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Title: Mémoires de Hector Berlioz

Author: Hector Berlioz

Release date: August 20, 2008 [eBook #26370]

Language: French

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HECTOR BERLIOZ ***

NOUVELLE ÉDITION

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BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE

———

MÉMOIRES
DE

HECTOR
BERLIOZ
comprenant

S E S V O YA G E S E N I TA L I E , E N
ALLEMAGNE,
EN RUSSIE ET EN ANGLETERRE
1803-1865

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

Page 5

life's but a walking shadow, etc.

La vie n'est qu'une ombre qui passe; un
pauvre comédien qui, pendant son heure,
se pavane et s'agite sur le théâtre, et
qu'après on n'entend plus; c'est un conte
récité par un idiot, plein de fracas et de
furie, et qui n'a aucun sens.
Shakespeare
(Macbeth.)

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TABLE

TOME I

Préface
I. — La Côte Saint-André.—Ma première communion.—Première
impression musicale.
II. — Mon père.—Mon éducation littéraire.—Ma passion pour les
voyages.—Virgile.—Première secousse poétique.
III. — Meylan.—Mon oncle.—Les brodequins roses.—
L'hamadryade du Saint-Eynard.—L'amour dans un cœur
de douze ans.
IV. — Premières leçons de musique, données par mon père.—Mes
essais en composition.—Études ostéologiques.—Mon
aversion pour la médecine.—Départ pour Paris.
V. — Une année d'études médicales.—Le professeur Amussat.—
Une représentation à l'Opéra.—La bibliothèque du
Conservatoire.—Entraînement irrésistible vers la musique.
—Mon père se refuse à me laisser suivre cette carrière.—
Discussions de famille.
VI. — Mon admission parmi les élèves de Lesueur.—Sa bonté.—La
chapelle royale.
VII. — Un premier opéra.—M. Andrieux.—Une première messe.—
M. de Chateaubriand.
VIII. — A. de Pons.—Il me prête 1,200 francs.—On exécute ma
messe une première fois dans l'église de Saint-Roch.—Une

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seconde fois dans l'église de Saint-Eustache.—Je la brûle.
IX. — Ma première entrevue avec Cherubini.—Il me chasse de la
bibliothèque du Conservatoire.
X. — Mon père me retire ma pension.—Je retourne à la Côte.—Les
idées de province sur l'art et sur les artistes.—Désespoir.—
Effroi de mon père.—Il consent à me laisser revenir à
Paris.—Fanatisme de ma mère.—Sa malédiction.
XI. — Retour à Paris.—Je donne des leçons.—J'entre dans la classe
de Reicha au Conservatoire.—Mes dîners sur le Pont-
Neuf.—Mon père me retire de nouveau ma pension.—
Opposition inexorable.—Humbert Ferrand.—R. Kreutzer.
XII. — Je concours pour une place de choriste.—Je l'obtiens—A.
Charbonnel.—Notre ménage de garçons.
XIII. — Premières compositions pour l'orchestre.—Mes études à
l'Opéra.—Mes deux maîtres, Lesueur et Reicha.
XIV. — Concours à l'Institut.—On déclare ma cantate inexécutable.
—Mon adoration pour Gluck et Spontini.—Arrivée de
Rossini.—Les dilettanti.—Ma fureur.—M. Ingres.
XV. — Mes soirées à l'Opéra.—Mon prosélytisme.—Scandales.—
Scène d'enthousiasme.—Sensibilité d'un mathématicien.
XVI. — Apparition de Weber à l'Odéon.—Castilblaze.—Mozart.—
Lachnith.—Les arrangeurs.—Despair and die!
XVII. — Préjugé contre les opéras écrits sur un texte italien.—Son
influence sur l'impression que je reçois de certaines œuvres
de Mozart.
XVIII. — Apparition de Shakespeare.—Miss Smithson.—Mortel
amour.—Léthargie morale.—Mon premier concert.—
Opposition comique de Cherubini.—Sa défaite.—Premier
serpent à sonnettes.
XIX. — Concert inutile.—Le chef d'orchestre qui ne sait pas
conduire.—Les choristes qui ne chantent pas.
XX. — Apparition de Beethoven au Conservatoire.—Réserve
haineuse des maîtres français.—Impression produite par la

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symphonie en ut mineur sur Lesueur.—Persistance de
celui-ci dans son opinion systématique.
XXI. — Fatalité.—Je deviens critique.
XXII. — Le concours de composition musicale.—Le règlement de
l'Académie des Beaux-Arts.—J'obtiens le second prix.
XXIII. — L'huissier de l'Institut.—Ses révélations.
XXIV. — Toujours miss Smithson.—Une représentation à bénéfice.—
Hasards cruels.
XXV. — Troisième concours à l'Institut.—On ne donne pas de premier
prix.—Conversation curieuse avec Boïeldieu.—La
musique qui berce.
XXVI. — Première lecture du Faust de Gœthe.—J'écris ma symphonie
fantastique.—Inutile tentative d'exécution.
XXVII. — J'écris une fantaisie sur la Tempête de Shakespeare.—Son
exécution à l'Opéra.
XXVIII. — Distraction violente.—F. H***.—Mademoiselle M***.
XXIX. — Quatrième concours à l'Institut.—J'obtiens le prix.—La
révolution de Juillet.—La prise de Babylone.—La
Marseillaise.—Rouget de Lisle.
XXX. — Distribution des prix à l'Institut.—Les académiciens.—Ma
cantate de Sardanapale.—Son exécution.—L'incendie qui
ne s'allume pas.—Ma fureur.—Effroi de madame
Malibran.
XXXI. — Je donne mon second concert.—La symphonie fantastique.—
Liszt vient me voir.—Commencement de notre liaison.—
Les critiques parisiens.—Mot de Cherubini.—Je pars pour
l'Italie.
XXXII. — Voyage en italie.—De Marseille à Livourne.—Tempête.—
De Livourne à Rome.—L'Académie de France à Rome.
XXXIII. — Les pensionnaires de l'Académie.—Félix Mendelssohn.
XXXIV. — Drame.—Je quitte Rome.—De Florence à Nice.—Je reviens
à Rome.—Il n'y a personne de mort.

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XXXV. — Les théâtres de Gênes et de Florence.—I Montecchi ed i
Capuletti de Bellini.—Roméo joué par une femme.—La
Vestale de Paccini.—Licinius joué par une femme.—
L'organiste de Florence.—La fête del Corpus Domini.—Je
rentre à l'Académie.
XXXVI. — La vie de l'Académie.—Mes courses dans les Abruzzes.—
Saint-Pierre.—Le spleen.—Excursions dans la campagne
de Rome.—Le carnaval.—La place Navone.
XXXVII. — Chasses dans les montagnes.—Encore la plaine de Rome.—
Souvenirs virgiliens.—L'Italie sauvage.—Regrets.—Les
bals d'osteria.—Ma guitare.
XXXVIII. — Subiaco.—Le couvent de Saint-Benoît.—Une sérénade.—
Civitella.—Mon fusil.—Mon ami Crispino.
XXXIX. — La vie du musicien à Rome.—La musique dans l'église de
Saint-Pierre.—La chapelle Sixtine.—Préjugé sur
Palestrina.—La musique religieuse moderne dans l'église
de Saint-Louis.—Les théâtres lyriques.—Mozart et Vaccaï.
—Les pifferari.—Mes compositions à Rome.
XL. — Variétés de spleen.—L'isolement.
XLI. — Voyage à Naples.—Le soldat enthousiaste.—Excursion à
Nisita.—Les lazzaroni.—Ils m'invitent à dîner.—Un coup
de fouet. Le théâtre San Carlo.—Retour pédestre à Rome,
à travers les Abruzzes.—Tivoli.—Encore Virgile.
XLII. — L'influenza à Rome.—Système nouveau de philosophie.—
Chasses.—Les chagrins de domestiques.—Je repars, pour
la France.
XLIII. — Florence.—Scène funèbre.—La bella sposina.—Le Florentin
gai.—Lodi.—Milan.—Le théâtre de la Cannobiana.—Le
public.—Préjugés sur l'organisation musicale des Italiens.
—Leur amour invincible pour les platitudes brillantes et
les vocalisations.—Rentrée en France.
XLIV. — La censure papale.—Préparatifs de concerts.—Je reviens à
Paris.—Le nouveau théâtre anglais.—Fétis.—Ses
corrections des symphonies de Beethoven.—On me

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présente à miss Smithson.—Elle est ruinée.—Elle se casse
la jambe.—Je l'épouse.
XLV. — Représentation à bénéfice et concert au Théâtre-Italien.—Le
quatrième acte d'Hamlet.—Antony.—Défection de
l'orchestre.—Je prends ma revanche.—Visite de Paganini.
—Son alto.—Composition d'Harold en Italie.—Fautes du
chef d'orchestre Girard.—Je prends le parti de toujours
conduire l'exécution de mes ouvrages.—Une lettre
anonyme.
XLVI. — M. de Gasparin me commande une messe de Requiem.—Les
directeurs des beaux-arts.—Leurs opinions sur la musique.
—Manque de foi.—La prise de Constantine.—Intrigues de
Cherubini.—Boa constrictor.—On exécute mon Requiem.
La tabatière d'Habeneck.—On ne me paye pas.—On veut
me vendre la croix.—Toutes sortes d'infamies.—Ma
fureur.—Mes menaces.—On me paye.
XLVII. — Exécution du Lacrymosa de mon Requiem à Lille.—Petite
couleuvre pour Cherubini.—Joli tour qu'il me joue.—
Venimeux aspic que je lui fais avaler.—Je suis attaché à la
rédaction du Journal des Débats.—Tourments que me
cause l'exercice de mes fonctions de critique.
XLVIII. — L'Esmeralda de mademoiselle Bertin.—Répétitions de mon
opéra de Benvenuto Cellini.—Sa chute éclatante.—
L'ouverture du Carnaval romain.—Habeneck.—Duprez.—
Ernest Legouvé.
XLIX. — Concert du 16 décembre 1838.—Paganini, sa lettre, son
présent.—Élan religieux de ma femme.—Fureurs, joies et
calomnies.—Ma visite à Paganini.—Son départ.—J'écris
Roméo et Juliette.—Critiques auxquelles cette œuvre
donne lieu.
L. — M. de Rémusat me commande la Symphonie funèbre et
triomphale.—Son exécution.—Sa popularité à Paris.—Mot
d'Habeneck.—Adjectif inventé pour cet ouvrage par
Spontini.—Son erreur à propos du Requiem.

Page 11

LI. — Voyages et concerts à Bruxelles.—Quelques mots sur les
orages de mon intérieur.—Les Belges.—Zanni de Ferranti.
—Fétis.—Erreur grave de ce dernier.—Festival organisé et
dirigé par moi à l'Opéra de Paris.—Cabale des amis
d'Habeneck déjouée.—Esclandre dans la loge de M. de
Girardin.—Moyen de faire fortune.—Je pars pour
l'Allemagne.

TOME II

* — Premier voyage en allemagne (1841-1842)
* — À M. A. Morel, première lettre, Bruxelles, Mayence,
Francfort.
* — À M. Girard, deuxième lettre, Stuttgard, Hechingen.
* — À Liszt, troisième lettre, Manheim, Weimar.
* — À Stephen Heller, quatrième lettre, Leipzig.
* — À Ernst, cinquième lettre, Dresde.
* — À Henri Heine, sixième lettre, Brunswick, Hambourg.
* — À mademoiselle Louise Bertin, septième lettre. Berlin.
* — À M. Habeneck, huitième lettre, Berlin.
* — À M. Desmarest, neuvième lettre, Berlin.
* — À M. G. Osborne, dixième lettre, Hanovre, Darmstadt.
LII. — Je mets en scène le Freyschütz à l'Opéra.—Mes récitatifs, les
chanteurs.—Dessauer.—M. Léon Pillet.—Ravages faits
par ses successeurs dans la partition de Weber.
LIII. — Je suis forcé d'écrire des feuilletons.—Mon désespoir.—
Velléités de suicide.—Festival de l'Industrie.—1,022
exécutants.—32,000 francs de recette.—800 francs de

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bénéfice.—M. Delessert préfet de police.—Établissement
de la censure des programmes de concert.—Les
percepteurs du droit des hospices.—Le docteur Amussat.
—Je vais à Nice.—Concerts dans le cirque des Champs-
Élysées.
* — Deuxième voyage en Allemange, l'Autriche, la Bohême et la
Hongrie.—À M. Humbert Ferrand, première lettre, Vienne.
* — À M. Humbert Ferrand, deuxième lettre, Vienne (suite).
* — À M. Humbert Ferrand, troisième lettre, Pesth.
* — À M. Humbert Ferrand, quatrième lettre, Prague.
* — À M. Humbert Ferrand, cinquième lettre, Prague (suite).
* — À M. Humbert Ferrand, sixième lettre, Prague (suite et fin).
LIV. — Concert à Breslau.—Ma légende de la Damnation de Faust.
—Le livret.—Les critiques patriotes allemands.—
Exécution de la Damnation de Faust à Paris.—Je me
décide à partir pour la Russie.—Bonté de mes amis.
LV. — Voyage en Russie.—Le courrier prussien.—M. Nernst.—Les
traîneaux.—La neige.—Stupidité des corbeaux.—Les
comtes Wielhorski.—Le général Lwoff.—Mon premier
concert.—L'Impératrice. Je fais fortune.—Voyage à
Moscou.—Obstacle grotesque.—Le grand maréchal.—Les
jeunes mélomanes.—Les canons du Kremlin.
LVI. — Retour à Saint-Pétersbourg. Deux exécutions de Roméo et
Juliette au Grand-Théâtre.—Roméo dans son cabriolet.—
Ernst.—Nature de son talent.—L'action rétroactive de la
musique.
* — Suite du voyage en Russie.—Mon retour.—Riga.—Berlin.—
L'exécution de Faust.—Un dîner à Sans-Souci.—Le roi de
Prusse.
LVII. — Paris.—Je fais nommer à la direction de l'Opéra MM.
Roqueplan et Duponchel.—Leur reconnaissance.—La
Nonne sanglante.—Je pars pour Londres.—Jullien,

Page 13

directeur de Drury-Lane.—Scribe.—Il faut que le prêtre
vive de l'autel.
LVIII. — Mort de mon père.—Nouveau voyage à la Côte-Saint-André.
—Excursion à Meylan.—Accès furieux d'isolement.—
Encore la Stella del monte.—Je lui écris.
LIX. — Mort de ma sœur.—Mort de ma femme.—Ses obsèques.—
L'Odéon.—Ma position dans le monde musical.—La
presque impossibilité pour moi de braver au théâtre les
haines que j'ai suscitées.—La cabale de Covent-Garden.—
La coterie du Conservatoire de Paris.—La symphonie
rêvée et oubliée.—Le charmant accueil qu'on me fait en
Allemagne.—Le roi de Hanovre.—Le duc de Weimar.—
L'intendant du roi de Saxe.—Mes adieux.
* — Post-Scriptum.—Lettre adressée avec le manuscrit de mes
mémoires à M*** qui me demandait des notes pour écrire
ma biographie.
* — Postface.—J'ai fini.—L'Institut.—Concerts du palais de
l'Industrie.—Jullien.—Le diapason de l'éternité.—Les
Troyens.—Représentation de cet ouvrage à Paris.—
Béatrice et Bénédict.—Représentations de cet ouvrage à
Bade et à Weimar.—Excursion à Lœwenberg.—Les
concerts du Conservatoire.—Festival de Strasbourg.—
Mort de ma seconde femme.—Dernières histoires de
cimetière.—Au diable tout!
* — Voyage en Dauphiné.—Deuxième pèlerinage à Meylan.—
Vingt-quatre heures à Lyon.—Je revois madame F******.
—Convulsions de cœur.

PRÉFACE
Londres, 21 mars 1848.

Page 14

On a imprimé, et on imprime encore de temps en temps à mon sujet des
notices biographiques si pleines d'inexactitudes et d'erreurs, que l'idée m'est
enfin venue d'écrire moi-même ce qui, dans ma vie laborieuse et agitée, me
paraît susceptible de quelque intérêt pour les amis de l'art. Cette étude
rétrospective me fournira en outre l'occasion de donner des notions exactes
sur les difficultés que présente, à notre époque, la carrière des compositeurs,
et d'offrir à ceux-ci quelques enseignements utiles.
Déjà un livre que j'ai publié il y a plusieurs années, et dont l'édition est
épuisée, contenait avec des nouvelles et des fragments de critique musicale,
le récit d'une partie de mes voyages. De bienveillants esprits ont souhaité
quelquefois me voir remanier et compléter ces notes sans ordre.
Si j'ai tort de céder aujourd'hui à ce désir amical, ce n'est pas, au moins,
que je m'abuse sur l'importance d'un pareil travail. Le public s'inquiète peu,
je n'en saurais douter, de ce que je puis avoir fait, senti ou pensé. Mais un
petit nombre d'artistes et d'amateurs de musique s'étant montrés pourtant
curieux de le savoir, encore vaut-il mieux leur dire le vrai que de leur laisser
croire le faux. Je n'ai pas la moindre velléité non plus de me présenter
devant Dieu mon livre à la main en me déclarant le meilleur des hommes,
ni d'écrire des confessions. Je ne dirai que ce qu'il me plaira de dire; et si le
lecteur me refuse son absolution, il faudra qu'il soit d'une sévérité peu
orthodoxe, car je n'avouerai que les péchés véniels.
Mais, finissons ce préambule. Le temps me presse. La République passe
en ce moment son rouleau de bronze sur toute l'Europe; l'art musical, qui
depuis si longtemps partout se traînait mourant, est bien mort à cette heure;
on va l'ensevelir, ou plutôt le jeter à la voirie. Il n'y a plus de France, plus
d'Allemagne pour moi. La Russie est trop loin, je ne puis y retourner.
L'Angleterre, depuis que je l'habite, a exercé à mon égard une noble et
cordiale hospitalité. Mais voici, aux premières secousses du tremblement de
trônes qui bouleverse le continent, des essaims d'artistes effarés accourant
de tous les points de l'horizon chercher un asile chez elle, comme les
oiseaux marins se réfugient à terre aux approches des grandes tempêtes de
l'Océan. La métropole britannique pourra-t-elle suffire à la subsistance de
tant d'exilés? Voudra-t-elle prêter l'oreille à leurs chants attristés au milieu
des clameurs orgueilleuses des peuples voisins qui se couronnent rois?

Page 15

l'exemple ne la tentera-t-il pas? Jam proximus ardet Ucalegon!... Qui sait ce
que je serai devenu dans quelques mois?... je n'ai point de ressources
assurées pour moi et les miens... Employons donc les minutes; dussé-je
imiter bientôt la stoïque résignation de ces Indiens du Niagara, qui, après
d'intrépides efforts pour lutter contre le fleuve, en reconnaissent l'inutilité,
s'abandonnent enfin au courant, regardent d'un œil ferme le court espace qui
les sépare de l'abîme, et chantent, jusqu'au moment où saisis par la
cataracte, ils tourbillonnent avec le fleuve dans l'infini.

MÉMOIRES

DE

HECTOR BERLIOZ

Page 16

I

I

La Côte Saint-André.—Ma première communion.—Première impression musicale.

Je suis né le 11 décembre 1803, à la Côte-Saint-André, très-petite ville de
France, située dans le département de l'Isère, entre Vienne, Grenoble et
Lyon. Pendant les mois qui précédèrent ma naissance, ma mère ne rêva
point, comme celle de Virgile, qu'elle allait mettre au monde un rameau de
laurier. Quelque douloureux que soit cet aveu pour mon amour-propre, je
dois ajouter qu'elle ne crut pas non plus, comme Olympias, mère
d'Alexandre, porter dans son sein un tison ardent. Cela est fort
extraordinaire, j'en conviens, mais cela est vrai. Je vis le jour tout
simplement, sans aucun des signes précurseurs en usage dans les temps
poétiques, pour annoncer la venue des prédestinés de la gloire. Serait-ce que
notre époque manque de poésie?...
La Côte Saint-André, son nom l'indique, est bâtie sur le versant d'une
colline, et domine une assez vaste plaine, riche, dorée, verdoyante, dont le
silence a je ne sais quelle majesté rêveuse, encore augmentée par la ceinture
de montagnes qui la borne au sud et à l'est, et derrière laquelle se dressent
au loin, chargés de glaciers, les pics gigantesques des Alpes.
Je n'ai pas besoin de dire que je fus élevé dans la foi catholique,
apostolique et romaine. Cette religion charmante, depuis qu'elle ne brûle
plus personne, a fait mon bonheur pendant sept années entières; et, bien que

Page 17

nous soyons brouillés ensemble depuis longtemps, j'en ai toujours conservé
un souvenir fort tendre. Elle m'est si sympathique, d'ailleurs, que si j'avais
eu le malheur de naître au sein d'un de ces schismes éclos sous la lourde
incubation de Luther ou de Calvin, à coup sûr, au premier instant de sens
poétique et de loisir, je me fusse hâté d'en faire abjuration solennelle pour
embrasser la belle romaine de tout mon cœur. Je fis ma première
communion le même jour que ma sœur aînée, et dans le couvent d'Ursulines
où elle était pensionnaire. Cette circonstance singulière donna à ce premier
acte religieux un caractère de douceur que je me rappelle avec
attendrissement. L'aumônier du couvent me vint chercher à six heures du
matin. C'était au printemps, le soleil souriait, la brise se jouait dans les
peupliers murmurants; je ne sais quel arôme délicieux remplissait
l'atmosphère. Je franchis tout ému le seuil de la sainte maison. Admis dans
la chapelle, au milieu des jeunes amies de ma sœur, vêtues de blanc,
j'attendis en priant avec elles l'instant de l'auguste cérémonie. Le prêtre
s'avança, et, la messe commencée, j'étais tout à Dieu. Mais je fus
désagréablement affecté quand, avec cette partialité discourtoise que
certains hommes conservent pour leur sexe jusqu'au pied des autels, le
prêtre m'invita à me présenter à la sainte table avant ces charmantes jeunes
filles qui, je le sentais, auraient dû m'y précéder. Je m'approchai cependant,
rougissant de cet honneur immérité. Alors, au moment où je recevais
l'hostie consacrée, un chœur de voix virginales, entonnant un hymne à
l'Eucharistie, me remplit d'un trouble à la fois mystique et passionné que je
ne savais comment dérober à l'attention des assistants. Je crus voir le ciel
s'ouvrir, le ciel de l'amour et des chastes délices, un ciel plus pur et plus
beau mille fois que celui dont on m'avait tant parlé. Ô merveilleuse
puissance de l'expression vraie, incomparable beauté de la mélodie du
cœur! Cet air, si naïvement adapté à de saintes paroles et chanté dans une
cérémonie religieuse, était celui de la romance de Nina: «Quand le bien-
aimé reviendra.» Je l'ai reconnu dix ans après. Quelle extase de ma jeune
âme! cher d'Aleyrac! Et le peuple oublieux des musiciens se souvient à
peine de ton nom, à cette heure!
Ce fut ma première impression musicale.
Je devins ainsi saint tout d'un coup, mais saint au point d'entendre la
messe tous les jours, de communier chaque dimanche, et d'aller au tribunal

Page 18

de la pénitence pour dire au directeur de ma conscience: «Mon père, je n'ai
rien fait.»....—«Eh bien, mon enfant, répondait le digne homme, il faut
continuer.» Je n'ai que trop bien suivi ce conseil pendant plusieurs années.

II

Mon père.—Mon éducation littéraire.—Ma passion pour les voyages.—Virgile.—
Première secousse poétique.

Mon père (Louis Berlioz) était médecin. Il ne m'appartient pas d'apprécier
son mérite. Je me bornerai à dire de lui: Il inspirait une très-grande
confiance, non-seulement dans notre petite ville, mais encore dans les villes
voisines. Il travaillait constamment, croyant la conscience d'un honnête
homme engagée quand il s'agit de la pratique d'un art difficile et dangereux
comme la médecine, et que, dans la limite de ses forces, il doit consacrer à
l'étude tous ses instants, puisque de la perte d'un seul peut dépendre la vie
de ses semblables. Il a toujours honoré ses fonctions en les remplissant de la
façon la plus désintéressée, en bienfaiteur des pauvres et des paysans, plutôt
qu'en homme obligé de vivre de son état. Un concours ayant été ouvert en
1810 par la société de médecine de Montpellier sur une question neuve et
importante de l'art de guérir, mon père écrivit à ce sujet un mémoire qui
obtint le prix. J'ajouterai que son livre fut imprimé à Paris[1] et que
plusieurs médecins célèbres lui ont emprunté des idées sans le citer jamais.
Ce dont mon père, dans sa candeur, s'étonnait, en ajoutant seulement:
«Qu'importe, si la vérité triomphe!» Il a cessé d'exercer depuis longtemps,
ses forces ne le lui permettent plus. La lecture et la méditation occupent sa
vie maintenant.
Il est doué d'un esprit libre. C'est dire qu'il n'a aucun préjugé social,
politique ni religieux. Il avait néanmoins si formellement promis à ma mère
de ne rien tenter pour me détourner des croyances regardées par elle comme
indispensables à mon salut, qu'il lui est arrivé plusieurs fois, je m'en

Page 19

souviens, de me faire réciter mon catéchisme. Effort de probité, de sérieux,
ou d'indifférence philosophique, dont, il faut l'avouer, je serais incapable à
l'égard de mon fils. Mon père, depuis longtemps, souffre d'une incurable
maladie de l'estomac, qui l'a cent fois mis aux portes du tombeau. Il ne
mange presque pas. L'usage constant et de jour en jour plus considérable de
l'opium, ranime seul aujourd'hui ses forces épuisées. Il y a quelques années,
découragé par les douleurs atroces qu'il ressentait, il prit à la fois trente-
deux grains d'opium. «Mais je t'avoue, me dit-il plus tard, en me racontant
le fait, que ce n'était pas pour me guérir.» Cette effroyable dose de poison,
au lieu de le tuer comme il l'espérait, dissipa presque immédiatement ses
souffrances et le rendit momentanément à la santé.
J'avais dix ans quand il me mit au petit séminaire de la Côte pour y
commencer l'étude du latin. Il m'en retira bientôt après, résolu à
entreprendre lui-même mon éducation.
Pauvre père, avec quelle patience infatigable, avec quel soin minutieux et
intelligent il a été ainsi mon maître de langues, de littérature, d'histoire, de
géographie et même de musique! ainsi qu'on le verra tout à l'heure.
Combien une pareille tâche, accomplie de la sorte, prouve dans un homme
de tendresse pour son fils! et qu'il y a peu de pères qui en soient capables!
Je n'ose croire pourtant cette éducation de famille aussi avantageuse que
l'éducation publique, sous certains rapports. Les enfants restent ainsi en
relations exclusives avec leurs parents, leurs serviteurs, et de jeunes amis
choisis, ne s'accoutument point de bonne heure au rude contact des aspérités
sociales; le monde et la vie réelle demeurent pour eux des livres fermés; et
je sais, à n'en pouvoir douter, que je suis resté à cet égard enfant ignorant et
gauche jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans.
Mon père, tout en n'exigeant de moi qu'un travail très-modéré, ne put
jamais m'inspirer un véritable goût pour les études classiques. L'obligation
d'apprendre chaque jour par cœur quelques vers d'Horace et de Virgile
m'était surtout odieuse. Je retenais cette belle poésie avec beaucoup de
peine et une véritable torture de cerveau. Mes pensées s'échappaient
d'ailleurs de droite et de gauche, impatientes de quitter la route qui leur était
tracée. Ainsi je passais de longues heures devant des mappemondes,
étudiant avec acharnement le tissu complexe que forment les îles, caps et

Page 20

détroits de la mer du Sud et de l'archipel Indien; réfléchissant sur la création
de ces terres lointaines, sur leur végétation, leurs habitants, leur climat, et
pris d'un désir ardent de les visiter. Ce fut l'éveil de ma passion pour les
voyages et les aventures.
Mon père, à ce sujet, disait de moi avec raison: «Il sait le nom de chacune
des îles Sandwich, des Moluques, des Philippines; il connaît le détroit de
Torrès, Timor, Java et Bornéo, et ne pourrait dire seulement le nombre de
départements de la France.» Cette curiosité de connaître les contrées
éloignées, celles de l'autre hémisphère surtout, fut encore irritée par l'avide
lecture de de tout ce que la bibliothèque de mon père contenait de voyages
anciens et modernes; et nul doute que, si le lieu de ma naissance eût été un
port de mer, je me fusse enfui quelque jour sur un navire, avec ou sans le
consentement de mes parents, pour devenir marin. Mon fils a de très-bonne
heure manifesté les mêmes instincts. Il est aujourd'hui sur un vaisseau de
l'État, et j'espère qu'il parcourra avec honneur la carrière de la marine, qu'il
a embrassée et qu'il avait choisie avant d'avoir seulement vu la mer.
Le sentiment des beautés élevées de la poésie vint faire diversion à ces
rêves océaniques, quand j'eus quelque temps ruminé La Fontaine et Virgile.
Le poëte latin, bien avant le fabuliste français, dont les enfants sont
incapables en général, de sentir la profondeur cachée sous la naïveté, et la
science du style voilée par un naturel si rare et si exquis, le poëte latin, dis-
je, en me parlant de passions épiques que je pressentais, sut le premier
trouver le chemin de mon cœur et enflammer mon imagination naissante.
Combien de fois, expliquant devant mon père le quatrième livre de l'Énéide,
n'ai-je pas senti ma poitrine se gonfler, ma voix s'altérer et se briser!... Un
jour, déjà troublé dès le début de ma traduction orale par le vers:
«Atregina gravi jamdudum saucia cura,»
j'arrivais tant bien que mal à la péripétie du drame; mais lorsque j'en fus à la
scène où Didon expire sur son bûcher, entourée des présents que lui fit
Énée, des armes du perfide, et versant sur ce lit, hélas! bien connu, les flots
de son sang courroucé; obligé que j'étais de répéter les expressions
désespérées de la mourante, trois fois se levant appuyée sur son coude et
trois fois retombant, de décrire sa blessure et son mortel amour frémissant
au fond de sa poitrine, et les cris de sa sœur, de sa nourrice, de ses femmes

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éperdues, et cette agonie pénible dont les dieux mêmes émus envoient Iris
abréger la durée, les lèvres me tremblèrent, les paroles en sortaient à peine
et inintelligibles; enfin au vers:
«Quæsivit cœlo lucem ingemuitque reperta.»
à cette image sublime de Didon qui cherche aux cieux la lumière et gémit en
la retrouvant, je fus pris d'un frissonnement nerveux, et, dans l'impossibilité
de continuer, je m'arrêtai court.
Ce fut une des occasions où j'appréciai le mieux l'ineffable bonté de mon
père. Voyant combien j'étais embarrassé et confus d'une telle émotion, il
feignit de ne la point apercevoir, et, se levant tout à coup, il ferma le livre en
disant: «Assez, mon enfant, je suis fatigué!» Et je courus, loin de tous les
yeux, me livrer à mon chagrin virgilien.

III

Meylan.—Mon oncle.—Les brodequins roses.—L'hamadryade du Saint-Eynard.—
L'amour dans un cœur de douze ans.

C'est que je connaissais déjà cette cruelle passion, si bien décrite par
l'auteur de l'Énéide, passion rare, quoi qu'on en dise, si mal définie et si
puissante sur certaines âmes. Elle m'avait été révélée avant la musique, à
l'âge de douze ans. Voici comment:
Mon grand-père maternel, dont le nom est celui du fabuleux guerrier de
Walter Scott, (Marmion) vivait à Meylan, campagne située à deux lieues de
Grenoble, du côté de la frontière de Savoie. Ce village, et les hameaux qui
l'entourent, la vallée de l'Isère qui se déroule à leurs pieds et les montagnes
du Dauphiné qui viennent là se joindre aux Basses-Alpes, forment un des
plus romantiques séjours que j'aie jamais admirés. Ma mère, mes sœurs et
moi, nous allions ordinairement chaque année y passer trois semaines vers
la fin de l'été. Mon oncle (Félix Marmion), qui suivait alors la trace

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lumineuse du grand Empereur, venait quelquefois nous y joindre, tout
chaud encore de l'haleine du canon, orné tantôt d'un simple coup de lance,
tantôt d'un coup de mitraille dans le pied ou d'un magnifique coup de sabre
au travers de la figure. Il n'était encore qu'adjudant-major de lanciers; jeune,
épris de la gloire, prêt à donner sa vie pour un de ses regards, croyant le
trône de Napoléon inébranlable comme le mont Blanc; et joyeux et galant,
grand amateur de violon et chantant fort bien l'opéra-comique.
Dans la partie haute de Meylan, tout contre l'escarpement de la montagne,
est une maisonnette blanche, entourée de vignes et de jardins, d'où la vue
plonge sur la vallée de l'Isère; derrière sont quelques collines rocailleuses,
une vieille tour en ruines, des bois, et l'imposante masse d'un rocher
immense, le Saint-Eynard; une retraite enfin évidemment prédestinée à être
le théâtre d'un roman. C'était la villa de madame Gautier, qui l'habitait
pendant la belle saison avec ses deux nièces, dont la plus jeune s'appelait
Estelle. Ce nom seul eût suffi pour attirer mon attention; il m'était cher déjà
à cause de la pastorale de Florian (Estelle et Némorin) dérobée par moi dans
la bibliothèque de mon père, et lue en cachette, cent et cent fois. Mais celle
qui le portait avait dix-huit ans, une taille élégante et élevée, de grands yeux
armés en guerre, bien que toujours souriants, une chevelure digne d'orner le
casque d'Achille, des pieds, je ne dirai pas d'Andalouse, mais de Parisienne
pur sang, et des... brodequins roses!... Je n'en avais jamais vu... Vous
riez!!... Eh bien, j'ai oublié la couleur de ses cheveux (que je crois noirs
pourtant) et je ne puis penser à elle sans voir scintiller, en même temps que
les grands yeux, les petits brodequins roses.
En l'apercevant, je sentis une secousse électrique; je l'aimai, c'est tout dire.
Le vertige me prit et ne me quitta plus. Je n'espérais rien... je ne savais
rien... mais j'éprouvais au cœur une douleur profonde. Je passais des nuits
entières à me désoler. Je me cachais le jour dans les champs de maïs, dans
les réduits secrets du verger de mon grand-père, comme un oiseau blessé,
muet et souffrant. La jalousie, cette pâle compagne des plus pures amours,
me torturait au moindre mot adressé par un homme à mon idole. J'entends
encore en frémissant le bruit des éperons de mon oncle quand il dansait
avec elle! Tout le monde, à la maison et dans le voisinage, s'amusait de ce
pauvre enfant de douze ans brisé par un amour au-dessus de ses forces.
Elle-même qui, la première, avait tout deviné, s'en est fort divertie, j'en suis

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sûr. Un soir il y avait une réunion nombreuse chez sa tante; il fut question
de jouer aux barres; il fallait, pour former les deux camps ennemis, se
diviser en deux groupes égaux; les cavaliers choisissaient leurs dames; on
fit exprès de me laisser avant tous désigner la mienne. Mais je n'osai, le
cœur me battait trop fort; je baissai les yeux en silence. Chacun de me
railler; quand mademoiselle Estelle, saisissant ma main: «Eh bien, non, c'est
moi qui choisirai! Je prends M. Hector!» Ô douleur! elle riait aussi, la
cruelle, en me regardant du haut de sa beauté...
Non, le temps n'y peut rien... d'autres amours n'effacent point la trace du
premier... J'avais treize ans, quand je cessai de la voir... J'en avais trente
quand, revenant d'Italie par les Alpes, mes yeux se voilèrent en apercevant
de loin le Saint-Eynard, et la petite maison blanche, et la vieille tour... Je
l'aimais encore... J'appris en arrivant qu'elle était devenue... mariée et... tout
ce qui s'ensuit. Cela ne me guérit point. Ma mère, qui me taquinait
quelquefois au sujet de ma première passion, eut peut-être tort de me jouer
le tour qu'on va lire. «Tiens, me dit-elle, peu de jours après mon retour de
Rome, voilà une lettre qu'on m'a chargée de faire tenir à une dame qui doit
passer ici tout à l'heure dans la diligence de Vienne. Va au bureau du
courrier, pendant qu'on changera de chevaux, tu demanderas madame F***
et tu lui remettras la lettre. Regarde bien cette dame, je parie que tu la
reconnaîtras, bien que tu ne l'aies pas vue depuis dix-sept ans.» Je vais, sans
me douter de ce que cela voulait dire, à la station de la diligence. À son
arrivée, je m'approche la lettre à la main, demandant madame F***. «C'est
moi, monsieur!» me dit une voix. C'est elle! me dit un coup sourd qui
retentit dans ma poitrine. Estelle!... encore belle!... Estelle!... la nymphe,
l'hamadryade du Saint-Eynard, des vertes collines de Meylan! C'est son port
de tête, sa splendide chevelure, et son sourire éblouissant!... mais les petits
brodequins roses, hélas! où étaient-ils?... On prit la lettre. Me reconnut-on?
je ne sais. La voiture repartit; je rentrai tout vibrant de la commotion.
«Allons, me dit ma mère en m'examinant, je vois que Némorin n'a point
oublié son Estelle.» Son Estelle! méchante mère!...

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IV

Premières leçons de musique, données par mon père.—Mes essais en composition.—
Études ostéologiques.—Mon aversion pour la médecine.—Départ pour Paris.

Quand j'ai dit plus haut que la musique m'avait été révélée en même temps
que l'amour, à l'âge de douze ans, c'est la composition que j'aurais dû dire;
car je savais déjà, avant ce temps, chanter à première vue, et jouer de deux
instruments. Mon père encore m'avait donné ce commencement
d'instruction musicale.
Le hasard m'ayant fait trouver un flageolet au fond d'un tiroir où je
furetais, je voulus aussitôt m'en servir cherchant inutilement à reproduire
l'air populaire de Marlborough.
Mon père, que ces sifflements incommodaient fort, vint me prier de le
laisser en repos, jusqu'à l'heure où il aurait le loisir de m'enseigner le doigté
du mélodieux instrument, et l'exécution du chant héroïque dont j'avais fait
choix. Il parvint en effet à me les apprendre sans trop de peine; et, au bout
de deux jours, je fus maître de régaler de mon air de Marlborough toute la
famille.
On voit déjà, n'est-ce pas, mon aptitude pour les grands effets
d'instruments à vent?... (Un biographe pur sang ne manquerait pas de tirer
cette ingénieuse induction...) Ceci inspira à mon père l'envie de
m'apprendre à lire la musique; il m'expliqua les premiers principes de cet
art, en me donnant une idée nette de la raison des signes musicaux et de
l'office qu'ils remplissent. Bientôt après, il me mit entre les mains une flûte,
avec la méthode de Devienne, et prit, comme pour le flageolet, la peine de
m'en montrer le mécanisme. Je travaillai avec tant d'ardeur, qu'au bout de
sept à huit mois j'avais acquis sur la flûte un talent plus que passable. Alors,
désireux de développer les dispositions que je montrais, il persuada à
quelques familles aisées de la Côte de se réunir à lui pour faire venir de
Lyon un maître de musique. Ce plan réussit. Un second violon du Théâtre
des Célestins, qui jouait en outre de la clarinette, consentit à venir se fixer
dans notre petite ville barbare, et à tenter d'en musicaliser les habitants

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moyennant un certain nombre d'élèves assuré et des appointements fixes
pour diriger la bande militaire de la garde nationale. Il se nommait Imbert.
Il me donna deux leçons par jour; j'avais une jolie voix de soprano; bientôt
je fus un lecteur intrépide, un assez agréable chanteur, et je jouai sur la flûte
les concertos de Drouet les plus compliqués. Le fils de mon maître, un peu
plus âgé que moi, et déjà habile corniste, m'avait pris en amitié. Un matin il
vint me voir, j'allais partir pour Meylan: «Comment, me dit-il, vous partez
sans me dire adieu! Embrassons-nous, peut-être ne vous reverrai-je plus...»
Je restai surpris de l'air étrange de mon jeune camarade et de la façon
solennelle avec laquelle il m'avait quitté. Mais l'incommensurable joie de
revoir Meylan et la radieuse Stella montis me l'eurent bientôt fait oublier.
Quelle triste nouvelle au retour! Le jour même de mon départ, le jeune
Imbert, profitant de l'absence momentanée de ses parents, s'était pendu dans
sa maison. On n'a jamais pénétré le motif de ce suicide.
J'avais découvert, parmi de vieux livres, le traité d'harmonie de Rameau,
commenté et simplifié par d'Alembert. J'eus beau passer des nuits à lire ces
théories obscures, je ne pus parvenir à leur trouver un sens. Il faut en effet
être déjà maître de la science des accords, et avoir beaucoup étudié les
questions de physique expérimentale sur lesquelles repose le système tout
entier, pour comprendre ce que l'auteur a voulu dire. C'est donc un traité
d'harmonie à l'usage seulement de ceux qui la savent. Et pourtant je voulais
composer. Je faisais des arrangements de duos en trios et en quatuors, sans
pouvoir parvenir à trouver des accords ni une basse qui eussent le sens
commun. Mais à force d'écouter des quatuors de Pleyel exécutés le
dimanche par nos amateurs, et grâce au traité d'harmonie de Catel, que
j'étais parvenu à me procurer, je pénétrai enfin, et en quelque sorte
subitement, le mystère de la formation et de l'enchaînement des accords.
J'écrivis aussitôt une espèce de pot-pourri à six parties, sur des thèmes
italiens dont je possédais un recueil. L'harmonie en parut supportable.
Enhardi par ce premier pas, j'osai entreprendre de composer un quintette
pour flûte, deux violons, alto et basse, que nous exécutâmes, trois amateurs,
mon maître et moi.
Ce fut un triomphe. Mon père seul ne parut pas de l'avis des
applaudisseurs. Deux mois après nouveau quintette. Mon père voulut en
entendre la partie de flûte, avant de me laisser tenter la grande exécution;

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selon l'usage des amateurs de province, qui s'imaginent pouvoir juger un
quatuor d'après le premier violon. Je la lui jouai, et à une certaine phrase:
«À la bonne heure, me dit-il, ceci est de la musique.» Mais ce quintette,
beaucoup plus ambitieux que le premier, était aussi bien plus difficile; nos
amateurs ne purent parvenir à l'exécuter passablement. L'alto et le
violoncelle surtout pateaugeaient à qui mieux mieux.
J'avais a cette époque douze ans et demi. Les biographes qui ont écrit
dernièrement encore, qu'a vingt ans, je ne connaissais pas les notes, se sont,
on le voit, étrangement trompés.
J'ai brûlé les deux quintettes, quelques années après les avoir faits, mais il
est singulier qu'en écrivant beaucoup plus tard, à Paris, ma première
composition d'orchestre, la phrase approuvée par mon père dans le second
de ces essais, me soit revenue en tête, et se sont fait adopter. C'est le chant
en la bémol exposé par les premiers violons, un peu après le début de
l'allégro de l'ouverture des Francs-Juges.
Après la triste et inexplicable fin de son fils, le pauvre Imbert était
retourné à Lyon, où je crois qu'il est mort. Il eut presque immédiatement à
la Côte un successeur, beaucoup plus habile que lui, nommé Dorant. Celui-
ci, Alsacien de Colmar, jouait à peu près de tous les instruments, et excellait
sur la clarinette, la basse, le violon et la guitare. Il donna des leçons de
guitare à ma sœur aînée qui avait de la voix, mais que la nature a
entièrement privée de tout instinct musical. Elle aime la musique pourtant,
sans avoir jamais pu parvenir à la lire et à déchiffrer seulement une
romance. J'assistais à ses leçons; je voulus en prendre aussi moi-même;
jusqu'à ce que Dorant en artiste honnête et original, vint dire brusquement à
mon père: «Monsieur, il m'est impossible de continuer mes leçons de
guitare à votre fils!—Pourquoi donc? vous aurait-il manqué de quelque
manière, ou se montre-t-il paresseux au point de vous faire désespérer de
lui?—Rien de tout cela, mais ce serait ridicule, il est aussi fort que moi.»
Me voilà donc passé maître sur ces trois majestueux et incomparables
instruments, le flageolet, la flûte et la guitare! Qui oserait méconnaître, dans
ce choix judicieux, l'impulsion de la nature me poussant vers les plus
immenses effets d'orchestre et la musique à la Michel-Ange!... La flûte, la
guitare et le flageolet!!!... Je n'ai jamais possédé d'autres talents d'exécution;

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mais ceux-ci me paraissent déjà fort respectables. Encore, non, je me fais
tort, je jouais aussi du tambour.
Mon père n'avait pas voulu me laisser entreprendre l'étude du piano. Sans
cela il est probable que je fusse devenu un pianiste redoutable, comme
quarante mille autres. Fort éloigné de vouloir faire de moi un artiste, il
craignait sans doute que le piano ne vînt à me passionner trop violemment
et à m'entraîner dans la musique plus loin qu'il ne le voulait. La pratique de
cet instrument m'a manqué souvent; elle me serait utile en maintes
circonstances; mais, si je considère l'effrayante quantité de platitudes dont il
facilite journellement l'émission, platitudes honteuses et que la plupart de
leurs auteurs ne pourraient pourtant pas écrire si, privés de leur
kaléidoscope musical, ils n'avaient pour cela que leur plume et leur papier,
je ne puis m'empêcher de rendre grâces au hasard qui m'a mis dans la
nécessité de parvenir à composer silencieusement et librement, en me
garantissant ainsi de la tyrannie des habitudes des doigts, si dangereuses
pour la pensée, et de la séduction qu'exerce toujours plus ou moins sur le
compositeur la sonorité des choses vulgaires. Il est vrai que les
innombrables amateurs de ces choses-là expriment à mon sujet le regret
contraire; mais j'en suis peu touché.
Les essais de composition de mon adolescence portaient l'empreinte d'une
mélancolie profonde. Presque toutes mes mélodies étaient dans le mode
mineur. Je sentais le défaut sans pouvoir l'éviter. Un crêpe noir couvrait mes
pensées; mon romanesque amour de Meylan les y avait enfermées. Dans cet
état de mon âme, lisant sans cesse l'Estelle de Florian, il était probable que
je finirais par mettre en musique quelques-unes des nombreuses romances
contenues dans cette pastorale, dont la fadeur alors me paraissait douce. Je
n'y manquai pas.
J'en écrivis une, entre autres, extrêmement triste sur des paroles qui
exprimaient mon désespoir de quitter les bois et les lieux honorés par les
pas, éclairés par les yeux et les petits brodequins roses de ma beauté
cruelle. Cette pâle poésie me revient aujourd'hui, avec un rayon de soleil
printanier, à Londres, où je suis en proie à de graves préoccupations, à une
inquiétude mortelle, à une colère concentrée de trouver encore là comme
ailleurs tant d'obstacles ridicules... En voici la première strophe:

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«Je vais donc quitter pour jamais
Mon doux pays, ma douce amie,
Loin d'eux je vais traîner ma vie
Dans les pleurs et dans les regrets!
Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide,
Pour réfléchir ses doux attraits,
Suspendre sa course rapide,
Je vais vous quitter pour jamais[2].»
Quant à la mélodie de cette romance, brûlée comme le sextuor, comme les
quintettes, avant mon départ pour Paris, elle se représenta humblement à ma
pensée, lorsque j'entrepris en 1829 d'écrire ma symphonie fantastique. Elle
me sembla convenir à l'expression de cette tristesse accablante d'un jeune
cœur qu'un amour sans espoir commence à torturer, et je l'acueillis. C'est la
mélodie que chantent les premiers violons au début du largo de la première
partie de cet ouvrage, intitulé: rêveries, passions; je n'y ai rien changé.
Mais pendant ces diverses tentatives, au milieu de mes lectures, de mes
études géographiques, de mes aspirations religieuses et des alternatives de
calme et de tempête dans mon premier amour, le moment approchait où je
devais me préparer à suivre une carrière. Mon père me destinait à la sienne,
n'en concevant pas de plus belle, et m'avait dès longtemps laissé entrevoir
son dessein.
Mes sentiments à cet égard n'étaient rien moins que favorables à ses vues,
et je les avais aussi dans l'occasion manifestés avec énergie. Sans me rendre
compte précisément de ce que j'éprouvais, je pressentais une existence
passée bien loin du chevet des malades, des hospices et des amphithéâtres.
N'osant m'avouer celle que je rêvais, ma résolution me paraissait pourtant
bien prise de résister à tout ce qu'on pourrait faire pour m'amener à la
médecine. La vie de Gluck et celle de Haydn que je lus à cette époque, dans
la Biographie universelle, me jetèrent dans la plus grande agitation. Quelle
belle gloire! me disais-je, en pensant à celle de ces deux hommes illustres;
quel bel art! quel bonheur de le cultiver en grand! En outre, un incident fort
insignifiant en apparence vint m'impressionner encore dans le même sens et
illuminer mon esprit d'une clarté soudaine qui me fit entrevoir au loin mille
horizons musicaux étranges et grandioses.

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Je n'avais jamais vu de grande partition. Les seuls morceaux de musique à
moi connus consistaient en solfèges accompagnés d'une basse chiffrée, en
solos de flûte, ou en fragments d'opéras avec accompagnement de piano.
Or, un jour une feuille de papier réglé à vingt-quatre portées me tomba sous
la main. En apercevant cette grande quantité de lignes, je compris aussitôt à
quelle multitude de combinaisons instrumentales et vocales leur emploi
ingénieux pouvait donner lieu, je et m'écriai: «Quel orchestre on doit
pouvoir écrire là-dessus!» À partir de ce moment la fermentation musicale
de ma tête ne fit que croître, et mon aversion pour la médecine redoubla.
J'avais de mes parents une trop grande crainte, toutefois, pour rien oser
avouer de mes audacieuses pensées, quand mon père, à la faveur même de
la musique, en vint à un coup d'État pour détruire ce qu'il appelait mes
puériles antipathies, et me faire commencer les études médicales.
Afin de me familiariser instantanément avec les objets que je devais
bientôt avoir constamment sous les yeux, il avait étalé dans son cabinet
l'énorme Traité d'ostéologie de Munro, ouvert, et contenant des gravures de
grandeur naturelle, où les diverses parties de la charpente humaine sont
reproduites très-fidèlement. «Voilà un ouvrage, me dit-il, que tu vas avoir à
étudier. Je ne pense pas que tu persistes dans tes idées hostiles à la
médecine; elles ne sont ni raisonnables ni fondées sur quoi que ce soit. Et
si, au contraire, tu veux me promettre d'entreprendre sérieusement ton cours
d'ostéologie, je ferai venir de Lyon, pour toi, une flûte magnifique garnie de
toutes les nouvelles clefs.» Cet instrument était depuis longtemps l'objet de
mon ambition. Que répondre?... La solennité de la proposition, le respect
mêlé de crainte que m'inspirait mon père, malgré toute sa bonté, et la force
de la tentation, me troublèrent au dernier point. Je laissai échapper un oui
bien faible et rentrai dans ma chambre, où je me jetai sur mon lit accablé de
chagrin.
Être médecin! étudier l'anatomie! disséquer! assister à d'horribles
opérations! au lieu de me livrer corps et âme à la musique, cet art sublime
dont je concevais déjà la grandeur! Quitter l'empirée pour les plus tristes
séjours de la terre! les anges immortels de la poésie et de l'amour et leurs
chants inspirés, pour de sales infirmiers, d'affreux garçons d'amphithéâtre,
des cadavres hideux, les cris des patients, les plaintes et le râle précurseurs
de la mort!...

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Oh! non, tout cela me semblait le renversement absolu de l'ordre naturel
de ma vie, et monstrueux et impossible. Cela fut pourtant.
Les études d'ostéologie furent commencées en compagnie d'un de mes
cousins (A. Robert, aujourd'hui l'un des médecins distingués de Paris), que
mon père avait pris pour élève en même temps que moi. Malheureusement
Robert jouait fort bien du violon (il était de mes exécutants pour les
quintettes) et nous nous occupions ensemble un peu plus de musique que
d'anatomie pendant les heures de nos études. Ce qui ne l'empêchait pas,
grâce au travail obstiné auquel il se livrait chez lui en particulier, de savoir
toujours beaucoup mieux que moi ses démonstrations. De là, bien de
sévères remontrances et même de terribles colères paternelles.
Néanmoins, moitié de gré, moitié de force, je finis par apprendre tant bien
que mal de l'anatomie tout ce que mon père pouvait m'en enseigner, avec le
secours des préparations sèches (des squelettes) seulement; et j'avais dix-
neuf ans quand, encouragé par mon condisciple, je dus me décider à
aborder les grandes études médicales et à partir avec lui, dans cette
intention, pour Paris.

Ici, je m'arrête un instant avant d'entreprendre le récit de ma vie parisienne
et des luttes acharnées que j'y engageai presque en arrivant et que je n'ai
jamais cessé d'y soutenir contre les idées, les hommes et les choses. Le
lecteur me permettra de prendre haleine.
D'ailleurs, c'est aujourd'hui (10 avril) que la manifestation des deux cent
mille chartistes anglais doit avoir lieu. Dans quelques heures peut-être,
l'Angleterre sera bouleversée comme le reste de l'Europe, et cet asile même
ne me restera plus. Je vais voir se décider la question.
(8 heures du soir). Allons, les chartistes sont de bonnes pâtes de
révolutionnaires. Tout s'est bien passé. Les canons, ces puissants orateurs,
ces grands logiciens dont les arguments irrésistibles pénètrent si
profondément dans les masses, étaient à la tribune. Ils n'ont pas même été
obligés de prendre la parole, leur aspect a suffi pour porter dans toutes les
âmes la conviction de l'inopportunité d'une révolution, et les chartistes se
sont dispersés dans le plus grand ordre.

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Braves gens! vous vous entendez à faire des émeutes comme les Italiens à
écrire des symphonies. Il en est de même des Irlandais très-probablement, et
O'Connell avait bien raison de leur dire toujours: Agitez! agitez! mais ne
bougez pas!
(12 juillet). Il m'a été impossible pendant les trois mois qui viennent de
s'écouler de poursuivre le travail de ces mémoires. Je repars maintenant
pour le malheureux pays qu'on appelle encore la France, et qui est le mien
après tout. Je vais voir de quelle façon un artiste peut y vivre, ou combien
de temps il lui faut pour y mourir, au milieu des ruines sous lesquelles la
fleur de l'art est écrasée et ensevelie. Farewell England!...
(France, 16 juillet 1848). Me voilà de retour! Paris achève d'enterrer ses
morts. Les pavés des barricades ont repris leur place, d'où ils ressortiront
peut-être demain. À peine arrivé, je cours au faubourg Saint-Antoine: quel
spectacle! quels hideux débris! Le Génie de la Liberté qui plane au sommet
de la colonne de la Bastille, a lui-même le corps traversé d'une balle. Les
arbres abattus, mutilés, les maisons prêtes à crouler, les places, les rues, les
quais semblent encore vibrants du fracas homicide!... Pensons donc à l'art
par ce temps de folies furieuses et de sanglantes orgies!... Tous nos théâtres
sont fermés, tous les artistes ruinés, tous les professeurs oisifs, tous les
élèves en fuite; de pauvres pianistes jouent des sonates sur les places
publiques, des peintres d'histoire balayent les rues, des architectes gâchent
du mortier dans les ateliers nationaux... L'Assemblée vient de voter d'assez
fortes sommes pour rendre possible la réouverture des théâtres et accorder
en outre de légers secours aux artistes les plus malheureux. Secours
insuffisants pour les musiciens surtout! Il y a des premiers violons à l'Opéra
dont les appointements n'allaient pas à neuf cents francs par an. Ils avaient
vécu à grand'peine jusqu'à ce jour, en donnant des leçons. On ne doit pas
supposer qu'ils aient pu faire de brillantes économies. Leurs élèves partis,
que vont-ils devenir, ces malheureux? On ne les déportera pas, quoique
beaucoup d'entre eux n'aient plus de chances de gagner leur vie qu'en
Amérique, aux Indes ou à Sydney; la déportation coûte trop cher au
gouvernement: pour l'obtenir, il faut l'avoir méritée, et tous nos artistes ont
combattu les insurgés et sont montés à l'assaut des barricades...

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Au milieu de cette effroyable confusion du juste et de l'injuste, du bien et
du mal, du vrai et du faux, en entendant parler cette langue dont la plupart
des mots sont détournés de leur acception, n'y a-t-il pas de quoi devenir
complètement fou!!!
Continuons mon auto biographie. Je n'ai rien de mieux à faire. L'examen
du passé servira, d'ailleurs, à détourner mon attention du présent.

V

Une année d'études médicales.—Le professeur Amussat.—Une représentation à
l'Opéra.—La bibliothèque du Conservatoire.—Entraînement irrésistible vers la
musique.—Mon père se refuse à me laisser suivre cette carrière.—Discussions de
famille.

En arrivant à Paris, en 1822, avec mon condisciple A. Robert, je me livrai
tout entier aux études relatives à la carrière qui m'était imposée; je tins
loyalement la promesse que j'avais faite à mon père en partant. J'eus
pourtant à subir une épreuve assez difficile, quand Robert, m'ayant appris
un matin qu'il avait acheté un sujet (un cadavre), me conduisit pour la
première fois à l'amphithéâtre de dissection de l'hospice de la Pitié. L'aspect
de cet horrible charnier humain, ces membres épars, ces têtes grimaçantes,
ces crânes entr'ouverts, le sanglant cloaque dans lequel nous marchions,
l'odeur révoltante qui s'en exhalait, les essaims de moineaux se disputant
des lambeaux de poumons, les rats grignotant dans leur coin des vertèbres
saignantes, me remplirent d'un tel effroi que, sautant par la fenêtre de
l'amphithéâtre, je pris la fuite à toutes jambes et courus haletant jusque chez
moi comme si la mort et son affreux cortège eussent été à mes trousses. Je
passai vingt-quatre heures sous le coup de cette première impression, sans
vouloir plus entendre parler d'anatomie, ni de dissection, ni de médecine, et
méditant mille folies pour me soustraire à l'avenir dont j'étais menacé.

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Robert perdait son éloquence à combattre mes répugnances et à me
démontrer l'absurdité de mes projets. Il parvint pourtant à me faire tenter
une seconde expérience. Je consentis à le suivre de nouveau à l'hospice, et
nous entrâmes ensemble dans la funèbre salle. Chose étrange! en revoyant
ces objets qui dès l'abord m'avaient inspiré une si profonde horreur, je
demeurai parfaitement calme, je n'éprouvai absolument rien qu'un froid
dégoût; j'étais déjà familiarisé avec ce spectacle comme un vieux carabin;
c'était fini. Je m'amusai même, en arrivant, à fouiller la poitrine entr'ouverte
d'un pauvre mort, pour donner leur pitance de poumons aux hôtes ailés de
ce charmant séjour. À la bonne heure! me dit Robert en riant, tu
t'humanises!
Aux petits des oiseaux tu donnes la pâture.

—Et ma bonté s'étend sur toute la nature.
répliquai-je en jetant une omoplate à un gros rat qui me regardait d'un air
affamé.
Je suivis donc, sinon avec intérêt, au moins avec une stoïque résignation le
cours d'anatomie. De secrètes sympathies m'attachaient même à mon
professeur Amussat, qui montrait pour cette science une passion égale à
celle que je ressentais pour la musique. C'était un artiste en anatomie. Hardi
novateur en chirurgie, son nom est aujourd'hui européen; ses découvertes
excitent dans le monde savant l'admiration et la haine. Le jour et la nuit
suffisent à peine à ses travaux. Bien qu'exténué des fatigues d'une telle
existence, il continue, rêveur, mélancolique, ses audacieuses recherches et
persiste dans sa périlleuse voie. Ses allures sont celles d'un homme de
génie. Je le vois souvent; je l'aime.
Bientôt les leçons de Thénard et de Gay-Lussac qui professaient, l'un la
chimie, l'autre la physique au Jardin des Plantes, le cours de littérature, dans
lequel Andrieux savait captiver son auditoire avec tant de malicieuse
bonhomie, m'offrirent de puissantes compensations; je trouvai à les suivre
un charme très-vif et toujours croissant. J'allais devenir un étudiant comme
tant d'autres, destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des
mauvais médecins, quand, un soir, j'allai à l'Opéra. On y jouait les
Danaides, de Salieri. La pompe, l'éclat du spectacle, la masse harmonieuse

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de l'orchestre et des chœurs, le talent pathétique de madame Branchu, sa
voix extraordinaire, la rudesse grandiose de Dérivis; l'air d'Hypermnestre où
je retrouvais, imités par Salieri, tous les traits de l'idéal que je m'étais fait du
style de Gluck, d'après des fragments de son Orphée découverts dans la
bibliothèque de mon père; enfin la foudroyante bacchanale et les airs de
danse si mélancoliquement voluptueux, ajoutés par Spontini à la partition
de son vieux compatriote, me mirent dans un état de trouble et d'exaltation
que je n'essayerai pas de décrire. J'étais comme un jeune homme aux
instincts navigateurs, qui, n'ayant jamais vu que les nacelles des lacs de ses
montagnes, se trouverait brusquement transporté sur un vaisseau à trois
ponts en pleine mer. Je ne dormis guère, on peut le croire, la nuit qui suivit
cette représentation, et la leçon d'anatomie du lendemain se ressentit de
mon insomnie. Je chantais l'air de Danaüs: «Jouissez du destin propice,» en
sciant le crâne de mon sujet, et quand Robert, impatienté de m'entendre
murmurer la mélodie «Descends dans le sein d'Amphitrite» au lieu de lire le
chapitre de Bichat sur les aponévroses, s'écriait: «Soyons donc à notre
affaire! nous ne travaillons pas! dans trois jours notre sujet sera gâté!... il
coûte dix-huit francs!... il faut pourtant être raisonnable!» je répliquais par
l'hymne à Némésis «Divinité de sang avide!» et le scalpel lui tombait des
mains.
La semaine suivante, je retournai à l'Opéra où j'assistai, cette fois, à une
représentation de la Stratonice de Méhul et du ballet de Nina dont la
musique avait été composée et arrangée par Persuis. J'admirai beaucoup
dans Stratonice l'ouverture d'abord, l'air de Séleucus «Versez tous vos
chagrins» et le quatuor de la consultation; mais l'ensemble de la partition
me parut un peu froid. Le ballet, au contraire, me plut beaucoup, et je fus
profondément ému en entendant jouer sur le cor anglais par Vogt, pendant
une navrante pantomime de mademoiselle Bigottini, l'air du cantique chanté
par les compagnes de ma sœur au couvent des Ursulines, le jour de ma
première communion. C'était la romance «Quand le bien-aimé reviendra.»
Un de mes voisins qui en fredonnait les paroles, me dit le nom de l'opéra et
celui de l'auteur auquel Persuis l'avait empruntée, et j'appris ainsi qu'elle
appartenait à la Nina de d'Aleyrac. J'ai bien de la peine à croire, quel qu'ait
pu être le talent de la cantatrice[3] qui créa le rôle de Nina, que cette mélodie
ait jamais eu dans sa bouche un accent aussi vrai, une expression aussi

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touchante qu'en sortant de l'instrument de Vogt, et dramatisée par la mime
célèbre.
Malgré de pareilles distractions, et tout en passant bien des heures, le soir,
à réfléchir sur la triste contradiction établie entre mes études et mes
penchants, je continuai quelque temps encore cette vie de tiraillements, sans
grand profit pour mon instruction médicale, et sans pouvoir étendre le
champ si borné de mes connaissances en musique. J'avais promis, je tenais
ma parole. Mais, ayant appris que la bibliothèque du Conservatoire, avec
ses innombrables partitions, était ouverte au public, je ne pus résister au
désir d'y aller étudier les œuvres de Gluck, pour lesquelles j'avais déjà une
passion instinctive, et qu'on ne représentait pas en ce moment à l'Opéra.
Une fois admis dans ce sanctuaire, je n'en sortis plus. Ce fut le coup de
grâce donné à la médecine. L'amphithéâtre fut décidément abandonné.
L'absorption de ma pensée par la musique fut telle que je négligeai même,
malgré toute mon admiration pour Gay-Lussac et l'intérêt puissant d'une
pareille étude, le cours d'électricité expérimentale, que j'avais commencé
avec lui. Je lus et relus les partitions de Gluck, je les copiai, je les appris par
cœur; elles me firent perdre le sommeil, oublier le boire et le manger; j'en
délirai. Et le jour où, après une anxieuse attente, il me fut enfin permis
d'entendre Iphigénie en Tauride, je jurai, en sortant de l'Opéra, que, malgré
père, mère, oncles, tantes, grands parents et amis, je serais musicien. J'osai
même, sans plus tarder, écrire à mon père pour lui faire connaître tout ce
que ma vocation avait d'impérieux et d'irrésistible, en le conjurant de ne pas
la contrarier inutilement. Il répondit par des raisonnements affectueux, dont
la conclusion était que je ne pouvais pas tarder à sentir la folie de ma
détermination et à quitter la poursuite d'une chimère pour revenir à une
carrière honorable et toute tracée. Mais mon père s'abusait. Bien loin de me
rallier à sa manière de voir, je m'obstinai dans la mienne, et dès ce moment
une correspondance régulière s'établit entre nous, de plus en plus sévère et
menaçante du côté de mon père, toujours plus passionnée du mien et
animée enfin d'un emportement qui allait jusques à la fureur.

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VI

Mon admission parmi les élèves de Lesueur.—Sa bonté. La chapelle royale.

Je m'étais mis à composer pendant ces cruelles discussions. J'avais écrit,
entre autres choses, une cantate à grand orchestre, sur un poëme de
Millevoye (Le Cheval arabe.) Un élève de Lesueur, nommé Gerono, que je
rencontrais souvent à la bibliothèque du Conservatoire, me fit entrevoir la
possibilité d'être admis dans la classe de composition de ce maître, et
m'offrit de me présenter à lui. J'acceptai sa proposition avec joie, et je vins
un matin soumettre à Lesueur la partition de ma cantate, avec un canon à
trois voix que j'avais cru devoir lui donner pour auxiliaire dans cette
circonstance solennelle. Lesueur eut la bonté de lire attentivement la
première de ces deux œuvres informes, et dit en me la rendant: «Il y a
beaucoup de chaleur et de mouvement dramatique là-dedans, mais vous ne
savez pas encore écrire, et votre harmonie est entachée de fautes si
nombreuses qu'il serait inutile de vous les signaler. Gerono aura la
complaisance de vous mettre au courant de nos principes d'harmonie, et, dès
que vous serez parvenu à les connaître assez pour pouvoir me comprendre,
je vous recevrai volontiers parmi mes élèves.» Gerono accepta
respectueusement la tâche que lui confiait Lesueur; il m'expliqua
clairement, en quelques semaines, tout le système sur lequel ce maître a
basé sa théorie de la production et de la succession des accords; système
emprunté à Rameau et à ses rêveries sur la résonnance de la corde sonore[4].
Je vis tout de suite, à la manière dont Gerono m'exposait ces principes, qu'il
ne fallait point en discuter la valeur, et que, dans l'école de Lesueur, ils
constituaient une sorte de religion à laquelle chacun devait se soumettre
aveuglément. Je finis même, telle est la force de l'exemple, par avoir en
cette doctrine une foi sincère, et Lesueur, en m'admettant au nombre de ses
disciples favoris, put me compter aussi parmi ses adeptes les plus fervents.
Je suis loin de manquer de reconnaissance pour cet excellent et digne
homme, qui entoura mes premiers pas dans la carrière de tant de
bienveillance, et m'a, jusqu'à la fin de sa vie, témoigné une véritable

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affection. Mais combien de temps j'ai perdu à étudier ses théories
antédiluviennes, à les mettre en pratique et à les désapprendre ensuite, en
recommençant de fond en comble mon éducation! Aussi m'arrive-t-il
maintenant de détourner involontairement les yeux, quand j'aperçois une de
ses partitions. J'obéis alors à un sentiment comparable à celui que nous
éprouvons en voyant le portrait d'un ami qui n'est plus. J'ai tant admiré ces
petits oratorios qui formaient le répertoire de Lesueur à la chapelle royale,
et cette admiration, j'ai eu tant de regrets de la voir s'affaiblir! En comparant
d'ailleurs à l'époque actuelle le temps où j'allais les entendre régulièrement
tous les dimanches au palais des Tuileries, je me trouve si vieux, si fatigué,
et pauvre d'illusions! Combien d'artistes célèbres que je rencontrais à ces
solennités de l'art religieux n'existent plus! Combien d'autres sont tombés
dans l'oubli pire que la mort! Que d'agitations! que d'efforts! que
d'inquiétudes depuis lors! C'était le temps du grand enthousiasme, des
grandes passions musicales, des longues rêveries, des joies infinies,
inexprimables!... Quand j'arrivais à l'orchestre de la chapelle royale,
Lesueur profitait ordinairement de quelques minutes avant le service, pour
m'informer du sujet de l'œuvre qu'on allait exécuter, pour m'en exposer le
plan et m'expliquer ses intentions principales. La connaissance du sujet
traité par le compositeur n'était pas inutile, en effet, car il était rare que ce
fût le texte de la messe. Lesueur, qui a écrit un grand nombre de messes,
affectionnait particulièrement et produisait plus volontiers ces délicieux
épisodes de l'Ancien Testament, tels que Noémi, Rachel, Ruth et Booz,
Débora, etc., qu'il avait revêtus d'un coloris antique, parfois si vrai, qu'on
oublie, en les écoutant, la pauvreté de sa trame musicale, son obstination à
imiter dans les airs, duos et trios, l'ancien style dramatique italien, et la
faiblesse enfantine de son instrumentation. De tous les poèmes (à
l'exception peut-être de celui de Mac-Pherson, qu'il persistait à attribuer à
Ossian), la Bible était sans contredit celui qui prêtait le plus au
développement des facultés spéciales de Lesueur. Je partageais alors sa
prédilection, et l'Orient, avec le calme de ses ardentes solitudes, la majesté
de ses ruines immenses, ses souvenirs historiques, ses fables, était le point
de l'horizon poétique vers lequel mon imagination aimait le mieux à prendre
son vol.

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Après la cérémonie, dès qu'à l'Ite missa est le roi Charles X s'était retiré,
au bruit grotesque d'un énorme tambour et d'un fifre, sonnant
traditionnellement une fanfare à cinq temps, digne de la barbarie du moyen
âge qui la vit naître, mon maître m'emmenait quelquefois dans ses longues
promenades. C'étaient ces jours-là de précieux conseils, suivis de curieuses
confidences. Lesueur, pour me donner courage, me racontait une foule
d'anecdotes sur sa jeunesse; ses premiers travaux à la maîtrise de Dijon, son
admission à la sainte chapelle de Paris, son concours pour la direction de la
maîtrise de Notre-Dame; la haine que lui porta Méhul; les avanies que lui
firent subir les rapins du Conservatoire; les cabales ourdies contre son opéra
de la Caverne, et la noble conduite de Cherubini à cette occasion, l'amitié
de Paisiello qui le précéda à la chapelle impériale: les distinctions
enivrantes prodiguées par Napoléon à l'auteur des Bardes[5]; les mots
historiques du grand homme sur cette partition. Mon maître me disait
encore ses peines infinies pour faire jouer son premier opéra: ses craintes,
son anxiété avant la première représentation; sa tristesse étrange, son
désœuvrement après le succès; son besoin de tenter de nouveau les hasards
du théâtre; son opéra de Télémaque écrit en trois mois; la fière beauté de
madame Scio vêtue en Diane chasseresse, et son superbe emportement dans
le rôle de Calypso. Puis venaient les discussions; car il me permettait de
discuter avec lui quand nous étions seuls, et j'usais quelquefois de la
permission un peu plus largement qu'il n'eût été convenable. Sa théorie de la
basse fondamentale et ses idées sur les modulations en fournissaient
aisément la matière. À défaut de questions musicales, il mettait volontiers
en avant quelques thèses philosophiques et religieuses, sur lesquelles nous
n'étions pas non plus très-souvent d'accord. Mais nous avions la certitude de
nous rencontrer à divers points de ralliement, tels que Gluck, Virgile,
Napoléon, vers lesquels nos sympathies convergeaient avec une ardeur
égale. Après ces longues causeries sur les bords de la Seine, ou sous les
ombrages des Tuileries, il me renvoyait ordinairement, pour se livrer
pendant plusieurs heures à des méditations solitaires, qui étaient devenues
pour lui un véritable besoin.

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VII

Un premier opéra.—M. Andrieux.—Une première messe. M. de Chateaubriand.

Quelques mois après mon admission parmi les élèves particuliers de
Lesueur, (je ne faisais point encore partie de ceux du Conservatoire) je me
mis en tête d'écrire un opéra. Le cours de littérature de M. Andrieux, que je
suivais assidûment, me fit penser à ce spirituel vieillard, et j'eus la
singulière idée de m'adresser à lui pour le livret. Je ne sais ce que je lui
écrivis à ce sujet, mais voici sa réponse.

«Monsieur,
»Votre lettre m'a vivement intéressé; l'ardeur que vous montrez pour le bel
art que vous cultivez, vous y garantit des succès; je vous les souhaite de tout
mon cœur, et je voudrais pouvoir contribuer à vous les faire obtenir. Mais
l'occupation que vous me proposez n'est plus de mon âge; mes idées et mes
études sont tournées ailleurs; je vous paraîtrais un barbare, si je vous disais
combien il y a d'années que je n'ai mis le pied ni à l'Opéra, ni à Feydeau.
J'ai soixante-quatre ans, il me conviendrait mal de vouloir faire des vers
d'amour, et en fait de musique, je ne dois plus guère songer qu'à la messe de
Requiem. Je regrette que vous ne soyez pas venu trente ou quarante ans plus
tôt, ou moi plus tard. Nous aurions pu travailler ensemble. Agréez mes
excuses qui ne sont que trop bonnes et mes sincères et affectueuses
salutations.
»andrieux.»
17 juin 1823.

Ce fut M. Andrieux lui-même, qui eut la bonté de m'apporter sa lettre. Il
causa longtemps avec moi, et me dit en me quittant: «Ah, moi aussi j'ai été
dans ma jeunesse un fougueux amateur de musique. J'étais enragé
Picciniste... et Gluckiste donc.»
Découragé par ce premier échec auprès d'une célébrité littéraire, j'eus
recours modestement à Gerono qui se piquait un peu de poésie. Je lui

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demandai (admirez ma candeur) de me dramatiser l'Estelle de Florian. Il s'y
décida et je mis son œuvre en musique. Personne heureusement n'entendit
jamais rien de cette composition suggérée par mes souvenirs de Meylan.
Souvenirs impuissants! car ma partition fut aussi ridicule, pour ne pas dire
plus, que la pièce et les vers de Gerono. À cet œuvre d'un rose tendre
succéda une scène fort sombre, au contraire, empruntée au drame de Saurin,
Béverley ou le Joueur. Je me passionnai sérieusement pour ce fragment de
musique violente écrit pour voix de basse avec orchestre, et que j'eusse
voulu entendre chanter par Dérivis, au talent duquel il me paraissait
convenir. Le difficile était de découvrir une occasion favorable pour le faire
exécuter. Je crus l'avoir trouvée en voyant annoncer au Théâtre-Français
une représentation au bénéfice de Talma, où figurait Athalie avec les chœurs
de Gossec.—Puisqu'il y a des chœurs, me dis-je, il y aura aussi un orchestre
pour les accompagner; ma scène est d'une exécution facile, et si Talma veut
l'introduire dans son programme, certes Dérivis ne lui refusera pas de la
chanter. Allons chez Talma! Mais l'idée seule de parler au grand tragédien,
de voir Néron face à face, me troublait au dernier point. En approchant de
sa maison, je sentais un battement de cœur de mauvais augure. J'arrive; à
l'aspect de sa porte, je commence à trembler; je m'arrête sur le seuil dans
une incroyable perplexité. Oserai-je aller plus avant?... Renoncerai-je à mon
projet? Deux fois je lève le bras pour saisir le cordon de la sonnette, deux
fois mon bras retombe... le rouge me monte au visage, les oreilles me
tintent, j'ai de véritables éblouissements. Enfin la timidité l'emporte, et,
sacrifiant toutes mes espérances, je m'éloigne, ou plutôt je m'enfuis à grands
pas.
Qui comprendra cela?... un jeune enthousiaste à peine civilisé, tel que
j'étais alors.
Un peu plus tard, M. Masson, maître de chapelle de l'église Saint-Roch,
me proposa d'écrire une messe solennelle qu'il ferait exécuter, disait-il, dans
cette église, le jour des Saints Innocents, fête patronale des enfants de
chœur. Nous devions avoir cent musiciens de choix à l'orchestre, un chœur
plus nombreux encore; on étudierait les parties de chant pendant un mois; la
copie ne me coûterait rien, ce travail serait fait gratuitement et avec soin par
les enfants de chœur de Saint-Roch, etc., etc. Je me mis donc plein d'ardeur
à écrire cette messe, dont le style, avec sa coloration inégale et en quelque

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sorte accidentelle, ne fut qu'une imitation maladroite du style de Lesueur.
Ainsi que la plupart des maîtres, celui-ci, dans l'examen qu'il fit de ma
partition, approuva surtout les passages où sa manière était le plus
fidèlement reproduite. À peine terminé, je mis le manuscrit entre les mains
de M. Masson, qui en confia la copie et l'étude à ses jeunes élèves. Il me
jurait toujours ses grands dieux que l'exécution serait pompeuse et
excellente. Il nous manquait seulement un habile chef d'orchestre, ni lui, ni
moi n'ayant l'habitude de diriger d'aussi grandes masses de voix et
d'instruments. Valentino était alors à la tête de l'orchestre de l'Opéra, il
aspirait à l'honneur d'avoir aussi sous ses ordres celui de la chapelle royale.
Il n'aurait garde, sans doute, de ne rien refuser à mon maître qui était
surintendant[6] de cette chapelle. En effet, une lettre de Lesueur que je lui
portai le décida, malgré sa défiance des moyens d'exécution dont je pourrais
disposer, à me promettre son concours. Le jour de la répétition générale
arriva, et nos grandes masses vocales et instrumentales réunies, il se trouva
que nous avions pour tout bien vingt choristes, dont quinze ténors et cinq
basses, douze enfants, neuf violons, un alto, un hautbois, un cor et un
basson. On juge de mon désespoir et de ma honte, en offrant à Valentino, à
ce chef renommé d'un des premiers orchestres du monde, une telle phalange
musicale!... «Soyez tranquille, disait toujours maître Masson, il ne
manquera personne demain à l'exécution. Répétons! répétons! Valentino
résigné, donne le signal, on commence; mais après quelques instants, il faut
s'arrêter à cause des innombrables fautes de copie que chacun signale dans
les parties. Ici on a oublié d'écrire les bémols et les dièses à la clef; là il
manque dix pauses; plus loin on a omis trente mesures. C'est un gâchis à ne
pas se reconnaître, je souffre tous les tourments de l'enfer; et nous devons
enfin renoncer absolument, pour cette fois, à mon rêve si longtemps caressé
d'une exécution à grand orchestre.
Cette leçon au moins ne fut pas perdue. Le peu de ma composition
malheureuse que j'avais entendu, m'ayant fait découvrir ses défauts les plus
saillants, je pris aussitôt une résolution radicale dans laquelle Valentino me
raffermit, en me promettant de ne pas m'abandonner, lorsqu'il s'agirait plus
tard de prendre ma revanche. Je refis cette messe presque entièrement. Mais
pendant que j'y travaillais, mes parents avertis de ce fiasco, ne manquèrent
pas d'en tirer un vigoureux parti pour battre en brèche ma prétendue

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vocation et tourner en ridicule mes espérances. Ce fut la lie de mon calice
d'amertume. Je l'avalai en silence et n'en persistai pas moins.
La partition terminée, convaincu par une triste expérience que je ne devais
me fier à personne pour le travail de la copie, et ne pouvant, faute d'argent,
employer des copistes de profession, je me mis à extraire moi-même les
parties, à les doubler, tripler, quadrupler, etc. Au bout de trois mois elles
furent prêtes. Je demeurai alors aussi empêché avec ma messe que
Robinson avec son grand canot qu'il ne pouvait lancer; les moyens de la
faire exécuter me manquaient absolument. Compter de nouveau sur les
masses musicales de M. Masson eût été par trop naïf; inviter moi-même les
artistes dont j'avais besoin, je n'en connaissais personnellement aucun;
recourir à l'assistance de la chapelle royale, sous l'égide de mon maître, il
avait formellement déclaré la chose impossible[7]. Ce fut alors que mon ami
Humbert Ferrand, dont je parlerai bientôt plus au long, conçut la pensée
passablement hardie de me faire écrire à M. de Chateaubriand, comme au
seul homme capable de comprendre et d'accueillir une telle demande, pour
le prier de me mettre à même d'organiser l'exécution de ma messe en me
prêtant 1,200 francs. M. de Chateaubriand me répondit la lettre suivante:

Paris, le 31 décembre 1824.

«Vous me demandez douze cents francs, Monsieur; je ne les ai pas; je
vous les enverrais, si je les avais. Je n'ai aucun moyen de vous servir auprès
des ministres[8]. Je prends, Monsieur, une vive part à vos peines. J'aime les
arts et honore les artistes; mais les épreuves où le talent est mis quelquefois
le font triompher, et le jour du succès dédommage de tout ce qu'on a
souffert.
»Recevez, Monsieur, tous mes regrets; ils sont bien sincères!
»chateaubriand.»

VIII

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A. de Pons.—Il me prête 1,200 francs.—On exécute ma messe une première fois dans
l'église de Saint-Roch.—Une seconde fois dans l'église de Saint-Eustache.—Je la
brûle.

Mon découragement devint donc extrême; je n'avais rien de spécieux à
répliquer aux lettres dont mes parents m'accablaient; déjà ils menaçaient de
me retirer la modique pension qui me faisait vivre à Paris, quand le hasard
me fit rencontrer à une représentation de la Didon de Piccini à l'Opéra, un
jeune et savant amateur de musique, d'un caractère généreux et bouillant,
qui avait assisté en trépignant de colère à ma débâcle de Saint-Roch. Il
appartenait à une famille noble du faubourg Saint-Germain, et jouissait
d'une certaine aisance. Il s'est ruiné depuis lors; il a épousé, malgré sa mère,
une médiocre cantatrice, élève du Conservatoire; il s'est fait acteur quand
elle a débuté; il l'a suivie en chantant l'opéra dans les provinces de France et
en Italie. Abandonné au bout de quelques années par sa prima-donna, il est
revenu végéter à Paris en donnant des leçons de chant. J'ai eu quelquefois
l'occasion de lui être utile, dans mes feuilletons du Journal des Débats;
mais c'est un poignant regret pour moi de n'avoir pu faire davantage; car le
service qu'il m'a rendu spontanément a exercé une grande influence sur
toute ma carrière, je ne l'oublierai jamais; il se nommait Augustin de Pons.
Il vivait avec bien de la peine, l'an dernier, du produit de ses leçons! Qu'est-
il devenu après la révolution de Février qui a dû lui enlever tous ses
élèves?... Je tremble d'y songer...
En m'apercevant au foyer de l'Opéra: «Eh bien, s'écria-t-il, de toute la
force de ses robustes poumons, et cette messe! est-elle refaite? quand
l'exécutons-nous tout de bon?—Mon Dieu, oui, elle est refaite et de plus
recopiée. Mais comment voulez-vous que je la fasse exécuter?—Comment!
parbleu, en payant les artistes. Que vous faut-il? voyons! douze cents
francs? quinze cents francs? deux mille francs? je vous les prêterai, moi.—
De grâce, ne criez pas si fort. Si vous parlez sérieusement, je serai trop
heureux d'accepter votre offre et douze cents francs me suffiront.—C'est dit.
Venez chez moi demain matin, j'aurai votre affaire. Nous engagerons tous
les choristes de l'Opéra et un vigoureux orchestre. Il faut que Valentino soit
content, il faut que nous soyons contents; il faut que cela marche,
sacrebleu!»

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Et de fait cela marcha. Ma messe fut splendidement exécutée dans l'église
de Saint-Roch, sous la direction de Valentino, devant un nombreux
auditoire; les journaux en parlèrent favorablement, et je parvins ainsi, grâce
à ce brave de Pons, à m'entendre et à me faire entendre pour la première
fois. Tous les compositeurs savent quelle est l'importance et la difficulté, à
Paris, de mettre ainsi le pied à l'étrier.
Cette partition fut encore exécutée longtemps après (en 1827) dans l'église
de Saint-Eustache, le jour même de la grande émeute de la rue Saint-Denis.
L'orchestre et les chœurs de l'Odéon m'étaient venus en aide cette fois
gratuitement et j'avais osé entreprendre de les diriger moi-même. À part
quelques inadvertances causées par l'émotion, je m'en tirai assez bien. Que
j'étais loin pourtant de posséder les mille qualités de précision, de souplesse,
de chaleur, de sensibilité et de sang-froid, unies à un instinct indéfinissable,
qui constituent le talent du vrai chef d'orchestre! et qu'il m'a fallu de temps,
d'exercices et de réflexions pour en acquérir quelques-unes! Nous nous
plaignons souvent de la rareté de nos bons chanteurs, les bons directeurs
d'orchestre sont bien plus rares encore, et leur importance, dans une foule
de cas, est bien autrement grande et redoutable pour les compositeurs.
Après cette nouvelle épreuve, ne pouvant conserver aucun doute sur le
peu de valeur de ma messe, j'en détachai le Resurrexit[9] dont j'étais assez
content, et je brûlai le reste en compagnie de la scène de Béverley pour
laquelle ma passion s'était fort apaisée, de l'opéra d'Estelle et d'un oratorio
latin (le Passage de la mer Rouge) que je venais d'achever. Un froid coup
d'œil d'inquisiteur m'avait fait reconnaître ses droits incontestables à figurer
dans cet auto-da-fé.
Lugubre coïncidence! hier, après avoir écrit les lignes qu'on vient de lire,
j'allai passer la soirée à l'Opéra-Comique. Un musicien de ma connaissance
m'y rencontre dans un entr'acte et m'aborde avec ces mots: «Depuis quand
êtes-vous de retour de Londres?—Depuis quelques semaines.—Eh bien! de
Pons... vous avez su?...—Non, quoi donc?—Il s'est empoisonné
volontairement le mois dernier.—Ah! mon Dieu!—Oui, il a écrit qu'il était
las de la vie; mais je crains que la vie ne lui ait plus été possible; il n'avait
plus d'élèves, la révolution les avait tous dispersés, et la vente de ses
meubles n'a pas même suffi à payer ce qu'il devait pour son appartement.

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Oh! malheureux! pauvres abandonnés artistes! République de crocheteurs et
de chiffonniers!...
Horrible! horrible! most horrible! Voici maintenant que le Morning-Post
vient me donner les détails de la mort du malheureux prince Lichnowsky,
atrocement assassiné aux portes de Francfort par des brutes de paysans
allemands, dignes émules de nos héros de Juin! Ils l'ont lardé de coups de
couteau, hâché de coups de faux; ils lui ont mis les bras et les jambes en
lambeaux! Ils lui ont tiré plus de vingt coups de fusil dirigés de manière à
ne pas le tuer! Ils l'ont dépouillé ensuite et laissé mourant et nu au pied d'un
mur!... Il n'a expiré que cinq heures après, sans proférer une plainte, sans
laisser échapper un soupir!... Noble, spirituel, enthousiaste et brave
Lichnowsky! Je l'ai beaucoup connu à Paris; je l'ai retrouvé l'an dernier à
Berlin en revenant de Russie. Ses succès de tribune commençaient alors.
Infâme racaille humaine! plus stupide et plus féroce cent fois, dans tes
soubresauts et tes grimaces révolutionnaires, que les babouins et les orangs-
outangs de Bornéo!...
Oh! il faut que je sorte, que je marche, que je coure, que je crie au grand
air!...

IX

Ma première entrevue avec Cherubini.—Il me chasse de la bibliothèque du
Conservatoire.

Lesueur, voyant mes études harmoniques assez avancées, voulut
régulariser ma position, en me faisant entrer dans sa classe du
Conservatoire. Il en parla à Cherubini, alors directeur de cet établissement,
et je fus admis. Fort heureusement, on ne me proposa point, à cette
occasion, de me présenter au terrible auteur de Médée, car, l'année

Page 46

précédente, je l'avais mis dans une de ses rages blêmes en lui tenant tête
dans la circonstance que je vais raconter et qu'il ne pouvait avoir oubliée.
À peine parvenu à la direction du Conservatoire, en remplacement de
Perne qui venait de mourir, Cherubini voulut signaler son avènement par
des rigueurs inconnues dans l'organisation intérieure de l'école, où le
puritanisme n'était pas précisément à l'ordre du jour. Il ordonna, pour rendre
la rencontre des élèves des deux sexes impossible hors de la surveillance
des professeurs, que les hommes entrassent par la porte du Faubourg-
Poissonnière, et les femmes par celle de la rue Bergère; ces différentes
entrées étant placées aux deux extrémités opposées du bâtiment.
En me rendant un matin à la bibliothèque, ignorant le décret moral qui
venait d'être promulgué, j'entrai, suivant ma coutume, par la porte de la rue
Bergère, la porte féminine, et j'allais arriver à la bibliothèque quand un
domestique, m'arrêtant au milieu de la cour, voulut me faire ressortir pour
revenir ensuite au même point en rentrant par la porte masculine. Je trouvai
si ridicule cette prétention que j'envoyai paître l'argus en livrée, et je
poursuivis mon chemin. Le drôle voulait faire sa cour au nouveau maître en
se montrant aussi rigide que lui. Il ne se tint donc pas pour battu, et courut
rapporter le fait au directeur. J'étais depuis un quart d'heure absorbé par la
lecture d'Alceste, ne songeant plus à cet incident, quand Cherubini, suivi de
mon dénonciateur, entra dans la salle de lecture, la figure plus cadavéreuse,
les cheveux plus hérissés, les yeux plus méchants et d'un pas plus saccadé
que de coutume. Ils firent le tour de la table où étaient accoudés plusieurs
lecteurs; après les avoir tous examinés successivement, le domestique
s'arrêtant devant moi, s'écria: «Le voilà!» Cherubini était dans une telle
colère qu'il demeura un instant sans pouvoir articuler une parole: «Ah, ah,
ah, ah! c'est vous, dit-il enfin, avec son accent italien que sa fureur rendait
plus comique, c'est vous qui entrez par la porte qué, qué, qué zé ne veux pas
qu'on passe!—Monsieur, je ne connaissais pas votre défense, une autre fois
je m'y conformerai.—Une autre fois! une autre fois! Qué-qué-qué vénez-
vous faire ici?—Vous le voyez, monsieur, j'y viens étudier les partitions de
Gluck.—Et qu'est-ce qué, qu'est-ce qué-qué-qué vous regardent les
partitions dé Gluck? et qui vous a permis dé venir à-à-à la bibliothèque?—
Monsieur! (je commençais à perdre mon sang-froid) les partitions de Gluck
sont ce que je connais de plus beau en musique dramatique et je n'ai besoin

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de la permission de personne pour venir les étudier ici. Depuis dix heures
jusqu'à trois la bibliothèque du Conservatoire est ouverte au public, j'ai le
droit d'en profiter.—Lé-lé-lé-lé droit?—Oui, monsieur.—Zé vous défends
d'y revenir, moi!—J'y reviendrai, néanmoins.—Co-comme-comment-
comment vous appelez-vous?» crie-t-il, tremblant de fureur. Et moi
pâlissant à mon tour: «Monsieur! mon nom vous sera peut-être connu
quelque jour, mais pour aujourd'hui... vous ne le saurez pas!—Arrête, a-a-
arrête-le, Hottin (le domestique s'appelait ainsi), qué-qué-qué-zé lé fasse
zeter en prison!» Ils se mettent alors tous les deux, le maître et le valet, à la
grande stupéfaction des assistants, à me poursuivre autour de la table,
renversant tabourets et pupitres, sans pouvoir m'atteindre, et je finis par
m'enfuir à la course en jetant, avec un éclat de rire, ces mots à mon
persécuteur: «Vous n'aurez ni moi ni mon nom, et je reviendrai bientôt ici
étudier encore les partitions de Gluck!»
Voilà comment se passa ma première entrevue avec Cherubini. Je ne sais
s'il s'en souvenait quand je lui fus ensuite présenté d'une façon plus
officielle. Il est assez plaisant en tous cas, que douze ans après, et malgré
lui, je sois devenu conservateur et enfin bibliothécaire de cette même
bibliothèque d'où il avait voulu me chasser. Quant à Hottin, c'est aujourd'hui
mon garçon d'orchestre le plus dévoué, le plus furibond partisan de ma
musique; il prétendait même, pendant les dernières années de la vie de
Cherubini, qu'il n'y avait que moi pour remplacer l'illustre maître à la
direction du Conservatoire. Ce en quoi M. Auber ne fut pas de son avis.
J'aurai d'autres anecdotes semblables à raconter sur Cherubini, où l'on
verra que s'il m'a fait avaler bien des couleuvres, je lui ai lancé en retour
quelques serpents à sonnettes dont les morsures lui ont cuit.

X

Mon père me retire ma pension.—Je retourne à la Côte.—Les idées de province sur
l'art et sur les artistes.—Désespoir.—Effroi de mon père.—Il consent à me laisser
revenir à Paris.—Fanatisme de ma mère.—Sa malédiction.

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L'espèce de succès obtenu par la première exécution de ma messe avait un
instant ralenti les hostilités de famille dont je souffrais tant, quand un
nouvel incident vint les ranimer, en redoublant le mécontentement de mes
parents.
Je me présentai au concours de composition musicale qui a lieu tous les
ans à l'Institut. Les candidats, avant d'être admis a concourir, doivent subir
une épreuve préliminaire d'après laquelle les plus faibles sont exclus. J'eus
le malheur d'être de ceux-là. Mon père le sut et cette fois, sans hésiter,
m'avertit de ne plus compter sur lui, si je m'obstinais à rester à Paris, et qu'il
me retirait ma pension. Mon bon maître lui écrivit aussitôt une lettre
pressante, pour l'engager à revenir sur cette décision, l'assurant qu'il ne
pouvait point y avoir de doutes sur l'avenir musical qui m'était réservé, et
que la musique me sortait par tous les pores. Il mêlait à ses arguments pour
démontrer l'obligation où l'on était de céder à ma vocation, certaines idées
religieuses dont le poids lui paraissait considérable, et qui, certes, étaient
bien les plus malencontreuses qu'il pût choisir dans cette occasion. Aussi la
réponse brusque, roide et presque impolie de mon père ne manqua pas de
froisser violemment la susceptibilité et les croyances intimes de Lesueur.
Elle commençait ainsi: «Je suis un incrédule, monsieur!» On juge du reste.
Un vague espoir de gagner ma cause en la plaidant moi-même me donna
assez de résignation pour me soumettre momentanément. Je revins donc à
la Côte.
Après un accueil glacial, mes parents m'abandonnèrent pendant quelques
jours à mes réflexions, et me sommèrent enfin de choisir un état
quelconque, puisque je ne voulais pas de la médecine. Je répondis que mon
penchant pour la musique était unique et absolu et qu'il m'était impossible
de croire que je ne retournasse pas à Paris pour m'y livrer. «Il faut pourtant
bien te faire à cette idée, me dit mon père, car tu n'y retourneras jamais!»
À partir de ce moment je tombai dans une taciturnité presque complète,
répondant à peine aux questions qui m'étaient adressées, ne mangeant plus,
passant une partie de mes journées à errer dans les champs et les bois, et le
reste enfermé dans ma chambre. À vrai dire, je n'avais point de projets; la
fermentation sourde de ma pensée et la contrainte que je subissais

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semblaient avoir entièrement obscurci mon intelligence. Mes fureurs même
s'éteignaient, je périssais par défaut d'air.
Un matin de bonne heure, mon père vint me réveiller! «Lève-toi, me dit-il,
et quand tu seras habillé, viens dans mon cabinet, j'ai à te parler!» J'obéis
sans pressentir de quoi il s'agissait. L'air de mon père était grave et triste
plutôt que sévère. En entrant chez lui, je me préparais néanmoins à soutenir
un nouvel assaut, quand ces mots inattendus me bouleversèrent: «Après
plusieurs nuits passées sans dormir, j'ai pris mon parti... Je consens à te
laisser étudier la musique à Paris... mais pour quelque temps seulement; et
si, après de nouvelles épreuves, elles ne te sont pas favorables, tu me
rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y avait de
raisonnable à faire, et te décideras, je suppose, à prendre une autre voie. Tu
sais ce que je pense des poëtes médiocres; les artistes médiocres dans tous
les genres ne valent pas mieux; et ce serait pour moi un chagrin mortel, une
humiliation profonde de te voir confondu dans la foule de ces hommes
inutiles!»
Mon père, sans s'en rendre compte, avait montré plus d'indulgence pour
les médecins médiocres, qui, tout aussi nombreux que les méchants artistes,
sont non-seulement inutiles, mais fort dangereux! Il en est toujours ainsi,
même pour les esprits d'élite; ils combattent les opinions d'autrui par des
raisonnements d'une justesse parfaite, sans s'apercevoir que ces armes à
deux tranchants peuvent être également fatales à leurs plus chères idées.
Je n'en attendis pas davantage pour m'élancer au cou de mon père et
promettre tout ce qu'il voulait. «En outre, reprit-il, comme la manière de
voir de ta mère diffère essentiellement de la mienne à ce sujet, je n'ai pas
jugé à propos de lui apprendre ma nouvelle détermination, et pour nous
éviter à tous des scènes pénibles, j'exige que tu gardes le silence et partes
pour Paris secrètement.» J'eus donc soin, le premier jour, de ne laisser
échapper aucune parole imprudente; mais ce passage d'une tristesse
silencieuse et farouche à une joie délirante que je ne prenais pas la peine de
déguiser, était trop extraordinaire pour ne pas exciter la curiosité de mes
sœurs; et Nanci, l'aînée, fit tant, me supplia avec de si vives instances de lui
en apprendre le motif, que je finis par lui tout avouer... en lui recommandant

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le secret. Elle le garda aussi bien que moi, cela se devine, et bientôt toute la
maison, les amis de la maison, et enfin ma mère en furent instruits.
Pour comprendre ce qui va suivre, il faut savoir que ma mère dont les
opinions religieuses étaient fort exaltées, y joignait celles dont beaucoup de
gens ont encore de nos jours le malheur d'être imbus, en France, sur les arts
qui, de près ou de loin, se rattachent au théâtre. Pour elle, acteurs, actrices,
chanteurs, musiciens, poëtes, compositeurs, étaient des créatures
abominables, frappées par l'Église d'excommunication, et comme telles
prédestinées à l'enfer. À ce sujet, une de mes tantes (qui m'aime pourtant
aujourd'hui bien sincèrement et m'estime encore, je l'espère), la tête pleine
des idées libérales de ma mère, me fit un jour une stupéfiante réponse.
Discutant avec elle, j'en étais venu à lui dire: «À vous entendre, chère tante,
vous seriez fâchée, je crois, que Racine fût de votre famille?»—«Eh! mon
ami... la considération avant tout!» Lesueur faillit étouffer de rire, lorsque
plus tard, à Paris, je lui citai ce mot caractéristique. Aussi ne pouvant
attribuer une semblable manière de voir qu'à une vieillesse voisine de la
décrépitude, il ne manquait jamais, quand il était d'humeur gaie, de me
demander des nouvelles de l'ennemie de Racine, ma vieille tante; bien
qu'elle fût jeune alors et jolie comme un ange.
Ma mère donc, persuadée qu'en me livrant à la composition musicale (qui,
d'après les idées françaises, n'existe pas hors du théâtre) je mettais le pied
sur une route conduisant à la déconsidération en ce monda et à la damnation
dans l'autre, n'eut pas plus tôt vent de ce qui se passait que son âme se
souleva d'indignation. Son regard courroucé m'avertit qu'elle savait tout. Je
crus prudent de m'esquiver et de me tenir coi jusqu'au moment du départ.
Mais je m'étais à peine réfugié dans mon réduit depuis quelques minutes,
qu'elle m'y suivit, l'œil étincelant, et tous ses gestes indiquant une émotion
extraordinaire; «Votre père, me dit-elle, en quittant le tutoiement habituel, a
eu la faiblesse de consentir à votre retour à Paris, il favorise vos
extravagants et coupables projets!... Je n'aurai pas, moi, un pareil reproche à
me faire, et je m'oppose formellement à ce départ!—Ma mère!...—Oui, je
m'y oppose, et je vous conjure, Hector, de ne pas persister dans votre folie.
Tenez, je me mets à vos genoux, moi, votre mère, je vous supplie
humblement d'y renoncer...—Mon Dieu, ma mère permettez que je vous
relève, je ne puis... supporter cette vue...—Non, je reste!...» Et, après un

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instant de silence: «Tu me refuses, malheureux! tu as pu, sans te laisser
fléchir, voir ta mère à tes pieds! Eh bien! pars! Va te traîner dans les fanges
de Paris, déshonorer ton nom, nous faire mourir, ton père et moi, de honte et
de chagrin! Je quitte la maison jusqu'à ce que tu en sois sorti. Tu n'es plus
mon fils! je te maudis!»
Est-il croyable que les opinions religieuses aidées de tout ce que les
préjugés provinciaux ont de plus insolemment méprisant pour le culte des
arts, aient pu amener entre une mère aussi tendre que l'était la mienne et un
fils aussi reconnaissant et respectueux que je l'avais toujours été, une scène
pareille?... Scène d'une violence exagérée, invraisemblable, horrible, que je
n'oublierai jamais, et qui n'a pas peu contribué à produire la haine dont je
suis plein pour ces stupides doctrines, reliques du moyen âge, et, dans la
plupart des provinces de France, conservées encore aujourd'hui.
Cette rude épreuve ne finit pas là. Ma mère avait disparu; elle était allée se
réfugier à une maison de campagne nommée le Chuzeau, que nous avions
près de la Côte. L'heure du départ venue, mon père voulut tenter avec moi
un dernier effort pour obtenir d'elle un adieu, et la révocation de ses cruelles
paroles. Nous arrivâmes au Chazeau avec mes deux sœurs. Ma mère lisait
dans le verger au pied d'un arbre. En nous apercevant, elle se leva et
s'enfuit. Nous attendîmes longtemps, nous la suivîmes, mon père l'appela,
mes sœurs et moi nous pleurions; tout fut vain; et je dus m'éloigner sans
embrasser ma mère, sans en obtenir un mot, un regard, et chargé de sa
malédiction!...

XI

Retour à Paris.—Je donne des leçons.—J'entre dans la classe de Reicha au
Conservatoire.—Mes dîners sur le Pont-Neuf.—Mon père me retire de nouveau ma
pension. Opposition inexorable.—Humbert Ferrand.—R. Kreutzer.

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À peine de retour à Paris et dès que j'eus repris auprès de Lesueur le cours
de mes études musicales, je m'occupai de rendre à de Pons la somme qu'il
m'avait prêtée. Cette dette me tourmentait. Ce n'était pas avec les cent vingt
francs de ma pension mensuelle que je pouvais y parvenir. J'eus le bonheur
de trouver plusieurs élèves de solfège, de flûte et de guitare, et en joignant
au produit de ces leçons des économies faites sur ma dépense personnelle,
je parvins au bout de quelques mois à mettre de côté six cents francs, que je
m'empressai de porter à mon obligeant créancier. On se demandera sans
doute quelles économies je pouvais faire sur mon modique revenu?... Les
voici:
J'avais loué à bas prix une très-petite chambre, au cinquième, dans la Cité,
au coin de la rue de Harley et du quai des Orfévres, et, au lieu d'aller dîner
chez le restaurateur, comme auparavant, je m'étais mis à un régime
cénobitique qui réduisait le prix de mes repas à sept ou huit sous, tout au
plus. Ils se composaient généralement de pain, de raisins secs, de pruneaux
ou de dattes.
Comme on était alors dans la belle saison, en sortant de faire mes
emplettes gastronomiques chez l'épicier voisin, j'allais ordinairement
m'asseoir sur la petite terrasse du Pont-Neuf, aux pieds de la statue d'Henri
IV: là, sans penser à la poule au pot que le bon roi avait rêvée pour le dîner
du dimanche de ses paysans, je faisais mon frugal repas, en regardant au
loin le soleil descendre derrière le mont Valérien, suivant d'un œil charmé
les reflets radieux des flots de la Seine, qui fuyaient en murmurant devant
moi, et l'imagination ravie des splendides images des poésies de Thomas
Moore, dont je venais de découvrir une traduction française que je lisais
avec amour pour la première fois. Mais de Pons, peiné sans doute des
privations que je m'imposais pour lui rendre son argent, privations que la
fréquence de nos relations ne m'avait pas permis de lui cacher, peut-être
embarrassé lui-même, et désireux d'être remboursé complètement, écrivit à
mon père, l'instruisit de tout et réclama les six cents francs qui lui restaient
encore dus. Cette franchise fut désastreuse. Mon père déjà se repentait
amèrement de sa condescendance; j'étais depuis cinq mois à Paris, sans que
ma position eût changé, et sans que mes progrès dans la carrière musicale
fussent devenus sensibles. Il avait imaginé, sans doute, qu'en si peu de
temps je me ferais admettre au concours de l'Institut, j'obtiendrais le grand

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prix, j'écrirais un opéra en trois actes qui serait représenté avec un succès
extraordinaire, je serais décoré de la Légion d'honneur, pensionné du
gouvernement, etc., etc. Au lieu de cela, il recevait l'avis d'une dette que
j'avais contractée, et dont la moitié restait à acquitter. La chute était lourde,
et j'en ressentis rudement le contre coup. Il rendit à de Pons ses six cents
francs, m'annonça que décidément, si je n'abandonnais ma chimère
musicale, il ne voulait plus m'aider à prolonger mon séjour à Paris, et que
j'eusse en ce cas à me suffire à moi-même. J'avais quelques élèves, j'étais
accoutumé à vivre de peu, je ne devais plus rien à de Pons, je n'hésitai
point. Je restai. Mes travaux en musique étaient alors nombreux et actifs
précisément. Cherubini, dont l'esprit d'ordre se manifestait en tout, sachant
que je n'avais pas suivi la route ordinaire au Conservatoire pour entrer dans
la classe de composition de Lesueur, me fit admettre dans celle de contre-
point et de fugue de Reicha, qui, dans la hiérarchie des études, précédait la
classe de composition. Je suivis ainsi simultanément les cours de ces deux
maîtres. En outre, je venais de me lier avec un jeune homme de cœur et
d'esprit, que je suis heureux de compter parmi mes amis les plus chers,
Humbert Ferrand; il avait écrit pour moi un poëme de grand opéra, les
Francs-Juges, et j'en composais la musique avec un entraînement sans égal.
Ce poëme fut plus tard refusé par le comité de l'Académie Royale de
musique, et ma partition fut du même coup condamnée à l'obscurité, d'où
elle n'est jamais sortie. L'ouverture seule a pu se faire jour. J'ai employé çà
et là les meilleures idées de cet opéra, en les développant, dans mes
compositions postérieures, le reste subira probablement le même sort, ou
sera brûlé. Ferrand avait écrit aussi une scène héroïque avec chœurs, dont le
sujet, la Révolution grecque, occupait alors tous les esprits. Sans
interrompre bien longtemps le travail des Francs-Juges, je l'avais mise en
musique. Cette œuvre, où l'on sentait à chaque page l'énergique influence
du style de Spontini, fut l'occasion de mon premier choc contre un dur
égoïsme dont je ne soupçonnais pas l'existence, celui de la plupart des
maîtres célèbres, et me fit sentir combien les jeunes compositeurs, même les
plus obscurs, sont en général mal venus auprès d'eux.
Rodolphe Kreutzer était directeur général de la musique à l'Opéra; les
concerts spirituels de la semaine sainte devaient bientôt avoir lieu dans ce
théâtre; il dépendait de lui d'y faire exécuter ma scène; j'allai le lui

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demander. Ma visite toutefois était préparée par une lettre que M. de
Larochefoucauld, surintendant des beaux-arts, lui avait écrite à mon sujet,
d'après la recommandation pressante d'un de ses secrétaires, ami de
Ferrand. De plus, Lesueur m'avait chaudement appuyé verbalement auprès
de son confrère. On pouvait raisonnablement espérer. Mon illusion fut
courte. Kreutzer, ce grand artiste, auteur de la Mort d'Abel (belle œuvre sur
laquelle, plein d'enthousiasme, je lui avais adressé quelques mois
auparavant un véritable dithyrambe), Kreutzer que je supposais bon et
accueillant comme mon maître, parce que je l'admirais, me reçut de la façon
la plus dédaigneuse et la plus impolie. Il me rendit à peine mon salut, et,
sans me regarder, me jeta ces mots par-dessus son épaule: «Mon bon ami (il
ne me connaissait pas!), nous ne pouvons exécuter aux concerts spirituels
de nouvelles compositions. Nous n'avons pas le temps de les étudier;
Lesueur le sait bien.» Je me retirai le cœur gonflé. Le dimanche suivant,
une explication eut lieu entre Lesueur et Kreutzer à la chapelle royale, où ce
dernier était simple violoniste. Poussé à bout par mon maître, il finit par lui
répondre sans déguiser sa mauvaise humeur: «Eh! pardieu! que
deviendrions nous si nous aidions ainsi les jeunes gens?...» Il eut au moins
de la franchise.

XII

Je concours pour une place de choriste.—Je l'obtiens.—A. Charbonnel.—Notre
ménage de garçons.

Cependant l'hiver approchait; l'ardeur avec laquelle je m'étais livré au
travail de mon opéra m'avait fait un peu négliger mes élèves; mes festins de
Lucullus ne pouvaient plus avoir lieu dans ma salle ordinaire du Pont-Neuf,
abandonnée du soleil et qu'environnait une froide et humide atmosphère. Il
me fallait du bois, des habits plus chauds. Où prendre l'argent nécessaire à
cette indispensable dépense?... Le produit de mes leçons à un franc le

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cachet, bien loin d'y suffire, menaçait de se réduire bientôt à rien. Retourner
chez mon père, m'avouer coupable et vaincu, ou mourir de faim! telle était
l'alternative qui s'offrait à moi. Mais la fureur indomptable dont elle me
remplit me donna de nouvelles forces pour la lutte, et je me déterminai à
tout entreprendre, à tout souffrir, à quitter même Paris, s'il le fallait, pour ne
pas revenir platement végéter à la Côte. Mon ancienne passion pour les
voyages s'associant alors à celle de la musique, je résolus de recourir aux
correspondants des théâtres étrangers et de m'engager comme première ou
seconde flûte dans un orchestre de New-York, de Mexico, de Sydney ou de
Calcutta. Je serais allé en Chine, je me serais fait matelot, flibustier,
boucanier, sauvage, plutôt que de me rendre. Tel est mon caractère. Il est
aussi inutile et aussi dangereux pour une volonté étrangère de contrecarrer
la mienne, si la passion l'anime, que de croire empêcher l'explosion de la
poudre à canon en la comprimant.
Heureusement, mes recherches et mes sollicitations auprès des
correspondants de théâtres furent vaines, et je ne sais à quoi j'allais me
résoudre, quand j'appris la prochaine ouverture du Théâtre des Nouveautés
où l'on devait jouer, avec le vaudeville, des opéras-comiques d'une certaine
dimension. Je cours chez le régisseur lui demander une place de flûte dans
son orchestre. Les places de flûte étaient déjà données. J'en demande une de
choriste. Il n'y en avait plus. Mort et furies!!... Le régisseur pourtant prend
mon adresse, en promettant de m'avertir si l'on se décidait à augmenter le
personnel des chœurs. Cet espoir était bien faible; il me soutint néanmoins
pendant quelques jours, après lesquels une lettre de l'administration du
Théâtre des Nouveautés m'annonça que le concours était ouvert pour la
place objet de mon ambition. L'examen des prétendants devait avoir lieu
dans la salle des Francs-Maçons de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Je m'y
rendis. Cinq ou six pauvres diables comme moi attendaient déjà leurs juges
dans un silence plein d'anxiété. Je trouvai parmi eux un tisserand, un
forgeron, un acteur congédié d'un petit théâtre du boulevard, et un chantre
de l'église de Saint-Eustache. Il s'agissait d'un concours de basses; ma voix
ne pouvait compter que pour un médiocre baryton; mais notre examinateur,
pensais-je, n'y regarderait peut-être pas de si près.
C'était le régisseur en personne. Il parut, suivi d'un musicien nommé
Michel, qui fait encore à cette heure partie de l'orchestre du Vaudeville. On

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ne s'était procuré ni piano ni pianiste. Le violon de Michel devait suffire
pour nous accompagner.
La séance est ouverte. Mes rivaux chantent successivement, à leur
manière, différents airs qu'ils avaient soigneusement étudiés. Mon tour
venu, notre énorme régisseur, assez plaisamment nommé Saint-Léger, me
demande ce que j'ai apporté.
—Moi? rien.
—Comment rien? Et que chanterez-vous alors?
—Ma foi, ce que vous voudrez. N'y a-t-il pas ici quelque partition, un
solfège, un cahier de vocalises?...
—Nous n'avons rien de tout cela. D'ailleurs, continue le régisseur d'un ton
assez méprisant, vous ne chantez pas à première vue, je suppose?...
—Je vous demande pardon, je chanterai à première vue ce qu'on me
présentera.
—Ah! c'est différent. Mais puisque nous manquons entièrement de
musique, ne sauriez-vous point par cœur quelque morceau connu?
—Oui, je sais par cœur les Danaides, Stratonice, la Vestale, Cortez,
Œdipe, les deux Iphigénie, Orphée, Armide...
—Assez! assez! Diable! quelle mémoire! Voyons, puisque vous êtes si
savant, dites-nous l'air d'Œdipe de Sacchini: Elle m'a prodigué.
—Volontiers.
—Tu peux l'accompagner, Michel?
—Parbleu! seulement je ne sais plus dans quel ton il est écrit.
—En mi bémol. Chanterai-je le récitatif?
—Oui, voyons le récitatif.
L'accompagnateur me donne l'accord de mi bémol et je commence:
«Antigone me reste, Antigone est ma fille,
Elle est tout pour mon cœur, seule elle est ma famille.

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Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins,
Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes, etc.»
Les autres candidats se regardaient d'un air piteux, pendant que se
déroulait la noble mélodie, ne se dissimulant pas qu'en comparaison de moi,
qui n'étais pourtant point un Pischek ni un Lablache, ils avaient chanté, non
comme des vachers, mais comme des veaux. Et dans le fait, je vis à un petit
signe du gros régisseur Saint-Léger, qu'ils étaient, pour employer l'argot des
coulisses, enfoncés jusqu'au troisième dessous. Le lendemain, je reçus ma
nomination officielle; je l'avais emporté sur le tisserand, le forgeron,
l'acteur, et même sur le chantre de Saint-Eustache. Mon service commençait
immédiatement et j'avais cinquante francs par mois.
Me voilà donc, en attendant que je puisse devenir un damné compositeur
dramatique, choriste dans un théâtre de second ordre, déconsidéré et
excommunié jusqu'à la moelle des os! J'admire comme les efforts de mes
parents pour m'arracher à l'abîme avaient bien réussi!
Un bonheur n'arrive jamais seul. Je venais à peine de remporter cette
grande victoire, qu'il me tomba du ciel deux nouveaux élèves et que je fis la
rencontre d'un étudiant en pharmacie, mon compatriote, Antoine
Charbonnel. Il allait s'installer dans le quartier Latin pour y suivre les cours
de chimie et voulait, comme moi, se livrer à d'héroïques économies. Nous
n'eûmes pas plutôt fait l'un et l'autre le compte de notre fortune que,
parodiant le mot de Walter dans la Vie d'un joueur, nous nous écriâmes
presque simultanément: «Ah! tu n'as pas d'argent! Eh bien, mon cher, il faut
nous associer!» Nous louâmes deux petites chambres dans la rue de la
Harpe. Antoine, qui avait l'habitude de manipuler fourneaux et cornues,
s'établit notre cuisinier en chef, et fit de moi un simple marmiton. Tous les
matins nous allions au marché acheter nos provisions, qu'à la grande
confusion de mon camarade, j'apportais bravement au logis sous mon bras,
sans prendre la peine d'en dérober la vue aux passants. Il y eut même un
jour entre nous, à ce sujet, une véritable querelle. Ô pharmaceutique amour-
propre!
Nous vécûmes ainsi comme des princes... émigrés, pour trente francs
chacun par mois. Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas encore joui
d'une pareille aisance. Je me passai plusieurs coûteuses fantaisies; j'achetai

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un piano[10]... et quel piano! je décorai ma chambre des portraits proprement
encadrés des dieux de la musique, je me donnai le poëme des Amours des
Anges, de Moore. De son côté, Antoine, qui était adroit comme un singe
(comparaison très-mal choisie, car les singes ne savent que détruire),
fabriquait dans ses moments perdus une foule de petits ustensiles agréables
et utiles. Avec des bûches de notre bois, il nous fit deux paires de galoches
très-bien conditionnées; il en vint même, pour varier la monotonie un peu
spartiate de notre ordinaire, à faire un filet et des appeaux, avec lesquels,
quand le printemps fut venu, il alla prendre des cailles dans la plaine de
Montrouge. Ce qu'il y eut de plaisant, c'est que, malgré mes absences
périodiques du soir (le Théâtre des Nouveautés jouant chaque jour), Antoine
ignora pendant toute la durée de notre vie en commun, que j'avais eu le
malheur de monter sur les planches. Peu flatté de n'être que simple choriste,
il ne me souriait guère de l'instruire de mon humble condition. J'étais censé,
en me rendant au théâtre, aller donner des leçons dans un des quartiers
lointains de Paris. Fierté bien digne de la sienne! J'aurais souffert en laissant
voir à mon camarade comment je gagnais honnêtement mon pain, et il
s'indignait, lui, au point de s'éloigner de moi le rouge au front, si, marchant
à ses côtés dans les rues, je portais ostensiblement le pain que j'avais
honnêtement gagné. À vrai dire, et je me dois cette justice, le motif de mon
silence ne venait point d'une aussi sotte vanité. Malgré les rigueurs de mes
parents et l'abandon complet dans lequel ils m'avaient laissé, je n'eusse
voulu pour rien au monde leur causer la douleur (incalculable avec leurs
idées) d'apprendre la détermination que j'avais prise, et qu'il était en tout cas
fort inutile de leur laisser savoir: je craignais donc que la moindre
indiscrétion de ma part ne vînt à tout leur révéler et je me taisais. Ainsi
qu'Antoine Charbonnel, ils n'ont connu ma carrière dramatique que sept ou
huit ans après qu'elle fut terminée, en lisant des notices biographiques
publiées sur moi dans divers journaux.

XIII

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Premières compositions pour l'orchestre.—Mes études l'Opéra.—Mes deux maîtres,
Lesueur et Reicha.

Ce fut à cette époque que je composai mon premier grand morceau
instrumental: l'ouverture des Francs-Juges. Celle de Waverley lui succéda
bientôt après. J'étais si ignorant alors du mécanisme de certains instruments,
qu'après avoir écrit le solo en ré bémol des trombones, dans l'introduction
des Francs-Juges, je craignis qu'il ne présentât d'énormes difficultés
d'exécution, et j'allai, fort inquiet, le montrer à un des trombonistes de
l'Opéra. Celui-ci, en examinant la phrase, me rassura complètement: «Le
ton de ré bémol est, au contraire, un des plus favorables à cet instrument,
me dit-il, et vous pouvez compter sur un grand effet pour votre passage.»
Cette assurance me donna une telle joie, qu'en revenant chez moi, tout
préoccupé, et sans regarder où je marchais, je me donnai une entorse. J'ai
mal au pied maintenant, quand j'entends ce morceau. D'autres, peut-être, ont
mal à la tête.
Mes deux maîtres ne m'ont rien appris en instrumentation. Lesueur n'avait
de cet art que des notions fort bornées. Reicha connaissait bien les
ressources particulières de la plupart des instruments à vent, mais je doute
qu'il ait eu des idées très-avancées au sujet de leur groupement par grandes
et petites masses. D'ailleurs, cette partie de l'enseignement, qui n'est point
encore maintenant représentée au Conservatoire, était étrangère à son cours,
où il avait à s'occuper seulement du contre-point et de la fugue. Avant de
m'engager au Théâtre des Nouveautés, j'avais fait connaissance avec un ami
du célèbre maître des ballets Gardel. Grâce aux billets de parterre qu'il me
donnait, j'assistais régulièrement à toutes les représentations de l'Opéra. J'y
apportais la partition de l'ouvrage annoncé, et je la lisais pendant
l'exécution. Ce fut ainsi que je commençai à me familiariser avec l'emploi
de l'orchestre, et à connaître l'accent et le timbre, sinon l'étendue et le
mécanisme de la plupart des instruments. Cette comparaison attentive de
l'effet produit et du moyen employé à le produire, me fit même apercevoir
le lien caché qui unit l'expression musicale à l'art spécial de
l'instrumentation; mais personne ne m'avait mis sur la voie. L'étude des
procédés des trois maîtres modernes, Beethoven, Weber et Spontini,

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l'examen impartial des coutumes de l'instrumentation, celui des formes et
des combinaisons non usitées, la fréquentation des virtuoses, les essais que
je les ai amenés à faire sur leurs divers instruments, et un peu d'instinct ont
fait pour moi le reste.
Reicha professait le contre-point avec une clarté remarquable; il m'a
beaucoup appris en peu de temps et en peu de mots. En général, il ne
négligeait point, comme la plupart des maîtres, de donner à ses élèves,
autant que possible, la raison des règles dont il leur recommandait
l'observance.
Ce n'était ni un empirique, ni un esprit stationnaire; il croyait au progrès
dans certaines parties de l'art, et son respect pour les pères de l'harmonie
n'allait pas jusqu'au fétichisme. De là les dissensions qui ont toujours existé
entre lui et Cherubini; ce dernier ayant poussé l'idolâtrie de l'autorité en
musique au point de faire abstraction de son propre jugement, et de dire, par
exemple, dans son Traité de contre-point: «Cette disposition harmonique
me paraît préférable à l'autre, mais les anciens maîtres ayant été de l'avis
contraire, il faut s'y soumettre.»
Reicha, dans ses compositions, obéissait encore à la routine, tout en la
méprisant. Je le priai une fois de me dire franchement ce qu'il pensait des
fugues vocalisées sur le mot amen ou sur kyrie eleison, dont les messes
solennelles ou funèbres des plus grands compositeurs de toutes les écoles
sont infestées. «Oh! s'écria-t-il vivement, c'est de la barbarie!—En ce cas,
monsieur, pour quoi donc en écrivez-vous?—Mon Dieu, tout le monde en
fait!» Miseria!...
Lesueur, à cet égard, était plus logique. Ces fugues monstrueuses, qui par
leur ressemblance avec les vociférations d'une troupe d'ivrognes, paraissent
n'être qu'une parodie impie du texte et du style sacrés, il les trouvait, lui
aussi, dignes des temps et des peuples barbares mais il se gardait d'en écrire,
et les fugues assez rares qu'il a disséminées dans ses œuvres religieuses
n'ont rien de commun avec ces grotesques abominations. L'une de ses
fugues, au contraire, commençant par ces mots: Quis enarrabit cœlorum
gloriam! est un chef-d'œuvre de dignité de style, de science harmonique, et
bien plus, un chef-d'œuvre aussi d'expression que la forme fuguée sert ici
elle-même. Quand, après l'exposition du sujet (large et beau) commençant

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par la dominante, la réponse vient à entrer avec éclat sur la tonique, en
répétant ces mots: Quis enarrabit! (qui racontera la gloire des cieux?), il
semble que cette partie du chœur, échauffée par l'enthousiasme de l'autre,
s'élance à son tour pour chanter avec un redoublement d'exaltation les
merveilles du firmament. Et puis, comme le rayonnement instrumental
colore avec bonheur toute cette harmonie vocale! Avec quelle puissance ces
basses se meuvent sous ces dessins de violons qui scintillent dans les parties
élevées de l'orchestre, comme des étoiles. Quelle stretta éblouissante, sur la
pédale! Certes! voilà une fugue justifiée par le sens des paroles, digne de
son objet et magnifiquement belle! C'est l'œuvre d'un musicien dont
l'inspiration a été là d'une élévation rare, et d'un artiste qui raisonnait son
art! Quant à ces fugues dont je parlais à Reicha, fugues de tavernes et de
mauvais lieux, j'en pourrais citer un grand nombre, signées de maîtres bien
supérieurs à Lesueur; mais, en les écrivant pour obéir à l'usage, ces maîtres,
quels qu'ils soient, n'en ont pas moins fait une abnégation honteuse de leur
intelligence et commis un outrage impardonnable à l'expression musicale.
Reicha, avant de venir en France, avait été à Bonn le condisciple de
Beethoven. Je ne crois pas qu'ils aient jamais eu l'un pour l'autre une bien
vive sympathie, Reicha attachait un grand prix à ses connaissances en
mathématiques. «C'est à leur étude, nous disait-il pendant une de ses leçons,
que je dois d'être parvenu à me rendre complètement maître de mes idées:
elle a dompté et refroidi mon imagination, qui auparavant m'entraînait
follement, et, en la soumettant au raisonnement et à la réflexion, elle a
doublé ses forces.» Je ne sais si cette idée de Reicha est aussi juste qu'il le
croyait et si ses facultés musicales ont beaucoup gagné à l'étude des
sciences exactes. Peut-être le goût des combinaisons abstraites et des jeux
d'esprit en musique, le charme réel qu'il trouvait à résoudre certaines
propositions épineuses qui ne servent guère qu'à détourner l'art de son
chemin en lui faisant perdre de vue le but auquel il doit tendre
incessamment, en furent-ils le résultat; peut-être cet amour du calcul nuisit-
il beaucoup, au contraire, au succès et à la valeur de ses œuvres, en leur
faisant perdre en expression mélodique ou harmonique, en effet purement
musical, ce qu'elles gagnaient en combinaisons ardues, en difficultés
vaincues, en travaux curieux, faits pour l'œil plutôt que pour l'oreille. Au
reste, Reicha paraissait aussi peu sensible à l'éloge qu'à la critique; il ne

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semblait attacher de prix qu'aux succès des jeunes artistes dont l'éducation
harmonique lui était confiée au Conservatoire, et il leur donnait ses leçons
avec tout le soin et toute l'attention imaginables. Il avait fini par me
témoigner de l'affection; mais, dans le commencement de mes études, je
m'aperçus que je l'incommodais à force de lui demander la raison de toutes
les règles; raison qu'en certains cas il ne pouvait me donner, puisque... elle
n'existe pas. Ses quintettes d'instruments à vent ont joui d'une certaine
vogue à Paris pendant plusieurs années. Ce sont des compositions
intéressantes, mais un peu froides. Je me rappelle, en revanche, avoir
entendu un duo magnifique, plein d'élan et de passion, dans son opéra de
Sapho, qui eût quelques représentations.

XIV

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Concours à l'Institut.—On déclare ma cantate inexécutable.—Mon adoration pour
Gluck et Spontini.—Arrivée de Rossini.—Les dilettanti.—Ma fureur.—M. Ingres.

L'époque du concours de l'Institut étant revenue, je m'y présentai de
nouveau. Cette fois je fus admis. On nous donna à mettre en musique une
scène lyrique à grand orchestre, dont le sujet était Orphée déchiré par les
Bacchantes. Je crois que mon dernier morceau n'était pas sans valeur; mais
le médiocre pianiste (on verra bientôt quelle est l'incroyable organisation de
ces concours) chargé d'accompagner ma partition, ou plutôt d'en représenter
l'orchestre sur le piano, n'ayant pu se tirer de la Bacchanale, la section de
musique de l'Institut, composée de Cherubini, Paër, Lesueur, Berton,
Boïeldieu et Catel, me mit hors de concours, en déclarant mon ouvrage
inexécutable.
Après l'égoïsme plat et lâche des maîtres qui ont peur des commençants et
les repoussent, il me restait à connaître l'absurdité tyrannique des
institutions qui les étranglent. Kreutzer m'empêcha d'obtenir peut-être un
succès dont les avantages pour moi eussent alors été considérables; les
académiciens, en m'appliquant la lettre d'un règlement ridicule,
m'enlevèrent la chance d'une distinction, sinon brillante, au moins
encourageante, et m'exposèrent aux plus funestes conséquences du
désespoir et d'une indignation concentrée.
Un congé de quinze jours m'avait été accordé par le Théâtre des
Nouveautés pour le travail de ce concours; dès qu'il fut expiré, je dus
reprendre ma chaîne. Mais presque aussitôt je tombai gravement malade;
une esquinancie faillit m'emporter. Antoine courait les grisettes; il me
laissait seul des journées entières et une partie de la nuit; je n'avais ni
domestique, ni garde pour me servir. Je crois que je serais mort un soir sans
secours, si, dans un paroxysme de douleur, je n'eusse, d'un hardi coup de
canif, percé au fond de ma gorge l'abcès qui m'étouffait. Cette opération
peu scientifique fut le signal de ma convalescence. J'étais presque rétabli
quand mon père, vaincu par tant de constance et inquiet sans doute sur mes
moyens d'existence qu'il ne connaissait pas, me rendit ma pension. Grâce à

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ce retour inespéré de la tendresse paternelle, je pus renoncer à ma place de
choriste. Ce ne fut pas un médiocre bonheur, car, indépendamment de la
fatigue physique dont ce service quotidien m'accablait, la stupidité de la
musique que j'avais à subir dans ces petits opéras semblables à des
vaudevilles, et dans ces grands vaudevilles singeant des opéras, eût fini par
me donner le choléra ou me frapper d'idiotisme. Les musiciens dignes de ce
nom, et qui savent quels sont en France nos théâtres semi-lyriques, peuvent
seuls comprendre ce que j'ai souffert.
Je pus reprendre ainsi avec un redoublement d'ardeur mes soirées de
l'Opéra, dont les exigences du triste métier que je faisais au Théâtre des
Nouveautés m'avaient imposé le sacrifice. J'étais alors adonné tout entier à
l'étude et au culte de la grande musique dramatique. N'ayant jamais
entendu, en fait de concerts sérieux, que ceux de l'Opéra, dont la froideur et
la mesquine exécution n'étaient pas propres à me passionner bien vivement,
mes idées ne s'étaient point tournées du côté de la musique instrumentale.
Les symphonies de Haydn et de Mozart, compositions du genre intime en
général, exécutées par un trop faible orchestre, sur une scène trop vaste et
mal disposée pour la sonorité, n'y produisaient pas plus d'effet que si on les
eût jouées dans la plaine de Grenelle; cela paraissait confus, petit et glacial.
Beethoven, dont j'avais lu deux symphonies et entendu un andante
seulement, m'apparaissait bien au loin comme un soleil, mais comme un
soleil obscurci par d'épais nuages. Weber n'avait pas encore produit ses
chefs-d'œuvre; son nom même nous était inconnu. Quant à Rossini et au
fanatisme qu'il excitait depuis peu dans le monde fashionable de Paris,
c'était pour moi le sujet d'une colère d'autant plus violente, que cette
nouvelle école se présentait naturellement comme l'antithèse de celles de
Gluck et de Spontini. Ne concevant rien de plus magnifiquement beau et
vrai que les œuvres de ces grands maîtres, le cynisme mélodique, le mépris
de l'expression et des convenances dramatiques, la reproduction continuelle
d'une formule de cadence, l'éternel et puéril crescendo, et la brutale grosse
caisse de Rossini, m'exaspéraient au point de m'empêcher de reconnaître
jusque dans son chef-d'œuvre (le Barbier), si finement instrumenté
d'ailleurs[11], les étincelantes qualités de son génie. Je me suis alors demandé
plus d'une fois comment je pourrais m'y prendre pour miner le Théâtre-
Italien et le faire sauter un soir de représentation, avec toute sa population

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rossinienne. Et quand je rencontrais un de ces dilettanti objets de mon
aversion: «Gredin! grommelais-je, en lui jetant un regard de Shylock, je
voudrais pouvoir t'empaler avec un fer rouge!» Je dois avouer franchement
qu'au fond j'ai encore aujourd'hui, au meurtre près, ces mauvais sentiments
et cette étrange manière de voir. Je n'empalerais certainement personne avec
un fer rouge, je ne ferais pas sauter le Théâtre-Italien, même si la mine était
prête et qu'il n'y eût qu'à y mettre le feu, mais j'applaudis de cœur et d'âme
notre grand peintre Ingres, quand je l'entends dire en parlant de certaines
œuvres de Rossini: «C'est la musique d'un malhonnête homme[12]!»

XV

Mes soirées à l'Opéra.—Mon prosélytisme.—Scandales.—Scène d'enthousiasme.
Sensibilité d'un mathématicien.

La plupart des représentations de l'Opéra étaient des solennités auxquelles
je me préparais par la lecture et la méditation des ouvrages qu'on y devait
exécuter. Le fanatisme d'admiration que nous professions, quelques
habitués du parterre et moi, pour nos auteurs favoris, n'était comparable
qu'à notre haine profonde pour les autres. Le Jupiter de notre Olympe était
Gluck, et le culte que nous lui rendions ne se peut comparer à rien de ce que
le dilettantisme le plus effréné pourrait imaginer aujourd'hui. Mais si
quelques-uns de mes amis étaient de fidèles sectateurs de cette religion
musicale, je puis dire sans vanité que j'en étais le pontife. Quand je voyais
faiblir leur ferveur, je la ranimais par des prédications dignes des Saint-
Simoniens; je les amenais à l'Opéra bon gré, mal gré, souvent en leur
donnant des billets achetés de mon argent, au bureau, et que je prétendais
avoir reçus d'un employé de l'administration. Dès que, grâce à cette ruse,
j'avais entraîné mes hommes à la représentation du chef-d'œuvre de Gluck,
je les plaçais sur une banquette du parterre, en leur recommandant bien de
n'en pas changer, vu que toutes les places n'étaient pas également bonnes

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pour l'audition, et qu'il n'y en avait pas une dont je n'eusse étudié les défauts
ou les avantages. Ici on était trop près des cors, là on ne les entendait pas; à
droite le son des trombones dominait trop; à gauche, répercuté par les loges
du rez-de-chaussée, il produisait un effet désagréable; en bas, on était trop
près de l'orchestre, il écrasait les voix; en haut, l'éloignement de la scène
empêchait de distinguer les paroles, ou l'expression de la physionomie des
acteurs; l'instrumentation de cet ouvrage devait être entendue de tel endroit,
les chœurs de celui-ci de tel autre; à tel acte, la décoration représentant un
bois sacré, la scène était très-vaste et le son se perdait dans le théâtre de
toutes parts, il fallait donc se rapprocher; un autre, au contraire, se passait
dans l'intérieur d'un palais, le décor était ce que les machinistes appellent un
salon fermé, la puissance des voix étant doublée par cette circonstance si
indifférente en apparence, on devait remonter un peu dans le parterre, afin
que les sons de l'orchestre et ceux des voix, entendus de moins près,
paraissent plus intimement unis et fondus dans un ensemble plus
harmonieux.
Une fois ces instructions données, je demandais à mes néophytes s'ils
connaissaient bien la pièce qu'ils allaient entendre. S'ils n'en avaient pas lu
les paroles, je tirais un livret de ma poche, et, profitant du temps qui nous
restait avant le lever de la toile, je le leur faisais lire, en ajoutant aux
principaux passages toutes les observations que je croyais propres à leur
faciliter l'intelligence de la pensée du compositeur; car nous venions
toujours de fort bonne heure pour avoir le choix des places, ne pas nous
exposer à manquer les premières notes de l'ouverture, et goûter ce charme
singulier de l'attente avant une grande jouissance qu'on est assuré d'obtenir.
En outre, nous trouvions beaucoup de plaisir à voir l'orchestre, vide d'abord
et ne représentant qu'un piano sans cordes, se garnir peu à peu de musique
et de musiciens. Le garçon d'orchestre y entra le premier pour placer les
parties sur les pupitres. Ce moment-là n'était pas pour nous sans mélange de
craintes; depuis notre arrivée, quelque accident pouvait être survenu; on
avait peut-être changé le spectacle et substitué à l'œuvre monumentale de
Gluck quelque Rossignol, quelques Prétendus, une Caravane du Caire, un
Panurge, un Devin du village, une Lasthénie, toutes productions plus ou
moins pâles et maigres, plus ou moins plates et fausses, pour lesquelles
nous professions un égal et souverain mépris. Le nom de la pièce inscrit en

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grosses lettres sur les parties de contre-basse qui, par leur position, se
trouvent les plus rapprochées du parterre, nous tirait d'inquiétude ou
justifiait nos appréhensions. Dans ce dernier cas, nous nous précipitions
hors de la salle, en jurant comme des soldats en maraude qui ne trouveraient
que de l'eau dans ce qu'ils ont pris pour des barriques d'eau-de-vie, et en
confondant dans nos malédictions l'auteur de la pièce substituée, le
directeur qui l'infligeait au public, et le gouvernement qui la laissait
représenter. Pauvre Rousseau, qui attachait autant d'importance à sa
partition du Devin du village, qu'aux chefs-d'œuvre d'éloquence qui ont
immortalisé son nom, lui qui croyait fermement avoir écrasé Rameau tout
entier, voire le trio des Parques[13], avec les petites chansons, les petits
flons-flons, les petits rondeaux, les petits solos, les petites bergeries, les
petites drôleries de toute espèce dont se compose son petit intermède; lui
qu'on a tant tourmenté, lui que la secte des Holbachiens a tant envié pour
son œuvre musicale, lui qu'on a accusé de n'en être pas l'auteur; lui qui a été
chanté par toute la France, depuis Jéliotte et mademoiselle Fel[14] jusqu'au
roi Louis XV, qui ne pouvait se lasser de répéter: «J'ai perdu mon
serviteur,» avec la voix la plus fausse de son royaume, lui enfin dont
l'œuvre favorite obtint à son apparition tous les genres de succès; pauvre
Rousseau! qu'eût-il dit de nos blasphèmes, s'il eût pu les entendre? Et
pouvait-il prévoir que son cher opéra, qui excita tant d'applaudissements,
tomberait un jour pour ne plus se relever, sous le coup d'une énorme
perruque poudrée à blanc, jetée aux pieds de Colette par un insolent
railleur? J'assistais, par extraordinaire, à cette dernière[15] représentation du
Devin; beaucoup de gens, en conséquence, m'ont attribué la mise en scène
de la perruque; mais je proteste de mon innocence. Je crois même avoir été
autant indigné que diverti par cette grotesque irrévérence, de sorte que je ne
puis savoir au juste si j'en eusse été capable. Mais s'imaginerait-on que
Gluck, oui, Gluck lui-même, à propos de ce triste Devin, il y a quelque
cinquante ans, a poussé l'ironie plus loin encore, et qu'il a osé écrire et
imprimer dans une épître la plus sérieuse du monde, adressée à la reine
Marie-Antoinette, que la France, peu favorisée sous le rapport musical,
comptait pourtant quelques ouvrages remarquables, parmi lesquels il fallait
citer le Devin du village de M. Rousseau? Qui jamais se fût avisé de penser
que Gluck pût être aussi plaisant? Ce trait seul d'un Allemand suffit pour
enlever aux Italiens la palme de la perfidie facétieuse.

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Je reprends le fil de mon histoire. Quand le titre inscrit sur les parties
d'orchestre nous annonçait que rien n'avait été changé dans le spectacle, je
continuais ma prédication, chantant les passages saillants, expliquant les
procédés d'instrumentation d'où résultaient les principaux effets, et obtenant
d'avance, sur ma parole, l'enthousiasme des membres de notre petit club.
Cette agitation étonnait beaucoup nos voisins du parterre, bons provinciaux
pour la plupart, qui, en m'entendant pérorer sur les merveilles de la partition
qu'on allait exécuter, s'attendaient à perdre la tête d'émotion, et y
éprouvaient en somme plus d'ennui que de plaisir. Je ne manquais pas
ensuite de désigner par son nom chaque musicien à son entrée dans
l'orchestre; en y ajoutant quelques commentaires sur ses habitudes et son
talent.
«Voilà Baillot! il ne fait pas comme d'autres violons solos, celui-là, il ne se
réserve pas exclusivement pour les ballets; il ne se trouve point déshonoré
d'accompagner un opéra de Gluck. Vous entendrez tout à l'heure un chant
qu'il exécute sur la quatrième corde; on le distingue au-dessus de tout
l'orchestre.»
—«Oh! ce gros rouge, là-bas! c'est la première contre-basse, c'est le père
Chénié; un vigoureux gaillard malgré son âge; il vaut à lui tout seul quatre
contre-basses ordinaires; on peut être sûr que sa partie sera exécutée telle
que l'auteur l'a écrite: il n'est pas de l'école des simplificateurs.
«Le chef d'orchestre devrait faire un peu attention à M. Guillou, la
première flûte qui entre en ce moment: il prend avec Gluck de singulières
libertés. Dans la marche religieuse d'Alceste, par exemple, l'auteur a écrit
des flûtes dans le bas, uniquement pour obtenir l'effet particulier aux sons
graves de cet instrument; M. Guillou ne s'accommode pas d'une disposition
pareille de sa partie; il faut qu'il domine; il faut qu'on l'entende, et pour cela
il transpose ce chant de la flûte à l'octave supérieure, détruisant ainsi le
résultat que l'auteur s'était promis, et faisant d'une idée ingénieuse, une
chose puérile et vulgaire.»
Les trois coups annonçant qu'on allait commencer, venaient nous
surprendre au milieu de cet examen sévère des notabilités de l'orchestre.
Nous nous taisions aussitôt en attendant avec un sourd battement de cœur le
signal du bâton de mesure de Kreutzer ou de Valentino. L'ouverture

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commencée, il ne fallait pas qu'un de nos voisins s'avisât de parler, de
fredonner ou de battre la mesure; nous avions adopté pour notre usage, en
pareil cas, ce mot si connu d'un amateur: «Le ciel confonde ces musiciens,
qui me privent du plaisir d'entendre monsieur!»
Connaissant à fond la partition qu'on exécutait, il n'était pas prudent non
plus d'y rien changer; je me serais fait tuer plutôt que de laisser passer sans
réclamation la moindre familiarité de cette nature prise avec les grands
maîtres. Je n'allais pas attendre pour protester froidement par écrit contre ce
crime de lèse-génie; oh! non, c'est en face du public, à haute et intelligible
voix, que j'apostrophais les délinquants. Et je puis assurer qu'il n'y a pas de
critique qui porte coup comme celle-là. Ainsi, un jour, il s'agissait
d'Iphigénie en Tauride, j'avais remarqué à la représentation précédente
qu'on avait ajouté des cymbales au premier air de danse des Scythes en si
mineur, où Gluck n'a employé que les instruments à cordes, et que dans le
grand récitatif d'Oreste, au troisième acte, les parties de trombones, si
admirablement motivées par la scène et écrites dans la partition, n'avaient
pas été exécutées. J'avais résolu, si les mêmes fautes se reproduisaient, de
les signaler. Lors donc que le ballet des Scythes fut commencé, j'attendis
mes cymbales au passage, elles se firent entendre comme la première fois
dans l'air que j'ai indiqué. Bouillant de colère, je me contins cependant
jusqu'à la fin du morceau, et profitant aussitôt du court moment de silence
qui le sépare du morceau suivant, je m'écriai de toute la force de ma voix:
«Il n'y a pas de cymbales là-dedans; qui donc se permet de corriger
Gluck[16]?»
On juge de la rumeur! Le public qui ne voit pas très-clair dans toutes ces
questions d'art, et à qui il était fort indifférent qu'on changeât ou non
l'instrumentation de l'auteur, ne concevait rien à la fureur de ce jeune fou du
parterre. Mais ce fut bien pis quand, au troisième acte, la suppression des
trombones du monologue d'Oreste, ayant eu lieu comme je le craignais, la
même voix fit entendre ces mots: «Les trombones ne sont pas partis! C'est
insupportable!»
L'étonnement de l'orchestre et de la salle ne peut se comparer qu'à la
colère (bien naturelle, je l'avoue) de Valentino qui dirigeait ce soir-là. J'ai su
ensuite que ces malheureux trombones n'avaient fait que se soumettre à un

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ordre formel[17] de ne pas jouer dans cet endroit; car les parties copiées
étaient parfaitement conformes à la partition.
Pour les cymbales que Gluck a placées avec tant de bonheur dans le
premier chœur des Scythes, je ne sais qui s'était avisé de les introduire
également dans l'air de danse, dénaturant ainsi la couleur et troublant le
silence sinistre de cet étrange ballet. Mais je sais bien qu'aux
représentations suivantes, tout rentra dans l'ordre, les cymbales se turent, les
trombones jouèrent, et je me contentai de grommeler entre mes dents: «Ah!
c'est bien heureux!»
Peu de temps après, de Pons, qui était au moins aussi enragé que moi,
ayant trouvé inconvenant qu'on nous donnât, au premier acte d'Œdipe à
Colonne, d'autres airs de danse que ceux de Sacchini, vint me proposer de
faire justice des interminables solos de cor et de violoncelle qu'on leur avait
substitués. Pouvais-je ne pas seconder une aussi louable intention? Le
moyen employé pour Iphigénie nous réussit également bien pour Œdipe; et,
après quelques mots lancés un soir du parterre par nous deux seuls, les
nouveaux airs de danse disparurent pour jamais.
Une seule fois nous parvînmes à entraîner le public. On avait annoncé sur
l'affiche que le solo de violon du ballet de Nina serait exécuté par Baillot,
une indisposition du virtuose, ou quelque autre raison, s'étant opposée à ce
qu'il pût se faire entendre, l'administration crut suffisant d'en instruire le
public par une imperceptible bande de papier collée sur l'affiche de la porte
de l'Opéra, que personne ne regarde. L'immense majorité des spectateurs
s'attendait donc à entendre le célèbre violon.
Pourtant au moment où Nina, dans les bras de son père et de son amant,
revient à la raison, la pantomime si touchante de mademoiselle Bigottini ne
put nous émouvoir au point de nous faire oublier Baillot. La pièce touchait
à sa fin. «Eh bien! eh bien! et le solo de violon, dis-je assez haut pour être
entendu?—C'est vrai, reprit un homme du public, il semble qu'on veuille le
passer.—Baillot! Baillot! le solo de violon!» En ce moment le parterre
prend feu, et, ce qui ne s'était jamais vu à l'Opéra, la salle entière réclame à
grands cris l'accomplissement des promesses de l'affiche. La toile tombe au
milieu de ce brouhaha. Le bruit redouble. Les musiciens, voyant la fureur
du parterre, s'empressent de quitter la place. De rage alors chacun saute

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dans l'orchestre, on lance à droite et à gauche les chaises des concertants; on
renverse les pupitres; on crève la peau des timbales; j'avais beau crier:
«Messieurs, messieurs, que faites-vous donc! briser les instruments!...
Quelle barbarie! Vous ne voyez donc pas que c'est la contre-basse du père
Chénié, un instrument admirable, qui a un son d'enfer!» On ne m'écoutait
plus et les mutins ne se retirèrent qu'après avoir culbuté tout l'orchestre et
cassé je ne sais combien de banquettes et d'instruments.
C'était là le mauvais côté de la critique en action que nous exercions si
despotiquement à l'Opéra; le beau, c'était notre enthousiasme quand tout
allait bien.
Il fallait voir alors, avec quelle frénésie nous applaudissions des passages
auxquels personne dans la salle ne faisait attention, tels qu'une belle basse,
une heureuse modulation, un accent vrai dans un récitatif, une note
expressive de hautbois, etc., etc. Le public nous prenait pour des claqueurs
aspirant au surnumérariat; tandis que le chef de claque qui savait bien le
contraire, et dont nos applaudissements intempestifs dérangeaient les
savantes combinaisons, nous lançait de temps en temps un coup d'œil digne
de Neptune prononçant le quos ego. Puis dans les beaux moments de
madame Branchu, c'étaient des exclamations, des trépignements qu'on ne
connaît plus aujourd'hui, même au Conservatoire, le seul lieu de France où
le véritable enthousiasme musical se manifeste encore quelquefois.
La plus curieuse scène de ce genre, dont j'aie conservé le souvenir, est la
suivante. On donnait Œdipe. Quoique placé fort loin de Gluck dans notre
estime, Sacchini ne laissait pas que d'avoir en nous de sincères admirateurs.
J'avais entraîné ce soir-là à l'Opéra un de mes amis[18], étudiant parfaitement
étranger à tout autre art que celui du carambolage, et dont cependant je
voulais à toute force faire un prosélyte musical. Les douleurs d'Antigone et
de son père ne pouvaient l'émouvoir que fort médiocrement. Aussi après le
premier acte, désespérant d'en rien faire, l'avais-je laissé derrière moi, en
m'avançant d'une banquette pour n'être pas troublé par son sang-froid.
Comme pour faire ressortir encore son impassibilité, le hasard avait placé à
sa droite un spectateur aussi impressionnable qu'il l'était peu. Je m'en
aperçus bientôt. Dérivis venait d'avoir un fort beau mouvement dans son
fameux récitatif.

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Mon fils! tu ne l'es plus!
Va! ma haine est trop forte!
Tout absorbé que je fusse par cette scène si belle de naturel et de sentiment
de l'antique, il me fut impossible de ne pas entendre le dialogue établi
derrière moi, entre mon jeune homme épluchant une orange et l'inconnu,
son voisin, en proie à la plus vive émotion:
—Mon Dieu! monsieur, calmez-vous.
—Non! c'est irrésistible! c'est accablant! cela tue!
—Mais, monsieur, vous avez tort de vous affecter de la sorte. Vous vous
rendrez malade.
—Non, laissez-moi... Oh!
—Monsieur, allons, du courage! enfin, après tout, ce n'est qu'un
spectacle... vous offrirai-je un morceau de cette orange?
—Ah! c'est sublime!
—Elle est de Malte!
—Quel art céleste!
—Ne me refusez pas.
—Ah! monsieur, quelle musique!
—Oui, c'est très-joli.
Pendant cette discordante conversation, l'opéra était parvenu, après la
scène de réconciliation, au beau trio: «Ô doux moments!»; la douceur
pénétrante de cette simple mélodie me saisit à mon tour; je commençai à
pleurer, la tête cachée dans mes deux mains, comme un homme abîmé
d'affliction. À peine le trio était-il achevé, que deux bras robustes
m'enlèvent de dessus mon banc, en me serrant la poitrine à me la briser;
c'étaient ceux de l'inconnu qui, ne pouvant plus maîtriser son émotion, et
ayant remarqué que de tous ceux qui l'entouraient j'étais le seul qui parût la
partager, m'embrassait avec fureur, en criant d'une voix convulsive:
—«Sacrrrrre-dieu! monsieur, que c'est beau!!!» Sans m'étonner le moins du

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monde, et la figure toute décomposée par les larmes, je lui réponds par cette
interrogation:
—Êtes-vous musicien?...
—Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit.
—Ma foi, c'est égal, donnez-moi votre main; pardieu, monsieur, vous êtes
un brave homme!
Là-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui
faisaient cercle autour de nous, comme à l'air ébahi de mon néophyte
mangeur d'oranges, nous échangeons quelques mots à voix basse, je lui
donne mon nom, il me confie le sien[19] et sa profession. C'était un
ingénieur! un mathématicien!!! Où diable la sensibilité va-t-elle se nicher!

XVI

Apparition de Weber à l'Odéon.—Castilblaze.—Mozart.—Lachnith.—Les
arrangeurs.—Despair and die!

Au milieu de cette période brûlante de mes études musicales, au plus fort
de la fièvre causée par ma passion pour Gluck et Spontini, et par l'aversion
que m'inspiraient les doctrines et les formes rossiniennes, Weber apparut.
Le Freyschütz, non point dans sa beauté originale, mais mutilé, vulgarisé,
torturé et insulté de mille façons par un arrangeur, le Freyschütz transformé
en Robin des Bois, fut représenté à l'Odéon. Il eut pour interprètes un jeune
orchestre admirable, un chœur médiocre, et des chanteurs affreux. Une
femme seulement, madame Pouilley, chargée du personnage d'Agathe
(appelée Annette par le traducteur), possédait un assez joli talent de
vocalisation, mais rien de plus. D'où il résulta que son rôle entier, chanté
sans intelligence, sans passion, sans le moindre élan d'âme, fut à peu près
annihilé. Le grand air du second acte surtout, chanté par elle avec un
imperturbable sang-froid, avait le charme d'une vocalise de Bordogni et

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passait presque inaperçu. J'ai été longtemps à découvrir les trésors
d'inspiration qu'il renferme.
La première représentation fut accueillie par les sifflets et les rires de toute
la salle. La valse et le chœur des chasseurs, qu'on avait remarqués dès
l'abord, excitèrent le lendemain un tel enthousiasme, qu'ils suffirent bientôt
à faire tolérer le reste de la partition et à attirer la foule à l'Odéon. Plus tard,
la chansonnette des jeunes filles, au troisième acte, et la prière d'Agathe
(raccourcie de moitié) firent plaisir. Après quoi, on s'aperçut que l'ouverture
avait une certaine verve bizarre, et que l'air de Max ne manquait pas
d'intentions dramatiques. Puis, on s'habitua à trouver comiques les
diableries de la scène infernale, et tout Paris voulut voir cet ouvrage
biscornu, et l'Odéon s'enrichit, et M. Castilblaze, qui avait saccagé le chef-
d'œuvre, gagna plus de cent mille francs.
Ce nouveau style, contre lequel mon culte intolérant et exclusif pour les
grands classiques m'avait d'abord prévenu, me causa des surprises et des
ravissements extrêmes, malgré l'exécution incomplète ou grossière qui en
altérait les contours. Toute bouleversée qu'elle fût, il s'exhalait de cette
partition un arôme sauvage dont la délicieuse fraîcheur m'enivrait. Un peu
fatigué, je l'avoue, des allures solennelles de la muse tragique, les
mouvements rapides, parfois d'une gracieuse brusquerie, de la nymphe des
bois, ses attitudes rêveuses, sa naïve et virginale passion, son chaste sourire,
sa mélancolie, m'inondèrent d'un torrent de sensations jusqu'alors
inconnues.
Les représentations de l'Opéra furent un peu négligées, cela se conçoit, et
je ne manquai pas une de celles de l'Odéon. Mes entrées m'avaient été
accordées à l'orchestre de ce théâtre; bientôt je sus par cœur tout ce qu'on y
exécutait de la partition du Freyschütz.
L'auteur lui-même, alors, vint en France. Vingt et un ans se sont écoulés
depuis ce jour où, pour la première et dernière fois, Weber traversa Paris. Il
se rendait à Londres, pour y voir à peu près tomber un de ses chefs-d'œuvre
(Obéron) et mourir. Combien je désirai le voir! avec quelles palpitations je
le suivis, le soir où, souffrant déjà, et peu de temps avant son départ pour
l'Angleterre, il voulut assister à la reprise d'Olympie. Ma poursuite fut
vaine. Le matin de ce même jour Lesueur m'avait dit: «Je viens de recevoir

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la visite de Weber! Cinq minutes plus tôt vous l'eussiez entendu me jouer
sur le piano des scènes entières de nos partitions françaises; il les connaît
toutes.» En entrant quelques heures après dans un magasin de musique: «Si
vous saviez qui s'est assis là tout à l'heure!—Qui donc?—Weber!» En
arrivant à l'Opéra et en écoutant la foule répéter: «Weber vient de traverser
le foyer,—il est entré dans la salle,—il est aux premières loges.» Je me
désespérais de ne pouvoir enfin l'atteindre. Mais tout fut inutile; personne
ne put me le montrer. À l'inverse des poétiques apparitions de Shakespeare,
visible pour tous, il demeura invisible pour un seul. Trop inconnu pour oser
lui écrire, et sans amis en position de me présenter à lui, je ne parvins pas à
l'apercevoir.
Oh! si les hommes inspirés pouvaient deviner les grandes passions que
leurs œuvres font naître! S'il leur était donné de découvrir ces admirations
de cent mille âmes concentrées et enfouies dans une seule, qu'il leur serait
doux de s'en entourer, de les accueillir, et de se consoler ainsi de l'envieuse
haine des uns, de l'inintelligente frivolité des autres, de la tiédeur de tous!
Malgré sa popularité, malgré le foudroyant éclat et la vogue du
Freyschütz, malgré la conscience qu'il avait sans doute de son génie, Weber,
plus qu'un autre peut-être, eût été heureux de ces obscures, mais sincères
adorations. Il avait écrit des pages admirables, traitées par les virtuoses et
les critiques avec la plus dédaigneuse froideur. Son dernier opéra,
Euryanthe, n'avait obtenu qu'un demi-succès; il lui était permis d'avoir des
inquiétudes sur le sort d'Obéron, en songeant qu'à une œuvre pareille il faut
un public de poëtes, un parterre de rois de la pensée. Enfin, le roi des rois,
Beethoven, pendant longtemps l'avait méconnu. On conçoit donc qu'il ait pu
quelquefois, comme il l'écrivit lui-même, douter de sa mission musicale, et
qu'il soit mort du coup qui frappa Obéron.
Si la différence fut grande entre la destinée de cette partition merveilleuse
et le sort de son aîné, le Freyschütz, ce n'est pas qu'il y ait rien de vulgaire
dans la physionomie de l'heureux élu de la popularité, rien de mesquin dans
ses formes, rien de faux dans son éclat, rien d'ampoulé ni d'emphatique dans
son langage; l'auteur n'a jamais fait, ni dans l'un ni dans l'autre, la moindre
concession aux puériles exigences de la mode, à celles plus impérieuses
encore des grands orgueils chantants. Il fut aussi simplement vrai, aussi

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fièrement original, aussi ennemi des formules, aussi digne en face du
public, dont il ne voulait acheter les applaudissements par aucune lâche
condescendance, aussi grand dans le Freyschütz que dans Obéron. Mais la
poésie du premier est pleine de mouvement, de passion et de contrastes. Le
surnaturel y amène des effets étranges et violents. La mélodie, l'harmonie et
le rhythme combinés tonnent, brûlent et éclairent; tout concourt à éveiller
l'attention. Les personnages, en outre, pris dans la vie commune, trouvent
de plus nombreuses sympathies; la peinture de leurs sentiments, le tableau
de leurs mœurs, motivent aussi l'emploi d'un moins haut style, qui, ravivé
par un travail exquis, acquiert un charme irrésistible, même pour les esprits
dédaigneux de jouets sonores, et ainsi paré, semble à la foule l'idéal de l'art,
le prodige de l'invention.
Dans Obéron, au contraire, bien que les passions humaines y jouent un
grand rôle, le fantastique domine encore; mais le fantastique gracieux,
calme, frais. Au lieu de monstres, d'apparitions horribles, ce sont des
chœurs d'esprits aériens, des sylphes, des fées, des ondines. Et la langue de
ce peuple au doux sourire, langue à part, qui emprunte à l'harmonie son
charme principal, dont la mélodie est capricieusement vague, dont le
rhythme imprévu, voilé, devient souvent difficile à saisir, est d'autant moins
intelligible pour la foule que ses finesses ne peuvent être senties, même des
musiciens, sans une attention extrême unie à une grande vivacité
d'imagination. La rêverie allemande sympathise plus aisément, sans doute,
avec cette divine poésie; pour nous, Français, elle ne serait, je le crains,
qu'un sujet d'études curieux un instant, d'où naîtraient bientôt après la
fatigue et l'ennui[20]. On en a pu juger quand la troupe lyrique de Carlsruhe
vint, en 1828, donner des représentations au théâtre Favart. Le chœur des
ondines, ce chant si mollement cadencé, qui exprime un bonheur si pur, si
complet, ne se compose que de deux strophes assez courtes; mais comme
sur un mouvement lent se balancent des inflexions continuellement douces,
l'attention du public s'éteignit au bout de quelques mesures; à la fin du
premier couplet, le malaise de l'auditoire était évident, on murmurait dans la
salle, et la seconde strophe fut à peine entendue. On se hâta, en
conséquence, de la supprimer pour la seconde représentation.
Weber, en voyant ce que Castilblaze, ce musicien vétérinaire, avait fait de
son Freyschütz, ne put que ressentir profondément un si indigne outrage, et

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ses justes plaintes s'exhalèrent dans une lettre qu'il publia à ce sujet avant de
quitter Paris. Castilblaze eut l'audace de répondre: que les modifications
dont l'auteur allemand se plaignait avaient seules pu assurer le succès de
Robin des Bois, et que M. Weber était bien ingrat d'adresser des reproches à
l'homme qui l'avait popularisé en France.
Ô misérable!... Et l'on donne cinquante coups de fouet à un pauvre matelot
pour la moindre insubordination!...
C'était pour assurer aussi le succès de la Flûte enchantée, de Mozart, que
le directeur de l'Opéra, plusieurs années auparavant, avait fait faire le beau
pasticcio que nous possédons, sous le titre de: les Mystères d'Isis. Le livret
est un mystère lui-même que personne n'a pu dévoiler. Mais, quand ce chef-
d'œuvre fut bien et dûment charpenté, l'intelligent directeur appela à son
aide un musicien allemand pour charpenter aussi la musique de Mozart. Le
musicien allemand n'eut garde de refuser cette tâche impie. Il ajouta
quelques mesures à la fin de l'ouverture (l'ouverture de la Flûte
enchantée!!!) il fit un air de basse avec la partie de soprano d'un chœur[21] en
y ajoutant encore quelques mesures de sa façon; il ôta les instruments à vent
dans une scène, il les introduisit dans une autre; il altéra la mélodie et les
desseins d'accompagnement de l'air sublime de Zarastro, fabriqua une
chanson avec le chœur des esclaves «O cara armonia,» convertit un duo en
trio, et comme si la partition de la Flûte enchantée ne suffisait pas à sa faim
de harpie, il l'assouvit aux dépens de celles de Titus et de Don Juan. L'air
«Quel charme à mes esprits rappelle» est tiré de Titus, mais pour l'andante
seulement; l'allégro qui le complète ne plaisant pas apparemment à notre
uomo capace, il l'en arracha pour en cheviller à la place un autre de sa
composition, dans lequel il fit entrer seulement des lambeaux de celui de
Mozart. Et devinerait-on ce que ce monsieur fit encore du fameux «Fin
ch'han dal vino,» de cet éclat de verve libertine où se résume tout le
caractère de Don Juan?... Un trio pour une basse et deux soprani, chantant
entre autres gentillesses sentimentales, les vers suivants:
Heureux délire!
Mon cœur soupire!
Que mon sort diffère du sien!
Quel plaisir est égal au mien!

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Crois ton amie,
C'est pour la vie
Que mon sort va s'unir au tien.
Ô douce ivresse
De la tendresse!
Ma main te presse,
Dieu! quel grand bien! (sic)
Puis, quand cet affreux mélange fut confectionné, on lui donna le nom de
les Mystères d'Isis, opéra; lequel opéra fut représenté, gravé et publié[22] en
cet état, en grande partition; et l'arrangeur mit, à côté du nom de Mozart,
son nom de crétin, son nom de profanateur, son nom de Lachnith[23] que je
donne ici pour digne pendant à celui de Castilblaze.
Ce fut ainsi qu'à vingt ans d'intervalle, chacun de ces mendiants vint se
vautrer avec ses guenilles sur le riche manteau d'un roi de l'harmonie: c'est
ainsi qu'habiles en singes, affublés de ridicules oripeaux, un œil crevé, un
bras tordu, une jambe cassée, deux hommes de génie furent présentés au
public français! Et leurs bourreaux dirent au public: Voilà Mozart, voilà
Weber! et le public les crut. Et il ne se trouva personne pour traiter ces
scélérats selon leur mérite et leur envoyer au moins un furieux démenti!
Hélas! les connût-il, le public s'inquiète peu de pareils actes. Aussi bien en
Allemagne, en Angleterre et ailleurs qu'en France, on tolère que les plus
nobles œuvres dans tous les genres soient arrangées, c'est-à-dire gâtées,
c'est-à-dire insultées de mille manières, par des gens de rien. De telles
libertés, on le reconnaît volontiers, ne devraient être prises à l'égard des
grands artistes (si tant est qu'elles dussent l'être) que par des artistes
immenses et bien plus grands encore. Les corrections faites à une œuvre,
ancienne ou moderne, ne devraient jamais lui arriver de bas en haut, mais
de haut en bas, personne ne le conteste; on ne s'indigne point pourtant d'être
témoin du contraire chaque jour.
Mozart a été assassiné par Lachnith;
Weber, par Castilblaze;
Gluck, Grétry, Mozart, Rossini, Beethoven, Vogel ont été mutilés par ce
même Castilblaze[24]; Beethoven a vu ses symphonies corrigées par Fétis[25],

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par Kreutzer et par Habeneck;
Molière et Corneille furent taillés par des inconnus, familiers du Théâtre-
Français;
Shakespeare enfin est encore représenté en Angleterre, avec les
arrangements de Cibber et de quelques autres.
Les corrections ici ne viennent pas de haut en bas, ce me semble; mais
bien de bas en haut, et perpendiculairement encore!
Qu'on ne vienne pas dire que les arrangeurs, dans leurs travaux sur les
maîtres, ont fait quelquefois d'heureuses trouvailles; car ces conséquences
exceptionnelles ne sauraient justifier l'introduction dans l'art d'une aussi
monstrueuse immoralité.
Non, non, non, dix millions de fois non, musiciens, poëtes, prosateurs,
acteurs, pianistes, chefs d'orchestre, du troisième ou du second ordre, et
même du premier, vous n'avez pas le droit de toucher aux Beethoven et aux
Shakespeare, pour leur faire l'aumône de votre science et de votre goût.
Non, non, non, mille millions de fois non, un homme, quel qu'il soit, n'a
pas le droit de forcer un autre homme, quel qu'il soit, d'abandonner sa
propre physionomie pour en prendre une autre, de s'exprimer d'une façon
qui n'est pas la sienne, de revêtir une forme qu'il n'a pas choisie, de devenir
de son vivant un mannequin qu'une volonté étrangère fait mouvoir, ou d'être
galvanisé après sa mort. Si cet homme est médiocre, qu'on le laisse enseveli
dans sa médiocrité! S'il est d'une nature d'élite au contraire, que ses égaux,
que ses supérieurs mêmes, le respectent, et que ses inférieurs s'inclinent
humblement devant lui.
Sans doute Garrick a trouvé le dénoûement de Roméo et Juliette, le plus
pathétique qui soit au théâtre, et il l'a mis à la place de celui de Shakespeare
dont l'effet est moins saisissant; mais en revanche, quel est l'insolent drôle
qui a inventé le dénoûement du Roi Lear qu'on substitue quelquefois, très-
souvent même, à la dernière scène que Shakespeare a tracée pour ce chef-
d'œuvre? Quel est le grossier rimeur qui a mis dans la bouche de Cordelia[26]
ces tirades brutales, exprimant des passions si étrangères à son tendre et
noble cœur? Où est-il? pour que tout ce qu'il y a sur la terre de poëtes,
d'artistes, de pères et d'amants, vienne le flageller, et, le rivant au pilori de

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l'indignation publique, lui dise: «Affreux idiot! tu as commis un crime
infâme, le plus odieux, le plus énorme des crimes, puisqu'il attente à cette
réunion des plus hautes facultés de l'homme qu'on nomme le Génie! Sois
maudit! Désespère et meurs! Despair and die!!»
Et ce Richard III, auquel j'emprunte ici une imprécation, ne l'a-t-on pas
bouleversé?... n'a-t-on pas ajouté des personnages à la Tempête, n'a-t-on pas
mutilé Hamlet, Romeo, etc?... Voilà où l'exemple de Garrick a entraîné. Tout
le monde a donné des leçons à Shakespeare!!!...
Et, pour en revenir à la musique, après que Kreutzer, lors des derniers
concerts spirituels de l'Opéra, eut fait pratiquer maintes coupures dans une
symphonie de Beethoven[27], n'avons-nous pas vu Habeneck supprimer
certains instruments[28] dans une autre du même maître? N'entend-on pas à
Londres des parties de grosse caisse, de trombones et d'ophicléïde ajoutées
par M. Costa aux partitions de Don Giovanni, de Figaro et du Barbier de
Séville?... et si les chefs d'orchestre osent, selon leur caprice, faire
disparaître ou introduire certaines parties dans des œuvres de cette nature,
qui empêche les violons ou les cors, ou le dernier des musiciens, d'en faire
autant?... Les traducteurs ensuite, les éditeurs et même les copistes, les
graveurs et les imprimeurs, n'auront-ils pas un bon prétexte pour suivre cet
exemple[29]?...
N'est-ce pas la ruine, l'entière destruction, la fin totale de l'art?... Et ne
devons-nous pas, nous tous épris de sa gloire et jaloux des droits
imprescriptibles de l'esprit humain, quand nous voyons leur porter atteinte,
dénoncer le coupable, le poursuivre et lui crier de toute la force de notre
courroux: «Ton crime est ridicule; Despair!! Ta stupidité est criminelle;
Die!! Sois bafoué, sois conspué, sois maudit! Despair and die!! Désespère
et meurs!»

XVII

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Préjugé contre les opéras écrits sur un texte italien.—Son influence sur l'impression
que je reçois de certaines œuvres de Mozart.

