
tous les étonnements.
Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrière les
collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquiétant peu de d'égarer,
m'entraînait au loin. Nous avancions silencieusement, baignés dans les
ondes électriques. Par un phénomène que je ne puis expliquer, et grâce à sa
diffusion, complète alors, la lumière éclairait uniformément les diverses
faces des objets. Son foyer n'existait plus en un point déterminé de l'espace
et elle ne produisait aucun effet d'ombre. On aurait pu se croire en plein
midi et on plein été, au milieu des régions équatoriales, sous les rayons
verticaux du soleil. Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes
lointaines, quelques masses confuses de forêts éloignées, prenaient un
étrange aspect sous l'égale distribution du fluide lumineux. Nous
ressemblions à ce fantastique personnage d'Hoffmann qui a perdu son
ombre.
Après une marche d'un mille, apparut la lisière d'une forêt immense, mais
non plus un de ces bois de champignons qui avoisinaient Port-Graüben.
Page 263
C'était la végétation de l'époque tertiaire dans toute sa magnificence. De
grands palmiers, d'espèces aujourd'hui disparues, de superbes palmacites,
des pins, des ifs, des cyprès, des thuyas, représentaient la famille des
conifères, et se reliaient entre eux par un réseau de lianes inextricables. Un
tapis de mousses et d'hépathiques revêtait moelleusement le sol. Quelques
ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de ce nom, puisqu'ils
ne produiraient pas d'ombre. Sur leurs bords croissaient des fougères
arborescentes semblables à celles des serres chaudes du globe habité.
Seulement, la couleur manquait à ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes,
privés de la vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte
uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient dépourvues de leur
verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si nombreuses à cette époque tertiaire qui
les vit naître, alors sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un
papier décoloré sous l'action de l'atmosphère.
Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis. Je le
suivis, non sans une certaine appréhension. Puisque la nature avait fait là les
frais d'une alimentation végétale, pourquoi les redoutables mammifères ne
s'y rencontreraient-ils pas? J'apercevais dans ces larges clairières que
laissaient les arbres abattus et rongés par le temps, des légumineuses, des
acérines, des rubiacées, et mille arbrisseaux comestibles, chers aux
ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient, confondus et
entremêlés, les arbres des contrées si différentes de la surface du globe, le
chêne croissant près du palmier, l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin
de la Norwége, le bouleau du Nord confondant ses branches avec les
branches du kauris zélandais. C'était à confondre la raison des
classificateurs les plus ingénieux de la botanique terrestre.
Soudain je m'arrêtai. De la main, je retins mon oncle.
grands palmiers, d'espèces aujourd'hui disparues, de superbes palmacites,
des pins, des ifs, des cyprès, des thuyas, représentaient la famille des
conifères, et se reliaient entre eux par un réseau de lianes inextricables. Un
tapis de mousses et d'hépathiques revêtait moelleusement le sol. Quelques
ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de ce nom, puisqu'ils
ne produiraient pas d'ombre. Sur leurs bords croissaient des fougères
arborescentes semblables à celles des serres chaudes du globe habité.
Seulement, la couleur manquait à ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes,
privés de la vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte
uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient dépourvues de leur
verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si nombreuses à cette époque tertiaire qui
les vit naître, alors sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un
papier décoloré sous l'action de l'atmosphère.
Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis. Je le
suivis, non sans une certaine appréhension. Puisque la nature avait fait là les
frais d'une alimentation végétale, pourquoi les redoutables mammifères ne
s'y rencontreraient-ils pas? J'apercevais dans ces larges clairières que
laissaient les arbres abattus et rongés par le temps, des légumineuses, des
acérines, des rubiacées, et mille arbrisseaux comestibles, chers aux
ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient, confondus et
entremêlés, les arbres des contrées si différentes de la surface du globe, le
chêne croissant près du palmier, l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin
de la Norwége, le bouleau du Nord confondant ses branches avec les
branches du kauris zélandais. C'était à confondre la raison des
classificateurs les plus ingénieux de la botanique terrestre.
Soudain je m'arrêtai. De la main, je retins mon oncle.
Page 264
La lumière diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets dans la
profondeur des taillis. J'avais cru voir… non? réellement, de mes yeux, je
voyais des formes immenses s'agiter sous les arbres! En effet, c'étaient des
animaux gigantesques, tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles,
mais vivants, et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801
dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands éléphants dont les
trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de serpents.
J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont l'ivoire taraudait les
vieux troncs. Les branches craquaient, et les feuilles arrachées par masses
considérables s'engouffraient dans la vaste gueule de ces monstres.
Ce rêve, où j'avais vu renaître tout ce monde des temps antéhistoriques,
des époques ternaire et quaternaire, se réalisait donc enfin! Et nous étions
là, seuls, dans les entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants!
Mon oncle regardait.
«Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en avant, en avant!
—Non! m'écriai-je, non! Nous sommes sans armes! Que ferions-nous au
milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants? Venez, mon oncle, venez!
Nulle créature humaine ne peut braver impunément la colère de ces
monstres.
—Nulle créature humaine! répondit mon oncle, en baissant la voix! Tu te
trompes, Axel! Regarde, regarde, là-bas! Il me semble que j'aperçois un être
vivant! un être semblable à nous! un homme!»
Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pousser l'incrédulité jusqu'à
ses dernières limites. Mais, quoique j'en eus, il fallut bien me rendre à
l'évidence.
profondeur des taillis. J'avais cru voir… non? réellement, de mes yeux, je
voyais des formes immenses s'agiter sous les arbres! En effet, c'étaient des
animaux gigantesques, tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles,
mais vivants, et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801
dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands éléphants dont les
trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de serpents.
J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont l'ivoire taraudait les
vieux troncs. Les branches craquaient, et les feuilles arrachées par masses
considérables s'engouffraient dans la vaste gueule de ces monstres.
Ce rêve, où j'avais vu renaître tout ce monde des temps antéhistoriques,
des époques ternaire et quaternaire, se réalisait donc enfin! Et nous étions
là, seuls, dans les entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants!
Mon oncle regardait.
«Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en avant, en avant!
—Non! m'écriai-je, non! Nous sommes sans armes! Que ferions-nous au
milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants? Venez, mon oncle, venez!
Nulle créature humaine ne peut braver impunément la colère de ces
monstres.
—Nulle créature humaine! répondit mon oncle, en baissant la voix! Tu te
trompes, Axel! Regarde, regarde, là-bas! Il me semble que j'aperçois un être
vivant! un être semblable à nous! un homme!»
Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pousser l'incrédulité jusqu'à
ses dernières limites. Mais, quoique j'en eus, il fallut bien me rendre à
l'évidence.
Page 265
En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé au tronc d'un kauris
énorme, un être humain, un Protée de ces contrées souterraines, un nouveau
fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de Mastodontes!
Immanis pecoris custos, immanior ipse!
Oui! immanior ipse! Ce n'était plus l'être fossile dont nous avions relevé
le cadavre dans l'ossuaire, c'était un géant capable de commander à ces
monstres. Sa taille dépassait douze pieds. Sa tête grosse comme la tête d'un
buffle, disparaissait dans les broussailles d'une chevelure inculte. On eût dit
une véritable crinière, semblable a celle de l'éléphant des premiers âges. Il
brandissait de la main une branche énorme, digne houlette de ce berger
antédiluvien.
Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais nous pouvions être
aperçus. Il fallait fuir.
«Venez, venez! m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la première
fois se laissa faire!
Un quart d'heure plus tard, nous étions hors de la vue de ce redoutable
ennemi.
Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le calme s'est
refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés depuis cette étrange et
surnaturelle rencontre, que penser, que croire? Non! c'est impossible! Nos
sens ont été abusés, nos yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient! Nulle créature
humaine n'existe dans ce monde subterrestre! Nulle génération d'hommes
n'habite ces cavernes inférieures du globe, sans se soucier des habitants de
sa surface, sans communication avec eux! C'est insensé, profondément
insensé!
énorme, un être humain, un Protée de ces contrées souterraines, un nouveau
fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de Mastodontes!
Immanis pecoris custos, immanior ipse!
Oui! immanior ipse! Ce n'était plus l'être fossile dont nous avions relevé
le cadavre dans l'ossuaire, c'était un géant capable de commander à ces
monstres. Sa taille dépassait douze pieds. Sa tête grosse comme la tête d'un
buffle, disparaissait dans les broussailles d'une chevelure inculte. On eût dit
une véritable crinière, semblable a celle de l'éléphant des premiers âges. Il
brandissait de la main une branche énorme, digne houlette de ce berger
antédiluvien.
Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais nous pouvions être
aperçus. Il fallait fuir.
«Venez, venez! m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la première
fois se laissa faire!
Un quart d'heure plus tard, nous étions hors de la vue de ce redoutable
ennemi.
Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le calme s'est
refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés depuis cette étrange et
surnaturelle rencontre, que penser, que croire? Non! c'est impossible! Nos
sens ont été abusés, nos yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient! Nulle créature
humaine n'existe dans ce monde subterrestre! Nulle génération d'hommes
n'habite ces cavernes inférieures du globe, sans se soucier des habitants de
sa surface, sans communication avec eux! C'est insensé, profondément
insensé!
Page 266
J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la structure se
rapproche de la structure humaine, de quelque singe des premières époques
géologiques, de quelque Protopithèque, de quelque Mésopithèque
semblable à celui que découvrit M. Lartet dans le gîte ossifère de Sansan!
Mais celui-ci dépassait par sa taille toutes les mesures données par la
paléontologie! N'importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il
soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une génération
enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!
Cependant nous avions quitté la forêt claire et lumineuse, muets
d'étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à l'abrutissement.
Nous courions malgré nous. C'était une vraie fuite, semblable à ces
entraînements effroyables que l'on subit dans certains cauchemars.
Instinctivement, nous revenions vers la mer Lidenbrock, et je ne sais dans
quelles divagations mon esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui
me ramena à des observations plus pratiques.
Bien que je fusse certain de fouler un sol entièrement vierge de nos pas,
j'apercevais souvent des agrégations de rochers dont la forme rappelait ceux
de Port-Graüben. C'était parfois à s'y méprendre. Des ruisseaux et des
cascades tombaient par centaines des saillies de rocs, je croyais revoir la
couche de surtarbrandur, notre fidèle Hans-bach et la grotte où j'étais revenu
à la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des contre-forts,
l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant d'un rocher venaient me
rejeter dans le doute.
Le professeur partageait mon indécision; il ne pouvait s'y reconnaître au
milieu de ce panorama uniforme. Je le compris à quelques mots qui lui
échappèrent.
«Évidemment, lui dis-je, nous n'avons pas abordé à notre point de départ,
mais certainement, en contournant le rivage, nous nous rapprocherons de
rapproche de la structure humaine, de quelque singe des premières époques
géologiques, de quelque Protopithèque, de quelque Mésopithèque
semblable à celui que découvrit M. Lartet dans le gîte ossifère de Sansan!
Mais celui-ci dépassait par sa taille toutes les mesures données par la
paléontologie! N'importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il
soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une génération
enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!
Cependant nous avions quitté la forêt claire et lumineuse, muets
d'étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à l'abrutissement.
Nous courions malgré nous. C'était une vraie fuite, semblable à ces
entraînements effroyables que l'on subit dans certains cauchemars.
Instinctivement, nous revenions vers la mer Lidenbrock, et je ne sais dans
quelles divagations mon esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui
me ramena à des observations plus pratiques.
Bien que je fusse certain de fouler un sol entièrement vierge de nos pas,
j'apercevais souvent des agrégations de rochers dont la forme rappelait ceux
de Port-Graüben. C'était parfois à s'y méprendre. Des ruisseaux et des
cascades tombaient par centaines des saillies de rocs, je croyais revoir la
couche de surtarbrandur, notre fidèle Hans-bach et la grotte où j'étais revenu
à la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des contre-forts,
l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant d'un rocher venaient me
rejeter dans le doute.
Le professeur partageait mon indécision; il ne pouvait s'y reconnaître au
milieu de ce panorama uniforme. Je le compris à quelques mots qui lui
échappèrent.
«Évidemment, lui dis-je, nous n'avons pas abordé à notre point de départ,
mais certainement, en contournant le rivage, nous nous rapprocherons de
Page 267
Port-Graüben.
—Dans ce cas, répondit mon oncle, il est inutile de continuer cette
exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais ne te trompes-tu
pas, Axel?
—Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se ressemblent. Il
me semble pourtant reconnaître le promontoire au pied duquel Hans a
construit son embarcation. Nous devons être près du petit port, si même ce
n'est pas ici, ajoutai-je en examinant une crique que je crus reconnaître.
—Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces, et je
ne vois rien…
—Mais je vois, moi! m'écriai-je, en m'élançant vers un objet qui brillait
sur le sable.
—Qu'est-ce donc?
—Voilà! répondis-je, et je montrai à mon oncle un poignard que je venais
de ramasser.
—Tiens! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi?
—Moi, aucunement, mais vous, je suppose?
—Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma possession.
—Et moi encore moins, mon oncle.
—Voilà qui est particulier.
—Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des armes de ce
genre, et Hans, à qui celle-ci appartient, l'a perdue sur cette plage…
—Dans ce cas, répondit mon oncle, il est inutile de continuer cette
exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais ne te trompes-tu
pas, Axel?
—Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se ressemblent. Il
me semble pourtant reconnaître le promontoire au pied duquel Hans a
construit son embarcation. Nous devons être près du petit port, si même ce
n'est pas ici, ajoutai-je en examinant une crique que je crus reconnaître.
—Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces, et je
ne vois rien…
—Mais je vois, moi! m'écriai-je, en m'élançant vers un objet qui brillait
sur le sable.
—Qu'est-ce donc?
—Voilà! répondis-je, et je montrai à mon oncle un poignard que je venais
de ramasser.
—Tiens! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi?
—Moi, aucunement, mais vous, je suppose?
—Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma possession.
—Et moi encore moins, mon oncle.
—Voilà qui est particulier.
—Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des armes de ce
genre, et Hans, à qui celle-ci appartient, l'a perdue sur cette plage…
Page 268
—Hans!» fit mon oncle en secouant la tête.
Puis il examina l'arme avec attention.
«Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du seizième
siècle, une véritable dague, de celles que les gentilshommes portaient à leur
ceinture pour donner le coup de grâce; elle est d'origine espagnole; elle
n'appartient ni à toi, ni à moi, ni au chasseur!
—Oserez-vous dire?…
—Vois, elle ne s'est pas ébréchée ainsi à s'enfoncer dans la gorge des
gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui ne date ni d'un jour,
ni d'un an, ni d'un siècle!»
Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant emporter par
son imagination.
«Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande découverte! Cette
lame est restée abandonnée sur le sable depuis cent, deux cents, trois cents
ans, et s'est ébréchée sur les rocs de cette mer souterraine!
—Mais elle n'est pas venue seule! m'écriai-je; elle n'a pas été se tordre
d'elle-même! quelqu'un nous a précédés!…
—Oui, un homme.
—Et cet homme?
—Cet homme a gravé son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu
encore une fois marquer de sa main la route du centre! Cherchons,
cherchons!»
Puis il examina l'arme avec attention.
«Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du seizième
siècle, une véritable dague, de celles que les gentilshommes portaient à leur
ceinture pour donner le coup de grâce; elle est d'origine espagnole; elle
n'appartient ni à toi, ni à moi, ni au chasseur!
—Oserez-vous dire?…
—Vois, elle ne s'est pas ébréchée ainsi à s'enfoncer dans la gorge des
gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui ne date ni d'un jour,
ni d'un an, ni d'un siècle!»
Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant emporter par
son imagination.
«Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande découverte! Cette
lame est restée abandonnée sur le sable depuis cent, deux cents, trois cents
ans, et s'est ébréchée sur les rocs de cette mer souterraine!
—Mais elle n'est pas venue seule! m'écriai-je; elle n'a pas été se tordre
d'elle-même! quelqu'un nous a précédés!…
—Oui, un homme.
—Et cet homme?
—Cet homme a gravé son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu
encore une fois marquer de sa main la route du centre! Cherchons,
cherchons!»
Page 269
Et, prodigieusement intéressés, nous voilà longeant la haute muraille,
interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se changer en galerie.
Nous arrivâmes ainsi à un endroit où le rivage se resserrait. La mer venait
presque baigner le pied des contre-forts, laissant un passage large d'une
toise au plus. Entre deux avancées de roc, on apercevait l'entrée d'un tunnel
obscur.
Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres mystérieuses à
demi rongées, les deux initiales du hardi et fantastique voyageur:
*ᛐ*ᚼ*
«A. S.! s'écria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne
Saknussemm!»
interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se changer en galerie.
Nous arrivâmes ainsi à un endroit où le rivage se resserrait. La mer venait
presque baigner le pied des contre-forts, laissant un passage large d'une
toise au plus. Entre deux avancées de roc, on apercevait l'entrée d'un tunnel
obscur.
Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres mystérieuses à
demi rongées, les deux initiales du hardi et fantastique voyageur:
*ᛐ*ᚼ*
«A. S.! s'écria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne
Saknussemm!»
Page 270
XL
Depuis le commencement du voyage, j'avais passé par bien des
étonnements; je devais me croire à l'abri des surprises et blasé sur tout
émerveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres gravées là depuis
trois cents ans, je demeurai dans un ébahissement voisin de la stupidité.
Non seulement la signature du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais
encore le stylet qui l'avait tracée était entre mes mains. A moins d'être d'une
insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute l'existence du
voyageur et la réalité de son voyage.
Pendant que ces réflexions tourbillonnaient dans ma tête, le professeur
Lidenbrock se laissait aller à un accès un peu dithyrambique à l'endroit
d'Arne Saknussemm.
«Merveilleux génie! s'écriait-il, tu n'as rien oublié de ce qui pouvait
ouvrir à d'autres mortels les routes de l'écorce terrestre, et tes semblables
peuvent retrouver les traces que tes pieds ont laissées, il y trois siècles, au
fond de ces souterrains obscurs! A d'autres regards que les tiens, tu as
réservé la contemplation de ces merveilles! Ton nom gravé d'étapes en
étapes conduit droit à son but le voyageur assez audacieux pour te suivre,
et, au centre même de notre planète, il se trouvera encore inscrit de ta
propre main. Eh bien! moi aussi, j'irai signer de mon nom cette dernière
page de granit! Mais que, dès maintenant, ce cap vu par toi près de cette
mer découverte par toi, soit à jamais appelé le cap Saknussemm!»
Depuis le commencement du voyage, j'avais passé par bien des
étonnements; je devais me croire à l'abri des surprises et blasé sur tout
émerveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres gravées là depuis
trois cents ans, je demeurai dans un ébahissement voisin de la stupidité.
Non seulement la signature du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais
encore le stylet qui l'avait tracée était entre mes mains. A moins d'être d'une
insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute l'existence du
voyageur et la réalité de son voyage.
Pendant que ces réflexions tourbillonnaient dans ma tête, le professeur
Lidenbrock se laissait aller à un accès un peu dithyrambique à l'endroit
d'Arne Saknussemm.
«Merveilleux génie! s'écriait-il, tu n'as rien oublié de ce qui pouvait
ouvrir à d'autres mortels les routes de l'écorce terrestre, et tes semblables
peuvent retrouver les traces que tes pieds ont laissées, il y trois siècles, au
fond de ces souterrains obscurs! A d'autres regards que les tiens, tu as
réservé la contemplation de ces merveilles! Ton nom gravé d'étapes en
étapes conduit droit à son but le voyageur assez audacieux pour te suivre,
et, au centre même de notre planète, il se trouvera encore inscrit de ta
propre main. Eh bien! moi aussi, j'irai signer de mon nom cette dernière
page de granit! Mais que, dès maintenant, ce cap vu par toi près de cette
mer découverte par toi, soit à jamais appelé le cap Saknussemm!»
Page 271
Voilà ce que j'entendis, ou à peu près, et je me sentis gagné par
l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intérieur se ranima dans
ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du voyage, et les périls du retour.
Ce qu'un autre avait fait, je voulais le faire aussi, et rien de ce qui était
humain ne me paraissait impossible!
«En avant, en avant!» m'écriai-je.
Je m'élançais déjà vers la sombre galerie, quand le professeur m'arrêta, et
lui, l'homme des emportements, il me conseilla la patience et le sang-froid.
«Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau à cette
place.»
J'obéis à cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement au milieu
des roches du rivage.
«Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons été
singulièrement servis par les circonstances jusqu'ici!
—Ah! tu trouves, Axel?
—Sans doute, et il n'est pas jusqu'à la tempête qui ne nous ait remis dans
le droit chemin. Béni soit l'orage! Il nous a ramenés à cette côte d'où le beau
temps nous eût éloignés! Supposez un instant que nous eussions touché de
notre proue (la proue d'un radeau!) les rivages méridionaux de la mer
Lidenbrock, que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n'aurait
pas apparu à nos yeux, et maintenant nous serions abandonnés sur une plage
sans issue.
—Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel à ce que, voguant vers
le sud, nous soyons précisément revenus au nord et au cap Saknussemm. Je
l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intérieur se ranima dans
ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du voyage, et les périls du retour.
Ce qu'un autre avait fait, je voulais le faire aussi, et rien de ce qui était
humain ne me paraissait impossible!
«En avant, en avant!» m'écriai-je.
Je m'élançais déjà vers la sombre galerie, quand le professeur m'arrêta, et
lui, l'homme des emportements, il me conseilla la patience et le sang-froid.
«Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau à cette
place.»
J'obéis à cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement au milieu
des roches du rivage.
«Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons été
singulièrement servis par les circonstances jusqu'ici!
—Ah! tu trouves, Axel?
—Sans doute, et il n'est pas jusqu'à la tempête qui ne nous ait remis dans
le droit chemin. Béni soit l'orage! Il nous a ramenés à cette côte d'où le beau
temps nous eût éloignés! Supposez un instant que nous eussions touché de
notre proue (la proue d'un radeau!) les rivages méridionaux de la mer
Lidenbrock, que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n'aurait
pas apparu à nos yeux, et maintenant nous serions abandonnés sur une plage
sans issue.
—Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel à ce que, voguant vers
le sud, nous soyons précisément revenus au nord et au cap Saknussemm. Je
Page 272
dois dire que c'est plus qu'étonnant, et il y a là un fait dont l'explication
m'échappe absolument.
—Eh! qu'importe! il n'y a pas à expliquer les faits, mais à en profiter!
—Sans doute, mon garçon, mais…
—Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les contrées
septentrionales de l'Europe, la Suède, la Russie, la Sibérie, que sais-je! au
lieu de nous enfoncer sous les déserts de l'Afrique ou les flots de l'Océan, et
je ne veux pas en savoir davantage!
—Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque nous
abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener à rien. Nous allons
descendre, encore descendre, et toujours descendre! Sais-tu bien que, pour
arriver au centre du globe, il n'y a plus que quinze cents lieues à franchir!
—Bah! m'écriai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler!
En route! en route!»
Ces discours insensés duraient encore quand nous rejoignîmes le
chasseur. Tout était préparé pour un départ immédiat; pas un colis qui ne fût
embarqué; nous prîmes place sur le radeau, et la voile hissée, Hans se
dirigea en suivant la côte vers le cap Saknussemm.
Le vent n'était pas favorable à un genre d'embarcation qui ne pouvait
tenir le plus près. Aussi, en maint endroit, il fallut avancer à l'aide des
bâtons ferrés. Souvent les rochers, allongés à fleur d'eau, nous forcèrent de
faire des détours assez longs. Enfin, après trois heures de navigation, c'est-
à-dire vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au
débarquement.
m'échappe absolument.
—Eh! qu'importe! il n'y a pas à expliquer les faits, mais à en profiter!
—Sans doute, mon garçon, mais…
—Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les contrées
septentrionales de l'Europe, la Suède, la Russie, la Sibérie, que sais-je! au
lieu de nous enfoncer sous les déserts de l'Afrique ou les flots de l'Océan, et
je ne veux pas en savoir davantage!
—Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque nous
abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener à rien. Nous allons
descendre, encore descendre, et toujours descendre! Sais-tu bien que, pour
arriver au centre du globe, il n'y a plus que quinze cents lieues à franchir!
—Bah! m'écriai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler!
En route! en route!»
Ces discours insensés duraient encore quand nous rejoignîmes le
chasseur. Tout était préparé pour un départ immédiat; pas un colis qui ne fût
embarqué; nous prîmes place sur le radeau, et la voile hissée, Hans se
dirigea en suivant la côte vers le cap Saknussemm.
Le vent n'était pas favorable à un genre d'embarcation qui ne pouvait
tenir le plus près. Aussi, en maint endroit, il fallut avancer à l'aide des
bâtons ferrés. Souvent les rochers, allongés à fleur d'eau, nous forcèrent de
faire des détours assez longs. Enfin, après trois heures de navigation, c'est-
à-dire vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au
débarquement.
Page 273
Je sautai à terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais. Cette traversée ne
m'avait pas calmé. Au contraire, je proposai même de brûler «nos
vaisseaux», afin de nous couper toute retraite. Mais mon oncle s'y opposa.
Je le trouvai singulièrement tiède.
«Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.
—Oui, mon garçon; mais auparavant, examinons cette nouvelle galerie,
afin de savoir s'il faut préparer nos échelles.»
Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activité; le radeau, attaché
au rivage, fut laissé seul; d'ailleurs, l'ouverture de la galerie n'était pas à
vingt pas de là, et notre petite troupe, moi en tête, s'y rendit sans retard.
L'orifice, à peu près circulaire, présentait un diamètre de cinq pieds
environ; le sombre tunnel était taillé dans le roc vif et soigneusement alésé
par les matières éruptives auxquelles il donnait autrefois passage; sa partie
inférieure affleurait le sol, de telle façon que l'on put y pénétrer sans aucune
difficulté.
Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six pas,
notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc énorme.
«Maudit roc!» m'écriai-je avec colère, en me voyant subitement arrêté
par un obstacle infranchissable.
Nous eûmes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut, il
n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'éprouvai un vif
désappointement, et je ne voulais pas admettre la réalité de l'obstacle. Je me
baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul interstice. Au-dessus. Même
barrière de granit. Hans porta la lumière de la lampe sur tous les points de la
paroi; mais celle-ci n'offrait aucune solution de continuité.
m'avait pas calmé. Au contraire, je proposai même de brûler «nos
vaisseaux», afin de nous couper toute retraite. Mais mon oncle s'y opposa.
Je le trouvai singulièrement tiède.
«Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.
—Oui, mon garçon; mais auparavant, examinons cette nouvelle galerie,
afin de savoir s'il faut préparer nos échelles.»
Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activité; le radeau, attaché
au rivage, fut laissé seul; d'ailleurs, l'ouverture de la galerie n'était pas à
vingt pas de là, et notre petite troupe, moi en tête, s'y rendit sans retard.
L'orifice, à peu près circulaire, présentait un diamètre de cinq pieds
environ; le sombre tunnel était taillé dans le roc vif et soigneusement alésé
par les matières éruptives auxquelles il donnait autrefois passage; sa partie
inférieure affleurait le sol, de telle façon que l'on put y pénétrer sans aucune
difficulté.
Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six pas,
notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc énorme.
«Maudit roc!» m'écriai-je avec colère, en me voyant subitement arrêté
par un obstacle infranchissable.
Nous eûmes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut, il
n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'éprouvai un vif
désappointement, et je ne voulais pas admettre la réalité de l'obstacle. Je me
baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul interstice. Au-dessus. Même
barrière de granit. Hans porta la lumière de la lampe sur tous les points de la
paroi; mais celle-ci n'offrait aucune solution de continuité.
Page 274
Il fallait renoncer à tout espoir de passer.
Je m'étais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir à grands pas.
«Mais alors Saknussemm? m'écriai-je.
—Oui, fit mon oncle, a-t-il donc été arrêté par cette porte de pierre?
—Non! non! Repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par suite d'une
secousse quelconque, ou l'un de ces phénomènes magnétiques qui agitent
l'écorce terrestre, a brusquement fermé ce passage. Bien des années se sont
écoulées entre le retour de Saknussemm et la chute de ce bloc. N'est-il pas
évident que cette galerie a été autrefois le chemin des laves, et qu'alors les
matières éruptives y circulaient librement. Voyez, il y a des fissures récentes
qui sillonnent ce plafond de granit; il est fait de morceaux rapportés, de
pierres énormes, comme si la main de quelque géant eût travaillé à cette
substruction; mais, un jour, la poussée a été plus forte, et ce bloc, semblable
à une clef de voûte qui manque, a glissé jusqu'au sol en obstruant tout
passage. Voilà un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas rencontré, et
si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes d'arriver au centre du
monde!»
