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The Project Gutenberg eBook of L'Académie des sciences et les
académiciens de 1666 à 1793
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793
Author: Joseph Bertrand
Release date: March 21, 2016 [eBook #51516]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/51516
Credits: Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ACADÉMIE
DES SCIENCES ET LES ACADÉMICIENS DE 1666 À 1793 ***
académiciens de 1666 à 1793
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Author: Joseph Bertrand
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DES SCIENCES ET LES ACADÉMICIENS DE 1666 À 1793 ***
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NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été
placée dans le domaine public.
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été
placée dans le domaine public.
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L’ACADÉMIE
DES SCIENCES
ET LES ACADÉMICIENS
DE 1666 A 1793
L’ACADÉMIE
DES SCIENCES
DES SCIENCES
ET LES ACADÉMICIENS
DE 1666 A 1793
L’ACADÉMIE
DES SCIENCES
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ET LES ACADÉMICIENS
DE 1666 A 1793
PAR
JOSEPH BERTRAND
MEMBRE DE L’INSTITUT
PARIS
J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
18, RUE JACOB, 18
1869
Tous droits réservés.
DE 1666 A 1793
PAR
JOSEPH BERTRAND
MEMBRE DE L’INSTITUT
PARIS
J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
18, RUE JACOB, 18
1869
Tous droits réservés.
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PRÉFACE.
L’histoire complète de l’Académie des sciences serait une œuvre
considérable. Faire connaître la marche de toutes les sciences depuis plus de
deux siècles, dire le temps et l’occasion de leurs progrès en France, assigner
le génie particulier de plus de deux cents membres qui, avec des mérites
divers, ont pris part à l’œuvre commune, montrer leur influence au dehors
et l’impulsion qu’ils en reçoivent, rechercher le rôle croissant de l’illustre
compagnie dans les grandes questions d’utilité publique, la confiance dont
elle se montre digne et qui des particuliers s’étend au gouvernement, et
même aux corps les plus jaloux de leurs droits, tel serait le cadre d’un
ouvrage dont on trouvera ici quelques chapitres.
L’histoire des sciences n’occupe dans ce volume qu’une place très-
restreinte; elle aurait pu, si j’avais adopté un autre cadre, en former la partie
la plus considérable. Les mémoires de l’Académie sont en effet l’essentiel
de son œuvre; en y joignant le recueil des savants étrangers et la collection
des pièces couronnées, on pourrait aisément faire naître de leur analyse,
sans développements forcés, l’histoire complète des diverses sciences. Une
telle tâche exigerait une érudition à laquelle je ne prétends ni n’aspire; mon
but est plus modeste et non moins utile peut-être.
Après avoir lu avec un vif intérêt les procès-verbaux inédits des séances
et consulté les pièces officielles conservées par l’Institut, j’ai cru voir
apparaître très-clairement l’organisation de l’ancienne Académie, la
physionomie des séances, les préoccupations de ses membres, leurs
relations entre eux et avec le gouvernement, les ressources régulières dont
ils disposaient pour la science, et les appuis extraordinaires qui, lorsqu’il le
fallut, ne leur firent jamais défaut. Ce petit tableau forme une page curieuse
de l’histoire de la société polie en France. J’ai essayé, à l’occasion d’un
savant ouvrage de M. Maury, de l’indiquer dans quelques articles du
L’histoire complète de l’Académie des sciences serait une œuvre
considérable. Faire connaître la marche de toutes les sciences depuis plus de
deux siècles, dire le temps et l’occasion de leurs progrès en France, assigner
le génie particulier de plus de deux cents membres qui, avec des mérites
divers, ont pris part à l’œuvre commune, montrer leur influence au dehors
et l’impulsion qu’ils en reçoivent, rechercher le rôle croissant de l’illustre
compagnie dans les grandes questions d’utilité publique, la confiance dont
elle se montre digne et qui des particuliers s’étend au gouvernement, et
même aux corps les plus jaloux de leurs droits, tel serait le cadre d’un
ouvrage dont on trouvera ici quelques chapitres.
L’histoire des sciences n’occupe dans ce volume qu’une place très-
restreinte; elle aurait pu, si j’avais adopté un autre cadre, en former la partie
la plus considérable. Les mémoires de l’Académie sont en effet l’essentiel
de son œuvre; en y joignant le recueil des savants étrangers et la collection
des pièces couronnées, on pourrait aisément faire naître de leur analyse,
sans développements forcés, l’histoire complète des diverses sciences. Une
telle tâche exigerait une érudition à laquelle je ne prétends ni n’aspire; mon
but est plus modeste et non moins utile peut-être.
Après avoir lu avec un vif intérêt les procès-verbaux inédits des séances
et consulté les pièces officielles conservées par l’Institut, j’ai cru voir
apparaître très-clairement l’organisation de l’ancienne Académie, la
physionomie des séances, les préoccupations de ses membres, leurs
relations entre eux et avec le gouvernement, les ressources régulières dont
ils disposaient pour la science, et les appuis extraordinaires qui, lorsqu’il le
fallut, ne leur firent jamais défaut. Ce petit tableau forme une page curieuse
de l’histoire de la société polie en France. J’ai essayé, à l’occasion d’un
savant ouvrage de M. Maury, de l’indiquer dans quelques articles du
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Journal des Savants. Ce sont ces articles, soigneusement revus, que je
présente aujourd’hui au public avec des développements qui en doublent au
moins l’étendue.
L’histoire de l’Académie ne se sépare guère de celle des académiciens,
et j’ai cru intéressant d’esquisser, à côté des coutumes et des actes de la
compagnie, les traits principaux de la vie et du caractère de ses membres.
Devais-je me borner aux grandes figures qui dominent leur époque, ou
m’étendre jusqu’aux soldats les plus obscurs de l’armée de la science? J’ai
repoussé ces deux partis extrêmes, et laissant de côté, forcément parfois
faute de documents précis, les académiciens dont la trace est aujourd’hui
effacée, j’ai essayé de représenter, dans un cadre proportionné à leur
importance, tous ceux qui, par leur talent ou par leur caractère, ont accru la
force et le renom de l’Académie. Tel a été du moins mon programme; mais
je m’en suis, il faut l’avouer, écarté plus d’une fois. Complétement étranger
aux questions de médecine, j’ai dû passer sous silence les travaux, quoique
considérables, de la section d’anatomie, et par une conséquence naturelle,
j’ai négligé l’histoire de ses membres. Les courtes notices consacrées aux
autres membres de l’Académie auraient dû s’étendre ou se resserrer en
raison de l’importance du personnage. Dans le plus grand nombre des cas,
on verra qu’il en est ainsi; mais il y a des exceptions; plus de sympathie
pour quelques-uns, moins de compétence pour juger l’œuvre de quelques
autres, et peut-être aussi le hasard de la composition, ont amené des
disproportions que le lecteur voudra bien me pardonner.
Toutes les figures de ma petite galerie sont appréciées avec une
franchise absolue et une entière liberté. Biographie, quand il s’agit
d’académiciens, est, pour bien des lecteurs, synonyme d’éloge. J’ai trop
souvent peut-être oublié cette tradition; mais un mot de Voltaire m’a plus
d’une fois soutenu dans l’entreprise peu périlleuse de juger équitablement
les hommes du siècle passé: «Qui loue tout n’est qu’un flatteur; celui-là
seul sait louer qui loue avec restriction.»
Les grands hommes sont rares, il faut bien le savoir, et l’on doit, quand
on les rencontre, s’incliner profondément devant eux. Mais lorsqu’un
sourire ironique accueille tardivement le souvenir de ceux qui en ont
indûment tenu l’emploi, il n’y a à cela ni injustice ni inconvénient.
J’aurais pu souvent, sans infidélité comme sans effort, montrer dans les
passions et les ridicules, les partialités et les jalousies du passé, des
présente aujourd’hui au public avec des développements qui en doublent au
moins l’étendue.
L’histoire de l’Académie ne se sépare guère de celle des académiciens,
et j’ai cru intéressant d’esquisser, à côté des coutumes et des actes de la
compagnie, les traits principaux de la vie et du caractère de ses membres.
Devais-je me borner aux grandes figures qui dominent leur époque, ou
m’étendre jusqu’aux soldats les plus obscurs de l’armée de la science? J’ai
repoussé ces deux partis extrêmes, et laissant de côté, forcément parfois
faute de documents précis, les académiciens dont la trace est aujourd’hui
effacée, j’ai essayé de représenter, dans un cadre proportionné à leur
importance, tous ceux qui, par leur talent ou par leur caractère, ont accru la
force et le renom de l’Académie. Tel a été du moins mon programme; mais
je m’en suis, il faut l’avouer, écarté plus d’une fois. Complétement étranger
aux questions de médecine, j’ai dû passer sous silence les travaux, quoique
considérables, de la section d’anatomie, et par une conséquence naturelle,
j’ai négligé l’histoire de ses membres. Les courtes notices consacrées aux
autres membres de l’Académie auraient dû s’étendre ou se resserrer en
raison de l’importance du personnage. Dans le plus grand nombre des cas,
on verra qu’il en est ainsi; mais il y a des exceptions; plus de sympathie
pour quelques-uns, moins de compétence pour juger l’œuvre de quelques
autres, et peut-être aussi le hasard de la composition, ont amené des
disproportions que le lecteur voudra bien me pardonner.
Toutes les figures de ma petite galerie sont appréciées avec une
franchise absolue et une entière liberté. Biographie, quand il s’agit
d’académiciens, est, pour bien des lecteurs, synonyme d’éloge. J’ai trop
souvent peut-être oublié cette tradition; mais un mot de Voltaire m’a plus
d’une fois soutenu dans l’entreprise peu périlleuse de juger équitablement
les hommes du siècle passé: «Qui loue tout n’est qu’un flatteur; celui-là
seul sait louer qui loue avec restriction.»
Les grands hommes sont rares, il faut bien le savoir, et l’on doit, quand
on les rencontre, s’incliner profondément devant eux. Mais lorsqu’un
sourire ironique accueille tardivement le souvenir de ceux qui en ont
indûment tenu l’emploi, il n’y a à cela ni injustice ni inconvénient.
J’aurais pu souvent, sans infidélité comme sans effort, montrer dans les
passions et les ridicules, les partialités et les jalousies du passé, des
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analogies et des leçons applicables au temps présent. Non-seulement je me
suis abstenu de chercher pour ce livre un tel genre d’intérêt, mais chaque
fois que l’allusion, s’imposant en quelque sorte, se présentait à moi trop
facile et trop claire, je me suis fait une loi invariable de quitter brusquement
la plume.
J. BERTRAND.
suis abstenu de chercher pour ce livre un tel genre d’intérêt, mais chaque
fois que l’allusion, s’imposant en quelque sorte, se présentait à moi trop
facile et trop claire, je me suis fait une loi invariable de quitter brusquement
la plume.
J. BERTRAND.
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L’ACADÉMIE DES SCIENCES
ET
LES ACADÉMICIENS
DE 1666 A 1793
I.
L’ACADÉMIE
ET
LES ACADÉMICIENS
DE 1666 A 1793
I.
L’ACADÉMIE
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L’ACADÉMIE DE 1666.
Lorsqu’en 1666 Colbert, heureusement inspiré par Perrault, proposa à
Louis XIV la création de l’Académie des sciences, il prétendait former une
compagnie compétente, aussi bien sur les questions d’érudition, d’histoire,
de littérature et de goût, que sur les problèmes de science pure. Un
académicien devait, suivant lui, ne fermer les yeux à aucune lumière et
cultiver plus spécialement une des branches des connaissances humaines,
sans donner pour cela l’exclusion à toutes les autres.
L’Académie des sciences réunit donc d’abord, pour bien peu de temps il
est vrai, aux géomètres et aux physiciens, des érudits et des hommes de
lettres. Pour ne pas cependant partager les esprits entre des pensées trop
contraires, on assigna des jours différents à la réunion des différents
groupes de la compagnie. Les géomètres et les physiciens s’assemblaient
séparément le samedi, puis tous ensemble le mercredi; les historiens
tenaient séance le lundi et le jeudi; et les littérateurs enfin étaient réunis le
mardi et le vendredi. Toutes les sections cependant composaient un même
corps qui, le premier jeudi de chaque mois dans une réunion de tous ses
membres, entendait et discutait, s’il y avait lieu, le compte rendu des
travaux particuliers. L’organisation, on le voit, était à peu près celle de notre
Institut. L’Académie française et l’Académie des inscriptions, représentées
dans la compagnie nouvelle par une partie seulement de leurs membres,
s’émurent d’une séparation qui, en donnant aux uns une double part de
priviléges et de largesses, ne pouvait manquer d’amoindrir les autres.
Colbert obtint, à leur prière, que le roi réduisît les occupations de
l’Académie des sciences aux études et aux recherches scientifiques.
Devenue ainsi la sœur et non la rivale de ses deux aînées, l’Académie des
sciences resta composée de seize membres, presque tous choisis par Colbert
avec un rare discernement. Dans la section de mathématiques se trouvaient
en effet:
Lorsqu’en 1666 Colbert, heureusement inspiré par Perrault, proposa à
Louis XIV la création de l’Académie des sciences, il prétendait former une
compagnie compétente, aussi bien sur les questions d’érudition, d’histoire,
de littérature et de goût, que sur les problèmes de science pure. Un
académicien devait, suivant lui, ne fermer les yeux à aucune lumière et
cultiver plus spécialement une des branches des connaissances humaines,
sans donner pour cela l’exclusion à toutes les autres.
L’Académie des sciences réunit donc d’abord, pour bien peu de temps il
est vrai, aux géomètres et aux physiciens, des érudits et des hommes de
lettres. Pour ne pas cependant partager les esprits entre des pensées trop
contraires, on assigna des jours différents à la réunion des différents
groupes de la compagnie. Les géomètres et les physiciens s’assemblaient
séparément le samedi, puis tous ensemble le mercredi; les historiens
tenaient séance le lundi et le jeudi; et les littérateurs enfin étaient réunis le
mardi et le vendredi. Toutes les sections cependant composaient un même
corps qui, le premier jeudi de chaque mois dans une réunion de tous ses
membres, entendait et discutait, s’il y avait lieu, le compte rendu des
travaux particuliers. L’organisation, on le voit, était à peu près celle de notre
Institut. L’Académie française et l’Académie des inscriptions, représentées
dans la compagnie nouvelle par une partie seulement de leurs membres,
s’émurent d’une séparation qui, en donnant aux uns une double part de
priviléges et de largesses, ne pouvait manquer d’amoindrir les autres.
Colbert obtint, à leur prière, que le roi réduisît les occupations de
l’Académie des sciences aux études et aux recherches scientifiques.
Devenue ainsi la sœur et non la rivale de ses deux aînées, l’Académie des
sciences resta composée de seize membres, presque tous choisis par Colbert
avec un rare discernement. Dans la section de mathématiques se trouvaient
en effet:
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Christian Huyghens, un des plus grands hommes de son temps, rare et
admirable génie qui, pendant plus de quinze ans, brilla dans l’Académie et
fut le plus illustre de ses membres.
Roberval, que Pascal estimait assez pour écrire: «Si le père jésuite
connaît M. Roberval, il n’est pas nécessaire que j’accompagne son nom des
éloges qui lui sont dus, et s’il ne le connaît pas, il doit s’abstenir de parler
de ces matières, puisque c’est une preuve indubitable qu’il n’a aucune
entrée aux hautes connaissances ni de la physique, ni de la géométrie.»
Picard et Auzout, célèbres tous deux à des degrés et à des titres inégaux,
dans l’histoire de l’astronomie. Frenicle, dont Descartes et Fermat ont loué
la pénétration et qui, presque exclusivement appliqué à la théorie des
nombres, avait lutté sans désavantage contre ces deux grands hommes,
lorsqu’ils n’avaient pas dédaigné de le suivre, quelquefois même de le
provoquer sur son terrain.
Buot, qui, d’abord simple ouvrier armurier, s’était instruit seul et qu’on
s’étonnait de voir si savant sans entendre un mot de latin.
Carcavy enfin, ami de Pascal, et qui sans avoir produit d’invention
originale était alors un savant instruit et considérable.
Les physiciens qui complétaient l’Académie sont restés moins célèbres.
Outre Pecquet, dont le nom est attaché à une découverte importante,
l’Académie comptait:
Delachambre, médecin ordinaire du roi et auteur d’un ouvrage intitulé:
Nouvelles conjectures sur la cause de la lumière, sur les débordements du
Nil et sur l’amour d’inclination. Cet ouvrage a reçu de grandes louanges;
les mérites, il faut le croire, en étaient aussi variés que le sujet, car il ouvrit
à son auteur les portes de l’Académie française comme celles de
l’Académie des sciences.
Claude Perrault, le futur architecte du Louvre, médecin en même temps,
comme Boileau ne l’a laissé ignorer à personne, et de plus naturaliste
habile.
Quoique Duclos, Bourdelin, Gayant et Marchand, qui complétaient la
section, n’aient pas laissé de grands noms dans la science, leur mérite
passait alors pour fort au-dessus du commun.
Duhamel, homme très-docte et d’un esprit ferme et droit, fut nommé
secrétaire. Il joignait à une grande érudition philosophique la politesse et
admirable génie qui, pendant plus de quinze ans, brilla dans l’Académie et
fut le plus illustre de ses membres.
Roberval, que Pascal estimait assez pour écrire: «Si le père jésuite
connaît M. Roberval, il n’est pas nécessaire que j’accompagne son nom des
éloges qui lui sont dus, et s’il ne le connaît pas, il doit s’abstenir de parler
de ces matières, puisque c’est une preuve indubitable qu’il n’a aucune
entrée aux hautes connaissances ni de la physique, ni de la géométrie.»
Picard et Auzout, célèbres tous deux à des degrés et à des titres inégaux,
dans l’histoire de l’astronomie. Frenicle, dont Descartes et Fermat ont loué
la pénétration et qui, presque exclusivement appliqué à la théorie des
nombres, avait lutté sans désavantage contre ces deux grands hommes,
lorsqu’ils n’avaient pas dédaigné de le suivre, quelquefois même de le
provoquer sur son terrain.
Buot, qui, d’abord simple ouvrier armurier, s’était instruit seul et qu’on
s’étonnait de voir si savant sans entendre un mot de latin.
Carcavy enfin, ami de Pascal, et qui sans avoir produit d’invention
originale était alors un savant instruit et considérable.
Les physiciens qui complétaient l’Académie sont restés moins célèbres.
Outre Pecquet, dont le nom est attaché à une découverte importante,
l’Académie comptait:
Delachambre, médecin ordinaire du roi et auteur d’un ouvrage intitulé:
Nouvelles conjectures sur la cause de la lumière, sur les débordements du
Nil et sur l’amour d’inclination. Cet ouvrage a reçu de grandes louanges;
les mérites, il faut le croire, en étaient aussi variés que le sujet, car il ouvrit
à son auteur les portes de l’Académie française comme celles de
l’Académie des sciences.
Claude Perrault, le futur architecte du Louvre, médecin en même temps,
comme Boileau ne l’a laissé ignorer à personne, et de plus naturaliste
habile.
Quoique Duclos, Bourdelin, Gayant et Marchand, qui complétaient la
section, n’aient pas laissé de grands noms dans la science, leur mérite
passait alors pour fort au-dessus du commun.
Duhamel, homme très-docte et d’un esprit ferme et droit, fut nommé
secrétaire. Il joignait à une grande érudition philosophique la politesse et
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l’élégance de style, en même temps qu’une excellente latinité dont la
réputation décida, dit-on, le choix de Colbert.
Cinq jeunes gens enfin, Couplet, Richer, Niquet, Pivert et Delannoy,
furent adjoints aux académiciens pour les aider dans leurs travaux.
Le roi assurait par des pensions l’existence des membres de la
compagnie nouvelle, en mettant de plus à leur disposition les fonds
nécessaires pour exécuter les expériences et construire les machines jugées
utiles.
L’Académie se réunissait deux fois par semaine, le mercredi et le
samedi. Quoique tous les membres fussent convoqués, la séance du
mercredi était spécialement consacrée aux travaux mathématiques, et celle
du samedi aux expériences de physique, comprenant, d’après le langage du
temps, les manipulations de chimie et les travaux d’histoire naturelle. Les
réunions ressemblaient fort peu à celles d’aujourd’hui. L’Académie,
inconnue au public et peu soucieuse de se répandre au dehors, ne recevait
des savants étrangers que de rares et insignifiantes communications; une ou
deux fois par an, tout au plus, un inventeur, patronné par quelque grand
personnage, était admis à lui soumettre un moyen de dessaler l’eau de mer,
une solution nouvelle du problème des longitudes ou quelque combinaison
chimérique pour produire de la force sans en consommer... Mais les seize
académiciens, accoutumés à ne compter que sur eux-mêmes, remplissaient
le plus souvent les séances par leurs propres travaux. Les expériences,
choisies et discutées à l’avance, devaient être exécutées en commun, dans le
laboratoire annexé à la bibliothèque royale, où se tenaient alors les
assemblées.
Duclos, dans le programme des travaux de chimie, étale tout d’abord la
confiance d’un ignorant qui ne doute de rien. La chimie, il ne faut pas
l’oublier, est de création toute récente, et les transformations des corps
n’avaient jamais été rattachées, avant Stahl qui vint quarante ans plus tard, à
une théorie réellement scientifique. Duclos cependant n’y aperçoit pas de
secrets; il déclare le nombre des éléments, en assigne la nature et le rôle et,
sans marquer aucun embarras, émet et propose comme indubitables les
principes les plus absolus et les plus faux. Le soufre, le mercure et le sel ne
sont pas, suivant lui, des corps simples, et par la résolution des mixtes
naturels, il ne reste jamais que de l’eau. C’est elle qui, altérée par un
efficient impalpable et spirituel, produit le mercure, le soufre et le sel. Les
réputation décida, dit-on, le choix de Colbert.
Cinq jeunes gens enfin, Couplet, Richer, Niquet, Pivert et Delannoy,
furent adjoints aux académiciens pour les aider dans leurs travaux.
Le roi assurait par des pensions l’existence des membres de la
compagnie nouvelle, en mettant de plus à leur disposition les fonds
nécessaires pour exécuter les expériences et construire les machines jugées
utiles.
L’Académie se réunissait deux fois par semaine, le mercredi et le
samedi. Quoique tous les membres fussent convoqués, la séance du
mercredi était spécialement consacrée aux travaux mathématiques, et celle
du samedi aux expériences de physique, comprenant, d’après le langage du
temps, les manipulations de chimie et les travaux d’histoire naturelle. Les
réunions ressemblaient fort peu à celles d’aujourd’hui. L’Académie,
inconnue au public et peu soucieuse de se répandre au dehors, ne recevait
des savants étrangers que de rares et insignifiantes communications; une ou
deux fois par an, tout au plus, un inventeur, patronné par quelque grand
personnage, était admis à lui soumettre un moyen de dessaler l’eau de mer,
une solution nouvelle du problème des longitudes ou quelque combinaison
chimérique pour produire de la force sans en consommer... Mais les seize
académiciens, accoutumés à ne compter que sur eux-mêmes, remplissaient
le plus souvent les séances par leurs propres travaux. Les expériences,
choisies et discutées à l’avance, devaient être exécutées en commun, dans le
laboratoire annexé à la bibliothèque royale, où se tenaient alors les
assemblées.
Duclos, dans le programme des travaux de chimie, étale tout d’abord la
confiance d’un ignorant qui ne doute de rien. La chimie, il ne faut pas
l’oublier, est de création toute récente, et les transformations des corps
n’avaient jamais été rattachées, avant Stahl qui vint quarante ans plus tard, à
une théorie réellement scientifique. Duclos cependant n’y aperçoit pas de
secrets; il déclare le nombre des éléments, en assigne la nature et le rôle et,
sans marquer aucun embarras, émet et propose comme indubitables les
principes les plus absolus et les plus faux. Le soufre, le mercure et le sel ne
sont pas, suivant lui, des corps simples, et par la résolution des mixtes
naturels, il ne reste jamais que de l’eau. C’est elle qui, altérée par un
efficient impalpable et spirituel, produit le mercure, le soufre et le sel. Les
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esprits parfaits et qui ont quelque participation de la vie contiennent un
troisième principe, nommé archée, en sorte qu’il existe en tout trois
principes: le corps matériel qui est l’eau, l’esprit altératif et l’âme vivifiante
ou archée. Les chimistes, on le voit, avaient beaucoup à désapprendre.
Le plan d’études tracé par Perrault pour l’anatomie et la botanique fait
paraître au contraire beaucoup de savoir et de sens. Les recherches
anatomiques doivent comprendre, suivant lui, en même temps que la
description des organes, la recherche de leur usage et le mécanisme de leur
action. Quelques organes bien connus remplissent des fonctions encore très-
cachées et des effets véritables et manifestes, tels par exemple que la
génération du lait, dépendent de quelque organe qu’on n’a pas pu découvrir.
Un anatomiste doit donc employer à la fois les yeux et la raison, en
conservant toutefois quelque avantage aux yeux sur la raison même.
Perrault distingue également de l’histoire et de la description des plantes
l’étude plus philosophique de leur naissance et de leur accroissement.
Beaucoup d’auteurs anciens ont écrit sur ce sujet; leurs assertions sont
douteuses, il serait utile de les vérifier. Est-il vrai, par exemple, qu’une
plante puisse se reproduire par les sels tirés de sa cendre? La terre qui
nourrit la plante peut-elle la produire par sa propre fécondité sans avoir reçu
de semence? Existe-t-il dans la plante, comme dans les animaux, une partie
principale qui donne l’âme et le mouvement à toutes les autres, et cette
partie n’est-elle pas la racine? Que faut-il penser enfin de ce qu’on a
nommé les sympathies et les antipathies des plantes? Si le sapin est
considéré comme l’ami des autres arbres, cela ne tient-il pas seulement à ce
que sa racine, droite et plongeante, ne gêne en rien les plantes placées dans
son voisinage? Si l’olivier passe pour un arbre peu sociable, n’est-ce pas
pour une raison contraire?
Chaque académien était invité à proposer son programme, et il en
résulta une grande variété de projets. Un membre de la Compagnie, dont le
procès-verbal ne donne pas le nom et qui, pour cette raison, est peut-être
Duhamel qui l’a rédigé, propose de «choisir un étang pour faire tourner
l’eau en son milieu, laquelle communiquera le mouvement au reste de l’eau
par différents degrés de vitesse, pour y examiner le mouvement des divers
corps flottants en divers endroits et inégalement éloignés du milieu, pour
faire quelque comparaison des planètes dans le monde.»
troisième principe, nommé archée, en sorte qu’il existe en tout trois
principes: le corps matériel qui est l’eau, l’esprit altératif et l’âme vivifiante
ou archée. Les chimistes, on le voit, avaient beaucoup à désapprendre.
Le plan d’études tracé par Perrault pour l’anatomie et la botanique fait
paraître au contraire beaucoup de savoir et de sens. Les recherches
anatomiques doivent comprendre, suivant lui, en même temps que la
description des organes, la recherche de leur usage et le mécanisme de leur
action. Quelques organes bien connus remplissent des fonctions encore très-
cachées et des effets véritables et manifestes, tels par exemple que la
génération du lait, dépendent de quelque organe qu’on n’a pas pu découvrir.
Un anatomiste doit donc employer à la fois les yeux et la raison, en
conservant toutefois quelque avantage aux yeux sur la raison même.
Perrault distingue également de l’histoire et de la description des plantes
l’étude plus philosophique de leur naissance et de leur accroissement.
Beaucoup d’auteurs anciens ont écrit sur ce sujet; leurs assertions sont
douteuses, il serait utile de les vérifier. Est-il vrai, par exemple, qu’une
plante puisse se reproduire par les sels tirés de sa cendre? La terre qui
nourrit la plante peut-elle la produire par sa propre fécondité sans avoir reçu
de semence? Existe-t-il dans la plante, comme dans les animaux, une partie
principale qui donne l’âme et le mouvement à toutes les autres, et cette
partie n’est-elle pas la racine? Que faut-il penser enfin de ce qu’on a
nommé les sympathies et les antipathies des plantes? Si le sapin est
considéré comme l’ami des autres arbres, cela ne tient-il pas seulement à ce
que sa racine, droite et plongeante, ne gêne en rien les plantes placées dans
son voisinage? Si l’olivier passe pour un arbre peu sociable, n’est-ce pas
pour une raison contraire?
Chaque académien était invité à proposer son programme, et il en
résulta une grande variété de projets. Un membre de la Compagnie, dont le
procès-verbal ne donne pas le nom et qui, pour cette raison, est peut-être
Duhamel qui l’a rédigé, propose de «choisir un étang pour faire tourner
l’eau en son milieu, laquelle communiquera le mouvement au reste de l’eau
par différents degrés de vitesse, pour y examiner le mouvement des divers
corps flottants en divers endroits et inégalement éloignés du milieu, pour
faire quelque comparaison des planètes dans le monde.»
Page 15
Auzout, mieux inspiré, demandait que quelques-uns de la Compagnie
eussent commission de voir les ouvriers, leurs outils et leurs instruments, la
manière de les employer, savoir ce qui leur manque et apprendre leurs
secrets et leurs sophisteries. Couplet fut chargé de suivre cette idée, qui
devait produire la belle collection des Arts et métiers publiée un siècle plus
tard par l’Académie.
Huyghens aussi remit son projet, et M. Boutron en possède l’autographe
original avec des notes approbatives écrites sans doute de la main de
Colbert.
Bon.Faire les expériences du vuide par la machine et autrement et
déterminer la pesanteur de l’air.
Bon.Examiner la force de la poudre à canon en l’enfermant en petite
quantité dans une boite de fer ou de cuivre fort espaisse.
Bon.Examiner de même façon la force de l’eau raréfiée par le feu.
Bon.Examiner la force et la vitesse du vent et l’usage qu’on en tire à la
navigation et aux machines.
Bon.Examiner la force de la percussion ou la communication du
mouvement dans la rencontre des corps, dont je crois avoir
donné le premier les véritables règles.
Pour l’Assemblée de Physique.
La principale occupation de cette Assemblée et la plus utile
doibt estre, à mon avis, de travailler à l’histoire naturelle à peu
près suivant le dessein de Verulamius. Cette histoire consiste en
expériences et en remarques et est l’unique moyen pour
parvenir à la connoissance des causes de tout ce qu’on voit
dans la nature. Comme pour sçavoir ce que c’est que la
pesanteur, le chaud, le froid, l’attraction de l’aimant, la lumière,
les couleurs, de quelles parties est composé l’air, l’eau, le feu et
tous les autres corps, à quoy sert la respiration des animaux, de
quelle façon croissent les metaux, les pierres et les herbes, de
toutes lesquelles choses on ne sçait encore rien ou très peu, n’y
ayant pourtant rien au monde dont la connoissance seroit tant à
souhaiter et plus utile.
eussent commission de voir les ouvriers, leurs outils et leurs instruments, la
manière de les employer, savoir ce qui leur manque et apprendre leurs
secrets et leurs sophisteries. Couplet fut chargé de suivre cette idée, qui
devait produire la belle collection des Arts et métiers publiée un siècle plus
tard par l’Académie.
Huyghens aussi remit son projet, et M. Boutron en possède l’autographe
original avec des notes approbatives écrites sans doute de la main de
Colbert.
Bon.Faire les expériences du vuide par la machine et autrement et
déterminer la pesanteur de l’air.
Bon.Examiner la force de la poudre à canon en l’enfermant en petite
quantité dans une boite de fer ou de cuivre fort espaisse.
Bon.Examiner de même façon la force de l’eau raréfiée par le feu.
Bon.Examiner la force et la vitesse du vent et l’usage qu’on en tire à la
navigation et aux machines.
Bon.Examiner la force de la percussion ou la communication du
mouvement dans la rencontre des corps, dont je crois avoir
donné le premier les véritables règles.
Pour l’Assemblée de Physique.
La principale occupation de cette Assemblée et la plus utile
doibt estre, à mon avis, de travailler à l’histoire naturelle à peu
près suivant le dessein de Verulamius. Cette histoire consiste en
expériences et en remarques et est l’unique moyen pour
parvenir à la connoissance des causes de tout ce qu’on voit
dans la nature. Comme pour sçavoir ce que c’est que la
pesanteur, le chaud, le froid, l’attraction de l’aimant, la lumière,
les couleurs, de quelles parties est composé l’air, l’eau, le feu et
tous les autres corps, à quoy sert la respiration des animaux, de
quelle façon croissent les metaux, les pierres et les herbes, de
toutes lesquelles choses on ne sçait encore rien ou très peu, n’y
ayant pourtant rien au monde dont la connoissance seroit tant à
souhaiter et plus utile.
Page 16
Bon.L’on devroit, suivant les diverses matières dont j’en viens de nommer
quelques-unes, distinguer les chapitres de cette histoire et y
amasser toutes les remarques et expériences qui regardent
chacune en particulier, et de ne se pas tant mettre en peine d’y
rapporter des expériences rares et difficiles à faire, que celles
qui paroissent essentielles pour la découverte de ce que l’on
cherche, quand bien même elles seroient fort communes.
L’utilité d’une telle histoire faite avec fidélité s’estend à
tout le genre humain et dans tous les siècles à venir, parce
qu’outre le profit qu’on peut tirer des expériences particulières
pour divers usages, l’assemblage de toutes est toujours un
fondement assuré pour bastir une philosophie naturelle, dans
laquelle il faut nécessairement procéder de la connoissance des
effets à celle des causes.
La chimie et la dissection des animaux sont assurément
nécessaires à ce dessein, mais il faudroit que les opérations de
l’une ou de l’autre tendissent toujours à augmenter cette
histoire de quelque article important et qui regardast la
découverte de quelque chose qu’on se propose, sans perdre de
temps à plusieurs mesmes remarques de quelques circonstances
dont la connoissance ne peut avoir de la suite; pour ne pas
encourir le reproche que faisoit Seneque aux philosophes
anciens: Invenissent forsitan necessaria nisi et superflua
quœsissent.
Il faudroit commencer par les matières que l’on jugera les
plus belles et utiles, dont on pourra distribuer plusieurs à la fois
à autant de personnes de ceux qui composent l’assemblée qui
toutes les semaines y feront le rapport et lecture de ce qu’ils
auront recueilli, et ce sera ainsi une occupation réglée, dont le
fruit sera indubitablement très grand.
HUYGHENS.
Cette note date de 1666, époque à laquelle Colbert proposa à Louis XIV
la fondation de l’Académie des sciences. C’est cette même année que
quelques-unes, distinguer les chapitres de cette histoire et y
amasser toutes les remarques et expériences qui regardent
chacune en particulier, et de ne se pas tant mettre en peine d’y
rapporter des expériences rares et difficiles à faire, que celles
qui paroissent essentielles pour la découverte de ce que l’on
cherche, quand bien même elles seroient fort communes.
L’utilité d’une telle histoire faite avec fidélité s’estend à
tout le genre humain et dans tous les siècles à venir, parce
qu’outre le profit qu’on peut tirer des expériences particulières
pour divers usages, l’assemblage de toutes est toujours un
fondement assuré pour bastir une philosophie naturelle, dans
laquelle il faut nécessairement procéder de la connoissance des
effets à celle des causes.
La chimie et la dissection des animaux sont assurément
nécessaires à ce dessein, mais il faudroit que les opérations de
l’une ou de l’autre tendissent toujours à augmenter cette
histoire de quelque article important et qui regardast la
découverte de quelque chose qu’on se propose, sans perdre de
temps à plusieurs mesmes remarques de quelques circonstances
dont la connoissance ne peut avoir de la suite; pour ne pas
encourir le reproche que faisoit Seneque aux philosophes
anciens: Invenissent forsitan necessaria nisi et superflua
quœsissent.
Il faudroit commencer par les matières que l’on jugera les
plus belles et utiles, dont on pourra distribuer plusieurs à la fois
à autant de personnes de ceux qui composent l’assemblée qui
toutes les semaines y feront le rapport et lecture de ce qu’ils
auront recueilli, et ce sera ainsi une occupation réglée, dont le
fruit sera indubitablement très grand.
HUYGHENS.
Cette note date de 1666, époque à laquelle Colbert proposa à Louis XIV
la fondation de l’Académie des sciences. C’est cette même année que
Page 17
Huyghens, appelé par le grand ministre et doté d’une pension considérable,
vint se fixer à Paris.
Picard commença immédiatement avec Auzout et Huyghens une série
d’observations astronomiques, et, en proposant de construire pour les
planètes des tables plus complètes que celles de Kepler, il disait ses motifs
d’espérer ses succès.
«On a, dit-il, quantité de nouvelles observations qui ont été faites très-
exactement en divers lieux, lesquelles, jointes et comparées à celles des
années précédentes, donnent une connaissance de l’astronomie bien plus
particulière que celle qu’on a eue par le passé. La géométrie n’avait pas
encore été poussée au point où elle est présentement; on a pour observer des
instruments beaucoup meilleurs que ceux dont se sont servis les anciens. A
peine avait-on, du temps de Kepler, de grandes lunettes de six ou sept pieds.
On en fait aujourd’hui de soixante pieds. La méthode dont lui et ceux qui
l’ont précédé se sont servis pour mesurer le temps est fort incertaine, et très-
éloignée de la précision que nous donnent les horloges à pendule, qui
marquent les minutes et même les secondes avec beaucoup plus
d’exactitude que les horloges communes ne marquaient les heures et les
demi-heures, et elles sont d’une si grande utilité que l’on peut, par leur
moyen, non-seulement rectifier les heures des étoiles fixes sans aucun
instrument, mais encore faire plusieurs observations qui sans cela seraient
impossibles. Que si, à tous ces avantages, on ajoute les secours qu’il plaît à
Sa Majesté de promettre à cette science si nécessaire dans l’usage de la vie,
et par laquelle on puisse espérer de bons et grands instruments avec un lieu
propre et tel qu’on le souhaite pour observer, on aura tout lieu de se
promettre de bons résultats.»
Le ciel sembla favoriser la compagnie naissante: deux éclipses, aussi
rapprochées qu’elles puissent l’être, se succédèrent à quinze jours
d’intervalle. La première surtout présenta un spectacle curieux et une
instruction importante. Quand la lune s’éclipsa à l’horizon, le soleil lui-
même n’était pas encore caché. Ce singulier phénomène avait été observé
déjà par Pline et par Moestlin, le maître de Kepler. Les académiciens, qui ne
l’ignoraient pas, y prirent cependant un grand intérêt; en voyant en effet la
lune s’obscurcir lorsque rien en apparence n’intercepte pour elle les rayons
du soleil, on demeure assuré, sans recourir à aucune autre preuve, que les
astres relevés par la réfraction ne sont pas où ils semblent être. L’Académie,
plaçant au nombre de ses travaux astronomiques l’étude immédiate de la
vint se fixer à Paris.
