Dictionnaire raisonné de l_architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) (French) Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc 1288 downloads.pdf

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l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A)
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Title: Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe
siècle - Tome 1 - (A)

Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc

Release date: December 28, 2009 [eBook #30781]

Language: French

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RAISONNÉ DE L'ARCHITECTURE FRANÇAISE DU XIE AU XVIE
SIÈCLE - TOME 1 - (A) ***

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DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE

L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE

DU XIe AU XVIe SIÈCLE

PAR

M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

INSPECTEUR-GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS

TOME PREMIER.

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PARIS
B. BANCE, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 13.

1854

L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de faire traduire et reproduire cet ouvrage
dans les pays où la propriété des ouvrages français est garantie par des traités.

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PRÉFACE

orsque nous commencions à étudier l'architecture du moyen âge (il y
a de cela vingt-cinq ans), il n'existait pas d'ouvrages qui pussent
nous montrer la voie à suivre. Il nous souvient qu'alors un grand
nombre de maîtres en architecture admettaient à peine l'existence de
ces monuments qui couvrent le sol de l'Europe et de la France
surtout. À peine permettait-on l'étude de quelques édifices de la renaissance
française et italienne; quant à ceux qui avaient été construits depuis le bas-
empire jusqu'au XVe siècle, on n'en parlait guère que pour les citer comme des
produits de l'ignorance et de la barbarie. Si nous nous sentions pris d'une sorte
d'admiration mystérieuse pour nos églises et nos forteresses françaises du
moyen âge, nous n'osions avouer un penchant qui nous semblait une sorte de
dépravation du goût, d'inclination peu avouable. Et cependant par instinct nous
étions attiré vers ces grands monuments dont les trésors nous paraissaient
réservés pour ceux qui voudraient se vouer à leur recherche.

Après un séjour de deux ans en Italie nous fûmes plus vivement frappé encore
de l'aspect de nos édifices français, de la sagesse et de la science qui ont présidé
à leur exécution, de l'unité, de l'harmonie et de la méthode suivies dans leur
construction comme dans leur parure. Déjà cependant des esprits distingués
avaient ouvert la voie; éclairés par les travaux et l'admiration de nos voisins les
Anglais, ils songeaient à classer les édifices par styles et par époques. On ne
s'en tenait plus à des textes la plupart erronés, on admettait un classement
archéologique basé sur l'observation des monuments eux-mêmes. Les premiers
travaux de M. de Caumont faisaient ressortir des caractères bien tranchés entre
les différentes époques de l'architecture française du nord. En 1831, M. Vitet
adressait au ministre de l'Intérieur un rapport sur les monuments des
départements de l'Oise, de l'Aisne, du Nord, de la Marne et du Pas-de-Calais,
dans lequel l'élégant écrivain signalait à l'attention du gouvernement des trésors
inconnus, bien qu'ils fussent à nos portes. Plus tard, M. Mérimée poursuivait les
recherches si heureusement commencées par M. Vitet, et, parcourant toutes les
anciennes provinces de France, sauvait de la ruine quantité d'édifices que
personne alors ne songeait à regarder, et qui font aujourd'hui la richesse et
l'orgueil des villes qui les possèdent. M. Didron expliquait les poëmes sculptés

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et peints qui couvrent nos cathédrales, et poursuivait à outrance le vandalisme
partout où il voulait tenter quelque oeuvre de destruction. Mais, il faut le dire à
notre honte, les artistes restaient en arrière, les architectes couraient en Italie ne
commençant à ouvrir les yeux qu'à Gênes ou Florence; ils revenaient leurs
portefeuilles remplis d'études faites sans critique et sans ordre, et se mettaient à
l'oeuvre sans avoir mis les pieds dans un monument de leur pays.

La commission des Monuments historiques instituée près le ministère de
l'Intérieur commençait cependant à recruter un petit nombre d'artistes qu'elle
chargeait d'étudier et de réparer quelques-uns de nos plus beaux monuments du
moyen âge. C'est à cette impulsion donnée dès l'origine avec prudence, que
nous devons la conservation des meilleurs exemples de notre architecture
nationale, une heureuse révolution dans les études de l'architecture, d'avoir pu
étudier pendant de longues années les édifices qui couvrent nos provinces, et
réunir les éléments de ce livre que nous présentons aujourd'hui au public. Au
milieu de difficultés sans cesse renaissantes, avec des ressources minimes, la
commission des Monuments historiques a obtenu des résultats immenses; tout
faible que soit cet hommage dans notre bouche, il y aurait de l'ingratitude à ne
pas le lui rendre, car, en conservant nos édifices, elle a modifié le cours des
études de l'architecture en France; en s'occupant du passé, elle a fondé dans
l'avenir.

Ce qui constitue les nationalités, c'est le lien qui unit étroitement les différentes
périodes de leur existence; il faut plaindre les peuples qui renient leur passé, car
il n'y a pas d'avenir pour eux! Les civilisations qui ont profondément creusé
leur sillon dans l'histoire, sont celles chez lesquelles les traditions ont été le
mieux respectées, et dont l'âge mûr a conservé tous les caractères de l'enfance.
La civilisation romaine est là pour nous présenter un exemple bien frappant de
ce que nous avançons ici; et quel peuple eut jamais plus de respect pour son
berceau que le peuple romain! Politiquement parlant, aucun pays, malgré des
différences d'origines bien marquées, n'est fondu dans un principe d'unité plus
compacte que la France; il n'était donc ni juste ni sensé de vouloir mettre à
néant une des causes de cette unité: ses arts depuis la décadence romaine
jusqu'à la renaissance.

En effet, les arts en France du IXe au XVe siècle ont suivi une marche régulière
et logique, ils ont rayonné en Angleterre, en Allemagne, dans le nord de
l'Espagne, et jusqu'en Italie, en Sicile et en Orient; et nous ne profiterions pas
de ce labeur de plusieurs siècles? Nous ne conserverions pas et nous refuserions

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de reconnaître ces vieux titres enviés avec raison par toute l'Europe? Nous
serions les derniers à étudier notre propre langue? Les monuments de pierre ou
de bois périssent, ce serait folie de vouloir les conserver tous et de tenter de
prolonger leur existence en dépit des conditions de la matière, mais ce qui ne
peut et ne doit périr, c'est l'esprit qui a fait élever ces monuments, car cet esprit
c'est le nôtre, c'est l'âme du pays. Dans l'ouvrage que nous livrons aujourd'hui
au public nous avons essayé non-seulement de donner de nombreux exemples
des formes diverses adoptées par l'architecture du moyen âge, suivant un ordre
chronologique, mais surtout et avant tout de faire connaître les raisons d'être de
ces formes, les principes qui les ont fait admettre, les moeurs et les idées au
milieu desquelles elles ont pris naissance. Il nous a paru difficile de rendre
compte des transformations successives des arts de l'architecture sans donner
en même temps un aperçu de la civilisation dont cette architecture est comme
l'enveloppe, et si la tâche s'est trouvée au-dessus de nos forces, nous aurons au
moins ouvert une voie nouvelle à parcourir, car nous ne saurions admettre
l'étude du vêtement indépendamment de l'étude de l'homme qui le porte. Or
toute sympathie pour telle ou telle forme de l'art mise de côté, nous avons été
frappé de l'harmonie complète qui existe entre les arts du moyen âge et l'esprit
des peuples au milieu desquels ils se sont développés. Du moment où la
civilisation du moyen âge se sent vivre, elle tend à progresser rapidement, elle
procède par une suite d'essais sans s'arrêter un instant; à peine a-t-elle entrevu
un principe qu'elle en déduit les conséquences, et arrive promptement à l'abus
sans se donner le temps de développer son thème; c'est là le côté faible, mais
aussi le côté instructif des arts du XIIe au XVIe siècle. Les arts compris dans
cette période de trois siècles ne peuvent, pour ainsi dire, être saisis sur un point,
c'est une chaîne non interrompue dont tous les anneaux sont rivés à la hâte par
les lois impérieuses de la logique. Vouloir écrire une histoire de l'architecture
du moyen âge, ce serait peut-être tenter l'impossible, car il faudrait embrasser à
la fois, et faire marcher parallèlement l'histoire religieuse, politique, féodale et
civile de plusieurs peuples; il faudrait constater les influences diverses qui ont
apporté leurs éléments à des degrés différents dans telle ou telle contrée,
trouver le lien de ces influences, analyser leurs mélanges et définir les résultats;
tenir compte des traditions locales, des goûts et des moeurs des populations, des
lois imposées par l'emploi des matériaux, des relations commerciales, du génie
particulier des hommes qui ont exercé une action sur les événements soit en
hâtant leur marche naturelle, soit en la faisant dévier, ne pas perdre de vue les
recherches incessantes d'une civilisation qui se forme, et se pénétrer de l'esprit
encyclopédique, religieux et philosophique du moyen âge. Ce n'est pas

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d'aujourd'hui que les nations chrétiennes occidentales ont inscrit sur leur
drapeau le mot: Progrès; et qui dit progrès dit labeur, lutte et transformation.

La civilisation antique est simple, une; elle absorbe au lieu de se répandre; tout
autre est la civilisation chrétienne; elle reçoit et donne, c'est le mouvement, la
divergence sans interruption possible. Ces deux civilisations ont dû
nécessairement procéder très-différemment dans l'expression de leurs arts; on
peut le regretter, mais non aller à l'encontre; on peut écrire une histoire des arts
égyptien, grec ou romain, parce que ces arts suivent une voie dont la pente
égale monte à l'apogée et descend à la décadence sans dévier, mais la vie d'un
homme ne suffirait pas à décrire les transformations si rapides des arts du
moyen âge, à chercher les causes de ces transformations, à compter un à un
tous les chaînons de cette longue chaîne si bien rivée quoique composée
d'éléments si divers.

On a pu, lorsque les études archéologiques sur le moyen âge ne faisaient que
poser les premiers jalons, tenter une classification toute de convention, et
diviser les arts par périodes, par styles primaires, secondaires, tertiaires, de
transition, et supposer que la civilisation moderne avait procédé comme notre
globe dont la croûte change de nature après chaque grande convulsion; mais par
le fait cette classification, toute satisfaisante qu'elle paraisse, n'existe pas, et de
la décadence romaine à la renaissance du XVIe siècle il n'y a qu'une suite de
transitions sans arrêts. Ce n'est pas que nous voulions ici blâmer une méthode
qui a rendu d'immenses services, en ce qu'elle a posé des points saillants,
qu'elle a mis la première de l'ordre dans les études, et qu'elle a permis de
défricher le terrain; mais, nous le répétons, cette classification n'existe pas, et
nous croyons que le moment est venu d'étudier l'art du moyen âge comme on
étudie le développement et la vie d'un être animé qui de l'enfance arrive à la
vieillesse par une suite de transformations insensibles, et sans qu'il soit possible
de dire le jour où cesse l'enfance et où commence la vieillesse. Ces raisons,
notre insuffisance peut-être, nous ont déterminé à donner à cet ouvrage la forme
d'un Dictionnaire. Cette forme, en facilitant les recherches au lecteur, nous
permet de présenter une masse considérable de renseignements et d'exemples
qui n'eussent pu trouver leur place dans une histoire, sans rendre le discours
confus et presque inintelligible. Elle nous a paru, précisément à cause de la
multiplicité des exemples donnés, devoir être plus favorable aux études, mieux
faire connaître les diverses parties compliquées, mais rigoureusement déduites
des besoins, qui entrent dans la composition de nos monuments du moyen âge,
puisqu'elle nous oblige pour ainsi dire à les disséquer séparément, tout en

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décrivant les fonctions, le but de ces diverses parties et les modifications
qu'elles ont subies. Nous n'ignorons pas que cette complication des arts du
moyen âge, la diversité de leur origine, et cette recherche incessante du mieux
qui arrive rapidement à l'abus, ont rebuté bien des esprits, ont été cause de la
répulsion que l'on éprouvait, et que l'on éprouve encore, pour une étude dont le
but n'apparaît pas clairement. Il est plus court de nier que d'étudier; longtemps
on n'a voulu voir dans ce développement d'une des parties intellectuelles de
notre pays que le chaos, l'absence de tout ordre, de toute raison, et cependant
lorsque l'on pénètre au milieu de ce chaos, que l'on voit sourdre une à une les
sources de l'art de l'architecture du moyen âge, que l'on prend la peine de suivre
leur cours, on découvre bientôt la pente naturelle vers laquelle elles tendent
toutes, et combien elles sont fécondes. Il faut reconnaître que le temps de la
négation aveugle est déjà loin de nous, notre siècle cherche à résumer le passé;
il semble reconnaître (et en cela nous croyons qu'il est dans le vrai) que pour se
frayer un chemin dans l'avenir, il faut savoir d'où l'on vient, profiter de tout ce
que les siècles précédents ont laborieusement amassé. Ce sentiment est quelque
chose de plus profond qu'une réaction contre l'esprit destructeur du siècle
dernier, c'est un besoin du moment; et si quelques exagérations ont pu effrayer
les esprits sérieux, si l'amour du passé a parfois été poussé jusqu'au fanatisme,
il n'en reste pas moins au fond de la vie intellectuelle de notre époque une
tendance générale et très-prononcée vers les études historiques, qu'elles
appartiennent à la politique, à la législation, aux lettres ou aux arts. Il suffit
pour s'en convaincre (si cette observation avait besoin de s'appuyer sur des
preuves), de voir avec quelle avidité le public en France, en Angleterre et en
Allemagne se jette sur toutes les oeuvres qui traitent de l'histoire ou de
l'archéologie, avec quel empressement les erreurs sont relevées, les monuments
et les textes mis en lumière. Il semble que les découvertes nouvelles viennent
en aide à ce mouvement général. Au moment où la main des artistes ne suffit
pas à recueillir les restes si nombreux et si précieux de nos édifices anciens,
apparaît la photographie qui forme en quelques années un inventaire fidèle de
tous ces débris. De sages dispositions administratives réunissent et centralisent
les documents épars de notre histoire; les départements, les villes voient des
sociétés se fonder dans leur sein pour la conservation des monuments épargnés
par les révolutions et la spéculation; le budget de l'État, au milieu des crises
politiques les plus graves, ne cesse de porter dans ses colonnes des sommes
importantes pour sauver de la ruine tant d'oeuvres d'art si longtemps mises en
oubli. Et ce mouvement ne suit pas les fluctuations d'une mode, il est constant,
il est chaque jour plus marqué, et après avoir pris naissance au milieu de

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quelques hommes éclairés, il se répand peu à peu dans les masses; Il faut dire
même qu'il est surtout prononcé dans les classes industrielles et ouvrières,
parmi les hommes chez lesquels l'instinct agit plus que l'éducation; ils semblent
se reconnaître dans ces oeuvres issues du génie national.

Quand il s'est agi de reproduire ou de continuer des oeuvres des siècles passés,
ce n'est pas d'en bas que nous sont venues les difficultés, et les exécutants ne
nous ont jamais fait défaut; Mais c'est précisément parce que cette tendance est
autre chose qu'une mode ou une réaction, qu'il est fort important d'apporter un
choix scrupuleux, une critique impartiale et sévère, dans l'étude et l'emploi des
matériaux qui peuvent contribuer à rendre à notre pays un art conforme à son
génie. Si cette étude est incomplète, étroite, elle sera stérile et fera plus de mal
que de bien; elle augmentera la confusion et l'anarchie dans lesquelles les arts
sont tombées depuis tantôt cinquante ans, et qui nous conduiraient à la
décadence; elle apportera un élément de désordre de plus; si, au contraire, cette
étude est dirigée avec intelligence et soin; si l'enseignement officiel l'adopte
franchement et arrête ainsi ses écarts, réunit sous sa main tant d'efforts partiels
qui se sont perdus faute d'un centre, les résultats ne se feront pas attendre, et
l'art de l'architecture reprendra le rang qui lui convient chez une nation
éminemment créatrice. Des convictions isolées, si fortes qu'elles soient, ne
peuvent faire une révolution dans les arts; si aujourd'hui nous cherchons à
renouer ces fils brisés, à prendre dans un passé qui nous appartient en propre
les éléments d'un art contemporain, ce n'est pas au profit des goûts de tel ou tel
artiste ou d'une coterie; nous ne sommes au contraire que les instruments
dociles des goûts et des idées de notre temps, et c'est aussi pour cela que nous
avons foi dans nos études et que le découragement ne saurait nous atteindre; ce
n'est pas nous qui faisons dévier les arts de notre époque, c'est notre époque qui
nous entraîne.... Où? qui le sait! Faut-il au moins que nous remplissions de
notre mieux la tâche qui nous est imposée par les tendances du temps où nous
vivons. Ces efforts, il est vrai, ne peuvent être que limités, car la vie de
l'homme n'est pas assez longue pour permettre à l'architecte d'embrasser un
ensemble de travaux, soit intellectuels soit matériels; l'architecte n'est et ne peut
être qu'une partie d'un tout; il commence ce que d'autres achèvent, ou termine
ce que d'autres ont commencé; il ne saurait donc travailler dans l'isolement, car
son oeuvre ne lui appartient pas en propre, comme le tableau au peintre, le
poème au poète. L'architecte qui prétendrait seul imposer un art à toute une
époque ferait un acte d'insigne folie. En étudiant l'architecture du moyen âge,
en cherchant à répandre cette étude, nous devons dire que notre but n'est pas de
faire rétrograder les artistes, de leur fournir les éléments d'un art oublié pour

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qu'ils les reprennent tels quels, et les appliquent sans raisons aux édifices du
XIXe siècle; cette extravagance a pu nous être reprochée, mais elle n'a
heureusement jamais été le résultat de nos recherches et de nos principes. On a
pu faire des copies plus ou moins heureuses des édifices antérieurs au XVIe
siècle, ces tentatives ne doivent être considérées que comme des essais destinés
à retrouver les éléments d'un art perdu mais non comme le but auquel doit
s'arrêter notre architecture moderne. Si nous regardons l'étude de l'architecture
du moyen âge comme utile, et pouvant amener peu à peu une heureuse
révolution dans l'art, ce n'est pas à coup sûr pour obtenir des oeuvres sans
originalité, sans style, pour voir reproduire sans choix et comme une forme
muette, des monuments remarquables surtout à cause du principe qui les a fait
élever, mais c'est au contraire pour que ce principe soit connu, et qu'il puisse
porter des fruits aujourd'hui comme il en a produit pendant les XIIe et XIIIe
siècles. En supposant qu'un architecte de ces époques revienne aujourd'hui,
avec ses formules et les principes auxquels il obéissait de son temps, et qu'il
puisse être initié à nos idées modernes, si l'on mettait à sa disposition les
perfectionnements apportés dans l'industrie, il ne bâtirait pas un édifice du
temps de Philippe Auguste ou de saint Louis, parce qu'il fausserait ainsi la
première loi de son art, qui est de se conformer aux besoins et aux moeurs du
moment, d'être rationnel. Jamais peut-être des ressources plus nombreuses n'ont
été offertes aux architectes; les exécutants sont nombreux, intelligents et habiles
de la main; l'industrie est arrivée à un degré de perfectionnement qui n'avait pas
été atteint. Ce qui manque à tout cela c'est une âme, c'est ce principe vivifiant
qui rend toute oeuvre d'art respectable, qui fait que l'artiste peut opposer la
raison aux fantaisies souvent ridicules des particuliers ou d'autorités peu
compétentes trop disposés à considérer l'art comme une superfluité, une affaire
de caprice ou de mode. Pour que l'artiste respecte son oeuvre, il faut qu'il l'ait
conçue avec la conviction intime que cette oeuvre est émanée d'un principe
vrai, basé sur les règles du bon sens; le goût, souvent, n'est pas autre chose, et
pour que l'artiste soit respecté lui-même, il faut que sa conviction ne puisse être
mise en doute; or, comment supposer qu'on respectera l'artiste qui, soumis à
toutes les puérilités d'un amateur fantasque, lui bâtira, suivant le caprice du
moment, une maison chinoise, arabe, gothique, ou de la renaissance? Que
devient l'artiste au milieu de tout ceci? N'est-ce pas le costumier qui nous
habille suivant notre fantaisie, mais qui n'est rien par lui-même, n'a et ne peut
avoir ni préférence, ni goût propre, ni ce qui constitue avant tout l'artiste
créateur, l'initiative? Mais l'étude d'une architecture dont la forme est soumise à
un principe, comme le corps est soumis à l'âme, pour ne point rester stérile, ne

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saurait être incomplète et superficielle. Nous ne craindrons pas de le dire, ce
qui a le plus retardé les développements de la renaissance de notre architecture
nationale, renaissance dont on doit tirer profit pour l'avenir, c'est le zèle mal
dirigé, la connaissance imparfaite d'un art dans lequel beaucoup ne voient
qu'une forme originale et séduisante sans apprécier le fond. Nous avons vu
surgir ainsi de pâles copies d'un corps dont l'âme est absente. Les archéologues
en décrivant et classant les formes n'étaient pas toujours architectes praticiens,
ne pouvaient parler que de ce qui frappait leurs yeux, mais la connaissance du
pourquoi devait nécessairement manquer à ces classifications purement
matérielles, et le bon sens public s'est trouvé justement choqué à la vue de
reproductions d'un art dont il ne comprenait pas la raison d'être, qui lui
paraissait un jeu bon tout au plus pour amuser quelques esprits curieux de
vieilleries, mais dans la pratique duquel il fallait bien se garder de s'engager.
C'est qu'en effet s'il est un art sérieux, qui doive toujours être l'esclave de la
raison et du bon sens, c'est l'architecture. Ses lois fondamentales sont les
mêmes dans tous les pays et dans tous les temps, la première condition du goût
en architecture, c'est d'être soumis à ces lois; et les artistes qui, après avoir
blâmé les imitations contemporaines de temples romains dans lesquelles on ne
pouvait retrouver ni le souffle inspirateur qui les a fait élever, ni des points de
rapports avec nos habitudes et nos besoins, se sont mis à construire des
pastiches des formes romanes ou gothiques, sans se rendre compte des motifs
qui avaient fait adopter ces formes, n'ont fait que perpétuer d'une manière plus
grossière encore les erreurs contre lesquelles ils s'étaient élevés.

Il y a deux choses dont on doit tenir compte avant tout, dans l'étude d'un art,
c'est la connaissance du principe créateur, et le choix dans l'oeuvre créée. Or le
principe de l'architecture française au moment où elle se développe avec une
grande énergie, du XIIe au XIIIe siècle, étant la soumission constante de la
forme aux moeurs, aux idées du moment, l'harmonie entre le vêtement et le
corps, le progrès incessant, le contraire de l'immobilité; l'application de ce
principe ne saurait non-seulement, faire rétrograder l'art, mais même le rendre
stationnaire. Tous les monuments enfantés par le moyen âge seraient-ils
irréprochables, qu'ils ne devraient donc pas être aujourd'hui servilement copiés,
si l'on élève un édifice neuf, ce n'est qu'un langage dont il faut apprendre à se
servir pour exprimer sa pensée, mais non pour répéter ce que d'autres ont dit; et
dans les restaurations, même lorsqu'il ne s'agit que de reproduire ou de réparer
des parties détruites ou altérées, il est d'une très-grande importance de se rendre
compte des causes qui ont fait adopter ou modifier telle ou telle disposition
primitive, appliquer telle ou telle forme; les règles générales laissent l'architecte

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sans ressources devant les exceptions nombreuses qui se présentent à chaque
pas, s'il n'est pas pénétré de l'esprit qui a dirigé les anciens constructeurs.

On rencontrera souvent dans cet ouvrage des exemples qui accusent
l'ignorance, l'incertitude, les tâtonnements, les exagérations de certains artistes;
mais, que l'on veuille bien le remarquer, on y trouvera l'influence, l'abus même
parfois d'un principe vrai, une méthode, en même temps qu'une grande liberté
individuelle, l'unité de style, l'harmonie dans l'emploi des formes, l'instinct des
proportions, toutes les qualités qui constituent un art, soit qu'il s'applique à la
plus humble maison de paysan ou à la plus riche cathédrale, comme au palais
du souverain. En effet, une civilisation ne peut prétendre posséder un art que si
cet art pénètre partout, s'il fait sentir sa présence dans les oeuvres les plus
vulgaires. Or de tous les pays occidentaux de l'Europe, la France est encore
celui chez qui cette heureuse faculté s'est le mieux conservée, car c'est celui qui
l'a possédée au plus haut degré depuis la décadence romaine. De tout temps la
France a imposé ses arts et ses modes à une grande partie du continent
européen; elle a essayé vainement depuis la renaissance de se faire italienne,
allemande, espagnole, grecque, son instinct, le goût natif qui réside dans toutes
les classes du pays l'ont toujours ramené à son génie propre en la relevant après
les plus graves erreurs; il est bon, nous croyons, de le reconnaître, car trop
longtemps les artistes ont méconnu ce sentiment et n'ont pas su en profiter.
Depuis le règne de Louis XIV surtout, les artistes ont fait ou prétendu faire un
corps isolé dans le pays, sorte d'aristocratie étrangère, méconnaissant ces
instincts des masses. En se séparant ainsi de la foule, ils n'ont plus été compris,
ont perdu toute influence, et il n'a pas dépendu d'eux que la barbarie ne gagnât
sans retour ce qui restait en dehors de leur sphère. La preuve en est dans
l'infériorité de l'exécution des oeuvres des deux derniers siècles
comparativement aux siècles précédents. L'architecture surtout qui ne peut se
produire qu'à l'aide d'une grande quantité d'ouvriers de tous états, ne présentait
plus à la fin du XVIIIe siècle qu'une exécution abâtardie, molle, pauvre et
dépourvue de style à ce point de faire regretter les dernières productions du
bas-empire. La royauté de Louis XIV, en se mettant à la place de toute chose en
France, en voulant être le principe de tout, absorbait sans fruit les forces vives
du pays, plus encore peut-être dans les arts que dans la politique; et l'artiste a
besoin pour produire de conserver son indépendance. Le pouvoir féodal n'était
certainement pas protecteur de la liberté matérielle; les rois, les seigneurs
séculiers, comme les évêques et les abbés, ne comprenaient pas et ne pouvaient
comprendre ce que nous appelons les droits politiques; on en a mésusé de notre
temps, qu'en eût-on fait au XIIe siècle! Mais ces pouvoirs séparés, rivaux

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même souvent, laissaient à la population intelligente et laborieuse sa liberté
d'allure. Les arts appartenaient au peuple, et personne, parmi les classes
supérieures, ne songeait à les diriger, à les faire dévier de leur voie. Quand les
arts ne furent plus exclusivement pratiqués par le clergé régulier, et qu'ils
sortirent des monastères pour se répandre dans cent corporations laïques, il ne
semble pas qu'un seul évêque se soit élevé contre ce mouvement naturel; et
comment supposer d'ailleurs que des chefs de l'Église, qui avaient si
puissamment et avec une si laborieuse persévérance aidé à la civilisation
chrétienne, eussent arrêté un mouvement qui indiquait mieux que tout autre
symptôme que la civilisation se répandait dans les classes moyennes et
inférieures? Mais les arts, en se répandant en dehors des couvents entraînaient
avec eux des idées d'émancipation, de liberté intellectuelle qui durent vivement
séduire des populations avides d'apprendre, de vivre, d'agir, et d'exprimer leurs
goûts et leurs tendances. C'était dorénavant sur la pierre et le bois, dans les
peintures et les vitraux, que ces populations allaient imprimer leurs désirs, leurs
espérances; c'était là que sans contrainte elles pouvaient protester
silencieusement contre l'abus de la force. À partir du XIIe siècle cette
protestation ne cesse de se produire dans toutes les oeuvres d'art qui décorent
nos édifices du moyen âge; elle commence gravement, elle s'appuie sur les
textes sacrés, elle devient satirique à la fin du XIIIe siècle, et finit au XVe par la
caricature. Quelle que soit sa forme, elle est toujours franche, libre, crue même
parfois. Avec quelle complaisance les artistes de ces époques s'étendent dans
leurs oeuvres sur le triomphe des faibles, sur la chute des puissants! Quel est
l'artiste du temps de Louis XIV qui eût osé placer un roi dans l'enfer à côté d'un
avare, d'un homicide; quel est le peintre ou le sculpteur du XIIIe siècle qui ait
placé un roi dans les nuées entouré d'une auréole, glorifié comme Dieu, tenant
la foudre, et ayant à ses pieds les puissants du siècle? Est-il possible d'admettre,
quand on étudie nos grandes cathédrales, nos châteaux et nos habitations du
moyen âge qu'une autre volonté que celle de l'artiste ait influé sur la forme de
leur architecture, sur le système adopté dans leur décoration ou leur
construction? L'unité qui règne dans ces conceptions, la parfaite concordance
des détails avec l'ensemble, l'harmonie de toutes les parties ne démontrent-elles
pas qu'une seule volonté a présidé à l'érection de ces oeuvres d'art? Cette
volonté peut-elle être autre que celle de l'artiste? Et ne voyons-nous pas, à
propos des discussions qui eurent lieu sous Louis XIV, lorsqu'il fut question
d'achever le Louvre, le roi, le surintendant des bâtiments, Colbert, et toute la
cour donner son avis, s'occuper des ordres, des corniches, et de tout ce qui
touche à l'art, et finir par confier l'oeuvre à un homme qui n'était pas architecte,

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et ne sut que faire un dispendieux placage, dont le moindre défaut est de ne se
rattacher en aucune façon au monument et de rendre inutile le quart de sa
superficie? On jauge une civilisation par ses arts, car les arts sont l'énergique
expression des idées d'une époque, et il n'y a pas d'art sans l'indépendance de
l'artiste. L'étude des arts du moyen âge est une mine inépuisable, pleine d'idées
originales, hardies, tenant l'imagination éveillée, cette étude oblige à chercher
sans cesse, et par conséquent elle développe puissamment l'intelligence de
l'artiste. L'architecture, depuis le XIIe siècle jusqu'à la renaissance, ne se laisse
pas vaincre par les difficultés, elle les aborde toutes franchement; n'étant jamais
à bout de ressources, elle ne va cependant les puiser que dans un principe vrai.
Elle abuse même trop souvent de cette habitude de surmonter des difficultés
parmi lesquelles elle aime à se mouvoir. Ce défaut! pouvons-nous le lui
reprocher? Il tient à la nature d'esprit de notre pays, à ses progrès et ses
conquêtes, dont nous profitons, au milieu dans lequel cet esprit se développait.
Il dénote les efforts intellectuels d'où la civilisation moderne est sortie, et la
civilisation moderne est loin d'être simple; si nous la comparons à la
civilisation païenne, de combien de rouages nouveaux ne la trouverons-nous
pas surchargée; pourquoi donc vouloir revenir dans les arts à des formes
simples quand notre civilisation, dont ces arts ne sont que l'empreinte, est si
complexe? Tout admirable que soit l'art grec, ses lacunes sont trop nombreuses
pour que dans la pratique il puisse être appliqué à nos moeurs. Le principe qui
l'a dirigé est trop étranger à la civilisation moderne pour inspirer et soutenir nos
artistes modernes. Pourquoi donc ne pas habituer nos esprits à ces fertiles
labeurs des siècles d'où nous sommes sortis? Nous l'avons vu trop souvent, ce
qui manque surtout aux conceptions modernes en architecture, c'est la
souplesse, cette aisance d'un art qui vit dans une société qu'il connaît; notre
architecture gêne ou est gênée, en dehors de son siècle, ou complaisante jusqu'à
la bassesse, jusqu'au mépris du bon sens. Si donc nous recommandons l'étude
des arts des siècles passés avant l'époque où ils ont quitté leur voie naturelle, ce
n'est pas que nous désirions voir élever chez nous aujourd'hui des maisons et
des palais du XIIIe siècle, c'est que nous regardons cette étude comme pouvant
rendre aux architectes cette souplesse, cette habitude d'appliquer à toute chose
un principe vrai, cette originalité native et cette indépendance qui tiennent au
génie de notre pays. N'aurions-nous que fait naître le désir chez nos lecteurs
d'approfondir un art trop longtemps oublié, aurions-nous contribué seulement à
faire aimer et respecter des oeuvres qui sont la vivante expression de nos
progrès pendant plusieurs siècles, que nous croirions notre tâche remplie; et si
faibles que soient les résultats de nos efforts, ils feront connaître, nous

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l'espérons du moins, qu'entre l'antiquité et notre siècle, il s'est fait un travail
immense dont nous pouvons profiter, si nous savons en recueillir et choisir les
fruits.

VIOLLET-LE-DUC.

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DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE

L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE

du XIe AU XVIe SIÈCLE

ABAQUE, s. m. (TAILLOIR.) Tablette qui couronne le chapiteau de la
colonne. Ce membre d'architecture joue un grand rôle dans les constructions du
moyen âge; le chapiteau recevant directement les naissances des arcs, forme un
encorbellement destiné à équilibrer le porte-à-faux du sommier sur la colonne,
le tailloir ajoute donc à la saillie du chapiteau en lui donnant une plus grande
résistance; biseauté généralement dans les chapiteaux de l'époque romane
primitive (1), il affecte en projection horizontale, la forme carrée suivant le lit
inférieur du sommier de l'arc qu'il supporte; il est quelquefois décoré de
moulures simples et d'ornements, particulièrement pendant le XIIe siècle, dans
l'Ile-de-France, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne et les provinces
méridionales(2). Son plan reste carré pendant la première moitié du XIIIe
siècle, mais alors il n'est plus décoré que par des profils d'une coupe très-mâle

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(3), débordant toujours les feuillages et
ornements du chapiteau. L'exemple que
nous donnons ici est tiré du choeur de
l'église de Vézelay, bâti de 1200 à 1210.

Vers le milieu du XIIIe siècle, lorsque les
arcs sont refouillés de moulures
accentuées présentant en coupe des
saillies comprises dans des polygones, les
abaques inscrivent ces nouvelles formes
(4). alors les feuillages des chapiteaux
débordent la saillie des tailloirs. (Église
de Semur en Auxois et cathédrale de
Nevers.)

On
renc
ontr
e
souv
ent
des
abaq
ues circulaires dans les édifices de la
province de Normandie, à la cathédrale de
Coutances, à Bayeux, à Eu, au Mont-
Saint-Michel; les abaques circulaires
apparaissent vers le milieu du XIIIe
siècle: les profils en sont hauts, profondément refouillés, comme ceux des
chapiteaux anglais de la même époque. Quelquefois dans les chapiteaux des
meneaux de fenêtres (comme à la Sainte-Chapelle du Palais, comme à la
cathédrale d'Amiens, comme dans les fenêtres des chapelles latérales de la
cathédrale de Paris), de 1230 à 1250, les abaques sont circulaires (5).

Vers la fin du XIIIe siècle les abaques diminuent peu à peu d'importance: ils
deviennent bas, maigres, peu saillants pendant le XIVe siècle (6), et
disparaissent presque entièrement pendant le XVe (7). Puis, sous l'influence de
l'architecture antique, les abaques reprennent de l'importance au
commencement du XVIe siècle. (Voy. CHAPITEAU.)

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Pendant la période romane et la première
moitié du XIIIe siècle, les abaques ne font
pas partie du chapiteau; ils sont pris dans
une autre assise de pierre; ils remplissent
réellement la fonction d'une tablette
servant de support et de point d'appui aux
sommiers des arcs. Depuis le milieu du
XIIIe siècle jusqu'à la renaissance, en
perdant de leur importance comme
moulure, les abaques sont, le plus
souvent, pris dans l'assise du chapiteau;
quelquefois même les feuillages qui
décorent le chapiteau viennent mordre sur
les membres inférieurs de leurs profils au
XVe siècle, les ornements enveloppent la moulure de l'abaque, qui se cache
sous cet excès de végétation. Le rapport entre la hauteur du profil de l'abaque et
le chapiteau, entre la saillie et le galbe de ses moulures et la disposition des
feuillages ou ornements, est fort important à observer; car ces rapports et le
caractère de ces moulures se modifient non-seulement suivant les progrès de
l'architecture du moyen âge, mais aussi suivant la place qu'occupent les
chapiteaux. Au XIIIe siècle principalement, les abaques sont plus ou moins
épais, et leurs profils sont plus ou moins compliqués, suivant que les chapiteaux
sont placés plus ou moins près du sol. Dans les parties élevées des édifices, les
abaques sont très-épais, largement profilés, tandis que dans les parties basses ils
sont plus minces et finement moulurés.

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ABAT-SONS, s. m. C'est le nom que l'on donne aux
lames de bois recouvertes de plomb ou d'ardoises qui
sont attachées aux charpentes des beffrois pour les
garantir de la pluie, et pour renvoyer le son des
cloches vers le sol. Ce n'est guère que pendant le XIIIe
siècle que l'on a commencé à garnir les beffrois d'abat-
sons. Jusqu'alors les baies des clochers étaient petites
et étroites; les beffrois restaient exposés à l'air libre.
On ne trouve de traces d'abat-sons antérieurs au XVe
siècle que dans les manuscrits (1). Ils étaient souvent
décorés d'ajours, de dents de scie (2) à leur extrémité
inférieure, ou de gaufrures sur les plombs.

ABAT-VOIX, s. m. (Voy. CHAIRE.)

ABBAYE, s.f. (Voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE.)

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ABSIDE, s. f. C'est la partie qui termine le choeur d'une église, soit par un
hémicycle, soit par des pans coupés, soit par un mur plat. Bien que le mot
abside ne doive rigoureusement s'appliquer qu'à la tribune ou cul-de-four qui
clôt la basilique antique, on l'emploie aujourd'hui pour désigner le chevet,
l'extrémité du choeur, et même les chapelles circulaires ou polygonales des
transepts ou du rond-point. On dit: chapelles absidales, c'est-à-dire chapelles
ceignant l'abside principale; abside carrée: la cathédrale de Laon, l'église de
Dol (Bretagne), sont terminées par des absides carrées, ainsi que beaucoup de
petites églises de l'Ile-de-France, de Champagne, de Bourgogne, de Bretagne et
de Normandie. Certaines églises ont leurs croisillons terminés par des absides
semi-circulaires, tels sont les transepts des cathédrales de Noyon, de Soissons,
de Tournay, en Belgique; des églises de Saint-Macaire, près Bordeaux; de

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Saint-Martin de Cologne, toutes églises
bâties pendant le XIIe siècle ou au
commencement du XIIIe. Dans le midi de
la France la disposition de l'abside de la
basilique antique se conserve plus
longtemps que dans le nord; les absides
sont généralement dépourvues de bas-
côtés et de chapelles rayonnantes jusque
vers le milieu du XIIIe siècle; leurs voûtes
en cul-de-four sont plus basses que celles
du transept, telles sont les absides des
cathédrales d'Avignon, des églises du
Thor (1) (Vaucluse), de Chauvigny
(Basse), dans le Poitou (2), d'Autun, de
Cosne-sur-Loire (3), des églises de
l'Angoumois et de la Saintonge, et, plus
tard, celles des cathédrales de Lyon, de
Béziers, de la cité de Carcassonne, de
Viviers

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Mais il est nécessaire de remarquer que les absides des églises de Provence sont
généralement bâties sur un plan polygonal, tandis que celles des provinces plus
voisines du nord sont élevées sur un plan circulaire. Dans les provinces du
centre l'influence romaine domine, tandis qu'en Provence et en remontant le
Rhône et la Saône c'est l'influence gréco-byzantine qui se fait sentir jusqu'au
XIIIe siècle.

Cependant, dès la fin du XIe siècle, on voit des bas-côtés et des chapelles
rayonnantes circonscrire les absides de certaines églises de l'auvergne, du
Poitou, du centre de la France; ce mode s'étend pendant le XIIe siècle jusqu'à
Toulouse. Telles sont les absides de Saint-Hilaire de Poitiers (4), de Notre-
Dame du Port, à Clermont; de Saint-Étienne de Nevers; de Saint-Sernin de
Toulouse. Dans l'Île-de-France, en Normandie, sauf quelques exceptions: les
absides des églises ne se garnissent guère de chapelles rayonnantes que vers le
commencement du XIIIe siècle, et souvent les choeurs sont seulement entourés
de bas-côtés simples, comme dans les églises de Mantes et de Poissy, ou

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doubles ainsi que cela existait autrefois à
la cathédrale de Paris, avant l'adjonction
des chapelles du XIVe siècle (5). On voit
poindre les chapelles absidales dans les
grands édifices appartenant au style de
l'Île-de-France à Chartres et à Bourges
(6); ces chapelles sont alors petites,
espacées; ce ne sont guère que des niches
moins élevées que les bas-côtés.

Ce n'est point là cependant une règle générale: l'abside de l'église de Saint-
Denis possède des chapelles qui datent du XIIe siècle, et prennent déjà une
grande importance; il en est de même dans le choeur de l'église de Saint-
Martin-des-Champs, à Paris (7). Ce plan présente une particularité, c'est cette
travée plus large percée dans l'axe du choeur, et cette grande chapelle centrale.
Ici comme à Saint-Denis, comme dans les églises de Saint-Remy de Reims, et
de Vézelay(8), constructions élevées pendant le XIIe siècle ou les premières

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années du XIIIe, on remarque une
disposition de chapelles qui semble
appartenir aux églises abbatiales. Ces
chapelles sont largement ouvertes sur le
bas-côté, peu profondes, et sont en
communication entre elles par une sorte
de double bas-côté étroit, qui produit en
exécution un grand effet.

C'est pendant le cours du XIIIe siècle que les chapelles absidales prennent tout
leur développement. Les chevets des cathédrales de Reims, d'Amiens (9) et de
Beauvais, élevés de 1230 à 1270 nous en ont laissé de remarquables exemples.

C'est alors que la chapelle absidale, placée dans l'axe de l'église et dédiée à la
sainte-Vierge, commence à prendre une importance qui s'accroît pendant le
XIVe siècle, comme à Saint-Ouen de Rouen (10), pour former bientôt une
petite église annexée au chevet de la grande, comme à la cathédrale de Rouen,
et, plus tard, dans presque toutes les églises du XVe siècle.

Les constructions des absides et chapelles absidales qui conservent le plan
circulaire dans les édifices antérieurs au XIIIe siècle, abandonnent ce parti avec

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la tradition romane, pour se
renfermer dans le plan
polygonal plus facile à
combiner avec le système des
voûtes à nervures alors
adopté, et avec l'ouverture
des grandes fenêtres à
meneaux, lesquelles ne
peuvent s'appareiller sur un
plan circulaire.

En France, les absides carrées
ne se rencontrent guère que
dans des édifices d'une médiocre
importance. Toutefois, nous avons
cité la cathédrale de Laon et l'église
de Dol, qui sont terminées par des
absides carrées et un grand
fenestrage comme la plupart des
églises anglaises.

Ce mode de clore le chevet des
églises est surtout convenable pour
des édifices construits avec
économie et sur de petites
dimensions. Aussi a-t-il été
fréquemment employé dans les
villages ou petites bourgades,
particulièrement dans le nord et la
Bourgogne. Nous citerons les
absides carrées des églises de
Montréal (Yonne), XIIe siècle; de
Vernouillet (11), XIIIe siècle, de
Gassicourt, XIVe siècle, près
Mantes; de Tour (12), fin du XIVe
siècle, près Bayeux; de Clamecy,
XIIIe siècle, circonscrite par le bas-
côté.

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Nous mentionnerons aussi les églises
à absides jumelles; nous en
connaissons plusieurs exemples, et,
parmi les plus remarquables, l'église
de Varen, XIIe siècle (Tarn-et-
Garonne) et l'église du Thor, à
Toulouse, fin du XIVe (13). Dans les
églises de fondation ancienne, c'est
toujours sous l'abside que se trouvent
placées les cryptes; aussi le sol des
absides, autant par suite de cette
disposition que par tradition, se
trouve-t-il élevé de quelques marches
au-dessus du sol de la nef et du
transept. Les églises de Saint-Denis
en France et de Saint-Benoît-sur-Loire, présentent des exemples complets de
cryptes réservées sous les absides, et construites de manière à relever le pavé
des ronds-points de quinze à vingt marches au-dessus du niveau du transept.
(Voy. CRYPTE.)

Parmi les absides les plus remarquables et les plus complètes, on peut citer
celles des églises d'Ainay à Lyon, de l'Abbaye-aux-Dames à Caen, de Notre-
Dame-du-Port à Clermont, de Saint-Sernin à Toulouse, XIe et XIIe siècles; de
Brioude, de Fontgombaud, des cathédrales de Paris, de Reims, d'Amiens, de
Bourges, d'Auxerre, de Chartres, de Beauvais, de Séez; des églises de Pontigny,
de Vézelay, de Semur en Auxois, XIIe et XIIIe siècles; des cathédrales de
Limoges, de Narbonne, d'Alby; des églises de Saint-Ouen de Rouen, XIVe
siècle; de la cathédrale de Toulouse, de l'église du Mont-Saint-Michel-en-mer,
XVe siècle; des églises de Saint-Pierre de Caen, de Saint-Eustache de Paris, de
Brou, XVIe. Généralement les absides sont les parties les plus anciennes des
édifices religieux: 1° parce que c'est par là que la construction des églises a été
commencée; 2° parce qu'étant le lieu saint, celui où s'exerce le culte, on a
toujours dû hésiter à modifier des dispositions traditionnelles; 3° parce que par
la nature même de la construction, cette partie des monuments religieux du
moyen âge est la plus solide, celle qui résiste le mieux aux poussées des voûtes,
aux incendies, et qui se trouve dans notre climat, tournée vers la meilleure
exposition.

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Il est cependant des exceptions à cette règle, mais elles sont assez rares, et elles
ont été motivées par des accidents particuliers, ou parce que des sanctuaires
anciens ayant été conservés pendant que l'on reconstruisait les nefs, on a dû
après que celles-ci étaient élevées, rebâtir les absides pour les remettre en
harmonie avec les nouvelles dispositions.

ACCOLADE, s. f. On donne ce nom à
certaines courbes qui couronnent les linteaux
des portes et fenêtres, particulièrement dans
l'architecture civile. Ce n'est guère que vers la
fin du XIVe siècle que l'on commence à
employer ces formes engendrées par des arcs de
cercle, et qui semblent uniquement destinées à
orner les faces extérieures des linteaux. Les
accolades sont, à leur origine, à peine
apparentes (1); plus tard, elles se dégagent, sont
plus accentuées (2); puis, au commencement du
XVIe siècle, prennent une grande importance (3), et accompagnent presque
toujours les couronnements des portes, les arcatures, décorent les sommets des
lucarnes de pierre, se retrouvent dans les plus menus détails des galeries, des
balustrades, des pinacles, des clochetons. Cette courbe se trouve appliquée
indifféremment aux linteaux de pierre ou de bois, dans l'architecture
domestique.

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ACCOUDOIR, s. m. C'est le nom que l'on donne à la séparation des stalles, et
qui permet aux personnes assises de s'accouder lorsque les miséricordes sont
relevées. (Voy. STALLES.) Les accoudoirs des stalles sont toujours élargis à
leur extrémité en forme de spatule pour permettre aux personnes assises dans
deux stalles voisines de s'accouder sans se gêner réciproquement (1). Les
accoudoirs sont souvent supportés, soit par des animaux, des têtes, des figures
ou par des colonnettes (2). On voit encore de beaux accoudoirs dans les stalles
de la cathédrale de Poitiers, des églises de Notre-Dame-de-la-Roche, de
Saulieu, XIIIe siècle; dans celles des églises de Bamberg, d'Anellau, de
l'abbaye de Chaise-Dieu, de Saint-Géréon de Cologne, XIVe siècle; de
Flavigny, de Gassicourt, de Simorre, XVe siècle; des cathédrales d'Alby,
d'Auch, d'Amiens, des églises de Saint-Bertrand de Comminges, de Montréal
(Yonne), de Saint-Denis en France, provenant du château de Gaillon, XVIe
siècle.

AGRAFE, s. f. C'est un morceau de fer ou de bronze qui sert à relier ensemble
deux pierres. (Voy. CRAMPON.)

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AIGUILLE, s. f. On donne souvent ce nom à la terminaison pyramidale d'un
clocher ou d'un clocheton, lorsqu'elle est fort aiguë; on désigne aussi par
aiguille l'extrémité du poinçon d'une charpente qui perce le comble et se décore
d'ornements de plomb. (Voy. FLÈCHE, POINÇON.)

ALBATRE s. m. Cette matière a été
fréquemment employée dans le moyen
âge, du milieu du XIIIe siècle au XVIe,
pour faire des statues de tombeaux et
souvent même les bas-reliefs décorant ces
tombeaux, des ornements découpés se
détachant sur du marbre noir (1), et des
retables, vers la fin du XVe siècle.
L'exemple que nous donnons ici provient
des magasins de Saint-Denis. Il existe,
dans la cathédrale de Narbonne, une
statue de la sainte Vierge, plus grande que
nature, en albâtre oriental, du XIVe siècle,
qui est un véritable chef-d'oeuvre. Les
belles statues d'albâtre de cette époque, en
France, ne sont pas rares;
malheureusement cette matière ne résiste pas à l'humidité. Au Louvre, dans le
Musée des monuments français, dans l'église de Saint-Denis, on rencontre de
belles statues d'albâtre provenant de tombeaux. Les artistes du moyen âge
polissaient toujours l'albâtre lorsqu'ils l'employaient pour la statuaire, mais à
des degrés différents. Ainsi, souvent les nus sont laissés à peu près mats et les
draperies polies, quelquefois c'est le contraire qui a lieu. Souvent aussi on
dorait et on peignait la statuaire en albâtre, par parties, en laissant aux nus la
couleur naturelle. Le Musée de Toulouse renferme de belles statues d'albâtre
arrachées à des tombeaux; il en a une surtout d'un archevêque de Narbonne, en

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albâtre gris, de la fin du XIVe siècle, qui est d'une grande beauté; la table sur
laquelle repose cette figure était incrustée d'ornements de métal, probablement
de cuivre doré, dont on ne trouve que les attaches. (Voy. TOMBES, STATUES.)

ALIGNEMENT, s. m. De ce que la plupart des villes du moyen âge se sont
élevées successivement sur des cités romaines ou sur les villages gaulois, au
milieu des ruines ou à l'entour de mauvaises cabanes, on en a conclu, un peu
légèrement, que l'édilité au moyen âge n'avait aucune idée de ce que nous
appelons aujourd'hui les alignements des rues d'une ville, que chacun pouvait
bâtir à sa fantaisie en laissant devant sa maison l'espace juste nécessaire à la
circulation. Il n'en est rien. Il existe, en France, un assez grand nombre de villes
fondées d'un jet pendant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, qui sont parfaitement
alignées, comme le sont les villes de l'Amérique du nord, bâties par les
émigrants européens.

Le pouvoir féodal n'avait pas à sa disposition les lois d'expropriation pour cause
d'utilité publique; et quand, par suite de l'agglomération successive des
maisons, une ville se trouvait mal alignée, ou plutôt ne l'était pas du tout, il
fallait bien en prendre son parti; car si tout le monde souffrait de l'étroitesse des
rues, et de leur irrégularité, personne n'était disposé, pas plus qu'aujourd'hui, à
démolir sa maison bénévolement, à céder un pouce de terrain pour élargir la
voie publique ou rectifier un alignement. Le représentant suprême du pouvoir
féodal, le roi, à moins de procéder à l'alignement d'une vieille cité par voie
d'incendie, comme Néron à Rome, ce qui n'eût pas été du goût des bourgeois,
n'avait aucun moyen de faire élargir et rectifier les rues de ses bonnes villes.

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Philippe Auguste, en se mettant à l'une des fenêtres de son Louvre, par une de
ces belles matinées de printemps où le soleil attire à lui toute l'humidité du sol,
eut, dit-on, son odorat tellement offensé par la puanteur qui s'exhalait des rues
de Paris, qu'il résolut de les empierrer pour faciliter l'écoulement des eaux. De
son temps, en effet, on commença à paver les voies publiques; il pouvait faire
paver des rues qui se trouvaient sur son domaine, mais il n'eût pu, même à prix
d'argent, faire reculer la façade de la plus médiocre maison de sa capitale, sans
le consentement du propriétaire. Il ne faut donc pas trop taxer nos aïeux
d'instincts désordonnés, mais tenir compte des moeurs et des habitudes de leur
temps, de leur respect pour ce qui existait, avant de les blâmer. Ce n'était pas
par goût qu'ils vivaient au milieu de rues tortueuses et mal nivelées, car
lorsqu'ils bâtissaient une ville neuve, ils savaient parfaitement la percer, la
garnir de remparts réguliers, d'édifices publics, y réserver des places avec
portiques, y élever des fontaines et des aqueducs. Nous pourrons citer comme
exemples les villes d'Aigues-Mortes, la ville neuve de Carcassonne,
Villeneuve-le-Roy, Villeneuve l'Archevêque en Champagne, la ville de
Montpazier en Périgord, dont nous donnons le plan (1); la ville de Sainte-Foy
(Gironde). Toutes villes bâties pendant le XIIIe siècle.

ALLÈGE, s.m. Mur mince servant d'appui aux fenêtres, n'ayant que l'épaisseur
du tableau, et sur lequel portent les colonnettes ou meneaux qui divisent la

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croisée dans les édifices civils (1). Pendant les XIe, XIIe et XIIIe siècles, les
allèges des croisées sont au nu du parement extérieur du mur de face.

Au XIVe siècle, la moulure ou les colonnettes qui servent de pied-droit à la
fenêtre et l'encadrent, descendent jusqu'au bandeau posé à hauteur de plancher,
et l'allège est renfoncé (2), indiquant bien ainsi qu'il n'est qu'un remplissage ne
tenant pas au corps de la construction. Au XVe siècle, l'allège est souvent
décoré par des balustrades aveugles, comme on le voit encore dans un grand
nombre de maisons de Rouen, à la maison de Jacques Coeur à Bourges (3); au
XVIe siècle, d'armoiries, de chiffres, de devises et d'emblèmes, comme à
l'ancien hôtel de la cour des comptes de Paris (4), bâti par Louis XII, et dans

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quelques maisons d'Orléans. La construction de cette partie des fenêtres suit ses
transformations. Dans les premiers temps, les assises sont continuées, et l'allège
fait corps avec les parements extérieurs; plus tard, lorsque les allèges sont
accusés à l'extérieur, ils sont faits d'un seul morceau posé en délit; quelquefois
même, le meneau descend jusqu'au bandeau du plancher, et les deux parties de
l'allège ne sont que des remplissages, deux dalles posées de champ,
parfaitement propres à recevoir de la sculpture.

ÂMES (Les), s. f. La statuaire du moyen âge
personnifie fréquemment les âmes. Dans les bas-
reliefs représentant le jugement dernier (voy.
JUGEMENT DERNIER), dans les bas-reliefs
légendaires, les vitraux, dans les tombeaux, les âmes
sont représentées par des formes humaines, jeunes,
souvent drapées, quelquefois nues. Parmi les figures
qui décorent les voussures des portes principales de
nos églises, dans le tympan desquelles se trouve placé
le jugement dernier, à la droite de Notre-Seigneur, on
remarque souvent Abraham portant des groupes d'élus
dans le pan de son manteau (1); ce sont de petites
figures nues, ayant les bras croisés sur la poitrine ou
les mains jointes. Dans le curieux bas-relief qui
remplit le fond de l'arcade du tombeau de Dagobert à Saint-Denis (tombeau
élevé par saint Louis), on voit représentée, sous la forme d'un personnage nu,
ayant le front ceint d'une couronne, l'âme de Dagobert soumise à diverses
épreuves avant d'être admise au ciel.

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Dans presque tous les bas-reliefs de la mort de la sainte Vierge, sculptés
pendant les XIIIe et XIVe siècles, Notre-Seigneur assiste aux derniers moments
de sa mère, et porte son âme entre ses bras comme on porte un enfant. Cette
âme est représentée alors sous la figure d'une jeune femme drapée et
couronnée. Ce charmant sujet, empreint d'une tendresse toute divine, devait
inspirer les habiles artistes de cette époque; il est toujours traité avec amour et
exécuté avec soin. Nous donnons un bas-relief en bois du XIIIe siècle existant à
Strasbourg, et dans lequel ce sujet est habilement rendu (2). On voit, dans la
chapelle du Liget (Indre-et-Loire), une peinture du XIIe siècle de la mort de la
Vierge; ici l'âme est figurée nue; le Christ la remet entre les bras de deux anges
qui descendent du ciel.

Dans les vitraux et les peintures, la possession des âmes des morts est souvent
disputée entre les anges et les démons; dans ce cas, l'âme que l'on représente
quelquefois sortant de la bouche du mourant est toujours figurée les mains
jointes, et sous la figure humaine jeune et sans sexe.

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AMORTISSEMENT, s. m. Mot qui s'applique au couronnement d'un édifice,
à la partie d'architecture qui termine une façade, une toiture, un pignon, un
contre-fort; il est particulièrement employé pour désigner ces groupes, ces
frontons contournés décorés de vases, de rocailles, de consoles et de volutes, si
fréquemment employés pendant le XVIe siècle dans les parties supérieures des
façades des édifices, des portes, des coupoles, des lucarnes.

Dans la période qui précède la renaissance, le mot amortissement est également
appliquable à certains couronnements ou terminaisons; ainsi, on peut
considérer l'extrémité sculptée de la couverture en dallage de l'abside de l'église
du Thor (Vaucluse), comme un amortissement (1); de même que certains
fleurons qui sont placés à la pointe des pignons pendant les XIIIe (2), XIVe et
XVe siècles. Les têtes des contre-forts des chapelles absidales de la cathédrale
d'Amiens, XIIIe siècle (3), sont de véritables amortissements.

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ANCRE, s. f. Pièce de fer placée à l'extrémité d'un chaînage pour maintenir
l'écartement des murs. (Voy. CHAÎNAGE.) Les ancres étaient bien rarement
employées dans les constructions antérieures au XVe siècle; les crampons
scellés dans les pierres, et les rendant solidaires, remplaçaient alors les
chaînages. Mais dans les constructions civiles du XVe siècle, on voit souvent
des ancres apparentes placées de manière à retenir les parements extérieurs des
murs. Ces ancres affectent alors des formes plus ou moins riches, présentant
des croix ancrées (1), des croix de Saint-André (2); quelquefois, dans des
maisons particulières, des lettres (3), des rinceaux (4).

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On a aussi employé, dans quelques maisons du XVe siècle, bâties avec
économie, des ancres de bois, retenues avec des clefs également de bois (5), et
reliant les solives des planchers avec les sablières hautes et basses des pans de
bois de face.

ANGE, s. m. Les représentations d'anges ont été fréquemment employées dans
les édifices du moyen âge soit religieux, soit civils. Sans parler ici des bas-
reliefs, vitraux et peintures, tels que les Jugements Derniers, les Histoires de la
sainte Vierge, les Légendes, où ils trouvent naturellement leur place, ils jouent
un grand rôle dans la décoration extérieure et intérieure des églises. Les anges
se divisent en neuf choeurs et en trois ordres: le premier ordre comprend les
Trônes, les Chérubins, les Séraphins; le deuxième: les Dominations, les Vertus,
les Puissances; le troisième: les Principautés, les Archanges, les Anges.

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La cathédrale de Chartres
présente un bel exemple
sculpté de la hiérarchie des
anges au portail méridional,
XIIIe siècle. La porte nord de
la cathédrale de Bordeaux
donne aussi une série d'anges
complète, dans ses voussures.
La chapelle de Vincennes en
offre une autre du XVe siècle.
Comme peinture, il existe
dans l'église de Saint-Chef (Isère) une représentation de la hiérarchie des anges
qui date du XIIe siècle (voir pour de plus amples détails la savante dissertation
de M. Didron dans le Manuel d'Iconographie chrétienne p. 71).

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À la cathédrale de Reims, on voit une admirable
série de statues d'anges placées dans les grands
pinacles des contre-forts (1). Ces anges sont
représentés drapés, les ailes ouvertes, nu-pieds, et
tenant dans leurs mains le soleil et la lune, les
instruments de la Passion de N. S. ou les différents
objets nécessaires au sacrifice de la sainte messe.
À la porte centrale de la cathédrale de Paris, au-
dessus du Jugement Dernier, deux anges de
dimensions colossales, placés des deux côtés du
Christ triomphant, tiennent les instruments de la
Passion. La même disposition se retrouve à la
porte nord de la cathédrale de Bordeaux (2); à
Chartres, à Amiens (voy. JUGEMENT
DERNIER). À la cathédrale de Nevers, des anges
sont placés à l'intérieur, dans les tympans du
triforium (3). À la Sainte-Chapelle de Paris, des
anges occupent une place analogue dans l'arcature
inférieure; ils sont peints et dorés, se détachent sur
des fonds incrustés de verre bleu avec dessins d'or,
et tiennent des couronnes entre les sujets peints
représentant des martyrs (4). À la porte centrale de
la cathédrale de Paris, bien que la série ne soit pas complète et qu'on ne trouve
ni les séraphins ni les chérubins, les deux premières voussures sont occupées
par des anges qui sortant à mi-corps de la gorge ménagée dans la moulure,
semblent assister à la grande scène du Jugement Dernier, et forment, autour du
Christ triomphant, comme une double auréole d'esprits célestes. Cette
disposition est unique, et ces figures, dont les poses sont pleines de vérité et de
grâce, ont été exécutées avec une perfection inimitable, comme toute la
sculpture de cette admirable porte.

Au Musée de Toulouse, on voit un ange fort beau, du XIIe siècle, en marbre
(5), provenant d'une annonciation; il est de grandeur naturelle, tient un sceptre
de la main gauche, et ses pieds nus portent sur un dragon dévorant un arbre
feuillu; il est nimbé; les manches de sa tunique sont ornées de riches broderies.

Au-dessus du Christ triomphant de la porte nord de la cathédrale de Bordeaux,
XIIIe siècle, on remarque deux anges en pied, tenant le soleil et la lune (6);
cette représentation symbolique se trouve généralement employée dans les

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crucifiements (voy. CRUCIFIEMENT).
Dans la cathédrale de Strasbourg, il existe
un pilier, dit «Pilier des Anges,» au
sommet duquel sont placées des statues
d'anges sonnant de la trompette, XIIIe
siècle (7). Ces anges sont nimbés.

Sur les amortissements qui terminent les pignons ou gâbles à jour des chapelles
du XIVe siècle de l'abside de la cathédrale de Paris, on voyait autrefois une
série d'anges jouant de divers instruments de musique; ce motif a été
fréquemment employé dans les églises des XIVe et XVe siècles. Les anges sont
souvent thuriféraires; dans ce cas, ils sont placés à côté du Christ, de la sainte
Vierge, et même quelquefois à côté des saints martyrs. À la Sainte-Chapelle, les
demi-tympans de l'arcature basse sont décorés de statues d'anges à mi-corps
sortant d'une nuée, et encensant les martyrs peints dans les quatre-feuilles de
ces arcatures (8). Presque toujours, de la main gauche, ils tiennent une navette.

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La plupart des maître-autels des cathédrales ou principales églises de France
étaient encore, il y a un siècle, entourés de colonnes en cuivre, surmontées de
statues d'anges également en métal, tenant les instruments de la Passion ou des
flambeaux (voy. AUTEL).

Les sommets des flèches en bois, recouvertes de
plomb, ou l'extrémité des croupes des combles des
absides, étaient couronnés de figures d'anges en cuivre
ou en plomb, qui sonnaient de la trompette, et, par la
manière dont leurs ailes étaient disposées, servaient de
girouettes. Il existait à Chartres et à la Sainte-Chapelle
du Palais, avant les incendies des charpentes, des
anges ainsi placés. Des anges sonnant de la trompette
sont quelquefois posés aux sommets des pignons,
comme à Notre-Dame de Paris; aux angles des
clochers, comme à l'église de Saint-Père-sous-
Vézelay. À la base de la flèche en pierre de l'église de
Semur-en-Auxois, quatre anges tiennent des outres
suivant le texte de l'apocalypse (chap. VII): «.... Je vis
quatre anges qui se tenaient aux quatre coins de la
terre, et qui retenaient les quatre vents du monde....»
La flèche centrale de l'église de l'abbaye du Mont-
Saint-Michel était couronnée autrefois par une statue
colossale de l'archange saint Michel terrassant le démon, qui se voyait de dix
lieues en mer.

Dans les constructions civiles, on a abusé des représentations d'anges pendant
les XVe et XVIe siècles. On leur a fait porter des armoiries, des devises; on en a
fait des supports, des culs-de-lampe. Dans l'intérieur de la clôture du choeur de
la cathédrale d'Alby, qui date du commencement du XVIe siècle, on voit, au-
dessus des dossiers des stalles, une suite d'anges tenant des phylactères (9).

ANIMAUX, s. m. Saint Jean (apocalypse, chap. IV et V) voit dans le ciel
entr'ouvert le trône de Dieu entouré de vingt-quatre vieillards vêtus de robes
blanches, avec des couronnes d'or sur leurs têtes, des harpes et des vases d'or

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entre leurs mains; aux quatre angles du trône, sont quatre animaux ayant
chacun six ailes et couverts d'yeux devant et derrière: le premier animal est
semblable à un lion, le second à un veau, le troisième à un homme, le quatrième
à un aigle.

Cette vision mystérieuse fut bien des fois reproduite par la sculpture et la
peinture pendant les XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles. Cependant, elle ne le fut
qu'avec des modifications importantes.

On fit, dès les premiers siècles du christianisme, des quatre animaux, la
personnification des quatre évangélistes: le lion à saint Marc, le veau à saint
Luc, l'ange (l'homme ailé) à saint Matthieu, l'aigle à saint Jean; cependant saint
Jean, en écrivant son Apocalypse, ne pouvait songer à cette personnification
puisque alors les quatre évangiles n'étaient pas écrits. Toutefois, l'Apocalypse
étant considérée comme une prophétie, ces quatre animaux sont devenus, vers
le VIIe siècle, la personnification ou le signe des évangélistes. Pendant le XIIe
siècle, la sculpture, déjà fort avancée comme art, est encore toute symbolique;
le texte de saint Jean est assez exactement rendu. Au portail occidental de
l'église de Moissac, on voit représenté sur le tympan de la porte le Christ sur un
trône, entouré des quatre animaux nimbés, tenant des phylactères, mais ne
possédant chacun que deux ailes, et dépourvus de ces yeux innombrables; au-
dessous du Christ, dans le linteau, sont sculptés les vingt-quatre vieillards. Au
portail royal de la cathédrale de Chartres (1), on voit aussi le Christ entouré des
quatre animaux seulement. Les vingt-quatre vieillards sont disposés dans les
voussures de la porte. Au portail extérieur de l'église de Vézelay, on retrouve,

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dans le tympan de la porte centrale, les traces du
Christ sur son trône, entouré des quatre animaux et des
vingt-quatre vieillards placés en deux groupes de
chaque côté du trône. Plus tard, au XIIIe siècle, les
quatre animaux n'occupent plus que des places très-
secondaires. Ils sont placés comme au portail principal
de Notre-Dame de Paris, par exemple, sous les
apôtres, aux quatre angles saillants et rentrants des
deux ébrasements de la porte. L'ordre observé dans la
vision de saint Jean se perd, et les quatre animaux ne
sont plus là que comme la personnification admise par
tous, des quatre évangélistes. On les retrouve aux
angles des tours, comme à la tour Saint-Jacques-la-
Boucherie de Paris, XVIe siècle; dans les angles
laissés par les encadrements qui circonscrivent les
roses, dans les tympans des pignons, sur les contre-
forts des façades, dans les clefs de voûtes, et même
dans les chapiteaux des piliers de choeurs.

Avant le XIIIe siècle, les quatre animaux sont
ordinairement seuls; mais, plus tard, ils accompagnent
souvent les évangélistes qu'ils sont alors destinés à
faire reconnaître. Cependant, nous citerons un
exemple curieux de statues d'évangélistes de la fin du
XIIe siècle, qui portent entre leurs bras les animaux
symboliques. Ces quatre statues sont adossées à un pilier du cloître de Saint-
Bertrand de Comminges (2).

La décoration des édifices religieux et civils présente une variété infinie
d'animaux fantastiques pendant la période du moyen âge. Les bestiaires des
XIIe et XIIIe siècles attribuaient aux animaux réels ou fabuleux des qualités
symboliques dont la tradition s'est longtemps conservée dans l'esprit des
populations, grâce aux innombrables sculptures et peintures qui couvrent nos
anciens monuments; les fabliaux venaient encore ajouter leur contingent à cette
série de représentations bestiales. Le lion, symbole de la vigilance, de la force
et du courage; l'antula, de la cruauté; l'oiseau caladre, de la pureté; la sirène; le
pélican, symbole de la charité; l'aspic, qui garde les baumes précieux et résiste
au sommeil; la chouette, la guivre, le phénix; le basilic, personnification du
diable; le dragon, auquel on prêtait des vertus si merveilleuses (voy. les

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Mélang. archéol. des RR. PP. Martin et
Cahier), tous ces animaux se rencontrent
dans les chapiteaux des XIIe et XIIIe
siècles, dans les frises, accrochés aux
angles des monuments, sur les
couronnements des contre-forts, des
balustrades.

À Chartres, à
Reims, à Notre-
Dame de Paris, à
Amiens, à
Rouen, à
Vézelay, à
Auxerre, dans les
monuments de
l'ouest ou du
centre, ce sont
des peuplades
d'animaux
bizarres, rendus
toujours avec une grande énergie. Au sommet des
deux tours de la façade de la cathédrale de Laon, les
sculpteurs du XIIIe siècle ont placé, dans les pinacles
à jour, des animaux d'une dimension colossale (3).
Aux angles des contre-forts du portail de Notre-Dame
de Paris, on voit aussi sculptées d'énormes bêtes, qui,
en se découpant sur le ciel, donnent la vie à ces masses
de pierre (4). Les balustrades de la cathédrale de
Reims sont surmontées d'oiseaux bizarres, drapés,
capuchonnés. Dans des édifices plus anciens, au XIIe
siècle, ce sont des frises d'animaux qui s'entrelacent,
s'entre-dévorent (5); des chapiteaux sur lesquels sont
figurés des êtres étranges, quelquefois moitié hommes, moitié bêtes; possédant
deux corps pour une tête, ou deux têtes pour un corps; les églises du Poitou, de
la Saintonge, de la Guyenne, les monuments romans de la Bourgogne et des
bords de la Loire, présentent une quantité prodigieuse de ces animaux, qui, tout
en sortant de la nature, ont cependant une physionomie à eux, quelque chose de
réel qui frappe l'imagination; c'est une histoire naturelle à part, dont tous les

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individus pourraient être classés par espèces. Chaque province possède ses
types particuliers, qu'on retrouve dans les édifices de la même époque; mais ces
types ont un caractère commun de puissance sauvage; ils sont tous empreints
d'un sentiment d'observation de la nature très-remarquable. Les membres de ces
créatures bizarres sont toujours bien attachés, rendus avec vérité; leurs contours
sont simples et rappellent la grâce que l'on ne peut se lasser d'admirer dans les
animaux de la race féline, dans les oiseaux de proie, chez certains reptiles.
Nous donnons ici un de ces animaux, sculpté sur un des vantaux de porte de la
cathédrale du Puy-en-Velay (6). Ce tigre, ce lion, si l'on veut, est en bois; sa
langue, suspendue sur un axe, se meut au moyen d'un petit contre-poids quand
on ouvre les vantaux de la porte; il était peint en rouge et en vert. Il existe, sur
quelques chapiteaux et corbeaux de l'église Saint-Sernin de Toulouse, une
certaine quantité de ces singuliers quadrupèdes qui semblent s'accrocher à
l'architecture avec une sorte de frénésie; ils sont sculptés de main de maître (7).
Au XIVe siècle, la sculpture, en devenant
plus pauvre, plus maigre, et se bornant
presque à l'imitation de la flore du nord,
supprime en grande partie les animaux
dans l'ornementation sculptée ou peinte;
mais, pendant le XVe siècle et au
commencement du XVIe, on les voit reparaître, imités alors plus
scrupuleusement sur la nature, et ne remplissant qu'un rôle très-secondaire par
leur dimension. Ce sont des singes, des chiens, des ours, des lapins, des rats,
des renards, des limaçons, des larves, des lézards, des salamandres; parfois
aussi, cependant, des animaux fantastiques, contournés (8), exagérés dans leurs
mouvements; tels sont ceux que l'on voyait autrefois sculptés sur les accolades
de l'hôtel de La Trémoille, à Paris.

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Les représentations des fabliaux
deviennent plus fréquentes, et, quoique
fort peu décentes parfois, se retrouvent
dans des chapiteaux, des frises, des
boiseries, des stalles, des jubés. La satire
remplace les traditions et les croyances
populaires. Les artistes abusent de ces
détails, en couvrent leurs édifices sans
motif ni raison, jusqu'au moment où la
Renaissance vient balayer tous ces jeux
d'esprit usés, pour y substituer ses propres
égarements.

ANNELÉE (Colonne). (Voy. BAGUE.)

APOCALYPSE, s. f. Le livre de l'Apocalypse de saint Jean ne se prête guère à
la sculpture; mais, en revanche, il ouvre un large champ à la peinture; aussi ces
visions divines, ces prophéties obscures n'ont-elles été rendues en entier, dans

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le moyen âge, que dans des peintures murales ou des vitraux. Les roses des
grandes églises, par leur dimension et la multiplicité de leurs compartiments,
permettaient aux peintres-verriers de développer cet immense sujet. Nous
citerons la rose occidentale de l'église de Mantes, dont les vitraux, qui datent du
commencement du XIIIe siècle, reproduisent, avec une énergie remarquable,
les visions de saint Jean. La rose de la Sainte-Chapelle du Palais, exécutée à la
fin du XVe siècle, présente les mêmes sujets, rendus avec une excessive
finesse. Parmi les peintures murales, devenues fort rares aujourd'hui en France,
nous, mentionnerons celles du porche de l'église de Saint-Savin en Poitou, qui
donnent quelques-unes des visions de l'Apocalypse. Ces peintures datent du
commencement du XIIe siècle.

APOTRES, s. m. Dans le canon de la messe, les douze apôtres sont désignés
dans l'ordre suivant: Pierre, Paul, André, Jacques, Jean, Thomas, Jacques,
Philippe, Barthélemy, Matthieu, Simon et Taddée.

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Toutefois, dans l'Iconographie chrétienne française du XIe au XVIe siècle, cet
ordre n'est pas toujours exactement suivi: Matthias, élu apôtre à la place de
Judas Iscariote (Actes des apôtres, chap. 1er), remplace souvent Taddée;
quelquefois Jacques le Mineur et Simon cèdent la place aux deux évangélistes
Luc et Marc; Paul ne peut trouver place parmi les douze apôtres qu'en excluant
l'un de ceux choisis par Jésus-Christ lui-même, tel que Jude, par exemple. Il est
donc fort difficile de désigner les douze apôtres par leurs noms dans la statuaire
des XIe, XIIe et XIIIe siècles; plus tard les apôtres, portant les instruments de
leur martyre ou divers attributs qui les font distinguer, on peut les désigner
nominativement. Cependant, dès le XIIIe siècle, dans la statuaire de nos
cathédrales, quelques apôtres, sinon tous, sont déjà désignés par les objets qu'ils

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tiennent entre leurs mains. Saint Pierre porte généralement deux clefs, saint
Paul une épée, saint André une croix en sautoir, saint Jean quelquefois un
calice, saint Thomas une équerre, saint Jacques une aumônière garnie de
coquilles et une épée ou un livre, saint Philippe une croix latine, saint
Barthélemy un coutelas, saint Matthieu un livre ouvert. Ce n'est guère qu'à la
fin du XIe siècle ou au commencement du XIIe, que la figure de saint Pierre est
représentée tenant les clefs. Nous citerons le grand tympan de l'église de
Vézelay, qui date de cette époque, et dans lequel on voit saint Pierre deux fois
représenté tenant deux grandes clefs, à la porte du paradis, et près du Christ. À
la cathédrale de Chartres, portail méridional, la plupart des apôtres tiennent des
règles; à la cathédrale d'Amiens, portail occidental, XIIIe siècle, les instruments
de leur martyre ou les attributs désignés ci-dessus. Quelquefois Paul, les
évangélistes, Pierre, Jacques et Jude, tiennent des livres fermés, comme à la
cathédrale de Reims; à Amiens, on voit une statue de saint Pierre tenant une
seule clef et une croix latine en souvenir de son martyre. Les apôtres sont
fréquemment supportés par de petites figures représentant les personnages qui
les ont persécutés, ou qui rappellent des traits principaux de leur vie.
C'est surtout pendant les XIVe et XVe siècles que les
apôtres sont représentés avec les attributs qui aident à
les faire reconnaître, bien que ce ne soit pas là une
règle absolue. Au portail méridional de la cathédrale
d'Amiens, le linteau de la porte est rempli par les
statues demi-nature des douze apôtres. Là ils sont
représentés dissertant entre eux: quelques-uns tiennent
des livres, d'autres des rouleaux déployés (1 et 1 bis).
Ce beau bas-relief, que nous donnons en deux parties,
bien qu'il se trouve sculpté sur un linteau et divisé
seulement par le dais qui couronne la sainte Vierge, est
de la dernière moitié du XIIIe siècle. À l'intérieur de la
clôture du choeur de la cathédrale d'Alby
(commencement du XVIe siècle), les douze apôtres
sont représentés en pierre peinte; chacun d'eux tient à
la main une banderole sur laquelle est écrit l'un des
articles du Credo. Guillaume Durand, au XIIIe siècle
(dans le Rationale div. offic.), dit que les apôtres, avant
de se séparer pour aller convertir les nations,
composèrent le Credo, et que chacun d'eux apporta
une des douze propositions du symbole (voy. les notes

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de M. Didron, du Manuel d'iconographie chrétienne, p. 299 et suiv.). On trouve
souvent, dans les édifices religieux du XIe au XVIe siècle, les légendes
séparées de quelques-uns des apôtres; on les rencontre dans les bas-reliefs et
vitraux représentant l'histoire de la sainte Vierge, comme à la cathédrale de
Paris, à la belle porte de gauche de la façade et dans la rue du Cloître. À Semur
en Auxois, dans le tympan de la porte septentrionale (XIIIe siècle), est
représentée la légende de saint Thomas, sculptée avec une rare finesse.
Cette légende, ainsi que celle de saint Pierre, se retrouve fréquemment dans les
vitraux de cette époque. En France, à partir du XIIe siècle, les types adoptés
pour représenter chacun des douze apôtres sont conservés sans trop
d'altérations jusqu'au XVe siècle. Ainsi, saint Pierre est toujours représenté avec
la barbe et les cheveux crépus, le front bas, la face large, les épaules hautes, la
taille petite; saint Paul chauve, une mèche de cheveux sur le front, le crâne
haut, les traits fins, la barbe longue et soyeuse, le corps délicat, les
mains fines et longues; saint Jean imberbe, jeune, les cheveux
bouclés, la physionomie douce; au XVe et surtout au XVIe siècle,
saint Pierre, lorsqu'il est seul, est souvent vêtu en pape, la tiare sur
la tête et les clefs à la main.

Parmi les plus belles statues d'apôtres, nous ne devons pas omettre
celles qui sont adossées aux piles intérieures de la Sainte-Chapelle
(XIIIe siècle), et qui portent toutes une des croix de consécration
(2). Ces figures sont exécutées en liais, du plus admirable travail,
et couvertes d'ornements peints et dorés imitant de riches étoffes
rehaussées par des bordures semées de pierreries. Cet usage de placer les
apôtres contre les piliers des églises et des choeurs particulièrement, était
fréquent; nous citerons comme l'un des exemples les plus remarquables le
choeur de l'ancienne cathédrale de Carcassonne du commencement du XIVe
siècle. Les apôtres se plaçaient aussi sur les devants d'autels, sur les retables en
pierre, en bois ou en métal. Sur les piliers des cloîtres, comme à Saint-
Trophyme d'Arles, autour des chapiteaux de l'époque romane, sur les jubés, en
gravure; dans les bordures des tombes, pendant les XIVe, XVe et XVIe siècles
(3).

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À la cathédrale de Paris, comme à Chartres, comme à Amiens, les douze
apôtres se trouvent rangés dans les ébrasements des portes principales, des deux
côtés du Christ homme, qui occupe le trumeau du centre; plus anciennement,
dans les bas-reliefs des XIe et XIIe siècles, comme à Vézelay, ils sont assis
dans le tympan, de chaque côté du Christ triomphant. À Vézelay, ils sont au
nombre de dix seulement, disposés en deux groupes; des rayons partent des
mains du Christ, et se dirigent vers les têtes nimbées des dix apôtres; la plupart
d'entre eux tiennent des livres ouverts (4).

Au portail royal de Chartres, le tympan de gauche représente l'Ascension; les
apôtres sont assis sur le linteau inférieur, tous ayant la tête tournée vers Notre-

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Seigneur, enlevé sur des nuées; quatre anges descendent du ciel vers les apôtres
et occupent le deuxième linteau. Dans toutes les sculptures ou peintures du XIe
au XVIe siècle, les apôtres sont toujours nu-pieds, quelle que soit d'ailleurs la
richesse de leurs costumes; ils ne sont représentés coiffés que vers la fin du
XVe siècle. L'exemple que nous avons donné plus haut, tiré du portail
méridional d'Amiens (XIIIe siècle), et dans lequel on remarque un de ces
apôtres, saint Jacques, la tête couverte d'un chapeau, est peut-être unique.
Quant au costume, il se compose invariablement de la robe longue ou tunique
non fendue à manches, de la ceinture, et du manteau rond, avec ou sans agrafes.
Ce n'est guère qu'à la fin du XVe siècle que la tradition du costume se perd, et
que l'on voit des apôtres couverts parfois de vêtements dont les formes
rappellent ceux des docteurs de cette époque.

APPAREIL, s. m. C'est le nom que l'on donne à l'assemblage des pierres de
taille qui sont employées dans la construction d'un édifice. L'appareil varie
suivant la nature des matériaux, suivant leur place; l'appareil a donc une grande
importance dans la construction, c'est lui qui souvent commande la forme que
l'on donne à telle ou telle partie de l'architecture, puisqu'il n'est que le judicieux
emploi de la matière mise en oeuvre, en raison de sa nature physique, de sa
résistance, de sa contexture, de ses dimensions et des ressources dont on
dispose. Cependant chaque mode d'architecture a adopté un appareil qui lui
appartient, en se soumettant toutefois à des règles communes. Aussi l'examen
de l'appareil conduit souvent à reconnaître l'âge d'une construction. Jusqu'au
XIIe siècle l'appareil conserve les traditions transmises par les constructeurs du
Bas-Empire. Seulement on ne disposait alors que de moyens de transport
médiocres, les routes étaient à peine praticables, les engins pour monter les
matériaux insuffisants, les constructions sont élevées en matériaux de petites
dimensions, faciles à monter; les murs, les contre-forts ne présentent que leurs
parements en pierre, les intérieurs sont remplis en blocages (1); les matériaux
mis en oeuvre sont courts, sans queues, et d'une hauteur donnée par les lits de
carrière; mais ces lits ne sont pas toujours observés à la pose; parfois les assises
sont alternées hautes et basses, les hautes en délit et les basses sur leur lit. Ce
mode d'appareil appartient plus particulièrement au midi de la France. Dans ce
cas, les assises basses pénètrent plus profondément que les assises hautes dans
le blocage, et relient ainsi les parements avec le noyau de la maçonnerie. Les

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arcs sont employés dans les petites
portées, parce que les linteaux exigent des
pierres d'une forte dimension, et lourdes
par conséquent (2). Les tapisseries sont
souvent faites en moellon piqué, tandis
que les pieds-droits des fenêtres, les
angles, les contre-forts sont en pierre
appareillée. Ces constructions mixtes en
moellon et pierre de taille se rencontrent
fréquemment encore pendant le XIIe
siècle dans les bâtisses élevées avec
économie, dans les châteaux forts, les
maisons particulières, les églises des
petites localités. La nature des matériaux
influe puissamment sur l'appareil adopté;
ainsi dans les contrées où la pierre de
taille est résistante, se débite en grands
échantillons, comme en Bourgogne, dans
le Lyonnais, l'appareil est grand; les
assises sont hautes, tandis que dans les
provinces où les matériaux sont tendres,
où le débitage de la pierre est par
conséquent facile, comme en Normandie,
en Champagne, dans l'Ouest, l'appareil est
petit, serré, les tailleurs de pierre, pour
faciliter la pose, n'hésitent pas à multiplier
les joints. Une des qualités essentielles de
l'appareil adopté pendant les XIIe, XIIIe
et XIVe siècles, c'est d'éviter les
évidements, les déchets de pierre; ainsi,
par exemple, les retours d'angles sont
toujours appareillés en besace (3). Les
piles cantonnées de colonnes sont élevées,
pendant les XIe et XIIe siècles, par assises
dont les joints se croisent, mais où les
évidements sont soigneusement évités (4).
Plus tard, dans la première moitié du
XIIIe siècle, elles sont souvent formées

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d'un noyau élevé par assises, et les
colonnes qui les cantonnent sont isolées et
composées d'une ou plusieurs pierres
posées en délit (5). Les lits des sommiers
des arcs sont horizontaux jusqu'au point
où, se dégageant de leur pénétration
commune, ils se dirigent chacun de leur
côté et forment alors une suite de
claveaux extradossés (6). Chaque membre
d'architecture est pris dans une hauteur
d'assise, le lit placé toujours au point le
plus favorable pour éviter des évidements
et des pertes de pierre; ainsi l'astragale au
lieu de tenir à la colonne, comme dans
l'architecture romaine, fait partie du
chapiteau (7). La base conserve tous ses
membres pris dans la même pierre. Le
larmier est séparé de la corniche (8). Les
lits se trouvent placés au point de jonction
des moulures de socles avec les parements
droits (9). Dans les contrées où les
matériaux de différentes natures offrent
des échantillons variés comme couleur, en
Auvergne, par exemple, on a employé le
grès jaune ou le calcaire blanc, et la lave
grise; de manière à former des mosaïques
sur les parements des constructions; les
églises de Notre-Dame-du-Port à
Clermont (10), de Saint-Nectaire, du Puy
en Vélay, d'Issoire, présentent des
appareils où les pierres de différentes
couleurs forment des dessins par la façon
dont elles sont assemblées. Pendant les
XIe et XIIe siècles on a beaucoup fait
usage de ces appareils produits par des
combinaisons géométriques; non-
seulement ces appareils compliqués ont
été employés pour décorer des parements

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unis, mais aussi dans la construction des
arcs, ainsi qu'on peut le voir dans
quelques édifices du Poitou, de la
Mayenne et des bords de la Loire.

La porte occidentale de l'église Saint-Étienne de Nevers nous donne un bel
exemple de ces arcs appareillés, avec un soin tout particulier (11). Au XIIIe
siècle ces recherches, qui sentent leur origine orientale, disparaissent pour faire

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place à un appareil purement rationnel,
méthodique, résultat des besoins à
satisfaire et de la nature des matériaux; le
principe est toujours d'une grande
simplicité, l'exécution pure, franche,
apparente; les matériaux n'ont que les
dimensions exigées pour la place qu'ils
occupent. Le corps de
la construction est une
bâtisse durable, les
assises sont posées sur
leurs lits, tandis que
tout ce qui est
remplissage,
décoration, meneaux,
roses, balustrades,
galeries, est élevé en matériaux posés en délit, sorte
d'échafaudage de pierre indépendant de l'ossature de l'édifice, qui peut être
détruit ou remplacé sans nuire à sa solidité (voy. CONSTRUCTION). Rien ne
démontre mieux ce principe que l'étude de
l'appareil d'une de ces grandes roses en
pierre qui s'ouvrent sous les voûtes des
nefs et des transepts. Ces roses, comme
toutes les fenêtres à meneaux, ne sont que
de véritables châssis de pierre que l'on
peut enlever et remplacer comme on
remplace une croisée de bois, sans
toucher à la baie dans laquelle elle est
enchâssée. Les divers morceaux qui
composent ces roses ou ces meneaux ne
se maintiennent entre eux que par les
coupes des joints et par la feuillure dans
laquelle ils viennent s'encastrer. L'appareil
de ces châssis de pierre est disposé de
telle façon que chaque fragment offre une
grande solidité en évitant les trop grands
déchets de pierre (12) (voy. MENEAUX, ROSES). Les joints tendent toujours
aux centres des deux courbes intérieures sans tenir compte souvent des centres

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des courbes maîtresses (13), afin d'éviter les épaufrures qui seraient produites
par des coupes maigres.

Du reste, les meneaux comme les
roses servent de cintres aux arcs qui
les recouvrent ou les entourent, et
ces châssis de pierre ne peuvent
sortir de leur plan vertical à cause de
la rainure ménagée dans ces arcs
(14). Quelquefois, comme dans les
fenêtres des bas côtés de la nef de la
cathédrale d'Amiens par exemple, la
rainure destinée à maintenir les
meneaux dans un plan vertical est
remplacée par des crochets saillants
ménagés dans quelques-uns des
claveaux de l'archivolte (15); ces
crochets intérieurs et extérieurs entre
lesquels passe le meneau remplissent
l'office des pattes à scellement de nos châssis de bois.

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Un des grands principes qui ont dirigé les constructeurs des XIIIe et XIVe
siècles dans la disposition de leur appareil, ç'a été de laisser à chaque partie de
la construction sa fonction, son élasticité, sa liberté de mouvement, pour ainsi
dire. C'était le moyen d'éviter les déchirements dans des gigantesques
monuments. Lorsque des arcs sont destinés à présenter une grande résistance à
la pression, ils sont composés de plusieurs rangs de claveaux soigneusement
extradossés et d'une dimension ordinaire (de 0m,30 à 0m,40 environ), sans
liaisons entre eux, de manière à permettre à la construction de tasser, de
s'asseoir sans occasionner des ruptures de voussoirs; ce sont autant de cercles
concentriques indépendants les uns des autres, pouvant se mouvoir et glisser
même les uns sur les autres (16).

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De même qu'une réunion de planches de bois cintrées sur leur plat et
concentriques, présente une plus grande résistance à la pression, par suite de
leur élasticité et de la multiplicité des surfaces, qu'une pièce de bois homogène
d'une dimension égale à ce faisceau de planches; de même ces rangs de
claveaux superposés et extradossés sont plus résistants, et surtout conservent
mieux leur courbe lorsqu'il se produit des tassements ou des mouvements,
qu'un seul rang de claveaux dont la flèche serait égale à celle des rangs de
claveaux ensemble. Nous devons ajouter que les coupes des claveaux des arcs
sont toujours normales à la courbe. Dans les arcs formés de deux portions de
cercle, vulgairement désignés sous le nom d'ogives, toutes les coupes des
claveaux tendent aux centres de chacun des deux arcs (17), de sorte que dans
les arcs dits en lancettes les lits des claveaux présentent des angles très-peu
ouverts avec l'horizon (18). C'est ce qui fait que ces arcs offrent une si grande
résistance à la pression et poussent si peu. L'intersection des deux arcs est
toujours divisée par un joint vertical; il n'y a pas, à proprement parler, de clef;
en effet, il ne serait pas logique de placer une clef à l'intersection de deux arcs

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qui viennent buter l'un contre l'autre à leur sommet, et l'ogive n'est pas autre
chose.

La dernière expression du principe que nous avons émis plus haut se rencontre
dans les édifices du XIVe siècle. L'appareil des membres de la construction qui
portent verticalement diffère essentiellement de l'appareil des constructions qui
buttent ou qui contribuent à la décoration. L'église de Saint-Urbain de Troyes
nous donne un exemple très-remarquable de l'application de ce principe dans
toute sa rigueur logique. La construction de cette église ne se compose
réellement que de contre-forts et de voûtes; les contre-forts sont élevés par
assises basses posées sur leurs lits; quant aux arcs-boutants, ce ne sont que des
étais de pierre et non point des arcs composés de claveaux; les intervalles entre
les contre-forts ne sont que des claires-voies en pierre comme de grands châssis
posés en rainure entre ces contre-forts; les chéneaux sont des dalles portant sur
la tête des contre-forts et soulagés dans leur portée par des liens en pierre
formant des pignons à jour, comme seraient des liens de bois sous un poitrail;

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les décorations qui ornent les faces de ces contre-forts ne sont que des placages
en pierre de champ posée en délit et reliée au corps de la construction de
distance en distance, par des assises qui font partie de cette construction. Les
murs des bas côtés ne sont que des cloisons percées de fenêtres carrées à
meneaux, éloignées des formerets des voûtes. Les arêtes (arcs ogives) des
voûtes des porches se composent de dalles de champ qui reçoivent sur un repos
les triangles de ces voûtes, et, s'élevant au-dessus d'eux, sont taillées de manière
à porter le dallage de la couverture comme le feraient les arêtiers d'une
charpente.

Il semble que l'architecte de ce charmant édifice ait cherché, dans la disposition
de l'appareil de ses constructions, à économiser autant que faire se peut la pierre
de taille. Et cependant cette église porte ses cinq cents ans sans que sa
construction ait notablement souffert, malgré l'abandon et des restaurations
inintelligentes. La manière ingénieuse avec laquelle l'appareil a été conçu et
exécuté a préservé cet édifice de la ruine, que son excessive légèreté semblait
promptement provoquer. L'étude de l'appareil des monuments du moyen âge ne
saurait donc être recommandée; elle est indispensable lorsqu'on veut les
restaurer sans compromettre leur solidité, elle est utile toujours, car jamais cette
science pratique n'a produit des résultats plus surprenants avec des moyens plus
simples, avec une connaissance plus parfaite des matériaux, de leur résistance
et de leurs qualités.

Dans les édifices du XIe au XVIe siècle, les linteaux ne sont généralement
employés que pour couvrir de petites ouvertures, et sont alors d'un seul
morceau. Dans les édifices civils particulièrement, où les fenêtres et les portes
sont presque toujours carrées, les liteaux sont hauts, quelquefois taillés en

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triangle (19) pour mieux résister à la
pression, ou soulagés près de leur portée
par des consoles tenant aux pieds-droits
(20). Quand ces linteaux doivent avoir
une grande longueur, comme dans les
cheminées dont les manteaux souvent
jusqu'à quatre ou cinq mètres de portée,
les linteaux sont appareillés en plates-
bandes (21) à joints simples ou à
crossettes (22), ou à tenons (23). Les
constructeurs connaissaient donc alors la plate-bande appareillée, et s'ils ne
l'employaient que dans des cas exceptionnels et lorsqu'ils ne pouvaient faire
autrement, c'est qu'ils avaient reconnu les inconvénients de ce genre d'appareil.
D'ailleurs il existe du côté du Rhin, là où les grès rouges des Vosges donnent
des matériaux très résistants et tenaces, un grand nombre de plates-bandes
appareillées dans des édifices des XIIe, XIIIe et XIVe siècles. Dans la portion
du château de Coucy, qui date du XVe siècle, on voit encore d'immenses
fenêtres carrées dont les linteaux, qui n'ont pas moins de quatre mètres de
portée, sont appareillés en claveaux, sans aucun ferrement pour les empêcher
de glisser. Mais ce sont là des exceptions; les portions d'arcs de cercle sont
toujours préférées par les appareilleurs anciens (24), du moment que les portées
sont trop grandes pour permettre l'emploi de linteaux d'un seul morceau.

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Depuis l'époque romane jusqu'au XVe siècle exclusivement on ne ravalait pas
les édifices, les pierres n'étaient point posées épannelées, mais complètement
taillées et achevées. Tout devait donc être prévu par l'appareilleur sur le
chantier avant la pose. Aussi jamais un joint ne vient couper gauchement un
bas-relief, un ornement ou une moulure. Les preuves de ce fait intéressant
abondent: 1° les marques de tâcherons qui se rencontrent sur les pierres; 2° les
coups de bretture, qui diffèrent à chaque pierre; 3° l'impossibilité de refouiller
certaines moulures ou sculptures après la pose comme dans la fig. 8, par
exemple; 4° les tracés des fonds de moulures que l'on
retrouve dans les joints derrière les ornements (25);

5° les erreurs de mesures, qui ont forcé les poseurs de
couper parfois une portion d'une feuille d'une
sculpture pour faire entrer à sa place une pierre taillée
sur le chantier; 6° les combinaisons et pénétrations de
moulures de meneaux, qu'il serait impossible
d'achever sur le tas si la pierre eût été posée épannelée
seulement; 7° enfin, ces exemples si fréquents
d'édifices non terminés, mais dans lesquels les
dernières pierres posées sont entièrement achevées
comme taille ou sculpture.

Au XVe siècle le système d'appareil se modifie profondément. Le désir de
produire des effets extraordinaires, la profusion des ornements, des pénétrations
de moulures, l'emportent sur l'appareil raisonné prenant pour base la nature des
matériaux employés. C'est alors la décoration qui commande l'appareil souvent
en dépit des hauteurs de bancs; il en résulte de fréquents décrochements dans
les lits et les joints, des déchets considérables de pierre, des moyens factices
pour maintenir ces immenses galbes à jour, ces porte-à-faux; le fer vient en aide
au constructeur pour accrocher ces décorations qui ne sauraient tenir sans son
secours, et par les règles naturelles de la statique. Cependant encore ne voit-on
jamais un ornement coupé par un lit, les corniches sont prises dans une hauteur
d'assise, les arcs sont extradossés, les meneaux appareillés suivant la méthode
employée par les constructeurs antérieurs, bien qu'ils affectent des formes qui
se concilient difficilement avec les qualités ordinaires de la pierre. On ne peut
encore signaler ces énormités si fréquentes un siècle plus tard, où l'architecte du
château d'Écouen appareillait des colonnes au moyen de deux blocs posés en
délit avec un joint vertical dans toute la hauteur, ou comme au château de
Gaillon on trouvait ingénieux de construire des arcs retombant sur un cul-de-

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lampe suspendu en l'air, où l'on prodiguait ces clefs pendantes dans les voûtes
d'arêtes, accrochées aux charpentes.

Constatons, en finissant, ce fait principal qui résume toutes les observations de
détail contenues dans cet article. Du XIe siècle à la fin du XIVe, quand la
décoration des édifices donne des lignes horizontales, la construction est
horizontale; quand elle donne des lignes verticales, la construction est verticale;
l'appareil suit naturellement cette loi. Au XVe siècle la décoration est toujours
verticale, les lignes horizontales sont rares, à peine indiquées, et cependant la
construction est toujours horizontale, c'est-à-dire en contradiction manifeste
avec les formes adoptées.

APPENTIS, s. m. C'est le nom que l'on donne à certaines constructions de bois
qui sont accolées contre des édifices publics ou bâtiments privés, et dont les
combles n'ont qu'un égout; l'appentis a toujours un caractère provisoire, c'est
une annexe à un bâtiment achevé que l'on élève par suite d'un nouveau besoin à
satisfaire, ou qu'on laisse construire par tolérance.

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Encore aujourd'hui, un grand nombre de nos édifices publics, et
particulièrement de nos cathédrales, sont entourés d'appentis élevés contre leurs
soubassements, entre leurs contre-forts. Ces constructions parasites deviennent
une cause de ruine pour les monuments, et il est utile de les faire disparaître.
Quelquefois aussi elles ont été élevées pour couvrir des escaliers extérieurs, tel
est l'appentis construit au XVe siècle contre l'une des parois de la grande salle
du chapitre de la cathédrale de Meaux (1); pour protéger des entrées ou pour
établir des marchés à couvert autour de certains grands édifices civils.

APPLICATION, s. f. On désigne par ce mot, en architecture, la superposition
de matières précieuses ou d'un aspect décoratif sur la pierre, la brique, le
moellon ou le bois. Ainsi on dit l'application d'un enduit peint sur un mur;
l'application de feuilles de métal sur du bois, etc. Dans l'antiquité grecque
l'application de stucs très-fins et colorés sur la pierre, dans les temples ou les
maisons, était presque générale. À l'époque romaine on remplaça souvent ces
enduits assez fragiles par des tables de marbre, ou même de porphyre, que l'on
appliquait au moyen d'un ciment très-adhérent sur les parois des murs en brique
ou en moellon. Cette manière de décorer les intérieurs des édifices était encore
en usage dans les premiers siècles du moyen âge en Orient, en Italie et dans
tout l'Occident. Les mosaïques à fond d'or furent même substituées aux
peintures, sur les parements des voûtes et des murs, comme plus durables et
plus riches. Grégoire de Tours cite quelques églises bâties de son temps, qui
étaient décorées de marbres et de mosaïques à l'intérieur, entre autres l'église de
Châlon-sur-Saône, élevée par les soins de l'évêque Agricola. Ces exemples
d'application de mosaïques, si communs en Italie et en Sicile, sont devenus fort
rares en France, et nous ne connaissons guère qu'un spécimen d'une voûte
d'abside décorée de mosaïques, qui se trouve dans la petite église de Germigny-
les-Prés, près de Saint-Benoît-sur-Loire, et qui semble appartenir au Xe siècle.
Depuis l'époque carlovingienne jusqu'au XIIe siècle le clergé en France n'était
pas assez riche pour orner ses églises par des procédés décoratifs aussi
dispendieux; il se préoccupait surtout, et avec raison, de fonder de grands
établissements agricoles, de policer les populations, de lutter contre l'esprit
quelque peu désordonné de la féodalité. Mais pendant le XIIe siècle, devenu
plus riche, plus fort, possesseur de biens immenses, il put songer à employer le
superflu de ses revenus à décorer d'une manière somptueuse l'intérieur des

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églises. De son côté, le pouvoir royal disposait déjà de ressources considérables
dont il pouvait consacrer une partie à orner ses palais. L'immense étendue que
l'on était obligé alors de donner aux églises ne permettait plus de les couvrir à
l'intérieur de marbres et de mosaïques; d'ailleurs ce mode de décoration ne
pouvait s'appliquer à la nouvelle architecture adoptée; la peinture seule était
propre à décorer ces voûtes, ces piles composées de faisceaux de colonnes, ces
arcs moulurés. L'application de matières riches sur la pierre ou le bois fut dès
lors réservée aux autels, aux retables, aux jubés, aux tombeaux, aux clôtures,
enfin à toutes les parties des édifices religieux qui, par leur dimension ou leur
destination, permettaient l'emploi de matières précieuses. Suger avait fait
décorer le jubé de l'église abbatiale de Saint-Denis par des applications
d'ornements en bronze et de figures en ivoire. Il est souvent fait mention de
tombeaux et d'autels recouverts de lames de cuivre émaillé ou d'argent doré.
Avant la révolution de 1792, il existait encore en France une grande quantité de
ces objets (voy. TOMBEAUX) qui ont tous disparu aujourd'hui. Sur les
dossiers des stalles de cette même église de Saint-Denis, qui dataient du XIIIe
siècle, on voyait encore du temps de D. Doublet, au commencement du XVIIe
siècle, des applications de cuirs couverts d'ornements dorés et peints. Les portes
principales de la façade étaient revêtues d'applications de lames de cuivre
émaillées et d'ornements de bronze doré (D. Doublet, t. 1, p. 240 et suiv. Paris,
1625).

Nos monuments du moyen âge ont été complètement dénaturés dans le dernier
siècle, et radicalement dévastés en 1793; nous ne voyons plus aujourd'hui que
leurs murs dépouillés, heureux encore quand nous ne leur reprochons pas cette
nudité. Le badigeon et la poussière ont remplacé les peintures; des scellements
arrachés, des coups de marteau sont les seules traces indiquant les revêtements
de métal qui ornaient les tombes, les clôtures, les autels. Quant aux matières
moins précieuses et qui ne pouvaient tenter la cupidité des réformateurs, on en
rencontre d'assez nombreux fragments. Parmi les applications le plus
fréquemment employées depuis le XIIe siècle jusqu'à la renaissance, on peut
citer le verre, la terre cuite vernissée et les pâtes gaufrées. Les marbres étaient
rares dans le nord de la France pendant le moyen âge, et souvent des verres
colorés remplaçaient cette matière; on les employait alors comme fond des bas-
reliefs, des arcatures, des tombeaux, des autels, des retables; ils décoraient aussi
les intérieurs des palais. La Sainte-Chapelle de Paris nous a laissé un exemple
complet de ce genre d'applications. L'arcature qui forme tout le soubassement
intérieur de cette chapelle contient des sujets représentant des martyrs; les
fonds d'une partie de ces peintures sont remplis de verres bleus appliqués sur

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des feuilles d'argent et rehaussés à l'extérieur par des ornements très-fins dorés.
Ces verres d'un ton vigoureux, rendus chatoyants par la présence de l'argent
sous-apposé, et semés d'or à leur surface, jouent l'émail. Toutes les parties
évidées de l'arcature, les fonds des anges sculptés et dorés qui tiennent des
couronnes ou des encensoirs sont également appliqués de verres bleus ou
couleur écaille, rehaussés de feuillages ou de treillis d'or. On ne peut concevoir
une décoration d'un aspect plus riche, quoique les moyens d'exécution ne soient
ni dispendieux ni difficiles. Quelquefois aussi ce sont des verres blancs
appliqués sur de délicates peintures auxquelles ils donnent l'éclat d'un bijou
émaillé. Il existe encore à Saint-Denis de nombreux fragments d'un autel dont
le fond était entièrement revêtu de ces verres blancs appliqués sur des peintures
presque aussi fines que celles qui ornent les marges des manuscrits. Ces
procédés si simples ont été en usage pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles,
mais plus particulièrement à l'époque de saint Louis.

Quant aux applications de terres cuites vernissées, elles sont devenues fort
rares, étant surtout employées dans les édifices civils et les maisons
particulières; nous citerons cependant comme exemple une maison en bois de
Beauvais, de la fin du XVe siècle, dont tous les remplissages de face sont garnis
de terres cuites émaillées de diverses couleurs.

À partir du XIIe siècle, les applications de pâtes gaufrées se trouvent
fréquemment sur les statues et les parties délicates de l'architecture intérieure.
Ces applications se composaient d'un enduit de chaux très-mince sur lequel,
pendant qu'il était encore mou, on imprimait des ornements déliés et peu
saillants, au moyen d'un moule de bois ou de fer. On décorait ainsi les
vêtements des statues, les fonds de retables d'autels (voy. RETABLE), les
membres de l'architecture des jubés, des clôtures; quelquefois aussi la
menuiserie destinée à être peinte et dorée; car il va sans dire que les gaufrures
que l'on obtenait par ce procédé si simple, recevaient toujours de la dorure et de
la peinture qui leur donnaient de la consistance et assuraient leur durée. Nous
présentons ici (1) un exemple tiré des applications de pâtes dorées qui couvrent
les arcatures du sacraire de la Sainte-Chapelle; cette gravure est moitié de
l'exécution, et peut faire voir combien ces gaufrures sont délicates. Ce n'était
pas seulement dans les intérieurs que l'on appliquait ces pâtes; on retrouve
encore dans les portails des églises des XIIe et XIIIe siècles des traces de ces
gaufrures sur les vêtements des statues. À la cathédrale d'Angers, sur la robe de
la Vierge du portail nord de la cathédrale de Paris, des bordures de draperies
sont ornées de pâtes. Au XVe siècle l'enduit de chaux est remplacé par une

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résine, qui s'est écaillée et disparaît plus
promptement que la chaux. Des
restaurations faites à cette époque, dans la
Sainte-Chapelle du Palais, présentaient
quelques traces visibles de gaufrures non-
seulement sur les vêtements des statues,
mais même sur les colonnes, sur les nus
des murs; c'étaient de grandes fleurs de
lis, des monogrammes du Christ, des
étoiles à branches ondées, etc.

Pendant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles,
on appliquait aussi, sur le bois, du vélin
rendu flexible par un séjour dans l'eau, au
moyen d'une couche de colle de peau ou
de fromage; sur cette enveloppe, qui
prenait toutes les formes des moulures, on étendait encore un encollage gaufré
par les procédés indiqués ci-dessus; puis on dorait, on peignait, on posait des
verres peints par-dessous, véritables fixés que l'on sertissait de pâtes ornées
(voy. FIXÉ). Il existe encore dans le bas côté sud du choeur de l'église de
Westminster, à Londres, un grand retable du XIIIe siècle exécuté par ces
procédés; nous le citons ici parce qu'il appartient à l'école française de cette
époque, et qu'il a dû être fabriqué dans l'Ile-de-France (voy. RETABLE). Le
moine Théophile, dans son Essai sur divers arts, chap. XVII, XVIII et XIX,
décrit les procédés employés au XIIe siècle pour appliquer les peaux de de
vélin et les enduits sur les bois destinés à orner les retables, les autels, les
panneaux. Il parait que du temps du moine Théophile on appliquait des verres
colorés par la cuisson sur les verres des vitraux, de manière à figurer des pierres
précieuses dans les bordures des vêtements, sans le secours du plomb. Il
n'existe plus, que nous sachions, d'exemples de vitraux fabriqués de cette
manière; il est vrai que les vitraux du XIIe siècle sont fort rares aujourd'hui
(voy. Theophili presb. et monac. Diversarum artium schedula. Paris. 1843).

APPUI, s. m. C'est la tablette supérieure de l'allége des fenêtres (voy.
ALLÉGE); on désigne aussi par barres d'appui les pièces de bois ou de fer que

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l'on scelle dans les jambages des fenêtres, et qui permettent de s'accouder pour
regarder à l'extérieur, lorsque ces fenêtres sont ouvertes jusqu'au niveau du sol
des planchers. Les barres d'appui ne sont guère en usage avant le XVIe siècle,
ou si elles existent, elles ne sont composées que d'une simple traverse sans
ornements. Par extension, on donne généralement le nom d'appui à l'assise de
pierre posée sous la fenêtre dans les édifices religieux, militaires ou civils,
quand même ces fenêtres sont très-élevées au-dessus du sol.

L'appui, dans les édifices élevés du XIIIe au XVIe siècle, est toujours disposé
de façon à empêcher la pluie qui frappe contre les vitraux de couler le long des
parements intérieurs. Il est ordinairement muni à l'extérieur d'une pente
fortement inclinée, d'un larmier et d'une feuillure intérieure qui arrête les eaux
pénétrant à travers les interstices des vitraux et les force de s'épancher en
dehors (1). Quelquefois l'appui porte un petit caniveau à l'intérieur, avec un ou
deux orifices destinés à rejeter en dehors les eaux de pluie ou la buée qui se
forme contre les vitres. Cette disposition, qui fait ressortir le soin que l'on

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apportait alors dans les moindres détails de la construction, se trouve
particulièrement appliquée aux appuis des fenêtres des habitations.

On remarque dans la plupart des fenêtres des
tours de la Cité de Carcassonne, qui datent de
la fin du XIIIe siècle, des appuis ainsi taillés
(2). Dans les édifices de l'époque romane du
XIe au XIIe siècle ces précautions ne sont pas
employées; les appuis des fenêtres ne sont
alors qu'une simple tablette horizontale (3),
comme dans les bas côtés de la nef de l'église
de Vézelay par exemple, ou taillée en biseau
des deux côtés, extérieurement pour faciliter
l'écoulement des eaux, intérieurement pour
laisser pénétrer la lumière (4) (voy.
FENÊTRE). Dans les églises élevées pendant
la première moitié du XIIIe siècle, les appuis
forment souvent comme une sorte de cloison
mince sous les meneaux des fenêtres
supérieures, dans la hauteur du comble placé
derrière le triforium sur les bas côtés; telles
sont disposées la plupart des fenêtres hautes
des édifices bourguignons bâtis de 1200 à
1250, et notamment celles de l'église de
Semur en Auxois (5), dont nous donnons ici
un dessin. Ces appuis, contre lesquels est adossé le comble des bas côtés
doubles du choeur, n'ont pas plus de 0m,15 d'épaisseur. Ces sortes d'appuis sont
fréquents aussi en Normandie, et la nef de l'église d'Eu nous en donne un bel
exemple.

Dans l'architecture civile des XIIe et XIIIe siècles les appuis des fenêtres
forment presque toujours un bandeau continu, ainsi qu'on peut le voir dans un
grand nombre de maisons de Cordes, de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne), sur
les façades de la maison romane de Saint-Gilles (6), de la maison des
Musiciens à Reims, des charmantes maisons de la ville de Cluny.

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Plus tard, au XIVe siècle, les appuis font une saillie portant larmier au droit de
chaque fenêtre (7), et sont interrompus parfois sous les trumeaux. Dans les
édifices civils et habitations du XVe siècle, ils ne portent plus de larmiers et
forment une avance horizontale profilée à ses extrémités, de manière à offrir un
accoudoir plus facile aux personnes qui se mettent à la fenêtre; nous en

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donnons ici un exemple tiré de l'hôtel de ville de Compiègne (8). Cette
disposition ne se perd que vers la fin du XVIe siècle, lorsque les appuis en
pierre sont remplacés, dans l'architecture civile, par des barres d'appui en fer
façonné. Les fenêtres des maisons de bois qui existent encore des XVe et XVIe
siècles sont munies d'appuis qui se relient aux poteaux montants, et donnent de
la force et de la résistance au pan-de-bois par une suite de petites croix de
Saint-André qui maintiennent le dévers. Les pans-de-bois de face des maisons
du XVIe siècle ne sont, la plupart du temps, que des claires-voies formées de
poteaux dont l'aplomb n'est conservé qu'au moyen de la combinaison de la
charpente des appuis. Voici un exemple d'appuis tiré d'une maison bâtie
pendant le XVe siècle à Rouen, rue Malpalu (9). Au commencement du XVIe
siècle, ce système de croix de Saint-André appliqué aux appuis est
généralement abandonné; les appuis ne sont portés au-dessus des sablières que
par des petits potelets verticaux souvent enrichis de sculptures, entre lesquels
sont disposés des panneaux plus ou moins ornés; en voici un exemple (10)
provenant d'une autre maison de Rouen, rue de la Grosse-Horloge (voy.
MAISONS). On donne aussi le nom d'appui à la tablette qui couronne les
balustrades pleines ou à jour (voy. BALUSTRADES).

ARBALÉTRIER, s. m. Pièce de charpente inclinée qui, dans une ferme,
s'assemble à son extrémité inférieure sur l'entrait, et à son extrémité supérieure
au sommet du poinçon. Les arbalétriers forment les deux côtés du triangle dont
l'entrait est la base. Dans les charpentes anciennes apparentes ou revêtues à
l'intérieur de planches ou bardeaux formant un berceau, les arbalétriers portent
les épaulements qui reçoivent les courbes sous lesquelles viennent se clouer les
bardeaux (1).

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L'arbalétrier porte les pannes recevant les chevrons dans les charpentes
antérieures et postérieures à l'époque dite gothique; mais pendant les XIIe,
XIIIe, XIVe, XVe et même XVIe siècles, les arbalétriers sont dans le même
plan que les chevrons et portent comme eux la latte ou la volige qui reçoit la
couverture. Dans les charpentes non apparentes des grands combles au-dessus
des voûtes l'arbalétrier est quelquefois roidi par un sous-arbalétrier destiné à
l'empêcher de fléchir dans sa plus longue portée (2). Dans les demi-fermes à
pente simple qui couvrent les bas côtés des églises, et en général qui composent
les combles à un seul égout, l'arbalétrier est la pièce de bois qui forme le grand
côté du triangle rectangle (3) (voy. FERME, CHARPENTE).

ARBRE, s. m. On a souvent donné ce nom au poinçon des flèches en charpente
(voy. POINÇON, FLÈCHE).

ARBRE DE JESSÉ (voy. JESSÉ).

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ARC, s. m. C'est le nom que l'on donne à tout assemblage de pierre, de
moellon, ou de brique, destiné à franchir un espace plus ou moins grand au
moyen d'une courbe. Ce procédé de construction, adopté par les Romains, fut
développé encore par les architectes du moyen âge.

On classe les arcs employés à cette époque en trois grandes catégories: les arcs
plein cintre, formés par un demi-cercle (1); les arcs surbaissés ou en anse de
panier, formés par une demi-ellipse, le grand diamètre à la base (2); les arcs en
ogive ou en tiers-point, formés de deux portions de cercle qui se croisent et
donnent un angle curviligne plus ou moins aigu au sommet, suivant que les
centres sont plus ou moins éloignés l'un de l'autre (3).

Les arcs plein cintre sont quelquefois surhaussés (4) ou outre-passés, dits alors
en fer à cheval (5), ou bombés lorsque le centre est au-dessous de la naissance
(6).

Jusqu'à la fin du XIe siècle, l'arc plein cintre avec ses variétés est seul employé
dans les constructions, sauf quelques rares exceptions. Quant aux arcs
surbaissés que l'on trouve souvent dans les voûtes de l'époque romane, ils ne

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sont presque toujours que le résultat d'une déformation produite par
l'écartement des murs (7), ayant été construits originairement en plein cintre.
C'est pendant le XIIe siècle que l'arc formé de deux portions de cercle (et que
nous désignerons sous le nom d'arc en tiers-point, conformément à la
dénomination admise pendant les XVe et XVIe siècles), est adopté
successivement dans les provinces de France et dans tout l'Occident. Cet arc
n'est en réalité que la conséquence d'un principe de construction complétement
nouveau (voy. CONSTRUCTION, OGIVE, VOUTES); d'une combinaison de
voûtes que l'on peut considérer comme une invention moderne, rompant tout à
coup avec les traditions antiques. L'arc en tiers-point disparaît avec les
dernières traces de l'art du moyen âge, vers le milieu du XVIe siècle; il est
tellement inhérent à la voûte moderne qu'on le voit longtemps encore persister
dans la construction de ces voûtes; alors que déjà, dans toutes les autres parties
de l'architecture, les formes empruntées à l'antiquité romaine étaient
successivement adoptées. Les architectes de la renaissance voulant
définitivement exclure cette forme d'arcs, n'ont trouvé rien de mieux que d'y
substituer, comme à Saint-Eustache de Paris, vers la fin du XVIe siècle, des
arcs en ellipse, le petit diamètre à la base; courbe désagréable, difficile à tracer,
plus difficile à appareiller, et moins résistante que l'arc en tiers-point.

Outre les dénominations précédentes qui distinguent les variétés d'arcs
employés dans la construction des édifices du moyen âge, on désigne les arcs
par des noms différents, suivant leur destination; il y a les archivoltes, les arcs-
doubleaux, les arcs-ogives, les arcs formerets, les arcs-boutants, les arcs de
décharge.

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ARCHIVOLTES. Ce sont les arcs qui sont bandés sur les piles des nefs ou des
cloîtres, sur les pieds droits des portails, des porches, des portes ou des fenêtres,
et qui supportent la charge des murs. Les archivoltes, pendant la période
romane jusqu'au XIIe siècle sont plein cintre, quelquefois surhaussées, très-
rarement en fer à cheval. Elles adoptent la courbe brisée dite en tiers-point dès
le commencement du XIIe siècle dans l'Ile-de-France et la Champagne; vers la
fin du XIIe siècle dans la Bourgogne, le Lyonnais, l'Anjou, le Poitou, la
Normandie; et, seulement pendant le XIIIe siècle, dans l'Auvergne, le
Limousin, le Languedoc et la Provence.--Archivoltes s'ouvrant sur les bas
côtés. Elles sont généralement composées, pendant le XIe siècle, d'un ou deux
rangs de claveaux simples (8) sans moulures; quelquefois le second rang de
claveaux, vers la fin du XIe siècle, comme dans la nef de l'Abbaye-aux-Dames
de Caen (9), est orné de bâtons rompus, de méandres ou d'un simple boudin
(10). L'intrados de l'arc qui doit reposer sur le cintre en charpente, pendant la
construction, est toujours lisse. Les ornements qui décorent les seconds arcs
varient suivant les provinces; ils sont presque toujours empruntés aux formes
géométriques dans la Normandie, aux traditions antiques dans la Bourgogne
(11) (nef de l'église abbatiale de Vézelay), dans le Mâconnais, le Lyonnais et la
Provence. C'est surtout pendant le XIIe siècle que les archivoltes se couvrent
d'ornements; toutefois l'arc intérieur reste encore simple ou seulement refouillé
aux arêtes par un boudin inscrit dans l'épannelage carré du claveau, pour ne pas
gêner la pose sur le cintre en charpente (12) (nef de la cathédrale de Bayeux).

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Les rangs de claveaux se multiplient et arrivent jusqu'à trois. L'Ile-de-France
est avare d'ornements dans ses archivoltes et prodigue les moulures (13), tandis
que le centre de la France reste fidèle à la tradition, conserve longtemps et
jusque vers le commencement du XIIIe siècle ses deux rangs de claveaux, celui
intérieur simple, tout en adoptant l'arc en tiers-point (cathédrale d'Autun) (14).

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Mais alors les ornements disparaissent peu à peu des archivoltes des nefs et
sont remplacés par des moulures plus ou moins compliquées. En Normandie,
on voit les bâtons rompus, les dents de scie, persister dans les archivoltes
jusque pendant le XIIIe siècle. En Bourgogne et dans le Mâconnais, parfois
aussi les billettes, les pointes de diamant, les rosaces, les besants; en Provence,
les oves, les rinceaux, les denticules, tous ornements empruntés à l'antiquité.
L'intrados de l'arc intérieur commence à recevoir des moulures très-accentuées
pendant le XIIIe siècle; ces moulures, en se développant successivement,
finissent par faire perdre aux claveaux des arcs cet aspect rectangulaire dans
leur coupe qu'ils avaient conservé jusqu'alors.

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Nous donnons ici les transformations que subissent les archivoltes des nefs de
1200 à 1500: Cathédrale de Paris, Saint-Pierre de Chartres, etc. (15), 1200 à
1230; cathédrale de Tours (16), 1220 à 1240; cathédrale de Nevers (17), 1230 à
1250. Dans ce cas le cintre en charpente nécessaire à la pose du rang intérieur
des claveaux doit être double. Autres exemples de la même époque (18 et 19),
avec arc extérieur saillant sur le nu du parement, Saint-Père-sous-Vézelay, 1240
à 1250. Cathédrale de Paris (20), 1320 à 1330; cathédrales de Narbonne et de
Clermont (21), 1340. Les profils s'évident de plus en plus à mesure qu'ils se

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rapprochent du XVe siècle: Saint-Severin de Paris (22), XVe siècle; église de
Saint-Florentin (23), commencement du XVIe siècle. Vers la fin du XVe siècle,
les coupes des arcs et leurs courbes sont à peu près identiques dans tous les
monuments élevés à cette époque.

ARCHIVOLTES DE CLOÎTRES. Ils conservent la forme plein cintre fort
tard jusque vers la fin du XIIIe siècle dans le centre et le midi de la France
(voy. CLOÎTRE).

ARCHIVOLTES DE PORTAILS. Les murs-pignons des façades d'églises
étant toujours d'une forte épaisseur, les portes sont nécessairement cintrées par
une succession d'archivoltes superposées. Ces archivoltes, dans les édifices
romans, présentent quelquefois jusqu'à quatre ou cinq rangs de claveaux, un
plus grand nombre encore dans les édifices bâtis pendant la période ogivale; les
murs de ces derniers monuments, par suite de leur hauteur et de leur épaisseur,
doivent être portés sur des arcs très-solides; or, comme les constructeurs du
moyen âge avaient pour méthode, lorsqu'ils voulaient résister à une forte
pression, non d'augmenter la longueur de la flèche des claveaux de leurs arcs,
mais de multiplier le nombre de ces arcs, méthode excellente d'ailleurs (voy.
APPAREIL), il en résulte qu'ils ont superposé jusqu'à six, sept et huit arcs
concentriques au-dessus des linteaux des portes de leurs façades.

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Ces séries d'archivoltes sont décorées avec plus ou moins de luxe, suivant la
richesse des édifices. Pendant le XIe siècle, les archivoltes des portails sont
pleins cintres; elles n'adoptent la forme ogivale que vers le milieu du XIIe
siècle, sauf dans quelques provinces où le plein cintre persiste jusque pendant
le XIIIe siècle, notamment dans la Provence, le Lyonnais et la Bourgogne. Elles
se distinguent dans l'Île-de-France et le centre, pendant le XIe siècle, par une
grande sobriété d'ornements, tandis qu'en Normandie, en Bourgogne, en Poitou,
en Saintonge, on les voit chargées, pendant le XIIe siècle particulièrement,
d'une profusion incroyable d'entre-lacs, de figures, de rosaces; en Normandie,
ce sont les ornements géométriques qui dominent (24), (église de Than, près
Caen, XIe siècle).

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Dans la Provence, ce sont les moulures fines, les ornements plats sculptés avec
délicatesse. Dans le Languedoc et la Guyenne, la multiplicité des moulures et
les ornements rares (25), église Saint-Sernin de Toulouse, Église de Loupiac,
Gironde (26); portail sud de l'église du Puy-en-Vélay (27). Dans le Poitou et la
Saintonge, les figures bizarres, les animaux, les enchevêtrements de tiges de
feuilles, ou les perlés, les besants, les pointes de diamant finement retaillées, les
dents de scie, et les profils petits séparés par des noirs profonds; église de
Surgère, Charente (28).

Dans la Bourgogne, les rosaces, les personnages symboliques; portail de l'église
d'Avallon, Yonne (29). On voit par l'examen de ces exemples appartenant aux
XIe et XIIe siècles, que quelle que soit la richesse de la décoration, les
moulures, ornements ou figures se renferment dans un épannelage
rectangulaire. Jusqu'au XVe siècle, les architectes conservent scrupuleusement
ce principe. Ainsi, vers la fin du XIIe siècle et pendant les XIIIe et XIVe
siècles, les archivoltes, dans les grands portails des cathédrales du nord, sont
presque toujours chargées de figures sculptées chacune dans un claveau; ces
figures sont comprises dans l'épannelage des voussoirs; nous en donnons un
exemple (30) tiré du portail sud de la cathédrale d'Amiens, XIIIe siècle; A
indique la coupe des claveaux avant la sculpture. De même, si l'archivolte se
compose de moulures avec ou sans ornements, la forme première du claveau se
retrouve (31); porte latérale de l'église Saint-Nazaire de Carcassonne, XIVe
siècle.

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Au XVe siècle cette méthode change; les archivoltes des portails sont posées
avec la moulure ou gorge qui doit recevoir les figures; cette gorge porte
seulement les dais et supports des statuettes, et celles-ci sont accrochées après
coup au moyen d'un gond scellé dans le fond de la moulure (32); portail de
l'église Notre-Dame de Semur; dès lors ces statuettes, sculptées dans l'atelier et
adaptées après coup, n'ont plus cette uniformité de saillie, cette unité d'aspect
qui, dans les portails des XIIIe et XIVe siècles, fait si bien valoir les lignes des
archivoltes et leur laisse une si grande fermeté, malgré la multiplicité des
détails dont elles sont chargées.

ARCHIVOLTES DES PORTES. Toutes les portes des époques romane et
ogivale étant, sauf quelques exceptions qui appartiennent au Poitou et à la

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Saintonge, couronnées par un linteau, les archivoltes ne sont que des arcs de
décharge qui empêchent le poids des maçonneries de briser ces linteaux. Les
moulures qui décorent ces archivoltes subissent les mêmes transformations que
celles des portails; le plein cintre persiste dans les archivoltes des portes; on le
voit encore employé jusque vers la fin du XIIIe siècle pour les baies d'une
dimension médiocre, alors que la courbe en tiers-point domine partout sans
mélange. (voy. PORTE)

ARCHIVOLTES DES FENÊTRES. Elles restent plein cintre jusque pendant
le XIIIe siècle dans les provinces méridionales et du centre; adoptent la courbe
en tiers-point dans l'Île-de-France vers le milieu du XIIe siècle. Dans la
Normandie, la Bourgogne, la Picardie et la Champagne, de 1200 à 1220
environ (voy. FENÊTRE). Elles sont généralement, pendant la période ogivale,
immédiatement posées sous le formeret des voûtes et se confondent même
parfois avec lui; exemples: cathédrales d'Amiens, de Beauvais, de Troyes, de
Reims, etc.

ARC-DOUBLEAU. ARC-OGIVE. ARC-FORMERET. L'arc-doubleau est l'arc
qui partant d'une pile à l'autre dans les édifices voûtés, forme comme un nerf
saillant sous les berceaux (33), ou sépare deux voûtes d'arêtes. Nous donnons
ici le plan d'une voûte d'arête afin de désigner par leurs noms les différents arcs
qui la composent (34). Soient EF, GH, les deux murs; AB, CD, sont les arcs-
doubleaux; AD, CB, les arcs-ogives; AC, BD, les arcs-formerets.

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Les voûtes sont construites en berceau jusque vers le commencement du XIIe
siècle; les arcs-doubleaux alors se composent d'un ou deux rangs de claveaux le
plus souvent sans moulures ni ornements (35). Quelquefois les arcs-doubleaux
affectent en coupe la forme d'un demi-cylindre comme dans la crypte de l'église
Saint-Eutrope de Saintes (36). Les nefs de la première moitié du XIIe siècle,
sont voûtées en berceau ogival, les arcs-doubleaux se composent de deux rangs
de claveaux, le second étant orné d'une moulure ou d'un boudin sur ses arêtes
(37), cathédrale d'Autun. La nef de l'église de Vézelay, antérieure à cette
époque, présente des arcs-doubleaux pleins cintres, les voûtes sont en arête,
mais sans arcs-ogives (38).

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Dans les édifices civils du XIIe siècle, les arcs-doubleaux sont ordinairement
simples, quelquefois chanfreinés seulement sur leurs arêtes (39); c'est vers la
fin du XIIe siècle que les arcs-doubleaux commencent à se composer d'un
faisceau de tores séparés par des gorges, cathédrale de Paris (40), églises de
Saint-Julien-le-Pauvre, de Saint-Étienne de Caen, de Bayeux, etc. Mais comme
on peut l'observer à la cathédrale de Paris, les arcs-doubleaux sont alors
minces, étroits, formés d'un seul rang de claveaux, n'ayant pas beaucoup plus
de saillie ou d'épaisseur que les arcs-ogives avec lesquels leurs profils les

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confondent. Vers le milieu du XIIIe siècle, les arcs-doubleaux prennent deux et
même quelquefois trois rangs de claveaux et acquièrent ainsi une beaucoup
plus grande résistance que les arcs-ogives, lesquels ne se composent jamais que
d'un seul rang de claveaux. Les profils de ces arcs se modifient alors et suivent
les changements observés plus haut dans les archivoltes des nefs. Nous
donnons ci-contre les coupes des arcs-doubleaux A et des arcs-ogives B de la
Sainte-Chapelle du Palais (41); ces formes d'arcs se rencontrent avec quelques
variantes sans importance dans tous les édifices de cette époque, tels que les
cathédrales d'Amiens, de Beauvais, de Reims, de Troyes, les églises de Saint-
Denis, les salles du Palais, la salle synodale de Sens, etc.; les profils de ces arcs
se conservent même encore pendant le XIVe siècle, plus maigres, plus
refouillés, plus recherchés comme détails de moulures.

Mais au XVe siècle, les tores avec ou sans arêtes saillantes, sont abandonnés
pour adopter les formes prismatiques, anguleuses, avec de grandes gorges. Les
arcs-doubleaux et les arcs-ogives se détachent de la voûte (42); la saillie la plus
forte de leurs profils dépasse la largeur de l'extrados, et ceci était motivé par la
méthode employée pour construire les remplissages des voûtes. Ces saillies
servaient à poser les courbes en bois nécessaires à la pose des rangs de
moellons formant ces remplissages (voy. VOÛTE). Il faut remarquer ici que
jamais les arcs-ogives, les arcs-doubleaux ni les formerets ne se relient avec les
moellons des remplissages, ils ne font que porter leur retombée comme le
feraient des cintres en bois; c'est là une règle dont les constructeurs des édifices

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romans ou gothiques ne se départent pas, car elle est impérieusement imposée
par la nature même de la construction de ces sortes de voûtes (voy. VOÛTE).
C'est pendant le XVe siècle que les arcs-doubleaux et les arcs-ogives, aussi bien
que les archivoltes, viennent pénétrer les piles qui les portent en supprimant les
chapiteaux. Quelquefois les profils de ces arcs se prolongent sur les piles
jusqu'aux bases, où ils viennent mourir sur les parements cylindriques ou
prismatiques de ces piles, passant ainsi de la ligne verticale à la courbe, sans
arrêts, sans transitions. Ces pénétrations sont toujours exécutées avec une
entente parfaite du trait (voy. PÉNÉTRATIONS, PROJECTIONS).

Les arcs-formerets sont engagés dans les parements des murs et se profilent
comme une moitié d'arc-ogive ou d'arc-doubleau (43); ils ne présentent que la
saillie nécessaire pour recevoir la portée des remplissages des voûtes. Souvent,
à partir du XIIIe siècle, ils traversent l'épaisseur du mur, forment arc de
décharge et archivolte à l'extérieur, au-dessus des meneaux des fenêtres (44);
Saint-Denis, Troyes, Amiens, Beauvais, Saint-Ouen de Rouen, etc. Les voûtes
des églises de Bourgogne, bâties pendant le XIIIe siècle, présentent une
particularité remarquable: leurs formerets sont isolés des murs, ce sont des arcs
indépendants, portant les voûtes et la charpente des combles. Les murs alors ne
sont plus que des clôtures minces, sortes de cloisons percées de fenêtres et
portant l'extrémité des chéneaux au moyen d'un arc de décharge (45). Cette
disposition offre beaucoup d'avantages, elle annule le fâcheux effet des

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infiltrations à travers les chéneaux, qui ne
peuvent plus alors salpêtrer les murs, puisque ces
chéneaux sont aérés par-dessous; elle permet de
contre-butter les voûtes par des contre-forts
intérieurs qui reportent plus sûrement la poussée
sur les arcs-boutants; elle donne toutes facilités
pour ouvrir dans les murs des fenêtres aussi
hautes et aussi larges que possible, celles-ci
n'étant plus obligées de se loger sous les
formerets. De plus, l'aspect de ces voûtes, bien
visiblement portées par les piles et indépendantes
de l'enveloppe extérieure de l'édifice, est très-
heureux; il y a dans cette disposition quelque
chose de logique qui rassure l'oeil, en rendant
intelligible pour tous le système de la
construction. On voit, ainsi que l'indique la figure
(45),
comme les
arcs-
doubleaux,
les arcs-
ogives et
les arcs-
formerets
viennent se
pénétrer à
leur
naissance,
afin de
poser sur un
étroit
sommier et
reporter
ainsi toute la poussée des voûtes sur un point rendu immobile au moyen de la
buttée de l'arc-boutant; mais dans les voûtes des bas côtés, il y a un autre
problème à résoudre, il s'agit là d'avoir des archivoltes assez épaisses pour
porter les murs de la nef; les piliers rendus aussi minces que possible pour ne
pas gêner la vue, ont à supporter non-seulement la retombée de ces archivoltes,

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mais aussi celle des arcs-doubleaux et des arcs-ogives. La pénétration de ces
arcs, dont les épaisseurs et les largeurs sont très-différentes, présente donc des
difficultés à leur point de départ sur le tailloir du chapiteau. Elles sont vaincues
à partir du XIIIe siècle avec une adresse remarquable, et nous donnons ici
comme preuve la disposition des naissances des archivoltes, des arcs-doubleaux
et arcs-ogives des bas côtés du choeur de la cathédrale de Tours, XIIIe siècle
(46). L'archivolte A, aussi épaisse que les piles, est surhaussée afin de pouvoir
pénétrer les voûtes au-dessus de la naissance des arcs-ogives B et ses derniers
rangs de claveaux reportent le poids des murs sur le sommier de l'arc-doubleau
C; ainsi, l'arc-ogive et la voûte elle-même sont indépendants de la grosse
construction, qui peut tasser sans déchirer ou écraser la construction plus légère
de ces voûtes et arcs-ogives (voy. VOÛTE).

À la réunion du transsept avec la nef et le choeur des églises, on a toujours
donné, pendant les époques romane et ogivale, une grande force aux arcs-
doubleaux, tant pour résister à la pression des murs, que pour supporter souvent
des tours ou flèches centrales. Alors les arcs-doubleaux se composent de trois,
quatre ou cinq rangs de claveaux, comme à la cathédrale de Rouen, à Beauvais,
à Bayeux, à Coutances, à Eu, etc. En Normandie particulièrement, où la croisée
des églises était toujours couronnée par une tour centrale, les grands arcs-
doubleaux ont deux rangs de claveaux placés côte à côte à l'intrados au lieu
d'un seul, ainsi qu'on le pratiquait dans l'Ile-de-France, la Bourgogne et la
Champagne; cela permettait de donner moins de saillie aux quatre piliers et de
mieux démasquer les choeurs; toutefois cette disposition ne rassure pas l'oeil

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comme cette succession d'arcs concentriques se débordant les uns les autres et
reposant sur un seul arc à l'intrados.

À partir du XIIIe siècle jusqu'au XVIe, les arcs-doubleaux, les arcs-ogives et
les formerets ne sont plus ornés que par des moulures, sauf quelques très-rares
exceptions; ainsi dans les chapelles du choeur de Saint-Étienne de Caen, qui
datent du commencement du XIIIe siècle, les arcs-ogives sont décorés par une
dentelure(47), mais il faut dire qu'en Normandie ces sortes d'ornements, restes
de l'architecture romane, soit par suite d'un goût particulier, soit à cause de la
facilité avec laquelle se taille la pierre de Caen, empiètent sur l'architecture
ogivale jusque vers le milieu du XIIIe siècle.

Pendant le XIIe siècle, en Bourgogne, dans l'Ile-de-France, on voit encore les
arcs-doubleaux et les arcs-ogives ornés de dents de scie, de pointes de diamant,
de bâtons rompus(48); salle capitulaire de l'église de Vézelay, porche de l'église
de Saint-Denis, etc. Les arcs-ogives du choeur de l'église de Saint-Germer sont
couverts de riches ornements.

C'est à la fin du XVe siècle et pendant le XVIe que l'on appliqua de nouveau
des ornements aux arcs-doubleaux, arcs-ogives et formerets, mais alors ces
ornements présentaient de grandes saillies débordant les moulures; le choeur de
l'église de Saint-Pierre de Caen est un des exemples les plus riches de ce genre
de décoration appliqué aux arcs des voûtes; mais c'est là un abus de
l'ornementation que nous ne saurions trop blâmer, en ce qu'il détruit cette
pureté de lignes qui séduit dans les voûtes en arcs d'ogives, qu'il les alourdit et
fait craindre leur chute.