Voilà comment je parlais! L'âme du professeur avait passé tout entière en
moi. Le génie des découvertes m'inspirait. J'oubliais le passé, je dédaignais
l'avenir. Rien n'existait plus pour moi à la surface de ce sphéroïde au sein
duquel je m'étais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg, ni
König-strasse, ni ma pauvre Graüben, qui devait me croire à jamais perdu
dans les entrailles de la terre.
«Eh bien! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic, faisons
notre route et renversons ces murailles!
Je m'étais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir à grands pas.
«Mais alors Saknussemm? m'écriai-je.
—Oui, fit mon oncle, a-t-il donc été arrêté par cette porte de pierre?
—Non! non! Repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par suite d'une
secousse quelconque, ou l'un de ces phénomènes magnétiques qui agitent
l'écorce terrestre, a brusquement fermé ce passage. Bien des années se sont
écoulées entre le retour de Saknussemm et la chute de ce bloc. N'est-il pas
évident que cette galerie a été autrefois le chemin des laves, et qu'alors les
matières éruptives y circulaient librement. Voyez, il y a des fissures récentes
qui sillonnent ce plafond de granit; il est fait de morceaux rapportés, de
pierres énormes, comme si la main de quelque géant eût travaillé à cette
substruction; mais, un jour, la poussée a été plus forte, et ce bloc, semblable
à une clef de voûte qui manque, a glissé jusqu'au sol en obstruant tout
passage. Voilà un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas rencontré, et
si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes d'arriver au centre du
monde!»
Voilà comment je parlais! L'âme du professeur avait passé tout entière en
moi. Le génie des découvertes m'inspirait. J'oubliais le passé, je dédaignais
l'avenir. Rien n'existait plus pour moi à la surface de ce sphéroïde au sein
duquel je m'étais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg, ni
König-strasse, ni ma pauvre Graüben, qui devait me croire à jamais perdu
dans les entrailles de la terre.
«Eh bien! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic, faisons
notre route et renversons ces murailles!
Page 275
—C'est trop dur pour le pic, m'écriai-je.
—Alors la pioche!
—C'est trop long pour la pioche!
—Mais!…
—Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter l'obstacle!
—La poudre!
—Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc à briser!
—Hans, à l'ouvrage!» s'écria mon oncle.
L'Islandais retourna au radeau, et revint bientôt avec un pic dont il se
servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'était pas un mince travail. Il
s'agissait de faire un trou assez considérable pour contenir cinquante livres
de fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois plus grande que
celle de la poudre à canon.
J'étais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que Hans
travaillait, j'aidai activement mon oncle à préparer une longue mèche faite
avec de la poudre mouillée et renfermée dans un boyau de toile.
«Nous passerons! disais-je.
—Nous passerons,» répétait mon oncle.
À minuit, notre travail de mineurs fut entièrement terminé; la charge de
fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la mèche, se déroulant à
travers la galerie, venait aboutir au dehors.
—Alors la pioche!
—C'est trop long pour la pioche!
—Mais!…
—Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter l'obstacle!
—La poudre!
—Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc à briser!
—Hans, à l'ouvrage!» s'écria mon oncle.
L'Islandais retourna au radeau, et revint bientôt avec un pic dont il se
servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'était pas un mince travail. Il
s'agissait de faire un trou assez considérable pour contenir cinquante livres
de fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois plus grande que
celle de la poudre à canon.
J'étais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que Hans
travaillait, j'aidai activement mon oncle à préparer une longue mèche faite
avec de la poudre mouillée et renfermée dans un boyau de toile.
«Nous passerons! disais-je.
—Nous passerons,» répétait mon oncle.
À minuit, notre travail de mineurs fut entièrement terminé; la charge de
fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la mèche, se déroulant à
travers la galerie, venait aboutir au dehors.
Page 276
Une étincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable engin en
activité.
«À demain,» dit le professeur.
Il fallut bien me résigner et attendre encore pendant six grandes heures!
activité.
«À demain,» dit le professeur.
Il fallut bien me résigner et attendre encore pendant six grandes heures!
Page 277
XLI
Le lendemain, jeudi, 27 août, fut une date célèbre de ce voyage subterrestre.
Elle ne me revient pas à l'esprit sans que l'épouvante ne fasse encore battre
mon coeur. A partir de ce moment, notre raison, notre jugement, notre
ingéniosité, n'ont plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des
phénomènes de la terre.
A six heures, nous étions sur pied. Le moment approchait de nous frayer
par la poudre un passage à travers l'écorce de granit.
Je sollicitai l'honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait, je devais
rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait point été déchargé; puis
nous prendrions au large, afin de parer aux dangers de l'explosion, dont les
effets pouvaient ne pas se concentrer à l'intérieur du massif.
La mèche devait brûler pondant dix minutes, selon nos calculs, avant de
porter le feu à la chambre des poudres. J'avais donc le temps nécessaire
pour regagner le radeau.
Je me préparai à remplir mon rôle, non sans une certaine émotion.
Après un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarquèrent, tandis
que je restais sur le rivage. J'étais muni d'une lanterne allumée qui devait
me servir à mettre le feu à la mèche.
Le lendemain, jeudi, 27 août, fut une date célèbre de ce voyage subterrestre.
Elle ne me revient pas à l'esprit sans que l'épouvante ne fasse encore battre
mon coeur. A partir de ce moment, notre raison, notre jugement, notre
ingéniosité, n'ont plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des
phénomènes de la terre.
A six heures, nous étions sur pied. Le moment approchait de nous frayer
par la poudre un passage à travers l'écorce de granit.
Je sollicitai l'honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait, je devais
rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait point été déchargé; puis
nous prendrions au large, afin de parer aux dangers de l'explosion, dont les
effets pouvaient ne pas se concentrer à l'intérieur du massif.
La mèche devait brûler pondant dix minutes, selon nos calculs, avant de
porter le feu à la chambre des poudres. J'avais donc le temps nécessaire
pour regagner le radeau.
Je me préparai à remplir mon rôle, non sans une certaine émotion.
Après un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarquèrent, tandis
que je restais sur le rivage. J'étais muni d'une lanterne allumée qui devait
me servir à mettre le feu à la mèche.
Page 278
«Va, mon garçon, me dit mon oncle, et reviens immédiatement nous
rejoindre.
—Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.»
Aussitôt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma lanterne, et
je saisis l'extrémité de la mèche.
Le professeur tenait son chronomètre à la main.
«Es-tu prêt? me cria-t-il.
—Je suis prêt.
—Eh bien! feu, mon garçon!»
Je plongeai rapidement dans la flamme la mèche, qui pétilla à son
contact, et, tout en courant, je revins au rivage.
«Embarque, fit mon oncle, et débordons.»
Hans, d'une vigoureuse poussée, nous rejeta en mer. Le radeau s'éloigna
d'une vingtaine de toises.
C'était un moment palpitant. Le professeur suivait de l'oeil l'aiguille du
chronomètre.
«Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre. Encore trois.»
Mon pouls battait des demi-secondes.
«Encore deux. Une!… Croulez, montagnes de granit!»
rejoindre.
—Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.»
Aussitôt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma lanterne, et
je saisis l'extrémité de la mèche.
Le professeur tenait son chronomètre à la main.
«Es-tu prêt? me cria-t-il.
—Je suis prêt.
—Eh bien! feu, mon garçon!»
Je plongeai rapidement dans la flamme la mèche, qui pétilla à son
contact, et, tout en courant, je revins au rivage.
«Embarque, fit mon oncle, et débordons.»
Hans, d'une vigoureuse poussée, nous rejeta en mer. Le radeau s'éloigna
d'une vingtaine de toises.
C'était un moment palpitant. Le professeur suivait de l'oeil l'aiguille du
chronomètre.
«Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre. Encore trois.»
Mon pouls battait des demi-secondes.
«Encore deux. Une!… Croulez, montagnes de granit!»
Page 279
Que se passa-t-il alors? Le bruit de la détonation, je crois que je ne
l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia subitement à mes
regards; ils s'ouvrirent comme un rideau. J'aperçus un insondable abîme qui
se creusait en plein rivage. La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une
vague énorme, sur le dos de laquelle le radeau s'éleva perpendiculairement.
Nous fûmes renversés tous les trois. En moins d'une seconde, la lumière
fit place à la plus profonde obscurité. Puis je sentis l'appui solide manquer,
non à mes pieds, mais au radeau. Je crus qu'il coulait à pic. Il n'en était rien.
J'aurais voulu adresser la parole à mon oncle; mais le mugissement des
eaux, l'eût empêché de m'entendre.
Malgré les ténèbres, le bruit, la surprise, l'émotion, je compris ce qui
venait de se passer.
Au delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme. L'explosion avait
déterminé une sorte de tremblement de terre dans ce sol coupé de fissures,
le gouffre s'était ouvert, et la mer, changée en torrent, nous y entraînait avec
elle.
Je me sentis perdu.
Une heure, deux heures, que sais-je! se passèrent ainsi. Nous nous
serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de n'être pas précipités
hors du radeau; des chocs d'une extrême violence se produisaient, quand il
heurtait la muraille. Cependant ces heurts étaient rares, d'où je conclus que
la galerie s'élargissait considérablement. C'était, à n'en pas douter, le chemin
de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre seul, nous avions, par notre
imprudence, entraîné toute une mer avec nous.
Ces idées, on le comprend, se présentèrent à mon esprit sous une forme
vague et obscure. Je les associais difficilement pendant cette course
l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia subitement à mes
regards; ils s'ouvrirent comme un rideau. J'aperçus un insondable abîme qui
se creusait en plein rivage. La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une
vague énorme, sur le dos de laquelle le radeau s'éleva perpendiculairement.
Nous fûmes renversés tous les trois. En moins d'une seconde, la lumière
fit place à la plus profonde obscurité. Puis je sentis l'appui solide manquer,
non à mes pieds, mais au radeau. Je crus qu'il coulait à pic. Il n'en était rien.
J'aurais voulu adresser la parole à mon oncle; mais le mugissement des
eaux, l'eût empêché de m'entendre.
Malgré les ténèbres, le bruit, la surprise, l'émotion, je compris ce qui
venait de se passer.
Au delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme. L'explosion avait
déterminé une sorte de tremblement de terre dans ce sol coupé de fissures,
le gouffre s'était ouvert, et la mer, changée en torrent, nous y entraînait avec
elle.
Je me sentis perdu.
Une heure, deux heures, que sais-je! se passèrent ainsi. Nous nous
serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de n'être pas précipités
hors du radeau; des chocs d'une extrême violence se produisaient, quand il
heurtait la muraille. Cependant ces heurts étaient rares, d'où je conclus que
la galerie s'élargissait considérablement. C'était, à n'en pas douter, le chemin
de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre seul, nous avions, par notre
imprudence, entraîné toute une mer avec nous.
Ces idées, on le comprend, se présentèrent à mon esprit sous une forme
vague et obscure. Je les associais difficilement pendant cette course
Page 280
vertigineuse qui ressemblait à une chute. À en juger par l'air qui me
fouettait le visage, elle devait surpasser celle des trains les plus rapides.
Allumer une torche dans ces conditions était donc impossible, et notre
dernier appareil électrique avait été brisé au moment de l'explosion.
Je fus donc fort surpris de voir une lumière, briller tout à coup près de
moi. La figure calme de Hans s'éclaira. L'adroit chasseur était parvenu à
allumer la lanterne, et, bien que sa flamme vacillât à s'éteindre, elle jeta
quelques lueurs dans l'épouvantable obscurité.
La galerie était large. J'avais eu raison de la juger telle. Notre insuffisante
lumière ne nous permettait pas d'apercevoir ses deux murailles à la fois. La
pente des eaux qui nous emportaient dépassait celle des plus insurmontables
rapides de l'Amérique; leur surface semblait faite d'un faisceau de flèches
liquides décochées avec une extrême puissance. Je ne puis rendre mon
impression par une comparaison plus juste. Le radeau, pris par certains
remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il s'approchait des parois de la
galerie, j'y projetais la lumière de la lanterne, et je pouvais juger de sa
vitesse à voir les saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte
que nous étions enserrés dans un réseau de lignes mouvantes. J'estimai que
notre vitesse devait atteindre trente lieues à l'heure.
Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accotés au tronçon
du mât, qui, au moment de la catastrophe, s'était rompu net. Nous tournions
le dos à l'air, afin de ne pas être étouffés par la rapidité d'un mouvement que
nulle puissance humaine ne pouvait enrayer.
Cependant les heures s'écoulèrent. La situation ne changeait pas, mais un
incident vint la compliquer.
En cherchant à mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis que la plus
grande partie des objets embarqués avaient disparu au moment de
fouettait le visage, elle devait surpasser celle des trains les plus rapides.
Allumer une torche dans ces conditions était donc impossible, et notre
dernier appareil électrique avait été brisé au moment de l'explosion.
Je fus donc fort surpris de voir une lumière, briller tout à coup près de
moi. La figure calme de Hans s'éclaira. L'adroit chasseur était parvenu à
allumer la lanterne, et, bien que sa flamme vacillât à s'éteindre, elle jeta
quelques lueurs dans l'épouvantable obscurité.
La galerie était large. J'avais eu raison de la juger telle. Notre insuffisante
lumière ne nous permettait pas d'apercevoir ses deux murailles à la fois. La
pente des eaux qui nous emportaient dépassait celle des plus insurmontables
rapides de l'Amérique; leur surface semblait faite d'un faisceau de flèches
liquides décochées avec une extrême puissance. Je ne puis rendre mon
impression par une comparaison plus juste. Le radeau, pris par certains
remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il s'approchait des parois de la
galerie, j'y projetais la lumière de la lanterne, et je pouvais juger de sa
vitesse à voir les saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte
que nous étions enserrés dans un réseau de lignes mouvantes. J'estimai que
notre vitesse devait atteindre trente lieues à l'heure.
Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accotés au tronçon
du mât, qui, au moment de la catastrophe, s'était rompu net. Nous tournions
le dos à l'air, afin de ne pas être étouffés par la rapidité d'un mouvement que
nulle puissance humaine ne pouvait enrayer.
Cependant les heures s'écoulèrent. La situation ne changeait pas, mais un
incident vint la compliquer.
En cherchant à mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis que la plus
grande partie des objets embarqués avaient disparu au moment de
Page 281
l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si violemment! Je voulus savoir
exactement à quoi m'en tenir sur nos ressources, et, la lanterne à la main, je
commençai mes recherches. De nos instruments, il ne restait plus que la
boussole et le chronomètre. Les échelles et les cordes se réduisaient à un
bout de câble enroulé autour du tronçon de mât. Pas une pioche, pas un pic,
pas un marteau, et, malheur irréparable, nous n'avions pas de vivres pour un
jour!