Picard commença immédiatement avec Auzout et Huyghens une série
d’observations astronomiques, et, en proposant de construire pour les
planètes des tables plus complètes que celles de Kepler, il disait ses motifs
d’espérer ses succès.
«On a, dit-il, quantité de nouvelles observations qui ont été faites très-
exactement en divers lieux, lesquelles, jointes et comparées à celles des
années précédentes, donnent une connaissance de l’astronomie bien plus
particulière que celle qu’on a eue par le passé. La géométrie n’avait pas
encore été poussée au point où elle est présentement; on a pour observer des
instruments beaucoup meilleurs que ceux dont se sont servis les anciens. A
peine avait-on, du temps de Kepler, de grandes lunettes de six ou sept pieds.
On en fait aujourd’hui de soixante pieds. La méthode dont lui et ceux qui
l’ont précédé se sont servis pour mesurer le temps est fort incertaine, et très-
éloignée de la précision que nous donnent les horloges à pendule, qui
marquent les minutes et même les secondes avec beaucoup plus
d’exactitude que les horloges communes ne marquaient les heures et les
demi-heures, et elles sont d’une si grande utilité que l’on peut, par leur
moyen, non-seulement rectifier les heures des étoiles fixes sans aucun
instrument, mais encore faire plusieurs observations qui sans cela seraient
impossibles. Que si, à tous ces avantages, on ajoute les secours qu’il plaît à
Sa Majesté de promettre à cette science si nécessaire dans l’usage de la vie,
et par laquelle on puisse espérer de bons et grands instruments avec un lieu
propre et tel qu’on le souhaite pour observer, on aura tout lieu de se
promettre de bons résultats.»
Le ciel sembla favoriser la compagnie naissante: deux éclipses, aussi
rapprochées qu’elles puissent l’être, se succédèrent à quinze jours
d’intervalle. La première surtout présenta un spectacle curieux et une
instruction importante. Quand la lune s’éclipsa à l’horizon, le soleil lui-
même n’était pas encore caché. Ce singulier phénomène avait été observé
déjà par Pline et par Moestlin, le maître de Kepler. Les académiciens, qui ne
l’ignoraient pas, y prirent cependant un grand intérêt; en voyant en effet la
lune s’obscurcir lorsque rien en apparence n’intercepte pour elle les rayons
du soleil, on demeure assuré, sans recourir à aucune autre preuve, que les
astres relevés par la réfraction ne sont pas où ils semblent être. L’Académie,
plaçant au nombre de ses travaux astronomiques l’étude immédiate de la
Page 18
réfraction, résolut d’approfondir une théorie aussi indispensable à
l’exactitude de toutes les autres. Huyghens proposa plusieurs méthodes qui
furent suivies et perfectionnées, et l’Académie contribua à faire disparaître
une erreur grave presque universellement admise jusqu’alors. La réfraction,
qui diminue avec l’élévation de l’astre observé, ne devient nulle qu’au
zénith; les observateurs, qui l’avaient négligée pour les hauteurs plus
grandes que 45°, s’étaient trompés par là de plus d’une minute sur la
latitude de Paris, base nécessaire de tous les travaux de l’Observatoire.
Les mathématiciens eux-mêmes entreprirent une œuvre collective. Un
traité de mécanique, composé par eux, devait être l’une des premières
productions de l’Académie. Chaque géomètre, à tour de rôle, composait un
chapitre et, comme on disait alors, était député pour penser à une question.
Plusieurs séances étaient consacrées ensuite à lire son travail et à le discuter.
Descartes, que le plus grand nombre des académiciens reconnaissaient pour
leur maître, avait dit cependant: «On voit souvent qu’il n’y a pas autant de
perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces et faits de la
main de plusieurs maîtres qu’en ceux auxquels un seul a travaillé.» Le
nouveau traité ne démentit pas ce jugement, et si le temps qu’on y a
consacré lui donne une place dans l’histoire de l’Académie, il n’en occupe
aucune dans celle des progrès de la science.
L’Académie, qui devait composer en même temps et qui composa en
effet un traité sur l’histoire des animaux, en amassait confusément les
matériaux, en suivant, sans ordre régulier et sans dessein prémédité, le seul
hasard des occasions: un renard, un blaireau, une fouine, une civette, un
putois, une belette, plusieurs salamandres, un caméléon, une gazelle, un
sapajou, un ours, un hérisson, une cigogne, une tigresse, un dromadaire, une
chouette, un esturgeon et une oie vivante dont on examina les organes
respiratoires, se succédèrent dans les séances du samedi sur la table de
dissection. Mais la plus éclatante et la plus mémorable de toutes les
dissections fut celle d’un éléphant de la ménagerie de Versailles. Le roi y
assista; l’opération eut lieu à Versailles. Elle était commencée depuis
quelque temps, lorsque le roi, sans s’être fait annoncer, entra tout à coup
dans la salle et demanda où était l’anatomiste qu’il ne voyait point.
Duverney, le scalpel à la main, s’éleva alors des flancs de l’animal où il
était englouti et fit devant lui l’histoire des principaux organes, en y mêlant
sans doute quelque ingénieuse flatterie. L’œil, apporté à Paris, fut étudié
avec grand soin; la trompe occupa deux séances; la chair, le cerveau,
l’exactitude de toutes les autres. Huyghens proposa plusieurs méthodes qui
furent suivies et perfectionnées, et l’Académie contribua à faire disparaître
une erreur grave presque universellement admise jusqu’alors. La réfraction,
qui diminue avec l’élévation de l’astre observé, ne devient nulle qu’au
zénith; les observateurs, qui l’avaient négligée pour les hauteurs plus
grandes que 45°, s’étaient trompés par là de plus d’une minute sur la
latitude de Paris, base nécessaire de tous les travaux de l’Observatoire.
Les mathématiciens eux-mêmes entreprirent une œuvre collective. Un
traité de mécanique, composé par eux, devait être l’une des premières
productions de l’Académie. Chaque géomètre, à tour de rôle, composait un
chapitre et, comme on disait alors, était député pour penser à une question.
Plusieurs séances étaient consacrées ensuite à lire son travail et à le discuter.
Descartes, que le plus grand nombre des académiciens reconnaissaient pour
leur maître, avait dit cependant: «On voit souvent qu’il n’y a pas autant de
perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces et faits de la
main de plusieurs maîtres qu’en ceux auxquels un seul a travaillé.» Le
nouveau traité ne démentit pas ce jugement, et si le temps qu’on y a
consacré lui donne une place dans l’histoire de l’Académie, il n’en occupe
aucune dans celle des progrès de la science.
L’Académie, qui devait composer en même temps et qui composa en
effet un traité sur l’histoire des animaux, en amassait confusément les
matériaux, en suivant, sans ordre régulier et sans dessein prémédité, le seul
hasard des occasions: un renard, un blaireau, une fouine, une civette, un
putois, une belette, plusieurs salamandres, un caméléon, une gazelle, un
sapajou, un ours, un hérisson, une cigogne, une tigresse, un dromadaire, une
chouette, un esturgeon et une oie vivante dont on examina les organes
respiratoires, se succédèrent dans les séances du samedi sur la table de
dissection. Mais la plus éclatante et la plus mémorable de toutes les
dissections fut celle d’un éléphant de la ménagerie de Versailles. Le roi y
assista; l’opération eut lieu à Versailles. Elle était commencée depuis
quelque temps, lorsque le roi, sans s’être fait annoncer, entra tout à coup
dans la salle et demanda où était l’anatomiste qu’il ne voyait point.
Duverney, le scalpel à la main, s’éleva alors des flancs de l’animal où il
était englouti et fit devant lui l’histoire des principaux organes, en y mêlant
sans doute quelque ingénieuse flatterie. L’œil, apporté à Paris, fut étudié
avec grand soin; la trompe occupa deux séances; la chair, le cerveau,
Page 19
l’ivoire et la liqueur du péricarde furent analysés par les chimistes, c’est-à-
dire successivement soumis à une distillation qui détruit les principes sans
en révéler la nature.
Le corps d’une femme suppliciée fut livré un jour à l’Académie; le
procès-verbal des opérations est rédigé cette fois avec des développements
inusités. On rapporte l’épreuve proposée par chacun et presque toujours
exécutée. Les académiciens, attentifs à profiter d’une occasion très-rare
alors, tiennent séance extraordinaire plusieurs jours de suite et quand on
cessa les travaux, il était impossible de les continuer.
Colbert, dans son zèle pour la compagnie qu’il avait fondée, avait
autorisé les académiciens à examiner, pour leur instruction, les malades
désespérés de l’Hôtel-Dieu. Maître alors de l’administration, il disposait de
tout dans l’État. Cette fois cependant, il ne fut pas obéi. Les religieuses,
avec une invincible fermeté, refusèrent l’entrée de l’hôpital, et la
Commission académique revint, comme dit son rapporteur Pecquet, sans
avoir rien fait.
L’Académie, qui publia sur l’histoire des animaux deux volumes de
grand intérêt et riches d’observations originales, ne produisit sur la
botanique qu’un long et inutile travail. Guidée par une fausse imagination,
elle demandait à la distillation des plantes tout le secret de leurs principes
divers, et pendant plusieurs années, elle employa la plus grande partie de
son temps à distiller avec une persévérance obstinée toutes les espèces
connues, sans remarquer l’inconvénient grave d’une telle pratique et la
stérilité de la méthode. Les principes immédiats réellement caractéristiques
sont décomposés en effet dans l’opération, et les végétaux les plus
dissemblables, tels que la ciguë, le pavot ou le blé, donnent exactement le
même produit. Les différences restent donc cachées et tout aboutit à
confondre les problèmes sans les éclaircir.
Les exemples d’analyse par distillation sont nombreux dans l’histoire de
l’Académie. Un jour, la compagnie étant assemblée, on procède à la
distillation d’un melon tout entier dont on avait seulement ôté les graines et
dont le poids était de cinq livres. La liqueur distillée fut fractionnée en neuf
parties qui se trouvèrent toutes, à l’exception de la première, médiocrement
acides. La neuvième et dernière avait beaucoup de sel volatil, et il resta
quatre grains de sel lixiviel.
dire successivement soumis à une distillation qui détruit les principes sans
en révéler la nature.
Le corps d’une femme suppliciée fut livré un jour à l’Académie; le
procès-verbal des opérations est rédigé cette fois avec des développements
inusités. On rapporte l’épreuve proposée par chacun et presque toujours
exécutée. Les académiciens, attentifs à profiter d’une occasion très-rare
alors, tiennent séance extraordinaire plusieurs jours de suite et quand on
cessa les travaux, il était impossible de les continuer.
Colbert, dans son zèle pour la compagnie qu’il avait fondée, avait
autorisé les académiciens à examiner, pour leur instruction, les malades
désespérés de l’Hôtel-Dieu. Maître alors de l’administration, il disposait de
tout dans l’État. Cette fois cependant, il ne fut pas obéi. Les religieuses,
avec une invincible fermeté, refusèrent l’entrée de l’hôpital, et la
Commission académique revint, comme dit son rapporteur Pecquet, sans
avoir rien fait.
L’Académie, qui publia sur l’histoire des animaux deux volumes de
grand intérêt et riches d’observations originales, ne produisit sur la
botanique qu’un long et inutile travail. Guidée par une fausse imagination,
elle demandait à la distillation des plantes tout le secret de leurs principes
divers, et pendant plusieurs années, elle employa la plus grande partie de
son temps à distiller avec une persévérance obstinée toutes les espèces
connues, sans remarquer l’inconvénient grave d’une telle pratique et la
stérilité de la méthode. Les principes immédiats réellement caractéristiques
sont décomposés en effet dans l’opération, et les végétaux les plus
dissemblables, tels que la ciguë, le pavot ou le blé, donnent exactement le
même produit. Les différences restent donc cachées et tout aboutit à
confondre les problèmes sans les éclaircir.
Les exemples d’analyse par distillation sont nombreux dans l’histoire de
l’Académie. Un jour, la compagnie étant assemblée, on procède à la
distillation d’un melon tout entier dont on avait seulement ôté les graines et
dont le poids était de cinq livres. La liqueur distillée fut fractionnée en neuf
parties qui se trouvèrent toutes, à l’exception de la première, médiocrement
acides. La neuvième et dernière avait beaucoup de sel volatil, et il resta
quatre grains de sel lixiviel.
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Un autre exemple confirmera la trompeuse facilité de ce que l’on
nommait analyse chimique à la fin du XVIIe siècle. «La compagnie étant
assemblée le 14 juillet 1667, M. Bourdelin a fait voir l’analyse de quarante
crapauds tout vivants. Il y en avait qui étaient gardés depuis dix-huit jours
dans un panier, et ceux-là sentaient fort mal; ils pesaient deux livres, onze
onces et plus. On en a tiré trente-cinq onces, trois gros de liqueur; les cinq
premières onces ont été tirées au bain vaporeux: la première, claire et
limpide, d’une saveur piquante, a blanchi l’eau de sublimé; la seconde a
rendu laiteuse l’eau de sublimé; la troisième a légèrement précipité l’eau de
sublimé et troublé l’eau de vitriol; la quatrième a plus précipité l’eau de
sublimé; la cinquième a fait ces effets encore plus fortement. Il en reste dix
onces fort sèches.» Tels sont les résultats visiblement informes et sans
portée dont l’Académie, pendant près de trente ans, chargea patiemment ses
registres.
Les macérations quelquefois venaient en aide à la distillation. «Je suis
d’avis, disait Dodart à l’Académie, un jour où elle tenait conseil pour
déterminer et arranger l’ordre de ses travaux, je suis d’avis que l’on
continue cette année à macérer des plantes. Nous ne sommes pas assurés
que cette préparation confonde ou altère les principes, il est probable
qu’elle les démêle; et supposé qu’elle les altère, il est bon de savoir quelle
altération elle cause, et comme il n’y a guère d’apparence que les analyses
nous fassent voir dans les produits ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent faire, il
faut au moins qu’elles nous fassent voir ce qu’on peut y faire par quelque
voie que ce soit; or la macération est une de ces voies et des principales.»
Au lieu de promener son attention sur des communications trop
nombreuses et trop rapides pour la captiver, l’Académie avait pour coutume
de consacrer une séance tout entière à l’étude d’une question qui restait à
l’ordre du jour pendant plusieurs semaines, quelquefois même pendant
plusieurs mois de suite; elle s’arrêtait sur chaque difficulté, discutait tous les
points de vue, jugeait les opinions opposées et dans les cas demeurés
douteux faisait immédiatement appel à l’expérience. De telles conférences,
souvent pleines d’intérêt et de vie, si elles n’accroissaient pas toujours la
science, exerçaient au moins les plus habiles et servaient à l’instruction de
tous.
Une des questions les plus longuement étudiées fut celle de la
coagulation qui, pendant l’année 1669, occupa vingt semaines de suite
nommait analyse chimique à la fin du XVIIe siècle. «La compagnie étant
assemblée le 14 juillet 1667, M. Bourdelin a fait voir l’analyse de quarante
crapauds tout vivants. Il y en avait qui étaient gardés depuis dix-huit jours
dans un panier, et ceux-là sentaient fort mal; ils pesaient deux livres, onze
onces et plus. On en a tiré trente-cinq onces, trois gros de liqueur; les cinq
premières onces ont été tirées au bain vaporeux: la première, claire et
limpide, d’une saveur piquante, a blanchi l’eau de sublimé; la seconde a
rendu laiteuse l’eau de sublimé; la troisième a légèrement précipité l’eau de
sublimé et troublé l’eau de vitriol; la quatrième a plus précipité l’eau de
sublimé; la cinquième a fait ces effets encore plus fortement. Il en reste dix
onces fort sèches.» Tels sont les résultats visiblement informes et sans
portée dont l’Académie, pendant près de trente ans, chargea patiemment ses
registres.
Les macérations quelquefois venaient en aide à la distillation. «Je suis
d’avis, disait Dodart à l’Académie, un jour où elle tenait conseil pour
déterminer et arranger l’ordre de ses travaux, je suis d’avis que l’on
continue cette année à macérer des plantes. Nous ne sommes pas assurés
que cette préparation confonde ou altère les principes, il est probable
qu’elle les démêle; et supposé qu’elle les altère, il est bon de savoir quelle
altération elle cause, et comme il n’y a guère d’apparence que les analyses
nous fassent voir dans les produits ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent faire, il
faut au moins qu’elles nous fassent voir ce qu’on peut y faire par quelque
voie que ce soit; or la macération est une de ces voies et des principales.»
Au lieu de promener son attention sur des communications trop
nombreuses et trop rapides pour la captiver, l’Académie avait pour coutume
de consacrer une séance tout entière à l’étude d’une question qui restait à
l’ordre du jour pendant plusieurs semaines, quelquefois même pendant
plusieurs mois de suite; elle s’arrêtait sur chaque difficulté, discutait tous les
points de vue, jugeait les opinions opposées et dans les cas demeurés
douteux faisait immédiatement appel à l’expérience. De telles conférences,
souvent pleines d’intérêt et de vie, si elles n’accroissaient pas toujours la
science, exerçaient au moins les plus habiles et servaient à l’instruction de
tous.
Une des questions les plus longuement étudiées fut celle de la
coagulation qui, pendant l’année 1669, occupa vingt semaines de suite
Page 21
toutes les séances du samedi. Des animaux vivants, un agneau et un cheval
entre autres, furent amenés au laboratoire et livrés au scalpel. L’illustre
Huyghens, dont l’esprit vif et étendu embrassait toutes les questions,
proposa à cette occasion sur la nature des liquides une opinion longuement
motivée et remarquable à beaucoup d’égards.
La liquidité suivant lui ne consiste pas seulement dans le détachement
des parties du corps, mais encore dans un mouvement continuel de ces
parties. «Plusieurs raisons, dit-il, le rendent vraisemblable, et premièrement
cette propriété des liqueurs de se faire une surface plane et horizontale,
c’est-à-dire de faire descendre toute sa masse, est une chose qu’on ne
conçoit pas qui se puisse faire par la seule petitesse et non-cohérence des
parties, parce qu’on voit qu’un tas de blé ou de grains de moutarde ou de
sable ne s’aplatit pas, mais demeure en forme de pyramide; mais quand on
secoue longtemps, quoique par petit coups, le vaisseau qui les contient, ce
qui cause du mouvement dans tous les grains, on voit qu’ils se mettent de
niveau ainsi qu’un liquide.»
Huyghens dans un autre passage, à propos de la coagulation du lait,
parle de la chaleur qui n’est, qu’une agitation plus violente des mêmes
parties du lait. Cette idée, aujourd’hui presque triomphante, qui fait de la
chaleur un mouvement des molécules, a été proposée plusieurs fois devant
l’Académie des sciences. On lit au procès-verbal du 23 juin 1677: «Il y a
beaucoup d’apparence que la chaleur vient du mouvement, la forte d’un
mouvement très-vif et la faible d’un mouvement assez lent... En un mot, je
ne sais quel mouvement c’est que la chaleur, mais je suppose que c’est un
mouvement.» Les physiciens aujourd’hui n’en peuvent pas dire davantage.
Mariotte et Perraut invités à parler sur la coagulation y employèrent chacun
une séance entière sans rien dire qu’on doive rapporter.
Pendant que les séances du samedi étaient consacrées à l’étude de la
coagulation, la discussion d’une machine proposée et construite par
Huyghens pour mesurer la force de l’air et des liquides en mouvement,
occupait celles du mercredi. La question pour des cartésiens était liée très-
intimement à la cause et au mécanisme de la pesanteur. Huyghens proposa
les conjectures qui devaient peu de temps après lui inspirer le petit écrit: De
causu gravitatis. Elles soulevèrent des contradictions, et la compagnie fut
fort partagée. Roberval trouvait la question trop difficile et trop haute. On
ne doit pas, disait-il sagement, prononcer sur de tels mystères; le fond en est
entièrement impénétrable, et il faudrait, pour les éclaircir, quelque sens
entre autres, furent amenés au laboratoire et livrés au scalpel. L’illustre
Huyghens, dont l’esprit vif et étendu embrassait toutes les questions,
proposa à cette occasion sur la nature des liquides une opinion longuement
motivée et remarquable à beaucoup d’égards.
La liquidité suivant lui ne consiste pas seulement dans le détachement
des parties du corps, mais encore dans un mouvement continuel de ces
parties. «Plusieurs raisons, dit-il, le rendent vraisemblable, et premièrement
cette propriété des liqueurs de se faire une surface plane et horizontale,
c’est-à-dire de faire descendre toute sa masse, est une chose qu’on ne
conçoit pas qui se puisse faire par la seule petitesse et non-cohérence des
parties, parce qu’on voit qu’un tas de blé ou de grains de moutarde ou de
sable ne s’aplatit pas, mais demeure en forme de pyramide; mais quand on
secoue longtemps, quoique par petit coups, le vaisseau qui les contient, ce
qui cause du mouvement dans tous les grains, on voit qu’ils se mettent de
niveau ainsi qu’un liquide.»
Huyghens dans un autre passage, à propos de la coagulation du lait,
parle de la chaleur qui n’est, qu’une agitation plus violente des mêmes
parties du lait. Cette idée, aujourd’hui presque triomphante, qui fait de la
chaleur un mouvement des molécules, a été proposée plusieurs fois devant
l’Académie des sciences. On lit au procès-verbal du 23 juin 1677: «Il y a
beaucoup d’apparence que la chaleur vient du mouvement, la forte d’un
mouvement très-vif et la faible d’un mouvement assez lent... En un mot, je
ne sais quel mouvement c’est que la chaleur, mais je suppose que c’est un
mouvement.» Les physiciens aujourd’hui n’en peuvent pas dire davantage.
Mariotte et Perraut invités à parler sur la coagulation y employèrent chacun
une séance entière sans rien dire qu’on doive rapporter.
Pendant que les séances du samedi étaient consacrées à l’étude de la
coagulation, la discussion d’une machine proposée et construite par
Huyghens pour mesurer la force de l’air et des liquides en mouvement,
occupait celles du mercredi. La question pour des cartésiens était liée très-
intimement à la cause et au mécanisme de la pesanteur. Huyghens proposa
les conjectures qui devaient peu de temps après lui inspirer le petit écrit: De
causu gravitatis. Elles soulevèrent des contradictions, et la compagnie fut
fort partagée. Roberval trouvait la question trop difficile et trop haute. On
ne doit pas, disait-il sagement, prononcer sur de tels mystères; le fond en est
entièrement impénétrable, et il faudrait, pour les éclaircir, quelque sens
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particulier et spécial dont nous manquons. Sans s’embarrasser dans la
recherche des causes, il était d’avis qu’on s’en tînt au fait. L’Académie
cependant voulut rassembler ses conseils et ses forces pour juger une
question qui surpasse sans doute l’intelligence humaine et qu’aucune
décision ne saurait trancher. Une première commission dont le rapporteur
fut Mariotte proposa des objections auxquelles Huyghens répondit aussitôt;
l’Académie alors chargea Picard de prononcer définitivement. Le prudent
astronome, ennemi des discussions et des incertitudes, déclina une telle
responsabilité, mais Duhamel et Perraut déclarèrent longuement leurs
pensées. Huyghens maintint les siennes, et la discussion qui n’eut rien que
de faible se prolongea pendant plusieurs semaines sans autre effet, comme
on aurait pu le prévoir, que d’affermir chacun dans son opinion.
Les travaux astronomiques étaient en même temps activement
poursuivis. La construction de l’Observatoire, décidée en 1664, fut
commencée en 1667. Le 21 juin, une commission d’académiciens
détermina l’orientation de la façade. Rien n’est plus mal entendu que cet
édifice. Perraut, malgré tout son talent, s’y montra plus curieux de
l’harmonie et de la régularité des formes que des besoins véritables de la
science. Des dispositions réclamées par les astronomes et dont Colbert lui-
même avait reconnu l’utilité furent obstinément repoussées par lui, comme
incompatibles avec la beauté de l’ensemble. L’art d’observer éprouvait
d’ailleurs à ce moment une véritable révolution, et les astronomes les plus
habiles n’étaient d’accord eux-mêmes ni sur la nature ni sur le choix des
instruments à y installer.
Picard et Auzout auraient voulu tout disposer pour l’astronomie de
précision, prendre jour par jour des mesures régulières et exactes et au
catalogue minutieux des étoiles joindre les tables des mouvements
planétaires et des positions de la lune; mais leur influence devait céder au
crédit de Dominique Cassini. C’était Picard lui-même qui, sur l’estime qu’il
avait conçue de ses talents, avait récemment attiré les bienfaits de Colbert
sur ce redoutable rival. Homme d’esprit et homme de qualité, facile et
agréable d’humeur, habitué à la représentation et à l’éclat extérieur, Cassini
obtint aisément la faveur du roi; habile à la ménager, il excellait à charmer
son imagination, à exciter sa curiosité et à la satisfaire quel qu’en fût l’objet
avec une merveilleuse assurance.
Un jour, une comète parut dans le ciel. Le roi désira savoir vers quelle
région elle se dirigeait. Cassini qui ne l’avait observée qu’une fois, le lui dit
recherche des causes, il était d’avis qu’on s’en tînt au fait. L’Académie
cependant voulut rassembler ses conseils et ses forces pour juger une
question qui surpasse sans doute l’intelligence humaine et qu’aucune
décision ne saurait trancher. Une première commission dont le rapporteur
fut Mariotte proposa des objections auxquelles Huyghens répondit aussitôt;
l’Académie alors chargea Picard de prononcer définitivement. Le prudent
astronome, ennemi des discussions et des incertitudes, déclina une telle
responsabilité, mais Duhamel et Perraut déclarèrent longuement leurs
pensées. Huyghens maintint les siennes, et la discussion qui n’eut rien que
de faible se prolongea pendant plusieurs semaines sans autre effet, comme
on aurait pu le prévoir, que d’affermir chacun dans son opinion.
Les travaux astronomiques étaient en même temps activement
poursuivis. La construction de l’Observatoire, décidée en 1664, fut
commencée en 1667. Le 21 juin, une commission d’académiciens
détermina l’orientation de la façade. Rien n’est plus mal entendu que cet
édifice. Perraut, malgré tout son talent, s’y montra plus curieux de
l’harmonie et de la régularité des formes que des besoins véritables de la
science. Des dispositions réclamées par les astronomes et dont Colbert lui-
même avait reconnu l’utilité furent obstinément repoussées par lui, comme
incompatibles avec la beauté de l’ensemble. L’art d’observer éprouvait
d’ailleurs à ce moment une véritable révolution, et les astronomes les plus
habiles n’étaient d’accord eux-mêmes ni sur la nature ni sur le choix des
instruments à y installer.
Picard et Auzout auraient voulu tout disposer pour l’astronomie de
précision, prendre jour par jour des mesures régulières et exactes et au
catalogue minutieux des étoiles joindre les tables des mouvements
planétaires et des positions de la lune; mais leur influence devait céder au
crédit de Dominique Cassini. C’était Picard lui-même qui, sur l’estime qu’il
avait conçue de ses talents, avait récemment attiré les bienfaits de Colbert
sur ce redoutable rival. Homme d’esprit et homme de qualité, facile et
agréable d’humeur, habitué à la représentation et à l’éclat extérieur, Cassini
obtint aisément la faveur du roi; habile à la ménager, il excellait à charmer
son imagination, à exciter sa curiosité et à la satisfaire quel qu’en fût l’objet
avec une merveilleuse assurance.
Un jour, une comète parut dans le ciel. Le roi désira savoir vers quelle
région elle se dirigeait. Cassini qui ne l’avait observée qu’une fois, le lui dit
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immédiatement. La comète suivit une autre route, mais le roi ne s’en
informa pas et se souvint seulement que pour un homme aussi habile que
M. Cassini les astres n’avaient pas de secrets. En découvrant deux
nouveaux satellites de Saturne, Cassini put se glorifier d’avoir porté le
nombre total des astres errants au beau chiffre de 14, qui avait l’honneur
d’être uni au nom illustre de Louis. La flatterie eut un plein succès, et une
médaille, frappée par ordre du roi, en consacra le souvenir.
Picard et Auzout, aussi simples que modestes, empressés d’ailleurs à
proclamer le mérite et la science de Cassini, devaient paraître près de lui de
bien petits compagnons. Cassini fut donc presque seul consulté par
l’architecte de l’Observatoire. Il n’approuva pas tout, et ses mémoires
posthumes donnent un libre cours aux critiques; mais il accorda
publiquement de grandes louanges à Perraut, et les réclamations ne purent
être bien énergiques contre un monument dont «le dessein, la grandeur et la
solidité lui paraissaient admirables.» La solidité, résultat de l’épaisseur des
murs, était un grand inconvénient; elle empêcha l’installation des deux
instruments les plus utiles aux observateurs modernes: la lunette méridienne
inventée par Roemer et le cercle mural dû à Picard. Tous deux en effet
exigent dans la maçonnerie une ouverture continue allant de l’horizon au
zénith. Cet inconvénient est tel que cent ans plus tard un des descendants de
Cassini proposait pour y remédier de raser l’édifice au niveau du premier
étage. Cassini, qui fut le premier directeur de l’Observatoire, cherchait
surtout dans la science des résultats isolés et brillants et semblait peu se
soucier de préparer par d’obscurs travaux les découvertes de ses
successeurs. L’imperfection des instruments de précision devait donc le
gêner moins qu’un autre. Mais Picard en souffrit beaucoup, et quoiqu’en
restant toujours avec Cassini dans les meilleures relations, il n’obtint que
lentement les secours nécessaires pour réaliser ses projets, toujours
cependant utilement et largement conçus.
Les astronomes de l’Académie en attendant l’achèvement de l’œuvre de
Perraut ne demeuraient pas inactifs. Louis XIV les avait chargés de mesurer
la grandeur de la terre. Picard et Auzout, en exécutant ce travail,
introduisirent dans leurs observations un des perfectionnements les plus
importants qu’ait reçus depuis deux siècles l’astronomie de précision. Ils
appliquèrent pour la première fois les lunettes à la mesure des angles. Cette
idée, proposée par Huyghens dans son écrit sur le système de Saturne et
informa pas et se souvint seulement que pour un homme aussi habile que
M. Cassini les astres n’avaient pas de secrets. En découvrant deux
nouveaux satellites de Saturne, Cassini put se glorifier d’avoir porté le
nombre total des astres errants au beau chiffre de 14, qui avait l’honneur
d’être uni au nom illustre de Louis. La flatterie eut un plein succès, et une
médaille, frappée par ordre du roi, en consacra le souvenir.
Picard et Auzout, aussi simples que modestes, empressés d’ailleurs à
proclamer le mérite et la science de Cassini, devaient paraître près de lui de
bien petits compagnons. Cassini fut donc presque seul consulté par
l’architecte de l’Observatoire. Il n’approuva pas tout, et ses mémoires
posthumes donnent un libre cours aux critiques; mais il accorda
publiquement de grandes louanges à Perraut, et les réclamations ne purent
être bien énergiques contre un monument dont «le dessein, la grandeur et la
solidité lui paraissaient admirables.» La solidité, résultat de l’épaisseur des
murs, était un grand inconvénient; elle empêcha l’installation des deux
instruments les plus utiles aux observateurs modernes: la lunette méridienne
inventée par Roemer et le cercle mural dû à Picard. Tous deux en effet
exigent dans la maçonnerie une ouverture continue allant de l’horizon au
zénith. Cet inconvénient est tel que cent ans plus tard un des descendants de
Cassini proposait pour y remédier de raser l’édifice au niveau du premier
étage. Cassini, qui fut le premier directeur de l’Observatoire, cherchait
surtout dans la science des résultats isolés et brillants et semblait peu se
soucier de préparer par d’obscurs travaux les découvertes de ses
successeurs. L’imperfection des instruments de précision devait donc le
gêner moins qu’un autre. Mais Picard en souffrit beaucoup, et quoiqu’en
restant toujours avec Cassini dans les meilleures relations, il n’obtint que
lentement les secours nécessaires pour réaliser ses projets, toujours
cependant utilement et largement conçus.
Les astronomes de l’Académie en attendant l’achèvement de l’œuvre de
Perraut ne demeuraient pas inactifs. Louis XIV les avait chargés de mesurer
la grandeur de la terre. Picard et Auzout, en exécutant ce travail,
introduisirent dans leurs observations un des perfectionnements les plus
importants qu’ait reçus depuis deux siècles l’astronomie de précision. Ils
appliquèrent pour la première fois les lunettes à la mesure des angles. Cette
idée, proposée par Huyghens dans son écrit sur le système de Saturne et
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perfectionnée par Picard et par Auzout, devait assurer aux observations une
exactitude presque illimitée.
Les lunettes avaient révélé dans le ciel à Galilée, à Kepler et à leurs
successeurs d’importants détails invisibles à l’œil nu, mais cette
représentation sans réalité, formée par les rayons lumineux après tant de
déviations inégales et mal connues, ne semblait pas pouvoir indiquer même
approximativement leur direction primitive. La lunette en effet montre à la
fois une infinité de points différents; vers lesquels est-elle précisément
dirigée?
Lorsqu’on observe avec une lunette un objet fort éloigné, une étoile par
exemple, la lunette montre son image formée au foyer du verre antérieur,
nommé objectif, et la position de cette image regardée à travers une loupe,
nommée oculaire, varie avec celle de l’œil de l’observateur. Picard pour
préciser la direction place dans la lunette, à la distance même où peut se
former l’image, deux fils très-fins qui se croisent perpendiculairement;
l’observateur, par le déplacement de l’instrument, doit amener le point de
croisement à recevoir l’image de l’objet qu’il étudie. Mais il faut deux
points pour déterminer une direction, et les deux fils, par leur croisement,
n’en donnent qu’un seul. Telle fut l’objection qui, en obscurcissant
l’invention de Picard, empêcha toujours le célèbre Hévélius de l’appliquer à
ses instruments.
Picard, exact au fond mais confus dans ses explications, apportait
cependant une preuve décisive, je veux dire l’épreuve même. L’ancienne
méthode donnait des résultats d’autant plus rapprochés des siens qu’on
l’appliquait avec plus d’habileté et de soin. L’ingénieux, académicien avait
en effet complétement raison. Lorsque les fils convenablement disposés
cachent l’image d’un point éloigné, la ligne dirigée vers l’objet est
déterminée et toujours la même dans l’intérieur de la lunette dont elle est
l’axe véritable; les points situés sur son prolongement ne sont pas seuls
aperçus par l’observateur, mais ils sont seuls visés par l’instrument. Tous les
observateurs aujourd’hui profitent de cette invention, et grâce à elle les plus
médiocres surpassent Tycho en précision, autant et plus peut-être que Tycho
surpassait ses prédécesseurs.
La position de plusieurs villes du royaume, déterminée
astronomiquement par Picard, devait servir à la mesure du méridien.
Quelques résultats très-inattendus suggérèrent à l’Académie le dessein plus
exactitude presque illimitée.
Les lunettes avaient révélé dans le ciel à Galilée, à Kepler et à leurs
successeurs d’importants détails invisibles à l’œil nu, mais cette
représentation sans réalité, formée par les rayons lumineux après tant de
déviations inégales et mal connues, ne semblait pas pouvoir indiquer même
approximativement leur direction primitive. La lunette en effet montre à la
fois une infinité de points différents; vers lesquels est-elle précisément
dirigée?
Lorsqu’on observe avec une lunette un objet fort éloigné, une étoile par
exemple, la lunette montre son image formée au foyer du verre antérieur,
nommé objectif, et la position de cette image regardée à travers une loupe,
nommée oculaire, varie avec celle de l’œil de l’observateur. Picard pour
préciser la direction place dans la lunette, à la distance même où peut se
former l’image, deux fils très-fins qui se croisent perpendiculairement;
l’observateur, par le déplacement de l’instrument, doit amener le point de
croisement à recevoir l’image de l’objet qu’il étudie. Mais il faut deux
points pour déterminer une direction, et les deux fils, par leur croisement,
n’en donnent qu’un seul. Telle fut l’objection qui, en obscurcissant
l’invention de Picard, empêcha toujours le célèbre Hévélius de l’appliquer à
ses instruments.
Picard, exact au fond mais confus dans ses explications, apportait
cependant une preuve décisive, je veux dire l’épreuve même. L’ancienne
méthode donnait des résultats d’autant plus rapprochés des siens qu’on
l’appliquait avec plus d’habileté et de soin. L’ingénieux, académicien avait
en effet complétement raison. Lorsque les fils convenablement disposés
cachent l’image d’un point éloigné, la ligne dirigée vers l’objet est
déterminée et toujours la même dans l’intérieur de la lunette dont elle est
l’axe véritable; les points situés sur son prolongement ne sont pas seuls
aperçus par l’observateur, mais ils sont seuls visés par l’instrument. Tous les
observateurs aujourd’hui profitent de cette invention, et grâce à elle les plus
médiocres surpassent Tycho en précision, autant et plus peut-être que Tycho
surpassait ses prédécesseurs.
La position de plusieurs villes du royaume, déterminée
astronomiquement par Picard, devait servir à la mesure du méridien.
Quelques résultats très-inattendus suggérèrent à l’Académie le dessein plus
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vaste de les rattacher à un ensemble en construisant une nouvelle carte de
France. Cette résolution approuvée par Colbert fut suivie d’un prompt effet.
Picard et Lahire commencèrent les travaux sans retard, mais ralentis et
interrompus souvent par la nécessité des affaires, ils n’étaient pas fort
avancés à la mort de Picard. Cassini eut l’honneur de continuer ce grand
ouvrage dont la célèbre carte qui porte son nom et qui fut terminée par son
arrière-petit-fils devait être le dernier résultat.
Lorsqu’une étude entreprise se trouvait terminée ou abandonnée,
l’Académie, toujours empressée à passer d’un travail à un autre, avisait
aussitôt un but nouveau à atteindre et par des discussions parfois très-
prolongées s’efforçait de tracer sa route et d’y régler sa marche à l’avance.
C’est ainsi que le 3 novembre 1669, quinze sujets d’expérience et d’étude
furent successivement proposés. Presque tous sont insignifiants et je citerai
seulement les suivants:
Faire l’analyse du café et du thé pour savoir pourquoi ils empêchent de
dormir.
Faire l’analyse de l’urine pour savoir ce qui fait sa vertu pour les
goutteux et contre les vapeurs.
Chercher des purgatifs agréables au goût.
Un autre jour, l’Académie n’ayant rien de mieux à faire, on proposa
d’enlever la rate à des chiens, et l’on trouva pour tout résultat qu’ils étaient
plus gais et urinaient davantage.