J'ai dit qu'à l'époque de mon premier concours à l'Institut j'étais
exclusivement adonné à l'étude de la grande musique dramatique; c'est de la
tragédie lyrique que j'aurais dû dire, et ce fut la raison du calme avec lequel
j'admirais Mozart.
Gluck et Spontini avaient seuls le pouvoir de passionner. Or, voici la cause
de ma tiédeur pour l'auteur de Don Juan. Ses deux opéras le plus souvent
représentés à Paris étaient Don Juan et Figaro; mais ils y étaient chantés en
langue italienne, par des Italiens et au Théâtre-Italien; et cela suffisait pour
que je ne pusse me défendre d'un certain éloignement pour ces chefs-
d'œuvre. Ils avaient à mes yeux le tort de paraître appartenir à l'école
ultramontaine. En outre, et ceci est plus raisonnable, j'avais été choqué d'un
passage du rôle de dona Anna, dans lequel Mozart a eu le malheur d'écrire
une déplorable vocalise qui fait tache dans sa lumineuse partition. Je veux
parler de l'allégro de l'air de soprano (nº 22), au second acte, air d'une
tristesse profonde, où toute la poésie de l'amour se montre éplorée et en
deuil, et où l'on trouve néanmoins vers la fin du morceau des notes ridicules
et d'une inconvenance tellement choquante, qu'on a peine à croire qu'elles
aient pu échapper à la plume d'un pareil homme. Dona Anna semble là
essuyer ses larmes et se livrer tout d'un coup à d'indécentes bouffonneries.
Les paroles de ce passage sont: Forse un giorno il cielo ancora sentirà a-a-
a (ici un trait incroyable et du plus mauvais style) pietà di me. Il faut avouer
que c'est une singulière façon, pour la noble fille outragée, d'exprimer
l'espoir que le ciel aura un jour pitié d'elle!... Il m'était difficile de
pardonner à Mozart une telle énormité. Aujourd'hui, je sens que je
donnerais une partie de mon sang pour effacer cette honteuse page et
quelques autres du même genre, dont on est bien forcé de reconnaître
l'existence dans ses œuvres[30].
Je ne pouvais donc que me méfier de ses doctrines dramatiques, et cela
suffisait pour faire descendre à un degré voisin de zéro le thermomètre de
l'enthousiasme.

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Les magnificences religieuses de la Flûte enchantée m'avaient, il est vrai,
rempli d'admiration; mais ce fut dans le pasticcio des Mystères d'Isis que je
les contemplai pour la première fois, et je ne pus que plus tard, à la
bibliothèque du Conservatoire, connaître la partition originale et la
comparer au misérable pot-pourri français qu'on exécutait à l'Opéra.
L'œuvre dramatique de ce grand compositeur m'avait, on le voit, été mal
présentée dans son ensemble, et c'est plusieurs années après seulement que,
grâce à des circonstances moins défavorables, je pus en goûter le charme et
la suave perfection. Les beautés merveilleuses de ses quatuors, de ses
quintettes et de quelques-unes de ses sonates furent les premières à me
ramener au culte de l'angélique génie dont la fréquentation, trop bien
constatée, des Italiens et des pédagogues contre-pointistes, a pu seule en
quelques endroits altérer la pureté.

XVIII

Apparition de Shakespeare.—Miss Smithson.—Mortel amour.—Léthargie morale.—
Mon premier concert.—Opposition comique de Cherubini.—Sa défaite.—Premier
serpent à sonnettes.

Je touche ici au plus grand drame de ma vie. Je n'en raconterai point toutes
les douloureuses péripéties. Je me bornerai à dire ceci: Un théâtre anglais
vint donner à Paris des représentations des drames de Shakespeare alors
complètement inconnus au public français. J'assistai à la première
représentation d'Hamlet à l'Odéon. Je vis dans le rôle d'Ophélia Henriette
Smithson qui, cinq ans après, est devenue ma femme. L'effet de son
prodigieux talent ou plutôt de son génie dramatique, sur mon imagination et
sur mon cœur, n'est comparable qu'au bouleversement que me fit subir le
poëte dont elle était la digne interprète. Je ne puis rien dire de plus.
Shakespeare, en tombant ainsi sur moi à l'improviste, me foudroya. Son
éclair, en m'ouvrant le ciel de l'art avec un fracas sublime, m'en illumina les

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plus lointaines profondeurs. Je reconnus la vraie grandeur, la vraie beauté,
la vraie vérité dramatiques. Je mesurai en même temps l'immense ridicule
des idées répandues en France sur Shakespeare par Voltaire...
«..........Ce singe de génie,
Chez l'homme, en mission, par le diable envoyé[31].»
et la pitoyable mesquinerie de notre vieille Poétique de pédagogues et de
frères ignorantins. Je vis... je compris... je sentis... que j'étais vivant et qu'il
fallait me lever et marcher.
Mais la secousse avait été trop forte, et je fus longtemps à m'en remettre.
À un chagrin intense, profond, insurmontable, vint se joindre un état
nerveux, pour ainsi dire maladif, dont un grand écrivain physiologiste
pourrait seul donner une idée approximative.
Je perdis avec le sommeil la vivacité d'esprit de la veille, et le goût de mes
études favorites, et la possibilité de travailler. J'errais sans but dans les rues
de Paris et dans les plaines des environs. À force de fatiguer mon corps, je
me souviens d'avoir obtenu pendant cette longue période de souffrances,
seulement quatre sommeils profonds semblables à la mort; une nuit sur des
gerbes, dans un champ près de Ville-Juif; un jour dans une prairie aux
environs de Sceaux; une autre fois dans la neige, sur le bord de la Seine
gelée, près de Neuilly; et enfin sur une table du café du Cardinal, au coin du
boulevard des Italiens et de la rue Richelieu, où je dormis cinq heures, au
grand effroi des garçons qui n'osaient m'approcher, dans la crainte de me
trouver mort.
Ce fut en rentrant chez moi, à la suite d'une de ces excursions où j'avais
l'air d'être à la recherche de mon âme, que, trouvant ouvert sur ma table le
volume des Mélodies irlandaises de Th. Moore, mes yeux tombèrent sur
celle qui commence par ces mots: «Quand celui qui t'adore» (When he who
adores thee). Je pris la plume, et tout d'un trait j'écrivis la musique de ce
déchirant adieu, qu'on trouve sous le titre d'Élégie, à la fin de mon recueil
intitulé Irlande. C'est la seule fois qu'il me soit arrivé de pouvoir peindre un
sentiment pareil, en étant encore sous son influence active et immédiate.
Mais je crois que j'ai rarement pu atteindre à une aussi poignante vérité
d'accents mélodiques, plongés dans un tel orage de sinistres harmonies.

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Ce morceau est immensément difficile à chanter et à accompagner; il faut,
pour le rendre dans son vrai sens, c'est-à-dire, pour faire renaître, plus ou
moins affaibli, le désespoir sombre, fier et tendre, que Moore dut ressentir
en écrivant ses vers, et que j'éprouvais en les inondant de ma musique, il
faut deux habiles artistes[32], un chanteur surtout, doué d'une voix
sympathique et d'une excessive sensibilité. L'entendre médiocrement
interpréter serait pour moi une douleur inexprimable.
Pour ne pas m'y exposer, depuis vingt ans qu'il existe, je n'ai proposé à
personne de me le chanter. Une seule fois, Alizard, l'ayant aperçu chez moi,
l'essaya sans accompagnement en le transposant (en si) pour sa voix de
basse, et me bouleversa tellement, qu'au milieu je l'interrompis en le priant
de cesser. Il le comprenait; je vis qu'il le chanterait tout à fait bien; cela me
donna l'idée d'instrumenter pour l'orchestre l'accompagnement de piano.
Puis réfléchissant que de semblables compositions ne sont pas faites pour le
gros public des concerts, et que ce serait une profanation de les exposer à
son indifférence, je suspendis mon travail et brûlai ce que j'avais déjà mis
en partition.
Le bonheur veut que cette traduction en prose française soit si fidèle que
j'aie pu adapter plus tard sous ma musique les vers anglais de Moore.
Si jamais cette élégie est connue en Angleterre et en Allemagne, elle y
trouvera peut-être quelques rares sympathies; les cœurs déchirés s'y
reconnaîtront. Un tel morceau est incompréhensible pour la plupart des
Français, et absurde et insensé pour des Italiens.
En sortant de la représentation d'Hamlet, épouvanté de ce que j'avais
ressenti, je m'étais promis formellement de ne pas m'exposer de nouveau à
la flamme shakespearienne.
Le lendemain on afficha Romeo and Juliet... J'avais mes entrées à
l'orchestre de l'Odéon; eh bien, dans la crainte que de nouveaux ordres
donnés au concierge du théâtre ne vinssent m'empêcher de m'y introduire
comme à l'ordinaire, aussitôt après avoir vu l'annonce du redoutable drame,
je courus au bureau de location acheter une stalle, pour m'assurer ainsi
doublement de mon entrée. Il n'en fallait pas tant pour m'achever.

Page 85

Après la mélancolie, les navrantes douleurs, l'amour éploré, les ironies
cruelles, les noires méditations, les brisements de cœur, la folie, les larmes,
les deuils, les catastrophes, les sinistres hasards d'Hamlet, après les sombres
nuages, les vents glacés du Danemarck, m'exposer à l'ardent soleil, aux
nuits embaumées de l'Italie, assister au spectacle de cet amour prompt
comme la pensée, brûlant comme la lave, impérieux, irrésistible, immense,
et pur et beau comme le sourire des anges, à ces scènes furieuses de
vengeance, à ces étreintes éperdues, à ces luttes désespérées de l'amour et
de la mort, c'était trop. Aussi, dès le troisième acte, respirant à peine, et
souffrant comme si une main de fer m'eût étreint le cœur, je me dis avec une
entière conviction: Ah! je suis perdu.—Il faut ajouter que je ne savais pas
alors un seul mot d'anglais, que je n'entrevoyais Shakespeare qu'à travers les
brouillards de la traduction de Letourneur, et que je n'apercevais point, en
conséquence, la trame poétique qui enveloppe comme un réseau d'or ses
merveilleuses, créations. J'ai le malheur qu'il en soit encore à peu près de
même aujourd'hui. Il est bien plus difficile à un Français de sonder les
profondeurs du style de Shakespeare, qu'à un Anglais de sentir les finesses
et l'originalité de celui de La Fontaine et de Molière. Nos deux poëtes sont
de riches continents, Shakespeare est un monde. Mais le jeu des acteurs,
celui de l'actrice surtout, la succession des scènes, la pantomime et l'accent
des voix, signifiaient pour moi davantage et m'imprégnaient des idées et des
passions shakespeariennes mille fois plus que les mots de ma pâle et
infidèle traduction. Un critique anglais disait l'hiver dernier dans les
Illustrated London News, qu'après avoir vu jouer Juliette par miss
Smithson, je m'étais écrié: «Cette femme je l'épouserai! et sur ce drame
j'écrirai ma plus vaste symphonie!» Je l'ai fait, mais n'ai rien dit de pareil.
Mon biographe m'a attribué une ambition plus grande que nature. On verra
dans la suite de ce récit comment, et dans quelles circonstances
exceptionnelles, ce que mon âme bouleversée n'avait pas même admis en
rêve, est devenu une réalité.
Le succès de Shakespeare à Paris, aidé des efforts enthousiastes de toute la
nouvelle école littéraire, que dirigeaient Victor Hugo, Alexandre Dumas,
Alfred de Vigny, fut encore surpassé par celui de miss Smithson. Jamais, en
France, aucun artiste dramatique n'émut, ne ravit, n'exalta le public autant

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qu'elle: jamais dithyrambes de la presse n'égalèrent ceux que les journaux
français publièrent en son honneur.
Après ces deux représentations d'Hamlet et de Roméo, je n'eus pas de
peine à m'abstenir d'aller au théâtre anglais; de nouvelles épreuves
m'eussent terrassé; je les craignais comme on craint les grandes douleurs
physiques; l'idée seule de m'y exposer me faisait frémir.
J'avais passé plusieurs mois dans l'espèce d'abrutissement désespéré dont
j'ai seulement indiqué la nature et les causes, songeant toujours à
Shakespeare et à l'artiste inspirée, à la fair Ophelia dont tout Paris délirait,
comparant avec accablement l'éclat de sa gloire à ma triste obscurité; quand
me relevant enfin, je voulus par un effort suprême faire rayonner jusqu'à
elle mon nom qui lui était inconnu. Alors je tentai ce que nul compositeur
en France n'avait encore tenté.
J'osai entreprendre de donner, au Conservatoire, un grand concert
composé exclusivement de mes œuvres. «Je veux lui montrer, dis-je, que
moi aussi je suis peintre!» Pour y parvenir, il me fallait trois choses: la
copie de ma musique, la salle et les exécutants.
Dès que mon parti fut pris, je me mis au travail et je copiai, en employant
seize heures sur vingt-quatre, les parties séparées d'orchestre et de chœur,
des morceaux que j'avais choisis.
Mon programme contenait: les ouvertures de Waverley et des Francs-
Juges; un air et un trio avec chœur des Francs-Juges; la scène Héroïque
Grecque et ma cantate la Mort d'Orphée, déclarée inexécutable par le jury
de l'Institut. Tout en copiant sans relâche, j'avais, par un redoublement
d'économie, ajouté quelques centaines de francs à des épargnes antérieures,
au moyen desquelles je comptais payer mes choristes. Quant à l'orchestre,
j'étais sûr d'obtenir le concours gratuit de celui de l'Odéon, d'une partie des
musiciens de l'Opéra et de ceux du théâtre des Nouveautés.
La salle était donc, et il en est toujours ainsi à Paris, le principal obstacle.
Pour avoir à ma disposition celle du Conservatoire, la seule vraiment bonne
sous tous les rapports, il fallait l'autorisation du surintendant des Beaux-
Arts, M. Sosthènes de Larochefoucault, et de plus l'assentiment de
Cherubini.

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M. de Larochefoucault accorda sans difficulté la demande que je lui avais
adressée à ce sujet. Cherubini, au contraire, au simple énoncé de mon
projet, entra en fureur.
—Vous voulez donner un concert? me dit-il, avec sa grâce ordinaire.
—Oui, monsieur.
—Il faut la permission du surintendant des Beaux-Arts pour cela.
—Je l'ai obtenue.
—M. de Larossefoucault y consent?
—Oui, monsieur.
—Mais, mais, mais zé n'y consens pas, moi; é é-é-zé m'oppose à ce qu'on
vous prête la salle.
—Vous n'avez pourtant, monsieur, aucun motif pour me la faire refuser,
puisque le Conservatoire n'en dispose pas en ce moment, et que pendant
quinze jours elle va être entièrement libre.
—Mais qué zé vous dis que zé né veux pas que vous donniez ce concert.
Tout le monde est à la campagne, et vous né ferez pas de recette.
—Je ne compte pas y gagner. Ce concert n'a pour but que de me faire
connaître.
—Il n'y a pas de nécessité qu'on vous connaisse? D'ailleurs pour les frais il
faut de l'arzent! Vous en avez donc?...
—Oui, monsieur.
—A... a... ah!... Et que, qué, qué voulez-vous faire entendre dans ce
concert?
—Deux ouvertures, des fragments d'un opéra, ma cantate de la Mort
d'Orphée...
—Cette cantate du concours qué zé né veux pas! elle est mauvaise, elle...
elle... elle né peut pas s'exécuter.
—Vous l'avez jugée telle, monsieur, mais je suis bien aise de la juger à
mon tour... Si un mauvais pianiste n'a pas pu l'accompagner, cela ne prouve

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point qu'elle soit inexécutable pour un bon orchestre.
—C'est une insulte alors, qué... qué... qué vous voulez faire à l'Académie?
—C'est une simple expérience, monsieur. Si, comme il est probable,
l'Académie a eu raison de déclarer ma partition inexécutable, il est clair
qu'on ne l'exécutera pas. Si, au contraire, elle s'est trompée, on dira que j'ai
profité de ses avis et que depuis le concours j'ai corrigé l'ouvrage.
—Vous né pouvez donner votre concert qu'un dimansse.
—Je le donnerai un dimanche.
—Mais les employés de la salle, les contrôleurs, les ouvreuses qui sont
tous attassés au Conservatoire, n'ont qué cé zour-là pour sé réposer, vous
voulez donc les faire mourir dé fatigue, ces pauvre zens, les... les... les faire
mourir?...
—Vous plaisantez sans doute, monsieur: ces pauvres gens qui vous
inspirent tant de pitié, sont enchantés, au contraire, de trouver une occasion
de gagner de l'argent, et vous leur feriez tort en la leur enlevant.
—Zé né veux pas, zé né veux pas! et zé vais écrire au surintendant pour
qu'il vous retire son autorisation.
—Vous êtes bien bon, monsieur; mais M. de Larochefoucault ne manquera
pas à sa parole. Je vais, d'ailleurs, lui écrire aussi de mon côté, en lui
envoyant la reproduction exacte de la conversation que j'ai l'honneur d'avoir
en ce moment avec vous. Il pourra ainsi apprécier vos raisons et les
miennes.
Je l'envoyai en effet telle qu'on vient de la lire. J'ai su, plusieurs années
après, par un des secrétaires du bureau des Beaux-Arts, que ma lettre
dialoguée avait fait rire aux larmes le surintendant. La tendresse de
Cherubini pour ces pauvres employés du Conservatoire que je voulais faire
mourir de fatigue par mon concert, lui avait paru surtout on ne peut plus
touchante. Aussi me répondit-il immédiatement comme tout homme de bon
sens devait le faire, et, en me donnant de nouveau son autorisation, ajouta-t-
il ces mots dont je lui saurai toujours un gré infini: «Je vous engage à
montrer cette lettre à M. Cherubini qui a reçu à votre égard les ordres
nécessaires.» Sans perdre une minute, après la réception de la pièce

Page 89

officielle, je cours au Conservatoire, et, la présentant au directeur:
«Monsieur, veuillez lire ceci.» Cherubini prend le papier, le lit
attentivement, le relit, de pâle qu'il était, devient verdâtre, et me le rend sans
dire un seul mot.
Ce fut le premier serpent à sonnettes qui lui arriva de ma main pour
répondre à la couleuvre qu'il m'avait fait avaler, en me chassant de la
Bibliothèque lors de notre première entrevue.
Je le quittai avec une certaine satisfaction, en murmurant à part moi, et
assez irrévérencieux pour contrefaire son doux langage: Allons, monsieur lé
directeur, ce n'est qu'un petit serpent bien zentil, avalez-le agréablement; é
dé la douceur, dé la douceur! Nous en verrons bien d'autres, peut-être, si
vous né me laissez pas tranquille!

XIX

Concert inutile.—Le chef d'orchestre qui ne sait pas conduire.—Les choristes qui ne
chantent pas.

Les artistes sur lesquels je comptais pour l'orchestre m'ayant formellement
promis leur concours, les choristes étant engagés, la copie terminée et la
salle arrachée allo burbero Direttore, il ne me manquait donc plus que des
chanteurs solistes, et un chef d'orchestre. Bloc, qui était à la tête de celui de
l'Odéon, voulut bien accepter la direction du concert dont je n'osais pas me
charger moi-même; Duprez, à peine connu, et récemment sorti des classes
de Choron, consentit à chanter un air des Francs-Juges, et Alexis Dupont,
quoique indisposé, reprit sous son patronage la Mort d'Orphée qu'il avait
essayé déjà de faire entendre au jury de l'Institut. Je fus obligé, pour le
soprano et la basse du trio des Francs-Juges, de me contenter de deux
coryphées de l'Opéra qui n'avaient ni voix, ni talent.

Page 90

La répétition générale fut ce que sont toutes les études ainsi faites par
complaisance, il manqua beaucoup de musiciens au commencement de la
séance et un plus grand nombre disparurent avant la fin. On répéta pourtant
à peu près bien les deux ouvertures, l'air et la cantate. L'introduction des
Francs-Juges excita dans l'orchestre de chaleureux applaudissements, et un
effet plus grand encore résulta du finale de la cantate. Dans ce morceau, non
exigé, mais indiqué par les paroles, j'avais, après la Bacchanale, fait
reproduire par les instruments à vent le thème de l'hymne d'Orphée à
l'amour, et le reste de l'orchestre l'accompagnait d'un bruissement vague,
comme celui des eaux de l'Hébre roulant la tête pâle du poëte; pendant
qu'une mourante voix élevait à longs intervalles ce cri douloureux répété
par les rives du fleuve: Eurydice! Eurydice! Ô malheureuse Eurydice!!....
Je m'étais souvenu de ces beaux vers des Géorgiques:
Tum quoque, marmorea caput a cervice revulsum
Gurgite quum medio portans œagrius Hebrus,
Volveret, Eurydicen, vox ipsa et frigida lingua
Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat:
Eurydicen! toto referebant flumine ripæ.
Ce tableau musical plein d'une tristesse étrange, mais dont l'intention
poétique échappait néanmoins nécessairement aux trois quarts et demi des
auditeurs, peu lettrés en général, fit naître le frisson dans tout l'orchestre et
souleva une tempête de bravos. J'ai regret maintenant d'avoir détruit la
partition de cette cantate, les dernières pages auraient dû m'engager à la
conserver. À l'exception de la Bacchanale[33] que l'orchestre rendit avec une
fureur admirable, le reste n'alla pas aussi bien. A. Dupont était enroué et ne
pouvait qu'à grand peine se servir des notes hautes de sa voix; il le fut
même tellement que, dans la soirée, il me prévint de ne pas compter sur lui
pour le lendemain.
Je fus ainsi, à mon violent dépit, privé de la satisfaction de mettre sur le
programme du concert: La Mort d'Orphée, scène lyrique déclarée
inexécutable par l'Académie des Beaux-Arts de l'Institut, et exécutée le ***
mai 1828. Cherubini ne manqua pas, sans doute, de dire que l'orchestre
n'avait pas pu s'en tirer, n'admettant point pour vraie la raison qui m'avait
fait la retirer du programme.

Page 91

Je remarquai, à l'occasion de cette malheureuse cantate, combien les chefs
d'orchestre qui ne conduisent pas ordinairement le grand opéra, sont
inhabiles à se prêter aux allures capricieuses du récitatif. Bloc était dans ce
cas; on ne jouait à l'Odéon que des opéras mêlés de dialogue. Or, quand
vint, après le premier air d'Orphée, un récitatif entremêlé de dessins
d'orchestre concertants, il ne put jamais venir à bout d'assurer certaines
entrées instrumentales. Ce qui fit dire à un amateur en perruque, présent à la
répétition: «Ah! parlez-moi des anciennes cantates italiennes! C'est de la
musique qui n'embarrasse pas les chefs d'orchestre, elle va toute seule.—
Oui, répliquai-je, comme les vieux ânes qui trouvent tout seuls le chemin de
leur moulin!»
C'est ainsi que je commençais à me faire des amis.
Quoi qu'il en soit, la cantate ayant été remplacée par le Resurrexit de ma
messe que les choristes et l'orchestre connaissaient, le concert eut lieu. Les
deux ouvertures et le Resurrexit furent généralement approuvés et
applaudis; l'air, que Duprez, avec sa voix alors faible et douce, fit valoir, eut
le même bonheur. C'était une invocation au sommeil. Mais le trio avec
chœur, pitoyablement chanté, le fut en outre sans chœur; les choristes ayant
manqué leur entrée, se turent prudemment jusqu'à la fin. La scène grecque,
dont le style exigeait de grandes masses vocales, laissa le public assez froid.
Elle n'a jamais été exécutée depuis lors et j'ai fini par la détruire.
En somme pourtant, ce concert me fut d'une utilité réelle; d'abord en me
faisant connaître des artistes et du public; ce qui, malgré l'avis de Cherubini,
commençait à devenir nécessaire; puis en me mettant aux prises avec les
nombreuses difficultés que présente la carrière du compositeur, quand il
veut organiser lui-même l'exécution de ses œuvres. Je vis par cette épreuve
combien il me restait à faire pour les surmonter entièrement. Inutile
d'ajouter que la recette fut à peine suffisante pour payer l'éclairage, les
affiches, le droit des pauvres, et mes impayables choristes qui avaient su se
taire si bien.
Plusieurs journaux louèrent chaudement ce concert. Fétis (qui depuis...)
Fétis lui-même, dans un salon, s'exprima à mon sujet en termes

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extrêmement flatteurs et annonça mon entrée dans la carrière comme un
véritable événement.
Mais cette rumeur fut-elle suffisante pour attirer l'attention de miss
Smithson, au milieu de l'enivrement que devaient lui causer ses
triomphes?... Hélas! j'ai su ensuite que tout entière à sa brillante tâche, de
mon concert, de mon succès, de mes efforts, et de moi-même, elle n'avait
pas seulement entendu parler.....

XX

Apparition de Beethoven au Conservatoire.—Réserve haineuse des maîtres français.
—Impression produite par la symphonie en ut mineur sur Lesueur.—Persistance de
celui-ci dans son opinion systématique.

Les coups de tonnerre se succèdent quelquefois dans la vie de l'artiste,
aussi rapidement que dans ces grandes tempêtes, où les nues gorgées de
fluide électrique semblent se renvoyer la foudre et souffler l'ouragan.
Je venais d'apercevoir en deux apparitions Shakespeare et Weber; aussitôt,
à un autre point de l'horizon, je vis se lever l'immense Beethoven. La
secousse que j'en reçus fut presque comparable à celle que m'avait donnée
Shakespeare. Il m'ouvrait un monde nouveau en musique, comme le poëte
m'avait dévoilé un nouvel univers en poésie.
La société des concerts du Conservatoire venait de se former, sous la
direction active et passionnée d'Habeneck. Malgré les graves erreurs de cet
artiste et ses négligences à l'égard du grand maître qu'il adorait, il faut
reconnaître ses bonnes intentions, son habileté même, et lui rendre la justice
de dire qu'à lui seul est due la glorieuse popularisation des œuvres de
Beethoven à Paris. Pour parvenir à fonder la belle institution célèbre
aujourd'hui dans le monde civilisé tout entier, il eut bien des efforts à faire;
il eut à échauffer de son ardeur un grand nombre de musiciens dont

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l'indifférence devenait hostile, quand on leur faisait envisager dans l'avenir
de nombreuses répétitions et des travaux aussi fatigants que peu lucratifs,
pour parvenir à une bonne exécution de ces œuvres alors connues seulement
par leurs excentriques difficultés.
Il eut à lutter aussi, et ce ne fut pas la moindre de ses peines, contre
l'opposition sourde, le blâme plus ou moins déguisé, l'ironie et les
réticences des compositeurs français et italiens, fort peu ravis de voir ériger
un temple à un Allemand dont ils considéraient les compositions comme
des monstruosités, redoutables néanmoins pour eux et leur école. Que
d'abominables sottises j'ai entendu dire aux uns et aux autres sur ces
merveilles de savoir et d'inspiration.
Mon maître, Lesueur, homme honnête pourtant, exempt de fiel et de
jalousie, aimant son art, mais dévoué à ces dogmes musicaux que j'ose
appeler des préjugés et des folies, laissa échapper à ce sujet un mot
caractéristique. Bien qu'il vécût assez retiré et absorbé dans ses travaux, la
rumeur produite dans le monde musical de Paris par les premiers concerts
du Conservatoire et les symphonies de Beethoven était rapidement
parvenue jusqu'à lui. Il s'en étonna d'autant plus, qu'avec la plupart de ses
confrères de l'Institut, il regardait la musique instrumentale comme un genre
inférieur, une partie de l'art estimable mais d'une valeur médiocre, et qu'à
son avis Haydn et Mozart en avaient posé les bornes qui ne pouvaient être
dépassées.
À l'exemple donc de Berton, qui regardait en pitié toute la moderne école
allemande,—de Boïeldieu, qui ne savait trop ce qu'il en fallait penser et
manifestait une surprise enfantine aux moindres combinaisons harmoniques
s'éloignant tant soit peu des trois accords qu'il avait plaqués toute sa vie,—à
l'exemple de Cherubini, qui concentrait sa bile et n'osait la répandre sur un
maître dont les succès l'irritaient profondément et sapaient l'édifice de ses
théories les plus chères,—de Paër qui, avec son astuce italienne, racontait
sur Beethoven qu'il avait connu, disait-il, des anecdotes plus ou moins
défavorables à ce grand homme et flatteuses pour le narrateur,—de Catel,
qui boudait la musique et s'intéressait uniquement à son jardin et à son bois
de rosiers,—de Kreutzer enfin, qui partageait l'insolent dédain de Berton
pour tout ce qui nous venait d'outre-Rhin; comme tous ces maîtres, Lesueur,

Page 94

malgré la fièvre d'admiration dont il voyait possédés les artistes en général,
et moi en particulier, Lesueur se taisait, faisait le sourd et s'abstenait
soigneusement d'assister aux concerts du Conservatoire. Il eût fallu, en y
allant, s'y former une opinion sur Beethoven, l'exprimer, être témoin du
furieux enthousiasme qu'il excitait et c'est ce que Lesueur, sans se l'avouer,
ne voulait point. Je fis tant, néanmoins, je lui parlai de telle sorte de
l'obligation où il était de connaître et d'apprécier personnellement un fait
aussi considérable que l'avènement dans notre art de ce nouveau style, de
ces formes colossales, qu'il consentit à se laisser entraîner au Conservatoire
un jour où l'on y exécutait la symphonie en ut mineur de Beethoven. Il
voulut l'entendre consciencieusement et sans distractions d'aucune espèce.
Il alla se placer seul au fond d'une loge de rez-de-chaussée occupée par des
inconnus et me renvoya. Quand la symphonie fut terminée, je descendis de
l'étage supérieur où je me trouvais pour aller savoir de Lesueur ce qu'il avait
éprouvé et ce qu'il pensait de cette production extraordinaire.
Je le rencontrai dans un couloir; il était très-rouge et marchait à grands
pas: «Eh bien, cher maître, lui dis-je?...—Ouf! je sors, j'ai besoin d'air. C'est
inouï! c'est merveilleux! cela m'a tellement ému, troublé, bouleversé, qu'en
sortant de ma loge et voulant remettre mon chapeau, j'ai cru que je ne
pourrais plus retrouver ma tête! Laissez-moi seul. À demain...»
Je triomphais. Le lendemain je m'empressai de l'aller voir. La conversation
s'établit de prime abord sur le chef-d'œuvre qui nous avait si violemment
agités. Lesueur me laissa parler pendant quelque temps, approuvant d'un air
contraint mes exclamations admiratives. Mais il était aisé de voir que je
n'avais plus pour interlocuteur l'homme de la veille et que ce sujet
d'entretien lui était pénible. Je continuai pourtant, jusqu'à ce que Lesueur, à
qui je venais d'arracher un nouvel aveu de sa profonde émotion en écoutant
la symphonie de Beethoven, dit en secouant la tête et avec un singulier
sourire: «C'est égal, il ne faut pas faire de la musique comme celle-là.»—Ce
à quoi je répondis: «Soyez tranquille, cher maître, on n'en fera pas
beaucoup.»
Pauvre nature humaine!... pauvre maître!... Il y a dans ce mot paraphrasé
par tant d'autres hommes en mainte circonstance semblable, de l'entêtement,
du regret, la terreur de l'inconnu, de l'envie, et un aveu implicite

Page 95

d'impuissance. Car dire: Il ne faut pas faire de la musique comme celle-là,
quand on a été forcé d'en subir le pouvoir et d'en reconnaître la beauté, c'est
bien déclarer qu'on se gardera soi-même d'en écrire de pareille, mais parce
qu'on sent qu'on ne le pourrait pas si on le voulait.
Haydn en avait déjà dit autant de ce même Beethoven, qu'il s'obstinait à
appeler seulement un grand pianiste.
Grétry a écrit d'ineptes aphorismes de la même nature sur Mozart qui,
disait-il, avait placé la statue dans l'orchestre et le piédestal sur la scène.
Handel prétendait que son cuisinier était plus musicien que Gluck.
Rossini dit, en parlant de la musique de Weber qu'elle lui donne la
colique.
Quant à Handel et à Rossini, leur éloignement pour Gluck et pour Weber
ne doit pas être attribué aux même motifs; la cause en est, je crois, dans
l'impossibilité où ces deux hommes de ventre se sont trouvés de
comprendre les deux hommes de cœur. Mais la haine qu'excita Spontini
pendant si longtemps dans toute l'école française acharnée contre lui, et
chez la plupart des musiciens italiens, fut bien certainement due à ce
sentiment complexe dont je parlais tout à l'heure, sentiment misérable et
ridicule, si admirablement stigmatisé par La Fontaine dans sa fable: Le
Renard et les raisins.
Cette obstination de Lesueur à lutter contre l'évidence et ses propres
impressions acheva de me faire reconnaître le néant des doctrines qu'il
s'était efforcé de m'inculquer; et je quittai brusquement la vieille grande
route pour prendre ma course par monts et par vaux à travers les bois et les
champs. Je dissimulai pourtant de mon mieux, et Lesueur ne s'aperçut de
mon infidélité que beaucoup plus tard, en entendant mes nouvelles
compositions que je m'étais gardé de lui montrer.
Je reviendrai sur la société des concerts et sur Habeneck, quand j'aurai à
parler de mes relations avec cet habile, mais incomplet et capricieux chef
d'orchestre.

Page 96

XXI

Fatalité.—Je deviens critique.

Je dois maintenant signaler la circonstance qui me fit mettre la main à la
roue d'engrenage de la critique. Humbert Ferrand, MM. Cazalès et de
Carné, dont les noms sont assez connus dans notre monde politique,
venaient de fonder à l'appui de leurs opinions religieuses et monarchiques,
un recueil littéraire intitulé: Revue européenne. Afin d'en compléter la
rédaction, ils voulurent s'adjoindre quelques collaborateurs.
Humbert Ferrand proposa de me charger de la critique musicale: «Mais je
ne suis pas un écrivain, lui dis-je, quand il m'en parla; ma prose sera
détestable, et je n'ose vraiment......—Vous vous trompez, répondit Ferrand,
j'ai vu de vos lettres, vous acquerrez bientôt l'habitude qui vous manque;
d'ailleurs, nous reverrons vos articles avant de les imprimer, et nous vous
indiquerons les corrections qui pourront y être nécessaires. Venez avec moi
chez de Carné, vous y connaîtrez les conditions auxquelles cette
collaboration vous est offerte.»
L'idée d'une arme pareille mise entre mes mains pour défendre le beau, et
pour attaquer ce que je trouvais le contraire du beau, commença aussitôt à
me sourire, et la considération d'un léger accroissement de mes ressources
pécuniaires toujours si bornées, acheva de me décider. Je suivis Ferrand
chez de Carné, et tout fut conclu.
Je n'ai jamais eu beaucoup de confiance en moi, avant d'avoir éprouvé
mes forces; mais cette disposition naturelle se trouvait augmentée ici par
une excursion malheureuse que j'avais déjà faite dans le champ de la
polémique musicale. Voici à quelle occasion. Les blasphèmes, des journaux
rossinistes de cette époque contre Gluck, Spontini, et toute l'école de
l'expression et du bon sens, leurs extravagances pour soutenir et prôner
Rossini et son système de musique sensualiste, l'incroyable absurdité de
leurs raisonnements pour démontrer que la musique, dramatique ou non, n'a
point d'autre but que de charmer l'oreille et ne peut prétendre exprimer des
sentiments et des passions; tout cet amas de stupidités arrogantes émises par

Page 97

des gens qui ne connaissaient pas les notes de la gamme, me donnaient des
crispations de fureur.
En lisant les divagations d'un de ces fous je fus pris un jour de la tentation
d'y répondre.
Il me fallait une tribune décente; j'écrivis à M. Michaud, rédacteur en chef
et propriétaire de la Quotidienne, journal assez en vogue alors. Je lui
exposai mon désir, mon but, mes opinions, en lui promettant de frapper
dans ce combat aussi juste que fort. Ma lettre à la fois sérieuse et plaisante
lui plut. Il me fit sur-le-champ une réponse favorable. Ma proposition était
acceptée et mon premier article attendu avec impatience. «Ah! misérables!
criai-je en bondissant de joie, je vous tiens!» Je me trompais, je ne tenais
rien, ni personne. Mon inexpérience dans l'art d'écrire était trop grande,
mon ignorance du monde et des convenances de la presse trop complète, et
mes passions musicales avaient trop de violence pour que je ne fisse pas au
début un véritable pas de clerc. L'article que je portai à M. Michaud, article
en soi très-désordonné et fort mal conçu, passait en outre toutes les bornes
de la polémique, si ardente qu'on la suppose. M. Michaud en écouta la
lecture, et, effrayé de mon audace, me dit: «Tout cela est vrai, mais vous
cassez les vitres; il m'est absolument impossible d'admettre dans la
Quotidienne un article pareil.» Je me retirai en promettant de le refaire. La
paresse et le dégoût que m'inspiraient tant de ménagements à garder
survinrent bientôt, et je ne m'en occupai plus.
Si je parle de ma paresse, c'est qu'elle a toujours été grande pour écrire de
la prose. J'ai passé bien des nuits à composer mes partitions, le travail même
assez fatigant de l'instrumentation me tient quelquefois huit heures
consécutives immobile à ma table sans que l'envie me prenne seulement de
changer de posture; et ce n'est pas sans effort que je me décide à
commencer une page de prose, et dès la dixième ligne (à de très-rares
exceptions près) je me lève, je marche dans ma chambre, je regarde dans la
rue, j'ouvre le premier livre qui me tombe sous la main, je cherche enfin
tous les moyens de combattre l'ennui et la fatigue qui me gagnent
rapidement. Il faut que je me reprenne à huit ou dix fois pour mener à fin un
feuilleton du Journal des Débats. Je mets ordinairement deux jours à
l'écrire, lors même que le sujet à traiter me plaît, me divertit ou m'exalte

Page 98

vivement. Et que de ratures! quel barbouillage! il faut voir ma première
copie...
La composition musicale est pour moi une fonction naturelle, un bonheur;
écrire de la prose est un travail.
Excité et pressé par H. Ferrand, je fis néanmoins pour la Revue
européenne quelques articles de critique admirative sur Gluck, Spontini et
Beethoven; je les retouchai d'après les observations de M. de Carné; ils
furent imprimés, accueillis avec indulgence, et je commençai ainsi a
connaître les difficultés de cette tâche dangereuse qui a pris avec le temps
une importance si grande et si déplorable dans ma vie. On verra comment il
m'est devenu impossible de m'y soustraire, et les influences diverses qu'elle
a exercées sur ma carrière d'artiste en France et ailleurs.

XXII

Le concours de composition musicale.—Le règlement de l'Académie des Beaux-Arts.
—J'obtiens le second prix.

Ainsi déchiré nuit et jour par mon amour shakespearien, dont la révélation
des œuvres de Beethoven, loin de me distraire, semblait augmenter la
douloureuse intensité, à peine occupé de rares et informes travaux de
littérature musicale, toujours rêvant, silencieux jusqu'au mutisme, sauvage,
négligé dans mon extérieur, insupportable à mes amis autant qu'à moi-
même, j'atteignis le mois de juin de l'année 1828, époque à laquelle je me
présentai pour la troisième fois au concours de l'Institut. J'y fus encore
admis et j'obtins le second prix.
Cette distinction consiste en couronnes publiquement décernées au
lauréat, en une médaille d'or d'assez peu de valeur; elle donne en outre à
l'élève couronné un droit d'entrée gratuite à tous les théâtres lyriques, et des
chances nombreuses pour obtenir le premier prix au concours suivant.

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Le premier prix a des privilèges beaucoup plus importants. Il assure à
l'artiste qui l'obtient une pension annuelle de trois mille francs pendant cinq
ans, à la condition pour lui d'aller passer les deux premières années à
l'académie de France à Rome, et d'employer la troisième à des voyages en
Allemagne. Il touche le reste de sa pension à Paris, où il fait ensuite ce qu'il
peut pour se produire et ne pas mourir de faim. Au reste je vais donner ici
un résumé de ce que j'écrivis, il y a quinze ou seize ans, dans divers
journaux, sur l'organisation singulière de ce concours.
Faire connaître chaque année quels sont ceux des jeunes compositeurs
français qui offrent le plus de garanties de talent, et les encourager en les
mettant, au moyen d'une pension, dans le cas de pouvoir s'occuper
exclusivement pendant cinq ans de leurs études, tel est le double but de
l'institution du prix de Rome; telle a été l'intention du gouvernement qui l'a
fondée. Toutefois, voici les moyens qu'on employait encore il y a quelques
années pour remplir l'une et parvenir à l'autre.
Les choses ont un peu changé depuis lors, mais bien peu[34].
Les faits que je vais citer paraîtront sans doute fort extraordinaires et
improbables à la plupart des lecteurs, mais ayant obtenu successivement le
second et le premier grand prix au concours de l'Institut, je ne dirai rien que
je n'aie vu moi-même, et dont je ne sois parfaitement sûr. Cette circonstance
d'ailleurs me permet d'exprimer toute ma pensée, sans crainte de voir
attribuer à l'aigreur d'une vanité blessée ce qui n'est que l'expression de mon
amour de l'art et de ma conviction intime.
La liberté dont j'ai déjà usé à cet égard a fait dire à Cherubini, le plus
académique des académiciens passés, présents et futurs, et le plus
violemment froissé en conséquence par mes observations, qu'en attaquant
l'Académie je battais ma nourrice. Si je n'avais pas obtenu le prix, il
n'aurait pu me taxer de cette ingratitude, mais j'aurais passé dans son esprit
et dans celui de beaucoup d'autres pour un vaincu qui venge sa défaite. D'où
il faut conclure que d'aucune façon je ne pouvais aborder ce sujet sacré. Je
l'aborde cependant et je le traiterai sans ménagement, comme un sujet
profane.

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Tous les Français ou naturalisés Français, âgés de moins de trente ans,
pouvaient et peuvent encore, aux termes du règlement, être admis au
concours.
Quand l'époque en avait été fixée, les candidats venaient s'inscrire au
secrétariat de l'Institut. Ils subissaient un examen préparatoire, nommé
concours préliminaire, qui avait pour but de désigner parmi les aspirants les
cinq ou six élèves les plus avancés.
Le sujet du grand concours devait être une scène lyrique sérieuse pour une
ou deux voix et orchestre; et les candidats, afin de prouver qu'ils
possédaient le sentiment de la mélodie et de l'expression dramatique, l'art de
l'instrumentation et les autres connaissances indispensables pour écrire
passablement un tel ouvrage, étaient tenus de composer une fugue vocale.
On leur accordait une journée pour ce travail. Chaque fugue devait être
signée.
Le lendemain, les membres de la section de musique de l'Institut se
rassemblaient, lisaient les fugues et faisaient un choix trop souvent entaché
de partialité, car un certain nombre de manuscrits signés appartenaient
toujours à des élèves de MM. les Académiciens.
Les votes recueillis et les concurrents désignés, ceux-ci devaient se
représenter bientôt après pour recevoir les paroles de la scène qu'ils allaient
avoir à mettre en musique, et entrer en loge. M. le secrétaire perpétuel de
l'Académie des beaux-arts leur dictait collectivement le classique poëme,
qui commençait presque toujours ainsi:
«Déjà l'aurore aux doigts de rose.
Ou:
»Déjà le jour naissant ranime la nature.
Ou:
»Déjà d'un doux éclat l'horizon se colore.
Ou:
»Déjà du blond Phœbus le char brillant s'avance.
Ou:
»Déjà de pourpre et d'or les monts lointains se parent.
etc., etc.

Page 101

Les candidats, munis du lumineux poëme, étaient alors enfermés
isolément avec un piano, dans une chambre appelée loge, jusqu'à ce qu'ils
eussent terminé leur partition. Le matin à onze heures et le soir à six, le
concierge, dépositaire des clefs de chaque loge, venait ouvrir aux détenus,
qui se réunissaient pour prendre ensemble leur repas; mais défense à eux de
sortir du palais de l'Institut.
Tout ce qui leur arrivait du dehors, papiers, lettres, livres, linge, était
soigneusement visité, afin que les concurrents ne pussent obtenir ni aide, ni
conseil de personne. Ce qui n'empêchait pas qu'on ne les autorisât à
recevoir des visites dans la cour de l'Institut, tous les jours de six à huit
heures du soir, à inviter même leurs amis à de joyeux dîners, où Dieu sait
tout ce qui pouvait se communiquer, de vive voix ou par écrit, entre le vin
de Bordeaux et le vin de Champagne. Le délai fixé pour la composition
était de vingt-deux jours; ceux des compositeurs qui avaient fini avant ce
temps étaient libres de sortir après avoir déposé leur manuscrit, toujours
numéroté et signé.
Toutes les partitions étant livrées, le lyrique aréopage s'assemblait de
nouveau et s'adjoignait à cette occasion deux membres pris dans les autres
sections de l'Institut; un sculpteur et un peintre, par exemple, ou un graveur
et un architecte, ou un sculpteur et un graveur ou un architecte et un peintre,
ou même deux graveurs, ou deux peintres, ou deux architectes, ou deux
sculpteurs. L'important était qu'ils ne fussent pas musiciens. Ils avaient voix
délibérative, et se trouvaient là pour juger d'un art qui leur est étranger.
On entendait successivement toutes les scènes écrites pour l'orchestre,
comme je l'ai dit plus haut, et on les entendait réduites par un seul
accompagnateur sur le piano!... (Et il en est encore ainsi à cette heure).
Vainement prétendrait-on qu'il est possible d'apprécier à sa juste valeur
une composition d'orchestre ainsi mutilée, rien n'est plus éloigné de la
vérité. Le piano peut donner une idée de l'orchestre pour un ouvrage qu'on
aurait déjà entendu complètement exécuté, la mémoire alors se réveille,
supplée à ce qui manque, et on est ému par souvenir. Mais pour une œuvre
nouvelle, dans l'état actuel de la musique, c'est impossible. Une partition
telle que l'Œdipe de Sacchini, ou toute autre de cette école, dans laquelle
l'instrumentation n'existe pas, ne perdrait presque rien à une pareille

Page 102

épreuve. Aucune composition moderne, en supposant que l'auteur ait profité
des ressources que l'art actuel lui donne, n'est dans le même cas. Exécutez
donc sur le piano la marche de la communion de la messe du sacre, de
Cherubini! que deviendront ces délicieuses tenues d'instruments à vent qui
vous plongent dans une extase mystique? ces ravissants enlacements de
flûtes et de clarinettes d'où résulte presque tout l'effet? Ils disparaîtront
entièrement, puisque le piano ne peut tenir ni enfler un son. Accompagnez
au piano l'air d'Agamemnon, dans l'Iphigénie en Aulide de Gluck!
Il y a sous ces vers:
«J'entends retentir dans mon sein
Le cri plaintif de la nature!»
un solo de hautbois d'un effet poignant et vraiment admirable. Au piano, au
lieu d'une plainte touchante chacune des notes de ce solo vous donnera un
son de clochette et rien de plus. Voilà l'idée, la pensée, l'inspiration
anéanties ou déformées. Je ne parle pas des grands effets d'orchestre, des
oppositions si piquantes établies entre les instruments à cordes et le groupe
des instruments à vent, des couleurs tranchées qui séparent les instruments
de cuivre des instruments de bois, des effets mystérieux ou grandioses des
instruments à percussion dans la nuance douce, de leur puissance énorme
dans la force, des effets saisissants qui résultent de l'éloignement des
masses harmoniques placées à distance les unes des autres, ni de cent autres
détails dans lesquels il serait superflu d'entrer. Je dirai seulement qu'ici
l'injustice et l'absurdité du règlement se montrent dans toute leur laideur.
N'est-il pas évident que le piano, anéantissant tous les effets
d'instrumentation, nivelle, par cela seul, tous les compositeurs. Celui qui
sera habile, profond, ingénieux instrumentaliste, est rabaissé à la taille de
l'ignorant qui n'a pas les premières notions de cette branche de l'art. Ce
dernier peut avoir écrit des trombones au lieu de clarinettes, des ophicléïdes
au lieu de bassons, avoir commis les plus énormes bévues, ne pas connaître
seulement l'étendue de la gamme des divers instruments, pendant que l'autre
aura composé un magnifique orchestre, sans qu'il soit possible, avec une
pareille exécution, d'apercevoir la différence qu'il y a entre eux. Le piano,
pour les instrumentalistes, est donc une vraie guillotine destinée à abattre
toutes les nobles têtes et dont la plèbe seule n'a rien à redouter.

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Quoi qu'il en soit, les scènes ainsi exécutées, on va au scrutin (je parle au
présent, puisque rien n'est changé à cet égard). Le prix est donné. Vous
croyez que c'est fini? Erreur. Huit jours après, toutes les sections de
l'Académie des beaux-arts se réunissent pour le jugement définitif. Les
peintres, statuaires, architectes, graveurs en médailles et graveurs en taille-
douce, forment cette fois un imposant jury de trente à trente-cinq membres
dont les six musiciens cependant ne sont pas exclus. Ces six membres de la
section de musique peuvent, jusqu'à un certain point, venir en aide à
l'exécution incomplète et perfide du piano, en lisant les partitions; mais
cette ressource ne saurait exister pour les autres académiciens, puisqu'ils ne
savent pas la musique.
Quand les exécuteurs, chanteur et pianiste, ont fait entendre une seconde
fois, de la même façon que la première, chaque partition, l'urne fatale
circule, on compte les bulletins, et le jugement que la section de musique
avait porté huit jours auparavant se trouve, en dernière analyse, confirmé,
modifié ou cassé par la majorité.
Ainsi le prix de musique est donné par des gens qui ne sont pas musiciens,
et qui n'ont pas même été mis dans le cas d'entendre, telles qu'elles ont été
conçues, les partitions entre lesquelles un absurde règlement les oblige de
faire un choix.
Il faut ajouter, pour être juste, que si les peintres, graveurs, etc., jugent les
musiciens, ceux-ci leur rendent la pareille au concours de peinture, de
gravure, etc., où les prix sont donnés également à la pluralité des voix, par
toutes les sections, réunies de l'Académie des beaux-arts. Je sens pourtant
en mon âme et conscience que, si j'avais l'honneur d'appartenir à ce docte
corps, il me serait bien difficile de motiver mon vote en donnant le prix à un
graveur ou à un architecte, et que je ne pourrais guère faire preuve
d'impartialité qu'en tirant le plus méritant à la courte paille.
Au jour solennel de la distribution des prix, la cantate préférée par les
sculpteurs, peintres et graveurs est ensuite exécutée complètement. C'est un
peu tard; il eût mieux valu, sans doute, convoquer l'orchestre avant de se
prononcer; et les dépenses occasionnées par cette exécution tardive sont
assez inutiles, puisqu'il n'y a plus à revenir sur la décision prise; mais

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l'Académie est curieuse; elle veut connaître l'ouvrage qu'elle a couronné...
C'est un désir bien naturel!...

XXIII

L'huissier de l'Institut.—Ses révélations.

Il y avait de mon temps à l'Institut un vieux concierge nommé Pingard, à
qui tout ceci causait une indignation des plus plaisantes. La tâche de ce
brave homme, à l'époque du concours, était de nous enfermer dans nos
loges, de nous en ouvrir les portes soir et matin, et de surveiller nos rapports
avec les visiteurs aux heures de loisir. Il remplissait, en outre, les fonctions
d'huissier auprès de MM. les académiciens, et assistait, en conséquence, à
toutes les séances secrètes et publiques, où il avait fait un bon nombre de
curieuses observations.
Embarqué à seize ans comme mousse à bord d'une frégate, il avait
parcouru presque toutes les îles de la Sonde, et, obligé de séjourner à Java,
il échappa par la force de sa constitution, et lui neuvième, disait-il, aux
fièvres pestilentielles qui avaient enlevé tout l'équipage.
J'ai toujours beaucoup aimé les vieux voyageurs, pourvu qu'ils eussent
quelque histoire lointaine à me raconter. En pareil cas, je les écoute avec
une attention calme et une inexplicable patience. Je les suis dans toutes
leurs digressions, dans les dernières ramifications des épisodes de leurs
épisodes; et quand le narrateur, voulant trop tard revenir au sujet principal et
ne sachant quel chemin prendre, se frappe le front pour ressaisir le fil
rompu de son histoire en disant: «Mon Dieu! où en étais-je donc?...» je suis
heureux de le remettre sur la piste de son idée, de lui jeter le nom qu'il
cherchait, la date qu'il avait oubliée, et c'est avec une véritable satisfaction
que je l'entends s'écrier tout joyeux: «Ah! oui, oui, j'y suis, m'y voilà.»
Aussi étions-nous fort bons amis, le père Pingard et moi. Il m'avait estimé

Page 105

tout d'abord à cause du plaisir que j'avais à lui parler de Batavia, de
Célèbes, d'Amboyne, de Coromandel, de Bornéo, de Sumatra; parce que je
l'avais questionné plusieurs fois avec curiosité sur les femmes javanaises,
dont l'amour est fatal aux Européens, et avec lesquelles le gaillard avait fait
de si terribles fredaines, que la consomption avait un instant paru vouloir
réparer à son égard la négligence du choléra-morbus. Lui ayant un jour, à
propos de la Syrie, parlé de Volney, de ce bon M. le comte de Volney si
simple qui avait toujours des bas de laine bleue, son estime pour moi
s'accrut d'une manière remarquable; mais son enthousiasme n'eut plus de
bornes quand j'en vins à lui demander s'il avait connu le célèbre voyageur
Levaillant.
—M. Levaillant!... M. Levaillant, s'écria-t-il vivement, pardieu si je le
connais!... Tenez! Un jour que je me promenais au Cap de Bonne-
Espérance, en sifflant... j'attendais une petite négresse qui m'avait donné
rendez-vous sur la grève, parce que, entre nous, il y avait des raisons pour
qu'elle ne vint pas chez moi. Je vais vous dire...
—Bon, bon, nous parlions de Levaillant.
—Ah! oui. Eh bien! un jour que je sifflais en me promenant au Cap de
Bonne-Espérance, un grand homme basané, qui avait une barbe de sapeur,
se retourne vers moi: il m'avait entendu siffler en français, c'est
apparemment à ça qu'il me reconnut:
—Dis donc, gamin, qu'il me dit, tu es Français?
—Pardi, si je suis Français! que je lui dis, je suis de Givet, département
des Ardennes, pays de M. Méhul[35].
—Ah! tu es Français?
—Oui.
—Ah!...—Et il me tourna le dos. C'était M. Levaillant. Vous voyez si je
l'ai connu.
Le père Pingard était donc mon ami; aussi me traitait-il comme tel en me
confiant des choses qu'il eût tremblé de dévoiler à tout autre. Je me rappelle
une conversation très-animée que nous eûmes ensemble le jour où le second
prix me fut accordé. On nous avait donné cette année-là pour sujet de

Page 106

concours un épisode du Tasse: Herminie se couvrant des armes de Clorinde
et, à la faveur de ce déguisement, sortant des murs de Jérusalem pour aller
porter à Tancrède blessé les soins de son fidèle et malheureux amour.
Au milieu du troisième air (car il y avait toujours trois airs dans ces
cantates de l'Institut; d'abord le lever de l'aurore obligé, puis le premier
récitatif suivi d'un premier air, suivi d'un deuxième récitatif suivi d'un
deuxième air, suivi d'un troisième récitatif suivi d'un troisième air, le tout
pour le même personnage); dans le milieu du troisième air donc, se
trouvaient ces quatre vers.
Dieu des chrétiens, toi que j'ignore,
Toi que j'outrageais autrefois,
Aujourd'hui mon respect t'implore;
Daigne écouter ma faible voix.
J'eus l'insolence de penser que, malgré le titre d'air agité que portait le
dernier morceau, ce quatrain devait être le sujet d'une prière, et il me parut
impossible de faire implorer le Dieu des chrétiens par la tremblante reine
d'Antioche avec des cris de mélodrame et un orchestre désespéré. J'en fis
donc une prière, et à coup sûr s'il y eût quelque chose de passable dans ma
partition, ce ne fut que cet andante.
Comme j'arrivais à l'Institut le soir du jugement dernier pour connaître
mon sort, et savoir si les peintres, sculpteurs, graveurs en médailles et
graveurs en taille-douce m'avaient déclaré bon ou mauvais musicien, je
rencontre Pingard dans l'escalier:
«—Eh bien! lui dis-je, qu'ont-ils décidé?
»—Ah!... c'est vous, Berlioz... pardieu, je suis bien aise! je vous cherchais.
»—Qu'ai-je obtenu, voyons, dites vite; un premier prix, un second, une
mention honorable, ou rien?
»—Oh! tenez, je suis encore tout remué. Quand je vous dis qu'il ne vous a
manqué que deux voix pour le premier.
»—Parbleu, je n'en savais rien; vous m'en donnez la première nouvelle.

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»—Mais quand je vous le dis!... Vous avez le second prix, c'est bon; mais
il n'a manqué que deux voix pour que vous eussiez le premier. Oh! tenez, ça
m'a vexé; parce que, voyez-vous, je ne suis ni peintre, ni architecte, ni
graveur en médailles, et par conséquent je ne connais rien du tout en
musique: mais ça n'empêche pas que votre Dieu des chrétiens m'a fait un
certain gargouillement dans le cœur qui m'a bouleversé. Et, sacredieu,
tenez, si je vous avais rencontré sur le moment, je vous aurais... je vous
aurais payé une demi-tasse.
»—Merci, merci, mon cher Pingard, vous êtes bien bon. Vous vous y
connaissez; vous avez du goût. D'ailleurs n'avez-vous pas visité la côte de
Coromandel?
»—Pardi, certainement; mais pourquoi?
»—Les îles de Java.
»—Oui, mais...
»—De Sumatra?
»—Oui.
»—De Bornéo?
»—Oui.
»—Vous avez été lié avec Levaillant?
»—Pardi, comme deux doigts de la main.
»—Vous avez parlé souvent à Volney?
»—À M. le comte de Volney qui avait des bas bleus?
»—Oui.
»—Certainement.
»—Eh bien! vous êtes bon juge en musique.
»—Comment ça?
»—Il n'y a pas besoin de savoir comment; seulement si l'on vous dit par
hasard: quel titre avez-vous pour juger du mérite des compositeurs? Êtes-

Page 108

vous peintre, graveur en taille-douce, architecte, sculpteur? Vous répondrez:
Non, je suis... voyageur, marin, ami de Levaillant et de Volney. C'est plus
qu'il n'en faut. Ah çà, voyons, comment s'est passée la séance?
»—Oh, tenez, ne m'en parlez pas; c'est toujours la même chose. J'aurais
trente enfants, que le diable m'emporte si j'en mettais un seul dans les arts.
Parce que je vois tout ça, moi. Vous ne savez pas quelle sacrée boutique...
Par exemple, ils se donnent, ils se vendent même des voix entre eux. Tenez,
une fois au concours de peinture, j'entendis M. Lethière qui demandait sa
voix à M. Cherubini pour un de ses élèves. Nous sommes d'anciens amis,
qu'il lui dit, tu ne me refuseras pas ça. D'ailleurs, mon élève a du talent, son
tableau est très-bien.—Non, non, non, je ne veux pas, je ne veux pas, que
l'autre lui répond. Ton élève m'avait promis un album que désirait ma
femme, et il n'a pas seulement dessiné un arbre pour elle. Je ne lui donne
pas ma voix.
»—Ah! tu as bien tort, que lui dit M. Lethière: je vote pour les tiens, tu le
sais, et tu ne veux pas voter pour les miens!—Non, je ne veux pas.—Alors,
je ferai moi-même ton album, là, je ne peux pas mieux dire.—Ah! c'est
différent. Comment l'appelles-tu ton élève? J'oublie toujours son nom:
donne-moi aussi son prénom et le numéro du tableau, pour que je ne
confonde pas. Je vais écrire tout cela.—Pingard!—Monsieur!—Un papier et
un crayon.—Voilà, monsieur.—Ils vont dans l'embrasure de la fenêtre, ils
écrivent trois mots, et puis j'entends le musicien qui dit à l'autre en
repassant: C'est bon! il a ma voix.
»Eh bien! n'est-ce pas abominable? et si j'avais un de mes fils au concours
et qu'on lui fit des tours pareils, n'y aurait-il pas de quoi me jeter par la
fenêtre?...
»—Allons, calmez-vous, Pingard, et dites-moi comment tout s'est terminé
aujourd'hui.
»—Je vous l'ai déjà dit, vous avez le second prix, et il ne vous a manqué
que deux voix pour le premier. Quand M. Dupont a eu chanté votre cantate,
ils ont commencé à écrire leurs bulletins et j'ai apporté la hurne[36]. Il y avait
un musicien de mon côté, qui parlait bas à un architecte et qui lui disait:
Voyez-vous, celui-là ne fera jamais rien; ne lui donnez pas votre voix, c'est

Page 109

un jeune homme perdu. Il n'admire que le dévergondage de Beethoven; on
ne le fera jamais rentrer dans la bonne route.
»—Vous croyez, dit l'architecte? cependant...
»—Oh! c'est très-sur; d'ailleurs demandez à notre illustre Cherubini. Vous
ne doutez pas de son expérience, j'espère; il vous dira comme moi, que ce
jeune homme est fou, que Beethoven lui a troublé la cervelle.
»—Pardon, me dit Pingard en s'interrompant, mais qu'est-ce que ce
monsieur Beethoven? il n'est pas de l'Institut, et tout le monde en parle.
»—Non, il n'est pas de l'Institut. C'est un Allemand: continuez.
»—Ah! mon Dieu, ça n'a pas été long. Quand j'ai présenté la hurne à
l'architecte, j'ai vu qu'il donnait sa voix au nº 4 au lieu de vous la donner, et
voilà. Tout d'un coup il y a un des musiciens qui se lève et dit: Messieurs,
avant d'aller plus loin, je dois vous prévenir que dans le second morceau de
la partition que nous venons d'entendre, il y a un travail d'orchestre très-
ingénieux, que le piano ne peut pas rendre et qui doit produire un grand
effet. Il est bon d'en être instruit.
»—Que diable viens-tu nous chanter, lui répond un autre musicien, ton
élève ne s'est pas conformé au programme; au lieu d'un air agité, il en a
écrit deux, et dans le milieu il a ajouté une prière qu'il ne devait pas faire.
Le règlement ne peut être ainsi méprisé. Il faut faire un exemple.
»—Oh! c'est trop fort! Qu'en dit M. le secrétaire perpétuel?
»—Je crois que c'est un peu sévère, et qu'on peut pardonner la licence que
s'est permise votre élève. Mais il est important que le jury soit éclairé sur le
genre de mérite que vous avez signalé, et que l'exécution au piano ne nous a
pas laissé apercevoir.
»—Non non, ce n'est pas vrai, dit M. Cherubini, ce prétendu effet
d'instrumentation n'existe pas, ce n'est qu'un fouillis auquel on ne comprend
rien et qui serait détestable à l'orchestre.
»—Ma foi, messieurs, entendez-vous, disent de tous côtés les peintres,
sculpteurs, architectes et graveurs, nous ne pouvons apprécier que ce que
nous entendons, et pour le reste, si vous n'êtes pas d'accord...

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»—Ah! oui!
»—Ah! non!
»—Mais, mon Dieu!
»—Eh! que diable!
»—Je vous dis que...
»—Allons donc!
»—Enfin, ils criaient tous à la fois, et comme ça les ennuyait, voilà M.
Regnault et deux autres peintres qui s'en vont, en disant qu'ils se récusaient
et qu'ils ne voteraient pas. Puis on a compté les bulletins qui étaient dans la
hurne, et il vous a manqué deux voix. Voilà pourquoi vous n'avez que le
second prix.
»—Je vous remercie, mon bon Pingard; mais, dites-moi, cela se passait-il
de la même manière à l'académie du Cap de Bonne-Espérance?
»—Oh! par exemple! quelle farce! Une académie au Cap! un Institut
hottentot! Vous savez bien qu'il n'y en a pas.
»—Vraiment! et chez les Indiens de Coromandel?
»—Point.
»—Et chez les Malais?
»—Pas davantage.
»—Ah ça! mais il n'y a donc point d'académie dans l'Orient?
»—Certainement non.
»—Les Orientaux sont bien à plaindre.
»—Ah! oui, ils s'en moquent pas mal!
»—Les barbares!»
Là-dessus je quittai le vieux concierge, gardien-huissier de l'Institut, en
songeant à l'immense avantage qu'il y aurait à envoyer l'Académie civiliser
l'île de Bornéo. Je ruminais déjà le plan d'un projet que je voulais adresser
aux académiciens eux-mêmes, pour les engager à s'aller promener un peu

Page 111

au Cap de Bonne-Espérance, comme Pingard. Mais nous sommes si
égoïstes nous autres Occidentaux, notre amour de l'humanité est si faible,
que ces pauvres Hottentots, ces malheureux Malais qui n'ont pas
d'académie, ne m'ont pas occupé sérieusement plus de deux ou trois heures;
le lendemain je n'y songeais plus. Deux ans après, ainsi qu'on le verra,
j'obtins enfin le premier grand prix. Dans l'intervalle, l'honnête Pingard était
mort, et ce fut grand dommage; car s'il eût entendu mon Incendie du palais
de Sardanapale, il eût été capable cette fois de me payer une tasse entière.

XXIV

Toujours miss Smithson.—Une représentation à bénéfice.—Hasards cruels.

Après ce concours et la distribution des prix qui le suivit, je retombai dans
la sombre inaction qui était devenue mon état habituel. Toujours à peu près
aussi obscur, planète ignorée, je tournais autour de mon soleil... soleil
radieux... mais qui devait, hélas! s'éteindre si tristement... Ah! la belle
Estelle, la Stella montis, ma Stella matutina, avait bien complètement
disparu alors! perdue qu'elle était dans les profondeurs du ciel, et éclipsée
par le grand astre de mon midi, je ne songeais guère à la voir jamais
reparaître sur l'horizon... Évitant de passer devant le théâtre anglais,
détournant les yeux pour ne point voir les portraits de miss Smithson
exposés chez tous les libraires, je lui écrivais cependant, sans jamais
recevoir d'elle une ligne de réponse. Après quelques lettres qui l'avaient plus
effrayée que touchée, elle défendit à sa femme de chambre d'en recevoir
d'autres de moi, et rien ne put changer sa détermination. Le théâtre anglais,
en outre, allait être fermé; on parlait d'une excursion de toute sa troupe en
Hollande, et déjà les dernières représentations de miss Smithson étaient
annoncées. Je n'avais garde d'y paraître. Je l'ai déjà dit, revoir en scène
Juliette ou Ophélia eût été pour moi une douleur au-dessus de mes forces.
Mais une représentation au bénéfice de l'acteur français Huet ayant été

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organisée à l'Opéra-Comique, représentation dans laquelle figuraient deux
actes du Roméo de Shakespeare, joués par miss Smithson et Abott, je me
mis en tête de voir mon nom sur l'affiche, à côté de celui de la grande
tragédienne. J'espérai obtenir un succès sous ses yeux, et, plein de cette idée
puérile, j'allai demander au directeur de l'Opéra-Comique d'ajouter au
programme de la soirée de Huet une ouverture de ma composition. Le
directeur, d'accord avec le chef d'orchestre, y consentit. Quand je vins au
théâtre pour la faire répéter, les artistes anglais achevaient la répétition de
Romeo and Juliet; ils en étaient à la scène du tombeau. Au moment où
j'entrai, Roméo éperdu emportait Juliette dans ses bras. Mon regard tomba
involontairement sur le groupe shakespearien. Je poussai un cri et m'enfuis
en me tordant les mains. Juliette m'avait aperçu et entendu... je lui fis peur.
En me désignant, elle pria les acteurs qui étaient en scène avec elle de faire
attention à ce gentleman dont les yeux n'annonçaient rien de bon.
Une heure après je revins, le théâtre était vide. L'orchestre s'étant
assemblé, on répéta mon ouverture; je l'écoutai comme un somnambule,
sans faire la moindre observation. Les exécutants m'applaudirent, je conçus
quelque espoir pour l'effet du morceau sur le public et pour celui de mon
succès sur miss Smithson. Pauvre fou!!!
On aura peine à croire à cette ignorance profonde du monde au milieu
duquel je vivais.
En France, dans une représentation à bénéfice, une ouverture, fût-ce
l'ouverture du Freyschütz ou celle de la Flûte enchantée, est considérée
seulement comme un lever de rideau et n'obtient pas la moindre attention de
l'auditoire. En outre, ainsi isolée et exécutée par un petit orchestre de
théâtre, tel que celui de l'Opéra-Comique, cette ouverture fût-elle écoutée
avec recueillement, n'amène jamais qu'un assez médiocre résultat musical.
D'un autre côté, les grands acteurs invités en pareil cas par le bénéficiaire à
prendre part à sa représentation, ne viennent au théâtre qu'au moment où
leur présence y est nécessaire; ils ignorent en partie la composition du
programme, et ne s'y intéressent nullement. Ils ont hâte de se rendre dans
leur loge pour s'habiller, et ne restent point dans les coulisses à écouter ce
qui ne les regarde pas. Je ne m'étais donc pas dit que si, par une exception
improbable, mon ouverture, ainsi placée, obtenait un succès

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d'enthousiasme, était redemandée à grands cris par le public, miss Smithson
préoccupée de son rôle, y réfléchissant dans sa loge, pendant que
l'habilleuse la costumait, ne serait pas même informée du fait. Et, s'en fût-
elle aperçue, la belle affaire! «Qu'est-ce que ce bruit, eût-elle dit en
entendant les applaudissements?»—«Ce n'est rien, mademoiselle, c'est une
ouverture qu'on fait recommencer.» De plus, que l'auteur de cette ouverture
lui eût été ou non connu, un succès d'aussi mince importance ne pouvait
suffire à changer en amour son indifférence pour lui. Rien n'était plus
évident.
Mon ouverture fut bien exécutée, assez applaudie, mais non redemandée,
et miss Smithson ignora tout complètement. Après un nouveau triomphe
dans son rôle favori, elle partit le lendemain pour la Hollande. Un hasard
(auquel elle n'a jamais cru) m'avait fait venir me loger rue Richelieu, nº 96,
presque en face de l'appartement qu'elle occupait au coin de la rue Neuve-
Saint-Marc.
Après être demeuré étendu sur mon lit, brisé, mourant, depuis la veille
jusqu'à trois heures de l'après-midi, je me levai et m'approchai
machinalement de la fenêtre comme à l'ordinaire. Une de ces cruautés
gratuites et lâches du sort voulut qu'à ce moment même je visse miss
Smithson monter en voiture devant sa porte et partir pour
Amsterdam..............
Il est bien difficile de décrire une souffrance pareille à celle que je
ressentis; cet arrachement de cœur, cet isolement affreux, ce monde vide,
ces mille tortures qui circulent dans les veines avec un sang glacé, ce
dégoût de vivre et cette impossibilité de mourir; Shakespeare lui-même n'a
jamais essayé d'en donner une idée. Il s'est borné, dans Hamlet, à compter
cette douleur parmi les maux les plus cruels de la vie.
Je ne composais plus; mon intelligence semblait diminuer autant que ma
sensibilité s'accroître. Je ne faisais absolument rien... que souffrir.

XXV

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Troisième concours à l'Institut.—On ne donne pas de premier prix.—Conversation
curieuse avec Boïeldieu.—La musique qui berce.

Le mois de juin revenu m'ouvrit de nouveau la lice de l'Institut. J'avais bon
espoir d'en finir cette fois; de tous côtés m'arrivaient les prédictions les plus
favorables. Les membres de la section de musique laissaient eux-mêmes
entendre que j'obtiendrais à coup sûr le premier prix. D'ailleurs je
concourais, moi lauréat du second prix, avec des élèves qui n'avaient encore
obtenu aucune distinction, avec de simples bourgeois; et ma qualité de tête
couronnée me donnait sur eux un grand avantage. À force de m'entendre
dire que j'étais sûr de mon fait, je fis ce raisonnement malencontreux dont
l'expérience ne tarda pas à me prouver la fausseté: «Puisque ces messieurs
sont décidés d'avance à me donner le premier prix, je ne vois pas pourquoi
je m'astreindrais, comme l'année dernière, à écrire dans leur style et dans
leur sens, au lieu de me laisser aller à mon sentiment propre et au style qui
m'est naturel. Soyons sérieusement artiste et faisons une cantate
distinguée.»
Le sujet qu'on nous donna à traiter, était celui de Cléopâtre après la
bataille d'Actium. La reine d'Égypte se faisait mordre par l'aspic, et mourait
dans les convulsions. Avant de consommer son suicide, elle adressait aux
ombres des Pharaons une invocation pleine d'une religieuse terreur; leur
demandant si, elle, reine dissolue et criminelle, pourrait être admise dans un
des tombeaux géants élevés aux mânes des souverains illustres par la gloire
et par la vertu.
Il y avait là une idée grandiose à exprimer. J'avais mainte fois paraphrasé
musicalement dans ma pensée le monologue immortel de la Juliette de
Shakespeare:
«But if when I am laid into the tomb...»
dont le sentiment se rapproche, par la terreur au moins, de celui de
l'apostrophe mise par notre rimeur français dans la bouche de Cléopâtre.
J'eus même la maladresse d'écrire en forme d'épigraphe sur ma partition le
vers anglais que je viens de citer; et, pour des académiciens voltairiens tels
que mes juges, c'était déjà un crime irrémissible.

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Je composai donc sans peine sur ce thème un morceau qui me paraît d'un
grand caractère, d'un rhythme saisissant par son étrangeté même, dont les
enchaînements enharmoniques me semblent avoir une sonorité solennelle et
funèbre, et dont la mélodie se déroule d'une façon dramatique dans son lent
et continuel crescendo. J'en ai fait, plus tard, sans y rien changer, le chœur
(en unissons et octaves) intitulé: Chœur d'ombres, de mon drame lyrique de
Lélio.
Je l'ai entendu en Allemagne dans mes concerts, j'en connais bien l'effet.
Le souvenir du reste de cette cantate s'est effacé de ma mémoire, mais ce
morceau seul, je le crois, méritait le premier prix. En conséquence il ne
l'obtint pas. Aucune cantate d'ailleurs ne l'obtint.
Le jury aima mieux ne point décerner de premier prix cette année-là, que
d'encourager par son suffrage un jeune compositeur chez qui se décelaient
des tendances pareilles. Le lendemain de cette décision je rencontrai
Boïeldieu sur le boulevard. Je vais rapporter textuellement la conversation
que nous eûmes ensemble; elle est trop curieuse pour que j'aie pu l'oublier.
En m'apercevant: «Mon Dieu, mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit-il.
Vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à terre.
—J'ai pourtant fait de mon mieux, monsieur, je vous l'atteste.
—C'est justement ce que nous vous reprochons. Il ne fallait pas faire de
votre mieux; votre mieux est ennemi du bien. Comment pourrais-je
approuver de telles choses, moi qui aime par-dessus tout la musique qui me
berce?...
—Il est assez difficile, monsieur, de faire de la musique qui vous berce,
quand une reine d'Égypte, dévorée de remords et empoisonnée par la
morsure d'un serpent, meurt dans des angoisses morales et physiques.
—Oh! vous saurez vous défendre, je n'en doute pas; mais tout cela ne
prouve rien; on peut toujours être gracieux.
—Oui, les gladiateurs antiques savaient mourir avec grâce; mais Cléopâtre
n'était pas si savante, ce n'était pas son état. D'ailleurs elle ne mourut pas en
public.

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—Vous exagérez; nous ne vous demandions pas de lui faire chanter une
contredanse. Quelle nécessité ensuite d'aller, dans votre invocation aux
Pharaons, employer des harmonies aussi extraordinaires!... Je ne suis pas un
harmoniste, moi, et j'avoue qu'à vos accords de l'autre monde, je n'ai
absolument rien compris.»
Je baissai la tête ici, n'osant lui faire la réponse que le simple bon sens
dictait: Est-ce ma faute, si vous n'êtes pas harmoniste?...
—«Et puis, continua-t-il, pourquoi, dans votre accompagnement, ce
rhythme qu'on n'a jamais entendu nulle part?
—Je ne croyais pas, monsieur, qu'il fallût éviter, en composition, l'emploi
des formes nouvelles, quand on a le bonheur d'en trouver, et qu'elles sont à
leur place.
—Mais, mon cher, madame Dabadie qui a chanté votre cantate est une
excellente musicienne, et pourtant on voyait que, pour ne pas se tromper,
elle avait besoin de tout son talent et de toute son attention.
—Ma foi, j'ignorais aussi, je l'avoue, que la musique fût destinée à être
exécutée sans talent et sans attention.
—Bien, bien, vous ne resterez jamais court, je le sais. Adieu, profitez de
cette leçon pour l'année prochaine. En attendant, venez me voir; nous
causerons; je vous combattrai, mais en chevalier français.» Et il s'éloigna,
tout fier de finir sur une pointe, comme disent les vaudevillistes. Pour
apprécier le mérite de cette pointe digne d'Elleviou[37], il faut savoir qu'en
me la décochant, Boïeldieu faisait, en quelque sorte, une citation d'un de ses
ouvrages, où il a mis en musique les deux mots empanachés[38].
Boïeldieu, dans cette conversation naïve, ne fit pourtant que résumer les
idées françaises de cette époque sur l'art musical. Oui, c'est bien cela, le
gros public, à Paris, voulait de la musique qui berçât, même dans les
situations les plus terribles, de la musique un peu dramatique, mais, pas trop
claire, incolore, pure d'harmonies extraordinaires de rhythmes insolites, de
formes nouvelles, d'effets inattendus; de la musique n'exigeant de ses
interprètes et de ses auditeurs ni grand talent ni grande attention. C'était un
art aimable et galant, en pantalon collant, en bottes à revers, jamais emporté
ni rêveur, mais joyeux et troubadour et chevalier français... de Paris.

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On voulait autre chose il y a quelques années: quelque chose qui ne valait
guère mieux. Maintenant on ne sait ce qu'on veut, ou plutôt on ne veut rien
du tout.
Où diable le bon Dieu avait-il la tête quand il m'a fait naître en ce plaisant
pays de France?... Et pourtant je l'aime ce drôle de pays, dès que je
parviens à oublier l'art et à ne plus songer à nos sottes agitations politiques.
Comme on s'y amuse parfois! Comme on y rit! Quelle dépense d'idées on y
fait! (en paroles du moins.) Comme on y déchire l'univers et son maître
avec de jolies dents bien blanches, avec de beaux ongles d'acier poli!
Comme l'esprit y pétille! Comme on y danse sur la phrase! Comme on y
blague royalement et républicainement!... Cette dernière manière est la
moins divertissante. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
....................................

XXVI

Première lecture du Faust de Gœthe.—J'écris ma symphonie fantastique—Inutile
tentative d'exécution.

Je dois encore signaler comme un des incidents remarquables de ma vie,
l'impression étrange et profonde que je reçus en lisant pour la première fois
le Faust de Gœthe traduit en français par Gérard de Nerval. Le merveilleux
livre me fascina de prime-abord; je ne le quittai plus; je le lisais sans cesse,
à table, au théâtre, dans les rues, partout.
Cette traduction en prose contenait quelques fragments versifiés,
chansons, hymnes, etc. Je cédai à la tentation de les mettre en musique; et à
peine au bout de cette tâche difficile, sans avoir entendu une note de ma
partition, j'eus la sottise de la faire graver... à mes frais. Quelques
exemplaires de cet ouvrage publié à Paris sous le titre de: Huit scènes de
Faust, se répandirent ainsi. Il en parvint un entre les mains de M. Marx, le

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célèbre critique et théoricien de Berlin, qui eut la bonté de m'écrire à ce
sujet une lettre bienveillante. Cet encouragement inespéré et venu
d'Allemagne me fit grand plaisir, on peut le penser; il ne m'abusa pas
longtemps, toutefois, sur les nombreux et énormes défauts de cette œuvre,
dont les idées me paraissent encore avoir de la valeur, puisque je les ai
conservées en les développant tout autrement dans ma légende la
Damnation de Faust, mais qui, en somme était incomplète et fort mal écrite.
Dès que ma conviction fut fixée sur ce point, je me hâtai de réunir tous les
exemplaires des Huit scènes de Faust que je pus trouver et je les détruisis.
Je me souviens maintenant que j'avais, à mon premier concert, fait
entendre celle à six voix, intitulée: Concert des Sylphes. Six élèves du
Conservatoire la chantèrent. Elle ne produisit aucun effet. On trouva que
cela ne signifiait rien; l'ensemble en parut vague, froid et absolument
dépourvu de chant. Ce même morceau, dix-huit ans plus tard, un peu
modifié dans l'instrumentation et les modulations, est devenu la pièce
favorite des divers publics de l'Europe. Il ne m'est jamais arrivé de le faire
entendre à Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Berlin, à Londres, à Paris, sans
que l'auditoire criât bis. On en trouve maintenant le dessin parfaitement
clair et la mélodie délicieuse. C'est à un chœur, il est vrai, que je l'ai confié.
Ne pouvant trouver six bons chanteurs solistes, j'ai pris quatre-vingts
choristes, et l'idée ressort; on en voit la forme, la couleur, et l'effet en est
triplé. En général, il y a bien des compositions vocales de cette espèce qui,
paralysées par la faiblesse des chanteurs, reprendraient leur éclat,
retrouveraient leur charme et leur force, si on les faisait exécuter tout
simplement, par des choristes exercés et réunis en nombre suffisant. Là où
une voix ordinaire sera détestable, cinquante voix ordinaires raviront. Un
chanteur sans âme fait paraître glacial et même absurde l'élan le plus brûlant
du compositeur; souvent la chaleur moyenne qui réside toujours dans les
masses vraiment musicales, suffit à faire briller la flamme intérieure d'une
œuvre, et lui laisse la vie, quand un froid virtuose l'eût tuée.
Immédiatement après cette composition sur Faust, et toujours sous
l'influence du poëme de Gœthe, j'écrivis ma symphonie fantastique avec
beaucoup de peine pour certaines parties, avec une facilité incroyable pour
d'autres. Ainsi l'adagio (scène aux champs), qui impressionne toujours si
vivement le public et moi-même, me fatigua pendant plus de trois semaines;

Page 119

je l'abandonnai et le repris deux ou trois fois. La Marche au supplice, au
contraire, fut écrite en une nuit. J'ai néanmoins beaucoup retouché ces deux
morceaux et tous les autres du même ouvrage pendant plusieurs années.
Le Théâtre des Nouveautés s'étant mis, depuis quelque temps, à jouer des
opéras-comiques, avait un assez bon orchestre dirigé par Bloc. Celui-ci
m'engagea à proposer ma nouvelle œuvre aux directeurs de ce théâtre et à
organiser avec eux un concert pour la faire entendre. Ils y consentirent,
séduits seulement par l'étrangeté du programme de la symphonie, qui leur
parut devoir exciter la curiosité de la foule. Mais, voulant obtenir une
exécution grandiose, j'invitai au dehors plus de quatre-vingts artistes, qui,
réunis à ceux de l'orchestre de Bloc, formaient un total de cent trente
musiciens. Il n'y avait rien de préparé pour disposer convenablement une
pareille masse instrumentale; ni la décoration nécessaire, ni les gradins, ni
même les pupitres. Avec ce sang-froid des gens qui ne savent pas en quoi
consistent les difficultés, les directeurs répondaient à toutes mes demandes
à ce sujet: «Soyez tranquille, on arrangera cela, nous avons un machiniste
intelligent.» Mais quand le jour de la répétition arriva, quand mes cent
trente musiciens voulurent se ranger sur la scène, on ne sut où les mettre.
J'eus recours à l'emplacement du petit orchestre d'en bas. Ce fut à peine si
les violons seulement purent s'y caser. Un tumulte, à rendre fou un auteur
même plus calme que moi, éclata sur le théâtre. On demandait des pupitres,
les charpentiers cherchaient à confectionner précipitamment quelque chose
qui pût en tenir lieu; le machiniste jurait en cherchant ses fermes et ses
portants; on criait ici pour des chaises, là pour des instruments, là pour des
bougies; il manquait des cordes aux contre-basses; il n'y avait point de place
pour les timbales, etc., etc. Le garçon d'orchestre ne savait auquel entendre;
Bloc et moi nous nous mettions en quatre, en seize, en trente-deux; vains
efforts! l'ordre ne put naître, et ce fut une véritable déroute, un passage de la
Bérésina de musiciens.
Bloc voulut néanmoins, au milieu de ce chaos, essayer deux morceaux,
«pour donner aux directeurs, disait-il, une idée de la symphonie.» Nous
répétâmes comme nous pûmes, avec cet orchestre en désarroi, le Bal et la
Marche au supplice. Ce dernier morceau excita parmi les exécutants des
clameurs et des applaudissements frénétiques. Néanmoins, le concert n'eut
pas lieu. Les directeurs, épouvantés par un tel remue-ménage, reculèrent

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devant l'entreprise. Il y avait à faire des préparatifs trop considérables et
trop longs; ils ne savaient pas qu'il fallût tant de choses pour une
symphonie.
Et tout mon plan fut renversé faute de pupitres et de quelques planches...
C'est depuis lors que je me préoccupe si fort du matériel de mes concerts. Je
sais trop ce que la moindre négligence à cet égard peut amener de désastres.

XXVII

J'écris une fantaisie sur la Tempête de Shakespeare.—Son exécution à l'Opéra.

Girard était dans le même temps chef d'orchestre du Théâtre-Italien. Pour
me consoler de ma mésaventure, il eut l'idée de me faire écrire une autre
composition moins longue que ma symphonie fantastique, s'engageant à la
faire exécuter avec soin au Théâtre-Italien et sans embarras. Je me mis au
travail pour une fantaisie dramatique avec chœurs sur la Tempête de
Shakespeare. Mais, quand elle fut terminée, Girard n'eut pas plus tôt jeté un
coup d'œil sur la partition, qu'il s'écria: «C'est trop grand de formes, il y a
trop de moyens employés, nous ne pouvons pas organiser au Théâtre-Italien
l'exécution d'une composition semblable. Il n'y a pour cela que l'Opéra.»
Sans perdre un instant, je vais chez M. Lubbert, directeur de l'Académie
royale de musique, lui proposer mon morceau. À mon grand étonnement, il
consent à l'admettre dans une représentation qu'il devait donner
prochainement au bénéfice de la caisse des pensions des artistes. Mon nom
ne lui était pas inconnu, mon premier concert du Conservatoire avait fait
quelque bruit, M. Lubbert avait lu les journaux qui en avaient parlé. Bref, il
eut confiance, ne me fit subir aucun humiliant examen de la partition, me
donna sa parole et la tint religieusement. C'était, on en conviendra, un
directeur comme on n'en voit guère. Dès que les parties furent copiées, on
mit à l'étude, à l'Opéra, les chœurs de ma fantaisie. Tout marcha
régulièrement et très-bien. La répétition générale fut brillante; Fétis, qui

Page 121

m'encourageait de toutes ses forces, y assista en manifestant pour l'œuvre et
pour l'auteur beaucoup d'intérêt. Mais, admirez mon bonheur le lendemain,
jour de l'exécution, une heure avant l'ouverture de l'Opéra, un orage éclate,
comme on n'en avait peut-être jamais vu à Paris depuis cinquante ans. Une
véritable trombe d'eau transforme chaque rue en torrent ou en lac, le
moindre trajet, à pied comme en voiture, devient à peu près impossible, et
la salle de l'Opéra reste déserte pendant toute la première moitié de la
soirée, précisément à l'heure où ma fantaisie sur la Tempête... (damnée
tempête!) devait être exécutée. Elle fut donc entendue de deux ou trois cents
personnes à peine, y compris les exécutants, et je donnai ainsi un véritable
coup d'épée dans l'eau.

XXVIII

Distraction violente.—F. H***.—Mademoiselle M***.

Ces entreprises musicales n'étaient pas pour moi les seules causes de
fébriles agitations. Une jeune personne, celle aujourd'hui de nos virtuoses la
plus célèbre par son talent et ses aventures, avait inspiré une véritable
passion au pianiste-compositeur allemand H*** avec qui je m'étais lié dès
son arrivée à Paris. H*** connaissait mon grand amour shakespearien, et
s'affligeait des tourments qu'il me faisait endurer. Il eut la naïveté
imprudente d'en parler souvent à mademoiselle M*** et de lui dire qu'il
n'avait jamais été témoin d'une exaltation pareille à la mienne.—«Ah! je ne
serai pas jaloux de celui-là, ajouta-t-il un jour, je suis bien sûr qu'il ne vous
aimera jamais!» On devine l'effet de ce maladroit aveu sur une telle
Parisienne. Elle ne rêva plus qu'à donner un démenti à son trop confiant et
platonique adorateur.
Dans le cours de ce même été, la directrice d'une pension de demoiselles,
madame d'Aubré, m'avait proposé de professer... la guitare dans son
institution; et j'avais accepté. Chose assez bouffonne, aujourd'hui encore, je

Page 122

figure sur les prospectus et parmi les maîtres de la pension d'Aubré comme
professeur de ce noble instrument. Mademoiselle M***, elle aussi, y
donnait des leçons de piano. Elle me plaisanta sur mon air triste, m'assura
qu'il y avait par le monde quelqu'un qui s'intéressait bien vivement à moi...,
me parla de H*** qui l'aimait bien, disait-elle, mais qui n'en finissait pas...
Un matin je reçus même de mademoiselle M*** une lettre, dans laquelle,
sous prétexte de me parler encore de H***, elle m'indiquait un rendez-vous
secret pour le lendemain. J'oubliai de m'y rendre. Chef-d'œuvre de rouerie
digne des plus grands hommes du genre, si je l'eusse fait exprès; mais
j'oubliai réellement le rendez-vous et ne m'en souvins que quelques heures
trop tard. Cette sublime indifférence acheva ce qui était si bien commencé,
et après avoir fait pendant quelques jours assez brutalement le Joseph, je
finis par me laisser Putipharder et consoler de mes chagrins intimes, avec
une ardeur fort concevable pour qui voudra songer à mon âge, et aux dix-
huit ans et à la beauté irritante de mademoiselle M***.
Si je racontais ce petit roman et les incroyables scènes de toute nature dont
il se compose, je serais à peu près sûr de divertir le lecteur d'un façon neuve
et inattendue. Mais, je l'ai déjà dit, je n'écris pas des confessions. Il me
suffit d'avouer que mademoiselle M*** me mit au corps toutes les flammes
et tous les diables de l'enfer. Ce pauvre H***, à qui je crus devoir avouer la
vérité, versa d'abord quelques larmes bien amères; puis reconnaissant que,
dans le fond, je n'avais été coupable à son égard d'aucune perfidie, il prit
dignement et bravement son parti, me serra la main d'une étreinte
convulsive et partit pour Francfort en me souhaitant bien du plaisir. J'ai
toujours admiré sa conduite à cette occasion.
Voilà tout ce que j'ai à dire de cette distraction violente apportée un
moment, par le trouble des sens, à la passion grande et profonde qui
remplissait mon cœur et occupait toutes les puissances de mon âme. On
verra seulement dans le récit de mon voyage en Italie, de quelle manière
dramatique cet épisode se dénoua et comment mademoiselle M*** faillit
avoir une terrible preuve de la vérité du proverbe: Il ne faut pas jouer avec
le feu.

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XXIX

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Quatrième concours à l'Institut.—J'obtiens le prix.—La révolution de Juillet.—La
prise de Babylone.—La Marseillaise.—Rouget de Lisle.

Le concours de l'Institut eut lieu cette année-là un peu plus tard que de
coutume; il fut fixé au 15 juillet. Je m'y présentai pour la cinquième fois,
bien résolu, quoi qu'il arrivât, de n'y plus reparaître. C'était en 1830. Je
terminais ma cantate quand la révolution éclata.
«Et lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles
Des ponts et de nos quais déserts,
Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles
Sifflait et pleuvait par les airs;
Que dans Paris entier, comme la mer qui monte,
Le peuple soulevé grondait
Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte
La Marseillaise répondait...[39]»
L'aspect du palais de l'Institut, habité par de nombreuses familles, était
alors curieux; les biscaïens traversaient les portes barricadées, les boulets
ébranlaient la façade, les femmes poussaient des cris, et dans les moments
de silence entre les décharges, les hirondelles reprenaient en chœur leur
chant joyeux cent fois interrompu. Et j'écrivais précipitamment les dernières
pages de mon orchestre, au bruit sec et mat des balles perdues, qui,
décrivant une parabole au-dessus des toits, venaient s'aplatir près de mes
fenêtres contre la muraille de ma chambre. Enfin, le 29, je fus libre, et je
pus sortir et polissonner dans Paris, le pistolet au poing, avec la sainte
canaille[40] jusqu'au lendemain.
Je n'oublierai jamais la physionomie de Paris, pendant ces journées
célèbres; la bravoure forcenée des gamins, l'enthousiasme des hommes, la
frénésie des filles publiques, la triste résignation des Suisses et de la garde
royale, la fierté singulière qu'éprouvaient les ouvriers d'être, disaient-ils,
maîtres de la ville et de ne rien voler; et les ébouriffantes gasconnades de
quelques jeunes gens, qui, après avoir fait preuve d'une intrépidité réelle,
trouvaient le moyen de la rendre ridicule par la manière dont ils racontaient

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leurs exploits et par les ornements grotesques qu'ils ajoutaient à la vérité.
Ainsi, pour avoir, non sans de grandes pertes, pris la caserne de cavalerie de
la rue de Babylone, ils se croyaient obligés de dire avec un sérieux digne
des soldats d'Alexandre: Nous étions à la prise de Babylone. La phrase
convenable eût été trop longue; d'ailleurs on la répétait si souvent que
l'abréviation devenait indispensable. Et avec quelle sonorité pompeuse et
quel accent circonflexe sur l'o on articulait ce nom de Babylone! Ô
Parisiens!... farceurs... gigantesques, si l'on veut, mais aussi gigantesques
farceurs!...
Et la musique, et les chants, et les voix rauques dont retentissaient les
rues, il faut les avoir entendus pour s'en faire une idée!
Ce fut pourtant quelques jours après cette révolution harmonieuse que je
reçus une impression ou, pour mieux dire, une secousse musicale d'une
violence extraordinaire. Je traversais la cour du Palais-Royal, quand je crus
entendre sortir d'un groupe une mélodie à moi bien connue. Je m'approche
et je reconnais que dix à douze jeunes gens chantaient en effet un hymne
guerrier de ma composition, dont les paroles, traduites des Irish mélodies de
Moore, se trouvaient par hasard tout à fait de circonstance[41]. Ravi de la
découverte comme un auteur fort peu accoutumé à ce genre de succès,
j'entre dans le cercle des chanteurs et leur demande la permission de me
joindre à eux. On me l'accorde en y ajoutant une partie de basse qui, pour ce
chœur du moins, était parfaitement inutile. Mais je m'étais gardé de trahir
mon incognito, et je me souviens même d'avoir soutenu une assez vive
discussion avec celui de ces messieurs qui battait la mesure, à propos du
mouvement qu'il donnait à mon morceau. Heureusement, je regagnai ses
bonnes grâces en chantant correctement ma partie, dans le Vieux drapeau de
Béranger, dont il avait fait la musique et que nous exécutâmes l'instant
d'après. Dans les entr'actes de ce concert improvisé, trois gardes nationaux,
nos protecteurs contre la foule, parcouraient les rangs de l'auditoire, leurs
schakos à la main, et faisaient la quête pour les blessés des trois journées.
Le fait parut bizarre aux Parisiens, et cela suffit pour assurer le succès de la
recette. Bientôt nous vîmes tomber en abondance les pièces de cent sous
qui, sans doute, fussent restées fort tranquillement dans la bourse de leurs
propriétaires, s'il n'y avait eu pour les en faire sortir que le charme de nos
accords. Mais l'assistance devenait de plus en plus nombreuse, le petit

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cercle réservé aux Orphées patriotes se rétrécissait à chaque instant, et la
force armée qui nous protégeait allait se voir impuissante contre cette marée
montante de curieux. Nous nous échappons à grand'peine. Le flot nous
poursuit. Parvenus à la galerie Colbert qui conduit à la rue Vivienne, cernés,
traqués comme des ours en foire, on nous somme de recommencer nos
chants. Une mercière dont le magasin s'ouvrait sous la rotonde vitrée de la
galerie, nous offre alors de monter au premier étage de sa maison, d'où nous
pouvions, sans courir le risque d'être étouffés, verser des torrents
d'harmonie sur nos ardents admirateurs. La proposition est acceptée, et
nous commençons la Marseillaise. Aux premières mesures, la bruyante
cohue qui s'agitait sous nos pieds s'arrête et se tait. Le silence n'est pas plus
profond ni plus solennel sur la place Saint-Pierre, quand, du haut du balcon
pontifical, le Pape donne sa bénédiction urbi et orbi. Après le second
couplet, on se tait encore; après le troisième, même silence. Ce n'était pas
mon compte. À la vue de cet immense concours de peuple, je m'étais
rappelé que je venais d'arranger le chant de Rouget de Lisle à grand
orchestre et à double chœur, et qu'au lieu de ces mots: ténors, basses, j'avais
écrit à la tablature de la partition: «Tout ce qui a une voix, un cœur et du
sang dans les veines.» Ah! ah! me dis-je, voilà mon affaire. J'étais donc
extrêmement désappointé du silence obstiné de nos auditeurs. Mais à la 4e
strophe, n'y tenant plus, je leur crie: «Eh! sacredieu! chantez donc!» Le
peuple, alors, de lancer son: Aux armes, citoyens! avec l'ensemble et
l'énergie d'un chœur exercé. Il faut se figurer que la galerie qui aboutissait à
la rue Vivienne était pleine, que celle qui donne dans la rue Neuve-des-
Petits-Champs était pleine, que la rotonde du milieu était pleine, que ces
quatre ou cinq mille voix étaient entassées dans un lieu sonore fermé à
droite et à gauche par les cloisons en planches des boutiques, en haut par
des vitraux, et en bas par des dalles retentissantes, il faut penser, en outre,
que la plupart des chanteurs, hommes, femmes et enfants palpitaient encore
de l'émotion du combat de la veille, et l'on imaginera peut-être quel fut
l'effet de ce foudroyant refrain... Pour moi, sans métaphore, je tombai à
terre, et notre petite troupe, épouvantée de l'explosion, fut frappée d'un
mutisme absolu, comme les oiseaux après un éclat de tonnerre.
Je viens de dire que j'avais arrangé la Marseillaise pour deux chœurs et
une masse instrumentale. Je dédiai mon travail à l'auteur de cet hymne

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immortel et ce fut à ce sujet que Rouget de Lisle m'écrivit la lettre suivante
que j'ai précieusement conservée:

«Choisy-le-Roi, 20 décembre 1830.

»Nous ne nous connaissons pas, monsieur Berlioz; voulez-vous que nous
fassions connaissance? Votre tête paraît être un volcan toujours en éruption;
dans la mienne, il n'y eut jamais qu'un feu de paille qui s'éteint en fumant
encore un peu. Mais enfin, de la richesse de votre volcan et des débris de
mon feu de paille combinés, il peut résulter quelque chose. J'aurais à cet
égard une et peut-être deux propositions à vous faire. Pour cela, il s'agirait
de nous voir et de nous entendre. Si le cœur vous en dit, indiquez-moi un
jour où je pourrai vous rencontrer, ou venez à Choisy me demander un
déjeuner, un dîner, fort mauvais sans doute, mais qu'un poëte comme vous
ne saurait trouver tel, assaisonné de l'air des champs. Je n'aurais pas attendu
jusqu'à présent pour tâcher de me rapprocher de vous et vous remercier de
l'honneur que vous avez fait à certaine pauvre créature de l'habiller tout à
neuf et de couvrir, dit-on, sa nudité de tout le brillant de votre imagination.
Mais je ne suis qu'un misérable ermite éclopé, qui ne fait que des
apparitions très-courtes et très-rares dans votre grande ville, et qui, les trois
quarts et demi du temps, n'y fait rien de ce qu'il voudrait faire. Puis-je me
flatter que vous ne vous refuserez point à cet appel, un peu chanceux pour
vous à la vérité, et que, de manière ou d'autre, vous me mettrez à même de
vous témoigner de vive voix et ma reconnaissance personnelle et le plaisir
avec lequel je m'associe aux espérances que fondent sur votre audacieux
talent les vrais amis du bel art que vous cultivez?
»rouget de lisle.»

J'ai su plus tard que Rouget de Lisle, qui, pour le dire en passant, a fait
bien d'autres beaux chants que la Marseillaise, avait en portefeuille un
livret d'opéra sur Othello, qu'il voulait me proposer. Mais devant partir de
Paris le lendemain du jour où je reçus sa lettre, je m'excusai auprès de lui en
remettant à mon retour d'Italie la visite que je lui devais. Le pauvre homme
mourut dans l'intervalle. Je ne l'ai jamais vu.

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Quand le calme eut été rétabli tant bien que mal dans Paris, quand
Lafayette eut présenté Louis-Philippe au peuple en le proclamant la
meilleure des républiques, quand le tour fut fait enfin, la machine sociale
recommençant à fonctionner, l'Académie des Beaux-Arts reprit ses travaux.
L'exécution de nos cantates du concours eut lieu (au piano toujours) devant
les deux aréopages dont j'ai déjà fait connaître la composition. Et tous les
deux, grâce à un morceau que j'ai brûlé depuis lors, ayant reconnu ma
conversion aux saines doctrines m'accordèrent enfin, enfin, enfin... le
premier prix. J'avais éprouvé de très-vifs désappointements aux concours
précédents où je n'avais rien obtenu, je ressentis peu de joie quand Pradier
le statuaire, sortant de la salle des conférences de l'Académie vint me
trouver dans la bibliothèque où j'attendais mon sort, et me dit vivement en
me serrant la main: «Vous avez le prix!» À le voir si joyeux et à me voir si
froid, on eût dit que j'étais l'académicien et qu'il était le lauréat. Je ne tardai
pourtant pas à apprécier les avantages de cette distinction. Avec mes idées
sur l'organisation du concours, elle devait flatter médiocrement mon amour-
propre, mais elle représentait un succès officiel dont l'orgueil de mes
parents serait certainement satisfait, elle me donnait une pension de mille
écus, mes entrées à tous les théâtres lyriques; c'était un diplôme, un titre, et
l'indépendance et presque l'aisance pendant cinq ans.

XXX

Distribution des prix à l'Institut.—Les académiciens.—Ma cantate de Sardanapale.
Son exécution—L'incendie qui ne s'allume pas.—Ma fureur.—Effroi de madame
Malibran.

Deux mois après eurent lieu, comme à l'ordinaire, à l'Institut, la
distribution des prix et l'exécution à grand orchestre de la cantate
couronnée. Cette cérémonie se passe encore de la même façon. Tous les ans
les mêmes musiciens exécutent des partitions qui sont à peu près aussi
toujours les mêmes, et les prix, donnés avec le même discernement, sont

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distribués avec la même solennité. Tous les ans, le même jour, à la même
heure, debout sur la même marche du même escalier de l'Institut, le même
académicien répète la même phrase au lauréat qui vient d'être couronné. Le
jour est le premier samedi d'octobre; l'heure, la quatrième de l'après-midi; la
marche d'escalier, la troisième; l'académicien, tout le monde le connaît; la
phrase, la voici:
«Allons, jeune homme, macte animo; vous allez faire un beau voyage... la
terre classique des beaux-arts... la patrie des Pergolèse, des Piccini... un ciel
inspirateur... vous nous reviendrez avec quelque magnifique partition...
vous êtes en beau chemin.»
Pour cette glorieuse journée, les académiciens endossent leur bel habit
brodé de vert; ils rayonnent, ils éblouissent. Ils vont couronner en pompe,
un peintre, un sculpteur, un architecte, un graveur et un musicien. Grande
est la joie au gynécée des muses.
Que viens-je d'écrire là?... cela ressemble à un vers. C'est que j'étais déjà
loin de l'Académie, et que je songeais (je ne sais trop à quel propos en
vérité) à cette strophe de Victor Hugo:
«Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre armée,
Dont la plume sanglante en cent lieux est semée,
Dont le tonnerre, un soir, s'éteignit dans les flots;
Toi qui les as couvés dans l'aire maternelle
Regarde et sois contente, et crie et bats de l'aile,
Mère, tes aiglons sont éclos!»
Revenons à nos lauréats, dont quelques-uns ressemblent bien un peu à des
hiboux, à ces petits monstres rechignés dont parle La Fontaine, plutôt qu'à
des aigles, mais qui se partagent tous également, néanmoins, les affections
de l'Académie.
C'est donc le premier samedi d'octobre que leur mère radieuse bat de
l'aile, et que la cantate couronnée est enfin exécutée sérieusement. On
rassemble alors un orchestre tout entier; il n'y manque rien. Les instruments
à cordes y sont; on y voit les deux flûtes, les deux hautbois, les deux
clarinettes (je dois cependant à la vérité de dire que cette précieuse partie de
l'orchestre est complète depuis peu seulement. Quand l'aurore du grand prix

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se leva pour moi, il n'y avait qu'une clarinette et demie, le vieillard chargé
depuis un temps immémorial de la partie de première clarinette, n'ayant
plus qu'une dent, ne pouvait faire sortir de son instrument asthmatique que
la moitié des notes tout au plus). On y trouve les quatre cors, les trois
trombones, et jusqu'à les cornets à pistons, instruments modernes! Voilà qui
est fort. Eh bien! rien n'est plus vrai. L'Académie, ce jour-là ne se connaît
plus, elle fait des folies, de véritables extravagances; elle est contente, et
crie et bat de l'aile, ses hiboux (ses aiglons, voulais-je dire) sont éclos.
Chacun est à son poste. Le chef d'orchestre, armé de l'archet conducteur,
donne le signal.
Le soleil se lève; solo de violoncelle... léger crescendo.
Les petits oiseaux se réveillent; solo de flûte, trilles de violons.
Les petits ruisseaux murmurent; solo d'altos.
Les petits agneaux bêlent; solo de hautbois.
Et le crescendo continuant, il se trouve, quand les petits oiseaux, les petits
ruisseaux et les petits agneaux ont été entendus successivement, que le
soleil est au zénith, et qu'il est midi tout au moins. Le récitatif commence:
«Déjà le jour naissant... etc.»
Suivent le premier air, le deuxième récitatif, le deuxième air, le troisième
récitatif et le troisième air, où le personnage expire ordinairement, mais où
le chanteur et les auditeurs respirent. Monsieur le secrétaire perpétuel
prononce à haute et intelligible voix les nom et prénoms de l'auteur, tenant
d'une main la couronne de laurier artificiel qui doit ceindre les tempes du
triomphateur, et de l'autre une médaille d'or véritable, qui lui servira à payer
son terme avant le départ pour Rome. Elle vaut cent soixante francs, j'en
suis certain. Le lauréat se lève:
Son front nouveau tondu, symbole de candeur
Rougit, en approchant d'une honnête pudeur.
Il embrasse M. le secrétaire perpétuel. On applaudit un peu. À quelques
pas de la tribune de M. le secrétaire perpétuel se trouve le maître illustre de
l'élève couronné; l'élève embrasse son illustre maître: c'est juste. On
applaudit encore un peu. Sur une banquette du fond, derrière les

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académiciens, les parents du lauréat versent silencieusement des larmes de
joie; celui-ci, enjambant les bancs de l'amphithéâtre, écrasant le pied de
l'un, marchant sur l'habit de l'autre, se précipite dans les bras de son père et
de sa mère, qui, cette fois, sanglotent tout haut: rien de plus naturel. Mais
on n'applaudit plus, le public commence à rire. À droite du lieu de la scène
larmoyante, une jeune personne fait des signes au héros de la fête: celui-ci
ne se fait pas prier, et déchirant au passage la robe de gaze d'une dame,
déformant le chapeau d'un dandy, il finit par arriver jusqu'à sa cousine. Il
embrasse sa cousine. Il embrasse quelquefois même le voisin de sa cousine.
On rit beaucoup. Une autre femme, placée dans un coin obscur et d'un
difficile accès, donne quelques marques de sympathie que l'heureux
vainqueur se garde bien de ne pas apercevoir. Il vole embrasser aussi sa
maîtresse, sa future, sa fiancée, celle qui doit partager sa gloire. Mais dans
sa précipitation et son indifférence pour les autres femmes, il en renverse
une d'un coup de pied, s'accroche lui-même à une banquette, tombe
lourdement, et, sans aller plus loin, renonçant à donner la moindre accolade
à la pauvre jeune fille, regagne sa place, suant et confus. Cette fois, on
applaudit à outrance, on rit aux éclats; c'est un bonheur, un délire; c'est le
beau moment de la séance académique, et je sais bon nombre d'amis de la
joie qui n'y vont que pour celui-là. Je ne parle pas ainsi par rancune contre
les rieurs, car je n'eus pour ma part, quand mon tour arriva, ni père, ni mère,
ni cousine, ni maître, ni maîtresse à embrasser. Mon maître était malade,
mes parents absents et mécontents; pour ma maîtresse... Je n'embrassai donc
que M. le secrétaire perpétuel et je doute, qu'en l'approchant, on ait pu
remarquer la rougeur de mon front, car, au lieu d'être nouveau tondu, il était
enfoui sous une forêt de longs cheveux roux, qui, avec d'autres traits
caractéristiques, ne devaient pas peu contribuer à me faire ranger dans la
classe des hiboux.
J'étais d'ailleurs, ce jour-là, d'humeur très-peu embrassante; je crois même
ne pas avoir éprouvé de plus horrible colère dans ma vie. Voici pourquoi: la
cantate du concours avait pour sujet la Dernière nuit de Sardanapale. Le
poëme finissait au moment où Sardanapale vaincu appelle ses plus belles
esclaves et monte avec elles sur le bûcher. L'idée m'était venue tout d'abord
d'écrire une sorte de symphonie descriptive de l'incendie, des cris de ces
femmes mal résignées, des fiers accents de ce brave voluptueux défiant la

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mort au milieu des progrès de la flamme, et du fracas de l'écroulement du
palais. Mais en songeant aux moyens que j'allais avoir à employer pour
rendre sensibles, par l'orchestre seul les principaux traits d'un tableau de
cette nature, je m'arrêtai. La section de musique de l'Académie eût
condamné, sans aucun doute, toute ma partition, à la seule inspection de ce
finale instrumental; d'ailleurs, rien ne pouvant être plus inintelligible, réduit
à l'exécution du piano, il devenait au moins inutile de l'écrire. J'attendis
donc. Quand ensuite le prix m'eût été accordé, sûr alors de ne pouvoir plus
le perdre, et d'être en outre exécuté à grand orchestre, j'écrivis mon
incendie. Ce morceau, à la répétition générale, produisit un tel effet que
plusieurs de messieurs les académiciens, pris au dépourvu, vinrent eux-
mêmes m'en faire compliment, sans arrière-pensée et sans rancune pour le
piège où je venais de prendre leur religion musicale.
La salle des séances publiques de l'Institut était pleine d'artistes et
d'amateurs, curieux d'entendre cette cantate dont l'auteur avait alors déjà
une fière réputation d'extravagance. La plupart, en sortant, exprimaient
l'étonnement que leur avait causé l'incendie, et par le récit qu'ils firent de
cette étrangeté symphonique, la curiosité et l'attention des auditeurs du
lendemain, qui n'avaient point assisté à la répétition, furent naturellement
excitées à un degré peu ordinaire.
À l'ouverture de la séance, me méfiant un peu de l'habileté de Grasset,
l'ex-chef d'orchestre du Théâtre-Italien, qui dirigeait alors, j'allai me placer
à côté de lui, mon manuscrit à la main. Madame Malibran, attirée elle aussi
par la rumeur de la veille, et qui n'avait pas pu trouver place dans la salle,
était assise sur un tabouret, auprès de moi, entre deux contre-basses. Je la
vis ce jour-là pour la dernière fois.
Mon decrescendo commence.
(La cantate débutant par ce vers: Déjà la nuit a voilé la nature, j'avais dû
faire un coucher du soleil au lieu du lever de l'aurore consacré. Il semble
que je sois condamné à ne jamais agir comme tout le monde, à prendre la
vie et l'Académie à contre-poil!)
La cantate se déroule sans accident. Sardanapale apprend sa défaite, se
résout à mourir, appelle ses femmes; l'incendie s'allume, on écoute; les

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initiés de la répétition disent à leurs voisins;
—«Vous allez entendre cet écroulement, c'est étrange, c'est prodigieux!»
Cinq cent mille malédictions sur les musiciens qui ne comptent pas leurs
pauses!!! une partie de cor donnait dans ma partition la réplique aux
timbales, les timbales la donnaient aux cymbales, celles-ci à la grosse
caisse, et le premier coup de la grosse caisse amenait l'explosion finale!
Mon damné cor ne fait pas sa note, les timbales ne l'entendant pas n'ont
garde de partir, par suite, les cymbales et la grosse caisse se taisent aussi;
rien ne part! rien!!!... les violons et les basses continuent seuls leur
impuissant trémolo; point d'explosion! un incendie qui s'éteint sans avoir
éclaté, un effet ridicule au lieu de l'écroulement tant annoncé; ridiculus
mus!... Il n'y a qu'un compositeur déjà soumis à une pareille épreuve qui
puisse concevoir la fureur dont je fus alors transporté. Un cri d'horreur
s'échappa de ma poitrine haletante, je lançai ma partition à travers
l'orchestre, je renversai deux pupitres; madame Malibran fit un bond en
arrière, comme si une mine venait soudain d'éclater à ses pieds; tout fut en
rumeur, et l'orchestre, et les académiciens scandalisés, et les auditeurs
mystifiés, et les amis de l'auteur indignés. Ce fut encore une catastrophe
musicale et plus cruelle qu'aucune de celles que j'avais éprouvées
précédemment.. Si elle eût au moins été pour moi la dernière!

XXXI

Je donne mon second concert.—La symphonie fantastique.—Liszt vient me voir.—
Commencement de notre liaison.—Les critiques parisiens.—Mot de Cherubini.—Je
pars pour l'Italie.

Malgré les pressantes sollicitations que j'adressai au ministre de l'intérieur
pour qu'il me dispensât du voyage d'Italie, auquel ma qualité de lauréat de
l'Institut m'obligeait, je dus me préparer à partir pour Rome.

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Je ne voulus pourtant pas quitter Paris sans reproduire en public ma
cantate de Sardanapale, dont le finale avait été abîmé à la distribution des
prix de l'Institut. J'organisai, en conséquence, un concert au Conservatoire,
où cette œuvre académique figura à côté de la symphonie fantastique qu'on
n'avait pas encore entendue. Habeneck se chargea de diriger ce concert dont
tous les exécutants, avec une bonne grâce dont je ne saurais trop les
remercier, me prêtèrent une troisième fois leur concours gratuitement.
Ce fut la veille de ce jour que Liszt vint me voir. Nous ne nous
connaissions pas encore. Je lui parlai du Faust de Gœthe, qu'il m'avoua
n'avoir pas lu, et pour lequel il se passionna autant que moi bientôt après.
Nous éprouvions une vive sympathie l'un pour l'autre, et depuis lors notre
liaison n'a fait que se resserrer et se consolider.
Il assista à ce concert où il se fit remarquer de tout l'auditoire par ses
applaudissements et ses enthousiastes démonstrations.
L'exécution ne fut pas irréprochable sans doute, ce n'était pas avec deux
répétitions seulement qu'on pouvait en obtenir une parfaite pour des œuvres
aussi compliquées. L'ensemble toutefois fut suffisant pour en laisser
apercevoir les traits principaux. Trois morceaux de la symphonie, le Bal, la
Marche au supplice et le Sabbat, firent une grande sensation. La Marche au
supplice surtout bouleversa la salle. La Scène aux champs ne produisit
aucun effet. Elle ressemblait peu, il est vrai, à ce qu'elle est aujourd'hui. Je
pris aussitôt la résolution de la récrire, et F. Hiller, qui était alors à Paris, me
donna à cet égard d'excellents conseils dont j'ai tâché de profiter.
La cantate fut bien rendue; l'incendie s'alluma, l'écroulement eut lieu; le
succès fut très-grand. Quelques jours après, les aristarques de la presse se
prononcèrent, les uns pour, les autres contre moi, avec passion. Mais les
reproches que me faisait la critique hostile, au lieu de porter sur les défauts
évidents des deux ouvrages entendus dans ce concert, défauts très-graves et
que j'ai corrigés dans la symphonie, avec tout le soin dont je suis capable en
retravaillant ma partition pendant plusieurs années, ces reproches, dis-je,
tombaient presque tous à faux. Ils s'adressaient tantôt à des idées absurdes
qu'on me supposait et que je n'eus jamais, tantôt à la rudesse de certaines
modulations qui n'existaient pas, à l'inobservance systématique de certaines
règles fondamentales de l'art que j'avais religieusement observées et à

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l'absence de certaines formes musicales qui étaient seules employées dans
les passages où on en niait la présence. Au reste, je dois l'avouer, mes
partisans m'ont aussi bien souvent attribué des intentions que je n'ai jamais
eues, et parfaitement ridicules. Ce que la critique française a dépensé,
depuis cette époque, à exalter ou à déchirer mes œuvres, de non sens, de
folies, de systèmes extravagants, de sottise et d'aveuglement, passe toute
croyance. Deux ou trois hommes seulement ont tout d'abord parlé de moi
avec une sage et intelligente réserve. Mais les critiques clairvoyants, doués
de savoir, de sensibilité, d'imagination et d'impartialité, capables de me
juger sainement, de bien apprécier la portée de mes tentatives et la direction
de mon esprit, ne sont pas aujourd'hui faciles à trouver. En tous cas ils
n'existaient pas dans les premières années de ma carrière; les exécutions
rares et fort imparfaites de mes essais leur eussent d'ailleurs laissé beaucoup
à deviner.
Tout ce qu'il y avait alors à Paris de jeunes gens doués d'un peu de culture
musicale et de ce sixième sens qu'on nomme le sens artiste, musiciens ou
non, me comprenait mieux et plus vite que ces froids prosateurs pleins de
vanité et d'une ignorance prétentieuse. Les professeurs de musique dont les
œuvres-bornes étaient rudement heurtées et écornées par quelques-unes des
formes de mon style, commencèrent à me prendre en horreur. Mon impiété
à l'égard de certaines croyances scolastiques surtout les exaspérait. Et Dieu
sait s'il y a quelque chose de plus violent et de plus acharné qu'un pareil
fanatisme. On juge de la colère que devaient causer à Cherubini ces
questions hétérodoxes, soulevées à mon sujet, et tout ce bruit dont j'étais la
cause. Ses affidés lui avaient rendu compte de la dernière répétition de
l'abominable symphonie; le lendemain, il passait devant la porte de la salle
des concerts au moment où le public y entrait, quand quelqu'un l'arrêtant,
lui dit: «Eh bien, monsieur Cherubini, vous ne venez pas entendre la
nouvelle composition de Berlioz?—Zé n'ai pas besoin d'aller savoir
comment il né faut pas faire!» répondit-il, avec l'air d'un chat auquel on
veut faire avaler de la moutarde. Ce fut bien pis, après le succès du concert:
il semblait qu'il eût avalé la moutarde; il ne parlait plus, il éternuait. Au
bout de quelques jours, il me fit appeler: «Vous allez partir pour l'Italie, me
dit-il?—Oui, monsieur.—On va vous effacer des rézistres du Conservatoire,
vos études sont terminées. Mais il mé semble qué, qué, qué, vous deviez

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venir mé faire une visite. On-on-on-on né sort pas d'ici comme d'une
écurie!...»—Je fus sur le point de répondre: «Pourquoi non? puisqu'on nous
y traite comme des chevaux!» mais j'eus le bon sens de me contenir et
d'assurer même à notre aimable directeur que je n'avais point eu la pensée
de quitter Paris sans venir prendre congé de lui et le remercier de ses
bontés.
Il fallut donc, bon gré mal gré, me diriger vers l'académie de Rome, où je
devais avoir le loisir d'oublier les gracieusetés du bon Cherubini, les coups
de lance à fer émoulu du chevalier français Boïeldieu, les grotesques
dissertations des feuilletonistes, les chaleureuses démonstrations de mes
amis, les invectives de mes ennemis, et le monde musical et même la
musique.
Cette institution eut sans doute, dans le principe, un but d'utilité pour l'art
et les artistes. Il ne m'appartient pas de juger jusqu'à quel point les
intentions du fondateur ont été remplies à l'égard des peintres, sculpteurs,
graveurs et architectes; quant aux musiciens, le voyage d'Italie, favorable au
développement de leur imagination par le trésor de poésie que la nature,
l'art et les souvenirs étalent à l'envi sous leurs pas, est au moins inutile sous
le rapport des études spéciales qu'ils y peuvent faire. Mais le fait ressortira
plus évident du tableau fidèle de la vie que mènent à Rome les artistes
français. Avant de s'y rendre, les cinq ou six nouveaux lauréats se réunissent
pour combiner ensemble les arrangements du grand voyage qui se fait
d'ordinaire en commun. Un voiturin se charge, moyennant une somme assez
modique, de faire parvenir en Italie sa cargaison de grands hommes, en les
entassant dans une lourde carriole, ni plus, ni moins que des bourgeois du
marais. Comme il ne change jamais de chevaux, il lui faut beaucoup de
temps pour traverser la France, passer les Alpes, et parvenir dans les États-
Romains; mais ce voyage à petites journées doit être fécond en incidents
pour une demi-douzaine de jeunes voyageurs, dont l'esprit, à cette époque,
est loin d'être tourné à la mélancolie. Si j'en parle sous la forme dubitative,
c'est que je ne l'ai pas fait ainsi moi-même; diverses circonstances me
retinrent à Paris, après la cérémonie auguste de mon couronnement,
jusqu'au milieu de janvier; et après être allé passer quelques semaines à la
Côte-Saint-André, où mes parents, tout fiers de la palme académique que je

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venais d'obtenir, me firent le meilleur accueil, je m'acheminai vers l'Italie,
seul et assez triste.

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VOYAGE EN ITALIE

XXXII

De Marseille à Livourne.—Tempête.—De Livourne à Rome. L'Académie de France à
Rome.

La saison était trop mauvaise pour que le passage des Alpes pût m'offrir
quelque agrément; je me déterminai donc à les tourner et me rendis à
Marseille. C'était ma première entrevue avec la mer. Je cherchai assez
longtemps un vaisseau un peu propre qui fît voile pour Livourne; mais je ne
trouvais toujours que d'ignobles petits navires, chargés de laine, ou de
barriques d'huile, ou de monceaux d'ossements à faire du noir, qui
exhalaient une odeur insupportable. Du reste, pas un endroit où un honnête
homme pût se nicher; on ne m'offrait ni le vivre ni le couvert; je devais
apporter des provisions et me faire un chenil pour la nuit dans le coin du
vaisseau qu'on voulait bien m'octroyer. Pour toute compagnie, quatre
matelots à face de bouledogue, dont la probité ne m'était rien moins que
garantie. Je reculai. Pendant plusieurs jours il me fallut tuer le temps à
parcourir les rochers voisins de Notre-Dame de la Garde, genre
d'occupation pour lequel j'ai toujours eu un goût particulier.
Enfin, j'entendis annoncer le prochain départ d'un brick sarde qui se
rendait à Livourne. Quelques jeunes gens de bonne mine que je rencontrai à
la Cannebière, m'apprirent qu'ils étaient passagers sur ce bâtiment, et que
nous y serions assez bien en nous concertant ensemble pour

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l'approvisionnement. Le capitaine ne voulait en aucune façon se charger du
soin de notre table. En conséquence, il fallut y pourvoir. Nous prîmes des
vivres pour une semaine, comptant en avoir de reste, la traversée de
Marseille à Livourne, par un temps favorable ne prenant guère plus de trois
ou quatre jours. C'est une délicieuse chose qu'un premier voyage sur la
Méditerranée, quand on est favorisé d'un beau temps, d'un navire passable
et qu'on n'a pas le mal de mer. Les deux premiers jours, je ne pouvais assez
admirer la bonne étoile qui m'avait fait si bien tomber et m'exemptait
complètement du malaise dont les autres voyageurs étaient cruellement
tourmentés. Nos dîners sur le pont, par un soleil superbe, en vue des côtes
de Sardaigne, étaient de fort agréables réunions. Tous ces messieurs étaient
Italiens, et avaient la mémoire garnie d'anecdotes plus ou moins
vraisemblables, mais très-intéressantes. L'un avait servi la cause de la
liberté, en Grèce, où il s'était lié avec Canaris; et nous ne nous lassions pas
de lui demander des détails sur l'héroïque incendiaire, dont la gloire
semblait prête à s'éteindre, après avoir brillé d'un éclat subit et terrible
comme l'explosion de ses brûlots. Un Vénitien, homme d'assez mauvais ton,
et parlant fort mal le français, prétendait avoir commandé la corvette de
Byron pendant les excursions aventureuses du poëte dans l'Adriatique et
l'Archipel grec. Il nous décrivait minutieusement le brillant uniforme dont
Byron avait exigé qu'il fût revêtu, les orgies qu'ils faisaient ensemble; il
n'oubliait pas non plus les éloges que l'illustre voyageur avait accordés à
son courage. Au milieu d'une tempête, Byron ayant engagé le capitaine à
venir dans sa chambre faire avec lui une partie d'écarté, celui-ci accepta
l'invitation au lieu de rester sur le pont à surveiller la manœuvre; la partie
commencée, les mouvements du vaisseau devinrent si violents, que la table
et les joueurs furent rudement renversés.
«—Ramassez les cartes, et continuons, s'écria Byron.
—Volontiers, milord!
—Commandant, vous êtes un brave!»
Il se peut qu'il n'y ait pas un mot de vrai dans tout cela, mais il faut
convenir que l'uniforme galonné et la partie d'écarté sont bien dans le
caractère de l'auteur de Lara; en outre, le narrateur n'avait pas assez d'esprit
pour donner à des contes ce parfum de couleur locale, et le plaisir que

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j'éprouvais à me trouver ainsi côte à côte avec un compagnon du pèlerinage
de Child-Harold, achevait de me persuader. Mais notre traversée ne
paraissait pas approcher sensiblement de son terme; un calme plat nous
avait arrêtés en vue de Nice; il nous y retint trois jours entiers. La brise
légère qui s'élevait chaque soir nous faisait avancer de quelques lieues, mais
elle tombait au bout de deux heures, et la direction contraire d'un courant
qui règne le long de ces côtes, nous ramenait tout doucement pendant la
nuit au point d'où nous étions partis. Tous les matins, en montant sur le
pont, ma première question aux matelots était pour connaître le nom de la
ville qu'on découvrait sur le rivage, et tous les matins je recevais pour
réponse: «È Nizza, signore. Ancora Nizza. È sempre Nizza!» Je commençais
à croire la gracieuse ville de Nice douée d'une puissance magnétique, qui, si
elle n'arrachait pas pièce à pièce tous les ferrements de notre brick, ainsi
qu'il arrive, au dire des matelots, quand on approche des pôles, exerçait au
moins sur le bâtiment une irrésistible attraction. Un vent furieux du nord,
qui nous tomba des Alpes comme une avalanche, vint me tirer d'erreur. Le
capitaine n'eut garde de manquer une si belle occasion pour réparer le temps
perdu et se couvrit de toile. Le vaisseau, pris en flanc, inclinait
horriblement. Toutefois je fus bien vite accoutumé à cet aspect qui m'avait
alarmé dans les premiers moments; mais, vers minuit, comme nous entrions
dans le golfe de la Spezzia, la frénésie de cette tramontana devint telle, que
les matelots eux-mêmes commencèrent à trembler en voyant l'obstination
du capitaine à laisser toutes les voiles dehors. C'était une tempête véritable,
dont je ferai la description en beau style académique, une autre fois.
Cramponné à une barre de fer du pont, j'admirais avec un sourd battement
de cœur cet étrange spectacle, pendant que le commandant vénitien, dont
j'ai parlé plus haut, examinait d'un œil sévère le capitaine occupé à tenir la
barre, et laissait échapper de temps en temps de sinistres exclamations:
«C'est de la folie! disait-il... quel entêtement! cet imbécile va nous faire
sombrer!... un temps pareil et quinze voiles étendues!» L'autre ne disait
mot, et se contentait de rester au gouvernail, quand un effroyable coup de
vent vint le renverser et coucher presque entièrement le navire sur le flanc.
Ce fut un instant terrible. Pendant que notre malencontreux capitaine roulait
au milieu des tonneaux que la secousse avait jetés sur le pont dans toutes les
directions, le Vénitien s'élançant à la barre, prit le commandement de la
manœuvre avec une autorité illégale, il est vrai, mais bien justifiée par

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l'événement et que l'instinct des matelots, joint à l'imminence du danger, les
empêcha de méconnaître. Plusieurs d'entre eux, se croyant perdus,
appelaient déjà la madone à leur aide. «Il ne s'agit pas de la madone,
sacredieu! s'écrie le commandant, au perroquet! au perroquet! tous au
perroquet!» En un instant, à la voix de ce chef improvisé, les mâts furent
couverts de monde, les principales voiles carguées; le vaisseau se relevant à
demi, permit alors d'exécuter les manœuvres de détail et nous fûmes sauvés.
Le lendemain, nous arrivâmes à Livourne à l'aide d'une seule voile; telle
était la violence du vent. Quelques heures après notre installation à l'hôtel
de l'Aquila nera, nos matelots vinrent en corps nous faire une visite,
intéressée en apparence, mais qui n'avait pour but cependant que de se
réjouir avec nous du danger auquel nous venions d'échapper. Ces pauvres
diables qui gagnent à peine le morceau de morue sèche et le biscuit dont se
compose leur nourriture habituelle, ne voulurent jamais accepter notre
argent, et ce fut à grand'peine que nous parvînmes à les faire rester pour
prendre leur part d'un déjeuner improvisé. Une pareille délicatesse est chose
rare, surtout en Italie; elle mérite d'être consignée.
Mes compagnons de voyage m'avaient confié, pendant la traversée, qu'ils
accouraient pour prendre part au mouvement qui venait d'éclater contre le
duc de Modène. Ils étaient animés du plus vif enthousiasme; ils croyaient
toucher déjà au jour de l'affranchissement de leur patrie. Modène prise, la
Toscane entière se soulèverait; sans perdre de temps on marcherait sur
Rome; la France d'ailleurs ne manquerait pas de les aider dans leur noble
entreprise, etc., etc. Hélas! avant d'arriver à Florence, deux d'entre eux
furent arrêtés par la police du grand duc et jetés dans un cachot, où ils
croupissent peut-être encore; pour les autres, j'ai appris plus tard qu'ils
s'étaient distingués dans les rangs des patriotes de Modène et de Bologne,
mais qu'attachés au brave et malheureux Menotti, ils avaient suivi toutes ses
vicissitudes et partagé son sort. Telle fut la fin tragique de ces beaux rêves
de liberté.
Resté seul à Florence, après des adieux que je ne croyais pas devoir être
éternels, je m'occupai de mon départ pour Rome. Le moment était fort
inopportun, et ma qualité de Français, arrivant de Paris, me rendait encore
plus difficile l'entrée des États pontificaux. On refusa de viser mon passe-

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port pour cette destination; les pensionnaires de l'Académie étaient
véhémentement soupçonnés d'avoir fomenté le mouvement insurrectionnel
de la place Colonne, et l'on conçoit que le pape ne vît pas avec
empressement s'accroître cette petite colonie de révolutionnaires. J'écrivis à
notre directeur, M. Horace Vernet, qui, après d'énergiques réclamations,
obtint du cardinal Bernetti l'autorisation dont j'avais besoin.
Par une singularité remarquable, j'étais parti seul de Paris; je m'étais
trouvé seul Français dans la traversée de Marseille à Livourne; je fus
l'unique voyageur que le voiturin de Florence trouva disposé à s'acheminer
vers Rome, et c'est dans cet isolement complet que j'y arrivai. Deux
volumes de Mémoires sur l'impératrice Joséphine, que le hasard m'avait fait
rencontrer chez un bouquiniste de Sienne, m'aidèrent à tuer le temps
pendant que ma vieille berline cheminait paisiblement. Mon Phaéton ne
savait pas un mot de français; pour moi, je ne possédais de la langue
italienne que des phrases comme celles-ci: «Fa molto caldo. Piove. Quando
lo pranzo?» Il était difficile que notre conversation fût d'un grand intérêt.
L'aspect du pays était assez peu pittoresque et le manque absolu de
confortable dans les bourgs ou villages où nous nous arrêtions, achevait de
me faire pester contre l'Italie et la nécessité absurde qui m'y amenait. Mais
un jour, sur les dix heures du matin, comme nous venions d'atteindre un
petit groupe de maisons appelé la Storta, le vetturino me dit tout à coup d'un
air nonchalant, en se versant un verre de vin: «Ecco Roma, signore!» Et,
sans se retourner, il me montrait du doigt la croix de Saint-Pierre. Ce peu de
mots opéra en moi une révolution complète; je ne saurais exprimer le
trouble, le saisissement, que me causa l'aspect lointain de la ville éternelle,
au milieu de cette immense plaine nue et désolée... Tout à mes yeux devint
grand, poétique, sublime; l'imposante majesté de la Piazza del popolo, par
laquelle on entre dans Rome, en venant de France, vint encore, quelque
temps après, augmenter ma religieuse émotion; et j'étais tout rêveur quand
les chevaux, dont j'avais cessé de maudire la lenteur, s'arrêtèrent devant un
palais de noble et sévère apparence. C'était l'Académie.
La villa Medici, qu'habitent les pensionnaires et le directeur de l'Académie
de France, fut bâtie en 1557 par Annibal Lippi; Michel-Ange ensuite y
ajouta une aile et quelques embellissements; elle est située sur cette portion
du Monte Pincio qui domine la ville, et de laquelle on jouit d'une des plus

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belles vues qu'il y ait au monde. À droite, s'étend la promenade du Pincio;
c'est l'avenue des Champs-Élysées de Rome. Chaque soir, au moment où la
chaleur commence à baiser, elle est inondée de promeneurs à pied, à cheval,
et surtout en calèche découverte, qui, après avoir animé pendant quelque
temps la solitude de ce magnifique plateau, en descendent précipitamment
au coup de sept heures, et se dispersent comme un essaim de moucherons
emportés par le vent. Telle est la crainte presque superstitieuse qu'inspire
aux Romains le mauvais air, que si un petit nombre de promeneurs attardés,
narguant l'influence pernicieuse de l'aria cattiva, s'arrête encore après la
disparition de la foule, pour admirer la pompe du majestueux paysage
déployé par le soleil couchant derrière le Monte Mario, qui borne l'horizon
de ce côté, vous pouvez en être sûr, ces imprudents rêveurs sont étrangers.
À gauche de la villa, l'avenue du Pincio aboutit sur la petite place de la
Trinita del Monte, ornée d'un obélisque, et d'où un large escalier de marbre
descend dans Rome et sert de communication directe entre le haut de la
colline et la place d'Espagne.
Du côté opposé, le palais s'ouvre sur de beaux jardins, dessinés dans le
goût de Lenôtre, comme doivent l'être les jardins de toute honnête
académie. Un bois de lauriers et de chênes verts élevé sur une terrasse en
fait partie, borné d'un côté par les remparts de Rome, et, de l'autre, par le
couvent des Ursulines françaises attenant aux terrains de la villa Medici.
En face, on aperçoit au milieu des champs incultes de la villa Borghèse, la
triste et désolée maison de campagne qu'habita Raphaël; et, comme pour
assombrir encore ce mélancolique tableau, une ceinture de pins-parasols, en
tous temps couverte d'une noire armée de corbeaux, l'encadre à l'horizon.
Telle est, à peu près, la topographie vraiment royale dont la munificence
du gouvernement français a doté ses artistes pendant le temps de leur séjour
à Rome. Les appartements du directeur y sont d'une somptuosité
remarquable; bien des ambassadeurs seraient heureux d'en posséder de
pareils. Les chambres des pensionnaires, à l'exception de deux ou trois,
sont, au contraire, petites, incommodes, et surtout excessivement mal
meublées. Je parie qu'un maréchal des logis de la caserne Popincourt, à
Paris, est mieux partagé, sous ce rapport, que je ne l'étais au palais de
l'Accademia di Francia. Dans le jardin sont la plupart des ateliers des

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peintres et sculpteurs; les autres sont disséminés dans l'intérieur de la
maison et sur un petit balcon élevé, donnant sur le jardin des Ursulines, d'où
l'on aperçoit la chaîne de la Sabine, le Monte Cavo et le camp d'Annibal. De
plus une bibliothèque, totalement dépourvue d'ouvrages nouveaux, mais
assez bien fournie en livres classiques, est ouverte jusqu'à trois heures aux
élèves laborieux, et présente au désœuvrement de ceux qui ne le sont pas
une ressource contre l'ennui. Car il faut dire que la liberté dont ils jouissent
est à peu près illimitée. Les pensionnaires sont bien tenus d'envoyer tous les
ans à l'Académie de Paris, un tableau, un dessin, une médaille ou une
partition, mais, ce travail une fois fait, ils peuvent employer leur temps
comme bon leur semble, où même ne pas l'employer du tout, sans que
personne ait rien à y voir. La tâche du directeur se borne à administrer
l'établissement et à surveiller l'exécution du règlement qui le régit. Quant à
la direction des études, il n'exerce à cet égard aucune influence. Cela se
conçoit: les vingt-deux élèves pensionnés, s'occupant de cinq arts, frères, si
l'on veut mais différents, il n'est pas possible à un seul homme de les
posséder tous, et il serait mal venu de donner son avis sur ceux qui lui sont
étrangers.

XXXIII

Les pensionnaires de l'Académie.—Félix Mendelssohn

L'Ave Maria venait de sonner quand je descendis de voiture à la porte de
l'Académie; cette heure étant celle du dîner, je m'empressai de me faire
conduire au réfectoire, où l'on venait de m'apprendre que tous mes
nouveaux camarades étaient réunis. Mon arrivée à Rome ayant été retardée
par diverses circonstances, comme je l'ai dit plus haut, on n'attendait plus
que moi; et à peine eus-je mis le pied dans la vaste salle où siégeaient
bruyamment autour d'une table bien garnie une vingtaine de convives, qu'un
hourra à faire tomber les vitres, s'il y en avait eu, s'éleva à mon aspect.

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—Oh! Berlioz! Berlioz! oh! cette tête! oh! ces cheveux! oh! ce nez! Dis
donc, Jalay, il t'enfonce joliment pour le nez!
—Et toi, il te recale fièrement pour les cheveux!
—Mille dieux! quel toupet!
—Hé! Berlioz! tu ne me reconnais pas? Te rappelles tu la séance de
l'Institut, tes sacrées timbales qui ne sont pas parties pour l'incendie de
Sardanapale? Était-il furieux! Mais, ma foi, il y avait de quoi! Voyons
donc, tu ne me reconnais pas?
—Je vous reconnais bien; mais votre nom....
—Ah, tiens! il me dit vous.. Tu te manières, mon vieux; on se tutoie tout
de suite ici.
—Eh bien! comment t'appelles-tu?
—Il s'appelle Signol.
—Mieux que ça, Rossignol.
—Mauvais, mauvais le calembour!
—Absurde.
—Laissez-le donc s'asseoir!
—Qui? le calembour?
—Non, Berlioz.
—Ohé! Fleury, apportez-nous du punch... et du fameux; ça vaudra mieux
que les bêtises de cet autre qui veut faire le malin.
—Enfin, voilà notre section de musique au complet!
—Hé! Monfort[42], voilà ton collègue!
—Hé, Berlioz! voilà ton fort!
—C'est mon fort.
—C'est son fort.
—C'est notre fort.

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—Embrassez-vous.
—Embrassons-nous.
—Ils ne s'embrasseront pas!
—Ils s'embrasseront!
—Ils ne s'embrasseront pas!
—Si!
—Non!
—Ah çà! mais pendant qu'ils crient, tu manges tout le macaroni, toi!
aurais-tu la bonté de m'en laisser un peu?
—Eh bien! embrassons-le tous et que ça finisse!
—Non, que ça commence! voilà le punch! ne bois pas ton vin.
—Non, plus de vin.
—À bas le vin!
—Cassons les bouteilles! gare, Fleury!
—Pinck, panck!
—Messieurs, ne cassez pas les verres au moins, il en faut pour le punch: je
ne pense pas que vous vouliez le boire dans de petits verres.
—Ah, les petits verres! fi donc!
—Pas mal, Fleury! ce n'est pas maladroit; sans ça tout y passait.
Fleury est le nom du factotum de la maison; ce brave homme, si digne à
tous égards de la confiance que lui accordent les directeurs de l'Académie,
est en possession depuis longues années de servir à table les pensionnaires;
il a vu tant de scènes semblables à celle que je viens de décrire, qu'il n'y fait
plus attention et garde en pareil cas un sérieux de glace, dont le contraste est
vraiment plaisant. Quand je fus un peu revenu de l'étourdissement que
devait me causer un tel accueil, je m'aperçus que le salon où je me trouvais
offrait l'aspect le plus bizarre. Sur l'un des murs sont encadrés les portraits
des anciens pensionnaires, au nombre de cinquante environ; sur l'autre,

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qu'on ne peut regarder sans rire, d'effroyables fresques de grandeur naturelle
étalent une suite de caricatures dont la monstruosité grotesque ne peut se
décrire, et dont les originaux ont tous habité l'Académie. Malheureusement
l'espace manque aujourd'hui pour continuer cette curieuse galerie, et les
nouveaux venus dont l'extérieur prête à la charge ne peuvent plus être admis
aux honneurs du grand salon.
Le soir même, après avoir salué M. Vernet, je suivis mes camarades au
lieu habituel de leurs réunions, le fameux café Greco. C'est bien la plus
détestable taverne qu'on puisse trouver: sale, obscure et humide, rien ne
peut justifier la préférence que lui accordent les artistes de toutes les nations
fixés à Rome. Mais son voisinage de la place d'Espagne et du restaurant
Lepri qui est en face, lui amène un nombre considérable de chalands. On y
tue le temps à fumer d'exécrables cigares, en buvant du café qui n'est guère
meilleur, qu'on vous sert, non point sur des tables de marbre comme partout
ailleurs, mais sur de petits guéridons de bois, larges comme la calotte d'un
chapeau, et noirs et gluants comme les murs de cet aimable lieu. Le Café
Greco cependant, est tellement fréquenté par les artistes étrangers, que la
plupart s'y font adresser leurs lettres, et que les nouveaux débarqués n'ont
rien de mieux à faire que de s'y rendre pour trouver des compatriotes.
Le lendemain, je fis la connaissance de Félix Mendelssohn qui était à
Rome depuis quelques semaines. Je raconterai, dans mon premier voyage
en Allemagne, cette entrevue et les incidents qui en furent la suite.

XXXIV

Drame.—Je quitte Rome.—De Florence à Nice.—Je reviens à Rome.—Il n'y a
personne de mort.

On a vu des fusils partir qui n'étaient
pas chargés, dit-on. On a vu souvent
encore, je crois, des pistolets chargés
qui ne sont pas partis.

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Je passai quelque temps à me façonner tant bien que mal à cette existence
si nouvelle pour moi. Mais une vive inquiétude, qui, dès le lendemain de
mon arrivée, s'était emparée de mon esprit, ne me laissait d'attention ni pour
les objets environnants ni pour le cercle social où je venais d'être si
brusquement introduit. Je n'avais pas trouvé à Rome des lettres de Paris qui
auraient dû m'y précéder de plusieurs jours. Je les attendis pendant trois
semaines avec une anxiété croissante; après ce temps, incapable de résister
davantage au désir de connaître la cause de ce silence mystérieux, et malgré
les remontrances amicales de M. Horace Vernet, qui essaya d'empêcher un
coup de tête, en m'assurant qu'il serait obligé de me rayer de la liste des
pensionnaires de l'Académie si je quittais l'Italie, je m'obstinai à rentrer en
France.
En repassant à Florence, une esquinancie assez violente vint me clouer au
lit pendant huit jours. Ce fut alors que je fis la connaissance de l'architecte
danois Schlick, aimable garçon et artiste d'un talent classé très-haut par les
connaisseurs. Pendant cette semaine de souffrances, je m'occupai à
réinstrumenter la scène du Bal de ma symphonie fantastique, et j'ajoutai à
ce morceau la Coda qui existe maintenant. Je n'avais pas fini ce travail
quand, le jour de ma première sortie, j'allai à la poste demander mes lettres.
Le paquet qu'on me présenta contenait une épître d'une impudence si
extraordinaire et si blessante pour un homme de l'âge et du caractère que
j'avais alors, qu'il se passa soudain en moi quelque chose d'affreux. Deux
larmes de rage jaillirent de mes yeux, et mon parti fut pris instantanément.
Il s'agissait de voler à Paris, où j'avais à tuer sans rémission deux femmes
coupables et un innocent[43]. Quant à me tuer, moi, après ce beau coup,
c'était de rigueur, on le pense bien. Le plan de l'expédition fut conçu en
quelques minutes. On devait à Paris redouter mon retour, on me
connaissait... Je résolus de ne m'y présenter qu'avec de grandes précautions
et sous un déguisement. Je courus chez Schlick, qui n'ignorait pas le sujet
du drame dont j'étais le principal acteur. En me voyant si pâle:
—Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il?
—Voyez, lui dis-je, en lui tendant la lettre; lisez.
—Oh! c'est monstrueux, répondit-il après avoir lu. Qu'allez-vous faire?

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L'idée me vint aussitôt de le tromper, pour pouvoir agir librement.
—Ce que je vais faire? Je persiste à rentrer en France, mais je vais chez
mon père au lieu de retourner à Paris.
—Oui, mon ami, vous avez raison, allez dans votre famille; c'est là
seulement que vous pourrez avec le temps, oublier vos chagrins et calmer
l'effrayante agitation où je vous vois. Allons, du courage!
—J'en ai; mais il faut que je parte tout de suite; je ne répondrais pas de
moi demain.
—Rien n'est plus aisé que de vous faire partir ce soir; je connais beaucoup
de monde ici, à la police, à la poste; dans deux heures j'aurai votre passe-
port, et dans cinq votre place dans la voiture du courrier. Je vais m'occuper
de tout cela; rentrez dans votre hôtel faire vos préparatifs, je vous y
rejoindrai.»
Au lieu de rentrer, je m'achemine vers le quai de l'Arno, où demeurait une
marchande de modes française. J'entre dans son magasin, et tirant ma
montre:
—Madame, lui dis-je, il est midi; je pars ce soir par le courrier, pouvez-
vous, avant cinq heures, préparer pour moi une toilette complète de femme
de chambre, robe, chapeau, voile vert, etc.? Je vous donnerai ce que vous
voudrez, je ne regarde pas à l'argent.
La marchande se consulte un instant et m'assure que tout sera prêt avant
l'heure indiquée. Je donne des arrhes et rentre, sur l'autre rive de l'Arno, à
l'hôtel des Quatre nations, où je logeais. J'appelle le premier sommelier:
—Antoine, je pars à six heures pour la France; il m'est impossible
d'emporter ma malle, le courrier ne peut la prendre; je vous la confie.
Envoyez-la par la première occasion sûre à mon père dont voici l'adresse.»
Et prenant la partition de la scène du Bal[44] dont la coda n'était pas
entièrement instrumentée, j'écris en tête: Je n'ai pas le temps de finir; s'il
prend fantaisie à la société des concerts de Paris d'exécuter ce morceau en
l'absence de l'auteur, je prie Habeneck de doubler à l'octave basse, avec les
clarinettes et les cors, le passage des flûtes placé sur la dernière rentrée du

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thème, et d'écrire à plein orchestre les accords qui suivent; cela suffira pour
la conclusion.
Puis, je mets la partition de ma symphonie fantastique, adressée sous
enveloppe à Habeneck, dans une valise, avec quelques hardes; j'avais une
paire de pistolets à deux coups, je les charge convenablement; j'examine et
je place dans mes poches deux petites bouteilles de rafraîchissements, tels
que laudanum, strychnine; et la conscience en repos au sujet de mon
arsenal, je m'en vais attendre l'heure du départ, en parcourant sans but les
rues de Florence, avec cet air malade, inquiet et inquiétant des chiens
enragés.
À cinq heures, je retourne chez ma modiste; on m'essaye ma parure qui va
fort bien. En payant le prix convenu, je donne vingt francs de trop: une
jeune ouvrière, assise devant le comptoir s'en aperçoit et veut me le faire
observer; mais la maîtresse du magasin, jetant d'un geste rapide mes pièces
d'or dans son tiroir, la repousse et l'interrompt par un:
«Allons, petite bête, laissez monsieur tranquille! croyez-vous qu'il ait le
temps d'écouter vos sottises!» et répondant à mon sourire ironique par un
salut curieux mais plein de grâce: «Mille remercîments, monsieur, j'augure
bien du succès; vous serez charmante, sans aucun doute, dans votre petite
comédie.»
Six heures sonnent enfin; mes adieux faits à ce vertueux Schlick qui
voyait en moi une brebis égarée et blessée rentrant au bercail, ma parure
féminine soigneusement serrée dans une des poches de la voiture, je salue
du regard le Persée de Benvenuto, et sa fameuse inscription: «Si quis te
læserit, ego tuus ultor ero[45]» et nous partons.
Les lieues se succèdent, et toujours entre le courrier et moi règne un
profond silence. J'avais la gorge et les dents serrées: je ne mangeais pas, je
ne parlais pas. Quelques mots furent échangés seulement vers minuit, au
sujet des pistolets dont le prudent conducteur ôta les capsules et qu'il cacha
ensuite sous les coussins de la voiture. Il craignait que nous ne vinssions à
être attaqués, et en pareil cas, disait-il, on ne doit jamais montrer la moindre
intention de se défendre quand on ne veut pas être assassiné.

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«—À votre aise, lui répondis-je, je serais bien fâché de nous
compromettre, et je n'en veux pas aux brigands!»
Arrivé à Gênes, sans avoir avalé autre chose que le jus d'une orange, au
grand étonnement de mon compagnon de voyage qui ne savait trop si j'étais
de ce monde ou de l'autre, je m'aperçois d'un nouveau malheur: mon
costume de femme était perdu. Nous avions changé de voiture à un village
nommé Pietra santa et, en quittant celle qui nous amenait de Florence, j'y
avais oublié tous mes atours. «Feux et tonnerres! m'écriai-je, ne semble-t-il
pas qu'un bon ange maudit veuille m'empêcher d'exécuter mon projet! C'est
ce que nous verrons!»
Aussitôt, je fais venir un domestique de place parlant le français et le
génois. Il me conduit chez une modiste. Il était près de midi; le courrier
repartait à six heures. Je demande un nouveau costume; on refuse de
l'entreprendre ne pouvant l'achever en si peu de temps. Nous allons chez
une autre, chez deux autres, chez trois autres modistes, même refus. Une
enfin annonce qu'elle va rassembler plusieurs ouvrières et qu'elle essayera
de me parer avant l'heure du départ.
Elle tient parole, je suis reparé. Mais pendant que je courais ainsi les
grisettes, ne voilà-t-il pas la police sarde qui s'avise, sur l'inspection de mon
passe-port, de me prendre pour un émissaire de la révolution de Juillet, pour
un co-carbonaro, pour un conspirateur, pour un libérateur, de refuser de
viser ledit passe-port pour Turin, et de m'enjoindre de passer par Nice!
«—Eh! mon Dieu, visez pour Nice, qu'est-ce que cela me fait? je passerai
par l'enfer si vous voulez, pourvu que je passe!...»
Lequel des deux était le plus splendidement niais, de la police, qui ne
voyait dans tous les Français que des missionnaires de la révolution, ou de
moi, qui me croyais obligé de ne pas mettre le pied dans Paris sans être
déguisé en femme, comme si tout le monde, en me reconnaissant, eût dû
lire sur mon front le projet qui m'y ramenait; ou, comme si, en me cachant
vingt-quatre heures dans un hôtel, je n'eusse pas dû trouver cinquante
marchandes de modes pour une, capables de me fagoter à merveille?
Les gens passionnés sont charmants, ils s'imaginent que le monde entier
est préoccupé de leur passion quelle qu'elle soit, et ils mettent une bonne foi

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vraiment édifiante à se conformer à cette opinion.
Je pris donc la route de Nice, sans décolérer. Je repassais même avec
beaucoup de soin dans ma tête, la petite comédie que j'allais jouer en
arrivant à Paris. Je me présentais chez mes amis, sur les neuf heures du soir,
au moment où la famille était réunie et prête à prendre le thé; je me faisais
annoncer comme la femme de chambre de madame la comtesse M...
chargée d'un message important et pressé; on m'introduisait au salon, je
remettais une lettre, et pendant qu'on s'occupait à la lire, tirant de mon sein
mes deux pistolets doubles, je cassais la tête au numéro un, au numéro
deux, je saisissais par les cheveux le numéro trois, je me faisais reconnaître,
malgré ses cris, je lui adressais mon troisième compliment; après quoi,
avant que ce concert de voix et d'instruments eût attiré des curieux, je me
lâchais sur la tempe droite le quatrième argument irrésistible, et si le pistolet
venait à rater (cela c'est vu) je me hâtais d'avoir recours à mes petits
flacons. Oh! la jolie scène! C'est vraiment dommage qu'elle ait été
supprimée!
Cependant, malgré ma rage condensée, je me disais parfois en cheminant:
«Oui, cela sera un moment bien agréable! Mais la nécessité de me tuer
ensuite, est assez... fâcheuse. Dire adieu ainsi au monde, à l'art; ne laisser
d'autre réputation que celle d'un brutal qui ne savait pas vivre; n'avoir pas
terminé ma première symphonie; avoir en tête d'autres partitions... plus
grandes... Ah!... c'est...» Et revenant à mon idée sanglante: «Non, non, non,
non, non, il faut qu'ils meurent tous, il le faut et cela sera! cela sera!...» Et
les chevaux trottaient, m'emportant vers la France. La nuit vint, nous
suivions la route de la Corniche, taillée dans le rocher à plus de cent toises
au-dessus de la mer, qui baigne en cet endroit le pied des Alpes.—L'amour
de la vie et l'amour de l'art, depuis une heure, me répétaient secrètement
mille douces promesses, et je les laissais dire; je trouvais même un certain
charme à les écouter, quand, tout d'un coup, le postillon ayant arrêté ses
chevaux pour mettre le sabot aux roues de la voiture, cet instant de silence
me permit d'entendre les sourds râlements de la mer, qui brisait furieuse au
fond du précipice. Ce bruit éveilla un écho terrible et fit éclater dans ma
poitrine une nouvelle tempête, plus effrayante que toutes celles qui l'avaient
précédée. Je râlai comme la mer, et, m'appuyant de mes deux mains sur la
banquette où j'étais assis, je fis un mouvement convulsif comme pour

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m'élancer en avant, en poussant un Ha! si rauque, si sauvage, que le
malheureux conducteur, bondissant de côté, crut décidément avoir pour
compagnon de voyage quelque diable contraint de porter un morceau de la
vraie croix.
Cependant, l'intermittence existait, il fallait le reconnaître; il y avait lutte
entre la vie et la mort. Dès que je m'en fus aperçu, je fis ce raisonnement
qui ne me semble point trop saugrenu, vu le temps et le lieu: «Si je profitais
du bon moment (le bon moment était celui où la vie venait coqueter avec
moi; j'allais me rendre, on le voit,) si je profitais, dis-je, du bon moment
pour me cramponner de quelque façon et m'appuyer sur quelque chose, afin
de mieux résister au retour du mauvais; peut-être viendrais-je à bout de
prendre une résolution... vitale; voyons donc.» Nous traversions à cette
heure un petit village sarde[1], sur une plage au niveau de la mer qui ne
rugissait pas trop. On s'arrête pour changer de chevaux, je demande au
conducteur le temps d'écrire une lettre; j'entre dans un petit café, je prends
un chiffon de papier, et j'écris au directeur de l'Académie de Rome, M.
Horace Vernet, de vouloir bien me conserver sur la liste des pensionnaires,
s'il ne m'en avait pas rayé; que je n'avais pas encore enfreint le règlement,
et que je m'engageais sur l'honneur à ne pas passer la frontière d'Italie,
jusqu'à ce que sa réponse me fût parvenue à Nice, où j'allais l'attendre.
Ainsi lié par ma parole et sûr de pouvoir toujours en revenir à mon projet
de Huron, si, exclu de l'Académie, privé de ma pension, je me trouvais sans
feu, ni lieu, ni sou ni maille, je remontai plus tranquillement en voiture; je
m'aperçus même tout à coup que... j'avais faim, n'ayant rien mangé depuis
Florence. Ô bonne grosse nature! décidément j'étais repris.
J'arrivai à cette bienheureuse ville de Nice, grondant encore un peu.
J'attendis quelques jours; vint la réponse de M. Vernet; réponse amicale,
bienveillante, paternelle, dont je fus profondément touché. Ce grand artiste,
sans connaître le sujet de mon trouble, me donnait des conseils qui s'y
appliquaient on ne peut mieux; il m'indiquait le travail et l'amour de l'art
comme les deux remèdes souverains contre les tourmentes morales; il
m'annonçait que mon nom était resté sur la liste des pensionnaires, que le
ministre ne serait pas instruit de mon équipée et que je pouvais revenir à
Rome ou l'on me recevrait à bras ouverts.

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«—Allons, ils sont sauvés, dis-je en soupirant profondément. Et si je
vivais, maintenant! Si je vivais tranquillement, heureusement,
musicalement? Oh! la plaisante affaire!... Essayons.»
Voilà que j'aspire l'air tiède et embaumé de Nice à pleins poumons: voilà
la vie et la joie qui accourent à tire d'aile, et la musique qui m'embrasse, et
l'avenir qui me sourit; et je reste à Nice un mois entier à errer dans les bois
d'orangers, à me plonger dans la mer, à dormir sur les bruyères des
montagnes de Villefranche, à voir, du haut de ce radieux observatoire les
navires venir, passer et disparaître silencieusement. Je vis entièrement seul,
j'écris l'ouverture du Roi Lear, je chante, je crois en Dieu. Convalescence.
C'est ainsi que j'ai passé à Nice les vingt plus beaux jours de ma vie. Ô
Nizza!
Mais la police du roi de Sardaigne vint encore troubler mon paisible
bonheur et m'obliger à y mettre terme.
J'avais fini par échanger quelques paroles au café avec deux officiers de la
garnison piémontaise; il m'arriva même un jour de faire avec eux une partie
de billard; cela suffit pour inspirer au chef de la police des soupçons graves
sur mon compte.
«—Évidemment, ce jeune musicien français n'est pas venu à Nice pour
assister aux représentations de Matilde di Sabran (le seul ouvrage qu'on y
entendît alors), il ne va jamais au théâtre. Il passe des journées entières dans
les rochers de Villefranche... il attend un signal de quelque vaisseau
révolutionnaire... il ne dîne pas à table d'hôte... pour éviter les insidieuses
conversations des agents secrets. Le voilà qui se lie tout doucement avec les
chefs de nos régiments... il va entamer avec eux les négociations dont il est
chargé au nom de la jeune Italie; cela est clair, la conspiration est
flagrante!»
Ô grand homme! politique profond, tu es délirant, va!
Je suis mandé au bureau de police et interrogé en formes.
—Que faites-vous ici, monsieur?
—Je me rétablis d'une maladie cruelle; je compose, je rêve, je remercie
Dieu d'avoir fait un si beau soleil, une mer si belle, des montagnes si

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verdoyantes.
—Vous n'êtes pas peintre?
—Non, monsieur.
—Cependant, on vous voit partout, un album à la main et dessinant
beaucoup; seriez-vous occupé à lever des plans?
—Oui je lève le plan d'une ouverture du Roi Lear, c'est-à-dire, j'ai levé ce
plan, car le dessin et l'instrumentation en sont terminés; je crois même que
l'entrée en sera formidable!
—Comment l'entrée? qu'est-ce que ce roi Lear?
—Hélas! monsieur, c'est un vieux bonhomme de roi d'Angleterre.
—D'Angleterre!
—Oui, qui vécut, au dire de Shakespeare, il y a quelque dix-huit cents ans,
et qui eut la faiblesse de partager son royaume à deux filles scélérates qu'il
avait, et qui le mirent à la porte quand il n'eut plus rien à leur donner. Vous
voyez qu'il y a peu de rois...
—Ne parlons pas du roi!... Vous entendez par ce mot instrumentation?...
—C'est un terme de musique.
—Toujours ce prétexte! Je sais très-bien, monsieur, qu'on ne compose pas
ainsi de la musique sans piano, seulement avec un album et un crayon, en
marchant silencieusement sur les grèves! Ainsi donc, veuillez me dire où
vous comptez aller, on va vous rendre votre passe-port; vous ne pouvez
rester à Nice plus longtemps.
—Alors, je retournerai à Rome, en composant encore sans piano, avec
votre permission.
Ainsi fut fait. Je quittai Nice le lendemain, fort contre mon gré, il est vrai,
mais le cœur léger et plein d'allegria, et bien vivant et bien guéri. Et c'est
ainsi qu'une fois encore on a vu des pistolets chargés qui ne sont pas partis.
C'est égal, je crois que ma petite comédie avait un certain intérêt, et c'est
vraiment dommage qu'elle n'ait pas été représentée.

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XXXV

Les théâtres de Gênes et de Florence.—I Montecchi ed i Capuletti de Bellini.—Roméo
joué par une femme.—La Vestale de Paccini.—Licinius joué par une femme.
L'organiste de Florence.—La fête del Corpus Domini—Je rentre à l'Académie.

En repassant à Gênes, j'allai entendre l'Agnese de Paër. Cet opéra fut
célèbre à l'époque de transition crépusculaire qui précéda le lever de
Rossini.
L'impression de froid ennui dont il m'accabla tenait sans doute à la
détestable exécution qui en paralysait les beautés. Je remarquai d'abord que,
suivant la louable habitude de certaines gens qui, bien qu'incapables de rien
faire, se croient appelées à tout refaire ou retoucher, et qui de leur coup
d'œil d'aigle aperçoivent tout de suite ce qui manque dans un ouvrage, on
avait renforcé d'une grosse caisse l'instrumentation sage et modérée de Paër;
de sorte qu'écrasé sous le tampon du maudit instrument, cet orchestre, qui
n'avait pas été écrit de manière à lui résister, disparaissait entièrement.
Madame Ferlotti chantait (elle se gardait bien de le jouer) le rôle d'Agnèse.
En cantatrice qui sait, à un franc près, ce que son gosier lui rapporte par an,
elle répondait à la douloureuse folie de son père par le plus imperturbable
sang-froid, la plus complète insensibilité; on eût dit qu'elle ne faisait qu'une
répétition de son rôle, indiquant à peine les gestes, et chantant sans
expression pour ne pas se fatiguer.
L'orchestre m'a paru passable. C'est une petite troupe fort inoffensive;
mais les violons jouent juste et les instruments à vent suivent assez bien la
mesure. À propos de violons... pendant que je m'ennuyais dans sa ville
natale, Paganini enthousiasmait tout Paris. Maudissant le mauvais destin qui
me privait de l'entendre, je cherchai au moins à obtenir de ses compatriotes
quelques renseignements sur lui; mais les Génois sont, comme les habitants
de toutes les ville de commerce, fort indifférents pour les beaux-arts. Ils me
parlèrent très-froidement de l'homme extraordinaire que l'Allemagne, la
France et l'Angleterre ont accueilli avec acclamations. Je demandai la
maison de son père, on ne put me l'indiquer. À la vérité, je cherchai aussi
dans Gênes le temple, la pyramide, enfin le monument que je pensais avoir

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été élevé à la mémoire de Colomb, et le buste du grand homme qui
découvrit le Nouveau Monde n'a pas même frappé une fois mes regards,
pendant que j'errais dans les rues de l'ingrate cité qui lui donna naissance et
dont il fit la gloire.
De toutes les capitales d'Italie, aucune ne m'a laissé d'aussi gracieux
souvenirs que Florence. Loin de m'y sentir dévoré de spleen, comme je le
fus plus tard à Rome et à Naples, complètement inconnu, ne connaissant
personne, avec quelques poignées de piastres à ma disposition, malgré la
brèche énorme que la course de Nice avait faite à ma fortune, jouissant en
conséquence de la plus entière liberté, j'y ai passé de bien douces journées,
soit à parcourir ses nombreux monuments, en rêvant de Dante et de Michel-
Ange, soit à lire Shakespeare dans les bois délicieux qui bordent la rive
gauche de l'Arno et dont la solitude profonde me permettait de crier à mon
aise d'admiration. Sachant bien que je ne trouverais pas dans la capitale de
la Toscane ce que Naples et Milan me faisaient tout au plus espérer, je ne
songeais guère à la musique, quand les conversations de table d'hôte
m'apprirent que le nouvel opéra de Bellini (I Montecchi ed i Capuletti) allait
être représenté. On disait beaucoup de bien de la musique, mais aussi
beaucoup du libretto, ce qui, eu égard au peu de cas que les Italiens font
pour l'ordinaire des paroles d'un opéra, me surprenait étrangement. Ah! ah!
c'est une innovation!!! je vais donc, après tant de misérables essais lyriques
sur ce beau drame, entendre un véritable opéra de Roméo, digne du génie de
Shakespeare! Quel sujet! comme tout y est dessiné pour la musique!...
D'abord le bal éblouissant dans la maison de Capulet, où, au milieu d'un
essaim tourbillonnant de beautés, le jeune Montaigu aperçoit pour la
première fois la sweet Juliet, dont la fidélité doit lui coûter la vie; puis ces
combats furieux, dans les rues de Vérone, auxquels le bouillant Tybalt
semble présider comme le génie de la colère et de la vengeance; cette
inexprimable scène de nuit au balcon de Juliette, où les deux amants
murmurent un concert d'amour tendre, doux et pur comme les rayons de
l'astre des nuits qui les regarde en souriant amicalement; les piquantes
bouffonneries de l'insouciant Mercutio, le naïf caquet de la vieille nourrice,
le grave caractère de l'ermite, cherchant inutilement à ramener un peu de
calme sur ces flots d'amour et de haine dont le choc tumultueux retentit
jusque dans sa modeste cellule... puis l'affreuse catastrophe, l'ivresse du

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bonheur aux prises avec celle du désespoir, de voluptueux soupirs changés
en râle de mort, et enfin le serment solennel des deux familles ennemies
jurant, trop tard, sur le cadavre de leurs malheureux enfants, d'éteindre la
haine qui fit verser tant de sang et de larmes. Je courus au théâtre de la
Pergola. Les choristes nombreux qui couvraient la scène me parurent assez
bons; leurs voix sonores et mordantes; il y avait surtout une douzaine de
petits garçons de quatorze à quinze ans, dont les contralti étaient d'un
excellent effet. Les personnages se présentèrent successivement et
chantèrent tous faux, à l'exception de deux femmes, dont l'une, grande et
forte, remplissait le rôle de Juliette, et l'autre, petite et grêle, celui de
Roméo.—Pour la troisième ou quatrième fois après Zingarelli et Vaccaï,
écrire encore Roméo pour une femme!... Mais, au nom de Dieu, est-il donc
décidé que l'amant de Juliette doit paraître dépourvu des attributs de la
virilité? Est-il un enfant, celui qui, en trois passes, perce le cœur du furieux
Tybalt, le héros de l'escrime, et qui, plus tard, après avoir brisé les portes du
tombeau de sa maîtresse, d'un bras dédaigneux, étend mort sur les degrés du
monument le comte Pâris qui l'a provoqué? Et son désespoir au moment de
l'exil, sa sombre et terrible résignation en apprenant la mort de Juliette, son
délire convulsif après avoir bu le poison, toutes ces passions volcaniques
germent-elles d'ordinaire dans l'âme d'un eunuque?
Trouverait-on que l'effet musical de deux voix féminines est le meilleur?...
Alors, à quoi bon des ténors, des basses, des barytons? Faites donc jouer
tous les rôles par des soprani ou des contralti, Moïse et Othello ne seront
pas beaucoup plus étranges avec une voix flûtée que ne l'est Roméo. Mais il
faut en prendre son parti; la composition de l'ouvrage va me dédommager...
Quel désappointement!!! dans le libretto il n'y a point de bal chez Capulet,
point de Mercutio, point de nourrice babillarde, point d'ermite grave et
calme, point de scène au balcon, point de sublime monologue pour Juliette
recevant la fiole de l'ermite, point de duo dans la cellule entre Roméo banni
et l'ermite désolé; point de Shakespeare, rien; un ouvrage manqué. Et c'est
un grand poëte, pourtant, c'est Félix Romani, que les habitudes mesquines
des théâtres lyriques d'Italie ont contraint à découper un si pauvre libretto
dans le chef-d'œuvre shakespearien!