Je me mis à fouiller les interstices du radeau, les moindres coins formés
par les poutres et la jointure des planches. Rien! nos provisions consistaient
uniquement en un morceau de viande sèche et quelques biscuits.
Je regardais d'un air stupide! Je ne voulais pas comprendre! Et cependant
de quel danger me préoccupais-je? Quand les vivres eussent été suffisants
pour des mois, pour des années, comment sortir des abîmes où nous
entraînait cet irrésistible torrent? A quoi bon craindre les tortures de la faim,
quand la mort s'offrait déjà sous tant d'autres formes? Mourir d'inanition,
est-ce que nous en aurions le temps?
Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination, j'oubliai le
péril immédiat pour les menaces de l'avenir qui m'apparurent dans toute
leur horreur. D'ailleurs, peut-être pourrions-nous échapper aux fureurs du
torrent et revenir à la surface du globe. Comment? je l'ignore. Où?
Qu'importe! Une chance sur mille est toujours une chance, tandis que la
mort par la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si petite
qu'elle fût.
La pensée me vint de tout dire à mon oncle, de lui montrer à quel
dénûment nous étions réduits, et de faire l'exact calcul du temps qui nous
restait à vivre. Mais j'eus le courage de me taire. Je voulais lui laisser tout
son sang-froid.
exactement à quoi m'en tenir sur nos ressources, et, la lanterne à la main, je
commençai mes recherches. De nos instruments, il ne restait plus que la
boussole et le chronomètre. Les échelles et les cordes se réduisaient à un
bout de câble enroulé autour du tronçon de mât. Pas une pioche, pas un pic,
pas un marteau, et, malheur irréparable, nous n'avions pas de vivres pour un
jour!
Je me mis à fouiller les interstices du radeau, les moindres coins formés
par les poutres et la jointure des planches. Rien! nos provisions consistaient
uniquement en un morceau de viande sèche et quelques biscuits.
Je regardais d'un air stupide! Je ne voulais pas comprendre! Et cependant
de quel danger me préoccupais-je? Quand les vivres eussent été suffisants
pour des mois, pour des années, comment sortir des abîmes où nous
entraînait cet irrésistible torrent? A quoi bon craindre les tortures de la faim,
quand la mort s'offrait déjà sous tant d'autres formes? Mourir d'inanition,
est-ce que nous en aurions le temps?
Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination, j'oubliai le
péril immédiat pour les menaces de l'avenir qui m'apparurent dans toute
leur horreur. D'ailleurs, peut-être pourrions-nous échapper aux fureurs du
torrent et revenir à la surface du globe. Comment? je l'ignore. Où?
Qu'importe! Une chance sur mille est toujours une chance, tandis que la
mort par la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si petite
qu'elle fût.
La pensée me vint de tout dire à mon oncle, de lui montrer à quel
dénûment nous étions réduits, et de faire l'exact calcul du temps qui nous
restait à vivre. Mais j'eus le courage de me taire. Je voulais lui laisser tout
son sang-froid.
Page 282
En ce moment, la lumière de la lanterne baissa peu à peu et s'éteignit
entièrement. La mèche avait brûlé jusqu'au bout. L'obscurité redevint
absolue. Il ne fallait plus songer à dissiper ces impénétrables ténèbres. Il
restait encore une torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allumée. Alors,
comme un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette obscurité.
Après un laps de temps assez long, la vitesse de notre course redoubla. Je
m'en aperçus à la réverbération de l'air sur mon visage. La pente des eaux
devenait excessive. Je crois véritablement que nous ne glissions plus. Nous
tombions. J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale. La
main de mon oncle et celle de Hans, cramponnées à mes bras, me retenaient
avec vigueur.
Tout à coup, après un temps inappréciable, je ressentis comme un choc;
le radeau n'avait pas heurté un corps dur, mais il s'était subitement arrêté
dans sa chute. Une trombe d'eau, une immense colonne liquide s'abattit à sa
surface. Je fus suffoqué. Je me noyais.
Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques secondes
je me trouvai a l'air libre que j'aspirai à pleins poumons. Mon oncle et Hans
me serraient le bras à le briser, et le radeau nous portait encore tous les trois.
entièrement. La mèche avait brûlé jusqu'au bout. L'obscurité redevint
absolue. Il ne fallait plus songer à dissiper ces impénétrables ténèbres. Il
restait encore une torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allumée. Alors,
comme un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette obscurité.
Après un laps de temps assez long, la vitesse de notre course redoubla. Je
m'en aperçus à la réverbération de l'air sur mon visage. La pente des eaux
devenait excessive. Je crois véritablement que nous ne glissions plus. Nous
tombions. J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale. La
main de mon oncle et celle de Hans, cramponnées à mes bras, me retenaient
avec vigueur.
Tout à coup, après un temps inappréciable, je ressentis comme un choc;
le radeau n'avait pas heurté un corps dur, mais il s'était subitement arrêté
dans sa chute. Une trombe d'eau, une immense colonne liquide s'abattit à sa
surface. Je fus suffoqué. Je me noyais.
Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques secondes
je me trouvai a l'air libre que j'aspirai à pleins poumons. Mon oncle et Hans
me serraient le bras à le briser, et le radeau nous portait encore tous les trois.
Page 283
XLII
Je suppose qu'il devait être alors dix heures du soir. Le premier de mes sens
qui fonctionna après ce dernier assaut fut le sens de l'ouïe. J'entendis
presque aussitôt, car ce fut acte d'audition véritable, j'entendis le silence se
faire dans la galerie, et succéder à ces mugissements qui, depuis de longues
heures, remplissaient mes oreilles. Enfin ces paroles de mon oncle
m'arrivèrent comme un murmure:
«Nous montons!
—Que voulez-vous dire? m'écriai-je.
—Oui, nous montons! nous montons!»
J'étendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en sang. Nous
remontions avec une extrême rapidité.
«La torche! la torche!» s'écria le professeur.
Hans, non sans difficultés, parvint à l'allumer, et, bien que la flamme se
rabattît de haut en bas, par suite du mouvement ascensionnel, elle jeta assez
de clarté pour éclairer toute la scène.
«C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans un puits
étroit, qui n'a pas quatre toises de diamètre. L'eau, arrivée au fond du
Je suppose qu'il devait être alors dix heures du soir. Le premier de mes sens
qui fonctionna après ce dernier assaut fut le sens de l'ouïe. J'entendis
presque aussitôt, car ce fut acte d'audition véritable, j'entendis le silence se
faire dans la galerie, et succéder à ces mugissements qui, depuis de longues
heures, remplissaient mes oreilles. Enfin ces paroles de mon oncle
m'arrivèrent comme un murmure:
«Nous montons!
—Que voulez-vous dire? m'écriai-je.
—Oui, nous montons! nous montons!»
J'étendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en sang. Nous
remontions avec une extrême rapidité.
«La torche! la torche!» s'écria le professeur.
Hans, non sans difficultés, parvint à l'allumer, et, bien que la flamme se
rabattît de haut en bas, par suite du mouvement ascensionnel, elle jeta assez
de clarté pour éclairer toute la scène.
«C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans un puits
étroit, qui n'a pas quatre toises de diamètre. L'eau, arrivée au fond du
Page 284
gouffre, reprend son niveau et nous monte avec elle.
—Oui
—Je l'ignore, mais il faut se tenir prêts à tout événement. Nous montons
avec une vitesse que j'évalue à deux toises par secondes, soit cent vingt
toises par minute, ou plus de trois lieues et demie à l'heure. De ce train-là,
on fait du chemin.
—Oui, si rien ne nous arrête, si ce puits a une issue! Mais s'il est bouché,
si l'air se comprime peu à peu sous la pression de la colonne d'eau, si nous
allons être écrasés!
—Axel, répondit le professeur avec un grand calme, la situation est
presque désespérée, mais il y a quelques chances de salut, et ce sont celles-
là que j'examine. Si à chaque instant nous pouvons périr, à chaque instant
aussi nous pouvons être sauvés, Soyons donc on mesure de profiter des
moindres circonstances.
—Mais que faire?
—Réparer nos forces en mangeant.»
A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard. Ce que je n'avais pas
voulu avouer, il fallait enfin le dire;
«Manger? répétai-je.
—Oui, sans retard.»
Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la tête.
«Quoi! s'écria mon oncle, nos provisions sont perdues?
—Oui
—Je l'ignore, mais il faut se tenir prêts à tout événement. Nous montons
avec une vitesse que j'évalue à deux toises par secondes, soit cent vingt
toises par minute, ou plus de trois lieues et demie à l'heure. De ce train-là,
on fait du chemin.
—Oui, si rien ne nous arrête, si ce puits a une issue! Mais s'il est bouché,
si l'air se comprime peu à peu sous la pression de la colonne d'eau, si nous
allons être écrasés!
—Axel, répondit le professeur avec un grand calme, la situation est
presque désespérée, mais il y a quelques chances de salut, et ce sont celles-
là que j'examine. Si à chaque instant nous pouvons périr, à chaque instant
aussi nous pouvons être sauvés, Soyons donc on mesure de profiter des
moindres circonstances.
—Mais que faire?
—Réparer nos forces en mangeant.»
A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard. Ce que je n'avais pas
voulu avouer, il fallait enfin le dire;
«Manger? répétai-je.
—Oui, sans retard.»
Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la tête.
«Quoi! s'écria mon oncle, nos provisions sont perdues?
Page 285
—Oui, voilà ce qui reste de vivres! un morceau de viande sèche pour
nous trois!»
Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.
«Eh bien! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions être sauvés?»
Ma demande n'obtint aucune réponse.
Une heure se passa. Je commençais à éprouver une faim violente. Mes
compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait toucher à ce
misérable reste d'aliments.
Cependant nous montions toujours avec rapidité; parfois l'air nous
coupait la respiration comme aux aéronautes dont l'ascension est trop
rapide. Mais si ceux-ci éprouvent un froid proportionnel à mesure qu'ils
s'élèvent dans les couches atmosphériques, nous subissions un effet
absolument contraire. La chaleur s'accroissait d'une inquiétante façon et
devait certainement atteindre quarante degrés.
Que signifiait un pareil changement? Jusqu'alors les faits avaient donné
raison aux théories de Davy et de Lidenbrock; jusqu'alors des conditions
particulières de roches réfractaires, d'électricité, de magnétisme avaient
modifié les lois générales de la nature, en nous faisant une température
modérée, car la théorie du feu central restait, à mes yeux, la seule vraie, la
seule explicable. Allions-nous donc revenir à un milieu où ces phénomènes
s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans lequel la chaleur réduisait
les roches à un complet état de fusion? Je le craignais, et je dis au
professeur:
«Si nous ne sommes pas noyés ou brisés, si nous ne mourons pas de
faim, il nous reste toujours la chance d'être brûlés vifs.»
nous trois!»
Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.
«Eh bien! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions être sauvés?»
Ma demande n'obtint aucune réponse.
Une heure se passa. Je commençais à éprouver une faim violente. Mes
compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait toucher à ce
misérable reste d'aliments.
Cependant nous montions toujours avec rapidité; parfois l'air nous
coupait la respiration comme aux aéronautes dont l'ascension est trop
rapide. Mais si ceux-ci éprouvent un froid proportionnel à mesure qu'ils
s'élèvent dans les couches atmosphériques, nous subissions un effet
absolument contraire. La chaleur s'accroissait d'une inquiétante façon et
devait certainement atteindre quarante degrés.
Que signifiait un pareil changement? Jusqu'alors les faits avaient donné
raison aux théories de Davy et de Lidenbrock; jusqu'alors des conditions
particulières de roches réfractaires, d'électricité, de magnétisme avaient
modifié les lois générales de la nature, en nous faisant une température
modérée, car la théorie du feu central restait, à mes yeux, la seule vraie, la
seule explicable. Allions-nous donc revenir à un milieu où ces phénomènes
s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans lequel la chaleur réduisait
les roches à un complet état de fusion? Je le craignais, et je dis au
professeur:
«Si nous ne sommes pas noyés ou brisés, si nous ne mourons pas de
faim, il nous reste toujours la chance d'être brûlés vifs.»
Page 286
Il se contenta de hausser les épaules et retomba dans ses réflexions.
Une heure s'écoula. Et, sauf un léger accroissement dans la température,
aucun incident ne modifia la situation. Enfin mon oncle rompit le silence.
«Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.
—Prendre un parti? répliquai-je.
—Oui. Il faut réparer nos forces, si nous essayons, en ménageant ce reste
de nourriture, de prolonger notre existence de quelques heures, nous serons
faibles jusqu'à la fin.
—Oui, jusqu'à la fin, qui ne se fera pas attendre.
—Eh bien! qu'une chance de salut se présente, qu'un moment d'action
soit nécessaire, où trouverons-nous la force d'agir, si nous nous laissons
affaiblir par l'inanition?
—Eh! mon oncle, ce morceau de viande dévoré, que nous restera-t-il?
—Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage à le manger de tes
yeux? Tu fais là les raisonnements d'homme sans volonté, d'un être sans
énergie!
—Ne désespérez-vous donc pas? m'écriai-je avec irritation.
—Non! répliqua fermement le professeur.
—Quoi! vous croyez encore à quelque chance de salut?
—Oui! certes oui! et tant que son coeur bat, tant que sa chair palpite, je
n'admets pas qu'un être doué de volonté laisse en lui place au désespoir.»
Une heure s'écoula. Et, sauf un léger accroissement dans la température,
aucun incident ne modifia la situation. Enfin mon oncle rompit le silence.
«Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.
—Prendre un parti? répliquai-je.
—Oui. Il faut réparer nos forces, si nous essayons, en ménageant ce reste
de nourriture, de prolonger notre existence de quelques heures, nous serons
faibles jusqu'à la fin.
—Oui, jusqu'à la fin, qui ne se fera pas attendre.
—Eh bien! qu'une chance de salut se présente, qu'un moment d'action
soit nécessaire, où trouverons-nous la force d'agir, si nous nous laissons
affaiblir par l'inanition?
—Eh! mon oncle, ce morceau de viande dévoré, que nous restera-t-il?
—Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage à le manger de tes
yeux? Tu fais là les raisonnements d'homme sans volonté, d'un être sans
énergie!
—Ne désespérez-vous donc pas? m'écriai-je avec irritation.
—Non! répliqua fermement le professeur.
—Quoi! vous croyez encore à quelque chance de salut?
—Oui! certes oui! et tant que son coeur bat, tant que sa chair palpite, je
n'admets pas qu'un être doué de volonté laisse en lui place au désespoir.»