L’Académie, toujours exacte à faire une expérience au moins dans
chaque réunion du samedi, prenait souvent des chiens pour victimes. Plus
d’un, piqué par une vipère, servit d’épreuve à la vertu des antidotes réputés
efficaces. Ils ne mouraient pas tous, mais l’inégale gravité des morsures et
la force plus ou moins grande de l’animal expliquaient suffisamment la
différence des résultats. L’Académie, qui revint plus d’une fois sur ces
expériences, semblait se plaire à varier le choix des victimes. Un chat fut
mordu au ventre; il vivait à la fin de la séance, mais il mourut deux jours
après. Une grenouille mordue par une vipère mourut la nuit suivante. Deux
vipères mordues par deux autres vipères vivaient encore à la fin de la
séance, et le procès-verbal ajoute en post-scriptum: «Elles se portent
aujourd’hui fort bien.» Un petit serpent fut également mordu; il mourut le
lendemain. Trois pigeons enfin ayant été mordus par trois vipères, les deux
France. Cette résolution approuvée par Colbert fut suivie d’un prompt effet.
Picard et Lahire commencèrent les travaux sans retard, mais ralentis et
interrompus souvent par la nécessité des affaires, ils n’étaient pas fort
avancés à la mort de Picard. Cassini eut l’honneur de continuer ce grand
ouvrage dont la célèbre carte qui porte son nom et qui fut terminée par son
arrière-petit-fils devait être le dernier résultat.
Lorsqu’une étude entreprise se trouvait terminée ou abandonnée,
l’Académie, toujours empressée à passer d’un travail à un autre, avisait
aussitôt un but nouveau à atteindre et par des discussions parfois très-
prolongées s’efforçait de tracer sa route et d’y régler sa marche à l’avance.
C’est ainsi que le 3 novembre 1669, quinze sujets d’expérience et d’étude
furent successivement proposés. Presque tous sont insignifiants et je citerai
seulement les suivants:
Faire l’analyse du café et du thé pour savoir pourquoi ils empêchent de
dormir.
Faire l’analyse de l’urine pour savoir ce qui fait sa vertu pour les
goutteux et contre les vapeurs.
Chercher des purgatifs agréables au goût.
Un autre jour, l’Académie n’ayant rien de mieux à faire, on proposa
d’enlever la rate à des chiens, et l’on trouva pour tout résultat qu’ils étaient
plus gais et urinaient davantage.
L’Académie, toujours exacte à faire une expérience au moins dans
chaque réunion du samedi, prenait souvent des chiens pour victimes. Plus
d’un, piqué par une vipère, servit d’épreuve à la vertu des antidotes réputés
efficaces. Ils ne mouraient pas tous, mais l’inégale gravité des morsures et
la force plus ou moins grande de l’animal expliquaient suffisamment la
différence des résultats. L’Académie, qui revint plus d’une fois sur ces
expériences, semblait se plaire à varier le choix des victimes. Un chat fut
mordu au ventre; il vivait à la fin de la séance, mais il mourut deux jours
après. Une grenouille mordue par une vipère mourut la nuit suivante. Deux
vipères mordues par deux autres vipères vivaient encore à la fin de la
séance, et le procès-verbal ajoute en post-scriptum: «Elles se portent
aujourd’hui fort bien.» Un petit serpent fut également mordu; il mourut le
lendemain. Trois pigeons enfin ayant été mordus par trois vipères, les deux
Page 26
premiers moururent, le troisième survécut et assista à la séance suivante où
l’on put constater qu’il s’était formé une croûte sur la plaie.
La question, on le voit, ne faisait pas de grands progrès. Elle fut reprise
en 1737 à l’occasion d’un remède proposé par un charlatan et qui fit grand
bruit. L’Académie sacrifia encore neuf pigeons, vingt-deux poulets, deux
coqs, une oie, deux chats et huit chiens, sans donner de conclusion certaine.
Dans l’une des séances où périodiquement en quelque sorte, l’Académie
ayant épuisé son programme avait à se demander: Qu’allons-nous
entreprendre? Picard, après avoir tracé le tableau judicieux des désiderata
de l’astronomie, proposa qu’en attendant l’achèvement de l’Observatoire,
une commission fût envoyée à Uranibourg pour en déterminer exactement
la position et rendre possible la comparaison des tables rudolphines de
Tycho Brahé avec les résultats qu’on obtiendrait à Paris. La résolution fut
approuvée immédiatement par Colbert, et Picard lui-même partit pour le
Danemark. Il devait avant tout déterminer la hauteur du pôle à Uranibourg.
En rendant compte des minutieuses précautions dont il s’est entouré, Picard
fit connaître, pour la première fois, les singuliers déplacements que quinze
ans d’observations lui avaient révélé dans la position de l’étoile polaire et
qui l’ont fait toucher de bien près à l’une des grandes découvertes de
l’astronomie moderne. Ces inégalités qui lui semblaient inexplicables n’ont
plus aujourd’hui rien de mystérieux. Bradley en révélant leur cause a
expliqué leur loi. Elles dépendent, en partie au moins, comme il l’a montré
avec évidence, de la vitesse de la terre qui, comparable à celle de la lumière,
altère inégalement aux diverses époques de l’année la direction apparente
suivant laquelle nous parviennent les rayons issus d’une même étoile. Si
Picard, qui ne l’a pas même soupçonné, n’a aucun droit à cette grande
découverte, on en doit peut-être admirer davantage la perfection jusque-là
inouïe des observations qui, en dehors de toute idée préconçue, lui ont
révélé d’aussi minutieux détails.
La méridienne d’Uranibourg fut l’occasion d’un grand étonnement. La
direction assignée par Tycho présentait dix-huit minutes d’erreur. Devait-on
accuser l’habileté ou le soin du grand astronome ou voir dans le
déplacement de la méridienne une preuve de la variation du pôle? Un trop
grand nombre d’observations s’accordent à prouver le contraire, et il fallut
bien admettre chez l’exact et consciencieux Tycho une erreur rendue
inexplicable par son évidence même.
l’on put constater qu’il s’était formé une croûte sur la plaie.
La question, on le voit, ne faisait pas de grands progrès. Elle fut reprise
en 1737 à l’occasion d’un remède proposé par un charlatan et qui fit grand
bruit. L’Académie sacrifia encore neuf pigeons, vingt-deux poulets, deux
coqs, une oie, deux chats et huit chiens, sans donner de conclusion certaine.
Dans l’une des séances où périodiquement en quelque sorte, l’Académie
ayant épuisé son programme avait à se demander: Qu’allons-nous
entreprendre? Picard, après avoir tracé le tableau judicieux des désiderata
de l’astronomie, proposa qu’en attendant l’achèvement de l’Observatoire,
une commission fût envoyée à Uranibourg pour en déterminer exactement
la position et rendre possible la comparaison des tables rudolphines de
Tycho Brahé avec les résultats qu’on obtiendrait à Paris. La résolution fut
approuvée immédiatement par Colbert, et Picard lui-même partit pour le
Danemark. Il devait avant tout déterminer la hauteur du pôle à Uranibourg.
En rendant compte des minutieuses précautions dont il s’est entouré, Picard
fit connaître, pour la première fois, les singuliers déplacements que quinze
ans d’observations lui avaient révélé dans la position de l’étoile polaire et
qui l’ont fait toucher de bien près à l’une des grandes découvertes de
l’astronomie moderne. Ces inégalités qui lui semblaient inexplicables n’ont
plus aujourd’hui rien de mystérieux. Bradley en révélant leur cause a
expliqué leur loi. Elles dépendent, en partie au moins, comme il l’a montré
avec évidence, de la vitesse de la terre qui, comparable à celle de la lumière,
altère inégalement aux diverses époques de l’année la direction apparente
suivant laquelle nous parviennent les rayons issus d’une même étoile. Si
Picard, qui ne l’a pas même soupçonné, n’a aucun droit à cette grande
découverte, on en doit peut-être admirer davantage la perfection jusque-là
inouïe des observations qui, en dehors de toute idée préconçue, lui ont
révélé d’aussi minutieux détails.
La méridienne d’Uranibourg fut l’occasion d’un grand étonnement. La
direction assignée par Tycho présentait dix-huit minutes d’erreur. Devait-on
accuser l’habileté ou le soin du grand astronome ou voir dans le
déplacement de la méridienne une preuve de la variation du pôle? Un trop
grand nombre d’observations s’accordent à prouver le contraire, et il fallut
bien admettre chez l’exact et consciencieux Tycho une erreur rendue
inexplicable par son évidence même.
Page 27
«Nous osons promettre à la postérité, ajoute Picard avec une légitime
confiance, que si, dans la suite des temps, on trouve qu’il faille changer de
plus d’une minute ce que nous avons établi sur ce sujet, ce sera pour lors
que l’on pourra s’assurer de l’instabilité de la ligne méridienne.»
Le voyage d’Uranibourg donna à l’Académie une force et une gloire
nouvelles. Le jeune Roemer, ramené en France par Picard et introduit dans
l’Académie, fut d’abord un de ses membres les plus actifs et bientôt un des
plus illustres. Roemer en effet a mesuré le premier la vitesse de la lumière, à
laquelle Picard par une voie toute différente avait touché de si près. Les
satellites de Jupiter, en circulant autour de la planète, traversent
périodiquement le cône d’ombre projeté par elle à l’opposé du soleil. Si leur
mouvement était uniforme aussi bien que celui de Jupiter, les entrées ou
immersions dans le cône d’ombre se succéderaient à intervalles égaux, et il
en serait de même des sorties ou émersions; si la lumière se propage
instantanément, la régularité des observations reproduira fidèlement celle
des phénomènes, mais si au contraire les rayons lumineux emploient un
certain temps à parcourir la distance variable qui nous sépare de Jupiter,
l’observation inégalement retardée accusera dans les intervalles des
différences qui n’ont rien de réel et dont la loi est évidente. Lorsque la terre
s’éloigne de Jupiter, nous fuyons pour ainsi dire devant les rayons qu’il
nous envoie, le retard va en augmentant, et les intervalles apparents sont
plus grands que les intervalles réels. L’effet est contraire lorsqu’en nous
rapprochant de la planète, nous allons au-devant de ses rayons. Or un
examen facile de la position des astres montre que, dans le premier cas,
Jupiter cachant ses satellites au moment de l’immersion, l’émersion est
seule visible de la terre; les immersions au contraire le sont seules dans le
second cas. Si donc la propagation de la lumière n’est pas instantanée,
l’intervalle entre deux immersions consécutives observées doit sembler plus
court que celui de deux émersions, et la différence sera d’autant plus grande
que la lumière marche moins vite. C’est par ces considérations ingénieuses
que Roemer osa fixer à vingt-deux minutes le temps employé par la lumière
à traverser le diamètre de l’orbite terrestre. Un paradoxe aussi hardi heurtait
non-seulement l’opinion commune mais l’une des assertions les plus
résolues et les plus tranchantes de Descartes; les savants devaient y résister.
Encore que la loi de Roemer paraisse nettement dans les moyennes,
lorsqu’en approfondissant la matière on veut chercher dans le détail des
observations une preuve plus précise et plus certaine, l’ordre fait place à la
confiance, que si, dans la suite des temps, on trouve qu’il faille changer de
plus d’une minute ce que nous avons établi sur ce sujet, ce sera pour lors
que l’on pourra s’assurer de l’instabilité de la ligne méridienne.»
Le voyage d’Uranibourg donna à l’Académie une force et une gloire
nouvelles. Le jeune Roemer, ramené en France par Picard et introduit dans
l’Académie, fut d’abord un de ses membres les plus actifs et bientôt un des
plus illustres. Roemer en effet a mesuré le premier la vitesse de la lumière, à
laquelle Picard par une voie toute différente avait touché de si près. Les
satellites de Jupiter, en circulant autour de la planète, traversent
périodiquement le cône d’ombre projeté par elle à l’opposé du soleil. Si leur
mouvement était uniforme aussi bien que celui de Jupiter, les entrées ou
immersions dans le cône d’ombre se succéderaient à intervalles égaux, et il
en serait de même des sorties ou émersions; si la lumière se propage
instantanément, la régularité des observations reproduira fidèlement celle
des phénomènes, mais si au contraire les rayons lumineux emploient un
certain temps à parcourir la distance variable qui nous sépare de Jupiter,
l’observation inégalement retardée accusera dans les intervalles des
différences qui n’ont rien de réel et dont la loi est évidente. Lorsque la terre
s’éloigne de Jupiter, nous fuyons pour ainsi dire devant les rayons qu’il
nous envoie, le retard va en augmentant, et les intervalles apparents sont
plus grands que les intervalles réels. L’effet est contraire lorsqu’en nous
rapprochant de la planète, nous allons au-devant de ses rayons. Or un
examen facile de la position des astres montre que, dans le premier cas,
Jupiter cachant ses satellites au moment de l’immersion, l’émersion est
seule visible de la terre; les immersions au contraire le sont seules dans le
second cas. Si donc la propagation de la lumière n’est pas instantanée,
l’intervalle entre deux immersions consécutives observées doit sembler plus
court que celui de deux émersions, et la différence sera d’autant plus grande
que la lumière marche moins vite. C’est par ces considérations ingénieuses
que Roemer osa fixer à vingt-deux minutes le temps employé par la lumière
à traverser le diamètre de l’orbite terrestre. Un paradoxe aussi hardi heurtait
non-seulement l’opinion commune mais l’une des assertions les plus
résolues et les plus tranchantes de Descartes; les savants devaient y résister.
Encore que la loi de Roemer paraisse nettement dans les moyennes,
lorsqu’en approfondissant la matière on veut chercher dans le détail des
observations une preuve plus précise et plus certaine, l’ordre fait place à la
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confusion, et de continuelles anomalies en altérant les résultats prévus
semblent les convaincre d’erreur. Cassini, qui entrant dans la pensée de
Roemer en avait vanté d’abord la nouveauté et la force, alléguait contre
elles des objections considérables. Pendant que la terre en effet s’éloigne de
Jupiter, le premier satellite s’éclipse plus de cent fois; et si, comme
l’affirmait Roemer, la vue de la dernière éclipse est retardée de vingt-deux
minutes par rapport à celle de la première, l’accroissement moyen de
l’intervalle qui sépare deux éclipses est de treize secondes environ. De si
petites différences ne sont pas écrites dans les phénomènes en caractères
assez visibles, et sans parler des erreurs d’observation d’autres inégalités
peuvent, on le comprend, les effacer complétement et en renverser le sens.
Roemer cependant se défendait avec vigueur et succès. On lit dans
l’extrait des registres remis à Colbert en 1678: «M. Roemer a confirmé par
de nouvelles observations ses sentiments touchant la vitesse de la lumière,
prétendant que son mouvement ne se fait pas en un instant. Comme ce
problème est un des plus beaux que l’on ait encore proposés sur ce sujet et
que M. Cassini y a trouvé quelques difficultés, on l’a examiné souvent dans
l’assemblée. La compagnie a trouvé que cette méthode pour trouver le
temps que la lumière des astres emploie à son mouvement est la meilleure
et la plus ingénieuse dont on se soit avisé jusqu’à présent.»
Mais dans l’histoire rédigée par lui des travaux astronomiques de
l’Académie, Cassini tient un tout autre langage et se prononce hardiment
dans un sens opposé. On a comparé, dit-il, le temps de deux émersions
prochaines du premier satellite dans une des quadratures avec le temps de
deux immersions prochaines dans la quadrature opposée de cette planète, et
bien que la lumière d’un satellite à la fin de sa révolution dans la première
quadrature fasse moins de chemin pour venir à la terre dont Jupiter
s’approche qu’à la fin de sa révolution dans la seconde, quand Jupiter
s’éloigne de la terre et que cette différence monte tout au moins à trois cent
mille lieues de chemin dans un temps de plus que dans l’autre, on n’a pas
trouvé de différence sensible entre les deux espaces de temps. «Ce n’est
pas, ajoute Cassini, que l’Académie ne se soit aperçue, dans la suite de ses
observations, que le temps d’un nombre considérable d’immersions d’un
même satellite est sensiblement plus court que celui d’un pareil nombre
d’émersions, ce qui peut en effet s’expliquer par le mouvement successif de
la lumière, mais elle ne lui a pas paru suffisante pour convaincre que le
mouvement est en effet successif.» La découverte de Roemer, aujourd’hui
semblent les convaincre d’erreur. Cassini, qui entrant dans la pensée de
Roemer en avait vanté d’abord la nouveauté et la force, alléguait contre
elles des objections considérables. Pendant que la terre en effet s’éloigne de
Jupiter, le premier satellite s’éclipse plus de cent fois; et si, comme
l’affirmait Roemer, la vue de la dernière éclipse est retardée de vingt-deux
minutes par rapport à celle de la première, l’accroissement moyen de
l’intervalle qui sépare deux éclipses est de treize secondes environ. De si
petites différences ne sont pas écrites dans les phénomènes en caractères
assez visibles, et sans parler des erreurs d’observation d’autres inégalités
peuvent, on le comprend, les effacer complétement et en renverser le sens.
Roemer cependant se défendait avec vigueur et succès. On lit dans
l’extrait des registres remis à Colbert en 1678: «M. Roemer a confirmé par
de nouvelles observations ses sentiments touchant la vitesse de la lumière,
prétendant que son mouvement ne se fait pas en un instant. Comme ce
problème est un des plus beaux que l’on ait encore proposés sur ce sujet et
que M. Cassini y a trouvé quelques difficultés, on l’a examiné souvent dans
l’assemblée. La compagnie a trouvé que cette méthode pour trouver le
temps que la lumière des astres emploie à son mouvement est la meilleure
et la plus ingénieuse dont on se soit avisé jusqu’à présent.»
Mais dans l’histoire rédigée par lui des travaux astronomiques de
l’Académie, Cassini tient un tout autre langage et se prononce hardiment
dans un sens opposé. On a comparé, dit-il, le temps de deux émersions
prochaines du premier satellite dans une des quadratures avec le temps de
deux immersions prochaines dans la quadrature opposée de cette planète, et
bien que la lumière d’un satellite à la fin de sa révolution dans la première
quadrature fasse moins de chemin pour venir à la terre dont Jupiter
s’approche qu’à la fin de sa révolution dans la seconde, quand Jupiter
s’éloigne de la terre et que cette différence monte tout au moins à trois cent
mille lieues de chemin dans un temps de plus que dans l’autre, on n’a pas
trouvé de différence sensible entre les deux espaces de temps. «Ce n’est
pas, ajoute Cassini, que l’Académie ne se soit aperçue, dans la suite de ses
observations, que le temps d’un nombre considérable d’immersions d’un
même satellite est sensiblement plus court que celui d’un pareil nombre
d’émersions, ce qui peut en effet s’expliquer par le mouvement successif de
la lumière, mais elle ne lui a pas paru suffisante pour convaincre que le
mouvement est en effet successif.» La découverte de Roemer, aujourd’hui
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solide et inattaquable, a été confirmée par tous les progrès de la science; les
objections pouvaient cependant et devaient être faites, et Cassini, en
suspendant son jugement, ne fait paraître aucun esprit de dénigrement ou de
jalousie.
La question vingt ans plus tard semblait encore douteuse, et Fontenelle
en analysant un travail de Maraldi concluait avec lui ou bien peu s’en faut
en faveur de la propagation instantanée. «Il paraît, dit-il, qu’il faut renoncer,
quoique peut-être avec regret, à l’ingénieuse et séduisante hypothèse de la
propagation successive de la lumière, ou du moins à l’unique preuve
certaine que l’on crût en avoir; car une preuve manquée ne rend pas une
chose impossible.»
Une autre expédition plus célèbre encore que celle de Picard fut celle de
Richer envoyé à Cayenne pour y faire, sous un ciel et dans un climat
nouveaux, d’importantes observations astronomiques. Plusieurs questions
lui étaient particulièrement signalées, parmi lesquelles l’observation de la
planète Mars excitait au plus haut point l’impatiente curiosité des savants.
L’Académie, dit Fontenelle, attendait le retour de ses missionnaires comme
l’arrêt d’un juge appelé à prononcer sur les difficultés qui divisent les
astronomes. Il s’agissait en effet de déterminer la distance de Mars à la terre
pour en conclure le rayon encore inconnu de l’orbite terrestre.
Les astronomes ne connaissaient que des rapports. Ils savaient très-
exactement que la distance de Mars au soleil est une fois et demie celle de
la terre au soleil, mais on n’avait sur la grandeur absolue de l’une d’elles
que d’insignifiantes conjectures. Anaxagore, en supposant le soleil aussi
grand que le Péloponèse, évaluait sa distance à la terre à mille ou douze
cents lieues tout au plus. Aristarque, par des mesures ingénieuses mais fort
grossières, l’avait portée à douze cents rayons terrestres; Descartes n’en
supposait que sept à huit cents; Kepler au contraire avait triplé le nombre
d’Aristarque. Les observations de Richer devaient sextupler celui de Kepler.
Mars alors approchait autant que possible de la terre, et l’on espérait
pouvoir mesurer l’angle formé par deux rayons visuels dirigés vers lui au
même instant, l’un de Paris, l’autre de Cayenne. Rien de plus facile en
théorie que la détermination d’un tel angle. Les difficultés sont toutes
d’exécution, mais elles sont considérables.
Devant la distance des étoiles, le diamètre de la terre disparaît en
quelque sorte et s’évanouit; les rayons dirigés vers l’une d’elles par deux
objections pouvaient cependant et devaient être faites, et Cassini, en
suspendant son jugement, ne fait paraître aucun esprit de dénigrement ou de
jalousie.
La question vingt ans plus tard semblait encore douteuse, et Fontenelle
en analysant un travail de Maraldi concluait avec lui ou bien peu s’en faut
en faveur de la propagation instantanée. «Il paraît, dit-il, qu’il faut renoncer,
quoique peut-être avec regret, à l’ingénieuse et séduisante hypothèse de la
propagation successive de la lumière, ou du moins à l’unique preuve
certaine que l’on crût en avoir; car une preuve manquée ne rend pas une
chose impossible.»
Une autre expédition plus célèbre encore que celle de Picard fut celle de
Richer envoyé à Cayenne pour y faire, sous un ciel et dans un climat
nouveaux, d’importantes observations astronomiques. Plusieurs questions
lui étaient particulièrement signalées, parmi lesquelles l’observation de la
planète Mars excitait au plus haut point l’impatiente curiosité des savants.
L’Académie, dit Fontenelle, attendait le retour de ses missionnaires comme
l’arrêt d’un juge appelé à prononcer sur les difficultés qui divisent les
astronomes. Il s’agissait en effet de déterminer la distance de Mars à la terre
pour en conclure le rayon encore inconnu de l’orbite terrestre.
Les astronomes ne connaissaient que des rapports. Ils savaient très-
exactement que la distance de Mars au soleil est une fois et demie celle de
la terre au soleil, mais on n’avait sur la grandeur absolue de l’une d’elles
que d’insignifiantes conjectures. Anaxagore, en supposant le soleil aussi
grand que le Péloponèse, évaluait sa distance à la terre à mille ou douze
cents lieues tout au plus. Aristarque, par des mesures ingénieuses mais fort
grossières, l’avait portée à douze cents rayons terrestres; Descartes n’en
supposait que sept à huit cents; Kepler au contraire avait triplé le nombre
d’Aristarque. Les observations de Richer devaient sextupler celui de Kepler.
Mars alors approchait autant que possible de la terre, et l’on espérait
pouvoir mesurer l’angle formé par deux rayons visuels dirigés vers lui au
même instant, l’un de Paris, l’autre de Cayenne. Rien de plus facile en
théorie que la détermination d’un tel angle. Les difficultés sont toutes
d’exécution, mais elles sont considérables.
Devant la distance des étoiles, le diamètre de la terre disparaît en
quelque sorte et s’évanouit; les rayons dirigés vers l’une d’elles par deux
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observateurs éloignés sont rigoureusement parallèles, et l’on peut par suite
rapporter à une même direction et comparer par là l’un à l’autre deux
rayons dirigés vers Mars de deux points éloignés du globe.
Malheureusement la terre tourne et se déplace. Mars lui-même n’est pas
immobile, et une seconde de retard dans une observation peut dévier de plus
de quinze secondes le rayon dirigé vers lui; si l’on songe qu’un angle de
vingt-cinq secondes fait tout le dénoûment du problème, on perd l’espoir
d’obtenir, à deux mille lieues de distance, deux observations réellement
simultanées. Il faut s’affranchir de cette condition, et la marche régulière de
la planète, soumise à des lois bien connues, permet de calculer d’après la
position observée celles qui la précèdent ou qui la suivent; on doit enfin
dans une recherche aussi délicate prévoir toutes les causes d’erreur et en
corriger les effets.
L’événement trompa d’abord toutes les espérances. Les erreurs
d’observation, en compensant fortuitement les différences de direction,
assignèrent une valeur nulle à l’angle qu’on voulait mesurer; mais Cassini,
en recherchant jusqu’à la source la cause possible d’un résultat aussi
inacceptable, fut conduit à soupçonner un quart de minute d’erreur, en
assignant à l’angle une valeur de vingt-cinq secondes que donnaient ses
propres observations et qui est exacte. Cassini en effet avait résolu le
problème sans employer les observations de Cayenne. Le principe de sa
méthode est ingénieux; puisque la comparaison des observations n’exige
pas qu’elles soient simultanées, on peut choisir pour les comparer deux
observations faites à six heures de distance dans un seul et même
observatoire. La terre, dans son mouvement bien connu, emporte
l’observateur plus loin de sa position primitive que Paris ne l’est de
Cayenne, et la différence de temps peut remplacer la distance des lieux.
C’est l’observation du pendule qui devait immortaliser surtout le nom
de Richer et le souvenir de son expédition. Le pendule qui bat les secondes
est plus court à l’équateur qu’à Paris, et ce fait bien observé nous montre
par une conséquence très assurée que la pesanteur y est moindre. Huyghens,
en évaluant la force centrifuge produite par la rotation de la terre, fit
connaître une cause considérable mais non pas unique de cette diminution
qui se rattache avec certitude à la forme aplatie de la terre. Mais la suite de
ces déductions est accessible aux seuls géomètres, et les autres savants n’y
virent pendant bien des années qu’une ingénieuse conjecture qu’ils
discutaient sans s’entendre. Il restait donc beaucoup à faire pour fixer les
rapporter à une même direction et comparer par là l’un à l’autre deux
rayons dirigés vers Mars de deux points éloignés du globe.
Malheureusement la terre tourne et se déplace. Mars lui-même n’est pas
immobile, et une seconde de retard dans une observation peut dévier de plus
de quinze secondes le rayon dirigé vers lui; si l’on songe qu’un angle de
vingt-cinq secondes fait tout le dénoûment du problème, on perd l’espoir
d’obtenir, à deux mille lieues de distance, deux observations réellement
simultanées. Il faut s’affranchir de cette condition, et la marche régulière de
la planète, soumise à des lois bien connues, permet de calculer d’après la
position observée celles qui la précèdent ou qui la suivent; on doit enfin
dans une recherche aussi délicate prévoir toutes les causes d’erreur et en
corriger les effets.
L’événement trompa d’abord toutes les espérances. Les erreurs
d’observation, en compensant fortuitement les différences de direction,
assignèrent une valeur nulle à l’angle qu’on voulait mesurer; mais Cassini,
en recherchant jusqu’à la source la cause possible d’un résultat aussi
inacceptable, fut conduit à soupçonner un quart de minute d’erreur, en
assignant à l’angle une valeur de vingt-cinq secondes que donnaient ses
propres observations et qui est exacte. Cassini en effet avait résolu le
problème sans employer les observations de Cayenne. Le principe de sa
méthode est ingénieux; puisque la comparaison des observations n’exige
pas qu’elles soient simultanées, on peut choisir pour les comparer deux
observations faites à six heures de distance dans un seul et même
observatoire. La terre, dans son mouvement bien connu, emporte
l’observateur plus loin de sa position primitive que Paris ne l’est de
Cayenne, et la différence de temps peut remplacer la distance des lieux.
C’est l’observation du pendule qui devait immortaliser surtout le nom
de Richer et le souvenir de son expédition. Le pendule qui bat les secondes
est plus court à l’équateur qu’à Paris, et ce fait bien observé nous montre
par une conséquence très assurée que la pesanteur y est moindre. Huyghens,
en évaluant la force centrifuge produite par la rotation de la terre, fit
connaître une cause considérable mais non pas unique de cette diminution
qui se rattache avec certitude à la forme aplatie de la terre. Mais la suite de
ces déductions est accessible aux seuls géomètres, et les autres savants n’y
virent pendant bien des années qu’une ingénieuse conjecture qu’ils
discutaient sans s’entendre. Il restait donc beaucoup à faire pour fixer les
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esprits et rendre la démonstration convaincante. Cinquante ans plus tard les
deux partis jugeaient nécessaire une nouvelle expédition académique qui,
pour les mettre d’accord, dut chercher des preuves évidentes et irréfragables
dans des mesures directes et précises.
Le roi Jacques II, dans une visite à l’Observatoire de Paris le 27 avril
1690, avait rapporté l’opinion de Newton sur l’aplatissement de la terre. Les
académiciens dans leur réponse invoquent assez singulièrement les
observations de Richer pour repousser une théorie dont elle fournit la
preuve la plus assurée. «On répondit, dit le procès-verbal, que cette idée
était venue à quelques-uns à l’occasion de quelques observations de Jupiter
qui a paru quelquefois n’être pas parfaitement sphérique, mais que la partie
de l’ombre de la terre qui tombe sur la lune paraissait assez circulaire pour
persuader que la figure de la terre ne s’éloigne pas sensiblement de la
sphérique, que cette conjecture avait été assez fortifiée par les observations
de la longueur des pendules faites par les personnes envoyées par
l’Académie des sciences à Cayenne, au cap Vert et aux Antilles, où le
pendule à secondes s’est trouvé constamment sensiblement plus court que
dans notre climat, mais que cette différence pouvait être attribuée aux
températures de l’air, puisque dans un même lieu nous trouvons une petite
différence entre l’été et l’hiver.» Cette explication est inacceptable, et une
température de 200 degrés au moins serait nécessaire pour produire les
effets observés.
Les expériences sur la transfusion du sang faisaient grand bruit en
Angleterre. L’Académie prit soin de les reproduire et de les varier. Les
Anglais remplaçaient hardiment le sang d’un homme par celui d’un sujet
plus robuste ou mieux portant, en espérant par là changer non-seulement le
tempérament mais le caractère du patient. Le sang d’un lion par exemple
devait enflammer l’homme le plus timide et lui donner avec une noble fierté
un courage invincible. Les savants de Londres pour guérir un fou avaient
remplacé la plus grande partie de son sang par celui d’un homme sain
d’esprit; mais le malade, continuant à déraisonner sur tous les points sauf
sur un seul peut-être, courait les rues de Londres en se disant le martyr de la
Société royale. Les académiciens français opérèrent seulement sur des
chiens. Ils ne furent pas heureux. L’animal qui donnait son sang se
rétablissait assez bien, l’autre languissait et mourait presque toujours. Le
parlement informé de ces résultats défendit par arrêt la transfusion comme
inutile et dangereuse.
deux partis jugeaient nécessaire une nouvelle expédition académique qui,
pour les mettre d’accord, dut chercher des preuves évidentes et irréfragables
dans des mesures directes et précises.
Le roi Jacques II, dans une visite à l’Observatoire de Paris le 27 avril
1690, avait rapporté l’opinion de Newton sur l’aplatissement de la terre. Les
académiciens dans leur réponse invoquent assez singulièrement les
observations de Richer pour repousser une théorie dont elle fournit la
preuve la plus assurée. «On répondit, dit le procès-verbal, que cette idée
était venue à quelques-uns à l’occasion de quelques observations de Jupiter
qui a paru quelquefois n’être pas parfaitement sphérique, mais que la partie
de l’ombre de la terre qui tombe sur la lune paraissait assez circulaire pour
persuader que la figure de la terre ne s’éloigne pas sensiblement de la
sphérique, que cette conjecture avait été assez fortifiée par les observations
de la longueur des pendules faites par les personnes envoyées par
l’Académie des sciences à Cayenne, au cap Vert et aux Antilles, où le
pendule à secondes s’est trouvé constamment sensiblement plus court que
dans notre climat, mais que cette différence pouvait être attribuée aux
températures de l’air, puisque dans un même lieu nous trouvons une petite
différence entre l’été et l’hiver.» Cette explication est inacceptable, et une
température de 200 degrés au moins serait nécessaire pour produire les
effets observés.
Les expériences sur la transfusion du sang faisaient grand bruit en
Angleterre. L’Académie prit soin de les reproduire et de les varier. Les
Anglais remplaçaient hardiment le sang d’un homme par celui d’un sujet
plus robuste ou mieux portant, en espérant par là changer non-seulement le
tempérament mais le caractère du patient. Le sang d’un lion par exemple
devait enflammer l’homme le plus timide et lui donner avec une noble fierté
un courage invincible. Les savants de Londres pour guérir un fou avaient
remplacé la plus grande partie de son sang par celui d’un homme sain
d’esprit; mais le malade, continuant à déraisonner sur tous les points sauf
sur un seul peut-être, courait les rues de Londres en se disant le martyr de la
Société royale. Les académiciens français opérèrent seulement sur des
chiens. Ils ne furent pas heureux. L’animal qui donnait son sang se
rétablissait assez bien, l’autre languissait et mourait presque toujours. Le
parlement informé de ces résultats défendit par arrêt la transfusion comme
inutile et dangereuse.
Page 32
La machine pneumatique, inventée à Magdebourg par Otto de Guéricke
et apportée par Huyghens devant l’Académie, fut aussi pour elle un sujet
d’études et l’instrument d’expériences très nombreuses. Parmi les
singularités observées on peut signaler l’effet produit sur un poisson qui,
placé sous le récipient dans un vaisseau plein d’eau, tomba au fond sans
pouvoir remonter, même après la rentrée de l’air. Sa vessie natatoire s’était
vidée d’air et ne fonctionnait plus.
C’est Huyghens également qui annonça le premier à l’Académie la
force expansive de la glace, en profitant pour la rendre sensible du rude
hiver de 1668.
Le phosphore de l’urine, découvert par Brandt, fut également mis sous
les yeux de l’Académie et préparé par Homberg dans le laboratoire.
L’Académie ces jours-là devenait une école, et l’un de ses membres
transformé en professeur donnait l’enseignement à tous les autres.
Colbert pendant toute sa vie se montra favorable à la compagnie qu’il
avait fondée. Plein de ménagements et de prévenances pour elle, soigneux
de ses intérêts comme de sa dignité, facile à ses projets et à ses entreprises,
il se plaisait à lui rendre de bons offices. Informé des travaux commencés,
attentif en même temps aux recherches particulières et animant chacun dans
ses propres desseins, il savait soutenir sans diriger; habile à juger les
hommes et les éprouvant au besoin, il se faisait le protecteur et l’appui, non
le guide de ceux qu’il avait appréciés et choisis. Sa mort fut un grand
malheur pour les savants. L’impérieux Louvois, second protecteur de
l’Académie, s’occupa fort peu d’elle et fort mal. L’esprit qui l’animait
n’était pas celui de la science. Les intérêts du roi étaient pour lui la loi
suprême, et le soin de sa grandeur la seule affaire de conséquence. Les
bienfaits et la faveur dont il daignait les honorer imposaient aux
académiciens l’obligation de se tenir toujours sous sa main prêts à servir ses
projets en s’y appliquant tout entiers.
Le 16 février 1686 un M. de La Chapelle, délégué par Louvois et
interprète de ses volontés, vint proposer à l’Académie une distinction fausse
et grossière entre les recherches utiles et la science de pure curiosité,
comme s’il existait deux lumières, l’une pour guider les hommes, l’autre
pour charmer leurs yeux. «J’ai déjà eu l’honneur de dire à l’Académie, dit
M. de la Chapelle, que Mgr de Louvois demande ce que l’on peut faire au
laboratoire; il m’a ordonné d’en parler encore. Ne peut-on pas considérer ce
et apportée par Huyghens devant l’Académie, fut aussi pour elle un sujet
d’études et l’instrument d’expériences très nombreuses. Parmi les
singularités observées on peut signaler l’effet produit sur un poisson qui,
placé sous le récipient dans un vaisseau plein d’eau, tomba au fond sans
pouvoir remonter, même après la rentrée de l’air. Sa vessie natatoire s’était
vidée d’air et ne fonctionnait plus.
C’est Huyghens également qui annonça le premier à l’Académie la
force expansive de la glace, en profitant pour la rendre sensible du rude
hiver de 1668.
Le phosphore de l’urine, découvert par Brandt, fut également mis sous
les yeux de l’Académie et préparé par Homberg dans le laboratoire.
L’Académie ces jours-là devenait une école, et l’un de ses membres
transformé en professeur donnait l’enseignement à tous les autres.
Colbert pendant toute sa vie se montra favorable à la compagnie qu’il
avait fondée. Plein de ménagements et de prévenances pour elle, soigneux
de ses intérêts comme de sa dignité, facile à ses projets et à ses entreprises,
il se plaisait à lui rendre de bons offices. Informé des travaux commencés,
attentif en même temps aux recherches particulières et animant chacun dans
ses propres desseins, il savait soutenir sans diriger; habile à juger les
hommes et les éprouvant au besoin, il se faisait le protecteur et l’appui, non
le guide de ceux qu’il avait appréciés et choisis. Sa mort fut un grand
malheur pour les savants. L’impérieux Louvois, second protecteur de
l’Académie, s’occupa fort peu d’elle et fort mal. L’esprit qui l’animait
n’était pas celui de la science. Les intérêts du roi étaient pour lui la loi
suprême, et le soin de sa grandeur la seule affaire de conséquence. Les
bienfaits et la faveur dont il daignait les honorer imposaient aux
académiciens l’obligation de se tenir toujours sous sa main prêts à servir ses
projets en s’y appliquant tout entiers.
Le 16 février 1686 un M. de La Chapelle, délégué par Louvois et
interprète de ses volontés, vint proposer à l’Académie une distinction fausse
et grossière entre les recherches utiles et la science de pure curiosité,
comme s’il existait deux lumières, l’une pour guider les hommes, l’autre
pour charmer leurs yeux. «J’ai déjà eu l’honneur de dire à l’Académie, dit
M. de la Chapelle, que Mgr de Louvois demande ce que l’on peut faire au
laboratoire; il m’a ordonné d’en parler encore. Ne peut-on pas considérer ce
Page 33
travail ou comme une recherche curieuse ou comme une recherche utile?