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Le musicien, toutefois, a su rendre fort belle une des principales
situations; à la fin d'un acte, les deux amants, séparés de force par leurs
parents furieux, s'échappent un instant des bras qui les retenaient et s'écrient
en s'embrassant: «Nous nous reverrons aux cieux.» Bellini a mis, sur les
paroles qui expriment cette idée, une phrase d'un mouvement vif, passionné,
pleine d'élan et chantée à l'unisson par les deux personnages. Ces deux
voix, vibrant ensemble comme une seule, symbole d'une union parfaite,
donnent à la mélodie une force d'impulsion extraordinaire; et, soit par
l'encadrement de la phrase mélodique et la manière dont elle est ramenée,
soit par l'étrangeté bien motivée de cet unisson auquel on est loin de
s'attendre, soit enfin par la mélodie elle-même, j'avoue que j'ai été remué à
l'improviste et que j'ai applaudi avec transport. On a singulièrement abusé,
depuis lors, des duos à l'unisson.—Décidé à boire le calice jusqu'à la lie, je
voulus, quelques jours après, entendre la Vestale de Paccini. Quoique ce
que j'en connaissais déjà m'eût bien prouvé qu'elle n'avait de commun avec
l'œuvre de Spontini que le titre, je ne m'attendais à rien de pareil... Licinius
était encore joué par une femme... Après quelques instants d'une pénible
attention, j'ai dû m'écrier, comme Hamlet: «Ceci est de l'absinthe!» et ne me
sentant pas capable d'en avaler davantage, je suis parti au milieu du second
acte, donnant un terrible coup de pied dans le parquet, qui m'a si fort
endommagé le gros orteil que je m'en suis ressenti pendant trois jours.—
Pauvre Italie!... Au moins, va-t-on me dire, dans les églises, la pompe
musicale doit-être digne des cérémonies auxquelles elle se rattache. Pauvre
Italie!... On verra plus tard quelle musique on fait à Rome, dans la capitale
du monde chrétien: en attendant, voilà ce que j'ai entendu de mes propres
oreilles pendant mon séjour à Florence.
C'était peu après l'explosion de Modène et de Bologne; les deux fils de
Louis Bonaparte y avaient pris part; leur mère, la reine Hortense, fuyait
avec l'un d'eux; l'autre venait d'expirer dans les bras de son père. On
célébrait le service funèbre; toute l'église tendue de noir, un immense
appareil funéraire de prêtres, de catafalques, de flambeaux, invitaient moins
aux tristes et grandes pensées que les souvenirs éveillés dans l'âme par le
nom de celui pour qui l'on priait......... Bonaparte!... il s'appelait ainsi!...
C'était son neveu!... presque son petit-fils!... mort à vingt ans... et sa mère,
arrachant le dernier de ses fils à la hache des réactions, fuit en Angleterre...

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La France lui est interdite... la France où luirent pour elle tant de glorieux
jours... Mon esprit, remontant le cours du temps, me la représentait, joyeuse
enfant créole, dansant sur le pont du vaisseau qui l'amenait sur le vieux
continent, simple fille de madame Beauharnais, plus tard, fille adoptive du
maître de l'Europe, reine de Hollande, et enfin exilée, oubliée, orpheline,
mère éperdue, reine fugitive et sans États... Oh! Beethoven!... où était la
grande âme, l'esprit profond et homérique qui conçut la Symphonie
héroïque, la Marche funèbre pour la mort d'un héros, et tant d'autres
grandes et tristes poésies musicales qui élèvent l'âme en oppressant le cœur?
L'organiste avait tiré le registre des petites flûtes et folâtrait dans le haut du
clavier en sifflottant de petits airs gais, comme font les roitelets quand,
perchés sur le mur d'un jardin, ils s'ébattent aux pâles rayons d'un soleil
d'hiver...
La fête del Corpus Domini (la Fête-Dieu) devait être célébrée
prochainement à Rome; j'en entendais constamment parler autour de moi,
depuis quelques jours, comme d'une chose extraordinaire. Je m'empressai
donc de m'acheminer vers la capitale des États pontificaux avec plusieurs
Florentins que le même motif y attirait. Il ne fut question, pendant tout le
voyage, que des merveilles qui allaient être offertes à notre admiration. Ces
messieurs me déroulaient un tableau tout resplendissant de tiares, mitres,
chasubles, croix brillantes, vêtements d'or, nuages d'encens, etc.
—Ma la musica?
—Oh! signore, lei sentirà un coro immenso! Puis ils retombaient sur les
nuages d'encens, les vêtements dorés, les brillantes croix, le tumulte des
cloches et des canons. Mais Robin en revient toujours à ses flûtes.
—La musica? demandais-je encore, la musica di questa ceremonia?
—Oh! signore, lei sentirà un coro immenso!
—Allons, il paraît que ce sera... un chœur immense, après tout. Je pensais
déjà à la pompe musicale des cérémonies religieuses dans le temple de
Salomon; mon imagination s'enflammant de plus en plus, j'allais jusqu'à
espérer quelque chose de comparable au luxe gigantesque de l'ancienne
Égypte... Faculté maudite, qui ne fait de notre vie qu'un miracle continuel!...
Sans elle, j'eusse peut-être été ravi de l'aigre et discordant fausset des

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castrati qui me firent entendre un insipide contre-point; sans elle, je n'eusse
point été surpris, sans doute, de ne pas trouver à la procession dei Corpus
Domini, un essaim de jeunes vierges aux vêtements blancs, à la voix pure et
fraîche, aux traits empreints de sentiments religieux, exhalant vers le ciel de
pieux cantiques, harmonieux parfums de ces roses vivantes; sans cette fatale
imagination, ces deux groupes de clarinettes canardes, de trombones
rugissants, de grosses caisses furibondes, de trompettes saltimbanques, ne
m'eussent pas révolté par leur impie et brutale cacophonie. Il est vrai que,
dans ce cas, il eût fallu aussi supprimer l'organe de l'ouïe. On appelle cela à
Rome musique militaire. Que le vieux Silène, monté sur un âne, suivi d'une
troupe de grossiers satyres et d'impures bacchantes soit escorté d'un pareil
concert, rien de mieux; mais le saint Sacrement, le Pape, les images de la
Vierge[46]! Ce n'était pourtant que le prélude des mystifications qui
m'attendaient. Mais n'anticipons pas!
Me voilà réinstallé à la villa Medici, bien accueilli du directeur, fêté de
mes camarades, dont la curiosité était excitée, sans doute, sur le but du
pèlerinage que je venais d'accomplir, mais qui, pourtant, furent tous, à mon
égard, d'une réserve exemplaire.
J'étais parti, j'avais eu mes raisons pour partir; je revenais, c'était à
merveille; pas de commentaires, pas de questions.

XXXVI

La vie de l'Académie.—Mes courses dans les Abruzzes.—Saint-Pierre.—Le spleen.—
Excursions dans la campagne de Rome.—Le carnaval.—La place Navone.

J'étais déjà au fait des habitudes du dedans et du dehors de l'Académie.
Une cloche, parcourant les divers corridors et les allées du jardin, annonce
l'heure des repas. Chacun d'accourir alors dans le costume où il se trouve;
en chapeau de paille, en blouse déchirée ou couverte de terre glaise, les

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pieds en pantoufles, sans cravate, enfin dans le délabrement complet d'une
parure d'atelier. Après le déjeuner, nous perdions ordinairement une heure
ou deux dans le jardin, à jouer au disque, à la paume, à tirer le pistolet, à
fusiller les malheureux merles qui habitent le bois de lauriers ou à dresser
de jeunes chiens. Tous exercices auxquels M. Horace Vernet, dont les
rapports avec nous étaient plutôt d'un excellent camarade que d'un sévère
directeur, prenait part fort souvent. Le soir, c'était la visite obligée au café
Greco, où les artistes français non attachés à l'Académie, que nous
appelions les hommes d'en bas, fumaient avec nous le cigare de l'amitié, en
buvant le punch du patriotisme. Après quoi, tous se dispersaient... Ceux qui
rentraient vertueusement à la caserne académique, se réunissaient
quelquefois sous le grand vestibule qui donne sur le jardin. Quand je m'y
trouvais, ma mauvaise voix et ma misérable guitare étaient mises à
contribution, et assis tous ensemble autour d'un petit jet d'eau qui, en
retombant dans une coupe de marbre, rafraîchit ce portique retentissant,
nous chantions au clair de lune les rêveuses mélodies du Freyschütz,
d'Obéron, les chœurs énergiques d'Euryanthe, ou des actes entiers
d'Iphigénie en Tauride, de la Vestale ou de Don Juan; car je dois dire, à la
louange de mes commensaux de l'Académie, que leur goût musical était des
moins vulgaires.
Nous avions, en revanche, un genre de concerts que nous appelions
concerts anglais, et qui ne manquait pas d'agrément, après les dîners un peu
échevelés. Les buveurs, plus ou moins chanteurs, mais possédant tant bien
que mal quelque air favori, s'arrangeaient de manière à en avoir tous un
différent; pour obtenir la plus grande variété possible, chacun d'ailleurs
chantait dans un autre ton que son voisin. Duc, le spirituel et savant
architecte, chantait sa chanson de la Colonne, Dantan celle du Sultan
Saladin, Montfort triomphait dans la marche de la Vestale, Signol était plein
de charmes dans la romance Fleuve du Tage, et j'avais quelque succès dans
l'air si tendre et si naïf Il pleut bergère. À un signal donné, les concertants
partaient les uns après les autres, et ce vaste morceau d'ensemble à vingt-
quatre parties s'exécutait en crescendo, accompagné, sur la promenade du
Pincio, par les hurlements douloureux des chiens épouvantés, pendant que
les barbiers de la place d'Espagne, souriant d'un air narquois sur le seuil de

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leur boutique, se renvoyaient l'un à l'autre cette naïve exclamation: Musica
francese!
Le jeudi était le jour de grande réception chez le directeur. La plus
brillante société de Rome se réunissait alors aux soirées fashionables que
madame et mademoiselle Vernet présidaient avec tant de goût. On pense
bien que les pensionnaires n'avaient garde d'y manquer. La journée du
dimanche, au contraire, était presque toujours consacrée à des courses plus
ou moins longues dans les environs de Rome. C'étaient Ponte Molle, où l'on
va boire une sorte de drogue douceâtre et huileuse, liqueur favorite des
Romains, qu'on appelle vin d'Orvieto; la villa Pamphili; Saint-Laurent hors
les murs; et surtout le magnifique tombeau de Cecilia Metella, dont il est de
rigueur d'interroger longuement le curieux écho, pour s'enrouer et avoir le
prétexte d'aller se rafraîchir dans une osteria qu'on trouve à quelques pas de
la, avec un gros vin noir rempli de moucherons.
Avec la permission du directeur, les pensionnaires peuvent entreprendre
de plus longs voyages, d'une durée indéterminée, à la condition seulement
de ne pas sortir des États romains, jusqu'au moment où le règlement les
autorise à visiter toutes les parties de l'Italie. Voilà pourquoi le nombre des
pensionnaires de l'Académie n'est que fort rarement complet. Il y en a
presque toujours au moins deux en tournée à Naples, à Venise, à Florence, à
Palerme ou à Milan. Les peintres et les sculpteurs trouvant Raphaël et
Michel-Ange à Rome, sont ordinairement les moins pressés d'en sortir; les
temples de Pestum, Pompéi, la Sicile, excitent vivement, au contraire, la
curiosité des architectes; les paysagistes passent la plus grande partie de
leur temps dans les montagnes. Pour les musiciens, comme les différentes
capitales de l'Italie leur offrent toutes a peu près le même degré d'intérêt, ils
n'ont pour quitter Rome d'autres motifs que le désir de voir et l'humeur
inquiète, et rien que leurs sympathies personnelles ne peut influer sur la
direction ou la durée de leurs voyages. Usant de la liberté qui nous était
accordée, je cédais a mon penchant pour les explorations aventureuses, et
me sauvais aux Abruzzes quand l'ennui de Rome me desséchait le sang.
Sans cela, je ne sais trop comment j'aurais pu résister à la monotonie d'une
pareille existence. On conçoit, en effet, que la gaieté de nos réunions
d'artistes, les bals élégants de l'Académie et de l'Ambassade, le laisser-aller
de l'estaminet, n'aient guère pu me faire oublier que j'arrivais de Paris, du

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centre de la civilisation, et que je me trouvais tous d'un coup sevré de
musique, de théâtre[47], de littérature[48], d'agitations, de tout enfin ce qui
composait ma vie.
Il ne faut pas s'étonner que la grande ombre de la Rome antique, qui,
seule, poétise la nouvelle, n'ait pas suffi pour me dédommager de ce qui me
manquait. On se familiarise bien vite avec les objets qu'on a sans cesse sous
les yeux, et ils finissent par ne plus éveiller dans l'âme que des impressions
et des idées ordinaires. Je dois pourtant en excepter le Colysée; le jour ou la
nuit, je ne le voyais jamais de sang-froid. Saint-Pierre me faisait aussi
toujours éprouver un frisson d'admiration. C'est si grand! si noble! si beau!
si majestueusement calme!!! J'aimais à y passer la journée pendant les
intolérables chaleurs de l'été. Je portais avec moi un volume de Byron, et
m'établissant commodément dans un confessionnal, jouissant d'une fraîche
atmosphère, d'un silence religieux, interrompu seulement à longs intervalles
par l'harmonieux murmure des deux fontaines de la grande place de Saint-
Pierre, que des bouffées de vent apportaient jusqu'à mon oreille, je dévorais
à loisir cette ardente poésie; je suivais sur les ondes les courses audacieuses
du Corsaire; j'adorais profondément ce caractère à la fois inexorable et
tendre, impitoyable et généreux, composé bizarre de deux sentiments
opposés en apparence, la haine de l'espèce et l'amour d'une femme.
Parfois, quittant mon livre pour réfléchir, je promenais mes regards autour
de moi; mes yeux, attirés par la lumière, se levaient vers la sublime coupole
de Michel-Ange. Quelle brusque transition d'idées!!! Des cris de rage des
pirates, de leurs orgies sanglantes, je passais tout à coup aux concerts des
Séraphins, à la paix de la vertu, à la quiétude infinie du ciel... Puis, ma
pensée, abaissant son vol, se plaisait à chercher, sur le parvis du temple, la
trace des pas du noble poëte...
—Il a dû venir contempler ce groupe de Canova, me disais-je; ses pieds
ont foulé ce marbre, ses mains se sont promenées sur les contours de ce
bronze; il a respiré cet air, ces échos ont répété ses paroles... paroles de
tendresse et d'amour peut-être... Eh! oui! ne peut-il pas être venu visiter le
monument avec son amie, madame Guiccioli[49]? femme admirable et rare,
de qui il a été si complètement compris, si profondément aimé!!!...
aimé!!!... poëte!... libre!... riche!... Il a été tout cela, lui!... Et le

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confessionnal retentissait d'un grincement de dents à faire frémir les
damnés.
Un jour, en de telles dispositions, je me levai spontanément, comme pour
prendre ma course, et, après quelques pas précipités, m'arrêtant tout à coup,
au milieu de l'église, je demeurai silencieux et immobile. Un paysan entra et
vint tranquillement baiser l'orteil de saint Pierre.
—Heureux bipède! murmurai-je avec amertume que te manque-t-il? tu
crois et espères; ce bronze que tu adores et dont la main droite tient
aujourd'hui, au lieu de foudres, les clefs du Paradis, était jadis un Jupiter
tonnant; tu l'ignores, point de désenchantement. En sortant, que vas-tu
chercher? de l'ombre et du sommeil; les madones des champs te sont
ouvertes, tu y trouveras l'une et l'autre. Quelles richesses rêves-tu?... la
poignée de piastres nécessaire pour acheter un âne ou te marier, les
économies de trois ans y suffiront. Qu'est une femme pour toi?... un autre
sexe... Que cherches-tu dans l'art?... un moyen de matérialiser les objets de
ton culte et de t'exciter au rire ou à la danse. À toi, la Vierge enluminée de
rouge et de vert, c'est la peinture; à toi, les marionnettes et Polichinelle, c'est
le drame; à toi, la musette et le tambour de basque, c'est la musique; à moi,
le désespoir et la haine, car je manque de tout ce que je cherche, et n'espère
plus l'obtenir.
Après avoir quelque temps écouté rugir ma tempête intérieure, je
m'aperçus que le jour baissait. Le paysan était parti; j'étais seul dans Saint-
Pierre... je sortis. Je rencontrai des peintres allemands qui m'entraînèrent
dans une osteria, hors des portes de la ville, où nous bûmes je ne sais
combien de bouteilles d'orvieto, en disant des absurdités, fumant, et
mangeant crus de petits oiseaux que nous avions achetés d'un chasseur.
Ces messieurs trouvaient ce mets sauvage très-bon, et je fus bientôt de
leur avis, malgré le dégoût que j'en avais ressenti d'abord.
Nous rentrâmes à Rome, en chantant des chœurs de Weber qui nous
rappelèrent des jouissances musicales auxquelles il ne fallait plus songer de
longtemps... À minuit, j'allai au bal de l'Ambassadeur; j'y vis une Anglaise,
belle comme Diane, qu'on me dit avoir cinquante mille livres sterling de
rentes, une voix superbe et un admirable talent sur le piano, ce qui me fit

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grand plaisir. La Providence est juste; elle a soin de répartir également ses
faveurs! Je rencontrai d'horribles visages de vieilles, les yeux fixés sur une
table d'écarté, flamboyants de cupidité. Sorcières de Macbeth!!! Je vis
minauder des coquettes; on me montra deux gracieuses jeunes filles, faisant
ce que les mères appellent leur entrée dans le monde; délicates et
précieuses fleurs que son souffle desséchant aura bientôt flétries! J'en fus
ravi. Trois amateurs discoururent devant moi sur l'enthousiasme, la poésie,
la musique; ils comparèrent ensemble Beethoven et M. Vaccaï, Shakespeare
et M. Ducis; me demandèrent si j'avais lu Gœthe, si Faust m'avait amusé;
que sais-je encore? mille autres belles choses. Tout cela m'enchanta
tellement que je quittai le salon en souhaitant qu'un aérolithe grand comme
une montagne pût tomber sur le palais de l'Ambassade et l'écraser avec tout
ce qu'il contenait.
En remontant l'escalier de la Trinita-del-monte, pour rentrer à l'Académie,
il fallut dégaîner nos grands couteaux romains. Des malheureux étaient en
embuscade sur la plate-forme pour demander aux passants la bourse ou la
vie. Mais nous étions deux, et ils n'étaient que trois; le craquement de nos
couteaux, que nous ouvrîmes avec bruit, suffit pour les rendre
momentanément à la vertu.
Souvent au retour de ces insipides réunions, où de plates cavatines,
platement chantées au piano, n'avaient fait qu'exciter ma soif de musique et
aigrir ma mauvaise humeur, le sommeil m'était impossible. Alors, je
descendais au jardin, et, couvert d'un grand manteau à capuchon, assis sur
un bloc de marbre, écoutant dans de noires et misanthropiques rêveries les
cris des hiboux de la Villa-Borghèse, j'attendais le retour du soleil. Si mes
camarades avaient connu ces veilles oisives à la belle étoile, ils n'auraient
pas manqué de m'accuser de manière (c'est le terme consacré), et les
charges de toute espèce ne se seraient pas fait attendre; mais je ne m'en
vantais pas.
Voilà avec la chasse et les promenades à cheval[50] le gracieux cercle
d'action et d'idées dans lequel je tournais incessamment pendant mon séjour
à Rome. Qu'on y joigne l'influence accablante du siroco, le besoin
impérieux et toujours renaissant des jouissances de mon art, de pénibles
souvenirs, le chagrin de me voir, pendant deux ans, exilé du monde musical,

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une impossibilité inexplicable, mais réelle de travailler à l'Académie, et l'on
comprendra ce que devait avoir d'intensité le spleen qui me dévorait.
J'étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes
camarades pour me faire partager leurs amusements ne servaient même qu'à
m'irriter davantage. Le charme qu'ils trouvaient aux joies du carnaval
surtout m'exaspérait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel
plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle à Rome
comme à Paris les jours gras!... fort gras, en effet; gras de boue, gras de
fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières injures, de
filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de chevaux
éreintés, d'imbéciles qui rient, de niais qui admirent, et d'oisifs qui
s'ennuient. À Rome, où les bonnes traditions de l'antiquité se sont
conservées, on immolait naguère aux jours gras une victime humaine. Je ne
sais si cet admirable usage, où l'on retrouve un vague parfum de la poésie
du cirque, existe toujours; c'est probable: les grandes idées ne
s'évanouissent pas si promptement. On conservait alors pour les jours gras
(quelle ignoble épithète!) un pauvre diable condamné à la peine capitale; on
l'engraissait, lui aussi, pour le rendre digne du dieu auquel il allait être
offert, le peuple romain; et quand l'heure était venue, quand cette tourbe
d'imbéciles de toutes nations (car, pour être juste, il faut dire que les
étrangers ne se montrent pas moins que les indigènes avides de si nobles
plaisirs), quand cette cohue de sauvages en frac et en veste était bien lasse
de voir courir des chevaux et de se jeter à la figure de petites boules de
plâtre, en riant aux éclats d'une malice si spirituelle, on allait voir mourir
l'homme; oui, l'homme! C'est souvent avec raison que de tels insectes
l'appellent ainsi. Pour l'ordinaire, c'est quelque malheureux brigand, qui,
affaibli par ses blessures, aura été pris à demi-mort par les braves soldats du
pape, et qu'on aura pansé, qu'on aura soigné, qu'on aura guéri, engraissé et
confessé pour les jours gras. Et, certes, il y a, à mon avis, dans ce vaincu,
mille fois plus de l'homme que dans toute cette racaille de vainqueurs, à
laquelle le chef temporel et spirituel de l'église (abhorrens a sanguine), le
représentant de Dieu sur la terre, est obligé de donner de temps en temps le
spectacle d'une tête coupée[51].
Il est vrai que, bientôt après, ce peuple sensible et intelligent va, pour ainsi
dire, faire ses ablutions à la place Navone et y laver les taches que le sang a

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pu laisser sur ses habits. Cette place est alors inondée complètement; au lieu
d'un marché aux légumes, c'est un véritable étang d'eau sale et puante, à la
surface duquel surnagent, au lieu de fleurs, des tronçons de choux, des
feuilles de laitue, des écorces de pastèques, des brins de paille et des
coquilles d'amandes. Sur une estrade élevée, au bord de ce lac enchanté,
quinze musiciens, dont deux grosses caisses, une caisse roulante, un
tambour, un triangle, un pavillon chinois, et deux paires de cymbales,
flanqués pour la forme de quelques cors ou clarinettes, exécutent des
mélodies d'un style aussi pur que le flot qui baigne les pieds de leurs
tréteaux; pendant que les plus brillants équipages circulent lentement dans
cette mare, aux acclamations ironiques du peuple roi, dont la grandeur n'est
pas la cause qui l'attache au rivage.
—Mirate! Mirate! voilà l'ambassadeur d'Autriche!
—Non, c'est l'envoyé d'Angleterre!
—Voyez ses armes, une espèce d'aigle!
—Du tout, je distingue un autre animal, et d'ailleurs, la fameuse
inscription: Dieu et mon Droit.
—Ah! ah! c'est le consul d'Espagne avec son fidèle Sancho. Rossinante n'a
pas l'air fort enchanté de cette promenade aquatique.
—Quoi! lui aussi? le représentant de la France?
—Pourquoi pas? ce vieillard qui le suit, couvert de la pourpre cardinale est
bien l'oncle maternel de Napoléon.
—Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut
avoir l'air grave?
C'est un homme d'esprit[52] qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le
consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la fashion de quitter son
poste sur la Méditerranée, pour venir se balancer en calèche autour de
l'égout de la place de Navone; il médite en ce moment quelque nouveau
chapitre pour son roman de Rouge et noir.
—Mirate! Mirate! voilà notre fameuse Vittoria, cette Fornarina au petit-
pied (pas tant petit) qui vient poser aujourd'hui en costume d'Éminente,

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pour se délasser de ses travaux de la semaine dans les ateliers de
l'Académie. La voilà sur son char, comme Vénus sortant de l'onde. Gare!
les tritons de la place Navone, qui la connaissent tous, vont emboucher
leurs conques et souffler à son passage une marche triomphale. Sauve qui
peut!
—Quelles clameurs! qu'arrive-t-il donc? une voiture bourgeoise a été
renversée! oui, je reconnais notre grosse marchande de tabac de la rue
Condotti. Bravo! elle aborde à la nage, comme Agrippine dans la baie de
Pouzzoles, et, pendant qu'elle donne le fouet à son petit garçon pour le
consoler du bain qu'il vient de prendre, les chevaux, qui ne sont pas des
chevaux marins, se débattent contre l'eau bourbeuse. Eh! vive la joie! en
voilà un de noyé! Agrippine s'arrache les cheveux! l'hilarité de l'assistance
redouble! les polissons lui jettent des écorces d'orange, etc., etc. Bon
peuple, que tes ébats sont touchants! que tes délassements sont aimables!
que de poésie dans tes jeux! que de dignité, que de grâce dans ta joie! oh!
oui, les grands critiques ont raison, l'art est fait pour tout le monde. Si
Raphaël a peint ses divines madones, c'est qu'il connaissait bien l'amour
exalté de la masse pour le beau, chaste et pur idéal; si Michel-Ange a tiré
des entrailles du marbre son immortel Moïse, si ses puissantes mains ont
élevé un temple sublime, c'était pour répondre sans doute à ce besoin de
grandes émotions qui tourmente les âmes de la multitude; c'était pour
donner un aliment à la flamme poétique qui les dévore que Tasso et Dante
ont chanté. Oui, anathème sur toutes les œuvres que la foule n'admire pas!
car si elle les dédaigne, c'est qu'elles n'ont aucune valeur; si elle les méprise,
c'est qu'elles sont méprisables, si elle les condamne formellement par ses
sifflets, condamnez aussi l'auteur, car il a manqué de respect au public, il a
outragé sa grande intelligence, froissé sa profonde sensibilité; qu'on le mène
aux carrières!

XXXVII

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Chasses dans les montagnes.—Encore la plaine de Rome.—Souvenirs virgiliens.—
L'Italie sauvage.—Regrets.—Les bals d'osteria.—Ma guitare.

Le séjour de la ville m'était devenu vraiment insupportable. Aussi ne
manquais-je aucune occasion de la quitter et de fuir aux montagnes, en
attendant le moment où il me serait permis de revenir en France.
Comme pour préluder à de plus longues courses dans cette partie de
l'Italie, visitée seulement par les paysagistes, je faisais fréquemment alors le
voyage de Subiaco, grand village des États du Pape, à quelques lieues de
Tivoli.
Cette excursion était mon remède habituel contre le spleen, remède
souverain qui semblait me rendre à la vie. Une mauvaise veste de toile grise
et un chapeau de paille formaient tout mon équipement, six piastres toute
ma bourse. Puis, prenant un fusil ou une guitare, je m'acheminais ainsi,
chassant ou chantant, insoucieux de mon gîte du soir, certain d'en trouver
un, si besoin était, dans les grottes innombrables ou les madones qui
bordent toutes les routes, tantôt marchant au pas de course, tantôt m'arrêtant
pour examiner quelque vieux tombeau, ou, du haut d'un de ces tristes
monticules dont l'aride plaine de Rome est couverte, écouter avec
recueillement le grave chant des cloches de Saint-Pierre, dont la croix d'or
étincelait à l'horizon; tantôt interrompant la poursuite d'un vol de vanneaux
pour écrire dans mon album une idée symphonique qui venait de poindre
dans ma tête, et toujours savourant à longs traits le bonheur suprême de la
vraie liberté.
Quelquefois, quand, au lieu du fusil, j'avais apporté ma guitare, me postant
au centre d'un paysage en harmonie avec mes pensées, un chant de l'Énéide,
enfoui dans ma mémoire depuis mon enfance, se réveillait à l'aspect des
lieux où je m'étais égaré; improvisant alors un étrange récitatif sur une
harmonie plus étrange encore, je me chantais la mort de Pallas, le désespoir
du bon Évandre, le convoi du jeune guerrier qu'accompagnait son cheval
Éthon, sans harnais, la crinière pendante, et versant de grosses larmes;
l'effroi du bon roi Latinus, le siége du Latium, dont je foulais la terre, la
triste fin d'Amata et la mort cruelle du noble fiancé de Lavinie.

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Ainsi, sous les influences combinées des souvenirs, de la poésie et de la
musique, j'atteignais le plus incroyable degré d'exaltation. Cette triple
ivresse se résolvait toujours en torrents de larmes versés avec des sanglots
convulsifs. Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que je commentais mes
larmes. Je pleurais ce pauvre Turnus, à qui le cagot Énée était venu enlever
ses États, sa maîtresse et la vie; je pleurais sur la belle et touchante Lavinie,
obligée d'épouser le brigand étranger couvert du sang de son amant; je
regrettais ces temps poétiques où les héros, fils des dieux, portaient de si
belles armures et lançaient de gracieux javelots à la pointe étincelante ornée
d'un cercle d'or. Quittant ensuite le passé pour le présent, je pleurais sur mes
chagrins personnels, mon avenir douteux, ma carrière interrompue; et,
tombant affaissé au milieu de ce chaos de poésie, murmurant des vers de
Shakespeare, de Virgile et de Dante: Nessun maggior dolore... che
ricordarsi... oh poor Ophelia!... Good night, sweet ladies... vitaque cum
gemitu... fugit indignata... sub umbras... je m'endormais.
.............................................................
..
Quelle folie! diront bien des gens. Oui, mais quel bonheur! Les gens
raisonnables ne savent pas à quel degré d'intensité peut atteindre ainsi le
sentiment de l'existence; le cœur se dilate, l'imagination prend une
envergure immense, on vit avec fureur; le corps même, participant de cette
surexcitation de l'esprit, semble devenir de fer. Je faisais alors mille
imprudences qui peut-être aujourd'hui me coûteraient la vie.
Je partis un jour de Tivoli, par une pluie battante, mon fusil à pistons me
permettant de chasser malgré l'humidité. J'arrivai le soir à Subiaco, mouillé
jusqu'aux os dès le matin, ayant fait mes dix lieues et tué quinze pièces de
gibier.
Replongé maintenant dans la tourmente parisienne, avec quelle force et
quelle fidélité je me rappelle ce sauvage pays des Abruzzes où j'ai tant erré;
villages étranges, mal peuplés d'habitants mal vêtus, au regard
soupçonneux, armés de vieux fusils délabrés qui portent loin et atteignent
trop souvent leur but! Sites bizarres, dont la mystérieuse solitude me frappa
si vivement! je retrouve en foule des impressions perdues et oubliées. Ce
sont Subiaco, Alatri, Civitella, Genesano, Isola di Sora, San-Germano,

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Arce, les pauvres vieux couvents déserts dont l'église est toute grande
ouverte.... les moines sont absents.... le silence seul y habite.... plus tard,
moines et bandits y reviendront de compagnie. Ce sont les somptueux
monastères, peuplés d'hommes pieux et bienveillants, qui accueillent
cordialement les voyageurs et les étonnent par leur spirituelle et savante
conversation; le palais bénédictin du Monte-Cassino, avec son luxe
éblouissant de mosaïques, de boiseries sculptées, de reliquaires, etc.; l'autre
couvent de San-Benedetto, à Subiaco, où se trouve la grotte qui reçut saint
Benoît, où les rosiers qu'il planta fleurissent encore. Plus haut, dans la
même montagne, au bord d'un précipice au fond duquel murmure le vieil
Anio, ce ruisseau chéri d'Horace et de Virgile, la cellule del Beato Lorenzo,
adossée à un mur de rochers que dore le soleil, et où j'ai vu s'abriter des
hirondelles au mois de janvier. Grands bois de châtaigniers au noir
feuillage, où surgissent des ruines surmontées par intervalles, au soir, de
formes humaines qui se montrent un instant et disparaissent sans bruit...
pâtres ou brigands... En face, sur l'autre rive de l'Anio, grande montagne à
dos de baleine, où l'on voit encore à cette heure une petite pyramide de
pierres que j'eus la constance de bâtir, un jour de spleen, et que les peintres
français, amants fidèles de ces solitudes, ont eu la courtoisie de baptiser de
mon nom. Au-dessous, une caverne où l'on entre en rampant et dont on ne
peut atteindre l'entrée qu'en se laissant tomber du rocher supérieur, au risque
d'arriver brisé à cinq cents pieds plus bas.
À droite, un champ où je fus arrêté par des moissonneurs étonnés de ma
présence en pareil lieu, qui m'accablèrent de questions, et ne me laissèrent
continuer mon ascension que sur l'assurance plusieurs fois donnée qu'elle
avait pour but l'accomplissement d'un vœu fait à la madone. Loin de là,
dans une étroite plaine, la maison isolée de la Piagia, bâtie sur le bord de
l'inévitable Anio, où j'allais demander l'hospitalité et faire sécher mes
habits, après les longues chasses, aux jours pluvieux d'automne. La
maîtresse du logis, excellente femme, avait une fille admirablement belle,
qui depuis a épousé le peintre lyonnais, notre ami Flacheron. Je vois encore
ce jeune drôle, demi-bandit, demi-conscrit, Crispino, qui nous apportait de
la poudre et des cigares. Lignes de madones couronnant les hautes collines,
et que suivent, le soir, en chantant des litanies, les moissonneurs attardés
qui reviennent des plaines, au tintement mélancolique de la campanella d'un

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couvent caché; forêts de sapins que les pifferari font retentir de leurs
refrains agrestes; grandes filles aux noirs cheveux, à la peau brune, au rire
éclatant, qui, tant de fois, pour danser, ont abusé de la patience et des doigts
endoloris di questo signore qui suona la chitarra francese; et le classique
tambour de basque accompagnant mes saltarelli improvisés; les carabiniers,
voulant à toute force s'introduire dans nos bals d'Osteria; l'indignation des
danseurs français et abruzzais; les prodigieux coups de poing de Flacheron;
l'expulsion honteuse de ces soldats du pape; menaces d'embuscades, de
grands couteaux!... Flacheron, sans nous rien dire, à minuit, au rendez-vous,
armé d'un simple bâton; absence des carabiniers; Crispino enthousiasmé!
.............................................................
..
Enfin, Albano, Castelgandolpho, Tusculum, le petit théâtre de Cicéron, les
fresques de sa villa ruinée; le lac de Gabia, le marais où j'ai dormi à midi,
sans songer à la fièvre; vestiges des jardins qu'habita Zénobie, la noble et
belle reine détrônée de Palmyre. Longues lignes d'aqueducs antiques fuyant
au loin à perte de vue.
Cruelle mémoire des jours de liberté qui ne sont plus! Liberté de cœur,
d'esprit, d'âme, de tout; liberté de ne pas agir, de ne pas penser même;
liberté d'oublier le temps, de mépriser l'ambition, de rire de la gloire, de ne
plus croire à l'amour; liberté d'aller au nord, au sud, à l'est ou à l'ouest, de
coucher en plein champ, de vivre de peu, de vaguer sans but, de rêver, de
rester gisant, assoupi, des journées entières, au souffle murmurant du tiède
siroco! Liberté vraie, absolue, immense! Ô grande et forte Italie! Italie
sauvage! insoucieuse de ta sœur, l'Italie artiste,
«La belle Juliette au cercueil étendue.»

XXXVIII

Subiaco.—Le couvent de Saint-Benoît.—Une sérénade.—Civitella.—Mon fusil.—Mon
ami Crispino.

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Subiaco est un petit bourg de quatre mille habitants, bizarrement bâti
autour d'une montagne en pain de sucre. L'Anio, qui, plus bas, va former les
cascades de Tivoli, en fait toute la richesse en alimentant quelques usines
assez mal entretenues.
Cette rivière coule, en certains endroits, dans une vallée resserrée; Néron
la fit barrer par une énorme muraille dont on voit encore quelques débris, et
qui, en retenant les eaux, formait au-dessus du village un lac d'une grande
profondeur. De là, le nom de Sub-Lacu. Le couvent de San-Benedetto, situé
une lieue plus haut, sur le bord d'un immense précipice, est à peu près le
seul monument curieux des environs. Aussi les visites y abondent. L'autel
de la chapelle est élevé devant l'entrée d'une petite caverne qui servit jadis
de retraite au saint fondateur de l'ordre des Bénédictins.
La forme intérieure de l'église est d'une bizarrerie extrême; un escalier
d'une dizaine de marches unit les deux étages dont elle est composée.
Après vous avoir fait admirer la santa spelunca de saint Benoît et les
tableaux grotesques dont les murailles sont couvertes, les moines vous
conduisent à l'étage inférieur. Des monceaux de feuilles de roses, provenant
d'un bosquet de rosiers planté dans le jardin du couvent, y sont entassés.
Ces fleurs ont la propriété miraculeuse de guérir des convulsions, et les
moines en font un débit considérable. Trois vieilles carabines brisées,
tordues et rongées de rouille, sont appendues auprès de l'odorant spécifique,
comme preuves irréfragables de miracles non moins éclatants. Des
chasseurs, ayant imprudemment chargé leur arme, s'aperçurent en faisant
feu du danger qu'ils couraient; saint Benoît invoqué (fort laconiquement
sans doute) pendant que le fusil éclatait, les préserva non-seulement de la
mort, mais même de la plus légère égratignure. En gravissant la montagne
l'espace de deux milles au-dessus de San-Benedetto, on arrive à l'ermitage
del Beato Lorenzo, aujourd'hui inhabité. C'est une solitude horrible,
environnée de roches rouges et nues, que l'abandon à peu près complet où
elle est restée depuis la mort de l'ermite rend plus effrayante encore. Un
énorme chien en était le gardien unique, lorsque je le visitai; couché au
soleil dans une attitude d'observation soupçonneuse et sans faire le moindre
mouvement, il suivit tous mes pas d'un œil sévère. Sans armes, au bord d'un
précipice, la présence de cet Argus silencieux, qui pouvait au moindre geste

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douteux étrangler ou précipiter l'inconnu qui excitait sa méfiance, contribua
un peu, je l'avoue, à abréger le cours de mes méditations. Subiaco n'est pas
tellement reculé dans les montagnes que la civilisation n'y ait déjà pénétré.
Il y a un café pour les politiques du pays, voire une société philharmonique.
Le maître de musique qui la dirige remplit en même temps les fonctions
d'organiste de la paroisse. À la messe du dimanche des Rameaux,
l'ouverture de la Cenerentola dont il nous régala, me découragea tellement,
que je n'osai pas me faire présenter à l'Académie chantante, dans la crainte
de laisser trop voir mes antipathies et de blesser par là ces bons dilettanti. Je
m'en tins à la musique des paysans; au moins a-t-elle, celle-là, de la naïveté
et du caractère. Une nuit, la plus singulière sérénade que j'eusse encore
entendue vint me réveiller. Un ragazzo aux vigoureux poumons criait de
toute sa force une chanson d'amour sous les fenêtres de sa ragazza, avec
accompagnement d'une énorme mandoline, d'une musette et d'un petit
instrument de fer de la nature du triangle, qu'ils appellent dans le pays
stimbalo. Son chant, ou plutôt son cri, consistait en quatre ou cinq notes
d'une progression descendante, et se terminait, en remontant, par un long
gémissement de la note sensible à la tonique, sans prendre haleine. La
musette, la mandoline et le stimbalo, frappaient deux accords en succession
régulière et presque uniforme, dont l'harmonie remplissait les instants de
silence placés par le chanteur entre chacun de ses couplets; suivant son
caprice, celui-ci repartait ensuite à plein gosier, sans s'inquiéter si le son
qu'il attaquait si bravement discordait ou non avec l'harmonie des
accompagnateurs, et sans que ceux-ci s'en occupassent davantage. On eût
dit qu'il chantait au bruit de la mer ou d'une cascade. Malgré la rusticité de
ce concert, je ne puis dire combien j'en fus agréablement affecté.
L'éloignement et les cloisons que le son devait traverser pour venir jusqu'à
moi, en affaiblissant les discordances, adoucissaient les rudes éclats de cette
voix montagnarde. Peu à peu la monotone succession de ces petits couplets,
terminés si douloureusement et suivis de silences, me plongea dans une
espèce de demi-sommeil plein d'agréables rêveries: et quand le galant
ragazzo n'ayant plus rien à dire à sa belle, eut mis fin brusquement à sa
chanson, il me sembla qu'il me manquait tout à coup quelque chose
d'essentiel... J'écoutais toujours... mes pensées flottaient si douces sur ce
bruit auquel elles s'étaient amoureusement unies!... L'un cessant, le fil des

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autres fut rompu... et je demeurai jusqu'au matin sans sommeil, sans rêves,
sans idées...
Cette phrase mélodique est répandue dans toutes les Abruzzes; je l'ai
entendue depuis Subiaco jusqu'à Arce, dans le royaume de Naples, plus ou
moins modifiée par le sentiment des chanteurs et le mouvement qu'ils lui
imprimaient. Je puis assurer qu'elle me parut délicieuse une nuit, à Alatri,
chantée lentement, avec douceur et sans accompagnement; elle prenait alors
une couleur religieuse fort différente de celle que je lui connaissais.
Le nombre des mesures de cette espèce de cri mélodique n'est pas toujours
exactement le même à chaque couplet; il varie suivant les paroles
improvisées par le chanteur, et les accompagnateurs suivent alors celui-ci
comme ils peuvent. Cette improvisation n'exige pas des Orphées
montagnards de grands frais de poésie; c'est tout simplement de la prose,
dans laquelle ils font entrer tout ce qu'ils diraient dans une conversation
ordinaire.
Le jeune gars dont j'ai parlé, nommé Crispino, et qui avait l'insolence de
prétendre avoir été brigand, parce qu'il avait fait deux ans de galères, ne
manquait jamais, à mon arrivée à Subiaco, de me saluer de cette phrase de
bienvenue qu'il criait comme un voleur:

Le redoublement de la dernière voyelle, en arrivant à la mesure marquée
du signe >, est de rigueur. Il résulte d'un coup de gosier, assez semblable à
un sanglot, dont l'effet est fort singulier.
Dans les autres villages environnants, dont Subiaco semble être la
capitale, je n'ai pas recueilli la moindre bribe musicale. Civitella, le plus
intéressant de tous, est un véritable nid d'aigle, perché sur la pointe d'un
rocher d'un accès fort difficile, misérable et puant. On y jouit d'une vue

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magnifique, seul dédommagement à la fatigue d'une telle escalade, et les
rochers y ont une physionomie étrange dans leurs fantastiques
amoncellements, qui charme assez les yeux des artistes pour qu'un peintre
de mes amis y ait séjourné six mois entiers.
L'un des flancs du village repose sur des dalles superposées, tellement
énormes, qu'il est absolument impossible de concevoir comment des
hommes ont pu jamais exercer la moindre action locomotive sur de pareilles
masses. Ce mur de Titans, par sa grossièreté et ses dimensions, est aux
constructions cyclopéennes comme celles-ci sont aux murailles ordinaires
des monuments contemporains. Il ne jouit cependant d'aucune renommée, et
quoique vivant habituellement avec des architectes, je n'en avais jamais
entendu parler.
Civitella offre, en outre, aux vagabonds, un précieux avantage dont les
autres villages semblables sont totalement dépourvus; c'est une auberge ou
quelque chose d'approchant. On peut y loger et y vivre passablement.
L'homme riche du pays, il signor Vincenzo, reçoit et héberge de son mieux
les étrangers, les Français surtout, pour lesquels il professe la plus
honorable sympathie, mais qu'il assassine de questions sur la politique.
Assez modéré dans ses autres prétentions, ce brave homme est assez
insatiable sur ce point. Enveloppé dans une redingote qu'il n'a pas quittée
depuis dix ans, accroupi sous sa cheminée enfumée, il commence, en vous
voyant entrer, son interrogatoire, et, fussiez-vous exténué, mourant de soif,
de faim et de fatigue, vous n'obtiendrez pas un verre de vin avant de lui
avoir répondu sur Lafayette, Louis-Philippe et la garde nationale. Vico-Var,
Olevano, Arsoli, Genesano et vingt autres villages dont le nom m'échappe,
se présentent presque uniformément sous le même aspect. Ce sont toujours
des agglomérations de maisons grisâtres appliquées, comme des nids
d'hirondelles, contre des pics stériles presque inabordables; toujours de
pauvres enfants demi-nus poursuivent les étrangers en criant: Pittore!
pittore! Inglese! mezzo baiocco[53]! (Pour eux, tout étranger qui vient les
visiter est peintre ou Anglais). Les chemins, quand il y en a, ne sont que des
gradins informes, à peine indiqués dans le rocher. On rencontre des hommes
oisifs qui vous regardent d'un air singulier; des femmes, conduisant des
cochons qui, avec le maïs, forment toute la richesse du pays; de jeunes
filles, la tête chargée d'une lourde cruche de cuivre ou d'un fagot de bois

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mort; et tous si misérables, si tristes, si délabrés, si dégoûtants de saleté,
que, malgré la beauté naturelle de la race et la coupe pittoresque des
vêtements, il est difficile d'éprouver à leur aspect autre chose qu'un
sentiment de pitié. Et pourtant, je trouvais un plaisir extrême à parcourir ces
repaires, à pied, le fusil à la main, ou même sans fusil.
Lorsqu'il s'agissait, en effet, de gravir quelque pic inconnu, j'avais soin de
laisser en bas ce bel instrument, dont les qualités excitaient assez la
convoitise des Abruzzais pour leur donner l'idée d'en détacher le
propriétaire, au moyen de quelques balles envoyées à sa rencontre par
d'affreuses carabines embusquées traîtreusement derrière un vieux mur.
À force de fréquenter les villages de ces braves gens, j'avais fini par être
très-bien avec eux. Crispino surtout m'avait pris en affection; il me rendait
toutes sortes de services; il me procurait non-seulement des tuyaux de pipe
parfumés, d'un goût exquis[54], non-seulement du plomb et de la poudre,
mais des capsules fulminantes, même des capsules! dans ce pays perdu,
dépourvu de toute idée d'art et d'industrie. De plus, Crispino connaissait
toutes les ragazze bien peignées à dix lieues à la ronde, leurs inclinations,
leurs relations, leurs ambitions, leurs passions, celles de leurs parents et de
leurs amants; il avait une note exacte des degrés de vertu et de température
de chacune, et ce thermomètre était quelquefois fort amusant à consulter.
Cette affection, du reste, était motivée; j'avais, une nuit, dirigé une
sérénade qu'il donnait à sa maîtresse; j'avais chanté avec lui pour la jeune
louve, en nous accompagnant de la chitarra francese, une chanson alors en
vogue, parmi les élégants de Tivoli; je lui avais fait présent de deux
chemises, d'un pantalon et de trois superbes coups de pied au derrière un
jour qu'il me manquait de respect[55].
Crispino n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire, et il ne m'écrivait
jamais. Quand il avait quelque nouvelle intéressante à me donner hors des
montagnes, il venait à Rome. Qu'était-ce, en effet qu'une trentaine de lieues
per un bravo comme lui. Nous avions l'habitude, à l'Académie, de laisser
ouvertes les portes de nos chambres. Un matin de janvier (j'avais quitté les
montagnes en octobre, je m'ennuyais donc depuis trois mois), en me
retournant dans mon lit, j'aperçois devant moi un grand scélérat basané,

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chapeau pointu, jambes cordées, qui paraissait attendre très-honnêtement
mon réveil.
—Tiens! Crispino! qu'es-tu venu faire à Rome?
—Sono venuto... per vederlo!
—Oui pour me voir, et puis?
—Crederei mancare al più preciso mio debito, se in questa occasione...
—Quelle occasion?
—Per dire la verità... mi manca... il danaro.
—À la bonne heure! voilà ce qui s'appelle dire vraiment la verità. Ah! tu
n'as pas d'argent! et que veux-tu que j'y fasse, birbonnaccio?
—Per Bacco, non sono birbone!
Je finis sa réponse en français:
—«Si vous m'appelez gueux parce que je n'ai pas le sou, vous avez raison;
mais si c'est parce que j'ai été deux ans à Civita-Vecchia, vous avez bien
tort. On ne m'a pas envoyé aux galères pour avoir volé, mais bien pour de
bons coups de carabine, pour de fameux coups de couteau donnés dans la
montagne à des étrangers (forestieri).»
Mon ami se flattait assurément; il n'avait peut-être pas tué seulement un
moine; mais enfin, on voit qu'il avait le sentiment de l'honneur. Aussi, dans
son indignation, n'accepta-t-il que trois piastres, une chemise et un foulard,
sans vouloir attendre que j'eusse mis mes bottes pour lui donner... le reste.
Le pauvre garçon est mort, il y a deux ans, d'un coup de pierre reçu à la tête,
dans une rixe.
Nous reverrons-nous dans un monde meilleur?...

XXXIX

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La vie du musicien à Rome.—La musique dans l'église de Saint-Pierre.—La chapelle
Sixtine.—Préjugé sur Palestrina.—La musique religieuse moderne dans l'église de
Saint-Louis.—Les théâtres lyriques.—Mozart et Vaccaï.—Les pifferari.—Mes
compositions à Rome.

Il fallait bien toujours revenir dans cette éternelle ville de Rome, et s'y
convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste, il n'en est
pas de plus triste que celle d'un musicien étranger, condamné à l'habiter, si
l'amour de l'art est dans son cœur. Il y éprouve un supplice de tous les
instants, dans les premiers temps, en voyant ses illusions poétiques tomber
une à une, et le bel édifice musical élevé par son imagination, s'écrouler
devant la plus désespérante des réalités; ce sont, chaque jour, de nouvelles
expériences qui amènent constamment de nouvelles déceptions. Au milieu
de tous les autres arts pleins de vie, de grandeur, de majesté, éblouissants de
l'éclat du génie, étalant fièrement leurs merveilles diverses, il voit la
musique réduite au rôle d'une esclave dégradée, hébétée par la misère et
chantant, d'une voix usée, de stupides poëmes pour lesquels le peuple lui
jette à peine un morceau de pain. C'est ce que je reconnus facilement au
bout de quelques semaines. À peine arrivé, je cours à Saint-Pierre...
immense! sublime! écrasant!... voilà Michel-Ange, voilà Raphaël, voilà
Canova; je marche sur les marbres les plus précieux, les mosaïques les plus
rares... Ce silence solennel... cette fraîche atmosphère... ces tons lumineux
si riches et si harmonieusement fondus... Ce vieux pèlerin, agenouillé seul,
dans la vaste enceinte... Un léger bruit, parti du coin le plus obscur du
temple, et roulant sous ces voûtes colossales comme un tonnerre lointain...
j'eus peur... il me sembla que c'était là réellement la maison de Dieu et que
je n'avais pas le droit d'y entrer. Réfléchissant que de faibles créatures
comme moi étaient parvenues cependant à élever un pareil monument de
grandeur et d'audace, je sentis un mouvement de fierté, puis, songeant au
rôle magnifique que devait y jouer l'art que je chéris, mon cœur commença
à battre à coups redoublés. Oh! oui, sans doute, me dis-je aussitôt, ces
tableaux, ces statues, ces colonnes, cette architecture de géants, tout cela
n'est que le corps du monument; la musique en est l'âme; c'est par elle qu'il
manifeste son existence, c'est elle qui résume l'hymne incessant des autres
arts, et de sa voix puissante le porte brûlant aux pieds de l'Éternel. Où donc
est l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand que celui de l'Opéra de Paris, était

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sur des roulettes; un pilastre le dérobait à ma vue. N'importe, ce chétif
instrument ne sert peut-être qu'à donner le ton aux voix, et tout effet
instrumental étant proscrit, il doit suffire. Quel est le nombre des
chanteurs?... Me rappelant alors la petite salle du Conservatoire, que l'église
de Saint-Pierre contiendrait cinquante ou soixante fois au moins, je pensai
que si un chœur de quatre-vingt-dix voix y était employé journellement, les
choristes de Saint-Pierre ne devaient se compter que par milliers.
Ils sont au nombre de dix-huit pour les jours ordinaires, et de trente-deux
pour les fêtes solennelles. J'ai même entendu un Miserere à la chapelle
Sixtine, chanté par cinq voix. Un critique allemand de beaucoup de mérite
s'est constitué tout récemment le défenseur de la chapelle Sixtine.
«La plupart des voyageurs, dit-il, en y entrant, s'attendent à une musique
bien plus entraînante, je dirai même bien plus amusante que celle des opéras
qui les avaient charmés dans leur patrie; au lieu de cela, les chanteurs du
Pape leur font entendre un plain-chant séculaire, simple, pieux, et sans le
moindre accompagnement. Ces dilettanti désappointés, ne manquent pas
alors de jurer à leur retour que la chapelle Sixtine n'offre aucun intérêt
musical, et que tous les beaux récits qu'on en fait sont autant de contes.»
Nous ne dirons pas à ce sujet absolument comme les observateurs
superficiels dont parle cet écrivain. Bien au contraire, cette harmonie des
siècles passés, venue jusqu'à nous sans la moindre altération de style ni de
forme, offre aux musiciens le même intérêt que présentent aux peintres les
fresques de Pompéi. Loin de regretter, sous ces accords, l'accompagnement
de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui tellement mis à la mode par
les compositeurs italiens, que chanteurs et danseurs ne croiraient pas, sans
lui, pouvoir obtenir les applaudissements qu'ils méritent, nous avouerons
que la chapelle Sixtine étant le seul lieu musical de l'Italie où cet abus
déplorable n'ait point pénétré, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge
contre l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique
allemand que les trente-deux chanteurs du Pape, incapables de produire le
moindre effet et même de se faire entendre dans la plus vaste église du
monde, suffisent à l'exécution des œuvres de Palestrina dans l'enceinte
bornée de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que cette harmonie
pure et calme jette dans une rêverie qui n'est pas sans charme. Mais ce

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charme est le propre de l'harmonie elle-même, et le prétendu génie des
compositeurs n'en est pas la cause, si toutefois on peut donner le nom de
compositeurs à des musiciens qui passaient leur vie à compiler des
successions d'accords comme celle-ci qui fait partie des Improperia de
Palestrina:

Dans ces psalmodies à quatre parties où la mélodie et le rhythme ne sont
point employés, et dont l'harmonie se borne à l'emploi des accords parfaits
entremêlés de quelques suspensions, on peut bien admettre que le goût et
une certaine science aient guidé le musicien qui les écrivit; mais le génie!
allons donc, c'est une plaisanterie.
En outre, les gens qui croient encore sincèrement que Palestrina composa
ainsi à dessein sur les textes sacrés, et mû seulement par l'intention
d'approcher le plus possible d'une pieuse idéalité, s'abusent étrangement. Ils
ne connaissent pas, sans doute, ses madrigaux, dont les paroles frivoles et
galantes sont accolées par lui, cependant, à une sorte de musique
absolument semblable à celle dont il revêtit les paroles saintes. Il fait
chanter par exemple: Au bord du Tibre, je vis un beau pasteur, dont la
plainte amoureuse, etc., par un chœur lent dont l'effet général et le style
harmonique ne diffèrent en rien de ses compositions dites religieuses. Il ne
savait pas faire d'autre musique, voilà la vérité; et il était si loin de
poursuivre un céleste idéal, qu'on retrouve dans ses écrits une foule de ces
sortes de logogriphes que les contre-pointistes qui le précédèrent avaient
mis à la mode et dont il passe pour avoir été l'antagoniste inspiré. Sa missa
ad fugam en est la preuve.

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Or, en quoi ces difficultés de contre-point, si habilement vaincues qu'on
les suppose, contribuent-elles à l'expression du sentiment religieux? en quoi
cette preuve de la patience du tisseur d'accords annonce-t-elle en lui une
simple préoccupation du véritable objet de son travail? en rien, à coup sûr.
L'accent expressif d'une composition musicale n'est ni plus puissant, ni plus
vrai, parce qu'elle est écrite en canon perpétuel, par exemple; et il n'importe
à la beauté et à la vérité de l'expression que le compositeur ait vaincu une
difficulté étrangère à leur recherche; pas plus que si, en écrivant, il eût été
gêné d'une façon quelconque par une douleur physique ou un obstacle
matériel.
Si Palestrina, ayant perdu les deux mains, s'était vu forcé d'écrire avec le
pied et y était parvenu, ses ouvrages n'en eussent pas acquis plus de valeur
pour cela et n'en seraient ni plus ni moins religieux.
Le critique allemand, dont je parlais tout à l'heure, n'hésite pas cependant
à appeler sublimes les improperia de Palestrina.
«Toute cette cérémonie, dit-il encore, le sujet en lui-même, la présence du
Pape au milieu du corps des cardinaux, le mérite d'exécution des chanteurs
qui déclament avec une précision et une intelligence admirables, tout cela
forme de ce spectacle un des plus imposants et des plus touchants de la
semaine sainte.»—Oui, certes, mais tout cela ne fait pas de cette musique
une œuvre de génie et d'inspiration.
Par une de ces journées sombres qui attristent la fin de l'année, et que rend
encore plus mélancoliques le souffle glacé du vent du nord, écoutez, en
lisant Ossian, la fantastique harmonie d'une harpe éolienne balancée au
sommet d'un arbre dépouillé de verdure, et vous pourrez éprouver un
sentiment profond de tristesse, un désir vague et infini d'une autre existence,
un dégoût immense de celle-ci, en un mot une forte atteinte de spleen jointe
à une tentation de suicide. Cet effet est encore plus prononcé que celui des
harmonies vocales de la chapelle Sixtine; on n'a jamais songé cependant à
mettre les facteurs de harpes éoliennes au nombre des grands compositeurs.
Mais, au moins, le service musical de la chapelle Sixtine a-t-il conservé sa
dignité et le caractère religieux qui lui convient, tandis que, infidèles aux
anciennes traditions, les autres églises de Rome sont tombées, sous ce

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rapport, dans un état de dégradation, je dirai même de démoralisation, qui
passe toute croyance. Plusieurs prêtres français, témoins de ce scandaleux
abaissement de l'art religieux, en ont été indignés.
J'assistai, le jour de la fête du roi, à une messe solennelle à grands chœurs
et à grand orchestre, pour laquelle notre ambassadeur, M. de Saint-Aulaire,
avait demandé les meilleurs artistes de Rome. Un amphithéâtre assez vaste,
élevé devant l'orgue, était occupé par une soixantaine d'exécutants. Ils
commencèrent par s'accorder à grand bruit, comme ils l'eussent fait dans un
foyer de théâtre; le diapason de l'orgue, beaucoup trop bas, rendait, à cause
des instruments à vent, son adjonction à l'orchestre impossible. Un seul
parti restait à prendre, se passer de l'orgue. L'organiste ne l'entendait pas
ainsi; il voulait faire sa partie, dussent les oreilles des auditeurs être
torturées jusqu'au sang; il voulait gagner son argent, le brave homme, et il le
gagna bien, je le jure, car de ma vie je n'ai ri d'aussi bon cœur. Suivant la
louable coutume des organistes italiens, il n'employa, pendant toute la durée
de la cérémonie, que les jeux aigus. L'orchestre, plus fort que cette
harmonie de petites flûtes, la couvrait assez bien dans les tutti, mais quand
la masse instrumentale venait à frapper un accord sec, suivi d'un silence,
l'orgue, dont le son traîne un peu, on le sait, et ne peut se couper aussi bref
que celui des autres instruments, demeurait alors à découvert et laissait
entendre un accord plus bas d'un quart de ton que celui de l'orchestre,
produisant ainsi le gémissement le plus atrocement comique qu'on puisse
imaginer.
Pendant les intervalles remplis par le plain-chant des prêtres, les
concertants, incapables de contenir leur démon musical, préludaient
hautement, tous à la fois, avec un incroyable sang-froid; la flûte lançait des
gammes en ré; le cor sonnait une fanfare en mi bémol; les violons faisaient
d'aimables cadences, des gruppetti charmants; le basson, tout bouffi
d'importance, soufflait ses notes graves en faisant claquer ses grandes clefs,
pendant que les gazouillements de l'orgue achevaient de brillanter ce
concert inouï, digne de Calliot. Et tout cela se passait en présence d'une
assemblée d'hommes civilisés, de l'ambassadeur de France, du directeur de
l'Académie, d'un corps nombreux de prêtres et de cardinaux, devant une
réunion d'artistes de toutes les nations. Pour la musique, elle était digne de
tels exécutants. Cavatines avec crescendo, cabalettes, points d'orgue et

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roulades; œuvre sans nom, monstre de l'ordre composite dont une phrase de
Vaccaï formait la tête, des bribes de Paccini les membres, et un ballet de
Gallemberg le corps et la queue. Qu'on se figure, pour couronner l'œuvre,
les soli de cette étrange musique sacrée, chantés en voix de soprano par un
gros gaillard dont la face rubiconde était ornée d'une énorme paire de
favoris noirs. «Mais, mon Dieu, dis-je à mon voisin qui étouffait, tout est
donc miracle dans ce bienheureux pays! Avez-vous jamais vu un castrat
barbu comme celui-ci?»
—«Castrato!... répliqua vivement, en se retournant, une dame italienne,
indignée de nos rires et de nos observations, d'avvero non e castrato!
—Vous le connaissez, madame?
—Per Bacco! non burlate. Imparate, pezzi d'asino, che quel virtuoso
maraviglioso é il marito mio.»
J'ai entendu fréquemment, dans d'autres églises, les ouvertures du
Barbiere di Siviglia, de la Cenerentola et d'Otello. Ces morceaux
paraissaient former le répertoire favori des organistes; ils en assaisonnaient
fort agréablement le service divin.
La musique des théâtres, aussi dramatique que celle des églises est
religieuse, est dans le même état de splendeur. Même invention, même
pureté de formes, même charme dans le style, même profondeur de pensée.
Les chanteurs que j'ai entendus pendant la saison théâtrale avaient en
général de bonnes voix et cette facilité de vocalisation qui caractérise[56]
spécialement les Italiens; mais à l'exception de madame Ungher, Prima-
donna allemande, que nous avons applaudie souvent à Paris, et de Salvator,
assez bon baryton, ils ne sortaient pas de la ligne des médiocrités. Les
chœurs sont d'un degré au-dessous de ceux de notre Opéra-Comique pour
l'ensemble, la justesse et la chaleur. L'orchestre, imposant et formidable, à
peu près comme l'armée du prince de Monaco, possède, sans exception,
toutes les qualités qu'on appelle ordinairement des défauts. Au théâtre Valle,
les violoncelles sont au nombre de... un, lequel un exerce l'état d'orfévre,
plus heureux qu'un de ses confrères, obligé, pour vivre, de rempailler des
chaises. À Rome, le mot symphonie, comme celui d'ouverture, n'est
employé que pour désigner un certain bruit que font les orchestres de

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théâtre, avant le lever de la toile, et auquel personne ne fait attention. Weber
et Beethoven sont là des noms à peu près inconnus. Un savant abbé de la
chapelle Sixtine disait un jour à Mendelssohn qu'on lui avait parlé d'un
jeune homme de grande espérance nommé Mozart. Il est vrai que ce digne
ecclésiastique communique fort rarement avec les gens du monde et ne s'est
occupé toute sa vie que des œuvres de Palestrina. C'est donc un être que sa
conduite privée et ses opinions mettent à part. Quoiqu'on n'y exécute jamais
la musique de Mozart, il est pourtant juste de dire que, dans Rome, bon
nombre de personnes ont entendu parler de lui autrement que comme d'un
jeune homme de grande espérance. Les dilettanti érudits savent même qu'il
est mort, et que, sans approcher toutefois de Donizetti, il a écrit quelques
partitions remarquables. J'en ai connu un qui s'était procuré le Don Juan;
après l'avoir longuement étudié au piano, il fut assez franc pour m'avouer en
confidence que cette vieille musique lui paraissait supérieure au Zadig et
Astartea de M. Vaccaï, récemment mis en scène au théâtre d'Apollo. L'art
instrumental est lettre close pour les Romains. Ils n'ont pas même l'idée de
ce que nous appelons une symphonie.
J'ai remarqué seulement à Rome une musique instrumentale populaire que
je penche fort à regarder comme un reste de l'antiquité: je veux parler des
pifferari. On appelle ainsi des musiciens ambulants, qui, aux approches de
Noël, descendent des montagnes par groupes de quatre ou cinq, et viennent,
armés de musettes et de pifferi (espèce de hautbois), donner de pieux
concerts devant les images de la madone. Ils sont, pour l'ordinaire, couverts
d'amples manteaux de drap brun, portent le chapeau pointu dont se coiffent
les brigands, et tout leur extérieur est empreint d'une certaine sauvagerie
mystique pleine d'originalité. J'ai passé des heures entières à les contempler
dans les rues de Rome, la tête légèrement penchée sur l'épaule, les yeux
brillants de la foi la plus vive, fixant un regard de pieux amour sur la sainte
madone, presque aussi immobiles que l'image qu'ils adoraient. La musette,
secondée d'un grand piffero soufflant la basse, fait entendre une harmonie
de deux ou trois notes, sur laquelle un piffero de moyenne longueur exécute
la mélodie; puis, au-dessus de tout cela deux petits pifferi très-courts, joués
par des enfants de douze à quinze ans, tremblotent trilles et cadences, et
inondent la rustique chanson d'une pluie de bizarres ornements. Après de
gais et réjouissants refrains, fort longtemps répétés, une prière lente, grave,

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d'une onction toute patriarcale, vient dignement terminer la naïve
symphonie. Cet air a été gravé dans plusieurs recueils napolitains, je
m'abstiens en conséquence de le reproduire ici. De près, le son est si fort
qu'on peut à peine le supporter; mais à un certain éloignement, ce singulier
orchestre produit un effet auquel peu de personnes restent insensibles. J'ai
entendu ensuite les pifferari chez eux, et si je les avais trouvés si
remarquables à Rome, combien l'émotion que j'en reçus fut plus vive dans
les montagnes sauvages des Abruzzes, où mon humeur vagabonde m'avait
conduit! Des roches volcaniques, de noires forêts de sapins formaient la
décoration naturelle et le complément de cette musique primitive. Quand à
cela venait encore se joindre l'aspect d'un de ces monuments mystérieux
d'un autre âge connus sous le nom de murs cyclopéens, et quelques bergers
revêtus d'une peau de mouton brute, avec la toison entière en dehors
(costume des pâtres de la Sabine), je pouvais me croire contemporain des
anciens peuples au milieu desquels vint s'installer jadis Évandre l'Arcadien,
l'hôte généreux d'Énée.
.............................................................
..
.............................................................
..
Il faut, on le voit, renoncer à peu près à entendre de la musique, quand on
habite Rome; j'en étais venu même, au milieu de cette atmosphère
antiharmonique à n'en plus pouvoir composer. Tout ce que j'ai produit à
l'Académie se borne à trois ou quatre morceaux: 1º Une ouverture de Rob-
Roy, longue et diffuse, exécutée à Paris un an après; fort mal reçue du
public, et que je brûlai le même jour en sortant du concert; 2º La scène aux
champs de ma symphonie fantastique, que je refis presque entièrement en
vaguant dans la villa Borghèse; 3º Le chant de bonheur de mon monodrame
Lélio[57] que je rêvai, perfidement bercé par mon ennemi intime, le vent du
sud, sur les buis touffus et taillés en muraille de notre classique jardin; 4e
cette mélodie qui a nom la Captive, et dont j'étais fort loin, en l'écrivant, de
prévoir la fortune. Encore, me trompé-je, en disant qu'elle fut composée à
Rome, car c'est de Subiaco qu'elle est datée. Il me souvient, en effet, qu'un
jour, en regardant mon ami Lefebvre, l'architecte, dans l'auberge de Subiaco
où nous logions, un mouvement de son coude ayant fait tomber un livre

Page 188

placé sur la table où il dessinait, je le relevai; c'était le volume des
Orientales de V. Hugo; il se trouva ouvert à la page de la Captive. Je lus
cette délicieuse poésie, et me retournant vers Lefebvre: «Si j'avais là du
papier réglé, lui dis-je, j'écrirais la musique de ce morceau, car je l'entends.
—Qu'à cela ne tienne, je vais vous en donner.»
Et Lefebvre, prenant une règle et un tire-ligne, eut bientôt tracé quelques
portées, sur lesquelles je jetai le chant et la basse de ce petit air; puis, je mis
le manuscrit dans mon portefeuille et n'y songeai plus. Quinze jours après,
de retour à Rome, on chantait chez notre directeur, quand la Captive me
revint en tête. «Il faut, dis-je à mademoiselle Vernet, que je vous montre un
air improvisé à Subiaco, pour savoir un peu ce qu'il signifie; je n'en ai plus
la moindre idée.»—L'accompagnement de piano, griffonné à la hâte, nous
permit de l'exécuter convenablement; et cela prit si bien, qu'au bout d'un
mois, M. Vernet, poursuivi, obsédé par cette mélodie, m'interpella ainsi:
«Ah ça! quand vous retournerez dans les montagnes, j'espère bien que vous
n'en rapporterez pas d'autres chansons, car votre Captive commence à me
rendre le séjour de la villa fort désagréable; on ne peut faire un pas dans le
palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans les corridors, sans
entendre chanter, ou ronfler, ou grogner: «Le long du mur sombre... le sabre
du Spahis... je ne suis pas Tartare... l'eunuque noir, etc,» C'est à en devenir
fou. Je renvoie demain un de mes domestiques; je n'en prendrai un nouveau
qu'à la condition expresse pour lui de ne pas chanter la Captive.»
J'ai plus tard développé et instrumenté pour l'orchestre cette mélodie qui
est, je crois, l'une des plus colorées que j'aie produites.
Il reste enfin, à citer, pour clore cette liste fort courte de mes productions
romaines, une méditation religieuse à six voix avec accompagnement
d'orchestre, sur la traduction en prose d'une poésie de Moore (Ce monde
entier n'est qu'une ombre fugitive). Elle forme le numéro 1 de mon œuvre
18, intitulée Tristia.
Quant au Resurrexit à grand orchestre, avec chœurs, que j'envoyai aux
académiciens de Paris, pour obéir au règlement, et dans lequel ces
messieurs trouvèrent un progrès très-remarquable, une preuve sensible de
l'influence du séjour de Rome sur mes idées, et l'abandon complet de mes

Page 189

fâcheuses tendances musicales, c'est un fragment de ma messe solennelle
exécutée à Saint-Roch et à Saint-Eustache, on le sait, plusieurs années avant
que j'obtinsse le prix de l'Institut. Fiez-vous donc aux jugements des
immortels!

XL

Page 190

Variétés de spleen.—L'isolement.

Ce fut vers ce temps de ma vie académique que je ressentis de nouveau les
atteintes d'une cruelle maladie (morale, nerveuse, imaginaire, tout ce qu'on
voudra), que j'appellerai le mal de l'isolement. J'en avais éprouvé un
premier accès à l'âge de seize ans, et voici dans quelles circonstances. Par
une belle matinée de mai, à la Côte-Saint-André, j'étais assis dans une
prairie, à l'ombre d'un groupe de grands chênes, lisant un roman de
Montjoie, intitulé: Manuscrit trouvé au mont Pausilippe. Tout entier à ma
lecture, j'en fus distrait cependant par des chants doux et tristes, s'épandant
par la plaine à intervalles réguliers. La procession des Rogations passait
dans le voisinage, et j'entendais la voix des paysans qui psalmodiaient les
Litanies des saints. Cet usage de parcourir, au printemps, les coteaux et les
plaines, pour appeler sur les fruits de la terre la bénédiction du ciel, a
quelque chose de poétique et de touchant qui m'émeut d'une manière
indicible. Le cortège s'arrêta au pied d'une croix de bois ornée de feuillage;
je le vis s'agenouiller pendant que le prêtre bénissait la campagne, et il
reprit sa marche lente en continuant sa mélancolique psalmodie. La voix
affaiblie de notre vieux curé se distinguait seule parfois, avec des fragments
de phrases:
................
. . . . . Conservare digneris
(Les paysans.)
Te rogamus audi nos!
Et la foule pieuse s'éloignait, s'éloignait toujours.
...............
(Decrescendo).
Sancte Barnaba
Ora pro nobis!
(Perdendo).
Sancta Magdalena
Ora pro. . . . .

Page 191

Sancta Maria,
Ora. . . . . . .
Sancta. . . . . .
. . . . . . nobis.
.........
Silence... léger frémissement des blés en fleur, ondoyant sous la molle
pression de l'air du matin... Cri des cailles amoureuses appelant leur
compagne... l'ortolan, plein de joie, chantant sur la pointe d'un peuplier...
calme profond... une feuille morte tombant lentement d'un chêne... coups
sourds de mon cœur... évidemment la vie était hors de moi, loin, très-loin...
À l'horizon les glaciers des Alpes, frappés par le soleil levant,
réfléchissaient d'immenses faisceaux de lumière... C'est de ce côté qu'est
Meylan... derrière ces Alpes, l'Italie, Naples, le Pausilippe... les personnages
de mon roman... des passions ardentes... quelque insondable bonheur...
secret... allons, allons, des ailes!... dévorons l'espace! il faut voir, il faut
admirer!... il faut de l'amour, de l'enthousiasme, des étreintes enflammées, il
faut la grande vie!... mais je ne suis qu'un corps lourd cloué à terre! ces
personnages sont imaginaires ou n'existent plus... quel amour?... quelle
gloire?... quel cœur?... où est mon étoile?... la Stella montis?... disparue sans
doute pour jamais... quand verrai-je l'Italie?...
Et l'accès se déclara dans toute sa force, et je souffris affreusement, et je
me couchai à terre, gémissant, étendant mes bras douloureux, arrachant
convulsivement des poignées d'herbe et d'innocentes pâquerettes qui
ouvraient en vain leurs grands yeux étonnés, luttant contre l'absence, contre
l'horrible isolement.
Et pourtant, qu'était-ce qu'un pareil accès comparé aux tortures que j'ai
éprouvées depuis lors, et dont l'intensité augmente chaque jour?...
Je ne sais comment donner une idée de ce mal inexprimable. Une
expérience de physique pourrait seule, je crois, en offrir la ressemblance.
C'est celle-ci: quand on place sous une cloche de verre adaptée à une
machine pneumatique une coupe remplie d'eau à côté d'une coupe contenant
de l'acide sulfurique, au moment où la pompe aspirante fait le vide sous la
cloche, on voit l'eau s'agiter, entrer en ébullition, s'évaporer. L'acide
sulfurique absorbe cette vapeur d'eau au fur et à mesure qu'elle se dégage,

Page 192

et, par suite de la propriété qu'ont les molécules de vapeur d'emporter en
s'exhalant une grande quantité de calorique, la portion d'eau qui reste au
fond du vase ne tarde pas à se refroidir au point de produire un petit bloc de
glace.
Eh bien! il en est à peu près ainsi quand cette idée d'isolement et ce
sentiment de l'absence viennent me saisir. Le vide se fait autour de ma
poitrine palpitante, et il semble alors que mon cœur, sous l'aspiration d'une
force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre par expansion. Puis, la
peau de tout mon corps devient douloureuse et brûlante; je rougis de la tête
aux pieds. Je suis tenté de crier, d'appeler à mon aide mes amis, les
indifférents mêmes, pour me consoler, pour me garder, me défendre,
m'empêcher d'être détruit, pour retenir ma vie qui s'en va aux quatre points
cardinaux.
On n'a pas d'idées de mort pendant ces crises; non, la pensée du suicide
n'est pas même supportable; on ne veut pas mourir, loin de là, on veut vivre,
on le veut absolument, on voudrait même donner à sa vie mille fois plus
d'énergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui s'exaspère de rester
sans application, et qui ne peut se satisfaire qu'au moyen de jouissances
immenses, dévorantes, furieuses, en rapport avec l'incalculable
surabondance de sensibilité dont on est pourvu.
Cet état n'est pas le spleen, mais il l'amène plus tard: l'ébullition,
l'évaporation du cœur, des sens, du cerveau, du fluide nerveux. Le spleen,
c'est la congélation de tout cela, c'est le bloc de glace.
Même à l'état calme, je sens toujours un peu d'isolement les dimanches
d'été, parce que nos villes sont inactives ces jours-là, parce que chacun sort,
va à la campagne; parce qu'on est joyeux au loin, parce qu'on est absent.
Les adagio des symphonies de Beethoven, certaines scènes d'Alceste et
d'Armide de Gluck, un air de son opéra italien de Telemaco, les champs
Élysées de son Orphée, font naître aussi d'assez violents accès de la même
souffrance; mais ces chefs-d'œuvre portent avec eux leur contre-poison; ils
font déborder les larmes, et on est soulagé. Les adagio de quelques-unes
des sonates de Beethoven, et l'Iphigénie en Tauride de Gluck, au contraire,
appartiennent entièrement au spleen et le provoquent; il fait froid là-dedans,

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l'air y est sombre, le ciel gris de nuages, le vent du nord y gémit
sourdement.
Il y a d'ailleurs deux espèces de spleen, l'un est ironique, railleur, emporté,
violent, haineux; l'autre, taciturne et sombre, ne demande que l'inaction, le
silence, la solitude et le sommeil. À l'être qui en est possédé tout devient
indifférent; la ruine d'un monde saurait à peine l'émouvoir. Je voudrais alors
que la terre fût une bombe remplie de poudre, et j'y mettrais le feu pour
m'amuser.
En proie à ce genre de spleen, je dormais un jour dans le bois de lauriers
de l'Académie, roulé dans un tas de feuilles mortes, comme un hérisson,
quand je me sentis poussé du pied par deux de nos camarades: c'étaient
Constant Dufeu, l'architecte, et Dantan aîné, le statuaire, qui venaient me
réveiller.
—«Ohé! père la joie! veux-tu venir à Naples? nous y allons.
—Allez au diable! vous savez bien que je n'ai plus d'argent.
—Mais, jobard que tu es, nous en avons et nous t'en prêterons! Allons,
aide-moi donc, Dantan, et levons-le de là, sans quoi nous n'en tirerons rien.
Bon! te voilà sur pieds!... Secoue-toi un peu maintenant; va demander à M.
Vernet un congé d'un mois, et dès que ta valise sera faite, nous partirons;
c'est convenu.»
Nous partîmes en effet.
À part un scandale assez joli, mais difficile à raconter, par nous causé dans
la petite ville de Ciprano... après dîner, je ne me rappelle aucun incident
remarquable de ce trajet bourgeoisement fait en voiturin.
Mais Naples!...

XLI

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Voyage à Naples.—Le soldat enthousiaste.—Excursion à Nisita. Les lazzaroni.—Ils
m'invitent à dîner.—Un coup de fouet.—Le théâtre San-Carlo.—Retour pédestre à
Rome, à travers les Abruzzes.—Tivoli.—Encore Virgile.

Naples!!! ciel limpide et pur! soleil de fêtes! riche terre!
Tout le monde a décrit, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire, ce
merveilleux jardin. Quel voyageur, en effet, n'a été frappé de la splendeur
de son aspect! Qui n'a admiré, à midi, la mer faisant la sieste et les plis
moelleux de sa robe azurée et le bruit flatteur avec lequel elle l'agite
doucement! Perdu, à minuit, dans le cratère du Vésuve, qui n'a senti un
vague sentiment d'effroi aux sourds roulements de son tonnerre intérieur,
aux cris de fureur qui s'échappent de sa bouche, à ce explosions, à ces
myriades de roches fondantes, dirigées contre le ciel comme de brûlants
blasphèmes, qui retombent ensuite, roulent sur le col de la montagne et
s'arrêtent pour former un ardent collier sur la vaste poitrine du volcan! Qui
n'a parcouru tristement le squelette de cette désolée Pompéia, et, spectateur
unique, n'a attendu, sur les gradins de l'amphithéâtre, la tragédie d'Euripide
ou de Sophocle pour laquelle la scène semble encore préparée! Qui n'a
accordé un peu d'indulgence aux mœurs des lazzaroni, ce charmant peuple
d'enfants, si gai, si voleur, si spirituellement facétieux, et si naïvement bon
quelquefois?
Je me garderai donc d'aller sur les brisées de tant de descripteurs; mais je
ne puis résister au plaisir de raconter ici une anecdote qui peint on ne peut
mieux le caractère des pêcheurs napolitains. Il s'agit d'un festin que des
lazzaroni me donnèrent, trois jours après mon arrivée, et d'un présent qu'ils
me firent au dessert. C'était par un beau jour d'automne, avec une fraîche
brise, une atmosphère claire, transparente, à faire croire qu'on pourrait de
Naples, sans trop étendre le bras, cueillir des oranges à Caprée. Je me
promenais à la villa Reale; j'avais prié mes camarades de l'Académie
romaine de me laisser errer seul ce jour-là. En passant près d'un petit
pavillon que je ne remarquais point, un soldat, en faction devant l'entrée me
dit brusquement en français:
—Monsieur, levez votre chapeau!
—Pourquoi donc?

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—Voyez!
Et, me désignant du doigt une statue de marbre placée au centre du
pavillon, je lus sur le socle ces deux mots qui me firent à l'instant faire le
signe de respect que l'enthousiaste militaire me demandait: Torquato Tasso.
Cela est bien! cela est touchant!... mais j'en suis encore à me demander
comment la sentinelle du poëte avait deviné que j'étais Français et artiste, et
que j'obéirais avec empressement à son injonction. Savant physionomiste!
Je reviens à mes lazzaroni.
Je marchais donc nonchalamment au bord de la mer, en songeant, tout
ému, au pauvre Tasso, dont j'avais, avec Mendelssohn, visité la modeste
tombe à Rome, au couvent de Sant-Onofrio, quelques mois auparavant,
philosophant, à part moi, sur le malheur des poëtes qui sont poëtes par le
cœur, etc., etc. Tout d'un coup, Tasso me fit penser à Cervantes, Cervantes à
sa charmante pastorale Galathée, Galathée à une délicieuse figure qui brille
à côté d'elle dans le roman et qui se nomme Nisida, Nisida à l'île de la baie
de Pouzzoles qui porte ce joli nom, et je fus pris à l'improviste d'un désir
irrésistible de la visiter[58].
J'y cours; me voilà dans la grotte du Pausilippe; j'en sors, toujours courant;
j'arrive au rivage; je vois une barque, je veux la louer; je demande quatre
rameurs, il en vient six; je leur offre un prix raisonnable, en leur faisant
observer que je n'avais pas besoin de six hommes pour nager dans une
coquille de noix jusqu'à Nisida. Ils insistent en souriant et demandent à peu
près trente francs pour une course qui en valait cinq tout au plus; j'étais de
bonne humeur, deux jeunes garçons se tenaient à l'écart sans rien dire, avec
un air d'envie; je trouvai bouffonne l'insolente prétention de mes rameurs, et
désignant les deux lazzaronetti:
«—Eh bien! oui, allons, trente francs, mais venez tous les huit et ramons
vigoureusement.»
Cris de joie, gambades des petits et des grands! nous sautons dans la
barque, et en quelques minutes nous arrivons à Nisida. Laissant mon navire
à la garde de l'équipage, je monte dans l'île, je la parcours dans tous les
sens, je regarde le soleil descendre derrière le cap Misène poétisé par
l'auteur de l'Énéide, pendant que la mer qui ne se souvient ni de Virgile, ni

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d'Énée, ni d'Ascagne, ni de Misène, ni de Palinure, chante gaiement dans le
mode majeur mille accords scintillants...
.............................................................
..
Comme je vaguais ainsi sans but, un militaire parlant fort bien le français
s'avance vers moi et m'offre de me montrer les diverses curiosités de l'île,
les plus beaux points de vue, etc. J'accepte son offre avec empressement. Au
bout d'une heure, en le quittant, je faisais le geste de prendre ma bourse
pour lui donner la buona mano d'usage, quand lui, se reculant d'un pas et
prenant un air presque offensé, repousse ma main en disant:
«—Que faites-vous donc, monsieur? je ne vous demande rien,... que de...
prier le bon Dieu pour moi.»
—Parbleu, je le ferai, me dis-je en remettant ma bourse dans ma poche,
l'idée est trop drôle, et que le diable m'emporte si j'y manque.
Le soir, en effet, au moment de me mettre au lit, je récitai très-
sérieusement un premier Pater pour mon brave sergent, mais au second
j'éclatai de rire. Aussi je crains bien que le pauvre homme n'ait pas fait
fortune et qu'il soit resté sergent comme devant.
.............................................................
..
Je serais demeuré à Nisida jusqu'au lendemain, je crois, si un de mes
matelots, délégué par le capitaine, ne fût venu me héler et m'avertir que le
vent fraîchissait, et que nous aurions de la peine à regagner la terre ferme, si
nous tardions encore à lever l'ancre, à déraper. Je me rends à ce prudent
avis. Je descends; chacun reprend sa place sur le navire; le capitaine, digne
émule du héros troyen:
...........Eripit ensem
Fulmineum

(ouvre son grand couteau)

strictoque ferit retinacula ferro.

Page 197

(et coupe vivement la ficelle;)

Idem omnes simul ardor habet; rapiuntque, ruuntque;
Littora deseruere; latet sub classibus æquor;
Adnixi torquent spumas, et cærula verrunt.
(tous, pleins d'ardeur et d'un peu de crainte, nous nous précipitons, nous
fuyons le rivage; nos rames font voler des flots d'écume, la mer disparaît
sous notre...... canot.) Traduction libre.
Cependant il y avait du danger, la coquille de noix frétillait d'une
singulière façon à travers les crêtes blanches de vagues disproportionnées;
mes gaillards ne riaient plus et commençaient à chercher leurs chapelets.
Tout cela me paraissait d'un ridicule atroce et je me disais: à propos de quoi
vais-je me noyer? À propos d'un soldat lettré qui admire Tasso; pour moins
encore, pour un chapeau; car, si j'eusse marché tête nue, le soldat ne m'eût
pas interpellé; je n'aurais pas songé au chantre d'Armide, ni à l'auteur de
Galathée, ni à Nisida; je n'aurais pas fait cette sotte excursion insulaire, et je
serais tranquillement assis à Saint-Charles en ce moment, à écouter la
Brambilla et Tamburini! Ces réflexions et les mouvements de la nef en
perdition me faisaient grand mal au cœur, je l'avoue. Pourtant, le dieu des
mers, trouvant la plaisanterie suffisante comme cela, nous permit de gagner
la terre, et les matelots, jusque-la muets comme des poissons,
recommencèrent à crier comme des geais. Leur joie fut même si grande,
qu'en recevant les trente francs que j'avais consenti à me laisser escroquer,
ils eurent un remords, et me prièrent avec une véritable bonhomie, de venir
dîner avec eux. J'acceptai. Ils me conduisirent assez loin de là, au milieu
d'un bois de peupliers, sur la route de Pouzzoles, en un lieu fort solitaire, et
je commençais à calomnier leur candide intention (pauvres lazzaroni!),
quand nous arrivâmes vers une chaumière à eux bien connue, où mes
amphytrions se hâtèrent de donner des ordres pour le festin.
Bientôt apparut un petit monticule de fumants macaroni; ils m'invitèrent à
y plonger la main droite à leur exemple; un grand pot de vin du Pausilippe
fut placé sur la table, et chacun de nous y buvait à son tour, après, toutefois,
un vieillard édenté, le seul de la bande qui devait boire avant moi, le respect

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pour l'âge l'emportant chez ces braves enfants, même sur la courtoisie, qu'ils
reconnaissaient devoir à leur hôte. Le vieux, après avoir bu
déraisonnablement, commença à parler politique et à s'attendrir beaucoup
au souvenir du roi Joachim, qu'il portait dans son cœur. Les jeunes
lazzaroni, pour le distraire et me procurer un divertissement, lui
demandèrent avec instance le récit d'un long et pénible voyage de mer qu'il
avait fait autrefois, et dont l'histoire était célèbre.
Là-dessus, le vieux lazzarone raconta, au grand ébahissement de son
auditoire, comment, embarqué à vingt ans sur un speronare, il avait
demeuré en mer trois jours et deux nuits, et comme quoi, toujours poussé
vers de nouveaux rivages, il avait enfin été jeté dans une île lointaine où
l'on prétend que Napoléon, depuis lors, a été exilé, et que les indigènes
appellent Isola d'Elba. Je manifestai une grande émotion à cet incroyable
récit, en félicitant de tout mon cœur le brave marin d'avoir échappé à des
dangers aussi formidables. De là, profonde sympathie des lazzaroni pour
mon excellence; la reconnaissance les exalte, on se parle à l'oreille, on va,
on vient dans la chaumière d'un air de mystère; je vois qu'il s'agit des
préparatifs de quelque surprise qui m'est destinée. En effet, au moment où
je me levais pour prendre congé de la société, le plus grand des jeunes
lazzaroni m'aborde d'un air embarrassé, et me prie, au nom de ses
camarades et pour l'amour d'eux d'accepter un souvenir, un présent, le plus
magnifique qu'ils pouvaient m'offrir, et capable de faire pleurer l'homme le
moins sensible. C'était un oignon monstrueux, une énorme ciboule, que je
reçus avec une modestie et un sérieux dignes de la circonstance, et que
j'emportai jusqu'au sommet du Pausilippe, après mille adieux, serrements de
mains et protestations d'une amitié inaltérable.
Je venais de quitter ces bonnes gens et je cheminais péniblement à cause
d'un coup que je m'étais donné au pied droit en descendant de Nisida; il
faisait presque nuit. Une belle calèche passa sur la route de Naples. L'idée
peu fashionable me vint de sauter sur la banquette de derrière, libre par
l'absence du valet de pied et de parvenir ainsi sans fatigue jusqu'à la ville.
Mais j'avais compté sans la jolie petite Parisienne emmousselinée qui
trônait à l'intérieur et qui, de sa voix aigre-douce appelant vivement le
cocher: «Louis, il y a quelqu'un derrière!» me fit administrer à travers la
figure un ample coup de fouet. Ce fut le présent de ma gracieuse

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compatriote. Ô poupée française! Si Crispino seulement s'était trouvé là,
nous t'aurions fait passer un mauvais quart d'heure!
Je revins donc, clopin-clopant, en songeant aux charmes de la vie de
brigand, qui, malgré ses fatigues, serait vraiment aujourd'hui la seule digne
d'un honnête homme, si dans la moindre bande ne se trouvaient toujours
tant de misérables stupides et puants!
J'allai oublier mon chagrin et me reposer à Saint-Charles. Et là, pour la
première fois depuis mon arrivée en Italie, j'entendis de la musique.
L'orchestre, comparé à ceux que j'avais observés jusqu'alors, me parut
excellent. Les instruments à vent peuvent être écoutés en sécurité; on n'a
rien à craindre de leur part; les violons sont assez habiles, et les violoncelles
chantent bien, mais ils sont en trop petit nombre. Le système général adopté
en Italie de mettre toujours moins de violoncelles que de contre-basses, ne
peut pas même être justifié par le genre de musique que les orchestres
italiens exécutent habituellement. Je reprocherais bien aussi au maestro di
capella le bruit souverainement désagréable de son archet dont il frappe un
peu rudement son pupitre; mais on m'a assuré que sans cela, les musiciens
qu'il dirige seraient quelquefois embarrassés pour suivre la mesure... À cela
il n'y a rien à répondre; car enfin, dans un pays où la musique instrumentale
est à peu près inconnue, on ne doit pas exiger des orchestres comme ceux
de Berlin, de Dresde ou de Paris. Les choristes sont d'une faiblesse extrême;
je tiens d'un compositeur qui a écrit pour le théâtre Saint-Charles, qu'il est
fort difficile, pour ne pas dire impossible, d'obtenir une bonne exécution des
chœurs écrits à quatre parties. Les soprani ont beaucoup de peine à marcher
isolés des ténors, et on est pour ainsi dire obligé de les leur faire
continuellement doubler à l'octave.
Au Fondo on joue l'opéra buffa, avec une verve, un feu, un brio, qui lui
assurent une supériorité incontestable sur la plupart des théâtres d'opéra
comique. On y représentait, pendant mon séjour, une farce très-amusante de
Donizetti, Les convenances et les inconvenances du théâtre.
On pense bien, néanmoins, que l'attrait musical des théâtres de Naples ne
pouvait lutter avec avantage contre celui que m'offrait l'exploration des
environs de la ville, et que je me trouvais plus souvent dehors que dedans.

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Déjeunant, un matin, à Castellamare, avec Munier, le peintre de marine,
que nous avions surnommé Neptune:«—Que faisons nous? me dit-il, en
jetant sa serviette, Naples m'ennuie, n'y retournons pas...
—Allons en Sicile.»
—C'est cela, allons en Sicile; laissez-moi seulement finir une étude que
j'ai commencée, et, à cinq heures, nous irons retenir notre place sur le
bateau à vapeur.
—Volontiers, quelle est notre fortune?»
Notre bourse visitée, il se trouva que nous avions bien assez pour aller
jusqu'à Palerme, mais que, pour en revenir, il eût fallu, comme disent les
moines, compter sur la Providence; et, en Français totalement dépourvus de
la vertu qui transporte les montagnes, jugeant qu'il ne fallait pas tenter
Dieu, nous nous séparâmes, lui, pour aller portraire la mer, moi pour
retourner pédestrement à Rome.
Ce projet était arrêté dans ma tête depuis quelques jours. Rentré à Naples
le même soir, après avoir dit adieu à Dufeu et à Dantan, le hasard me fit
rencontrer deux officiers suédois de ma connaissance, qui me firent part de
leur intention de se rendre à Rome à pied.
—Parbleu! leur dis-je, je pars demain pour Subiaco; je veux y aller en
droite ligne à travers les montagnes, franchissant rocs et torrents, comme le
chasseur de chamois; nous devrions faire le trajet ensemble.
Malgré l'extravagance d'une pareille idée, ces messieurs l'adoptèrent. Nos
effets furent aussitôt expédiés par un vetturino; nous convînmes de nous
diriger sur Subiaco à vol d'oiseau, et, après nous y être reposés un jour, de
retourner à Rome par la grande route. Ainsi fut fait. Nous avions endossé
tous les trois le costume obligé de toile grise; M. B... portait son album et
ses crayons; deux cannes étaient toutes nos armes.
On vendangeait alors. D'excellents raisins (qui n'approchent pourtant pas
de ceux du Vésuve) firent à peu près toute notre nourriture pendant la
première journée; les paysans n'acceptaient pas toujours notre argent, et
nous nous abstenions quelquefois de nous enquérir des propriétaires.

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Le soir, à Capoue, nous trouvâmes bon souper, bon gîte, et... un
improvisateur.
Ce brave homme, après quelques préludes brillants sur sa grande
mandoline, s'informa de quelle nation nous étions.
«—Français, répondit M. Kl... rn.»
J'avais entendu, un mois auparavant, les improvisations du Tyrtéc
campanien; il avait fait la même question à mes compagnons de voyage, qui
répondirent:
«—Polonais.»
À quoi, plein d'enthousiasme, il avait répliqué:
«—J'ai parcouru le monde entier, l'Italie, l'Espagne, la France,
l'Allemagne, l'Angleterre, la Pologne, la Russie; mais les plus braves sont
les Polonais, sont les Polonais.»
Voici la cantate qu'il adressa, en musique également improvisée, et sans la
moindre hésitation, aux trois prétendus Français:

On conçoit combien je dus être flatté, et quelle fut la mortification des
deux Suédois.
Avant de nous engager tout à fait dans les Abruzzes, nous nous arrêtâmes
une journée à San-Germano, pour visiter le fameux couvent du Monte-
Cassino.

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Ce monastère de bénédictins, situé, comme celui de Subiaco, sur une
montagne, est loin de lui ressembler sous aucun rapport. Au lieu de cette
simplicité naïve et originale qui charme à San-Benedetto, vous trouvez ici
le luxe et les proportions d'un palais. L'imagination recule devant l'énormité
des sommes qu'ont coûtées tous les objets précieux rassemblés dans la seule
église. Il y a un orgue avec de petits anges fort ridicules, jouant de la
trompette et des cymbales quand l'instrument est mis en action. Le parvis
est des marbres les plus rares, et les amateurs peuvent admirer dans le
chœur des stalles en bois, sculptées avec un art infini, représentant
différentes scènes de la vie monacale.
Une marche forcée nous fit parvenir en un jour de San-Germano à Isola di
Sora, village situé sur la frontière du royaume de Naples et remarquable par
une petite rivière qui forme une assez belle cascade, après avoir mis en jeu
plusieurs établissements industriels. Une mystification d'un singulier genre
nous y attendait. M. Kl... rn et moi nous avions les pieds en sang, et tous les
trois furieux de soif, harassés, couverts d'une poussière brûlante, notre
premier mot, en entrant dans la ville, fut pour demander la locanda
(l'auberge).
«—E...... locanda... non ce n'è,» nous répondaient les paysans avec un air
de pitié railleuse. «Ma però per la notte dove si va?
—E...... chi lo sa?...»
Nous demandons à passer la nuit dans une mauvaise remise; il n'y avait
pas un brin de paille, et d'ailleurs le propriétaire s'y refusait. On n'a pas
d'idée de notre impatience, augmentée encore par le sang-froid et les
ricanements de ces manants. Se trouver dans un petit bourg commerçant
comme celui-là, obligés de coucher dans la rue, faute d'une auberge ou
d'une maison hospitalière... c'eût été fort, mais c'est pourtant ce qui nous
serait arrivé indubitablement, sans un souvenir qui me frappa fort à propos.
J'avais déjà passé de jour, une fois, à Isola di Sora; je me rappelai
heureusement le nom de M. Courrier, Français, propriétaire d'une papeterie.
On nous montre son frère dans un groupe; je lui expose notre embarras, et
après un instant de réflexion, il me répond tranquillement en français, je
pourrais même dire en dauphinois, car l'accent en fait presque un idiome:

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«—Pardi! on vous couchera ben.
—Ah! nous sommes sauvés! M. Courrier est Dauphinois, je suis
Dauphinois, et entre Dauphinois, comme dit Charlet, l'affaire peut
s'arranger.»
En effet, le papetier qui me reconnut exerça à notre égard la plus franche
hospitalité. Après un souper très-confortable, un lit monstre, comme je n'en
ai vu qu'en Italie, nous reçut tous les trois; nous y reposâmes fort à l'aise, en
réfléchissant qu'il serait bon, pour le reste de notre voyage, de connaître les
villages qui ne sont pas sans locanda, pour ne pas courir une seconde fois le
danger auquel nous venions d'échapper. Notre hôte nous tranquillisa un peu
le lendemain, par l'assurance qu'en deux jours de marche nous pourrions
arriver à Subiaco; il n'y avait donc plus qu'une nuit chanceuse à passer. Un
petit garçon nous guida à travers les vignes et les bois pendant une heure,
après quoi, sur quelques indications assez vagues qu'il nous donna, nous
poursuivîmes seuls notre route.
Veroli est un grand village qui, de loin, a l'air d'une ville et couvre le
sommet d'une montagne. Nous y trouvâmes un mauvais dîner de pain et de
jambon cru, a l'aide duquel nous parvînmes, avant la nuit, à un autre rocher
habité, plus âpre et plus sauvage; c'était Alatri. À peine parvenus à l'entrée
de la rue principale un groupe de femmes et d'enfants se forma derrière
nous et nous suivit jusqu'à la place avec toutes les marques de la plus vive
curiosité. On nous indiqua une maison, ou plutôt un chenil, qu'un vieil
écriteau désignait comme la locanda; malgré tout notre dégoût, ce fut là
qu'il fallut passer la nuit. Dieu! quelle nuit! elle ne fut pas employée à
dormir, je puis l'assurer; les insectes de toute espèce qui foisonnaient dans
nos draps rendirent tout repos impossible. Pour mon compte, ces myriades
me tourmentèrent si cruellement que je fus pris au matin d'un violent accès
de fièvre.
Que faire?... ces messieurs ne voulaient pas me laisser à Alatri... il fallait
arriver à Subiaco... séjourner dans cette bicoque était une triste
perspective... Cependant, je tremblais tellement qu'on ne savait comment
me réchauffer et que je ne me croyais guère capable de faire un pas. Mes
compagnons d'infortune, pendant que je grelottais, se consultaient en langue
suédoise, mais leur physionomie exprimait trop bien l'embarras extrême que

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je leur causais pour qu'il fût possible de s'y méprendre. Un effort de ma part
était indispensable; je le fis, et après deux heures de marche au pas de
course, la fièvre avait disparu.
Avant de quitter Alatri, un conseil des géographes du pays fut tenu sur la
place pour nous indiquer notre route. Bien des opinions émises et débattues,
celle qui nous dirigeait sur Subiaco, par Arcino et Anticoli ayant prévalu,
nous l'adoptâmes. Cette journée fut la plus pénible que nous eussions
encore faite depuis le commencement du voyage. Il n'y avait plus de
chemins frayés, nous suivions des lits de torrents, enjambant a grand'peine
les Quartiers dont ils sont à chaque instant encombrés.
Nous arrivâmes ainsi à un affreux village dont le nom m'est inconnu. Les
bouges hideux qui le composent et que je n'ose appeler maisons, étaient
ouverts mais entièrement vides. Nous ne trouvâmes d'autres habitants dans
le village que deux jeunes porcs se vautrant dans la boue noire des roches
déchirées qui servent de rues à ce repaire. Où était la population? C'est le
cas de dire: chi lo sa?
Plusieurs fois nous nous sommes égarés dans les vallons de ce labyrinthe
de rochers; il fallait alors gravir de nouveau la colline que nous venions de
descendre, ou, du fond d'un ravin, crier à quelque paysan:
«Ohé!!! la strada d'Anticoli?...
À quoi il répondait par un éclat de rire, ou par «via! via!» Ce qui nous
rassurait médiocrement, on peut le penser. Nous y parvînmes cependant; je
me rappelle même avoir trouvé à Anticoli grande abondance d'œufs, de
jambon et d'épis de maïs que nous fîmes rôtir, à l'exemple des pauvres
habitants de ces terres stériles, et dont la saveur sauvage n'est pas
désagréable. Le chirurgien d'Anticoli, gros homme rouge qui avait l'air d'un
boucher, vint nous honorer de ses questions sur la garde nationale de Paris
et nous proposer un livre imprimé qu'il avait à vendre.
D'immenses pâturages restaient à traverser avant la nuit; un guide fut
indispensable. Celui que nous prîmes ne paraissait pas très-sûr de la route, il
hésitait souvent. Un vieux berger, assis au bord d'un étang, et qui n'avait
peut-être pas entendu de voix humaine depuis un mois, n'étant point
prévenu de notre approche par le bruit de nos pas, que le gazon touffu

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rendait imperceptible, faillit tomber à l'eau quand nous lui demandâmes
brusquement la direction d'Arcinasso, joli village (au dire de notre guide),
où nous devions trouver toutes sortes de rafraîchissements.
Il se remit pourtant un peu de sa terreur, grâce à quelques baiochi qui lui
prouvèrent nos dispositions amicales; mais il fut presque impossible de
comprendre sa réponse qu'une voix gutturale, plus semblable à un
gloussement qu'à un langage humain, rendait inintelligible. Le joli village
d'Arcinasso n'est qu'une osteria (cabaret), au milieu de ces vastes et
silencieuses steppes. Une vieille femme y vendait du vin et de l'eau fraîche.
L'album de M. B...t ayant excité son attention, nous lui dîmes que c'était
une bible; là-dessus, se levant, pleine de joie, elle examina chaque dessin
l'un après l'autre, et après avoir embrassé cordialement M. B...t, nous donna
à tous les trois sa bénédiction.
Rien ne peut donner une idée du silence qui règne dans ces interminables
prairies. Nous n'y trouvâmes d'autres habitants que le vieux berger avec son
troupeau et un corbeau qui se promenait plein d'une gravité triste... À notre
approche, il prit son vol vers le nord... Je le suivis longtemps des yeux...
Puis ma pensée vola dans la même direction... vers l'Angleterre... et je
m'abîmai dans une rêverie shakespearienne...
Mais il s'agissait bien de rêver et de bâiller aux corbeaux, il fallait
absolument arriver cette nuit même à Subiaco. Le guide d'Anticoli était
reparti, l'obscurité approchait rapidement; nous marchions depuis trois
heures, silencieux comme des spectres, quand un buisson, sur lequel j'avais
tué une grive sept mois auparavant, me fit reconnaître notre position.
«—Allons, messieurs, dis-je aux Suédois, encore un effort! je me retrouve
en pays de connaissance, dans deux heures nous serons arrivés.»
Effectivement, quarante minutes s'étaient à peine écoulées quand nous
aperçûmes à une grande profondeur sous nos pieds briller des lumières:
c'était Subiaco. J'y trouvai Gibert. Il me prêta du linge, dont j'avais grand
besoin. Je comptais aller me reposer, mais bientôt les cris: Oh! signor
Sidoro[59]! Ecco questo signore francese chi suona la chitarra[60]!» Et
Flacheron d'accourir avec la belle Mariucia[61], le tambour de basque à la
main, et, bon gré, mal gré, il fallut danser la saltarello jusqu'à minuit.

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C'est en quittant Subiaco, deux jours après, que j'eus la spirituelle idée de
l'expérience qu'on va lire.
MM. Bennet et Klinskporn, mes deux compagnons suédois, marchaient
très-vite, et leur allure me fatiguait beaucoup. Ne pouvant obtenir d'eux de
s'arrêter de temps en temps, ni de ralentir le pas, je les laissai prendre le
devant et m'étendis tranquillement à l'ombre, quitte à faire ensuite comme le
lièvre de la fable pour les rattraper. Ils étaient déjà fort loin, quand je me
demandai en me relevant: Serais-je capable de courir sans m'arrêter, d'ici à
Tivoli (c'était bien un trajet de six lieues)? Essayons!... Et me voilà courant
comme s'il se fût agi d'atteindre une maîtresse enlevée. Je revois les
Suédois, je les dépasse; je traverse un village, deux villages, poursuivi par
les aboiements de tous les chiens, faisant fuir en grognant les porcs pleins
d'épouvante, mais suivi du regard bienveillant des habitants persuadés que
je venais de faire un malheur[62].
Bientôt, une douleur vive dans l'articulation du genou vint me rendre
impossible la flexion de la jambe droite. Il fallut la laisser pendre et la
traîner en sautant sur la gauche. C'était diabolique, mais je tins bon et je
parvins à Tivoli sans avoir interrompu un instant cette course absurde.
J'aurais mérité de mourir en arrivant d'une rupture du cœur. Il n'en résulta
rien. Il faut croire que j'ai le cœur dur.
Quand les deux officiers suédois parvinrent à Tivoli, une heure après moi,
ils me trouvèrent endormi; me voyant ensuite, au réveil, parfaitement sain
de corps et d'esprit (et je leur pardonne bien sincèrement d'avoir eu des
doutes à cet égard), ils me prièrent d'être leur cicérone dans l'examen qu'ils
avaient à faire des curiosités locales. En conséquence, nous allâmes visiter
le joli petit temple de Vesta, qui a plutôt l'air d'un temple de l'Amour; la
grande cascade, les cascatelles, la grotte de Neptune; il fallut admirer
l'immense stalactite de cent pieds de haut, sous laquelle gît enfouie la
maison d'Horace, sa célèbre villa de Tibur. Je laissai ces messieurs se
reposer une heure sous les oliviers qui croissent au-dessus de la demeure du
poëte, pour gravir seul la montagne voisine et couper à son sommet un
jeune myrte. À cet égard je suis comme les chèvres, impossible de résister à
mon humeur grimpante auprès d'un monticule verdoyant. Puis, comme nous
descendions dans la plaine, on voulut bien nous ouvrir la villa Mecena;

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nous parcourûmes son grand salon voûté, que traverse maintenant un bras
de l'Anio, donnant la vie à un atelier de forgerons, où retentit, sur d'énormes
enclumes, le bruit cadencé de marteaux monstrueux. Cette même salle
résonna jadis des strophes épicuriennes d'Horace, entendit s'élever, dans sa
douce gravité, la voix mélancolique de Virgile, récitant, après les festins
présidés par le ministre d'Auguste, quelque fragment magnifique de ses
poëmes des champs:
Hactenus arvorum cultus et sidera cœli:
Nunc te, Bacche, canam, nec non silvestria tecum
Virgulta, et prolem tarde crescentis olivæ.
Plus bas, nous examinâmes en passant la villa d'Este dont le nom rappelle
celui de la princesse Eleonora, célèbre par Tasso et l'amour douloureux
qu'elle lui inspira.
Au-dessous, à l'entrée de la plaine, je guidai ces messieurs dans le
labyrinthe de la villa Adriana; nous visitâmes ce qui reste de ses vastes
jardins; le vallon dont une fantaisie toute-puissante voulut créer une copie
en miniature de la vallée de Tempe; la salle des gardes, où veillent à cette
heure des essaims d'oiseaux de proie; et enfin l'emplacement où s'éleva le
théâtre privé de l'empereur, et qu'une plantation de choux, le plus ignoble
des légumes, occupe maintenant.
Comme le temps et la mort doivent rire de ces bizarres transformations!

XLII

L'influenza à Rome.—Système nouveau de philosophie.—Chasses.—Les chagrins de
domestiques.—Je repars pour la France.

Me voilà rentré à la caserne académique! Recrudescence d'ennui. Une
sorte d'influenza plus ou moins contagieuse désole la ville; on meurt très-
bien, par centaines, par milliers. Couvert, au grand divertissement des

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polissons romains, d'une sorte de manteau à capuchon dans le genre de celui
que les peintres donnent à Pétrarque, j'accompagne les charretées de morts à
l'église Transtévérine dont le large caveau les reçoit béant. On lève une
pierre de la cour intérieure, et les cadavres, suspendus à un crochet de fer
sont mollement déposés sur les dalles de ce palais de la putréfaction.
Quelques crânes seulement ayant été ouverts par les médecins, curieux de
savoir pourquoi les malades n'avaient pas voulu guérir, et les cerveaux
s'étant répandus dans le char funèbre, l'homme qui remplace à Rome le
fossoyeur des autres nations, prend alors avec une truelle ces débris de
l'organe pensant et les lance fort dextrement au fond du gouffre. Le
Gravedigger de Shakespeare, ce maçon de l'éternité, n'avait pourtant pas
songé à se servir de la truelle ni à mettre en œuvre ce mortier humain.
Un architecte de l'Académie, Garrez, fait un dessin représentant cette
gracieuse scène où je figure encapuchonné. Le spleen redouble.
Bézard le peintre, Gibert le paysagiste, Delanoie l'architecte, et moi, nous
formons une société appelée les quatre, qui se propose d'élaborer et de
compléter le grand système philosophique dont j'avais, six mois auparavant,
jeté les premières bases, et qui avait pour titre: Système de l'Indifférence
absolue en matière universelle. Doctrine transcendante qui tend à donner à
l'homme la perfection et la sensibilité d'un bloc de pierre. Notre système ne
prend pas. On nous objecte: la douleur et le plaisir, les sentiments et les
sensations! on nous traite de fous. Nous avons beau répondre avec une
admirable indifférence:
«—Ces messieurs disent que nous sommes fous! qu'est-ce que cela te fait,
Bézard?... qu'en penses-tu, Gibert?... qu'en dis-tu, Delanoie?...
—Cela ne fait rien à personne.
—Je dis que ces messieurs nous traitent de fous.
—Il paraît que ces messieurs nous traitent de fous.»
On nous rit au nez. Les grands philosophes ont toujours ainsi été
méconnus.
Une nuit, je pars pour la chasse avec Debay, le statuaire. Nous appelons le
gardien de la porte du Peuple, qui, grâce aux ordonnances du pape en faveur

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des chasseurs, est contraint de se lever et de nous ouvrir, après l'exhibition
de notre port d'armes. Nous marchons jusqu'à deux heures du matin. Un
certain mouvement dans les herbes voisines de la route nous fait croire à la
présence d'un lièvre; deux coups de fusil partent à la fois... Il est mort... c'est
un confrère, un émule, un chasseur qui rend à Dieu son âme et son sang à la
terre... c'est un malheureux chat qui guettait une couvée de cailles. Le
sommeil vient, irrésistible. Nous dormons quelques heures dans un champ.
Nous nous séparons. Arrive une pluie battante; je trouve dans une gorge de
la plaine un petit bois de chêne, où je vais inutilement chercher un abri. J'y
tue un porc-épic dont j'emporte en trophée quelques beaux piquants. Mais
voici un village solitaire; à l'exception d'une vieille femme lavant son linge
dans un mince ruisseau, je n'aperçois pas un être humain. Elle m'apprend
que ce silencieux réduit s'appelle Isola Farnèse. C'est, dit-on, le nom
moderne de l'ancienne Veïes. C'est donc là que fut la capitale des Volsques,
ces fiers ennemis de Rome! C'est là que commanda Aufidius et que le
fougueux Marcius Coriolanus vint lui offrir l'appui de son bras sacrilège
pour détruire sa propre patrie! Cette vieille femme, accroupie au bord du
ruisseau, occupe peut-être la place où la sublime Veturia[63], à la tête des
matrones romaines, s'agenouilla devant son fils! J'ai marché tout le matin
sur cette terre où furent livrés tant de beaux combats, illustrés par Plutarque,
immortalisés par Shakespeare, mais assez semblables en réalité, par leur
dimension et leur importance, a ceux qui résulteraient d'une guerre entre
Versailles et Saint-Cloud! La rêverie m'immobilise. La pluie continue plus
intense. Mes chiens, aveuglés par l'eau du ciel, se cachent le museau dans
les broussailles. Je tue un grand imbécile de serpent qui aurait dû rester
dans son trou par un pareil temps. Debay m'appelle, en tirant coup sur coup.
Nous nous rejoignons pour déjeuner. Je prends dans ma gibecière un crâne
que j'avais cueilli sur le haut du cimetière de Radicoffani, en revenant de
Nice l'année précédente, celui-là même qui me sert de sablier aujourd'hui;
nous le remplissons de tranches de jambon et nous le plaçons ensuite au
milieu d'un ruisselet, pour dessaler un peu cette atroce victuaille. Repas
frugal assaisonné d'une froide pluie; point de vin, point de cigares! Debay
n'a rien tué. Quant à moi, je n'ai pu envoyer chez les morts qu'un innocent
rouge-gorge, pour tenir compagnie au chat, au porc-épic et au serpent. Nous
nous dirigeons vers l'auberge de la Storta, le seul bouge des environs. Je m'y
couche, et je dors trois heures, pendant qu'on fait sécher mes habits. Le

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soleil se montre enfin, la pluie a cessé; je me rhabille à grand'peine et je
repars. Debay, plein d'ardeur, n'a pas voulu m'attendre. Je tombe sur une
troupe de fort beaux oiseaux, qu'on prétend venir des côtes d'Afrique et
dont je n'ai jamais pu savoir le nom. Ils planent continuellement, comme
des hirondelles, avec un petit cri semblable à celui des perdrix; ils sont
bigarrés de jaune et de vert. J'en abats une demi-douzaine. L'honneur du
chasseur est sauf. Je vois de loin Debay manquer un lièvre. Nous rentrons à
Rome aussi embourbés que dut l'être Marius quand il sortit des marais de
Minturnes.
Semaine stagnante.
Enfin, l'Académie s'anime un peu, grâce à la terreur comique de notre
camarade L..., qui, amant aimé de la femme d'un Italien, valet de pied de M.
Vernet, et surpris avec elle par le mari, se voit toujours au moment d'être
sérieusement assassiné. Il n'ose plus sortir de sa chambre; quand vient
l'heure du repas, nous sommes obligés d'aller le prendre chez lui, et de
l'escorter, en le soutenant, jusqu'au réfectoire. Il croit voir des couteaux
briller dans tous les coins du palais. Il maigrit, il est pâle, jaune, bleu; il
vient à rien. Ce qui lui attire un jour, à table, cette charmante apostrophe de
Delanoie:
«—Eh bien! mon pauvre L... tu as donc toujours des chagrins de
domestiques[64]?»
Le mot circule avec grand succès.
Mais l'ennui est le plus fort; je ne rêve plus que Paris. J'ai fini mon
monodrame et retouché ma symphonie fantastique: il faut les faire exécuter.
J'obtiens de M. Vernet la permission de quitter l'Italie avant l'expiration de
mon temps d'exil. Je pose pour mon portrait, qui, selon l'usage, est fait par
le plus ancien de nos peintres et prend place dans la galerie du réfectoire,
dont j'ai déjà parlé; je fais une dernière tournée de quelques jours à Tivoli, à
Albano, à Palestrina; je vends mon fusil, je brise ma guitare; j'écris sur
quelques albums; je donne un grand punch aux camarades; je caresse
longtemps les deux chiens de M. Vernet, compagnons ordinaires de mes
chasses; j'ai un instant de profonde tristesse en songeant que je quitte cette

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poétique contrée, peut-être pour ne plus la revoir; les amis m'accompagnent
jusqu'à Ponte-Molle; je monte dans une affreuse carriole; me voilà parti.

XLIII

Florence.—Scène funèbre.—La bella sposina.—Le Florentin gai.—Lodi.—Milan.—Le
théâtre de la Cannobiana.—Le public.—Préjugés sur l'organisation musicale des
Italiens.—Leur amour invincible pour les platitudes brillantes et les vocalisations.—
Rentrée en France.

J'étais fort morose, bien que mon ardent désir de revoir la France fût sur le
point d'être satisfait. Un tel adieu à l'Italie avait quelque chose de solennel,
et sans pouvoir me rendre bien compte de mes sentiments, j'en avais l'âme
oppressée. L'aspect de Florence, où je rentrais pour la quatrième fois, me
causa surtout une impression accablante. Pendant les deux jours que je
passai dans la cité reine des arts, quelqu'un m'avertit que le peintre
Chenavard, cette grosse tête crevant d'intelligence, me cherchait avec
empressement et ne pouvait parvenir à me rencontrer. Il m'avait manqué
deux fois dans les galeries du palais Pitti, il était venu me demander à
l'hôtel, il voulait me voir absolument. Je fus très-sensible à cette preuve de
sympathie d'un artiste aussi distingué; je le cherchai sans succès à mon tour,
et je partis sans faire sa connaissance. Ce fut cinq ans plus tard seulement,
que nous nous vîmes enfin à Paris et que je pus admirer la pénétration, la
sagacité et la lucidité merveilleuses de son esprit, dès qu'il veut l'appliquer à
l'étude des questions vitales des arts mêmes, tels que la musique et la
poésie, les plus différents de l'art qu'il cultive.
Je venais de parcourir le dôme, un soir en le poursuivant, et je m'étais
assis près d'une colonne pour voir s'agiter les atomes dans un splendide
rayon du soleil couchant qui traversait la naissante obscurité de l'église,
quand une troupe de prêtres et de porte-flambeaux entra dans la nef pour
une cérémonie funèbre. Je m'approchai: je demandai à un Florentin quel

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était le personnage qui en était l'objet: È una sposina, morta al mezzo
giorno! me répondit-il d'un air gai. Les prières furent d'un laconisme
extraordinaire, les prêtres semblaient, en commençant, avoir hâte de finir.
Puis, le corps fut mis sur une sorte de brancard couvert, et le cortège
s'achemina vers le lieu où la morte devait reposer jusqu'au lendemain, avant
d'être définitivement inhumée. Je le suivis. Pendant le trajet les chantres
porte-flambeaux grommelaient bien, pour la forme, quelques vagues
oraisons entre leurs dents; mais leur occupation principale était de faire
fondre et couler autant de cire que possible, des cierges dont la famille de la
défunte les avait armés. Et voici pourquoi: le restant des cierges devait,
après la cérémonie, revenir à l'église, et comme on n'osait pas en voler des
morceaux entiers, ces braves lucioli, d'accord avec une troupe de petits
drôles qui ne les quittaient pas de l'œil, écarquillaient à chaque instant la
mèche du cierge qu'ils inclinaient ensuite pour répandre la cire fondante sur
le pavé. Aussitôt les polissons se précipitant avec une avidité furieuse,
détachaient la goutte de cire de la pierre avec un couteau et la roulaient en
boule qui allait toujours grossissant. De sorte qu'à la fin du trajet, assez long
(la morgue étant située à l'une des plus lointaines extrémités de Florence),
ils se trouvaient avoir fait, indignes frelons, une assez bonne provision de
cire mortuaire. Telle était la pieuse préoccupation des misérables par qui la
pauvre sposina était portée à sa couche dernière.
Parvenu à la porte de la morgue, le même Florentin gai, qui m'avait
répondu dans le dôme et qui faisait partie du cortège, voyant que j'observais
avec anxiété le mouvement de cette scène, s'approcha de moi et me dit en
espèce de français:
«—Volé-vous intrer?
—Oui, comment faire?
—Donnez-moi tré paoli.»
Je lui glisse dans la main les trois pièces d'argent qu'il me demandait; il va
s'entretenir un instant avec la concierge de la salle funèbre, et je suis
introduit. La morte était déjà déposée sur une table. Une longue robe de
percale blanche, nouée autour de son cou et au-dessous de ses pieds, la
couvrait presque entièrement. Ses noirs cheveux à demi tressés coulaient à

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flots sur ses épaules, grands yeux bleus demi-clos, petite bouche, triste
sourire, cou d'albâtre, air noble et candide... jeune!... jeune!... morte!...
L'Italien toujours souriant, s'exclama: «È bella!» Et, pour me faire mieux
admirer ses traits, me soulevant la tête de la pauvre jeune belle morte, il
écarta de sa sale main les cheveux qui semblaient s'obstiner, par pudeur, à
couvrir ce front et ces joues où régnait encore une grâce ineffable, et la
laissa rudement retomber sur le bois. La salle retentit du choc... je crus que
ma poitrine se brisait à cette impie et brutale résonnance... N'y tenant plus,
je me jette à genoux, je saisis la main de cette beauté profanée, je la couvre
de baisers expiatoires, en proie à l'une des angoisses de cœur les plus
intenses que j'aie ressenties de ma vie. Le Florentin riait toujours...
Mais je vins tout à coup à penser ceci: que dirait le mari, s'il pouvait voir
la chaste main qui lui fut si chère, froide tout à l'heure, attiédie maintenant
par les baisers d'un jeune homme inconnu? dans son épouvante indignée,
n'aurait-il pas lieu de croire que je suis l'amant clandestin de sa femme, qui
vient, plus aimant et plus fidèle que lui, exhaler sur ce corps adoré un
désespoir shakespearien? Désabusez donc ce malheureux!... Mais n'a-t-il
pas mérité de subir l'incommensurable torture d'une erreur pareille?...
Lymphatique époux! laisse-t-on arracher de ses bras vivants la morte qu'on
aime!...
Addio! addio! bella sposa abbandonata! ombra dolente! adesso, forse,
consolata! perdona ad un straniero le pie lagrime sulla pallida mano.
Almen colui non ignora l'amore ostinato ne la religione della beltà.
Et je sortis tout bouleversé.
Ah ça! mais, voici bien des histoires cadavéreuses! les belles dames qui
me liront, s'il en est qui me lisent, ont le droit de demander si c'est pour les
tourmenter que je m'entête à leur mettre ainsi de hideuses images sous les
yeux. Mon Dieu non! je n'ai pas la moindre envie de les troubler de cette
façon, ni de reproduire l'ironique apostrophe d'Hamlet. Je n'ai pas même de
goût très-prononcé pour la mort; j'aime mille fois mieux la vie. Je raconte
une partie des choses qui m'ont frappé; il se trouve dans le nombre quelques
épisodes de couleur sombre, voilà tout. Cependant, je préviens les lectrices
qui ne rient pas quand on leur rappelle qu'elles finiront aussi par faire cette
figure-là, que je n'ai plus rien de vilain à leur narrer, et qu'elles peuvent

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continuer tranquillement à parcourir ces pages, à moins, ce qui est très-
probable, qu'elles n'aiment mieux aller faire leur toilette, entendre de
mauvaise musique, danser la polka, dire une foule de sottises et tourmenter
leur amant.
En passant à Lodi, je n'eus garde de manquer de visiter le fameux pont. Il
me sembla entendre encore le bruit foudroyant de la mitraille de Bonaparte
et les cris de déroute des Autrichiens.
Il faisait un temps superbe, le pont était désert, un vieillard seulement,
assis sur le bord du tablier, y pêchait à la ligne.—Sainte-Hélène!...
En arrivant à Milan, il fallut, pour l'acquit de ma conscience, aller voir le
nouvel Opéra. On jouait alors à la Cannobiana l'Elisir d'amore de Donizetti.
Je trouvai la salle pleine de gens qui parlaient tout haut et tournaient le dos
au théâtre; les chanteurs gesticulaient toutefois et s'époumonaient à qui
mieux mieux; du moins je dus le croire en les voyant ouvrir une bouche
immense, car il était impossible, à cause du bruit des spectateurs, d'entendre
un autre son que celui de la grosse caisse. On jouait, on soupait dans les
loges, etc., etc. En conséquence, voyant qu'il était inutile d'espérer entendre
la moindre chose de cette partition, alors nouvelle pour moi, je me retirai. Il
paraît cependant, plusieurs personnes me l'ont assuré, que les Italiens
écoutent quelquefois. En tout cas, la musique pour les Milanais, comme
pour les Napolitains, les Romains, les Florentins et les Génois, c'est un air,
un duo, un trio, tels quels, bien chantés; hors de là ils n'ont plus que de
l'aversion ou de l'indifférence. Peut-être ces antipathies ne sont-elles que
des préjugés et tiennent-elles surtout à ce que la faiblesse des masses
d'exécution, chœurs ou orchestres, ne leur permet pas de connaître les
chefs-d'œuvre placés en dehors de l'ornière circulaire qu'ils creusent depuis
si longtemps. Peut-être aussi peuvent-ils suivre encore jusqu'à une certaine
hauteur l'essor des hommes de génie, si ces derniers ont soin de ne pas
choquer trop brusquement leurs habitudes enracinées. Le grand succès de
Guillaume Tell à Florence viendrait à l'appui de cette opinion. La Vestale,
même, la sublime création de Spontini, obtint il y a vingt-cinq ans, à
Naples, une suite de représentations brillantes. En outre, si l'on observe le
peuple dans les villes soumises à la domination autrichienne, on le verra se
ruer sur les pas des musiques militaires pour écouter avidement ces belles

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harmonies allemandes, si différentes des fades cavatines dont on le gorge
habituellement. Mais, en général, cependant, il est impossible de se
dissimuler que le peuple italien n'apprécie de la musique que son effet
matériel, ne distingue que ses formes extérieures.
De tous les peuples de l'Europe, je penche fort à le regarder comme le plus
inaccessible à la partie poétique de l'art ainsi qu'à toute conception
excentrique un peu élevée. La musique n'est pour les Italiens qu'un plaisir
des sens, rien autre. Ils n'ont guère pour cette belle manifestation de la
pensée plus de respect que pour l'art culinaire. Ils veulent des partitions dont
ils puissent du premier coup, sans réflexion, sans attention même,
s'assimiler la substance, comme ils feraient d'un plat de macaroni.
Nous autres Français, si petits, si mesquins en musique, nous pourrons
bien, comme les Italiens, faire retentir le théâtre d'applaudissements furieux,
pour un trille, une gamme chromatique de la cantatrice à la mode, pendant
qu'un chœur d'action, un récitatif obligé du plus grand style passeront
inaperçus; mais au moins nous écoutons, et, si nous ne comprenons pas les
idées du compositeur, ce n'est jamais notre faute. Au delà des Alpes, au
contraire, on se comporte, pendant les représentations, d'une manière si
humiliante pour l'art et pour les artistes, que j'aimerais autant, je l'avoue[65],
être obligé de vendre du poivre et de la cannelle chez un épicier de la rue
Saint-Denis que d'écrire un opéra pour des Italiens. Ajoutez à cela qu'ils
sont routiniers et fanatiques comme on ne l'est plus, même à l'Académie:
que la moindre innovation imprévue dans le style mélodique, dans
l'harmonie, le rhythme ou l'instrumentation, les met en fureur; au point que
les dilettanti de Rome, à l'apparition du Barbiere di Siviglia de Rossini, si
complètement italien cependant, voulurent assommer le jeune maestro, pour
avoir eu l'insolence de faire autrement que Paisiello.
Mais ce qui rend tout espoir d'amélioration chimérique, ce qui peut faire
considérer le sentiment musical particulier aux Italiens comme un résultat
nécessaire de leur organisation, ainsi que l'ont pensé Gall et Spurzeim, c'est
leur amour exclusif, pour tout ce qui est dansant, chatoyant, brillanté, gai,
en dépit des passions diverses qui animent les personnages, en dépit des
temps et des lieux, en un mot, en dépit du bon sens. Leur musique rit
toujours[66], et quand par hasard, dominé par le drame, le compositeur se

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permet un instant de n'être pas absurde, vite il s'empresse de revenir au style
obligé, aux roulades, aux grupetti, aux trilles, aux mesquines frivolités,
mélodiques, soit dans les voix, soit dans l'orchestre, qui, succédant
immédiatement à quelques accents vrais, ont l'air d'une raillerie et donnent à
l'opéra séria toutes les allures de la parodie et de la charge.
Si je voulais citer, les exemples fameux ne me manqueraient pas; mais,
pour ne raisonner qu'en thèse générale et abstraction faite des hautes
questions d'art, n'est-ce pas d'Italie que sont venues les formes
conventionnelles et invariables, adoptées depuis par quelques compositeurs
que Cherubini et Spontini, seuls entre tous leurs compatriotes, ont
repoussées, et dont l'école allemande est restée pure? Pouvait-il entrer dans
les habitudes d'êtres bien organisés et sensibles à l'expression musicale
d'entendre, dans un morceau d'ensemble, quatre personnages, animés de
passions entièrement opposées, chanter successivement tous les quatre la
même phrase mélodique, avec des paroles différentes, et employer le même
chant pour dire: «Ô toi que j'adore...—Quelle terreur me glace...—Mon
cœur bat de plaisir...—La fureur me transporte.» Supposer, comme le font
certaines gens, que la musique est une langue assez vague pour que les
inflexions de la fureur puissent convenir également à la crainte, à la joie et
à l'amour, c'est prouver seulement qu'on est dépourvu du sens qui rend
perceptibles à d'autres différents caractères de musique expressive, dont la
réalité est pour ces derniers aussi incontestable que l'existence du soleil.
Mais cette discussion, déjà mille fois soulevée, m'entraînerait trop loin.
Pour en finir, je dirai seulement qu'après avoir étudié longuement, sans la
moindre prévention, le sentiment musical de la nation italienne, je regarde
la route suivie par ses compositeurs, comme une conséquence forcée des
instincts du public, instincts qui existent aussi, d'une façon plus ou moins
évidente, chez les compositeurs; qui se manifestaient déjà à l'époque de
Pergolèse, et qui, dans son trop fameux Stabat, lui firent écrire une sorte
d'air de bravoure sur le verset:
Et mœrebat,
Et tremebat,
Cum videbat,
Nati pœnas inclyti;

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instincts dont se plaignaient le savant Martini, Beccaria, Calzabigi et
beaucoup d'autres esprits élevés; instincts, dont Gluck, avec son génie
herculéen et malgré le succès colossal d'Orfeo, n'a pu triompher; instincts
qu'entretiennent les chanteurs, et que certains compositeurs ont développés
à leur tour dans le public, instincts, enfin, qu'on ne détruira pas plus, chez
les Italiens, que, chez les Français, la passion innée du vaudeville. Quant au
sentiment harmonique des ultramontains, dont on parle beaucoup, je puis
assurer que les récits qu'on en a faits sont au moins exagérés. J'ai entendu, il
est vrai, à Tivoli et à Subiaco, des gens du peuple chantant assez purement à
deux voix; dans le midi de la France, qui n'a aucune réputation en ce genre,
la chose est fort commune. À Rome, au contraire, il ne m'est pas arrivé de
surprendre une intonation harmonieuse dans la bouche du peuple; les
pecorari (gardiens de troupeaux) de la plaine, ont une espèce de grognement
étrange qui n'appartient à aucune échelle musicale et dont la notation, est
absolument impossible. On prétend que ce chant barbare offre beaucoup
d'analogie avec celui des Turcs.
C'est à Turin que, pour la première fois, j'ai entendu chanter en chœur
dans les rues. Mais ces choristes en plein vent sont, pour l'ordinaire, des
amateurs pourvus d'une certaine éducation développée par la fréquentation
des théâtres. Sous ce rapport, Paris est aussi riche que la capitale du
Piémont, car il m'est arrivé maintes fois d'entendre, au milieu de la nuit, la
rue Richelieu retentir d'accords assez supportables. Je dois dire, d'ailleurs,
que les choristes piémontais entremêlaient leurs harmonies de quintes
successives qui, présentées de la sorte, sont odieuses à toute oreille exercée.
Pour les villages d'Italie dont l'église est dépourvue d'orgue, et dont les
habitants n'ont pas de relations avec les grandes villes, c'est folie d'y
chercher ces harmonies tant vantées, il n'y en a pas la moindre trace. À
Tivoli même, si deux jeunes gens me parurent avoir le sentiment des tierces
et des sixtes en chantant de jolis couplets, le peuple réuni, quelques mois
après, m'étonna par la manière burlesque dont il criait à l'unisson les
litanies de la Vierge.
En outre, et sans vouloir faire en ce genre une réputation aux Dauphinois,
que je tiens, au contraire, pour les plus innocents hommes du monde en tout
ce qui se rattache à l'art musical, cependant je dois dire que chez eux la

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mélodie de ces mêmes litanies est douce, suppliante et triste, comme il
convient à une prière adressée à la mère de Dieu, tandis qu'à Tivoli elle a
l'air d'une chanson de corps de garde.
Voici l'une et l'autre; on en jugera.
chant de tivoli

chant de la cote-saint-andré
(Dauphiné) avec la mauvaise
rosodie latine adoptée en France.

Ce qui est incontestablement plus commun en Italie que partout ailleurs,
ce sont les belles voix; les voix non-seulement sonores et mordantes, mais
souples et agiles, qui, en facilitant la vocalisation, ont dû, aidées de cet
amour naturel du public pour le clinquant dont j'ai déjà parlé, faire naître et
cette manie de fioritures qui dénature les plus belles mélodies, et les
formules de chant commodes qui font que toutes les phrases italiennes se
ressemblent, et ces cadences finales sur lesquelles le chanteur peut broder à
son aise, mais qui torturent bien des gens par leur insipide et opiniâtre
uniformité, et cette tendance incessante au genre bouffe, qui se fait sentir
dans les scènes mêmes les plus pathétiques; et tous ces abus enfin, qui ont
rendu la mélodie, l'harmonie, le mouvement, le rhythme, l'instrumentation,
les modulations, le drame, la mise en scène, la poésie, le poëte et le
compositeur, esclaves humiliés des chanteurs.
Et ce fut le 12 mai 1832 qu'en descendant le mont Cenis, je revis, parée de
ses plus beaux atours de printemps, cette délicieuse vallée de Grésivaudan
où serpente l'Isère, où j'ai passé les plus belles heures de mon enfance, où
les premiers rêves passionnés sont venus m'agiter. Voilà le vieux rocher de
Saint-Eynard... Voilà le gracieux réduit où brilla la Stella montis... là-bas,

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dans cette vapeur bleue, me sourit la maison de mon grand-père. Toutes ces
villas, cette riche verdure,... c'est ravissant, c'est beau, il n'y a rien de pareil
en Italie!... Mais mon élan de joie naïve fut brisé soudain par une douleur
aiguë que je ressentis au cœur... Il m'avait semblé entendre gronder Paris
dans le lointain.

XLIV

La censure papale.—Préparatifs de concerts.—Je reviens à Paris.—Le nouveau
théâtre anglais.—Fétis.—Ses corrections des symphonies de Beethoven.—On me
présente à miss Smithson.—Elle est ruinée.—Elle se casse la jambe.—Je l'épouse.

Une autorisation spéciale de M. Horace Vernet m'ayant permis, ainsi que
je l'ai dit, de quitter Rome six mois avant l'expiration de mes deux ans
d'exil, j'allai passer la première moitié de ce semestre chez mon père, avec
l'intention d'employer la seconde à organiser à Paris un ou deux concerts,
avant de partir pour l'Allemagne où le règlement de l'Institut m'obligeait de
voyager pendant un an. Mes loisirs de la Côte-Saint-André furent employés
à la copie des parties d'orchestre du monodrame écrit pendant mes
vagabondages en Italie, et qu'il s'agissait maintenant de produire à Paris.
J'avais fait autographier les parties de chœur de cet ouvrage à Rome où le
morceau des Ombres fut l'occasion d'un démêlé avec la censure papale. Le
texte de ce chœur, dont j'ai déjà parlé était écrit en langue inconnue[67],
langue des morts, incompréhensible pour les vivants. Quand il fut question
d'obtenir de la censure romaine la permission de l'imprimer, le sens des
paroles chantées par les ombres embarrassa beaucoup les philologues.
Quelle était cette langue et que signifiaient ces mots étranges? On fit venir
un Allemand qui déclara n'y rien comprendre, un Anglais qui ne fut pas plus
heureux; les interprètes danois, suédois, russes, espagnols, irlandais,
bohèmes, y perdirent leur latin! Grand embarras du bureau de censure;
l'imprimeur ne pouvait passer outre et la publication restait suspendue
indéfiniment. Enfin un des censeurs, après des réflexions profondes, fit la

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découverte d'un argument dont la justesse frappa tous ses collègues.
«Puisque les interprètes anglais, russes, espagnols, danois, suédois, irlandais
et bohèmes ne comprennent pas ce langage mystérieux, dit-il, il est assez
probable que le peuple romain ne le comprendra pas davantage. Nous
pouvons donc, ce me semble, en autoriser l'impression, sans qu'il en résulte
de grands dangers pour les mœurs ou pour la religion.» Et le chœur des
ombres fut imprimé. Censeurs imprudents! Si c'eût été du sanscrit!...
En arrivant à Paris, l'une de mes premières visites fut pour Cherubini. Je le
trouvai excessivement affaibli et vieilli. Il me reçut avec une affectuosité
que je n'avais jamais remarquée dans son caractère. Ce contraste avec ses
anciens sentiments à mon égard m'émut tristement; je me sentis désarmé.
«Ah mon Dieu! me dis-je, en retrouvant un Cherubini si différent de celui
que je connaissais, le pauvre homme va mourir!» Je ne tardai pas, on le
verra plus tard, à recevoir de lui des signes de vie qui me rassurèrent
complètement.
N'ayant pas trouvé libre l'appartement que j'occupais rue Richelieu avant
mon départ pour Rome, une impulsion secrète me poussa à en aller chercher
un en face, dans la maison qu'avait autrefois occupée miss Smithson (rue
neuve Saint-Marc, nº 1); et je m'y installai. Le lendemain, en rencontrant la
vieille domestique qui remplissait depuis longtemps dans l'hôtel les
fonctions de femme de charge: «Eh bien, lui dis-je, qu'est devenue miss
Smithson? Avez-vous de ses nouvelles?—Comment, monsieur, mais... elle
est à Paris, elle logeait même ici il y a peu de jours; elle n'est sortie
qu'avant-hier de l'appartement que vous occupez maintenant, pour aller
s'installer rue de Rivoli. Elle est directrice d'un théâtre anglais qui
commence ses représentations la semaine prochaine.» Je demeurai muet et
palpitant à la nouvelle de cet incroyable hasard et de ce concours de
circonstances fatales. Je vis bien alors qu'il n'y avait plus pour moi de lutte
possible. Depuis plus de deux ans, j'étais sans nouvelles de la fair Ophelia,
je ne savais si elle était en Angleterre, ou en Écosse, ou en Amérique; et
j'arrivais d'Italie au moment même où, de retour de ses voyages dans le nord
de l'Europe, elle reparaissait à Paris. Et nous avions failli nous rencontrer
dans la même maison, et j'occupais un appartement qu'elle avait quitté la
veille.

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Un partisan de la doctrine des influences magnétiques, des affinités
secrètes, des entraînements mystérieux du cœur, établirait là-dessus bien des
raisonnements en faveur de son système. Je me bornai à celui-ci: Je suis
venu à Paris pour faire entendre mon nouvel ouvrage (le Monodrame); si,
avant de donner mon concert je vais au théâtre anglais, si je la revois, je
retombe infailliblement dans le delirium tremens, toute liberté d'esprit m'est
de nouveau enlevée, et je deviens incapable des soins et des efforts
nécessaires à mon entreprise musicale. Donnons donc le concert d'abord,
après quoi qu'Hamlet ou Roméo me ramènent Ophélie ou Juliette, je la
reverrai, dussé-je en mourir. Je m'abandonne à la fatalité qui semble me
poursuivre; je ne lutte plus.
En conséquence, les noms shakespeariens eurent beau étaler chaque jour
sur les murs de Paris leurs charmes terribles, je résistai à la séduction et le
concert s'organisa.
Le programme se composait de ma Symphonie fantastique suivie de Lélio
ou Le retour à la vie, monodrame qui est le complément de cette œuvre, et
forme la seconde partie de l'Épisode de la vie d'un artiste. Le sujet du
drame musical n'est autre, on le sait, que l'histoire de mon amour pour miss
Smithson, de mes angoisses, de mes rêves douloureux..... Admirez
maintenant la série de hasards incroyables qui va se dérouler.
Deux jours avant celui où devait avoir lieu au Conservatoire ce concert
qui, dans ma pensée, était un adieu à l'art et à la vie, me trouvant dans le
magasin de musique de Schlesinger, un Anglais y entra et en ressortit
presque aussitôt. «Quel est cet homme, dis-je à Schlesinger? (singulière
curiosité que rien ne motivait.)—C'est M. Schutter, l'un des rédacteurs du
Galignani's Messenger? Oh! une idée! dit Schlesinger en se frappant le
front. Donnez-moi une loge, Schutter connaît miss Smithson, je le prierai de
lui porter vos billets et de l'engager à assister à votre concert.» Cette
proposition me fit frémir de la tête aux pieds, mais je n'eus pas le courage
de la repousser et je donnai la loge. Schlesinger courut après M. Schutter, le
retrouva, lui expliqua sans doute l'intérêt exceptionnel que la présence de
l'actrice célèbre pouvait donner à cette séance musicale, et Schutter promit
de faire son possible pour l'y amener.

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Il faut savoir que, pendant le temps que j'employais à mes répétitions, à
mes préparatifs de toute espèce, la pauvre directrice du théâtre anglais
s'occupait, elle, à se ruiner complètement. Elle avait compté, la naïve
artiste, sur la constance de l'enthousiasme parisien, sur l'appui de la
nouvelle école littéraire, qui avait porté bien au-dessus des nues, trois ans
auparavant, et Shakespeare et sa digne interprète. Mais Shakespeare n'était
plus une nouveauté pour ce public frivole et mobile comme l'onde; la
révolution littéraire appelée par les romantiques était accomplie; et non-
seulement les chefs de cette école ne désiraient plus les apparitions du géant
de la poésie dramatique, mais, sans se l'avouer, ils les redoutaient, à cause
des nombreux emprunts que les uns et les autres faisaient à ses chefs-
d'œuvre, avec lesquels il était, en conséquence, de leur intérêt de ne pas
laisser le public se trop familiariser.
De là indifférence générale pour les représentations du théâtre anglais,
recettes médiocres, qui, mises en regard des frais considérables de
l'entreprise, montraient un gouffre béant où tout ce que possédait
l'imprudente directrice allait nécessairement s'engloutir. Ce fut en de telles
circonstances que Schutter vint proposer à miss Smithson une loge pour
mon concert, et voici ce qui s'en suivit. C'est elle-même qui m'a donné ces
détails longtemps après.
Schutter la trouva dans le plus profond abattement, et sa proposition fut
d'abord assez mal accueillie. Elle avait bien affaire, cela se conçoit, de
musique en un pareil moment! Mais la sœur de miss Smithson s'étant jointe
à Schutter pour l'engager à accepter cette distraction, un acteur anglais qui
se trouvait là ayant paru de son côté désireux de profiter de la loge, on fit
avancer une voiture; moitié de gré, moitié de force, miss Smithson s'y laissa
conduire, et Schutter triomphant dit au cocher: Au Conservatoire! Chemin
faisant les yeux de la pauvre désolée tombèrent sur le programme du
concert qu'elle n'avait pas encore regardé. Mon nom, qu'on n'avait pas
prononcé devant elle, lui apprit que j'étais l'ordonnateur de la fête. Le titre
de la symphonie et celui des divers morceaux qui la composent l'étonnèrent
un peu; mais elle était fort loin néanmoins de se douter qu'elle fût l'héroïne
de ce drame étrange autant que douloureux.

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En entrant dans sa loge d'avant-scène, au milieu de ce peuple de
musiciens, (j'avais un orchestre immense) en but aux regards empressés de
toute la salle, surprise du murmure insolite des conversations dont elle
semblait être l'objet, elle fut saisie d'une émotion ardente et d'une sorte de
crainte instinctive dont le motif ne lui apparaissait pas clairement.
Habeneck dirigeait l'exécution. Quand je vins m'asseoir pantelant derrière
lui, miss Smithson qui, jusque-là, s'était demandé si le nom inscrit en tête
du programme ne la trompait pas, m'aperçut et me reconnut. «C'est bien lui,
se dit-elle; pauvre jeune homme!... il m'a oubliée sans doute,... je...
l'espère.....» La symphonie commence et produit un effet foudroyant. C'était
alors le temps des grandes ardeurs du public, dans cette salle du
Conservatoire d'où je suis exclus aujourd'hui. Ce succès, l'accent passionné
de l'œuvre, ses brûlantes mélodies, ses cris d'amour, ses accès de fureur, et
les vibrations violentes d'un pareil orchestre entendu de près, devaient
produire et produisirent en effet une impression aussi profonde
qu'inattendue sur son organisation nerveuse et sa poétique imagination.
Alors, dans le secret de son cœur, elle se dit: «S'il m'aimait encore!...» Dans
l'entr'acte qui suivit l'exécution de la symphonie, les paroles ambiguës de
Schutter, celles de Schlesinger qui n'avait pu résister au désir de s'introduire
dans la loge de miss Smithson, les allusions transparentes qu'ils faisaient
l'un et l'autre à la cause des chagrins bien connus du jeune compositeur dont
on s'occupait en ce moment, firent naître en elle un doute qui l'agitait de
plus en plus. Mais, quand, dans le Monodrame, l'acteur Bocage, qui récitait
le rôle de Lélio[68] (c'est-à-dire le mien), prononça ces paroles:
«Oh! que ne puis-je la trouver, cette Juliette, cette Ophélie que mon cœur
appelle! Que ne puis-je m'enivrer de cette joie mêlée de tristesse que donne
le véritable amour et un soir d'automne, bercé avec elle par le vent du nord
sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, d'un
mélancolique et dernier sommeil.»
«Mon Dieu!... Juliette... Ophélie... Je n'en puis plus douter, pensa miss
Smithson, c'est de moi qu'il s'agit... Il m'aime toujours!...» À partir de ce
moment, il lui sembla, m'a-t-elle dit bien des fois, que la salle tournait; elle
n'entendit plus rien et rentra chez elle comme une somnambule, sans avoir
la conscience nette des réalités.

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C'était le 9 décembre 1832.
Pendant que ce drame intime se déroulait dans une partie de la salle, un
autre se préparait dans la partie opposée; drame où la vanité blessée d'un
critique musical devait jouer le principal rôle et faire naître en lui une haine
violente, dont il m'a donné des preuves, jusqu'au moment où le sentiment de
son injustice envers un artiste devenu critique et assez redoutable à son tour
lui conseilla une réserve prudente. Il s'agit de M. Fétis et d'une apostrophe
sanglante qui lui était clairement adressée dans un des passages du
Monodrame, et qu'une indignation bien concevable m'avait dictée.
Avant mon départ pour l'Italie, au nombre des ressources que j'avais pour
vivre, il faut compter la correction des épreuves de musique. L'éditeur
Troupenas m'ayant, entre autres ouvrages, donné à corriger les partitions
des symphonies de Beethoven, que M. Fétis avait été chargé de revoir avant
moi, je trouvai ces chefs-d'œuvre chargés des modifications les plus
insolentes portant sur la pensée même de l'auteur, et d'annotations plus
outrecuidantes encore. Tout ce qui, dans l'harmonie de Beethoven, ne
cadrait pas avec la théorie professée par M. Fétis, était changé avec un
aplomb incroyable. À propos de la tenue de clarinette sur le mi ,
Si
au-dessus de l'accord de dans l'andante de la symphonie en ut
Fa
sixte mineur,

M. Fétis avait même écrit en marge de la partition cette observation naïve:
«Ce mi b est évidemment un fa: il est impossible que Beethoven ait commis
une erreur aussi grossière.» En d'autres termes: Il est impossible qu'un
homme tel que Beethoven ne soit pas dans ses doctrines sur l'harmonie
entièrement d'accord avec M. Fétis. En conséquence M. Fétis avait mis un
fa à la place de la note si caractéristique de Beethoven, détruisant ainsi
l'intention évidente de cette tenue à l'aigu, qui n'arrive sur le fa que plus tard
et après avoir passé par le mi naturel, produisant ainsi une petite
progression chromatique ascendante et un crescendo du plus remarquable
effet. Déjà irrité par d'autres corrections de la même nature qu'il est inutile
de citer, je me sentis exaspéré par celle-ci. «Comment! me dis-je, on fait

Page 225

une édition française des plus merveilleuses compositions instrumentales
que le génie humain ait jamais enfantées, et, parce que l'éditeur a eu l'idée
de s'adjoindre pour auxiliaire un professeur enivré de son mérite et qui ne
progresse pas plus dans le cercle étroit de ses théories que ne fait un
écureuil en courant dans sa cage tournante, il faudra que ces œuvres
monumentales soient châtrées, et que Beethoven subisse des corrections
comme le moindre élève d'une classe d'harmonie! Non certes! cela ne sera
pas.» J'allai donc immédiatement trouver Troupenas et je lui dis: «M. Fétis
insulte Beethoven et le bon sens. Ses corrections sont des crimes. Le mi b
qu'il veut ôter dans l'andante de la symphonie en ut mineur est d'un effet
magique, il est célèbre dans tous les orchestres de l'Europe, le fa de M. Fétis
est une platitude. Je vous préviens que je vais dénoncer l'infidélité de votre
édition et les actes de M. Fétis à tous les musiciens de la Société des
concerts et de l'Opéra, et que votre professeur sera bientôt traité comme il le
mérite par ceux qui respectent le génie et méprisent la médiocrité
prétentieuse.» Je n'y manquai pas. La nouvelle de ces sottes profanations
courrouça les artistes parisiens et le moins furieux ne fut pas Habeneck,
bien qu'il corrigeât, lui aussi, Beethoven d'une autre manière, en
supprimant, à l'exécution de la même symphonie, une reprise entière du
finale et les parties de contre-basse au début du scherzo. La rumeur fut telle
que Troupenas fut contraint de faire disparaître les corrections, de rétablir le
texte original, et que M. Fétis crut prudent de publier un gros mensonge
dans sa Revue musicale, en niant que le bruit public qui l'accusait d'avoir
corrigé les symphonies de Beethoven eût le moindre fondement.
Ce premier acte d'insubordination d'un élève qui, lors de ses débuts avait
pourtant été encouragé par M. Fétis, parut d'autant plus impardonnable à
celui-ci qu'il y voyait, avec une tendance évidente à l'hérésie musicale, un
acte d'ingratitude.
Beaucoup de gens sont ainsi faits. De ce qu'ils ont bien voulu convenir un
jour que vous n'êtes pas sans quelque valeur, vous êtes par cela seul tenu de
les admirer à jamais, sans restriction, dans tout ce qu'il leur plaira de faire...
ou de défaire; sous peine d'être traité d'ingrat. Combien de petits grimauds
se sont ainsi imaginé, parce qu'ils avaient montré un enthousiasme plus ou
moins réel pour mes ouvrages, que j'étais nécessairement un méchant
homme quand, plus tard, je n'ai parlé qu'avec tiédeur des plates vilenies

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qu'ils ont produites sous divers noms, messes ou opéras également
comiques.
En partant pour l'Italie, je laissai donc derrière moi, à Paris, le premier
ennemi intime acharné et actif dont je me fusse pourvu moi-même. Quant
aux autres plus ou moins nombreux que je possédais déjà, je suis obligé de
reconnaître que je n'avais aucun mérite à les avoir. Ils étaient nés
spontanément comme naissent les animalcules infusoires dans l'eau croupie.
Je m'inquiétais aussi peu de l'un que des autres. J'étais même bien plus
l'ennemi de Fétis qu'il n'était le mien, et je ne pouvais, sans frémir de colère,
songer à son attentat (non suivi d'effet) sur Beethoven. Je ne l'oubliai pas en
composant la partie littéraire du Monodrame, et voici ce que je mis dans la
bouche de Lélio, dans l'un des monologues de cet ouvrage:
«Mais les plus cruels ennemis du génie sont ces tristes habitants du
temple de la Routine, prêtres fanatiques, qui sacrifieraient à leur stupide
déesse les plus sublimes idées neuves, s'il leur était donné d'en avoir
jamais; ces jeunes théoriciens de quatre-vingts ans, vivant au milieu d'un
océan de préjugés et persuadés que le monde finit avec les rivages de leur
île; ces vieux libertins de tout âge, qui ordonnent à la musique de les
caresser, de les divertir, n'admettant point que la chaste muse puisse avoir
une plus noble mission; et surtout ces profanateurs qui osent porter la main
sur les ouvrages originaux, leur font subir d'horribles mutilations qu'ils
appellent corrections et perfectionnements, pour lesquels, disent-ils il faut
beaucoup de goût[69]. Malédiction sur eux! Ils font à l'art un ridicule
outrage! Tels sont ces vulgaires oiseaux qui peuplent nos jardins publics, se
perchent avec arrogance sur les plus belles statues, et, quand ils ont sali le
front de Jupiter, le bras d'Hercule ou le sein de Vénus, se pavanent fiers et
satisfaits, comme s'ils venaient de pondre un œuf d'or.»
Aux derniers mots de cette tirade, l'explosion d'éclats de rire et
d'applaudissements fut d'autant plus violente, que la plupart des artistes de
l'orchestre et une partie des auditeurs comprirent l'allusion, et que Bocage,
en prononçant il faut beaucoup de goût, contrefit le doucereux langage de
Fétis fort agréablement. Or, Fétis, très en évidence au balcon, assistait à ce
concert. Il reçut ainsi toute ma bordée à bout portant. Il est inutile de dire

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maintenant sa fureur et de quelle haine enragée il m'honora à partir de ce
jour; le lecteur le concevra facilement.
Néanmoins l'âcre douceur que j'éprouvais d'avoir ainsi vengé Beethoven
fut complètement oubliée le lendemain. J'avais obtenu de miss Smithson la
permission de lui être présenté. À partir de ce jour, je n'eus plus un instant
de repos; à des craintes affreuses succédaient des espoirs délirants. Ce que
j'ai souffert d'anxiétés et d'agitations de toute espèce pendant cette période,
qui dura plus d'un an, peut se deviner, mais non se décrire. Sa mère et sa
sœur s'opposaient formellement à notre union, mes parents de leur côté n'en
voulaient pas entendre parler. Mécontentement et colère des deux familles,
et toutes les scènes qui naissent en pareil cas d'une semblable opposition.
Sur ces entrefaites, le théâtre anglais de Paris fut obligé de fermer; miss
Smithson restait sans ressources, tout ce qu'elle possédait ne suffisant point
au payement des dettes que cette désastreuse entreprise lui avait fait
contracter.
Un cruel accident vint bientôt après mettre le comble à son infortune. En
descendant de cabriolet à sa porte, un jour où elle venait de s'occuper d'une
représentation qu'elle organisait à son bénéfice, son pied se posa à faux sur
un pavé et elle se cassa la jambe. Deux passants eurent à peine le temps de
l'empêcher de tomber et l'emportèrent à demi évanouie dans son
appartement.
Ce malheur auquel on ne crut point en Angleterre et qui fut pris pour une
comédie jouée par la directrice du théâtre anglais afin d'attendrir ses
créanciers, n'était que trop réel. Il inspira au moins la plus vive sympathie
aux artistes et au public de Paris. La conduite de mademoiselle Mars à cette
occasion, fut admirable; elle mit sa bourse, l'influence de ses amis, tout ce
dont elle pouvait disposer au service de la poor Ophelia qui ne possédait
plus rien, et qui néanmoins, apprenant un jour par sa sœur que je lui avais
apporté quelques centaines de francs, versa d'abondantes larmes et me força
de reprendre cet argent en me menaçant de ne plus me revoir si je m'y
refusais. Nos soins n'agissaient que bien lentement; les deux os de la jambe
avaient été rompus un peu au-dessus de la cheville du pied; le temps seul
pouvait amener une guérison parfaite; il était même à craindre que miss
Smithson ne restât boiteuse. Pendant que la triste invalide était ainsi retenue

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sur son lit de douleur, je vins à bout de mener à bien la fatale représentation
qui avait causé l'accident. Cette soirée, à laquelle Liszt et Chopin prirent
part dans un entr'acte, produisit une somme assez forte, qui fut aussitôt
appliquée au payement des dettes les plus criardes. Enfin, dans l'été de
1833, Henriette Smithson étant ruinée et à peine guérie, je l'épousai, malgré
la violente opposition de sa famille et après avoir été obligé, moi, d'en venir
auprès de mes parents, aux sommations respectueuses. Le jour de notre
mariage, elle n'avait plus au monde que des dettes, et la crainte, de ne
pouvoir reparaître avantageusement sur la scène à cause des suites de son
accident; de mon côté j'avais pour tout bien trois cents francs que mon ami
Gounet m'avait prêtés, et j'étais de nouveau brouillé avec mes parents...
Mais elle était à moi, je défiais tout.

XLV

Représentation à bénéfice et concert au Théâtre-Italien.—Le quatrième acte
d'Hamlet.—Antony.—Défection de l'orchestre.—Je prends ma revanche.—Visite de
Paganini.—Son alto.—Composition d'Harold en Italie.—Fautes du chef d'orchestre
Girard.—Je prends le parti de toujours conduire l'exécution de mes ouvrages.—Une
lettre anonyme.

Il me restait d'ailleurs une faible ressource dans ma pension de lauréat de
l'Institut, qui devait durer encore un an et demi. Le ministre de l'intérieur
m'avait dispensé du voyage en Allemagne imposé par le règlement de
l'Académie des beaux-arts; je commençais à avoir des partisans à Paris, et
j'avais foi dans l'avenir. Pour achever de payer les dettes de ma femme, je
recommençai le pénible métier de bénéficiaire, et je vins à bout, après des
fatigues inouïes, d'organiser au Théâtre-Italien une représentation suivie
d'un concert. Mes amis me vinrent encore en aide à cette occasion, entre
autres Alexandre Dumas, qui toute sa vie a été pour moi d'une cordialité
parfaite.

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Le programme de la soirée se composait de la pièce d'Antony de Dumas,
jouée par Firmin et madame Dorval, du 4e acte de l'Hamlet de Shakespeare,
joué par Henriette et quelques amateurs anglais que nous avions fini par
trouver, et d'un concert dirigé par moi, où devaient figurer la Symphonie
fantastique, l'ouverture des Francs-Juges, ma cantate de Sardanapale, le
Concert-Stuck de Weber, exécuté par cet excellent et admirable Liszt, et un
chœur de Weber. On voit qu'il y avait beaucoup trop de drame et de
musique, et que le concert, s'il eût fini, n'eût pu être terminé qu'à une heure
du matin.
Mais je dois pour l'enseignement des jeunes artistes, et quoi qu'il m'en
coûte, faire le récit exact de cette malheureuse représentation.
Peu au courant des mœurs des musiciens de théâtre, j'avais fait avec le
directeur de l'Opéra-Italien un marché, par lequel il s'engageait à me donner
sa salle et son orchestre, auquel j'adjoignis un petit nombre d'artistes de
l'Opéra. C'était la plus dangereuse des combinaisons. Les musiciens, obligés
par leur engagement de prendre part à l'exécution des concerts, lorsqu'on en
donne dans leur théâtre, considèrent ces soirées exceptionnelles comme des
corvées et n'y apportent qu'ennui et mauvais vouloir. Si, en outre, on leur
adjoint d'autres musiciens, alors payés quand eux ne le sont pas, leur
mauvaise humeur s'en augmente, et l'artiste qui donne le concert ne tarde
guère à s'en ressentir.
Étrangers aux petits tripotages des coulisses françaises, comme nous
l'étions, ma femme et moi, nous avions négligé toutes les précautions qui se
prennent en pareil cas pour assurer le succès de l'héroïne de la fête; nous
n'avions pas donné un seul billet aux claqueurs. Madame Dorval, au
contraire, persuadée qu'il y aurait ce soir-là pour ma femme une cabale
formidable, que tout serait arrangé selon l'usage pour lui assurer un
triomphe éclatant, ne manqua pas, cela se conçoit, de s'armer pour sa propre
défense, en garnissant convenablement le parterre, soit avec les billets que
nous lui donnâmes, soit avec ceux que nous avions donnés à Dumas, soit
avec ceux qu'elle fit acheter. Madame Dorval, admirable du reste dans le
rôle d'Adèle, fut en conséquence couverte d'applaudissements et
redemandée à la fin de la pièce. Quand vint ensuite le 4e acte d'Hamlet,
fragment incompréhensible, pour des Français surtout, s'il n'est ni amené ni

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préparé par les actes précédents, le rôle sublime d'Ophélia, qui, peu
d'années auparavant, avait produit un effet si profondément douloureux et
poétique, perdit les trois quarts de son prestige; le chef-d'œuvre parut froid.
On remarqua même avec quelle peine, l'actrice, toujours maîtresse
néanmoins de son merveilleux talent, s'était relevée, en s'appuyant avec la
main sur le plancher du théâtre, à la fin de la scène dans laquelle Ophélia
s'agenouille auprès de son voile noir qu'elle prend pour le linceul de son
père. Ce fut pour elle aussi une cruelle découverte. Guérie, elle ne boitait
pas, mais l'assurance et la liberté de quelques-uns de ses mouvements
étaient perdues. Puis, quand, après la chute de la toile, elle vit que le public,
ce public dont elle était l'idole autrefois et qui, de plus, venait de décerner
une ovation à madame Dorval, ne la rappelait pas... Quel affreux crève-
cœur!! Toutes les femmes et tous les artistes le comprendront. Pauvre
Ophélia! ton soleil déclinait.. j'étais désolé.
Le concert commença. L'ouverture des Francs-Juges, très-médiocrement
exécutée, fut néanmoins accueillie par deux salves d'applaudissements, qui
m'étonnèrent. Le Concert-Stuck de Weber, joué par Liszt avec la fougue
entraînante qu'il y a toujours mise, obtint un magnifique succès. Je
m'oubliai même dans mon enthousiasme pour Liszt, jusqu'à l'embrasser en
plein théâtre devant le public. Stupide inconvenance qui pouvait nous
couvrir tous les deux de ridicule, et dont les spectateurs néanmoins eurent la
bonté de ne se point moquer.
Dans l'introduction instrumentale de Sardanapale, mon inexpérience dans
l'art de conduire l'orchestre fut cause que les seconds violons ayant manqué
une entrée, tout l'orchestre se perdit et que je dus indiquer aux exécutants,
comme point de ralliement, le dernier accord, en sautant tout le reste. Alexis
Dupont chanta assez bien la cantate, mais le fameux incendie final, mal
répété et mal rendu, produisit peu d'effet. Rien ne marchait plus; je
n'entendais que le bruit sourd des pulsations de mes artères, il me semblait
m'enfoncer en terre peu à peu. De plus il se faisait tard et nous avions
encore à exécuter le chœur de Weber et la Symphonie fantastique tout
entière. Les règlements du Théâtre-Italien, dit-on, n'obligent pas les
musiciens à jouer après minuit. En conséquence, mal disposés pour moi, par
les raisons que l'on connaît, ils attendaient avec impatience le moment de

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s'échapper, quelles que dussent être les conséquences d'une aussi plate
défection. Ils n'y manquèrent pas; pendant que le chœur de Weber se
chantait, ces lâches drôles, indignes de porter le nom d'artistes, disparurent
tous clandestinement. Il était minuit. Les musiciens étrangers que je payais,
restèrent seuls à leur poste et quand je me retournai pour commencer la
symphonie je me vis entouré de cinq violons, de deux altos, de quatre
basses et d'un trombone. Je ne savais quel parti prendre dans ma
consternation. Le public ne faisant pas mine de vouloir s'en aller. Il en vint
bientôt à s'impatienter et à réclamer l'exécution de la symphonie. Je n'avais
garde de commencer. Enfin, au milieu du tumulte, une voix s'étant écriée du
balcon: «La Marche au supplice!» Je répondis: «Je ne puis faire exécuter la
Marche au supplice par cinq violons!... Ce n'est pas ma faute, l'orchestre a
disparu, j'espère que le public...» J'étais rouge de honte et d'indignation.
L'assemblée alors se leva désappointée. Le concert en resta là, et mes
ennemis ne manquèrent pas de le tourner en ridicule en ajoutant que ma
musique faisait fuir les musiciens.
Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu auparavant d'exemple d'une telle action
amenée par d'aussi ignobles motifs. Maudits racleurs! Méprisables
polissons! je regrette de ne pas avoir recueilli vos noms que leur obscurité
protège.
Cette triste soirée me rapporta à peu près sept mille francs; et cette somme
disparut en quelques jours dans le gouffre de la dette de ma femme, sans le
combler encore; hélas! je n'y parvins que plusieurs années après et en nous
imposant de cruelles privations.
J'aurais voulu donner à Henriette l'occasion d'une éclatante revanche; mais
Paris ne pouvait lui offrir le concours d'aucun acteur anglais, il n'y en avait
plus un seul; elle eût dû s'adresser de nouveau à des amateurs tout à fait
insuffisants et ne reparaître que dans des fragments mutilés de Shakespeare.
C'eût été absurde, elle venait d'en acquérir la preuve. Il fallut donc y
renoncer. Je tentai, moi au moins, et sur-le-champ, de répondre aux rumeurs
hostiles qui de toutes parts s'élevaient, par un succès incontestable.
J'engageai, en le payant chèrement, un orchestre de premier ordre, composé
de l'élite des musiciens de Paris, parmi lesquels je pouvais compter un bon
nombre d'amis, ou tout au moins de juges impartiaux de mes ouvrages, et

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j'annonçai un concert dans la salle du Conservatoire. Je m'exposais
beaucoup en faisant une pareille dépense que la recette du concert pouvait
fort bien ne pas couvrir. Mais ma femme elle-même m'y encouragea et se
montra dès ce moment ce qu'elle a toujours été, ennemie des demi-mesures
et des petits moyens, et dès que la gloire de l'artiste ou l'intérêt de l'art sont
en question, brave devant la gêne et la misère jusqu'à la témérité.
J'eus peur de compromettre l'exécution en conduisant l'orchestre moi-
même. Habeneck refusa obstinément de le diriger; mais Girard, qui était
alors fort de mes amis, consentit à accepter cette tâche et s'en acquitta bien.
La Symphonie fantastique figurait encore dans le programme; elle enleva
d'assaut d'un bout à l'autre les applaudissements. Le succès fut complet,
j'étais réhabilité. Mes musiciens (il n'y en avait pas un seul du Théâtre-
Italien, cela se devine) rayonnaient de joie en quittant l'orchestre. Enfin,
pour comble de bonheur, un homme quand le public fut sorti, un homme à
la longue chevelure, à l'œil perçant, à la figure étrange et ravagée, un
possédé du génie, un colosse parmi les géants, que je n'avais jamais vu, et
dont le premier aspect me troubla profondément, m'attendit seul dans la
salle, m'arrêta au passage pour me serrer la main, m'accabla d'éloges
brûlants qui m'incendièrent le cœur et la tête; c'était Paganini!! (22
décembre 1833.)
De ce jour-là datent mes relations avec le grand artiste qui a exercé une si
heureuse influence sur ma destinée et dont la noble générosité à mon égard
a donné lieu, on saura bientôt comment, à tant de méchants et absurdes
commentaires.
Quelques semaines après le concert de réhabilitation dont je viens de
parler, Paganini vint me voir. «J'ai un alto merveilleux, me dit-il, un
instrument admirable de Stradivarius, et je voudrais en jouer en public.
Mais je n'ai pas de musique ad hoc. Voulez-vous écrire un solo d'alto? je
n'ai confiance qu'en vous pour ce travail.—Certes, lui répondis-je, elle me
flatte plus que je ne saurais dire, mais pour répondre à votre attente pour
faire dans une semblable composition briller comme il convient un virtuose
tel que vous, il faut jouer de l'alto; et je n'en joue pas. Vous seul, ce me
semble, pourriez résoudre le problème.—Non, non, j'insiste, dit Paganini,

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vous réussirez; quant à moi, je suis trop souffrant en ce moment pour
composer, je n'y puis songer.»
J'essayai donc pour plaire à l'illustre virtuose d'écrire un solo d'alto, mais
un solo combiné avec l'orchestre de manière à ne rien enlever de son action
à la masse instrumentale, bien certain que Paganini, par son incomparable
puissance d'exécution, saurait toujours conserver à l'alto le rôle principal.
La proposition me paraissait neuve, et bientôt un plan assez heureux se
développa dans ma tête et je me passionnai pour sa réalisation. Le premier
morceau était à peine écrit que Paganini voulut le voir. À l'aspect des pauses
que compte l'alto dans l'allégro: «Ce n'est pas cela! s'écria-t-il, je me tais
trop longtemps là dedans; il faut que je joue toujours.—Je l'avais bien dit,
répondis-je. C'est un concerto d'alto que vous voulez, et vous seul, en ce
cas, pouvez bien écrire pour vous.» Paganini ne répliqua point, il parut
désappointé et me quitta sans parler davantage de mon esquisse
symphonique. Quelques jours après, déjà souffrant de l'affection du larynx
dont il devait mourir, il partit pour Nice, d'où il revint seulement trois ans
après.
Reconnaissant alors que mon plan de composition ne pouvait lui convenir,
je m'appliquai à l'exécuter dans une autre intention et sans plus m'inquiéter
des moyens de faire briller l'alto principal. J'imaginai d'écrire pour
l'orchestre une suite de scènes, auxquelles l'alto solo se trouverait mêlé
comme un personnage plus ou moins actif conservant toujours son caractère
propre; je voulus faire de l'alto, en le plaçant au milieu des poétiques
souvenirs que m'avaient laissés mes pérégrinations dans les Abruzzes, une
sorte de rêveur mélancolique dans le genre du Child-Harold de Byron. De là
le titre de la symphonie Harold en Italie. Ainsi que dans la Symphonie
fantastique un thème principal (le premier chant de l'alto), se reproduit dans
l'œuvre entière; mais avec cette différence que le thème de la Symphonie
fantastique, l'idée fixe, s'interpose obstinément comme une idée passionnée
épisodique au milieu des scènes qui lui sont étrangères et leur fait diversion,
tandis que le chant d'Harold se superpose aux autres chants de l'orchestre,
avec lesquels il contraste par son mouvement et son caractère, sans en
interrompre le développement. Malgré la complexité de son tissu
harmonique, je mis aussi peu de temps à composer cette symphonie que j'en
ai mis en général à écrire mes autres ouvrages; j'employai aussi un temps

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considérable à la retoucher. Dans la marche des Pèlerins même, que j'avais
improvisée en deux heures en rêvant un soir au coin de mon feu, j'ai
pendant plus de six ans introduit des modifications de détail qui, je le crois,
l'ont beaucoup améliorée. Telle qu'elle était alors, elle obtint un succès
complet lors de sa première exécution à mon concert du 23 novembre 1834
au Conservatoire.
Le premier morceau seul fut peu applaudi, par la faute de Girard qui
conduisait l'orchestre, et qui ne put jamais parvenir à l'entraîner assez dans
la coda, dont le mouvement doit s'animer du double graduellement. Sans
cette animation progressive la fin de cet allegro est languissante et glaciale.
Je souffris le martyre en l'entendant se traîner ainsi... La marche des
Pèlerins fut redemandée. À sa deuxième exécution et vers le milieu de la
seconde partie du morceau, au moment où, après une courte interruption, la
sonnerie des cloches du couvent se fait entendre de nouveau, représentée
par deux notes de harpe que redoublent les flûtes, les hautbois et les cors, le
harpiste compta mal ses pauses et se perdit. Girard alors, au lieu de le
remettre sur sa voie, comme cela m'est arrivé dix fois en pareil cas (les trois
quarts des exécutants commettent à cet endroit la même faute), cria à
l'orchestre: «le dernier accord!» et l'on prit l'accord final en sautant les
cinquante et quelques mesures qui le précèdent. Ce fut un égorgement
complet. Heureusement la marche avait été bien dite la première fois et le
public ne se méprit point sur la cause du désastre à la seconde. Si l'accident
fût arrivé tout d'abord, on n'eût pas manqué d'attribuer la cacophonie à
l'auteur. Néanmoins, depuis ma défaite du Théâtre-Italien, je me méfiais
tellement de mon habileté de conducteur, que je laissai longtemps encore
Girard diriger mes concerts. Mais à la quatrième exécution d'Harold, l'ayant
vu se tromper gravement à la fin de la sérénade où, si l'on n'élargit pas
précisément du double le mouvement d'une partie de l'orchestre, l'autre
partie ne peut pas marcher, puisque chaque mesure entière de celle-ci
correspond à une demi-mesure de l'autre, reconnaissant enfin qu'il ne
pouvait parvenir à entraîner l'orchestre à la fin du premier allegro, je résolus
de conduire moi-même désormais, et de ne plus m'en rapporter à personne
pour communiquer mes intentions aux exécutants. Je n'ai manqué qu'une
seule fois jusqu'ici à la promesse que je m'étais faite à ce sujet, et l'on verra
ce qui faillit en résulter.