ARC-BOUTANT. Ce sont les arcs extérieurs qui par leur position sont
destinés à contre-butter la poussée des voûtes en arcs d'ogives. Leur naissance
repose sur les contre-forts, leur sommet arrive au point de la poussée réunie des
arcs-doubleaux et des arcs-ogives. Suivant les goûts de chaque école, on a
beaucoup blâmé ou beaucoup loué le système des arcs-boutants; nous
n'entreprendrons pas de les défendre ou de faire ressortir leurs inconvénients; il
n'y a qu'une chose à dire à notre sens sur ce système de construction, c'est qu'il
est l'expression la plus franche et la plus énergique du mode adopté par les

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constructeurs du moyen âge. Jusqu'à leur application dans les églises gothiques,
tout est tâtonnement; du moment que les arcs-boutants sont nettement accusés
dans les constructions, la structure des églises se développe dans son véritable
sens, elle suit hardiment la voie nouvelle. Demander une église gothique sans
arc-boutants, c'est demander un navire sans quille, c'est pour l'église comme
pour le navire une question d'être ou de n'être pas. Le problème que les
architectes de l'époque romane s'étaient donné à résoudre était celui-ci: élever
des voûtes sur la basilique antique. Comme disposition de plan, la basilique
antique satisfaisait complétement au programme de l'église latine: grands
espaces vides, points d'appui minces, air et lumière. Mais la basilique antique
était couverte par des charpentes, l'abside seule était voûtée; or dans notre
climat les charpentes ne préservent pas complètement de la neige et du vent;
elles se pourrissent assez rapidement quand on n'emploie pas ces dispositions
modernes de chéneaux en métal, de conduits d'eau, etc., procédés qui ne
peuvent être en usage qu'au milieu d'un peuple chez lequel l'art de la
métallurgie est arrivé à un haut degré de perfection. De plus, les charpentes
brûlent, et un édifice couvert seulement par une charpente que l'incendie dévore
est un édifice perdu de la base au faîte. Jusqu'aux Xe et XIe siècles il n'est
question dans les documents écrits de notre histoire que d'incendies d'églises
qui nécessitent des reconstructions totales. La grande préoccupation du clergé,
et par conséquent des architectes qui élevaient des églises, était dès le Xe siècle
de voûter les nefs des basiliques. Mais les murs des basiliques portés par des
colonnes grêles ne pouvaient présenter une résistance suffisante à la poussée
des voûtes hautes ou basses. Dans le centre de la France les constructeurs, vers
le XIe siècle, avaient pris le parti de renoncer à ouvrir des jours au sommet des
murs des nefs hautes, et ils contre-buttaient les voûtes en berceau de ces nefs
hautes, soit par des demi-berceaux, comme dans la plupart des églises
auvergnates, soit par de petites voûtes d'arêtes élevées sur les bas côtés. Les
nefs alors ne pouvaient être éclairées que par les fenêtres de ces bas côtés
presque aussi hautes que les grandes nefs. Les murs extérieurs, épais et
renforcés de contre-forts, maintenaient les poussées combinées des grandes et
petites voûtes (voy. ÉGLISES, VOÛTES). Mais dans le nord de la France ce
système ne pouvait prévaloir; de grands centres de population exigeaient de
vastes églises, on avait besoin de lumière, il fallait prendre des jours directs
dans les murs des nefs, et renoncer par conséquent à contre-butter les voûtes
hautes par des demi-berceaux continus élevés sur les bas côtés. Dans quelques
églises de Normandie, celles entre autres de l'abbaye aux Hommes et de
l'abbaye aux Dames de Caen, les constructeurs avaient cherché un moyen

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terme: ils avaient élevé sur des piles fort épaisses les grandes voûtes d'arêtes
des nefs hautes, et ménageant de petits jours sous les formerets de ces voûtes,
ils avaient cherché à contre-butter leur poussée par un demi-berceau continu
bandé sur le triforium (49). Mais ce demi-berceau n'arrive pas au point de la
poussée de ces voûtes hautes. Et pourquoi un demi-berceau continu pour
maintenir une voûte d'arête dont les poussées sont reportées sur des points
espacés au droit de chaque pile? Il y a quelque chose d'illogique dans ce
système qui dut bientôt frapper des esprits enclins à tout ramener à un principe
vrai et pratique. Or, supposons que le demi-berceau A figuré dans la coupe de la
nef de l'abbaye aux Hommes (49) soit
coupé par tranches, que ces tranches
soient conservées seulement au droit des
poussées des arcs-doubleaux et des arcs-
ogives, et supprimées entre les piles, c'est-
à-dire dans les parties où les poussées des
grandes voûtes n'agissent pas, l'arc-
boutant est trouvé; il permet d'ouvrir dans
les travées des jours aussi larges et aussi
bas que possible. Le triforium n'est plus
qu'une galerie à laquelle on ne donne
qu'une importance médiocre. Le bas côté,
composé d'un rez-de-chaussée, est couvert
par un comble à pente simple. Ces murs
épais deviennent alors inutiles, les piles des nefs peuvent rester grêles, car la
stabilité de l'édifice ne consiste plus que dans la résistance des points d'appui
extérieurs sur lesquels les arcs-boutants prennent naissance (voy. CONTRE-
FORT). Il fallut deux siècles de tâtonnements, d'essais souvent malheureux,
pour arriver à la solution de ce problème si simple, tant il est vrai que les
procédés les plus naturels, en construction comme en toute chose, sont lents à
trouver. Mais aussi dès que cette nouvelle voie fut ouverte elle fut parcourue
avec une rapidité prodigieuse, et l'arc-boutant, qui naît à peine au XIIe siècle,
est arrivé à l'abus au XIVe. Quelques esprits judicieux veulent conclure de la
corruption si prompte du grand principe de la construction des édifices
gothiques, que ce principe est vicieux en lui-même; et cependant l'art grec, dont
personne n'a jamais contesté la pureté, soit comme principe, soit comme forme,
a duré à peine soixante-dix ans, et Périclès n'était pas mort que déjà
l'architecture des Athéniens arrivait à son déclin. Nous pensons, au contraire,
que dans l'histoire de la civilisation, les arts qui sont destinés à faire faire un

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grand pas à l'esprit humain sont précisément ceux qui jettent tout à coup une
vive clarté pour s'éteindre bientôt par l'abus même du principe qui les a amenés
promptement à leur plus grand développement (voy. ARCHITECTURE).

Les besoins auxquels les architectes du moyen âge avaient à satisfaire en
élevant leurs églises les amenaient presque malgré eux à employer l'arc-
boutant; nous allons voir comment ils ont su développer ce système de
construction et comment ils en ont abusé.

Ce n'est, comme nous venons de le dire, qu'à la fin du XIIe siècle que l'arc-
boutant se montre franchement dans les édifices religieux du nord de la France;
il n'apparaît dans le centre et le midi que comme une importation, vers la fin du
XIIIe siècle, lorsque l'architecture ogivale, déjà développée dans l'Ile-de-
France, la Champagne et la Bourgogne, se répand dans tout l'occident.

Nous donnons en première ligne et parmi les plus anciens l'un des arcs-boutants
du choeur de l'église Saint-Remy de Reims, dont la construction remonte à la
dernière moitié du XIIe siècle (50). Ici l'arc-boutant est simple, il vient contre-
butter les voûtes au point de leur poussée, et répartit sa force de résistance sur
une ligne verticale assez longue au moyen de ce contre-fort porté sur une
colonne extérieure, laissant un passage entre elle et le mur au-dessus du

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triforium. Mais bientôt les constructeurs observèrent que la poussée des voûtes
en arcs d'ogives d'une très-grande portée, agissait encore au-dessous et au-
dessus du point mathématique de cette poussée. La théorie peut, en effet,
démontrer que la poussée d'une voûte se résout en un seul point, mais la
pratique fait bientôt reconnaître que cette poussée est diffuse et qu'elle agit par
suite du glissement possible des claveaux des arcs et de la multiplicité des
joints, depuis la naissance de ces arcs jusqu'à la moitié environ de la hauteur de
la voûte (51). En effet, soit A le point
mathématique de la poussée d'une voûte
en arc d'ogive, si la voûte a une portée de
10 à 15 mètres, par exemple, un seul arc-
boutant arrivant en A ne suffira pas pour
empêcher la voûte d'agir encore au-dessus
et au-dessous de ce point. De même qu'en
étayant un mur qui boucle, si l'on est
prudent, on posera verticalement sur ce
mur une couche en bois et deux étais l'un
au-dessus de l'autre pour arrêter le
bouclement; de même les constructeurs
qui élevèrent, au commencement du XIIIe
siècle, les grandes nefs des cathédrales du
nord, établirent de C en B un contre-fort,
véritable couche de pierre, et deux arcs-
boutants l'un au-dessus de l'autre, le
premier arrivant en C au-dessous de la
poussée, le second en B au-dessus de cette
poussée. Par ce moyen les voûtes se
trouvaient étrésillonnées à l'extérieur, et
les arcs-doubleaux ne pouvaient, non plus
que les arcs-ogives, faire le moindre
mouvement, le point réel de la poussée se
trouvant agir sur un contre-fort maintenu
dans un plan vertical et roidi par la buttée
des deux arcs-boutants. Au-dessous de la naissance de la voûte ce contre-fort C
B cessait d'être utile, aussi n'est-il plus porté que par une colonne isolée, et le
poids de ce contre-fort n'agissant pas verticalement, les constructeurs sont
amenés peu à peu à réduire le diamètre de la colonne, dont la fonction se borne
à prévenir des dislocations, à donner du roide à la construction des piles sans

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prendre de charge; aussi vers le milieu du XIIIe siècle ces colonnes isolées
sont-elles faites de grandes pierres minces posées en délit et peuvent-elles se
comparer à ces pièces de charpente nommées chandelles que l'on pose plutôt
pour roidir une construction faible que pour porter un poids agissant
verticalement. Les voûtes hautes du choeur de la cathédrale de Soissons, dont la
construction remonte aux premières années du XIIIe siècle, sont contre-buttées
par des arcs-boutants doubles (52) dont les têtes viennent s'appuyer contre des
piles portées par des colonnes engagées. Un passage est réservé entre la
colonne inférieure et le point d'appui vertical qui reçoit les sommiers des
voûtes. Il est nécessaire d'observer que le dernier
claveau de chacun des arcs n'est pas engagé dans
la pile et reste libre de glisser dans le cas où la
voûte ferait un mouvement par suite d'un
tassement des points d'appui verticaux, c'est là
encore une des conséquences de ce principe
d'élasticité appliqué à ces grandes bâtisses et sans
lequel leur stabilité serait compromise. La faculté
de glissement laissée aux arcs-boutants empêche
leur déformation, et il n'est pas besoin de dire
qu'ils ne peuvent conserver toute leur force
d'étrésillonnement qu'autant qu'ils ne se déforment
pas. En effet (53), soit A B C un arc-boutant, la
pile verticale D venant à tasser, il faudra, si l'arc
est engagé au point A, qu'il se rompe en B, ainsi
que l'indique la fig. 1. Si, au contraire, c'est le
contre-fort E qui vient à tasser, l'arc étant engagé
en A, il se rompra encore suivant la fig. 2. On
comprend donc combien il importe que l'arc puisse
rester libre en A pour conserver au moyen de son
glissement possible la pureté de sa courbure. Ces
précautions dans la combinaison de l'appareil des
arcs-boutants n'ont pas été toujours prises, et la preuve qu'elles n'étaient pas
inutiles, c'est que leur oubli a presque toujours produit des effets fâcheux.

La nef de la cathédrale d'Amiens, élevée vers 1230, présente une disposition
d'arcs-boutants analogue à celle du choeur de la cathédrale de Soissons,
seulement les colonnes supérieures sont dégagées comme les colonnes
inférieures, elles sont plus sveltes, et le chaperon du second arc-boutant sert de
canal pour conduire les eaux des chéneaux du grand comble à l'extrémité

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inférieure de l'arc, d'où elles tombent lancées par des gargouilles (voy.
CHÉNEAU, GARGOUILLE). Ce moyen de résistance opposé aux poussées
des voûtes par les arcs-boutants doubles ne sembla pas toujours assez puissant
aux constructeurs du XIIIe siècle; ils eurent l'idée de rendre solidaires les deux
arcs par une suite de rayons qui les réunissent, les étrésillonnent et leur donnent
toute la résistance d'un mur plein, en leur laissant une grande légèreté. La
cathédrale de Chartres nous donne un admirable exemple de ces sortes d'arcs-
boutants (54). La construction de cet édifice présente dans toutes ses parties
une force remarquable, les voûtes ont une épaisseur inusitée (0m,40 environ),
les matériaux employés, lourds, rugueux, compactes, se prêtant peu aux
délicatesses de l'architecture gothique de la première moitié du XIIIe siècle. Il
était nécessaire, pour résister à la poussée de ces voûtes épaisses et qui n'ont
pas moins de 15 mètres d'ouverture, d'établir des buttées énergiques, bien
assises; aussi, fig. A, on observera que tout le système des arcs pénètre dans les
contre-forts, s'y loge comme dans une rainure, que tous les joints de l'appareil
sont normaux aux courbes, qu'enfin c'est une construction entièrement oblique
destinée à résister à des pesanteurs agissant obliquement.

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Ce système d'étrésillonnement des arcs au moyen de rayons intermédiaires ne
paraît pas toutefois avoir été fréquemment adopté pendant le XIIIe siècle; il est
vrai qu'il n'y avait pas lieu d'employer des moyens aussi puissants pour résister
à la poussée des voûtes, ordinairement fort légères, même dans les plus grandes
églises ogivales. À la cathédrale de Reims les arcs-boutants sont doubles, mais
indépendants l'un de l'autre; ils deviennent de plus en plus hardis vers le milieu
du XIIIe siècle, alors que les piles sont plus grêles, les voûtes plus légères. Une
fois le principe de la construction des églises gothiques admis, on en vint
bientôt à l'appliquer dans ses conséquences les plus rigoureuses. Observant
avec justesse qu'une voûte bien contre-buttée n'a besoin pour soutenir sa
naissance que d'un point d'appui vertical très-faible comparativement à son
poids, les constructeurs amincirent peu à peu les piles et reportèrent toute la
force de résistance à l'extérieur, sur les contre-forts (voy. CONSTRUCTION).

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Ils évidèrent complètement les intervalles
entre les piles, sous les formerets, par de
grandes fenêtres à meneaux; ils mirent à
jour les galeries au-dessous de ces
fenêtres (voy. TRIFORIUM), et tout le
système de la construction des grandes
nefs se réduisit à des piles minces,
rendues rigides par la charge, et
maintenues dans un plan vertical par suite
de l'équilibre établi entre la poussée des
voûtes et la buttée des arcs-boutants.

La nef et l'oeuvre haute du choeur de
l'église de Saint-Denis, bâties sous saint
Louis, nous donnent une des applications
les plus parfaites de ce principe (55), que
nous trouvons adopté au XIIIe siècle dans
les choeurs des cathédrales de Troyes, de
Sées, du Mans, et plus tard, au XIVe
siècle, à Saint-Ouen de Rouen. Toute la science des constructeurs d'églises
consistait donc alors à établir un équilibre parfait entre la poussée des voûtes
d'une part, et la poussée des arcs-boutants de l'autre. Et il faut dire que s'ils
n'ont pas toujours réussi pleinement dans l'exécution, les erreurs qu'ils ont pu
commettre démontrent que le système n'était pas mauvais, puisque malgré des
déformations effrayantes subies par quelques-uns de ces monuments, ils n'en
sont pas moins restés debout depuis six cents ans, grâce à l'élasticité de ce
mode de construction. Il faut ajouter aussi que dans les grands édifices bâtis
avec soin, au moyen de ressources suffisantes et par des gens habiles, ces
déformations ne se rencontrent pas, et l'équilibre des constructions a été
maintenu avec une science et une adresse peu communes.

La courbure des arcs-boutants varie suivant la courbure des arcs-doubleaux, le
diamètre des arcs-boutants, leur épaisseur et l'épaisseur de la culée ou contre-
fort.

Ainsi les arcs-boutants primitifs sont généralement formés d'un quart de cercle
(56), mais leurs claveaux sont épais et lourds, ils résistent à l'action de la
poussée des voûtes par leur poids, et venant s'appuyer au droit de cette poussée,
ils ajoutent sur les piles A une nouvelle charge à celle des voûtes; c'est une

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pesanteur inerte venant neutraliser une poussée
oblique. Quand on comprit mieux la véritable
fonctio
n des
arcs-
boutant
s, on
vit
qu'on
pouvait
,
comme
nous
l'avons
dit déjà, opposer à la poussée oblique
une résistance oblique et non-
seulement ne plus charger les piles A d'un surcroît de poids, mais même les
soulager d'une partie du poids des voûtes. D'ailleurs on avait pu observer que
les arcs-boutants étant tracés suivant un quart de cercle, se relevaient au point
B, lorsque la poussée des voûtes était considérable et que le poids des claveaux
des arcs n'était pas exactement calculé de manière à conserver leur courbure.
Dès lors les arcs-boutants furent cintrés sur une portion de cercle dont le centre
était placé en dedans des piles des nefs (57), ils remplissaient ainsi la fonction
d'un étai, n'opposaient plus une force passive à une force active, mais venaient
porter une partie du poids de la voûte, en même temps qu'ils maintenaient son
action latérale, ils déchargeaient d'autant les piles A. Si par une raison
d'économie, ou faute de place, les culées C ne pouvaient avoir une grande
épaisseur, les arcs-boutants devenaient presque des piles inclinées, très-
légèrement cintrées, opposant aux poussées une résistance considérable, et
reportant cette poussée presque verticalement sur les contre-forts. On voit des
arcs-boutants ainsi construits dans l'église Notre-Dame de Semur en Auxois
(58), monument que nous citerons souvent à cause de son exécution si belle et
de l'admirable entente de son mode de construction. Toutefois des arcs-boutants
ainsi construits ne pouvaient maintenir que des voûtes d'une faible portée
(celles de Notre-Dame de Semur n'ont que 8 mètres d'ouverture) et dont la
poussée se rapprochait de la verticale par suite de l'acuité des arcs-doubleaux,
car ils se seraient certainement déversés en pivotant sur leur sommier D, si les
arcs-doubleaux se rapprochant du plein cintre eussent eu par conséquent la

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propriété de pousser suivant un angle
voisin de 45 degrés. Dans ce cas, tout en
cintrant les arcs-boutants sur un arc d'un
très-grand rayon, et d'une courbure peu
sensible par conséquent, on avait le soin
de les charger puissamment au-dessus de
leur naissance, près de la culée, pour
éviter le déversement. Ce système a été
adopté dans la construction des immenses
arcs-boutants de Notre-Dame de Paris,
refaits au XIVe siècle (59). Ces arcs
prodigieux, qui n'ont pas moins de 15
mètres de rayon, furent élevés par suite de
dispositions tout exceptionnelles (voy.
CATHÉDRALE); c'est là un fait unique.

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Tous les exemples que nous venons de donner ne reproduisent que des arcs-
boutants simples ou doubles d'une seule volée; mais dans les choeurs des
grandes cathédrales, par exemple, ou dans les nefs des XIIIe, XIVe et XVe
siècles bordées de doubles bas côtés, ou de bas côtés et de chapelles
communiquant entre elles, il eût fallu établir des arcs-boutants d'une trop
grande portée pour franchir ces espaces s'ils eussent été s'appuyer sur les
contre-forts extérieurs, ou ces contre-forts auraient dû alors prendre un terrain
considérable en dehors des édifices. Or nous ne devons pas oublier que le
terrain était chose à ménager dans les villes du moyen âge. Nous le répétons,
les arcs-boutants de la cathédrale de Paris, qui franchissent les doubles bas
côtés, sont un exemple unique; ordinairement, dans les cas que nous venons de
signaler, les arcs-boutants sont à deux volées, c'est-à-dire qu'ils sont séparés par
un point d'appui intermédiaire ou repos, qui, en divisant la poussée, détruit une
partie de son effet et permet ainsi de réduire l'épaisseur des contre-forts
extérieurs.

Dans les choeurs des grandes églises bâties pendant les XIIIe, XIVe et XVe
siècles, les chapelles présentent généralement en plan une disposition telle que
derrière les piles qui forment la séparation de ces
chapelles, les murs sont réduits à une épaisseur
extrêmement faible (60) à cause de la disposition
rayonnante de l'abside. Si l'on élevait un contre-
fort plein sur le mur de séparation de A en B, il y
aurait certainement rupture au point C, car c'est
sur ce point faible que viendrait se reporter tout le
poids de l'arc-boutant. Si on se contentait d'élever
un contre-fort sur la partie résistante de cette
séparation, de C en B, par exemple, le contre-fort
ne serait pas assez épais pour résister à la poussée
des arcs-boutants bandés de D en C, en tenant
compte surtout de la hauteur des naissances des
voûtes, comparativement à l'espace C B. À la
cathédrale de Beauvais, la longueur A B de séparation des chapelles est à la
hauteur des piles D, jusqu'à la naissance de la voûte comme 1 est à 6, et la
longueur C B comme 1 est à 9. Voici donc comment les constructeurs du XIIIe
siècle établirent les arcs-boutants du choeur de cette immense église (61).

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Pour laisser une plus grande résistance à la culée des contre-forts A C, ils ne
craignirent pas de poser la pile A en porte à faux sur la pile B, calculant avec
raison que la poussée des deux arcs-boutants supérieurs tendait à faire incliner
cette pile A, et reportait sa charge sur son parement extérieur à l'aplomb de la
pile B. Laissant un vide entre la pile A et le contre-fort C, ils bandèrent deux
autres petits arcs-boutants dans le prolongement des deux grands, et surent ainsi
maintenir l'aplomb de la pile intermédiaire A chargée par le pinacle D. Grâce à
cette division des forces des poussées et à la stabilité donnée à la pile A et au
contre-fort C par ce surcroît de pesanteur obtenu au moyen de l'adjonction des
pinacles D et E, l'équilibre de tout le système s'est conservé; et si le choeur de
la cathédrale de Beauvais a menacé de s'écrouler au XIVe siècle, au point qu'il a
fallu élever de nouvelles piles entre les anciennes dans les travées parallèles, il
ne faut pas s'en prendre au système adopté, qui est très-savamment combiné,

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mais à certaines imperfections dans l'exécution, et surtout à l'ébranlement causé
à l'édifice par la chute de la flèche centrale élevée imprudemment sur le
transsept avant la construction de la nef. D'ailleurs, l'arc-boutant que nous
donnons ici appartient au rond-point dont toutes les parties ont conservé leur
aplomb. Nous citons le choeur de Beauvais parce qu'il est la dernière limite à
laquelle la construction des grandes églises du XIIIe siècle ait pu arriver. C'est
la théorie du système mise en pratique avec ses conséquences même exagérées.
Sous ce point de vue, cet édifice ne saurait être étudié avec trop de soin. C'est le
Parthénon de l'architecture française; il ne lui a manqué que d'être achevé, et
d'être placé au centre d'une population conservatrice et sachant comme les
Grecs de l'antiquité, apprécier, respecter et vanter les grands efforts de
l'intelligence humaine. Les architectes de la cathédrale de Cologne, qui bâtirent
le choeur de cette église peu après celui de Beauvais, appliquèrent ce système
d'arcs-boutants, mais en le perfectionnant sous le rapport de l'exécution. Ils
chargèrent cette construction simple de détails infinis qui nuisent à son effet
sans augmenter ses chances de stabilité (voy. CATHÉDRALE). Dans la plupart
des églises bâties au commencement du XIIIe siècle, les eaux des chéneaux des
grands combles s'égouttaient par les larmiers des corniches, et n'étaient que
rarement dirigés dans des canaux destinés à les rejeter promptement en dehors
du périmètre de l'édifice (voy. CHÉNEAU); on reconnut bientôt les
inconvénients de cet état de choses, et, vers le milieu du XIIIe siècle, on eut
l'idée de se servir des arcs-boutants supérieurs comme d'aqueducs pour
conduire les eaux des chéneaux des grands combles à travers les têtes des
contre-forts; on évitait ainsi de longs trajets, et on se débarrassait des eaux de
pluie par le plus court chemin. Ce système fut adopté dans le choeur de la
cathédrale de Beauvais (61). Mais on était amené ainsi à élever la tête des arcs-
boutants supérieurs jusqu'à la corniche des grands combles, c'est-à-dire bien au-
dessus de la poussée des voûtes, comme à Beauvais, ou à conduire les eaux des
chéneaux sur ces arcs-boutants au moyen de coffres verticaux en pierre qui
avaient l'inconvénient de causer des infiltrations au droit des reins des voûtes.
La poussée de ces arcs-boutants supérieurs, agissant à la tête des murs, pouvait
causer des désordres dans la construction. On remplaça donc, vers la fin du
XIIIe siècle, les arcs-boutants supérieurs par une construction à claire-voie,
véritable aqueduc incliné qui étrésillonnait les têtes des murs, mais d'une façon
passive et sans pousser. C'est ainsi que furent construits les arcs-boutants du
choeur de la cathédrale d'Amiens, élevés vers 1260 (62).

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Cette première tentative ne fut pas heureuse. Les arcs-boutants, trop peu
chargés par ces aqueducs à jour, purent se maintenir dans le rond-point, là où ils
n'avaient à contre-butter que la poussée d'une seule nervure de la voûte; mais,
dans la partie parallèle du choeur, là où il fallait résister à la poussée combinée
des arcs-doubleaux et des arcs-ogives, les arcs-boutants se soulevèrent, et au
XVe siècle on dut bander, en contre-bas des arcs primitifs, de nouveaux arcs
d'un plus grand rayon, pour neutraliser l'effet produit par la poussée des grandes
voûtes. Cette expérience profita aux constructeurs des XIVe et XVe siècles, qui
combinèrent dès lors les aqueducs surmontant les arcs-boutants, de façon à
éviter ce relèvement dangereux. Toutefois, ce système d'aqueducs appartient
particulièrement aux églises de Picardie, de Champagne et du nord, et on le voit
rarement employé avant le XVIe siècle dans les monuments de l'Île-de-France,
de la Bourgogne et du nord-ouest.

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Voici comment au XVe siècle l'architecte qui réédifia en grande partie le choeur
de l'église d'Eu sut prévenir le relèvement des arcs-boutants surmontés
seulement de la trop faible charge des aqueducs à jour. Au lieu de poser
immédiatement les pieds-droits de l'aqueduc sur l'extrados de l'arc (63), comme
dans le choeur de la cathédrale d'Amiens, il établit d'abord sur cet extrados un
premier étai de pierre AB. Cet étai est appareillé comme une plate-bande
retournée, de façon à opposer une résistance puissante au relèvement de l'arc
produit au point C par la poussée de la voûte; c'est sur ce premier étai, rendu
inflexible, que sont posés les pieds-droits de l'aqueduc, pouvant dès lors être
allégé sans danger. D'après ce système, les à-jour D ne sont que des étrésillons
qui sont destinés à empêcher toute déformation de l'arc de E en C; l'arc ECH et
sa tangente AB ne forment qu'un corps homogène parfaitement rigide par suite
des forces contraires qui se neutralisent en agissant en sens inverse.
L'inflexibilité de la première ligne AB étant opposée au relèvement de l'arc, le
chaperon FG conserve la ligne droite et forme un second étai de pierre qui
maintient encore les poussées supérieures de la voûte; la figure ECHFG

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présente toute la résistance d'un mur plein sans en avoir le poids. Ces arcs-
boutants sont à doubles volées, et le même principe est adopté dans la
construction de chacune d'elles.

L'emploi de l'arc-boutant dans les grands édifices exige une science
approfondie de la poussée des voûtes, poussée qui, comme nous l'avons dit plus
haut, varie suivant la nature des matériaux employés, leur poids et leur degré de
résistance. Il ne faut donc pas s'étonner si de nombreuses tentatives faites par
des constructeurs peu expérimentés ne furent pas toujours couronnées d'un
plein succès, et si quelques édifices périssent par suite du défaut d'expérience
de leurs architectes.

Lorsque le goût dominant vers le milieu du XIIIe siècle poussa les
constructeurs à élever des églises d'une excessive légèreté et d'une grande
élévation sous voûtes, lorsque l'on abandonna partout le système des arcs-
boutants primitifs dont nous avons donné des types (fig. 50, 52, 54), il dut y
avoir, et il y eut en effet pendant près d'un demi-siècle, des tâtonnements, des
hésitations, avant de trouver ce que l'on cherchait: l'arc-boutant réduit à sa
véritable fonction. Les constructeurs habiles résolurent promptement le
problème par des voies diverses, comme à Saint-Denis, comme à Beauvais,
comme à Saint-Pierre de Chartres, comme à la cathédrale du Mans, comme à
Saint-Étienne d'Auxerre, comme à Notre-Dame de Semur, comme aux
cathédrales de Reims, de Coutances et de Bayeux, etc., tous édifices bâtis de
1220 à 1260; mais les inhabiles (et il s'en trouve dans tous les temps)
commirent bien des erreurs jusqu'au moment où l'expérience acquise à la suite
de nombreux exemples put permettre d'établir des règles fixes, des formules qui
pouvaient servir de guide aux constructeurs novices ou n'étant pas doués d'un
génie naturel. À la fin du XIIIe siècle, et pendant le XIVe, on voit en effet l'arc-
boutant appliqué sans hésitation partout; on s'aperçoit alors que les règles
touchant la stabilité des voûtes sont devenues classiques, que les écoles de
construction ont admis des formules certaines; et si quelques génies audacieux
s'en écartent, ce sont des exceptions.

Il existe en France trois grandes églises bâties pendant le XIVe siècle, qui nous
font voir jusqu'à quel point ces règles sur la construction des voûtes et des arcs-
boutants étaient devenues fixes: ce sont les cathédrales de Clermont-Ferrand,
de Limoges et de Narbonne. Ces trois édifices sont l'oeuvre d'un seul homme,
ou au moins d'une école particulière, et bien qu'ils soient élevés tous trois au
delà de la Loire, ils appartiennent à l'architecture du nord. Comme plan et

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comme construction, ces trois églises présentent une complète analogie; ils ne
diffèrent que par leur décoration; leur stabilité est parfaite; un peu froids, un
peu trop soumis à des règles classiques, ils sont par cela même intéressants à
étudier pour nous aujourd'hui. Les arcs-boutants de ces trois édifices (les
choeurs seuls ont été construits à Limoges et à Narbonne) sont combinés avec
un grand art et une connaissance approfondie des poussées des voûtes; aussi
dans ces trois cathédrales, très-légères d'ailleurs comme système de bâtisse, les
piles sont restées parfaitement verticales dans toute leur hauteur, les voûtes
n'ont pas une lézarde, les arcs-boutants ont conservé toute la pureté primitive de
leur courbe.

Nous donnons ici (64) un des arcs-boutants de la cathédrale de Clermont-
Ferrand, construits comme toute cette église en lave de Volvic.

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Un des arcs-boutants de la cathédrale de Narbonne (65), construits en pierre de
Sainte-Lucie, qui est un calcaire fort résistant. Quant au choeur de la cathédrale
de Limoges, il est bâti en granit. Dans l'un comme dans l'autre de ces arcs-
boutants, les piles A reposent sur les piles de tête des chapelles, et le vide AB se
trouve au-dessus de la partie mince des murs de séparation de ces chapelles,
comme à Amiens. Ces constructions sont exécutées avec une irréprochable
précision. Alors, au XIVe siècle, l'arc-boutant, sous le point de vue de la
science, avait atteint le dernier degré de la perfection; vouloir aller plus loin,
c'était tomber dans l'abus; mais les constructeurs du moyen âge n'étaient pas
gens à s'arrêter en chemin. Évidemment ces étais à demeure étaient une
accusation permanente du système général adopté dans la construction de leurs
grandes églises; ils s'évertuaient à les dissimuler, soit en les chargeant
d'ornements, soit en les masquant avec une grande adresse, comme à la
cathédrale de Reims, par des têtes de contre-forts qui sont autant de chefs-
d'oeuvre, soit en les réduisant à leur plus simple expression, en leur donnant
alors la roideur que doit avoir un étai. C'est ce dernier parti qui fut franchement
admis au XIVe siècle dans la construction des arcs-boutants de l'église de Saint-
Urbain de Troyes (66).

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Que l'on veuille bien examiner cette figure, et l'on verra que l'arc-boutant se
compose d'un petit nombre de morceaux de pierre; ce n'est plus, comme dans
tous les arcs précédents, une succession de claveaux peu épais, conservant une
certaine élasticité, mais au contraire des pierres posées bout à bout, et acquérant
ainsi les qualités d'un étai de bois. Ce n'est plus par la charge que l'arc conserve
sa rigidité, mais par la combinaison de son appareil. Ici, la buttée n'est pas
obtenue au moyen de l'arc ABC, mais par l'étai de pierre DE. L'arc ABC, dont
la flexibilité est d'ailleurs neutralisée par l'horizontale BG et le cercle F, n'est là
que pour empêcher l'étai DE de fléchir. Si l'architecte qui a tracé cet arc-boutant
eût pu faire tailler le triangle DBG dans un seul morceau de pierre, il se fût
dispensé de placer le lien AB. Toutefois, pour oser appareiller un arc-boutant de
cette façon, il fallait être bien sûr du point de la poussée de la voûte et de la
direction de cette poussée, car si ce système de buttée eût été placé un peu au-
dessus ou au-dessous de la poussée, si la ligne DE n'eût pas été inclinée suivant
le seul angle qui lui convenait, il y aurait eu rupture au point B. Pour que cette
rupture n'ait pas eu lieu, il faut supposer que la résultante des pressions diverses

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de la voûte agit absolument suivant la ligne DE. Ce n'est donc pas trop
s'avancer que de dire: le système de l'arc-boutant, au XIVe siècle, était arrivé à
son développement le plus complet. Mais on peut avoir raison suivant les règles
absolues de la géométrie, et manquer de sens. L'homme qui a dirigé les
constructions de l'église de
Saint-Urbain de Troyes était
certes beaucoup plus savant,
meilleur mathématicien que
ceux qui ont bâti les nefs de
Chartres, de Reims ou
d'Amiens, cependant ces
derniers ont atteint le but et le
premier l'a dépassé en
voulant appliquer ses
matériaux à des
combinaisons géométriques
qui sont en complet
désaccord avec leur nature et
leurs qualités; en voulant
donner à la pierre le rôle qui
appartient au bois, en
torturant la forme et l'art
enfin, pour se donner la
puérile satisfaction de les soumettre à la solution d'un problème de géométrie.
Ce sont là de ces exemples qui sont aussi bons à étudier qu'ils sont mauvais à
suivre.

Ce même principe est adopté dans de grands édifices. On voit dans la partie de
la nef de la cathédrale de Troyes, qui date du XVe siècle, un arc-boutant à
double volée particulièrement bien établi pour résister aux poussées des
grandes voûtes. Il se compose de deux buttées rigides de pierre réunies par une
arcature à jour (67); la buttée inférieure est tangente à l'extrados de l'arc, de
manière à reporter la poussée sur la naissance de cet arc, en le laissant libre
toutefois par la disposition de l'appareil. Les pieds-droits de l'arcature à jour
sont perpendiculaires à la direction des deux buttées, et les étrésillonnent ainsi
beaucoup mieux que s'ils étaient verticaux, comme dans les arcs-boutants des
choeurs de la cathédrale d'Amiens et de l'église d'Eu, donnés figures 62 et 63.
Ces deux buttées rigides AB, CD, ne sont pas parallèles, mais se rapprochent en
AC comme deux étais de bois, afin de mieux reporter la poussée agissant de B

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en F sur l'arc-boutant unique de la première volée E. La buttée rigide AB sert
d'aqueduc pour les eaux du comble. Par le fait, cette construction est plus
savante que gracieuse, et l'art ici est complétement sacrifié aux combinaisons
géométriques.

Ce système d'arcs-boutants à jour, rigides, fut quelquefois employé avec bien
plus de raison lorsqu'il s'agissait de maintenir une poussée agissant sur un vide
étroit, comme dans la Sainte-Chapelle basse de Paris (XIIIe siècle). Là, cet arc-
boutant se compose d'une seule pierre
évidée venant opposer une résistance fort
légère en apparence, mais très-rigide en
réalité, à la pression d'une voûte. La
Sainte-Chapelle basse du Palais se
compose d'une nef et de deux bas côtés
étroits, afin de diminuer la portée des
voûtes dont on voulait éviter de faire
descendre les naissances trop bas; mais
les voûtes de ces bas côtés atteignant la
hauteur sous clef des voûtes de la nef
(68), il fallait s'opposer à la poussée des
grands arcs-doubleaux et des arcs-ogives
au point A, au moyen d'un véritable
étrésillon. L'architecte imagina de rendre
fixe ce point A, et de reporter sa poussée
sur les contre-forts extérieurs, en
établissant un triangle à jour ABC découpé dans un seul morceau de pierre.

Ce système d'arc-boutant, ou plutôt d'étrésillon, est employé souvent dans les
constructions civiles pour contre-butter des poussées. Les manteaux des quatre
cheminées des cuisines dites de saint Louis, au Palais de Paris, sont maintenus
par des étrésillons pris également dans un seul morceau de pierre découpé à
jour (voy. CHEMINÉE).

Il n'en résulte pas moins que l'arc-boutant surmonté d'un aqueduc se
perfectionne sous le point de vue de la parfaite connaissance des poussées
pendant les XIVe et XVe siècles, comme l'arc-boutant simple ou double. Les
constructeurs arrivent à calculer exactement le poids qu'il faut donner aux
aqueducs à jour pour empêcher le soulèvement de l'arc. Le caniveau qui

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couronne l'aqueduc devient un étai par la force qu'on lui donne aussi bien que
par la manière dont il est appareillé.

Comme il arrive toujours lorsqu'un système adopté est poussé à ses dernières
limites, on finit par perdre la trace du principe qui l'a développé; à la fin du
XVe siècle et pendant le XVIe, les architectes prétendirent si bien améliorer la
construction des arcs-boutants, qn'ils oublièrent les conditions premières de
leur stabilité et de leur résistance. Au lieu de les former d'un simple arc de
cercle venant franchement contre-butter les poussées, soit par lui-même, soit
par sa combinaison avec une construction rigide servant d'étai, ils leur
donnèrent des courbes composées, les faisant porter sur les piles des nefs en
même temps qu'ils maintenaient l'écartement des voûtes. Ils ne tenaient plus
compte ainsi de cette condition essentielle du glissement des têtes d'arcs, dont
nous avons expliqué plus haut l'utilité; ils tendaient à pousser les piles en

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dedans, au-dessous et en sens inverse de la poussée des voûtes. Nous donnons
ici (69) un des arcs-boutants de la nef de l'église Saint-Wulfrand d'Abbeville,
construit d'après ce dernier principe pendant les premières années du XVIe
siècle. Ces arcs ont produit et subi de graves désordres par suite de leur
disposition vicieuse. Les contre-forts extérieurs ont tassé; il s'est déclaré des
ruptures et des écrasements aux points A des arcs, les sommiers B ayant
empêché le glissement qui aurait pu avoir lieu sans de grands inconvénients.
Les arcs rompus aux points A ne contre-buttent plus les voûtes, qui poussent et
écrasent, par le déversement des murs, les aqueducs supérieurs; en même temps
ces arcs, déformés, chargés par ces aqueducs qui subissent la pression des
voûtes, agissent puissamment sur les sommiers B, et, poussant dès lors les
piliers vers l'intérieur à la naissance des voûtes, augmentent encore les causes
d'écartement. Pour nous expliquer en peu de mots, lorsque des arcs-boutants
sont construits d'après ce système, la poussée des voûtes qui agit de C en D
charge l'arc A verticalement, en augmentant la pression des pieds-droits de
l'aqueduc. Cette charge verticale, se reportant sur une construction élastique,
pousse de A en B. Or, plus la poussée de A en B est puissante, et plus la poussée
des voûtes agit en C par le renversement de la ligne DC. Donc les sommiers
placés à la tête des arcs-boutants en B sont contraires au principe même de
l'arc-boutant.

Les porches nord et sud de l'église Saint-Urbain de Troyes peuvent donner une
idée bien exacte de la fonction que remplissent les arcs-boutants dans les
édifices de la période ogivale. Ces porches sont comme la dissection d'une

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petite église du XIVe siècle. Des voûtes légères, portées sur des colonnes
minces et longues, sont contre-buttées par des arcs qui viennent se reposer sur
des contre-forts complétement indépendants du monument; pas de murs: des
colonnes, des voûtes, des contre-forts isolés, et les arcs-boutants placés suivant
la résultante des poussées. Il n'entre dans toute cette construction, assez
importante cependant, qu'un volume très-restreint de matériaux posés avec
autant d'art que d'économie (70). A indique le plan de ce porche, B la vue de
l'un de ses arcs-boutants d'angle. Comme dans toutes les bonnes constructions
de cette époque, l'arc-boutant ne fait que s'appuyer contre la colonne, juste au
point de la poussée, étayant le sommier qui reçoit les arcs-doubleaux, les
archivoltes et les arcs-ogives. Au-dessus des arcs-boutants les contre-forts sont
rendus plus stables par des pinacles, et les colonnes elles-mêmes sont chargées
et roidies par les pyramidions qui les surmontent. Il est aisé de comprendre, en
examinant le plan A, comment les deux
voûtes du porche, qui reposent d'un côté sur
le mur du transsept et de l'autre sur les trois
colonnes CDE, ne peuvent se maintenir sur
des points d'appui aussi grêles qu'au moyen
de la buttée des trois arcs-boutants CF, DG,
EH, reportant les résultantes de leurs
poussées sur les trois contre-forts IKL.
L'espace MCDEN est seul couvert, et forme
comme un grand dais suspendu sur de frêles
colonnes. Cette élégante construction n'a
éprouvé ni mouvement ni déversement,
malgré son extrême légèreté, et quoiqu'elle
ait été laissée dans les plus mauvaises
conditions depuis longtemps.

On aura pu observer, d'après tous les
exemples que nous avons donnés, que les
arcs-boutants ne commencent à être
chanfreinés ou ornés de moulures qu'à partir
de la deuxième moitié du XIIIe siècle. En
général, les profils des arcs-boutants sont
toujours plus simples que ceux des arcs-
doubleaux; il est évident qu'on craignait
d'affaiblir les arcs-boutants exposés aux
intempéries par des évidements de moulures, et qu'en se laissant entraîner à les

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tailler sur un profil, on obéissait au désir de ne point faire contraster ces arcs
d'une manière désagréable avec la richesse des archivoltes des fenêtres et la
profusion de moulures qui couvraient tous les membres de l'architecture dès la
fin du XIIIe siècle. Cependant les moulures qui sont profilées à l'intrados des
arcs-boutants sont toujours plus simples et conservent une plus grande
apparence de force que celles appliquées aux archivoltes et aux arcs des voûtes.

Lorsqu'à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe on appliqua le
système des arcs-boutants aux grandes voûtes portées sur des piles isolées, on
ne songea d'abord qu'à contre-butter les poussées des voûtes des nefs et des
choeurs. Les voûtes des transsepts, se retournant à angle droit, n'étaient contre-
buttées que par des contre-forts peu saillants. On se fiait sur le peu de longueur
des croisillons composés de deux ou trois travées de voûtes, on supposait que
les buttées des contre-forts des pignons et celles des murs des nefs suffisaient
pour maintenir la poussée des arcs-doubleaux entre ces buttées. À la cathédrale
de Paris, par exemple (71), il a toujours
existé des arcs-boutants de A en B pour
maintenir la poussée des voûtes de la nef
et du choeur; mais l'écartement des voûtes
des croisillons n'est maintenu que par les
deux contre-forts minces D et C, et il n'a
jamais existé d'arcs-boutants de D en A et
de C en A. On ne pouvait songer en effet
à bander des arcs-boutants qui eussent
pris les contre-forts AE en flanc; en
admettant que ces contre-forts fussent
arrivés jusqu'au prolongement de l'arc-
doubleau CD, ce qui n'existe pas à la
cathédrale de Paris. Cette difficulté non
résolue causa quelquefois la ruine des
croisillons peu de temps après leur
construction. Aussi, dès le milieu du XIIIe
siècle, on disposa les contre-forts des
angles formés par les transsepts de manière à pouvoir butter les voûtes dans les
deux sens (72). À la cathédrale d'Amiens, par exemple, ces contre-forts, à la
rencontre du transsept et du choeur, présentent en plan la forme d'une croix, et
il existe des arcs-boutants de D en C comme de A en B. Quand les arcs-
boutants sont à doubles volées, la première volée est bandée de E en F comme
de G en F.

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Souvent il arrivait aussi que les arcs-boutants des nefs ou des choeurs, poussant
sur la tranche de contre-forts très-larges mais très-minces, et qui n'étaient en
réalité que des murs (73), comme aux choeurs de Notre-Dame de Paris, de
l'église de Saint-Denis, de la cathédrale du Mans, tendaient à faire déverser ces
murs; on établit également, vers le milieu du XIIIe siècle, des éperons latéraux
A sur les flancs des contre-forts, pour prévenir ce déversement (voy. CONTRE-
FORT).

On ne s'arrêta pas là; ces masses de constructions élevées pour maintenir les
arcs-boutants ne pouvaient satisfaire les constructeurs du XVe siècle, qui
voulaient que leurs édifices parussent plus légers encore qu'ils ne l'étaient
réellement. Dans quelques églises, et notamment dans le choeur de l'église du
Mont-Saint-Michel-en-Mer, ils remplacèrent les éperons A de flanc, par des
arcs bandés d'un contre-fort à l'autre, comme une succession d'étrésillons
destinés à rendre tous les contre-forts des arcs-boutants solidaires.

De tout ce qui précède on peut conclure que les architectes du moyen âge, après
avoir résolu le problème de la construction des voûtes sur des piles minces et
isolées, au moyen de l'arc-boutant, ont été frappés, sitôt après l'application du
principe, des difficultés d'exécution qu'il présentait. Tous leurs efforts ont eu
pour but d'établir l'équilibre entre la poussée des voûtes et la résistance des
arcs-boutants, à baser ce système sur des règles fixes, ce qui n'était pas
possible, puisque les conditions d'équilibre se modifient en raison de la nature,
du poids, de la résistance et de la dimension des corps. Les hommes d'un génie
supérieur, comme il arrive toujours, ont su vaincre ces difficultés, plutôt par
l'instinct que par le calcul, par l'observation des faits particuliers que par
l'application de règles absolues. Les constructeurs vulgaires ont suivi tels ou

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tels exemples qu'ils avaient sous les yeux, mais sans se rendre compte des cas
exceptionnels qu'ils avaient à traiter; souvent alors ils se sont trompés. Est-ce à
dire pour cela que l'arc-boutant, parce qu'il exige une grande sagacité de la part
du constructeur, est un moyen dont l'emploi doit être proscrit? Nous ne le
croyons pas. Car de ce que l'application d'un système présente des difficultés et
une certaine finesse d'observation, ce n'est pas une raison pour le condamner,
mais c'en est une pour l'étudier avec le plus grand soin.

ARC DE DÉCHARGE. C'est l'arc que l'on noie dans les constructions au-
dessus des linteaux des portes, au-dessus des vides en général, et des parties
faibles des constructions inférieures pour reporter le poids des constructions
supérieures sur des points d'appui dont la stabilité est assurée. Les archivoltes
des portails et portes sont de véritables arcs de décharge (voy. ARCHIVOLTES,
variété de l'Arc); toutefois on ne donne guère le nom d'arcs de décharge qu'aux
arcs dont le parement affleure le nu des murs, qui ne se distinguent des assises
horizontales que par leur appareil, et quelquefois cependant par une faible
saillie. Dans les constructions romaines élevées en petits matériaux et en
blocages, on rencontre souvent des arcs de décharge en briques et en moellons
noyés en plein mur, afin de reporter les pesanteurs sur des points des fondations
et soubassements établis plus solidement que le reste de la bâtisse. Cette
tradition se conserve encore pendant la période romane. Mais à cette époque les
constructions en blocage n'étaient plus en usage, et on ne trouve que très-
rarement des arcs destinés à diviser les pesanteurs dans un mur plein. D'ailleurs
dans les édifices romans la construction devient presque toujours un motif de
décoration, et lorsqu'en maçonnant on avait besoin d'arcs de décharge on
cherchait à les accuser, soit par une saillie, et même quelquefois par un filet
orné ou mouluré à l'extrados. Tels sont les arcs de décharge qui se voient le
long du mur des bas côtés de l'Église St-Étienne de Nevers (fin du XIe siècle)
(74). Ici ces arcs sont surtout destinés à charger les piles des bas côtés qui
reçoivent les poussées des voûtes; les murs n'étant pas armés de contre-forts, ce
surcroît de charge donne aux points d'appui principaux une grande stabilité.
C'est un système qui permet d'élever des murs minces entre les piles destinées à
recevoir le poids des constructions, il présente par conséquent une économie de
matériaux; on le voit appliqué dans beaucoup d'églises du Poitou, de l'Anjou,
de l'Auvergne et de la Saintonge pendant la période romane. Inutile d'ajouter

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que ces arcs de décharge sont
toujours extradossés; puisque
leur fonction essentielle est
de reporter les charges
supérieures sur leurs
sommiers, ils doivent tendre
à faire glisser les
maçonneries sur leurs reins.

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Le pignon du transsept sud de l'église de Notre-Dame-du-Port à Clermont-
Ferrand est ainsi porté sur deux arcs de décharge à l'extérieur, reposant sur une
colonne (75). Souvent dans l'architecture civile des XIe et XIIe siècles on
rencontre des portes dont les linteaux sont soulagés par des arcs de décharge
venant appuyer leurs sommiers sur une portée ménagée aux deux extrémités
des linteaux (76), quelquefois aussi au-dessus des linteaux on voit une clef
posée dans l'assise qui les surmonte et qui forme ainsi une plate-bande
appareillée reportant le poids des murs sur les deux pieds-droits (77). Un vide
est laissé alors entre l'intrados de la clef et
le linteau pour éviter la charge de cette
clef en cas de mouvement dans les
constructions. Des arcs de décharge sont
posés au-dessus des ébrasements
intérieurs des portes et des fenêtres dans
presque tous les édifices civils du moyen
âge.

Ces arcs sont plein cintre (78) (château de
Polignac, Haute-Loire, XIe siècle),
rarement en tiers-point, et le plus souvent
bombés seulement pour prendre moins de
hauteur sous les planchers (voy.
FENÊTRE). Pendant la période ogivale,
les constructeurs ont à franchir de grands
espaces vides, ils cherchent sans cesse à
diminuer à rez-de-chaussée les points
d'appui, afin de laisser le plus de place possible à la foule, de ne pas gêner la
vue; ce principe les conduit à établir une partie des constructions supérieures en
porte-à-faux; si dans le travers des nefs ils établissent des arcs-boutants au-
dessus des bas côtés, pour reporter la poussée des grandes voûtes à l'extérieur, il
faut, dans le sens de la longueur, qu'ils évitent de faire peser les murs des
galeries en porte-à-faux sur les voûtes de ces bas côtés, trop légères pour porter

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la charge d'un mur si mince qu'il soit. Dès lors,
pour éviter le fâcheux effet de ce poids sur des
voûtes, des arcs de décharge ont été ménagés
dans l'épaisseur des murs de fond des galeries
au premier étage. Ces arcs reportent la charge de
ces murs sur les sommiers des arcs-doubleaux
des bas côtés (voy. CONSTRUCTION,
TRIFORIUM, GALERIE). On trouve des arcs
de décharge en tiers-point, dans les galeries
hautes de Notre-Dame de Paris, dans le
triforium des nefs des cathédrales d'Amiens
(79), de Reims, de Nevers. Mais à Amiens, les
fenêtres supérieures étant posées sur la claire-
voie intérieure du triforium, ces arcs de
décharge ne portent que le poids d'un mur mince, qui ne s'élève que jusqu'à
l'appui du fenestrage.

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Dans les édifices de la Bourgogne, et d'une partie de la Champagne, les
fenêtres, au lieu d'être posées sur l'arcature intérieure, sont en retraite sur les
murs extérieurs du triforium. Dans ce cas, l'arc de
décharge est d'autant plus nécessaire que ce mur extérieur
porte avec le fenestrage la bascule des corniches de
couronnement, il est quelquefois posé immédiatement au-
dessus de l'extrados des archivoltes, afin d'éviter même la
charge du remplissage, qui comme à Reims, à Paris et à
Amiens, garnit le dessous de l'arc en tiers-point, ou bien
encore, l'arc de décharge n'est qu'un arc bombé, noyé
dans l'épaisseur du mur, un peu au-dessus du sol de la
galerie, ainsi qu'on peut le remarquer dans l'église de
Saint-Père-sous-Vézelay (80).

On rencontre des arcs de décharge, à la base des tours
centrales des églises reposant sur les quatre arcs-
doubleaux des transsepts, comme à la cathédrale de
Laon. Sous les beffrois des clochers, comme à Notre-
Dame de Paris. Il en existe aussi au-dessus des voûtes,
pour reporter le poids des bahuts et des charpentes sur les
piles, et soulager les meneaux des fenêtres tenant lieu de
formerets, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, comme
à Amiens, à la cathédrale de Troyes (81). Au XVe siècle,
les arcs de décharge ont été fort en usage pour porter des
constructions massives, reposant en apparence sur des
constructions à jour; pour soulager les cintres des grandes roses du poids des
pignons de face.

Il n'est pas besoin de dire, que les arcs jouent un grand rôle dans la construction
des édifices du moyen âge, les architectes étaient arrivés, dès le XIIIe siècle, à
acquérir une connaissance parfaite de leur force de résistance, et de leurs effets
sur les piles et les murs, ils mettaient un soin particulier dans le choix des
matériaux qui devaient les composer, dans leur appareil, et la façon de leurs
joints. L'architecture romaine n'a fait qu'ouvrir la voie dans l'application des
arcs à l'art de bâtir; l'architecture du moyen âge l'a parcourue aussi loin qu'il
était possible de le faire, au point d'abuser même de ce principe à la fin du XVe
siècle, par un emploi trop absolu peut-être, et des raffinements poussés à
l'excès.

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La qualité essentielle de l'arc, c'est l'élasticité. Plus il est étendu, plus l'espace
qu'il doit franchir est large, et plus il est nécessaire qu'il soit flexible. Les
constructeurs du moyen âge ont parfaitement suivi ce principe en multipliant
les joints dans leurs arcs, en les composant de claveaux égaux, toujours
extradossés avec soin. Ce n'est qu'au XVIe siècle, alors que l'art de bâtir,
proprement dit, soumettait l'emploi des matériaux à des formes qui ne
convenaient ni à leurs qualités, ni à leurs dimensions, que l'arc ne fut plus
appliqué en raison de sa véritable fonction. Le principe logique qui l'avait fait
admettre, cessa de diriger les constructeurs. En imitant ou croyant imiter les
formes de l'antiquité romaine, les architectes de la renaissance s'écartaient plus
du principe de la construction antique que les architectes des XIIe et XIIIe
siècles; ou plutôt, ils n'en tenaient nul compte. Si dans leurs constructions
massives, inébranlables, les Romains avaient compris la nécessité de laisser aux
arcs une certaine élasticité en les extradossant, et en les formant de rangs de
claveaux concentriques, lorsqu'ils avaient besoin de leur donner une grande
résistance, à plus forte raison dans les bâtisses du moyen âge, où tout est
équilibre, et mouvement par conséquent, devait-on ne pas perdre de vue le
principe qui doit diriger les architectes dans la construction des arcs. Du jour où
l'on cessa d'extradosser les arcs, où l'on voulut les composer de claveaux
inégaux comme dimension, et comme poids par conséquent, les appareiller à
crossettes, et les relier aux assises horizontales, au moyen de joints droits à la
queue, on ne comprit plus la véritable fonction de l'arc (voy.
CONSTRUCTION, VOÛTE).

ARCADE, s. t. Mot qui désigne l'ensemble d'une ouverture fermée par une
archivolte. On dit: les arcades de ce portique s'ouvrent sur une cour. Le mot
arcade est général, il comprend le vide comme le plein, l'archivolte comme les
pieds-droits. On dit aussi: arcade aveugle pour désigner une archivolte ou arc
de décharge formant avec les pieds-droits une saillie sur un mur plein. Les arcs
de décharge des bas côtés de l'église de Saint-Étienne de Nevers (voy. ARC,
fig. 74) sont des arcades aveugles. Les arcades aveugles sont très-souvent
employées dans les édifices romans du Poitou, de l'Auvergne, de la Saintonge
et de l'Angoumois; toutefois, quand elles sont d'une petite dimension, on les
désigne sous le nom d'ARCATURE (voy. ce mot). Les constructeurs de
l'époque romane donnant aux murs de leurs édifices une forte épaisseur suivant

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la tradition romaine, et aussi pour résister à la poussée uniforme des voûtes en
berceau, cherchaient, autant pour économiser les matériaux que pour décorer
ces murs massifs et les rendre moins lourds, à les alléger au moyen d'une suite
d'arcades (voy. ARC DE DÉCHARGE) qui leur permettaient cependant de
retrouver les épaisseurs de murs nécessaires pour maintenir les poussées des
berceaux au-dessus de l'extrados de ces arcs. Par suite de l'application des
voûtes en arcs d'ogives dans les édifices, il ne fut plus utile d'élever des murs
épais continus; on se contenta dès lors d'établir des contre-forts saillants au
droit des poussées (voy. CONSTRUCTION), et les intervalles entre ces contre-
forts n'étant que des clôtures minces en maçonnerie, les arcades aveugles, ou
arcs de décharge, n'eurent plus de raison d'être. Toutefois cette tradition
subsista, et les architectes de la période ogivale continuèrent, dans un but
purement décoratif, à pratiquer des arcades aveugles (arcatures) sous les appuis
des fenêtres des bas côtés dans les intérieurs de leurs édifies, d'abord très-
saillantes, puis s'aplatissant peu à peu à la fin du XIIIe siècle et pendant le
XIVe, pour ne plus être qu'un placage découpé plus ou moins riche, sorte de
filigrane de pierre destiné à couvrir la nudité des murs.

ARCATURE, s. t. Mot par lequel on désigne une série d'arcades d'une petite
dimension, qui sont plutôt destinées à décorer les parties, lisses des murs sous
les appuis des fenêtres ou sous les corniches, qu'à répondre à une nécessité de
la construction. On rencontre dans certains édifices du Bas-Empire des rangées
d'arcades aveugles qui n'ont d'autre but que d'orner les nus des murs. Ce motif
de décoration paraît avoir été particulièrement admis et conservé par les
architectes de l'époque carlovingienne, et il persiste pendant les périodes
romane et ogivale, dans toutes les provinces de la France. Il est bon d'observer
cependant que l'emploi des arcatures est plus ou moins bien justifié dans les
édifices romans; quelques contrées, telles que la Normandie par exemple, ont
abusé de l'arcature dans certains monuments du XIe siècle, ne sachant trop
comment décorer les façades des grandes églises, les architectes superposèrent
des étages d'arcatures aveugles de la base au faîte. C'est particulièrement dans
les édifices normands bâtis en Angleterre, que cet abus se fait sentir; la façade
de l'église de Peterborough en est un exemple. Rien n'est plus monotone que
cette superposition d'arcatures égales comme hauteurs et largeurs, dont on ne
comprend ni l'utilité comme système de construction, ni le but comme

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décoration. En France le sentiment des proportions, des rapports des vides avec
les pleins, perce dans l'architecture du moment qu'elle se dégage de la barbarie.
Dès le XIe siècle ces détails importants de la décoration des maçonneries, tels
que les arcatures, sont contenus dans de justes bornes, tiennent bien leur place,
ne paraissent pas être comme en Angleterre ou en Italie, sur la façade de la
cathédrale de Pise par exemple, des placages d'une stérile invention. Nous
diviserons les arcatures: 1° en arcatures de rez-de-chaussée; 2° arcatures de
couronnements; 3° arcatures-ornements.

ARCATURES DE REZ-DE-CHAUSSÉE. Ces sortes d'arcatures sont
généralement placées, dans l'architecture française, à l'intérieur, sous les appuis
des fenêtres basses, et forment une série de petites arcades aveugles entre le sol
et ces appuis. Les grandes salles, les bas côtés des églises, les chapelles, sont
presque toujours tapissés dans leurs soubassements par une suite d'arcatures
peu saillantes portées par des pilastres ou des colonnettes détachés reposant sur
un banc ou socle de pierre continu. Nous donnons comme premier exemple de
ce genre de décoration une travée intérieure des bas côtés de la nef de la
cathédrale du Mans (1).

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Dans cet exemple qui est du XIe siècle, la construction des maçonneries semble
justifier l'emploi de l'arcature; les murs sont bâtis en blocages parementés en
petits moellons cubiques comme certaines constructions gallo-romaines.
L'arcature, par son appareil plus grand, la fermeté de ses pieds-droits
monolithes, donne de la solidité à ce soubassement en le décorant, elle
accompagne et couronne ce banc qui règne tout le long du bas côté. Le plus
souvent même à cette époque, les arcatures sont supportées par des colonnettes
isolées ornées de bases et de chapiteaux sculptés; nous choisirons comme
exemple l'arcature des bas côtés de l'église abbatiale de Souvigny (Allier) (2),
reposant toujours sur un banc conformément à l'usage adopté.

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Dans ces arcatures, la base, le chapiteau et les claveaux des petits arcs sont
engagés dans la maçonnerie du mur, et les fûts des colonnettes composés d'un
seul morceau de pierre posé en délit, sont détachés. À Souvigny les arcs
reposent alternativement sur un pilastre rectangulaire et sur une colonnette
cylindrique.

Cet exemple remonte aux premières années du XIIe siècle. À mesure que
l'architecture se débarrasse des formes quelque peu lourdes de l'époque romane,
les arcatures basses deviennent plus fines, les arcs se décorent de moulures, les
colonnettes sont plus sveltes. Dans le bas côté sud de l'église de Sainte-
Madeleine de Châteaudun, on voit encore les restes d'une belle arcature du XIIe
siècle qui sert de transition entre le style roman et le style ogival (3); les
tailloirs des chapiteaux en sont variés, finement moulurés, les archivoltes sont
décorées de dents de scie. Les arcatures basses des monuments de la

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Normandie sont vers cette époque
curieusement travaillées, parfois
composées d'une suite de petits arcs plein
cintre qui s'entre-croisent et portent soit
sur un rang de colonnettes, soit sur des
colonnettes et des corbeaux alternés; mais
c'est particulièrement en Angleterre que le
style normand a développé ce genre de
décoration dans lequel quelques esprits
plus ingénieux qu'éclairés ont voulu voir
l'origine de l'ogive (voy. OGIVE).

Le côté nord du choeur de la cathédrale de
Canterbury présente à l'extérieur, entre les
fenêtres de la crypte et celles des bas
côtés, une arcature que nous donnons ici
(3 bis), et qui forme un riche bandeau
entre les contre-forts; cet exemple date
des dernières années du XIIe siècle. Dans
l'étage inférieur de la tour Saint-Romain
de la cathédrale de Rouen, les colonnettes
des arcatures sont accouplées, supportant
déjà de petits arcs en tiers-point, bien que
le plein cintre persiste longtemps dans ces
membres accessoires de l'architecture, et
jusque vers les premières années du XIIIe
siècle; ainsi, les chapelles du choeur de
l'église abbatiale de Vézelay sont
tapissées sous les appuis des fenêtres,
d'arcatures appartenant par les détails de
leur ornementation au XIIIe siècle, tandis
que leurs arcs sont franchement plein
cintre (4).

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En Bourgogne l'arc plein cintre
persiste même dans les arcatures
jusque vers le milieu du XIIIe siècle.
La petite église de Notre-Dame de
Dijon, dont la construction est
postérieure à l'église de l'abbaye de
Vézelay, laisse encore voir dans les
soubassements de ses chapelles du
transsept, de belles arcatures plein
cintre sur des chapiteaux qui n'ont
plus rien de l'ornementation romane.
La courbe en tiers-point ne
s'applique aux archivoltes des
arcatures que vers 1230, l'arc trilobé
sert de transition, on le voit employé
dans le transsept nord de l'église
Saint-Jean de Châlons-sur-Marne
(5), dont la partie inférieure date de
1220 à 1230; dans les travées encore
existantes des bas côtés de la

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cathédrale d'Amiens, même date; plus tard, de 1230 à 1240, l'arc en tiers-point
règne seul (6), ainsi qu'on peut le voir dans les chapelles du choeur de la
cathédrale de Troyes, d'abord simple, décoré seulement par des moulures
largement profilées, puis un peu plus tard, vers 1240, par des redents, comme
dans les chapelles du choeur de la cathédrale d'Amiens (7) ou la Sainte-
Chapelle basse du Palais à Paris.

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Jusqu'alors cependant, les arcatures basses, qu'elles appartiennent à un
monument riche ou à une église de petite ville, sont à peu de chose près
semblables. Mais vers 1245, au moment où l'architecture ogivale arrivait à son
apogée, les arcatures, dans les édifices bâtis avec luxe, prennent une plus
grande importance, s'enrichissent de bas-reliefs, d'ornements, d'ajours, tendent
à former sous les fenêtres une splendide décoration, en laissant toujours voir le
nu des murs dans les entre-colonnements; ces murs eux-mêmes reçoivent de la
peinture, des applications de gaufrures ou de verres colorés et dorés. La Sainte-
Chapelle haute du Palais à Paris nous offre le plus bel exemple que l'on puisse
donner d'une série d'arcatures ainsi traitées (8).

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Alors, dans les édifices religieux, le parti adopté par les constructeurs ne laissait
voir de murs que sous les appuis des fenêtres des bas côtés; toute la
construction se bornant à des piles et des vides garnis de verrières, on conçoit
qu'il eût été désagréable de rencontrer sous les verrières des bas-côtés, à la
hauteur de l'oeil, des parties lisses qui eussent été en désaccord complet avec le
système général de piles et d'ajours adopté par les architectes. Ces arcatures
servaient de transition entre le sol et les meneaux des fenêtres en conservant
cependant par la fermeté des profils, l'étroitesse des entre-colonnements et les
robustes saillies des bancs, une certaine solidité d'aspect nécessaire à la base
d'un monument. Les bas côtés de la cathédrale de Reims, quoique pourvus de
ces larges bancs avec marche en avant, n'ont jamais eu, ou sont dépouillés de
leur arcature; aussi, est-on choqué de la nudité de ces murs de pierre sous les
appuis des fenêtres, nudité qui contraste avec la richesse si sage de tout
l'intérieur de l'édifice. Pour nous, il n'est pas douteux que les bas côtés de la
cathédrale de Reims ont dû être ou ont été garnis d'arcatures comme l'étaient
autrefois ceux de la nef de l'église abbatiale de Saint-Denis, les parties
inférieures de ces deux nefs ayant les plus grands rapports. Nous donnons ici
(9) l'arcature basse de la nef de l'église de Saint-Denis, dont tous les débris
existent encore dans les magasins de cet édifice, et dont les traces sont visibles
sur place. Disons en passant que c'est avec quelques fragments de cette arcature
que le tombeau d'Héloïse et d'Abailard, aujourd'hui déposé au Père-Lachaise, a
été composé par M. Lenoir, dans le musée des Petits-augustins.

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Il ne faudrait pas croire que les arcatures ont suivi rigoureusement la voie que
nous venons de tracer, pour atteindre leur développement; avant d'arriver à
l'adoption de la courbe en tiers-point on rencontre des tâtonnements, car c'est
particulièrement pendant les périodes de transition que les exceptions se
multiplient. Nous en donnerons une qui date des premières années du XIIIe
siècle, et qui peut compter parmi les plus originales; elle se trouve dans les bas
côtés de l'église de Montier-en-Der (Haute-Marne) (10), charmant édifice
rempli de singularités architectoniques, et que nous aurons l'occasion de citer
souvent. Vers la fin du XIIIe siècle, les arcatures basses, comme tous les autres
membres de l'architecture ogivale s'amaigrissent; elles perdent l'aspect d'une
construction. d'un soubassement, qu'elles avaient conservé jusqu'alors, pour se
renfermer dans le rôle de placages. Le génie si impérieusement logique qui
inspirait les architectes du moyen âge, les amena bientôt en ceci comme en tout
à l'abus. Ils voulurent voir dans l'arcature d'appui la continuation de la fenêtre,
comme une allége de celle-ci. Ils firent passer les meneaux des fenêtres à
travers la tablette d'appui, et l'arcature vint se confondre avec eux.

Dès lors la fenêtre semblait descendre jusqu'au banc inférieur; les dernières
traces du mur roman disparaissaient ainsi, et le système ogival s'établissait dans
toute sa rigueur (11). Cet exemple tiré des bas côtés du choeur de la cathédrale

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de Sées, date des dernières années du
XIIIe siècle. Toutefois, les petits pignons
ménagés au-dessus des arcs donnent
encore à ces soubassements une
décoration qui les isole de la fenêtre, qui
en fait un membre à part ayant son
caractère propre, tandis que plus tard, au
commencement du XIVe siècle, comme
dans le choeur de l'église Saint-Nazaire
de Carcassonne, l'arcature basse en se
reliant aux meneaux des fenêtres, adopte
leurs formes, se compose des mêmes
membres de moulures, répète leurs
compartiments (12). Ce n'est plus en
réalité que la partie inférieure de la
fenêtre qui est bouchée, et par le fait, le
mur forcé de se retraiter à l'intérieur au
nu des vitraux, pour laisser la moitié des
meneaux se dégager en bas-relief, ne
conserve plus qu'une faible épaisseur qui
équivaut à une simple cloison. Il était
impossible d'aller plus loin. Pendant les
XIVe et XVe siècles, les arcatures basses
conservent les mêmes allures, ne variant
que dans les détails de l'ornementation
suivant le goût du moment.

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On les voit disparaître tout à coup vers le milieu du XVe siècle, et cela
s'explique par l'usage alors adopté de garnir les soubassements des chapelles de
boiseries plus ou moins riches. Avec les arcatures disparaissent également les
bancs de pierre, ceux-ci étant à plus forte raison remplacés par des bancs de
bois. Des moeurs plus raffinées, l'habitude prise par les familles riches et
puissantes ou par les confréries, de fonder des chapelles spéciales pour assister
au service divin, faisaient que l'on préférait les panneaux de bois et des siéges
bien secs, à ces murs et à ces bancs froids et humides.

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Nous ne pouvons omettre parmi les arcatures de rez-de-chaussée, les grandes
arcatures des bas côtés de la cathédrale de Poitiers. Cet édifice (voy.
CATHÉDRALE), bâti à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe,
présente des dispositions particulières qui appartiennent au Poitou. Les voûtes
des bas côtés sont aussi hautes que celles de la nef, et le mur sous les fenêtres,
épais et élevé, forme une galerie servant de passage au niveau de l'appui de ces
fenêtres. Ce haut appui est décoré par une suite de grandes arcatures plein
cintre surmontées d'une corniche dont la saillie est soutenue par des corbelets
finement sculptés (13). Des arcatures analogues se voient dans la nef de l'église
Sainte-Radegonde de Poitiers, qui date de la même époque.

ARCATURES DE COURONNEMENT. Dans quelques églises romanes,
particulièrement celles élevées sur les bords du Rhin, on avait eu l'idée
d'éclairer les charpentes au-dessus des voûtes en berceau, au moyen d'une suite
d'arcatures à jour formant des galeries basses sous les corniches (voy.
GALERIE). Les voûtes, en berceau des nefs ou en cul-de-four des absides,
laissaient entre leurs reins et le niveau de la corniche convenablement élevée

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pour laisser passer les entraits des charpentes au-dessus de l'extrados, un mur
nu qui était d'un aspect désagréable, et qui de plus était d'une grande pesanteur.
(14) Soit la coupe d'une voûte en berceau plein cintre ou en cul-de-four, les
fenêtres ne pouvaient se cintrer au-dessus de la naissance A des voûtes, à moins
d'admettre des pénétrations, ce qui était hors d'usage; il restait donc de A en B
niveau de la corniche, une élévation de mur commandée par la pose de la
charpente; on perça ce mur en C par une galerie à jour ou fermée par un mur
mince, destinée alors, soit à donner de l'air sous les combles, soit à former
comme un chemin de ronde allégeant les constructions inférieures. Cette
disposition, inspirée par un calcul de constructeur, devint un motif de
décoration dans quelques monuments religieux de la France. Au XIIe siècle la
partie supérieure des murs de la nef de la cathédrale d'Autun, fermée par une
voûte en berceau ogival renforcée d'arcs-doubleaux, fut décorée par une
arcature aveugle extérieure qui remplit cette surélévation nue des maçonneries,
bien que par le fait elle ne soit d'aucune utilité; elle n'était placée là que pour
occuper les yeux, et comme une tradition des galeries à jour des édifices
romans des bords du Rhin.

Cette arcature (15) a cela de particulier qu'elle est, comme forme, une imitation
des galeries ou chemins de ronde des deux portes antiques existant encore dans
cette ville (portes de Saint-André et d'Arrou). Il faut croire que ce motif fut
très-goûté alors, car il fut répété à satiété dans la cathédrale d'Autun et dans les
églises de Beaune et de Saulieu qui ne sont que des imitations de cet édifice,
ainsi que dans un grand nombre de petites églises du Mâconnais et de la haute

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Bourgogne. À l'extérieur des absides, les arcatures romanes sont prodiguées
dans les édifices religieux du Languedoc, de la Provence, et particulièrement de
la Saintonge, du Poitou et du Berry. On voit encore une belle ceinture
d'arcatures alternativement aveugles ou percées de fenêtres à l'extérieur du
triforium de l'église ronde de Neuvy-Saint-Sépulcre (Indre), XIe siècle (voy.
SAINT-SÉPULCRE). Ce système d'arcatures encadrant des fenêtres est adopté
en auvergne à l'extérieur des absides, dans les parties supérieures des nefs et
des pignons des transsepts; en voici un exemple tiré du bras de croix nord de
l'église Saint-Étienne de Nevers, élevée au XIe siècle sur le plan des églises
auvergnates (16).

Cette arcature présente une disposition qui appartient aux églises de cette
province, c'est ce triangle qui vient remplacer l'arc plein cintre dans certains

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cas. L'église de Notre-Dame-du-Port, à Clermont, nous donne à l'extrémité des
bras de croix nord et sud une arcature à peu près pareille à celle-ci; mais à
Saint-Étienne de Nevers ces arcatures décorent l'intérieur et l'extérieur du
pignon du croisillon nord, tandis qu'à Notre-Dame-du-Port elles n'existent qu'à
l'intérieur. Il n'est pas besoin de dire que les arcatures hautes des nefs ou des
absides ne pouvaient plus trouver leur place du moment que la voûte en arcs-
ogives était adoptée, puisque alors les archivoltes des fenêtres s'élevaient
jusque sous les corniches supérieures; aussi ne les rencontre-t-on plus dans les
monuments des XIIIe, XIVe et XVe siècles, si ce n'est dans la cathédrale de
Reims, où l'on voit apparaître comme un dernier reflet de la tradition des
arcatures romanes supérieures. Ici, ces arcatures surmontent les corniches et
pourraient être considérées comme des balustrades si leur dimension
extraordinaire n'empêchait de les confondre avec ce membre de l'architecture
ogivale. Ce sont plutôt des claires-voies dont on ne s'explique guère l'utilité.
Les chapelles du choeur de la cathédrale de Reims sont surmontées de rangées
de colonnes isolées portant des arcs et un bandeau. Cette, décoration, qui date
du XIIIe siècle, prend une grande importance par ses dimensions; elle a le
défaut d'être hors d'échelle avec les autres parties de l'édifice, et rapetisse les
chapelles à cause de son analogie avec les formes d'une balustrade (17).

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Les couronnements du choeur de cette même cathédrale étaient également
terminés par une arcature aveugle dont il reste une grande quantité de
fragments reposés et restaurés à la fin du XVe siècle, après l'incendie des
combles. Là, cette arcature se comprend mieux, elle masquait un chéneau; mais
l'arcature à jour de la nef, refaite également au XVe siècle en suivant les formes
adoptées à la fin du XIIIe siècle, n'est plus qu'une imitation de ce parti quant à
l'apparence extérieure seulement, puisqu'elle ne répond à aucun besoin. Les
tours centrales des églises, élevées sur le milieu de la croisée, sont souvent
décorées à l'intérieur ou à l'extérieur, pendant les époques romanes ou de
transition, d'arcatures aveugles, surtout dans la Normandie, l'Auvergne, la
Saintonge et l'Angoumois, où ce mode de tapisser les nus des murs dans les
parties supérieures des édifices paraît avoir été particulièrement adopté. Les
souches des tours centrales des cathédrales de Coutances à l'intérieur, de Rouen
à l'intérieur et à l'extérieur, de Bayeux à l'extérieur, des églises de Saint-Étienne
de Caen à l'intérieur, de Notre-Dame-du-Port et d'Issoire à l'extérieur, de la
plupart des églises de la Charente, etc., sont munies d'arcatures (voy. TOUR,

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CLOCHER). Nous voyons aussi les arcatures employées comme décoration
dans les étages supérieurs des clochers plantés sur les façades des églises
romanes et du commencement du XIIIe siècle, au-dessus des portails, sous les
roses.

Les trois derniers étages du clocher nord de la cathédrale de Sens, dit tour de
Plomb, sont entourés d'arcatures aveugles formant galerie à jour seulement
dans les milieux du second étage. Nous donnons ici (18) le dessin de l'arcature
trilobée supérieure de ce clocher. On remarquera que les colonnettes accouplées
de cette arcature sont supportées par des figures marchant sur des lions; ces
sortes de cariatides se rencontrent dans quelques édifices de la Champagne et
d'une partie de la Bourgogne (voy. SUPPORT).

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ARCATURES ORNEMENT. Il nous reste à parler des arcatures qui se
rencontrent si fréquemment disposées dans les soubassements des ébrasements
des portails des églises, et qui sont bien réellement alors une simple décoration.
Les arcatures dont nous avons précédemment parlé sont bâties, font presque
toujours partie de la construction, leurs arcs sont composés de claveaux, et
forment, ainsi que nous l'avons fait ressortir plus haut, comme autant d'arcs de
décharge portés sur des colonnes monolythes; tandis que les arcatures de socles
sont la plupart du temps évidées dans des blocs de pierre.

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Telles sont les arcatures placées au-dessous des statues aujourd'hui détruites des
portails de la cathédrale de Sées (19), qui datent des premières années du XIIIe
siècle; celles du portail nord de la cathédrale de Troyes qui, bien qu'un peu
postérieures, présentent une disposition analogue; celles du portail sud de la
cathédrale d'Amiens avec des arcs entrelacés (20) posées de 1220 à 1225; celles
si finement sculptées et d'un goût si pur qui tapissent les parements des
soubassements de la porte centrale de la cathédrale de Paris, et entre lesquelles
sont représentés les Vertus et Vices (21), 1220 environ; celles qui sont
disposées dans une place pareille à la place Sainte-Anne, de la même façade, et
entre lesquelles sont gravées en creux des fleurs de lis simulant une tenture;
celles enfin de la porte de la Vierge (22), toujours de la cathédrale de Paris,
traitées avec un soin et une grandeur de style peu ordinaires.

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Cette dernière arcature peut être donnée comme un des modèles les plus
complets de ce genre de décoration, et nous ne connaissons rien qui puisse lui
être comparé. Elle est enrichie de sculptures de la plus grande beauté, et qui ont
le mérite d'être parfaitement disposées pour la place qu'elles occupent. Les
personnages ou animaux ronde bosse qui remplissent les écoinçons entre les
arcs, formaient comme des supports sous les grandes figures adossées à des
colonnes, autrefois debout sur ce soubassement, et rappelaient le martyre des
saints ou les personnifiaient. La forte saillie de ces figures s'échappant entre les
petites archivoltes, était en rapport avec la grandeur et le haut relief des statues,
tandis que toute la sculpture placée sous les arcs et dans les entre-colonnements
n'est plus qu'une sorte de tapisserie dont le peu de relief ne détruit pas la grande
unité de ce beau soubassement. On peut voir, bien que la gravure ne donne
qu'une faible idée de cette décoration, comme la saillie des bas-reliefs se perd
avec le fond à mesure qu'ils se rapprochent du sol. Les ornements entre les
colonnes ne sont plus même que des gravures en creux, non point sèches
comme un simple trait, mais présentant des parties larges et grasses évidées en
coquille. La construction de ce soubassement est en harmonie parfaite avec
l'ornementation. Les fonds tiennent à la bâtisse. Les colonnettes jumelles
monolythes, rendues très-résistantes par l'espèce de cloison ornée qui les relie,
portent les arcs pris dans un même morceau de pierre avec leurs tympans et
leurs écoinçons. Chaque compartiment de l'ornementation est sculpté dans une
hauteur d'assise. Malheureusement la main des iconoclastes de 1792 a passé par
là, et la plupart des figures placées dans les écoinçons ont été mutilées. Quant
aux petits bas-reliefs rangés sous les tympans, ils ont servi de but aux pierres
des enfants pendant fort longtemps. Ces bas-reliefs peuvent aller de pair avec
ce que la sculpture antique a produit de plus beau.

On voit peu à peu les arcatures ornements s'amaigrir vers la fin du XIIIe siècle;
elles perdent leur caractère particulier pour se confondre avec les arcatures de
soubassement dont nous avons donné des exemples. Les profils s'aplatissent sur
les fonds, les colonnettes se subdivisent en faisceaux et tiennent aux assises de
la construction, les vides prennent de l'importance et dévorent les parties
moulurées. Cependant il est quelques-unes de ces arcatures qui conservent
encore un certain caractère de fermeté; celles qui tapissent les ébrasements de
deux des portes de la façade de la cathédrale de Bourges, rappellent un peu la
belle arcature de Notre-Dame de Paris que nous venons de donner, mais
appauvrie. Quelquefois les vides des fonds, comme dans l'arcature de la porte
centrale de l'église de Semur en Auxois, sont remplis de semis, de rosaces, de
quadrillés à peine saillants qui produisent un bel effet et conviennent

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parfaitement à un soubassement. Nous citerons encore les charmantes arcatures
de la porte de droite de la façade de l'ancienne cathédrale d'Auxerre (fin du
XIIIe siècle), et dans lesquelles on voit, représentée en figures ronde bosse,
l'histoire de David et de Bethsabée; celles de la porte de droite de la façade de
la cathédrale de Sens (XIVe siècle), décorées de petits pignons au-dessus des
arcs, et de figures dans les entre-colonnements. Ces décorations disparaissent
au XVe siècle, et les soubassements des portails ne sont plus occupés que par
ces pénétrations de bases aussi difficiles à comprendre qu'elles sont d'un aspect
monotone (voy. PÉNÉTRATION).

Les petites arcatures jouent un grand rôle dans les tombeaux, les parements
d'autels, les retables (voy. ces mots); généralement les socles des tombes qui
portent les statues couchées des morts, sont entourés d'arcatures dans lesquelles
sont représentés des pleureurs, des religieux, ou même les apôtres. Au
commencement du XIIIe siècle cependant les arcatures sont le plus souvent
vides et faites en pierre ou en marbre blanc se détachant sur un fond de marbre
noir; telles étaient les arcatures des tombes refaites par le roi saint Louis à
Saint-Denis, et dont il reste des fragments (23). Plus tard ces arcatures
deviennent plus riches, sont surmontées de pignons à jour, finement sculptées
dans la pierre, le marbre ou l'albâtre; elles encadrent des statuettes, quelquefois
aussi des écus aux armes du mort; elles sont accoladées au XVe siècle, et
forment des niches renfoncées entre des colonnettes imitées des ordres antiques

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au XVIe (voy. TOMBEAU). On peut juger par cet aperçu fort restreint de
l'importance des arcatures dans l'architecture du moyen âge, et du nombre infini
de leurs variétés; nous n'avons pu qu'indiquer des types principaux, ceux qui
marquent par leur disposition ingénieuse le goût qui a présidé à leur exécution,
ou leur originalité.

ARCHE (D'ALLIANCE), s. f. Est souvent
figurée dans les vitraux qui reproduisent les
scènes de l'Ancien Testament. On lui donne
généralement la forme d'une châsse. Devant le
trumeau de la porte de gauche de la façade de
Notre-Dame de Paris, était posée, avant 1793,
une grande statue de la sainte Vierge, tenant
l'enfant Jésus, et les pieds sur le serpent à tête de
femme, enroulé autour de l'arbre de science; au-
dessus de cette statue de la sainte Vierge,
remplacée aujourd'hui par une figure du XVe
siècle, deux anges supportent un dais couronné
par l'Arche d'alliance (1), les prophètes sont assis
des deux côtés sur le linteau; dans le tympan on
voit deux grands bas-reliefs représentant la mort
de la sainte Vierge et son couronnement. L'Arche
d'alliance occupe donc là une place symbolique,
elle est comme le lien entre l'Ancien et le
Nouveau Testament. Quelquefois l'Arche
d'alliance affecte la forme d'une armoire à deux
battants supportée ou gardée par des lions; d'une
table d'autel avec reliquaire. Les sculpteurs ou les
peintres du moyen âge ne paraissent pas avoir donné à l'Arche d'alliance de
l'ancienne loi une forme particulière; ils se bornaient, dans leurs bas-reliefs ou
leurs peintures, à figurer les objets qu'ils avaient continuellement sous les yeux,
les meubles par exemple, qu'il était d'usage de placer aux côtés des autels, et où
l'on renfermait les reliquaires, les chartes, et tous objets précieux ou titres qui
constituaient le trésor d'une église (voy. CHÂSSE, ARMOIRE).

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ARCHE DE NOÉ. Est représentée dans les bas-reliefs ou les vitraux sous la
forme d'un navire surmonté d'une maison avec toit et fenêtres. Souvent les
personnages composant la famille de Noé montrent la tête à ces fenêtres, et la
colombe s'élance dans les airs, délivrée par le patriarche.

ARCHE DE PONT, voy. PONT.

ARCHITECTE, s. m. Il ne semble pas que ce nom ait été donné avant le XVIe
siècle aux artistes chargés de la direction des constructions de bâtiments.
L'architecture tenait sa place parmi les arts libéraux (voy. ARTS LIBÉRAUX)
et était personnifiée par un homme ou une femme tenant une équerre ou un
compas; mais l'artiste, l'homme de métier était qualifié de maître d'oeuvre,
désignation bien autrement positive, du reste, que celle d'architecte, car par
oeuvre on entendait tout ce qui constituait l'immeuble et le meuble d'un
bâtiment, depuis les fondations jusqu'aux tapisseries, aux flambeaux, aux
menus objets mobiliers. Il n'existe aucune donnée certaine sur le personnel des
architectes avant le XIIIe siècle. Les grands établissements religieux qui
renfermaient dans leur sein jusque vers la fin du XIIe siècle tout ce qu'il y avait
d'hommes lettrés, savants, studieux dans l'Occident, fournissaient très-
probablement les architectes qui dirigeaient non-seulement les constructions
monastiques, mais aussi les constructions civiles et peut-être même militaires.
Les écoles fondées par Charlemagne s'élevaient à l'abri des églises; c'était là
que devaient nécessairement se réfugier toutes les intelligences vouées à l'étude
des sciences et des arts. La géométrie, le dessin, la sculpture et la peinture ne
pouvaient être enseignés que dans les seuls établissements qui conservaient
encore un peu de calme et de tranquillité au milieu de cet effroyable chaos de
l'époque carlovingienne. Vers la fin du Xe siècle, au moment où il semblait que

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la société allait s'éteindre dans la barbarie, une abbaye se fondait à Cluny, et du
sein de cet ordre religieux, pendant plus d'un siècle, sortaient presque tous les
hommes qui allaient avec une énergie et une patience incomparables arrêter les
progrès de la barbarie, mettre quelque ordre dans ce chaos, fonder des
établissements sur une grande partie de l'Europe occidentale, depuis l'Espagne
jusqu'en Pologne. Il n'est pas douteux que ce centre de civilisation, qui jeta un
si vif éclat pendant les XIe et XIIe siècles, n'ait eu sur les arts comme sur les
lettres et la politique une immense influence. Il n'est pas douteux que Cluny
n'ait fourni à l'Europe occidentale des architectes comme elle fournissait des
clercs réformateurs, des professeurs pour les écoles, des peintres, des savants,
des médecins, des ambassadeurs, des évêques, des souverains et des papes; car
rayez Cluny du XIe siècle, et l'on ne trouve plus guère que ténèbres, ignorance
grossière, abus monstrueux. Pendant que saint Hugues et ses successeurs
luttaient contre l'esprit de barbarie, et par-dessus tout maintenaient
l'indépendance du pouvoir spirituel avec une persévérance dont l'histoire des
civilisations offre peu d'exemples, il se faisait dans le tiers état une révolution
dont les conséquences eurent une immense portée. Un grand nombre de villes,
les plus importantes du nord et de l'est de la France, se conjuraient et
s'établissaient en communes. Ainsi les restes de la féodalité carlovingienne
étaient sapés de deux côtés, par le pouvoir spirituel d'une part, et par les
insurrections populaires de l'autre. L'esprit civil apparaît pour la première fois
sur la scène avec des idées d'organisation; il veut se gouverner lui-même, il
commence à parler de droits, de libertés; tout cela est fort grossier, fort
incertain; il se jette tantôt dans les bras du clergé pour lutter contre la noblesse,
tantôt il se ligue avec le suzerain pour écraser ses vassaux. Mais au milieu de
ces luttes, de ces efforts, la cité apprend à se connaître, à mesurer ses forces,
elle n'a pas plutôt détruit qu'elle se presse de fonder, sans trop savoir ce qu'elle
fait ni ce qu'elle veut; mais elle fonde, elle se fait donner des chartes, des
priviléges, elle se façonne à l'organisation par corporations, elle sent enfin que
pour être forts il faut se tenir unis. Se vendant à tous les pouvoirs, ou les
achetant tour à tour, elle vient peser sur tous, les énerve, et prend sa place au
milieu d'eux. C'est alors que les arts, les sciences et l'industrie cessent d'être
exclusivement renfermés l'enceinte des cloîtres (voy. ARCHITECTURE). La
grande conjuration de la cité se subdivise en conjurations de citoyens par corps
d'état. Chacune de ces corporations obtient, achète des priviléges; elle garde sa
ville, est armée, elle a ses lois, sa juridiction, ses finances, ses tarifs, son mode
d'enseignement par l'apprentissage; si bien qu'au XIIIe siècle le pouvoir royal
reconnaît l'existence de tous ces corps par les règlements d'Étienne Boileau.

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Une fois sorti des monastères, l'art de l'architecture, comme tous les autres arts,
devient un état. Le maître de l'oeuvre est laïque, il appartient à un corps, et il
commande à des ouvriers qui font tous partie de corporations; les salaires sont
réglés, garantis par les jurés; les heures de travail, les rapports des chefs avec
les subalternes sont définis. On fait des devis, on passe des marchés, on impose
la responsabilité. Hors du cloître l'émulation s'ajoute à l'étude, les traditions se
transforment et progressent avec une rapidité prodigieuse, l'art devient plus
personnel; il se divise par écoles, l'artiste apparaît enfin au XIIIe siècle, fait
prévaloir son idée, son goût propre. Il ne faut pas croire que le haut clergé fit
obstacle à ce mouvement, ce serait mal comprendre l'esprit qui dirigeait alors le
corps le plus éclairé de la chrétienté. Tout porte à supposer qu'il l'encouragea, et
il est certain qu'il sut en profiter, et qu'il le dirigea dans les voies nouvelles.
Nous voyons dès le commencement du XIII siècle un évêque d'Amiens, Ewrard
de Fouilloy, charger un architecte laïque, Robert de Luzarches, de la
construction de la grande cathédrale qu'il voulait élever sous l'invocation de
Notre-Dame. Après Robert de Luzarches, l'oeuvre est continuée par Thomas de
Cormont et par son fils Regnault, ainsi que le constate l'inscription suivante qui
se trouvait incrustée en lettres de cuivre dans le labyrinthe placé au milieu du
pavage de la nef, et enlevé depuis peu sans qu'une voix se soit élevée contre cet
acte sauvage.

MÉMOIRE QUAND L'EUVRE DE L'EGLE
DE CHEENS FU COMENCHIE ET FINE
IL EST ESCRIPT EL MOILON DE LE
MAISON DE DALUS 1.

________

EN.L'AN.DE.GRACE.MIL.IIC.
ET.XX.FU.LOEUVRE.DE.CHEENS.
PREMIEREMENT.ENCOMENCHIE.
A DONT.YERT.DE.CHESTE.EVESQUIE.
EVRART.EVESQUE.BENIS.
ET.ROY.DE.FRANCE.LOYS 2.
Q.FU.FILZ.PHELIPPE.LE.SAIGE.
CHIL.Q.MAISTRE.YERT.DE.LOEUVRE.
MAISTRE.ROBERT.ESTOIT. NOMES.
.ET.DE.LUZARCHES.SURNOMES.

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MAISTRE.THOMAs.FU.APRES.LUY.
DE.CORMONT.ET.APRES.SEN.FILZ.
MAISTRE.REGNAULT.QUI.MESTRE.
FIST.A.CHEST.POINT.CHI.CHESTE.LEITR
E.
QUE.L'INCARNACION.VALOIT
XIII.C.ANS.MOINS.XII.EN.FALOIT.

Pierre de Montereau, ou de Montreuil, était chargé par le roi saint Louis de
construire, en 1240, la Sainte-Chapelle du Palais à Paris, et par les religieux de
Saint-Germain des Prés, d'élever la charmante chapelle de la Vierge, qui
couvrait une partie de la rue de l'Abbaye actuelle. Pierre de Montereau était
laïque; on prétend que saint Louis l'emmena en Égypte avec lui, le fait est
douteux; et si Pierre de Montereau fit le voyage d'outre-mer, il ne s'inspira
guère des édifices arabes qu'il fut à même de visiter, car la Sainte-Chapelle
ressemble aussi peu aux anciens monuments du Caire qu'aux temples de
Pestum. Quoi qu'il en soit, la légende est bonne à noter en ce qu'elle donne la
mesure de l'estime que le roi saint Louis faisait de l'artiste. Pierre de Montereau
fut enterré avec sa femme au milieu du choeur de cette belle chapelle de Saint-
Germain des Prés, qu'il avait élevée avec un soin particulier et qui passait à
juste titre pour un chef-d'oeuvre, si nous jugeons de l'ensemble par les
fragments déposés dans les dépendances de l'église de Saint-Denis. Cette tombe
n'était qu'une dalle gravée; elle fut brisée et jetée aux gravois lorsque la
chapelle qui la contenait fut démolie.

Libergier construisit à Reims une église, Saint-Nicaise, admirable monument
élevé dans l'espace de trente années par cet architecte; une belle et fine gravure
du XVIIe siècle nous conserve seule l'aspect de la façade de cette église, la
perle de Reims; elle fut vendue et démolie comme bien national. Toutefois les
Rémois, plus scrupuleux que les Parisiens, en détruisant l'oeuvre de leur
compatriote, transportèrent sa tombe dans la cathédrale de Reims, où chacun
peut la voir aujourd'hui; c'est une pierre gravée. Libergier tient à la main gauche
une verge graduée, dans sa droite un modèle d'église avec deux flèches comme
saint Nicaise; à ses pieds sont gravés un compas et une équerre; deux anges
disposés des deux côtés de sa tête tiennent des encensoirs. L'inscription
suivante pourtourne la dalle:

CI.GIT.MAISTRE.HUES.LIBERGIERS.QUI.COMENSA.CESTE.EGLISE.A

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N.LAN.DE. LINCARNATION.
M.CC.ET.XX.IX.LE.MARDI.DE.PAQUES.ET.TRESPASSA.LAN.DE.LINCA
RNATION.
M.CC.LXIII.LE.SAMEDI.APRES.PAQUES.POUR.DEU.PRIEZ.POR.LUI 3.

Libergier porte le costume laïque; nous donnerons ce que nous possédons de
son oeuvre dans le mot ÉGLISE.

Jean de Chelles construisait, en 1257, sous l'épiscopat de Regnault de Corbeil,
les deux pignons du transsept et les premières chapelles au choeur de Notre-
Dame de Paris. La grande inscription sculptée en relief sur le soubassement du
portail sud, par la place qu'elle occupe, et le soin avec lequel on l'a exécutée,
fait ressortir l'importance que l'on attachait au choix d'un homme capable, et le
souvenir que l'on tenait à conserver de son oeuvre. Voici cette inscription:

ANNO.DOMINI.MCCLVII.MENSE.FEBRUARIO.I
DUS.SECUNDO.
HOC.FUIT.INCEPTUM.CHRISTI.GENITRICIS.HO
NORE.
KALLENSI.LATUOMO.VIVENTE.JOHANNE.MA
GISTRO.

En 1277 le célèbre architecte Erwin de Steinbach commençait la construction
du portail de la cathédrale de Strasbourg, et au-dessus de la grande porte on
lisait encore il y a deux siècles cette inscription:

ANNO.DOMINI.MCCLXXVII.IN.DIE.BEA
TI
URBANI.HOC.GLORIOSUM.OPUS.INCO
HAVIT.
MAGISTER.ERVINUS.DE.STEINBACH.

Erwin meurt en 1318, et son fils continue son oeuvre jusqu'à la grande plate-
forme des tours.

Ce respect pour l'oeuvre de l'homme habile, intelligent, n'est plus dans nos
moeurs, soit; mais n'en tirons point vanité, il ne nous semble pas que l'oubli et
l'ingratitude soient les signes de la civilisation d'un peuple.

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Ces grands architectes des XIIe et XIIIe siècles, nés la plupart dans le domaine
royal et plus particulièrement sortis de l'Ile-de-France, ne nous sont pas tous
connus. Les noms de ceux qui ont bâti les cathédrales de Chartres et de Reims,
de Noyon et de Laon, l'admirable façade de la cathédrale de Paris ne nous sont
pas conservés, mais les recherches précieuses de quelques archéologues nous
font chaque jour découvrir des renseignements pleins d'intérêt sur ces artistes,
sur leurs études, et leur manière de procéder. Nous verrons paraître
prochainement un recueil de croquis faits par l'un d'eux, Villard de Honnecourt,
avec des observations et annotations sur les monuments de son temps. Villard
de Honnecourt, qui dirigea les constructions du choeur de la cathédrale de
Cambrai, démolie aujourd'hui, et qui fut appelé en Hongrie pour entreprendre
d'importants travaux, était le contemporain et l'ami de Pierre de Corbie,
architecte célèbre du XIIIe siècle, constructeur de plusieurs églises en Picardie
et qui pourrait bien être l'auteur des chapelles absidales de la cathédrale de
Reims. Ces deux artistes composèrent ensemble une église sur un plan fort
original, décrit par Villard 4.

C'est principalement dans les villes du nord qui s'érigent en communes au XIIe
siècle que l'on voit l'architecture se dégager plus rapidement des traditions
romanes. Le mouvement intellectuel dans ces nouveaux municipes du nord ne
conservait rien du caractère aristocratique de la municipalité romaine; aussi ne
doit-on pas être surpris de la marche progressive des arts et de l'industrie, dans
un espace de temps assez court, au milieu de ces cités affranchies avec plus ou
moins de succès, et de l'importance que devaient prendre parmi leurs
concitoyens les hommes qui étaient appelés à diriger d'immenses travaux, soit
par le clergé, soit par les seigneurs laïques, soit par les villes elles-mêmes.

Il est fort difficile de savoir aujourd'hui quelles étaient exactement les fonctions
du maître de l'oeuvre au XIIIe siècle. Était-il seulement chargé de donner les
dessins des bâtiments et de diriger les ouvriers, ou administrait-il, comme de
nos jours, l'emploi des fonds? Les documents que nous possédons et qui
peuvent jeter quelque lumière sur ce point, ne sont pas antérieurs au XIVe
siècle, et à cette époque, l'architecte n'est appelé que comme un homme de l'art
que l'on indemnise de son travail personnel. Celui pour qui l'on bâtit, achète à
l'avance et approvisionne ses matériaux nécessaires, embauche des ouvriers, et
tout le travail se fait suivant le mode connu aujourd'hui sous le nom de RÉGIE.
L'évaluation des ouvrages, l'administration des fonds ne paraissent pas
concerner l'architecte. Le mode d'adjudication n'apparaît nettement que plus
tard, à la fin du XIVe siècle, mais alors l'architecte perd de son importance; il

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semble que chaque corps d'état traite directement en dehors de son action pour
l'exécution de chaque nature de travail; et ces adjudications faites au profit du
maître de métier, qui offre le plus fort rabais à l'extinction des feux, sont de
véritables forfaits.

Voici un curieux document 5 qui indique d'une manière précise quelle était la
fonction de l'architecte au commencement du XIVe siècle. Il s'agit de la
construction de la cathédrale de Gérone; mais les usages de la Catalogne, à
cette époque, ne devaient pas différer des nôtres, d'ailleurs il est question d'un
architecte français.

Le chapitre de la cathédrale de Gérone se décide, en 1312, à remplacer la vieille
église romane par une nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne
commencent pas immédiatement, et on nomme les administrateurs de l'oeuvre
(obreros), Raymond de Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316 les travaux
sont en activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres
capitulaires, un architecte désigné sous le nom de maître Henry de Narbonne.
Maître Henri meurt et sa place est occupée par un autre architecte son
compatriote, nommé Jacques de Favariis; celui-ci s'engage à venir de Narbonne
six fois l'an, et le chapitre lui assure un traitement de deux cent cinquante sous
par trimestre (la journée d'une femme était alors d'un denier).» Voici donc un
conseil d'administration qui probablement est chargé de la gestion des fonds,
puis un architecte étranger, appelé, non pour suivre l'exécution chaque jour, et
surveiller les ouvriers, mais seulement pour rédiger les projets, donner les
détails, et veiller de loin en loin à ce que l'on s'y conforme; pour son travail
d'artiste on lui assure, non des honoraires proportionnels, mais un traitement
qui équivaut, par trimestre, à une somme de quinze cents francs de nos jours. Il
est probable qu'alors le mode d'appointements fixe était en usage lorsqu'on
employait un architecte.

À côté de tous nos grands édifices religieux, il existait toujours une maison dite
de l'oeuvre, dans laquelle logeaient l'architecte et les maîtres ouvriers qui, de
père en fils, étaient chargés de la continuation des ouvrages. L'oeuvre de Notre-
Dame à Strasbourg a conservé cette tradition jusqu'à nos jours, et l'on peut voir
encore dans une des salles de la maîtrise, une partie des dessins sur vélin qui
ont servi à l'exécution du portail de la cathédrale, de la tour, de la flèche, du
porche nord, de la chaire, du buffet d'orgues, etc. Il est de ces dessins qui
remontent aux dernières années du XIIIe siècle, quelques-uns sont des projets
qui n'ont pas été exécutés, tandis que d'autres sont évidemment des détails

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préparés pour tracer les épures en grand sur l'aire. Parmi ceux-ci on remarque
les plans des différents étages de la tour et de la flèche superposés. Ces dessins
datent du XIVe siècle, et il faut dire qu'ils sont exécutés avec une connaissance
du trait, avec une précision et une entente des projections, qui donnent une
haute idée de la science de l'architecte qui les a tracés (voy. ÉPURE, TRAIT).

Pendant le XVe siècle cette place élevée qu'occupaient les architectes des XIIIe
et XIVe siècles, s'abaisse peu à peu; aussi les constructions perdent-elles ce
grand caractère d'unité qu'elles avaient conservé pendant les belles époques. On
s'aperçoit que chaque corps de métier travaille de son côté en dehors d'une
direction générale. Ce fait est frappant dans les actes nombreux qui nous restent
de la fin du XVe siècle; les évêques, les chapitres, les seigneurs, lorsqu'ils
veulent faire bâtir, appellent des maîtres maçons, charpentiers, sculpteurs,
tailleurs d'images, serruriers, plombiers, etc., et chacun fait son devis et son
marché de son côté; de l'architecte, il n'en est pas question, chaque corps d'état
exécute son propre projet. Aussi les monuments de cette époque présentent-ils
des défauts de proportion, d'harmonie, qui ont avec raison fait repousser ces
amas confus de constructions par les architectes de la renaissance. On
comprend parfaitement que des hommes de sens et d'ordre comme Philibert
Delorme par exemple, qui pratiquait son art avec dignité, et ne concevait pas
que l'on pût élever, même une bicoque, sans l'unité de direction, devaient
regarder comme barbare la méthode employée à la fin de la période gothique,
lorsqu'on voulait élever un édifice. Nous avons entre les mains quelques devis
dressés à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe où cet esprit
d'anarchie se rencontre à chaque ligne. Le chapitre de Reims, après l'incendie
qui, sous le règne de Louis XI, détruisit toutes les charpentes de la cathédrale et
une partie des maçonneries supérieures, veut réparer le désastre; il fait
comparaître devant lui chaque corps d'état: maçons, charpentiers, plombiers,
serruriers, et il demande à chacun son avis, il adopte séparément chaque projet
(voy. DEVIS). Nous voyons aujourd'hui les résultats monstrueux de ce
désordre. Ces restaurations, mal faites, sans liaison entre elles, hors de
proportion avec les anciennes constructions, ces oeuvres séparées, apportées les
unes à côté des autres, ont détruit la belle harmonie de cette admirable église, et
compromettent sa durée. En effet le charpentier était préoccupé de l'idée de
faire quelque chef-d'oeuvre, il se souciait peu que sa charpente fût d'accord
avec la maçonnerie sur laquelle il la plantait. Le plombier venait, qui ménageait
l'écoulement des eaux suivant son projet, sans s'inquiéter si, à la chute du
comble, elles trouveraient leurs pentes naturelles et convenablement ménagées
dans les chéneaux de pierre. Le sculpteur prenait l'habitude de travailler dans

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son atelier, puis il attachait son oeuvre à l'édifice comme un tableau à une
muraille, ne comprenant plus qu'une oeuvre d'art, pour être bonne, doit avant
tout être faite pour la place à laquelle on la destine. Il faut dire à la louange des
architectes de la renaissance qu'ils surent relever leur profession avilie au XVe
siècle par la prépondérance des corps de métiers, ils purent rendre à
l'intelligence sa véritable place; mais en refoulant le travail manuel au second
rang ils l'énervèrent, lui enlevèrent son originalité, cette vigueur native qu'il
avait toujours conservée jusqu'alors dans notre pays.

Pendant les XIIIe et XIVe siècles, les architectes laïques sont sans cesse appelés
au loin pour diriger la construction des églises, des monastères, des palais. C'est
surtout dans le nord de la France que l'on recrute des artistes pour élever des
édifices dans le goût nouveau. Des écoles laïques d'architecture devaient alors
exister dans l'Ile-de-France, la Normandie, la Picardie, la Champagne, la
Bourgogne, en Belgique, et sur les bords du Rhin. Mais les moyens
d'enseignement n'étaient probablement que l'apprentissage chez les patrons, ce
que nous appelons aujourd'hui les ateliers. L'impulsion donnée à la fin du XIIe
siècle et au commencement du XIIIe à l'architecture, fut l'oeuvre de quelques
hommes, car l'architecture à cette époque est empreinte d'un caractère
individuel qui n'exclut pas l'unité. Peu à peu cette individualité s'efface, on voit
que des règles appuyées sur des exemples adoptés comme types, s'établissent;
les caractères sont définis par provinces; on compose des méthodes, l'art enfin
devient, à proprement parler, classique, et s'avance dans cette voie tracée, avec
une monotonie de formes, quelque chose de prévu dans les combinaisons, qui
devait nécessairement amener chez un peuple doué d'une imagination vive,
avide de nouveauté, les aberrations et les tours de force du XVe siècle. Quand
les arts en sont arrivés à ce point, l'exécution l'emporte sur la conception de
l'ensemble, et la main qui façonne finit par étouffer le génie qui conçoit. À la
fin du XVe siècle, les architectes perdus dans les problèmes de géométrie et les
subtilités de la construction, entourés d'une armée d'exécutants habiles et
faisant partie de corporations puissantes qui, elles aussi, avaient leurs types
consacrés, leur méthode, et une haute opinion de leur mérite, n'étaient plus de
force à diriger ou à résister, ils devaient succomber.

Nous avons donné quelques exemples d'inscriptions ostensiblement tracées sur
les édifices du XIIIe siècle et destinées à perpétuer, non sans un certain
sentiment d'orgueil, le nom des architectes qui les ont élevés. Quelquefois aussi
la sculpture est chargée de représenter le maître de l'oeuvre. Sur les chapitaux,
dans quelques coins des portails, dans les vitraux, on rencontre l'architecte, le

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compas ou l'équerre en main, vêtu
toujours du costume laïque, la tête
nue ou coiffée souvent d'une manière
de béguin fort en usage alors parmi
les différents corps d'état employés
dans les bâtiments. On voit sur l'un
des tympans des dossiers des stalles
de la cathédrale de Poitiers qui datent
du XIIIe siècle, un architecte assis
devant une tablette et tenant un
compas; ce joli bas-relief a été gravé
dans les Annales archéologiques.
L'une des clefs de voûte du bas coté
sud de l'église de Semur en Auxois
représente un architecte que nous
donnons ici (1).

Une des miniatures d'un manuscrit de
Matthieu Paris, marqué NÉRON. D. 1
(bibl. Cotonienne), XIIIe siècle,
représente Offa, fils de Warmund, roi des
anglais orientaux, faisant bâtir la célèbre
abbaye de Saint-Alban à son retour de
Rome. Offa donne des ordres au maître de
l'oeuvre qui tient un grand compas
d'appareilleur et une équerre; des ouvriers
que le maître montre du doigt sont
occupés aux constructions (2). Ce grand
compas fait supposer que l'architecte
traçait ses épures lui-même sur l'aire; il
n'en pouvait être autrement, aussi bien
pour gagner du temps que pour être assuré
de l'exactitude du tracé, puisque encore
aujourd'hui il est impossible d'élever une
construction en style ogival si l'on ne
dessine ses épures soi-même. N'oublions
pas que toutes les pierres étaient taillées et
achevées sur le chantier avant d'être posées et qu'il fallait par conséquent

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apporter la plus grande précision et l'étude la plus complète dans le tracé des
épures (voy. APPAREIL, ÉPURE, TRACÉ).
Note 1: (retour) Maison de Dalus. Maison de Dædalus, le labyrinthe.

Note 2: (retour) C'est une erreur. En 1220, Philippe Auguste régnait encore; mais il
ne faut pas oublier que cette inscription fut tracée en 1288.

Note 3: (retour) Voy. la Notice de M. Didron sur cet architecte et la gravure de sa
tombe. Annales archéologiques, t. I, p. 82 et 117.

Note 4: (retour) M. Lassus, notre confrère et ami, mettra bientôt au jour le manuscrit
de Villard de Honnecourt; et par ce que nous en connaissons, il est certain que ce
travail donnera une idée complète des connaissances théoriques en architecture au
XIIIe siècle.

Note 5: (retour) Extrait du registre intitulé: Curia del vicariato de Gerona, liber
notularum ab anno 1320 ad 1322. folio 48.

ARCHITECTURE, s. f., art de bâtir. L'architecture se compose de deux
éléments, la théorie et la pratique; la théorie comprend: l'art proprement dit, les
règles inspirées par le goût, issues des traditions, et la science qui peut se
démontrer par des formules invariables, absolues. La pratique est l'application
de la théorie aux besoins; c'est la pratique qui fait plier l'art et la science à la
nature des matériaux, au climat, aux moeurs d'une époque, aux nécessités du
moment. En prenant l'architecture à l'origine d'une civilisation qui succède à
une autre, il faut nécessairement tenir compte des traditions d'une part, et des
besoins nouveaux de l'autre. Nous diviserons donc cet article en plusieurs
parties: la première comprendra une histoire sommaire des origines de
l'architecture du moyen âge en France; la seconde traitera des développements
de l'architecture depuis le XIe siècle jusqu'au XVIe, des causes qui ont amené
son progrès et sa décadence, des différents styles propres à chaque province; la
troisième comprendra l'architecture religieuse; la quatrième l'architecture
monastique; la cinquième l'architecture civile; la sixième l'architecture
militaire.

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ORIGINES DE L'ARCHITECTURE FRANÇAISE. Lorsque les barbares
firent irruption dans les Gaules, le sol était couvert de monuments romains, les
populations indigènes étaient formées de longue main à la vie romaine. Aussi
fallut-il trois siècles de désastres pour faire oublier les traditions antiques. Au
VIe siècle il existait encore au milieu des villes gallo-romaines un grand
nombre d'édifices épargnés par la dévastation et l'incendie; mais les arts
n'avaient plus, quand les barbares s'établirent définitivement sur le sol, un seul
représentant, personne ne pouvait dire comment avaient été élevés les
monuments romains. Des exemples étaient encore debout, mais comme des
énigmes à deviner pour ces populations neuves. Tout ce qui tient à la vie
journalière, le gouvernement de la cité, la langue, avait encore survécu au
désastre; mais l'art de l'architecture qui demande de l'étude, du temps, du calme
pour se produire, était nécessairement tombé dans l'oubli. Le peu de fragments
d'architecture qui nous restent des VIe et VIIe siècles ne sont que de pâles
reflets de l'art romain, souvent des débris amoncelés tant bien que mal par des
ouvriers inhabiles sachant à peine poser du moellon et de la brique. Aucun
caractère particulier ne distingue ces bâtisses informes qui donnent plutôt l'idée
de la décadence d'un peuple que de son enfance. En effet, quels éléments d'art
les Francs avaient-ils pu jeter au milieu de la population gallo-romaine? Nous
voyons alors le clergé s'établir dans les basiliques ou les temples restés debout,
les rois habiter les thermes, les ruines des palais ou des villæ romaines. Si
lorsque l'ouragan barbare est passé, lorsque les nouveaux maîtres du sol
commencent à s'établir on bâtit des églises ou des palais, on reproduit les types
romains, mais en évitant d'attaquer les difficultés de l'art de bâtir. Pour les
églises, la basilique antique sert toujours de modèle; pour les habitations
princières, c'est la villa gallo-romaine que l'on cherche à imiter. Grégoire de
Tours décrit, d'une manière assez vague d'ailleurs, quelques-uns de ces édifices
religieux ou civils.

Il ne faut pas croire cependant que toute idée de luxe fût exclue de
l'architecture; au contraire les édifices, le plus souvent bâtis d'une façon
barbare, se couvrent à l'intérieur de peintures, de marbres, de mosaïques. Ce
même auteur, Grégoire de Tours, en parlant de l'église de Clermont-Ferrand,
bâtie au Ve siècle par saint Numatius, huitième évêque de ce diocèse, fait une
peinture pompeuse de cet édifice. Voici la traduction de sa description. «Il fit
(saint Numatius) bâtir l'église qui subsiste encore, et qui est la plus ancienne de
celles qu'on voit dans l'intérieur de la ville. Elle a cent cinquante pieds de long,
soixante de large, et cinquante pieds de haut dans l'intérieur de la nef jusqu'à la
charpente; au-devant est une abside de forme ronde, et de chaque côté

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s'étendent des ailes d'une élégante structure. L'édifice entier est disposé en
forme de croix; il a quarante-deux fenêtres, soixante-dix colonnes, et huit
portes... Les parois de la nef sont ornées de plusieurs espèces de marbres
ajustés ensemble. L'édifice entier ayant été achevé dans l'espace de douze ans...
6» C'est là une basilique antique avec ses colonnes et ses bas côtés (ascellæ), sa

camera que nous croyons devoir traduire par charpente, avec d'autant plus de
raisons que cette église fut complétement détruite par les flammes lorsque
Pépin enleva la ville de Clermont au duc d'Aquitaine Eudes, à ce point qu'il
fallut la rebâtir entièrement. Dans d'autres passages de son Histoire, Grégoire
de Tours parle de certaines habitations princières dont les portiques sont
couverts de charpentes ornées de vives peintures.

Les nouveaux maîtres des Gaules s'établirent de préférence au milieu des terres
qu'ils s'étaient partagées; ils trouvaient là une agglomération de colons et
d'esclaves habitués à l'exploitation des terres, une source de revenus en nature
faciles à percevoir, et qui devaient satisfaire tous les désirs d'un chef germain.
D'ailleurs, les villes avaient encore conservé leur gouvernement municipal
respecté en grande partie par les barbares. Ces restes d'une vieille civilisation
ne pouvaient que gêner les nouveaux venus, si forts et puissants qu'ils fussent.
Des conquérants étrangers n'aiment pas à se trouver en présence d'une
population qui, bien que soumise, leur est supérieure sous le rapport des moeurs
et de la civilisation, c'est au moins une contrainte morale qui embarrasse des
hommes habitués à une vie indépendante et sauvage. Les exercices violents, la
chasse, la guerre; comme délassements, les orgies, s'accommodent de la vie des
champs. Aussi, sous la première race, les villæ sont-elles les résidences
préférées des rois et des possesseurs du sol. Là vivaient ensemble vainqueurs et
vaincus. Ces habitations se composaient d'une suite de bâtiments destinés à
l'exploitation, disséminés dans la campagne, et ressemblant assez à nos grands
établissements agricoles. Là les rois francs tenaient leur cour, se livraient au
plaisir de la chasse et vivaient des produits du sol réunis dans d'immenses
magasins. Quand ces approvisionnements étaient consommés ils changeaient
de résidence. Le bâtiment d'habitation était décoré avec une certaine élégance,
quoique fort simple comme construction et distribution. De vastes portiques,
des écuries, des cours spacieuses, quelques grands espaces couverts où l'on
convoquait les synodes des évêques, où les rois francs présidaient ces grandes
assemblées suivies de ces festins traditionnels qui dégénéraient en orgies,
composaient la résidence du chef. «Autour du principal corps de logis se
trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palais, soit

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barbares, soit romains d'origine... D'autres maisons de moindre apparence
étaient occupées par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et
femmes, toutes sortes de métiers, depuis l'orfévrerie et la fabrique d'armes,
jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur... 7»

Pendant la période mérovingienne les villes seules étaient fortifiées. Les villæ
étaient ouvertes, défendues seulement par des palissades et des fossés. Sous les
rois de la première race la féodalité n'existe pas encore, les leudes ne sont que
de grands propriétaires établis sur le sol gallo-romain, soumis à une autorité
centrale, celle du chef franc, mais autorité qui s'affaiblit à mesure que le
souvenir de la conquête, de la vie commune des camps se perd. Les nouveaux
possesseurs des terres, éloignés les uns des autres, séparés par des forêts ou des
terres vagues dévastées par les guerres, pouvaient s'étendre à leur aise, ne
rencontraient pas d'attaques étrangères à repousser, et n'avaient pas besoin de
chercher à empiéter sur les propriétés de leurs voisins. Toutefois, ces hommes
habitués à la vie aventureuse, au pillage, au brigandage le plus effréné, ne
pouvaient devenir tout à coup de tranquilles propriétaires se contentant de leur
part de conquête; ils se ruaient, autant par désoeuvrement que par amour du
gain, sur les établissements religieux, sur les villages ouverts, pour peu qu'il s'y
trouvât quelque chose à prendre. Aussi voit-on peu à peu les monastères, les
agglomérations gallo-romaines quitter les plaines, le cours des fleuves, pour se
réfugier sur les points élevés et s'y fortifier. Le plat pays est abandonné aux
courses des possesseurs du sol qui, ne trouvant plus devant eux que les fils ou
les petits-fils de leurs compagnons d'armes, les attaquent et pillent leurs villæ.
C'est alors qu'elles s'entourent de murailles, de fossés profonds; mais mal
placées pour se défendre, les villæ sont bientôt abandonnées aux colons, et les
chefs francs s'établissent dans des forteresses. Au milieu de cette effroyable
anarchie que les derniers rois mérovingiens étaient hors d'état de réprimer, les
évêques et les établissements religieux luttaient seuls; les uns par leur patience,
la puissance d'un principe soutenu avec fermeté, leurs exhortations; les autres
par l'étude, les travaux agricoles, et en réunissant derrière leurs murailles les
derniers débris de la civilisation romaine.

Charlemagne surgit au milieu de ce chaos; il parvient par la seule puissance de
son génie organisateur à établir une sorte d'unité administrative; il reprend le fil
brisé de la civilisation antique et tente de le renouer. Charlemagne voulait faire
une renaissance. Les arts modernes allaient profiter de ce suprême effort, non
en suivant la route tracée par ce grand génie, mais en s'appropriant les éléments
nouveaux qu'il avait été chercher en Orient. Charlemagne avait compris que les

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lois et la force matérielle sont impuissantes à réformer et à organiser des
populations ignorantes et barbares, si l'on ne commence par les éclairer. Il avait
compris que les arts et les lettres sont un des moyens les plus efficaces à
opposer à la barbarie. Mais en Occident les instruments lui manquaient, depuis
longtemps les dernières lueurs des arts antiques avaient disparu. L'empire
d'Orient, qui n'avait pas été bouleversé par l'invasion de peuplades sauvages,
conservait ses arts et son industrie. Au VIIIe siècle c'était là qu'il fallait aller
chercher la pratique des arts. D'ailleurs Charlemagne, qui avait eu de fréquents
différends avec les empereurs d'Orient, s'était maintenu en bonne intelligence
avec le kalife Haroun qui lui fit, en 801, cession des lieux saints. Dès 777
Charlemagne avait fait un traité d'alliance avec les gouvernements mauresques
de Saragosse et d'Huesca. Par ces alliances il se ménageait les moyens d'aller
recueillir les sciences et les arts là où ils s'étaient développés. Dès cette époque,
les Maures d'Espagne, comme les Arabes de Syrie, étaient fort avancés dans les
sciences mathématiques et dans la pratique de tous les arts, et bien que
Charlemagne passe pour avoir ramené de Rome, en 787, des grammairiens, des
musiciens et des mathématiciens en France, il est vraisemblable qu'il manda
des professeurs de géométrie à ses alliés de Syrie ou d'Espagne; car nous
pouvons juger, par le peu de monuments de Rome qui datent de cette époque, à
quel degré d'ignorance profonde les constructeurs étaient tombés dans la
capitale du monde chrétien.

Mais pour Charlemagne tout devait partir de Rome par tradition, il était avant
tout empereur d'Occident, et il ne devait pas laisser croire que la lumière pût
venir d'ailleurs. Ainsi, à la renaissance romaine qu'il voulait faire, il mêlait, par
la force des choses, des éléments étrangers qui allaient bientôt faire dévier les
arts du chemin sur lequel il prétendait les replacer. L'empereur pouvait
s'emparer des traditions du gouvernement romain, rendre des ordonnances
toutes romaines, composer une administration copiée sur l'administration
romaine, mais si puissant que l'on soit, on ne décrète pas un art. Pour enseigner
le dessin à ses peintres, les mathématiques à ses architectes, il lui fallait
nécessairement faire venir des professeurs de Byzance, de Damas, ou de
Cordoue; et ces semences exotiques jetées en Occident parmi des populations
qui avaient leur génie propre, devaient produire un art qui n'était ni l'art romain
ni l'art d'Orient, mais qui, partant de ces deux origines, devait produire un
nouveau tronc tellement vivace, qu'il allait après quelques siècles étendre ses
rameaux jusque sur les contrées d'où il avait tiré son germe.

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On a répété à satiété que les croisades avaient eu une grande influence sur
l'architecture occidentale; c'est une croyance que l'étude des monuments vient
plutôt détruire que confirmer. Si les arts et les sciences, conservés et cultivés
par les Maures, ont jeté des éléments nouveaux dans l'architecture occidentale,
c'est bien plutôt pendant le VIIIe siècle. Charlemagne dut être frappé des
moyens employés par les infidèles pour gouverner et policer les populations.
De son temps déjà les disciples de Mahomet avaient établi des écoles célèbres
où toutes les sciences connues alors étaient enseignées; ces écoles, placées pour
la plupart à l'ombre des mosquées, purent lui fournir les modèles de ses
établissements à la fois religieux et enseignants. Cette idée, du reste, sentait son
origine grecque, et les nestoriens avaient bien pu la transmettre aux arabes;
quoi qu'il en soit, Charlemagne avait des rapports plus directs avec les infidèles
qu'avec la cour de Byzance, et s'il ménageait les mahométans plus que les
Saxons, par exemple, frappés sans relâche par lui jusqu'à leur complète
conversion, c'est qu'il trouvait chez les Maures une civilisation très-avancée,
des moeurs policées, des habitudes d'ordre, et des lumières dont il profitait pour
parvenir au but principal de son règne, l'éducation. Il trouvait enfin en Espagne
plus à prendre qu'à donner.

Sans être trop absolu, nous croyons donc que le règne de Charlemagne peut être
considéré comme l'introduction des arts modernes en France; pour faire
comprendre notre pensée par une image, nous dirons qu'à partir de ce règne, si
la coupe et la forme du vêtement restent romaines, l'étoffe est orientale. C'est
plus particulièrement dans les contrées voisines du siége de l'empire, et dans
celles où Charlemagne fit de longs séjours, que l'influence orientale se fait
sentir: c'est sur les bords du Rhin, c'est dans le Languedoc, et le long des
Pyrénées, que l'on voit se conserver longtemps, et jusqu'au XIIIe siècle, la
tradition de certaines formes évidemment importées, étrangères à l'art romain.

Mais malgré son système administratif fortement établi, Charlemagne n'avait
pu faire pénétrer partout également l'enseignement des arts et des sciences
auquel il portait une si vive sollicitude. En admettant même qu'il ait pu (ce qu'il
nous est difficile d'apprécier aujourd'hui, les exemples nous manquant), par la
seule puissance de son génie tenace, donner à l'architecture des bords du Rhin
aux Pyrénées, une unité factice en dépit des différences de nationalités, cette
grande oeuvre dut s'écrouler après lui. Charlemagne avait de fait réuni sur sa
tête la puissance spirituelle et la puissance temporelle; il s'agissait de sauver la
civilisation, et les souverains pontifes, qui avaient vu l'Église préservée des
attaques des arabes, des Grecs et des Lombards, par l'empereur, avaient pu

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reconnaître cette unité des pouvoirs. Mais l'empereur mort, ces nationalités
d'origines différentes réunies par la puissance du génie d'un seul homme
devaient se diviser de nouveau; le clergé devait reconquérir pied à pied le
pouvoir spirituel, que s'arrogeaient alors les successeurs de Charlemagne, non
plus pour le sauvegarder, mais pour détruire toute liberté dans l'Église, et
trafiquer des biens et dignités ecclésiastiques. Les germes de la féodalité, qui
existaient dans l'esprit des Francs, vinrent encore contribuer à désunir le
faisceau si laborieusement lié par ce grand prince. Cinquante ans après sa mort
chaque peuple reprend son allure naturelle; l'art de l'architecture se fractionne,
le génie particulier à chaque contrée se peint dans les monuments des IXe et Xe
siècles. Pendant les XIe et XIIe siècles, la diversité est encore plus marquée.
Chaque province forme une école. Le système féodal réagit sur l'architecture;
de même que chaque seigneur s'enferme dans son domaine, que chaque diocèse
s'isole du diocèse voisin, l'art de bâtir suit pas à pas cette nouvelle organisation
politique. Les constructeurs ne vont plus chercher des matériaux précieux au
loin, n'usent plus des mêmes recettes, ils travaillent sur leur sol, emploient les
matériaux à leur portée, modifient leurs procédés en raison du climat sous
lequel ils vivent, ou les soumettent à des influences toutes locales. Un seul lien
unit encore tous ces travaux qui s'exécutent isolément, la papauté. L'épiscopat
qui, pour reconquérir le pouvoir spirituel, n'avait pas peu contribué au
morcellement du pouvoir temporel, soumis lui-même à la cour de Rome, fait
converger toutes ces voies différentes vers un même but où elles devaient se
rencontrer un jour. On comprendra combien ces labeurs isolés devaient
fertiliser le sol des arts, et quel immense développement l'architecture allait
prendre, après tant d'efforts partiels, lorsque l'unité gouvernementale,
renaissante au XIIIe siècle, réunirait sous sa main tous ces esprits assouplis par
une longue pratique et par la difficulté vaincue.

Parmi les arts, l'art de l'architecture est certainement celui qui a le plus d'affinité
avec les instincts, les idées, les moeurs, les progrès, les besoins des peuples; il
est donc difficile de se rendre compte de la direction qu'il prend, des résultats
auxquels il est amené, si l'on ne connaît les tendances et le génie des
populations au milieu desquelles il s'est développé. Depuis le XVIIe siècle la
personnalité du peuple en France a toujours été absorbée par le gouvernement,
les arts sont devenus officiels, quitte à réagir violemment dans leur domaine,
comme la politique dans le sien à certaines époques. Mais au XIIe siècle, au
milieu de cette société morcelée, où le despotisme des grands, faute d'unité,
équivalait, moralement parlant, à une liberté voisine de la licence, il n'en était
pas ainsi. Le cadre étroit dans lequel nous sommes obligé de nous renfermer, ne

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nous permet pas de faire marcher de front l'histoire politique et l'histoire de
l'architecture du VIIIe au XIIe siècle en France; c'est cependant ce qu'il faudrait
tenter si l'on voulait expliquer les progrès de cet art au milieu des siècles encore
barbares du moyen-âge; nous devrons nous borner à indiquer des points
saillants, généraux, qui seront comme les jalons d'une route à tracer.

Ainsi que nous l'avons dit, le système politique et administratif emprunté par
Charlemagne aux traditions romaines, avait pu arrêter le désordre sans en
détruire les causes. Toutefois nous avons vu comment ce prince jetait, en pleine
barbarie, des éléments de savoir. Pendant ce long règne, ces semences avaient
eu le temps de pousser des racines assez vivaces pour qu'il ne fût plus possible
de les arracher. Le clergé s'était fait le dépositaire de toutes les connaissances
intellectuelles et pratiques. Reportons-nous par la pensée au IXe siècle, et
examinons un instant ce qu'était alors le sol des Gaules et d'une grande partie
de l'Europe occidentale. La féodalité naissante mais non organisée, la guerre,
les campagnes couvertes de forêts en friche, à peine cultivées dans le voisinage
des villes. Les populations urbaines sans industrie, sans commerce, soumises à
une organisation municipale décrépite, sans lien entre elles, des villæ chaque
jour ravagées, habitées par des colons ou des serfs dont la condition était à peu
près la même, l'empire morcelé, déchiré par les successeurs de Charlemagne et
les possesseurs de fiefs. Partout la force brutale, imprévoyante. Au milieu de ce
désordre, seule, une classe d'hommes n'est pas tenue de prendre les armes ou de
travailler à la terre, elle est propriétaire d'une portion notable du sol; elle a seule
le privilége de s'occuper des choses de l'esprit, d'apprendre et de savoir; elle est
mue par un admirable esprit de patience et de charité; elle acquiert bientôt par
cela même une puissance morale contre laquelle viennent inutilement se briser
toutes les forces matérielles et aveugles. C'est dans le sein de cette classe, c'est
à l'abri des murs du cloître que viennent se réfugier les esprits élevés, délicats,
réfléchis; et chose singulière, ce sera bientôt parmi ces hommes en dehors du
siècle que le siècle viendra chercher ses lumières. Jusqu'au XIe siècle
cependant ce travail est obscur, lent; il semble que les établissements religieux,
que le clergé, sont occupés à rassembler les éléments d'une civilisation future.
Rien n'est constitué, rien n'est défini, les luttes de chaque jour contre la barbarie
absorbent toute l'attention du pouvoir clérical, il paraît même épuisé par cette
guerre de détails. Les arts se ressentent de cet état incertain, on les voit se
traîner péniblement sur la route tracée par Charlemagne, sans beaucoup de
progrès; la renaissance romaine reste stationnaire, elle ne produit aucune idée
féconde, neuve, hardie, et sauf quelques exceptions dont nous tiendrons
compte, l'architecture reste enveloppée dans son vieux linceul antique. Les

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invasions des Normands viennent d'ailleurs rendre plus misérable encore la
situation du pays; et comment l'architecture aurait-elle pu se développer au
milieu de ces ruines de chaque jour, puisqu'elle ne progresse que par la
pratique? Cependant ce travail obscur de cloître allait se produire au jour.
Note 6: (retour) Hist. ecclés. des Francs, par G. F. Grégoire, évêque de Tours, en 10
liv. rev. et collat. sur de nouv. manus., et traduite par MM. J. Guadet et Taranne. A
Paris, 1836; chez J. Renouard. T. I, p. 178. (Voy. Éclairciss. et Observ.)

Note 7: (retour) Aug. Thierry, Récits des temps mérovingiens (t. I, p. 253. éd. Furne,
Paris, 1846).

DÉVELOPPEMENT DE L'ARCHITECTURE EN FRANCE DU XIe AU
XVIe SIÈCLE.--DES CAUSES QUI ONT AMENÉ SON PROGRÈS ET
SA DÉCADENCE.--DES DIFFÉRENTS STYLES PROPRES À CHAQUE
PROVINCE. Le XIe siècle commence et avec lui une nouvelle ère pour les
arts comme pour la politique. Nous l'avons dit plus haut, les lettres, les sciences
et les arts s'étaient renfermés dans l'enceinte des cloîtres depuis le règne de
Charlemagne. Au XIe siècle, le régime féodal était organisé autant qu'il pouvait
l'être, le territoire morcelé en seigneuries, vassales les unes des autres jusqu'au
suzerain, présentait l'aspect d'une arène où chacun venait défendre ses droits
attaqués, ou en conquérir de nouveaux les armes à la main. L'organisation
écrite du système féodal était peut-être la seule qui pût convenir dans ces temps
si voisins encore de la barbarie, mais en réalité l'application répondait peu au
principe. C'était une guerre civile permanente, une suite non interrompue
d'oppressions et de vengeances de seigneurs à seigneurs, de révoltes contre les
droits du suzerain. Au milieu de ce conflit perpétuel qu'on se figure l'état de la
population des campagnes! L'institut monastique, épuisé ou découragé, dans
ces temps où nul ne semblait avoir la connaissance du juste et de l'injuste, où
les passions les plus brutales étaient les seules lois écoutées, était lui-même
dans la plus déplorable situation, les monastères pillés et brûlés par les
Normands, rançonnés par les seigneurs séculiers, possédés par des abbés
laïques, étaient la plupart dépeuplés, la vie régulière singulièrement relâchée.
On voyait dans les monastères, au milieu des moines, des chanoines et des
religieuses même, des abbés laïques qui vivaient installés là avec leurs femmes
et leurs enfants, leurs gens d'armes et leurs meutes 8. Cependant quelques
établissements religieux conservaient encore les traditions de la vie bénédictine.

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Au commencement du XIe siècle, non-seulement les droits féodaux étaient
exercés par des seigneurs laïques, mais aussi par des évêques et des abbés; en
perdant ainsi son caractère de pouvoir purement spirituel, une partie du haut
clergé autorisait l'influence que la féodalité séculière prétendait exercer sur les
élections de ces évêques et abbés, puisque ceux-ci devenaient des vassaux
soumis dès lors au régime féodal; ainsi commence une lutte dans laquelle les
deux principes, spirituel et temporel, se trouvent en présence, il s'agit ou de la
liberté ou du vasselage de l'Église, et l'Église, il faut le dire, entame la lutte par
une réforme dans son propre sein.

En 909 Guillaume, duc d'Aquitaine, avait fondé l'abbaye de Cluny, et c'est aux
saints apôtres Pierre et Paul qu'il donnait tous les biens qui accompagnaient sa
fondation 9. Une bulle de Jean XI (mars 932) confirme la charte de Guillaume,
et «affranchit le monastère de toute dépendance de quelque roi, évêque ou
comte que ce soit, et des proches même de Guillaume 10...»

Il ne faut point juger cette intervention des pontifes romains avec nos idées
modernes. Il faut songer qu'au milieu de cette anarchie générale, de ces
empiétements de tous les pouvoirs les uns sur les autres, de cette oppression
effrénée de la force brutale, cette suzeraineté qu'acceptait la chaire de Saint-
Pierre devait opposer une barrière invincible à la force matérielle, établir l'unité
spirituelle, constituer une puissance morale immense en plein coeur de la
barbarie, et c'est ce qui arriva. Tout le XIe siècle et la première moitié du XIIe
sont remplis par l'histoire de ces luttes, d'où le pouvoir spirituel sort toujours
vainqueur. Saint Anselme, archevêque de Canterbury, saint Hugues, abbé de
Cluny, et Grégoire VII, sont les trois grandes figures qui dominent cette
époque, et qui établissent d'une manière inébranlable l'indépendance spirituelle
du clergé. Comme on doit le penser, les populations n'étaient pas indifférentes à
ces grands débats; elles voyaient alors un refuge efficace contre l'oppression
dans ces monastères où se concentraient les hommes intelligents, les esprits
d'élite, qui, par la seule puissance que donne une conviction profonde, une vie
régulière et dévouée, tenaient en échec tous les grands du siècle. L'opinion,
pour nous servir d'un mot moderne, était pour eux, et ce n'était pas leur moindre
soutien; le clergé régulier résumait alors à lui seul toutes les espérances de la
classe inférieure; il ne faut donc point s'étonner si pendant le XIe siècle et au
commencement du XIIe il devint le centre de toute influence, de tout progrès,
de tout savoir. Partout il fondait des écoles où l'on enseignait les lettres, la
philosophie, la théologie, les sciences et les arts. À l'abbaye du Bec, Lanfranc et

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saint Anselme étant prieurs ne dédaignent pas d'instruire la jeunesse séculière,
de corriger, pendant leurs veilles, les manuscrits fautifs des auteurs païens, des
Écritures saintes, ou des Pères. À Cluny, les soins les plus attentifs étaient
apportés à l'enseignement. Udalric 11 consacre deux chapitres de ses Coutumes
à détailler les devoirs des maîtres envers les enfants ou les adultes qui leur
étaient confiés 12. «Le plus grand prince n'était pas élevé avec plus de soins
dans le palais des rois, que ne l'était le plus petit des enfants à Cluny 13.»

Ces communautés prenaient dès lors une grande importance vis-à-vis la
population des villes par leur résistance au despotisme aveugle de la féodalité et
à son esprit de désordre, participaient à toutes les affaires publiques par
l'intelligence, le savoir et les capacités de leurs membres; aussi comme le dit
l'un des plus profonds et des plus élégants écrivains de notre temps dans un
livre excellent, publié depuis peu 14: Les abbés de ces temps d'austérité et de
désordre ressemblaient fort peu à ces oisifs grassement rentés dont s'est raillé
plus tard notre littérature bourgeoise et satirique: leur administration était
laborieuse, et la houlette du pasteur ne demeurait pas immobile dans leurs
mains.» Cette activité intérieure et extérieure du monastère devait, comme
toujours, donner aux arts et particulièrement à l'architecture un grand essor; et
c'était dans le sein des abbayes mêmes que se formaient les maîtres qui allaient,
au XIe siècle, leur donner une importance matérielle égale à leur prépondérance
religieuse et morale dans la chrétienté. Le premier architecte qui jette les
fondements de ce vaste et admirable monastère de Cluny, presque entièrement
détruit aujourd'hui, est un Cluniste, nommé Gauzon, ci-devant abbé de Baume
15
. Celui qui achève la grande église est un Flamand religieux, Hezelon qui,
avant son entrée à Cluny, enseignait à Liége; les rois d'Espagne et d'Angleterre
fournirent les fonds nécessaires à l'achèvement de cette grande construction
(voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE).

Non-seulement ces bâtiments grandioses allaient servir de types à tous les
monastères de la règle de Cluny en France et dans une grande partie de
l'Europe occidentale; mais les simples paroisses, les constructions rurales, les
monuments publics des villes prenaient leurs modèles dans ces centres de
richesse et de lumière. Là, en effet, et là seulement, se trouvaient le bien-être,
les dispositions étudiées et prévoyantes, salubres et dignes. En 1009, avant
même la construction de l'abbaye de Cluny sous Pierre le Vénérable, «Hugues
de Farfa avait envoyé un de ses disciples, nommé Jean, observer les lieux et
décrire pour l'usage particulier de son monastère les us et coutumes de Cluny.

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Cet ouvrage demeuré manuscrit dans la bibliothèque vaticane, n°6808 16,
contient des renseignements que nous ne retrouverions pas ailleurs aujourd'hui.
Nul doute que ces dimensions que l'on veut transporter à Farfa, ne soient celles
de Cluny au temps de saint Odilon. Quand nous serions dans l'erreur à cet
égard, toujours est-il certain que ces proportions ont été fournies et ces plans
élaborés à Cluny, dont nous surprenons ainsi la glorieuse influence jusqu'au
coeur de l'Italie... L'Église devait avoir 140 pieds de long. 160 fenêtres vitrées,
deux tours à l'entrée, formant un parvis pour les laïques;.... le dortoir, 140 pieds
de long, 34 de hauteur, 92 fenêtres vitrées, ayant chacune plus de 6 pieds de
hauteur et 2-1/2 de largeur; le réfectoire, 90 pieds de long et 23 de hauteur;...
l'aumônerie, 60 pieds de longueur; l'atelier des verriers, bijoutiers et orfèvres,
123 pieds de long sur 25 de large 17; les écuries des chevaux du monastère et
des étrangers, 280 pieds de long sur 25 18...»

Mais pendant que les ordres religieux, les évêques, qui n'admettaient pas le
vasselage de l'Église, et le souverain pontife à leur tête, soutenaient avec
ensemble et persistance la lutte contre les grands pouvoirs féodaux, voulaient
établir l'unité spirituelle, et réformer les abus qui s'étaient introduits dans le
clergé; les populations des villes profitaient des lumières et des idées
d'indépendance morale répandues autour des grands monastères, éprouvaient le
besoin d'une autorité publique et d'une administration intérieure, à l'imitation de
l'autorité unique du saint-siége, et de l'organisation intérieure des couvents;
elles allaient réclamer leur part de garantie contre le pouvoir personnel de la
féodalité séculière et du haut clergé.

Ces deux mouvements sont distincts cependant, et s'ils marchent parallèlement,
ils sont complétement indépendants l'un de l'autre. Les clercs qui enseignaient
alors en chaire au milieu d'une jeunesse avide d'apprendre ce que l'on appelait
alors la physique et la théologie, étaient les premiers à qualifier d'exécrables les
tentatives de liberté des villes. De même que les bourgeois qui réclamaient, et
obtenaient au besoin par la force, des franchises destinées à protéger la liberté
du commerce et de l'industrie, poursuivaient à coups de pierre les disciples
d'Abailard. Telle est cette époque d'enfantement, de contradictions étranges, où
toutes les classes de la société semblaient concourir par des voies mystérieuses
à l'unité, s'accusant réciproquement d'erreurs sans s'apercevoir qu'elles
marchaient vers le même but.