J’appelle recherche curieuse ce qui n’est qu’une pure curiosité ou qui est
pour ainsi dire un amusement des chimistes; cette compagnie est trop
illustre et a des applications trop sérieuses pour ne s’attacher ici qu’à une
simple curiosité. J’entends une recherche utile celle qui peut avoir rapport
au service du roi et de l’État.» Le nouveau protecteur prétendait, on le voit,
retrancher les curiosités inutiles et les amusements de l’esprit; où la
curiosité n’est pas admise pour elle-même, il ne faut pas espérer cependant
que la science se développe et reste en honneur. Mais l’Académie,
accoutumée à s’incliner au moindre signe venu de si haut, n’avait pas à
discuter avec un ministre tout-puissant.
M. de La Chapelle avait fait connaître quelques-uns des problèmes
utiles dont on désirait la solution. Ne serait-il pas permis, disait-il,
d’examiner les effets du mercure, de l’antimoine, du quinquina, du
laudanum et du pavot selon les différentes préparations, et de faire des
analyses exactes du thé, du café et du cacao dont l’usage se rend si
commun, soit comme remède, soit comme aliment?
M. Bourdelin, qui naguère distillait des crapauds, se distingua par son
empressement. Quelques semaines après la visite de M. de La Chapelle, il
apportait à l’Académie l’analyse de trois livres d’excellent café. «Ces 3
livres ont donné, dit-il, 20 onces 7 gros de liqueur qu’on a tirée par la
cornue. La première, de 4 onces un peu austère a rougi le tournesol. La
seconde, avec un peu d’acidité, a fait couleur de vin de Châblis avec le
vitriol. La troisième a fait couleur de minium en mettant une portion de
vitriol sur sept de cette liqueur. La quatrième, d’odeur de cumin austère et
amère, a rendu laiteuse la solution du sublimé. Une partie de vitriol sur
deux a fait couleur de minium. La cinquième partie fort acide et mêlée de
sulfuré, a précipité le sublimé. Une partie de cette liqueur avec deux de
vitriol a fait couleur de minium fort foncée. La sixième de 3 onces a fait
effervescence avec l’esprit de sel, et il reste 8 onces 2 gros figés. La tête
morte avait plus de volume que le café.»
Une telle analyse échappe à la classification de Louvois; elle n’est ni
curieuse ni utile. «Bourdelin, dit Fontenelle, aimait tant le café que sur la
fin de sa vie quand les médecins le lui interdirent, il se flatta longtemps
d’être désespéré pour pouvoir sans scrupule en prendre tant qu’il voudrait.»
Son analyse, s’il en est ainsi, ne peut suggérer qu’une réflexion: puisque le
café était excellent, il aurait mieux fait de le boire.
J’appelle recherche curieuse ce qui n’est qu’une pure curiosité ou qui est
pour ainsi dire un amusement des chimistes; cette compagnie est trop
illustre et a des applications trop sérieuses pour ne s’attacher ici qu’à une
simple curiosité. J’entends une recherche utile celle qui peut avoir rapport
au service du roi et de l’État.» Le nouveau protecteur prétendait, on le voit,
retrancher les curiosités inutiles et les amusements de l’esprit; où la
curiosité n’est pas admise pour elle-même, il ne faut pas espérer cependant
que la science se développe et reste en honneur. Mais l’Académie,
accoutumée à s’incliner au moindre signe venu de si haut, n’avait pas à
discuter avec un ministre tout-puissant.
M. de La Chapelle avait fait connaître quelques-uns des problèmes
utiles dont on désirait la solution. Ne serait-il pas permis, disait-il,
d’examiner les effets du mercure, de l’antimoine, du quinquina, du
laudanum et du pavot selon les différentes préparations, et de faire des
analyses exactes du thé, du café et du cacao dont l’usage se rend si
commun, soit comme remède, soit comme aliment?
M. Bourdelin, qui naguère distillait des crapauds, se distingua par son
empressement. Quelques semaines après la visite de M. de La Chapelle, il
apportait à l’Académie l’analyse de trois livres d’excellent café. «Ces 3
livres ont donné, dit-il, 20 onces 7 gros de liqueur qu’on a tirée par la
cornue. La première, de 4 onces un peu austère a rougi le tournesol. La
seconde, avec un peu d’acidité, a fait couleur de vin de Châblis avec le
vitriol. La troisième a fait couleur de minium en mettant une portion de
vitriol sur sept de cette liqueur. La quatrième, d’odeur de cumin austère et
amère, a rendu laiteuse la solution du sublimé. Une partie de vitriol sur
deux a fait couleur de minium. La cinquième partie fort acide et mêlée de
sulfuré, a précipité le sublimé. Une partie de cette liqueur avec deux de
vitriol a fait couleur de minium fort foncée. La sixième de 3 onces a fait
effervescence avec l’esprit de sel, et il reste 8 onces 2 gros figés. La tête
morte avait plus de volume que le café.»
Une telle analyse échappe à la classification de Louvois; elle n’est ni
curieuse ni utile. «Bourdelin, dit Fontenelle, aimait tant le café que sur la
fin de sa vie quand les médecins le lui interdirent, il se flatta longtemps
d’être désespéré pour pouvoir sans scrupule en prendre tant qu’il voudrait.»
Son analyse, s’il en est ainsi, ne peut suggérer qu’une réflexion: puisque le
café était excellent, il aurait mieux fait de le boire.
Page 34
L’Académie reprit plus d’une fois sans succès l’étude du café. Dans un
mémoire lu en 1715, on y signale des principes salins et sulfureux, en
terminant par quelques indications plus pratiques. «L’expérience, dit
l’auteur qui n’est autre que le premier académicien de la célèbre famille de
Jussieu, a introduit quelques précautions que je ne saurais blâmer touchant
la manière de prendre cette infusion. Telles sont celles de boire un verre
d’eau auparavant de prendre le café, de corriger par le sucre l’amertume qui
pourrait le rendre désagréable, et de le mêler de lait ou de crème pour en
étendre le soufre, embarrasser les principes salins et le rendre nourrissant.»
M. Purgon n’aurait pas mieux dit.
Perraut affecta plus de déférence encore aux vues de Louvois en
apportant à l’Académie une invention fort bizarre pour doubler la vitesse
d’un boulet de canon. Le projectile ordinaire, dans le projet de Perraut,
serait remplacé par un second canon qui doit lancer le boulet pendant son
trajet dans l’intérieur de la grande pièce, en lui imprimant outre sa vitesse
propre celle que lui communique l’action de la poudre. Pour ne rien perdre
enfin, on doit disposer à petite distance un anneau assez fort pour retenir le
petit canon au passage, sans être endommagé par le choc. Malgré la juste
considération qui entourait Perraut dans l’Académie, on n’ordonna pas la
réalisation d’un projet dont la naïve hardiesse, en faisant sourire plus d’un
homme de guerre, dut montrer à Louvois que les académiciens ne sont pas
des artilleurs et que le mieux est de laisser chacun à ses travaux naturels.
Le départ d’Huyghens après la révocation de l’édit de Nantes, la mort
de Picard et la retraite de Rœmer en Danemark furent pour l’Académie des
pertes irréparables. Elle se trouva privée tout à coup de ses lumières les plus
précieuses. Quoique pour la chimie la stérile abondance de Duclos eût été
heureusement remplacée par l’activité plus fructueuse de Homberg, le zèle
des autres membres s’affaiblissait; le travail en commun devenu une gêne
pour tous était abandonné peu à peu, et l’on avait peine bien souvent à
occuper les deux heures de la séance. Les procès-verbaux qui naguère
remplissaient chaque année deux volumes, l’un pour les samedis, l’autre
pour les mercredis, se réduisirent au point que les comptes rendus des
années 1688 à 1691, toujours écrits par Duhamel avec la même exactitude,
n’occupent plus ensemble qu’un seul volume qui les réunit sans distinction.
L’activité renaît ensuite, il est vrai, mais elle se déplace; chacun veut user de
son initiative et déserte les routes tracées à l’avance.
mémoire lu en 1715, on y signale des principes salins et sulfureux, en
terminant par quelques indications plus pratiques. «L’expérience, dit
l’auteur qui n’est autre que le premier académicien de la célèbre famille de
Jussieu, a introduit quelques précautions que je ne saurais blâmer touchant
la manière de prendre cette infusion. Telles sont celles de boire un verre
d’eau auparavant de prendre le café, de corriger par le sucre l’amertume qui
pourrait le rendre désagréable, et de le mêler de lait ou de crème pour en
étendre le soufre, embarrasser les principes salins et le rendre nourrissant.»
M. Purgon n’aurait pas mieux dit.
Perraut affecta plus de déférence encore aux vues de Louvois en
apportant à l’Académie une invention fort bizarre pour doubler la vitesse
d’un boulet de canon. Le projectile ordinaire, dans le projet de Perraut,
serait remplacé par un second canon qui doit lancer le boulet pendant son
trajet dans l’intérieur de la grande pièce, en lui imprimant outre sa vitesse
propre celle que lui communique l’action de la poudre. Pour ne rien perdre
enfin, on doit disposer à petite distance un anneau assez fort pour retenir le
petit canon au passage, sans être endommagé par le choc. Malgré la juste
considération qui entourait Perraut dans l’Académie, on n’ordonna pas la
réalisation d’un projet dont la naïve hardiesse, en faisant sourire plus d’un
homme de guerre, dut montrer à Louvois que les académiciens ne sont pas
des artilleurs et que le mieux est de laisser chacun à ses travaux naturels.
Le départ d’Huyghens après la révocation de l’édit de Nantes, la mort
de Picard et la retraite de Rœmer en Danemark furent pour l’Académie des
pertes irréparables. Elle se trouva privée tout à coup de ses lumières les plus
précieuses. Quoique pour la chimie la stérile abondance de Duclos eût été
heureusement remplacée par l’activité plus fructueuse de Homberg, le zèle
des autres membres s’affaiblissait; le travail en commun devenu une gêne
pour tous était abandonné peu à peu, et l’on avait peine bien souvent à
occuper les deux heures de la séance. Les procès-verbaux qui naguère
remplissaient chaque année deux volumes, l’un pour les samedis, l’autre
pour les mercredis, se réduisirent au point que les comptes rendus des
années 1688 à 1691, toujours écrits par Duhamel avec la même exactitude,
n’occupent plus ensemble qu’un seul volume qui les réunit sans distinction.
L’activité renaît ensuite, il est vrai, mais elle se déplace; chacun veut user de
son initiative et déserte les routes tracées à l’avance.
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La lutte entre les deux systèmes, commencée dès les premières années
de l’Académie, s’était renouvelée à plusieurs reprises et se déclarait de plus
en plus. L’Académie, dans l’intention des fondateurs, devait absorber
complétement en elle l’individualité de ses membres, produire l’unité des
esprits dans la science et dans la doctrine et paraître seule au dehors, non-
seulement pour prendre part aux découvertes de chacun et s’en glorifier,
mais en se les appropriant sans citer aucun nom.
Avant de publier pour la première fois ses travaux, la Compagnie se
demanda si elle devait nommer dans la préface les particuliers qui avaient
fait quelques découvertes; on fut d’avis de ne les point nommer, et il fut
décidé qu’on se contenterait de dire que les découvertes ont été faites dans
l’Académie. Cette étrange égalité, décrétée mais non obtenue, n’était pas
sans précédent, et les expériences des académiciens del Cimento à Florence
sont restées leur propriété commune. L’Académie de Paris, en s’appropriant
ainsi les travaux de ses membres, déniait à chacun d’eux le droit de les
inscrire dans ses propres ouvrages.
On lit au procès-verbal du 18 août 1688: «La Compagnie, pour éviter
que dorénavant les personnes qui la composent n’insèrent dans leurs
ouvrages particuliers les observations et les nouvelles découvertes qui sont
faites dans les assemblées, a statué d’un commun consentement qu’à
l’avenir chacun de ceux qui voudront faire imprimer de leurs ouvrages sera
obligé d’en donner avis à la Compagnie et d’y apporter son manuscrit pour
y être examiné, ou par l’Académie en corps, ou par les commissions qu’elle
nomme pour cet effet. A l’égard des ouvrages qui ont été imprimés par ceux
qui la composent, la Compagnie a résolu de revendiquer ce qui lui
appartient toutefois et quand l’occasion s’en présentera. La compagnie a
prié M. de La Chapelle de savoir la volonté de Mgr de Louvois, protecteur
de l’Académie, avant que d’insérer le présent règlement dans les registres.»
Ce passage est très-remarquable. On y voit clairement l’état intérieur de
l’Académie et les causes d’un affaiblissement qui frappait tous les yeux.
Les mathématiciens empiétaient peu à peu sur tout le reste. Cassini,
l’Hôpital, Varignon, La Hire et Homberg, sans s’astreindre plus longtemps à
chercher la vérité en commun, produisent isolément et sans grand éclat,
d’instructifs et nombreux travaux; mais ils ont peine à remplir les séances.
Les sciences d’observation n’y occupent plus qu’une très-petite place; tout
semble aller à l’abandon. Le laboratoire est délaissé, l’Académie n’a plus de
de l’Académie, s’était renouvelée à plusieurs reprises et se déclarait de plus
en plus. L’Académie, dans l’intention des fondateurs, devait absorber
complétement en elle l’individualité de ses membres, produire l’unité des
esprits dans la science et dans la doctrine et paraître seule au dehors, non-
seulement pour prendre part aux découvertes de chacun et s’en glorifier,
mais en se les appropriant sans citer aucun nom.
Avant de publier pour la première fois ses travaux, la Compagnie se
demanda si elle devait nommer dans la préface les particuliers qui avaient
fait quelques découvertes; on fut d’avis de ne les point nommer, et il fut
décidé qu’on se contenterait de dire que les découvertes ont été faites dans
l’Académie. Cette étrange égalité, décrétée mais non obtenue, n’était pas
sans précédent, et les expériences des académiciens del Cimento à Florence
sont restées leur propriété commune. L’Académie de Paris, en s’appropriant
ainsi les travaux de ses membres, déniait à chacun d’eux le droit de les
inscrire dans ses propres ouvrages.
On lit au procès-verbal du 18 août 1688: «La Compagnie, pour éviter
que dorénavant les personnes qui la composent n’insèrent dans leurs
ouvrages particuliers les observations et les nouvelles découvertes qui sont
faites dans les assemblées, a statué d’un commun consentement qu’à
l’avenir chacun de ceux qui voudront faire imprimer de leurs ouvrages sera
obligé d’en donner avis à la Compagnie et d’y apporter son manuscrit pour
y être examiné, ou par l’Académie en corps, ou par les commissions qu’elle
nomme pour cet effet. A l’égard des ouvrages qui ont été imprimés par ceux
qui la composent, la Compagnie a résolu de revendiquer ce qui lui
appartient toutefois et quand l’occasion s’en présentera. La compagnie a
prié M. de La Chapelle de savoir la volonté de Mgr de Louvois, protecteur
de l’Académie, avant que d’insérer le présent règlement dans les registres.»
Ce passage est très-remarquable. On y voit clairement l’état intérieur de
l’Académie et les causes d’un affaiblissement qui frappait tous les yeux.
Les mathématiciens empiétaient peu à peu sur tout le reste. Cassini,
l’Hôpital, Varignon, La Hire et Homberg, sans s’astreindre plus longtemps à
chercher la vérité en commun, produisent isolément et sans grand éclat,
d’instructifs et nombreux travaux; mais ils ont peine à remplir les séances.
Les sciences d’observation n’y occupent plus qu’une très-petite place; tout
semble aller à l’abandon. Le laboratoire est délaissé, l’Académie n’a plus de
Page 36
règle, et l’assiduité de ses membres diminue sensiblement. Un grand
changement était nécessaire; l’abbé Bignon, neveu du troisième protecteur
Pontchartrain, eut le mérite de le comprendre. Après s’être fait donner par
son oncle la direction de l’Académie, il obtint de la renouveler par un
règlement qui, en accroissant le nombre de ses membres et lui donnant le
droit de se recruter elle-même, la rendit à la fois plus forte et plus libre, plus
florissante et plus féconde.
changement était nécessaire; l’abbé Bignon, neveu du troisième protecteur
Pontchartrain, eut le mérite de le comprendre. Après s’être fait donner par
son oncle la direction de l’Académie, il obtint de la renouveler par un
règlement qui, en accroissant le nombre de ses membres et lui donnant le
droit de se recruter elle-même, la rendit à la fois plus forte et plus libre, plus
florissante et plus féconde.
Page 37
L’ORGANISATION DE 1699.
L’Académie des sciences, en 1699, reçut un grand accroissement;
l’organisation nouvelle élevait de seize à cinquante le nombre de ses
membres et les partageait en trois classes: celles des honoraires, des
pensionnaires et des associés; la première composée de dix membres et les
deux autres chacune de vingt. A chaque pensionnaire enfin était attaché un
élève qui, formé par lui et instruit près de l’Académie à laquelle il
appartenait par avance, devait en s’y dévouant tout entier mériter
successivement le titre d’associé et les avantages des pensionnaires. Les
membres honoraires étaient en quelque sorte les médiateurs de l’Académie
auprès du roi et de ses ministres; ils devaient aider leurs confrères de leur
crédit, les honorer par leur présence et les encourager par leur attention. Les
plus grands seigneurs recherchèrent ce rôle et tinrent souvent à honneur
d’ajouter à leurs titres celui d’académicien. Le règlement affirmait leur
intelligence et leur savoir dans les mathématiques et dans la physique, mais
une grande bienveillance pour les savants et le désir exprimé d’entrer en
commerce familier avec eux étaient souvent la plus grande preuve qu’on
leur en demandât et la seule marque qu’ils en pussent fournir. La
prééminence leur appartenait de droit dans l’Académie, et le roi chaque
année choisissait pour président et pour vice-président deux des membres
honoraires.
Les anciens académiciens furent presque tous admis dans la classe des
pensionnaires. On les partagea en six sections de trois membres chacune:
celles de géométrie, d’astronomie, de mécanique, de chimie, d’anatomie et
de botanique. Le secrétaire et le trésorier complétaient le nombre de vingt.
Douze des associés étaient Français et habitaient Paris. Répartis comme
les pensionnaires entre les six sections, ils portaient à cinq le nombre de
leurs membres. L’Académie, pour attirer à elle toutes les gloires, pouvait
L’Académie des sciences, en 1699, reçut un grand accroissement;
l’organisation nouvelle élevait de seize à cinquante le nombre de ses
membres et les partageait en trois classes: celles des honoraires, des
pensionnaires et des associés; la première composée de dix membres et les
deux autres chacune de vingt. A chaque pensionnaire enfin était attaché un
élève qui, formé par lui et instruit près de l’Académie à laquelle il
appartenait par avance, devait en s’y dévouant tout entier mériter
successivement le titre d’associé et les avantages des pensionnaires. Les
membres honoraires étaient en quelque sorte les médiateurs de l’Académie
auprès du roi et de ses ministres; ils devaient aider leurs confrères de leur
crédit, les honorer par leur présence et les encourager par leur attention. Les
plus grands seigneurs recherchèrent ce rôle et tinrent souvent à honneur
d’ajouter à leurs titres celui d’académicien. Le règlement affirmait leur
intelligence et leur savoir dans les mathématiques et dans la physique, mais
une grande bienveillance pour les savants et le désir exprimé d’entrer en
commerce familier avec eux étaient souvent la plus grande preuve qu’on
leur en demandât et la seule marque qu’ils en pussent fournir. La
prééminence leur appartenait de droit dans l’Académie, et le roi chaque
année choisissait pour président et pour vice-président deux des membres
honoraires.
Les anciens académiciens furent presque tous admis dans la classe des
pensionnaires. On les partagea en six sections de trois membres chacune:
celles de géométrie, d’astronomie, de mécanique, de chimie, d’anatomie et
de botanique. Le secrétaire et le trésorier complétaient le nombre de vingt.
Douze des associés étaient Français et habitaient Paris. Répartis comme
les pensionnaires entre les six sections, ils portaient à cinq le nombre de
leurs membres. L’Académie, pour attirer à elle toutes les gloires, pouvait
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choisir les huit autres associés parmi les savants étrangers. On décida par un
très-sage conseil que, désignés par l’éclat non par la nature de leurs travaux,
ils n’appartiendraient à aucune section. En cas de vacance parmi les
honoraires, l’Académie devait proposer un candidat à l’agrément du roi.
Pour les places de pensionnaires, elle en présentait trois parmi lesquels deux
au moins déjà associés ou élèves. La nomination des associés se faisait
comme celle des pensionnaires, et sur les trois candidats présentés, deux au
moins devaient être choisis parmi les élèves; mais la règle fut renversée, et
en 1716, un règlement nouveau imposa au contraire l’obligation d’inscrire
sur la liste présentée au roi un candidat au moins étranger à l’Académie,
afin que Sa Majesté pût à chaque élection si elle le jugeait utile rajeunir et
fortifier l’Académie par l’adjonction d’un membre nouveau.
Les associés prenaient part à tous les travaux de l’Académie, mais ils
n’opinaient que sur les questions de science. En cas de doute sur un de leurs
droits, les honoraires et les pensionnaires en décidaient en dernier ressort à
la majorité des suffrages.
Chaque pensionnaire choisissait son élève et le faisait agréer par la
Compagnie, qui le proposait à la nomination du roi. Plusieurs choix se
portèrent, comme on devait s’y attendre, sur des fils, des neveux ou des
frères qui furent admis sans opposition. Les élèves ne votaient jamais; ils ne
devaient parler que sur l’invitation du président et ne partageaient dans les
premières années aucun des droits des académiciens; mais l’apprentissage
peu à peu devint un surnumérariat accepté et brigué par des candidats d’une
science déjà éprouvée. Galois proposa Ozanam plus que sexagénaire qui
conserva, jusqu’à l’âge de soixante-quinze ans, avec le titre d’élève, la
situation presque humiliante qu’il lui attribuait dans la compagnie; plusieurs
autres, en se distinguant par leurs découvertes, prirent dans l’Académie une
légitime influence. Le titre d’élève mettait une trop grande différence entre
des savants égaux souvent par le talent comme par la renommée; on le
supprima en 1716 en créant douze adjoints auxquels une plus grande part
fut accordée dans les délibérations et dans les travaux. L’institution des
associés libres est de même date; sans appartenir à aucune section et sans
cultiver spécialement une des branches de la science, ils devaient par leurs
lumières générales prêter à l’Académie un précieux concours. C’est à cette
classe qu’ont appartenu le chirurgien Lapeyronie, l’ingénieur Belidor, le
magistrat astronome Dionis du Séjour et l’illustre Turgot, qui cependant
aurait si bien tenu sa place parmi les honoraires.
très-sage conseil que, désignés par l’éclat non par la nature de leurs travaux,
ils n’appartiendraient à aucune section. En cas de vacance parmi les
honoraires, l’Académie devait proposer un candidat à l’agrément du roi.
Pour les places de pensionnaires, elle en présentait trois parmi lesquels deux
au moins déjà associés ou élèves. La nomination des associés se faisait
comme celle des pensionnaires, et sur les trois candidats présentés, deux au
moins devaient être choisis parmi les élèves; mais la règle fut renversée, et
en 1716, un règlement nouveau imposa au contraire l’obligation d’inscrire
sur la liste présentée au roi un candidat au moins étranger à l’Académie,
afin que Sa Majesté pût à chaque élection si elle le jugeait utile rajeunir et
fortifier l’Académie par l’adjonction d’un membre nouveau.
Les associés prenaient part à tous les travaux de l’Académie, mais ils
n’opinaient que sur les questions de science. En cas de doute sur un de leurs
droits, les honoraires et les pensionnaires en décidaient en dernier ressort à
la majorité des suffrages.
Chaque pensionnaire choisissait son élève et le faisait agréer par la
Compagnie, qui le proposait à la nomination du roi. Plusieurs choix se
portèrent, comme on devait s’y attendre, sur des fils, des neveux ou des
frères qui furent admis sans opposition. Les élèves ne votaient jamais; ils ne
devaient parler que sur l’invitation du président et ne partageaient dans les
premières années aucun des droits des académiciens; mais l’apprentissage
peu à peu devint un surnumérariat accepté et brigué par des candidats d’une
science déjà éprouvée. Galois proposa Ozanam plus que sexagénaire qui
conserva, jusqu’à l’âge de soixante-quinze ans, avec le titre d’élève, la
situation presque humiliante qu’il lui attribuait dans la compagnie; plusieurs
autres, en se distinguant par leurs découvertes, prirent dans l’Académie une
légitime influence. Le titre d’élève mettait une trop grande différence entre
des savants égaux souvent par le talent comme par la renommée; on le
supprima en 1716 en créant douze adjoints auxquels une plus grande part
fut accordée dans les délibérations et dans les travaux. L’institution des
associés libres est de même date; sans appartenir à aucune section et sans
cultiver spécialement une des branches de la science, ils devaient par leurs
lumières générales prêter à l’Académie un précieux concours. C’est à cette
classe qu’ont appartenu le chirurgien Lapeyronie, l’ingénieur Belidor, le
magistrat astronome Dionis du Séjour et l’illustre Turgot, qui cependant
aurait si bien tenu sa place parmi les honoraires.
Page 39
L’Académie renouvelée et agrandie fut solennellement installée au
Louvre, et un logement spacieux et magnifique remplaça la petite salle de la
bibliothèque du roi. Les séances, comme par le passé, furent fixées au
mercredi et au samedi, mais aux recherches en commun condamnées par
trente années d’épreuves médiocrement fructueuses devaient succéder les
efforts individuels, et la libre inspiration de chacun remplacer les
programmes qui, trop exactement suivis, avaient rompu souvent les idées
originales. Plusieurs fois déjà, il est vrai, l’ancienne Académie avait réuni
en un seul volume les recherches personnelles et isolées de quelques
académiciens, en s’excusant alors en quelque sorte d’une dérogation aux
vrais principes.
«Quelque application que l’on ait aux desseins principaux que l’on a
entrepris, il est difficile, disait Fontenelle, de ne s’en pas laisser détourner
de temps en temps pour travailler à d’autres petits ouvrages, selon que
l’occasion en fournit de nouveaux sujets et que l’on y est porté par son
inclination particulière. Ces interruptions de peu de durée sont toujours
permises lorsqu’on s’est occupé de desseins de longue haleine, et il est
même important de ne pas laisser échapper les conjonctures favorables pour
trouver certaines choses qu’il serait impossible de découvrir en d’autres
temps. Il arrive souvent à ceux qui composent l’Académie des sciences de
faire de ces petites pièces, pour profiter des occasions qui se présentent et
pour se délasser des longs ouvrages à qui ils sont assidûment appliqués.»
Ces petites pièces, rassemblées dans le désordre de leur production,
forment la collection des mémoires, monument durable et œuvre par
excellence de l’Académie. Chaque académicien, marchant librement dans
sa voie sous la seule inspiration de son propre génie, signait son écrit,
comme il était juste, et en demeurait responsable. Tout était permis excepté
le repos; l’Académie, dépôt non-seulement mais foyer de la science, avait
pour maxime que vivant pour elle seule, un savant doit, sans jamais s’en
distraire, inventer et perfectionner incessamment et sans fin ni relâche faire
paraître au moins de nouveaux efforts. Tout pensionnaire, associé ou élève
qui s’éloignait pour un temps de l’étude et du travail, cessait par cela même
d’être académicien. Chacun devait communiquer à jours fixes et à tour de
rôle le résultat de ses recherches et de ses essais; le président avertissait et
pressait les retardataires en les privant en cas de récidive d’une partie de
leurs droits académiques. Sans prévoir ni admettre aucune excuse, le
règlement, plus d’une fois appliqué dans sa rigoureuse dureté, excluait
Louvre, et un logement spacieux et magnifique remplaça la petite salle de la
bibliothèque du roi. Les séances, comme par le passé, furent fixées au
mercredi et au samedi, mais aux recherches en commun condamnées par
trente années d’épreuves médiocrement fructueuses devaient succéder les
efforts individuels, et la libre inspiration de chacun remplacer les
programmes qui, trop exactement suivis, avaient rompu souvent les idées
originales. Plusieurs fois déjà, il est vrai, l’ancienne Académie avait réuni
en un seul volume les recherches personnelles et isolées de quelques
académiciens, en s’excusant alors en quelque sorte d’une dérogation aux
vrais principes.
«Quelque application que l’on ait aux desseins principaux que l’on a
entrepris, il est difficile, disait Fontenelle, de ne s’en pas laisser détourner
de temps en temps pour travailler à d’autres petits ouvrages, selon que
l’occasion en fournit de nouveaux sujets et que l’on y est porté par son
inclination particulière. Ces interruptions de peu de durée sont toujours
permises lorsqu’on s’est occupé de desseins de longue haleine, et il est
même important de ne pas laisser échapper les conjonctures favorables pour
trouver certaines choses qu’il serait impossible de découvrir en d’autres
temps. Il arrive souvent à ceux qui composent l’Académie des sciences de
faire de ces petites pièces, pour profiter des occasions qui se présentent et
pour se délasser des longs ouvrages à qui ils sont assidûment appliqués.»
Ces petites pièces, rassemblées dans le désordre de leur production,
forment la collection des mémoires, monument durable et œuvre par
excellence de l’Académie. Chaque académicien, marchant librement dans
sa voie sous la seule inspiration de son propre génie, signait son écrit,
comme il était juste, et en demeurait responsable. Tout était permis excepté
le repos; l’Académie, dépôt non-seulement mais foyer de la science, avait
pour maxime que vivant pour elle seule, un savant doit, sans jamais s’en
distraire, inventer et perfectionner incessamment et sans fin ni relâche faire
paraître au moins de nouveaux efforts. Tout pensionnaire, associé ou élève
qui s’éloignait pour un temps de l’étude et du travail, cessait par cela même
d’être académicien. Chacun devait communiquer à jours fixes et à tour de
rôle le résultat de ses recherches et de ses essais; le président avertissait et
pressait les retardataires en les privant en cas de récidive d’une partie de
leurs droits académiques. Sans prévoir ni admettre aucune excuse, le
règlement, plus d’une fois appliqué dans sa rigoureuse dureté, excluait
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même à jamais comme infidèles à la science les membres assidus ou non
aux séances, qui restaient trop longtemps sans y prendre la parole. Cette loi
sévère et aveugle, gardienne du nombre et non de la qualité des
productions, semblait dénier aux académiciens le droit de se dévouer à une
œuvre de longue haleine et de suivre de grands desseins. On devait
heureusement s’en relâcher bien vite, mais plus d’une exclusion fut
prononcée et maintenue.
On lit par exemple au procès-verbal du 17 février 1714: «Le roi ayant
été informé que quelques-uns d’entre les associés et les élèves de
l’Académie ne faisaient aucune fonction d’académicien, que même ils
n’assistaient presque point aux assemblées et que, malgré les divers avis qui
leur avaient été donnés, ils ne se corrigeaient pas de leur négligence, elle
pouvait devenir d’un dangereux exemple. Sa Majesté a cru devoir ne pas
différer davantage à prononcer leur exclusion. Vous aurez donc soin au plus
tôt de déclarer vacante la place d’associé anatomiste du sieur Duverney le
jeune, celle d’élève anatomiste du sieur Auber, celle d’élève géomètre du
sieur du Tenor.» Et le 15 décembre 1723: «M. de Camus, adjoint
mécanicien, n’ayant satisfait à aucun tour de rôle ordonné par les
règlements, ni assisté à aucune assemblée depuis deux ans, le roi a ordonné
que sa place soit déclarée vacante et qu’on procédât à la remplir d’un autre
sujet.»
Un autre académicien rayé de la liste par décision du régent fut le
financier Law. L’Académie, qui aurait pu faire un meilleur choix, l’avait
proposé comme candidat unique à une place d’honoraire. Il fut agréé et
siégea plusieurs fois, mais son impopularité rapidement croissante faisant
regretter sans doute cette détermination, on s’avisa que, n’étant pas
Français, il ne pouvait être membre honoraire et que son élection était nulle.
L’Académie eut la dignité et le bon goût de réclamer et de maintenir son
choix. On lui envoya la note suivante, qui ne porte aucune signature: «Des
jurisconsultes, plus esclairez que MM. de l’Académie des sciences en fait
de lois et de formalitez, ont donné avis qu’en nommant M. Law pour
académicien honoraire, l’élection estoit nulle. Ces jurisconsultes se fondent
sur ce que l’art. 3 du règlement de cette Académie porte en termes formels
que les académiciens honoraires seront tous régnicoles; or c’est une qualité
qu’on ne scaurait donner audit sieur Law qui, à la vérité, avait obtenu des
lettres de naturalité, mais qui, ne les ayant pas fait enregistrer à la Chambre
aux séances, qui restaient trop longtemps sans y prendre la parole. Cette loi
sévère et aveugle, gardienne du nombre et non de la qualité des
productions, semblait dénier aux académiciens le droit de se dévouer à une
œuvre de longue haleine et de suivre de grands desseins. On devait
heureusement s’en relâcher bien vite, mais plus d’une exclusion fut
prononcée et maintenue.
On lit par exemple au procès-verbal du 17 février 1714: «Le roi ayant
été informé que quelques-uns d’entre les associés et les élèves de
l’Académie ne faisaient aucune fonction d’académicien, que même ils
n’assistaient presque point aux assemblées et que, malgré les divers avis qui
leur avaient été donnés, ils ne se corrigeaient pas de leur négligence, elle
pouvait devenir d’un dangereux exemple. Sa Majesté a cru devoir ne pas
différer davantage à prononcer leur exclusion. Vous aurez donc soin au plus
tôt de déclarer vacante la place d’associé anatomiste du sieur Duverney le
jeune, celle d’élève anatomiste du sieur Auber, celle d’élève géomètre du
sieur du Tenor.» Et le 15 décembre 1723: «M. de Camus, adjoint
mécanicien, n’ayant satisfait à aucun tour de rôle ordonné par les
règlements, ni assisté à aucune assemblée depuis deux ans, le roi a ordonné
que sa place soit déclarée vacante et qu’on procédât à la remplir d’un autre
sujet.»
Un autre académicien rayé de la liste par décision du régent fut le
financier Law. L’Académie, qui aurait pu faire un meilleur choix, l’avait
proposé comme candidat unique à une place d’honoraire. Il fut agréé et
siégea plusieurs fois, mais son impopularité rapidement croissante faisant
regretter sans doute cette détermination, on s’avisa que, n’étant pas
Français, il ne pouvait être membre honoraire et que son élection était nulle.
L’Académie eut la dignité et le bon goût de réclamer et de maintenir son
choix. On lui envoya la note suivante, qui ne porte aucune signature: «Des
jurisconsultes, plus esclairez que MM. de l’Académie des sciences en fait
de lois et de formalitez, ont donné avis qu’en nommant M. Law pour
académicien honoraire, l’élection estoit nulle. Ces jurisconsultes se fondent
sur ce que l’art. 3 du règlement de cette Académie porte en termes formels
que les académiciens honoraires seront tous régnicoles; or c’est une qualité
qu’on ne scaurait donner audit sieur Law qui, à la vérité, avait obtenu des
lettres de naturalité, mais qui, ne les ayant pas fait enregistrer à la Chambre
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des comptes est toujours réputé étranger, suivant le sentiment des autheurs
et la jurisprudence des arrêts.»
A la loi d’exactitude imposée aux académiciens s’ajoutait, dans
l’obligation d’examiner les mémoires présentés par les étrangers, une
fatigue à laquelle les forces des pensionnaires âgés ne suffisaient pas
toujours. Par une faveur rarement refusée, ils obtenaient alors le titre de
vétérans. Saurin, Jacques Cassini, Maraldi, Fontenelle, Leymery, Mairan,
La Condamine et Grandjean-Fouchy l’obtinrent successivement. Le
pensionnaire nommé vétéran devenait libre de tout travail; il perdait, il est
vrai, ses droits à la pension, mais l’Académie, par une faveur chaque fois
renouvelée, lui assignait sur les fonds destinés à ses travaux une indemnité
équivalente.
L’Académie avait interdit à ses membres de prendre sur le titre d’un
ouvrage la qualité d’académicien sans s’y être fait autoriser par le jugement
d’une commission. Les approbations de ce genre sont extrêmement
nombreuses dans l’histoire de l’Académie. La franchise des commissaires,
sans aller dans aucun cas jusqu’à déclarer l’œuvre d’un confrère indigne de
l’impression, varie et gradue les louanges avec une liberté dont la hardiesse
surprend quelquefois. D’Alembert, par exemple, chargé d’examiner le
quatrième volume du traité de physique de l’abbé de Molière, se borne
spirituellement et sans commentaires, à le déclarer digne de faire suite aux
trois premiers.
Lorsqu’il s’agissait d’un écrit de polémique, la loi était surtout
étroitement observée, et nul ne pouvait s’y soustraire sans encourir le blâme
sévère de ses confrères. On lit par exemple au procès-verbal du 13
décembre 1780: «J’ai dénoncé, c’est Condorcet qui parle, un écrit de M.
Sage, imprimé sans l’aveu de l’Académie, dans lequel il se trouve plusieurs
passages qui peuvent être désagréables à M. Tillet. M. Sage écrit à la séance
suivante pour donner des explications, mais l’Académie décide, après avoir
entendu lecture de sa lettre, qu’il n’y sera pas fait de réponse.»
Quelle que fût la contrariété des opinions, les discussions entre
confrères devaient être courtoises. L’Académie le rappela plus d’une fois
sévèrement à ceux qui semblaient l’oublier. L’astronome Lefèvre,
possesseur d’un privilége pour la Connaissance des temps, ayant été repris
d’erreur par Lahire, l’avait violemment attaqué et invectivé dans la préface
de l’un de ses volumes.
et la jurisprudence des arrêts.»
A la loi d’exactitude imposée aux académiciens s’ajoutait, dans
l’obligation d’examiner les mémoires présentés par les étrangers, une
fatigue à laquelle les forces des pensionnaires âgés ne suffisaient pas
toujours. Par une faveur rarement refusée, ils obtenaient alors le titre de
vétérans. Saurin, Jacques Cassini, Maraldi, Fontenelle, Leymery, Mairan,
La Condamine et Grandjean-Fouchy l’obtinrent successivement. Le
pensionnaire nommé vétéran devenait libre de tout travail; il perdait, il est
vrai, ses droits à la pension, mais l’Académie, par une faveur chaque fois
renouvelée, lui assignait sur les fonds destinés à ses travaux une indemnité
équivalente.
L’Académie avait interdit à ses membres de prendre sur le titre d’un
ouvrage la qualité d’académicien sans s’y être fait autoriser par le jugement
d’une commission. Les approbations de ce genre sont extrêmement
nombreuses dans l’histoire de l’Académie. La franchise des commissaires,
sans aller dans aucun cas jusqu’à déclarer l’œuvre d’un confrère indigne de
l’impression, varie et gradue les louanges avec une liberté dont la hardiesse
surprend quelquefois. D’Alembert, par exemple, chargé d’examiner le
quatrième volume du traité de physique de l’abbé de Molière, se borne
spirituellement et sans commentaires, à le déclarer digne de faire suite aux
trois premiers.