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Après la première audition de cette symphonie, un journal de musique de
Paris fit un article où l'on m'accablait d'invectives et qui commençait de
cette spirituelle façon: «Ha! ha! ha!—haro! haro! Harold!» En outre le
lendemain de l'apparition de l'article, je reçus une lettre anonyme dans
laquelle, après un déluge d'injures plus grossières encore, on me reprochait
d'être assez dépourvu de courage pour ne pas me brûler la cervelle.

XLVI

M. de Gasparin me commande une messe de Requiem—Les directeurs des beaux-arts.
—Leurs opinions sur la musique.—Manque de foi.—La prise de Constantine.—
Intrigues de Cherubini.—Boa constrictor.—On exécute mon Requiem.—La
tabatière d'Habeneck.—On ne me paye pas.—On veut me vendre la croix.—Toutes
sortes d'infamies.—Ma fureur.—Mes menaces.—On me paye.

En 1836, M. de Gasparin était ministre de l'intérieur. Il fut du petit nombre
de nos hommes d'État qui s'intéressèrent à la musique, et du nombre plus
restreint encore de ceux qui en eurent le sentiment. Désireux de remettre en
honneur en France la musique religieuse dont on ne s'occupait plus depuis
longtemps, il voulut que, sur les fonds du département des beaux-arts, une
somme de trois mille francs fût allouée tous les ans à un compositeur
français désigné par le ministre, pour écrire, soit une messe, soit un oratoire
de grande dimension. Le ministre se chargerait, en outre, dans la pensée de
M. de Gasparin, de faire exécuter aux frais du gouvernement l'œuvre
nouvelle. «Je vais commencer par Berlioz, dit-il, il faut qu'il écrive une
messe de Requiem, je suis sûr qu'il réussira.» Ces détails m'ayant été donnés
par un ami du fils de M. de Gasparin que je connaissais, ma surprise fut
aussi grande que ma joie. Pour m'assurer de la vérité, je sollicitai une
audience du ministre, qui me confirma l'exactitude des détails qu'on m'avait
donnés. «Je vais quitter le ministère, ajouta-t-il, ce sera mon testament
musical. Vous avez reçu l'ordonnance qui vous concerne pour le Requiem?
—Non, monsieur, et c'est le hasard seul qui m'a fait connaître vos bonnes

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intentions à mon égard.—Comment cela se fait-il? j'avais ordonné il y a huit
jours qu'elle vous fût envoyée! C'est un retard occasionné par la négligence
des bureaux. Je verrai cela.»
Néanmoins plusieurs jours se passèrent et l'ordonnance n'arrivait pas.
Plein d'inquiétude, je m'adressai alors au fils de M. de Gasparin qui me mit
au fait d'une intrigue dont je n'avais pas le moindre soupçon. M. XX..., le
directeur des Beaux-Arts[70], n'approuvait point le projet du ministre relatif à
la musique religieuse, et moins encore le choix qu'il avait fait de moi pour
ouvrir la marche des compositeurs dans cette voie. Il savait, en outre, que
M. de Gasparin, dans quelques jours, ne serait plus au ministère. Or, en
retardant jusqu'à sa sortie la rédaction de son arrêté qui fondait l'institution
et m'invitait à composer mon Requiem, rien n'était plus facile ensuite que de
faire avorter son projet en dissuadant son successeur de le réaliser. C'est ce
qu'avait en tête M. le directeur. Mais M. de Gasparin n'entendait pas qu'on
se jouât de lui, et, en apprenant par son fils que rien n'était encore fait la
veille du jour où il devait quitter le ministère, il envoya enfin à M. XX..
l'ordre très-sévèrement exprimé de rédiger l'arrêté sur-le-champ et de me
l'envoyer; ce qui fut fait.
Ce premier échec de M. XX... ne pouvait qu'accroître ses mauvaises
dispositions à mon égard, et il les accrut en effet.
Cet arbitre du sort de l'art et des artistes ne daignait reconnaître une valeur
réelle en musique qu'à Rossini seul. Cependant un jour, après avoir devant
moi passé au fil de son appréciation dédaigneuse tous les maîtres anciens et
modernes de l'Europe, à l'exception de Beethoven qu'il avait oublié, il se
ravisa tout d'un coup en disant: «Pourtant il y en a encore un, ce me
semble... c'est... comment s'appelle-t-il donc? un Allemand dont on joue des
symphonies au Conservatoire... Vous devez connaître ça, monsieur
Berlioz...—Beethoven?—Oui, Beethoven. Eh bien, celui-là n'était pas sans
talent.» J'ai entendu moi-même le directeur des Beaux-Arts s'exprimer
ainsi. Il admettait que Beethoven n'était pas sans talent.
Et M. XX... n'était en cela que le représentant le plus en évidence des
opinions musicales de toute la bureaucratie française de l'époque. Des
centaines de connaisseurs de cette espèce occupaient toutes les avenues par
lesquelles les artistes avaient à passer, et faisaient mouvoir les rouages de la

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machine gouvernementale avec laquelle devaient à toute force s'engrener
nos institutions musicales. Aujourd'hui..........
Une fois armé de mon arrêté, je me mis à l'œuvre. Le texte du Requiem
était pour moi une proie dès longtemps convoitée, qu'on me livrait enfin, et
sur laquelle je me jetai avec une sorte de fureur. Ma tête semblait prête à
crever sous l'effort de ma pensée bouillonnante. Le plan d'un morceau
n'était pas esquissé que celui d'un autre se présentait; dans l'impossibilité
d'écrire assez vite, j'avais adopté des signes sténographiques qui, pour le
Lacrymosa surtout, me furent d'un grand secours. Les compositeurs
connaissent le supplice et le désespoir causés par la perte du souvenir de
certaines idées qu'on n'a pas eu le temps d'écrire et qui vous échappent ainsi
à tout jamais.
J'ai, en conséquence, écrit cet ouvrage avec une grande rapidité, et je n'y ai
apporté que longtemps après un petit nombre de modifications. On les
trouve dans la seconde édition de la partition publiée par l'éditeur Ricordi, à
Milan[71].
L'arrêté ministériel stipulait que mon Requiem serait exécuté aux frais du
gouvernement, le jour du service funèbre célébré tous les ans pour les
victimes de la révolution de 1830.
Quand le mois de juillet, époque de cette cérémonie, approcha, je fis
copier les parties séparées de chœur et d'orchestre de mon ouvrage, et,
d'après l'avis du directeur des Beaux-Arts, commencer les répétitions. Mais
presque aussitôt une lettre des bureaux du ministère vint m'apprendre que la
cérémonie funèbre des morts de Juillet aurait lieu sans musique et
m'enjoindre de suspendre tous mes préparatifs. Le nouveau ministre de
l'intérieur n'en était pas moins redevable dès ce moment d'une somme
considérable envers le copiste et les deux cents choristes qui, sur la foi des
traités, avaient employé leur temps à mes répétitions. Je sollicitai
inutilement pendant cinq mois le payement de ces dettes. Quant à ce qu'on
me devait à moi, je n'osais même en parler tant on paraissait éloigné d'y
songer. Je commençais à perdre patience quand un jour, au sortir du cabinet
de M. XX... et après une discussion très-vive que j'avais eue avec lui à ce
sujet, le canon des Invalides annonça la prise de Constantine. Deux heures
après, je fus prié en toute hâte de retourner au ministère. M. XX... venait de

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trouver le moyen de se débarrasser de moi. Il le croyait du moins. Le
général Damrémont, ayant péri sous les murs de Constantine, un service
solennel pour lui et les soldats français morts pendant le siége allait avoir
lieu dans l'église des Invalides. Cette cérémonie regardait le ministère de la
guerre, et le général Bernard, qui occupait alors ce ministère, consentait a y
faire exécuter mon Requiem. Telle fut la nouvelle inespérée que j'appris en
arrivant chez M. XX...
Mais c'est ici que le drame se complique et que les incidents les plus
graves vont se succéder. Je recommande aux pauvres artistes qui me liront
de profiter au moins de mon expérience et de méditer sur ce qui m'arriva. Ils
acquerront le triste avantage de se méfier de tout et de tous, quand ils se
trouveront dans une position analogue, de ne pas ajouter plus de foi aux
écrits qu'aux paroles et de se précautionner contre l'enfer et le ciel.
À peine la nouvelle de la prochaine exécution de mon Requiem dans une
cérémonie grandiose et officielle comme celle dont il s'agissait, fut-elle
apportée à Cherubini, qu'elle lui donna la fièvre. Il était depuis longtemps
d'usage qu'on fît exécuter l'une de ses messes funèbres (car il en a fait
deux), en pareil cas. Une telle atteinte portée à ce qu'il regardait comme ses
droits, à sa dignité, à sa juste illustration, à sa valeur incontestable, en
faveur d'un jeune homme à peine au début de sa carrière et qui passait pour
avoir introduit l'hérésie dans l'école, l'irrita profondément. Tous ses amis et
élèves, Halévy en tête, partageant son dépit, se mirent en course pour
conjurer l'orage et le diriger sur moi; c'est-à-dire pour obtenir qu'on
dépossédât le jeune homme au profit du vieillard. Je me trouvai même un
soir au bureau du Journal des Débats, à la rédaction duquel j'étais attaché
depuis peu et dont le directeur, M. Bertin, me témoignait la plus active
bienveillance, lorsque Halévy s'y présenta. Je devinai du premier coup
l'objet de sa visite. Il venait recourir à la puissante influence de M. Bertin
pour aider à la réalisation des projets de Cherubini. Cependant un peu
déconcerté de me trouver là, et plus encore par l'air froid avec lequel M.
Bertin et son fils Armand l'accueillirent, il changea instantanément la
direction de ses batteries. Halévy ayant suivi M. Bertin le père dans la
chambre voisine, dont la porte resta ouverte, je l'entendis dire «que
Cherubini était extraordinairement affecté au point d'en être malade au lit;
qu'il venait, lui Halévy, prier M. Bertin d'user de son pouvoir pour faire

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obtenir à titre de consolation la croix de commandeur de la Légion
d'honneur à l'illustre maître.» La voix sévère de M. Bertin l'interrompit
alors par ces paroles: «Oui, mon cher Halévy, nous ferons ce que vous
voudrez pour qu'on accorde à Cherubini une distinction bien méritée. Mais
s'il s'agit du Requiem, si l'on propose quelque transaction à Berlioz au sujet
du sien, et s'il a la faiblesse de céder d'un cheveu, je ne lui reparlerai de ma
vie.» Halévy dut se retirer un peu plus que confus avec cette réponse.
Ainsi le bon Cherubini qui avait voulu déjà me faire avaler tant de
couleuvres, dut se résigner à recevoir de ma main un boa constrictor qu'il ne
digéra jamais.
Maintenant autre intrigue, plus habilement ourdie et dont je n'ose sonder
la noire profondeur. Je n'incrimine personne, je raconte les faits
brutalement, sans le moindre commentaire, mais avec la plus scrupuleuse
exactitude.
Le général Bernard m'ayant annoncé lui-même que mon Requiem allait
être exécuté, à des conditions que je dirai tout à l'heure, j'allais commencer
mes répétitions, quand M. XX... me fit appeler. «Vous savez, me dit-il, que
Habeneck a été chargé de diriger les grandes fêtes musicales officielles.
(Allons! bon! pensai-je, autre tuile qui me tombe sur la tête!) Vous êtes
maintenant dans l'habitude de conduire vous-même l'exécution de vos
ouvrages, il est vrai, mais Habeneck est un vieillard (encore un), et je sais
qu'il éprouvera une peine très-vive de ne pas présider à celle de votre
Requiem. En quels termes êtes-vous avec lui?—En quels termes? nous
sommes brouillés sans que je sache pourquoi. Depuis trois ans, il a cessé de
me parler; j'ignore ses motifs, et n'ai pas, il est vrai, daigné m'en informer. Il
a commencé par refuser durement de diriger un de mes concerts. Sa
conduite à mon égard est aussi inexplicable qu'incivile. Cependant, comme
je vois bien qu'il désire cette fois figurer à la cérémonie du maréchal
Damrémont et que cela paraît vous être agréable, je consens à lui céder le
bâton, en me réservant toutefois de diriger moi-même une répétition.—Qu'à
cela ne tienne, répondit M. XX..., je vais l'avertir.»
Nos répétitions partielles et générales se firent en effet avec beaucoup de
soin. Habeneck me parla comme si nos relations n'eussent jamais été
interrompues, et l'ouvrage parut devoir bien marcher.

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Le jour de son exécution, dans l'église des Invalides, devant les princes,
les ministres, les pairs, les députés, toute la presse française, les
correspondants des presses étrangères et une foule immense, j'étais
nécessairement tenu d'avoir un grand succès: un effet médiocre m'eût été
fatal, à plus forte raison un mauvais effet m'eût-il anéanti.
Or, écoutez bien ceci.
Mes exécutants étaient divisés en plusieurs groupes assez distants les uns
des autres, et il faut qu'il en soit ainsi pour les quatre orchestres
d'instruments de cuivre que j'ai employés dans le Tuba mirum, et qui
doivent occuper chacun un angle de la grande masse vocale et
instrumentale. Au moment, de leur entrée, au début du Tuba mirum qui
s'enchaîne sans interruption avec le Dies iræ, le mouvement s'élargit du
double; tous les instruments de cuivre éclatent d'abord à la fois dans le
nouveau mouvement, puis s'interpellent et se répondent à distance, par des
entrées successives, échafaudées à la tierce supérieure les unes des autres. Il
est donc de la plus haute importance de clairement indiquer les quatre
temps de la grande mesure à l'instant où elle intervient. Sans quoi ce terrible
cataclysme musical, préparé de si longue main, où des moyens
exceptionnels et formidables sont employés dans des proportions et des
combinaisons que nul n'avait tentées alors et n'a essayées depuis, ce tableau
musical du jugement dernier, qui restera, je l'espère, comme quelque chose
de grand dans notre art, peut ne produire qu'une immense et effroyable
cacophonie.
Par suite de ma méfiance habituelle, j'étais resté derrière Habeneck et, lui
tournant le dos, je surveillais le groupe des timbaliers, qu'il ne pouvait pas
voir, le moment approchant où ils allaient prendre part à la mêlée générale.
Il y a peut-être mille mesures dans mon Requiem. Précisément sur celle
dont je viens de parler celle où le mouvement s'élargit, celle où les
instruments de cuivre lancent leur terrible fanfare, sur la mesure unique
enfin dans laquelle l'action du chef d'orchestre est absolument
indispensable, Habeneck baisse son bâton, tire tranquillement sa tabatière
et se met à prendre une prise de tabac. J'avais toujours l'œil de son côté; à
l'instant je pivote rapidement sur un talon, et m'élançant devant lui, j'étends
mon bras et je marque les quatre grands temps du nouveau mouvement. Les

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orchestres me suivent, tout part en ordre, je conduis le morceau jusqu'à la
fin, et l'effet que j'avais rêvé est produit. Quand, aux derniers mots du
chœur, Habeneck vit le Tuba mirum sauvé: «Quelle sueur froide j'ai eue, me
dit-il, sans vous nous étions perdus!—Oui, je le sais bien, répondis-je en le
regardant fixement.» Je n'ajoutai pas un mot... L'a-t-il fait exprès?... Serait-
il possible que cet homme, d'accord avec M. XX..., qui me détestait, et les
amis de Cherubini, ait osé méditer et tenter de commettre une basse
scélératesse?... Je n'y veux pas songer... Mais je n'en doute pas. Dieu me
pardonne si je lui fais injure.
Le succès du Requiem fut complet, en dépit de toutes les conspirations,
lâches ou atroces, officieuses et officielles, qui avaient voulu s'y opposer.
Je parlais tout à l'heure des conditions auxquelles M. le ministre de la
guerre avait consenti à le faire exécuter. Les voici: «Je donnerai, m'avait dit
l'honorable général Bernard, dix mille francs pour l'exécution de votre
ouvrage, mais cette somme ne vous sera remise que sur la présentation
d'une lettre de mon collègue le ministre de l'intérieur, par laquelle il
s'engagera à vous payer d'abord ce qui vous est dû pour la composition du
Requiem d'après l'arrêté de M. de Gasparin, et ensuite ce qui est dû aux
choristes pour les répétitions qu'ils firent au mois de juillet dernier, et au
copiste.»
Le ministre de l'intérieur s'était engagé verbalement envers le général
Bernard à acquitter cette triple dette. Sa lettre était déjà rédigée, il n'y
manquait que sa signature. Pour l'obtenir, je restai dans son antichambre,
avec l'un de ses secrétaires armé de la lettre et d'une plume, depuis dix
heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. À quatre heures seulement, le
ministre sortit et le secrétaire l'accrochant au passage, lui fit apposer sur la
lettre sa tant précieuse signature. Sans perdre une minute, je courus chez le
général Bernard qui, après avoir lu avec attention l'écrit de son collègue, me
fit remettre les dix mille francs.
J'appliquai cette somme tout entière à payer mes exécutants; je donnai
trois cents francs à Duprez, qui avait chanté le solo du Sanctus, et trois
cents autres francs à Habeneck, l'incomparable priseur, qui avait usé si à
propos de sa tabatière. Il ne me resta absolument rien. J'imaginais que
j'allais être enfin payé par le ministre de l'intérieur, qui se trouvait

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doublement obligé d'acquitter cette dette par l'arrêté de son prédécesseur, et
par l'engagement qu'il venait de contracter personnellement envers le
ministre de la guerre. Sancta simplicitas! comme dit Méphistophélès; un
mois, deux mois, trois mois, quatre mois, huit mois se passèrent sans qu'il
me fût possible d'obtenir un sou. À force de sollicitations, de
recommandations des amis du ministre, de courses, de réclamations écrites
et verbales, les répétitions des choristes et les frais de copie furent enfin
payés. J'étais ainsi débarrassé de l'intolérable persécution que me faisaient
subir depuis si longtemps tant de gens fatigués d'attendre leur dû, et peut-
être préoccupés à mon égard de soupçons dont l'idée seule me fait encore
monter au front la rougeur de l'indignation.
Mais moi, l'auteur du Requiem, supposer que j'attachasse du prix au vil
métal! fi donc! c'eût été me calomnier! Conséquemment on se gardait bien
de me payer. Je pris la liberté grande, néanmoins, de réclamer dans son
entier l'accomplissement des promesses ministérielles. J'avais un impérieux
besoin d'argent. Je dus me résigner de nouveau à faire le siége du cabinet du
directeur des Beaux-Arts; plusieurs semaines se passèrent encore en
sollicitations inutiles. Ma colère augmentait, j'en maigrissais, j'en perdais le
sommeil. Enfin, un matin j'arrive au ministère, bleu, pâle de fureur, résolu à
faire un esclandre, résolu à tout. En entrant chez M. XX: «Ah ça, lui dis-je,
il paraît que décidément on ne veut pas me payer!—Mon cher Berlioz,
répond le directeur, vous savez que ce n'est pas ma faute. J'ai pris tous les
renseignements, j'ai fait de sévères investigations. Les fonds qui vous
étaient destinés ont disparu, on leur a donné une autre destination. Je ne sais
dans quel bureau cela s'est fait. Ah! si de pareilles choses se passaient dans
le mien!...—Comment! les fonds destinés aux beaux-arts peuvent donc être
employés hors de votre département sans que vous le sachiez?... votre
budget est donc à la disposition du premier venu?... mais peu m'importe! je
n'ai point à m'occuper de pareilles questions. Un Requiem m'a été
commandé par le ministre de l'intérieur au prix convenu de trois mille
francs, il me faut mes trois mille francs.—Mon Dieu, prenez encore un peu
de patience. On avisera. D'ailleurs il est question de vous pour la croix.—Je
me f... de votre croix! donnez-moi mon argent.—Mais...—Il n'y a pas de
mais, criai-je, en renversant un fauteuil, je vous accorde jusqu'à demain à
midi, et si à midi précis je n'ai pas reçu la somme, je vous fais à vous et au

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ministre un scandale comme jamais on n'en a vu! Et vous savez que j'ai les
moyens de le faire, ce scandale.» Là-dessus M. XX bouleversé, oubliant son
chapeau, se précipite par l'escalier qui conduisait chez le ministre, et je le
poursuis en criant: «Dites-lui bien que je serais honteux de traiter mon
bottier comme il me traite, et que sa conduite à mon égard acquerra bientôt
une rare célébrité[72].»
Cette fois, j'avais découvert le défaut de la cuirasse du ministre. M. XX,
dix minutes après, revint avec un bon de trois mille francs sur la caisse des
beaux-arts. On avait trouvé de l'argent... Voilà comment les artistes doivent
quelquefois se faire rendre justice à Paris. Il y a encore d'autres moyens plus
violents que je les engage à ne pas négliger...
Plus tard l'excellent M. de Gasparin, ayant ressaisi le portefeuille de
l'intérieur, sembla vouloir me dédommager des insupportables dénis de
justice que j'avais endurés à propos du Requiem, en me faisant donner cette
fameuse croix de la Légion d'honneur que l'on m'avait en quelque sorte
voulu vendre trois mille francs, et dont, alors qu'on me l'offrait ainsi, je
n'aurais pas donné trente sous. Cette distinction banale me fut accordée en
même temps qu'au grand Duponchel, alors directeur de l'Opéra, et à
Bordogui le plus maître de chant des maîtres de chant de l'époque.
Quand ensuite le Requiem fut gravé, je le dédiai à M. de Gasparin,
d'autant plus naturellement qu'il n'était plus au pouvoir.
Ce qui rend piquante au plus haut degré la conduite du ministre de
l'intérieur à mon égard dans cette affaire, c'est qu'après l'exécution du
Requiem, quand, ayant payé les musiciens, les choristes, les charpentiers
qui avaient construit l'estrade de l'orchestre, Habeneck et Duprez et tout le
monde, j'en étais encore au début de mes sollicitations pour obtenir mes
trois mille francs, certains journaux de l'opposition me désignant comme un
des favoris du pouvoir, comme un des vers à soie vivant sur les feuilles du
budget, imprimaient sérieusement qu'on venait de me donner pour le
Requiem trente mille francs.
Ils ajoutaient seulement un zéro à la somme que je n'avais pas reçue. C'est
ainsi qu'on écrit l'histoire.

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XLVII

Exécution du Lacrymosa de mon Requiem à Lille.—Petite couleuvre pour Cherubini.
—Joli tour qu'il me joue.—Venimeux aspic que je lui fais avaler.—Je suis attaché à
la rédaction du Journal des Débats.—Tourments que me cause l'exercice de mes
fonctions de critique.

Quelques années après la cérémonie dont je viens de raconter les
péripéties, la ville de Lille ayant organisé son premier festival, Habeneck
fut engagé pour en diriger la partie musicale. Par un de ces caprices
bienveillants qui étaient assez fréquents chez lui, malgré tout, et peut-être
pour me faire oublier, s'il était possible, sa fameuse prise de tabac, il eut
l'idée de proposer au comité du festival, entre autres fragments pour le
concert, le Lacrymosa de mon Requiem. On avait placé également dans ce
programme le Credo d'une messe solennelle de Cherubini. Habeneck fit
répéter mon morceau avec un soin extraordinaire et l'exécution, à ce qu'il
paraît, ne laissa rien à désirer. L'effet aussi en fut, dit-on, très-grand, et le
Lacrymosa, malgré ses énormes dimensions, fut redemandé à grands cris
par le public. Il y eut des auditeurs impressionnés jusqu'aux larmes. Le
comité lillois ne m'ayant pas fait l'honneur de m'inviter, j'étais resté à Paris.
Mais après le concert, Habeneck, plein de joie d'avoir obtenu un si beau
résultat avec une œuvre si difficile, m'écrivit une courte lettre ainsi conçue
ou à peu près:

«Mon cher Berlioz,
»Je ne puis résister au plaisir de vous annoncer que votre Lacrymosa
parfaitement exécuté a produit un effet immense.
»Tout à vous,
»habeneck.»

La lettre fut publiée à Paris par la Gazette musicale. À son retour
Habeneck alla voir Cherubini et l'assurer que son Credo avait été très-bien

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rendu. «Oui! répliqua Cherubini d'un ton sec, mais vous né m'avez pas écrit
à moi[73]!»
Petite couleuvre innocente, qui lui venait encore à propos de ce diable de
Requiem et dont il me fit très-plaisamment avaler la sœur jumelle dans la
circonstance suivante.
Une place de professeur d'harmonie étant devenue vacante au
Conservatoire, un de mes amis m'engagea à me mettre sur les rangs pour
l'obtenir. Sans me bercer d'un espoir de succès, j'écrivis néanmoins à ce
sujet à notre bon directeur Cherubini; au reçu de ma lettre, il me fit appeler:
«—Vous vous présentez pour la classe d'harmonie?... me dit-il de son air
le plus aimable et de la voix la plus douce qu'il put trouver.—Oui, monsieur.
—Ah! c'est qué... vous l'aurez cette classe... votre réputation maintenant...
vos relations...—Tant mieux, monsieur, je l'ai demandée pour l'avoir.—Oui,
mais... mais c'est qué ça mé tracasse... C'est qué zé voudrais la donner à oun
autre.—En ce cas, monsieur, je vais retirer ma demande.—Non, non, zé né
veux pas, parcé qué, voyez-vous, l'on dirait qué c'est moi qué zé souis la
cause que vous vous êtes retiré.—Alors je reste sur les rangs.—Mais qué zé
vous dis qué vous l'aurez, la place, si vous persistez et... zé né vous la
destinais pas.—Pourtant comment faire?—Vous savez qu'il faut... il faut... il
faut être pianiste pour enseigner l'harmonie au Conservatoire, vous le savez
mon ser.—Il faut être pianiste? Ah! j'étais loin de m'en douter. Eh bien,
voilà une excellente raison. Je vais vous écrire que n'étant pas pianiste je ne
puis pas aspirer à professer l'harmonie au Conservatoire, et que je retire ma
demande.—Oui, mon ser. Mais, mais, mais, zé né souis pas la cause de
votre...—Non, monsieur, loin de là; je dois tout naturellement me retirer,
ayant eu la bêtise d'oublier qu'il faut être pianiste pour enseigner l'harmonie.
—Oui, mon ser. Allons, embrassez-moi. Vous savez comme zé vous aime.
—Oh! oui, monsieur, je le sais.» Et il m'embrasse en effet, avec une
tendresse vraiment paternelle. Je m'en vais, je lui adresse mon désistement
et, huit jours après, il fait donner la place à un nommé Bienaimé qui ne joue
pas plus du piano que moi.
Voilà ce qui s'appelle un tour bien exécuté! Et j'en ai ri le premier de bon
cœur.

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Le lecteur doit admirer ma réserve pour n'avoir pas répondu à Cherubini:
«Vous ne pourriez donc vous même, monsieur, enseigner l'harmonie?» Car
le grand maître, lui non plus, n'était pas du tout pianiste.
J'ai le regret d'avoir bientôt après, et très-involontairement, blessé mon
illustre ami de la façon la plus cruelle. J'assistais, au parterre de l'Opéra, à la
première représentation de son ouvrage, Ali Baba. Cette partition, tout le
monde en convint alors, est l'une des plus pâles et des plus vides de
Cherubini. Vers la fin du premier acte, fatigué de ne rien entendre de
saillant, je ne pus m'empêcher de dire assez haut pour être entendu de mes
voisins: «Je donne vingt francs pour une idée!» Au milieu du second acte,
toujours trompé par le même mirage musical, je continue mon enchère en
disant: «Je donne quarante francs pour une idée!» Le finale commence: «Je
donne quatre-vingts francs pour une idée!» Le finale achevé, je me lève en
jetant ces derniers mots: «Ah! ma foi, je ne suis pas assez riche. Je
renonce!» et je m'en vais.
Deux ou trois jeunes gens, assis auprès de moi sur la même banquette, me
regardaient d'un œil indigné. C'étaient des élèves du Conservatoire qu'on
avait placés là pour admirer utilement leur directeur. Ils ne manquèrent
point, je l'ai su plus tard, d'aller le lendemain lui raconter mon insolente
mise à prix et mon découragement plus insolent encore. Cherubini en fut
d'autant plus outragé qu'après m'avoir dit: «Vous savez comme zé vous
aime,» il dut sans doute me trouver, selon l'usage, horriblement ingrat.
Cette fois il ne s'agissait plus de couleuvres, j'en conviens, mais d'un de ces
venimeux aspics dont les morsures sont si cruelles pour l'amour-propre. Il
m'était échappé.
Je crois devoir dire maintenant de quelle façon je fus attaché à la rédaction
du Journal des Débats. J'avais depuis mon retour d'Italie, publié d'assez
nombreux articles dans la Revue européenne, dans l'Europe littéraire, dans
le Monde dramatique (recueils dont l'existence a été de courte durée), dans
la Gazette musicale, dans le Correspondant et dans quelques autres feuilles
aujourd'hui oubliées. Mais ces divers travaux de peu d'étendue, de peu
d'importance, me rapportaient aussi fort peu, et l'état de gêne dans lequel je
vivais n'en était que bien faiblement amélioré.

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Un jour, ne sachant à quel saint me vouer, j'écrivis pour gagner quelques
francs une sorte de nouvelle intitulée Rubini à Calais, qui parut dans la
Gazette musicale. J'étais profondément triste en l'écrivant, mais la nouvelle
n'en fut pas moins d'une gaieté folle; ce contraste, on le sait, se produit
fréquemment. Quelques jours après sa publication, le Journal des Débats la
reproduisit, en la faisant précéder de quelques lignes du rédacteur en chef,
pleines de bienveillance pour l'auteur. J'allai aussitôt remercier M. Bertin,
qui me proposa de rédiger le feuilleton musical du Journal des Débats. Ce
trône de critique tant envié était devenu vacant par la retraite de Castil-
Blaze. Je ne l'occupai pas d'abord tout entier. J'eus seulement à faire
pendant quelque temps la critique des concerts et des compositions
nouvelles. Plus tard quand celle des théâtres lyriques me fut dévolue, le
Théâtre-Italien resta sous la protection de M. Delécluse où il est encore
aujourd'hui, et J. Janin conserva ses droits du seigneur sur les ballets de
l'Opéra. J'abandonnai alors mon feuilleton du Correspondant, et bornai mes
travaux de critique à ceux que le Journal des Débats et la Gazette musicale
voulaient bien accueillir. J'ai même à peu près renoncé aujourd'hui à ma
part de rédaction dans ce recueil hebdomadaire, malgré les conditions
avantageuses qui m'y ont été faites, et je n'écris dans le Journal des Débats
que si le mouvement de notre monde musical m'y oblige absolument[74].
Telle est mon aversion pour tout travail de cette nature. Je ne puis entendre
annoncer une première représentation à l'un de nos théâtres lyriques sans
éprouver un malaise qui augmente jusqu'à ce que mon feuilleton soit
terminé.
Cette tâche toujours renaissante empoisonne ma vie. Et cependant,
indépendamment des ressources pécuniaires qu'elle me donne et dont je ne
puis me passer, je me vois presque dans l'impossibilité de l'abandonner,
sous peine de rester désarmé en présence des haines furieuses et presque
innombrables qu'elle m'a suscitées. Car la presse, sous un certain rapport,
est plus précieuse que la lance d'Achille; non-seulement elle guérit parfois
les blessures qu'elle a faites, mais encore elle sert de bouclier à celui qui
s'en sert. Pourtant à quels misérables ménagements ne suis-je pas
contraint!... que de circonlocutions pour éviter l'expression de la vérité! que
de concessions faites aux relations sociales et même à l'opinion publique!
que de rage contenue! que de honte bue! Et l'on me trouve emporté,

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méchant, méprisant! Hé! malotrus qui me traitez ainsi, si je disais le fond de
ma pensée, vous verriez que le lit d'orties sur lequel vous prétendez être
étendus par moi, n'est qu'un lit de roses, en comparaison du gril où je vous
rôtirais!...
Je dois au moins me rendre la justice de dire que jamais, pour quelque
considération que ce soit, il ne m'est arrivé de refuser l'expression la plus
libre de l'estime, de l'admiration ou de l'enthousiasme aux œuvres et aux
hommes qui m'inspiraient l'un ou l'autre de ces sentiments. J'ai loué avec
chaleur des gens qui m'avaient fait beaucoup de mal et avec lesquels j'avais
cessé toute relation. La seule compensation même que m'offre la presse
pour tant de tourments, c'est la portée qu'elle donne à mes élans de cœur,
vers le grand, le vrai et le beau, où qu'ils se trouvent. Il me paraît doux de
louer un ennemi de mérite; c'est d'ailleurs un devoir d'honnête homme qu'on
est fier de remplir; tandis que chaque mot mensonger, écrit en faveur d'un
ami sans talent, me cause des douleurs navrantes. Dans les deux cas,
néanmoins, tous les critiques le savent, l'homme qui vous hait, furieux du
mérite que vous paraissez acquérir en lui rendant ainsi publiquement et
chaleureusement justice, vous en exècre davantage, et l'homme qui vous
aime, toujours peu satisfait des pénibles éloges que vous lui accordez, vous
en aime moins.
N'oublions pas le mal que vous font au cœur, quand on a comme moi le
malheur d'être artiste et critique à la fois, l'obligation de s'occuper d'une
façon quelconque de mille niaiseries lilliputiennes, et surtout les
flagorneries, les lâchetés, les rampements des gens qui ont ou auront besoin
de vous. Je m'amuse souvent à suivre le travail souterrain de certains
individus creusant un tunnel de vingt lieues de long pour arriver à ce qu'ils
appellent un bon feuilleton, sur un ouvrage qu'ils ont l'intention de faire.
Rien n'est risible comme leurs laborieux coups de pioche, si ce n'est la
patience avec laquelle ils déblayent la galerie et construisent la voûte;
jusqu'au moment où le critique, impatienté de ce travail de taupe, ouvre tout
à coup une voie d'eau qui noie la mine et quelquefois le mineur.
Aussi n'attaché-je guère de prix, lorsqu'il s'agit de l'appréciation de mes
œuvres, qu'à l'opinion des gens placés en dehors de l'influence du feuilleton.
Parmi les musiciens, les seuls dont le suffrage me flatte sont les exécutants

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de l'orchestre et du chœur, parce que le talent individuel de ceux-là étant
rarement appelé à subir l'examen du critique, je sais qu'ils n'ont aucune
raison pour lui faire la cour. Au reste les éloges qui me sont ainsi extraits de
temps en temps doivent peu flatter ceux qui les reçoivent. La violence que
je me fais pour louer certains ouvrages, est telle, que la vérité suinte à
travers mes lignes, comme dans les efforts extraordinaires de la presse
hydraulique, l'eau suinte à travers le fer de l'instrument.
De Balzac, en vingt endroits de son admirable Comédie humaine, a dit de
bien excellentes choses sur la critique contemporaine: mais en relevant les
erreurs et les torts de ceux qui l'exercent, il n'a pas assez fait ressortir, ce me
semble, le mérite de ceux qui restent honorables, ni apprécier leurs secrètes
douleurs. Dans son livre même intitulé: La Monographie de la Presse,
malgré la collaboration de son ami Laurent-Jan (qui est aussi le mien et
dont l'esprit est l'un des plus pénétrants que je connaisse) de Balzac n'a pas
éclairé toutes les facettes de la question. Laurent-Jan a écrit dans plusieurs
journaux, mais sans suite, en fantaisiste plutôt qu'en critique, et pas plus que
de Balzac, il n'a pu tout savoir, ni tout voir.
.............................................................
..
Un jour M. Armand Bertin, qui se préoccupait de la gêne dans laquelle je
vivais, m'aborda avec ces mots qui me causèrent une joie d'autant plus
grande qu'elle était plus inattendue:
«Mon cher ami, votre position est faite maintenant. J'ai parlé de vous au
ministre de l'intérieur et il a décidé qu'on vous donnerait, en dépit de
l'opposition de Cherubini, une place de professeur de composition au
Conservatoire, avec quinze cents francs d'appointements et, de plus, une
pension de quatre mille cinq cents francs sur les fonds de son ministère,
destinés à l'encouragement des beaux-arts. Avec ces six mille francs par an,
vous serez à l'abri de toute inquiétude et vous pourrez ainsi vous livrer
librement à la composition.»
Le lendemain soir, me trouvant dans les coulisses de l'Opéra, M. XX. dont
on connaît les dispositions pour moi et qui était encore alors chef de la
division des beaux-arts au ministère, m'aperçut, vint à ma rencontre avec

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empressement et me répéta à peu près dans les mêmes termes ce que
m'avait dit M. Armand Bertin. Je le chargeai de témoigner au ministre ma
vive gratitude en lui offrant à lui-même mes remercîments. Cette promesse
faite spontanément a un homme qui ne demandait rien, ne fut pas mieux
tenue que tant d'autres et à partir de ce moment, il n'en a plus été
question.

XLVIII

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L'Esmeralda de mademoiselle Bertin.—Répétitions de mon opéra de Benvenuto
Cellini.—Sa chute éclatante.—L'ouverture du Carnaval romain.—Habeneck.—
Duprez.—Ernest Legouvé.

J'obtins ensuite pour tout bien, et malgré Cherubini toujours, la place de
bibliothécaire du Conservatoire, que j'ai encore, et dont les appointements
sont de cent dix-huit francs par mois. Mais plus tard, pendant que j'étais en
Angleterre, la république ayant été proclamée en France, plusieurs dignes
patriotes à qui cette place convenait, jugèrent à propos de la demander, en
protestant qu'il ne fallait pas la laisser à un homme qui faisait comme moi
de si longues absences. À mon retour de Londres, j'appris donc que j'allais
être destitué. Heureusement Victor Hugo, alors représentant du peuple,
jouissait à la Chambre d'une certaine autorité, malgré son génie; il intervint
et me fit conserver ma modeste place.
Ce fut à peu près vers le même temps que celle de directeur des Beaux-
Arts fut occupée par M. Charles Blanc, honnête et savant ami des arts, frère
du célèbre socialiste; en plusieurs occasions il me rendit service avec un
chaleureux empressement. Je ne l'oublierai pas.
Voici un exemple des haines impitoyables toujours éveillées autour des
hommes de la presse politique ou littéraire; haines dont ils sont sûrs de
ressentir les atteintes dès qu'il leur arrive d'y donner prise même
indirectement.
Mademoiselle Louise Bertin, fille du directeur-fondateur du Journal des
Débats, et sœur de son rédacteur en chef cultive à la fois les lettres et la
musique avec un succès remarquable. Mademoiselle Bertin est l'une des
têtes de femmes les plus fortes de notre temps. Son talent musical, selon
moi, est plutôt un talent de raisonnement que de sentiment, mais il est réel
cependant, et malgré une sorte d'indécision qu'on remarque en général dans
le style de son opéra d'Esmeralda et les formes de sa mélodie quelquefois
un peu enfantines, cet ouvrage, dont Victor Hugo a écrit le poëme, contient
certes des parties fort belles et d'un grand intérêt. Mademoiselle Bertin ne
pouvant suivre ni diriger elle-même au théâtre les études de sa partition, son

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père me chargea de ce soin et m'indemnisa très-généreusement du temps
que je dus consacrer à cette tâche. Les rôles principaux: Phœbus, Frollo,
Esmeralda et Quasimodo, étaient remplis par Nourrit, Levasseur,
mademoiselle Falcon et Massol, c'est-à-dire parce qu'il y avait de mieux
alors en chanteurs-acteurs à l'Opéra.
Plusieurs morceaux, entre autres, le grand duo entre le Prêtre et la
Bohémienne, au second acte, une romance, et l'air si caractéristique de
Quasimodo, furent couverts d'applaudissements à la répétition générale.
Néanmoins, cette œuvre d'une femme qui n'a jamais écrit une ligne de
critique sur qui que ce soit, qui n'a jamais attaqué ni mal loué personne, et
dont le seul tort était d'appartenir à la famille des directeurs d'un journal
puissant, dont un certain public détestait alors la tendance politique cette
œuvre politique, cette œuvre de beaucoup supérieure à tant de productions
que nous voyons journellement réussir ou du moins être acceptées, tomba
avec un fracas épouvantable. Des sifflets, des cris, des huées, dont on
n'avait encore jamais vu d'exemple, l'accueillirent à l'Opéra. On fut même
obligé à la seconde épreuve, de baisser la toile au milieu d'un acte et la
représentation ne put en être terminée.
L'air de Quasimodo, connu sous le nom d'air des cloches, fut néanmoins
applaudi et redemandé par toute la salle, et comme on n'en pouvait ni
anéantir ni contester l'effet, quelques auditeurs plus enragés que les autres
contre la famille Bertin, s'écriaient sans vergogne: «Ce n'est pas de
mademoiselle Bertin! C'est de Berlioz!...» et le bruit que j'avais écrit ce
morceau de musique imitative de la partition d'Esmeralda fut activement
propagé par ces gens-là. J'y suis pourtant complètement étranger, comme à
tout le reste de la partition, et je jure sur l'honneur que je n'en ai pas écrit
une note. Mais la fureur de la cabale était trop décidée à s'acharner contre
l'auteur, pour ne pas tirer tout le parti possible du prétexte offert par la part
que j'avais prise aux études et à la mise en scène de l'ouvrage; l'air des
cloches me fut décidément attribué.
Je pus juger par là de ce que j'avais à attendre de mes ennemis personnels,
de ceux que je m'étais faits directement par mes critiques, réunis à ceux du
Journal des Débats, quand je viendrais à mon tour, me présenter sur la

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scène de l'Opéra, dans cette salle où tant de lâches vengeances peuvent
s'exercer impunément.
Voici comment je fus amené à y faire à mon tour une chute éclatante.
J'avais été vivement frappé de certains épisodes de la vie de Benvenuto
Cellini; j'eus le malheur de croire qu'ils pouvaient offrir un sujet d'opéra
dramatique et intéressant, et je priai Léon de Wailly et Auguste Barbier, le
terrible poëte des Iambes, de m'en faire un livret.
Leur travail, à en croire même nos amis communs, ne contient pas les
éléments nécessaires à ce qu'on nomme un drame bien fait. Il me plaisait
néanmoins, et je ne vois pas encore aujourd'hui en quoi il est inférieur à tant
d'autres qu'on représente journellement. Duponchel, dans ce temps-là,
dirigeait l'Opéra; il me regardait comme une espèce de fou dont la musique
n'était et ne pouvait être qu'un tissu d'extravagances. Néanmoins pour être
agréable au Journal des Débats, il consentit à entendre la lecture du livret
de Benvenuto, et le reçut en apparence avec plaisir. Il s'en allait ensuite
partout disant, qu'il montait cet opéra, non à cause de la musique, qu'il
savait bien devoir être absurde, mais à cause de la pièce, qu'il trouvait
charmante.
Il le fit mettre à l'étude en effet, et jamais je n'oublierai les tortures qu'on
m'a fait endurer pendant les trois mois qu'on y a consacrés. La nonchalance,
le dégoût évident que la plupart des acteurs, déjà persuadés d'une chute,
apportaient aux répétitions; la mauvaise humeur d'Habeneck, les sourdes
rumeurs qui circulaient dans le théâtre; les observations stupides de tout ce
monde illettré, à propos de certaines expressions d'un livret si différent, par
le style, de la plate et lâche prose rimée de l'école de Scribe; tout me
décelait une hostilité générale contre laquelle je ne pouvais rien, et que je
dus feindre de ne pas apercevoir.
Auguste Barbier avait bien, par ci par là, dans les récitatifs, laissé
échapper des mots qui appartiennent évidemment au vocabulaire des injures
et dont la crudité est inconciliable avec notre pruderie actuelle; mais
croirait-on que, dans un duo écrit par L. de Wailly, ces vers parurent
grotesques à la plupart de nos chanteurs:

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«Quand je reprit l'usage de mes sens
Les toits luisaient aux blancheurs de l'aurore,
Les coqs chantaient, etc., etc.»
«Oh! les coqs, disaient-ils, ah! ah! les coqs! pourquoi pas les poules! etc.,
etc.»
Que répondre à de pareils idiots?
Quand nous en vînmes aux répétitions d'orchestre, les musiciens, voyant
l'air renfrogné d'Habeneck, se tinrent à mon égard dans la plus froide
réserve. Ils faisaient leur devoir cependant. Habeneck remplissait mal le
sien. Il ne put jamais parvenir à prendre la vive allure du saltarello dansé et
chanté sur la place Colonne au milieu du second acte. Les danseurs ne
pouvant s'accommoder de son mouvement traînant, venaient se plaindre à
moi et je lui répétais: «Plus vite! plus vite! animez donc!» Habeneck, irrité,
frappait son pupitre et cassait cinquante archets. Enfin après l'avoir vu se
livrer à quatre ou cinq accès de colère semblables, je finis par lui dire avec
un sang-froid qui l'exaspéra:
«—Mon Dieu, monsieur, vous casseriez cinquante archets que cela
n'empêcherait pas votre mouvement d'être de moitié trop lent. Il s'agit d'un
saltarello.»
Ce jour-là Habeneck s'arrêta, et se tournant vers l'orchestre:
«—Puisque je n'ai pas le bonheur de contenter M. Berlioz, dit-il, nous en
resterons là pour aujourd'hui, vous pouvez vous retirer.»
Et la répétition finit ainsi[75].
Quelques années après, quand j'eus écrit l'ouverture du Carnaval romain,
dont l'allégro a pour thème ce même saltarello qu'il n'a jamais pu faire
marcher, Habeneck se trouvait dans le foyer de la salle de Herz le soir du
concert où devait être entendue pour la première fois cette ouverture. Il
avait appris qu'à la répétition du matin, le service de la garde nationale
m'ayant enlevé une partie de mes musiciens, nous avions répété sans
instruments à vent. «Bon! s'était-il dit, il va y avoir ce soir quelque
catastrophe dans son concert, il faut aller voir cela!» En arrivant à
l'orchestre, en effet, tous les artistes chargés de la partie des instruments à

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vent m'entourèrent effrayés à l'idée de jouer devant le public une ouverture
qui leur était entièrement inconnue.
«N'ayez pas peur, leur dis-je, les parties sont correctes, vous êtes tous des
gens de talent, regardez mon bâton le plus souvent possible, comptez bien
vos pauses et cela marchera.»
Il n'y eut pas une seule faute. Je lançai l'allégro dans le mouvement
tourbillonnant des danseurs transtévérins; le public cria bis; nous
recommençâmes l'ouverture; elle fut encore mieux rendue la seconde fois;
et en rentrant au foyer où se trouvait Habeneck un peu désappointé, je lui
jetai en passant ces quatre mots: «Voilà ce que c'est!» auxquels il n'eut
garde de répondre.
Je n'ai jamais senti plus vivement que dans cette occasion le bonheur de
diriger moi-même l'exécution de ma musique; mon plaisir redoublait en
songeant à ce que Habeneck m'avait fait endurer.
Pauvres compositeurs! Sachez vous conduire, et vous bien conduire! (avec
ou sans calembour) car le plus dangereux de vos interprètes, c'est le chef
d'orchestre, ne l'oubliez pas.
Je reviens à Benvenuto.
Malgré la réserve prudente que l'orchestre gardait à mon égard pour ne
point contraster avec la sourde opposition que me faisait son chef,
néanmoins les musiciens à l'issue des dernières répétitions ne se gênèrent
pas pour louer plusieurs morceaux, et quelques-uns déclarèrent ma partition
l'une des plus originales qu'ils eussent entendues. Cela revint aux oreilles de
Duponchel, et je l'entendis dire un soir: «A-t-on jamais vu un pareil
revirement d'opinion? Voilà qu'on trouve la musique de Berlioz charmante
et que nos imbéciles de musiciens la portent aux nues!» Plusieurs d'entre
eux néanmoins étaient fort loin de se montrer mes partisans. Ainsi on en
surprit deux un soir qui, dans le finale du second acte, au lieu de jouer leur
partie, jouaient l'air: J'ai du bon tabac. Ils espéraient par là faire la cour à
leur chef. Je trouvais sur le théâtre le pendant à ces polissonneries. Dans ce
même finale, où la scène doit être obscure et représente une cohue nocturne
de masques sur la place Colonne, les danseurs s'amusaient à pincer les
danseuses, joignant leurs cris à ceux qu'ils leur arrachaient ainsi et aux voix

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des choristes dont ils troublaient l'exécution. Et quand dans mon
indignation, pour mettre fin à un si insolent désordre, j'appelais le directeur,
Duponchel était toujours introuvable; il ne daignait point assister aux
répétitions.
Bref, l'opéra fut joué. On fit à l'ouverture un succès exagéré, et l'on siffla
tout le reste avec un ensemble et une énergie admirables. Il fut néanmoins
joué trois fois, après quoi, Duprez ayant cru devoir abandonner le rôle de
Benvenuto, l'ouvrage disparut de l'affiche et n'y reparut que longtemps
après; A. Dupond ayant employé cinq mois entiers à apprendre ce rôle qu'il
était courroucé de n'avoir pas obtenu en premier lieu.
Duprez était fort beau dans les scènes de violence, telles que le milieu du
sextuor quand il menace de briser sa statue; mais déjà sa voix ne se prêtait
plus aux chants doux, aux sons filés, à la musique rêveuse ou calme. Ainsi
dans son air, Sur les monts les plus sauvages, il ne pouvait soutenir le sol
haut à la fin de la phrase; Je chanterais gaîment, et, au lieu de la longue
tenue de trois mesures que j'ai écrite, il ne faisait qu'un sol bref et détruisait
ainsi tout l'effet. Madame Gras-Dorus et madame Stoltz furent l'une et
l'autre charmantes dans les rôles de Térésa et d'Ascanio qu'elles apprirent
avec beaucoup de bonne grâce et tous leurs soins. Madame Stoltz fut même
si remarquée dans son rondo du second acte: Mais qu'ai-je donc? qu'on peut
considérer ce rôle comme son point de départ vers la position exorbitante
qu'elle acquit ensuite à l'Opéra et du haut de laquelle on l'a si brusquement
précipitée.
Il y a quatorze ans[76] que j'ai été ainsi traîné sur la claie à l'Opéra; je viens
de relire avec soin et la plus froide impartialité ma pauvre partition, et je ne
puis m'empêcher d'y rencontrer une variété d'idées, une verve impétueuse,
et un éclat de coloris musical que je ne retrouverai peut-être jamais et qui
méritaient un meilleur sort.
J'avais mis assez longtemps à écrire la musique de Benvenuto, et, sans un
ami qui me vint en aide, n'eussé-je pas pu la terminer pour l'époque
désignée. Il faut être libre de tout autre travail pour écrire un opéra, c'est-à-
dire il faut avoir son existence assurée pendant plus ou moins longtemps.
Or, j'étais fort loin d'être alors dans ce cas-là; je ne vivais qu'au jour le jour
des articles que j'écrivais dans plusieurs journaux et dont la rédaction

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m'occupait exclusivement. J'essayai bien de consacrer deux mois à ma
partition dans le premier accès de la fièvre qu'elle me donna; l'impitoyable
nécessité vint bientôt m'arracher de la main la plume du compositeur pour y
mettre de vive force celle du critique. Ce fut un crève-cœur indescriptible.
Mais il n'y avait pas à hésiter, j'avais une femme et un fils, pouvais-je les
laisser manquer du nécessaire? Dans le profond abattement où j'étais
plongé, tiraillé d'un côté par le besoin et de l'autre par les idées musicales
que j'étais obligé de repousser, je n'avais même plus le courage de remplir
comme à l'ordinaire ma tâche détestée d'écrivailleur.
J'étais plongé dans les plus sombres préoccupations quand Ernest Legouvé
vint me voir. «Où en est votre opéra, me demanda-t-il?—Je n'ai pas encore
fini le premier acte. Je ne puis trouver le temps d'y travailler.—Mais si vous
aviez ce temps...—Parbleu, alors j'écrirais du matin au soir—Que vous
faudrait-il pour être libre?—Deux mille francs que je n'ai pas.—Et si
quelqu'un... Si on vous les... Voyons, aidez-moi donc.—Quoi? Que voulez-
vous dire?...—Eh bien, si un de vos amis vous les prêtait...—À quel ami
pourrais-je demander une pareille somme?—Vous ne la demanderez pas,
c'est moi qui vous l'offre!...» Je laisse à penser ma joie. Legouvé me prêta
en effet, le lendemain, les deux mille francs, grâce auxquels je pus terminer
Benvenuto. Excellent cœur! Digne et charmant homme! écrivain distingué,
artiste lui-même, il avait deviné mon supplice, et dans son exquise
délicatesse, il craignait de me blesser en me proposant les moyens de le
faire cesser!... Il n'y a guère que les artistes qui se comprennent ainsi... Et
j'ai eu le bonheur d'en rencontrer plusieurs qui me sont venus en aide de la
même façon.

XLIX

Concert du 16 décembre 1838—Paganini, sa lettre, son présent.—Élan religieux de
ma femme.—Fureurs, joies et calomnies.—Ma visite à Paganini.—Son départ.—
J'écris Roméo et Juliette.—Critiques auxquelles cette œuvre donne lieu.

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Paganini était de retour de son voyage en Sardaigne quand Benvenuto fut
égorgé à l'Opéra. Il assista à cette horrible représentation d'où il sortit navré,
et après laquelle il osa dire: «Si j'étais directeur de l'Opéra, j'engagerais
aujourd'hui même ce jeune homme à m'écrire trois autres partitions, je lui
en donnerais le prix d'avance et je ferais un marché d'or.»
La chute de celle-ci, et plus encore les fureurs que j'avais éprouvées et
contenues pendant ses interminables répétitions, m'avaient donné une
inflammation des bronches. Je fus réduit à garder le lit et à ne plus rien
faire. Mais il fallait vivre pourtant moi et les miens. Résolu à un effort
indispensable, je donnai deux concerts dans la salle du Conservatoire. Le
premier couvrit à peine ses frais. Pour forcer la recette du second,
j'annonçai dans le programme mes deux symphonies, la Fantastique et
Harold. Malgré le mauvais état dans lequel mon obstinée bronchite m'avait
mis, je me sentis encore la force de diriger ce concert qui eut lieu le 16
décembre 1838.
Paganini y assista, et voici le récit de l'aventure célèbre sur laquelle tant
d'opinions contradictoires ont été émises, tant de méchants contes faits et
répandus. J'ai dit comment Paganini, avant de quitter Paris, fut l'instigateur
de la composition d'Harold. Cette symphonie, exécutée plusieurs fois en
son absence, n'avait point figuré dans mes concerts depuis son retour, en
conséquence, il ne la connaissait pas et il l'entendit ce jour-là pour la
première fois.
Le concert venait de finir, j'étais exténué, couvert de sueur et tout
tremblant, quand, à la porte de l'orchestre, Paganini, suivi de son fils
Achille, s'approcha de moi en gesticulant vivement. Par suite de la maladie
du larynx dont il est mort, il avait alors déjà entièrement perdu la voix, et
son fils seul, lorsqu'il ne se trouvait pas dans un lieu parfaitement
silencieux, pouvait entendre ou plutôt deviner ses paroles. Il fit un signe à
l'enfant qui, montant sur une chaise, approcha son oreille de la bouche de
son père et l'écouta attentivement. Puis Achille redescendant et se tournant
vers moi: «Mon père, dit-il, m'ordonne de vous assurer, monsieur, que de sa
vie il n'a éprouvé dans un concert une impression pareille; que votre
musique l'a bouleversé et que s'il ne se retenait pas il se mettrait à vos
genoux pour vous remercier.» À ces mots étranges, je fis un geste

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d'incrédulité et de confusion; mais Paganini me saisissant le bras et râlant
avec son reste de voix des oui! oui! m'entraîna sur le théâtre où se
trouvaient encore beaucoup de mes musiciens, se mit à genoux et me baisa
la main. Besoin n'est pas, je pense, de dire de quel étourdissement je fus
pris; je cite le fait, voilà tout.
En sortant, dans cet état d'incandescence, par un froid très-vif, je
rencontrai M. Armand Bertin sur le boulevard; je restai quelque temps à lui
raconter la scène qui venait d'avoir lieu, le froid me saisit, je rentrai et me
remis au lit plus malade qu'auparavant. Le lendemain j'étais seul dans ma
chambre, quand j'y vis entrer le petit Achille. «Mon père sera bien fâché,
me dit-il, d'apprendre que vous êtes encore malade, et s'il n'était pas lui-
même si souffrant, il fût venu vous voir. Voilà une lettre qu'il m'a chargé de
vous apporter.» Comme je faisais le geste de la décacheter, l'enfant
m'arrêtant: «Il n'y a pas de réponse, mon père m'a dit que vous liriez cela
quand vous seriez seul.» Et il sortit brusquement.
Je supposai qu'il s'agissait d'une lettre de félicitations et de compliments,
je l'ouvris et je lus:
Mio caro amico,
Beethoven spento non c'era che Berlioz che potesse farlo rivivere;
ed io che ho gustato le vostre divine composizioni degne d'un genio
qual siete, credo mio dovere di pregarvi a voler accettare, in segno
del mio omaggio, venti mila franchi, i quali vi saranno rimessi dal
signor baron de Rothschild dopo che gli avrete presentato l'acclusa.
Credete mi sempre.
il vostro affezionatissimo amico,
Nicolo Paganini.
Parigi, 18 dicembre 1838.

Je sais assez d'italien pour comprendre une pareille lettre, pourtant
l'inattendu de son contenu me causa une telle surprise que mes idées se
brouillèrent et que le sens m'en échappa complètement. Mais un billet
adressé à M. de Rothschild y était enfermé, et sans penser commettre une
indiscrétion, je l'ouvris précipitamment. Il y avait ce peu de mots français:

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Monsieur le baron,
Je vous prie de vouloir bien remettre à M. Berlioz les vingt mille
francs que j'ai déposés chez vous hier.
Recevez, etc.
Paganini.

Alors seulement la lumière se fit, et il paraît que je devins fort pâle, car ma
femme entrant en ce moment et me trouvant avec une lettre à la main et le
visage défait, s'écria: «Allons! qu'y a-t-il encore? quelque nouveau
malheur? Il faut du courage! Nous en avons supporté d'autres!—Non, non,
au contraire!—Quoi donc?—Paganini...—Eh bien?—Il m'envoie... vingt
mille francs!...—Louis! Louis! s'écrie Henriette éperdue courant chercher
mon fils qui jouait dans le salon voisin, come here, come with your mother,
viens remercier le bon Dieu de ce qu'il fait pour ton père!» Et ma femme et
mon fils accourant ensemble, tombent prosternés auprès de mon lit, la mère
priant, l'enfant étonné joignant à côté d'elle ses petites mains... Ô
Paganini!!! quelle scène!... que n'a-t-il pu la voir!
Mon premier mouvement, on le pense bien, fut de lui répondre, puisqu'il
m'était impossible de sortir. Ma lettre m'a toujours paru si insuffisante, si
au-dessous de ce que je ressentais, que je n'ose la reproduire ici. Il y a des
situations et des sentiments qui écrasent...
Bientôt le bruit de la noble action de Paganini s'étant répandu dans Paris,
mon appartement devint le rendez-vous d'une foule d'artistes qui se
succédèrent pendant deux jours, avides de voir la fameuse lettre et d'obtenir
par moi des détails sur une circonstance aussi extraordinaire. Tous me
félicitaient; l'un d'eux manifesta un certain dépit jaloux, non contre moi,
mais contre Paganini. «Je ne suis pas riche, dit-il, sans quoi j'en eusse bien
fait autant.» Celui-là, il est vrai, est un violoniste. C'est le seul exemple que
je connaisse d'un mouvement d'envie honorable. Puis vinrent au dehors les
commentaires, les dénégations, les fureurs de mes ennemis, leurs
mensonges, les transports de joie, le triomphe de mes amis, la lettre que
m'écrivit Janin, son magnifique et éloquent article dans le Journal des
Débats, les injures dont m'honorèrent quelques misérables, les insinuations

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calomnieuses contre Paganini, le déchaînement et le choc de vingt passions
bonnes et mauvaises.
Au milieu de telles agitations et le cœur gonflé de tant d'impétueux
sentiments, je frémissais d'impatience de ne pouvoir quitter mon lit. Enfin,
au bout du sixième jour, me sentant un peu mieux, je n'y pus tenir, je
m'habillai et courus aux Néothermes, rue de la Victoire, où demeurait alors
Paganini. On me dit qu'il se promenait seul dans la salle de billard. J'entre,
nous nous embrassons sans pouvoir dire un mot. Après quelques minutes,
comme je balbutiais je ne sais quelles expressions de reconnaissance,
Paganini, dont le silence de la salle où nous étions me permettait d'entendre
les paroles, m'arrêta par celles-ci:
«—Ne me parlez plus de cela! Non! N'ajoutez rien, c'est la plus profonde
satisfaction que j'aie éprouvée dans ma vie; jamais vous ne saurez de
quelles émotions votre musique m'a agité; depuis tant d'années je n'avais
rien ressenti de pareil!... Ah! maintenant, ajouta-t-il, en donnant un violent
coup de poing sur le billard, tous les gens qui cabalent contre vous n'oseront
plus rien dire; car ils savent que je m'y connais et que je ne suis pas aisé!»
Qu'entendait-il par ces mots? a-t-il voulu dire: «Je ne suis pas aisé à
émouvoir parla musique;» ou bien: «Je ne donne pas aisément mon
argent;» ou: «Je ne suis pas riche?»
L'accent sardonique avec lequel il jeta sa phrase rend inacceptable, selon
moi, cette dernière interprétation.
Quoi qu'il en soit, le grand artiste se trompait; son autorité, si immense
qu'elle fût, ne pouvait suffire à imposer silence aux sots et aux méchants. Il
ne connaissait pas bien la racaille parisienne, et elle n'en aboya que
davantage sur ma trace bientôt après. Un naturaliste a dit que certains
chiens étaient des aspirants à l'état d'homme, je crois qu'il y a un bien plus
grand nombre d'hommes qui sont des aspirants à l'état de chien.
Mes dettes payées, me voyant encore possesseur d'une fort belle somme,
je ne songeai qu'à l'employer musicalement. Il faut, me dis-je, que tout autre
travail cessant, j'écrive une maîtresse-œuvre, sur un plan neuf et vaste, une
œuvre grandiose, passionnée, pleine aussi de fantaisie, digne enfin d'être
dédiée à l'artiste illustre à qui je dois tant. Pendant que je ruminais ce projet,

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Paganini, dont la santé empirait à Paris, se vit contraint de repartir pour
Marseille, et de là pour Nice, d'où, hélas, il n'est plus revenu. Je lui soumis
par lettres divers sujets pour la grande composition que je méditais, et dont
je lui avais parlé.
«Je n'ai, me répondit-il, aucun conseil à vous donner là-dessus, vous
savez mieux que personne ce qui peut vous convenir.»
Enfin, après une assez longue indécision, je m'arrêtai à l'idée d'une
symphonie avec chœurs, solos de chant et récitatif choral, dont le drame de
Shakespeare, Roméo et Juliette, serait le sujet sublime et toujours nouveau.
J'écrivis en prose tout le texte destiné au chant entre les morceaux de
musique instrumentale; Émile Deschamps, avec sa charmante obligeance
ordinaire et sa facilité extraordinaire, le mit en vers, et je commençai.
Ah! cette fois, plus de feuilletons, ou, du moins presque plus; j'avais de
l'argent, Paganini me l'avait donné pour faire de la musique, et j'en fis. Je
travaillai pendant sept mois à ma symphonie, sans m'interrompre plus de
trois ou quatre jours sur trente pour quoi que ce fût.
De quelle ardente vie je vécus pendant tout ce temps! Avec quelle vigueur
je nageai sur cette grande mer de poésie, caressé par la folle brise de la
fantaisie, sous les chaux rayons de ce soleil d'amour qu'alluma Shakespeare,
et me croyant la force d'arriver à l'île merveilleuse où s'élève le temple de
l'art pur!
Il ne m'appartient pas de décider si j'y suis parvenu. Telle qu'elle était
alors, cette partition fut exécutée trois fois de suite sous ma direction au
Conservatoire et trois fois elle parut avoir un grand succès. Je sentis
pourtant aussitôt que j'aurais beaucoup à y retoucher, et je me mis à l'étudier
sérieusement sous toutes ses faces. À mon vif regret Paganini ne l'a jamais
entendue ni lue. J'espérais toujours le voir revenir à Paris, j'attendais
d'ailleurs que la symphonie fût entièrement parachevée et imprimée pour la
lui envoyer; et sur ces entrefaites, il mourut à Nice, en me laissant, avec tant
d'autres poignants chagrins, celui d'ignorer s'il eût jugé digne de lui l'œuvre
entreprise avant tout pour lui plaire, et dans l'intention de justifier à ses
propres yeux ce qu'il avait fait pour l'auteur. Lui aussi parut regretter
beaucoup de ne pas connaître Roméo et Juliette, et il me le dit dans sa lettre

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de Nice du 7 janvier 1840, où se trouvait cette phrase: «Maintenant tout est
fait, l'envie ne peut plus que se taire.» Pauvre cher grand ami! il n'a jamais
lu, heureusement, les horribles stupidités écrites à Paris dans plusieurs
journaux sur le plan de l'ouvrage, sur l'introduction, sur l'adagio, sur la fée
Mab, sur le récit du père Laurence. L'un me reprochait comme une
extravagance d'avoir tenté cette nouvelle forme de symphonie, l'autre ne
trouvait dans le scherzo de la fée Mab qu'un petit bruit grotesque semblable
à celui des seringues mal graissées. Un troisième en parlant de la scène
d'amour, de l'adagio, du morceau que les trois quarts des musiciens de
l'Europe qui le connaissent mettent maintenant au-dessus de tout ce que j'ai
écrit, assurait que je n'avais pas compris Shakespeare!!! Crapaud gonflé de
sottise! quand tu me prouveras cela.
Jamais critiques plus inattendues ne m'ont plus cruellement blessé! et,
selon l'usage, aucun des aristarques qui ont écrit pour ou contre cet ouvrage,
ne m'a indiqué un seul de ses défauts, que j'ai corrigés plus tard
successivement quand j'ai pu les reconnaître.
M. Frankoski (le secrétaire d'Ernst) m'ayant signalé à Vienne la mauvaise
et trop brusque terminaison du scherzo de la fée Mab, j'écrivis pour ce
morceau la coda qui existe maintenant et détruisis la première.
D'après l'avis de M. d'Ortigue, je crois, une importante coupure fut
pratiquée dans le récit du père Laurence, refroidi par des longueurs où le
trop grand nombre de vers fournis par le poète m'avaient entraîné. Toutes
les autres modifications, additions, suppressions, je les ai faites de mon
propre mouvement, à force d'étudier l'effet de l'ensemble et des détails de
l'ouvrage, en l'entendant à Paris, à Berlin, à Vienne, à Prague. Si je n'ai pas
trouvé d'autres tâches à y effacer, j'ai mis au moins toute la bonne foi
possible à les chercher et ce que je possède de sagacité à les découvrir.
Après cela que peut un auteur, sinon s'avouer franchement qu'il ne saurait
faire mieux, et se résigner aux imperfections de son œuvre? Quand j'en
arrivai là, mais seulement alors, la symphonie de Roméo et Juliette fut
publiée.
Elle présente des difficultés immenses d'exécution, difficultés de toute
espèce, inhérentes à la forme et au style, et qu'on ne peut vaincre qu'au

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moyen de longues études faites patiemment et parfaitement dirigées. Il faut,
pour la bien rendre, des artistes du premier ordre, chef d'orchestre,
instrumentistes et chanteurs, et décidés à l'étudier comme on étudie dans les
bons théâtres lyriques un opéra nouveau, c'est-à-dire à peu près comme si
on devait l'exécuter par cœur.
On ne l'entendra en conséquence jamais à Londres, où l'on ne peut obtenir
les répétitions nécessaires. Les musiciens, dans ce pays-là, n'ont pas le
temps de faire de la musique[77].

L

M. de Rémusat me commande la Symphonie funèbre et triomphale.—Son exécution.—
Sa popularité à Paris.—Mot d'Habeneck.—Adjectif inventé pour cet ouvrage par
Spontini.—Son erreur à propos du Requiem.

En 1840, le mois de juillet approchant, le gouvernement français voulut
célébrer par de pompeuses cérémonies le dixième anniversaire de la
révolution de 1830, et la translation des victimes plus ou moins héroïques
des trois journées, dans le monument qui venait de leur être élevé sur la
place de la Bastille. M. de Rémusat, alors ministre de l'intérieur, est par le
plus grand des hasards, ainsi que M. de Gasparin, un ami de la musique.
L'idée lui vint de me faire écrire, pour la cérémonie de la translation des
morts, une symphonie dont la forme et les moyens d'exécution étaient
entièrement laissés à mon choix. On m'assurait pour ce travail la somme de
dix mille francs, sur laquelle je devais payer les frais de copie et les
exécutants.
Je crus que le plan le plus simple, pour une œuvre pareille, serait le
meilleur, et qu'une masse d'instruments à vent était seule convenable pour
une symphonie destinée à être (la première fois au moins) entendue en plein
air. Je voulus rappeler d'abord les combats des trois journées fameuses, au
milieu des accents de deuil d'une marche à la fois terrible et désolée, qu'on

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exécuterait pendant le trajet du cortège; faire entendre une sorte d'oraison
funèbre ou d'adieu adressée aux morts illustres, au moment de la descente
des corps dans le tombeau monumental, et enfin chanter un hymne de
gloire, l'apothéose, quand, la pierre funèbre scellée, le peuple n'aurait plus
devant ses yeux que la haute colonne surmontée de la liberté aux ailes
étendues et s'élançant vers le ciel, comme l'âme de ceux qui moururent pour
elle.
J'avais à peu près terminé la marche funèbre, quand le bruit se répandit
que les cérémonies du mois de juillet n'auraient pas lieu. «Bon! me dis-je,
voici la contre-partie de l'histoire du Requiem! N'allons pas plus loin; je
connais mon monde.» Et je m'arrêtai court. Mais peu de jours après, en
flânant dans Paris, je me trouvai sur le passage du ministre de l'intérieur. M.
de Rémusat m'apercevant fit arrêter sa voiture et, sur un signe qu'il
m'adressa, je m'approchai. Il voulait savoir où j'en étais de la symphonie. Je
lui dis tout crûment le motif qui m'avait fait suspendre mon travail, en
ajoutant que je me souvenais des tourments que m'avait causés la cérémonie
du maréchal Damrémont et le Requiem.
«—Mais le bruit qui vous a alarmé est complètement faux, me dit-il, rien
n'est changé; l'inauguration de la colonne de la Bastille, la translation des
morts de juillet, tout aura lieu, et je compte sur vous. Achevez votre
ouvrage au plus vite.»
Malgré ma méfiance trop bien motivée, cette assertion de M. de Rémusat
dissipa mes inquiétudes, et je me remis à l'œuvre sur-le-champ. La marche
et l'oraison funèbre terminées, le thème de l'apothéose trouvé, je fus arrêté
assez longtemps par la fanfare que je voulais faire s'élever peu à peu des
profondeurs de l'orchestre jusqu'à la note aiguë par laquelle éclate le chant
de l'apothéose. J'en écrivis je ne sais combien qui toutes me déplurent;
c'était ou vulgaire, ou trop étroit de forme, ou trop peu solennel, ou trop peu
sonore, ou mal gradué. Je rêvais une sonnerie archangélique, simple mais
noble, empanachée, armée, se levant radieuse, triomphante, retentissante,
immense, annonçant à la terre et au ciel l'ouverture des portes de l'Empyrée.
Je m'arrêtai enfin, non sans crainte, à celle que l'on connaît; et le reste fut
bientôt écrit. Plus tard, et après mes corrections et remaniements ordinaires,

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j'ajoutai à cette symphonie un orchestre d'instruments à cordes et un chœur
qui, sans être obligés, en augmentent néanmoins énormément l'effet.
J'engageai pour la cérémonie une bande militaire de deux cents hommes,
qu'Habeneck cette fois encore aurait bien voulu conduire, mais dont je me
réservai prudemment la direction. Je n'avais pas oublié le tour de la
tabatière.
J'eus fort heureusement l'idée d'inviter un nombreux auditoire à la
répétition générale de la symphonie, car le jour de la cérémonie on n'eût pu
la juger. Malgré la puissance d'un pareil orchestre d'instruments à vent,
pendant la marche du cortège on nous entendait peu et mal. À l'exception de
ce qui fut exécuté quand nous longeâmes le boulevard Poissonnière dont les
grands arbres, encore existants alors, servaient de réflecteurs au son, tout le
reste fut perdu.
Sur la vaste place de la Bastille ce fut pis encore; à dix pas on ne
distinguait presque rien.
Pour m'achever, les légions de la garde nationale, impatientées de rester à
la fin de la cérémonie l'arme au bras, sous un soleil brûlant, commencèrent
leur défilé au bruit d'une cinquantaine de tambours, qui continuèrent à
battre brutalement pendant toute l'exécution de l'apothéose, dont en
conséquence il ne surnagea pas une note. La musique est toujours ainsi
respectée en France, dans les fêtes ou réjouissances publiques, où l'on croit
devoir la faire figurer... pour l'œil.
Mais je le savais, et la répétition générale, dans la salle Vivienne, fut ma
véritable exécution. Elle produisit un effet tel, que l'entrepreneur des
concerts institués dans cette salle m'engagea pour quatre soirées, où la
nouvelle symphonie figura en première ligne, et qui rapportèrent beaucoup
d'argent.
En sortant d'une de ces exécutions, Habeneck, avec qui j'étais rebrouillé je
ne sais plus pourquoi, dit: «Décidément ce b... la a de grandes idées.» Huit
jours après probablement il disait le contraire. Cette fois je n'eus point
maille a partir avec le ministère. M. de Rémusat se conduisit en gentleman:
les dix mille francs me furent promptement remis. Le compte de l'orchestre
et du copiste soldé, il me resta deux mille huit cents francs. C'est peu, mais

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le ministre était content, et le public me prouvait à chacune des exécutions
de ma nouvelle œuvre, qu'elle avait le don de lui plaire plus que toutes ses
aînées et de l'exalter même jusqu'à l'extravagance. Un soir, dans la salle
Vivienne, après l'apothéose, quelques jeunes gens s'avisèrent de prendre les
chaises et de les briser contre terre en poussant des cris. Le propriétaire
donna immédiatement ses ordres pour qu'aux soirées suivantes on eût à
empêcher la propagation de cette nouvelle manière d'applaudir.
Au sujet de cette symphonie exécutée longtemps après dans la salle du
Conservatoire avec les deux orchestres, mais sans le chœur, Spontini
m'écrivit une longue et curieuse lettre, que j'ai eu la sottise de donner à un
collectionneur d'autographes, et dont je regrette de ne pouvoir ici produire
une copie. Je sais seulement qu'elle commençait ainsi: «Encore sous
l'impression de votre ébranlante musique, etc., etc.»
C'est la seule fois, malgré son amitié pour moi, qu'il ait accordé des éloges
à mes compositions. Il venait toujours les entendre sans m'en parler jamais.
Mais non, cela lui arriva encore après une grande exécution de mon
Requiem dans l'église de Saint-Eustache. Il me dit ce jour-là:
«—Vous avez tort de blâmer l'envoi à Rome des lauréats de l'Institut: vous
n'eussiez pas conçu un tel Requiem sans le Jugement dernier de Michel-
Ange.»
Ce en quoi il se trompait étrangement, car cette fresque célèbre de la
chapelle Sixtine n'a produit sur moi qu'un désappointement complet. J'y
vois une scène de tortures infernales, mais point du tout l'assemblée
suprême de l'humanité. Au reste, je ne me connais point en peinture et je
suis peu sensible aux beautés de convention.

LI

Voyage et concerts à Bruxelles.—Quelques mots sur les orages de mon intérieur.—Les
Belges.—Zanni de Ferranti.—Fétis.—Erreur grave de ce dernier.—Festival
organisé et dirigé par moi à l'Opéra de Paris.—Cabale des amis d'Habeneck

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déjouée.—Esclandre dans la loge de M. de Girardin.—Moyen de faire fortune.—Je
pars pour l'Allemagne.

Ce fut vers la fin de cette année (1840) que je fis ma première excursion
musicale hors de France, c'est-à-dire que je commençai à donner des
concerts à l'étranger. M. Snel, de Bruxelles, m'ayant invité à venir faire
entendre quelques-uns de mes ouvrages dans la salle de la Grande
harmonie, où se tiennent les séances de la société musicale de ce nom, dont
il était le directeur, je me décidai à tenter l'aventure.
Mais il fallait, pour y parvenir, faire dans mon intérieur un véritable coup
d'État. Sous un prétexte ou sous un autre, ma femme s'était toujours
montrée contraire à mes projets de voyages, et si je l'eusse crue, je n'aurais
point encore, à l'heure qu'il est, quitté Paris. Une jalousie folle et à laquelle,
pendant longtemps, je n'avais donné aucun sujet, était au fond le motif de
son opposition. Je dus donc, pour réaliser mon projet, le tenir secret, faire
adroitement sortir de la maison mes paquets de musique, une malle, et partir
brusquement en laissant une lettre qui expliquait ma disparition. Mais je ne
partis pas seul, j'avais une compagne de voyage qui, depuis lors, m'a suivi
dans mes diverses excursions. À force d'avoir été accusé, torturé de mille
façons, et toujours injustement, ne trouvant plus de paix ni de repos chez
moi, un hasard aidant, je finis par prendre les bénéfices d'une position dont
je n'avais que les charges, et ma vie fut complètement changée.
Enfin, pour couper court au récit de cette partie de mon existence et ne pas
entrer dans de bien tristes détails, je dirai seulement qu'à partir de ce jour et
après des déchirements aussi longs que douloureux, une séparation à
l'amiable eut lieu entre ma femme et moi. Je la vois souvent, mon affection
pour elle n'a été en rien altérée et le triste état de sa santé ne me la rend que
plus chère.
Ce que je dis là doit suffire à expliquer ma conduite postérieure à cette
époque, aux personnes qui ne m'ont connu que depuis lors; je n'ajouterai
rien, car, je le répète, je n'écris pas des confessions.
Je donnai deux concerts à Bruxelles; l'un dans la salle de la Grande
Harmonie, l'autre dans l'église des Augustins (église depuis longtemps
enlevée au culte catholique). L'une et l'autre de ces salles sont d'une
sonorité excessive et telle que tout morceau de musique un peu animé et

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instrumenté énergiquement y devient nécessairement confus. Les morceaux
doux et lents, dans la salle de la Grande Harmonie surtout, sont les seuls
dont les contours ne sont point altérés par la résonnance du local et dont
l'effet reste ce qu'il doit être.
Les opinions sur ma musique furent au moins aussi divergentes à
Bruxelles qu'à Paris. Une discussion assez curieuse s'éleva, m'a-t-on dit,
entre M. Fétis qui m'était toujours hostile, et un autre critique, M. Zani de
Ferranti artiste et écrivain remarquable, qui s'était déclaré mon champion.
Ce dernier citant, parmi les pièces que je venais de faire exécuter, la Marche
des pèlerins d'Harold, comme une des choses les plus intéressantes qu'il eût
jamais entendues, Fétis répliqua: «Comment voulez-vous que j'approuve un
morceau dans lequel on entend presque constamment deux notes qui
n'entrent pas dans l'harmonie!» (Il voulait parler des deux sons ut et si qui
reviennent à la fin de chaque strophe et simulent une lente sonnerie de
cloches.)
«—Ma foi! répondit Zani de Ferranti, je ne crois pas à cette anomalie.
Mais si un musicien a été capable de faire un pareil morceau et de me
charmer à ce point pendant toute sa durée, avec deux notes qui n'entrent pas
dans l'harmonie, je dis que ce n'est pas un homme mais un Dieu.»
Hélas, eussé-je répondu à l'enthousiaste Italien, je ne suis qu'un simple
homme et M. Fétis n'est qu'un pauvre musicien, car les deux fameuses notes
entrent toujours, au contraire, dans l'harmonie. M. Fétis ne s'est pas aperçu
que c'est grâce à leur intervention dans l'accord que les tonalités diverses
terminant les strophes sont ramenées au ton principal, et qu'au point de vue
purement musical c'est précisément ce qu'il y a de curieux et de nouveau
dans cette marche, et ce sur quoi un musicien véritable ne peut ni ne doit se
tromper un seul instant? Je fus tenté d'écrire dans quelque journal à Zani de
Ferranti, quand on m'eut raconté ce singulier malentendu, pour démontrer
l'erreur de Fétis: puis je me ravisai et me renfermai dans mon système, que
je crois bon, de ne jamais répondre aux critiques, si absurdes qu'elles soient.
La partition d'Harold ayant été publiée quelques années après, M. Fétis a
pu se convaincre par ses yeux que les deux notes entrent toujours dans
l'harmonie.

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Ce voyage hors frontières n'était qu'un essai, j'avais le projet de visiter
l'Allemagne et de consacrer à cette excursion cinq ou six mois. Je revins
donc à Paris pour m'y préparer et faire mes adieux aux Parisiens par un
concert colossal dont je ruminais le plan depuis longtemps.
M. Pillet, alors directeur de l'Opéra, ayant bien accueilli la proposition que
je lui fis d'organiser dans ce théâtre un festival[78] sous ma direction, je
commençai à me mettre à l'œuvre, sans rien laisser transpirer de notre projet
au dehors. La difficulté consistait à ne pas donner à Habeneck le temps
d'agir hostilement.
Il ne pouvait manquer de me voir de mauvais œil diriger, dans le théâtre
où il était chef d'orchestre, une pareille solennité musicale, la plus grande
qu'on eût encore vue à Paris. Je préparai donc en secret toute la musique
nécessaire au programme que j'avais arrêté, j'engageai des musiciens sans
leur dire dans quel local le concert aurait lieu, et quand il n'y eut plus qu'à
démasquer mes batteries, j'allai prier M. Pillet d'apprendre à Habeneck que
j'étais chargé de la direction de la fête. Mais il ne put s'y résoudre et me
laissa l'ennui de cette démarche; telle était la peur qu'Habeneck lui inspirait.
En conséquence j'écrivis au terrible chef d'orchestre, je l'informai des
dispositions que j'avais prises, d'accord avec M. Pillet, et j'ajoutai qu'étant
dans l'habitude de diriger moi-même mes concerts, j'espérais ne point le
blesser en conduisant également celui-ci.
Il reçut ma lettre à l'Opéra, au milieu d'une répétition, la relut plusieurs
fois, se promena longtemps sur la scène d'un air sombre, puis, prenant
brusquement son parti, il descendit dans les bureaux de l'administration, où
il déclara que cet arrangement lui convenait fort, puisqu'il avait le désir
d'aller passer à la campagne le jour indiqué pour le concert. Mais son dépit
était visible, et beaucoup de musiciens de son orchestre le partagèrent
bientôt, avec d'autant plus d'énergie qu'ils savaient lui faire la cour en le
manifestant. D'après mes conventions avec M. Pillet, tout cet orchestre
devait fonctionner sous mes ordres avec les musiciens du dehors que j'avais
invités.
La soirée était au bénéfice du directeur de l'Opéra, qui m'assurait
seulement la somme de cinq cents francs pour mes peines, et me laissait
carte blanche pour l'organisation. Les musiciens d'Habeneck étaient en

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conséquence tenus de prendre part à cette exécution sans être rétribués.
Mais je me souvenais des drôles du Théâtre-Italien et du tour qu'ils
m'avaient joué en pareille circonstance, ma position était même cette fois
bien plus critique à l'égard des artistes de l'Opéra. Je voyais chaque soir les
conciliabules tenus dans l'orchestre pendant les entr'actes, l'agitation de
tous, la froide impassibilité d'Habeneck, entouré de sa garde courroucée, les
furieux coups d'œil qu'on me lançait et la distribution qui se faisait sur les
pupitres des numéros du journal le Charivari, dans lequel on me déchirait à
belles dents. Lors donc que les grandes répétitions durent commencer,
voyant l'orage grossir, quelques-uns des séides d'Habeneck déclarant qu'ils
ne marcheraient pas sans leur vieux général, je voulus obtenir de M. Pillet
que les musiciens de l'Opéra fussent payés comme les externes. M. Pillet s'y
refusant:
«—Je comprends et j'approuve les motifs de votre refus, lui dis-je, mais
vous compromettez ainsi l'exécution du concert. En conséquence,
j'appliquerai les cinq cents francs que vous m'accordez au payement de
ceux des musiciens de l'Opéra qui ne refusent pas leur concours.
—Comment, me dit M. Pillet, vous n'auriez rien pour vous, après un
labeur qui vous exténue!...
—Peu importe, il faut avant tout que cela marche; mes cinq cents francs
serviront à calmer les moins mutins; quant aux autres, veuillez ne pas user
de votre autorité pour les contraindre à faire leur devoir, et laissons-les avec
leur vieux général.»
Ainsi fut fait. J'avais un personnel de six cents exécutants, choristes et
instrumentistes. Le programme se composait du 1er acte de l'Iphigénie en
Tauride de Gluck, d'une scène de l'Athalie de Handel, du Dies Iræ et du
Lacrymosa de mon Requiem, de l'apothéose de ma Symphonie funèbre et
triomphale, de l'adagio, du scherzo et du finale de Roméo et Juliette, et d'un
chœur sans accompagnement de Palestrina. Je ne conçois pas maintenant
comment je suis venu à bout de faire apprendre en si peu de temps (en huit
jours) un programme aussi difficile avec des musiciens réunis dans de
semblables conditions. J'y parvins cependant. Je courais de l'Opéra au
Théâtre-Italien, dont j'avais engagé les choristes seulement, du Théâtre-
Italien à l'Opéra-Comique et au Conservatoire, dirigeant ici une répétition

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de chœurs, là les études d'une partie de l'orchestre, voyant tout par mes
yeux et ne m'en rapportant à personne pour la surveillance de ces travaux.
Je pris ensuite successivement dans le foyer du public, à l'Opéra, mes deux
masses instrumentales: celle des instruments à archet répéta de huit heures
du matin à midi, et celle des instruments à vent de midi à quatre heures. Je
restai ainsi sur pieds, le bâton à la main, pendant toute la journée; j'avais la
gorge en feu, la voix éteinte, le bras droit rompu; j'allais me trouver mal de
soif et de fatigue, quand un grand verre de vin chaud, qu'un choriste eut
l'humanité de m'apporter, me donna la force de terminer cette rude
répétition.
De nouvelles exigences des musiciens de l'Opéra l'avaient d'ailleurs
rendue plus pénible. Ces messieurs, apprenant que je donnais vingt francs à
quelques artistes du dehors, se crurent en droit de venir tous m'interrompre,
les uns après les autres, pour réclamer un payement semblable.
«—Ce n'est pas pour l'argent, disaient-ils, mais les artistes de l'Opéra ne
peuvent être moins rétribués que ceux des théâtres secondaires.
—Très-bien! vous aurez vos vingt francs, leur répondis-je, je vous les
garantis; mais, pour Dieu, faites votre affaire et laissez-moi tranquille.»
Le lendemain, la répétition générale eut lieu sur la scène et fut assez
satisfaisante. Tout marcha passablement bien, à l'exception du scherzo de la
fée Mab que j'avais eu l'imprudence de faire figurer dans le programme. Ce
morceau d'un mouvement si rapide et d'un tissu si délicat, ne doit ni ne peut
être exécuté, par un orchestre aussi nombreux. Il est presque impossible,
avec une mesure aussi brève, de maintenir ensemble, en pareil cas, les
extrémités opposées de la masse instrumentale; elle occupe un trop grand
espace, et les parties les plus éloignées du chef finissent bientôt par rester
en arrière faute de pouvoir suivre exactement son rhythme précipité.
Troublé comme je l'étais, il ne me vint pas même à l'esprit de former un
petit orchestre de choix, qui, groupé autour de moi sur le milieu du théâtre,
eût pu rendre sans peine toutes mes intentions; et après des peines
incroyables il fallut renoncer au scherzo et l'effacer du programme. Je
remarquai à cette occasion l'impossibilité qu'il y a d'empêcher les petites
cymbales en si et en fa de retarder, si les musiciens chargés de ces parties
sont trop éloignés du chef d'orchestre. J'avais sottement laissé ce jour-là les

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cymbaliers au bout du théâtre, à côté des timbales, et malgré tous mes
efforts ils restaient quelquefois en arrière d'une mesure entière. J'ai eu soin
depuis lors de placer les cymbaliers tout à côté de moi, et la difficulté a
disparu.
Le lendemain, je comptais rester tranquille au moins jusqu'au soir: un
ami[79] me prévint de certains projets des partisans d'Habeneck, pour ruiner
en tout ou en partie mon entreprise. On devait, m'écrivait-il, couper avec
des canifs la peau des timbales, graisser de suif les archets de contre-basse,
et, au milieu du concert, faire demander la Marseillaise.
Cet avis, on le conçoit, troubla le repos dont j'avais tant besoin. Au lieu
d'employer la journée à dormir, je me mis à parcourir les abords de l'Opéra
en proie à une agitation fébrile. Comme je circulais ainsi tout pantelant sur
le boulevard, mon bonheur m'amena Habeneck en personne. Je cours droit à
lui et lui prenant le bras:
«—On me prévient que vos musiciens méditent diverses infamies pour me
nuire ce soir, mais j'ai l'œil sur eux.
—Oh! répond le bon apôtre, vous n'avez rien à craindre, ils ne feront rien,
je leur ai fait entendre raison.
—Parbleu, je n'ai pas besoin d'être rassuré, c'est au contraire moi qui vous
rassure. Car si quelque chose arrivait cela retomberait sur vous assez
lourdement. Mais soyez tranquille; comme vous le dites, ils ne feront rien.»
Le soir, à l'heure du concert, je n'étais pourtant pas sans inquiétudes.
J'avais placé mon copiste dans l'orchestre pendant la journée pour garder les
timbales et les contre-basses. Les instruments étaient intacts. Mais voilà ce
que je craignais: dans les grands morceaux du Requiem, les quatre petits
orchestres d'instruments de cuivre contiennent des trompettes et des cornets
en différents tons (en si , en fa, et en mi ), or il faut savoir que le corps de
rechange d'une trompette en fa par exemple, diffère très-peu de celui d'une
trompette en mi , et qu'il est très-aisé de les confondre. Quelque faux frère
pouvait donc me lancer dans le Tuba mirum une sonnerie en f, au lieu d'une
sonnerie en mi , comptant, après avoir ainsi produit une cacophonie atroce,
s'excuser en disant qu'il s'était trompé de ton.

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Au moment de commencer le Dies iræ, je quittai mon pupitre, et, faisant
le tour de l'orchestre, je demandai à tous les joueurs de trompette et de
cornet de me montrer leur instrument. Je les passais ainsi en revue,
examinant de très-près l'inscription tracée sur les tons divers, in F, in E , in
B; lorsqu'en arrivant au groupe où se trouvaient les frères Dauverné,
musiciens de l'Opéra, l'aîné me fit rougir en me disant: «Oh, Berlioz! vous
vous méfiez de nous, c'est mal! Nous sommes d'honnêtes gens et nous vous
aimons.» Souffrant de ce reproche que j'étais pourtant trop excusable
d'avoir encouru, je ne poussai pas plus loin mon inspection.
En effet, mes braves trompettes ne commirent pas de faute, rien ne
manqua dans l'exécution, et les morceaux du Requiem produisirent tout leur
effet.
Immédiatement après cette partie du concert venait un entr'acte. Ce fut
pendant ce moment de repos que les Habeneckistes crurent pouvoir tenter
leur coup le plus facile et le moins dangereux pour eux. Plusieurs voix
s'écrièrent du parterre: «La Marseillaise! la Marseillaise!» espérant
entraîner ainsi le public et troubler toute l'ordonnance de la soirée. Déjà un
certain nombre de spectateurs séduits par l'idée d'entendre ce chant célèbre
exécuté par un tel chœur et un tel orchestre, joignaient leurs cris à ceux des
cabaleurs, quand m'avançant sur le devant de la scène je leur criai de toute
la force de la voix: «Nous ne jouerons pas la Marseillaise, nous ne sommes
pas ici pour cela!» Et le calme se rétablit à l'instant.
Il ne devait pas être de longue durée. Un autre incident auquel j'étais
étranger vint presque aussitôt agiter plus vivement la salle. Des cris: «À
l'assassin! c'est infâme! arrêtez-le!» partis de la première galerie, firent
toute l'assistance se lever en tumulte. Madame de Girardin échevelée
s'agitait dans sa loge appelant au secours. Son mari venait d'être souffleté à
ses côtés par Bergeron, l'un des rédacteurs du Charivari, qui passe pour le
premier assassin de Louis-Philippe, celui que l'opinion publique accusait
alors d'avoir, quelques années auparavant, tiré sur le roi le coup de pistolet
du pont Royal.
Cet esclandre ne pouvait que nuire beaucoup au reste du concert, qui se
termina sans encombre cependant, mais au milieu d'une préoccupation
générale.

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Quoi qu'il en soit j'avais résolu le problème, et tenu en échec l'état-major
de mes ennemis. La recette s'éleva à huit mille cinq cents francs. La somme
abandonnée par moi pour payer les musiciens de l'Opéra n'y suffisant pas, à
cause de ma promesse de leur donner à tous vingt francs, je dus apporter au
caissier du théâtre trois cent soixante francs qu'il accepta, et dont il indiqua
la source sur son livre, en écrivant à l'encre rouge ces mots: Excédant donné
par M. Berlioz.
Ainsi je parvins à organiser le plus vaste concert qu'on eût encore donné à
Paris, seul, malgré Habeneck et ses gens, en renonçant à la modique somme
qui m'avait été allouée. On fit huit mille cinq cents francs de recette et ma
peine coûta trois cent soixante francs.
Voilà comme on s'enrichit! J'ai souvent dans ma vie employé ce procédé.
Aussi, j'ai fait fortune..... Comment M. Pillet, qui est un gentleman, souffrit-
il cela? Je n'ai jamais pu m'en rendre compte. Peut-être le caissier ne l'a-t-il
pas informé du fait.
Peu de jours après, je partis pour l'Allemagne. Par les lettres que
j'adressai, à mon retour, à plusieurs de mes amis (et même à deux
individus[80] qui ne méritent pas ce titre), on va connaître mes aventures
dans ce premier voyage et les observations que j'y ai faites. Ce fut une
exploration laborieuse, il est vrai, mais musicale au moins, assez
avantageuse sous le rapport pécuniaire et j'y jouis du bonheur de vivre dans
un milieu sympathique, à l'abri des intrigues, des lâchetés et des platitudes
de Paris.
Voici ces lettres à peu près telles qu'elles furent alors publiées sous le titre
de Voyage musical en Allemagne.
fin du premier volume

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MÉMOIRES

DE

HECTOR BERLIOZ

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II

PREMIER VOYAGE EN ALLEMAGNE

—1841-1842—
À MONSIEUR A. MOREL[81]
première lettre

Bruxelles.—Mayence.—Francfort.

Oui, mon cher Morel, me voilà revenu de ce long voyage en Allemagne,
pendant lequel j'ai donné quinze concerts et fait près de cinquante
répétitions. Vous pensez qu'après de telles fatigues, je dois avoir besoin
d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez peine à croire
combien ce repos et cette inaction me paraissent étranges! Souvent, le
matin, à demi réveillé, je m'habille précipitamment, persuadé que je suis en
retard et que l'orchestre m'attend... puis, après un instant de réflexion,
revenant au sentiment de la réalité, quel orchestre, me dis-je? je suis à Paris,
où l'usage est toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre!
D'ailleurs, je ne donne pas de concert, je n'ai pas de chœurs à instruire, pas
de symphonie à diriger; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni
Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marschner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni
Mangold, ni les frères Müller, ni aucun de ces excellents artistes allemands
qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donné tant de preuves de
déférence et de dévouement!... On n'entend guère de musique en France à

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cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai été heureux de revoir, vous avez
un air si triste, si découragé, quand je vous questionne sur ce qui s'est fait à
Paris en mon absence, que le froid me saisit au cœur avec le désir de
retourner en Allemagne, où l'enthousiasme existe encore. Et pourtant
quelles ressources immenses nous possédons dans ce vortex parisien, vers
lequel tendent inquiètes les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux
résultats on pourrait obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent
et le Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois théâtres lyriques, et
les églises, et les écoles de chant! Avec ces éléments dispersés et au moyen
d'un triage intelligent, on formerait, sinon un chœur irréprochable (les voix
ne sont pas assez exercées), au moins un orchestre sans pareil! Pour
parvenir à faire entendre aux Parisiens un si magnifique ensemble de huit à
neuf cents musiciens, il ne manque que deux choses: un local pour les
placer, et un peu d'amour de l'art pour les y rassembler. Nous n'avons pas
une seule grande salle de concert! Le théâtre de l'Opéra pourrait en tenir
lieu, si le service des machines et des décors, si les travaux quotidiens,
rendus indispensables par les exigences du répertoire, en occupant la scène
presque chaque jour, ne rendaient à peu près impossibles les dispositions
nécessaires aux préparatifs d'une telle solennité. Puis trouverait-on les
sympathies collectives, l'unité de sentiment et d'action, le dévouement et la
patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de grand ni
de beau? Il faut l'espérer, mais on ne peut que l'espérer. L'ordre
exceptionnel établi dans les répétitions de la Société du Conservatoire, et
l'ardeur des membres de cette société célèbre, sont universellement admirés.
Or, on ne prise si fort que les choses rares... Presque partout en Allemagne,
au contraire, j'ai trouvé l'ordre et l'attention joints à un véritable respect
pour le maître ou pour les maîtres. Il y en a plusieurs, en effet: l'auteur
d'abord, qui dirige lui-même presque toujours les répétitions et l'exécution
de son ouvrage, sans que l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien
blessé,—le maître de chapelle, qui est généralement un habile compositeur
et dirige les opéras du grand répertoire, toutes les productions musicales
importantes dont les auteurs sont ou morts ou absents,—et le maître de
concert qui, dirigeant les petits opéras et les ballets, joue en outre la partie
de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet, en ce cas, les ordres
et les observations du maître de chapelle aux points extrêmes de l'orchestre,
surveille les détails matériels des études, a l'œil à ce que rien ne manque à la

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musique ni aux instruments, et indique quelquefois les coups d'archet ou la
manière de phraser les mélodies et les traits, tâche interdite au maître de
chapelle, car celui-ci conduit toujours au bâton.
Sans doute, il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces
agglomérations de musiciens d'inégale valeur, bien des vanités obscures,
insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas (à une seule
exception près) de les avoir vues lever la tête et prendre la parole; peut-être
est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.
Pour les directeurs de chœurs, j'en ai trouvé très peu d'habiles; la plupart
sont de mauvais pianistes; j'en ai même rencontré un qui ne jouait pas du
piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur les touches avec
deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a encore en Allemagne,
comme chez nous, conservé l'habitude de réunir toutes les voix du chœur
dans le même local et sous un seul directeur, au lieu d'avoir trois salles
d'études et trois maîtres de chant pour les répétitions préliminaires, et
d'isoler ainsi pendant quelques jours, les soprani et les contralti, les basses
et les ténors: procédé qui économise le temps et amène dans l'enseignement
des diverses parties chorales d'excellents résultats. En général, les choristes
allemands, les ténors surtout, ont des voix plus fraîches et d'un timbre plus
distingué que celles que nous entendons dans nos théâtres; mais il ne faut
pas trop se hâter de leur accorder la supériorité sur les nôtres, et vous verrez
bientôt, si vous voulez bien me suivre dans les différentes villes que j'ai
visitées, qu'à l'exception de ceux de Berlin, de Francfort et de Dresde peut-
être, tous les chœurs de théâtre sont mauvais ou d'une grand médiocrité. Les
Académies de chant doivent, au contraire, être regardées comme une des
gloires musicales de l'Allemagne; nous tâcherons plus tard de trouver la
raison de cette différence.
Mon voyage a commencé sous de fâcheux auspices; les contre-temps, les
malencontres de toute espèce se succédaient d'une façon inquiétante, et je
vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'entêtement pour le
poursuivre et le mener à fin et à bien. J'étais parti de Paris me croyant
assuré de donner trois concerts dès le début: le premier devait avoir lieu à
Bruxelles, où j'étais engagé par la Société de la Grande Harmonie; les deux
autres étaient déjà annoncés à Francfort par le directeur du théâtre, qui

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paraissait y attacher beaucoup d'importance et mettre le plus grand zèle à en
assurer l'exécution. Et cependant de toutes ces belles promesses, de tout cet
empressement, qu'est-il résulté? Absolument rien! Voici comment: Madame
Nathan-Treillet avait eu la bonté de me promettre de venir exprès de Paris
pour chanter au concert de Bruxelles. Au moment de commencer les
répétitions, et après de pompeuses annonces de cette soirée musicale, nous
apprenons que la cantatrice venait de tomber assez gravement malade et
qu'il lui était, en conséquence, impossible de quitter Paris. Madame Nathan-
Treillet a laissé à Bruxelles de tels souvenirs du temps où elle y était prima-
donna au théâtre, qu'on peut dire sans exagération, qu'elle y est adorée; elle
y fait fureur, fanatisme, et toutes les symphonies du monde ne valent pas
pour les Belges une romance de Loïsa Puget chantée par madame Treillet.
À l'annonce de cette catastrophe, la Grande Harmonie tout entière est
tombée en syncope, la tabagie attenant à la salle des concerts est devenue
déserte, toutes les pipes se sont éteintes comme si l'air eût subitement
manqué, les Grands Harmonistes se sont dispersés en gémissant. J'avais
beau leur dire pour les consoler: «Mais le concert n'aura pas lieu, soyez
tranquilles, vous n'aurez pas le désagrément d'entendre ma musique, c'est
une compensation suffisante, je pense, à un malheur pareil!» Rien n'y
faisait.
Leurs yeux fondaient en pleurs de bière, et nolebant consolari, parce que
madame Treillet ne venait pas. Voilà donc le concert à tous les diables; le
chef d'orchestre de cette société si grandement harmonique, homme d'un
véritable mérite, plein de dévouement à l'art, en sa qualité d'artiste éminent,
bien qu'il soit peu disposé à se livrer au désespoir, lors même que les
romances de mademoiselle Puget viendraient à lui manquer, Snel enfin, qui
m'avait invité à venir à Bruxelles, honteux et confus,
Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Que faire alors? s'adresser à la société rivale, la Philharmonie, dirigée par
Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer un brillant
orchestre, en réunissant celui du théâtre aux élèves du Conservatoire? La
chose était facile, grâce aux bonnes dispositions de MM. Henssens, Mertz,
Wéry, qui tous, dans une occasion antérieure, s'étaient empressés d'exercer
en ma faveur leur influence sur leurs élèves et amis! Mais c'était tout

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recommencer sur nouveaux frais, et le temps me manquait, me croyant
attendu à Francfort pour les deux concerts dont j'ai parlé. Il fallut donc
partir, partir plein d'inquiétude sur les suites que pouvait avoir l'affreux
chagrin des dilettanti belges, et me reprochant d'en être la cause innocente
et humiliée. Heureusement ce remords-là est de ceux qui ne durent guère,
autant en emporte la vapeur, et je n'étais pas depuis une heure sur le bateau
du Rhin, admirant le fleuve et ses rives, que déjà je n'y pensais plus. Le
Rhin! ah! c'est beau! c'est très-beau! Vous croyez peut-être, mon cher
Morel, que je vais saisir l'occasion de faire à son sujet de poétiques
amplifications? Dieu m'en garde. Je sais trop que mes amplifications ne
seraient que de prosaïques diminutions, et d'ailleurs j'aime à croire pour
votre honneur que vous avez lu et relu le beau livre de Victor Hugo.
Arrivé à Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui
s'y trouvait l'année précédente, et qui avait, au dire de Strauss (le Strauss de
Paris[82]) exécuté plusieurs de mes ouvertures avec une verve, une puissance
et un effet prodigieux. Le régiment était parti, plus de musique d'harmonie
(celle-là était vraiment une grande harmonie!), plus de concert possible! (je
m'étais figuré pouvoir faire en passant cette farce aux habitants de
Mayence.) Il faut essayer cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des
éditeurs de musique. Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-
dormant, de dormir depuis cent ans, et à toutes mes questions il répond
lentement en entremêlant ses paroles de silences prolongés: «Je ne crois
pas... vous ne pouvez... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre, il
n'y a pas de... public... nous n'avons pas d'argent!...»
Comme je n'ai pas énormément de... patience, je me dirige au plus vite
vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas quelque
chose encore pour compléter mon irritation!... Ce chemin de fer, lui aussi,
est tout endormi, il se hâte lentement, il ne marche pas, il flâne, et, ce jour-
là surtout, il faisait d'interminables points d'orgue à chaque station. Mais
enfin tout adagio a un terme, et j'arrivai à Francfort avant la nuit. Voilà une
ville charmante et bien éveillée! Un air d'activité et de richesse y règne
partout; elle est en outre bien bâtie, brillante et blanche comme une pièce de
cent sous toute neuve, et des boulevards plantés d'arbustes et de fleurs dans
le style des jardins anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfumée.
Bien que ce fût au mois de décembre, et que la verdure et les fleurs eussent

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dès longtemps disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur entre les
bras de la végétation attristée; et, soit par le contraste que ces allées si
pleines d'air et de lumière offraient avec les rues obscures de Mayence, soit
par l'espoir que j'avais de commencer enfin mes concerts à Francfort, soit
pour toute autre cause qui se dérobe à l'analyse, les mille voix de la joie et
du bonheur chantaient en chœur au dedans de moi, et j'ai fait là une
promenade de deux heures délicieuse. À demain les affaires sérieuses! me
dis-je en rentrant à l'hôtel.
Le jour suivant donc, je me rendis allègrement au théâtre, pensant le
trouver déjà tout préparé pour mes répétitions. En traversant la place sur
laquelle il est bâti et apercevant quelques jeunes gens qui portaient des
instruments à vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient sans doute à
l'orchestre, de remettre ma carte au maître de chapelle et directeur Guhr. En
lisant mon nom ces honnêtes artistes passèrent tout à coup de l'indifférence
à un empressement respectueux qui me fit grand bien. L'un d'eux, qui
parlait français, prit la parole pour ses confrères:
«—Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a depuis
longtemps annoncé votre arrivée, nous avons exécuté deux fois votre
ouverture du Roi Lear. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du
Conservatoire; mais peut-être cependant ne serez-vous pas mécontent!»
Guhr arrive. C'est un petit homme, à la figure assez malicieuse, aux yeux
vifs et perçants; son geste est rapide, sa parole brève et incisive; on voit
qu'il ne doit pas pécher par excès d'indulgence quand il est à la tête de son
orchestre; tout annonce en lui une intelligence et une volonté musicales;
c'est un chef. Il parle français, mais pas assez vite au gré de son impatience,
et il l'entremêle, à chaque phrase, de gros jurons, prononcés à l'allemande,
du plus plaisant effet. Je les désignerai seulement par des initiales. En
m'apercevant:
«—Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! Vous n'avez donc pas reçu ma
lettre?
—Quelle lettre?
—Je vous ai écrit à Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T... Attendez... je
ne parle pas bien... un malheur!... c'est un grand malheur!... Ah! voilà notre

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régisseur qui me servira d'interprète.»
Et continuant à parler français:
«—Dites à M. Berlioz combien je suis contrarié; que je lui ai écrit de ne
pas encore venir; que les petites Milanollo remplissent le théâtre tous les
soirs; que nous n'avons jamais vu une pareille fureur du public, S. N. T. T.,
et qu'il faut garder pour un autre moment la grande musique et les grands
concerts.
—Le Régisseur: M. Guhr me charge de vous dire, monsieur, que...
—Moi: Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai très-bien, j'ai trop
bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand.
—Guhr: Ah! ah! ah! j'ai parlé français, S. N. T. T., sans le savoir!
—Moi: Vous le savez très-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en retourner, ou
poursuivre témérairement ma route, au risque de trouver ailleurs quelques
autres enfants prodiges qui me feront encore échec et mât.
—Guhr: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T. T., les
romances françaises font de l'argent, les vaudevilles français attirent la
foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je ne puis pas refuser
l'argent; mais restez au moins jusqu'à demain, je vous ferai entendre
Fidelio, par Pischek et mademoiselle Capitaine, et, S. N. T. T., vous me
direz votre sentiment sur nos artistes.
—Moi: je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais, mon cher
Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?
—Ah! ah! S. N. T. T., ça se dit en famille.» (Il voulait dire familièrement.)
Là-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'évanouit, et
lui prenant la main:
«—Allons, puisque nous sommes en famille, venez boire quelque vin du
Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre
Fidelio et mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de vouloir
être le lieutenant.»
Nous convînmes que je partirais deux jours après pour Stuttgard, où je
n'étais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprès de

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Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux
Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu les
délirantes émotions à eux causées par le violon des deux charmantes sœurs,
que j'avais le premier applaudies et louées à Paris, mais qui alors, à
Francfort, m'incommodaient étrangement.
Et le lendemain, j'entendis Fidelio. Cette représentation est une des plus
belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la proposer
pour compensation à mon désappointement; j'ai rarement éprouvé une
jouissance musicale plus complète.
Mademoiselle Capitaine, dans le rôle de Fidelio (Léonore) me parut
posséder les qualités musicales et dramatiques exigées par la belle création
de Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractère spécial qui la rend
parfaitement propre à l'expression des sentiments profonds, contenus, mais
toujours prêts à faire explosion, comme ceux qui agitent le cœur de
l'héroïque épouse de Florestan. Elle chante simplement, très-juste, et son jeu
ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse scène du pistolet, elle ne
remue pas violemment la salle, comme faisait, avec son rire convulsif et
nerveux, madame Schrœder-Devrient, quand nous la vîmes à Paris, jeune
encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle captive l'attention, elle sait
émouvoir par d'autres moyens. Mademoiselle Capitaine n'est point une
cantatrice dans l'acception brillante du mot; mais de toutes les femmes que
j'ai entendues en Allemagne, dans l'opéra de genre, c'est à coup sûr celle
que je préférerais; et je n'avais jamais ouï parler d'elle. Quelques autres
m'ont été citées d'avance comme des talents supérieurs, que j'ai trouvées
parfaitement détestables.
Je ne me rappelle pas malheureusement le nom du ténor chargé du rôle de
Florestan. Il a certes de belles qualités, sans que sa voix ait rien de bien
remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de manière à me
faire oublier Haitzinger qui s'y élevait à une hauteur prodigieuse, mais assez
bien pour mériter les applaudissements d'un public moins froid que celui de
Francfort. Quant à Pischek que j'ai pu apprécier mieux quelques mois après
dans le Faust de Spohr, il m'a réellement fait connaître toute la valeur de ce
rôle du gouverneur que nous n'avons jamais pu comprendre à Paris; et je lui
dois pour cela seul une véritable reconnaissance. Pischek est un artiste; il a

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sans doute fait des études sérieuses, mais la nature l'a beaucoup favorisé. Il
possède une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez
étendue; sa figure est noble, sa taille élevée, il est jeune et plein de feu!
Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du théâtre de
Francfort m'ont semblé bons, leur exécution est soignée, leurs voix sont
fraîches, ils laissent rarement échapper des intonations fausses, je les
voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces chœurs d'une
quarantaine de voix réside toujours une certaine âpreté qu'on ne trouve pas
dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus à l'étude d'un nouvel ouvrage,
je ne puis dire si les choristes francfortois sont lecteurs et musiciens; je dois
reconnaître seulement qu'ils ont rendu d'une façon très-satisfaisante le
premier chœur des prisonniers, morceau doux qu'il faut absolument chanter,
et mieux encore le grand finale où dominent l'enthousiasme et l'énergie.
Quant à l'orchestre, en le considérant comme un simple orchestre de théâtre,
je le déclare excellent, admirable de tout point; aucune nuance ne lui
échappe, les timbres s'y fondent dans un harmonieux ensemble tout à fait
exempt de duretés, il ne chancelle jamais, tout frappe d'aplomb; on dirait
d'un seul instrument. L'extrême habileté de Guhr à le conduire, et sa
sévérité aux répétitions, sont pour beaucoup, sans doute, dans ce précieux
résultat. Voici comment il est composé: 8 premiers violons,—8 seconds,—4
altos,—5 violoncelles,—4 contre-basses,—2 flûtes,—2 hautbois, 2
clarinettes,—2 bassons,—4 cors,—2 trompettes,—bois, 3 trombones,—1
timbalier. Cet ensemble de 47 musiciens se retrouve, à quelques très-petites
différences près, dans toutes les villes allemandes du second ordre; il en est
de même de sa disposition, qui est celle-ci: Les violons, altos et violoncelles
réunis, occupent le côté droit de l'orchestre; les contre-basses sont placées
en ligne droite, dans le milieu, tout contre la rampe; les flûtes, hautbois,
clarinettes, bassons, cors et trompettes, forment au côté gauche, le groupe
rival des instruments à archets; les timbales et les trombones sont relégués
seuls à l'extrémité du côté droit. N'ayant pas pu mettre cet orchestre à la
rude épreuve des études symphoniques, je ne puis rien dire de sa rapidité de
conception, de ses aptitudes au style accidenté, humoristique, de sa solidité
rhythmique, etc., etc., mais Guhr m'a assuré qu'il était également bon au
concert et au théâtre. Je dois le croire, Guhr n'étant pas de ces pères
disposés à trop admirer leurs enfants. Les violons appartiennent à une
excellente école; les basses ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur

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des altos, leur rôle étant assez obscur dans les opéras que j'ai vu représenter
à Francfort. Les instruments à vent sont exquis dans l'ensemble; je
reprocherai seulement aux cors le défaut, très-commun en Allemagne, de
faire souvent cuivrer le son en forçant surtout les notes hautes. Ce mode
d'émission du son dénature le timbre du cor; il peut dans certaines
occasions, il est vrai, être d'un bon effet, mais il ne saurait, je pense, être
adopté méthodiquement dans l'école de l'instrument.
À la fin de cette excellente représentation de Fidelio, dix ou douze
auditeurs daignèrent, en s'en allant, accorder quelques applaudissements...
et ce fut tout. J'étais indigné d'une telle froideur, et comme quelqu'un
cherchait à me persuader que si l'auditoire avait peu applaudi, il n'en
admirait et n'en sentait pas moins les beautés de l'œuvre:
«—Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T.; il a
raison, c'est un public de bourgeois.»
J'avais aperçu, ce soir-là, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand Hiller,
qui a longtemps habité Paris, où les connaisseurs citent encore souvent sa
haute capacité musicale. Nous eûmes bien vite renouvelé connaissance et
repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un opéra pour le théâtre
de Francfort; il écrivit, il y a deux ans, un oratorio, la Chute de Jérusalem,
qu'on a exécuté plusieurs fois avec beaucoup de succès. Il donne
fréquemment des concerts, où l'on entend, avec des fragments de cet
ouvrage considérable, diverses compositions instrumentales qu'il a
produites dans ces derniers temps, et dont on dit le plus grand bien.
Malheureusement, quand je suis allé à Francfort, il s'est toujours trouvé que
les concerts d'Hiller avaient lieu le lendemain du jour où j'étais obligé de
partir, de sorte que je ne puis citer à son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui
me met tout à fait à l'abri du reproche de camaraderie. À son dernier concert
il fit entendre, en fait de nouveautés, une ouverture qui fut chaudement
accueillie et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un soprano,
dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalité.
Il y a à Francfort une institution musicale qu'on a citée devant moi
plusieurs fois avec éloges: c'est l'Académie de chant de Sainte-Cécile. Elle
passe pour être aussi bien composée que nombreuse; cependant, n'ayant

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point été admis à l'examiner, je dois me renfermer, à son sujet, dans une
réserve absolue.
Bien que le bourgeois domine à Francfort dans la masse du public, il me
semble impossible, eu égard au grand nombre de personnes de la haute
classe qui s'occupent sérieusement de musique, qu'on ne puisse réunir un
auditoire intelligent et capable de goûter les grandes productions de l'art. En
tous cas, je n'ai pas eu le temps d'en faire l'expérience.
Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur
Lindpaintner et la chapelle de Stuttgard. J'y trouverai le sujet d'une seconde
lettre, mais celle-là ne vous sera point adressée; ne dois-je pas répondre
aussi à ceux de nos amis qui se sont montrés comme vous avides de
connaître les détails de mon exploration germanique?
Adieu.
P.-S.—Avez-vous publié quelque nouveau morceau de chant? On ne parle
partout que du succès de vos dernières mélodies. J'ai entendu hier le
rondeau syllabique Page et Mari, que vous avez composé sur les paroles du
fils d'Alexandre Dumas. Je vous déclare que c'est fin, coquet, piquant et
charmant. Vous n'écrivîtes jamais rien de si bien en ce genre. Ce rondeau
aura une vogue insupportable, vous serez mis au pilori des orgues de
Barbarie et vous l'aurez bien mérité.

À MONSIEUR GIRARD

deuxième lettre

Stuttgard.—Hechingen.

La première chose que j'avais à faire avant de quitter Francfort pour
m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'était de bien m'informer des

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moyens d'exécution que je devais trouver à Stuttgard, de composer un
programme de concert en conséquence, et de n'emporter que la musique
strictement nécessaire pour l'exécuter. Il faut que vous sachiez, mon cher
Girard, que l'une des grandes difficultés de mon voyage en Allemagne, et
celle qu'on pouvait le moins aisément prévoir, était dans les dépenses
énormes du transport de ma musique. Vous le comprendrez sans peine en
apprenant que cette masse de parties séparées d'orchestre et de chœurs,
manuscrites, lithographiées ou gravées, pesait énormément et que j'étais
obligé de m'en faire suivre à grands frais presque partout, en la plaçant dans
les fourgons de la poste[83]. Cette fois seulement, incertain si après ma visite
à Stuttgard j'irais à Munich, ou si je reviendrais à Francfort pour me diriger
ensuite vers le nord, je n'emportai que deux symphonies, une ouverture et
quelques morceaux de chant, laissant tout le reste à ce malheureux Guhr,
qui devait, à ce qu'il paraît, être embarrassé d'une manière ou d'une autre
par ma musique.
La route de Francfort à Stuttgard n'offre rien d'intéressant, et en la
parcourant je n'ai point eu d'impressions que je puisse vous raconter: pas le
moindre site romantique à décrire, pas de forêt sombre, pas de couvent, pas
de chapelle isolée, point de torrent, pas de grand bruit nocturne, pas même
celui des moulins à foulons de Don Quichotte; ni chasseurs, ni laitières, ni
jeune fille éplorée, ni génisse égarée, ni enfant perdu, ni mère éperdue, ni
pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni brigand; enfin, rien que le clair de lune, le
bruit des chevaux et les ronflements du conducteur endormi. Par ci par là
quelques laids paysans couverts d'un large chapeau à trois cornes, et vêtus
d'une immense redingote de toile jadis blanche, dont les pans démesurément
longs, s'embarrassent entre leurs jambes boueuses; costume qui leur donne
l'aspect de curés de village en grand négligé. Voilà tout! La première
personne que j'avais à voir en arrivant à Stuttgard, la seule même que de
lointaines relations nouées par l'intermédiaire d'un ami commun, pouvaient
me faire supposer bien disposée pour moi, était le docteur Schilling, auteur
d'un grand nombre d'ouvrages théoriques et critiques sur l'art musical. Ce
titre de docteur, que presque tout le monde porte en Allemagne, m'avait fait
assez mal augurer de lui. Je me figurais quelque vieux pédant, avec des
lunettes, une perruque rousse, une vaste tabatière, toujours à cheval sur la
fugue et le contre-point, ne parlant que de Bach et de Marpurg, poli

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extérieurement peut-être, mais au fond plein de haine pour la musique
moderne en général, et d'horreur pour la mienne en particulier; enfin
quelque fesse-mathieu musical. Voyez comme on se trompe; M. Schilling
n'est pas vieux, il ne porte pas de lunettes, il a de fort beaux cheveux noirs,
il est plein de vivacité, parle vite et fort, comme à coups de pistolet; il fume
et ne prise pas; il m'a très-bien reçu, m'a indiqué dès l'abord tout ce que
j'avais à faire pour parvenir à donner un concert, ne m'a jamais dit un mot
de fugue ni de canon, n'a manifesté de mépris ni pour les Huguenots ni pour
Guillaume Tell, et n'a point montré d'aversion pour ma musique avant de
l'avoir entendue.
D'ailleurs la conversation n'était rien moins que facile entre nous quand il
n'y avait pas d'interprète. M. Schilling parlant le français à peu près comme
je parle l'allemand. Impatienté de ne pouvoir se faire comprendre:
«—Parlez-vous anglais, me dit-il un jour?
—J'en sais quelques mots; et vous?
—Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien?
—Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?
—Ah! diable! pas parler italien non plus!...»
Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse déclaré ne comprendre ni
l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec moi dans
ces deux langues, la scène du Médecin malgré lui: Arcithuram, catalamus,
nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?
Nous en vînmes à essayer du latin, et à nous entendre tant bien que mal,
non sans quelques arcithuram, catalamus. Mais on conçoit que l'entretien
devait être un peu pénible et ne roulait pas précisément sur les idées de
Herder, ni sur la Critique de la raison pure de Kant. Enfin M. Schilling sut
me dire que je pouvais donner mon concert au théâtre ou dans une salle
destinée aux solennités musicales de cette nature et qu'on nomme salle de la
Redoute. Dans le premier cas, outre l'avantage énorme dans une ville
comme Stuttgard, de la présence du roi et de la cour, qu'il me croyait assuré
d'obtenir, j'aurais encore une exécution gratuite, sans avoir à m'occuper des
billets, ni des annonces, ni d'aucun des autres détails matériels de la soirée.

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Dans le second, j'aurais à payer l'orchestre, à m'occuper de tout, et le roi ne
viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis donc le
conseil du docteur et m'empressai d'aller présenter ma requête à M. le baron
de Topenheim, grand maréchal de la cour et intendant du théâtre. Il me
reçut avec une urbanité charmante, m'assurant qu'il parlerait le soir même
au roi de ma demande et qu'il croyait qu'elle me serait accordée.
«—Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la Redoute
est la seule bonne et bien disposée pour les concerts, et que le théâtre au
contraire, est d'une si mauvaise sonorité, qu'on a depuis longtemps renoncé
à y faire entendre aucune composition instrumentale de quelque
importance!»
Je ne savais trop que répondre ni à quoi m'arrêter. Allons voir
Lindpaintner, me dis-je; celui-là est et doit être l'arbitre souverain. Je ne
saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma première entrevue
avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous sembla être liés
ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientôt éclairé sur ma position.
«—D'abord, me dit-il, il faut vous détromper sur l'importance musicale de
notre ville; c'est une résidence royale, il est vrai, mais il n'y a ni argent, ni
public. (Aye! aye! je pensai à Mayence et au père Schott.) Pourtant, puisque
vous voilà, il ne sera pas dit que nous vous aurons laissé partir sans exécuter
quelques-unes de vos compositions, que nous sommes si curieux de
connaître. Voilà ce qu'il y a à faire. Le théâtre ne vaut rien, absolument rien
pour la musique. La question de la présence du roi n'est d'aucune valeur; Sa
Majesté n'allant jamais au concert, ne paraîtra pas au vôtre en quelque lieu
que vous le donniez. Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la
sonorité est excellente et où rien ne manque pour l'effet de l'orchestre.
Quant aux musiciens, vous aurez seulement à verser une petite somme de
80 fr. pour leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un
devoir et un honneur non-seulement d'exécuter, mais de répéter plusieurs
fois vos œuvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le Freyschütz;
dans un entr'acte je vous présenterai à la chapelle, et vous verrez si j'ai tort
de vous répondre de sa bonne volonté.»
Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me présenta aux
artistes, et après qu'il eut traduit une petite allocution que je crus devoir leur

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adresser, mes doutes et mes inquiétudes disparurent: j'avais un orchestre.
J'avais un orchestre composé à peu près comme celui de Francfort, et
jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien à la manière dont toute la
partie instrumentale du chef-d'œuvre de Weber fut exécutée. Les chœurs me
parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu attentifs à rendre les
nuances principales si bien connues cependant, de cette admirable partition.
Ils chantaient toujours mezzo-forte, et paraissaient assez ennuyés de la
tâche qu'ils remplissaient. Pour les acteurs ils étaient tous d'une honnête
médiocrité. Je ne me rappelle le nom d'aucun d'eux. La prima-donna
(Agathe) a une voix sonore, mais dure et peu flexible; la seconde femme
(Annette) vocalise plus aisément, mais chante souvent faux; le baryton
(Gaspard) est, je crois, ce que le théâtre de Stuttgard possède de mieux. J'ai
entendu ensuite cette troupe chantante dans la Muette de Portici sans
changer d'opinion à son égard. Lindpaintner, en conduisant l'exécution de
ces deux opéras, m'a étonné par la rapidité qu'il donnait au mouvement de
certains morceaux. J'ai vu plus tard que beaucoup de maîtres de chapelle
allemands ont, à cet égard, la même manière de sentir; tels sont, entre
autres, Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du Freyschütz, je
ne puis rien dire, ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les
véritables traditions; mais quant à la Muette, à la Vestale, à Moïse et aux
Huguenots, qui ont été montés sous les yeux des auteurs à Paris, et dont les
mouvements s'y sont conservés tels qu'ils furent donnés aux premières
représentations, j'affirme que la précipitation avec laquelle j'en ai entendu
exécuter certaines parties à Stuttgard, à Leipzig, à Hambourg et à Francfort,
est une infidélité d'exécution; infidélité involontaire, sans doute, mais réelle
et très-nuisible à l'effet. On croit pourtant en France que les Allemands
ralentissent tous nos mouvements.
L'orchestre de Stuttgard possède 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles, 4
contre-basses, et les instruments à vent et à percussion nécessaires à
l'exécution de la plupart des opéras modernes. Mais il a de plus une
excellente harpe, M. Krüger, et c'est pour l'Allemagne une véritable rareté.
L'étude de ce bel instrument y est négligée d'une façon ridicule et même
barbare, sans qu'on en puisse découvrir la raison. Je penche même à croire
qu'il en fut toujours ainsi, considérant qu'aucun des maîtres de l'école
allemande n'en a fait usage. On ne trouve point de harpe dans les œuvres de

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Mozart; il n'y en a ni dans Don Juan, ni dans Figaro, ni dans la Flûte
enchantée, ni dans le Sérail, ni dans Idomenée, ni dans Così fan tutte, ni
dans ses messes, ni dans ses symphonies; Weber s'en est également abstenu
partout; Haydn et Beethoven sont dans le même cas: Gluck seul a écrit dans
Orphée une partie de harpe très-facile, pour une main, et encore cet opéra
fut-il composé et représenté en Italie. Il y a là-dedans quelque chose qui
m'étonne et m'irrite en même temps!... C'est une honte pour les orchestres
allemands, qui tous devraient avoir au moins deux harpes, maintenant
surtout qu'ils exécutent les opéras venus de France et d'Italie, où elles sont
si souvent employées.
Les violons de Stuttgard sont excellents; on voit qu'ils sont pour la plupart
élèves du concert-meister. Molique, dont nous avons, il y a quelques
années, admiré au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le style large et
sévère, bien que peu nuancé, et les savantes compositions, Molique, au
théâtre et aux concerts, occupant le premier pupitre des violons, n'a donc à
diriger en grande partie, que ses élèves qui professent pour lui un respect et
une admiration parfaitement motivés. De là une précieuse exactitude dans
l'exécution, exactitude due à l'unité de sentiment et de méthode, autant qu'à
l'attention des violonistes.
Je dois signaler, parmi eux, le second maître de concert, Habenheim,
artiste distingué sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une cantate d'un
style mélodique expressif, d'une harmonie pure, et très-bien instrumentée.
Les autres instruments à archet ont une valeur, sinon égale à celle des
violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons. J'en
dirai autant des instruments à vent: la première clarinette et le premier
hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de première flûte,
Krüger père, se sert malheureusement d'un ancien instrument qui laisse
beaucoup à désirer pour la pureté du son en général et pour la facilité
d'émission des notes aiguës. M. Krüger devrait aussi se tenir en garde
contre le penchant qui l'entraîne parfois à faire des trilles et des grupetti là
où l'auteur s'est bien gardé d'en écrire.
Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de première force qui
s'attache peut-être trop à faire parade de grandes difficultés; il joue en outre
sur un basson tellement mauvais, que des intonations douteuses viennent à

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chaque instant blesser l'oreille et empêcher l'effet des phrases même les
mieux rendues par l'exécutant. On distingue parmi les cors, M. Schuncke; il
fait aussi comme ses confrères de Francfort, un peu trop cuivrer le son des
notes élevées. Les cors à cylindres (ou chromatiques) sont exclusivement
employés à Stuttgard. L'habile facteur Adolphe Sax, actuellement établi à
Paris, a démontré surabondamment la supériorité de ce système sur celui
des pistons, à peu près abandonné à cette heure dans toute l'Allemagne,
pendant que celui des cylindres pour les cors, trompettes, bombardons,
bass-tubas, y devient d'un usage général. Les Allemands appellent
instruments à soupape (ventil-horn, ventil-trompetten) ceux auxquels ce
mécanisme est appliqué. J'ai été surpris de ne pas le voir adopté pour les
trompettes dans la musique militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgard;
on en est encore là aux trompettes à deux pistons, instruments fort
imparfaits et bien loin pour la sonorité et la qualité du timbre, des
trompettes à cylindres dont on se sert à présent partout ailleurs. Je ne parle
pas de Paris; nous y viendrons dans quelque dix ans.
Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit, il y
a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne, à Paris, a un véritable
talent. Il possède à fond son instrument, se joue des plus grandes difficultés,
tire du trombone-ténor un son magnifique; je pourrais même dire des sons,
puisqu'il sait, au moyen d'un procédé non encore expliqué, produire trois et
quatre notes à la fois, comme ce jeune corniste[84] dont toute la presse
musicale s'est récemment occupée à Paris. Schrade, dans un point d'orgue
d'une fantaisie qu'il a exécutée en public à Stuttgard, a fait entendre
simultanément, et à la surprise générale, les quatre notes de l'accord de
septième dominante du ton de si ,
mi
ansi posées: la c'est aux acousticiens qu'il appartient
ut
fa
de donner la raison de ce nouveau phénomène de la résonnance des tubes
sonores; à nous autres musiciens de le bien étudier et d'en tirer parti si
l'occasion s'en présente.

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Un autre mérite de l'orchestre de Stuttgard, c'est qu'il est composé de
lecteurs intrépides, que rien ne trouble, que rien ne déconcerte, qui lisent à
la fois la note et la nuance, qui à la première vue ne laissent échapper ni un
P ni un F, ni un mezzo-forte, ni un smorzando, sans l'indiquer. Ils sont en
outre rompus à tous les caprices du rhythme et de la mesure, ne se
cramponnent pas toujours aux temps forts, et savent sans hésiter accentuer
les temps faibles et passer d'une syncope à une autre sans embarras et sans
avoir l'air d'exécuter un pénible tour de force. En un mot, leur éducation
musicale est complète sous tous les rapports. J'ai pu reconnaître en eux ces
précieuses qualités dès la première répétition de mon concert. J'avais choisi
pour celui-là la Symphonie fantastique et l'ouverture des Francs-Juges.
Vous savez combien ces deux ouvrages contiennent de difficultés
rhythmiques, de phrases syncopées, de syncopes croisées, de groupes de
quatre notes superposées à des groupes de trois, etc., etc.; toutes choses
qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement à la tête du
public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup et longtemps.
J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs à différents passages de
l'ouverture et du finale de la symphonie; je n'en ai pas eu à relever une
seule, tout a été vu et lu et vaincu du premier coup. Mon étonnement était
extrême. Le vôtre ne sera pas moindre, si je vous dis que nous avons monté
cette damnée symphonie et le reste du programme en deux répétitions.
L'effet eût même été très-satisfaisant si les maladies vraies ou simulées ne
m'eussent enlevé la moitié des violons le jour du concert. Me voyez-vous,
avec quatre premiers violons et quatre seconds, pour lutter avec tous ces
instruments à vent et à percussion? Car l'épidémie avait épargné le reste de
l'orchestre, et il ne manquait rien, rien que la moitié des violons! Oh! en
pareil cas, je ferais comme Max dans le Freyschütz, et pour obtenir des
violons, je signerais un pacte avec tous les diables de l'enfer. C'était d'autant
plus navrant et irritant, que, malgré les prédictions de Lindpaintner, le roi et
la cour étaient venus. Nonobstant cette défection de quelques pupitres,
l'exécution fut, sinon puissante (c'était chose impossible) au moins
intelligente, exacte et chaleureuse. Les morceaux de la Symphonie
fantastique qui produisirent le plus d'effet furent l'adagio (la Scène aux
champs,) et le finale (le Sabbat). L'ouverture fut chaudement accueillie;
quant à la Marche des pèlerins d'Harold, qui figurait aussi dans le
programme, elle passa presque inaperçue. Il en a été de même encore dans

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une autre où j'avais eu l'imprudence de la faire entendre isolément; tandis
que partout où j'ai donné Harold en entier, ou au moins les trois premières
parties de cette symphonie, la marche a été accueillie comme elle l'est à
Paris, et souvent redemandée. Nouvelle preuve de la nécessité de ne pas
morceler certaines compositions, et de ne les produire que dans leur jour et
sous le point de vue qui leur est propre.
Faut-il vous dire maintenant qu'après le concert je reçus toutes sortes de
félicitations de la part du roi, de M. le comte Neiperg et du prince Jérôme
Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en général d'une
bienveillance extrême pour les artistes étrangers, et je ne manquerais
réellement de modestie que si j'allais vous répéter ce que m'ont dit
quelques-uns des musiciens le soir même et les jours suivants. D'ailleurs,
pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire grogner quelques
mauvais dogues à la chaîne, qui voudraient mordre quiconque passe en
liberté devant leur chenil? Cela vaut bien la peine d'aller employer de
vieilles formules et jouer une comédie dont personne n'est dupe! La vraie
modestie consisterait, non-seulement à ne pas parler de soi, mais à ne pas en
faire parler, à ne pas attirer sur soi l'attention publique, à ne rien dire, à ne
rien écrire, à ne rien faire, à se cacher, à ne pas vivre. N'est-ce pas là une
absurdité?... Et puis j'ai pris le parti de tout avouer, heur et malheur; j'ai
commencé déjà dans ma précédente lettre, et je suis prêt à continuer dans
celle-ci. Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est un maître, et dont
j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans tout cela l'ouverture
seulement, n'ait profondément abominé la symphonie; je parierais que
Molique n'a rien approuvé. Quant au docteur Schilling, je suis sûr qu'il a
tout trouvé exécrable, et qu'il a été bien honteux d'avoir fait les premières
démarches pour produire à Stuttgard un brigand de mon espèce,
véhémentement soupçonné d'avoir violé la musique, et qui, s'il parvient à
lui inspirer sa passion de l'air libre et du vagabondage, fera de la chaste
muse une sorte de bohémienne, moins Esmeralda qu'Héléna Mac Grégor,
virago armée, dont les cheveux flottent au vent, dont la sombre tunique
étincelle de brillants colifichets, qui bondit pieds nus sur les roches
sauvages, qui rêve au bruit des vents et de la foudre, et dont le noir regard
épouvante les femmes et trouble les hommes sans leur inspirer l'amour.

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Aussi Schilling, en sa qualité de conseiller du prince de Hohenzollern-
Hechingen, n'a pas manqué d'écrire à Son Altesse et de lui proposer, pour la
divertir, le curieux sauvage, plus convenable dans la Forêt-Noire que dans
une ville civilisée. Et le sauvage, curieux de tout connaître, au reçu d'une
invitation rédigée en termes aussi obligeants que choisis par M. le baron de
Billing, autre conseiller intime du prince, s'est acheminé, à travers la neige
et les grands bois de sapins, vers la petite ville d'Hechingen, sans trop
s'inquiéter de ce qu'il pourrait y faire. Cette excursion dans la Forêt-Noire
m'a laissé un confus mélange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pénibles,
que je ne saurais évoquer sans un serrement de cœur presque inexplicable.
Le froid, le double deuil noir et blanc étendu sur les montagnes, le vent qui
mugissait sous les pins frissonnants, le travail secret du ronge-cœur si actif
dans la solitude, un triste épisode d'un douloureux roman lu pendant le
voyage... Puis l'arrivée à Hechingen, les gais visages, l'amabilité du prince,
les fêtes du premier jour de l'an, le bal, le concert, les rires fous, les projets
de se revoir à Paris, et... les adieux... et le départ... Oh! je souffre!... Quel
diable m'a poussé à vous faire ce récit, qui ne présente pourtant, comme
vous l'allez voir, aucun incident émouvant ni romanesque... Mais je suis
ainsi fait, que je souffre parfois, sans motif apparent, comme, pendant
certains états électriques de l'atmosphère, les feuilles des arbres remuent
sans qu'il fasse du vent.
.....Heureusement, mon cher Girard, vous me connaissez de longue date, et
vous ne trouverez pas trop ridicule cette exposition sans péripétie, cette
introduction sans allegro, ce sujet sans fugue! Ah! ma foi! un sujet sans
fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune. Et nous avons lu tous les
deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujet, sans compter celles qui
n'ont que de mauvais sujets. Allons! voilà ma mélancolie qui s'envole, grâce
à l'intervention de la fugue (vieille radoteuse qui si souvent a fait venir
l'ennui), je reprends ma bonne humeur, et... je vous raconte Hechingen.
Quand je disais tout à l'heure que c'est une petite ville, j'exagérais
géographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village,
tout au plus un bourg, bâti sur une côte assez escarpée, à peu près comme la
portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore comme le
village de Subiaco dans les États romains. Au-dessus du bourg, et placée de
manière à la dominer entièrement, est la villa Eugenia, occupée par le

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prince. À droite de ce petit palais, une vallée profonde, et, un peu plus loin,
un pic âpre et nu surmonté du vieux castel de Hohenzollern, qui n'est plus
aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse, après avoir été longtemps la
féodale demeure des ancêtres du prince.
Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme
spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux préoccupations
constantes: le désir de rendre aussi heureux que possible les habitants de ses
petits États, et l'amour de la musique. Concevez-vous une existence plus
douce que la sienne? Il voit tout le monde content autour de lui: ses sujets
l'adorent; la musique l'aime; il la comprend en poëte et en musicien; il
compose de charmants lieder, dont deux: der Fischer knabe et Schiffers
Abendied, m'ont réellement touché par l'expression de leur mélodie. Il les
chante avec une voix de compositeur, mais avec une chaleur entraînante et
des accents de l'âme et du cœur, il a, sinon un théâtre, au moins une
chapelle (un orchestre) dirigée par un maître éminent, Techlisbeck, dont le
Conservatoire de Paris a souvent exécuté avec honneur les symphonies, et
qui lui fait entendre, sans luxe, mais montés avec soin, les chefs-d'œuvre les
plus simples de la musique instrumentale. Tel est l'aimable prince dont
l'invitation m'avait été si agréable et dont j'ai reçu l'accueil le plus cordial.
En arrivant à Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je
l'avais connu à Paris cinq ans auparavant; il m'accabla chez lui de
prévenances et de ces témoignages de véritable bonté qu'on n'oublie jamais.
Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous pouvions disposer.
C'étaient huit violons en tout, dont trois très-faibles, trois altos, deux
violoncelles, deux contre-basses. Le premier violon, nommé Stern, est un
virtuose de talent. Le premier violoncelle (Oswald) mérite la même
distinction. Le pasteur archiviste d'Hechingen joue la première contre-basse
à la satisfaction des compositeurs les plus exigeants. La première flûte, le
premier hautbois et la première clarinette sont excellents; la première flûte a
seulement quelquefois de ces velléités d'ornementation que j'ai reprochées à
celle de Stuttgard. Les seconds instruments à vent sont suffisants. Les deux
bassons et les deux cors laissent un peu à désirer. Quant aux trompettes, au
trombone (il n'y en a qu'un) et au timbalier, ils laissent à désirer, toutes les
fois qu'ils jouent, qu'on ne les ait pas priés de se taire. Ils ne savent rien.

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Je vous vois rire, mon cher Girard, et prêt à me demander ce que j'ai pu
faire exécuter avec un si petit orchestre? Eh bien! à force de patience et de
bonne volonté, en arrangeant et modifiant certaines parties, en faisant cinq
répétitions en trois jours, nous avons monté l'ouverture du Roi Lear, la
Marche des pèlerins, le Bal de la Symphonie fantastique, et divers autres
fragments proportionnés, par leur dimension, au cadre qui leur était destiné.
Et tout a marché très-bien, avec précision et même avec verve.
J'avais écrit au crayon sur les parties d'alto les notes essentielles et laissées
à découvert des 3e et 4e cors (puisque nous ne pouvions avoir que le 1er et le
2e); Techlisbeck jouait sur le piano la 1re harpe du Bal; il avait bien voulu se
charger aussi de l'alto solo dans la marche d'Harold. Le prince d'Hechingen
se tenait à côté du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir à
temps; j'avais supprimé dans les parties de trompette, les passages que nous
avions reconnus inaccessibles aux deux exécutants. Le trombone seul était
livré à lui-même; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui étaient
très-familiers, comme si bémol, ré, fa, et évitant avec soin tous les autres, il
brillait presque partout par son silence. Il fallait voir dans cette jolie salle de
concert, où Son Altesse avait réuni un nombreux auditoire, comme les
impressions musicales circulaient vives et rapides! Cependant, vous le
devinez sans doute, je n'éprouvais de toutes ces manifestations qu'une joie
mêlée d'impatience; et quand le prince est venu me serrer la main, je n'ai pu
m'empêcher de lui dire:
«—Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des années qui me
restent à vivre pour avoir là maintenant mon orchestre du Conservatoire, et
le mettre aux prises devant vous avec ces partitions que vous jugez avec
tant d'indulgence!
—Oui, oui, je sais, m'a-t-il répondu, vous avez un orchestre impérial, qui
vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre à Paris,
j'irai, j'irai!»
Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont restés sur le
cœur, me semblent un bien mal acquis.
Il y eut après le concert, souper à la villa Eugenia. La gaieté charmante du
prince s'était communiquée à tous ses convives; il voulut me faire connaître

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une de ses compositions pour ténor, piano et violoncelle; Techlisbeck se mit
au piano, l'auteur se chargeait de la partie du chant, et je fus, aux
acclamations de l'assemblée, désigné pour chanter la partie de violoncelle.
On a beaucoup applaudi le morceau et ri presque autant du timbre singulier
de ma chanterelle. Les dames surtout ne revenaient pas de mon la.
Le surlendemain, après bien des adieux, il fallut retourner à Stuttgard. La
neige fondait sur les grands pins éplorés, le manteau blanc des montagnes
se marbrait de taches noires... c'était profondément triste... le ronge-cœur
put travailler encore.
The rest is silence...
Farewell.

À LISZT

troisième lettre

Manheim.—Weimar.

À mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore à Stuttgard, en
proie à de nouvelles perplexités. À toutes les questions qu'on m'adressait sur
mes projets et sur la future direction de mon voyage à peine commencé,
j'aurais pu répondre, sans mentir, comme ce personnage de Molière:
Non, je ne reviens point, car je n'ai point été;
Je ne vais point non plus, car je suis arrêté,
Et ne demeure point, car tout de ce pas même
Je prétends m'en aller...
M'en aller... où? Je ne savais trop. J'avais écrit à Weimar, il est vrai, mais
la réponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre avant de prendre
une détermination.

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Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de
savoir si, dans la ville où tu comptes passer, la chapelle est bien composée,
si le théâtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre à ta disposition, etc. En
effet, à quoi bon pour toi tant d'informations! Tu peux, modifiant le mot de
Louis XIV, dire avec confiance:
«L'orchestre, c'est moi! le chœur, c'est moi! le chef, c'est encore moi. Mon
piano chante, rêve, éclate, retentit; il défie au vol les archets les plus
habiles; il a, comme l'orchestre, ses harmonies cuivrées; comme lui, et sans
le moindre appareil, il peut livrer à la brise du soir son nuage de féeriques
accords, de vagues mélodies; je n'ai besoin ni de théâtre, ni de décor fermé,
ni de vastes gradins; je n'ai point à me fatiguer par de longues répétitions; je
ne demande ni cent, ni cinquante, ni vingt musiciens; je n'en demande pas
du tout, je n'ai pas même besoin de musique. Un grand salon, un grand
piano, et je suis maître d'un grand auditoire. Je me présente, on m'applaudit;
ma mémoire s'éveille, d'éblouissantes fantaisies naissent sous mes doigts,
d'enthousiastes acclamations leur répondent; je chante l'Ave Maria de
Schubert ou l'Adélaïde de Beethoven, et tous les cœurs de tendre vers moi,
toutes les poitrines de retenir leur haleine... c'est un silence ému, une
admiration concentrée et profonde.... Puis viennent les bombes lumineuses,
le bouquet de ce grand feu d'artifice, et les cris du public, et les fleurs et les
couronnes qui pleuvent autour du prêtre de l'harmonie frémissant sur son
trépied; et les jeunes belles qui, dans leur égarement sacré, baisent avec
larmes le bord de son manteau; et les hommages sincères obtenus des
esprits sérieux, et les applaudissements fébriles arrachés à l'envie; les
grands fronts qui se penchent, les cœurs étroits surpris de s'épanouir...» Et le
lendemain, quand le jeune inspiré a répandu ce qu'il voulait répandre de son
intarissable passion, il part, il disparaît, laissant après soi un crépuscule
éblouissant d'enthousiasme et de gloire... C'est un rêve!... C'est un de ces
rêves d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini.
Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour
produire ses œuvres, à quelles fatigues, au contraire, à quel labeur ingrat et
toujours renaissant ne doit-il pas s'attendre!... Sait-on ce que peut être pour
lui la torture des répétitions?... Il a d'abord à subir le froid regard de tous ces
musiciens médiocrement charmés d'éprouver à son sujet un dérangement
inattendu, d'être soumis à des études inaccoutumées.—«Que veut ce

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Français? Que ne reste-t-il chez lui?» Chacun néanmoins prend place à son
pupitre; mais au premier coup d'œil jeté sur l'ensemble de l'orchestre,
l'auteur y reconnaît bien vite d'inquiétantes lacunes. Il en demande la raison
au maître de chapelle: «La première clarinette est malade, le hautbois a une
femme en couches, l'enfant du premier violon a le croup, les trombones sont
à la parade; ils ont oublié de demander une exemption de service militaire
pour ce jour-là; le timbalier s'est foulé le poignet, la harpe ne paraîtra pas à
la répétition, parce qu'il lui faut du temps pour étudier sa partie, etc., etc.»
On commence cependant, les notes sont lues, tant bien que mal, dans un
mouvement plus lent du double que celui de l'auteur; rien n'est affreux pour
lui comme cet alanguissement du rhythme! Peu à peu son instinct reprend le
dessus, son sang échauffé l'entraîne, il précipite la mesure et revient malgré
lui au mouvement du morceau; alors le gâchis se déclare, un formidable
charivari lui déchire les oreilles et le cœur; il faut s'arrêter et reprendre le
mouvement lent, et exercer fragments par fragments ces longues périodes
dont, tant de fois auparavant, avec d'autres orchestres, il a guidé la course
libre et rapide. Cela ne suffit pas encore; malgré la lenteur du mouvement,
des discordances étranges se font entendre dans certaines parties
d'instruments à vent: il veut en découvrir la cause: «Voyons les trompettes
seules!..... Que faites-vous là? Je dois entendre une tierce, et vous produisez
un accord de seconde. La deuxième trompette en ut a un ré, donnez-moi
votre ré!... Très-bien! La première a un ut qui produit fa, donnez-moi votre
ut! Fi!... l'horreur! vous me faites un mi b!
—Non, monsieur, je fais ce qui est écrit!
—Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton!
—Cependant je suis sûr de faire l'ut!
—En quel ton est la trompette dont vous vous servez?
—En mi b!
—Eh! parlez donc, c'est là qu'est l'erreur, vous devez prendre la trompette
en fa.
—Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi.
—Allons! quel diable de vacarme faites-vous là-bas, vous, le timbalier!

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—Monsieur j'ai un fortissimo.
—Point du tout, c'est un mezzo forte, il n'y a pas deux F, mais un M et un
F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut employer là
les baguettes à tête d'éponge; c'est une différence du noir au blanc.
—Nous ne connaissons pas cela, dit le maître de chapelle; qu'appelez-vous
des baguettes à tête d'éponge? nous n'avons jamais vu qu'une seule espèce
de baguettes.
—Je m'en doutais; j'en ai apporté de Paris. Prenez-en une paire que j'ai
déposée là sur cette table. Maintenant, y sommes-nous?... Mon Dieu! c'est
vingt fois trop fort! Et les sourdines que vous n'avez pas prises!...
—Nous n'en avons pas, le garçon d'orchestre a oublié d'en mettre sur les
pupitres; on s'en procurera demain, etc., etc.»
Après trois ou quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on n'a
pas pu rendre un seul morceau intelligible. Tout est brisé, désarticulé, faux,
froid, plat, bruyant discordant, hideux! Et il faut laisser sur une pareille
impression soixante ou quatre-vingts musiciens qui s'en vont, fatigués et
mécontents, dire partout qu'ils ne savent pas ce que cela veut dire, que cette
musique est un enfer, un chaos, qu'ils n'ont jamais rien essuyé de pareil. Le
lendemain le progrès se manifeste à peine; ce n'est guère que le troisième
jour qu'il se dessine formellement. Alors, seulement, le pauvre compositeur
commence à respirer; les harmonies bien posées deviennent claires, les
rhythmes bondissent, les mélodies pleurent et sourient; la masse unie,
compacte, s'élance hardiment; après tant de tâtonnements, tant de
bégayements, l'orchestre grandit, il marche, il parle, il devient homme!
L'intelligence ramène le courage aux musiciens étonnés; l'auteur demande
une quatrième épreuve; ses interprètes, qui, à tout prendre, sont les
meilleures gens du monde, l'accordent avec empressement. Cette fois, fiat
lux! «Attention aux nuances! Vous n'avez plus peur?—Non! donnez-nous le
vrai mouvement?—Via!» Et la lumière se fait, l'art apparaît, la pensée
brille, l'œuvre est comprise! Et l'orchestre se lève, applaudissant et saluant
le compositeur; le maître de chapelle vient le féliciter; les curieux qui se
tenaient cachés dans les coins obscurs de la salle, s'approchent, montent sur
le théâtre et échangent avec les musiciens des exclamations de plaisir et

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d'étonnement, en regardant d'un œil surpris le maître étranger qu'ils avaient
d'abord pris pour un fou ou un barbare. C'est maintenant qu'il aurait besoin
de repos. Qu'il s'en garde bien, le malheureux! C'est l'heure pour lui de
redoubler de soins et d'attention. Il doit revenir avant le concert, pour
surveiller la disposition des pupitres, inspecter les parties d'orchestre, et
s'assurer qu'elles ne sont point mélangées. Il doit parcourir les rangs, un
crayon rouge à la main, et marquer sur la musique des instruments à vent
les désignations de tons usitées en Allemagne, au lieu de celles dont on se
sert en France; mettre partout: in C, in D, in Des, in Fis, au lieu de en ut, en
ré, en ré bémol, en fa dièse. Il a à transposer pour le hautbois un solo de cor
anglais, parce que cet instrument ne se trouve pas dans l'orchestre qu'il va
diriger, et que l'exécutant hésite souvent à transposer lui-même. Il faut qu'il
aille faire répéter isolément les chœurs et les chanteurs, s'ils ont manqué
d'assurance. Mais le public arrive, l'heure sonne; exténué, abîmé de fatigues
de corps et d'esprit, le compositeur se présente au pupitre-chef, se soutenant
à peine, incertain, éteint, dégoûté, jusqu'au moment où les applaudissements
de l'auditoire, la verve des exécutants, l'amour qu'il a pour son œuvre le
transforment tout à coup en machine électrique, d'où s'élancent invisibles,
mais réelles, de foudroyantes irradiations. Et la compensation commence.
Ah! c'est alors, j'en conviens, que l'auteur-directeur vit d'une vie aux
virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur de
jouer de l'orchestre! Comme il presse, comme il embrasse, comme il étreint
cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui revient; il a
l'œil partout; il indique d'un regard les entrées vocales et instrumentales, en
haut, en bas, à droite, à gauche; il jette avec son bras droit de terribles
accords qui semblent éclater au loin comme d'harmonieux projectiles: puis
il arrête, dans les points d'orgue, tout ce mouvement qu'il a communiqué; il
enchaîne toutes les attentions; il suspend tous les bras, tous les souffles,
écoute un instant le silence... et redonne plus ardente carrière au tourbillon
qu'il a dompté.
Luctantes ventos tempestatesque sonoras
Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat.
Et dans les grands adagio, est-il heureux de se bercer mollement sur son
beau lac d'harmonie! prêtant l'oreille aux cent voix enlacées qui chantent
ses hymnes d'amour ou semblent confier ses plaintes du présent, ses regrets

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du passé, à la solitude et à la nuit. Alors souvent, mais seulement alors,
l'auteur-chef oublie complètement le public; il s'écoute, il se juge; et si
l'émotion lui arrive, partagée par les artistes qui l'entourent, il ne tient plus
compte des impressions de l'auditoire, trop éloigné de lui. Si son cœur a
frissonné au contact de la poétique mélodie, s'il a senti cette ardeur intime
qui annonce l'incandescence de l'âme, le but est atteint, le ciel de l'art lui est
ouvert, qu'importe la terre!...
Puis à la fin de la soirée, quand le grand succès est obtenu, sa joie devient
centuple, partagée qu'elle est par tous les amours-propres satisfaits de son
armée. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous êtes princes et rois par la grâce
de Dieu, vous naissez sur les marches du trône; les compositeurs doivent
combattre, vaincre et conquérir pour régner. Mais même les fatigues et les
dangers de la lutte ajoutent à l'éclat et à l'enivrement de leurs victoires, et ils
seraient peut-être plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats.
Voilà, mon cher Liszt, une longue digression, et j'allais oublier, en causant
avec toi, de continuer le récit de mon voyage. J'y reviens.
Pendant les quelques jours que je passai à Stuttgart à attendre les lettres de
Weimar, la société de la Redoute, dirigée par Lindpaintner, donna un
concert brillant où j'eus l'occasion d'observer une seconde fois la froideur
avec laquelle le gros public allemand accueille en général les conceptions
les plus colossales de l'immense Beethoven. L'ouverture de Léonore,
morceau vraiment monumental, exécuté avec une précision et une verve
rares, fut à peine applaudie, et j'entendis le soir, à la table d'hôte, un
monsieur se plaindre de ce qu'on ne donnait pas les symphonies de Haydn
au lieu de cette musique violente où il n'y a point de chant!!!...
Franchement, nous n'avons plus de ces bourgeois-là à Paris!...
Une réponse favorable m'étant enfin parvenue de Weimar, je partis pour
Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le maître de
chapelle, Strauss[85], m'apprit que j'aurais à attendre pour cela huit ou dix
jours, à cause d'un engagement pris par le théâtre avec un flûtiste
piémontais. En conséquence, plein de respect pour la grande flûte, je me
hâtai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien froide, bien
plane, bien carrée. Je ne crois pas que la passion de la musique empêche ses
habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse Académie de chant, un

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assez bon théâtre et un petit orchestre très-intelligent. La direction de
l'Académie de chant et celle de l'orchestre sont confiées à Lachner jeune,
frère du célèbre compositeur. C'est un artiste doux et timide, plein de
modestie et de talent. Il m'eut bien vite organisé un concert. Je ne me
souviens plus de la composition du programme; je sais seulement que
j'avais voulu y placer ma deuxième symphonie (Harold) en entier, et que
dès la première répétition je dus supprimer le finale (l'Orgie) à cause des
trombones manifestement incapables de remplir le rôle qui leur est confié
dans ce morceau. Lachner s'en montra tout chagrin, désireux qu'il était,
disait-il, de connaître le tableau tout entier. Je fus obligé d'insister en
l'assurant que ce serait folie d'ailleurs, indépendamment de l'insuffisance
des trombones, d'espérer l'effet de ce finale avec un orchestre si peu fourni
de violons. Les trois premières parties de la symphonie furent bien rendues
et produisirent sur le public une vive impression. La grande duchesse
Amélie, qui assistait au concert, remarqua, m'a-t-on dit, le coloris de la
Marche des pèlerins, et surtout celui de la Sérénade dans les Abruzzes, où
elle crut retrouver le calme heureux des belles nuits italiennes. Le solo
d'alto avait été joué avec talent par un des altos de l'orchestre, qui n'a
cependant pas de prétentions à la virtuosité.
J'ai trouvé à Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui
joue médiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter),
cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a pas
d'ophicléïde; Lachner, pour remplacer cet instrument employé dans toutes
les grandes partitions modernes, s'est vu obligé de faire faire un trombone à
cylindres, descendant à l'ut et au si graves. Il était plus simple, ce me
semble, de faire venir un ophicléïde, et, musicalement parlant, c'eût été
beaucoup mieux, car ces deux instruments ne se ressemblent guère. Je n'ai
pu entendre qu'une répétition de l'Académie de chant; les amateurs qui la
composent ont généralement d'assez belles voix, mais ils sont loin d'être
tous musiciens et lecteurs.
Mademoiselle Sabine Heinefetter a donné, pendant mon séjour à
Manheim, une représentation de Norma. Je ne l'avais pas entendue depuis
qu'elle a quitté le Théâtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la puissance
et une certaine agilité: elle la force un peu parfois, et ses notes hautes
deviennent bien souvent difficiles à supporter; telle qu'elle est, pourtant,

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mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi les cantatrices allemandes;
elle sait chanter.
Je me suis beaucoup ennuyé à Manheim, malgré les soins et les attentions
d'un Français, M. Désiré Lemire, que j'avais rencontré quelquefois à Paris,
il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est aisé de voir aux allures des habitants, à
l'aspect même de la ville, qu'on est là tout à fait étranger au mouvement de
l'art, et que la musique y est considérée seulement comme un assez agréable
délassement dont on use volontiers aux heures de loisir laissées par les
affaires. En outre, il pleuvait continuellement; j'étais voisin d'une horloge
dont la cloche avait pour résonnance harmonique la tierce mineure[86], et
d'une tour habitée par un méchant épervier, dont les cris aigus et discordants
me vrillaient l'oreille du matin au soir. J'étais impatient aussi de voir la ville
des poëtes où me pressaient d'arriver les lettres du maître de chapelle, mon
compatriote Chélard, et celles de Lobe, ce type du véritable musicien
allemand dont tu as pu, je le sais, apprécier le mérite et la chaleur d'âme.
Me voilà de nouveau sur le Rhin!—Je rencontre Guhr.—Il recommence à
jurer.—Je le quitte.—Je revois un instant, à Francfort, notre ami Hiller.—Il
m'annonce qu'il va faire exécuter son oratorio de la Chute de Jérusalem...—
Je pars, nanti d'un très-beau mal de gorge.—Je m'endors en route.—Un rêve
affreux... que tu ne sauras pas.—Voilà Weimar. Je suis très-malade.—Lobe
et Chélard essayent inutilement de me remonter.—Le concert se prépare.—
On annonce la première répétition.—La joie me revient.—Je suis guéri.
À la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui
m'annonce une ville littéraire, une ville artiste! Son aspect répond
parfaitement à l'idée que je m'en étais faite, elle est calme, lumineuse, aérée,
pleine de paix et de rêverie: des alentours charmants, de belles eaux, des
collines ombreuses, de riantes vallées. Comme le cœur me bat en la
parcourant! Quoi! c'est là le pavillon de Gœthe! Voilà celui où feu le Grand-
Duc aimait à venir prendre part aux doctes entretiens de Schiller, de Herder,
de Wieland! Cette inscription latine fut tracée sur ce rocher par l'auteur de
Faust! Est-il possible? ces deux petites fenêtres donnent de l'air à la pauvre
mansarde qu'habita Schiller! C'est dans cet humble réduit que le grand
poëte de tous les nobles enthousiasmes écrivit Don Carlos, Marie Stuart,
les Brigands, Wallestein! C'est là qu'il a vécu comme un simple étudiant!

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Ah! je n'aime pas Gœthe d'avoir souffert cela! Lui qui était riche, ministre
d'État... ne pouvait-il changer le sort de son ami le poëte?... ou cette illustre
amitié n'eut-elle rien de réel!... Je crains qu'elle ait été vraie du côté de
Schiller seulement! Gœthe s'aimait trop: il chérissait trop aussi son damné
fils Méphisto; il a vécu trop vieux: il avait trop peur de la mort.
Schiller! Schiller! tu méritais un ami moins humain! Mes yeux ne peuvent
quitter ces étroites fenêtres, cette obscure maison, ce toit misérable et noir;
il est une heure du matin, la lune brille, le froid est intense. Tout se tait; ils
sont tous morts... Peu à peu ma poitrine se gonfle; je tremble; écrasé de
respect, de regrets et de ces affections infinies que le génie à travers la
tombe inflige quelquefois à d'obscurs survivants, je m'agenouille auprès de
l'humble seuil, et, souffrant, admirant, aimant, adorant, je répète: Schiller!...
Schiller!... Schiller!...
Que te dire maintenant, cher, du véritable sujet de ma lettre? j'en suis si
loin. Attends, je vais, pour rentrer dans la prose et me calmer un peu, penser
à un autre habitant de Weimar, à un homme d'un grand talent, qui faisait des
messes, de beaux septuors, et jouait sévèrement du piano, à Hummel... C'est
fait, me voilà raisonnable!
Chélard, en sa qualité d'artiste d'abord, de Français et d'ancien ami ensuite,
a tout fait pour m'aider à parvenir à mon but. L'intendant, M. le baron de
Spiegel, entrant dans ses vues bienveillantes, a mis à ma disposition le
théâtre et l'orchestre; je ne dis pas les chœurs, car il n'aurait probablement
pas osé m'en parler. Je les avais entendus en arrivant, dans le Vampire de
Marschner; on ne se figure pas une telle collection de malheureux, braillant
hors du ton et de la mesure. Je ne connaissais rien de pareil. Et les
cantatrices! oh! les pauvres femmes! Par galanterie, n'en parlons pas. Mais
il y a là une basse qui remplissait le rôle du Vampire; tu devines que je veux
parler de Génast! N'est-ce pas que c'est un artiste dans toute la force du
terme?... Il est surtout tragédien; et j'ai bien regretté de ne pouvoir rester
plus longtemps à Weimar, pour lui voir jouer le rôle de Lear, dans la
tragédie de Shakespeare, qu'on montait au moment de mon départ.
La chapelle est bien composée; mais pour me faire fête, Chélard et Lobe
se mirent en quête d'instruments à cordes qu'on pouvait ajouter à ceux
qu'elle possède, et ils me présentèrent un actif de vingt-deux violons, sept

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altos, sept violoncelles et sept contre-basses. Les instruments à vent étaient
au grand complet; j'ai remarqué parmi eux une excellente première
clarinette et une trompette à cylindres (Sachce) d'une force extraordinaire. Il
n'y avait pas de cor anglais:—j'ai dû transposer sa partie pour une clarinette;
pas de harpe:—un très-aimable jeune homme, M. Montag, pianiste de
mérite et musicien parfait, a bien voulu arranger les deux parties de harpe
pour un seul piano et les jouer lui-même; pas d'ophicléïde:—on l'a remplacé
par un bombardon assez fort. Plus rien alors ne manquait et nous avons
commencé les répétitions. Il faut te dire que j'avais trouvé à Weimar, chez
les musiciens, une passion très-développée pour mon ouverture des Francs-
Juges qu'ils avaient déjà exécutée quelquefois. Ils étaient donc on ne peut
mieux disposés; aussi ai-je été réellement heureux, contre l'ordinaire,
pendant les études de la Symphonie fantastique, que j'avais encore choisie,
d'après leur désir. C'est une joie extrême, mais bien rare, d'être ainsi
compris tout de suite. Je me souviens de l'impression que produisirent sur la
chapelle et quelques amateurs assistant à la répétition, le premier morceau
(Rêveries-Passions) et le troisième (Scène aux champs). Celui-ci surtout
semblait, à sa péroraison, avoir oppressé toutes les poitrines, et après le
dernier roulement de tonnerre, à la fin du solo du pâtre abandonné, quand
l'orchestre rentrant semble exhaler un profond soupir et s'éteindre, j'entendis
mes voisins soupirer aussi sympathiquement, en se récriant, etc., etc.
Chélard, lui, se déclara partisan de la Marche au supplice avant tout. Quant
au public, il parut préférer le Bal et la Scène aux champs. L'ouverture des
Francs-Juges fut accueillie comme une ancienne connaissance qu'on est
bien aise de revoir. Bon, me voilà encore sur le point de manquer de
modestie; et, si je te parle de la salle pleine, des longs applaudissements,
des rappels, des chambellans qui viennent complimenter le compositeur de
la part de Leurs Altesses, des nouveaux amis qui l'attendent à la sortie du
théâtre pour l'embrasser et qui le gardent bon gré mal gré jusqu'à trois
heures du matin; si je te décris enfin un succès, on me trouvera fort
inconvenant, fort ridicule, fort... Tiens, malgré ma philosophie, cela
m'épouvante, et je m'arrête là. Adieu.