Parmi les abbayes qui avaient été placées sous la dépendance de Cluny, et qui
possédaient les mêmes priviléges, était l'abbaye de Vézelay. Vers 1119, les

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comtes de Nevers prétendirent avoir des droits de suzeraineté sur la ville
dépendant du monastère. «Ils ne pouvaient voir sans envie les grands profits
que l'abbé de Vézelay tirait de l'affluence des étrangers de tout rang et de tout
état, ainsi que des foires qui se tenaient dans le bourg, particulièrement à la fête
de sainte Marie-Madeleine. Cette foire attirait, durant plusieurs jours, un
concours nombreux de marchands, venus soit du royaume de France soit des
communes du Midi, et donnait à un bourg de quelques milliers d'âmes une
importance presque égale à celle des grandes villes du temps. Tout serfs qu'ils
étaient de l'abbaye de Sainte-Marie, les habitants de Vézelay avaient
graduellement acquis la propriété de plusieurs domaines situés dans le
voisinage; et leur servitude diminuant par le cours naturel des choses, s'était
peu à peu réduite au payement des tailles et des aides, et à l'obligation de porter
leur pain, leur blé et leur vendange, au four, au moulin et au pressoir publics,
tenus ou affermés par l'abbaye. Une longue querelle, souvent apaisée, par
l'intervention des papes, mais toujours renouvelée sous différents prétextes,
s'éleva ainsi entre les comtes de Nevers et les abbés de Sainte-Marie de
Vézelay... Le comte Guillaume, plusieurs fois sommé par l'autorité pontificale
de renoncer à ses prétentions, les fit valoir avec plus d'acharnement que jamais,
et légua en mourant à son fils, du même nom que lui, toute son inimitié contre
l'abbaye 19.» Le comte, au retour de la croisade, recommença la lutte par une
alliance avec les habitants, leur promettant de reconnaître la commune, y
entrant même, en jurant fidélité aux bourgeois.

Les habitants de Vézelay ne sont pas plutôt affranchis et constitués en
commune qu'ils se fortifient. «Ils élevèrent autour de leurs maisons, chacun
selon sa richesse, des murailles crénelées, ce qui était la marque et la garantie
de la liberté. L'un des plus considérables parmi eux, nommé Simon, jeta les
fondements d'une grosse tour carrée 20...» Peu d'années avant ou après cette
époque, le Mans, Cambrai, Saint-Quentin, Laon, Amiens, Beauvais, Soissons,
Orléans, Sens, Reims s'étaient constitués en communes, les uns à main armée et
violemment, les autres en profitant des querelles survenues entre les seigneurs
et évêques qui, chacun de leur côté, étaient en possession de droits féodaux sur
ces villes. Le caractère de la population indigène gallo-romaine, longtemps
comprimé, surgissait tout à coup; les populations ne renversaient pas comme de
nos jours, avec ensemble, ce qui gênait leur liberté, mais elles faisaient des
efforts partiels, isolés, manifestant ainsi leur esprit d'indépendance avec
d'autant plus d'énergie qu'elles étaient abandonnées à elles-mêmes. Cette
époque de l'affranchissement des communes marque une place importante dans

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l'histoire de l'architecture. C'était un coup porté à l'influence féodale séculière
ou religieuse (voy. ARCHITECTE). De ce moment les grands centres religieux
cessent de posséder exclusivement le domaine des arts. Saint Bernard devait
lui-même contribuer à hâter l'accomplissement de cette révolution: abbé de
Clairvaux, il appartenait à la règle austère de Cîteaux; plusieurs fois en chaire,
et notamment dans cette église de Vézelay, qui dépendait de Cluny, il s'était
élevé avec la passion d'une conviction ardente contre le luxe que l'on déployait
dans les églises, contre ces «figures bizarres et monstrueuses» qui, à ses yeux,
n'avaient rien de chrétien, et que l'on prodiguait sur les chapiteaux, sur les
frises, et jusque dans le sanctuaire du Seigneur. Les monastères qui s'érigeaient
sous son inspiration, empreints d'une sévérité de style peu commune alors,
dépouillés d'ornements et de bas-reliefs, contrastaient avec l'excessive richesse
des abbayes soumises à la règle de Cluny. L'influence de ces constructions
austères, desséchait tout ce qui s'élevait autour d'elles (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE). Cette déviation de l'architecture religieuse apporta pendant le
cours du XIIe siècle une sorte d'indécision dans l'art qui ralentit et comprima
l'élan des écoles monastiques. Le génie des populations gallo-romaines était
contraire à la réforme que saint Bernard voulait établir; aussi n'en tint-il
compte; et cette réforme qui arrêta un instant l'essor donné à l'architecture au
milieu des grands établissements religieux, ne fit que lui ouvrir le chemin dans
une voie nouvelle, et qui allait appartenir dorénavant aux corporations laïques.
Dès la fin du XIIe siècle l'architecture religieuse, monastique ou civile, appelait
à son aide toutes les ressources de la sculpture et de la peinture, et les
établissements fondés par saint Bernard restaient comme des témoins isolés de
la protestation d'un seul homme contre les goûts de la nation.

Dans l'organisation des corporations laïques de métiers, les communes ne
faisaient que suivre l'exemple donné par les établissements religieux. Les
grandes abbayes, et même les prieurés, avaient depuis le VIIIe siècle établi
autour de leurs cloîtres et dans l'enceinte de leurs domaines des ateliers de
corroyeurs, de charpentiers, menuisiers, ferronniers, cimenteurs, d'orfévres, de
sculpteurs, de peintres, de copistes, etc. (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE). Ces ateliers, quoiqu'ils fussent composés indistinctement de
clercs et de laïques, étaient soumis à une discipline, et le travail était
méthodique; c'était par l'apprentissage que se perpétuait l'enseignement; chaque
établissement religieux représentait ainsi en petit un véritable État, renfermant
dans son sein tous ses moyens d'existence, ses chefs, ses propriétaires
cultivateurs, son industrie, et ne dépendant par le fait que de son propre
gouvernement, sous la suprématie du souverain pontife. Cet exemple profitait

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aux communes qui avaient soif d'ordre et d'indépendance en même temps. En
changeant de centre, les arts et les métiers ne changèrent pas brusquement de
direction; et si des ateliers se formaient en dehors de l'enceinte des monastères,
ils étaient organisés d'après les mêmes principes, l'esprit séculier seulement y
apportait un nouvel élément, très-actif, il est vrai, mais procédant de la même
manière, par l'association, et une sorte de solidarité.

Parallèlement au grand mouvement d'affranchissement des villes, une
révolution se préparait au sein de la féodalité séculière. En se précipitant en
Orient, à la conquête des lieux saints, elle obéissait à deux sentiments, le
sentiment religieux d'abord, et le besoin de la nouveauté, de se dérober aux
luttes locales incessantes, à la suzeraineté des seigneurs puissants, peut-être
aussi à la monotonie d'une vie isolée, difficile, besoigneuse même; la plupart
des possesseurs de fiefs laissaient ainsi derrière eux des nuées de créanciers,
engageant leurs biens pour partir en terre sainte, et comptant sur l'imprévu pour
les sortir des difficultés de toute nature qui s'accumulaient autour d'eux. Il n'est
pas besoin de dire que les rois, le clergé et le peuple des villes trouvaient dans
ces émigrations en masse de la classe noble, des avantages certains; les rois
pouvaient ainsi étendre plus facilement leur pouvoir, les établissements
religieux et les évêques débarrassés, temporairement du moins, de voisins
turbulents, ou les voyant revenir dépouillés de tout, augmentaient les biens de
l'Église, pouvaient songer avec plus de sécurité à les améliorer, à les faire
valoir; le peuple des villes et des bourgs se faisait octroyer des chartes à prix
d'argent en fournissant aux seigneurs les sommes nécessaires à ces expéditions
lointaines, à leur rachat s'ils étaient prisonniers, ou à leur entretien s'ils
revenaient ruinés, ce qui arrivait fréquemment. Ces transactions faites de gré ou
de force avaient pour résultat d'affaiblir de jour en jour les distinctions de race
vainqueurs et de vaincus, de Francs et de Gallo-Romains. Elles contribuaient à
former une nationalité liée par des intérêts communs, par des engagements pris
de part et d'autre. Le pouvoir royal abandonnait le rôle de chef d'une caste de
conquérants pour devenir royauté nationale destinée à protéger toutes les
classes de citoyens sans distinction de race ou d'état. Il commençait à agir
directement sur les populations sans intermédiaires non-seulement dans le
domaine royal, mais au milieu des possessions de ses grands vassaux. «Un
seigneur qui octroyait ou vendait une charte de commune se faisait prêter
serment de fidélité par les habitants; de son côté il jurait de maintenir leurs
libertés et franchises; plusieurs gentils-hommes se rendaient garants de sa foi,
s'obligeant à se remettre entre les mains des habitants si leur seigneur lige
violait quelques-uns de leurs droits, et à rester prisonniers jusqu'à ce qu'il leur

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eût fait justice. Le roi intervenait toujours dans ces traités, pour confirmer les
chartes, et pour les garantir. On ne pouvait faire de commune sans son
consentement, et de là toutes les villes de commune furent réputées être en la
seigneurie du roi; il les appelait ses bonnes villes, titre qu'on trouve employé
dans les ordonnances, dès l'année 1226. Par la suite on voulut que leurs
officiers reconnussent tenir leurs charges du roi, non à droit de suzeraineté et
comme seigneur, mais à droit de souveraineté et comme roi 21.»

Cette marche n'a pas la régularité d'un système suivi avec persévérance.
Beaucoup de seigneurs voulaient reprendre par la force ces chartes vendues
dans un moment de détresse, mais l'intervention royale penchait du côté des
communes, car ces institutions ne pouvaient qu'abaisser la puissance des grands
vassaux. La lutte entre le clergé et la noblesse féodale subsistait toujours, et les
seigneurs séculiers établirent souvent des communes dans la seule vue
d'entraver la puissance des évêques. Tous les pouvoirs de l'État, au XIIe siècle,
tendaient donc à faire renaître cette prépondérance populaire du pays, étouffée
pendant plusieurs siècles. Avec la conscience de sa force, le tiers état reprenait
le sentiment de sa dignité, lui seul d'ailleurs renfermait encore dans son sein les
traditions et certaines pratiques de l'administration romaine; «des chartes de
communes des XIIe et XIIIe siècles semblent n'être qu'une confirmation de
priviléges subsistants 22.» Quelques villes du midi, sous l'influence d'un régime
féodal moins morcelé et plus libéral par conséquent, telles que Toulouse,
Bordeaux, Périgueux, Marseille, avaient conservé à peu près intactes leurs
institutions municipales; les villes riches et populeuses de Flandre, dès le Xe
siècle, étaient la plupart affranchies. L'esprit d'ordre est toujours la conséquence
du travail et de la richesse acquise par l'industrie et le commerce. Il est
intéressant de voir en face de l'anarchie du système féodal, ces organisations
naissantes des communes, sortes de petites républiques qui possèdent leurs
rouages administratifs, imparfaits, grossiers d'abord, puis présentant déjà,
pendant le XIIIe siècle, toutes les garanties de véritables constitutions. Les arts,
comme l'industrie et le commerce, se développaient rapidement dans ces
centres de liberté relative, les corporations de métiers réunissaient dans leur
sein tous les gens capables, et ce qui plus tard devint un monopole gênant était
alors un foyer de lumières. L'influence des établissements monastiques dans les
arts de l'architecture ne pouvait être combattue que par des corporations de gens
de métiers qui présentaient toutes les garanties d'ordre et de discipline que l'on
trouvait dans les monastères, avec le mobile puissant de l'émulation, et l'esprit
séculier de plus. Des centres comme Cluny, lorsqu'ils envoyaient leurs moines

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cimenteurs pour bâtir un prieuré dans un lieu plus ou moins éloigné de l'abbaye
mère, l'expédiaient avec des programmes arrêtés, des recettes admises, des
poncifs (qu'on nous passe le mot), dont ces architectes clercs ne pouvaient et ne
devaient s'écarter. L'architecture soumise ainsi à un régime théocratique, non-
seulement n'admettait pas de dispositions nouvelles, mais reproduisait à peu
près partout les mêmes formes, sans tenter de progresser. Mais quand, à côté de
ces écoles cléricales, il se fut élevé des corporations laïques, ces dernières,
possédées de l'esprit novateur qui tient à la civilisation moderne, l'emportèrent
bientôt même dans l'esprit du clergé catholique, qui, rendons-lui cette justice,
ne repoussa jamais les progrès de quelque côté qu'ils lui vinssent, surtout quand
ces progrès ne devaient tendre qu'à donner plus de pompe et d'éclat aux
cérémonies du culte. Toutefois l'influence de l'esprit laïque fut lente à se faire
sentir dans les constructions monastiques, et cela se conçoit, tandis qu'elle
apparaît presque subitement dans les édifices élevés par les évêques, tels que
les cathédrales, les évêchés, dans les châteaux féodaux et les bâtiments
municipaux. À cette époque le haut clergé était trop éclairé, trop en contact
avec les puissants du siècle pour ne pas sentir tout le parti que l'on pouvait tirer
du génie novateur et hardi qui allait diriger les architectes laïques; il s'en
empara avec cette intelligence des choses du temps qui le caractérisait, et
devint son plus puissant promoteur.

Au XIIe siècle le clergé n'avait pas à prendre les armes spirituelles seulement
contre l'esprit de désordre des grands et leurs excès, il se formait à côté de lui
un enseignement rival, ayant la prétention d'être aussi orthodoxe que le sien,
mais voulant que la foi s'appuyât sur le rationalisme. Nous avons dit déjà que
les esprits d'élite réfugiés dans ces grands établissements religieux étudiaient,
commentaient et revoyaient avec soin les manuscrits des auteurs païens, des
Pères ou des philosophes chrétiens rassemblés dans les bibliothèques des
couvents, il est difficile de savoir si les hommes tels que Lanfranc et saint
Anselme pouvaient lire les auteurs grecs, mais il est certain qu'ils connaissaient
les traductions et les commentaires d'Aristote, attribués à Boëce, et que les
opinions de Platon étaient parvenues jusqu'à eux. Les ouvrages de saint
Anselme, en étant toujours empreints de cette pureté et de cette humilité de
coeur qui lui sont naturelles, elles sentent cependant le savant dialecticien et
métaphysicien. La dialectique et la logique étaient passées d'Orient en
Occident, et les méthodes philosophiques des docteurs de Byzance avaient
suivi le grand mouvement intellectuel imprimé par Charlemagne. Les
théologiens occidentaux mettaient en oeuvre, dès le XIe siècle, dans leurs écrits
ou leurs discussions, toutes les ressources de la raison et de la logique pour

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arriver à la démonstration et à la preuve des vérités mystérieuses de la religion
23. Personne n'ignore l'immense popularité que s'était acquise Abailard dans

l'enseignement pendant le XIIe siècle. Cet esprit élevé et subtil, croyant, mais
penchant vers le rationalisme, façonnait la jeunesse des écoles de Paris à cette
argumentation scolastique, à cette rigueur de raisonnement qui amènent
infailliblement les intelligences qui ne sont pas éclairées d'une foi vive, au
doute. Nous retrouvons cet esprit d'analyse dans toutes les oeuvres d'art du
moyen âge, et dans l'architecture surtout qui dépend autant des sciences
positives que de l'inspiration. Saint Bernard sentit le danger, il comprit que
cette arme du raisonnement mise entre les mains de la jeunesse, dans des temps
si voisins de la barbarie, devait porter un coup funeste à la foi catholique; aussi
n'hésite-t-il pas à comparer Abailard à Arius, à Pélage et à Nestorius. Abailard,
en 1122, se voyait forcé, au concile de Soissons, de brûler de sa propre main;
sans même avoir été entendu, son Introduction à la théologie, dans laquelle il
se proposait de défendre la trinité et l'unité de Dieu contre les arguments des
philosophes, en soumettant le dogme à toutes les ressources de la dialectique; et
en 1140, à la suite des censures du concile de Sens, il dut se retirer à l'abbaye de
Cluny, où les deux dernières années de sa vie furent consacrées à la pénitence.
Cependant, malgré cette condamnation, l'art de la dialectique, devint de plus en
plus familier aux écrivains les plus orthodoxes, et de cette école de théologiens
scolastiques sortirent, au XIIIe siècle, des hommes tels que Roger Bacon,
Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin. Saint Bernard et Abailard étaient les
deux têtes des deux grands principes qui s'étaient trouvés en présence pendant
le cours du XIIe siècle au sein du clergé: saint Bernard représentait la foi pure,
le sens droit; il croyait fermement à la théocratie comme au seul moyen de
sortir de la barbarie, et il commençait en homme sincère par introduire la
réforme parmi ceux dont il voulait faire les maîtres du monde; l'esprit de saint
Paul résidait en lui. Abailard représentait toutes les ressources de la scolastique,
les subtilités de la logique et l'esprit d'analyse poussé aux dernières limites. Ce
dernier exprimait bien plus, il faut le dire, les tendances de son époque que
saint Bernard; aussi le haut clergé ne chercha pas à briser l'arme dangereuse
d'Abailard, mais à s'en servir; il prit les formes du savant docteur en conservant
l'orthodoxie du saint. Nous insistons sur ce point parce qu'il indique clairement
à notre sens le mouvement qui s'était produit dans l'étude des arts et des
sciences, et la conduite du haut clergé en face de ce mouvement; il en comprit
l'importance, et il le dirigea au grand profit des arts et de la civilisation. Tout ce
qui surgit à cette époque est irrésistible; les croisades, la soif du savoir et le
besoin d'affranchissement, sont autant de torrents auxquels il fallait creuser des

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lits; il semblait que l'Occident, longtemps plongé dans l'engourdissement, se
réveillait plein de jeunesse et de santé; il se trouvait tout à coup rempli d'une
force expansive et absorbante à la fois. Jamais l'envie d'apprendre n'avait
produit de telles merveilles. Quand Abailard, condamné par un concile, fugitif,
désespérant de la justice humaine, ne trouva plus qu'un coin de terre sur les
bords de l'Ardisson, où il pût enseigner librement, sous le consentement de
l'évêque de Troyes, sa solitude fut bientôt peuplée de disciples. Laissons un
instant parler M. Guizot. «À peine ses disciples eurent-ils appris le lieu de sa
retraite, qu'ils accoururent de tous côtés, et, le long de la rivière, se bâtirent
autour de lui de petites cabanes. Là, couchés sur la paille, vivant de pain
grossier et d'herbes sauvages, mais heureux de retrouver leur maître, avides de
l'entendre, ils se nourrissaient de sa parole, cultivaient ses champs et
pourvoyaient à ses besoins. Des prêtres se mêlaient parmi eux aux laïques; et
ceux, dit Héloïse, qui vivaient des bénéfices ecclésiastiques et qui, accoutumés
à recevoir, non à faire des offrandes, avaient des mains pour prendre, non pour
donner, ceux-là même se montraient prodigues et presque importuns dans les
dons qu'ils apportaient. Il fallut bientôt agrandir l'oratoire devenu trop petit
pour le nombre de ceux qui s'y réunissaient. Aux cabanes de roseaux
succédèrent des bâtiments de pierre et de bois, tous construits par le travail ou
aux frais de la colonie philosophique; et Abailard, au milieu de cette
affectueuse et studieuse jeunesse, sans autre soin que celui de l'instruire et de
lui dispenser le savoir et la doctrine, vit s'élever l'édifice religieux qu'en
mémoire des consolations qu'il y avait trouvées dans son infortune, il dédia au
Paraclet ou consolateur 24.» Jamais la foi, le besoin de mouvement, le désir de
racheter des fautes et des crimes n'avaient produit un élan comme les croisades.
Jamais les efforts d'une nation n'avaient été plus courageux et plus persistants
pour organiser une administration civile, pour constituer une nationalité, pour
conquérir ses premières libertés, que ne le fut cette explosion des communes.
Le haut clergé condamnait l'enseignement d'Abailard, mais se mettait à son
niveau en maintenant l'orthodoxie, provoquait le mouvement des croisades, et
en profitait; ne comprenait pas d'abord et anathématisait l'esprit des communes,
et cependant trouvait bientôt au sein de ces corporations de bourgeois, les
artistes hardis et actifs, les artisans habiles qui devaient élever et décorer ses
temples, ses monastères, ses hôpitaux et ses palais. Admirable époque pour les
arts, pleine de séve et de jeunesse!

À la fin du XIIe siècle, l'architecture, déjà pratiquée par des artistes laïques,
conserve quelque chose de son origine théocratique; bien que contenue encore

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dans les traditions romanes, elle prend un caractère de soudaineté qui fait
pressentir ce qu'elle deviendra cinquante ans plus tard; elle laisse apparaître
parfois des hardiesses étranges, des tentatives qui bientôt deviendront des
règles. Chaque province élève de vastes édifices qui vont servir de types; et au
milieu de ces travaux partiels, mais qui se développent rapidement, le domaine
royal conserve le premier rang. Dans l'histoire des peuples, la Providence place
toujours les hommes des circonstances; Philippe Auguste régnait alors; son
habileté comme politique, son caractère prudent et hardi à la fois, élevaient la
royauté à un degré de puissance inconnu depuis Charlemagne. L'un des
premiers il avait su occuper sa noblesse à des entreprises vraiment nationales;
la féodalité perdait sous son règne les derniers vestiges de ses habitudes de
conquérant pour faire partie de la nation. Grand nombre de villes et de simples
bourgades recevaient des chartes octroyées de plein gré; le haut clergé prenait
une moins grande part dans les affaires séculières, et se réformait. Le pays se
constituait enfin, et la royauté de fait, selon l'expression de M. Guizot, était
placée au niveau de la royauté de droit. L'unité gouvernementale apparaissait,
et sous son influence l'architecture se dépouillait de ses vieilles formes,
empruntées de tous côtés, pour se ranger, elle aussi, sous des lois qui en firent
un art national.

Philippe Auguste avait ajouté au domaine royal la Normandie, l'Artois, le
Vermandois, le Maine, la Touraine, l'Anjou et le Poitou, c'est-à-dire les
provinces les plus riches de France, et celles qui renfermaient les populations
les plus actives et les plus industrieuses. La prépondérance monarchique avait
absorbé peu à peu dans les provinces, et particulièrement dans l'Ile-de-France,
l'influence de la féodalité séculière et des grands établissements religieux. À
l'ombre de ce pouvoir naissant, les villes mieux protégées dans leurs libertés,
avaient organisé leur administration avec plus de sécurité et de force; quelques-
unes même, comme Paris, n'avaient pas eu besoin, pour développer leur
industrie, de s'ériger en communes, elles vivaient immédiatement sous la
protection du pouvoir royal, et cela leur suffisait. Or, on n'a pas tenu assez
compte, il nous semble, de cette influence du pouvoir monarchique sur les arts
en France. Il semble que François Ier ait été le premier roi qui ait pesé sur les
arts, tandis que dès la fin du XIIe siècle nous voyons l'architecture, et les arts
qui en dépendent, se développer avec une incroyable vigueur dans le domaine
royal, et avant tout dans l'Ile-de-France, c'est-à-dire dans la partie de ce
domaine qui, après le démembrement féodal de la fin du Xe siècle, était restée
l'apanage des rois. De Philippe Auguste à Louis XIV, l'esprit général de la
monarchie présente un caractère frappant; c'est quelque chose d'impartial et de

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grand, de contenu et de logique dans la direction des affaires, qui distingue
cette monarchie entre toutes dans l'histoire des peuples de l'Europe occidentale.
La monarchie française est peut-être, à partir du XIIe siècle, la seule qui ait été
réellement nationale, qui se soit identifiée à l'esprit de la population, et c'est ce
qui a fait sa force et sa puissance croissantes malgré ses fautes et ses revers.
Dans ses rapports avec la cour de Rome, avec ses grands vassaux, avec la
nation elle-même, elle apporte toujours (nous ne parlons, bien entendu, que de
l'ensemble de sa conduite) une modération ferme et un esprit éclairé, qui sont le
partage des hommes de goût, pour nous servir d'une expression moderne. Ce
tempérament dans la manière de voir les choses et dans la conduite des affaires
se retrouve dans les arts jusqu'à Louis XIV. L'architecture, cette vivante
expression de l'esprit d'un peuple, est empreinte dès la fin du XIIIe siècle, dans
le domaine royal, de la vraie grandeur qui évite l'exagération; elle est toujours
contenue même dans ses écarts, et aux époques de décadence, dans les limites
du goût, sobre et riche à la fois, claire et logique, elle se plie à toutes les
exigences sans jamais abandonner le style. C'est un art appartenant à des gens
instruits, qui savent ne dire et faire que ce qu'il faut pour être compris.
N'oublions pas que pendant les XIIe et XIIIe siècles, les écoles de Paris,
l'université, étaient fréquentées par tous les hommes qui, non-seulement en
France, mais en Europe, voulaient connaître la vraie science. L'enseignement
des arts devait être au niveau de l'enseignement des lettres, de ce qu'on appelait
la physique, c'est-à-dire les sciences, et de la théologie; l'Allemagne, l'Italie et
la Provence, particulièrement, envoyaient leurs docteurs se perfectionner à
Paris. Nous avons vu que les grands établissements religieux, dès la fin du XIe
siècle, envoyaient leurs moines bâtir des monastères en Angleterre, en Italie, et
jusqu'au fond de l'Allemagne. À la fin du XIIe siècle les corporations laïques
du domaine royal commençaient à prendre la direction des arts sur toutes les
provinces de France.

Mais avant d'aller plus loin, examinons rapidement quels étaient les éléments
divers qui avaient, dans chaque contrée, donné à l'architecture un caractère
local. De Marseille à Châlon, les vallées du Rhône et de la Saône avaient
conservé un grand nombre d'édifices antiques à peu près intacts, et là, plus que
partout ailleurs, les traditions romaines laissèrent des traces jusqu'au XIIe
siècle. Les édifices des bords du Rhône rappellent pendant le cours des XIe et
XIIe siècles l'architecture des bas temps, les églises du Thor, de Vénasques, de
Pernes, le porche de Notre-Dame-des-Dons, à Avignon, ceux de Saint-
Trophyme d'Arles et de Saint-Gilles reproduisent dans leurs détails, sinon dans
l'ensemble de leurs dispositions modifiées en raison des besoins nouveaux, les

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fragments romains qui couvrent encore le sol de la Provence. Toutefois les
relations fréquentes des villes du littoral avec l'Orient apportèrent dans
l'ornementation, et aussi dans quelques données générales, des éléments
byzantins. Les absides à pans coupés, les coupoles polygonales supportées par
une suite d'arcs en encorbellements, les arcatures plates décorant les murs, les
moulures peu saillantes et divisées en membres nombreux, les ornements déliés
présentant souvent des combinaisons étrangères à la flore, des feuillages aigus
et dentelés, sentaient leur origine orientale. Cette infusion étrangère se perd à
mesure que l'on remonte le Rhône, ou du moins elle prend un autre caractère en
venant se mêler à l'influence orientale partie des bords du Rhin. Celle-ci est
autre, et voici pourquoi: sur les bords de la Méditerranée, les populations
avaient des rapports directs et constants avec l'Orient. Au XIIe siècle elles
subissaient l'influence des arts orientaux contemporains et non l'influence
archéologique des arts antérieurs, de là cette finesse et cette recherche que l'on
rencontre dans les édifices de Provence qui datent de cette époque; mais les arts
byzantins, qui avaient laissé des traces sur les bords du Rhin, dataient de
l'époque de Charlemagne; depuis lors les rapports de ces contrées avec l'Orient
avaient cessé d'être directs. Ces deux architectures, dont l'une avait puisé
autrefois, et dont l'autre puisait encore aux sources orientales, se rencontrent
dans la Haute-Saône, sur le sol bourguignon et dans la Champagne; de là ces
mélanges de style issus de l'architecture romaine du sol, de l'influence orientale
sud contemporaine, et de l'influence orientale rhénane traditionnelle; de là des
monuments tels que les églises de Tournus, des abbayes de Vézelay, de Cluny,
de Charlieu. Et cependant, ces mélanges forment un tout harmonieux, car ces
édifices étaient exécutés par des hommes nés sur le sol, n'ayant subi que des
influences dont ils ne connaissaient pas l'origine, dirigés parfois, comme à
Cluny, par des étrangers qui ne se préoccupaient pas assez des détails de
l'exécution pour que la tradition locale ne conservât pas une large part dans le
mode de bâtir et de décorer les monuments. L'influence orientale ne devait pas
pénétrer sur le sol gallo-romain par ces deux voies seulement. En 984, une
vaste église avait été fondée à Périgueux, reproduisant exactement dans son
plan et ses dispositions un édifice bien connu, Saint-Marc de Venise,
commencé peu d'années auparavant. L'église abbatiale de Saint-Front de
Périgueux est une église à coupoles sur pendentifs, élevée certainement sous la
direction d'un Français qui avait étudié Saint-Marc, ou sur les dessins d'un
architecte vénitien, par des ouvriers gallo-romains, car si l'architecture du
monument est vénitienne ou quasi-orientale, la construction et les détails de
l'ornementation appartiennent à la décadence romaine et ne rappellent en

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aucune façon les sculptures ou le mode de bâtir appliqués à Saint-Marc de
Venise. Cet édifice, malgré son étrangeté à l'époque où il fut élevé et sa
complète dissemblance avec les édifices qui l'avaient précédé dans cette partie
des Gaules, exerça une grande influence sur les constructions élevées pendant
les XIe et XIIe siècles, au nord de la Garonne, et fait ressortir l'importance des
écoles monastiques d'architecture jusqu'à la fin du XIIe siècle. Un de nos
archéologues les plus distingués 25 explique cette transfusion de l'architecture
orientale aux confins de l'Occident, par la présence de colonies vénitiennes
établies alors à Limoges et sur la côte occidentale. Alors le passage du détroit
de Gibraltar présentait les plus grands risques à cause des nombreux pirates
arabes qui tenaient les côtes d'Espagne et d'Afrique, et tout le commerce du
Levant avec les côtes du nord de la France et la Bretagne (l'Angleterre) se
faisait par Marseille ou Narbonne, prenait la voie de terre par Limoges, pour
reprendre la mer à la Rochelle ou à Nantes. Mais l'église abbatiale de Saint-
Front de Périgueux se distingue autant par son plan, qui n'a pas d'analogue en
France, que par sa disposition de coupoles à pendentifs (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE). C'était bien là en effet une importation
étrangère, importation qui s'étend fort loin de Périgueux, ce qui doit faire
supposer que si l'église de Saint-Front exerça une influence sur l'architecture
religieuse de la côte occidentale, cette église ne saurait cependant être
considérée comme la mère de toutes les églises à coupoles bâties en France
pendant le XIIe siècle. Il faut admettre que le commerce de transit du Levant
importa dans le centre et l'ouest de la France des principes d'art étrangers, sur
tous les points où il eut une certaine activité, et où probablement des entrepôts
avaient été établis par l'incroyable activité vénitienne. Sur ces matières, les
documents écrits contemporains sont tellement insuffisants ou laconiques, qu'il
ne nous semble pas que l'on doive se baser uniquement sur des renseignements
aussi incomplets, pour établir un système; mais si nous examinons les faits, et
si nous en tirons les inductions les plus naturelles, nous arriverons peut-être à
éclairer cette question si intéressante de l'introduction de la coupole à
pendentifs dans l'architecture française des XIe et XIIe siècles.

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À la fin du Xe siècle, la France était ainsi divisée (1), nous voyons dans sa
partie moyenne une grande province, l'Aquitaine, Limoges en est le point
central; elle est bordée au nord par le domaine royal et l'Anjou, qui suivent à
peu près le cours de la Loire; à l'ouest et au sud-ouest, par l'Océan et le cours de
la Garonne; au sud, par le comté de Toulouse; à l'est, par le Lyonnais et la
Bourgogne. Or, c'est dans cette vaste province, et seulement dans cette
province, que pendant le cours des XIe et XIIe siècles l'architecture française
adopte la coupole à pendentifs, portée sur des arcs-doubleaux. Le recueil
manuscrit des antiquités de Limoges, cité par M. de Verneilh 26, place l'arrivée
des Vénitiens dans cette ville entre les années 988 et 989; en parlant de leur
commerce, il contient ce passage: «Les vieux registes du pays nous rapportent
que, antiennement, les Vénitiens traffiquans des marchandises d'Orient, ne
pouvant passer leurs navires et gallères, descendans de l'Orient par la mer
Méditerrannée dans l'Océan par le destroit de Gibraltar à cause de quelques

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rochers fesant empeschement audit destroit, pourquoy vindrent demeurer à
Lymoges, auquel lieu establirent la Bourse de Venise, faisant apporter les
espiceries et autres marchandises du Levant, descendre à aigues-Mortes, puis
de là les faisoient conduire à Lymoges par mulets et voitures, p. de là, à la
Rochelle, Bretagne, Angleterre, Escosse et Irlande; lesquels Vénitiens
demeurèrent à Lymoges longuement et se tenoient près l'abbaye de Sainct-
Martin, qu'ils réédiffièrent sur les vieilles ruynes faittes par les Danois
(Normands)...» Si les Vénitiens n'eussent été s'installer en Aquitaine que pour
établir un entrepôt destiné à alimenter le commerce de la «Bretagne, de l'Écosse
et de l'Irlande,» ils n'auraient pas pris Limoges comme lieu
d'approvisionnement, mais quelque ville du littoral; ce comptoir établi à
Limoges, au centre de l'Aquitaine, indique, il nous semble, le besoin manifeste
de fournir d'épiceries, de riches étoffes, de denrées levantines, toutes les
provinces de France aussi bien que les contrées d'outre-mer. À une époque où
l'art de l'architecture était encore à chercher la route qu'il allait suivre, où l'on
essayait de remplacer, dans les édifices religieux, les charpentes destructibles
par des voûtes en pierre (voy. CONSTRUCTION), où les constructeurs ne
connaissaient que la voûte en berceau, applicable seulement à de petits
monuments, il n'est pas surprenant que de riches commerçants étrangers aient
vanté les édifices de leur pays natal, qu'ils aient offert d'en faire venir des
dessins, ou d'envoyer des moines architectes d'Aquitaine visiter et étudier les
églises de Venise et des bords de l'Adriatique. La coupole pouvait ainsi
s'introduire dans le centre de la France par cent voies différentes; chaque
architecte qui recevait un dessin étranger, ou qui allait visiter les églises de
l'Adriatique, interprétait à sa guise, et avec plus ou moins d'intelligence, les
renseignements qu'on lui envoyait, ou ceux qu'il avait pu prendre sur place. Il y
aurait donc exagération, nous le pensons, à considérer Saint-Front de Périgueux
comme le type, l'église mère de tous les monuments à coupole de France. Si
Saint-Front est une copie du plan et de la disposition générale de Saint-Marc de
Venise, ce n'est pas à dire que cette église abbatiale soit la source unique à
laquelle on ait puisé pour faire des églises à coupoles dans toute l'Aquitaine
pendant le cours des XIe et XIIe siècles; Saint-Front a pu être l'origine des
églises à coupoles du Périgord et de l'Angoumois, mais nous croyons que les
coupoles des églises d'Auvergne, celles de la cathédrale du Puy, par exemple,
ont reçu leur influence directe de l'Orient, ou plutôt de l'Adriatique, par
l'intermédiaire du commerce vénitien 27.

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Quoi qu'il en soit, et prenant le fait tel qu'il se produit dans les monuments de
l'Aquitaine pendant les XIe et XIIe siècles, il a une importance considérable
dans l'histoire de l'architecture française; ses conséquences se font sentir jusque
pendant le XIIIe siècle dans cette province et au-delà (voy. ARCHITECTURE
RELIGIEUSE, CONSTRUCTION). Les cathédrales de Poitiers, d'Angers, et
du Mans même, conservent dans la manière de construire les voûtes des
grandes nefs, une dernière trace de la coupole.

Au nord-ouest de la France, les monuments qui existaient avant l'invasion des
Normands ne nous sont pas connus, les incursions des Danois ne laissaient rien
debout derrière elles; mais bientôt établis sur le sol, ces barbares deviennent de
hardis et actifs constructeurs. Dans l'espace d'un siècle et demi, ils couvrent le
pays sur lequel ils ont définitivement pris terre, d'édifices religieux,
monastiques ou civils, d'une étendue et d'une richesse peu communes alors. Il
est difficile de supposer que les Normands aient apporté de Norvège des
éléments d'art; mais ils étaient possédés d'un esprit persistant, pénétrant; leur
force brutale ne manquait pas de grandeur. Conquérants, ils élèvent des
châteaux pour assurer leur domination, ils reconnaissent bientôt la force morale
du clergé, et ils le dotent richement. Pressés d'ailleurs d'atteindre le but,
lorsqu'ils l'ont entrevu, ils ne laissent aucune de leurs entreprises inachevées, et
en cela ils différaient complètement des peuples méridionaux de la Gaule;
tenaces, ils étaient les seuls peut-être parmi les barbares établis en France, qui
eussent des idées d'ordre, les seuls qui sussent conserver leurs conquêtes, et
composer un État. Ils durent trouver les restes des arts carlovingiens sur le
territoire où ils s'implantèrent, ils y mêlèrent leur génie national, positif, grand,
quelque peu sauvage, et délié cependant.

Ces peuples ayant de fréquents rapports avec le Maine, l'Anjou, le Poitou et
toute la côte occidentale de la France, le goût byzantin agit aussi sur
l'architecture normande. Mais au lieu de s'attaquer à la construction, comme
dans le Périgord ou l'Angoumois, il influe sur la décoration. Ne perdons point
de vue ces entrepôts d'objets ou de denrées du Levant placés au centre de la
France. Les Vénitiens n'apportaient pas seulement en France du poivre et de la
cannelle, mais aussi des étoffes de soie et d'or chargées de riches ornements, de
rinceaux, d'animaux bizarres, étoffes qui se fabriquaient alors en Syrie, à
Bagdad, en Égypte, sur les côtes de l'Asie Mineure, à Constantinople, en Sicile
et en Espagne. Ces étoffes, d'origine orientale, que l'on retrouve dans presque
tous les tombeaux du XIIe siècle ou sur les peintures, étaient fort en vogue à
cette époque; le haut clergé particulièrement les employait dans les vêtements

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sacerdotaux, pour les rideaux ou les parements d'autel (voy. AUTEL), pour
couvrir les châsses des saints. Les tapis sarrazinois, comme on les appelait
alors, et qui étaient fabriqués en Perse, se plaçaient dans les églises ou dans les
palais des riches seigneurs. Les premières croisades, et les conquêtes des
Normands en Sicile et en Orient, ne firent que répandre davantage en France et
en Normandie principalement, le goût de ces admirables tissus si brillants et
harmonieux de couleur, d'un dessin si pur et si gracieux. L'architecture de la
Saintonge, du Poitou, de l'Anjou, du Maine, et surtout de la Normandie,
s'empara de ces dessins et de ce mode de coloration. Partout où des monuments
romains d'une certaine richesse d'ornementation existaient encore dans l'ouest,
l'influence de ces tissus sur l'architecture est peu sensible; ainsi à Périgueux, par
exemple, dans l'antique Vésone remplie de débris romains, comme nous l'avons
dit déjà, si la forme des édifices religieux est empruntée à l'Orient, la décoration
reste romaine; mais dans les contrées, comme la Normandie, où les fragments
de sculpture romaine n'avaient pas laissé de traces, la décoration des
monuments des XIe et XIIe siècles rappelle ces riches galons, ces rinceaux
habilement agencés que l'on retrouve sur les étoffes du Levant (voy.
ORNEMENT), tandis que la forme générale de l'architecture conserve les
traditions gallo-romaines. L'influence byzantine, comme on est convenu de
l'appeler, s'exerçait donc très-différemment sur les provinces renfermées dans la
France de cette époque. L'art de la statuaire appliqué à l'architecture se
développait, à la fin du XIe siècle, en raison des mêmes causes. En Provence,
tout le long du Rhône et de la Saône, en Bourgogne, en Champagne, dans le
comté de Toulouse, à l'embouchure de la Gironde, dans l'Angoumois, la
Saintonge et le Poitou, partout enfin où des monuments romains avaient laissé
de riches débris, il se formait des écoles de statuaires; mais l'architecture de
Normandie, du nord et du Rhin était alors aussi pauvre en statuaire qu'elle était
riche en combinaisons d'ornements d'origine orientale.

Pendant le XIIe siècle le domaine royal, bien que réduit à un territoire fort
exigu, était resté presque étranger à ces influences, ou plutôt il les avait subies
toutes à un faible degré, en conservant plus qu'aucune autre contrée de la
France, la tradition gallo-romaine pure. À la fin du XIe siècle et au
commencement du XIIe, sous le règne de Philippe Auguste, le domaine royal,
en s'étendant, repousse ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans ces éléments
étrangers; il choisit, pour ainsi dire, parmi tous ces éléments, ceux qui
conviennent le mieux à ses goûts, à ses habitudes, et il forme un art national
comme il fonde un gouvernement national.

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Il manquait à l'architecture romane 28 un centre, une unité d'influence pour
qu'elle pût devenir l'art d'une nation; enseignée et pratiquée, comme nous
l'avons dit, par les établissements religieux, elle était soumise à leurs règles
particulières, règles qui n'avaient d'autre lien entre elles que la papauté ne
pouvant exercer aucune action matérielle sur les formes de l'art. Cette
architecture en était réduite ou à rester stationnaire, ou à prendre ses éléments
de progrès de tous côtés, suivant les caprices ou les goûts des abbés. Mais
quand l'unité du pouvoir monarchique commença de s'établir, cette unité,
secondée par des artistes laïques faisant partie de corporations reconnues, dut,
par la force naturelle des choses, former un centre d'art qui allait rayonner de
tous côtés en même temps que son action politique. Ce résultat est apparent dès
le commencement du XIIIe siècle. On voit peu à peu l'architecture romane
s'éteindre, s'atrophier sous l'architecture inaugurée par les artistes laïques; elle
recule devant ses progrès, se conserve quelque temps indécise dans les
établissements monastiques, dans les provinces où l'action du pouvoir
monarchique ne se fait pas encore sentir, jusqu'au moment où une nouvelle
conquête de la monarchie dans ces provinces en détruit brusquement les
derniers vestiges, en venant planter tout à coup et sans aucune transition un
monument sorti du domaine royal, comme on plante un étendard au milieu
d'une cité gagnée.

À partir du XIIIe siècle l'architecture suit pas à pas les progrès du pouvoir
royal, elle l'accompagne, elle semble faire partie de ses prérogatives; elle se
développe avec énergie là où ce pouvoir est fort, incontesté; elle est mélangée
et ses formes sont incertaines là où ce pouvoir est faible et contesté.

C'est pendant les dernières années du XIIe siècle et au commencement du XIIIe
que toutes les grandes cathédrales du domaine royal sont fondées et presque
entièrement terminées sur des plans nouveaux. Notre-Dame de Paris, Notre-
Dame de Chartres, les cathédrales de Bourges, de Laon, de Soissons, de Meaux,
de Noyon, d'Amiens, de Rouen, de Cambrai, d'Arras, de Tours, de Séez, de
Coutances, de Bayeux, sont commencées sous le règne de Philippe Auguste
pour être achevées presque toutes à la fin du XIIIe siècle. La Champagne si
bien liée, politiquement parlant, au domaine royal sous saint Louis, élève de
son côté les grandes cathédrales de Reims, de Châlons, de Troyes. La
Bourgogne et le Bourbonnais suivent la nouvelle direction imprimée à
l'architecture, et bâtissent les cathédrales d'Auxerre, de Nevers, de Lyon.
Bientôt la vicomté de Carcassonne fait partie du domaine royal, et reçoit seule
l'influence directe de l'architecture officielle au milieu de contrées qui

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continuent jusqu'au XVe siècle les traditions romanes abâtardies. Quant à la
Guyenne, qui reste apanage de la couronne d'Angleterre jusque sous Charles V,
quant à la Provence, qui ne devient française que sous Louis XI, l'architecture
du domaine royal n'y pénètre pas, ou du moins elle n'y produit que de tristes
imitations qui semblent dépaysées au milieu de ces contrées. En Bretagne elle
ne se développe que tardivement, et conserve toujours un caractère qui tient
autant à l'Angleterre qu'à la Normandie et au Maine. Nous donnons ici (fig. 2)
les divisions de la France à la mort de Philippe Auguste, en 1223.

Cemouvement est suivi partout, dans les constructions qui s'élèvent dans les
villes, les bourgs et les simples villages; les établissements monastiques sont
entraînés bientôt dans le courant creusé par le nouvel art. Autour des
monuments importants tels que les cathédrales, les évêchés, les palais, les
châteaux, il s'élève des milliers d'édifices auxquels les grandes et riches
constructions servent de types, comme des enfants d'une même famille. Le

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monument mère renferme-t-il des dispositions particulières commandées
quelquefois par une configuration exceptionnelle du sol, par un besoin local, ou
par le goût de l'artiste qui l'a élevé, ces mêmes dispositions se retrouvent dans
les édifices secondaires, bien qu'elles ne soient pas indiquées par la nécessité.
Un accident pendant la construction, un repentir, l'insuffisance des ressources,
ont apporté des modifications dans le projet type, les imitations vont parfois
jusqu'à reproduire ces défauts, ces erreurs, ou les pauvretés résultant de cette
pénurie.

Ce qu'il y a de plus frappant dans le nouveau système d'architecture adopté dès
la fin du XIIe siècle, c'est qu'il s'affranchit complétement des traditions
romaines. Il ne faut pas croire que de cet affranchissement résulte le désordre
ou le caprice; au contraire tout est ordonné, logique, harmonieux; une fois ce
principe posé, les conséquences s'ensuivent avec une rigueur qui n'admet pas
les exceptions. Les défauts mêmes de cette architecture dérivent de son principe
impérieusement poursuivi. Dans l'architecture française, qui naît avec le XIIIe
siècle, les dispositions, la construction, la statique, l'ornementation, l'échelle
diffèrent absolument des dispositions, de la construction, de la statique, de
l'ornementation, et de l'échelle suivies dans l'architecture antique. En étudiant
ces deux arts, il faut se placer à deux points de vue opposés; si l'on veut juger
l'un en se basant sur les principes qui ont dirigé l'autre, on les trouvera tous
deux absurdes. C'est ce qui explique les étranges préventions, les erreurs et les
contradictions dont fourmillent les critiques appartenant aux deux camps
opposés des défenseurs des arts antique et gothique. Ces deux arts n'ont besoin
d'être défendus ni l'un ni l'autre, ils sont tous deux la conséquence de deux
civilisations partant de principes différents. On peut préférer la civilisation
romaine à la civilisation née avec la monarchie française, on ne peut les mettre
à néant ni l'une ni l'autre; il nous semble inutile de les comparer, mais on
trouvera profit à les étudier.

Le monument romain est une sorte de moulage sur forme qui exige l'emploi
très-rapide d'une masse énorme de matériaux; par conséquent un personnel
immense d'ouvriers, des moyens d'exploitation et de transport établis sur une
très-vaste échelle. Les Romains, qui avaient à leur disposition des armées
habituées aux travaux publics, qui pouvaient jeter une population d'esclaves
barbares sur une construction, avaient adopté le mode qui convenait le mieux à
cet état social. Pour élever un de ces grands édifices alors, il n'était pas besoin
d'ouvriers très-expérimentés; quelques hommes spéciaux pour diriger la
construction, des peintres, des stucateurs pour revêtir ces masses de maçonnerie

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d'une riche enveloppe, quelques artistes grecs pour sculpter les marbres
employés, et derrière ces hommes intelligents, des bras pour casser des
cailloux, monter de la brique, corroyer du mortier ou pilonner du bâton. Aussi
quelque éloigné que fût de la métropole le lieu où les Romains élevaient un
cirque, des thermes, des aqueducs, des basiliques ou des palais, les mêmes
procédés de construction étaient employés, la même forme d'architecture
adoptée: le monument romain est romain partout, en dépit du sol, du climat, des
matériaux même, et des usages locaux. C'est toujours le monument de la ville
de Rome, jamais l'oeuvre d'un artiste. Du moment que Rome met le pied
quelque part elle domine seule, en effaçant tout ce qui lui est étranger; c'est là
sa force, et ses arts suivent l'impulsion donnée par sa politique. Lorsqu'elle
s'empare d'un territoire, elle n'enlève au peuple conquis ni ses dieux ni ses
coutumes locales, mais elle plante ses temples, elle bâtit ses immenses édifices
publics, elle établit son administration politique, et bientôt l'importance de ses
établissements, son organisation administrative absorbent les derniers vestiges
des civilisations sur lesquelles elle projette sa grande ombre. Certes il y a là un
beau sujet d'études et d'observations, mais au milieu de cette puissance inouïe,
l'homme disparaît, il n'est plus qu'un des rouages infimes de la grande machine
politique. La Grèce elle-même, ce foyer si éclatant des arts et de tout ce qui
tient au développement de l'esprit humain, la Grèce s'éteint sous le souffle de
Rome. Le christianisme seul pouvait lutter contre le géant, en rendant à
l'homme isolé le sentiment de sa personnalité. Mais il faut des siècles pour que
les restes de la civilisation païenne disparaissent. Nous n'avons pu envisager
qu'une des parties de ce grand travail humain du moyen âge; à la fin du XIIe
siècle, tous ces principes qui devaient assurer le triomphe des idées enfantées
par le christianisme sont posés (pour ne parler que du sujet qui nous occupe), le
principe de la responsabilité personnelle apparaît; l'homme compte pour
quelque chose dans la société quelle que soit la classe à laquelle il appartienne.
Les arts, en se dépouillant alors complétement de la tradition antique,
deviennent l'expression individuelle de l'artiste qui concourt à l'oeuvre générale
sans en troubler, l'ordonnance, mais en y attachant son inspiration particulière;
il y a unité et variété à la fois. Les corporations devaient amener ce résultat, car
si elles établissaient, dans leur organisation des règles fixes, elles n'imposaient
pas, comme les académies modernes, des formes immuables. D'ailleurs l'unité
est le grand besoin et la tendance de cette époque; mais elle n'est pas encore
tyrannique, et si elle oblige le sculpteur ou le peintre à se renfermer dans
certaines données monumentales, elle leur laisse à chacune une grande liberté
dans l'exécution. L'architecte donnait la hauteur d'un chapiteau, d'une frise,

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imposait leur ordonnance, mais le sculpteur pouvait faire de ce chapiteau ou de
ce morceau de frise son oeuvre propre, il se mouvait dans sa sphère en prenant
la responsabilité de son oeuvre. L'architecture elle-même des XIIe et XIIIe
siècles, tout en étant soumise à un mode uniforme, en se basant sur des
principes absolus, conserve la plus grande liberté dans l'application de ces
principes; les nombreux exemples donnés dans ce Dictionnaire démontrent ce
que nous avançons ici. Avec l'invasion laïque dans le domaine des arts,
commence une ère de progrès si rapides qu'on a peine à en suivre la trace; un
monument n'est pas plutôt élevé qu'il sert d'échelon, pour ainsi dire, à celui qui
se fonde; un nouveau mode de construction ou de décoration n'est pas plutôt
essayé qu'on le pousse, avec une rigueur logique incroyable, à ses dernières
limites.

Dans l'histoire des arts il faut distinguer deux éléments: la nécessité et le goût.
À la fin du XIIe siècle presque tous les monuments romans, religieux, civils ou
militaires, ne pouvaient plus satisfaire aux besoins nouveaux, particulièrement
dans le domaine royal. Les églises romanes étroites, encombrées par ces piliers
massifs, sans espaces, ne pouvaient convenir aux nombreuses réunions de
fidèles, dans des villes dont la population et la richesse s'accroissaient
rapidement; elles étaient tristes et sombres, grossières d'aspect, et n'étaient plus
en harmonie avec des moeurs et une civilisation avancées déjà; les maisons, les
châteaux présentaient les mêmes inconvénients d'une façon plus choquante
encore, puisque la vie habituelle ne pouvait s'accommoder de demeures dans
lesquelles aucun des besoins nouveaux n'était satisfait. Quant à l'architecture
militaire, les perfectionnements apportés dans les moyens d'attaque exigeaient
l'emploi de dispositions défensives en rapport avec ces progrès (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CIVILE, MILITAIRE).

Il fallait élever des églises plus vastes, dans lesquelles les points d'appui
intérieurs devaient prendre le moins de terrain possible, les aérer, les éclairer,
les rendre plus faciles d'accès, mieux closes, plus saines et plus propres à
contenir la foule. Dans presque toutes les provinces du nord, les églises
romanes étaient combinées, comme construction, de façon à ne pouvoir durer
(voy. CONSTRUCTION); elles s'écroulaient ou menaçaient ruine partout, force
était de les rebâtir. Il fallait élever des palais ou des châteaux pour un personnel
plus nombreux, car la féodalité suivait partout le mouvement imprimé par la
monarchie; et si le roi prenait une plus grande part d'autorité sur ses grands
vassaux, ceux-ci absorbaient les petits fiefs, centralisaient chaque jour le
pouvoir chez eux, comme le roi le centralisait autour de lui. Il fallait à ces

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bourgeois nouvellement affranchis, à ces corporations naissantes, des lieux de
réunion, des hôtels de ville; des bourses, ou parloirs comme on les appelait
alors, des chambres pour les corps d'état, des maisons en rapport avec des
moeurs plus policées et des besoins plus nombreux. Il fallait enfin à ces villes
affranchies, des murailles extérieures, car elles comprenaient parfaitement
qu'une conquête, pour être durable, doit être toujours prête à se défendre. Là
était la nécessité de reconstruire tous les édifices d'après un mode en harmonie
avec un état social nouveau. Il ne faut pas oublier non plus que le sol était
couvert de ruines; les luttes féodales, les invasions des Normands,
l'établissement des communes qui ne s'était pas fait sans de grands
déchirements ni sans excès populaires, l'ignorance des constructeurs qui avaient
élevé ces édifices peu durables, laissaient tout à fonder. À côté de cette
impérieuse nécessité que l'histoire de cette époque explique suffisamment,
naissait un goût nouveau au milieu de cette population gallo-romaine reprenant
son rang de nation; nous avons essayé d'indiquer les sources diverses où ce
goût avait été chercher ses inspirations, mais avant tout il tenait au génie du
peuple qui occupait les bassins de la Seine, de la Loire et de la Somme. Ces
peuples doués d'un esprit souple, novateur, prompt à saisir le côté pratique des
choses, actif, mobile, raisonneur, dirigés plutôt par le bon sens que par
l'imagination, semblaient destinés par la Providence à briser les dernières
entraves de la barbarie dans les Gaules, non par des voies brusques, et par la
force matérielle, mais par un travail intellectuel qui fermentait depuis le XIe
siècle. Protégés par le pouvoir royal, ils l'entourent d'une auréole qui ne cesse
de briller d'un vif éclat jusqu'après l'époque de la Renaissance. Aucun peuple, si
ce n'est les Athéniens peut-être, ne fit plus facilement litière des traditions; c'est
en même temps son défaut et sa qualité: toujours désireux de trouver mieux,
sans s'arrêter jamais, il progresse aussi rapidement dans le bien que dans le mal,
il s'attache à une idée avec passion; et quand il l'a poursuivie dans ses derniers
retranchements, quand il l'a mise à nu par l'analyse, quand elle commence à
germer au milieu des peuples ses voisins, il la dédaigne pour en poursuivre une
autre avec le même entraînement, abandonnant la première comme un corps
usé, vieilli, comme un cadavre dont il ne peut plus rien tirer. Ce caractère est
resté le nôtre encore aujourd'hui, il a de notre temps produit de belles et de
misérables choses; c'est enfin ce qu'on appelle la mode depuis bientôt trois
cents ans, qui s'attache aux futilités de la vie, comme aux principes sociaux les
plus graves, qui est ridicule ou terrible, gracieuse ou pleine de grandeur.

On doit tenir compte de ce caractère particulier à une portion de la France, si
l'on veut expliquer et comprendre le grand mouvement des arts à la fin du XIIe

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siècle; nous ne faisons que l'indiquer ici, puisque nous reviendrons sur chacune
des divisions de l'architecture en analysant les formes que ces divisions ont
adoptées. Il n'est pas besoin de dire que ce mouvement fut contenu tant que
l'architecture théorique ou pratique resta entre les mains des établissements
religieux; tout devait alors, contribuer à l'arrêter: les traditions forcément
suivies, la rigueur de la vie claustrale, les réformes tentées et obtenues au sein
du clergé pendant le XIe siècle et une partie du XIIe. Mais quand l'architecture
eut passé des mains des clercs aux mains des laïques, le génie national ne tarda
pas à prendre le dessus, pressé de se dégager de l'enveloppe romane, dans
laquelle il se trouvait mal à l'aise, il l'étendit jusqu'à la faire éclater; une de ses
premières tentatives fut la construction des voûtes. Profitant des résultats assez
confus obtenus jusqu'alors, poursuivant son but avec cette logique rigoureuse
qui faisait à cette époque la base de tout travail intellectuel, il posa ce principe,
déjà développé dans le mot ARC-BOUTANT, que les voûtes agissant suivant
des poussées obliques, il fallait, pour les maintenir, des résistances obliques
(voy. CONSTRUCTION, VOÛTE). Déjà dès le milieu du XIIe siècle les
constructeurs avaient reconnu que l'arc plein cintre avait une force de poussée
trop considérable pour pouvoir être élevé à une grande hauteur sur des murs
minces ou des piles isolées, surtout dans de larges vaisseaux, à moins d'être
maintenu par des culées énormes; ils remplacèrent l'arc plein ceintre par l'arc en
tiers-points (voy. ARC), conservant seulement l'arc plein cintre pour les
fenêtres et les portées de peu de largeur; ils renoncèrent complétement à la
voûte en berceau dont la poussée continue devait être maintenue par une buttée
continue. Réduisant les points résistants de leurs constructions à des piles, ils
s'ingénièrent à faire tomber tout le poids et la poussée de leurs voûtes sur ces
piles, n'ayant plus alors qu'à les maintenir par des arcs-boutants indépendants et
reportant toutes les pesanteurs en dehors des grands édifices. Pour donner plus
d'assiette à ces piles ou contre-forts isolés, ils les chargèrent d'un supplément de
poids dont ils firent bientôt un des motifs les plus riches de décoration (voy.
PINACLE). Évidant de plus en plus leurs édifices, et reconnaissant à l'arc en
tiers-point une grande force de résistance en même temps qu'une faible action
d'écartement, ils l'appliquèrent partout, en abandonnant l'arc plein cintre, même
dans l'architecture civile.

Dès le commencement du XIIIe siècle, l'architecture se développe d'après une
méthode complétement nouvelle, dont toutes les parties se déduisent les unes
des autres avec une rigueur impérieuse. Or c'est par le changement de méthode
que commencent les révolutions dans les sciences et les arts. La construction
commande la forme; les piles destinées à porter plusieurs arcs se divisent en

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autant de colonnes qu'il y a d'arcs, ces colonnes sont d'un diamètre plus ou
moins fort, suivant la charge qui doit peser sur elles, s'élevant chacune de leur
côté jusqu'aux voûtes qu'elles doivent soutenir, leurs chapiteaux prennent une
importance proportionnée à cette charge. Les arcs sont minces ou larges,
composés d'un ou de plusieurs rangs de claveaux, en raison de leur fonction
(voy. ARC, CONSTRUCTION). Les murs devenus inutiles disparaissent
complétement dans les grands édifices et sont remplacés par des claires-voies,
décorées de vitraux colorés. Toute nécessité est un motif de décoration: les
combles, l'écoulement des eaux, l'introduction de la lumière du jour, les moyens
d'accès et de circulation aux différents étages des bâtiments, jusqu'aux menus
objets tels que les ferrures, la plomberie, les scellements, les supports, les
moyens de chauffage, d'aération, non-seulement ne sont point dissimulés,
comme on le fait si souvent depuis le XVIe siècle dans nos édifices, mais sont
au contraire franchement accusés, et contribuent par leur ingénieuse
combinaison et le goût qui préside toujours à leur exécution, à la richesse de
l'architecture. Dans un bel édifice du commencement du XIIIe siècle si
splendide qu'on le suppose, il n'y a pas un ornement à enlever, car chaque
ornement n'est que la conséquence d'un besoin rempli. Si l'on va chercher les
imitations de ces édifices faites hors de France, on n'y trouve qu'étrangeté; ces
imitations ne s'attachant qu'aux formes sans deviner leur raison d'être. Ceci
explique comme quoi, par suite de l'habitude que nous avons chez nous de
vouloir aller chercher notre bien au loin, (comme si la distance lui donnait plus
de prix), les critiques qui se sont le plus élevés contre l'architecture dite
gothique avaient presque toujours en vue des édifices tels que les cathédrales de
Milan, de Sienne, de Florence, certaines églises de l'Allemagne, mais n'avaient
jamais songé à faire vingt lieues pour aller sérieusement examiner la structure
des cathédrales d'Amiens, de Chartres ou de Reims. Il ne faut pas aller étudier
ou juger l'architecture française de cette époque là où elle a été importée, il faut
la voir et la juger sur le sol qui l'a vue naître, au milieu des divers éléments
matériels ou moraux dont elle s'est nourrie; elle est d'ailleurs si intimement liée
à notre histoire, aux conquêtes intellectuelles de notre pays, à notre caractère
national dont elle reproduit les traits principaux, les tendances et la direction,
qu'on a peine à comprendre comment il se fait qu'elle ne soit pas mieux connue
et mieux appréciée, qu'on ne peut concevoir comment l'étude n'en est pas
prescrite dans nos écoles comme l'enseignement de notre histoire.

C'est précisément au moment où les recherches sur les lettres, les sciences, la
philosophie et la législation antiques sont poursuivies avec ardeur, pendant ce
XIIe siècle, que l'architecture abandonne les derniers restes de la tradition

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antique pour fonder un art nouveau dont le principe est en opposition manifeste
avec le principe des arts de l'antiquité. Faut-il conclure de là que les hommes du
XIIe siècle n'étaient pas conséquents avec eux-mêmes? Tout au contraire; mais
ce qui distingue la renaissance du XIIe siècle de la renaissance du XVIe, c'est
que la première se pénétrait de l'esprit antique, tandis que la seconde se laissait
séduire par la forme. Les dialecticiens du XIIe siècle, en étudiant les auteurs
païens, les Pères et les Écritures, voyaient les choses et les hommes de leur
temps avec les yeux de leur temps, comme l'eût pu faire Aristote, s'il eût vécu
au XIIe siècle, et la forme que l'on donnait alors aux choses d'art était déduite
des besoins ou des idées du moment. Prenons un exemple bien frappant,
fondamental en architecture, l'échelle. Tout le monde sait que les ordres de
l'architecture des Grecs et des Romains pouvaient être considérés comme des
unités typiques que l'on employait dans les édifices en augmentant ou
diminuant leurs dimensions et conservant leurs proportions, selon que ces
édifices étaient plus ou moins grands d'échelle. Ainsi le Parthénon et le temple
de Thésée à Athènes sont d'une dimension fort différente, et l'ordre dorique
appliqué à ces deux monuments est à peu près identique comme proportion;
pour nous faire mieux comprendre, nous dirons que l'ordre dorique du
Parthénon est l'ordre dorique du temple de Thesée vu à travers un verre
grossissant. Rien dans les ordres antiques, grecs ou romains, ne rappelle une
échelle unique, et cependant il y a pour les monuments une échelle invariable,
impérieuse dirons-nous, c'est l'homme. La dimension de l'homme ne change
pas, que le monument soit grand ou petit. Aussi, donnez le dessin géométral
d'un temple antique en négligeant de coter les dimensions ou de tracer une
échelle, il sera impossible de dire si les colonnes de ce temple ont quatre, cinq
ou dix mètres de hauteur, tandis que pour l'architecture dite gothique il n'en est
pas ainsi, l'échelle humaine se retrouve partout indépendamment de la
dimension des édifices. Entrez dans la cathédrale de Reims ou dans une église
de village de la même époque, vous retrouverez les mêmes hauteurs, les mêmes
profils de bases; les colonnes s'allongent ou se raccourcissent, mais elles
conservent le même diamètre, les moulures se multiplient dans un grand
édifice, mais elles sont de la même dimension que celles du petit; les
balustrades, les appuis, les socles, les bancs, les galeries, les frises, les bas-
reliefs, tous les détails de l'architecture qui entrent dans l'ordonnance des
édifices, rappellent toujours l'échelle type, la dimension de l'homme. L'homme
apparaît dans tout; le monument est fait pour lui et par lui, c'est son vêtement,
et quelque vaste et riche qu'il soit, il est toujours à sa taille. Aussi les
monuments du moyen âge paraissent-ils plus grands qu'ils ne le sont

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réellement, parce que, même en l'absence de l'homme, l'échelle humaine est
rappelée partout, parce que l'oeil est continuellement forcé de comparer les
dimensions de l'ensemble avec le module humain. L'impression contraire est
produite par les monuments antiques, on ne se rend compte de leur dimension
qu'après avoir fait un raisonnement, que lorsqu'on a placé près d'eux un homme
comme point de comparaison, et encore est-ce plutôt l'homme qui paraît petit,
et non le monument qui semble grand. Que ce soit une qualité ou un défaut,
nous ne discuterons pas ce point, nous ne faisons que constater le fait qui est de
la plus haute importance, car il creuse un abîme entre les méthodes des arts
antiques et du moyen âge.

Nous ne dirons pas que l'art né à la fin du XIIe siècle sur une portion du sol de
la France est l'art chrétien par excellence; Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie
de Constantinople, Saint-Paul hors-les-murs, Saint-Marc de Venise, nos églises
romanes de l'Auvergne et du Poitou, sont des monuments chrétiens, puisqu'ils
sont bâtis par des chrétiens pour l'usage du culte. Le christianisme est sublime
dans les catacombes, dans les déserts, comme à Saint-Pierre de Rome ou dans
la cathédrale de Chartres. Mais nous demanderons: sans le christianisme les
monuments du nord de la France auraient-ils pu être élevés? Évidemment non.
Ce grand principe de l'unité d'échelle dont nous venons d'entretenir nos
lecteurs, n'est-il pas un symbole saisissant de l'esprit chrétien? Placer ainsi
l'homme en rapport avec Dieu, même dans les temples les plus vastes et les
plus magnifiques par la comparaison continuelle de sa petitesse avec la
grandeur du monument religieux, n'est-ce pas là une idée chrétienne? celle qui
frappe le plus les populations? N'est-ce pas l'application rigoureusement suivie
de cette méthode dans nos monuments qui inspire toujours ce sentiment
indéfinissable de respect en face des grandes églises gothiques? Que les
architectes des XIIe et XIIIe siècles aient fait l'application de ce principe
d'instinct ou par le raisonnement, toujours est-il qu'il préside à toutes les
constructions religieuses, civiles ou militaires jusqu'à l'époque de la
Renaissance antique. Les architectes de l'époque ogivale étaient aussi
conséquents dans l'emploi des formes nouvelles que l'étaient les architectes
grecs dans l'application de leur système de proportion des ordres,
indépendamment des dimensions. Chez ceux-ci l'architecture était un art
abstrait; l'art grec est un, et il commande plutôt qu'il n'obéit; il commande aux
matériaux et aux hommes; c'est le fatum antique; tandis que les architectes
occidentaux du moyen âge étaient soumis à la loi chrétienne, qui, reconnaissant
la souveraine puissance divine, laisse à l'homme son libre arbitre, la

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responsabilité de ses propres oeuvres, et le compte, quelque infime qu'il soit,
pour une créature faite à l'image du Créateur.

Si nous suivons les conséquences logiques de ce principe issu des idées
chrétiennes, nous voyons encore les formes de l'architecture se soumettre aux
matériaux, les employer dans chaque localité tels que la nature les fournit. Les
matériaux sont-ils petits, les membres de l'architecture prennent une médiocre
importance (voy. CONSTRUCTION); sont-ils grands, les profils, les
ornements, les détails sont plus larges; sont-ils fins, faciles à travailler,
l'architecture en profite en refouillant sa décoration, en la rendant plus déliée;
sont-ils grossiers et durs, elle la simplifie. Tout dans l'architecture ogivale prend
sa place et conserve sa qualité, chaque homme et chaque objet comptent pour
ce qu'ils sont, comme dans la création chaque chose a son rôle tracé par la main
divine. Et comme s'il semblait que cet art ne dût pas cesser d'être méthodique
jusque dans sa parure, nous le voyons, dès son origine, abandonner tous les
ornements laissés par les traditions romano-byzantines pour revêtir ses frises,
ses corniches, ses gorges, ses chapiteaux, ses voussures des fleurs et feuilles
empruntées aux forêts et aux champs du nord de la France. Chose merveilleuse!
l'imitation des végétaux semble elle-même suivre un ordre conforme à celui de
la nature, les exemples sont là qui parlent d'eux-mêmes. Les bourgeons sont les
premiers phénomènes sensibles de la végétation, les bourgeons donnent
naissance à des scions ou jeunes branches chargées de feuilles ou de fleurs. Eh
bien, lorsque l'architecture française à la fin du XIIe siècle s'empare de la flore
comme moyen de décoration, elle commence par l'imitation des cotylédons, des
bourgeons, des scions, pour arriver bientôt à la reproduction des tiges et des
feuilles développées (voir les preuves dans le mot FLORE). Il va sans dire que
cette méthode synthétique est, à plus forte raison, suivie dans la statique, dans
tous les moyens employés par l'architecture pour résister aux agents
destructeurs. Ainsi la forme pyramidale est adoptée comme la plus stable, les
plans horizontaux sont exclus comme arrêtant les eaux pluviales, et sont
remplacés, sans exception, par des plans fortement inclinés. À côté de ces
données générales d'ensemble, si nous examinons les détails, nous restons
frappés de l'organisation intérieure de ces édifices. De même que le corps
humain porte sur le sol et se meut au moyen de deux points d'appui simples,
grêles, occupant le moins d'espace possible, se complique et se développe à
mesure qu'il doit contenir un grand nombre d'organes importants, de même
l'édifice gothique pose ses points d'appui d'après les données les plus simples,
sorte de quillage dont la stabilité n'est maintenue que par la combinaison et les
développements des parties supérieures. L'édifice gothique ne reste debout qu'à

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la condition d'être complet; on ne peut retrancher un de ses organes sous peine
de le voir périr, car il n'acquiert de stabilité que par les lois de l'équilibre. C'est
là du reste un des reproches qu'on adresse le plus volontiers à cette architecture,
non sans quelque apparence de raison. Mais ne pourrait-on alors reprocher
aussi à l'homme la perfection de son organisation et le regarder comme une
créature inférieure aux reptiles par exemple, parce qu'il est plus sensible que
ceux-ci aux agents extérieurs, et plus fragile?... Dans l'architecture gothique, la
matière est soumise à l'idée, elle n'est qu'une des conséquences de l'esprit
moderne, qui dérive lui-même du christianisme.

Toutefois le principe qui dirigeait cette architecture, par cela même qu'il était
basé sur le raisonnement humain, ne pouvait s'arrêter à une forme; du moment
que l'architecture s'était identifiée aux idées d'une époque et d'une population,
elle ne pouvait manquer de se modifier en même temps que ces idées. Pendant
le règne de Philippe Auguste on s'aperçoit que l'art de l'architecture progresse
dans la voie nouvelle sous l'influence d'hommes réunis par une communauté de
principes, mais conservant encore leur physionomie et leur originalité
personnelles. Les uns encore attachés aux traditions romanes, plus timides,
n'appliquent qu'avec réserve la méthode synthétique, d'autres plus hardis
l'adoptent résolûment; c'est pourquoi on trouve dans certains édifices bâtis
simultanément à la fin du XIIe et pendant les premières années du XIIIe siècle
des différences notables dans le système de la construction et dans la
décoration; des essais qui serviront de point de départ à des règles suivies, ou
qui seront abandonnés peu après leur apparition. Ces artistes qui marchent dans
le même sens, mais en conservant leur génie propre, forment autant de petites
écoles provinciales qui chaque jour tendent à se rapprocher, et ne diffèrent entre
elles que par certaines dispositions de détail d'une médiocre importance.

Dès 1220 ces écoles peuvent être ainsi classées: École de l'Ile-de-France, école
de Champagne, école de Picardie, école de Bourgogne, école du Maine et de
l'Anjou, école de Normandie. Ces divisions ne sont pas tellement tranchées que
l'on ne puisse rencontrer des édifices intermédiaires appartenant à la fois à l'une
et à l'autre; leur développement suit l'ordre que nous donnons ici; on bâtissait
déjà dans l'Ile-de-France et la Champagne des édifices absolument gothiques,
quand l'Anjou et la Normandie, par exemple, se débarrassaient à peine des
traditions romanes, et n'adoptaient pas le nouveau mode de construction et de
décoration avec toutes ses conséquences rigoureuses (voy. pour les exemples,
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, MONASTIQUE, CIVILE ET MILITAIRE).
Ce n'est qu'à la fin du XIIIe siècle que ces distinctions s'effacent complétement,

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que le génie provincial se perd dans le domaine royal pour se fondre dans une
seule architecture qui s'étend successivement sur toute la superficie de la
France. Toutefois l'Auvergne (sauf pour la construction de la cathédrale de
Clermont-Ferrand) et la Provence n'adoptèrent jamais l'architecture gothique, et
cette dernière province (devenue française seulement à la fin du XVe siècle)
passa de l'architecture romane dégénérée à l'architecture de la Renaissance,
n'ayant subi l'influence des monuments du nord que fort tard et d'une manière
incomplète. Le foyer de l'architecture française est donc au XIIIe siècle
concentré dans le domaine royal, c'est là que se bâtissent les immenses
cathédrales que nous admirons encore aujourd'hui, les palais somptueux, les
grands établissements publics, les châteaux et les enceintes formidables, les
riches monastères. Mais en perdant de son originalité personnelle ou
provinciale, en passant exclusivement entre les mains des corporations laïques,
l'architecture n'est plus exécutée avec ce soin minutieux dans les détails, avec
cette recherche dans le choix des matériaux, qui nous frappent dans les édifices
bâtis à la fin du XIIe siècle, alors que les architectes laïques étaient encore
imbus des traditions monastiques. Si nous mettons de côté quelques rares
édifices, comme la Sainte-Chapelle du Palais, comme la cathédrale de Reims,
comme certaines parties de la cathédrale de Paris, nous pourrons remarquer que
les monuments élevés pendant le cours du XIIIe siècle sont souvent aussi
négligés dans leur exécution que savamment combinés comme système de
construction. On sent apparaître dans ces bâtisses l'esprit d'entreprise: il faut
faire beaucoup et promptement avec peu d'argent, on est pressé de jouir, on
néglige les fondations, on élève les monuments avec rapidité en utilisant tous
les matériaux, bons ou mauvais, sans prendre le temps de les choisir. On
arrache les pierres des mains des ouvriers avant qu'ils aient eu le temps de les
bien dresser, les joints sont inégaux, les blocages faits à la hâte. Les
constructions sont brusquement interrompues, aussi brusquement reprises avec
de profondes modifications dans les projets primitifs. On ne retrouve plus cette
sage lenteur des maîtres appartenant à des Ordres réguliers, qui ne
commençaient un édifice que lorsqu'ils avaient réuni longtemps à l'avance, et
choisi avec soin, les matériaux nécessaires, lorsqu'ils avaient pu amasser les
sommes suffisantes, et mûri leurs projets par l'étude. Il semble que les
architectes laïques ne se préoccupent pas essentiellement des détails de
l'exécution, qu'ils aient hâte d'achever leur oeuvre, qu'ils soient déjà sous
l'empire de cette fièvre de recherches et d'activité qui domine toute la
civilisation moderne. Même dans les monuments bâtis rapidement on sent que
l'art se modifie à mesure que la construction s'élève, et ces modifications

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tiennent toujours à l'application de plus en plus absolue des principes sur
lesquels se base l'architecture gothique; c'est une expérience perpétuelle. La
symétrie, ce besoin de l'esprit humain, est elle-même sacrifiée à la recherche
incessante du vrai absolu, de la dernière limite à laquelle puisse atteindre la
matière; et plutôt que de continuer suivant les mêmes données une oeuvre qui
lui semble imparfaite, quitte à rompre la symétrie, l'architecte du XIIIe siècle
n'hésite pas à modifier ses dispositions primitives, à appliquer immédiatement
ses nouvelles idées développées sous l'inspiration du principe qui le dirige.
Aussi, combien de monuments de cette époque commencés avec hésitation,
sous une direction encore incertaine, quoique rapidement exécutés, se
développent sous la pensée du constructeur qui apprend son art et le
perfectionne à chaque assise, pour ainsi dire, et ne cesse de chercher le mieux
que lorsque l'oeuvre est complète! Ce n'est pas seulement dans les dispositions
d'ensemble que l'on remarque ce progrès rapide; tous les artisans sont mus par
les mêmes sentiments. La statuaire se dépouille chaque jour des formes
hiératiques des XIe et XIIe siècles pour imiter la nature avec plus de soin, pour
rechercher l'expression, et mieux faire comprendre le geste. L'ornemaniste qui
d'abord s'applique à donner à sa flore un aspect monumental et va chercher ses
modèles dans les germes des plantes, arrive rapidement à copier exactement les
feuilles et les fleurs, et à reproduire sur la pierre la physionomie et la liberté des
végétaux. La peinture s'avance plus lentement dans la voie de progrès suivie
par les autres arts, elle est plus attachée aux traditions, elle conserve les types
conventionnels plus longtemps que sa soeur la sculpture; cependant appelée à
jouer un grand rôle dans la décoration des édifices, elle est entraînée par le
mouvement général, s'allie plus franchement à l'architecture pour l'aider dans
les effets qu'elle veut obtenir (voy. PEINTURE, VITRAUX). Nous
remarquerons ici que ces deux arts (la sculpture et la peinture) se soumettent
entièrement à l'architecture lorsque celle-ci arrive à son apogée, et reprennent
une certaine indépendance, qui ne leur profite guère du reste, lorsque
l'architecture dégénère.

De ce que beaucoup de nos grands édifices du moyen âge ont été commencés à
la fin du XIIe siècle, et terminés pendant les XIVe ou XVe, on en conclut qu'on
a mis deux ou trois cents ans à les bâtir, cela n'est point exact; jamais peut-être,
si ce n'est de nos jours, les constructions n'ont été élevées plus rapidement que
pendant les XIIIe et XIVe siècles. Seulement ces monuments, bâtis au moyen
des ressources particulières des évêques, des monastères, des chapitres, ou des
seigneurs, ont été souvent interrompus par des événements politiques, ou faute
d'argent; mais lorsque les ressources ne manquaient pas, les architectes

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menaient leurs travaux avec une rapidité prodigieuse; les exemples ne nous font
pas faute pour justifier cette assertion. La nouvelle cathédrale de Paris fut
fondée en 1168, en 1196 le choeur était achevé; en 1220 elle était
complétement terminée; les chapelles de la nef, les deux pignons de la croisée,
et les chapelles du choeur n'étant que des modifications à l'édifice primitif, dont
il eût pu se passer (voy. CATHÉDRALE). Voici donc un immense monument,
qui ne coûterait pas moins de soixante à soixante-dix millions de notre
monnaie, élevé en cinquante ans. Presque toutes nos grandes cathédrales ont été
bâties, sauf les adjonctions postérieures, dans un nombre d'années aussi
restreint. La Sainte-Chapelle de Paris fut élevée et complétement achevée en
moins de huit années (voy. CHAPELLE). Or quand on songe à la quantité
innombrable de statues, de sculptures, aux surfaces énormes de vitraux, aux
ornements de tout genre qui entraient dans la composition de ces monuments,
on sera émerveillé de l'activité et du nombre des artistes, artisans et ouvriers,
dont on disposait alors, surtout lorsque l'on sait que toutes ces sculptures, soit
d'ornements, soit de figures, que ces vitraux étaient terminés au fur et à mesure
de l'avancement de l'oeuvre.

Si de vastes monuments religieux, couverts de riches décorations, pouvaient
être construits aussi rapidement, à plus forte raison, des monastères, des
châteaux d'une architecture assez simple généralement, et qui devaient
satisfaire à des besoins matériels immédiats, devaient-ils être élevés dans un
espace de temps très-court. Lorsque les dates de fondation et d'achèvement font
défaut, les constructions sont là qui montrent assez, pour peu qu'on ait quelque
pratique de l'art, avec quelle rapidité elles étaient menées à fin. Ces grands
établissements militaires tels que Coucy, Château-Thierry, entre autres, et plus
tard Vincennes, Pierrefonds, sont sortis de terre et ont été livrés à leurs
garnisons en quelques années (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE,
CHÂTEAU).

Il est dans l'histoire des peuples de ces siècles féconds qui semblent contenir un
effort immense de l'intelligence des hommes, réunis dans un milieu favorable.
Ces périodes de production se sont rencontrées partout à certaines époques,
mais ce qui distingue particulièrement le siècle qui nous occupe, c'est avec la
quantité, l'unité dans la production. Le XIIIe siècle voit naître dans l'ordre
intellectuel des hommes tels que Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger
Bacon, philosophes, encyclopédistes savants et théologiens, dont tous les
efforts tendent à mettre de la méthode dans les connaissances acquises de leur
temps, à réunir les débris des sciences et de la philosophie antiques pour les

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soumettre à l'esprit chrétien, pour hâter le mouvement spirituel de leurs
contemporains. L'étude et la pratique des arts se coordonnent, suivent dès lors
une marche régulière dans un même sens. Nous ne pouvons mieux comparer le
développement des arts à cette époque, qu'à une cristallisation; travail
synthétique dont toutes les parties se réunissent suivant une loi fixe, logique,
harmonieuse, pour former un tout homogène dont nulle fraction ne peut être
distraite sans détruire l'ensemble.

La science et l'art ne font qu'un dans l'architecture du XIIIe siècle, la forme
n'est que la conséquence de la loi mathématique, de même que dans l'ordre
moral, la foi, les croyances, cherchent à s'établir sur la raison humaine, sur les
preuves tirées des Écritures, sur l'observation des phénomènes physiques, et se
hasardent avec une hardiesse et une grandeur de vues remarquables, dans le
champ de la discussion. Heureusement pour ce grand siècle l'élite des
intelligences était orthodoxe. Albert le Grand et son élève saint Thomas
d'Aquin faisaient converger les connaissances étendues qu'ils avaient pu
acquérir, la pénétration singulière de leur esprit, vers ce point dominant, la
théologie. Cette tendance est aussi celle des arts du XIIIe siècle, et explique
leur parfaite unité.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'architecture religieuse fût la seule, et
qu'elle imposât ses formes à l'architecture civile, loin de là; on ne doit pas
oublier que l'architecture française s'était constituée au milieu du peuple
conquis en face de ses conquérants, elle prenait ses inspirations dans le sein de
cette fraction indigène, la plus nombreuse de la nation, elle était tombée aux
mains des laïques sitôt après les premières tentatives d'émancipation, elle n'était
ni théocratique ni féodale. C'était un art indépendant, national, qui se pliait à
tous les besoins, et élevait un château, une maison, une église (voy. ces mots)
en employant des formes et des procédés appropriés à chacun de ces édifices; et
s'il y avait harmonie entre ces différentes branches de l'art, si elles étaient
sorties du même tronc, elles se développaient cependant dans des conditions
tellement différentes, qu'il est impossible de ne pas les distinguer. Non-
seulement l'architecture française du XIIIe siècle adopte des formes diverses en
raison des besoins auxquels elle doit satisfaire, mais encore nous la voyons se
plier aux matériaux qu'elle emploie: si c'est un édifice de brique, de pierre ou de
bois qu'elle élève, elle donne à chacune de ces constructions une apparence
différente, celle qui convient le mieux à la nature de la matière dont elle
dispose. Le fer forgé, le bronze et le plomb coulé ou repoussé, le bois, le
marbre, la terre cuite, les pierres dures ou friables, de dimensions différentes,

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commandent des formes propres à chacune de ces matières; et cela d'une façon
si absolue, si bien caractérisée, qu'en examinant un moulage ou un dessin on
peut dire, «cet ornement, cette moulure, ce membre d'architecture, s'appliquent
à telle ou telle matière.» Cette qualité essentielle appartient aux arts originaux
des belles époques, tandis qu'elle manque le plus souvent aux arts des époques
de décadence; inutile de dire combien elle donne de valeur et de charme aux
moindres objets. Le judicieux emploi des matériaux distingue les constructions
du XIIIe siècle entre celles qui les ont précédées et suivies, il séduit les
hommes de goût comme les esprits les plus simples, et il ne faut rien moins
qu'une fausse éducation pour faire perdre le sentiment d'une loi aussi naturelle
et aussi vraie.

Mais il n'est pas d'oeuvre humaine qui ne contienne en germe, dans son sein, le
principe de sa dissolution. Les qualités de l'architecture du XIIIe siècle,
exagérées, devinrent des défauts. Et la marche progressive était si rapide alors,
que l'architecture gothique, pleine de jeunesse et de force dans les premières
années du règne de saint Louis, commençait à tomber dans l'abus en 1260. À
peine y a-t-il quarante ans entre les constructions de la façade occidentale et du
portail méridional de la cathédrale de Paris; la grande façade laisse encore voir
quelques restes des traditions romanes, et le portail sud est d'une architecture
qui fait pressentir la décadence (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). On ne
trouve plus dès la fin du XIIIe siècle, surtout dans l'architecture religieuse, ce
cachet individuel qui caractérise chacun des édifices types du commencement
de ce siècle. Les grandes dispositions, le mode de construction et
d'ornementation prennent déjà un aspect monotone qui rend l'architecture plus
facile à étudier, et qui favorise la médiocrité aux dépens du génie. On s'aperçoit
que des règles banales s'établissent et mettent l'art de l'architecture à la portée
des talents les plus vulgaires. Tout se prévoit, une forme en amène
infailliblement une autre. Le raisonnement remplace l'imagination, la logique
tue la poésie. Mais aussi l'exécution devient plus égale, plus savante, le choix
des matériaux plus judicieux. Il semble que le génie des constructeurs n'ayant
plus rien à trouver, satisfasse son besoin de nouveauté en s'appliquant aux
détails, recherche la quintessence de l'art. Tous les membres de l'architecture
s'amaigrissent, la sculpture se complaît dans l'exécution des infiniment petits.
Le sentiment de l'ensemble, de la vraie grandeur se perd, on veut étonner par la
hardiesse, par l'apparence de la légèreté et de la finesse. La science l'emporte
sur l'art et l'absorbe. C'est pendant le XIVe siècle que se développe la
connaissance des poussées des voûtes, l'art du trait, c'est alors qu'on voit
s'élever ces monuments qui réduisant les pleins à des dimensions aussi

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restreintes que possible, font pénétrer la lumière dans les intérieurs, par toutes
les issues praticables, que l'on voit ces flèches découpées s'élancer vers le ciel
sur des points d'appui qui ne paraissent pas pouvoir les soutenir, que les
moulures se divisent en une quantité de membres infinis, que les piles se
composent de faisceaux de colonnettes aussi nombreuses que les moulures des
arcs qu'elles doivent porter. La sculpture perd de son importance, appauvrie par
les combinaisons géométriques de l'architecture, elle semble ne plus trouver sa
place, elle devient confuse à force de vouloir être délicate. Malgré l'excessive
recherche des combinaisons, et à cause du rationalisme qui préside à toutes les
parties de l'architecture, celle-ci vous laisse froid devant tant d'efforts, dans
lesquels on rencontre plus de calcul que d'inspiration.

Il faut dire d'ailleurs que le XIIIe siècle avait laissé peu de chose à faire au
XIVe en fait d'architecture religieuse. Nos grandes églises étaient presque
toutes achevées à la fin du XIIIe siècle, et sauf Saint-Ouen de Rouen, on trouve
peu d'églises commencées et terminées pendant le cours du XIVe siècle. Il ne
restait plus aux architectes de cette époque qu'à compléter nos vastes
cathédrales ou leurs dépendances.

Mais c'est pendant ce siècle que la vie civile prend un plus grand
développement, que la nation appuyée sur le pouvoir royal commence à jouer
un rôle important, en éloignant peu à peu la féodalité de la scène politique. Les
villes élèvent des maisons communes, des marchés, des remparts; la
bourgeoisie enrichie, bâtit des maisons plus vastes, plus commodes, où déjà les
habitudes de luxe apparaissent. Les seigneurs féodaux donnent à leurs châteaux
un aspect moins sévère; il ne s'agit plus pour eux seulement de se défendre
contre de puissants voisins, d'élever des forteresses destinées à les protéger
contre la force, ou à garder le produit de leurs rapines; mais leurs droits
respectifs mieux réglés, la souveraineté bien établie du pouvoir royal, leur
permettent de songer à vivre sur leurs domaines non plus en conquérants, mais
en possesseurs de biens qu'il faut gouverner, en protecteurs des vassaux réunis
autour de leurs châteaux; dès lors on décore ces demeures naguère si sombres
et si bien closes, on ouvre de larges fenêtres destinées à donner de l'air et de la
lumière dans les appartements, on élève des portiques, de grandes salles pour
donner des fêtes, ou réunir un grand concours de monde; on dispose en dehors
des enceintes intérieures, des bâtiments pour les étrangers; quelquefois même
des promenoirs, des églises, des hospices destinés aux habitants du bourg ou
village, viennent se grouper autour du château seigneurial.

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Les malheurs qui désolèrent la France à la fin du XIVe siècle et au
commencement du XVe ralentirent singulièrement l'essor donné aux
constructions religieuses ou civiles. L'architecture suit l'impulsion donnée
pendant les XIIIe et XIVe siècles, en perdant de vue peu à peu son point de
départ; la profusion des détails étouffe les dispositions d'ensemble; le
rationalisme est poussé si loin dans les combinaisons de la construction et dans
le tracé, que tout membre de l'architecture qui se produit à la base de l'édifice
pénètre à travers tous les obstacles, montant verticalement jusqu'au sommet
sans interruption. Ces piles, ces moulures qui affectent des formes
prismatiques, curvilignes, concaves avec arêtes saillantes et se pénètrent en
reparaissant toujours, fatiguent l'oeil, préoccupent plus qu'elles ne charment,
forcent l'esprit à un travail perpétuel, qui ne laisse pas de place à cette
admiration calme que doit causer toute oeuvre d'art. Les surfaces sont tellement
divisées par une quantité innombrable de nerfs saillants, de compartiments
découpés, qu'on n'aperçoit plus nulle part les nus des constructions, qu'on ne
comprend plus leur contexture et leur appareil. Les lignes horizontales sont
bannies, si bien que l'oeil forcé de suivre ces longues lignes verticales ne sait où
s'arrêter, et ne comprend pas pourquoi l'édifice ne s'élève pas toujours pour se
perdre dans les nuages. La sculpture prend une plus grande importance, en
suivant encore la méthode appliquée dès le XIIIe siècle; en imitant la flore, elle
pousse cette imitation à l'excès, elle exagère le modelé; les feuillages, les fleurs
ne tiennent plus à la construction, il semble que les artistes aient pris à tâche de
faire croire à des superpositions pétrifiées; il en résulte une sorte de fouillis qui
peut paraître surprenant, qui peut étonner par la difficulté de l'exécution, mais
qui distrait et fait perdre de vue l'ensemble des édifices. Ce qu'il y a d'admirable
dans l'ornementation appliquée à l'architecture du XIIIe siècle, c'est sa parfaite
harmonie avec les lignes de l'architecture; au lieu de gêner elle aide à
comprendre l'adoption de telle ou telle forme, on ne pourrait la déplacer, elle
tient à la pierre. Au XVe siècle au contraire, l'ornementation n'est plus qu'un
appendice qui peut être supprimé sans nuire à l'ensemble, de même que l'on
enlèverait une décoration de feuillages appliquée à un monument pour une fête.
Cette recherche puérile dans l'imitation exacte des objets naturels ne peut
s'allier avec les formes rigides de l'architecture, d'autant moins qu'au XVe siècle
ces formes ont quelque chose d'aigu, de rigoureux, de géométrique en complet
désaccord avec la souplesse exagérée de la sculpture. L'application
systématique dans l'ensemble comme dans les détails de la ligne verticale, en
dépit de l'horizontalité des constructions de pierre, choque le bon sens même

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lorsque le raisonnement ne vient pas vous rendre compte de cet effet (voy.
APPAREIL).

Les architectes du XIIIe siècle en diminuant les pleins dans leurs édifices, en
supprimant les murs et les remplaçant peu à peu par des à-jours, avaient bien
été obligés de garnir ces vides par des claires-voies de pierre (voy. MENEAU,
ROSE); mais il faut dire que les compartiments de pierre découpée qui forment
comme les clôtures ou les châssis de leurs baies sont combinés suivant les
règles de la statique, et que la pierre conserve toujours son rôle. Au XIVe siècle
déjà ces claires-voies deviennent trop grêles et ne peuvent plus se maintenir
qu'à l'aide d'armatures en fer; cependant les dispositions premières sont
conservées. Au XVe siècle, les claires-voies des baies, ajourées comme de la
dentelle, présentant des combinaisons de courbes et de contre-courbes qui ne
sont nullement motivées par la construction, donnant dans leur section des
formes prismatiques aiguës, ne peuvent plus être solidement maintenues que
par des artifices d'appareil, ou à l'aide de nombreux ferrements qui deviennent
une des premières causes de destruction de la pierre. Non contents de garnir les
baies par des châssis de pierre tracés sur des épures compliquées, les architectes
du XVe siècle couvrent les nus des murs de meneaux aveugles qui ne sont que
des placages simulant des vides là où souvent l'oeil, ne sachant où se reposer,
demanderait un plein. Pendant le XIVe siècle déjà cet usage de masquer les nus
sous de faux meneaux avait été fort goûté; mais au moins, à cette époque, ce
genre de décoration était appliqué d'une façon judicieuse (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE), entre des points d'appui, dans des espaces
qui par leur position peuvent paraître légers, tandis qu'au XVe siècle, ces
décorations de fausses baies couvrent les contre-forts et toutes les parties de
l'architecture qui doivent présenter un aspect de résistance. Il semblait qu'alors
les architectes eussent horreur du plein, et ne pussent se résoudre à laisser
paraître leurs points d'appui. Tous leurs efforts tendaient à les dissimuler,
pendant que souvent des murs, qui ne sont que des remplissages et ne portant
rien auraient pu être mis à jour ou décorés d'arcatures ou de fausses baies,
restent nus. Rien n'est plus choquant que ces murs lisses, froids, entre des
contre-forts couverts de détails infinis, petits d'échelle et qui amaigrissent les
parties des édifices auxquelles on attache une idée de force.

Plus on s'éloigne du domaine royal et plus ces défauts sont apparents dans
l'architecture du XVe siècle, plus les constructeurs s'écartent des principes
posés pendant les XIIIe et XIVe siècles, se livrent aux combinaisons
extravagantes, prétendent faire des tours de force de pierre, et donnent à leur

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architecture des formes étrangères à la nature des matériaux, obtenues par des
moyens factices, prodiguant le fer et les scellements, accrochant, incrustant une
ornementation qui n'est plus à l'échelle des édifices. C'est sur les monuments de
cette époque qu'on a voulu longtemps juger l'architecture dite gothique. C'est à
peu près comme si on voulait porter un jugement sur l'architecture romaine à
Balbek ou à Pola, sans tenir compte des chefs-d'oeuvre du siècle d'Auguste.

Nous devons ici faire une remarque d'une importance majeure; bien que la
domination anglaise ait pu paraître, politiquement parlant, très-assurée dans le
nord et dans l'ouest de la France pendant une partie des XIVe et XVe siècles,
nous ne connaissons pas un seul édifice qui rappelle dans les contrées
conquises les constructions que l'on élevait alors en Angleterre. L'architecture
ne cesse de rester française. On ne se fait pas faute en Normandie ou dans les
provinces de l'ouest d'attribuer certains édifices aux Anglais; que ceux-ci aient
fait construire des monuments, nous voulons bien l'admettre, mais ils n'ont eu
recours alors qu'à des artistes français, et le fait est facile à constater pour qui a
vu les architectures des deux pays; les dissemblances sont frappantes comme
principe, comme décoration, et comme moyens d'exécution. Pendant le XIIIe
siècle les deux arts anglais et français ne diffèrent guère que dans les détails ou
dans certaines dispositions générales des plans, mais à partir du XIVe siècle ces
deux architectures prennent des voies différentes qui s'éloignent de plus en plus
l'une de l'autre. Jusqu'à la Renaissance aucun élément n'est venu en France
retarder ou modifier la marche de l'architecture; elle s'est nourrie de son propre
fonds, abusant des principes, poussant la logique au point de torturer la
méthode à force de vouloir la suivre et en tirer toutes les conséquences. Tous
les exemples du Dictionnaire font voir comme on arrive par une pente
insensible du XIIe siècle au XVe fatalement. Chaque tentative, chaque effort,
chaque perfectionnement nouveau conduit rapidement à l'apogée, aussi
rapidement à la décadence, sans qu'il soit possible d'oser dire: «C'est là où il
faut s'arrêter.» C'est une chaîne non interrompue d'inductions, dont on ne peut
briser un seul anneau, car ils ont tous été rivés en vertu du principe qui avait
fermé le premier. Et nous dirons qu'il serait peut-être plus facile d'étudier
l'architecture gothique en la prenant à sa décadence, en remontant
successivement des effets aux causes, des conséquences aux principes, qu'en
suivant sa marche naturelle; c'est ainsi que la plupart d'entre nous ont été
amenés à l'étude des origines de cet art, c'est en le prenant à son déclin, en
remontant le courant.

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Par le fait, l'architecture gothique avait dit à la fin du XVe siècle son dernier
mot, il n'était plus possible d'aller au delà, la matière était soumise, la science
n'en tenait plus compte, l'extrême habileté manuelle des exécutants ne pouvait
être matériellement dépassée; l'esprit, le raisonnement avaient fait de la pierre,
du bois, du fer, du plomb, tout ce qu'on en pouvait faire, jusqu'à franchir les
limites du bon sens. Un pas de plus, et la matière se déclarait rebelle, les
monuments n'eussent pu exister que sur les épures ou dans le cerveau des
constructeurs.

Dès le XIVe siècle l'Italie, qui n'avait jamais franchement abandonné les
traditions antiques, qui n'avait que subi partiellement les influences des arts de
l'Orient ou du Nord, relevait les arts romains. Philippe Brunelleschi, né en 1375
à Florence, après avoir étudié les monuments antiques de Rome, non pour en
connaître seulement les formes extérieures mais plus encore pour se pénétrer
des procédés employés par les constructeurs romains, revenait dans sa patrie au
commencement du XVe siècle et après mille difficultés suscitées par la routine
et l'envie, élevait la grande coupole de l'église de Sainte-Marie-des-Fleurs.
L'Italie, qui conserve tout, nous a transmis jusqu'aux moindres détails de la vie
de ce grand architecte, qui ne se borne pas à cette oeuvre seule; il construisit
des citadelles, des abbayes, les églises du Saint-Esprit, de Saint-Laurent à
Florence, des palais... Brunelleschi était un homme de génie, et peut être
considéré comme le père de l'architecture de la Renaissance en Italie, car s'il sut
connaître et appliquer les modèles que lui offrait l'antiquité, il donna cependant
à ses oeuvres un grand caractère d'originalité rarement dépassé par ses
successeurs, égalé peut-être par le Bramante, qui se distingue au milieu de tant
d'artistes illustres, ses contemporains, par un goût pur, une manière simple, et
une grande sobriété dans les moyens d'exécution.

À la fin du XVe siècle ces merveilles nouvelles qui couvraient le sol de l'Italie
faisaient grand bruit en France. Quand Charles VIII revint de ses folles
campagnes, il ramena avec lui une cour étonnée des splendeurs d'outre-monts,
des richesses antiques et modernes que renfermaient les villes traversées par
ces conquérants d'un jour. On ne rêva plus dès lors que palais, jardins ornés de
statues, fontaines de marbre, portiques et colonnes. Les arts de l'Italie devinrent
la passion du moment. L'architecture gothique épuisée, à bout de moyens pour
produire des effets surprenants, s'empara de ces nouveaux éléments, on la vit
bientôt mêler à ses décorations des réminiscences des arts italiens. Mais on ne
change pas un art, non plus qu'une langue, du jour au lendemain. Les artistes
florentins ou milanais qu'avait pu amener Charles VIII avec lui étaient

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singulièrement dépaysés au milieu de cette France encore toute gothique, leur
influence ne pouvait avoir une action directe sur des corporations de gens de
métiers habitués à reproduire les formes traditionnelles de leur pays. Ces corps
de métiers, devenus puissants, possédaient toutes les branches des arts et
n'étaient pas disposés à se laisser dominer par des étrangers, fort bien venus à la
cour, mais fort mal vus par la classe moyenne. La plupart de ces artistes intrus
se dégoûtaient bientôt, ne trouvant que des ouvriers qui ne les comprenaient pas
ou ne voulaient pas les comprendre. Comme il arrive toujours d'ailleurs, les
hommes qui avaient pu se résoudre à quitter l'Italie pour suivre Charles VIII en
France n'étaient pas la crème des artistes italiens, mais bien plutôt ces
médiocrités qui, ne pouvant se faire jour dans leur patrie, n'hésitent pas à
risquer fortune ailleurs. Attirés par de belles promesses des grands, ils se
trouvaient le lendemain, quand il fallait en venir à l'exécution, en face de gens
de métiers, habiles, pleins de leur savoir, railleurs, rusés, indociles, maladroits
par système, opposant à la faconde italienne une force d'inertie décourageante,
ne répondant aux ordres que par ce hochement de tête gaulois qui fait présager
des difficultés sans nombre là où il aurait fallu trouver un terrain aplani. La
cour, entraînée par la mode nouvelle, ne pouvant être initiée à toutes les
difficultés matérielles du métier, n'ayant pas la moindre idée des connaissances
pratiques, si étendues alors, des constructeurs français, en jetant quelques
malheureux artistes italiens imbus des nouvelles formes adoptées par l'Italie
(mais probablement très-pauvres traceurs ou appareilleurs) au milieu de ces
tailleurs de pierre, charpentiers, rompus à toutes les difficultés du tracé
géométrique, ayant une parfaite connaissance des sections de plans les plus
compliquées, et se jouant chaque jour avec ces difficultés; la cour, disons-nous,
malgré tout son bon vouloir ou toute sa puissance, ne pouvait faire que ses
protégés étrangers ne fussent bientôt pris pour des ignorants ou des
impertinents. Aussi ces tentatives d'introduction des arts italiens en France à la
fin du XVe siècle n'eurent-elles qu'un médiocre résultat. L'architecture indigène
prenait bien par-ci par-là quelques bribes à la renaissance italienne, mettait une
arabesque, un chapiteau, un fleuron, un mascaron imité sur les imitations de
l'antiquité à la place de ses feuillages, de ses corbeilles, de ses choux et de ses
chardons gothiques; mais elle conservait sa construction, son procédé de tracé,
ses dispositions d'ensemble et de détail.

Les arts qui se développent à la fin du XIIe siècle sont sortis du sein de la
nation gallo-romaine, ils sont comme le reflet de son esprit, de ses tendances,
de son génie particulier; nous avons vu comme ils naissent en dehors des
classes privilégiées en même temps que les premières institutions politiques

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conquises par les populations urbaines. Les arts de la Renaissance vont
découler d'une tout autre source; patronnés par les grands, par les classes
lettrées de la société française, ils trouveront longtemps une opposition soit
dans le sein du clergé régulier, soit parmi les classes bourgeoises. Nous allons
examiner comment ils vinrent s'appuyer sur la Réformation pour s'introduire
définitivement sur le vieux sol gallo-romain.

Vers 1483 naissait, dans un petit village du comté de Mansfeld, Martin Luther;
mais d'abord jetons les yeux un instant sur la situation du haut clergé à la fin du
XVe siècle. Quelques années plus tard Léon X disait: «Maintenant, vivons en
paix, la hache ne frappe plus l'arbre au pied, elle ne fait qu'en émonder les
branches.» En effet, la papauté se reposant après de si longs et glorieux
combats, brillait alors d'un éclat que rien ne semblait devoir ternir, elle régnait
sur le monde chrétien autant par la puissance morale qu'elle avait si
laborieusement acquise, que par le développement extraordinaire qu'elle avait
su donner aux arts et aux lettres. Rome était devenue le centre de toute lumière,
de tout progrès. La cour papale, composée d'érudits, de savants, de poëtes,
entourée d'une auréole d'artistes, attirait les regards de l'Europe entière.

En Allemagne et en France les évêques étaient possesseurs de pouvoirs féodaux
plus ou moins étendus, tout comme les seigneurs séculiers. Les grands
établissements religieux, après avoir longtemps rendu d'immenses services à la
civilisation, après avoir défriché les terres incultes, établi des usines, assaini les
marais, propagé et conservé l'étude des lettres antiques et chrétiennes, lutté
contre l'esprit désordonné de la féodalité séculière, offert un refuge à tous les
maux physiques et moraux de l'humanité, trouvaient enfin un repos qu'on allait
bientôt leur faire payer cher. En Germanie le pouvoir souverain était divisé
entre un grand nombre d'électeurs ecclésiastiques et laïques, de marquis, de
ducs, de comtes qui ne relevaient que de l'empereur. La portion séculière de
cette noblesse souveraine n'acquittait qu'avec répugnance les subsides dus au
saint-siége; obligée à une représentation qui n'était pas en rapport avec ses
revenus, elle avait sans cesse besoin d'argent; lorsqu'en 1517 Léon X publia des
indulgences qu'il permit de prêcher en Allemagne, d'abondantes aumônes qui
devaient contribuer à l'achèvement de la grande église de Saint-Pierre de Rome
furent réunies par les prédicateurs, tandis que les princes trouvaient les portes
fermées lorsqu'ils envoyaient les collecteurs percevoir les impôts. C'est alors
qu'un pauvre moine augustin attaque les indulgences dans la chaire à
Wittemberg; immédiatement la lutte s'engage avec le saint-siége, lutte ardente
pleine de passion de la part du moine saxon, qui se sentait soutenu par toute la

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noblesse d'Allemagne, pleine de modération et de calme de la part des pontifes
romains. Ce pauvre moine était Martin Luther. Bientôt l'Allemagne fut en feu.
Luther triomphait; la sécularisation des couvents était un appât pour la cupidité
de tous ces princes séculiers qui pouvaient alors mettre la main sur les biens des
abbayes, enlever les châsses d'or et d'argent, et les vases sacrés. La
sécularisation des couvents eut lieu, car Luther, qui épuisait tout le vocabulaire
des injures contre la papauté, les évêques et les moines, ménageait avec le plus
grand soin ces princes qui d'un mot eussent pu étouffer sa parole. Le peuple,
ainsi qu'il arrive lorsque l'équilibre politique est rompu, ne tarda pas à se mêler
de la partie. Il n'y avait pas trois années que Luther avait commencé la guerre
contre le pouvoir de la cour de Rome, que déjà autour de lui ses propres
disciples le débordent et divisent la réforme en sectes innombrables; on voit
naître les Buceriens, les Carlstadiens, les Zwingliens; les Anabaptistes, les
OEcolampadiens, les Mélanchthoniens, les Illyriens; on voit un Munzer, curé
d'Alstaedt, anabaptiste, soulever les paysans de la Souabe et de la Thuringe,
périr avec eux à Franckenhausen, sous les coups de cette noblesse qui
protégeait la réforme, et ne trouver chez Luther, en fait de sentiment de pitié
(lui qui était la cause première de ces désastres), que ces paroles cruelles: «À
l'âne du chardon, un bât et le fouet; c'est le sage qui l'a dit; aux paysans de la
paille d'avoine. Ne veulent-ils pas céder, le bâton et le mousquet; c'est de droit.
Prions pour qu'ils obéissent, sinon point de pitié; si on ne fait siffler
l'arquebuse, ils seront cent fois plus méchants 29.»

Luther voulait que l'on conservât les images; un de ses disciples, Carlstadt,
brise presque sous ses yeux les statues et les vitraux de l'église de Tous-les-
Saints de Vittemberg. L'Allemagne se couvre de ruines, le marteau de ces
nouveaux iconoclastes va frapper les figures des saints jusque dans les maisons,
jusque dans les oratoires privés; les riches manuscrits couverts de peinture sont
brûlés.

Voilà comment débute le XVIe siècle en Allemagne; par le fait le peuple n'était
qu'un instrument, et la noblesse séculière profitait seule de la réforme par la
sécularisation, ou plutôt la destruction des établissements religieux. «Trésors
d'églises et de couvents, disait Mélancthon, disciple fidèle de Luther, les
électeurs gardent tout et ne veulent même rien donner pour l'entretien des
écoles!»

Cependant la France, sous le règne de François Ier, commençait à ressentir le
contre-coup de cette révolution qui s'opérait en Allemagne, et à laquelle

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Charles-Quint, préoccupé de plus vastes projets, n'opposait qu'une résistance
indécise. Peut-être même en affaiblissant le pouvoir du saint-siége la réforme
servait-elle une partie de ces projets, et pensait-il pouvoir la diriger dans le sens
de sa politique, et l'arrêter à son temps. Luther ne pouvait cependant exercer en
France la même influence qu'en Allemagne; sa parole brutale, grossière, ses
prédications semées d'injures ramassées dans les tavernes, n'eussent pas agi sur
l'esprit des classes éclairées de notre pays; ses doctrines toutefois, condamnées
par la Sorbonne, avaient rallié quelques adeptes; on a toujours aimé la
nouveauté chez nous; et déjà lorsque parut Calvin, les diatribes de Luther
contre le pape et les princes de l'Église avaient séduit des docteurs, des nobles
lettrés, des écoliers en théologie, des artistes jaloux de la protection donnée aux
Italiens et qui croyaient avoir tout à gagner en secouant le joug de Rome. La
mode était à la réforme; il ne nous appartient pas de nous étonner de ces
entraînements des peuples, nous qui avons vu s'accomplir une révolution en un
jour aux cris de la réforme. Calvin était né en 1509 à Noyon. Luther, le moine
saxon, avait la parole insolente, le visage empourpré, le geste et la voix
terribles; Calvin, la démarche austère, la face cadavéreuse, l'apparence
maladive; il ménagera la forme dans ses discours comme dans ses écrits; nature
opiniâtre, prudente, il ne tombera pas chaque jour dans les plus étranges
contradictions comme son prédécesseur de Wittemberg; mais marchant pas à
pas, théologien diplomate, il ne reculera jamais. Luther, ne sachant comment
maîtriser la tempête qu'il avait déchaînée contre la société, poussait la noblesse
allemande au massacre de milliers de paysans fanatisés par un fou; Calvin
poursuivra, dénoncera Servet, et le fera bruler vif parce qu'il se sera attaqué à sa
vanité de réformateur. Voilà les deux hommes qui allaient modifier
profondément une grande partie de l'Europe catholique, et qui, sous le prétexte
d'affranchir les âmes de la domination du saint-siége, commençaient par
s'appuyer sur le despotisme le plus intolérant, le plus fatal au développement de
la liberté de conscience, le plus fatal aux arts qui ont besoin, pour conserver
leur originalité, du libre arbitre; et qui demeurent inféconds là où s'élève un
pouvoir qui réunit sous sa main le temporel et le spirituel. Le catholicisme ne
pouvait soutenir cette guerre soulevée contre le dogme de l'Église qu'en
opposant à l'esprit d'anarchie et d'intolérance une armée réunie sous une
discipline sévère. Comme contre-poids au principe de la réforme, saint Ignace
de Loyola s'élève, organise sa milice dont la force immense s'appuie sur le
principe de l'obéissance absolue à l'esprit et à la lettre. Ainsi s'éteint au sein
même du catholicisme ce germe vivifiant de discussion, de controverse,

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d'innovation hardies, qui avait fait naître nos grands artistes des XIIe et XIIIe
siècles.

L'imprimerie donne tout à coup une extension immense à des luttes qui, sans
elle, n'eussent peut-être pas dépassé les murs de Wittemberg. Grâce à ce moyen
de répandre les idées nouvelles d'un bout de l'Europe à l'autre parmi toutes les
classes de la société, chacun devient docteur, discute les Écritures, interprète à
sa guise les mystères de la religion, chacun veut former une Église, et tout ce
grand mouvement aboutit à la perte de la liberté de conscience, à la confusion
du spirituel et du temporel sous un même despotisme. Henry VIII, roi
théologien, comprend le premier l'importance politique de la réforme, et après
avoir réfuté les doctrines de Luther, ne pouvant obtenir du pape la rupture de
son mariage avec Catherine d'Aragon, il adopte tout à coup les principes du
réformateur, épouse Anne de Boulen, confisque à son profit le pouvoir spirituel
de l'Angleterre, en même temps qu'il supprime les abbayes, les monastères, et
s'empare de leurs revenus et de leurs trésors. De pareils exemples étaient bien
faits pour séduire la noblesse catholique; se soustraire à la prépondérance
spirituelle du clergé, s'emparer des biens temporels ecclésiastiques, était un
appât qui ne pouvait manquer d'entraîner la féodalité séculière vers la réforme;
puis, encore une fois, la mode s'en mêlait en France; sans se ranger avec
enthousiasme sous la bannière de Luther ou sous celle de Calvin, la curiosité
était excitée; ces luttes contre le pouvoir si fort alors de la papauté, attiraient
l'attention; on était, comme toujours, en France, disposé dans la classe éclairée,
sans en prévoir les conséquences, à protéger les idées nouvelles. Marguerite de
Navarre, dans sa petite cour de Nérac, donnait asile à Calvin, à Le Fèvre
d'Étaples, qui tous deux étaient mal avec la Sorbonne. Les grandes dames se
moquaient de la messe catholique, avaient composé une messe à sept points, et
s'élevaient fort contre la confession. La Sorbonne se fâchait, on la laissait faire.
La duchesse d'Étampes avait à coeur d'amener le roi François à écouter les
réformistes. On disputait; chaque jour élevait un nouveau prédicateur cherchant
à acquérir du renom en énonçant quelque curieuse extravagance; les esprits
sains (et ils sont toujours en minorité) s'attristaient, voyaient bien quelles
tempêtes s'amoncelaient derrière ces discussions de salons; mais il faut le dire,
l'agitation était dans la société. Les anciennes études théologiques, ces sérieuses
et graves méditations des docteurs des XIIe et XIIIe siècles, avaient fait leur
temps, on voulait autre chose; l'étude du droit, fort avancée alors, venait
protester contre l'organisation féodale. François Ier fondait en France des
chaires de droit romain à l'instar de celles de Bologne; il dotait un collége
trilingue dont Érasme eût été le directeur si Charles-Quint ne nous l'eût enlevé.

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On s'éprenait exclusivement des lettres antiques. C'était un mouvement
irrésistible comme celui qui, au XIIe siècle, avait fait sortir la société de la
barbarie; mais il manque au XVIe siècle une de ces figures comme celle de
saint Bernard, pour contenir, régler et faire fructifier cette agitation qui bientôt
va se perdre dans le sang et les ruines.

Mais voyez quelles étranges contradictions! comme ce siècle marche à
l'aventure!... Nous avons dit un mot du peu de succès des tentatives de Charles
VIII pour faire prévaloir en France les arts de la renaissance italienne; comme
ces efforts n'avaient pu entamer l'esprit traditionnel des corporations d'artisans;
nous avons vu (voy. ARCHITECTE) comme à la fin du XVe siècle la puissance
de ces corporations avait absorbé l'unité de direction, et comment l'architecte
avait peu à peu disparu sous l'influence séparée de chaque corps d'état agissant
directement. L'Italie, Florence, Rome surtout, avait appris à nos artistes, ne fût-
ce que par la présence en France de ces hommes amenés par Charles VIII et
auxquels on voulait confier la direction des travaux, que ces merveilles, tant
admirées au delà des alpes, étaient dues non point à des corps de métiers
agissant séparément, mais à des artistes isolés, à des architectes, quelquefois
sculpteurs et peintres en même temps, soumettant les ouvriers à l'unité de
direction. On voit surgir sous le règne de François Ier des hommes, en France,
qui, à l'imitation des maîtres italiens, et par la volonté de la cour et des grands
seigneurs, viennent à leur tour imposer leurs projets aux corps d'artisans, et les
faire exécuter sans admettre leur intervention autrement que comme ouvriers.
Et parmi ces artistes, qui ont appris de l'Italie à relever leur profession, qui
s'inspirent de son génie et des arts antiques si bien renouvelés par elle,
beaucoup embrassent le parti de la réforme qui met Rome au ban de l'Europe!
qui désigne Léon X, cet homme d'un goût si élevé, ce protecteur si éclairé des
artistes, comme l'Antéchrist!

Mais il faut dire qu'en France la réforme ne se montre pas à son début, comme
en Allemagne, ennemie des arts plastiques; elle ne brise pas les images, ne
brûle pas les tableaux et les manuscrits enrichis de peintures; au contraire,
presque exclusivement adoptée par la classe noble et par la portion la plus
élevée du tiers état, on ne la voit faire des prosélytes au milieu des classes
inférieures que dans quelques provinces de l'ouest, et dans ces contrées où déjà
au XIIe siècle les Albigeois avaient élevé une hérésie en face de l'Église
catholique. L'aristocratie plus instruite qu'elle ne l'avait jamais été, lettrée,
adonnée avec passion à l'étude de l'antiquité, suivait le mouvement imprimé par
le roi François Ier, déployait un luxe inconnu jusqu'alors dans la construction de

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ses châteaux et de ses maisons de ville. Elle démantelait les vieux manoirs
féodaux pour élever des habitations ouvertes, plaisantes, décorées de portiques,
de sculptures, de statues de marbre. La royauté donnait l'exemple en détruisant
ce vieux Louvre de Philippe Auguste et de Charles V. La grosse tour du Louvre,
de laquelle relevaient tous les fiefs de France, elle-même n'était pas épargnée,
on la rasait pour commencer les élégantes constructions de Pierre Lescot.
François Ier vendait son hôtel Saint-Paul «fort vague et ruyneux... auquel
n'avons accoustumé faire résidence, parce que avons en nostre bonne ville
plusieurs autres bons logis et places somptueuses, et que ledit hostel nous est et
à nostredit domaine de peu de valeur 30...» L'architecture civile envahissait
l'architecture féodale où jusqu'alors tout était presque entièrement sacrifié aux
dispositions de défense; et le roi François accomplissait ainsi au moyen des
arts, en entraînant sa noblesse dans cette nouvelle voie, la grande révolution
politique commencée par Louis XI. Les seigneurs féodaux subissant l'empire de
la mode, démolissant eux-mêmes leurs forteresses, prodiguant leurs trésors
pour changer leurs châteaux sombres et fermés en maisons de plaisance,
adoptant les nouveautés prêchées par les réformistes, ne voyaient pas que le
peuple applaudissait à leur amour pour les arts qui détruisait leurs nids féodaux,
ne les suivait pas dans leurs idées de réforme religieuse, que la royauté les
laissait faire, et qu'à un jour donné rois et peuple, profitant de cet entraînement
imprudent, viendraient leur arracher les derniers vestiges de leur puissance.

L'étude des lettres et des arts qui jusqu'alors avaient été exclusivement cultivés
par le clergé et le tiers état, pénétrait dans la classe aristocratique et jetait ainsi
un nouvel élément de fusion entre les différents ordres du pays. Malgré le
désordre administratif, les fautes et les malheurs qui signalent le
commencement du XVIe siècle en France, le pays était en voie de prospérité, le
commerce, l'industrie, les sciences et les arts prenaient un développement
immense; il semblait que la France eût des trésors inconnus qui comblaient
toutes les brèches faites à son crédit par des revers cruels et des dilapidations
scandaleuses. Les villes crevaient leurs vieilles enceintes de tous côtés pour
s'étendre; on reconstruisait sur des plans plus vastes les hôtels de ville, les
marchés, les hospices; on jetait des ponts sur les rivières; on perçait de
nouvelles routes; l'agriculture, qui jusqu'alors avait été un des plus puissants
moyens d'influence employés par les établissements religieux, commençait à
être étudiée et pratiquée par quelques grands propriétaires appartenant au tiers
état; elle devint «l'objet de dispositions législatives dont quelques-unes sont
encore en vigueur 31.» L'État établissait une police sur les eaux et forêts, sur

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l'exploitation des mines. Ce grand mouvement effaçait peu à peu l'éclat jeté par
les monastères dans les siècles précédents. Des abbayes étaient sécularisées,
leur influence morale se perdait, et beaucoup d'entre elles tombaient en des
mains laïques. La France était remplie d'églises élevées pendant les trois
derniers siècles, lesquelles suffisaient, et au delà, aux besoins du culte, et la
réforme diminuait le nombre des fidèles. Rome, et tout le clergé catholique
n'avaient pas, dès le commencement du XVIe siècle, compris toute l'importance
des doctrines prêchées par les novateurs. L'Église qui se croyait, après de si
glorieux combats, définitivement affermie sur sa base divine, n'avait pas pris
les armes assez tôt; elle allait au concile de Trente arrêter les progrès de
l'incendie, mais il était déjà bien tard, et il fallut faire la part du feu. Une
réforme était devenue nécessaire dans son sein, et l'Église l'avait elle-même
solennellement reconnu au concile de Latran; elle fut débordée par cette
prodigieuse activité intellectuelle du XVIe siècle, par les nouvelles tendances
politiques des populations d'Allemagne et de France; elle fut trahie par son
ancienne ennemie, la féodalité, et la féodalité fut à son tour emportée par la
tempête qu'elle avait soulevée contre l'Église. L'esprit original, natif, individuel
des peuples s'épuisa dans ces luttes terribles qui chez nous désolèrent la
seconde moitié du XVIe siècle, et la royauté seule s'établit puissante sur ces
ruines. Louis XIV clôt la Renaissance. Les arts, comme toujours, furent
associés à ces grands mouvements politiques. Jusqu'à Louis XIV c'est un fleuve
rapide, fécondant, varié dans son cours, roulant dans un lit tantôt large tantôt
resserré, attirant à lui toutes les sources, intéressant à suivre dans ses détours;
sous Louis XIV, ce fleuve devient un immense lac aux eaux dormantes,
infécondes, aux reflets uniformes, qui étonne par sa grandeur mais qui ne nous
transporte nulle part, et fatigue le regard par la monotonie de ses aspects.
Aujourd'hui les digues sont rompues et les eaux s'échappent de toutes parts en
désordre par cent issues; où vont-elles? Nul ne le sait.

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Avec la Renaissance s'arrêtent les développements de l'architecture religieuse
en France. Elle se traîne pendant le XVIe siècle indécise, conservant et
repoussant tour à tour ses traditions, n'ayant ni le courage de rompre avec les
formes et le système de construction des siècles précédents, ni le moyen de les
conserver (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). L'architecture monastique
frappée au coeur s'arrête court. L'architecture civile prend un nouvel essor
pendant toute la durée du XVIe siècle et produit seule des oeuvres vraiment
originales (voy. ARCHITECTURE CIVILE). Quant à l'architecture militaire, il
n'est pas besoin de dire qu'elle se modifie profondément au moment où
l'artillerie vient changer le système de l'attaque et celui de la défense des places
fortes.
Note 8: (retour) Mab., Ann. Ben., t. III, p. 330.

Note 9: (retour) Bibl. Clun., col. 1, 2, 3, 4.--Cluny au XIe siècle, par l'abbé F.
Cucherat, 1851, 1 vol. Lyon. Paris.

Note 10: (retour) Bull. Clun., p. 1, 2, 3.--Ibid.

Note 11: (retour) Udalrici Antiq. consuet. Clun. mon., lib. III, c. VIII et IX.

Note 12: (retour) Cluny au XIe siècle, par l'abbé F. Cucherat.

Note 13: (retour) Udalrici Antiq. cons. Clun. mon., lib. II. c. VIII, in fine.--Bernardi
Cons. cænob. Clun., p. I, c. XXVII.--L'abbé Cucherat, p. 83.

Note 14: (retour) S. Anselme de Cant., par M. C. de Rémusat. Paris, 1853, p. 43.

Note 15: (retour) L'abbé Cucherat, p. 104.

Note 16: (retour) Ann. Benéd., t. IV, p. 207 et 208.

Note 17: (retour) «Inter prædictas cryptas et cellam novitiorum, posita sit alia cella
ubi aurifices, inclusores et vitrei magistri operentur; quæ cella habeat longitudinis
CXXV pedes, latitudinis XXV.»

Note 18: (retour) Cluny au XIe siècle. par l'abbé Cucherat, p. 106 et 107.

Note 19: (retour) Lettres sur l'Histoire de France, par Aug. Thierry. Paris, 1842, p.
401 et 402.

Note 20: (retour) Lettres sur l'Hist. de France, par Aug. Thierry. Paris, 1842, p, 412.-
-Hug. Pietav. Hist. Vezeliac monast., lib. III, apud d'Achery, Spicilegium, t. II, p. 533
et 535.

Note 21: (retour) Hist. des communes de France, par M. le baron C. F. E, Dupin.
Paris, 1834.

Note 22: (retour) Ibid.

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Note 23: (retour) Grégoire VII, saint François d'Assises et saint Thomas d'Aquin,
par J. Delécluze, Paris, 1844; t. II, p. 64 à 85.--Ouvrages inédits d'Abailard, par M.
Cousin. Introduction, p. CLV et suiv.

Note 24: (retour) Abailard et Héloïse, essai historique, par M. et Mme Guizot.
Nouvelle édition, entièrement refondue. Paris, 1853.

Note 25: (retour) M. Félix de Verneilh (l'Architecture byzantine en France. Paris,
1852.)

Note 26: (retour) L'architecture byzantine en France, par M. Félix de Verneilh.

Note 27: (retour) Voir l'article de M. Vitet, inséré dans le Journal des Savants, cahier
de janvier, février et mai 1853, sur l'architecture byzantine en France, par M. de
Verneilh.

Note 28: (retour) La dénomination d'architecture romane est très-vague, sinon
fausse. La langue romane «était circonscrite sur un sol dont on connaît les limites, en
deçà et au delà de la Loire.» En peut-on dire autant de l'architecture que l'on désigne
sous le nom de romane? (Voy. dans l'art. de M. Vitet précité, p. 30 et 31, la judicieuse
critique sur cette dénomination.)

Note 29: (retour) Lettre de Luther à Rubel. (Histoire de la Vie, des Ouvr. et des
Doctr. de Luther, par M. Audin. Paris.)

Note 30: (retour) Aliénation de l'hostel Saint-Paul, an. 1516. Hist de la Ville de
Paris. D. Félibien; t. III; p. justif., p. 574.

Note 31: (retour) Essai sur l'histoire du tiers état, par M. A. Thierry, t. I, p. 116; édit.
Furne, 1853; Recueil des anc. lois franç. par M. Isambert., t. XI et XII; édit. de
Villers-Cotterets, août 1539.

ARCHITECTURE RELIGIEUSE. Chez tous les peuples l'architecture
religieuse est la première à se développer. Non-seulement au milieu des
civilisations naissantes, le monument religieux répond au besoin moral le plus
puissant, mais encore il est un lieu d'asile, de refuge; une protection contre la
violence. C'est dans le temple ou l'église que se conservent les archives de la
nation, ses titres les plus précieux sont sous la garde de la Divinité; c'est sous
son ombre que se tiennent les grandes assemblées religieuses ou civiles, car
dans les circonstances graves, les sociétés qui se constituent, ont besoin de se
rapprocher d'un pouvoir surhumain pour sanctionner leurs délibérations. Ce
sentiment que l'on retrouve chez tous les peuples, se montre très-prononcé dans
la société chrétienne. Le temple païen n'est qu'un sanctuaire où ne pénètrent que
les ministres du culte et les initiés, le peuple reste en dehors de ses murs, aussi

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les monuments de l'antiquité là où ils étaient encore debout, en Italie, sur le sol
des Gaules, ne pouvaient convenir aux chrétiens. La basilique antique avec ses
larges dimensions, sa tribune, ses ailes ou bas côté, son portique antérieur, se
prêtait au culte de la nouvelle loi. Il est même probable que les dispositions de
l'édifice romain eurent une certaine influence sur les usages adoptés par les
premiers chrétiens du moment qu'ils purent sortir des catacombes et exercer
leur culte ostensiblement. Mais dans les limites que nous nous sommes tracées,
nous devons prendre, comme point de départ, la basilique chrétienne de
l'époque carlovingienne, dont les dispositions s'éloignaient déjà de la basilique
antique. Alors on ne se contentait plus d'un seul autel, il fallait élever des tours
destinées à recevoir des cloches pour appeler les fidèles, et les avertir des
heures de prières. La tribune de la basilique antique n'était pas assez vaste pour
contenir le clergé nombreux réuni dans les églises; le choeur devait empiéter
sur les portions abandonnées au public dans le monument romain. L'église
n'était pas isolée, mais autour d'elle, comme autour du temple païen, se
groupaient des bâtiments destinés à l'habitation des prêtres et des clercs; des
portiques, des sacristies, quelquefois même des écoles, des bibliothèques, de
petites salles pour renfermer les trésors, les chartes, les vases sacrés et les
ornements sacerdotaux, des logettes pour des pénitents ou ceux qui profitaient
du droit d'asile. Une enceinte enveloppait presque toujours l'église et ses
annexes, le cimetière et des jardins; cette enceinte, fermée la nuit, était percée
de portes fortifiées. Un grand nombre d'églises étaient desservies par un clergé
régulier dépendant d'abbayes ou de prieurés, et se rattachant ainsi à l'ensemble
de ces grands établissements. Les églises collégiales, paroissiales et les
chapelles elles-mêmes, possédaient dans une proportion plus restreinte tous les
services nécessaires à l'exercice du culte, de petits cloîtres, des sacristies, des
trésors, des logements pour les desservants. D'ailleurs les collégiales, paroisses
et chapelles étaient placées sous la juridiction des évêques, les abbayes et les
prieurés exerçaient aussi des droits sur elles, et parfois même les seigneurs
laïques construisaient des chapelles, érigeaient des paroisses en collégiales,
sans consulter les évêques, ce qui donna lieu souvent à de vives discussions
entre ces seigneurs et les évêques. Les cathédrales comprenaient dans leurs
dépendances les bâtiments du chapitre, de vastes cloîtres, les palais des
évêques, salles synodales etc. (voy. ÉVÊCHÉ, SALLE SYNODALE,
CLOÎTRE, ARCHITECTURE MONASTIQUE, TRÉSOR, SACRISTIE,
SALLE CAPITULAIRE).

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Nous donnons ici (1) pour faire connaître quelle était la disposition générale
d'une église de moyenne grandeur au Xe siècle, un plan qui sans être copié sur
tel ou tel édifice existant, résume l'ensemble de ces dispositions. I est le
portique qui précède la nef, le Narthex de la basilique primitive, sous lequel se
tiennent les pénitents auxquels l'entrée de l'église est temporairement interdite,
les pèlerins qui arrivent avant l'ouverture des portes. De ce porche, qui
généralement est couvert en appentis, on pénètre dans la nef et les bas côtés par
trois portes fermées pendant le jour par des voiles. N les fonts baptismaux
placés soit au centre de la nef, soit dans l'un des collatéraux H. G la nef au
milieu de laquelle est réservé un passage libre séparant les hommes des
femmes. P la tribune, les ambons, et plus tard le jubé où l'on vient lire l'épître et
l'évangile. A le bas choeur où se tiennent les clercs. O l'entrée de la confession,
de la crypte qui renferme le tombeau du saint sur lequel l'église a été élevée;
des deux côtés les marches pour monter au sanctuaire. C l'autel principal. B
l'exèdre au milieu duquel est placé le siège de l'évêque, de l'abbé ou du prieur;
les stalles des chanoines ou des religieux s'étendent plus ou moins à droite et à
gauche. E les extrémités du transsept. D des autels secondaires. F la sacristie,
communiquant au cloître L et aux dépendances. Quelquefois, du porche on
pénètre dans le cloître par un passage et une porterie K. Alors les clochers
étaient presque toujours placés, non en avant de l'église, mais près du transsept

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en M sur les dernières travées des collatéraux. Les religieux se trouvaient ainsi
plus à proximité du service des cloches, pour les offices de nuit, ou n'étaient pas
obligés de traverser la foule des fidèles pour aller sonner pendant la messe.
L'abbaye Saint-Germain des Prés avait encore à la fin du siècle dernier ses deux
tours ainsi placées. Cluny, Vézelay, beaucoup d'autres églises abbatiales, de
prieurés, des paroisses même, un grand nombre de cathédrales possèdent ou
possédaient des clochers disposés de cette manière. Châlons-sur-Marne laisse
voir encore les étages inférieurs de ses deux tours bâties des deux côtés du
choeur. L'abbé Lebeuf, dans son Histoire du diocèse d'Auxerre, rapporte qu'en
1215, l'évêque Guillaume de Seignelay, faisant rebâtir le choeur de la
cathédrale de Saint-Étienne que nous admirons encore aujourd'hui, les deux
clochers romans, qui n'avaient point encore été démolis mais qui étaient sapés à
leur base pour permettre l'exécution des nouveaux ouvrages, s'écroulèrent l'un
sur l'autre sans briser le jubé, ce qui fut regardé comme un miracle 32.

À cette époque (nous parlons du Xe siècle), les absides
et les étages inférieurs des clochers étaient presque
toujours les seules parties voûtées, les nefs, les bas
côtés, les transsepts étaient couverts par des
charpentes. Cependant déjà des efforts avaient été
tentés pour établir des voûtes dans les autres parties
des édifices religieux où ce genre de construction ne
présentait pas de grandes difficultés. Nous donnons (2)
le plan de la petite église de Vignory (Haute-Marne)
qui déjà contient un bas côté avec chapelles absidales
pourtournant le sanctuaire. Ce bas côté B est voûté en
berceau; quatre autres petits berceaux séparés par des
arcs-doubleaux flanquent les deux travées qui
remplacent le transsept en avant de l'abside. Le
sanctuaire C est voûté en cul-de-four, et deux arcs-
doubleaux DD contre-buttent les bas côtés AA sur
lesquels étaient élevés deux clochers; un seul subsiste
encore, reconstruit en grande partie au XIe siècle. Tout
le reste de l'édifice est couvert par une charpente
33
apparente et façonnée . La coupe transversale que nous donnons également
sur la nef (3) fait comprendre cette intéressante construction dans laquelle on
voit apparaître la voûte mêlée au système primitif des couvertures en bois. On
remarquera que la nef présente un simulacre de galerie qui rappelle encore la

Page 227

galerie du premier étage de la basilique romaine; ce n'est plus à Vignory qu'une
décoration sans usage et qui paraît être une concession à la tradition. Bientôt
cependant on ne se contenta plus de voûter seulement le choeur, les chapelles
absidales et leurs annexes, on voulut remplacer partout les charpentes
destructibles par des voûtes en pierre, en moellon ou en brique; ces charpentes
brûlaient se pourrissaient rapidement; quoique peintes, elles ne présentaient pas
cet aspect monumental et durable que les constructeurs du moyen âge
s'efforçaient de donner à l'église.

Les différentes contrées qui depuis le XIIIe siècle composent le sol de la France
ne procédèrent pas de la même manière pour voûter la basilique latine. Dans
l'ouest, à Périgueux, dès la fin du Xe siècle on élevait la cathédrale et la grande
église abbatiale de Saint-Front (voy. ARCHITECTURE, développement de l')
sous l'influence de l'église à coupoles de Saint-Marc de Venise 34.

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Ce monument, dont nous donnons le plan et une coupe transversale, succédait à
une basilique bâtie suivant la tradition romaine. C'était une importation
étrangère à tout ce qui avait été élevé à cette époque sur le sol occidental des
Gaules depuis l'invasion des barbares. Le plan (4) reproduit non-seulement la
forme mais aussi la dimension de celui de Saint-Marc, à peu de différences
près. La partie antérieure de ce plan laisse voir les restes de l'ancienne basilique
latine modifiés à la fin du Xe siècle par la construction d'une coupole derrière
le narthex, et d'un clocher posé à cheval sur les travées de l'ancienne nef.
L'église de Saint-Front se trouvait alors posséder un avant-porche (le narthex
primitif), un second porche voûté, le vestibule sous le clocher, et enfin le corps
principal de la construction couvert par cinq coupoles posées sur de larges arcs-
doubleaux et sur pendentifs (5).

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Ici les coupoles et les arcs-doubleaux ne sont pas tracés comme à Saint-Marc
de Venise, suivant une courbe plein cintre, mais présentent des arcs brisés, des
formes ogivales, bien qu'alors en France l'arc en tiers-point ne fût pas adopté;
mais les constructeurs de Saint-Front, fort peu familiers avec ce système de
voûtes, ont certainement recherché l'arc brisé
afin d'obtenir une plus grande résistance et une
poussée moins puissante (V. CONSTRUCTION,
COUPOLE). Cette importation de la coupole
sur pendentifs ne s'applique pas seulement à
l'église de Saint-Front et à celle de la cité de
Périgueux. Pendant les XIe et XIIe siècles on
construit dans l'Aquitaine une grande quantité
d'églises à coupoles; les églises de Souliac, de
Cahors, d'Angoulême, de Trémolac, de Saint-
Avit-Senieur, de Salignac, de Saint-Émilion, de
Saint-Hilaire de Poitiers, de Fontevrault, du Puy
en Vélay, et beaucoup d'autres encore, possèdent
des coupoles élevées sur pendentifs. Mais
l'église de Saint-Front présente seule un plan
copié sur celui de Saint-Marc. Les autres
édifices que nous venons de citer conservent le
plan latin avec ou sans transsepts et presque
toujours sans bas côtés. Nous donnons ici le
plan de la belle église abbatiale de Fontevrault
(6) qui date du XIIe siècle, et qui possède une

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série de quatre coupoles sur pendentifs dans sa nef, disposées et contre-buttées
ainsi que celles de la cathédrale d'Angoulême, avec beaucoup d'art.

Voici (7) une des travées de la nef de l'église de Fontevrault. Jusqu'au XIIIe
siècle l'influence de la coupole se fait sentir dans les édifices religieux de
l'Aquitaine, du Poitou et de l'Anjou; la Cathédrale d'Angers, bâtie au
commencement du XIIIe siècle, est sans bas côtés, et ses voûtes, quoique
nervées d'arcs-ogives, présentent dans leur coupe de véritables coupoles (voy.
VOÛTE). Les nefs des cathédrales de Poitiers et du Mans sont encore soumises
à cette influence de la coupole, mais dans ces édifices les pendentifs
disparaissent et la coupole vient se mélanger avec la voûte en arcs-ogives des
monuments de l'Ile-de-France et du nord 35.

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En Auvergne comme centre, et en suivant la Loire jusqu'à Nevers, un autre
système est adopté dans la construction des édifices religieux. Dans ces
contrées, dès le XIe siècle, on avait
renoncé aux charpentes pour couvrir les
nefs; les bas côtés de la basilique latine
étaient conservés ainsi que la galerie
supérieure. La nef centrale était voûtée en
berceau plein cintre avec ou sans arcs-
doubleaux; des demi-berceaux comme des
arcs-boutants continus, élevés sur les
galeries supérieures contre-buttaient la
voûte centrale, et les bas côtés étaient
voûtés par la pénétration de deux demi-
cylindres suivant le mode romain. Des
culs-de-four terminaient le sanctuaire
comme dans la basilique antique et le
centre du transsept était couvert par une
coupole à pans accusés ou arrondis aux
angles, portée sur des trompes ou des arcs
concentriques, ou même quelquefois de
simples encorbellements soutenus par des
corbeaux. Ce système de construction des
édifices religieux est continué pendant le
XIIe siècle, et nous le voyons adopté
jusqu'à Toulouse, dans la grande église de
Saint-Sernin. Voici le plan de l'église du prieuré de Saint-Étienne de Nevers (8)
bâtie pendant la seconde moitié du XIe siècle et qui présente un des types les
plus complets des églises à nefs voûtées en berceau plein cintre contre-butté par
des demi-berceaux bandés sur les galeries des bas côtés.(9) Le plan de l'église
de Notre-Dame du Port à Clermont-Ferrand, un peu potérieure; (10) la coupe
transversale de la nef de cette église, et (10 bis) la coupe sur le transsept, dans
laquelle apparaît la coupole centrale également contre-buttée par des demi-
berceaux reposant sur deux murs à claire-voie portés sur deux arcs-doubleaux
construits dans le prolongement des murs extérieurs. Dans ces édifices toutes
les poussées des voûtes sont parfaitement maintenues; aussi se sont-ils
conservés intacts jusqu'à nos jours. Toutefois en étant inspirées de la basilique
romaine, ces églises ne conservaient pas au-dessus de la galerie supérieure ou
triforium, les fenêtres qui éclairaient les nefs centrales des édifices romains; la

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nécessité de maintenir la voûte en berceau
par une buttée continue sous forme de
demi-berceau sur les galeries, interdisait
aux constructeurs la faculté d'ouvrir des
fenêtres prenant des jours directs au-
dessous de la voûte centrale. Les nefs de
ces églises ne sont éclairées que par les
fenêtres des bas côtés ou par les jours
ouverts à la base du triforium; elles sont
obscures, et ne pouvaient convenir à des
contrées où le soleil est souvent caché, où
le ciel est sombre.