Lorsqu’il s’agissait d’un écrit de polémique, la loi était surtout
étroitement observée, et nul ne pouvait s’y soustraire sans encourir le blâme
sévère de ses confrères. On lit par exemple au procès-verbal du 13
décembre 1780: «J’ai dénoncé, c’est Condorcet qui parle, un écrit de M.
Sage, imprimé sans l’aveu de l’Académie, dans lequel il se trouve plusieurs
passages qui peuvent être désagréables à M. Tillet. M. Sage écrit à la séance
suivante pour donner des explications, mais l’Académie décide, après avoir
entendu lecture de sa lettre, qu’il n’y sera pas fait de réponse.»
Quelle que fût la contrariété des opinions, les discussions entre
confrères devaient être courtoises. L’Académie le rappela plus d’une fois
sévèrement à ceux qui semblaient l’oublier. L’astronome Lefèvre,
possesseur d’un privilége pour la Connaissance des temps, ayant été repris
d’erreur par Lahire, l’avait violemment attaqué et invectivé dans la préface
de l’un de ses volumes.
Page 42
«Je ne puis me dispenser, disait-il, de répondre aux invectives d’un petit
novice, auteur supposé d’une année d’Éphémérides imprimées depuis peu
de temps. Ce nouvel auteur, rempli d’un esprit de vanité de présomption et
de mensonge, dit dans la préface de ses Éphémérides que le grand nombre
d’opérations et de calculs dans lesquels il n’est pas possible qu’il ne se
glisse quelque erreur lui fait craindre de ne pouvoir pas répondre à l’attente
du public, mais qu’il espère au moins que l’on n’y trouvera pas les
éloignements du ciel aussi grands qu’on le voit dans des éphémérides qui
sont fort estimées, et dans lesquelles l’auteur se trompe d’une demi-heure
sur l’époque de l’éclipse du 15 mars 1699. On répond à ce jeune novice que
l’éclipse a été bien calculée, mais qu’on s’est trompé en prenant un
logarithme.» La punition fut prompte et sévère. «M. le président, dit le
procès-verbal du 17 septembre 1700, a dit que dans la préface de la
Connaissance des temps pour 1701, composée par M. Lefèvre, il y avait des
choses dures et offensantes pour MM. de Lahire père et fils qui étaient
suffisamment désignés, quoiqu’ils ne fussent pas nommés. M. le comte de
Pontchartrain, qui avait trouvé cette conduite entièrement contraire au
règlement, avait voulu d’abord que M. Lefèvre fût exclu de l’Académie, et
cependant à la prière de M. le président, il s’était relâché à permettre qu’il
continuât d’y prendre séance à l’avenir, à condition qu’il retirerait aussitôt
tous les exemplaires de son livre qui étaient chez l’imprimeur pour en
échanger la préface, qu’il en ferait une autre où il rétracterait tout ce qu’il
avait dit de MM. de Lahire et que de plus il leur demanderait pardon en
pleine assemblée. M. le président a ajouté que M. le chancelier retirerait le
privilége qui avait été accordé à M. Lefèvre pour la Connaissance des
temps, parce qu’il en avait abusé. L’heure de la séparation de l’assemblée
ayant sonné avant que M. le président eût entièrement achevé de parler, M.
Lefèvre n’a rien répondu et on s’est séparé.»
Quinze jours après on lit au procès-verbal: «M. le président m’a donné à
lire une lettre qui lui a été écrite par M. Lefèvre. Il lui mande que sa santé
ne lui a pas permis de se trouver à l’assemblée précédente ni à la suivante,
mais qu’il se soumettra plutôt que de renoncer à l’Académie et qu’il viendra
au premier jour faire telle réparation qu’on lui ordonnera.
«Comme l’assemblée se séparait, MM. de Lahire et tous les autres
académiciens ont été de leur propre mouvement prier M. le président de
vouloir bien dispenser M. Lefèvre de demander pardon en pleine
assemblée. M. le président s’est laissé fléchir.» Lefèvre cependant ne
novice, auteur supposé d’une année d’Éphémérides imprimées depuis peu
de temps. Ce nouvel auteur, rempli d’un esprit de vanité de présomption et
de mensonge, dit dans la préface de ses Éphémérides que le grand nombre
d’opérations et de calculs dans lesquels il n’est pas possible qu’il ne se
glisse quelque erreur lui fait craindre de ne pouvoir pas répondre à l’attente
du public, mais qu’il espère au moins que l’on n’y trouvera pas les
éloignements du ciel aussi grands qu’on le voit dans des éphémérides qui
sont fort estimées, et dans lesquelles l’auteur se trompe d’une demi-heure
sur l’époque de l’éclipse du 15 mars 1699. On répond à ce jeune novice que
l’éclipse a été bien calculée, mais qu’on s’est trompé en prenant un
logarithme.» La punition fut prompte et sévère. «M. le président, dit le
procès-verbal du 17 septembre 1700, a dit que dans la préface de la
Connaissance des temps pour 1701, composée par M. Lefèvre, il y avait des
choses dures et offensantes pour MM. de Lahire père et fils qui étaient
suffisamment désignés, quoiqu’ils ne fussent pas nommés. M. le comte de
Pontchartrain, qui avait trouvé cette conduite entièrement contraire au
règlement, avait voulu d’abord que M. Lefèvre fût exclu de l’Académie, et
cependant à la prière de M. le président, il s’était relâché à permettre qu’il
continuât d’y prendre séance à l’avenir, à condition qu’il retirerait aussitôt
tous les exemplaires de son livre qui étaient chez l’imprimeur pour en
échanger la préface, qu’il en ferait une autre où il rétracterait tout ce qu’il
avait dit de MM. de Lahire et que de plus il leur demanderait pardon en
pleine assemblée. M. le président a ajouté que M. le chancelier retirerait le
privilége qui avait été accordé à M. Lefèvre pour la Connaissance des
temps, parce qu’il en avait abusé. L’heure de la séparation de l’assemblée
ayant sonné avant que M. le président eût entièrement achevé de parler, M.
Lefèvre n’a rien répondu et on s’est séparé.»
Quinze jours après on lit au procès-verbal: «M. le président m’a donné à
lire une lettre qui lui a été écrite par M. Lefèvre. Il lui mande que sa santé
ne lui a pas permis de se trouver à l’assemblée précédente ni à la suivante,
mais qu’il se soumettra plutôt que de renoncer à l’Académie et qu’il viendra
au premier jour faire telle réparation qu’on lui ordonnera.
«Comme l’assemblée se séparait, MM. de Lahire et tous les autres
académiciens ont été de leur propre mouvement prier M. le président de
vouloir bien dispenser M. Lefèvre de demander pardon en pleine
assemblée. M. le président s’est laissé fléchir.» Lefèvre cependant ne
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reparut plus à l’Académie, et dès l’année suivante on lui appliquait
rigoureusement le règlement qui prononce l’exclusion de tout membre
absent plus d’un an sans congé.
Les médecins et les chirurgiens portèrent aussi plus d’une fois dans
l’Académie l’esprit de haine, de dissension et d’envie dont leurs
corporations ont été si longtemps affaiblies et troublées. Le triomphe des
médecins depuis le milieu du XVIIe siècle paraissait définitif et complet.
Dédaigneux autrefois de ce qu’ils appelaient la petite chirurgie, les maîtres
chirurgiens, qui dans leurs examens de l’école de Saint-Côme avaient
acquis le droit de se dire chirurgiens de robe longue, abandonnaient aux
barbiers le soin de saigner, d’appliquer les vésicatoires et les ventouses, de
panser les plaies légères, et de soigner enfin les bosses, apostumes et
contusions. Il n’était besoin pour cela ni d’une science profonde, ni de
culture littéraire, mais les limites étaient vagues et les fraters, plus
respectueux et plus soumis aux médecins, étaient souvent aidés par eux à
les franchir. On put bientôt malgré les réglements et les maîtrises confondre,
sans trop d’affectation, les maîtres en chirurgie praticiens de robe longue
avec les étuvistes et les barbiers. Ce fut la ruine de la chirurgie qui, tenue
pour une profession manuelle, tomba dans une dure et humiliante sujétion.
L’Université, toujours favorable aux médecins, voyait en eux les maîtres et
les arbitres de la chirurgie et le prouvait par un argument sans réplique: La
chirurgie ne fait partie d’aucune faculté; elle ne peut donc jouir des droits
réservés dans l’Université aux facultés qui en dépendent.
La Faculté de médecine s’arrogeait le droit d’être représentée aux
examens des chirurgiens à l’école de Saint-Côme et, ce qui envenimait fort
la querelle, interdisait aux candidats la robe et le bonnet. Ses prétentions
allaient plus loin encore; lorsque Lapeyronie, premier chirurgien de Louis
XV, obtint pour l’école de chirurgie la création de cinq démonstrateurs
rétribués par le roi, il importe, disait-il, de fortifier l’intelligence des élèves
et de ne rien omettre pour éclairer leur esprit. La Faculté de médecine, loin
d’en demeurer d’accord, s’y opposait ouvertement et avec énergie; elle
alléguait dans l’intérêt même des chirurgiens, que: «le mérite ne consiste
pas à savoir plusieurs choses, mais à exceller dans une;» elle les rappelait
aux sages règlements, aux arrêts même du parlement qui défendaient de
rien enseigner aux chirurgiens en dehors de leur profession: «qui chirurgos
docent, hirurgica tantum doceant.» Est-il nécessaire en effet pour bien
saigner de connaître la nature du sang? Avec une instruction trop étendue et
rigoureusement le règlement qui prononce l’exclusion de tout membre
absent plus d’un an sans congé.
Les médecins et les chirurgiens portèrent aussi plus d’une fois dans
l’Académie l’esprit de haine, de dissension et d’envie dont leurs
corporations ont été si longtemps affaiblies et troublées. Le triomphe des
médecins depuis le milieu du XVIIe siècle paraissait définitif et complet.
Dédaigneux autrefois de ce qu’ils appelaient la petite chirurgie, les maîtres
chirurgiens, qui dans leurs examens de l’école de Saint-Côme avaient
acquis le droit de se dire chirurgiens de robe longue, abandonnaient aux
barbiers le soin de saigner, d’appliquer les vésicatoires et les ventouses, de
panser les plaies légères, et de soigner enfin les bosses, apostumes et
contusions. Il n’était besoin pour cela ni d’une science profonde, ni de
culture littéraire, mais les limites étaient vagues et les fraters, plus
respectueux et plus soumis aux médecins, étaient souvent aidés par eux à
les franchir. On put bientôt malgré les réglements et les maîtrises confondre,
sans trop d’affectation, les maîtres en chirurgie praticiens de robe longue
avec les étuvistes et les barbiers. Ce fut la ruine de la chirurgie qui, tenue
pour une profession manuelle, tomba dans une dure et humiliante sujétion.
L’Université, toujours favorable aux médecins, voyait en eux les maîtres et
les arbitres de la chirurgie et le prouvait par un argument sans réplique: La
chirurgie ne fait partie d’aucune faculté; elle ne peut donc jouir des droits
réservés dans l’Université aux facultés qui en dépendent.
La Faculté de médecine s’arrogeait le droit d’être représentée aux
examens des chirurgiens à l’école de Saint-Côme et, ce qui envenimait fort
la querelle, interdisait aux candidats la robe et le bonnet. Ses prétentions
allaient plus loin encore; lorsque Lapeyronie, premier chirurgien de Louis
XV, obtint pour l’école de chirurgie la création de cinq démonstrateurs
rétribués par le roi, il importe, disait-il, de fortifier l’intelligence des élèves
et de ne rien omettre pour éclairer leur esprit. La Faculté de médecine, loin
d’en demeurer d’accord, s’y opposait ouvertement et avec énergie; elle
alléguait dans l’intérêt même des chirurgiens, que: «le mérite ne consiste
pas à savoir plusieurs choses, mais à exceller dans une;» elle les rappelait
aux sages règlements, aux arrêts même du parlement qui défendaient de
rien enseigner aux chirurgiens en dehors de leur profession: «qui chirurgos
docent, hirurgica tantum doceant.» Est-il nécessaire en effet pour bien
saigner de connaître la nature du sang? Avec une instruction trop étendue et
Page 44
trop élevée les chirurgiens seraient exposés à mépriser leur art et à le
délaisser pour des études spéculatives. La chirurgie d’ailleurs est une
profession manuelle, et la raison en est évidente: chirurgie tire son origine
d’un mot de la langue grecque qui signifie la main, et celui qui ne travaille
que de la main ne doit aussi exercer que la main.
Sans s’arrêter à de tels arguments et malgré les contradictions les plus
opiniâtres, le roi autorisa l’Académie de chirurgie à publier ses mémoires,
et, ce que la faculté de médecine trouva plus insupportable encore, l’école
de Saint-Côme à exiger de ses élèves la maîtrise ès arts, que nous nommons
aujourd’hui baccalauréat ès lettres. Depuis longtemps déjà la chirurgie
pouvait citer des hommes de grand mérite. Plusieurs chirurgiens avaient
siégé à l’Académie des sciences, et leurs confrères en tiraient avantage. On
demande, disaient-ils dans leur judicieuse et forte défense, on demande à la
Faculté de Paris et à tous les médecins, si les mémoires de MM. Méry,
Rohault, Lapeyronie, J.-L. Petit et Morand, imprimés parmi ceux de
l’Académie des sciences, ne sont pas en aussi grand nombre que ceux que
les médecins ont fournis?
Les chirurgiens et les médecins, divisés par leur humeur discordante et
incompatibles ailleurs par leurs incessantes hostilités, siégeaient en effet
ensemble à l’Académie des sciences qui, sans se faire l’arbitre de leurs
dissensions ni les amener à une paix sincère, sut toujours les apaiser sinon
les unir, en modérant l’aigreur de leurs querelles et leur imposant au dehors,
avec le titre de confrère, les bons procédés qui doivent en être la suite.
Le médecin Hunault était l’auteur connu et avoué d’un pamphlet
anonyme où, non content de traiter avec le dernier mépris la corporation
entière des chirurgiens, il s’efforçait de décrier et de ridiculiser le caractère
et les travaux du célèbre J.-L. Petit, son confrère à l’Académie. «Quelques
personnes, dit-il dans sa préface, trouvent mauvais que j’aie critiqué des
mémoires qui sont parmi ceux de l’Académie des sciences. Je sais que dans
les temples des dieux les criminels étaient à couvert des poursuites de la
justice, mais je n’ai pas cru que l’erreur eût de tels priviléges.»
A l’inconvenance d’une telle publication, Hunault avait ajouté le tort
beaucoup plus grave d’en offrir à Petit la suppression à prix d’argent.
L’Académie, non moins émue par la violence des attaques que par le récit
de ce procédé malhonnête, voulut infliger à Hunault un blâme public et
sévère en lui enjoignant «de n’avoir plus à l’avenir aucun procédé
délaisser pour des études spéculatives. La chirurgie d’ailleurs est une
profession manuelle, et la raison en est évidente: chirurgie tire son origine
d’un mot de la langue grecque qui signifie la main, et celui qui ne travaille
que de la main ne doit aussi exercer que la main.
Sans s’arrêter à de tels arguments et malgré les contradictions les plus
opiniâtres, le roi autorisa l’Académie de chirurgie à publier ses mémoires,
et, ce que la faculté de médecine trouva plus insupportable encore, l’école
de Saint-Côme à exiger de ses élèves la maîtrise ès arts, que nous nommons
aujourd’hui baccalauréat ès lettres. Depuis longtemps déjà la chirurgie
pouvait citer des hommes de grand mérite. Plusieurs chirurgiens avaient
siégé à l’Académie des sciences, et leurs confrères en tiraient avantage. On
demande, disaient-ils dans leur judicieuse et forte défense, on demande à la
Faculté de Paris et à tous les médecins, si les mémoires de MM. Méry,
Rohault, Lapeyronie, J.-L. Petit et Morand, imprimés parmi ceux de
l’Académie des sciences, ne sont pas en aussi grand nombre que ceux que
les médecins ont fournis?
Les chirurgiens et les médecins, divisés par leur humeur discordante et
incompatibles ailleurs par leurs incessantes hostilités, siégeaient en effet
ensemble à l’Académie des sciences qui, sans se faire l’arbitre de leurs
dissensions ni les amener à une paix sincère, sut toujours les apaiser sinon
les unir, en modérant l’aigreur de leurs querelles et leur imposant au dehors,
avec le titre de confrère, les bons procédés qui doivent en être la suite.
Le médecin Hunault était l’auteur connu et avoué d’un pamphlet
anonyme où, non content de traiter avec le dernier mépris la corporation
entière des chirurgiens, il s’efforçait de décrier et de ridiculiser le caractère
et les travaux du célèbre J.-L. Petit, son confrère à l’Académie. «Quelques
personnes, dit-il dans sa préface, trouvent mauvais que j’aie critiqué des
mémoires qui sont parmi ceux de l’Académie des sciences. Je sais que dans
les temples des dieux les criminels étaient à couvert des poursuites de la
justice, mais je n’ai pas cru que l’erreur eût de tels priviléges.»
A l’inconvenance d’une telle publication, Hunault avait ajouté le tort
beaucoup plus grave d’en offrir à Petit la suppression à prix d’argent.
L’Académie, non moins émue par la violence des attaques que par le récit
de ce procédé malhonnête, voulut infliger à Hunault un blâme public et
sévère en lui enjoignant «de n’avoir plus à l’avenir aucun procédé
Page 45
semblable contre M. Petit ni aucun académicien, et elle a cru en cela, dit le
président, vous traiter favorablement.»
L’Académie, dans une autre rencontre, prend au contraire parti pour
Hunault et réprouve la conduite d’un confrère qui, gardien trop zélé des
priviléges de sa corporation, avait assisté à la saisie de divers objets d’étude
et d’enseignement dont la rigueur des règlements lui interdisait la
possession et l’usage. «On a parlé, dit le procès-verbal du ’’ mars 1733, de
l’affaire de M. Hunault, chez qui les prévôts des chirurgiens, du nombre
desquels était M. Rouhault, membre de cette Académie, ont saisi le 9 de ce
mois plusieurs cadavres, des squelettes et des instruments d’anatomie. On a
prié M. Bignon, président, d’envoyer chercher M. Rouhault pour lui dire le
mécontentement que l’Académie avait de sa conduite en cette occasion à
l’égard d’un confrère.»
président, vous traiter favorablement.»
L’Académie, dans une autre rencontre, prend au contraire parti pour
Hunault et réprouve la conduite d’un confrère qui, gardien trop zélé des
priviléges de sa corporation, avait assisté à la saisie de divers objets d’étude
et d’enseignement dont la rigueur des règlements lui interdisait la
possession et l’usage. «On a parlé, dit le procès-verbal du ’’ mars 1733, de
l’affaire de M. Hunault, chez qui les prévôts des chirurgiens, du nombre
desquels était M. Rouhault, membre de cette Académie, ont saisi le 9 de ce
mois plusieurs cadavres, des squelettes et des instruments d’anatomie. On a
prié M. Bignon, président, d’envoyer chercher M. Rouhault pour lui dire le
mécontentement que l’Académie avait de sa conduite en cette occasion à
l’égard d’un confrère.»
Page 46
LES ÉLECTIONS.
Le droit de se recruter elle-même, malgré toutes les divisions dont il
devait agiter et troubler l’Académie, fut une des suites les plus heureuses de
l’organisation de 1699. Indécise d’abord dans ses choix et comme étonnée
qu’on voulût bien la consulter, l’Académie dès le commencement se montra
cependant assez bien inspirée; l’honneur d’obtenir ses premiers suffrages
échut au médecin Fagon. «On ne pense pas, dit le procès-verbal, qu’il
puisse venir aux assemblées, mais on a voulu donner cette distinction à son
mérite et à sa personne.» Le début était bon et la distinction justifiée.
Fagon, sans être un inventeur, connaissait à fond la botanique et la chimie
de l’époque. Directeur du Jardin des plantes où sans discussion et sans
contrôle il nommait à tous les emplois, il s’y montra toujours exact,
désintéressé et honorable à tous égards, et en remplissant sa charge à la
satisfaction de tous, il sut mériter, obtenir et attacher à son nom la
sympathie et la reconnaissance durable des naturalistes. L’abbé de Louvois
et Vauban, élus tous deux après Fagon, complétèrent la liste des honoraires.
Si le temps a affaibli l’éclat emprunté de l’un des deux noms, l’autre, déjà
grand par-dessus ses dignités et ses titres, devait être à la lois pour la
Compagnie naissante, une force, un appui et un ornement.
Sur les huit associés étrangers institués par le règlement, trois
seulement, Leibnitz, Tchirnauss et Gulhiemini, appartenant à l’ancienne
Académie, étaient restés membres de la nouvelle. On leur adjoignit par
élection Hartsœcker, les deux frères Bernoulli, Rœmer et Isaac Newton.
Viviani compléta la liste sur laquelle ne figura jamais le nom de Denis
Papin, ballotté dans la dernière élection avec celui du disciple de Galilée.
Deux ans plus tard, l’Académie préférait à Papin l’obscur charlatan Martino
Poli. Fontenelle, dans un éloge très-laconique, excuse un tel choix en
l’expliquant. Pour récompenser une invention restée secrète et par
conséquent stérile, Louis XIV, avec une forte pension, avait accordé à Poli
Le droit de se recruter elle-même, malgré toutes les divisions dont il
devait agiter et troubler l’Académie, fut une des suites les plus heureuses de
l’organisation de 1699. Indécise d’abord dans ses choix et comme étonnée
qu’on voulût bien la consulter, l’Académie dès le commencement se montra
cependant assez bien inspirée; l’honneur d’obtenir ses premiers suffrages
échut au médecin Fagon. «On ne pense pas, dit le procès-verbal, qu’il
puisse venir aux assemblées, mais on a voulu donner cette distinction à son
mérite et à sa personne.» Le début était bon et la distinction justifiée.
Fagon, sans être un inventeur, connaissait à fond la botanique et la chimie
de l’époque. Directeur du Jardin des plantes où sans discussion et sans
contrôle il nommait à tous les emplois, il s’y montra toujours exact,
désintéressé et honorable à tous égards, et en remplissant sa charge à la
satisfaction de tous, il sut mériter, obtenir et attacher à son nom la
sympathie et la reconnaissance durable des naturalistes. L’abbé de Louvois
et Vauban, élus tous deux après Fagon, complétèrent la liste des honoraires.
Si le temps a affaibli l’éclat emprunté de l’un des deux noms, l’autre, déjà
grand par-dessus ses dignités et ses titres, devait être à la lois pour la
Compagnie naissante, une force, un appui et un ornement.
Sur les huit associés étrangers institués par le règlement, trois
seulement, Leibnitz, Tchirnauss et Gulhiemini, appartenant à l’ancienne
Académie, étaient restés membres de la nouvelle. On leur adjoignit par
élection Hartsœcker, les deux frères Bernoulli, Rœmer et Isaac Newton.
Viviani compléta la liste sur laquelle ne figura jamais le nom de Denis
Papin, ballotté dans la dernière élection avec celui du disciple de Galilée.
Deux ans plus tard, l’Académie préférait à Papin l’obscur charlatan Martino
Poli. Fontenelle, dans un éloge très-laconique, excuse un tel choix en
l’expliquant. Pour récompenser une invention restée secrète et par
conséquent stérile, Louis XIV, avec une forte pension, avait accordé à Poli
Page 47
le titre d’associé honoraire de l’Académie. La volonté du roi était alors la
règle suprême sous laquelle tout devait plier, et l’Académie, incapable
d’opposition ou de résistance, se prêta avec empressement à la formalité
d’une élection devenue inutile.
Martino Poli, pendant deux ans assidu aux séances, n’y apporta que les
creuses imaginations des alchimistes. Attaquant la théorie des couleurs de
Newton comme inexacte et mal fondée, il allègue qu’à quatre éléments qui
composent tous les corps doivent correspondre quatre couleurs seulement:
le rouge, couleur du feu; le bleu, couleur de l’air; le vert et le blanc enfin,
couleur de l’eau et de la terre.
L’une des places d’associé devint presque immédiatement vacante.
Sauveur, résidant à Versailles, dut aux termes du règlement renoncer à
l’Académie, en conservant toutefois, avec le titre de vétéran, le droit
d’assister aux séances et d’y prendre la parole. «La place qu’avait M.
Sauveur d’associé mécanicien étant vacante, dit le procès-verbal, M. le
président a représenté qu’elle conviendrait à M. de Lagny, qui est
actuellement à un port de mer où il s’attache fort à tout ce qui regarde la
mécanique de la marine. La Compagnie a donc résolu de proposer au roi M.
de Lagny pour la place de M. Sauveur.»
Telle était, aux premiers temps de l’Académie, l’influence considérable
du président. Élevé au-dessus de ses confrères par son rang, par sa
naissance et par le choix direct du roi, il ne pouvait manquer d’être fort
écouté; mais il s’absentait souvent, et le vice-président, homme de cour
comme lui, se montrait encore moins exact. L’Académie, dès la première
année, pria en conséquence l’abbé Bignon de vouloir bien déléguer à l’un
de ses membres le droit de présider en son absence. Sur son refus
gracieusement motivé, elle nomma elle-même Gallois et Duhamel, qui
prirent le titre de directeur et de sous-directeur; mais cette hardiesse ne dura
que deux ans, et dès l’année 1702, le roi nomma le directeur et le sous-
directeur qui «étaient électifs et ne le seront plus,» dit laconiquement le
procès-verbal.
L’Académie a varié plusieurs fois dans son mode d’élection. Les
procès-verbaux des séances, sans rapporter aucun détail, ne donnent pas
même le dénombrement des suffrages. Les académiciens eux-mêmes
devaient l’ignorer; le président et le vice-président se retiraient en effet avec
le secrétaire pour dépouiller le scrutin en présence d’un seul membre
règle suprême sous laquelle tout devait plier, et l’Académie, incapable
d’opposition ou de résistance, se prêta avec empressement à la formalité
d’une élection devenue inutile.
Martino Poli, pendant deux ans assidu aux séances, n’y apporta que les
creuses imaginations des alchimistes. Attaquant la théorie des couleurs de
Newton comme inexacte et mal fondée, il allègue qu’à quatre éléments qui
composent tous les corps doivent correspondre quatre couleurs seulement:
le rouge, couleur du feu; le bleu, couleur de l’air; le vert et le blanc enfin,
couleur de l’eau et de la terre.
L’une des places d’associé devint presque immédiatement vacante.
Sauveur, résidant à Versailles, dut aux termes du règlement renoncer à
l’Académie, en conservant toutefois, avec le titre de vétéran, le droit
d’assister aux séances et d’y prendre la parole. «La place qu’avait M.
Sauveur d’associé mécanicien étant vacante, dit le procès-verbal, M. le
président a représenté qu’elle conviendrait à M. de Lagny, qui est
actuellement à un port de mer où il s’attache fort à tout ce qui regarde la
mécanique de la marine. La Compagnie a donc résolu de proposer au roi M.
de Lagny pour la place de M. Sauveur.»
Telle était, aux premiers temps de l’Académie, l’influence considérable
du président. Élevé au-dessus de ses confrères par son rang, par sa
naissance et par le choix direct du roi, il ne pouvait manquer d’être fort
écouté; mais il s’absentait souvent, et le vice-président, homme de cour
comme lui, se montrait encore moins exact. L’Académie, dès la première
année, pria en conséquence l’abbé Bignon de vouloir bien déléguer à l’un
de ses membres le droit de présider en son absence. Sur son refus
gracieusement motivé, elle nomma elle-même Gallois et Duhamel, qui
prirent le titre de directeur et de sous-directeur; mais cette hardiesse ne dura
que deux ans, et dès l’année 1702, le roi nomma le directeur et le sous-
directeur qui «étaient électifs et ne le seront plus,» dit laconiquement le
procès-verbal.
L’Académie a varié plusieurs fois dans son mode d’élection. Les
procès-verbaux des séances, sans rapporter aucun détail, ne donnent pas
même le dénombrement des suffrages. Les académiciens eux-mêmes
devaient l’ignorer; le président et le vice-président se retiraient en effet avec
le secrétaire pour dépouiller le scrutin en présence d’un seul membre
Page 48
pensionnaire désigné par le sort et qui, chargé d’annoncer le résultat, prenait
le nom d’évangéliste. Deux fois seulement, des difficultés imprévues
soumises à la décision de l’Académie forcent, pour faire connaître le point
débattu, à montrer distinctement par des chiffres précis tout le mécanisme
de l’élection.
Le 28 mars 1733, l’Académie ayant été invitée à nommer un associé
dans la section de mécanique, on lit au procès-verbal: «La pluralité a été
pour MM. Camus et Fontaine.» Mais sur des réclamations, au moins
plausibles sans doute, élevées par un troisième candidat, on ajoute huit jours
après: «On a fait réflexion qu’il pouvait y avoir eu erreur dans le calcul par
lequel M. Camus a eu la pluralité des voix le jour précédent et qu’en ce cas
M. Clairaut aurait eu l’égalité; la Compagnie, pour faire cesser toute
difficulté, a résolu de demander très-humblement au roi s’il voudrait les
nommer tous deux ensemble.» Le titre d’associé n’étant pas rétribué,
l’expédient fut aisément accepté, et sans avouer ou nier l’erreur de calcul on
sauva tous les droits et tous les intérêts.
Mais l’interprétation du passage cité reste embarrassée de deux
difficultés: Que signifie une erreur de calcul dans le dépouillement d’un
vote? Comment cette erreur, en faisant perdre à Clairaut le premier rang, ne
lui laisse-t-elle pas même le second? Le règlement de 1716 explique tout
d’abord ce dernier point: chaque liste de présentation devait contenir le nom
au moins d’un candidat étranger jusque-là à l’Académie; Clairaut et Camus
déjà adjoints l’un et l’autre ne pouvaient donc pas composer la liste.
Quant à l’incertitude sur le dénombrement des suffrages comptés à
chaque candidat, le récit détaillé d’une autre élection en fait paraître une
cause vraisemblable: «Le 19 janvier 1763, MM. les pensionnaires et
associés astronomes ayant proposé à l’Académie pour la place d’adjoint
dans la même classe vacante par la promotion de M. Legentil à celle
d’associé, MM. Messier, Bailly, Jeaurat et Thuillier, on a procédé suivant la
forme ordinaire à l’élection, où il s’est trouvé, en comptant les billets, que
M. Bailly avait eu quatorze voix et MM. Messier et Jeaurat chacun treize,
mais qu’il y avait un billet qui se trouvait nul parce qu’il ne portait que le
seul nom de M. Jeaurat au lieu de deux qu’il devait contenir suivant le
règlement. Sur quoi MM. les officiers et l’évangéliste, ayant fait réflexion
que si ce billet avait porté les deux noms de MM. Jeaurat et Messier, eux et
M. Bailly auraient eu parfaite égalité de voix, et que si le billet avait été
bon, quand même on aurait nommé M. Thuillier avec M. Jeaurat, ce dernier
le nom d’évangéliste. Deux fois seulement, des difficultés imprévues
soumises à la décision de l’Académie forcent, pour faire connaître le point
débattu, à montrer distinctement par des chiffres précis tout le mécanisme
de l’élection.
Le 28 mars 1733, l’Académie ayant été invitée à nommer un associé
dans la section de mécanique, on lit au procès-verbal: «La pluralité a été
pour MM. Camus et Fontaine.» Mais sur des réclamations, au moins
plausibles sans doute, élevées par un troisième candidat, on ajoute huit jours
après: «On a fait réflexion qu’il pouvait y avoir eu erreur dans le calcul par
lequel M. Camus a eu la pluralité des voix le jour précédent et qu’en ce cas
M. Clairaut aurait eu l’égalité; la Compagnie, pour faire cesser toute
difficulté, a résolu de demander très-humblement au roi s’il voudrait les
nommer tous deux ensemble.» Le titre d’associé n’étant pas rétribué,
l’expédient fut aisément accepté, et sans avouer ou nier l’erreur de calcul on
sauva tous les droits et tous les intérêts.
Mais l’interprétation du passage cité reste embarrassée de deux
difficultés: Que signifie une erreur de calcul dans le dépouillement d’un
vote? Comment cette erreur, en faisant perdre à Clairaut le premier rang, ne
lui laisse-t-elle pas même le second? Le règlement de 1716 explique tout
d’abord ce dernier point: chaque liste de présentation devait contenir le nom
au moins d’un candidat étranger jusque-là à l’Académie; Clairaut et Camus
déjà adjoints l’un et l’autre ne pouvaient donc pas composer la liste.
Quant à l’incertitude sur le dénombrement des suffrages comptés à
chaque candidat, le récit détaillé d’une autre élection en fait paraître une
cause vraisemblable: «Le 19 janvier 1763, MM. les pensionnaires et
associés astronomes ayant proposé à l’Académie pour la place d’adjoint
dans la même classe vacante par la promotion de M. Legentil à celle
d’associé, MM. Messier, Bailly, Jeaurat et Thuillier, on a procédé suivant la
forme ordinaire à l’élection, où il s’est trouvé, en comptant les billets, que
M. Bailly avait eu quatorze voix et MM. Messier et Jeaurat chacun treize,
mais qu’il y avait un billet qui se trouvait nul parce qu’il ne portait que le
seul nom de M. Jeaurat au lieu de deux qu’il devait contenir suivant le
règlement. Sur quoi MM. les officiers et l’évangéliste, ayant fait réflexion
que si ce billet avait porté les deux noms de MM. Jeaurat et Messier, eux et
M. Bailly auraient eu parfaite égalité de voix, et que si le billet avait été
bon, quand même on aurait nommé M. Thuillier avec M. Jeaurat, ce dernier
Page 49
aurait toujours eu l’égalité des suffrages avec M. Bailly, M. le président est
entré dans l’assemblée pour y proposer le cas, sans désigner aucun de ceux
qui y avaient été nommés et pour faire décider si l’on recommencerait
totalement l’élection ou si l’on se contenterait de décider entre les deux
seconds, sur quoi il a été décidé que celui qui avait eu la pluralité des
suffrages devait être regardé comme nommé et être présenté le premier,
quel que pût être le nombre des voix qu’aurait celui des deux seconds entre
lesquels on allait choisir; en conséquence de quoi on a prononcé par scrutin
entre MM. Jeaurat et Messier, et la pluralité des voix a été pour M. Jeaurat.»
La franchise confiante du patronage exercé parfois sur des candidatures
par les grands seigneurs et les ministres étonnerait peut-être aujourd’hui.
Indépendamment des sollicitations individuelles et des discrètes
recommandations qui sont de tous les temps, on procédait parfois
ouvertement et publiquement par lettres collectives officiellement adressées
à l’Académie et qu’elle recevait fort bien en ne se défendant nullement d’y
avoir égard. On lit par exemple au procès-verbal du 27 juin 1770: «Je vous
donne avis que le roi approuve que l’Académie procède à la nomination
d’un pensionnaire surnuméraire dans la classe de géométrie et que Sa
Majesté verrait avec plaisir les voix de l’Académie se réunir en faveur de
M. Darcy.» M. Darcy, cela va sans dire, obtint l’unanimité des suffrages.
M. de Saint-Florentin avait écrit le 4 avril 1760: «Le prince Jablonowski
demande d’être admis à l’Académie en qualité d’associé étranger; l’honneur
qu’il a d’appartenir à la reine et le soin qu’il a toujours pris de protéger et
de cultiver lui-même les lettres et les arts paraissent mériter qu’on anticipe
en sa faveur le moment d’une place vacante dans la classe des associés
étrangers pour l’y admettre. Sa Majesté désire qu’il soit délibéré sur sa
demande; l’Académie est unanimement d’avis qu’il n’y a pas
d’inconvénient à accorder cette place à condition que la première qui
vaquera dans cette classe sera censée remplie par la nomination de M. le
prince Jablonowski.» Huit jours après, Sa Majesté fait savoir qu’elle agrée
la nomination du prince qui se trouve ainsi préféré d’avance à Linné dont
l’élection fut par là retardée de plusieurs années.
Le 30 avril 1758, on lit enfin: «M. de Chabert, lieutenant des vaisseaux
du roi, désire être admis à l’Académie en qualité d’associé libre; l’intérêt de
la marine et celui de l’Académie concourent à anticiper le moment d’une
place vacante dans la classe des associés libres, pour y admettre un officier
de marine, n’y en ayant point à présent. Outre qu’il y a plusieurs exemples
entré dans l’assemblée pour y proposer le cas, sans désigner aucun de ceux
qui y avaient été nommés et pour faire décider si l’on recommencerait
totalement l’élection ou si l’on se contenterait de décider entre les deux
seconds, sur quoi il a été décidé que celui qui avait eu la pluralité des
suffrages devait être regardé comme nommé et être présenté le premier,
quel que pût être le nombre des voix qu’aurait celui des deux seconds entre
lesquels on allait choisir; en conséquence de quoi on a prononcé par scrutin
entre MM. Jeaurat et Messier, et la pluralité des voix a été pour M. Jeaurat.»
La franchise confiante du patronage exercé parfois sur des candidatures
par les grands seigneurs et les ministres étonnerait peut-être aujourd’hui.
Indépendamment des sollicitations individuelles et des discrètes
recommandations qui sont de tous les temps, on procédait parfois
ouvertement et publiquement par lettres collectives officiellement adressées
à l’Académie et qu’elle recevait fort bien en ne se défendant nullement d’y
avoir égard. On lit par exemple au procès-verbal du 27 juin 1770: «Je vous
donne avis que le roi approuve que l’Académie procède à la nomination
d’un pensionnaire surnuméraire dans la classe de géométrie et que Sa
Majesté verrait avec plaisir les voix de l’Académie se réunir en faveur de
M. Darcy.» M. Darcy, cela va sans dire, obtint l’unanimité des suffrages.
M. de Saint-Florentin avait écrit le 4 avril 1760: «Le prince Jablonowski
demande d’être admis à l’Académie en qualité d’associé étranger; l’honneur
qu’il a d’appartenir à la reine et le soin qu’il a toujours pris de protéger et
de cultiver lui-même les lettres et les arts paraissent mériter qu’on anticipe
en sa faveur le moment d’une place vacante dans la classe des associés
étrangers pour l’y admettre. Sa Majesté désire qu’il soit délibéré sur sa
demande; l’Académie est unanimement d’avis qu’il n’y a pas
d’inconvénient à accorder cette place à condition que la première qui
vaquera dans cette classe sera censée remplie par la nomination de M. le
prince Jablonowski.» Huit jours après, Sa Majesté fait savoir qu’elle agrée
la nomination du prince qui se trouve ainsi préféré d’avance à Linné dont
l’élection fut par là retardée de plusieurs années.