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À STÉPHEN HELLER,

quatrième lettre

Leipzig

Vous avez ri, sans doute, mon cher Heller, de l'erreur commise dans ma
dernière lettre, au sujet de la grande duchesse Stéphanie que j'ai appelée
Amélie? Eh bien! il faut vous l'avouer, je ne me désole pas trop des
reproches d'ignorance et de légèreté que cette erreur va m'attirer. Si j'avais
appelé François ou Georges l'empereur Napoléon, à la bonne heure! mais il
est bien permis, à la rigueur, de changer le nom, tout gracieux qu'il soit, de
la souveraine de Manheim.—D'ailleurs Shakespeare l'a dit:
What's in a name? that we call a rose
By any other name would smell as sweet!
«Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose n'exhalerait
pas, sous un autre nom, de moins doux parfums.»
En tous cas, je demande humblement pardon à Son Altesse, et, si elle me
l'accorde, comme je l'espère, je me moquerai bien de vos moqueries.
En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisément
visiter était Leipzig. J'hésitais pourtant à m'y présenter, malgré la dictature
dont y était investi Félix Mendelssohn et les relations amicales qui nous
lièrent ensemble, à Rome, en 1831. Nous avons suivi dans l'art, depuis cette
époque, deux lignes si divergentes, que je craignais, j'en conviens, de ne pas
trouver en lui de bien vives sympathies. Chélard, qui le connaît, me fit
rougir de mon doute, et je lui écrivis. Sa réponse ne se fit pas attendre; la
voici:
«Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de cœur de votre bonne lettre et
de ce que vous avez encore conservé le souvenir de notre amitié romaine!
Moi, je ne l'oublierai de ma vie, et je me réjouis de pouvoir vous le dire
bientôt de vive voix. Tout ce que je puis faire pour rendre votre séjour à
Leipzig heureux et agréable, je le ferai comme un plaisir et comme un

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devoir. Je crois pouvoir vous assurer que vous serez content de la ville,
c'est-à-dire des musiciens et du public. Je n'ai pas voulu vous écrire sans
avoir consulté plusieurs personnes qui connaissent Leipzig mieux que moi,
et toutes m'ont confirmé dans l'opinion où je suis que vous y ferez un
excellent concert. Les frais de l'orchestre, de la salle, des annonces, etc.,
sont de 110 écus: la recette peut s'élever de 6 à 800 écus. Vous devrez être
ici et arrêter le programme, et tout ce qui est nécessaire au moins dix jours
d'avance. En outre, les directeurs de la société des concerts d'abonnement
me chargent de vous demander si vous voulez faire exécuter un de vos
ouvrages dans le concert qui sera donné le 22 février au bénéfice des
pauvres de la ville. J'espère que vous accepterez leur proposition après le
concert que vous aurez donné vous-même. Je vous engage donc à venir ici
aussitôt que vous pourrez quitter Weimar. Je me réjouis de pouvoir vous
serrer la main et vous dire: Willkommen en Allemagne. Ne riez pas de mon
méchant français comme vous faisiez à Rome, mais continuez d'être mon
bon ami[87], comme vous l'étiez alors et comme je serai toujours votre
dévoué.
»félix mendelssohn bartholdy.»

Pouvais-je résister à une invitation conçue en pareils termes?... Je partis
donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis que j'y
laissais.
Ma liaison avec Mendelssohn avait commencé à Rome d'une façon assez
bizarre. À notre première entrevue, il me parla de ma cantate de
Sardanapale, couronnée à l'Institut de Paris, et dont mon co-lauréat
Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant manifesté moi-
même une véritable aversion pour le premier allegro de cette cantate:
«—À la bonne heure, s'écria-t-il plein de joie, je vous fais mon
compliment... sur votre goût! J'avais peur que vous ne fussiez content de cet
allegro; franchement il est bien misérable!»
Nous faillîmes nous quereller le lendemain, parce que j'avais parlé avec
enthousiasme de Gluck, et qu'il me répondit d'un ton railleur et surpris:
«—Ah! vous aimez Gluck!»

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Ce qui semblait vouloir dire: Comment un musicien tel que vous êtes, a-t-
il assez d'élévation dans les idées, un assez vif sentiment de la grandeur du
style et de la vérité d'expression, pour aimer Gluck?» J'eus bientôt
l'occasion de me venger de cette petite incartade. J'avais apporté de Paris
l'air d'Asteria dans l'opéra italien de Telemaco; morceau admirable, mais
peu connu! J'en plaçai sur le piano de Montfort un exemplaire manuscrit
sans nom d'auteur, un jour où nous attendions la visite de Mendelssohn. Il
vint. En apercevant cette musique qu'il prit pour un fragment de quelque
opéra italien moderne, il se mit en devoir de l'exécuter, et, aux quatre
dernières mesures, à ces mots: «O giorno! o dolce sguardi! o rimembranza!
o amor!» dont l'accent musical est vraiment sublime, comme il les parodiait
d'une façon grotesque en contrefaisant Rubini, je l'arrêtai, et d'un air
confondu d'étonnement:
«—Ah! vous m'aimez pas Gluck, lui dis-je.
—Comment Gluck!
—Hélas! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini, ainsi
que vous le pensiez. Vous voyez que je le connais mieux que vous, et que je
suis de votre opinion... plus que vous-même!»
Un jour, je vins à parler du métronome et de son utilité.
«—Pourquoi faire le métronome? se récria vivement Mendelssohn, c'est
un instrument très-inutile. Un musicien qui, à l'aspect d'un morceau n'en
devine pas tout d'abord le mouvement, est une ganache.»
J'aurais pu lui répondre qu'il y avait beaucoup de ganaches; mais je me
tus.
Je n'avais encore alors presque rien produit. Mendelssohn ne connaissait
que mes Mélodies Irlandaises avec accompagnement de piano. M'ayant
demandé un jour à voir la partition de l'ouverture du Roi Lear que je venais
d'écrire à Nice, il la lut d'abord attentivement et lentement, puis au moment
de mettre les doigts sur le piano pour l'exécuter (ce qu'il fit avec un talent
incomparable):
«—Donnez-moi bien votre mouvement, me dit-il.

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—Pourquoi faire? Ne m'avez-vous pas dit hier que tout musicien qui, à
l'aspect d'un morceau, n'en devinait pas le mouvement, était une ganache?»
Il ne voulait pas le laisser voir, mais ces ripostes, ou plutôt ces bourrades
inattendues lui déplaisaient fort[88].
Il ne prononçait jamais le nom de Sébastien Bach sans y ajouter
ironiquement «votre petit élève!» Enfin, c'était un porc-épic, dès qu'on
parlait de musique; on ne savait par quel bout le prendre pour ne pas se
blesser. Doué d'un excellent caractère, d'une humeur douce et charmante, il
supportait aisément la contradiction sur tout le reste, et j'abusais à mon tour
de sa tolérance dans les discussions philosophiques et religieuses que nous
élevions quelquefois.
Un soir, nous explorions ensemble les thermes de Caracalla, en débattant
la question du mérite ou du démérite des actions humaines et de leur
rémunération pendant cette vie. Comme je répondais par je ne sais quelle
énormité à l'énoncé de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le pied
vint à lui manquer, et le voilà roulant, avec force contusions et
meurtrissures, dans les ruines d'un très-raide escalier.
«—Admirez la justice divine, lui dis-je en l'aidant à se relever, c'est moi
qui blasphème, et c'est vous qui tombez.»
Cette impiété, accompagnée de grands éclats de rire, lui parut trop forte
apparemment, et depuis lors les discussions religieuses furent toujours
écartées. C'est à Rome que j'appréciai pour la première fois ce délicat et fin
tissu musical, diapré de si riches couleurs, qui a nom: Ouverture de la
Grotte de Fingal. Mendelssohn venait de le terminer, et il m'en donna une
idée assez exacte; telle est sa prodigieuse habileté à rendre sur le piano les
partitions les plus compliquées. Souvent, aux jours accablants de sirocco,
j'allais l'interrompre dans ses travaux (car c'est un producteur infatigable); il
quittait alors la plume de très-bonne grâce, et me voyant tout gonflé de
spleen, cherchait à l'adoucir en me jouant ce que je lui désignais parmi les
œuvres des maîtres que nous aimions tous les deux. Combien de fois
hargneusement couché sur son canapé, j'ai chanté l'air d'Iphigénie en
Tauride: «D'une image, hélas! trop chérie» qu'il accompagnait, décemment
assis devant son piano. Et il s'écriait: «C'est beau cela! c'est beau! Je

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l'entendrais sans me lasser du matin au soir, toujours, toujours!» Et nous
recommencions. Il aimait aussi beaucoup à me faire murmurer, avec ma
voix ennuyée et dans cette position horizontale, deux ou trois mélodies que
j'avais écrites sur des vers de Moore, et qui lui plaisaient. Mendelssohn a
toujours eu une certaine estime pour mes... chansonnettes. Après un mois de
ces relations, qui avaient fini par devenir pour moi si pleines d'intérêt,
Mendelssohn disparut sans me dire adieu, et je ne le revis plus. Sa lettre,
que je viens de vous citer, dut en conséquence me causer, et me causa
réellement, une très-agréable surprise. Elle semblait révéler en lui une bonté
d'âme, une aménité de mœurs que je ne lui avais pas connues; je ne tardai
pas à reconnaître, en arrivant à Leipzig, que ces qualités excellentes étaient
devenues les siennes en effet. Il n'a rien perdu toutefois de l'inflexible
rigidité de ses principes d'art, mais il ne cherche point à les imposer
violemment, et il se borne, dans l'exercice de ses fonctions de maître de
chapelle, à mettre en évidence ce qu'il juge beau, et à laisser dans l'ombre ce
qui lui paraît mauvais ou d'un pernicieux exemple. Seulement il aime
toujours un peu trop les morts.
La Société des concerts d'abonnement dont il m'avait parlé est fort
nombreuse et on ne peut mieux composée; elle possède une magnifique
Académie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle du
Gewandhaus, d'une sonorité parfaite. C'était dans ce vaste et beau local que
je devais donner mon concert. J'allai le visiter en descendant de voiture; et
je tombai précisément au milieu de la répétition générale de l'œuvre
nouvelle de Mendelssohn (Walpurgis Nacht). Je fus réellement émerveillé
de prime abord du beau timbre des voix, de l'intelligence des chanteurs, de
la précision et de la verve de l'orchestre et surtout de la splendeur de la
composition.
J'incline fort à regarder cette espèce d'oratorio (la Nuit du Sabbat) comme
ce que Mendelssohn a produit de plus achevé jusqu'à ce jour[89]. Le poème
est de Gœthe et n'a rien de commun avec la scène du Sabbat de Faust. Il
s'agit des assemblées nocturnes que tenait sur les montagnes, aux premiers
temps du christianisme, une secte religieuse fidèle aux anciens usages, alors
même que les sacrifices sur les hauts lieux eurent été interdits. Elle avait
coutume, pendant les nuits destinées à l'œuvre sainte, de placer aux avenues
de la montagne, et en grand nombre, des sentinelles armées, couvertes de

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déguisements étranges. À un signal convenu, et quand le prêtre, montant à
l'autel, entonnait l'hymne sacré, cette troupe, d'aspect diabolique, agitant
d'un air terrible ses fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes sortes
de bruits et de cris épouvantables, pour couvrir la voix du chœur religieux
et effrayer les profanes qui eussent été tentés d'interrompre la cérémonie.
C'est de là sans doute qu'est venu l'usage dans la langue française
d'employer le mot sabbat comme synonyme de grand bruit nocturne. Il faut
entendre la musique de Mendelssohn pour avoir une idée des ressources
variées que ce poème offrait à un habile compositeur. Il en a tiré un parti
admirable. Sa partition est d'une clarté parfaite, malgré sa complexité; les
effets de voix et d'instruments s'y croisent dans tous les sens, se contrarient,
se heurtent, avec un désordre apparent qui est le comble de l'art. Je citerai
surtout, comme des choses magnifiques en deux genres opposés, le
morceau mystérieux du placement des sentinelles, et le chœur final, où la
voix du prêtre s'élève par intervalles, calme et pieuse, au-dessus du fracas
infernal de la troupe des faux démons et des sorciers. On ne sait ce qu'il faut
le plus louer dans ce finale, ou de l'orchestre ou du chœur, ou du
mouvement tourbillonnant de l'ensemble!
Au moment où Mendelssohn, plein de joie de l'avoir produit, descendait
du pupitre, je m'avançai tout ravi de l'avoir entendu. Le moment ne pouvait
être mieux choisi pour une pareille rencontre; et pourtant, après les premiers
mots échangés, la même pensée triste nous frappa tous les deux
simultanément:
«—Comment! il y a douze ans! douze ans! que nous avons rêvé ensemble
dans la plaine de Rome!
—Oui, et dans les thermes de Caracalla!
—Oh! toujours moqueur! toujours prêt à rire de moi!
—Non, non, je ne raille plus guère; c'était pour éprouver votre mémoire, et
voir si vous m'aviez pardonné mes impiétés. Je raille si peu, que, dès notre
première entrevue, je vais vous prier très-sérieusement de me faire un
cadeau auquel j'attache le plus grand prix.
—Qu'est-ce donc?

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—Donnez-moi le bâton avec lequel vous venez de conduire la répétition
de votre nouvel ouvrage.
—Oh! bien volontiers, à condition que vous m'enverrez le vôtre.
—Je donnerai ainsi du cuivre pour de l'or; n'importe, j'y consens.»
Et aussitôt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apporté. Le
lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chêne avec la lettre
suivante, que le dernier des Mohicans, je l'espère, n'eût pas désavouée:

«Au chef Mendelssohn!
«Grand chef! nous nous sommes promis d'échanger nos tomahawcks[90];
voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les squaws[91] seules et les
visages pâles[92] aiment les armes ornées. Sois mon frère! et quand le Grand
Esprit nous aura envoyés chasser dans le pays des âmes, que nos guerriers
suspendent nos tomahawcks unis à la porte du conseil.»
Tel est dans toute sa simplicité le fait qu'une malice bien innocente a voulu
rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn, lorsqu'il s'est agi, quelques
jours après, d'organiser mon concert, s'est en effet comporté en frère à mon
égard. Le premier artiste qu'il me présenta comme son fidus Achates, fut le
maître de concert David, musicien éminent, compositeur de mérite et
violoniste distingué. M. David, qui parle d'ailleurs parfaitement le français,
me fut d'un très-grand secours.
L'orchestre de Leipzig n'est pas plus nombreux que les orchestres de
Francfort et de Stuttgard; mais comme la ville ne manque pas de ressources
instrumentales, je voulus l'augmenter un peu, et le nombre des violons fut
en conséquence porté à vingt-quatre, innovation qui, je l'ai su plus tard, a
causé l'indignation de deux ou trois critiques dont le siège était déjà fait.
Vingt-quatre violons au lieu de seize qui avaient suffi jusque-là à
l'exécution des symphonies de Mozart et de Beethoven! Quelle insolente
prétention!... Nous essayâmes en vain de nous procurer encore trois
instruments indiqués et mis en évidence dans plusieurs de mes morceaux
(autre crime énorme): il fut impossible de trouver le cor anglais, l'ophicléïde
et la harpe. Le cor anglais (l'instrument) était si mauvais, si délabré, et par
suite si extraordinairement faux, que, malgré le talent de l'artiste qui le

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jouait, nous dûmes renoncer à nous en servir, et donner son solo à la
première clarinette.
L'ophicléïde, ou du moins le mince instrument de cuivre qu'on me
présenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicléïdes français; il
n'avait presque point de son. Il fut donc considéré comme non avenu; on le
remplaça tant bien que mal par un quatrième trombone. Pour la harpe, on
n'y pouvait songer; car six mois auparavant, Mendelssohn, ayant voulu faire
entendre à Leipzig des fragments de son Antigone, fut obligé de faire venir
des harpes de Berlin. Comme on m'assurait qu'il en avait été médiocrement
satisfait, j'écrivis à Dresde, et Lipinski, un grand et digne artiste dont j'aurai
bientôt l'occasion de parler, m'envoya le harpiste du théâtre. Il ne s'agissait
plus que de trouver l'instrument. Après des courses inutiles chez divers
facteurs et marchands de musique, Mendelssohn apprit enfin qu'un amateur
possédait une harpe, et il obtint de lui qu'elle nous fût prêtée pour quelques
jours. Mais, admirez mon malheur, la harpe apportée et bien garnie de
cordes neuves, il se trouva que M. Richter (le harpiste de Dresde qui s'était
si obligeamment rendu à Leipzig sur l'invitation de Lipinski) était un
pianiste très-habile, qu'il jouait en outre fort bien du violon, mais qu'il ne
jouait presque pas de la harpe. Il en avait étudié le mécanisme depuis dix-
huit mois seulement, et pour parvenir à exécuter les arpèges les plus
simples, qui servent communément à l'accompagnement du chant dans les
opéras italiens. De sorte qu'à l'aspect des traits diatoniques et des dessins
chantants qui se rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui
manqua tout à fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du
concert pour représenter les solos de la harpe, et assurer ses entrées. Quel
embarras pour si peu de chose!
Quoi qu'il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvénients, les
répétitions commencèrent. La disposition de l'orchestre dans cette belle
salle est si excellente, les rapports de chaque exécutant avec le chef sont si
aisés, et les artistes, musiciens parfaits d'ailleurs, ont été accoutumés par
Mendelssohn et David à apporter aux études une telle attention, que deux
répétitions suffirent à monter un long programme, où figuraient, entre autres
compositions difficiles, les ouvertures du Roi Lear, des Francs-Juges et la
Symphonie fantastique. David avait en outre consenti à jouer le solo de
violon (Rêverie et Caprice) que j'écrivis il y a deux ans pour Artôt, et dont

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l'orchestration est assez compliquée. Il l'exécuta supérieurement aux grands
applaudissements de l'assemblée.
Quant à l'orchestre, dire qu'il fut irréprochable, après deux répétitions
seulement, dans l'exécution des pièces que je viens de citer, c'est en faire un
grand éloge. Tous les musiciens de Paris et bien d'autres encore, seront, je
crois, de cet avis.
Cette soirée jeta le trouble dans les consciences musicales des habitants de
Leipzig, et, autant qu'il m'a été permis d'en juger par la polémique des
journaux, des discussions en sont résultées aussi violentes, tout au moins,
que celles dont les mêmes ouvrages furent le sujet à Paris, il y a quelque dix
ans. Pendant qu'on débattait ainsi la moralité de mes faits et gestes
harmoniques, que les uns les traitaient de belles actions, les autres de crimes
prémédités, je fis le voyage de Dresde, que j'aurai bientôt à raconter. Mais
pour ne pas scinder le récit de mes expériences à Leipzig, je vais, mon cher
Heller, vous dire ce qu'il advint, à mon retour, du concert au bénéfice des
pauvres, dont Mendelssohn m'avait parlé dans sa lettre, et auquel j'avais
promis de prendre part.
Cette soirée étant organisée par la Société des concerts tout entière, j'avais
à ma disposition la riche et puissante Académie de chant dont je vous ai fait
déjà un éloge si mérité. Je n'eus garde, vous le pensez bien, de ne pas
profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux directeurs de la société le
finale à trois chœurs de Roméo et Juliette, dont la traduction allemande
avait été faite à Paris par le professeur Duesberg. Il y avait à mettre
seulement cette traduction en rapport avec les notes des parties de chant. Ce
fut un long et pénible travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas été
bien observée par les copistes dans leur distribution de syllabes longues et
brèves, il en résulta pour les chanteurs des difficultés telles que
Mendelssohn fut obligé de perdre son temps à la révision du texte et à la
correction de ce que ces fautes présentaient de plus choquant. Il eut, en
outre, à exercer le chœur pendant près de huit jours. (Huit répétitions d'un
chœur aussi nombreux coûteraient à Paris 4,800 francs. Et l'on me demande
quelquefois pourquoi, dans mes concerts, je ne donne pas Roméo et
Juliette!) Cette Académie, où figurent, il est vrai, quelques artistes du
théâtre et les élèves de la chapelle de Saint-Thomas, est composée dans sa

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presque totalité d'amateurs appartenant aux classes élevées de la société de
Leipzig. Voilà pourquoi, dès qu'il s'agit d'apprendre quelque œuvre sérieuse,
on peut en obtenir plus aisément un grand nombre de répétitions. Quand je
revins de Dresde, les études cependant étaient loin d'être terminées, le
chœur d'hommes surtout laissait beaucoup à désirer. Je souffrais de voir un
grand maître et un grand virtuose tel que Mendelssohn, chargé de cette
tâche subalterne de maître de chant, qu'il remplit, il faut le dire, avec une
patience inaltérable. Chacune de ses observations est faite avec douceur et
une politesse parfaite, dont on lui saurait plus de gré, si on pouvait savoir
combien, en pareil cas, ces qualités sont rares. Quant à moi, j'ai été souvent
accusé d'ingalanterie par nos dames de l'Opéra; ma réputation, à cet égard,
est parfaite. Je la mérite, je l'avoue; dès qu'il s'agit des études d'un grand
chœur, et avant même de les commencer, une sorte de colère anticipée me
serre la gorge, ma mauvaise humeur se manifeste, bien que rien encore n'y
ait pu donner lieu, et je fais comprendre du regard à tous les choristes l'idée
de ce Gascon qui, ayant donné un coup de pied à un petit garçon passant
inoffensif auprès de lui, et sur l'observation de celui-ci, qu'il ne lui avait
rien fait, répliqua: «Juge un peu, si tu m'avais fait quelque chose!»
Cependant après deux séances encore, les trois chœurs étaient appris, et le
finale, avec l'appui de l'orchestre, eût sans aucun doute, parfaitement
marché, si un chanteur du théâtre, qui, depuis plusieurs jours, se récriait sur
les difficultés du rôle du père Laurence, dont on l'avait chargé, ne fût venu
démolir tout notre édifice harmonique élevé à si grand'peine.
J'avais déjà remarqué aux répétitions au piano, que ce monsieur (j'ai
oublié son nom) appartenait à la classe nombreuse des musiciens qui ne
savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas à temps, il
se trompait d'intonation, etc.; mais je me disais: «Peut-être n'a-t-il pas eu le
temps d'étudier sa partie, il apprend pour le théâtre des rôles fort difficiles,
pourquoi ne viendrait-il pas à bout de celui-là?» Je pensais pourtant bien
souvent à Alizard, qui a toujours si bien dit cette scène, en regrettant fort
qu'il fût à Bruxelles et ne sût pas l'allemand. Mais à la répétition générale, la
veille du concert, comme ce monsieur n'était pas plus avancé, et que, de
plus, il grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprécations tudesques,
chaque fois qu'on était obligé d'arrêter l'orchestre à cause de lui, ou quand
Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience m'échappa

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enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus s'occuper de mon
ouvrage, dont ce rôle de basse rendait évidemment l'exécution impossible.
En rentrant je faisais cette triste réflexion: Deux compositeurs qui ont
appliqué pendant de longues années ce que la nature leur a départi
d'intelligence et d'imagination à l'étude de leur art, deux cents musiciens,
chanteurs et instrumentistes attentifs et capables, se seront fatigués pendant
huit jours inutilement et auront dû renoncer à la production de l'œuvre qu'ils
avaient adoptée, à cause de l'insuffisance d'un seul homme! Ô chanteurs qui
ne chantez pas, vous donc aussi vous êtes des dieux!... L'embarras de la
Société était grand pour remplacer sur le programme ce finale dont la durée
est d'une demi-heure; au moyen d'une répétition supplémentaire, que
l'orchestre et les chœurs voulurent bien faire le matin même du jour du
concert, nous en vînmes à bout. L'ouverture du Roi Lear, que l'orchestre
possédait bien, et l'Offertoire de mon Requiem, où le chœur n'a que
quelques notes à chanter, furent substitués au fragment de Roméo, et
exécutés le soir de la façon la plus satisfaisante. Je dois même ajouter que le
morceau du Requiem produisit un effet auquel je ne m'attendais pas, et me
valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un des
compositeurs critiques les plus justement renommés de l'Allemagne[93].
Quelques jours après, ce même Offertoire m'attira un éloge sur lequel je
devais bien moins compter; voici comment. J'étais retombé malade à
Leipzig, et quand, au moment de mon départ, j'en vins à demander ce que je
lui devais au médecin qui m'avait soigné, il me répondit:
«—Écrivez pour moi sur ce carré de papier le thème de votre Offertoire,
avec votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau de
musique ne m'a autant frappé!»
J'hésitais un peu à m'acquitter des soins du docteur d'une semblable
manière, mais il insista, et le hasard m'ayant fourni l'occasion de répondre à
son compliment par un autre mieux mérité, croiriez-vous que j'eus la
simplicité de ne pas la saisir. J'écrivis en tête de la page: «À M. le docteur
Clarus.»
«—Carus, me dit-il, vous mettez à mon nom une l de trop.»

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Je pensai aussitôt: Patientibus Carus sed Clarus inter doctos, et n'osai
l'écrire[94]...
Il y a des instants où je suis d'une rare stupidité.
Un compositeur virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intéresse
vivement à tout ce qui se rattache à son art; je trouve donc fort naturel que
vous m'ayez adressé tant de questions au sujet des richesses musicales de
Leipzig; je répondrai laconiquement à quelques-unes. Vous me demandez si
la grande pianiste madame Clara Schuman a quelque rivale en Allemagne
qu'on puisse décemment lui opposer?
Je ne crois pas.
Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses têtes de
Leipzig est bon, ou tout au moins porté vers ce que vous et moi nous
appelons le beau?
Je ne veux pas.
S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prétend aimer l'art élevé et
sérieux soit celui-ci: «Il n'y pas d'autre Dieu que Bach, et Mendelssohn est
son prophète?»
Je ne dois pas.
Si le théâtre est bien composé, et si le public a grand tort de s'amuser aux
petits opéras de Lortzing qu'on y représente souvent?
Je ne puis pas.
Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes à cinq voix,
avec basse continue, qu'on prise si fort à Leipzig?
Je ne sais pas.
Adieu, continuez à écrire de beaux caprices comme vos deux derniers, et
que Dieu vous garde des fugues à quatre sujets sur un choral.

À ERNST

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cinquième lettre

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Dresde

Vous m'aviez bien recommandé, mon cher Ernst, de ne pas m'arrêter dans
les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les capitales
seulement m'offriraient les moyens d'exécution nécessaires à mes concerts.
D'autres que vous encore et quelques critiques allemands m'avaient parlé
dans le même sens, et m'ont reproché plus tard de n'avoir pas suivi leurs
avis, et de n'être pas allé d'abord à Berlin ou à Vienne. Mais vous savez qu'il
est toujours plus aisé de donner de bons conseils que de les suivre; et, si je
ne me suis pas conformé au plan de voyage qui paraissait a tout le monde le
plus raisonnable, c'est que je n'ai pas pu. D'abord, je n'étais pas le maître de
choisir le moment de mon voyage. Après avoir fait à Francfort une visite
inutile, comme je l'ai dit je ne pouvais pas revenir sottement à Paris. J'aurais
voulu partir pour Munich, mais une lettre de Baerman m'annonçait que mes
concerts ne pouvaient avoir lieu dans cette ville qu'un mois plus tard, et
Meyerbeer, de son côté m'écrivait que la reprise de plusieurs importants
ouvrages allait occuper le théâtre de Berlin assez longtemps pour rendre ma
présence en Prusse inutile à cette époque. Je ne devais pourtant pas rester
oisif; alors, plein du désir de connaître ce que possède d'institutions
musicales votre harmonieuse patrie, je formai le projet de tout voir, de tout
entendre, et de réduire beaucoup mes prétentions chorales et orchestrales,
afin de pouvoir aussi me faire entendre presque partout. Je savais bien que
dans les villes du second ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exigé
par la forme et par le style de quelques-unes de mes partitions; mais je
réservais celles-là pour la fin du voyage, elles devaient former le forte du
crescendo; et je pensais qu'à tout prendre, cette marche lentement
progressive ne manquait ni de prudence ni d'un certain intérêt. En tout cas,
je n'ai pas à me repentir de l'avoir suivie.
Maintenant parlons de Dresde.
J'y étais engagé pour deux concerts, et j'allais trouver là chœur, orchestre,
musique d'harmonie, et de plus un célèbre ténor: depuis mon entrée en
Allemagne, je n'avais point encore vu réunies des richesses pareilles. Je

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devais en outre rencontrer à Dresde un ami chaud, dévoué, énergique,
enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu à Paris. Il m'est
impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur cet excellent homme
mit à me seconder. Sa position de premier maître de concert, et l'estime
générale dont jouissent en outre sa personne et son talent, lui donnent une
grande autorité sur les artistes de la chapelle; et certes il ne se fit pas faute
d'en user. Comme j'avais une promesse de l'intendant M. le baron de
Lütichau, pour deux soirées, le théâtre tout entier était à ma disposition, et il
ne s'agissait plus que de veiller à l'excellence de l'exécution. Celle que nous
obtînmes fut splendide, et pourtant le programme était formidable; il
contenait: l'ouverture du Roi Lear, la Symphonie fantastique, l'Offertoire, le
Sanctus et le Quærens me de mon Requiem, les deux dernières parties de
ma Symphonie funèbre, écrite, vous le savez, pour deux orchestres et chœur,
et quelques morceaux de chant. Je n'avais pas de traduction du chœur de la
symphonie, mais le régisseur du théâtre, M. Winkler, homme à la fois
spirituel et savant, eut l'extrême obligeance d'improviser, pour ainsi dire, les
vers allemands dont nous avions besoin, et les études du finale purent
commencer. Quant aux solos de chant, ils étaient en langues latine,
allemande et française. Tichatchek, le ténor dont je parlais tout à l'heure,
possède une voix pure et touchante, qui, échauffée par l'action dramatique,
devient en scène d'une rare énergie. Son style de chant est simple et de bon
goût, il est musicien et lecteur consommé. Il se chargea, de prime-abord, du
solo de ténor dans le Sanctus, sans même demander à le voir, sans
réticences, sans grimaces, sans faire le dieu; il aurait pu, comme tant
d'autres en pareil cas, accepter le Sanctus en m'imposant, pour son succès
particulier, quelque cavatine à lui connue; il ne le fit pas; à la bonne heure,
voilà qui est tout à fait bien!
Mais la cavatine de Benvenuto qu'il me prit fantaisie d'ajouter au
programme, me donna plus de peine à elle seule que tout le reste du
concert. On n'avait pu la proposer à la prima-donna, madame Devrient, le
tissu mélodique du morceau étant trop haut, et les vocalises trop légères
pour elle; mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse, à qui Lipinski l'avait
offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise, l'andante trop haut et
trop long, l'allegro trop bas et trop court, elle demandait des coupures, des

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changements, elle était enrhumée, etc., etc.; vous savez par cœur la comédie
de la cantatrice qui ne peut ni ne veut.
Enfin, madame Schubert, femme de l'excellent maître de concert et habile
violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en acceptant, non
sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie lui exagérait les
difficultés. Elle y fut très-applaudie. En vérité, il semble qu'il soit plus
difficile quelquefois de faire chanter Fleuve du Tage que de monter la
Symphonie en ut mineur.
Lipinski avait tellement excité les amours-propres des musiciens, que leur
désir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que ceux de
Leipzig (il y a une sourde rivalité musicale entre les deux villes) nous fit
énormément travailler. Quatre longues répétitions parurent à peine
suffisantes, et la chapelle en eût elle-même volontiers demandé une
cinquième si le temps ne nous eût manqué. Aussi l'exécution s'en ressentit;
elle fut excellente. Les chœurs seuls m'avaient effrayé à la répétition
générale; mais deux leçons encore avant le concert leur firent acquérir
l'assurance qui leur manquait, et les fragments du Requiem furent aussi bien
rendus que tout le reste. La Symphonie funèbre produisit le même effet qu'à
Paris. Le lendemain matin les musiciens militaires qui l'avaient exécutée,
vinrent pleins de joie me donner une aubade, qui m'arracha de mon lit, dont
j'avais pourtant grand besoin, et m'obligea, souffrant que j'étais d'une
névralgie à la tête et de mon éternel mal de gorge, d'aller vider avec eux une
petite cuve de punch.
C'est à ce concert de Dresde que j'ai vu pour la première fois se manifester
la prédilection du public allemand pour mon Requiem; cependant nous
n'avons pas osé (le chœur n'était pas assez nombreux) aborder les grands
morceaux, tels que le Dies iræ, le Lacrymosa, etc. La Symphonie
fantastique plut beaucoup moins à une partie de mes juges. La classe
élégante de l'auditoire, le roi de Saxe et la cour en tête, fut très-
médiocrement charmée, m'a-t-on dit, de la violence de ces passions, de la
tristesse de ces rêves, et de toutes les monstrueuses hallucinations du finale.
Le Bal et la Scène aux champs seulement trouvèrent, je crois, grâce devant
elle. Quant au public proprement dit, il se laissa entraîner au courant
musical, et applaudit plus chaudement la Marche au supplice et le Sabbat

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que les trois autres morceaux. Cependant il était aisé de voir, en somme,
que cette composition, si bien accueillie à Stuttgard, si parfaitement
comprise à Weimar, tant discutée à Leipzig, était peu dans les mœurs
musicales et poétiques des habitants de Dresde, qu'elle les désorientait par
sa dissemblance avec les symphonies à eux connues, et qu'ils en étaient plus
surpris que charmés, moins émus qu'étourdis.
La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi et
de l'illustre auteur du Freyschütz, est maintenant dirigée par MM. Reissiger
et Richard Wagner. Nous ne connaissons guère, à Paris, de Reissiger, que la
douce et mélancolique valse publiée sous le titre de: Dernière pensée de
Weber; on a exécuté, pendant mon séjour à Dresde, une de ses compositions
religieuses, dont on a fait devant moi les plus grands éloges. Je ne pouvais y
joindre les miens; le jour de la cérémonie où cette œuvre figurait, de
cruelles souffrances me retenaient au lit, et je fus ainsi malheureusement
privé de l'entendre. Quant au jeune maître de chapelle, Richard Wagner, qui
a longtemps séjourné à Paris sans pouvoir parvenir à se faire connaître
autrement que par quelques articles publiés dans la Gazette musicale, il eut
à exercer pour la première fois son autorité en m'assistant dans mes
répétitions; ce qu'il fit avec zèle et de très-bon cœur. La cérémonie de sa
présentation à la chapelle et de sa prestation du serment avait eu lieu le
lendemain de mon arrivée, et je le retrouvais dans tout l'enivrement d'une
joie bien naturelle. Après avoir supporté en France mille privations et toutes
les douleurs attachées à l'obscurité, Richard Wagner, étant revenu en Saxe,
sa patrie, eut l'audace d'entreprendre et le bonheur d'achever la composition
des paroles et de la musique d'un opéra en cinq actes (Rienzi). Cet ouvrage
obtint à Dresde un succès éclatant. Bientôt après suivit le Vaisseau
hollandais, opéra en trois actes, dont il fit également la musique et les
paroles. Quelle que soit l'opinion qu'on ait du mérite de ces ouvrages, il faut
convenir que les hommes capables d'accomplir deux fois avec succès ce
double travail littéraire et musical ne sont pas communs, et que M. Wagner
donnait une preuve de capacité plus que suffisante pour attirer sur lui
l'attention et l'intérêt. C'est ce que le roi de Saxe a parfaitement compris: et
le jour où, donnant à son premier maître de chapelle Richard Wagner pour
collègue, il a ainsi assuré l'existence de celui-ci, les amis de l'art ont dû dire

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à Sa Majesté ce que Jean Bart répondit à Louis XIV annonçant à l'intrépide
loup de mer qu'il l'avait nommé chef d'escadre: «Sire, vous avez bien fait!»
L'opéra de Rienzi, excédant de beaucoup la durée assignée ordinairement
aux opéras en Allemagne, n'est plus maintenant représenté en entier; on
joue un soir les deux premiers actes, et un autre soir les trois derniers. C'est
cette seconde partie seulement que j'ai vu représenter; je n'ai pu la connaître
assez à fond, en l'entendant une fois, pour pouvoir émettre à son sujet une
opinion arrêtée; je me souviens seulement d'une belle prière chantée au
dernier acte par Rienzi (Tichatchek), et d'une marche triomphale bien
modelée, sans imitation servile, sur la magnifique marche d'Olympie. La
partition du Vaisseau hollandais m'a semblé remarquable par son coloris
sombre et certains effets orageux parfaitement motivés par le sujet; mais j'ai
dû y reconnaître aussi un abus du trémolo, d'autant plus fâcheux qu'il
m'avait déjà frappé dans Rienzi, et qu'il indique chez l'auteur une certaine
paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en garde. Le trémolo
soutenu est de tous les effets d'orchestre celui dont on se lasse le plus vite; il
n'exige point d'ailleurs d'invention de la part du compositeur, quand il n'est
accompagné en dessus ni en dessous par aucune idée saillante.
Quoi qu'il en soit, il faut, je le répète, honorer la pensée royale qui, en lui
accordant une protection complète et active a, pour ainsi dire, sauvé un
jeune artiste doué de précieuses facultés.
L'administration du théâtre de Dresde n'a rien négligé pour donner tout
l'éclat possible à la représentation des deux ouvrages de Wagner; les décors,
les costumes et la mise en scène de Rienzi, approchent de ce qu'on a fait de
mieux dans ce genre à Paris. Madame Devrient, dont j'aurai occasion de
parler plus longuement à propos de ses représentations à Berlin, joue dans
Rienzi le rôle d'un jeune garçon; ce vêtement ne va plus guère aux contours
tant soit peu maternels de sa personne. Elle m'a paru beaucoup plus
convenablement placée dans le Vaisseau hollandais, malgré quelques poses
affectées et les interjections parlées qu'elle se croit obligée d'introduire
partout. Mais un véritable talent bien pur et bien complet, dont l'action sur
moi a été très-vive, c'est celui de Wechter, qui remplissait le rôle du
Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des plus belles que j'aie
entendues, et il s'en sert en chanteur consommé; elle a un de ces timbres

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onctueux et vibrants en même temps dont la puissance expressive est si
grande, pour peu que l'artiste mette de cœur et de sensibilité dans son chant;
et ces deux qualités, Wechter les possède à un degré très-élevé. Tichatchek
est gracieux, passionné, brillant, héroïque et entraînant dans le rôle de
Rienzi, où sa belle voix et ses grands yeux pleins de feu le servent à
merveille. Mademoiselle Wiest représente la sœur de Rienzi, elle n'a
presque rien à dire. L'auteur, en écrivant ce rôle, l'a parfaitement approprié
aux moyens de la cantatrice.
Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec détails de
Lipinski; mais ce n'est pas à vous, le violoniste tant admiré, tant applaudi
d'un bout à l'autre de l'Europe, à vous, l'artiste si attentif et si studieux, que
je pourrais rien apprendre sur la nature du talent de ce grand virtuose qui
vous précéda dans la carrière. Vous savez aussi bien et mieux que moi,
comme il chante, comme il est, dans le haut style, touchant et pathétique, et
vous avez depuis longtemps logé, dans votre imperturbable mémoire, les
beaux passages de ses concertos. D'ailleurs Lipinski a été, pendant mon
séjour à Dresde, si excellent, si chaleureux, si dévoué pour moi, que mes
éloges, aux yeux de beaucoup de gens, paraîtraient dépourvus d'impartialité;
on les attribuerait, (bien à tort, je puis le dire,) à la reconnaissance plutôt
qu'à un véritable élan d'admiration. Il s'est fait énormément applaudir à mon
concert, dans ma romance de violon, exécutée quelques jours auparavant à
Leipzig par David, et dans l'alto solo de ma deuxième symphonie (Harold).
Le succès de cette seconde soirée a été supérieur à celui de la première;
les scènes mélancoliques et religieuses d'Harold ont paru réunir de prime-
abord toutes les sympathies, et le même bonheur est arrivé aux fragments de
Roméo et Juliette (l'adagio et la Fête chez Capulet). Mais ce qui a plus
vivement touché le public et les artistes de Dresde, c'est la cantate du Cinq
mai, admirablement chantée par Wechter et le chœur, sur une traduction
allemande que l'infatigable M. Winkler avait encore eu la bonté d'écrire
pour cette occasion. La mémoire de Napoléon est chère aujourd'hui au
peuple allemand, presque autant qu'à la France, et c'est sans doute la cause
de l'impression profonde constamment produite par ce chant dans toutes les
villes où je l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout a donné lieu, maintes
fois, à de singulières manifestations:

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Loin de ce roc nous fuyons en silence,
L'astre du jour abandonne les cieux...
J'ai fait la connaissance, à Dresde, du prodigieux harpiste anglais Parish-
Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularité qu'il mérite. Il arrivait de
Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout ce qu'il est
parvenu à produire d'effets gracieux ou énergiques, de traits originaux, de
sonorités inouïes, avec son instrument si borné sous certains rapports. Sa
fantaisie sur Moïse, dont la forme a été imitée et appliquée au piano avec
tant de bonheur par Thalberg, ses variations en sons harmoniques sur le
chœur des Naïades d'Obéron, et vingt autres morceaux de la même nature,
m'ont causé un ravissement que je renonce à décrire. L'avantage inhérent
aux nouvelles harpes, de pouvoir, au moyen du double mouvement des
pédales, accorder deux cordes à l'unisson, lui a donné l'idée de
combinaisons, qui, à les voir écrites, paraissent absolument inexécutables.
Toute leur difficulté cependant ne consiste que dans l'emploi ingénieux
des pédales, produisant ces doubles notes appelées synonymes. Ainsi il fait
avec une rapidité foudroyante des traits à quatre parties procédant par sauts
de tierces mineures, parce que, au moyen des synonymes, les cordes de sa
harpe au lieu de représenter, comme à l'ordinaire, la gamme diatonique d'ut
bémol, donnent pour série, dans leur ordre de succession descendante:
ut bécarre ut bécarre, la bécarre, sol bémol sol bémol, mi bémol mi bémol.

Parish-Alvars a formé quelques bons élèves pendant son séjour à Vienne. Il
vient de se faire entendre à Dresde, à Leipzig, à Berlin, et dans beaucoup
d'autres villes où son talent extraordinaire a constamment excité
l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir à Paris?...
On trouve dans l'orchestre de Dresde, outre les artistes éminents que j'ai
cités, l'excellent professeur Dotzauer; il est à la tête des violoncelles, et doit
prendre seul la responsabilité des attaques du premier pupitre des basses,
car le contre-bassiste qui lit avec lui est trop vieux pour pouvoir exécuter
quelques notes de sa partie, et n'a que tout juste la force de supporter le
poids de son instrument. J'ai rencontré souvent en Allemagne des exemples
de ce respect mal entendu pour les vieillards, qui porte les maîtres de

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chapelle à leur laisser des fonctions musicales devenues depuis longtemps
supérieures à leurs forces physiques, et à les leur laisser, malheureusement,
jusqu'à ce que mort s'ensuive. J'ai dû plus d'une fois m'armer de toute mon
insensibilité, et demander avec une cruelle insistance le remplacement de
ces pauvres invalides. Il y a à Dresde un très-bon cor anglais. Le premier
hautbois a un beau son mais un vieux style, et une manie de faire des trilles
et des mordants, qui m'a, je l'avoue, profondément outragé. Il s'en
permettait surtout d'affreux dans le solo du commencement de la Scène aux
champs. J'exprimai très-vivement, à la seconde répétition, mon horreur pour
ces gentillesses mélodiques; il s'en abstint malicieusement aux répétitions
suivantes, mais ce n'était qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide
hautbois bien sûr que je n'irais pas arrêter l'orchestre et l'interpeller, lui
personnellement, devant la cour et le public, recommença ses petites
vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber à la
renverse d'indignation et de fureur.
On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une
belle réputation. Il se sert, ainsi que ses confrères du cor à cylindres que la
chapelle de Leipzig, à peu près seule parmi les chapelles du nord de
l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes de Dresde sont à
cylindres également; elles peuvent avantageusement tenir lieu de nos
cornets à pistons qu'on n'y connaît pas.
La bande militaire est très-bonne, les tambours mêmes sont musiciens;
mais les instruments à anches que j'ai entendus ne me paraissent pas
irréprochables; ils laissent à désirer pour la justesse, et le chef de musique
de ces régiments devrait bien demander à notre incomparable facteur
Adolphe Sax, quelques-unes de ses clarinettes.
Il n'y a pas d'ophicléïdes; la partie grave est tenue par des bassons russes,
des serpents et des tubas.
J'ai bien souvent songé à Weber en conduisant cet orchestre de Dresde
qu'il a dirigé pendant quelques années et qui était alors plus nombreux
qu'aujourd'hui.
Weber l'avait tellement exercé qu'il lui arrivait quelquefois, dans l'allégro
de l'ouverture du Freyschütz d'indiquer le mouvement des quatre premières

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mesures, laissant ensuite l'orchestre marcher tout seul jusqu'aux points
d'orgue de la fin. Les musiciens doivent être fiers, qui voient en pareille
occasion leur chef se croiser ainsi les bras.
Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai
passées dans cette ville si musicale, personne ne s'est avisé de me parler de
la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle était à Dresde? J'eusse été si
heureux de la connaître et de lui exprimer un peu de ma respectueuse
admiration pour le grand compositeur qui illustra son nom!... J'ai su trop
tard que j'avais manqué cette occasion précieuse et je dois au moins prier ici
madame Weber et ses enfants de ne pas douter des regrets que j'en ai
ressentis.
On m'a montré à Dresde quelques partitions du célèbre Hasse, dit le
Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des destinées de
cette chapelle. Je n'y ai rien trouvé, je l'avoue, de bien remarquable; un Te
Deum seulement, composé exprès pour une commémoration glorieuse de la
cour de Saxe, m'a paru pompeux et éclatant comme une sonnerie de grandes
cloches lancées à toute volée. Ce Te Deum, pour ceux qui se contentent en
pareil cas d'une puissante sonorité, devra paraître beau; quant à moi cette
qualité ne me semble pas suffisante. Ce que je voudrais connaître surtout,
mais connaître par une bonne représentation, ce sont quelques-uns des
nombreux opéras que Hasse écrivit pour les théâtres d'Italie, d'Allemagne et
d'Angleterre, et qui lui valurent son immense réputation. Pourquoi n'essaye-
t-on pas à Dresde d'en remonter au moins un? C'est une expérience curieuse
à faire; ce serait peut-être une résurrection. La vie de Hasse a dû être fort
incidentée; j'ai cherché inutilement à la connaître. Je n'ai rien trouvé à son
sujet que de vulgaires biographies, qui répétaient ce que je savais déjà, et ne
disaient mot de ce que j'aurais voulu apprendre. Il a tant voyagé, tant vécu
sous la zone torride et aux pôles, c'est-à-dire en Italie et en Angleterre! Il
doit y avoir un curieux roman dans ses relations avec le Vénitien Marcello,
dans ses amours avec la Faustina, qu'il épousa, et qui chantait les principaux
rôles de ses opéras; dans leurs disputes conjugales, guerre d'auteur à
cantatrice, où le maître était l'esclave, où la raison avait toujours tort. Peut-
être aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu vivre en diva
très-humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse épouse, bonne
musicienne, fidèle à son mari, fidèle à ses rôles, disant son chapelet et

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tricotant des bas quand elle n'avait rien à faire. Hasse écrivait, Faustina
chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup d'argent qu'ils ne dépensaient
pas. Cela s'est vu, cela se voit; si vous vous mariez, c'est ce que je vous
souhaite.
Quand je quittai Dresde pour retourner à Leipzig, Lipinski apprenant que
Mendelssohn montait pour le concert des pauvres, mon finale de Roméo et
Juliette, m'annonça son intention de venir l'entendre, si l'intendant voulait
lui accorder deux ou trois jours de congé. Je ne pris cette promesse que pour
un très-aimable compliment; mais jugez de mon chagrin, quand le jour du
concert, où par suite de l'incident que j'ai raconté dans ma précédente lettre,
le finale ne put être exécuté, je vis arriver Lipinski... Il avait fait trente-cinq
lieues pour entendre ce morceau!... Voilà un musicien qui aime la
musique!... Mais ce n'est pas vous, mon cher Ernst, que ce trait étonnera;
vous en feriez autant, j'en suis sûr; vous êtes un artiste!
Adieu, adieu.

À HENRI HEINE

sixième lettre

Brunswick.—Hambourg.

Il m'est arrivé toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de
Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'idée de régaler de ce récit un de mes
ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!... tandis, qu'à vous, mon cher
Heine, le tableau de cette fête harmonique fera peut-être de la peine. Les
immoralistes prétendent que dans tout ce qu'il nous arrive d'heureux il y a
quelque chose de désagréable pour nos meilleurs amis; mais je n'en crois
rien! C'est une calomnie infâme, et je puis jurer que des fortunes

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inattendues autant que brillantes, étant survenues à quelques-uns de mes
amis, cela ne m'a rien fait du tout!
Assez! n'entrons pas dans le champ épineux de l'ironie, où fleurissent
l'absinthe et l'euphorbe à l'ombre des orties arborescentes, où vipères et
crapauds sifflent et coassent, où l'eau des lacs bouillonne, où la terre
tremble, où le vent du soir brûle, où les nuages du couchant dardent des
éclairs silencieux! car à quoi bon se mordre la lèvre, dérober sous des
paupières mal closes de verdâtres prunelles, grincer tout doucement des
dents, présenter à son interlocuteur un siège armé d'un dard perfide ou
couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir dans l'âme quelque chose
d'amer, les riants souvenirs encombrent la pensée, quand on sent son cœur
plein de reconnaissance et de naïve joie, quand on voudrait avoir cent
renommées aux trompettes immenses pour dire à tout ce qui nous est cher:
je fus heureux un jour. C'est un petit mouvement de vanité puérile qui
m'avait porté à commencer ainsi; je cherchais sans m'en apercevoir, à vous
imiter, vous l'inimitable ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent
regretté dans notre conversation, de ne pouvoir vous obliger au style sérieux
ni arrêter le mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mêmes
où vous croyez le mieux faire pattes de velours, chat-tigre que vous êtes, leo
quærens quem devoret. Et pourtant que de sensibilité, que d'imagination
sans fiel, répandues dans vos œuvres! comme vous chantez quand il vous
plaît, dans le mode majeur! comme votre enthousiasme se précipite et coule
à pleins bords quand l'admiration vous saisit à l'improviste et que vous vous
oubliez! quelle tendresse infinie respire dans un des plis secrets de votre
cœur pour ce pays que vous avez tant raillé, pour cette terre féconde en
poëtes, pour la patrie des génies rêveurs, pour cette Allemagne enfin que
vous appelez votre vieille grand'mère et qui vous aime tant malgré tout!
Je l'ai bien vu à l'accent tristement attendri qu'elle a mis à me parler de
vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentré en vous
toutes ses affections. Ses fils aînés sont morts, ses grands fils, ses grands
hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en souriant son
méchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et romantiques dont elle
a bercé vos premiers ans, qui vous ont inspiré un sentiment pur et élevé de
l'art musical; et c'est quand vous l'avez quittée, c'est en courant le monde,
c'est après avoir souffert que vous êtes devenu impitoyable et railleur.

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Il vous serait aisé, je le sais, de faire une énorme caricature du récit que je
vais entreprendre de mon passage à Brunswick, et pourtant, voyez quelle
confiance j'ai dans votre amitié, ou comme la crainte de l'ironie s'en va, c'est
précisément à vous que je l'adresse:
.....Au moment de quitter Leipzig, je reçus une lettre de Meyerbeer
m'annonçant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper de mes
concerts. Le grand maître m'engageait à utiliser ce retard en allant à
Brunswick, où je trouverais, disait-il, un orchestre d'honneur. Je suivis ce
conseil, sans me douter cependant que j'aurais tant à me louer de l'avoir
suivi. Je ne connaissais personne à Brunswick, j'ignorais complètement et
les dispositions des artistes à mon égard, et le goût du public. Mais l'idée
seule que les frères Müller étaient à la tête de la chapelle, aurait suffi pour
me donner toute confiance, indépendamment de l'opinion si encourageante
de Meyerbeer. Je les avais entendus à leur dernier voyage à Paris, et je
regardais l'exécution des quatuors de Beethoven, par ces quatre virtuoses,
comme l'un des prodiges les plus extraordinaires de l'art moderne.
La famille Müller, en effet, représente l'idéal du quatuor de Beethoven,
comme la famille Bohrer l'idéal du trio. On n'a jamais encore, en aucun lieu
du monde, porté à ce point la perfection de l'ensemble, l'unité du sentiment,
la profondeur de l'expression, la pureté du style, la grandeur, la force, la
verve et la passion. Une telle interprétation de ces œuvres sublimes nous
donne, je le crois, l'idée la plus exacte de ce que pensait et sentait
Beethoven en les écrivant. C'est l'écho de l'inspiration créatrice! c'est le
contre-coup du génie!
Cette famille musicale des Müller est d'ailleurs plus nombreuse que je ne
croyais; j'ai compté sept artistes de ce nom, frères, fils et neveux, dans
l'orchestre de Brunswick. Georges Müller est maître de chapelle; son frère
aîné, Charles, n'est que premier maître de concert, mais on voit à la
déférence de chacun à l'écouter quand il fait une observation, qu'on respecte
en lui le chef du fameux quatuor. Le second concert-meister est M.
Freudenthal, violoniste et compositeur de mérite. J'avais prévenu Charles
Müller de mon arrivée; en descendant de voiture, à Brunswick, je fus
abordé par un très-aimable jeune homme, M. Zinkeisen, l'un des premiers
violons de l'orchestre, parlant français comme vous et moi, qui m'attendait à

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la poste pour me conduire chez le capell-meister, au débotté. Cette attention
et cet empressement me parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu
quelquefois à Paris et me reconnut, malgré l'état pitoyable où j'étais réduit
par le froid; car j'avais passé la nuit dans un coupé à peu près ouvert à tout
vent, pour éviter l'odeur et la fumée de six horribles pipes fonctionnant sans
relâche dans l'intérieur. J'admire les règlements de police établis en
Allemagne: il est défendu, sous peine d'amende, de fumer dans les rues ou
sur les places publiques, où cet aimable exercice ne peut incommoder
personne; mais si vous allez au café, on y fume; à table d'hôte, on y fume;
en poste, on y fume; partout, enfin, l'infernale pipe vous poursuit.—Vous
êtes Allemand, mon cher Heine, et vous ne fumez pas! ce n'est pas là,
croyez-moi, le moindre de vos mérites, la postérité ne vous en tiendra pas
compte, mais bien des contemporains et toutes les contemporaines vous en
sauront gré.
Charles Müller me reçut avec cet air sérieux et calme qui m'a quelquefois
effrayé en Allemagne, croyant y trouver l'indice de l'indifférence et de la
froideur; il n'y a pourtant pas à s'en méfier autant que de nos démonstrations
françaises, si pleines de sourires et de belles paroles, quand nous
accueillons un étranger à qui nous ne pensons plus cinq minutes après. Loin
de là: le concert-meister, après m'avoir demandé de quelle façon je voulais
composer mon orchestre, alla immédiatement s'entendre avec son frère pour
aviser aux moyens de réunir la masse d'instruments à cordes que j'avais
jugée nécessaire et faire un appel aux amateurs et aux artistes indépendants
de la chapelle ducale, et dignes de se réunir à elle. Dès le lendemain, ils
m'avaient formé un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de
l'Opéra de Paris et composé de musiciens non-seulement très-habiles, mais
encore animés d'un zèle et d'une ardeur incomparables. La question de la
harpe, de l'ophicléïde et du cor anglais se présenta de nouveau, comme elle
s'était présentée à Weimar, à Leipzig, à Dresde. (Je vous parle de tous ces
détails pour vous faire une réputation de musicien). L'un des membres de
l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, très-versé dans la littérature
musicale, s'était, depuis un an seulement appliqué à l'étude de la harpe et
redoutait fort, en conséquence, l'épreuve où l'allait mettre ma deuxième
symphonie. Il n'a d'ailleurs qu'une harpe ancienne, dont les pédales à
mouvement simple ne permettent pas l'exécution de tout ce qu'on écrit

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aujourd'hui pour cet instrument. Heureusement la partie de harpe d'Harold
est d'une extrême facilité, et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq à
six jours, qu'il en vint à son honneur..... à la répétition générale. Mais le soir
du concert, saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrêta court
dans l'introduction et laissa jouer seul Charles Müller qui exécutait la partie
d'alto principal.
Ce fut le seul accident que nous eûmes à regretter, accident dont au reste
le public ne s'aperçut point, et que M. Leibrock se reprochait encore
amèrement plusieurs jours après, malgré mes efforts pour le lui faire
oublier. Quant à l'ophicléïde, il n'y en avait d'aucune espèce dans
Brunswick; on me présenta successivement pour le remplacer, un bass-tuba
(magnifique instrument grave dont j'aurai à parler au sujet des bandes
militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne me paraissait pas
en posséder très-bien le mécanisme, il en ignorait même la véritable
étendue; puis un basson russe, que l'exécutant appelait un contre-basson.
J'eus beaucoup de peine à le désabuser sur la nature et le nom de son
instrument, dont le son sort tel qu'il est écrit et qui se joue avec une
embouchure comme l'ophicléïde; tandis que le contre-basson, instrument
transpositeur à anche, n'est autre qu'un grand basson qui reproduit presque
en entier la gamme du basson à l'octave inférieure. Quoi qu'il en soit, le
basson russe fut adopté pour tenir lieu tant bien que mal de l'ophicléïde. Il
n'y avait pas de cor anglais, on arrangea ses solos pour un hautbois, et nous
commençâmes les répétitions d'orchestre pendant que le chœur étudiait dans
une autre salle. Je dois dire ici que jamais jusqu'à ce jour, en France, en
Belgique, ni en Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes éminents à ce
point dévoués, attentifs et passionnés pour la tâche qu'ils avaient entreprise.
Après la première répétition, où ils avaient pu se faire une idée des
principales difficultés de mes symphonies, le mot d'ordre fut donné pour les
répétitions suivantes: on convint de me tromper sur l'heure à laquelle elles
étaient censées devoir commencer, et chaque matin (je ne l'ai su qu'après)
l'orchestre se réunissait une heure avant mon arrivée, pour étudier les traits
et les rhythmes les plus dangereux. Aussi allais-je d'étonnements en
étonnements en voyant les transformations rapides que l'exécution subissait
chaque jour, et l'assurance impétueuse avec laquelle la masse entière se
ruait sur des difficultés que mon orchestre de Paris, cette jeune garde de la

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grande armée, n'a longtemps abordées qu'avec de certaines précautions. Un
seul morceau inquiétait beaucoup Charles Müller, c'était le scherzo de
Roméo et Juliette (la reine Mab). Cédant aux sollicitations de M. Zinkeisen,
qui avait entendu ce scherzo à Paris, j'avais osé, pour la première fois
depuis mon arrivée en Allemagne, le placer dans le programme du concert.
«Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons à bout!» Il
ne présumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la reine Mab,
dans son char microscopique, conduite par l'insecte bourdonnant des nuits
d'été et lancée au triple galop de ses chevaux atomes, a pu montrer au public
de Brunswick sa vive espièglerie et les mille caprices de ses évolutions.
Mais vous comprendrez mon inquiétude à son sujet, vous, le poëte des fées
et des willis; vous, le frère naturel de ces gracieuses et malicieuses petites
créatures; vous savez trop de quel fil délié est tissue la gaze de leur voile, et
de quelle sérénité le ciel doit être pour que leur essaim diapré puisse se
jouer librement dans le pâle rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgré nos
craintes, l'orchestre, s'identifiant complètement avec la ravissante fantaisie
de Shakespeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si doux, que jamais, je
crois, la reine imperceptible n'a couru plus heureuse parmi de plus
silencieuses harmonies.
Dans le finale d'Harold, au contraire, dans cette furibonde orgie où
concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la rage, où
le rhythme paraît tantôt trébucher, tantôt courir avec furie, où des bouches
de cuivre semblent vomir des imprécations et répondre par le blasphème à
des voix suppliantes, où l'on rit, boit, frappe, brise, tue et viole, où l'on
s'amuse enfin; dans cette scène de brigands, l'orchestre était devenu un
véritable pandœmonium; il y avait quelque chose de surnaturel et
d'effrayant dans la frénésie de sa verve; tout chantait, bondissait, rugissait
avec un ordre et un accord diaboliques, violons, basses, trombones,
timbales et cymbales; pendant que l'alto solo, le rêveur Harold, fuyant
épouvanté, faisait encore entendre au loin quelques notes tremblantes de
son hymne du soir. Ah! quel roulement de cœur! quels frémissements
sauvages en conduisant alors cet étonnant orchestre, où je croyais trouver
plus ardents que jamais tous mes jeunes lions de Paris!!! Vous ne
connaissez rien de pareil, vous autres, poëtes, vous n'êtes jamais emportés
par de tels ouragans de vie! J'aurais voulu embrasser toute la chapelle à la

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fois, et je ne pouvais que m'écrier, en français il est vrai, mais l'accent
devait me faire comprendre: «Sublimes! je vous remercie, messieurs, et je
vous admire! Vous êtes des brigands parfaits!»
Les mêmes qualités violentes se firent remarquer dans l'exécution de
l'ouverture de Benvenuto et pourtant, dans le style opposé, l'introduction
d'Harold, la Marche des pèlerins et la Sérénade ne furent jamais rendues
avec plus de grandeur calme et de religieuse sérénité. Pour le morceau de
Roméo (la Fête chez Capulet) il rentre un peu par son caractère dans le
genre tourbillonnant; il fut donc aussi, selon notre expression parisienne,
véritablement enlevé.
Il fallait voir dans les haltes des répétitions, l'aspect enflammé de tous ces
visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante contre-basse), s'était
arraché la peau de l'index de la main droite au commencement du passage
pizzicato de l'orgie; mais sans songer à s'arrêter pour si peu et malgré le
sang qu'il répandait, il avait continué en se contentant de changer de doigt.
C'est ce qui s'appelle en termes militaires ne pas bouder au feu.
Pendant que nous nous livrions à ces délassements, le chœur, de son côté,
étudiait à grand'peine aussi, mais avec des résultats différents, les fragments
de mon Requiem. L'Offertoire et le Quærens me avaient fini par marcher;
pour le Sanctus, dont le solo devait être chanté par Schmetzer, le premier
ténor du théâtre, excellent musicien, il y avait un obstacle insurmontable.
L'andante de ce morceau, écrit à trois voix de femmes, présente quelques
modulations en harmoniques que les choristes de Dresde avaient fort bien
comprises, mais qui dépassent, à ce qu'il paraît, l'intelligence musicale de
celles de Brunswick. En conséquence, après avoir inutilement essayé
pendant trois jours d'en saisir le sens et les intonations, ces pauvres
désespérées m'envoyèrent une députation pour me conjurer de ne pas les
exposer à un affront en public et obtenir que le terrible Sanctus fût rayé de
l'affiche. Je dus y consentir, mais avec regret, surtout à cause de Schmetzer,
dont le ténor très-haut convient parfaitement à cet hymne séraphique, et qui
se faisait en outre un plaisir de le chanter.
Maintenant tout est prêt, et malgré les terreurs de Ch. Müller au sujet du
scherzo, qu'il voudrait répéter encore, nous allons au concert étudier les
impressions qui vont naître de cette musique. Il faut vous dire auparavant

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que, d'après le conseil du maître de chapelle, j'avais invité aux répétitions
une vingtaine de personnes formant la tête de colonne des amateurs de
Brunswick. Or, c'était chaque jour une réclame vivante qui, en se répandant
par la ville excitait au plus haut degré la curiosité du public; de là l'intérêt
singulier que les gens du peuple même prenaient aux préparatifs du concert
et les questions qu'ils adressaient aux exécutants et aux auditeurs
privilégiés:—«Que s'est-il passé à la répétition de ce matin?... Est-il
content?... Il est donc Français?... Mais les Français ne composent pourtant
que des opéras comiques?... Les choristes le trouvent bien méchant!... Il a
dit que les femmes chantaient comme des danseuses!... Il savait donc que
les soprani du chœur sortent du corps de ballet?... Est-il vrai qu'au milieu
d'un morceau il a salué les trombones?... Le garçon d'orchestre assure qu'à
la répétition d'hier, il a bu deux bouteilles d'eau, une bouteille de vin blanc
et trois verres d'eau-de-vie? Pourquoi donc, dit-il si souvent au concert-
meister: César! César! (c'est ça, c'est ça!), etc.»
Tant il y a que longtemps avant l'heure fixée le théâtre était plein jusqu'aux
combles d'une foule impatiente et prévenue déjà en ma faveur. Maintenant,
mon cher Heine, retirez tout à fait vos griffes, car c'est ici que vous pourriez
céder à la tentation de me les faire sentir. L'heure arrivée, l'orchestre étant
en place, j'entre en scène; et traversant les rangs des violons, je m'approche
du pupitre-chef. Jugez de mon effroi en le voyant entouré du haut en bas
d'une grande girandole de feuillage. «Ce sont les musiciens, me dis-je, qui
m'auront compromis. Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours
avant de l'avoir mis à terre! et si le public n'est pas de leur avis, me voilà
dans de beaux draps! Cette manifestation suffirait à perdre un artiste à
Paris.» Pourtant de grandes acclamations accueillent l'ouverture; on fait
répéter la Marche des pèlerins; l'Orgie enfièvre toute la salle; l'Offertoire
avec son chœur sur deux notes le Quærens me paraissent toucher beaucoup
les âmes religieuses; Ch. Müller se fait applaudir dans la romance de
violon; la Reine Mab cause une surprise extrême; un lied avec orchestre est
redemandé, et la Fête chez Capulet termine chaleureusement la soirée. À
peine le dernier accord était-il frappé, qu'un bruit terrible ébranla toute la
salle: le public en masse criait, au parterre, dans les loges, partout; les
trompettes, cors et trombones à l'orchestre, sonnaient qui dans un ton, qui
dans un autre, de discordantes fanfares accompagnées de tous les fracas

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possibles par les archets sur le bois des violons et des basses, et par les
instruments à percussion.
Il y a un nom dans la langue allemande pour désigner cette singulière
manière d'applaudir. En l'entendant à l'improviste, ma première impression
fut de la colère et de l'horreur; on me gâtait ainsi l'effet musical que je
venais d'éprouver, et j'en voulais presque aux artistes de me témoigner leur
satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen de n'être pas profondément
ému de leur hommage, quand le maître de chapelle Georges Müller,
s'avançant chargé de fleurs, me dit en français:
«—Permettez-moi, monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom de la
chapelle ducale, et souffrez que je les dépose sur vos partitions!»
À ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de recommencer ses
fanfares... le bâton me tomba des mains, je ne savais plus où j'en étais.
Riez donc un peu, voyons, ne vous gênez pas. Cela vous fera du bien et ne
peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous en coûterait
trop d'entendre, sans m'égratigner, mon dithyrambe jusqu'au bout... Allons,
vous n'êtes pas trop méchant aujourd'hui; je continue.
À peine sorti du théâtre suant et fumant, comme si je venais d'être trempé
dans le Styx, étourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au milieu de tous
ces féliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent cinquante couverts,
commandé à mon hôtel, m'était offert par une société d'amateurs et
d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux applaudissements, nouvelles
acclamations à mon arrivée; les toasts, les discours français et allemands se
succèdent; je réplique de mon mieux à ceux que je comprends, et, à chaque
santé portée, cent cinquante voix répondent par un hourra en chœur du plus
bel effet. Les basses les premières commencent sur la note ré, les ténors
entrent sur le la, et les dames, entonnant ensuite le fa dièse, établissent
l'accord de ré majeur, bientôt après suivi des quatre accords de sous-
dominante, tonique, dominante et tonique, dont l'enchaînement forme ainsi
cadence plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie,
dans son mouvement large, éclate avec pompe et majesté; c'est très-beau:
ceci au moins est vraiment digne d'un peuple musical.

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Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naïf et
primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations
bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrêmement
heureux. Ce bonheur-là sans doute n'approche pas, pour le compositeur, de
celui de diriger un magnifique orchestre exécutant avec inspiration une de
ses œuvres chéries; mais l'un va bien avec l'autre, et après un tel concert,
une veillée pareille ne gâte rien. Je suis très-redevable, vous le voyez, aux
artistes et aux amateurs de Brunswick; je dois beaucoup aussi à son premier
critique musical M. Robert Griepenkerl, qui, dans une brochure savante
écrite à mon sujet, a engagé une véhémente polémique avec une gazette de
Leipzig et donné une idée juste, je crois, de la force et de la direction du
courant musical qui m'entraîne.
Donnez-moi donc la main, et chantons un grand hourra pour Brunswick
sur ses accords favoris:
Moderato

vivent les villes artistes!
J'en suis fâché, mon cher poëte, mais vous voilà compromis comme
musicien.
C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette cité
désolée comme l'antique Pompéia, mais qui renaît puissante de ses cendres
et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'à m'en louer
aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales; sociétés de chant,
sociétés philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre du théâtre a été
réduit, par économie, à des proportions ultra-mesquines, il est vrai; mais
j'avais fait d'avance mes conditions avec le directeur, et on me présenta un
orchestre tout à fait beau sous les rapports du nombre et du talent des

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artistes, grâce à un riche supplément d'instruments à cordes et au congé que
j'obtins pour deux ou trois invalides presque centenaires, à qui le théâtre est
attaché. Chose étrange, que je signale tout de suite, il y a à Hambourg un
excellent harpiste, armé d'un très-bon instrument! je commençais à
désespérer de revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouvé aussi un
vigoureux ophicléïde, mais il a fallu se passer du cor anglais.
La première flûte (Cantal) et le premier violon (Lindenau), sont deux
virtuoses de première force. Le maître de chapelle (Krebs) remplit ses
fonctions avec talent et avec une sévérité que j'aime à trouver chez les chefs
d'orchestre. Il m'a très-amicalement assisté pendant nos longues répétitions.
La troupe chantante du théâtre était, à l'époque de mon passage, assez bien
composée; elle possédait trois artistes de mérite; un ténor doué, sinon d'une
voix exceptionnelle, au moins de goût et de méthode; un soprano agile,
mademoiselle.... mademoiselle... Ma foi, j'ai oublié son nom (cette jeune
divinité m'aurait fait l'honneur de chanter à mon concert si j'eusse été plus
connu.—Hosanna in excelsis!) et enfin Reichel, la formidable basse qui,
avec un volume de voix énorme et un timbre magnifique, possède une
étendue de deux octaves et demie! Reichel est de plus un homme superbe, il
représente à merveille les personnages tels que Zarastro, Moïse et Bertram.
Madame Cornet, femme du directeur musicienne achevée et dont le
soprano, d'une grande étendue, a dû avoir un éclat peu commun, n'était
point engagée; elle figurait dans quelques représentations seulement où sa
présence était nécessaire. Je l'ai applaudie dans la Reine de la nuit de la
Flûte enchantée, rôle difficile, écrit dans le registre suraigu que très-peu de
cantatrices possèdent.
Le chœur, assez faible et peu nombreux, se tira bien, cependant, des
morceaux que je lui avais confiés.
La salle de l'Opéra de Hambourg est très-vaste; j'en redoutais les
dimensions, l'ayant trouvée vide trois fois aux représentations de la Flûte
enchantée, de Moïse et de Linda di Chamouni. Aussi éprouvai-je une
agréable surprise en la voyant pleine le jour où je me présentai devant le
public hambourgeois.
Une exécution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et très-chaud
firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donnés en Allemagne. Harold

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et la cantate du Cinq mai, chantée avec un profond sentiment par Reichel,
en eurent les honneurs. Après ce morceau, deux musiciens voisins de mon
pupitre m'adressèrent à voix basse, en français, ces simples paroles qui me
touchèrent beaucoup:
«Ah! monsieur! notre respect! notre respect!...» Ils n'en savaient pas dire
davantage. En somme l'orchestre de Hambourg est resté fort de mes amis,
ce dont je ne suis pas médiocrement fier, je vous jure. Krebs seul a mis dans
son suffrage une singulière réticence; «Mon cher, me disait-il, dans
quelques années votre musique fera le tour de l'Allemagne; elle y deviendra
populaire, et ce sera un grand malheur! Quelles imitations elle amènera!
quel style! quelles folies! il vaudrait mieux pour l'art que vous ne fussiez
jamais né!»
Espérons pourtant que ces pauvres symphonies ne sont pas aussi
contagieuses qu'il veut bien le dire, et qu'il n'en sortira jamais ni fièvre
jaune ni choléra-morbus.
Maintenant, Heine, Henri Heine, célèbre banquier d'idées, neveu de M.
Salomon Heine, l'auteur de tant de précieux poëmes en lingots, je n'ai plus
rien à vous dire, et je vous... salue.

À MLLE LOUISE BERTIN

septième lettre

Berlin.

Je dois tout d'abord implorer votre indulgence, mademoiselle, pour la
lettre que je prends la liberté de vous écrire; j'ai trop lieu de craindre de la
disposition d'esprit où je suis. Un accès de philosophie noire m'a saisi
depuis quelques jours, et Dieu sait à quelles idées sombres, à quels
jugements saugrenus, à quels étranges récits il va infailliblement me

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porter... s'il continue. Vous ne savez peut-être pas encore bien exactement ce
que c'est que la philosophie noire?... C'est le contraire de la magie blanche,
ni plus ni moins.
Par la magie blanche, on arrive à deviner que Victor Hugo est un grand
poëte; que Beethoven était un grand musicien; que vous êtes à la fois
musicienne et poëte; que Janin est un homme d'esprit; que si un bel opéra
bien exécuté tombe, le public n'y a rien compris; que s'il réussit, le public
n'y a pas compris davantage, que le beau est rare; que le rare n'est pas
toujours beau; que la raison du plus fort est la meilleure; qu'Abd-el-Kader a
tort, O'Connell aussi; que décidément les Arabes ne sont pas des Français:
que l'agitation pacifique est une bêtise; et autres propositions aussi
embrouillées.
Par la philosophie noire on en vient à douter, à s'étonner de tout; à voir à
l'envers les images gracieuses et dans leur vrai sens les objets hideux; on
murmure sans cesse, on blasphème la vie, on maudit la mort; on s'indigne
comme Hamlet que la cendre de César puisse servir à calfeutrer un mur; on
s'indignerait bien davantage si la cendre des misérables était seule propre à
cet ignoble emploi; on plaint le pauvre Yorick de ne pouvoir même rire de la
sotte grimace qu'il fait après quinze ans passés sous terre, et l'on rejette sa
tête avec horreur et dégoût; ou bien on l'emporte, on la scie, on en fait une
coupe et le pauvre Yorick, qui ne peut plus boire, sert à étancher la soif des
amateurs de vin du Rhin, qui se moquent de lui.
Ainsi, dans votre solitude des Roches, où vous vous abandonnez
paisiblement au cours de vos pensées, je n'éprouverais, moi, à cette heure de
philosophie noire[95], qu'un mécontentement et un ennui mortels. Si vous me
faisiez admirer un beau coucher du soleil, je serais capable de lui préférer
l'éclairage au gaz de l'avenue des Champs-Élysées; si vous me montriez sur
le lac vos cygnes et leurs formes élégantes, je vous dirais: Le cygne est un
sot animal, il ne songe qu'à barboter et à manger, il n'a de chant qu'un râle
stupide et affreux; si, vous mettant au piano, vous vouliez me faire entendre
quelques pages de vos auteurs favoris, Mozart et Cimarosa[96], je vous
interromprais peut-être avec humeur, trouvant qu'il est bientôt temps d'en
finir avec cette admiration pour Mozart, dont les opéras se ressemblent tous,
et dont le beau sang-froid fatigue et impatiente!... Quant à Cimarosa,

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j'enverrais au diable son éternel et unique Mariage secret, presque aussi
ennuyeux que le Mariage de Figaro, sans être à beaucoup près aussi
musical; je vous prouverais que le comique de cet ouvrage réside seulement
dans les pasquinades des acteurs; que l'invention mélodique en est assez
bornée; que la cadence parfaite, revenant à chaque instant, forme à elle
seule près des deux tiers de la partition; enfin, que c'est un opéra bon pour
le carnaval et les jours de foire. Si, choisissant un exemple du style opposé,
vous aviez recours à quelque œuvre de Sébastien Bach, je serais capable de
prendre la fuite devant ses fugues et de vous laisser seule avec sa Passion.
Voyez les conséquences de cette terrible maladie!... On n'a plus, quand
elle vous possède, ni politesse, ni savoir-vivre, ni prudence, ni politique, ni
rouerie, ni bon sens; on dit toutes sortes d'énormités, et qui pis est, on pense
ce qu'on dit, on se compromet, on perd la tête.
Foin de la philosophie noire! l'accès est passé; je suis assez sage
maintenant pour vous parler raisonnablement; et voici, mademoiselle, ce
que j'ai vu et entendu à Berlin; je dirai plus tard ce que j'y ai fait entendre.
Je commence par le théâtre lyrique; à tout seigneur tout honneur!
Feu la salle de l'Opéra allemand, si rapidement détruite, il y a trois mois à
peine, par un incendie, était assez sombre et malpropre, mais très-sonore et
bien disposée pour l'effet musical. L'orchestre n'y occupait pas, comme à
Paris, une place si avancée dans les rangs des auditeurs; il s'étendait
beaucoup plus à droite et à gauche, et les instruments violents, tels que les
trombones, trompettes, timbales et la grosse caisse, un peu abrités par les
premières loges, perdaient ainsi de leur excessif retentissement. La masse
instrumentale, l'une des meilleures que j'aie entendues, est ainsi composée
aux jours des grandes représentations: quatorze premiers, quatorze seconds
violons, huit altos, dix violoncelles, huit contre-basses, quatre flûtes, quatre
hautbois, quatre clarinettes, quatre bassons, quatre cors, quatre trompettes,
quatre trombones, un timbalier, une grosse caisse, une paire de cymbales et
deux harpes.
Les instruments à archet sont presque tous excellents; il faut signaler à
leur tête les frères Ganz (premier violon et premier violoncelle d'un grand
mérite) et l'habile violoniste Ries. Les instruments à vent, de bois, sont

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aussi fort bons, et, vous le voyez, en nombre double de celui que nous
avons à l'Opéra de Paris. Cette combinaison est très-avantageuse: elle
permet de faire entrer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes et deux
bassons ripienni dans le fortissimo, et adoucit singulièrement alors l'âpreté
des instruments de cuivre qui, sans cela, dominent toujours trop. Les cors
sont d'une belle force et tous à cylindres, au grand regret de Meyerbeer, qui
a conservé l'opinion que j'avais, il y a peu de temps encore, au sujet de ce
mécanisme nouveau. Plusieurs compositeurs se montrent hostiles au cor à
cylindres, parce qu'ils croient que son timbre n'est plus le même que celui
du cor simple. J'ai fait plusieurs fois l'expérience, et en écoutant les notes
ouvertes d'un cor simple et celles d'un cor chromatique ou à cylindres
alternativement, j'avoue qu'il m'a été impossible de découvrir entre les deux
la moindre différence de timbre ou de sonorité. On a fait en outre au
nouveau cor une objection fondée en apparence, mais qu'il est facile de
détruire cependant. Depuis l'introduction, dans les orchestres, de cet
instrument (selon moi perfectionné), certains cornistes, employant les
cylindres pour jouer des parties de cor ordinaire, trouvent plus commode de
produire en sons ouverts, par ce mécanisme, les notes bouchées, écrites
avec intention par l'auteur. Ceci est en effet un abus très-grave, mais il doit
être imputé aux exécutants et non point à l'instrument. Loin de là, puisque le
cor à cylindres, entre les mains d'un artiste habile, peut rendre non-
seulement tous les sons bouchés du cor ordinaire, mais même la gamme
entière sans employer une seule note ouverte. Il faut seulement conclure de
tout ceci que les cornistes doivent savoir se servir de la main dans le
pavillon, comme si le mécanisme des cylindres n'existait pas et que les
compositeurs devront dorénavant indiquer dans leurs partitions, par un
signe quelconque, celles des notes des parties de cor qui doivent être faites
bouchées, l'exécutant ne devant alors produire ouvertes que celles qui ne
portent aucune indication.
Le même préjugé a combattu pendant quelque temps l'emploi des
trompettes à cylindres aujourd'hui général en Allemagne, mais avec moins
de force cependant qu'il n'en avait apporté à combattre les nouveaux cors.
La question des sons bouchés, dont aucun compositeur ne faisait usage sur
les trompettes, se trouvait naturellement écartée. On s'est borné à dire que le
son de la trompette perdait, par le mécanisme des cylindres, beaucoup de

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son éclat; ce qui n'est pas, du moins pour mon oreille. Or, s'il faut une
oreille plus fine que la mienne pour percevoir une différence entre les deux
instruments, ou conviendra, j'espère, que l'inconvénient résultant de cette
différence pour la trompette à cylindres n'est pas comparable à l'avantage
que ce mécanisme lui donne de pouvoir parcourir, sans difficulté et sans la
moindre inégalité de sons, toute une échelle chromatique de deux octaves et
demie d'étendue. Je ne puis donc qu'applaudir à l'abandon à peu près
complet où les trompettes simples sont aujourd'hui tombées en Allemagne.
Nous n'avons presque point encore en France de trompettes chromatiques
(ou à cylindres); la popularité incroyable du cornet à pistons leur a fait une
concurrence victorieuse jusqu'à ce jour, mais injuste, à mon avis: le timbre
du cornet étant fort loin d'avoir la noblesse et le brillant de celui de la
trompette. Ce ne sont pas, en tout cas, les instruments qui nous manquent;
Adolphe Sax fait à cette heure des trompettes à cylindres, grandes et petites,
dans tous les tons possibles, usités et inusités, dont l'excellente sonorité et la
perfection sont incontestables. Croirait-on que ce jeune et ingénieux artiste
a mille peines à se faire jour et à se maintenir à Paris? On renouvelle contre
lui des persécutions dignes du moyen âge et qui rappellent exactement les
faits et gestes des ennemis de Benvenuto, le ciseleur florentin. On lui enlève
ses ouvriers, on lui dérobe ses plans, on l'accuse de folie, on lui intente des
procès; avec un peu plus d'audace on l'assassinerait. Telle est la haine que
les inventeurs excitent toujours parmi ceux de leurs rivaux qui n'inventent
rien. Heureusement la protection et l'amitié dont M. le général de Rumigny
a constamment honoré l'habile facteur, l'ont aidé à soutenir jusqu'à présent
cette misérable lutte; mais suffiront-elles longtemps?... C'est au ministre de
la guerre qu'il appartiendrait de mettre un homme aussi utile et d'une
spécialité si rare dans la position dont il est digne par son talent, par sa
persévérance et par ses efforts. Nos bandes de musique militaire n'ont point
encore de trompettes à cylindres, ni de bass-tubas (le plus puissant des
instruments graves). Une fabrication de ces instruments va devenir
inévitable pour mettre les orchestres militaires français au niveau de ceux
que possèdent la Prusse et l'Autriche; une commande de trois cents
trompettes et de cent bass-tubas, adressée à Ad. Sax par le ministère, le
sauverait.

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Berlin est la seule des villes d'Allemagne (que j'ai visitées) où l'on trouve
le grand trombone basse (en si bémol). Nous n'en possédons point encore à
Paris, les exécutants se refusant à la pratique d'un instrument qui leur
fatigue la poitrine. Les poumons prussiens sont apparemment plus robustes
que les nôtres. L'orchestre de l'Opéra de Berlin possède deux de ces
instruments, dont la sonorité est telle qu'elle écrase et fait disparaître
complètement le son des autres trombones, alto et ténor, exécutant les
parties hautes. Le timbre rude et prédominant d'un trombone basse suffirait
à rompre l'équilibre et à détruire l'harmonie des trois parties de trombones
qu'écrivent partout aujourd'hui les compositeurs. Or, à l'Opéra de Berlin, il
n'y a point d'ophicléïde, et au lieu de le remplacer par un bass-tuba dans les
opéras venus de France et qui contiennent presque tous une partie
d'ophicléïde, on a imaginé de faire jouer cette partie par un deuxième
trombone basse. Il en résulte que la partie d'ophicléïde, écrite souvent à
l'octave inférieure du troisième trombone, étant ainsi exécutée, l'union de
ces deux terribles instruments produit un effet désastreux. On n'entend plus
que le son grave des instruments de cuivre; c'est tout au plus si la voix des
trompettes peut surnager encore. Dans mes concerts, où je n'avais pourtant
employé (pour les symphonies) qu'un trombone basse, je fus obligé,
remarquant qu'on l'entendait seul, de prier l'artiste qui le jouait de rester
assis, de manière que le pavillon de l'instrument fût tourné contre le pupitre,
qui lui servait en quelque sorte de sourdine, pendant que les trombones,
ténor et alto, au contraire, jouaient debout, leur pavillon passant en
conséquence par dessus la planchette du pupitre. Alors, seulement, on put
entendre les trois parties. Ces observations réitérées, faites à Berlin m'ont
conduit à penser que la meilleure manière de grouper les trombones dans
les théâtres, est, après tout, celle qu'on a adoptée à l'Opéra de Paris, et qui
consiste à employer ensemble trois trombones ténors. Le timbre du petit
trombone (l'alto) est grêle, et ses notes hautes ne présentent que peu
d'utilité. Je voterais donc aussi pour son exclusion dans les théâtres, et ne
désirerais la présence d'un trombone basse que si l'on écrivait à quatre
parties, et avec trois ténors capables de lui résister.
Si je ne parle pas d'or, au moins parlé-je beaucoup de cuivre; cependant je
suis sûr, mademoiselle, que ces détails d'instrumentation vous intéresseront
beaucoup plus que mes tirades misanthropiques et mes histoires de têtes de

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mort. Vous êtes mélodiste, harmoniste, et fort peu versée, du moins que je
sache, en ostéologie. Ainsi donc, je continue l'examen des forces musicales
de l'Opéra de Berlin.
Le timbalier est bon musicien, mais il n'a pas beaucoup d'agilité dans les
poignets; ses roulements ne sont pas assez serrés. D'ailleurs, ses timbales
sont trop petites, elles ont peu de son, et il ne connaît qu'une seule espèce de
baguettes d'un effet médiocre et tenant le milieu entre nos baguettes à tête
de peau et celles à tête d'éponge. On est à cet égard, dans toute l'Allemagne,
fort en arrière de la France. Sous le rapport même de l'exécution, et en
exceptant Wiprecht, le chef des corps d'harmonie militaire de Berlin, qui
joue des timbales comme un tonnerre, je n'ai pas trouvé un artiste qu'on
puisse comparer, pour la précision, la rapidité du roulement et la finesse des
nuances, à Poussard, l'excellent timbalier de l'Opéra. Faut-il vous parler des
cymbales? Oui, et pour vous dire seulement qu'une paire de cymbales
intactes, c'est-à-dire qui ne sont ni fêlées ni écornées, qui sont entières
enfin, est chose fort rare, et que je n'ai trouvée ni à Weimar, ni à Leipzig, ni
à Dresde, ni à Hambourg, ni à Berlin. C'était toujours pour moi un sujet de
très-grande colère, et il m'est arrivé de faire attendre l'orchestre une demi-
heure et de ne vouloir pas commencer une répétition avant qu'on m'eût
apporté deux cymbales bien neuves, bien frémissantes, bien turques comme
je les voulais, pour montrer au maître de chapelle si j'avais tort de trouver
ridicules et détestables les fragments de plats cassés qu'on me présenterait
sous ce nom. En général, il faut reconnaître l'infériorité choquante où
certaines parties de l'orchestre ont été maintenues en Allemagne jusqu'à
présent. On ne semble pas se douter du parti qu'on en peut tirer et qu'on en
tire effectivement ailleurs. Les instruments ne valent rien, et les exécutants
sont loin d'en connaître toutes les ressources. Telles sont les timbales, les
cymbales, la grosse caisse même; tels sont encore le cor anglais,
l'ophicléïde et la harpe. Mais ce défaut tient évidemment à la manière
d'écrire des compositeurs, qui n'ayant jamais rien demandé d'important à
ces instruments, sont cause que leurs successeurs, qui écrivent d'une autre
façon, n'en peuvent presque rien obtenir.
Mais de combien les Allemands, en revanche, nous sont supérieurs pour
les instruments de cuivre en général et les trompettes en particulier! Nous
n'en avons pas d'idée. Leurs clarinettes aussi valent mieux que les nôtres: il

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n'en est pas de même pour les hautbois; il y a je crois, à cet égard, égalité de
mérite entre les deux écoles; quant aux flûtes, nous les surpassons; on ne
joue nulle part de la flûte comme à Paris. Leurs contre-basses sont plus
fortes que les contre-basses françaises, leurs violoncelles, leurs altos et leurs
violons ont de grandes qualités; on ne saurait pourtant, sans injustice, les
mettre au niveau de notre jeune école d'instruments à archet. Les violons,
les altos et les violoncelles de l'orchestre du Conservatoire à Paris n'ont
point de rivaux. J'ai prouvé surabondamment, ce me semble, la rareté des
bonnes harpes en Allemagne; celles de Berlin ne font point exception à la
règle générale, et on aurait grand besoin dans cette capitale de quelques
élèves de Parish-Alvars. Ce magnifique orchestre, dont les qualités de
précision d'ensemble, de force et de délicatesse sont éminentes, est placé
sous la direction de Meyerbeer, directeur général de la musique du roi de
Prusse. C'est Meyerbeer (je crois que vous le connaissez!!!...): de Hennig
(premier maître de chapelle) homme habile, dont le talent est en grande
estime auprès des artistes; et de Taubert (deuxième maître de chapelle)
pianiste et compositeur brillant. J'ai entendu (exécuté par lui et les frères
Ganz) un trio de piano de sa composition, d'une facture excellente, d'un
style neuf et plein de verve. Taubert vient d'écrire et de faire entendre avec
succès, les chœurs de la tragédie grecque Médée récemment mise en scène à
Berlin.
MM. Ganz et Ries se partagent le titre et les fonctions de maître de
concert.
Montons sur la scène maintenant.
Le chœur, au jour des représentations ordinaires, se compose de soixante
voix seulement; mais lorsqu'on exécute les grands opéras en présence du
roi, la force du chœur est alors doublée, et soixante autres choristes externes
sont adjoints à ceux du théâtre. Toutes ces voix sont excellentes, fraîches,
vibrantes. La plupart des choristes, hommes, femmes et enfants, sont
musiciens, moins habiles lecteurs cependant que ceux de l'Opéra de Paris,
mais beaucoup plus qu'eux exercés à l'art du chant, et plus attentifs et plus
soigneux, et mieux payés. C'est le plus beau chœur de théâtre que j'aie
encore rencontré. Il a pour directeur Elssler, frère de la célèbre danseuse.
Cet intelligent et patient artiste pourrait s'épargner beaucoup de peine et

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faire plus rapidement avancer les études des chœurs, si au lieu d'exercer les
cent vingt voix toutes à la fois dans la même salle, il les divisait
préliminairement en trois groupes (les soprani et contralti, les ténors, les
basses), étudiant isolément, en même temps, dans trois salles séparées, sous
la direction de trois sous-chefs choisis et surveillés par lui. Cette méthode
analytique, qu'on ne veut pas absolument admettre dans les théâtres, pour de
misérables raisons d'économie et d'habitude routinière, est la seule
cependant qui puisse permettre d'étudier à fond chaque partie d'un chœur, et
d'en obtenir l'exécution soignée et bien nuancée; je l'ai dit ailleurs, je ne me
lasserai pas de le répéter.
Les chanteurs-acteurs du théâtre de Berlin n'occupent pas dans la
hiérarchie des virtuoses, une place aussi élevée que celle où le chœur et
l'orchestre sont parvenus, chacun dans sa spécialité, parmi les masses
musicales de l'Europe. Cette troupe contient cependant des talents
remarquables, parmi lesquels il faut citer:
Mademoiselle Marx, soprano expressif et très-sympathique, dont les
cordes extrêmes dans le grave et l'aigu, commencent déjà malheureusement
à s'altérer un peu; Mademoiselle Tutchek, soprano flexible, d'un timbre
assez pur et agile;
Mademoiselle Hähnel, contralto bien caracterisé;
Bœticher, excellente basse, d'une grande étendue et d'un beau timbre;
chanteur habile, bel acteur, musicien et lecteur consommé;
Zsische, basse chantante, d'un vrai talent, dont la voix et la méthode
semblent briller au concert plus encore qu'au théâtre.
Mantius, premier ténor; sa voix manque un peu de souplesse et n'est pas
très-étendue;
Madame Schrœder-Devrient, engagée depuis quelques mois seulement:
soprano usé dans le haut, peu flexible, éclatant et dramatique cependant.
Madame Devrient chante maintenant trop bas toutes les fois qu'elle ne peut
pousser la note avec force. Ses ornements sont de très-mauvais goût, et elle
entremêle son chant de phrases et d'interjections parlées, comme font nos
acteurs de vaudeville dans leurs couplets, d'un effet exécrable. Cette école

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de chant est la plus antimusicale et la plus triviale qu'on puisse signaler aux
débutants pour qu'ils se gardent de l'imiter.
Pischek, l'excellent baryton dont j'ai parlé à propos de Francfort, vient
aussi, dit-on, d'être engagé par M. Meyerbeer. C'est une acquisition
précieuse, dont il faut féliciter la direction du théâtre de Berlin.
Voilà, mademoiselle, tout ce que je sais des ressources que possède la
musique dramatique dans la capitale de la Prusse. Je n'ai pas entendu une
seule représentation du théâtre italien, je m'abstiendrai donc de vous en
parler.
Dans une prochaine lettre et avant de m'occuper du récit de mes concerts,
j'aurai à rassembler mes souvenirs sur les représentations des Huguenots et
d'Armide auxquelles j'ai assisté, sur l'Académie de chant et sur les bandes
militaires, institutions d'un caractère essentiellement opposé, mais d'une
valeur immense, et dont la splendeur comparée à ce que nous possédons en
ce genre, doit profondément humilier notre amour-propre national.

À M. HABENECK

huitième lettre

Berlin.

Je faisais dernièrement à mademoiselle Louise Bertin, dont vous
connaissez la science musicale et le sérieux amour de l'art, l'énumération
des richesses vocales et instrumentales du grand Opéra de Berlin. J'aurais à
parler à présent de l'Académie de chant et des corps de musique militaire,
mais puisque vous tenez à savoir avant tout ce que je pense des
représentations auxquelles j'ai assisté, j'intervertis l'ordre de mon récit, pour
vous dire comment j'ai vu fonctionner les artistes prussiens dans les opéras
de Meyerbeer, de Gluck, de Mozart et de Weber.

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Il y a malheureusement à Berlin, comme à Paris, comme partout, certains
jours où il semble que, par suite d'une convention tacite, existant entre les
artistes et le public, il soit permis de négliger plus ou moins l'exécution. On
voit alors bien des places vides dans la salle et bien des pupitres inoccupés
dans l'orchestre. Les chefs d'emploi, ces soirs-là, dînent en ville, ils donnent
des bals; ils sont à la chasse, etc. Les musiciens sommeillent, tout en jouant
les notes de leur partie; quelques-uns même ne jouent pas du tout: ils
dorment, ils lisent, ils dessinent des caricatures, ils font de mauvaises
plaisanteries à leurs voisins, ils jasent assez haut; je n'ai pas besoin de vous
dire tout ce qui se pratique à l'orchestre en pareil cas...
Quant aux acteurs, ils sont trop en évidence pour se permettre de telles
libertés (cela leur arrive quelquefois cependant), mais les choristes s'en
donnent à cœur-joie. Ils entrent en scène les uns après les autres, par
groupes incomplets; plusieurs d'entre eux, arrivés tard au théâtre, ne sont
pas encore habillés, quelques-uns, ayant fait dans la journée un service
fatigant dans les églises, se présentent exténués et avec l'intention bien
arrêtée de ne pas donner un son. Tout le monde se met à son aise; on
transpose à l'octave basse les notes hautes, ou bien on les laisse échapper
tant bien que mal à demi-voix; il n'y a plus de nuances; le mezzo forte est
adopté pour toute la soirée, on ne regarde pas le bâton de mesure, il en
résulte trois ou quatre fausses entrées et autant de phrases disloquées; mais
qu'importe! Le public s'aperçoit-il de cela? Le directeur n'en sait rien, et si
l'auteur se plaint, on lui rit au nez et on le traite d'intrigant. Ces dames
surtout ont de charmantes distractions. Ce ne sont que sourires et
correspondances télégraphiques, échangés soit avec les musiciens de
l'orchestre, soit avec les habitués du balcon. Elles sont allées le matin au
baptême de l'enfant de mademoiselle ***, une de leurs camarades; on en a
rapporté des dragées qu'on mange en scène, en riant de la mine grotesque
du parrain, de la coquetterie de la marraine, de la figure réjouie du curé.
Tout en causant on distribue quelques taloches aux enfants de chœur qui
s'émancipent:
«—Veux-tu finir, polisson, ou j'appelle le maître de chant!
—Vois donc, ma chère, la belle rose que M. *** porte à sa boutonnière;
c'est Florence qui la lui a donnée.

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—Elle est donc toujours folle de son argent de change?
—Oui, mais c'est un secret; tout le monde ne peut pas avoir des avoués.
—Ah! joli calembour! À propos, pour rimer, vas-tu au concert de la cour?
—Non, j'ai quelque chose à faire ce jour-là.
—Quoi donc?
—Je me marie.
—Tiens! quelle idée!
—Prends garde, voilà la toile.»
L'acte est ainsi terminé, le public mystifié et l'ouvrage abîmé. Mais, quoi!
il faut bien prendre un peu de repos, on ne peut pas toujours être sublime et
ces représentations en grand débraillé servent à faire ressortir celles où l'on
met du soin, du zèle, de l'attention et du talent. J'en conviens; pourtant vous
m'avouerez qu'il y a quelque chose de triste à voir des chefs-d'œuvre traités
avec cette extrême familiarité. Je conçois qu'on ne brûle pas nuit et jour de
l'encens devant les statues des grands hommes; mais ne seriez-vous pas
courroucé de voir le buste de Gluck ou celui de Beethoven employé comme
tête à perruque dans la boutique d'un coiffeur?...
Ne faites pas le philosophe, je suis sûr que cela vous indignerait.
Je ne veux pas conclure de tout ceci qu'on se donne à ce point du bon
temps dans certaines représentations de l'Opéra de Berlin; non, on y va plus
modérément: sous ce rapport comme sous quelques autres, la supériorité
nous reste. Si par hasard il nous arrive à Paris de voir un chef-d'œuvre
représenté en grand débraillé, comme je disais tout à l'heure, on ne se
permet jamais en Prusse de le montrer qu'en petit négligé. C'est ainsi que
j'ai vu jouer Figaro et le Freyschütz. Ce n'était pas mal, sans être tout à fait
bien. Il y avait un certain ensemble un peu relâché, une précision un peu
indécise, une verve modérée, une chaleur tiède, on eût désiré seulement le
coloris et l'animation qui sont les vrais symptômes de la vie, et ce luxe qui,
pour la bonne musique, est réellement le nécessaire; et puis encore quelque
chose d'assez essentiel.... l'inspiration.

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Mais quand il s'est agi d'Armide et des Huguenots, vous eussiez vu une
transformation complète. Je me suis cru à une de ces premières
représentations de Paris où vous arrivez de bonne heure, pour avoir le temps
de voir un peu tout votre monde et faire vos dernières recommandations, où
chacun est d'avance à son poste, où l'esprit de tous est tendu, où les visages
sérieux expriment une forte et intelligente attention, où l'on voit enfin qu'un
événement musical d'importance va s'accomplir.
Le grand orchestre avec ses 28 violons et ses instruments à vent doublés,
le grand chœur avec ses 120 voix étaient présents, et Meyerbeer dominait
au premier pupitre. J'avais un vif désir de le voir diriger, de le voir surtout
diriger son ouvrage. Il s'acquitte de cette tâche comme si elle eût été la
sienne depuis vingt ans; l'orchestre est dans sa main, il en fait ce qu'il veut.
Quant aux mouvements qu'il prend pour les Huguenots, ce sont les mêmes
que les vôtres, à l'exception de ceux de l'entrée des moines au quatrième
acte et de la marche qui termine le troisième; ceux-là sont un peu plus lents.
Cette différence a légèrement refroidi pour moi l'effet du premier morceau;
j'aurais préféré un peu moins de largeur, tandis que je l'ai trouvée tout à fait
à l'avantage du second, joué sur le théâtre par la bande militaire; il y gagne
sous tous les rapports.
Je ne puis pas analyser scène par scène l'exécution de l'orchestre dans le
chef-d'œuvre de Meyerbeer; je dirai seulement qu'elle m'a paru, d'un bout à
l'autre de la représentation, magnifiquement belle, parfaitement nuancée,
d'une précision et d'une clarté incomparables, même dans les passages les
plus compliqués. Ainsi le finale du second acte, avec ses traits roulants sur
des séries d'accords de septième diminué et ses modulations
enharmoniques, a été rendu, jusque dans ses parties les plus obscures, avec
une extrême netteté et une justesse de sons irréprochable. J'en dois dire
autant du chœur. Les traits vocalisés, les doubles chœurs contrastants, les
entrées en imitations, les passages subits du forte au piano, les nuances
intermédiaires, tout cela a été exécuté proprement, vigoureusement, avec
une rare chaleur et un sentiment de la véritable expression plus rare encore.
La stretta de la bénédiction des poignards m'a frappé comme un coup de
foudre, et j'ai été longtemps à me remettre de l'incroyable bouleversement
qu'elle m'a causé. Le grand ensemble du Pré aux clercs, la dispute des
femmes, les litanies de la vierge, la chanson des soldats huguenots

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présentaient à l'oreille un tissu musical d'une richesse étonnante, mais dont
l'auditeur pouvait suivre facilement la trame sans que la pensée complexe
de l'auteur lui restât voilée un seul instant. Cette merveille de contre-point
dramatisé est aussi demeurée pour moi, jusqu'à présent, la merveille de
l'exécution chorale. Meyerbeer, je le crois, ne peut espérer mieux en aucun
lieu de l'Europe. Il faut ajouter que la mise en scène est disposée d'une
façon éminemment ingénieuse. Dans la chanson du rataplan, les choristes
miment une espèce de marche de tambours avec certains mouvements en
avant et en arrière qui animent la scène et se lient bien d'ailleurs à l'effet
musical.
La bande militaire, au lieu d'être placée, comme à Paris, au fond du
théâtre, d'où, séparée de l'orchestre par la foule qui encombre la scène, elle
ne peut voir les mouvements du maître de chapelle ni suivre
conséquemment la mesure avec exactitude, commence à jouer dans les
coulisses d'avant-scène à droite du public; elle se met ensuite en marche et
parcourt le théâtre en passant auprès de la rampe et traversant les groupes
du chœur. De cette façon les musiciens se trouvent presque jusqu'à la fin du
morceau, très-rapprochés du chef; ils conservent rigoureusement le même
mouvement que l'orchestre inférieur, et il n'y a jamais la moindre
discordance rhythmique entre les deux masses.
Bœticher est un excellent Saint-Bris; Zsische remplit avec talent le rôle de
Marcel, sans posséder toutefois les qualités d'humour dramatique qui font
de notre Levasseur un Marcel si originalement vrai. Mademoiselle Marx
montre de la sensibilité et une certaine dignité modeste, qualités essentielles
du caractère de Valentine. Il faut pourtant que je lui reproche deux ou trois
monosyllabes parlés qu'elle a eu le tort d'emprunter à l'école de madame
Devrient. J'ai vu cette dernière dans le même rôle quelques jours après, et
si, en me prononçant ouvertement contre sa manière de le rendre, j'ai étonné
et même choqué plusieurs personnes d'un excellent esprit qui, par habitude
sans doute, admirent sans restriction la célèbre artiste, je dois ici dire
pourquoi je diffère si fort de leur opinion. Je n'avais point de parti pris,
point de prévention pour, ni contre madame Devrient. Je me souvenais
seulement qu'elle me parut admirable à Paris, il y a bien des années dans le
Fidelio de Beethoven, et que tout récemment, au contraire, à Dresde, j'avais
remarqué en elle de fort mauvaises habitudes de chant et une action

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scénique souvent entachée d'exagération et d'afféterie. Ces défauts m'ont
frappé d'autant plus vivement, ensuite dans les Huguenots, que les
situations du drame sont plus saisissantes, et que la musique en est plus
empreinte de grandeur et de vérité. Ainsi donc, j'ai sévèrement blâmé la
cantatrice et l'actrice, et voici pourquoi: dans la scène de la conjuration où
Saint-Bris expose à Nevers et à ses amis le plan du massacre des
Huguenots, Valentine écoute en frémissant le sanglant projet de son père,
mais elle n'a garde de laisser apercevoir l'horreur qu'il lui inspire; Saint-
Bris, en effet, n'est pas homme à supporter chez sa fille de pareilles
opinions. L'élan involontaire de Valentine vers son mari, au moment où
celui-ci brise son épée et refuse d'entrer dans le complot, est d'autant plus
beau, que la timide femme a plus longtemps souffert en silence, et que son
trouble a été plus péniblement contenu. Eh bien! au lieu de dérober son
agitation et de rester presque passive, comme font dans cette scène toutes
les tragédiennes de bon sens, madame Devrient va prendre Nevers, le force
de la suivre au fond du théâtre, et là, marchant à grands pas à ses côtés,
semble lui tracer son plan de conduite et lui dicter ce qu'il doit répondre à
Saint-Bris. D'où il suit que l'époux de Valentine s'écriant;
«Parmi mes illustres aïeux,
Je compte des soldats, mais pas un assassin!»
perd tout le mérite de son opposition; son mouvement n'a plus de
spontanéité, et il a l'air seulement d'un mari soumis qui répète la leçon que
lui a faite sa femme. Quand Saint-Bris entonne le fameux thème: À cette
cause sainte, madame Devrient s'oublie jusqu'à se jeter bon gré, mal gré,
dans les bras de son père, qui toujours cependant est censé ignorer les
sentiments de Valentine; elle l'implore, elle le supplie, elle le tracasse enfin
par une pantomime si véhémente, que Bœticher, qui ne s'attendait pas, la
première fois, à ces emportements intempestifs, ne savait comment faire
pour conserver la liberté d'agir et de respirer, et paraissait dire, par
l'agitation de sa tête et de son bras droit: «Pour Dieu, madame, laissez moi
donc tranquille, et permettez que je chante mon rôle jusqu'au bout!»
Madame Devrient montre par là à quel point elle est possédée du démon de
la personnalité. Elle se croirait perdue si dans toutes les scènes, à tort ou à
raison, et par quelques manœuvres scéniques que ce soit, elle n'attirait sur
elle l'attention du public. Elle se considère évidemment comme le pivot du

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drame, comme le seul personnage digne d'occuper les spectateurs.» «Vous
écoutez cet acteur! vous admirez l'auteur! ce chœur vous intéresse! Niais
que vous êtes! regardez donc par ici, voyez-moi; car je suis le poème, je
suis la poésie, je suis la musique, je suis tout; il n'y a ce soir d'autre objet
intéressant que moi, et vous ne devez être venus au théâtre que pour moi!»
Dans le prodigieux duo qui succède à cette immortelle scène, pendant que
Raoul se livre à toute la fougue de son désespoir, madame Devrient, la main
appuyée sur une causeuse, penche gracieusement la tête pour laisser pendre
en liberté du côté gauche, les belles boucles de sa blonde chevelure: elle dit
quelques mots, et pendant la réplique de Raoul, se posant inclinée d'une
autre façon, elle fait admirer le doux reflet de ses cheveux du côté droit. Je
ne crois pas cependant que ces soins minutieux d'une coquetterie puérile
soient précisément ceux qui doivent occuper l'âme de Valentine en un pareil
moment.
Quant au chant de madame Devrient, je l'ai déjà dit, il manque souvent de
justesse et de goût. Les points d'orgue et les changements nombreux qu'elle
introduit maintenant dans ses rôles sont d'un mauvais style, et
maladroitement amenés. Mais je ne connais rien de comparable à ses
interjections parlées. Madame Devrient ne chante jamais les mots: Dieu! ô
mon Dieu! oui! non! est-il vrai! est-il possible! etc. Tout cela est parlé et
crié à pleine voix. Je ne saurais dire l'aversion que j'éprouve pour ce genre
antimusical de déclamation. À mon sens, il est cent fois pis de parler l'opéra
que de chanter la tragédie.
Les notes désignées dans certaines partitions par ces mots: Canto parlato,
ne sont point destinées à être lancées de la sorte par les chanteurs; dans le
genre sérieux, le timbre de voix qu'elles exigent doit toujours se rattacher à
la tonalité; cela ne sort pas de la musique. Qui ne se souvient de la manière
dont mademoiselle Falcon savait dire, en chant parlé, les mots de la fin de
ce duo: «Raoul! ils te tueront!» Certes, cela était à la fois naturel et musical,
et produisait un effet immense.
Loin de là, quand répondant aux supplications de Raoul, madame
Devrient parle et crie par trois fois avec un crescendo de force, nein! nein!
nein! je crois entendre madame Dorval ou mademoiselle Georges dans un
mélodrame, et je me demande pourquoi l'orchestre continue de jouer,

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puisque l'opéra est fini. Ceci est d'un ridicule monstrueux. Je n'ai pas
entendu le cinquième acte, furieux que j'étais d'avoir vu le chef-d'œuvre du
quatrième défiguré de cette façon. Est-ce vous calomnier, mon cher
Habeneck, d'affirmer que vous en eussiez fait autant? J'ai peine à le croire.
Je connais votre manière de sentir en musique: quand l'exécution d'un bel
ouvrage est tout à fait mauvaise, vous en prenez bravement votre parti; et
même alors, plus c'est détestable et plus vous êtes courageux! Mais qu'à une
seule exception près tout marche à souhait au contraire, oh! alors cette
exception vous irrite, vous crispe, vous exaspère; vous entrez dans une de
ces rages indignées qui vous feraient voir de sang-froid, avec joie même,
l'extermination de l'individu discordant, et pendant que les bourgeois
s'étonnent de votre colère, les vrais artistes la partagent, et je grince avec
vous de toutes mes dents.
Madame Devrient a certes des qualités éminentes: ce sont la chaleur,
l'entraînement; mais ces qualités fussent-elles suffisantes, ne m'ont pas
d'ailleurs toujours semblé contenues dans les limites que leur assignent la
nature et le caractère de certains rôles. Valentine, par exemple, même en
mettant à part les observations que j'ai faites plus haut, Valentine la jeune
mariée de la veille, le cœur fort mais timide, la noble épouse de Nevers,
l'amante chaste et réservée qui n'avoue son amour à Raoul que pour
l'arracher à la mort, s'accommode mieux d'une passion modeste, d'un jeu
décent et d'un chant expressif que de toutes les bordées à triple charge de
madame Devrient et de son personnalisme endiablé.
Quelques jours après les Huguenots, j'ai vu jouer Armide. La reprise de cet
ouvrage célèbre avait été faite avec tout le soin et le respect qui lui sont dus;
la mise en scène était magnifique, éblouissante, et le public s'est montré
digne de la faveur qu'on lui accordait. C'est que de tous les anciens
compositeurs, Gluck est celui dont la puissance me paraît avoir le moins à
redouter des révolutions incessantes de l'art. Jamais il ne sacrifia ni aux
caprices des chanteurs, ni aux exigences de la mode, ni aux habitudes
invétérées qu'il eut à combattre en arrivant en France, encore fatigué de la
lutte qu'il venait de soutenir contre celles des théâtres d'Italie. Sans doute
cette guerre avec les dilettanti de Milan, de Naples et de Parme, au lieu de
l'affaiblir, avait doublé ses forces en lui en révélant l'étendue; car en dépit
du fanatisme qui était alors dans nos mœurs françaises en matière d'art, ce

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fut presque en se jouant qu'il brisa et foula aux pieds les misérables entraves
qu'on lui opposait. Les criailleries des critiques parvinrent une fois à lui
arracher un mouvement d'impatience; mais cet accès de colère, qui lui fit
commettre l'imprudence de leur répondre, fut le seul qu'il eut à se
reprocher: et depuis lors, comme auparavant, il marcha silencieusement
droit à son but. Vous savez quel était celui qu'il voulait atteindre, et s'il a
jamais été donné à un homme d'y parvenir mieux que lui. Avec moins de
conviction ou moins de fermeté il est probable que malgré le génie dont la
nature l'avait doué, ses œuvres abâtardies n'auraient pas survécu de
beaucoup à celles de ses médiocres rivaux, aujourd'hui si complètement
oubliés. Mais la vérité d'expression, qui entraîne avec elle la pureté du style
et la grandeur des formes, est de tous les temps; les belles pages de Gluck
resteront toujours belles. Victor Hugo a raison: «le cœur n'a pas de rides.»
Mademoiselle Marx, dans Armide, me parut noble et passionnée, bien
qu'un peu accablée cependant de son fardeau épique. Il ne suffit pas, en
effet, de posséder un vrai talent pour représenter les femmes de Gluck,
comme pour les femmes de Shakespeare, il faut pour elles de si hautes
qualités d'âme, de cœur, de voix, de physionomie, d'attitudes, qu'il n'y a
point exagération à affirmer que ces rôles exigent en outre de la beauté et...
du génie.
Quelle heureuse soirée me fit passer cette représentation d'Armide, dirigée
par Meyerbeer! L'orchestre et les chœurs, inspirés à la fois par deux maîtres
illustres, l'auteur et le directeur, se montrèrent dignes de l'un et de l'autre. Le
fameux finale: Poursuivons jusqu'au trépas, produisit une véritable
explosion. L'acte de la haine, avec les admirables pantomimes composées,
si je ne me trompe, par Paul Taglioni, maître des ballets du grand théâtre de
Berlin, ne me parut pas moins remarquable par une verve, en apparence
désordonnée, mais dont tous les élans cependant étaient pleins d'une
infernale harmonie. On avait supprimé l'air de danse à 6/8 en la majeur que
nous exécutons ici, et rétabli en revanche, la grande chaconne en si bémol,
qu'on n'entend jamais à Paris. Ce morceau très-développé a beaucoup
d'éclat et de chaleur. Quelle conception que cet acte de la haine! Je ne
l'avais jamais à ce point compris et admiré. J'ai frissonné à ce passage de
l'évocation:

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«Sauvez-moi de l'amour,
Rien n'est si redoutable!»
Au premier hémistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle
dissonance de septième majeure, cri féminin où se décèlent la terreur et ses
plus vives angoisses. Mais au vers suivant:
«Contre un ennemi trop aimable.»
comme ces deux mêmes voix, s'unissant en tierces, gémissent tendrement!
quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi
regretté sera le plus fort! En effet, à peine la haine, accourue avec son
affreux cortège, a-t-elle commencé son œuvre, qu'Armide l'interrompt et
refuse son secours. De là le chœur:
«Suis l'amour, puisque tu le veux,
Infortunée Armide,
Suis l'amour qui te guide
Dans un abîme affreux!»
Dans le poëme de Quinault, l'acte finissait là: Armide sortait avec le chœur
sans rien dire. Ce dénoûement paraissant vulgaire et peu naturel à Gluck, il
voulut que la magicienne demeurée seule un instant, sortît ensuite en rêvant
à ce qu'elle vient d'entendre, et un jour, après une répétition, il improvisa,
paroles et musique, à l'Opéra, cette scène dont voici les vers:
«Ô ciel! quelle horrible menace!
Je frémis! tout mon sang se glace!

Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,
Et prends pitié d'un cœur qui s'abandonne à toi!»
La musique en est belle de mélodie, d'harmonie, de vague inquiétude, de
tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale peut
avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux premiers vers,
sous une sorte de trémolo intermittent des seconds violons, les basses
déroulent une longue phrase chromatique qui gronde et menace jusqu'au
premier mot du troisième vers: «Amour,» où la plus suave mélodie,
s'épanouissant lente et rêveuse, dissipe, par sa tendre clarté, la demi-
obscurité des mesures précédentes. Puis tout s'éteint... Armide s'éloigne les

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yeux baissés, pendant que les seconds violons, abandonnés du reste de
l'orchestre, murmurent encore leur trémolo isolé. Immense, immense est le
génie créateur d'une pareille scène!!!...
Parbleu! je suis vraiment naïf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas
l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beautés de la partition de Gluck?
Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme nous
faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du
Conservatoire et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument.
Je ferai une observation sur la mise en scène à Berlin de ce morceau:
Le machiniste fait tomber la toile trop tôt; il doit attendre que la dernière
mesure de la ritournelle finale se soit fait entendre; sans cela on ne peut voir
Armide s'éloigner à pas lents jusqu'au fond du théâtre, pendant les
palpitations et les soupirs de plus en plus faibles de l'orchestre. Cet effet
était fort beau à l'Opéra de Paris, où, à l'époque des représentations
d'Armide, la toile ne se baissait jamais. En revanche, bien que je ne sois pas,
vous le savez, partisan des modifications quelconques apportées par le chef
d'orchestre dans la musique qui n'est pas la sienne, et dont il doit seulement
rechercher la bonne exécution, je complimenterai Meyerbeer sur l'heureuse
idée qu'il a eue relativement au trémolo intermittent dont je parlais tout à
l'heure. Ce passage des seconds violons étant sur le ré bas, Meyerbeer, pour
le faire remarquer davantage, l'a fait jouer sur deux cordes à l'unisson (le ré
à vide et le ré sur la quatrième corde). Il semble naturellement alors que le
nombre des seconds violons soit subitement doublé, et de ces deux cordes
d'ailleurs résulte une résonnance particulière qui produit ici le plus heureux
effet. Tant qu'on ne fera à Gluck que des corrections de cette nature, il sera
permis d'y applaudir[97]. C'est comme votre idée de faire jouer près du
chevalet, en écrasant la corde, le fameux trémolo continu de l'oracle
d'Alceste. Gluck ne l'a pas exprimée, il est vrai, mais il a dû l'avoir.
Sous le rapport du sentiment exquis de l'expression, je trouvais encore
supérieure à tout le reste l'exécution des scènes du Jardin des plaisirs.
C'était une sorte de langueur voluptueuse, de morbidesse fascinatrice, qui
me transportait dans ce palais de l'amour rêvé par les deux poëtes (Gluck et
Tasso), et semblait me le donner pour demeure enchantée. Je fermais les
yeux, et en entendant cette divine gavotte avec sa mélodie si caressante, et

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le murmure doucement monotone de son harmonie, et ce chœur: Jamais
dans ces beaux lieux, dont le bonheur s'épanche avec tant de grâce, je
voyais autour de moi s'enlacer des bras charmants, se croiser d'adorables
pieds, se dérouler d'odorantes chevelures, briller des yeux diamants, et
rayonner mille enivrants sourires. La fleur du plaisir, mollement agitée par
la brise mélodique s'épanouissait, et de sa corolle ravissante s'échappait un
concert de sons, de couleurs et de parfums. Et c'est Gluck, le musicien
terrible, qui chanta toutes les douleurs, qui fit rugir le Tartare, qui peignit la
plage désolée de la Tauride et les sauvages mœurs de ses habitants, c'est lui
qui sut ainsi reproduire en musique cette étrange idéalité de la volupté
rêveuse, du calme dans l'amour!... Pourquoi non? N'avait-il pas déjà
auparavant ouvert les champs Élysées?... N'est-ce pas lui qui trouva ce
chœur immortel des ombres heureuses:
«Torna, o bella, al tuo consorte
Che non vuol che più diviso
Sia di te pietoso il ciel!»
Et n'est-ce pas d'ordinaire, comme l'a dit aussi notre grand poëte moderne,
les forts qui sont les plus doux?
Mais je m'aperçois que le plaisir de causer avec vous de toutes ces belles
choses m'a entraîné trop loin, et que je ne pourrai pas encore aujourd'hui
parler des institutions musicales non dramatiques florissant à Berlin. Elles
seront donc le sujet d'une nouvelle lettre, et me serviront de prétexte pour
ennuyer quelque autre que vous de mon infatigable verbiage.
Vous ne m'en voulez pas trop de celle-ci, n'est-ce pas?
En tout cas, adieu!

À M. DESMAREST

neuvième lettre

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Berlin.

Je n'en finirais pas avec cette royale ville de Berlin, si je voulais étudier en
détail ses richesses musicales. Il est peu de capitales, s'il en est toutefois,
qui puissent s'enorgueillir de trésors d'harmonie comparables aux siens. La
musique y est dans l'air, on la respire, elle vous pénètre. On la trouve au
théâtre, à l'église, au concert, dans la rue, dans les jardins publics, partout;
grande et fière toujours, et forte et agile, radieuse de jeunesse et de parure,
l'air noble et sérieux, belle ange armée qui daigne marcher quelquefois,
mais les ailes frémissantes, et prête à reprendre son vol vers le ciel.
C'est que la musique à Berlin est honorée de tous. Les riches et les
pauvres, le clergé et l'armée, les artistes et les amateurs, le peuple et le roi,
l'ont en égale vénération. Le roi surtout apporte à son culte cette ferveur
réelle dont il est animé pour le culte des sciences et des autres arts, et c'est
dire beaucoup. Il suit d'un œil curieux les mouvements, je dirai même les
soubresauts progressifs de l'art nouveau, sans négliger la conservation des
chefs-d'œuvre de l'école ancienne. Il a une mémoire prodigieuse,
embarrassante même pour ses bibliothécaires et ses maîtres de chapelle,
quand il leur demande à l'improviste l'exécution de certains fragments des
vieux maîtres que personne ne connaît plus. Rien ne lui échappe dans le
domaine du présent ni dans celui du passé; il veut tout entendre et tout
examiner. De là le vif attrait qu'éprouvent pour Berlin les grands artistes; de
là l'extraordinaire popularité en Prusse du sentiment musical; de là les
institutions chorales et instrumentales que sa capitale possède, et qui m'ont
paru si dignes d'admiration.
L'Académie de chant est de ce nombre. Comme celle de Leipzig, comme
toutes les autres académies semblables existant en Allemagne, elle se
compose presque entièrement d'amateurs; mais plusieurs artistes, hommes
et femmes, attachés aux théâtres en font partie également; et les dames du
grand monde ne croient point déroger en chantant un oratorio de Bach à
côté de Mantius, de Bœticher ou de mademoiselle Hähnel.—La plupart des
chanteurs de l'Académie de Berlin sont musiciens, et presque tous ont des
voix fraîches et sonores; les soprani et les basses surtout m'ont paru
excellents. Les répétitions, en outre, se font patiemment et longuement sous

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la direction habile de M. Rungenhagen; aussi les résultats obtenus, quand
une grande œuvre est soumise au public, sont-ils magnifiques et hors de
toute comparaison avec ce que nous pouvons entendre en ce genre à Paris.
Le jour où, sur l'invitation du directeur, je suis allé à l'Académie de chant,
on exécutait la Passion de Sébastien Bach. Cette partition célèbre que vous
avez lue sans doute, est écrite pour deux chœurs et deux orchestres. Les
chanteurs, au nombre de trois cents au moins, étaient disposés sur les
gradins d'un vaste amphithéâtre absolument semblable à celui que nous
avons au Jardin des Plantes, dans la salle des cours de chimie; un espace de
trois ou quatre pieds seulement séparait les deux chœurs. Les deux
orchestres, peu nombreux, accompagnaient les voix du haut des derniers
gradins, derrière les chœurs, et se trouvaient en conséquence assez éloignés
du maître de chapelle, placé en bas sur le devant et à côté du piano. Ce n'est
pas piano, c'est clavecin qu'il faudrait dire; car il a presque le son des
misérables instruments de ce nom, dont on se servait au temps de Bach. Je
ne sais si on fait un pareil choix à dessein, mais j'ai remarqué dans les
écoles de chant, dans les foyers des théâtres, partout où il s'agit
d'accompagner les voix, que le piano destiné à cet usage est toujours le plus
détestable qu'on a pu trouver. Celui dont se servait Mendelssohn à Leipzig
dans la salle du Gewand-Haus fait seul exception.
Vous allez me demander ce que le piano-clavecin peut avoir à faire
pendant l'exécution d'un ouvrage dans lequel l'auteur n'a point employé cet
instrument! Il accompagne en même temps que les flûtes, hautbois, violons
et basses, et sert probablement à maintenir au diapason les premiers rangs
du chœur qui sont censés ne pas bien entendre dans les tutti l'orchestre trop
éloigné d'eux. En tout cas c'est l'habitude. Le clapotement continuel des
accords plaqués sur ce mauvais clavier produit bien un assommant effet en
répandant sur l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison
de plus, sans doute pour n'en pas démordre. C'est si sacré un vieil usage,
quand il est mauvais!
Les chanteurs sont tous assis pendant les silences, et se lèvent au moment
de chanter. Il y a, je pense, un véritable avantage pour la bonne émission de
la voix à chanter debout, il est malheureux seulement que les choristes,
cédant trop aisément à la fatigue de cette posture, veuillent s'asseoir aussitôt

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que leur phrase est finie; car dans une œuvre comme celle de Bach, où les
deux chœurs dialoguant fréquemment sont en outre coupés à chaque instant
par des solos récitants, il s'ensuit qu'il y a toujours quelque groupe qui se
lève ou quelque autre qui s'assied, et à la longue cette succession de
mouvements de bas en haut et de haut en bas finit par être assez ridicule;
elle ôte d'ailleurs à certaines entrées des chœurs tout leur imprévu, les yeux
indiquant d'avance à l'oreille le point de la masse vocale d'où le son va
partir. J'aimerais encore mieux laisser toujours assis les choristes, s'ils ne
peuvent rester debout. Mais cette impossibilité est de celles qui
disparaissent instantanément si le directeur sait bien dire: Je veux ou je ne
veux pas.
Quoi qu'il en soit, l'exécution de ces masses vocales a été pour moi
quelque chose d'imposant, le premier tutti des deux chœurs m'a coupé la
respiration; j'étais loin de m'attendre à la puissance de ce grand coup de
vent harmonique. Il faut reconnaître cependant qu'on se blase sur cette belle
sonorité beaucoup plus vite que sur celle de l'orchestre, les timbres des voix
étant moins variés que ceux des instruments. Cela se conçoit, il n'y a guère
que quatre voix de natures différentes, tandis que le nombre des instruments
de diverses espèces s'élève à plus de trente.
Vous n'attendez pas de moi, je pense, mon cher Desmarest, une analyse de
la grande œuvre de Bach, ce travail sortirait tout à fait des limites que j'ai dû
m'imposer. D'ailleurs, le fragment qu'on en a exécuté au Conservatoire, il y
a trois ans, peut être considéré comme le type du style et de la manière de
l'auteur dans cet ouvrage. Les Allemands professent une admiration sans
bornes pour ses récitatifs, et leur qualité éminente est précisément celle qui
a dû m'échapper n'entendant pas la langue sur laquelle ils sont écrits, et ne
pouvant en conséquence apprécier le mérite de l'expression.
Quand on vient de Paris et qu'on connaît nos mœurs musicales, il faut,
pour y croire, être témoin de l'attention, du respect, de la piété avec lesquels
un public allemand écoute une telle composition. Chacun suit des yeux les
paroles sur le livret; pas un mouvement dans l'auditoire, pas un murmure
d'approbation ni de blâme, pas un applaudissement; on est au prêche, on
entend chanter l'Évangile, on assiste en silence non pas au concert, mais au
service divin. Et c'est vraiment ainsi que cette musique doit être entendue.

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On adore Bach, et on croit en lui, sans supposer un instant que sa divinité
puisse jamais être mise en question; un hérétique ferait horreur, il est même
défendu d'en parler. Bach, c'est Bach, comme Dieu c'est Dieu.
Quelques jours après l'exécution du chef-d'œuvre de Bach, l'Académie de
chant annonça celle de la Mort de Jésus de Graun. Voilà encore une
partition consacrée, un saint livre, mais dont les adorateurs se trouvent à
Berlin spécialement, tandis que la religion de S. Bach est professée dans
tout le nord de l'Allemagne. Vous jugez de l'intérêt que m'offrait cette
seconde soirée, surtout après l'impression que j'avais reçue de la première,
et de l'empressement que j'aurais mis à connaître l'œuvre de prédilection du
maître de chapelle du grand Frédéric! Voyez mon malheur! je tombe malade
précisément ce jour-là; le médecin (un grand amateur de musique pourtant,
le savant et aimable docteur Gaspard) me défend de quitter ma chambre;
vainement on m'engage encore à venir admirer un célèbre organiste; le
docteur est inflexible; et ce n'est qu'après la semaine sainte, quand il n'y a
plus ni oratorio, ni fugues, ni chorals à entendre, que le bon Dieu me rend à
la santé. Voilà la cause du silence que je suis obligé de garder sur le service
musical des temples de Berlin, qu'on dit si remarquable. Si jamais je
retourne en Prusse, malade ou non, il faudra bien que j'entende la musique
de Graun, et je l'entendrai, soyez tranquille, dussé-je en mourir. Mais dans
ce cas, il me serait encore impossible de vous en parler... Ainsi donc, il est
décidé que vous n'en saurez jamais rien par moi; alors faites le voyage, et ce
sera vous qui m'en direz des nouvelles.
Quant aux bandes militaires, il faudrait y mettre bien de la mauvaise
volonté pour ne pas en entendre au moins quelques-unes, puisque, à toutes
les heures du jour, à pied ou à cheval, elles parcourent les rues de Berlin.
Ces petites troupes isolées ne sauraient toutefois donner une idée de la
majesté des grands ensembles que le directeur-instructeur des bandes
militaires de Berlin et de Postdam (Wiprecht) peut former quand il veut.
Figurez-vous qu'il a sous ses ordre une masse de six cents musiciens et plus,
tous bons lecteurs, possédant bien le mécanisme de leur instrument, jouant
juste, et favorisés par la nature de poumons infatigables et de lèvres de cuir.
De là l'extrême facilité avec laquelle les trompettes, cors et cornets donnent
les notes aiguës que nos artistes ne peuvent atteindre. Ce sont des régiments
de musiciens et non des musiciens de régiment. M. le prince de Prusse,

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allant au-devant du désir que j'avais d'entendre et d'étudier à loisir ses
troupes musicales, eut la gracieuse bonté de m'inviter à une matinée
organisée chez lui à mon intention, et de donner à Wiprecht des ordres en
conséquence.
L'auditoire était fort peu nombreux; nous n'étions que douze ou quinze
tout ou plus. Je m'étonnais de ne pas voir l'orchestre, aucun bruit ne
trahissait sa présence, quand une phrase lente en fa mineur, à vous et à moi
bien connue, vint me faire tourner la tête du côté de la plus grande salle du
palais dont un vaste rideau nous dérobait la vue. S. A. R. avait eu la
courtoisie de faire commencer le concert par l'ouverture des Francs-Juges,
que je n'avais jamais entendue ainsi arrangée pour des instruments à vent.
Ils étaient là trois cent vingt hommes dirigés par Wiprecht, et ils exécutèrent
ce morceau difficile avec une précision merveilleuse et cette verve
furibonde que vous montrez pour lui, vous autres du Conservatoire, aux
grands jours d'enthousiasme et d'entrain.
Le solo des instruments de cuivre, dans l'introduction, fut surtout
foudroyant, exécuté par quinze grands trombones basses, dix-huit ou vingt
trombones ténors, et altos, douze bass-tubas et une fourmilière de
trompettes.
Le bass-tuba, que j'ai déjà nommé plusieurs fois dans mes précédentes
lettres, a détrôné complètement l'ophicléïde en Prusse, si tant est, ce dont je
doute, qu'il y ait jamais régné. C'est un grand instrument en cuivre, dérivé
du bombardon et pourvu d'un mécanisme de cinq cylindres qui lui donne au
grave une étendue immense.
Les notes extrêmes de l'échelle inférieure sont un peu vagues, il est vrai;
mais redoublées à l'octave haute par une autre partie de bass-tuba, elles
acquièrent une rondeur et une force de vibration incroyables. Le son du
médium et du haut de l'instrument est d'ailleurs très-noble, il n'est point mat,
comme celui de l'ophicléïde, mais vibrant et très-sympathique au timbre des
trombones et trompettes dont il est la vraie contre-basse, et avec lequel il
s'unit on ne peut mieux. C'est Wiprecht qui l'a propagé en Prusse. A. Sax en
fait maintenant d'admirables à Paris.

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Les clarinettes me parurent aussi bonnes que les instruments de cuivre;
elles firent surtout des prouesses dans une grande symphonie-bataille
composée pour deux orchestres par l'ambassadeur d'Angleterre, comte de
Westmoreland.
Vint ensuite un brillant et chevaleresque morceau d'instruments de cuivre
seuls, écrit pour les fêtes de la cour par Meyerbeer, sous ce titre: la Danse
aux flambeaux, et dans lequel se trouve un long trille sur le ré, que dix-huit
trompettes à cylindres ont soutenu, en le battant aussi rapidement qu'eussent
pu le faire des clarinettes, pendant seize mesures.
Le concert a fini par une marche funèbre très-bien écrite et d'un beau
caractère, composée par Wiprecht. On n'avait fait qu'une répétition!!!
C'est dans les intervalles laissés entre les morceaux par ce terrible
orchestre, que j'ai eu l'honneur de causer quelques instants avec madame la
princesse de Prusse, dont le goût exquis et les connaissances en
composition rendent le suffrage si précieux. S. A. R. parle en outre notre
langue avec une pureté et une élégance qui intimidaient fort son
interlocuteur. Je voudrais pouvoir tracer ici un portrait shakespearien de la
princesse, ou faire entrevoir au moins l'esquisse voilée de sa douce beauté;
je l'oserais peut-être... si j'étais un grand poëte.
J'ai assisté à l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano; il n'y
avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'étaient autres que ceux du théâtre
dont j'ai déjà parlé. Vers la fin de la soirée, Meyerbeer, qui, tout grand
pianiste qu'il soit, peut-être même à cause de cela, se trouvait fatigué de sa
tâche d'accompagnateur, céda sa place; à qui? je vous le donne à deviner...
au premier chambellan du roi, à M. le comte de Rœdern, qui accompagna
en pianiste et en musicien consommé, le Roi des aulnes, de Schubert, à
madame Devrient! Que dites-vous de cela? Voilà bien la preuve d'une
étonnante diffusion des connaissances musicales. M. de Rœdern possède en
outre un talent d'une autre nature, dont il a donné des preuves brillantes en
organisant le fameux bal masqué qui agita tout Berlin, l'hiver dernier, sous
le nom de Fête de la cour de Ferrare, et pour lequel Meyerbeer a écrit une
foule de morceaux.

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Ces concerts d'étiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve
agréables quand ils sont finis, parce qu'ils réunissent ordinairement
quelques auditeurs avec lesquels on est fier et heureux d'avoir un instant de
conversation. C'est ainsi que j'ai retrouvé chez le roi de Prusse, M.
Alexandre de Humboldt, cette éblouissante illustration de la science lettrée,
ce grand anatomiste du globe terrestre.
Plusieurs fois dans la soirée, le roi, la reine et madame la princesse de
Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au
Grand-Théâtre, me demander mon avis sur les principaux artistes prussiens,
me questionner sur mes procédés d'instrumentation, etc., etc. Le roi
prétendait que j'avais mis le diable au corps de tous les musiciens de sa
chapelle. Après le souper, S. M. se disposait à rentrer dans ses
appartements, mais venant à moi tout d'un coup et comme se ravisant:
—À propos, monsieur Berlioz, que nous donnerez-vous dans votre
prochain concert?
—Sire, je reproduirai la moitié du programme précédent, en y ajoutant
cinq morceaux de ma symphonie Roméo et Juliette.
—De Roméo et Juliette! et je fais un voyage! Il faut pourtant que nous
entendions cela! Je reviendrai.
En effet, le soir de mon second concert, cinq minutes avant l'heure
annoncée, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge.
Maintenant faut-il vous parler de ces deux soirées? Elles m'ont donné bien
de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont habiles, leurs
dispositions étaient des plus bienveillantes, et Meyerbeer, pour me venir en
aide, semblait se multiplier. C'est que le service journalier d'un grand
théâtre comme celui de l'Opéra de Berlin a des exigences toujours fort
gênantes et incompatibles avec les préparatifs d'un concert; et, pour tourner
et vaincre les difficultés qui surgissaient à chaque instant, Meyerbeer a dû
employer plus de force et d'adresse, à coup sûr, que lorsqu'il s'est agi pour
lui de monter pour la première fois les Huguenots. Et puis j'avais voulu
faire entendre à Berlin les grands morceaux du Requiem, ceux de la Prose
(Dies iræ, Lacrymosa, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder dans les
autres villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et instrumental

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ils nécessitent. Heureusement j'avais prévenu Meyerbeer de mon intention,
et déjà avant mon arrivée il s'était mis en quête des moyens d'exécution
dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits orchestres d'instruments de
cuivre, il fut aisé de les trouver, on en aurait eu trente s'il l'eût fallu; mais les
timbales et les timbaliers donnèrent beaucoup de peine. Enfin, cet excellent
Wiprecht aidant, on vint à bout de les réunir.
On nous plaça pour les premières répétitions dans une splendide salle de
concert appartenant au second théâtre, dont la sonorité est telle
malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite ce que nous allions
avoir à souffrir. Les sons, se prolongeant outre mesure, produisaient une
insupportable confusion et rendaient les études de l'orchestre excessivement
difficiles. Il y eut même un morceau (le scherzo de Roméo et Juliette)
auquel nous fûmes obligés de renoncer, n'ayant pu parvenir, après une heure
de travail, à en dire plus de la moitié. L'orchestre pourtant, je le répète, était
on ne peut mieux composé. Mais le temps manquait, et nous dûmes
remettre le scherzo au second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au
vacarme que nous faisions, et à démêler dans ce chaos de sons ce qui était
bien ou mal rendu par les exécutants; nous poursuivîmes donc nos études
sans tenir compte de l'effet fort différent, heureusement, de celui que nous
obtînmes ensuite dans la salle de l'Opéra. L'ouverture de Benvenuto,
Harold, l'Invitation à la valse de Weber, et les morceaux du Requiem furent
ainsi appris par l'orchestre seul, les chœurs travaillant à part dans un autre
local. À la répétition particulière que j'avais demandée pour les quatre
orchestres d'instruments de cuivre du Dies iræ et du Lacrymosa, j'observai
pour la troisième fois un fait qui m'est resté inexplicable, et que voici:
Dans le milieu du Tuba mirum se trouve une sonnerie des quatre groupes
de trombones sur les quatre notes de l'accord de sol majeur successivement.
La mesure est très-large; le premier groupe doit donner le sol sur le premier
temps; le second, le si sur le second; le troisième, le ré sur le troisième et le
quatrième, le sol octave sur le quatrième. Rien n'est plus facile à concevoir
qu'une pareille succession, rien n'est plus facile à entonner aussi que
chacune de ces notes. Eh bien! quand ce Requiem fut exécuté pour la
première fois dans l'église des Invalides à Paris, il fut impossible d'obtenir
l'exécution de ce passage. Lorsque j'en fis ensuite entendre des fragments à
l'Opéra, après avoir inutilement répété pendant un quart d'heure cette

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mesure unique, je fus obligé de l'abandonner; il y avait toujours un ou deux
groupes qui n'attaquaient pas; c'était invariablement celui du si, ou celui du
ré, ou tous les deux. En jetant les yeux, à Berlin, sur cet endroit de la
partition, je pensai tout de suite aux trombones rétifs de Paris:
«—Ah, voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront à enfoncer
cette porte ouverte!»
Hélas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! impossible
d'obtenir l'entrée du second ni du troisième groupe; le quatrième même,
n'entendant pas sa réplique qui devait être donnée par les autres, ne part pas
non plus. Je les prends isolément, je demande au nº 2 de donner le si.
Il le fait très-bien:
M'adressant au nº 3, je lui demande son ré.
Il me l'accorde sans difficulté;
Voyons maintenant les quatre notes les unes après les autres, dans l'ordre
où elles sont écrites!... Impossible! tout à fait impossible! et il faut y
renoncer!... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de quoi aller donner de
la tête contre un mur?...
Et quand j'ai demandé aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi ils
ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me répondre, ils n'en
savaient rien eux-mêmes; ces deux notes les fascinaient[98].
Il faut que j'écrive à H. Romberg qui a monté cet ouvrage à Saint-
Pétersbourg pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le charme.
Pour tout le reste du programme, l'orchestre a supérieurement compris et
rendu mes intentions. Bientôt nous avons pu en venir à une répétition
générale dans la salle de l'Opéra, sur le théâtre disposé en gradins comme
pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a marché à souhait;
mais quand est venu le tour des morceaux du Requiem, panique générale,
les chœurs que je n'avais pas pu faire répéter moi-même, avaient été exercés
dans des mouvements différents des miens, et quand ils se sont vus tout
d'un coup mêlés à l'orchestre avec les mouvements véritables, ils n'ont plus
su ce qu'ils faisaient; on attaquait à faux, ou sans assurance: et dans le
Lacrymosa les ténors ne chantaient plus du tout. Je ne savais à quel saint me

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vouer. Meyerbeer, très-souffrant ce jour-là, n'avait pu quitter son lit; le
directeur des chœurs, Elssler, était malade aussi; l'orchestre se démoralisait
en voyant la débâcle vocale...
Un instant je me suis assis, brisé anéanti, et me demandant si je devais
tout planter là et quitter Berlin le soir même. Et j'ai pensé à vous dans ce
mauvais moment, en me disant:
«—Persister, c'est folie! Oh! si Desmarest était ici, lui qui n'est jamais
content de nos répétitions du Conservatoire, et s'il me voyait décidé à laisser
annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il ferait; il m'enfermerait
dans ma chambre, mettrait la clef dans sa poche, et irait bravement
annoncer à l'intendant du théâtre que le concert ne peut avoir lieu.»
Vous n'y auriez pas manqué, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu tort. En
voilà la preuve. Après le premier tremblement passé, la première sueur
froide essuyée, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:
«—Il faut que cela marche.»
Ries et Ganz, les deux maîtres de concert, étaient auprès de moi, ne
sachant trop que dire pour me remonter: je les interpelle vivement:
«—Êtes-vous sûrs de l'orchestre?
—Oui! il n'y a rien à craindre pour lui, nous sommes très-fatigués; mais
nous avons compris votre musique, et demain vous serez content.
—Or donc, il n'y a qu'un parti à prendre: il faut convoquer les chœurs pour
demain matin, me donner un bon accompagnateur, puisque Elssler est
malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, viendrez avec votre violon, et
nous ferons répéter le chant pendant trois heures, s'il le faut.
—C'est cela; nous y serons, les ordres vont être donnés.»
En effet, le lendemain matin nous voilà à l'œuvre, Ries, l'accompagnateur
et moi; nous prenons successivement les enfants, les femmes, les premiers
soprani, les seconds soprani, les premiers ténors, les seconds ténors, les
premières et les secondes basses, nous les faisons chanter par groupe de dix,
puis par vingt; après quoi nous réunissons deux parties, trois, quatre, et
enfin toutes les voix. Et comme le Phaéton de la fable je m'écrie enfin:

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Qu'est-ce ceci? Mon char marche à souhait?
Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet, phrase
par phrase, en allemand; et voilà tous nos gens ranimés, pleins de courage,
et ravis de n'avoir point perdu cette grande bataille où leur amour-propre et
le mien étaient en jeu. Loin de là, nous l'avons gagnée, et d'une éclatante
manière encore. Inutile de dire que, le soir, l'ouverture, la symphonie et la
cantate du Cinq mai ont été royalement exécutées. Avec un pareil orchestre
et un chanteur comme Bœticher, il n'en pouvait pas être autrement. Mais
quand est venu le Requiem, tout le monde étant bien attentif, bien dévoué et
désireux de me seconder, les orchestres et le chœur étant placés dans un
ordre parfait, chacun étant à son poste, rien ne manquant, nous avons
commencé le Dies iræ. Point de faute, point d'indécision; le chœur a
soutenu sans sourciller l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a éclaté
aux quatre coins du théâtre qui tremblait sous les roulements des dix
timbaliers, sous le trémolo de cinquante archets déchaînés: les cent vingt
voix, au milieu de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits de l'autre
monde, ont lancé leur terrible prédiction:
Judex ergo cùm sedebit
Quidquid latet apparebit!
Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris
l'entrée du Liber scriptus, et nous sommes arrivés aux derniers accords sotto
voce du Mors stupebit, frémissants mais vainqueurs. Et quelle joie parmi les
exécutants, quels regards échangés d'un bout à l'autre du théâtre! Quant à
moi, j'avais le battant d'une cloche dans la poitrine, une roue de moulin dans
la tête, mes genoux s'entre-choquaient, j'enfonçais mes ongles dans le bois
de mon pupitre, et si, à la dernière mesure, je ne m'étais efforcé de rire et de
parler très-haut et très-vite avec Ries, qui me soutenait, je suis bien sûr que,
pour la première fois de ma vie j'aurais, comme disent les soldats, tourné de
l'œil d'une façon fort ridicule. Une fois le premier feu essuyé, le reste n'a été
qu'un jeu, et le Lacrymosa a terminé, à l'entière satisfaction de l'auteur, cette
soirée apocalyptique.
À la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me félicitaient, me
serraient la main: mais je restais là sans comprendre... sans rien sentir... le
cerveau et le système nerveux avaient fait un trop rude effort; je me

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crétinisais pour me reposer. Il n'y eut que Wiprecht, qui, par son étreinte de
cuirassier, eut le talent de me faire revenir à moi. Il me fit vraiment craquer
les côtes, le digne homme, en entremêlant ses exclamations de jurements
tudesques, auprès desquels ceux de Guhr ne sont que des Ave Maria.
Qui eût alors jeté la sonde dans ma joie pantelante, certes, n'en eût pas
trouvé le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de faire une
folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'eût pas eu lieu, et les
travaux du théâtre étaient pour longtemps réglés de manière à ne pas
permettre de recommencer les études du Requiem.
Pour le second concert j'annonçai, comme je l'ai dit plus haut, cinq
morceaux de Roméo et Juliette. La Reine Mab était du nombre. Pendant les
quinze jours qui séparèrent la seconde soirée de la première, Ganz et
Taubert avaient étudié attentivement la partition de ce scherzo, et quand ils
me virent décidé à le donner, ce fut leur tour d'avoir peur:
—«Nous n'en viendrons pas à bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne
pouvons faire que deux répétitions, il en faudrait cinq ou six, rien n'est plus
difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araignée musicale, et sans une
délicatesse de tact extraordinaire, on la mettra en lambeaux.
—Bah! je parie qu'on s'en tirera encore; nous n'avons que deux répétitions,
il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux à apprendre, dont
quatre ne présentent pas de grandes difficultés. D'ailleurs, l'orchestre a déjà
une idée de ce scherzo par la première épreuve partielle que nous en avons
faite, et Meyerbeer en a parlé au roi qui veut l'entendre, et je veux que les
artistes aussi sachent ce que c'est, et il marchera.»
Et il a marché presque aussi bien qu'à Brunswick. On peut oser beaucoup
avec de pareils musiciens, avec des musiciens, qui, d'ailleurs, avant d'être
dirigés par Meyerbeer, furent pendant si longtemps sous le sceptre de
Spontini.
Ce second concert a eu le même résultat que le premier, les fragments du
Roméo ont été fort bien exécutés. La Reine Mab a beaucoup intrigué le
public, et même des auditeurs savants en musique, témoin madame la
princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment j'avais produit
l'effet d'accompagnement de l'allegretto et ne se doutait pas que ce fût avec

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des sons harmoniques de violons et de harpes à plusieurs parties. Le roi a
préféré le morceau de la Fête chez Capulet et m'en a fait demander une
copie; mais je crois que les sympathies de l'orchestre ont été plutôt pour la
scène d'amour (l'adagio). Les musiciens de Berlin auraient, en ce cas, la
même manière de sentir que ceux de Paris. Mademoiselle Hähnel avait
chanté simplement à la répétition les couplets de contralto du prologue:
mais au concert elle crut devoir, à la fin de ces deux vers:
«Où se consume
Le rossignol en longs soupirs!»
orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh!
mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air d'une si bonne personne!
Eh bien! au Dies iræ, au Tuba mirum, au Lacrymosa, à l'Offertoire du
Requiem, aux ouvertures de Benvenuto et du Roi Lear, à Harold, à sa
Sérénade, à ses Pèlerins et à ses Brigands, à Roméo et Juliette, au concert et
au bal de Capulet, aux espiègleries de la Reine Mab, à tout ce que j'ai fait
entendre à Berlin, il y a des gens qui ont préféré tout bonnement le Cinq
mai! Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le sais;
mais quand on me disait cela je devais faire une singulière grimace.
Heureusement que je cite là des opinions tout à fait exceptionnelles.
Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne à
réciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire: ramenez-moi vos
seize violoncelles, les grands chanteurs, je serai bien heureux de les
réentendre et de vous voir à leur tête. Il y a si longtemps que nous n'avons
chanté ensemble! Et pour leur faire fête, dites-leur que je les conduirai avec
le bâton de Mendelssohn.
Tout à vous.

À M. G. OSBORNE

dixième lettre

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Hanovre.—Darmstadt.

Hélas! hélas! mon cher Osborne, voilà que mon voyage touche à sa fin! Je
quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai reçu, pour
la chaleureuse sympathie que m'ont témoignée les artistes, pour l'indulgence
des critiques et du public; mais las, mais brisé, mais accablé de fatigue par
cette vie d'une activité exorbitante, par ces continuelles répétitions avec des
orchestres toujours nouveaux. Tellement que je renonce pour cette fois à
visiter Breslau, Vienne et Munich. Je retourne en France; et déjà, à une
certaine agitation vague, à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à
l'inquiétude sans objet dont ma tête et mon cœur se remplissent je sens que
me voilà rentré en communication avec le courant électrique de Paris. Paris!
Paris! comme l'a trop fidèlement dépeint notre grand A. Barbier.
. . . . . . Cette infernale cuve,
Cette fosse de pierre aux immenses contours,
Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours;
C'est un volcan fumeux et toujours en haleine
Qui remue à long flot de la matière humaine.
..............................
..............................
Là personne ne dort, là toujours le cerveau
Travaille, et, comme l'arc, tend son rude cordeau.
C'est là que notre art tantôt sommeille platement et tantôt bouillonne; c'est
là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant, mendiant et roi;
c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on l'adore et qu'on l'insulte;
c'est à Paris qu'il a des sectateurs fidèles, enthousiastes, intelligents et
dévoués, c'est à Paris qu'il parle trop souvent à des sourds, à des idiots, à
des sauvages. Ici il s'avance et se meut en liberté; là ses membres nerveux
emprisonnés dans les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui
permettent à peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le
couronne et qu'on le traite en dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu
d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est à Paris aussi qu'on
inonde ses temples de présents magnifiques à la condition pour le dieu de se
faire homme et quelquefois baladin. À Paris, le frère scrofuleux et adultérin

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de l'art, le métier, couvert d'oripeaux, étale à tous les yeux sa bourgeoise
insolence, et l'art lui-même, l'Apollon pythien, dans sa divine nudité, daigne
à peine, il est vrai, interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber
sur le métier un regard et un sourire méprisants. Mais quelquefois, ô honte!
le bâtard importune son frère au point d'obtenir de lui d'incroyables faveurs;
c'est alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumière, saisir les rênes et
vouloir faire rétrograder le quadrige immortel; jusqu'au moment où surpris
de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de son siège, le
précipite et l'oublie...
Et c'est l'argent qui amène alors cette passagère et horrible alliance; c'est
l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne ainsi quelquefois des
âmes d'élite:
L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains,
Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains,
Les pousse dans le mal, et pour un vil salaire
Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.
Et ces nobles âmes ne tombent d'ordinaire que pour avoir méconnu ces
tristes, mais incontestables vérités: que dans nos mœurs actuelles et avec
notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus il en doit
souffrir, plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il en doit être
sévèrement puni par les conséquences que son travail entraîne; plus le vol
de sa pensée est élevé et rapide, et plus il est hors de la portée des faibles
yeux de la foule.
Les Médicis sont morts. Ce ne sont pas nos députés qui les remplaceront.
Vous savez le mot profond de ce Lycurgue de province qui écoutant lire des
vers à l'un de nos plus grands poëtes, a celui qui fit la Chute d'un Ange, dit
en ouvrant sa tabatière d'un air paterne: «Oui, j'ai un neveu qui écri-z-aussi
des petites c...nades[99] comme ça!» Allez donc demander des
encouragements pour les artistes à ce collègue du poëte.
Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui
n'écrivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des vastes
salles et des chœurs nombreux, vous avez moins à craindre du contact des
mœurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en ressentez les effets.

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Griffonnez quelque niaiserie brillante, les éditeurs la couvriront d'or et se
l'arracheront; mais si vous avez le malheur de développer une idée sérieuse
sous une grande forme, alors vous êtes sûrs de votre affaire, l'œuvre vous
reste, ou tout au moins, si elle est publiée, on ne l'achète pas.
Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le constitutionnalisme, qu'il
en est de même presque partout. À Vienne, comme ici, on paye 1,000 francs
une romance ou une valse des faiseurs à la mode, et Beethoven a été obligé
de donner la symphonie en ut mineur pour moins de 100 écus.
Vous avez publié à Londres des trios et diverses compositions pour piano
seul d'une facture très-large, d'un style plein d'élévation; et même, sans aller
chercher votre grand répertoire, vos chants pour une voix, tels que: The
beating of my own heart,—My lonely home,—ou encore Such things were,
que madame Hampton, votre sœur, chante si poétiquement, sont des choses
ravissantes. Rien n'excite plus vivement mon imagination, je l'avoue, en la
faisant voler aux vertes collines de l'Irlande, que ces virginales mélodies
d'un tour naïf et original qui semblent apportées par la brise du soir sur les
ondes doucement émues des lacs de Kellarney, que ces hymnes d'amour
résigné qu'on écoute, attendri sans savoir pourquoi, en songeant à la
solitude, à la grande nature, aux êtres aimés qui ne sont plus, aux héros des
anciens âges, à la patrie souffrante, à la mort même rêveuse et calme comme
la nuit, selon l'expression de votre poëte national, Th. Moore. Eh bien!
mettez toutes ces inspirations, toute cette poésie au mélancolique sourire, en
balance avec quelque turbulent caprice sans esprit et sans cœur, tel que les
marchands de musique vous en commandent souvent sur les thèmes plus ou
moins vulgaires des opéras nouveaux, où les notes s'agitent, se poursuivent,
se roulent les unes sur les autres comme une poignée de grelots qu'on
secouerait dans un sac, et vous verrez de quel côté sera le succès d'argent.
Non, il faut en prendre son parti, à moins de quelques circonstances
produites par le hasard, à moins de certaines associations avec les arts
inférieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est pas
productif dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop exclusivement
aux exceptions des sociétés intelligentes, il exige trop de préparatifs, trop de
moyens pour se manifester au dehors. Il doit donc y avoir nécessairement
une sorte d'ostracisme honorable pour les esprits qui le cultivent sans

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préoccupation aucune des intérêts qui lui sont étrangers. Les plus grands
peuples mêmes sont, à l'égard des artistes purs, comme le député dont je
parlais tout à l'heure, ils comptent toujours, à côté des colosses du génie
humain des neveux qui écrivent aussi, etc.
On trouve dans les archives d'un des théâtres de Londres une lettre
adressée à la reine Élisabeth par une troupe d'acteurs, et signée de vingt
noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William Shakespeare, avec
cette désignation collective: Your poor players. Shakespeare était l'un de ces
pauvres acteurs... Encore l'art dramatique était-il, au temps de Shakespeare,
plus appréciable par la masse que ne l'est de nos jours l'art musical chez les
nations qui ont le plus de prétention à en posséder le sentiment. La musique
est essentiellement aristocratique; c'est une fille de race que les princes
seuls peuvent doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et vierge
plutôt que de se mésallier. Toutes ces réflexions vous les avez faites mille
fois, sans doute, et vous me saurez bon gré, j'imagine, d'y mettre un terme,
pour en venir au récit des deux derniers concerts que j'ai donnés en
Allemagne après avoir quitté Berlin.
Ce récit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien intéressant quant
à ce qui me concerne; je serai obligé de citer encore des ouvrages dont j'ai
peut-être déjà trop parlé dans mes lettres précédentes; toujours l'éternel
Cinq mai, Harold, les fragments de Roméo et Juliette, etc. Toujours les
mêmes difficultés pour trouver certains instrumentistes, même excellence
des autres parties de l'orchestre, constituant ce que j'appellerai l'orchestre
ancien, l'orchestre de Mozart; et toujours aussi les mêmes fautes se
reproduisant invariablement, à la première épreuve, aux mêmes endroits,
dans les mêmes morceaux, pour disparaître enfin après quelques études
attentives.
Je ne me suis pas arrêté à Magdebourg, où m'attendait cependant un
succès assez original. J'y ai été à peu près insulté pour avoir eu l'audace de
m'appeler par mon nom; et cela par un employé de la poste qui, en faisant
enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription qu'ils portaient, me
demanda d'un air soupçonneux:
—«Berlioz? componist?

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—Ia!»
Là-dessus, grande colère de ce brave homme, causée par l'impertinence
que j'avais de me faire passer pour Berlioz le compositeur. Il s'était imaginé,
sans doute, que cet étourdissant musicien ne devait voyager que sur un
hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au moins
environné d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable. De sorte
qu'en voyant arriver un homme fait et défait comme tous les gens qui ont
été à la fois gelés et enfumés dans les diligences d'un chemin de fer, un
homme qui faisait peser sa malle lui-même, qui marchait lui-même, qui
parlait lui-même français, et ne savait dire que ia en allemand, il en a
conclu tout de suite que j'étais un imposteur. Comme bien vous le pensez,
ses murmures et ses haussements d'épaules me ravissaient; plus sa
pantomime et son accent devenaient méprisants, et plus je me rengorgeais:
s'il m'eût battu, sans aucun doute je l'aurais embrassé. Un autre employé,
parlant fort bien ma langue, se montra plus disposé à m'accorder le droit
d'être moi-même; mais les gracieusetés qu'il me dit me flattèrent infiniment
moins que l'incrédulité de son naïf collègue et sa bonne mauvaise humeur.
Voyez pourtant, un demi-million m'eût privé de ce succès-là! J'aurai bien
soin à l'avenir de n'en pas porter avec moi et de voyager toujours de la
même manière. Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et spirituel
censeur dramatique, Perpignan, qui, à propos d'un homme dont une pièce de
cent sous placée dans son gilet, avait, dans un duel, arrêté la balle de son
adversaire, s'écria: «Il n'y a d'heureux que ces gens riches! j'eusse été tué
raide sur le coup!»
J'arrive à Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding,
avait eu la bonté de mettre la chapelle et le théâtre à ma disposition, et
j'allais commencer mes répétitions, quand la mort du duc de Sussex, parent
du roi, ayant motivé le deuil de la cour, le concert dut être retardé d'une
semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire connaissance avec les
principaux artistes qui allaient bientôt avoir à souffrir du mauvais caractère
de mes compositions.
Je n'ai pu me lier très-particulièrement avec le maître de chapelle
Marschner; la difficulté qu'il éprouve à s'exprimer en français, rendait nos
conversations assez pénibles; il est d'ailleurs extrêmement occupé. C'est

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actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous
appréciez, comme nous tous, le mérite éminent de ses partitions du Vampire
et du Templier. Quant à A. Bohrer, je le connaissais déjà: les trios et les
quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact à Paris, et
l'enthousiasme qui nous y avait alors brûlés l'un et l'autre ne s'était pas
depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui m'ont paru le mieux
comprendre, et sentir celles des œuvres de Beethoven réputées excentriques
et inintelligibles. Je le vois encore aux répétitions des quatuors où son frère
Max (le célèbre violoncelliste, aujourd'hui en Amérique), Claudel, le second
violon, et Urhan, l'alto, le secondaient si bien. En écoutant, en étudiant cette
musique transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie, il avait l'air d'être
dans son atmosphère naturelle et d'y respirer avec bonheur. Urhan adorait la
silence et baissait les yeux comme devant le soleil; il paraissait dire: «Dieu
a voulu qu'il y eût un homme aussi grand que Beethoven, et qu'il nous fût
permis de le contempler; Dieu l'a voulu!!!» Claudel admirait surtout ces
profondes admirations. Quant à Antoine Bohrer, le premier violon, c'était la
passion à son apogée, c'était l'amour extatique. Un soir dans un de ces
adagios surhumains, où le génie de Beethoven plane immense et solitaire
comme l'oiseau colossal des cimes neigeuses du Chimboraço, le violon de
Bohrer, en chantant la mélodie sublime, semblait animé du souffle épique;
sa voix redoublait de force expressive, éclatait en accents à lui-même
inconnus; l'inspiration rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions
notre haleine, nos cœurs se gonflaient, quand A. Bohrer s'arrêtant tout à
coup, déposa son brûlant archet et s'enfuit dans la chambre voisine.
Madame Bohrer inquiète, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit:
«—Ce n'est rien, il n'a pu se contenir; laissons-le se calmer un peu et nous
recommencerons. Il faut lui pardonner!»
Lui pardonner... cher artiste!
Antoine Bohrer remplit à Hanovre les fonctions de maître de concert: il
compose peu maintenant; son occupation la plus chère consiste à diriger
l'éducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont
l'organisation prodigieuse inspire à tout ce qui l'entoure des alarmes qu'il est
facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus extraordinaires
d'abord, et sa mémoire est telle ensuite, que dans les concerts qu'elle a

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donnés à Vienne, l'an dernier, son père, au lieu de programme, présentait au
public une liste de soixante-douze morceaux, sonates, concertos, fantaisies,
fugues, variations, études, de Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de
Handel, de Liszt, de Thalberg, de Chopin, de Döhler, etc., que la petite
Sophie sait par cœur, et qu'elle pouvait, sans hésitation, jouer de mémoire
au gré de l'assemblée. Il lui suffit d'exécuter trois ou quatre fois un morceau,
de quelque étendue et de quelque complication qu'il soit, pour le retenir et
ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature se graver ainsi
dans ce jeune cerveau! N'y a-t-il pas là quelque chose de monstrueux et de
fait pour inspirer autant d'effroi que d'admiration?
Il faut espérer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous
reviendra dans quelques années, et que le public parisien pourra connaître
alors ce talent phénoménal dont il n'a encore qu'une très-faible idée.
L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments à cordes.
Il ne possèdent en tant que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos, 4
violoncelles et 3 contre-basses. Il y a quelques violons infirmes; les
violoncelles sont habiles; les altos et les contre-basses sont bons. Il n'y a
que des éloges à donner aux instruments à vent, surtout à la première flûte,
au premier hautbois (Édouard Rose), qui joue on ne peut mieux le
pianissimo, et à la première clarinette dont le son est exquis. Les deux
bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose cruellement rare. Les cors
ne sont pas de première force, mais ils vont; les trombones sont solides, les
trompettes simples assez bonnes; il y a une excellentissime trompette à
cylindres; l'artiste qui joue cet instrument se nomme comme celui de
Weimar son rival, Sachse; je ne sais auquel des deux donner la palme. Le
premier hautbois joue du cor anglais, mais son instrument est très-faux.
Il n'y a pas d'ophicléïde; on peut tirer bon parti des bass-tubas de la bande
militaire. Le timbalier est médiocre; le musicien chargé de la partie de
grosse caisse n'est pas musicien; le cymbalier n'est pas sûr, et les cymbales
sont brisées au point qu'il ne reste plus que le tiers de chacune.
Il y a une harpe assez bien jouée par une dame des chœurs. Ce n'est pas
une virtuose, mais elle possède son instrument, et forme, avec les harpistes
de Stuttgard, de Berlin et de Hambourg, les seules exceptions que j'aie
rencontrées en Allemagne, où les harpistes, en général, ne savent pas jouer

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de la harpe. Malheureusement elle est très-timide et assez faible
musicienne; mais quand on lui donne quelques jours pour étudier sa partie,
on peut se fier à son exactitude. Elle fait supérieurement les sons
harmoniques; sa harpe est à double mouvement et fort bonne.
Le chœur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de
voix, qui a de la valeur cependant tout cela chante juste; les ténors sont en
outre précieux par la qualité de leur timbre. La troupe chantante est plus que
médiocre; à l'exception de la basse, Steinmüller, excellent musicien, doué
d'une belle voix qu'il conduit habilement en la forçant un peu parfois, je n'ai
rien entendu qui me parût digne d'être cité.
Nous ne pûmes faire que deux répétitions; encore on trouva cela
extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurèrent
hautement. C'est la seule fois que ce désagrément me soit arrivé en
Allemagne, où les artistes m'ont constamment accueilli en frère, sans jamais
plaindre le temps ni la peine que les études de mes concerts leur
demandaient. A. Bohrer se désespérait, il aurait voulu qu'on répétât quatre
fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'exécution fut passable
cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, trois contre-basses!
et, de chaque côté, six violons et demi!!! Le public se montra poli, voilà
tout; je crois qu'il en est encore à se demander ce que diable ce concert a
voulu dire. Le docteur Griepenkerl était venu de Brunswick exprès pour y
assister: il dut constater entre l'esprit artiste des deux villes une notable
différence. Nous nous amusions, lui, quelques militaires brunswickois et
moi, à tourmenter ce pauvre Bohrer, en lui racontant la fête musicale qu'on
m'avait donnée à Brunswick trois mois auparavant; ces détails lui fendaient
le cœur. M. Griepenkerl me fit alors présent de l'ouvrage qu'il avait écrit à
mon sujet, et me demanda en retour le bâton avec lequel je venais de
conduire l'exécution du Cinq mai.
Espérons que ces bâtons, ainsi plantés en France et en Allemagne,
prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre
quelque jour...
Le prince royal de Hanovre assista à ce concert: j'eus l'honneur de
l'entretenir quelques instants avant mon départ, et je m'estime heureux
d'avoir pu connaître la gracieuse affabilité de ses manières et la distinction

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de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue) n'a point altéré la
sérénité.
Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe à Cassel à sept heures du
matin.
Spohr dort[100], il ne faut pas le réveiller.
Continuons. Je rentre pour la quatrième fois à Francfort. J'y retrouve
Parish-Alvars, qui me magnétise en me jouant sa fantaisie en sons
harmoniques sur le chœur des Naïades d'Obéron. Décidément cet homme
est sorcier: sa harpe est une sirène au beau col incliné, aux longs cheveux
épars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous l'étreinte
passionnée de ses bras puissants. Voilà Guhr, fort empêché par les ouvriers
qui restaurent son théâtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi de vous quitter,
Osborne, pour dire quelques mots a ce tant redouté capell-meister, dont le
nom vient encore se présenter sous ma plume, je reviens à vous à l'instant.

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«Mon cher Guhr,
«Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir
la crainte de vous voir mal accueillir les drôleries que je me suis
permises à votre sujet, en racontant notre première entrevue! J'en
doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me
chagrinait. Bravo! J'apprends que loin d'être fâché des dissonances
que j'ai prêtées à l'harmonie de votre conversation vous en avez ri le
premier, et que vous avez fait imprimer dans un des journaux de
Francfort la traduction allemande de la lettre qui les contenait. À la
bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et d'ailleurs on n'est
pas perdu pour jurer un peu. Vivat! terque quaterque vivat! S. N. T.
T. Tenez-moi bien réellement pour un de vos meilleurs amis: et
recevez mille nouveaux compliments sur votre chapelle de
Francfort, elle est digne d'être dirigée par un artiste tel que vous.
Adieu, adieu, S. N. T. T.»
Me voilà!
Ah ça! voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y trouver
quelques amis, entre autres L. Schlosser, le concert-meister qui fut mon
condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son séjour à Paris. J'emportais
d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de Francfort, pour le prince Émile
qui me fit le plus charmant accueil, et obtint du grand-duc, pour mon
concert, plus que je n'avais osé espérer. Dans la plupart des villes
d'Allemagne où je m'étais fait entendre jusqu'alors, l'arrangement pris avec
les intendants des théâtres avait été à peu près toujours le même;
l'administration supportait presque tous les frais, et je recevais la moitié de
la recette brute. (Le théâtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me
laisser la recette entière. Je l'ai déjà dit: Weimar est une ville artiste et la
famille ducale sait honorer les arts.)
Eh bien! à Darmstadt, le grand-duc m'accorda non seulement la même
faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espèce de frais. À coup sûr,
ce généreux souverain n'a pas de neveux qui écrivent aussi des, etc., etc.