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Dans le Poitou, dans une partie des provinces de l'ouest et dans quelques
localités du midi, on avait adopté au XIe siècle un autre mode de construire les
églises et de les voûter; les bas côtés étaient élevés jusqu'à la hauteur de la nef,
et de petites voûtes d'arêtes ou en berceau élevées sur ces bas côtés contre-
buttaient le berceau central. L'église abbatiale de Saint-Savin, près Poitiers,
dont nous donnons le plan (11), est construite d'après ce système; de longues
colonnes cylindriques portent des archivoltes sur lesquelles viennent reposer le
berceau plein cintre de la nef et les petites voûtes d'arêtes des deux bas côtés,
ainsi que l'indique la coupe transversale (12). Mais ici la galerie supérieure de
la basilique latine est supprimée, et la nef n'est éclairée que par les fenêtres
ouvertes dans les murs des bas côtés. Pour de petites églises étroites, ce parti
n'a pas d'inconvénients; il laisse cependant le milieu du monument et surtout les
voûtes dans l'obscurité lorsque les nefs sont larges; il ne pouvait non plus
convenir aux grandes églises du nord. On observera que dans les édifices, soit
de l'Auvergne, soit du midi de la France, élevés suivant le mode de bas côtés
avec ou sans galeries contre-buttant la voûte centrale, les voûtes remplacent

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absolument les charpentes puisque, non-
seulement elles ferment les nefs et bas
côtés, mais encore elles portent la
couverture en tuiles ou en dalles de pierre.
Ce fait est remarquable; reconnaissant les
inconvénients des charpentes, les
architectes de ces provinces les
supprimaient complétement et faisaient
ainsi disparaître toutes causes de
destruction par le feu.

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Dans les provinces du nord, en Normandie, dans l'Ile-de-France, en
Champagne, en Bourgogne, en Picardie, lorsque l'on se décide à voûter la
basilique latine, on laisse presque toujours subsister la charpente au-dessus de
ces voûtes; on réunit les deux moyens, la voûte, pour mieux clore l'édifice, pour
donner un aspect plus digne et plus monumental aux intérieurs, pour empêcher
les charpentes, en cas d'incendie, de calciner les nefs; la charpente, pour
recevoir la couverture en tuiles, en ardoises ou en plomb. Les couvertures
posées directement sur la maçonnerie des voûtes causaient des dégradations
fréquentes dans les climats humides, elles laissaient pénétrer les eaux pluviales
à l'intérieur par infiltration, ou même par suite de la porosité des matériaux
employés, dalles ou terre cuite. Si les constructeurs septentrionaux, lorsqu'ils
commencèrent à voûter leurs églises, employèrent ce procédé, ils durent
l'abandonner bientôt en reconnaissant les inconvénients que nous venons de
signaler, et ils protégèrent leurs voûtes par des charpentes qui permettaient de
surveiller l'extrados de ces voûtes, qui laissait circuler l'air sec au-dessus d'elles
et rendaient les réparations faciles. Nous verrons tout à l'heure comment cette

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nécessité contribua à leur faire adopter une combinaison de voûtes particulière.
Les tentatives pour élever des églises voûtées ne se bornaient pas à celles
indiquées ci-dessus. Déjà dès le Xe siècle les architectes avaient eu l'idée de
voûter les bas côtés des basiliques latines au moyen d'une suite de berceaux
plein cintre posant sur des arcs-doubleaux et perpendiculaires aux murs de la
nef; la grande nef restait couverte par une charpente. Les restes de la basilique
primitive de l'abbaye de Saint-Front de Périgueux conservent une construction
de ce genre, qui existait fort développée dans l'église abbatiale de Saint-Remy
de Reims avant les modifications apportées dans ce curieux monument pendant
les XIIe et XIIIe siècles.

La figure (13) fera comprendre ce genre de bâtisses. Ces berceaux parallèles
posant sur des arcs-doubleaux dont les naissances n'étaient pas très-élevées au-
dessus du sol ne pouvaient pousser à l'intérieur les piles des nefs chargées par
des murs élevés; et des fenêtres prenant des jours directs, étaient ouvertes au-
dessus des bas côtés. Dans la Haute-Marne, sur les bords de la haute Saône, en

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Normandie, il devait exister au XIe siècle beaucoup d'églises élevées suivant ce
système, soit avec des voûtes en berceaux perpendiculaires à la nef, soit avec
des voûtes d'arêtes, sur les bas côtés; les nefs restaient couvertes seulement par
des charpentes. La plupart de ces édifices ont été modifiés au XIIIe ou au XIVe
siècle, c'est-à-dire qu'on a construit des voûtes hautes sur les murs des nefs en
les contre-buttant par des arcs-boutants; mais on retrouve facilement les traces
de ces dispositions primitives. Quelques édifices religieux bâtis par les
Normands en Angleterre, ont conservé leurs charpentes sur les grandes nefs, les
bas côtés seuls étant voûtés. Nous citerons, parmi les églises françaises, la
petite église de Saint-Jean de Châlons-sur-Marne, dont la nef, qui date de la fin
du XIe siècle, conserve encore sa charpente masquée par un berceau en
planches fait il y a peu d'années; l'église du Pré-Notre-Dame, au Mans, de la
même époque, qui n'avait dans l'origine que ses bas côtés voûtés; les grandes
églises abbatiales de la Trinité et de Saint-Étienne de Caen, dont les nefs
devaient être certainement couvertes primitivement par des charpentes
apparentes, etc. À Saint-Remy de Reims il existe une galerie supérieure, aussi
large que le bas côté, qui était aussi très-probablement voûtée de la même
manière. Nous avons supposé dans la figure (13) les charpentes des bas côté
enlevées, afin de laisser voir l'extrados des berceaux de ces bas côtés.

On ne tarda pas, dans quelques provinces, à profiter de ce dernier parti pour
contre-butter les voûtes, qui remplacèrent bientôt les charpentes des nefs
principales.

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Dans la partie romane de la nef de la cathédrale de Limoges, dans les églises de
Châtillon-sur-Seine, et de l'abbaye de Fontenay près Montbard de l'ordre de
Cîteaux, on voit les bas côtés voûtés par une suite de berceaux parallèles
perpendiculaires à la nef portant sur des arcs-doubleaux; les travées de ces nefs
sont larges; la poussée continue du grand berceau supérieur se trouve contre-
buttée par les sommets des berceaux perpendiculaires des bas côtés, et par des
murs élevés sur les arcs-doubleaux qui portent ces berceaux; murs qui sont de
véritables contre-forts, quelquefois même allégés par des arcs et servant en
même temps de points d'appui aux pannes des combles inférieurs: l'exemple
(14) que nous donnons ici fait comprendre toute l'ossature de cette
construction; A, arcs-doubleaux des bas côtés portant les berceaux
perpendiculaires à la nef, ainsi que les murs porte-pannes et contre-forts B,
allégés par des arcs de décharge, véritables arcs-boutants noyés sous les
combles. Dans ces édifices religieux, la charpente supérieure se trouvait
supprimée, la tuile recouvrait simplement le berceau ogival C. Quant à la
charpente des bas côtés, elle se trouvait réduite à des cours de pannes et des

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chevrons portant également ou de la tuile creuse, ou de grandes tuiles plates le
plus souvent vernissées (voy. COUVERTURE). Mais les grandes nefs de ces
églises ne pouvaient être éclairées par des jours directs, elles étaient obscures
dans leur partie supérieure, ainsi on se trouvait toujours entre ces deux
inconvénients, ou d'éclairer les nefs par des fenêtres ouvertes au-dessus des
voûtes des bas côtés, et alors de couvrir ces nefs par des charpentes apparentes,
ou de les voûter et de se priver de jours directs.

Tous ces monuments étaient élevés dans des conditions de stabilité telles, qu'ils
sont parvenus jusqu'à nous presque intacts. Ces types se perpétuaient pendant
les XIe et XIIe siècles avec des
différences peu sensibles dans le centre
de la France, dans le midi, l'ouest, et
jusqu'en Bourgogne. Dans l'Ile-de-
France, la Champagne, la Picardie,
dans une partie de la Bourgogne et en
Normandie, les procédés pour
construire les édifices religieux prirent
une autre direction. Ces contrées
renfermaient des villes importantes et
populeuses; il fallait que les édifices
religieux pussent contenir un grand
nombre de fidèles; la basilique antique,
aérée, claire, permettant la construction de larges nefs séparées des bas côtés
par deux rangées de colonnes minces, satisfaisait à ce programme. En effet, si
nous examinons (fig. 15) la coupe d'une basilique construite suivant la tradition
romaine, nous voyons une nef A, ou vaisseau principal, qui peut avoir de dix à
douze mètres de largeur, si nous subordonnons cette largeur à la dimension
ordinaire des bois dont étaient formés les entraits; deux bas côtés B de cinq à
six mètres de largeur, éclairés par des fenêtres G; au-dessus deux galeries C
permettant de voir le sanctuaire, et éclairées elles-mêmes par des jours directs,
puis pour éclairer la charpente et le milieu de la nef, des baies supérieures E
percées au-dessus des combles des galeries. Cette construction pouvait être
élevée sur un plan vaste, à peu de frais. Mais, nous l'avons dit, il fallait à ces
populations des édifices plus durables, d'un aspect plus monumental, plus
recueilli; et d'ailleurs à la fin du Xe siècle les Normands n'avaient guère laissé
d'édifices debout dans les provinces du nord de la France. On songea donc dès
le XIe siècle à reconstruire les édifices religieux sur des données nouvelles, et
capables de résister à toutes les causes de ruine. Le système de la voûte d'arête

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romaine formée par la pénétration de deux demi-cylindres d'un diamètre égal,
n'avait jamais été abandonné; aussi fut-il appliqué aux édifices religieux, du
moment que l'on renonça aux charpentes; mais ce système ne peut être employé
que pour voûter un plan carré; or dans le plan de la basilique latine, le bas côté
seul présente un plan carré à chaque travée; quant à la nef, l'espacement
compris entre chaque pilier étant plus étroit que la largeur du vaisseau
principal, l'espace à voûter se trouve être un parallélogramme et ne peut être
fermé par une voûte d'arête romaine; exemple (16): soit une portion de plan
d'une église du XIe siècle, A les bas côtés, B la nef principale; les surfaces C D
E F sont carrées et peuvent être facilement voûtées par deux demi-cylindres
d'un diamètre égal, mais les surfaces G H I K sont des parallélogrammes; si l'on
bande un berceau ou demi-cylindre de G en H, le demi-cylindre de G en I
viendra pénétrer le demi-cylindre G H au-dessous de sa clef, ainsi que l'indique
la figure (17).

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Le cintrage de ces sortes de voûtes devait paraître difficile à des constructeurs
inexpérimentés; de plus, ces voûtes, dites en arcs de cloître, sont pesantes, d'un
aspect désagréable, surtout si elles sont très-larges, comme on peut s'en
convaincre en examinant la figure (18). Les constructeurs septentrionaux du
XIe siècle n'essayèrent même pas de les employer; ils se contentèrent de fermer
les bas côtés par des voûtes d'arêtes romaines et de continuer à couvrir les
grandes nefs par une charpente apparente, ainsi que l'indique la figure (18), où
ils eurent l'idée d'élever des berceaux sur les murs des nefs, au-dessus des
fenêtres supérieures. Ce second parti (19) ne pouvait être durable; les grandes
voûtes A, n'étant point contre-buttées, durent s'écrouler peu de temps après leur
décintrage; on plaçait des contre-forts extérieurs en B, mais ces contre-forts ne
pouvaient maintenir la poussée continue des berceaux que sur certains points
isolés, puis ils portaient à faux sur les reins des arcs-doubleaux C, les
déformaient en disloquant ainsi tout l'ensemble de la bâtisse.

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Pour diminuer la puissance de poussée des berceaux, on eut l'idée, vers le
commencement du XIIe siècle, dans quelques localités, de les cintrer suivant
une courbe brisée ou en tiers-point, en les renforçant (comme dans la nef de la
cathédrale d'Autun) au droit des piles par des arcs-doubleaux saillants,
maintenus par des contre-forts (20). Il y avait là une amélioration, mais ce
mode n'en était pas moins vicieux; et la plupart des églises bâties suivant ce
principe se sont écroulées quand elles n'ont pas été consolidées par des arcs-
boutants un siècle environ après leur construction. C'est alors que les
Clunisiens reconstruisaient la plupart de leurs établissements; de 1089 à 1140
environ, la grande église de Cluny, la nef de l'abbaye de Vézelay sont élevées;
nous nous occuperons plus particulièrement de ce dernier monument religieux,
encore debout aujourd'hui, tandis qu'une rue et des jardins ont remplacé
l'admirable édifice de saint Hugues et de Pierre le Vénérable (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE).

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À Vézelay, l'architecture religieuse allait faire un grand pas; sans abandonner le
plein cintre, les constructeurs établirent des voûtes d'arêtes sur la nef principale
aussi bien que sur les bas côtés; seulement pour faire arriver la pénétration des
portions de voûtes cintrées suivant les formerets plein cintre jusqu'à la clef du
grand berceau également plein cintre de la nef, ils eurent recours à des
tâtonnements très-curieux à étudier (voy. VOÛTE). Voici une vue perspective
de l'intérieur de cette nef regardant vers l'entrée, qui donne l'idée du système
adopté (21), et n'oublions pas que cette nef était élevée au commencement du
XIIe siècle, peu de temps après celle de Cluny, et que par conséquent l'effort
était considérable, le progrès bien marqué, puisque la nef de l'église de Cluny
était encore voûtée en berceau plein cintre, et que même après la construction
de la nef de Vézelay, vers 1150, à Autun, à Beaune, à Saulieu, on construisait
encore des voûtes en berceau (ogival, il est vrai) sur les grandes nefs, ainsi que
l'indique la figure (20). L'innovation tentée à Vézelay n'eut pas cependant de

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bien brillants résultats, car si ces voûtes reportaient leur poussée sur des points
isolés, au droit des piles, elles n'étaient épaulées que par des contre-forts peu
saillants, elles firent déverser les murs, déformer les voûtes des bas côtés; et il
fallut après que quelques-unes d'elles se furent écroulées, et toutes les autres
aplaties, construire à la fin du XIIe siècle des arcs-boutants pour arrêter l'effet
de cette poussée. À Cluny comme à Beaune, comme à la cathédrale d'Autun, il
fallut de même jeter des arcs-boutants contre les murs des nefs pendant les
XIIIe et XIVe siècles pour arrêter l'écartement des voûtes.

Il est certain que les effets qui se manifestèrent dans la nef de Vézelay durent
surprendre les constructeurs qui croyaient avoir paré à l'écartement des grandes
voûtes d'arêtes, non-seulement par l'établissement des contre-forts extérieurs,
mais bien plus sûrement encore par la pose de tirants en fer qui venaient
s'accrocher au-dessus des chapiteaux, à la naissance des arcs-doubleaux, à de

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forts gonds chevillés sur des longrines en bois placées en long dans l'épaisseur
des murs (voy. CHAÎNAGE, CONSTRUCTION, TIRANT). Ces tirants qui
remplissaient la fonction d'une corde à la base de l'arc-doubleau, cassèrent ou
brisèrent leurs gonds; car à cette époque les fers d'une grande longueur devaient
être fort inégaux et mal forgés.

Mais cette expérience ne fut point perdue. Dans cette même église de Vézelay,
vers 1160, on bâtit un porche fermé, véritable narthex ou antéglise,
conformément à l'usage alors adopté par la règle de Cluny (voy.
ARCHITECTURE MONASTIQUE); et ce porche, dans lequel les arcs-
doubleaux adoptent la courbe en tiers-point, présente des voûtes d'arêtes avec et
sans arcs-ogives, construites très-habilement, et savamment contre-buttées par
les voûtes d'arêtes rampantes des galeries supérieures, ainsi que l'indique la
coupe transversale de ce porche (fig. 22). Mais ici comme dans les églises
d'Auvergne, la nef principale ne reçoit pas de jours directs; pour trouver ces
ours il eût fallu élever la voûte centrale jusqu'au point A; alors des fenêtres
auraient pu être percées au-dessus du comble du triforium dans le mur B, une
suite de petits arcs, ou un second triforium auraient éclairé ces combles en E, et

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pour contre-butter la grande voûte il eût suffi de construire, au droit de chaque
arc-doubleau, un arc-boutant C reportant les poussées sur le contre-fort D,
rendu plus résistant au moyen d'une plus forte saillie. Ce dernier pas était bien
facile à franchir; aussi voyons-nous presque tous les édifices religieux du
domaine royal, de la Champagne, de la Bourgogne et du Bourbonnais adopter
ce parti, non sans quelques tâtonnements, pendant la seconde moitié du XIIe
siècle. Mais en renonçant aux voûtes en berceau dans les provinces du nord et
les remplaçant par des voûtes d'arêtes (même lorsqu'elles étaient combinées
comme celles du porche de l'église de Vézelay, c'est-à-dire très-peu élevées), on
devait en même temps renoncer aux couvertures posées à cru sur ces voûtes, il
fallait des charpentes. Une nouvelle difficulté se présentait. Des voûtes
construites d'après le système adopté dans le porche de Vézelay exigeaient ou
des charpentes sans entraits, si les murs goutterots ne s'élevaient que jusqu'au
point E, c'est-à-dire jusqu'à la hauteur de la clef des formerets, ou une
surélévation de ces murs goutterots jusqu'au sommet G des grandes voûtes, si
l'on voulait que les fermes fussent munies d'entraits. Or nous voyons que, pour
obtenir des jours directs au-dessus du triforium en B, on était déjà amené à
donner une grande élévation aux murs des nefs; il était donc important de
gagner tout ce que l'on pouvait gagner sur la hauteur; on fut alors entraîné à
baisser la clef des arcs-doubleaux des grandes voûtes au niveau des clefs des
formerets, et comme conséquence les naissances de ces arcs-doubleaux durent
être placées au-dessous des naissances de ces formerets (voy. VOUTE). Ce fut
après bien des hésitations que, vers 1220, les sommets des arcs-doubleaux et
des formerets atteignirent définitivement le même niveau. Les grandes voûtes
de la nef et du porche de Vézelay ont de la peine à abandonner la forme
primitive en berceau; évidemment les constructeurs de cette époque, tout en
reconnaissant que la poussée continue de la voûte en berceau ne pouvait
convenir à des édifices dont les plans ne donnent que des points d'appui
espacés, qu'il fallait diviser cette poussée au moyen de formerets et de voûtes
pénétrant le berceau principal, n'osaient encore aborder franchement le parti de
la voûte en arcs-ogives; d'ailleurs ils commençaient à peine vers le milieu du
XIIe siècle à poser des arcs-ogives saillants, et les arêtes des voûtes ne
pouvaient être maintenues sans ce secours, à moins d'un appareil fort
compliqué que des maçonneries en petits moellons ne comportaient pas. Les
plus anciens arcs-ogives ne sont que des nervures saillantes, des boudins, des
tores simples, doubles ou triples, qui sont évidemment placés sous les arêtes
des voûtes dans l'origine, pour les décorer et pour donner un aspect moins froid
et moins sec aux constructions. Dans le porche de Vézelay, par exemple, deux

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voûtes seulement sont munies d'arcs-ogives; ils ne sont qu'une décoration, et
n'ajoutent rien à la solidité des voûtes qui ne sont pas combinées pour avoir
besoin de leur secours. Les grandes voûtes, presque coupoles, des cathédrales
d'Angers et de Poitiers, sont décorées d'arcs-ogives très-minces, sans utilité, et
qui, au lieu de porter les remplissages, sont portés par eux au moyen de queues
pénétrant dans les arêtes à peine saillantes de ces voûtes. Mais bientôt, pendant
la seconde moitié du XIIe siècle, les architectes du nord s'emparent de ce motif
de décoration pour établir tout leur système de construction des voûtes en arcs-
d'ogives. Ils donnent aux arcs-ogives une épaisseur et une force assez grandes
non-seulement pour qu'ils puissent se maintenir par la coupe de leurs claveaux,
mais encore pour pouvoir s'en servir comme de cintres sur lesquels ils viennent
bander les triangles de remplissages formant autant de petites voûtes
indépendantes les unes des autres, et reportant tout leur poids sur ces cintres.
Ce principe une fois admis, ces architectes sont complétement maîtres des
poussées des voûtes, ils les font retomber et les dirigent sur les points résistants.
C'est par l'application savante de ce principe qu'ils arrivent rapidement à
reporter tout le poids et la poussée de voûtes énormes sur des piles
extrêmement minces et présentant en projection horizontale une surface très-
minime. Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce chapitre, développé dans
le mot VOÛTE.

La figure 19 fait voir comme les architectes qui construisaient des églises
étaient conduits, presque malgré eux et par la force des choses, à donner une
grande élévation aux nefs centrales comparativement à leur largeur. La plupart
des auteurs qui ont écrit sur l'architecture religieuse du moyen âge se sont
émerveillés de la hauteur prodigieuse de ces nefs, et ils ont voulu trouver dans
cette élévation une idée symbolique. Que l'on ait exagéré, à la fin du XIIIe
siècle et pendant les XIVe et XVe siècles, la hauteur des édifices religieux,
indépendamment des nécessités de la construction, nous voulons bien
l'admettre; mais au moment où l'architecture religieuse se développe dans le
nord de la France, lorsqu'on étudie scrupuleusement les monuments, on est
frappé des efforts que font les architectes pour réduire au contraire, autant que
possible, la hauteur des nefs. Un exposé fort simple fera comprendre ce que
nous avançons ici. Supposons un instant que nous ayons une église à construire
d'après les données admises à la fin du XIIe siècle (23): la nef doit avoir 12
mètres d'axe en axe des piles, les bas côtés 7 mètres; pour que ces bas côtés
soient d'une proportion convenable par rapport à leur hauteur, et pour qu'ils
puissent prendre des jours élevés de façon à éclairer le milieu de la nef, ils ne
peuvent avoir moins de 12 mètres de hauteur jusqu'à la clef des voûtes. Il faut

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couvrir ces bas côtés par un comble de 5
mètres de poinçon, compris l'épaisseur de
la voûte, nous arrivons ainsi au faîtage des
combles des bas côtés avec une hauteur
de 17 mètres. Ajoutons à cela le filet de
ces combles, et l'appui des croisées,
ensemble 1 mètre, puis la hauteur des
fenêtres supérieures qui ne peuvent avoir
moins de deux fois la largeur de l'entre-
deux des piles si l'on veut obtenir une
proportion convenable; or les bas côtés
ayant 7 mètres de largeur, l'entre-deux des
piles de la nef sera de 5m,50, ce qui
donnera à la fenêtre une hauteur de 11
mètres. Ajoutons encore l'épaisseur de la
clef de ces fenêtres 0m,40, l'épaisseur du
formeret 0m,30; l'épaisseur de la voûte
0m,25, le bahut du comble 0m,60, et nous
avons atteint, en nous restreignant aux hauteurs les plus modérées, une
élévation de 32 mètres jusqu'à la base du grand comble, et de 30 mètres sous
clef. Le vide de la nef entre les piles étant de 10m,50, elle se trouvera avoir en
hauteur trois fois sa largeur environ. Or il est rare qu'une nef de la fin du XIIe
siècle, dans un monument à bas côtés simples et sans triforium voûté, soit d'une
proportion aussi élancée. Mais s'il s'agit de construire une cathédrale avec
doubles bas côtés comme Notre-Dame de Paris; si l'on veut élever sur les bas
côtés voisins de la nef un triforium voûté, couvrir ce triforium par une
charpente; si l'on veut encore percer des fenêtres au-dessus de ces combles sous
les formerets des grandes voûtes, on sera forcément entraîné à donner une
grande élévation à la nef centrale. Aussi, en analysant la coupe transversale de
la cathédrale de Paris, nous serons frappés de la proportion courte de chacun
des étages de la construction, pour éviter de donner à la nef principale une trop
grande hauteur relativement à sa largeur. Les bas côtés sont écrasés, le triforium
est bas, les fenêtres supérieures primitives extrêmement courtes, c'est au moyen
de ces sacrifices que la nef centrale de la cathédrale de Paris n'a sous clef qu'un
peu moins de trois fois sa largeur (voy. fig. 27); car il faut observer que cette
largeur des nefs centrales ne pouvait dépasser une certaine limite, à cause de la
maigreur des points d'appui, et du mode de construction des voûtes maintenues
seulement par une loi d'équilibre; les nefs les plus larges connues n'ont pas plus

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de 16m,60 d'axe en axe des piles. Cette nécessité de ne pas élever les voûtes à
de trop grandes hauteurs, afin de pouvoir les maintenir, contribua plus que toute
autre chose à engager les architectes de la fin du XIIe siècle, dans les provinces
du nord, à chercher et trouver un système de voûtes dont les clefs ne dussent
pas dépasser le niveau du sommet des fenêtres supérieures. Mais, nous l'avons
dit déjà, ils étaient embarrassés lorsqu'il fallait poser des voûtes, même en arcs
d'ogives, sur des parallélogrammes. L'ancienne méthode adoptée dans la voûte
d'arête romaine, donnant en projection horizontale un carré coupé en quatre
triangles égaux par les deux diagonales, ne pouvait être brusquement mise de
côté; cette configuration restait imprimée dans les habitudes du tracé, car il faut
avoir pratiqué l'art de la construction pour savoir combien une figure
géométrique transmise par la tradition a d'empire, et quels efforts d'intelligence
il faut à un praticien pour la supprimer et la remplacer par une autre. On
continua donc de tracer les voûtes nouvelles en arcs d'ogives sur un plan carré
formé d'une couple de travées (24).

Les arcs-doubleaux AB, EF étaient en tiers-point, les arcs diagonaux ou arcs-
ogives plein cintre. L'arc CD également en tiers-point, comme les arcs-
doubleaux, mais plus aigu souvent. Les clefs des formerets AC, CE, BD, DF
atteignaient le niveau de la clef G, et les fenêtres étaient ouvertes sous ces
formerets; ce mode de construire les voûtes avait trois inconvénients: le
premier, de masquer les fenêtres par la projection des arcs diagonaux AF, BE;
le second, de répartir les poussées inégalement sur les piles; car les points
ABEF recevant la retombée des arcs-doubleaux et des arcs-ogives étaient bien
plus chargés et poussés au vide que les points C et D ne recevant que la
retombée d'un seul arc. On plaçait bien sous les points ABEF trois colonnettes

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pour porter les trois naissances, et une seule sous les points CD; mais les piles
inférieures ABCDEF et les arcs-boutants extérieurs étaient pareils comme force
et comme résistance; le troisième, de forcer d'élever les murs goutterots fort au-
dessus des fenêtres si l'on voulait que les entraits de charpentes pussent passer
librement au-dessus des voûtes; car les arcs-ogives AF, BE diagonales d'un
carré, bandés sur une courbe plein cintre, élevaient forcément la clef G à une
hauteur égale au rayon GB; tandis que les arcs-doubleaux AB, EF quoique
bandés sur une courbe en tiers-point, n'élevaient leurs clefs H qu'à un niveau
inférieur à celui de la clef G; en outre les triangles AGB, EGF étaient trop
grands: il fallait, pour donner de la solidité aux remplissages, que leurs lignes
de clefs GH fussent très-cintrées, dès lors les points I s'élevaient encore de près
d'un mètre au-dessus de la clef H. Ces voûtes, pour être solides, devaient donc
être très-bombées et prendre une grande hauteur; et nous venons de dire que les
constructeurs cherchaient à réduire ces hauteurs. C'est alors, vers le
commencement du XIIIe siècle, que l'on renonça définitivement à ce système
de voûtes et que l'on banda les arcs-ogives dans chaque travée des nefs, ainsi
que l'indique la figure 25. Par suite de ce nouveau mode, les piles ABCD furent
également poussées et chargées, les fenêtres ouvertes sous les formerets AC,
BD, démasquées; les clefs G ne furent élevées qu'à une hauteur égale au rayon
AG au-dessus des naissances des arcs; et les triangles ABG, CDG plus petits,
purent être remplis sans qu'on fût obligé de donner beaucoup de flèche aux
lignes de clefs GH. Il fut facile alors de maintenir les sommets des formerets et
les clefs G, H au même niveau, et par conséquent de poser les charpentes
immédiatement au-dessus des fenêtres hautes en tenant compte seulement des
épaisseurs des clefs des formerets et de la voûte, épaisseurs gagnées à
l'extérieur par la hauteur des assises de corniche. La coupe transversale que
nous donnons ici (26) sur IK, fait voir comment les constructeurs étaient arrivés
dès les premières années du XIIIe siècle à perdre en hauteur le moins de place
possible dans la combinaison des voûtes, tout en ménageant des jours
supérieurs très-grands destinés à éclairer directement le milieu des nefs.

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Il avait fallu cinquante années aux architectes de la fin du XIIe siècle pour
arriver des voûtes encore romanes d'Autun et de Vézelay à ce grand résultat; et
de ce moment toutes les constructions des édifices religieux dérivent de la
disposition des voûtes; la forme et la dimension des piles, leur espacement,
l'ouverture des fenêtres, leur largeur et hauteur, la position et la saillie des
contre-forts, l'importance de leurs pinacles, la force, le nombre et la courbure
des arcs-boutants, la distribution des eaux pluviales, leur écoulement, le
système de couverture, tout procède de la combinaison des voûtes. Les voûtes
commandent l'ossature du monument au point qu'il est impossible de l'élever, si
l'on ne commence par les tracer rigoureusement avant de faire poser les
premières assises de la construction. Cette règle est si bien établie que, si nous
voyons une église du milieu du XIIIe siècle dérasée au niveau des bases, et
dont il ne reste que le plan, nous pourrons tracer infailliblement les voûtes,
indiquer la direction de tous les arcs, leur épaisseur. À la fin du XIVe siècle, la

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rigueur du système est encore plus absolue; on pourra tracer, en examinant la
base d'un édifice, non-seulement le nombre des arcs des voûtes, leur direction,
et reconnaître leur force, mais encore le nombre de leurs moulures et jusqu'à
leurs profils. Au XVe siècle, ce sont les arcs des voûtes qui descendent eux-
mêmes jusqu'au sol, et les piles ne sont que des faisceaux verticaux formés de
tous les membres de ces arcs. Après cela on se demande comment des hommes
sérieux ont pu repousser et repoussent encore l'étude de l'architecture du moyen
âge, comme n'étant que le produit du hasard?

Il nous faut revenir sur nos pas, maintenant que nous avons tracé
sommairement l'histoire de la voûte, du simple berceau plein cintre et de la
coupole, à la voûte en arcs d'ogives. Nous avons vu comment dans les églises
de l'Auvergne, d'une partie du centre de la France, de la Bourgogne et de la
Champagne, du Xe au XIIe siècle, les bas côtés étaient surmontés souvent d'un
triforium voûté, soit par un demi-berceau, comme à Saint-Étienne de Nevers, à
Notre-Dame du Port de Clermont, soit par des berceaux perpendiculaires à la
nef, comme à Saint-Remy de Reims, soit par des voûtes d'arêtes, comme dans
le porche de Vézelay. Nous retrouvons ces dispositions dans quelques églises
normandes, à l'abbaye aux Hommes de Caen par exemple, où le triforium est
couvert par un berceau butant, qui est plus qu'un quart de cylindre (voy. ARC-
BOUTANT, fig. 49). Dans le domaine royal, à la fin du XIIe siècle, pour peu
que les églises eussent d'importance, le bas côté était surmonté d'une galerie
voûtée en arcs d'ogives, c'était une tribune longitudinale qui permettait, les
jours solennels, d'admettre un grand concours de fidèles dans l'enceinte des
églises; car par ce moyen la superficie des collatéraux se trouvait doublée. Mais
nous avons fait voir aussi comment cette disposition amenait les architectes,
soit à élever démesurément les nefs centrales, soit à sacrifier les jours
supérieurs ou à ne leur donner qu'une petite dimension. La plupart des grandes
églises du domaine royal et de la Champagne, bâties pendant le règne de
Philippe Auguste, possèdent une galerie voûtée au-dessus des collatéraux; nous
citerons la cathédrale de Paris, les églises de Mantes et de Saint-Germer, les
cathédrales de Noyon et de Laon, le choeur de Saint-Remy de Reims, le
croisillon sud de la cathédrale de Soissons, etc. Ces galeries de premier étage
laissent apparaître un mur plein dans la nef, entre leurs voûtes et l'appui des
fenêtres supérieures, afin d'adosser les combles à pentes simples qui les
couvrent, comme à Notre-Dame de Paris, à Mantes; ou bien sont surmontées
d'un triforium percé dans l'adossement du comble et l'éclairant, comme à Laon,
à Soissons, à Noyon. L'architecte de la cathédrale de Paris, commencée en
1168, avait, pour son temps, entrepris une grande tâche, celle d'élever une nef

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de onze mètres d'ouverture entre les piles, avec doubles bas côtés et galerie
supérieure voûtés. Voici comment il résolut ce problème (27).

Il ne donna aux collatéraux qu'une médiocre hauteur; les fenêtres du second
collatéral pouvaient à peine alors donner du jour dans les deux bas côtés A, B.
La galerie construite au-dessus du collatéral B fut couverte par des voûtes en
arcs d'ogives rampantes, de manière à ouvrir de grandes et hautes fenêtres dans
le mur extérieur de C en D. La claire-voie E permettait ainsi à ces fenêtres
d'éclairer le vaisseau principal, la projection de la lumière suivant la ligne
ponctuée DF. Un comble assez plat pour ne pas obliger de trop relever les
appuis des fenêtres hautes, couvrit les voûtes de la galerie, le mur GH resta
plein, et les fenêtres supérieures ne purent éclairer que les grandes voûtes.

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Très-probablement des arcs-boutants à double volée contre-butaient alors ces
grandes voûtes. À l'extérieur, l'aspect de cette vaste église ne laissait pas que
d'être majestueux, plein d'unité, facile à comprendre (28); mais il n'en était pas
de même à l'intérieur, où apparaissaient de graves défauts de proportion. Les
collatéraux sont non-seulement bas, écrasés, mais ils ont l'inconvénient de
présenter des hauteurs d'arcades à peu près égales à celles de la galerie
supérieure; le mur nu surmontant les archivoltes de premier étage, devait
paraître lourd au-dessus de la claire-voie, et était assez misérablement percé par
les fenêtres perdues sous les formerets des grandes voûtes (29). Il semble (et on
peut encore se rendre compte de cet effet en examinant la première travée de la
nef laissée dans son état primitif) que les constructeurs aient été embarrassés de
finir un édifice commencé sur un plan vaste et largement conçu. Jusqu'à la
hauteur de la galerie on trouve dans les moyens d'exécution une sûreté, une

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franchise qui se perdent dans
les oeuvres hautes, trahissant
au contraire une certaine
timidité. C'est qu'en effet,
jusqu'aux appuis des fenêtres
supérieures, la tradition des
constructions romanes servait
de guide, mais à partir de
cette arase il fallait employer
un mode de construire encore
bien nouveau.

Ces difficultés et ces défauts
n'apparaissent pas au même
degré dans les ronds-points
des grands édifices de cette
époque; par suite de leur
plantation circulaire, les
constructions se maintenaient
plus facilement; les voûtes
supérieures n'exerçaient pas
dans les absides une poussée
comparable à celle des voûtes
des nefs agissant sur deux
murs parallèles, isolés, maintenus sur les piles inférieures par une loi d'équilibre
et non par leur stabilité propre. Ces piles, plus rapprochées dans les choeurs à
cause du rayonnement du plan (voy. CATHÉDRALE), donnaient une
proportion moins écrasée aux arcades des bas côtés et galeries hautes, les,
fenêtres supérieures elles-mêmes, mieux encadrées par suite du rapprochement
des faisceaux de colonnettes portant les voûtes, ne semblaient pas nager dans
un espace vague. Le rond-point de la cathédrale de Paris, tel que Maurice de
Sully l'avait laissé en 1196, était certainement d'une plus heureuse proportion
que les travées parallèles du choeur ou de la nef, mais ce n'était encore, à
l'intérieur du moins, qu'une tentative, non une oeuvre complète, réussie. Une
construction, moins vaste mais mieux conçue, avait, à la même époque, été
commencée à Soissons par l'évêque Nivelon de Chérisy en 1175; nous voulons
parler du croisillon sud de la cathédrale, dont le choeur et la nef ont été rebâtis
ou achevés au commencement du XIIIe siècle. Ce croisillon est par exception,
comme ceux de la cathédrale de Noyon, en forme d'abside semi-circulaire (voy.

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TRANSSEPT); une sacristie ou trésor à
deux étages voûtés, le flanque vers sa partie
est (30). Par l'examen du plan on peut
reconnaître l'oeuvre d'un savant architecte.
Ce bas côté, composé de piles résistantes
sous les nervures de la grande voûte, et de
simples colonnes pour porter les retombées
des petites voûtes du collatéral, est d'une
proportion bien plus heureuse que le bas
côté du choeur de Notre-Dame de Paris. La
construction est à la fois, ici, légère et
parfaitement solide, et la preuve, c'est qu'elle
est encore bien conservée, malgré la terrible
commotion occasionnée par l'explosion
d'une poudrière en 1813. Comme à Notre-
Dame de Paris, comme à Noyon, comme à
Saint-Remy de Reims, le collatéral est
surmonté d'une galerie voûtée; mais à
Soissons, le mur d'adossement du comble de
cette galerie est décoré par un triforium,
passage étroit pris dans l'épaisseur du mur,
les triples fenêtres supérieures remplissent
parfaitement les intervalles entre les piles,
sont d'une heureuse proportion et éclairent
largement le vaisseau central. Voici (31) une
travée intérieure de ce rond-point.

Dans le choeur de l'église de Mantes les architectes de la fin du XIIe siècle
avaient, de même qu'à Notre-Dame de Paris, élevé une galerie sur le collatéral,
mais ils avaient voûté cette galerie par une suite de berceaux en tiers-point
reposant sur des linteaux et des colonnes portées par les arcs-doubleaux
inférieurs. Ici les berceaux sont rampants (32), car les formerets ABC du côté
intérieur ayant une base plus courte que les formerets extérieurs FDE à cause
du rayonnement de l'abside, la clef E est plus élevée que la clef C et ces
berceaux sont des portions de cônes. Cette disposition facilite l'introduction de
la lumière à l'intérieur par de grandes roses ouvertes sous les formerets FDE.
Les exemples que nous avons donnés jusqu'à présent tendent à démontrer que
la préoccupation des constructeurs à cette époque dans le domaine royal était:
1° de voûter les édifices religieux; 2° de les éclairer largement; 3° de ne pas se

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laisser entraîner à leur donner trop de
hauteur sous clef. L'accomplissement
de ces trois conditions commande la
structure des petites églises aussi bien
que des grandes. Les roses, qui
permettent d'ouvrir des jours larges,
sont souvent percées sous les formerets
des voûtes des nefs, au-dessus du
comble des bas côtés, comme dans
l'église d'Arcueil par exemple. Bien
mieux! dans la Champagne, où les nefs
des églises des bourgs ou villages conservent des charpentes apparentes jusque
vers 1220, on rencontre encore des dispositions telles que celle indiquée dans la
fig. 33. Pour économiser sur la hauteur, les fenêtres de la nef sont percées au
dessus des piles; les arcs-doubleaux des bas côtés voûtés portent des chéneaux,
et ces bas côtés sont couverts par une succession de combles à doubles pentes
perpendiculaires à la nef, et fermés par des pignons accolés.

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Il est difficile de trouver une construction moins dispendieuse pour une contrée
où la pierre est rare et le bois commun, prenant une moins grande hauteur
proportionnellement à sa largeur, en même temps qu'elle fait pénétrer partout à
l'intérieur la lumière du jour. Ce parti fut adopté dans beaucoup de petites
églises de Normandie et de Bretagne, mais plus tard et avec des voûtes sur la
nef centrale. Dans ce cas, les fenêtres de la nef sont forcément ouvertes au-
dessus des archivoltes des collatéraux, afin de faire porter les retombées des
grandes voûtes sur les piles, les pignons extérieurs sont à cheval sur les arcs-
doubleaux des bas côtés et les chéneaux au milieu des voûtes; les fenêtres
éclairant ces bas côtés et percées sous les pignons sont alors jumelles, pour
laisser les piles portant les voûtes des bas côtés passer derrière le pied-droit qui
les sépare, ou bien se trouvent à la rencontre des pignons, ce qui est fort
disgracieux (voy. ÉGLISE). Nous le répétons, les architectes du
commencement du XIIIe siècle, loin de prétendre donner une grande hauteur
aux intérieurs de leurs édifices, étaient au contraire fort préoccupés, autant par
des raisons d'économie que de stabilité, de réduire ces hauteurs. Mais ils

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n'osaient encore donner aux piles isolées des nefs une élévation considérable.
La galerie voûtée de premier étage leur paraissait évidemment utile à la stabilité
des grands édifices, elle leur avait été transmise par tradition, et ils ne croyaient
pas pouvoir s'en passer; c'était pour eux comme un étrésillonnement qui donnait
de la fixité aux piles des nefs; ils n'adoptaient pas encore franchement le
système d'équilibre qui devint bientôt le principe de l'architecture gothique.

Dès les premières années du XIIIe siècle la cathédrale de Meaux avait été bâtie;
elle possédait des collatéraux avec galerie de premier étage voûtée, et triforium
pris, comme au croisillon sud de Soissons, comme à la cathédrale de Laon,
dans l'épaisseur du mur d'adossement du comble des galeries. Or, cette église,
élevée à la hâte, avait été mal fondée; il se déclara des mouvements tels dans
ses maçonneries, peu de temps après sa construction, qu'il fallut y faire des
réparations importantes; parmi celles-ci, il faut compter la démolition des
voûtes des bas côtés du choeur, en conservant celles de la galerie du premier
étage, de sorte que le bas côté fut doublé de hauteur; on laissa toutefois
subsister dans les travées parallèles du choeur les archivoltes et la claire-voie de
la galerie supprimée, qui continuèrent à étrésillonner les piles parallèlement à
l'axe de l'église. Dans le même temps, de 1200 à 1225, on construisait la nef de
la cathédrale de Rouen, où l'on établissait bénévolement une disposition
semblable à celle qu'un accident avait provoquée à la cathédrale de Meaux,
c'est-à-dire qu'on étrésillonnait toutes les piles de la nef entre elles
parallèlement à l'axe de l'église à peu près à moitié de leur hauteur, au moyen
d'une suite d'archivoltes simulant une galerie de premier étage qui n'existe pas,
et n'a jamais existé. À Eu, même disposition. Le choeur de l'église abbatiale
d'Eu avait été élevé, ainsi que le transsept et la dernière travée de la nef, avec
bas côtés surmontés d'une galerie voûtée de premier étage dans les dernières
années du XIIe siècle. La nef ne fut élevée qu'un peu plus tard, vers 1225, et
comme à la cathédrale de Rouen, avec un simulacre de galerie seulement, en
renonçant aux voûtes des bas côtés et élevant ceux-ci jusqu'aux voûtes de la
galerie. Ce n'était donc que timidement, dans quelques contrées du moins,
qu'on s'aventurait à donner une grande hauteur aux bas côtés et à supprimer la
galerie voûtée de premier étage, ou plutôt à faire profiter les collatéraux de
toute la hauteur de cette galerie, en ne conservant plus que le triforium pratiqué
dans le mur d'adossement des combles latéraux. Cependant déjà des architectes
plus hardis ou plus sûrs de leurs matériaux avaient, dès les premières années du
XIIIe siècle, bâti de grandes église, telles que les cathédrales de Chartres et de
Soissons, par exemple, sans galerie de premier étage sur les bas côtés, ou sans
étrésillonnement simulant ces galeries et rendant les piles des nefs solidaires.

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Ce qui est certain, c'est qu'au commencement du XIIIe siècle on n'admettait
plus les collatéraux bas, qu'on sentait le besoin de les élever, d'éclairer le milieu
des nefs par de grandes fenêtres prises dans les murs de ces collatéraux, et que
ne voulant pas élever démesurément les voûtes des nefs, on renonçait aux
galeries de premier étage, et on se contentait du triforium pratiqué dans le mur
d'adossement des combles des bas côtés, en lui donnant une plus grande
importance. La cathédrale de Bourges nous donne la curieuse transition des
grandes églises à galeries voûtées et à doubles bas côtés, comme Notre-Dame
de Paris, aux églises définitivement gothiques, telles que les cathédrales de
Reims et d'Amiens, du Mans, et de Beauvais surtout. Bourges, c'est Notre-
Dame de Paris moins la galerie de premier étage.

La coupe transversale de cette immense cathédrale que nous donnons ici (34)
nous fait voir le premier bas côté A débarrassé de la galerie qui le surmonte à la

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cathédrale de Paris. Les piles s'élèvent isolées jusqu'aux voûtes qui, à Notre-
Dame de Paris, sont au premier étage; les jours B qui à Paris ne peuvent
éclairer la nef qu'en passant à travers la claire-voie de la galerie supérieure,
éclairent directement la nef à Bourges. Le second bas côté C est seul réduit aux
proportions de celui de Paris et s'éclaire par des jours directs D. Deux
triforiums EE décorent les murs d'adossement des deux combles FF des deux
collatéraux. Les voûtes sont éclairées par les fenêtres G pratiquées, comme à
Notre-Dame de Paris, au-dessus du comble du premier bas côté surmonté de sa
galerie. C'est à Bourges plus que partout ailleurs, peut-être, qu'on aperçoit les
efforts des constructeurs pour restreindre la hauteur des édifices religieux dans
les limites les plus strictes. Examinons cette coupe transversale: impossible de
construire un bas côté extérieur plus bas que le collatéral C; il faut le couvrir, la
hauteur du premier comble F est donnée forcément par les pentes convenables
pour de la tuile; il faut éclairer la nef, les fenêtres B sont larges et basses, elles
commandent la hauteur du collatéral intérieur A; il faut aussi poser un comble
sur les voûtes de ce collatéral, la hauteur de ce comble donne l'appui des
fenêtres G; ces fenêtres supérieures elles-mêmes sont courtes, et d'une
proportion écrasée, elles donnent la hauteur des grandes voûtes. Même
proportion de la nef qu'à la cathédrale de Paris; la nef de Bourges sous clef a
environ en hauteur trois fois sa largeur. Ainsi donc, avant de chercher une idée
symbolique dans la hauteur des nefs gothiques, voyons-y d'abord une nécessité
contre laquelle les constructeurs se débattent pendant cinquante années avant
d'arriver à la solution du problème, savoir: d'élever de grands édifices voûtés,
d'une excessive largeur, de les rendre stables, de les éclairer, et de donner à
toutes les parties de l'architecture une proportion heureuse. Or ce problème est
loin d'être résolu à Bourges. Les piles seules de la nef sont démesurément
longues, les fenêtres sont courtes, les galeries de triforium écrasées, le premier
collatéral hors de proportion avec le second.

Si les doubles collatéraux étaient utiles dans le voisinage du transsept et du
choeur, ils étaient à peu près sans usage dans les nefs, ne pouvant servir que
pour les processions. On y renonça bientôt; seulement, ne conservant qu'un bas
côté dans les nefs des cathédrales, on le fit plus large. L'étroitesse des
collatéraux doubles ou simples des églises de la fin du XIIe siècle et du
commencement du XIIIe siècle était motivée par la crainte de voir leurs voûtes
pousser les piles à l'intérieur (voy. CONSTRUCTION).

Dans le choeur de Beauvais, bâti dix ans plus tard que celui de Bourges, même
disposition pour l'unique bas côté qui donne entrée dans les chapelles; un

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triforium est percé dans l'adossement du comble de ces chapelles, et des
fenêtres éclairant directement le choeur, sont ouvertes au-dessus du triforium
sous les voûtes. À la cathédrale du Mans le choeur avec double bas côté, bâti
pendant la première moitié du XIIIe siècle, présente la même coupe que celui
de Bourges, mais beaucoup mieux étudiée, les rapports de proportion entre les
deux bas côtés sont meilleurs (voy. CATHÉDRALE), les fenêtres supérieures
moins courtes, les chapelles rayonnantes prennent un plus grand
développement, tout le système de la construction est plus savant. Mais un parti
simple et large devait être adopté dans le domaine royal pour la construction
des églises dès 1220. De même que dans les nefs, on remplaçait les doubles bas
côtés étroits par un seul bas côté très-large, on renonçait également dans les
ronds-points aux deux collatéraux qui obligeaient les constructeurs, comme à
Chartres, comme à Bourges, comme au Mans encore, à ne donner aux chapelles
rayonnantes qu'une médiocre hauteur. On sentait le besoin d'agrandir ces
chapelles et par conséquent de les élever et de les éclairer largement. Si dans la
Notre-Dame de Paris de Maurice de Sully, il a existé des chapelles absidales, ce
qui est douteux, elles ne pouvaient être que très-petites et basses (voy.
ABSIDE). À Bourges et à Chartres ces chapelles ne sont encore que des niches
propres à contenir seulement l'autel; elles sont espacées et permettent au
collatéral de prendre des jours directs entre elles. À Reims, à Amiens surtout,
ces chapelles sont aussi hautes que le bas côté et profitent de tout l'espace
compris entre les contre-forts recevant les arcs-boutants supérieurs; elles
empiètent même sur leur épaisseur (voy. ARC-BOUTANT, fig. 60.
CATHÉDRALE). Alors plus de triforium entre l'archivolte d'entrée de ces
chapelles et le formeret des voûtes du bas côté comme à Beauvais, dont le
choeur est une exception, le triforium n'existe qu'entre les archivoltes du bas
côté et l'appui des fenêtres hautes. Mais ici il nous faut encore retourner en
arrière. Nous avons dit et fait voir par des exemples que le triforium, dans les
églises bâties de 1160 à 1220, était percé dans les murs d'adossement des
combles des bas côtés. Aux XIe et XIIe siècles il s'ouvre sur des galeries
voûtées dans les édifices du centre de la France, tels que l'église de Notre-
Dame-du-Port (fig. 10). Mais en Champagne, en Normandie, sur le domaine
royal, le triforium est une claire-voie donnant simplement sous les charpentes
des bas côtés et les éclairant (voy. TRIFORIUM); du milieu de la nef on
pouvait donc apercevoir les fermes, les chevrons, et le dessous des tuiles de ces
couvertures à travers les arcades du triforium, c'est ainsi dans les cathédrales de
Langres, de Sens et dans beaucoup d'églises de second ordre. La vue de ces
dessous de charpentes sombres n'était pas agréable, et les combles, ne pouvant

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être parfaitement clos, laissaient pénétrer dans l'église l'air et l'humidité. Pour
éviter ces inconvénients, dès les premières années du XIIIe siècle, le triforium
fut fermé du côté des charpentes par un mur mince portant sur des arcs de
décharge, et ne devint plus qu'une galerie étroite permettant de circuler en
dedans de l'église au-dessous des appuis des grandes fenêtres supérieures. Dans
la nef de la cathédrale d'Amiens, à Notre-Dame de Reims, à Châlons, et dans
presque toutes les églises du nord dont la construction remonte aux premières
années du XIIIe siècle, les choses sont ainsi disposées. Mais au XIIe siècle on
avait adopté un mode de décoration des édifices religieux qui prenait une
importance considérable; nous voulons parler des vitraux colorés. Les peintures
murales, fort en usage dans les siècles antérieurs, ne pouvaient lutter avec ces
brillantes verrières, qui, en même temps qu'elles présentaient des sujets
parfaitement visibles par les temps les plus sombres, laissaient passer la lumière
et atteignaient une richesse et une intensité de couleurs qui faisaient pâlir et
effacent même complétement les fresques peintes auprès d'elles. Plus le
système de l'architecture adopté forçait d'agrandir les baies, plus on les
remplissait de vitraux colorés, et moins il était possible de songer à peindre sur
les parties lisses des murs des sujets historiques. Il est question de vitraux
colorés dans des édifices religieux fort anciens, à une époque où les fenêtres
destinées à les éclairer étaient très-petites; nous ne savons comment étaient
traitées ces verrières, puisqu'il n'en existe pas qui soient antérieures au XIIe
siècle, mais il est certain qu'avec le mode de coloration et de distribution des
verrières les plus anciennes que nous connaissions, il est impossible de faire de
la peinture harmonieuse, autre que de la peinture d'ornement. Dans des
soubassements, sur des nus de murs, près de l'oeil, les fresques peuvent encore
soutenir la coloration translucide des verrières, mais à une grande hauteur,
l'effet rayonnant des vitraux colorés est tel qu'il écrase toute peinture modelée.
Les tentatives faites depuis peu dans quelques-uns de nos édifices religieux
pour allier la peinture murale à sujets avec les vitraux ne font, à notre avis, que
confirmer notre opinion. Dans ce cas, ou les vitraux paraissent durs, criards, ou
la peinture modelée semble flasque, pauvre et poudreuse. L'ornementation plate
dont les couleurs sont très-divisées, et les formes fortement redessinées par de
larges traits noirs, ne comportant que des tons francs, simples, est la seule qui
puisse se placer à côté des vitraux colorés, et même faire ressortir leur brillante
harmonie (voy. PEINTURE, VITRAUX). Préoccupés autant de l'effet décoratif
des intérieurs de leurs édifices religieux, que du système de construction qui
leur semblait devoir être définitivement adopté, les architectes du XIIIe siècle
se trouvaient peu à peu conduits, pour satisfaire aux exigences du nouvel art

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inauguré par eux, à supprimer tous les nus des murs dans les parties hautes de
ces édifices. Ne pouvant harmoniser de larges surfaces peintes avec les vitraux
colorés, reconnaissant d'ailleurs que ces vitraux sont certainement la plus
splendide décoration qui puisse convenir à des intérieurs de monuments élevés
dans des climats où le ciel est le plus souvent voilé, que les verrières colorées
enrichissent la lumière pâle de notre pays, font resplendir aux yeux des fidèles
une clarté vivante en dépit du ciel gris et triste, ils profitèrent de toutes les
occasions qui se présentaient d'ouvrir de nouveaux jours, afin de les garnir de
vitraux.

Dans les pignons ils avaient percé des roses qui remplissaient entièrement
l'espace laissé sous les voûtes; des formerets ils avaient fait les archivoltes des
fenêtres supérieures et inférieures; ne laissant plus entre ces fenêtres que les
points d'appui rigoureusement nécessaires pour porter les voûtes, divisant

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même ces points d'appui en faisceaux de colonnettes afin d'éviter les surfaces
plates, ils ouvrirent aussi les triforiums et en firent des claires-voies vitrées.
Cette transition est bien sensible à Amiens. La nef de la cathédrale d'Amiens,
élevée de 1230 à 1240, possède un triforium avec mur d'adossement plein
derrière les combles des bas côtés (35); et l'oeuvre haute du choeur bâtie de
1255 à 1265, nous montre un triforium à claire-voie vitrée; de sorte qu'il
n'existe plus dans ce choeur ainsi ajouré, en fait de murs lisses, que les triangles
compris entre les archivoltes des bas côtés, les faisceaux des piles, et l'appui du
triforium; c'est-à-dire une surface de vingt mètres de nus, pour une surface de
huit cents mètres environ de vides ou de piles divisées en colonnettes.

Les parties supérieures du choeur de la cathédrale d'Amiens ne marquent pas la
première tentative d'un triforium ajouré. Déjà les architectes du choeur de la
cathédrale de Troyes, de la nef et du choeur de l'église abbatiale de Saint-Denis,

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bâtis vers 1240, avaient considéré le triforium comme une véritable
continuation de la fenêtre supérieure; nous donnons (36) une travée perspective
de la nef de l'église abbatiale de Saint-Denis, qui fait comprendre ce dernier
parti, adopté depuis lors dans presque toutes les grandes églises du domaine
royal. Mais pour vitrer et laisser passer la lumière par la claire-voie pratiquée
en A dans l'ancien mur d'adossement du comble du bas côté, il était nécessaire
de supprimer le comble à pente simple, de le remplacer par une couverture B à
double pente, ou par une terrasse. L'établissement du comble à double pente
exigeait un chéneau en C, et des écoulements d'eau compliqués. Ainsi, en se
laissant entraîner aux conséquences rigoureuses du principe qu'ils avaient
admis, les architectes du XIIIe siècle, chaque fois qu'ils voulaient apporter un
perfectionnement dans leur mode d'architecture, étaient amenés à bouleverser
leur système de construction, de couverture, d'écoulement des eaux; et ils
n'hésitaient jamais à prendre un parti franc.

Dans les édifices religieux de l'époque romane, les eaux des combles
s'écoulaient naturellement par l'égout du toit sans chéneaux pour les recueillir et
les conduire à l'extérieur. La pluie qui
fouette sur le grand comble A (37)
s'égoutte sur les toitures des bas côtés B,
et de là tombe à terre. Dès le
commencement du XIIe siècle on avait
reconnu déjà dans les climats pluvieux,
tels que la Normandie, les inconvénients
de ce système primitif, et l'on avait établi
des chéneaux à la base des combles des
bas côtés seulement en C, avec
gargouilles saillantes en pierre dénuées de
sculpture. Mais lorsque l'on se mit à
élever de très-vastes églises, la distance
entre les combles A et B était telle que
l'eau, poussée par le vent, venait frapper
les murs, les vitres des fenêtres largement
ouvertes, et pénétrait à l'intérieur; les
tuiles dérangées par le vent tombaient du
comble supérieur sur les combles des bas côtés, et causaient des dommages
considérables aux couvertures; de 1200 à 1220 des assises formant chemin de
couronnement, furent posées à la base des grands combles, et les eaux
s'échappèrent le long des larmiers dont les saillies étaient très-prononcées (voy.

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LARMIER, CHÉNEAU). C'est ainsi que les écoulements d'eaux pluviales sont
disposés à la cathédrale de Chartres. Bientôt on creusa ces assises de
couronnement posées à la base des combles, en chéneaux dirigeant les eaux par
des gargouilles saillantes au droit des arcs-boutants munis de caniveaux (voy.
ARC-BOUTANT); puis ces chéneaux furent bordés de balustrades, ce qui
permettait d'établir au sommet de l'édifice une circulation utile pour surveiller
et entretenir les toitures, d'opposer un obstacle à la chute des tuiles ou ardoises
des combles supérieurs sur les couvertures basses. Plus les édifices religieux
devenaient importants, élevés, et plus il était nécessaire de rendre l'accès facile
à toutes hauteurs, soit pour réparer les toitures, les verrières et les maçonneries
à l'extérieur, soit pour tendre et orner les intérieurs lors des grandes solennités.
Ce n'était donc pas sans raisons que l'on établissait à l'extérieur une circulation
assez large dans tout le pourtour des édifices religieux; à la base des combles
des collatéraux en D (fig. 35 et 36), au-dessus du triforium en E, à la base des
grands combles en F; à l'intérieur en G dans le triforium. Pour ne pas
interrompre la circulation au droit des piles dans les grands édifices religieux
du XIIIe siècle on ménageait un passage à l'intérieur dans le triforium derrière
les piles en H, à l'extérieur en I entre la pile et la colonne recevant l'arrivée de
l'arc-boutant. Plus tard les constructeurs ayant reconnu que ces passages avaient
nui souvent à la stabilité des édifices,
montèrent leurs piles pleines, faisant
pourtourner les passages dans le triforium
et au-dessus, derrière ces piles, ainsi qu'on
peut l'observer dans les cathédrales de
Narbonne et de Limoges; mais alors les
bas côtés étaient couverts en terrasses
dallées (38).

Des besoins nouveaux, l'expérience des
constructeurs, des habitudes de richesse et
de luxe, modifiaient ainsi rapidement
l'architecture religieuse pendant le XIIIe
siècle. Dans le domaine royal on
remplaçait toutes les anciennes églises
romanes par des monuments conçus d'après un mode tout nouveau. Les
établissements religieux qui, pendant le XIIe siècle, avaient jeté un si vif éclat,
et qui, possesseurs alors de biens immenses, avaient élevé de grandes églises,
penchant vers leur déclin déjà au XIIIe siècle, laissaient seuls subsister les
monuments qui marquaient l'époque de leur splendeur; les prieurés, les

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paroisses pauvres conservaient par force leurs églises romanes, en remplaçant
autant qu'il était possible les charpentes par des voûtes, commençant des
reconstructions partielles que le manque de ressources les obligeait de laisser
inachevées souvent; mais tous, riches ou pauvres, étaient possédés de la fureur
de bâtir, et de remplacer les vieux édifices romans par d'élégantes constructions
élevées avec une rapidité prodigieuse. Les évêques étaient à la tête de ce
mouvement et faisaient, dans toutes les provinces du nord, rebâtir leurs
cathédrales sur de nouveaux plans que l'on venait modifier et amplifier encore à
peine achevées. Les grandes cathédrales élevées de 1160 à 1240, n'étaient
pourvues de chapelles qu'au chevet. Les nefs, ainsi que nous l'avons dit plus
haut, n'étaient accompagnées que de collatéraux doubles ou simples. La
cathédrale de Paris, entre autres, était dépourvue de chapelles même au rond-
point probablement; celles de Bourges et de Chartres n'ont que de petites
chapelles absidales pouvant à peine contenir un autel. En 1230 la cathédrale de
Paris était achevée (voy. CATHÉDRALE), et en 1240 déjà on crevait les murs
des bas côtés de la nef pour établir des chapelles éclairées par de larges fenêtres
à meneaux entre les saillies des contre-forts. Cette opération était continuée
vers 1260 sur les côtés parallèles du choeur, les deux pignons du transsept
étaient entièrement reconstruits avec roses et claires-voies au-dessous, les
fenêtres supérieures de la nef et du choeur élargies et allongées jusqu'au-dessus
des archivoltes de la galerie de premier étage; par suite, les voûtes de cette
galerie modifiées, et enfin au commencement du XIVe siècle on établissait de
grandes chapelles tout autour du rond-point. Tel était alors le désir de satisfaire
aux besoins et aux goûts du moment, que l'on n'hésitait pas à reprendre de fond
en comble un immense édifice tout neuf, pour le mettre en harmonie avec les
dernières dispositions adoptées. Toutefois la construction des chapelles de la
nef de la cathédrale de Paris, devance de beaucoup l'adoption de ce parti dans
les autres églises du domaine royal. À Reims, la nef, dont la partie antérieure
date de 1250 environ, n'a pas de chapelles; à Amiens on ne les établit que
pendant le XIVe siècle; à cette époque on n'admettait plus guère de bas côtés
sans chapelles, les plans des nefs des cathédrales de Clermont-Ferrand, de
Limoges, de Narbonne, de Troyes, ont été conçus avec des chapelles. Ceux des
cathédrales de Laon, de Rouen, de Coutances, de Sens, sont modifiés pour en
recevoir, de 1300 à 1350.

Les nefs des églises appartenant à la règle de Cluny étaient précédées d'une
avant-nef ou porche fermé, ayant une très-grande importance, comme à
Vézelay, à la Charité-sur-Loire, à Cluny même, ces porches étaient surmontés
de deux tours; quatre tours accompagnaient en outre les deux croisillons du

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transsept, et un clocher central couronnait la croisée. Cette disposition, qui date
du XIIe siècle, n'est pas adoptée dans les églises de la règle de Cîteaux; les nefs
ne sont précédées que d'un porche bas, fermé aussi, mais peu profond; le
pignon de la façade n'est pas flanqué de tours, non plus que les bras de la
croisée; une seule flèche s'élève sur le milieu du transsept; ainsi étaient les
églises de Clairvaux, de Fontenay, de Morimond, de Pontigny, etc. Ce luxe de
tours ne pouvait convenir à l'austérité de la règle de Cîteaux: les religieux de
cet ordre n'admettaient que le strict nécessaire; un seul clocher sur le milieu de
l'église devait suffire aux besoins du monastère (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE). Les cathédrales du domaine royal, à la fin du XIIe siècle,
prirent aux grandes églises monastiques une partie de leurs dispositions, en
repoussèrent d'autres. Elles devaient être largement ouvertes à la foule, ces
porches fermés, resserrés, interceptant les issues, si bien appropriés aux besoins
des monastères, ne convenaient pas aux cathédrales; on y renonça. On se
contenta de porches très-ouverts comme à la cathédrale de Laon, comme à celle
de Chartres (voy. cette CATHÉDRALE), ou même vers le commencement du
XIIIe siècle, de portails évasés, s'ouvrant directement sur les parvis comme à la
cathédrale de Paris, à Amiens, à Reims, à Sens, à Séez, à Coutances, à Bourges,
etc. Mais telle était l'influence des grandes églises abbatiales dans les
provinces, que nous voyons leurs dispositions se perpétuer dans les cathédrales,
les collégiales ou les simples paroisses élevées dans leur voisinage. Les porches
de Cluny et de Cîteaux se retrouvent dans la cathédrale d'Autun, voisine de
Cluny, dans la collégiale de Beaune, dans les églises de Bourgogne et du
Mâconnais; seulement ces porches s'ouvrent sur leurs trois faces, et ne forment
plus une avant-nef fermée. La règle de Cîteaux a sur les constructions
religieuses une influence plus marquée encore, autour de ses grands
établissements. Dans le domaine royal les cathédrales adoptent les tours des
grandes églises bénédictines clunisiennes. La cathédrale de Laon possédait et
possède encore en partie deux tours couronnées de flèches sur la façade, quatre
tours aux extrémités des bras de croix, et une tour carrée sur les arcs-doubleaux
de la croisée centrale. Chartres présente la même disposition, sauf la tour
centrale; Reims, cette reine des églises françaises, avant l'incendie de la fin du
XVe siècle était munie de ses six tours, et d'un clocher central terminé par une
flèche en bois; de même à Rouen. C'est en Normandie surtout que les tours
centrales avaient pris une grande importance dans les églises monastiques
comme dans les cathédrales ou les paroisses, et leurs étages décorés de galeries
à jour se voyaient de l'intérieur, formant comme une immense lanterne donnant
de l'air, de la lumière et de l'espace au centre de l'édifice. Les églises de Saint-

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Étienne et de la Trinité de Caen, de l'abbaye de Jumiéges, les cathédrales de
Coutances, de Bayeux 36, et quantité de petites églises, possèdent des tours
centrales qui font ainsi partie du vaisseau intérieur, et ne sont pas seulement des
clochers, mais plutôt des coupoles on lanternes donnant de la grandeur et de la
clarté au centre de l'édifice. En revanche, les clochers de façade des églises,
normandes sont étroits, terminés par des flèches en pierre d'une excessive
acuité. Dans l'Ile-de-France, les tours centrales sont rares; quand elles existent,
ce sont plutôt des clochers terminés par des flèches en bois, mais ne se voyant
pas à l'intérieur des édifices, tandis que les tours des façades sont larges, hautes,
construites avec luxe, puissamment empatées, comme dans les églises de
Notre-Dame de Paris et de Mantes (voy. TOUR, FLÈCHE, CLOCHER).

À l'est de la France, sur les bords du Rhin, là où l'architecture carlovingienne
laissait des monuments d'une grande importance, pendant les XIe et XIIe
siècles, des églises avaient été élevées suivant un mode particulier comme plan
et comme système de construction. Plusieurs de ces monuments religieux
possédaient deux absides en regard, l'une à l'est, l'autre à l'ouest. C'était là une
disposition fort ancienne dont nous trouvons des traces dans l'Histoire de
Grégoire de Tours 37. Comme pour appuyer le texte de cet auteur, nous voyons
encore à la cathédrale de Nevers une abside et un transsept du côté de l'est qui
datent du XIe siècle; le sol de cette abside est relevé sur une crypte ou
confession. L'auteur du plan de l'abbaye de Saint-Gall (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE), dans le curieux dessin du IXe siècle parvenu jusqu'à nous,
trace une grande et une petite église, chacune avec deux absides, l'une du côté
de l'entrée, l'autre pour le sanctuaire. Sur le territoire carlovingien par
excellence, les cathédrales de Trêves et de Mayence, l'église abbatiale de Laach
(XIe, XIIe et XIIIe siècles) entre autres, possèdent des absides à l'occident
comme à l'orient. Les cathédrales de Besançon et de Verdun présentaient des
dispositions pareilles, modifiées aujourd'hui, mais dont la trace est parfaitement
visible; cette dernière cathédrale même se trouve avoir deux transsepts en avant
de ses absides, et quatre tours plantées dans les angles rentrants formés par les
transsepts accompagnaient les deux ronds-points. Des escaliers à vis, d'une
grande importance, flanquaient les deux tours du côté de l'ouest; ce parti se
trouve plus franchement accusé encore dans l'église cathédrale de Mayence,
dans l'église abbatiale de Laach, et est indiqué déjà dans le plan de l'abbaye de
Saint-Gall. Lorsque l'on visite la cathédrale de Strasbourg on est frappé de
l'analogie des constructions du choeur avec celles des cathédrales de Mayence
et de Spire, et il y a lieu de croire qu'au XIIe siècle Notre-Dame de Strasbourg

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possédait ses deux absides comme la plupart des
grandes églises rhénanes. Voici (39) le plan de la
cathédrale de Verdun telle qu'elle était à la fin
du XIIe siècle, et débarrassée de toutes les
adjonctions qui la dénaturent aujourd'hui; en A
est le sanctuaire autrefois fort élevé au-dessus
du sol de la nef, avec crypte au-dessous, comme
à Spire, à Mayence, à Besançon et à Strasbourg.
Il existe encore à Verdun des traces de cette
crypte ou confession sous les chapelles B qui
étaient relevées au niveau du sanctuaire; en C le
transsept de l'est, D la nef, E l'entrée ancienne, F
le transsept de l'ouest, G l'abside occidentale,
convertie aujourd'hui en vestibule; en H un
cloître; en B et en I des tours. Probablement il
existait au centre du transsept de l'est, en C, une
coupole à pans coupés portée sur des arcs posés
en gousset ou sur des trompillons, comme à
Spire, à Mayence et à Strasbourg. On le voit, ces
dispositions ne rappelaient nullement celles adoptées au XIIe siècle dans les
églises du domaine royal, de la Normandie, du Poitou et de l'Aquitaine. Il
entrait dans ces plans un élément étranger aux traditions latines, et cet élément
avait été introduit dans l'Austrasie dès l'époque de Charlemagne; c'était, on n'en
peut guère douter, le produit d'une influence orientale, comme un mélange de la
basilique latine et du plan de Sainte-Sophie de Constantinople. Mais si les
architectes de l'Austrasie, par suite des traditions qui leur avaient été
transmises, n'éprouvaient plus, au XIe siècle, de difficultés pour voûter les
absides et les coupoles des transsepts, ils se trouvaient dans le même embarras
que tous leurs confrères de l'Occident, lorsqu'il fallait voûter des nefs établies
sur le plan latin; d'un autre côté, par cela même qu'ils n'avaient pas cessé de
faire des voûtes, et que les traditions romaines s'étaient assez bien conservées
en Austrasie, ils firent l'application de la voûte d'arête antique avec moins
d'hésitation que les constructeurs de l'Ile-de-France et de la Champagne; ils
arrivaient à la construire sans avoir passé par la voûte en berceau comme les
architectes bourguignons et des provinces du centre, et sans chercher dans l'arc
en tiers-point un moyen de diminuer les poussées. Aussi, dans les provinces de
l'ancienne Austrasie, la courbe en tiers-point ne vient-elle que fort tard, ou
exceptionnellement, non comme une nécessité, mais comme le résultat d'une

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influence, d'une mode irrésistible, vers le milieu du XIIIe siècle. Entre les
monuments purement rhénans et les cathédrales de Strasbourg et de Cologne
par exemple, à peine si l'on aperçoit une transition; il y a continuation du mode
roman de l'est jusqu'au moment où l'architecture du domaine royal étudiée,
complète et arrivée à son dernier degré de perfection, fait une brusque invasion,
et vient poser ses règles sur les bords du Rhin comme dans toutes les provinces
de France. On rencontre bien parfois dans les provinces austrasiennes
l'application du style adopté au commencement du XIIIe siècle dans le domaine
royal, mais ce ne sont que les formes de cette architecture et non son principe
qui sont admis, et cela est bien frappant dans la grande salle ronde bâtie au nord
de la cathédrale de Trêves, où l'on voit toutes les formes, les profils et
l'ornementation de l'architecture française du commencement du XIIIe siècle,
adaptés à un plan et à des dispositions de constructions qui appartiennent aux
traditions carlovingiennes.

Examinons donc comment les constructeurs lorrains ou plutôt des provinces
situées entre le Rhin, la Champagne et les Flandres, avaient procédé au XIe
siècle, pour résoudre ce problème tant cherché de l'établissement des voûtes sur
les nefs des basiliques latines. Nous l'avons dit, pour les absides dont la partie
semi-circulaire, sans bas côtés et sans chapelles rayonnantes, était voûtée en
cul-de-four, et dont les côtés parallèles étaient puissamment épaulés par des
tours carrées construites sur les petites chapelles s'ouvrant dans les croisillons
du transsept, nulle difficulté; mais pour les nefs avec leurs collatéraux, il fallait
appliquer, lorsque l'on renonça aux charpentes apparentes (car dans ces
contrées, comme partout, les incendies ruinaient les édifices religieux de fond
en comble), un système de voûtes qui ne poussât pas les murs en dehors. C'est
dans une pauvre église peu visitée que nous allons suivre pas à pas les
tentatives des constructeurs de l'Alsace et de la Lorraine.

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Il est intéressant d'étudier certains édifices, peu importants d'ailleurs, mais qui,
par les modifications qu'ils ont subies, donnent l'histoire et les progrès d'un art.
Telle est la cathédrale de Saint-Dié. Bâtie pendant la seconde moitié du XIe
siècle, cette église présentait probablement alors la disposition du plan rhénan
adopté dans la cathédrale de Verdun; l'abside de l'est fut rebâtie au XIVe siècle
sur les fondements anciens; quant à l'abside de l'ouest, elle a été remplacée, si
jamais elle fut élevée, par une façade moderne; mais la partie la plus
intéressante pour nous aujourd'hui, la nef, existe encore; voici (40) le plan de
cette nef. Nous avons indiqué en noir les constructions du XIe siècle, et en gris
les modifications apportées au plan primitif pendant le XIIe siècle: les piles AB
supportaient des voûtes d'arêtes construites suivant le mode romain, c'est-à-dire
par la pénétration de deux demi-cylindres, et séparées entre elles par des arcs-
doubleaux; des fenêtres jumelles éclairaient la nef sous les formerets de ces
voûtes qui étaient contre-butées par des arcs-doubleaux latéraux bandés de A en
C et de B en D; les parallélogrammes ACDB étaient couverts par un plafond
rampant formé simplement de chevrons, ainsi que l'indique la figure 41.

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Mais alors, si la nef centrale était voûtée facilement par suite de la disposition
carrée de chaque travée ABBA, les collatéraux ne pouvaient l'être que par une
voûte oblongue, et la difficulté qui avait arrêté les architectes de la Champagne
quand ils avaient voulu voûter les nefs centrales, évitée dans ce cas pour celles-
ci, se reproduisait dans les bas côtés. En admettant même que les obstacles qui
empêchaient de faire des voûtes d'arêtes sur un plan parallélogramme eussent
été franchis en faisant pénétrer des demi-cylindres dont le diamètre eût été CA,
dans de grands demi-cylindres dont le diamètre eût été AB, les formerets CD
eussent eu leur clef au niveau des archivoltes AB; dès lors les combles, par leur
inclinaison, seraient venus masquer les fenêtres jumelles percées sous les
formerets des grandes voûtes. Le système de chevronnage posé simplement de
AB en CD et formant plafond rampant, avait l'avantage de ne pas perdre la
hauteur du comble des bas côtés.

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Ces charpentes furent détruites par un incendie, et au XIIe siècle les
constructeurs, renonçant aux plafonds rampants, voulurent aussi voûter les bas
côtés; ils établirent alors entre les piles du XIe siècle (fig. 40) des piles plus
minces E pour obtenir des plans EBDF carrés, sur lesquels ils purent sans
difficulté faire des voûtes d'arêtes composées de demi-cylindres égaux se
pénétrant, et dont les clefs ne s'élevaient pas assez pour les empêcher de trouver
la hauteur d'un comble de H en K (fig. 42) 38. Cette disposition de voûtes
d'arêtes à plan carré sur les nefs et sur les bas côtés au moyen de la pile
intermédiaire posée entre les piles principales, se retrouve au XIIe siècle dans
les cathédrales de Mayence, de Spire, dans la curieuse église de Rosheim, et
dans beaucoup d'édifices religieux d'Alsace et de Lorraine, non plus comme à
Saint-Dié obtenue par suite d'une modification au plan primitif, mais
définitivement admise, comme un procédé pour voûter à la fois les nefs

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centrales et les collatéraux; et ce problème
une fois résolu, les constructeurs lorrains
et alsaciens l'appliquèrent jusqu'au
moment où l'architecture du domaine
royal fit invasion chez eux.

Avant d'aller plus loin, nous devons
expliquer ce que nous entendons par
influence byzantine, architecture
byzantine, pour faire comprendre
comment cette influence s'exerce sur
l'architecture religieuse du territoire
compris entre le Rhin, le Rhône et
l'Océan.

Il existe en Orient trois plans types qui ont été appliqués aux églises; le plus
ancien est le plan circulaire, dont le Saint-Sépulcre de Jérusalem est un des
modèles les plus connus. Le second type est un dérivé de la basilique antique,
mais avec transsept terminé par deux absides, telle est l'église de la Nativité du
couvent de Bethléem (43). Le troisième est le plan byzantin proprement dit, se
composant d'une coupole centrale posée sur pendentifs avec quatre ouvertures
vers les quatre points cardinaux, galeries latérales, une ou trois absides à l'est,

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et narthex du côté de l'entrée. Telle est l'église de Sergius à Constantinople (44),
antérieure à la grande église de Sainte-Sophie que nous donnons ici (45).

Telle sont, avec certaines modifications, les petites églises d'Athènes dont nous
présentons l'un des types (église de Kapnicarea) (46). Ces monuments, bien que
très-différents par leurs dimensions et la manière dont ils sont construits,
dérivent du même principe. C'est toujours la coupole centrale sur pendentifs,
épaulée par des voûtes latérales en berceau, ou d'arêtes, ou en quart de sphère.
L'église circulaire terminée par une coupole avec jour central ou fenêtres
percées à la base de la voûte, était plutôt un lieu consacré, une enceinte destinée
à conserver soit des traces divines, comme l'église de l'ascension à Jérusalem
39, soit une sépulture, comme le Saint-Sépulcre, qu'une église dans la véritable

acception du mot. Cependant cette forme primitive, adoptée dès l'époque de
Constantin, eut une influence sur tous les édifices chrétiens élevés en Orient,
dans lesquels on retrouve toujours la coupole centrale, à moins que par

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exception, comme dans l'église de Bethléem, le parti
de la basilique romaine n'ait été presque complétement
appliqué (43).

Dès les premiers siècles du christianisme, il semblerait
que le plan circulaire adopté en Orient eût aussi exercé
en Occident une influence notable sur l'architecture
religieuse. Sans parler des nombreux édifices
circulaires qui, sous le règne de Constantin, furent
élevés à Rome et qui, après tout, étaient romains aussi
bien que le Saint-Sépulcre; du Ve au XIIe siècle on
bâtit en Occident un assez grand nombre d'églises
rondes. À Paris, Childebert fit bâtir l'église Saint-
Vincent (aujourd'hui Saint-Germain l'Auxerrois), que l'on désignait sous le nom
de Saint-Vincent le Rond 40. À la gauche du portail de la cathédrale de Paris il
existait une chapelle qui avait conservé le nom de Saint-Jean le Rond 41.

À l'abbaye Saint-Bénigne de Dijon, on voit encore l'étage inférieur de la
rotonde commencée au VIIe siècle derrière l'abside de l'église. Cette rotonde
avait trois étages compris la crypte, avec galeries de pourtour comme le Saint-
Sépulcre 42. Charlemagne avait élevé l'église circulaire d'Aix-la-Chapelle,
imitée au XIIe siècle dans l'abbaye d'Ottmarsheim. Au XIe siècle, à Neuvy-
Saint-Sépulcre, près Châteauroux, on jetait les fondements d'une église
reproduisant les dispositions du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Au XIIe siècle, on
construisait la grande église abbatiale de Charroux, dont la nef se terminait par
une immense rotonde avec bas côtés triples (voy. SAINT-SÉPULCRE). À la
même époque, au fond du Languedoc, l'église de Rieux-Minervois s'élevait sur
un plan circulaire précédé d'un petit porche. Et Comme pour faire ressortir
l'importance de certaines traditions, nous voyons encore en plein XVIe siècle;
Catherine de Médicis faire construire au nord de l'église abbatiale de Saint-
Denis-en-France, un monument circulaire avec bas côté à deux étages, comme
le Saint-Sépulcre de Jérusalem, pour abriter la sépulture de son époux et de ses
successeurs. Quand l'ordre religieux et militaire du Temple fut institué, les
commanderies de cet ordre prirent comme type de leurs églises ou plutôt de
leurs chapelles (car ces monuments sont tous d'une petite dimension), le plan
du Saint-Sépulcre de Jérusalem (voy. TEMPLE). Mais si l'on peut considérer
ces édifices circulaires comme procédant d'une influence orientale, puisque
l'édifice mère qui leur servait d'original était en Orient, on ne peut toutefois les

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regarder comme byzantins, puisque le Saint-Sépulcre de Jérusalem est un
monument de la décadence romaine. De même, si nous prenons l'église du
monastère de Bethléem comme le type qui, au XIIe siècle, a fait élever les
églises à transsepts terminés par des absides semi-circulaires, telles que les
cathédrales de Noyon, de Soissons, de Bonn sur le Rhin, de l'église de Saint-
Macaire sur la Garonne, nous ne pouvons guère non plus considérer cette
influence comme orientale, puisque l'église de la Nativité de Bethléem est une
basilique romaine couverte par une charpente apparente, et ne différant de
Saint-Paul-hors-les-murs, par exemple, que par les deux absides ouvertes dans
les deux pignons de la croisée.

Les véritables types byzantins, c'est Sainte-Sophie de Constantinople, ce sont
les petites églises de Grèce et de Syrie, élevées depuis le règne de Justinien, ce
sont les églises à coupole portée sur quatre pendentifs (voy. PENDENTIF). Or
ces monuments n'ont une influence directe bien marquée que sur les bords du
Rhin, par suite de la prépondérance donnée aux arts d'Orient par Charlemagne,
dans la partie occidentale de l'Aquitaine surtout, par l'imitation de Saint-Marc
de Venise, et en Provence par les relations constantes des commerçants des
Bouches-du-Rhône avec la Grèce, Constantinople et le littoral de l'Adriatique.
Partout ailleurs si l'influence byzantine se fait sentir, c'est à l'insu des artistes
pour ainsi dire, c'est par une infusion plus ou moins prononcée due, en grande
partie, à l'introduction d'objets d'art, d'étoffes, de manuscrits orientaux dans les
différentes provinces des Gaules, ou par des imitations de seconde main,
exécutées par des architectes locaux. Aux XIe et XIIe siècles les relations de
l'Occident avec l'Orient étaient comparativement beaucoup plus suivies qu'elles
ne le sont aujourd'hui. Sans compter les croisades, qui précipitaient en Orient
des milliers de Bretons, d'Allemands, de Français, d'Italiens, de Provençaux, il
ne faut pas perdre de vue l'importance des établissements religieux orientaux,
qui entretenaient des rapports directs et constants avec les monastères de
l'Occident; le commerce; l'ancienne prépondérance des arts et des sciences dans
l'empire byzantin; l'extrême civilisation des peuples arabes; la beauté et la
richesse des produits de leur industrie; puis enfin, pour ce qui touche
particulièrement à l'architecture religieuse, la vénération que tous les chrétiens
occidentaux portaient aux édifices élevés en terre sainte. Un exemple, au
premier abord, reposant sur une base bien fragile, mais qui, par le fait, est d'une
grande valeur, vient particulièrement appuyer ces dernières observations, et leur
ôter ce qu'elles pourraient avoir d'hypothétique aux yeux des personnes qui, en
archéologie, n'admettent avec raison que des faits. Dans l'ancienne église Saint-
Sauveur de Nevers, écroulée en 1839, existait un curieux chapiteau du

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commencement du XIIe siècle, sur lequel était sculptée une église que nous
donnons ici (47). Cette église est complétement byzantine; coupole au centre,
portée sur pendentifs que le sculpteur a eu le soin d'indiquer naïvement par les
arcs-doubleaux apparaissant à l'extérieur, à la hauteur des combles; transsept
terminé par des absides semi-circulaires, construction de maçonnerie qui
rappelle les appareils ornés des églises grecques; absence de contre-forts, si
apparents à cette époque, dans les églises françaises; couvertures qui n'ont rien
d'occidental; clocher cylindrique planté à côté de la nef, sans liaison avec elle,
contrairement aux usages adoptés dans nos contrées et conformément à ceux de
l'Orient; porte carrée, non surmontée d'une archivolte; petites fenêtres cintrées;
rien n'y manque, c'est là un édifice tout autant byzantin que Saint-Marc de
Venise, qui n'a de byzantin que ses coupoles à pendentifs et son narthex, et qui,
comme plan, rappelle une seule église orientale détruite aujourd'hui, celle des
Saints-Apôtres 43.

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Or à Nevers, au XIIe siècle, voici un ouvrier sculpteur qui, sur un chapiteau,
figure une église que l'on croirait être un petit modèle venu d'Orient; ou bien ce
sculpteur avait été en Grèce ou en Syrie, ou on lui avait remis, pour être
reproduit, un fac-similé d'une église byzantine; dans l'un comme dans l'autre
cas, ceci prouve qu'à cette époque, au milieu de contrées où les monuments
religieux construits n'ont presque rien qui rappelle l'architecture byzantine, ni
comme plan, ni comme détail d'ornementation, on savait cependant ce qu'était
une église byzantine, les arts d'Orient n'étaient pas ignorés et devaient par
conséquent exercer une influence. Seulement, ainsi que nous l'avons dit déjà
(voy. ARCHITECTURE), cette influence ne se produit pas de la même manière
partout. C'est un art plus ou moins bien étudié et connu, dont chaque contrée se
sert suivant les besoins du moment, soit pour construire, soit pour disposer, soit
pour décorer ses édifices religieux. Dans le Périgord, l'Angoumois, une partie

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du Poitou et de la Saintonge, c'est la coupole sur pendentifs qui est prise à
l'Orient. En Auvergne, c'est la coupole sur trompes formée d'arcs concentriques,
les appareils façonnés et multicolores. Sur les bords du Rhin, ce sont les
grandes dispositions des plans, l'ornementation de l'architecture qui reflètent les
dispositions et l'ornementation byzantines; en Provence, la finesse des
moulures, les absides à pans coupés qui rappellent les églises grecques. En
Normandie et en Poitou, on retrouve comme une réminiscence des
imbrications, des zigzags, des combinaisons géométriques, et des entrelacs si
fréquents dans la sculpture chrétienne d'Orient.

Les croisades n'ont qu'une bien faible part dans cette influence des arts
byzantins sur l'Occident, car c'est précisément au moment où les guerres en
Orient prennent une grande importance, que nous voyons l'architecture
occidentale abandonner les traditions gallo-romaines ou byzantines pour se
développer dans un sens complétement nouveau. On s'explique comment
l'architecture religieuse, tant qu'elle resta entre les mains des clercs, dut
renfermer quelques éléments orientaux, par la fréquence des rapports des
établissements religieux de l'Occident avec la terre sainte et tout le Levant, ou
le nord de l'Italie, qui, plus qu'aucune autre partie du territoire occidental, avait
été envahie par les arts byzantins 44. Mais quand les arts de l'architecture furent
pratiqués en France par des laïques, vers le milieu du XIIe siècle, ces nouveaux
artistes étudièrent et pratiquèrent leur art sans avoir à leur disposition ces
sources diverses auxquelles les architectes appartenant à des ordres religieux
avaient été puiser. Ils durent prendre l'architecture là où les monastères l'avait
amenée, ils profitèrent de cette réunion de traditions accumulées par les ordres
monastiques, mais en faisant de ces amalgames, dans lesquels les éléments
orientaux et occidentaux se trouvaient mélangés à doses diverses, un art
appartenant au génie des populations indigènes.

L'architecture religieuse se développe dans les provinces de France en raison de
l'importance politique des évêques ou des établissements religieux. Dans le
domaine royal, les monastères ne pouvaient s'élever à un degré d'influence égal
à celui de la royauté. Mais des établissements tels que Cluny étaient en
possession aux XIe et XIIe siècles d'une puissance bien autrement
indépendante et étendue que celle du roi des Français. Un souverain, si faible
de caractère qu'on le suppose, n'eût pu tolérer dans son domaine une sorte
d'État indépendant, ne relevant que du Saint-Siége, se gouvernant par ses
propres lois, ayant de nombreux vassaux, sur lesquels le roi n'exerçait aucun
droit de suzeraineté. Aussi voyons-nous dans le domaine royal les évêques qui,

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au temporel, étaient de véritables seigneurs féodaux, luttant souvent eux-
mêmes contre le pouvoir immense des abbés, acquérir une puissance très-
étendue sous la suzeraineté royale. L'épiscopat, ayant vis-à-vis la royauté les
caractères de la vassalité, ne lui portait pas ombrage, et profitait de sa puissance
naissante. C'est aussi dans le domaine royal que les grandes cathédrales
s'élèvent en prenant, comme monuments religieux, une importance supérieure à
celle des églises abbatiales, tandis qu'en dehors du territoire royal, ce sont au
contraire les églises abbatiales qui dominent les cathédrales. Comme seigneurs
féodaux, les évêques se trouvaient dans le siècle; ils n'avaient ni le pouvoir ni
surtout la volonté de conserver les formes de l'architecture consacrée par la
tradition; bien mieux, gênés par l'importance et l'indépendance de puissantes
abbayes, ils saisirent avec ardeur les moyens que les artistes laïques leur
offraient au XIIe siècle de se soustraire au monopole que les ordres religieux
exerçaient sur les arts comme sur tous les produits de l'intelligence. Alors
l'Église était la plus saisissante expression du génie des populations, de leur
richesse et de leur foi; chaque évêque devait avoir fort à coeur de montrer son
pouvoir spirituel par l'érection d'un édifice qui devenait comme la
représentation matérielle de ce pouvoir, et qui, par son étendue et sa beauté,
devait mettre au second rang les églises monastiques répandues sur son diocèse.
Si le grand vassal du roi, seigneur d'une province, élevait un château supérieur
comme force et comme étendue à tous les châteaux qu'il prétendait faire relever
du sien, de même l'évêque d'un diocèse du domaine royal, appuyé sur la
puissance de son suzerain temporel, érigeait une cathédrale plus riche, plus
vaste et plus importante que les églises des abbayes qu'il prétendait soumettre à
sa juridiction. Tel était ce grand mouvement vers l'unité gouvernementale qui se
manifestait même au sein de la féodalité cléricale ou séculière, pendant le XIIe
siècle, non-seulement dans les actes politiques, mais jusque dans la
construction des édifices religieux ou militaires. Cette tendance des évêques à
mettre les églises abbatiales au second rang par un signe matériel aux yeux des
populations; nous dirons plus, ce besoin à la fois religieux et politique, si bien
justifié d'ailleurs par les désordres qui s'étaient introduits au sein des
monastères dès la fin du XIIe siècle, de rendre l'unité à l'Église, fit faire à
l'épiscopat des efforts inouïs pour arriver à construire rapidement de grandes et
magnifiques cathédrales, et explique comment quelques-uns de ces édifices
remarquables par leur étendue, la richesse de leur architecture, et leur aspect
majestueux, sont élevés avec négligence et parcimonie, n'ont pas de fondations,
ou présentent des constructions qui, par la pauvreté des matériaux employés, ne
sont guère en rapport avec cette apparence de luxe et de grandeur.

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Des esprits sages et réfléchis parmi nous cherchent à démontrer (nous ne
savons trop pourquoi) que notre vénérable architecture religieuse nationale
pèche par plus d'un point, et présente notamment de ces négligences
incroyables de construction qui compromettent la durée d'un certain nombre
d'édifices; ils voudront bien tenir compte de ces nécessités impérieuses plus
fortes que les artistes, et qui les contraignent bien malgré eux dans tous les
temps, à ne pas employer les moyens indiqués par l'expérience ou la science...
De ces deux manières de raisonner quelle est la plus juste?... La cathédrale de
Reims est admirablement fondée; ses piles, élevées en grands et beaux
matériaux de choix, bien posés et ravalés, n'ont subi aucun mouvement; ses
voûtes, solidement et judicieusement contre-butées par des arcs-boutants bien
couverts, d'une portée raisonnable, par des contre-forts largement empatés, ne
présentent pas une fissure, et cette cathédrale a été la proie d'un incendie
terrible, et l'incurie de plusieurs siècles l'a laissée livrée aux intempéries, et
cependant, on ne découvre dans toute sa construction ni une lézarde, ni une
déformation; donc les architectes du XIIIe siècle étaient d'excellents
constructeurs... Ou bien: la cathédrale de Séez est élevée sur de vieilles
fondations imparfaites, qui partout ont cédé; les matériaux employés dans sa
construction sont de qualité médiocre; sur tous les points on a cherché
l'économie, tout en voulant élever un vaste et magnifique monument; cette
cathédrale craque de toutes parts, se disloque et se lézarde, sa ruine est
imminente; donc les architectes du XIIIe siècle étaient de mauvais
constructeurs, ne fondant pas leurs édifices, les élevant en matériaux
insuffisants comme résistance, etc., etc.

Les évêques comme les architectes de ces temps ont dû obéir à une donnée
politique et religieuse qui ne leur permettait pas le choix des moyens. Les
diocèses pauvres devaient élever d'immenses et magnifiques cathédrales tout
comme les diocèses riches. Et ne jetons pas le blâme aux architectes qui, placés
dans des conditions défavorables, avec des ressources insuffisantes, ont encore
su, avec une adresse rare, remplir le programme imposé par les besoins de leur
temps, et élever des édifices proches de leur ruine aujourd'hui, mais qui n'en ont
pas moins duré six cents ans, après avoir rempli leur grande mission religieuse.
Avant de juger sévèrement, voyons si les évêques qui cachaient leur pauvreté
sous une apparence de richesse et de splendeur pour concourir à la grande
oeuvre de l'unité nationale par l'unité du pouvoir religieux, si les architectes
hardis qui, sans s'arrêter devant des difficultés matérielles, insurmontables pour
nous, ont élevé des édifices encore debout, ne sont pas plus méritants, et n'ont

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pas développé plus de science et d'habileté que ceux abondamment pourvus de
tout ce qui pouvait faciliter leurs entreprises.

La peinture, la statuaire, la musique et la poésie doivent être jugées d'une
manière absolue; l'oeuvre est bonne ou mauvaise, car le peintre, le sculpteur, le
musicien, et le poëte peuvent s'isoler, ils n'ont besoin pour exprimer ce que leur
esprit conçoit que d'un peu de couleur, d'un morceau de pierre ou de marbre,
d'un instrument, ou d'une écritoire; mais l'architecture est soumise à des
circonstances complétement étrangères à l'artiste, et plus fortes que lui; or, un
des caractères frappants de l'architecture religieuse, inaugurée par les artistes
laïques à la fin du XIIe siècle, c'est de pouvoir se prêter à toutes les exigences,
de permettre l'emploi de l'ornementation la plus riche et la plus chargée qui ait
jamais été appliquée aux édifices, ou des formes les plus simples et des
procédés les plus économiques. Si à cette époque quelques grandes églises
affectent une richesse apparente, qui contraste avec l'extrême pauvreté des
moyens de construction employés, cela tient à des exigences dont nous venons
d'indiquer les motifs; motifs d'une importance telle que force était de s'y
soumettre. «Avant tout, la cathédrale doit être spacieuse, splendide, éclatante de
verrières, décorée de sculptures; les ressources sont modiques, n'importe! il faut
satisfaire à ce besoin religieux dont l'importance est supérieure à toute autre
considération; contentons-nous de fondations imparfaites, de matériaux
médiocres, mais élevons une église à nulle autre égale dans le diocèse; elle
périra promptement, n'importe! il faut qu'elle soit élevée; si elle tombe, nos
successeurs en bâtiront une autre...» Voilà comment devait raisonner un évêque
à la fin du XIIe siècle; et s'il était dans le faux au point de vue de l'art, il était
dans le vrai au point de vue de l'unité religieuse.

Ce n'était donc ni par ignorance ni par négligence que les architectes du XIIIe
siècle construisaient mal, quand ils construisaient mal, puisqu'ils ont élevé des
édifices irréprochables comme construction, mais bien parce qu'ils étaient
dominés par un besoin moral n'admettant aucune objection, et la preuve en est
dans cette quantité innombrable d'églises de second ordre, de collégiales, de
paroisses où la pénurie des ressources a produit des édifices d'une grande
sobriété d'ornementation, mais où l'art du constructeur apparaît d'autant plus
que les procédés sont plus simples, les matériaux plus grossiers ou de qualité
médiocre. Par cela même que beaucoup de ces édifices construits avec
parcimonie sont parvenus jusqu'à nous, après avoir traversé plus de six siècles,
on leur reproche leur pauvreté, on accuse leurs constructeurs! mais s'ils étaient
tombés, si les cathédrales de Chartres, de Reims ou d'Amiens étaient seules

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debout aujourd'hui, ces constructeurs seraient donc irréprochables? (voy.
CONSTRUCTION, ÉGLISE.) Dans notre siècle, l'unité politique et
administrative fait converger toutes les ressources du pays vers un but, suivant
les besoins du temps, et cependant nous sommes témoins tous les jours de
l'insuffisance de ces ressources lorsqu'il s'agit de satisfaire à de grands intérêts,
tels que les chemins de fer par exemple. Mais au XIIe siècle, le pays morcelé
par le système féodal, composé de provinces, les unes pauvres, les autres
riches, les unes pleines d'activité et de lumières, les autres adonnées à
l'agriculture, et ne progressant pas, ne pouvait agir avec ensemble; il fallait
donc que l'effort de l'épiscopat fût immense pour réunir des ressources qui lui
permissent d'ériger en cinquante années des cathédrales sur des plans d'une
étendue à laquelle on n'était pas arrivé jusqu'alors, et d'une richesse, comme art,
supérieure à tout ce que l'on avait vu. De même qu'au XIe siècle le grand
développement pris par les établissements religieux avait influé sur toutes les
constructions religieuses de cette époque; de même, au commencement du
XIIIe siècle, les grandes entreprises des évêques se reflétaient sur les édifices
religieux de leurs diocèses. Au XIe siècle, les églises monastiques avaient servi
de modèles aux églises collégiales, aux paroisses et même aux cathédrales; au
XIIIe siècle, ce sont à leur tour les cathédrales qui imposent les dispositions de
leurs plans, leur système de construction et de décoration aux églises
collégiales, paroissiales et monastiques. Le but de l'épiscopat se trouvait ainsi
rempli, et son influence morale prédominait en même temps que l'influence
matérielle des édifices qu'il s'était mis à construire avec tant d'ardeur, et au prix
d'énormes sacrifices. Ces grands monuments sont donc pour nous respectables
sous le point de vue de l'art, et comme l'une des productions les plus admirables
du génie humain, mais aussi parce qu'ils rappellent un effort prodigieux de
notre pays vers l'unité nationale. En effet, à la fin du XIIe siècle, l'entreprise de
l'épiscopat était populaire. La puissance seigneuriale des abbés se trouvait
attaquée par la prédominance de la cathédrale. La noblesse séculière, qui n'avait
pas vu sans envie la richesse croissante des établissements monastiques, leur
immense influence morale, aidait les évêques dans les efforts qu'ils faisaient
pour soumettre les abbayes à leur juridiction. Les populations urbaines voyaient
dans la cathédrale (non sans raisons) un monument national, comme une
représentation matérielle de l'unité du pouvoir vers laquelle tendaient toutes
leurs espérances. Les églises abbatiales étaient des édifices particuliers qui ne
satisfaisaient que le sentiment religieux des peuples, tandis que la cathédrale
était le sanctuaire de tous, c'était à la fois un édifice religieux et civil (voy.
CATHÉDRALE), où se tenaient de grandes assemblées, sorte de forum sacré

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qui devenait la garantie des libertés politiques en même temps qu'un lieu de
prières. C'était enfin le monument par excellence. Il n'est donc pas étonnant que
les évêques aient pu réunir tout à coup dans ces temps d'émancipation politique
et intellectuelle, les ressources énormes qui leur permettaient de rebâtir leurs
cathédrales sur tous les points du domaine royal. En dehors du domaine royal,
la cathédrale se développe plus lentement, elle le cède longtemps et jusqu'à la
fin du XIIIe siècle aux églises abbatiales. Ce n'est qu'à l'aide de la
prépondérance du pouvoir monarchique sur ces provinces, que l'épiscopat élève
les grands monuments religieux sur les modèles de ceux du nord. Telles sont les
cathédrales de Bordeaux, de Limoges, de Clermont-Ferrand, de Narbonne, de
Béziers, de Rodez, de Mende, de Bayonne, de Carcassonne, et ces édifices sont
de véritables exceptions, des monuments exotiques, ne se rattachant pas aux
constructions indigènes de ces contrées.

Le midi de la France avait été livré à l'hérésie des Albigeois pendant le XIIe
siècle et une partie du XIIIe; son architecture religieuse était restée stationnaire
alors que dans le nord elle faisait de si rapides progrès. La plupart des églises
avaient été détruites pendant les guerres civiles, résultat de la lutte des
hérésiarques avec le catholicisme, et il est difficile aujourd'hui de savoir, à
cause de la rareté des exemples, quelle était la marche suivie par cette
architecture. Parmi les monuments religieux antérieurs au XIIe siècle, nous
trouvons des plans qui rappellent les dispositions de ceux du Poitou, d'autres
qui ont les rapports les plus directs avec ceux de l'Auvergne, telle est par
exemple la grande église de Saint-Sernin de Toulouse, la partie ancienne des
cathédrales d'Auch et de Saint-Papoul; d'autres enfin qui sont construits dans
des données qui paraissent appartenir au comté de Toulouse; ce sont ceux-là
dont nous nous occuperons particulièrement.

Nous avons vu que la plupart des édifices religieux du nord, du Poitou, de
l'Auvergne et de la Bourgogne procédaient de la basilique latine. Dans une
partie de l'Aquitaine et sur les bords du Rhin, par exception, des églises avaient
été élevées sans collatéraux. En Provence et sur le territoire du comté de
Toulouse, nous retrouvons, avant le XIIIe siècle, des traces de monuments
religieux qui procédaient d'une disposition antique dont la basilique de
Constantin à Rome est le type; c'est une nef couverte par des voûtes d'arêtes,
contre-butées par des contre-forts intérieurs fermés par des berceaux plein
cintre (48). Les cathédrales de Marseille et de Fréjus, monuments presque
antiques, ont encore conservé cette donnée. Dans le comté de Toulouse, sauf la
partie ancienne de la cathédrale de Toulouse, qui date du XIIe siècle et qui est

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construite d'après ce système, les autres
édifices antérieurs aux guerres des
Albigeois n'existent plus; mais dès le
XIIIe siècle, sitôt après les désastres, nous
voyons reproduire ce mode de bâtir les
édifices religieux. Dans la ville basse de
Carcassonne, les deux églises élevées par
les habitants, sur l'ordre de saint Louis,
reproduisent cette disposition de nefs sans
collatéraux avec contre-forts intérieurs
contre-butant la voûte principale;
seulement alors la voûte en arcs d'ogive a
remplacé la voûte d'arête romaine, et les
travées, beaucoup moins larges que la nef,
forment comme autant de chapelles entre
les contre-forts. Dans le mur de clôture
qui ferme et surmonte les chapelles, de
longues fenêtres sont ouvertes qui
éclairent l'intérieur (49).

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Le sanctuaire de ces églises se composait, ou d'une seule abside, telle est
l'église de Montpezat (Tarn-et-Garonne), fin du XIIIe siècle (50), ou de trois
absides, une grande et deux petites, comme à Carcassonne. La plupart de ces
églises étaient précédées d'un porche surmonté d'un seul clocher, placé dans
l'axe de l'église. Pendant le XIVe siècle, la grande cathédrale d'Alby fut
construite d'après ce système; seulement on établit deux étages de chapelles
afin de renfermer entièrement les contre-forts dans l'intérieur (51), et les voûtes
en arcs d'ogive des chapelles de premier étage, bandées sur les formerets de la
voûte de la nef, atteignirent son niveau. Les jours étaient pris dans les murs de
clôture des chapelles hautes par de longues et étroites fenêtres. Au lieu de trois
absides percées dans le mur de l'est, comme dans les deux églises de
Carcassonne, le choeur d'Alby se termine par sept chapelles rayonnantes à
double étage comme celles de la nef (voy. CATHÉDRALE). Cette disposition
est grandiose; la nef de Sainte-Cécile d'Alby n'a pas moins de 17m, 70 dans
oeuvre, mais il faut dire que, pour le culte catholique, les grandes églises sans
bas côtés ne sont pas commodes. Rien dans ce grand vaisseau n'indique la place

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des fidèles, celle du clergé; à Alby, on a dû établir, au XVIe siècle, un choeur
fermé par une élégante claire-voie de pierre, qui forme comme un bas côté
autour du sanctuaire; les chapelles sont petites. Ce monument, sans collatéraux,
sans transsept, dans lequel le sanctuaire est comme un meuble apporté après
coup, est plutôt une salle qu'une cathédrale appropriée aux besoins du culte.
Les chapelles du premier étage, qui communiquent entre elles par de petites
portes, n'ont pas d'utilité, ce sont des tribunes qui ont l'inconvénient de reculer
les jours, et assombrissent par conséquent l'intérieur.

Ce monument, bâti en briques, a été couvert de peintures qui datent de la fin du
XVe siècle et du commencement du XVIe, cette décoration produit un grand
effet, et dissimule la lourdeur de ces voûtes qui, à cause de l'extrême largeur de
la nef, prennent leur naissance à moitié environ de la hauteur totale du dans-
oeuvre; les contre-forts renfermés à l'intérieur, par leur projection, cachent les

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fenêtres et font paraître les piliers portant les voûtes plats et maigres. Dépourvu
de ses peintures, cet intérieur serait froid, triste et lourd, et ne supporterait pas
la comparaison avec nos grandes cathédrales du nord. La cathédrale d'Alby
produisit quelques imitations, les églises abbatiales de Moissac, de Saint-
Bertrand de Comminges, entre autres; ce type ne dépassa pas le territoire où il
s'était développé, mais s'y perpétua jusqu'à l'époque de la renaissance. Le midi
de la France avait été épuisé par les guerres religieuses pendant les XIIe et
XIIIe siècles, il ne pouvait produire que de pauvres édifices; en adoptant
l'église à une seule nef, sans bas côté, comme type de ses monuments religieux,
il obéissait à la nécessité, ces constructions étant beaucoup moins dispendieuses
que nos églises du nord, avec leurs transsepts, leurs collatéraux, leurs chapelles
rayonnantes autour du choeur, leurs galeries supérieures, leurs arcs-boutants et
leurs grandes claires-voies à menaux décorées de splendides verrières.

Le souvenir des guerres civiles faisait donner à ces édifices religieux l'aspect de
constructions militaires, et beaucoup d'entre eux étaient réellement fortifiés.
L'église abbatiale de Moissac avait été fortifiée au moment des guerres des

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Albigeois; les cathédrales d'Alby, de Béziers, de Narbonne, et presque toutes
les églises paroissiales ou monastiques élevées pendant les XIIIe et XIVe
siècles étaient défendues comme de véritables forteresses, adoptaient par
conséquent des formes simples, ne prenaient que des jours étroits et rares à
l'extérieur, se couronnaient de tours crénelées, de mâchicoulis, s'entouraient
d'enceintes, se construisaient sur des points déjà défendus par la nature,
n'ouvraient que des portes latérales, détournées souvent, difficiles d'accès,
protégées par des défenses (voy. CATHÉDRALE, ÉGLISE). Après les guerres
civiles étaient survenues les guerres avec l'Aragon; toutes les villes du
Languedoc faisant partie du domaine royal sous saint Louis, Philippe le Hardi,
Philippe le Bel et Charles V, frontières du Roussillon et du comté de Foix,
étaient continuellement en butte aux incursions de leurs puissants voisins.
Chaque édifice avait été utilisé dans ces villes, pour la défense, et naturellement
les églises, comme les plus élevés et les plus importants, devenaient des forts,
participaient autant de l'architecture militaire que de l'architecture religieuse. La
Guyenne, dont la possession était continuellement contestée pendant les XIIIe
et XIVe siècles, entre les rois de France et d'Angleterre, conservait ses vieilles
églises romanes, mais ne bâtissait que de rares et pauvres édifices religieux,
pâles reflets de ceux du nord. Quant à la Bourgogne, riche, populeuse, unie, elle
développait son architecture religieuse sous l'inspiration de celle du domaine
royal, mais en y mêlant son génie fortement pénétré des traditions romaines, et
dans lequel les églises clunisiennes et cisterciennes avaient laissé des traces
inaltérables. Cette province est une des plus favorisées en matériaux de qualités
excellentes. Les bassins supérieurs de la Seine, de l'Yonne et de la Saône
fournissent abondamment des pierres calcaires et des grès durs et tendres,
faciles à exploiter en grands morceaux, d'une beauté de grain, d'une résistance
et d'une durée sans égales. Aussi, les édifices bourguignons sont-ils, en général,
bâtis en grands matériaux, bien conservés, et d'un appareil savamment tracé.
Cette abondance et ces qualités supérieures de la pierre, influent sur les formes
de l'architecture bourguignonne, surtout à l'époque où l'emploi des matériaux
joue un grand rôle dans la contexture des édifices religieux. Au XIIIe siècle, les
constructeurs de cette province profitent de la facilité qui leur était donnée
d'obtenir de grands blocs très-résistants, et pouvant sans danger être posés en
délit, pour éviter de multiplier les assises dans les points d'appui principaux. Ils
ne craignent pas d'élever des piles monolithes, ils sont des premiers à établir sur
les corniches, à la chute des combles, de larges chéneaux formant à l'intérieur,
des plafonds entre les formerets des voûtes et les murs (voy. Arc formeret, fig.
45). Possédant des calcaires faciles à tailler, mais très-fermes cependant, ils

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donnent à leurs profils de fortes saillies, les accentuent énergiquement, à leur
sculpture d'ornement de la grandeur, une physionomie plantureuse qui distingue
leur décoration de pierre entre celle des provinces voisines. Les architectes
bourguignons n'adoptent que tard les meneaux compliqués, les balustrades à
jour, la maigreur qui déjà, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, s'attachait
aux formes architectoniques de la Champagne et de l'Ile-de-France.

À Paris, à Reims, à Troyes, l'architecture ogivale penchait déjà vers sa
décadence, que dans l'Auxois, le Dijonnais et le Mâconnais se conservaient
encore les dispositions simples, la fermeté des profils, la largeur de
l'ornementation, l'originalité native de la province. Ce n'est qu'au XVe siècle
que l'architecture bourguignonne devient sèche, monotone; alors les caractères
particuliers à chaque province s'effacent, il n'y a plus qu'une seule architecture
sur le territoire qui compose la France d'aujourd'hui; ou du moins les
différences que l'on peut remarquer dans chaque province tiennent plutôt à une
imitation grossière ou imparfaite d'une architecture admise qu'à des influences
ou des traditions locales.

Nous avons donné (fig. 20) la coupe transversale de la cathédrale d'Autun, bâtie
vers 1150, et dont la nef est voûtée en berceau ogival; peu après la construction
de cet édifice on élevait à Langres la cathédrale qui existe encore aujourd'hui
45. C'est la cathédrale d'Autun, avec des voûtes en arcs d'ogive sur la nef et le

transsept, bas côté pourtournant le choeur, et une seule chapelle au chevet.

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Voici (52) le plan de la cathédrale d'Autun, et (53) celui de la cathédrale de
Langres. Le porche de la cathédrale d'Autun est peu postérieur à la construction
de la nef; la façade de la cathédrale de Langres ayant été rebâtie dans le dernier
siècle, nous ne savons si jamais elle fut précédée d'un porche. Le choeur de la
cathédrale de Langres, avec son bas côté pourtournant, est fort intéressant à
étudier, car jusqu'alors dans cette partie de la France, les absides étaient presque
toujours simples, sans collatéraux et voûtées en quart de sphère. Langres, dont
le sanctuaire date de 1160 environ, donne la transition entre les choeurs
construits suivant la donnée romane et ceux élevés à la fin du XIIe et au
commencement du XIIIe siècle. Nous voyons à Langres, comme à Autun, le
choeur commencer par une travée en tout semblable, à celles de la nef. À
Autun, cette première travée est doublée d'une seconde, puis vient l'abside
principale simple, sans bas côtés, flanquée de deux petites absides comme les
églises du Rhin. À Langres, après la première travée du choeur, c'est une série
de colonnes posées en hémicycle, portant les voûtes d'arêtes à nervures du
collatéral. Ces voûtes sont naïvement tracées; car chaque travée rayonnante du
collatéral formant coin, et les arcs-ogives donnant en projection horizontale des
lignes droites, il s'ensuit que les rencontres des diagonales ou les clefs sont bien

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plus rapprochées du sanctuaire que du mur extérieur; les naissances des
archivoltes bandées d'une colonne à l'autre étant au même niveau que les
naissances des formerets tracés sur les murs du pourtour, et les arcs formerets
comme les archivoltes étant des tiers-points, les clefs de ces formerets sont plus
élevées que les clefs des archivoltes, et par conséquent les lignes de clefs des
voûtes sont fortement inclinées (voy. VOÛTE). Les archivoltes de la première
travée du choeur donnant la hauteur du triforium percé dans le mur
d'adossement du comble, il reste dans la partie circulaire, entre la base de ce
triforium et les archivoltes bandées sur les colonnes, un espace plus grand. Il y
a donc changement de système complet entre les parties parallèles du choeur et
le rond-point, ce sont pour ainsi dire deux édifices qui sont accolés l'un à
l'autre, et se relient mal. Les grandes voûtes rendent encore cette discordance
plus sensible, car la première travée est fermée par une voûte en arcs d'ogive, et
le rond-point par un cul-de-four engendré par le dernier arc-doubleau ogival; et
fait remarquable, cette voûte en cul-de-four est maintenue par des arcs-boutants
qui datent de sa construction. À la naissance du cul-de-four s'ouvraient de
petites fenêtres plein cintre dont les archivoltes venaient le pénétrer, tandis que
sous les formerets de la première travée les fenêtres pouvaient être hautes et
percées dans les murs goutterots. Le système de la construction ogivale
franchement adopté dans tout le reste de l'édifice déjà, se trouvait ainsi
complétement étranger au rond-point qui restait roman, au moins dans sa partie
supérieure. Un défaut d'harmonie aussi choquant ne pouvait manquer de faire
faire aux constructeurs de nouveaux efforts pour appliquer aux ronds-points,
comme à tout le reste des édifices, le mode de voûter en arcs d'ogive. Comme
ornementation, la cathédrale de Langres reste également romane, le triforium
s'ouvre dans les combles couvrant les bas côtés; les piles sont composées de
pilastres cannelés, comme à Autun, à Beaune, à Cluny, à la Charité-sur-Loire,
conformément à la tradition antique; les contre-forts du choeur sont plaqués de
gros pilastres cannelés, terminés par des chapiteaux corinthiens, les chapiteaux
des colonnes du choeur sont des imitations de chapiteaux romains 46. La partie
antérieure de la nef elle-même, élevée de 1180 à 1190, laisse voir des
chapiteaux à crochets, quoique les piles restent composées de pilastres cannelés
comme dans le choeur et le transsept.

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Sur une partie du territoire bourguignon, la tradition romane se prolongeait
donc assez tard dans les églises épiscopales, et l'on n'adoptait la voûte en arcs
d'ogive et les arcs-boutants que par nécessité, et comme un moyen
nouvellement appliqué pour voûter les édifices sans pousser les murs. Ce ne fut
que de 1200 à 1210 que l'architecture ogivale fut franchement introduite en
Bourgogne, lorsqu'il y avait déjà vingt et trente ans qu'elle régnait dans le
domaine royal et la Champagne. Un des premiers et des plus beaux exemples
de l'architecture ogivale bourguignonne se trouve dans le choeur et le transsept
de l'abbaye de Vézelay, et cette abbaye appartenait politiquement plutôt au
Nivernais qu'à la Bourgogne (voy. ABSIDE, fig. 8, le plan du rond-point). Ce
choeur dut être bâti par l'abbé Hugues, de 1198 à 1206; car en cette dernière
année l'abbé Hugues fut déposé pour avoir endetté le monastère de 2220 livres
d'argent 47. Les voûtes du choeur de Vézelay avaient été élevées dans l'origine

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sans arcs-boutants. Mais il paraîtrait que peu après leur achèvement on fut
obligé d'en construire. Le triforium donnait dans le comble du collatéral comme
à la cathédrale de Langres, et bientôt ce comble fut remplacé par des demi-
voûtes d'arêtes butant la naissance des grandes voûtes. Voici (54) les deux
premières travées de ce choeur (coupe longitudinale) et (55) le plan de ces deux
premières travées.

On remarquera la disposition particulière
des piles, et la division des travées. La
première travée est largement ouverte;
c'est une archivolte partant de la grosse
pile du transsept, laquelle est composée
d'un faisceau de colonnes engagées, et
reposant son sommier de droite sur une
colonne monolithe. Au-dessus du
triforium cette travée se divise en deux au
moyen d'une pile intermédiaire portant un
arc-doubleau. La voûte se compose de
deux arcs-ogives reposant sur les deux
points d'appui principaux AB (fig. 55).
Mais la seconde travée se divise en deux
au moyen des colonnes jumelles C. La
première division est fermée par une
voûte en arcs d'ogive, la seconde projette
contre la clef E, un arc CE qui vient
puissamment contre-buter la poussée des arcs rayonnants du rond-point.
D'après cette disposition les fenêtres hautes peuvent toutes être de même
dimension comme largeur et comme hauteur, l'effort des arcs rayonnants sur le
sommet de l'arc-doubleau GE est bien maintenu par la diagonale CE, et la
travée divisée BCG sert de transition entre les travées rayonnantes IG et la
première grande travée AB, afin d'éviter la poussée qu'exerceraient les petites
archivoltes rayonnantes IG sur l'archivolte plus large GB, si cette archivolte
n'eût pas été divisée. Ce danger de la poussée n'était plus à craindre sur la pile
B, à cause de la grande charge reportée sur cette pile, et l'on pouvait sans
inconvénients laisser ouverte dans toute sa largeur l'archivolte AB.

Le problème que les architectes de la cathédrale de Langres n'avait pu résoudre,
savoir: de faire concorder la construction des voûtes des ronds-points avec celle
des travées parallèles, se trouvait ainsi très nettement et très-habilement résolu,

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trente ou quarante ans plus tard, dans le choeur de l'église abbatiale de Vézelay,
et par des procédés qui n'étaient pas entièrement ceux qu'employaient les
architectes du domaine royal, moins soumis aux traditions romanes. Comme
disposition de plan, il se présentait
toujours une difficulté dans la
construction des choeurs des grandes
églises cathédrales, c'était le
rayonnement des travées qui espaçait
démesurément les points d'appui de
la circonférence extérieure, si les
points de la circonférence intérieure
conservaient le même espacement
que ceux des parties parallèles; ou
qui rapprochait trop ces points
d'appui intérieurs, si ceux de la
circonférence extérieure étaient
convenablement distancés; quand les
choeurs étaient pourtournés de
doubles collatéraux comme à Notre-
Dame de Paris, comme à Bourges,
cet inconvénient était bien plus
sensible encore. Dès 1170, c'est-à-
dire peu de temps après la
construction du choeur de la cathédrale de Langres, l'architecte de Notre-Dame
de Paris avait su élever un choeur avec double bas côté, qui déjà résolvait ces
difficultés, en s'affranchissant des traditions romanes. Ne voulant pas donner
aux travées intérieures du rond-point un entre-colonnement à moindre que celui
des travées parallèles B (56), CD étant le diamètre du cercle, il s'ensuivait que
la première travée rayonnante donnait un premier espace LMHG difficile et un
second espace HGEF impossible à voûter. Car comment établir un formeret de
F en E? Eût-il été plein cintre que sa clef se fût élevée à un niveau très-
supérieur à la clef de l'archivolte en tiers-point LM. La seconde travée
rayonnante s'ouvrant davantage encore augmentait la difficulté. Le constructeur
éleva donc des piles intermédiaires OP entre les colonnes du second bas côté,
une pile intermédiaire également en Q sur le mur de précinction de la première
travée, et deux piles intermédiaires RS sur le mur de précinction des travées
suivantes. Cette disposition donnant 2, 3 piles dans la première travée, 2, 3 et 4
piles dans les autres, rendait impossible la construction de voûtes en arcs

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d'ogive qui ne se composaient alors que de diagonales d'un carré ou d'un
parallélogramme ne pouvant retomber par conséquent que sur des piles
correspondantes en nombre égal. Ce constructeur ne fut pas arrêté par cette
difficulté; il
abandonna le système
de voûtes en arcs
d'ogive croisées, et
ses arcs-doubleaux
MGF, NIK établis, il
banda d'autres arcs
NP, MP, GR, PR, PS,
IS, passant ainsi sans
difficulté du nombre
pair au nombre
impair; quant aux
triangles de
remplissage, ils
procédèrent de cette
construction des arcs
(voy. VOÛTE). On
arrivait ainsi de
l'archivolte de la
travée intérieure aux
deux arcs-doubleaux
du second collatéral et
aux trois formerets du
mur de précinction;
sous ces formerets
pouvaient s'ouvrir trois fenêtres égales comme hauteur et largeur à celles des
travées parallèles. L'ordonnance extérieure et intérieure de l'édifice se suivait
sans interruption, sans que l'unité fût rompue dans la partie rayonnante du
choeur.

Il n'est pas besoin de faire ressortir ce qu'il y avait d'habileté dans ce système, et
combien l'art de l'architecture s'était développé déjà dans l'Ile-de-France dès la
fin du XIIe siècle; combien l'unité d'ordonnance et de style préoccupait les
artistes de cette province. Jamais, en effet, dans les monuments religieux,
grands ou petits de l'Ile-de-France, on ne rencontre de ces discordances, de ces
soudures plus ou moins adroitement déguisées qui, dans les édifices, même des

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provinces voisines, dénotent l'effort de gens auxquels manque le génie créateur
qui conçoit son oeuvre tout d'une pièce, et l'exécute sans hésitation.

Ce beau parti, qui consistait à donner aux travées des ronds-points une largeur
égale aux travées parallèles des nefs, ne fut pas suivi, malheureusement, dans
les autres cathédrales du domaine royal. À Bourges (1230), le choeur de la
cathédrale rappelle la belle disposition de celui de Paris (57). Mais si les voûtes
sont très-adroitement combinées dans le second bas côté, les piliers de ce
second collatéral n'étant pas doublés, comme à Notre-Dame de Paris, les piles
intérieures ont dû être rapprochées, et par leur multiplicité et l'étroitesse des
entre-colonnements, elles masquent les bas côtés et les chapelles.

À Chartres (1220), le choeur de la cathédrale (58) présente un plan qui ne fait
pas grand honneur à son architecte: il y a désaccord entre le rond-point et les
parties parallèles du sanctuaire; les espacements des colonnes du second
collatéral sont lâches, les voûtes assez pauvrement combinées; et malgré la

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grande largeur des entre-colonnements du deuxième bas-côté, il a fallu
cependant rapprocher les piles intérieures; mais ici apparaît une disposition
dont les architectes du XIIIe siècle ne se départent plus à partir de 1220
environ; nous voyons, en effet, les piliers intérieurs du rond-point prendre
comme surface en plan, une moins grande importance que ceux des travées
parallèles. Cela était fort bien raisonné d'ailleurs. Ces piles, plus rapprochées et
ne recevant qu'une seule nervure de la grande voûte, n'avaient pas besoin d'être
aussi épaisses que celles des travées parallèles, plus espacées et recevant un
arc-doubleau et deux arcs-ogives des grandes voûtes.

Le choeur de la cathédrale du Mans, contemporain de celui de Chartres,
présente une beaucoup plus belle disposition (59); les voûtes du double
collatéral rappellent la construction de celles de Bourges, mais plus adroitement
combinées; ici les chapelles sont grandes, profondes, et laissent encore entre

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elles cependant des espaces libres pour ouvrir des fenêtres destinées à éclairer
le double bas côté. Comme à Bourges, ces deux collatéraux sont inégaux en
hauteur, et le second, plus bas, est surmonté d'un triforium et de fenêtres
éclairant le premier bas côté.

À dater de 1220 à 1230, il est rare de voir les sanctuaires des cathédrales
entourés de doubles collatéraux: on se contente d'un bas côté simple, et les
chapelles rayonnantes prennent plus d'importance. Dans les églises ogivales
primitives, comme la cathédrale de Rouen, par exemple, dont les sanctuaires ne
possèdent qu'un seul collatéral, les chapelles ne sont qu'en nombre restreint, de
manière à permettre entre elles l'ouverture de jours directs dans le bas côté (60)
48. Nous voyons ici des voûtes combinées suivant un mode peu usité à cette

époque. Entre les chapelles, dans le bas côté, le grand triangle ABC est divisé

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par un arc venant se réunir à la clef des arcs-ogives; c'était là un moyen moins
simple que celui employé à Notre-Dame de Paris, pour faire une voûte portant
sur cinq points d'appui, mais qui était plus conforme au principe de la voûte
gothique. Dans le collatéral du choeur de la cathédrale d'Auxerre, le même
système de voûte a été adopté avec plus d'adresse encore (voy. VOÛTE). Vers
le milieu du XIIIe siècle on renonce, dans les églises munies de bas côté
pourtournant le sanctuaire avec chapelles rayonnantes, à conserver des fenêtres
entre ces chapelles. Celles-ci se rapprochent et ne laissent plus entre elles que
l'empatement du contre-fort recevant les arcs-boutants. Ces chapelles, comme
toutes les absides, adoptent définitivement en plan la forme polygonale plus
solide et plus facile à construire.

Les chapelles à plan circulaire étaient un reste de la tradition romane qui devait
disparaître comme toutes les autres. Voici (61) le plan du Choeur de la

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cathédrale de Beauvais (1240 à 1250) qui fait voir combien les dispositions des
plans s'étaient simplifiées à mesure que l'architecture ogivale poursuivait
résolûment les conséquences de son principe 49. Il est facile de voir, en
examinant ce plan, jusqu'à quel point les architectes du XIIIe siècle cherchaient
à débarrasser les intérieurs de leurs édifices religieux des obstacles qui
pouvaient gêner la vue, et combien ils étaient désireux d'obtenir des espaces
larges, et par conséquent de diminuer et le nombre et l'épaisseur des points
d'appui (voy. CATHÉDRALE). Plus tard, au
XIVe siècle, on élevait l'église abbatiale de Saint-
Ouen, qui résumait les données les plus simples
de l'architecture religieuse. Nef sans chapelles;
transsept avec bas côté; choeur avec bas côtés et
chapelles rayonnantes, celle du chevet plus
grande; tour sur le transsept, et deux clochers sur
la façade (62) 50.

À partir du XIVe siècle, l'architecture des édifices
religieux devient à peu près uniforme sur tout le
territoire soumis au pouvoir royal; les plans sont
pour ainsi dire classés d'après la dimension des
édifices, et suivent, sans de notables différences,
les dispositions et le mode de construire adoptés à
la fin du XIIIe siècle; c'est seulement dans les
détails, dans l'ornementation, dans les profils des
moulures que la transformation se fait sentir.
Nous renvoyons donc nos lecteurs aux différentes
parties des édifices religieux traitées dans le
Dictionnaire pour apprécier la nature de cette
transformation, en connaître les causes et les
résultats. Le XIIIe siècle avait tant produit, en fait
d'architecture religieuse, qu'il laissait peu à faire
aux siècles suivants. Les guerres, qui
bouleversèrent la France pendant les XIVe et XVe siècles, n'auraient plus
permis d'entreprendre des édifices d'une importance égale à nos grandes
cathédrales, en admettant qu'elles n'eussent pas été toutes élevées avant ces
époques désastreuses. Les édifices religieux complétement bâtis pendant le
XIVe siècle sont rares, plus rares encore pendant le siècle suivant. On se
contentait alors ou de terminer les églises inachevées, ou de modifier les

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dispositions primitives des églises des XIIe et XIIIe siècles, ou de les restaurer
et de les agrandir. C'est à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe,
alors que la France commence à ressaisir sa puissance, qu'un nouvel élan est
donné à l'architecture religieuse, mais la tradition gothique, bien que
corrompue, abâtardie, subsiste. Beaucoup de grandes cathédrales sont
terminées, un grand nombre de petites églises, dévastées pendant les guerres,
ou tombées de vétusté par suite d'un long abandon et de la misère publique,
sont rebâties ou réparées. Mais bientôt la réformation vient arrêter ce
mouvement, et la guerre, les incendies, les pillages, détruisent ou mutilent de
nouveau la plupart des édifices religieux à peine restaurés. Cette fois le mal
était sans remède, lorsqu'à la fin du XVIe siècle le calme se rétablit de nouveau,
la renaissance avait effacé les dernières traces du vieil art national, et si,
longtemps encore, dans la construction des édifices religieux, les dispositions
des églises françaises du XIIIe siècle furent suivies, le génie qui avait présidé à
leur construction était éteint, dédaigné. On voulait appliquer les formes de
l'architecture romaine antique, que l'on connaissait mal, au système de
construction des églises ogivales, que l'on méprisait sans les comprendre. C'est
sous cette inspiration indécise que fut commencée et achevée la grande église
de Saint-Eustache de Paris, monument mal conçu, mal construit, amas confus
de débris empruntés de tous côtés, sans liaison et sans harmonie; sorte de
squelette gothique revêtu de haillons romains cousus ensemble comme les
pièces d'un habit d'arlequin. Telle était la force vitale de l'architecture religieuse
née avec la prédominance du pouvoir royal en France, que ses dispositions
générales se conservent jusque pendant le siècle dernier; les plans restent
gothiques, les voûtes hautes continuent à être contre-butées par des arcs-
boutants. Mais cette architecture bâtarde est frappée de stérilité. Les architectes
semblent bien plus préoccupés de placer les ordres romains dans leurs
monuments que de perfectionner le système de la construction, ou de chercher
des combinaisons nouvelles; l'exécution devient lourde, grossière et maniérée
en même temps. Nous devons cependant rendre cette justice aux artistes du
XVIIe siècle qu'ils savent conserver dans leurs édifices religieux une certaine
grandeur, une sobriété de lignes et un instinct des proportions que l'on ne
retrouve nulle part ailleurs en Europe à cette époque. Pendant qu'en Italie les
architectes se livraient aux extravagances les plus étranges, aux débauches de
goût les plus monstrueuses, on élevait en France des églises qui, relativement,
sont des chefs-d'oeuvre de style, bien qu'alors on se piquât de ne trouver la
perfection que dans les monuments de la Rome antique ou moderne. Cette
préférence pour les arts et les artistes étrangers et surtout Italiens, nous était

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venue avec la Renaissance, avec la protection accordée par les souverains à tout
ce qui venait d'outre-monts. La monarchie qui, du XIIe au XVIe siècle, avait
grandi au milieu de cette population d'artistes et d'artisans français, dont le
travail et le génie n'avaient pas peu contribué à augmenter sa gloire et sa
puissance, oubliant son origine toute nationale, tendait dorénavant à imposer
ses goûts à la nation. Du jour où la cour voulut diriger les arts, elle étouffa le
génie naturel aux vieilles populations gallo-romaines. La protection doit être
discrète si elle ne veut pas effaroucher les arts, qui, pour produire des oeuvres
originales, ont surtout besoin de liberté. Depuis Louis XIV, les architectes qui
paraissaient présenter le plus d'aptitude, envoyés à Rome sous une direction
académique, jetés ainsi en sortant de l'école dans une ville dont ils avaient
entendu vanter les innombrables merveilles, perdaient peu à peu cette franchise
d'allure, cette originalité native, cette méthode expérimentale qui distinguaient
les anciens maîtres des oeuvres; leurs cartons pleins de modèles amassés sans
ordre et sans critique, ces architectes revenaient étrangers au milieu des
ouvriers qui jadis étaient comme une partie d'eux-mêmes, comme leurs
membres. La royauté de Louis XIV s'isolait des populations rurales en attirant
la noblesse féodale à la cour pour affaiblir une influence contre laquelle ses
prédécesseurs avaient eu tant de luttes à soutenir, elle s'isolait également des
corporations d'ouvriers des grandes villes, en voulant tenir sous sa main et
soumettre à son goût la tête des arts; elle croyait ainsi atteindre cette unité
politique et intellectuelle, but constant de la monarchie et des populations
depuis le XIIe siècle, et ne voyait pas qu'elle se plaçait avec sa noblesse et ses
artistes en dehors du pays. Cet oubli d'un passé si plein d'enseignements était
bien complet alors, puisque Bossuet lui-même, qui écrivait l'histoire avec cette
grandeur de vue des prophètes lisant dans l'avenir, ne trouvait que des
expressions de dédain pour notre ancienne architecture religieuse, et n'en
comprenait ni le sens ni l'esprit.
Note 32: (retour) Mém. concer. l'hist. civ. et ecclés. d'Auxerre et de son ancien
diocèse, par l'abbé Lebeuf, publié par MM. Challe et Quantin; t. I, p. 377. Paris,
Didron. Auxerre, Perriquet, 1848.

Note 33: (retour) Ce curieux édifice; le plus complet que nous connaissions de cette
date, a été découvert par M. Mérimée, inspecteur général des monuments
historiques, et restauré depuis peu avec une grande intelligence par M. Boeswilwald.
La charpente avait été plafonnée dans le dernier siècle, mais quelques-unes de ses
fermes étalent encore intactes.

Note 34: (retour) L'architecture byzantine en France, par M. F. de Verneilh. 1 vol.
in-4° Paris, 1852.

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Note 35: (retour) L'étude de ces curieux édifices a été poussée fort loin par M. F. de
Verneilh dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut; nous ne pouvons qu'y
renvoyer nos lecteurs. Des planches, très-bien exécutées par M. Gaucherel,
expliquent le texte de la manière la plus claire.

Note 36: (retour) Cette disposition primitive à Bayeux fut modifiée au XIIIe siècle
par la construction d'une voûte au centre de la croisée.

Note 37: (retour) Liv. II. Grégoire de Tours, en parlant de l'église bâtie à Clermont
par saint Numatius, dit: «au-devant est une abside de forme ronde,» inante absidem
rotundam habens; On peut entendre, «une abside du côté de l'entrée,» ce qui
n'excluait pas l'abside du sanctuaire. Grég. de Tours, vol. I, p. 180; édit. Renouard,
1836.

Note 38: (retour) Cette construction fut encore modifiée au XIIIe siècle par la
réfection de nouvelles voûtes sur la nef contre-butées par des arcs-boutants; mais un
retrouve facilement les traces de ces transformations successives.

Note 39: (retour) Voy. L'Architecture monastique, par M. Albert Lenoir. Paris, 1852;
p. 249 et suiv.

Note 40: (retour) Le T. des Antiq. de Paris., par J. Du Breul. Paris, 1634; liv. III.

Note 41: (retour) Ibid.; liv. I.

Note 42: (retour) Dom Planchet, Hist. de Bourgogne, Mabillon, Annal. Benedict., t.
IV, p. 132.

Note 43: (retour) Ce curieux fragment fut découvert dans les décombres de l'église
Saint-Sauveur de Nevers en 1813, par M. Mérimée, inspecteur général des
monuments historiques et par nous. Il fut transporté dans le Musée de la ville, sur
nos pressantes sollicitations, et nous espérons qu'il s'y trouve encore. (Voy. les
Annales Archéologiques, vol. II, p. 116 et suiv. La gravure est accompagnée d'une
judicieuse et savante notice de M. Didron, à laquelle nous ne pouvons mieux faire
que de renvoyer nos lecteurs.)

Note 44: (retour) Voy. sur l'Architecture byzantine en France, l'extrait des articles
publiés par M. Vitet (cahiers de janvier, février et mai 1853), p. 36 et suiv.

Note 45: (retour) La cathédrale de Langres est sur le territoire champenois; mais
comme style d'architecture, elle appartient à la Bourgogne.

Note 46: (retour) Langres est une ville romaine; on y voit encore une porte antique
décorée de pilastres cannelés.

Note 47: (retour) Gallia Christiana.--La livre d'argent était divisée en 20 sous, et le
sou en 12 deniers, 12 livres de pain coûtaient environ, à cette époque, 1 denier. La
livre d'argent représentait donc environ 500 francs de notre monnaie, et 2220 livres
1,110,000 francs.

Note 48: (retour) Nous donnons le plan de ce choeur avec la chapelle de la Vierge
construite au XIVe siècle, sur l'emplacement d'une chapelle de chevet, semblable aux
deux autres qui existent encore, mais un peu plus grande.

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Note 49: (retour) Le plan que nous donnons ici est celui du choeur de Beauvais, tel
qu'il fut exécuté au XIIIe siècle, avant les restaurations des XIVe et XVIe siècles.

Note 50: (retour) Les clochers indiqués sur ce plan avaient été commencés au XVIe
siècle seulement; ils ne furent jamais terminés, mais ils présentaient une disposition
particulière qui ne manquait pas de grandeur, donnait un large porche, et, au total, un
beau parti de plan. Leurs souches ont été démolies pour faire place à une façade dans
le style du XIVe siècle.

ARCHITECTURE MONASTIQUE. Pendant les premiers siècles du
christianisme, des chrétiens fuyant les excès et les malheurs auxquels la société
nouvelle était en butte, s'établirent dans des lieux déserts. C'est en Orient où
l'on voit d'abord la vie cénobitique se développer et suivre, dès le IVe siècle, la
règle écrite par saint Basile; en Occident les solitudes se peuplent de religieux
réunis par les règles de saint Colomban et de saint Ferréol. Mais alors ces
premiers religieux retirés dans des cavernes, dans des ruines, ou dans des huttes
séparées, adonnés à la vie contemplative, et cultivant quelques coins de terre
pour subvenir à leur nourriture, ne formaient pas encore ces grandes
associations connues plus tard sous le nom de monastères; ils se réunissaient
seulement dans un oratoire construit en bois ou en pierre sèche, pour prier en
commun. Fuyant le monde, professant la plus grande pauvreté, ces hommes
n'apportaient dans leurs solitudes ni art, ni rien de ce qui pouvait tenter la
cupidité des barbares, ou des populations indigènes. Au VIe siècle, saint Benoît
donna sa règle; du Mont-Cassin elle se répandit bientôt dans tout l'Occident
avec une rapidité prodigieuse, et devint la seule pratiquée pendant plusieurs
siècles. Pour qu'une institution ait cette force et cette durée, il faut qu'elle
réponde à un besoin général. En cela, et considérée seulement au point de vue
philosophique, la règle de saint Benoît est peut-être le plus grand fait historique
du moyen âge. Nous qui vivons sous des gouvernements réguliers, au milieu
d'une société policée, nous nous représentons difficilement l'effroyable
désordre de ces temps qui suivirent la chute de l'empire romain en Occident:
partout des ruines, des déchirements incessants, le triomphe de la force brutale,
l'oubli de tout sentiment de droit, de justice, le mépris de la dignité humaine;
des terres en friches sillonnées de bandes affamées, des villes dévastées, des
populations entières chassées, massacrées, la peste, la famine, et à travers ce
chaos d'une société à l'agonie, des inondations de barbares revenant
périodiquement dans les Gaules, comme les flots de l'Océan sur des plages de

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sable. Les moines descendus du Mont-Cassin, en se répandant en Germanie,
dans les Gaules, et jusqu'aux limites septentrionales de l'Europe, entraînent
avec eux une multitude de travailleurs, défrichent les forêts, rétablissent les
cours d'eau, élèvent des monastères, des usines, autour desquels les populations
des campagnes viennent se grouper, trouvant dans ces centres une protection
morale plus efficace que celle accordée par des conquérants rusés et cupides.
Ces nouveaux apôtres ne songent pas seulement aux besoins matériels qui
doivent assurer leur existence et celle de leurs nombreux colons, mais ils
cultivent et enseignent les lettres, les sciences et les arts; ils fortifient les âmes,
leur donnent l'exemple de l'abnégation, leur apprennent à aimer et protéger les
faibles, à secourir les pauvres, à expier des fautes, à pratiquer les vertus
chrétiennes, à respecter leur semblables; ce sont eux qui jettent au milieu des
peuples avilis les premiers germes de liberté, d'indépendance, qui leur donnent
l'exemple de la résistance morale à la force brutale, et qui leur ouvrent, comme
dernier refuge contre les maux de l'âme et du corps, un asile de prière
inviolable et sacré. Aussi voyons-nous, dès le IXe siècle, les établissements
monastiques arrivés déjà à un grand développement; non-seulement ils
comprennent les édifices du culte, les logements des religieux, les bâtiments
destinés aux approvisionnements, mais aussi des dépendances considérables,
des infirmeries pour les vieillards, des écoles, des cloîtres pour les novices,
pour les étrangers; des locaux séparés pour divers corps d'états, des jardins,
etc., etc. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall, exécuté vers l'année 820, et que
possèdent encore les archives de ce monastère supprimé, est un projet envoyé
par un dessinateur à l'abbé Gozbert. Mabillon pense que ce dessin est dû à
l'abbé Éginhard, qui dirigeait les constructions de la cour sous Charlemagne;
quel que soit son auteur, il est d'un grand intérêt, car il donne le programme
d'une abbaye à cette époque, et la lettre à l'abbé Gozbert, qui accompagne le
plan, ne peut laisser de doutes sur l'autorité du personnage qui l'a écrite 51.
Nous présentons ici (1) une réduction de ce dessin 52.