Le 30 avril 1758, on lit enfin: «M. de Chabert, lieutenant des vaisseaux
du roi, désire être admis à l’Académie en qualité d’associé libre; l’intérêt de
la marine et celui de l’Académie concourent à anticiper le moment d’une
place vacante dans la classe des associés libres, pour y admettre un officier
de marine, n’y en ayant point à présent. Outre qu’il y a plusieurs exemples
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de pareilles expectations, les approbations que l’Académie donne depuis si
longtemps aux travaux de M. de Chabert pour le progrès de la géographie et
de la navigation le rendent encore plus favorable. Sa Majesté désire qu’il
soit délibéré sur sa demande le plus tôt possible. L’Académie est
unanimement d’avis qu’il n’y a aucun inconvénient.» Il y en avait au
contraire de très-sérieux, et l’Académie ne les ignorait pas. On lit en effet
au procès-verbal du 18 mars 1778, et à l’occasion d’une anticipation de ce
genre: «MM. les officiers de l’Académie ont rendu compte des
représentations qu’ils ont faites à M. Amelot en vertu de la délibération
prise à la séance précédente et de la réponse de ce ministre portant qu’à
l’avenir il ne serait plus nommé de surnuméraires et qu’il en donnait sa
parole.» On n’en lit pas moins au procès-verbal du 5 juin 1779: «Le roi
étant informé que dans le nombre actuel des honoraires de l’Académie des
sciences, il y en a plusieurs que leurs affaires personnelles et celles qui
exigent d’eux des soins plus particuliers empêchent d’assister aux
assemblées de l’Académie, Sa Majesté a pensé qu’il y aurait un avantage
réel dans la nomination d’un honoraire surnuméraire. Sa Majesté, instruite
d’ailleurs du désir qu’avait l’Académie de pouvoir compter parmi ses
membres M. le président de Sarron, dont elle a été souvent dans le cas de
juger les lumières et les connaissances, a cru faire un choix qui lui serait
agréable en le nommant à cette place.»
Une lettre écrite par M. de Breteuil, le 24 avril 1784, énonce des
principes assez singuliers sur les cas dans lesquels on peut faire ce que la
règle ne permet pas: «A ce sujet, dit M. de Breteuil, je vais vous écrire une
lettre particulière au sujet de la nomination de M. Darcet à une place
d’associé surnuméraire dans la classe de chimie; je sais que le vœu général
de l’Académie était de se l’associer, et je ne vous répéterai pas les motifs
qui ont déterminé Sa Majesté à lui accorder la qualité de surnuméraire
plutôt que celle de vétéran; mais je dois à cette occasion vous prévenir que
par la suite, lorsqu’il se présentera des circonstances où l’on croira devoir
s’écarter des règles et des usages de l’Académie, en faveur d’un sujet
distingué et vraiment utile, tel que M. Darcet, et qu’il sera question de le
nommer soit adjoint, soit associé ou pensionnaire surnuméraire, je compte
ne le proposer au roi qu’autant que le vœu de l’Académie à cet égard sera
exprimé par une délibération qui réunira les deux tiers des suffrages; je vous
prie d’en informer l’Académie et de vouloir bien lui rappeler qu’il faut en
général se rendre très-circonspect sur ces sortes de grâces, qui ne sont pas
longtemps aux travaux de M. de Chabert pour le progrès de la géographie et
de la navigation le rendent encore plus favorable. Sa Majesté désire qu’il
soit délibéré sur sa demande le plus tôt possible. L’Académie est
unanimement d’avis qu’il n’y a aucun inconvénient.» Il y en avait au
contraire de très-sérieux, et l’Académie ne les ignorait pas. On lit en effet
au procès-verbal du 18 mars 1778, et à l’occasion d’une anticipation de ce
genre: «MM. les officiers de l’Académie ont rendu compte des
représentations qu’ils ont faites à M. Amelot en vertu de la délibération
prise à la séance précédente et de la réponse de ce ministre portant qu’à
l’avenir il ne serait plus nommé de surnuméraires et qu’il en donnait sa
parole.» On n’en lit pas moins au procès-verbal du 5 juin 1779: «Le roi
étant informé que dans le nombre actuel des honoraires de l’Académie des
sciences, il y en a plusieurs que leurs affaires personnelles et celles qui
exigent d’eux des soins plus particuliers empêchent d’assister aux
assemblées de l’Académie, Sa Majesté a pensé qu’il y aurait un avantage
réel dans la nomination d’un honoraire surnuméraire. Sa Majesté, instruite
d’ailleurs du désir qu’avait l’Académie de pouvoir compter parmi ses
membres M. le président de Sarron, dont elle a été souvent dans le cas de
juger les lumières et les connaissances, a cru faire un choix qui lui serait
agréable en le nommant à cette place.»
Une lettre écrite par M. de Breteuil, le 24 avril 1784, énonce des
principes assez singuliers sur les cas dans lesquels on peut faire ce que la
règle ne permet pas: «A ce sujet, dit M. de Breteuil, je vais vous écrire une
lettre particulière au sujet de la nomination de M. Darcet à une place
d’associé surnuméraire dans la classe de chimie; je sais que le vœu général
de l’Académie était de se l’associer, et je ne vous répéterai pas les motifs
qui ont déterminé Sa Majesté à lui accorder la qualité de surnuméraire
plutôt que celle de vétéran; mais je dois à cette occasion vous prévenir que
par la suite, lorsqu’il se présentera des circonstances où l’on croira devoir
s’écarter des règles et des usages de l’Académie, en faveur d’un sujet
distingué et vraiment utile, tel que M. Darcet, et qu’il sera question de le
nommer soit adjoint, soit associé ou pensionnaire surnuméraire, je compte
ne le proposer au roi qu’autant que le vœu de l’Académie à cet égard sera
exprimé par une délibération qui réunira les deux tiers des suffrages; je vous
prie d’en informer l’Académie et de vouloir bien lui rappeler qu’il faut en
général se rendre très-circonspect sur ces sortes de grâces, qui ne sont pas
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moins contraires aux principes du roi qu’aux statuts de la Compagnie et qui
entre autres inconvénients ont celui de détruire l’émulation et de décourager
les personnes qui s’occupent de telle ou telle partie des sciences, avec le
projet et l’espoir de se rendre dignes d’être académiciens. Je dois vous
ajouter qu’il me paraît très-convenable que la condition des deux tiers des
suffrages soit à l’avenir regardée comme nécessaire, non-seulement pour les
places des surnuméraires, mais encore pour toutes les délibérations qui ne
sont pas prises en vertu des règlements de l’Académie.» L’Académie, on
doit le remarquer, avait très-régulièrement demandé pour Darcet une place
d’associé vétéran, et la transgression contre la règle dont se plaint M. de
Breteuil n’était commise que par lui.
Quoique les lettres et les sollicitations adressées à l’Académie par les
plus grands personnages marquent en attestant son indépendance une
grande déférence pour ses suffrages, le roi, consultant parfois le témoignage
de la voix publique, ne se fit jamais scrupule de choisir librement sur la liste
de présentation; mais loin de donner à sa décision l’apparence d’une faveur
gracieusement accordée au candidat préféré, il invoque, alors non sans
raison quelquefois, sa volonté d’être juste et de protéger le mérite. Le 30
janvier 1709 par exemple, l’Académie propose pour successeur de
Tournefort, Reneaume, Chomel et Magnol. Le roi choisit Magnol à cause de
«sa grande réputation dans la botanique.» De telles décisions toujours
acceptées sans murmure ont été plus d’une fois l’équitable tempérament des
partialités et des injustices qu’aucun mode d’élection ne saurait prévenir.
Parmi les candidats assez nombreux préférés par le roi, non par
l’Académie, il ne s’est trouvé que le seul géomètre Lagny, qui n’ayant pas,
dit-il, assez de temps libre, osa refuser une faveur acceptée avant et après
lui par des savants plus considérables, tels que Magnol, Vaillant, Clairaut,
La Condamine et l’abbé Nollet.
Si l’influence des grands seigneurs ou la volonté du roi lui-même tenait
lieu quelquefois de titres scientifiques, il arrivait aussi que par un sentiment
contraire, une situation trop humble ou trop dépendante devint pour
quelques-uns une cause d’exclusion. La lettre suivante, écrite par l’horloger
Leroy (neveu et cousin des célèbres Julien et Pierre Leroy) le jour même de
son élection dans la classe de mathématiques, est évidemment destinée à
faire disparaître des objections de ce genre: «Monsieur, désirant faire
connaître à l’Académie mes intentions sur l’horlogerie à l’occasion de la
place d’adjoint pour la géométrie que je sollicite, je me flatte que vous ne
entre autres inconvénients ont celui de détruire l’émulation et de décourager
les personnes qui s’occupent de telle ou telle partie des sciences, avec le
projet et l’espoir de se rendre dignes d’être académiciens. Je dois vous
ajouter qu’il me paraît très-convenable que la condition des deux tiers des
suffrages soit à l’avenir regardée comme nécessaire, non-seulement pour les
places des surnuméraires, mais encore pour toutes les délibérations qui ne
sont pas prises en vertu des règlements de l’Académie.» L’Académie, on
doit le remarquer, avait très-régulièrement demandé pour Darcet une place
d’associé vétéran, et la transgression contre la règle dont se plaint M. de
Breteuil n’était commise que par lui.
Quoique les lettres et les sollicitations adressées à l’Académie par les
plus grands personnages marquent en attestant son indépendance une
grande déférence pour ses suffrages, le roi, consultant parfois le témoignage
de la voix publique, ne se fit jamais scrupule de choisir librement sur la liste
de présentation; mais loin de donner à sa décision l’apparence d’une faveur
gracieusement accordée au candidat préféré, il invoque, alors non sans
raison quelquefois, sa volonté d’être juste et de protéger le mérite. Le 30
janvier 1709 par exemple, l’Académie propose pour successeur de
Tournefort, Reneaume, Chomel et Magnol. Le roi choisit Magnol à cause de
«sa grande réputation dans la botanique.» De telles décisions toujours
acceptées sans murmure ont été plus d’une fois l’équitable tempérament des
partialités et des injustices qu’aucun mode d’élection ne saurait prévenir.
Parmi les candidats assez nombreux préférés par le roi, non par
l’Académie, il ne s’est trouvé que le seul géomètre Lagny, qui n’ayant pas,
dit-il, assez de temps libre, osa refuser une faveur acceptée avant et après
lui par des savants plus considérables, tels que Magnol, Vaillant, Clairaut,
La Condamine et l’abbé Nollet.
Si l’influence des grands seigneurs ou la volonté du roi lui-même tenait
lieu quelquefois de titres scientifiques, il arrivait aussi que par un sentiment
contraire, une situation trop humble ou trop dépendante devint pour
quelques-uns une cause d’exclusion. La lettre suivante, écrite par l’horloger
Leroy (neveu et cousin des célèbres Julien et Pierre Leroy) le jour même de
son élection dans la classe de mathématiques, est évidemment destinée à
faire disparaître des objections de ce genre: «Monsieur, désirant faire
connaître à l’Académie mes intentions sur l’horlogerie à l’occasion de la
place d’adjoint pour la géométrie que je sollicite, je me flatte que vous ne
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trouverez pas mauvais que j’aie recours à vous pour vous prier de me rendre
ce service; à vous, Monsieur, qui êtes le doyen de cette classe et un des plus
respectables membres de cette Compagnie. Permettez donc que je vous
expose sincèrement mes sentiments sur ce sujet. Dès l’instant que j’eus
songé à solliciter une place dans l’Académie, je songeai à renoncer au
commerce et à la pratique de l’horlogerie, résolution, que j’ai prié MM.
Clairaut et Darcy de déclarer quand ils en trouveraient l’occasion et dont
j’ai prévenu moi-même la plupart des académiciens que j’ai eu l’honneur de
voir; mais comme je serais très-fâché d’entrer dans une Compagnie en
professant un art qui, quoique très-beau en lui-même, pourrait déplaire à
quelques-uns de ses membres et que je le serais encore davantage si,
lorsque j’aurai l’honneur d’y être admis, on pourrait s’imaginer ou
soupçonner que je fusse tenté de le professer de nouveau, j’ai cru que je ne
pourrais m’expliquer d’une manière trop précise sur ce sujet; c’est
pourquoi, Monsieur, je vous déclare par la présente que je renonce
pleinement, entièrement et de la manière la plus solennelle au commerce et
à la pratique de l’horlogerie. Si j’étais maître horloger ou que j’eusse
quelque autre qualité, je vous enverrais par la même occasion un acte de
renonciation, mais je ne le puis n’en ayant aucune. Tels sont mes sentiments
et tels ils seront toujours.»
Dans la séance même où Mairan donna lecture de cette lettre, Leroy fut
nommé adjoint de la section de géométrie. Fidèle à sa promesse, il renonça
à l’horlogerie mais ne s’occupa guère de mathématiques, et l’Académie
n’eut en lui ni un horloger qui lui aurait été souvent utile ni un géomètre.
Désireuse d’assurer l’équité des élections, l’Académie s’y appliqua plus
d’une fois. Mécontente de ses propres faiblesses, on la voit à plusieurs
reprises pour en rechercher les causes et pour les réprimer, retracer en vain
dans des rapports soigneusement travaillés les maximes et les principes
d’impartialité et d’exacte droiture qui n’apprenaient rien à personne, et
s’élever contre des abus qui renaissaient aussitôt. Le 1er avril 1778, Darcy,
Montigny et d’Alembert font le rapport suivant:
«Nous avons observé deux sortes d’abus dans les élections: l’intrigue et
l’autorité. Toutes deux peuvent remplir l’Académie de sujets médiocres, si
elle n’y met ordre. Le plus sûr moyen de bannir l’intrigue est de ne pas
laisser le temps d’intriguer et de diminuer le nombre des intrigants, c’est-à-
dire ceux qui doivent être proposés. Le seul moyen de prévenir les abus
ce service; à vous, Monsieur, qui êtes le doyen de cette classe et un des plus
respectables membres de cette Compagnie. Permettez donc que je vous
expose sincèrement mes sentiments sur ce sujet. Dès l’instant que j’eus
songé à solliciter une place dans l’Académie, je songeai à renoncer au
commerce et à la pratique de l’horlogerie, résolution, que j’ai prié MM.
Clairaut et Darcy de déclarer quand ils en trouveraient l’occasion et dont
j’ai prévenu moi-même la plupart des académiciens que j’ai eu l’honneur de
voir; mais comme je serais très-fâché d’entrer dans une Compagnie en
professant un art qui, quoique très-beau en lui-même, pourrait déplaire à
quelques-uns de ses membres et que je le serais encore davantage si,
lorsque j’aurai l’honneur d’y être admis, on pourrait s’imaginer ou
soupçonner que je fusse tenté de le professer de nouveau, j’ai cru que je ne
pourrais m’expliquer d’une manière trop précise sur ce sujet; c’est
pourquoi, Monsieur, je vous déclare par la présente que je renonce
pleinement, entièrement et de la manière la plus solennelle au commerce et
à la pratique de l’horlogerie. Si j’étais maître horloger ou que j’eusse
quelque autre qualité, je vous enverrais par la même occasion un acte de
renonciation, mais je ne le puis n’en ayant aucune. Tels sont mes sentiments
et tels ils seront toujours.»
Dans la séance même où Mairan donna lecture de cette lettre, Leroy fut
nommé adjoint de la section de géométrie. Fidèle à sa promesse, il renonça
à l’horlogerie mais ne s’occupa guère de mathématiques, et l’Académie
n’eut en lui ni un horloger qui lui aurait été souvent utile ni un géomètre.
Désireuse d’assurer l’équité des élections, l’Académie s’y appliqua plus
d’une fois. Mécontente de ses propres faiblesses, on la voit à plusieurs
reprises pour en rechercher les causes et pour les réprimer, retracer en vain
dans des rapports soigneusement travaillés les maximes et les principes
d’impartialité et d’exacte droiture qui n’apprenaient rien à personne, et
s’élever contre des abus qui renaissaient aussitôt. Le 1er avril 1778, Darcy,
Montigny et d’Alembert font le rapport suivant:
«Nous avons observé deux sortes d’abus dans les élections: l’intrigue et
l’autorité. Toutes deux peuvent remplir l’Académie de sujets médiocres, si
elle n’y met ordre. Le plus sûr moyen de bannir l’intrigue est de ne pas
laisser le temps d’intriguer et de diminuer le nombre des intrigants, c’est-à-
dire ceux qui doivent être proposés. Le seul moyen de prévenir les abus
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d’autorité est de ne présenter jamais au Ministre que les sujets dont les
talents soient bien connus et qui puissent faire honneur à l’Académie. Il est
très-rare que quatre sujets aient en même temps le même droit aux places
vacantes dans l’Académie. En conséquence de ces principes, nous
proposons le règlement qui suit pour le choix des associés libres et pour le
choix des associés étrangers qui peuvent appartenir indistinctement aux
différentes classes: Le jour même qui aura été indiqué pour l’élection,
l’Académie fera tirer au sort les noms de six académiciens pensionnaires ou
associés, un de chaque classe: trois mathématiciens et trois physiciens,
lesquels s’assembleront aussitôt pour proposer à l’Académie quatre sujets
bien connus pour la supériorité de leurs talents s’ils sont régnicoles et par
une grande célébrité s’ils sont étrangers. De ces quatre sujets, l’Académie
en élira deux au scrutin pour les présenter au roi en la manière accoutumée.
Rarement on présenterait à l’Académie un plus grand nombre de
concurrents sans mettre des sujets médiocres à côté des bons. Au moyen de
ce règlement, s’il est régnicole, personne n’aura le temps de faire écrire les
ministres, les gens puissants, de faire agir ses amis, les amis de ses amis, les
femmes mêmes auprès des académiciens qui se croient souvent obligés de
donner leur voix contre leur avis pour ne pas manquer soit à leurs
protecteurs, soit à leurs amis.»
Entre la plupart des candidats, le temps, il faut le dire, efface pour nous
toute différence, et des hommes considérables alors et de grande réputation
tombés depuis longtemps dans la foule et dans l’obscurité sont devenus les
égaux les plus humbles devant l’oubli commun de la postérité.
Presque toujours d’ailleurs, on voit l’Académie favorable et
sympathique aux véritablement grands hommes, applaudir à leurs premiers
essais, leur ouvrir ses rangs au plus vite et les élever sans trop tarder au plus
haut degré de sa hiérarchie. De regrettables exceptions existent cependant et
pour n’en citer qu’une seule, je rapporterai simplement et sans
commentaires l’histoire des candidatures académiques de Laplace.
Laplace, qui brilla plus tard dans la première classe de l’Institut comme
le représentant le plus illustre et le plus respecté de l’ancienne Académie
des sciences, n’avait pas rencontré d’abord autant d’empressement et de
bienveillante justice que ses prédécesseurs d’Alembert et Clairaut, et les
louanges sont mesurées à ses premiers et excellents travaux avec une
circonspection presque défiante.
talents soient bien connus et qui puissent faire honneur à l’Académie. Il est
très-rare que quatre sujets aient en même temps le même droit aux places
vacantes dans l’Académie. En conséquence de ces principes, nous
proposons le règlement qui suit pour le choix des associés libres et pour le
choix des associés étrangers qui peuvent appartenir indistinctement aux
différentes classes: Le jour même qui aura été indiqué pour l’élection,
l’Académie fera tirer au sort les noms de six académiciens pensionnaires ou
associés, un de chaque classe: trois mathématiciens et trois physiciens,
lesquels s’assembleront aussitôt pour proposer à l’Académie quatre sujets
bien connus pour la supériorité de leurs talents s’ils sont régnicoles et par
une grande célébrité s’ils sont étrangers. De ces quatre sujets, l’Académie
en élira deux au scrutin pour les présenter au roi en la manière accoutumée.
Rarement on présenterait à l’Académie un plus grand nombre de
concurrents sans mettre des sujets médiocres à côté des bons. Au moyen de
ce règlement, s’il est régnicole, personne n’aura le temps de faire écrire les
ministres, les gens puissants, de faire agir ses amis, les amis de ses amis, les
femmes mêmes auprès des académiciens qui se croient souvent obligés de
donner leur voix contre leur avis pour ne pas manquer soit à leurs
protecteurs, soit à leurs amis.»
Entre la plupart des candidats, le temps, il faut le dire, efface pour nous
toute différence, et des hommes considérables alors et de grande réputation
tombés depuis longtemps dans la foule et dans l’obscurité sont devenus les
égaux les plus humbles devant l’oubli commun de la postérité.
Presque toujours d’ailleurs, on voit l’Académie favorable et
sympathique aux véritablement grands hommes, applaudir à leurs premiers
essais, leur ouvrir ses rangs au plus vite et les élever sans trop tarder au plus
haut degré de sa hiérarchie. De regrettables exceptions existent cependant et
pour n’en citer qu’une seule, je rapporterai simplement et sans
commentaires l’histoire des candidatures académiques de Laplace.
Laplace, qui brilla plus tard dans la première classe de l’Institut comme
le représentant le plus illustre et le plus respecté de l’ancienne Académie
des sciences, n’avait pas rencontré d’abord autant d’empressement et de
bienveillante justice que ses prédécesseurs d’Alembert et Clairaut, et les
louanges sont mesurées à ses premiers et excellents travaux avec une
circonspection presque défiante.
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Laplace, âgé de vingt ans, inspiré par la lecture de Lagrange et d’Euler,
avait voulu dans une première communication à l’Académie expliquer,
confirmer et perfectionner, pour les fondre dans un ensemble nouveau,
plusieurs beaux mémoires de ceux qu’il devait bientôt égaler. Les
rapporteurs de l’Académie signalent le mérite d’un tel travail sans en
dissimuler les défauts. «Il nous paraît, disent-ils, que le mémoire de M.
Laplace annonce plus de connaissances mathématiques et plus
d’intelligence dans l’usage du calcul qu’on n’en rencontre ordinairement à
cet âge dans ceux qui n’ont pas un vrai talent. Nous jugeons que les
remarques nouvelles dont nous avons parlé méritent l’approbation de
l’Académie et qu’ainsi le mémoire doit être imprimé dans le recueil des
savants étrangers, en priant seulement M. Laplace d’abréger ce qui n’est pas
à lui et de se servir des notations plus communes et plus commodes de M.
Euler et de M. Lagrange.»
Dans un rapport sur un second mémoire, Condorcet et Bossut, sans
produire aucune objection ni lui imputer aucune erreur précise, affaiblissent
leurs louanges par un doute formel sur l’exactitude de sa méthode. «Ce
mémoire, disent-ils, prouve que M. de Laplace réunit des talents à beaucoup
de connaissances, qu’il a approfondi les matières les plus épineuses de
l’astronomie physique, et l’on doit l’exhorter à continuer le travail qu’il a
annoncé et où il donnera les résultats de celui-ci. Nous craignons cependant
que sa méthode ne soit pas suffisante pour résoudre complétement et
sûrement par la théorie de la gravitation le problème de la variation de
l’obliquité de l’écliptique et pour décider irrévocablement cette grande
question. Mais malgré ce qui peut rester d’incertitude, son mémoire nous
paraît mériter l’approbation de l’Académie.»
Et à l’occasion des mémoires suivants où se révèle clairement déjà la
grandeur et l’excellence de la fin qu’il se propose: «L’impression du
mémoire de M. de Laplace sera très-agréable aux géomètres, mais le temps
et la réunion de leurs suffrages pourront seuls apprendre à quel point de
précision M. de Laplace a porté la solution de ces problèmes.»
Ces trois rapports sont signés de Condorcet et de Bossut. D’Alembert, à
son tour, à l’occasion d’un beau et grand travail, mêle froidement à de justes
louanges des témoignages de doute et de défiance. Commençant par
applaudir aux efforts du jeune géomètre, il le loue d’avoir montré une
constance peu commune dans le travail et un grand savoir dans l’analyse
infinitésimale et dans l’astronomie physique, mais il ajoute un peu
avait voulu dans une première communication à l’Académie expliquer,
confirmer et perfectionner, pour les fondre dans un ensemble nouveau,
plusieurs beaux mémoires de ceux qu’il devait bientôt égaler. Les
rapporteurs de l’Académie signalent le mérite d’un tel travail sans en
dissimuler les défauts. «Il nous paraît, disent-ils, que le mémoire de M.
Laplace annonce plus de connaissances mathématiques et plus
d’intelligence dans l’usage du calcul qu’on n’en rencontre ordinairement à
cet âge dans ceux qui n’ont pas un vrai talent. Nous jugeons que les
remarques nouvelles dont nous avons parlé méritent l’approbation de
l’Académie et qu’ainsi le mémoire doit être imprimé dans le recueil des
savants étrangers, en priant seulement M. Laplace d’abréger ce qui n’est pas
à lui et de se servir des notations plus communes et plus commodes de M.
Euler et de M. Lagrange.»
Dans un rapport sur un second mémoire, Condorcet et Bossut, sans
produire aucune objection ni lui imputer aucune erreur précise, affaiblissent
leurs louanges par un doute formel sur l’exactitude de sa méthode. «Ce
mémoire, disent-ils, prouve que M. de Laplace réunit des talents à beaucoup
de connaissances, qu’il a approfondi les matières les plus épineuses de
l’astronomie physique, et l’on doit l’exhorter à continuer le travail qu’il a
annoncé et où il donnera les résultats de celui-ci. Nous craignons cependant
que sa méthode ne soit pas suffisante pour résoudre complétement et
sûrement par la théorie de la gravitation le problème de la variation de
l’obliquité de l’écliptique et pour décider irrévocablement cette grande
question. Mais malgré ce qui peut rester d’incertitude, son mémoire nous
paraît mériter l’approbation de l’Académie.»
Et à l’occasion des mémoires suivants où se révèle clairement déjà la
grandeur et l’excellence de la fin qu’il se propose: «L’impression du
mémoire de M. de Laplace sera très-agréable aux géomètres, mais le temps
et la réunion de leurs suffrages pourront seuls apprendre à quel point de
précision M. de Laplace a porté la solution de ces problèmes.»
Ces trois rapports sont signés de Condorcet et de Bossut. D’Alembert, à
son tour, à l’occasion d’un beau et grand travail, mêle froidement à de justes
louanges des témoignages de doute et de défiance. Commençant par
applaudir aux efforts du jeune géomètre, il le loue d’avoir montré une
constance peu commune dans le travail et un grand savoir dans l’analyse
infinitésimale et dans l’astronomie physique, mais il ajoute un peu
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sèchement: «Quant aux points sur lesquels il n’est pas d’accord avec les
géomètres qui l’ont précédé, nous ne pouvons pas prononcer s’il a raison ou
tort; il faudrait, pour juger le procès, vérifier une longue suite de calculs,
discuter les méthodes d’approximation qu’on a employées jusqu’ici dans
cette théorie, peser le degré de préférence qu’elles peuvent mériter les unes
sur les autres, ce qui demanderait un travail que nous ne croyons pas que
l’Académie veuille exiger de nous. Le moyen le plus simple que M. de
Laplace puisse employer pour justifier l’exactitude de sa méthode est de
nous donner, d’après elle, de bonnes tables astronomiques. Il le promet et
l’Académie le verra avec intérêt.»
Lors même que, sans descendre des hauteurs de la science, Laplace,
comme pour se délasser des calculs approximatifs, mêle à ses fermes
ébauches de mécanique céleste la solution rigoureuse et parfaite de
problèmes d’analyse pure, ou se joue avec l’aisance la plus subtile dans les
ingénieuses théories du calcul des chances, l’Académie, par ses louanges
embarrassées et ambiguës, persiste à le traiter comme un apprenti qui n’a
pas encore donné le coup de maître. «Nous nous bornons à observer et
conclure, disent les commissaires de l’Académie en rendant compte de
l’une de ses découvertes, que ce mémoire est savant, que l’auteur résout par
une méthode uniforme plusieurs équations difficiles et que ces recherches
ne peuvent que tendre à perfectionner la théorie des suites et cette branche
de l’analyse.»
Malgré toutes ces réserves et ces atténuations, ce n’est pas sans
étonnement qu’on lit au procès-verbal du 16 janvier 1775: «L’Académie
ayant procédé à l’élection de deux sujets pour remplir la place d’adjoint
vacante par la promotion de M. de Condorcet à celle d’associé, la classe a
proposé MM. Desmarest, Rochon, de Laplace, Vandermonde et Girard de la
Chapelle. L’Académie ayant été aux voix, les premières ont été pour M.
Desmarest, les secondes pour M. de La Chapelle.»
Six mois après, l’Académie procède de nouveau à l’élection d’un
membre adjoint dans la classe des géomètres et vote unanimement pour
Vandermonde. Douze votants seulement sur dix-sept, en préférant Laplace à
un inconnu nommé Mauduit, lui accordent le second rang. Le 14 mars
1776, l’Académie, sur un rapport de la section compétente, lui préfère dans
une élection nouvelle le très-honorable mais très-médiocre Cousin.
géomètres qui l’ont précédé, nous ne pouvons pas prononcer s’il a raison ou
tort; il faudrait, pour juger le procès, vérifier une longue suite de calculs,
discuter les méthodes d’approximation qu’on a employées jusqu’ici dans
cette théorie, peser le degré de préférence qu’elles peuvent mériter les unes
sur les autres, ce qui demanderait un travail que nous ne croyons pas que
l’Académie veuille exiger de nous. Le moyen le plus simple que M. de
Laplace puisse employer pour justifier l’exactitude de sa méthode est de
nous donner, d’après elle, de bonnes tables astronomiques. Il le promet et
l’Académie le verra avec intérêt.»
Lors même que, sans descendre des hauteurs de la science, Laplace,
comme pour se délasser des calculs approximatifs, mêle à ses fermes
ébauches de mécanique céleste la solution rigoureuse et parfaite de
problèmes d’analyse pure, ou se joue avec l’aisance la plus subtile dans les
ingénieuses théories du calcul des chances, l’Académie, par ses louanges
embarrassées et ambiguës, persiste à le traiter comme un apprenti qui n’a
pas encore donné le coup de maître. «Nous nous bornons à observer et
conclure, disent les commissaires de l’Académie en rendant compte de
l’une de ses découvertes, que ce mémoire est savant, que l’auteur résout par
une méthode uniforme plusieurs équations difficiles et que ces recherches
ne peuvent que tendre à perfectionner la théorie des suites et cette branche
de l’analyse.»
Malgré toutes ces réserves et ces atténuations, ce n’est pas sans
étonnement qu’on lit au procès-verbal du 16 janvier 1775: «L’Académie
ayant procédé à l’élection de deux sujets pour remplir la place d’adjoint
vacante par la promotion de M. de Condorcet à celle d’associé, la classe a
proposé MM. Desmarest, Rochon, de Laplace, Vandermonde et Girard de la
Chapelle. L’Académie ayant été aux voix, les premières ont été pour M.
Desmarest, les secondes pour M. de La Chapelle.»
Six mois après, l’Académie procède de nouveau à l’élection d’un
membre adjoint dans la classe des géomètres et vote unanimement pour
Vandermonde. Douze votants seulement sur dix-sept, en préférant Laplace à
un inconnu nommé Mauduit, lui accordent le second rang. Le 14 mars
1776, l’Académie, sur un rapport de la section compétente, lui préfère dans
une élection nouvelle le très-honorable mais très-médiocre Cousin.
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L’ennui de ces échecs et les démarches nécessaires à de continuelles
candidatures ne ralentissent pas l’ardeur de Laplace. Toujours animé à la
poursuite de son œuvre, sans dépit apparent, sans amertume et sans se
soucier des contradictions, il fait paraître incessamment dans de nouveaux
mémoires cette abondance d’expédients et cette force presque irrésistible
qui, lorsqu’elle est impuissante à surmonter ou à tourner un obstacle, le
heurte de front et le brise en l’arrachant par morceaux. Émule de
d’Alembert et de Clairaut, il se montre déjà seul capable en France de
succéder à leur réputation, lorsque l’Académie, déclarant dans un nouveau
rapport qu’il «a acquis dès à présent un rang distingué parmi les
géomètres,» le nomme enfin adjoint dans la section de géométrie, en
accordant la seconde place sur la liste de présentation au nommé Margueret,
qu’elle préfère à Monge et à Legendre. Membre de la Compagnie et assidu
à ses séances, Laplace y prendra-t-il le rang dû à son génie? Franchira-t-il
rapidement les deux degrés inférieurs de la hiérarchie académique? Non, il
lui faut encore avec de longs retards essuyer d’injurieux échecs.
En 1780 il est encore adjoint, et l’Académie présente pour une place
d’associé dans la section de géométrie Vandermonde en première ligne et
Monge en seconde ligne, plaçant ainsi les candidats, en supposant qu’elle
accordât le troisième rang à Laplace, dans l’ordre précisément inverse de
celui que leur assigne la postérité. C’est en 1783 seulement que Laplace,
âgé de trente-quatre ans, est nommé associé dans la section de mécanique,
où l’Académie avait appelé déjà de préférence à lui, Rochon et Jeaurat;
Jeaurat qui n’est connu par aucune découverte et dont on ne cite qu’un seul
trait: Quand il rencontrait un confrère géomètre, il lui disait du plus loin en
faisant allusion à la théorie des équations: «Eh bien! c’est-il égal à zéro?»
Des préférences aussi aveugles si elles étaient moins rares condamneraient
à jamais le recrutement par élection, en enlevant toute autorité aux
jugements académiques. Leur explication la plus apparente est, si je ne me
trompe, dans les dispositions de d’Alembert, dont l’influence considérable
alors au plus haut point ne s’exerça jamais en faveur de Laplace. Bon,
généreux, loyal et ami de toutes les gloires, d’Alembert ignora toujours les
sentiments d’une mesquine jalousie; sa droiture cependant, il est permis de
le rappeler, n’allait pas jusqu’à l’impartialité.
La belle intelligence et l’honorable caractère du futur marquis de
Laplace imposaient plus le respect qu’ils n’attiraient l’amitié, et l’esprit
hautain, qui dans la suite de sa vie acceptait si bien et exigeait presque la
candidatures ne ralentissent pas l’ardeur de Laplace. Toujours animé à la
poursuite de son œuvre, sans dépit apparent, sans amertume et sans se
soucier des contradictions, il fait paraître incessamment dans de nouveaux
mémoires cette abondance d’expédients et cette force presque irrésistible
qui, lorsqu’elle est impuissante à surmonter ou à tourner un obstacle, le
heurte de front et le brise en l’arrachant par morceaux. Émule de
d’Alembert et de Clairaut, il se montre déjà seul capable en France de
succéder à leur réputation, lorsque l’Académie, déclarant dans un nouveau
rapport qu’il «a acquis dès à présent un rang distingué parmi les
géomètres,» le nomme enfin adjoint dans la section de géométrie, en
accordant la seconde place sur la liste de présentation au nommé Margueret,
qu’elle préfère à Monge et à Legendre. Membre de la Compagnie et assidu
à ses séances, Laplace y prendra-t-il le rang dû à son génie? Franchira-t-il
rapidement les deux degrés inférieurs de la hiérarchie académique? Non, il
lui faut encore avec de longs retards essuyer d’injurieux échecs.
En 1780 il est encore adjoint, et l’Académie présente pour une place
d’associé dans la section de géométrie Vandermonde en première ligne et
Monge en seconde ligne, plaçant ainsi les candidats, en supposant qu’elle
accordât le troisième rang à Laplace, dans l’ordre précisément inverse de
celui que leur assigne la postérité. C’est en 1783 seulement que Laplace,
âgé de trente-quatre ans, est nommé associé dans la section de mécanique,
où l’Académie avait appelé déjà de préférence à lui, Rochon et Jeaurat;
Jeaurat qui n’est connu par aucune découverte et dont on ne cite qu’un seul
trait: Quand il rencontrait un confrère géomètre, il lui disait du plus loin en
faisant allusion à la théorie des équations: «Eh bien! c’est-il égal à zéro?»
Des préférences aussi aveugles si elles étaient moins rares condamneraient
à jamais le recrutement par élection, en enlevant toute autorité aux
jugements académiques. Leur explication la plus apparente est, si je ne me
trompe, dans les dispositions de d’Alembert, dont l’influence considérable
alors au plus haut point ne s’exerça jamais en faveur de Laplace. Bon,
généreux, loyal et ami de toutes les gloires, d’Alembert ignora toujours les
sentiments d’une mesquine jalousie; sa droiture cependant, il est permis de
le rappeler, n’allait pas jusqu’à l’impartialité.
La belle intelligence et l’honorable caractère du futur marquis de
Laplace imposaient plus le respect qu’ils n’attiraient l’amitié, et l’esprit
hautain, qui dans la suite de sa vie acceptait si bien et exigeait presque la
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flatterie, devait plaire difficilement à l’observateur sardonique et à
l’imitateur plein de verve des grands airs de M. de Buffon; d’Alembert
enfin, qui s’y connaissait, pouvait entrevoir chez ce jeune homme
gravement respectueux envers lui quelques-uns des traits de l’illustre
orgueilleux, qu’il aimait à nommer le comte de Tufières.
l’imitateur plein de verve des grands airs de M. de Buffon; d’Alembert
enfin, qui s’y connaissait, pouvait entrevoir chez ce jeune homme
gravement respectueux envers lui quelques-uns des traits de l’illustre
orgueilleux, qu’il aimait à nommer le comte de Tufières.
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LES FINANCES DE L’ACADÉMIE.
La somme totale allouée aux vingt pensionnaires de l’Académie avait
été fixée à 30,000 livres, mais la répartition en était irrégulière et semblait
souvent injuste. La lettre suivante, écrite en 1716 et signée par quatorze
pensionnaires sur dix-huit, donne à ce sujet de curieux renseignements:
«Convaincus, comme nous sommes, que vous n’avez rien plus à cœur
que le bien de l’Académie, nous vous suplions avec une vraye confiance de
vouloir bien représenter à S. A. R., notre auguste protecteur, que, dans le
renouvellement de l’Académie, il y eut un fond de 30,000 livres destiné
pour les pensions; que ce fond ne put être alors distribué également, parce
que la pension considérable qu’avait feu M. Cassini en faisait partie, mais
qu’on fit espérer et qu’on a toujours fait espérer depuis, qu’après la mort de
M. Cassini chaque académicien aurait 1,500 livres; cependant cette mort
étant arrivée, il plut à M. de Pontchartrain de prendre un autre arrengement.