Page 287
Quelles paroles! L'homme qui les prononçait en de pareilles
circonstances était certainement d'une trempe peu commune.
«Enfin, dis-je, que prétendez-vous faire?
—Manger ce qui reste de nourriture jusqu'à la dernière miette et réparer
nos forces perdues. Ce repas sera notre dernier, soit! mais au moins, au lieu
d'être épuisés, nous serons redevenus des hommes.
—Eh bien! dévorons!» m'écriai-je.
Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits échappés au
naufrage; il fit trois portions égales et les distribua. Cela faisait environ une
livre d'aliments pour chacun. Le professeur mangea avidement, avec une
sorte d'emportement fébrile; moi, sans plaisir, malgré ma faim, et presque
avec dégoût; Hans, tranquillement, modérément, mâchant sans bruit de
petites bouchées et les savourant avec le calme d'un homme que les soucis
de l'avenir ne pouvaient inquiéter. Il avait, en furetant bien, retrouvé une
gourde à demi pleine de genièvre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante
liqueur eut la force de me ranimer un peu.
«Förträfflig! dit Hans en buvant à son tour.
—Excellent!» riposta mon oncle.
J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait d'être
achevé. Il était alors cinq heures du matin.
L'homme est ainsi fait, que sa santé est un effet purement négatif; une
fois le besoin de manger satisfait, on se figure difficilement les horreurs de
la faim; il faut les éprouver, pour les comprendre. Aussi, au sortir d'un long
jeûne, quelques bouchées de biscuit et de viande triomphèrent de nos
douleurs passées.
circonstances était certainement d'une trempe peu commune.
«Enfin, dis-je, que prétendez-vous faire?
—Manger ce qui reste de nourriture jusqu'à la dernière miette et réparer
nos forces perdues. Ce repas sera notre dernier, soit! mais au moins, au lieu
d'être épuisés, nous serons redevenus des hommes.
—Eh bien! dévorons!» m'écriai-je.
Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits échappés au
naufrage; il fit trois portions égales et les distribua. Cela faisait environ une
livre d'aliments pour chacun. Le professeur mangea avidement, avec une
sorte d'emportement fébrile; moi, sans plaisir, malgré ma faim, et presque
avec dégoût; Hans, tranquillement, modérément, mâchant sans bruit de
petites bouchées et les savourant avec le calme d'un homme que les soucis
de l'avenir ne pouvaient inquiéter. Il avait, en furetant bien, retrouvé une
gourde à demi pleine de genièvre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante
liqueur eut la force de me ranimer un peu.
«Förträfflig! dit Hans en buvant à son tour.
—Excellent!» riposta mon oncle.
J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait d'être
achevé. Il était alors cinq heures du matin.
L'homme est ainsi fait, que sa santé est un effet purement négatif; une
fois le besoin de manger satisfait, on se figure difficilement les horreurs de
la faim; il faut les éprouver, pour les comprendre. Aussi, au sortir d'un long
jeûne, quelques bouchées de biscuit et de viande triomphèrent de nos
douleurs passées.
Page 288
Cependant, après ce repas, chacun se laissa aller à ses réflexions. A quoi
songeait Hans, cet homme de l'extrême Occident, que dominait la
résignation fataliste des Orientaux? Pour mon compte, mes pensées
n'étaient faites que de souvenirs, et ceux-ci me ramenaient à la surface de ce
globe que je n'aurais jamais dû quitter. La maison de König-strasse, ma
pauvre Graüben, la bonne Marthe, passèrent comme des visions devant mes
yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient à travers le massif, je
croyais surprendre le bruit des cités de la terre.
Pour mon oncle, «toujours à son affaire», la torche à la main, il examinait
avec attention la nature des terrains; il cherchait à reconnaître sa situation
par l'observation des couches superposées. Ce calcul, ou mieux cette estime,
ne pouvait être que fort approximative; mais un savant est toujours un
savant, quand il parvient à conserver son sang-froid, et certes, le professeur
Lidenbrock possédait cette qualité à un degré peu ordinaire.
Je l'entendais murmurer des mots de la science géologique; je les
comprenais, et je m'intéressais malgré moi à cette étude suprême.
«Granit éruptif, disait-il; nous sommes encore à l'époque primitive; mais
nous montons! nous montons! Qui sait?»
Qui sait? Il espérait toujours. De sa main il tâtait la paroi verticale, et,
quelques instants plus tard, il reprenait ainsi:
«Voilà les gneiss! voilà les micaschistes! Bon! à bientôt les terrains de
l'époque de transition, et alors…»
Que voulait dire le professeur? Pouvait-il mesurer l'épaisseur de l'écorce
terrestre suspendue sur notre tête? Possédait-il un moyen quelconque de
faire ce calcul? Non. Le manomètre lui manquait, et nulle estime ne pouvait
le suppléer.
songeait Hans, cet homme de l'extrême Occident, que dominait la
résignation fataliste des Orientaux? Pour mon compte, mes pensées
n'étaient faites que de souvenirs, et ceux-ci me ramenaient à la surface de ce
globe que je n'aurais jamais dû quitter. La maison de König-strasse, ma
pauvre Graüben, la bonne Marthe, passèrent comme des visions devant mes
yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient à travers le massif, je
croyais surprendre le bruit des cités de la terre.
Pour mon oncle, «toujours à son affaire», la torche à la main, il examinait
avec attention la nature des terrains; il cherchait à reconnaître sa situation
par l'observation des couches superposées. Ce calcul, ou mieux cette estime,
ne pouvait être que fort approximative; mais un savant est toujours un
savant, quand il parvient à conserver son sang-froid, et certes, le professeur
Lidenbrock possédait cette qualité à un degré peu ordinaire.
Je l'entendais murmurer des mots de la science géologique; je les
comprenais, et je m'intéressais malgré moi à cette étude suprême.
«Granit éruptif, disait-il; nous sommes encore à l'époque primitive; mais
nous montons! nous montons! Qui sait?»
Qui sait? Il espérait toujours. De sa main il tâtait la paroi verticale, et,
quelques instants plus tard, il reprenait ainsi:
«Voilà les gneiss! voilà les micaschistes! Bon! à bientôt les terrains de
l'époque de transition, et alors…»
Que voulait dire le professeur? Pouvait-il mesurer l'épaisseur de l'écorce
terrestre suspendue sur notre tête? Possédait-il un moyen quelconque de
faire ce calcul? Non. Le manomètre lui manquait, et nulle estime ne pouvait
le suppléer.
Page 289
Cependant la température s'accroissait dans une forte proportion et je me
sentais baigné au milieu d'une atmosphère brûlante. Je ne pouvais la
comparer qu'à la chaleur renvoyée par les fourneaux d'une fonderie à l'heure
des coulées. Peu à peu, Hans, mon oncle et moi, nous avions dû quitter nos
vestes et nos gilets; le moindre vêtement devenait une cause de malaise,
pour ne pas dire de souffrances.
«Montons-nous donc vers un foyer incandescent? m'écriai-je, à un
moment où la chaleur redoublait.
—Non, répondit mon oncle, c'est impossible! c'est impossible!
—Cependant, dis-je en tâtant la paroi, cette muraille est brûlante!»
Au moment où je prononçai ces paroles, ma main ayant effleuré l'eau, je
dus la retirer au plus vite.
«L'eau est brûlante!» m'écriai-je.
Le professeur, cette fois, ne répondit que par un geste de colère.
Alors, une invincible épouvante s'empara de mon cerveau et ne le quitta
plus. J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine, et telle que la plus
audacieuse imagination n'aurait pu la concevoir. Une idée, d'abord vague,
incertaine, se changeait en certitude dans mon esprit. Je la repoussai, mais
elle revint avec obstination. Je n'osais la formuler. Cependant quelques
observations involontaires déterminèrent ma conviction; à la lueur douteuse
de la torche, je remarquai des mouvements désordonnés dans les couches
granitiques; un phénomène allait évidemment se produire, dans lequel
l'électricité jouait un rôle; puis cette chaleur excessive, cette eau
bouillonnante!… Je résolus d'observer la boussole.
Elle était affolée!
sentais baigné au milieu d'une atmosphère brûlante. Je ne pouvais la
comparer qu'à la chaleur renvoyée par les fourneaux d'une fonderie à l'heure
des coulées. Peu à peu, Hans, mon oncle et moi, nous avions dû quitter nos
vestes et nos gilets; le moindre vêtement devenait une cause de malaise,
pour ne pas dire de souffrances.
«Montons-nous donc vers un foyer incandescent? m'écriai-je, à un
moment où la chaleur redoublait.
—Non, répondit mon oncle, c'est impossible! c'est impossible!
—Cependant, dis-je en tâtant la paroi, cette muraille est brûlante!»
Au moment où je prononçai ces paroles, ma main ayant effleuré l'eau, je
dus la retirer au plus vite.
«L'eau est brûlante!» m'écriai-je.
Le professeur, cette fois, ne répondit que par un geste de colère.
Alors, une invincible épouvante s'empara de mon cerveau et ne le quitta
plus. J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine, et telle que la plus
audacieuse imagination n'aurait pu la concevoir. Une idée, d'abord vague,
incertaine, se changeait en certitude dans mon esprit. Je la repoussai, mais
elle revint avec obstination. Je n'osais la formuler. Cependant quelques
observations involontaires déterminèrent ma conviction; à la lueur douteuse
de la torche, je remarquai des mouvements désordonnés dans les couches
granitiques; un phénomène allait évidemment se produire, dans lequel
l'électricité jouait un rôle; puis cette chaleur excessive, cette eau
bouillonnante!… Je résolus d'observer la boussole.
Elle était affolée!
Page 290
XLIII
Oui, affolée! L'aiguille sautait d'un pôle à l'autre avec de brusques
secousses, parcourait tous les points du cadran, et tournait, comme si elle
eût été prise de vertige.
Je savais bien que, d'après les théories les plus acceptées, l'écorce
minérale du globe, n'est jamais dans un état de repos absolu; les
modifications amenées par la décomposition des matières internes,
l'agitation provenant des grands courants liquides, l'action du magnétisme,
tendent à l'ébranler incessamment, alors même que les êtres disséminés à sa
surface ne soupçonnent pas son agitation. Ce phénomène ne m'aurait donc
pas autrement effrayé, ou du moins il n'eût pas fait naître dans mon esprit
une idée terrible.
Mais d'autres faits, certains détails sui generis, ne purent me tromper plus
longtemps; les détonations se multipliaient avec une effrayante intensité; je
ne pouvais les comparer qu'au bruit que feraient un grand nombre de
chariots entraînés rapidement sur le pavé. C'était un tonnerre continu.
Puis, la boussole affolée, secouée par les phénomènes électriques, me
confirmait dans mon opinion; l'écorce minérale menaçait de se rompre, les
massifs granitiques de se rejoindre, la fissure de se combler, le vide de se
remplir, et nous, pauvres atomes, nous allions être écrasés dans cette
formidable étreinte.
Oui, affolée! L'aiguille sautait d'un pôle à l'autre avec de brusques
secousses, parcourait tous les points du cadran, et tournait, comme si elle
eût été prise de vertige.
Je savais bien que, d'après les théories les plus acceptées, l'écorce
minérale du globe, n'est jamais dans un état de repos absolu; les
modifications amenées par la décomposition des matières internes,
l'agitation provenant des grands courants liquides, l'action du magnétisme,
tendent à l'ébranler incessamment, alors même que les êtres disséminés à sa
surface ne soupçonnent pas son agitation. Ce phénomène ne m'aurait donc
pas autrement effrayé, ou du moins il n'eût pas fait naître dans mon esprit
une idée terrible.
Mais d'autres faits, certains détails sui generis, ne purent me tromper plus
longtemps; les détonations se multipliaient avec une effrayante intensité; je
ne pouvais les comparer qu'au bruit que feraient un grand nombre de
chariots entraînés rapidement sur le pavé. C'était un tonnerre continu.
Puis, la boussole affolée, secouée par les phénomènes électriques, me
confirmait dans mon opinion; l'écorce minérale menaçait de se rompre, les
massifs granitiques de se rejoindre, la fissure de se combler, le vide de se
remplir, et nous, pauvres atomes, nous allions être écrasés dans cette
formidable étreinte.
Page 291
«Mon oncle, mon oncle! m'écriai-je, nous sommes perdus!
—Quelle est cette nouvelle terreur? me répondit-il avec un calme
surprenant. Qu'as-tu donc?
—Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif qui se
disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne, ces vapeurs qui
s'épaississent, cette aiguille folle, tous les indices d'un tremblement de
terre!»
Mon oncle secoua doucement la tête
«Un tremblement de terre? fit-il.
—Oui!
—Mon garçon, je crois que tu te trompes!
—Quoi! vous ne reconnaissez pas ces symptômes?
—D'un tremblement de terre? non! J'attends mieux que cela!
—Que voulez-vous dire?
—Une éruption, Axel.
—Une éruption! dis-je; nous sommes dans la cheminée d'un volcan en
activité!
—Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui peut nous
arriver de plus heureux!»
De plus heureux! Mon oncle était-il donc devenu fou? Que signifiaient
ces paroles? pourquoi ce calme et ce sourire?
—Quelle est cette nouvelle terreur? me répondit-il avec un calme
surprenant. Qu'as-tu donc?
—Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif qui se
disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne, ces vapeurs qui
s'épaississent, cette aiguille folle, tous les indices d'un tremblement de
terre!»
Mon oncle secoua doucement la tête
«Un tremblement de terre? fit-il.
—Oui!
—Mon garçon, je crois que tu te trompes!
—Quoi! vous ne reconnaissez pas ces symptômes?
—D'un tremblement de terre? non! J'attends mieux que cela!
—Que voulez-vous dire?
—Une éruption, Axel.
—Une éruption! dis-je; nous sommes dans la cheminée d'un volcan en
activité!
—Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui peut nous
arriver de plus heureux!»
De plus heureux! Mon oncle était-il donc devenu fou? Que signifiaient
ces paroles? pourquoi ce calme et ce sourire?
Page 292
«Comment! m'écriai-je, nous sommes pris dans une éruption! la fatalité
nous a jetés sur le chemin des laves incandescentes, des roches en feu, des
eaux bouillonnantes, de toutes les matières éruptives! nous allons être
repoussés, expulsés, rejetés, vomis, lancés dans les airs avec les quartiers de
rocs, les pluies de cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes! et
c'est ce qui peut nous arriver de plus heureux!
—Oui, répondit le professeur en me regardant par-dessus ses lunettes, car
c'est la seule chance que nous ayons de revenir à la surface de la terre!»