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Le concert fut promptement organisé, et l'orchestre loin de se faire prier
pour répéter, aurait voulu qu'il me fût possible de consacrer aux études une
semaine du plus. Nous fîmes cinq répétitions. Tout marcha bien, à
l'exception cependant du double chœur des jeunes Capulets sortant de la
fête au début de la scène d'amour dans Roméo et Juliette. L'exécution de ce
morceau fut une véritable déroute vocale; les ténors du second chœur
baissèrent de près d'un demi-ton, et ceux du premier manquèrent leur entrée
au retour du thème. Le maître de chant était dans une fureur d'autant plus
facile à concevoir, que, pendant huit jours il s'était donné, pour instruire les
choristes, une peine infinie.
L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre:
il possède exceptionnellement un excellent ophicléïde. La partie de harpe
est confiée à un peintre, qui, malgré tous ses efforts et sa bonne volonté,
n'est jamais sûr de donner beaucoup de couleur à son exécution. Le reste de
la masse instrumentale est bien composé et animé du meilleur esprit. On y
trouve un virtuose remarquable. Il se nomme Müller, mais n'appartient point
cependant à la célèbre famille des Müller, de Brunswick. Sa taille presque
colossale, lui permet de jouer de la vraie contre-basse à quatre cordes avec
une aisance extraordinaire. Sans chercher comme il le pourrait, à exécuter
des traits ni des arpèges d'une difficulté inutile et d'un effet grotesque, il
chante gravement et noblement sur cet instrument énorme, et sait en tirer
des sons d'une grande beauté, qu'il nuance avec beaucoup d'art et de
sentiment. Je lui ai entendu chanter un fort bel adagio composé par
Mangold jeune, frère du capell-meister, de manière à émouvoir
profondément un sévère auditoire. C'était dans une soirée donnée par M. le
docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans sa
sphère, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire à Londres dans la sienne,
et dont l'influence est grande, par conséquent, sur l'esprit musical du public.
Müller est une conquête qui doit tenter bien des compositeurs et des chefs
d'orchestre; mais le grand-duc la leur disputera de toutes ses forces, très-
certainement.
Le maître de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en
grande partie son éducation musicale à Paris, où il a compté parmi les
meilleurs élèves de Reicha. C'était donc pour moi un condisciple, et il m'a
traité comme tel. Quant à Schlosser, le concert-meister déjà nommé, il s'est

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montré si bon camarade, il a mis tant d'ardeur à me seconder, que je suis
vraiment dans l'impossibilité de parler comme il conviendrait de celles de
ses compositions dont il m'a permis la lecture; j'aurais l'air de reconnaître
son hospitalité, quand je ne ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de
la vérité de l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu!
Il y a à Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je l'ai
bien enviée au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et possède un
sentiment du rhythme qui donne de l'intérêt même aux parties de tambours.
Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile à Hambourg) se
trouvait, à mon arrivée, depuis quelque temps à Darmstadt, où, dans le rôle
de Marcel des Huguenots, il avait obtenu un véritable triomphe. Il eut
encore l'obligeance de chanter le Cinq mai, mais avec un talent et une
sensibilité de beaucoup au-dessus des qualités qu'il avait montrées en
exécutant ce morceau la première fois. Il fut admirable surtout à la dernière
strophe, la plus difficile a bien nuancer:
Wie? Sterben er? o Ruhm, wie verwaist bist du!
Quoi! lui mourir! ô gloire, quel veuvage!
Ensuite l'air du Figaro de Mozart «Non più andrai,» que nous avions
ajouté au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant briller
sous une face nouvelle, lui valut un bis de toute la salle, et le lendemain un
engagement très-avantageux au théâtre de Darmstadt. Je me dispense de
vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-là on vous dira seulement
que j'ai eu la vanité naïve de trouver le public et les artistes très-intelligents.
Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce pèlerinage, le
plus difficile peut-être qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le
souvenir, je le sens doit planer sur le reste de ma vie. Je viens, comme les
hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de Delphes. Ai-
je bien compris le sens de sa réponse? Faut-il croire ce qu'elle paraît
contenir de favorable à mes vœux?... N'y a-t-il pas d'oracles trompeurs?...
L'avenir, l'avenir seul en décidera. Quoi qu'il en soit, je dois rentrer en
France et adresser enfin mes adieux à l'Allemagne, cette noble seconde
mère de tous les fils de l'harmonie. Mais où trouver des expressions égales à
ma gratitude, à mon admiration, à mes regrets?... Quel hymne pourrais-je

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chanter qui fût digne de sa grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la
quittant, que m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix émue:
Vale, Germania, alma parens!

LII

Je mets en scène la Freyschütz à l'Opéra.—Mes récitatifs.—Les chanteurs.—
Dessauer.—M. Léon Pillet.—Ravages faits par ses successeurs dans la partition de
Weber.

Je revenais de cette longue pérégrination en Allemagne, quand M. Pillet,
directeur de l'Opéra, forma le projet de mettre en scène le Freyschütz. Mais
dans cet ouvrage les morceaux de musique sont précédés et suivis d'un
dialogue en prose, comme dans nos opéras-comiques, et les usages de
l'opéra exigeant que tout soit chanté, dans les drames ou tragédies lyriques
de son répertoire, il fallait mettre en récitatifs le texte parlé. M. Pillet me
proposa cette tâche.
«—Je ne crois pas, lui répondis-je, qu'on dût ajouter au Freyschütz les
récitatifs que vous me demandez; cependant, puisque c'est la condition sans
laquelle il ne peut être représenté à l'Opéra, et comme si je ne les écrivais
pas vous en confieriez la composition à un autre moins familier, peut-être,
que je ne le suis avec Weber, et certainement moins dévoué que moi à la
glorification de son chef-d'œuvre, j'accepte votre offre, à une condition: le
Freyschütz sera joué absolument tel qu'il est, sans rien changer dans le livret
ni dans la musique.
—C'est bien mon intention, répliqua M. Pillet; me croyez-vous capable de
renouveler les scandales de Robin des Bois?
—Très-bien. En ce cas je vais me mettre à l'œuvre. Comment comptez-
vous distribuer les rôles?

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—Je donnerai le rôle d'Agathe à madame Stoltz, celui d'Annette à
mademoiselle Dobré, Duprez chantera Max.
—Je parie que non, dis-je en l'interrompant.
—Pourquoi donc ne le chanterait-il pas?
—Vous le saurez bientôt.
—Bouché fera un excellent Gaspard.
—Et pour l'Ermite qui avez-vous?
—Oh!... répondit M. Pillet avec embarras, c'est un rôle inutile, qui fait
longueur, mon intention serait de faire disparaître toute la partie de
l'ouvrage dans laquelle il figure.
—Rien que cela? C'est ainsi que vous entendez respecter le Freyschütz et
ne pas imiter M. Castil-Blaze!... Nous sommes fort loin d'être d'accord;
permettez que je me retire, il m'est impossible de me mêler en rien à cette
nouvelle correction.
—Mon Dieu! que vous êtes entier dans vos opinions! Eh bien! on gardera
l'Ermite, on conservera tout, je vous en donne ma parole.»
Émilien Paccini qui devait traduire le livret allemand, m'ayant, lui aussi,
donné cette assurance, je consentis, non sans méfiance, à me charger de la
composition des récitatifs. Le sentiment qui m'avait porté à exiger la
conservation intégrale du Freyschütz, sentiment que beaucoup de gens
qualifiaient de fétichisme, enlevait ainsi tout prétexte aux remaniements,
dérangements, suppressions et corrections auxquels on n'eût pas manqué de
se livrer avec ardeur. Mais il devait aussi résulter de mon inflexibilité un
inconvénient grave: le dialogue parlé, mis tout entier en musique, parut trop
long, malgré les précautions que j'avais prises pour le rendre aussi rapide
que possible. Jamais je ne pus faire abandonner aux acteurs leur manière
lente, lourde et emphatique de chanter le récitatif; et dans les scènes entre
Max et Gaspard principalement, le débit musical de leur conversation
essentiellement simple et familière, avait toute la pompe et la solennité
d'une scène de tragédie lyrique. Cela nuisit un peu à l'effet général du
Freyschütz, qui néanmoins obtint un éclatant succès. Je ne voulus pas être
nommé comme auteur de ces récitatifs, où les artistes et les critiques

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trouvèrent pourtant des qualités dramatiques, un mérite spécial, celui du
style, qui disaient-ils, s'harmoniait parfaitement avec le style de Weber, et
une réserve dans l'instrumentation que mes ennemis eux-mêmes furent
forcés de reconnaître.
Ainsi que je l'avais prévu, Duprez qui, dix ans auparavant, avec sa petite
voix de ténor léger, avait chanté Max (Tony) dans le pasticio de Robin des
Bois à l'Odéon, ne put adapter à sa grande voix de premier ténor ce même
rôle écrit, il est vrai, un peu bas en général. Il proposa les plus singulières
transpositions entremêlées nécessairement des modulations les plus
insensées, des soudures les plus grotesques... Je coupai court à ces folies en
déclarant à M. Pillet que Duprez ne pouvait chanter ce rôle, sans, de son
propre aveu, le défigurer complètement. Il fut alors confié à Marié, second
ténor dont la voix ne manque pas de caractère au grave, très-bon musicien,
mais chanteur lourd et empâté.
Madame Stoltz, elle non plus, ne put chanter Agathe sans transposer ses
deux principaux airs: je dus mettre en ré le premier qui est en mi et baisser
d'une tierce mineure la prière en la bémol du troisième acte, ce qui lui fit
perdre les trois quarts de son ravissant coloris. Elle put, en revanche,
conserver en si le sextuor de la fin, dont elle chanta le soprano avec une
verve et un enthousiasme qui faisaient chaque soir éclater en
applaudissements toute la salle.
Il y a un quart de difficulté réelle, un quart d'ignorance, et une bonne
moitié de caprice dans la cause de toutes ces résistances de chanteurs à
rendre certains rôles tels qu'ils sont écrits.
Je me rappelle que Duprez, pour la romance de mon opéra de Benvenuto
Cellini «La gloire était ma seule idole», se refusa obstinément à chanter un
sol du médium, la plus aisée des notes de sa voix et de toutes les voix. À sol
ré placés sur le mot protège, et qui conduisent à la cadence finale d'une
manière gracieuse et piquante, il préférait ré ré qui constituent une grosse
platitude. Dans l'air «Asile héréditaire» de Guillaume Tell, il n'a jamais
voulu donner le sol bémol enharmonique de fa dièse, placé là avec tant
d'adresse et d'à-propos par Rossini, pour amener la rentrée du thème dans le
ton primitif. Il a toujours substitué un fa qui produit une plate dureté et
détruit tout le charme de la modulation.

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Un jour je revenais de la campagne avec Duprez; placé à côté de lui dans
la voiture qui nous ramenait, l'idée me vint de murmurer à son oreille la
phrase de Rossini avec le sol bémol. Duprez rougissant légèrement me
regarda en face et me dit:
«—Ah! vous me critiquez!
—Eh! certes oui, je vous critique. Pourquoi diable n'exécutez-vous pas ce
passage tel qu'il est?...
—Je ne sais... cette note me gêne, m'inquiète...
—Allons donc! vous vous moquez. De quel droit vous gênerait-elle quand
elle ne gêne point des artistes qui n'ont ni votre voix, ni votre talent?
—Peut-être avez-vous raison...
—Je suis parbleu bien certain d'avoir raison.
—Eh bien! je ferai le sol bémol désormais pour vous.
—Non pas, faites-le pour vous-même et pour l'auteur et pour le bon sens
musical qu'il est étrange de voir offenser par un artiste tel que vous.»
Bah! ni pour moi, ni pour lui, ni pour Rossini, ni pour la musique, ni pour
le sens commun, Duprez, aux représentations de Guillaume Tell, n'a jamais
fait le sol bémol. Les diables ni les saints ne le feraient pas renoncer à son
abominable fa. Il mourra dans l'impénitence finale.
Serda, la basse, qui dans Benvenuto Cellini avait été chargé du rôle du
cardinal, prétendait ne pouvoir donner le mi bémol haut dans son air «À
tous péchés pleine indulgence,» et transposant cette note à l'octave
inférieure, il faisait un saut de sixte en descendant au lieu d'un mouvement
ascendant de tierce; ce qui dénaturait absolument la mélodie. Un jour, il se
trouva dans l'impossibilité d'assister à une répétition: on pria Alizard de l'y
remplacer. Celui-ci, avec sa magnifique voix dont on ne voulait pas encore
reconnaître la puissance expressive et la beauté, chanta mon air sans le
moindre changement, à première vue, et de telle sorte que l'auditoire de
choristes qui l'entourait l'applaudit chaleureusement. Serda apprit ce succès
et le lendemain il trouva le mi bémol. Remarquez que ce même Serda, qui
prétendait ne pouvoir donner cette note dans mon air, atteignait non-

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seulement au mi naturel, mais au fa dièse haut dans son rôle de Saint-Bris
des Huguenots.
Quelle race que celle des chanteurs!
Je reviens au Freyschütz.
On ne manqua pas de vouloir y introduire un ballet. Tous mes efforts pour
l'empêcher étant inutiles, je proposai de composer une scène
chorégraphique, indiquée par Weber lui-même dans son rondeau de piano,
l'Invitation à la valse, et j'instrumentai pour l'orchestre ce charmant
morceau. Mais le chorégraphe, au lieu de suivre le plan tout tracé dans la
musique, ne sut trouver que des lieux communs de danse, des combinaisons
banales, qui devaient fort médiocrement charmer le public. Pour remplacer
alors la qualité par la quantité, on exigea l'addition de trois autres pas. Or,
voilà les danseurs qui se fourrent dans la tête que j'avais dans mes
symphonies des morceaux très-convenables à la danse et qui compléteraient
on ne peut mieux le ballet. Ils en parlent à M. Pillet; celui-ci abonde dans
leur sens et veut me demander d'introduire dans la partition de Weber le bal
de ma Symphonie fantastique et la fête de Roméo et Juliette.
Le compositeur allemand Dessauer se trouvait alors à Paris et fréquentait
assidûment les coulisses de l'Opéra. À la proposition du directeur je me
bornai à répondre:
«—Je ne puis consentir à introduire dans le Freyschütz de la musique qui
ne soit pas de Weber, mais pour vous prouver que ce n'est point par un
respect exagéré et déraisonnable pour le grand maître, voilà Dessauer qui se
promène là-haut au fond de la scène, allons lui soumettre votre idée; s'il
l'approuve je m'y conformerai; sinon je vous prie de ne m'en plus parler.»
Aux premiers mots du directeur, Dessauer se tournant vivement vers moi,
me dit:
«—Oh! Berlioz, ne faites pas cela.
—Vous l'entendez,» dis-je à M. Pillet.
En conséquence il n'en fut plus question. Nous prîmes des airs de danse
dans Obéron et dans Preciosa, et le ballet fut ainsi complété avec des
compositions de Weber. Mais après quelques représentations les airs de

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Preciosa et d'Obéron disparurent; puis on coupa à tort et à travers dans
l'Invitation à la valse, qui, ainsi transformée en morceau d'orchestre, avait
pourtant obtenu un très-grand succès. Quand M. Pillet eut quitté la direction
de l'Opéra et pendant que j'étais en Russie, on en vint pour le Freyschütz à
retrancher une partie du finale du troisième acte; on osa supprimer enfin
dans ce même troisième acte tout le premier tableau, où se trouvent la
sublime prière d'Agathe et la scène des jeunes filles, et l'air si romantique
d'Annette avec alto solo.
Et c'est ainsi déshonoré qu'on représente aujourd'hui le Freyschütz à
l'Opéra de Paris. Ce chef-d'œuvre de poésie, d'originalité et de passion sert
de lever de rideau aux plus misérables ballets et doit en conséquence se
déformer pour leur faire place. Si quelque nouvelle œuvre chorégraphique
vient à naître plus développée que ses devancières, on rognera le Freyschütz
de nouveau, sans hésiter. Et comme on exécute ce qu'il en reste! quels
chanteurs! quel chef d'orchestre! quelle lâche somnolence dans les
mouvements! quelle discordance dans les ensembles! quelle interprétation
plate, stupide et révoltante de tout par tous!... Soyez donc un inventeur, un
porte-flambeau, un homme inspiré, un génie, pour être ainsi torturé, sali,
vilipendé! Grossiers vendeurs! En attendant que le fouet d'un nouveau
Christ puisse vous chasser du temple, soyez assurés que tout ce qui en
Europe possède le moindre sentiment de l'art vous a en très-profond mépris.

LIII

Je suis forcé d'écrire des feuilletons.—Mon désespoir.—Velléités de suicide.—Festival
de l'Industrie.—1022 exécutants.—32,000 francs de recette.—800 francs de
bénéfice.—M. Delessert préfet de police.—Établissement de la censure des
programmes de concert.—Les percepteurs du droit des hospices.—Le docteur
Amussat.—Je vais à Nice.—Concerts dans le cirque des Champs-Élysées.

Mon existence après cette époque ne présente aucun événement musical
digne d'être cité. Je restai à Paris, occupé presque uniquement de mon

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métier, je ne dirai pas de critique, mais de feuilletoniste, ce qui est bien
différent. Le critique (je le suppose honnête et intelligent) n'écrit que s'il a
une idée, s'il veut éclairer une question, combattre un système, s'il veut
louer ou blâmer. Alors, il a des motifs qu'il croit réels pour exprimer son
opinion, pour distribuer le blâme ou l'éloge. Le malheureux feuilletoniste
obligé d'écrire sur tout ce qui est du domaine de son feuilleton (triste
domaine, marécage rempli de sauterelles et de crapauds!) ne veut rien que
l'accomplissement de la tâche qui lui est imposée; il n'a bien souvent aucune
opinion au sujet des choses sur lesquelles il est forcé d'écrire; ces choses-là
n'excitent ni sa colère, ni son admiration, elles ne sont pas. Et pourtant, il
faut qu'il ait l'air de croire à leur existence, l'air d'avoir une raison pour leur
accorder son attention, l'air de prendre parti pour ou contre. La plupart de
mes confrères savent sans peine, souvent même avec une facilité
charmante, se tirer de ce mauvais pas. Pour moi, quand je parviens à en
sortir, c'est avec des efforts aussi longs que douloureux. Je suis demeuré une
fois trois jours entiers enfermé dans ma chambre, pour écrire un feuilleton
sur l'Opéra-Comique sans pouvoir le commencer. Je ne me souviens pas de
l'œuvre dont j'avais à parler (une semaine après sa première représentation,
j'en avais oublié le nom pour jamais), mais les tortures que j'éprouvai
pendant ces trois jours avant de trouver les trois premières lignes de mon
article, certes! je me les rappelle. Les lobes de mon cerveau semblaient
prêts à se disjoindre. J'avais comme des cendres brûlantes dans les veines.
Tantôt je restais accoudé sur ma table, tenant ma tête à deux mains; tantôt je
marchais à grands pas comme un soldat en sentinelle par un froid de vingt-
cinq degrés. Je me mettais à la fenêtre, regardant les jardins environnants,
les hauteurs de Montmartre, le soleil couchant... aussitôt la rêverie
m'emportait à mille lieues de mon maudit opéra-comique. Et quand en me
retournant, mes yeux retombaient sur son maudit titre, écrit en tête de la
maudite feuille de papier, blanche encore et attendant obstinément les autres
mots dont je devais la couvrir, je me sentais envahir par le désespoir. J'avais
une guitare appuyée contre ma table, d'un coup de pied je lui crevai le
ventre... Sur ma cheminée, deux pistolets me regardaient avec leurs yeux
ronds... je les considérai très-longtemps... puis j'en vins à me bosseler le
crâne à grands coups de poing. Enfin, comme un écolier qui ne peut pas
faire son thème, je pleurai avec une indignation furieuse en m'arrachant les
cheveux. Cette eau salée sortie de mes yeux sembla me soulager un peu. Je

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tournai contre le mur les canons de mes pistolets qui me regardaient
toujours. J'eus pitié de mon innocente guitare, et la reprenant, je lui
demandai quelques accords qu'elle me donna sans rancune. Mon fils, âgé de
six ans, vint en ce moment frapper à ma porte; par suite de ma mauvaise
humeur je l'avais injustement grondé le matin. Comme je n'ouvrais pas.
«—Père, me cria-t-il, veux-tu être-z-amis?
Et courant lui ouvrir:
—Oui, mon garçon, soyons-z-amis! viens!»
Je le pris sur mes genoux, j'appuyai sa blonde tête sur ma poitrine et nous
nous endormîmes tous les deux. Je venais de renoncer à trouver le début de
mon article: c'était le soir du troisième jour. Le lendemain je parvins enfin,
je ne sais comment, à écrire je ne sais quoi, sur je ne sais qui.
.............................................................
..
Il y a quinze ans de cela!..... et mon supplice dure encore......
Extermination! En être toujours là! qu'on me donne donc des partitions à
écrire, des orchestres à conduire, des répétitions à diriger; qu'on me fasse
rester huit heures, dix heures même, debout, le bâton à la main, exercer des
choristes sans instrument pour les accompagner, leur chantant moi-même
leurs répliques tout en marquant la mesure, jusqu'à ce que je crache le sang
et que la crampe m'arrête le bras; qu'on me fasse porter des pupitres, des
contre-basses, des harpes, déplacer des estrades, clouer des planches,
comme un commissionnaire ou un charpentier; qu'on m'oblige ensuite, pour
me reposer, à corriger pendant la nuit des graveurs ou des copistes; je l'ai
fait, je le fais, je le ferai; cela tient à ma vie musicale et je le supporte sans
me plaindre, sans y songer même, comme le chasseur endure le froid, le
chaud, la faim, la soif, le soleil, les averses, la poussière, la boue et les mille
fatigues de la chasse! Mais sempiternellement feuilletoniser pour vivre!
écrire des riens sur des riens! donner de tièdes éloges à d'insupportables
fadeurs! parler ce soir d'un grand maître et demain d'un crétin avec le même
sérieux, dans la même langue! employer son temps, son intelligence, son
courage, sa patience à ce labeur, avec la certitude de ne pouvoir au moins
être utile à l'art en détruisant quelques abus, en arrachant des préjugés, en

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éclairant l'opinion, en épurant le goût du public, en mettant hommes et
choses à leur rang et à leur place! oh! c'est le comble de l'humiliation!
mieux vaudrait être... ministre des finances d'une république.
Que n'ai-je le choix!
Je subissais avec moins de résignation que jamais les inconvénients de ma
position, quand, en 1844, eut lieu à Paris l'Exposition des produits de
l'industrie. Elle allait être terminée. Le hasard (ce dieu inconnu qui joue un
si grand rôle dans ma vie), me fit rencontrer dans un café Strauss, le
directeur des bals fashionables. La conversation s'engagea sur la clôture
prochaine de l'Exposition et la possibilité de donner dans l'immense
bâtiment où elle avait lieu et qui bientôt deviendrait libre, un véritable
festival dédié aux industriels exposants.
«—J'y ai longtemps songé, dis-je à Strauss, mais après avoir fait tous mes
calculs de statistique musicale, une difficulté m'a arrêté, celle d'obtenir la
disposition du local.
—Cette difficulté n'est point insurmontable, répliqua vivement Strauss, je
connais beaucoup M. Sénac le secrétaire du ministre du commerce, c'est lui
qui dirige toutes les affaires de l'industrie française; il peut nous donner les
moyens d'exécuter ce projet.»
Malgré l'enthousiasme de mon interlocuteur, je demeurai assez froid. Il fut
convenu seulement avant de nous quitter, que nous irions ensemble, le
lendemain, voir M. Sénac et que, s'il nous laissait entrevoir la possibilité de
disposer du bâtiment de l'Exposition, nous examinerions la question plus
sérieusement.
Sans s'engager tout à fait, M. Sénac, à l'énoncé de notre demande, ne nous
découragea point. Il promit une prochaine réponse, que nous reçûmes en
effet au bout de quelques jours et qui fut favorable. Restait à obtenir
l'autorisation du préfet de police, M. Delessert.
Nous lui fîmes connaître notre plan qui consistait à donner dans le
bâtiment de l'Exposition un festival en trois journées. Ces fêtes devaient se
composer d'un concert, d'un bal, et d'un banquet d'industriels exposants.
L'idée de Strauss, de faire après le concert, danser, manger et boire, nous
eût sans aucun doute rapporté beaucoup d'argent; mais M. Delessert, en

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préfet toujours préoccupé d'émeutes et de complots, ne voulut ni festin, ni
bal, ni musique, et interdit purement et simplement le festival.
Cette prudence me parut exaltée jusqu'à l'absurde. J'en parlai à M. Bertin,
il fut du même avis et sut le faire partager à M. Duchâtel, ministre de
l'intérieur. Ce dernier envoya aussitôt au préfet l'ordre de nous laisser faire
au moins de la musique, et M. Delessert se vit contraint d'autoriser un grand
concert sérieux pour le premier jour, et un concert dit populaire sous la
direction de Strauss pour le second; concert-promenade dans lequel on
exécuterait de la musique de danse, valses, polkas et galops, mais où l'on ne
danserait point.
C'était nous ôter le bénéfice certain de l'entreprise. M. Delessert redoutait
pourtant encore le danger que nos orchestres, nos chœurs et les amateurs
qui pour les entendre, allaient se porter au centre des Champs-Élysées, en
plein jour, pouvaient faire courir à l'État. Savait-on même si Strauss et moi
nous n'étions pas des conspirateurs déguisés en musiciens!... Néanmoins je
me tenais pour satisfait de pouvoir organiser et diriger un concert
gigantesque, et je bornais mes vœux à réussir musicalement dans
l'entreprise, sans y perdre tout ce que je possédais.
Mon plan fut bientôt tracé. Laissant Strauss s'occuper de son orchestre de
danse destiné à ne pas faire danser, j'engageai pour le grand concert à peu
près tout ce qui, dans Paris, avait quelque valeur comme choriste et
instrumentiste, et je parvins à réunir un personnel de mille vingt-deux
exécutants. Tous étaient payés, à l'exception des chanteurs (non choristes)
de nos théâtres lyriques. J'avais fait un appel à ceux-ci dans une lettre où je
les priais de se joindre à mes niasses chantantes pour les guider de l'âme et
de la voix.
Duprez, madame Stolz et Chollet furent les seuls qui s'y refusèrent; mais
leur absence fut remarquée le jour du concert et hautement blâmée par la
presse le lendemain. Presque tous les membres des concerts du
Conservatoire crurent également devoir s'abstenir, et bouder encore une fois
avec leur vieux général. Habeneck, tout naturellement, voyait du plus
mauvais œil cette grande solennité qu'il ne dirigeait pas...

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Pour ne pas être forcé d'élever les frais jusqu'à une somme exorbitante, je
ne demandai aux artistes que deux répétitions, dont l'une devait être
partielle et l'autre générale. Je fis ainsi répéter d'abord successivement, dans
la salle de Herz que nous avions louée pour cela:
Les violons,
Les altos et violoncelles,
Les contre-basses,
Les instruments à vent en bois,
Les instruments à vent en cuivre,
Les harpes,
Les instruments à percussion,
Les femmes et les enfants du chœur,
Les hommes du chœur.
Ces neuf répétitions auxquelles chaque individu ne prit part qu'une fois,
produisirent des résultats merveilleux, et qu'on n'eût certainement pas
obtenus avec cinq répétitions d'ensemble. Celle des trente-six contre-basses,
surtout, fut curieuse. Quand nous en vînmes au trait du scherzo de la
symphonie en ut mineur de Beethoven, qui figurait dans le programme, il
nous sembla entendre les grognements d'une cinquantaine de porcs
effarouchés: telle était l'incohérence et le défaut de justesse de l'exécution
de ce passage. Peu à peu cependant elle devint meilleure, l'ensemble
s'établit et la phrase apparut nettement dans toute sa sauvage rudesse.
«D'abord on s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,
Puis enfin il n'y manqua rien.»
Nous l'avions recommencée dix-huit ou vingt fois, ce qu'on n'eût pas pu
faire si l'orchestre entier eût été présent. Voilà l'avantage des répétitions
partielles. On passe alors rapidement sur les portions du programme qui,
pour le fragment du chœur ou de l'orchestre dont on s'occupe, ne présentent
aucune difficulté et l'on donne au contraire tout le temps et toute l'attention
nécessaires à l'étude des passages embarrassants et malaisés. Il en résulte
seulement une fatigue excessive pour le chef d'orchestre. Mais, je crois
l'avoir dit, en pareil cas je trouve des forces exceptionnelles, et ma vigueur
défie celle d'un cheval de labour.

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J'avais, on le pense bien, composé mon programme de manière qu'il ne
contînt que des morceaux d'un style très-large ou déjà connus des
exécutants. C'étaient:
L'ouverture de la Vestale (Spontini),
La prière de la Muette (Auber),
Le scherzo et le finale de la Symphonie en ut mineur (Beethoven),
La prière de Moïse (Rossini),
L'Hymne à la France, que j'avais composé exprès pour la circonstance,
L'ouverture du Freyschütz (Weber),
L'hymne à Bacchus d'Antigone (Mendelssohn),
La marche au supplice de ma Symphonie fantastique,
Le chant des Industriels, écrit pour cette fête par M. Adolphe Dumas et
mis en musique par M. Méraux.
Un chœur de Charles VI (Halévy),
Le chœur de la bénédiction des poignards, des Huguenots
(Meyerbeer),
La scène du jardin des plaisirs d'Armide (Gluck),
L'apothéose de ma Symphonie funèbre et triomphale.
Nous devions faire la répétition générale dans le bâtiment de l'Exposition,
dont j'avais choisi pour le concert, le grand carré central nommé salle des
machines. La veille même de cette importante épreuve, pendant que les
charpentiers travaillaient à la construction de mon estrade, la salle n'était
pas encore libre. Un grand nombre de machines en fer encombraient
l'emplacement destiné au public. On n'avait pas même pris les mesures
nécessaires à l'enlèvement de ce monstrueux attirail.
Je n'essayerai pas de décrire mon anxiété à cet aspect.
Les murs de Paris étaient couverts d'affiches annonçant le festival; j'étais
engagé pour une somme considérable, et je me voyais arrêté dans mon
entreprise par l'obstacle le plus insurmontable et le plus imprévu! Nous ne
pouvions retarder le concert d'un seul jour, l'ordre de démolir l'édifice, au
plus tard le 5 août, était déjà donné, et les propriétaires des matériaux
entrant dans sa construction ayant le droit de commencer sa démolition le
1er août, jour du premier concert, ne consentaient qu'à force d'argent à le
laisser subsister quelques heures de plus. Ils étaient les vrais maîtres du

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local et nous prouvaient d'une façon péremptoire que le ministre du
commerce nous avait prêté ce qui ne lui appartenait plus. J'eus un instant de
vertige et je m'élançai à la course pour aller faire placarder une affiche
contremandant le festival. Strauss m'arrêta presque de force, en m'assurant
que le lendemain cinquante voitures viendraient déblayer le terrain. Comme
je me voyais perdu de toutes manières, je laissai les choses suivre leur
cours. Le lendemain, mes mille artistes se rendirent à la répétition générale,
qui se fit au milieu des cris des charretiers, des claquements de leurs fouets
et des hennissements de leurs chevaux. Mais enfin, les charretiers y étaient,
les chevaux peu à peu emportaient les machines, le terrain devenait libre et
je sentais l'oppression de ma poitrine diminuer. Après la répétition, autre
cauchemar. Les auditeurs nombreux qui y avaient assisté s'approchent de
moi déclarant, à l'unanimité, que l'estrade est à refaire et que, par suite de la
position du chœur placé au-devant de l'orchestre, il est impossible
d'entendre un son des instruments. Se figure-t-on un orchestre de cinq cents
instrumentistes qu'on n'entend pas! Aussitôt soixante ouvriers se mettent à
l'œuvre et coupant en deux l'estrade, dont le plan n'était pas de moitié assez
incliné, baissent de trois mètres la partie antérieure réservée au chœur, et
démasquent ainsi l'orchestre dont ils élèvent encore, d'ailleurs, les derniers
gradins. Cette nouvelle disposition devait nécessairement permettre
d'entendre les instruments, malgré le peu de sonorité du local, défaut
irrémédiable et qu'on ne pouvait plus méconnaître. Dès que ce deuxième
sujet d'inquiétudes eut à peu près disparu, un troisième non moins grave se
présenta. Strauss et moi profitant de quelques heures de répit qui nous
étaient laissées au milieu de tant de fracas, nous courûmes en cabriolet chez
les divers marchands de musique, dépositaires des billets du concert, pour
connaître l'état de la vente qu'ils en avaient dû faire. Après l'addition, nous
reconnûmes avec effroi que la somme de 12,000 francs, qui en était le
produit, ne couvrait pas la moitié des frais généraux. Nous devions
maintenant compter sur une recette extraordinaire pour le lendemain, à la
porte de la salle, ou nous préparer, si elle manquait, à payer le déficit.
Quelle nuit nous avons passée l'un et l'autre à la suite de cette exploration!
Mais il n'y avait plus à reculer.

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Le lendemain 1er août, je me rends au bâtiment de l'Exposition vers midi.
Le concert était annoncé pour une heure. Je remarque d'abord avec une joie
à laquelle je n'ose me livrer, le nombre extraordinaire de voitures qui se
dirigent vers le centre des Champs-Élysées. J'entre, je trouve tout dans un
ordre parfait, mes instructions ayant été suivies à la lettre. Les musiciens,
les choristes, les sous-chefs d'orchestre et de chœur, vont sans tumulte
occuper le poste qui leur est assigné. Je consulte de l'œil mon bibliothécaire,
M. Rocquemont, homme d'une rare intelligence, et d'une activité
infatigable, et dont l'amitié pour moi aussi réelle que la mienne pour lui, l'a
fait, en maintes circonstances analogues, me rendre de ces services qu'on
n'oublie jamais: il m'assure que la musique est placée et qu'il ne manque
rien. La fièvre musicale commence à courir dans mes veines; je ne pense
plus au public, ni à la recette, ni au déficit. Je vais donner le signal pour
attaquer l'ouverture, quand un violent craquement de bois se fait entendre,
accompagné d'un long hurlement.
C'était la foule, qui, brisant une barrière et armée des billets qu'elle venait
d'acheter au bureau, faisait invasion dans la salle en poussant des cris de
joie.
«—Voyez cette inondation! dit un musicien, en me montrant la salle qui se
remplissait tout d'un coup.
—Ah!!! nous sommes sauvés! criai-je, en frappant mon pupitre du plus
joyeux coup de bâton que j'aie jamais donné. Nous allons faire maintenant
quelque chose de beau!»
Nous commençons; l'introduction de la Vestale déroule ses larges
périodes; et à partir de ce moment, la majesté, la puissance et l'ensemble de
cette énorme masse d'instruments et de voix, deviennent de plus en plus
remarquables. Mes mille vingt-deux artistes marchaient unis comme
eussent fait les concertants d'un excellent quatuor. J'avais deux seconds
chefs d'orchestre: Tilmant, chef d'orchestre de l'Opéra-Comique, dirigeant
les instruments à vent, et mon ami Auguste Morel, aujourd'hui directeur du
Conservatoire de Marseille, conduisant les instruments à percussion. De
plus, cinq maîtres de chant, placés l'un au centre et les autres aux quatre
coins de la masse chorale, étaient chargés de transmettre mes mouvements
aux chanteurs qui, me tournant le dos, ne pouvaient les voir. Il y avait ainsi

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sept batteurs de mesure, qui ne me quittaient jamais de l'œil, et nos huit
bras, quoique placés à de grandes distances les uns des autres, se levaient
simultanément avec la plus incroyable précision. De là ce miraculeux
ensemble qui étonna si fort le public.
Les plus grands effets furent produits par l'ouverture du Freyschütz, dont
l'andante fut chanté par vingt-quatre cors; par la prière de Moïse qu'on fit
répéter et dans laquelle les harpistes, au nombre de vingt-cinq, au lieu
d'exécuter des arpéges en notes simples, jouèrent des arpéges formés
d'accords à quatre parties, ce qui, quadruplant le nombre de cordes mises en
vibrations, semblait porter à cent le nombre des harpes; par l'Hymne à la
France qu'on redemanda également, mais que je m'abstins de répéter; et
enfin par le chœur de la bénédiction des poignards des Huguenots, qui
foudroya l'auditoire. J'avais redoublé vingt fois les soli de ce morceau
sublime, il y avait en conséquence, quatre-vingts voix de basse employées
pour les quatre parties des trois moines et de Saint-Bris. L'impression qu'il
produisit sur les exécutants et sur les auditeurs les plus rapprochés de
l'orchestre dépassa toutes les proportions connues. Quant à moi, je fus pris,
en conduisant, d'un tremblement nerveux tel, que mes dents s'entre-
choquaient, comme dans les plus violents accès de fièvre. Malgré la non-
sonorité du local, je ne crois pas qu'on ait souvent entendu d'effet musical
comparable à celui-là, et j'ai regretté alors que Meyerbeer n'ait pas pu en
être témoin. Ce terrible morceau, qu'on dirait écrit avec du fluide électrique
par une gigantesque pile de Volta, semblait accompagné par les éclats de la
foudre et chanté par les tempêtes.
J'étais dans un tel état après cette scène qu'il fallut suspendre assez
longtemps le concert. On m'apporta du punch et des habits. Puis sur
l'estrade même, réunissant une douzaine de harpes revêtues de leur fourreau
de toile, on en forma une sorte de petite chambre dans laquelle, en me
baissant un peu, je pus me déshabiller et changer même de chemise en face
du public, sans être vu.
Parmi les autres morceaux du programme, ceux qui ensuite réussirent le
mieux, furent l'Oraison funèbre et l'apothéose de ma Symphonie funèbre et
triomphale, dont Dieppo joua avec un talent remarquable le solo de

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trombone, et la scène d'Armide, dont le calme voluptueux causa un
ravissement général.
Ma Marche au supplice, dont l'instrumentation est si violente et l'effet si
énergique dans les salles de concerts ordinaires, parut d'une sonorité sourde
et faible. Il en fut de même du scherzo et du finale de la symphonie en ut
mineur de Beethoven. L'Hymne à Bacchus, de Mendelssohn, sembla lourd
et terne; un journal, quelques jours après, dit que les prêtres de ce Bacchus
avaient sans doute bu de la bière et non du vin de Chypre.
Le chant des Industriels fut très-mal accueilli, surtout par les exécutants.
Je m'étais engagé à faire la musique de ces paroles d'Adolphe Dumas; mais
il me fut impossible d'en venir à bout, et je dus consentir, pour que ses vers
ne fussent pas perdus et lui prouver ma bonne volonté, à les laisser mettre
en musique par le compositeur qu'il choisirait lui-même. Il désigna son
beau-frère, Amédée Méreaux, professeur de piano à Rouen.
L'ouverture de la Vestale fut vivement applaudie, ainsi que le chœur sans
accompagnement de la Muette. Quant au chant de Charles VI que les
sollicitations de Schlesinger, éditeur de cet ouvrage d'Halévy, m'avaient fait
introduire après coup dans le programme, il produisit un effet spécial. Il
réveilla les stupides instincts d'opposition qui fermentent toujours dans le
peuple de Paris; et au refrain si connu:
«Guerre aux tyrans, jamais en France,
Jamais l'Anglais ne régnera!»
les trois quarts de l'auditoire se mirent à chanter avec le chœur. Ce fut une
protestation plébéienne et d'un nationalisme grotesque contre la politique
suivie à cette époque par le roi Louis-Philippe, et qui sembla donner raison
aux préventions de M. le préfet de police contre le festival. Ce ridicule
incident eut des suites dont je parlerai tout à l'heure.
Enfin mon Exposition musicale eut lieu, non-seulement sans accident,
mais encore avec un succès brillant et l'approbation de l'immense public qui
y assistait. En sortant, j'eus la douce satisfaction de voir MM. les
percepteurs du droit des hospices occupés à compter sur une vaste table le
produit de ma recette. Elle s'élevait à trente-deux mille francs; ils prirent le
huitième de cette somme c'est-à-dire quatre mille francs. La recette du

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concert de musique de danse dirigé par mon associé Strauss, deux jours
après, fut plus que médiocre; pour couvrir les frais de cette dernière fête,
qui n'eut aucun succès, il fallut prendre ce qui manquait sur le bénéfice du
grand concert, et, en dernière analyse, après tant de peines essuyées, tant de
dangers courus, un si grand labeur accompli, j'eus pour ma part un reçu de
quatre mille francs de M. le percepteur du droit des hospices et un bénéfice
net de huit cents francs...
Charmant pays de liberté, où les artistes sont serfs, reçois leurs
bénédictions sincères et l'hommage de leur admiration, pour tes lois égales,
nobles et libérales!
Nous avions à peine achevé, Strauss et moi, de payer nos musiciens,
copistes, imprimeurs, luthiers, maçons, couvreurs, menuisiers, charpentiers,
tapissiers, buralistes, inspecteurs de salle, quand M. le préfet de police, qui
nous avait fait payer la modeste somme de 1,238 francs à ses agents et à ses
gardes municipaux (le service de police pour l'Opéra ne coûte que 80
francs), nous pria de nous rendre chez lui pour affaire pressante.
«—De quoi s'agit-il? dis-je à Strauss. En avez-vous une idée?
—Pas la moindre.
—M. Delessert aurait-il des remords de nous avoir si chèrement fait payer
le service de ses inutiles agents? Va-t-il nous rembourser quelque portion de
la somme?
—Oui, comptons là-dessus!»
Nous arrivons à la préfecture de police.
«—Monsieur, me dit M. Delessert, je suis fâché d'avoir à vous adresser un
grave reproche!
—Lequel donc, monsieur, répliquai-je, étrangement surpris?
—Vous avez introduit clandestinement dans le programme de votre grand
concert un morceau propre à exciter des passions politiques que le
gouvernement cherche à éteindre et à réprimer. Je veux parler du chœur de
Charles VI qui ne figurait pas dans les premières annonces du festival. M. le

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ministre de l'intérieur a lieu d'être fort mécontent des manifestations que ce
chant a provoquées, et je partage entièrement ses sentiments à ce sujet.
—Monsieur le préfet, lui dis-je, avec tout le calme que je pus appeler à
mon aide, vous êtes dans une erreur complète. Le chœur de Charles VI
n'était point, il est vrai, porté sur mes premiers programmes; mais apprenant
que M. Halévy se trouvait blessé de ne pas figurer dans une solennité où les
œuvres de presque tous les grands compositeurs contemporains allaient être
entendues, je consentis, sur la proposition qui m'en fut faite par son éditeur,
à admettre le chœur de Charles VI à cause de la facilité de son exécution
par de grandes masses musicales. Cette raison seule détermina mon choix.
Je ne suis pas le moins du monde partisan de ces élans de nationalisme qui
se produisent en 1844 à propos d'une scène du temps de Charles VI; et j'ai si
peu songé à introduire clandestinement ce morceau dans mon programme,
que son titre a figuré pendant plus de huit jours sur toutes les affiches du
festival, affiches placardées contre les murs mêmes de la préfecture de
police. Veuillez, monsieur le préfet, ne conserver aucun doute à cet égard et
désabuser M. le ministre de l'intérieur.»
M. Delessert, un peu confus de son erreur, se déclara satisfait de
l'explication que je venais de lui donner et s'excusa même de m'avoir
adressé un reproche dont il reconnaissait l'injustice.
À partir de ce jour, néanmoins, la censure des programmes de concert fut
établie, et l'on ne peut plus maintenant chanter une romance de Bérat ou de
mademoiselle Puget, dans un lieu public, sans une autorisation émanée du
ministère de l'intérieur et visée par un commissaire de police.
Je venais de terminer cette folle entreprise, que je me garderais de tenter
aujourd'hui, quand mon ancien maître d'anatomie, mon excellent ami, le
docteur Amussat, vint me voir. Il recula d'un pas en m'apercevant.
«—Ah çà! qu'avez-vous, Berlioz? vous êtes jaune comme un vieux
parchemin, tous vos traits portent l'expression d'une fatigue et d'une
irritation extraordinaires.
—Vous parlez d'irritation, lui dis-je; quel sujet aurais-je donc d'être irrité?
Vous avez assisté au festival, vous savez comment tout s'y est passé: j'ai eu
le plaisir de payer quatre mille francs à MM. les percepteurs du droit des

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hospices, il m'est resté huit cents francs; de quoi me plaindrais-je? Tout
n'est-il pas dans l'ordre?»
(Amussat me tâtant le pouls):
«—Mon cher, vous allez avoir une fièvre typhoïde. Il faudrait vous
saigner.
—Eh bien, n'attendons pas à demain, saignez-moi!»
Je quitte aussitôt mon habit, Amussat me saigne largement et me dit.
«—Maintenant, faites-moi le plaisir de quitter Paris au plus vite. Allez à
Hyères, à Cannes, à Nice, où vous voudrez, mais allez dans le midi respirer
l'air de la mer, et ne pensez plus à toutes ces choses qui vous enflamment le
sang et exaltent votre système nerveux déjà si irritable. Adieu, il n'y a pas à
hésiter.»
Je suivis son conseil; j'allai passer un mois à Nice, grâce aux huit cents
francs que le festival m'avait rapportés, et pour réparer autant que possible
le mal qu'il avait fait à ma santé.
Je ne revis pas sans émotion les lieux où je m'étais trouvé treize ans
auparavant, lors d'une autre convalescence, au début de mon voyage
d'Italie... Je nageai beaucoup dans la mer; je fis de nombreuses excursions
aux environs de Nice, à Villefranche, à Beaulieu, à Cimiès, au Phare. Je
recommençai mes explorations des rochers de la côte, où je retrouvai,
toujours dormant au soleil, de vieux canons de ma connaissance; je revis
des anses fraîches et riantes, tapissées d'algues marines, où je me baignais
autrefois. La chambre où j'avais, en 1831, écrit l'ouverture du Roi Lear,
étant occupée par une famille anglaise, j'étais allé me nicher dans une tour
appliquée contre le rocher des Ponchettes, au-dessus de la maison.
J'y jouis avec délices d'une vue admirable sur la Méditerranée et d'un
calme dont je sentais plus que jamais le prix. Puis, guéri tant bien que mal
de ma jaunisse, et à bout de mes huit cents francs, je quittai cette ravissante
côte de Sardaigne qui a toujours pour moi un si puissant attrait, et je revins
à Paris reprendre mon rôle de Sisyphe.
Quelques mois après ce voyage de Nice, le directeur du théâtre Franconi,
séduit par le chiffre extraordinaire auquel s'était élevée la recette du Festival

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de l'Industrie, me proposa de donner une série de grandes exécutions
musicales dans son cirque des Champs-Élysées.
Je ne me souviens pas des arrangements que nous prîmes ensemble à ce
sujet. Je sais seulement que ce fut une mauvaise affaire pour lui. Il y eut
quatre concerts pour lesquels nous avions engagé cinq cents musiciens; et
les dépenses nécessitées par cet énorme personnel ne purent être
entièrement couvertes par les recettes. En outre le local, cette fois encore,
ne valait rien pour la musique. Le son roulait dans cet édifice circulaire
avec une lenteur désespérante, d'où résultaient, pour toutes les compositions
d'un style un peu chargé de détails, les plus déplorables mélanges
d'harmonies. Un seul morceau y produisit un très-grand effet, ce fut le Dies
iræ de mon Requiem. La largeur de son mouvement et de ses accords le
rendait moins déplacé que tout autre dans cette vaste enceinte retentissante
comme une église. Le succès qu'il obtint nous obligea de le faire figurer
dans le programme de tous les concerts.
Cette entreprise non lucrative pour moi me causa des fatigues excessives.
L'occasion s'offrit d'aller me restaurer de nouveau dans les bienfaisantes
eaux de la Méditerranée, grâce à deux concerts qu'on m'engageait à venir
donner à Marseille et à Lyon, et dont le produit ne pouvait manquer de
couvrir au moins les frais du voyage. Je fus ainsi amené pour la première
fois à faire entendre mes compositions dans quelques provinces de France.
Les lettres que j'adressai en 1848, dans la Gazette musicale, à mon
collaborateur, Édouard Monnais, contiennent, malgré le ton peu sérieux de
leur rédaction, le récit exact de ce qui m'arriva dans cette excursion
méridionale, et dans une autre que je fis à Lille bientôt après. Elles se
trouvent sous le titre de Correspondance académique, dans mon volume
des Grotesques de la musique.
Quelques mois plus tard, j'allai pour la première fois parcourir
l'Allemagne du Sud, c'est-à-dire l'Autriche, la Hongrie et la Bohême. Voici
le récit que je fis de ce voyage à mon ami Humbert Ferrand dans le Journal
des Débats.

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DEUXIÈME VOYAGE EN
ALLEMAGNE
———
L'AUTRICHE, LA BOHÊME ET LA HONGRIE

À M. HUMBERT FERRAND

première lettre

Vienne.

Je reviens encore d'Allemagne, mon cher Humbert, et à peine arrivé,
j'éprouve le besoin de vous rendre compte de ce que j'y ai fait. Vous m'avez
tant de fois soutenu dans l'ardeur de la lutte, raffermi aux heures de
découragement, rassuré sur l'avenir en lui comparant le passé; vous avez un
si vif et si noble sentiment du beau, un respect si religieux pour le vrai, une
telle conviction de la grandeur et de la puissance de l'art, que le récit de mes
explorations, de mes découvertes et de mes expériences en Europe, vous
intéressera, je l'espère, et ne saurait être placé sous un patronage plus
sympathique que le vôtre, ni plus intelligent. Malgré les passions sérieuses
que votre cœur enferme, malgré les travaux que vous accomplissez dans ce
coin du monde où une bienveillance royale vous a ménagé une si douce
retraite, la poésie et la musique ne sont jamais, je le sais, oubliées de vous
un seul jour. Votre amour pour ces deux sœurs divines fut trop profond et
trop pur pour n'être pas inaltérable et je suis sûr que souvent, du haut des
montagnes de votre île, vous prêtez l'oreille aux rumeurs musicales et

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littéraires que le vent du nord peut vous apporter de Paris. Et pourtant que
Paris me paraît triste et morne, depuis ce dernier voyage surtout! Et que
j'envie, pendant ces ardeurs caniculaires, vos rêveries parfumées sous les
grands bois d'orangers de l'île de Sardaigne, et les concerts nocturnes de la
Méditerranée, et même les chansons naïves de vos laboureurs sardes,
Africains d'Europe, hommes antiques du temps présent! Non nobis Deus
hæc otia fecit.
Je retrouve notre capitale préoccupée avant tout des intérêts matériels,
inattentive et indifférente à ce qui passionne les poëtes et les artistes,
amoureuse du scandale et de la raillerie, riant d'un rire strident et sec aux
occasions qu'elle a de satisfaire cet amour étrange; je retrouve la puanteur
de ses infernales chaudières d'asphalte, tempérée par les âcres parfums de
ses mauvais cigares de la régie, ses figures ennuyées, ses visages ennuyeux,
ses artistes découragés, ses hommes d'esprit fatigués, ses imbéciles
fourmillant, ses théâtres exténués, affamés, mourants ou morts; le même
orgue de Barbarie vient comme autrefois à la même heure me jouer le
même air de Barbarie, j'entends émettre et soutenir les mêmes opinions de
Barbarie, prôner les mêmes œuvres et les mêmes hommes de Barbarie.
En somme, tout cela me paraît former un ensemble assez triste, et
d'ailleurs je ne suis pas dans une disposition d'esprit qui puisse me le
montrer sous les couleurs de l'arc-en-ciel. Vous souvenez-vous des
mélancolies désolantes dont nous étions affectés dans notre adolescence, le
lendemain des bals ou des fêtes quelconques auxquels nous avions assisté?
Un certain malaise de l'âme, une souffrance vague du cœur, un chagrin sans
objet, des regrets sans cause, des aspirations ardentes vers l'inconnu, une
inquiétude inexprimable de l'être tout entier, c'est ce que nous éprouvions.
J'ai honte de l'avouer, mais c'est ce que j'éprouve. Je suis comme au
lendemain d'une fête, que m'auraient donnée les étrangers. Les grands
orchestres, les grands chœurs dévoués, ardents, chaleureux, que je dirigeais
chaque jour avec tant de joie, me manquent; ce beau public, si courtois, si
brillant, si attentif et si enthousiaste me manque; ces rudes émotions des
grands concerts où, en dirigeant, l'on parle soi-même à la foule par les mille
voix de l'orchestre et des chœurs, me manquent; cette étude des impressions
diverses que produisent sur un auditoire sans préventions les tentatives
récentes de l'art moderne, me manque; en un mot j'éprouve un tel malaise

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de cette immobilité après tant de clameurs harmonieuses, que je n'ai qu'une
idée depuis mon retour, idée qui m'obsède et que je repousse jour et nuit,
celle de m'embarquer sur un navire au long cours et de faire le tour du
monde. Et précisément, comme si le hasard voulait conspirer aussi contre
mes bonnes résolutions, ne m'envoie-t-il pas avant-hier la tentation de
l'exemple, en me faisant rencontrer un de nos anciens amis, Halma le
virtuose, qui arrive tout droit de Canton! Vous jugez si je l'ai questionné sur
la Chine, sur les îles Malaises, sur le cap Horn, le Brésil, le Chili, le Pérou,
qu'il a visités; avec quelle avidité j'ai examiné tous les objets rares et
curieux qu'il en a rapportés! Je palpitais réellement et si j'avais eu un
royaume, j'eusse à coup sûr parodié le mot de Richard III, en criant: «Mon
royaume pour un vaisseau!» Mais n'ayant ni vaisseau, ni royaume, je reste
dans cette petite ville qui s'étend, au dire de notre charmant poëte Méry,
depuis la rue du Mont-Blanc jusqu'au faubourg Montmartre, et qu'on
nomme Paris, et je m'y promène chaque soir en répétant sur tous les tons et
sur tous les rhythmes imaginables ce vers de Ruy-Blas:
«Ah çà, mais on s'ennuie horriblement ici!»
Heureusement le néo-proverbe n'a pas tort, l'ennui porte conseil, il m'a
suggéré un moyen d'oublier Paris sans en sortir; c'est de revoir par la pensée
les lieux éloignés que j'ai parcourus, les artistes étrangers que j'ai connus,
les monuments que j'ai visités, les institutions que j'ai étudiées, c'est enfin,
de vous écrire, en choisissant toutefois les heures et les jours où le spleen
m'oublie, afin de vous ennuyer vous-même le moins possible. Mais qui sait
si vous me lirez seulement? Je vous vois d'ici, dormant à l'ombre d'un
bosquet de citronniers, comme l'heureux vieillard du poëte romain, au doux
murmure des abeilles laborieuses, qui butinent sur les fleurs autour de vous;
un Virgile ou un Horace ouvert est dans votre main, cette immortelle poésie
berce votre sommeil, et vous n'avez que faire de ma prose. Par bonheur, je
sais le moyen de vous éveiller sans encourir de reproches écoutez: Je veux
vous parler de... Gluck, de Gluck, entendez-vous? de son pays que je viens
de voir, et de Mozart et de Haydn, et de Beethoven, qui tous comme Gluck
ont vécu longtemps à Vienne... Je savais bien que ces noms magiques me
feraient pardonner mon interpellation intempestive. Maintenant je
commence.

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Il ne m'est resté de mon voyage de Paris à Vienne que deux souvenirs
remarquables, celui d'une douleur violente (ce n'est pas une douleur morale,
il n'y a point de roman là dedans, ainsi ne cherchez pas à deviner; il s'agit
d'une fort prosaïque douleur de côté) qui m'obligea de m'arrêter à Nancy, où
je pensai mourir, incident fort ordinaire, car, en vérité, on ne vit que pour
cela, et celui d'un Dieu que j'aperçus par la fenêtre d'une auberge
d'Augsbourg. Ce brave homme qui vient de fonder une sorte de néo-
christianisme assez en vogue déjà en Bavière et en Saxe montait en voiture
au moment où, pâle d'émotion l'aubergiste me le montra: j'ai oublié son
nom, mais il me parut avoir une figure vive, intelligente, et en somme l'air
d'un assez bon diable. Ce voyage fait en voiturin comme les voyages
d'Italie, fut d'autant plus long que le dernier bateau à vapeur était parti de
Ratisbonne quand j'y arrivai, et qu'obligé de séjourner deux jours dans cette
grande petite ville, j'eus ensuite le crève-cœur d'être brouetté lourdement le
long des bords du Danube jusqu'à Lintz, au lieu de descendre rapidement le
cours du fleuve emporté par un nuage. Combien de siècles séparent ces
deux manières de voyager? En quittant Ratisbonne, je pouvais me croire
contemporain de Frédéric Barberousse; à Lintz, en mettant le pied sur le
pont d'un élégant et rapide navire à vapeur, je me retrouvais en 1845. Le
nom de ces deux villes me rappelle une observation que j'ai faite souvent
sur la sotte manie que nous avons en Europe de dénaturer ou de changer les
noms de certaines villes en les faisant passer d'une langue dans une autre.
Par exemple, disons-nous Londres au lieu de London, et quel besoin ont les
Italiens de dire Parigi au lieu de Paris? J'avais dans ce voyage une carte
d'Allemagne que je consultais souvent: j'y trouvais bien Lintz, parce que
nous avons la bonté, en France, de prononcer et d'écrire ce nom comme les
Allemands, mais je ne pus jamais découvrir Ratisbonne, par la raison bien
simple que ce nom est de notre composition et n'offre aucun rapport avec
Regensburg, véritable dénomination de la ville que je cherchais. Nous
faisons à certains noms, et des plus difficiles à prononcer, l'honneur de les
conserver, et nous en dénaturons d'autres sans savoir pourquoi. Nous disons
les noms de Stuttgard, de Karlsruhe, de Darmstadt, du royaume de
Wurtemberg, comme ceux qui les ont inventés, et l'instant d'après, au lieu
de Baiern, nous dirons Bavière, au lieu de Munchen, Munich, au lieu de
Donau, Danube! Mais au moins y a-t-il quelque analogie éloignée entre ces
traductions françaises et les mots originaux, tandis qu'il n'en existe aucune

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entre Regensburg et Ratisbonne. Nous trouverions cependant passablement
absurdes les Allemands, s'ils s'étaient avisés d'appeler Lyon Mittenberg et
Paris Triffenstein.
En débarquant à Vienne, j'eus tout de suite une idée de la passion des
Autrichiens pour la musique: l'un des douaniers en examinant les ballots et
les malles qui sortaient du bateau à vapeur, aperçut mon nom et s'écria
aussitôt (en français bien entendu):
«—Où est-il? où est-il?
—C'est moi, monsieur.
—Oh! mon Dieu! monsieur Berlioz, que vous est-il donc arrivé? Depuis
huit jours nous vous attendions: tous nos journaux ont annoncé votre départ
de Paris et vos prochains concerts à Vienne. Nous étions fort inquiets de ne
pas vous voir.»
Je remerciai de mon mieux l'honnête douanier, en me disant à part moi
que j'étais bien sûr de ne jamais donner d'inquiétudes pareilles aux préposés
de l'octroi des portes de Paris.
J'étais à peine installé dans cette joyeuse cité de Vienne, que je fus invité à
assister au premier concert annuel du Manége. Ce concert est donné au
profit du Conservatoire, et la troupe immense des exécutants (ils sont plus
de mille) est presque entièrement composée d'amateurs. Le gouvernement
faisant très-peu ou presque rien pour soutenir le Conservatoire, il était
raisonnable que les vrais amis de la musique vinssent en aide à cette
institution; mais c'est justement parce que cela me paraissait raisonnable et
beau que j'en fus profondément étonné. Tous les ans, à pareille époque,
l'Empereur met à la disposition de la Société des amateurs l'immense local
du Manége. Une liste d'inscription est ouverte pour les exécutants, chez les
marchands de musique, et tel est à Vienne le nombre des amateurs plus ou
moins habiles, instrumentistes ou chanteurs, qu'on est obligé chaque année
d'en refuser plus de cinq cents, et qu'on n'a que l'embarras du choix pour
former ce chœur de six cents chanteurs et cet orchestre de quatre cents
instrumentistes. La recette de ces concerts gigantesques (il y en a toujours
deux) est fort considérable, la salle du Manége pouvant contenir près de
quatre mille personnes, malgré la place énorme que prend l'amphithéâtre sur

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lequel sont élevés les exécutants. Les billets ne sont d'ordinaire tous pris
cependant qu'au premier concert; le second est moins fréquenté, le
programme de cette deuxième séance n'étant que la reproduction de celui de
la première. Un grand nombre de Viennois seraient-ils donc incapables
d'entendre sans ennui les mêmes chefs-d'œuvre deux fois de suite en huit
jours?...
Tous les publics du monde se ressemblent à cet égard. Il est vrai de dire
que les morceaux dont se compose le programme de ces fêtes musicales
sont presque toujours tirés des partitions les plus connues des vieux maîtres,
et que le public viendrait très-probablement avec autant d'empressement à
la seconde séance qu'à la première, si on devait y entendre quelque œuvre
nouvelle écrite spécialement pour ces concertants et pour la masse
d'exécutants qu'on y réunit. Et ce serait même là une proposition musicale
très-digne d'intérêt. Sans doute les morceaux de musique largement écrits,
comme les oratoires de Handel, de Bach, de Haydn et de Beethoven
gagnent beaucoup à être rendus par des masses puissantes; mais il ne s'agit
après tout, en ce cas, que d'un plus ou moins grand redoublement des
parties; tandis que, en écrivant en vue d'un orchestre colossal et d'un chœur
immense, comme ceux dont il s'agit, un compositeur, qui connaîtrait les
ressources multiples d'une pareille agglomération de moyens d'exécution,
devrait nécessairement produire quelque chose d'aussi neuf dans les détails
que de grandiose dans l'ensemble. C'est ce qu'on n'a pas encore fait. Dans
toutes les œuvres dites monumentales, la forme et le tissu sont restés les
mêmes. On les exécute en pompe dans de vastes locaux, mais on pourrait
les faire entendre dans un local moindre, avec une petite quantité
d'exécutants, sans qu'elles perdissent beaucoup de leur effet. Elles n'exigent
pas impérieusement un concours inusité de voix et d'instruments; et quand
ce concours a lieu, ces œuvres n'en reçoivent qu'une accentuation plus forte
et ne produisent rien d'extraordinaire ni d'inattendu. Néanmoins, j'avoue que
ce concert m'émut profondément, par l'effet des chœurs surtout. La beauté
des voix de soprano me parut incomparable, et l'ensemble général excellent.
En voyant sur le programme l'ouverture de la Flûte enchantée de Mozart, je
craignis que ce merveilleux morceau, d'un mouvement si rapide, d'une
trame si serrée et si délicatement ouvragée, ne pût être bien rendu par un
orchestre aussi vaste; mais mon inquiétude fut de courte durée, et l'orchestre

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(un orchestre d'amateurs) l'exécuta avec une précision et une verve qu'on ne
trouve pas souvent même parmi les artistes.
Un motet de Mozart, un autre de Haydn, un air de la Création, l'ouverture
que je viens de citer, et l'oratorio du Christ au mont des Oliviers, de
Beethoven, formaient le programme. Staudigl et madame Barthe-Hasselt
chantaient les soli. Staudigl a une basse veloutée, onctueuse, suave et
puissante à la fois, d'une étendue de deux octaves et deux notes (du mi
grave au sol haut), qu'il ne pousse jamais, mais qu'il laisse sortir, s'exhaler
et se répandre sans le moindre effort, et qui remplit même une salle
démesurée comme celle du Manége. Cette voix a en soi un principe
d'émotion très-actif, bien que l'artiste soit en général peu ému lui-même;
elle vous pénètre et vous charme. Staudigl, d'ailleurs, tout enchantant avec
cette simplicité de bon goût qui est le propre des virtuoses parfaitement
maîtres du style large, exécute aisément les vocalisations et les traits d'une
certaine rapidité. Enfin il sait la musique à fond et lit à première vue tout ce
qu'on lui présente avec un aplomb si imperturbable, que cette facilité
excessive amène quelquefois même des résultats fâcheux. Staudigl met un
peu d'amour-propre à en faire parade, et ne jette, en conséquence, jamais un
regard sur un morceau qu'il n'est pas tenu de chanter par cœur, avant de se
présenter devant l'orchestre. Quand donc une répétition générale est
annoncée, il arrive, prend son cahier qu'il n'a pas encore vu, et chante
couramment paroles et musique sans se tromper d'un mot ni d'une
intonation. Il lit cela comme un livre qu'on lui mettrait pour la première fois
entre les mains, mais il ne le lit pas mieux, et c'est ce mieux qui est
indispensable dans une répétition générale, où il s'agit non-seulement d'une
exactitude littérale, mais aussi d'une reproduction intelligente, vive, animée,
de l'œuvre du compositeur. Or, comment mettre ce feu, cette âme, cette vie
dans une lecture pareille, où rien n'a été préparé par l'exécutant, où l'esprit
général, les nuances et même les mouvements de la composition lui sont
encore inconnus? Cette légère critique, non pas du talent, mais des
habitudes de ce grand artiste, a été faite à Vienne devant moi, par des
compositeurs qu'elle avait maintes fois inquiétés dans des circonstances
importantes. Louis XVIII disait: «Il ne faut pas être plus royaliste que le
roi!» On pourrait dire à Staudigl: Il ne faut pas vouloir être plus musicien
que la musique. L'air en ré majeur de la Création qu'il chanta au concert du

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Manége enthousiasma tout l'auditoire, et Staudigl, déjà sur le point de sortir
de la salle où sa présence après son air n'était plus nécessaire, se vit forcé
d'y rentrer pour le recommencer. Staudigl est à la fois premier sujet et
régisseur du théâtre de la Vienne, que dirige avec autant de talent que de
probité M. Pockorny. Sa magnifique voix de basse, malgré la beauté
exquise de son timbre, n'est pas de ces voix délicates qui exigent des
précautions hygiéniques et un régime particulier chez les artistes qui en sont
doués: loin de là, Staudigl se permet, aux époques les plus rigoureuses de
l'hiver, de chasser dans la neige des journées entières, le col nu, suivant son
habitude, et revient le soir chanter Bertram, Marcel ou Gaspard sans le
moindre embarras vocal. Ce théâtre de la Vienne, ainsi appelé parce qu'il se
trouve sur le bord de la petite rivière de ce nom, est ouvert depuis trois ans à
peine, et déjà il marche de façon à donner à son rival, celui de Kerntnerthor,
de graves embarras; c'est vers lui que se dirigent presque tous les artistes
célèbres qui veulent se faire entendre à Vienne; c'est sur ce théâtre que
débutèrent Pischek pendant l'hiver de 1846, et Jenny Lind quelque temps
après. Et Dieu sait la furie d'enthousiasme qu'ils y excitèrent l'un et l'autre,
et les recettes fabuleuses qu'ils y ont fait faire.
Le chœur, sans être très-nombreux a beaucoup de force; il est presque
entièrement composé de jeunes sujets, hommes et femmes, dont les voix
sont fraîches et d'un beau timbre. Ils ne sont pas tous très-bons lecteurs.
L'orchestre, qu'on avait fort calomnié auprès de moi, dès mon arrivée, ne
saurait être mis sans doute à la hauteur de celui du théâtre de Kerntnerthor,
dont je parlerai bientôt, mais il marche bien cependant, et les jeunes artistes
qui le composent sont pleins de cette chaleur et de cette bonne volonté qui,
dans l'occasion enfantent des miracles. J'ai remarqué dans la troupe
chantante, une femme d'un talent précieux pour les rôles tendres et
passionnés, dont j'ai le regret de ne pouvoir citer le nom, qui m'échappe
malgré tous mes efforts pour le retrouver. Elle excellait dans le rôle
d'Agathe du Freyschütz.
Je dois citer en outre mademoiselle Treffs, cantatrice gracieuse, et
mademoiselle Marra, prima donna, dont le talent a tout à la fois de l'éclat et
de la gentillesse, dont la voix est brillante et légère, quoique rebelle à
certaines vocalises, mais qui, par malheur, est très-peu musicienne, et
commet en conséquence, parfois, de graves erreurs de mesure, capables de

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mettre en désarroi un morceau d'ensemble, malgré toute la sagacité et la
prestesse des chefs d'orchestre. Mademoiselle Marra excelle dans la Lucie
de Donizetti; elle vient d'obtenir cet hiver encore de beaux succès dans le
nord de l'Allemagne et dans quelques villes de Russie.
Mais les ténors! les ténors! voilà le côté faible du théâtre de la Vienne
comme de presque tous les théâtres du monde en ce moment; et je crains
bien que, malgré ses efforts, M. Pockorny ne puisse parvenir de sitôt à
combler cette lacune dans son personnel chantant.
Le théâtre de Kerntnerthor est plus heureux sous ce rapport, il possède Erl,
ténor haut, à la voix blanche, un peu froid, réussissant mieux dans les
morceaux calmes que dans les scènes passionnées, et dans le chant
purement musical que dans le chant dramatique. Ce théâtre est dirigé par un
Italien, M. Balochino; la ville et la cour, les artistes et les amateurs jugent
très-sévèrement son administration. Je ne puis apprécier les motifs de cette
réprobation: elle m'a paru avoir pour effet d'éloigner le public de
Kerntnerthor, malgré les efforts intelligents de l'éminent artiste, M. Nicolaï,
qui y dirige toute la partie musicale, à laquelle M. Balochino, en sa qualité
de directeur d'un théâtre lyrique, est nécessairement étranger. C'est déjà
beaucoup que M. Balochino n'ait pas pris des tailleurs[101] pour jouer de la
basse, et qu'il ait eu l'idée d'engager des violonistes pour jouer du violon. En
France on subit aussi cette cruelle nécessité de recourir presque toujours à
des musiciens pour faire de la musique; mais on s'occupe à résoudre le
problème qui permettrait de s'en affranchir complètement.
Outre une très-belle basse profonde et vibrante, M. Balochino possède
encore dans sa troupe la cantatrice dont j'ai cité le nom plus haut, madame
Barthe-Hasselt. C'est un talent de premier ordre, musicalement et
dramatiquement parlant. La voix de madame Hasselt manque un peu de
fraîcheur, mais elle est d'une grande étendue, d'une force peu commune,
très-juste et d'un timbre émouvant, peut-être par cela même qu'il est un peu
voilé. J'ai entendu chanter à madame Hasselt, et d'une triomphante manière,
la scène si difficile et si belle du soprano dans Obéron. Je ne crois pas que
sur cent prime donne il y en ait une capable d'interpréter avec autant de
fidélité, de feu, de grandeur et d'audace cette page brûlante de Weber. À la
fin du dernier allegro, après l'explosion de joie de l'amante d'Huon, une

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véritable lutte s'établit entre l'orchestre et la cantatrice. Madame Hasselt en
est sortie à son honneur, sa voix stridente dominait l'orage instrumental et
semblait le défier sans jamais cependant laisser échapper un son exagéré ou
d'une nature douteuse. L'impression que je reçus de cette scène d'Obéron,
ainsi exécutée dans un concert, est une des plus vives dont j'aie conservé le
souvenir. Quelque temps après l'occasion se présenta pour moi de connaître
le mérite de madame Hasselt comme tragédienne: ce fut dans l'opéra de
Nicolaï, le Proscrit, dont le dernier acte, admirable sous tous les rapports,
place à mon avis, Nicolaï très-haut parmi les compositeurs.
Dans cet opéra tiré d'un drame de Frédéric Soulié, une femme croyant son
mari mort en exil, a épousé un autre homme qu'elle aimait et se voit, au
retour de son premier époux, qu'elle respecte sans l'avoir jamais aimé
d'amour, contrainte de quitter le second pour lui. Ses forces ne suffisent
point à l'accomplissement de ce terrible devoir. Résolue de s'y soustraire, la
malheureuse s'empoisonne, après avoir réconcilié les deux rivaux, et meurt
en pressant sur son cœur leurs deux mains unies. Madame Hasselt joua et
chanta ce rôle en tragédienne lyrique consommée, et je retrouvai en elle les
beaux élans de l'âme, les savantes combinaisons unies à des inspirations
soudaines qui firent si justement en France, il y a quarante ans, la gloire de
madame Branchu.
Hélas! mon cher Humbert, elles disparaissent aussi peu à peu comme les
ténors, ces cantatrices tragédiennes, sans lesquelles le drame lyrique est
perdu. Il semble, à voir la rareté toujours croissante des artistes capables de
reproduire avec les moyens de notre art les grandes et nobles passions du
cœur humain, que ces passions soient une invention des poëtes et des
musiciens, et que la nature ayant créé par exception quelques êtres doués de
la faculté de les comprendre et de les exprimer, se refuse maintenant à en
créer de nouveaux, les considérant comme des objets de luxe en dehors de
la race humaine.

À M. HUMBERT FERRAND

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deuxième lettre

Vienne. (Suite)

Quand je vous disais dernièrement que les cantatrices dramatiques
devenaient aussi rares que les ténors, et que la nature semblait n'en plus
vouloir produire, ce n'est pas que les voix de soprano puissantes et étendues
soient, comme les véritable ténors, des diamants hors de prix. Non, les
belles voix de femme se rencontrent encore, les voix même très-exercées,
mais que faire de ces instruments si la sensibilité, l'intelligence et
l'inspiration ne les animent? C'est des talents dramatiques réels et complets
que je voulais parler. Nous trouvons un assez bon nombre de cantatrices
aimées du public parce qu'elles chantent d'une façon brillante de brillantes
niaiseries, et détestées des grands maîtres parce qu'elles seraient incapables
d'interpréter dignement leurs œuvres. Elles ont la voix, le savoir musical, un
larynx agile: il leur manque l'âme, le cerveau et le cœur: de telles femmes
sont de véritables monstres, et d'autant plus redoutables pour les
compositeurs que, souvent, ces monstres-là sont charmants. Ceci explique
la faiblesse qu'ont bien des maîtres d'écrire des rôles d'un sentiment faux,
qui séduisent le public par l'éclat de leur apparence, et les œuvres bâtardes
que nous voyons naître, et l'abaissement gradué du style, l'anéantissement
du sens de l'expression, l'oubli des convenances dramatiques, le mépris du
vrai, du grand, du beau, et le cynisme et la décrépitude de l'art dans certains
pays.
Je ne vous ai point encore parlé de l'orchestre ni des chœurs du théâtre de
Kerntnerthor: ils sont de première force; l'orchestre surtout, choisi,
discipliné et dirigé par Nicolaï, a des égaux, mais n'a pas de supérieurs.
Outre l'aplomb, la verve et une extrême habileté de mécanisme, cet
orchestre est d'une sonorité exquise, qui tient sans doute à la rigoureuse
justesse de l'accord des divers instruments entre eux, autant qu'à l'absence
de toute intonation fausse dans chacune des exécutions individuelles dont
l'ensemble se compose. On ne sait pas combien cette qualité est peu
commune et quels désastres les imperfections de justesse, si rares qu'on les
suppose, produisent dans les masses instrumentales, même les meilleures

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sous d'autres rapports. L'orchestre de Kerntnerthor sait accompagner le
chant dans tous les styles, il sait dominer quand le rôle principal lui est
dévolu; ses forte ne sont jamais du bruit, à moins qu'il n'ait à exécuter
quelques-uns de ces misérables tissus de notes qui le contraignent alors
d'être aussi mauvais que leur auteur. Il est parfait dans l'opéra, triomphant
dans la symphonie, et, pour achever enfin d'en faire l'éloge, cet orchestre ne
contient point de ces artistes boursouflés de vanité, qui repoussent les justes
observations, regardent tout parallèle établi entre eux et les virtuoses
étrangers comme une insulte, et croient faire honneur à Beethoven quand ils
daignent l'exécuter. Nicolaï compte des ennemis à Vienne; c'est fâcheux
pour les Viennois, car je le regarde comme un des plus excellents directeurs
d'orchestre que j'aie jamais rencontrés, et comme un de ces hommes dont
l'influence suffit à donner une supériorité musicale évidente à la ville qu'ils
habitent, quand on les entoure des éléments dont ils ont besoin pour rendre
manifestes leur force et leur intelligence. Nicolaï possède, à mon avis, les
trois conditions indispensables pour former un chef d'orchestre accompli.
C'est un compositeur savant, exercé, et susceptible d'enthousiasme; il a le
sentiment de toutes les exigences du rhythme, et possède un mécanisme de
mouvement parfaitement clair et précis: enfin c'est un organisateur
ingénieux et infatigable ne plaignant ni son temps, ni sa peine aux
répétitions, et qui sait ce qu'il fait parce qu'il ne fait que ce qu'il sait. De là
les dispositions morales et matérielles excellentes, la confiance, la
soumission, la patience, et enfin l'assurance merveilleuse et l'unité d'action
de l'orchestre de Kerntnerthor.
Les concerts spirituels que Nicolaï organise et dirige tous les ans dans la
salle des Redoutes, font le digne pendant de nos concerts du Conservatoire
de Paris. C'est là que j'entendis la scène d'Obéron dont je vous ai parlé dans
ma lettre précédente, avec l'air d'Iphigénie en Tauride: «Unis dès la plus
tendre enfance», assez tristement chanté par Erl, une belle symphonie de
Nicolaï, et la merveilleuse, l'incomparable symphonie en si bémol de
Beethoven. Tout cela fut exécuté avec cette fidélité chaleureuse, ce fini dans
les détails et cette puissance d'ensemble qui font, pour moi du moins, d'un
pareil orchestre ainsi dirigé, le plus beau produit de l'art moderne et la plus
véritable représentation de ce que nous appelons la musique aujourd'hui.

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C'est dans cette grande et belle salle des Redoutes que Beethoven faisait
entendre, il y a trente ans, ses chefs-d'œuvre adorés maintenant de toute
l'Europe, et accueillis alors des Viennois avec le plus mortel dédain. M. le
comte Michel Wielhorski m'a dit y avoir assisté, en 1820, et lui
cinquantième, à l'exécution de la symphonie en la!!! Les Viennois se
pressaient alors aux représentations des opéras de Salieri!... Pauvres petits
hommes, à qui un colosse était né!... Ils aimaient mieux les nains.
Vous concevrez, mon cher Humbert, que les jambes m'aient tremblé quand
je suis monté pour la première fois sur cette estrade où s'appuya naguère
son pied puissant. Rien n'y est changé depuis Beethoven, le pupitre-chef
dont je me servais fut le sien: voilà la place occupée par le piano sur lequel
il improvisait; cet escalier conduisant au foyer des artistes est celui par
lequel il redescendait quand, après l'exécution de ses immortels poëmes,
quelques enthousiastes clairvoyants se donnaient la joie de le rappeler en
l'applaudissant avec transports, au grand étonnement des autres auditeurs,
amenés là par une curiosité désœuvrée, et qui ne voyaient, dans les
sublimes élans de son génie, que les mouvements convulsifs et les brutales
excentricités d'une imagination en délire. Quelques-uns approuvaient tout
bas les enthousiastes, mais n'osaient se joindre à eux. Ils ne voulaient pas
heurter de front l'opinion publique. Il fallait attendre. Et cependant,
Beethoven souffrait. Sous combien de Ponce-Pilate ce Christ a-t-il ainsi été
crucifié!!!
La vaste salle des Redoutes est très-belle pour la musique. C'est un
parallélogramme, mais ses angles ne produisent pas d'échos. Il n'y a qu'un
parquet et une galerie. Ce fut dans un des concerts que j'y donnais que le
célèbre chanteur Pischek voulut se faire entendre pour la première fois à
Vienne. Je fus ravi de sa proposition, l'ayant connu et admiré à Francfort
trois ans auparavant. Il choisit pour ce jour-là une ballade de Uhland
intitulée: Des Sængers Fluch, mise en musique par Esser et qui lui est très-
favorable. Ce morceau étant avec piano obligé, je priai Seymour-Schiff, un
habile et vigoureux pianiste allemand, de l'accompagner; en véritable artiste
qu'il est, Seymour-Schiff y consentit. Nous allâmes donc ensemble chez
Pischek pour répéter sa ballade. Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne s'agit pas
là d'une de ces babioles musicales que nous nommons ballades à Paris, celle
de Uhland est un poëme d'une certaine étendue que le musicien a traité

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largement à la manière de Schubert, et l'œuvre d'Esser, essentiellement
variée, forte et dramatique, ne ressemble en aucune façon à nos petits
couplets plus ou moins bien recouverts d'un vernis gothique. Je ne saurais
vous dire, mon cher Humbert, l'impression que fit sur moi la voix
incomparable et la verve frémissante de Pischek, tant depuis trois ans il
avait fait de progrès. Ce fut une sorte d'ivresse assez semblable à celle que
produisit Duprez sur le public de l'Opéra le jour de son début dans
Guillaume Tell. On n'a pas d'idée de la beauté de ce baryton, de sa force, de
sa plénitude dans les sons de poitrine, de sa douceur ravissante dans les
notes de tête, de son agilité et de sa puissance. Son étendue est d'ailleurs
considérable; elle embrasse, en voix franche de poitrine, deux octaves, du la
bémol grave au la bémol aigu. Et quel souffle brûlant anime ce rare
instrument! quelle passion, tantôt savamment contenue, tantôt éclatant sans
contrainte! Comme, en écoutant Pischek, on reconnaît vite l'artiste, le vrai
musicien! Il agite son auditeur et le calme à son gré; il le fascine, il
l'entraîne. Son enthousiasme, en chantant sa ballade, me saisit dès les
premières mesures; je me sentis rougir jusqu'aux yeux; mes artères battaient
à se rompre, et, fou de joie, je m'écriai: «Voilà don Juan, voilà Roméo, voilà
Corte!» Pischek est en outre doué d'un extérieur avantageux; sa taille est
haute et bien prise, sa physionomie vive et animée. Il est lecteur intrépide,
pianiste d'une grande force, et assez fort contre-pointiste pour improviser
sans peine dans le style fugué, sur le premier thème venu. Il faut vraiment
déplorer, pour notre Opéra de Paris que Pischek ne sache pas un mot de
français. Né à Prague en 1810, je crois, la première langue qu'il parla fut le
bohême; il apprit ensuite l'allemand, plus tard l'italien, c'est de l'étude de
l'anglais qu'il s'occupe à cette heure; et c'est en anglais qu'il chantera à
Londres cet hiver.
Son succès dans la ballade d'Esser à mon concert fut spontané et général.
Une romance, qu'à la demande du public, il chanta, en outre, en
s'accompagnant lui-même, acheva de faire délirer l'auditoire. On ne pouvait,
en effet, rien entendre de plus délicieux. Peu de jours après, il parut au
théâtre de la Vienne, d'abord dans le Zimmerman, de Lortzing, puis dans les
Puritains, où le fameux duo lui fournit l'occasion de lutter avec Staudigl. Il
devait jouer Don Juan quand je partis pour Prague; je regrettai vivement de
ne pouvoir l'entendre dans le rôle de ce héros de la séduction et de l'audace,

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dont il est, j'en suis convaincu, l'idéal personnifié. Pischek, cependant, a
trouvé à Vienne, et parmi d'excellents esprits, des critiques sévères qui
reprochaient à son chant de l'affectation et de la manière. J'avoue n'avoir
jamais rien observé en lui qui me parût de nature à mériter ce grave
reproche, qui du reste a été souvent aussi adressé à Rubini. Et je répète que
si Pischek parvenait à savoir tout à fait bien le français (ce que je ne crois
plus possible aujourd'hui) et que si l'on écrivait pour lui un rôle à la fois
brillant et passionné, il bouleverserait à plaisir le public de l'Opéra et les
Parisiens seraient ses esclaves.
La salle des Redoutes doit ce nom à de grands bals qu'on y donne
fréquemment dans la saison d'hiver. C'est là que la jeunesse viennoise se
livre à sa passion pour la danse, passion réelle et charmante, qui a amené les
Autrichiens à faire de la danse des salons un art véritable, aussi au-dessus
de la routine de nos bals, que les valses et l'orchestre de Strauss sont
supérieurs aux polkas et aux racleurs des guinguettes de Paris. J'ai passé des
nuits entières à voir tourbillonner ces milliers d'incomparables valseurs, à
admirer l'ordre chorégraphique de ces contredanses à deux cents personnes
disposées sur deux rangs seulement, et la piquante physionomie des pas de
caractère, dont je n'ai vu qu'en Hongrie surpasser l'originalité et la
précision. Et puis Strauss est là, dirigeant son bel orchestre; et quand les
valses nouvelles qu'il écrit spécialement pour chaque bal fashionable ont du
succès, les danseurs s'arrêtent parfois pour l'applaudir, les dames
s'approchent de son estrade lui jettent leurs bouquets, et l'on crie bis, et on
le rappelle à la fin des quadrilles. Ainsi la danse n'est pas jalouse et fait à la
musique sa part de joie et de succès. C'est justice, car Strauss est un artiste.
On n'apprécie pas assez l'influence qu'il a déjà exercée sur le sentiment
musical de toute l'Europe, en introduisant dans les valses les jeux de
rhythmes contraires, dont l'effet est si piquant, que les danseurs eux-mêmes
ont déjà voulu l'imiter, en créant la valse à deux temps, bien que la musique
de cette valse ait conservé le rhythme ternaire. Si l'on parvient hors de
l'Allemagne à faire concevoir au gros public le charme singulier qui résulte,
dans certains cas, de l'opposition et de la superposition des rhythmes
contraires, c'est à Strauss qu'on le devra. Les merveilles de Beethoven en ce
genre sont trop haut placées, et n'ont agi jusqu'à présent que sur des

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auditeurs exceptionnels: Strauss, lui, s'est adressé aux masses, et ses
nombreux imitateurs ont été forcés, en l'imitant, de le seconder.
L'emploi simultané des diverses divisions de la mesure et des
accentuations syncopées de la mélodie, même dans une forme constamment
régulière et identique, est au rhythme simple, comme les ensembles à
plusieurs parties diversement dessinées sont aux accords plaqués, je dirai
même comme l'harmonie est à l'unisson et à l'octave. Mais ce n'est pas ici le
lieu d'approfondir cette question; j'osai l'aborder déjà, il y a quelque douze
ans, dans une étude sur le rhythme qui me valut les anathèmes d'un foule de
gens dont certes la plupart ne pouvaient se douter de ce que je voulais dire.
Vous savez, mon ami, que sans être aussi arriérée que l'Italie sur ce point, la
France est encore le foyer de la résistance aux progrès de l'émancipation du
rhythme.
Un très-petit public épars dans Paris commence seulement aujourd'hui, à
force d'avoir entendu au Conservatoire Weber et Beethoven, à soupçonner
que l'emploi constant d'un seul rhythme amène la monotonie et parfois
même d'énormes platitudes. Mais je n'ai plus la moindre velléité de
tracasser les retardataires à ce sujet. Nos paysans français ne chantent qu'à
l'unisson. Je suis bien convaincu maintenant que si jamais les partisans
enragés du rhythme simple, des phrases de huit mesures et des coups de
grosse caisse sur le temps fort exclusivement, en viennent à sentir et à aimer
les harmonies de rhythmes, ce ne sera guère qu'au jour où ces mêmes
paysans seront parvenus à chanter à six parties. C'est dire assez qu'ils n'y
arriveront jamais. Laissons-les donc à leurs jouissances primitives.
Je rêvais tristement, à une de ces fêtes nocturnes (car les valses de Strauss,
avec leurs ardentes mélodies qui ressemblent à des cris d'amour, ont le don
de m'attrister profondément), je rêvais, dis-je, pendant l'un de ces bals
étincelants de radieux sourires, quand un petit homme d'une figure
spirituelle, fendant la foule, s'approcha de moi; c'était le lendemain d'un de
mes concerts.
«—Monsieur, me dit-il vivement, vous êtes Français, je suis Irlandais, il
n'y a donc point d'amour-propre national dans mon suffrage, et (me
saisissant la main gauche) je vous demande la permission de serrer la main
qui a écrit la symphonie de Roméo. Vous comprenez Shakespeare!

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—En ce cas, monsieur, répliquai-je, vous vous trompez de main; j'écris
toujours avec celle-ci.»
L'Irlandais souriant, prit la main droite que je lui présentais, la secoua très-
cordialement, et s'éloigna en disant:
«Oh, les Français! les Français! il faut qu'ils se moquent de tout, et de
tous, même de leurs admirateurs!»
Je n'ai jamais su quel était cet aimable insulaire qui prenait mes
symphonies pour des filles de la main gauche.
Je ne vous ai rien dit de cet admirable Ernst qui fit tant de sensation à
Vienne a cette époque; je me réserve de parler de lui dans le récit de mon
voyage en Russie; car je l'ai retrouvé à Saint-Pétersbourg, où son
prodigieux succès est allé toujours grandissant. Il se repose en ce moment
sur les bords de la Baltique, à prendre de la mer des leçons de grandiose et
d'accents sublimes. J'espère bien le rencontrer encore dans quelque coin du
monde; car Liszt, Ernst et moi nous sommes, je crois, parmi les musiciens,
les trois plus grands vagabonds que le désir de voir et l'humeur inquiète
aient jamais poussés hors de leur pays.
Il faut un talent immense comme celui d'Ernst pour attirer seulement
l'attention dans une ville comme Vienne, où l'on entendit tant de violonistes
supérieurs, et qui en possède encore de si remarquables. Je citerai d'abord
parmi ceux-là, Mayseder, dont la célébrité, dès longtemps établie est grande
et méritée; le jeune Joachim[102] dont le nom commence à poindre, et le fils
d'Helmesberger (le concert-meister de Kerntnerthor). Mayseder est un
violoniste brillant, correct, élégant, irréprochable, toujours sûr de lui; les
deux autres, Joachim surtout, sont bouillants, téméraires, comme on l'est à
leur âge, ambitieux d'effets nouveaux, d'une énergie indomptable, et ne
croient guère à l'impossible. Mayseder est le chef de l'excellent quatuor du
prince Czartoryski; il a pour second violon Strebinger, pour alto Darst, et
pour violoncelle Borzaga. Tous les trois, ainsi que Mayseder, appartiennent
à la chapelle impériale. Ce quatuor est une des belles choses qu'on peut
entendre à Vienne, et bien digne de l'attention religieuse avec laquelle le
prince et un petit nombre d'auditeurs d'élite l'écoutent chaque semaine
interpréter les chefs d'œuvre de Beethoven, de Haydn et de Mozart.

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Madame la princesse Czartoryska, musicienne parfaite par le savoir et par
le goût, distinguée, pianiste en outre, prend quelquefois aussi une part
active à ces concerts de musique intime. Après une quintette de Humel,
qu'elle venait d'exécuter avec une supériorité magistrale, quelqu'un me dit:
«—Décidément il n'y a plus d'amateurs!
—Oh!... répondis-je, en cherchant bien... vous en trouveriez peut-être...
même parmi les artistes. Mais en tout cas la princesse est une exception.»
La chapelle impériale, formée d'instrumentistes et de chanteurs choisis
parmi les meilleurs de Vienne, est nécessairement excellente. Elle possède
quelques enfants de chœur doués de fort jolies voix. Son orchestre est peu
nombreux mais exquis; la plupart des solos sont confiés à Staudigl. En
somme, cette chapelle m'a rappelé celle des Tuileries en 1828 et 1829,
époques de sa plus grande splendeur. J'y ai entendu une messe composée de
fragments de divers maîtres, tels que Asmayer, Joseph Haydn et son frère
Michel. On faisait aussi quelquefois à Paris de ces pots-pourris pour le
service de la chapelle royale, mais rarement cependant: je pense qu'il en
doit être de même à Vienne, et que le hasard (malgré la beauté remarquable
des fragments que j'ai entendus) m'a mal servi. L'empereur avait alors, si je
ne me trompe, trois maîtres de chapelle, les savants contre-pointistes Eybler
et Asmayer, et Weigl, qui mourut peu de jours avant mon départ de Vienne.
Ce dernier nous est connu en France par son opéra la Famille Suisse, qui fut
représenté à Paris en 1828. Cet ouvrage eut peu de succès; il parut aux
musiciens fade et incolore, et les mauvais plaisants prétendirent que c'était
une pastorale écrite avec du lait.
Une chose m'a frappé et péniblement affecté à Vienne, c'est l'ignorance
incroyable ou l'on est généralement des œuvres de Gluck. À combien de
musiciens et d'amateurs n'ai-je pas demandé s'ils connaissaient Alceste, ou
Armide, ou Iphigénie, toujours la réponse a été la même: «On ne représente
jamais à Vienne ces ouvrages, nous ne les connaissons pas.» Mais
malheureux! qu'on les représente ou non, vous devriez les savoir par cœur!
Il est bien clair que des entrepreneurs comme MM. Balochino et Pockorny,
moins soucieux de belles partitions que de grosses recettes, n'imiteront pas
le roi de Prusse, et ne se donneront pas le luxe de faire représenter des

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chefs-d'œuvre anciens, quand ils peuvent offrir au public des produits
nouveaux, tels qu'Alessandro Stradella ou Indra.
On citait même comme un des événements remarquables de la saison, la
découverte qu'on venait de faire de la tombe de Gluck! La découverte!
concevez-vous cela? Elle était donc inconnue?... Parfaitement. Ô Viennois
de mon âme, vous êtes dignes d'habiter Paris! Ce fait pourtant n'a rien en
soi de bien étrange, si l'on songe qu'à cette heure on ignore absolument où
reposent les restes de Mozart!
J'ai dit quelques mots dans ma première lettre qui ne doivent pas vous
avoir donné une idée brillante du Conservatoire de Vienne. Malgré tout le
mérite de son directeur M. Preyer, et le talent bien apprécié de M. Joseph
Fischhoff, de M. Bœhm et de quelques autres excellents professeurs, le
Conservatoire ne répond pas, par l'importance et le nombre de ses classes, à
ce qu'on s'attend à trouver dans une capitale musicale telle que Vienne. Il
paraît même qu'il fut, il y a quelques années, dans un état de délabrement tel
que sans l'extrême énergie, l'intelligence et le dévouement du docteur J.
Bacher, qui prit en main sa défense et parvint à le remettre sur pied, il
n'existerait plus. Le docteur Bacher n'est point un artiste; c'est un de ces
amis de la musique comme on en trouve deux ou trois en Europe, qui
entreprennent et mènent à bien quelquefois les plus rudes tâches, mus par le
seul amour de l'art; qui par la pureté de leur goût, acquièrent sur l'opinion
une autorité réelle, et en viennent même souvent à accomplir par leurs
propres forces ce que des souverains devraient faire et ce qu'ils ne font pas.
Actif, persévérant, volontaire et généreux au delà de toute expression, le
docteur Bacher est à Vienne le plus ferme soutien de la musique et la
providence des musiciens.
C'est dans la salle du Conservatoire, petite, mais excellente, qu'ont lieu les
concerts philharmoniques, sous l'habile direction de M. le baron de
Lannoye, et les réunions de l'académie de chant d'hommes, précieuse
institution dirigée par M. Barthe avec autant d'intelligence que de zèle. J'ai
entendu là, cinq ou six fois au moins, et avec un plaisir toujours nouveau,
l'étonnant pianiste Dreyschock; talent jeune, frais, brillant, énergique, d'une
habileté technique immense, dont le sentiment musical est des plus élevés,

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et qui a introduit dans sa musique de piano une foule de combinaisons
nouvelles d'un effet charmant.
Je demande pardon à tant d'artistes remarquables du laconisme avec lequel
je me vois contraint de parler d'eux. L'espace me manque; il faudrait écrire
un livre pour rendre pleine justice à chacun et énumérer en détail toutes les
richesses musicales de Vienne.
Et pourtant je n'ai rien dit encore de quelques-uns de ses plus éminents
esprits: de ceux que la nature de leur talent porte surtout vers les
compositions dites di camera, telles que les quatuors et les lieder avec
piano. De ce nombre sont M. Becher, âme rêveuse et concentrée, dont
l'audace harmonique dépasse tout ce qu'on a tenté jusqu'à présent, qui
cherche à agrandir la forme du quatuor et à lui donner des allures nouvelles.
M. Becher est d'ailleurs un écrivain fort distingué, et sa critique est en
grande estime parmi les maîtres de la presse viennoise[103].
M. le conseiller Wesque de Putlingen, qui publie ses œuvres sous le
pseudonyme de Hoven, m'a fait passer de bien douces heures en chantant
ses lieder d'un tour mélodique si heureux et si plein d'humour, et
accompagnés d'harmonies si piquantes. J'ai remarqué les mêmes qualités
dans les fragments de deux opéras de sa composition que je n'ai pu
malheureusement entendre qu'au piano.
M. Dessauer nous est plus connu, à cause du séjour qu'il fit à Paris
pendant deux ans, de 1840 à 1842, je crois. Il y mit en musique une foule de
morceaux de nos premiers poëtes. Il continue à grossir sa collection de
lieder, dont la plupart obtiennent dans les salons délicats un incontestable
succès. Dessauer est tout entier acquis à l'élégie; il n'est à son aise que dans
les malaises de l'âme; les souffrances du cœur sont sa plus douce
jouissance, et les larmes toute sa joie. Dessauer, à Vienne comme à Paris,
me faisait toujours une guerre courtoise. Son idée fixe est de me convertir à
une doctrine musicale que je ne connais pas encore, car il n'a jamais pu se
décider à me la dévoiler. Toutes les fois que l'occasion s'est présentée pour
nous de causer à fond, comme il disait, au moment de commencer son
homélie, si je le regardais bien en face avec mon air le plus sérieux, il en
concluait que j'allais me moquer de lui, et, retombant dans son silence,

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remettait ma conversion à des temps plus heureux. Si tous les prédicateurs
avaient fait ainsi, nous croupirions encore dans les ténèbres du paganisme.
Je ne dois pas oublier de signaler ici la cordialité avec laquelle m'ont
accueilli à Vienne la plupart des écrivains qui labourent, comme je l'ai fait
jusqu'à ce jour, l'âpre et rocailleux terrain de la critique, pour y voir pousser
trop souvent chardons et orties. Ils m'ont traité en confrère, et je les en
remercie. L'un d'eux, M. Saphir, donne tous les ans une académie littéraire
et musicale dans laquelle, en dépit des entraves de la censure, son étincelant
esprit trouve le moyen de flageller les hommes et les choses à la grande joie
de son auditoire, qui, semblable à tous les auditoires du monde, est toujours
ravi si l'on éreinte quelqu'un.
Je ne vous parle pas du bâton de mesure[104] que m'offrirent si
gracieusement dans un souper, mes amis de Vienne, après mon troisième
concert, ni du beau présent que me fit l'Empereur, ni de beaucoup d'autres
choses, dont les journaux du temps vous ont rebattu les oreilles. Vous
n'ignorez rien de tout ce qui m'arriva d'heureux dans ce voyage, il serait
donc au moins inutile d'y revenir.

À M. HUMBERT FERRAND

troisième lettre

Pesth.

Quand on voyage en Autriche, il faut absolument visiter au moins trois de
ses capitales: Vienne, Pesth et Prague. À la vérité, certains esprits chagrins
prétendent bien que Pesth est en Hongrie et que Prague est en Bohême;
mais ces deux États n'en font pas moins parties intégrantes de l'empire
d'Autriche auquel ils sont attachés et dévoués corps, âmes et biens à peu
près comme l'Irlande est dévouée à l'Angleterre, la Pologne à la Russie,

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l'Algérie à la France, comme tous les peuples conquis ont dans tous les
temps été attachés à leurs vainqueurs. Ainsi donc partons pour Pesth, grande
ville d'Autriche, en Hongrie. Je ne suis pas heureux dans mes relations avec
le Danube. Ainsi que je vous l'ai dit, il avait emporté son dernier bateau à
vapeur quand je voulus m'embarquer à Ratisbonne pour Vienne; il se
couvrit de brouillards pour m'empêcher de descendre son cours jusqu'à
Pesth, et vous allez voir que le vieux fleuve ne borna pas là ses mauvais
procédés à mon égard. Il semble qu'il ait été tout à fait mécontent de me
voir arriver dans ses domaines, et qu'il ait voulu non-seulement ne pas m'en
faciliter l'accès, mais me l'interdire même tout à fait. Et pourtant combien je
l'ai admiré, comme je l'ai loué ce puissant et majestueux fleuve! Il aurait dû
être sensible à mon admiration. Mais loin de là, plus je m'extasiais devant
ses magnificences, et plus il me devenait hostile; et je pourrais dire de lui ce
que La Fontaine disait de son lion:
Ce monseigneur du lion-là
Fut parent de Caligula.
Avant de quitter Vienne, je manifestai le désir d'être présenté à M. le
prince de Metternich: ceux mêmes de mes amis qui se trouvaient les mieux
placés pour me procurer cet honneur, se montrant alors vraiment
embarrassés de ma demande, je fus sur le point d'y renoncer. Il s'agissait de
voir un officier lié avec un conseiller, qui parlerait à un membre de la
chancellerie de cour, assez puissant pour m'introduire auprès d'un secrétaire
d'ambassade, qui obtiendrait de l'ambassadeur qu'il voulût bien parler à un
ministre, afin qu'il me présentât. Je trouvai le circuit infiniment trop
prolongé, et l'idée me vint enfin de remplacer à moi tout seul l'officier, le
conseiller, le chancelier, le secrétaire, l'ambassadeur et le ministre, en me
présentant moi-même. Mes amis, en me voyant déterminé à tenter
l'aventure, m'ont très-probablement, in petto, traité de fou, ou tout au moins
de Français et demi. Quoi qu'il en soit, bravant l'étiquette autrichienne ou
l'opinion que l'on se fait à Vienne de ses rigueurs, je m'acheminai vers le
palais du prince. Je monte, je trouve dans le salon un officier de garde, je lui
présente ma carte en lui exprimant le désir qui m'amenait. Il entre chez le
prince, et revient un instant après m'annoncer que Son Altesse allait être
libre dans quelques minutes et qu'elle voulait bien me recevoir. Je fus
admis, en effet, sans autre préambule. Le prince se montra d'une amabilité

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parfaite, me fit beaucoup de questions sur la musique et surtout sur ma
musique dont il me parut que Son Altesse, qui n'en avait point encore
entendu alors, s'était fait une fort drôle d'idée. Je m'efforçai de lui en donner
une autre. Bref, je me retirai, enchanté de l'accueil que j'avais reçu,
prodigieusement étonné qu'il fût si facile de brutaliser ainsi les lois de
l'étiquette allemande, et tout fier d'avoir rempli les fonctions d'officier, de
conseiller, de chancelier, de secrétaire d'ambassadeur et de ministre, sans
embarras, pendant quelques instants. Et voilà comment je reconnus encore
une fois la vérité de la parole évangélique: «Frappez et il vous sera ouvert»,
et le tact exquis avec lequel certains princes savent dire aussi parfois: Sinite
parvulos venire ad me. À la condition, bien entendu, que les parvuli soient
étrangers, quelque peu clercs, et appartiennent à cette classe, curieuse à voir
de près, de gens inutiles qu'on nomme aujourd'hui poëtes, musiciens,
peintres, artistes enfin, et qu'on désignait au moyen âge par les
dénominations assez malhonnêtes de ménestrels, trouvères, histrions et
bohémiens.
Vous vous étonnerez peut-être, mon cher Humbert, que je n'aie point usé
de ma puissante influence pour me faire admettre à présenter mes
hommages à la famille impériale, et vous aurez raison. Il y a eu en effet à
ma réserve une raison d'état que je m'en vais vous dire très-
confidentiellement. Il m'était revenu, dès les premiers temps de mon séjour
à Vienne, que l'Impératrice, cet ange de piété, de douceur et de dévouement,
avait de moi une opinion encore plus extraordinaire que celle du prince
Metternich sur ma musique. Certains passages un peu trop sauvages de
style de mon Voyage en Italie, habilement commentés en outre auprès de S.
M. par de bons amis (vous savez qu'on est exposé à en avoir partout, même
à la cour d'Autriche), m'avaient valu en si haut lieu la réputation d'un
véritable brigand, tout bonnement. Or, je fus non pas flatté, c'est trop peu
dire, mais vraiment glorieux de ce renom excentrique qui me tombait du
ciel. Je me dis, ce que vous vous fussiez dit à ma place bien certainement,
qu'une légère auréole de crimes est chose trop distinguée, depuis que Byron
l'a mise à la mode, pour ne pas la conserver précieusement quand on a le
bonheur de la posséder; fût-elle même posée sur un front tout à fait indigne.
Je raisonnai donc ainsi: Si je me présente à la cour, il est probable que
l'Impératrice daignera m'adresser la parole; je devrai lui répondre, de mon

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mieux nécessairement, et la conversation une fois engagée, Dieu sait où elle
peut me conduire. S. M. est capable de perdre en un clin d'œil l'opinion
originale qu'elle s'est faite de mon individu; elle ne verra plus en moi qu'un
adorateur, comme tant de millions d'autres, de sa grâce et de sa bonté; elle
ne trouvera rien de sanglant dans mes yeux, rien de fauve dans mon égard,
rien de tigridien dans ma voix; j'aurai bien toujours le nez un peu aquilin, il
est vrai, mais, en somme, je ne paraîtrai point du tout avoir le physique de
mon emploi, et je passerai pour un simple honnête homme, incapable de
faire un malheur et d'arrêter seulement une diligence; me voilà donc perdu
de réputation. Ah, diable! non! j'aime mieux rester brigand et partir au plus
vite; l'éloignement devant être surtout favorable au développement de mon
auréole, qui ne fera que croître et embellir.
Voilà pourquoi j'ai obstinément refusé de me faire l'honneur de me
présenter à la cour d'Autriche, et pourquoi je suis ainsi brusquement
descendu en Hongrie un beau matin. C'est ici maintenant que doit avoir
place le récit de mes démêlés avec le Danube. Chaque jour il s'enveloppait
dans un nuage, comme les dieux d'Homère quand ils avaient à commettre
quelque méchante action; de là interruption de la navigation et nécessité
pour les voyageurs de prendre pour Pesth la voie de terre. C'est bien
honnête ce que je dis là. Sachez, mon ami, que sur toute la surface de cette
plaine immense qui s'étend de Vienne à Pesth, les simples cailloux sont
aussi rares que les émeraudes; que le sol y est formé d'une fine poussière
qu'on dirait tamisée et qui, détrempée par la pluie, forme des fondrières au
travers desquelles il faut se traîner à grand renfort de chevaux, en y
enfonçant à tout instant au risque de n'en plus sortir. C'est donc la voie de
boue et non la voie de terre que j'aurais dû dire. Vous jugez des charmes
d'un pareil voyage. Mais ce n'est rien encore. Ne voilà-t-il pas le Danube
qui s'avise de déborder et de couvrir de ses ondes furieuses le noir fossé
dans lequel nous barbotions depuis quinze heures et qu'on s'obstine dans le
pays à appeler la grande route. À minuit je fus tiré de ma somnolence
résignée par l'immobilité de la voiture et le bruit des eaux qui roulaient
autour de nous avec fracas. Le cocher, marchant à l'aventure, nous avait
amenés dans le lit du fleuve, et n'osait plus faire un mouvement.
L'eau montait cependant. Un officier hongrois placé dans le coupé m'avait
deux ou trois fois adressé la parole par une petite fenêtre pratiquée dans la

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cloison intermédiaire de la malheureuse voiture.
«—Capitaine, lui dis-je alors à mon tour.
—Monsieur!
—Ne pensez-vous pas que nous allons nous noyer?
—Oui, monsieur je le pense! Vous offrirai-je un cigare?»
Son insolent sang-froid me donnait envie de lui asséner un coup de poing,
et de fureur je me mis à accepter son cigare et à le fumer précipitamment.
L'eau montait toujours.
Alors le cocher, faisant un effort désespéré, tourne court au risque de nous
verser dans le courant, parvient à gravir la rive droite, dont nous étions
encore heureusement assez rapprochés, se dirige à travers champs, et nous
conduit... droit dans un lac. Cette fois, je crus bien que c'était fini, et,
appelant de nouveau le militaire:
«—Capitaine, avez-vous encore un cigare?
—Oui, monsieur!
—Eh bien, donnez-le moi vite, car, pour le coup, nous allons nous noyer
tout à fait!»
Heureusement un brave paysan vint à passer par là (où diable allait-il à
une pareille heure et par de pareils chemins?) nous aida à sortir du lac et
donna à notre malencontreux phaéton des indications, grâce auxquelles il
parvint à retrouver sa route. Enfin, le lendemain, de cahots en soubresauts,
de fossés en fondrières, passant alternativement de l'eau dans la boue et de
la boue dans l'eau, nous parvînmes à Pesth; c'est-à-dire en face de Pesth, sur
la rive droite du Danube, qui eut la bonté de nous permettre de le traverser
en barque, faute d'un pont. Sur cette rive droite se trouve une assez grande
ville; je demandai son nom à mon capitaine.
«—C'est Buda, me dit-il...
—Comment! Buda? sur ma carte d'Allemagne, la ville placée en face de
Pesth porte une tout autre désignation. Tenez, voyez, elle s'appelle Ofen.

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—Justement, c'est Buda; Ofen est une traduction allemande très-libre du
mot hongrois.
—J'y suis; les cartes allemandes, à ce qu'il paraît sont aussi
ingénieusement rédigées que les cartes françaises. Seulement on devrait
mettre sur les unes: Ratisbonne, prononcez Regensburg, et sur les autres:
Ofen, prononcez Buda.»
En arrivant je me donnai une partie de plaisir que je m'étais promise la
veille si j'échappais au Danube et à la boue; je pris un bain, je bus deux
verres de tokai et je dormis vingt heures, non sans rêver de noyades et de
lacs de boue. Après quoi il fallut bien s'occuper des préparatifs de mon
premier concert, faire un arrangement avec les directeurs, chercher des
violons, voir le maître de chapelle, les chanteurs, etc., etc. Grâce à la
bienveillante influence de M. le comte Radaï, surintendant du Théâtre-
National, dans lequel on m'avait engagé à donner mes concerts de
préférence au Théâtre-Allemand, les principales difficultés furent bientôt
levées. J'eus seulement un instant d'inquiétude, pour la composition de mon
orchestre; car celui du Théâtre-National est si peu nombreux qu'il n'y avait
pas moyen de songer à monter mes symphonies avec sa petite bande de
violons seulement. D'un autre côté il était impossible de recourir aux
artistes du Théâtre-Allemand, à cause d'un règlement qui vous donnera une
idée de la touchante affection des Hongrois pour tout ce qui leur vient
d'Allemagne. Il est défendu d'admettre dans le Théâtre-National aucun
artiste du Théâtre-Allemand, chanteur, choriste ou instrumentiste, quel que
soit le besoin que l'on puisse avoir de son concours. Bien plus, il est permis
de chanter au théâtre hongrois dans toutes les langues anciennes et
modernes, à la seule exception de la langue allemande, dont l'usage est
formellement interdit. Cette exclusion étrange et hardie, dans un pays
soumis à l'empire d'Autriche, tient à une imitation du système continental
de Napoléon, pratiquée à l'égard de l'Allemagne en général et de l'Autriche
en particulier par la nation hongroise. Ainsi les produits de l'industrie
allemande sont généralement repoussés, et dans toutes les classes de la
population on considère comme un devoir de n'employer que des objets
confectionnés en Hongrie par des Hongrois. De là, sur la plupart des
magasins de Pesth, derrière les vitraux mêmes des marchandes de modes,

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l'inscription en gros caractères du mot hony qui m'avait si fort intrigué le
premier jour, et qui signifie national.
Un éditeur de musique de Vienne, Henri Müller (le plus serviable des
hommes, qui m'a comblé de marques de dévouement pendant mon séjour en
Autriche), m'avait fort heureusement donné une lettre pour un de ses
confrères de Pesth, M. Treichlinger, l'un des grands violonistes qu'a produits
l'ancienne école d'Allemagne. M. Treichlinger me mit en rapport avec les
principaux membres de la Société philharmonique de Pesth et m'obtint
promptement un renfort d'une douzaine d'excellents violons à la tête
desquels il me pria de le compter lui-même. Ils s'acquittèrent tous à
merveille de la tâche qu'ils avaient si gracieusement acceptée et l'exécution
de mon programme fut une des meilleures qu'on eût, je crois, entendues à
Pesth depuis longtemps. Au nombre des morceaux qui le composaient se
trouvait la marche qui sert maintenant de finale à la première partie de ma
légende de Faust. Je l'avais écrite dans la nuit qui précéda mon départ pour
la Hongrie. Un amateur de Vienne, bien au courant des mœurs du pays que
j'allais visiter, était venu me trouver avec un volume de vieux airs quelques
jours auparavant. «Si vous voulez plaire aux Hongrois, me dit-il, écrivez un
morceau sur un de leurs thèmes nationaux; ils en seront ravis et vous me
donnerez au retour des nouvelles de leurs Elien (vivat) et de leurs
applaudissements. En voici une collection dans laquelle vous n'avez qu'à
choisir.» Je suivis le conseil et choisis le thème de Rákóczy, sur lequel je fis
la grande marche que vous connaissez.
À peine eut-on répandu dans Pesth l'annonce de ce nouveau morceau de
musique hony, que les imaginations commencèrent à fermenter
nationalement. On se demandait comment j'aurais traité ce thème fameux et
pour ainsi dire sacré qui, depuis tant d'années, fait battre les cœurs hongrois
et les enivre de l'enthousiasme de la liberté et de la gloire. Il y avait même
une sorte d'inquiétude à ce sujet, on craignait une profanation... Certes, loin
d'être offensé de ce doute, je l'admirais. Il était d'ailleurs trop bien justifié
par une foule de pitoyables pots-pourris et arrangements, dans lesquels on a
fait d'horribles outrages à des mélodies dignes de tous les respects. Peut-être
aussi plusieurs amateurs hongrois avaient-ils été témoins, à Paris, de
l'impiété barbare avec laquelle, aux jours de fêtes nationales, nous traînons
dans les égouts musicaux notre immortelle Marseillaise!!

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Enfin l'un d'eux, M. Horwath, rédacteur en chef d'un journal hongrois,
incapable de contenir sa curiosité, va chez l'éditeur avec lequel je me
trouvais en relations pour l'organisation du concert, s'informe de la demeure
du copiste chargé d'extraire les parties d'orchestre de ma partition, court
chez cet homme, demande mon manuscrit et l'examine attentivement. M.
Horwath, peu satisfait de cet examen, ne put, le lendemain, me déguiser son
inquiétude.
«—J'ai vu votre partition de la Marche de Rákóczy, me dit-il.
—Eh bien?
—Eh bien! j'ai peur.
—Bah!
—Vous avez exposé notre thème piano, et nous avons au contraire
l'habitude de l'entendre jouer fortissimo.
—Oui, par vos Zingari. D'ailleurs, n'est-ce que cela? Soyez tranquille,
vous aurez un forte comme jamais de votre vie vous n'en avez entendu.
Vous n'avez pas bien lu. En toute chose il faut considérer la fin.»
Le jour du concert, néanmoins, une certaine anxiété me serrait la gorge
quand vint le moment de produire ce diable de morceau. Après une sonnerie
de trompettes dessinée sur le rhythme des premières mesures de la mélodie,
le thème paraît, vous vous en souvenez, exécuté piano par les flûtes et les
clarinettes, et accompagné par un pizzicato des instruments à cordes. Le
public resta calme et silencieux à cette exposition inattendue; mais quand,
sur un long crescendo, des fragments fugués du thème reparurent,
entrecoupés de notes sourdes de grosse caisse simulant des coups de canon
lointains, la salle commença à fermenter avec un bruit indescriptible: et au
moment où l'orchestre déchaîné dans une mêlée furieuse, lança son
fortissimo si longtemps contenu, des cris, des trépignements inouïs
ébranlèrent la salle; la fureur concentrée de toutes ces âmes bouillonnantes
fit explosion avec des accents qui me donnèrent le frisson de la terreur; il
me sembla sentir mes cheveux se hérisser, et à partir de cette fatale mesure
je dus dire adieu à la péroraison de mon morceau, la tempête de l'orchestre
étant incapable de lutter avec l'éruption de ce volcan dont rien ne pouvait
arrêter les violences. Il fallut recommencer, cela se devine; et la seconde

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fois ce fut à grand'peine que le public put se contenir deux ou trois secondes
de plus qu'à la première, pour entendre quelques mesures de la coda. M.
Horwath se démenait dans sa loge comme un possédé; je ne pus
m'empêcher de rire en lui jetant un regard qui signifiait: «Eh bien! avez-
vous encore peur? Êtes-vous content de votre forte?» Bien me prit d'avoir
placé à la fin du concert la Ràkòczy-indulò (c'est le titre du morceau en
langue hongroise), car tout ce qu'on aurait voulu faire entendre ensuite eût
été perdu.
J'étais violemment agité, on peut croire, après un ouragan de cette nature,
et je m'essuyais le visage dans un petit salon derrière le théâtre, quand je
reçus un singulier contre-coup de l'émotion de la salle. Voici comment: je
vois entrer à l'improviste dans mon réduit un homme misérablement vêtu, et
le visage animé d'une façon étrange. En m'apercevant, il se jette sur moi,
m'embrasse avec fureur, ses yeux se remplissent de larmes, c'est à peine s'il
peut balbutier ces mots:
«—Ah! monsieur, monsieur! moi Hongrois... pauvre diable... pas parler
français... un poco l'italiano... Pardonnez... mon extase... Ah! ai compris
votre canon... Oui, oui... la grande bataille... Allemands chiens!» Et se
frappant la poitrine à grands coups de poing: «Dans le cœur moi... je vous
porte... Ah! Français... révolutionnaire... savoir faire la musique des
révolutions.»
Je n'essayerai pas de dépeindre la terrible exaltation de cet homme, ses
pleurs, ses grincements de dents; c'était presque effrayant, c'était sublime!
Vous pensez bien, mon cher Humbert, que la Ràkòczy-indulò, après cela,
fut de tous les programmes et toujours avec le même résultat. Je dus même,
en partant, laisser à la ville de Pesth mon manuscrit qu'on désira garder, et
dont je reçus une copie à Breslau un mois après. On l'exécute maintenant en
Hongrie dans les grandes occasions. Mais je dois avertir ici le maître de
chapelle, M. Erckl, que j'ai fait depuis ce temps plusieurs changements dans
l'instrumentation de ce morceau, en ajoutant à la coda une trentaine de
mesures qui, ce me semble, en augmentent l'effet. Je m'empresserai de lui
adresser la partition, revue, corrigée et augmentée, dès que mon éditeur me
le permettra[105]. M. Erckl est un excellent et digne homme d'un grand talent:
j'ai entendu, pendant mon séjour à Pesth, et sous son habile direction, un

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opéra de lui, intitulé Hunyady, dont le sujet est tiré des annales héroïques de
la Hongrie. Il y a dans cette œuvre une foule de choses remarquables par
leur originalité et surtout par la profondeur du sentiment qui les a dictées.
C'est d'ailleurs purement écrit et instrumenté d'une façon très-intelligente et
très-fine; ce qui ne veut pas dire, loin de là, que cette instrumentation
manque d'énergie. Madame Schodel, véritable tragédienne lyrique de l'école
de madame Branchu (école perdue dont je ne m'attendais pas à trouver un
rejeton en Hongrie), joua et chanta d'une belle manière le rôle principal. Je
dois encore signaler dans la troupe hongroise un ténor très-méritant, nommé
Feredy. Il dit surtout à merveille, en les accentuant d'une façon charmante
dans son étrangeté, les romances et les chansons nationales si chères aux
Hongrois, mais qui, ainsi chantées, plairaient certes à tous les peuples. Le
concert-meister est un violoniste de beaucoup de talent, nommé Kohne qui
séjourna longtemps à Paris et sort même, si je ne me trompe des classes de
notre Conservatoire. Pour le chœur du théâtre national de Pesth, il est très-
faible, tant par le nombre que par la nature et le peu d'exercice des voix. La
langue hongroise n'est point défavorable à la musique, elle est même, à mon
sens, beaucoup moins dure que l'allemand. Voilà une vraie langue! que
personne ne comprend... sans l'avoir apprise. Il ne faut pas chercher des
analogies entre le hongrois et aucune autre langue connue, ou ne les
trouverait pas. Certains termes de musique même, venus de l'italien, et
conservés à peu près intégralement dans tous les idiomes de l'Europe sont
remplacés en hongrois par des termes spéciaux, composés ou simples, mais
entièrement différents. Tel est le mot concert qu'on retrouve à peu près
toujours le même en italien, en espagnol, en français, en allemand, en
anglais, en russe. Devinez ce qu'il devient sur les affiches hongroises
hangverseny, ni plus, ni moins. Ce mot étrange signifie littéralement
concours de sons.
Mes préoccupations musicales ne m'empêchèrent point, pendant mon
séjour à Pesth, d'assister à deux bals et à un grand banquet politique donnés
par la noblesse hongroise. Je n'ai rien vu d'aussi splendidement original que
ces bals, tant à cause du luxe prodigieux qu'on y étale que de la singularité
pittoresque des costumes nationaux et de la beauté de cette fière race de
Madgyars. Les danses y diffèrent essentiellement par leur caractère de
celles qu'on connaît dans le reste de l'Europe. Nos froides contredanses

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françaises n'y jouent qu'un rôle très-obscur. Les mazur, les trasalgo, les
keringo et les csardas y règnent en joyeuses souveraines. La csardas surtout,
cette importation perfectionnée des fêtes agrestes et que les paysans
hongrois dansent avec une exubérance de joie et un entrain si ravissants, me
parut jouir de la faveur particulière des danseurs aristocratiques; malgré les
timides observations d'un malencontreux critique, lequel, dans un journal,
s'était avisé de trouver un peu lestes les figures et les mouvements de la
csardas, qu'il comparait, bien à tort selon moi, aux excentricités de la danse
inexprimable, prohibée par les sergents de ville parisiens. Aussi Dieu sait
par quelle bordée de reproches il fut accueilli, et de quels regards tant de
beaux yeux le foudroyèrent, quand, après la publication de son article, il osa
paraître au bal. L'écrivain hony fut honni. Il y a quarante-huit heures que je
couvais ce calembour. Le banquet politique auquel je fus admis me donna
l'occasion de voir et d'entendre le célèbre orateur Deak, l'O'Connell de la
Hongrie, dont le nom est dans toutes les bouches et le portrait dans toutes
les maisons. Comme le voulait l'illustre défenseur de l'Irlande, M. Deak ne
veut arriver aux réformes nécessaires à son pays que graduellement et par
des moyens légaux; et il a grand'peine à contenir la frémissante impatience
de son parti. Il parla peu et avec beaucoup de calme ce jour-là, et je compris
le sujet de son discours par cette exclamation échappée en forme d'aparté à
un de mes voisins à l'air sombre et mécontent «Fabius cunctator!»
On me montra parmi les convives un jeune homme d'une figure très-
caractérisée. «C'est un Atlas, me dit M. Horwath.—Comment, un Atlas?—
Oui, il est poëte et porte le nom d'Hugo...»
Pendant le dîner, un petit orchestre de noirs Zingari exécutait à sa manière,
c'est-à-dire de la façon la plus naïvement sauvage, des mélodies nationales,
qui, alternant avec les discours et les toasts, et bien secondés par les vins
brûlants de Hongrie, surexcitaient encore la fièvre révolutionnaire des
convives.
Le lendemain je dus faire mes adieux à mes hôtes hongrois. Je partis donc
tout vibrant encore de tant d'émotions diverses et plein de sympathie pour
cette ardente, chevaleresque et généreuse nation. Pendant mon séjour à
Pesth, le Danube s'était apaisé, toute expression de courroux avait disparu
de sa face vénérable, et il me permit cette fois de remonter son cours sans

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encombre jusqu'à Vienne. J'y étais à peine arrivé que je reçus la visite de
l'amateur dont l'officieux conseil m'avait persuadé d'écrire la marche de
Rákóczy. Il était en proie à une anxiété des plus comiques.
«—L'effet de votre morceau sur le thème hongrois, me dit-il, a retenti
jusqu'ici, et j'accours vous conjurer de ne pas dire un mot de moi à ce sujet.
Si l'on savait à Vienne que j'ai contribué d'une façon quelconque à vous le
faire composer, je serais fort compromis, et il pourrait m'en arriver
malheur.»
Je lui promis le secret. Si je vous dis son nom maintenant, c'est que cette
grave affaire a eu, je pense, depuis lors, le temps de s'assoupir. Il
s'appelait... Allons, le nommer serait décidément une indiscrétion; j'ai voulu
seulement lui faire peur.

À M. HUMBERT FERRAND

quatrième lettre

Prague.

J'avais déjà parcouru l'Allemagne dans tous les sens avant que l'idée de
visiter la Bohême me fût venue. Quand elle me vint enfin, à Vienne, je dus
prudemment la repousser d'après les conseils de plusieurs personnes en
apparence bien informées. «N'allez pas à Prague, me disait-on, c'est une
ville de pédants, où l'on n'estime que les œuvres des morts; les Bohêmes
sont excellents musiciens, il est vrai, mais musiciens à la manière des
professeurs et des maîtres d'école; pour eux, tout ce qui est nouveau est
détestable, et il est à croire que vous n'auriez point à vous louer d'eux.»
J'avais donc pris mon parti de m'abstenir et de renoncer à ce voyage,
quand on m'apporta une Gazette musicale de Prague contenant trois grands
articles sur mon ouverture du Roi Lear. Je me les fis traduire, et bien loin

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d'y trouver l'humeur malveillante et le pédantisme qu'on attribuait aux
Bohêmes, je reconnus avec joie que cette critique avait au plus haut degré
les qualités contraires. L'auteur, M. le docteur Ambros, me parut unir un
véritable savoir à un jugement sain et à une brillante imagination. Je lui
écrivis pour le remercier et lui soumettre mes doutes sur les dispositions de
ses compatriotes à mon égard. Sa réponse les détruisit complètement, et
m'inspira autant d'envie de visiter Prague que j'avais auparavant de crainte
de m'y montrer. On ne m'épargna pas les plaisanteries à Vienne, quand on
sut que j'étais décidé à partir. «Les Pragois prétendent avoir découvert
Mozart, ils ne jurent que par lui, ils ne veulent entendre que ses
symphonies, ils vont bien vous arranger, etc.»
Mais le docteur Ambros m'avait donné de la confiance, rien ne put
l'ébranler cette fois; et malgré les tristes présages des rieurs, je partis.
N'est-il pas agréable de retrouver, à cinq cents lieues de chez soi, en
descendant de diligence dans une ville étrangère, un ami inconnu qui vous
attend au débarcadère, devine à votre physionomie admirablement
caractérisée que vous êtes son homme, vous aborde, vous serre la main et
vous annonce dans votre langue que tout est préparé pour vous recevoir?...
Ceci précisément m'advint avec le docteur Ambros quand j'arrivai à
Prague. Seulement ma physionomie admirablement caractérisée ayant
complètement manqué son effet, il ne me reconnut pas. Ce fut moi, au
contraire, qui, apercevant un petit homme d'une figure vive et bienveillante,
et l'entendant dire en français à une autre personne qui l'accompagnait:
«Mais comment voulez-vous que je découvre M. Berlioz dans cette foule?
je ne l'ai jamais vu!» ce fut moi, je le répète, qui eus la malice inconcevable
de deviner en lui M. Ambros, et m'approchant brusquement des deux
interlocuteurs:
—«Me voilà! leur dis-je.
—C'est M. Berlioz?
—Ni plus, ni moins.
—Bonjour donc! Nous sommes bien aises de vous voir enfin. Venez,
venez, on vous a préparé un appartement et un orchestre bien chauds: vous

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serez bien content. Reposez-vous ce soir, demain nous nous mettrons à
l'œuvre.»
Dès le jour suivant, en effet, après avoir fait connaissance avec les
autorités musicales de la ville, nous commençâmes les préparatifs de mon
premier concert. M. Ambros me présenta au directeur du Conservatoire, M.
Kittl; celui-ci fut mon introducteur auprès des frères Scraub, les maîtres de
chapelle du théâtre et de la cathédrale, et auprès du concert-meister, M.
Mildner. Puis vint le tour des chanteurs, des journalistes, des amateurs
principaux; et quand toutes ces visites furent faites:
«—Si vous me présentiez maintenant la ville, dis-je à M. Ambros:
j'aperçois une montagne littéralement couverte d'édifices monumentaux, et,
contre mon ordinaire, je me sens extrêmement curieux de voir tout cela de
près.
—Allons-y, répond l'obligeant docteur.»
C'est peut-être la seule fois que je n'aie pas regretté ma peine, après une
pareille ascension. (J'excepte celle du Vésuve, bien entendu; et je n'ai pas
vu l'Etna.) Plaisanterie à part, la montée est rude: mais quelles merveilles
que cette succession continue de temples, de palais, de créneaux, de
clochers, de tourelles, de colonnades, de vastes cours et d'arceaux! Quelle
vue du haut de cette montagne brodée de marbre! D'un côté, une forêt
descend jusqu'à une assez vaste plaine; de l'autre, un torrent de maisons va
se jeter à gros bouillons fumeux dans la Moldau qui traverse
majestueusement la ville, au bruit des moulins et des ateliers divers qu'elle
met en action, franchit une barre que l'industrie bohême lui a imposée pour
modifier sur ce point la direction de ses eaux, laisse derrière elle deux
petites îles, et va se perdre au loin, à travers les sinuosités de collines d'un
ton rouge et chaud qui semblent la conduire avec sollicitude jusqu'à
l'horizon.
«—Voilà l'île des Chasseurs, me dit mon guide, ainsi nommée sans doute
parce qu'on n'y trouve pas de gibier. Derrière elle, en remontant le fleuve,
vous apercevez l'île de Sophie, au centre de laquelle se trouve la salle de
Sophie où vous allez donner votre concert, et qui est consacrée presque
exclusivement aux séances de l'Académie de chant, l'Académie de Sophie.

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—Et quelle est cette Sophie, dans la salle de l'Académie de l'île de
laquelle je vais avoir l'honneur de donner mon concert? Est-ce une nymphe
de la Moldau, l'héroïne de quelque roman dont cette île fut le théâtre, ou
tout simplement une blanchisseuse aux mains rouges et gercées, qui,
Calypso nouvelle, y aurait fait retentir ses chants et le bruit de ses battoirs?
—Votre dernière supposition est, je crois, la plus probable. Pourtant la
tradition ne dit pas qu'elle ait eu les mains gercées...
—Ah! docteur, vous m'avez l'air d'avoir joué auprès de Sophie le rôle
d'Ulysse! Y a-t-il une Eucharis? Voyons, je me propose pour être
Télémaque, et aller à votre recherche dans l'île de Calypso.»
La rougeur du docteur fut sa seule réponse, je vis qu'il ne fallait pas faire
vibrer plus longtemps cette corde-là... Et c'est ainsi que je n'ai rien appris de
positif au sujet de cette Sophie, patronne d'une académie de chant, d'une
salle de concerts et d'une île.
Malheureusement cette délicieuse retraite au milieu des eaux vives de la
Moldau, ombragée l'été d'une ceinture verdoyante, et couronnée de fleurs,
recèle, non loin de son temple à l'Harmonie, deux ou trois de ces
établissements abominables, pour lesquels je n'eus jamais assez de
malédictions, qu'on appelle en français guinguettes, où de mauvais
musiciens font d'exécrable musique en plein mauvais air, où des filles et des
garçons de mauvaise vie se livrent à des danses de mauvais caractère,
pendant que des oisifs fument de mauvais tabac en buvant de la bière qui ne
vaut pas mieux, et que de mauvaises ménagères tricotent en donnant
carrière a leur mauvaise langue. Quelle déplorable idée de dépoétiser ainsi
un tel berceau de fleurs et de feuillage, de mêler des senteurs si
nauséabondes à ses parfums, et de pareilles rumeurs à ses douces
mélodies!... L'île des Chasseurs n'est-elle pas là avec ses tavernes, le bruit
de ses moulins et le voisinage de ses tanneries? Et ne convient-elle pas
mieux sous tous les rapports à ces joies populaires? Décidément, entre nous,
je crains bien que Sophie n'ait eu les mains gercées...
Je reviens brusquement à la musique, en me réservant de divaguer encore,
et de la quitter de nouveau quand bon me semblera. Vous ne prétendez pas,
j'espère, mon cher ami, que je vous écrive une dissertation assommante plus

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que savante, aussi prétentieuse qu'ennuyeuse, plus futile qu'utile (je suis
poëte évidemment! admirez un peu avec quelle facilité les rimes se pressent
sous ma plume!) sur les révolutions de la musique en Bohême, sur les
tendances particulières de l'esprit slave, et sur l'époque présumée où les
anciens maîtres de ce pays permirent l'emploi de la septième de dominante
sans préparation. Sur ces hautes et graves questions, il faut avouer mon
ignorance incurable; et si ma paresse même était moins obstinée à l'endroit
de l'étude de l'histoire ou des histoires, j'aimerais certes mieux faire des
recherches au sujet de la fameuse guitare ornée d'ivoire, dont le philosophe
Koang-fu-Tsée, vulgairement dit Confucius, se servit pour moraliser
l'empire de la Chine. Car je joue de la guitare, moi aussi, et pourtant je n'ai
jamais moralisé seulement la population d'une chambre à coucher de dix
pieds carrés; au contraire. Ma guitare, il est vrai, est fort simple, et la dent
de l'éléphant n'entra pour rien dans ses ornements. N'importe, le passage
suivant que je relisais hier pour la centième fois au moins, est un bien beau
sujet de méditations pour les musiciens philosophes, (je ne compte pas les
philosophes musiciens, on n'en a pas vu depuis Leibnitz). Voici mon
passage, que je crois avoir déjà reproduit quelque part:
«Koang-fu-Tsée, ayant entendu par hasard le chant Li-Pô, dont l'antiquité
remontait, de l'avis de tout le monde, à quatorze mille ans (dites après cela
que la musique est un art de mode) fut saisi d'un tel enthousiasme qu'il
demeura sept jours et sept nuits, sans dormir, ni boire ni manger. Il formula
aussitôt sa sublime doctrine, la répandit sans peine en en chantant les
préceptes sur l'air de Li-Pô, et moralisa ainsi toute la Chine avec une guitare
à cinq cordes, ornée d'ivoire.» Voyez mon malheur; ma guitare a non-
seulement cinq cordes, comme celle de Confucius, mais même six bien
souvent, et je n'ai pas encore, je vous le répète, la moindre réputation de
moraliste. Ah! si elle eût été ornée d'ivoire, que de bienfaits n'eussé-je pas
répandus! que d'erreurs dissipées, que de vérités inculquées, quelle belle
religion fondée, et comme nous serions tous heureux à l'heure qu'il est!
Cependant, non, il n'est pas possible qu'un filet d'ivoire de moins ait pu seul
amener d'aussi grands malheurs! Il a dû y contribuer, et beaucoup, je n'en
doute pas; mais ces calamités ont encore une autre cause hors de l'atteinte
de ma pénétration, et plus digne, sans doute, que les questions relatives aux

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Bohêmes et à la septième de dominante, d'une série d'existences humaines
employées à la découvrir.
Quoi qu'il en soit, revenons à la musique européenne moderne; elle
n'empêche personne de boire, de manger, ni de dormir, comme l'ancienne
mélopée chinoise, néanmoins elle a son prix. C'est-à-dire, entendons-nous,
elle n'empêche ni de boire, ni de manger, c'est vrai, mais j'ai souvent
entendu dire, pourtant, par d'excellents musiciens que, dans la pratique de
leur art, il n'y avait pas de l'eau à boire, et que tel ou tel compositeur ou
instrumentiste célèbre mourait de faim. Quant à empêcher de dormir, les
plus anciennes compositions de nos anciens maîtres n'ont évidemment
jamais eu à ce mérite la moindre prétention. Maintenant il s'agit d'exprimer
mon opinion sur les institutions musicales de Prague et sur le goût et
l'intelligence de ses habitants. Il faudrait avoir habité plus longtemps que je
ne l'ai fait cette belle capitale, pour la connaître à fond sous ce rapport;
cependant je vais tâcher de recueillir mes souvenirs, et dire seulement ce
qui m'a semblé vrai. Je vous parlerai donc:
De son théâtre, de la troupe chantante, de l'orchestre et des chœurs que j'y
ai entendus;
De son Conservatoire, du compositeur habile qui le dirige, des professeurs
et des élèves qu'il m'a été permis d'y connaître;
De l'Académie de chant;
De la maîtrise ou du service religieux de la cathédrale;
Des bandes militaires;
Des virtuoses et compositeurs indépendants des établissements précités;
Et enfin du public.
Le théâtre, quand je le vis (en 1845), me parut obscur, petit, malpropre et
d'une très-mauvaise sonorité. Il a été restauré depuis lors, je le sais, et son
nouveau directeur, M. Hoffmann, fait de louables efforts pour y ramener un
état de prospérité qui semblait s'en éloigner rapidement sous
l'administration précédente. Sa troupe était alors mieux composée que ne le
sont, en général, la plupart des compagnies chantantes d'Allemagne. Le
premier ténor, le baryton (Strackaty), mesdemoiselles Grosser, Kirchberger,

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et madame Podhorsky, me parurent des artistes de mérite, doués de voix
précieuses par leur timbre et leur justesse, et musiciens en outre... comme
des Bohêmes; on ne saurait guère l'être davantage. Malheureusement le
personnel de l'orchestre et du chœur, étant dans un rapport par trop exact
avec les dimensions exiguës de la salle, semblait accuser la parcimonie du
directeur. Avec un si petit nombre d'exécutants, il n'est vraiment pas permis
de s'attaquer aux chefs-d'œuvre du haut style; et cependant c'est ce que le
théâtre de Prague faisait de temps en temps. Alors c'étaient des mutilations
déplorables et dont tous les artistes gémissaient. Les décors étaient, en
pareil cas, d'une splendeur et d'une fidélité comparables à la fidélité et à la
splendeur de l'exécution. Je me souviens d'avoir vu dans l'Iphigénie en
Tauride de Gluck, au finale du quatrième acte, un vaisseau orné d'une
rangée de canons, prêt à partir pour la Grèce.
Le répertoire courant était ordinairement mieux traité pour la mise en
scène, et n'avait que peu ou point à souffrir de la faiblesse des masses
vocales et instrumentales; il se composait en effet de petites vilenies peu
exigeantes traduites du français, déjà noyées dans la profonde indifférence
parisienne, et dès longtemps effacées de l'affiche de notre Opéra-Comique.
Les directeurs sont tous les mêmes: rien n'égale leur sagacité pour découvrir
des platitudes, si ce n'est l'aversion instinctive que leur inspirent les œuvres
prévenues de tendances à la finesse du style, à la grandeur et à l'originalité.
Ils se montrent à cet égard en Allemagne, en Italie, en Angleterre et ailleurs
plus publics que le public. Je ne cite pas la France; on sait que nos théâtres
lyriques, sans exception, sont et ont toujours été dirigés par des hommes
supérieurs. Et quand l'occasion s'est présentée de choisir entre deux
productions, dont l'une était vulgaire et l'autre distinguée, entre un artiste
créateur et un misérable copiste, entre une ingénieuse hardiesse et une
sottise prudente et plate, leur tact exquis ne les a jamais trompés. Aussi,
gloire à eux! Tous les amis de l'art professent pour ces grands hommes une
vénération égale à leur reconnaissance.
Je me suis mille fois demandé pourquoi la plupart des directeurs de
théâtres avaient, presque en tout pays, des prédilections si marquées pour ce
que les artistes véritables, les esprits cultivés, et même une portion du
public, s'obstinent à regarder comme des produits d'une assez pauvre
industrie; produits dont la main-d'œuvre n'a pas plus de valeur que la

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matière première, et dont la durée est en général si limitée. Ce n'est pas que
les platitudes obtiennent constamment plus de succès que les belles œuvres,
on voit même souvent le contraire; ce n'est pas non plus que les
compositions soignées nécessitent plus de dépenses que les travaux de
pacotille, l'inverse a lieu fréquemment. Cela tient, peut-être, simplement à
ce que les unes exigent de tout le monde dans le théâtre, depuis le directeur
jusqu'au souffleur, du soin, de l'étude, de l'attention, de la patience, et de
quelques individus mêmes, de l'esprit, du talent, de l'inspiration; tandis que
les autres faites spécialement pour les paresseux, les médiocres, les
superficiels, les ignorants et les imbéciles, trouvent naturellement un grand
nombre de prôneurs. Or un directeur aime, avant tout, les choses qui lui
valent promptement de bonnes paroles, des regards satisfaits de ses
administrés; les choses que chacun sait sans les avoir apprises, qui ne
dérangent aucune idée acceptée, aucune habitude, qui suivent tout
doucement le courant des préjugés, qui ne blessent aucun amour-propre, en
ne dévoilant aucune incapacité; les choses surtout qui ne demandent pas
trop de temps pour les mettre en œuvre. Il chérit les compositions qui ne
résistent pas, les compositions bonnes filles et même un peu filles.
En outre, il y a des directeurs ambitieux de tout faire, qui, par cela seul,
sont hostiles aux gens assez mal avisés pour présenter des ouvrages qu'on
ne peut mettre en scène sans l'assistante des auteurs. L'importance
qu'acquièrent alors ces auteurs indiscrets étant prise sur celle du directeur ce
dernier en souffre et s'en indigne. Le capitaine du navire ainsi humilié
devant son équipage, ne pardonne pas au pilote qui le réduit à l'inaction, et
l'a fait redescendre, sans même y prendre garde, au grade de lieu tenant ou
de sous-lieutenant. Il maudit en conséquence à toutes les heures du jour et
de la nuit, l'imprudence qu'il a eue de s'aventurer dans des parages dont les
écueils ne lui sont pas connus, et jure de ne plus naviguer à l'avenir hors des
eaux en tout sens sillonnées.
On trouve encore les directeurs monomanes ou, pour parler plus poliment,
monophiles. Ceux-là aiment par-dessus tout une certaine direction d'idées,
un certain ordre de faits, une certaine époque historique, certains costumes,
certains décors, certains effets de mise en scène, ou certaine cantatrice, ou
certaine danseuse, ou autre chose. Il faut alors, bon gré mal gré qu'ils
cherchent à placer partout leur dada. Ainsi le dada de M. Duponchel,

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directeur de l'Opéra, fut, est et sera le cardinal en chapeau rouge sous un
dais. Les opéras sans dais, sans cardinal et sans chapeau rouge, et ils sont
nombreux, n'ont jamais eu pour lui le moindre attrait. Et, comme je
l'entendais dire un jour à M. Méry, si le bon Dieu avait un rôle dans un
ouvrage nouveau, Duponchel, voudrait encore l'affubler de sa coiffure
favorite. Il aurait beau lui dire: «Mais, mon cher directeur, je suis le bon
Dieu, il ne convient pas que je paraisse sous le costume d'un cardinal!—
Excusez-moi, Éternité, lui répondrait M. Duponchel, il faut absolument que
votre Immensité daigne s'enfermer dans ce beau costume, et marcher sous
le dais, sans quoi mon opéra n'aurait pas de succès.» Et le bon Dieu serait
obligé de se soumettre!!! Je ne parle pas de son amour pour les chevaux,
une passion aussi profonde est trop respectable.
Tout ceci n'a point trait à l'ancien directeur du théâtre de Prague, j'ai peut-
être eu tort de ne pas le dire plus tôt. C'était un honnête homme, peu versé,
comme tous ses confrères, dans les choses musicales, mais contre
l'ordinaire, aimé et estimé de ses administrés, qui lui exprimèrent très-
vivement leurs regrets, lorsque, par suite du mauvais état de ses affaires, il
se vit contraint de remettre la direction en d'autres mains. Il faut compter
aussi M. Pockorny, directeur du théâtre An-der-Wien à Vienne, parmi les
plus honorables exceptions. Les directeurs entrepreneurs, tels que ceux-ci,
exploitant pour leur compte et à leurs risques et périls, sont peu nombreux
en Allemagne. Je n'en connais guère que cinq ou six: ce sont ceux de
Leipzig, de Prague, de Vienne, celui du théâtre allemand de Pesth, et celui
de Hambourg. Les autres théâtres lyriques sont presque tous sous la
direction d'intendants titrés, administrant pour le compte de leur souverain.
En général, quelle que soit la nuance de froideur aristocratique avec
laquelle plusieurs d'entre eux traitent leurs subordonnés, il faut convenir que
les artistes préfèrent de beaucoup ces directeurs, comtes ou barons, aux
industriels qui les exploitent. Les premiers ont souvent au moins des
manières d'une politesse exquise, dont les seconds se piquent peu; ils
possèdent en outre les avantages d'une éducation littéraire et quelquefois,
musicale, encore plus rares chez les directeurs entrepreneurs. M. le comte
de Rœdern, qui eut longtemps entre les mains les destinées de l'Opéra de
Berlin, en est un exemple. Toutefois, bien qu'on puisse rencontrer en
Allemagne parmi les directeurs, intendants ou entrepreneurs, des hommes

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peu intelligents ou d'une ignorance extrême des choses de l'art, je ne crois
pas qu'il s'en soit jamais trouvé de comparables, sous ce rapport, à
quelques-uns de ceux qu'a produits la France depuis trente ans. Noble ou
roturier, aucun directeur allemand, je le parlerais, n'a ignoré les noms de
Gluck ou de Mozart, ni ceux de leurs chefs-d'œuvre. En France, au
contraire, on pourrait citer, en ce genre, bon nombre d'énormités plus ou
moins incroyables. Par exemple, un directeur de l'Opéra[106] recevant une
visite de Cherubini, lui demanda assez cavalièrement, quoique l'illustre
compositeur eût décliné son nom, quelle était sa profession, s'il faisait
partie du personnel de l'Opéra, et s'il était attaché au service des ballets ou
des machines. À peu près vers la même époque, le même Cherubini, qui
venait de faire exécuter avec éclat une nouvelle messe, se trouvant un soir
chez le surintendant des Beaux-Arts[107], reçut de lui cet étrange
compliment: «Votre messe est fort belle, mon cher Cherubini, son succès est
incontestable; mais pourquoi vous être toujours borné à la musique
religieuse? Vous auriez dû écrire un opéra!» Se figure-t-on l'embarras
indigné de l'auteur de Médée, des Deux Journées, de Lodoiska, du Mont
Saint-Bernard, de Fnauiska, des Abencérages, d'Anacréon, et de tant
d'autres œuvres dramatiques, à cette bourrade inattendue!
Un directeur du Théâtre-Français[108] demandait bien un jour de qui était la
comédie intitulée le Médecin malgré lui, et s'offensait des éclats de rire de
son interlocuteur, quand celui-ci lui eut répondu qu'elle était de Molière...
À Paris, en outre, il y a tel directeur dont le cabinet est plus difficilement
accessible que celui d'un ministre, qui ne répond pas quand on lui écrit, et
qui pousse l'aplomb jusqu'à prier les gens dont il a besoin, quels qu'ils
soient, de vouloir bien passer chez lui. M. le directeur a un service à leur
demander et trouve tout naturel que ce soient eux qui se dérangent. Il ne se
vante pas toujours, il est vrai, des réponses qu'il reçoit en pareil cas...
Nous avons eu néanmoins, il faut le reconnaître, à la tête de certains
théâtres de Paris, des hommes qui réunissaient à une véritable urbanité, du
bon sens, de l'esprit et une incontestable valeur littéraire (je ne dis pas
musicale, cela ne s'est jamais vu). Parmi les plus spirituels, sinon parmi les
plus heureux et les plus désintéressés, il faut citer Harel, mort il y a deux
ans, après avoir obtenu de l'Académie le prix proposé pour l'éloge de

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Voltaire. Ses bons mots jouissaient de quelque célébrité. Aucun de ces mots,
pourtant, ne saurait être comparé à celui qu'il suggéra à Frédérick Lemaître,
dans la circonstance que je vais citer. Harel dirigeait le théâtre de la Porte-
Saint-Martin. Un de nos écrivains grands seigneurs (vieux style), fort riche,
très-épris d'art et de poésie[109], avait fait représenter sur ce théâtre une
tragédie[110] pour la mise en scène de laquelle des sacrifices d'argent
considérables lui avaient été imposés. Il se trouvait un jour dans le cabinet
d'Harel en même temps que le célèbre acteur; il venait de solder le compte
des décors, des costumes, des accessoires, etc., et se croyait enfin libéré,
quand l'insatiable directeur lui présenta un compte de trois ou quatre mille
francs pour frais de cordages appliqués au service des machines. M. de
C*** eut beau se révolter, contre ce qu'il appelait, non sans apparence de
raison, une spoliation, il dut s'exécuter; il paya et sortit indigné. Frédérick
étudiait en silence cette scène curieuse; alors frappant vivement sur l'épaule
du directeur:
«Paresseux! lui dit-il, il avait encore sa montre!»

À M. HUMBERT FERRAND

cinquième lettre

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Prague (Suite).

Je me sens d'humeur assez sérieuse aujourd'hui pour vous parler du
Conservatoire de Prague et, par occasion, des conservatoires en général.
Ces institutions, quel que soit encore l'état d'imperfection où elles se
trouvent, me semblent néanmoins les seules relatives à l'art musical, qui
aient été fondées sous l'influence du bon sens et de la raison. Tous les
conservatoires de l'Europe sont en ce moment (il n'en a pas toujours été
ainsi) dirigés par des musiciens. Il faut s'en étonner et remercier la
Providence. Sous le règne de cette opinion aujourd'hui fort répandue, que
plus une question d'art est importante et difficile à résoudre, plus il faut que
les hommes à qui les gouvernements en confient la solution soient étrangers
à ce même art; sous le règne, dis-je, de ces doctrines qu'on croirait
formulées par la folie, si l'œuvre de l'envie n'était si facile à reconnaître, on
doit s'applaudir que l'enseignement des diverses branches de la musique soit
confié à des artistes spéciaux, possédant plus ou moins bien les
connaissances qu'il s'agit de répandre. Beaucoup de gens sans doute, à Paris
surtout, ne manqueront pas de dire que c'est un malheur, et qu'il vaudrait
infiniment mieux prendre des mathématiciens pour enseigner le violon,
placer des hommes de lettres à la tête des classes de composition, ou choisir
des médecins pour maîtres de chant. D'autres (l'Académie des Beaux-Arts
de l'Institut est de cette opinion) pensent que la musique, en général, n'est
bien connue, bien sentie, bien comprise, et partant, bien jugée, que par les
peintres, les sculpteurs, les architectes et les graveurs. Plusieurs enfin, c'est
l'immense majorité, mettent le plus touchant accord à poser en principe que,
non-seulement il ne faut pas des musiciens pour enseigner la musique, pour
diriger des conservatoires et des théâtres d'opéras, mais que les
mathématiciens, les hommes de lettres, les médecins, les graveurs, les
peintres, les sculpteurs et les architectes forment encore une race
dangereuse par son intelligence et par un détestable sentiment qui lui est
propre: le respect de la science et de l'art. Aux yeux des partisans de ce
principe, les meilleurs juges, les meilleurs directeurs de l'art musical, ceux
qui doivent exercer la plus excellente influence sur son état présent et à

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venir, sont les hommes étrangers à toute science, à tout art, à tout sentiment
du beau, à toute aspiration vers l'idéal, à toute œuvre, à toute pensée, qui
n'ont jamais rien fait, qui ne savent rien, ne croient à rien, n'aiment rien, ne
veulent ni ne peuvent rien, et qui réunissent à ces indispensables conditions
d'ignorance, d'impuissance et d'indifférence, une certaine paresse d'esprit
voisine de la stupidité. On voit que le nombre des gens intéressés à soutenir
cette belle thèse est incalculable, et qu'il ne faut pas s'étonner de la quantité
de prosélytes qu'ils font chaque jour. Je suis surpris seulement que leur
triomphe ne soit pas plus complet, et qu'ils progressent si lentement dans la
voie qui leur est ouverte. De là l'à-propos de mon observation sur les
conservatoires livrés à cette heure exclusivement aux musiciens.
Il y a plus: celui de Prague, dont j'ai à parler spécialement ici, est dirigé
par un compositeur de talent plein d'amour pour son art, actif, ardent,
infatigable, sévère dans l'occasion, prodigue de louanges quand elles sont
méritées,... et jeune. Tel est M. Kittl. On aurait pu aisément trouver quelque
lourde médiocrité consacrée par les années, car il y en a en Bohême comme
ailleurs, et lui confier la tâche de paralyser peu à peu le mouvement de la
musique à Prague. Point du tout; on a fait le contraire, on a pris M. Kittl,
âgé de trente-cinq ans, et la musique vit à Prague, et elle se meut et elle
grandit. Il faut évidemment qu'il y ait eu quelque vertige dans l'esprit des
membres du comité qui a fait un pareil choix, ou que ce comité ait été
composé exclusivement de gens de cœur et d'esprit.
Un conservatoire de musique, à mon sens, devrait être un établissement
destiné à conserver la pratique de l'art musical dans toutes ses parties, les
connaissances qui s'y rattachent, les œuvres monumentales qu'il a produites,
et de plus, se plaçant à la tête du mouvement progressif inhérent à un art
aussi jeune que la musique européenne, maintenir ce que le passé nous a
légué de beau et de bon en marchant prudemment vers les conquêtes de
l'avenir. Je ne crois pas céder à un mouvement de partialité nationale en
déclarant que de tous les conservatoires qui me sont connus, celui de Paris
est le moins éloigné de répondre à cette définition. Le Conservatoire de
Prague[111] vient ensuite; et si l'on tient compte de la différence immense qui
existe naturellement entre les ressources d'une ville comme Prague et celles
de la capitale de la France, c'est faire de lui un bel éloge que de le placer au
second rang. Il est donc moins riche que le nôtre sous tous les rapports; les

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professeurs et les élèves y sont moins nombreux, et les efforts que l'autorité
fait à Prague pour le soutenir ne sont pas comparables à l'appui constant et
énergique prêté au Conservatoire de Paris par la direction des beaux-arts;
mais les études y sont bien faites, et l'esprit de l'école est excellent. Parmi
les professeurs qui enseignent sous la direction de M. Kittl, je citerai surtout
MM. Milner et Gordigiani. Le premier, violoniste habile, qui remplit aussi,
je l'ai déjà dit, les fonctions de concert-meister et de violon solo au théâtre
de Prague, a produit un nombre considérable de bons élèves. Le second, qui
possède depuis longtemps la réputation d'un des meilleurs maîtres de chant
envoyés à l'Allemagne par l'Italie, est en outre un compositeur de mérite. Je
connais de lui un Stabat à deux chœurs d'un très-beau style, et un opéra,
Consuelo, dont il a écrit les paroles et la musique, remarquable par le
naturel des mélodies, et une sobriété élégante d'orchestration, dont on
trouve bien peu d'exemples aujourd'hui. On a dit quelquefois, avec raison,
je crois, qu'il était utile au compositeur de savoir chanter; il est peut-être
plus nécessaire encore à un maître de chant de savoir composer. C'est en
effet dans l'appréciation exacte des qualités que le compositeur peut et doit
exiger de ses interprètes, que le maître de chant trouvera son plus solide
point d'appui pour bien diriger les études de ses élèves. Un maître de chant
compositeur, à moins qu'il ne soit d'une détestable médiocrité, ne donnera
pas dans les travers qui menacent aujourd'hui, dans les trois quarts de
l'Europe musicale, de détruire radicalement l'art du chant. Il n'enseignera
pas à ses élèves le mépris du rhythme et de la mesure; il ne leur laissera
jamais prendre l'insolente liberté de broder à tort et à travers les mélodies
dont la reproduction exacte est impérieusement exigée par l'expression de la
phrase, par le caractère du personnage et par le style de l'auteur; il ne
permettra pas qu'ils s'habituent à considérer l'intérêt privé de leur organe
vocal comme le seul qui doive les guider lorsqu'ils chantent en public; ses
élèves, par conséquent, ne dénatureront pas les plus belles œuvres pour
éviter quelques notes sourdes de leur voix, ou pour faire un étalage aussi
long et aussi ridicule que possible des sons plus avantageux que la nature
leur a donnés. Ce maître ne manquera pas de raisonner l'art du chant avec
ses élèves, et de les bien convaincre que ce n'est point celui d'exécuter, avec
plus ou moins de bonheur, des tours de force dénués de raison et d'intérêt
musical, et moins encore celui de faire sortir d'un larynx humain des sons
étranges par leur gravité, leur acuité, leur violence ou leur durée. Il leur

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demandera compte de chacun de leurs accents, en leur démontrant que s'il
est choquant de chanter faux relativement au diapason, il ne l'est pas moins
de chanter faux relativement à l'expression; que si une note trop haute ou
trop basse fait mal à l'oreille, un passage rendu fort quand il doit être doux,
ou faible quand il doit être énergique, ou pompeux quand il doit être naïf,
irrite bien plus douloureusement encore la sensibilité des auditeurs
intelligents, fait un tort plus grave à l'œuvre ainsi interprétée à contre-sens,
et prouve jusqu'à l'évidence que l'artiste qui chante de la sorte, fût-il doué
d'une voix admirable et d'une vocalisation exceptionnelle, n'est qu'un idiot.
Les élèves d'un tel maître n'abuseront pas, comme on le fait partout
aujourd'hui, avec un cynisme inqualifiable, de la patience des chefs
d'orchestre, en leur imposant l'obligation de suivre les plus grotesques
divagations rhythmiques, d'introduire à chaque instant dans la mesure des
temps supplémentaires; de ralentir du triple la moitié d'une période et même
d'une mesure isolée, pour en précipiter follement la seconde moitié;
d'attendre le bras levé que le chanteur ait fini de pousser jusqu'à perte
d'haleine sa note favorite; d'être, en un mot, les complices forcés d'une
insulte faite au bon sens et à l'art, et les esclaves frémissants d'une sottise
armée de poumons despotiques. Un tel maître ne souffrira pas non plus que
ses élèves abordent jamais l'étude des belles partitions sans comprendre le
sujet du poëme, sans en connaître la partie historique, sans avoir réfléchi
aux passions mises en jeu par les auteurs, et tâché d'en bien saisir le
caractère. Il sera honteux qu'un chanteur sorti de sa classe ne respecte pas la
langue dans laquelle il chante, et les règles imposées par l'essence même du
rhythme et de l'euphonie à l'enchaînement des mots. Il fera bien comprendre
en outre à ses disciples, que s'ils se permettent dans les points d'orgue ou
ailleurs de changer les traits écrits par l'auteur, au moins faut-il que ces
changements s'accordent harmoniquement avec les parties accompagnantes,
et que le virtuose correcteur et augmentateur de son rôle ne vienne pas
folâtrer étourdiment sur les notes de l'accord de sixte et quarte, quand
l'orchestre soutient l'accord de la dominante, et réciproquement.
Les conversations que j'ai eues avec M. Gordigiani, et la méthode de ceux
de ses élèves que j'ai entendus, m'ont prouvé qu'il était entièrement dans ces
idées-là.

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Si, comme je le démontrerai tout à l'heure, il manque beaucoup de classes
spéciales dans le Conservatoire de Paris, il ne faut pas s'étonner qu'il en soit
de même dans celui de Prague. L'enseignement, en effet, est loin d'y être
complet. Il a produit néanmoins un assez grand nombre d'élèves capables,
pour pouvoir aujourd'hui, avec ses forces presque seules, exécuter d'une
manière satisfaisante des œuvres difficiles, telles que la symphonie avec
chœurs de Beethoven. C'est là sans doute un des plus beaux résultats que M.
Kittl ait encore obtenus.
Si un conservatoire est un établissement destiné à conserver toutes les
parties de l'art musical et les connaissances qui s'y rattachent directement, il
est étrange qu'on ne soit pas encore parvenu, même dans celui de Paris, à
réaliser un semblable programme. Pendant longtemps notre école
instrumentale ne possédait point de classes pour l'étude des instruments les
plus indispensables, tels que la contre-basse, le trombone, la trompette et la
harpe. Depuis quelques années ces lacunes sont comblées. Il en reste
malheureusement beaucoup d'autres, et je vais les signaler. Mes
observations à ce sujet feront jeter les hauts cris à beaucoup de gens; on les
trouvera folles, ridicules, absurdes... je l'espère du moins. Je dirai donc:
1º L'étude du violon n'est pas complète; on n'enseigne pas aux élèves le
pizzicato; d'où il résulte qu'une foule de passages arpégés sur les quatre
cordes, ou martelés avec deux ou trois doigts sur la même corde, dans un
mouvement vif, passages et arpéges parfaitement praticables, puisque les
joueurs de guitare les exécutent (sur le violon), sont déclarés impossibles
par les violonistes, et, par suite, interdits aux compositeurs. Il est probable
que dans cinquante ans quelque directeur aura poussé la hardiesse jusqu'à
exiger l'enseignement du pizzicato dans les classes du violon. Alors les
artistes, maîtres d'en tirer les effets neufs et piquants qu'on en peut attendre,
se moqueront de nos violonistes du siècle dernier qui criaient: Gare l'ut!» et
ils auront raison. L'emploi des sons harmoniques n'est pas non plus étudié
d'une manière officielle et complète. Le peu que nos jeunes violonistes
savent à cet égard, ils l'ont appris seuls depuis l'apparition de Paganini.
2º Il est fâcheux qu'on n'ait point de classe spéciale d'alto. Malgré sa
parenté avec le violon, cet instrument, pour être bien joué, a besoin d'études
qui lui soient propres et d'une pratique constante. C'est un déplorable, vieux

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et ridicule préjugé qui a fait confier jusqu'à présent l'exécution des parties
d'alto à des violonistes de seconde ou de troisième force. Quand un violon
est médiocre, on dit: Il fera un bon alto. Raisonnement faux au point de vue
de la musique moderne, qui (chez les grands maîtres au moins) n'admet plus
dans l'orchestre de parties de remplissage, mais donne à toutes un intérêt
relatif aux effets qu'il s'agit de produire, et ne reconnaît point que les unes
soient à l'égard des autres dans un état d'infériorité.
3º On avait eu grand tort jusqu'ici de ne point enseigner le cor de basset
dans les classes de clarinette. Il en résultait cette conséquence ridiculement
désastreuse qu'une foule de morceaux de Mozart ne pouvaient être (en
France) exécutés intégralement. Aujourd'hui les perfectionnements apportés
par Adolphe Sax à la clarinette-basse la rendant propre à exécuter tout ce
qu'on a pu écrire pour le cor de basset, et plus encore, puisque son étendue
au grave dépasse celle du cor de basset d'une tierce mineure, le timbre de la
clarinette basse étant, en outre, d'une nature semblable à celui de cet
instrument, mais plus belle seulement, c'est la clarinette basse qu'on devrait
étudier dans les conservatoires, conjointement avec les clarinettes soprani et
les petites clarinettes en mi bémol, en fa et en la bémol haut.
4º Le saxophone, nouveau membre de la famille des clarinettes, et d'un
grand prix quand les exécutants sauront en faire valoir les qualités, doit
prendre aujourd'hui une place à part dans l'enseignement des conservatoires,
car le moment n'est pas éloigné où tous les compositeurs voudront
l'employer.
5º Nous n'avons point de classe d'ophicléïde, d'où il résulte que sur cent ou
cent cinquante individus soufflant à cette heure, à Paris, dans ce difficile
instrument, c'est à peine s'il en est trois qu'on puisse admettre dans un
orchestre bien composé. Un seul, M. Caussinus, est d'une grande force.
6º Nous n'avons point de classe de bass-tuba, puissant instrument à
cylindres, différant de l'ophicléïde par le timbre, le mécanisme et l'étendue,
et qui remplit très-exactement, dans la famille des trompettes, le rôle de la
contre-basse dans la famille des violons. La plupart des compositeurs
pourtant emploient aujourd'hui dans leurs partitions soit un ophicléïde, soit
un bass-tuba et quelquefois l'un et l'autre.

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7º Les sax-horns et les cornets à piston devraient être également enseignés
dans notre Conservatoire, puisqu'ils sont maintenant, les cornets surtout,
d'un usage général.
8º L'enseignement de la famille entière des instruments à percussion
n'existe pas. Y a-t-il pourtant un seul orchestre en Europe, petit ou grand,
qui n'ait pas un timbalier? Non, tous les orchestres ont un homme appelé de
ce nom: mais combien compte-t-on de timbaliers véritables, c'est-à-dire
d'artistes musiciens familiers avec toutes les difficultés du rhythme,
possédant à fond le mécanisme (bien moins aisé qu'on ne le croit) de cet
instrument et doués d'une oreille assez exercée pour pouvoir le bien
accorder et en changer l'accord avec certitude, même pendant l'exécution
d'un morceau et au milieu de la rumeur harmonique de l'orchestre?
Combien compte-t-on de pareils timbaliers? Je déclare qu'après celui de
l'Opéra de Paris, M. Poussard, je n'en connais pas plus de trois dans toute
l'Europe. Et vous savez combien de différents orchestres il m'a été permis
d'examiner depuis neuf ou dix ans. La plupart des timbaliers que j'ai
rencontrés ne savaient pas même tenir leurs baguettes, et se trouvaient
conséquemment dans l'impossibilité d'exécuter un véritable trémolo ou
roulement. Or, un timbalier qui ne sait pas faire le roulement serré dans
toutes les nuances, n'est bon à rien.
Il devrait donc y avoir dans les conservatoires une classe d'instruments à
percussion, où de très-bons musiciens apprendraient à fond l'usage des
timbales, du tambour de basque et du tambour militaire. L'habitude
aujourd'hui intolérable, et que Beethoven et quelques autres ont déjà
abandonnée, de traiter avec négligence ou d'une façon grossière autant
qu'inintelligente les instruments à percussion, a sans doute contribué à
maintenir si longtemps une opinion qui leur est défavorable. De ce que les
compositeurs ne les avaient employés jusqu'ici qu'à produire des bruits, plus
ou moins inutiles ou désagréables, ou à marquer platement les temps forts
de la mesure, on en avait conclu qu'ils n'étaient propres qu'à cela, qu'ils
n'avaient pas d'autre mission à remplir dans l'orchestre, pas d'autres
prétentions à élever, et qu'il n'était nécessaire, par conséquent, ni d'en
étudier soigneusement le mécanisme, ni d'être véritablement musicien pour
en jouer. Or, il faut maintenant des musiciens très-forts pour exécuter même
certaines parties de cymbales ou de grosse caisse dans les compositions

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modernes. Et ceci m'amène directement à signaler une autre lacune, la plus
fâcheuse, peut-être, dans l'enseignement de tous les conservatoires, y
compris celui de Paris.
9º Il n'y a pas de classe de rhythme, consacrée à rompre tous les élèves
sans exception, chanteurs ou instrumentistes, aux difficultés diverses de la
division du temps. De là cette insupportable tendance de la plupart des
musiciens français et italiens à marquer les temps forts de la mesure, et à
tout ramener à une phraséologie monotone; de là l'impossibilité où la
plupart d'entre eux se trouveraient, d'exécuter avec quelque finesse, des
compositions écrites dans le style syncopé, telles, par exemple, que les airs
charmants (déclarés bizarres chez nous), populaires en Espagne. Les
chanteurs italiens et français sont à mille lieues de pouvoir jouer avec le
rhythme, et lorsque l'occasion se présente pour eux de le tenter, ils
éprouvent un embarras, ils montrent une maladresse et une lourdeur, qui
font résulter de leur tentative un mauvais effet musical au lieu d'un bon. De
là leur haine pour tout ce qui n'est pas carré, disent-ils, c'est-à-dire, très-
souvent, plat. De là les idées puériles et risibles qu'ils se font de la carrure,
et l'étonnement que leur causent toutes les mélodies dont la forme et
l'accent différent de l'accent et de la forme invariablement adoptés en
France et en Italie. De là cette mollesse des exécutants en général, habitués
à être soutenus et guidés par des divisions de temps et une accentuation
toujours prévues, comme le sont les enfants qui ne savent pas encore
marcher, par les supports de leur petit chariot à quatre roues. Les
symphonies de Beethoven ont violemment arraché un grand nombre de nos
instrumentistes parisiens à ces puériles habitudes, en leur donnant en outre
du goût pour les rhythmes piquants et originaux. Mais rien de pareil n'ayant
été essayé pour interrompre le sommeil des chanteurs, faire circuler le sang
dans leurs veines, les accoutumer à l'attention, à l'adresse et à la vivacité
des mouvements, il s'ensuit que leur engourdissement continue et qu'il
faudra, pour les en tirer, les soumettre longtemps à un traitement particulier.
C'est donc pour eux surtout qu'il y aurait grand avantage à créer une classe
de rhythme, dont un nombre immense d'instrumentistes d'ailleurs,
pourraient aussi faire leur profit.
10º Un conservatoire complet, et jaloux de conserver la tradition des faits
intéressants, des œuvres remarquables que nous a légués le passé, et des

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diverses révolutions de l'art, devrait avoir une chaire d'histoire de la
musique, qui maintiendrait dans l'école la connaissance raisonnée des
productions de nos devanciers, non-seulement par un enseignement verbal
et écrit, mais par des exécutions démonstratives, fidèles et soignées, des
belles œuvres dont il s'agirait de perpétuer le souvenir. On ne verrait pas
alors des élèves, même de mérite, demeurer, à l'égard des plus magnifiques
productions de grands maîtres encore existants, ignorants comme des
Hottentots; et le goût des musiciens ainsi éclairé serait tout autre, et leurs
idées deviendraient plus grandes, plus élevées qu'elles ne le sont, et nous
compterions enfin dans la pratique de la musique plus d'artistes que
d'artisans.

À M. HUMBERT FERRAND

sixième lettre

Prague (Suite et fin).