Des 30,000 livres, il n’en employa que 20,000 en pensions fixes et distribua
les 10,000 livres restantes sous le nom de gratifications pour le travail de
l’année. Nous ne vous ferons point remarquer, monsieur, que ces
gratifications ne furent rien moins que données proportionnellement au
travail; vous scavez le découragement où cela jetta la plus grande partie de
la Compagnie. Mais nous vous supplions instamment de vouloir bien
représenter à S. A. R.: 1º que le fonds de 30,000 livres a toujours été
regardé comme affecté aux pensions de l’Académie pour être distribué
également; 2º que 1,500 livres de rente ne suffisent pas, à Paris, pour mettre
un homme en état de se livrer entièrement aux sciences; que leurs progrès
demanderaient que les pensions fussent plus considérables et plus sûres, et
que les réduire à 1,000 livres, c’est mettre les académiciens hors d’état de
travailler; 3º que l’Académie des inscriptions a été traitée bien plus
favorablement. Les pensions y sont sur le pied de 2,000 livres, puisqu’elle a
20,000 livres pour dix pensionnaires; 4º que la libéralité de S. A. R. peut
La somme totale allouée aux vingt pensionnaires de l’Académie avait
été fixée à 30,000 livres, mais la répartition en était irrégulière et semblait
souvent injuste. La lettre suivante, écrite en 1716 et signée par quatorze
pensionnaires sur dix-huit, donne à ce sujet de curieux renseignements:
«Convaincus, comme nous sommes, que vous n’avez rien plus à cœur
que le bien de l’Académie, nous vous suplions avec une vraye confiance de
vouloir bien représenter à S. A. R., notre auguste protecteur, que, dans le
renouvellement de l’Académie, il y eut un fond de 30,000 livres destiné
pour les pensions; que ce fond ne put être alors distribué également, parce
que la pension considérable qu’avait feu M. Cassini en faisait partie, mais
qu’on fit espérer et qu’on a toujours fait espérer depuis, qu’après la mort de
M. Cassini chaque académicien aurait 1,500 livres; cependant cette mort
étant arrivée, il plut à M. de Pontchartrain de prendre un autre arrengement.
Des 30,000 livres, il n’en employa que 20,000 en pensions fixes et distribua
les 10,000 livres restantes sous le nom de gratifications pour le travail de
l’année. Nous ne vous ferons point remarquer, monsieur, que ces
gratifications ne furent rien moins que données proportionnellement au
travail; vous scavez le découragement où cela jetta la plus grande partie de
la Compagnie. Mais nous vous supplions instamment de vouloir bien
représenter à S. A. R.: 1º que le fonds de 30,000 livres a toujours été
regardé comme affecté aux pensions de l’Académie pour être distribué
également; 2º que 1,500 livres de rente ne suffisent pas, à Paris, pour mettre
un homme en état de se livrer entièrement aux sciences; que leurs progrès
demanderaient que les pensions fussent plus considérables et plus sûres, et
que les réduire à 1,000 livres, c’est mettre les académiciens hors d’état de
travailler; 3º que l’Académie des inscriptions a été traitée bien plus
favorablement. Les pensions y sont sur le pied de 2,000 livres, puisqu’elle a
20,000 livres pour dix pensionnaires; 4º que la libéralité de S. A. R. peut
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bien s’étendre jusqu’à donner des gratifications à ceux qui les auront
méritées par leur travail, mais il ne semble pas qu’elles doivent être prises
sur ce qui est destiné pour la subsistance des académiciens et qui y peut à
peine suffire. Comme vous vous intéressez autant à nos besoins que nous-
mêmes, nous osons nous promettre que vous voudrez bien donner encore
plus de force à nos raisons en les représentant.»
Cette lettre, écrite vers la fin de 1716, est destinée évidemment à être
mise sous les yeux du régent. On a écrit en marge: «S. A. R. loue le zèle des
académiciens et entre assez dans leur pensée. Mais, comme elle ne veut rien
diminuer à ce que chaqu’un a touché jusqu’ici, on ne saurait songer au
changement proposé qu’en donnant des gratifications séparées, tant pour
indemniser les quatre pensionnaires (Ces quatre pensionnaires étaient: J.
Cassini, Maraldi, deLahire et Duverney, qui seuls n’ont pas signé la
requête.) qui perdraient suivant ce nouveau projet, que pour récompenser
ceux qui se distingueront par leur travail. Pour cela il faudrait, outre le
fonds ordinaire de 30,000 livres, en destiner un nouveau de 6,000 livres au
moins: c’est ce que S. A. R. ne croit pas devoir faire dans le temps qu’il
diminue toutes les pensions, tant de la cour que des officiers, et le prince
remet donc cette libéralité à l’estat qui sera expédié pour l’année
prochaine.»
Le régent en effet augmenta de 6,000 livres l’allocation destinée aux
pensionnaires et crut avoir dégagé sa parole; mais les abus continuèrent ou
se reproduisirent, car cinquante ans plus tard une décision de Malesherbes,
approuvée par le roi, fut jugée nécessaire pour diminuer l’inégalité en la
réglementant. «Sur le compte que j’ai, dit-il, rendu au roy du mémoire
qu’on m’a remis, par lequel l’Académie demande unanimement qu’il soit
établi une nouvelle forme de distribution des pensions qui lui sont
accordées, et où elle expose, à ce sujet, le plan qu’elle désirerait qu’on
suivît, Sa Majesté a bien voulu approuver le projet de distribution et agréer
les vues qui ont engagé l’Académie à le proposer. Le roy a décidé en
conséquence que chacune des six classes de l’Académie jouirait, à l’avenir,
de la somme fixe de 6,000 livres, qui sera partagée entre les trois
pensionnaires attachés à chacune d’elles, et que, par une suite de
l’exécution complète de ce projet, il sera accordé 3,000 livres au premier
pensionnaire, 1,800 livres au second et 1,200 livres au troisième.»
Indépendamment des pensionnaires, fort peu rétribués comme on voit,
l’Académie comptait vingt associés et adjoints, qui n’avaient aucune part à
méritées par leur travail, mais il ne semble pas qu’elles doivent être prises
sur ce qui est destiné pour la subsistance des académiciens et qui y peut à
peine suffire. Comme vous vous intéressez autant à nos besoins que nous-
mêmes, nous osons nous promettre que vous voudrez bien donner encore
plus de force à nos raisons en les représentant.»
Cette lettre, écrite vers la fin de 1716, est destinée évidemment à être
mise sous les yeux du régent. On a écrit en marge: «S. A. R. loue le zèle des
académiciens et entre assez dans leur pensée. Mais, comme elle ne veut rien
diminuer à ce que chaqu’un a touché jusqu’ici, on ne saurait songer au
changement proposé qu’en donnant des gratifications séparées, tant pour
indemniser les quatre pensionnaires (Ces quatre pensionnaires étaient: J.
Cassini, Maraldi, deLahire et Duverney, qui seuls n’ont pas signé la
requête.) qui perdraient suivant ce nouveau projet, que pour récompenser
ceux qui se distingueront par leur travail. Pour cela il faudrait, outre le
fonds ordinaire de 30,000 livres, en destiner un nouveau de 6,000 livres au
moins: c’est ce que S. A. R. ne croit pas devoir faire dans le temps qu’il
diminue toutes les pensions, tant de la cour que des officiers, et le prince
remet donc cette libéralité à l’estat qui sera expédié pour l’année
prochaine.»
Le régent en effet augmenta de 6,000 livres l’allocation destinée aux
pensionnaires et crut avoir dégagé sa parole; mais les abus continuèrent ou
se reproduisirent, car cinquante ans plus tard une décision de Malesherbes,
approuvée par le roi, fut jugée nécessaire pour diminuer l’inégalité en la
réglementant. «Sur le compte que j’ai, dit-il, rendu au roy du mémoire
qu’on m’a remis, par lequel l’Académie demande unanimement qu’il soit
établi une nouvelle forme de distribution des pensions qui lui sont
accordées, et où elle expose, à ce sujet, le plan qu’elle désirerait qu’on
suivît, Sa Majesté a bien voulu approuver le projet de distribution et agréer
les vues qui ont engagé l’Académie à le proposer. Le roy a décidé en
conséquence que chacune des six classes de l’Académie jouirait, à l’avenir,
de la somme fixe de 6,000 livres, qui sera partagée entre les trois
pensionnaires attachés à chacune d’elles, et que, par une suite de
l’exécution complète de ce projet, il sera accordé 3,000 livres au premier
pensionnaire, 1,800 livres au second et 1,200 livres au troisième.»
Indépendamment des pensionnaires, fort peu rétribués comme on voit,
l’Académie comptait vingt associés et adjoints, qui n’avaient aucune part à
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ses revenus et que les travaux les plus excellents n’élevaient que bien
lentement dans la hiérarchie académique. D’Alembert, nommé adjoint en
1742, ne devint pensionnaire que vingt-trois ans après, et Lacaille, qui fut
pendant dix ans une des gloires de l’Académie, mourut avec le titre
d’associé.
L’auteur d’un mémoire conservé dans les archives semble élever la voix
au nom de l’Académie tout entière pour signaler en termes formels la
situation difficile et la misère même d’un grand nombre d’académiciens.
Des corrections faites de la main de Réaumur permettent de lui attribuer la
rédaction de cet écrit, qui est sans signature. Après avoir vanté l’utilité des
sciences et dit quel avantage elles procurent à l’État, l’auteur attire
l’attention sur la situation précaire de l’Académie des sciences.
«L’Académie, dit-il, dans l’état où elle est aujourd’huy, fait beaucoup
d’honneur au royaume. Les étrangers en ont une grande idée, aussy a-t-elle
découvert nombre de choses curieuses et utiles. Mais nous osons avouer
qu’il s’en faut bien que le royaume n’ayt retiré de cette compagnie tous les
avantages qu’il aurait pu en tirer. Nous osons dire plus, c’est que cette
Académie, en si grande réputation parmy les étrangers, semble près de sa
chute, si elle n’est soutenue par quelque grand changement fait en sa faveur,
pareil à ceux qui ont été faits pour d’autres parties de l’État. On a cherché à
ranimer sa langueur par de nouveaux règlements dont elle avoit besoin,
mais la vraye source du mal n’étoit pas seullement dans le deffaut des
règlements. Il ne la faut chercher, la vraye source du mal, que dans la propre
constitution de l’Académie; une grande moitié de ceux qui la composent ne
peuvent prendre les occupations académiques que comme des amusements;
ils ont des professions qui les obligent de donner leurs soins à toutte autre
chose que ce qui fait l’objet de l’Académie. Les uns sont obligés d’être
médecins, les autres chirurgiens, les autres apoticaires. Quels ouvrages
peut-on attendre de sçavants contraints à passer sur le pavé de Paris des
jours qu’ils devraient employer dans leurs cabinets? Un homme qui arrive
chez soy las et distrait est-il en état de travailler à ce qui le demande tout
entier? Employera-t-il les nuits à des expériences? Malgré pourtant cette
diversion, plusieurs académiciens de ces classes ont donné des choses
excellentes, mais qui doivent nous faire regretter celles que nous eussions
eues, s’il leur eust été permis de se livrer aux recherches où leur inclination
les portoit. De l’autre moitié des académiciens, une partie est obligée à
enseigner les mathématiques pour subsister. Enfin, il en reste très-peu qui
lentement dans la hiérarchie académique. D’Alembert, nommé adjoint en
1742, ne devint pensionnaire que vingt-trois ans après, et Lacaille, qui fut
pendant dix ans une des gloires de l’Académie, mourut avec le titre
d’associé.
L’auteur d’un mémoire conservé dans les archives semble élever la voix
au nom de l’Académie tout entière pour signaler en termes formels la
situation difficile et la misère même d’un grand nombre d’académiciens.
Des corrections faites de la main de Réaumur permettent de lui attribuer la
rédaction de cet écrit, qui est sans signature. Après avoir vanté l’utilité des
sciences et dit quel avantage elles procurent à l’État, l’auteur attire
l’attention sur la situation précaire de l’Académie des sciences.
«L’Académie, dit-il, dans l’état où elle est aujourd’huy, fait beaucoup
d’honneur au royaume. Les étrangers en ont une grande idée, aussy a-t-elle
découvert nombre de choses curieuses et utiles. Mais nous osons avouer
qu’il s’en faut bien que le royaume n’ayt retiré de cette compagnie tous les
avantages qu’il aurait pu en tirer. Nous osons dire plus, c’est que cette
Académie, en si grande réputation parmy les étrangers, semble près de sa
chute, si elle n’est soutenue par quelque grand changement fait en sa faveur,
pareil à ceux qui ont été faits pour d’autres parties de l’État. On a cherché à
ranimer sa langueur par de nouveaux règlements dont elle avoit besoin,
mais la vraye source du mal n’étoit pas seullement dans le deffaut des
règlements. Il ne la faut chercher, la vraye source du mal, que dans la propre
constitution de l’Académie; une grande moitié de ceux qui la composent ne
peuvent prendre les occupations académiques que comme des amusements;
ils ont des professions qui les obligent de donner leurs soins à toutte autre
chose que ce qui fait l’objet de l’Académie. Les uns sont obligés d’être
médecins, les autres chirurgiens, les autres apoticaires. Quels ouvrages
peut-on attendre de sçavants contraints à passer sur le pavé de Paris des
jours qu’ils devraient employer dans leurs cabinets? Un homme qui arrive
chez soy las et distrait est-il en état de travailler à ce qui le demande tout
entier? Employera-t-il les nuits à des expériences? Malgré pourtant cette
diversion, plusieurs académiciens de ces classes ont donné des choses
excellentes, mais qui doivent nous faire regretter celles que nous eussions
eues, s’il leur eust été permis de se livrer aux recherches où leur inclination
les portoit. De l’autre moitié des académiciens, une partie est obligée à
enseigner les mathématiques pour subsister. Enfin, il en reste très-peu qui
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soient en état de faire des expériences et de vivre avec cette aysance qui met
l’esprit en repos et en état de se livrer à des recherches utilles. Entre
quarante-huit académiciens destinés au travail, l’Académie ne sauroit
compter qu’un petit nombre de travailleurs. Le seul remède à apporter seroit
d’obliger tous les académiciens, ou au moins le plus grand nombre, à n’être
qu’académiciens, de les mettre en état de n’avoir d’autres occupations que
celles qui ont un rapport direct aux objets de l’Académie. Une autre cause
de la décadence de l’Académie, qui tient à celle dont nous venons de parler,
c’est qu’il ne se forme plus de sujets; on en fait l’expérience toutes les fois
qu’on a des places vaccantes à remplir. Il faut être né avec des talents rares
pour réussir dans les sciences, et, parmy ceux qui naissent avec ces talents,
combien y en a-t-il qui en puissent profiter? Un jeune homme qui veut
suivre ses heureuses dispositions se trouve arresté par les clameurs de toutte
sa famille et de tous ses amis; on ne veut point consentir qu’il s’abandonne
à des recherches qui peut-estre luy donneroient quelque gloire en le
conduisant à mourir de faim. L’Académie fournit des exemples de cette
nature: un de ses membres, habile anatomiste, mourut il y a quelques
années à l’Hostel-Dieu. Si l’Académie a pu, pendant quelque temps, se
fournir de sujets, elle le devoit à la protection que l’illustre M. Colbert avoit
donnée aux sciences; quand elle est venue à manquer, on ne s’est plus
tourné de leur costé; la pépinière s’est épuisée et il ne s’en forme point de
nouvelle. A la vérité, M. l’abbé Bignon a fait, pour l’Académie et pour les
sciences en général, tout ce qu’on peut attendre du zelle le plus ecclairé,
mais les trésors n’étoient pas entre ses mains. Il y a peu d’apparence aussy
que le royaume puisse se repeupler de vrays sçavants, tant que la condition,
de touttes la plus laborieuse, ne mènera à rien. Y a-t-il de la justice que celui
qui s’applique à des recherches importantes au bien de l’État, ne puisse
espérer de parvenir à quelque fortune? L’homme de guerre, le magistrat, le
marchand, peuvent se promettre des récompenses de leurs travaux; le
sçavant seul n’a rien à en espérer; peut-estre que le cas que les Chinois font
des lettrés n’est pas à la gloire de la France.»
L’auteur, qui bien vraisemblablement est Réaumur, cherche ensuite les
moyens de relever l’Académie suivant lui prête à périr; il propose
d’appliquer le savoir et l’esprit inventif des académiciens au
perfectionnement des arts et métiers et de l’agriculture, et, descendant
même au détail des questions que l’on pourrait proposer à chacun: «Qu’on
se fasse, par exemple, dit-il, une loy de donner toujours à des académiciens
l’esprit en repos et en état de se livrer à des recherches utilles. Entre
quarante-huit académiciens destinés au travail, l’Académie ne sauroit
compter qu’un petit nombre de travailleurs. Le seul remède à apporter seroit
d’obliger tous les académiciens, ou au moins le plus grand nombre, à n’être
qu’académiciens, de les mettre en état de n’avoir d’autres occupations que
celles qui ont un rapport direct aux objets de l’Académie. Une autre cause
de la décadence de l’Académie, qui tient à celle dont nous venons de parler,
c’est qu’il ne se forme plus de sujets; on en fait l’expérience toutes les fois
qu’on a des places vaccantes à remplir. Il faut être né avec des talents rares
pour réussir dans les sciences, et, parmy ceux qui naissent avec ces talents,
combien y en a-t-il qui en puissent profiter? Un jeune homme qui veut
suivre ses heureuses dispositions se trouve arresté par les clameurs de toutte
sa famille et de tous ses amis; on ne veut point consentir qu’il s’abandonne
à des recherches qui peut-estre luy donneroient quelque gloire en le
conduisant à mourir de faim. L’Académie fournit des exemples de cette
nature: un de ses membres, habile anatomiste, mourut il y a quelques
années à l’Hostel-Dieu. Si l’Académie a pu, pendant quelque temps, se
fournir de sujets, elle le devoit à la protection que l’illustre M. Colbert avoit
donnée aux sciences; quand elle est venue à manquer, on ne s’est plus
tourné de leur costé; la pépinière s’est épuisée et il ne s’en forme point de
nouvelle. A la vérité, M. l’abbé Bignon a fait, pour l’Académie et pour les
sciences en général, tout ce qu’on peut attendre du zelle le plus ecclairé,
mais les trésors n’étoient pas entre ses mains. Il y a peu d’apparence aussy
que le royaume puisse se repeupler de vrays sçavants, tant que la condition,
de touttes la plus laborieuse, ne mènera à rien. Y a-t-il de la justice que celui
qui s’applique à des recherches importantes au bien de l’État, ne puisse
espérer de parvenir à quelque fortune? L’homme de guerre, le magistrat, le
marchand, peuvent se promettre des récompenses de leurs travaux; le
sçavant seul n’a rien à en espérer; peut-estre que le cas que les Chinois font
des lettrés n’est pas à la gloire de la France.»
L’auteur, qui bien vraisemblablement est Réaumur, cherche ensuite les
moyens de relever l’Académie suivant lui prête à périr; il propose
d’appliquer le savoir et l’esprit inventif des académiciens au
perfectionnement des arts et métiers et de l’agriculture, et, descendant
même au détail des questions que l’on pourrait proposer à chacun: «Qu’on
se fasse, par exemple, dit-il, une loy de donner toujours à des académiciens
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la direction des monnoyes, comme le célèbre M. Newton l’a en Angleterre,
et qu’on leur donne les inspections des différentes manufactures, les
inspections généralles des chemins, ponts et chaussées. Croiroit-on trop
faire, si on accordoit des entrées dans le conseil du commerce ou dans ceux
des compagnies qui l’ont pour objet, aux sçavants qui ont fait des études
particulières des matières que les arts et la médecine nous engagent à tirer
des pays étrangers; à ceux qui se sont appliqués à s’instruire à fond des
manufactures du royaume, de ses productions qui se sont négligées et qu’on
pourroit mettre à proffit? Un gouvernement qui a les eaux pour objet, tel
qu’est celuy de la Samaritaine, ne devroit-il pas entrer dans le partage des
académiciens? Ce seroit une récompense pour un de ceux qui se seroit le
plus appliqué aux hydrauliques; un pareil gouvernement l’engageroit à faire
une étude particulière de tout ce qui a rapport à la conduitte des eaux; ce
même gouvernement seroit un appas qui excitteroit un grand nombre
d’autres sujets à travailler sur la même matière; au moins semble-t-il qu’il
seroit mieux dans les mains d’un sçavant que dans celles d’un vallet de
chambre d’un grand seigneur; à la Pépinière, il y a une place de quelque
revenu qui conviendroit à un botaniste. On pourroit même donner à
l’Académie une espèce d’inspection sur tous les arts mécaniques qui, sans
leur être à charge, contribueroit extrêmement à leur progrez; un expédient
assez simple rendroit nos ouvriers incomparablement plus habiles qu’ils ne
sont, leur donneroit de l’émulation pour la perfection de leurs arts et
augmenteroit par conséquent le débit de tous nos ouvrages d’industrie, car
on se fournit des ouvrages de chacque espèce dans les pays où les ouvriers
sont en réputation de mieux travailler; de là est venu le grand débit des
montres d’Angleterre. L’expédient seroit que l’Académie proposast chaque
année des prix pour ceux des ouvriers de chaque profession qui auroient
inventé ou mieux fini quelque ouvrage; que ces prix fussent distribués aux
arts mesmes qui semblent les plus grossiers, comme coutelliers, taillandiers,
serruriers; on proposeroit par exemple aux taillandiers de chercher la
manière la plus simple de faire une excellente faulx et à bon marché. Le
succez de ce prix nous empêcheroit peut-estre d’avoir besoin à l’avenir des
faulx d’Allemagne. Le royaume se trouveroit bien indemnisé de ce qu’il luy
en coûteroit pour le prix.
• • • • • • • • • • • • • •
et qu’on leur donne les inspections des différentes manufactures, les
inspections généralles des chemins, ponts et chaussées. Croiroit-on trop
faire, si on accordoit des entrées dans le conseil du commerce ou dans ceux
des compagnies qui l’ont pour objet, aux sçavants qui ont fait des études
particulières des matières que les arts et la médecine nous engagent à tirer
des pays étrangers; à ceux qui se sont appliqués à s’instruire à fond des
manufactures du royaume, de ses productions qui se sont négligées et qu’on
pourroit mettre à proffit? Un gouvernement qui a les eaux pour objet, tel
qu’est celuy de la Samaritaine, ne devroit-il pas entrer dans le partage des
académiciens? Ce seroit une récompense pour un de ceux qui se seroit le
plus appliqué aux hydrauliques; un pareil gouvernement l’engageroit à faire
une étude particulière de tout ce qui a rapport à la conduitte des eaux; ce
même gouvernement seroit un appas qui excitteroit un grand nombre
d’autres sujets à travailler sur la même matière; au moins semble-t-il qu’il
seroit mieux dans les mains d’un sçavant que dans celles d’un vallet de
chambre d’un grand seigneur; à la Pépinière, il y a une place de quelque
revenu qui conviendroit à un botaniste. On pourroit même donner à
l’Académie une espèce d’inspection sur tous les arts mécaniques qui, sans
leur être à charge, contribueroit extrêmement à leur progrez; un expédient
assez simple rendroit nos ouvriers incomparablement plus habiles qu’ils ne
sont, leur donneroit de l’émulation pour la perfection de leurs arts et
augmenteroit par conséquent le débit de tous nos ouvrages d’industrie, car
on se fournit des ouvrages de chacque espèce dans les pays où les ouvriers
sont en réputation de mieux travailler; de là est venu le grand débit des
montres d’Angleterre. L’expédient seroit que l’Académie proposast chaque
année des prix pour ceux des ouvriers de chaque profession qui auroient
inventé ou mieux fini quelque ouvrage; que ces prix fussent distribués aux
arts mesmes qui semblent les plus grossiers, comme coutelliers, taillandiers,
serruriers; on proposeroit par exemple aux taillandiers de chercher la
manière la plus simple de faire une excellente faulx et à bon marché. Le
succez de ce prix nous empêcheroit peut-estre d’avoir besoin à l’avenir des
faulx d’Allemagne. Le royaume se trouveroit bien indemnisé de ce qu’il luy
en coûteroit pour le prix.
• • • • • • • • • • • • • •
Page 63
«Mais, à vray dire, ajoute-t-il, on ne sçauroit attendre l’exécution de si
grands projets d’une compagnie qui n’a que 30,000 livres à distribuer entre
plus de vingt particuliers, et qui en a une trentaine d’autres à soutenir
seullement par l’espérance d’entrer un jour en partage de cette petite
somme. Les pensions n’étoient guères plus fortes du temps de M. Colbert;
communément, elles étoient de 1,500 livres; mais 1,500 livres alors
valloient plus que quatre ou cinq mille aujourd’huy. Celle de feu M. Cassini
était de 9,000 livres, et a seulle produit bien des sçavants; des gratifications
vinrent souvent au secours de la modicité des pensions; si ce grand ministre
eust été plus longtemps conservé à la France, il eust apparemment mis sur
un autre pied l’Académie dont il étoit le père; depuis qu’elle l’a perdu, elle
a eu le temps d’apprendre combien on doit peu compter sur de petittes
pensions, dont les payements peuvent estre suspendus par une infinité
d’événements.
«Pour faire fleurir l’Académie, il faudroit donc luy donner des
fondements inébranslables, luy assigner des fonds à l’épreuve de toutte
révolution, comme sont les fonds en terre possédés par l’université d’Oxfort
et de Cambridge; que ces fonds fussent suffisans pour faire vivre les
académiciens d’une manière commode, leurs montrer des places distinguées
où ils pussent se promettre d’arriver.
«Quelques considérables que fussent les fonds assignés, l’Académie ne
seroit peut-estre pas un an ou deux à en dédommager le royaume. Une
seulle découverte pourroit les remplacer.»
Ce plaidoyer habile et sincère resta sans résultat. L’Académie n’en vécut
pas moins en se recrutant souvent fort heureusement, en dépit des sinistres
prédictions de son défenseur; elle fut même un instant menacée de la
concurrence d’une compagnie rivale, dont les membres paraissaient assez
considérables pour lui porter sérieusement ombrage.
Vers l’année 1726, Julien et Pierre Leroy et Henri Sulli, célèbres tous
trois dans l’histoire de l’horlogerie, instituèrent des conférences réglées sur
les moyens de perfectionner leur art. Ils s’associèrent Clairaut père et fils et
un fabricant d’instruments mathématiques, nommé Jacques Lemaire, et
convinrent de se réunir tous les dimanches dans le jardin du Luxembourg;
tout marcha bien pendant l’été; mais, à la mauvaise saison, il fallut chercher
un autre asile; on le trouva dans la cour du Dragon, chez un M. Puisieux,
qui devint membre de la société, à laquelle Degua, Nollet, La Condamine,
grands projets d’une compagnie qui n’a que 30,000 livres à distribuer entre
plus de vingt particuliers, et qui en a une trentaine d’autres à soutenir
seullement par l’espérance d’entrer un jour en partage de cette petite
somme. Les pensions n’étoient guères plus fortes du temps de M. Colbert;
communément, elles étoient de 1,500 livres; mais 1,500 livres alors
valloient plus que quatre ou cinq mille aujourd’huy. Celle de feu M. Cassini
était de 9,000 livres, et a seulle produit bien des sçavants; des gratifications
vinrent souvent au secours de la modicité des pensions; si ce grand ministre
eust été plus longtemps conservé à la France, il eust apparemment mis sur
un autre pied l’Académie dont il étoit le père; depuis qu’elle l’a perdu, elle
a eu le temps d’apprendre combien on doit peu compter sur de petittes
pensions, dont les payements peuvent estre suspendus par une infinité
d’événements.
«Pour faire fleurir l’Académie, il faudroit donc luy donner des
fondements inébranslables, luy assigner des fonds à l’épreuve de toutte
révolution, comme sont les fonds en terre possédés par l’université d’Oxfort
et de Cambridge; que ces fonds fussent suffisans pour faire vivre les
académiciens d’une manière commode, leurs montrer des places distinguées
où ils pussent se promettre d’arriver.
«Quelques considérables que fussent les fonds assignés, l’Académie ne
seroit peut-estre pas un an ou deux à en dédommager le royaume. Une
seulle découverte pourroit les remplacer.»
Ce plaidoyer habile et sincère resta sans résultat. L’Académie n’en vécut
pas moins en se recrutant souvent fort heureusement, en dépit des sinistres
prédictions de son défenseur; elle fut même un instant menacée de la
concurrence d’une compagnie rivale, dont les membres paraissaient assez
considérables pour lui porter sérieusement ombrage.
Vers l’année 1726, Julien et Pierre Leroy et Henri Sulli, célèbres tous
trois dans l’histoire de l’horlogerie, instituèrent des conférences réglées sur
les moyens de perfectionner leur art. Ils s’associèrent Clairaut père et fils et
un fabricant d’instruments mathématiques, nommé Jacques Lemaire, et
convinrent de se réunir tous les dimanches dans le jardin du Luxembourg;
tout marcha bien pendant l’été; mais, à la mauvaise saison, il fallut chercher
un autre asile; on le trouva dans la cour du Dragon, chez un M. Puisieux,
qui devint membre de la société, à laquelle Degua, Nollet, La Condamine,
Page 64
Grand Jean Fouchy, Renard du Tosta directeur de la Monnaie, le célèbre
orfévre Germain et le compositeur Rameau, se joignirent bientôt en
l’engageant à étendre ses études et ses travaux à la totalité des arts et à
augmenter encore le nombre des associés. La compagnie, selon les
habitudes du temps, devait avoir un protecteur; on s’adressa au comte de
Clermont, qui, flatté de ce rôle, offrit pour les séances une salle de son
palais et obtint la permission royale, qui fut donnée en 1730. La société,
devenue de plus en plus importante et honorée des fréquentes visites du
prince de Clermont, se partagea, comme l’Académie, en honoraires et en
associés, forma comme elle des sections, et nomma même des
correspondants. L’un d’eux fut l’astronome danois Horrebow qui, dans son
livre intitulé Basis astronomiæ, imprimé en 1735, à Copenhague, prend le
titre de membre de la Société des arts de Paris. Réaumur et Dufay, inquiets
des succès et de l’influence d’une compagnie nouvelle, proposèrent au
prince de Clermont, dont ils étaient connus, que l’Académie s’engageât à
choisir, autant qu’il se pourrait, ses sujets parmi les théoriciens de la société,
à la condition de les posséder tout entiers en les autorisant seulement à
garder dans l’autre compagnie le titre de vétéran. Un tel arrangement n’était
pas acceptable et fut rejeté; les deux académiciens déclarèrent alors
nettement qu’ils feraient tomber la société. Leur moyen fut très-simple:
L’Académie s’adjoignit successivement La Condamine, Clairaut, Fouchy,
Nollet et Degua en leur imposant l’obligation d’opter. L’effet ne se fit pas
attendre, et la Société des arts, privée de ses membres les plus actifs, ne
tarda pas à s’affaiblir et à tomber complétement, sans avoir produit aucune
œuvre qui en perpétuât le souvenir.
L’Académie, outre les 36,000 livres destinées aux pensions, recevait,
chaque année, sur le trésor royal une allocation de 12,000 livres attribuée
aux dépenses générales et aux expériences jugées utiles mais employée, en
grande partie, à aider ou à secourir les pensionnaires ou les associés les plus
pauvres ou les plus en faveur.
Ces fonds bien insuffisants paraissent d’ailleurs avoir été, pendant
longtemps au moins, administrés avec beaucoup de désordre. Une fois, par
exception, en 1725, le maréchal de Tallard, président de l’Académie, avant
d’approuver les dépenses, voulut en connaître le détail; peu satisfait d’un
premier examen, il nomma une commission dans laquelle siégeaient l’abbé
Bignon, Réaumur et Cassini; leur rapport est réellement curieux:
orfévre Germain et le compositeur Rameau, se joignirent bientôt en
l’engageant à étendre ses études et ses travaux à la totalité des arts et à
augmenter encore le nombre des associés. La compagnie, selon les
habitudes du temps, devait avoir un protecteur; on s’adressa au comte de
Clermont, qui, flatté de ce rôle, offrit pour les séances une salle de son
palais et obtint la permission royale, qui fut donnée en 1730. La société,
devenue de plus en plus importante et honorée des fréquentes visites du
prince de Clermont, se partagea, comme l’Académie, en honoraires et en
associés, forma comme elle des sections, et nomma même des
correspondants. L’un d’eux fut l’astronome danois Horrebow qui, dans son
livre intitulé Basis astronomiæ, imprimé en 1735, à Copenhague, prend le
titre de membre de la Société des arts de Paris. Réaumur et Dufay, inquiets
des succès et de l’influence d’une compagnie nouvelle, proposèrent au
prince de Clermont, dont ils étaient connus, que l’Académie s’engageât à
choisir, autant qu’il se pourrait, ses sujets parmi les théoriciens de la société,
à la condition de les posséder tout entiers en les autorisant seulement à
garder dans l’autre compagnie le titre de vétéran. Un tel arrangement n’était
pas acceptable et fut rejeté; les deux académiciens déclarèrent alors
nettement qu’ils feraient tomber la société. Leur moyen fut très-simple:
L’Académie s’adjoignit successivement La Condamine, Clairaut, Fouchy,
Nollet et Degua en leur imposant l’obligation d’opter. L’effet ne se fit pas
attendre, et la Société des arts, privée de ses membres les plus actifs, ne
tarda pas à s’affaiblir et à tomber complétement, sans avoir produit aucune
œuvre qui en perpétuât le souvenir.
L’Académie, outre les 36,000 livres destinées aux pensions, recevait,
chaque année, sur le trésor royal une allocation de 12,000 livres attribuée
aux dépenses générales et aux expériences jugées utiles mais employée, en
grande partie, à aider ou à secourir les pensionnaires ou les associés les plus
pauvres ou les plus en faveur.
Ces fonds bien insuffisants paraissent d’ailleurs avoir été, pendant
longtemps au moins, administrés avec beaucoup de désordre. Une fois, par
exception, en 1725, le maréchal de Tallard, président de l’Académie, avant
d’approuver les dépenses, voulut en connaître le détail; peu satisfait d’un
premier examen, il nomma une commission dans laquelle siégeaient l’abbé
Bignon, Réaumur et Cassini; leur rapport est réellement curieux:
Page 65
«Les registres du sieur Couplet, trésorier de l’Académie, disent les
commissaires, n’ont aucune forme de livre de comptable. Il rapporte
uniquement les articles de dépense, sans faire aucune mention de la recette,
et c’est ou une ignorance inexcusable de sa part, ou une affectation très-
suspecte pour éviter l’examen de ses comptes; mais, outre ce défaut
essentiel dans la forme, il y a si peu de règle dans la dépense, qu’il paroist
que ledit sieur Couplet a disposé entièrement à sa fantaisie de la pluspart
des fonds qu’il a reçus, comme si ç’eût été son propre bien; il a augmenté
de sa propre authorité les gages de son domestique, qu’il a portés de 364 à
500 livres. L’entretien de la salle des machines, qui, du temps du feu sieur
Couplet père et prédécesseur, n’alloit qu’à 5 livres, il le porte à 50 livres par
quartier; pour l’entretien d’un miroir ardent, il fait monter la dépense, dans
une année, à environ 500 livres, et l’on ne peut s’empêcher de remarquer, à
cette occasion, une chose honteuse pour l’Académie et pourtant de notoriété
publique: c’est l’argent qu’il souffre que son mestique exige de tous ceux
qui vont voir cette salle des machines.
«Presque tous les articles de dépense en général sont si excessivement
enflés, qu’il y en a qu’il porte au delà de trente et quarante fois leur juste
valeur, comme pour le papier, plumes et ancre, etc.
«On peut assurer qu’il n’y a jamais eu de registre aussi mal tenu pour la
forme et si deffectueux dans le fond. On peut réduire à quatre principaux
chefs les observations des commissaires.
«Le premier regarde l’employ des deniers du roy, fait pour le propre
usage du sieur Couplet, sans qu’il puisse produire aucun ordre qui
l’authorise. Cet article seul monte à la somme de douze mil quatre cent dix
sept livres dix sols; laquelle somme il a employée en batimens, remises,
grenier, mur de jardin, remuage de terre faits à l’observatoire pour son
usage particulier. Le tout sans qu’il produise aucun ordre pour cette dépense
entièrement inutile, d’autant plus qu’il a encore tout le logement qu’avoit
feu son père, lequel s’en est contenté pendant trente années quoy qu’il eut
une nombreuse famille, au lieu que le sieur Couplet est seul. D’ailleurs,
cette dépense regarde le surintendant des bâtimens du roy et nullement
l’Académie. Il est à remarquer que ces dépenses en bâtimens ont été faites
dans un tems où les académiciens qui occupent l’observatoire ne pouvoient
obtenir qu’on leur fît les réparations les plus pressantes, comme des vitres,
couvertures, etc.
commissaires, n’ont aucune forme de livre de comptable. Il rapporte
uniquement les articles de dépense, sans faire aucune mention de la recette,
et c’est ou une ignorance inexcusable de sa part, ou une affectation très-
suspecte pour éviter l’examen de ses comptes; mais, outre ce défaut
essentiel dans la forme, il y a si peu de règle dans la dépense, qu’il paroist
que ledit sieur Couplet a disposé entièrement à sa fantaisie de la pluspart
des fonds qu’il a reçus, comme si ç’eût été son propre bien; il a augmenté
de sa propre authorité les gages de son domestique, qu’il a portés de 364 à
500 livres. L’entretien de la salle des machines, qui, du temps du feu sieur
Couplet père et prédécesseur, n’alloit qu’à 5 livres, il le porte à 50 livres par
quartier; pour l’entretien d’un miroir ardent, il fait monter la dépense, dans
une année, à environ 500 livres, et l’on ne peut s’empêcher de remarquer, à
cette occasion, une chose honteuse pour l’Académie et pourtant de notoriété
publique: c’est l’argent qu’il souffre que son mestique exige de tous ceux
qui vont voir cette salle des machines.
«Presque tous les articles de dépense en général sont si excessivement
enflés, qu’il y en a qu’il porte au delà de trente et quarante fois leur juste
valeur, comme pour le papier, plumes et ancre, etc.
«On peut assurer qu’il n’y a jamais eu de registre aussi mal tenu pour la
forme et si deffectueux dans le fond. On peut réduire à quatre principaux
chefs les observations des commissaires.
«Le premier regarde l’employ des deniers du roy, fait pour le propre
usage du sieur Couplet, sans qu’il puisse produire aucun ordre qui
l’authorise. Cet article seul monte à la somme de douze mil quatre cent dix
sept livres dix sols; laquelle somme il a employée en batimens, remises,
grenier, mur de jardin, remuage de terre faits à l’observatoire pour son
usage particulier. Le tout sans qu’il produise aucun ordre pour cette dépense
entièrement inutile, d’autant plus qu’il a encore tout le logement qu’avoit
feu son père, lequel s’en est contenté pendant trente années quoy qu’il eut
une nombreuse famille, au lieu que le sieur Couplet est seul. D’ailleurs,
cette dépense regarde le surintendant des bâtimens du roy et nullement
l’Académie. Il est à remarquer que ces dépenses en bâtimens ont été faites
dans un tems où les académiciens qui occupent l’observatoire ne pouvoient
obtenir qu’on leur fît les réparations les plus pressantes, comme des vitres,
couvertures, etc.