Je passe rapidement sur les mille idées qui se croisèrent dans mon
cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et jamais il ne me parut
ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en ce moment, où il attendait et
supputait avec calme les chances d'une éruption.
Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce mouvement
ascensionnel; les fracas environnants redoublaient; j'étais presque suffoqué,
je croyais toucher à ma dernière heure, et, pourtant, l'imagination est si
bizarre, que je me livrai à une recherche véritablement enfantine. Mais je
subissais mes pensées, je ne les dominais pas!
Il était évident que nous étions rejetés par une poussée éruptive; sous le
radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et sous ces eaux toute une pâte de
lave, un agrégat de roches qui, au sommet du cratère, se disperseraient en
tous les sens. Nous étions donc dans la cheminée d'un volcan. Pas de doute
à cet égard.
Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan éteint, il s'agissait d'un volcan
en pleine activité. Je me demandai donc quelle pouvait être cette montagne
et dans quelle partie du monde nous allions être expulsés.
nous a jetés sur le chemin des laves incandescentes, des roches en feu, des
eaux bouillonnantes, de toutes les matières éruptives! nous allons être
repoussés, expulsés, rejetés, vomis, lancés dans les airs avec les quartiers de
rocs, les pluies de cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes! et
c'est ce qui peut nous arriver de plus heureux!
—Oui, répondit le professeur en me regardant par-dessus ses lunettes, car
c'est la seule chance que nous ayons de revenir à la surface de la terre!»
Je passe rapidement sur les mille idées qui se croisèrent dans mon
cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et jamais il ne me parut
ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en ce moment, où il attendait et
supputait avec calme les chances d'une éruption.
Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce mouvement
ascensionnel; les fracas environnants redoublaient; j'étais presque suffoqué,
je croyais toucher à ma dernière heure, et, pourtant, l'imagination est si
bizarre, que je me livrai à une recherche véritablement enfantine. Mais je
subissais mes pensées, je ne les dominais pas!
Il était évident que nous étions rejetés par une poussée éruptive; sous le
radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et sous ces eaux toute une pâte de
lave, un agrégat de roches qui, au sommet du cratère, se disperseraient en
tous les sens. Nous étions donc dans la cheminée d'un volcan. Pas de doute
à cet égard.
Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan éteint, il s'agissait d'un volcan
en pleine activité. Je me demandai donc quelle pouvait être cette montagne
et dans quelle partie du monde nous allions être expulsés.
Page 293
Dans les régions septentrionales, cela ne faisait aucun doute. Avant ses
affolements, la boussole n'avait jamais varié à cet égard. Depuis le cap
Saknussemm, nous avions été entraînés directement au nord pendant des
centaines de lieues. Or, étions-nous revenus sous l'Islande? Devions-nous
être rejetés par le cratère de l'Hécla ou par ceux des sept autres monts
ignivomes de l'île? Dans un rayon de 500 lieues, à l'ouest, je ne voyais sous
ce parallèle que les volcans mal connus de la côte nord-ouest de l'Amérique.
Dans l'est un seul existait sous le quatre-vingtième degré de latitude, l'Esk,
dans l'île de Jean Mayen, non loin du Spitzberg! Certes, les cratères ne
manquaient pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une armée
tout entière! Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que je cherchais à
deviner.
Vers le matin, le mouvement d'ascension s'accéléra. Si la chaleur s'accrut,
au lieu de diminuer, aux approches de la surface du globe, c'est quelle était
toute locale et due à une influence volcanique. Notre genre de locomotion
ne pouvait plus me laisser aucun doute dans l'esprit; une force énorme, une
force de plusieurs centaines d'atmosphères, produite par les vapeurs
accumulées dans le sein de la terre, nous poussait irrésistiblement. Mais à
quels dangers innombrables elle nous exposait!
Bientôt des reflets fauves pénétrèrent dans la galerie verticale qui
s'élargissait; j'apercevais à droite et à gauche des couloirs profonds
semblables à d'immenses tunnels d'où s'échappaient des vapeurs épaisses;
des langues de flammes en léchaient les parois en pétillant.
«Voyez! voyez, mon oncle! m'écriai-je.
—Eh bien! ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel dans
une éruption.
—Mais si elles nous enveloppent?
affolements, la boussole n'avait jamais varié à cet égard. Depuis le cap
Saknussemm, nous avions été entraînés directement au nord pendant des
centaines de lieues. Or, étions-nous revenus sous l'Islande? Devions-nous
être rejetés par le cratère de l'Hécla ou par ceux des sept autres monts
ignivomes de l'île? Dans un rayon de 500 lieues, à l'ouest, je ne voyais sous
ce parallèle que les volcans mal connus de la côte nord-ouest de l'Amérique.
Dans l'est un seul existait sous le quatre-vingtième degré de latitude, l'Esk,
dans l'île de Jean Mayen, non loin du Spitzberg! Certes, les cratères ne
manquaient pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une armée
tout entière! Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que je cherchais à
deviner.
Vers le matin, le mouvement d'ascension s'accéléra. Si la chaleur s'accrut,
au lieu de diminuer, aux approches de la surface du globe, c'est quelle était
toute locale et due à une influence volcanique. Notre genre de locomotion
ne pouvait plus me laisser aucun doute dans l'esprit; une force énorme, une
force de plusieurs centaines d'atmosphères, produite par les vapeurs
accumulées dans le sein de la terre, nous poussait irrésistiblement. Mais à
quels dangers innombrables elle nous exposait!
Bientôt des reflets fauves pénétrèrent dans la galerie verticale qui
s'élargissait; j'apercevais à droite et à gauche des couloirs profonds
semblables à d'immenses tunnels d'où s'échappaient des vapeurs épaisses;
des langues de flammes en léchaient les parois en pétillant.
«Voyez! voyez, mon oncle! m'écriai-je.
—Eh bien! ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel dans
une éruption.
—Mais si elles nous enveloppent?
Page 294
—Elles ne nous envelopperont pas.
—Mais si nous étouffons?
—Nous n'étoufferons pas; la galerie s'élargit et, s'il le faut, nous
abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque crevasse.
—Et l'eau! et l'eau montante?
—Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pâte lavique qui nous
soulève avec elle jusqu'à l'orifice du cratère.»
La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place à des
matières éruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La température
devenait insoutenable, et un thermomètre exposé dans cette atmosphère eût
marqué plus de soixante-dix degrés! La sueur m'inondait. Sans la rapidité
de l'ascension, nous aurions été certainement étouffés.
Cependant le professeur ne donna pas suite à sa proposition d'abandonner
le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal jointes offraient une
surface solide, un point d'appui qui nous eût manqué partout ailleurs.
Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour la
première fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout à coup. Le radeau
demeura absolument immobile.
«Qu'est-ce donc? demandais-je, ébranlé par cet arrêt subit comme par un
choc.
—Une halte, répondit mon oncle.
—Est-ce l'éruption qui se calme?
—J'espère bien que non.»
—Mais si nous étouffons?
—Nous n'étoufferons pas; la galerie s'élargit et, s'il le faut, nous
abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque crevasse.
—Et l'eau! et l'eau montante?
—Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pâte lavique qui nous
soulève avec elle jusqu'à l'orifice du cratère.»
La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place à des
matières éruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La température
devenait insoutenable, et un thermomètre exposé dans cette atmosphère eût
marqué plus de soixante-dix degrés! La sueur m'inondait. Sans la rapidité
de l'ascension, nous aurions été certainement étouffés.
Cependant le professeur ne donna pas suite à sa proposition d'abandonner
le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal jointes offraient une
surface solide, un point d'appui qui nous eût manqué partout ailleurs.
Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour la
première fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout à coup. Le radeau
demeura absolument immobile.
«Qu'est-ce donc? demandais-je, ébranlé par cet arrêt subit comme par un
choc.
—Une halte, répondit mon oncle.
—Est-ce l'éruption qui se calme?
—J'espère bien que non.»
Page 295
Je me levai. J'essayai de voir autour de moi. Peut-être le radeau, arrêté
par une saillie de roc, opposait-il une résistance momentanée à la masse
éruptive. Dans ce cas, il fallait se hâter de le dégager au plus vite.
Il n'en était rien. La colonne de cendres, de scories et de débris pierreux
avait elle-même cessé de monter.
«Est-ce que l'éruption s'arrêterait? m'écriai-je.
—Ah! fît mon oncle les dents serrées, tu le crains, mon garçon; mais
rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger; voilà déjà cinq
minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons notre ascension vers
l'orifice du cratère.»
Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son chronomètre,
et il devait avoir encore raison dans ses pronostics. Bientôt le radeau fut
repris d'un mouvement rapide et désordonné qui dura deux minutes à peu
près, et il s'arrêta de nouveau.
«Bon, fît mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se remettra
en route.
—Dix minutes?
—Oui. Nous avons affaire à un volcan dont l'éruption est intermittente. Il
nous laisse respirer avec lui.»
Rien n'était plus vrai. À la minute assignée, nous fûmes lancés de
nouveau avec une extrême rapidité; il fallait se cramponner aux poutres
pour ne pas être rejeté hors du radeau. Puis la poussée s'arrêta.
Depuis, j'ai réfléchi à ce singulier phénomène sans en trouver une
explication satisfaisante. Toutefois il me paraît évident que nous
par une saillie de roc, opposait-il une résistance momentanée à la masse
éruptive. Dans ce cas, il fallait se hâter de le dégager au plus vite.
Il n'en était rien. La colonne de cendres, de scories et de débris pierreux
avait elle-même cessé de monter.
«Est-ce que l'éruption s'arrêterait? m'écriai-je.
—Ah! fît mon oncle les dents serrées, tu le crains, mon garçon; mais
rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger; voilà déjà cinq
minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons notre ascension vers
l'orifice du cratère.»
Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son chronomètre,
et il devait avoir encore raison dans ses pronostics. Bientôt le radeau fut
repris d'un mouvement rapide et désordonné qui dura deux minutes à peu
près, et il s'arrêta de nouveau.
«Bon, fît mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se remettra
en route.
—Dix minutes?
—Oui. Nous avons affaire à un volcan dont l'éruption est intermittente. Il
nous laisse respirer avec lui.»
Rien n'était plus vrai. À la minute assignée, nous fûmes lancés de
nouveau avec une extrême rapidité; il fallait se cramponner aux poutres
pour ne pas être rejeté hors du radeau. Puis la poussée s'arrêta.
Depuis, j'ai réfléchi à ce singulier phénomène sans en trouver une
explication satisfaisante. Toutefois il me paraît évident que nous
Page 296
n'occupions pas la cheminée principale du volcan, mais bien un conduit
accessoire, où se faisait sentir un effet de contre-coup.
Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le dire; tout
ce que je puis affirmer, c'est qu'à chaque reprise du mouvement, nous étions
lancés avec une force croissante et comme emportés par un véritable
projectile. Pendant les instants de halte, on étouffait; pendant les moments
de projection, l'air brûlant me coupait la respiration. Je pensai un instant à
cette volupté de me retrouver subitement dans les régions hyperboréennes
par un froid de trente degrés au-dessous de zéro. Mon imagination
surexcitée se promenait sur les plaines de neige des contrées arctiques, et
j'aspirais au moment où je me roulerais sur les tapis glacés du pôle! Peu à
peu, d'ailleurs, ma tête, brisée par ces secousses réitérées, se perdit. Sans les
bras de Hans, plus d'une fois je me serais brisé le crâne contre la paroi de
granit.
Je n'ai donc conservé aucun souvenir précis de ce qui se passa pendant
les heures suivantes. J'ai le sentiment confus de détonations continues, de
l'agitation du massif, d'un mouvement giratoire dont fut pris, le radeau. Il
ondula sur des flots de laves, au milieu d'une pluie de cendres. Les flammes
ronflantes l'enveloppèrent. Un ouragan qu'on eût dit chassé d'un ventilateur
immense activait les feux souterrains. Une dernière fois, la figure de Hans
m'apparut dans un reflet d'incendie, et je n'eus plus d'autre sentiment que
cette épouvante sinistre des condamnés attachés à la bouche d'un canon, au
moment où le coup part et disperse leurs membres dans les airs.
accessoire, où se faisait sentir un effet de contre-coup.
Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le dire; tout
ce que je puis affirmer, c'est qu'à chaque reprise du mouvement, nous étions
lancés avec une force croissante et comme emportés par un véritable
projectile. Pendant les instants de halte, on étouffait; pendant les moments
de projection, l'air brûlant me coupait la respiration. Je pensai un instant à
cette volupté de me retrouver subitement dans les régions hyperboréennes
par un froid de trente degrés au-dessous de zéro. Mon imagination
surexcitée se promenait sur les plaines de neige des contrées arctiques, et
j'aspirais au moment où je me roulerais sur les tapis glacés du pôle! Peu à
peu, d'ailleurs, ma tête, brisée par ces secousses réitérées, se perdit. Sans les
bras de Hans, plus d'une fois je me serais brisé le crâne contre la paroi de
granit.
Je n'ai donc conservé aucun souvenir précis de ce qui se passa pendant
les heures suivantes. J'ai le sentiment confus de détonations continues, de
l'agitation du massif, d'un mouvement giratoire dont fut pris, le radeau. Il
ondula sur des flots de laves, au milieu d'une pluie de cendres. Les flammes
ronflantes l'enveloppèrent. Un ouragan qu'on eût dit chassé d'un ventilateur
immense activait les feux souterrains. Une dernière fois, la figure de Hans
m'apparut dans un reflet d'incendie, et je n'eus plus d'autre sentiment que
cette épouvante sinistre des condamnés attachés à la bouche d'un canon, au
moment où le coup part et disperse leurs membres dans les airs.
Page 297
XLIV
Quand je rouvris les yeux, je me sentis serré à la ceinture par la main
vigoureuse du guide. De l'autre main il soutenait mon oncle. Je n'étais pas
blessé grièvement, mais brisé plutôt par une courbature générale. Je me vis
couché sur le versant d'une montagne, à deux pas d'un gouffre dans lequel
le moindre mouvement m'eût précipité. Hans m'avait sauvé de la mort,
pendant que je roulais sur les flancs du cratère.
«Où sommes-nous?» demanda mon oncle, qui me parut fort irrité d'être
revenu sur terre.
Le chasseur leva les épaules en signe d'ignorance.
«En Islande? dis-je.
—«Nej,» répondis Hans.
—Comment! non! s'écria le professeur.
—Hans se trompe,» dis-je en me soulevant.