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L'église occupe une grande place dans ce plan, elle est à deux absides opposées
comme beaucoup d'églises rhénanes (voy, ARCHITECTURE RELIGIEUSE):
A est le choeur à l'orient, la confession sous le sanctuaire; BD l'exèdre, la place
de l'abbé et des dignitaires; C l'autel de sainte Marie et de saint Gall, avec une
sorte de galerie alentour, intitulée sur le plan involutio circum; derrière l'autel
dédié à saint Gall est son sarcophage. E des stalles pour les religieux, les deux
ambons pour lire l'épître et l'évangile; F divers autels; G les fonts baptismaux;
H un second choeur à l'occident; I un second exèdre pour les religieux; K
l'école, avec ses cours disposées comme les impluvium romains, et des salles
alentour; des latrines isolées communiquent au bâtiment par un passage; à
l'ouest de ce bâtiment, des celliers, une boulangerie et une cuisine pour les
hôtes; L la sacristie à la droite du choeur oriental; M une salle pour les scribes à
la gauche du choeur, avec bibliothèque au-dessus; NN deux escaliers à vis,

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montant dans deux salles circulaires où se trouvent placés des autels dédiés aux
archanges saints Michel et Gabriel; O l'entrée de l'église réservée au peuple,
avec narthex; autour du sanctuaire I un double collatéral pour les fidèles; P le
vestibule des familiers du couvent; R le vestibule des hôtes et des écoliers. Le
long du bas côté nord sont disposées diverses salles destinées aux maîtres des
écoles, à ceux qui demandent asile, des dortoirs; S le réfectoire avec vestiaire
au-dessus; T le cellier avec salle au-dessus pour conserver des provisions de
bouche; U des bains; V le dortoir avec chauffoir au-dessous; le tuyau de la
cheminée est isolé; X des latrines isolées et réunies au dortoir par un passage
étroit et coudé; Y la cuisine avec passage étroit et coudé communiquant au
réfectoire; ces passages sont évidemment disposés ainsi afin d'empêcher les
odeurs de se répandre, soit dans le dortoir, soit dans le réfectoire; Z l'officine
pour faire le pain sacré; b le jardin potager, chaque plate-bande est indiquée
avec le nom des légumes qui doivent y être cultivés; b' la maison du jardinier; d
le verger avec l'indication des arbres à fruits et leur nom; e un bâtiment réservé
aux novices d'un côté et aux infirmes de l'autre avec chapelle double, chacun de
ces bâtiments contient un cloître avec salles alentour, des chauffoirs, des
latrines isolées; f les poulaillers et le logement du chef de la basse-cour; g le
logement du médecin; h un petit jardin pour cultiver des plantes médicinales; h'
la pharmacie; i le logement de l'abbé; j la cuisine de l'abbé, un cellier, des bains,
et les chambres de ses familiers; l le logement des hôtes avec écurie, chambres
pour les serviteurs, réfectoire au centre, chauffoir et latrines isolées; m des
logements avec écuries et étables pour les palefreniers, les bergers, porchers,
les familiers, les serviteurs, etc.; n l'habitation des tonneliers, cordiers,
bouviers, avec étables; des magasins de grains, une officine pour torréfier des
graines; o des bâtiments destinés à la fabrication de la cervoise, des logements
de serfs, un moulin à bras et des mortiers; p les logements et ateliers des
cordonniers, bourreliers, armuriers, fabricants de boucliers, tourneurs,
corroyeurs, orfévres, serruriers, ouvriers fouleurs; q le fruitier; r les logements
des pèlerins, des pauvres, leur cuisine et réfectoire.

Sous Charlemagne les établissements religieux avaient acquis des richesses et
une importance déjà considérables; ils tenaient la tête de l'enseignement, de
l'agriculture, de l'industrie, des arts et des sciences; seuls, ils présentaient des
constitutions régulières, stables. C'était de leur sein que sortaient tous les
hommes appelés à jouer un rôle en dehors de la carrière des armes. Depuis sa
fondation jusqu'au concile de Constance, en 1005, l'ordre de Saint-Benoît avait
fondé quinze mille soixante-dix abbayes dans le monde alors connu, donné à
l'Église vingt-quatre papes, deux cents cardinaux, quatre cents archevêques,

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sept mille évêques. Mais cette influence prodigieuse avait été la cause de
nombreux abus, même au sein du clergé régulier; la règle de Saint-Benoît était
fort relâchée dès le Xe siècle, les invasions périodiques des Normands avaient
détruit des monastères, dispersé les moines; la misère, le désordre qui en est la
suite, altéraient les caractères de cette institution; le morcellement féodal
achevait de détruire ce que l'abus de la richesse et du pouvoir, aussi bien que le
malheur des temps, avait entamé. L'institut monastique ne pouvait revivre et
reprendre le rôle important qu'il était appelé à jouer pendant les XIe et XIIe
siècles qu'après une réforme. La civilisation moderne, à peine naissante sous le
règne de Charlemagne, semblait expirante au Xe siècle; mais de l'ordre de
Saint-Benoît, réformé par les abbés de Cluny, par la règle de Cîteaux, il devait
surgir des rejetons vivaces. Au Xe siècle Cluny était un petit village du
Mâconnais, qui devint, par testament, la propriété du duc d'Aquitaine,
Guillaume le Pieux. Vers la fin de sa vie le duc Guillaume voulut, suivant
l'usage d'un grand nombre de seigneurs puissants, fonder un nouveau
monastère. Il manda Bernon, d'une noble famille de Séquanie, abbé de Gigny et
de Baume, et voulut, en compagnie de ce saint personnage, chercher un lieu
propice à la réalisation de son projet. «Ils arrivèrent enfin, dit la chronique,
dans un lieu écarté de toute société humaine, si désert qu'il semblait en quelque
sorte l'image de la solitude céleste. C'était Cluny. Mais comme le duc objectait
qu'il n'était guère possible de s'établir en tel lieu, à cause des chasseurs et des
chiens qui remplissaient et troublaient les forêts dont le pays était couvert,
Bernon répondit en riant: Chassez les chiens et faites venir des moines; car ne
savez-vous pas quel profit meilleur vous demeurera des chiens de chasse ou des
prières monastiques? Cette réponse décida Guillaume, et l'abbaye fut créée 53.»
C'était vers 909. Nous croyons devoir transcrire ici le testament, l'acte de
donation du duc Guillaume; cette pièce est une oeuvre remarquable autant par
l'élévation et la simplicité du langage, que par les détails pleins d'intérêt qu'elle
renferme, et l'esprit qui l'a dictée 54; elle fait comprendre d'ailleurs l'importance
morale et matérielle que l'on donnait alors aux établissements religieux, les
influences auxquelles on voulait les soustraire, et la grande mission civilisatrice
qui leur était confiée: elle révèle enfin toute une époque.

«Tout le monde peut comprendre, dit le testateur, que Dieu n'a donné des biens
nombreux aux riches que pour qu'ils méritent les récompenses éternelles, en
faisant un bon usage de leurs possessions temporaires. C'est ce que la parole
divine donne à entendre et conseille manifestement lorsqu'elle dit: Les
richesses de l'homme sont la rédemption de son âme (Proverbes). Ce que moi,

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Guillaume, comte et duc, et Ingelberge, ma femme, pesant mûrement, et
désirant, quand il en est temps encore, pourvoir à mon propre salut, j'ai trouvé
bon, et même nécessaire, de disposer au profit de mon âme de quelques-unes
des choses qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas, à mon
heure dernière, mériter le reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation de mes
richesses terrestres et au soin de mon corps, et ne m'être réservé aucune
consolation pour le moment suprême qui doit m'enlever toutes choses. Je ne
puis, à cet égard, mieux agir qu'en suivant le précepte du Seigneur: Je me ferai
des amis parmi les pauvres, et en prolongeant perpétuellement mes bienfaits
dans la réunion de personnes monastiques que je nourrirai à mes frais; dans
cette foi, dans cette espérance, que si je ne puis parvenir assez moi-même à
mépriser les choses de la terre, cependant je recevrai la récompense des justes,
lorsque les moines, contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de
Dieu, auront recueilli mes libéralités. C'est pourquoi, à tous ceux qui vivent
dans la foi et implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux qui leur
succéderont et qui doivent vivre jusqu'à la fin des siècles, je fais savoir que,
pour l'amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, je donne et livre aux
saints apôtres Pierre et Paul tout ce que je possède à Cluny, situé sur la rivière
de Grône, avec la chapelle qui est dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, et à
saint Pierre, prince des apôtres, sans rien excepter de toutes les choses qui
dépendent de mon domaine de Cluny (villa), fermes, oratoires, esclaves des
deux sexes, vignes, champs, prés, forêts, eaux, cours d'eau, moulins, droit de
passage, terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses
sont situées dans la comté de Mâcon ou aux environs, et renfermées dans leurs
confins, et je les donne auxdits apôtres, moi, Guillaume et ma femme
Ingelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour l'amour du roi Eudes,
mon seigneur, de mon père et de ma mère; pour moi et pour ma femme, c'est-à-
dire pour le salut de nos âmes et de nos corps; pour l'âme encore d'Albane, ma
soeur, qui m'a laissé toutes ces possessions dans son testament; pour les âmes
de nos frères et de nos soeurs, de nos neveux et de tous nos parents des deux
sexes; pour les hommes fidèles qui sont attachés à notre service; pour
l'entretien et l'intégrité de la religion catholique. Enfin, et comme nous sommes
unis à tous les chrétiens par les liens de la même foi et de la même charité, que
cette donation soit encore faite pour tous les orthodoxes des temps passés,
présents et futurs. Mais je donne sous la condition qu'un monastère régulier
sera construit à Cluny, en l'honneur des apôtres Pierre et Paul, et que là se
réuniront les moines, vivant selon la règles de Saint-Benoît, possédant, détenant
et gouvernant à perpétuité les choses données: de telle sorte que cette maison

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devienne la vénérable demeure de la prière, qu'elle soit pleine sans cesse de
voeux fidèles et de supplications pieuses, et qu'on y désire et qu'on y recherche
à jamais, avec un vif désir et une ardeur intime, les merveilles d'un entretien
avec le ciel. Que des sollicitations et des prières continuelles y soient adressées
sans relâche au Seigneur, tant pour moi que pour toutes les personnes que j'ai
nommées. Nous ordonnons que notre donation serve surtout à fournir un refuge
à ceux qui, sortis pauvres du siècle, n'y apporteront qu'une volonté juste; et
nous voulons que notre superflu devienne ainsi leur abondance. Que les
moines, et toutes les choses ci-dessus nommées, soient sous la puissance et
domination de l'abbé Bernon, qui les gouvernera régulièrement, tant qu'il vivra,
selon sa science et sa puissance. Mais, après sa mort, que les moines aient le
droit et la faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur
ordre, suivant le bon plaisir de Dieu et la règle de Saint-Benoît, sans que notre
pouvoir, ou tout autre, puisse contredire ou empêcher cette élection religieuse
55. Que les moines payent pendant cinq ans à Rome la redevance de dix sous

d'or pour le luminaire de l'église des apôtres, et que, se mettant ainsi sous la
protection desdits apôtres, et ayant pour défenseur le pontife de Rome 56, ils
bâtissent eux-mêmes un monastère à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et
de leur savoir, dans la plénitude de leur coeur. Nous voulons encore que, dans
notre temps, et dans le temps de nos successeurs, Cluny soit, autant que le
permettront du moins l'opportunité du temps et la situation du lieu, ouvert
chaque jour, par les oeuvres et les intentions de la miséricorde, aux pauvres,
aux nécessiteux, aux étrangers et aux pèlerins.

Il nous a plu d'insérer dans ce testament que, dès ce jour, les moines réunis à
Cluny, en congrégation, seront pleinement affranchis de notre puissance et de
celle de nos parents, et ne seront soumis ni aux faisceaux, de la grandeur
royale, ni au joug d'aucune puissance terrestre 57. Par Dieu, en Dieu et tous ses
saints, et sous la menace redoutable du jugement dernier, je prie, je supplie que
ni prince séculier, ni comte, ni évêque, ni le pontife lui-même de l'Église
romaine, n'envahisse les possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne
diminue, ne donne à titre de bénéfice, à qui que ce soit, rien de ce qui leur
appartient, et ne permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté! Et pour
que cette défense lie plus fortement les méchants et les téméraires, j'insiste et
j'ajoute, et je vous conjure, ô saints apôtres Pierre et Paul, et toi pontife des
pontifes du siége apostolique, de retrancher de la communion de la sainte
Église de Dieu et de la vie éternelle, par l'autorité canonique et apostolique que
tu as reçue de Dieu, les voleurs, les envahisseurs, les vendeurs de ce que je

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vous donne, de ma pleine satisfaction et de mon évidente volonté. Soyez les
tuteurs et les défenseurs de Cluny, et des serviteurs; de Dieu qui y demeureront
et séjourneront ensemble, ainsi que de tous leurs domaines destinés à l'aumône,
à la clémence et à la miséricorde de notre très-pieux Rédempteur. Que si
quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir qu'il soit
(ce que préviendra, je l'espère, la miséricorde de Dieu et le patronage des
apôtres), que si quelqu'un, de quelque manière et par quelque ruse que ce soit,
tente de violer ce testament, que j'ai voulu sanctionner par l'amour de Dieu
tout-puissant, et par le respect dû aux princes des apôtres Pierre et Paul, qu'il
encoure d'abord la colère de Dieu tout-puissant; que Dieu l'enlève de la terre
des vivants, et efface son nom du livre de vie; qu'il soit avec ceux qui ont dit à
Dieu: Retire-toi de nous; qu'il soit avec Dathan et Abiron, sous les pieds
desquels la terre s'est ouverte, et que l'enfer a engloutis tout vivants. Qu'il
devienne le compagnon de Judas, qui a trahi le Seigneur, et soit enseveli
comme lui dans des supplices éternels. Qu'il ne puisse, dans le siècle présent, se
montrer impunément, aux regards humains, et qu'il subisse, dans son propre
corps, les tourments de la damnation future, en proie à la double punition
d'Héliodore et d'Antiochus, dont l'un s'échappa à peine et demi-mort des coups
répétés de la flagellation la plus terrible, et dont l'autre expira misérablement,
frappé par la main d'en haut, les membres tombés en pourriture et rongés par
des vers innombrables. Qu'il soit enfin avec tous les autres sacriléges qui ont
osé souiller le trésor de la main de Dieu: et, s'il ne revient pas, à résipiscence,
que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises, et à lui joint saint
Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheureux paradis, au lieu d'être pour
lui, s'il l'eût voulu, de très-pieux intercesseurs. Qu'il soit saisi, en outre, par la
loi mondaine, et condamné par le pouvoir judiciaire à payer cent livres d'or aux
moines qu'il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise
aucun effet. Et que ce testament soit revêtu de toute autorité, et demeure à
toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait publiquement
dans la ville de Bourges.»

Les imprécations contenues dans cet acte de donation contre ceux qui oseront
mettre la main sur les biens des moines de Cluny, ou altérer leurs priviléges,
font voir de quelles précautions les donateurs croyaient alors devoir entourer
leur legs 58. Le vieux duc Guillaume ne s'en tint pas là, il fit le voyage de Rome
afin de faire ratifier sa donation, et payer à l'église des apôtres la redevance
promise. Bernon, suivant la règle de Saint-Benoît, installa à Cluny douze
moines de ses monastères, et éleva des bâtiments qui devaient contenir la

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nouvelle congrégation. Mais c'est saint Odon, second abbé de Cluny, qui mérite
seul le titre de chef et de créateur de la maison. Odon descendait d'une noble
famille franque; c'était un homme profondément instruit, qui bientôt acquit une
influence considérable: il fit trois voyage à Rome, réforma dans cette capitale le
monastère de Saint-Paul-hors-les-murs; il soumit également à la règle de Cluny
les couvents de Saint-Augustin de Pavie, de Tulle en Limousin, d'Aurillac en
Auvergne, de Bourg-Dieu et de Massay en Berry, de Saint-Benoît-sur-Loire, de
Saint-Pierre-le-Vif à Sens, de Saint-Allire de Clermont, de Saint-Julien de
Tours, de Sarlat en Périgord, de Roman-Moûtier dans le pays de Vaud; il fut
choisi comme arbitre des différends qui s'étaient élevées entre Hugues, roi
d'Italie, et Albéric, patrice de Rome. Ce fut Odon qui le premier réalisa la
pensée d'adjoindre à son abbaye, et sous l'autorité de l'abbé, les communautés
nouvelles qu'il érigeait et celles dont il parvenait à réformer l'observance.
«Point d'abbés particuliers, mais des prieurs seulement pour tous ces
monastères; l'abbé de Cluny seul les gouvernait: unité de régime, de statuts, de
règlements, de discipline. C'était une agrégation de monastères autour d'un seul,
qui en devenait ainsi la métropole et la tête. Ce système fut bientôt compris et
adopté par d'autres établissements monastiques, et notamment par Cîteaux,
fondé en 1098. Conservant la règle de Saint-Benoît, ces agrégations ne
différaient entre elles que par le centre d'autorité monastique, par les divers
moyens imaginés pour maintenir l'esprit bénédictin, et par une plus ou moins
grande austérité dans la discipline commune. Nulle ne se proposait, à vrai dire,
une autre fin que celle de ses compagnes. Ce n'étaient point là proprement des
différences d'ordres, mais seulement de congrégations. Partout la règle de
Saint-Benoît demeurait sauve, et par là l'unité de l'ordre se maintenait intacte,
malgré des rivalités qui éclatèrent plus tard 59.»

Ces réformes étaient devenues bien nécessaires, car depuis longtemps les abbés
et les moines avaient étrangement faussé la règle de Saint-Benoît. Pendant les
invasions des Normands particulièrement, la discipline s'était perdue au milieu
du désordre général, les abbayes étaient devenues des forteresses plus remplies
d'hommes d'armes que de religieux; les abbés eux-mêmes commandaient des
troupes laïques, et les moines chassés de leurs monastères étaient obligés
souvent de changer le froc contre la cotte de buffle 60. Toutefois, si après les
réformes de Cluny et de Cîteaux les abbés ne se mêlèrent plus dans les
querelles armées des seigneurs laïques, ils ne cessèrent de s'occuper d'intérêts
temporels, d'être appelés par les souverains non-seulement pour réformer des
monastères, mais aussi comme conseillers, comme ministres, comme

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ambassadeurs. Dès avant les grandes associations clunisiennes et cisterciennes,
on avait senti le besoin de réunir en faisceau certaines abbayes importantes.
Vers 842, l'abbé de Saint Germain des Prés, Ébroïn et ses religieux avaient
formé une association avec ceux de Saint-Remy de Reims. Quelque temps
auparavant les moines de Saint-Denis en avaient fait autant. Par ces
associations les monastères se promettaient une amitié et une assistance
mutuelle tant en santé qu'en maladie, avec un certain nombre de prières qu'ils
s'obligeaient de faire après la mort de chaque religieux des deux communautés
61. Mais c'est sous saint Odon et saint Maïeul, abbés de Cluny, que la règle de

Saint-Benoît réformée va prendre un lustre tout nouveau, fournir tous les
hommes d'intelligence et d'ordre qui, pendant près de deux siècles, auront une
influence immense dans l'Europe occidentale, car Cluny est le véritable berceau
de la civilisation moderne.

Maïeul gouverna l'abbaye de Cluny pendant quarante ans, jusqu'en 994. La
chronique dit que ce fut un ange qui lui apporta le livre de la règle monastique;
devenu l'ami et le confident d'Othon le Grand, la tiare lui fut offerte par son fils
Othon II, qu'il avait réconcilié avec sa mère, sainte Adélaïde: il refusa, sur ce
que, disait-il, «les Romains et lui différaient autant de moeurs que de pays.»
Sous son gouvernement un grand nombre de monastères furent soumis à la
règle de Cluny; parmi les plus importants nous citerons ceux de Payerne, du
diocèse de Lausanne; de Classe, près de Ravenne; de Saint-Jean-l'Évangéliste,
à Parme; de Saint-Pierre-au-ciel-d'or, à Pavie; l'antique monastère de Lérins, en
Provence; de Saint-Pierre, en Auvergne; de Marmoutier, de Saint-Maur-les-
Fossés et de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Bénigne de Dijon, de Saint-
Amand, de Saint-Marcel-les-Châlons.

Saint Odilon, désigné par Maïeul comme son successeur, fut confirmé par cent
soixante dix-sept religieux de Cluny: il réunit sous la discipline clunisienne les
monastères de Saint-Jean d'Angély, de Saint-Flour, de Thiern, de Talui, de
Saint-Victor de Genève, de Farfa en Italie; ce fut lui qui exécuta la réforme de
Saint-Denis en France qu'Hugues Capet avait demandée à Maïeul. Casimir, fils
de Miceslas II, roi de Pologne, chassé du trône après la mort de son père, fut,
sous Maïeul, diacre au monastère de Cluny; rappelé en Pologne en 1041, il fut
relevé de ses voeux par le pape, se maria, régna, et en mémoire de son ancien
état monastique, il créa et dota en Pologne plusieurs couvents qu'il peupla de
religieux de Cluny. On prétend que ses sujets, pour perpétuer le souvenir de ce
fait, s'engagèrent à couper leurs cheveux en forme de couronne, symbole de la
tonsure monastique. Saint Odilon fut en relations d'estime ou d'amitié avec les

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papes Sylvestre II, Benoît VIII, Benoit IX, Jean XVIII, Jean XIX et Clément II;
avec les empereurs Othon III, saint Henri, Conrad le Salique, Henri le Noir;
avec l'impératrice sainte Adélaïde, les rois de France Hugues Capet et Robert,
ceux d'Espagne, Sanche, Ramir et Garcias, saint Étienne de Hongrie,
Guillaume le Grand, comte de Poitiers. Ce fut lui qui fonda ce que l'on appela
la trêve de Dieu, et la fête des morts. Il bâtit à Cluny un cloître magnifique orné
de colonnes de marbre qu'il fit venir par la Durance et le Rhône. «J'ai trouvé
une abbaye de bois, disait-il, et je la laisse de marbre.» Mais bientôt l'immense
influence que prenait Cluny émut l'épiscopat: l'évêque de Mâcon, qui voyait
croître en richesses territoriales, en nombre et en réputation les moines de
Cluny, voulut les faire rentrer sous sa juridiction générale. En exécution des
volontés du fondateur laïque de l'abbaye, les papes avaient successivement
accordé aux abbés des bulles formelles d'exemption; ils menacèrent même
d'excommunication tout évêque qui serait tenté d'entreprendre sur les
immunités accordées à Cluny par le saint-siége. «Les évêques ne pouvaient
pénétrer dans l'abbaye, la visiter, y exercer leurs fonctions, sans y être appelés
par l'abbé. Ils devaient excommunier tout individu qui troublerait les moines
dans leurs possessions, leur liberté; et s'ils voulaient au contraire jeter un
interdit sur les prêtres, les simples laïques, les serviteurs, les fournisseurs, les
laboureurs, sur tous ceux enfin qui vivaient dans la circonscription abbatiale, et
qui étaient nécessaires à la vie physique ou spirituelle des moines, cet interdit
était nul de plein droit. Ces chartes abondent dans le cartulaire de l'abbaye; plus
de quarante papes, à différentes époques, confirment ou amplifient les
priviléges ecclésiastiques du monastère. En 1025, l'évêque de Mâcon,
Gaulenus, dénonça à l'archevêque de Lyon, son métropolitain, les abbés et
religieux de Cluny, qui troublaient l'état mis en l'Église dès sa naissance, pour
s'exempter de la juridiction ordinaire de leur diocésain 62.»

L'abbé fut condamné après une longue résistance et se soumit. Le temps n'était
pas encore venu où la papauté pouvait soutenir les priviléges qu'elle accordait;
mais cette première lutte avec le pouvoir épiscopal explique la solidarité qui
unit Cluny et la cour de Rome quelques années plus tard.

À vingt ans, Hugues, sous Odilon, était déjà prieur à Cluny; il était lié
d'affection intime avec le moine Hildebrand. Hugues, fils de Dalmace, comte
de Semur en Brionnais, succéda à saint Odilon; Hildebrand devint Grégoire
VII. Tous deux, dans ces temps si voisins de la barbarie, surent faire
prédominer un grand principe, l'indépendance spirituelle de l'Église. Grégoire
VII triompha de Henri IV par le seul ascendant de l'opinion publique et

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religieuse, et en mourant exilé, il n'en assura pas moins le trône pontifical sur
des bases inébranlables; saint Hugues sut rester l'ami des deux rivaux qui
remplirent le XIe siècle de leurs luttes. Il est le représentant de l'esprit
monastique arrivé à son apogée, dans un siècle où l'esprit monastique seul était
capable, par son unité, son indépendance, ses lumières, et l'ordre qui le
dirigeait, de civiliser le monde. Que ceux qui reprochent aux bénédictins leurs
immenses richesses, leur prépondérance, leur esprit de propagande, et
l'omnipotence qu'ils avaient su acquérir, se demandent si tous ces biens
terrestres et intellectuels eussent été alors plus utilement placés pour l'humanité
en d'autres mains? Était-ce la féodalité séculière sans cesse divisée,
guerroyante, barbare, ignorante; était-ce le peuple qui se connaissait à peine lui-
même; était-ce la royauté dont le pouvoir contesté s'appuyait tantôt sur le bras
séculier, tantôt sur l'ascendant des évêques, tantôt sur le peuple des villes, qui
pouvaient ainsi réunir en un faisceau toutes les forces vitales d'un pays, les
coordonner, les faire fructifier, les conserver et les transmettre intactes à la
postérité? Non, certes; les ordres religieux, voués au célibat, réunis sous une
règle commune, attachés par des voeux inviolables et sacrés, prenant pour base
la charité, étaient seuls capables de sauver la civilisation, de prendre en tutelle
les grands et les peuples pendant cette minorité des nations. Les ordres
religieux au XIe siècle ont acquis cette immense influence et ce pouvoir ne
relevant que d'un chef spirituel, parce que grands et peuples comprenaient
instinctivement la nécessité de cette tutelle sans laquelle tout fût retombé dans
le chaos. Par le fait, au XIe siècle, il n'y avait que deux ordres en Europe,
l'ordre militaire et l'ordre religieux; et comme dans ce monde, les forces
morales finissent toujours par l'emporter sur la force matérielle lorsqu'elle est
divisée, les monastères devaient acquérir plus d'influence et de richesses que
les châteaux; ils avaient pour eux l'opinion des peuples qui, à l'ombre des
couvents, se livraient à leur industrie, cultivaient leurs champs avec plus de
sécurité que sous les murs des forteresses féodales; qui trouvaient un
soulagement à leurs souffrances morales et physiques dans ces grands
établissements où tout était si bien ordonné, où la prière et la charité ne
faisaient jamais défaut; lieu d'asile pour les âmes malades, pour les grands
repentirs, pour les espérances déçues, pour le travail et la méditation, pour les
plaies incurables du coeur, pour la faiblesse et la pauvreté; dans un temps où la
première condition de l'existence mondaine était une taille élevée, un bras
pesant, des épaules capables de porter la cotte d'armes. Un siècle plus tard,
Pierre le Vénérable, dans une réponse à saint Bernard, explique mieux que nous
ne saurions le faire les causes de la richesse de Cluny. «Tout le monde sait, dit-

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il, de quelle manière les maîtres séculiers traitent leurs serfs et leurs serviteurs.
Ils ne se contentent pas du service usuel qui leur est dû; mais ils revendiquent
sans miséricorde les biens et les personnes, les personnes et les biens. De là,
outre les cens accoutumés, ils les surchargent de services innombrables, de
charges insupportables et graves, trois ou quatre fois par an, et toutes les fois
qu'ils le veulent. Aussi voit-on les gens de la campagne abandonner le sol et
fuir en d'autres lieux. Mais, chose plus affreuse! ne vont-ils pas jusqu'à vendre
pour de l'argent les hommes que Dieu a rachetés au prix de son sang? Les
moines, au contraire, quand ils ont des possessions, agissent bien d'autre sorte.
Ils n'exigent des colons que les choses dues et légitimes; ils ne réclament leurs
services que pour les nécessités de leur existence; ils ne les tourmentent
d'aucune exaction, ils ne leur imposent rien d'insupportable; s'ils les voient
nécessiteux, ils les nourrissent de leur propre substance. Ils ne les traitent pas
en esclaves, en serviteurs, mais en frères... Et voilà pourquoi les moines sont
propriétaires à aussi bon titre, à meilleur titre même que les laïques.» Il faut
donc voir dans l'immense importance de Cluny, au XIe siècle, un mouvement
national, un commencement d'ordre et de raison, après les déréglements et le
pillage. Saint Hugues, en effet, participe à toutes les grandes affaires de son
siècle, comme le feront plus tard l'abbé Suger et saint Bernard lui-même. Saint
Hugues n'est pas seulement occupé de réformer des monastères et de les
soumettre à la règle de Cluny, de veiller à ce que l'abbaye mère croisse en
grandeur et en richesses, à ce que ses priviléges soient maintenus, il est mêlé à
tous les événements importants de son siècle; les rois et les princes le prennent
pour arbitre de leurs différends. Alphonse VI, roi de Castille, qui professait
pour lui la plus vive amitié, le charge de fonder deux monastères clunisiens en
Espagne, il contribue à la construction de la grande église mère commencée par
Hugues. Guillaume le Conquérant sollicite l'abbé de Cluny de venir gouverner
les affaires religieuses de l'Angleterre. D'antiques abbayes deviennent, pendant
le gouvernement de saint Hugues, des dépendances de Cluny; ce sont celles de
Vézelay, de Saint-Gilles, Saint-Jean d'Angély, Saint-Pierre de Moissac,
Maillezais, Saint-Martial de Limoges, Saint-Cyprien de Poitiers, Figeac, Saint-
Germain d'Auxerre, Saint-Austre-moine de Mauzac, et Saint-Bertin de Lille;
tout en conservant leur titre d'abbé, les supérieurs de ces établissements
religieux sont nommés par l'abbé général. «Déjà, cinq ans auparavant, saint
Hugues ne consentait à se charger du monastère de Lézat qu'à la condition que
l'élection de l'abbé lui serait abandonnée et à ses successeurs après lui. En
pareille circonstance, dit Mabillon, il mettait toujours cette condition, afin,
comme l'exprime la charte, de ne point travailler en vain, et dans la crainte que

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le monastère réformé ne vînt bientôt à retomber dans un état pire que le
premier 63.» Saint Hugues fonde le monastère de la Charité-sur-Loire; de son
temps Cluny était un véritable royaume, «sa domination s'étendait sur trois cent
quatorze monastères et églises, l'abbé général était un prince temporel qui, pour
le spirituel, ne dépendait que du saint-siège. Il battait monnaie sur le territoire
même de Cluny, aussi bien que le roi de France dans sa royale cité de Paris
64
...»

Pour gouverner des établissements répartis sur tout le territoire occidental de
l'Europe, des assemblées de chapitres généraux sont instituées; à des époques
rapprochées et périodiques, on verra de tous les points de l'Italie, de
l'Allemagne, de la France, de l'Aquitaine, de l'Espagne, du Portugal, de
l'Angleterre, de la Hongrie, de la Pologne, accourir à la voix de l'abbé les
supérieurs et délégués des monastères. «Saint Benoît voulait que, dans les
affaires importantes, l'abbé consultât toute la communauté. Cette sage
précaution, cette espèce de liberté religieuse sera transportée en grand dans
l'immense congrégation de Cluny. Au chapitre général, on discutera des intérêts
et des besoins spirituel du cloître, comme les conciles font les intérêts et les
besoins de l'Église. On rendra compte de l'état de chaque communauté; toutes
seront groupées par provinces monastiques, et le chapitre général, avant de se
séparer, nommera deux visiteurs pour chacune de ces provinces. Leur devoir
sera d'y aller assurer l'exécution des mesures décrétées dans le chapitre général,
de voir de près l'état des choses, d'entendre et d'accueillir au besoin les plaintes
des faibles, et d'y régler toutes choses pour le bien de la paix 65.»

Ainsi, politiquement, Cluny donnait l'exemple de l'organisation centrale qui,
plus tard, sera suivie par les rois. Mais non content de cette surveillance
exercée par des visiteurs, nommés en chapitre général, Hugues veut voir par
lui-même; nous le suivons tour à tour sur tous les points de l'Europe où sont
établies des filles de Cluny, il fait rédiger les coutumes de son monastère par un
de ses savants disciples, Bernard 66; il fonde à Marcigny un couvent de
femmes, dans lequel viennent bientôt se réfugier un grand nombre de dames
illustres, Mathilde de Bergame et Gastonne de Plaisance; Véraise et Frédoline,
du sang royal d'Espagne; Marie, fille de Malcolm d'Écosse; la soeur de saint
Anselme de Cantorbéry; Adèle de Normandie, fille de Guillaume le
Conquérant; Mathilde, veuve d'Étienne de Blois; Hermingarde de Boulogne,
soeur de cette princesse, et Émeline de Blois, sa fille. Parmi tant de
personnages, Aremburge de Vergy, mère de saint Hugues, vient aussi se retirer

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au monastère de Marcigny. En Angleterre, en Flandre, et jusqu'en Espagne,
cette nouvelle communauté eut bientôt des églises et des prieurés sous sa
dépendance.

Rien de comparable à ce mouvement qui se manifeste au XIe siècle en faveur
de la vie religieuse régulière. C'est qu'en effet là seulement, les esprits d'élite
pouvaient trouver un asile assuré et tranquille, une existence intellectuelle,
l'ordre et la paix. La plupart des hommes et des femmes qui s'adonnaient à la
vie monastique n'étaient pas sortis des classes inférieures de la société, mais, au
contraire, de ses hautes régions. C'est la tête du pays qui se précipitait avec
passion dans cette voie, comme la seule qui pût conduire, non-seulement à la
méditation et aux inspirations religieuses, mais au développement de l'esprit,
qui pût ouvrir un vaste champ à l'activité de l'intelligence.

Mais une des grandes gloires des ordres religieux, gloire trop oubliée par des
siècles ingrats, ç'a été le défrichement des terres, la réhabilitation de
l'agriculture, abandonnée depuis la conquête des barbares aux mains de colons
ou de serfs avilis. Aucune voix ne s'éleva à la fin du siècle dernier pour dire que
ces vastes et riches propriétés possédées par les moines avaient été des déserts
arides, des forêts sauvages, ou des marais insalubres qu'ils avaient su fertiliser.
Certes, après l'émancipation du tiers état, l'existence des couvents n'avait plus
le degré d'utilité qu'ils acquirent du Xe au XIIe siècle; mais à qui les classes
inférieures de la société, dans l'Europe occidentale, devaient-elles leur bien-être
et l'émancipation qui en est la conséquence, si ce n'est aux établissements
religieux de Cluny et de Cîteaux 67?

De nos jours on a rendu justice aux bénédictins, et de graves autorités ont
énuméré avec scrupule les immenses services rendus à l'agriculture par les
établissements clunisiens et cisterciens; partout où Cluny ou Cîteaux fondent
une colonie, les terres deviennent fertiles, les marais pestilentiels se changent
en vertes prairies, les forêts sont aménagées, les coteaux arides se couvrent de
vignobles. Qui ne sait que les meilleurs bois, les moissons les plus riches, les
vins précieux proviennent encore aujourd'hui des terres dont les moines ont été
dépossédés? À peine l'oratoire et les cellules des bénédictins étaient-ils élevés
au milieu d'un désert, que des chaumières venaient se grouper alentour, puis à
mesure que l'abbaye ou le prieuré s'enrichissait, le hameau devenait un gros
village, puis une bourgade, puis une ville. Cluny, Paray-le-Monial, Marcigny-
les-Nonains, Charlieu, Vézelay, Clairvaux, Pontigny, Fontenay, Morimond,
etc., n'ont pas une autre origine. La ville renfermait des industriels instruits par

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les moines; des tanneurs, des tisserands, des drapiers, des corroyeurs livraient à
l'abbaye, moyennant salaire, les produits fabriqués de ses troupeaux, sans
craindre le chômage, la plaie de nos villes manufacturières modernes; leurs
enfants étaient élevés gratuitement à l'abbaye, les infirmes et les vieillards
soignés dans des maisons hospitalières bien disposées et bien bâties; souvent
les monastères élevaient des usines pour l'extraction et le façonnage des
métaux; c'étaient alors des forgerons, des chaudronniers, des orfévres même qui
venaient se grouper autour des moines, et s'il survenait une année de disette, si
la guerre dévastait les campagnes, les vastes greniers de l'abbaye s'ouvraient
pour les ouvriers sans pain; la charité alors ne se couvrait pas de ce manteau
froid de nos établissements modernes, mais elle accompagnait ses dons de
paroles consolantes, elle était toujours là présente, personnifiée par l'Église.
Non contente de donner le remède, elle l'appliquait elle-même, en suivait les
progrès, connaissait le malade, sa famille, son état, et le suivait jusqu'au
tombeau. Le paysan de l'abbaye était attaché à la terre, comme le paysan du
seigneur séculier, mais par cela même, loin de se plaindre de cet état, voisin de
l'esclavage politiquement parlant, il en tirait protection et assistance perpétuelle
pour lui et ses enfants. Ce que nous avons vu établi au IXe siècle dans
l'enceinte d'une villa (voy. le plan de l'abbaye de Saint-Gall) s'étendait, au XIe
siècle, sur un vaste territoire, ou remplissait les murs d'une ville. Dire que cet
état de choses ne comportait aucun abus serait une exagération; mais au milieu
d'une société divisée et désordonnée comme celle du XIe siècle, il est certain
que les établissements monastiques étaient un bien immense, le seul praticable.
Ce n'est pas tout, les monastères, dans un temps où les routes étaient peu sûres,
étaient un refuge assuré pour le voyageur, qui jamais ne frappait en vain à la
porte des moines. Ceux qui ont visité l'Orient savent combien est précieuse
l'hospitalité donnée par les couvents à tous venants, mais combien devait être
plus efficace et plus magnifique surtout, celle que l'on trouvait dans des
maisons comme Cluny, comme Clairvaux. À ce propos qu'on nous permette de
citer ici un passage d'Udalric 68: «Comme les hôtes à cheval étaient reçus par le
custode ou gardien de l'hôtellerie, ainsi les voyageurs à pied l'étaient par
l'aumônier. À chacun, l'aumônier distribuait une livre de pain et une mesure
suffisante de vin. En outre, à la mort de chaque frère, on distribuait, pendant
trente jours, sa portion au premier pauvre qui se présentait. On lui donnait en
sus de la viande comme aux hôtes, et à ceux-ci un denier au moment du départ.
Il y avait tous les jours dix-huit prébendes ou portions destinées aux pauvres du
lieu, auxquels on distribuait en conséquence une livre de pain; pour pitance, des
fèves quatre jours la semaine, et des légumes les trois autres jours. Aux grandes

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solennités, et vingt-cinq fois par an, la viande remplaçait les fèves. Chaque
année, à Pâques, on donnait à chacun d'eux neuf coudées d'étoffe de laine, et à
Noël une paire de souliers. Six religieux étaient employés à ce service, le
majordome, qui faisait la distribution aux pauvres et aux hôtes, le portier de
l'aumônerie; deux allaient chaque jour au bois, dans la forêt, avec leurs ânes;
les deux autres étaient chargés du four. On distribuait des aumônes
extraordinaires à certains jours anniversaires et en mémoire de quelques
illustres personnages, tels que saint Odilon, l'empereur Henri, le roi Ferdinand
(fils de Sanche le Grand roi de Castille et de Léon, mort le 27 décembre 1065)
et son épouse, et les rois d'Espagne. Chaque semaine, l'aumônier lavait les
pieds à trois pauvres, avec de l'eau chaude en hiver, et il leur donnait à chacun
une livre de pain et la pitance. En outre, chaque jour, on distribuait douze
tourtes, chacune de trois livres, aux orphelins et aux veuves, aux boiteux et aux
aveugles, aux vieillards et à tous les malades qui se présentaient. C'était encore
le devoir de l'aumônier de parcourir, une fois la semaine, le territoire de
l'abbaye, s'informant des malades, et leur remettant du pain, du vin, et tout ce
qu'on pouvait avoir de meilleur.» Udalric ajoute plus loin que l'année où il
écrivit ses coutumes, on avait distribué deux cent cinquante jambons, et fait
l'aumône à dix-sept mille pauvres. Chaque monastère dépendant de Cluny
imitait cet exemple selon ses moyens. Si nous ajoutons à ces occupations,
toutes charitables, l'activité extérieure des moines de Cluny, leur influence
politique et religieuse, les affaires considérables qu'ils avaient à traiter, la
gestion spirituelle et temporelle de leurs domaines et des prieurés qui
dépendaient de l'abbaye mère, l'enseignement de la jeunesse, les travaux
littéraires du cloître, et enfin l'accomplissement de nombreux devoirs religieux
de jour et de nuit, on ne s'étonnera pas de l'importance qu'avait acquise cette
maison à la fin du XIe siècle, véritable gouvernement qui devait tout attirer à
lui, grands et petits, influence morale et richesses. C'est alors aussi que la
construction de la grande église est commencée.

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Du temps de saint Hugues, l'église de Cluny ne suffisait plus au nombre des
moines; cet abbé entreprit, en 1089, de la reconstruire; la légende dit que saint
Pierre en donna le plan au moine Gauzon pendant son sommeil. C'était
certainement l'église la plus vaste de l'Occident. Voici (2) le plan de l'abbaye
telle qu'elle existait encore 69 à la fin du siècle dernier; malheureusement à cette
époque déjà, comme dans la plupart des grands monastères de bénédictins, les
bâtiments claustraux avaient été presque entièrement reconstruits, mais l'église
était intacte. Commencée par la partie du choeur sous saint Hugues, elle ne fut
dédiée qu'en 1131. Le narthex ne fut achevé qu'en 1220. A était l'entrée du
monastère, fort belle porte du XIIe siècle à deux arcades qui existe encore. En
avant de l'église en R, cinq degrés conduisaient dans une sorte de parvis au
milieu duquel s'élevait une croix de pierre, puis on trouvait un grand

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emmarchement interrompu par de larges paliers qui descendait à l'entrée du
narthex, flanqué de deux tours carrées; la tour méridionale était le siége de la
justice, la prison; celle du nord était réservée à la garde des archives. Il ne
semble pas que les églises clunisiennes aient été précédées de porches de cette
importance avant le XIIe siècle. Le narthex B de Cluny datait des premières
années du XIIIe siècle, ceux de la Charité-sur-Loire et de Vézelay ont été bâtis
au XIIe. À Vézelay, cependant, il existait un porche construit en même temps
que la nef à la fin du XIe siècle ou au commencement du XIIe, mais il était bas
et peu profond. Il est difficile de savoir exactement à quel usage cette avant-nef
était destinée; une nécessité absolue avait dû forcer les religieux de la règle de
Cluny, vers le milieu du XIIe siècle, d'adopter cette disposition, car elle se
développe tout à coup, et prend une grande importance. À Cluny, à la Charité, à
Vézelay, le narthex est une véritable église avec ses collatéraux, son triforium,
ses deux tours. À Vézelay, le triforium se retourne au-dessus de la porte
d'entrée de la nef intérieure, et devient ainsi une véritable tribune sur laquelle
avait été placé un autel au XIIe siècle dans la niche centrale formant
originairement l'une des baies éclairant le pignon occidental (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, fig. 22). Ce vestibule était-il destiné à
contenir la suite des nobles visiteurs qui étaient reçus par les moines, ou les
nombreux pèlerins qui se rendaient à l'abbaye à certaines époques de l'année?
Était-il un narthex réservé pour les pénitents? Cette dernière hypothèse nous
paraîtrait la plus vraisemblable; un texte vient l'appuyer; dans l'ancien
pontifical de Châlon-sur-Saône, si voisin de Cluny, on lisait: «Dans quelques
églises, le prêtre, par ordre de l'évêque, célèbre la messe sur un autel très-
rapproché des portes du temple, pour les pénitents placés devant le portail de
l'église 70.» À Cluny même, près la porte d'entrée à gauche, dans le vestibule,
on voyait encore, avant la révolution, une table de pierre de quatre pieds de
long sur deux pieds et demi de large, qui pouvait passer pour un autel du XIIe
siècle 71.

Du vestibule on entrait dans la grande église par une porte plein cintre dont le
linteau représentait probablement, comme à Moissac, les vingt-quatre vieillards
de la vision de saint Jean 72, bien que les descriptions ne relatent que vingt-trois
figures. Au-dessus, dans le tympan, était sculpté de dimension colossale,
comme aussi dans le tympan de la porte méridionale de l'abbaye de Moissac, le
Christ assis tenant l'Évangile et bénissant; autour de lui étaient les quatre
évangélistes et quatre anges supportant l'auréole ovoïde dont il était entouré. La
nef immense était bordée de doubles collatéraux comme l'église Saint-Bernin

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de Toulouse; elle était voûtée en berceau plein cintre. Au-dessus de la porte
d'entrée, dans l'épaisseur du mur séparant le narthex de la nef, et formant un
encorbellement de 2m,00 à l'intérieur, était pratiquée une chapelle dédiée à
saint Michel, à laquelle on arrivait par deux escaliers à vis. Nous avons vu qu'à
l'abbaye de Saint-Gall (fig. 1) une petite chapelle circulaire, élevée au-dessus
du sol, était également dédiée à saint Michel. À Vézelay, à la cathédrale
d'Autun, c'est une niche qui surmonte le portail et dans laquelle pouvait être
placé un autel. Il semblerait que cette disposition appartînt aux églises
clunisiennes; en tous cas elle mérite d'être mentionnée, car nous la retrouvons à
Saint-Andoche de Saulieu; dans l'église de Montréal, près Avallon, sous forme
de tribune avec son autel encore en place (voy. TRIBUNE). Mais ce qui
caractérise la grande église de Cluny, c'est ce double transsept dont aucune
église en France ne nous donne d'exemple. En D était l'autel principal, en E
l'autel de retro, en F le tombeau de saint Hugues, mort en 1109. La grande
quantité de religieux qui occupaient Cluny à la fin du XIe siècle explique cette
disposition du double transsept; en effet les stalles devaient s'étendre depuis
l'entrée du transsept oriental jusque vers le tombeau du pape Gélase, en G, et
fermaient ainsi les deux croisillons de la première croisée. Le second transsept
devait être réservé au culte, à l'entrée comme à la sortie des religieux; et les
deux croisillons du premier transsept, derrière les stalles, étaient destinés au
service des quatre chapelles ouvertes à l'est, peut-être aussi aux hôtes nombreux
que l'abbaye était souvent obligée de loger, soit pendant les grandes
assemblées, lors des séjours des papes et des personnages souverains. Du côté
du midi était un immense cloître entouré de bâtiments dont on retrouve des
traces encore aujourd'hui en O et en I.--K, L, étaient les deux abbatiales
reconstruites à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe; M une
boulangerie qui subsiste encore; S, N, les bâtiments rebâtis au commencement
du siècle dernier sur l'emplacement des constructions primitives; P la paroisse;
T la rue longeant la clôture de l'abbaye; V les jardins avec de grands viviers.
Une chronique de l'abbaye fait remonter au gouvernement de saint Hugues «la
construction d'un immense réfectoire, au midi du cloître. Ce réfectoire, long de
cent pieds et large de soixante, contenait six rangs de tables, sans compter trois
autres tables transversales, destinées aux fonctionnaires de la communauté. Il
était orné de peintures qui retraçaient les histoires mémorables de l'ancien et du
Nouveau Testament, les portraits des principaux fondateurs et bienfaiteurs de
l'abbaye. À l'un des bouts une grande peinture représentait le jugement dernier
73.» Cet usage de peindre la scène du jugement dernier dans les réfectoires de la

règle de Cluny était fréquent; il y a quelque temps que l'on voyait les traces

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d'une de ces représentations dans le réfectoire de l'abbaye de Moissac, détruit
aujourd'hui pour donner passage au chemin de fer de Bordeaux à Toulouse.

La ville de Cluny, qui est bâtie au midi de l'abbaye sur le rampant d'un coteau
s'inclinant vers l'église, renferme encore une grande quantité de charmantes
maisons des XIIe et XIIIe siècles; elle fut entourée de murs vers la fin du XIIe
siècle par les abbés, et pour reconnaître ce service, la ville s'engagea dès lors à
payer des dîmes au monastère. Outre les deux tours du narthex, l'église de
Cluny possédait trois clochers posés à cheval sur son premier transsept et un
clocher sur le centre de la deuxième
croisée, que l'on désignait sous le nom de
clocher des lampes, parce qu'il contenait à
sa base les couronnes de lumières qui
brûlaient perpétuellement au-dessus du
grand autel. Il n'est pas douteux que
l'abbaye ne fût entourée de murs fortifiés
avant la construction des murs de la ville,
et lorsque celle-ci faisait, pour ainsi dire,
partie du monastère. La curieuse abbaye
de Tournus, dont nous donnons ici le plan
(3), était entourée de murs continuant les
remparts de la ville du côté nord et
possédant ses défenses particulières du
côté du midi dans la cité même 74. Une
charte de Charles le Chauve désigne ainsi
Tournus: «Trenorchium castrum,
Tornutium villa, et cella Sancti
Valeriani;» le château, la ville de Tournus,
et l'enceinte sacrée de Saint-Valérian. Ces
divisions étaient fréquentes au moyen âge, et lorsque les monastères étaient
voisins de villes, soit parce qu'ils s'étaient établis proche de cités déjà
existantes, soit parce que successivement des habitations laïques s'étaient
agglomérées près d'eux, ils avaient toujours le soin de conserver un côté
découvert donnant sur la campagne, ne se laissant pas entourer de toutes parts.
À Paris, l'abbaye Saint-Germain des Prés possédait une vaste étendue de
terrains situés à l'ouest du monastère, et il fallut que la ville s'étendît
singulièrement pour déborder ces prés qui se prolongeaient jusqu'au delà de la
rue du Bac. L'abbaye de Moissac avait son enceinte fortifiée, séparée de

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l'enceinte de la ville par une rue commune. Il en était de même à l'abbaye Saint-
Remy de Reims, à celle de Saint-Denis; les abbayes de la Trinité, de Saint-
Étienne, à Caen (4), se trouvaient dans une situation analogue 75.

Il arrivait souvent aussi que les monastères bâtis à une certaine distance de
villes populeuses étaient peu à peu gagnés par les constructions particulières;
alors, au moment des guerres, on englobait les enceintes de ces monastères
dans les nouvelles fortifications des villes; c'est ainsi qu'à Paris, le prieuré de
Saint-Martin des Champs, les Chartreux, le Temple, les Célestins, l'abbaye
Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, les Blancs-Manteaux, furent
successivement compris dans l'enceinte de la ville, quoique ces établissements
eussent été originairement élevés extra muros.

Comme propriétaires fonciers, les ordres religieux possédaient tous les droits
de seigneurs féodaux, et cette situation même ne contribua pas peu à leur
décadence lorsque le pouvoir royal d'une part, et les priviléges des communes

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de l'autre, prirent une grande importance; elle les plaçait souvent, et à moins
d'exemptions particulières, que le suzerain n'admettait qu'avec peine, dans
l'obligation de fournir des hommes d'armes en temps de guerre, où de tenir
garnison. À la fin du XIIe siècle, quand la monarchie devient prépondérante,
les grands établissements religieux qui se sont élevés, humbles d'abord, en face
de la féodalité, absorbent le château, puis sont absorbés à leur tour dans l'unité
monarchique; mais c'est au moment où ils passent de l'état purement
monastique à l'état de propriétaires féodaux, c'est-à-dire sous les règnes de
Philippe Auguste et de saint Louis, qu'ils s'entourent d'enceintes fortifiées.
Toute institution tient toujours par un point au temps où elle fleurit. L'institut
monastique, du moment qu'il était possesseur de terres, devenait forcément
pouvoir féodal, car on ne comprenait pas alors la propriété sous une autre
forme; les abbés les plus illustres de Cluny avaient senti combien cette pente
était glissante, et pendant les XIe et XIIe siècles ils avaient, par des réformes
successives, essayé d'enlever à la propriété monastique son caractère féodal;
mais les moeurs étaient plus fortes que les réformes, et Cluny qui par sa
constitution, son importance, le personnel influent qui faisait partie de l'ordre,
les bulles des papes, et ses richesses, paraissait invulnérable, devait être attaqué
par le seul côté qui donnait au suzerain le moyen de s'immiscer dans ses
affaires; et ce côté attaquable, c'étaient les droits seigneuriaux des abbés.

Dans les dernières années du XIe siècle, trois religieux de Molesmes, saint
Robert, saint Albéric et saint Étienne, après s'être efforcés de réformer leur
abbaye, qui était tombée dans le plus grand relâchement, allèrent à Lyon, en
compagnie de quatre autres frères, trouver l'archevêque Hugues, légat du saint-
siége, et lui exposèrent qu'ils désiraient fonder un monastère où la règle de
Saint-Benoît fut suivie avec la plus grande rigueur; le légat loua leur zèle, mais
les engagea à n'entreprendre cette tâche qu'en compagnie d'un plus grand
nombre de religieux. En effet, bientôt quatorze frères se joignirent à eux, et
ayant reçu l'avis favorable du légat, ils partirent ensemble de Molesmes et
allèrent s'établir dans une forêt nommée Cîteaux, située dans le diocèse de
Châlon. C'était une de ces solitudes qui couvraient alors une grande partie du
sol des Gaules. Le vicomte de Beaune leur abandonna ce désert. La petite
colonie se mit à l'oeuvre et éleva bientôt ce que les annales cisterciennes
appellent le monastère de bois. Ce lieu était humide et marécageux; l'oratoire
fut bâti en un an, de 1098 à 1099, ce n'était qu'une pauvre chapelle. Les vingt et
un religieux n'eurent dans l'origine ni constitution ni règlements particuliers, et
s'attachèrent littéralement à la règle de Saint-Benoît; ce ne fut qu'un peu plus
tard que saint Albéric rédigea des statuts. «Les nouveaux solitaires devaient

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vivre des travaux de leurs mains, dit l'auteur des annales de l'ordre, sans
toutefois manquer aux devoirs auxquels ils étaient obligés en qualité de
religieux... Saint Pierre de Cluny, ajoute cet auteur, faisant réflexion sur leur
vie, la croit non-seulement difficile, mais même impossible aux forces
humaines. Comment se peut-il faire, s'écrie-t-il, que des solitaires accablés de
fatigues et de travaux, qui ne se nourrissent que d'herbes et de légumes, qui
n'entretiennent pas les forces du corps, et même peuvent à peine conserver la
vie, entreprennent des travaux que les gens de la campagne les plus robustes
trouveraient très-rudes et très-difficiles à supporter, et qu'ils souffrent tantôt les
ardeurs du soleil, tantôt les pluies, les neiges et les glaces de l'hiver?... Si les
religieux recevaient des frères convers 76, c'était pour n'être pas obligés de
sortir de l'enceinte du monastère, et pour que ces frères pussent s'employer aux
affaires extérieures.» Saint Robert et ses compagnons, en fondant Cîteaux,
comprenaient déjà quelle prise donnait aux pouvoirs séculiers la règle de Saint-
Benoît, entre les mains des riches établissements de Cluny; aussi avec quelle
rigueur ces fondateurs repoussent-ils les donations qui ne tendaient qu'à les
soulager d'une partie de leurs rudes labeurs, au détriment de leur indépendance;
ne conservant que le sol ingrat qui pouvait à peine les nourrir, afin de n'être à
charge à personne, «car, ajoute l'auteur déjà cité, c'est ce qu'ils craignaient le
plus au monde.» Cependant Eudes, duc de Bourgogne, éleva un château dans le
voisinage, afin de se rapprocher de ces religieux qu'il avait aidés de ses dons
lors de la construction de leur oratoire; son fils Henri voulut bientôt partager
leurs travaux, il se fit moine. Mais Cîteaux ne prit un grand essor que quand
saint Bernard et ses compagnons vinrent s'y renfermer; à partir de ce moment,
une nouvelle milice se présente pour relever celle fournie par Cluny un siècle
auparavant. De la forêt marécageuse où les vingt et un religieux de Molesmes
ont bâti quelques cabanes de bois, cultivé quelque coin de terre, vont sortir, en
moins de vingt-cinq ans, plus de soixante mille moines cisterciens, qui se
répandront du Tibre au Volga, du Mançanarez à la Baltique. Ces moines
appelés de tous côtés par les seigneurs féodaux pour défricher des terres
abandonnées, pour établir des usines, élever des troupeaux, assainir des marais,
vont prêter à la papauté le concours le plus puissant par leur union, par la parole
de leur plus célèbre chef; à la royauté et au peuple, par la réhabilitation de
l'agriculture; car au milieu d'eux, sous le même habit, on verra des seigneurs
puissants conduire la charrue à côté du pauvre colon. Cîteaux enlèvera des
milliers de bras à la guerre pour remplir ses huit ou dix mille granges 77. Ses
travaux ne s'arrêteront pas là, son immortel représentant prêchera la seconde
croisade; Cîteaux défendra l'Europe contre les Maures d'Espagne, par la

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formation des ordres militaires de Calatrava, d'Alcantara, de Montesa. Les
templiers demanderont des règlements à saint Bernard. Cîteaux, plus encore
que Cluny, viendra au secours des pauvres, non-seulement par des aumônes,
mais en employant leurs bras; et ses dons sortis de monastères simples et
austères d'aspect, répartis par des moines se livrant chaque jour aux travaux les
plus rudes, paraîtront plus précieux en ce qu'ils ne sembleront pas l'abandon du
superflu, mais le partage du nécessaire. Ce n'est pas sur les lieux élevés que se
fondent les monastères cisterciens, mais dans les vallons marécageux, le long
des cours d'eau: c'est là que la culture pourra fertiliser le sol en convertissant
des marais improductifs en prairies arrosées par des cours d'eau; c'est là que
l'on pourra trouver une force motrice pour les usines, moulins, huileries,
scieries, etc. Cîteaux, la Ferté, Clairvaux, Morimond, Pontigny, Fontenay,
l'abbaye du Val, sont bâtis dans de creux vallons, et encore aujourd'hui, autour
de ces établissements ruinés, on retrouve à chaque pas la trace des immenses
travaux des moines, soit pour retenir les eaux dans de vastes étangs, soit pour
les diriger dans des canaux propres aux irrigations, soit pour les amener dans
des biefs de moulins. Comme exemple de ce que nous avançons ici, et pour
donner une idée de ce qu'était, à la fin du XIIe siècle, un monastère cistercien,
voici (5) le plan général de l'abbaye de Clairvaux, fondée par saint Bernard 78.
On remarquera tout d'abord que ce plan se divise en deux sections distinctes; la
plus importante, celle de l'est, renferme les bâtiments affectés aux religieux; en
A sont placés l'église et deux cloîtres dont nous donnons plus bas le détail; en B
des fours et moulins à grains et à huile; en C la cellule de saint Bernard, son
oratoire et son jardin religieusement conservés; en E des piscines alimentées
par l'étang; en F le logement des hôtes; en G la maison abbatiale, voisine de
l'entrée et de l'hôtellerie; en H des écuries; en I le pressoir et grenier à foin; en
Y des cours d'eau; et en S un oratoire. L'entrée principale de l'abbaye est en D.
La section du plan située à l'ouest et séparée de la première par une muraille,
comprend les dépendances et les logements des frères convers attachés à
l'abbaye. T, est un jardin (promenoir). K, le parloir. L, des logements et ateliers
d'artisans. M, la boucherie. N, des granges et étables. 0, des pressoirs publics. P,
la porte principale. R, les restes du vieux monastère. V, une tuilerie.

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X, son four. Des cours d'eau circulent au milieu de ces divers bâtiments et
usines. Une enceinte générale, garnie de quelques tours de guet, enveloppe tout
le monastère ainsi que ses dépendances; des jardins potagers et des vergers sont
situés à l'extrémité est, et arrosés par des rigoles. Voici (6) le plan des bâtiments
réservés aux religieux.

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On remarquera tout d'abord que l'église A est terminée à l'abside par neuf
chapelles carrées. Quatre autres chapelles orientées s'ouvrent sur le transsept;
outre les stalles des religieux disposées en avant de la croisée, d'autres stalles
sont placées immédiatement après la porte d'entrée dans la nef; ces stalles
étaient probablement réservées aux frères convers. B, est le grand cloître avec
son lavabo couvert, grand bassin d'une seule pièce muni d'une infinité de petites
gargouilles tout alentour (voy. LAVABO). C, la salle capitulaire éclairée sur un
petit jardin. D, le parloir des moines 79; le silence le plus absolu devant être
observé entre les religieux, un endroit spécial était réservé pour les entretiens
nécessaires, afin de ne pas exciter le scandale parmi les frères. E, le chauffoir
80
; c'était là qu'après le chant des laudes, au lever du soleil, les religieux transis
pendant l'office de la huit allaient se réchauffer et graisser leurs sandales, avant
de se rendre aux travaux du matin. F, la cuisine ayant sa petite cour de service,

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son cours d'eau T, une laverie et un garde-manger à proximité. G, le réfectoire,
placé en face du grand bassin des ablutions. H, le cimetière au nord de l'église.
I, le petit cloître avec huit cellules réservées aux copistes, éclairées du côté du
nord et s'ouvrant au midi sur l'une des galeries de ce cloître. K, l'infirmerie et
ses dépendances. L, le noviciat. M, l'ancien logis des étrangers. N, l'ancien
logis abbatial. O, le cloître des vieillards infirmes. P, la salle de l'abbé. Q, la
cellule et l'oratoire de saint Bernard. R, des écuries. S, des granges et celliers.
U, une scierie et un moulin à huile, mus par le cours d'eau T. V, un atelier de
corroyeurs. X, la sacristie. Y, la petite bibliothèque, armariolum, où les frères
déposaient leurs livres de lecture. Z, un rez-de-chaussée au-dessus duquel est
établi le dortoir, auquel on accède par un escalier droit pris dans le couloir qui
se trouve à côté du parloir D. Au-dessus de ce parloir était disposée la grande
bibliothèque, à laquelle on montait par un escalier donnant dans le croisillon
sud de l'église. Cet escalier conduisait également au dortoir, afin que les
religieux pussent descendre à matines directement dans l'église. Du porche peu
profond de l'église on parvient à la cuisine et à ses dépendances, sans passer
dans le cloître, par une ruelle qui longe les granges et celliers; cette ruelle est
accessible aux chariots par une porte charretière percée à la droite du porche.
Ainsi, communications faciles avec le dehors pour les services, et clôture
complète pour les religieux profès, si bon semble. Au sud du petit cloître on
voit une grande salle, c'est une école ou plutôt le lieu de réunion des moines,
destinée aux conférences en usage dans l'ordre de Cîteaux. Ces conférences
étaient de véritables combats théologiques, dans ce temps où déjà la scolastique
s'était introduite dans l'étude de la théologie; et, en effet, dans le plan original,
ce lieu est désigné ainsi: Thesiù p. pugnand.

On conçoit que de rudes travaux manuels, et de nombreux devoirs religieux ne
pouvaient satisfaire entièrement l'intelligence d'hommes réunis en grand
nombre, et parmi lesquels on comptait des personnages distingués, tant par leur
rang que par leur éducation littéraire. Autour du petit cloître venait donc se
grouper ce qui était destiné à la pâture intellectuelle du monastère: la
bibliothèque, les cellules des copistes, la salle où se discutaient les thèses
théologiques; et comme pour rappeler aux religieux qu'ils ne devaient pas
s'enorgueillir de leur savoir, de la vivacité de leur intelligence et des succès
qu'ils pouvaient obtenir parmi leurs frères, l'infirmerie, l'asile des vieillards
dont l'esprit aussi bien que le corps était affaibli par l'âge et les travaux, se
trouvait là près du centre intellectuel du couvent. Entre cette salle et le dessous
du dortoir, des latrines sont disposées le long des cours d'eau. À côté de la

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grande salle K est une petite chapelle, désignée sous le nom de chapelle des
comtes de Flandre.

Certes, ce plan est loin de satisfaire aux exigences académiques auxquelles on
croit, de nos jours, devoir sacrifier le bon sens et les programmes les mieux
écrits; mais si nous prenons la peine de l'analyser, nous resterons pénétrés de la
sagesse de ses dispositions. Les besoins matériels de la vie, granges, celliers,
moulins, cuisines, sont à proximité du cloître, mais restent rependant en dehors
de la clôture, afin que le voisinage de ces services ne puisse distraire les
religieux profès. Au sud de l'église est le cloître, entouré de toutes les
dépendances auxquelles les religieux doivent accéder facilement; chacune de
ces dépendances prend l'espace de terrain qui lui convient. Au delà, un plus
petit cloître paraît réservé aux travaux intellectuels. Si nous jetons les yeux sur
le plan d'ensemble (5), nous voyons les usines, les vastes granges, les étables,
les logements des artisans disposés dans une première enceinte en dehors de la
clôture religieuse, sans symétrie, mais en raison du terrain, des cours d'eau, de
l'orientation. Une troisième enceinte à l'est renferme les jardins, viviers, prises
d'eau, etc. Tout l'établissement enfin est enclos dans des murs et des ruisseaux
pouvant mettre l'abbaye à l'abri d'un coup de main.

De tous ces bâtiments si bien disposés et qui étaient construits de façon à durer
jusqu'à nos jours, il ne reste plus que des fragments; l'abbaye de Clairvaux,
entièrement reconstruite dans le siècle dernier, ne présente qu'un faible intérêt.
Cette abbaye avait la plus grande analogie avec l'abbaye mère. La plupart de
ses dispositions étaient copiées sur celles de Cîteaux. La constitution de l'ordre,
qui avait été rédigée définitivement en 1119 dans une assemblée qui prit le nom
de premier Chapitre général de Cîteaux, par Hugues de Mâcon, saint Bernard et
dix autres abbés de l'ordre, et qui est un véritable chef-d'oeuvre d'organisation,
en s'occupant des bâtiments, dit: «Le monastère sera construit (si faire se peut)
de telle façon qu'il réunisse dans son enceinte toutes les choses nécessaires;
savoir: l'eau, un moulin, un jardin, des ateliers pour divers métiers, afin d'éviter
que les moines n'aillent au dehors.» L'église doit être d'une grande simplicité.
«Les sculptures et les peintures en seront exclues; les vitraux uniquement de
couleur blanche sans croix ni ornements 81. Il ne devra point être élevé de tours
de pierre ni de bois pour les cloches, d'une hauteur immodérée, et par cela
même en désaccord avec la simplicité de l'ordre... Tous les monastères de
Cîteaux seront placés sous l'invocation de la sainte Vierge... Des granges ou
métairies seront réparties sur le sol possédé par l'abbaye; leur culture confiée
aux frères convers aidés par des valets de ferme... Les animaux domestiques

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devront être propagés, autant qu'ils ne sont qu'utiles... Les troupeaux de grand
et de petit bétail ne s'éloigneront pas à plus d'une journée des granges,
lesquelles ne seront pas bâties à moins de deux lieues de Bourgogne l'une de
l'autre 82.»

Nous donnons (7) le plan cavalier de l'abbaye de Cîteaux, tête de l'ordre; il est
facile de voir que les dispositions de ce plan ont été copiées à Clairvaux 83. O
est la première entrée à laquelle on accède par une avenue d'arbres; une croix
signale au voyageur la porte du monastère. Une chapelle D est bâtie à côté de
l'entrée. Aussitôt que le frère portier entendait frapper à la porte, il se levait en
disant: Deo gratias 84, rendant ainsi grâces à Dieu de ce qu'il arrivait un
étranger; en ouvrant il ne prononçait que cette parole: Benedicite, se mettait à
genoux devant lui, puis allait prévenir l'abbé. Quelque graves que fussent ses
occupations, l'abbé venait recevoir celui que le ciel lui envoyait; après s'être
prosterné à ses pieds, il le conduisait à l'oratoire: cet usage explique la
destination de cette petite chapelle située près de la porte. Après une courte
prière, l'abbé confiait son hôte au frère hospitalier, chargé de s'informer de ses
besoins, de pourvoir à sa nourriture, à celle de sa monture s'il était à cheval.
Une écurie F était à cet effet placée près de la grande porte intérieure E. Les
hôtes mangeaient ordinairement avec l'abbé, qui avait pour cela une table
séparée de celle des frères. Après les complies, deux frères semainiers, désignés
chaque dimanche au chapitre pour cet office, venaient laver les pieds du
voyageur.

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De la première entrée on accédait dans une cour A, autour de laquelle étaient
placées des granges, des écuries, étables, etc., puis un grand bâtiment G,
contenant des celliers et le logement des frères convers qui ne se trouvaient pas
ainsi dans l'enceinte réservée aux religieux profès. En H était le logement de
l'abbé et des hôtes, également au dehors du cloître; en N l'église, à laquelle les
frères convers et les hôtes accédaient par une porte particulière en S. B le grand
cloître; K le réfectoire; I la cuisine; M les dortoirs et leur escalier L; C le petit
cloître, et P les cellules des copistes, comme à Clairvaux, avec la bibliothèque
au-dessus; R la grande infirmerie, pour les vieillards incapables de se livrer aux
travaux actifs, et les malades. Une enceinte enveloppait tous les bâtiments, les
jardins et cours d'eau destinés à leur arrosage. On voit qu'ici l'article de la
constitution de l'ordre concernant la disposition des bâtiments était
scrupuleusement exécuté. Sur l'église, une seule flèche, de modeste apparence,

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élevée au centre du transsept, suffisait au petit nombre de cloches nécessaires
au monastère; mais à Cîteaux l'abside était terminée carrément, et en cela le
choeur de l'église de Clairvaux, bâti pendant la seconde moitié du XIIe siècle,
différait de l'abbaye mère.

L'abbaye de Pontigny, fondée en 1114, un an avant celle de Clairvaux, dans une
vallée du diocèse d'Auxerre, jusqu'alors inculte et déserte, paraît avoir adopté la
seconde, vers la fin du XIIe siècle dans le plan de son église, une abside avec
chapelles carrées rayonnantes; voici (8) le plan de cette abbaye. De même qu'à
Clairvaux et qu'à Cîteaux le transsept possède quatre chapelles carrées. L'église
A est précédée d'un porche bas, s'ouvrant en dehors par une suite d'arcades. Ici
le grand cloître C est situé au nord de l'église, mais cette disposition peut
s'expliquer par la situation du terrain. Il fallait que les services du monastère
fussent, conformément aux usages de Cîteaux, à proximité de la petite rivière
qui coule de l'est à l'ouest, et l'église ne pouvait être bâtie sur la rive droite de
ce cours d'eau, parce qu'elle est vaseuse, tandis que la rive gauche donne un

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bon sol, dès lors le cloître devant être forcément entre l'église et ce cours d'eau,
ne pouvait être bâti qu'au nord de la nef. D'ailleurs, le climat est beaucoup
moins rude à Pontigny qu'à Clairvaux et Cîteaux, et l'orientation méridionale du
cloître était moins nécessaire. B est l'oratoire primitif qui avait été conservé; D
la salle du chapitre; E le grand réfectoire; F la cuisine et ses dépendances avec
sa petite cour séparée sur le cours d'eau; G le chauffoir; H le noviciat; I les
pressoirs; K la sacristie; L des granges avec les logements des frères convers à
proximité, en dehors de la clôture des religieux, comme à Cîteaux et à
Clairvaux. Le logement de l'abbé et des hôtes, ainsi que les dépendances étaient
à l'ouest proche de la première entrée du monastère. M la chapelle de Saint-
Thomas Becket qui fut, comme chacun sait, obligé de se réfugier à Pontigny.
Un grand bassin aux ablutions était placé au milieu du cloître. De vastes jardins
entouraient cet établissement, et s'étendaient à l'est de l'église.

Comparativement à Cîteaux et à Clairvaux, Pontigny est un monastère de
second ordre, et cependant sa filiation s'étendait en France, en Italie, en
Hongrie, en Pologne et en Angleterre; trente maisons étaient placées sous sa
juridiction, toutes fondées de 1119 à 1230. Parmi ces maisons nous citerons
celles de Condom, de Châblis, du Pin, de Cercamp, de Saint-Léonard en
France; de San-Sebastiano, de Saint-Martin de Viterbe en Italie; de Sainte-
Croix, de Zam, de Kiers en Hongrie, etc., etc.

Il ne paraît pas que l'abbaye de Pontigny ait jamais été entourée de fortes
murailles comme sa mère Cîteaux, et ses soeurs Clairvaux et Morimond; c'était
là un établissement presque exclusivement agricole, nous n'y trouvons plus ce
petit cloître réservé aux travaux littéraires; pas d'école, pas de cellules pour les
copistes, pas de grande bibliothèque. Les moines de Pontigny, en effet,
convertirent bientôt la vallée déserte et marécageuse où ils s'étaient établis en
un riche territoire qui est devenu l'une des vallées les plus fertiles de l'Auxois;
ils possédaient 2895 arpents de bois, ils avaient planté des vignes à Châblis, à
Pontigny, à Saint-Bris; entretenaient 40 arpents de beaux prés, trois moulins,
une tuilerie, et de nombreux domaines 85.

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Comme Pontigny, l'abbaye des Vaux-de-Sernay dans le diocèse de Paris était un
établissement purement agricole; fondé en 1128 (9), il n'avait pas l'importance
des établissements de Clairvaux, de Morimond, de Pontigny, mais on trouve
dans ce plan la simplicité d'ordonnance et la régularité des édifices enfantés par
Cîteaux; toujours les quatre chapelles ouvertes à l'est dans le transsept, et
comme à Cîteaux une abside carrée. En A est l'église; en B le cloître; en C le
réfectoire, disposé perpendiculairement au cloître conformément au plan de
Cîteaux et contrairement aux usages monastiques adoptés par les autres règles.
La cuisine et le chauffoir étaient à proximité.

Le grand bâtiment qui prolonge le transsept contenait au rez-de-chaussée la
salle du chapitre, la sacristie, parloirs, etc.; au bout, des latrines; au-dessus, le
dortoir. Près de l'entrée, comme à Pontigny, il existe une grange considérable;
en E un moulin. Le colombier D, que nous avons réuni à ce plan, se trouve
éloigné du cloître dans les vastes dépendances qui entourent l'abbaye 86. Mais

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voici maintenant une abbaye de troisième classe de l'ordre de Cîteaux, c'est
Fontenay près Montbard (9 bis). L'église A est d'une extrême simplicité comme
construction, son abside est carrée, sans chapelles, et quatre chapelles carrées
s'ouvrent seulement sur le transsept; cette disposition apparaît toujours, comme
on le voit, dans les églises de la règle de Cîteaux, ainsi que le porche fermé en
avant de la nef. Le cloître C est placé au midi, le cours d'eau H étant de ce côté
de l'église. En F est la salle capitulaire, à la suite le réfectoire, les cuisines et le
chauffoir avec sa cheminée; en D sont les dortoirs; mais ces constructions ont
été relevées au XVe siècle. Dans l'origine le dortoir était placé, suivant l'usage,
à la suite du transsept de l'église, afin de faciliter aux moines l'accès du choeur
pour les offices de nuit. Le long du ruisseau sont établis des granges, celliers,
etc. La porte est en E avec les étables et écuries. Les autres services de cet
établissement ont disparu aujourd'hui. Le monastère de Fontenay est situé dans
un vallon resserré, sauvage, et de l'aspect le plus pittoresque; des étangs
considérables, retenus par les moines en amont du couvent à l'est, servent
encore aujourd'hui à faire mouvoir de nombreuses usines, telles que moulins,
fouleries, scieries, dans les bâtiments desquelles on rencontre quantité de
fragments du XIIe siècle. Fontenay était surtout un établissement industriel,
comme Pontigny était un établissement agricole. On trouve en amont du
monastère des traces considérables de mâchefer, ce qui donne lieu de supposer
que les moines avaient établi des forges autour de la maison religieuse 87. Nous
avons vu plus haut que des métairies
étaient établies dans le voisinage des
grandes abbayes pour la culture des terres,
qui bientôt vinrent augmenter les
domaines des religieux. Ces métairies
conservaient leur nom primitif de villæ:
c'étaient de grandes fermes occupées par
des frères convers et des valets sous la
direction d'un religieux qui avait le titre
de frère hospitalier, car dans ces villæ
comme dans les simples granges isolées
même, l'hospitalité était assurée au
voyageur attardé; et à cet effet, une lampe
brûlait toute la nuit dans une petite niche
pratiquée au-dessus ou à côté de la porte
de ces bâtiments ruraux, comme un fanal

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destiné à guider le pèlerin, et à ranimer son courage 88.

Voici donc (10) l'une de ces métairies; dépendance de Clairvaux, elle est jointe
au plan de ce monastère donné plus haut, et est intitulée villæ Outraube. En A
est la porte principale de l'enceinte, traversée par un cours d'eau B; deux
granges immenses, dont l'une est à sept nefs, sont bâties en C; l'une de ces
granges a son entrée sur les dehors. Dans une enceinte particulière D sont
disposés les bâtiments d'habitation des frères convers et des valets, en E sont
des étables et écuries. Une autre porte s'ouvre à l'extrémité opposée à la
première, en F, c'est là que loge le frère hospitalier. Ces villæ n'étaient pas
toujours munies de chapelles, et ses habitants devaient se rendre aux églises des
abbayes ou prieurés voisins pour entendre les offices.

Il fallait, conformément aux statuts de l'ordre, qu'une villa, qu'une grange,
fussent placées à une certaine distance de l'abbaye mère pour prendre le titre
d'abbaye et qu'elles pussent suffire à l'entretien de treize religieux au moins.
Quand les établissements ruraux ne possédaient que des revenus trop modiques
pour nourrir treize religieux, ils conservaient leur titre de villa ou de simple
grange 89.

L'ordre bénédictin de Cluny possédait des établissements secondaires qui
avaient des rapports avec les granges cisterciennes; on les désignait sous le nom
d'Obédiences 90. Ces petits établissements possédaient tout ce qui constitue le
monastère: un oratoire, un cloître avec ses dépendances; puis autour d'une cour
voisine, ouverte, les bâtiments destinés à l'exploitation.

C'était dans les obédiences que l'on reléguait pendant un temps plus ou moins
long les moines qui avaient fait quelque faute et devaient subir une pénitence;
ils se trouvaient soumis à l'autorité d'un prieur, et condamnés aux plus durs
travaux manuels, remplissant les fonctions, qui dans les grands établissements,
étaient confiées aux valets. La plupart de ces domaines ruraux sont devenus
depuis longtemps des fermes abandonnées aux mains laïques, car bien avant la
révolution du dernier siècle les moines n'étaient plus astreints à ces pénitences
corporelles; cependant nous en avons vu encore un certain nombre dont les
bâtiments sont assez bien conservés.

Auprès d'Avallon, entre cette ville et le village de Savigny, dans un vallon
fertile, perdu au milieu des bois et des prairies, on voit encore s'élever un
charmant oratoire de la fin du XIIe siècle avec les restes d'un cloître et des

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dépendances en ruine. Nous donnons
(11) le plan de cette obédience qui a
conservé le nom de prieuré de Saint-
Jean les Bons-Hommes. En A est
l'oratoire dont la nef est couverte par
un berceau ogival construit en
briques de 0m,40 d'épaisseur, toute la
construction est d'ailleurs en belles
pierres bien appareillées et taillées.
Une porte B très-simple mais d'un
beau caractère permet aux étrangers
ou aux colons du voisinage de se rendre aux offices sans entrer dans le cloître;
une seconde porte C sert d'entrée aux religieux pour les offices; en D est le
cloître, sur lequel s'ouvre une jolie salle E dans laquelle après laudes les
religieux se réunissaient pour recevoir les ordres touchant la distribution du
travail du jour. Le dortoir était au-dessus; en F le réfectoire et la cuisine; en G
des celliers, granges et bâtiments d'exploitation. Une cour H ouverte en I sur la
campagne était destinée à contenir les étables et chariots nécessaires aux
travaux des champs. On entrait dans l'enceinte cloîtrée par une porte K. Le frère
portier était probablement logé dans une cellule en L. Les traces de ces
dernières constructions sont à peine visibles aujourd'hui. En M était la sacristie
ayant une issue sur le jardin. Un petit ruisseau passait au nord de l'oratoire en
N, et une clôture enfermait du côté de l'est le jardin particulier de ce petit
monastère. Voici (12) une élévation prise du côté de l'abside de la chapelle qui
donne une idée de ces constructions dont l'extrême simplicité ne manque ni de
grâce ni de style. L'entrée de la salle E est charmante, et rappelle les
constructions clunisiennes du XIIe siècle.

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On comprend comment de vastes établissements, richement dotés, tels que
Cluny, Jumiéges, Saint-Denis, Vézelay, Cîteaux, Clairvaux, apportaient dans la
construction de leurs bâtiments un soin et une recherche extraordinaires; mais
lorsque l'on voit que ce soin, ce respect, dirons-nous, pour l'institut monastique
s'étendent jusque dans les constructions les plus médiocres, jusque dans les
bâtiments ruraux les plus restreints, on se sent pris d'admiration pour cette
organisation bénédictine qui couvrait le sol de l'Europe occidentale
d'établissements à la fois utiles et bien conçus, ou l'art véritable, l'art qui sait ne
faire que ce qu'il faut, mais faire tout ce qu'il faut, n'était jamais oublié. On s'est
habitué dans notre siècle à considérer l'art comme une superfluité que les riches
seuls peuvent se permettre; nos colléges, nos maisons d'écoles, nos hospices,
nos séminaires, sembleraient aux yeux de certaines personnes ne pas remplir
leur but, s'ils n'étaient pas froids et misérables d'aspect, repoussants, dénués de
tout sentiment d'art; la laideur paraît imposée dans nos programmes
d'établissements d'éducation ou d'utilité publique; comme si ce n'était pas un
des moyens les plus puissants de civilisation que d'habituer les yeux à la vue
des choses convenables et belles à la fois; comme si l'on gagnait quelque chose
à placer la jeunesse et les classes inférieures au milieu d'objets qui ne parlent
pas aux yeux, et ne laissent qu'un souvenir froid et triste! C'est à partir du
moment où l'égalité politique est entrée dans les moeurs de la nation qu'on a
commencé à considérer l'art comme une chose de luxe et non plus comme une
nourriture commune, aussi nécessaire et plus nécessaire peut-être aux pauvres
qu'aux riches. Les bénédictins ne traitaient pas les questions d'utilité avec le
pédantisme moderne, mais en fertilisant le sol, en établissant des usines, en
desséchant des marais, en appelant les populations des campagnes au travail, en
instruisant la jeunesse, ils habituaient les yeux aux belles et bonnes choses;

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leurs constructions étaient durables, bien appropriées aux besoins et gracieuses
cependant, et loin de leur donner un aspect repoussant ou de les surcharger
d'ornements faux, de décorations menteuses, ils faisaient en sorte que leurs
écoles, leurs couvents, leurs églises, laissassent des souvenirs d'art qui devaient
fructifier dans l'esprit des populations. Ils enseignaient la patience et la
résignation aux pauvres, mais ils connaissaient les hommes, sentaient qu'en
donnant aux classes ignorantes et déshéritées, la distraction des yeux à défaut
d'autre, il faut se garder du faux luxe, et que l'enseignement purement moral ne
peut convenir qu'à des esprits d'élite. Cluny avait bien compris cette mission, et
était entrée dans cette voie hardiment; ses monuments, ses églises, étaient un
livre ouvert pour la foule; les sculptures et les peintures dont elle ornait ses
portes, ses frises, ses chapiteaux, et qui retraçaient les histoires sacrées, les
légendes populaires, la punition des méchants et la récompense des bons,
attiraient certainement plus l'attention du vulgaire, que les éloquentes
prédications de saint Bernard. Aussi voyons-nous que l'influence de cet homme
extraordinaire (influence qui peut être difficilement comprise par notre siècle
où toute individualité s'efface) s'exerce sur les grands, sur les évêques, sur la
noblesse et les souverains, sur le clergé régulier qui renfermait alors l'élite
intellectuelle de l'Occident; mais en s'élevant par sa haute raison au-dessus des
arts plastiques, en les proscrivant comme une monstrueuse et barbare
interprétation des textes sacrés, il se mettait en dehors de son temps, il déchirait
les livres du peuple; et si sa parole émouvante, lui vivant, pouvait remplacer ces
images matérielles, après lui, l'ordre monastique eût perdu un de ses plus
puissants moyens d'influence, s'il eût tout entier adopté les principes de l'abbé
de Clairvaux. Il n'en fut pas ainsi, et le XIIIe siècle commençait à peine, que les
cisterciens eux-mêmes, oubliant la règle sévère de leur ordre, appelaient la
peinture et la sculpture pour parer leurs édifices.

Cette constitution si forte des deux plus importantes abbayes de l'Occident,
Cluny et Cîteaux, toutes deux bourguignonnes, donne à toute l'architecture de
cette province un caractère particulier, un aspect robuste et noble qui n'existe
pas ailleurs et qui reste imprimé dans ses monuments jusque vers le milieu du
XIIIe siècle. Les clunistes avaient formé une école d'artistes et d'artisans très-
avancée dans l'étude de la construction et des combinaisons architectoniques,
des sculpteurs habiles, dont les oeuvres sont empreintes d'un style remarquable;
c'est quelque chose de grand, d'élevé, de vrai, qui frappe vivement
l'imagination, et se grave dans le souvenir. L'école de statuaire des clunistes
possède une supériorité incontestable sur les écoles contemporaines du Poitou
et de la Saintonge, de la Provence, de l'Aquitaine, de la Normandie, de l'Alsace,

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et même de l'Ile-de-France. Quand on compare la statuaire et l'ornementation
de Vézelay des XIe et XIIe siècles, de Dijon, de Souvigny, de la Charité-sur-
Loire, de Charlieu, avec celle des provinces de l'ouest et du nord, on demeure
convaincu de la puissance de ces artistes, de l'unité d'école à laquelle ils
s'étaient formés (VOY. STATUAIRE, SCULPTURE). Les grandes abbayes
bourguignonnes établies dans des contrées où la pierre est abondante et d'une
excellente qualité, avaient su profiter de la beauté, de la dimension et de la
force des matériaux tirés du sol, pour donner à leurs édifices cette grandeur et
cette solidité qui ne se retrouvent plus dans les provinces où la pierre est rare,
basse et fragile. L'architecture de Cluny, riche déjà dès le XIe siècle, fine dans
ses détails, pouvait encore être imitée dans des contrées moins favorisées en
matériaux; mais le style d'architecture adopté par les cisterciens était tellement
inhérent à la nature du calcaire bourguignon qu'il ne put se développer ailleurs
que dans cette province. Ces raisons purement matérielles, et les tendances
générales des ordres monastiques vers le luxe extérieur, tendances vainement
combattues, contribuèrent à limiter l'influence architectonique de la règle de
Cîteaux. Pendant que saint Bernard faisait de si puissants efforts pour arrêter la
décadence, déjà prévue par lui, de l'ordre bénédictin, une révolution dans
l'enseignement allait enlever aux établissements monastiques leur
prépondérance intellectuelle.

Au XIIe siècle après de glorieuses luttes, des travaux immenses, l'ordre
monastique réunissait dans son sein tous les pouvoirs. Saint Bernard représente
le principe religieux intervenant dans les affaires temporelles, les gouvernant
même quelquefois; Suger, abbé de Saint-Denis, c'est le religieux homme d'État,
c'est un ministre, un régent de France. Pierre le Vénérable personnifie la vie
religieuse; il est, comme le dit fort judicieusement M. de Rémusat, «l'idéal du
moine 91.» À côté de ces trois hommes apparaît Abeilard, l'homme de la
science. (VOY. ARCHITECTURE, développements de l'.) Deux écoles
célèbres déjà au commencement du XIIe siècle étaient établies dans le cloître
Notre-Dame et dans l'abbaye de Saint-Victor, Abeilard en fonda une nouvelle
qui, se réunissant à d'autres élevées autour de la sienne, constitua l'Université
de Paris. La renommée de ce nouveau centre d'enseignement éclipsa bientôt
toutes les écoles des grandes abbayes d'Occident.

Les établissements religieux n'avaient pas peu contribué, par le modèle
d'organisation qu'ils présentaient, la solidarité entre les habitants d'un même
monastère, par leur esprit d'indépendance, au développement des communes.
Des chartes d'affranchissement furent accordées au XIIe siècle, non-seulement

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par des évêques, seigneurs temporels 92, mais aussi par des abbés. Les moines
de Morimond, de Cîteaux, de Pontigny, furent des premiers à provoquer des
établissements de communes autour d'eux. Tous les monastères en général, en
maintenant l'unité paroissiale, enfantèrent l'unité communale, leurs archives
nous donnent des exemples d'administrations municipales copiées sur
l'administration conventuelle. Le maïeur, le syndic représentaient l'abbé, et les
anciens appelés à délibérer sur les affaires et les intérêts de la commune, les
vieillards du monastère qui aidaient l'abbé de leurs conseils 93; l'élection, qui
était la base de l'autorité dans le monastère, était également adoptée par la
commune. Plus d'une fois les moines eurent lieu de se repentir d'avoir ainsi aidé
au développement de l'esprit municipal, mais ils étaient, dans ce cas comme
dans bien d'autres, l'instrument dont la Providence se servait pour civiliser la
chrétienté, quitte à le briser lorsqu'il aurait rempli sa mission. Avant le XIIe
siècle un grand nombre de paroisses, de collégiales étaient devenues la proie de
seigneurs féodaux qui jouissaient ainsi des bénéfices ecclésiastiques, enlevés au
pouvoir épiscopal. Peu à peu, grâce à l'esprit de suite des ordres religieux, à
leur influence, ces bénéfices leur furent concédés par la noblesse séculière, à
titre de donations, et bientôt les abbés se dessaisirent de ces fiefs en faveur des
évêques qui rentrèrent ainsi en possession de la juridiction dont ils avaient été
dépouillés; car il faut rendre cette justice aux ordres religieux qu'ils
contribuèrent puissamment à rendre l'unité à l'Église, soit en reconnaissant et
défendant l'autorité du saint-siége, soit en réunissant les biens ecclésiastiques
envahis par la féodalité séculière, pour les replacer sous la main épiscopale.
Des hommes tels que saint Hugues, saint Bernard, Suger, Pierre le Vénérable,
avaient l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre que l'état monastique, tel
qu'il existait de leur temps, et tel qu'ils l'avaient fait, était un état transitoire, une
sorte de mission temporaire, appelée à tirer la société de la barbarie, mais qui
devait perdre une grande partie de son importance du jour où le succès
viendrait couronner leurs efforts; en effet, à la fin du XIIe siècle déjà,
l'influence acquise par les bénédictins dans les affaires de ce monde
s'affaiblissait, l'éducation sortait de leurs mains, les bourgs et villages qui
s'étaient élevés autour de leurs établissements, érigés en communes, possédant
des terres à leur tour, n'étaient plus des agglomérations de pauvres colons
abrutis par la misère; ils devenaient indépendants, quelquefois même insolents.
Les évêques reprenaient la puissance diocésaine, et prétendaient, avec raison,
être les seuls représentants de l'unité religieuse; les priviléges monastiques
étaient souvent combattus par eux, comme une atteinte à leur juridiction, ne
relevant, elle aussi, que de la cour de Rome. La papauté, qui avait trouvé un

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secours si puissant dans l'institut monastique pendant les XIe et XIIe siècles, à
l'époque de ses luttes avec le pouvoir impérial, voyant les gouvernements
séculiers s'organiser, n'avait plus les mêmes motifs pour accorder une
indépendance absolue aux grandes abbayes; elle sentait que le moment était
venu de rétablir la hiérarchie catholique conformément à son institution
primitive; et avec cette prudence et cette connaissance des temps qui
caractérisent ses actes, elle appuyait le pouvoir épiscopal.

Pendant le cours du XIIe siècle, l'institut bénédictin ne s'était pas borné, comme
nous avons pu le voir, au développement de l'agriculture. L'ordre de Cîteaux
particulièrement, s'occupant avec plus de sollicitude de l'éducation des basses
classes que celui de Cluny, avait organisé ses frères convers en groupes; il y
avait les frères meuniers, les frères boulangers, les frères brasseurs, les frères
fruitiers, les frères corroyeurs, les fouleurs, les tisserands, les cordonniers, les
charpentiers, les maçons, les maréchaux, les menuisiers, les serruriers, etc.
Chaque compagnie avait un contre-maître, et à la tête de ces groupes était un
moine directeur qui était chargé de distribuer et régler le travail. Au
commencement du XIIe siècle, sous l'influence de ce souffle organisateur, il
s'était même élevé une sorte de compagnie religieuse, mais vivant dans le
monde, qui avait pris le titre de pontifices (constructeurs de ponts) 94. Cette
congrégation se chargeait de l'établissement des ponts, routes, travaux
hydrauliques, chaussées, etc. Leurs membres se déplaçaient suivant qu'on les
demandait sur divers points du territoire. Les ordres religieux ouvraient ainsi la
voie aux corporations laïques du XIIIe siècle, et lorsqu'ils virent le monopole
du progrès soit dans les lettres, les sciences ou les arts, sortir de leurs mains, ils
ne se livrèrent pas au découragement, mais, au contraire, ils se rapprochèrent
des nouveaux centres.

Vers 1120, Othon, fils de Léopold, marquis d'Autriche, à peine âgé de vingt-ans
se retira à Morimond avec plusieurs jeunes seigneurs ses amis, et prit l'habit de
religieux; distinguant en lui un esprit élevé, l'abbé du monastère l'envoya à
Paris après son noviciat, avec quelques-uns de ses compagnons, pour y étudier
la théologie scolastique. C'est le premier exemple de religieux profès quittant
leur cloître pour puiser au dehors un enseignement qu'alors, dans la capitale du
domaine royal, remuait profondément toutes les intelligences. Othon s'assit
bientôt dans la chaire abbatiale de Morimond, nommé par acclamation. Il éleva
l'enseignement, dans cette maison, à un degré supérieur; depuis lors nombre de
religieux appartenant aux ordres de Cluny et de Cîteaux allèrent chercher la
science dans le cloître de Notre-Dame, et dans les écoles fondées par Abeilard,

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afin de maintenir l'enseignement de leurs maisons au niveau des connaissances
du temps. Mais la lumière commençait à poindre hors du cloître, et son foyer
n'était plus à Cluny ou à Cîteaux. À la fin du XIIe siècle et pendant le XIIIe
siècle, ces établissements religieux ne s'en tinrent pas là, et fondèrent des écoles
à Paris même, sortes de succursales qui prirent les noms des maisons mères, où
se réunirent des religieux qui vivaient ainsi suivant la règle, et enseignaient la
jeunesse arrivant de tous les points de l'Europe pour s'instruire dans ce domaine
des sciences. Les ordres religieux conservaient donc ainsi leur action sur
l'enseignement de leur temps, bien qu'ils n'en fussent plus le centre.

Du IXe au XIe siècle les ordres religieux préoccupés de grandes réformes, se
plaçant à la tête de l'organisation sociale, avaient eu trop à faire pour songer à
fonder de vastes et magnifiques monastères. Leurs richesses, d'ailleurs, ne
commencèrent à prendre un grand développement qu'à cette époque, par suite
des nombreuses donations qui leur étaient faites, soit par les souverains voulant
augmenter leur salutaire influence, soit par les seigneurs séculiers au moment
des croisades. C'est aussi à cette époque que l'architecture monastique prend un
caractère particulier; rien cependant n'est encore définitivement arrêté; il fallait
une longue expérience pour reconnaître quelles étaient les dispositions qui
convenaient le mieux. Cluny avait son programme, Cîteaux avait le sien, tout
cela différait peu de la donnée primitive adoptée déjà du temps où l'abbaye de
Saint-Gall fut tracée. Mais c'est vers la fin du XIIe siècle et au commencement
du XIIIe, que les établissements monastiques, devenus riches, n'ayant plus à
lutter contre la barbarie du siècle, moins préoccupés de grands intérêts moraux,
peuvent songer à construire des demeures commodes, élégantes même, bien
disposées, en rapport avec les habitudes séculières de ce temps. Les données
principales sont conservées: le cloître placé sur un des côtés de la nef, le plus
souvent au sud, donne entrée dans la salle du chapitre, le trésor, la sacristie, et
au-dessus le dortoir, bâti dans le prolongement du transsept, par les motifs
déduits plus haut. Le long de la galerie du cloître opposée et parallèle à celle
qui longe la nef, est élevé le réfectoire, aéré, vaste, n'ayant presque toujours
qu'un rez-de-chaussée. En retour et venant rejoindre le porche de l'église, sont
placés à rez-de-chaussée les celliers, au-dessus les magasins de grains, de
provisions. La cuisine est toujours isolée, possédant son officine, son entrée et
sa cour particulières. En aile à l'est, à la suite du réfectoire, ou le long d'un
second cloître, la bibliothèque, les cellules des copistes, le logement de l'abbé,
l'infirmerie. Près de l'entrée de l'église, du côté opposé, l'hôtellerie pour les
étrangers, l'aumônerie, les prisons, puis enfin les dépendances autour des
bâtiments du grand cloître, séparées par des cours ou des jardins. À l'est un

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espace libre, retiré, planté, et qui semble destiné à l'usage particulier de l'abbé
et des religieux. Pour résumer ce programme, une fois l'église donnée, les
services purement matériels, ou qui peuvent être remplis par des laïques, sont
toujours placés du côté de l'ouest dans le voisinage du porche, tandis que tout
ce qui tient à la vie morale et à l'autorité religieuse, se rapproche du choeur de
l'église. Mais si pendant le XIe siècle l'institut bénédictin s'était porté de
préférence vers l'agriculture, s'il avait, par un labeur incessant, par sa
persévérance, fertilisé les terres incultes qui lui avaient été données; au milieu
du XIIe siècle cette tâche était remplie; les monastères, entourés de villages
nouvellement fondés et habités par des paysans, n'avaient plus les mêmes
raisons pour s'adonner presque exclusivement à la culture, ils pouvaient
dorénavant affermer leurs terres, et se livrer à l'enseignement. Après avoir
satisfait aux besoins matériels des populations, en rétablissant l'agriculture sur
le sol occidental de l'Europe, ils étaient appelés à nourrir les intelligences, et
déjà ils avaient été dépassés dans cette voie. Aussi nous voyons vers la fin de ce
siècle, les ordres se rapprocher des villes, ou rebâtir leurs monastères devenus
insuffisants près des grands centres de population; conservant seulement
l'église, ce lieu consacré, ils élèvent de nouveaux cloîtres, de vastes et beaux
bâtiments en rapport avec ces besoins naissants. C'est ainsi que l'architecture
monastique commence à perdre une partie de son caractère propre, et se fond
déjà dans l'architecture civile.

À Paris, le prieur de Cluny fait rebâtir complétement le couvent de Saint-
Martin des Champs, sauf le sanctuaire de l'église, dont la construction remonte
à la réforme de ce monastère. Voici (13) le plan de ce prieuré 95. L'abbé de
Sainte-Geneviève fait également reconstruire son abbaye (14) 96. Puis, un peu
plus tard, c'est l'abbé de Saint-Germain des Prés qui, laissant seulement
subsister la nef de l'église, commence la construction d'un nouveau monastère
qui fut achevé par un architecte laïque, Pierre de Montereau (15) 97.

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Ce n'est pas à dire cependant que les ordres religieux, au commencement du
XIIIe siècle, abandonnassent complétement les campagnes, s'ils sentaient la
nécessité de se rapprocher des centres d'activité, de participer à la vie nouvelle
des peuples ayant soif d'organisation et d'instruction, ils continuaient encore à
fonder des monastères ruraux; il semblerait même qu'à cette époque la royauté
désirât maintenir la prédominance des abbayes dans les campagnes; peut-être
ne voyait-elle pas sans inquiétude les nouvelles tendances des ordres à se
rapprocher des villes, en abandonnant ainsi les champs aux influences féodales
séculières qu'ils avaient jusqu'alors si énergiquement combattues. La mère de
saint Louis fit de nombreuses donations pour élever de nouveaux
établissements dans les campagnes; ce fut elle qui fonda, en 1236, l'abbaye de
Maubuisson, destinée aux religieuses de l'ordre de Cîteaux. On retrouve encore
dans ce plan (16) la sévérité primitive des dispositions cisterciennes, mais dans
le style de l'architecture, comme à l'abbaye du Val, dont la reconstruction
remonte à peu près à la même époque, des concessions sont faites au goût
dominant de l'époque; la sculpture n'est plus exclue des cloîtres, le rigorisme de
saint Bernard le cède au besoin d'art, qui alors se faisait sentir jusque dans les

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constructions les plus modestes. L'abbaye de Maubuisson était en même temps
un établissement agricole et une maison d'éducation pour les jeunes filles. Au
XIIIe siècle, les religieux ne cultivaient plus la terre de leurs propres mains,
mais se contentaient de surveiller leurs fermiers, et de gérer leurs biens ruraux,
à plus forte raison les religieuses. Déjà même au commencement du XIIe
siècle, le travail des champs semblait dépasser les forces des femmes, et il est
probable que la règle qui s'appliquait aux religieuses comme aux religieux, ne
fut pas longtemps observée par celles-ci.

Il est curieux de lire la lettre qu'Héloïse, devenue abbesse du Paraclet, adresse à
ce sujet à Abeilard, et on peut juger par les objections contenues dans cette
lettre, combien de son temps on s'était peu préoccupé de l'organisation
intérieure des couvents de femmes. Si, au XIIIe siècle, les règlements
monastiques auxquels les religieuses étaient assujetties se ressentaient du

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relâchement des moeurs à cette époque, cependant nous voyons, en examinant
le plan de l'abbaye de Maubuisson, que ce monastère ne différait pas de ceux
adoptés pour les communautés d'hommes.

En A est l'église, dans le prolongement du transsept, suivant l'usage, la salle du
chapitre, la sacristie, etc.; au-dessus le dortoir. En B le cloître; en C le
réfectoire; en D le pensionnat; en E le parloir, et le logement des tourières; en F
les cuisines; G, les latrines disposées des deux côtés d'un cours d'eau; H, est le
logis de l'abbesse; I des fours et écuries; K l'apothicairerie; L, l'habitation
réservée pour le roi saint Louis, lorsqu'il se rendait à Maubuisson avec sa mère.
Car, à partir du XIIIe siècle, on trouve dans les abbayes fondées par les
personnes royales, un logis réservé pour elles. M, est l'infirmerie; N, une
grange; O, un colombier; P, une porcherie; Q, des écuries, étables; de I aux
écuries, étaient construits des bâtiments qui contenaient le logement des hôtes,
mais ces constructions sont d'une époque plus récente; en R était l'abreuvoir. De
vastes jardins et des cours d'eau entouraient ces bâtiments situés dans un
charmant vallon, en face la ville de Pontoise, et le tout était ceint de murailles
flanquées de tourelles 98.

Le nouvel ordre politique qui naissait avec le XIIIe siècle devait
nécessairement modifier profondément l'institut monastique; il faut dire que les
établissements religieux, du moment qu'ils cessaient de combattre soit les abus
de pouvoir des seigneurs séculiers, soit les obstacles que leur opposaient des
terres incultes, ou l'ignorance et l'abrutissement des populations rurales,
tombaient rapidement dans le relâchement. Leurs richesses, leur importance,
comme pouvoir religieux, et comme possesseurs territoriaux et féodaux par
conséquent, ne pouvant manquer d'introduire au milieu des monastères des
habitudes de luxe qui n'étaient guère en rapport avec les voeux monastiques.
Saint Bernard s'était élevé avec énergie contre les abus qui déjà de son temps
lui semblaient devoir amener promptement la décadence des ordres, et sorti de
Cîteaux, il avait cherché à rendre à la règle de Saint-Benoît sa pureté primitive,
avec une constance et une rigueur de principes qui eurent un plein succès tant
qu'il vécut. De son temps la vie monacale conquit une immense influence
morale, et s'étendit jusque dans les camps par l'institution et le développement
des ordres militaires. Il n'y avait pas alors de famille princière qui n'eût des
représentants dans les différents monastères de l'Occident, et la plupart des
abbés étaient de race noble. L'institut monastique tenait la tête de la civilisation.

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Du jour où le pouvoir royal se fut constitué, où la France eut un véritable
gouvernement, ces petites républiques religieuses perdirent peu à peu de leur
importance; et renfermées dans leurs devoirs de religieux, de propriétaires
fonciers, de corps enseignant, l'activité qu'elles avaient déployée au dehors
pendant les XIe et XIIe siècles ne trouvant plus une pâture suffisante, se perdit
en querelles intestines, au grand détriment de l'institut tout entier. La noblesse
fournit tous les jours un contingent moins nombreux aux couvents, et livrée dès
le XIIIe siècle exclusivement à la carrière des armes, commençant à dédaigner
la vie religieuse qui n'offrait plus qu'une existence intérieure et bornée, elle
laissa bientôt ainsi les ordres monastiques tomber dans un état qui ressemblait
passablement à celui de riches et paisibles propriétaires réunis en commun sous
une discipline qui devenait de moins en moins rigide. Bientôt les abbés,
considérés par le roi comme des seigneurs féodaux, ne pouvaient, comme tels,
se mettre en dehors de l'organisation politique établie; tant que les pouvoirs
séculiers étaient divisés, il leur était possible, sinon facile, de maintenir et
même d'accroître le leur; mais quand ces pouvoirs féodaux vinrent se confondre
dans la royauté basée sur l'unité nationale, la lutte ne pouvait durer, elle n'avait
pas de but d'ailleurs, elle était contraire à l'esprit monastique qui n'avait fait que
tracer la route aux pouvoirs pour arriver à l'unité. Les grands établissements
religieux se résignèrent donc, et cessèrent de paraître sur la scène politique.
L'ordre du Temple seul, par sa constitution, put continuer à jouer un rôle dans
l'État, et à prendre une part active aux affaires extérieures; réunissant les restes
de la puissance des ordres religieux à la force militaire, il dut faire ombrage à la
royauté, et l'on sait comment, au commencement du XIVe siècle, cette
institution fut anéantie par le pouvoir monarchique.

L'influence de la vie militaire sur la vie religieuse se fait sentir dès le XIIIe
siecle dans l'architecture monastique. Les constructions élevées par les abbés à
cette époque se ressentent de leur état politique; seigneurs féodaux, ils en
prennent les allures. Jusqu'alors si les couvents étaient entourés d'enceintes,
c'était plutôt des clôtures rurales que des murailles propres à résister à une
attaque à main armée; mais la plupart des monastères que l'on bâtit au XIIIe
siècle perdent leur caractère purement agricole pour devenir des villes
fortifiées, ou même de véritables forteresses, quand la situation des lieux le
permet. Les abbayes de l'ordre de Cîteaux, érigées dans des vallées creuses, ne
permettaient guère l'application d'un système défensif qui eût quelque valeur;
mais celles qui appartenaient à d'autres règles de l'ordre bénédictin, construites
souvent sur des penchants de coteaux, ou même des lieux escarpés, s'entourent
de défenses établies de façon à pouvoir soutenir un siége en règle ou au moins

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se mettre à l'abri d'un coup de main. Parmi les abbayes qui présentent bien
nettement le caractère d'un établissement à la fois religieux et militaire, nous
citerons l'abbaye du mont Saint-Michel en mer. Fondée, si l'on en croit les
légendes, vers la fin du VIIIe siècle, elle fut à plusieurs reprises dévastée par les
guerres et les incendies. En 1203, devenue vassale du domaine royal, elle fut
presque totalement reconstruite par l'abbé Jourdain au moyen de sommes
considérables que lui envoya Philippe Auguste; les bâtiments nouveaux furent
continués par les successeurs de cet abbé jusque vers 1260.

Le mont Saint-Michel est situé au fond d'une baie sablonneuse couverte chaque
jour par l'Océan aux heures des marées, non loin de Pontorson et d'Avranches.
C'était un point militaire important à cette époque où la monarchie française
venait de s'emparer de la Normandie, et où elle pouvait craindre chaque jour
une descente des Anglo-Normands. Toutefois Philippe Auguste laisse le mont
en la possession des abbés, il les considère comme vassaux, et en leur donnant
des subsides pour mettre leur propriété en état de défense, il ne semble pas

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douter que les religieux ne puissent conserver ce poste aussi bien que l'eût pu
faire un possesseur séculier.

C'est là un fait caractéristique de l'époque. Voici le plan général de ce rocher
baigné par la mer deux fois par jour, et dont le sommet est élevé à plus de
soixante-dix mètres au-dessus de son niveau (17). Une étroite plage rocailleuse
s'ouvre au sud du côté de Pontorson; à quelques pas de la mer, le rocher s'élève
abrupt. On trouve une première porte fortifiée en C avec corps de garde 99. Une
seconde porte s'ouvre en D et donne entrée dans la petite ville, habitée de temps
immémorial par des pêcheurs. De cette porte on accède aux boulevards par un
escalier, et en suivant les remparts qui s'élèvent sur le rocher vers l'est, on arrive
bientôt à des emmarchements considérables tournant vers le nord jusqu'à la
porte de l'abbaye F, défendue par une première enceinte E. En B est le cloître;
en A l'église qui est érigée sur le point culminant de la montagne; les espaces G,
disposés en espaliers du côté sud, étaient les jardins de l'abbaye; sous l'église
est une citerne; H un chemin de ronde auquel on accédait par un immense
escalier fort roide L K, et qui était destiné, en cas de siége, à permettre
l'introduction de secours du côté de la pleine mer; L est une fontaine d'eau
saumâtre, mais bonne pour les usages ordinaires; M un oratoire sur un rocher
isolé, dédié à saint Hubert; P une entrée fortifiée donnant accès dans une cour
où les magasins de l'abbaye sont placés en Q; V et S sont des citernes et R un
moulin à vent posé sur une tour; I une grande trémie en maçonnerie et
charpente, par laquelle, au moyen d'un treuil, on faisait monter les provisions
du monastère; 0 est la paroisse de la ville, et T le cimetière. Si nous
franchissons le seuil de la première défense de l'abbaye, voici (18) le plan des
bâtiments qui, formant rez-de-chaussée, entourent le sommet du rocher. En A
sont les premières entrées défendues par un boulevard auquel on monte par un
petit escalier droit; B est la porte, formidable défense couronnée par deux
tourelles et une salle, dont le plan est détaillé en C. Sous cette porte est pratiqué
un escalier roide, qui conduit à une seconde clôture défendue par des herses et
mâchicoulis, et à une salle de laquelle on ne peut s'introduire dans le monastère
que par des guichets masqués et des escaliers tortueux et étroits. Au-dessus de
cette salle est une défense D percée de meurtrières et de mâchicoulis. Chaque
arrivant devait déposer ses armes avant d'entrer dans les bâtiments de l'abbaye,
à moins d'une permission expresse du prieur 100. Le réfectoire est situé en F; on
ne peut y arriver du dehors que par un couloir sombre défendu par des herses,
et un escalier à vis; de plain-pied avec la salle d'entrée, sous le réfectoire, est la
salle où l'on introduisait les pauvres auxquels on distribuait des aumônes. En G

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est une salle devant servir de
réfectoire à la garnison, avec
escalier particulier pour
descendre dans le chemin de
ronde. Du côté du midi, en I, sont
placées les caves du logement de
l'abbé et des hôtes, en L et en K
des prisons et défenses. Au-
dessus de ces soubassements, les
bâtiments gagnent sur le rocher
et prennent plus d'importance;
(19) on arrive par des détours
inextricables, des escaliers étroits
et coudés, au point B où se
trouvaient placées les cuisines. D
était le dortoir des moines, E la
salle dite des Chevaliers 101.
C'est une vaste crypte
reconstruite au XVIe siècle pour
supporter le choeur de l'église
qui fut rebâti à cette époque; F H
sont les soubassements de
l'ancienne nef et du transsept
romans, afin de suppléer au
rocher qui, sur ces points,
n'offrait pas une assez grande surface; G les logements de l'abbé et des hôtes; I
le dessous de la bibliothèque. Le cloître est situé au-dessus de la grande salle
des Chevaliers E. L'aire de ce cloître est couverte de plomb afin de recueillir les
eaux pluviales qui se rendent dans deux citernes disposées sous le bras de croix
du nord. Au-dessus de la porte en A est une salle de guet.

Enfin l'église (20) domine cet ensemble de bâtiments gigantesques, construits
en granit, et qui présentent l'aspect le plus imposant au milieu de cette baie
brumeuse. Les grands bâtiments qui donnent sur la pleine mer; du côté nord,
peuvent passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l'architecture
religieuse et militaire du moyen âge, aussi les a-t-on nommés de tout temps, la
merveille 102.

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La salle des Chevaliers (fig. 19, E) possède deux vastes cheminées et des
latrines en encorbellement. Nous donnons (21) une vue extérieure de ces
bâtiments prise de la mer; et (22) une vue prise du côté de l'est.

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La flèche qui surmontait la tour centrale de l'église est détruite depuis
longtemps; elle avait été réédifiée à plusieurs reprises, et la dernière fois par
l'abbé Jean de Lamps, vers 1510; nous la supposons rétablie dans la vue que
nous donnons ici; une statue colossale de l'archange Saint-Michel, qui se voyait
de fort loin en pleine mer, couronnait son sommet. La foudre détruisit cette
flèche peu après sa construction. L'abbaye du Mont-Saint-Michel se trouvait
dans une situation exceptionnelle; c'était une place militaire qui soutint des
siéges, et ne put être enlevée par l'armée anglaise en 1422. Rarement les
établissements religieux présentaient des défenses aussi formidables, ils
conservaient presque toujours l'apparence de villæ crénelées, défendues par
quelques ouvrages de médiocre importance; on retrouvait l'architecture
monacale sous cette enveloppe militaire; d'ailleurs, dépourvus originairement
de moyens de défense, ils ne se fortifiaient que successivement et suivant qu'ils
s'assimilaient plus ou moins aux seigneuries féodales. Voici l'abbaye de Saint-
Allyre à Clermont, en Auvergne, dont la vue cavalière donne une idée de ces
agglomérations de constructions moitié monastiques, moitié militaires (23) 103.

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Bâtie dans un vallon, elle ne pouvait résister à un siége en règle, mais elle était
assez bien munie de murailles et de tours pour soutenir l'attaque d'un corps de
partisans.

A est la porte du monastère défendue par une tour, à côté V les écuries
destinées aux montures des hôtes; B une première cour qui n'est point défendue
par des murs crénelés, mais seulement entourée de bâtiments formant une
clôture et ne prenant leurs jours qu'à l'intérieur. B' une seconde porte crénelée,
qui conduit dans une ruelle commandée par l'église C, bien munie de crénaux et
de mâchicoulis; La face orientale, l'abbaye de l'église, est couronnée par deux
tours, l'une qui commande l'angle de la ruelle, l'autre qui domine la porte S
donnant entrée dans les bâtiments; de plus un mâchicoulis surmonte cette porte.

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On entre dans une première cour étroite et fermée, puis dans le cloître G. EE'
sont des clochers crénelés, sortes de donjons qui dominent les cours et
bâtiments. Sous le clocher E était l'entrée de l'église pour les fidèles; I les
dortoirs; K le réfectoire et L la cuisine; H la bibliothèque; N les pressoirs; 0
l'infirmerie; M les logements des hôtes et de l'abbé; X des granges et celliers.
Des jardins garnis de treilles étaient placés en P, suivant l'usage, derrière
l'abside de l'église. Une petite rivière R 104, protégeait la partie la plus faible
des murailles et arrosait un grand verger planté en T. Cette abbaye avait été
fondée pendant le IXe siècle, mais la plupart des constructions indiquées dans
ce plan dataient de la seconde moitié du XIIe siècle. Il y a lieu de penser même
que les défenses ne remontaient pas à une époque antérieure au XIIIe siècle.

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Les abbés étant, comme seigneurs féodaux, justiciers sur leurs domaines, des
prisons faisaient partie des bâtiments du monastère; elles étaient presque
toujours placées à côté des clochers, souvent même dans leurs étages inférieurs.
Si dans le voisinage des villes et dans les campagnes les constructions
monastiques, au XIIIe siècle, rappelaient chaque jour davantage les
constructions féodales des seigneurs séculiers; dans l'enceinte des villes, au
contraire, les abbayes tendaient à se mêler à la vie civile; souvent elles
détruisaient leurs murailles primitives pour bâtir des maisons régulières ayant
vue et entrée sur le dehors. Ces maisons furent d'abord occupées par ces
artisans que nous avons vus enfermés dans l'enceinte des couvents; mais si ces
artisans dépendaient encore du monastère, ce n'était plus que comme fermiers
pour ainsi dire, obtenant l'usufruit de leurs logis au moyen d'une redevance sur
les bénéfices qu'ils pouvaient faire dans l'exercice de leur industrie; ils n'étaient,
d'ailleurs, astreints à aucune règle religieuse. Une fois dans cette voie, les
monastères des villes perdirent bientôt toute action directe sur ces tenanciers, et
les dépendances séculières des maisons religieuses ne furent plus que des
propriétés, supportant un produit de location. On ne peut douter toutefois que
les corporations de métiers n'aient pris naissance au milieu de ces groupes
industriels que les grandes abbayes avaient formés autour d'elles. C'est ainsi
que l'institut bénédictin avait initié les populations à la vie civile, et à mesure
que celle-ci se développait sous le pouvoir protecteur de la royauté, les
monastères voyaient leur importance et leur action extérieure décroître.
L'enseignement seul leur restait; mais leur qualité de propriétaires fonciers, leur
richesse, la gestion de biens considérables qui s'étaient démesurément
accumulés dans leurs mains depuis les croisades, ne leur laissaient guère le
loisir de se dévouer à l'enseignement, de manière à pouvoir rivaliser avec les
écoles établies dans les cloîtres des grandes cathédrales sous le patronage des
évêques, et surtout à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève.

Au commencement du XIIIe siècle donc, l'institut bénédictin avait terminé sa
mission active; c'est alors qu'apparaît saint Dominique, fondateur de l'ordre des
frères Prêcheurs. Après avoir défriché le sol de l'Europe, après avoir jeté au
milieu des peuples les premières bases de la vie civile, et répandu les premières
notions de liberté, d'ordre, de justice, de morale et de droit, le temps était venu
pour les ordres religieux de développer et guider les intelligences, de combattre
par la parole autant que par le glaive les hérésies dangereuses des Vaudois, des
Pauvres de Lyon, des Ensabattés, des Flagellants, etc., et enfin des Albigeois
qui semblaient les résumer toutes. Les frères Prêcheurs acquirent bientôt une
immense influence, et les plus grandes intelligences surgirent parmi eux. Jean

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le Teutonique, Hugues de Saint-Cher, Pierre de Vérone, Jean de Vicence, saint
Hyacinthe, et saint Thomas d'Aquin, remplirent l'Europe de leurs prédications
et de leurs écrits. C'est aussi vers ce temps (1209) que saint François d'Assise
institua l'ordre des frères Mineurs. L'établissement de ces deux ordres, les
Dominicains et les frères Mineurs: les premiers adonnés à la prédication, au
développement de l'intelligence humaine, au maintien de la foi orthodoxe, à
l'étude de la philosophie; les seconds prêchant la renonciation aux biens
terrestres, la pauvreté absolue, était une sorte de réaction contre l'institution
quasi-féodale des ordres bénédictins. En effet, dans sa règle, saint François
d'Assise, voulant revenir à la simplicité des premiers apôtres, n'admet pas de
prieur, tous les frères sont mineurs, ne doivent rien posséder, mais, au contraire,
mendier pour les pauvres et pour subvenir à leurs besoins; il prétendait «amener
le riche à faire don de ses biens aux pauvres, pour acquérir le droit de demander
lui-même l'aumône sans rougir, et relever ainsi l'état de pauvreté 105.» Mais
saint François n'était pas mort que son ordre s'était déjà singulièrement écarté
de cette simplicité et de cette pauvreté primitives; et dès le XIIIe siècle, les
frères mineurs élevèrent des monastères qui par leur richesse ne le cédaient en
rien aux abbayes des ordres bénédictins. Saint Louis avait pris en grande
affection les frères prêcheurs et mendiants; de son temps même, cette extrême
sollicitude pour les disciples de saint Dominique, de saint François d'Assise,
pour les hermites augustins et les carmes, qui jusqu'alors étaient à peine
connus, fut l'objet de satires amères. Comme politique saint Louis était
certainement disposé à donner aux nouveaux ordres une prédominance sur les
établissements trop indépendants de Cluny et de Cîteaux, et il trouvait chez les
frères prêcheurs une arme puissante pour vaincre ces hérésies populaires nées
au XIIe siècle avec tous les caractères d'un soulèvement des classes inférieures
contre le pouvoir clérical et séculier. Saint Louis fit bâtir à Paris le couvent des
Jacobins; qui avaient été mis par maître Jean, doyen de Saint-Quentin, et par
l'Université, dès 1221, en possession d'une maison dans la rue Saint-Jacques, en
face Saint-Étienne des Grecs 106. L'église de ce couvent présentait une
disposition inusitée jusqu'alors: le vaisseau se composait de deux nefs divisées
par une rangée de colonnes. Peut-être cette disposition parut-elle favorable aux
prédications, car les stalles des religieux étant placées dans l'une des nefs,
l'autre parallèle restait libre pour les fidèles qui pouvaient ainsi plus facilement
voir et entendre le prédicateur séant dans une chaire à l'une des extrémités.
Mais les frères prêcheurs arrivaient tard, et comme la nature de leur mission
devait les obliger de se rapprocher des grands centres de population, ils ne
trouvaient plus de vastes terrains qui leur permissent d'étendre et de disposer

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les constructions de leurs monastères suivant une donnée uniforme. On trouve
donc plus rarement dans les couvents des ordres mendiants cette ordonnance
traditionnelle qui est si bien conservée dans les établissements des bénédictins,
surtout de la règle de Cîteaux.

Le plan des Jacobins de Paris (24) est fort irrégulier: le réfectoire joignait le
Parloir aux bourgeois qui traversait les murailles de la ville élevées sous
Philippe Auguste. Ce réfectoire avait été bâti, en 1256, au moyen d'une amende
de dix mille livres que le sire Enguerrand de Coucy, troisième du nom, avait été
condamné à payer pour avoir fait pendre trois jeunes Flamands, qui avaient été
pris chassant dans ses forêts 107. Les Jacobins, resserrés le long de ces murailles
de ville, finirent par obtenir le Parloir aux bourgeois que le roi Charles V leur
donna en 1365, après avoir acquis le cens et la rente de cette propriété
municipale. Depuis, les bâtiments du couvent furent reconstruits en partie; mais
l'église A et le réfectoire B dataient de la construction primitive. L'école de
Saint-Thomas D, était une jolie salle de la renaissance, que nous avons vu
démolir il y a peu de temps.

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L'église des Jacobins d'Agen, bâtie vers le milieu du XIIIe siècle, est à deux
nefs, ainsi que celle des Jacobins de Toulouse, élevée dans la seconde moitié du
XIIIe siècle. Nous donnons ici (24 bis) le plan de ce bel établissement.
Originairement l'église était complétement dépourvue de chapelles, celles des
nefs comme celles du rond-point ne furent élevées que pendant les XIVe et XVe
siècles. L'entrée des fidèles est au sud sur le flanc de la nef de droite; à
l'extrémité antérieure de la nef de gauche A, étaient les stalles des religieux. Sur
la paroi de la nef de droite adossée au petit cloître C, on remarque la chaîre
détruite aujourd'hui, mais dont les traces sont visibles, et qui se trouve indiquée
sur un vieux plan déposé au Capitole de Toulouse; l'entrée des fidèles était
précédée d'une cour ou narthex ouvert; c'était par cette cour que l'on pénétrait
également dans le monastère en passant par le petit cloître. En B est le grand
cloître; en D la salle capitulaire; en F la sacristie; en E une petite chapelle
dédiée à saint Antonin; en G le réfectoire. Les bâtiments indiqués en gris sont
du dernier siècle. Toutes ces constructions sont en brique, exécutées avec un
grand soin et couvertes à l'intérieur de peintures qui datent des XIIIe et XIVe
siècles 108. Alors les frères prêcheurs s'étaient fort éloignés, dans leurs
constructions du moins, de l'humilité recommandée par leur fondateur (VOY.
CLOÎTRE, CHAPELLE, ÉGLISE, RÉFECTOIRE).

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De fondation ancienne 109, l'ordre des frères Ermites de Saint-Augustin n'avait
acquis qu'une faible influence jusqu'à l'institution des ordres mendiants, mais
alors il prit un grand développement et fut spécialement protégé par les rois de
France pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles. Cependant les établissements
des frères augustins conservèrent longtemps leur caractère de simplicité
primitive; leurs églises étaient presque toujours, ou composées d'une seule nef,
ou d'une nef avec deux bas côtés, mais sans transsept, sans chapelles
rayonnantes, sans tours: ainsi étaient disposées les églises des grands augustins
à Paris. Voici (24 ter) le monastère des frères augustins de Sainte-Marie des
Vaux-Verts près Bruxelles 110, qui nous offre un exemple parfaitement complet
de ces établissements de frères mendiants avec tous les développements qu'ils
avaient pris à la fin du XVe siècle. A est l'église sans transsept et sans tours,
conformément aux usages admis dans les couvents augustins; B la

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bibliothèque, longue galerie au-dessus du cloître; C les dortoirs des religieux; D
le dortoir des laïques; E le grand cloître des religieux; F le cloître des laïques;
G, le réfectoire; H l'infirmerie; I la cuisine, communiquant au réfectoire par un
petit pont couvert; K des logements pour les hommes (hôtes), L et pour les
femmes; M des maisons d'artisans; N, le logis de l'empereur (Charles-Quint); 0
chêne, dit la légende, sous lequel se trouvèrent réunies sept têtes couronnées; P
la porte principale du monastère; R des vacheries et greniers à fourrages; S des
jardins avec un labyrinthe, allées plantées d'arbres, chapelles, etc. Ce séjour
était admirable, au milieu des bois, dans un vallon pourvu de belles eaux, voisin
de prairies et de grands vergers, et l'on comprend que, dans des établissements
pareils, les souverains aimassent à se reposer loin des affaires et de l'étiquette
des cours; et si les frères mendiants avaient, dans leurs bâtiments, conservé
quelque chose de la simplicité première de leur règle, ils n'en avaient pas moins
fait de leurs couvents des résidences délicieuses comme situation, comme
disposition, et comme réunion de tout ce qui pouvait contribuer à rendre la vie
agréable et tranquille. Des habitudes de luxe et de mollesse ne pouvaient
manquer de s'introduire parmi eux, du moment qu'ils avaient converti leurs
pauvres cabanes de bois et leurs maigres champs en vastes palais et en jardins
magnifiques, qu'ils recevaient des souverains dans leurs murs, et pouvaient leur
offrir les délassements que les grands affectionnent d'ordinaire, tels que la
chasse, la pêche, ou les entretiens de gens doctes et distingués, de bonnes
bibliothèques, et surtout le calme et la liberté des champs.

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Peut-être l'institution des ordres mendiants contribua-t-elle à prolonger
l'existence de la vie religieuse; elle en conserva du moins quelque temps l'unité.
Mais ce n'était plus cette large et puissante organisation bénédictine; les temps
héroïques de saint Hugues et de saint Bernard étaient passés. À partir du XIIIe
siècle, l'architecture monastique ne présente plus de ces belles dispositions
d'ensemble qu'on aime à voir à Cluny, à Cîteaux, à Clairvaux: chaque jour
amène une modification à l'ordonnance première; les services se divisent; le
monastère semble se confondre peu à peu avec les habitations séculières.
Bientôt chaque moine aura sa cellule; l'abbé se fait bâtir un logis à part, une
résidence souvent assez éloignée des bâtiments principaux du couvent; il a son
entrée particulière, sa cour, son jardin. C'est un seigneur dont la vie ne diffère
que peu de celle des laïques. Ces signes de décadence sont de plus en plus

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marqués jusqu'à l'époque de la réformation, où la vie monastique fut
moralement effacée, si elle ne fut pas abolie de fait, en Occident. Il suffit de
jeter les yeux sur les plans d'abbayes successivement modifiées pendant les
XIVe et XVe siècles, pour reconnaître cette confusion, ce défaut d'unité. Ces
symptômes sont frappants dans les abbayes bénédictines de Saint-Ouen de
Rouen, de Fécamp, de Saint-Julien de Tours que nous donnons ici (25). Cette
abbaye avait été rebâtie au XIIIe siècle et successivement modifiée pendant les
XIe et XVe siècles. B est l'entrée du monastère, également destinée aux fidèles
se rendant à l'église; A est le choeur réservé aux religieux; D la nef pour le
public; C la porte des religieux; X la cellule du portier; V la procure; E le
cloître; L la sacristie prise aux dépens d'une salle qui n'était pas destinée à cet
usage; M des magasins; N les prisons; F le réfectoire et la cuisine G; K une
chambre pour les visiteurs (parloir); le dortoir était au-dessus de la grande salle
dans le prolongement du transsept, suivant l'ancien usage; Z des caves; au-
dessus, des chambres à provisions; I la boulangerie; H une infirmerie et sa
cuisine G; à côté, des écuries; R le logis de l'aumônier et son jardin; T le jardin
des religieux; P le palais abbatial avec sa cour, son entrée particulière, ses
écuries et communs 0, et son jardin à l'est; S la chapelle de la Sainte-Trinité. On
voit que si dans ce plan les anciennes dispositions traditionnelles sont encore
conservées, il règne une certaine confusion dans les services qui n'existait pas
dans les plans du XIIe siècle.

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Mais si nous examinons le plan d'une abbaye reconstruite au XIVe siècle, nous
serons encore plus frappés de l'amas de dépendances, de services, qui viennent
s'agglomérer autour des bâtiments principaux. Constance, femme du roi Robert,
avait fait construire l'église Notre-Dame à Poissy, et y installa des moines
augustins; depuis, Philippe le Bel fit refaire entièrement tous les bâtiments du
monastère pour y mettre des religieuses de l'ordre de Saint-Dominique. Voici
(26) le plan d'une portion de cette abbaye: H est une entrée fortifiée avec les
bâtiments de la gabelle et le logement du médecin; A l'église; B le grand cloître;
C le réfectoire; D E des dortoirs; F le dortoir des novices; K des cimetières. À
l'ouest de l'église sont des greniers et la buanderie; N la cuisine maigre; la
cuisine grasse est à l'extrémité du dortoir de l'ouest, à l'angle du cloître. De la
cuisine maigre on communique à une salle isolée dans laquelle est percé un
puits avec manége. G le petit cloître; autour, l'infirmerie et sa cuisine, des
appartements pour les étrangers, et L une chapelle dédiée à saint Jean; O des
ateliers pour des menuisiers et une cuisine; M la chapelle dédiée à saint

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Dominique; autour, les appartements des princesses avec dépendances et
cuisines; près des cuisines maigres le logement de la prieure; à la suite, à l'est,
le bâtiment des étrangers; à la suite du petit cloître, au sud, des granges, des
celliers, des dépendances pour les princesses du sang royal, qui venaient
souvent résider à l'abbaye de Poissy; puis de beaux jardins, viviers, etc. Une
des raisons qui contribuaient le plus à jeter une grande confusion dans les
dispositions des bâtiments des établissements monastiques, c'était cette
habitude prise par les rois, reines ou princesses, par la haute noblesse séculière,
surtout à partir du XIIIe siècle, de faire des séjours souvent assez longs dans les
abbayes qui prenaient alors le titre de royales. À l'abbaye des dames de
Maubuisson, nous avons vu le logis du roi; à Poissy, toute une portion
considérable des bâtiments du monastère est réservée aux membres de la
famille royale. Cet usage ne fit que prendre plus de consistance pendant le
XIVe siècle. Philippe de Valois, en 1333, datait ses lettres d'État de l'abbaye du
Val, où il résidait. Charles V y demeura également en 1369. À la fin du XIIIe
siècle le trésor des rois de France était déposé au Temple à Paris; le roi Philippe
le Bel y prit quelquefois son logement avant l'abolition de l'ordre; il y demeura
en 1301, depuis le 16 janvier jusqu'au 25 février 111. Souvent les personnes
royales se faisaient enterrer dans les églises monastiques fondées ou enrichies
par elles: la mère de saint Louis, la reine Blanche, fut enterrée dans le choeur
de l'église de Maubuisson; une soeur du même roi était morte et avait été
ensevelie à Cluny. Et enfin, chacun sait que la grande église de l'abbaye de
Saint-Denis fut consacrée à la sépulture des rois de France depuis les
commencements de la monarchie.

Au XIIIe siècle l'enceinte des abbayes servait aussi de lieu de réunion aux
souverains qui avaient à traiter des affaires d'une grande importance. Lorsque
Innocent IV fut forcé de quitter Rome et de chercher dans la chrétienté un lieu
où il pût, en dehors de toute influence, venger l'abaissement du trône pontifical,
il choisit la ville de Lyon; et là dans le réfectoire du couvent de Saint-Just, en
l'année 1245, il ouvrit le concile général pendant lequel la déposition de
l'empereur Frédéric II fut proclamée. Les évêques d'Allemagne et d'Angleterre
n'y voulurent point paraître, et saint Louis même s'abstint; il ne put toutefois
refuser l'entrevue que le souverain pontife sollicitait, et l'abbaye de Cluny fut
prise pour lieu de rendez-vous. Le pape attendit quinze jours le roi de France,
qui arriva avec sa mère et ses frères, accompagné de trois cents sergents
d'armes et d'une multitude de chevaliers. De son côté, le pape avait avec lui
dix-huit évêques; voici comment la chronique du monastère de Cluny parle de

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cette entrevue 112: «Et il faut savoir que, dans l'intérieur du monastère, reçurent
l'hospitalité le seigneur pape avec ses chapelains et toute sa cour; l'évêque de
Senlis avec sa maison; l'évêque d'Évreux avec sa maison; le seigneur roi de
France avec sa mère, son frère, sa soeur et toute leur suite; le seigneur empereur
de Constantinople avec toute sa cour; le fils du roi d'Aragon avec tous ses gens;
le fils du roi de Castille avec tous ses gens; et beaucoup d'autres chevaliers,
clercs et religieux que nous passons sous silence. Et cependant, malgré ces
innombrables hôtes, jamais les moines ne se dérangèrent de leur dortoir, de leur
réfectoire, de leur chapitre, de leur infirmerie, de leur cuisine, de leur cellier, ni
d'aucun des lieux réputés conventuels. L'évêque de Langres fut aussi logé dans
l'enceinte du couvent.» Innocent IV séjourna un mois entier à Cluny, et saint
Louis quinze jours.

Ce passage fait bien connaître ce qu'étaient devenues les grandes abbayes au
XIIIe siècle, à quel degré de richesse elles étaient arrivées, quelle était l'étendue
incroyable de leurs dépendances, de leurs bâtiments, et combien l'institution
monastique devait s'altérer au milieu de ces influences séculières. Saint Louis
et ses successeurs se firent les protecteurs immédiats de Cluny; mais par cette
protection même, attentive et presque jalouse, ils enlevaient au grand monastère
cette indépendance qui, pendant les XIe et XIIe siècles, avait été d'un si
puissant secours au saint-siége 113.

En perdant leur indépendance; les ordres religieux perdirent leur originalité
comme artistes constructeurs; d'ailleurs, l'art de l'architecture enseigné et
professé par eux; était sorti de leurs mains à la fin du XIIe siècle, et à partir de
cette époque, sauf quelques données traditionnelles conservées dans les
couvents, quelques dispositions particulières apportées par les nouveaux ordres
prêcheurs, l'architecture monastique ne diffère pas de l'architecture civile. À la
fin du XVe siècle la plupart des abbayes étaient tombées en commende, et celle
de Cluny elle-même échut à la maison de Lorraine. Au XVIe siècle, avant la
réformation, beaucoup furent sécularisées. Autour des établissements religieux
tout avait marché, tout s'était élevé, grâce à leurs efforts persévérants, à
l'enseignement qu'ils avaient répandu dans les classes inférieures. Pendant le
cours du XIIIe siècle, les ordres mendiants avaient eux-mêmes rempli leur
tâche: ils ne pouvaient que décliner. Quand arriva la tempête religieuse du
XVIe siècle, ils furent hors d'état de résister, et depuis cette époque jusqu'à la
révolution du dernier siècle, ce ne fut qu'une longue agonie. Il faut rendre cette
justice aux bénédictins qu'ils employèrent cette dernière période de leur

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existence (comme s'ils prévoyaient leur fin prochaine) à réunir une masse
énorme de documents enfouis dans leurs riches bibliothèques, et à former ces
volumineux recueils qui nous sont devenus si précieux aujourd'hui, et qui sont
comme le testament de cet ordre.

Nous ne nous sommes occupés que des établissements religieux qui eurent une
influence directe sur leur temps, des institutions qui avaient contribué au
développement de la civilisation; nous avons dû passer sous silence un grand
nombre d'ordres qui, malgré leur importance au point de vue religieux,
n'exercèrent pas une action particulière sur les arts et sur les sciences. Parmi
ceux-ci il en est un cependant que nous ne saurions omettre: c'est l'ordre des
Chartreux, fondé à la fin du XIe siècle par saint Bruno. Alors que les clunisiens
étaient constitués en gouvernement, étaient mêlés à toutes les affaires de cette
époque, saint Bruno établissait une règle plus austère encore que celle de
Cîteaux: c'était la vie cénobitique dans toute sa pureté primitive. Les chartreux
jeûnaient tous les vendredis au pain et à l'eau; ils s'abstenaient absolument de
viande, même en cas de maladie, leur vêtement était grossier, et faisaient
horreur à voir, ainsi que le dit Pierre le Vénérable au second livre des Miracles.
Ils devaient vivre dans la solitude la plus absolue, le prieur et le procureur de la
maison pouvant seuls sortir de l'enceinte du monastère; chaque religieux était
renfermé dans une cellule, à laquelle on ajouta un petit jardin vers le milieu du
XIIe siècle.

Les chartreux devaient garder le silence en tous lieux, se saluant entre eux sans
dire un mot. Cet ordre, qui conserva plus que tout autre la rigidité des premiers
temps, avait sa principale maison à la Grande-Chartreuse, près Grenoble; il
était divisé en seize ou dix-sept provinces, contenant cent quatre-vingt-neuf
monastères, parmi lesquels on en comptait quelques-uns de femmes. Ces
monastères prirent tous le nom de chartreuses, et étaient établis de préférence
dans des déserts, dans des montagnes, loin des lieux habités. L'architecture des
chartreux se ressent de l'excessive sévérité de la règle; elle est toujours d'une
simplicité qui exclut toute idée d'art. Sauf l'oratoire et les cloîtres, qui
présentaient un aspect monumental, le reste du couvent ne consistait qu'en
cellules, composées primitivement d'un rez-de-chaussée avec un petit enclos de
quelques mètres. À partir du XVe siècle seulement les arts pénétrèrent dans ces
établissements, mais sans prendre un caractère particulier; les cloîtres, les
églises devinrent moins nus, moins dépouillés; on les décora de peintures qui
rappelaient les premiers temps de l'ordre, la vie de ses patriarches. Les
chartreuses n'eurent aucune influence sur l'art de l'architecture; ces couvents

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restent isolés pendant le moyen âge, et c'est à cela qu'ils durent de conserver
presque intacte la pureté de leur règle. Cependant, dès le XIIIe siècle, les
chartreuses présentaient, comparativement à ce qu'elles étaient un siècle
auparavant, des dispositions presque confortables, qu'elles conservèrent sans
modifications importantes jusque dans les derniers temps.

Nous donnons le plan de la chartreuse de Clermont 114, modifiée en 1676 (27).