Une autre classe manque encore a tous les conservatoires existants; elle
me paraît d'importance et de jour en jour plus nécessaire: c'est la classe
d'instrumentation. Cette branche de l'art du compositeur a pris depuis
quelques années de grands développements; elle a produit d'assez beaux
résultats pour attirer l'attention des critiques et du public; elle a servi trop
souvent aussi à masquer chez certains auteurs la pauvreté des idées, à singer
l'énergie, à contrefaire la puissance de l'inspiration; elle est devenue, même
entre les mains des compositeurs d'un mérite et d'une valeur incontestables,
le prétexte d'inqualifiables abus, d'exagérations monstrueuses, de contre-
sens de non-sens ridicules; et l'on peut aisément pressentir à quels excès
l'exemple de ces maîtres a dû entraîner leurs imitateurs. Mais ces excès
mêmes constatent l'usage réglé et déréglé que l'on fait aujourd'hui de
l'instrumentation; usage aveugle, en général, et guidé par la plus pitoyable

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routine, quand il ne l'est pas par le hasard. Car pour employer un beaucoup
plus grand nombre d'instruments et les employer plus souvent, il ne s'ensuit
pas que la majeure partie des compositeurs connaissent mieux que leurs
devanciers les forces, le caractère, le mode d'action de chacun des membres
de la famille instrumentale, ni les différents liens sympathiques qui les
unissent entre eux. Loin de là, la partie élémentaire de la science, étendue
de beaucoup d'instruments est même encore inconnue à bien des
compositeurs illustres. J'ai pu me convaincre que l'un d'eux ignorait celle de
la flûte. Quant à l'étendue des instruments de cuivre en général, et des
trombones en particulier, ils n'en ont qu'une idée très-vague; aussi,
remarque-t-on, dans presque toutes les partitions modernes, comme dans les
anciennes, la prudente réserve avec laquelle leurs auteurs se tiennent dans la
région mitoyenne de ces instruments, évitant avec un soin égal de les faire
monter ou descendre, parce qu'ils craignent de franchir des limites qui ne
leur sont pas exactement connues, et qu'ils ne soupçonnent pas le parti
qu'on peut tirer de ces notes graves et aiguës, demeurées vierges aux deux
extrémités de l'échelle. L'instrumentation est donc aujourd'hui comme une
langue étrangère qui serait devenue à la mode, que beaucoup de gens
affecteraient de parler sans l'avoir apprise, et qu'ils parleraient en
conséquence sans la bien comprendre et avec force barbarismes.
Une pareille classe dans les conservatoires, serait d'ailleurs utile, non-
seulement aux élèves compositeurs, mais encore à ceux qui sont appelés à
devenir chefs d'orchestre. On conçoit, en effet, qu'un chef d'orchestre qui ne
possède pas à fond toutes les ressources de l'instrumentation n'ait pas une
grande valeur musicale, et qu'il soit de la plus évidente nécessité pour lui de
connaître au moins l'étendue exacte et le mécanisme, de tous les
instruments, aussi bien, si ce n'est mieux, que les musiciens qui s'en servent
sous sa direction. Sans quoi il ne pourra faire à ceux-ci que de bien timides
observations, lorsqu'il s'agira surtout de quelque combinaison inusitée, d'un
passage hardi ou difficile, et que la paresse ou l'incapacité de certains
exécutants les portera à s'écrier: «Cela ne peut pas se faire! cette note
n'existe pas! ce n'est pas jouable!» et d'autres aphorismes à l'usage des
médiocrités ignorantes, en pareil cas. Alors le chef d'orchestre peut
répondre: «Vous vous trompez, cela se peut fort bien. En vous y prenant de
telle ou telle manière, vous viendrez à bout de cette difficulté.» Ou bien:

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«C'est difficile, il est vrai; mais si, en travaillant quelques jours, cela
demeure impossible pour vous, il en faudra conclure que votre instrument
vous est très-imparfaitement connu, et on sera obligé de recourir à un artiste
plus habile.» Dans le cas contraire, trop fréquent, il faut l'avouer, où le
compositeur, faute de connaissances spéciales, tourmente les artistes, les
virtuoses même les plus familiarisés avec les difficultés de leur instrument,
pour obtenir d'eux l'exécution de choses impraticables, le chef d'orchestre,
sûr de son fait, pourra prendre parti pour les musiciens contre le
compositeur, et faire remarquer à celui-ci les graves erreurs dans lesquelles
il est tombé. Disons encore, puisque j'ai été amené à parler des chefs
d'orchestre, qu'il ne serait pas trop hors de propos, dans un conservatoire
bien organisé, d'enseigner aux élèves de composition surtout, ce qu'il est
possible de démontrer de l'art difficile de diriger les masses vocales et
instrumentales; afin que, dans l'occasion, ils pussent au moins conduire eux-
mêmes l'exécution de leurs propres œuvres, sans être ridicules, et sans
entraver les musiciens au lieu de les aider. On suppose généralement que
tout compositeur est chef d'orchestre né, c'est-à-dire qu'il connaît l'art de
diriger l'orchestre sans l'avoir appris. Beethoven fut un illustre exemple de
la fausseté de cette opinion, et nous pourrions citer un grand nombre
d'autres maîtres dont les compositions jouissent de l'estime générale, qui,
dès qu'ils prennent le bâton, au lieu de battre la mesure, battent la
campagne, ne savent ni marquer les temps, ni déterminer les nuances de
mouvement, et empêcheraient littéralement les musiciens de marcher, si,
reconnaissant bien vite l'inexpérience de leur chef, ceux-ci ne prenaient le
parti de ne plus le regarder, et de ne tenir aucun compte de l'agitation
déréglée de son bras. D'ailleurs il y a deux parties bien distinctes dans la
tâche du chef d'orchestre: la première (la plus aisée) consiste seulement à
conduire l'exécution d'une œuvre déjà connue des musiciens, d'une œuvre
(pour employer l'expression en usage dans les théâtres) toute montée. Dans
la seconde, au contraire, il s'agit pour lui de diriger les études d'une partition
inconnue aux exécutants, de bien mettre à découvert la pensée de l'auteur,
de la rendre claire et saillante, d'obtenir des musiciens les qualités de
fidélité, d'ensemble et d'expression, sans lesquelles il n'y a pas de musique,
et, une fois maître des difficultés matérielles, de les identifier avec lui-
même, de les échauffer de son ardeur, de les animer de son enthousiasme,
en un mot, de leur communiquer son inspiration.

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Il résulte de là, qu'indépendamment des connaissances élémentaires qui
s'acquièrent par l'étude et l'exercice, et des qualités de sentiment, d'instinct,
qu'on ne peut inculquer à personne, que la nature seule donne, et qui font du
chef d'orchestre le premier des interprètes du compositeur ou son plus
redoutable ennemi, selon qu'il est ou non pourvu de ces rares qualités, il
s'ensuit, dis-je, qu'il y a encore un talent indispensable pour le conducteur-
instructeur-organisateur, le talent de lire la partition.
Celui qui se sert d'une partition réduite ou d'un simple premier violon,
comme cela se pratique de nos jours en maint endroit, en France surtout,
d'abord ne peut découvrir la plupart des erreurs de l'exécution; il s'expose
ensuite, en signalant une faute, à ce que le musicien auquel il s'adresse, lui
réponde: «Qu'en savez-vous? ma partie n'est pas sous vos yeux!» Et c'est là
le moindre des inconvénients de ce déplorable système[112].
D'où je conclus que pour former de véritables et complets directeurs
d'orchestre, il faut, par tous les moyens, les rendre familiers avec la lecture
de la partition; et que ceux qui n'ont pu parvenir à vaincre cette difficulté,
fussent-ils, d'ailleurs, savants en instrumentation, compositeurs même, et
rompus en outre au mécanisme des mouvements rhythmiques, ne possèdent
que la moitié de leur art.
J'ai à vous parler maintenant de l'Académie de chant de Prague. Organisée
à peu près comme toutes celles d'Allemagne, elle ne se compose guère que
de chanteurs amateurs appartenant à la classe moyenne de la société. C'est
M. Scraub jeune qui la dirige. Elle forme un chœur de quatre-vingt-dix voix
environ. La plupart de ses membres sont musiciens, lecteurs et doués de
voix fraîches et vibrantes. Le but de l'institution n'est pas, comme celui de
plusieurs autres académies du même genre, l'étude et l'exécution des œuvres
anciennes à l'exclusion absolue de toutes les productions contemporaines.
Celles-là, qu'on me pardonne l'expression, ne sont que des coteries
musicales, des consistoires, où, sous prétexte d'un enthousiasme réel ou
simulé pour les morts, on calomnie tout doucement les vivants qu'on ne
connaît point; où l'on prêche contre Baal en vouant à l'exécration tous les
prétendus veaux d'or de l'harmonie et leurs adorateurs. C'est dans ces
temples du protestantisme musical, que se conserve, hargneux, jaloux et
intolérant, le culte, non pas du beau quel que soit son âge, mais du vieux

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quelle que soit sa valeur. Il y a là une Bible et les œuvres de deux ou trois
évangélistes que les fidèles lisent, relisent exclusivement, sans relâche,
commentant, interprétant de mille façons des passages dont le sens direct et
réel est en soi parfaitement clair; trouvant une idée mystique et profonde là
où le reste de l'humanité n'aperçoit qu'horreur et que barbarie, et toujours
prêts à chanter Hosanna! lors même que le dieu de Moïse leur ordonne
d'écraser la tête des petits enfants contre la muraille, de faire lécher leur
sang par les chiens, et défend qu'à cet aspect une larme de pitié mouille les
yeux de son peuple!
Tenons-nous en garde contre de tels fanatiques, ils suffiraient à chasser de
toutes les âmes saintes le respect et l'admiration dus aux monuments du
passé.
L'Académie de chant de Prague, je le répète, n'a rien de commun avec
eux; et son chef est un artiste intelligent. Aussi admet-il dans le sanctuaire
harmonique, non-seulement les modernes, mais même les vivants. À côté
d'un oratorio de Bach ou de Hændel il met à l'étude le Moïse de M. Marx, le
savant critique et théoricien bien vivant à Berlin, ou un fragment d'opéra ou
un hymne qui n'ont par leur âge aucun titre aux égards académiques. J'ai
même remarqué, la première fois que j'assistai à une séance de la Société
chantante de Prague, une fantaisie chorale composée par M. Scraub sur des
airs nationaux bohêmes, qui me charma par son originalité. Je n'avais point
encore, et je n'ai pas davantage depuis lors, entendu d'aussi piquantes
combinaisons vocales exécutées avec autant d'audacieuse verve, d'entrain,
de contrastes imprévus, d'ensemble, de justesse et de belle sonorité. En
songeant aux épaisses et lourdes compilations d'accords que j'avais subies
trop souvent en des occasions semblables, cette œuvre vive ainsi exécutée
produisit sur mon oreille l'effet que l'air frais et embaumé d'une forêt, par
une belle nuit d'été, produirait sur les poumons d'un prisonnier récemment
échappé de son cachot et de sa fétide atmosphère.
L'Académie de Sophie (j'ai déjà dit que tel était son titre) donne, chaque
année, un certain nombre de séances publiques dirigées par les deux
Scraub; l'orchestre du théâtre conduit par l'aîné, venant alors en aide aux
choristes de son frère. Ces grandes exécutions, préparées de longue main
avec un soin et une patience exemplaires, attirent toujours un nombreux

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auditoire; auditoire d'élite pour lequel la musique n'est ni un divertissement,
ni une fatigue, mais bien une passion noble et sérieuse à laquelle il livre
toutes les forces de son intelligence, toute sa sensibilité, tous les élans de
son cœur.
Je me suis engagé à vous parler de la maîtrise, c'est-à-dire du service
musical de la cathédrale, ainsi que des bandes militaires de Prague; mais si
je les ai fait entrer dans ma nomenclature, c'est tout simplement, il faut vous
l'avouer, pour la rendre plus complète. La musique religieuse! la musique
militaire! ces mots-là figurent on ne peut mieux dans un compte rendu
d'observations musicales tel que celui-ci. Je n'ai jamais eu l'intention de
tenir ma promesse sur ces deux sources de richesse harmonique des
Bohêmes, par une bonne raison, c'est que je ne sais rien de ce qu'il faudrait
savoir pour en parler convenablement. Je n'ai pas encore pu prendre sur moi
d'aligner des mots sur les choses que je ne connais point. Cela viendra peut-
être avec le temps et les bons exemples. En attendant vous me pardonnerez
si je me tais. Malgré les invitations réitérées de M. Scraub, je n'ai pas mis le
pied dans une église pendant tout le temps de mon séjour à Prague. Je suis
pourtant très-pieux, on le sait; il faut donc qu'il y ait eu quelque raison grave
dont je ne me souviens pas, à mon apparente indifférence en matière de
musique religieuse, ou que la terreur des gigues d'orgue et de fugues sur le
mot amen m'ait entièrement dominé.
Au sujet des bandes militaires, voici ce que je pourrais alléguer pour
justifier mon silence: j'ai entendu, un jour de fête, et depuis midi jusqu'à
quatre heures, la musique du régiment alors en garnison à Prague, jouer
l'hymne composé par Haydn pour l'empereur d'Autriche. Ce chant, plein
d'une majesté touchante et patriarcale, est d'une telle simplicité que je n'ai
guère pu, en l'écoutant, apprécier le mérite des exécutants. Un orchestre qui
ne pourrait jouer d'une façon supportable un pareil morceau serait, à mon
avis, composé de musiciens qui ne savent pas la gamme. Seulement, ceux-
ci jouaient juste, chose extraordinairement rare, dans les bandes militaires
surtout. En outre, j'ignore si le régiment en question était natif de la Bohême
ou d'une autre partie de l'empire d'Autriche, et il serait par trop naïf
d'établir, à propos de ces musiciens, une théorie que des gens mieux
informés pourraient ridiculiser avec ce peu de mots: «Les musiciens

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bohêmes dont vous parlez sont des Hongrois, des Autrichiens, ou des
Milanais.»
Parmi les virtuoses et compositeurs de Prague qui n'appartiennent ni au
Théâtre, ni au Conservatoire, ni à l'Académie de chant, je citerai
Dreyschock, Pischek et le vénérable Tomaschek. J'ai eu déjà souvent
l'occasion de parler des deux premiers dont la réputation est européenne. Je
les ai entendus l'un et l'autre maintes fois à Vienne, à Pesth, à Francfort et
ailleurs, mais jamais à Prague. Ayant été, à ce qu'il paraît, mal accueillis de
leurs compatriotes, lorsqu'ils se sont fait entendre d'eux pour la première
fois, Dreyschock et Pischek ont résolu de ne jamais, à l'avenir, exposer leur
talent à l'appréciation ou à la dépréciation des Bohêmes. Nul n'est prophète
chez soi; cette vérité est de tous les temps et de tous les pays. Néanmoins
les Pragois commencent à prêter l'oreille aux rumeurs admiratives qui, sous
mille formes et de mille points de l'horizon, leur répètent ces mots:
Dreyschock est un pianiste admirable! Pischek est l'un des premiers
chanteurs de l'Europe!» et ils soupçonnent qu'ils pourraient bien avoir été
injustes envers eux.
M. Tomaschek est un compositeur fort connu en Bohême et même à
Vienne, où ses œuvres sont bien appréciées. N'ayant pas les mêmes raisons
que Dreyschock et Pischek pour tenir rigueur aux habitants de Prague, il ne
se refuse jamais à leur faire entendre ses compositions quand l'occasion s'en
présente. J'ai assisté à un concert où sur trente-deux morceaux il y en avait
trente-un de M. Tomaschek. Dans ce nombre on me signala d'avance, et je
l'eusse bien remarquée sans cela, une nouvelle musique du Roi des Aulnes,
entièrement différente de celle de Schubert. Quelqu'un (il y a des gens qui
trouvent à redire à tout) comparant l'accompagnement de ce morceau à celui
de l'œuvre de Schubert qui reproduit si bien le galop furibond du cheval de
la ballade, prétendait que M. Tomaschek avait imité l'allure paisible d'un
bidet de curé; mais un critique plus intelligent et plus capable que son
voisin de juger de la philosophie des choses d'art, mit à néant cette ironie, et
répondit avec beaucoup de bon sens: «C'est précisément parce que Schubert
a fait courir si rudement ce malheureux cheval qu'il est devenu fourbu, et
qu'on se voit forcé maintenant de le mener au pas!» M. Tomaschek écrit
depuis trente ans au moins; le catalogue de ses productions doit en
conséquence être formidable.

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Il me reste à citer une aimable virtuose dont le talent trop rare en
Allemagne, m'a été personnellement d'un grand secours. Il s'agit de
mademoiselle Claudius, harpiste de première force, excellente musicienne
et la meilleure élève de Parish-Alvars. Mademoiselle Claudius, possède en
outre une voix remarquable et chante souvent avec un brillant succès des
solos à l'Académie de chant dont elle fait partie.
Que vous dirai-je du public?... On rapporte que Louis XIV, voulant
complimenter Boileau au sujet de ses vers sur le passage du Rhin, lui dit:
«Je vous louerais beaucoup si vous ne m'aviez pas tant loué.» Je suis dans le
même embarras que le grand roi; je ferais un bel éloge de la sagacité, de la
rapidité de conception et de la sensibilité du public de Prague, s'il ne m'avait
pas si bien traité. Je puis dire cependant, car c'est de notoriété publique, que
les Bohêmes sont, en général, les meilleurs musiciens de l'Europe et que
l'amour sincère et le vif sentiment de la musique sont répandus chez eux
dans toutes les classes de la société. Il est venu, non-seulement des gens du
peuple de Prague, mais même des paysans, au concert que j'ai donné au
théâtre, la modicité des prix de certaines places les leur rendant accessibles;
et, par les exclamations d'une naïveté singulière qui leur échappaient au
moment des effets les plus inattendus, j'ai pu juger de l'intérêt que ces
auditeurs prenaient à mes tentatives musicales, et que leur mémoire bien
meublée leur permettait d'établir des comparaisons entre le connu et
l'inconnu, l'ancien et le nouveau, bon ou mauvais. Vous n'exigerez pas, mon
cher ami, que je fasse ici un exposé de mes opinions sur le public en
général; un livre ne suffirait pas à l'étude approfondie de cet être multiple,
juste ou injuste, raisonnable ou capricieux, naïf ou malicieux, enthousiaste
ou moqueur, si facile à entraîner et si rebelle parfois, qu'on nomme le
public. Et un livre, d'ailleurs, fût-il consacré tout entier à chercher la
solution du problème, on ne serait pas plus avancé, très-probablement, à la
dernière page qu'à la première. Voltaire lui-même y a perdu son ironie; et
après avoir demandé combien il faut de sots pour faire un public, il a fini sa
carrière en se laissant couronner par ces même sots au Théâtre-Français, et
par se trouver prodigieusement heureux de leurs suffrages. Ainsi donc
brisons là, et laissons le public être ce qu'il est, une mer toujours plus ou
moins agitée, mais dont les artistes doivent redouter le calme plat mille fois
plus que les tempêtes.

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J'ai donné six concerts à Prague, soit au théâtre, soit dans la salle de
Sophie. Au dernier, je me souviens d'avoir eu la joie de faire entendre pour
la première fois à Liszt ma symphonie de Roméo et Juliette. On connaissait
déjà à Prague plusieurs fragments de cet ouvrage, qui ne donna point lieu à
de violentes polémiques, peut-être parce qu'il en avait soulevé de très-vives
à Vienne, car le fait de la rivalité des deux villes en matière de goût musical
est incontestable. L'exécution vocale en fut excellente et grandiose, un seul
accident la dépara. La jeune personne chargée de la partie de contralto-solo,
n'avait encore jamais chanté en public. Malgré son extrême timidité, tout
alla bien tant qu'elle se sentit soutenue par quelques autres voix ou des
instruments; mais arrivée au passage du prologue:
«Le jeune Roméo plaignant sa destinée»
solo véritable, sans aucun accompagnement, sa voix commença à trembler
et à baisser tellement, qu'à la fin de la période, où la harpe rentre sur
l'accord de mi naturel majeur, elle était arrivée dans une tonalité inconnue,
plus basse que mi d'un ton et un quart. Mademoiselle Claudius, placée à
côté de mon pupitre, n'osait toucher les cordes de sa harpe. Enfin, après un
instant d'hésitation:
«—Dois-je donner l'accord de mi? me demanda-t-elle à voix basse.
—Sans doute, il faut bien que nous sortions de là.»
Et l'accord inexorable jaillit, frémissant et sifflant, comme une cuillerée de
plomb fondu versé dans de l'eau froide. La pauvre petite cantatrice faillit se
trouver mal en se sentant si brusquement ramenée sur la bonne route, et
comme elle ne comprenait pas le français, je ne pouvais recourir à mon
éloquence pour la rassurer. Heureusement elle parvint à reprendre son sang-
froid avant les strophes: Premiers transports, qu'elle chanta avec beaucoup
d'âme et une justesse irréprochable. Strakaty rendit on ne peut mieux le rôle
du père Laurence, il y mit de l'onction et un véritable enthousiasme dans le
finale. Ce jour-là, après avoir fait recommencer plusieurs morceaux, le
public en demanda un autre que les musiciens me conjurèrent de ne pas
répéter. Mais les cris continuant, M. Mildner tira sa montre et l'élevant
ostensiblement devant lui, on comprit que l'heure avancée ne permettrait
pas à l'orchestre de rester jusqu'à la fin du concert, si le morceau redemandé

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était exécuté une seconde fois: il y avait opéra le soir à sept heures. Cette
savante pantomime nous sauva. À la fin de la séance, comme je priais Liszt
de me servir d'interprète pour remercier ces excellents chanteurs qui,
pendant trois semaines, s'étaient livrés à une si scrupuleuse étude de mes
chœurs, et les avaient si vaillamment chantés, il fut abordé par plusieurs
d'entre eux qui venaient, au nom de leurs camarades, lui faire la proposition
inverse. Et après quelques mots échangés en allemand, Liszt se tournant
vers moi me dit:
«—Ma commission n'est plus la même, ce sont ces messieurs qui me
prient de te remercier du plaisir que tu leur as fait en leur confiant
l'exécution de ton ouvrage, et de t'exprimer leur joie de te voir content.»
Ce fut en effet une journée pour moi, j'en compte peu de pareilles dans
mes souvenirs.
À l'exemple du banquet auquel les artistes et les amateurs de Vienne
m'avaient offert le bâton de mesure en vermeil dont je vous ai parlé, il y eut
ensuite un souper, où ceux de Prague voulurent bien me faire présent d'une
coupe en argent. La plupart des virtuoses, critiques et amateurs de la ville
s'y trouvaient; j'eus même le plaisir de voir parmi ces derniers un
compatriote, le spirituel et bienveillant prince de Rohan. Liszt fut, à
l'unanimité, désigné pour porter la parole à la place du président à qui la
langue française n'était pas assez familière. Au premier toast, il me fit, au
nom de l'assemblée, une allocution d'un quart d'heure au moins, avec une
chaleur d'âme, une abondance d'idées et un choix d'expressions
qu'envieraient bien des orateurs, et dont je fus vivement touché.
Malheureusement s'il parla bien il but de même; la perfide coupe inaugurée
par les convives, versa de tels flots de vin de Champagne que toute
l'éloquence de Liszt y fit naufrage. Belloni[113] et moi nous étions encore
dans les rues de Prague à deux heures du matin, occupés à le persuader
d'attendre le jour pour se battre (il le voulait absolument) au pistolet, à deux
pas, avec un Bohême qui avait mieux bu que lui. Le jour venu nous n'étions
pas sans inquiétude pour Liszt dont le concert avait lieu à midi. À onze
heures et demie il dormait encore, on l'éveille enfin, il monte en voiture,
arrive à la salle de concert, reçoit en entrant une triple bordée
d'applaudissements, et joue comme de sa vie, je crois, il n'avait encore joué.

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Il y a un Dieu pour les... pianistes.
Adieu, mon cher Ferrand, vous ne vous plaindrez pas, je le crains, du
laconisme de mes lettres. Je n'ai pourtant pas dit encore tout ce que je sens
d'affectueux regrets pour Prague et ses habitants; mais j'ai pour la musique
une passion sérieuse, vous le savez, et vous pouvez, d'après cela, juger si
j'aime les Bohêmes. Ô Praga! quando te aspiciam!

LIV

Concert à Breslau.—Ma légende de la Damnation de Faust.—Le livret.—Les critiques
patriotes allemands.—Exécution de la Damnation de Faust, à Paris.—Je me décide à
partir pour la Russie.—Bonté de mes amis.

Dans les lettres précédentes à M. H. Ferrand, je n'ai rien dit de mon
voyage à Breslau. Je ne sais pourquoi je me suis abstenu d'en faire mention,
car mon séjour dans cette capitale de la Silésie me fut à la fois utile et
agréable. Grâce au concours chaleureux que me prêtèrent plusieurs
personnes, entre autres M. Kœttlitz, jeune artiste d'un grand mérite, M. le
docteur Naumann, médecin distingué et savant amateur de musique, et le
célèbre organiste Hesse, je parvins à donner, dans la salle de l'Université
(Aula Leopoldina), un concert dont les résultats furent excellents sous tous
les rapports. Des auditeurs étaient accourus des campagnes et des bourgs
voisins de Breslau; la recette dépassa de beaucoup celles que je faisais
ordinairement dans les villes allemandes, et le public fit à mes compositions
le plus brillant accueil. J'en fus d'autant plus heureux que, le lendemain de
mon arrivée, j'avais assisté à une séance musicale pendant laquelle
l'auditoire ne s'était pas un seul instant départi de sa froideur, et où j'avais
vu le silence le plus complet succéder à l'exécution de merveilles, même,
telles que la symphonie en ut mineur de Beethoven. Comme je m'étonnais
de ce sang-froid, dont je n'ai, il est vrai, jamais vu d'exemple autre part, et
que je me récriais sur une pareille réception faite à Beethoven: «Vous vous

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trompez, me dit une dame très-enthousiaste elle-même, à sa manière, du
grand maître, le public admire ce chef-d'œuvre autant qu'il soit possible de
l'admirer; et si on ne l'applaudit pas, c'est par respect!» Ce mot, qui serait
d'un sens profond à Paris, et partout où les honteuses manœuvres de la
claque sont en usage, m'inspira, je l'avoue, de vives inquiétudes. J'eus
grand'peur d'être respecté. Heureusement il n'en fut rien; et le jour de mon
concert, l'assemblée, au respect de laquelle je n'avais pas, sans doute, de
titres suffisants, crut devoir me traiter selon l'usage vulgaire adopté dans
toute l'Europe pour les artistes aimés du public, et je fus applaudi de la
façon la plus irrévérencieuse.
Ce fut pendant ce voyage en Autriche, en Hongrie, en Bohême et en
Silésie que je commençai la composition de ma légende de Faust, dont je
ruminais le plan depuis longtemps. Dès que je me fus décidé à
l'entreprendre, je dus me résoudre aussi à écrire moi-même presque tout le
livret; les fragments de la traduction française du Faust de Gœthe par
Gérard de Nerval, que j'avais déjà mis en musique vingt ans auparavant, et
que je comptais faire entrer, en les retouchant, dans ma nouvelle partition, et
deux ou trois autres scènes écrites sur mes indications par M. Gandonnière,
avant mon départ de Paris, ne formaient pas dans leur ensemble la sixième
partie de l'œuvre.
J'essayai donc, tout en roulant dans ma vieille chaise de poste allemande,
de faire les vers destinés à ma musique. Je débutai par l'invocation de Faust
à la Nature, ne cherchant ni à traduire, ni même à imiter le chef-d'œuvre,
mais à m'en inspirer seulement et à en extraire la substance musicale qui y
est contenue. Et je fis ce morceau qui me donna l'espoir de parvenir à écrire
le reste:
«Nature immense, impénétrable et fière!
Toi seule donnes trêve à mon ennui sans fin!
Sur ton sein tout-puissant je sens moins ma misère,
Je retrouve ma force et je crois vivre enfin.
Oui, soufflez, ouragans, criez, forêts profondes,
Croulez, rochers, torrents, précipitez vos ondes!
À vos bruits souverains, ma voix aime à s'unir.
Forêts, rochers, torrents, je vous adore! mondes

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Qui scintillez, vers vous s'élance le désir
D'un cœur trop vaste et d'une âme altérée
D'un bonheur qui la fuit.»
Une fois lancé, je fis les vers qui me manquaient au fur et à mesure que
me venaient les idées musicales, et je composai ma partition avec une
facilité que j'ai bien rarement éprouvée pour mes autres ouvrages. Je
l'écrivais quand je pouvais et où je pouvais; en voiture, en chemin de fer,
sur les bateaux à vapeur, et même dans les villes, malgré les soins divers
auxquels m'obligeaient les concerts que j'avais à y donner. Ainsi dans une
auberge de Passau, sur les frontières de la Bavière, j'ai écrit l'introduction:
«Le vieil hiver a fait place au printemps.»
à Vienne, j'ai fait la scène des bords de l'Elbe, l'air de Méphistophélès:
«Voici des roses,»
et le ballet des Sylphes. J'ai dit à quelle occasion et comment je fis en une
nuit, à Vienne également, la marche sur le thème hongrois de Rákóczy.
L'effet extraordinaire qu'elle produisit à Pesth, m'engagea à l'introduire dans
ma partition de Faust, en prenant la liberté de placer mon héros en Hongrie
au début de l'action, et en le faisant assister au passage d'une armée
hongroise à travers la plaine où il promène ses rêveries. Un critique
allemand a trouvé fort étrange que j'aie fait voyager Faust en pareil lieu. Je
ne vois pas pourquoi je m'en serais abstenu, et je n'eusse pas hésité le moins
du monde à le conduire partout ailleurs s'il en fût résulté quelque avantage
pour ma partition. Je ne m'étais pas astreint à suivre le plan de Gœthe, et les
voyages les plus excentriques peuvent être attribués à un personnage tel que
Faust, sans que la vraisemblance en soit en rien choquée. D'autres critiques
allemands ayant plus tard repris cette singulière thèse et m'attaquant avec
plus de violence au sujet des modifications apportées dans mon livret au
texte et au plan du Faust de Gœthe, (comme s'il n'y avait pas d'autres Faust
que celui de Gœthe[114] et comme si on pouvait d'ailleurs mettre en musique
un tel poëme tout entier, et sans en déranger l'ordonnance) j'eus la bêtise de
leur répondre dans l'avant-propos de la Damnation de Faust. Je me suis
souvent demandé pourquoi ces même critiques ne m'ont adressé aucun
reproche pour le livret de ma symphonie de Roméo et Juliette, peu

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semblable à l'immortelle tragédie! C'est sans doute parce que Shakespeare
n'est pas Allemand. Patriotisme! Fétichisme! Crétinisme!
À Pesth, à la lueur du bec de gaz d'une boutique, un soir que je m'étais
égaré dans la ville, j'ai écrit le refrain en chœur de la Ronde des paysans.
À Prague, je me levai au milieu de la nuit pour écrire un chant que je
tremblais d'oublier, le chœur d'anges de l'apothéose de Marguerite:
«Remonte au ciel, âme naïve
Que l'amour égara.»
À Breslau, j'ai fait les paroles et la musique de la chanson latine des
étudiants:
«Jam nox stellata velamina pandit.»
De retour en France, étant allé passer quelques jours près de Rouen à la
campagne de M. le baron de Montville, j'y composai le grand trio:
«Ange adoré dont la céleste image.»
Le reste a été écrit à Paris, mais toujours à l'improviste, chez moi, au café,
au jardin des Tuileries, et jusque sur une borne du boulevard du Temple. Je
ne cherchais pas les idées, je les laissais venir, et elles se présentaient dans
l'ordre le plus imprévu. Quand enfin l'esquisse entière de la partition fut
tracée, je me mis à retravailler le tout, à en polir les diverses parties, à les
unir, à les fondre ensemble avec tout l'acharnement et toute la patience dont
je suis capable, et à terminer l'instrumentation qui n'était qu'indiquée çà et
là. Je regarde cet ouvrage comme l'un des meilleurs que j'aie produits; le
public jusqu'à présent paraît être de cet avis.
Ce n'était rien de l'avoir écrit, il fallait le faire entendre; et ce fut alors que
commencèrent mes déboires et mes malheurs. La copie des parties
d'orchestre et de chant me coûta une somme énorme; ensuite les
nombreuses répétitions que je fis faire aux exécutants et le prix exorbitant
de seize cents francs que je dus payer pour la location du théâtre de l'Opéra-
Comique, l'unique salle qui fût alors à ma disposition, m'engagèrent dans
une entreprise qui ne pouvait manquer de me ruiner. Mais j'allais toujours,
soutenu par un raisonnement spécieux que tout le monde eût fait à ma
place. «Quand j'ai fait exécuter pour la première fois Roméo et Juliette, au

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Conservatoire, me disais-je, l'empressement du public à venir l'entendre fut
tel qu'on dut faire des billets de corridors pour placer l'excédant de la foule
lorsque la salle fut remplie; et malgré l'énormité des frais de l'exécution, il
me resta un petit bénéfice. Depuis cette époque mon nom a grandi dans
l'opinion publique, le retentissement de mes succès à l'étranger lui donne en
outre en France une autorité qu'il n'avait pas auparavant; le sujet de Faust
est célèbre tout autant que celui de Roméo, on croit généralement qu'il m'est
sympathique et que je dois l'avoir bien traité. Tout fait donc espérer que la
curiosité sera grande pour entendre cette nouvelle œuvre plus vaste, plus
variée de tons que ses devancières, et que les dépenses qu'elle me cause
seront au moins couvertes...» Illusion! Depuis la première exécution de
Roméo et Juliette des années s'étaient écoulées, pendant lesquelles
l'indifférence du public parisien, pour tout ce qui concerne les arts et la
littérature, avait fait des progrès incroyables. Déjà à cette époque il ne
s'intéressait plus assez, à une œuvre musicale surtout, pour aller s'enfermer
en plein jour (je ne pouvais donner mes concerts le soir) dans le théâtre de
l'Opéra-Comique que le monde fashionable d'ailleurs ne fréquente pas.
C'était à la fin de novembre (1846), il tombait de la neige, il faisait un temps
affreux; je n'avais pas de cantatrice à la mode pour chanter Marguerite;
quant à Roger qui chantait Faust et à Herman Léon chargé du rôle de
Méphistophélès, on les entendait tous les jours dans ce même théâtre, et ils
n'étaient pas fashionables non plus. Il en résulta que je donnai Faust deux
fois avec une demi-salle. Le beau public de Paris, celui qui va au concert,
celui qui est censé s'occuper de musique, resta tranquillement chez lui, aussi
peu soucieux de ma nouvelle partition que si j'eusse été le plus obscur élève
du Conservatoire; et il n'y eut pas plus de monde à l'Opéra-Comique à ces
deux exécutions, que si l'on y eût représenté le plus mesquin des opéras de
son répertoire.
Rien dans ma carrière d'artiste ne m'a plus profondément blessé que cette
indifférence inattendue. La découverte fut cruelle, mais utile au moins, en
ce sens que j'en profitai, et que, depuis lors, il ne m'est pas arrivé
d'aventurer vingt francs sur la foi de l'amour du public parisien pour ma
musique. J'espère bien que cela ne m'arrivera pas non plus à l'avenir[115],
dussé-je vivre encore cent ans. J'étais ruiné; je devais une somme
considérable, que je n'avais pas. Après deux jours d'inexprimables

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souffrances morales, j'entrevis le moyen de sortir d'embarras par un voyage
en Russie. Mais pour l'entreprendre, encore fallait-il de l'argent; il m'en
fallait d'autant plus que je ne voulais pas, en quittant Paris, y laisser la
moindre dette. Alors de cette difficile circonstance surgirent pour moi de
bien douces consolations, que la cordialité de mes amis vint m'apporter. Dès
qu'on sut que j'étais obligé d'aller à Saint-Pétersbourg pour tâcher de réparer
les pertes que mon dernier ouvrage m'avait fait éprouver à Paris, de toutes
parts je reçus des offres de service. M. Bertin me fit avancer mille francs
par la caisse du Journal des Débats; parmi mes amis, les uns me prêtèrent
cinq cents francs, d'autres six ou sept cents; un jeune Allemand, M.
Friedland, que j'avais connu à Prague, à mon dernier voyage en Bohême,
m'avança douze cents francs; Sax, malgré ses propres embarras, en fit
autant; enfin le libraire Hetzel, qui depuis a joué un rôle très-honorable dans
le gouvernement républicain, et qui n'était alors pour moi qu'une simple
connaissance, me rencontrant par hasard dans un café, me dit:
«—Vous allez en Russie?
—Oui...
—C'est un voyage fort dispendieux, surtout en hiver; si vous avez besoin
d'un billet de mille francs, permettez-moi de vous l'offrir!...»
J'acceptai aussi franchement que l'excellent Hetzel m'offrait, et je pus ainsi
faire face à tout, et fixer le jour de mon départ.
Je crois avoir déjà fait cette remarque, mais je ne crains pas de la
reproduire, que si j'ai rencontré bien des gredins et bien des drôles dans ma
vie, j'ai été singulièrement favorisé en sens contraire, et que peu d'artistes
ont trouvé autant que moi de bons cœurs et de généreux dévouements.
Chers et excellents hommes, qui, sans doute, avez dès longtemps oublié
votre noble conduite à mon égard, laissez-moi vous la rappeler ici, vous en
remercier avec effusion, vous serrer la main, et vous dire avec quel bonheur
intime je pense aux obligations que je vous ai!!!

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VOYAGE EN RUSSIE

Le courrier prussien—M. Nernst.—Les traîneaux.—La neige.—Stupidité des
corbeaux.—Les comtes Wielhorski.—Le général Lwoff.—Mon premier concert.—
L'Impératrice.—Je fais fortune.—Voyage à Moscou.—Obstacle grotesque.—Le
grand Maréchal.—Les jeunes mélomanes.—Les canons du Kremlin.

Pour pouvoir donner sans obstacle des concerts tels que les miens à Saint-
Pétersbourg, il faut choisir l'époque du grand carême, pendant laquelle les
théâtres sont fermés et qui embrasse tout le mois de mars. Je partis donc de
Paris, le 14 février 1847. Le sol y était couvert de six pouces de neige, et
jusqu'à Saint-Pétersbourg où j'arrivai quinze jours après, je ne la perdis pas
un seul instant de vue. Il en était même tombé une telle abondance en
Belgique, que le convoi du chemin de fer sur lequel je me trouvais fut
obligé de rester plusieurs heures à Tirlemont pendant que des ouvriers
déblayaient la voie. On juge de ce que j'eus à souffrir du froid la semaine
suivante quand je fus parvenu de l'autre côté du Niémen.
Je ne m'arrêtai que quelques heures à Berlin où je sollicitai du roi de
Prusse une lettre de recommandation pour sa sœur l'Impératrice de Russie,
lettre qu'avec sa bonté ordinaire, le roi m'envoya immédiatement.
J'eus le malheur, en allant en poste de Berlin à Tilsitt, d'avoir un courrier
mélomane, qui me tourmenta beaucoup pendant tout le temps que je passai
dans sa voiture à côté de lui. Cet homme n'eut pas plus tôt vu mon nom sur
sa feuille de route, qu'il conçut le projet de m'exploiter chemin faisant, voici
comment. Il avait la fureur de composer des polkas et des valses pour le
piano. Il s'arrêtait en conséquence, et quelquefois fort longuement, aux
stations de la poste, où, pendant qu'on le croyait occupé à régler ses
comptes avec le directeur, il employait son temps à régler du papier de
musique sur lequel il écrivait la mélodie dansante qu'il avait sifflotée entre
ses dents pendant les trois dernières heures. Après quoi, remontant en
voiture, il daignait donner l'ordre du départ, et me présentait aussitôt sa
polka ou sa valse avec un crayon pour que j'en écrivisse la basse et
l'harmonie. Puis cette basse écrite, c'étaient des commentaires sans fin, des
pourquoi, des comment, des étonnements et des ravissements qui m'avaient

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fort diverti la première fois, mais qui, à la seconde et à la troisième, me
firent maudire de bon cœur le peu de notions de mon brave courrier en
musique et en langue française. Ce n'est pas en France que j'eusse éprouvé
un pareil accident! En arrivant à Tilsitt, je demandai le maître de poste M.
Nernst; je dirai tout à l'heure par quel hasard je savais son nom et comptais
sur son obligeance. On m'indique son cabinet, j'entre, je vois un gros
homme, coiffé d'une casquette de drap, dont la figure sévère décelait
pourtant de l'esprit et de la bonté. Il était assis sur un siège élevé qu'il ne
quitta point à mon entrée.
«M. Nernst? dis-je en le saluant.
—C'est moi, monsieur; à qui ai-je l'honneur de parler?
—À M. Hector Berlioz.
—Ah! rien que ça! s'écrie-t-il en bondissant hors de son siège, et
retombant debout devant moi sa casquette à la main.
Et aussitôt le digne homme de m'accabler de politesses et de prévenances
de toute espèce, qui redoublèrent quand je lui eus appris de quelle part je
me présentais. «Ne manquez pas en passant à Tilsitt de demander M.
Nernst, le directeur de la poste, m'avait dit à Paris un de mes amis, c'est un
homme excellent, instruit d'ailleurs et lettré, et qui peut vous être fort utile.»
L'ami qui me faisait cette recommandation la veille de mon départ, au coin
d'une rue où je l'avais rencontré à onze heures du soir, était H. de Balzac,
qui, peu de temps auparavant, avait fait lui-même le voyage de Russie. En
apprenant que j'allais à Saint-Pétersbourg pour y donner des concerts:
«Vous en reviendrez avec cent cinquante mille francs, m'avait dit très-
sérieusement de Balzac, je connais le pays, vous ne pouvez pas en rapporter
moins.» Ce grand esprit avait la faiblesse de voir partout des fortunes à
faire, fortunes qu'il eût volontiers demandé à un banquier de lui escompter,
tant il les croyait assurées. Il ne rêvait que millions, et les innombrables
déceptions qu'il a essuyées en ce genre toute sa vie n'ont pu le désabuser sur
ce perpétuel mirage. Je souris à une telle appréciation des résultats futurs de
mon voyage, sans paraître douter de sa justesse. On verra bientôt que si mes
concerts de Saint-Pétersbourg et de Moscou produisirent plus que je n'avais

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espéré, je pus cependant rapporter de Russie beaucoup moins que les cent
cinquante mille francs prédits par de Balzac.
Ce rare écrivain, cet incomparable anatomiste du cœur de la société
française de notre époque, fut, on le pense bien, pour M. Nernst et pour moi
un sujet fécond de conversation. M. Nernst me donna sur de Balzac, sur ses
espérances de mariage et sur ses affections en Gallicie, des détails qui
m'intéressèrent vivement. Il est au reste, du petit nombre d'étrangers à qui il
est permis d'admirer de Balzac avec passion, car il sait le français au point
de pouvoir comprendre sa prose. Je me souviens qu'à mon retour en France,
comme je racontais dans ma famille cet épisode de mon voyage, à
l'exclamation de rien que ça! échappée à M. Nernst en m'entendant
nommer, mon père partit d'un éclat de rire. Il était pourtant alors déjà bien
affaibli, bien souffrant et bien triste. Mais l'orgueil naïf, que lui causait, en
dépit de toute sa philosophie, cette preuve originale de la célébrité de son
fils, se décelait ainsi presque malgré lui.
«—Rien que ça! répétait-il, en redoublant de rires. C'est à Tilsitt, dis-tu?
—Oui, sur le bord du Niémen, à l'extrême frontière de la Prusse.
—Rien que ça!»
Et ses rires recommençaient.
Après quelques heures de repos ainsi employées à Tilsitt, muni des
instructions de M. Nernst et réchauffé par quelques verres d'un excellent
curaçao qu'il ne se lassait pas de m'offrir, j'entrepris la partie la plus pénible
du voyage. Une voiture de poste me conduisit jusque sur la frontière russe,
à Taurogen; là il fallut m'enfermer dans un traîneau de fer que je ne devais
plus quitter jusqu'à Saint-Pétersbourg, et où j'allais éprouver pendant quatre
rudes journées et autant d'effroyables nuits des tourments dont je ne
soupçonnais pas l'existence.
En effet, dans cette boîte métallique hermétiquement fermée, où la
poussière de neige parvient à s'introduire néanmoins et vous blanchit la
figure, on est presque sans cesse secoué avec violence, comme sont les
grains de plomb dans une bouteille qu'on nettoie. De là force contusions à la
tête et aux membres, causées par les chocs qu'on reçoit à chaque instant des
parois du traîneau. De plus on y est pris d'envies de vomir et d'un malaise

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que je crois pouvoir appeler le mal de neige à cause de sa ressemblance
avec le mal de mer.
On croit généralement dans nos climats tempérés que les traîneaux russes,
emportés par de rapides chevaux, glissent sur la neige comme ils feraient
sur la glace d'un lac; on se fait en conséquence une idée charmante de cette
manière de voyager. Or, voici la vérité là-dessus: quand on a le bonheur de
rencontrer un terrain uni, couvert d'une neige vierge ou battue partout
également, le traîneau court en effet d'une façon rapide et parfaitement
horizontale. Mais on ne trouve pas deux lieues sur cent de chemin pareil.
Tout le reste, bouleversé, creusé de petites vallées transversales par les
chariots des paysans qui, à cette époque dite du traînage traînent des masses
considérables de bois, ressemble à une mer en tourmente dont les flots
auraient été solidifiés par le froid. Les intervalles qui séparent ces vagues de
neige forment de véritables fossés profonds, où le traîneau, hissé d'abord
avec effort jusqu'au sommet de la vague, retombe brusquement, avec une
rudesse et un fracas capables de vous décrocher le cerveau; surtout pendant
la nuit, quand, cédant un instant au sommeil, on n'est plus préparé à
recevoir ces horribles secousses. Si les ondes sont plus égales et moins
élevées le traîneau peut alors les suivre d'une façon régulière, montant et
descendant comme un canot sur les flots de la mer. De là les maux de cœur
et même les vomissements dont j'ai parlé. Je ne dis rien du froid qui, vers le
milieu de la nuit, malgré les sacs de fourrures, les manteaux, les pelisses
dont on est couvert et le foin qui remplit le traîneau, devient peu à peu
intolérable. On se sent alors tout le corps piqué comme par un million
d'aiguilles, et, quoi qu'on en ait, on tremble de peur de mourir gelé presque
autant que de froid.
Quand le brillant soleil de certains jours me permettait d'embrasser d'un
coup d'œil ce morne et éblouissant désert, je ne pouvais m'empêcher de
songer à la trop fameuse retraite de notre pauvre armée disloquée et
saignante; je croyais voir nos malheureux soldats sans habits, sans
chaussures, sans pain, sans eau-de-vie, sans forces morales ni physiques,
blessés pour la plupart, se traînant le jour comme des spectres, étendus la
nuit sans abri, comme des cadavres, sur cette neige atroce, par un froid plus
terrible encore que celui qui m'épouvantait. Et je me demandais comment

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un seul d'entre eux a pu résister à de telles souffrances et sortir vivant de cet
enfer glacé... Il faut que l'homme soit prodigieusement dur à mourir.
Puis, je riais de la stupidité des corbeaux affamés qui suivaient mon
traîneau d'une aile engourdie, se posaient de temps en temps sur la route
pour se gorger de crottin de cheval, se couchaient ensuite sur le ventre,
réchauffant ainsi tant bien que mal leurs pattes à demi gelées; quand, sans
efforts et en quelques heures d'un vol dirigé vers le sud, ils eussent trouvé
doux climat, champs fertiles et pâture abondante. Aux vrais cœurs de
corbeaux la patrie est donc chère? Si toutefois, comme le disaient nos
soldats, on peut appeler cela une patrie.
Enfin un dimanche soir, quinze jours après mon départ de Paris, et tout
ratatiné par le froid, j'arrivai dans cette fière capitale du Nord qu'on nomme
Saint-Pétersbourg. D'après ce qu'on m'avait dit en France des rigueurs de la
police impériale, je m'attendais à voir mes ballots de musique confisqués
pour une semaine au moins; ils avaient à peine été ouverts à la frontière.
Loin de là, on ne me demanda pas même au bureau de police ce qu'ils
contenaient, et je pus immédiatement les emporter à l'hôtel avec moi. Ce
fut, je l'avoue, une agréable surprise.
Je n'étais pas installé depuis une heure dans une chambre chaude, quand
un très-aimable et savant amateur de musique, M. de Lenz (voyez dans les
Soirées de l'orchestre l'analyse que j'ai faite de son livre sur Beethoven), qui
m'avait, quelques années auparavant, rencontré à Paris, vint me souhaiter la
bienvenue.
—«Je sors de chez le comte Michel Wielhorski, me dit-il, où nous avons
appris tout à l'heure votre arrivée. Il y a une grande soirée chez lui, toutes
les autorités musicales de Saint-Pétersbourg s'y trouvent réunies, et le comte
m'envoie vous dire qu'il sera charmé de vous recevoir.
—Mais comment peut-on savoir déjà que je suis ici?
—Enfin... on le sait... Venez, venez.»
Je pris seulement le temps de me dégeler la figure, de me raser et de
m'habiller, et je suivis mon obligeant introducteur chez le comte Wielhorski.

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Je devrais dire les comtes, car ils sont deux frères, aussi intelligents et
aussi chaleureux amis de la musique l'un que l'autre et qui habitent
ensemble. Leur maison est à Saint-Pétersbourg un petit ministère des
beaux-arts, grâce à l'autorité que donne aux comtes Wielhorski leur goût si
justement célèbre, à l'influence qu'ils exercent par leur grande fortune et
leurs nombreuses relations, grâce enfin à la position officielle qu'ils
occupent à la cour auprès de l'Empereur et de l'Impératrice.
Leur accueil fut d'une charmante cordialité; je fus en quelques heures
présenté par eux aux principaux personnages, aux virtuoses, aux gens de
lettres qui se trouvaient dans leur salon. Je fis là tout de suite connaissance
avec cet excellent Henri Romberg, alors chargé des fonctions de chef
d'orchestre au théâtre italien, et qui, avec une obligeance incomparable,
s'établit dès ce moment mon guide musical à Saint-Pétersbourg et le
régisseur du personnel de mes exécutants. Le jour de mon premier concert
ayant été fixé ce soir même, par le général Guédéonoff, intendant des
théâtres impériaux, la salle de l'assemblée des nobles étant choisie, le prix
des places débattu et fixé à trois roubles d'argent (12 francs), je me trouvai
ainsi, quatre heures à peine après mon arrivée, in medias res. Romberg vint
me prendre le lendemain, et je commençai à courir la ville avec lui, à visiter
et à engager les artistes principaux dont le concours m'était nécessaire. Mon
orchestre fut bientôt formé. Avec l'aide du général Lwoff, aide de camp de
l'Empereur, directeur de la chapelle impériale, compositeur et virtuose du
plus rare mérite, qui m'a donné tout d'abord des preuves de la plus franche
confraternité musicale, nous vînmes aussi promptement à bout de réunir un
chœur considérable et bien composé. Il ne me manquait plus que deux
chanteurs solistes, une basse, et un ténor, pour les deux premières parties de
Faust, que j'avais placées dans le programme. Versing, basse du théâtre
allemand se chargea du rôle de Méphistophélès, et Ricciardi, ténor italien
que j'avais autrefois connu à Paris, accepta celui de Faust; seulement, il dut
chanter en français pendant que Méphistophélès chantait en allemand. Mais
le public russe, à qui ces deux langues sont également familières, accepta
très-bien cette bizarrerie. Pour les choristes qui chantaient en langue
allemande, il fallut recopier toutes les paroles en caractères russes, les seuls
qui leur fussent connus. En outre dès la première répétition, Romberg me
déclara que la traduction allemande de mon Faust, que j'avais fait faire à

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grands frais à Paris, était détestable et prosodiée de telle sorte qu'il n'y avait
pas moyen de la chanter. Il se hâta, pour ne pas retarder mon premier
concert, de corriger les grosses bévues de ce mauvais texte; mais je dus me
résoudre, quelques semaines après, à chercher un nouveau traducteur, et
j'eus le bonheur de trouver M. Minzlaff, qui, en sa qualité d'homme d'esprit
musicien, s'acquitta parfaitement de sa tâche, et me tira d'embarras. Ce fut
une belle soirée que celle de mon premier concert dans la salle de
l'assemblée de la noblesse. L'orchestre et le chœur étaient nombreux et bien
exercés, j'avais en outre une bande militaire que le général Lwoff m'avait
procurée en faisant un choix parmi les musiciens de la garde impériale.
Romberg et Maurer, c'est-à-dire les deux maîtres de chapelle de Saint-
Pétersbourg, s'étaient même chargés de la partie des petites cymbales
antiques dans le scherzo de la Fée Mab. Il y avait parmi tous mes artistes,
un entrain joyeux, une animation, un zèle, qui me faisaient bien augurer de
l'exécution, et j'avais, en outre, retrouvé au milieu d'eux un compatriote,
l'habile violoncelliste Tajan-Rogé, artiste véritable et chaleureux, qui me
secondait de toute son âme. Mon programme, composé de l'ouverture du
Carnaval romain, des deux premiers actes de Faust, du scherzo de la Fée
Mab et de l'apothéose de ma Symphonie funèbre et triomphale fut, en effet,
très-bien exécuté. L'enthousiasme du public nombreux et éblouissant qui
remplissait cette immense salle, dépassa tout ce que j'avais pu rêver en ce
genre, pour Faust, surtout. Il y eut des applaudissements, des rappels, des
cris de bis à me donner le vertige. Après la première partie de Faust,
l'Impératrice, qui assistait au concert, m'envoya chercher par le comte
Michel Wielhorski, et il fallut comparaître devant Sa Majesté dans l'état peu
convenable ou je me trouvais, rouge, suant, haletant, ma cravate déformée,
enfin, en tenue de bataille musicale. L'Impératrice me fit le plus flatteur
accueil, me présenta aux princes ses fils, me parla de son frère le roi de
Prusse, de l'intérêt qu'il me portait et dont ses lettres faisaient foi, accorda
de grands éloges à ma musique, en s'étonnant de l'exécution exceptionnelle
que j'avais obtenue. Après un quart d'heure de conversation:
—«Je vous rends à votre auditoire, me dit-elle, il est tellement exalté que
vous ne devez pas trop lui faire attendre la seconde partie du concert.»
Et je sortis du salon plein de reconnaissance pour toutes ces gracieusetés
impériales.

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Après le chœur des Sylphes, l'émotion du public fut vraiment portée à
l'extrême; on ne s'attendait pas à ce genre de musique fine, aérienne, et si
douce qu'il faut prêter l'oreille pour l'entendre. Ce fut, je l'avoue, un instant
enivrant pour moi. J'étais un peu inquiet au sujet de ma bande militaire, ne
la voyant pas arriver pour l'apothéose qui terminait le concert.
Je craignais qu'en entrant à l'orchestre au milieu d'un morceau, elle ne
produisît quelque tumulte capable d'en compromettre l'effet. J'avais compté
sans la discipline... en me retournant après le scherzo de la Fée Mab qui,
certes, a besoin d'un profond silence pour être entendu, j'aperçus, rangés
debout, leur instrument à la main, mes soixante musiciens à leur poste. Ils
s'étaient introduits et placés sans que personne les eût remarqués. À la
bonne heure!...
Enfin le concert terminé, les embrassades essuyées, une bouteille de bière
bue, je m'avisai de demander le résultat financier de l'expérience: Dix-huit
mille francs. Le concert en coûtait six mille, il me restait douze mille francs
de bénéfice net.
J'étais sauvé!
Je me tournai alors machinalement vers le sud-ouest, et ne pus
m'empêcher, en regardant du côté de la France, de murmurer ces mots:
«Ah! chers Parisiens!»
Dix jours après je donnai un second concert avec les mêmes résultats;
j'étais riche. Puis je partis pour Moscou, où m'attendaient des difficultés
matérielles assez étranges, des musiciens du troisième ordre, des choristes
fabuleux, mais un public d'une ardeur et d'une impressionnabilité au moins
égales à la chaleur du public de Saint-Pétersbourg, et en somme un bénéfice
de huit mille francs. Je me tournai encore vers le sud-ouest après ce concert,
je pensai encore à mes compatriotes blasés et indifférents, et je dis une
seconde fois: «Ah! chers Parisiens!» Heureusement ce ne fut pas la
dernière. À Londres depuis lors, j'ai pu souvent aussi me tourner vers le
sud-est...
Aux yeux de beaucoup de gens, un musicien est un homme qui joue de
quelque instrument. Il ne leur est jamais venu en tête qu'il y eût des
musiciens compositeurs, et surtout des compositeurs donnant des concerts

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pour faire connaître leurs œuvres. Ces gens-là pensent, sans doute, que la
musique se trouve chez les éditeurs comme les brioches chez les pâtissiers,
et qu'on a seulement la peine de la faire confectionner par des manœuvres
dont c'est l'état. Cette opinion, tout excentrique qu'elle soit, est fondée dans
beaucoup de cas, j'en conviens; elle manque néanmoins parfois de justesse
et de justice. Mais rien n'est bouffon comme l'étonnement de certaines
personnes quand on leur parle d'un compositeur.
J'ai été presque insulté un jour à Breslau par un bon père de famille qui
voulait absolument me contraindre à donner à son fils des leçons de violon.
J'avais beau protester que ce serait le plus grand des hasards si je savais
jouer de cet instrument, n'ayant jamais touché un archet de ma vie; il prenait
pour fausse monnaie toutes mes paroles et n'y voulait voir qu'une sorte de
grossière mystification:
—«Monsieur, vous croyez parler au célèbre violoniste de Bériot, dont le
nom en effet ressemble beaucoup au mien.
—Monsieur, je viens de lire votre affiche, vous donnez un concert dans la
salle de l'Université après demain, ainsi...
—Oui, monsieur, je donne un concert, mais je n'y joue pas du violon.
—Qu'y faites-vous donc?
—J'y fais jouer du violon, je dirige l'orchestre; enfin allez-y, vous le
verrez.»
Mon homme garda sa colère jusqu'au lendemain, et ce ne fut qu'en sortant
du concert et à force de réflexions qu'il put se rendre compte de la manière
dont un musicien pouvait se produire en public sans figurer lui-même
comme exécutant.
À Moscou, une méprise du même genre fut sur le point d'avoir pour moi
de graves conséquences. La salle de l'assemblée de la noblesse pouvait
seule convenir pour donner mon concert. Voulant en obtenir la disposition,
je me fais conduire chez le grand maréchal du palais de l'assemblée,
respectable vieillard de quatre-vingts ans, et lui expose l'objet de ma visite.
«—De quel instrument jouez-vous? me dit-il tout d'abord.

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—Je ne joue d'aucun instrument.
—En ce cas, comment vous y prenez-vous pour donner un concert?
—Je fais exécuter mes compositions et je dirige l'orchestre.
—Ah! ah! voilà qui est original; je n'ai jamais entendu parler de concerts
semblables. Je vous prêterai volontiers notre grande salle; mais, comme
vous le savez sans doute, tout artiste à qui nous permettons d'en disposer
doit, en retour, s'y faire entendre, après son concert, à l'une des réunions
privées de la noblesse.
—L'assemblée a donc un orchestre qu'elle mettra à mes ordres pour
exécuter ma musique?
—Point du tout.
—Pourtant, comment la faire entendre? On n'exige pas sans doute que je
dépense trois mille francs pour payer les musiciens nécessaires à l'exécution
d'une de mes symphonies dans le concert privé de l'assemblée? Ce serait un
loyer de salle bien cher.
—Alors je suis fâché, monsieur, de vous refuser; je ne puis faire
autrement.»
Et me voilà obligé de m'en retourner avec cette étrange réponse, et la
perspective d'avoir fait un long voyage que l'obstacle le plus singulier et le
plus imprévu allait rendre inutile. Un artiste français, M. Marcou, établi à
Moscou depuis longtemps, se prit à rire au récit que je lui fis de ma
déconvenue; mais comme il connaissait le grand maréchal, il me proposa de
m'accompagner chez lui et de tenter avec moi un nouvel assaut le
lendemain. Seconde visite, second refus; inutiles explications données par
mon compatriote; le grand maréchal secoue sa tête blanche et reste
inexorable. Pourtant, craignant de ne pas parler assez bien le français, et
dans le cas où il aurait mal compris quelque terme de ma proposition, il va
chercher sa femme. Madame la maréchale, dont l'âge est presque aussi
respectable que celui de son mari, mais dont les traits expriment moins de
bienveillance, arrive, me regarde, m'écoute, et coupe court à la discussion
en me disant en français très-rapide, très-clair et très-net:

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—«Nous ne pouvons ni ne voulons contrevenir aux règlements de
l'assemblée. Si nous vous prêtons la salle, vous jouerez un solo instrumental
à notre prochaine réunion. Si vous ne voulez pas le jouer, on ne vous la
prêtera pas.
—Mon Dieu, madame la maréchale, j'ai possédé autrefois un assez joli
talent sur le flageolet, sur la flûte et sur la guitare; choisissez celui de ces
trois instruments sur lequel j'aurai à me faire entendre. Mais, comme il y a
près de vingt-cinq ans que je n'ai touché ni l'un, ni les autres, je dois vous
prévenir que j'en jouerai fort mal. Et, tenez, si vous vouliez vous contenter
d'un solo de tambour, je m'en tirerais mieux très-probablement.»
Heureusement, un officier supérieur était entré dans le salon pendant cette
scène; bientôt mis au fait de la difficulté, il me prit à part et me dit:
«—N'insistez pas, monsieur Berlioz, la discussion deviendrait un peu
désagréable pour notre digne maréchal. Veuillez m'envoyer demain votre
demande par écrit et tout s'arrangera, j'en fais mon affaire.»
Je suivis ce conseil, et, grâce à l'obligeant colonel, on fit pour cette fois
seulement une infraction au règlement; mon concert put avoir lieu, et je ne
fus obligé de jouer à la réunion des nobles ni de la flûte, ni du tambour. Ils
l'ont parbleu échappée belle, car plutôt que de repasser le Volga sans donner
mon concert, j'étais décidé à jouer du galoubet s'il l'eût fallu. Il ne résulta
pas moins pour moi du singulier règlement du club de la noblesse
moscovite, règlement dont je n'avais malheureusement pas entendu parler à
Saint-Pétersbourg, une perte d'argent assez importante; car, après ce
concert, annoncé comme le seul que je me proposais de donner, un grand
nombre d'amateurs sautèrent sur l'estrade de l'orchestre en criant: «Encore
un! encore un! vous ne pouvez pas partir ainsi!» Or, si j'en eusse donné un
second, il m'eût rapporté peut-être plus que le précédent. Mais je n'avais
point de salle; en m'accordant celle de l'assemblée des nobles la clause était
formelle, on n'avait fait exception aux usages que pour une fois, en faveur
de mon ignorance du règlement, et à condition que je n'y reviendrais pas.
Aussi un compositeur!... un homme qui ne joue de rien!... un bon à rien!...
Et pourtant, dans d'autres parties de la société, dans la classe moyenne
surtout, que d'individus plus ou moins mal doués, dont cette carrière ardue,
presque impraticable, est le rêve le plus cher!

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Si la persistance de la vocation musicale dans certaines familles d'artistes
s'explique tout naturellement par l'influence de l'éducation et de l'exemple,
par les facilités que trouvent les enfants à parcourir une route déjà tracée par
leurs parents, et même par des dispositions naturelles, qui se transmettent
aussi quelquefois, comme les traits du visage, de génération en génération,
on ne sait, en revanche, comment expliquer les singulières fantaisies qui
tombent de la lune dans la tête d'une foule de jeunes gens.
Sans parler de ces amateurs qui s'obstinent à prendre, à un prix exorbitant,
des leçons inutiles, pour vaincre une organisation barbare sur laquelle la
patience et le talent des plus savants maîtres ne peuvent rien; ni de ces
songe-creux persuadés que l'on peut apprendre la musique par le
raisonnement seul, comme on apprend les mathématiques; sans tenir
compte non plus de ces dignes pères qui ont l'idée de faire leur fils colonel
ou grand compositeur, on rencontre de bien tristes exemples de mélomanie
chez des êtres que tout semblait devoir garantir des atteintes de cette
maladie mentale.
Je n'en veux citer que deux qu'il m'a été donné d'observer; c'étaient, je le
crains, des cas de mélomanie incurables. L'un de ces malades est Français,
l'autre est Russe.
J'étais seul un jour à Paris et fort préoccupé, quand le premier vint frapper
à la porte de mon cabinet. Je fis entrer. Un jeune homme de dix-huit ans
s'avança tout essoufflé et doublement ému de l'idée qu'il couvait et d'une
course violente.
«—Monsieur, lui dis-je, donnez-vous la peine de vous asseoir.
—Ce n'est rien... je suis un peu... Je viens... (puis, partant comme un coup
de pistolet): Monsieur, j'ai fait un héritage!
—Un héritage? je vous en félicite.
—Oui, j'ai fait un héritage, et je viens vous demander si je ferais bien de
l'employer à me faire compositeur?
—(J'ouvre des yeux...) Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Mon
Dieu! monsieur, vous me supposez une perspicacité extraordinaire; les

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pronostics basés sur des œuvres même assez importantes sont souvent bien
trompeurs. Cependant, si vous m'avez apporté quelque partition...
—Non, je n'ai pas apporté de partition; mais je travaillerai bien, vous
verrez, j'ai tant de goût pour la musique!
—Vous avez déjà écrit quelque chose, sans doute, un fragment de
symphonie, une ouverture, une cantate?...
—Une ouverture?... n... n... non; je n'ai pas fait de cantate non plus.
—Eh bien! avez-vous essayé d'écrire un quatuor?
—Ah! monsieur! un quatuor!...
—Diable! ne faites pas fi du quatuor, c'est peut-être de tous les genres de
musique le plus difficile à bien traiter, et le nombre des maîtres qui y ont
réussi est singulièrement restreint. Mais, sans chercher si haut, avez-vous à
me montrer une simple romance, une valse?...
—(D'un air presque offensé): Oh! une romance!... non, non, je ne fais pas
de ces choses-là.
—Alors, vous n'avez rien fait?
—Non; mais je travaillerai tant...
—Au moins vous avez terminé vos études d'harmonie et de contre-point,
vous connaissez l'étendue des voix et des instruments?...
—Quant à cela... quant à cela... non, je ne sais pas l'harmonie, ni le contre-
point, ni l'instrumentation, mais vous verrez...
—Pardonnez-moi, monsieur, vous avez dix-huit ou dix-neuf ans, et il est
bien tard pour commencer avec fruit de pareilles études. Enfin, je suppose
que vous savez lire à première vue la musique, que vous pourriez l'écrire
sous la dictée?
—Que je sais le solfège? Ah! par exemple... Eh bien... non, je ne connais
même pas les notes, je ne sais rien du tout; mais j'ai tant de goût pour la
musique, j'aimerais tant à être compositeur! Si vous vouliez me donner des
leçons, je viendrais chez vous deux fois par jour, je travaillerais la nuit.»

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Après un assez long silence employé à maîtriser mon envie de rire, je fis à
mon jeune compositeur un tableau exact et fort peu encourageant des
difficultés qu'il aurait à surmonter pour arriver au talent le plus médiocre,
c'est-à-dire pour parvenir à écrire de détestable musique; je n'oubliai point
l'énumération des obstacles qui l'attendaient lors même qu'il serait devenu
un compositeur d'un ordre très-élevé. Rien n'y fit, il m'écouta d'un air
mécontent et impatient, et se retira avec l'intention évidente de chercher un
autre maître pour lui offrir sa vocation et... son héritage. Dieu veuille qu'il
ne l'ait pas trouvé!
L'autre exemple de mélomanie que j'ai à citer, n'est point ridicule, au
contraire. Je venais de donner à Moscou le concert dont j'ai parlé tout à
l'heure, quand on me remit une lettre écrite en excellent français, dans
laquelle un inconnu me demandait une entrevue. Je m'empressai d'en fixer
le jour et l'heure. Cette fois mon inconnu n'avait pas fait d'héritage, loin de
là. C'était un grand jeune Russe de vingt-deux ans au moins, d'une figure
remarquable, un peu étrange, s'exprimant en termes choisis et avec cette
ardeur fiévreuse et concentrée qui décèle les enthousiastes. Dès ses
premières paroles, je me sentis vivement intéressé.
«—Monsieur, me dit-il, j'ai une passion immense pour la musique. Je l'ai
apprise tout seul, mais fort incomplètement, ainsi que vous pouvez le
penser. Moscou ne m'offre pas beaucoup de ressources pour mes études, et
je ne suis pas assez riche pour voyager. Mes parents ont inutilement tenté de
me détourner de cette voie. Maintenant, un de nos grands seigneurs
moscovites veut bien me venir en aide. Il a déclaré à mon père que si un
musicien en qui l'on puisse avoir confiance me reconnaissait des
dispositions réelles pour l'art musical, il se chargerait de tous les frais de
mon éducation et m'enverrait la compléter en Allemagne et en France
auprès des meilleurs maîtres. Je viens donc vous prier d'examiner mes
essais, et de m'écrire ensuite franchement l'opinion qu'ils vous auront
donnée de mes facultés. En tous cas, je vous devrai une reconnaissance
éternelle. Mais, si cette opinion m'est favorable, vous me rendrez la vie; car,
je me meurs, monsieur; la contrainte qu'on me fait subir me tue. Je me sens
des ailes et ne puis les ouvrir. C'est un supplice que vous devez concevoir.

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—Oh! certes, monsieur, je devine ce que vous souffrez, et toutes mes
sympathies vous sont acquises. Disposez de moi.
—Mille remercîments. Je vous apporterai demain les ouvrages que je
désire vous soumettre.»
Là-dessus il s'éloigna les yeux enflammés et brillants d'une joie extatique.
Le lendemain il revint tout autre. Son regard était triste, éteint, et les
symptômes du découragement se lisaient sur son pâle visage.
«—Je ne vous apporte rien, me dit-il; j'ai passé la nuit à examiner mes
manuscrits, aucun ne me semble digne de vous être montré, et franchement
aucun non plus ne représente ce dont je suis capable. Je vais me mettre à
l'œuvre pour vous offrir quelque chose de mieux!
—Malheureusement, repris-je, il me faut retourner après demain à Saint-
Pétersbourg.
—N'importe, je vous enverrai mon nouveau travail. Ah! monsieur, si vous
saviez de quel feu j'ai l'âme brûlée!... de quelle voix l'inspiration m'appelle
parfois!... Alors, je ne puis tenir dans la ville; quelque froid qu'il fasse, je
sors, je vais au loin dans les bois, et là, seul, en présence de la nature,
j'entends tout un monde de merveilles harmoniques se mouvoir et retentir;
et les larmes me gagnent, et je pousse des cris, je tombe dans des extases
qui me donnent un avant-goût du ciel... On me traite de fou... mais je ne le
suis pas, croyez-le bien, je vous le prouverai.»
Je renouvelai au jeune enthousiaste l'assurance de l'intérêt qu'il m'inspirait
et de mon désir de lui être utile. Mon Dieu, me disais-je après l'avoir quitté,
ne voilà-t-il pas des symptômes d'une organisation exceptionnelle?... C'est
peut-être un homme de génie!... Ce serait un crime de ne pas l'aider; certes,
je me dévouerai à lui corps et âme s'il le faut; qu'il me donne seulement le
moindre point d'appui.
Hélas! j'attendis en vain plusieurs semaines à Saint-Pétersbourg, et il ne
me parvint enfin qu'une lettre dans laquelle le jeune Russe s'excusait de
nouveau de ne point m'envoyer de musique. Mais à son grand désespoir,
écrivait-il, et malgré tous ses efforts, l'inspiration lui avait fait
complètement défaut.

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Qu'est-ce que cette froide et modeste appréciation de ses propres
œuvres?... cette impuissance avouée d'un homme qui se croit d'ailleurs
inspiré et puissant? Quel est l'idéal qu'il cherche à atteindre? qu'a-t-il déjà
fait pour en approcher? Qu'y a-t-il enfin dans cette âme troublée?... Dieu le
sait. Mais aussi qu'y a-t-il de commun entre ces aspirations ardentes vers la
musique, plus ou moins bien justifiées et expliquées par le temps, et le
calcul mesquin et la prosaïque ambition qui poussent tant de jeunes gens
dans les classes des conservatoires pour y embrasser la profession musicale,
comme on apprend le métier du tailleur ou du bottier?... Les mélomanes au
moins, si voisins qu'ils soient de la folie, ne nuisent à personne, et leur
manie, quand elle n'est pas risible, est touchante et poétique; tandis que les
artisans-musiciens font un tort essentiel à l'art et aux artistes, donnent lieu à
de longues et fâcheuses erreurs, et, par leur nombre autant que par le peu
d'élévation de leurs instincts, peuvent corrompre le goût de toute une nation.
Le peuple le plus musical n'est pas celui chez qui l'on compte le plus de
musiciens médiocres, mais bien celui qui a vu naître le plus de grands
maîtres et dont le sentiment de la beauté musicale est le plus développé.
Malgré tout ce que la ville à demi asiatique de Moscou offre de curieux et
d'intéressant sous le rapport architectural, je l'ai peu étudiée pendant les
trois semaines que j'y ai passées. Les préparatifs de mon concert
m'absorbaient complètement. Grâce au dégel qui sévissait alors dans toute
sa douceur, elle était d'ailleurs peu visitable. Les rues n'offraient que des
cloaques d'eau et de neige fondante, d'où les traîneaux avaient peine à se
tirer. Je n'ai même vu le Kremlin qu'à l'extérieur. Je me suis borné à compter
les grains du collier de canons qui l'entoure... tristes trophées recueillis sur
la trace de notre armée mourante... Il y en a de toutes sortes, de tous
calibres, et de toutes les nations. Des inscriptions en langue française
(atroce ironie!) désignent même ceux de nos régiments ou ceux des alliés de
la France auxquels ont appartenu les pièces de cette funèbre collection.
L'une de ces pièces a reçu une singulière blessure; elle porte sur la lèvre
l'empreinte d'un boulet russe, qui, après l'avoir frappée à la gueule, est entré
dans le tube, en en labourant l'intérieur. Si la pièce était chargée au moment
de l'accident, je laisse à penser l'étonnement de la gargousse qu'elle
contenait, en recevant un si rude coup de refouloir... elle a dû croire,

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l'orgueilleuse, que, reprenant son ancien métier d'artilleur, l'empereur
Napoléon en personne chargeait.
J'ai entendu à Moscou une représentation de l'opéra de Glinka: La vie pour
le Czar.
L'immense théâtre était vide (est-il jamais plein?... j'en doute) et la scène
représentait presque constamment des bois de sapins pleins de neige, des
steppes couverts de neige, des hommes blancs de neige. Je grelotte encore
en y pensant. Il y a de fort élégantes et de fort originales mélodies dans cet
ouvrage, mais je dus presque les deviner, tant l'exécution en était imparfaite.
Au reste, il paraît que les études se font d'une étrange manière dans ce
théâtre, malgré le zèle et le savoir musical de son directeur, M. Verstowski.
Je m'en aperçus quand il fut question de répéter les chœurs des deux
premiers actes de Faust qui figuraient dans mon programme.
M'étant rendu dans un salon, où se faisaient d'ordinaire les études
chorales, j'y trouvai une soixantaine d'hommes et de femmes groupés
debout en silence, mais sans maître de chant, sans accompagnateur, et
même sans piano.
«—Eh bien, où est le piano? dis-je, où est le pianiste?
—On ne s'en sert pas ici pour apprendre les chœurs, me répondit-on. On
étudie sans accompagnement, à volonté.
—Diable! quels musiciens! vos choristes sont donc les premiers lecteurs
du monde?
—Oh, non! certes, mais c'est l'usage, et on fait comme on peut.
—Ah ça! c'est une plaisanterie!... Veuillez faire apporter un piano, j'y
tiens; on me passera cette exigence, je suis étranger. Nous trouverons bien
ensuite un accompagnateur; au besoin, je saurai même frapper quelques
accords pour guider et soutenir les voix, et ce sera toujours mieux que rien.»
Au grand étonnement des choristes, le piano arriva. M. Genista, excellent
professeur allemand qui, par hasard se trouvait là, ayant bien voulu accepter
la tâche d'accompagnateur, nous parvînmes à déchiffrer les chœurs de
Faust, qui, au bout de quelques séances semblables, furent appris tant bien
que mal. Ma foi, s'il est vrai que ces choristes parviennent ainsi seuls, à

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force de tâtonnements, d'ânonnements, de temps et de résignation, à savoir
des opéras entiers, il faut supposer les Russes doués de facultés
particulières, dont les autres peuples ne soupçonnent pas l'existence. Ils
chantèrent encore en allemand, comme avaient fait leurs confrères de Saint-
Pétersbourg. Mais les soli de Faust et de Méphistophélès dont MM. Léonoff
et Slavik (deux chanteurs russes) avaient eu la bonté de se charger, furent
chantés l'un et l'autre en français... du nord. C'était un progrès, les deux
héros du drame dialoguaient au moins dans le même idiome. M. Grassi,
violoniste sarde établi en Russie, me fut, ainsi que M. Marcou dont j'ai
parlé, d'un grand secours pour l'organisation de ce concert, et Max Bohrer,
le célèbre violoncelliste, arrivé à Moscou en même temps que moi, s'offrit
cordialement à jouer dans mon orchestre. Gracieuseté précieuse, vu le petit
nombre de violoncellistes dont je disposais, et la valeur d'un pareil
exécutant; simplicité d'artiste dont les virtuoses n'ont garde en général de se
rendre coupables en pareil cas.
J'eus maille à partir avec la censure, à propos du programme de mon
concert et de ce couplet de la chanson latine des étudiants dans Faust:
«Nobis subridente lunâ, per urbem quærentes puellas eamus, uteras
fortunati Cæsares dicamus: Veni, vidi, vici.»
(Pendant que la lune nous sourit, allons par la ville, cherchant les jeunes
filles, pour que demain, heureux Césars, nous disions: Je suis venu, j'ai vu,
j'ai vaincu[116].)
M. le censeur déclara ne pouvoir autoriser l'impression d'une chanson
aussi scandaleuse. J'eus beau lui dire que le livret entier de Faust avait été
censuré à Saint-Pétersbourg et lui en présenter un exemplaire revêtu de
l'approbation officielle, il me répondit avec humeur: «M. le censeur de
Saint-Pétersbourg fait ce qui lui convient, et je ne suis pas tenu de l'imiter.
Le passage en question est immoral, il doit être supprimé.» Et il le fut...
dans le livret. Je n'allais pas, on peut le croire, couper un membre à ma
partition pour faire œuvre pudibonde, c'eût été là une vraie immoralité. On
chanta donc néanmoins au concert le couplet prohibé, mais de telle sorte
que personne ne le comprit.

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Et voilà pourquoi la population de Moscou est demeurée la plus morale de
l'univers, et comment la nuit, malgré tous les sourires de la lune, les
étudiants ne courent pas la ville, cherchant les jeunes filles... en hiver.
Il y a à Moscou plusieurs amateurs de musique distingués et des
professeurs d'un remarquable talent; parmi lesquels, à côté de ceux que j'ai
déjà nommés, je citerai M. Graziani, fils aîné de l'un des meilleurs de notre
ancien Opéra italien de Paris.
Dans une magnifique institution de jeunes demoiselles, placées
directement sous le patronage de l'Impératrice, les élèves reçoivent comme
complément de leur éducation, une instruction musicale solide et même un
peu grave. Trois des meilleures pianistes, m'y firent entendre un vieux triple
concerto en ré mineur pour le clavecin, de ***, ce qui est fort grave, on en
conviendra. Et pourtant leur maître, M. Reinhart, est un homme aimable,
spirituel et bon musicien. Je suis même persuadé qu'en faisant exécuter ce
morceau par ses élèves, il n'avait pas l'intention de m'être désagréable.
Il y avait aussi à Moscou, à cette époque, un charmant petit prodige, le fils
de madame la princesse Olga Dolgorouki, âgé de dix ans, qui m'effraya par
la passion intelligente avec laquelle il chantait des scènes dramatiques des
grands maîtres et des romances de sa composition.
Comblé des politesses de plusieurs familles moscovites et d'une famille
française établie à Moscou, je dus, aussitôt après le concert, repartir pour la
capitale de l'empire. J'y étais attendu pour diriger les études de ma
symphonie de Roméo et Juliette que M. Guédéonoff m'avait promis de faire
splendidement exécuter au grand théâtre.

LVI

Retour à Saint-Pétersbourg.—Deux exécutions de Roméo et Juliette au grand théâtre.
—Roméo dans son cabriolet.—Ernst.—Nature de son talent.—L'action rétroactive
de la musique.

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En arrivant sur les bords du Volga, je vis pour la première fois la débâcle
d'un fleuve de Russie au dégel. Il fallut rester cinq heures sur la rive gauche
à attendre que la masse des glaces fût moins compacte; et quand enfin la
traversée fut tentée dans une barque qu'on faisait exprès osciller de droite à
gauche et de gauche à droite pour faciliter son passage au travers des blocs,
le mouvement lent mais irrésistible des glaçons, la petite crépitation
mystérieuse qu'ils produisaient en flottant, la charge excessive du bateau
encombré de malles, l'air inquiet et les cris de nos conducteurs me
charmèrent, je l'avoue, très-médiocrement, et je respirai avec un véritable
plaisir en mettant pied à terre sur l'autre rive.
Le soleil se montrait déjà sans trop de réserve, mais malgré sa pâleur, dans
les villages que la malle traversait, je vis plusieurs fois des enfants nus en
chemise, jouer et se rouler sur des monceaux de neige, comme font les
nôtres en été sur les meules de foin. Les Russes ont l'enfer au corps.
Aussitôt de retour à Saint-Pétersbourg, je commençai, au grand théâtre, les
répétitions chorales de Roméo et Juliette. Quand le projet de monter cet
ouvrage eut été accueilli par M. Guédéonoff:
«—Combien de répétitions me donnerez-vous? dis-je à Son Excellence.
—Combien? parbleu! autant que vous en voudrez. On répétera chaque
jour, et quand vous viendrez me dire: tout va bien! on annoncera le concert,
mais pas avant.
—À la bonne heure, nous prenons les grands moyens, cela va marcher.»
Dans le fait, je l'ai déjà dit, cette symphonie ne peut être rendue, même
passablement, si l'on n'en fait pas une étude régulière et suivie, comme d'un
opéra qui doit être chanté par cœur. Et voilà pourquoi elle a été rarement
exécutée avec autant d'aplomb, de verve et de grandeur qu'à Saint-
Pétersbourg.
J'avais un chœur d'hommes colossal, et, pour les soprani et contralti,
soixante jeunes femmes douées de voix fraîches et sonores, assez bonnes
musiciennes, qu'on avait prises dans le chœur de l'Opéra italien, de l'Opéra
allemand et dans l'école des théâtres, espèce de conservatoire où l'on
enseigne aux élèves la musique, le français, et les habitudes dramatiques.

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Les Capulets répétaient d'un côté, les Montaigus de l'autre, et le Prologue
était étudié dans un troisième local. Quand enfin chaque choriste sut
presque par cœur sa partie, je réunis les trois chœurs, et l'ensemble de cette
masse de voix dans le grand finale fût on ne peut plus satisfaisant. J'avais en
outre Versing pour le rôle du père Laurence, Madame Walcker pour les
strophes du contralto dans le prologue et Holland (un spirituel acteur qui dit
le débit musical avec une rare intelligence) pour le scherzetto de la Fée
Mab. C'était impérialement organisé; l'exécution devait être, et elle fut
merveilleuse. Je me la rappelle comme une des grandes joies de ma vie. De
plus j'étais si bien disposé ce jour-là, qu'en dirigeant j'eus le bonheur de ne
pas faire une faute, ce qui m'arrivait alors rarement. Le grand théâtre était
plein; les uniformes, les épaulettes, les casques, les diamants étincelaient,
ruisselaient de toutes parts. On me rappela je ne sais combien de fois. Mais
je ne faisais pas grande attention, je l'avoue, au public, ce jour-là; et
l'impression de ce divin poëme shakespearien que je me chantais à moi-
même, fut telle qu'après le finale je courus tout frémissant me réfugier dans
une chambre du théâtre, où quelques instants après Ernst me trouva pleurant
à flots: «Ah! me dit-il, les nerfs! je connais cela!» Et s'approchant de moi, il
me soutint la tête, et me laissa pleurer comme une fille hystérique, pendant
un grand quart d'heure. Figurez-vous un bourgeois de la rue Saint-Denis, à
Paris, et un directeur de l'Opéra (de Paris toujours) témoins d'une crise
pareille. Tâchez de deviner ce qu'ils comprendront à cet orage d'été éclatant
avec ses torrents et ses feux électriques dans le cœur de l'artiste; à tous ces
vagues souvenirs de jeunesse, de premières amours, de ciel bleu d'Italie,
refleurissant dans son âme sous les ardents rayons du génie de Shakespeare;
à cette apparition de la Juliette toujours rêvée, toujours cherchée, et jamais
obtenue; à cette révélation de l'infini dans l'amour et dans la douleur; à cette
joie enfin d'avoir éveillé dans le monde mélodique quelques lointains échos
des voix de ce ciel de la poésie..... puis mesurez la rondeur de leurs yeux et
l'ébahissement de leur bouche... si vous pouvez!... Seulement le premier
bourgeois dira: «Ce monsieur est malade, je vais lui envoyer un verre d'eau
sucrée.» Et le second: «Il se manière, je vais le recommander au
Charivari...»
Pour tout dire, malgré l'accueil chaleureux que fit le public à ma grande
symphonie, je crois qu'en somme l'ampleur de ses formes et la solennité

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triste des scènes finales surtout, le fatiguèrent un peu, et qu'il préféra de
beaucoup Faust à Roméo et Juliette. J'en eus la preuve quand nous eûmes
annoncé la seconde exécution. Le caissier du théâtre fort satisfait du résultat
de la première soirée, m'avoua ses craintes pour la seconde si je ne donnais,
en outre de Roméo, au moins deux scènes de Faust. Et je dus suivre son
conseil.
Parmi les auditeurs de cette deuxième exécution, se trouvait, m'a-t-on dit,
une dame habituée du Théâtre-Italien, qui s'ennuya avec un courage
exemplaire. Elle ne pouvait souffrir qu'on la supposât incapable de se plaire
à l'audition d'une musique pareille. En sortant de sa loge, toute fière d'y être
restée jusqu'à la fin du concert: «C'est une œuvre très-sérieuse, il est vrai,
dit-elle, mais parfaitement intelligible. Et dans ce grand effet instrumental
de l'introduction, j'ai tout de suite compris qu'on entendait Roméo arrivant
dans son cabriolet»!!!...
La moins heureuse de mes partitions à Saint-Pétersbourg fut l'ouverture du
Carnaval romain. Elle passa presque inaperçue le soir de mon premier
concert; et le comte Michel Wielhorski (un excellent musicien pourtant),
m'ayant avoué qu'il n'y comprenait rien, je ne la redonnai plus. On dirait
cela à un Viennois qu'il aurait peine à le croire; mais, comme les drames et
les livres, comme les roses et les chardons, les partitions ont leur destin.
J'oubliais de dire qu'à une représentation au bénéfice de Versing, au grand
théâtre, je dirigeais aussi l'exécution de ma Symphonie fantastique, et qu'à
cette occasion, Damcke, l'habile compositeur, pianiste, chef-d'orchestre et
critique, eut l'incroyable complaisance de venir, comme un simple timbalier,
sonner sur le piano les deux notes graves (ut-sol) qui représentent le glas
funèbre dans le finale de cet ouvrage.
De toutes mes compositions, l'ouverture du Carnaval romain a été
longtemps la plus populaire en Autriche, on la jouait partout. Je me
souviens que pendant mon séjour à Vienne, elle causa divers incidents qui
méritent d'être racontés. L'éditeur de musique Haslinger donnait une soirée
musicale, dans laquelle, entre autres choses, on devait exécuter cette
ouverture arrangée pour deux pianos à quatre mains et un phisharmonica.

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Quand le tour de ce morceau fut venu dans le concert, je me trouvais
auprès d'une porte donnant dans le salon où étaient les cinq exécutants. Ils
commencent le premier allegro dans un mouvement beaucoup trop lent.
L'andante va tant bien que mal. Mais au moment où ils reprennent l'allégro
d'une façon plus traînante encore que la première fois, le sang me monte à
la tête, je deviens rouge, cramoisi, et incapable de contenir mon impatience
je leur crie: «Mais ce n'est pas le carnaval, c'est le carême, c'est le vendredi
saint de Rome que vous jouez là!» Je laisse à penser l'hilarité que cette
exclamation excita dans l'auditoire. On ne put rétablir le silence, et
l'ouverture s'acheva au milieu des rires et des conversations de l'assemblée,
toujours tranquillement et sans que rien parvînt à troubler la paisible allure
de mes cinq interprètes.
Quelques jours après, Dreyschock donnant un concert dans la salle du
Conservatoire, me pria de diriger l'exécution de cette même ouverture qui
figurait dans son programme.
«Je veux vous faire oublier, me dit-il, le Carême de la soirée d'Haslinger.»
Il avait engagé tout l'orchestre de Kœrntnerthor. Nous ne fîmes qu'une
répétition. Au moment de la commencer, un des premiers violons qui parlait
français me dit à l'oreille: «Vous allez voir la différence qu'il y a entre nous
et ces petits drôles du théâtre an der Wien» (le théâtre de Pockorny où je
donnais mes concerts). Certes, il avait raison. Jamais on n'a exécuté cette
ouverture avec plus de feu, de précision, de brio, de turbulence bien réglée.
Et quelle sonorité orchestrale! Quelle harmonie harmonieuse! Ce
pléonasme apparent peut seul rendre mon idée. Aussi le soir du concert, elle
éclata comme une poignée de serpenteaux dans un feu d'artifice. Le public
la fit recommencer avec des cris, des trépignements qu'on n'entend qu'à
Vienne. Dreyschock, dont cet enthousiasme intempestif dérangeait le succès
personnel, déchirait ses gants de fureur et disait naïvement: «Si jamais on
me rattrape à faire jouer des ouvertures dans mes concerts!...» Il me
regardait d'un air courroucé, comme si j'eusse été coupable à son égard d'un
indigne procédé. Cette mauvaise humeur comique, je dois le dire bien vite,
fut de courte durée, et ne l'empêcha point, quelques semaines après, de se
montrer à Prague plein de cordialité à mon égard.

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J'ai parlé d'Ernst tout à l'heure. Il était en effet arrivé à Saint-Pétersbourg
le même jour que moi. Nous nous rencontrâmes en Russie par hasard,
comme nous nous étions déjà trouvés ensemble auparavant à Bruxelles, à
Vienne, à Paris; et comme nous nous sommes depuis lors rencontrés de
nouveau en d'autres endroits de l'Europe où les divers incidents ou
accidents de notre vie d'artiste semblent avoir noué les liens que la
sympathie avait déjà établis entre nous. J'éprouve pour lui la plus vive et la
plus affectueuse admiration. C'est un si excellent cœur, un si digne ami, un
si grand artiste!
On a comparé Ernst à Chopin. Sous quelques rapports, cette comparaison
a de la justesse; sous beaucoup d'autres et des plus importants, elle en
manque tout à fait. Étudiés du point de vue purement musical, ces deux
artistes diffèrent l'un de l'autre essentiellement. Chopin supportait mal le
frein de la mesure; il a poussé beaucoup trop loin, selon moi,
l'indépendance rhythmique. Ernst, tout en prenant avec la mesure les
libertés raisonnables que l'art admet, et que l'expression passionnée exige
souvent, reste un musicien périodique, cadencé, et d'une sûreté d'allures
imperturbable au milieu de ses caprices les plus osés. Chopin ne pouvait pas
jouer régulièrement; Ernst peut, s'il le veut, sortir pour un instant de la
régularité, pour en mieux faire sentir la puissance quand il y rentre. Il faut
l'entendre dans les quatuors de Beethoven pour l'apprécier sous ce rapport.
Dans les compositions de Chopin, tout l'intérêt est concentré sur la partie
de piano; l'orchestre de ses concertos n'est rien qu'un froid et presque inutile
accompagnement; les œuvres d'Ernst se distinguent surtout par les qualités
contraires. Les morceaux qu'il a écrits pour son instrument avec orchestre,
sont évidemment de ceux qui réunissent les qualités réputées autrefois
inconciliables, d'un brillant mécanisme et d'un intérêt symphonique
soutenu. Faire régner l'instrument solo sans exiger l'abdication de
l'orchestre, telle était la proposition que Beethoven résolut victorieusement
le premier. Encore Beethoven, peut-être, fit-il trop dominer l'orchestre au
détriment du solo, tandis que la balance me semble en équilibre dans le
système adopté par Ernst, Vieuxtemps, Liszt et quelques autres.
J'insiste donc là-dessus. Ernst, le plus charmant humoriste que je
connaisse, grand musicien autant que grand violoniste, est un artiste

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complet chez qui les facultés expressives dominent, mais auquel les qualités
vitales de l'art musical proprement dit ne font jamais défaut. Il est doué de
cette rare organisation qui permet à l'artiste de concevoir fortement et
d'exécuter sans tâtonnements ce qu'il conçoit; il cherche le progrès, et use
de toutes les provisions de l'art. Il récite sur le violon de beaux poëmes en
langue musicale, et cette langue, il la possède complètement. Chopin
d'ailleurs, était uniquement le virtuose des salons élégants, des réunions
intimes. Ernst ne redoute point les théâtres, les vastes salles, le grand
public, la foule; il les aime, au contraire, et, comme Liszt, il ne paraît jamais
plus puissant que quand il a deux mille auditeurs à dompter. Ses concerts au
théâtre de Saint-Pétersbourg me l'eussent prouvé, si je n'en avais pas eu déjà
la certitude. Il fallait l'entendre, quand, après avoir exécuté dans son grand
style ses œuvres si passionnées, et si magistralement conçues, il venait,
écrasé d'applaudissements, prendre congé de son auditoire, en lui jouant les
variations sur l'air du Carnaval de Venise, qu'il a osé écrire après celles de
Paganini et sans les imiter. Dans cette fantaisie de haut goût, les caprices de
l'inventeur se mêlent d'une façon si adroite et si rapide aux excentricités
d'un prodigieux mécanisme, qu'on finit par ne plus s'étonner de rien et se
laisser bercer par le monotone accompagnement de l'air vénitien, comme si
du violon solo ne ruisselaient pas en même temps les cascades mélodiques
les plus diversement colorées, aux bonds les plus divertissants et les plus
imprévus. Dans cette curieuse exhibition de tours de force constamment
mélodieux et exécutés avec une facilité qui simule la gaucherie et la
négligence, Ernst éblouit toujours et fascine le public. Il joue aux osselets
avec des diamants. Si le conseiller Crespel, le fantastique possesseur du
violon de Cremone, eût pu assister à ces ébats incroyables de l'esprit
musical, il est à croire que le peu de raison qui restait au pauvre homme,
n'eût pas tardé à disparaître et qu'il eût moins souffert de la mort d'Antonia.
Ces variations que j'ai souvent entendu jouer par Ernst depuis cette
époque, et dernièrement encore à Baden, m'impressionnent maintenant
d'une façon singulière. Dès que le thème vénitien apparaît sous le magique
archet, il est minuit pour moi, je me retrouve à Saint-Pétersbourg dans une
vaste salle illuminée à jour, je ressens cette étrange et douce fatigue
nerveuse qu'on éprouve à la fin des splendides soirées musicales; il y a des
rumeurs enthousiastes dans l'air, des reflets de sourires; je tombe dans une

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mélancolie romanesque à laquelle il m'est impossible, il me serait même
douloureux de résister.
.............................................................
..
Aucun autre art que la musique ne jouit de cette puissance rétroactive,
aucun, pas même l'art de Shakespeare, ne saurait en l'évoquant poétiser
ainsi le passé. Car seule la musique parle à la fois à l'imagination, à l'esprit,
au cœur et aux sens, et de la réaction des sens sur l'esprit et le cœur, et
réciproquement, naissent des phénomènes sensibles aux êtres doués d'une
organisation spéciale, que les autres (les barbares) ne connaîtront jamais.

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SUITE DU VOYAGE EN RUSSIE

Mon retour.—Riga.—Berlin.—L'exécution de Faust.—Un dîner à Sans-Souci.—Le
roi de Prusse.

Le grand carême était fini; rien ne me retenait plus a Saint-Pétersbourg, et
je me décidai, avec de très-vifs regrets, il faut le dire, à quitter cette brillante
capitale dont la charmante hospitalité m'a été si précieuse. En passant à
Riga, j'eus l'idée singulière d'y donner un concert. La recette en couvrit à
peine les frais; mais il me procura la connaissance de plusieurs artistes et
amateurs distingués; celle, entre autres, du maître de chapelle Schrameck,
de M. Martinson et du directeur de la poste. Ce dernier s'était montré très-
peu partisan de mon projet de concert: «Notre petite ville ne ressemble
guère à Saint-Pétersbourg, me dit-il; nous sommes des commerçants; tout le
monde y est occupé en ce moment de la vente du blé; vous n'aurez pour
auditoire qu'une centaine de dames tout au plus, et pas un homme.» Il se
trompait: j'eus cent trente-deux dames et sept hommes. Je crois même qu'en
somme, il me resta trois roubles d'argent (12 francs) de bénéfice. Ce même
directeur de la poste me prétendait dépourvu du physique de mon emploi:
«Vous ne paraissez pas méchant, monsieur, disait-il, et d'après vos
feuilletons, que je lis assidûment, je m'attendais à vous trouver une tout
autre physionomie; car, le diable m'emporte! vous n'écrivez pas avec une
plume, mais avec un poignard.» En tout cas, la pointe de mon poignard n'est
pas empoisonnée et les Précious villain[117] dont on m'attribue si volontiers
l'égorgement, se portent à merveille. J'eus en outre, à Riga, une bonne
fortune, à laquelle j'étais loin de m'attendre; l'excellent acteur allemand
Beaumeister y était en représentations, et je lui vis jouer... Hamlet!

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Une lettre de M. le comte de Rœdern m'était parvenue à Moscou cinq
semaines auparavant, m'exprimant le désir du roi de Prusse de connaître ma
légende de Faust, et m'engageant a m'arrêter à Berlin, à mon retour, pour la
lui faire entendre. Le roi mettait à ma disposition le théâtre de l'Opéra et
toutes ses ressources, en m'assurant la moitié de la recette brute. Je ne
pouvais qu'être fort sensible a cette gracieuseté royale. Je restai donc à
Berlin une dizaine de jours pour y organiser l'exécution de Faust. Elle fut
admirable de la part de l'orchestre et des chœurs, mais très-faible sous
d'autres rapports. Le ténor, chargé du rôle de Faust, et le soprano, écrasé par
celui de Marguerite, me firent le plus grand tort. On siffla la ballade du roi
de Thulé (applaudie partout ailleurs depuis lors), mais je ne pus savoir si ces
manifestations s'adressaient à l'auteur ou à la cantatrice, ou à tous les deux
ensemble. Cette dernière supposition est la plus vraisemblable. Le parterre
était rempli de gens malveillants, indignes, m'a-t-on dit, qu'un Français eût
eu l'insolence de mettre en musique une paraphrase du chef-d'œuvre
national allemand, et de partisans du prince de Ratziville, lequel, avec l'aide
d'un assez bon nombre de véritables compositeurs, a mis en musique les
scènes de Faust destinées au chant. Je n'ai rien vu dans ma vie d'aussi
burlesquement farouche que l'intolérance de certains idolâtres de la
nationalité allemande... En outre, j'avais contre moi, cette fois-là, une partie
de l'orchestre de l'Opéra, dont mes lettres sur Berlin, traduites en allemand
par M. Gathy, et publiées à Hambourg, quelques années auparavant,
m'avaient aliéné les bonnes grâces. Ces lettres, reproduites dans les présents
mémoires, ne contiennent pourtant, on peut s'en convaincre, rien de blessant
pour les instrumentistes de Berlin. Au contraire, je loue ceux-ci de toutes
façons, en critiquant, avec beaucoup de réserve, dans leur orchestre,
certains détails accessoires seulement. J'appelle cet orchestre
MAGNIFIQUE, je le déclare doué de qualités éminentes, de précision,
d'ensemble, de force et de délicatesse; mais, et voilà mon crime, j'établis
une comparaison entre certains virtuoses et ceux de Paris, et j'avoue
(frémissez d'indignation!) que, quant aux flûtistes, les nôtres les surpassent.
Or, ces simples mots avaient amassé dans le cœur de la première flûte de
Berlin un trésor de rage; et il était parvenu, autant que j'ai pu le comprendre,
à faire partager sa fureur à beaucoup de ses confrères, en leur persuadant
que j'avais dit mille infamies de l'orchestre de Berlin. Nouvelle preuve du
danger que l'on court à écrire sur les musiciens, et à se trouver sous le vent

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de l'outre de leur amour-propre, quand on a eu le malheur de lui faire la
moindre piqûre. En critiquant un chanteur, on ne s'expose guère à l'inimitié
de ses émules; ceux-ci généralement, trouvent, au contraire, que vous n'avez
pas montré pour lui assez de sévérité; mais le virtuose d'un corps musical en
renom, prétend toujours qu'en le critiquant, lui, vous insultez, le corps entier
auquel il appartient, et parvient quelquefois à faire croire cette sottise à ses
confrères. Il m'arriva un jour, pendant les répétitions de Benvenuto Cellini à
Paris, de faire remarquer à un second cor (M. Meyfred, un homme d'esprit
pourtant), qu'il se trompait dans un passage important. À cette observation,
faite tranquillement, et avec toute la politesse possible, M. Meyfred, se
levant courroucé et perdant tout son esprit, s'écria: «Je fais ce qu'il y a!
pourquoi se méfier ainsi de l'orchestre?...» Ce à quoi je répondis encore plus
tranquillement: «D'abord, mon cher monsieur Meyfred, il ne s'agit pas tout
à fait de l'orchestre, mais de vous seulement; ensuite je ne me méfie point,
car la méfiance suppose un doute, et je suis parfaitement sûr que vous vous
trompez.» Pour en revenir à l'orchestre de Berlin, je ne fus pas longtemps à
reconnaître ses mauvaises dispositions à mon égard, pendant les études de
Faust. L'accueil glacial qu'il me faisait chaque jour à mon entrée, son
silence hostile après les meilleurs morceaux de la partition, les regards
courroucés lancés sur moi par les flûtes surtout, et les révélations que je
reçus enfin des musiciens restés mes amis, ne pouvaient me laisser aucun
doute. Ces derniers, intimidés par l'hostilité furibonde de leurs camarades,
n'osaient m'applaudir, et ce fut à voix basse que l'un d'eux, parlant un peu le
français, me glissa ces mots, en passant près de moi sur le théâtre, après une
répétition: «Monsieur! la mousik... elle est souperbe!...» À propos de
quelques-uns des siffleurs de la ballade, il m'est donc assez permis de me
méfier (c'est le cas de le dire) de leurs accointances avec les grandes flûtes,
les flûtes immenses, les flûtes incomparables de l'orchestre de Berlin. Quoi
qu'il en soit, je le répète, l'exécution de l'orchestre fut belle et irréprochable,
comme celle des chœurs.
Bœticher chanta en excellent musicien et en véritable artiste le rôle de
Méphistophélès; le public cria: Da capo! après la scène des Sylphes; mais
j'étais de mauvaise humeur et ne voulus point recommencer le morceau.
Madame la princesse de Prusse, qui deux fois était venue à huit heures du
matin dans la salle froide et obscure de l'Opéra, entendre mes répétitions,

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me dit toutes sortes de choses aimables, le roi m'envoya par Meyerbeer la
croix de l'Aigle rouge, m'invita à dîner à son château de Sans-Souci le
surlendemain; et le grand critique Relstab, l'ennemi si longtemps acharné de
Meyerbeer et de Spontini, après m'avoir verbalement donné des marques
d'amitié et d'estime, m'éreinta dans la Gazette d'État, on ne peut mieux.—
Voilà bien des succès, dont le dernier, à mon sens, n'est pas le moindre. Ce
dîner à Sans-Souci fut charmant. M. de Humboldt, le comte Mathieu
Wielhorski et madame la princesse de Prusse se trouvaient parmi les
convives.—Après le dessert, on alla prendre le café dans le jardin. Le roi se
promenait sa tasse à la main; en m'apercevant sur l'escalier d'un pavillon, il
s'écria de loin:
«—Hé! Berlioz, venez donc me donner des nouvelles de ma sœur et me
raconter votre voyage en Russie.»
Je m'empressai d'accourir, et je ne sais quelles folies je débitai à mon
auguste amphitryon, qui le mirent de très-joyeuse humeur.
«—Avez-vous appris le russe? me demanda-t-il.
—Oui, sire, je sais dire: Na prava, na leva (à droite, à gauche) pour
conduire un conducteur de traîneau: je sais dire encore: Dourack, quand le
conducteur s'égare.
—Et que veut dire le mot dourack?
—Il veut dire imbécile, sire!
—Ah! ah! ah! imbécile, sire; imbécile, sire! c'est charmant!»
Et le roi de rire aux éclats avec de tels soubresauts d'abdomen et de bras,
qu'il répandit sur le sable presque tout le contenu de sa tasse. Cette hilarité,
à laquelle je me mêlai sans façons, fit tout à coup de moi un important
personnage. Plusieurs courtisans, officiers, gentilshommes et chambellans
la remarquèrent du pavillon où ils étaient restés, et l'on songea aussitôt à se
mettre bien avec cet homme qui faisait tant rire le roi et qui riait même avec
lui si familièrement. Aussi en revenant au pavillon l'instant d'après, me vis-
je entouré de grands seigneurs à moi parfaitement inconnus, qui me
faisaient de profonds saluts, en déclinant modestement leur nom.
«Monsieur, je suis le prince de ***, et je m'estime heureux de faire votre

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connaissance.—Monsieur, je suis le comte de *****, permettez-moi de
vous féliciter du beau succès que vous venez d'obtenir.—Monsieur, je suis
le baron de ****; j'ai eu l'honneur de vous voir, il y a six ans, à Brunswick,
et je suis enchanté de, etc., etc.» Je ne comprenais pas d'où me pouvait
naître à l'improviste un tel crédit à la cour de Prusse, quand enfin je me
rappelai la scène du 1er acte des Huguenots, où Raoul, après avoir reçu la
lettre de la reine Marguerite, se voit environné de gens qui lui chantent en
canon sur tous les degrés de la gamme: «Vous savez si je suis un ami sûr et
tendre!» On me prenait pour un puissant favori du roi. Quel drôle de monde
qu'une cour!...
Sans être ni puissant ni favori, je suis au moins profondément
reconnaissant de la bienveillance dont le roi de Prusse m'a donné si souvent
des preuves, et il n'y eut pas l'ombre de flatterie de ma part, quand je lui dis
ce jour-là, dans un moment de conversation sérieuse:
«—Vous êtes le vrai roi des artistes.
—Comment cela? qu'ai-je donc fait pour eux?
—À ne parler que des artistes musiciens, vous avez fait pour eux
beaucoup, sire. Vous avez comblé d'honneurs et royalement récompensé
Spontini et Meyerbeer; vous avez fait splendidement exécuter leurs
ouvrages; vous avez fait remettre en scène d'une façon grandiose les chefs-
d'œuvre de Gluck, qu'on n'entend plus nulle part hors de Berlin; vous avez
fait représenter l'Antigone de Sophocle et commandé, pour cette
résurrection de l'antique, des chœurs à Mendelssohn; vous avez encore
chargé ce maître d'écrire la musique de la ravissante fantaisie de
Shakespeare: le Songe d'une nuit d'été, etc., etc. De plus, l'intérêt direct que
vous prenez à toutes les nobles tentatives de l'art, devient un excitant pour
l'activité des producteurs, un encouragement incessant pour leurs travaux; et
ce point d'appui que Votre Majesté offre ainsi aux efforts des artistes a
d'autant plus de prix qu'il est le seul de cette nature qu'ils aient en Europe.
—Allons, c'est peut-être vrai ce que vous dites là; mais il n'en faut pas tant
parler.»
Certes, cela était vrai. Il n'en est plus de même aujourd'hui; le roi de
Prusse n'est plus le seul souverain de l'Europe qui s'intéresse à la musique.

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Il y en a deux autres encore: le jeune roi de Hanovre, et le grand-duc de
Weimar. En tout, trois.

LVII

Paris.—Je fais nommer à la direction de l'Opéra MM. Roqueplan et Duponchel.—
Leur reconnaissance.—La Nonne sanglante.—Je pars pour Londres.—Jullien,
directeur de Drury-Lane.—Scribe.—Il faut que le prêtre vive de l'autel.

À mon retour en France, je me hâtai d'aller passer quelques jours dans ma
famille, dont j'étais éloigné depuis si longtemps, et présenter à mon père son
petit-fils qu'il ne connaissait pas encore. Pauvre Louis! quel bonheur pour
lui d'être ainsi tendrement accueilli par tous ses grands parents, par nos
vieux domestiques, de courir les champs avec moi, un petit fusil à la main!
Il m'en parlait avant-hier dans une lettre datée des îles Aland, et appelait ces
quinze jours passés à la Côte-Saint-André les plus heureux de sa vie... Et le
voilà marin, sur un navire de la flotte anglo-française, qui bloque les ports
russes dans la Baltique, et toujours à la veille d'une bataille navale, cet enfer
sur l'eau. Cette idée me bouleverse le cœur et la tête... heureux les gens qui
n'aiment rien... C'est lui qui a choisi cette carrière. Pouvais-je m'y
opposer?... Car c'est une noble et belle carrière après tout. D'ailleurs on ne
prévoyait pas alors la guerre... Ces innombrables et affreux moyens de
destruction! Il faut espérer qu'il en sortira sain et sauf... Ces pièces de canon
énormes qu'il est obligé de servir! ces boulets rouges! ces fusées à la
congrève! cette pluie de mitraille! l'incendie! les voies d'eau! les explosions
de la vapeur!... Ah! j'en deviendrai fou!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . je ne puis plus écrire! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
............................

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DEUX JOURS PLUS TARD

J'y pense toujours. Parlons d'autre chose. Un combat naval... moderne...
mon récit marche si lentement. C'est si ennuyeux à écrire, et sans doute
aussi à lire. À quoi cela servira-t-il?... Abrégeons, autant que possible, les
faits sans réflexions ni commentaires. Pauvre cher enfant!
Après cette excursion en Dauphiné, je revins à Paris. On bombarde...
Bomarsund... il est peut-être au milieu du feu en ce moment...
M. Léon Pillet allait quitter la direction de l'Opéra. M. Nestor Roqueplan
et l'éternel Duponchel s'étaient associés et unissaient leurs efforts pour
obtenir sa succession. Ils vinrent me trouver.
«—Vous savez, me dirent-ils que M. Pillet ne peut plus rester a l'Opéra;
nous avons des chances pour y entrer (Duponchel pouvait dire: pour y
rentrer); mais le ministre de l'intérieur ne nous est pas favorable, et vous
seul pouvez, par l'intervention du directeur du Journal des Débats, changer,
à notre égard, ses dispositions. Voulez-vous demander à M. Armand Bertin
de faire une démarche auprès du ministre? Si, par suite, nous sommes
nommés, nous vous offrirons une belle position à l'Opéra; nous vous
donnerons la haute direction de la musique dans ce théâtre, et, en outre, la
place de chef d'orchestre.
—Pardon, cette place est occupée par M. Girard, un de mes anciens amis,
et à aucun prix je ne voudrais la lui faire perdre.
—Eh bien, il faut deux conducteurs à l'Opéra, nous ne voulons pas
conserver le second, qui n'est bon à rien, et nous partagerons alors en deux
parties égales, entre M. Girard et vous, les fonctions de chef d'orchestre.
Laissez faire, tout sera arrangé à votre satisfaction.»
Séduit par ces belles paroles, j'allai voir M. Bertin. Après quelque
hésitation, causée par son peu de confiance dans les deux solliciteurs, il
consentit à parler pour eux au ministre. Ils furent nommés.
Dès les premiers jours de leur installation, les avanies de toute espèce
commencèrent pour moi à l'Opéra. Roqueplan me donnait des rendez-vous
et ne s'y trouvait pas; Duponchel l'imitait. On me faisait faire antichambre
pendant deux heures; puis, quand l'un des directeurs arrivait enfin, il

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regrettait l'absence de son associé, déclarant ne pouvoir parler d'affaires
sans lui. Je compris bien vite l'arrière-pensée de ces messieurs. De tels
procédés me remplissaient d'une indignation que l'on concevra sans peine,
mais je la contenais cependant, résolu à voir jusqu'où ils pousseraient la
franchise. Je m'obstinai, comme on dit, à les mettre au pied du mur, et j'y
parvins. Après je ne sais combien d'allées, de venues, de rendez-vous
manqués, il fallut bien finir par nous trouver tous les trois en présence, et
alors commença fort clairement la palinodie. On ne savait comment faire
pour me créer une position à l'Opéra, on pourrait peut-être me confier la
direction des chœurs, mais je ne joue pas du piano, et cela est nécessaire
pour faire les répétitions. Girard ne voulait point admettre dans la direction
de l'orchestre une autorité égale à la sienne: «Un trône, disait-il, ne se
partage pas» (Roi d'Yvetot!), etc., etc. Bref, on était fort empêché. Mais
voici le bouquet!
J'avais depuis longtemps commencé la partition d'un grand opéra en cinq
actes (la Nonne sanglante) que m'avait demandé M. Léon Pillet, dont Scribe
avait esquissé le livret, et pour lequel un contrat avait été signé entre nous et
M. Pillet. Croirait-on qu'au milieu de notre conversation. Roqueplan eut
l'audace de me jeter ces paroles à la face:
«—Vous avez un poëme d'opéra de Scribe?
—Oui.
—Eh bien! que voulez-vous en faire?
—Parbleu! ce qu'on fait des poëmes d'opéras apparemment.
—Mais, vous le savez, par un règlement ministériel, il est interdit aux
artistes employés dans notre théâtre, d'y faire représenter leurs ouvrages, et
comme vous allez y occuper une place, vous ne pourrez pas faire des
opéras.
—Oh! je n'ai pas l'intention d'en écrire une douzaine, soyez tranquille; si
j'en pouvais produire deux bons dans ma vie, je m'estimerais très-heureux.
—N'importe, il vous sera même impossible d'en faire jouer un seul. Votre
Nonne sera perdue; vous devriez nous la donner; nous la ferions mettre en
musique par un autre.»

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Je me contins encore et répondis d'une voix étranglée:
«—Prenez-la!»
À partir de ce moment, la conversation devint de plus en plus embrouillée
et inutile. J'avais deviné mes hommes. Mes soupçons étaient évidemment
fondés. On visait à se débarrasser de moi, et non-seulement on ne voulait
tenir aucune des promesses faites, mais, me regardant comme un absurde et
dangereux compositeur, incapable d'autre chose que de compromettre un
théâtre, on avait la ferme résolution de ne jamais rien faire entendre de ma
composition à l'Opéra, et on allait jusqu'à me retirer un ouvrage déjà
commencé et offert à moi par le précédent directeur.
Duponchel ne disait mot, assez embarrassé du cynisme de son confrère.
Bien qu'il n'eût pas plus que lui de confiance en ma valeur musicale, il
semblait sentir pourtant que des directeurs me devant leur place étaient
tenus au moins de cacher toute opinion blessante pour moi, sinon de faire
avec empressement un sacrifice en montant mon ouvrage, dont l'insuccès
leur paraissait certain.
L'opinion de ces messieurs, au sujet de mes compositions, n'était pas, on
peut le croire, ce qui m'indignait; je les avais souvent entendus exprimer
leur mépris souverain pour Beethoven, pour Mozart, pour Gluck et pour
tous les vrais dieux de la musique, et j'eusse été bien honteux au contraire
de trouver chez eux quelque apparence de sympathie. Mais cette colossale
ingratitude dépassait tout ce que j'avais pu connaître en ce genre jusqu'alors.
En conséquence, le lendemain de cette conversation, où rien ne fut conclu,
mais où j'appris ce que je voulais savoir, l'étendue de la reconnaissance de
mes deux obligés, j'acceptai la proposition qui, par hasard, me fut faite alors
d'aller diriger l'orchestre du grand Opéra anglais de Londres. J'écrivis
aussitôt à MM. Duponchel et Roqueplan pour leur apprendre ma
détermination, les dégageant de toutes leurs promesses et leur souhaitant
toutes sortes de prospérités. Alors ces messieurs, pour se disculper aux yeux
des personnes instruites de ce que j'avais fait pour eux, et rejetant sur moi
l'odieux de leur conduite, allèrent partout dire que j'avais exigé la place de
premier chef d'orchestre et l'expulsion de M. Girard. Double calomnie,
puisque, dès l'origine, j'avais déclaré, au contraire, ne vouloir rien accepter
au détriment de Girard. Il en résulta que celui-ci crut le mensonge; je

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m'offensai de sa crédulité; et depuis lors nous sommes demeurés brouillés;
ce qui est pour moi, j'en conviens, un assez petit malheur. Au reste, il faut
l'avouer, j'eus dans cette affaire à peu près ce que je méritais. Je connaissais
parfaitement la moralité musicale de mes aspirants à la direction de l'Opéra;
ce sont deux Chinois en fait de musique, et qui plus est, ils se croient doués
de jugement et de goût. Ils joignent, en conséquence, à la plus complète
ignorance, à la plus profonde barbarie, une entière confiance en eux. Il était
donc de mon devoir, au lieu de leur aplanir la voie, pour arriver à notre
grande scène lyrique, de les en écarter par tous les moyens.
Mais leur promesse de me confier la direction musicale de l'Opéra
m'éblouit; je pensai tout de suite aux belles choses que l'on peut faire avec
un pareil instrument, quand on sait s'en servir et qu'on se propose pour but
unique la grandeur et le progrès de l'art. Je me dis: ils administreront les
finances, ils se mêleront de la danse, des décors, etc., et quant à l'Opéra
proprement dit, j'en serai le véritable directeur. Et je tombai dans leur nasse,
et les promesses faites spontanément par ces messieurs n'ont pas été mieux
tenues que tant d'autres, et depuis ce moment il n'en a plus été question.

J'étais à Londres depuis quelques semaines quand je songeai à mettre
encore une fois au pied du mur, mes deux directeurs de la Nonne sanglante.
J'avais bien répondu à Roqueplan me redemandant cette pièce: «Prenez-
la!» mais c'était un peu avec l'accent de Léonidas répondant à Xerxès qui
lui demandait ses armes: «Viens les prendre!»
D'ailleurs, il s'agissait de ce fameux règlement qui interdit à un
compositeur investi d'un emploi à l'Opéra d'écrire pour ce théâtre; bien que
M. Diestch, directeur des chœurs, y ait fait jouer son Vaisseau fantôme
(dont le poëme, composé par Richard Wagner, avait été acheté cinq cents
francs à ce dernier, et donné à ce même Diestch, qui inspirait à M. le
directeur beaucoup plus de confiance que Wagner, pour le mettre en
musique!) bien que M. Benoist, accompagnateur du chant, y ait fait
représenter son Apparition, et malgré l'exemple de M. Halévy, qui, à
l'époque où il remplissait les fonctions de directeur du chant à l'Opéra, y fit
néanmoins jouer la Juive, le Drapier et Guido et Ginevra. Toutefois
Roqueplan avait ainsi une apparence de prétexte en déclinant la possibilité
de la représentation de ma Nonne sanglante. Mais me trouvant maintenant

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fixé à Londres, hors de l'atteinte d'un règlement qui ne m'était plus
appliquable, j'écrivis à Scribe pour le prier d'avoir le dernier mot de nos
deux directeurs. «S'ils consentent, lui disais-je, à maintenir le traité que
nous avons signé avec M. Pillet, veuillez les prier de m'accorder le temps
dont j'ai besoin pour terminer ma partition. La direction de l'orchestre de
Drury-Lane, ne me laisse pas le loisir de composer; vous n'avez pas vous-
même terminé votre livret. Je désire méditer et revoir longuement cet
ouvrage, lors même qu'il sera entièrement achevé; et je ne puis m'engager à
le laisser paraître en scène avant trois ans. Si MM. Roqueplan et Duponchel
ne veulent pas nous accorder cette latitude, ou s'ils se refusent, chose plus
probable, à sanctionner notre traité, alors, mon cher Scribe, je n'abuserai pas
davantage de votre patience, et je vous prierai de reprendre le poëme de la
Nonne pour en disposer comme il vous plaira.»
Ce à quoi Scribe me répondit, après avoir vu les directeurs, que ces
messieurs nous sachant fort loin d'être prêts, acceptaient la Nonne, à
condition de pouvoir la mettre à l'étude immédiatement, et termina ainsi:
«Donc, je ne pense pas qu'il y ait chances bien favorables pour nous, et
puisque vous avez la bonté et la loyauté de me laisser la disposition de notre
vieux poëme, qui attend depuis si longtemps, je vous dirai avec franchise
que j'accepte et que je chercherai ici, soit avec le théâtre National qui vient
d'ouvrir, soit ailleurs, à lui trouver un placement.» Ainsi fut fait. Scribe
reprit son poëme; il l'offrit ensuite, m'a-t-on dit, à Halévy, à Verdi, à Grisar,
qui tous, connaissant cette affaire, et considérant la conduite de Scribe, à
mon égard, comme un assez mauvais procédé, eurent la délicatesse de
refuser son offre. M. Gounod enfin l'accepta, et sa partition sera très-
prochainement entendue[118].
J'en ai fait deux actes seulement. En tête des morceaux que je crois bons,
dans ma musique, je mettrai le grand duo, contenant la légende de la Nonne
sanglante et le finale suivant. Ce duo et deux airs sont entièrement
instrumentés; le finale ne l'est pas. Cela ne sera jamais connu très-
probablement[119].
Quand, de retour à Paris, je vis ensuite Scribe, il sembla un peu confus
d'avoir accepté ma proposition et repris son poëme de la Nonne: «Mais, me
dit-il, vous le savez, il faut que le prêtre vive de l'autel.» Pauvre homme! il

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ne pouvait pas attendre en effet: il n'a guère que deux ou trois cent mille
francs de revenus, une maison de ville, trois maisons de campagne, etc.
Liszt trouva un mot charmant, quand je lui répétai celui de Scribe: «Oui,
dit-il, il faut qu'il vive de l'hôtel,» comparant ainsi Scribe à un aubergiste.
Je n'entrerai pas dans de grands détails sur mon premier séjour en
Angleterre, je n'en finirais pas. D'ailleurs c'est toujours le même refrain.
J'étais engagé par Jullien, le célèbre directeur des concerts-promenades,
pour diriger l'orchestre du grand Opéra anglais qu'il avait eu l'étrange
ambition de fonder au théâtre de Drury-Lane. Jullien, en sa qualité
incontestable et incontestée de fou, avait engagé un aimable orchestre, un
chœur du premier ordre, une assez convenable collection de chanteurs, en
oubliant seulement le répertoire. Il avait en perspective pour tout bien, un
opéra The Maid of honour commandé par lui à Balfe; se proposant d'ouvrir
sa saison par une traduction anglaise de la Lucia di Lammermoor de
Donizetti. Et il fallait, en attendant la mise en scène de l'opéra de Balfe, que
cette nouveauté, la Lucia, produisît dix mille francs à chaque représentation,
pour couvrir les frais seulement.
Le résultat était inévitable; les recettes de la Lucia n'atteignirent jamais le
chiffre de dix mille francs; l'opéra de Balfe obtint un demi-succès, et, au
bout de très-peu de temps, Jullien fut ruiné complètement. Je n'avais touché
que le premier mois de mes honoraires; aujourd'hui, malgré les belles
protestations de Jullien, qui, après tout, est honnête homme, autant qu'on
puisse l'être avec un tel fonds d'imprudence, je considère ce qu'il me doit
encore comme perdu sans retour.
C'est de lui et de son extravagant théâtre qu'il s'agit dans un passage sur
l'Opéra anglais de mon livre les Soirées de l'orchestre. C'est Jullien que j'ai
voulu désigner en parlant de cet imprésario aux abois qui me proposa
sérieusement de faire représenter en six jours, l'opéra de Robert le Diable,
dont il ne possédait ni les copies, ni la traduction anglaise, ni les costumes,
ni les décors et dont le personnel chantant de son théâtre ne savait pas une
note. C'était là seulement de la folie. Voici une idée bouffonne qui
caractérise parfaitement l'homme habitué à s'adresser toujours aux instincts
puérils de la foule et à réussir par les plus stupides moyens. Je ne puis
m'empêcher de la rapporter ici.

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Jullien, à bout de ressources, voyant que l'opéra de Balfe ne rapportait pas
d'argent, et reconnaissant à peu près l'impossibilité de mettre en scène
Robert le Diable en six jours, même en se reposant le septième, assembla
son comité d'administration pour lui demander conseil. Ce comité se
composait de sir Henri Bischop, de sir George Smart, de M. Planchet
(l'auteur du livret de l'Obéron de Weber) de M. Gye (le régisseur de Drury-
Lane), du maître de chant M. Marezzeck, et de moi. Il exposa son embarras
et parla de différents opéras (non traduits et non copiés comme toujours,)
qu'il avait envie de mettre en scène. Il fallait entendre les idées, les opinions
de ces messieurs, sur les chefs-d'œuvre mis ainsi sur la sellette!... Je les
écoutais avec admiration. Enfin quand on en vint à l'Iphigénie en Tauride
promise au public anglais par le prospectus de Jullien, selon l'usage (les
directeurs de Londres annoncent tous les ans cet ouvrage et ne le donnent
jamais), et les membres du comité n'en connaissant pas une note, ne sachant
que dire, Jullien, impatienté de mon mutisme, se tourna vivement vers moi
en m'interpellant:
«—Que diable! parlez donc, vous devez connaître cela, vous!
—Oh, oui! je connais cela, mais vous ne me demandez rien. Que voulez-
vous savoir? dites, je vous répondrai.
—Je veux savoir en combien d'actes est l'Iphigénie en Tauride, quels sont
les personnages qui y figurent, quel est leur genre de voix, et surtout le
genre des décors et des costumes.
—Eh bien, prenez une feuille de papier et une plume; écrivez, je vais vous
dicter:
Iphigénie en Tauride, opéra de Gluck (vous le savez sans doute), est en
quatre actes. On y compte trois rôles d'homme: Oreste (baryton); Pylade
(ténor); Thoas, (basse montant très-haut); un grand rôle de femme,
Iphigénie (soprano); un autre petit rôle, Diane (mezzo soprano) et plusieurs
coryphées. Les costumes, malheureusement, ne vous sembleront pas
avantageux; les Scythes et leur roi Thoas sont des sauvages déguenillés des
bords de la mer Noire. Oreste et Pylade paraissent dans le simple appareil
de deux Grecs naufragés. Pylade seul a deux costumes; il revient au
quatrième acte, le casque en tête...

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—Il a un casque! s'écrie Jullien en m'interrompant avec transport. Nous
sommes sauvés! Je vais écrire à Paris pour commander un casque doré,
entouré d'une couronne de perles et surmonté d'un panache de plumes
d'autruche, longues comme mon bras; et nous aurons quarante
représentations.»
J'ai oublié comment se termina cette mirobolante séance, mais je me
souviendrais encore dans cent ans des yeux enflammés, des gestes étranges,
de l'enthousiasme éperdu de Jullien, apprenant que Pylade a un casque, et
de son idée sublime de faire venir ce casque de Paris, aucun ouvrier anglais
n'étant capable, selon lui, d'en confectionner un assez éblouissant, et de son
espoir d'obtenir quarante représentations splendides du chef-d'œuvre de
Gluck, grâce à la couronne de perles, à la dorure et à la longueur des plumes
du casque de Pylade.
Prodigious! comme dit le bon Dominus Samson... pro-di-gious!...
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'Iphigénie ne fut même pas mise à l'étude.
Jullien avait quitté Londres quelques jours après ce savant concile, laissant
son théâtre aller à vau-l'eau. D'ailleurs les chanteurs et le maître de chant
s'étaient prononcés, comme de raison, contre cette vieille partition, et le
dieu ténor(Reeves) avait beaucoup ri quand on lui parla de chanter le rôle
de Pylade.

LVIII

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Mort de mon père.—Nouveau voyage à la Côte-Saint-André.—Excursion à Meylan.
—Accès furieux d'isolement.—Encore la Stella del monte.—Je lui écris.

J'ai dit dans l'un des premiers chapitres de ces mémoires, en quel état je
trouvai Paris à mon retour de Londres, après la Révolution de 1848.
Ce fut une triste impression; mais une autre douleur plus intime, et
incomparablement plus profonde, vint m'y atteindre bientôt après: je reçus
la nouvelle de la mort de mon père.
J'avais perdu ma mère dix ans auparavant, et cette éternelle séparation
m'avait été cruelle. Mais à l'affection qui existe naturellement entre un père
et son fils, s'était ajoutée pour nous une amitié indépendante de ce
sentiment, et plus vive peut-être. Nous avions tant de conformité d'idées sur
beaucoup de questions dont le simple examen électrise l'intelligence de
certains hommes! Son esprit avait des tendance si hautes! Il était si plein de
sensibilité, d'une bonté, d'une bienfaisance si parfaites et si naturelles! Il
était si heureux d'avoir eu tort dans ses pronostics sur mon avenir musical!
À mon retour de Russie, il m'avoua que l'un de ses plus vifs désirs était de
connaître mon Requiem.
—«Oui, je voudrais entendre ce terrible Dies iræ dont on m'a tant parlé,
après quoi je dirais volontiers avec Siméon: «Nunc dimittis servum tuum,
Domine.»
Hélas! je n'ai jamais pu lui donner cette satisfaction, et mon père est mort
sans avoir jamais entendu le moindre fragment de mes ouvrages.
Il a laissé de véritables et profonds regrets, surtout parmi nos pauvres
paysans qu'il obligea si souvent et de tant de manières. Mes sœurs, en
m'apprenant sa mort, me donnèrent à cet égard de touchants détails... Mais
que son agonie fut longue!...
«Nous ne pouvons regretter pour ce bon père, m'écrivait ma sœur Nanci,
une existence qui lui était si fort à charge. Son idée fixe était de mourir au
plus vite. On voyait qu'il ne voulait plus s'intéresser à aucune des choses de

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ce monde; il avait hâte de le quitter. Un glorieux cortège de tous les pauvres
qu'il avait secourus, de tous les malades qu'il avait soulagés, l'a accompagné
avec larmes à sa dernière demeure. Deux discours ont été prononcés sur sa
tombe au milieu des pleurs de tous les assistants, l'un par un jeune médecin
qui a rendu hommage à ses talents, à sa science et à ses vertus,... l'autre par
un homme du peuple qui était le naturel interprète de cette classe au milieu
de laquelle il a vécu de cette vie humble et utile dont les exemples
deviennent si rares! Si quelque chose peut adoucir le regret profond que tu
éprouves de n'avoir pu, comme nous, recueillir son dernier souffle, c'est la
pensée que sa faiblesse extrême l'empêchait de sentir vivement aucune
privation. Il dormait presque continuellement et nous parlait à peine...
Pourtant un jour il me demanda si je n'avais pas eu de tes nouvelles et de
celles de Louis...»
Je ne puis m'empêcher de reproduire ici presque toute entière la lettre
d'Adèle, mon autre sœur, où les brûlantes affections de son cœur aimant se
décèlent avec explosion:

Vienne, samedi 4 août 1848.

«Embrassons-nous, mon frère, dans notre commune douleur... elle est
affreuse... je ne doutais point de la violence du coup que tu recevrais... je te
plaignais de ton isolement... on a besoin de se serrer les uns contre les
autres dans ces moments de déchirements... Tu ne serais pas arrivé à temps
pour être reconnu de notre bien-aimé père... console-toi donc de notre
silence et pardonne-nous de ne pas t'avoir averti. Nous ignorions si tu étais
à Paris, et pendant six jours nous croyions à chaque instant le voir expirer...
nous étions abîmées de douleur depuis le dimanche jusqu'au vendredi (28
juillet) où il a expiré, à midi. Il délirait sans relâche, ne reconnaissant plus
personne, qu'à de rares intervalles. Cette agonie des derniers jours a été
horrible... on eût dit un cadavre galvanisé... Sa tête se balançait
continuellement par une crispation nerveuse... ainsi que ses bras... Ses yeux,
fixes et hagards, cette voix caverneuse nous demandant des choses
impossibles... Nos caresses le calmaient par moment... Je le serrais dans
mes bras avec frénésie dans les crises les plus violentes... Nanci se sauvait
terrifiée... mais il ne souffrait pas, nous l'espérions du moins... le jeune
médecin qui lui donnait des soins le pensait comme nous. Ces convulsions

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nerveuses étaient, nous disait-il, produites par l'opium, qu'il a pris jusqu'à sa
dernière heure. Un jour, ami, notre bonne Monique lui montra ton portrait:
il te nomma, et vite, vite, voulut du papier, une plume... on le satisfit.—
Bien, dit-il, tout à l'heure j'écrirai...—Que voulait-il te dire? nul ne le sait;
mais c'est la seule fois que ton souvenir ait traversé sa pensée. Il nous
reconnaissait d'instinct plus que de fait, je crois... Un jour, devinant à son
regard errant qu'il désirait quelque chose, je le questionnai pour le
satisfaire... Rien, ma fille, me répondit-il, avec un indicible accent de
tendresse, je cherche vos yeux. Ce mot si paternel nous fit fondre en larmes
et ne sortira jamais de notre souvenir... Mon mari est resté le dernier auprès
de lui. Il m'avait promis de lui fermer les yeux, de te remplacer dans ce
douloureux devoir. Il m'a tenu parole, mon cœur lui en tiendra compte. . . . .
.............................................................
. . . . . .»
Ce malheur dut bientôt après me ramener encore pour quelques jours à la
Côte-Saint-André, pour y pleurer avec mes sœurs dans la maison
paternelle... En arrivant je courus dans le cabinet de travail où mon père
avait passé tant de longues heures en tristes méditations, où il avait
commencé mon éducation littéraire, où il me donna les premières leçons de
musique avant de m'effrayer par les études d'ostéologie.
Je tombai à demi évanoui sur son canapé, mes sœurs m'embrassaient en
gémissant. Je touchai d'une main tremblante tout ce que j'apercevais: son
Plutarque, son agenda, ses plumes, sa canne, sa carabine (arme innocente
dont il ne se servit jamais), une de mes lettres qui se trouvait sur son
bureau...
Alors Nanci, ouvrant un tiroir:
—«Tiens, cher frère, voilà sa montre, garde-la... ah! il l'a bien souvent
consultée pendant sa suprême angoisse, pour savoir combien d'heures lui
restaient encore à souffrir...»
Je pris la montre: elle marchait, elle vivait... et mon père ne vivait plus.
Avant de reprendre le chemin de Paris, je voulus aussi revoir Grenoble, et
la maison de mon grand-père maternel, à Meylan.

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Je voulus (singulière soif de douleurs) saluer le théâtre de mes premières
agitations passionnées; je voulus enfin embrasser mon passé tout entier,
m'enivrer de souvenirs, quelle que dût en être la navrante tristesse. Mes
sœurs, comprenant que je devais désirer être seul dans ce pieux pèlerinage,
où allaient naître pour moi tant d'impressions qui ont leur pudeur et
redoutent même les plus chers témoins, restèrent à la Côte. Je sens bondir
mes artères à l'idée de raconter cette excursion. Je veux le faire cependant,
ne fût-ce que pour constater la persistance de certains sentiments anciens,
inconciliables en apparence avec des sentiments nouveaux, et la réalité de
leur coexistence dans un cœur qui ne sait rien oublier.
Cette inexorable action de la mémoire est si puissante chez moi, que je ne
puis aujourd'hui voir sans peine le portrait de mon fils à l'âge de dix ans.
Son aspect me fait souffrir comme si, ayant eu deux fils, il me restait
seulement le grand jeune homme, la mort m'ayant enlevé le gracieux enfant.
J'arrivai à Grenoble à huit heures du matin. Mes cousins et mon oncle
étaient à la campagne. Impatient d'ailleurs de revoir Meylan, je ne fis que
traverser le faubourg et je m'acheminai à pied vers ce village... Il faisait une
de ces belles journées d'automne, si pleines de charme poétique et de
sérénité.
Arrivé à Meylan, devant l'habitation de mon grand-père, vendue depuis
peu à l'un de ses fermiers, j'ouvre la porte, j'entre et n'y trouve personne. Le
nouveau propriétaire s'était installé dans une récente construction, à l'autre
extrémité du jardin.
Je m'introduis alors dans le salon, où se groupait autrefois la famille,
quand nous venions passer quelques semaines auprès de notre aïeul. Le
salon était toujours dans le même état, avec ses peintures grotesques et ses
fantastiques oiseaux en papier de toutes couleurs collés contre le mur.
Voici le siège où dormait mon grand-père après midi, voilà son jeu de
trictrac; sur le vieux buffet j'aperçois une petite cage d'osier que j'ai
construite dans mon enfance; ici je vis valser mon oncle avec la belle
Estelle... je me hâte de sortir.
On a labouré la moitié du verger... je cherche un banc sur lequel, le soir,
mon père restait des heures entières perdu dans ses rêveries, les yeux fixés

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sur le Saint-Eynard, ce colossal rocher calcaire, fils du dernier cataclysme
diluvien... le banc a été brisé, il n'en reste que les deux pieds vermoulus...
Là était le champ de maïs où j'allais, à l'époque de mon premier chagrin
d'amour, dérober ma tristesse. C'est au pied de cet arbre que j'ai commencé
à lire Cervantes.
À la montagne maintenant.
Trente-trois ans se sont écoulés depuis que je l'ai visitée pour la dernière
fois. Je suis comme un homme mort depuis ce temps, et qui ressuscite. Et je
retrouve en ressuscitant tous les sentiments de ma vie antérieure, aussi
jeunes, aussi brûlants...
Je gravis ces chemins rocailleux et déserts me dirigeant vers la blanche
maison entrevue seulement de loin, à mon retour d'Italie, seize ans
auparavant, la maison où brilla la Stella.
Je monte, je monte, et au fur et à mesure que mon ascension se prolonge,
je sens mes palpitations redoubler. Je crois reconnaître à gauche du chemin
une allée d'arbres je la suis quelque temps; mais cette avenue aboutissant à
une ferme inconnue, n'était pas celle que je cherchais.
Je reprends la route; elle n'avait pas d'issue et se perdait dans des
vignobles. Évidemment je m'étais égaré. Je voyais encore dans mes
souvenirs le vrai chemin comme si j'y eusse passé la veille; il s'y trouvait
jadis une petite fontaine que je n'avais pas rencontrée... où suis-je donc?...
où est la fontaine?... Cette erreur ne faisait qu'accroître mon anxiété.
Alors je me décide à aller me renseigner à la ferme aperçue tout à l'heure...
J'entre dans la grange où j'interromps le travail des batteurs. Ils arrêtent un
instant leurs fléaux à mon aspect, et je leur demande, en tremblant comme
un voleur poursuivi par les gendarmes, s'ils pourraient m'indiquer le chemin
de la maison autrefois habitée par madame Gautier.
L'un des batteurs se gratte le front:
»—Madame Gautier, dit-il, il n'y a personne de ce nom dans le pays...
—Oui, une vieille dame..., elle avait deux jeunes nièces[120] qui venaient la
visiter tous les ans pendant l'automne...

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—Je m'en souviens, moi, dit la femme du batteur intervenant; tu ne te
rappelles pas?... Mam'zelle Estelle, si jolie que tout le monde s'arrêtait à la
porte de l'église, le dimanche, pour la voir passer?
—Ah! voilà que ça me revient... oui, oui, madame Gautier... C'est qu'il y a
longtemps, voyez-vous... sa maison, à cette heure, est à un commerçant de
Grenoble... C'est là-haut; il faut suivre encore un peu le chemin de la
fontaine, ici derrière notre vigne; et puis tourner à gauche.
—La fontaine est là?... Oh! à présent, je me retrouverai. Merci, merci. Je
suis sûr de ne plus m'égarer...»
Et traversant un champ attenant à la ferme, je tombe enfin dans la bonne
voie.
Bientôt j'entends murmurer la petite fontaine... j'y suis... Voilà le sentier,
l'allée d'arbres semblable à celle qui m'a trompé tout à l'heure... Je sens que
c'est là... que je vais voir... Dieu!... l'air m'enivre... la tête me tourne... Je
m'arrête un instant comprimant les pulsations de mon cœur... J'arrive à la
porte de l'avenue... Un monsieur en veste, le prosaïque maître de mon
sanctum sans doute, est sur le seuil allumant un cigare...
Il me regarde d'un air étonné.
Je passe sans rien dire et continue à monter... Il faut parvenir à une vieille
tour qui s'élevait autrefois au haut de la colline, et d'où je pourrai tout
embrasser d'un coup d'œil.
Je monte sans me retourner, sans jeter un regard en arrière, je veux
auparavant atteindre le sommet... Mais la tour! la tour! Je ne l'aperçois pas...
l'aurait-on détruite?... Non, la voici... on en a démoli la partie supérieure et
les arbres voisins, qui ont grandi, m'empêchaient de la découvrir.
Je l'atteins enfin.
Ici près, où verdoient maintenant ces jeunes hêtres, nous nous sommes
assis, mon père et moi, et j'ai joué pour lui, sur la flûte, l'air de la Musette
de Nina.
Là, Estelle a dû venir... J'occupe peut-être dans l'atmosphère l'espace que
sa forme charmante occupa... Voyons maintenant... Je me retourne et mon

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regard saisit le tableau tout entier... la maison sacrée, le jardin, les arbres et
plus bas la vallée, l'Isère qui serpente, au loin les Alpes, la neige, les
glaciers, tout ce qu'elle a vu, tout ce qu'elle admira, j'aspire cet air bleu
qu'elle a respiré... Ah!... Un cri, un cri qu'aucune langue humaine ne saurait
traduire, est répété par l'écho du Saint-Eynard... Oui, je vois, je revois,
j'adore... le passé m'est présent, je suis jeune, j'ai douze ans! la vie, la
beauté, le premier amour, l'infini poëme! je me jette à genoux et je crie à la
vallée, aux monts et au ciel: «Estelle! Estelle! Estelle!» et je saisis la terre
dans une étreinte convulsive, je mords la mousse... un accès d'isolement se
déclare... indescriptible... furieux... Saigne, mon cœur... saigne, mais laisse-
moi la force de souffrir encore!...
Je me relève et prends ma cours en fouillant de l'œil tous les objets épars
sur les coteaux voisins... je vais, flairant de droite et de gauche, comme un
chien égaré qui cherche la piste de son maître... Voici le rebord d'un
escarpement où je marchais quand elle s'écria:
«Prenez garde! n'allez pas si près du bord!...»
C'est sur ce buisson de ronces qu'elle s'est penchée pour cueillir des mûres
sauvages... Ah! là-bas, sur ce terre-plein, se trouvait une roche où se
posèrent ses beaux pieds, où je la vis debout, superbe, contemplant la
vallée...
Ce jour-là, je m'étais dit avec cette niaiserie du sentimentalisme enfant:
«Quand je serai grand, quand je serai devenu un compositeur célèbre,
j'écrirai un opéra sur l'Estelle de Florian, je le lui dédierai... j'en apporterai
la partition sur cette roche, et elle l'y trouvera un matin, en venant admirer
le lever du soleil.»
Où est la roche?... la roche!... impossible de la trouver... Elle a disparu...
Les vignerons l'ont brisée sans doute... ou le vent de la montagne l'a
couverte de sable...
Ce beau cerisier! sur son tronc sa main s'est appuyée...
Mais qu'y avait-il encore près de là?... quelque chose qui semble devoir
me la rappeler plus que tout le reste... quelque chose qui lui ressemblait en
grâce... en élégance... quoi donc? ma mémoire accablée faiblit... ah! un

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plant de pois roses dont elle a cueilli des fleurs... c'était au tournant de ce
sentier... j'y cours... Éternelle nature!... les pois roses y sont encore et la
plante plus riche, plus touffue qu'autrefois, balance au souffle de la brise sa
gerbe parfumée!... Temps... faucheur capricieux!... la roche a disparu et
l'herbe subsiste... Je suis sur le point de tout prendre, de tout arracher... Mais
non, chère plante, reste et fleuris toujours dans ta calme solitude... sois-y
l'emblème de cette partie de mon âme que j'y ai laissée jadis et qui l'habitera
tant que je vivrai!... Je n'emporte que deux de tes tiges avec leurs fleurs-
papillons aux fraîches couleurs, papillons constants!... adieu!... adieu!... bel
arbre aimé, adieu!... monts et vallées, adieu!... vieille tour, adieu!... vieux
Saint-Eynard, adieu!... ciel de mon étoile, adieu!... Adieu ma romanesque
enfance, derniers reflets d'un pur amour! Le flot du temps m'entraîne; adieu,
Stella!... Stella!...
.......Et triste comme un spectre qui rentre dans sa tombe, je descendis la
montagne. Je repassai devant l'avenue de la maison d'Estelle. Le monsieur
au cigare avait disparu... il ne faisait plus tache sur le péristyle de mon
temple... mais je n'osai pourtant y entrer, malgré mon anxieux désir... Je
marchais lentement, lentement, m'arrêtant à chaque pas, arrachant avec
angoisse mon regard de chaque objet...
Je n'avais plus besoin de comprimer mon cœur... il semblait ne plus
battre... je redevenais mort...
Et partout un doux soleil, la solitude et le silence...

Deux heures après, je traversais l'Isère, et sur l'autre rive, un peu avant la
fin du jour, j'arrivais au hameau de Murianette où je trouvais mes cousins et
leur mère. Le lendemain nous rentrâmes ensemble à Grenoble. J'avais l'air
fort préoccupé, fort étrange, on peut le croire. Resté seul un instant avec
mon cousin Victor, celui-ci ne put s'empêcher de me dire:
—«Qu'as-tu donc? je ne te vis jamais ainsi...
—Ce que j'ai?... tiens, tu vas me bafouer, mais puisque tu me questionnes,
je répondrai... D'ailleurs cela me soulagera, j'étouffe... hier j'étais à

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Meylan...
—Je le sais; qu'y a-t-il là?
—Il y a, entre autres choses, la maison de madame Gautier... connais-tu sa
nièce[121], madame F******?
—Oui, celle qu'on appelait autrefois la belle Estelle D*****.
—Eh bien! je l'ai aimée éperdument quand j'avais douze ans et... je l'aime
encore!...
—Mais, imbécile, me répondit Victor en éclatant de rire, elle a maintenant
cinquante et un ans, son fils aîné en a vingt-deux... il a fait son cours de
droit avec moi!»
Et ses rires de redoubler et les miens de s'y joindre, mais convulsifs, mais
grimaçants, mais désolés comme les rayons d'un soleil d'avril à travers la
pluie...
«—Oui, c'est absurde, je le sens, et pourtant cela est... c'est absurde et c'est
vrai... c'est puéril et immense... Ne ris plus, ou ris si tu veux, peu importe;
où est-elle maintenant? où est-elle? tu dois le savoir?...
—Depuis la mort de son mari, elle habite Vif...
—Vif! est-ce loin?
—À trois lieues d'ici...
—J'y vais, je veux la voir.
—Perds-tu la tête?
—Je trouverai un prétexte pour me présenter.
—Je t'en prie, Hector, ne fais pas cette extravagance!
—Je veux la voir.
—Tu n'auras pas le sang-froid qu'il faut pour se tirer convenablement
d'une pareille visite.
—Je veux la voir!
—Tu seras bête, ridicule, compromettant et voilà tout.

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—Je veux la voir!
—Mais songe donc!...
—Je veux la voir!
—Cinquante et un ans!... plus d'un demi-siècle... que retrouveras-tu?... ne
vaut-il pas mieux garder son souvenir jeune et frais, conserver ton idéal?
—Ô temps exécrable! profanateur affreux! eh bien, je veux au moins lui
écrire...
—Écris. Mon Dieu, quel fou!»
Il me tend une plume et tombe dans un fauteuil, cédant à un nouvel accès
d'hilarité que je partage encore par soubresauts; et j'écris, au milieu de mon
soleil et de ma pluie, cette lettre qu'il fallut recopier à cause des grosses
gouttes d'eau qui en avaient maculé toutes les lignes.
«Madame,
«Il y a des admirations fidèles, obstinées, qui ne meurent qu'avec
nous... J'avais douze ans quand je vis, à Meylan, mademoiselle
Estelle pour la première fois. Vous n'avez pu méconnaître alors à
quel point vous aviez bouleversé ce cœur d'enfant qui se brisait sous
l'effort de sentiments disproportionnés, je crois même que vous avez
eu la cruauté bien excusable d'en rire quelquefois. Dix-sept ans plus
tard (je revenais d'Italie), mes yeux se remplirent de larmes, de ces
froides larmes que le souvenir fait couler, quand j'aperçus, en
rentrant dans notre vallée, la maison habitée naguère par vous sur la
romantique hauteur que domine le Saint-Eynard. Quelques jours
après, ne connaissant pas encore le nouveau nom que vous portiez,
je fus prié de remettre à son adresse, une lettre qui vous était
destinée. J'allai attendre madame F**** à une station de la diligence
où elle devait se trouver; je lui présentai la lettre, un coup violent
que je reçus au cœur fit trembler ma main en l'approchant de la
sienne... Je venais de reconnaître... ma première admiration... la
Stella del monte... dont la radieuse beauté illumina le matin de ma
vie. Hier, madame, après de longues et violentes agitations, après
des pérégrinations lointaines dans toute l'Europe, après des travaux,

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dont le retentissement est peut-être parvenu jusqu'à vous, j'ai
entrepris un pèlerinage dès longtemps projeté. J'ai voulu tout revoir,
et j'ai tout revu; la petite maison, le jardin, l'allée d'arbres, la haute
colline, la vieille tour, le bois qui l'avoisine et l'éternel rocher, et le
paysage sublime digne de vos regards qui le contemplèrent tant de
fois. Rien n'est changé.—Le temps a respecté le temple de mes
souvenirs. Seulement des inconnus l'habitent aujourd'hui: vos fleurs
sont cultivées par des mains étrangères et personne au monde, pas
même vous, n'eût pu deviner pourquoi un homme à l'air sombre, aux
traits empreints de fatigues douloureuses, en parcourait hier les plus
secrets réduits... O quante lagrime!... Adieu, madame, je retourne
dans mon tourbillon; vous ne me verrez probablement jamais, vous
ignorerez qui je suis, et vous pardonnerez, je l'espère, l'étrange
liberté que je prends aujourd'hui de vous écrire. Je vous pardonne
aussi d'avance de rire des souvenirs de l'homme comme vous avez ri
de l'admiration de l'enfant.
«Despised love[122]

«Grenoble, 6 décembre 1848.»
Et malgré les railleries de mon cousin, j'envoyai la lettre. J'ignore ce qu'il
en est advenu... Je n'ai plus, depuis lors, entendu parler de madame
F*******. Je dois dans quelques mois retourner à Grenoble. Oh! cette fois,
je le sens, je n'y résisterai pas... j'irai à Vif[123].

LIX

Mort de ma sœur.—Mort de ma femme.—Ses obsèques.—L'Odéon.—Ma position
dans le monde musical.—La presque impossibilité pour moi de braver au théâtre les
haines que j'ai suscitées.—La cabale de Covent-Garden.—La coterie du
Conservatoire de Paris.—La symphonie rêvée et oubliée.—Le charmant accueil
qu'on me fait en Allemagne.—Le roi de Hanovre.—Le duc de Weimar.—
L'intendant du roi de Saxe.—Mes adieux.

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J'ai hâte d'en finir avec ces mémoires, leur rédaction m'ennuie et me
fatigue presque autant que celle d'un feuilleton; d'ailleurs quand j'aurai écrit
les quelques pages que je veux écrire encore, j'en aurai dit assez, je pense,
pour donner une idée à peu près complète des principaux événements de ma
vie et du cercle de sentiments, de travaux et de chagrins dans lequel je suis
destiné à tourner... jusqu'à ce que je ne tourne plus.
La route qui me reste à parcourir, si longue qu'on la suppose, doit
sûrement ressembler beaucoup à celle que j'ai parcourue; j'y trouverai
partout les mêmes profondes ornières, les mêmes cailloux raboteux, les
mêmes terrains défoncés, traversés ça et là par quelque clair ruisseau,
ombragés de quelque bosquet paisible, surmontés de quelque roche sublime
que je gravirai à grand'peine, pour aller sécher au soleil couchant la froide
pluie subie dans la plaine dès le matin.
Les choses et les hommes changent cependant, il est vrai, mais si
lentement que ce n'est pas dans le court espace de temps embrassé par une
existence humaine que ce changement peut être perceptible. Il me faudrait
vivre deux cents ans pour en ressentir le bienfait.
J'ai perdu ma sœur aînée, Nanci. Elle est morte d'un cancer au sein, après
six mois d'horribles souffrances qui lui arrachaient nuit et jour des cris
déchirants. Mon autre sœur, ma chère Adèle, qui s'était rendue à Grenoble
pour la soigner et qui ne l'a pas quittée jusqu'à sa dernière heure, a failli
succomber aux fatigues et aux cruelles impressions que lui a causées cette
lente agonie.
Et pas un médecin n'a osé avoir l'humanité de mettre fin à ce martyre, en
faisant respirer à ma sœur un flacon de chloroforme. On fait cela pour éviter
à un patient la douleur d'une opération chirurgicale qui dure un quart de
minute, et on s'abstient d'y recourir pour le délivrer d'une torture de six
mois. Quand il est prouvé, certain, que nul remède, rien, pas même le
temps, ne peut guérir un mal affreux; quand la mort est évidemment le bien
suprême, la délivrance, la joie, le bonheur!...
Mais les lois sont là qui le défendent, et les idées religieuses qui s'y
opposent non moins formellement.

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Et ma sœur, sans doute, n'eût pas consenti à se délivrer ainsi si on le lui
eût proposé. «Il faut que la volonté de Dieu soit faite.» Comme si tout ce
qui arrive n'arrivait pas par la volonté de Dieu... et comme si la délivrance
de la patiente, par une mort douce et prompte, n'eût pas été aussi bien le
résultat de la volonté de Dieu que son exécrable et inutile torture...
Quels non-sens que ces questions de fatalité, de divinité, de libre arbitre,
etc.!! c'est l'absurde infini; l'entendement humain y tournoie et ne peut que
s'y perdre.
En tout cas, la plus horrible chose de ce monde, pour nous, êtres vivants et
sensibles, c'est la souffrance inexorable, ce sont les douleurs sans
compensation possible arrivées à ce degré d'intensité; et il faut être ou
barbare ou stupide, ou l'un et l'autre à la fois, pour ne pas employer le
moyen sûr et doux dont on dispose aujourd'hui pour y mettre un terme. Les
sauvages sont plus intelligents et plus humains.
Ma femme aussi est morte, mais au moins sans grandes douleurs. La
pauvre Henriette paralysée depuis quatre ans, et privée du mouvement et de
la parole, s'est éteinte à Montmartre sous mes yeux le 3 mars 1854. Mon fils
avait heureusement pu obtenir un congé et venir de Cherbourg passer
quelques heures auprès d'elle. Il était reparti depuis quatre jours seulement
quand elle a expiré. Cette entrevue a donné quelque douceur à ses derniers
moments, et un hasard favorable a voulu que je ne fusse pas absent de
France à cette époque.
Je l'avais quittée depuis deux heures... une des femmes qui la servaient
court à ma recherche, me ramène... tout était fini... son dernier soupir venait
de s'exhaler. Elle était déjà couverte du drap fatal que j'ai dû écarter pour
baiser son front pâle une dernière fois. Son portrait, que je lui avais donné
l'année précédente, portrait fait au temps de sa splendeur, me la montrait
éblouissante de beauté et de génie, à côté de ce lit funèbre où elle gisait
défigurée par la maladie.
Je n'essaierai pas de donner une idée des douleurs que cet arrachement de
cœur m'a fait subir. Elles se compliquaient d'ailleurs d'un sentiment qui,
sans être jamais arrivé auparavant à ce degré de violence, fut toujours pour
moi le plus difficile à supporter—le sentiment de la pitié. Au milieu des

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regrets de cet amour éteint, je me sentais prêt à me dissoudre dans
l'immense, affreuse, incommensurable, infinie pitié dont le souvenir des
malheurs de ma pauvre Henriette m'accablait: sa ruine avant notre mariage;
son accident; la déception causée par sa dernière tentative dramatique à
Paris; son renoncement volontaire, mais toujours regretté, à un art qu'elle
adorait; sa gloire éclipsée; ses médiocres imitateurs et imitatrices, dont elle
avait vu la fortune et la célébrité s'élever; nos déchirements intérieurs; son
inextinguible jalousie devenue fondée; notre séparation; la mort de tous ses
parents; l'éloignement forcé de son fils; mes fréquents et longs voyages; sa
douleur fière d'être pour moi la cause de dépenses sous lesquelles j'étais
toujours, elle ne l'ignorait pas, prêt à succomber; l'idée fausse qu'elle avait
de s'être, par son amour pour la France, aliéné les affections du public
anglais; son cœur brisé; sa beauté disparue; sa santé détruite; ses douleurs
physiques croissantes; la perte du mouvement et de la parole; son
impossibilité de se faire comprendre d'aucune façon; sa longue perspective
de la mort et de l'oubli...
Destruction, feux et tonnerres, sang et larmes, mon cerveau se crispe dans
mon crâne en songeant à ces horreurs!...
Shakespeare! Shakespeare! où est-il? où es-tu? Il me semble que lui seul
parmi les êtres intelligents peut me comprendre et doit nous avoir compris
tous les deux; lui seul peut avoir eu pitié de nous, pauvres artistes s'aimant,
et déchirés l'un par l'autre. Shakespeare! Shakespeare! tu dois avoir été
humain; si tu existes encore, tu dois accueillir les misérables! C'est toi qui
es notre père, toi qui es aux cieux, s'il y a des cieux.
Dieu est stupide et atroce dans son indifférence infinie toi seul es le Dieu
bon pour les âmes d'artistes; reçois-nous sur ton sein, père, embrasse-nous!
De Profundis ad te clamo. La mort, le néant, qu'est-ce que cela?
L'immortalité du génie!... What?... Oh fool! fool! fool!. . . . . . . . . . . . . . . . . .
.............................................................
.......................
Je dus m'occuper seul des tristes devoirs... Le pasteur protestant nécessaire
pour la cérémonie et chargé du service de la banlieue de Paris, demeurait à
l'autre bout de la ville dans la rue de M. le Prince. J'allai l'avertir à huit
heures du soir. Une rue étant barrée par des paveurs, le cabriolet qui me

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conduisait fut obligé de faire un détour et de passer devant le théâtre de
l'Odéon. Il était illuminé, on y jouait une pièce en vogue. C'est là que j'ai vu
Hamlet pour la première fois, il y a vingt-six ans; c'est là que la gloire de la
pauvre morte éclata subitement, un soir, comme un brillant météore; c'est là
que j'ai vu pleurer une foule brisée d'émotions, à l'aspect de la douleur, de la
poétique et navrante folie d'Ophélia; c'est là que rappelée sur la scène après
le dénoûement d'Hamlet par un public d'élite et par tous les rois de la
pensée régnant alors en France, j'ai vu revenir Henriette Smithson, presque
épouvantée de l'énormité de son succès, saluer tremblante ses admirateurs.
Là j'ai vu Juliette pour la première et la dernière fois. Sous ces arcades, j'ai
si souvent, pendant les nuits d'hiver, promené ma fiévreuse anxiété. Voici la
porte par laquelle je l'ai vue entrer à une répétition d'Othello. Elle ignorait
mon existence alors; et si on lui eût montré ce jeune inconnu pâle et défait,
qui, accoudé contre un des piliers de l'Odéon, la suivait d'un œil effaré, et
qu'on lui eût dit: «Voilà votre futur mari,» elle eût à coup sûr traité
d'insolent imbécile ce prophète de malheur.
Et pourtant... c'est lui qui prépare ton dernier voyage, poor Ophelia! c'est
lui qui va dire à un prêtre comme Laërtes: «What ceremonies else?»... lui
qui t'a tant tourmentée; lui qui a tant souffert par toi, après avoir tant
souffert pour toi, lui qui, malgré ses torts, peut dire comme Hamlet:

«Forty thousand brothers.»
«Quarante mille frères ne l'eussent pas aimée comme je l'aimais!»
Shakespeare! Shakespeare! je sens revenir l'inondation, je sombre dans le
chagrin, et je te cherche encore...
Father! Father! Where are you?
.............................................................
..
Le lendemain, deux ou trois hommes de lettres, MM. d'Ortigue, Brizeux,
Léon de Wailly, plusieurs artistes conduits par cet excellent baron Taylor, et
quelques autres bons cœurs, vinrent, par amitié pour moi, conduire
Henriette à sa dernière demeure. Si elle fût morte vingt-cinq ans auparavant,
tout le Paris intelligent eût assisté par admiration, par adoration pour elle, à

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ses obsèques; tous les poëtes, tous les peintres, tous les statuaires, tous les
acteurs à qui elle venait de fournir de si nobles exemples de mouvements,
de gestes, d'attitudes, tous les musiciens qui avaient senti la mélodie de ses
accents de tendresse, la déchirante vérité de ses cris de douleur, tous les
amants, tous les rêveurs, et plus d'un philosophe, eussent marché, avec
larmes, derrière son cercueil. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.............................................................
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Aujourd'hui, pendant qu'elle s'achemine ainsi, à peu près seule, vers le
cimetière, l'ingrat et oublieux Paris grouille là-bas dans sa fumée; celui qui
l'aima et qui n'a pas le courage de la suivre jusqu'à sa tombe, pleure dans le
coin d'un jardin désert, et son jeune fils luttant au loin contre la tempête est
balancé au haut du grand mât d'un navire sur le sombre Océan.
Hic jacet. Dans le petit cimetière de Montmartre, au versant de la colline,
elle repose, la face tournée vers le nord, vers l'Angleterre qu'elle ne voulut
jamais revoir. Sa modeste tombe porte cette inscription:
«Henriette-Constance Berlioz-Smithson, née à Ennis, en Irlande, morte à
Montmartre le 3 mars 1854.»
Les journaux annoncèrent froidement, en termes vulgaires, cette mort. J.
Janin seul eut du cœur et de la mémoire, et voici les quelques lignes qu'il
écrivit dans le Journal des Débats:
«Elles passent si vite et si cruellement ces divinités de la fable! Ils sont si
frêles, ces frêles enfants du vieux Shakespeare et du vieux Corneille! Hélas!
il n'y a pas si longtemps déjà, nous étions jeunes et superbes, qu'un soir
d'été, assise à son balcon qui donne sur la route de Vérone, Juliette à côté de
Roméo, Juliette, enivrée et tremblante écoutait... le rossignol de la nuit,

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l'alouette matinale! Elle écoutait rêveuse et si blanche, avec tant de feu
charmant dans ce regard à demi voilé! Dans cette voix sombre et pure, une
voix d'or résonnait triomphante, adorée, et pleine de sa vie éternelle, la
prose de Shakespeare et sa poésie! un monde entier était attentif à la grâce,
à la voix, à l'enchantement de cette femme.
»Elle avait vingt ans à peine, elle s'appelait miss Smithson, elle conquit,
toute-puissante, la sympathie et l'admiration de ce parterre enchante de la
vérité nouvelle! Elle fut ainsi, sans le savoir, cette jeune femme, un poëme
inconnu, une passion nouvelle et toute une révolution. Elle a donné le signal
à madame Dorval, à Frédérick-Lemaître, à madame Malibran, à Victor
Hugo, à Berlioz! Elle s'appelait Juliette, elle s'appelait Ophélie. Elle
inspirait Eugène Delacroix lui-même lorsqu'il dessinait cette douce image
d'Ophélie. Elle tombe; sa main qui cède tient encore à la branche; de l'autre
main, elle porte sur son beau sein sa douce et dernière couronne; l'extrémité
de sa robe est déjà voisine de l'eau qui monte; le paysage est triste et
lugubre; on voit accourir tout au loin le flot qui va l'engloutir; ses vêtements
appesantis ont entraîné la pauvre malheureuse et ses douces chansons dans
la vase et dans la mort!
»Elle s'appelait enfin, cette admirable et touchante miss Smithson, d'un
nom que madame Malibran a porté; elle s'appelait Desdémone, et le More
lui disait, en l'embrassant: «Ô ma belle guerrière!» Oh my fair warrior! Je
la vois encore, à cette distance, aussi blanche, aussi pâle que la Vénitienne
d'Angelo, tyran de Padoue! Elle est seule à écouter la pluie et le vent qui
gronde au dehors, cette belle fille, maudite et charmante, que le poëte
Shakespeare entourait de ses amours et de ses respects. Elle est seule, elle a
peur; elle sent au fond de son âme troublée un indicible malaise; ses bras
sont nus, et l'on peut entrevoir enfin un petit bout de sa blanche épaule! Ah!
sainte nudité de la femme qui va mourir! Elle était merveilleuse ainsi, miss
Smithson, et plus semblable à un fantôme de là-haut qu'à une femme d'ici-
bas!—et maintenant la voilà morte, il y a huit jours, rêvant encore à cette
gloire qui vient si vite et qui s'en va si vite! ô visions! ô regrets! ô
douleurs!... On chantait autrefois, dans ma jeunesse, un chœur à la louange
de Juliette Capulet! Cette marche funèbre était d'un effet désolant au milieu
de ce cri qui revenait sans cesse: Jetez des fleurs! jetez des fleurs[124]! On
descendait ainsi sous la voûte sombre où dormait Juliette, et la sombre

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mélodie accomplissait son œuvre en racontant l'épouvante de ces voûtes
mortuaires. «Jetez des fleurs! jetez des fleurs!» Juliette est morte, disait le
chant funèbre, à la façon d'un cantique du vieux père Eschyle; Juliette est
morte (jetez des fleurs!), la mort pèse sur elle comme la gelée sur le gazon
en avril (jetez des fleurs!). Ainsi les instruments de la danse servent de
cloches funèbres; le dîner de l'hymen est un repas des morts; les fleurs de la
noce couvrent une sépulture!». . . . . . . . . . . . . . . . . .
.............................................................
..
Liszt m'écrivit bientôt après de Weimar une lettre cordiale comme il sait
les écrire: «Elle t'inspira, me disait-il, tu l'as aimée, tu l'as chantée, sa tâche
était accomplie.»
.............................................................
..
Je n'ai plus rien à dire maintenant des deux grands amours, qui ont exercé
une influence si puissante et si longue sur mon cœur et sur ma pensée. L'un
est un souvenir d'enfance. Il vint à moi radieux de tous les sourires, paré de
tous les prestiges, armé de toutes les séductions d'un paysage incomparable
dont l'aspect seul avait déjà suffi à m'émouvoir. Estelle fut vraiment alors
l'hamadryade de ma vallée de Tempe, et j'éprouvai pour la première fois, et
à la fois, à l'âge de douze ans, le sentiment du grand amour et celui de la
grande nature.
L'autre amour m'apparut avec Shakespeare, à mon âge viril dans le
buisson ardent d'un Sinaï, au milieu des nuées, des tonnerres et des éclairs
d'une poésie pour moi nouvelle. Il me terrassa, je tombai prosterné, et mon
cœur et tout mon être furent envahis par une passion cruelle, acharnée, où
se confondaient, en se renforçant l'un par l'autre, l'amour pour la grande
artiste et l'amour du grand art.
On conçoit la puissance d'une pareille antithèse, si toutefois il y a antithèse
là-dedans. Aussi n'avais-je pas fait à Henriette un mystère de mon idylle de
Meylan, ni de la vivacité des souvenirs que j'en conservais. Qui de nous n'a
pas eu une première idylle telle quelle? Malgré sa jalousie, elle était trop

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intelligente pour en être blessée. Elle m'a seulement quelquefois à ce sujet
adressé de douces railleries.
Les gens qui ne comprennent pas cela, me comprendront bien moins
encore, si j'avoue une autre singularité de ma nature: J'éprouve un vague
sentiment de poétique amour en respirant une belle rose, et j'en ai ressenti
pendant longtemps un semblable à l'aspect d'une belle harpe. En voyant cet
instrument, il fallait alors me contenir pour ne pas m'agenouiller et
l'embrasser!
Estelle fut la rose qui a fleuri dans l'isolement[125], Henriette fut la harpe
mêlée à tous mes concerts, à mes joies, à mes tristesses, et dont, hélas, j'ai
brisé bien des cordes!
Maintenant, me voilà, sinon au terme de ma carrière, au moins sur la pente
de plus en plus rapide qui y conduit; fatigué, brûlé, mais toujours brûlant, et
rempli d'une énergie qui se révolte parfois avec une violence dont je suis
presque épouvanté. Je commence à savoir le français, à écrire passablement
une page de partition et une page de vers ou de prose, je sais diriger et
animer un orchestre, j'adore et je respecte l'art dans toutes ses formes...
Mais j'appartiens à une nation, qui, aujourd'hui, ne s'intéresse plus à aucune
des nobles manifestations de l'intelligence, dont le veau d'or est l'unique
dieu. Le peuple parisien est devenu un peuple barbare; sur dix maisons
riches, c'est à peine s'il en est une où l'on trouve une bibliothèque. Je ne
parle pas d'une bibliothèque musicale... Non, on n'achète plus de livres, on
loue, pour deux sous le volume, de pitoyables romans dans les cabinets de
lecture; cet aliment suffit aux appétits littéraires de toutes les classes de la
société. Comme on s'abonne chez les éditeurs de musique, pour quelques
francs par mois, afin de pouvoir choisir dans le nombre infini des plates
productions dont les magasins regorgent, quelque chef-d'œuvre du genre
que Rabelais a caractérisé par une si méprisante épithète.
L'industrialisme de l'art, suivi de tous les bas instincts qu'il flatte et
caresse, marche à la tête de son ridicule cortège, promenant sur ses ennemis
vaincus un regard niaisement superbe et rempli d'un stupide dédain... Paris
est donc une ville où je ne puis rien faire, et où l'on me regarde comme trop
heureux de remplir la seule tâche qui me soit confiée, celle du feuilletoniste,
la seule, à en croire beaucoup de gens, pour laquelle je sois venu au monde.