Après les surprises innombrables de ce voyage, une stupéfaction nous
était encore réservée. Je m'attendais à voir un cône couvert de neiges
éternelles, au milieu des arides déserts des regions septentrionales, sous les
pâles rayons d'un ciel polaire, au delà des latitudes les plus élevées, et,
Quand je rouvris les yeux, je me sentis serré à la ceinture par la main
vigoureuse du guide. De l'autre main il soutenait mon oncle. Je n'étais pas
blessé grièvement, mais brisé plutôt par une courbature générale. Je me vis
couché sur le versant d'une montagne, à deux pas d'un gouffre dans lequel
le moindre mouvement m'eût précipité. Hans m'avait sauvé de la mort,
pendant que je roulais sur les flancs du cratère.
«Où sommes-nous?» demanda mon oncle, qui me parut fort irrité d'être
revenu sur terre.
Le chasseur leva les épaules en signe d'ignorance.
«En Islande? dis-je.
—«Nej,» répondis Hans.
—Comment! non! s'écria le professeur.
—Hans se trompe,» dis-je en me soulevant.
Après les surprises innombrables de ce voyage, une stupéfaction nous
était encore réservée. Je m'attendais à voir un cône couvert de neiges
éternelles, au milieu des arides déserts des regions septentrionales, sous les
pâles rayons d'un ciel polaire, au delà des latitudes les plus élevées, et,
Page 298
contrairement à toutes ces prévisions, mon oncle, l'Islandais et moi, nous
étions étendus à mi-flanc d'une montagne calcinée par les ardeurs du soleil
qui nous dévorait de ses feux.
Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la réelle cuisson dont mon
corps était l'objet ne permettait aucun doute. Nous étions sortis à demi nus
du cratère, et l'astre radieux, auquel nous n'avions rien demandé depuis
deux mois, se montrait à notre égard prodigue de lumière et de chaleur et
nous versait à flots une splendide irradiation.
Quand mes yeux furent accoutumés à cet éclat dont ils avaient perdu
l'habitude, je les employai à rectifier les erreurs de mon imagination. Pour
le moins, je voulais être au Spitzberg, et je n'étais pas d'humeur à en
démordre aisément.
Le professeur avait le premier pris la parole, et dit:
«En effet, voilà qui ne ressemble pas à l'Islande.
—Mais l'île de Jean Mayen? répondis-je.
—Pas davantage, mon garçon. Ceci n'est point un volcan du nord, avec
ses collines de granit et sa calotte de neige.
—Cependant…
Regarde. Axel, regarde!»
Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le cratère
d'un volcan par lequel s'échappait, de quart d'heure en quart d'heure, avec
une très forte détonation, une haute colonne de flammes, mêlée de pierres
ponces, de cendres et de laves. Je sentais les convulsions de la montagne
qui respirait à la façon des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l'air
étions étendus à mi-flanc d'une montagne calcinée par les ardeurs du soleil
qui nous dévorait de ses feux.
Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la réelle cuisson dont mon
corps était l'objet ne permettait aucun doute. Nous étions sortis à demi nus
du cratère, et l'astre radieux, auquel nous n'avions rien demandé depuis
deux mois, se montrait à notre égard prodigue de lumière et de chaleur et
nous versait à flots une splendide irradiation.
Quand mes yeux furent accoutumés à cet éclat dont ils avaient perdu
l'habitude, je les employai à rectifier les erreurs de mon imagination. Pour
le moins, je voulais être au Spitzberg, et je n'étais pas d'humeur à en
démordre aisément.
Le professeur avait le premier pris la parole, et dit:
«En effet, voilà qui ne ressemble pas à l'Islande.
—Mais l'île de Jean Mayen? répondis-je.
—Pas davantage, mon garçon. Ceci n'est point un volcan du nord, avec
ses collines de granit et sa calotte de neige.
—Cependant…
Regarde. Axel, regarde!»
Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le cratère
d'un volcan par lequel s'échappait, de quart d'heure en quart d'heure, avec
une très forte détonation, une haute colonne de flammes, mêlée de pierres
ponces, de cendres et de laves. Je sentais les convulsions de la montagne
qui respirait à la façon des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l'air
Page 299
par ses énormes évents. Au-dessous, et par une pente assez roide, les nappes
de matières éruptives s'étendaient à une profondeur de sept à huit cents
pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une hauteur de cent toises. Sa base
disparaissait dans une véritable corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je
distinguai des oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes
vermeilles.
Ce n'était point l'aspect des régions arctiques, il fallait bien en convenir.
Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il arrivait
rapidement à se perdre dans les eaux d'une mer admirable ou d'un lac, qui
faisait de cette terre enchantée une île large de quelques lieues, à peine. Au
levant, se voyait un petit port précédé de quelques maisons, et dans lequel
des navires d'une forme particulière se balançaient aux ondulations des flots
bleus. Au delà, des groupes d'îlots sortaient de la plaine liquide, et si
nombreux, qu'ils ressemblaient à une vaste fourmilière. Vers le couchant,
des côtes éloignées s'arrondissaient à l'horizon sur les unes se profilaient
des montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres, plus
lointaines, apparaissait un cône prodigieusement élevé au sommet duquel
s'agitait un panache de fumée. Dans le nord, une immense étendue d'eau
étincelait sous les rayons solaires, laissant poindre ça et là l'extrémité d'une
mâture ou la convexité d'une voile gonflée au vent.
L'imprévu d'un pareil spectacle en centuplait encore les merveilleuses
beautés.
«Où sommes-nous? où sommes-nous?» répétais-je à mi-voix.
Hans fermait les yeux avec indifférence, et mon oncle regardait sans
comprendre.
de matières éruptives s'étendaient à une profondeur de sept à huit cents
pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une hauteur de cent toises. Sa base
disparaissait dans une véritable corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je
distinguai des oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes
vermeilles.
Ce n'était point l'aspect des régions arctiques, il fallait bien en convenir.
Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il arrivait
rapidement à se perdre dans les eaux d'une mer admirable ou d'un lac, qui
faisait de cette terre enchantée une île large de quelques lieues, à peine. Au
levant, se voyait un petit port précédé de quelques maisons, et dans lequel
des navires d'une forme particulière se balançaient aux ondulations des flots
bleus. Au delà, des groupes d'îlots sortaient de la plaine liquide, et si
nombreux, qu'ils ressemblaient à une vaste fourmilière. Vers le couchant,
des côtes éloignées s'arrondissaient à l'horizon sur les unes se profilaient
des montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres, plus
lointaines, apparaissait un cône prodigieusement élevé au sommet duquel
s'agitait un panache de fumée. Dans le nord, une immense étendue d'eau
étincelait sous les rayons solaires, laissant poindre ça et là l'extrémité d'une
mâture ou la convexité d'une voile gonflée au vent.
L'imprévu d'un pareil spectacle en centuplait encore les merveilleuses
beautés.
«Où sommes-nous? où sommes-nous?» répétais-je à mi-voix.
Hans fermait les yeux avec indifférence, et mon oncle regardait sans
comprendre.
Page 300
«Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu chaud; les
explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait vraiment pas la peine d'être
sortis d'une éruption pour recevoir un morceau de roc sur la tête.
Descendons, et nous saurons à quoi nous en tenir. D'ailleurs je meurs de
faim et de soif.»
Décidément le professeur n'était point un esprit contemplatif. Pour mon
compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais resté à cette place
pendant de longues heures encore, mais il fallut suivre mes compagnons.
Le talus du volcan offrait des pentes très raides; nous glissions dans de
véritables fondrières de cendres, évitant les ruisseaux de lave qui
s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en descendant, je causais
avec volubilité, car mon imagination était trop remplie pour ne point s'en
aller en paroles.
«Nous sommes en Asie, m'écriai-je, sur les côtes de l'Inde, dans les îles
Malaises, en pleine Océanie! Nous avons traversé la moitié du globe pour
aboutir aux antipodes de l'Europe.
—Mais la boussole? répondit mon oncle.
—Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrassé. A l'en croire, nous
avons toujours marché au nord.
—Elle a donc menti?
—Oh! menti!
—A moins que ceci ne soit le pôle nord!
—Le pôle! non; mais…»
explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait vraiment pas la peine d'être
sortis d'une éruption pour recevoir un morceau de roc sur la tête.
Descendons, et nous saurons à quoi nous en tenir. D'ailleurs je meurs de
faim et de soif.»
Décidément le professeur n'était point un esprit contemplatif. Pour mon
compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais resté à cette place
pendant de longues heures encore, mais il fallut suivre mes compagnons.
Le talus du volcan offrait des pentes très raides; nous glissions dans de
véritables fondrières de cendres, évitant les ruisseaux de lave qui
s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en descendant, je causais
avec volubilité, car mon imagination était trop remplie pour ne point s'en
aller en paroles.
«Nous sommes en Asie, m'écriai-je, sur les côtes de l'Inde, dans les îles
Malaises, en pleine Océanie! Nous avons traversé la moitié du globe pour
aboutir aux antipodes de l'Europe.
—Mais la boussole? répondit mon oncle.
—Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrassé. A l'en croire, nous
avons toujours marché au nord.
—Elle a donc menti?
—Oh! menti!
—A moins que ceci ne soit le pôle nord!
—Le pôle! non; mais…»
Page 301
Il y avait là un fait inexplicable. Je ne savais qu'imaginer.
Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait plaisir à
voir. La faim me tourmentait et la soif aussi. Heureusement, après deux
heures de marche, une jolie campagne s'offrit à nos regards, entièrement
couverte d'oliviers, de grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir à
tout le monde. D'ailleurs, dans notre dénûment, nous n'étions point gens à y
regarder de si près. Quelle jouissance ce fut de presser ces fruits savoureux
sur nos lèvres et de mordre à pleines grappes dans ces vignes vermeilles!
Non loin, dans l'herbe, à l'ombre délicieuse des arbres, je découvris une
source d'eau fraîche, où notre figure et nos mains se plongèrent
voluptueusement.
Pendant que chacun s'abandonnait ainsi à toutes les douceurs du repos,
un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.
«Ah! m'écriai-je, un habitant de cette heureuse contrée!»
C'était une espèce de petit pauvre, très misérablement vêtu, assez
souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup; en effet, demi-nus,
avec nos barbes incultes, nous avions fort mauvaise mine, et, à moins que
ce pays ne fût un pays de voleurs, nous étions faite de manière à effrayer ses
habitants.
Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut après lui et le
ramena, malgré ses cris et ses coups de pied.
Mon oncle commença par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
allemand:
«Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?»
L'enfant ne répondit pas.
Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait plaisir à
voir. La faim me tourmentait et la soif aussi. Heureusement, après deux
heures de marche, une jolie campagne s'offrit à nos regards, entièrement
couverte d'oliviers, de grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir à
tout le monde. D'ailleurs, dans notre dénûment, nous n'étions point gens à y
regarder de si près. Quelle jouissance ce fut de presser ces fruits savoureux
sur nos lèvres et de mordre à pleines grappes dans ces vignes vermeilles!
Non loin, dans l'herbe, à l'ombre délicieuse des arbres, je découvris une
source d'eau fraîche, où notre figure et nos mains se plongèrent
voluptueusement.
Pendant que chacun s'abandonnait ainsi à toutes les douceurs du repos,
un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.
«Ah! m'écriai-je, un habitant de cette heureuse contrée!»
C'était une espèce de petit pauvre, très misérablement vêtu, assez
souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup; en effet, demi-nus,
avec nos barbes incultes, nous avions fort mauvaise mine, et, à moins que
ce pays ne fût un pays de voleurs, nous étions faite de manière à effrayer ses
habitants.
Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut après lui et le
ramena, malgré ses cris et ses coups de pied.
Mon oncle commença par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
allemand:
«Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?»
L'enfant ne répondit pas.
Page 302
«Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.»
Et il redit la même demande en anglais.
L'enfant ne répondit pas davantage. J'étais très intrigué.
«Est-il donc muet?» s'écria le professeur, qui, très fier de son
polyglottisme, recommença la même demande en français.
Même silence de l'enfant.
«Alors essayons de l'italien», reprit mon oncle; et il dit en cette langue:
«Dove noi siamo?
—Oui! où sommes-nous?» répétai-je avec impatience.
L'enfant de ne point répondre.
«Ah ça! parleras-tu? s'écria mon oncle, que la colère commençait à
gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles. Come si noma, questa isola?
—Stromboli,» répondit le petit pâtre, qui s'échappa des mains de
Hans et gagna la plaine à travers les oliviers.
Nous ne pensions guère à lui! Le Stromboli! Quel effet produisit sur mon
imagination ce nom inattendu! Nous étions en pleine Méditerranée, au
milieu de l'archipel éolien de mythologique mémoire, dans l'ancienne
Strongyle, ou Éole tenait à la chaîne les vents et les tempêtes. Et ces
montagnes bleues qui s'arrondissaient au levant, c'étaient les montagnes de
la Calabre! Et ce volcan dressé à l'horizon du sud, l'Etna, le farouche Etna
lui-même.
«Stromboli! le Stromboli!» répétai-je.
Et il redit la même demande en anglais.
L'enfant ne répondit pas davantage. J'étais très intrigué.
«Est-il donc muet?» s'écria le professeur, qui, très fier de son
polyglottisme, recommença la même demande en français.
Même silence de l'enfant.
«Alors essayons de l'italien», reprit mon oncle; et il dit en cette langue:
«Dove noi siamo?
—Oui! où sommes-nous?» répétai-je avec impatience.
L'enfant de ne point répondre.
«Ah ça! parleras-tu? s'écria mon oncle, que la colère commençait à
gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles. Come si noma, questa isola?
—Stromboli,» répondit le petit pâtre, qui s'échappa des mains de
Hans et gagna la plaine à travers les oliviers.
Nous ne pensions guère à lui! Le Stromboli! Quel effet produisit sur mon
imagination ce nom inattendu! Nous étions en pleine Méditerranée, au
milieu de l'archipel éolien de mythologique mémoire, dans l'ancienne
Strongyle, ou Éole tenait à la chaîne les vents et les tempêtes. Et ces
montagnes bleues qui s'arrondissaient au levant, c'étaient les montagnes de
la Calabre! Et ce volcan dressé à l'horizon du sud, l'Etna, le farouche Etna
lui-même.
«Stromboli! le Stromboli!» répétai-je.
Page 303
Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous avions
l'air de chanter un choeur!
Ah! quel voyage! Quel merveilleux voyage! Entrés par un volcan, nous
étions sortis par un autre, et cet autre était situé à plus de douze cents lieues
du Sneffels, de cet aride pays de l'Islande jeté aux confins du monde! Les
hasards de cette expédition nous avaient transportés au sein des plus
harmonieuses contrées de la terre! Nous avions abandonné la région des
neiges éternelles pour celle de la verdure infinie et laissé au-dessus de nos
têtes le brouillard grisâtre des zones glacées pour revenir au ciel azuré de la
Sicile!