On peut voir avec quel soin tout est prévu et combiné dans cette agglomération
de cellules, ainsi que dans les services généraux. En O est la porte du
monastère, donnant entrée dans une cour, autour de laquelle sont disposés, en P,
quelques chambres pour les hôtes; un fournil en T; en N des étables avec
chambres de bouviers; en Q des granges pour les grains et le foin. C est une
petite cour relevée, avec fontaine, réservée au prieur; G le logis du prieur; B est

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le choeur des frères et A le sanctuaire; L la sacristie; M des chapelles; K la
chapelle de Pontgibaud; E la salle capitulaire; S un petit cloître intérieur; X le
réfectoire, et V la cuisine avec ses dépendances; a la cellule du sous-supérieur
avec son petit jardin b. De la première cour, on ne communique au grand cloître
que par le passage F, assez large pour permettre le charroi du bois nécessaire
aux chartreux; D est le grand préau entouré par les galeries du cloître, donnant
entrée dans les cellules I, formant chacune un petit logis séparé, avec jardin
particulier; R des tours de guet; Z la prison; Y le cimetière; H est une tour
servant de colombier.

Les chartreux ne se réunissaient au réfectoire que certains jours de l'année 115;
habituellement ils ne sortaient point de leurs cellules; un frère leur apportait
leur maigre pitance à travers un tour. Le plan (28) d'une des cellules indique
clairement quelles étaient les habitudes claustrales des chartreux. A est la
galerie du cloître; B un premier couloir qui isole le religieux du bruit ou du
mouvement du cloître; K un petit portique qui permet au prieur de voir
l'intérieur du jardin, et d'approvisionner le chartreux de bois ou d'autres objets
nécessaires déposés en L, sans entrer dans la cellule; C une première salle
chauffée; D la cellule avec son lit et trois meubles: un banc, une table et une
bibliothèque; F le promenoir couvert, avec des latrines à l'extrémité; H le
jardin; I le tour dans lequel on dépose la nourriture; ce tour est construit de
manière que le religieux ne peut voir ce qui se passe dans la galerie du cloître.

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Un petit escalier construit dans le couloir B donnait accès dans les combles soit
pour la surveillance, soit pour les réparations nécessaires. Ces dispositions se
retrouvent à peu près les mêmes dans tous les couvents de chartreux répandus
sur le sol de l'Europe occidentale.

Nous ne finirons pas cet article sans transcrire le singulier programme de
l'abbaye de Thélème, donné par Rabelais, parodiant, au XVIe siècle, ces
grandes fondations du moyen âge. Cette bouffonnerie, au fond de laquelle on
trouve un côté sérieux, comme dans tout ce qu'a laissé cet admirable écrivain,
dévoile la tendance des esprits à cette époque, en fait d'architecture, et combien
on respectait peu ces institutions qui avaient rendu tant de services. Ce
programme rentre d'ailleurs dans notre sujet en ce qu'il présente un singulier
mélange de traditions monastiques, et de dispositions empruntées aux châteaux
élevés pendant les premiers temps de la renaissance. Après une conversation
burlesque entre frère Jean et Gargantua, celui-ci se décide à fonder une abbaye
d'hommes et de femmes, de laquelle on pourra sortir quand bon semblera.
Donc: «Pour le bastiment et assortiment de l'abbaye, Gargantua feit livrer de
content vingt et sept cens mille huict cens trente et ung moutons à la grand
laine, et, par chascun an, jusques à ce que le tout feust parfaict, assigna, sur la
recepte de la Dive, seize cens soixante et neuf mille escuz au soleil et autant à
l'estoille poussiniere. Pour la fondation et entretenement d'icelle, donna à
perpetuité vingt et trois cens soixante neuf mille cinq cens quatorze nobles à la
rose, de rente foncière, indemnez, amortys, et soluables par chascun an à la
porte de l'abbaye. Et de ce leur passa belles lettres. Le bastiment feut en figure
exagone, en telle façon que à chascun angle estoyt bastie une grosse tour ronde,
à la capacité de soixante pas en diametre. Et estoyent toutes pareilles en
grosseur et portraict. La riviere de la Loire decouloit sus l'aspect du septentrion.
Au pied d'icelle estoyt une des tours assise nommée Artice. En tirant vers
l'orient estoyt une autre nommée Calaer. L'autre ensuivant Anatole; l'autre après
Mesembrine; l'autre après Hesperie; la derniere, Cryere. Entre chascune tour
estoyt espace de trois cens douze pas. Le tout basty à six estaiges, comprenent
les caves soubz terre pour ung. Le second estoyt voulté à la forme d'une anse de
penier. Le reste estoyt embranché de guy de Flandres à forme de culz de
lampes. Le dessus couvert d'ardoise fine, avec l'endoussure de plomb à figures
de petitz manequins et «animaulx bien assortiz et dorés, avec les goutieres qui
issoyent hors la muraille entre les croysées, painctes en figure diagonale d'or et
azur, iusques en terre, ou finissoyent en grandz eschenaulx, qui tous
conduisoyent en la riviere par dessoubz le logis.

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«Ledict bastiment estoyt cent foys plus magnifique que n'est Bonivet, ne
Chambourg, ne Chantilly, car en icelluy estoyent neuf mille troys cens trente et
deux chambres, chascune guarnie de arriere chambre, cabinet, guarderobe,
chapelle et issue en une grande salle. Entre chascune tour, au mylieu dudict
corps de logis, estoyt une vis brisée dedans icelluy mesme corps. De laquelle
les marches estoyent part de porphyre, part de pierre numidicque, part de
marbre serpentin, longues de vingt et deux piedz; l'espoisseur estoyt de troys
doigtz, l'asseize par nombre de douze entre chascun repous. Entre chascun
repous estoyent deux beaulx arceaulx d'anticque, par lesquels estoyt receue la
clairté; et par iceulx on entroyt en ung cabinet faict à claire-voye de largeur de
ladicte vis, et montoit jusques au-dessus de la couverture, et là finoit en
pavillon. Par icelle vis on entroyt de chascun cousté en une grande salle et des
salles en chambre. De la tour Artice jusques à Cryere estoyent les belles
grandes librairies en grec, latin, hebrieu, françois, toscan et hespaignol,
departies par les divers estaiges, selon iceulx languaiges. Au milieu estoyt une
merveilleuse vis, de laquelle l'entrée estoyt par le dehors du logis en ung arceau
large de six toises. Icelle estoit faicte en telle symetrie et capacité que six
hommes d'armes, la lance sus la cuisse, pouvoyent de front ensemble monter
jusques au-dessus de tout le bastiment. Depuis la tour Anatole jusques à
Mesembrine estoyent belles grandes galleries, toutes painctes des anticques
proesses, histoyres et descriptions de la terre. Au mylieu estoyt une pareille
montée et porte, comme avons dict du cousté de la riviere...

«Au mylieu de la basse court estoyt une fontaine magnifique de bel alabastre.
Au-dessus, les troys Graces, avecques cornes d'abundance, et iectoyent l'eau
par les mamelles, bouche, aureilles, yeulx, et aultres ouvertures du corps. Le
dedans du logis sus la dicte basse court estoyt sus gros pilliers de cassidoine et
porphyre, à beaulx arcs d'anticque, au dedans desquelz estoyent belles
gualleries longues et amples, ornées de painctures, de cornes de cerfz, licornes,
rhinocerotz, hippopotames, dens d'elephans et aultres choses spectables. Le
logys des dames comprenoyt depuis la tour Artice jusques à la porte
Mesembrine. Les hommes occupoyent le reste. Devant ledict logys des dames,
affin qu'elles eussent l'esbatement, entre les deux premieres tours au dehors,
estoyent les lices, l'hippodrome, le theatre et natatoires, avecques les bains
mirificques à triple solier, bien guarniz de tous assortimens et foison d'eau de
myrrhe. Jouxte la riviere estoyt le beau jardin de plaisance. Au milieu d'icelluy
le beau labyrinthe. Entre les deux aultres tours estoyent les jeux de paulme et
de grosse balle. Du cousté de la tour Criere estoyt le vergier, plein de tous
arbres fructiers, tous ordonnez en ordre quincunce. Au bout estoit le grand parc,

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foizonnant en toute saulvaigine. Entre les tierces tours estoyent les butes pour
l'arquebouse, l'arc et l'arbaleste. Les offices hors la tour Hesperie, à simple
estaige. L'escurie au delà des offices. La faulconnerie au devant d'icelles,
gouvernée par asturciers bien expertz en l'art. Et estoit annuellement fournie par
les Candiens, Venitiens et Sarmates, de toutes sortes d'oyseaulx paragons,
aigles, gerfaulx, autours, sacres, laniers, faulcons, esparviers, esmerillons et
aultres, tous bien faictz et domesticques, que, partans du chasteau pour s'esbatre
es champs, prenoyent tout ce que rencontroyent. La venerie estoit ung peu plus
loing, tirang vers le parc...

«Toutes les salles, chambres et cabinets, estoyent tapissez en diverses sortes,
selon les saisons de l'année. Tout le pavé estoyt couvert de drap verd. Les lietz
estoyent de broderie...

«En chascune arriere chambre estoit ung mirouer de crystallin enchassé en or
fin, autour guarny de perles, et estoit de telle grandeur qu'il povoit
veritablement representer toute la personne...»

La règle des Thelemites se bornait à cette clause:

«Fay ce que vouldras, parce que,» ajoute Rabelais, «gens liberes, bien nayz,
bien instruictz, conversans en compaignies honnestes, ont par nature ung
insting et aiguillon qui tous jours les poulse à faictz vertueux, et retire de vice,
lequel ilz nommoient honneur... Iceulx, quand par vile subjection et contraincte
sont deprimez et asserviz, destournent la noble affection par laquelle à vertu
franchement tendoyent, à deposer et enfraindre ce joug de servitude. Car nous
entreprenons tousjours choses defendues, et convoitons ce que nous est denié...
Tant noblement estoyent apprins qu'il n'estoit entre eux celluy ne celle qui ne
sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler de cinq à
six languaiges,. et en iceulx composer tant en carme qu'en oraison solue...»
Toute l'histoire des premiers moments de la renaissanoe est dans ce peu de
mots, et l'on sait où cette facile et galante morale conduisit la société, et
comment tant de gens «bien nayz, bien instruictz, furent poulsez par nature à
faictz vertueux.»

Nous avons dû dans cet article, déjà bien long, nous occuper seulement des
dispositions générales des monastères, nous renvoyons nos lecteurs, pour
l'étude des différents services et bâtiments qui les composaient, aux mots:
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, ÉGLISE, CLOÎTRE, PORCHE,

Page 384

RÉFECTOIRE, CUISINE, DORTOIR, CHAPITRE, BIBLIOTHÈQUE,
GRANGE, PORTE, CLOCHERS, TOUR, ENCEINTE, etc., etc. 116
Note 51: (retour) Le plan original de l'abbaye de Saint-Gall (en Suisse) est conservé
dans les archives de ce monastère; il est reproduit à une petite échelle par dom
Mabillon (Annales Benedictini, t. II, p. 571), et récemment publié en fac-simile par
M. F. Keller, avec une notice descriptive. (Voy. Instructions sur l'arch. monast., par
M. Albert Lenoir.)

Note 52: (retour) Voici le passage de cette lettre donné par Mabillon (Ann. Bened., t.
II, p. 571, 572). «Hæc tibi, duldissime fili Cozberte, de positione officinarum paucis
exemplata direxi, quibus sollertiam exerceas tuam, meamque devotionem utcumque
cognoscas, qua tuæ bonæ voluntati satisfacere me segnem non inveniri confido. Ne
suspiceris autem me hæc ideo elaborasse, quod vos putemus nostris indigere
magisteriis; sed potius, ob amorem tui, tibi soli perscrutanda pinxisse amicabili
fraternitatis intuitu crede.--Vale in Christo semper memor nostri, amen.»

Note 53: (retour) Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain. Paris, 1845; p. 16.

Note 54: (retour) C'est de l'excellent ouvrage de M. P. Lorain que nous extrayons
cette traduction. (Bibl. Clun., col. 1, 2, 3, 4.)

Note 55: (retour) «...Ita ut nec nostra, nec alicujus potestatis contradictione, contra
religiosam dumtaxat electionem impediantur...»

Note 56: (retour) «...Habeantque tuitionem ipsorum apostolorum atque romanum
pontificem defensorem...»

Note 57: (retour) «Placuit etiam huic testamento inseri ut ab hac die, nec nostro, nec
parentum nostrorum, nec fascibus regiæ magnitudinis, nec cujuslibet terrenæ
potestatis jugo subjiciantur iidem monachi ibidem congregati...»

Note 58: (retour) On avait toujours cru devoir employer ces sortes d'imprécations,
car déjà, dès le VIIe siècle, dans un acte de donation d'une certaine Théodétrude à
l'abbaye de Saint-Denis, on lit ce passage «...Propterea rogo et contestor coram Deo
et Angelis ejus, omni nationi hominum tam propinquis quam extraneis, ut nullus
contra deliberatione mea impedimentum sancto Dionysio de hac re quæ ad me per
has litteras deputatum est facere præsumat. si fuerit qui minas suas ad hoc apposuerit
faciendo, æternus Rex peccata mea absolvat, et ille maledictus in inferno interiori et
Anathema et Maranatha percussus cum Juda cruciandus descendat, et peccatum
quem amittit in filios et in domo sua crudelissima plaga ut leprose pro hujus culpa a
Deo percussus, ut non sit qui inhabitet in domo ejus, ut eorum plaga in multis
timorem concutiat, et quantum res ipsa meliorata valuerit, duplex, salisfactione fisco
egenti exsolvat...» (Hist. de l'abb. de Saint-Denis, Félibien, pièces just., p. IV.) Dans
une charte de Gammon pour le monastère de Limeux, en 697 (Annal. Bened., t. I,
append., art, 34); dans la charte de fondation des monastères de Poultiers et de
Vézelay, donnée par Gérard de Roussillon au IXe siècle (Hug. Pict., Courtépée), et
dans beaucoup d'autres pièces, ces malédictions se présentent à peu près dans les
mêmes termes, comme on le voit d'ailleurs par les Formules de Marculphe.

Note 59: (retour) Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain.

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Note 60: (retour) En 893, un abbé de Saint-Denis, Ebles, fut tué en Aquitaine d'un
coup de pierre à l'attaque d'un château qu'il assiégeait comme capitaine d'une troupe
de soldats. (Hist. de l'abb. de Saint-Denys, par D. Felibien, p. 100.)

Note 61: (retour) Hist. de l'abb. de Saint-Germain des Prez, par D. Bouillart. Paris,
1724, p. 30; in-f°.

Note 62: (retour) Hist. de l'abb. de Cluny, par M. P. Lorain, p. 41 et suiv.

Note 63: (retour) Cluny au XIe siècle, par l'abbé Cucherat. (Voy. Mabillon, Ann.
Ben., t. V, p. 70. «...Ne in vacuum laborare videretur, et ne semel recuperatus locus
iterum in pejora laberetur.»)

Note 64: (retour) Hist. de Saint-Étienne Harding, p. 264.--Voy. Essai sur l'hist.
monét. de l'abb. de Cluny, 1842, p. 8 (tiré à 25 exempl.), par M. Anatole Barthélemy.

Note 65: (retour) Cluny au XIe siècle, par l'abbé Cucherat, p. 23.

Note 66: (retour) Bibl. Clun., dans les notes d'André Duchesne, col. 24.

Note 67: (retour) Mabillon, sixième préface de ses Acta sanctorum ord. S. Bened., t.
V. nº 48 et 49.

Note 68: (retour) Udalr. Antiq. consuet., lib. III, cap. 24. Nous empruntons cette
traduction à l'ouvrage de M. l'abbé Cucherat, que nous avons déjà eu l'occasion de
citer tant de fois. Les Antiquiores consueludines cluniacensis monasterii d'Udalric se
trouvent intégralement imprimées dans le Spicilegium, t. I, in-folio, p. 641 et suiv.
On les a réunies à l'oeuvre du moine Bernard dont il est l'abréviateur, in-4° en 126 p.

Note 69: (retour) Ce plan est à l'échelle de 0m,0005 pour mètre.

Note 70: (retour) «In quibusdam ecclesiis sacerdos in aliquo altari foribus proximiori
celebrat missam, jussu episcopi, poenitentibus ante fores ecclesiæ constitutis.»
(Lorain. p. 66.)

Note 71: (retour) Ibid.

Note 72: (retour) Apocalypse.

Note 73: (retour) Hist. de l'abb. de Cluny, Lorain.

Note 74: (retour) Ce plan est à l'échelle de 0m,0005 pour mètre.

Note 75: (retour) La vue cavalière de l'abbaye Saint-Étienne de Caen, que nous
donnons ici, est copiée sur une gravure de la Topographie de la Gaule
(NORMANDIE). Merians, éd. Francfort, 1662. Voy. aussi les Monog. d'abb. Bib.
Sainte-Geneviève.

Note 76: (retour) Les frères convers différaient des frères profes, en ce que leurs
voeux étaient simples et non solennels. C'étaient des serviteurs que les cisterciens
pouvaient s'attacher avec la permission de l'évêque diocésain. À une époque où les
monastères étaient pleins de religieux de race noble, les frères convers étaient pris
parmi les laboureurs, les gens de métiers: ils portaient un costume régulier toutefois
et mangeaient à la table commune au réfectoire. On comprend que dans des temps où

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la condition du peuple des campagnes était aussi misérable que possible, les
Couvents cisterciens ne devaient pas manquer de frères convers qui retrouvaient
ainsi, en entrant dans le cloître, la sécurité, une grande liberté relative, et une
existence assurée.

Note 77: (retour) Cîteaux arriva promptement au nombre incroyable de deux mille
maisons monastiques des deux sexes; chaque maison possédait cinq ou six granges.
(Histoire de l'abbaye de Morimond, par l'abbé Dubois, 2e édit., 1852; Annales de
l'ordre de Cîteaux: Essai sur l'histoire de l'ordre de Cîteaux, par D. P. Le Nain,
1696.)

Note 78: (retour) Nous devons ce plan à l'obligeance de M. Harmand, bibliothécaire
de la ville de Troyes, et de M. Millet, architecte de ce diocèse, qui a bien voulu nous
en fournir un calque.

Note 79: (retour) Colloquii locus.

Note 80: (retour) Calefactorium.

Note 81: (retour) Il existe encore, en effet, dans la grande église abbatiale de
Pontigny, des vitraux blancs de l'époque de sa construction, dont les plombs seuls
forment des dessins d'un beau style, et comme le ferait un simple trait sur une
surface incolore (voy. VITRAIL).

Note 82: (retour) Voy. la Notice sur l'abbaye de Pontigny, par le baron Chaillou des
Barres, 1844.

Note 83: (retour) Ce plan est extrait de la topogr. de la France. Bibl. imp. Estamp.
Ces bâtiments furent complétement altérés au commencement du dernier siècle.

Note 84: (retour) Jul. Pâris. Espr. primit. de Cît., sect 10 et 11: De l'off. du portier.
Hist. de l'abb. de Morimond, par l'abbé Dubois.

Note 85: (retour) L'église de Pontigny et la grange à l'entrée sont encore conservées;
cette église, quoique d'une simplicité un peu puritaine, ne laisse pas d'être fort belle;
nous ne savons s'il a jamais existé un clocher sur le transsept; il n'en reste plus de
traces.

Note 86: (retour) Ce plan nous a été communiqué par M. Bérard, architecte, qui a
fait sur cette abbaye un travail graphique important, accompagné d'une excellente
notice à laquelle nous renvoyons nos lecteurs. Ces plans sont aujourd'hui la propriété
du ministère d'État.

Note 87: (retour) Fontenay appartient aujourd'hui aux descendants du célèbre
Montgolfier; le monastère est devenu une papeterie importante.

Note 88: (retour) Annales cist., t. II, p. 50.

Note 89: (retour) Annales cist., t. III., p. 440, et t. IV, p. 370.

Note 90: (retour) Du Cange, Gloss.

Note 91: (retour) Saint-Anselme de Cant., par M. C. de Rémusat, Paris, 1853; voir
les chap. I et II.

Page 387

Note 92: (retour) Entre autres ceux de Reims, d'Amiens, de Laon.

Note 93: (retour) Hist. de l'abb. de Morimond, par M. l'abbé Dubois, chap. XXIII.

Note 94: (retour) Du Cange, Gloss.: «Pontifex, pontium exstructor. Fratres Pontis
sub finem secundæ stirpis regum Franc. ad hoc potissimum institui, ut viatoribus
tutelam, hospitium, aliaque necessaria præstarent. Fratres Pontis dicti quod pontes
construerent uti facilius et tutius fluvios transire possent viatores. Sic avenionensem
pontem præsidente et architecto S Benezeto exstruere ut fusius docetur in ejusdem
sancti historia Aquis edita ana. 1707, in-16. Horum hospitalariurum Pontificum, seu
Factorum Pontium (sic aliquando vocantur) habitus erat vestis alba cum signo pontis
et crucis de panno supra pectus, ut loquitur charta ann. 1471, pro Hospitali Pontis S.
Spiritus, ex schedis D. Lancelot.»

Note 95: (retour) A, l'église, dont le choeur remonte aux premières années du XIIe
siècle, et la nef fut rebâtie vers 1240. B, le cloître. C, chapelle Notre-Dame. D,
réfectoire. G, salle capitulaire. H, mortuaire. E, petit dortoir. I, grandes salles,
dortoirs au-dessus. K, celliers. L, cuisine. N, chapelle Saint-Michel.

Note 96: (retour) A, l'église, la base de la tour est seule conservée, sa construction
date du XIe siècle. B, le grand cloître. C, le chapitre. D, jardin. E, le réfectoire. F, les
cuisines.

Note 97: (retour) A, l'église. B, le cloître. C, la porte principale de l'abbaye du côté
de la ville. D, porte dite papale du côté des prés. E, salle capitulaire et dortoirs au-
dessus. F, la chapelle de la Vierge, bâtie par P. de Montereau. G, le réfectoire, bâti
par le même architecte. H, celliers et pressoirs. I, la maison abbatiale. K, les fossés.
L, jardins. M, dépendances. L'infirmerie à l'extrémité du bâtiment E.

Note 98: (retour) Voir la notice de M. Hérard sur cette abbaye. Paris, 1851, et le
curieux travail graphique de cet architecte, déposé aux archives des Monuments hist.
minist. d'État. Le chemin de fer de Creil passe aujourd'hui à travers les enclos de
l'abbaye.

Note 99: (retour) L'enceinte de la ville fut reconstruite sous Charles VII, mais elle
remplaçait des fortifications plus anciennes dont on retrouve de nombreuses traces.

Note 100: (retour) «Adhæret huic portæ domus prima custodiarum, ubi ab
ingressuris, si qua habeant arma, deponuntur, nisi ea retinere permittat monasterii
prior, qui arcis prorector est.» (Mabillon, Annal. benedict., t. IV, p. 75.)

Note 101: (retour) Ce nom ne lui fut donné qu'après l'institution de l'ordre de Saint-
Michel, sous Louis XI. C'était probablement au XIIIe siècle le dortoir de la garnison.

Note 102: (retour) Le Mont-Saint-Michel est aujourd'hui une maison de détention;
des planchers et des cloisons coupent la belle salle des Chevaliers et les dortoirs. En
1834, la charpente de la nef de l'église fut incendiée et les maçonneries romanes du
vaisseau souffrirent beaucoup de ce sinistre. Le choeur est bien conservé, et quoique
bâti en granit, il présente un des exemples les plus ouvragés de l'architecture ogivale
des derniers temps.

Note 103: (retour) Cette vue est copiée sur l'une des gravures du Monasticon Gallic.
(Monogr. d'abbayes, bibl. Sainte-Geneviève).

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Note 104: (retour) Riv. Tiretaine. L'abbaye de Saint-Allyre avait été rebâtie sous le
pontificat de Pascal II, par conséquent dans les premières années du XIIe siècle. Elle
était autrefois comprise dans l'enceinte de la ville de Clermont, mais ne fut fortifiée
que plus tard, lorsqu'elle fut laissée en dehors des nouvelles fortifications, vers la fin
du XIIe siècle. (Mabillon. Ann. bénéd.--Antiquit. de la France, in-12, 1631.)

Note 105: (retour) Saint François d'Assises et saint Thomas d'Aquin, par E. J.
Delécluze, t. Ier, p. 278 et suiv.

Note 106: (retour) Le Th des antiq de Paris, par J. Du Breul, 1634, liv. II, p. 378.
Nous avons vu détruire, lors du percement de la nouvelle rue Soufflot, les derniers
vestiges du couvent des Jacobins, qui se trouvait à cheval sur les murailles de Paris.
Voir la Statistique monum. de Paris, publiée sous la direction de M. Albert Lenoir.

Note 107: (retour) J. Du Breul, Th. des ant. de Paris, p. 380.

Note 108: (retour) Ce beau monastère, fort mutilé aujourd'hui, est occupé par un
quartier d'artillerie; l'église a été divisée en étages, les beaux meneaux en pierre des
fenêtres sont détruits depuis quelques années. Des écuries sont disposées dans le
cloître et dans la jolie chapelle peinte de Saint-Antonin. Parmi ces peintures il en est
de fort remarquables, et qui ne le cèdent en rien aux peintures italiennes de cette
époque; mais elles s'altérèrent davantage chaque jour. Les colonnes et chapiteaux du
grand cloître sont en marbre gris des Pyrénées.

Note 109: (retour) «Edit enim S. Augustinus dignitate major beato Francisco, sed et
aliquot seculis antiquior... Lesdicts frères Hermites de l'ordre de Sainct-Augustin ont
eu trois diverses maisons à Paris. Premièrement ils ont demeuré en la rue dicte
encore aujourd'hui des Vieux-Augustins... Leur esglise estoit la chapelle Saincte-
Marie-Égyptienne, près la porte Montmartre, laquelle pour lors hors la ville, avoit
esté rebastie aux despens, et à la poursuitte d'un marchand drapier de Paris...
Secondement ils ont demeuré auprès la porte Sainct-Victor, en un lieu vague incult,
et remply de chardons, qui pour cela s'appeloit Cardinelum à carduis, et s'estendoit
depuis ladicte porte, jusques en la rue de Bièvre, où l'esglise Sainct-Nicolas enclose
retient ce surnom de Chardonnet... En l'année 1286, le roi Philippe le Bel concéda
aux augustins l'usage des murailles et tournelles de la ville: deffendant à toutes
personnes d'y passer, ny demeurer sans leur congé. Mais voyants qu'en tel lieu ils ne
pouvoient commodément vivre, pour le peu d'aumosnes qu'on leur faisoit: du
consentement dudict roy et de l'évesque de Paris, Simon Matiphas de Bucy, ils
vendirent ce qu'ils avoient acquis au Chardonnet, et s'en vindrent tenir au lieu où ils
sont de présent: que leur cédèrent les frères de la pénitence de Jésus-Christ, dicts en
latin Saccarii, et en françois Sachets...» (Du Breul, Théol. des antiq. de Paris, liv. II.)

Note 110: (retour) «Monaster. B. Mariæ-Viridis-Vallis, vulgo Groenendæl, ordo can.
reg. S. P. August. Congreg. Windesemensis in silva Zoniæ prope Bruxellas
situatum.» (Castella et Prætoria nobil. Brabantiæ, Cænobiaque celeb. ad viv. delin.,
ex museo Jac. Baronis Le Roy. Antverpiæ, 1696.)

Note 111: (retour) Hist. du dioc. de Paris, par l'abbé Lebeuf, t. Ier, p. 332, et t. IV, p.
246.

Note 112: (retour) Hist. de l'abb. de Cluny, par M. P. Lorain, p. 154 et suiv.

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Note 113: (retour) Pour donner une idée des tendances du pouvoir royal en France
dès le XIIIe siècle, nous citerons cette parole du roi saint Louis en apprenant
qu'après avoir excommunié l'empereur Frédéric, et délié ses sujets du serment de
fidélité, Grégoire X offrait la couronne impériale au comte Robert, frère du roi de
France: «il s'étonnait, dit-il, de l'audace téméraire du pape, qui osait déshériter et
précipiter du trône un aussi grand prince, qui n'a point de supérieur ou d'égal parmi
les chrétiens.» (Hist. de l'abb. de Cl., par Lorain.)

Note 114: (retour) Nous devons ce plan à l'obligeance de M. Mallay, architecte
diocésain de Clermont-Ferrand, qui a bien voulu nous envoyer un calque de
l'original. La grande chartreuse de Clermont est située à 50 kilom. de cette ville du
côté de Bourg-Lastic; le plan que nous présentons est un projet de restauration qui
n'a pas été entièrement exécuté, mais il a pour nous cet avantage de fournir un
ensemble complet, dans lequel les services sont étudiés et disposés avec soin.

Note 115: (retour) Ann. bénéd. Mabillon, t. VI, p. 45.

Note 116: (retour) Voy. l'Abécédaire, ou rudim. d'archéol., architecture civile et
militaire, par M. de Caumont. 1853.

ARCHITECTURE CIVILE. Il n'existe plus aujourd'hui, en France, que de
bien rares débris des édifices civils antérieurs au XIIIe siècle. Les habitations
des nouveaux dominateurs des Gaules ressemblaient fort, jusqu'à l'époque
féodale, aux villæ romaines; c'étaient des agglomérations de bâtiments disposés
sur des rampants de coteaux presque toujours au midi, sans symétrie, et
entourés d'enceintes, de palissades ou de fossés. Les résidences des grands ne
différaient guère, pendant la période mérovingienne, des établissements
religieux qui ne faisaient que perpétuer la tradition antique. «Quand,» dit M. de
Caumont, «les villes gallo-romaines, inquiétées, puis pillées par les barbares,
furent obligées de restreindre leur périmètre, de le limiter aux points les plus
favorables à la défense; quand le danger devint si pressant qu'il fallut sacrifier
les plus beaux édifices, les démolir pour former de ces matériaux les
fondements des murs de défense, de ces murs que nous offrent encore Sens, le
Mans, Angers, Bourges, Langres et la plupart des villes gallo-romaines, alors il
fallut comprimer les maisons entassées dans ces enceintes si étroites,
comparativement à l'étendue primitive des villes; la distribution dut en
éprouver des modifications considérables; les salles voûtées établies sous le sol
et l'addition d'un ou deux étages au-dessus du rez-de-chaussée durent être, au
moins dans certaines localités, les conséquences de cette condensation des
populations urbaines.» Dans les grandes cités, des édifices romains avaient été

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conservés, toutefois: les curies, les cirques, les théâtres, les thermes étaient
encore utilisés sous les rois de la première race; les jeux du cirque n'avaient pas
cessé brusquement avec la fin de la domination romaine; les nouveaux
conquérants même se piquaient de conserver des usages établis par une
civilisation avancée; et telle était l'influence de l'administration de l'empire
romain, qu'elle survivait aux longs désastres des Ve et VIe siècles. Dans les
villes du midi et de l'Aquitaine surtout, moins ravagées par le passage des
barbares, les formes de la municipalité romaine étaient maintenues; beaucoup
d'édifices publics restaient debout; mais, au nord de la Loire, les villes et les
campagnes, sans cesse dévastées, n'offraient plus un seul édifice romain qui pût
servir d'abri; les rois francs bâtissaient des villæ en maçonnerie grossière et en
bois; les évêques, des églises et des monastères; quant à la cité, elle ne
possédait aucun édifice public important, ou du moins il n'en reste de traces ni
dans l'histoire, ni sur le sol. Les villæ des campagnes, les seuls édifices qui,
jusqu'à l'époque carlovingienne, aient eu quelque valeur, ressemblaient plutôt à
de grandes fermes qu'à des palais; elles se trouvent décrites dans le capitulaire
de Charlemagne (de Villis); le sol de la Belgique, du Soissonnais, de la
Picardie, de la Normandie, de l'Ile-de-France, de l'Orléanais, de la Touraine et
de l'Anjou, en était couvert. Les villæ se composaient presque toujours de deux
vastes cours avec des bâtiments alentour, simples en épaisseur, n'ayant qu'un
rez-de-chaussée; on communiquait aux diverses salles par un portique ouvert;
l'une des cours était réservée aux seigneurs, c'était la villa urbana; l'autre aux
colons ou esclaves chargés de l'exploitation: on l'appelait villa rustica 117.

La villa mérovingienne est donc la transition entre la villa romaine et le
monastère de l'époque carlovingienne (voy. ARCHITECTURE,
ARCHITECTURE MONASTIQUE).

Après Charlemagne, la féodalité changea bientôt la villa seigneuriale en
château fort. Les monastères seuls conservèrent la tradition romaine. Quant aux
villes, elles ne commencèrent à élever des édifices, civils qu'après le grand
mouvement des communes des XIe et XIIe siècles. Il s'écoula même un laps de
temps considérable avant que les nouvelles communes aient pu acquérir une
prépondérance assez grande, établir une organisation assez complète, pour
songer à bâtir des hôtels de ville, des halles, des bourses ou des marchés. En
effet, dans l'histoire de ces communes, si bien connue aujourd'hui grâce aux
travaux de M. Augustin Thierry, il n'est pas question de fondation d'édifices de
quelque importance. Les bourgeois affranchis de Vézelay construisent des
maisons fortifiées, mais ne paraissent pas songer à établir dans leur cité la curie

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romaine, l'hôtel de ville du moyen âge. «Les habitants des villes, que ce
mouvement politique avait gagnés, se réunissaient dans la grande église ou sur
la place du marché, et là ils prêtaient, sur les choses saintes, le serment de se
soutenir les uns les autres, de ne point permettre que qui que ce fût fît tort à l'un
d'entre eux ou le traitât désormais en serf. Tous ceux qui s'étaient liés de cette
manière prenaient dès lors le nom de communiers ou de jurés, et, pour eux, ces
titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de fidélité et de dévouement
réciproques, exprimés, dans l'antiquité, par le mot de citoyen 118... Chargés de
la tâche pénible d'être sans cesse à la tête du peuple dans la lutte qu'il
entreprenait contre ses anciens seigneurs, les nouveaux magistrats» (consuls
dans les villes au midi, jurés ou échevins dans celles du nord) «avaient mission
d'assembler les bourgeois au son de la cloche, et de les conduire en armes sous
la bannière de la commune. Dans ce passage de l'ancienne civilisation abâtardie
à une civilisation neuve et originale, les restes des vieux monuments de la
splendeur romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des
murailles et des tours qui devaient garantir les villes libres contre l'hostilité des
châteaux. On peut voir encore, dans les murs d'Arles, un grand nombre de
pierres couvertes de sculptures provenant de la démolition d'un théâtre
magnifique, mais devenu inutile par le changement des moeurs et l'interruption
des souvenirs.» Ainsi, à l'origine de ces grandes luttes, c'est l'église qui sert de
lieu de réunion, et le premier acte de pouvoir est toujours l'érection de murailles
destinées à protéger les libertés conquises. Lorsque les habitants de Reims
s'érigèrent en commune, vers 1138, le grand conseil des bourgeois s'assemblait
dans l'église Saint-Symphorien, et la cloche de la tour de cette église servait de
beffroi communal. «D'autres villes offraient, à la même époque, l'exemple de
cet usage introduit par la nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre à
couvert une assemblée nombreuse. Aussi l'un des moyens que la puissance
ecclésiastique employait pour gêner l'exercice du droit de commune, était de
faire défense de se réunir dans les églises pour un autre motif que la prière, et
de sonner les cloches à une autre heure que celles des offices 119.» Les luttes
incessantes des communes du domaine royal avec le pouvoir féodal, pendant le
XIIe siècle, et leur prompte décadence dès que le pouvoir royal se constitua sur
des bases durables, au commencement du XIIIe siècle, ne permirent pas aux
villes telles que Noyon, le Mans, Laon, Sens, Reims, Cambrai, Amiens,
Soissons, etc., d'élever de grands édifices municipaux autres que des murailles
de défense et des beffrois. Le beffroi était le signe le plus manifeste de
l'établissement de la commune, le signal qui annonçait aux bourgeois
l'ouverture des assemblées populaires, ou les dangers auxquels la cité se

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trouvait exposée (voy. BEFFROI). Mais les communes de Flandre, du Brabant
ou du midi de la France, qui conservèrent leurs franchises jusqu'au XVIe siècle,
eurent le loisir de construire de grands édifices municipaux dès la fin du XIIe
siècle, et surtout pendant les XIIIe et XIVe siècles. Plusieurs de ces édifices
existent encore en Belgique; mais dans le midi de la France, ils ont tous été
détruits pendant les guerres religieuses du XVIe siècle. Nous n'en connaissons
qu'un seul encore debout dans une des petites villes du comté de Toulouse,
Saint-Antonin, située à quelques lieues au nord-ouest de Montauban (voy.
HÔTEL DE VILLE). Il en est de même des halles, bourses; nous ne possédons,
en France, qu'un très-petit nombre de ces édifices, et encore ne se sont-ils
conservés que dans des villes de peu d'importance, tandis qu'en Belgique les
villes de Bruges et d'Ypres, de Louvain, de Malines, d'Anvers, ont eu le bon
esprit de préserver de la destruction ces précieux restes de leur grandeur
pendant les XIIIe et XVe siècles (voy. BOURSE).

Pendant les XIe, XIIe, XIIIe et XIVe siècles, un grand nombre d'hôpitaux furent
fondés. Les évêques et les établissements religieux furent des premiers à offrir
des refuges assurés et rentés aux malades pauvres. Les pestes étaient fréquentes
au moyen âge, dans des villes non pavées, resserrées entre des murailles
d'autant moins étendues que leur construction occasionnait des dépenses
considérables. Les guerres avec l'Orient avaient introduit la lèpre en Occident.
Beaucoup de monastères et de châteaux avaient établi, dans leur voisinage, des
léproseries, des maladreries, qui n'étaient que de petits hôpitaux entretenus par
des religieux. Les moines augustins (hospitaliers) s'étaient particulièrement
attachés au service des malades pauvres, et dès le XIIe siècle un grand nombre
de maisons hospitalières des grandes villes étaient desservies par des
religieuses augustines. De simples particuliers, «meuz de pitié,» comme dit le
P. du Breul, abandonnaient des propriétés aux pauvres malades «passants par la
ville;» ils les dotaient, et bientôt ces maisons, enrichies de dons, pourvues de
priviléges accordés par les évêques, les princes séculiers et les papes,
devenaient de grands établissements, qui se sont conservés jusqu'à nos jours,
respectés par tous les pouvoirs et à travers toutes les révolutions. Mais c'est à
partir du XIIe siècle que les hôpitaux sont construits suivant un programme
arrêté. C'étaient de grandes salles voûtées, hautes, aérées, souvent divisées par
une ou plusieurs rangées de colonnes; à l'une des extrémités était un vestibule,
ou quelquefois un simple porche ou auvent; à l'autre bout, une chapelle. En
aile, une officine, pharmacie, puis les cellules des religieux ou religieuses, leur
réfectoire, leur cuisine; souvent un cloître et une église complétaient cet
ensemble de bâtiments presque toujours entourés d'une muraille (voy. HÔTEL-

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DIEU, MALADRERIE, LÉPROSERIE). Des jardins étaient, autant qu'il se
pouvait faire, annexés à l'établissement.

Ces maisons, dans certains cas, ne servaient pas seulement de refuges aux
malades, mais aussi aux pauvres sans asile. On lit dans l'ouvrage du P. du Breul
ce passage touchant l'hôpital Sainte-Catherine, primitivement Sainte-
Opportune, fondé en la grande rue Saint-Denis, à Paris. «Est à noter que audit
hospital il y a onze religieuses qui vivent et tiennent la reigle de monsieur
sainct Augustin, laquelle en leur profession elles font serment de garder, et sont
subjetes à monsieur l'évêque de Paris, lequel les visite par lui et ses vicaires, et
font leur profession entre ses mains, et a estably et confirmé leurs statuts. Plus
elles font les trois voeux de religion, et vivent comme ès autres maisons
réformées, hormis qu'elles n'ont cloistre ni closture à cause de l'hospitalité, et
qu'elles sont ordinairement autour des pauvres, lesquels elles sont tenues de
penser. Elles mangent en commun... lesdites religieuses sont subjetes et tenues
de recevoir toutes pauvres femmes et filles par chascune nuict, et les héberger
par trois jours consécutifs; et pour se faire, garnir de linges et couvertures
quinze grands licts, qui sont en deux grandes salles basses dudit hospital, et ont
lesdites religieuses le soin de les penser, traicter et chauffer de charbon, quand
la saison le requiert. Aucune fois les licts sont si plains, que aucunes desdites
femmes et filles sont contrainctes coucher entre les deux portes de la maison,
où on les enferme de peur qu'elles ne facent mal, ou qu'il ne leur advienne
inconvénient de nuict. Plus elles sont tenues de recueillir en ladite maison tous
les corps morts ès prisons, en la rivière et par la ville, et aussi ceux qui ont esté
tuez par ladite ville. Lesquels le plus souvent on apporte tous nuds, et
néantmoins elles les ensevelissent de linges et suaires à leurs despens, payent le
fossoyeur et les font enterrer au cimetière des Saincts-Innocents. Lesquels
quelquefois sont en si grande quantité, qu'il se trouve par acte signé des
greffiers de justice, avoir esté portez en ladite maison en moins de quatorze
mois, quatre-vingt-dix-huict corps morts 120...»

De toute ancienneté, conformément aux usages chrétiens, on enterrait les morts
autour des églises, si ce n'est les hérétiques, les juifs et les excommuniés. Les
grands personnages avaient leur sépulture sous le pavé même des églises, ou
des cloîtres; mais dans des villes populeuses, souvent les églises se trouvaient
tellement entourées d'habitations particulières qu'il n'était pas possible de
conserver un espace convenable aux sépultures, de là l'établissement de
charniers ou cimetières spéciaux proche de quelques églises, autour desquelles
alors on réservait de vastes espaces libres. Tels étaient les cimetières des Saints-

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Innocents à Paris, de Saint-Denis à Amiens, etc. Lorsque l'édilité commença de
s'établir dans les grandes villes, que l'on prit pendant les XIIIe et XIVe siècles
des mesures de salubrité et de police urbaines, on entoura les champs des morts
de clôtures avec portiques, formant de vastes cloîtres sous lesquels s'élevèrent
des monuments destinés à perpétuer le souvenir des nobles ou des personnages
importants, puis bientôt, lorsque survinrent des épidémies, reconnaissant
l'insuffisance et le danger de ces enclos compris dans l'enceinte des grandes
villes, on établit extra-muros des cimetières, assez semblables à ceux qui,
aujourd'hui, sont affectés aux sépultures.

«En 1348, environ Caresme, en vertu des lettres patentes du roy Philippe VI, dit
de Valois, pour lors régnant, le cimetière des Saints-Innocents fut du tout clos et
fermé sans qu'on y entrast aucunement, les portes et entrées estans murées pour
l'utilité du peuple, de peur que l'air de Paris, à raison de la mortalité ou
épidémie qui pour lors couroit, ne fust gasté et corrompu, et que par le grand
amas des corps pour lors enterrez audit cimetière, et qui y pouvoient encores
estre apportez, il n'advinst un plus grand inconvénient et péril. Et suivant la
volonté du roy, l'on benist un autre cimetière hors les murs de la ville, pour
enterrer tous les corps de ceux qui mourroient durant ladite épidémie: suivant
laquelle ordonnance plusieurs corps y furent portez (j'estime que ce soit celuy
de la Trinité pour lors hors la ville, où encore pour le jour d'huy s'enterrent tous
les corps morts de la contagion qui sortent de l'Hostel-Dieu de Paris...) 121»
(voy. CIMETIÈRE).

Mais ces maisons de refuge, ces hôpitaux et ces champs de repos entourés de
portiques, ressemblaient en tous points jusqu'au XIVe siècle, aux constructions
monastiques, et n'en étaient pour ainsi dire qu'une branche. Les grandes
abbayes avaient donné les premiers modèles de ces constructions; elles étaient
entrées plus avant encore dans l'architecture purement civile, en affectant des
parties de leurs terrains à des foires ou marchés perpétuels ou temporaires;
marchés qui devenaient un produit d'une certaine importance dans le voisinage
des grands centres de population. Les chevaliers du Temple, à Paris, bâtirent
une boucherie sur leur territoire où ils exerçaient justice haute, moyenne et
basse 122. Philippe Auguste qui, l'un des premiers, se préoccupa sérieusement et
avec cet esprit de suite qui le distingue, de l'agrandissement et de
l'assainissement de la ville de Paris, acheta de la Léproserie établie hors la ville
de Paris, un marché qu'il transféra «dans une grande place vuide plus à portée
du commerce, appellée Champeaux, c'est-à-dire Petits-Champs, déjà destinée à

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l'usage: du public par le roy Louis VI, son ayeul. Ce fut là qu'il fit bastir les
halles pour la commodité des marchands. Il pourveut de plus à la sûreté de
leurs marchandises, par un mur de pierre qu'il fit construire autour des halles,
avec des portes qui fermoient la nuit. Et entre ce mur de closture et les maisons
de marchands il fit faire une espèce de galerie couverte en manière d'apentif,
afin que la pluie n'interrompist point le commerce... Le bastiment de Philippe
Auguste contenoit deux halles, et le mur qui les environnoit estoit garni de
loges 123. Sous saint Louis, il y avoit deux halles aux draps, et une autre entre
deux, avec un appenti. De dire si ces halles aux draps sont les mêmes que fit
faire Philippe Auguste, c'est ce que je ne sai pas. Quant à l'appenti et à la
troisième halle, on y avoit fait des loges, ainsi que dans celles de Philippe: le
roy en étoit propriétaire, et les louoit soixante-quinze livres aux merciers et aux
corroyeurs... Avec le temps, la halle devint si grande, et on en fit tant d'autres,
que les marchands et les artisans de Paris, de toutes vocations, en eurent chacun
une à part, si bien qu'alors au lieu de se servir du mot de halle au singulier, on
commença à s'en servir au pluriel, et à dire les halles. Quelque temps après,
ceux de Beauvais, de Pontoise, de Lagni, de Gonesse, de Saint-Denys et autres
villes des environs de Paris, y en eurent aussi. On en fit de même pour la
plupart des villes de Picardie et des Pays-Bas, et pour quelques-unes de
Normandie, que nos rois, à l'exemple de saint Louis, louèrent aux habitants des
villes de ces provinces-là 124.»

Successivement ces halles, à Paris comme dans toutes les grandes villes, furent
modifiées, étendues, pour satisfaire à des besoins nouveaux, et aujourd'hui il ne
nous reste que des débris de ces édifices publics dans quelques villes de second
ou de troisième ordre. D'ailleurs le bois jouait un grand rôle dans ces
constructions; c'étaient, ou des appentis, ou de grandes salles ressemblant assez
aux granges des monastères qui n'étaient pas bâties de façon à pouvoir
demeurer intactes au milieu des villes qui s'embellissaient chaque jour.
Toutefois dans des cités du nord, dans ces petites républiques manufacturières
des Pays-Bas, ainsi que nous l'avons dit plus haut, on bâtissait, pendant les
XIIIe, XIVe et XVe siècles, des halles splendides, et qui se sont conservées
jusqu'à nos jours (voy. HALLE).

Quant aux constructions civiles telles que les ponts, les égouts, les quais, les
canaux, routes, nous renvoyons nos lecteurs à ces mots, aussi bien pour la
partie historique que pour la pratique; nous nous bornerons ici à quelques
données générales sur les habitations urbaines, soit des grands, soit des

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bourgeois. Il faut dire que l'architecture privée suit pas à pas, jusqu'au XIIIe
siècle, les données monastiques: 1° parce que les établissements religieux
étaient à la tête de la civilisation, qu'ils avaient conservé les traditions antiques
en les appropriant aux moeurs nouvelles; 2° parce que les moines seuls
pratiquaient les arts de l'architecture, de la sculpture et de la peinture, et qu'ils
devaient par conséquent apporter, même dans les constructions étrangères aux
couvents, leurs formules aussi bien que les données générales de leurs
bâtiments. Les palais, comme les couvents, possédaient leur cloître ou leur cour
entourée de portiques, leur grand'salle qui remplaçait le réfectoire des moines et
en tenait lieu, leurs vastes cuisines, leurs dortoirs pour les familiers, un logis
séparé pour le seigneur comme pour l'évêque ou l'abbé; leur hôtellerie pour les
étrangers, leur chapelle, celliers, greniers, jardins, etc. Seulement à l'extérieur,
le palais séculier se revêtait de hautes murailles fortifiées, de tours, de défenses
beaucoup plus importantes et étendues que celles des abbayes. Le palais des
rois à Paris en la Cité, contenait tous ces divers services et dépendances dès
avant Philippe Auguste. Quant aux maisons des riches citoyens, elles avaient
acquis, même pendant la période romane, une grande importance, soit comme
étendue, soit comme décoration, et elles suivaient le mouvement imprimé par
l'architecture bénédictine, riches de sculpture dans les provinces où l'influence
clunisienne se faisait sentir, simples dans les environs des établissements
cisterciens. Mais à la fin du XIIe siècle, lorsque l'architecture est pratiquée par
les laïques, les habitations particulières se débarrassent de leurs langes
monastiques, et prennent une physionomie qui leur est propre. Ce qui les
caractérise, c'est une grande sobriété d'ornementation extérieure, une complète
observation des besoins. Le rationalisme qui, à cette époque, s'attachait même
aux constructions religieuses, perçait à plus forte raison dans les constructions
privées. Mais il ne faudrait pas croire que cette tendance ait conduit
l'architecture civile dans une voie étroite, qu'elle lui ait fait adopter des données
sèches et invariables, des poncifs comme ceux qui de nos jours sont appliqués à
certaines constructions d'utilité publique, en dépit des matériaux, du climat, des
habitudes ou des traditions de telle ou telle province. Au contraire, ce qui
distingue le rationalisme des XIIe et XIIIe siècles du nôtre, c'est, avec une
grande rigidité de principes, la liberté, l'originalité, l'aversion pour la banalité.
Cette liberté est telle qu'elle déroute fort les architectes archéologues de notre
temps qui veulent ne voir que la forme extérieure sans chercher le principe qui
a dirigé nos anciens artistes du moyen âge. Il n'y a pas, à proprement parler, de
règles absolues pour l'application de certaines formes, il n'y a d'autres règles
que l'observation rigoureuse d'un principe avec la faculté pour chacun de se

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mouvoir dans les limites posées par ce principe. Or ce principe est celui-ci:
rendre tout besoin et tout moyen de construction apparents. L'habitation est-elle
de brique, de bois ou de pierre, sa forme, son aspect, sont le résultat de l'emploi
de ces divers matériaux. A-t-on besoin d'ouvrir de grands jours ou de petites
fenêtres, les façades présentent des baies larges ou étroites, longues ou trapues.
Y a-t-il des voûtes à l'intérieur, des contre-forts les accusent à l'extérieur; sont-
ce des planchers, les contre-forts disparaissent et des bandeaux marquent la
place des solives. Se sert-on de tuiles creuses pour couvrir, les combles sont
obtus; de tuiles plates ou d'ardoises, les combles sont aigus. Une grande salle
est-elle nécessaire, on l'éclaire par une suite d'arcades ou par une galerie vitrée.
Les étages sont-ils distribués en petites pièces, les ouvertures sont séparées par
des trumeaux. Faut-il une cheminée sur un mur de face, son tuyau porté en
encorbellement est franchement accusé à l'extérieur, et passe à travers tous les
étages jusqu'au faîte. Faut-il faire un escalier, il est placé en dehors du bâtiment,
ou s'il est compris entre ses murs, les fenêtres qui l'éclairent ressautent comme
les paliers, réglant toujours la hauteur de leurs appuis à partir du niveau de ces
paliers. À l'intérieur, les solives des planchers, les enchevêtrures sont
apparentes, simplement équarries si l'habitation est modeste, moulurées et
même sculptées si la construction est faite avec luxe. Les portes des
appartements sont percées là où elles ne peuvent gêner la circulation et le
placement des meubles; elles sont basses, car on n'entre pas à cheval dans sa
chambre ou son salon. Si les pièces sont hautes, spacieuses, les fenêtres sont
larges et longues, mais la partie supérieure est dormante, et la partie inférieure
seule s'ouvrant facilement, permet de renouveler l'air ou de se mettre à la
fenêtre, sans être gêné par le vent; les volets eux-mêmes, divisés par
compartiments, laissent passer plus ou moins de lumière. Tout est prévu, les
meneaux portent des renforts pour recevoir les targettes, les tableaux des
croisées de petites saillies pour introduire les pivots. Si l'on veut placer des
bannes en étoffe devant les croisées ou devant les boutiques, des corbeaux en
pierre échancrés en crochets sont destinés à les porter. Dans les grandes
habitations, les services, les cuisines, sont éloignés du bâtiment principal; un
couloir porté en encorbellement le long d'un des murs de la cour relie au
premier étage ces services avec les appartements des maîtres; au rez-de-
chaussée, cette saillie forme un abri utile, qui n'empiète pas sur l'aire de la cour.
Pour éclairer les combles, de grandes lucarnes apparentes soit en pierre soit en
bois. Des tuyaux de cheminée, visibles, solides, ornés même souvent, percent
les toits, et protégent leur jonction avec la couverture, par de larges filets
rampants. Chaque boutique a sa cave avec escalier particulier, et son arrière-

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magasin. Si la maison est munie d'une porte charretière, une porte plus petite
est ouverte à côté pour le service de nuit et pour les piétons. Certes, il y a loin
de là à nos maisons de brique qui simulent la pierre, à nos pans de bois revêtus
de plâtre, à nos escaliers qui coupent les fenêtres par le milieu, à nos jours aussi
larges pour les petites pièces que pour les grandes, à nos tuyaux de cheminée
honteux de se laisser voir, à cette perpétuelle dissimulation de ce qui est et doit
être dans nos habitations privées, où le plâtre est peint en marbre ou en bois, où
le bois est peint en pierre, où la construction la plus pauvre se cache sous une
enveloppe de luxe. Pour faire une construction gothique, il ne s'agit donc pas de
jeter sur une façade quelques ornements pillés dans de vieux palais, de placer
des meneaux dans des fenêtres, mais il s'agit avant tout d'être vrai dans l'emploi
des matériaux, comme dans l'application des formes aux besoins. Ainsi, pour ne
citer qu'un exemple, si les fenêtres en tiers-point sont employées dans la
construction des églises ou des grandes salles voûtées, cela est parfaitement
justifié par les formerets des voûtes qui, étant eux-mêmes en tiers-point,
commandent la forme de la baie destinée à faire pénétrer la lumière à
l'intérieur; mais dans les habitations dont les étages sont séparés par des
planchers horizontaux, l'emploi de la fenêtre en tiers-point serait ridicule, sans
raisons; aussi voyons-nous toujours les fenêtres des habitations fermées par des
linteaux ou par des arcs bombés ayant peu de flèche. Si par exception les
fenêtres sont en tiers-point, un linteau peu épais ou une imposte, placée à la
naissance de l'ogive, permet de poser des châssis carrés dans la partie
inférieure, la seule qui soit ouvrante, et la partie supérieure de la fenêtre
comprise entre les courbes est dormante.

L'architecture ogivale, née à la fin du XIIe siècle, est avant tout logique, et, par
conséquent, elle doit affecter, dans les édifices religieux et dans les édifices
privés, des formes très-différentes, puisque les données premières sont
dissemblables. Si l'architecture appliquée aux édifices religieux s'éloigne de son
principe vers le XVe siècle, si elle se charge de détails superflus qui finissent
par étouffer les données générales et très-savamment combinées de la
construction; dans les édifices civils, au contraire, elle suit la marche
ascendante de la civilisation, se développe, et finit, au XVIe siècle, par produire
des oeuvres qui, si elles ne sont pas toujours irréprochables sous le rapport du
goût, sont très-remarquables comme dispositions d'ensemble, en satisfaisant
aux besoins nouveaux avec une adresse et un bonheur rares. Autant qu'on peut
en juger par l'examen des constructions civiles qui nous restent des XIIe, XIIIe
et XIVe siècles, les données générales des palais comme des maisons étaient
simples. L'habitation princière se composait de cours entourées de portiques,

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les écuries, les logements des serviteurs et des hôtes en dehors de l'enceinte du
palais. Les bâtiments d'habitation comprenaient toujours une grande salle d'un
accès facile. C'était là que se réunissaient les vassaux, que l'on donnait des fêtes
ou des banquets, que se traitaient les affaires qui exigeaient un grand concours
de monde, que se rendait la justice. À proximité, les prisons, une salle des
gardes; puis les cuisines, offices, avec leur cour et entrée particulières. Les
logements des maîtres étaient souvent rattachés à la grand'salle par un parloir et
une galerie; c'était là que l'on déposait des armes, des objets conquis, des
meubles précieux, dépouilles souvent arrachées à des voisins moins heureux.
Des peintures, des portraits, ornaient la galerie. Les chambres destinées à
l'habitation privée étaient groupées irrégulièrement, suivant les besoins; comme
accessoires, des cabinets, des retraits, quelquefois posés en encorbellement ou
pris aux dépens de l'épaisseur des murs. Ces logis étaient à plusieurs étages, et
la communication entre eux était établie au moyen d'escaliers à vis auxquels on
n'accédait que par des détours connus des familiers. L'influence de la demeure
féodale, de la forteresse, se faisait sentir dans ces constructions, qui du reste, à
l'extérieur, présentaient toujours une apparence fortifiée. La maison du riche
bourgeois possédait une cour et un bâtiment sur la rue. Au rez-de-chaussée, des
boutiques, une porte charretière, et une allée conduisant à un escalier droit. Au
premier étage, la salle, lieu de réunion de la famille pour les repas, pour
recevoir les hôtes; en aile, sur la cour, la cuisine et ses dépendances avec son
escalier à vis, bâti dans l'angle. Au deuxième étage, les chambres à coucher,
auxquelles on n'accédait que par l'escalier à vis de la cour, montant de fond; car
l'escalier droit, ouvert sur la rue, ne donnait accès que dans la salle où l'on
admettait les étrangers. Sous les combles, des galetas pour les serviteurs, les
commis ou apprentis; des greniers pour déposer les provisions. L'escalier à vis
privé descendait dans les caves du maître, lesquelles, presque toujours creusées
sous le bâtiment des cuisines en aile, n'étaient pas en communication avec les
caves afférentes à chaque boutique. Dans la cour, un puits, un appentis au fond
pour les provisions de bois, quelquefois une écurie et un fournil. Ces maisons
n'avaient pas leur pignon sur la rue, mais bien l'égout des toits, qui, dans les
villes méridionales surtout, était saillant, porté sur les abouts des chevrons
maintenus par des liens. Ces dessous de chevrons et les façades elles-mêmes,
surtout lorsqu'elles étaient en bois, recevaient des peintures. Quant à la maison
du petit bourgeois, elle n'avait pas de cour particulière, et présentait, surtout à
partir du XIVe siècle, son pignon sur la rue; elle ne se composait, à rez-de-
chaussée, que d'une boutique et d'une allée conduisant à l'escalier droit,
communiquant à la salle remplissant tout le premier étage. La cuisine était

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voisine de cette salle, donnant sur une cour commune et formant bûcher ouvert
au rez-de-chaussée, ou même quelquefois dans la salle même. On accédait aux
étages supérieurs par un escalier privé, souvent en encorbellement sur la cour
commune; ainsi, chez le bourgeois comme chez le noble, la vie privée était
toujours soigneusement séparée de la vie publique. Dans le palais, les
portiques, la grand'salle, la salle des gardes, étaient accessibles aux invités;
dans la maison, c'était la boutique et la salle du premier étage; tout le reste du
logis était réservé à la famille; les étrangers n'y pénétraient que dans des cas
particuliers.

Dans les villes, chaque famille possédait sa maison. La classe bourgeoise ne se
divisait pas, comme aujourd'hui, en propriétaires, rentiers, commerçants,
industriels, artistes, etc.; elle ne comprenait que les négociants et les gens de
métier. Tous les hommes voués à l'état militaire permanent se trouvaient
attachés à quelque seigneur, et logeaient dans leurs demeures féodales. Tous les
commis marchands, apprentis et ouvriers logeaient chez leurs patrons. Il n'y
avait pas de locations dans le sens actuel du mot. Dans les grandes villes, et
surtout dans les faubourgs, des hôtelleries, véritables garnis, recevaient les
étrangers, les écoliers, les aventuriers, les jongleurs, et tous gens qui n'avaient
pas d'établissement fixe. Là on trouvait un gîte, au jour, à la semaine ou au
mois. C'était de ces maisons, mal famées pour la plupart, que sortaient, dans les
temps de troubles, ces flots de gens sans aveu qui se répandaient dans les rues,
et donnaient fort à faire à la police municipale, royale ou seigneuriale. C'était là
que les factions, qui se disputaient le pouvoir, allaient recruter leurs adhérents.
L'Université renfermait un grand nombre de ces garnis dès le XIIe siècle, et ce
fut en grande partie pour prévenir les abus et les désordres qui étaient la
conséquence d'un pareil état de choses, que beaucoup d'établissements
monastiques et des évêques fondèrent, sur la montagne Sainte-Geneviève, des
colléges, dans l'enceinte desquels la jeunesse trouvait, en même temps que
l'instruction, des demeures régulières et soumises à un régime quasi-clérical.
Les cloîtres des cathédrales avaient précédé ces établissements, et, derrière
leurs murs, les professeurs comme les écoliers pouvaient trouver un asile.
Abeilard loue un logis au chanoine Fulbert, dans le cloître Notre-Dame.

Mais il est certain que dans les grandes villes, à une époque où les classes de la
société étaient tellement distinctes, il devait se trouver une quantité de gens qui
n'étaient ni nobles, ni religieux, ni soldats à solde, ni marchands, ni artisans, ni
écoliers, ni laboureurs, et qui formaient une masse vagabonde, vivant quelque
part; sorte d'écume qu'aucun pouvoir ne pouvait faire disparaître, emplissant

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même les cités lorsque de longs malheurs publics avaient tari les sources du
travail, et réduit à la misère un grand nombre de pauvres gens. Après les tristes
guerres de la fin du XIVe siècle et du commencement du XVe, il s'était formé à
Paris une organisation de gueux qui avait des ramifications dans toutes les
grandes villes du royaume. Cette compagnie occupait certains quartiers de la
capitale: la cour du Roi François, près du Ponceau; la cour Sainte-Catherine, la
rue de la Mortellerie, la cour Brisset, la cour Gentien, partie de la rue
Montmartre, la cour de la Jussienne, partie de la rue Saint-Honoré, quelques
rues des faubourgs Saint-Germain et Saint-Marceau et la butte Saint-Roch.
Mais le siége principal de cette gueuserie était la cour des Miracles. «Elle
consiste, dit Sauval 125, en une place d'une grandeur très-considérable, et en un
très-grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois,
il confinoit aux dernières extrémités de Paris... Pour y venir, il se faut souvent
égarer dans de petites rues vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut
descendre une assez longue pente de terre tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu
une maison de boue à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de
pourriture, qui n'a pas quatre toises en quarré, et où logent néanmoins plus de
cinquante ménages, chargés d'une infinité de petits enfants légitimes, naturels et
dérobés. On m'assura que dans ce petit logis et dans les autres, habitoient plus
de cinq cents grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande
que soit à présent cette cour, elle l'étoit autrefois beaucoup davantage: d'un côté
elle s'étendoit jusqu'aux anciens ramparts, appellés aujourd'hui la rue Neuve-
Saint-Sauveur: de l'autre, elle couvroit une partie du monastère des Filles-Dieu,
avant qu'il passât à l'ordre de Fontevrault; de l'autre, elle étoit bordée de
maisons qu'on a laissées tomber en ruine et dont on a fait des jardins; et de
toutes parts elle étoit environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, difformes,
faits de terre et de boue, et tous pleins de mauvais pauvres. Quand, en 1630, on
porta les fossés et les ramparts de la porte Saint-Denys au lieu où nous les
voyons maintenant, les commissaires députés à la conduite de cette entreprise
résolurent de traverser la cour des Miracles d'une rue qui devoit monter de la
rue Saint-Sauveur à la rue Neuve-Saint-Sauveur; mais, quoi qu'ils pussent faire,
il leur fut impossible d'en venir à bout: les maçons qui commençoient la rue
furent batus par les gueux, et ces fripons menacèrent de pis les entrepreneurs et
les conducteurs de l'ouvrage.» Ces réunions de filous, de gens sans aveu, de
soldats congédiés, étaient soumises encore, aux XVIe et XVIIe siècles, à une
sorte de gouvernement occulte, qui avait ses officiers, ses lois, qui tenait des
chapitres réguliers, où les intérêts de la république étaient discutés et des
instructions données aux diverses provinces; cette population de vagabonds

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avait une langue particulière, un roi, qui prenait le nom de grand Coësre, et
formait la grande congrégation des argotiers, divisée en Cagoux, Archisuppôts
de l'Argot, Orphelins, Marcandiers, Rifodés, Malingreux et Capons, Piètres,
Polissons, Francmitoux, Calots, Sabouleux, Hubins, Coquillarts, Courteaux de
Boutanche, Narquois. Ainsi, partout dans le moyen âge, pour le bien comme
pour le mal, l'esprit de corporation se faisait jour, et les hommes déclassés, qui
ne pouvaient trouver place dans les associations régulières, obéissaient même à
ce grand mouvement des populations vers l'unité, de réaction contre les
tendances féodales (voy. CORPORATION).

La puissance des corps de métiers et de marchands, les droits et priviléges dont
ils jouissaient dès le XIe siècle, les monopoles qui les rendaient maîtres
exclusifs de l'industrie, du commerce et de la main-d'oeuvre; l'organisation des
armées, qui le lendemain des guerres laissait sur les routes des milliers de
soldats sans paye, sans patrie, avaient dû singulièrement développer ces
associations de vagabonds, en lutte permanente avec la société. Les maisons de
refuge, fondées par les moines, par les évêques, les rois et même de simples
particuliers, pour soulager la misère et recueillir les pauvres, à peine suffisantes
dans les temps ordinaires, ne pouvaient, après de longs troubles et des guerres
interminables, offrir des asiles à tant de bras inoccupés, à des hommes qui
avaient pris des habitudes de pillage, dégradés par la misère, n'ayant plus ni
famille ni foyers. Il fallut un long temps pour que l'on pût guérir cette plaie
sociale du paupérisme organisé, armé pour ainsi dire; car, pendant le XVIe
siècle, les guerres de religion contribuèrent à perpétuer cette situation. Ce ne fut
que pendant le XVIIe siècle, quand la monarchie acquit une puissance inconnue
jusqu'alors, que, par une police unique et des établissements de secours
largement conçus, on put éteindre peu à peu ces associations de la misère et du
vice. C'est dans cet esprit que nos grands hôpitaux furent rebâtis pour
centraliser une foule de maisons de refuge, des maladreries, des dotations,
disséminées dans les grandes villes; que l'hôpital central des Invalides fut
fondé, que la Salpêtrière, maison de renfermement des pauvres, comme
l'appelle Sauval, fut bâtie.

Le morcellement féodal ne pouvait seconder des mesures d'utilité générale; le
système féodal est essentiellement égoïste; ce qu'il fait, il le fait pour lui et les
siens, à l'exclusion de la généralité. Les établissements monastiques eux-mêmes
étaient imbus, jusqu'à un certain point, de cet esprit exclusif, car, comme nous
l'avons dit, ils tenaient aux habitudes féodales, comme propriétaires fonciers.
Les ordres mendiants s'étaient élevés avec des idées complétement étrangères

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aux moeurs de la féodalité; mais, devenus riches possesseurs de biens-fonds, ils
avaient perdu de vue le principe de leur institution; séparés, rivaux même, ils
avaient cessé, dès la fin du XIIIe siècle, de concourir vers un but commun
d'intérêt général; non qu'ils ne rendissent, comme leurs prédécesseurs les
bénédictins, d'éminents services, mais c'étaient des services isolés. Il
appartenait à la centralisation politique, à l'unité du pouvoir monarchique, de
créer de véritables établissements publics, non plus pour telle ou telle bourgade,
pour telle ou telle ville, mais pour le pays. Ne nous étonnons donc point de ne
pas trouver, avant le XVIe siècle, de ces grands monuments d'utilité générale,
qui s'élèvent à partir du XVIIe siècle, et qui font la véritable gloire du siècle de
Louis XIV. L'état du pays, avant cette époque, ne comportait pas des travaux
conçus avec grandeur, exécutés avec ensemble, et produisant des résultats
immenses. Il fallait que l'unité du pouvoir monarchique ne fût plus contestée
pour faire passer un canal à travers trois ou quatre provinces ayant chacune ses
coutumes, ses préjugés et ses priviléges; pour organiser sur toute la surface du
territoire un système de casernement des troupes, d'hôpitaux pour les malades,
de ponts, d'endiguement des rivières, de défense des ports contre les
envahissements de la mer. Mais si le pays gagnait en bien-être et en sécurité à
l'établissement de l'unité gouvernementale, il faut convenir que l'art y perdait,
tandis que le morcellement féodal était singulièrement propre à son
développement. Un art officiel n'est plus un art, c'est une formule; l'art disparaît
avec la responsabilité de l'artiste.

L'architecture nationale, religieuse et monastique s'éteignit avec le XVe siècle,
obscurément; l'architecture civile avec la féodalité, mais en jetant un vif éclat.
La renaissance, qui n'ajouta rien à l'architecture religieuse et ne fit que
précipiter sa chute, apporta dans l'architecture civile un nouvel élément assez
vivace pour la rajeunir. Jusqu'alors, dans les constructions civiles, on semblait
ne tenir aucun compte de la symétrie, de l'ordonnance générale des plans.
Plusieurs causes avaient éloigné les esprits de l'observation des règles que les
anciens avaient généralement adoptées, autant que cela était raisonnable, dans
l'ensemble de leurs bâtiments. La première était ce type de la villa romaine
suivi dans les premières habitations seigneuriales; or la villa antique, habitation
rurale, ne présentait pas dans son ensemble des dispositions symétriques; la
seconde était la nécessité, dans des habitations fortifiées la plupart du temps, de
profiter des dispositions naturelles du terrain, de soumettre la position des
bâtiments aux besoins de la défense, aux services divers auxquels il fallait
satisfaire. La troisième, l'excessive étroitesse et l'irrégularité des terrains livrés
aux habitations particulières dans des villes populeuses enserrées entre des

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murailles d'autant plus faciles à défendre, qu'elles offraient un moins grand
périmètre. C'est ainsi que les lois de la symétrie, lois si ridiculement
tyranniques de nos jours, n'avaient jamais exercé leur influence sur les
populations du moyen âge, surtout dans des contrées où les traditions romaines
étaient effacées. Mais quand au commencement du XVIe siècle, l'étude de
l'antiquité et de ses monuments fit connaître un grand nombre de plans
d'édifices romains où les lois de la symétrie sont observées; les châteaux
féodaux où les bâtiments semblent placés pêle-mêle suivant les besoins, dans
des enceintes irrégulières; les maisons, palais et monuments publics élevés sur
des terrains tracés par le hasard, parurent aux yeux de tous des demeures de
barbares. Avec la mobilité qui caractérise l'esprit français, on se jeta dans
l'excès contraire, et on voulut mettre de la symétrie même dans les plans
d'édifices qui, par leur nature et la diversité des besoins auxquels ils devaient
satisfaire, n'en comportaient aucune. Nombre de riches seigneurs se firent
élever des demeures dont les plans symétriques flattent les yeux sur le papier,
mais sont parfaitement incommodes pour l'habitation journalière. Les maisons
des bourgeois conservèrent plus longtemps leurs dispositions soumises aux
besoins, et ce ne fut guère qu'au XVIIe siècle qu'elles commencèrent, elles
aussi, à sacrifier ces besoins aux vaines lois de la symétrie. Une fois dans cette
voie, l'architecture civile perdit chaque jour de son originalité. De l'ensemble
des plans cette mode passa dans la disposition des façades, dans la décoration;
et il ne fut plus possible de juger dans un édifice, quel qu'il fût, du contenu par
le contenant. L'architecture, au lieu d'être l'enveloppe judicieuse des divers
services qui constituent une habitation, imposa ses lois, ou ce qu'on voulut bien
appeler ses lois, aux distributions intérieures; comme si la première loi en
architecture n'était pas une soumission absolue aux besoins! comme si elle était
quelque chose en dehors de ces besoins! comme si les formes purement
conventionnelles qu'elle adopte avaient un sens, du moment qu'elles gênent au
lieu de protéger! Cependant l'architecture civile de la renaissance, surtout au
moment où elle naît et commence à se développer, c'est-à-dire de 1500 à 1550,
conserve presque toujours son caractère d'habitation ou d'établissement public,
si franchement accusé pendant la période gothique. L'élément antique n'apporte
guère qu'une enveloppe décorative ou un besoin de pondération dans les
dispositions des plans; et il faut dire que, sous ce double point de vue,
l'architecture civile de la renaissance française se montre bien supérieure à celle
adoptée en Italie. Les grands architectes français du XVIe siècle, les Philibert
Delorme, les Pierre Lescaut, les Jean Bullant, surent allier avec une adresse
remarquable les vieilles et bonnes traditions des siècles antérieurs avec les

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formes nouvellement admises. S'ils employèrent les ordres antiques, et s'ils
crurent souvent imiter les arts romains, ils respectèrent dans leurs édifices les
besoins de leur temps et se soumirent aux exigences du climat et des matériaux.
Ce ne fut que sous Louis XIV que l'architecture civile cessa de tenir compte de
ces lois, si naturelles et si vraies, et se produisit comme un art abstrait, agissant
d'après des règles toutes conventionnelles en dehors des moeurs et des
habitudes de la civilisation moderne (voy. MAISON, PALAIS, JARDIN).
Note 117: (retour) M. de Caumont, ibid., p. 14 et suiv.

Note 118: (retour) Lettres sur l'hist. de France, par Aug. Thierry, 1842, lettre XIII.

Note 119: (retour) Lettres sur l'hist. de France, par Aug, Thierry, 1842, lettre XX.

Note 120: (retour) Antiq. de la ville de Paris. Du Breul. liv. III.

Note 121: (retour) Antiq. de la ville de Paris, Du Breul, liv. III.

Note 122: (retour) Hist. de la ville de Paris, par D. Felibien, t. Ier, p. 103.

Note 123: (retour) Hist. de la ville de Paris, par D. Felibien, t. Ier, p. 204.

Note 124: (retour) Hist. et antiq. de la ville de Paris, Sauval, t. Ier, p. 648.

Note 125: (retour) Tome Ier, p. 510 et suiv.

ARCHITECTURE MILITAIRE. Lorsque les barbares firent irruption dans
les Gaules, beaucoup de villes possédaient encore leurs fortifications gallo-
romaines; celles qui n'en étaient point pourvues se hâtèrent d'en élever avec les
débris des monuments civils. Ces enceintes, successivement forcées et réparées,
furent longtemps les seules défenses des cités, et il est probable qu'elles
n'étaient point soumises à des dispositions régulières et systématiques, mais
qu'elles étaient construites fort diversement, suivant la nature des lieux, des
Matériaux, ou d'après certaines traditions locales que nous ne pouvons
apprécier aujourd'hui, car de ces enceintes il ne nous reste que des débris, des
soubassements modifiés par des adjonctions successives.

Les Visigoths s'emparèrent, pendant le Ve siècle, d'une grande partie des
Gaules; leur domination s'étendit, sous Vallia, de la Narbonnaise à la Loire.
Toulouse demeura quatre-vingt-neuf ans la capitale de ce royaume, et pendant

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ce temps la plupart des villes de la Septimanie furent fortifiées avec grand soin,
et eurent à subir des siéges fréquents. Narbonne, Béziers, Agde, Carcassonne,
Toulouse furent entourées de remparts formidables, construits d'après les
traditions romaines des bas temps, si l'on en juge par, les portions importantes
d'enceintes qui entourent encore la cité de Carcassonne. Les Visigoths, alliés
des Romains, ne faisaient que pérpétuer les arts de l'Empire, et cela avec un
certain succès. Quant aux Francs, ils avaient conservé les habitudes germaines,
et leurs établissements militaires devaient ressembler à des camps fortifiés,
entourés de palissades, de fossés et de quelques talus de terre. Le bois joue un
grand rôle dans les fortifications des premiers temps du moyen âge. Et si les
races germaines, qui occupèrent les Gaules, laissèrent aux Gallo-Romains le
soin d'élever des églises, des monastères, des palais et des édifices publics, ils
durent conserver leurs usages militaires en face du peuple conquis. Les
Romains eux-mêmes, lorsqu'ils faisaient la guerre sur des territoires couverts de
forêts, comme la Germanie et la Gaule, élevaient souvent des remparts de bois,
sortes de logis avancés en dehors des camps, ainsi qu'on peut le voir dans les
bas-reliefs de la colonne Trajane(1).

Dès l'époque de César, les Celtes, lorsqu'ils ne pouvaient tenir la campagne,
mettaient les femmes, les enfants et ce qu'ils possédaient de plus précieux à
l'abri des attaques de l'ennemi derrière des fortifications faites de bois, de terre
et de pierre. «Ils se servent, dit César dans ses Commentaires, de pièces de bois
droites dans toute leur longueur, les couchent à terre parallèlement, les placent
«à une distance de deux pieds l'une de l'autre, les fixent transversalement par

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des troncs d'arbre, et remplissent de terre les vides. Sur cette première assiette,
ils posent une assise de gros fragments de rochers, et lorsque ceux-ci sont bien
joints, ils établissent un nouveau radier de bois disposé comme le premier, de
façon que les rangs de bois ne se touchent point et ne portent que sur les assises
de rochers interposées. L'ouvrage est ainsi monté à hauteur convenable. Cette
construction, par la variété de ses matériaux, composée de bois et de pierres
formant un parement régulier, est bonne pour le service et la défense des places,
car les pierres qui la composent empêchent les bois de brûler, et les arbres,
ayant environ quarante pieds de long, liés entre eux dans l'épaisseur de la
muraille, ne peuvent être rompus ou désassemblés que très-difficilement 126.»

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Les Germains établissaient aussi des remparts de bois couronnés de parapets
d'osier. La colonne Antonine, à Rome, nous donne un curieux exemple de ces
sortes de redoutes de campagnes (2). Mais ce n'étaient là probablement que des
ouvrages faits à la hâte. On voit ici l'attaque de ce fort par les soldats romains.
Les fantassins, pour pouvoir s'approcher du rempart, se couvrent de leurs
boucliers et forment ce que l'on appelait la tortue: appuyant le sommet de ces
boucliers contre le rempart, ils pouvaient saper sa base ou y mettre le feu à
l'abri des projectiles 127. Les assiégés jettent des pierres, des roues, des épées,
des torches, des pots à feu sur la tortue, et des soldats romains, tenant des tisons
enflammés, semblent attendre que la tortue se soit approchée complétement du
rempart pour passer sous les boucliers et incendier le fort. Dans leurs camps
retranchés, les Romains, outre quelques ouvrages avancés construits en bois,
plaçaient souvent; le long des remparts, de distance en distance, des
échafaudages de charpente qui servaient soit à placer des machines destinées à
lancer des projectiles, soit de tours de guet pour reconnaître les approches de
l'ennemi. Les bas-reliefs de la colonne Trajane présentent de nombreux
exemples de ces sortes de constructions (3). Ces camps étaient de deux sortes:
il y avait les camps d'été, castra æstiva, logis purement provisoires, que l'on
élevait pour protéger les haltes pendant le cours de la campagne, et qui ne se
composaient que d'un fossé peu profond et d'un rang de palissade plantées sur

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une petite escarpe; puis les camps d'hiver ou fixes, castra hiberna, castra
stativa, qui étaient défendus par un fossé large et profond, par un rempart de
terre gazonnée ou de pierre flanqué de tours; le tout était couronné de parapets
crénelés ou de pieux reliés entre eux par des longrines ou des liens d'osier.
L'emploi des tours rondes ou carrées dans les enceintes fixes des Romains était
général, car, comme le dit Végèce, «les anciens trouvèrent que l'enceinte d'une
place ne devait point être sur une même ligne continue, à cause des béliers qui
battraient trop aisément en brèche; mais par le moyen des tours placées dans le
rempart assez près les unes des autres, leurs murailles présentaient des parties
saillantes et rentrantes. Si les ennemis veulent appliquer des échelles, ou
approcher des machines contre une muraille de cette construction, on les voit
de front, de revers et presque par derrière; ils sont comme enfermés au milieu
des batteries de la place qui les foudroient.» Dès la plus haute antiquité, l'utilité
des tours avait été reconnue afin de permettre de prendre les assiégeants en
flanc lorsqu'ils voulaient battre les courtines.

Les camps fixes des Romains étaient généralement quadrangulaires, avec
quatre portes percées dans le milieu de chacune des faces; la porte principale
avait nom prétorienne, parce qu'elle s'ouvrait en face du prætorium, demeure du
général en chef; celle en face s'appelait décumane; les deux latérales étaient
désignées ainsi: principalis dextra et principalis sinistra. Des ouvrages
avancés, appelés antemuralia, procastria, défendaient ces portes 128. Les
officiers et soldats logeaient dans des huttes en terre, en brique ou en bois,
recouvertes de chaume ou de tuiles. Les tours étaient munies de machines
propres à lancer des traits ou des pierres. La situation des lieux modifiait
souvent cette disposition quadrangulaire, car, comme l'observe judicieusement
Vitruve il propos des machines de guerre (chap. XXII): «Pour ce qui est des
moyens que les assiégés peuvent employer pour se défendre, cela ne se peut pas
écrire.»

La station militaire de Famars, en Belgique (Fanum Martis), donnée dans
l'Histoire de l'architecture en Belgique, et dont nous reproduisons ici le plan
(4), présente une enceinte dont la disposition ne se rapporte pas aux plans
ordinaires des camps romains: il est vrai que cette fortification ne saurait être
antérieure au IIIe siècle 129. Quant au mode adopté par les Romains dans la
construction de leurs fortifications de villes, il consistait en deux forts
parements de maçonnerie séparés par un intervalle de vingt pieds; le milieu
était rempli de terre provenant des fossés et de blocaille bien pilonnées, et

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formant un chemin de ronde légèrement incliné
du côté de la ville pour l'écoulement des eaux; la
paroi extérieure s'élevait au-dessus du chemin de
ronde, était épaisse et percée de créneaux; celle
intérieure était peu élevée au-dessus du sol de la
place, de manière à rendre l'accès des remparts
facile au moyen d'emmarchements(5) 130.

Le château Narbonnais de Toulouse, qui joue un si grand rôle dans l'histoire de
cette ville depuis la domination des Visigoths jusqu'au XIVe siècle, paraît avoir
été construit d'après ces données antiques: il se composait «de deux grosses
tours, l'une au midi, l'autre au septentrion, bâties de terre cuite et de cailloux
avec de la chaux, le tout entouré de grandes pierres sans mortier, mais
cramponnées avec des lames de fer scellées de plomb. Le château était élevé
sur terre de plus de trente brasses, ayant vers le midi deux portails de suite,
deux voûtes de pierres de taille jusqu'au sommet; il y en avait deux autres de
suite au septentrion et sur la place du Salin. Par le dernier de ces portails, on
entrait dans la ville dont le terrain a été haussé de plus de douze pieds... On
voyait une tour carrée entre ces deux tours ou plates-formes de défense; car
elles étaient terrassées et remplies de terre, suivant Guillaume de Puilaurens,

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puisque Simon de Montfort en fit enlever toutes les terres qui s'élevaient
jusqu'au comble 131.»

L'enceinte visigothe de la cité de Carcassonne nous a conservé des dispositions
analogues et qui rappellent celles décrites par Végèce. Le sol de la ville est
beaucoup plus élevé que celui du dehors et presque au niveau des boulevards.
Les courtines, fort épaisses, sont composées de deux parements de petit
appareil cubique, avec assises alternées de brique; le milieu est rempli non de
terre, mais de blocage maçonné à la chaux. Les tours s'élevaient au-dessus des
courtines, et leur communication avec celles ci pouvait être coupée, de manière
à faire de chaque tour un petit fort indépendant; à l'extérieur ces tours sont
cylindriques, et du côté de la ville elles sont carrées; leur souche porte
également du côté de la campagne sur une base cubique. Nous donnons ici (6)

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le plan d'une de ces tours avec les courtines: A est le plan du rez-de-chaussée, B
le plan du premier étage au niveau des chemins de ronde. On voit en C et en D
les deux fosses pratiquées en avant des portes de la tour afin d'intercepter,
lorsqu'on enlevait les ponts de bois, la communication entre la ville ou les
chemins de ronde et les étages des tours. On accédait du premier étage à la
partie supérieure crénelée de la tour par un escalier en bois intérieur posé le
long du mur plat. Le sol extérieur étant beaucoup plus bas que celui de la ville,
le rez-de-chaussée de la tour était en contre-bas du terre-plein de la cité, et on y
descendait par un emmarchement de dix à quinze marches. La figure (6 bis) fait
voir la tour et ses deux courtines du côté de la ville, les ponts de
communication sont supposés enlevés. L'étage supérieur crénelé est couvert par
un comble et ouvert du côté de la ville, afin de permettre aux défenseurs de la
tour de voir ce qui s'y passe, et aussi pour permettre de monter des pierres et
toutes sortes de projectiles au moyen d'une corde et d'une poulie 132.

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La figure (6 ter) montre cette même tour du côté de la campagne; nous y avons
joint une poterne 133 dont le seuil est assez élevé au-dessus du sol pour qu'il
faille un escalier volant ou une échelle pour y accéder. La poterne se trouve
défendue, suivant l'usage, par une palissade ou barrière, chaque porte ou
poterne étant munie de ces sortes d'ouvrages.

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Conformément à la tradition du camp fixe romain, l'enceinte des villes du
moyen âge renfermait un château ou au moins un réduit qui commandait les
murailles; le château lui-même contenait une défense isolée plus forte que
toutes les autres qui prit le nom de Donjon (voy. ce mot). Souvent les villes du
moyen âge étaient protégées par plusieurs enceintes, ou bien il y avait la cité
qui, située sur le point culminant, était entourée de fortes murailles et, autour,
des faubourgs défendus par des tours et courtines ou de simples ouvrages en
terre et en bois et des fossés. Lorsque les Romains fondaient une ville, ils
avaient le soin, autant que faire se pouvait, de choisir un terrain incliné le long
d'un fleuve où d'une rivière. Quand l'inclinaison du terrain se terminait par un
escarpement du côté opposé au cours d'eau, la situation remplissait toutes les
conditions désirables; et pour nous faire mieux comprendre par une figure,
voici (7) le plan cavalier d'une assiette de ville romaine conforme à ces
données. A était la ville avec ses murs bordés d'un côté par la rivière; souvent
un pont, défendu par des ouvrages avancés, communiquait à la rive opposée.
En B était l'escarpement qui rendait l'accès de la ville difficile sur le point où
une armée ennemie devait tenter de l'investir; D le château dominant tout le

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système de défense, et le refuge de la garnison dans le cas où la ville tombait
aux mains des ennemis. Les points les plus faibles étaient alors les deux fronts
CC, et c'est là que les murailles étaient hautes, bien flanquées de tours et
protégées par des fossés larges et profonds. La position des assiégeants, en face
de ces deux fronts, n'était pas très-bonne d'ailleurs, car une sortie les prenant de
flanc, pour peu que la garnison fût brave et nombreuse, pouvait les culbuter
dans le fleuve. Dans le but de reconnaître les dispositions des assiégeants, aux
angles EE étaient construites des tours fort élevées, qui permettaient de
découvrir au loin les rives du fleuve en aval et en amont, et les deux fronts CC.
C'est suivant ces données que les villes d'Autun, de Cahors, d'Auxerre, de
Poitiers, de Bordeaux, de Périgueux, etc., avaient été fortifiées à l'époque
romaine. Lorsqu'un pont réunissait, en face le front des murailles, les deux rives
du fleuve, alors ce pont était défendu par une tête de pont G du côté opposé à la
ville; ces têtes de pont prirent plus ou moins d'importance: elles enveloppèrent
des faubourgs tout entiers, ou ne furent que des châtelets, ou de simples
barbacanes (voy. ces mots). Des estacades et des tours en regard, bâties des
deux côtés du fleuve en amont, permettaient de barrer le passage et
d'intercepter la navigation en tendant, d'une tour à l'autre, des chaînes ou des
pièces de bois attachées bout à bout par des anneaux de fer. Si, comme à Rome
même, dans le voisinage d'un fleuve, il se trouvait une réunion de mamelons,
on avait le soin, non d'envelopper ces mamelons, mais de faire passer les murs
de défense sur leurs sommets, en fortifiant avec soin les intervalles qui, se
trouvant dominés des deux côtés par des fronts, ne pouvaient être attaqués sans
de grands risques.

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pÀ cet effet, entre les mamelons, la ligne des murailles était presque toujours
infléchie et concave, ainsi que l'indique le plan cavalier (8) 134. Mais si la ville
occupait un plateau (et alors elle n'était généralement que d'une médiocre
importance), on profitait de toutes les saillies du terrain en suivant ses
sinuosités, afin de ne pas permettre aux assiégeants de s'établir au niveau du
pied des murs, ainsi qu'on peut le voir à Langres et à Carcassonne, dont nous
donnons ici (9) l'enceinte visigothe, nous pourrions dire romaine, puisque
quelques-unes de ses tours sont établies sur des souches romaines. Dans les
villes antiques, comme dans la plupart de celles élevées pendant le moyen âge,
et comme aujourd'hui encore, le château, castellum 135, était bâti non-seulement
sur le point le plus élevé, mais encore touchait toujours à une partie de
l'enceinte, afin de ménager à la garnison les moyens de recevoir des secours du
dehors si la ville était prise. Les entrées du château étaient protégées par des
ouvrages avancés qui s'étendaient souvent assez loin dans la campagne, de
façon à laisser entre les premières barrières et les murs du château un espace

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libre, sorte de place d'armes qui permettait à un corps de troupes de camper en
dehors des enceintes fixes, et de soutenir les premières attaques. Ces
retranchements avancés étaient généralement élevés en demi-cercle composés
de fossés et de palissades; les portes étaient alors ouvertes latéralement, de
manière à obliger l'ennemi qui voulait les forcer de se présenter de flanc devant
les murs de la place. Si du IVe au Xe siècle le système défensif de la
fortification romaine s'était peu modifié, les moyens d'attaque avaient
nécessairement perdu de leur valeur; la mécanique jouait un grand rôle dans les
siéges des places, et cet art n'avait pu se perfectionner ni même se maintenir,
sous la domination des conquérants barbares, au niveau où les Romains
l'avaient placé. Le peu de documents qui nous restent sur les siéges de ces
époques accusent une grande inexpérience de la part des assaillants. Il était
toujours difficile d'ailleurs de tenir des armées irrégulières et mal disciplinées
devant une ville qui résistait quelque temps, et si les siéges traînaient en
longueur, l'assaillant était presque certain de voir ses troupes se débander pour
aller piller la campagne; alors la défense l'emportait sur l'attaque, et l'on ne
s'emparait pas d'une ville défendue par de bonnes murailles et une garnison
fidèle. Mais peu à peu les moyens d'attaque se perfectionnèrent, ou plutôt
furent suivis avec une certaine méthode: lorsqu'on voulut investir une place, on
établit d'abord deux lignes de remparts de terre ou de bois, munis de fossés,
l'une du côté de la place, pour se prémunir contre les sorties des assiégés et leur
ôter toute communication avec le dehors, qui est la ligne de contre-vallation;
l'autre du côté de la campagne, pour se garder contre les secours extérieurs, qui
est la ligne de circonvallation; on opposa aux tours des remparts attaqués, des
tours mobiles en bois plus élevées, qui commandaient les remparts des
assiégés, et qui permettaient de jeter sur les boulevards, au moyen de ponts
volants, de nombreux assaillants. Les tours mobiles avaient cet avantage de
pouvoir être placées en face les points faibles de la défense, contre des
courtines munies de chemins de ronde peu épais, et par conséquent n'opposant
qu'une ligne de soldats contre une colonne d'attaque profonde, et se précipitant
sur les murailles de haut en bas. On perfectionna le travail du mineur et tous les
engins propres à battre les murailles; dès lors l'attaque l'emporta sur la défense.
Des machines de guerre des Romains, les armées des premiers siècles du
moyen âge avaient conservé le bélier (mouton en langue d'oil, bosson en langue
d'oc). Ce fait a quelquefois été révoqué en doute, mais nous possédons les
preuves de l'emploi, pendant les Xe, XIe, XIIe, XIVe, XVe et même XVIe
siècles, de cet engin propre à battre les murailles. Voici les copies de vignettes
tirées de manuscrits de la Bibliothèque Impériale, qui ne peuvent laisser la

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moindre incertitude sur l'emploi du bélier. La première (9 bis) représente
l'attaque des palissades ou des lices entourant une fortification de pierre 136; on
y distingue parfaitement le bélier, porté sur deux roues et poussé par trois
hommes qui se couvrent de leurs targes; un quatrième assaillant tient une
arbalète à pied-de-biche. La seconde (9 ter) représente l'une des visions
d'Ézéchiel 137; trois béliers munis de roues entourent le prophète 138. Dans le
siége du château de Beaucaire par les habitants de cette ville, le bosson est
employé (voir plus loin le passage dans lequel il est question de cet engin).
Enfin, dans les Chroniques de Froissard, et, plus tard encore, au siége de Pavie,
sous François Ier, il est question du bélier.

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Mais après les premières croisades, les ingénieurs occidentaux qui avaient été
en Orient à la suite des armées, apportèrent en France, en Italie, en Angleterre
et en Allemagne quelques perfectionnements à l'art de la fortification; le
système féodal organisé mettait en pratique les nouvelles méthodes, et les
amélioraient sans cesse, par suite de son état permanent de guerre. À partir de
la fin du XIIe siècle jusque vers le milieu du XIVe, la défense l'emporta sur
l'attaque, et cette situation ne changea que lorsqu'on fit usage de la poudre à
canon dans l'artillerie. Depuis lors, l'attaque ne cessa pas d'être supérieure à la
défense.

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Jusqu'au XIIe siècle, il ne parait pas que les villes fussent défendues autrement
que par des enceintes flanquées de tours; c'était la méthode romaine; mais alors
le sol était déjà couvert de châteaux, et l'on savait par expérience qu'un château
se défendait mieux qu'une ville. En effet, aujourd'hui un des principes les plus
vulgaires de la fortification consiste à opposer le plus grand front possible à
l'ennemi, parce que le plus grand front exige une plus grande enveloppe, et
oblige les assiégeants à exécuter des travaux plus considérables et plus longs;
mais lorsqu'il fallait battre les murailles de près, lorsqu'on n'employait pour
détruire les ouvrages des assiégés que la sape, le bélier, la mine ou des engins
dont la portée était courte, lorsqu'on ne pouvait donner l'assaut qu'au moyen de
ces tours de bois, ou par escalade, ou encore par des brèches mal faites et d'un
accès difficile, plus la garnison était resserrée dans un espace étroit, et plus elle
avait de force, car l'assiégeant, si nombreux qu'il fût, obligé d'en venir aux

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mains, ne pouvait avoir sur un point donné qu'une force égale tout au plus à
celle que lui opposait l'assiégé. Au contraire, les enceintes très étendues
pouvant être attaquées brusquement par une nombreuse armée, sur plusieurs
points à la fois, divisaient les forces des assiégés, exigeaient une garnison au
moins égale à l'armée d'investissement, pour garnir suffisamment les remparts,
et repousser des attaques qui ne pouvaient être prévues souvent qu'au moment
où elles étaient exécutées.

Pour parer aux inconvénients que présentaient les grands fronts fortifiées, vers
la fin du XIIe siècle on eut l'idée d'établir, en avant des enceintes continues
flanquées de tours, des forteresses isolées, véritables forts détachés destinés à
tenir l'assaillant éloigné du corps de la place, et à le forcer de donner à ses
lignes de contre-vallation une étendue telle qu'il eût fallu une armée immense
pour les garder. Avec l'artillerie moderne, la convergence des feux de
l'assiégeant lui donne la supériorité sur la divergence des feux de l'assiégé;
mais, avant l'invention des bouches à feu, l'attaque ne pouvait être que très-
rapprochée, et toujours perpendiculaire au dispositif défensif; il y avait donc
avantage pour l'assiégé à opposer à l'assaillant des points isolés ne se
commandant pas les uns les autres, mais bien défendus; on éparpillait ainsi les
forces de l'ennemi, en le contraignant à entreprendre des attaques simultanées
sur des points choisis par l'assiégé et munis en conséquence. Si l'assaillant
laissait derrière lui les réduits isolés pour venir attaquer les fronts de la place, il
devait s'attendre à avoir sur les bras les garnisons des forts détachés au moment
de donner l'assaut, et sa position était mauvaise. Quelquefois, pour éviter de
faire le siége en règle de chacun de ces forts, l'assiégeant, s'il avait une armée
nombreuse, élevait des bastilles de pierre sèche, de bois et de terre, établissait
des lignes de contre-vallation autour des forteresses isolées, et, renfermant leurs
garnisons, attaquait le corps de la place. Toutes les opérations préliminaires des
siéges étaient longues, incertaines; il fallait des approvisionnements
considérables de bois, de projectiles, et souvent les ouvrages de contre-
vallation, les tours mobiles, les bastilles fixes de bois et les engins étaient à
peine achevés, qu'une sortie vigoureuse des assiégés ou une attaque de nuit,
détruisait le travail de plusieurs mois, par le feu et la hache. Pour éviter ces
désastres, les assiégés établissaient leurs lignes de contre-vallation au moyen de
doubles rangs de fortes palissades de bois espacés de la longueur d'une pique
(trois à quatre mètres), et, creusant un fossé en avant, se servaient de la terre
pour remplir l'intervalle entre les palis; ils garnissaient leurs machines, leurs
tours de bois fixes et mobiles, de peaux de boeuf et de cheval, fraîches ou
bouillies, ou d'une grosse étoffe de laine, afin de les mettre à l'abri des

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projectiles incendiaires. Il arrivait souvent que les rôles changeaient, et que les
assaillants, repoussés par les sorties des garnisons et forcés de se réfugier dans
leur camp, devenaient, à leur tour, assiégés. De tout temps les travaux
d'approche des siéges ont été longs et hérissés de difficultés; mais alors, bien
plus qu'aujourd'hui, les assiégés sortaient de leurs murailles soit pour
escarmoucher aux barrières et empêcher des établissements fixes, soit pour
détruire les travaux exécutés par les assaillants; les armées se gardaient mal,
comme toutes les troupes irrégulières et peu disciplinées; on se fiait aux palis
pour arrêter un ennemi audacieux, et chacun se reposant sur son voisin pour
garder les ouvrages, il arrivait fréquemment qu'une centaine de gens d'armes,
sortant de la place au milieu de la nuit, tombaient à l'improviste au coeur de
l'armée, sans rencontrer une sentinelle, mettaient le feu aux machines de guerre,
et, coupant les cordes des tentes pour augmenter le désordre, se retiraient avant
d'avoir tout le camp sur les bras. Dans les chroniques des XIIe, XIIIe et XIVe
siècles, ces surprises se renouvellent à chaque instant, et les armées ne s'en
gardaient pas mieux le lendemain. C'était aussi la nuit souvent qu'on essayait,
au moyen des machines de jet, d'incendier les ouvrages de bois des assiégeants
ou des assiégés. Les Orientaux possédaient des projectiles incendiaires qui
causaient un grand effroi aux armées occidentales. Ce qui fait supposer qu'elles
n'en connaissaient pas la composition, au moins pendant les croisades des XIIe
et XIIIe siècles, et ils avaient des machines puissantes 139 qui différaient de
celles des Occidentaux, puisque ceux-ci les adoptèrent en conservant leurs
noms d'origine d'engins turcs, de pierrières turques.

On ne peut douter que les croisades, pendant lesquelles on fit tant de siéges
mémorables, n'aient perfectionné les moyens d'attaque, et que, par suite, des
modifications importantes n'aient été apportées aux défenses des places.
Jusqu'au XIIIe siècle, la fortification est protégée par sa force passive, par la
masse et la situation de ses constructions. Il suffisait de renfermer une faible
garnison dans des tours et derrière des murailles hautes et épaisses, pour défier
longtemps les efforts d'assaillants qui ne possédaient que des moyens d'attaque
très-faibles. Les châteaux normands, élevés en si grand nombre par ces
nouveaux conquérants, dans le nord-ouest de la France et en Angleterre,
présentaient des masses de constructions qui ne craignaient pas l'escalade à
cause de leur élévation, et que la sape pouvait difficilement entamer. On avait
toujours le soin, d'ailleurs, d'établir, autant que faire se pouvait, ces châteaux
sur des lieux élevés, sur une assiette de rochers, de les entourer de fossés
profonds, de manière à rendre le travail du mineur impossible; et comme refuge

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en cas de surprise ou de trahison, l'enceinte du château contenait toujours un
donjon isolé, commandant tous les ouvrages, entouré lui-même souvent d'un
fossé et d'une muraille (chemise), et qui pouvait, par sa position et l'élévation
de ses murs, permettre à quelques hommes de tenir en échec de nombreux
assaillants. Mais, après les premières croisades, et lorsque le système féodal eut
mis entre les mains de quelques seigneurs une puissance presque égale à celle
du roi, il fallut renoncer à la fortification passive et qui ne se défendait guère
que par sa masse, pour adopter un système de fortification donnant à la défense
une activité égale à celle de l'attaque, et exigeant des garnisons plus
nombreuses. Il ne suffisait plus (et le terrible Simon de Montfort l'avait prouvé)
de posséder des murailles épaisses, des châteaux situés sur des rochers
escarpés, du haut desquels on pouvait mépriser un assaillant sans moyens
d'attaque actifs, il fallait défendre ces murailles et ces tours et les munir de
nombreuses troupes, de machines et de projectiles, multiplier les moyens de
nuire à l'assiégeant, déjouer ses efforts par des combinaisons qu'il ne pouvait
prévoir, et surtout se mettre à l'abri des surprises ou des coups de main; car
souvent des places bien munies tombaient au pouvoir d'une petite troupe hardie
de gens d'armes, qui, passant sur le corps des défenseurs des barrières,
s'emparaient des portes, et donnaient ainsi, à un corps d'armée, l'entrée d'une
ville. Vers la fin du XIIe siècle et pendant la première moitié du XIIIe siècle, les
moyens d'attaque et de défense, comme nous l'avons dit, se perfectionnaient, et
étaient surtout conduits avec plus de méthode. On voit alors, dans les armées et
dans les places, des ingénieurs (engegneors) spécialement chargés de la
construction des engins destinés à l'attaque ou à la défense. Parmi ces engins,
les uns étaient défensifs et offensifs en même temps, c'est-à-dire construits de
manière à garantir les pionniers et à battre les murailles; les autres offensifs
seulement. Lorsque l'escalade (le premier moyen d'attaque que l'on employait
presque toujours) ne réunissait pas, lorsque les portes étaient trop bien armées
de défenses pour être forcées, il fallait entreprendre un siége en règle; c'est alors
que l'assiégeant construisait des beffrois roulants en bois (baffraiz), que l'on
s'efforçait de faire plus hauts que les murailles de l'assiégé, établissait des chats,
gats ou gates, sortes de galeries en bois, couvertes de mairins, de fer et de
peaux, que l'on approchait du pied des murs, et qui permettaient aux assaillants
de faire agir le mouton, le bosson (bélier des anciens), ou de saper les tours ou
courtines au moyen du pic-hoyau, ou encore d'apporter de la terre et des
fascines pour combler les fossés.

Dans le poëme de la croisade contre les Albigeois, Simon de Montfort emploie
souvent la gate, qui non-seulement semble destinée à permettre de saper le pied

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des murs à couvert, mais aussi à remplir l'office du beffroi, en amenant au
niveau des parapets un corps de troupes.--«Le comte de Montfort commande:...
Poussez maintenant la gate et vous prendrez Toulouse... et (les Français)
poussent la gate en criant et sifflant; entre le mur (de la ville) et le château elle
avance à petits sauts, comme l'épervier chassant les petits oiseaux. Tout droit
vient la pierre que lance le trébuchet, et elle la frappe d'un tel coup à son plus
haut plancher qu'elle brise, tranche et déchire les cuirs et courroies... Si vous
retournez la gate, disent les barons (au comte de Montfort), des coups vous la
garantirez. Par Dieu, dit le comte, c'est ce que nous verrons tout à l'heure. Et
quand la gate tourne, elle continue ses petits pas saccadés. Le trébuchet vise,
prépare son jet, et lui donne un tel coup à la seconde fois, que le fer et l'acier,
les solives et chevilles sont tranchés et brisés.» Et plus loin: «Le comte de
Montfort a rassemblé ses chevaliers, les plus vaillants pendant le siége et les
mieux éprouvés; il a fait (à sa gate) de bonnes défenses munies de ferrures sur
la face, et il a mis dedans ses compagnies de chevaliers, bien couverts de leurs
armures et les heaumes lacés; ainsi on pousse la gate vigoureusement et vite;
mais ceux de la ville sont bien expérimentés: ils ont tendu et ajusté leurs
trébuchets, et ont placé dans les frondes de beaux morceaux de roches taillés,
qui, les cordes lâchées, volent impétueux, et frappent la gate sur le devant et les
flancs si bien, aux portes, aux planchers, aux arcs entaillés (dans le bois), que
les éclats volent de tous côtés, et que de ceux qui la poussent beaucoup sont
renversés. Et par toute la ville il s'élève un cri: Par Dieu! dame fausse gate,
jamais ne prendrez rats 140.»

Guillaume Guiart, à propos du siége de Boves par Philipe Auguste, parle ainsi
des chats:

Devant Boves fit l'ost de France,
Qui contre les Flamans contance,
Li mineur pas ne sommeillent,
Un chat bon et fort appareillent,
Tant eurent dessous, et tant cavent,
Qu'une grant part du mur destravent...

Et en l'an 1205:

Un chat font sur le pont atraire,
Dont pieça mention feismes,
Qui fit de la roche meisme,

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Li mineur desous se lancent,
Le fort mur à miner commencent,
Et font le chat si aombrer,
Que riens ne les peut encombrer.

Afin de protéger les travailleurs qui font une chaussée pour traverser un bras du
Nil, saint Louis «fist faire deux baffraiz, que on appelle Chas Chateilz. Car il y
avoit deux chateilz devant les chas, et deux maisons darrière pour recevoir les
coups que les Sarrazins gettoient à engis; dont ils avoient seize tout droiz, dont
ils faisoient merveilles 141.» L'assaillant appuyait ses beffrois et chats par des
batteries de machines de jet, trébuchets (tribuquiaux), mangonnaux
(mangoniaux), calabres, pierriers, et par des arbalétriers protégés par des
boulevards ou palis terrassés de claies et de terre, ou encore par des tranchées,
des fascines et mantelets. Ces divers engins (trébuchets, calabres, mangonnaux
et pierriers) étaient mus par des contre-poids, et possédaient une grande justesse
de tir 142; ils ne pouvaient toutefois que détruire les créneaux et empêcher
l'assiégeant de se maintenir sur les murailles ou démonter leurs machines.

De tous temps la mine avait été en usage pour détruire des pans de murailles et
faire brèche. Les mineurs, autant que le terrain le permettait toutefois, faisaient
une tranchée en arrière du fossé, passaient au-dessous, arrivaient aux
fondations, les sapaient et les étançonnaient au moyen de pièces de bois, puis
ils mettaient le feu aux étançons, et la muraille tombait. L'assiégeant, pour se
garantir contre ce travail souterrain, établissait ordinairement sur le revers du
fossé des palissades ou une muraille continue, véritable chemin couvert qui
protégeait les approches, et obligeait l'assaillant à commencer son trou de mine
assez loin des fossés; puis, comme dernière ressource, il contre-minait, et
cherchait à rencontrer la galerie de l'assaillant; il le repoussait, l'étouffait en
jetant dans les galeries des fascines enflammées, et détruisait ses ouvrages. Il
existe un curieux rapport du sénéchal de Carcassonne, Guillaume des Ormes,
adressé à la reine Blanche, régente de France pendant l'absence de saint Louis,
sur la levée du siége mis devant cette place par Trencavel en 1240 143. À cette
époque la cité de Carcassonne n'était pas munie comme nous la voyons
aujourd'hui 144; elle ne se composait guère que de l'enceinte visigothe, réparée
au XIIe siècle, avec une première enceinte ou lices, qui ne devait pas avoir une
grande valeur (voy. fig. 9) et quelques ouvrages avancés (barbacanes). Le
bulletin détaillé des opérations de l'attaque et de la défense de cette place,
donné par le sénéchal Guillaume des Ormes, est en latin; en voici la traduction:

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«À excellente et illustre dame Blanche, par la grâce de Dieu, reine des Français,
Guillaume des Ormes, sénéchal de Carcassonne, son humble, dévoué et fidèle
serviteur, salut.

Madame, que votre excellence apprenne par les présentes que la ville de
Carcassonne a été assiégée par le soi-disant vicomte et ses complices, «le lundi
17 septembre 1240. Et aussitôt, nous qui étions dans la place, leur avons enlevé
le bourg Graveillant, qui est en avant de la porte de Toulouse, et là, nous avons
eu beaucoup de bois de charpente, qui nous a fait grand bien. Ledit bourg
s'étendait depuis la barbacane de la cité jusqu'à l'angle de ladite place. Le même
jour, les ennemis nous enlevèrent un moulin, à cause de la multitude de gens
qu'ils avaient 144a; ensuite Olivier de Termes, Bernard Hugon de Serre-Longue,
Géraut d'Aniort, et ceux qui étaient avec eux se campèrent entre l'angle de la
ville et l'eau 145, et, le jour même à l'aide des fossés qui se trouvaient là, et en
rompant les chemins qui étaient entre eux et nous, ils s'enfermèrent pour que
nous ne pussions aller à eux.

D'un autre côté, entre le pont et la barbacane du château, se logèrent Pierre de
Fenouillet et Renaud du Puy, Guillaume Fort, Pierre de la Tour et beaucoup
d'autres de Carcassonne. Aux deux endroits, ils avaient tant d'arbalétriers, que
personne ne pouvait sortir de la ville.

Ensuite ils dressèrent un mangonneau contre notre barbacane; et nous, nous
dressâmes aussitôt dans la barbacane une pierrière turque 146 très-bonne, qui
lançait des projectiles vers ledit mangonneau et autour de lui; de sorte que,
quand ils voulaient tirer contre nous, et qu'ils voyaient mouvoir la perche de
notre pierrière, ils s'enfuyaient et abandonnaient entièrement leur mangonneau;
et là ils firent des fossés et des palis. Nous aussi, chaque fois que nous faisions
jouer la pierrière, nous nous retirions de ce lieu, parce que nous ne pouvions
aller à eux, à cause des fossés, des carreaux et des puits qui se trouvaient là.

Ensuite, Madame, ils commencèrent une mine contre la barbacane de la porte
Narbonnaise 147; et nous aussitôt, ayant entendu leur travail souterrain, nous
contre-minâmes, et nous fîmes dans l'intérieur de la barbacane, un grand et fort
mur en pierres sèches, de manière que nous gardions bien la moitié de la
barbacane, et alors, ils mirent le feu au trou qu'ils faisaient; de sorte que, les
bois s'étant brûlés, une portion antérieure de la barbacane s'écroula.

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Ils commencèrent à miner contre une autre tourelle des lices 148; nous contre-
minâmes, et nous parvînmes à nous emparer du trou de mine qu'ils avaient fait.
Ils commencèrent ensuite une mine entre nous et un certain mur, et ils
détruisirent deux créneaux des lices; mais nous fîmes là un bon et fort palis
entre eux et nous.

Ils minèrent aussi l'angle de la place, vers la maison de l'évêque 149, et, à force
de miner, ils vinrent, sous un certain mur sarrasin 150, jusqu'au mur des lices.
Mais aussitôt que nous nous en aperçûmes, nous fîmes un bon et fort palis entre
eux et nous, plus haut dans les lices, et nous contre-minâmes. Alors, ils mirent
le feu à leur mine, et nous renversèrent à peu près une dizaine de brasses de nos
créneaux. Mais aussitôt nous fîmes un bon et fort palis, et au-dessus nous fîmes
une bonne bretèche 151 (10) avec de bonnes archières 152: de sorte, qu'aucun
d'eux n'osa approcher de nous dans cette partie.

Ils commencèrent aussi, Madame, une mine contre la barbacane de la porte de
Rodez 153, et ils se tinrent en dessous, parce qu'ils voulaient arriver à notre mur
154, et ils firent, merveilleusement, une grande voie; mais, nous en étant

aperçus, nous fîmes aussitôt, plus haut et plus bas, un grand et fort palis; nous
contre-minâmes aussi, et les ayant rencontrés, nous leur enlevâmes leur trou de
mine 155.

Sachez aussi, Madame, que depuis le commencement du siége, ils ne cessèrent
pas de nous livrer des assauts; mais nous avions tant de bonnes arbalètes et de
gens animés de bonne volonté à se défendre, que c'est en livrant leurs assauts
qu'ils éprouvèrent les plus grandes pertes.

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Ensuite, un dimanche, ils convoquèrent tous leurs hommes d'armes, arbalétriers
et autres, et tous ensemble assaillirent la barbacane au-dessous du château 156.
Nous descendîmes à la barbacane et leur jetâmes et lançâmes tant de pierres et
de carreaux, que nous leur fîmes abandonner ledit assaut; plusieurs d'entre eux
furent tués et blessés 157.

Mais le dimanche suivant, après la fête de Saint-Michel, ils nous livrèrent un
très-grand assaut; et nous, grâce à Dieu et à nos gens, qui avaient bonne volonté
de se défendre, nous les repoussâmes: plusieurs d'entre eux furent tués et
blessés; aucun des nôtres, grâce à Dieu, ne fut tué ni ne reçut de blessure
mortelle. Mais ensuite, le lundi 11 octobre, vers le soir, ils eurent bruit que vos
gens, Madame, venaient à notre secours, et ils mirent le feu aux maisons du
bourg de Carcassonne. Ils ont détruit entièrement les maisons des frères
Mineurs et les maisons d'un monastère de la bienheureuse Marie, qui étaient
dans le bourg, pour prendre les bois dont ils ont fait leurs palis. Tous ceux qui

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étaient audit siége l'abandonnèrent furtivement cette même nuit, même ceux du
bourg.

Quant à nous, nous étions bien préparés, grâce à Dieu, à attendre, Madame,
votre secours, tellement que, pendant le siége, aucun de nos gens ne manquait
de vivres, quelque pauvre qu'il fût; bien plus, Madame, nous avions en
abondance le blé et la viande pour attendre pendant longtemps, s'il l'eût fallu,
votre secours. Sachez, Madame, que ces malfaiteurs tuèrent, le second jour de
leur arrivée, trente-trois prêtres et autres clercs qu'ils trouvèrent en entrant dans
le bourg; sachez en outre, Madame, que le seigneur Pierre de Voisin, votre
connétable de Carcassonne; Raymond de Capendu; Gérard d'Ermenville, se
sont très-bien conduits dans cette affaire. Néanmoins, le connétable, par sa
vigilance, sa valeur et son sang-froid, s'est distingué par-dessus les autres.
Quant aux autres affaires de la terre, nous pourrons, Madame, vous en dire la
vérité quand nous serons en votre présence. Sachez donc qu'ils ont commencé à
nous miner fortement en sept endroits. Nous avons presque partout contre-miné
et n'avons point épargné la peine. Ils commençaient à miner à partir de leurs
maisons, de sorte que nous ne savions rien avant qu'ils arrivassent à nos lices.

Fait à Carcassonne, le 13 octobre 1240.

Sachez, Madame, que les ennemis ont brûlé les châteaux et les lieux ouverts
qu'ils ont rencontrés dans leur fuite.»

Quant au bélier des anciens, il était certainement employé pour battre le pied
des murailles dans les siéges, dès le XIIe siècle. Nous empruntons encore au
poëme provençal de la croisade contre les Albigeois un passage qui ne peut
laisser de doute à cet égard. Simon de Montfort veut secourir le château de
Beaucaire qui tient pour lui et qui est assiégé par les habitants; il assiége la
ville, mais il n'a pas construit des machines suffisantes; les assauts n'ont pas de
résultats; pendant ce temps les Provençaux pressent de plus en plus le château
(le capitole). «...Mais ceux de la ville ont élevé contre (les croisés enfermés
dans le château) des engins dont ils battent de telle sorte le capitole et la tour de
guet, que les poutres, la pierre et le plomb en sont fracassés; et à la Sainte-
Pâques est dressé le bosson, lequel est long, ferré, droit, aigu, qui tant frappe,
tranche et brise, que le mur est endommagé, et que plusieurs pierres s'en
détachent çà et là; et les assiégés, quand ils s'en aperçoivent ne sont pas
découragés. Ils font un lacet de corde qui est attaché à une machine de bois, et
au moyen duquel la tête du bosson est prise et retenue. De cela ceux de

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Beaucaire sont grandement troublés, jusqu'à ce que vienne l'ingénieur qui a mis
le bosson en mouvement. Et plusieurs des assiégeants se sont logés dans la
roche, pour essayer de fendre la muraille à coups de pics aiguisés. Et ceux du
capitole les ayant-aperçus, cousent, mêlés dans un drap, du feu, du soufre et de
l'étoupe, qu'ils descendent au bout d'une chaîne le long du mur, et lorsque le feu
a pris et que le soufre se fond, la flamme et l'odeur les suffoquent à tel point
(les pionniers), que pas un d'eux ne peut demeurer ni ne demeure. Mais ils vont
à leurs pierriers, les font jouer si bien, qu'ils brisent et tranchent les barrières et
les poutres 158.»

Ce curieux passage fait connaître quels étaient les moyens employés alors pour
battre de près les murailles, lorsqu'on voulait faire brèche, et que la situation
des lieux ne permettait pas de percer des galeries de mines, de poser des
étançons sous les fondations, et d'y mettre le feu. Quant aux moyens de
défense, il est sans cesse question, dans cette histoire de la croisade contre les
Albigeois, de barrières, de lices de bois, de palissades. Lorsque Simon de
Montfort est obligé de revenir assiéger Toulouse, après cependant qu'il en a fait
raser presque tous les murs, il trouve la ville défendue par des fossés et des
ouvrages de bois. Le château Narbonnais seul est encore en son pouvoir. Le
frère du comte, Guy de Montfort, est arrivé le premier avec ces terribles
croisées. Les chevaliers ont mis pied à terre, ils brisent les barrières et les
portes, ils pénètrent dans les rues, mais là ils sont reçus par les habitants et les
hommes du comte de Toulouse et sont forcés de battre en retraite, quand arrive
Simon plein de fureur: «Comment, dit-il à son frère, se fait-il que vous n'ayez
pas déjà détruit la ville et brûlé ses maisons?--Nous avons attaqué la ville,
répond le comte Guy, franchi les défenses, et nous nous sommes trouvés pêle-
mêle avec les habitants dans les rues; là nous avons rencontré les chevaliers, les
bourgeois, les ouvriers armés de masses, d'épieux, de haches tranchantes, qui,
avec de grands cris, des huées et de grands coups mortels vous ont, par nous,
transmis vos rentes et vos cens, et peut-il vous le dire don Guy votre maréchal,
quels marcs d'argent ils nous ont envoyés de dessus les toits! Par la foi que je
vous dois, il n'y a parmi nous personne de si brave, qui, quand ils nous
chassèrent hors de la ville par les portes, n'eût mieux aimé la fièvre, ou une
bataille rangée...» Cependant le comte de Montfort est obligé d'entreprendre un
siége en règle après de nouvelles attaques infructueuses. «Il poste ses batailles
dans les jardins, il munit les murs du château et les vergers d'arbalètes à rouet
159
et de flèches aiguës. De leur Côté les hommes de la ville, avec leur légitime
seigneur, renforcent les barrières, occupent les terrains d'alentour, et arborent en

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divers lieux leurs bannières, aux deux croix rouges, avec l'enseigne du comte
(Raymond), tandis que sur les échafauds 160, dans les galeries 161 sont postés
les hommes les plus vaillants, les plus braves et les plus sûrs, armés de perches
ferrées, et de pierres à faire tomber sur l'ennemi. En bas, à terre, d'autres sont
restés, portant des lances et dartz porcarissals, pour défendre les lices, afin
qu'aucun assaillant ne s'approche des palis. Aux archères et aux créneaux
(fenestrals) les archers défendent les ambons et les courtines, avec des arcs de
différentes sortes et des arbalètes de main. De carreaux et de sagettes des
comportes 162 sont remplies. Partout à la ronde, la foule du peuple est armée de
haches, de masses, de bâtons ferrés, tandis que les dames et les femmes du
peuple leur portent des vases, de grosses pierres faciles à saisir et à lancer. La
ville est bellement fortifiée à ses portes; bellement aussi et bien rangés les
barons de France, munis de feu, d'échelles et de lourdes pierres, s'approchent de
diverses manières pour s'emparer des barbacanes 163...»

Mais le siége traîne en longueur, arrive la saison d'hiver; le comte de Montfort
ajourne les opérations d'attaque au printemps. Pendant ce temps les Toulousains
renforcent leurs défenses «...Dedans et dehors on ne voit qu'ouvriers qui
garnissent la ville, les portes et les boulevards, les murs, les bretèches et les
hourds doubles (cadafales dobliers), les fossés, les lices, les ponts, les escaliers.
Ce ne sont, dans Toulouse, que charpentiers, qui font des trébuchets doubles,
agiles et battants, qui, dans le château Narbonnais, devant lequel ils sont
dressés, ne laissent ni tours, ni salle, ni créneau, ni mur entier...» Simon de
Montfort revient, il serre la ville de plus près, il s'empare des deux tours qui
commandent les rives de la Garonne, il fortifie l'hôpital situé hors les remparts
et en fait une bastille avec fossés, palissades, barbacanes. Il établit de bonnes
clôtures avec des fossés ras, des murs percés d'archères à plusieurs étages. Mais
après maint assaut, maint fait d'armes sans résultats pour les assiégeants, le
comte de Montfort est tué d'un coup de pierre lancée par un pierrier, bandé par
des femmes près de Saint-Sernin, et le siége est levé.

De retour de sa première croisade, saint Louis voulut faire de Carcassonne une
des places les plus fortes de son domaine. Les habitants des faubourgs, qui
avaient ouvert leurs portes à l'armée de Trencavel 164, furent chassés de leurs
maisons brûlées par celui dont ils avaient embrassé la cause, et leurs remparts
rasés. Ce ne fut que sept ans après ce siége que saint Louis, sur les instances de
l'évêque Radulphe, permit par lettres patentes aux bourgeois exilés de rebâtir
une ville de l'autre côté de l'Aude, ne voulant plus avoir près de la cité des

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sujets si peu fidèles. Le saint roi commença par rebâtir l'enceinte extérieure qui
n'était pas assez forte et qui avait été fort endommagée par les troupes de
Trencavel. Il éleva l'énorme tour, appelée la Barbacane, ainsi que les rampes
qui commandaient les bords de l'Aude, le pont; et permettaient à la garnison du
château de faire des sorties sans être inquiétés par les assiégeants, eussent-ils
été maîtres de la première enceinte. Il y a tout lieu de croire que les murailles et
tours extérieures furent élevées assez rapidement après l'expédition manquée de
Trencavel, pour mettre tout d'abord la cité à l'abri d'un coup de main, pendant
que l'on prendrait le temps de réparer et d'agrandir l'enceinte intérieure. Les
tours de cette enceinte extérieure ou première enceinte, étaient ouvertes du côté
de la ville, afin de rendre leur possession inutile pour l'assiégeant, et les
chemins de ronde des courtines sont au niveau du sol des lices, de sorte qu'étant
pris, ils ne pouvaient servir de rempart contre l'assiégé qui étant en forces
pouvait toujours de plain-pied se jeter sur les assaillants et les culbuter dans les
fossés (voy. COURTINE, TOUR).

Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces travaux
avec une grande activité jusqu'à sa mort (1285). Carcassonne se trouvait être
alors un point voisin de la frontière fort important, et le roi de France y tint son
parlement. Il fit élever les courtines, tours et portes du côté de l'est 165, avança
l'enceinte intérieure du côté sud, et fit réparer les murailles et tours de l'enceinte
des Visigoths (11).

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Nous donnons ici le plan de cette place ainsi modifié. En A est la grosse
barbacane du côté de l'Aude dont nous avons parlé plus haut, avec ses rampes
fortifiées jusqu'au château F. Ces rampes sont disposées de manière à être
commandées par les défenses extérieures du château; ce n'est qu'après avoir
traversé plusieurs portes et suivi de nombreux détours que l'assaillant
(admettant qu'il se fût emparé de la barbacane) pouvait arriver à la porte L, et là
il lui fallait, dans un espace étroit et complétement battu par des tours et
murailles fort élevées, faire le siége en règle du château, ayant derrière lui un
escarpement qui interdisait l'emploi des engins et leur approche. Du côté de la
ville, ce château était défendu par un large fossé N et une barbacane E, bâtie par
saint Louis. De la grosse barbacane à la porte de l'Aude en C on montait par un
chemin roide, crénelé du côté de la vallée de manière à défendre tout l'angle
rentrant formé par les rampes du château et les murs de la ville. En B est située

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la porte Narbonnaise à l'est, qui était munie d'une barbacane et protégée par un
fossé et une seconde barbacane palissadée seulement. En S, du côté où l'on
pouvait arriver au pied des murailles presque de plain-pied, est un large fossé.
Ce fossé et ses approches sont commandés par une forte et haute tour 0,
véritable donjon isolé, pouvant soutenir un siége à lui seul, toute la première
enceinte de ce côté fût-elle tombée au pouvoir des assaillants. Nous avons tout
lieu de croire que cette tour communiquait avec les murailles intérieures au
moyen d'un souterrain auquel on accédait par un puits pratiqué dans l'étage
inférieur de ce donjon, mais qui étant comblé aujourd'hui n'a pu être encore
reconnu. Les lices sont comprises entre les deux enceintes de la porte
Narbonnaise en X, Y, jusqu'à la tour du coin en Q. Si l'assiégeant s'emparait des
premières défenses du côté du sud, et s'il voulait, en suivant les lices, arriver à
la porte de l'Aude en C, il se trouvait arrêté par une tour carrée R, à cheval sur
les deux enceintes, et munie de barrières et de mâchicoulis. S'il parvenait à
passer entre la porte Narbonnaise et la barbacane en B, ce qui était difficile, il
lui fallait franchir, pour arriver en V dans les lices du nord-est, un espace étroit,
commandé par une énorme tour M, dite tour du Trésau. De V en T, il était pris
en flanc par les hautes tours des Visigoths, réparées par saint Louis et Philippe
le Hardi, puis il trouvait une défense à l'angle du château. En D est une grande
poterne protégée par une barbacane P; d'autres poternes plus petites sont
réparties le long de l'enceinte et permettent à des rondes de faire le tour des
lices, et même de descendre dans la campagne sans ouvrir les portes
principales. C'était là un point important; on remarquera que la poterne percée
dans la tour D, et donnant sur les lices, est placée latéralement, masquée par la
saillie du contre-fort d'angle, et le seuil de cette poterne est à plus de deux
mètres au-dessus du sol extérieur; il fallait donc poser des échelles pour entrer
ou sortir. Aux précautions sans nombre que l'on prenait alors pour défendre les
portes, il est naturel de supposer que les assaillants les considéraient toujours
comme des points faibles. L'artillerie a modifié cette opinion, en changeant les
moyens d'attaque; mais alors on conçoit que quels que fussent les obstacles
accumulés autour d'une entrée, l'assiégeant préférait encore tenter de les
vaincre, plutôt que de venir se loger au pied d'une tour épaisse pour la saper à
main d'hommes, ou la battre au moyen d'engins très imparfaits. Aussi pendant
les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, quand on voulait donner une haute idée de la
force d'une place, on disait qu'elle n'avait qu'une ou deux portes. Mais pour le
service des assiégés, surtout lorsqu'ils devaient garder une double enceinte, il
fallait cependant rendre les communications faciles entre ces deux enceintes,
pour pouvoir porter rapidement des secours sur un point attaqué. C'est ce qui

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fait que nous voyons, en parcourant l'enceinte intérieure de Carcassonne, un
grand nombre de poternes plus ou moins bien dissimulées, et qui devaient
permettre à la garnison de se répandre dans les lices sur beaucoup de points à la
fois, à un moment donné, ou de rentrer rapidement dans le cas où la première
enceinte eût été forcée. Outre les deux grandes portes publiques de l'Aude et
Narbonnaise, nous comptons six poternes percées dont l'enceinte intérieure, à
quelques mètres au-dessus du sol, et auxquelles, par conséquent, on ne pouvait
accéder qu'au moyen d'échelles. Il en est une, entre autres, percée dans la
grande courtine de l'évêché, qui n'a que 2 mètres de hauteur sur 0m,90 de
largeur, et dont le seuil est placé à 12 mètres au-dessus du sol des lices. Dans
l'enceinte extérieure on en découvre une autre percée dans la courtine entre la
porte de l'Aude et le château; celle-ci est ouverte au-dessus d'un escarpement de
rochers de 7 mètres de hauteur environ. Par ces issues, la nuit, en cas de blocus,
et au moyen d'une échelle de cordes, on pouvait recevoir des émissaires du
dehors sans craindre une trahison, ou jeter dans la campagne des porteurs de
messages ou des espions. On observera que ces deux poternes, d'un si difficile
accès, sont placées du côté où les fortifications sont inabordables pour l'ennemi
à cause de l'escarpement qui domine la rivière d'Aude. Cette dernière poterne,
ouverte dans la courtine de l'enceinte extérieure, donne dans l'enclos protégé
par la grosse barbacane, et par le mur crénelé qui suivait la rampe de la porte de
l'Aude; elle pouvait donc servir au besoin à jeter dans ces enclos une
compagnie de soldats déterminés, pour faire une diversion dans le cas où
l'ennemi aurait pressé de trop près les défenses de cette porte ou la barbacane,
mettre le fer aux engins, beffrois ou chats des, assiégeants. Il est certain que
l'on attachait une grande importance aux barbacanes; elles permettaient aux
assiégés de faire des sorties.

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En cela, la barbacane de Carcassonne est d'un grand intérêt (12); bâtie en bas de
la côte au sommet de laquelle est construit le château, elle met celui-ci en
communication avec les bords de l'Aude 166; elle force l'assaillant à se tenir loin
des remparts du château; assez vaste pour contenir de quinze à dix-huit cents
piétons, sans compter ceux qui garnissaient le boulevard, elle permettait de
concentrer un corps considérable de troupes qui pouvaient, par une sortie
vigoureuse, culbuter les assiégeants dans le fleuve. La barbacane D du château
de la cité carcassonnaise masque complètement la porte B, qui des rampes
donne sur la campagne. Ces rampes E sont crénelées à droite et à gauche. Leur
chemin est coupé par des parapets chevauchés, et l'ensemble de l'ouvrage, qui
monte par une pente roide vers le château, est enfilé dans toute sa longueur par
une tour et deux courtines supérieures. Si l'assiégeant parvenait au sommet de
la première rampe, il lui fallait se détourner en E: il était alors battu de flanc; en

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F il trouvait un parapet fortifié, puis une porte bien munie et crénelée; s'il
franchissait cette première porte, il devait longer un parapet percé d'archères,
forcer une barrière, se détourner brusquement et s'emparer d'une deuxième
porte G, étant encore battu de flanc. Alors il se trouvait devant un ouvrage
considérable et bien défendu: c'était un couloir long, surmonté de deux étages
sous lesquels il fallait passer; le premier battait la dernière porte au moyen
d'une défense en bois, et était percé de mâchicoulis dans la longueur du
passage. Le second communiquait aux crénelages donnant soit à l'extérieur, du
côté des rampes, soit au-dessus même de ce passage. Le plancher du premier
étage ne communiquait avec les chemins de ronde des lices que par une petite
porte. Si les assaillants parvenaient à s'en emparer par escalade, ils étaient pris
comme dans un piége; car la petite porte fermée sur eux, ils se trouvaient
exposés aux projectiles lancés par les mâchicoulis du deuxième étage, et
l'extrémité du plancher étant interrompue brusquement en H du côté opposé à
l'entrée, il leur était impossible d'aller plus avant. S'ils franchissaient le couloir
à rez-de-chaussée, ils étaient arrêtés par la troisième porte H , percée dans un
mur surmonté par les mâchicoulis du troisième étage communiquant avec les
chemins de ronde supérieurs du château. Si, par impossible, ils s'emparaient du
deuxième étage, ils ne trouvaient plus d'issues qu'une petite porte donnant dans
une seconde salle située le long des murs du château et ne communiquant à
celui-ci que par des détours qu'il était facile de barricader en un instant, et qui
d'ailleurs étaient défendus par de forts ventaux. Si, malgré tous ces obstacles
accumulés, les assiégeants forçaient la troisième porte, il leur fallait alors
attaquer la poterne I du château, gardée par un système de défense formidable:
des meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un au-dessus de l'autre, un pont avec
plancher mobile, une herse et des ventaux. Se fût-on emparé de cette porte,
qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour intérieure L du château, à
laquelle on n'arrivait que par des rampes étroites, et en passant à travers
plusieurs portes en K.

En supposant que l'attaque fût poussée du côté de la porte de l'Aude, on était
arrêté par un poste T, une porte avec ouvrage en bois et un double mâchicoulis
percé dans le plancher d'un étage supérieur communiquant avec la grand'salle
sud du château, au moyen d'un passage en bois qui pouvait être détruit en un
instant; de sorte qu'en s'emparant de cet étage supérieur on n'avait rien fait. Si,
après avoir franchi la porte du rez-de-chaussée, on poussait plus loin sur le
chemin de ronde le long de la grande tour carrée S, on rencontrait bientôt une
porte bien munie de mâchicoulis et bâtie parallèlement au couloir CH. Après
cette porte et ces défenses, c'était une seconde porte étroite et basse percée dans

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le gros mur de refend Z qu'il fallait forcer; puis enfin, on arrivait à la poterne I
du château. Si, au contraire (chose qui n'était guère possible), l'assaillant se
présentait du côté opposé par les lices du nord, il était arrêté par une défense V.
Mais de ce côté l'attaque ne pouvait être tentée, car c'est le point de la cité qui
est le mieux défendu par la pature, et pour forcer la première enceinte entre la
tour du Trésau (voy. fig. 11) et l'angle du château, il fallait d'abord gravir, une
rampe fort roide, et escalader des rochers. D'ailleurs, en attaquant la porte V du
nord, l'assiégeant se présentait de flanc aux défenseurs garnissant les hautes
murailles et tours de la seconde enceinte. Le gros mur de refend Z qui, partant
de la courtine du château, s'avance à angle droit jusque sur la descente de la
barbacane, était couronné de mâchicoulis transversaux qui commandaient la
porte H et se terminait à son extrémité par une échauguette qui permettait de
voir ce qui se passait dans la rampe descendant à la barbacane, afin de prendre
des dispositions intérieures de défense en cas de surprise, ou de reconnaître les
troupes remontant de la barbacane au château.

Le château pouvait donc tenir longtemps encore, la ville et ses abords étant au
pouvoir de l'ennemi; sa garnison défendant facilement la barbacane et ses
rampes, restait maîtresse de l'Aude, dont le lit était alors plus rapproché de la
cité qu'il ne l'est aujourd'hui, s'approvisionnait par la rivière et empêchait le
blocus de ce côté; car il n'était guère possible à un corps de troupes de se poster
entre cette barbacane et l'Aude sans danger, n'ayant aucun moyen de se couvrir,
et le terrain plat et marécageux étant dominé de toutes parts. La barbacane avait
encore cet avantage de mettre le moulin du Roi en communication avec la
garnison du château, et ce moulin lui-même était fortifié. Un plan de la cité de
Carcassonne, relevé en 1774, note dans sa légende un grand souterrain existant
sous le boulevard de la barbacane, mais depuis longtemps fermé et comblé en
partie. Peut-être ce souterrain était-il destiné à établir une communication
couverte entre ce moulin et la forteresse.

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Du côté de la ville, le château de Carcassonne était également défendu, par une
grande barbacane C en avant du fossé. Une porte A' bien défendue donnait
entrée dans cette barbacane; le pont C communiquait à la porte principale O.
De vastes portiques N étaient destinés à loger une garnison temporaire en cas
de siége. Quant à la garnison ordinaire, elle logeait du côté de l'Aude, dans des
bâtiments à trois étages Q, P. Sur le portique N, côté sud, était une vaste salle
d'armes, percée de meurtrières du côté du fossé et prenant ses jours dans la cour
M. R R étaient les donjons, le plus grand séparé des constructions voisines par
un isolement et ne pouvant communiquer avec les autres bâtiments que par des
ponts de bois qu'on enlevait facilement. Ainsi, le château pris, les restes de la
garnison pouvaient encore se réfugier dans cette énorme tour complétement
fermée et tenir quelque temps. En S est une immense tour de guet qui domine
toute la ville et ses environs; elle contenait seulement un escalier de bois. Les
tours X, Y, la porte 0 et les courtines intermédiaires sont du XIIe siècle, ainsi
que la tour de guet et les soubassements des bâtiments du côté de la barbacane.

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Ces constructions furent complétées et restaurées sous saint Louis. La grosse
barbacane de l'Aude avait deux étages de meurtrières et un chemin de ronde
supérieur crénelé et pouvait être muni de hourds 167. Voici (13) une vue
cavalière de ce château et de sa barbacane, qui viendra compléter la description
que nous venons d'en faire avec le plan (fig. 12); il est facile de retrouver la
position de chaque partie de la défense. Nous avons supposé les fortifications
armées en guerre, et munies de leurs défenses de bois, bretèches, hourds, et de
leurs palissades avancées.

Mais il est nécessaire, avant d'aller plus avant, de bien faire connaître ce que
c'étaient que ces hourds, et les motifs qui les avaient fait adopter dès le XIIe
siècle.

On avait reconnu le danger des défenses de bois au ras du sol, l'assaillant y
mettait facilement le feu; et du temps de saint Louis on remplaçait déjà les lices
et barbacanes de bois si fréquemment employées dans le siècle précédent, par
des enceintes extérieures et des barbacanes en maçonnerie. Cependant on ne
renonçait pas aux défenses de charpentes, on se contentait de les placer assez
haut pour rendre leur combustion par des projectiles incendiaires difficile sinon
impossible. Alors comme aujourd'hui (et les fortifications de la cité de
Carcassonne nous en donnent un exemple), lorsqu'on voulait de bonnes
défenses, on avait le soin de conserver partout au-dessus du sol servant
d'assiette au pied des murs et tours, un minimum de hauteur, afin de les mettre
également à l'abri des escalades sur tout leur développement. Ce minimum de
hauteur n'est pas le même pour les deux enceintes extérieure et intérieure, les
courtines de la première défense sont maintenues à 10 mètres environ du fond
du fossé ou de la crête de l'escarpement au sol des hourds, tandis que les
courtines de la seconde enceinte ont, du sol des lices au sol des hourds, 14
mètres au moins. Le terrain servant d'assiette aux deux enceintes n'étant pas sur
un plan horizontal, mais présentant des différences de niveau considérable, les
remparts se conforment aux mouvements du sol, et les hourds suivent
l'inclinaison du chemin de ronde (voy. COURTINE). Il y avait donc alors des
données, des règles, des formules pour l'architecture militaire, comme il en
existait pour l'architecture religieuse ou civile. La suite de cet article le
prouvera, nous le croyons, surabondamment.

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Avec le système de créneaux et d'archères ou meurtrières pratiquées dans les
parapets en pierre, on ne pouvait empêcher des assaillants nombreux et hardis
protégés par des chats recouverts de peaux ou de matelas, de saper le pied des
tours ou courtines, puisque par les meurtrières, malgré l'inclinaison de leur
coupe, il est impossible de voir le pied des fortifications, et par les créneaux, à
moins de sortir la moitié du corps, on ne pouvait non plus viser un objet placé
en bas de la muraille. Il fallait donc établir des galeries saillantes, bien munies
de défenses, et permettant à un grand nombre d'assiégés de battre le pied des
murailles ou des tours par une grêle de pierres et de projectiles de toute nature.
Soit (14) une courtine couronnée de créneaux et d'archères, l'homme placé en A
ne peut voir le pionnier B qu'à la condition d'avancer la tête en dehors des
créneaux, mais alors il se démasque complétement, et toutes fois que des
pionniers étaient attachés au pied d'une muraille on avait le soin de protéger

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leur travail en envoyant des volées de flèches ou de carreaux aux parapets
lorsque les assiégés se laissaient voir. En temps de siége, dès le XIIe siècle 168,
on garnissait les parapets de hourds C afin de commander complétement le pied
des murs au moyen d'un mâchicoulis continu D. Non-seulement les hourds
remplissaient parfaitement cet objet, mais ils laissaient les défenseurs libres
dans leurs mouvements, l'approvisionnement des projectiles et la circulation se
faisant en dedans du parapet en E. D'ailleurs si ces hourds étaient garnis, outre
le mâchicoulis continu, de meurtrières, les archères pratiquées dans la
construction de pierre, restaient démasquées dans leur partie inférieure et
permettaient aux archers ou arbalétriers postés en dedans du parapet de lancer
des traits sur les assaillants. Avec ce système, la défense était aussi active que
possible, et le manque de projectiles devait seul laisser quelque répit aux
assiégeants. On ne doit donc pas s'étonner si dans quelques siéges mémorables,
après une défense prolongée, les assiégés en étaient réduits à découvrir leurs
maisons, à démolir les murs de jardins, enlever les cailloux des rues, pour
garnir les hourds de projectiles et forcer les assaillants à s'éloigner du pied des
fortifications. Ces hourds se posaient promptement et facilement (voy.
HOURD); on les retirait en temps de paix.