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Je sens bien ce que je pourrais produire en musique dramatique, mais il est
aussi inutile que dangereux de le tenter. D'abord, la plupart de nos théâtres
lyriques sont d'assez mauvais lieux, musicalement parlant, l'Opéra surtout à
cette heure est ignoble. Ensuite je ne pourrais donner l'essor à ma pensée
dans ce genre de composition, qu'en me supposant maître absolu d'un grand
théâtre, comme je suis maître de mon orchestre quand je dirige l'exécution
d'une de mes symphonies. Je devrais disposer de la bonne volonté de tous,
être obéi de tous, depuis la première chanteuse et le premier ténor, les
choristes, les musiciens, les danseuses et les comparses, jusqu'au
décorateur, aux machinistes et au metteur en scène. Un théâtre lyrique
comme je le conçois, est, avant tout, un vaste instrument de musique; j'en
sais jouer, mais pour que j'en joue bien, il faut qu'on me le confie sans
réserve. C'est ce qui n'arrivera jamais. Ensuite les menées, les conspirations,
les cabales de mes ennemis se donneraient là trop aisément carrière. Ils
n'osent pas venir me siffler dans une salle de concerts, ils n'y manquent pas
dans un vaste théâtre comme l'Opéra; cela arrivera toujours.
J'aurais à subir en pareil cas, non-seulement les coups des haines
soulevées par mes critiques théoriques, mais ceux non moins furieux des
colères excitées par les tendances de mon style musical; style qui, à lui seul,
est la plus puissante popularité. Ceux-ci se disant avec raison: «le jour où le
gros public en sera venu à comprendre ou à goûter seulement des
compositions pareilles, les nôtres n'auront plus de valeur.» J'ai eu la preuve
de ces vérités à Londres, où une bande d'Italiens est venue rendre presque
impossible la représentation de Benvenuto Cellini à Covent-Garden. Ils ont
crié, chuté et sifflé du commencement à la fin; ils ont voulu empêcher
même l'exécution de mon ouverture du Carnaval romain qui servait
d'introduction au second acte et qu'on avait applaudie maintes fois à
Londres en divers concerts, entre autres a celui de la Société
philharmonique de Hanovre square, quinze jours auparavant. L'opinion
publique, sinon la mienne, plaçait à la tête de cette cabale comique dans sa
fureur, M. Costa, le chef d'orchestre de Covent-Garden, que j'ai plusieurs
fois attaqué dans mes feuilletons au sujet des libertés qu'il prend avec les
partitions des grands maîtres, en les taillant, allongeant, instrumentant et
mutilant de toutes façons. Si M. Costa est le coupable, ce qui est fort

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possible, il a su, en tous cas, par ses empressements à me servir et à m'aider
pendant les répétitions, endormir ma méfiance avec une rare habileté.
Les artistes de Londres, indignés de cette vilenie, ont voulu m'exprimer
leur sympathie en souscrivant, au nombre de deux cent trente, pour un
Testimonial concert, qu'ils m'engageaient à donner avec leur concours
gratuit dans la salle d'Exeter-hall, mais qui néanmoins n'a pu avoir lieu.
L'éditeur Beale (aujourd'hui l'un de mes meilleurs amis) m'a en outre
apporté un présent de deux cents guinées qui m'était offert par une réunion
d'amateurs, en tête desquels figuraient les célèbres facteurs de piano, MM.
Broadwood. Je n'ai pas cru devoir accepter ce présent si en dehors de nos
mœurs françaises, mais dont une bonté et une générosité réelles avaient
néanmoins suggéré l'idée. Tout le monde n'est pas Paganini.
Ces preuves d'affection m'ont touché beaucoup plus que ne m'avaient
blessé les insultes des cabaleurs.
En Allemagne, sans doute, je n'aurais rien de pareil à redouter. Mais je ne
sais pas l'allemand; il faudrait composer sur un texte français qu'on
traduirait ensuite; c'est un grand désavantage. Il faudrait aussi, pour écrire
un grand opéra, y consacrer au moins dix-huit mois sans m'occuper d'autre
chose, sans rien gagner par conséquent, et sans dédommagement possible
sous ce rapport, puisque, en Allemagne, les compositeurs d'opéras ne
touchent pas d'honoraires. Encore a-t-on vu dans mon récit de la première
exécution de Faust en Prusse, ce qu'une inoffensive observation imprimée
dans le Journal des Débats m'avait attiré d'inimitiés parmi les musiciens de
l'orchestre de Berlin.
À Leipzig aussi, bien qu'on entende aujourd'hui ma musique avec d'autres
oreilles qu'au temps de Mendelssohn (à ce que j'ai pu voir, et à ce que
m'assure Ferdinand David) il y a encore quelques petits fanatiques, élèves
du Conservatoire, qui, me regardant, sans savoir pourquoi, comme un
destructeur, un Attila de l'art musical, m'honorent d'une haine forcenée,
m'écrivent des injures et me font des grimaces dans les corridors de
Gewandhaus quand j'ai le dos tourné. Puis certains maîtres de chapelle, dont
je trouble la quiétude, commettent par ci par là à mon égard, d'assez plates
perfidies. Mais cet inévitable antagonisme, joint même à l'opposition toute
naturelle d'une petite partie de la presse allemande[126], n'est rien en

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comparaison des fureurs qui se donneraient carrière à Paris contre moi si je
m'y exposais au théâtre.
Depuis trois ans, je suis tourmenté par l'idée d'un vaste opéra dont je
voudrais écrire les paroles et la musique, ainsi que je viens de le faire pour
ma trilogie sacrée: l'Enfance du Christ. Je résiste à la tentation de réaliser ce
projet et j'y résisterai, je l'espère, jusqu'à la fin[127]. Le sujet me paraît
grandiose, magnifique et profondément émouvant, ce qui prouve jusqu'à
l'évidence que les Parisiens le trouveraient fade et ennuyeux. Me trompai-je
même en attribuant à notre public un goût si différent du mien (pour parler
comme le grand Corneille), je n'aurais pas une femme intelligente et
dévouée capable d'interpréter le rôle principal, un rôle qui exige de la
beauté, une grande voix, un talent dramatique réel, une musicienne parfaite,
une âme et un cœur de feu. J'aurais bien moins encore entre les mains le
reste des ressources de toute espèce dont je devrais pouvoir disposer à mon
gré, sans contrôle ni observations de qui que ce fût. L'idée seule d'éprouver
pour l'exécution et la mise en scène d'une œuvre pareille les obstacles
stupides que j'ai dû subir et que je vois journellement opposer aux autres
compositeurs qui écrivent pour notre grand opéra, me fait bouillir le sang.
Le choc de ma volonté contre celle des malveillants et des imbéciles en
pareil cas, serait aujourd'hui excessivement dangereux, je me sens
parfaitement capable de tout à leur égard, et je tuerais ces gens-là comme
des chiens. Quant à grossir le nombre des œuvres agréables et utiles qu'on
nomme opéras-comiques et qui se produisent journellement à Paris, par
fournées, comme on y produit des petits pâtés, je n'en éprouve pas la
moindre envie. Je ne ressemble point, sous ce rapport, à ce caporal qui avait
l'ambition d'être domestique. J'aime mieux rester simple soldat[128].
L'influence de Meyerbeer, je dois le dire aussi, et la pression qu'il exerce
par son immense fortune, au moins autant que par les réalités de son talent
éclectique, sur les directeurs, sur les artistes, sur les critiques, et par suite
sur le public de Paris, y rendent à peu près impossible tout succès sérieux à
l'Opéra. Cette influence délétère se fera sentir encore peut-être dix ans après
sa mort. Henri Heine prétend qu'il a payé d'avance...[129] Quant aux concerts
musicaux que je pourrais donner à Paris, j'ai déjà dit dans quelles conditions
je me trouvais placé et quelle était devenue l'indifférence du public pour
tout ce qui n'est pas le théâtre. La coterie du Conservatoire a d'ailleurs

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trouvé le moyen de me faire interdire l'accès de sa salle, et M. le ministre de
l'intérieur est un jour venu, à une distribution de prix, déclarer à tout
l'auditoire que cette salle (la seule convenable qui existe à Paris) était la
propriété exclusive de la Société du Conservatoire et qu'elle ne serait plus
désormais prêtée à personne pour y donner des concerts. Or, personne,
c'était moi; car, à deux ou trois exceptions près, aucun autre que moi n'y
avait donné de grandes exécutions musicales depuis vingt ans.
Cette société célèbre, dont presque tous les membres exécutants sont de
mes amis ou partisans, est dirigée par un chef et par un petit nombre de
faiseurs qui me sont hostiles. Ils se garderaient donc bien d'admettre dans
leurs concerts la moindre de mes compositions. Une seule fois, il y a six ou
sept ans, ils s'avisèrent de me demander deux fragments de Faust. Le
comité qui avait été alors tant soit peu influencé par l'opinion de mes
partisans de l'orchestre, essaya en revanche de m'écraser en me plaçant,
dans le programme, entre le finale de la Vestale, de Spontini, et la
Symphonie en ut mineur, de Beethoven. Le bonheur voulut que l'écrasement
n'eût pas lieu et que ces messieurs fussent déçus dans leur attente. Malgré
les terribles voisins qu'on lui avait donnés, la scène des Sylphes de Faust
excita un véritable enthousiasme et fut bissée. Mais M. Girard, qui en avait
fort maladroitement et fort platement dirigé l'exécution, feignit de ne pas
pouvoir trouver dans la partition l'endroit où il fallait recommencer, et,
malgré les cris de bis de toute la salle, il ne recommença pas. Le succès n'en
fut pas moins évident. Aussi, depuis cette époque, la coterie s'est-elle
abstenue de mes ouvrages comme de la peste.
Des millionnaires, qui abondent à Paris, pas un seul n'aurait l'idée de rien
faire pour la grande musique. Nous ne possédons pas une bonne salle de
concerts publique; il ne viendrait en tête à aucun de nos Crésus d'en
construire une. L'exemple de Paganini a été perdu, et ce que ce noble artiste
fit pour moi restera un trait unique dans l'histoire.
Il faut donc compter seulement sur soi-même quand on est compositeur à
Paris, produisant des œuvres sérieuses en dehors du théâtre. Il faut se
résigner à des exécutions incomplètes, incertaines, et par suite plus ou
moins infidèles, faute de répétitions qu'on ne peut payer[130], à des salles
incommodes où les exécutants ni l'auditoire ne peuvent être bien installés, à

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des entraves de toute espèce suscitées, sans mauvais vouloir, par les théâtres
lyriques dont on est obligé d'employer le personnel musical et qui ont
nécessairement à veiller aux intérêts de leur répertoire; il faut subir des
spoliations insolentes de la part de MM. les percepteurs du droit des
hospices, qui ne tiennent aucun compte des frais d'un concert, et viennent
aggraver les pertes de celui qui le donne, en prélevant le huitième de la
recette brute; des appréciations hâtives et nécessairement fausses d'œuvres
vastes et complexes entendues dans de pareilles conditions, et rarement plus
d'une ou deux fois; et, en dernière analyse, il faut avoir à dépenser beaucoup
de temps et beaucoup d'argent. Sans compter la force d'âme et de volonté
qu'on a l'humiliation d'user contre de pareils obstacles. L'artiste le plus
puissamment doué de ces qualités, est alors comme un obus chargé qui va
droit son chemin, renverse tout ce qu'il rencontre, laisse une trace, il est
vrai, mais ne doit pas moins, au terme de sa course, se briser en éclatant. Je
ferais pourtant en général, tous les sacrifices possibles. Mais il est des
circonstances où cessant d'être généreux, ces sacrifices deviennent
éminemment coupables.
Il y a deux ans, au moment où l'état de la santé de ma femme, qui laissait
encore alors quelque espoir d'amélioration, m'occasionnait le plus de
dépenses, une nuit, j'entendis en songe une symphonie que je rêvais
composer. En m'éveillant le lendemain je me rappelai presque tout le
premier morceau qui (c'est la seule chose dont je me souvienne) était à deux
temps (allegro), en la mineur. Je m'approchais de ma table pour commencer
à l'écrire, quand je fis soudain cette réflexion: si j'écris ce morceau, je me
laisserai entraîner à composer le reste. L'expansion à laquelle ma pensée
tend toujours à se livrer maintenant, peut donner à cette symphonie
d'énormes proportions. J'emploierai peut-être trois ou quatre mois
exclusivement à ce travail. (J'en ai bien mis sept pour écrire Roméo et
Juliette.) Je ne ferai plus ou presque plus de feuilletons. Mon revenu
diminuera d'autant. Puis, quand la symphonie sera terminée, j'aurai la
faiblesse de céder aux sollicitations de mon copiste; je la laisserai copier, je
contracterai ainsi tout de suite une dette de mille ou douze cents francs. Une
fois les parties copiées, je serai harcelé par la tentation de faire entendre
l'ouvrage, je donnerai un concert, dont la recette couvrira à peine la moitié
des frais; c'est inévitable aujourd'hui. Je perdrai ce que je n'ai pas; je

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manquerai du nécessaire pour la pauvre malade, et je n'aurai plus ni de quoi
faire face à mes dépenses personnelles ni de quoi payer la pension de mon
fils sur le vaisseau où il doit monter prochainement. Ces idées me donnèrent
le frisson et je jetai ma plume en disant: Bah! demain j'aurai oublié la
symphonie! La nuit suivante, l'obstinée symphonie vint se présenter encore
et retentir dans mon cerveau; j'entendais clairement l'allégro en la mineur,
bien plus, il me semblait le voir écrit. Je me réveillai plein d'une agitation
fiévreuse, je me chantai le thème, dont le caractère et la forme me plaisaient
extrêmement; j'allais me lever... mais les réflexions de la veille me retinrent
encore, je me raidis contre la tentation, je me cramponnai à l'espoir
d'oublier. Enfin, je me rendormis, et le lendemain, au réveil, tout souvenir
en effet, avait disparu pour jamais.
Lâche! va dire quelque jeune fanatique à qui je pardonne d'avance son
injure, il fallait oser! il fallait écrire! il fallait te ruiner! On n'a pas le droit de
chasser ainsi la pensée, de faire rentrer dans le néant une œuvre d'art qui en
veut sortir et qui implore la vie! Ah! jeune homme qui me traites de lâche,
tu n'as pas subi le spectacle que j'avais alors sous les yeux, sans quoi tu
serais moins sévère. Je n'ai pas reculé aux jours où l'on pouvait encore
douter des conséquences de mes coups d'audace. Il y avait dans ce temps à
Paris un petit public d'élite, il y avait les princes de la maison d'Orléans et la
Reine elle-même qui s'y intéressaient. Ma femme d'ailleurs était toute
vivante et la première à m'encourager: «Tu dois produire cette œuvre, me
disait-elle, et la faire grandement et dignement exécuter. Ne crains rien,
nous subirons les privations que ces dépenses nous imposeront. Il le faut! va
toujours!» Et j'allais. Mais plus tard, quand elle était là, à demi morte, ne
pouvant plus que gémir, quand il lui fallait trois femmes pour la soigner,
quand le médecin devait lui faire presque chaque jour une visite, quand
j'étais sûr, mais sûr comme il l'est que les Parisiens sont des barbares, de
trouver au bout de toute entreprise musicale le désastreux résultat que je
viens de signaler, je n'étais pas lâche de m'abstenir, jeune homme, non, j'ai
la conscience d'avoir été seulement humain; et, tout en me croyant aussi
dévoué à l'art que toi, et que bien d'autres, je crois l'honorer en ne le traitant
pas de monstre avide de victimes humaines et en prouvant qu'il m'a laissé
assez de raison pour distinguer le courage de la férocité. Si j'ai cédé peu à
peu à l'entraînement musical, en écrivant dernièrement ma trilogie sacrée

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(l'Enfance du Christ), c'est que ma position n'est plus la même, d'aussi
impérieux devoirs ne me sont plus imposés. D'ailleurs j'ai la certitude de
faire aisément et souvent exécuter cet ouvrage en Allemagne où je suis
invité à revenir par plusieurs villes importantes. J'y vais maintenant
fréquemment, j'y ai fait quatre voyages pendant les derniers dix-huit
mois[131]. On m'y accueille de mieux en mieux; les artistes m'y témoignent
une sympathie de jour en jour plus vive; ceux de Leipzig, de Dresde, de
Hanovre, de Brunswick, de Weimar, de Carlsruhe, de Francfort, m'ont
comblé de marques d'amitié pour lesquelles je manque d'expressions de
reconnaissance. Je n'ai qu'à me louer du public aussi, des intendants des
théâtres royaux et des chapelles ducales, et de la plupart des princes
souverains. Ce charmant jeune roi de Hanovre et son Antigone[132] la reine,
s'intéressent à ma musique au point de venir à huit heures du matin à mes
répétitions et d'y rester jusqu'à midi quelquefois, pour mieux pénétrer, me
disait le roi dernièrement, le sens intime des œuvres et se familiariser avec
la nouveauté des procédés! Avec quelle joie, quels mouvements
d'enthousiasme, il m'entretenait de mon ouverture du Roi Lear:
«C'est magnifique, monsieur Berlioz, c'est magnifique! votre orchestre
parle, vous n'avez pas besoin de paroles. J'ai suivi toutes les scènes: l'entrée
du roi dans son conseil, et l'orage sur la bruyère, et l'affreuse scène de la
prison, et les plaintes de Cordelia[133]! Oh! cette Cordelia! comme vous
l'avez peinte! comme elle est timide et tendre! c'est déchirant, et si beau!»
La reine, à ma dernière visite à Hanovre, me fit prier de mettre dans mon
programme, deux morceaux de Roméo et Juliette, dont l'un surtout, lui est
particulièrement cher, la scène d'amour (l'adagio). Le roi m'a ensuite
formellement demandé de revenir l'hiver prochain pour organiser au théâtre
l'exécution de l'œuvre entière de Roméo et Juliette, dont je n'ai donné
encore à Hanovre que des fragments. «Si vous ne trouvez pas suffisantes les
ressources dont nous disposons, a-t-il ajouté, je ferai venir des artistes de
Brunswick, de Hambourg, de Dresde même, s'il le faut, vous serez
content.» De son côté le nouveau grand-duc de Weimar m'a dit en me
quittant, à la dernière visite que je lui ai faite: «Donnez-moi votre main,
monsieur Berlioz, que je la serre avec une sincère et vive admiration; et
n'oubliez pas que le théâtre de Weimar vous est toujours ouvert.» M. de
Lüttichau, l'intendant du roi de Saxe, m'a proposé la place de maître de

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chapelle de Dresde, qui ne tardera pas à être vacante. «Si vous vouliez (ce
sont ses paroles), que de belles choses nous ferions ici! avec nos artistes que
vous trouvez si excellents, et qui vous aiment tant, vous qui dirigez comme
si peu de gens dirigent, vous feriez de Dresde le centre musical de
l'Allemagne!» Je ne sais si je me déciderai à me fixer ainsi en Saxe quand le
moment sera venu... C'est à bien examiner. Liszt est d'avis que je dois
accepter. Mes amis de Paris sont d'un avis contraire. Mon parti n'est pas
pris, et la place d'ailleurs est encore occupée. Il est question de mettre en
scène, à Dresde, mon opéra de Cellini, que cet admirable Liszt a déjà
ressuscité à Weimar.
Certainement alors j'irais en diriger les premières représentations. Au
reste, je n'ai pas à m'occuper ici de l'avenir et me suis peut-être trop
appesanti sur le passé, bien que j'aie laissé dans l'ombre beaucoup de
curieux épisodes et de tristes détails. Je finis... en remerciant avec effusion
la sainte Allemagne où le culte de l'art s'est conservé pur; et toi, généreuse
Angleterre; et toi, Russie qui m'as sauvé; et vous, mes bons amis de France:
et vous, cœurs et esprits élevés de toutes les nations que j'ai connus. Ce fut
pour moi un bonheur de vous connaître: je garde et je garderai fidèlement
de nos relations le plus cher souvenir. Quant à vous, maniaques, dogues et
taureaux stupides, quant à vous mes Guildenstern, mes Rosencranz[134], mes
Jago, mes petits Osrick[135], serpents et insectes de toute espèce, farewell
my... friends[136]; je vous méprise, et j'espère bien ne pas mourir sans vous
avoir oubliés.
Paris, 18 octobre 1854.

POST-SCRIPTUM

Lettre adressée avec le manuscrit de mes mémoires à M.*** qui me demandait des
notes pour écrire ma biographie[137].

Monsieur,

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Vous désirez connaître les causes de l'opposition que j'ai rencontrée à Paris
comme compositeur pendant vingt-cinq ans. Ces causes furent nombreuses;
fort heureusement elles ont en partie disparu[138]. La bienveillance de toute
la presse (en exceptant la Revue des Deux-Mondes, dont la critique
musicale est confiée à un monomane, et dont le directeur m'honore de sa
haine) à l'occasion de mon dernier ouvrage l'Enfance du Christ, semble le
prouver. Plusieurs personnes ont cru voir dans cette partition un
changement complet de mon style et de ma manière. Rien n'est moins fondé
que cette opinion. Le sujet a amené naturellement une musique naïve et
douce, et par cela même plus en rapport avec leur goût et leur intelligence,
qui, avec le temps, avaient dû en outre se développer. J'eusse écrit l'Enfance
du Christ de la même façon il y a vingt ans.
La principale raison de la longue guerre qu'on m'a faite est dans
l'antagonisme existant entre mon sentiment musical et celui du gros public
parisien. Une foule de gens ont dû me regarder comme un fou, puisque je
les regarde comme des enfants ou des niais. Toute musique qui s'écarte du
petit sentier où trottinent les faiseurs d'opéras-comiques fut nécessairement,
pendant un quart de siècle, de la musique de fou pour ces gens-là. Le chef-
d'œuvre de Beethoven (la neuvième symphonie) et ses colossales sonates de
piano, sont encore pour eux de la musique de fou.
Ensuite j'ai eu contre moi les professeurs du Conservatoire ameutés par
Cherubini et par Fétis, dont mon hétérodoxie en matière de théories
harmoniques et rhythmiques avait violemment froissé l'amour-propre et
révolté la foi. Je suis un incrédule en musique, ou, pour mieux dire, je suis
de la religion de Beethoven, de Weber, de Gluck, de Spontini, qui croient,
professent et prouvent par leurs œuvres que tout est bon ou que tout est
mauvais; l'effet produit par certaines combinaisons devant seul les faire
condamner ou absoudre.
Maintenant les professeurs même les plus obstinés à soutenir l'autorité des
vieilles règles s'en affranchissent plus ou moins dans leurs œuvres.
Il faut compter encore parmi mes adversaires les partisans de l'école
sensualiste italienne, dont j'ai souvent attaqué les doctrines et blasphémé les
dieux.

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Aujourd'hui je suis plus prudent. J'abhorre toujours, comme je les
abhorrais autrefois, ces opéras proclamés par la foule des chefs-d'œuvre de
musique dramatique, mais qui sont pour moi d'infâmes caricatures du
sentiment et de la passion; seulement j'ai la force de n'en plus parler.
Toutefois ma position de critique continue à me faire de nombreux
ennemis. Et les plus ardents dans leur haine sont moins encore ceux dont
j'ai blâmé les œuvres, que ceux dont je n'ai pas parlé ou que j'ai mal loués.
D'autres ne me pardonneront jamais certaines plaisanteries. J'eus
l'imprudence, il y a dix-huit ou vingt ans, de faire la suivante à propos d'un
très-plat petit ouvrage de Rossini. Ce sont trois cantiques intitulés: la Foi,
l'Espérance et la Charité. Après les avoir entendus, j'écrivis je ne sais où,
en parlant de l'auteur: Son Espérance a déçu la nôtre, sa Foi ne
transportera pas des montagnes, et quant à la Charité qu'il nous a faite elle
ne le ruinera pas.
Vous jugez de la fureur des rossinistes; bien que j'eusse écrit ailleurs une
longue analyse admirative de Guillaume Tell, et répété à satiété que le
Barbier est un des chefs-d'œuvre du siècle.
M. Panseron m'ayant envoyé un prospectus ridicule où il annonçait, en
français de portière, l'ouverture d'un cabinet de consultations musicales, où
les amateurs auteurs de romances pouvaient aller faire corriger leurs
productions pour la somme de cent francs, je publiai la chose dans le
Journal des Débats; j'insérai même en entier le prospectus de M. Panseron,
mais sous ce titre:
cabinet de consultations pour les mélodies secrètes.

Quelques années auparavant M. Caraffa, avait fait représenter un opéra
intitulé la Grande-Duchesse. Cet ouvrage n'eut que deux représentations.
Après la deuxième, ayant à en rendre compte, je me bornai à citer les
paroles célèbres de Bossuet dans son oraison funèbre d'Henriette
d'Angleterre: Madame se meurt, Madame est morte! M. Caraffa ne m'a pas
pardonné. Il faut avouer que je lâchais aussi parfois dans la conversation
des paroles qu'on pouvait prendre pour de véritables coups de poignard. Un
soir, j'étais chez mon ami d'Ortigue avec quelques personnes, parmi
lesquelles se trouvaient M. de Lamennais et un sous-chef du ministère de

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l'intérieur. La conversation s'établit sur le mécontentement que chacun
éprouve de la condition dans laquelle il est placé. M. P..., le sous-chef, ne se
trouvait pas mécontent de la sienne: «J'aime mieux, dit-il, être ce que je suis
que toute autre chose.—Ma foi, répliquai-je étourdiment, je ne suis pas
comme vous, et j'aimerais mieux être toute autre chose que ce que vous
êtes.»
Mon interlocuteur eut la force de ne rien répondre, mais je suis bien sûr
que nos éclats de rire et ceux de M. de Lamennais surtout lui sont restés sur
le cœur.
J'ai, depuis quelques années, de nouveaux ennemis dus à la supériorité
qu'on veut bien m'accorder dans l'art de diriger les orchestres. Les
musiciens, par le talent exceptionnel qu'ils déploient sous ma direction, par
leurs démonstrations chaleureuses et par les paroles qu'ils laissent échapper,
m'ont rendu hostiles en Allemagne presque tous les chefs d'orchestre. Il en
fut longtemps ainsi à Paris. Vous verrez dans mes Mémoires les étranges
effets du mécontentement d'Habeneck et de M. Girard. Il en est de même à
Londres, où M. Costa me fait une guerre sourde partout où il a le pied.
J'ai dû combattre une belle phalange, vous en conviendrez. N'oublions pas
les chanteurs et les virtuoses, que je rappelle a l'ordre d'une assez rude
façon, quand ils se permettent d'irrévérencieuses libertés en interprétant les
chefs-d'œuvre; ni les envieux, toujours prêts à se courroucer si quelque
chose se manifeste avec un certain éclat.
Mais cette vie de combat, l'opposition se trouvant réduite, comme elle l'est
aujourd'hui, à des proportions raisonnables, offre un certain charme. J'aime
à faire de temps en temps craquer une barrière, en la brisant au lieu de la
franchir. C'est l'effet naturel de ma passion pour la musique, passion
toujours incandescente et qui n'est jamais satisfaite qu'un instant. L'amour
de l'argent ne s'est en aucune circonstance allié à cet amour de l'art; j'ai
toujours, au contraire, été prêt à faire toute espèce de sacrifices pour courir
à la recherche du beau ou me garantir du contact des mesquines platitudes
couronnées par la popularité. On m'offrirait cent mille francs pour certaines
œuvres dont le succès est immense, que je refuserais avec colère. Je suis
ainsi fait. Il vous sera aisé de tirer les conséquences d'une semblable

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organisation placée dans un milieu tel qu'était, il y a vingt ans, le monde
musical de Paris.
S'il fallait maintenant ici esquisser la contre-partie du tableau, je le
pourrais, en prenant mon parti de manquer carrément de modestie. Les
sympathies que j'ai rencontrées en France, en Angleterre, en Allemagne et
en Russie m'ont consolé de bien des peines. Je pourrais même citer des
manifestations d'enthousiasme fort singulières. Ai-je besoin d'attirer votre
attention sur l'épisode du royal présent de Paganini et sur la lettre si
cordialement artiste qu'il y joignit?...
Je me bornerai à vous faire connaître un joli mot de Lipinski, le concert-
meister du théâtre de Dresde. Je me trouvais, il y a trois ans, dans cette
capitale de la Saxe. Après un splendide concert où l'on venait d'exécuter ma
légende de la Damnation de Faust, Lipinski me présenta un musicien
désireux, disait-il, de me complimenter, mais qui ne savait pas un mot de
français. Or, comme je ne sais pas l'allemand, lui, Lipinski, s'offrait pour
servir d'interprète, quand l'artiste l'interrompant, s'avance vivement, me
prend la main, balbutie quelques mots et éclate en sanglots qu'il ne pouvait
plus contenir. Alors Lipinski, se tournant vers moi et me montrant les
larmes de son ami: «Vous comprenez!» me dit-il...
Et cet autre encore, un mot antique. À Brunswick, dernièrement, on allait,
dans un concert au théâtre, exécuter plusieurs parties de ma symphonie avec
chœurs de Roméo et Juliette. Le matin du jour de ce concert, un inconnu[139]
assis à côté de moi à la table d'hôte m'apprit qu'il avait fait un long voyage
pour venir entendre à Brunswick cette partition.
«—Vous devriez écrire un opéra sur ce sujet, me dit-il, à la manière dont
vous l'avez traité en symphonie et dont vous comprenez Shakespeare, vous
feriez quelque chose d'inouï, de merveilleux.
—Hélas, monsieur, lui répondis-je, où sont les deux artistes capables de
chanter et de jouer les deux rôles principaux? ils n'existent pas; et,
existassent-ils, grâce aux mœurs musicales et aux usages qui règnent à cette
heure dans tous les théâtres lyriques, si je mettais à l'étude un pareil opéra je
serais sûr de mourir avant la première représentation.»

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Le soir, mon amateur va au concert, et, dans un entr'acte, causant avec un
de ses voisins, lui répète ma réponse du matin à propos d'un opéra de
Roméo et Juliette. Le voisin garde un instant le silence, puis frappant
violemment le rebord de sa loge, s'écrie: «Eh bien, qu'il meure! mais qu'il le
fasse!»
Recevez, monsieur, l'assurance de ma vive gratitude pour la bienveillance
que vous me témoignez et pour votre désir de me venger (selon votre
expression) de tant de gens et de tant de choses injustes. Je crois qu'en fait
de vengeance, il faut laisser faire le temps. C'est le grand vengeur; les gens
et les choses dont j'eus et j'ai encore à me plaindre, ne sont pas d'ailleurs
dignes de votre colère.
Je m'aperçois que je n'ai rien dit de technique sur ma manière d'écrire, et
peut-être désirez-vous quelques détails à ce sujet.
En général mon style est très-hardi, mais il n'a pas la moindre tendance à
détruire quoi que ce soit des éléments constitutifs de l'art. Au contraire, je
cherche à accroître le nombre de ces éléments. Je n'ai jamais songé, ainsi
qu'on l'a si follement prétendu en France, à faire de la musique sans
mélodie. Cette école existe maintenant en Allemagne et je l'ai en horreur. Il
est aisé de se convaincre que, sans même me borner à prendre une mélodie
très-courte pour thème d'un morceau, comme l'ont fait souvent les plus
grands maîtres, j'ai toujours soin de mettre un vrai luxe mélodique dans mes
compositions. On peut parfaitement contester la valeur de ces mélodies,
leur distinction, leur nouveauté, leur charme, ce n'est pas à moi qu'il
appartient de les apprécier; mais nier leur existence, c'est, je le soutiens,
mauvaise foi ou ineptie. Seulement ces mélodies étant souvent de très-
grande dimension, les esprits enfantins, à courte vue, n'en distinguent pas la
forme clairement; ou mariées à d'autres mélodies secondaires qui, pour ces
mêmes esprits enfantins, en voilent les contours; ou enfin ces mélodies sont
si dissemblables des petites drôleries appelées mélodies par le bas peuple
musical, qu'il ne peut se résoudre à donner le même nom aux unes et aux
autres.
Les qualités dominantes de ma musique sont l'expression passionnée,
l'ardeur intérieure, l'entraînement rhythmique et l'imprévu. Quand je dis
expression passionnée, cela signifie expression acharnée à reproduire le

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sens intime de son sujet, alors même que le sujet est le contraire de sa
passion et qu'il s'agit d'exprimer des sentiments doux, tendres, ou le calme
le plus profond. C'est ce genre d'expression qu'on a cru trouver dans
l'Enfance du Christ, et surtout dans la scène du Ciel de la Damnation de
Faust et dans le Sanctus du Requiem.
À propos de ce dernier ouvrage, il est bon de vous signaler un ordre
d'idées dans lequel je suis à peu près le seul des compositeurs modernes qui
soit entré, et dont les anciens n'ont pas même entrevu la portée. Je veux
parler de ces compositions énormes désignées par certains critiques sous le
nom de musique architecturale, ou monumentale, et qui a fait le poëte
allemand Henri Heine m'appeler un rossignol colossal, une alouette de
grandeur d'aigle, comme il en a existé, dit-on, dans le monde primitif. «Oui,
continue le poëte, la musique de Berlioz, en général, a pour moi quelque
chose de primitif, sinon d'antédiluvien, elle me fait songer à de
gigantesques espèces de bêtes éteintes, à des mammouths, à de fabuleux
empires aux péchés fabuleux, à bien des impossibilités entassées; ces
accents magiques nous rappellent Babylone, les jardins suspendus de
Sémiramis, les merveilles de Ninive, les audacieux édifices de Mizraim, tels
que nous en voyons sur les tableaux de l'Anglais Martin.»
Dans le même paragraphe de son livre (Lutèce), H. Heine, continuant à me
comparer à l'excentrique Anglais, affirme que j'ai peu de mélodie et que je
n'ai point de naïveté du tout. Trois semaines après la publication de Lutèce
eut lieu la première exécution de l'Enfance du Christ; et le lendemain je
reçus une lettre de Heine où il se confondait en expressions de regrets de
m'avoir ainsi mal jugé. «Il me revient de toutes parts, m'écrivait-il de son lit
de douleurs, que vous venez de cueillir une gerbe des fleurs mélodiques les
plus suaves, et que dans son ensemble votre oratorio est un chef-d'œuvre de
naïveté. Je ne me pardonnerai jamais d'avoir été ainsi injuste envers un
ami.» J'allai le voir, et comme il recommençait ses récriminations contre
lui-même: «Mais aussi, lui dis-je, pourquoi vous être laissé aller, comme un
critique vulgaire, à exprimer une opinion absolue sur un artiste dont l'œuvre
entière est si loin de vous être connue? Vous pensez toujours au Sabbat, à la
Marche au supplice de ma Symphonie fantastique, au Dies iræ et au
Lacrymosa de mon Requiem. Je crois pourtant avoir fait et pouvoir faire des
choses d'un tout autre caractère.»........

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Ces propositions musicales que j'ai essayé de résoudre et qui ont causé
l'erreur de Heine, sont exceptionnelles par l'emploi de moyens
extraordinaires. Dans mon Requiem, par exemple, il y a quatre orchestres
d'instruments de cuivre séparés les uns des autres, et dialoguant à distance
autour du grand orchestre et de la masse des voix. Dans le Te Deum c'est
l'orgue qui, d'un bout de l'église, converse avec l'orchestre de deux chœurs
placés à l'autre bout, et avec un troisième chœur très-nombreux de voix à
l'unisson, représentant dans l'ensemble le peuple qui prend part de temps en
temps à ce vaste concert religieux. Mais c'est surtout la forme des
morceaux, la largeur du style et la formidable lenteur de certaines
progressions dont on ne devine pas le but final, qui donnent à ces œuvres
leur physionomie étrangement gigantesque, leur aspect colossal. C'est aussi
l'énormité de cette forme qui fait, ou qu'on n'y comprend absolument rien,
ou qu'on est écrasé par une émotion terrible. Combien de fois, aux
exécutions de mon Requiem, à côté d'un auditeur tremblant, bouleversé
jusqu'au fond de l'âme, s'en trouvait-il un autre ouvrant de grandes oreilles
sans rien saisir. Celui-là était dans la position des curieux qui montent dans
la statue de saint Charles Boromée à Como, et qu'on surprend fort en leur
disant que le salon où ils viennent de s'asseoir est l'intérieur de la tête du
saint.
Ceux de mes ouvrages qualifiés par les critiques de musique
architecturale, sont: ma Symphonie funèbre et triomphale pour deux
orchestres et chœur; le Te Deum, dont le finale (Judex crederis) est sans
aucun doute ce que j'ai produit de plus grandiose; ma cantate à deux chœurs
l'Impériale, exécutée aux concerts du Palais de l'Industrie en 1855, et
surtout mon Requiem. Quant à celles de mes compositions conçues dans des
proportions ordinaires, et pour lesquelles je n'ai eu recours à aucun moyen
exceptionnel, ce sont précisément leur ardeur interne, leur expression et leur
originalité rhythmique qui leur ont fait le plus de tort, à cause des qualités
d'exécution qu'elles exigent. Pour les bien rendre, les exécutants, et leur
directeur surtout, doivent sentir comme moi. Il faut une précision extrême
unie à une verve irrésistible, une fougue réglée, une sensibilité rêveuse, une
mélancolie pour ainsi dire maladive, sans lesquelles les principaux traits de
mes figures sont altérés ou complètement effacés. Il m'est en conséquence
excessivement douloureux d'entendre la plupart de mes compositions

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exécutées sous une direction autre que la mienne. Je faillis avoir un coup de
sang en écoutant, à Prague, mon ouverture du Roi Lear dirigée par un
maître de chapelle dont le talent est pourtant incontestable. C'était à peu
près juste... mais ici l'à peu près est tout à fait faux. Vous verrez au chapitre
sur Benvenuto Cellini, ce que les erreurs, même involontaires, d'Habeneck,
pendant le long assassinat de cet opéra aux répétitions, m'ont fait souffrir.
Si vous me demandez maintenant quel est celui de mes morceaux que je
préfère, je vous répondrai: Mon avis est celui de la plupart des artistes, je
préfère l'adagio (la scène d'amour) de Roméo et Juliette. Un jour, à
Hanovre, à la fin de ce morceau, je me sens tirer en arrière sans savoir par
qui, je me retourne, c'étaient les musiciens voisins de mon pupitre qui
baisaient les pans de mon habit. Mais je me garderais de faire entendre cet
adagio dans certaines salles et à certains publics. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.............................................................
.................................
Je pourrais vous rappeler encore, à propos des préventions françaises
contre moi, l'histoire du chœur des bergers, de l'Enfance du Christ, exécuté
dans deux concerts sous le nom de Pierre Ducré, maître de chapelle
imaginaire du dix-huitième siècle. Que d'éloges pour cette simple mélodie!
Combien de gens ont dit: «Ce n'est pas Berlioz qui ferait une pareille
chose!»
On chanta un soir dans un salon une romance sur le titre de laquelle était
inscrit le nom de Schubert, devant un amateur pénétré d'une horreur
religieuse pour ma musique. «À la bonne heure! s'écria-t-il, voilà de la
mélodie, voilà du sentiment, de la clarté et du bon sens! Ce n'est pas Berlioz
qui eût trouvé cela!» C'était la romance de Cellini, au second acte de l'opéra
de ce nom.
Un dilettante se plaignit, dans une assemblée, d'avoir été mystifié d'une
façon inconvenante dans la circonstance que voici:
«J'entre un matin, dit-il, à une répétition du concert de Sainte-Cécile,
dirigée par M. Seghers. J'entends un morceau d'orchestre brillant, d'une
verve extrême, mais essentiellement différent, par le style et

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l'instrumentation, des symphonies à moi connues. Je m'avance vers M.
Seghers:
—Quel est donc, lui demandai-je, cette entraînante ouverture que vous
venez d'exécuter?
—C'est l'ouverture du Carnaval romain, de Berlioz.
—Vous conviendrez...
—Oh! oui, dit un de mes amis, lui coupant la parole, nous devons
convenir qu'il est indécent de surprendre ainsi la religion des honnêtes
gens.»
On m'accorde sans contestation, en France comme ailleurs, la maestria
dans l'art de l'instrumentation, surtout depuis que j'ai publié sur cette
matière un traité didactique. Mais on me reproche d'abuser des instruments
de Sax (sans doute parce que j'ai souvent loué le talent de cet habile
facteur). Or, je ne les ai employés jusqu'ici que dans une scène de la Prise
de Troie, opéra dont personne encore ne connaît une page. On me reproche
aussi l'excès du bruit, l'amour de la grosse caisse, que j'ai fait entendre
seulement dans un petit nombre de morceaux où son emploi est motivé, et,
seul parmi les critiques, je m'obstine à protester, depuis vingt ans, contre
l'abus révoltant du bruit, contre l'usage insensé de la grosse caisse, des
trombones, etc., dans les petits théâtres, dans les petits orchestres, dans les
petits opéras, dans les chansonnettes, où l'on se sert maintenant même du
tambour.
Rossini, dans le Siège de Corinthe, fut le véritable introducteur en France
de l'instrumentation fracassante, et les critiques français s'abstiennent, à ce
sujet, de parler de lui, de reprocher l'odieuse exagération de son système à
Auber, à Halévy, à Adam, à vingt autres, pour me la reprocher à moi, bien
plus, pour la reprocher à Weber! (Voyez la Vie de Weber dans la Biographie
universelle de Michaut) à Weber qui n'employa qu'une fois la grosse caisse
dans son orchestre, et usa de tous les instruments avec une réserve et un
talent incomparables!
En ce qui me concerne, je crois cette erreur comique causée par les
festivals où l'on m'a vu souvent diriger des orchestres immenses. Aussi le
prince de Metternich me dit-il, un jour à Vienne:

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«—C'est vous, monsieur, qui composez de la musique pour cinq cents
musiciens?»
Ce à quoi je répondis:
«—Pas toujours, monseigneur, j'en fais quelquefois pour quatre cent
cinquante.»
Mais qu'importe?... mes partitions sont aujourd'hui publiées; il est facile
de vérifier l'exactitude de mes assertions. Et quand on ne la vérifierait pas,
qu'importe encore!...

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.
hector berlioz.

Paris, 25 mai 1858

POSTFACE

J'ai fini.—L'Institut.—Concerts du palais de l'Industrie.—Jullien.—Le diapason de
l'éternité.—Les Troyens.—Représentations de cet ouvrage à Paris.—Béatrice et
Bénédict.—Représentations de cet ouvrage à Bade et à Weimar.—Excursion à
Lœwenberg.—Les concerts du Conservatoire.—Festival de Strasbourg.—Mort de
ma seconde femme.—Dernières histoires de cimetières.—Au diable tout!

Il y a maintenant près de dix ans que j'ai terminé ces mémoires. Il m'est
arrivé pendant ce temps des choses presque aussi graves que celles dont j'ai
fait le récit. Je crois donc devoir en consigner ici quelques-unes en peu de
mots, pour ne plus revenir à ce long travail, sous aucun prétexte.
Ma carrière est finie, Othello's occupation's gone. Je ne compose plus de
musique, je ne dirige plus de concerts, je n'écris plus ni vers ni prose; j'ai
donné ma démission de critique; tous les travaux de musique que j'avais
entrepris sont terminés; je ne veux plus rien faire, et je ne fais rien que lire,

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méditer, lutter avec un mortel ennui, et souffrir d'une incurable névralgie
qui me torture nuit et jour.
À ma grande surprise, j'ai été nommé membre de l'Académie des beaux-
arts de l'Institut, et si, quand j'y prends la parole de temps en temps, les
observations que je fais sur nos usages académiques sont assez inutiles et
restent sans résultats, je n'ai pourtant avec mes confrères que des relations
amicales et de tout point charmantes.
J'aurais bien des choses à raconter au sujet des deux opéras de Gluck,
Orphée et Alceste, que j'ai été chargé de mettre en scène, l'un au Théâtre-
Lyrique et l'autre à l'Opéra; mais j'en ai déjà beaucoup parlé dans mon
volume À travers chants et ce que je pourrais ajouter..... je ne veux pas le
dire.
Le prince Napoléon m'a fait proposer d'organiser un vaste concert dans le
palais de l'Exposition des produits de l'industrie, pour le jour où l'Empereur
devait y faire la distribution solennelle des récompenses. J'ai accepté cette
rude tâche, mais en déclinant toute responsabilité pécuniaire. Un
entrepreneur intelligent et hardi, M. Ber, s'est présenté. Il m'a traité
généreusement, et cette fois ces concerts (car il y en a eu plusieurs après la
cérémonie officielle) m'ont rapporté près de huit mille francs. J'avais placé,
dans une galerie élevée derrière le trône, douze cents musiciens qu'on
entendit fort peu. Mais le jour de la cérémonie, l'effet musical était de si
mince importance, qu'au milieu du premier morceau (la cantate l'Impériale
que j'avais écrite pour la circonstance) on vint m'interrompre et me forcer
d'arrêter l'orchestre au moment le plus intéressant, parce que le prince avait
son discours à prononcer et que la musique durait trop longtemps..... Le
lendemain, le public payant était admis. On fit soixante-quinze mille francs
de recette. Nous avions fait descendre l'orchestre qui, bien disposé cette fois
dans la partie inférieure de la salle, produisit un excellent effet. Ce jour-là
on n'interrompit pas la cantate, et je pus allumer le bouquet de mon feu
d'artifice musical. J'avais fait venir de Bruxelles un mécanicien à moi
connu, qui m'installa un métronome électrique à cinq branches. Par le
simple mouvement d'un doigt de ma main gauche, tout en me servant du
bâton conducteur avec la droite, je pus ainsi marquer la mesure à cinq
points différents et fort distants les uns des autres, du vaste espace occupé

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par les exécutants. Cinq sous-chefs recevant mon mouvement par les fils
électriques, le communiquaient aussitôt aux groupes dont la direction leur
était confiée. L'ensemble fut merveilleux. Depuis lors, la plupart des
théâtres lyriques ont adopté l'emploi du métronome électrique pour
l'exécution des chœurs placés derrière la scène, et quand les maîtres de
chant ne peuvent ni voir la mesure ni entendre l'orchestre. L'Opéra seul s'y
était refusé; mais quand j'y dirigeai les répétitions d'Alceste, j'obtins
l'adoption de ce précieux instrument. Il y eut, à ces concerts du Palais de
l'Industrie, de beaux effets produits surtout par les morceaux dont les
harmonies étaient larges et les mouvements un peu lents. Les principaux,
autant qu'il m'en souvienne, furent ceux du chœur d'Armide: Jamais, dans
ces beaux lieux, du Tibi omnes de mon Te Deum, et de l'Apothéose de ma
Symphonie funèbre et triomphale.
Quatre ou cinq ans après cette espèce de congrès musical, Jullien, dont j'ai
déjà parlé à propos de sa direction de l'opéra anglais au théâtre de Drury-
Lane, vint à Paris pour y donner une série de grands concerts dans le cirque
des Champs-Élysées. Sa banqueroute l'empêchait de signer certains
engagements; je parvins heureusement à lui faire obtenir son concordat et
par suite la liberté de contracter. Le pauvre homme en me voyant renoncer
si aisément à ce qu'il me devait, fut pris, au tribunal du commerce, d'un
accès d'attendrissement et m'embrassa en versant des flots de larmes. Mais à
partir de ce moment, son état mental, dont personne ne voulait, à Londres ni
à Paris, reconnaître la gravité, ne fit qu'empirer. Depuis nombre d'années
pourtant, il prétendait avoir fait en acoustique une découverte extraordinaire
dont il faisait part à tout venant. Mettant un doigt dans chacune de ses
oreilles, il écoutait le bruit sourd que le sang produit alors dans la tête en
passant par les artères carotides, et croyait fermement y reconnaître un la
colossal donné par le globe terrestre en roulant dans l'espace. Puis sifflant
avec ses lèvres une note aiguë quelconque, un ré, ou un mi bémol, ou un fa,
il s'écriait plein d'enthousiasme: «C'est le la, le la véritable, le la des
sphères! voilà le diapason de l'éternité!»
Un jour il accourut chez moi: son air était étrange. Il avait vu Dieu, disait-
il, dans une nuée bleue, et Dieu lui avait ordonné de faire ma fortune. En
conséquence il venait d'abord m'acheter ma partition des Troyens
récemment achevée: il m'en offrait trente-cinq mille francs. Ensuite il

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voulait, malgré mon désistement, acquitter sa dette de Drury-Lane. «J'ai de
l'argent, j'ai de l'argent, ajouta-t-il en tirant de sa poche des poignées d'or et
de billets de banque, tenez, tenez, en voilà, payez-vous!» J'eus beaucoup de
peine à lui faire reprendre son or et ses billets en lui disant: «Une autre fois,
mon cher Jullien, nous nous occuperons de cette affaire et de la mission que
Dieu vous a confiée. Il faut être pour cela plus calme que vous n'êtes
aujourd'hui.» Le fait est qu'il avait déjà reçu des fonds considérables pour
ses concerts des Champs-Élysées, d'un entrepreneur à qui il avait inspiré
une grande confiance. La semaine suivante, après avoir fait, un scandale
public en jouant de la petite flûte dans son cabriolet sur le boulevard des
Italiens, et en invitant les passants à venir à ses concerts, Jullien mourut
d'un transport au cerveau. Combien y a-t-il en Europe à cette heure, de
musiciens que l'on prend au sérieux et qui sont aussi fous que lui!...
J'avais entièrement terminé à cette époque l'ouvrage dramatique dont je
parlais tout à l'heure et dont j'ai fait mention dans une note d'un des
précédents chapitres. Me trouvant à Weimar quatre ans auparavant chez la
princesse de Wittgenstein (amie dévouée de Liszt, femme de cœur et
d'esprit qui m'a soutenu bien souvent dans mes plus tristes heures), je fus
amené à parler de mon admiration pour Virgile et de l'idée que je me faisais
d'un grand opéra traité dans le système shakespearien, dont le deuxième et
le quatrième livre de l'Énéide seraient le sujet. J'ajoutai que je savais trop
quels chagrins une telle entreprise me causerait nécessairement pour que
j'en vinsse jamais à la tenter. «En effet, répliqua la princesse, de votre
passion pour Shakespeare unie à cet amour de l'antique, il doit résulter
quelque chose de grandiose et de nouveau. Allons, il faut faire cet opéra, ce
poëme lyrique; appelez-le et disposez-le comme il vous plaira. Il faut le
commencer et le finir.» Comme je continuais à m'en défendre: «Écoutez,
me dit la princesse, si vous reculez devant les peines que cette œuvre peut et
doit vous causer, si vous avez la faiblesse d'en avoir peur et de ne pas tout
braver pour Didon et Cassandre, ne vous représentez jamais chez moi, je ne
veux plus vous voir.» Il n'en fallait pas tant dire pour me décider. De retour
à Paris, je commençai à écrire les vers du poëme lyrique des Troyens. Puis
je me mis à la partition, et au bout de trois ans et demi de corrections, de
changements, d'additions, etc., tout fut terminé. Pendant que je polissais et
repolissais cet ouvrage, après avoir lu le poëme en maint endroit, avoir

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écouté les observations des uns et des autres et en avoir profité de mon
mieux, l'idée me vint d'écrire à l'Empereur la lettre suivante.

«Sire,
»Je viens d'achever un grand opéra dont j'ai écrit les paroles et la musique.
Malgré la hardiesse et la variété des moyens qui y sont employés, les
ressources dont on dispose à Paris peuvent suffire à le représenter[140].
Permettez-moi, Sire, de vous en lire le poëme et de solliciter ensuite pour
l'œuvre votre haute protection, si elle a le bonheur de la mériter. Le Théâtre
de l'Opéra est en ce moment dirigé par un de mes anciens amis[141], qui
professe au sujet de mon style en musique, style qu'il n'a jamais connu et
qu'il ne peut apprécier, les opinions les plus étranges; les deux chefs du
service musical placés sous ses ordres sont mes ennemis. Gardez-moi, Sire,
de mon ami, et quant à mes ennemis, comme dit le proverbe italien, je m'en
garderai moi-même. Si Votre Majesté, après avoir entendu mon poëme, ne
le juge pas digne de la représentation, j'accepterai sa décision avec un
respect sincère et absolu; mais je ne puis soumettre mon ouvrage à
l'appréciation de gens dont le jugement est obscurci par des préventions et
des préjugés, et dont l'opinion, par conséquent, n'est pour moi d'aucune
valeur. Ils prendraient le prétexte de l'insuffisance du poëme pour refuser la
musique. J'ai été un instant tenté de solliciter la faveur de lire mon livret des
Troyens à Votre Majesté, pendant les loisirs que lui laissait son dernier
séjour à Plombières; mais alors la partition n'était pas terminée et j'ai craint,
si le résultat de la lecture n'eût pas été favorable, un découragement qui
m'eût empêché de l'achever; et je voulais l'écrire cette grande partition,
l'écrire complètement, avec une ardeur constante et les soins et l'amour les
plus assidus. Maintenant, viennent le découragement et les chagrins, rien ne
peut faire qu'elle n'existe pas. C'est grand et fort, et, malgré l'apparente
complexité des moyens, très-simple. Ce n'est pas vulgaire
malheureusement, mais ce défaut est de ceux que Votre Majesté pardonne,
et le public de Paris commence à comprendre que la production des jouets
sonores n'est pas le but le plus élevé de l'art. Permettez-moi donc, Sire, de
dire comme l'un des personnages de l'épopée antique d'où j'ai tiré mon
sujet: Arma citi properate viro! et je crois que je prendrai le Latium.

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»Je suis avec le plus profond respect et le plus entier dévouement, Sire, de
Votre Majesté le très-humble et très-obéissant serviteur.
hector berlioz,

»Membre de l'Institut
»Paris, 28 mars 1858.»

Eh bien, non, je n'ai pas pris le Latium. Il est vrai que les gens de l'Opéra
se sont bien gardés de properare arma viro; et l'Empereur n'a jamais lu cette
lettre; M. de Morny m'a dissuadé de la lui envoyer; «l'Empereur, m'a-t-il dit,
l'eût trouvée peu convenable»; et quand enfin les Troyens ont été
représentés tant bien que mal, S. M. n'a pas seulement daigné venir les voir.
Un soir, aux Tuileries, je pus avoir un instant d'entretien avec l'Empereur,
et il m'autorisa à lui apporter le poëme des Troyens, m'assurant qu'il le lirait
s'il pouvait trouver une heure de loisir. Mais a-t-on du loisir quand on est
Empereur des Français? Je remis mon manuscrit à Sa Majesté qui ne le lut
pas et l'envoya dans les bureaux de la direction des théâtres. Là on calomnia
mon travail, le traitant d'absurde et d'insensé; on fit courir le bruit que cela
durerait huit heures, qu'il fallait deux troupes comme celle de l'Opéra pour
l'exécuter, que je demandais trois cents choristes supplémentaires, etc., etc.
Un an après, on sembla vouloir s'occuper un peu de mon ouvrage. Un jour
Alphonse Royer me prit à part et me dit: «Le ministre d'État m'a ordonné de
vous annoncer qu'on allait mettre à l'étude, à l'Opéra, votre partition des
Troyens, et qu'il voulait vous donner pleine satisfaction.»
Cette promesse faite spontanément par Son Excellence ne fut pas mieux
tenue que tant d'autres, et à partir de ce moment il n'en a plus, etc., etc.
Et voilà comment, après une longue attente inutile et las de subir tant de
dédains, je cédai aux sollicitations de M. Carvalho et je consentis à lui
laisser tenter la mise en scène des Troyens à Carthage[142] au Théâtre-
Lyrique, malgré l'impossibilité manifeste où il était de la mener à bien. Il
venait d'obtenir du gouvernement une subvention annuelle de cent mille
francs. Malgré cela l'entreprise était au-dessus de ses forces; son théâtre
n'est pas assez grand, ses chanteurs ne sont pas assez habiles, ni ses chœurs,
ni son orchestre suffisants. Il fit des sacrifices considérables; j'en fis de mon

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côté. Je payai de mes deniers quelques musiciens qui manquaient à son
orchestre; je mutilai même en maint endroit mon instrumentation pour la
mettre en rapport avec les ressources dont il disposait. Madame Charton-
Demeur, la seule femme qui pût chanter le rôle de Didon, fit à mon égard
acte de généreuse amitié en acceptant de M. Carvalho des appointements de
beaucoup inférieurs à ceux que lui offrait le directeur du théâtre de Madrid.
Malgré tout, l'exécution fut et ne pouvait manquer d'être fort incomplète.
Madame Charton eut d'admirables moments, Monjauze qui jouait Énée,
montra à certains jours de l'entraînement et de la chaleur; mais la mise en
scène, que Carvalho avait voulu absolument régler lui-même, fut tout autre
que celle que j'avais indiquée, elle fut même absurde en certains endroits et
ridicule dans d'autres. Le machiniste, à la première représentation, faillit
tout compromettre et faire tomber la pièce par sa maladresse dans la scène
de la chasse pendait l'orage. Ce tableau, qui serait à l'Opéra d'une beauté
sauvage saisissante, parut mesquin, et pour changer ensuite de décor, il
fallut cinquante-cinq minutes d'entr'acte. D'où résulta le lendemain la
suppression de l'orage, de la chasse et de toute la scène.
Je l'ai déjà dit, pour que je puisse organiser convenablement l'exécution
d'un grand ouvrage tel que celui-là, il faut que je sois le maître absolu du
théâtre, comme je le suis de l'orchestre quand je fais répéter une symphonie;
il me faut le concours bienveillant de tous et que chacun m'obéisse sans
faire la moindre observation. Autrement, au bout de quelques jours, mon
énergie s'use contre les volontés qui contrarient la mienne, contre les
opinions puériles et les terreurs plus puériles encore dont on m'impose
l'obsession; je finis par donner ma démission, par tomber énervé et laisser
tout aller au diable. Je ne saurais dire ce que Carvalho, tout en protestant
qu'il ne voulait que se conformer à mes intentions et exécuter mes volontés,
m'a fait subir de tourments pour obtenir les coupures qu'il croyait
nécessaires. Quand il n'osait me les demander lui-même, il me les faisait
demander par un de nos amis communs. Celui-ci m'écrivait que tel passage
était dangereux, celui-là me suppliait, par écrit également, d'en supprimer
un autre. Et des critiques de détail à me faire devenir fou.
«—Votre rapsode qui tient à la main une lyre à quatre cordes, justifie bien,
je le sais, les quatre notes que fait entendre la harpe dans l'orchestre. Vous
avez voulu faire un peu d'archéologie.

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—Eh bien?
—Ah! c'est dangereux, cela fera rire.
—En effet, c'est bien risible. Ha! ha! ha! un tétra-corde, une lyre antique
faisant quatre notes seulement! ha! ha! ha!
—Vous avez un mot qui me fait peur dans votre prologue.
—Lequel?
—Le mot triomphaux.
—Et pourquoi vous fait-il peur? n'est-il pas le pluriel de triomphal,
comme chevaux de cheval, originaux d'original, madrigaux de madrigal,
municipaux de municipal?
—Oui, mais c'est un mot qu'on n'a pas l'habitude d'entendre.
—Pardieu, s'il fallait dans un sujet épique n'employer que les mots en
usage dans les guinguettes et les théâtres de vaudeville, les expressions
prohibées seraient en grand nombre, et le style de l'œuvre serait réduit à une
étrange pauvreté.
—Vous verrez, cela fera rire.
—Ha! ha! ha! triomphaux! en effet c'est fort drôle! triomphaux! c'est
presque aussi bouffon que tarte à la crème de Molière. Ha! ha! ha!
—Il ne faut pas qu'Énée entre en scène avec un casque.
—Pourquoi?
—Parce que Mangin, le marchand de crayons de nos places publiques, lui
aussi, porte un casque; un casque du moyen âge, il est vrai, mais enfin un
casque et les titis de la quatrième galerie se mettront à rire et crieront: ohé!
c'est Mangin!
—Ah, oui, un héros troyen ne doit pas porter de casque, il ferait rire. Ha!
ha! ha! un casque! ha! ha! Mangin!
—Voyons, voulez-vous me faire plaisir?
—Qu'est-ce encore?

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—Supprimons Mercure, ses ailes aux talons et à la tête feront rire. On n'a
jamais vu porter des ailes qu'aux épaules.
—Ah! l'on a vu des êtres à figure humaine porter des ailes aux épaules! je
l'ignorais. Mais enfin je conçois que les ailes des talons feront rire; ha! ha!
ha! et celles de la tête bien plus encore; ha! ha! ha! comme on ne rencontre
pas souvent Mercure dans les rues de Paris, supprimons Mercure.
Comprend-on ce que ces craintes idiotes devaient me faire éprouver? Je ne
dis rien des idées musicales de Carvalho, qui, pour favoriser une mise en
scène qu'il avait imaginée, voulait me faire prendre plus lentement ou plus
vite le mouvement de certains morceaux, me faire ajouter seize mesures,
huit mesures, quatre mesures, ou en supprimer deux, ou trois, ou une. À ses
yeux la mise en scène d'un opéra n'est pas faite pour la musique, c'est la
musique qui est faite pour la mise en scène. Comme si d'ailleurs je n'eusse
pas longuement calculé ma partition pour les exigences de théâtre que
j'étudie depuis quarante ans à l'Opéra. Au moins les acteurs se sont-ils
complètement abstenus de me tourmenter, et je leur dois la justice de
déclarer qu'ils ont tous chanté leur rôle tel que je le leur ai donné et sans y
changer une seule note. Ceci est peut-être incroyable, mais cela est, et je les
en remercie. La première représentation des Troyens à Carthage eut lieu le
4 novembre 1863, ainsi que Carvalho l'avait annoncé. L'ouvrage avait
besoin encore de trois ou quatre sérieuses répétitions générales, rien ne
marchait avec aplomb, sur la scène surtout. Mais le directeur ne savait de
quel bois faire flèche pour alimenter son répertoire, son théâtre était vide
chaque soir, il voulait sortir au plus vite de cette triste position. En pareil
cas, on le sait, les directeurs sont féroces. Mes amis et moi nous pensions
que la soirée serait orageuse, nous nous attendions à toutes sortes de
manifestations hostiles; il n'en fut rien. Mes ennemis n'osèrent pas se
montrer; un coup de sifflet honteux se fit entendre à la fin lorsqu'on
proclama mon nom, et ce fut tout. L'individu qui avait sifflé s'imposa sans
doute la tâche de m'insulter de la même façon pendant plusieurs semaines,
car il revint, accompagné d'un collaborateur, siffler encore au même endroit,
aux troisième, cinquième, septième et dixième représentations. D'autres
péroraient dans les corridors avec une violence comique, m'accablant
d'imprécations, disant qu'on ne pouvait pas, qu'on ne devait pas permettre
une musique pareille. Cinq journaux me dirent de sottes injures, choisies

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parmi celles qui pouvaient en moi blesser le plus cruellement l'artiste. Mais
plus de cinquante articles de critique admirative, en revanche, parurent
pendant quinze jours, parmi lesquels ceux de MM. Gasperini, Fiorentino,
d'Ortigue, Léon Kreutzer, Damcke, Joannes Weber, et d'une foule d'autres,
écrits avec un véritable enthousiasme et une rare sagacité, me remplirent
d'une joie que je n'avais pas éprouvée depuis longtemps. Je reçus en outre
un grand nombre de lettres, les unes éloquentes les autres naïves, toutes
émues, et qui ne manquèrent pas de me toucher profondément. À plusieurs
représentations j'ai vu des gens pleurer. Souvent, pendant les deux mois qui
suivirent la première apparition des Troyens, j'ai été arrêté dans les rues de
Paris par des inconnus qui me demandaient la permission de me serrer la
main et me remerciaient d'avoir produit cet ouvrage. N'étaient-ce pas là des
compensations aux insultes de mes ennemis? ennemis que je me suis faits
moins encore par mes critiques, que par mes tendances musicales; dont la
haine ressemble à celle des filles publiques pour les femmes honnêtes et
dont on doit se trouver honoré. La muse de ceux-là s'appelle ordinairement
Laïs, Phryné, très-rarement Aspasie[143], celle que les nobles natures et les
amis du grand art adorent, s'appelle Juliette, Desdémone, Cordelia, Ophélia,
Imogène, Virgilia, Miranda, Didon, Cassandre, Alceste, noms sublimes qui
éveillent des idées de poétique amour, de pudeur et de dévouement, quand
les premiers ne rappellent qu'un bas sensualisme et la prostitution.
J'avoue avoir, moi aussi, ressenti à l'audition des Troyens des impressions
violentes de certains morceaux bien exécutés. L'air d'Énée: «Ah! quand
viendra l'instant des suprêmes adieux» et surtout le monologue de Didon:
«Je vais mourir,
Dans ma douleur immense submergée.»
me bouleversaient. Madame Charton disait grandement et d'une façon si
dramatique le passage:
«Énée, Énée!
Oh! mon âme te suit!»
et ses cris de désespoir, sans paroles, en se frappant la poitrine et
s'arrachant les cheveux, comme l'indique Virgile:

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«Terque quaterque manu pectus percussa decorum,
Flaventesque abscissa comas.»
Il est singulier qu'aucun des critiques aboyants ne m'ait reproché d'avoir
osé écrire cet effet vocal; il est pourtant, je le crois, digne de leur colère.
Dans tout ce que j'ai produit de musique douloureusement passionnée, je ne
connais de comparable à ces accents de Didon, dans cette scène et dans l'air
suivant, que ceux de Cassandre dans quelques parties de la Prise de Troie
qu'on n'a encore représentée nulle part..... Ô ma noble Cassandre, mon
héroïque vierge, il faut donc me résigner, je ne t'entendrai jamais!..... et je
suis comme le jeune Chorèbe.
......Insano Cassandræ incensus amore.
.............................................................
..
On a supprimé dans les Troyens à Carthage, au Théâtre-Lyrique, tant
pendant les études qu'après la première représentation, les morceaux
suivants:
1º L'entrée des constructeurs,
2º Celle des matelots,
3º Celle des laboureurs,
4º L'intermède instrumental (chasse royale et orage),
5º La scène et le duo entre Anna et Narbal,
6º Le deuxième air de danse,
7º Les strophes d'Iopas,
8º Le duo des sentinelles,
9º La chanson d'Hylas,
10º Le grand duo entre Énée et Didon: «Errante sur tes pas.»
Pour les entrées des constructeurs, des matelots et des laboureurs,
Carvalho en trouva l'ensemble froid; d'ailleurs le théâtre n'était pas assez
vaste pour le déploiement d'un pareil cortège. L'intermède de la chasse fut
pitoyablement mis en scène. On me donna un torrent en peinture au lieu de
plusieurs chutes d'eau réelle; les satyres dansants étaient représentés par un
groupe de petites filles de douze ans; ces enfants ne tenaient point à la main
des branches d'arbre enflammées, les pompiers s'y opposaient dans la

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crainte du feu; les nymphes ne couraient pas échevelées à travers la forêt en
criant: Italie! les femmes choristes avaient été placées dans la coulisse, et
leurs cris n'arrivaient pas dans la salle; la foudre en tombant s'entendait à
peine, bien que l'orchestre fût maigre et sans énergie. D'ailleurs le
machiniste exigeait toujours au moins quarante minutes pour changer son
décor après cette mesquine parodie. Je demandai donc moi-même la
suppression de l'intermède. Carvalho s'obstina avec un acharnement
incroyable, malgré ma résistance et mes fureurs, à couper la scène entre
Narbal et Anna, l'air de danse et le duo des sentinelles dont la familiarité lui
paraissait incompatible avec le style épique. Les strophes d'Iopas
disparurent de mon aveu, parce que le chanteur chargé de ce rôle était
incapable de les bien chanter. Il en fut de même du duo entre Énée et
Didon; j'avais reconnu l'insuffisance de la voix de madame Charton dans
cette scène violente qui fatiguait l'artiste au point qu'elle n'eût pas eu ensuite
la force, au cinquième acte, de dire le terrible récitatif: «Dieux immortels! il
part!» et son dernier air et la scène du bûcher. Enfin la chanson d'Hylas, qui
avait plu beaucoup aux premières représentations et que le jeune Cabel
chantait bien, disparut pendant que j'étais retenu dans mon lit exténué par
une bronchite. On avait besoin de Cabel dans la pièce qui se jouait le
lendemain des représentations des Troyens et comme son engagement ne
l'obligeait à chanter que quinze fois par mois, il fallait lui donner deux cents
francs pour chaque soirée supplémentaire. Carvalho en conséquence, et sans
m'en avertir, supprima la chanson par économie. Je fus tellement abruti par
ce long supplice, qu'au lieu de m'y opposer de tout ce qui me restait de
forces, je consentis à ce que l'éditeur de la partition de piano, entrant dans la
pensée de Carvalho qui voulait que cette partition fût le plus possible
conforme à la représentation, supprimât, lui aussi, dans son édition,
plusieurs de ces morceaux. Heureusement la grande partition n'est pas
encore publiée; j'ai employé un mois à la remettre en ordre en pansant avec
soin toutes ses plaies; elle paraîtra dans son intégrité primitive et
absolument telle que je l'ai écrite.
Oh! voir un ouvrage de cette nature disposé pour la vente, avec les
coupures et les arrangements de l'éditeur! y a-t-il un supplice pareil! une
partition dépecée, à la vitrine du marchand de musique, comme le corps

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d'un veau sur l'étal d'un boucher, et dont on débite des fragments comme on
vend de petits morceaux de mou pour régaler les chats des portières!!
Malgré les perfectionnements et les corrections que Carvalho leur avait
fait subir, les Troyens à Carthage n'eurent que vingt et une représentations.
Les recettes qu'ils produisaient ne répondant pas à ce qu'il en avait attendu,
Carvalho consentit à résilier l'engagement de madame Charton qui partit
pour Madrid: et l'ouvrage, à mon grand soulagement, disparut de l'affiche.
Cependant, comme les honoraires que je reçus, pendant ces vingt et une
représentations, étaient considérables, étant l'auteur du poëme et de la
musique, et comme j'avais vendu la partition de piano à Paris et à Londres,
je m'aperçus avec une joie inexprimable que le revenu de la somme totale
égalerait à peu près le produit annuel de ma collaboration au Journal des
Débats, et je donnai aussitôt ma démission de critique. Enfin, enfin, enfin,
après trente ans d'esclavage, me voilà libre! je n'ai plus de feuilletons à
écrire, plus de platitudes à justifier, plus de gens médiocres à louer, plus
d'indignation à contenir, plus de mensonges, plus de comédies, plus de
lâches complaisances, je suis libre! je puis ne pas mettre les pieds dans les
théâtres lyriques, n'en plus parler, n'en plus entendre parler, et ne pas même
rire de ce qu'on cuit dans ces gargotes musicales! Gloria in excelsis Deo, et,
in terra pax hominibus bonæ voluntatis!!
C'est aux Troyens, au moins que le malheureux feuilletoniste a dû sa
délivrance.
Après l'entier achèvement de cet opéra et avant sa représentation, je fis,
sur la demande de M. Bénazet[144], l'opéra-comique en deux actes, Béatrice
et Bénédict. Il fut joué avec un grand succès et sous ma direction, sur le
nouveau théâtre de Bade, le 9 août 1862. Quelques mois après, traduit en
allemand par M. Richard Pohl, on le mit en scène à Weimar, et avec le
même bonheur, sur la demande de madame la grande-duchesse. Leurs
Altesses m'avaient invité à venir en diriger les deux premières
représentations, et me comblèrent, comme toujours, de gracieusetés de toute
espèce.
Il en fut de même du prince de Hohenzollern-Hechingen qui, pendant ce
séjour à Weimar, m'envoya son maître de chapelle pour m'inviter à venir
diriger un de ses concerts à Lœwenberg où il réside maintenant. En

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m'avertissant que son orchestre savait tout mon répertoire symphonique, il
me demandait de lui faire un programme instrumental composé
exclusivement de mes ouvrages.
Je lui répondis: «Monseigneur, je suis à vos ordres, mais puisque votre
orchestre connaît mes symphonies et mes ouvertures, veuillez former vous-
même le programme, je dirigerai tout ce qu'il vous plaira.» En conséquence
le prince choisit l'ouverture du Roi Lear, la fête et la scène d'amour de
Roméo et Juliette, l'ouverture du Carnaval romain, et la symphonie entière
d'Harold en Italie. Comme le prince n'avait point de harpe, il invita en
même temps que moi la harpiste de Weimar, madame Pohl, qui voulut bien,
suivie de son mari, faire ce voyage. Le prince était bien changé depuis mon
excursion à Hechingen en 1842; la goutte le torturait au point qu'il ne
pouvait quitter son lit et qu'il ne put même pas assister au concert que j'étais
venu organiser. Cela lui causait un chagrin qu'il ne cherchait pas à
dissimuler. «Vous n'êtes pas un chef d'orchestre, me disait-il, vous êtes
l'orchestre même; c'est une fatalité que je ne puisse profiter de votre séjour
ici.»
Il a fait construire dans son château de Lœwenberg une jolie salle de
concerts, d'une sonorité excellente, où il réunit, dix ou douze fois par an, six
cents personnes choisies parmi les amateurs les plus sincères et les plus
instruits de l'art musical. Ces concerts sont donc gratuits, on y vient de tous
les environs de la résidence du prince, on y vient même de Bunzlau et de
Dresde et d'une foule de châteaux assez éloignés. L'orchestre n'est composé
que de quarante-cinq musiciens, mais exercés, attentifs, intelligents, plus
que je ne pourrais dire, et leur chef, M. Seifrids les dirige et les instruit avec
le talent et la patience les plus rares. Ces artistes, en outre, ne donnent point
de leçons et ne sont exténués, comme les nôtres, ni par le service des
églises, ni par celui des théâtres. Ils sont au prince exclusivement. Le prince
m'avait logé chez lui; le premier jour de répétition un domestique vint me
dire: «Monsieur, l'orchestre est prêt et vous attend.» Je suis un corridor,
j'entre dans la salle de concerts que je ne connaissais pas encore, j'y trouve
les quarante-cinq musiciens en silence, leur instrument à la main; pas de
prélude, pas le moindre bruit, ils étaient d'accord!! Le pupitre chef portait la
partition du Roi Lear. Je lève mon bras, je commence; tout part avec
ensemble, avec verve et précision; les plus violentes excentricités

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rhythmiques de l'allégro sont enlevées sans hésitation, et je me dis, en
dirigeant cette ouverture que je n'avais pas entendue depuis dix ou douze
ans «Mais c'est foudroyant! comment, c'est moi qui ai fait cela?...» Il en fut
de même pour tout le reste et je finis par dire aux musiciens: «C'est une
plaisanterie, messieurs, nous répétons pour nous amuser, je n'ai pas la
moindre observation à vous faire.» Le maître de chapelle jouait l'alto solo
d'Harold, on ne peut mieux, avec un beau son et un aplomb rhythmique qui
me comblaient de joie; dans les autres morceaux il reprenait son violon.
Richard Pohl jouait des cymbales. Je puis bien dire en toute vérité que
jamais je n'entendis exécuter Harold d'une plus irrésistible manière. Mais
l'adagio de Roméo et Juliette... Ah! comme ils l'ont chanté! nous étions à
Vérone, non à Lœwenberg... À la fin de ce morceau que nous n'avions pas
interrompu par la moindre faute, M. Seifrids se leva, resta un instant
immobile cherchant à dominer son émotion, puis s'écria en français: «Non!
il n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre d'éclater en cris, en
applaudissements, sur les violons, sur les basses, les timbales... Je me
mordais la lèvre inférieure... Des émissaires allaient de temps en temps
rendre compte des incidents de la répétition au pauvre prince qui se désolait
dans sa chambre. Le jour du concert un public brillant vint remplir la salle;
il se montra d'une chaleur extrême; on voyait clairement que tous ces
morceaux lui étaient familiers depuis longtemps. Après la Marche des
Pèlerins, un officier du prince monta sur l'estrade, et, devant l'auditoire, vint
attacher à mon habit la croix de l'ordre de Hohenzollern au milieu du
brouhaha. Le secret de cette faveur avait été bien gardé, je n'en avais pas le
moindre pressentiment. Alors cela me mit en joie et je me jouai réellement
pour moi-même, sans penser au public, l'orgie d'Harold, à ma manière, avec
fureur; j'en grinçais des dents.
Le lendemain les musiciens me donnèrent un grand dîner suivi d'un bal. Il
me fallut répondre à plusieurs toasts; Richard Pohl me servait d'interprète et
reproduisait mes paroles en allemand, phrase par phrase.
J'aurais beaucoup à dire encore sur cette charmante excursion à
Lœwenberg; je me bornerai à rappeler la grâce exquise avec laquelle tout
l'entourage du prince et surtout la famille du colonel Broderotti, l'un de ses
officiers, m'ont accueilli. J'ajouterai que les dames Broderotti, et le colonel
lui-même, parlent le français avec une élégance sans prix, pour moi qui

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souffre de l'entendre mal parler et qui ne sais pas un mot d'allemand. Je dus
repartir le surlendemain du bal des artistes, et le prince, qui n'avait pas pu
quitter son lit, me dit en m'embrassant: «Adieu, mon cher Berlioz, vous
allez à Paris, vous y trouverez des gens qui vous aiment, eh bien, dites-leur
que je les aime.». . . . . . .
Je reviens à l'opéra de Béatrice.
J'avais, pour la pièce, pris une partie du drame de Shakespeare Much ado
about nothing, en y ajoutant seulement l'épisode du maître de chapelle et les
morceaux de chant. Le duo des deux jeunes filles «Vous soupirez,
madame!» le trio entre Héro, Béatrice et Ursule «Je vais d'un cœur aimant»
et le grand air de Béatrice «Dieu! que viens-je d'entendre?» que madame
Charton chanta à Bade avec verve, sensibilité, un grand entraînement et une
rare beauté de style, produisirent un effet prodigieux. Les critiques venus de
Paris à cette occasion, louèrent chaudement la musique, l'art et le duo
surtout. Quelques-uns trouvèrent qu'il y avait dans le reste de la partition
beaucoup de broussailles, et que le dialogue parlé manquait d'esprit. Ce
dialogue est presque en entier copié dans Shakespeare...
Cette partition est difficile à bien exécuter, pour les rôles d'hommes
surtout. À mon sens, c'est une des plus vives et des plus originales que j'aie
produites. À l'inverse des Troyens, elle n'exige aucune dépense pour la
mettre en scène. On se gardera néanmoins de me la demander à Paris. On
fera bien, ce n'est pas de la musique parisienne. M. Bénazet, avec sa
générosité ordinaire, me la paya deux mille francs par acte, pour les paroles,
et autant pour la musique, c'est-à-dire huit mille francs en tout. De plus il
me donna encore mille francs pour en venir diriger la représentation l'année
suivante. J'en ai fait graver la partition de piano. La grande partition paraîtra
plus tard ainsi que les trois autres, Benvenuto Cellini, la Prise de Troie et les
Troyens à Carthage, si j'ai assez d'argent pour les publier. L'éditeur
Choudens, en achetant mon opéra des Troyens, s'est bien engagé, par écrit, à
publier la grande partition un an après la partition de piano, mais cette
promesse n'a pas été mieux tenue que tant d'autres, et, à partir de la
signature de ce contrat, il n'en a, etc., etc. Le duo des jeunes filles de
Béatrice et Bénédict est maintenant fort répandu en Allemagne où on le
chante fréquemment. Je me souviens, à propos de ce duo, que le grand-duc

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de Weimar, à mon dernier voyage chez lui, m'invitait quelquefois à souper
en très-petit comité et se plaisait alors à me questionner sur mon existence à
Paris et sur mille détails. Je l'ai bien étonné et attristé en lui dévoilant les
réalités de notre monde musical. Mais un soir je le fis rire. Il me demanda
dans quelle circonstance j'avais écrit la musique du duo de Béatrice: «Vous
soupirez, madame!»
«—Vous avez dû composer cela, me dit-il, au clair de lune dans quelque
romantique séjour...
—Monseigneur, c'est là une de ces impressions de la nature dont les
artistes font provision et qui s'extravasent ensuite de leur âme, dans
l'occasion, n'importe où. J'ai esquissé la musique de ce duo un jour à
l'Institut, pendant qu'un de mes confrères prononçait un discours.
—Parbleu! dit le grand-duc, cela prouve en faveur de l'orateur! il devait
être d'une rare éloquence!»
On a aussi exécuté ce duo à l'une des séances de la Société des concerts de
notre Conservatoire et il y a excité des transports dont on voit peu
d'exemples. La salle entière a crié bis avec des applaudissements à ébranler
l'édifice, et mes siffleurs fidèles n'ont pas osé se faire entendre. Il faut dire
aussi que mesdames Viardot et Vandenheufel-Duprez l'ont chanté d'une
délicieuse manière. Et le merveilleux orchestre, comme il a été gracieux et
délicat! Voilà une de ces exécutions qu'on entend quelquefois... en rêve. La
Société des concerts a bien voulu, cette année encore, faire figurer dans l'un
de ses programmes, la deuxième partie de ma trilogie sacrée l'Enfance du
Christ; ce fragment, admirablement rendu, a produit aussi un grand effet;
mais le public, sans que je sache pourquoi, n'a pas redemandé le Repos de
la sainte famille, ainsi qu'il le fait toujours ailleurs, et mes deux siffleurs ont
daigné se montrer ce jour-là et indigner toute la salle. La Société du
Conservatoire, dirigée maintenant par un de mes amis, M. Georges Hainl,
ne m'est plus hostile. Elle se propose d'exécuter de temps en temps des
fragments de mes partitions. Je lui ai donné en toute propriété la masse
entière de musique que je possédais, parties séparées d'orchestre et de
chœurs, gravées et copiées, représentant ce qui est nécessaire pour
l'exécution en grand de tous mes ouvrages, les opéras exceptés. Cette

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bibliothèque musicale, qui aura du prix plus tard, ne saurait être en
meilleures mains.
Je n'aurai garde d'oublier ici le festival de Strasbourg où je fus invité à
venir, il y a dix-huit mois, diriger l'exécution de l'Enfance du Christ. On
avait construit une salle immense contenant six mille personnes. Il y avait
cinq cents exécutants. Cet oratoire, écrit dans un style presque toujours
tendre et doux, semblait devoir être peu entendu dans ce vaste local. À ma
grande surprise, il y produisit une émotion profonde, telle était l'attention de
l'auditoire, et le chœur mystique sans accompagnement de la fin «Ô mon
âme!» provoqua même beaucoup de larmes. Oh! je suis heureux quand je
vois mes auditeurs pleurer!... Ce chœur est fort loin de produire autant
d'effet à Paris, où il est d'ailleurs toujours mal exécuté.
J'apprends qu'on a entendu depuis un an plusieurs de mes partitions en
Amérique, en Russie et en Allemagne; tant mieux! Décidément ma carrière
musicale finirait par devenir charmante, si je vivais seulement cent quarante
ans.
Je me suis remarié... je le devais... et au bout de huit ans de ce second
mariage ma femme est morte subitement, foudroyée par une rupture du
cœur. Quelque temps après son inhumation au grand cimetière Montmartre,
mon excellent ami, Édouard Alexandre, le célèbre facteur d'orgues, dont la
bonté pour moi s'est toujours montrée infatigable, trouvant sa tombe trop
modeste, voulut absolument acheter pour moi et les miens un terrain à
perpétuité, dont il me fit don. On y construisit un caveau et je dus assister à
l'exhumation de ma femme et à son installation dans le caveau neuf. Cela
fut d'une tristesse navrante, je souffris beaucoup. Mais qu'était-ce en
comparaison de ce que le sort me réservait? Il semble que j'aie dû connaître
tout ce qu'il peut y avoir de plus affreux dans une cérémonie de ce genre.
Peu après cette époque, je fus averti officiellement que le petit cimetière de
Montmartre, où reposait ma première femme, Henriette Smithson, allait être
détruit, et que j'eusse en conséquence à faire transporter ailleurs les restes
qui m'étaient chers. Je donnai les ordres nécessaires dans les deux
cimetières, et un matin, par un temps sombre, je m'acheminai seul vers le
funèbre lieu. Un officier municipal chargé d'assister à l'exhumation m'y
attendait. Un ouvrier fossoyeur avait déjà ouvert la fosse. À mon arrivée il

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sauta dedans. La bière enfouie depuis dix ans était encore entière, le
couvercle seul était endommagé par l'humidité. Alors l'ouvrier, au lieu de la
tirer hors de terre, arracha les planches pourries qui se déchirèrent avec un
bruit hideux en laissant voir le contenu du coffre. Le fossoyeur se baissa,
prit entre ses deux mains la tête déjà détachée du tronc, la tête sans
couronne et sans cheveux, hélas! et décharnée, de la poor Ophelia, et la
déposa dans une bière neuve préparée ad hoc sur le bord de la fosse. Puis,
se baissant une seconde fois, il souleva à grand'peine et prit entre ses bras le
tronc sans tête et les membres, formant une masse noirâtre sur laquelle le
linceul restait appliqué, et ressemblant à un bloc de poix enfermé dans un
sac humide... avec un son mat... et une odeur... L'officier municipal, à
quelques pas de là, considérait ce lugubre tableau... Voyant que je
m'appuyais sur le tronc d'un cyprès, il s'écria: «Ne restez pas là, monsieur
Berlioz; venez ici, venez ici.» Et comme si le grotesque devait avoir aussi
sa part dans cette horrible scène, il ajouta en se trompant d'un mot: «Ah!
pauvre inhumanité!...» Quelques moments après, suivant le char qui
emportait les tristes restes, nous descendîmes la montagne et parvînmes
dans le grand cimetière Montmartre, au caveau neuf déjà béant. Les restes
d'Henriette y furent introduits. Les deux mortes y reposent tranquillement à
cette heure, attendant que je vienne apporter à ce charnier ma part de
pourriture.
.............................................................
..
Je suis dans ma soixante et unième année; je n'ai plus ni espoirs, ni
illusions, ni vastes pensées; mon fils est presque toujours loin de moi; je
suis seul; mon mépris pour l'imbécillité et l'improbité des hommes, ma
haine pour leur atroce férocité sont à leur comble; et à toute heure je dis à la
mort: «Quand tu voudras!» Qu'attend-elle donc?

Voyage en Dauphiné.—Deuxième pèlerinage à Meylan.—Vingt-quatre heures à Lyon.
—Je revois madame F******—Convulsions de cœur.

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J'ai rarement souffert de l'ennui autant que pendant les premiers jours du
mois de septembre dernier, 1864. Presque tous mes amis avaient, selon
l'usage à cette époque de l'année, quitté Paris. Stepffen Heller, ce charmant
humoriste, musicien lettré, qui a écrit pour le piano un si grand nombre
d'œuvres admirables, dont l'esprit mélancolique et les ardeurs religieuses
pour les vrais dieux de l'art ont pour moi un si puissant attrait, était seul
resté. Mon fils, par bonheur, arriva bientôt après du Mexique et put me
donner quelques jours. Il n'était pas gai, lui non plus, et nous mettions
souvent, Heller, Louis et moi, nos tristesses en commun. Un jour nous
allâmes dîner ensemble à Asnières. Vers le soir, en nous promenant au bord
de la Seine, nous parlions de Shakespeare et de Beethoven, et nous
arrivâmes, il m'en souvient, à une extrême exaltation; mon fils y prenait part
quand il s'agissait de Shakespeare seulement, Beethoven lui étant encore
inconnu. Mais, en somme, nous convînmes tous les trois qu'il est bon de
vivre pour adorer le beau, et que si nous ne pouvons pas détruire et anéantir
le contraire du beau, il faut nous contenter de le mépriser, et tâcher de le
connaître le moins possible. Le soleil se couchait; après avoir marché
quelque temps, nous allâmes nous asseoir dans l'herbe sur le bord de la
rivière, en face de l'île de Neuilly. Comme nous nous amusions à suivre de
l'œil les capricieuses évolutions des hirondelles se jouant au-dessus des
ondes de la Seine, je m'orientai tout d'un coup et je reconnus le lieu où nous
nous trouvions. Je regardai mon fils... je pensai à sa mère... Je m'étais assis
dans la neige et presque endormi au même endroit trente-six ans
auparavant, pendant un de mes vagabondages désespérés autour de Paris. Je
me rappelai alors la froide exclamation d'Hamlet apprenant que la morte
dont le convoi entre au cimetière, est la belle Ophélie qu'il n'aime plus:
«What! the fair Ophelia!» «Il y a bien longtemps, dis-je à mes deux amis,
qu'un jour d'hiver je faillis me noyer ici même, en voulant traverser la Seine
sur la glace. J'errais sans but dans les champs dès le matin...» Louis
soupira.....
La semaine suivante mon fils dut me quitter, son congé expirait.—Je me
sentis pris alors d'un vif désir de revoir Vienne, Grenoble, et surtout
Meylan, et mes nièces et... quelqu'un encore, si je pouvais découvrir son
adresse. Je partis. Mon beau-frère Suat et ses deux filles, que j'avais
prévenus la veille, me reçurent au débarcadère du chemin de fer de Vienne,

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et me conduisirent bientôt après à Estressin, campagne peu éloignée de la
ville, où ils vont passer trois ou quatre mois tous les étés. C'était une grande
joie pour ces charmantes enfants, dont l'une a dix-neuf ans et l'autre vingt et
un; joie qui fut un peu troublée, au moment où, entrant dans le salon de la
maison de Vienne, j'aperçus le portrait de leur mère, ma sœur Adèle, morte
quatre ans auparavant. Mon saisissement fut grand et douloureux. Pour elles
et leur père, ce fut avec un pénible étonnement qu'ils en furent témoins. Ce
salon, ces meubles, ce portrait, étaient depuis longtemps sous leurs yeux
chaque jour; l'habitude, hélas! avait déjà émoussé pour eux les traits du
souvenir, le temps avait agi... Pauvre Adèle! quel cœur! son indulgence était
si complète et si tendre pour les aspérités de mon caractère, pour mes
caprices même les plus puérils!... Un matin, à mon retour d'Italie, nous nous
trouvions réunis en famille à la Côte-Saint-André; il pleuvait à verse; je dis
à ma sœur:
«—Adèle, veux-tu venir te promener?
—Volontiers, cher ami; attends-moi, je vais mettre des galoches.
—Mais voyez donc, dit ma sœur aînée, ces deux fous; ils sont capables
d'aller, comme ils le disent, patauger dans la campagne par un pareil
temps.»
En effet, je pris un grand parapluie, et, sans tenir compte des railleries de
tous, nous descendîmes, Adèle et moi, dans la plaine, où nous fîmes près de
deux lieues, serrés l'un contre l'autre sous le parapluie, sans dire un mot.
Nous nous aimions.
Je passai quinze jours assez tranquilles avec mes nièces et leur père, dans
cette solitude d'Estressin. Mais j'avais prié mon beau-frère de prendre à
Vienne des informations sur madame F****** et de découvrir son adresse à
Lyon; il y parvint. Aussitôt, n'y tenant plus, je partis pour Grenoble d'où je
m'acheminai vers Meylan, comme j'avais fait une première fois, seize ans
auparavant.
......Une certaine anxiété secrète me faisait hâter le pas. Voilà déjà le vieux
Saint-Eynard qui montre à l'horizon au-dessus des autres monts sa tête
demi-chauve. Je vais revoir la petite maison blanche et le paysage qui

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l'entoure, et demain... demain... je serai à Lyon et je verrai Estelle elle-
même! Est-ce bien possible?...
Arrivé à Meylan, je ne me trompe pas de chemin cette fois, en gravissant
la montagne: je retrouve bien vite la fontaine, l'allée d'arbres et enfin la
maison. Tout m'était présent comme si j'y fusse venu la veille. Il n'y avait
que seize ans. Je passe devant l'avenue et je monte sans me retourner
jusqu'à la tour. Une végétation luxuriante couvrait les coteaux voisins, les
vignes étalaient leurs pampres mûrs. Arrivé à grand'peine au pied de la tour,
je me retourne, comme autrefois, et j'embrasse encore d'un coup d'œil la
belle vallée. Je m'étais assez bien contenu jusque-là, me bornant à
murmurer à voix basse: Estelle! Estelle! Estelle! mais alors une oppression
accablante me fait tomber à terre, où je reste longtemps étendu, écoutant,
dans une mortelle angoisse, ces mots atroces que chaque battement de mes
artères fait retentit dans mon cerveau: Le passé! le passé! le temps!...
jamais! jamais!... jamais!
Je me relève, j'arrache au mur de la tour une pierre qui dut la voir, qu'elle
toucha peut-être; je coupe une branche d'un chêne voisin. En redescendant,
à l'angle d'un champ où je n'avais pas passé en 1848, je reconnais la roche
tant cherchée alors et sur laquelle je l'avais vue monter. Ô surprise! oui,
c'est bien cela, un bloc de granit, il ne pouvait avoir disparu.
J'y monte, mes pieds se posent à la place même où se posèrent ses pieds;
j'en suis bien sûr cette fois, j'occupe dans l'atmosphère l'espace que sa
forme charmante occupa! J'emporte un petit fragment de mon autel
granitique. Mais les pois roses?... ce n'est pas sans doute l'époque de leur
floraison; ou bien on les a détruits; j'ai beau chercher, ils n'y sont plus. Ah!
voilà le cerisier! comme il a grossis je détache un lambeau de son écorce, et
je prends son tronc entre mes bras, je le presse convulsivement contre ma
poitrine. Tu te souviens d'elle sans doute, bel arbre! et tu me comprends!...
Redescendu, sans rencontrer personne, à la porte de l'avenue, je prends
aussitôt la résolution d'entrer, de voir le jardin et la maison. Les nouveaux
propriétaires ne me traiteront peut-être pas comme un malfaiteur. D'ailleurs
qu'importe!—J'entre dans le jardin. Une vieille dame fait un brusque
mouvement de frayeur en m'apercevant, à l'improviste au détour d'une allée.

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«—Excusez-moi, madame, lui dis-je d'une voix à peine intelligible, et
veuillez me permettre... de visiter votre jardin; il... me rappelle... des
souvenirs...
—Entrez, monsieur, promenez-vous.
—Oh, je ne veux qu'en faire le tour.»
Après quelques pas je trouve une jeune personne montée sur une échelle
et cueillant les fruits d'un poirier. Je la salue en passant. Je traverse un
fouillis d'arbustes qui interceptaient presque la circulation, tant le petit
jardin maintenant est mal entretenu. Je coupe une branche de seringa que je
cache dans mon sein, et je sors. En passant devant la porte toute grande
ouverte de la maison, je m'arrête sur le seuil à en considérer l'intérieur. La
jeune fille, qui était descendue de son arbre et que sa mère avait avertie sans
doute de la bizarre visite qui leur était faite, m'avait suivi. Elle m'aborde et
me dit gracieusement:
«—Je vous en prie, monsieur, prenez la peine d'entrer.
—Merci, mademoiselle, j'accepte.»
Et me voilà dans la petite chambre, dont la fenêtre s'ouvre sur les
profondeurs de la plaine, et d'où, quand j'avais douze ans, elle me montra
d'un geste fier et ravi la poétique vallée. Tout y est encore dans la même
état; le salon-voisin est garni des mêmes meubles... Je mordais mon
mouchoir à belles dents. La jeune personne me regardait d'un air presque
effrayé.
«—Ne soyez pas surprise, mademoiselle, tous ces objets que je revois...
c'est que je ne suis pas... revenu ici depuis... quarante-neuf ans!»
Et je m'enfuis éclatant en sanglots. Qu'ont dû penser ces dames d'une si
étrange scène dont elles ne connaîtront jamais le sens.
Il se répète, va dire le lecteur. Ce n'est que trop vrai. Toujours des
souvenirs, toujours des regrets, toujours une âme qui se cramponne au
passé, toujours un pitoyable acharnement à retenir le présent qui s'enfuit,
toujours une lutte inutile contre le temps, toujours la folie de vouloir réaliser
l'impossible, toujours ce besoin furieux d'affections immenses! Comment ne
pas me répéter? La mer se répète; toutes ses vagues se ressemblent.

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.............................................................
..
Le même soir j'étais à Lyon. Ce fut une singulière nuit que celle que je
passai sans dormir, en pensant à la visite projetée pour le lendemain. J'allais
voir madame F******. Je décidai de me rendre chez elle à midi. En
attendant cette heure si lente à venir et supposant fort possible qu'elle ne
voulût pas d'abord me recevoir, j'écrivis la lettre suivante pour qu'elle la lût
avant de connaître le nom de son visiteur:

«Madame,
»Je reviens encore de Meylan. Ce second pèlerinage aux lieux habités par
les rêves de mon enfance a été plus douloureux que le premier, fait il y a
seize ans et après lequel j'osai vous écrire à Vif où vous habitiez alors. J'ose
davantage aujourd'hui, je vous demande de me recevoir. Je saurai me
contraindre, ne craignez rien des élans d'un cœur révolté par l'étreinte d'une
impitoyable réalité. Accordez-moi quelques instants, laissez-moi vous
revoir, je vous en conjure.
»hector berlioz.
»23 septembre 1864.»

Je ne pus attendre midi. À onze et demie je sonnais à sa porte et je donnais
à sa femme de chambre la lettre avec ma carte. Elle y était. Il eût fallu
remettre la lettre seulement; mais je ne savais ce que je faisais. Néanmoins
en voyant mon nom, madame F****** donna sans hésiter l'ordre de
m'introduire et vint au-devant de moi. Je reconnus sa démarche et son port
de déesse... Dieu! qu'elle me parut changée de visage! son teint est un peu
bronzé, ses cheveux grisonnent. Pourtant en la voyant, mon cœur n'a pas eu
un instant d'indécision et toute mon âme a volé vers son idole, comme si
elle eût encore été éclatante de beauté. Elle me conduit dans son salon,
tenant ma lettre à la main. Je ne respire plus, je ne puis parler. Elle, avec
une dignité douce:
«—Nous sommes de bien vieilles connaissances, monsieur Berlioz!...
(Silence...) Nous étions deux enfants!...» (Silence.)
Le mourant trouvant un peu de voix:

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«—Veuillez lire ma lettre, madame, elle vous... expliquera ma visite.»
Elle l'ouvre, la lit et la déposant ensuite sur la cheminée:
«—Vous venez encore de Meylan! mais c'est par occasion, sans doute, que
vous vous y êtes trouvé? Vous n'avez pas fait exprès ce voyage?
—Oh! madame, pouvez-vous le croire? avais-je besoin d'une occasion
pour revoir...? Non, non, il y a longtemps que je désirais y revenir.
(Silence.)
—Vous avez eu une vie bien agitée, monsieur Berlioz.
—Comment le savez-vous, madame?
—J'ai lu votre biographie.
—Laquelle?
—Un volume de Méry, je crois. Je l'ai acheté il y a quelques années.
—Oh! n'attribuez pas à Méry, qui est un de mes amis, un artiste et un
homme d'esprit, cette compilation, ce mélange de fables et d'absurdités dont
je devine maintenant l'auteur. J'aurai une véritable biographie, celle que j'ai
faite moi-même.
—Oh, sans doute, vous écrivez si bien.
—Ce n'est pas à la valeur de mon style que je fais allusion, madame, mais
à l'exactitude et à la sincérité de mon récit. Quant à mes sentiments pour
vous, j'ai tout dit sans restrictions dans ce livre, mais sans vous nommer.
(Silence.)
—J'ai obtenu aussi, reprend madame F****** bien des détails sur vous,
d'un de vos amis qui a épousé une nièce de mon mari.
—Je l'avais en effet prié, quand je pris la liberté de vous écrire, il y a seize
ans, de s'informer du sort de ma lettre. Je tenais à savoir au moins si vous
l'aviez reçue. Mais je ne l'ai plus revu, il est mort maintenant, et je n'ai rien
appris. (Silence.)
Madame F******—Quant à ma vie elle a été bien simple et bien triste;
j'ai perdu plusieurs de mes enfants, j'ai élevé les autres, mon mari est mort
quand ils étaient encore en bas âge... J'ai rempli de mon mieux mon rôle de

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mère de famille. (Silence.) Je suis bien touchée et bien reconnaissante,
monsieur Berlioz, des sentiments que vous m'avez gardés.»
À ces mots bienveillants, je commençais à palpiter plus violemment. Je la
regardai avec des yeux avides, reconstruisant en imagination sa beauté et sa
jeunesse éclipsées; et je lui dis enfin:
«—Donnez-moi votre main, madame.»
Elle me la tendit aussitôt, je la portai à mes lèvres et je crus sentir mon
cœur se fondre et tous mes os frissonner.....
«—Dois-je espérer, ajoutai-je après un nouveau silence, que vous me
permettrez de vous écrire quelquefois et de vous faire de loin en loin une
visite?
—Oh, sans doute; mais je resterai peu de temps à Lyon. Je marie un de
mes fils et je dois aller bientôt après son mariage, habiter Genève avec lui.»
N'osant prolonger davantage ma visite, je me levai. Elle m'accompagna
jusqu'à sa porte où elle me dit encore:
«—Adieu, monsieur Berlioz, adieu, je suis profondément reconnaissante
des sentiments que vous m'avez conservés.»
En m'inclinant devant elle je pris encore une fois sa main que je gardai
quelque temps appuyée sur mon front, et j'eus la force de m'éloigner.
J'errais aux environs de sa demeure, tantôt me heurtant contre les arbres
des Brotteaux, tantôt m'arrêtant à contempler, du haut du pont Morand, le
cours tumultueux du Rhône, puis reprenant ma marche fiévreuse, sans
savoir pourquoi j'allais d'un côté plutôt que de l'autre, quand je rencontrai
M. Strakosch, le beau-frère de la célèbre cantatrice Adelina Patti.
«—C'est vous! Quel hasard! Adelina sera bien contente de vous voir; elle
est ici en représentations, on donne demain le Barbier de Séville, au Grand-
Théâtre, voulez-vous une loge pour l'entendre?
—Je vous remercie, je partirai probablement ce soir.
—Eh bien, venez au moins dîner avec nous aujourd'hui; vous savez le
plaisir que vous nous faites toujours en pareil cas.

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—Je n'ose vous le promettre, cela dépendra... je ne suis pas bien portant...
Où demeurez-vous?
—Au Grand-Hôtel.
—Moi aussi. Eh bien, si je ne suis pas trop insociable ce soir, j'irai dîner
avec vous; mais ne m'attendez pas.»
Une idée m'était venue, un prétexte m'était donné pour retourner chez
madame F******, pour la revoir encore. Je courus chez elle où j'appris
qu'elle venait de sortir. Alors je chargeai sa femme de chambre de lui dire
que j'aurais le jour suivant une loge pour le Grand-Théâtre, que si madame
F****** voulait bien l'accepter et venir entendre mademoiselle Patti, je
resterais à Lyon, espérant avoir l'honneur de l'accompagner à cette
représentation; que dans le cas contraire je partirais le soir même. Que je la
priais en conséquence de me faire parvenir sa réponse avant six heures.
Je rentre; vingt minutes se passent. J'essaye de lire. J'avais un volume de
voyages acheté à Grenoble. Je ne comprends pas un mot de mon livre. Je
marche dans ma chambre. Je me jette sur mon lit. J'ouvre la fenêtre. Je
descends. Je sors. Bientôt je me retrouve devant le numéro 56 de l'avenue
de Noailles où elle demeurait. Mes jambes m'y avaient conduit
machinalement. Je ne me contiens plus, je remonte chez elle. Je sonne. On
ne m'ouvre pas. Une idée funeste vient aussitôt me marteler le cœur; aurait-
elle soupçonné que j'allais revenir et donné l'ordre de ne pas me recevoir?
Idée absurde qui me ronge cependant. Je reviens une heure après et j'envoie
cette fois le petit garçon de la portière sonner chez madame F******. On
n'ouvre pas non plus à l'enfant. Que devenir? rester à monter la garde
devant la maison? c'est inconvenant, c'est ridicule. Malheur! m'en aller? où?
chez moi? dans le Rhône?... Elle ne veut peut-être pas m'éviter, on est
réellement sorti!... Une heure après nouvelle ascension de son escalier.
J'entends au-dessus de ma tête fermer sa porte et des voix de femmes
parlant allemand. Je continue à monter; je rencontre une dame inconnue qui
descendait, puis une seconde, et enfin une troisième... C'était elle, tenant
une lettre à la main.
«—Mon Dieu, monsieur Berlioz, vous venez chercher une réponse?
—Oui, madame.

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—Je vous avais écrit, et j'allais avec ces dames vous porter ce billet au
Grand-Hôtel. Je ne pourrai malheureusement accepter demain votre aimable
invitation. On m'attend à la campagne assez loin d'ici et je partirai à midi.
Mille pardons de vous avoir instruit de cela si tard, mais je ne suis rentrée et
n'ai connu votre offre que tout à l'heure.»
Comme elle faisait le geste de mettre la lettre dans sa poche:
«—Veuillez me la donner, m'écriai-je.
—Oh! cela ne vaut pas la peine...
—Je vous en prie, vous me la destiniez.
—Eh bien, la voilà.»
Elle me donna la lettre et je vis son écriture pour la première fois.
«—Ainsi je ne vous reverrai pas? lui dis-je dans la rue.
—Vous partez ce soir?
—Oui, madame, adieu.
—Adieu, je vous souhaite un bon voyage.» Je lui serre la main et je la vois
s'éloigner avec les deux dames allemandes. Alors, le croira-t-on, je devins
presque joyeux; je l'avais revue une seconde fois, je lui avais parlé de
nouveau, j'avais encore pressé sa main, je tenais une lettre d'elle, lettre
qu'elle terminait en m'assurant de ses sentiments affectueux. C'était un trésor
inespéré; et je m'acheminai vers le Grand-Hôtel avec l'espoir de dîner à peu
près tranquillement chez mademoiselle Patti. En me voyant entrer dans un
salon, la virtuose pousse un cri de joie, battant des mains comme font les
enfants: «Ah! quel bonheur! le voilà! le voilà!» et la ravissante diva accourt,
selon sa coutume, présenter à mes lèvres son front virginal. Je me mets à
table avec elle, son père, son beau-frère et quelques amis. Pendant le dîner
elle m'accable de mille adorables câlineries, en disant de temps en temps:
«Il a quelque chose! à quoi pensez-vous? je ne veux pas que vous ayez du
chagrin.» L'heure du départ venue, on décide qu'on m'accompagnera à
l'embarcadère: la charmante enfant, une de ses amies et son beau-frère
montent en voiture avec moi. On nous permet d'entrer tous les quatre dans
la gare. Adelina ne veut me laisser qu'au dernier moment quand le train se

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mettra en marche. Le signal est donné. Il faut se quitter. Alors la folâtre me
saute au cou, m'embrasse: «Adieu, adieu, à la semaine prochaine. Nous
retournons à Paris mardi, vous viendrez nous voir jeudi. C'est entendu,
n'est-ce pas? Vous n'y manquerez pas?» On part...
Que n'eussé-je pas donné pour recevoir de telles marques d'affection de
madame F****** et n'être accueilli de mademoiselle Patti qu'avec une
froide politesse!... Pendant toutes ces chatteries de la mélodieuse Hébé, il
me semblait qu'un oiseau merveilleux aux yeux de diamant voltigeât autour
de ma tête, se posant sur mon épaule, becquetant mes cheveux et me
chantant avec des battements d'ailes ses plus joyeuses chansons. J'étais ravi,
mais non ému. C'est que la jeune, belle, éblouissante et célèbre virtuose,
qui, à vingt-deux ans, a déjà vu l'Europe et l'Amérique musicales à ses
pieds, je ne l'aime pas d'amour; et la femme âgée, triste et obscure, à qui
l'art est inconnu, possède mon âme, comme elle l'eut autrefois, comme elle
l'aura jusqu'à mon dernier jour.
Balzac et Shakespeare lui-même, ce grand peintre des passions, n'ont
jamais songé qu'il pût exister rien de pareil. Un seul poëte, un poëte anglais,
Thomas Moore, a cru que cela pouvait être et a su décrire ce rare sentiment,
en vers admirables qui me reviennent en ce moment à la pensée:
«Believe me, if all endearing young charms.»
(Irish melodies.)
En voici la traduction:
Crois-moi, quand tous ces charmes ravissants que je contemple si
passionnément aujourd'hui viendraient à changer demain et à s'évanouir
entre mes bras, comme un présent des fées, tu serais encore adorée autant
que tu l'es en ce moment. Que ta grâce se flétrisse, chaque désir de mon
cœur ne s'enlacera pas moins, toujours verdoyant, autour de la ruine
chérie.
Ce n'est pas pendant que tu possèdes la jeunesse et la beauté, quand tes
joues n'ont pas encore été profanées par une larme, que peuvent être
connues la ferveur et la foi d'une âme à laquelle le temps ne fera que te
rendre plus chère. Non, le cœur qui vraiment aima jamais n'oublie, mais

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aime vraiment jusqu'à la fin. Comme la fleur du soleil tourne vers son dieu
quand il se couche, le même regard dont elle a salué son lever.

Combien de fois, pendant cette triste nuit en chemin de fer, ne me suis-je
pas répété: Imbécile! pourquoi es-tu parti? il fallait rester. Si j'étais resté je
la reverrais encore demain matin. Qui m'obligeait à revenir à Paris? Sans
doute, mais la crainte d'être indiscret, ennuyeux, importun... Que faire à
Lyon pendant ces longues heures où j'eusse été à quelques pas d'elle, sans la
voir? c'eût été une torture...
Après quelques jours d'angoisses, à Paris, je lui écrivis la lettre suivante.
On verra par ces pages et celles qui lui succédèrent, comme aussi par ses
réponses, le misérable état de mon esprit et le calme du sien. On devinera
plus facilement encore ce que je dois éprouver aujourd'hui que je n'ai plus
même la consolation de lui écrire. C'eût été terminer ma vie trop
doucement, que de cultiver comme une romanesque amitié cet amour
inutile. Non, je devais être broyé et déchiré jusqu'à la fin.

1re LETTRE
«Paris, 27 septembre 1864.

»Madame,
»Vous m'avez accueilli avec une bienveillance simple et digne dont bien
peu de femmes eussent été capables en pareil cas. Soyez mille fois bénie!
Depuis que je vous ai quittée je souffre cruellement néanmoins. J'ai beau
me répéter que vous ne pouviez pas me recevoir mieux, que tout autre
accueil eût été ou peu convenable ou inhumain, mon malheureux cœur
saigne comme s'il eût été blessé. Je me demande pourquoi, et voici les
raisons que je trouve: C'est l'absence, c'est que je vous ai vue trop peu, que
je ne vous ai pas dit le quart de ce que j'avais à vous dire et que je suis parti
presque comme s'il se fût agi d'une éternelle séparation. Et pourtant vous
m'avez donné votre main, je l'ai pressée sur mon front, sur mes lèvres, et j'ai
contenu mes larmes, je vous l'avais promis. Mais j'ai un besoin impérieux,
inexorable, de quelques mots encore, que vous ne me refuserez pas, je
l'espère. Songez que je vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai

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toujours aimée depuis mon enfance, malgré les orages qui ont ravagé ma
vie. La preuve en est dans le profond sentiment que j'éprouve aujourd'hui;
s'il eût un seul jour réellement cessé d'être, il ne se fût pas ranimé sans
doute dans les circonstances actuelles. Combien y a-t-il de femmes qui se
soient jamais entendu faire une telle déclaration? Ne me prenez pas pour un
homme bizarre qui est jouet de son imagination. Non, je suis seulement
doué d'une sensibilité très-vive, alliée, croyez-le bien, à une grande
clairvoyance d'esprit, mais dont les affections vraies sont d'une puissance
incomparable et d'une constance à toute épreuve. Je vous ai aimée, je vous
aime, je vous aimerai, et j'ai soixante et un ans, et je connais le monde et
n'ai pas une illusion. Accordez-moi donc, non comme une sœur de charité
accorde ses soins à un malade, mais comme une noble femme de cœur
guérit des maux qu'elle a involontairement causés, les trois choses qui
seules peuvent me rendre le calme: la permission de vous écrire
quelquefois, l'assurance que vous me répondrez, et la promesse que vous
m'inviterez au moins une fois l'an à venir vous voir. Mes visites pourraient
être inopportunes et par suite importunes, si je les faisais sans votre
autorisation, je n'irai donc auprès de vous, à Genève ou ailleurs, que quand
vous m'aurez écrit: Venez. À qui cela pourrait-il paraître étrange ou
malséant? Qu'y a-t-il de plus pur qu'une liaison pareille? Ne sommes-nous
pas libres tous les deux? Qui serait assez dépourvu d'âme et de bon sens
pour la trouver blâmable? Personne, pas même vos fils, ils sont, je le sais,
des jeunes gens fort distingués. J'avoue seulement qu'il serait affreux de
n'obtenir le bonheur de vous voir que devant témoins. Si vous me dites:
Venez! il faut que je puisse causer avec vous comme à notre première
entrevue de vendredi dernier, entrevue que je n'ai pas osé prolonger et dont
je n'ai pu goûter le charme douloureux, à cause des efforts terribles que je
faisais pour refouler mon émotion.
»Oh! madame, madame, je n'ai plus qu'un but dans ce monde, c'est
d'obtenir votre affection. Laissez-moi essayer de l'atteindre. Je serai soumis
et réservé; notre correspondance sera aussi peu fréquente que vous le
voudrez, elle ne deviendra jamais pour vous une tâche ennuyeuse, quelques
lignes de votre main me suffiront. Mes voyages auprès de vous ne pourront
être que bien rares; mais je saurai que votre pensée et la mienne ne sont plus
séparées, et qu'après tant de tristes années où je n'ai rien été pour vous, j'ai

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enfin l'espérance de devenir votre ami. Et c'est rare un ami dévoué comme
je le serai. Je vous environnerai d'une tendresse si profonde et si douce,
d'une affection si complète, où se confondront les sentiments de l'homme et
les naïves effusions de cœur de l'enfant. Peut-être y trouverez-vous du
charme, peut-être enfin me direz-vous un jour: «Je suis votre amie» et
voudrez-vous avouer que j'ai bien mérité votre amitié.
»Adieu, madame, je relis votre billet du 23 et j'y vois à la fin l'assurance
de vos sentiments affectueux. Ce n'est pas une banale formule, n'est-ce pas?
n'est-ce pas?
»À vous pour toujours,
»hector berlioz.

»P.-S.—Je vous envoie trois volumes; vous daignerez peut-être les
parcourir dans vos moments perdus. Vous comprenez que c'est un prétexte
pris par l'auteur pour vous occuper un peu de lui.»

1re RÉPONSE DE MADAME F*****
«Lyon, 29 septembre 1864.

»Monsieur,
»Je me croirais coupable envers vous et moi-même, si je ne répondais pas
tout de suite à votre dernière lettre, et au rêve que vous avez fait sur les
relations que vous désirez voir s'établir entre nous. C'est le cœur sur la main
que je vais vous parler.
»Je ne suis plus qu'une vieille et bien vieille femme (car, monsieur, j'ai six
ans de plus que vous), au cœur flétri par des jours passés dans les angoisses,
les douleurs physiques et morales de tout genre, qui ne m'ont laissé sur les
joies et les sentiments de ce monde aucunes illusions. Depuis vingt ans que
j'ai perdu mon meilleur ami, je n'en ai pas cherché d'autre; j'ai conservé
ceux que d'anciennes relations m'avaient faits ainsi que ceux que des liens
de famille m'attachaient naturellement. Depuis le jour fatal où je suis
devenue veuve j'ai rompu toutes mes relations, j'ai dit adieu aux plaisirs,

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aux distractions, pour me consacrer tout entière à mon intérieur, à mes
enfants. C'est donc là ma vie depuis vingt ans; c'est une habitude pour moi
dont rien maintenant ne peut rompre le charme; car c'est dans cette intimité
du cœur que je puis trouver le seul repos des jours qu'il me reste à passer
dans ce monde; tout ce qui viendrait en troubler l'uniformité me serait
pénible et à charge.
»Dans votre lettre du 27 courant, vous me dites que vous n'avez qu'un
désir, celui que je devienne votre amie à l'aide d'un échange de lettres.
Croyez-vous sérieusement, monsieur, que cela soit possible? Je vous
connais à peine, depuis quarante-neuf ans je vous ai revu vendredi passé
quelques instants; je ne puis donc apprécier ni vos goûts, ni votre caractère,
ni vos qualités, seules choses qui sont la base de l'amitié. Quand il y a entre
deux individus les mêmes manières de voir et de sentir, alors la sympathie
peut naître et arriver; mais, quand on est séparés, une correspondance ne
peut suffire pour établir ce que vous attendez de moi; pour ma part je le
crois impossible. Du reste, je dois vous avouer que je suis extrêmement
paresseuse pour écrire, j'ai l'esprit aussi engourdi que les doigts; j'ai une
peine extrême à remplir à cet égard mes obligations indispensables. Je ne
pourrais donc vous promettre de commencer avec vous une correspondance
qui pût être suivie, je manquerais trop souvent à ma promesse pour ne pas
vous en avertir d'avance. S'il vous est agréable de m'écrire quelquefois, je
recevrai vos lettres, mais n'attendez pas mes réponses exactement ni
promptement.
»Vous désirez aussi que je vous dise «venez me voir;» cela n'est pas
possible, pas plus que de vous dire «vous me trouverez seule.» Le hasard,
vendredi, a voulu que je fusse seule pour vous recevoir; quand je serai à
Genève avec mon fils et sa femme, si, quand vous vous présenterez chez
eux, je suis seule, je vous recevrai, mais s'ils m'entourent au moment de
votre visite, il vous faudra subir leur présence, car je trouverais fort
inconvenant qu'il en fût autrement.
»C'est avec toute la franchise et la sincérité qui sont le fond de mon
caractère que je vous ai tracé ce que je pense et ce que je sens. Je crois
devoir encore vous dire qu'il est des illusions, des rêves, qu'il faut savoir
abandonner quand les cheveux blancs sont arrivés, et avec eux le

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désenchantement de tous sentiments nouveaux, même ceux de l'amitié, qui
ne peuvent avoir du charme que lorsqu'ils sont nés de relations suivies et
dans les heureux jours de la jeunesse. Ce n'est pas, selon moi, au moment
où le poids des années se fait sentir, où leur nombre nous a apporté
l'expérience de toutes les déceptions, qu'il faut commencer des relations. Je
vous avoue que pour moi j'en suis là. Mon avenir se raccourcit tous les
jours; à quoi bon former des relations qu'aujourd'hui voit naître et que
demain peut faire évanouir? Ce n'est que se créer des regrets»Ne voyez,
monsieur, dans tout ce que je viens de vous dire, aucune intention de ma
part de blesser les souvenirs que vous avez pour moi; je les respecte et je
suis touchée de leur persistance. Vous êtes encore bien jeune par le cœur;
pour moi il n'en est pas ainsi, je suis vieille tout de bon, je ne suis plus
bonne à rien qu'à conserver, croyez-le, une large place pour vous dans mon
souvenir. J'apprendrai toujours avec plaisir les triomphes que vous êtes
appelé à avoir.
»Adieu, monsieur, je vous dis encore: recevez l'assurance de mes
sentiments affectueux.
»EST. F******.
»J'ai reçu hier matin les volumes que vous avez eu la bonté de m'envoyer;
je vous en remercie mille fois.»

2e LETTRE

«Paris, 2 octobre 1864.

»Madame,
»Votre lettre est un chef-d'œuvre de triste raison. J'ai attendu jusqu'à ce
jour pour y répondre, dans l'espoir d'arriver à me rendre maître de
l'accablante émotion qu'elle a produite en moi. Oui, vous dites vrai; vous ne
devez pas former de nouvelles amitiés, vous devez éviter tout ce qui
pourrait troubler votre existence, etc. Mais je ne l'eusse pas troublée, soyez-
en certaine, et cette amitié que je sollicitais humblement pour un temps plus
ou moins éloigné, ne vous fût jamais devenue à charge. (Avouez que ce mot
de votre lettre a dû me paraître cruel!) Je me contente de ce que vous

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daignez m'accorder, quelques sentiments affectueux, une place dans vos
souvenirs, et un peu d'intérêt pour les événements de ma carrière. Merci,
madame. Je suis à vos pieds, je baise respectueusement vos mains. Vous me
dites que je pourrai quelquefois, irrégulièrement, rarement, recevoir une
réponse à mes lettres; merci encore pour votre promesse. Ce que je sollicite
avec instances, avec larmes, c'est la possibilité d'avoir de vos nouvelles.
Vous parlez si courageusement de la vieillesse et des ans, que j'oserai vous
imiter. J'espère mourir le premier; que je puisse avec certitude vous envoyer
un dernier adieu! Si c'est le contraire, que je sache que vous avez quitté ce
triste monde... Que votre fils m'avertisse... pardon... Mes lettres ne doivent
pas être adressées à l'aventure. Accordez-moi ce que vous accorderiez à tout
indifférent, votre adresse à Genève.
»Je n'irai pas vous voir ce mois-ci à Lyon; évidemment cette visite vous
paraîtrait indiscrète. Je n'irai pas non plus à Genève avant une année au
moins; la crainte de vous importuner me retiendra. Mais, votre adresse,
votre adresse! Aussitôt que vous la saurez, envoyez-la moi, par grâce. Si
votre silence m'indique un impitoyable refus et une intention formelle de
m'interdire la plus timide relation avec vous, si vous me mettez ainsi
rudement à l'écart comme on le fait pour les êtres dangereux ou indignes,
vous aurez porté à son comble un malheur qu'il vous eût été si facile
d'adoucir. Alors, madame, que Dieu et votre conscience vous pardonnent! je
resterai dans la froide nuit où vous m'aurez plongé, souffrant, désolé, et
votre dévoué jusqu'à la mort.
hector berlioz.»

(Quel désordre et quelles contradictions dans cette lettre!)

2e RÉPONSE DE MADAME F*****

«Lyon, 14 octobre 1864.

»Monsieur,
»Ne sachant pas quand il me sera possible de vous écrire, je viens à la hâte
tracer ces quelques lignes, afin que vous ne pensiez pas que j'ai l'intention
de vous traiter comme un être dangereux ou indigne. Mon fils arrive

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demain soir chez moi, pour se marier le 19 courant. Je vais avoir pendant
plusieurs jours ma maison remplie de monde, j'aurai mille préoccupations,
comme mère et maîtresse de maison; il me sera donc impossible d'avoir des
instants de liberté et de loisir. Aussitôt après le mariage de mon fils, je dois
songer aux préparatifs de mon départ pour Genève, ce qui n'est pas pour
moi une petite besogne, car ma santé ne me permet pas toujours de faire ce
que je voudrais. Je partirai vers les premiers jours de novembre; quand je
serai installée dans ma nouvelle résidence, je vous donnerai mon adresse, ce
que je ne peux faire aujourd'hui, car je l'ignore. J'aurais attendu l'arrivée de
mon fils pour la savoir, si je n'eusse pas craint que vous interprétassiez en
mal mon long silence.
»Recevez, monsieur, l'assurance de mes souvenirs affectueux.
»EST. F******.»

3e LETTRE

«Paris, 15 octobre 1864.

»Madame,
»Oh! merci! merci! j'attendrai. Tous mes vœux pour le bonheur des
nouveaux époux! Mille souhaits pour vous. Chère madame, que la joie la
plus douce remplisse votre âme dans cette solennelle circonstance. Ah! vous
êtes bonne!
»N'en doutez pas, mes adorations seront discrètes.
»Votre dévoué,
»hector berlioz.»

Après douze jours péniblement supportés, je reçus une lettre de faire part
m'annonçant le mariage de M. Charles F******. L'adresse était de la main
de sa mère, et cela me remplit d'une joie que bien peu de gens
comprendront. J'étais au septième ciel. J'écrivis aussitôt.

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4e LETTRE
«Paris, 28 octobre 1864.

»C'est beau la vie, quand certains sentiments l'illuminent!... Je reçois la
lettre de faire part; l'adresse été écrite par vous, par vous, chère madame, je
reconnais votre main!... C'est une pensée que vous avez eue pour l'exilé...
Quel ange vous rendra le bien que vous m'avez fait?
»Oui, c'est beau la vie, mais la mort serait plus belle; être à vos pieds, la
tête sur vos genoux, vos deux mains dans les miennes et finir ainsi!...
»hector berlioz.»

Mais les jours se succédaient et je ne recevais pas de nouvelles. J'avais fait
prendre à Lyon des informations, et je savais que madame F****** était
partie pour Genève depuis près de trois semaines. Avait-elle l'intention de
me cacher son adresse, qu'elle m'avait formellement promise, et que je ne
voulais pas connaître contre son gré?... Aurais-je la douleur de la voir ainsi
manquer à sa parole?...
Pendant ces derniers jours d'anxiété j'en vins à croire, comme je l'ai dit
plus haut, que je n'aurais plus même la consolation de lui écrire, et je me
décourageai tout à fait. Mais un matin où je réfléchissais tristement au coin
de mon feu, on vint m'apporter une carte sur laquelle je lus ces mots: M. et
madame Charles F******. C'étaient son fils et sa bru, qu'elle avait engagés
à me venir voir pendant un voyage qu'ils avaient dû faire à Paris. Quelle
surprise! quel bonheur! Elle les avait envoyés! Je fus bouleversé à ne savoir
quelle contenance faire, en retrouvant dans le jeune homme le portrait
vivant de mademoiselle Estelle à dix-huit ans... La jeune femme paraissait
consternée de mon émotion; son mari semblait moins surpris. Évidemment
ils savaient tout, madame F****** leur avait montré mes lettres.
«—Elle était donc bien belle? s'écria tout d'un coup la jeune dame.
—Oh!...»
Alors M. F****** prenant la parole:

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«—Oui, un jour, à l'âge de cinq ans, en voyant ma mère parée pour aller
au bal, j'éprouvai une sorte d'éblouissement dont le souvenir dure encore.»
Je vins pourtant à bout de me dominer et de parler à mes deux aimables
visiteurs à peu près raisonnablement. Madame Charles F****** est une
créole hollandaise de l'île de Java: elle a habité Sumatra et Bornéo, elle sait
le malais; elle a vu Brook, le rajah de Sarawak. Que de questions je lui
aurais faites si j'eusse été dans mon état d'esprit habituel!
J'eus le plaisir de voir souvent les deux jeunes gens pendant leur séjour à
Paris, et de leur procurer quelques distractions agréables. Nous parlions
toujours d'elle, et quand nous fûmes un peu familiarisés, la jeune femme en
vint à me gronder d'écrire à sa belle-mère comme je le faisais.
«—Vous l'effrayez, me dit-elle, ce n'est pas ainsi qu'il faut lui parler.
Souvenez-vous qu'elle ne vous connaît presque pas, que vous êtes tous les
deux d'un âge... Je conçois bien quelle me dise quelquefois tristement en me
montrant vos lettres: «Que voulez-vous que je réponde à cela»? Il faut vous
accoutumer à plus de calme, alors vos visites à Genève seront charmantes,
et nous serons bien heureux de vous faire les honneurs de notre ville; car
vous viendrez, nous comptons sur vous.
—Ah! certes, pouvez-vous en douter? puisque madame F****** me le
permet.»
Je m'étudiai donc à la réserve et ne voulus même pas, quand les nouveaux
mariés repartirent, leur donner une lettre pour leur mère. Seulement, comme
il était question dans ce moment d'exécuter à l'un des concerts du
Conservatoire mon second acte des Troyens, je lui envoyai un exemplaire
du poëme, en la faisant prier de le lire, à la page marquée par des feuilles
mortes, le 18 décembre, à deux heures et demie, au moment où l'on
exécuterait ce fragment à Paris, Madame Charles F***** devant revenir,
pour suivre la marche d'une affaire où son mari, qui ne pouvait quitter
Genève, se trouvait intéressé, se faisait une fête d'assister à ce concert dont
l'annonce produisait dans le monde musical une certaine sensation. Quinze
jours encore se passèrent sans la voir revenir, sans recevoir de lettre, et je
m'obstinai à ne pas écrire. Je n'en pouvais plus, quand enfin le 17, madame
Charles F****** revint et m'apporta la lettre suivante:

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«Genève, 16 décembre 1864.

»Monsieur,
»Je serais venue vous remercier plus tôt de l'accueil bienveillant que vous
avez bien voulu faire à mon fils et à sa femme, si je n'avais été
habituellement souffrante et par ce motif fort paresseuse. Cependant je ne
veux pas laisser partir ma belle-fille sans qu'elle vous porte l'expression de
ma gratitude pour tous les plaisirs que vous leur avez procurés et qui leur
ont fait si agréablement passer leurs soirées. Suzanne se charge de vous
mettre au courant de notre existence à Genève, où pour ma part je me
trouverais aussi bien qu'à Lyon, si je n'avais au fond du cœur le regret de
m'être éloignée de deux de mes fils, et de véritables amies qui
m'affectionnaient, et que de mon côté j'aimais tendrement. Je vous remercie
encore, monsieur, du libretto des Troyens que vous m'avez envoyé, et de
l'attention délicate que vous y avez jointe en m'envoyant des feuilles des
arbres de Meylan, qui me rappellent les beaux jours de ma jeunesse et des
joies qui l'accompagnaient.
»Dimanche mon fils et moi, nous nous unirons en lisant votre œuvre, à
vos succès et au plaisir qu'aura Suzanne d'entendre votre musique.
»Recevez, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux que je vous
envoie.
»EST. F******.»

Ce fut moi cette fois qui répondis:

«Paris, lundi 19 décembre 1864.

»En passant à Grenoble, au mois de septembre dernier, j'allai faire une
visite à l'un de mes cousins qui se trouvait à Saint-Georges, hameau perdu
dans les âpres montagnes de la rive gauche du Drac, et qu'habite la plus
misérable population. La belle-sœur de mon cousin s'est dévouée au
soulagement de tant de souffrances, elle est la gracieuse providence du
pays. Le jour où j'arrivai à Saint-Georges, elle apprit qu'une chaumière
assez éloignée était sans pain depuis trois semaines. Elle s'y rendit aussitôt,
et s'adressant à la mère de famille:

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»—Comment, Jeanne, vous êtes dans la peine et vous ne m'en faites rien
dire! vous savez pourtant que nous avons la bonne volonté de vous aider
autant que possible.
»—Oh! mademoiselle, nous ne manquons pas. Nous avons encore des
pommes de terre et un peu de choux. C'est les enfants qui n'en veulent pas.
Ils pleurent, ils crient, ils veulent du pain. Vous savez, les enfants, ça n'est
pas raisonnable.
»—Eh bien, madame! chère madame, vous aussi vous avez fait en
m'écrivant une bonne action. Je m'étais imposé une réserve absolue pour ne
pas vous fatiguer de mes lettres, et j'attendais toujours le retour de votre
belle-fille, pour avoir de vos nouvelles. Elle n'arrivait pas, et j'étouffais,
comme un homme qui a la tête dans l'eau et ne veut pas l'en tirer... Vous le
savez, les êtres tels que moi, ça n'est pas raisonnable.
»Et cependant, je ne sais que trop la vérité, croyez-le, je ne raisonne que
trop, et je n'avais pas besoin des leçons que l'on vient de me donner à
grands coups de couteau dans le cœur... Non, je veux avant tout ne pas vous
troubler, ne pas vous causer le moindre ennui; je vous écrirai le plus
rarement possible; vous me répondrez ou vous ne me répondrez pas. J'irai
vous voir une fois l'an, comme on va faire une visite agréable seulement.
Vous n'ignorez pas ce que je sens, et vous me saurez gré de tout ce que je
pourrai vous cacher. . . . . . . . . . . . .
»Il me semble que vous êtes triste, et cela me cause un redoublement de...
»Mais je commence dès aujourd'hui à m'interdire un certain langage. Je
vais vous parler de choses indifférentes.
»Vous savez peut-être déjà que l'exécution de mon acte des Troyens n'a
pas eu lieu hier au Conservatoire. Le comité, en me tourmentant de
plusieurs manières, en me demandant la suppression tantôt d'un morceau,
tantôt d'un autre, m'a poussé à bout, ainsi que les chanteurs à qui l'on ôtait
l'occasion de briller, et j'ai tout retiré.
»Je vous remercie d'avoir bien voulu à deux heures et demie, vous
transporter en pensée dans la salle des concerts et faire des vœux pour les
Troyens.

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»Dans le moment même où l'on me tracassait ainsi à Paris, on fêtait mon
jour de naissance (11 décembre), à Vienne, où l'on exécutait une partie de
mon ouvrage la Damnation de Faust; et deux heures après, le maître de
chapelle m'envoyait une dépêche télégraphique ainsi conçue: Mille choses
pour votre fête. Chœur des soldats et des étudiants, exécuté au concert de
Mannergesang Verein. Applaudissements immenses. Répété.
»La cordialité de ces artistes allemands m'a bien plus touché que mon
succès. Et je suis sûr que vous le comprenez. La bonté, vertu cardinale!
»Le surlendemain, un inconnu de Paris, m'écrivait une fort belle lettre sur
ma partition des Troyens, qu'il qualifie d'une façon que je n'ose vous redire.
»Mon fils vient d'arriver à Saint-Nazaire, de retour d'un pénible voyage au
Mexique, où il a eu l'occasion de se distinguer. Le voilà deuxième capitaine
du grand navire la Louisiane. Il m'apprend qu'il repartira prochainement,
qu'il lui est impossible de venir à Paris. J'irai en conséquence l'embrasser à
Saint-Nazaire. C'est un brave garçon, qui a le malheur de me ressembler en
tout, et ne peut prendre son parti des platitudes et des horreurs de ce monde.
Nous nous aimons comme deux jumeaux.
»Voilà pour le moment toutes les nouvelles de mon extérieur. Ma vieille
belle-mère (que j'ai promis de ne jamais abandonner) est aux petits soins
pour moi et ne me questionne jamais sur la cause de mes accès d'humeur
sombre. Je lis, ou plutôt je relis Shakespeare, Virgile, Homère, Paul et
Virginie, des relations de voyages; je m'ennuie, je souffre horriblement
d'une névralgie qui me tient depuis neuf ans et contre laquelle tous les
médecins ont perdu leur latin. Le soir quand les douleurs de cœur, de corps
et d'esprit sont trop fortes, je prends trois gouttes de laudanum et je
m'endors tant bien que mal. Si je suis moins malade et s'il me faut
seulement la société de quelques amis, je vais dans une famille de mon
voisinage, celle de M. Damcke, compositeur allemand d'un rare mérite,
professeur savant, dont la femme est d'une bonté d'ange; deux cœurs d'or.
Selon l'humeur où l'on me voit, on fait de la musique, on cause; ou bien on
roule auprès du feu un grand canapé où je reste étendu toute la soirée sans
parler, ruminant mes pensées amères... Voilà tout, madame. Je n'écris plus,
je crois vous l'avoir dit, je ne compose plus. Le monde musical de Paris et
de bien d'autres lieux, la façon dont les arts sont cultivés, dont les artistes

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sont protégés, dont les chefs-d'œuvre sont honorés, me donnent des nausées
ou des accès de fureur. Cela semblerait prouver que je ne suis pas mort
encore...
»J'espère avoir après-demain, l'honneur d'accompagner au Théâtre-Italien,
madame Charles F****** (si charmante... malgré ses coups de couteau) et
une dame russe de ses amies. Il s'agit d'assister, jusqu'au bout si l'on peut, à
la deuxième représentation du Poliuto de Donizetti. Madame Charton
(Paolina) me donnera une loge.
»Adieu, madame, puissiez-vous n'avoir que de douces pensées, le repos de
l'âme, et goûter le bonheur que devrait vous donner la certitude d'être aimée
de vos fils et de vos amis. Mais songez quelquefois aussi aux pauvres
enfants qui ne sont pas raisonnables.
»Votre dévoué,
»hector berlioz.»

P.-S.—«Vous avez été bien généreuse d'engager les nouveaux mariés à me
venir voir. J'ai été frappé de la ressemblance de M. Charles F****** avec
mademoiselle Estelle, et je me suis oublié jusqu'à le lui dire, quoiqu'il soit
peu convenable d'adresser à un homme de pareils compliments.»

Quelque temps après avoir reçu cette lettre, elle m'en écrivait une où se
trouvaient ces mots: «Croyez que je ne suis pas sans pitié pour les enfants
qui ne sont pas raisonnables. J'ai toujours trouvé que, pour leur rendre le
calme et la raison, ce qu'il y avait de mieux, était de les distraire, de leur
donner des images. Je prends la liberté de vous en envoyer une, qui vous
rappellera la réalité du moment et détruira les illusions du passé.»
Elle m'envoyait son portrait!... Excellente, adorable femme!
Je m'arrête ici. Je crois maintenant pouvoir vivre plus tranquille. Je lui
écrirai quelquefois; elle me répondra; j'irai la voir; je sais où elle est; on ne
me laissera jamais ignorer les changements qui pourraient survenir dans son
existence, son fils m'en a donné sa parole, et s'est engagé à m'en informer.
Peu à peu, malgré sa crainte des nouvelles amitiés, peut-être verra-t-elle ses

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sentiments affectueux grandir lentement pour moi. Déjà je puis apprécier
l'amélioration survenue dans ma vie. Le passé n'est pas entièrement passé.
Mon ciel n'est plus vide. D'un œil attendri je contemple mon étoile qui
semble au loin doucement me sourire. Elle ne m'aime pas, il est vrai,
pourquoi m'aimerait-elle? mais elle aurait pu m'ignorer toujours, et elle sait
que je l'adore.
Il faut me consoler d'avoir été connu d'elle trop tard, comme je me console
de n'avoir pas connu Virgile, que j'eusse tant aimé, ou Gluck, ou
Beethoven... ou Shakespeare... qui m'eût aimé peut-être. (Il est vrai que je
ne m'en console pas.). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..............................................
Laquelle des deux puissances peut élever l'homme aux plus sublimes
hauteurs, l'amour ou la musique?... C'est un grand problème. Pourtant il me
semble qu'on devrait dire ceci: L'amour ne peut pas donner une idée de la
musique, la musique peut en donner une de l'amour... Pourquoi séparer l'un
de l'autre? Ce sont les deux ailes de l'âme.
.............................................................
..
En voyant de quelle façon certaines gens entendent l'amour, et ce qu'ils
cherchent dans les créations de l'art, je pense toujours involontairement aux
porcs qui, de leur ignoble grouin, fouillent la terre au milieu des plus belles
fleurs, et au pied des grands chênes, dans l'espoir d'y trouver les truffes dont
ils sont friands.
Mais tâchons de ne plus songer à l'art..... Stella! Stella! je pourrai mourir
maintenant sans amertume et sans colère.
1er janvier 1865.

FIN

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la vie n'est q'une ombre qui passe, etc.

Life's but a walking shadow; a poor player,
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more; it is a tale
Told by an idiot, foul of sound and fury,
Signifying nothing.

Shakespeare. (Macbeth.)

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGERE, 20, PARIS.—4242-3-04.—
(Encre Lorilleux) 10962-12-03.—Imprimerie de Poissy—Lejay fils et
Lemoro.

Page 594

NOTES:

[1] Mémoire sur les maladies chroniques, les évacuations
sanguines et l'acupuncture. Paris, chez Crouillebois.
[2] La Fontaine, Les deux pigeons.

[3] Madame Dugazon.

[4] Qu'il appelle le corps sonore, comme si les cordes
sonores étaient les seuls corps vibrants dans l'univers; ou
mieux encore, comme si la théorie de leurs vibrations était
applicable à la résonnance de tous les autres corps sonores.
[5] L'inscription gravée dans l'intérieur de la boîte d'or que
reçut Lesueur après la première représentation de cet opéra
est ainsi conçue: L'Empereur Napoléon à l'auteur des
Bardes.
[6] Les surintendants présidaient seulement à l'exécution de
leurs œuvres; mais ne dirigeaient point personnellement.
[7] Je ne compris point alors pourquoi. À coup sûr, Lesueur,
demandant à la chapelle royale tout entière de venir à
l'église de Saint-Roch ou ailleurs, exécuter l'ouvrage d'un de
ses élèves, eût été parfaitement accueilli.—Mais il craignit
sans doute que mes condisciples ne réclamassent à leur tour
une faveur semblable, et dès lors l'abus devenait évident.
[8] Il paraît que j'avais en outre prié M. de Chateaubriand
de me recommander aux puissances du jour. Quand on
prend du galon, dit le proverbe, on n'en saurait trop prendre.
[9] Je l'ai détruit aussi plus tard.

[10] Il me coûta cent dix francs. J'ai déjà dit que je ne jouai
pas du piano; pourtant j'aime à en avoir un pour y plaquer

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des accords de temps en temps. D'ailleurs, je me plais dans
la société des instruments de musique, et, si j'étais assez
riche, j'aurais toujours autour de moi, en travaillant, un
grand piano à queue, deux ou trois harpes d'Érard, des
trompettes de Sax, et une collection de basses et de violons
de Stradivarius.
[11] Et sans grosse caisse.

[12] Cette ressemblance entre mes opinions et celles de M.
Ingres, au sujet de plusieurs opéras sérieux italiens de
Rossini, n'est pas la seule dont je puisse m'honorer. Elle
n'empêche pas néanmoins l'illustre auteur du martyre de
Saint-Symphorien de me regarder comme un musicien
abominable, un monstre, un brigand, un antechrist. Mais je
lui pardonne sincèrement à cause de son admiration pour
Gluck. L'enthousiasme serait donc le contraire de l'amour; il
nous fait aimer les gens qui aiment ce que nous aimons,
même quand ils nous haïssent!
[13] Morceau célèbre autrefois et fort curieux d'un opéra de
Rameau, Hippolyte et Aricie.
[14] Acteur et actrice de l'Opéra qui créèrent les rôles de
Colin et de Colette dans le Devin.
[15] Le Devin du village, depuis cette soirée de joyeuse
mémoire, n'a plus reparu à l'Opéra.
[16] Il n'y a des cymbales que dans le chœur des Scythes:
«Les dieux apaisent leur courroux.» Le ballet en question
étant d'un tout autre caractère, est en conséquence,
instrumenté différemment.
[17] Tant pis pour celui qui avait donne l'ordre.

[18] Léon de Boissieux, mon condisciple au petit séminaire
de la Côte. Il a compté un instant parmi les illustrations du
billard de Paris.
[19] Il s'appelait Le Tessier. Je ne l'ai jamais revu.

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[20] Depuis que ceci a été écrit, la mise en scène d'Obéron
au Théâtre-Lyrique, est venue me donner un démenti à cette
opinion. Ce chef-d'œuvre a produit une très-grande
sensation; le succès en a été immense.—Le public parisien
aurait donc fait en musique de notables progrès.
[21] Le chœur: Per voi risplende il giorno.

[22] La partition des Mystères d'Isis et celle de Robin des
Bois sont imprimées, elles se trouvent toutes les deux à la
bibliothèque du Conservatoire de Paris.
[23] Et non pas Lachnitz; il est important de ne pas mal
orthographier le nom d'un si grand homme.
[24] Il n'y a presque pas une partition de ces maîtres qu'il
n'ait retravaillée à sa façon; je crois qu'il est fou.
[25] Je dirai comment.

[26] La plus jeune des filles du roi Lear.
me
[27] La 2 symphonie, en ré majeur.
[28] Depuis vingt ans on exécute au Conservatoire la
symphonie en ut mineur, et jamais Habeneck n'a voulu, au
début du scherzo, laisser jouer les contre-basses. Il trouve
qu'elles n'y produisent pas un bon effet... Leçon à
Beethoven...
[29] Et ils n'y manquent pas.

[30] Je trouve même l'épithète de honteuse insuffisante pour
flétrir ce passage. Mozart a commis là contre la passion,
contre le sentiment, contre le bon goût et le bon sens, un des
crimes les plus odieux et las plus insensés que l'on puisse
citer dans l'histoire de l'art.
[31] Victor Hugo, Chants du crépuscule.

[32] Pischeck s'accompagnant lui-même, réaliserait l'idéal
de l'exécution de cette élégie.

Page 597

[33] C'est précisément dans ce morceau que le pianiste de
l'Institut était demeuré accroché.
[34] Elles sont aujourd'hui changées tout à fait. L'Empereur
vient de supprimer cet article du règlement de l'Institut, et ce
n'est plus maintenant l'Académie des Beaux-Arts qui donne
le prix de composition musicale. 1865.
[35] Méhul est en effet de Givet, mais je doute qu'il fût né à
l'époque où Pingard prétend avoir parlé de lui à Levaillant.
[36]L'urne. Le brave Pingard s'est toujours obstiné à
appeler ainsi ce vase d'élections.
[37] Célèbre acteur de l'Opéra-Comique qui fut le type des
galants chevaliers français de l'Empire.
[38] Jean de Paris.

[39] Jambes d'Auguste Barbier.

[40] Expression d'Auguste Barbier.

[41]

«N'oublions pas ces champs dont la poussière
Est teinte encor du sang de nos guerriers.»
[42] Compositeur lauréat de l'Institut qui m'avait précédé à
Rome. L'Académie, n'ayant point décerné de premier prix
en 1829, en donna deux en 1830. Monfort obtint ainsi le
prix arriéré qui lui donnait droit à la pension pendant quatre
ans.
[43] Ceci se rapporte, on le devine, à mon aimable
consolatrice. Sa digne mère, qui savait parfaitement à quoi
s'en tenir là-dessus, m'accusait d'être venu porter le trouble
dans sa famille et m'annonçait le mariage de sa fille avec M.
P***.
[44] Ce manuscrit est entre les mains de mon ami J.
d'Ortigue, avec l'inscription raturée.

Page 598

[45] «Si quelqu'un t'offense, je te vengerai.»—Cette statue
célèbre est sur la place du Grand-Duc où se trouve aussi la
poste.
[46]Barbare! barbare! Le Pape est un barbare comme
presque tous les autres souverains. Le peuple romain est
barbare comme tous les autres peuples.
[47] Les théâtres ne sont ouverts à Rome que pendant quatre
mois de l'année.
[48] La plupart des ouvrages que j'admirais étaient alors mis
à l'index par la censure papale.
[49] Je l'ai vue un soir, chez M. Vernet, avec ses longs
cheveux blancs tombant autour de sa figure mélancolique,
comme les branches d'un saule pleureur: trois jours après je
vis sa charge en terre, dans l'atelier de Dantan.
[50] Ce fut dans une de ces excursions équestres faites dans
la plaine de Rome avec Félix Mendelssohn, que je lui
exprimai mon étonnement de ce que personne encore n'avait
songé à écrire un scherzo sur l'étincelant petit poème de
Shakespeare, La Fée Mab. Il s'en montra également surpris,
et je me repentis aussitôt de lui en avoir donné l'idée. Je
craignis ensuite pendant plusieurs années d'apprendre qu'il
avait traité ce sujet. Il eût sans doute ainsi rendu impossible
ou au moins fort imprudente la double tentative* que j'ai
faite dans ma symphonie de Roméo et Juliette.
Heureusement pour moi il n'y songea pas.
Il y a en effet un scherzetto vocal et un scherzo
instrumental sur la fée Mab, dans cette symphonie.
[51] Les Parisiens, sous ce rapport, sont encore bien dignes
des Romains de 1831. M. Léon Halévy, frère du célèbre
compositeur, vient d'adresser au journal des Débats une
lettre pleine de bon sens et de bons sentiments, dans laquelle
il demande la suppression de l'ignoble fête célébrée au
carnaval autour du Bœuf gras que l'on promène par les rues

Page 599

pendant trois jours, pour l'amener enfin exténué à l'abattoir,
où on l'égorge en grande pompe.
Cette éloquente protestation m'a vivement ému, et je n'ai
pu m'empêcher d'écrire à l'auteur le billet suivant:
Monsieur,
Permettez-moi de vous serrer la main pour votre
admirable lettre sur le Bœuf gras, publiée ce matin par
le journal des Débats. Non, vous n'êtes pas ridicule,
gardez-vous de le croire; et en tout cas, mieux vaut
mille fois paraître ainsi ridicule aux yeux des esprits
superficiels, que grossier et barbare aux yeux des gens
de cœur, en restant indifférent devant des spectacles
tels que celui si justement stigmatisé par vous, et qui
font de l'homme soi-disant civilisé le plus lâche et le
plus atroce des animaux malfaisants.
Recevez l'assurance de mes sentiments distingués et
de ma sympathie.
7 mars 1865.

[52]M. Beyle, qui a écrit une Vie de Rossini sous le
pseudonyme de Stendahl et les plus irritantes stupidités sur
la musique, dont il croyait avoir le sentiment.
[53] Petite monnaie romaine.

[54] Je fumais alors, je n'avais pas encore découvert que
l'excitation causée par le tabac est une chose pour moi
prodigieusement désagréable.
[55] Ceci est un mensonge et résulte de la tendance qu'ont
toujours les artistes à écrire des phrases qu'ils croient à effet.
Je n'ai jamais donné de coups de pied à Crispino; Flacheron
est même le seul d'entre nous qui se soit permis avec lui une
telle liberté.
[56] Qui caractérisait alors les Italiens.

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[57] J'avais écrit les paroles parlées et chantées de cet
ouvrage qui sert de conclusion à la Symphonie fantastique,
en revenant de Nice, et pendant le trajet que je fis à pied, de
Sienne à Montefiascone.
[58] Le vrai nom de l'île est Nisita, mais je l'ignorais alors.

[59] Isidore Flacheron.

[60] Faute de pouvoir prononcer mon nom, les Subiacois me
désignaient toujours de la sorte.
[61] Aujourd'hui madame Flacheron.

[62] Assassiner quelqu'un.

[63] Que Shakespeare appelle Volumnia.

[64] L*** était un grand séducteur de femmes de chambre;
et il prétendait qu'un moyen sûr de se faire aimer d'elles,
c'était d'avoir toujours l'air un peu triste et un pantalon
blanc.
[65] J'aimerais mieux.

[66] Il faut en excepter une partie de celle de Bellini et de
ses imitateurs dont le caractère est au contraire
essentiellement désolé et l'accent gémissant ou hurlant. Ces
maîtres ne reviennent au style absurde que de temps en
temps et pour n'en pas laisser perdre entièrement la tradition.
Je n'aurai pas non plus l'injustice de comprendre dans la
catégorie des œuvres dont l'expression est fausse, plusieurs
parties de la Lucia di Lammermoor de Donizetti. Le grand
morceau d'ensemble du finale du deuxième acte et la scène
de la mort d'Edgard sont d'un pathétique admirable. Je ne
connais pas encore les œuvres de Verdi.
[67] J'y ai depuis lors adapté des paroles françaises,
réservant l'emploi de la langue inconnue pour le
pandœmonium de la damnation de Faust seulement.

Page 601

[68] On n'exécutait pas Lélio dramatiquement, ainsi qu'on
l'a fait plus tard en Allemagne, il faut un théâtre pour cela,
mais seulement comme une composition de concerts mêlée
de monologues.
[69] C'était un mot que j'avais recueilli de la bouche même
de Fétis.
[70] Il est mort depuis dix ou douze ans, mais il vaut mieux
ne pas le nommer.
[71] N'est-il pas étrange qu'à cette époque, pendant que
j'écrivais ce grand ouvrage et étant marié avec miss
Smithson, j'aie par deux fois fait le même rêve? J'étais dans
le petit jardin de madame Gautier, à Meylan, assis au pied
d'un charmant acacia-parasol; mais seul, mademoiselle
Estelle n'y était pas; et je me disais: «Où est-elle? où est-
elle?» Qui expliquera cela? Les marins peut-être, et les
savants, qui ont étudié les mouvements de l'aiguille
aimantée, et qui savent que le cœur de certains hommes en a
de semblables....
[72] Et pourtant c'était un excellent homme plein de bonnes
intentions.
[73] Je l'avais bien dit qu'il saurait mon nom quelque jour.

[74] On m'y donne cent francs par feuilleton, à peu près
quatorze cents francs par an.
[75] Je ne pouvais conduire moi-même les répétitions de
Cellini. En France dans les théâtres, les auteurs n'ont pas le
droit de diriger leurs propres ouvrages.
[76] Il ne faut pas oublier que ceci fut écrit en 1850. Depuis
lors l'opéra de Benvenuto Cellini, un peu modifié dans le
poëme, a été mis en scène avec succès à Weimar, où il est
souvent représenté sous la direction de Liszt. La partition de
piano et chant a en outre été publiée avec texte allemand et
français chez Mayer, à Brunswick, en 1858.

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Elle a même été publiée à Paris, chez Choudens, en 1865.
[77] Depuis que ceci a été écrit, les quatre premières parties
de Roméo et Juliette ont pourtant été entendues à Londres
sous ma direction; et jamais plus brillant accueil ne leur fait
nulle part par le public.
[78] Ce mot, que j'employai sur les affiches pour la
première fois à Paris, est devenu le titre banal des plus
grotesques exhibitions: nous avons maintenant des festivals
de danse ou de musique dans les moindres guinguettes, avec
trois violons, une caisse et deux cornets à pistons.
[79] Léon Gatayes.

[80] Habeneck et Girard.

[81] M. A. Morel est un de mes meilleurs amis, et l'un des
plus excellents musiciens que je connaisse. Ses
compositions ont un mérite réel.
[82] Le nom de Strauss est célèbre aujourd'hui dans toute
l'Europe dansante; il est attaché à une foule de valses
capricieuses, piquantes, d'un rhythme neuf, d'une
désinvolture gracieusement originale, qui ont fait le tour du
monde. On conçoit donc qu'on tienne beaucoup à ne pas
voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreporté.
Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss à Paris, ce Strauss
a un frère; il y a un Strauss à Vienne, mais ce Strauss n'a
point de frère! c'est la seule différence qui existe entre les
deux Strauss. De là des quiproquos fort désagréables pour
notre Strauss, qui dirige avec une verve digne de son nom
les bals de l'Opéra-Comique et tous les bals particuliers
donnés par l'aristocratie. Dernièrement, à l'ambassade
d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois à coup sûr,
aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: Eh! bonjour,
mon cher Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me
reconnaissez pas!—Non, monsieur.—Oh! je vous reconnais
bien, moi, quoique vous ayez un peu engraissé, il n'y a

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d'ailleurs que vous pour écrire de pareilles valses. Vous seul
pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de danse, il
n'y a qu'un Strauss.—Vous êtes bien bon; mais je vous
assure que le Strauss de Vienne a aussi du talent.—
Comment! le Strauss de Vienne? Mais c'est vous; il n'y en
pas d'autre. Je vous connais bien; vous êtes pâle, il est pâle;
vous parlez autrichien; il parle autrichien; vous faites des
airs de danse ravissants.—Oui.—Vous accentuez toujours le
temps faible, dans la mesure à trois temps.—Oh! le temps
faible, c'est mon fort!—Vous avez écrit une valse intitulée le
Diamant?—Étincelante!—Vous parlez hébreu?—Very well.
—Et anglais?—Not at all.—C'est cela même, vous êtes
Strauss; d'ailleurs votre nom est sur l'affiche?—Monsieur,
encore une fois, je ne suis pas le Strauss de Vienne; il n'est
pas le seul qui sache syncoper une valse et rhythmer une
mélodie à contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris; mon
frère, qui joue très-bien du violon et que voilà là-bas, est
également Strauss. Le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont
trois Strauss.—Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me
mystifier.» Là-dessus le Viennois incrédule, de laisser notre
Strauss fort irrité et très en peine de faire constater son
identité; tellement qu'il est venu me trouver afin que je le
débarrasse de cette sosimie. Donc pour cela faire, j'affirme
que le Strauss de Paris, très-pâle, parlant à merveille
l'autrichien et l'hébreu, et assez mal le français et pas du tout
l'anglais, écrivant des valses entraînantes, pleines de
délicieuses coquetteries rhythmiques, instrumentées on ne
peut mieux, conduisant d'un air triste, mais avec un talent
incontestable, son joyeux orchestre de bal; j'affirme, dis-je,
que ce Strauss habite Paris depuis fort longtemps, qu'il a,
depuis dix ans, joué de l'alto à tous mes concerts; qu'il fait
partie de l'orchestre du Théâtre-Italien; qu'il va tous les étés
gagner beaucoup d'argent à Aix, à Genève, à Mayence, à
Munich, partout excepté à Vienne, où il s'abstient d'aller par
égard pour l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois
à Paris.

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En conséquence, les Viennois n'ont qu'à se le tenir pour dit,
garder leur Strauss et nous laisser le nôtre. Que chacun
rende enfin à Strauss ce qui n'est pas à Strauss, et qu'on
n'attribue plus à Strauss ce qui est à Strauss; autrement on
finirait, telle est la force des préventions, par dire que le
strass de Strauss, vaut mieux que le diamant de Strauss, et
que le diamant de Strauss n'est que du strass.
[83] Il n'y avait pas alors la multitude de chemins de fer
dont l'Allemagne est sillonnée aujourd'hui.
[84] Vivier, le spirituel mystificateur; artiste excentrique,
mais artiste d'un mérite réel et doué de qualités musicales
fort rares.
[85] Encore un Strauss! mais celui-là ne fait pas de valses.

[86] J'ai pu faire en Allemagne, beaucoup d'observations sur
les diverses résonnances des cloches; et j'ai vu, à n'en
pouvoir douter, que la nature se riait encore, à cet égard, des
théories de nos écoles. Certains professeurs ont soutenu que
les cors sonores ne faisaient tous résonner que la tierce
majeure; un mathématicien est venu dans ces derniers
temps, affirmant que les cloches faisaient toutes entendre, au
contraire, la tierce mineure; et il se trouva en réalité qu'elles
donnent harmoniquement toutes sortes d'intervalles. Les
unes font retentir la tierce mineure, les autres la quarte; une
des cloches de Weimar sonne la septième mineure et l'octave
successivement (son fondamental fa, résonnance fa octave,
mi bémol septième); d'autres même produisent la quarte
augmentée. Évidemment la résonnance harmonique des
cloches dépend de la forme que le fondeur leur a donnée,
des divers degrés d'épaisseur du métal à certains points de
leur courbure, et des accidents secrets de la fonte et du
coulage.
[87] (25 mai 1864.) Je viens de voir dans le volume des
lettres de Félix Mendelssohn, publié récemment par son

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frère, en quoi consistait son amitié romaine pour moi. Il dit à
sa mère en me désignant clairement: «*** est une vraie
caricature, sans une étincelle de talent, etc. etc..... j'ai
parfois des envies de le dévorer.»—Quand il écrivit cette
lettre, Mendelssohn avait vingt et un ans, ne connaissait pas
une partition de moi; je n'avais encore produit que la
première esquisse de ma Symphonie fantastique qu'il n'avait
pas lue, et ce fut seulement peu de jours avant son départ de
Rome que je lui montrai l'ouverture du Roi Lear que je
venais de terminer.
[88] Et voilà peut-être ce qui lui donnait des envies de me
dévorer (1864).
[89] Je ne connaissais pas encore, quand j'écrivis ces lignes,
sa ravissante partition le Songe d'une nuit d'été.
[90] Massues de sauvages.

[91] Les femmes.

[92] Les Européens, les blancs.

[93] À la répétition, Schuman, sortant de son mutisme
habituel, me dit: Cet offertorium surpasse tout.
Mendelssohn, lui, me fit compliment sur une entrée de
contre-basse qui se trouve dans l'accompagnement de ma
romance l'Absence, que l'on chantait aussi dans ce concert.
[94] Cher aux malades, mais illustre parmi les savants.

[95] Hier, mademoiselle, en proie à un accès de cette
philosophie, je me trouvais dans une maison où l'on a la
manie des autographes. La reine du salon ne manqua pas de
me prier d'écrire quelque chose sur son album. «Mais je
vous en prie, ajouta-t-elle, pas de banalités.» Cette
recommandation m'irrita, et j'écrivis aussitôt:
«La peine de mort est une très-mauvaise chose, car, si elle
n'existait pas, j'aurais probablement déjà tué beaucoup de

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gens, et nous n'aurions pas à l'heure qu'il est tant de ces
gredins de crétins, fléaux de l'art et des artistes.»
On rit beaucoup de mon aphorisme, croyant que je n'en
pensais pas un mot.
[96] Mademoiselle Bertin m'a assuré dernièrement que je la
calomniais en comptant Cimarosa parmi ses compositeurs
favoris. Je dois donc reconnaître mon erreur, en regrettant de
l'avoir commise. En tout cas, ce n'est pas, je le suppose, une
calomnie bien grave et l'on peut s'en consoler.
[97] Non, cela ne sera pas permis. J'ai eu tort d'écrire cela.
Gluck connaissait aussi bien que Meyerbeer l'effet de deux
cordes à l'unisson, et s'il ne l'a pas voulu employer, personne
n'a mission de l'introduire dans son œuvre. Au reste
Meyerbeer a ajouté dans Armide d'autres effets, tels que
celui des trombones du duo: «Esprits de haine et de rage!»
qu'on ne peut assez blâmer; ce sont d'incroyables erreurs.
Spontini les citait un jour devant moi et me reprochait de ne
les avoir pas signalées. Et lui aussi pourtant, il a ajouté des
instruments à vent à l'orchestre d'Iphigénie en Tauride... Et
oubliant qu'il avait eu cette faiblesse, il s'écriait une autre
fois: «C'est affreux! on m'instrumentera donc aussi moi,
quand je serai mort?...»
[98] Aux deux dernières exécutions du Requiem dans
l'église de Saint-Eustache à Paris, ce passage a pourtant
enfin été rendu sans faute.
[99] En italien coglionorie.

[100] Spohr était maître de chapelle à Cassel.

[101] Il fut tailleur lui-même, m'a-t-on dit.

[102] Joachim est maintenant le premier violoniste de
l'Allemagne, peut-être de l'Europe, et un artiste complet.
[103] Malheureux Becher! j'apprends qu'il s'est follement
jeté dans la fournaise de la dernière insurrection de Vienne,

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qu'il a été pris, jugé, condamné et fusillé!...
[104] Ce bâton est en vermeil; il porte le nom des nombreux
souscripteurs qui me l'offrirent; une branche de laurier
l'entoure et sur ses feuilles sont inscrits les titres de mes
partitions. L'Empereur, après avoir assisté à l'un de mes
concerts que je donnais dans la salle des Redoutes,
m'envoya cent ducats (1,100 francs). En revanche, il chargea
quelqu'un de me transmettre ce singulier compliment:
«Dites à Berlioz que je me suis bien amusé.»
[105] (6 mars 1861.) Je viens d'envoyer en Hongrie cette
partition. Une société de jeunes Hongrois m'a adressé il y a
quelques semaines une couronne d'argent d'un travail
exquis, portant, sur un écusson aux armes de la ville de Gior
(en allemand Raab) ces mots: À Hector Berlioz la jeunesse
de Gior. Ce présent était accompagné d'une lettre à laquelle
j'ai répondu:
«Messieurs,
J'ai reçu votre beau présent et la lettre flatteuse qui
l'accompagnait. Ce témoignage de sympathie, venu
d'un pays dont j'ai conservé un si cher souvenir, m'a
vivement touché. L'effet de mon ouvrage est dû sans
doute aux sentiments que réveille votre thème national
en vous, qu'il doit conduire à la vie (selon votre
poétique expression) en vous de qui l'on peut dire
avec Virgile:
..............Furor iraque mente
Præcipitant, pulchrumque mori succurrit in armis.
Mais si vous avez trouvé dans ma musique une
étincelle seulement de l'enthousiasme qui brûle les
nobles âmes hongroises, je dois m'estimer trop
heureux et considérer ce succès comme l'un des plus
rares qu'un artiste puisse obtenir.

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Recevez, messieurs, avec l'expression de ma
gratitude, mes cordiales salutations.
Votre tout dévoué,
hector berlioz.»

14 février 1861

[106] M. Duplantys.

[107] M. le vicomte Sosthène de Larochefoucault.

[108] M. Buloz.

[109] M. de Custine.

[110] Beatrix Cenci.

[111] Je ne connais pas encore l'organisation intérieure du
Conservatoire de Bruxelles, habilement dirigé par M. Fétis;
je sais seulement qu'il est un des plus considérables.
[112] Habeneck, en dirigeant les concerts du Conservatoire,
se servait d'une simple partie de premier violon; et, en cela
ses successeurs n'ont pas manqué de l'imiter.
[113] Homme d'affaires de Liszt.

[114] Celui de Marlow par exemple, et l'opéra de Spohr, qui
ni l'un ni l'autre, ne ressemblent au Faust de Gœthe.
[115] Je n'y ai pas tenu; après avoir écrit l'Enfance du
Christ, je n'ai pas su résister à la tentation de faire entendre à
Paris cet ouvrage, dont le succès a été spontané, très-grand
et même calomnieux pour mes compositions antérieures. J'ai
ainsi donné, dans la salle de Herz, plusieurs concerts qui, au
lieu de me ruiner, comme firent les exécutions de Faust
m'ont rapporté quelques milliers de francs (1858).
[116] En 1854 un critique de Dresde a protesté
solennellement contre cette chanson, assurant que les
étudiants allemands étaient des jeunes gens de bonnes
mœurs, incapables de courir les grisettes au clair de lune. Ce

Page 609

même homme naïf, dans le même article, ne m'accusait-il
pas de calomnier Méphistophélès, en le faisant tromper
Faust. «Le Méphistophélès allemand, disait-il, est honnête et
il remplit les clauses du traité qu'il a fait signer à Faust;
tandis que dans l'ouvrage de M. Berlioz, il conduit Faust à
l'abîme en lui faisant croire qu'il le mène à la prison de
Marguerite. C'est une indignité!...» N'est-ce pas, que c'est
indigne... de ma part?... ainsi me voilà convaincu d'avoir
calomnié l'esprit du mal et du mensonge, d'être pire qu'un
démon, de ne pas valoir le diable.
Cette charmante critique a fait la joie de la ville de Dresde
pendant longtemps, et je crois qu'on en rit encore à l'heure
qu'il est.
[117] Expression d'Othello en parlant d'Iago.

[118] Elle l'a été avec un quart de succès. Quant au poëme,
achevé enfin par Scribe et Germain Delavigne, il a paru si
platement monotone, que je dois m'estimer heureux de ne
l'avoir pas conservé.
[119] Tout cela est détruit aujourd'hui, à l'exception des deux
airs.
[120] Non pas deux nièces, je me trompe, mais deux petites-
filles.
[121] Sa petite-fille.

Amour dédaigné. Expression de Shakespeare dans
[122]
Hamlet.
[123] Je n'y suis jamais allé. J'ai su seulement, il y a cinq
ans, que madame F****** habitait Lyon. Vit-elle encore?...
je n'ose m'en informer. (Février 1854.)
Elle vit toujours, je le sais. (Août 1854.)
[124] Allusion de J. Janin au chœur du convoi funèbre dans
ma symphonie de Roméo et Juliette, où ces mots sont en

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effet constamment psalmodiés.
Tis the last rose of summer left blooming alone.
[125]
(Thomas Moore.)
[126] Il y a dans cette presse comme dans celle de Paris, des
hommes à idées fixes qui, à l'aspect seul de mon nom sur
une affiche ou sur un journal, entrent en fureur, comme les
taureaux quand on leur présente un drapeau rouge,
m'attribuent un petit monde d'absurdités éclos dans leur petit
cerveau, croient entendre dans mes ouvrages ce qui n'y est
pas, et n'entendent pas ce qui s'y trouve, combattent avec
une noble ardeur des moulins à vent, et qui, si on leur
demandait leur avis sur l'accord parfait de ré majeur en les
prévenant qu'il est écrit par moi, s'écrieraient avec
indignation: «Cet accord est détestable!» Ces pauvres
diables sont des maniaques, il y en a, il y en eut partout et en
tout temps de pareils.
[127] Hélas! non je n'ai pas résisté. Je viens d'achever la
poëme et la musique des Troyens, opéra en cinq actes. Que
deviendra cet immense ouvrage?... (1858.)
[128] J'avais pourtant, il y a quelques années, consenti à
écrire une œuvre de ce genre. Carvalho le directeur du
Théâtre-Lyrique et qui est aujourd'hui fort de mes amis
s'était engagé par écrit à me donner, à une époque désignée,
un libretto que je devais mettre en musique pour son théâtre.
Un dédit de dix mille francs était stipulé dans le traité.
Quand le moment fut venu, Carvalho ne se souvenait déjà
plus de cet engagement, en conséquence la promesse ne fut
pas mieux tenue que tant d'autres et, a partir de ce jour,
etc, etc.

[129] Je crois l'avoir dit ailleurs, et je le répète: Meyerbeer a
non-seulement le bonheur d'avoir du talent, mais, au plus
haut degré, le talent d'avoir du bonheur.

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[130] La plus ridicule bamboche théâtrale est répétée au
moins pendant un mois presque chaque jour, et j'ai dû
produire en public ma symphonie de Roméo et Juliette après
quatre répétitions, et tant d'autres ouvrages après deux
répétitions seulement.
[131] Depuis que ces lignes furent écrites, M. Bénazet, le
directeur des jeux, m'a engagé plusieurs fois à venir
organiser et diriger le festival annuel de Bade, en mettant à
ma disposition pour exécuter mes œuvres, tout ce que je
pouvais demander. Sa générosité en pareil cas, a dépassé de
beaucoup ce qu'ont jamais fait pour moi les souverains de
l'Europe dont j'ai le plus à me louer. «Je vous donne carte
blanche, m'a-t-il dit encore cette année, faites venir d'où
vous voudrez les artistes dont vous avez besoin, offrez-leur
des appointements qui puissent les satisfaire, j'approuve tout
d'avance.»
[132] Le roi de Hanovre est aveugle.

[133] Je n'ai jamais vu Henriette dans ce rôle qui fut une des
plus sublimes manifestations de son talent; mais elle m'en a
récité quelquefois des scènes (!!!!). D'ailleurs, je l'avais
devinée.
[134] Faux amis d'Hamlet.

[135] Freluquet de cour, dans Hamlet.

[136] Adieu, mes... amis!

[137] Il s'est bien gardé d'en profiter; son livre est rempli de
contes absurdes et d'extravagantes appréciations.
[138] Elles sont revenues maintenant, et l'opposition est plus
acharnée que jamais. (1864.)
[139] C'était M. le baron de Donop, chambellan du prince de
Lippe-Dettmold.

Page 612

[140] Le poëme lyrique des Troyens n'était pas encore alors
divisé en deux opéras, il n'en formait qu'un dont la durée
était de cinq heures.
[141] Alphonse Royer.

[142] Deuxième partie du poëme lyrique des Troyens, à
laquelle j'ajoutai une introduction instrumentale (le
Lamento) et un prologue.
[143] Aspasie avait trop d'esprit.

[144] Directeur des jeux de Bade.

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
OUVRAGES DE HECTOR BERLIOZ
Format grand in-18.
À TRAVERS CHANTS 1vol.
LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1—
LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1—
CORRESPONDANCE INÉDITE 1—
LETTRES INTIMES 1—
10963. 12-03.—Imprimerie de Poissy. Lejay fils et Lemoro.

Page 613

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HECTOR BERLIOZ ***

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