Après un délicieux repas composé de fruits et d'eau fraîche, nous nous
remîmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire comment nous
étions arrivés dans l'île ne nous parut pas prudent: l'esprit superstitieux des
Italiens n'eût pas manqué de voir en nous dés démons vomis du sein des
enfers; il fallut donc, se résigner à passer pour d'humbles naufragés. C'était
moins glorieux, mais plus sûr.
Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:
«Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! comment expliquer
ce fait?
—Ma foi! dis-je avec un grand air de dédain, il ne faut pas l'expliquer,
c'est plus facile!
—Par exemple! un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas la
raison d'un phénomène cosmique, ce serait une honte!»
En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour des reins
et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le terrible professeur de
l'air de chanter un choeur!
Ah! quel voyage! Quel merveilleux voyage! Entrés par un volcan, nous
étions sortis par un autre, et cet autre était situé à plus de douze cents lieues
du Sneffels, de cet aride pays de l'Islande jeté aux confins du monde! Les
hasards de cette expédition nous avaient transportés au sein des plus
harmonieuses contrées de la terre! Nous avions abandonné la région des
neiges éternelles pour celle de la verdure infinie et laissé au-dessus de nos
têtes le brouillard grisâtre des zones glacées pour revenir au ciel azuré de la
Sicile!
Après un délicieux repas composé de fruits et d'eau fraîche, nous nous
remîmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire comment nous
étions arrivés dans l'île ne nous parut pas prudent: l'esprit superstitieux des
Italiens n'eût pas manqué de voir en nous dés démons vomis du sein des
enfers; il fallut donc, se résigner à passer pour d'humbles naufragés. C'était
moins glorieux, mais plus sûr.
Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:
«Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! comment expliquer
ce fait?
—Ma foi! dis-je avec un grand air de dédain, il ne faut pas l'expliquer,
c'est plus facile!
—Par exemple! un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas la
raison d'un phénomène cosmique, ce serait une honte!»
En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour des reins
et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le terrible professeur de
Page 304
minéralogie.
Une heure après avoir quitté le bois d'oliviers, nous arrivions au port de
San-Vicenzo, où Hans réclamait le prix de sa treizième semaine de service,
qui lui fut compté avec de chaleureuses poignées de main.
En cet instant, s'il ne partagea pas notre émotion bien naturelle, il se
laissa aller du moins à un mouvement d'expansion extraordinaire.
Du bout de ses doigts il pressa légèrement nos deux mains et se mit à
sourire.
Une heure après avoir quitté le bois d'oliviers, nous arrivions au port de
San-Vicenzo, où Hans réclamait le prix de sa treizième semaine de service,
qui lui fut compté avec de chaleureuses poignées de main.
En cet instant, s'il ne partagea pas notre émotion bien naturelle, il se
laissa aller du moins à un mouvement d'expansion extraordinaire.
Du bout de ses doigts il pressa légèrement nos deux mains et se mit à
sourire.
Page 305
XLV
Voici la conclusion d'un récit auquel refuseront d'ajouter foi les gens les
plus habitués à ne s'étonner de rien. Mais je suis cuirassé d'avance contre
l'incrédulité humaine.
Nous fûmes reçus par les pêcheurs stromboliotes avec les égards dus à
des naufragés. Ils nous donnèrent des vêtements et des vivres. Après
quarante-huit heures d'attente, le 31 août, un petit speronare nous conduisit
à Messine, où quelques jours de repos nous remirent de toutes nos fatigues.
Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions à bord du Volturne, l'un
des paquebots-postes des messageries impériales de France, et trois jours
plus tard, nous prenions terre à Marseille, n'ayant plus qu'une seule
préoccupation dans l'esprit, celle de notre maudite boussole. Ce fait
inexplicable ne laissait pas de me tracasser très sérieusement. Le 9
septembre au soir, nous arrivions à Hambourg.
Quelle fut la stupéfaction de Marthe, quelle fut la joie de
Graüben, je renonce à le décrire.
«Maintenant que tu es un héros, me dit ma chère fiancée, tu n'auras plus
besoin de me quitter, Axel!»
Je la regardai. Elle pleurait en souriant.
Voici la conclusion d'un récit auquel refuseront d'ajouter foi les gens les
plus habitués à ne s'étonner de rien. Mais je suis cuirassé d'avance contre
l'incrédulité humaine.
Nous fûmes reçus par les pêcheurs stromboliotes avec les égards dus à
des naufragés. Ils nous donnèrent des vêtements et des vivres. Après
quarante-huit heures d'attente, le 31 août, un petit speronare nous conduisit
à Messine, où quelques jours de repos nous remirent de toutes nos fatigues.
Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions à bord du Volturne, l'un
des paquebots-postes des messageries impériales de France, et trois jours
plus tard, nous prenions terre à Marseille, n'ayant plus qu'une seule
préoccupation dans l'esprit, celle de notre maudite boussole. Ce fait
inexplicable ne laissait pas de me tracasser très sérieusement. Le 9
septembre au soir, nous arrivions à Hambourg.
Quelle fut la stupéfaction de Marthe, quelle fut la joie de
Graüben, je renonce à le décrire.
«Maintenant que tu es un héros, me dit ma chère fiancée, tu n'auras plus
besoin de me quitter, Axel!»
Je la regardai. Elle pleurait en souriant.
Page 306
Je laisse à penser si le retour du professeur Lidenbrock fît sensation à
Hambourg. Grâce aux indiscrétions de Marthe, la nouvelle de son départ
pour le centre de la terre s'était répandue dans le monde entier. On ne voulut
pas y croire, et, en le revoyant, on n'y crut pas davantage.
Cependant le présence de Hans, et diverses informations venues d'Islande
modifièrent peu à peu l'opinion publique.
Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un grand
homme, ce qui est déjà quelque chose. Hambourg donna une fête en notre
honneur. Une séance publique eut lieu au Johannaeum, où le professeur fit
le récit de son expédition et n'omit que les faits relatifs à la boussole. Le
jour même, il déposa aux archives de la ville le document de Saknussemm,
et il exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes que sa
volonté, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au centre de la terre les
traces du voyageur islandais. Il fut modeste dans sa gloire, et sa réputation
s'en accrut.
Tant d'honneur devait nécessairement lui susciter des envieux. Il en eut,
et, comme ses théories, appuyées sur des faits certains, contredisaient les
systèmes de la science sur la question du feu central, il soutint par la plume
et par la parole de remarquables discussions avec les savants de tous pays.
Pour mon compte, je ne puis admettre sa théorie du refroidissement: en
dépit de ce que j'ai vu, je crois et je croirai toujours à la chaleur centrale;
mais j'avoue que certaines circonstances encore mal définies peuvent
modifier cette loi sous l'action de phénomènes naturels.
Au moment où ces questions étaient palpitantes, mon oncle éprouva un
vrai chagrin. Hans, malgré ses instances, avait quitté Hambourg; l'homme
auquel nous devions tout ne voulut pas nous laisser lui payer notre dette. Il
fut pris de la nostalgie de l'Islande.
Hambourg. Grâce aux indiscrétions de Marthe, la nouvelle de son départ
pour le centre de la terre s'était répandue dans le monde entier. On ne voulut
pas y croire, et, en le revoyant, on n'y crut pas davantage.
Cependant le présence de Hans, et diverses informations venues d'Islande
modifièrent peu à peu l'opinion publique.
Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un grand
homme, ce qui est déjà quelque chose. Hambourg donna une fête en notre
honneur. Une séance publique eut lieu au Johannaeum, où le professeur fit
le récit de son expédition et n'omit que les faits relatifs à la boussole. Le
jour même, il déposa aux archives de la ville le document de Saknussemm,
et il exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes que sa
volonté, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au centre de la terre les
traces du voyageur islandais. Il fut modeste dans sa gloire, et sa réputation
s'en accrut.
Tant d'honneur devait nécessairement lui susciter des envieux. Il en eut,
et, comme ses théories, appuyées sur des faits certains, contredisaient les
systèmes de la science sur la question du feu central, il soutint par la plume
et par la parole de remarquables discussions avec les savants de tous pays.
Pour mon compte, je ne puis admettre sa théorie du refroidissement: en
dépit de ce que j'ai vu, je crois et je croirai toujours à la chaleur centrale;
mais j'avoue que certaines circonstances encore mal définies peuvent
modifier cette loi sous l'action de phénomènes naturels.
Au moment où ces questions étaient palpitantes, mon oncle éprouva un
vrai chagrin. Hans, malgré ses instances, avait quitté Hambourg; l'homme
auquel nous devions tout ne voulut pas nous laisser lui payer notre dette. Il
fut pris de la nostalgie de l'Islande.
Page 307
«Färval,» dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit pour
Reykjawik, où il arriva heureusement.
Nous étions singulièrement attachés à notre brave chasseur d'eider; son
absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels il a sauvé la vie, et
certainement je ne mourrai pas sans l'avoir revu une dernière fois.
Pour conclure, je dois ajouter que ce «Voyage au centre de la terre» fit
une énorme sensation dans le monde. Il fut imprimé et traduit dans toutes
les langues; les journaux les plus accrédités s'en arrachèrent les principaux
épisodes, qui furent commentés, discutés, attaqués, soutenus avec une égale
conviction dans le camp des croyants et des incrédules. Chose rare! mon
oncle jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise, et il n'y
eut pas jusqu'à M. Barnum qui ne lui proposât de «l'exhiber» à un très haut
prix dans les États de l'Union.
Mais un ennui, disons même un tourment, se glissait au milieu de cette
gloire. Un fait demeurait inexplicable, celui de la boussole. Or, pour un
savant pareil phénomène inexpliqué devient un supplice de l'intelligence.
Eh bien! le ciel réservait à mon oncle d'être complètement heureux.
Un jour, en rangeant une collection de minéraux dans son cabinet,
j'aperçus cette fameuse boussole et je me mis à observer.
Depuis six mois elle était là, dans son coin, sans se douter des tracas
qu'elle causait.
Tout à coup, quelle fut ma stupéfaction! Je poussai un cri. Le professeur
accourut.
«Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
—Cette boussole!…
Reykjawik, où il arriva heureusement.
Nous étions singulièrement attachés à notre brave chasseur d'eider; son
absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels il a sauvé la vie, et
certainement je ne mourrai pas sans l'avoir revu une dernière fois.
Pour conclure, je dois ajouter que ce «Voyage au centre de la terre» fit
une énorme sensation dans le monde. Il fut imprimé et traduit dans toutes
les langues; les journaux les plus accrédités s'en arrachèrent les principaux
épisodes, qui furent commentés, discutés, attaqués, soutenus avec une égale
conviction dans le camp des croyants et des incrédules. Chose rare! mon
oncle jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise, et il n'y
eut pas jusqu'à M. Barnum qui ne lui proposât de «l'exhiber» à un très haut
prix dans les États de l'Union.
Mais un ennui, disons même un tourment, se glissait au milieu de cette
gloire. Un fait demeurait inexplicable, celui de la boussole. Or, pour un
savant pareil phénomène inexpliqué devient un supplice de l'intelligence.
Eh bien! le ciel réservait à mon oncle d'être complètement heureux.
Un jour, en rangeant une collection de minéraux dans son cabinet,
j'aperçus cette fameuse boussole et je me mis à observer.
Depuis six mois elle était là, dans son coin, sans se douter des tracas
qu'elle causait.
Tout à coup, quelle fut ma stupéfaction! Je poussai un cri. Le professeur
accourut.
«Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
—Cette boussole!…
Page 308
—Eh bien?
—Mais son aiguille indique le sud et non le nord!
—Que dis-tu?
—Voyez! ses pôles sont changés.
—Changés!»
Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond
superbe.
Quelle lumière éclairait à la fois son esprit et le mien!
«Ainsi donc, s'écria-t-il, dès qu'il retrouva la parole, après notre arrivée
au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damnée boussole marquait sud au
lieu du nord?
—Évidemment.
—Notre erreur s'explique alors. Mais quel phénomène a pu produire ce
renversement des pôles?
—Rien de plus simple.
—Explique-toi, mon garçon,
—Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui
aimantait le fer du radeau, avait tout simplement désorienté notre boussole!
—Ah! s'écria le professeur, en éclatent de rire, c'était donc un tour de
l'électricité?»
—Mais son aiguille indique le sud et non le nord!
—Que dis-tu?
—Voyez! ses pôles sont changés.
—Changés!»
Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond
superbe.
Quelle lumière éclairait à la fois son esprit et le mien!
«Ainsi donc, s'écria-t-il, dès qu'il retrouva la parole, après notre arrivée
au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damnée boussole marquait sud au
lieu du nord?
—Évidemment.
—Notre erreur s'explique alors. Mais quel phénomène a pu produire ce
renversement des pôles?
—Rien de plus simple.
—Explique-toi, mon garçon,
—Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui
aimantait le fer du radeau, avait tout simplement désorienté notre boussole!
—Ah! s'écria le professeur, en éclatent de rire, c'était donc un tour de
l'électricité?»
Page 309
A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants, et moi le
plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise, abdiquant sa position
de pupille, prit rang dans la maison de König-strasse en la double qualité de
nièce et d'épouse. Inutile d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur
Otto Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Sociétés
scientifiques, géographiques et minéralogiques des cinq parties du monde.
plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise, abdiquant sa position
de pupille, prit rang dans la maison de König-strasse en la double qualité de
nièce et d'épouse. Inutile d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur
Otto Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Sociétés
scientifiques, géographiques et minéralogiques des cinq parties du monde.
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electronically in lieu of a refund. If the second copy is also defective, you
may demand a refund in writing without further opportunities to fix the
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paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING
BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR
FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or
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to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum
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to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg work, (b)
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Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic
works in formats readable by the widest variety of computers including
obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the
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efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
that the Project Gutenberg collection will remain freely available for
generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations
can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)
(3) educational corporation organized under the laws of the state of
Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service.
The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541.
Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s
laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website and
official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of increasing the
number of public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine-readable form accessible by the widest array of equipment
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
that the Project Gutenberg collection will remain freely available for
generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations
can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)
(3) educational corporation organized under the laws of the state of
Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service.
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Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s
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Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
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number of public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine-readable form accessible by the widest array of equipment
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including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
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copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in
compliance with any particular paper edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including how
to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email
newsletter to hear about new eBooks.
compliance with any particular paper edition.
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