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Nous donnons ici (15) le figuré des travaux d'approche d'une courtine flanquée
de tours avec fossé plein d'eau, afin de rendre intelligibles les divers moyens de
défense et d'attaque dont nous avons parlé ci-dessus. Sur le premier plan est un
chat A; il sert à combler le fossé, et s'avance vers le pied de la muraille sur les
amas de fascines et de matériaux de toutes sortes que les assaillants jettent sans
cesse par son ouverture antérieure; un plancher en bois qui s'établit au fur et à
mesure que s'avance le chat permet de le faire rouler sans craindre de le voir
s'embourber. Cet engin est mu soit par les rouleaux à l'intérieur au moyen de
leviers, soit par des cordes et des poulies de renvoi B. Outre l'auvent qui est
placé à la tête du chat, des palissades et des mantelets mobiles protégent les
travailleurs. Le chat est garni de peaux fraîches pour le préserver des matières
inflammables qui peuvent être lancées par les assiégés. Les assaillants, avant de
faire avancer le chat contre la courtine pour pouvoir saper sa base, ont détruit

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les hourds de cette courtine au moyen de projectiles lancés par des machines de
jet. Plus loin, en C est un grand trébuchet; il bat les hourds de la seconde
courtine. Ce trébuchet est bandé, un homme met la fronde avec sa pierre en
place. Une palissade haute protége l'engin. À côté, des arbalétriers postés
derrière des mantelets roulants visent les assiégés qui se démasquent. Au delà,
en E, est un beffroi muni de son pont mobile, garni de peaux fraîches; il
s'avance sur un plancher de madriers au fur et à mesure que les assaillants,
protégés par des palissades, comblent le fossé; il est mû comme le chat par des
câbles et des poulies de renvoi. Au delà encore est une batterie de deux
trébuchets qui lancent des barils pleins de matières incendiaires contre les
hourds des courtines. Dans la ville, sur une grosse tour carrée terminée en
plate-forme, les assiégés ont monté un trébuchet qui bat le beffroi des
assaillants. Derrière les murs un autre trébuchet masqué par les courtines lance
des projectiles contre les engins des assaillants. Tant que les machines de
l'armée ennemie ne sont pas arrivées au pied des murs, le rôle de l'assiégé est à
peu près passif; il se contente, par les archères de ses hourds, d'envoyer force
carreaux et sagettes. S'il est nombreux, hardi, la nuit il pourra tenter d'incendier
le beffroi, les palissades et machines, en sortant par quelque poterne éloignée
du point d'attaque; mais s'il est timide ou démoralisé, s'il ne peut disposer d'une
troupe audacieuse et dévouée, au point du jour son fossé sera comblé, le
plancher de madriers légèrement incliné vers la courtine permettra au beffroi de
s'avancer rapidement par son propre poids, les assaillants n'auront qu'à le
maintenir. Sur les débris des hourds mis en pièces par les pierres lancées par les
trébuchets, le pont mobile du beffroi s'abattra tout à coup, et une troupe
nombreuse de chevaliers et de soldats d'élite se précipitera sur le chemin de
ronde de la courtine (16). Mais cette catastrophe est prévue; si la garnison est
fidèle, en abandonnant la courtine prise, elle se renferme dans les tours qui
l'interrompent d'espace en espace (17) 169; elle peut se rallier, enfiler le chemin
de ronde et le couvrir de projectiles, faire par les deux portes A et B une
brusque sortie pendant que l'assaillant cherche à descendre dans la ville, et
avant qu'il soit trop nombreux, le culbuter, s'emparer du beffroi et l'incendier. Si
la garnison forcée ne peut tenter ce coup hardi, elle se barricade dans les tours,
et l'assaillant doit faire le siége de chacune d'elles, car au besoin chaque tour
peut faire un petit fort séparé, indépendant; beaucoup sont munies de puits, de
fours et de caves pour conserver des provisions. Les portes qui mettent les tours
en communication avec les chemins de ronde sont étroites, bien ferrées,
fermées à l'intérieur, et renforcées de barres de bois qui rentrent dans l'épaisseur

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de la muraille, de sorte qu'en un instant le vantail peut être poussé et barricadé
en tirant rapidement la barre de bois (voy. FERMETURE).

On est frappé, lorsqu'on étudie le système défensif adopté du XIIe au XVIe
siècle, avec quel soin on s'est mis en garde contre des surprises; toutes les
précautions sont prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à chaque pas par
des dispositions compliquées, par des détours impossibles à prévoir.
Évidemment un siége avant l'invention des bouches à feu n'était réellement
sérieux pour l'assiégé comme pour l'assaillant que quand on en était venu à se
prendre, pour ainsi dire, corps à corps. Une garnison aguerrie luttait avec
quelques chances de succès jusque dans ses dernières défenses. L'ennemi
pouvait entrer dans la ville par escalade, ou par une brèche, sans que pour cela
la garnison se rendit; car alors, renfermée dans les tours qui, je le répète, sont
autant de forts, elle résistait longtemps, épuisait les forces de l'ennemi, lui

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faisait perdre du monde à chaque attaque partielle; car il fallait briser un grand
nombre de portes bien barricadées, se battre corps à corps sur des espaces
étroits et embarrassés. Prenait-on le rez-de-chaussée d'une tour, les étages
supérieurs conservaient encore des moyens puissants de défense. On voit que
tout était calculé pour une lutte possible pied à pied. Les escaliers à vis qui
donnaient accès aux divers étages des tours étaient facilement et promptement
barricadés, de manière à rendre vains les efforts des assaillants pour monter
d'un étage à l'autre. Les bourgeois d'une ville eussent-ils voulu capituler, que la
garnison pouvait se garder contre eux et leur interdire l'accès des tours et
courtines. C'est un système de défiance adopté envers et contre tous.

C'est dans tous ces détails de la défense pied à pied qu'apparaît l'art de la
fortification du XIe au XVIe siècle. C'est en examinant avec soin, en étudiant
scrupuleusement jusqu'aux moindres traces des
obstacles défensifs de ces époques, que l'on
comprend ces récits d'attaques gigantesques, que
nous sommes trop disposés à taxer
d'exagération. Devant ces moyens de défense si
bien prévus et combinés, on se figure sans peine
ces travaux énormes des assiégeants, ces
beffrois mobiles, ces estacades, boulevards ou
bastilles, que l'on opposait à un assiégé qui avait
calculé toutes les chances de l'attaque, qui
prenait souvent l'offensive, et qui était disposé à
ne céder un point que pour se retirer dans un
autre plus fort.

Aujourd'hui, grâce à l'artillerie, un général qui
investit une place non secourue par une armée
de campagne, peut prévoir le jour et l'heure où
cette place tombera. On annoncera d'avance le
moment où la brèche sera praticable, où les
colonnes d'attaque entreront dans tel ouvrage.
C'est une partie plus ou moins longue à jouer,
que l'assiégeant est toujours sûr de gagner, si le
matériel ne lui fait pas défaut, et s'il a un corps
d'armée proportionné à la force de la garnison.
«Place attaquée, place prise,» dit le dicton
170
français . Mais alors nul ne pouvait dire quand et comment une place devait

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tomber au pouvoir de l'assiégeant, si nombreux qu'il fût. Avec une garnison
déterminée et bien approvisionnée, on pouvait prolonger un siége indéfiniment.
Aussi n'est-il pas rare de voir une bicoque résister, pendant des mois entiers, à
une armée nombreuse et aguerrie. De là, souvent, cette audace et cette
insolence du faible en face du fort et du puissant, cette habitude de la résistance
individuelle qui faisait le fond du caractère de la féodalité, cette énergie qui a
produit de si grandes choses au milieu de tant d'abus, qui a permis aux
populations françaises et anglo-normandes de se relever après des revers
terribles, et de fonder des nationalités fortement constituées.

Rien n'est plus propre à faire ressortir les différences profondes qui séparent les
caractères des hommes de ces temps reculés, de l'esprit de notre époque, que
d'établir une comparaison entre une ville ou un château fortifiés aux XIIIe ou
XIVe siècles et une place forte moderne. Dans cette dernière rien ne frappe la
vue, tout est en apparence uniforme, il est difficile de reconnaître un bastion
entre tous. Un corps d'armée prend une ville, à peine si les assiégeants ont
aperçu les défenseurs; ils n'ont vu devant eux pendant des semaines entières
que des talus de terre et un peu de fumée. La brèche est praticable; on capitule;
tout tombe le même jour; on a abattu un pan de mur, bouleversé un peu de
terre, et la ville, les bastions qui n'ont même pas vu la fumée des canons, les
magasins, arsenaux, tout est rendu. Mais il y a quelque cent ans les choses se
passaient bien différemment. Si une garnison était fidèle, aguerrie, il fallait,
pour ainsi dire, faire capituler chaque tour, traiter avec chaque capitaine, s'il lui
plaisait de défendre pied à pied le poste qui lui était confié. Tout du moins était
disposé pour que les choses dussent se passer ainsi. On s'habituait à ne compter
que sur soi et sur les siens, et l'on se défendait envers et contre tous. Aussi (car
on peut conclure du petit au grand) il ne suffisait pas alors de prendre la
capitale d'un pays pour que le pays fût à vous. Ce sont des temps de barbarie si
l'on veut, mais d'une barbarie pleine d'énergie et de ressources. L'étude de ces
grands monuments militaires du moyen âge n'est donc pas seulement curieuse,
elle fait connaître des moeurs dans lesquelles l'esprit national ne pourrait que
gagner à se retremper.

Nous voyons au commencement du XIIIe siècle les habitants de Toulouse avec
quelques seigneurs et leurs chevaliers, dans une ville mal fermée, tenir en échec
l'armée du puissant comte de Montfort et la forcer de lever le siége. Bien mieux
encore que les villes, les grands vassaux, renfermés dans leurs châteaux,
croyaient-ils pouvoir résister non-seulement à leurs rivaux, mais au suzerain et
à ses armées. «Le caractère propre, général de la féodalité, dit M. Guizot, c'est

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le démembrement du peuple et du pouvoir en une multitude de petits peuples et
de petits souverains; l'absence de toute nation générale, de tout gouvernement
central... Sous quels ennemis a succombé la féodalité ? qui l'a combattue en
France ? Deux forces: la royauté, d'une part; les communes, de l'autre. Par la
royauté s'est formé en France un gouvernement central; par les communes s'est
formée une nation générale, qui est venue se grouper autour du gouvernement
central 171.» Le développement du système féodal est donc limité entre les Xe
et XIVe siècles. C'est alors que la féodalité élève ses forteresses les plus
importantes, qu'elle fait, pendant ses luttes de seigneur à seigneur, l'éducation
militaire des peuples occidentaux. «Avec le XIVe siècle, ajoute l'illustre
historien, les guerres changent de caractère. Alors commencent les guerres
étrangères, non plus de vassal à suzerain ou de vassal à vassal, mais de peuple à
peuple, de gouvernement à gouvernement. À l'avénement de Philippe de Valois,
éclatent les grandes guerres des Français contre les Anglais, les prétentions des
rois d'Angleterre, non sur tel ou tel fief, mais sur le pays et le trône de France;
et elles se prolongent jusqu'à Louis XI. Il ne s'agit plus alors de guerres
féodales, mais de guerres nationales; preuve certaine que l'époque féodale
s'arrête à ces limites, qu'une autre société a déjà commencé.» Aussi le château
féodal ne prend-il son véritable caractère défensif que lorsqu'il est isolé, que
lorsqu'il est éloigné des grandes villes riches et populeuses, et qu'il domine la
petite ville, la bourgade, ou le village. Alors il profite des dispositions du terrain
avec grand soin, s'entoure de précipices, de fossés ou de cours d'eau. Quand il
tient à la grande ville, il en devient la citadelle, est obligé de subordonner ses
défenses à celles des enceintes urbaines, de se placer au point d'où il peut rester
maître du dedans et du dehors. Pour nous faire bien comprendre en peu de
mots, on peut dire que le véritable château féodal, au point de vue de l'art de la
fortification, est celui qui, ayant d'abord choisi son assiette, voit peu à peu les
habitations se grouper autour de lui. Autre chose est le château dont la
construction étant postérieure à celle de la ville a dû subordonner son
emplacement et ses dispositions à la situation et aux dispositions défensives de
la cité. À Paris, le Louvre de Philippe Auguste fut évidemment construit suivant
ces dernières données. Jusqu'au règne de ce prince, les rois habitaient
ordinairement le palais sis dans la cité. Mais lorsque la ville de Paris eut pris un
assez grand développement sur les deux rives, cette résidence centrale ne
pouvait convenir à un souverain, et elle devenait nulle comme défense. Philippe
Auguste en bâtissant le Louvre posait une citadelle sur le point de la ville où les
attaques étaient le plus à craindre, où son redoutable rival Richard devait se
présenter; il surveillait les deux rives de la Seine en aval de la cité, et

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commandait les marais et les champs qui, de ce point, s'étendaient jusqu'aux
rampes de Chaillot, et jusqu'à Meudon. En entourant la ville de murailles, il
avait le soin de laisser son nouveau château, sa citadelle, en dehors de leur
enceinte, afin de conserver toute sa liberté de défense. On voit dans ce plan de
Paris (18), comme nous l'avons dit plus haut, qu'outre le Louvre A, d'autres
établissements fortifiés sont disséminés autour de l'enceinte; H est le château du
Bois entouré de jardins, maison de plaisance du roi. En L est l'hôtel des ducs de
Bretagne. En C le palais du roi Robert et le monastère de Saint-Martin des
Champs entouré d'une enceinte fortifiée. En B, le Temple formant une citadelle
séparée, avec ses murailles et son donjon. En G l'hôtel de Vauvert bâti par le roi
Robert, et entouré d'une enceinte 172.

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Plus tard, pendant la prison du roi Jean, il fallut reculer cette enceinte, la ville
s'étendant toujours, surtout du côté de la rive droite (19), le Louvre, le Temple
se trouvèrent compris dans les nouveaux murs, mais des portes bien défendues,
munies de barbacanes, purent tenir lieu de forts détachés, et du côté de l'est
Charles V fit bâtir la bastille Saint-Antoine S, qui commandait les faubourgs et
appuyait l'enceinte. Le palais des Tournelles R renforça encore cette partie de la
ville, et d'ailleurs le Temple et le Louvre, conservant leurs enceintes, formaient
avec la Bastille comme autant de citadelles intérieures. Nous avons déjà dit que
le système de fortifications du moyen âge ne se prêtait pas à des défenses
étendues; il perdait de sa puissance en occupant un trop grand périmètre,
lorsqu'il n'était pas accompagné de ces forteresses avancées qui divisaient les
forces des assiégeants et empêchaient les approches. Nous avons vu à
Carcassonne (fig. 11) une ville d'une petite dimension bien défendue par l'art et
la nature du terrain; mais le château fait partie de la cité, il n'en est que la
citadelle, et n'a pas le caractère d'un château féodal, tandis qu'à Coucy, par
exemple (20), bien que le château soit annexé à une ville, il en est

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complétement indépendant et conserve
son caractère de château féodal. Ici la
ville bâtie en C est entourée d'une assez
forte enceinte; entre elle et le château B il
existe une esplanade, sorte de place
d'armes A, ne communiquant avec la ville
que par la porte E, qui se défend des deux
côtés, mais surtout contre la ville. Le
château, bâti sur le point culminant de la
colline, domine des escarpements fort
roides et est séparé de la place d'armes par
un large fossé D. Si la ville était prise, la
place d'armes et ensuite le château
servaient de refuges assurés à la garnison.
C'était dans l'espace A qu'étaient
disposées les écuries, les communs, et les
logements de la garnison tant qu'elle
n'était pas obligée de se retirer dans
l'enceinte du château; des poternes percées dans les courtines de la place
d'armes permettaient de faire des sorties, ou de recevoir des secours du dehors,
si les ennemis tenaient la ville, et n'étaient pas en nombre suffisant pour garder
la cité et bloquer le château. Beaucoup de villes présentaient des dispositions
défensives analogues à celles-ci; Guise, Château-Thierry, Châtillon-sur-Seine,
Falaise, Meulan, Dieppe, Saumur, Bourbon l'Archambaut, Montfort l'Amaury,
Montargis, Boussac, Orange, Hyères, Loches, Chauvigny en Poitou, etc. Dans
cette dernière cité trois châteaux dominaient la ville à la fin du XIVe siècle,
tous trois bâtis sur une colline voisine, et étant indépendants les uns des autres.
Ces cités, dans lesquelles les défenses étaient ainsi divisées, passaient avec
raison pour être très-fortes; souvent des armées ennemies, après s'être emparées
des fortifications urbaines, devaient renoncer à faire le siége du château, et
poursuivant leurs conquêtes laissaient sans pouvoir les entamer des garnisons
qui le lendemain de leur départ reprenaient la ville et inquiétaient leurs
derrières. Certes, si la féodalité eût été unie, aucun système n'était plus propre à
arrêter les progrès d'une invasion que ce morcellement de la défense, et cela
explique même l'incroyable facilité avec laquelle se perdaient alors des
conquêtes de province; car il était impossible d'assurer comme aujourd'hui les
résultats d'une campagne par la centralisation du pouvoir militaire et par une
discipline absolue. Si le pays conquis était divisé en une quantité de seigneuries

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qui se défendaient chacune pour leur compte plutôt encore que pour garder la
foi jurée au suzerain, les armées étaient composées de vassaux qui ne devaient,
d'après le droit féodal, que quarante ou soixante jours de campagne, après
lesquels chacun retournait chez soi, lorsque le suzerain ne pouvait prendre ses
troupes à solde. Sous ce rapport dès la fin du XIIIe siècle la monarchie anglaise
avait acquis une grande supériorité sur la monarchie française. La féodalité
anglo-normande formait un faisceau plus un que la féodalité française; elle
l'avait prouvé en se faisant octroyer la grande charte, et était par suite de cet
accord intimement liée au suzerain. Cette forme de gouvernement, relativement
libérale, avait amené l'aristocratie anglaise à introduire dans ses armées des
troupes de gens de pied pris dans les villes, qui étaient déjà disciplinés, habiles
à tirer de l'arc, et qui déterminèrent le gain de presque toutes les funestes
batailles du XIVe siècle, Crécy, Poitiers, etc. Le même sentiment de défiance
qui faisait que le seigneur féodal français isolait son château de la ville placée
sous sa protection, ne lui permettait pas de livrer des armes aux bourgeois, de
les familiariser avec les exercices militaires; il comptait sur ses hommes, sur la
bonté de son cheval et de son armure, sur son courage surtout, et méprisait le
fantassin qu'il n'employait en campagne que pour faire nombre, le comptant
d'ailleurs pour rien au moment de l'action. Cet esprit qui fut si fatal à la France
à l'époque des guerres avec les anglais, et qui fut cause de la perte des armées
françaises dans maintes batailles rangées pendant le XIVe siècle, malgré la
supériorité incontestable de la gendarmerie féodale de ce pays, était
essentiellement favorable au développement de l' architecture militaire; et, en
effet, nulle part en Occident, on ne rencontre de plus nombreuses, de plus
complètes et plus belles fortifications féodales, pendant les XIIIe et XIVe
siècles, qu'en France (voy. CHÂTEAU, DONJON, TOUR, PORTE) 173. C'est
dans les châteaux féodaux surtout qu'il faut étudier les dispositions militaires;
c'est là qu'elles se développent du XIIe au XIVe siècle avec un luxe de
précautions, une puissance de moyens extraordinaires.

Nous avons distingué déjà les châteaux, servant de refuges, de citadelles, aux
garnisons des villes, se reliant aux enceintes urbaines, des châteaux isolés
dominant des villages, des bourgades et des petites villes ouvertes, ou
commandant leurs défenses, et ne s'y rattachant que par des ouvrages
intermédiaires. Parmi ces châteaux il en était de plusieurs sortes, les uns se
composaient d'un simple donjon entouré d'une enceinte et de quelques
logements, d'autres comprenaient de vastes espaces enclos de fortes murailles,
des réduits isolés, un ou plusieurs donjons; placés sur des routes, ils pouvaient

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intercepter les communications, et formaient ainsi des places fortes, vastes et
d'une grande importance sous le point de vue militaire, exigeant pour les
bloquer une armée nombreuse, pour les prendre, un attirail de siége
considérable et un temps fort long. Les châteaux, ou plutôt les groupes de
châteaux de Loches et de Chauvigny, que nous avons déjà cités, étaient de ce
nombre 174. Autant que faire se pouvait, on profitait des escarpements naturels
du terrain pour planter les châteaux; car ils se trouvaient ainsi à l'abri des
machines de guerre, de la sape ou de la mine; l'attaque ne se faisant que de très-
près, et les machines de jet ne pouvant élever leurs projectiles qu'à une hauteur
assez limitée, il y avait avantage à dominer l'assaillant soit par les escarpements
des rochers, soit par des constructions d'une grande élévation, en se réservant
dans la construction intérieure des tours et courtines le moyen de battre
l'ennemi extérieur au niveau du plan de l'attaque. Nous avons vu que les tours
de l'époque romane ancienne étaient pleines dans leur partie inférieure, et les
courtines terrassées. Dès le commencement du XIIe siècle on avait reconnu
l'inconvénient de ce mode de construction qui ne donnait à l'assiégé que le
sommet de ces tours et courtines pour se défendre, et livrait tous les
soubassements aux mineurs ou pionniers ennemis; ceux-ci pouvaient poser des
étançons sous les fondations, et faire tomber de larges pans de murailles en
mettant le feu à ces étais, ou creuser une galerie de mine sous ces fondations et
terrassements, et déboucher dans l'intérieur de l'enceinte.

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Pour prévenir ces dangers les constructeurs militaires établirent, dans les tours,
des étages depuis le sol des fossés ou le niveau de l'eau, ou l'arase de
l'escarpement de rocher; ces étages furent percés de meurtrières, se
chevauchant ainsi que l'indique la figure 21, de manière à envoyer des carreaux
sur tous les points de la circonférence des tours autant que faire se pouvait; ils
en établirent également dans les courtines, surtout lorsqu'elles servaient de
murs à des logis divisés en étages, ce qui dans les châteaux avait presque
toujours lieu. Les pionniers arrivaient ainsi plus difficilement au pied des murs,
car il leur fallait se garantir non-seulement contre les projectiles jetés de haut en
bas, mais aussi contre les traits décochés obliquement et horizontalement par
les meurtrières; s'ils parvenaient à faire un trou au pied du mur ou de la tour, ils
devaient se trouver en face d'un corps d'assiégés qui, prévenus par les coups de
la sape, avaient pu élever une palissade ou un second mur en arrière de ce trou,

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et rendre leur travail inutile. Ainsi, lorsque l'assaillant avait, au moyen de ses
engins, démonté les hourds, écrêté les crénaux, comblé les fossés, lorsque avec
ses compagnies d'archers ou d'arbalétriers, balayant le sommet des remparts, il
avait ainsi rendu le travail des pionniers possible, ceux-ci, à moins qu'ils ne
fussent très-nombreux et hardis, qu'ils pussent entreprendre de larges tranchées
et faire tomber un ouvrage entier, trouvaient derrière le percement un ennemi
qui les attendait dans les salles basses ou niveau du sol. L'assaillant eût-il
pénétré dans ces salles en tuant les défenseurs, qu'il ne pouvait monter aux
étages supérieurs que par des escaliers étroits facilement barricadés, et munis
de portes ou de grilles.

Nous devons observer que les défenses extérieures, les tours des lices, étaient
percées de meurtrières permettant à l'assiégé un tir rasant, afin de défendre les
approches à une grande distance, tandis que les meurtrières des tours et
courtines des secondes enceintes étaient percées de façon à faciliter le tir
plongeant. Toutefois ces ouvertures, qui n'avaient à l'extérieur que 0m,10 de
largeur environ, et 1m, à 1m,50 à l'intérieur, servaient plutôt à reconnaître les
mouvements des assiégeants et à donner du jour et de l'air dans les salles des
tours qu'à la défense; elles battaient les dehors suivant un angle trop aigu,
surtout quand les murs des tours sont épais, pour qu'il fût possible de nuire
sérieusement aux assaillants, en décochant des carreaux, des sagettes ou
viretons par ces fentes étroites (voy. TOUR); la véritable défense était disposée
au sommet des ouvrages. Là, en temps de paix, et quand les hourds n'étaient
pas montés, le mur du parapet dont l'épaisseur varie de 0m,50 à 0m,70, percé
d'archères rapprochées, dont l'angle d'ouverture est presque droit, battait tous
les points des dehors; les créneaux, munis de portières en bois roulant sur un
axe horizontal et qu'on relevait plus ou moins au moyen d'une crémaillère
suivant que l'ennemi était plus ou moins éloigné, permettaient de découvrir
facilement les fossés et la campagne en restant à couvert (voy. CRÉNEAU,
MEURTRIÈRE).

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Les tours rondes flanquant les courtines résistaient mieux à la sape et aux coups
du bélier que les tours carrées; aussi avaient-elles été adoptées généralement
dès les premiers siècles du moyen âge; mais jusqu'à la fin du XIIe siècle leur
diamètre était petit; elles ne pouvaient contenir qu'un nombre très-restreint de
défenseurs, leur circonférence peu étendue ne permettait d'ouvrir que deux ou
trois meurtrières à chaque étage, et par conséquent elles battaient faiblement les
deux courtines voisines; leur diamètre fut augmenté au XIIIe siècle, lorsqu'elles
furent munies d'étages jusqu'au niveau du fossé. Il était plus facile à un
assiégeant de battre une tour qu'une courtine (22); car une fois logé au point A,
du moment qu'il avait détruit ou brûlé les hourds de B en C, l'assiégé ne pouvait
l'inquiéter, mais dans les enceintes des villes toutes les tours étant fermées à la
gorge en D, lorsque l'assaillant avait fait un trou en A ou fait tomber la demi-
circonférence extérieure de la tour, il n'était pas dans la ville, et trouvait de
nouvelles difficultés à vaincre, c'est pourquoi dans les siéges des places on
s'attaquait de préférence aux courtines, quoique les approches en fussent plus
difficiles que celles des tours (23); l'assiégeant, arrivé au point A après avoir
détruit les défenses supérieures des tours B C, et fait son trou ou sa brèche, était
dans la ville, à moins, ce qui arrivait souvent, que les assiégés n'eussent élevé
promptement un second mur E F; mais il était rare que ces défenses provisoires
pussent tenir longtemps.

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Toutefois, dans les siéges bien dirigés, l'assaillant faisait toujours plusieurs
attaques simultanées, les unes au moyen de la mine, d'autres par la sape,
d'autres enfin (et celles-là étaient les plus terribles) au moyen des beffrois
roulants; car une fois le beffroi amené le long des murailles, la réussite de
l'assaut n'était pas douteuse. Mais pour pouvoir amener sans risquer de les voir
brûler par les assiégés, ces tours de bois contre le parapet, il fallait détruire les
hourds ou crêtes des courtines et tours voisines, ce qui exigeait l'emploi de
nombreux engins et beaucoup de temps. Il fallait combler solidement les fossés,
s'être assuré, lorsque le fossé était sec, que l'assiégé n'avait pas miné le fond de
ce fossé sous le point où la tour était dirigée, ce qu'il ne manquait pas de tenter,
lorsque la nature du sol ne s'y opposait pas.

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À la fin du XIIIe siècle déjà, on avait senti la nécessité, pour mieux battre les
courtines, non-seulement d'augmenter le diamètre des tours, et de rendre par
conséquent la destruction de leurs défenses supérieures plus longue et plus
difficile, mais encore d'augmenter leurs flancs en les terminant à l'extérieur par
un bec saillant qui leur donnait déjà la forme d'une corne (24). Ce bec A avait
plusieurs avantages: 1° il augmentait considérablement la force de résistance de
la maçonnerie de la tour au point où on pouvait tenter de la battre avec le
mouton ou de la saper; 2° il défendait mieux les courtines en étendant les flancs
des hourds B C qui se trouvaient ainsi se rapprocher d'une ligne perpendiculaire
aux remparts (voy. TOUR); 3° en éloignant les pionniers, il permettait aux
défenseurs placés dans les hourds des courtines en D, de les découvrir suivant
un angle beaucoup moins aigu que lorsque les tours étaient circulaires, et par
conséquent de leur envoyer des projectiles de plus près. À Carcassonne les becs
sont disposés ainsi que l'indique en plan la figure 24. Mais au château de
Loches, comme à Provins à la porte Saint-Jean, on leur donnait la forme en
plan de deux courbes brisées (24 bis); à la porte de Jouy de la même ville (24
ter), ou aux portes de Villeneuve-le-Roi, la forme d'ouvrages rectangulaires
posés en pointe, de manière à battre obliquement l'entrée et les deux courtines
voisines. On avait donc reconnu dès le XIIIe siècle l'inconvénient des tours
rondes, leur faiblesse au point de la tangente parallèle aux courtines (voy.
PORTE). L'emploi de ces moyens paraît avoir été réservé pour les places très-
fortement défendues, telles que Carcassonne, Loches, etc., car parfois à la fin
du XIIIe siècle, dans des places de second ordre, on se contentait de tours
carrées peu saillantes pour défendre les courtines, ainsi qu'on peut le voir

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encore de nos jours sur l'un des fronts de l'enceinte d'Aigues-Mortes (25), dont
les remparts (sauf la tour de Constance A qui avait été bâtie par saint Louis et
qui servait de donjon et de phare) furent élevés par Philippe le Hardi 175.

Mais c'est aux angles saillants des places que l'on reconnut surtout la nécessité
de disposer des défenses d'une grande valeur. Comme encore aujourd'hui,
l'assaillant regardait un angle saillant comme plus facile d'accès qu'un front
flanqué. Les armes de jet n'étant pas d'une grande portée jusqu'au moment de
l'emploi du canon, les angles saillants ne pouvant être protégés par des défenses
éloignées étaient faibles (26); et lorsque l'assaillant avait pu se loger en A, il
était complétement masqué pour les défenses rapprochées. Il fallait donc que
les tours du coin, comme on les appelait généralement alors, fussent très-fortes
par elles-mêmes. On les bâtissait sur une circonférence plus grande que les
autres, on les tenait plus haute, on multipliait les obstacles à leur base à
l'extérieur, par des fossés plus larges, des palissades, quelquefois même des
ouvrages avancés, on les armait de becs saillants, on les isolait des courtines
voisines, on avait le soin de bien munir les deux tours en retour 176, et parfois
de réunir ces tours par un second rempart intérieur (26 bis) 177.

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On évitait d'ailleurs autant que possible ces angles saillants dans les places bien
fortifiées, et lorsqu'ils existaient, c'est qu'ils avaient été imposés par la
configuration du terrain, afin de dominer un escarpement, de commander une
route ou une rivière, et pour empêcher l'ennemi de s'établir de plain-pied au
niveau de la base des remparts.

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Jusqu'au XIVe siècle les portes étaient munies de vantaux bien doublés, de
herses, de mâchicoulis, de bretèches à doubles et triples étages, mais elles ne
possédaient pas de ponts-levis. Dans les châteaux, souvent des ponts volants en
bois, qu'on enlevait en cas de siége, interceptaient complétement les
communications avec le dehors; mais dans les enceintes des villes, des barrières
palissadées ou des barbacanes défendaient les approches; du reste, une fois la
barrière prise, on entrait ordinairement dans la ville de plain-pied. Ce ne fut
guère qu'au commencement du XIVe siècle que l'on commença d'établir à
l'entrée des ponts jetés sur les fossés, devant les portes, des ponts-levis en bois
tenant aux barrières (27), ou à des ouvrages avancés en maçonnerie (28) 178.
Puis bientôt, vers le milieu du XIVe siècle, on appliqua le pont-levis aux portes
elles-mêmes, ainsi qu'on peut le voir au fort de Vincennes, entre autres
exemples (voy. PONT-LEVIS). Cependant, nous devons dire que dans
beaucoup de cas, même pendant les XIVe et XVe siècles, les ponts-levis furent
seulement attachés aux ouvrages avancés.

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Ces ponts-levis étaient disposés comme ceux généralement employés
aujourd'hui, c'est-à-dire, composés d'un tablier en charpente qui se relevait sur
un axe, au moyen de deux chaînes, de leviers et de contre-poids; en se relevant,
le tablier fermait (comme il ferme encore dans nos forteresses) l'entrée du
passage. Mais on employait pendant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, d'autres
genres de fermetures à bascule; on avait le tapecu, spécialement adapté aux
poternes, et qui roulant sur un axe placé horizontalement au sommet du vantail
retombait sur les talons du sortant (29).

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Les portes de barrières qui roulaient sur des axes horizontaux posés vers la
moitié de leur hauteur (30), l'une des deux moitiés servant de contre-poids à
l'autre. Dans le beau manuscrit des Chroniques de Froissart de la bibliothèque
Impériale 179, on trouve une vignette qui représente l'attaque des barrières de la
ville d'Aubenton par le comte de Hainaut, la porte de la barrière est disposée de
cette manière (31); elle est munie et défendue par deux tours de bois. En arrière
on voit la porte de la ville qui est une construction de pierre, bien que le texte
dise que la ville d'Aubenton «n'étoit fermée que de palis.» Des soldats jettent
par-dessus les créneaux un banc, des meubles, des pots.

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Nous avons vu comment pendant les XIIe et XIIIe siècles il était d'usage de
garnir les sommets des tours et courtines de hourds en bois. Il n'est pas besoin
de dire que les assaillants, au moyen des machines de jet, cherchaient à briser
ces hourds avec des pierres, ou à les incendier avec des projectiles enflammés,
ce à quoi ils parvenaient facilement, si les murailles n'étaient pas d'une très-
grande élévation, ou si les hourds n'étaient pas garnis de peaux fraîches. Déjà
vers le milieu du XIIIe siècle on avait cherché à rendre les hourds en charpente
moins faciles à brûler en les portant sur des consoles formées d'encorbellements
de pierre. C'est ainsi qu'à Coucy les hourds des portes de la ville, des tours et du
donjon, qui datent de cette époque, étaient supportés (voy. HOURD). Mais
encore les parements et les planchers de ces hourds pouvaient-ils prendre feu.
Au XIVe siècle, pendant les guerres de cette époque, où tant de villes en France
furent incendiées et pillées, «arses et robées», comme dit Froissart, on remplaça

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presque partout les hourds de charpente par des bretèches continues de pierre,
qui présentaient tous les avantages des hourds, en ce qu'elles battaient le pied
des murailles, sans en avoir les inconvénients; ces nouveaux couronnements ne
pouvaient être incendiés et résistaient mieux aux projectiles lancés par les
engins; ils étaient fixes et ne se posaient pas seulement en temps de guerre
comme les hourds de bois. Mais pour offrir un large chemin de ronde aux
défenseurs, et une saillie sur le nu des murs qui permît d'ouvrir des mâchicoulis
d'une bonne dimension, il fallut bientôt modifier tout le système de la
construction des parties supérieures des défenses.

Au moyen des hourds de bois non-seulement on ajoutait au chemin de ronde en
maçonnerie fixe A (32) une coursière B percée de mâchicoulis en C et
d'archères en D, mais on augmentait encore souvent la largeur des chemins de
ronde, soit en faisant déborder les hourds à l'intérieur de la ville en E, soit en
ajoutant au chemin de ronde des planchers de bois F dont les solives entraient
dans des trous ménagés de distance en distance sous la tablette du boulevard, et
étaient supportées par des poteaux G. Ces suppléments de défenses étaient
ordinairement réservés pour les courtines qui paraissaient faibles, et dont les
approches étaient faciles 180. Les hourds avaient l'avantage de laisser subsister

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le parapet de pierre H, et de conserver encore une défense debout derrière eux,
lorsqu'ils étaient brisés ou brûlés. On obtenait difficilement avec les bretèches
et mâchicoulis de pierre ces grands espaces et ces divisions utiles à la défense;
voici comme on procédait pour les courtines que l'on tenait à bien munir (33).
On posait des corbeaux les uns sur les autres formant encorbellements espacés
environ de 0m,70 à 1m,20 au plus d'axe en axe. Sur l'extrémité de ces corbeaux
on élevait un parapet crénelé B de 0m,33 à 0m,40 en pierre, et de 2 mètres de
haut. Pour maintenir la bascule des corbeaux en C, on montait un mur percé de
portes et d'ouvertures carrées de distance en distance, et qui était assez haut
pour donner à la couverture D l'inclinaison convenable.

Derrière le mur C on établissait des coursières de bois L, qui remplaçaient les
chemins E des hourds de bois (fig. 32), et qui étaient nécessaires à
l'approvisionnement des parapets et à la circulation, sans gêner les arbalétriers

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ou archers postés en G (fig. 33). Pour les tours on fit mieux encore (34).
Disposant l'étage des mâchicoulis G comme celui des courtines, on suréleva le
mur C d'un étage H percé de créneaux ou de meurtrières, et même quelquefois
à la chute des combles en I on ménagea encore un chemin découvert crénelé.
Ainsi le chemin G eût-il été pris par escalade, ou au moyen des beffrois
mobiles, après la destruction des parapets B, qu'en barricadant les portes K on
pouvait encore culbuter l'assaillant qui serait parvenu à se loger en G sur un
espace sans issues, en lui jetant par les créneaux des étages H et I des pierres,
madriers et tous autres projectiles. Le manuscrit de Froissart, de la bibliothèque
Impériale, que nous avons déjà cité, donne dans ses vignettes un grand nombre
de tours disposées de cette manière (35) 181.

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Beaucoup de ces figures font voir que l'on conservait avec les mâchicoulis de
pierre des hourds de bois A, maintenus pour la défense des courtines; et, en
effet, ces deux défenses furent longtemps appliquées ensemble, les bretèches et
hourds de bois étant beaucoup moins dispendieux à établir que les mâchicoulis
de pierre (voy. MACHICOULIS). Le château de Pierrefonds, bâti pendant les
dernières années du XIVe siècle, présente encore d'une manière bien complète
ces sortes de défenses supérieures. Voici (36) l'état actuel de l'angle formé par
la tour du nord-est et la courtine nord. On voit parfaitement en A les
mâchicoulis encore en place, en B l'arrachement des parapets de pierre, en C le
filet de l'appentis qui recouvrait le chemin de ronde D, en E les corbeaux de
pierre qui portaient le faîtage de cet appentis, en G les portes qui donnaient
entrée de l'escalier sur les chemins de ronde, et en F des ouvertures permettant
de passer du dedans de la tour des projectiles aux défenseurs des créneaux; en
H un étage crénelé couvert au-dessus des mâchicoulis, et en I le dernier
crénelage découvert à la base du comble; en K la tour de l'escalier servant de
guette à son sommet. Mais, dans les châteaux particulièrement, à cause du peu

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d'espace réservé entre leurs enceintes, les courtines devenaient murs goutterots
des bâtiments rangés entre les tours le long de ces enceintes, de sorte que le
chemin de ronde donnait accès dans des salles qui remplaçaient l'appentis de
bois L, indiqué dans la figure 33 (voy. CHÂTEAU, CHEMIN de ronde).

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Voici la restauration (37) de cette partie des défenses de Pierrefonds. On
comprendra ainsi facilement la destination de chaque détail de la construction
militaire que nous venons de décrire. Mais c'étaient là les défenses les plus
fortes des tours et des murailles, et beaucoup leur étaient inférieures comme
disposition, se composaient seulement de créneaux et mâchicoulis peu saillants
avec chemin de ronde peu large. Tels sont les murs d'Avignon qui, comme
conservation, sont certes les plus beaux qu'il y ait sur le sol actuel de la France,
mais qui, comme force, ne présentaient pas une défense formidable pour
l'époque où ils furent élevés. Suivant la méthode alors en usage en Italie, les
murs d'Avignon sont flanqués de tours qui, sauf quelques exceptions, sont
carrées 182.

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En France la tour ronde avait été reconnue avec raison comme plus forte que la
tour carrée; car, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, le pionnier attaché à
la base de la tour ronde était battu obliquement par les courtines voisines, tandis
que s'il arrivait à la base de la facre extérieure d'une tour carrée, il était
complétement masqué pour les défenses rapprochées (38); et en empêchant les
défenseurs de se montrer aux créneaux, en détruisant quelques mâchicoulis
placés perpendiculairement au-dessus de lui, il pouvait saper en toute sécurité.
Contrairement aussi aux usages admis dans la fortification française des XIIIe
et XIVe siècles, les tours carrées des remparts d'Avignon sont ouvertes du côté
de la ville (39), et ne pouvaient tenir, par conséquent, du moment que l'ennemi
s'était introduit dans la cité.

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Les murs d'Avignon ne sont guère qu'une enceinte flanquée, comme l'étaient les
enceintes extérieures des villes munies de doubles murailles, et non des
courtines interrompues par des forts pouvant tenir contre un ennemi maître de
la place. Ces murailles ne sont même pas garnies dans toute leur étendue de
mâchicoulis, et le côté du midi de la ville n'est défendu que par de simples
crénelages non destinés à recevoir des hourds de bois. Leur hauteur n'atteint pas
le minimum donné aux bonnes défenses pour les mettre à l'abri des échelades
183. Mais en revanche si l'enceinte d'Avignon n'était qu'une défense de

deuxième ou de troisième ordre, le château, résidence des papes pendant le
XIVe siècle, était une redoutable citadelle, pouvant, à cause de son assiette, de
son étendue, et de la hauteur de ses tours, soutenir un long siége. Là encore les
tours sont carrées, mais d'une épaisseur et d'une élévation telles qu'elles
pouvaient défier la sape et les projectiles lancés par les engins alors en usage;

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elles étaient couronnées de parapets et mâchicoulis en pierre portés sur des
corbeaux. Quant aux mâchicoulis des murs, ils se composent d'une suite d'arcs
en tiers-point laissant entre eux et le parement extérieur un espace vide propre à
jeter des pierres ou tous autres projectiles (40) (voy. MÂCHICOULIS).

Dans les provinces du midi et de l'ouest ces sortes de mâchicoulis étaient fort
en usage au XIVe siècle; et ils étaient préférables aux mâchicoulis des hourds
de bois ou des parapets de pierre posant sur des corbeaux, en ce qu'ils étaient
continus, non interrompus par les solives ou les consoles, et qu'ils permettaient
ainsi de jeter sur l'assaillant, le long du mur, de longues et lourdes pièces de
bois qui tombant en travers, brisaient infailliblement les chats et pavois, sous
lesquels se tenaient les pionniers.

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L'art de la fortification qui avait fait, au commencement du XIIIe siècle, un
grand pas, et qui était resté à peu près stationnaire pendant le cours de ce siècle,
fit de nouveaux progrès en France pendant les guerres de 1330 à 1400. Quand
Charles V eut ramené l'ordre dans le royaume, et repris un nombre considérable
de places aux Anglais, il fit réparer ou reconstruire presque toutes les défenses
des villes ou châteaux reconquis, et dans ces nouvelles défenses il est facile de
reconnaître une méthode, une régularité qui indiquent un art avancé et basé sur
des règles fixes.

Le château de Vincennes en est un exemple (41) 184. Bâti en plaine, il n'y avait
pas à profiter là de certaines dispositions particulières du terrain; aussi son
enceinte est-elle parfaitement régulière, ainsi que le donjon et ses défenses.
Toutes les tours sont barlongues ou carrées, mais hautes, épaisses et bien

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munies à leur sommet d'échauguettes saillantes flanquant les quatre faces; le
donjon est également flanqué aux angles de quatres tournelles; les distances
entre les tours sont égales; celles-ci sont fermées et peuvent se défendre
séparément 185. Le château de Vincennes fut commencé par Philippe de Valois
et achevé par Charles V, sauf la chapelle, qui ne fut terminée que sous François
Ier et Henri II.

Le système féodal était essentiellement propre à la défense et à l'attaque des
places; à la défense, en ce que les seigneurs et leurs hommes vivaient
continuellement dans ces forteresses qui protégeaient leur vie et leur avoir, ne
songeaient qu'à les améliorer et les rendre plus redoutables chaque jour, afin de
pouvoir défier l'ambition de leurs voisins ou imposer des conditions à leur
suzerain. A l'attaque, en ce que, pour s'emparer d'une forteresse alors, il fallait
en venir aux mains chaque jour, disposer par conséquent de troupes d'élite,
braves, et que la vigueur et la hardiesse faisaient plus que le nombre des
assaillants, ou les combinaisons savantes de l'attaque. Les perfectionnements
dans l'art de défendre et d'attaquer les places fortes étaient déjà très-développés
en France, alors que l'art de la guerre de campagne était resté stationnaire. La
France possédait des troupes d'élite excellentes composées d'hommes habitués
aux armes dès leur enfance, braves jusqu'à la témérité, et elle n'avait pas
d'armées; son infanterie ne se composait que de soudoyers gênois, brabançons,
allemands, et de troupes irrégulières des bonnes villes, mal armées, n'ayant
aucune notion des manoeuvres, indisciplinées, plus embarrassantes qu'utiles
dans une action. Ces troupes se débandaient au premier choc, se précipitaient
sur les réserves et mettaient le désordre dans les escadrons de gendarmerie 186.
Le passage de Froissart que nous donnons en note tout au long, fait comprendre
ce qu'était pendant la première moitié du XIVe siècle une armée française, et
quel peu de cas la noblesse faisait de ces troupes de bidauds, de brigands 187
d'arbalétriers génois, de l'infanterie enfin. Les Anglais commencèrent à cette
époque à mettre en ligne une infanterie nombreuse, disciplinée, exercée au tir
de l'arc 188, se servant déjà d'armes à feu 189. La supériorité de la chevalerie,
jusqu'alors incontestable, était à son déclin; la gendarmerie française ne fit en
rase campagne que se précipiter de défaites en défaites jusqu'au moment où du
Guesclin organisa des compagnies de fantassins aguerris et disciplinés, et par
l'ascendant de son mérite comme capitaine, parvint à mieux diriger la bravoure
de sa chevalerie. Ces transformations dans la composition des armées, et
l'emploi du canon, modifièrent nécessairement l'art de la fortification,
lentement il est vrai, car la féodalité se pliait difficilement aux innovations dans

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l'art de la guerre; il fallut qu'une longue et cruelle expérience lui apprît, à ses
dépens, que la bravoure seule ne suffisait pas pour gagner des batailles ou
prendre des places; que les fortes et les hautes murailles de ses châteaux
n'étaient pas imprenables pour un ennemi procédant avec méthode, ménageant
son monde et prenant le temps de faire des travaux d'approche. La guerre de
siége pendant le règne de Philippe de Valois n'est pas moins intéressante à
étudier que la guerre de campagne; l'organisation et la discipline des troupes
anglaises leur donne une supériorité incontestable sur les troupes françaises
dans l'une comme dans l'autre guerre. À quelques mois de distance, l'armée
française, sous les ordres du duc de Normandie 190, met le siége devant la place
d'Aiguillon, située au confluent du Lot et de la Garonne, et le roi d'Angleterre
assiége Calais. L'armée française nombreuse, que Froissart évalue à près de
cent mille hommes, composée de la fleur de la chevalerie, après de nombreux
assauts, des traits de bravoure inouïs, ne peut entamer la forteresse; le duc de
Normandie, ayant déjà perdu beaucoup de monde, se décide à faire un siége en
règle: «Lendemain (de l'attaque infructueuse du pont du château) vinrent deux
maîtres engigneurs au duc de Normandie et aux seigneurs de son conseil, et
dirent que, si on les vouloit croire et livrer bois et ouvriers à foison, ils feroient
quatre grands kas 191 forts et hauts sur quatre grands forts nefs et que on
méneroit jusques aux murs du châtel, et seroient si hauts qu'ils surmonteroient
les murs du château. À ces paroles entendit le duc volontiers, et commande que
ces quatre kas fussent faits, quoi qu'ils dussent coûter, et que on mît en oeuvre
tous les charpentiers du pays, et que on leur payât largement leur journée,
parquoi ils ouvrissent plus volontiers et plus appertement. Ces quatre kas furent
faits à la devise 192 et ordonnance des deux maîtres, en quatre fortes nefs; mais
on y mit longuement, et coûta grands deniers. Quand ils furent parfaits, et les
gens dedans entrés qui à ceux du châtel devoient combattre, et ils eurent passé
la moitié de la rivière, ceux du châtel firent descliquer quatre martinets 193
qu'ils avoient nouvellement fait faire, pour remédier contre les quatre kas
dessus dits. Ces quatre martinets jetèrent si grosses pierres et si souvent sur ces
kas, qu'ils furent bientôt débrisés, et si froissés que les gens d'armes et ceux qui
les conduisoient ne se purent dedans garantir. Si les couvint retraire arrière,
ainçois qu'ils fussent outre la rivière; et en fut l'un effondré au fond de l'eau; et
la plus grande partie de ceux qui étoient dedans noyés; dont ce fut pitié et
dommage: car il y avoit de bons chevaliers et écuyers, qui grand désir avoient
de leurs corps avancer, pour honneur acquerre 194.» Le duc de Normandie avait
juré de prendre Aiguillon, personne dans son camp n'osait parler de déloger,
mais les comtes de Ghines et de Tancarville allèrent trouver le roi à Paris. «Si

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lui recordèrent la manière et l'état du siége d'Aiguillon, et comment le duc son
fils l'avoit fait assaillir par plusieurs assauts, et rien n'y conquéroit. Le roi en fut
tout émerveillé, et ne remanda point adonc le duc son fils; mais vouloit bien
qu'il se tînt encore devant Aiguillon, jusques à tant qu'il les eût contraints et
conquis par la famine, puisque par assaut ne les pouvoit avoir.»

Ce n'est pas avec cette téméraire imprévoyance que procède le roi d'Angleterre;
il débarque à la Hague, à la tête d'une armée peu nombreuse, mais disciplinée;
il marche à travers la Normandie en ayant toujours le soin de flanquer le gros
de son armée de deux corps de troupes légères commandées par des capitaines
connaissant le terrain, qui battent le pays à droite et à gauche, et qui chaque soir
viennent camper autour de lui. Sa flotte suit les côtes parallèlement à son armée
de terre, de manière à lui ménager une retraite en cas d'échec; il envoie après
chaque prise dans ses vaisseaux les produits du pillage des villes. Il arrive aux
portes de Paris, continue sa course victorieuse jusqu'en Picardie; là il est enfin
rejoint par l'armée du roi de France, la défait à Crécy, et se présente devant
Calais. «Quand le roi d'Angleterre fut venu premièrement devant la ville de
Calais, ainsi que celui qui moult la désiroit conquérir, il l'assiégea par
grand'manière et de bonne ordonnance, et fit bâtir et ordonner entre la ville et la
rivière et le pont de Nieulay hôtels et maisons, et charpenter de gros merrein, et
couvrir les dites maisons, qui étoient assises et ordonnées par rues bien et
faiticement, d'estrain 195 et de genêts, ainsi comme s'il dût là demeurer dix ou
douze ans; car telle étoit son intention qu'il ne s'en partiroit, par hiver ni par été,
tant qu'il l'eût conquise, quel temps ni quelle poine il y dût mettre ni prendre. Et
avoit en cette neuve ville du roi toutes choses nécessaires appartenant à un ost,
et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le mercredi et le samedi; et
là étoient merceries, boucheries, halles de draps et de pain et de toutes autres
nécessités; et en recouvroit-on tout aisément pour son argent; et tout ce leur
venoit tous les jours, par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre, dont ils étoient
confortés de vivres et de marchandises. Avec tout ce, les gens du roi
d'Angleterre couroient moult souvent sur le pays, en la comté de Ghines, en
Therouenois, et jusques aux portes de Saint-Omer et de Boulogne; si
conqueroient et ramenoient en leur ost grand'foison de proie, dont ils étoient
rafraîchis et ravitaillés. Et point ne faisoit le roi ses gens assaillir ladite ville de
Calais, car bien savoit qu'il y perdroit sa peine et qu'il se travailleroit en vain.
Si épargnoit ses gens et son artillerie, et disoit qu'il les affameroit, quelque long
terme qu'il y dût mettre, si le roi Philippe de France derechef ne le venoit
combattre et lever le siége.» Mais le roi Philippe arrive devant Calais à la tête

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d'une belle armée, aussitôt le roi d'Angleterre fait munir les deux seuls passages
par lesquels les Français pouvaient l'attaquer, l'un de ces passages était par les
dunes le long du rivage de la mer; le roi d'Angleterre fait «traire toutes ses
naves et ses vaisseaux par devers les dunes, et bien garnir et fournir de
bombardes, d'arbalètres, d'archers et d'espringales, et de telles choses par quoi
l'ost des François ne pût ni osât par là passer.» L'autre était le pont de Nieulay;
et fit le comte de Derby son cousin aller loger sur ledit pont de Nieulay, à
grand'foison de gens d'armes et d'archers, afin que les François n'y pussent
passer, si ils ne passoient parmi les marais, qui sont impossibles à passer. Entre
le mont de Sangattes et la mer de l'autre côté devant Calais, avoit une haute
tour que trente-deux archers anglois gardoient; et tenoient là endroit le passage
des dunes pour les François; et l'avoient à leur avis 196 durement fortifiée de
grands doubles fossés.» Les gens de Tournay attaquent la tour et la prennent en
perdant beaucoup de monde; mais les maréchaux viennent dire au roi Philippe
qu'on ne pouvait passer outre sans sacrifier une partie de son armée. C'est alors
que le roi des Français s'avise d'envoyer un message au roi d'Angleterre: «Sire,
disent les envoyés, le roi de France nous envoie par devers vous et vous signifie
qu'il est ci venu et arrêté sur le mont Sangattes pour vous combattre; mais il ne
peut ni voir ni trouver voie comment il puisse venir jusqu'à vous; si en a-t-il
grand désir pour désassiéger sa bonne ville de Calais. Si a fait aviser et regarder
par ses maréchaux comment il pourroit venir jusques à vous; mais c'est chose
impossible. Si verroit volontiers que vous voulussiez mettre de votre conseil
ensemble, et il mettroit du sien, et par l'avis de ceux, aviser place là où on se
pût combattre; et de ce sommes-nous chargés de vous dire et requerre. 197»

Une lettre du roi d'Angleterre à l'archevêque d'York fait connaître que ce prince
accepta la singulière proposition du roi Philippe 198, mais qu'après des
pourparlers, pendant lesquels l'armée assiégeante ne cessa de se fortifier
davantage dans son camp et de garnir les passages, le roi des Français délogea
subitement et licencia son monde le 2 août 1347.

Ce qui précède fait voir que déjà l'esprit militaire se modifiait en Occident, et
dans la voie nouvelle, les Anglo-Normands nous avaient précédés. À chaque
instant au XIVe siècle, l'ancien esprit chevaleresque des Français vient se
heurter contre l'esprit politique des Anglais, contre leur organisation nationale,
une déjà, et puissante par conséquent. L'emploi de la poudre à canon dans les
armées et dans les siéges porta un nouveau et terrible coup à la chevalerie
féodale. L'énergie individuelle, la force matérielle, la bravoure emportée,

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devaient le céder bientôt au calcul, à la prévoyance et à l'intelligence d'un
capitaine, secondé par des troupes habituées à l'obéissance. Bertrand du
Guesclin sert de transition entre les chevaliers des XIIe et XIIIe siècles et les
capitaines habiles des XVe et XVIe siècles. Il faut dire qu'en France l'infériorité
à la guerre n'est jamais de longue durée, une nation belliqueuse par instinct est
plutôt instruite par ses revers encore que par ses succès. Nous avons dit un mot
des défiances de la féodalité française à l'égard des classes inférieures, défiance
qui était cause que dans les armées on préférait des soudoyers étrangers à des
nationaux qui, une fois licenciés, ayant pris l'habitude des armes et du péril, se
trouvant cent contre un, eussent pu se coaliser contre le réseau féodal, et le
rompre. La royauté, gênée par les priviléges de ses vassaux, ne pouvait
directement appeler les populations sous les armes; pour réunir une armée elle
convoquait les seigneurs, qui se rendaient à l'appel du suzerain avec les
hommes qu'ils étaient tenus de fournir; ces hommes composaient une brillante
gendarmerie d'élite suivie de bidauds, de valets, de brigands, formant plutôt un
troupeau embarrassant qu'une infanterie solide. Le roi prenait à solde, pour
combler cette lacune, des arbalétriers génois, brabançons, des corporations des
bonnes villes. Les premiers, comme toutes les troupes mercenaires, étaient plus
disposés à piller qu'à se battre pour une cause qui leur était étrangère; les
troupes fournies par les grandes communes, turbulentes, peu disposées à
s'éloigner de leurs foyers, ne devant qu'un service temporaire, profitaient du
premier échec pour rentrer dans leurs villes, abandonnant la cause nationale qui
n'existait pas encore à leurs yeux par suite du morcellement féodal. C'est avec
ces mauvais éléments que les rois Philippe de Valois et Jean devaient lutter
contre les armées anglaises et gasconnes déjà organisées, compactes,
disciplinées et régulièrement payées. Ils furent battus, comme cela devait être.
Les malheureuses provinces du nord et de l'ouest, ravagées par la guerre,
brûlées et pillées, furent bientôt réduites au désespoir; des hommes qui avaient
tremblé devant une armure de fer, lorsque cette armure paraissait invincible,
voyant la fleur de la noblesse française détruite par des archers anglais et des
coutilliers gallois, par de simples fantassins, s'armèrent à leur tour; que leur
restait-il d'ailleurs! et formèrent les terribles compagnies des Jacques. Ces
troupes de soldats brigands, licenciées, abandonnées à elles-mêmes après les
défaites, se ruaient sur les villes et les châteaux: «Et toujours gagnoient povres
brigands, dit Froissart, à dérober et piller villes et châteaux, et y conquéroient si
grand avoir que c'étoit merveille... ils épioient, telle fois étoit, et bien souvent,
une bonne ville ou un bon châtel, une journée ou deux loin; et puis
s'assembloient vingt ou trente brigands, et s'en alloient tant de jour et de nuit,

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par voies couvertes que ils entroient en celle ville ou en cel châtel que épié
avoient, droit sur le point du jour, et boutoient le feu en une maison ou en deux.
Et ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer, qui vouloient
ardoir leur ville: si s'enfuyoient qui mieux mieux, et ces brigands brisoient
maisons, coffres et écrins, et prenoient quant qu'ils trouvoient, puis s'en alloient
leur chemin, chargés de pillage... Entre les autres, eut un brigand en la
Languedoc, qui en telle manière avisa et épia le fort châtel de Combourne qui
sied en Limosin, en très fort pays durement. Si chevaucha de nuit à tout trente
de ses compagnons, et vinrent à ce fort châtel, et l'échellèrent et gagnèrent, et
prirent le seigneur dedans que on appelloit le vicomte de Combourne, et
occirent toute la maisnée de léans, et mirent le seigneur en prison en son châtel
même, et le tinrent si longuement, qu'il se rançonna à tout vingt-quatre mille
écus tous appareillés. Et encore détint ledit brigand ledit châtel et le garnit bien,
et en guerroya le pays. Et depuis, pour ses prouesses, le roi de France le voulut
avoir de-lez lui, et acheta son châtel vingt mille écus; et fut huissier d'armes du
roi de France, et eu grand honneur de-lez le roi. Et étoit appellé ce brigand
Bacon. Et étoit toujours monté de bons coursiers, de doubles roncins et de gros
palefrois, et aussi bien armé comme un comte et vêtu très richement, et
demeura en ce bon état tant qu'il vesqui 199.» Voici le roi de France qui traite
avec un soldat de fortune, lui donne une position supérieure, l'attache à sa
personne; le roi fait ici pour la défense du territoire un pas immense; il va
chercher les défenseurs du sol en dehors de la féodalité parmi des chefs sortis
du peuple. C'est avec ces compagnies, ces soldats sans patrie, mais braves,
habitués au métier des armes, avec ces routiers sans foi ni loi que du Guesclin
va reconquérir une à une toutes les places fortes tombées entre les mains des
Anglais. Les malheurs, le désespoir, avaient aguerri les populations, les paysans
eux-mêmes tenaient la campagne et attaquaient les châteaux.

Pour conquérir une partie des provinces françaises, les Anglais n'avaient eu à
lutter que contre la noblesse féodale; après avoir pris ses châteaux et domaines,
et ne trouvant pas de peuple sous les armes, ils ne laissèrent dans leurs places
fortes que des garnisons isolées, peu nombreuses, quelques armures de fer
soutenues d'un petit nombre d'archers; les Anglais pensaient que la noblesse
féodale française sans armée ne pouvait, malgré sa bravoure, reprendre ses
châteaux. Grande fut aussi la surprise des capitaines anglais quand, à quelques
années d'intervalle, ils se trouvèrent assaillis non plus seulement par une
brillante chevalerie, mais par des troupes intrépides, disciplinées pendant le
combat, obéissant aveuglément à la voix de leur chef, ayant foi en son courage

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et en son étoile, se battant avec sang-froid et possédant la ténacité, la patience
et l'expérience de vieux soldats 200.

La féodalité avait, dès la fin du XIVe siècle, joué son rôle militaire comme elle
avait joué son rôle politique. Son prestige était détruit, et Charles VII et Louis
XI eurent de véritables armées régulières.

Si nous nous sommes étendus sur cette question, c'est qu'il nous a paru
nécessaire de faire connaître les transformations par lesquelles l'art de la guerre
a dû passer, afin de pouvoir rendre compte des différents systèmes de défense
qui furent successivement adoptés du Xe au XVIe siècle. Il n'est pas besoin de
démontrer tout ce qu'il y a d'impérieux dans l'art de la fortification; ici tout doit
être sacrifié au besoin de la défense, et cependant, telle était la puissance de la
tradition féodale, qu'on emploie longtemps, et jusqu'à la fin du XVIe siècle, des
formes, que l'on conserve des dispositions, qui ne se trouvaient nullement à la
hauteur des nouveaux moyens d'attaque. C'est surtout aux fortifications des
châteaux que cette observation s'applique. La féodalité ne pouvait se résoudre à
remplacer ses hautes tours par des ouvrages bas et étendus; pour elle le grand
donjon de pierre épais et bien fermé était toujours le signe de la force et de la
domination. Aussi le château passe-t-il brusquement, au XVIe siècle, de la
fortification du moyen âge à la maison de plaisance (voy. CHÂTEAU).

Il n'en est pas de même pour les villes: par suite de ses désastres, la
gendarmerie française perdait peu à peu de son ascendant. Indisciplinée,
mettant toujours l'intérêt féodal avant l'intérêt national, elle en était pendant les
guerres des XIVe et XVe siècles à jouer le rôle de partisans, surprenant des
châteaux et des villes, les pillant et brûlant, les perdant le lendemain; tenant
tantôt pour un parti, tantôt pour un autre, suivant qu'elle y trouvait son intérêt
du moment. Mais les corporations des bonnes villes qui ne savaient pas se
battre à l'époque de la conquête d'Édouard III, s'étaient aguerries; plus
disciplinées, plus braves et mieux armées, elles présentaient déjà à la fin du
XIVe siècle des troupes assez solides pour qu'on pût leur confier la garde de
postes importants 201. Vers le milieu de ce siècle on avait déjà fait emploi de
bouches à feu, soit dans les batailles rangées soit dans les siéges 202. Ce
nouveau moyen de destruction devait changer et changea bientôt toutes les
conditions de l'attaque et de la défense des places. Peu importante encore au
commencement du XVe siècle, l'artillerie à feu prend un grand développement
vers le milieu de ce siècle. «En France, dit l'illustre auteur déjà cité 203, la

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guerre de l'Indépendance contre les Anglais avait réveillé le génie guerrier de la
nation, et, non-seulement l'héroïque Jeanne d'Arc s'occupait elle-même de
diriger l'artillerie 204; mais deux hommes éminents sortis du peuple, les frères
Bureau, apportèrent tous leurs soins à perfectionner les bouches à feu et à la
conduite des siéges. Ils commencèrent à employer, quoique en petit nombre, les
boulets de fer au lieu des boulets de pierre 205, et alors, un projectile du même
poids occupant un plus petit volume, on put lui donner une plus grande quantité
de mouvement, parce que la pièce, ayant un moindre calibre, offrit plus de
résistance à l'explosion de la poudre.

Ce boulet plus dur ne se brisa plus et put pénétrer dans la maçonnerie; il y eut
avantage à augmenter sa vitesse en diminuant sa masse; les bombardes
devinrent moins lourdes, quoique leur effet fût rendu plus dangereux.

Au lieu d'élever des bastilles tout autour de la ville 206, les assiégeants
établirent, devant les grandes forteresses, un parc entouré d'un retranchement
situé dans une position centrale, hors de la portée du canon. De ce point, ils
conduisirent un ou deux boyaux de tranchée vers les pointes où ils placèrent
leurs batteries 207... Nous sommes arrivés au moment où les tranchées furent
employées comme moyen d'approche concurremment avec les couverts en
bois... Aux frères Bureau revient l'honneur d'avoir les premiers fait l'emploi le
plus judicieux de l'artillerie à feu dans les siéges. De sorte que les obstacles
tombèrent devant eux, les murailles frappées ne résistaient plus à leurs boulets
et volaient en éclats. Les villes que défendaient les Anglais et qu'ils avaient mis
des mois entiers à assiéger, lors de leur invasion, furent enlevées en peu de
semaines. Ils avaient employé quatre mois à assiéger Harfleur, en 1440; huit
mois à assiéger Rouen, en 1418; dix mois à s'emparer de Cherbourg, en 1418,
tandis qu'en 1450, toute la conquête de la Normandie, qui obligea à
entreprendre soixante siéges, fut accomplie par Charles VII en un an et six
jours 208.

«L'influence morale exercée par la grosse artillerie est devenue si grande qu'il
suffit de son apparition pour faire rendre les villes.

«... Disons-le donc, en l'honneur de l'arme, c'est autant aux progrès de
l'artillerie qu'à l'héroïsme de Jeanne d'Arc, que la France est redevable d'avoir
pu secouer le joug étranger de 1428 à 1450. Car, la crainte que les grands
avaient du peuple, les dissensions des nobles eussent peut-être amené la ruine

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de la France, si l'artillerie, habilement conduite, ne fût venue donner au pouvoir
royal une force nouvelle, et lui fournir à la fois le moyen de repousser les
ennemis de la France et de détruire les châteaux de ces seigneurs féodaux qui
n'avaient point de patrie.

«Cette période de l'histoire signale une ère nouvelle. Les Anglais ont été
vaincus par les armes à feu, et le roi, qui a reconquis son trône avec des mains
plébéiennes, se voit pour la première fois à la tête de forces qui n'appartiennent
qu'à lui. Charles VII, qui naguère empruntait aux villes leurs canons pour faire
les siéges, possède une artillerie assez nombreuse pour établir des attaques
devant plusieurs places à la fois, ce qui excite à juste titre l'admiration des
contemporains. Par la création des compagnies d'ordonnance et par
l'établissement des francs-archers, le roi acquiert une cavalerie et une infanterie
indépendantes de la noblesse...»

L'emploi des bouches à feu dans les siéges dut avoir pour premier résultat de
faire supprimer partout les hourds et bretèches en bois, et dut contribuer à
l'établissement des mâchicoulis et parapets crénelés de pierre portés sur
corbeaux en saillie sur le nu des murs. Car les premières bouches à feu
paraissent être souvent employées non-seulement pour lancer des pierres
rondes en bombe, comme les engins à contre-poids, mais aussi des projectiles
incendiaires, des barillets contenant une composition inflammable et détonante,
telle que le feu grégeois décrit par Joinville, et connu dès le XIIe par les
Arabes. A la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe, les artilleurs
emploient déjà les canons à lancer des boulets de pierre, de plomb ou de fer,
horizontalement; on ne s'attaque plus alors seulement aux créneaux et aux
défenses supérieurs des murailles, mais on les bat en brèche à la base; on établit
de véritables batteries de siége. Au siége d'Orléans, en 1428, les Anglais jettent
dans la ville, avec leurs bombardes, un nombre considérable de projectiles de
pierre qui passent par-dessus les murailles et crèvent les toits des maisons. Mais
du côté des Français on trouve une artillerie dont le tir est de plein fouet et qui
cause de grandes pertes aux assiégeants; un boulet tue le comte de Salisbury
qui observait la ville par l'une des fenêtres des tournelles 209. C'est un homme
sorti du peuple, maître Jean, Lorrain, qui dirige l'artillerie de la ville.

Pour assiéger la ville, les Anglais suivent encore l'ancien système des bastilles
de bois et des boulevards; ils finissent par être assiégés à leur tour par ceux
d'Orléans; perdent successivement leurs bastilles qui sont détruites par le feu de
l'artillerie française; attaqués vigoureusement, ils sont obligés de lever le siége

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en abandonnant une partie de leur matériel; car l'artillerie à feu de siége,
comme tous les engins employés jusqu'alors, avait l'inconvénient d'être
difficilement transportable, et ce ne fut guère que sous Charles VII et Louis XI
que les pièces de siége, aussi bien que celles de campagne, furent montées sur
roues; on continua cependant d'employer les bombardes (grosses pièces, sortes
de mortiers à lancer des boulets de pierre d'un fort diamètre) jusque pendant les
premières années du XVIe siècle.

Voici (42) la représentation d'un double canon de siége garni de son mantelet de
bois destiné à protéger la pièce et les servants contre les projectiles (43), le
figuré d'un double canon, mais avec boîtes s'emmanchant dans la culasse et
contenant la charge de poudre avec le boulet 210. À côté de la pièce sont
d'autres boîtes de rechange et le calibre C avec son anse pour mesurer la charge
de poudre; (43 bis) le dessin d'un canon à boîte monté sur un affût à
crémaillères, permettant de pointer la pièce. Les boulets de ce dernier canon
sont de pierre, tandis que ceux des canons doubles sont en métal. On mettait le

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feu à la poudre renfermée dans la boîte au moyen d'une tige de fer rougie dans
un fourneau. L'établissement de ces pièces en batterie, leur chargement, surtout
lorsqu'il fallait après chaque coup remplacer les boîtes, les moyens accessoires
pour mettre le feu; tout cela était long. Au commencement du XVe siècle les
canons de gros calibre employés dans les siéges n'étaient pas en assez grand
nombre, étaient d'un transport trop difficile, ne pouvaient pas être chargés assez
rapidement pour pouvoir produire des effets prompts et décisifs dans l'attaque
des places. Il fallait avoir, pour éloigner les défenseurs des créneaux, des
archers en grand nombre et des arbalétriers; des archers surtout qui avaient,
ainsi que nous l'avons vu, une grande supériorité sur les arbalétriers à cause de
la rapidité du tir de l'arc.

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Chaque archer (44) était muni d'un sac de cuir contenant deux ou trois
douzaines de sagettes. Au moment du combat, il laissait son sac ouvert à terre,
et gardait sous son pied gauche quelques flèches, le fer tourné à sa gauche; sans
les voir il les sentait ainsi, il pouvait les prendre une à une en abaissant la main,
et ne perdant pas le but de vue (point important pour un tireur). Un bon archer
pouvait décocher une dizaine de flèches par minute. Tandis qu'un arbalétrier,
pendant le même espace de temps, n'envoyait guère que deux carreaux (45) et
(46). Obligé d'adapter le cranequin (47) à son arme après chaque coup, pour
bander l'arc, non-seulement il perdait beaucoup de temps, mais il perdait de vue
les mouvements de l'ennemi et était obligé, une fois l'arme bandée, de chercher
son but et de viser 211. Lorsque l'artillerie à feu fut assez bien montée et assez
nombreuse pour battre les murailles et faire brèche à distance, l'ancien système
défensif parut tellement inférieur aux moyens d'attaque qu'il fallut le modifier
profondément. Les tours couvertes de combles pour la plupart d'un petit
diamètre, voûtées d'une manière assez légère, ne pouvaient servir à placer du

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canon; en enlevant les combles et faisant
des plates-formes (ce qui fut souvent
exécuté au milieu du XVe siècle), on
parvenait à placer une ou deux pièces au
sommet, qui ne causaient pas un grand
dommage aux assaillants, et qui, par leurs
feux plongeants, ne frappaient qu'un
point. Il fallait sans cesse les déplacer
pour suivre les mouvements de l'attaque,
et leur recul ébranlait souvent les
maçonneries au point ne nuire plus aux
défenseurs qu'aux assiégeants. Sur les
courtines, les chemins de ronde qui
n'avaient guère que deux mètres au plus
de largeur, ne pouvaient recevoir du
canon; on faisait alors à l'intérieur des
remblais en terre jusqu'au niveau de ces
chemins, pour pouvoir monter les pièces
et les mettre en batterie; mais par suite de
l'élévation de ces courtines, les feux
étaient plongeants et ne produisaient pas
un grand effet. Sans renoncer dès lors à
placer l'artillerie à feu sur les sommets des défenses, partout où la chose fût
praticable, on ouvrit des embrasures dans les étages
inférieurs des tours au niveau du sommet de la
contrescarpe des fossés, afin d'obtenir un tir rasant,
d'envoyer des projectiles en ricochets, et de forcer
l'assaillant à faire des tranchées profondes pour
approcher des places. Sous Charles VII, en effet,
beaucoup d'attaques de châteaux et de villes avaient
été brusquées et avaient réussi. Des pièces de canon
étaient amenées à découvert en face de la fortification,
et avant que l'assiégé eût eu le temps de mettre en
batterie les quelques bombardes et ribaudequins qui
garnissaient les tours, la brèche était faite, et la ville
gagnée. Mais toutes les tours ne pouvaient se prêter à
la modification demandée par le service de l'artillerie de défense; elles avaient
un diamètre intérieur qui ne permettait pas de placer une pièce de canon; celles-

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ci ne pouvaient être introduites à travers ces détours et escaliers à vis, puis
quand les pièces avaient tiré deux ou trois coups, on était asphyxié par la fumée
qui ne trouvait pas d'issue. On commença donc par modifier la construction des
tours, on leur donna moins de hauteur et on augmenta beaucoup leur diamètre
en les faisant saillir à l'extérieur; renonçant à l'ancien système de défense isolée,
on les ouvrit du côté de la ville, afin de pouvoir y introduire facilement du
canon, on les perça d'embrasures latérales, au-dessous du niveau de la crête des
fossés, et les enfilant dans leur longueur. Les fortifications de la ville de
Langres sont fort intéressantes à étudier au point de vue des modifications
apportées pendant les XVe et XVIe siècles à la défense des places (48) 212.

Langres est une ville romaine; la partie A de la ville fut ajoutée, au
commencement du XVIe siècle, à l'enceinte antique dans laquelle on retrouve
une porte assez bien conservée; successivement modifiée, l'enceinte de Langres
fut presque entièrement rebâtie sous Louis XI et François Ier, et plus tard
renforcée de défenses établies suivant le système adopté au XVIe siècle et au
commencement du XVIIe.

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L'emploi de l'artillerie à feu fut cause que l'on bâtit les tours C qui flanquent les
courtines au moyen de deux murs parallèles terminés par un hémicycle. La ville
de Langres est bâtie sur un plateau qui domine le cours de la Marne et tous les
alentours; du côté D seulement on y accède de plain-pied. Aussi de ce côté un
ouvrage avancé très-fort avait-il été établi dès le XIVe siècle 213. En E était une
seconde porte bien défendue par une grosse tour ronde ou bastille, avec deux
batteries couvertes établies dans deux chambres dont les voûtes reposent sur un
pilier cylindrique élevé au centre; dans une autre tour juxtaposée est une rampe
en spirale qui permettait de faire monter du canon sur la plate-forme qui
couronnait la grosse tour (voy. BASTILLE); en F une troisième porte donnant
sur la Marne protégée par des ouvrages en
terre de la fin du XVIe siècle. Nous
donnons (49) le plan d'une des tours dont
la construction remonte à la fin du XVe
siècle ou du commencement du XVIe 214.
Cette tour est un véritable bastion pouvant
contenir à chaque étage cinq bouches à
feu. Bâtie sur une pente rapide, on
descend successivement par quatre
emmarchements du point C donnant dans
la ville, au point E. Les embrasures E, F,
G, ressautent pour suivre l'inclinaison du
terrain et se trouver toujours à une même
hauteur au-dessus du sol extérieur. Les
canons pouvaient être facilement
introduits par des emmarchements larges et assez doux; les murs sont épais
(7,00 mètres), afin de pouvoir résister à l'artillerie des assiégeants. La première
travée dont les parois sont parallèles est voûtée par quatre voûtes reposant sur
une colonne; un arc-doubleau portant sur deux têtes de murs sépare la première
travée de la seconde qui est voûtée en cul-de-four (voy. la coupe longitudinale
(50) sur la ligne CD et la coupe transversale (51) sur la ligne A B du plan).

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Les embrasures F, G (49) étaient fermées à l'intérieur par des portières (voy.
EMBRASURE). Des évents H permettaient à la fumée de s'échapper de
l'intérieur de la salle. Deux petits réduits I devaient renfermer la provision de
poudre. Cette tour était couronnée dans l'origine par une plate-forme et un
parapet crénelé derrière lequel on pouvait placer d'autres pièces ou des
arquebusiers. Ces parties supérieures ont été modifiées depuis longtemps. La
batterie barbette domine la crête du parapet des courtines voisines de 1 mètre
environ; c'était encore là un reste de la tradition du moyen âge. On croyait
toujours devoir faire dominer les tours sur les courtines 215 (voy. TOUR). Cette
incertitude dans la construction des défenses pendant les premiers temps de
l'artillerie donne une grande variété de dispositions, et nous ne pouvons les
signaler toutes. Mais il est bon de remarquer que le système de fortifications si
bien établi de 1300 à 1400, si méthodiquement combiné, est dérangé par
l'intervention des bouches à feu dans les siéges, et que les tâtonnements
commencent à partir de cette dernière époque pour ne cesser qu'au XVIIe

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siècle. Telle était la force des traditions féodales qu'on ne pouvait rompre
brusquement avec elles, et qu'on les continuait encore, malgré l'expérience des
inconvénients attachés à la fortification du moyen âge en face de l'artillerie à
feu. C'est ainsi qu'on voit longtemps encore et jusque pendant le XVIe siècle
les mâchicoulis employés concurremment avec les batteries couvertes, bien que
les mâchicoulis ne fussent plus qu'une défense nulle devant du canon. Aussi de
Charles VIII à François Ier, les villes et les châteaux ne tiennent pas devant une
armée munie d'artillerie, et l'histoire pendant cette période ne nous présente
plus de ces siéges prolongés si fréquents pendant les XIIe, XIIIe et XIVe
siècles. On faisait du mieux qu'on pouvait pour approprier les anciennes
fortifications au nouveau mode d'attaque et de défense, soit en laissant parfois
les vieilles murailles subsister en arrière de nouveaux ouvrages, soit en
détruisant quelques points faibles, comme à Langres, pour les remplacer par
des grosses tours rondes ou carrées munies d'artillerie. À la fin du XVe siècle,
les ingénieurs paraissent chercher à couvrir les pièces d'artillerie; ils les
disposent au rez-de-chaussée des tours dans des batteries couvertes, réservant
les couronnements des tours et courtines pour les archers et arbalétriers ou
arquebusiers. Il existe encore un grand nombre de tours qui présentent cette
disposition; sans parler de celle de Langres que nous avons donnée (fig. 49, 50
et 51), mais dont le couronnement détruit ne peut servir d'exemple, voici une
tour carrée dépendant de la défense fort ancienne du Puy-Saint-Front de
Perigueux, et qui fut reconstruite pour contenir des bouches à feu à rez-de-
chaussée 216 destinées à battre la rivière, le rivage et l'une des deux courtines.

Le rez-de-chaussée de cette tour peu étendu (52) est percé de quatre embrasures
destinées à de petites pièces d'artillerie, sans compter une meurtrière placée à
l'angle saillant du côté opposé à la rivière. Deux canons (que l'on changeait de
place suivant les besoins de la défense) pouvaient seulement être logés dans

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cette batterie basse voûtée par un berceau épais de pierres de taille, et à
l'épreuve des projectiles pleins lancés en bombe. Les embrasures des canons
(53) sont percées horizontalement, laissant juste le passage du boulet, au-
dessus, une fente horizontale permet de pointer et sert d'évent pour la fumée.
Un escalier droit conduit au premier étage percé seulement de meurtrières
d'arbalètes ou d'arquebuses, et le couronnement est garni de mâchicoulis avec
parapet continu sans créneaux, mais percé de trous ronds propres à passer le
bout de petites coulevrines ou d'arquebuses à main 217. C'était là une médiocre
défense et il était facile à l'ennemi de se placer de manière à se trouver en
dehors de la projection du tir.

On reconnut bientôt que ces batteries couvertes établies dans des espaces
étroits, et dont les embrasures n'embrassaient qu'un angle aigu, ne pouvaient
démonter des batteries de siége et ne causaient pas un dommage sérieux à
l'assiégeant. Laissant donc subsister le vieux système défensif pour y loger des
archers, arbalétriers et arquebusiers, on éleva en avant de fausses braies dans

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lesquelles on pouvait établir des batteries à tir rasant, qui remplaçaient les lices
dont nous avons parlé dans le cours de cet article. On commença dès lors à
s'affranchir des règles si longtemps conservées de la fortification antérieure à
l'emploi de l'artillerie à feu. Dans des cas pressants les anciennes murailles et
tours des lices, les barbacanes furent simplement dérasées au niveau du chemin
de ronde, puis couronnées de parapets avec embrasures pour y placer des
batteries barbettes (54).

Les tours paraissaient si bien un moyen de défense indispensable, on regardait
comme d'une si grande utilité de commander la campagne, qu'on en élevait
encore même après que les fausses braies disposées de manière à flanquer les
courtines avaient été admises. On donna d'abord aux fausses braies les formes,
en plan, qu'on avait données aux palissades, c'est-à-dire qu'elles suivirent à peu
près le contour des murs, mais bientôt on en fit des ouvrages flanqués. La ville

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d'Orange avait été fortifiée de nouveau sous Louis XI, et telle était la
configuration de ses défenses à cette époque (55). Au moyen de ces
modifications, les places furent en état de résister à l'artillerie; mais cette arme
se perfectionnait rapidement. Louis XI et Charles VIII possédaient une artillerie
formidable, l'art des siéges devenait tous les jours plus méthodique, à cette
époque déjà on faisait des approches régulières; on commençait, lorsque
l'attaque des places ne pouvait être brusquée, à faire des tranchées, à établir des
parallèles et de véritables batteries de siége bien gabionnées. Les murs
dépassant le niveau des crètes des revêtements des fossés offraient une prise
facile au tir de plein fouet des batteries de siége, et à une assez grande distance
on pouvait détruire ces ouvrages découverts et faire brèche. Pour parer à cet
inconvénient on garnit les dehors des fossés de palissades ou parapets en
maçonnerie ou en charpente avec terrassements et premier fossé extérieur; cet
ouvrage, qui remplaçait les anciennes lices, conserva le nom de braie (56).

On établit en dehors des portes, des poternes et des saillants, des ouvrages en
terre soutenus par des pièces de bois qu'on nommait encore boulevert, bastille
ou bastide. La description de la fortification de Nuys, que Charles le Téméraire
assiégea en 1474, explique parfaitement la méthode employée pour résister aux
attaques 218. «Pareillement estoit Nuysse notablement tourrée de pierre de grès,
puissamment murée de riche fremeté, haulte, espaisse et renforcée de fortes
braiesses, subtelement composées de pierre et de brique, et en aulcuns lieux,
toutes de terre, tournées à deffence par mirable artifice pour reppeller les
assaillants; entre lesquelles et lesdits murs y avoit certains fossés assés parfons;
et, de rechef, estoient devant lesdites brayes aultres grants fossés d'extrème

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profondeur, cimés les aulcuns, et pleins d'eau à grant largesse, lesquels
amplectoient la ville et ses forts jusques aux rivières courantes. Quatre portes
principales de pareille sorte ensemble, et aulcunes poternes et saillies
embellissoient et fortifioient grantement ladite closture; car chascune d'elles
avoit en front son boluvert à manière de bastillon, grant, fort et deffendable,
garni de tout instrument de guerre, et souverainement de traicts à poudre à
planté.» On voit dans cette description le bastion se dessiner nettement, comme
un accessoire important de la défense pour fortifier les saillants, les poternes,
les portes et enfiler les fossés, pour tenir lieu des tours et barbacanes des lices
de l'ancienne fortification, des anciennes bastilles isolées, des ouvrages de
défense du dehors des portes. Bientôt cet accessoire, dont l'utilité est reconnue,
l'emporte sur le fond, et forme la partie principale de la fortification moderne.

En conservant toutefois, dans les forteresses que l'on éleva vers la fin du XVe
siècle, les tours et les courtines des enceintes intérieures commandant la
campagne à une grande distance par leur élévation, en les couronnant encore de
machicoulis, on augmenta l'épaisseur des maçonneries de manière à pouvoir
résister à l'artillerie de siége. Lorsque le connétable de Saint-Pol fit reconstruire
en 1470 le château de Ham, non-seulement il crut devoir munir cette retraite
d'ouvrages avancés, de murs de contre-garde, mais il fit donner aux tours et
courtines, et surtout à la grosse tour ou donjon, une telle épaisseur que ces
constructions peuvent encore opposer à l'artillerie moderne une longue
résistance (voy. CHATEAU).

Jusqu'alors on s'était occupé en raison des besoins nouveaux de modifier la
forme et la situation des tours et courtines, les détails de la défense; mais depuis
le XIe siècle le mode de construction de la fortification n'avait pas changé:
c'étaient toujours deux parements de pierre de taille, de brique ou de moellon
piqué renfermant un massif en blocage irrégulier. Contre la sape ou le mouton
ce genre de construction était bon, car les pionniers entamaient plus
difficilement un massif en blocage dont la pierraille et le mortier étaient durs et
adhérents, qu'une construction appareillée facile à déliaisonner lorsque
quelques pierres ont été enlevées, les constructions d'appareil n'ayant jamais
l'homogénéité d'un bon blocage bien fait. Les massifs de maçonnerie résistaient
mieux aux ébranlements du mouton qu'une construction d'appareil; mais
lorsque les bouches à feu remplacèrent tous les engins et expédients de
destruction employés au moyen âge, on reconnut bientôt que les revêtements de
pierre qui n'avaient généralement qu'une épaisseur de 30 à 50 centimètres
étaient promptement ébranlés par l'effet des boulets de fer, qu'ils se détachaient

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du massif et le laissaient à nud exposé aux projectiles; que les merlons 219 de
pierre enlevés par les boulets se brisaient en éclats, véritable mitraille plus
meurtrière encore que les boulets eux-mêmes. L'architecture défensive, pour
prévenir l'ébranlement des anciennes murailles et des tours, garnit les courtines
par des terrassements de terre intérieurs, et remplit parfois les étages inférieurs
des tours. Mais lorsque la muraille tombait sous les coups de l'artillerie de
siége, ces amas de terre, en s'éboulant avec elle, facilitaient l'accès de la brèche
en formant un talus naturel, tandis que les murailles seules non terrassées à
l'intérieur ne présentaient en tombant que des brèches irrégulières et d'un accès
très-difficile. Pour parer à ces inconvénients, lorsque l'on conservait
d'anciennes fortifications, et qu'on les appropriait à la défense contre l'artillerie,
on farcit quelquefois les terrassements intérieurs de longrines de bois, de
branchages résineux ou flambés pour les préserver de la pourriture; ces
terrassements avaient assez de consistance pour ne pas s'ébouler lorsque la
muraille tombait, et rendaient la brèche impraticable. Si les vieilles murailles
avaient été simplement remblayées à l'intérieur de manière à permettre de
placer du canon au niveau des parapets, si les anciens crénelages avaient été
remplacés par des merlons épais et des embrasures en maçonnerie, lorsque
l'assiégé était assuré du point attaqué, et pendant que l'assiégeant faisait ses
dernières approches et battait en brèche, on élevait en arrière du front attaqué
un ouvrage en bois terrassé, assez peu élevé pour être masqué du dehors, on
creusait un fossé entre cet ouvrage et la brèche; celle-ci devenue praticable,
l'assiégeant lançait ses colonnes d'attaque qui se trouvaient en face d'un
nouveau rempart improvisé bien muni d'artillerie; c'était un nouveau siége à
recommencer. Cet ouvrage rentrant était d'un très-difficile accès, car il était
flanqué par sa disposition naturelle, et l'assaillant ne pouvait songer à brusquer
l'assaut, les colonnes d'attaque se trouvant battues en face, en flanc et même en
revers. Lorsque Blaise de Montluc défend Sienne, il fait élever derrière les
vieilles murailles de la ville, et sur les points où il suppose qu'elles seront
battues, des remparts rentrants dans le genre de celui qui est figuré ici (57). «Or
avois-je déliberé, dit-il, que si l'ennemy vous venoit assaillir avec l'artillerie, de
me retrancher loing de la muraille où se feroit la batterie, pour les laisser entrer
à leur ayse; et faisois estat tous jours de fermer les deux bouts, et y mettre à
chacun quatre ou cinq grosses pièces d'artillerie, chargées de grosses chaînes et
de gros clous et pièces de fer. Derrière la retirade je déliberay mettre tous les
mousquets de la ville ensemble l'arquebuserie, et, comme ils seroient dedans,
faire tirer l'artillerie et l'arquebuserie tout à un coup; et nous, qui serions aux
deux bouts, venir courant à eux avec les picques, hallebardes, épées et

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rondelles... 220» Cette disposition provisoire de la défense ne tarda pas à être
érigé en système fixe, comme nous le verrons tout à l'heure.

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Lorsque les effets de l'artillerie à feu furent bien connus, et qu'il fut avéré que
des murs de maçonnerie de deux à trois mètres d'épaisseur (qui est l'épaisseur
moyenne des courtines antérieures à l'emploi régulier des bouches à feu) ne
pouvaient résister à une batterie envoyant de trois à cinq cents boulets sur une
surface de huit mètres carrés environ 221, en abaissant le commandement des
murs en maçonnerie on employa divers moyens pour leur donner une plus
grande résistance. Dans les constructions antérieures à l'artillerie à feu, pour
résister à la mine, à la sape et au mouton, déjà on avait pratiqué dans l'épaisseur
des murs des arcs de décharge, masqués par le parement extérieur, qui,
reportant le poids des maçonneries sur des points isolés, maintenaient les
parapets et empêchaient les murs de tomber d'une seule pièce, à moins que les

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assiégeants n'eussent précisément sapé les points d'appuis masqués (58), ce qui
ne pouvait être que l'effet du hasard.

Au XVIe siècle on perfectionna ce système; non-seulement on pratiqua des arcs
de décharge dans l'épaisseur des courtines de maçonnerie, mais on les renforça
de contre-forts intérieurs noyés dans les terrassements et buttant les
revêtements au moyen de berceaux verticaux (59). On eut le soin de ne pas lier
ces contre-forts avec la partie pleine des murailles dans toute leur hauteur, pour
éviter que le revêtement en tombant par l'effet des boulets n'entrainât les contre-
forts avec eux; ces éperons intérieurs pouvaient encore, en maintenant les terres
pilonées entre eux, présenter un obstacle difficile à renverser. Mais ces moyens
étaient dispendieux; ils supposaient toujours d'ailleurs des murailles formant un
escarpement assez considérable au-dessus du niveau de la contrescarpe du
fossé. On abandonnait difficilement les commandements élevés, car à cette
époque encore, l'escalade était fréquemment tentée par des troupes
assiégeantes, et les attaques de places fortes en font souvent mention. Outre les
moyens indiqués ci-dessus, soit pour mettre les murailles en état de résister au
canon, soit pour présenter un nouvel obstacle à l'assaillant lorsqu'il était
parvenu à les renverser, on remparait les places, c'est-à-dire, que l'on établissait
en dehors des fossés au sommet de la contrescarpe, ou même comme garde du
mur pour amortir le boulet, ou en dedans, à une certaine distance, des remparts
de bois et de terre, les premiers formant un chemin couvert ou un revêtement de
la muraille et les seconds un boulevard derrière lesquels on plaçait de
l'artillerie, 1° pour gêner les approches et empêcher de brusquer l'attaque, ou
préserver le mur contre les effets du canon, 2° pour arrêter l'assiégeant lorsque
la brèche était praticable. Les premiers remplaçaient les anciennes lices, et les
seconds obligeaient l'assiégeant à faire un nouveau siége lorsque la muraille
d'enceinte était renversée. Les remparts amortissaient le boulet et résistaient
plus longtemps que les murailles en maçonnerie, ils étaient plus capables de
recevoir et de garantir des pièces en batterie que les anciens chemins de ronde
terrassés. On les construisait de diverses manières; les plus forts étaient établis
au moyen d'un revêtement extérieur composé de pièces de bois verticales
reliées par des croix de Saint-André, afin d'empêcher l'ouvrage de se disloquer
lorsque les boulets en brisaient quelques parties. Derrière ce parement de
charpente on enlaçait des fascines de menu bois comme un ouvrage de
vannerie, puis on élevait un terrassement composé de clayonnage et de couches
de terres alternées; quelquefois le rempart était formé de deux rangs de forts
pieux plantés verticalement reliés avec des branches flexibles et des entre-toises
appelées clefs posées horizontalement (60); l'intervalle était rempli de terre

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grasse bien pilonée, purgée de cailloux et
mélangée de brins de menu bois. Ou bien,
c'étaient des troncs d'arbres couchés
horizontalement, reliés entre eux par des
entre-toises entaillées à mi-bois, les
intervalles remplis comme il vient d'être
dit (61).

On ménageait de distance en distance des
embrasures garnies de portières. Si
l'assiégé était pris au dépourvu, ou s'il ne
pouvait se procurer de la terre
convenable, il se contentait
d'enlacer entre eux des arbres
garnis d'une partie de leurs
branchages; les intervalles
étaient bourrés de fascines
(62) 222.

Ces nouveaux obstacles
opposés à l'artillerie de siége
firent employer des boulets
creux, des projectiles chargés
d'artifice qui, éclatant au milieu des remparts, y causaient un grand désordre;
peu à peu on dut renoncer aux attaques brusquées et n'approcher des places
ainsi munies qu'à couvert dans des boyaux de tranchée contournés dont les
retours anguleux ou arrondis étaient défilés par des gabions remplis de terre et
posés debout. Ces gros gabions servaient aussi à masquer les pièces en batterie;
l'intervalle entre ces gabions formait embrasure (63) 223. Lorsque l'assiégé
arrivait au moyen des tranchées à établir ses dernières batteries très-près de la
place et que celle-ci était munie de bons remparts extérieurs et de murailles
d'un commandement considérable, force était de protéger la batterie de brèche
contre les feux rasants et plongeants par des épaulements en terre surmontés de
gabionnades ou de palis fortement reliés et doublés de clayonnages. Ces
ouvrages ne pouvaient s'exécuter que pendant la nuit, ainsi que cela se pratique
encore de nos jours (64) 224.

Tout en perfectionnant la défense, en renforçant les murailles par des remparts
de bois et de terre en dehors des fosses, ou contre le parement extérieur de ces

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murailles mêmes, on
reconnut cependant que ces
moyens, en rendant les effets
de l'artillerie à feu moins
terribles et moins prompts, ne
faisaient que retarder les
assauts de quelques jours;
qu'une place investie voyant
promptement des batteries de
brèches se dresser à peu de
distance des remparts, se
trouvait enserrée dans ses
murs sans pouvoir tenter des
sorties ou communiquer avec
les dehors.

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Conformément à la méthode employée précédemment, les assaillants
dirigeaient encore à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe toutes
leurs forces contre les portes; les vieilles barbacanes en maçonnerie ou en bois
(boulevards) n'étaient plus assez spacieuses ni assez bien flanquées pour
obliger l'assiégeant à faire de grands travaux d'approches, on les détruisait
facilement; et une fois logés dans ces ouvrages extérieurs, l'ennemi s'y fortifiait,
y dressait des batteries et foudroyait les portes. Ce fut d'abord sur ces points
que l'attention des constructeurs de fortifications se fixa. Dès la fin du XVe
siècle on s'était donc préoccupé avant toute chose de munir les portes, les têtes
de pont, de flanquer ces portes par des défenses propres à recevoir de
l'artillerie, en profitant autant que possible des anciennes dispositions et les
améliorant.

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La porte à Mazelle (65), de la ville de Metz 225, avait été renforcée de cette
manière; l'ancienne barbacane en A avait été dérasée et terrassée pour y placer
du canon; la courtine B avait été remparée à l'intérieur et celle C reconstruite de
façon à battre la première porte. Mais ces défenses resserrées, étroites, ne
suffisaient pas, les défenseurs étaient les uns sur les autres; les batteries de
siége, dressées devant ces ouvrages accumulés sur un point, les détruisaient
tous en même temps, et mettaient le désordre parmi les défenseurs. On se
soumit bientôt à la nécessité d'élargir les défenses, de les porter au dehors, de
battre un plus grand espace de terrain. C'est alors qu'on éleva en dehors des
portes des boulevards pour les mettre à l'abri des effets de l'artillerie (66) 226;
quelquefois ces boulevards étaient munis de fausses braies pour placer des
arquebusiers; si l'ennemi, après avoir détruit les merlons des boulevards et
démonté les batteries, venait au fossé, ces arquebusiers retardaient l'assaut.

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On donnait déjà une grande étendue aux ouvrages extérieurs, pour avoir des
places d'armes en avant des portes. La puissance de l'artillerie à feu avait pour
résultat d'étendre peu à peu les fronts, de faire sortir les défenses des anciennes
enceintes sur lesquelles autant par tradition que par un motif d'économie on
cherchait toujours à s'appuyer. Les villes tenaient à leurs vieux murs, et ne
pouvaient tout à coup s'habituer à les regarder comme des obstacles à peu près
nuls; si la nécessité exigeait qu'on les modifiât, c'était presque toujours par des
ouvrages qui avaient un caractère provisoire. Le nouvel art de la fortification
était à peine entrevu, et chaque ingénieur, par des tâtonnements, cherchait non
point à établir un système général, neuf, mais à préserver les vieilles murailles
par des ouvrages de campagne plutôt que par un ensemble de défenses fixes
combinées avec méthode. Cependant ces tâtonnements devaient nécessairement
conduire à un résultat général; on fit bientôt passer les fossés devant et derrière
les boulevards des portes, ainsi que cela avait été antérieurement pratiqué pour
quelques barbacanes, et à l'extérieur des ces fossés on établit des remparts en
terre formant un chemin couvert. C'est ainsi que peu à peu on commandait les

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approches de l'assiégeant; on sentait le besoin de fortifier les dehors, de
protéger les villes par des ouvrages assez saillants pour empêcher les batteries
de siége de bombarder les habitations et magasins de l'assiégé; c'était surtout le
long des rivières navigables, des ports, que l'on établissait déjà au XVe siècle
des bastilles reliées par des remparts, afin de mettre les vaisseaux à l'abri des
projectiles. Les villes de Hull dans le Lincolshire, de Lubeck dans le Holstein,
de Libourne, de Bordeaux, de Douai, d'Arras, de Liége, de Basle, etc..
possédaient des bastilles propres à recevoir du canon. Nous donnons ici le plan
de la ligne des bastilles de Kingston sur Hull reproduit par M.H. Parker (66 bis)
227. Quant aux bastilles de Lubeck, elles étaient isolées ou reliées à la terre

ferme par des jetées et formaient ainsi des saillants très-considérables entourés
d'eau de toutes parts (66 ter) 228. Ces dernières bastilles paraissent avoir été
construites en charpentes, clayonnages et terre.

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La méthode de défendre les portes par des bastions ou boulevards circulaires
était appliquée en France du temps de Charles VIII. Machiavel, dans son Traité
de l'art de la guerre, I. VII, s'exprime ainsi: «... Mais... que si nous avons
quelque chose de supportable (en fait d'institutions militaires), nous le devons
tout entier aux ultramontains. Vous savez, et vos amis peuvent se le rappeler,
quel était l'état de faiblesse de nos places fortes avant l'invasion de Charles VIII
en Italie, dans l'an 1494.» Et dans son procès-verbal de visite d'inspection des
fortifications de Florence, en 1526, on remarque ce passage: «Nous parvinmes
ensuite à la porte de San-Giorgio (rive gauche de l'Arno); l'avis du capitaine fut
de la baisser, d'y construire un bastion rond, et de placer la sortie sur le flanc,
comme c'est l'usage.»

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Voici (67) une vue cavallière du château de Milan tel qu'il existait au
commencement du XVIe siècle 229, qui fait comprendre le système de défense
et d'attaque des places du temps de François Ier. On remarque ici le mélange
des défenses anciennes et nouvelles, une confusion incroyable de tours, de
réduits isolés par des fossés. En A l'armée assiégeante a établi des batteries
derrière des gabionnades, protégées par des bastilles B, sortes de redoutes
circulaires en terre tenant lieu des places d'armes modernes, mais commandant
les ouvrages antérieurs des assiégés. En C on voit des boulevards, flanqués par
des tours en avant des portes; en D des courtines non terrassées, mais
couronnés de chemins de ronde; au rez-de-chaussée sont disposées des batteries
couvertes dont les embrasures se voient partout en E, tandis que les parties
supérieures paraissent uniquement réservées aux arbalétriers, archers ou
arquebusiers, et sont munies encore de leurs machicoulis. En F est un boulevard

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entourant la partie la plus faible du château, dont il est séparé par un fossé plein
d'eau. Ce boulevard est appuyé à gauche en G par un ouvrage assez bien
flanqué, et à droite en H par une sorte de réduit ou donjon défendu suivant
l'ancien système. De ces deux ouvrages on communique au corps de la place
par des ponts à bascule. Le château est divisé en trois parties séparées par des
fossés et pouvant s'isoler. En avant de la porte qui se trouve sur le premier plan
en I et le long de la contrescarpe du fossé est disposé un chemin de ronde avec
des traverses pour empêcher l'assiégeant de prendre le flanc K en écharpe et de
le détruire. Mais il est aisé de comprendre que tous ces ouvrages sont trop
petits, ne présentent pas des flancs assez étendus, qu'ils peuvent être
bouleversés rapidement les uns après les autres, si l'assiégeant possède une
artillerie nombreuse, dont les feux convergents viennent les battre seulement en
changeant la direction du tir. Aussi à cette époque déjà, pour éviter que ces
ouvrages trop rapprochés ne fussent détruits en même temps par une seule
batterie qui pouvait les enfiler d'assez près, on élevait dans l'intérieur des
places, au milieu des bastions, des terrassements circulaires ou carrés, pour
battre les bastilles terrassées des assiégeants. Cet ouvrage fut fréquemment
employé pendant le XVIe siècle et depuis, et prit le nom de cavalier ou plate-
forme; il devint d'une grande ressource pour la défense des places, soit qu'il fût
permanent soit qu'il fùt élevé pendant le siége même, pour découvrir les boyaux
de tranchées, pour prendre en écharpe les batteries de siége, ou pour dominer
une brèche profonde et enfiler les fossés lorsque les embrasures des flancs des
bastions étaient détruites par le feu de l'ennemi. À l'état permanent, les
cavaliers furent fréquemment élevés pour dominer des passages, des routes, des
portes et surtout des ponts, lorsque ceux-ci, du côté opposé à la ville,
débouchaient au bas d'un escarpement sur lequel l'ennemi pouvait établir des
batteries destinées à protéger une attaque, et empêcher l'assiégé de se tenir en
forces de l'autre côté.

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Le pont de Marseille traversant le ravin qui coupait autrefois la route d'Aix était
défendu et enfilé par un gros cavalier placé du côté de la ville (67 bis) 230. Si
les bastions étaient trop éloignés les uns des autres pour bien flanquer les
courtines, on élevait entre eux et au milieu des courtines des cavaliers, soit en
forme de demi-cercle, soit carrés pour renforcer leurs fronts; sur les bastions
même, il était également d'usage d'en élever afin d'augmenter leur
commandement et de pouvoir placer ainsi deux étages de batteries. Ces
cavaliers présentaient encore cet avantage de défiler les courtines, les
assiégeants ayant conservé, au commencement du XVIe siècle, la tradition des
bastilles offensives du moyen âge, et établissant fréquemment leurs batteries de
siége sur des terrassements assez élevés au dessus du sol de la campagne. À
défaut de cavaliers, lorsque l'assiégeant, soit par des terrassements soit par suite
de la disposition des dehors, dressait ses batteries sur un point élevé, dominant
ou rasant les crêtes des défenses de la place, et les prenant en écharpe ou les
enfilant, pouvait détruire les batteries barbettes des assiégés à une grande
distance et sur une grande longueur, on construisit dès le XVIe siècle des

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traverses A (67 ter) en terre, munies parfois de gabionnades B au moment de
l'attaque, pour augmenter leur hauteur.

Mais on ne tarda pas à reconnaître les inconvénients des ouvrages qui tout en
formant des saillants considérables sur les dehors, ne se reliaient pas à un
système général de défense; ils n'étaient pas flanqués; obligés de se défendre
isolément, ils ne présentaient qu'un point sur lequel venaient converger les feux
de l'assiégeant, et ne pouvaient opposer qu'une défense presque passive aux
feux croisés des batteries de siége. En accumulant les obstacles, ils retardaient
les travaux des ennemis sans pouvoir les détruire; on multiplia donc les
bastions ou les plates-formes, c'est-à-dire qu'au lieu de les dresser seulement en
avant des portes ou, comme à Hull, dans un but spécial, on en établit de
distance en distance pour éloigner les approches et mettre les anciens fronts
fortifiés, que l'on conservait à l'abri des feux de l'ennemi 231. Dans le procès-
verbal dressé par Machiavel, déjà cité, sur les fortifications de Florence, nous
lisons encore ces passages, touchant l'établissement de bastions ronds en avant
des anciens fronts fortifiés: «...Lorsqu'on a dépassé la route de San-Giorgio
d'environ cent cinquante brasses (environ cent mètres), on rencontre un angle
rentrant que forme le mur en changeant de direction à cet endroit, pour se
diriger vers la droite. L'avis du capitaine fut qu'il serait utile d'élever sur ce
point ou une casemate ou un bastion rond, qui battît les deux flancs; et vous

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saurez que ce qu'il entend par là, c'est que l'on creuse des fossés partout où il se
trouve des murs, parce qu'il est d'avis que les fossés sont la première et la plus
forte défense des places. Après nous être avancés d'environ cent cinquante
autres brasses au delà, jusqu'à un endroit où se trouvent quelques contre-forts, il
a été d'avis que l'on y construisît un autre bastion; et il a pensé que si on le
faisait assez fort, et suffisamment avancé, il pourrait rendre inutile la
construction du bastion de l'angle rentrant, dont il a été question précédemment.

Au delà de point, on trouve une tour, dont il a été d'avis d'augmenter l'étendue
et de diminuer la hauteur, en la disposant de manière qu'on puisse manoeuvrer
sur son sommet des pièces de grosse artillerie; il pense qu'il serait utile d'en
faire autant à toutes les autres tours qui existent; il ajoute que plus elles sont
rapprochées l'une de l'autre, plus elles ajoutent à la force d'une place, non pas
tant parce qu'elles frappent l'ennemi en flanc, que parce qu'elles l'atteignent de
front...»

Presque toujours ces boulevards ou bastions (car nous pouvons dorénavant leur
donner ce nom 232) n'étaient que des ouvrages en terre avec un revêtement de
bois ou de maçonnerie, ne dépassant guère la crête de la contrescarpe du fossé.
Lorsque pendant la première moitié du XVIe siècle on remplaça les anciennes
courtines et tours en maçonnerie par des défenses nouvelles, tout en leur
conservant un commandement élevé sur la campagne, et donnant aux tours un
grand diamètre, à leurs maçonneries une très-forte épaisseur (ainsi que nous
l'avons fait voir dans les fig. 49, 50 et 51) et aux bastions une forte saillie sur
les courtines, on se préoccupa: 1° de protéger leur partie antérieure contre les
feux convergents des batteries ennemies; à cet effet, on établit autour des
bastions circulaires et à leur base des fausses braies masquées par la
contrescarpe du fossé, et pour rendre celles-ci plus fortes on les flanqua
quelquefois. C'était là déjà un grand progrès, car les bastions circulaires,
comme les tours rondes, étaient faibles si on les prenait de face, ils n'opposaient
aux feux convergents d'une batterie de brèche qu'une ou deux pièces de canon.
Voici un exemple de ces fausses braies flanquées (68) 233.

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Lorsque l'assiégeant avait détruit la batterie établie en A, qu'il avait terminé ses
travaux d'approches, et qu'il débouchait à la crête du glacis en B, il lui fallait
culbuter les défenseurs du chemin couvert protégés par un talus et une
palissade; s'il parvenait à gagner le fossé, il était reçu par les feux rasants et
croisés de deux pièces placées dans les flancs de la fausse braie en C, et par la
mousqueterie des défenseurs de cet ouvrage inférieur préservé jusqu'au moment
de l'assaut par la contrescarpe du fossé. Combler le fossé sous le feu croisé de
ces deux pièces était une opération fort périlleuse; il fallait alors détruire la
fausse braie et ses flancs C par du canon. Si on voulait tourner les flancs et
prendre la fausse braie en D, par escalade, on était reçu par les pièces masquées
du second flanc E. Enfin, ces obstacles franchis et le bastion emporté,
l'assaillant trouvait encore les vieilles défenses F conservées et surélevées, dont
les parties inférieures masquées par l'elévation du bastion pouvaient être
munies d'artillerie ou d'arquebusiers. 2° De masquer l'artillerie destinée à battre
les courtines lorsque celles-ci étaient détruites et que l'assiégeant tentait le
passage du fossé pour s'emparer de la brèche. Afin d'obtenir ce résultat, les
ingénieurs du XVIe siècle donnèrent, ainsi que nous l'avons vu déjà, une forte
saillie aux bastions ronds sur les courtines, de manière à former un rentrant

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dans lequel on ménageait des embrasures de canon (69) 234. Mais et commandé
par elles et les tours; il est garni d'une fausse braie destinée à défendre l'espace
manquait dans les gorges A (69 bis) pour le service de l'artillerie; leur étroitesse
les rendait difficiles à défendre lorsque l'ennemi, après s'être emparé du bastion,
cherchait à pénétrer plus avant.

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Nous avons vu comme avant l'invention des bouches à feu il était difficile
d'opposer à une colonne d'assaut étroite mais profonde, se précipitant sur les
chemins de ronde, un front de défenseurs assez épais pour rejeter les assaillants
au dehors (fig. 16); l'artillerie à feu ouvrant dans les bastions ou courtines de
larges brèches praticables, par suite de l'éboulement des terres, les colonnes
d'assaut pouvaient dès lors être non-seulement profondes, mais aussi présenter
un grand front; il fallait donc leur opposer un front de défenseurs d'une étendue
au moins égale pour qu'il ne risquât pas d'être débordé; les gorges étroites des
bastions circulaires primitifs, même bien remparées à l'intérieur, étaient
facilement prises par des colonnes d'assaut dont la force d'impulsion est d'une
grande puissance. On s'aperçut bientôt des inconvénients graves attachés aux
gorges étroites, et au lieu de conserver pour les bastions la forme circulaire, on
leur donna (70) une face B et deux cylindres C qu'on désigna sous le noms
d'orillons 235.

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Ces bastions enfilaient les fossés au moyen des pièces masquées derrière les
orillons, mais ne se défendaient que sur la face, ne résistaient pas à des feux
obliques et surtout ne se protégeaient pas les uns les autres; en effet (71) leurs
feux ne pouvaient causer aucun dommage à une batterie de brèche dressée en A
qui ne se trouvait battue que par la courtine.

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On était encore tellement préoccupé de la défense rapprochée et de donner à
chaque partie de la fortification une force qui lui fût propre (et c'était un reste
de l'architecture militaire féodale du moyen âge, où chaque ouvrage, comme
nous l'avons démontré, se défendait par lui-même et s'isolait) que l'on regardait
comme nécessaire les fronts droits C D qui devaient détruire les batteries
placées en B, réservant seulement les feux E enfilant le fossé pour le moment
où l'ennemi tentait de passer le fossé et de livrer l'assaut par une brèche faite en
G. Ce dernier vestige des traditions du moyen âge ne tarda pas à s'effacer, et
dès le milieu du XVIe siècle on adopta généralement une forme de bastions qui
donna à la fortification des places une force égale à l'attaque, jusqu'au moment
où l'artillerie de siége acquit une puissance irrésistible.

Il semblerait que les ingénieurs italiens qui à la fin du XVe siècle étaient si peu
avancés dans l'art de la fortification, ainsi que le témoigne Machiavel, eussent
acquis une certaine supériorité sur nous à la suite des guerres des dernières
années de ce siècle et du commencement du XVIe. De 1525 à 1530 San
Michele fortifia une partie de la ville de Vérone, et déjà il avait donné à ses
bastions une forme qui ne fut guère adoptée en France que vers le milieu du
XVIe siècle 236. Quoi qu'il en soit, renonçant aux bastions plats, les ingénieurs
français de la seconde moitié du XVIe siècle les construisirent avec deux faces
formant un angle obtus A (72), ou formant un angle droit ou aigu B, afin de
battre les abords des places par des feux croisés, en réservant des batteries
casematées en C, quelquefois même à deux étages, et garanties des feux de
l'assiégeant par les orillons, pour pouvoir prendre une colonne d'assaut en flanc
et presque en revers, lorsque celle-ci s'élançait sur la brèche.

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Dans la figure que nous donnons ici (72 bis), où se trouve représentée cette
action, on reconnaîtra l'utilité des flancs masqués par des orillons: une des faces
du bastion A a été détruite pour permettre l'établissement de la batterie de
brèche en B; mais les pièces qui garnissent le flanc couvert de ce bastion restent
encore intactes et peuvent jeter un grand désordre parmi les troupes envoyées à
l'assaut, au moment du passage du fossé, si au sommet de la brèche la colonne
d'attaque est arrêtée par un rempart intérieur C élevé en arrière de la courtine,
d'une épaule de bastion à l'autre, et si ce rempart est flanqué de pièces
d'artillerie. Nous avons figuré également le bastion remparé à la gorge, les
assiégés prévoyant qu'ils ne pourront le défendre longtemps. Au lieu de
remparer les gorges des bastions à la hâte, et souvent avec des moyens
insuffisants, on prit le parti dès la fin du XVIe siècle, dans certains cas, de les
remparer d'une manière permanente (72 bis) 237, ou d'isoler les bastions en

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creusant un fossé derrière la gorge, et de ne les mettre en communication avec
le corps de la place que par des ponts volants ou des passages très-resserrés et
pouvant être facilement barricadés (72 bis.) 138; on évitait ainsi que la prise d'un
bastion n'entraînât immédiatement la reddition du corps de la place.

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Si ingénieux que fussent ces expédients pour défendre les parties saillantes des
fortifications, on ne tarda pas à reconnaître qu'ils avaient l'inconvénient de
diviser les ouvrages, d'ôter les moyens d'accéder facilement et rapidement, du
dedans de la ville, à tous les points extérieurs de la défense, tant il est vrai que
les formules les plus simples sont celles qu'on adopte en dernier lieu. On laissa
donc les bastions ouverts à la gorge, mais on établit entre eux, et en avant des
courtines, des ouvrages isolés qui devinrent d'une grande utilité pour la défense,
et qui furent souvent employés pour empêcher les approches devant des fronts
faibles ou de vieilles murailles; on leur donna le nom de ravelins ou de demi-
lunes lorsque ces ouvrages ne présentaient que la forme d'un petit bastion, et de
tenailles si deux de ces ouvrages étaient réunis par un front (72 ter). A est un
ravelin et B une tenaille. Ces ouvrages étaient déjà en usage à la fin du XVIe
siècle pendant les guerres de religion; leur peu d'élévation les rendait difficiles
à détruire, en même temps que leurs feux rasants produisaient un grand effet.

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C'est aussi pendant le cours du XVIe siècle que l'on donna un talus prononcé
aux revêtements des bastions et courtines, afin de neutraliser l'effet des boulets,
car ceux-ci avaient naturellement moins de prise sur les parements, lorsqu'ils ne
les frappaient pas à angle droit. Avant l'invention des bouches à feu, le talus
n'existait qu'au pied des revêtements pour éloigner un peu l'assaillant et le
placer verticalement sous les machicoulis des hourds; et l'on tenait au contraire
à maintenir les parements verticaux pour rendre les escalades plus difficiles.

À partir du moment où les bastions accusèrent une forme nouvelle, le système
de l'attaque comme celui de la défense changea complètement. Les approches
durent être savamment combinées, car les feux croisés des faces des bastions
enfilaient les tranchées et prenaient les batteries de siège en écharpe. On dut
commencer les boyaux de tranchée à une grande distance des places, établir des
premières batteries éloignées pour détruire les parapets des bastions dont les
feux pouvaient bouleverser les travaux des pionniers, puis arriver peu à peu à

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couvert jusqu'au revers du fossé en se protégeant par des places d'armes pour
garder les batteries et les tranchées contre les sorties de nuit des assiégés, et
établir là sa dernière batterie pour faire la brèche. Il va sans dire que même
avant l'époque où l'art de la fortification fut soumis à des formules régulières,
avant les Errard de Bar-le-Duc, les Antoine Deville, les Pagan, les Vauban, les
ingénieurs avaient dû abandonner les dernières traditions du moyen âge. Mais
partant de cette règle que ce qui défend doit être défendu, on multipliait les
obstacles, les commandements, les réduits à l'infini, et on encombrait les
défenses de tant de détails, on cherchait si bien à les isoler, qu'en cas de siège la
plupart devenaient inutiles, nuisibles même, et que des garnisons, sachant
toujours trouver une seconde défense après que la première était détruite, une
troisième après la seconde, les défendaient mollement les unes après les autres,
se fiant toujours à la dernière pour résister. Machiavel, avec le sens pratique qui
le caractérise, avait déjà de son temps prévu les dangers de ces complications
dans la construction des ouvrages de défense, car dans son Traité de l'art de la
guerre, liv. VII, il dit: «Et ici je dois donner un avis: 1° à ceux qui sont chargés
de défendre une ville, c'est de ne jamais élever de bastions détachés des murs;
2° à ceux qui construisent une forteresse, c'est de ne pas établir dans son
enceinte des fortifications qui servent de retraite aux troupes qui ont été
repoussées des premiers retranchements. Voici le motif de mon premier avis:
c'est qu'il faut toujours éviter de débuter par un mauvais succès, car alors vous
inspirez de la défiance pour toutes vos autres dispositions, et vous remplissez
de crainte tous ceux qui ont embrassé votre parti. Vous ne pourrez vous garantir
de ce malheur en établissant des bastions hors des murailles. Comme ils seront
constamment exposés à la fureur de l'artillerie, et qu'aujourd'hui de semblables
fortifications ne peuvent longtemps se défendre, vous finirez par les perdre, et
vous aurez ainsi préparé la cause de votre ruine. Lorsque les «Génois se
révoltèrent contre le roi de France Louis XII, ils bâtirent ainsi quelques bastions
sur les collines qui les environnent; et la prise de ces bastions qui furent
emportés en quelques jours entraîna la perte de la ville même. Quant à ma
seconde proposition, je soutiens qu'il n'y a pas de plus grand danger pour une
forteresse que d'avoir des arrière-fortifications, où les troupes puissent se retirer
en cas d'échec; car lorsque le soldat sait qu'il a une retraite assurée quand il aura
abandonné le premier poste, il l'abandonne en effet, et fait perdre ainsi la
forteresse entière. Nous en avons un exemple bien récent par la prise de la
forteresse de Forli, défendue par la comtesse Catherine, contre César Borgia,
fils du pape Alexandre VI, qui était venu l'attaquer avec l'armée du roi de
France. Cette place était pleine de fortifications où l'on pouvait successivement

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trouver une retraite. Il y avait d'abord la citadelle séparée de la forteresse par un
fossé qu'on passait sur un pont-levis, et cette forteresse était divisée en trois
quartiers séparés les uns des autres par des fossés remplis d'eau et des ponts-
levis. Borgia, ayant battu un de ces quartiers avec son artillerie, fit une brèche à
la muraille que ne songea point à défendre M. de Casal, commandant de Forli.
Il crut pouvoir abandonner cette brèche pour se retirer dans les autres quartiers.
Mais Borgia une fois maître de cette partie de la forteresse, le fut bientôt de la
forteresse tout entière, parce qu'il s'empara des ponts qui séparaient les
différents quartiers. Ainsi fut prise cette place qu'on avait cru jusqu'alors
inexpugnable, et qui dut sa perte à deux fautes principales de l'ingénieur qui
l'avait construite: 1° Il y avait trop multiplié les défenses; 2° il n'avait pas laissé
chaque quartier maître de ses ponts... 239» L'artillerie avait aussi bien changé les
conditions morales de la défense que les conditions matérielles; autant au XIIIe
siècle il était bon de multiplier les obstacles, de bâtir réduit sur réduit, de
morceler les défenses, parce qu'il fallait attaquer et défendre pied à pied, en
venir à se prendre corps à corps, autant il était dangereux, en face des puissants
moyens de destruction de l'artillerie à feu, de couper les communications,
d'encombrer les défenses, car le canon bouleversait ces ouvrages compliqués,
les rendait inutiles, et en couvrant les défenseurs de leurs débris, les
démoralisait et leur ôtait les moyens de résister avec ensemble.

Déjà dans la fortification antérieure à l'emploi des bouches à feu on avait
reconnu que l'extrême division des défenses rendait le commandement difficile
pour un gouverneur de place, et même pour le capitaine d'un poste; dans les
défenses isolées, telles que les tours, ou donjons ou portes, on avait senti la
nécessité, dès les XIe et XIIe siècles, de pratiquer dans les murs ou à travers les
voûtes des conduits ou des trappes, sortes de porte-voix qui permettaient au
chef du poste placé au point d'où l'on pouvait le mieux découvrir les dehors, de
donner des ordres à chaque étage. Mais lorsque le fracas de l'artillerie vint
s'ajouter à ses effets matériels, on comprendra combien ces moyens de
communication étaient insuffisants; le canon devait donc faire adopter dans la
construction des fortifications de larges dispositions, et obliger les armées
assiégeantes et assiégées à renoncer à la guerre de détails.

La méthode qui consistait à fortifier les places en dehors des vieux murs avait
des inconvénients: l'assiégeant battait à la fois les deux défenses, la seconde
surmontant la première; il détruisait ainsi les deux obstacles, ou au moins
bouleversant le premier, écrêtait le second, réduisait ses merlons en poussière,
démontait à la fois les batteries inférieures et supérieures (voir la fig. 64). S'il

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s'emparait des défenses antérieures, il pouvait être arrêté quelque temps par
l'escarpement de la vieille muraille; mais celle-ci, étant privée de ses batteries
barbettes, ne présentait plus qu'une défense passive que l'on faisait sauter sans
danger et sans être obligé de se couvrir. Machiavel recommandait-il aussi, de
son temps déjà, d'élever en arrière des vieux murs des villes des remparts fixes
avec fossé. Laissant donc subsister les vieilles murailles comme premier
obstacle pour résister à un coup de main, ou pour arrêter l'ennemi quelque
temps, renonçant aux boulevards extérieurs et ouvrages saillants qui se
trouvaient exposés aux feux convergents des batteries de siége, et étaient
promptement bouleversés, on établit quelquefois en arrière des anciens fronts
qui, par leur faiblesse, devaient être choisis par l'ennemi comme point
d'attaque, des remparts bastionnés, formant un ouvrage à demeure, analogue à
l'ouvrage provisoire que nous avons représenté dans la fig. 57. C'est d'après ce
principe qu'une partie de la ville de Metz avait été fortifiée, vers la fin du XVIe
siècle, du côté de la porte Sainte-Barbe (73) 240, après la levée du siége mis par
l'armée impériale. Ici les anciens murs A avec leurs lices étaient laissés tels
quels; des batteries barbettes étaient seulement établies dans les anciennes lices
B. L'ennemi faisant une brèche dans le front C D qui se trouvait être le plus
faible puisqu'il n'était pas flanqué, traversant le fossé et arrivant dans la place
d'armes E, était battu par les deux demi-bastions F G, et exposé à des feux de
face et croisés. Du dehors, ce rempart, étant plus bas que la vieille muraille, se
trouvait masqué, intact; ses flancs à orillons présentaient une batterie couverte
et découverte enfilant le fossé.

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Le mérite des ingénieurs du XVIIe siècle et de Vauban surtout, ç'a été de
disposer les défenses de façon à faire converger sur le premier point attaqué et
détruit par l'ennemi les feux d'un grand nombre de pièces d'artillerie, de
changer ainsi au moment de l'assaut les conditions des armées assiégeantes et
assiégées, de simplifier l'art de la fortification, de laisser de côté une foule
d'ouvrages de détails fort ingénieux sur le papier, mais qui ne sont que gênants
au moment d'un siége et coûtent fort cher. C'est ainsi que peu à peu on donna
une plus grande superficie aux bastions, qu'on supprima les orillons d'un petit
diamètre qui, détruits par l'artillerie des assiégeants, encombraient de leurs
débris les batteries destinées à enfiler le fossé au moment de l'assaut, qu'on
apporta la plus grande attention aux profils comme étant un des plus puissants
moyens de retarder les travaux d'approches, qu'on donna une largeur
considérable aux fossés en avant des fausses braies, qu'on remplaça les

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revêtements de pierre pour les parapets, par des talus en terre gazonnée, qu'on
masqua les portes en les défendant par des ouvrages avancés et en les
flanquant, au lieu de faire résider leur force dans leur propre construction.

Un nouveau moyen de destruction rapide des remparts était appliqué au
commencement du XVIe siècle: après avoir miné le dessous des revêtements
des défenses comme on le faisait de temps immémorial, au lieu de les
étançonner par des potelets auxquels on mettait le feu, on établissait des
fourneaux chargés de poudre à canon, et on faisait sauter ainsi des portions
considérables des terrassements et
revêtements. Ce terrible expédient
déjà pratiqué dans les guerres
d'Italie, outre qu'il ouvrait de larges
brèches aux assaillants, avait pour
effet de démoraliser les garnisons.
Cependant on avisa bientôt au
moyen de prévenir ces travaux des
assiégeants; dans les places où les
fossés étaient secs on pratiqua
derrière les revêtements des
remparts des galeries voûtées, qui
permettaient aux défenseurs de
s'opposer aux placements des
fourneaux de mine (73 bis) 241, ou
de distance en distance on creusa
des puits permanents dans le terre-
plein des bastions, pour de là
pousser des rameaux de contre-
mine au moment du siége, et
lorsque l'on était parvenu à
reconnaître la direction des galeries
des mineurs ennemis, direction qui était indiquée par une observation attentive,
au fond de ces puits, du bruit causé par la sape. Quelquefois, encore des
galeries de contre-mine furent pratiquées sous le chemin couvert ou sous le
glacis, mais il ne paraît guère que ce dernier moyen ait été appliqué d'une
manière régulière avant l'adoption du système de la fortification moderne.

Ce ne fut que peu à peu et à la suite de nombreux tâtonnements qu'on put
arriver à des formules dans la construction des ouvrages de défenses. Pendant

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le cours du XVIe siècle on trouve à peu près en germes les divers systèmes
adoptés depuis, mais la méthode générale fait défaut; l'unité du pouvoir
monarchique pouvait seule conduire à des résultats définitifs: aussi est-il
curieux d'observer comme l'art de la fortification appliqué à l'artillerie à feu suit
pas à pas les progrès de la prépondérance royale sur le pouvoir féodal. Ce n'est
qu'au commencement du XVIIe siècle, après les guerres religieuses sous Henri
IV et Louis XIII, que les travaux de fortification des places sont tracés d'après
des lois fixes, basées sur une longue observation; qu'ils abandonnent
définitivement les derniers restes des anciennes traditions pour adopter des
formules établies sur des calculs nouveaux. Dès lors les ingénieurs ne cessèrent
de chercher la solution de ce problème: Voir l'assiégeant sans être vu, en se
ménageant des feux croisés et défilés. Cette solution exacte rendrait une place
parfaite et imprenable; elle est, nous le croyons du moins, encore à trouver.
Nous ne pourrions, sans entrer dans de longs détails qui sortiraient de notre
sujet, décrire les tentatives qui furent faites depuis le commencement du XVIIe
siècle pour conduire l'art de la fortification au point où l'a laissé Vauban. Nous
donnerons seulement, pour faire entrevoir les nouveaux principes sur lesquels
les ingénieurs modernes allaient établir leurs systèmes, la première figure du
Traité du chevalier De Ville 242. «L'exagône, dit cet auteur, est la première
figure qu'on peut fortifier, le bastion demeurant angle droit; c'est pourquoi nous
commencerons par celle-là, de laquelle ayant donné la méthode, on s'en servira
en même façon pour toutes les autres figures régulières... (74).

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On construira premièrement une figure régulière, c'est-à-dire, ayant les costez
et les angles égaux; d'autant de costés qu'on voudra que la figure ait des
bastions... Dans cette figure nous avons mis la moitié d'un exagône, auquel
ayant montré comme il faut faire un bastion, on fera de même sur tous les
autres angles. Soit l'angle R H L de l'exagône sur lequel il faut faire un bastion.
On divisera un des côtés H L en trois parties égales, et chacune d'elles en deux,
qui soient H F et H Q de l'autre..., qui seront les demi-gorges des bastions; et
sur les points F et Q soient élevés perpendiculairement les flancs F E, Q M
égaux aux demi-gorges; d'une extrémité de flanc à l'autre soit mené E M, soit
prolongé le demi-diamètre S H..., et soit fait I A égal à I E; après soit mené A E,
A M qui feront le bastion Q M A E F rectangle, et prendra autant de défense de
la courtine qui se peut, laquelle on cognoîtra où elle commence si on prolonge
les faces A E, A M, jusqu'à ce qu'elles rencontrent icelle courtine en B et en K,
la ligne de défense sera A C...

On remarquera que cette méthode ne peut servir aux places de moins de six
bastions, parce que les flancs et les gorges demeurant de juste grandeur, le
bastion vient angle aigu. Quant aux autres parties on fera la largeur du fossé ou

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contre-escarpe V X, X Z parallèle à la face du bastion, à la largeur distante
d'icelle autant que le flanc est long...»

De Ville admet les orillons ou épaules aux flancs des bastions, mais il préfère
les orillons rectangulaires aux circulaires. Il joint au plan (74) le profil de la
fortification (74 bis).

«Soit menée à plaisir, ajoute de Ville, la ligne C V, et sur icelle soit pris C D,
cinq pas, sur le point D, soit eslevée la perpendiculaire D F, égale à C D, et soit
tiré C F, qui sera la montée du rempart: du point F, soit mené F G, de quinze
pas, parallèle à C V, et sur le point G soit eslevé G H d'un pas, et soit mené F H,
qui sera le plan du rempart avec sa pente vers la place. H I sera fait de quatre
pieds, et G L sera de cinq pas l'époisseur du parapet, K L sera tracé
verticalement, mais K doit estre deux pas plus haussé que la ligne C V; après
sera mené K N, le talus du parapet, N Y le chemin des rondes sera d'environ
deux pas, et M moins de demi pas d'epesseur dont sa hauteur M Y sera de sept
ou huit pieds; par après M P soit menée perpendiculaire sur C V, de façon
qu'elle soit de cinq pas au-dessous de O; c'est-à-dire au-dessous du niveau de la
campagne, qui est la profondeur du fossé. P Q est le talus de la muraille qui doit
estre d'un pas et demi, et O sera le cordon un peu plus haut que l'esplanade: la
largeur du fossé Q R aux grandes places sera de vingt-six pas, aux autres vingt
et un pas; R S soit de deux pas et demi, le talus de la contrescarpe, sa hauteur S
T cinq pas; le corridor (chemin couvert) T V qui sera sur la ligne C V aura de
largeur cinq à six pas, l'esplanade (le glacis) sera haute par-dessus le corridor
d'un pas et demi V X, et laquelle s'ira perdant à quinze ou vingt pas en la
campagne... et sera fait le profil: desquels il y en a de diverses sortes...; les pas
s'entendent de cinq pieds de roy...»

De Ville recommande les fausses braies en avant du rempart comme donnant
beaucoup de force aux places, en ce qu'étant masquées par le profil du chemin
couvert, elles retardent l'établissement des batteries de brèche et battent le
débouchement des boyaux de tranchée dans le fossé: il les fait en terre (75) et
ainsi que l'indique le profil, en A.

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Il en était alors de la fortification comme de toutes les autres branches de l'art
de l'architecture: on se passionnait pour les formules, chaque ingénieur
apportait son système; et si nous avons parlé du chevalier de Ville c'est que ses
méthodes sont pratiques, et résultent de l'expérience. Mais Vauban reconnut que
les bastions construits par les ingénieurs qui l'avaient précédé étaient trop
petits, leurs flancs trop courts et faibles, les demi-gorges trop étroites, les fossés
mal alignés, et les chemins couverts d'une trop faible largeur, les places d'armes
petites, et les ouvrages extérieurs insuffisants. C'est à lui et à M. de Coeborn
que l'on dut des systèmes de fortification bien supérieurs à ceux qui les ont
précédés. Toutefois, de l'aveu même de ces deux hommes célèbres, et malgré
leurs efforts, l'attaque resta supérieure à la défense.
Note 126: (retour) Cæs. Bell. gall. lib. VII, cap. XXIII.

Note 127: (retour) Ces boucliers, en forme de portion de cylindre, étaient réservés
pour ce genre d'attaqne.

Note 128: (retour) Godesc. Stewechii Conject. ad Sexti Jul. Frontini lib. Stratagem.
Lugd. Batav. 1592, in-12, p. 465.

Note 129: (retour) Voy. Hist de l'archit. en Belgique, par A. G, B. Schayes, t. 1, p.
203 (Bruxelles).

Note 130: (retour) Végèce, lib. IV. cap. III, tit. Quemadmodunt muris terra jungatur
egesta.

Note 131: (retour) Annales de la ville de Toulouse, Paris, 1771, t. 1, p. 436.

Note 132: (retour) Ces tours ont été dénaturées en partie au commencement du XIIe
siècle et après la prise de Carcassonne par l'armée de saint Louis. On retrouve
cependant sur divers points traces de ces interruptions entre la courtine et les portes
des tours.

Note 133: (retour) Cette poterne existe encore placée ainsi à côté d'une tour et
protégée par son flanc (voy. POTERNE).

Note 134: (retour) Voir le plan de Rome.

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Note 135: (retour) Capdhol, capitol, en langue d'oc.

Note 136: (retour) Haimonis Comment. in Ezech., Bibl. Imp., manusc. du Xe siècle,
F. de Saint-Germain, latin, 303.

Note 137: (retour) Bible, n°6, t. III, Bibl. Imp., anc. F. latin, manusc. du Xe au XIe
siècle. Nous devons ces deux calques à l'obligeance de M. A. Darcel.

Note 138: (retour) «.. Figurez un siége en forme contre elle, des forts. des levées de
terre, une armée qui l'environne, et des machines de guerre autour de ses murs...
Prenez aussi une plaque de fer, et vous la mettrez comme un mur de fer entre vous et
la ville: puis regardez la ville d'un visage ferme...,» etc. (Ezéchiel, chap. IV, vers. 2 et
3.) Ezéchiel tient en effet la plaque de fer, et autour de lui sont des béliers.

Note 139: (retour) «Ung soir advint, que les Turcs amenerent ung engin, qu'ils
appelloient la Pierriere, un terrible engin à mal faire: et le misdrent vis-à-vis les
chaz-chateilz, que messire Gaultier de Curel et moy guettions la nuyt. Par lequel
engin ilz nous gettoient le feu gregois à planté, qui estoit la plus orrible chose, que
onques jamés je veisse... La maniere du feu gregois estoit telle, qu'il venoit bien
devant aussi gros que ung tonneau, et de longueur la queuë enduroit bien comme
d'une demye canne de quatre pans. Il faisoit tel bruit à venir, qu'il sembloit que ce
fust fouldre qui cheust du ciel, et me sembloit d'ung grant dragon vollant par l'air, et
gettoit si grant clarté, qu'il faisoit aussi cler dedans nostre ost comme le jour, tant y
avoit grant flamme de feu. Trois foys cette nuytée nous getterent ledit feu gregois o
ladite perriere, et quatre foiz avec l'arbaleste à tour.» (Joinville, Histoire de saint
Louys, édit. Du Cauge, 1668.)

Note 140: (retour) Hist. de la croisade contre les hérétiques albigeois, écrite en vers
provençaux, publ. par M. C. Fauriel. Coll. de docum. inéd. sur l'Hist. de France, 1re
série, et le manusc. de la Bibl. Imp. (fonds La Vallière, n°91). Ce manuscrit est d'un
auteur contemporain, témoin oculaire de la plupart des faits qu'il raconte; l'exactitude
des détails donne à cet ouvrage un grand intérèt; nous signalons à l'attention de nos
lecteurs la description de la gate et de sa marche par petits sauts «entrel mur el castel
ela venc de sautetz,» qui peint avec énergie le trajet de ces lourdes charpentes
roulantes s'avançant par soubresauts. Pour insister sur ces détails, il faut avoir vu.

Note 141: (retour) Le sire de Joinville, Hist. du roi saint Louys, édit. 1668. Du
Cange, p. 37. Dans ses observations, p. 69, Du Cange explique ainsi ce passage: «Le
roy saint Louys fit donc faire deux beffrois, ou tours de bois pour garder ceux qui
travailloient à la chaussée: et ces beffrois étoient appellés chats-chateils, c'est-à-dire
cati castellati, parce qu'au dessus de ces chats, il y avoit des espèces de châteaux.
Car ce n'étoit pas de simples galeries, telles qu'estoient les chats, mais des galeries
qui étoient défendues par des tours et des beffrois. Saint Louys en l'épistre de sa
prise, parlant de cette chaussée: Saraceni autem è contra totis resistentes conatibus
machinis nostris quas erexeramus, ibidem machinas opposuerunt quamplures,
quibus castela nostra lignea, quæ super passum collocari feceramus eumdem,
cunquassata lapidibus et confracta cumbusserunt totaliter igne græco... Et je crois
que l'étage inférieur de ces tours (chateils) estoit à usage de chats et galeries, à cause
de quoy les chats de cette sorte estoient appellés chas chatels, c'est-à-dire comme je
viens de le remarquer, chats fortifiés de châteaux. L'auteur qui a décrit le siége qui
fut mis devant Zara par les Vénitiens en l'an 1346, lib. II, c. VI apud Joan. Lucium
de regno Dalmat., nous représente ainsi cette espèce de chat: aliud erat hoc
ingenium, unus cattus ligneus satis debilis erat confectionis, quem machinæ jadræ

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sæpius jactando penetrabant, in quo erat constructa quædam eminens turris duorum
propugnaculorum. Ipsam duæ maximæ carrucæ supportabant. Et parce que ces
machines n'estoient pas de simples chats, elles furent nommées chats-faux, qui
avoient figure de beffrois et de tours, et néanmoins estoient à usage de chats. Et c'est
ainsi que l'on doit entendre ce passage de Froissard. Le lendemain vindrent deux
maistres engigneurs au duc de Normandie, qui dirent que s'on leur vouloit livrer du
bois et ouvriers, ils feroient quatre chaffaux (quelques exemplaires ont chats) que
l'on meneroit aus murs du chastel, et seroient si hauts qu'ils surmonteroient les murs.
D'où vient le mot d'Eschaffaux, parmi nous, pour signifier un plancher haut élevé.»
Voy. le Recueil de Bourgogne, de M. Perard, p. 395.

Note 142: (retour) Voy. Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, par le prince
Louis-Napoléon Bonaparte, présid. de la Républ., t. II. Cet ouvrage, plein de
recherches savantes, est certainement le plus complet de tous ceux qui s'occupent de
l'artillerie ancienne; voici la description que donne du trébuchet l'illustre auteur: «Il
consistait en une poutre appelée verge ou flèche, tournant autour d'un axe horizontal
porté sur des montants. À l'une des extrémités de la verge on fixait un contre-poids,
et à l'autre une fronde qui contenait le projectile. Pour bander la machine, c'est-à-dire
pour abaisser la verge, on se servait d'un treuil. La fronde était la partie la plus
importante de la machine, et d'après les expériences et les calculs que le colonel
Dufour a insérés dans son intéressant mémoire sur l'artillerie des anciens (Genève,
1840), cette fronde en augmentait tellement la portée qu'elle faisait plus que la
doubler, c'est-à-dire que si la flèche eût été terminée en cuilleron, comme cela avait
lieu dans certaines machines de jet en usage dans l'antiquité, le projectile, toutes
choses égales d'ailleurs, eût été lancé moitié moins loin qu'avec la fronde.

«Les expériences que nous avons faites en petit nous ont donné les mêmes résultats.»

Une machine de ce genre fut exécutée en grand en 1850, d'après les ordres du
président de la République et essayée à Vincennes. La flèche avait 10m,30, le contre-
poids fut porté à 4500 kilog., et après quelques tâtonnements on lança un boulet de
24 à la distance de 175 mètres, une bombe de 0m,22 remplie de terre à 145 mètres, et
des bombes de 0m,27 et 0m,32 remplies de terre à 120 mètres, (Voy le rapport
adressé au ministre de la guerre par le capitaine Favé, t. II, p. 38 et suiv,)

Note 143: (retour) Voy. Biblioth. de l'école des Chartes, t. VII, p. 363, rapport publié
par M. Douët d'Arcq. Ce texte est reproduit dans les Études sur l'artillerie, par le
prince Louis-Napoléon Bonaparte, présid. de la Républ., ouvrage déjà cité plus haut,
et auquel nous empruntons la traduction fidèle que nous donnons ici.

Note 144: (retour) Saint Louis et Philippe le Hardi exécutèrent d'immenses travaux
de fortification à Carcassonne, sur lesquels nous aurons à revenir.

Note 144a: (retour) C'était Le moulin du roi probablement, situé entre la barbacane
du château et l'Aude

Note 145: (retour) À l'ouest, voy. fig. 9.

Note 146: (retour) «Postea dressarunt mangonellum quemdam ante nostram
barbacanam, et nos contra illum statim dressavimus quamdam petrariam turquesiam
valde bonam, infra...».

Note 147: (retour) À l'est, voy. fig. 9.

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Note 148: (retour) Au sud, voy. fig. 9. On appelait lices une muraille extérieure ou
une palissade de bois que l'on établissait en dehors des murailles et qui formait une
sorte de chemin couvert: presque toujours un fossé peu profond protégeait les lices,
et quelquefois un second fossé se trouvait entre elles et les murs. Par extension on
donna le nom de lices aux espaces compris entre les palissades et les murs de la
place, et aux enceintes extérieures même lorsqu'elles furent plus tard construites en
maçonnerie et flanquées de tours. On appelait encore lices les palissades dont on
entourait les camps: «Liciæ, castrorum aut urbium repagula.» Epist. anonymi de
capta urbe CP. Ann. 1204, apud Marten., t. I Anecd., col. 786: «Exercitum nostrum
grossis palis circumcinximus et liciis.» Will. Guiart ms.:

... Là tendent les tentes faitices,
Puis environnent l'ost de lices.
Le Roman de Garin:

Devant les lices commencent li hustins.

Guill. archiep. Tyr. continuata Hist. gallico idiomate, t. V. Ampliss. Collect. Marten.,
col. 620: «Car quant li chrestiens vindrent devant Alixandre, le baillif les fist
herbergier, et faire bones lices entor eux,» etc. (Du Cange, Gloss.)

Note 149: (retour) À l'angle sud-ouest, voy. fig. 9.

Note 150: (retour) Quelque ouvrage avancé de la fortification des Visigoths
probablement.

Note 151: (retour) «Bretachiæ, castella lignea, quibus castra et oppida muniebantur,
gallice bretesques, breteques, breteches.» (Du Cange, Gloss.)

La ville fit mult richement garnir,
Les fossés fere, et les murs enforcir,
Les bretesches drecier et esbaudir. (Le Roman de
Garin.)

-As breteches monterent, et au mur quernelé...
-Les breteches garnir, et les pertus garder.
-Entour ont bretesches levées,
Bien planchiées et quernelés. (Le Roman de
Vacces )

...(Voy. BRETÈCHE.) Les bretèches étaient souvent entendues comme hourds (Voy.
ce mot). Les bretèches dont parle le sénéchal Guillaume des Ormes dans son rapport
adressé à la reine Blanche, étaient des ouvrages provisoires que l'on élevait derrière
les palis pour battre les assaillants lorsqu'ils avaient pu faire brèche. Nous avons
exprimé (figure 10) l'action dont parle le sénéchal de Carcassonne.

Note 152: (retour) Archières, fentes étroites et longues pratiquées dans les
maçonneries des tours et courtines, ou dans les hourds et palissades pour envoyer des
flèches ou carreaux aux assaillants (voy. MEURTRIÈRE).

Note 153: (retour) Au nord, voy. fig. 9.

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Note 154: (retour) Ce passage, ainsi que tous ceux qui précèdent, décrivant les mines
des assiégeants, prouve clairement qu'alors la cité de Carcassonne était munie d'une
double enceinte: en effet, les assiégeants passent ici dessous la première enceinte
pour miner le rempart intérieur.

Note 155: (retour) Ainsi, lorsque les assiégés avaient connaissance du travail du
mineur, ils élevaient des palissades au-dessus et au-dessous de l'issue présumée de la
galerie, afin de prendre les assaillants entre des clôtures qu'ils étaient obligés de
forcer pour aller plus en avant.

Note 156: (retour) La principale barbacane, celle située du côté de l'Aude à l'ouest,
voy. fig. 9.

Note 157: (retour) En effet il fallait descendre du château situé en haut de la colline à
la barbacane commandant le faubourg en bas de l'escarpement. (Voy. le plan de la
cité de Carcassonne après le siége de 1240; fig. 11)

Note 158: (retour)

.........
Pero ilh de la vila lor an tals gens tendutz
Quel capdolh el miracle (mirador, tour du guet)
son aisi combatutz
Que lo fust e la peira e lo ploms nes fondutz
E a la santa Pasca es lo bossos tendutz
Ques be loncs e ferratz e adreitz e agutz
Tant fer trenca e briza que lo murs es fondutz
Quen mantas de maneiras nals cairos abatutz
E cels dins can o viron no son pas esperdutz
Ans feiron latz de corda ques ab lengenh tendutz
Ab quel cap del bosso fo pres e retengutz
Don tuit cels de Belcaire fortment son irascutz
Tro que venc lenginaire per que lor fo tendutz
E de dins en la roca na intra descondutz
Que cuiderol mur fendre ab los pics esmolutz
E cels del capdolh preson cant los i an saubutz
Foc e solpre e estopa ins en un drap cozuts
E an leus ab cadena per lo mur dessendutz
E can lo focs salumpna et solpres es fondutz
La sabors e la flama los a si enbegutz
Cus dels noi pot remandre ni noi es remazutz
E pois ab las peireiras son saisi defendutz
Que debrizan e trencan las barreiras els futz...

(Hist. de la croisade contre les Albigeois, docum. inéd. sur l'Hist. de France, Ire
série, vers 1184 et suiv.)

Note 159: (retour) Balestas tornissus (vers 6343 et suiv.). Probablement des
arbalètes à rouet.

Note 160: (retour) Cadafuls. C'étaient probablement des bretèches (voir fig. 10.)

Note 161: (retour) Corseras. Hourds probablement, chemins de ronde, coursières.

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Note 162: (retour) Semals. Les baquets de bois dans lesquels on transporte le raisin
en temps de vendange se nomment encore aujourd'hui semals, mais plus
fréquemment comporte. Ce sont des cuves ovales munies de manches de bois, sous
lesquels on fait passer deux bâtons en guise de brancard.

Note 163: (retour) Bocals: Entrée des lices.

Note 164: (retour) Les faubourgs qui entouraient la cité de Carcassonne étaient clos
de murs et de palissades au moment du siége décrit par le sénéchal Guillaume des
Ormes.

Note 165: (retour) Entre autres la tour dite du Trésau et la porte Narbonnaise (voy.
PORTE, TOUR).

Note 166: (retour) Le plan que nous donnons ici est à l'échelle de 1 centimètre pour
15 mètres. La barbacane de Carcassonne a été détruite en 1821 pour construire un
moulin; ses fondations seules existent, mais ses rampes sont en grande partie
conservées, surtout dans la partie voisine du château qui est la plus intéressante.

Note 167: (retour) Hourd, hour. (Voy. Ce mot pour les détails de la construction de
ce genre de défense.)

Note 168: (retour) Le château de la cité de Carcassonne est du commencement du
XIIe siècle, et toutes ses tours et courtines étaient bien munies de hourds qui
devaient être très-saillants d'après les précautions prises pour empêcher la bascule
des bois des planchers (voy. HOURD).

Note 169: (retour) L'exemple que nous donnons ici est tiré de l'enceinte intérieure de
la cité de Carcassonne, partie bâtie par Philippe le Hardi. Le plan des tours est pris
au niveau de la courtine; ce sont les tours dites de Daréja et Saint-Laurent, côté sud.

Note 170: (retour) Comme beaucoup d'autres, ce dicton n'est pas absolument vrai
cependant, et bien des exemples viennent lui donner tort. Il est certain que, même
aujourd'hui, une place défendue par un commandant habile, ingénieux, et dont le
coup d'oeil est prompt, peut tenir beaucoup plus longtemps que celle qui sera
défendue par un homme routinier et qui ne trouvera pas dans son intelligence des
ressources nouvelles à chaque phase de l'attaque. Peut-être, depuis que la guerre de
siége est devenue une science, une sorte de formule, a-t-on fait trop bon marché de
toutes ces ressources de détail qui étaient employées encore au XVIe siècle. Il n'est
pas douteux que les études archéologiques qui ont eu sur les autres branches de
l'architecture une si grande influence, réagiront également sur l'architecture militaire;
car, à notre avis (et notre opinion est partagée par des personnages compétents), s'il
n'y a, dans la forme de la fortification du moyen âge, rien qui soit bon à prendre
aujourd'hui, en face des moyens puissants de l'artillerie, il n'en est pas de même dans
son esprit et dans son principe.

Note 171: (retour) Histoire de la civilisation en France, par M. Guizot. 2e part. 1re
leçon.

Note 172 (retour) En I était la maison de Saint-Lazare. En K la maladrerie. En M et
N les halles. En O le grand Châtelet qui défendait l'entrée de la cité au nord, en P le
petit Châtelet qui gardait le Petit-Pont, au sud. En E Notre-Dame et l'évêché. En D
l'ancien Palais. En F Sainte-Geneviève et le palais de Clovis, sur la montagne

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(Descript. de Paris, par N. de Fer. 1724. Diss. archéol. sur les anciennes enceintes
de Paris, par Bonnardot. 1853).

Note 173: (retour) Le nombre des châteaux qui couvraient le sol de la France,
surtout sur les frontières des provinces, est incalculable. Il n'était guère de village, de
bourgade ou de petite ville qui n'en possédât au moins un, sans compter les châteaux
isolés, les postes et les tours qui, de distance en distance, se rencontraient sur les
cours des rivières, dans les vallées servant de passages, et dans les marches. Dès les
premiers temps de l'organisation féodale, les seigneurs, les villes, les évêques, les
abbés avaient dû dans maintes circonstances recourir à l'autorité suzeraine des rois
de France pour interdire la construction de nouveaux châteaux préjudiciables à leurs
intérêts et «à ceux de la patrie.» (Les Olim.) D'un autre côté, malgré la défense de
ses vassaux, le roi de France, par acte du parlement, autorisait la construction de
châteaux forts, afin d'amoindrir la puissance presque rivale de ses grands vassaux.
«Cum abbas et conventus Dalonensis associassent dominum regem ad quemdam
locum qui dicitur Tauriacus, pro quadam bastida ibidem construenda, et dominus
Garnerius de Castro-Novo, miles, et vicecomes Turenne se opponerent, et dicerunt
dictam bastidam absque eorum prejudicio non posse fieri: Auditis eorum
contradicionibus et racionibus, pronunciatum fuit quod dicta bastida ibidem fieret et
remaneret.» (Les Olim, édit. du Min. de l'lnstr. publ. Philippe III, 1279, t. II, p. 147.)

Note 174: (retour) Nous renvoyons nos lecteurs au mot CHÂTEAU. Nous donnons
en détail, dans cet article important, les diverses dispositions et le classement de ces
demeures féodales, ainsi que les moyens particuliers de défense, de secours, etc.

Note 175: (retour) «Philippe le Hardi, parti de Paris au mois de février 1272 à la tête
d'une armée nombreuse, pour aller prendre possession du comté de Toulouse, et pour
châtier en passant la révolte de Roger Bernard, comte de Foix, s'arrêta à Marmande.
Là, il signa, dans le mois de mai, avec Guillaume Boccanegra, qui l'avait joint dans
cette ville, un traité par lequel celui-ci s'engageait à consacrer 5000 liv. tournois
(88,500 fr.) à la construction des remparts d'Aigues-Mortes, moyennant l'abandon
que le roi lui faisait, à titre de fief, ainsi qu'à ses descendants, de la moitié des droits
domaniaux auxquels la ville et le port étaient assujettis. Les lettres patentes données
à cet effet furent contre-signées, pour les rendre plus authentiques, par les grands
officiers de la couronne. En même temps, et pour contribuer aux mêmes dépenses,
Philippe ordonna qu'on lèverait, outre le denier pour livre déjà établi, un quarantième
sur toutes les marchandises qui entreraient à Aigues-Mortes par terre ou par mer»
(Hist. géner. du Languedoc. Reg. 30 du trésor des chartes, n° 441, Hist. d'Aigues-
Mortes, par F. Em. di Pietro, 1849.)

Note 176: (retour) Le plan que nous donnons ici est celui de l'angle ouest de la
double enceinte de la cité de Carcassonne, bâti par Philippe le Hardi.

Note 177: (retour) Cet angle saillant (26 bis), qui présente clairement la disposition
signalée ici, est une des défenses du XIIIe siècle dépendant du château de Falaise
(voy. CHÂTEAU).

Note 178: (retour) Entrée du château de Montargis du côté de la route de Paris à
Orléans. (Ducerceau, Chateaux royaux de France.)

Note 179: (retour) Manusc. 8320, t. I, in-fol., commencement du XVe siècle. Cette
vignette, dont nous donnons ici une partie, accompagne le chap. XLVI de ce
manuscrit intitulé: Comment le conte de Haynault print et detruit Aubenton en

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terasse. C'est le chap. CII de l'édit. des Chroniques de Froissart du Panthéon
littéraire. «...Si commença l'assaut grand et fort durement, et s'employèrent
arbalétriers de dedans et dehors à traire moult vigoureusement; par lequel trait il y en
eut moult de blessés des assaillans et des défendans. Le comte de Haynault et sa
route, où moult avoit d'apperts chevaliers et écuyers, vinrent jusques aux barrières de
l'une des portes... Là eut un moult grand et dur assaut. Sur le pont mêmement, à la
porte vers Chimay, étoient messire Jean de Beaumont et messire Jean de la Bove. Là
eut très grand assaut et forte escarmouche, et convint les François retraire dedans la
porte; car ils perdirent leurs barrières, et les conquirent les Hainuyers et le pont aussi.
Là eut dure escarmouche forte, et grand assaut et félonneux, car ceux qui étoient
montés sur la porte jetoient bois et mairein contre val, et pots pleins de chaux, et
grand foison de pierres et de cailloux, dont ils navroient et mes-haignoient gens, s'ils
n'étoient fort armés...»

Note 180: (retour) À Carcassonne du côté du midi les remparts de la seconde
enceinte étaient munis de ces ouvrages de bois en temps de guerre, les traces en sont
parfaitement conservées de la porte Narbonnaise à la tour du coin à l'ouest (voy fig.
11).

Note 181: (retour) Vignette accompagnant le chap. CXXV, intitulé: «Comment le
roy David d'Escoce (David Bruce d'Écosse) vint à tout grand ost devant le neuf
chasteau sur Thin.»

Note 182: (retour) On a vu plus haut que les remparts d'Aigues-Mortes sont
également, sur un front, flanqués de tours carrées, et nous ne devons pas oublier
qu'ils furent élevés par le Génois Boccanegra. Cependant l'enceinte de Paris, rebâtie
sous Charles V, était également flanquée de tours barlongues, mais l'enceinte de Paris
ne passa jamais pour très-forte. Les tours carrées appartiennent plutôt au midi qu'au
nord de la France; les remparts de Cahors, qui datent des XIIe, XIIIe et XIVe siècles,
présentent des tours carrées d'une belle disposition défensive; les remparts des villes
du comtat Venaissin sont garnis généralement de tours carrées qui datent du XIVe
siècle. Ainsi que la plupart des villes de Provence et des bords du Rhône, Orange
était munie de tours carrées construites à la fin du XVe siècle. Les Normands et les
Poitevins, jusqu'au moment de la réunion de ces provinces au domaine royal, c'est-à-
dire jusqu'au commencement du XIIIe siècle, paraissent avoir, de préférence, adopté
la forme carrée dans la construction de leurs tours et donjons. La plupart des anciens
châteaux bâtis par les Normands en Angleterre et en Sicile, présentent, des défenses
rectangulaires (voy, TOUR, DONJON).

Note 183: (retour) Escalade au moyen d'échelles.

Note 184: (retour) Nous donnons ici le plan du château de Vincennes, parce qu'on
peut considérer cette forteresse plutôt comme une grande place d'armes, une enceinte
fortifiée, que comme un château dans l'ancienne acception du mot. Nous y revenons,
du reste, dans les mots CHÂTEAU, DONJON. En E sont les deux seules entrées de
l'enceinte qui étaient défendues par des ouvrages avancés et deux hautes tours
barlongues; en A est le donjon entouré d'un mur d'enceinte particulier, d'une chemise
B. Un très-large fossé revêtu C protége ce donjon. En K sont les fossés de l'enceinte,
dont la contrescarpe est également revêtue et l'a toujours été. F est la chapelle et G le
trésor; D le pont qui donne accès au donjon, H et I des logements et écuries (voy.
Vues des maisons royales et villes, Israël Sylvestre, in-f°. Nous n'avons extrait du
plan donné par Israël que les constructions antérieures au XVIe siècle; il devait,

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pendant les XIVe et XVe siècles, en exister beaucoup d'autres, mais nous n'en
connaissons plus ni la place ni la forme).

Note 185: (retour) Le petit côté du parallélogramme de l'enceinte, compris la saillie
des tours, a 212 mètres.

Note 186: (retour) «Il n'est nul home, tant fut présent à celle journée, ni eut bon
loisir d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui en sçut ni put
imaginer, ni recorder la vérité, espécialement de la partie des François, tant y eut
povre arroy et ordonnance eu leurs conrois; et ce que j'en sais, je l'ai sçu le plus par
les Anglois, qui imaginèrent bien leur convenant, et aussi par les gens de messire
Iean de Haynaut, qui fut toujours de-lez le roy de France. Les Anglois qui ordonnés
étoient en trois batailles, et qui séoient jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent les
François approcher, ils se levèrent moult ordonnément, sans nul effroi, et se
rangèrent en leurs batailles (divisions), celle du prince tout devant, leurs archers mis
en manière d'une herse (forment une ligne dentelée de manière à ne pas se gêner les
uns les autres pendant le tir), «et les gens d'armes au fond de la bataille. Le conte de
Narhantonne et le conte d'Arondel et leur bataille, qui faisoient la seconde, se
tenoient sur aile bien ordonnément, et avisés et pourvus pour conforter le prince, si
besoin étoit. Vous devez savoir que ces seigneurs, rois, ducs, contes, barons françois,
ne vinrent mie jusques là tous ensemble, mais l'un devant, l'autre derrière, sans arroy
et sans ordonnance. Quand le roi Philippe vint jusques sur la place où les Anglois
étoient près de là arrêtés et ordonnés, et il les vist, le sang lui mua, car il les héoit; et
ne se fut adonc nullement réfréné ni abstenu d'eux combattre, et dit à ses
mareschaux: «Faites passer nos Gennevois devant et commencer la bataille, au nom
de Dieu et de monseigneur saint Denys.» Là avoit de cesdits Gennevois arbalétriers,
environ quinze mille qui eussent eu aussi cher néant que commencer adonc la
bataille; car ils étoient durement las et travaillés d'aller à pied ce jour plus de six
lieues, tous armés, et de leurs arbalètres porter; et dirent adonc à leurs connétables
qu'ils n'étoient mie adonc ordonnés de faire grand exploit de bataille; ces paroles
volèrent jusques au conte d'Alençon, qui en fut durement courroucé et dit: «On se
doit bien charger de telle ribaudaille qui faillent au besoin...»

...Quand les Gennevois furent tous recueillis et mis ensemble, et ils durent approcher
leurs ennemis, ils commencèrent à crier si très-haut que ce fut merveilles, et le firent
pour ébahir les Anglois: mais les Anglois se tinrent tous cois, ni onques n'en firent
semblant. Secondement encore crièrent eux aussi, et puis allèrent un petit pas en
avant: et les Anglois restoient tous cois, sans eux mouvoir de leur pas. Tiercement
encore crièrent moult haut et moult clair, et passèrent avant, et tendirent leurs
arbalètres et commencèrent à traire. Et ces archers d'Angleterre, quand ils virent
cette ordonnance, passèrent un pas en avant, et puis firent voler ces sagettes de
grand'façon, qui entrèrent et descendirent si ouniement sur les Gennevois que ce
sembloit neige. Les Gennevois, qui n'avoient pas appris à trouver tels archers qui
sont ceux d'Angleterre, quand ils sentirent ces sagettes qui leur perçoient bras, têtes
et ban-lèvres (le visage), furent tantost déconfits; et coupèrent les plusieurs les
cordes de leurs arcs et les aucuns les jetoient jus: si se mirent ainsi au retour.

Entre eux et les François avoit une grand'-haie de gens d'armes, montés et parés
moult richement, qui regardoient le convenant des Gennevois; si que quand ils
cuidèrent retourner, ils ne purent, car le roy de France, par grand mautalent, quand il
vit leur povre arroy, et qu'ils déconfisoient ainsi, commanda et dit: «Or tôt, tuez toute
cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» Là vissiez gens d'armes
en tous lez entre eux férir et frapper sur eux, et les plusieurs trébucher et cheoir

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parmi eux, qui onques ne se relevèrent. Et toujours traioient les Anglois en la plus
grand'presse, qui rien ne perdoit de leur trait; car ils empalloient et fesoient parmi le
corps ou parmi les membres gens et chevaux qui là chéoient et trébuchoient à grand
meschef, et ne pouvoient être relevés, si ce n'était par force et grand'aide de gens.
Ainsi se commença la bataille entre Broye et Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure
de vespres.» (Froissart, Bataille de Crecy, ch. 287.)

Note 187: (retour) Ainsi nommés parce qu'ils portaient une casaque de maille
appelée brigantine.

Note 188: (retour) Voy. Étud. sur le passé et l'avenir de l'artillerie, par le P.
Napoléon-Louis Bonaparte, t. Ier, p. 16 et suiv.

Note 189: (retour) À Crécy.

Note 190: (retour) Fils de Philippe de Valois, le roi Jean, pris à Poitiers.

Note 191: (retour) La suite de la narration indiqne que ces kas étaient des beffrois ou
chas-chateils.

Note 192: (retour) Conformément au projet.

Note 193: (retour) Engin à contre-poids propre à lancer de grosses pierres.

Note 194: (retour) Froissart, chap. 262, édit. Buchon.

Note 195: (retour) De chaume.

Note 196: (retour) Contre leurs attaques.

Note 197: (retour) Froissart, ch. 318, édit. Buchon.

Note 198: (retour) Le récit de Froissart n'est pas conforme à la lettre du roi, d'après
ce chroniqueur, le roi Édouard aurait refusé le cartel de Philippe. Disant qu'il n'avait
qu'à venir le trouver dans son camp.

Note 199: (retour) Froissart, chap, 324, édit, Buchon.

Note 200: (retour) Nulle place forte ne résistait à du Guesclin; il savait entraîner ses
soldats, et prenait presque toutes les villes et châteaux en brusquant les attaques. Il
avait compris que les fortifications de son temps ne pouvaient résister à une attaque
conduite sans hésitations, avec vigueur et promptitude. Il donnait l'assaut en jetant un
grand nombre de soldats braves et bien armés, munis de fascines et d'échelles, sur un
point, les faisait appuyer par de nombreux arbalétriers et archers couverts, et formant
une colonne d'attaque d'hommes dévoués, il perdait peu de monde en agissant avec
vigueur et promptitude. Au siége de Gingamp:

«Des arbres et de boiz et de buissons ramez
Ont les fiers assaillants rempliz les grans fossez;
En .II. lieux ou en plus est de merrien rasez.
À la porte est venus Bertran li alosez,
Et crioit hault: «Guesclin! or tost lassus montez!
Il convient que je soie là-dedens ostelez.»
Eschielles ont drécies comme fiers et osez;

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Là véissez monter celle gens bacelez
Et porter sur leur chief grans huis, qui sont
bendez,
Fenestres et escus qui estoient nervez,
Pour la doubte des pierres qui giétent à tous lez
Cilz qui furent dedens furent espoantez:
Aux crénaux ne s'osoient amonstrer, ce créez,
Pour le trait qui venoit, qui doit estre doubtez
Li chastelains estoit en on donjon montez,
Et regarde assaillir ces bourjois alosez,
Qui d'assaillir estoient tellement eschaufez
Qu'il ne doubtent la mort la monte de .II. dez.»

(Chronique de Bertrand du Guesclin, vers 3149 et suiv.)

Du Guesclin n'employait pas ces tours mobiles, ces moyens lents, dispendieux et
difficiles d'attaque; il ne se servait guère que des engins offensifs; il employait la
mine, la sape, et c'était toujours avec cette activité, cette promptitude, cette
abondance de ressources et ce soin dans les menus détails, qui caractérisent les
grands capitaines.

Il investit le donjon de Meulan:

«Li chastelains estoit en sa tour demourant:
Si fort estoit la tour qui n'aloit rien doubtant.
Bien pourvéu furent en a ou tamps de devant,
De pain, de char salée et de bon vin friant
Pour vivre .XV. mois ou plus en .I. tenant.
..............
Bertran en est alez au chastelain parler,
Et li requist la tour, qui li veille livrer,
Et qui la rende au duc, qui tant fait à loer.
«Tout sauvement, dit-il, je vous lerai aler.»
Et dist li chastelains: «Foi que doi S. Omer!
Ainçois qu'en ceste tour vous puissiez hosteler,
Vous conviendra, je croi à prendre à haut voler.
............
Bertran du Guesclin fist fort la tour assaillir;
Mais asaut ne les fist de rien nulle esbahir:
Bien furent pourvéu pour longuement tenir.
Adonc fist une mine et les mineurs fouir,
Et les faisoit garder, c'on ne les puit honnir;
Et les mineurs pensèrent de la mine fornir,
La terre font porter et la mine tenir,
Si que cil de la tour ne les purent véir.
Tant minèrent adonc, ce sachiez sans faillir,
Que par-desoubz les murs pueent bien avenir.
Dessouz le fondement font la terre ravir,
Alors eschanteillons (étançons) la tirent soustenir,
Grans, baux, fors et pesans y ont fait establir.
Dont vinrent li mineur sans point de l'alentir,
Et dirent à Bertran: «Quand vous arez desir,
Sire, nous vous ferons ceste tour-ci chéir.»

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--«Or tost, ce dit Bertran, il me vient à plaisir;
Car puisque cil dedens ne veulent obéir,
Il est de raison c'on les face morir.»
Li mineur ont bouté à force et à bandon
Le feu dedens la mine, à lors division.
Li bois fu très-bien oint de graisse de bacon:
En l'eure qu'il fut ars, si con dit la chançon,
Chéi la haute tour liinsi qu'à .I. coron.
............»

(Chronique de Bertrand du Guesclin. vers 3956 et suiv.)

Note 201: (retour) C'est surtout pendant le XIVe siècle que s'organisèrent d'une
manière régulière les corporations d'arbalétriers et d'archers dans les villes du nord.
Par une ordonnance datée du mois d'août 1367, Charles V institue une connétablie
ou compagnie d'arbalétriers dans la ville de Laon. Le roi nomma pour trois ans
Michauld de Laval connétable de cette compagnie. «Dans la suite, dit l'article 1er de
cette ordonnance, les arbalestriers esliront de trois en trois ans un connestable à la
pluralité des voix. Michauld de Laval, avec le conseil des cinq ou six des plus
experts au jeu de l'arbaleste, choisira les vingt-cinq arbalestriers qui doivent
composer la compagnie. Les arbalestriers obéiront au connestable, dans ce qui
reguarde leurs fonctions, sous poine d'une amende de six sols.»

L'article 2 porte: «Le roi retient ces arbalestriers à son service, et il les met sous sa
sauve-garde.»--Suivent des articles qui établissent certains priviléges en faveur de la
compagnie, tels que l'exemption de tous impôts et tailles, à l'exception «de l'aide
establie pour la rançon du roi Jean.»

Le même roi institue une compagnie de vingt arbalétriers à Compiègne.

En 1359 est organisée à Paris la corporation des arbalétriers au nombre de deux
cents; par une ordonnance datée du 6 novembre 1373, Charles V fixe ce nombre à
huit cents. Ces arbalétriers qui appartenaient à la classe bourgeoise et ne faisaient pas
leur métier des armes, ne pouvaient quitter leur corporation pour servir dans l'armée
ou ailleurs, sans l'autorisation du prévost de Paris et du prévost des marchands.
Lorsque ces magistrats menaient les arbalétriers faire un service hors la banlieue de
Paris, hommes et chevaux (car il y avait arbalétriers à cheval et à pied) étaient
nourris; chaque homme recevait en outre trois sols par jour, leur connétable touchait
cinq sols aussi par jour: le tout aux frais de la ville.

Par lettres patentes du 12 juin 1411, Charles VI ordonna qu'une confrérie d'archers,
composée de cent vingt hommes, serait établie à Paris; que ces cent vingt archers
seraient choisis parmi les autres archers qui existaient déjà; que cette confrérie serait
spécialement chargée de garder la personne du roi et de la défense de la ville de
Paris...

Charles VII, par lettres patentes du 22 avril 1448, institua les francs-archers pour
servir en temps de guerre. Pour la formation de ce corps privilégié on choisit dans
chaque paroisse des hommes robustes et adroits, et parmi les habitants aisés, parce
que ces francs-archers étaient obligés de s'équiper à leurs frais ou, à défaut, aux
dépens de la paroisse. Le chiffre du contingent était à peu près d'un homme par
cinquante feux. (Recherches hist. sur les corpor. des archers, des arbalétriers et des
arquebusiers, par Victor Fouque, 1852, Paris.)

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Note 202: (retour) L'armée anglaise avait du canon à la bataille de Crécy. Dès 1326,
la ville de Florence faisait faire des canons de fer et de métal. (Bibl. de l'école des
Chartes, t. VI, p. 50.) En 1339, deux chevaliers, les sires de Cardilhac et de Bieule,
reçoivent du maître des arbalétriers de la ville de Cambrai «dis canons, chinq de fer
et chinq de métal» (probablement de fer forgé et de métal fondu), «liquel sont tout
fait don commandement dondit maistre des arbalestriers par nostre main et par nos
gens, et qui sont en la garde et en la deffense de la ville de Cambray.» Original
parchemin, parmi les titres scellés de Clairambault, vol. XXV, fol. 1825. Bibl. de
l'école des Chartes, t. VI, p. 51. «...Pour salpêtre et suffre viz et sec achetez pour les
canons qui sont à Cambray, onze livres quatre soolz. III. den. tournois.» Ibid. voy.
l'article de M. Lacabane, même vol. p. 28.

Note 203: (retour) Étud. sur le passé et l'avenir de l'artillerie, par L. Napoléon
Bonaparte, présid. de la Républ., t. II, p. 96.

Note 204: (retour) Déposition du duc d'Alençon. Michelet, Hist. de France, t V, p.
99.

Note 205: (retour) Les trébuchets, pierriers, mangonneaux lançaient des boulets de
pierre; il était naturel, lorsqu'on changea le mode de projection, de conserver le
projectile.

Note 206: (retour) Voy. le siége d'Orléans, en 1428. Nous revenons sur les travaux
exécutés par les Anglais pour battre et bloquer la ville.

Note 207: (retour) Au siége de Caen, en 1450: «Puis après on commença du costé de
monseigneur le connestable à faire des approches couvertes, et descouvertes, dont le
Bourgeois en conduisait une, et messire Jacques de Chabannes l'autre; mais celle du
Bourgeois fut la première à la muraille, et puis l'autre arriva, et fut minée la muraille
en l'endroict. En telle manière que la ville eut esté prinse d'assault, si n'eust été le
roy, qui ne le voulut pas, et ne voulut bailler nulles bombardes de ce costé; de peur
que les Bretons n'assaillissent.» Hist. d'Artus III, duc de Bretaigne et connest. de
France, de nouveau mise en lumière, par T. Godefroy, 1622.

Au siége d'Orléans, 1429: «Le jeudy, troisième jour de mars, saillirent les François,
au matin, contre les Anglois, faisant pour lors un fossé pour aller à couvert de leur
boulevert de la Croix-Boissée à Saint-Ladre d'Orléans, afin que les François ne les
peussent veoir ne grever de canons et bombardes. Celle saillie fist grand dommage
aux Anglois, car neuf d'eux y furent prins prisonniers; et outre, en y tua «Maistre-
Jean d'une coulevrine cinq à deux coups.» Hist. et discours du siége qui fut mis
devant la ville d'Orléans (Orléans 1611).

Note 208: (retour) «... Et fut mis le siége à Cherbourg. Et se logea mon dict seigneur
d'un costé, et monseigneur de Clermont de l'autre. Et l'admirat de Coitivi, et le
marschal, et Joachim de l'autre costé devant une porte. Et y fut le siège bien un mois,
et y furent rompues et empirées neuf ou dix bombardes que grandes que petites. Et y
vinrent les Anglois par mer, entre autres une grosse nef nommée la nef Henry, et y
commença un peu de mortalité, et y eut monseigneur bien à souffrir, car il avoit toute
la charge. Puis feit mettre quatre bombardes devers la mer en la grève quand la mer
estoit retirée. Et quand la mer venoit, toutes les bombardes estoient couvertes,
manteaux et tout, et estoient toutes chargées, et en telle manière habillées, que dès ce
que la mer estoit retirée on ne faisoit que mettre le feu dedans, et faisoient aussi

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bonne passée comme si elles eussent esté en terre ferme.» Hist. d'Artus III, ibid., p.
149.

Note 209: (retour) «Durant les festes et service de Noël, jettèrent d'une partie et
d'autre, très-fort et horriblement, de bombardes et canons; mais surtout faisoit moult
de mal un coulevrinier natif de Lorraine, estant lors de la garnison d'Orléans, nommé
maistre Jean, qu'on disoit estre le meilleur maistre qui fust lors d'iceluy mestier, et
bien le montra: car il avoit une grosse coulevrine dont il jettoit souvent, estant
dedans les piliers du pont, près du boulevert de la Belle-Croix, tellement qu'il en tua
et bléça moult d'Anglois.» Hist. et discours au vray du siége qui fut mis devant la
ville d'Orléans (Orléans 1611).

«... Celuy jour (pénultième du mois de février 1429), la bombarde de la cité pour lors
assortie à la croche des moulins de la poterne Chesnau, pour tirer contre les
tournelles, tira tant terriblement contre elles, qu'elle en abbatit un grand pan de mur.»
Ibid.

«Les François conclurent ledit chastel de Harecourt d'engin et du premier coup qu'ils
jetèrent percièrent tout outre les murs de la basse-cour qui est moult belle à
l'équipolent du chastel qui est moult fort.» Alain Chartier, pag. 162. Ann. 1449.

Note 210: (retour) Copié sur des vignettes du manuscr. de Froissart, XVe siècle.
Bibl. Impér., n° 8320, t. I. Les canons (fig. 43) se trouvent dans les vignettes
intitulées: Comment le roy d'Angleterre assiégea la cité de Rains... Comment la ville
de Duros fut assiégée et prinse d'assault par les François. Ces canons étaient
fabriqués dans l'origine au moyen de bandes de fer forgé réunies comme les douves
d'un tonneau et cerclées par d'autres bandes de fer cylindriques; lorsqu'ils étaient de
petit calibre, ils étaient ou forgés ou fondus en fer ou en cuivre (voy. ENGIN).

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Note 211: (retour) Ces figures sont tirées du manuscrit de Froissart, déjà cité. Un des
arbalétriers (46) est pavaisé, c'est-à-dire qu'il porte, sur son dos, un large pavois
attaché à une courroie; en se retournant pour bander son arbalète, il se trouvait ainsi
garanti contre les traits ennemis. L'anneau en fer, adapté à l'extrémité de l'arbalète,
servait à passer le pied lorsqu'on faisait agir le cranequin pour bander l'arc.

Note 212: (retour) Ce plan est tiré de la Topographie de la Gaule, éd. de Francfort;
Mérian, 1655. La majeure partie de ces fortifications existent encore.

Note 213: (retour) L'ouvrage avancé indiqué sur ce plan a été remplacé par une
défense moderne importante, à cheval sur la route venant de Dijon.

Note 214: (retour) Cette tour s'appelle aujourd'hui tour du Marché. Nous donnons le
seul étage qui soit conservé, c'est l'étage inférieur. Le plan est à l'échelle de 0,00175
p. m.

Note 215: (retour) Nous devons à M. Millet, architecte attaché à la Commission des
monuments historiques, les dessins de cet ouvrage de défense.

Note 216: (retour) Les courtines voisines datent du XIIIe siècle. C'est à M. Abadie
que nous devons le relevé fort exact de cet ouvrage de défense.

Note 217: (retour) Voy. TOUR, MEURTRIÈRE.

Note 218: (retour) Nous empruntons ce passage au Précis historique de l'influence
des armes à feu sur l'art de la guerre, par le prince Louis-Napoléon Bonaparte,
présid. de la Républ., p. 103. (Ext. de la Chronique de Molinet, t. V, ch.
CCLXXXIII, p. 42.)

Note 219: (retour) C'est le nom qu'on donne aux parties du parapet comprises entre
les créneaux ou embrasures.

Note 220: (retour) Comment. du maréc. de Montluc; édit. Buchon, p. 142.

Note 221: (retour) Dès la fin du XVIe siècle, l'artillerie française avait adopté six
calibres de bouches à feu: le canon, dont la longueur était de dix pieds, et dont le
boulet pesait 33 liv. 1/3; la couleuvrine, dont la longueur était de onze pieds, et dont
le boulet pesait 16 liv. 1/2; la bâtarde, dont la longueur était de neuf pieds et demi, et
dont le boulet pesait 7 liv. 1/2; la moyenne, dont la longueur était de huit pieds deux
pouces, et dont le boulet pesait 2 liv. 3/4; le faucon, dont la longueur était de sept
pieds, et dont le boulet pesait 1 liv. 1/2; le fauconneau, dont la longueur était de cinq
pieds quatre pouces, et dont le boulet pesait 14 onces. (La Fortification, par Errard
de Bar-le-Duc. Paris, 1620.)

Note 222: (retour) Voy. le Roi sage. Récit des actions de l'empereur Maximilien Ier,
par Marc Treitzsaurwen, avec les gravures de Hannsen Burgmair. Publ. en 1775;
Vienne. (Les gravures en bois de cet ouvrage datent du commencement du XVIe
siècle.)

Note 223: (retour) Ibid.

Note 224: (retour) Voir la note, à la page précédente.

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Note 225: (retour) Porte à Mazelle, à Metz. Topog. de la Gaule, Mérian. 1655.

Note 226: (retour) Porte de Lectoure, Ibid.

Note 227: (retour) Some account of domest. archit. in England from Edward I to
Richard II; Oxford. J. H. Parker, 1853. Le château de Kingston sur Hull fut fondé par
le roi Édouard Ier après la bataille de Dunbar, mais les fortifications qui sont
reproduites ici sont certainement d'une date postérieure à cette époque, probablement
de la fin du XVe siècle. M. Parker observe avec raison qu'elles étaient conformes aux
défenses extérieures adoptées en France.

Note 228: (retour) D'après une gravure du XVIe siècle, tirée du cabinet de l'auteur.

Note 229: (retour) Gravure allemande du XVIe siècle, tirée du cabinet de M. Alfred
Gérente.

Note 230: (retour) Vue de la ville de Marseille. Topog. de la Gaule, Mérian.

Note 231: (retour) Défenses de la ville de Blaye. Topog. de la Gaule, Mérian.

Note 232: (retour) Voy. BASTILLE. BASTION, BOULEVARD.

Note 233: (retour) Della Cosmog. universale, Sebast. Munstero, 1558, pet. in-folio.
La città d'Augusta, p. 676. Le bastion que nous donnons ici dépend d'un ouvrage
avancé fort important qui protégeait un ancien front de vieilles murailles bâties en
arrière d'un large fossé plein d'eau. La courtine G est faiblement flanquée par le
bastion, parce qu'elle est dominée et enfilée dans toute sa longueur par les vieilles
murailles de la ville; quant à la courtine H, elle se trouvait flanquée par la fausse
braie et par le prolongement E du bastion. Si le bastion pouvait être difficilement
attaqué derrière les flancs de la fausse braie en D, il était impossible de l'attaquer du
côté de la courtine G, car alors l'assiégeant se trouvait pris en revers par l'artillerie
postée sur les vieux remparts qui commandaient le flanc I du bastion. On
commençait dès lors à appliquer avec assez de méthode le principe: Les dedans
doivent commander les dehors, et l'assaillant devenu maître du bastion se trouvait
exposé aux feux d'un front très-étendu (voy. 68 bis). A est le front des vieilles
murailles remparées, B un large cours d'eau, C un chemin couvert avec barrière,
terrassé contre l'ouvrage avancé; D un petit cours d'eau, E des traverses, F des ponts,
G un rempart traversant le fossé, mais dominé, enfilé et battu en revers par les
vieilles murailles A de la ville; H l'ouvrage avancé, I un front de vieilles murailles
dérasées et remparées, K un front remparé: ces deux remparts bas sont battus de tous
côtés par les murailles de la ville; L des ponts, M le fossé plein d'eau, N les bastions
en terre, charpente et clayonnages, dont l'un est détaillé dans la ligure (68); O les
restes de vieilles défenses terrassées, P les chemins couverts de l'ouvrage avancé.
(Voir le plan de la ville d'Ausbourg, qui présente une suite de bastions construits
suivant la forme adoptée pour les fausses-braies des bastions d'Augusta.--Introd. à la
Fortification, dédiée à monseigneur le duc de Bourgogne. Paris, 1722; in-f° ital.)

Note 234: (retour) Della Cosmog. universale, Sebast. Munstero, 1558, petit in-folio.
Sito et fig. di Francofordia città, come è nel anno 1546. Le bastion figuré dans cette
vue commande la rivière (le Mein) et tout un front des remparts de la ville. Cet angle
fortifié est fort intéressant à étudier, et la gravure que nous avons copiée, en
cherchant à la rendre plus claire, indique les diverses moditications et améliorations
apportées à la défense des places pendant le XVIe siècle. On a conservé, au centre du

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bastion neuf, l'ancienne tour du coin qui sert de tour de guet; cette tour est
évidemment exhaussée d'un étage au XVIe siècle. Le bastion est muni de deux
étages de batteries; celle inférieure est couverte et masquée par la contrescarpe du
fossé fait comme un mur de contre-garde. Cette batterie couverte ne pouvait servir
qu'au moment où l'assiégeant débouchait dans le fossé. Le rentrant A qui contient
une batterie casematée est protégé par la saillie du bastion et par un mur B, et
commande la rivière. Des évents C permettent à la fumée de la batterie couverte de
s'échapper. Au delà du ponceau est un rempart élevé en avant des vieilles murailles,
le passage du fossé. On remarque des contre-forts qui viennent buter le revêtement
en maçonnerie du rempart et qui descendent dans la fausse braie; celle-ci est enfilée
par les feux du bastion d'angle et par un rentrant du rempart D. Si ce n'était l'exiguïté
des espaces, cette défense passerait encore pour être assez forte. Nous avons donné
cet exemple, bien qu'il n'appartienne pas à l'architecture militaire française; mais il
faut songer qu'au moment de la transition de la fortification ancienne à la
fortification moderne, les diverses nations occidentales de l'Europe adoptaient
rapidement les perfectionnements nouveaux introduits dans l'art de défendre les
places, et la nécessité forçait d'oublier les traditions locales.

Note 235: (retour) Les murs de la ville de Narbonne, rebâtis presque entièrement
pendant le XVIe siècle, quelques anciens ouvrages des fortifications de Caen, etc.,
présentaient des défenses construites suivant ce principe.

Note 236: (retour) Cependant il existe un plan manuscrit de la ville de Troyes dans
les archives de cette ville, qui indique de la manière la plus évidente des grands
bastions à orillons et faces formant un angle obtus; et ce plan ne peut être postérieur
à 1530 (voy. BASTION).

Note 237: (retour) Delle fortif. di Giov. Scala, al christ°. re di Francia di Navarra,
Henrico IV. Roma, 1596. La figure reproduite ici est intitulée «Piatta forma
fortissima difesa et sicura con una gagliarda retirata diefro o altorno della gola.» A,
rempart, dit la légende, d'arrière défense, épais de 50 pieds. B, parapet épais de 15
pieds et haut de 4 pieds. C, escarpement de la retirade, 14 pieds de haut. D, espace
plein qui porte une pente douce jusqu'au point G. H, flanquement masqué par
l'épaule I. K, parapet épais de 24 pieds, élevé de 48 pieds au-dessus du fossé. (Scala
parle ici de pieds romains 0,297,896.)

Note 238: (retour) Ibid. Planche intitulée: «D'un buon modo da fabricare una piatta
forma gagliarda et sicura, quantunque la sia disunita della cortina.» X, rempart
derrière la courtine, dit la légende. C, pont qui communique de la ville à la plate-
forme (bastion). D, terre-plein. E, épaules. I, flancs qui seront faits assez bas pour
être couverts par les épaules E... Scala donne, dans son Traité des fortifications, un
grand nombre de combinaisons de bastions; quelques-unes sont remarquables pour
l'époque.

Note 239: (retour) OEuv. compl. de N. Machiavelli, édit. Buchon, 1852. Voir le
château de Milan (fig. 67), qui présente tous les défauts signalés par Machiavel.

Note 240: (retour) Topog. de la Gaule. Mérian. Topog. de la France. Bib. Imp.

Note 241: (retour) Della fortif. delle città di M. Girol. Maggi, e del cap. Jacom.
Castriotto ingeniero del christ°. re di Francia, 1583.

Note 242: (retour) Les fortifications du chevalier Antoine De Ville. 1640. Chap. VIII.

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ARCHITRAVE, s. f. Ce mot, qui désigne le premier membre de l'entablement
antique, ne trouvait pas son emploi du Xe au XVIe siècle, puisque alors on
avait abandonné la plate-bande posant sur des colonnes; celles-ci n'étant plus
destinées à porter que des arcs. Si dans quelques cas particuliers, pendant le
moyen âge, des plates-bandes sont posées d'une colonne à l'autre, on doit plutôt
les regarder comme des linteaux que comme des architraves (voy. LINTEAU),
car l'architrave demande, pour conserver son nom, la superposition de la frise et
de la corniche. En effet, architrave signifie proprement maîtresse poutre, et
dans l'entablement antique c'est elle qui porte les autres membres de
l'entablement. C'est à l'époque de la Renaissance que l'on retrouve l'architrave
employée avec les ordres antiques, et ses proportions sont alors, par rapport au
diamètre de la colonne, très-variables (voy. ENTABLEMENT). L'architrave
antique est formée d'une seule pièce d'une colonne à l'autre. Il n'y a pas
d'exception à cette règle dans l'architecture grecque; si déjà les Romains ont
appareillé des architraves en claveaux, c'est une fausse application du principe
de l'entablement antique. Lorsque l'on rencontre des architraves dans les ordres
appartenant à l'architecture de la Renaissance, elles sont généralement, de
même que pendant la bonne antiquité, formées d'un seul morceau de pierre. Ce
n'est guère que vers la moitié du XVIe siècle que l'on eut l'idée d'appareiller les
architraves; et plus tard encore, quand la manie de copier les formes de
l'architecture antique s'empara des architectes, sans avoir égard aux principes
de la construction de cette architecture, on appareilla ensemble l'architrave et la
frise, en faisant passer les coupes des claveaux à travers ces deux membres de
l'entablement: c'était un grossier contre-sens qui s'est perpétué jusqu'à nos
jours.

ARDOISE, s. f. (Schiste lamelleux.) Dans les contrées où le schiste est facile à
exploiter on s'en est servi de tous temps, soit pour daller les intérieurs des
habitations, soit pour les couvrir, ou pour clore des champs. La ténacité de cette
matière, sa résistance, la facilité avec laquelle elle se délite en lames minces,
ont dû nécessairement engager les constructeurs à l'employer. On a utilisé cette

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matière aussi comme moellon. L'Anjou, quelques parties des Pyrénées, les
Ardennes ont conservé de très-anciennes constructions bâties en schiste qui ont
parfaitement résisté à l'action du temps. Mais c'est principalement pour couvrir
les charpentes que les ardoises ont été employées. Il paraîtrait que dès le XIe
siècle, dans les contrées schisteuses, on employait l'ardoise concurremment
avec la tuile creuse ou plate. Dans des constructions de cette époque nous avons
retrouvé de nombreux fragments de grandes ardoises 243 très-épaisses et mal
coupées, mais n'en constituant pas moins une excellente couverture. Toutefois,
tant qu'on ne trouva pas les moyens d'exploiter l'ardoise en grand, de la déliter
et de la couper régulièrement, on dut préférer la tuile qui, faite avec soin,
couverte d'émaux de différentes couleurs, était d'un aspect beaucoup plus riche
et monumental. Les ardoises n'étaient guère employées que pour les
constructions vulgaires, et comme on les emploie encore aujourd'hui dans les
monts d'Or, dans la montagne Noire, et dans les Ardennes. Ce ne fut guère que
vers la fin du XIIe siècle que l'ardoise devint d'un emploi général dans le nord
et l'ouest de la France.

Des palais, des maisons de riches bourgeois, des églises même étaient déjà
couvertes en ardoises. L'adoption des combles coniques pour les tours des
châteaux rendait l'emploi de l'ardoise obligatoire, car on ne pouvait
convenablement couvrir un comble conique avec de la tuile, à moins de la faire
fabriquer exprès et de diverses largeurs, tandis que l'ardoise, pouvant se tailler
facilement, permettait de chevaucher toujours les joints de chaque rang d'une
couverture conique. Lorsque les couvertures coniques étaient d'un très-petit

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diamètre, sur les tourelles des escaliers, par exemple, afin d'éviter les cornes
saillantes que des ardoises plates n'eussent pas manqué de laisser voir sur une
surface curviligne convexe, on taillait leur extrémité inférieure en forme
d'écaille, et on avait le soin de les tenir très-étroites pour qu'elles pussent mieux
s'appliquer sur la surface courbe (1); et comme chaque rang, en diminuant de
diamètre, devait diminuer le hombre des ardoises qui le composaient, on
arrêtait souvent de distance en distance le système des rangs d'écailles par un
rang droit, et on reprenait au-dessus les écailles en moindre nombre sans que
l'oeil fût choqué du changement apporté dans le recouvrement régulier des
joints (2); ou bien encore, lorsque par suite d'un recouvrement régulier de
quelques rangs sur une surface conique, les ardoises devenaient trop étroites
pour qu'il fût possible de continuer, on reprenait le rang suivant par des ardoises
couvrant deux joints (3).

Suivant la nature du schiste, les ardoises étaient plus ou moins grandes ou
épaisses. Dans la montagne Noire, dans une partie de l'Auvergne, les schistes se
délitent mal et sont remplis de filons durs
qui empêchent de les tailler
régulièrement: aussi dans ces contrées les
couvertures sont grossières; mais dans les
Ardennes, sur les bords de la Moselle, et
dans l'Anjou, les schistes très-purs
permettent une grande régularité dans la
taille de l'ardoise, et dès le XIIIe siècle on
n'a pas manqué de profiter des qualités de
ces matériaux pour faire des couvertures à
la fois solides, faciles à poser, peu
dispendieuses et d'une apparence fort
agréable. La couleur de l'ardoise de
l'Anjou, son aspect métallique et son peu d'épaisseur, se mariant parfaitement
avec le plomb, on continuait à employer ce métal pour garnir les poinçons, les
faîtages, les arêtiers, les noues, les lucarnes, réservant l'ardoise pour les grandes
parties plates. Mais les architectes du XIIIe siècle avaient une sorte de
répulsion pour la banalité, qui leur fit bientôt chercher les moyens d'employer
l'ardoise en la faisant servir à la décoration en même temps qu'à la couverture
des édifices. Ils avaient remarqué que l'ardoise obtient un reflet différent
suivant qu'on présente sa surface dans un sens ou dans l'autre à la lumière du
soleil; ils utilisèrent sans dépense aucune cette propriété de l'ardoise, pour
former sur leurs combles des mosaïques de deux tons (4). Souvent aussi ils

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taillèrent leurs ardoises de diverses manières (5), ou les posèrent de façon à
rompre la monotonie des couvertures, soit en quinconce (6), soit en épis (7),
soit ainsi que cela se pratique sur les bords de la Moselle, et particulièrement à
Metz et à Trèves, en écailles ordinaires (fig. 1) ou en écailles biaises, dites
couverture allemande (8).

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Ces méthodes différentes adoptées à partir du XIIIe siècle ne subirent pas de
changements notables pendant le cours des XIVe et XVe siècles. L'ardoise
mieux exploitée était livrée plus régulière, plus fine et plus mince, et si l'aspect
des couvertures y gagnait, il n'en était pas de même pour leur durée. Les
anciennes ardoises (nous parlons de celles des XIIe et XIIIe siècles) ont de dix
à quinze millimètres d'épaisseur, tandis que celles du XVe siècle n'ont guère
que de cinq à huit millimètres au plus. Quant à leur longueur et largeur,
généralement les anciennes ardoises employées dans l'ouest et dans le nord sont

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petites, de 0,18c de largeur environ sur 0,25c de hauteur; souvent elles
appartiennent à la série nommée aujourd'hui héridelle, et n'ayant que 0,10c de
large environ sur 0,38c. Cependant les anciens couvreurs avaient le soin de
commencer leurs couvertures en posant sur l'extrémité des coyaux des combles
un rang de larges et fortes ardoises, afin de donner moins de prise au vent. Les
anciennes couvertures en ardoises étant fort inclinées, le pureau 244 n'était guère
que du tiers de la hauteur de l'ardoise. On peut dire qu'une couverture en
ardoise épaisse, sur une pente forte, clouée sur de la volige de châtaignier ou de
chêne blanc, dure des siècles sans avoir besoin d'être réparée, surtout si on a le
soin d'éviter de multiplier les noues, les arêtiers, les solins, ou du moins de les
bien garnir de plomb solidement attaché. A partir du XIIIe siècle, partout où
l'ardoise pouvait être importée, on lui donnait une grande préférence sur la
tuile, et ce n'était pas sans cause. L'ardoise d'Angers ou des Ardennes ne
s'imprègne pas d'une quantité d'eau appréciable, et par sa chaleur naturelle
laisse rapidement évaporer celle qui tombe sur sa surface; la tuile, au contraire,
si elle n'est pas vernissée, se charge de son huitième de poids d'eau, et séchant
lentement, laisse peu à peu l'humidité pénétrer les charpentes; même étant bien
faite, elle ne peut empêcher la neige fouettée par le vent de passer sous les
combles. De plus, la tuile ne se prête pas à des couvertures compliquées, telles
que celles qu'un état de civilisation avancé oblige d'employer, soit pour établir
des lucarnes, faire passer des tuyaux de cheminée, disposer des faîtages, des
noues, arêtiers et pénétrations. L'adoption presque générale de l'ardoise, au
moins pour les édifices de quelque importance, eut une influence sur la forme
des combles: jusque vers la fin du XIIe siècle, on ne leur donnait guère une
pente supérieure à quarante-cinq degrés, ce qui est la pente la plus roide pour
de la tuile, mais on crut devoir augmenter l'acuité des combles destinés à être
couverts en ardoise; celles-ci, retenues chacune par deux clous, ne pouvaient
glisser comme le fait la tuile lorsque la pente des combles est trop forte, et plus
leur inclinaison se rapprochait de la verticale, moins elles offraient de prise au
vent. L'acuité des combles couverts en ardoise avait encore cet avantage de
laisser glisser la neige, qui ne pouvait ainsi séjourner sur leur pente.

Dans les villes du nord, à partir du XIVe siècle, beaucoup de maisons étaient
construites en pans de bois, et l'on se gardait bien alors, comme on le fait
aujourd'hui, de couvrir ces pans de bois par des enduits. Toutefois, pour ne pas
laisser les bois directement exposés aux intempéries, ou on les peignait avec
soin, ou lorsqu'ils se trouvaient opposés aux vents de pluie, on les recouvrait
d'ardoises ou de bardeaux essente (voy. BARDEAU). Quelquefois ce

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revêtement couvrait les membrures du pan de bois et le colombage; souvent le
colombage, formé d'un simple enduit sur garni de platras ou de briques, restait
apparent, et l'ardoise recouvrait seulement les poteaux, écharpes, sablières,
potelets et tournisses du pan de bois. Au XVe siècle, ces ardoises servant de
revêtement vertical des pans de bois étaient fréquemment découpées et
formaient des dessins de diverses sortes: écailles, feuillages, trèfles, lozanges,
etc.; cet usage se perpétua encore pendant le XVIe siècle 245. Des maisons de
Rouen, d'Abbeville, de Caudebec, de Lizieux, de Troyes, de Reims, qui datent
des XVe et XVIe siècles, présentent encore des vestiges de ces revêtements
d'ardoises découpées sur les pans de bois.

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Voici (9) la disposition des ardoises qui enveloppent les poteaux corniers de
plusieurs maisons de Rouen 246; qui se trouvent sur les tournisses, écharpes et

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potelets d'une maison d'Abbeville (10); sur les appuis et sablières de quelques
maisons de Rouen et de Lizieux (11); au sommet d'un pignon d'une maison de
la grand'rue n°75 à Rouen (12). Quelquefois aussi pour décorer les enduits en
mortier ou plâtre entre les membrures des pans de bois des habitations privées,
on clouait quelques ardoises découpées formant un ornement (13). Au château
de Chambord les couronnements du grand escalier, les têtes des cheminées
présentent des médaillons ronds ou en lozange qui sont remplis par une ardoise
formant de loin des points noirs qui relèvent et allégissent ces sommets. Nous
avons vu quelquefois dans des édifices de la fin du XVe siècle et du
commencement du XVIe des morceaux d'ardoises incrustés dans les très-fines
arcatures à jour des pinacles, des supports, des soubassements, des tombeaux,
et qui par leur ton obscur font ressortir les découpures de pierre. Les poseurs de
ces époques se servaient aussi d'ardoises pour caler les pierres, et l'on en
rencontre fréquemment dans les joints. Les deux colonnes si délicates qui
supportaient la tourelle de l'hôtel de la Trémoille à Paris, dont les restes sont
déposés à l'École des beaux-arts, étaient calées avec des ardoises qui couvraient
la surface de leurs lits.

Nous avons vu, dans les contrées où le schiste est commun, les ardoises
employées en grands morceaux, soit pour servir de paliers aux escaliers, soit en
guise de pannes sous les combles pour porter les chevrons, ou de poteaux de
hangards, soit comme clôtures de jardins en grandes lames fichées en terre, soit
encore comme pierres tombales, particulièrement pendant les XVe et XVIe
siècles. L'usage de peindre les ardoises ne peut être douteux, bien que nous
n'ayons pu trouver d'ardoises peintes ou dorées antérieures au XVIe siècle;
mais dans les habitations du XVe siècle on rencontre parfois des écussons en
ardoises cloués sur les pans de bois, et il est à présumer qu'ils étaient destinés à
recevoir les couleurs et les métaux des armes des propriétaires.
Note 243: (retour) Les voûtes de l'ancienne cathédrale de Carcassonne (Saint-
Nazaire) étaient dans l'origine, couvertes de grandes ardoises provenant de la
montagne Noire.

Note 244: (retour) On appelle pureau la portion des ardoises ou des tuiles qui reste
visible après qu'elles ont été superposées par le couvreur sur la volige ou le lattis. Le
pureau étant du tiers ou du quart de la hauteur de l'ardoise, chaque point de la
couverture est recouvert par trois ou quatre épaisseurs d'ardoises, et chaque ardoise
ne laisse voir que le tiers ou le quart de sa hauteur.

Note 245: (retour) Voir l'Essai sur les girouettes, épis, crêtes, et autres décorat. des
anciens combles et pignons, par E. De La Quérière, 1846, dans lequel on rencontre
un assez grand nombre d'exemples de ces revêtements d'ardoises.

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Note 246: (retour) Maisons situées Grand'Rue, 88, au coin de la rue du Tambour, rue
du Bac, 66, rue du Ruissel, 54, à Rouen.

ARÊTE, s. f. (voy. VOUTE, CHARPENTE, TAILLE).

ARÊTIER, s. m. Pièce de charpente inclinée qui forme l'encoignure d'un
comble, vient s'assembler à sa partie inférieure aux extrémités de l'enrayure, à
son sommet dans le poinçon, et sur laquelle s'assemblent les empanons (voy.
CHARPENTE). Les plombiers nomment aussi arêtier la lame de plomb qui,
maintenue par des pattes, et ornée quelquefois d'un boudin, de crochets et
d'ornements saillants, sert à couvrir les angles d'un comble en pavillon ou d'une
flèche (voy. PLOMBERIE, FLÈCHE). Autrefois, et dans quelques provinces du
nord, les charpentiers et les couvreurs disaient et disent encore: Erestier.

ARÊTIÈRE, s. f. Tuile dont la forme épouse et recouvre l'angle des
couvertures en terre cuite sur l'arêtier. Pour les couvertures en tuiles creuses les
arêtières ne sont que des tuiles plus grandes et plus ouvertes, dans leur partie
large ou inférieure, que les tuiles ordinaires; mais pour les couvertures en tuiles
plates les arêtières étaient munies de crochets dans leur concavité pour les
empêcher de glisser les unes sur les autres. Nous avons vu d'anciennes tuiles-
arêtières ainsi fabriquées en Bourgogne et en Champagne. L'usage était dans
des monuments d'une date fort ancienne d'orner le dos des arêtières par un
simple bouton qui était destiné de même à empêcher le glissement de ces tuiles
d'angles. Les manuscrits des XIIe, XIIIe et XIVe siècles figurent souvent des
arêtières de combles couverts en tuiles, décorées de crochets; en Champagne,
en Alsace il existe encore sur quelques édifices de rares exemples de ces
arêtières ornées (voy. TUILE).

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ARGENT, s. m. Ce métal a rarement été employé dans la décoration des
édifices pendant le moyen âge. La promptitude avec laquelle il passe à l'état
d'oxyde ou de sulfure d'argent a dû le faire exclure, puisque alors de blanc
brillant il devient noir irisé. Cependant le moine Théophile qui écrivait au XIIe
siècle, dans son Essai sur divers arts, parle de feuilles d'argent appliquées sur
les murs ou les plafonds; il donne aussi le moyen de nettoyer des plaques d'or
ou d'argent fixées au moyen de clous. En effet dès les premiers siècles du
moyen âge on revêtissait souvent des autels, des châsses, des tombeaux en bois
ou en pierre de plaques d'argent naturel ou doré. Dom Doublet dit dans son
ouvrage sur les antiquités de l'abbaye de Saint-Denis, que le roi Dagobert fit
couvrir l'église de ce monastère de «plomb partout, excepté en certaine partie
tant du dessus que du dedans de ladite église qu'il fit couvrir d'argent, à sçavoir
à l'endroit où reposoient iceux saincts martyrs... 247»

A l'imitation de certains ouvrages du Bas-Empire, pendant la période romane,
on incrustait souvent des parties d'argent dans les bronzes qui recouvraient les
portes des églises, les jubés, les tombeaux; des figures avaient souvent les yeux
ou les broderies de leurs vêtements en argent ciselé. Dans les oeuvres de grande
orfévrerie monumentale, l'argent doré (vermeil) jouait un grand rôle (voy.
AUTEL, CHASSE, TOMBEAU).

A partir du XIIIe siècle, on décora souvent les intérieurs des édifices de plaques
de verre coloré sous lesquelles, pour leur donner plus d'éclat, on apposait des
feuilles d'argent battu (voy. APPLICATION).
Note 247: (retour) Hist. de l'abb. de Saint-Denys en France, par F. J. Doublet,
religieux de ladite abbaye, liv. IV, p. 1197.

ARMATURE, s. f. On désigne par ce mot toute combinaison de fer ou de bois
destinée à renforcer ou maintenir un ouvrage de maçonnerie ou de charpente;
aussi les compartiments de fer dans lesquels les panneaux des vitraux sont
enchâssés. Pendant la période romane, le fer était peu employé dans les

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constructions; on ne pouvait le forger que par petites pièces, les moyens
mécaniques faisant défaut. Pour résister à la poussée des voûtes, pour relier des
murs, on noyait des pièces de bois dans l'épaisseur des maçonneries,
maintenues entre elles par des broches de fer; mais c'était là des chaînages (voy.
ce mot) plutôt que des armatures proprement dites. Lorsque, par suite de
l'adoption du système de construction ogivale, l'architecture devint à la fois
plus légère et plus compliquée, lorsque les édifices durent prendre une grande
étendue, le fer fut appelé à jouer un rôle assez important dans l'art de bâtir, et
dès la fin du XIIe siècle déjà, dans le nord de la France, on crut devoir
l'employer en grande quantité pour relier et donner du nerf aux maçonneries.
L'emploi de cette matière, dont alors on connaissait peu les fâcheux effets, hâta
souvent la ruine des monuments au lieu de la prévenir (voy. CHAÎNAGE,
CRAMPON). Pour la charpente le fer ne fut employé que fort tard, et pendant
toute la période ogivale on n'en fit point usage (voy. CHARPENTE); Les
charpentiers du moyen âge jusqu'à la fin du XVIe siècle ne cherchèrent d'autres
combinaisons que celles données par un judicieux emploi du bois, sans le
secours des ferrements. Toutes les grandes charpentes anciennes, y compris
celles des flèches, sont construites sans un seul morceau de fer; les tirants, les
enrayures, les clefs pendantes, les armatures, sont uniquement en bois, sans un
boulon, sans une plate-bande. Si l'art de la serrurerie était appelé à prêter son
concours à la maçonnerie, il était absolument exclu de la charpente, et
n'apparaissait seulement que pour s'associer à la plomberie décorative (voy.
PLOMBERIE). Il est certain que les nombreux sinistres qui avaient suivi
immédiatement la construction des grands monuments voûtés dans le nord
(voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE) avaient inspiré aux architectes des
XIIe et XIIIe siècles une telle défiance, qu'ils ne croyaient pas pouvoir se passer
du fer dans la combinaison des maçonneries destinées à résister à la poussée
des voûtes élevées; c'est ainsi que l'on peut expliquer la prodigieuse quantité de
chaînes et crampons en fer que l'on retrouve dans les maçonneries de ces
époques. Ce n'est que le manque de ressources suffisantes qui forçait les
architectes de ne pas prodiguer le fer dans leurs constructions; mais lorsque des
raisons d'économie ne les retenaient, ils ne l'épargnaient pas. Ainsi on a lieu
d'être surpris en voyant que les arêtes de la voûte absidale de la Sainte-Chapelle
de Paris sont éclissées chacune par deux courbes de fer plat posées de champs
le long de leur paroi (1).

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Ces bandes de fer, qui ont environ 0.05c de plat sur 0.015m d'épaisseur, sont
reliées entre elles par des gros rivets ou boulons, qui passent à travers la tête
des claveaux. Elles datent évidemment de l'époque de la construction, car elles
n'auraient pu être posées après coup; elles s'assemblent à la clef au moyen de V
également en fer rivés avec elles, et les rendant ainsi toutes solidaires au
sommet de la voûte. Ce surcroît de résistance était superflu, et ces arêtes
n'avaient pas besoin de ce secours; c'est le seul exemple que nous connaissions
d'une armature de ce genre, et cependant il existe un grand nombre de voûtes
plus légères que celles de la Sainte-Chapelle-du-Palais qui, bien qu'elles n'en
fussent point pourvues, ont parfaitement conservé la pureté de leur courbe.

La ferronnerie forgée avait dès la fin du XIIe siècle pris un grand essor. On peut
s'en convaincre en voyant avec quelle habileté sont traitées les pentures qui
servent à pendre les portes à cette époque; cette habitude de manier le fer, de le
faire obéir à la main du forgeron, avait dû engager les architectes à employer le
fer pour maintenir les panneaux des vitraux destinés à garnir les grandes
fenêtres que l'on commençait alors à ouvrir dans les édifices importants, tels
que les églises. À la fin du XIIe siècle les fenêtres n'étaient point encore
divisées par des meneaux de pierre, et déjà cependant on tenait à leur donner
une largeur et une hauteur considérables; force était donc de diviser leur vide
par des armatures de fer, les panneaux de verres assemblés avec du plomb ne

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pouvant excéder une surface de soixante à quatre-vingts centimètres carrés sans
risquer de se rompre (voy. FENÊTRE, VITRAIL).

Les armatures d'abord simples, c'est-à-dire composées seulement de traverses et
de montants (2), prirent bientôt des formes plus ou moins compliquées, suivant
le dessin donné aux panneaux légendaires des vitraux, et se divisèrent en une
suite de cercles, de quatre-feuilles, de carrés posés en pointe, de portions de
cercles se pénétrant, etc.

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Nous donnons ici (3, 4 et 5) divers exemples de ces sortes d'armatures 248. Un
des plus curieux spécimens de ces fermetures en fer se voit dans la petite église
de Notre-Dame de Dijon. Cette église appartient à la première moitié du XIIIe
siècle; les deux pignons de la croisée prennent jour par deux grandes roses
dépourvues de compartiments de pierre. Des armatures en fer maintiennent
seules les vitraux. Voici (6) le dessin d'ensemble de ces armatures qui
présentent un beau champ à la peinture sur verre, et dont les compartiments
adroitement combinés sont d'un bon effet et d'une grande solidité.

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L'assemblage de ces pièces de fer est toujours fort simple, peut être facilement
posé, déposé ou réparé, toutes les pièces étant assemblées à tenons et mortaises,
sans rivets ni goupilles; quant aux vis, leur emploi n'était pas alors connu dans
la serrurerie.

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Le détail que nous donnons ici (7) fera comprendre le système d'attache de ces
ferrements. Ces fers, forgés à la main et sans le secours des cylindres, sont
assez inégaux d'épaisseur; en moyenne ils ont 0.03c de plat sur 0.022c
d'épaisseur. Comme dans toutes les armatures, les panneaux de vitraux sont
maintenus au moyen de pitons et de clavettes disposés comme l'indique le
détail (8). Les renforts qui reçoivent les tenons sont en dehors, et les pitons en
dedans, là où les fers s'affleurent tous pour recevoir les panneaux de verres.

Lorsque vers le milieu du XIIIe siècle les grandes fenêtres furent garnies de
meneaux de pierre, les armatures de fer durent perdre de leur importance.
Cependant on conserva encore dans les monuments que l'on tenait à décorer
avec soin, entre les colonnettes des meneaux, des armatures formant des
compartiments variés ainsi qu'on peut le voir à la Sainte-Chapelle. Mais au
XIVe on cessa de poser des armatures contournées entre les meneaux, et on en
revint aulx traverses et montants. On donnait alors aux sujets légendaires des
vitraux de plus grandes dimensions, et les encadrements en fer ne pouvaient
affecter des formes qui eussent gêné les peintres verriers dans leurs
compositions (voy. VITRAIL).
Note 248: (retour) La fig. 3 est l'armature de la grande fenêtre centrale de la façade
occidentale de la cathédrale de Chartres (fin du XIIe siècle).

La fig. 4, d'une fenêtre de la nef de la cathédrale de Chartres (1210 à 1230)

La fig. 5, d'une fenêtre de chapelle de la Vierge de la cathédrale du Mans (1220 à
1230).

ARMOIRE, s. f. Est un réduit ménagé dans la muraille, clos, destiné à
renfermer des objets ayant quelque valeur; ou un meuble en menuiserie,
composé d'un fond, de côtés, d'un dessus et d'un dessous, fermé par des
ventaux, et disposé dans les édifices ou les appartements d'une manière
permanente. Nous ne nous occuperons ici que des armoires fixes, immeubles
par destination, suivant le langage moderne, les objets mobiliers sortant de
notre sujet.

Dans les plus anciennes abbayes, à côté du cloître, était ménagé un cabinet ou
un simple enfoncement dans la muraille, appelé Armarium, Armariolus, dans

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lequel les religieux renfermaient pendant le travail aux champs les livres dont
ils se servaient journellement. À côté des autels une armoire était réservée
autrefois, soit pour conserver sous clefs le saint sacrement, soit pour renfermer
les objets nécessaires au service de la messe ou les trésors 249. Dom Doublet,
dans ses Antiquités de l'abbaye de Saint-Denis, dit qu'auprès de l'autel des
saints martyrs «il y a plusieurs choses précieuses et saintes. Premièrement au
costé droit en une armoire est gardé l'un des précieux clouds, etc... Au costé
senestre de l'autel en une grande armoire est le sacré chef de saint Denis
l'Aréopagite, apostre de France, etc.» Dans le Traité de l'exposition du saint
sacrement, de J. B. Thiers, on lit ce passage: «avant que les tabernacles fussent
devenus aussi communs qu'ils le sont présentement parmi nous, en la plupart
des églises, l'eucharistie était renfermée dans des armoires à côté des autels,
dans des piliers, ou derrière les autels. Il se trouve encore aujourd'hui quantité
de ces armoires dont on se sert en bien des lieux pour conserver les saintes
huiles, ainsi que l'ordonne le concile provincial d'Aquilée en 1596 250. J.
Baptiste de Constance, archevêque de Cozence en Calabre, qui vivait sur la fin
du dernier siècle (XVIIe), témoigne que de son temps il n'y en avait plus
aucune dans les églises de son archevêché: La coutume, dit-il 251, qu'on avoit de
conserver le très-saint sacrement dans des armoires bâties dans la muraille à
côté de l'autel. est déjà perdue partout ce diocèse, encore qu'elles fussent ornées
par le dehors d'images et peintures d'or et d'azur, selon l'ancien usage non plus
approuvé par la sainte Église, ains d'icelle saintement retranché par plusieurs
raisons 252.»

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Nous donnons ici (1) une armoire de ce genre ménagée dans les arcatures des
soubassements des chapelles du choeur de l'église abbatiale de Vézelay
(commencement du XIIIe siècle). Les ventaux de ces armoires, enlevés
aujourd'hui, étaient ornés de ferrures dorées et de peintures.

Voici (2) une armoire copiée sur un des bas-reliefs des soubassements du
portail de la cathédrale de Reims, qui peut donner une idée de ces meubles
fixes placés à côté des autels.

Les précieuses reliques de la Sainte-Chapelle du Palais à Paris étaient
renfermées dans une armoire posée sur une crédence à jour, et cette crédence
était elle-même montée sur la voûte de l'édicule construit derrière le maître-
autel. Cette armoire s'appelait la grande châsse. «C'est, dit Jérôme Morand, une
grande arche de bronze doré et ornée de quelques figures sur le devant; elle est
élevée sur une voûte gothique sise derrière le maître-autel, au rond-point de
l'église, et est fermée avec dix clefs de serrures différentes, dont six ferment les

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deux portes extérieures; et les quatre autres un treillis intérieur à deux battants...
253» (voy. CHASSE).

Il existe encore dans l'ancienne église abbatiale de Souvigny une grande
armoire de pierre du commencement du XVe siècle, qui est fort riche et servait
à renfermer des reliques; elle est placée dans le transsept du côté sud. Les
volets sont en bois et décorés de peintures; nous la donnons ici (3), c'est un des
rares exemples de ces meubles à demeure si communs autrefois dans nos
églises, et partout détruits, d'abord par les chapitres, moines ou curés du siècle
dernier, puis par la révolution.

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Dans les habitations privées, dans les salles et tours des châteaux, on retrouve
fréquemment des armoires pratiquées dans l'épaisseur des murs. Nous
reproduisons (4) le figuré de l'une de celles qui existent encore dans la grosse
tour carrée de Montbard, dont la construction remonte au XIIIe siècle.

Ces armoires étaient destinées à conserver des vivres; quelquefois elles sont
ventilées, divisées par des tablettes de pierre ou de bois. On remarquera avec
quel soin les constructeurs ont laissé des saillies à la pierre aux points où les
gonds prennent leurs scellements, et où le verrou vient s'engager (voy. GACHE,
GOND, VERROU).
Note 249: (retour) Armariolum, tabernaculum in quo Christi corpus asservatur.
Statuta ecclesiæ Leodiensis ann. 1287, apud Martenium, tom. 4, Anecdotorum col.
841: Corpus Domini in honesto loco sub altari vet in armariolo sub clave sollicite
custodiatur.

Armariolus, parvum armarium. Bern. Ordo Cluniac., part. I, cap. 25: Factus est
quidam armariolus ante faciem majoris altaris... in quo nihil aliud reconditur præter

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illa ustensilia, quæ necessaria sunt ad solemnia dumtaxat, in conventu agendarum,
id est, duo calices aurei, etc. (Du Cange.)

Note 250: (retour) Rubric. 16: In dictis fenestellis bene munitis serventur olea sacra
in vasculis argenteis sub sera firma, et clavi.

Note 251: (retour) Traduct. franç. de ses Avertissements aux recteurs, curés, prêtres
et vicaires. Bordeaux, 1613; Lyon, 1644.

Note 252: (retour) Traité de l'exposition du saint sacrement, par J. B. Thiers, Dr en
théol, t. Ier, p. 38 et 39. Avignon, 1777.

Note 253: (retour) Hist. de la Sainte-Chapelle du Palais, par S. Jérôme Morand.
Paris, 1790.

ARMOIRIE, s. f. Lorsque les armées occidentales se précipitèrent en Orient, à
la conquête du saint sépulcre, leur réunion formait un tel mélange de
populations différentes par les habitudes et le langage, qu'il fallut bien adopter
certains signes pour se faire reconnaître des siens lorsqu'on en venait aux prises
avec l'ennemi. Les rois, connétables, capitaines et même les simples chevaliers
qui avaient quelques hommes sous leur conduite, afin de pouvoir être
distingués dans la mêlée au milieu d'alliés et d'ennemis dont le costume était à
peu près uniforme, firent peindre sur leurs écus des signes de couleurs
tranchées, de manière à être aperçus de loin. Aussi les armoiries les plus
anciennes sont-elles les plus simples. Dès le XIe siècle déjà l'usage des tournois
était fort répandu en Allemagne, et les combattants adoptaient des couleurs, des
emblèmes, qu'ils portaient tant que duraient les joûtes; toutefois, à cette époque,
les nobles joûteurs semblent changer de devises ou de signes et de couleurs à
chaque tournoi. Mais lorsque leurs écus armoriés se furent montrés devant les
infidèles, lorsque, revenus des champs de bataille de l'Orient, les chrétiens
occidentaux rapportèrent avec eux ces armes peintes, ils durent les conserver
autant comme un souvenir que comme une marque honorable de leurs hauts
faits. De tout temps les hommes qui ont affronté des périls ont aimé conserver
les témoins muets de leurs longues souffrances, de leurs efforts et de leurs
succès. Les armes émaillées de couleurs variées, de figures singulières, portant
la trace des combats, furent religieusement suspendues aux murailles des
châteaux féodaux; c'était en face d'elles que les vieux seigneurs racontaient
leurs aventures d'outre-mer à leurs enfants, et ceux-ci s'habituaient à considérer
ces écus armoyés comme un bien de famille, une marque d'honneur et de gloire

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qui devait être conservée et transmise de génération en génération. C'est ainsi
que les armoiries, prises d'abord pour se faire reconnaître pendant le combat,
devinrent héréditaires comme le nom et les biens du chef de la famille. Qui ne
se rappelle avoir vu, après les guerres de la Révolution et de l'Empire, un vieux
fusil rouillé suspendu au manteau de la cheminée de chaque chaumière?

Les armoiries devenues héréditaires, il fallut les soumettre à de certaines lois
fixes, puisqu'elles devenaient des titres de famille. Il fallut blasonner les armes,
c'est-à-dire, les expliquer 254. Ce ne fut toutefois que vers la fin du XIIe siècle
que l'art héraldique posa ses premières règles 255; pendant le XIIIe siècle il se
développa, et se fixa pendant les XIVe et XVe siècles. Alors la science du
blason était fort en honneur; c'était comme un langage réservé à la noblesse,
dont elle était jalouse, et qu'elle tenait à maintenir dans sa pureté. Les armoiries
avaient pendant le XIVe siècle pris une grande place dans la décoration, les
étoffes, les vêtements; c'est alors que les seigneurs et les gens de leurs maisons
portaient des costumes armoyés. Froissart, dans ses chroniques, ne fait pas
paraître un noble de quelque importance sans faire suivre son nom du blason de
ses armes. Les romans des XIIIe et XIVe siècles, les procès-verbaux de fêtes,
de cérémonies, sont remplis de descriptions héraldiques. Nous ne pouvons dans
cet article que donner un aperçu sommaire de cette science, bien qu'elle soit
d'une grande utilité aux architectes qui s'occupent d'archéologie. Faute d'en
connaître les premiers éléments, nous avons vu de notre temps commettre des
bévues dont le moindre inconvénient est de prêter au ridicule. C'est une langue
qu'il faut s'abstenir de parler si on ne la connaît bien. Louvan Geliot; dans son
Indice armorial (1635), dit avec raison: «que la cognoissance des diverses
espèces d'armoiries, et des parties dont elles sont composées, est tellement
abstruse, et les termes si peu usitez dans les autres sujets d'escrire, ou de parler,
qu'il faut plusieurs années pour sonder le fond de cet abyme, et une longue
expérience pour pénétrer jusques au coeur et dans le centre de ce chaos.»
Depuis cet auteur, le P. Menestrier particulièrement a rendu l'étude de cette
science plus facile; c'est surtout à lui que nous empruntons le résumé que nous
donnons ici.

Trois choses doivent entrer dans la composition des armoiries: les émaux, l'écu
ou champ, et les figures. Les émaux comprennent: 1° les métaux qui sont: or,
ou jaune; argent, ou blanc; 2° les couleurs qui sont: gueules, qui est rouge,
azur, qui est bleu, sinople, qui est vert, pourpre, qui est violet tirant sur le
rouge, sable, qui est noir; 3° les pannes ou fourrures, qui sont: hermine et vair,

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auxquelles on peut ajouter la contre-hermine et le contre-vair. Les émaux
propres à l'hermine sont argent ou blanc pour le champ, et sable pour les
mouchetures (1); le contraire pour la contre-hermine, c'est-à-dire, sable pour le
fond, et argent ou blanc pour les mouchetures 256. Le vair est toujours d'argent
et d'azur, et se représente par les traits indiqués ici (2). Le contre-vair est aussi
d'argent et d'azur; il diffère du vair en ce que, dans ce dernier, le métal est
opposé à la couleur, tandis que dans le contre-vair le métal est opposé au métal,
et la couleur à la couleur (3). Le vair en pal ou appointé se fait en opposant la
pointe d'un vair à la base de l'autre (4).

Quelquefois l'hermine et le vair adoptent d'autres couleurs que celles qui leur
sont propres; on dit alors herminé ou vairé de tel ou tel émail, par exemple:
Beaufremont porte vairé d'or et de gueules (5). Une règle générale du blason
est de ne mettre point couleur sur couleur à la réserve du pourpre, ni métal sur
métal; autrement les armoiries seraient fausses, ou du moins à enquérir. On
désigne par armes à enquérir celles qui sortent de la règle commune, qui sont
données pour quelque acte remarquable; dans ce cas on peut mettre couleur sur
couleur, métal sur métal. L'intention de celui qui prend de pareilles armes est de
s'obliger à rendre compte du motif qui les lui a fait adopter.

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L'écu ou champ est simple ou composé; dans le premier cas il n'a qu'un seul
émail sans divisions, dans le second il peut avoir plusieurs émaux. Il est alors
divisé ou parti. On compte quatre partitions principales, dont toutes les autres
dérivent: Le parti, qui partage l'écu perpendiculairement en deux parties égales
(6); le coupé (7); le tranché (8); le taillé (9). Le parti et le coupé forment
l'écartelé (10), qui est de quatre, de six, de huit, de dix, de seize quartiers et
plus encore quelquefois. Le tranché et le taillé donnent l'écartelé en sautoir
(11). Les quatre partitions ensemble donnent le gironné (12). Quand le gironné
est de huit pièces comme l'exemple (fig. 12), on l'appelle simplement gironné;
mais quand il y a plus ou moins de girons, on en désigne le nombre: gironné de
six, de dix, de douze, de quatorze pièces. Tiercé se dit de l'écu qui est divisé en
trois parties égales de différents émaux conformément à chacune des partitions.
Ainsi, le tiercé par le parti s'appelle tiercé en pal (13), X porte: tiercé en pal de

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sable, d'argent et d'azur; le tiercé par le coupé s'appelle tiercé en fasce (14), X
porte: tiercé en fasce d'azur, d'or et de gueules; le tiercé en bande est donné par
le tranché (15), X porte: tiercé en bande d'or, de gueules et d'azur; le tiercé en
barre par le taillé (16), X porte: tiercé en barre d'azur, d'or et de gueules. Il y a
en outre les tiercés qui ne se rapportent pas aux quatre premières partitions,
mais qui se tracent d'après certaines figures héraldiques.

Il y a le tiercé en chevron (17), X porte: tiercé en chevron d'argent, de gueules
et de sable; le tiercé en pointe ou en mantel (18), X porte: tiercé en pointe ou en
mantel d'azur, d'argent et de gueules; le tiercé en écusson (19), X porte: tiercé
en écusson de gueules, d'argent et d'azur; le tiercé en pairle (20), X porte:
tiercé en pairle d'argent, de sable et de gueules; le chappé (21), X porte: de
gueules à trois pals d'argent chappé d'or; le chaussé (22), X porte: de gueules
ou pal d'argent chaussé d'or; l'ambrassé à dextre et à sénestre (23), X porte:
d'argent embrassé à sénestre de gueules; X porte: d'argent embrassé à dextre

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de gueules; le vétu (24), X porte: d'or vêtu d'azur; l'adextré (25), X porte:
d'argent adextré d'azur; le sénestré (26) X porte: d'azur sénestré d'argent.

La position des figures qui sont placées sur l'écu doit être exactement
déterminée, et pour le faire, il est nécessaire de connaître les différentes parties
de l'écu (27). A est le centre de l'écu; B le chef; D le
canton dextre du chef; E le canton sénestre du chef; F
le flanc dextre; G le flanc sénestre; C la pointe; H le
canton dextre de la pointe; I le canton sénestre. Quand
une figure seule occupe le centre de l'écu, on ne
spécifie pas sa situation. Si deux, trois ou plusieurs
figures sont disposées dans le sens des lettres D B E,
on les dit rangées en chef; si elles sont comme les
lettres F A G, en fasce; si elles suivent l'ordre des
lettres H C I, en pointe; disposées comme B A C, elles
sont en pal; comme D A I, en bande; comme E A H, en
barre. Trois figures sont généralement placées comme les lettres D E C: deux et
une; lorsqu'elles sont placées comme les lettres H I B, on les dit mal ordonnées.
Les figures posées comme D E H I se désignent: deux et deux. Cinq figures
posées comme B A C F G, en croix; comme D E A H I, en sautoir; comme D E
A C, en pairle. Les pièces rangées comme D B E G I C H F, en orle. Une figure
placée en A, au milieu de plusieurs autres qui seraient différentes par leur
forme, est en abîme. Quand un écu n'est chargé d'aucune figure on dit: X porte
de tel métal ou de telle couleur. Les anciens comtes de Gournai portaient de
sable plein. Si l'écu n'est chargé que d'une fourrure, on dit: X porte d'hermine
(fig. I). S'il est chargé de figures, il faut examiner s'il est simple, c'est-à-dire,
sans partitions, ou s'il est composé.

S'il est simple, on énonce d'abord le champ, puis les figures principales et celles
qui les accompagnent ou ne sont que secondaires, ensuite leur nombre, leur
position et leurs émaux; le chef et la bordure se désignent en dernier lieu ainsi
que leurs figures.

Lorsque la pièce principale empiète sur le chef ou la bordure, le chef ou la
bordure doit alors être désigné avant la pièce principale.

Vendôme ancien (28) portait: d'argent au chef de gueules à un lion d'azur,
armé, lampassé et couronné d'or brochant sur le tout. Si l'écu est composé, on
commence par énoncer les divisions; s'il s'en trouve plus de quatre, on observe

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le nombre de lignes qui divisent, et l'on
dit: Parti de tant, coupé de tant, ce qui
donne tant de quartiers. Par exemple (29),
dites: Parti d'un, coupé de deux, ce qui
donne six quartiers; au premier de..., au
second de..., au troisième, etc. (30). Parti
de trois, coupé d'un, ce qui donne huit
quartiers; au premier de..., au second de...,
etc. (31). Parti de deux, coupé de trois, ce
qui donne douze quartiers; au premier
de..., au second de..., etc. On blasonne
chaque quartier en détail, en commençant
par ceux du chef, et en allant de la droite
de l'écu à la gauche.

Les figures ou pièces ordinaires du blason sont de trois sortes: 1° les figures
héraldiques ou propres; 2° les figures naturelles; 3° les figures artificielles. Les
figures héraldiques se subdivisent en pièces honorables de premier et de second
ordre. Les pièces honorables de premier ordre occupent habituellement dans
leur largeur, lorsqu'elles sont seules, le tiers de l'écu; à l'exception du franc-
quartier, du canton et du giron qui n'en occupent que la quatrième partie.

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Ces pièces sont: le chef (32), la fasce (33), la champagne (34), le pal (35), la
bande (36), la barre (37), la croix (38), le sautoir (39); le chevron (40), le
franc-quartier (41), le canton (42) dextre ou sénestre, la pile (43) ou la pointe,
le giron (44), la pairle (45), la bordure (46), l'orle (47), plus étroit que la
bordure, le trescheur (48) ou essonier qui ne diffère de l'orle qu'en ce qu'il est
plus étroit et fleuronné, l'écu en abîme (49), le gousset (50), rarement employé.
Lorsque les pièces dont nous venons de parler se multiplient, ces répétitions se
nomment rebattements. Harcourt porte: de gueules à deux fasces d'or (51).
Aragon (royaume) porte: d'or à quatre pals de gueules (52). Richelieu porte:
d'argent à trois chevrons de gueules (53). Les pièces honorables, lorsqu'elles ne
sont pas en nombre, doivent remplir, comme nous
l'avons dit, le tiers de l'écu; mais il arrive parfois
qu'elles ont une largeur moindre, le tiers de leur
largeur ordinaire ou le neuvième de la hauteur ou de la
largeur de l'écu, alors elles changent de nom. Le chef
n'est plus que chef diminué, ou comble. le pal diminué
se nomme vergette; la fasce diminuée, devise; la bande
diminuée, cotice; la barre diminuée, traverse. La
cotice et la traverse sont alésées lorsqu'elles ne
touchent pas les bords de l'écu. Dans ce cas, la cotice
est dite bâton péri en bande, et la traverse bâton péri
en barre. La champagne diminuée se nomme plaine.
Les fasces, les bandes et les barres très-minces et mises deux à deux sont des
jumelles ou gemelles (54). Si elles sont disposées trois à trois, on les nomme
tierces ou tierches (55). Les fasces alesées de trois pièces se disent hamade ou
hamaide (56).

Lorsque l'écu est couvert de pals, de fasces, de bandes, de chevrons, etc., en
nombre égal, c'est-à-dire de façon à ce que l'on ne puisse dire tel émail est le
champ, on blasonne ainsi: pallé, fascé, bandé, coticé, chevronné, etc., de tant de
pièces et de tel émail. D'Amboise porte: pallé d'or et de gueules de six pièces
(57).

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Si le nombre des pallés excède celui de huit, on dit vergetté.

Si le nombre des fascés excède huit, on dit burellé, de tant de pièces; si le
bandé excède celui de neuf, on dit coticé.

Si les pals, les fasces, les bandes, les chevrons sont opposés, c'est-àdire si ces
figures divisées par un trait se chevauchent de manière à ce que le métal soit

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opposé à la couleur, et vice versa, on dit alors contre-pallé, contre-fascé,
contre-bandé, contre-chevronné.

Les pièces moins honorables, ou du second ordre, sont:

1° L'emmanché.

Il faut exprimer si l'emmanché est en pal, en bande ou en fasce.

X (58) porte: emmanché en fasce d'une pointe et deux demies de gueules sur
argent.

2° Les points équipollés, qui sont toujours au nombre de neuf en échiquier.

Bussi (59) porte: cinq points d'or équipollés à quatre points d'azur.

3° L'échiquetté (60), ordinairement de cinq traits;

Quand il y en a moins, on doit le spécifier en blasonnant.

4° Le fretté (61), qui sont des bandes et des barres s'entrelaçant, au nombre de
six.

5° Le treillisé (62), qui ne diffère du fretté que parce que les bandes et les
barres sont clouées à leur rencontre; on exprime l'émail des clous.

6° Les losanges (63) et le losangé (64) quand l'écu est rempli de lozanges; de
Craon porte: losangé d'or et de gueules.

7° Les fusées ou le fuselé, qui ne diffèrent des losanges ou du losangé que parce
que les figures sont plus allongées; X (60) porte: d'argent à cinq fusées de sable
mises en pal au chef de même.

8° Les mâcles, qui sont des losanges, ajourés de losanges plus petits; Rohan
(66) porte: de gueules à neuf mâcles d'or.

9° Les rustes ou rustres; qui ne diffèrent des mâcles qu'en ce que l'ajour est
circulaire; X (67) porte: de gueules à trois rustes d'argent, 2 et 1.

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10° Les besants et les tourteaux; les premiers sont toujours de métal, les
seconds de couleur; X (68) porte: d'azur à six besants d'argent, 3, 2 et 1. Les
besants peuvent être posés jusqu'au nombre de huit et non plus.

Les besants-tourteaux, qui sont parti de métal et de couleur; X (69) porte: de
gueules parti d'or à trois besants-tourteaux de l'un en l'autre.

11° Les billettes (70), qui sont de petits parallélogrammes posés debout. Les
billettes peuvent être renversées, c'est-à-dire posées sur leur grand côté; mais
on l'exprime. Elles sont quelquefois percées en carré ou en rond; on l'exprime
également.

Toutes les pièces honorables du premier ordre ont divers attributs, ou subissent
certaines modifications, dont voici la nomenclature:

Elles peuvent être abaissées; des Ursins (71) porte: bandé d'argent et de
gueules de six pièces, au chef d'or, chargé d'une anguille ondoyante d'azur,
abaissé sous un autre chef d'argent, chargé d'une rose de gueules; --
accompagnées ou environnées, c'est lorsque autour d'une pièce principale,
comme est la croix, la bande, le sautoir, etc.,il y a plusieurs autres pièces dans
les cantons; X (72) porte: de sable à la croix d'argent, accompagnée de quatre
billettes de même;--adextrées, qui se place au côté dextre de l'écu; X (73) porte:
de sinople à trois trèfles d'argent adextrés d'une croix d'or;--aiguisées; X (74)
porte: d'or aux trois pals aiguisés d'azur;--alèsées; Xintrailles (75) porte:

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d'argent à la croix alesée de gueules;--bandées (fig. 71); barrées se dit dans le
même sens que barré; bastillées se dit d'un chef, d'une fasce, d'une bande,
crénelés vers la pointe de l'écu; X (76) porte: d'azur au chef d'argent, bastillé
d'or, de trois pièces;--bordées; X (77) porte: d'azur à la bande d'or. bordée de
gueules;--bourdonnées se dit communément d'une croix garnie, à l'extrémité de
ses bras, de boutons semblables à des bourdons de pèlerins;--bretessées. X (78)
porte: d'or à la fasce de gueules bretessées de deux pièces et deux demies;--

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bretessées à doubles. X (79) porte: de gueules à la bande bretessées à double
d'or;--contre-bretessées, X (80) porte: d'argent à la fasce bretessée et contre-
bretessée de sable;--brochantes se dit des pièces qui passent sur d'autres; du
Terrail (81) porte: d'azur au chef d'argent, chargé d'un lion issant de gueules, à
la cotice d'or brochant sur le tout;--cablées se dit d'une croix faite de cordes ou
de câbles tortillés;--cantonnées se dit lorsque, dans les quatre cantons qui
restent entre les bras d'une croix, il y a des pièces posées dans le champ; --
chargées se dit de toutes sortes de pièces sur lesquelles d'autres sont
superposées: ainsi le chef, la fasce, le pal, la bande, les chevrons, les croix, les
lions, les bordures, etc., peuvent être chargés de besants, de croissants, de roses,
etc.; X porte: d'or à trois fasces de gueules, chargées chacune de cinq sautoirs
d'argent;--chevronnées se dit d'un pal ou de toute autre pièce chargée de
chevrons, et de tout l'écu s'il en est rempli;--cléchée. Toulouse (82) porte: de
gueules à la croix cléchées, vidée et pommetée d'or;--componées, X (83) porte:
d'azur à la bande componée d'or et de gueules de cinq pièces;--cousues se dit
du chef quand il est de métal sur métal, ou de couleur sur couleur, comme aux
armoiries de la ville de Paris (on se sert aussi de ce mot pour les fasces, bandes,
chevrons, de couleur sur couleur, ou ne métal sur métal);--cramponnées.
l'évêché de Hamin en Allemagne (84) porte: d'azur à une potence cramponnée
à sénestre, croisonnée et potencée à dextre d'or;--denchées,endenchées ou
dentées, X (85) porte: de gueules à la bordure endenchée d'or; Cossé de
Brissac (86) porte: de sable à trois fasces denchées d'or. Quand les dents sont
tournées la pointe vers le sommet de l'écu, on l'exprime; diaprée, X (87) porte:
d'azur à la fasce d'or diaprée de gueules;--échiquetées, X (88) porte: d'azur au
franc quartier échiqueté d'argent et de gueules;--engrélées, c'est-à-dire, garnies
de dents très-menues,

X (89) porte: d'azur à la croix engrélée d'argent;--entées, Rochechouart (90)
porte: fascé, enté, ondé d'argent et de gueules;--entrelacées se dit de trois

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croissants, de trois anneaux et autres figures analogues, posées les unes dans les
autres;--faillies se dit des chevrons rompus; d'Oppède (91) porte: d'azur à deux
chevrons faillis d'argent, le premier à dextre, le second à sénestre;--florencées
se dit de la croix dont les bras se terminent par des fleurs de lis;--gringolées se
dit des pièces telles que les croix, sautoirs, etc, terminées par des têtes de
serpent; --haussées se dit lorsque des pièces telles que fasces, chevrons, etc.,
occupent dans l'écu une place plus élevée que celle qui leur est habituellement
affectée;--mouvantes se dit des pièces qui semblent sortir du chef, des angles,
des flancs ou de la pointe de l'écu;--ondées se dit des pièces, pals, fasces,
chevrons, bordures, etc., découpées en ondes;--resarcelées, bordées d'un
linéament d'un autre émail;--retraitées se dit des bandes, pals et fasces qui; de
l'un de leurs, cotés, ne touchent pas au bord de l'écu;--vivrées, X (92) porte:
d'or à la bande vivrée d'azur;--vidées se dit des pièces à jour, à travers
lesquelles on voit le champ de l'écu.

Les croix affectent des formes particulières; on les dit pattées, d'Argentré (93)
porte: d'argent à la croix pattée d'azur;--recercelées, X (94) porte: d'argent à la
croix recercelée de sable;--recroisettées, X (95) porte: d'argent à la croix
recroisettée de sable;--ancrées, X (951) porte: parti de gueules et d'argent à la
croix ancrée de l'un en l'autre;--fichées, X (952) porte: d'argent aux trois croix
fichées de sable, 2 et 1;--bastonnées ou clavelées, X (953) porte: d'azur à une
croix bastonnée d'or et d'argent, ou à quatre bastons, deux d'or et deux

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d'argent;--de Lorraine, X (954) porte: d'azur à la croix de Lorraine d'argent;--
tréflées, X (955) porte: d'argent à la croix tréflée de gueules;--gringolées, c'est-
à-dire dont les croisillons sont terminés par des têtes et coups de gringoles ou
guivres, X (956) porte: d'argent à la croix de gueules gringolée de sable;--
anillées ou nellées, c'est-à-dire dont les croisillons se terminent en fers de
moulins, X (957) porte: d'or à la croix nellée de sable. Les croix écotées, c'est-
à-dire composées de deux branches d'arbre dont les rameaux sont coupés,
ondées, frettées, vairées, etc., enfin chargées des figures qui chargent les pièces
honorables.

Les figures naturelles usitées dans le blason peuvent être divisées en cinq
classes: 1° les figures humaines, 2° les animaux, 3° les plantes, 4° les astres et
météores, 5° les éléments, c'est-à-dire l'eau, le feu, la terre. Les figures
humaines sont ou de l'émail ordinaire du blason ou peintes en carnation, avec
ou sans vêtements, de couleurs naturelles et ombrées. On dit: si ces figures sont
vêtues et comment, couronnées, chevelées, ombrées, etc.; on indique leur
attitude, leur geste, ce qu'elles portent et comment.

Les animaux les plus usités sont, parmi les quadrupèdes: le lion, le léopard, le
loup, le taureau, le cerf, le bélier, le sanglier, l'ours, le cheval, l'écureuil, le
chien, le chat, le lièvre, etc.; parmi les oiseaux: l'aigle, aiglettes, le corbeau, les
merlettes, le cygne, les alérions, les canetes, etc.; parmi les poissons: le bar, le
dauphin, le chabot, la truite, etc.; parmi les reptiles: le serpent, le crocodile, la
tortue, le lézard; parmi les insectes: les mouches, abeilles, taons; parmi les
animaux fantastiques ou allégoriques: la sirène, le dragon, les ampsystères ou
serpents ailés, le griffon, la salamandre, la licorne, etc. Les animaux représentés
sur les armoiries regardent ordinairement la droite de l'écu; s'ils regardent la
gauche, on les dit contournés.

Les lions et les léopards sont les animaux les plus ordinairement employés, ils
ont par-dessus tous les autres le privilége d'être héraldiques, c'est-à-dire, que

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leur forme et leur posture sont soumises à des règles fixes. Le lion est toujours
figuré de profil: il est rampant, c'est-à-dire, élevé sur ses pattes de derrière, la
patte dextre de devant élevée, et la patte sénestre de derrière en arrière; ou
passant, autrement dit léopardé, s'il paraît marcher. Le léopard montre toujours
son masque de face, sa posture habituelle est d'être passant; s'il rampe, on le dit
lionné ou rampant.

Le lion et le léopard ont des termes accessoires qui leur sont communs; ils sont
armés, lampassés, accolés, membrés, couronnés, adossés, affrontés, contournés,
contrepassants, issants, naissants, mornés, diffamés, burellés, bandés, coupés,
partis, fascés, échiquetés, d'hermine, de vair. Le lion armé se dit des ongles qui
peuvent être d'un émail différent de celui du reste du corps; lampassé, de la
langue; morné, lorsqu'il n'a ni langue, ni dents ni ongles; diffamé, lorsqu'il n'a
pas de queue. Olivier de Clisson, connétable de France sous Charles VI, portait:
de gueules au lion d'argent armé, lampassé et couronné d'or, etc.

Pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, les animaux héraldiques étaient figurés
d'après certaines formes de convention qu'il est nécessaire de bien connaître,
car ce n'est pas sans raison qu'elles avaient été adoptées. Les différentes figures
qui couvrent l'écu étant destinées le plus souvent à être vues de loin, il fallait
que leur forme fût très-accentuée. Les artistes de ces époques l'avaient compris;
si les membres des animaux ne sont pas bien détachés, si leur mouvement n'est
pas exagéré, si leur physionomie n'est pas parfaitement distincte, à une certaine
distance ces figures perdent leur caractère particulier, et ne présentent plus
qu'une tache confuse. Depuis le XVIe siècle le dessin décoratif s'est amolli, et
les figures héraldiques ont perdu ce caractère qui les faisait facilement
reconnaître. On a voulu donner aux animaux une physionomie plus réelle, et
comme l'art héraldique est un art purement de convention, cette tentative était
contraire à son principe. Il est donc d'une grande importance de se pénétrer des
formes traditionnelles données aux animaux comme à toutes les autres figures,
lorsqu'il s'agit de peindre des armoiries. Bien que nous ne puissions dans ce
résumé donner des exemples trop nombreux, nous essaierons cependant de
réunir quelques types qui feront comprendre combien l'on s'est écarté, dans les
derniers siècles, des formes qui n'avaient pas été adoptées sans cause, et
combien il est utile de les connaître: car, dans tous les armoriaux imprimés
depuis la Renaissance, ces types ont été chaque jour de plus en plus défigurés;
c'est tout au plus si dans les derniers ouvrages qui traitent de cette matière on
trouve quelques vestiges d'un dessin qui n'eut pas dû souffrir d'altération,
puisque les armoiries sont des signes dont le principal mérite est de perpétuer

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une tradition. C'est surtout dans les monuments du XIVe siècle que nous
chercherons ces types, car c'est pendant ce siècle que l'art héraldique adopta des
figures dont les caractères bien tranchés furent reproduits sans modifications
sensibles jusqu'au moment où les artistes, habitués à une imitation vulgaire de
la nature, ne comprirent plus les lois fondamentales de la décoration appliquée
aux monuments, aux meubles, aux armes, aux vêtements. Voici donc quelques-
unes de ces figures:

Nous commencerons par le lion rampant (96); A, couronné.

Passant ou léopardé (97).

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Issant (98).

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Le léopard (99).

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Le loup passant (100); ravissant, lorsqu'il est posé sur ses pattes de derrière.

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Le cerf (101).

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Le sanglier(102).

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L'aigle éployée (103).

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Au vol abaissé (103 bis).

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Les merlettes (104).

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Les alérions (105).

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Le bar (106).

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Le dauphin (107).

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Le chabot (108).

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La syrène (109).

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Le dragon (110).

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Le griffon (111).

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Les plantes, arbres, fleurs, fruits sont souvent employés dans les armoiries. Si
ce sont des arbres, on les désigne par leur nom. Nogaret porte: d'argent au
noyer de sinople arraché, c'est-à-dire dont les racines sont visibles et se
détachent sur le champ de l'écu.

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Quelques arbres sont figurés d'une manière conventionnelle. Créqui (112)
porte: d'or au créquier de gueules. On désigne par chicot des troncs d'arbre
coupé, sans feuilles. Lorsque des feuilles sont posées sur le champ, on en
indique le nombre et l'espèce.

Il en est de même pour les fruits. Les noisettes dans leur enveloppe sont dites,
en blason, coquerelles. Les fleurs se désignent par le nombre de leurs feuilles,
trèfle, quarte-feuilles, quinte-feuilles. Toutes sortes de fleurs sont employées
dans les armoiries; cependant on ne rencontre guère avant le XVe siècle que les
roses, le pavot, le trèfle, les quarte et quinte-feuilles et la fleur de lis 257. En
désignant l'espèce et le nombre des fleurs ou fruits dans l'écu, on doit
également indiquer s'ils sont accompagnés de feuilles, on les dit alors feuillés;
s'ils pendent à une branche, on les dit soutenus. Les fruits que l'on rencontre le
plus souvent dans les anciennes armoiries sont: les pommes, les pommes de
pin, les raisins, les glands, les coquerelles. Les quarte et quinte-feuilles sont
percées par le milieu d'un trou rond, qui laisse voir le champ de l'écu. La rose
se dit boutonnée lorsque son coeur n'est pas du même émail que la fleur. Parmi
les astres, ceux qui sont le plus anciennement employés sont le soleil, les
étoiles et le croissant; le soleil est toujours or. Quand il est de couleur, il prend
le nom d'ombre de soleil. La position du croissant est d'être montant, c'est-à-
dire que ses cornes sont tournées vers le chef de l'écu. Quand ses cornes
regardent la pointe de l'écu, on le dit versé; tourné lorsqu'elles regardent le

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flanc dextre; contourné si elles regardent le flanc sénestre. On dit encore des
croissants en nombre, et suivant leur position, qu'ils sont tournés en bande,
adossés, appointés, affrontés, mal ordonnés. L'étoile est ordinairement de cinq
pointes; s'il y en a davantage, il faut le spécifier en blasonnant. X porte: de
gueules à trois étoiles de huit raies d'or, 2 et 1. L'arc-en-ciel se peint toujours
au naturel, en fasce, légèrement cintré.

Les éléments, qui sont le feu, la terre et l'eau, se présentent sous diverses
formes: le feu est flamme, flambeau allumé, brandons, charbons ardents; la
terre est figurée sous forme de monts, roches, terrasses; l'eau sous forme
d'ondes, de sources, de rivières.

Les figures artificielles qui entrent dans les armoiries sont: 1° les instruments
de cérémonies sacrées ou profanes; 2° les vêtements ou ustensiles vulgaires; 3°
les armes de guerre, de chasse; 4° les bâtiments, tours, villes, châteaux, ponts,
portes, gallées, naves ou nefs (galères et navires), etc.; 5° les instruments des
arts ou des métiers. Il est nécessaire, suivant la méthode ordinaire, de désigner
ces différents objets par leurs noms en blasonnant, de marquer leur situation,
leur nombre et les émaux des différents attributs qu'ils peuvent recevoir. Du Lis
(113) porte: d'azur à une épée d'argent en pal la pointe en haut, surmontée
d'une couronne et accostée de deux fleurs de lis de même.

Parmi les armes le plus ordinairement figurées dans les anciennes armoiries, on
distingue les épées, les badelaires (épées courtes, larges et recourbées), les

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flèches, les lances, les haches, les masses, les étriers. les éperons, les molettes
d'éperons, les heaumes, les cors, les huchets, les épieux, les rets, etc.

Les châteaux sont quelquefois surmontés de tourelles, on les dit alors sommés
de tant; on les dit maçonnés de..., lorsque les joints de pierre sont indiqués par
un émail différent. Le royaume de Castille (114) porte: de gueules, au château
sommé de trois tours d'or, maçonné, ajouré d'azur.

Les tours surmontées d'une tourelle se disent donjonnées. Si les tours n'ont
point de donjons, mais seulement un couronnement crénelé, on doit dire
crénelé de tant de pièces.

Ajouré se dit lorsque les portes ou fenêtres des tours ou châteaux sont d'un
émail différent du bâtiment. Les mêmes termes s'appliquent aux autres
bâtiments. Essoré se dit d'un bâtiment dont le toit est d'un autre émail.

Un navire est fretté, habillé, lorsqu'il est muni de tous ses agrès et voiles. Paris
(115) porte: de gueules à la nef frettée, habillée d'argent flottant sur des ondes
de même, au chef cousu de France ancien. Si le navire est sans mâts et sans
voiles, on dit: navire arrêté. Quand les ancres sont peintes de différents émaux,

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on doit le spécifier. La trabe est la traverse, la stangue c'est la tige, les gumènes
sont les câbles qui attachent l'ancre.

Nous n'entrerons pas dans de plus amples détails pour ce qui concerne les
divers instruments ou bâtiments qui figurent dans les armoiries; nous renvoyons
nos lecteurs aux traités spéciaux.

Brisure, en termes de blason, est un changement que l'on fait subir aux
armoiries pour distinguer les branches d'une même famille. On ne brisait dans
l'origine que par le changement de toutes les pièces, en conservant seulement
les émaux. Ainsi les comtes de Vermandois, sortis de la maison de France,
portaient: échiqueté d'or et d'azur, au chef de France. Plus tard on brisa en
changeant les émaux et conservant les pièces. La branche aîné de Mailli porte:
d'or à trois maillets de sinople; les Mailli de Bourgogne portent: de gueules à
trois maillets d'or: d'autres branches portent: d'or aux maillets de sable, d'or à
trois maillets d'azur. On brisa aussi en changeant la situation des pièces, ou en
retranchant quelques-unes des pièces. Mais la manière de briser qui fut la plus
ordinaire en France consistait à ajouter une pièce nouvelle aux armoiries
pleines de la famille. Dès la fin du XIIIe siècle les princes du sang de la maison
de France brisèrent de cette manière, et l'on choisit comme brisure des pièces
qui n'altéraient pas le blason principal, tels que le lambel; Orléans porte: de
France au lambel à trois pendants d'argent pour brisure;--la bordure, Anjou
porte: de France à la bordure de gueules;--le bâton peri, Bourbon porte: de
France au bâton peri en bande de gueules;--le canton, la molette d'éperon, le
croissant, l'étoile, le besant, la coquille, la croisette, la tierce quarte ou quinte
feuille. On brise encore en écartelant les armes de sa maison avec les armes
d'une famille dans laquelle on a pris alliance.

Dans les exemples que nous avons donnés, nous avons choisi pour les écus la
forme généralement adoptée pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles 258, forme
qui fut modifiée pendant les XVIe et XVIIe siècles; on leur donna alors un
contour moins aigu et terminé souvent à la pointe en accolade.

Les femmes mariées portent des écus accolés; le premier écusson donne les
armes de l'époux, et le second les leurs. Pour les écus des filles, on adopta, dès
le XIVe siècle, la forme d'un losange.

Des figures accessoires accompagnent les écus armoyés. À dater de la fin du
XIVe siècle, on voit fréquemment les écus soutenus par des supports et tenants,

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surmontés quelquefois de cimiers, timbres, et se détachant sur des lambrequins.

Le support est un arbre, auquel est suspendu l'écu; les tenants sont une ou deux
figures d'hommes d'armes, chevaliers, couverts de leurs armures et de la cotte
armoyée aux armes de l'écu. L'origine de cette manière d'accompagner l'écu se
trouve dans les tombeaux des XIIIe et XIVe siècles. Dans l'église de l'abbaye de
Maubuisson, devant l'autel de saint Michel, on voyait, à la fin du siècle dernier,
le tombeau de Clarembaud de Vendel, sur lequel ce personnage était représenté
vêtu d'une cotte de mailles avec son écu placé sur le corps, émanché de quatre
pièces. Il existe encore dans les cryptes de l'église de Saint-Denis un assez
grand nombre de statues de princes du sang royal, morts à la fin du XIIIe siècle
ou au commencement du XIVe, qui sont représentés de la même manière,
couchés sur leurs tombes. Nous citerons entre autres celle de Robert de France,
comte de Clermont, seigneur de Bourbon (provenant des jacobins de Paris),
ayant son écu pendu en bandoulière incliné du côté gauche, portant: de France
(ancien) à la cotice de gueules; celle de Louis de Bourbon, petit-fils de saint
Louis, de même; celle de Charles d'Alençon dont l'écu porte: de France
(ancien) à la bordure de gueules chargée de seize besants de..., etc. (voy.
TOMBEAU). Dans les deniers d'or, Philippe de Valois est représenté assis sur
un pliant, tenant son épée haute de la main droite et de la gauche s'appuyant sur
l'écu de France. Dans les nobles à la rose et les nobles Henri d'Angleterre, ce
prince est figuré debout dans un navire dont il sort à mi-corps, tenant en sa
droite une épée haute et en sa gauche un écu écartelé de France et d'Angleterre.
Dans les Angelots l'écu est attaché à une croix qui tient lieu de mât au vaisseau.
Prenant la partie pour le tout, on donna bientôt à ces monnaies d'or le nom
d'écus d'or.

Il est encore une façon de tenants, c'est celle qui consiste à faire porter l'écu par
des mores, des sauvages, des sirènes, des animaux réels ou fabuleux. L'origine
de cet usage se trouve dans les tournois. Les chevaliers faisaient porter leurs
lances, heaumes et écus par des pages et valets déguisés en personnages
étranges ou en animaux. Pour ouvrir le pas d'armes les tenants du tournoi
faisaient attacher leurs écus à des arbres sur les grands chemins, ou en certains
lieux assignés, afin que ceux qui voudraient combattre contre eux allassent
toucher ces écus. Pour les garder on mettait des nains, des géants, des mores,
des hommes déguisés en monstres ou en bêtes sauvages; un ou plusieurs
hérauts d'armes prenaient les noms de ceux qui touchaient les écus des tenants.
Au célèbre tournoi qui eut lieu en 1346, le premier de mai, à Chambéry,
Amédée VI de Savoie fit attacher son écu à un arbre, et le fit garder par deux

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grands lions, qui depuis cette époque devinrent les tenants des armoiries de
Savoie; ce prince choisit probablement ces animaux pour tenants, parce que le
Chablais et la duché d'Aoste, ses deux principales seigneuries, avaient des lions
pour armoiries. Les écus armoyés, timbres, cimiers et devises des chevaliers qui
figurèrent à ce tournoi, restèrent déposés au nombre de vingt pendant trois
siècles dans la grande église des pères de Saint-François à Chambéry; ce ne fut
qu'en 1660 environ que les bons pères, en faisant badigeonner leur église,
enlevèrent ce précieux monument.

Charles VI paraît être le premier des rois de France qui ait fait porter son écu et
sa devise par des tenants. Juvénal des Ursins raconte que ce prince, allant à
Senlis pour chasser, poursuivit un cerf qui avait au cou une chaîne de cuivre
doré; il voulut que ce cerf fût pris aux lacs sans le tuer, ce qui fut exécuté, «et
trouva-t-on qu'il avoit au col ladite chaîne où avoit écrit: Cæsar hoc mihi
donavit. Et dès lors, le roy, de son mouvement, porta en devise le cerf volant
couronné d'or au col, et partout où on mettoit ses armes, y avoit deux cerfs
tenant ses armes d'un côté et de l'autre. 1380.» Depuis, Charles VII, Louis XI et
Charles VIII, conservèrent les cerfs ailés comme tenants des armes royales.
Louis XII et François Ier prirent pour tenants, le premier, des porcs-épics, le
second, des salamandres, qui étaient les animaux de leurs devises. A partir du
XVIe siècle, presque toutes les familles de la noblesse française adoptèrent des
tenants pour leurs armoiries; mais cet usage n'avait rien de rigoureux, et on
changeait souvent, suivant les circonstances, les supports ou tenants de ses
armes. Telle famille, qui avait pour tenants de son écusson des sauvages ou des
mores, le faisant peindre dans une chapelle, changeait ces figures profanes
contre des anges. Les armes de Savoye, par exemple, dont nous avons parlé,
étaient soutenues par un ange sur l'une des portes du couvent de Saint-François
à Chambéry, avec cette devise: Crux fidelis inter omnes. Les armoiries des
villes furent aussi, à partir du XVe siècle, représentées avec des supports: Bâle
a pour support un dragon; Bordeaux deux béliers; Avignon deux gerfauts, avec
cette devise: Unguibus et rostro. Souvent les supports furent donnés par le nom
des familles; ainsi la maison des Ursins avait deux ours pour supports. Les
supports sont parfois variés; les rois d'Angleterre ont pour supports de leurs
armes, à droite, un léopard couronné armé et lampassé d'azur, à gauche, une
licorne d'argent accolée d'une couronne et attachée à une chaîne d'or passant
entre les deux pieds de devant et retournant sur le dos. Mais ces supports sont
postérieurs à la réunion de l'Écosse au royaume d'Angleterre; avant cette
époque, les supports des armes d'Angleterre étaient un lion et un dragon, ce
dernier symbole à cause de l'ordre de la Jarretière dédié à saint Georges.

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Pendant les tournois et avant l'entrée en lice, il était d'usage d'exposer les
armoiries des combattants sur de riches tapis. Peut-être est-ce là l'origine des
lambrequins sur lesquels, à partir du XVe siècle, on peignit les armoiries.
Lorsqu'un tenant se présentait au pas d'armes, son écu ou sa targe était, dans
certaines circonstances, suspendu dans un pavillon qu'il fallait ouvrir pour le
faire toucher par ceux qui se faisaient inscrire pour jouter. «Le premier samedy
du mois de may l'an 1450, le pavillon fut tendu, comme il estoit de coutume, et
comme toujours se continua chacun samedy de l'an, durant l'emprise des
susdicts. Si vint audict pavillon un jeune escuyer de Bourgogne, nommé Gérard
de Rossillon, beau compaignon, haut et droit, et de belle taille; et s'adreça ledict
escuyer à Charolois le héraut, luy requérant qu'il luy fist ouverture; car il
vouloit toucher la targe blanche, en intention de combatre le chevalier
entrepreneur de la hache, jusques à l'accomplissement de vingt-cinq coups.
Ledict héraut luy fist ouverture, et ledict Gérard toucha: et de ce fut faict le
rapport à messire Jacques de Lalain, qui prestement envoya devers luy pour
prendre jour... 259» On peut voir encore dans cet usage l'origine des
lambrequins qui semblent découvrir l'écu. Il faut dire aussi que dès le XVe
siècle les heaumes des chevaliers qui devaient jouter étaient armés d'un
lambrequin en étoffe ou en cuir doré et peint, déchiqueté sur les bords; cette
sorte de parure qui accompagne le timbre surmontant l'écu, et qui tombe des
deux côtés, paraît être le principe de cet accessoire que l'on trouve joint aux
armoiries pendant les XVe et XVIe siècles... «Le tymbre doibt estre sur une
pièce de cuir boully, laquelle doibt estre bien faultrée d'ung doy d'espez, ou plus
par dedans; et doibt contenir ladite pièce de cuir tout le sommet du heaulme, et
sera couverte ladite pièce du lambequin, armoyé des armes de cellui qui le
portera. Et sur ledit lambequin, au plus hault du sommet, sera assis ledit
tymbre, et autour d'icellui aura ung tortis des couleurs que vouldra ledit
tournoyeur, du gros du bras ou plus ou moins à son plaisir 260.» Nous l'avons
dit déjà au commencement de cet article, les chevaliers et princes qui se
présentaient dans la lice pour jouter adoptaient des armes de fantaisie et ne
paraissaient avec leurs armes héréditaires qu'exceptionnellement. On prenait
trop au sérieux les armoiries de famille pour les livrer aux hasards de combats
qui n'étaient qu'un jeu. Il est curieux de lire à ce sujet le passage des Mémoires
d'Olivier de la Marche, fort expert en ces matières. «D'autre part, dit-il 261, se
présenta Michau de Certaines sur un cheval couvert de ses armes: dont
plusieurs gens s'émerveillèrent; et sembloit à plusieurs, que considéré que les
armes d'un noble homme sont et doyvent estre l'émail et la noble marque de son
ancienne noblesse, que nullement ne se doit mettre en danger d'estre trébuchée,

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renversée, abatue, ne foulée si bas qu'à terre, tant que le noble homme le peut
détourner ou deffendre: car d'aventurer la riche monstre de ses armes, l'homme
aventure plus que son honneur, pour ce que d'aventurer son honneur n'est
despense que le sien, et ce où chacun a pouvoir; mais d'aventurer ses armes,
c'est mis en avanture la parure de ses parens et de son lignage, et avanturé à
petit prix ce où il ne peut avoir que la quantité de sa part; et en celle manière est
mis à la mercy d'un cheval et d'une beste irraisonnable (qui peut estre portée à
terre par une dure atteinte, ou choper à par soy ou mémarcher); ce que le plus
preux et plus seur homme du monde ressongue bien, et doute de porter sur son
dos en tel cas...»

La veille du tournoi les tournoyeurs étaient invités à faire déposer leurs armes,
heaumes, timbres et bannières à l'hôtel des juges diseurs. Ces armes, déposées
sous les portiques de la cour, étaient examinées par les juges pour en faire le
département. «Item, et quant tous les heaulmes seront ainsi mis et ordonnez
pour les départir, viendront toutes les dames et damoiselles et tous seigneurs,
chevaliers et escuiers, en les visitant d'ung bout à autre, là présens les juges qui
maineront troys ou quatre tours les dames pour bien veoir et visiter les timbres
et y aura ung hérault ou poursuivant qui dira aux dames, selon l'endroit où elles
seront, le nom de ceulx à qui sont les timbres, ad ce que s'il y en a nul qui ait
des dames mesdit, et elles touchent son timbre, qu'il soit le lendemain pour
recommandé. Touteffoiz nul ne doibt estre batu audit tournoy, se non par l'advis
et ordonnance des juges, et le cas bien desbatu et attaint au vray, estre trouvé tel
qu'il mérite pugnicion; et lors en ce cas doibt estre si bien batu le mesdisant, et
que ses épaules s'en sentent très-bien, et par manière que une autreffois ne parle
ou médie ainsi deshonnestement des dames, comme il a accoutumé 262.»

Ces timbres, dont on surmonta les écussons armoyés, ne furent, comme les
supports et tenants, que des accessoires variables pendant le cours du XVe
siècle. Un noble qui avait jouté d'une façon brillante pendant la durée d'un
tournoi, la tête couverte d'un heaume timbré de quelque emblème singulier, et
sous le nom du chevalier de la licorne, du dragon, etc., timbrait de ce heaume
l'écu des armes de sa famille, pendant un certain temps, ou sa vie durant, si de
nouvelles prouesses ne faisaient oublier les premières. Ce ne fut qu'à la fin du
XVe siècle que l'on adopta pour les timbres, comme pour les couronnes, des
formes qui indiquèrent le degré de noblesse ou les titres des nobles (voy.
LAMBREQUIN, TIMBRE). Ce n'est qu'au XVIIe siècle que les armes de
France furent couvertes et enveloppées d'un pavillon ou tente, c'est-à-dire d'un
baldaquin et de deux courtines, ce support ou enveloppe étant réservée depuis

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lors pour les empereurs et rois. Voici comment se blasonnaient ces armes:
d'azur à trois fleurs de lis d'or, deux et une, l'écu environné des colliers des
ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, timbré d'un casque entièrement
ouvert, d'or; par dessus, la couronne fermée à l'impériale de huit rayons,
hautement exhaussée d'une double fleur de lis d'or, qui est le cimier; pour
tenants, deux anges vêtus de la cotte d'arme de France; le tout couvert du
pavillon royal semé de France, doublé d'hermine, et pour devise: «Lilia non
laborant, neque nent.» Sous Henri IV et Louis XIII, l'écu de Navarre était
accolé à celui de France, et l'un des anges était vêtu de la cotte d'armes de
Navarre. Jusqu'à Charles V, les fleurs de lis étaient sans nombre sur champ
d'azur; ce fut ce prince qui réduisit leur nombre à trois en l'honneur de la
Sainte-Trinité. Depuis le XVIIe siècle, les ducs et pairs enveloppèrent leurs
armes du pavillon, mais à une seule courtine. L'origine de cette enveloppe est,
comme nous l'avons vu plus haut, le pavillon dans lequel les tournoyeurs se
retiraient avant ou après l'entrée en lice, et non point le manteau impérial, royal
ou ducal; c'est donc un contre-sens de placer la couronne au-dessus du pavillon,
le pavillon devrait au contraire recouvrir la couronne; et, en effet, dans les
premières armes peintes avec le pavillon, la couronne est posée sur l'écu, et le
pavillon enveloppe le tout. Cette erreur, que nous voyons se perpétuer, indique
combien il est essentiel, en fait d'armoiries, de connaître les origines de toutes
les parties principales ou accessoires qui les doivent composer.

Le clergé régulier et séculier, comme seigneur féodal, adopta des armes dès le
XIIIe siècle; c'est-à-dire que les abbayes, les chapitres, les évêchés eurent leurs
armes; ce qui n'empêcha pas les évêques de porter leurs armes héréditaires.
Ceux-ci, pour distinguer leurs écussons de ceux des membres séculiers de leur
famille, les surmontèrent du chapeau épiscopal ou de la mitre, alors que la
noblesse ne posait aucun signe au-dessus de ses armes. Nous avons vu des clés
de voûte, des peintures des XIIIe et XIVe siècles, où les écussons des évêques
sont surmontés du chapeau ou de la mitre 263. Le chapeau épiscopal et le
chapeau de cardinal ont la même forme; seulement le premier est vert et n'a que
dix glands aux cordons de chaque côté, posés 1, 2, 3 et 4; tandis que le second
est rouge et les cordons terminés chacun par quinze glands, posés 1, 2, 3, 4 et 5.

Dès le XIIIe siècle la décoration peinte ou sculptée admit dans les édifices un
grand nombre de figures héraldiques, et les armoiries exercèrent une influence
sur les artistes jusqu'au commencement du XVIe siècle. La peinture
monumentale n'emploie guère, pendant les XIIIe, XIVe et XVe siècles, que les
émaux héraldiques; elle ne modèle pas ses ornements, mais, comme dans le

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blason, les couche à plat en les redessinant par un trait noir. Les harmonies de
la peinture héraldique se retrouvent partout pendant ces époques. Nous
développons ces observations dans le mot PEINTURE, auquel nous renvoyons
nos lecteurs.

Un grand nombre de vitraux de l'époque de saint Louis ont pour bordure et
même pour fonds des fleurs de lis, des tours de Castille. A Notre-Dame de Paris
deux des portails de la façade présentaient dans leurs soubassements des fleurs
de lis gravées en creux. Il en est de même au portail de l'église de Saint-Jean-
des-Vignes à Soissons. Le trumeau central de la porte principale de l'église de
Semur en Auxois, qui date de la première moitié du XIIIe siècle, est couvert des
armes de Bourgogne et de fleurs de lis sculptées en relief. A Reims, à Chartres,
les vitraux des cathédrales sont remplis de fleurs de lis. À la cathédrale de
Troyes on rencontre dans les vitraux du XIVe siècle les armes des évêques,
celles de Champagne. Les villes et les corporations mêmes prirent aussi des
armoiries; les bonnes villes, celles qui s'étaient plus particulièrement associées
aux efforts du pouvoir royal pour s'affranchir de la féodalité, eurent le droit de
placer en chef les armes de France; telles étaient les armes de Paris, d'Amiens,
de Narbonne, de Tours, de Saintes, de Lyon, de Béziers, de Toulouse, d'Uzès,
de Castres, etc. Quelques villes mêmes portaient: de France, particulièrement
dans le Languedoc. Les corporations prenaient pour armes généralement des
figures tirées des métiers qu'elles exerçaient; il en était de même pour les
bourgeois annoblis. En Picardie beaucoup d'armoiries des XVe et XVIe siècles
sont des rébus ou armes parlantes, mais la plupart de ces armes appartenaient à
des familles sorties de la classe industrielle et commerçante de cette province.

Ce fut à la fin du XIIIe siècle, sous Philippe le Hardi, que parurent les
premières lettres de noblesse en faveur d'un orfévre nommé Raoul (1270) 264.
Depuis lors les rois de France usèrent largement de leur prérogative; mais ils ne
purent faire que l'ancienne noblesse d'extraction considérât ces nouveaux
annoblis comme gentilhommes. Les armoiries de la nouvelle noblesse,
composées non plus au camp, en face de l'ennemi, mais par quelque héraut
dans le fond de son cabinet, n'ont pas cette originalité d'aspect, cette netteté et
cette franchise dans la répartition des émaux et des figures que nous trouvons
dans les armoiries de l'ancienne noblesse.

Au commencement de son règne, Louis XV renchérit encore sur ses
prédécesseurs en instituant la Noblesse militaire 265. Les considérants qui
précèdent cet édit indiquent encore des ménagements envers la noblesse de

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race, et les tendances de la monarchie, désormais maîtresse de la féodalité. Les
grands exemples de zèle et de courage que la Noblesse de notre Roïaume a
donné pendant le cours de la dernière guerre, disent ces considérants, ont été si
dignement suivis par ceux qui n'avaient pas les mêmes avantages du côté de la
naissance, que nous ne perdrons jamais le souvenir de la généreuse émulation
avec laquelle nous les avons vus combattre et vaincre nos ennemis: nous leur
avons déjà donné des témoignages authentiques de notre satisfaction, par les
grades, les honneurs et les autres récompenses que nous leur avons accordés;
mais nous avons considéré que ces grâces, personnelles à ceux qui les ont
obtenues, s'éteindront un jour avec eux, et rien ne nous a paru plus digne de la
bonté du Souverain que de faire passer jusqu'à la postérité les distinctions qu'ils
ont si justement acquises par leurs services. La Noblesse la plus ancienne de
nos États, qui doit sa première origine à la gloire des armes, verra sans doute
avec plaisir que nous regardons la communication de ses Privilèges comme le
prix le plus flatteur que puissent obtenir ceux qui ont marché sur ses traces
pendant la guerre. Déjà annoblis par leurs actions, ils ont le mérite de la
Noblesse, s'ils n'en ont pas encore le titre; et nous nous portons d'autant plus
volontiers à le leur accorder, que nous suppléerons par ce moyen à ce qui
pouvait manquer à la perfection des lois précédentes, en établissant dans notre
Roïaume une Noblesse Militaire qui puisse s'acquérir de droit par les armes,
sans lettres particulières d'annoblissement. Le Roi Henry IV avait eu le même
objet dans l'article XXV de l'édit sur les tailles, qu'il donna en 1600...»

L'institution des ordres militaires avait créé au XIIe siècle des confréries assez
puissantes pour alarmer les rois de la chrétienté. C'était la féodalité, non plus
rivale et disséminée, mais organisée, armée et pouvant dicter les plus dures
conditions aux souverains. Le pouvoir monarchique, après avoir brisé le
faisceau, voulut le relier autour de lui et s'en faire un rempart; il institua
pendant les XVe et VIe siècles les ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit,
pendant le XVIIe l'ordre de Saint-Louis, et plus tard encore Louis XV établit
l'ordre du Mérite-Militaire peu de temps après la promulgation de l'édit dont
nous avons cité un extrait. Ces institutions effaçaient les derniers écussons
armoyés. Désormais la noblesse devait se reconnaître par un signe général, non
plus par des signes individuels. La monarchie tendait à mettre sur le même
rang, à couvrir du même manteau, toute noblesse, qu'elle fût ancienne ou
nouvelle, et la nuit du 4 août 1789 vit briser, par l'assemblée constituante, des
écussons qui, voilés par le pouvoir royal, n'étaient pour la foule que le signe de
priviléges injustes, non plus le souvenir et la marque d'immenses services
rendus à la patrie. L'écusson royal de Louis XIV avait couvert tous ceux de la

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noblesse française; au jour du danger il se trouva seul; il fut brisé; cela devait
être.
Note 254: (retour) Blasonner vient du mot allemand blasen (sonner du cor): «C'était
autrefois la coutume de ceux qui se présentaient pour entrer en lice dans les tournois,
de notifier ainsi leur arrivée; ensuite les hérauts sonnaient de la trompette,
blasonnaient les armes des chevaliers, les décrivaient à haute voix, et se répandaient
quelquefois en éloges au sujet de ces guerriers.» (Nouv. Méth. du blason, ou l'art
hérald. du P. Ménestrier, mise dans un meill. ordre, etc., par M. L***. In-8°, Lyon,
1770.)

Note 255: (retour) «Louis le Jeune est le premier de nos rois qui soit représenté avec
des fleurs de lys à la main et sur sa couronne. Lorsqu'il fit couronner son fils, il
voulut que la dalmatique et les bottines du jeune prince fussent de couleur d'azur et
semées de fleurs de lys d'or.» (Ibid.)

Note 256: (retour) Il est entendu que, conformément à la méthode employée depuis
le XVIIe siècle pour faire reconnaître par la gravure les émaux des armoiries, nous
exprimons l'argent par l'absence de toute hachure, l'or par un pointillé, l'azur par des
hachures horizontales, gueules par des hachures verticales, le sinople par des
hachures diagonales de droite à gauche (de l'écu), le pourpre par des lignes
diagonales de gauche à droite, le sable par du noir sans travail, bien que dans la
gravure en taille-douce ou l'intaille, on l'indique par des hachures horizontales et
verticales croisées.

Note 257: (retour) Voyez le mot FLEUR DE LIS.

Note 258: (retour) Il ne paraît pas que des règles fixes aient été adoptées pendant les
XIIIe et XVIe siècles pour la forme ou la proportion à donner aux écus, ils sont plus
ou moins longs par rapport à leur largeur ou plus ou moins carrés; il en existe au
XIIIe siècle (dans les peintures de l'église des Jacobins d'Agen, par exemple) qui
sont terminés à la pointe en demi-cercle.

Note 259: (retour) Mémoire d'Olivier de la Marche. liv. I, chap, XXI.

Note 260: (retour) Traicté le la forme et devis d'ung tournoy. Les manants du livre
des tournois par le roi Réné. Bib. imp. (Voir celui n°8351).

Note 261: (retour) Liv. I, char. XXI.

Note 262: (retour) Traicté de la forme et dev. d'ung tournoy, Bib. imp. man. 8351; et
les OEuvres chois. du roi Réné, par M. le comte de Qnatrebarbes. Angers, 1835.

Note 263: (retour) A Vézelay, XIIIe siècle; dans la cathédrale de Carcassonne, XIVe
siècle, etc.

Note 264: (retour) Le présid. Hénault, Abrégé chron. de l'Histoire de France.

Note 265: (retour) Édit du mois de novembre 1750.

Page 619

ARONDE, s. f. (Queue d'). Sorte de crampon de métal, de bois ou de pierre,
ayant la forme en double d'une queue d'hirondelle, et qui sert à maintenir
l'écartement de deux pierres, à réunir des
pièces de bois de charpente, des madriers,
des planches (1). Cette espèce de crampon
a été employé de toute antiquité.
Lorsqu'on déposa l'obélisque de Louqsor
pour le transporter en France, on trouva
sous le lit inférieur de ce bloc de granit
une queue d'aronde en bois qui y avait été
incrustée dans l'origine pour prévenir la
rupture d'un fil. Dans les fragments de
constructions antiques dont on s'est servi
à l'époque gallo-romaine pour élever des enceintes de villes, on rencontre
souvent des entailles qui indiquent l'emploi fréquent de queues d'aronde en fer
ou en bronze. Nous en avons trouvé en bois dans des constructions romanes de
la première époque. Quelquefois aussi la bascule des chapiteaux des colonnes
engagées, cantonnant des piles carrées, des XIe et VIIe siècles, est maintenue
postérieurement par une fausse coupe en queue d'aronde (2). Il en est de même
pour les corbeaux formant une forte saillie et destinés à porter un poids en
bascule (3).

Page 620

Page 621

Mais c'est surtout dans les ouvrages de charpente que la queue d'aronde a été
employée pendant le moyen âge. Les entraits des fermes dans les charpentes de
combles des XIIIe, XIVe et XVe siècles sont généralement assemblés dans les
sablières doubles en queue d'aronde et à mi-bois (4), afin d'arrêter la poussée
des chevrons portant ferme et reposant sur ces sablières d'un entrait à l'autre
(voy. CHARPENTE). L'usage des languettes et embrèvements étant peu
commun dans la menuiserie antérieure au XVe siècle, les membrures des huis,
les madriers, sont souvent réunis par des queues d'aronde entaillées à mi-bois
(5). Dans ce cas, les menuisiers ont eu le soin de choisir, pour les queues
d'aronde, des bois très-durs et tenaces, tels que l'orme, les parties noueuses du
noyer ou du chêne.

Page 622

Page 623

Les architectes des XVe et XVIe siècles usèrent et abusèrent de la queue
d'aronde en pierre pour maintenir de grands encorbellements, pour suspendre
des clefs de voûte ou des sommiers recevant des arcs sans le secours d'un point
d'appui (6) (voy. CLEF pendante, VOUTE). Les queues d'aronde en pierre ont
l'inconvénient de casser facilement au point faible; la pierre n'ayant pas
d'élasticité, le moindre mouvement dans les blocs que ces queues doivent
réunir, les brise, et rend leur emploi inutile.

FIN DU TOME PREMIER.

Paris.--Imprimé chez Bonaventure et Ducessois. 55, quai des
Grands-Augustins.

Page 624

TABLE PROVISOIRE
DES MOTS CONTENUS DANS LE TOME PREMIER.

Abaque (Tailloir) Arbalétrier
Abat-sons Arbre
Abat-voix Arbre de Jessé
Abbaye Arc
Abside Arc-boutant
Accolade Arcade
Accoudoir Arcature
Agrafe Arche (d'Alliance)
Aiguille Architecte
Albâtre Architecture
Alignement Architecture religieuse
Allége --monastique
Ames (les) --civile
Amortissement --militaire
Ancre Architrave
Ange Ardoises
Animaux Arête
Annelée Arêtier
Apocalypse Arêtière
Apôtres Argent
Appareil Armature
Appentis Armoire
Application Armoirie
Appui Aronde

Page 625

FIN DE LA TABLE PROVISOIRE DU TOME PREMIER.

Page 626

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DICTIONNAIRE
RAISONNÉ DE L'ARCHITECTURE FRANÇAISE DU XIE AU XVIE
SIÈCLE - TOME 1 - (A) ***

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