Page 66
«Le second chef regarde les dépenses faites sous le titre de dépenses
extraordinaires, sans qu’il en fasse aucun détail, ny qu’il rapporte aucune
preuve justificative; elles montent à la somme de sept mil dix-sept livres
quinze sols; on ne sçauroit imaginer en quoy consistent ces dépenses
extraordinaires, d’autant plus que, dans des mémoires que l’on a trouvé
excessifs et enflés, il a employé en dépense et bien en détail, le papier, les
plumes, l’ancre, les ports de lettres, le remuage des poesles, les petites
gratifications faites aux suisses dans les assemblées publiques de
l’Académie; en un mot, il entre dans une infinité de petits détails et ensuitte
il y ajoute cette somme exhorbitante de 7,017 livres 15 sols.
«Le troisième chef renferme les faux ou doubles employs dont on
rapportera icy deux articles: l’un de 1,310 livres pour l’envoy du caffé aux
Indes et l’autre de 100 livres pour le congé d’un soldat; ces deux sommes
luy ont été fournies en 1718, et, lorsque les commissaires luy ont demandé
les preuves de l’envoy de ces sommes, il leur a avoué qu’il n’en avoit point
fait d’employ. On pourroit encore mettre au rang des faux employs une
somme de 160 livres qu’il dit dans son compte avoir été employée pour
faire gobter le mur du côté de l’orient de son nouveau logement, laquelle
somme il a avoué depuis n’avoir point employée.
«Le quatrième chef regarde les diminutions d’espèces dont il demande
le remboursement et qu’il fait monter à la somme de six mil cinq cent
trente-quatre livres, dont il ne rapporte ny ne peut rapporter aucun procès-
verbal, ne tenant aucun registre par recette et dépense; ce qui a empêché les
commissaires de pouvoir statuer sur ce qui pouvoit luy être véritablement
deu; l’on peut aussi remarquer qu’il passe dans son compte les diminutions,
mais qu’il ne parle point des augmentations qui sont arrivées depuis 1718
jusqu’en 1722, lesquelles méritaient bien qu’on y fit quelque attention,
puisqu’il y en a eu qui ont porté les espèces au triple de leur ancienne
valeur, c’est-à-dire depuis 40 livres le marc d’argent monnoyé jusqu’à 120
livres et l’or à proportion. Il résulte de tous les articles précédens que le
sieur Couplet est redevable de vingt-deux mil six cent soixante-trois livres
cinq sols pour sommes non payées et qu’il a reçues ou payées non
vallablement.»
La défense de Couplet, sans être concluante, atténue beaucoup, il faut le
dire, la portée du rapport en présentant les irrégularités signalées comme
une conséquence toute naturelle de l’absence de contrôle et de règle.
Couplet, touchant fort irrégulièrement les fonds de l’Académie et faisant
extraordinaires, sans qu’il en fasse aucun détail, ny qu’il rapporte aucune
preuve justificative; elles montent à la somme de sept mil dix-sept livres
quinze sols; on ne sçauroit imaginer en quoy consistent ces dépenses
extraordinaires, d’autant plus que, dans des mémoires que l’on a trouvé
excessifs et enflés, il a employé en dépense et bien en détail, le papier, les
plumes, l’ancre, les ports de lettres, le remuage des poesles, les petites
gratifications faites aux suisses dans les assemblées publiques de
l’Académie; en un mot, il entre dans une infinité de petits détails et ensuitte
il y ajoute cette somme exhorbitante de 7,017 livres 15 sols.
«Le troisième chef renferme les faux ou doubles employs dont on
rapportera icy deux articles: l’un de 1,310 livres pour l’envoy du caffé aux
Indes et l’autre de 100 livres pour le congé d’un soldat; ces deux sommes
luy ont été fournies en 1718, et, lorsque les commissaires luy ont demandé
les preuves de l’envoy de ces sommes, il leur a avoué qu’il n’en avoit point
fait d’employ. On pourroit encore mettre au rang des faux employs une
somme de 160 livres qu’il dit dans son compte avoir été employée pour
faire gobter le mur du côté de l’orient de son nouveau logement, laquelle
somme il a avoué depuis n’avoir point employée.
«Le quatrième chef regarde les diminutions d’espèces dont il demande
le remboursement et qu’il fait monter à la somme de six mil cinq cent
trente-quatre livres, dont il ne rapporte ny ne peut rapporter aucun procès-
verbal, ne tenant aucun registre par recette et dépense; ce qui a empêché les
commissaires de pouvoir statuer sur ce qui pouvoit luy être véritablement
deu; l’on peut aussi remarquer qu’il passe dans son compte les diminutions,
mais qu’il ne parle point des augmentations qui sont arrivées depuis 1718
jusqu’en 1722, lesquelles méritaient bien qu’on y fit quelque attention,
puisqu’il y en a eu qui ont porté les espèces au triple de leur ancienne
valeur, c’est-à-dire depuis 40 livres le marc d’argent monnoyé jusqu’à 120
livres et l’or à proportion. Il résulte de tous les articles précédens que le
sieur Couplet est redevable de vingt-deux mil six cent soixante-trois livres
cinq sols pour sommes non payées et qu’il a reçues ou payées non
vallablement.»
La défense de Couplet, sans être concluante, atténue beaucoup, il faut le
dire, la portée du rapport en présentant les irrégularités signalées comme
une conséquence toute naturelle de l’absence de contrôle et de règle.
Couplet, touchant fort irrégulièrement les fonds de l’Académie et faisant
Page 67
pour elle de fortes avances, cherchait à diminuer le retard des rentrées en
portant en compte les dépenses prévues; il arrivait parfois que les
circonstances venant à changer, la somme touchée se trouvait sans emploi;
mais Couplet, il le prétend au moins, l’appliquait alors à d’autres besoins de
l’Académie.
Il ne faut donc pas trop s’étonner de voir le sieur Couplet siéger vingt
ans encore près de ceux qui ont signé le rapport et gérer les affaires de
l’Académie sans que les discussions relatives à sa comptabilité se soient
renouvelées.
La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait
dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé à
Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et par arrêt
du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie. Réaumur mourut
en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent les premières, et la rente
fut transférée à l’Académie mais pour lui échapper aussitôt, car par une
subtilité à laquelle on ne devait pas s’attendre, on la regarda comme tenant
lieu de la somme égale assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et
qui dès lors devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le
duc de la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie
exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que Sa Majesté
voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en feraient MM. les
officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de rendre compte à Sa
Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas douter, et ses efforts furent
persévérants, car, dix-sept ans après, en 1775, on voit ses représentations
favorablement accueillies par Turgot et Malesherbes. Les négociations
durèrent cependant trois années encore, et c’est en 1778 seulement, vingt
ans après la mort de Réaumur, que l’Académie obtint enfin justice. La
correspondance relative à cette affaire nous apprend que 8,000 livres sur les
12,000 qui formaient la première allocation étaient alors affectées à des
augmentations de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles
seulement pour les frais généraux, les expériences et les allocations
demandées souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient
un trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le roi,
en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un déni de justice,
en réservait expressément l’emploi aux expériences scientifiques et autres
travaux de l’Académie.
portant en compte les dépenses prévues; il arrivait parfois que les
circonstances venant à changer, la somme touchée se trouvait sans emploi;
mais Couplet, il le prétend au moins, l’appliquait alors à d’autres besoins de
l’Académie.
Il ne faut donc pas trop s’étonner de voir le sieur Couplet siéger vingt
ans encore près de ceux qui ont signé le rapport et gérer les affaires de
l’Académie sans que les discussions relatives à sa comptabilité se soient
renouvelées.
La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait
dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé à
Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et par arrêt
du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie. Réaumur mourut
en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent les premières, et la rente
fut transférée à l’Académie mais pour lui échapper aussitôt, car par une
subtilité à laquelle on ne devait pas s’attendre, on la regarda comme tenant
lieu de la somme égale assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et
qui dès lors devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le
duc de la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie
exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que Sa Majesté
voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en feraient MM. les
officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de rendre compte à Sa
Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas douter, et ses efforts furent
persévérants, car, dix-sept ans après, en 1775, on voit ses représentations
favorablement accueillies par Turgot et Malesherbes. Les négociations
durèrent cependant trois années encore, et c’est en 1778 seulement, vingt
ans après la mort de Réaumur, que l’Académie obtint enfin justice. La
correspondance relative à cette affaire nous apprend que 8,000 livres sur les
12,000 qui formaient la première allocation étaient alors affectées à des
augmentations de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles
seulement pour les frais généraux, les expériences et les allocations
demandées souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient
un trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le roi,
en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un déni de justice,
en réservait expressément l’emploi aux expériences scientifiques et autres
travaux de l’Académie.
Page 68
«1er juillet 1778.
«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai l’honneur de vous
annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette somme à compter du 1er du mois
prochain. Mais son intention est que la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des
expériences, sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet que ce
soit.»
L’Académie délibéra immédiatement sur le meilleur choix des expériences à faire.
Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait paraître, en posant d’excellents
principes, des vues aussi sages qu’élevées:
«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance actuelle, devoir
être distingués en deux classes: les uns, relatifs à des découvertes particulières que l’auteur
a intérêt à garder secrètes, demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du
cabinet. Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au corps, et
l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur la simple parole des auteurs sans
s’exposer à partager l’enthousiasme naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou
qu’il croit avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on aurait prises
pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret de fonds qui aurait les plus grands
inconvénients. On pense, d’après cela, que tout académicien qui voudra tenir ses
expériences secrètes ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à
une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le droit de rembourser les
frais de ces sortes d’expériences, si elle le juge à propos, mais elle ne doit statuer que
lorsqu’elle en aura pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds
libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants. Il est d’autres genres de
travaux qui, loin de demander du mystère, exigent, au contraire, une sorte de publicité et le
concours de plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que le
gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de cette compagnie,
consistent à répéter tous les faits principaux qui servent de base à chaque science, à
constater toutes les découvertes importantes qui se font journellement par les savants de
toutes les nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont au-dessus
des forces des particuliers, mais qui font époque dans les sciences et qui en établissent les
masses. L’Académie, en reprenant ce plan, qui était celui des premiers académiciens,
parviendrait à former un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but
relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de remplir des lacunes
immenses que laissent dans ce moment la plupart des sciences physiques, enfin qu’elle
parviendrait à mettre en œuvre une infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour,
mais dont la place et l’arrangement sont absolument inconnus.
«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps aidé et appuyé par
le gouvernement, ne conduira pas toujours à des découvertes brillantes; mais il servira à
assurer en peu de temps la marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes
nouveaux qui ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à leur juste
valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon tout d’une pièce, semblables à
ces phalanges redoutables dont la marche lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles
invincibles. Telles sont les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.»
Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux
applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier avait
«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai l’honneur de vous
annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette somme à compter du 1er du mois
prochain. Mais son intention est que la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des
expériences, sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet que ce
soit.»
L’Académie délibéra immédiatement sur le meilleur choix des expériences à faire.
Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait paraître, en posant d’excellents
principes, des vues aussi sages qu’élevées:
«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance actuelle, devoir
être distingués en deux classes: les uns, relatifs à des découvertes particulières que l’auteur
a intérêt à garder secrètes, demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du
cabinet. Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au corps, et
l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur la simple parole des auteurs sans
s’exposer à partager l’enthousiasme naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou
qu’il croit avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on aurait prises
pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret de fonds qui aurait les plus grands
inconvénients. On pense, d’après cela, que tout académicien qui voudra tenir ses
expériences secrètes ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à
une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le droit de rembourser les
frais de ces sortes d’expériences, si elle le juge à propos, mais elle ne doit statuer que
lorsqu’elle en aura pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds
libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants. Il est d’autres genres de
travaux qui, loin de demander du mystère, exigent, au contraire, une sorte de publicité et le
concours de plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que le
gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de cette compagnie,
consistent à répéter tous les faits principaux qui servent de base à chaque science, à
constater toutes les découvertes importantes qui se font journellement par les savants de
toutes les nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont au-dessus
des forces des particuliers, mais qui font époque dans les sciences et qui en établissent les
masses. L’Académie, en reprenant ce plan, qui était celui des premiers académiciens,
parviendrait à former un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but
relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de remplir des lacunes
immenses que laissent dans ce moment la plupart des sciences physiques, enfin qu’elle
parviendrait à mettre en œuvre une infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour,
mais dont la place et l’arrangement sont absolument inconnus.
«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps aidé et appuyé par
le gouvernement, ne conduira pas toujours à des découvertes brillantes; mais il servira à
assurer en peu de temps la marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes
nouveaux qui ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à leur juste
valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon tout d’une pièce, semblables à
ces phalanges redoutables dont la marche lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles
invincibles. Telles sont les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.»
Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux
applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier avait
Page 69
enlevé, sur la place publique d’Annonay, un ballon de cent pieds de
diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la confirmation
d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre d’elle des applications
sans limite et la réalisation des plus chimériques espérances.
L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences
nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier et Charles,
professeur habile de physique qui, substituant l’air inflammable à l’air
chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des Parisiens effrayés et
charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La dépense, ajoutait la lettre
de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur les 12,000 livres allouées pour les
expériences de l’Académie.»
L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré
leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses habitudes
n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors de son sein. La
dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait en outre une atteinte
portée à la libre disposition de ses revenus. Des observations furent
adressées au ministre, qui répondit fort gracieusement: «Je n’ai pas eu
l’intention de proposer rien qui pût gêner l’Académie ou contrarier ses
usages ou ses statuts. Le roi, qui connaît le zèle de l’Académie et ses
dispositions à rendre utile une découverte aussi importante, s’en rapporte
parfaitement à elle sur ce qu’elle croit devoir à des hommes estimables,
dont l’un est inventeur de la machine et dont les autres ont fait avec succès
les premières tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les
propriétés.»
diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la confirmation
d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre d’elle des applications
sans limite et la réalisation des plus chimériques espérances.
L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences
nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier et Charles,
professeur habile de physique qui, substituant l’air inflammable à l’air
chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des Parisiens effrayés et
charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La dépense, ajoutait la lettre
de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur les 12,000 livres allouées pour les
expériences de l’Académie.»
L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré
leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses habitudes
n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors de son sein. La
dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait en outre une atteinte
portée à la libre disposition de ses revenus. Des observations furent
adressées au ministre, qui répondit fort gracieusement: «Je n’ai pas eu
l’intention de proposer rien qui pût gêner l’Académie ou contrarier ses
usages ou ses statuts. Le roi, qui connaît le zèle de l’Académie et ses
dispositions à rendre utile une découverte aussi importante, s’en rapporte
parfaitement à elle sur ce qu’elle croit devoir à des hommes estimables,
dont l’un est inventeur de la machine et dont les autres ont fait avec succès
les premières tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les
propriétés.»
Page 70
LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES.
La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour
subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès de
la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même étaient
donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles faisaient
rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la demande de
l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale accordée chaque
fois pour un but déterminé et au membre même désigné par elle. Presque
tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et de la géographie;
quelques-uns cependant furent consacrés aux études d’histoire naturelle.
C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre
non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai l’honneur
de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000 livres par rapport à
un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que j’aurais souhaité le delay
d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année prochaine, les affaires seront en
meilleur estat. S. A. R. a trouvé l’objet trop médiocre pour attendre; pour
moy je prendray seulement la liberté de vous faire remarquer que, dès que
c’est là son intention, cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M.
de Jussieu parte à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au
plus tard.»
M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa glorieuse
famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait l’accompagner
dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa belle et modeste
carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à en faire un savant et le
destinait au commerce; lui-même au retour, attristé de ne pouvoir s’arrêter à
aucun parti, fit une retraite au couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à
son aise et sortit décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la
médecine, mais il revint heureusement à la botanique en s’associant à son
La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour
subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès de
la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même étaient
donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles faisaient
rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la demande de
l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale accordée chaque
fois pour un but déterminé et au membre même désigné par elle. Presque
tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et de la géographie;
quelques-uns cependant furent consacrés aux études d’histoire naturelle.
C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre
non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai l’honneur
de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000 livres par rapport à
un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que j’aurais souhaité le delay
d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année prochaine, les affaires seront en
meilleur estat. S. A. R. a trouvé l’objet trop médiocre pour attendre; pour
moy je prendray seulement la liberté de vous faire remarquer que, dès que
c’est là son intention, cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M.
de Jussieu parte à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au
plus tard.»
M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa glorieuse
famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait l’accompagner
dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa belle et modeste
carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à en faire un savant et le
destinait au commerce; lui-même au retour, attristé de ne pouvoir s’arrêter à
aucun parti, fit une retraite au couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à
son aise et sortit décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la
médecine, mais il revint heureusement à la botanique en s’associant à son
Page 71
frère qu’il ne quitta plus. Si le souvenir du voyage d’Espagne décida sa
détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré le
mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si souvent pour
favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus grands services dont
elle doive remercier sa mémoire.
La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour
but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de ses
aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement et non sans
esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des mœurs et des
coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens, Tournefort a
composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de Pontchartrain,
rapportent les incidents de son voyage, les singularités observées, les
opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les lieux qu’il parcourt.
L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son esprit que d’autres études
n’y puissent trouver place, et sa narration peut satisfaire, en même temps
que la curiosité du savant, celle de l’homme politique, de l’historien et du
géographe.
Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois
singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les rapporte
sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments anciens il ne
semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient presque au même, il ne
soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île de Crète et le mont Ida lui
rappellent la naissance et le règne de Jupiter; quelques ruines d’origine
douteuse pourraient être suivant lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il
eut appris l’enlèvement de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui
lorsqu’on en a goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que
buvait autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni l’intérêt
ni l’authenticité du récit des faits observés.
Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui
sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance de
détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort pour les
chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il rend parfois justice
cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de ses préventions et de ses
préjugés, ses récits sont loin de confirmer ses appréciations générales. «Les
Turcs, dit-il en parlant de l’île de Milo, font toujours quelque nouvelle
avanie pour rançonner les pauvres Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des
présents si l’on veut éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont
détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré le
mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si souvent pour
favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus grands services dont
elle doive remercier sa mémoire.
La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour
but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de ses
aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement et non sans
esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des mœurs et des
coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens, Tournefort a
composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de Pontchartrain,
rapportent les incidents de son voyage, les singularités observées, les
opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les lieux qu’il parcourt.
L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son esprit que d’autres études
n’y puissent trouver place, et sa narration peut satisfaire, en même temps
que la curiosité du savant, celle de l’homme politique, de l’historien et du
géographe.
Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois
singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les rapporte
sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments anciens il ne
semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient presque au même, il ne
soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île de Crète et le mont Ida lui
rappellent la naissance et le règne de Jupiter; quelques ruines d’origine
douteuse pourraient être suivant lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il
eut appris l’enlèvement de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui
lorsqu’on en a goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que
buvait autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni l’intérêt
ni l’authenticité du récit des faits observés.
Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui
sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance de
détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort pour les
chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il rend parfois justice
cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de ses préventions et de ses
préjugés, ses récits sont loin de confirmer ses appréciations générales. «Les
Turcs, dit-il en parlant de l’île de Milo, font toujours quelque nouvelle
avanie pour rançonner les pauvres Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des
présents si l’on veut éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont
Page 72
plus insolents que jamais dans les îles depuis la retraite des corsaires
français; ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les
Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays; mais
aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec lesquels il
n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre les Grecs, après la
perte de la capitale de leur empire, se retirèrent en divers endroits de la
chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes les sciences de leur pays et par
conséquent toutes les vertus.» Voilà donc, suivant Tournefort,
Constantinople privée de toutes les vertus et pour longtemps sans doute, car
les sciences, cela est notoire, n’y ont pas encore fait retour. Comment
concilier cependant cette appréciation avec les lignes suivantes: «Comme la
charité et l’amour du prochain sont les points les plus essentiels de la
religion mahométane, les grands chemins sont ordinairement bien
entretenus et l’on y trouve assez fréquemment des sources, parce qu’ils en
ont besoin pour les ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite
des eaux, et ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des
chaussées. Ils s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les
grandes routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les
ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons et de
manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages, aux portes
des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants. Quelques bons
musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils font construire sur
les grands chemins, et là ils ne sont occupés pendant les grandes chaleurs
qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui sont fatigués. L’esprit de charité est
si généralement répandu parmi les Turcs, que les mendiants mêmes,
quoiqu’on en voie très-peu chez eux, se croient obligés de donner leur
superflu à d’autres pauvres.»
Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus
curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur
singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus éclairés.
Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des œufs qui ne
cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la température n’est
pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de cette eau et se rappelle
qu’en France il a vu des soldats faire cuire une poule dans les eaux
thermales du fort des Bains dans le Roussillon. «Toutes les sources d’eaux
bouillantes que j’ai observées dans les divers pays m’ont paru, dit-il,
également chaudes, parce que je n’avais d’autre thermomètre que ma main,
français; ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les
Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays; mais
aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec lesquels il
n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre les Grecs, après la
perte de la capitale de leur empire, se retirèrent en divers endroits de la
chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes les sciences de leur pays et par
conséquent toutes les vertus.» Voilà donc, suivant Tournefort,
Constantinople privée de toutes les vertus et pour longtemps sans doute, car
les sciences, cela est notoire, n’y ont pas encore fait retour. Comment
concilier cependant cette appréciation avec les lignes suivantes: «Comme la
charité et l’amour du prochain sont les points les plus essentiels de la
religion mahométane, les grands chemins sont ordinairement bien
entretenus et l’on y trouve assez fréquemment des sources, parce qu’ils en
ont besoin pour les ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite
des eaux, et ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des
chaussées. Ils s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les
grandes routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les
ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons et de
manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages, aux portes
des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants. Quelques bons
musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils font construire sur
les grands chemins, et là ils ne sont occupés pendant les grandes chaleurs
qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui sont fatigués. L’esprit de charité est
si généralement répandu parmi les Turcs, que les mendiants mêmes,
quoiqu’on en voie très-peu chez eux, se croient obligés de donner leur
superflu à d’autres pauvres.»
Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus
curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur
singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus éclairés.
Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des œufs qui ne
cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la température n’est
pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de cette eau et se rappelle
qu’en France il a vu des soldats faire cuire une poule dans les eaux
thermales du fort des Bains dans le Roussillon. «Toutes les sources d’eaux
bouillantes que j’ai observées dans les divers pays m’ont paru, dit-il,
également chaudes, parce que je n’avais d’autre thermomètre que ma main,
Page 73
et certainement je n’en ai rencontré aucune de celles qu’on appelle
bouillantes, où j’aie pu tremper les doigts sans me brûler. Toutes ces sources
fument également, cependant on trouve entre elles cette différence par
rapport aux œufs que, dans les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de
deux heures, et dans quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq
minutes.»
L’évaporation continuelle des eaux de la mer semble d’après une autre
lettre complétement inconnue à Tournefort, et il s’étonne de voir la mer
Noire recevoir, par les diverses rivières qui s’y déchargent, plus d’eau que
le Bosphore n’en peut rendre à la Méditerranée. «Que pouvaient, dit-il,
devenir les eaux qui se ramassaient ensemble jour et nuit dans le même
bassin sans qu’elles eussent leur décharge. La décharge de la Méditerranée
dans l’Océan est au détroit de Gibraltar, où heureusement les eaux trouvent
plus de facilité à creuser un canal que de se répandre sur la terre d’Afrique.
Le Seigneur avait laissé cette ouverture entre les monts Atlas et celui de
Gadès; il ne fallait que déboucher les digues.»
Les travaux relatifs à la forme de la terre et à la construction de la carte
de France, incessamment discutés et repris depuis près d’un siècle,
trouvèrent dans Louis XV et dans son successeur des protecteurs aussi zélés
et aussi généreux que l’avaient été Louis XIV et le régent.
Le problème dont l’Académie avait confié la solution à Picard semblait
d’abord des plus simples. La terre était pour elle une sphère dont il
s’agissait de déterminer le rayon en évaluant l’arc d’un degré sur l’un de ses
grands cercles. Les astronomes de l’antiquité et ceux du moyen âge avaient
sans plus de preuves adopté l’opinion d’une sphéricité parfaite, et le même
problème s’était présenté à eux, mais leurs déterminations inégales et par
conséquent incertaines se ressentaient trop évidemment de la grossièreté des
instruments employés. Le degré terrestre, si l’on en croit Aristote qui
l’accepte des astronomes de son temps, aurait 1,111 stades de longueur.
Ératosthène, qui vint après, n’en comptait plus que 700, Posidonius 666, et
enfin Ptolémée 500 seulement. Les Arabes diminuèrent encore l’évaluation
de Ptolémée.
Les astronomes assemblés par ordre d’Almamoun ayant pris la hauteur
du pôle se séparèrent en deux troupes, les uns s’avançant vers le septentrion
et les autres vers le midi, allant le plus droit qu’il leur fût possible, jusqu’à
ce que l’une des troupes eût trouvé le pôle plus élevé d’un degré, et que
bouillantes, où j’aie pu tremper les doigts sans me brûler. Toutes ces sources
fument également, cependant on trouve entre elles cette différence par
rapport aux œufs que, dans les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de
deux heures, et dans quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq
minutes.»
L’évaporation continuelle des eaux de la mer semble d’après une autre
lettre complétement inconnue à Tournefort, et il s’étonne de voir la mer
Noire recevoir, par les diverses rivières qui s’y déchargent, plus d’eau que
le Bosphore n’en peut rendre à la Méditerranée. «Que pouvaient, dit-il,
devenir les eaux qui se ramassaient ensemble jour et nuit dans le même
bassin sans qu’elles eussent leur décharge. La décharge de la Méditerranée
dans l’Océan est au détroit de Gibraltar, où heureusement les eaux trouvent
plus de facilité à creuser un canal que de se répandre sur la terre d’Afrique.
Le Seigneur avait laissé cette ouverture entre les monts Atlas et celui de
Gadès; il ne fallait que déboucher les digues.»
Les travaux relatifs à la forme de la terre et à la construction de la carte
de France, incessamment discutés et repris depuis près d’un siècle,
trouvèrent dans Louis XV et dans son successeur des protecteurs aussi zélés
et aussi généreux que l’avaient été Louis XIV et le régent.
Le problème dont l’Académie avait confié la solution à Picard semblait
d’abord des plus simples. La terre était pour elle une sphère dont il
s’agissait de déterminer le rayon en évaluant l’arc d’un degré sur l’un de ses
grands cercles. Les astronomes de l’antiquité et ceux du moyen âge avaient
sans plus de preuves adopté l’opinion d’une sphéricité parfaite, et le même
problème s’était présenté à eux, mais leurs déterminations inégales et par
conséquent incertaines se ressentaient trop évidemment de la grossièreté des
instruments employés. Le degré terrestre, si l’on en croit Aristote qui
l’accepte des astronomes de son temps, aurait 1,111 stades de longueur.
Ératosthène, qui vint après, n’en comptait plus que 700, Posidonius 666, et
enfin Ptolémée 500 seulement. Les Arabes diminuèrent encore l’évaluation
de Ptolémée.
Les astronomes assemblés par ordre d’Almamoun ayant pris la hauteur
du pôle se séparèrent en deux troupes, les uns s’avançant vers le septentrion
et les autres vers le midi, allant le plus droit qu’il leur fût possible, jusqu’à
ce que l’une des troupes eût trouvé le pôle plus élevé d’un degré, et que
Page 74
l’autre au contraire l’eût trouvé abaissé d’un degré. Ils revinrent à leur
première station pour comparer leurs observations, et l’on trouva que l’une
des troupes avait compté sur son chemin 56 milles ⅔ et l’autre 56 milles
juste; mais ils demeurèrent d’accord de compter le degré de 56 milles ⅔, ce
qui revient à diminuer de 10 milles environ ou de plus d’un dixième
l’évaluation reçue par Ptolémée.
La comparaison de ces diverses mesures avec les nôtres semble
d’ailleurs fort difficile à cause de l’incertitude sur la valeur du stade ancien
ou du mille des Arabes. Fernel et Snellius, sans se contenter d’une tradition
incertaine, ont voulu à leur tour et chacun de son côté déduire de leurs
observations la longueur du degré terrestre. Fernel, suivant précisément la
méthode des Arabes, partit de Paris et marcha vers le nord jusqu’à ce que la
hauteur du pôle eût augmenté d’un degré. Pour savoir alors quelle distance
il avait parcourue, il monta dans un coche et compta les tours de roues
jusqu’à Paris, en estimant pour les corriger de son mieux les erreurs causées
par les inégalités et les détours de la route. Il trouva ainsi, pour la longueur
du degré, 56,746 toises de Paris, auxquelles il eut la hardiesse presque
risible d’ajouter 4 pieds. Snellius à peu près à la même époque ne trouvait
que 55,011 toises, et Norwood par une méthode toute différente en obtenait
57,442.
Picard, chargé par l’Académie d’obtenir une évaluation définitive,
employa la méthode suivie encore aujourd’hui dans les opérations de même
nature. Son premier soin fut de mesurer avec une extrême précision, sur une
route pavée et parfaitement droite, la distance de 5,662 toises qui sépare
Villejuif de Juvisy. Ce fut la première base d’une série de triangles
enchaînés dans la direction du nord au sud, et que le premier côté connu
permettait de résoudre en ne mesurant plus sur le terrain que des angles
seulement, pour lesquels l’emploi des lunettes, adoptées pour la première
fois, assurait une exactitude inconnue jusque-là aux observateurs les plus
habiles. L’orientation connue du réseau permettait d’ailleurs de calculer la
portion de méridienne comprise dans l’intérieur de chaque triangle et enfin,
par la mesure directe des latitudes extrêmes, la longueur d’un arc d’un
nombre connu de degrés, minutes et secondes. Un arc de 1° 22′ 55″ ayant
été trouvé ainsi de 77,850 toises, il en résulta par une proportion facile la
longueur de degré 57,060 toises, et l’on fixa en conséquence la longueur de
la lieue à 2,283 toises, afin qu’il y en eût 9,000 juste dans la circonférence
de la terre.
première station pour comparer leurs observations, et l’on trouva que l’une
des troupes avait compté sur son chemin 56 milles ⅔ et l’autre 56 milles
juste; mais ils demeurèrent d’accord de compter le degré de 56 milles ⅔, ce
qui revient à diminuer de 10 milles environ ou de plus d’un dixième
l’évaluation reçue par Ptolémée.
La comparaison de ces diverses mesures avec les nôtres semble
d’ailleurs fort difficile à cause de l’incertitude sur la valeur du stade ancien
ou du mille des Arabes. Fernel et Snellius, sans se contenter d’une tradition
incertaine, ont voulu à leur tour et chacun de son côté déduire de leurs
observations la longueur du degré terrestre. Fernel, suivant précisément la
méthode des Arabes, partit de Paris et marcha vers le nord jusqu’à ce que la
hauteur du pôle eût augmenté d’un degré. Pour savoir alors quelle distance
il avait parcourue, il monta dans un coche et compta les tours de roues
jusqu’à Paris, en estimant pour les corriger de son mieux les erreurs causées
par les inégalités et les détours de la route. Il trouva ainsi, pour la longueur
du degré, 56,746 toises de Paris, auxquelles il eut la hardiesse presque
risible d’ajouter 4 pieds. Snellius à peu près à la même époque ne trouvait
que 55,011 toises, et Norwood par une méthode toute différente en obtenait
57,442.
Picard, chargé par l’Académie d’obtenir une évaluation définitive,
employa la méthode suivie encore aujourd’hui dans les opérations de même
nature. Son premier soin fut de mesurer avec une extrême précision, sur une
route pavée et parfaitement droite, la distance de 5,662 toises qui sépare
Villejuif de Juvisy. Ce fut la première base d’une série de triangles
enchaînés dans la direction du nord au sud, et que le premier côté connu
permettait de résoudre en ne mesurant plus sur le terrain que des angles
seulement, pour lesquels l’emploi des lunettes, adoptées pour la première
fois, assurait une exactitude inconnue jusque-là aux observateurs les plus
habiles. L’orientation connue du réseau permettait d’ailleurs de calculer la
portion de méridienne comprise dans l’intérieur de chaque triangle et enfin,
par la mesure directe des latitudes extrêmes, la longueur d’un arc d’un
nombre connu de degrés, minutes et secondes. Un arc de 1° 22′ 55″ ayant
été trouvé ainsi de 77,850 toises, il en résulta par une proportion facile la
longueur de degré 57,060 toises, et l’on fixa en conséquence la longueur de
la lieue à 2,283 toises, afin qu’il y en eût 9,000 juste dans la circonférence
de la terre.
Page 75
Les opérations de Picard n’étaient que le préparatif et le fondement d’un
travail plus considérable. La construction astronomique d’une carte du
royaume fut proposée à Colbert et accueillie avec grande faveur; mais la vie
d’un astronome, si habile et si actif qu’il fût, ne pouvait suffire à
l’accomplissement d’une telle tâche. L’entreprise, plusieurs fois
interrompue par des difficultés financières, fut après la mort de Picard
confiée à Cassini, qui devait la léguer aux héritiers de son nom, de ses
fonctions et de son ardeur pour la science. Sept degrés furent
successivement mesurés sur un même méridien entre Paris et Perpignan et
puis entre Paris et Dunkerque. Les opérations, commencées en 1701,
reprises en 1713 et terminées en 1718 seulement, s’accordaient à montrer
les degrés inégaux, en assignant constamment la plus grande longueur aux
plus rapprochés de l’équateur et par conséquent à la terre une forme
allongée dans le sens des pôles.
Ce résultat fort imprévu était confirmé par d’autres opérations. Cassini
de Thury, le petit-fils de Dominique, ayant mesuré en 1733 l’arc de
parallèle qui sépare Saint-Malo de Strasbourg et cherché en même temps
l’écartement de ce parallèle avec le grand cercle perpendiculaire au
méridien, fut par cette voie très-différente conduit à une conclusion que le
célèbre d’Anville vint appuyer et fortifier à son tour par des considérations
purement géographiques. Il ne s’agissait de rien moins, suivant lui, que
d’ôter 300 lieues à la circonférence de l’équateur en faisant son diamètre
plus petit d’un trentième environ que celui qui réunit les pôles.
La conviction de d’Anville résultait d’une comparaison attentive des
cartes les plus exactes avec les documents anciens et modernes. Les cartes
construites géométriquement et en supposant la terre sphérique assignent
toujours, suivant lui, aux lieux éloignés une trop grande différence de
longitude, et l’écart réel de deux méridiens est par conséquent plus petit que
si la terre était sphérique. Les travaux de la carte de France, l’étude des
cartes de Palestine et les opérations des missionnaires en Chine
s’accordaient à confirmer cette opinion, en faveur de laquelle tant
d’épreuves concordantes semblaient prévaloir sur tous les raisonnements.
Les géomètres cependant ne cessèrent jamais de douter et de réclamer
de nouvelles mesures. La théorie de Newton, qui ne s’était pas encore
imposée à l’Académie tout entière, assignait à l’Océan la forme nécessaire
d’un sphéroïde aplati, et si, conformément à l’hypothèse au moins
vraisemblable qu’il adoptait en même temps qu’Huyghens, notre globe
travail plus considérable. La construction astronomique d’une carte du
royaume fut proposée à Colbert et accueillie avec grande faveur; mais la vie
d’un astronome, si habile et si actif qu’il fût, ne pouvait suffire à
l’accomplissement d’une telle tâche. L’entreprise, plusieurs fois
interrompue par des difficultés financières, fut après la mort de Picard
confiée à Cassini, qui devait la léguer aux héritiers de son nom, de ses
fonctions et de son ardeur pour la science. Sept degrés furent
successivement mesurés sur un même méridien entre Paris et Perpignan et
puis entre Paris et Dunkerque. Les opérations, commencées en 1701,
reprises en 1713 et terminées en 1718 seulement, s’accordaient à montrer
les degrés inégaux, en assignant constamment la plus grande longueur aux
plus rapprochés de l’équateur et par conséquent à la terre une forme
allongée dans le sens des pôles.
Ce résultat fort imprévu était confirmé par d’autres opérations. Cassini
de Thury, le petit-fils de Dominique, ayant mesuré en 1733 l’arc de
parallèle qui sépare Saint-Malo de Strasbourg et cherché en même temps
l’écartement de ce parallèle avec le grand cercle perpendiculaire au
méridien, fut par cette voie très-différente conduit à une conclusion que le
célèbre d’Anville vint appuyer et fortifier à son tour par des considérations
purement géographiques. Il ne s’agissait de rien moins, suivant lui, que
d’ôter 300 lieues à la circonférence de l’équateur en faisant son diamètre
plus petit d’un trentième environ que celui qui réunit les pôles.
La conviction de d’Anville résultait d’une comparaison attentive des
cartes les plus exactes avec les documents anciens et modernes. Les cartes
construites géométriquement et en supposant la terre sphérique assignent
toujours, suivant lui, aux lieux éloignés une trop grande différence de
longitude, et l’écart réel de deux méridiens est par conséquent plus petit que
si la terre était sphérique. Les travaux de la carte de France, l’étude des
cartes de Palestine et les opérations des missionnaires en Chine
s’accordaient à confirmer cette opinion, en faveur de laquelle tant
d’épreuves concordantes semblaient prévaloir sur tous les raisonnements.
Les géomètres cependant ne cessèrent jamais de douter et de réclamer
de nouvelles mesures. La théorie de Newton, qui ne s’était pas encore
imposée à l’Académie tout entière, assignait à l’Océan la forme nécessaire
d’un sphéroïde aplati, et si, conformément à l’hypothèse au moins
vraisemblable qu’il adoptait en même temps qu’Huyghens, notre globe
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primitivement fluide a conservé sa forme en se refroidissant, la partie solide
elle-même ne peut manquer d’être aplatie aux pôles.
Huyghens et Newton, en signalant cet effet nécessaire de la force
centrifuge, avaient tenté d’en calculer la grandeur. La méthode d’Huyghens
repose sur une supposition qui ne peut plus aujourd’hui compter de
partisans, et celle de Newton mêle à ses principes solides et inébranlables
une hypothèse trop douteuse pour qu’on puisse taxer d’inexactitude
nécessaire les opérations qui viendraient la démentir et la désavouer. La
question de droit était donc incertaine aussi bien que celle de fait, et
l’Académie partagée agitait l’opinion publique sans la diriger.
Les degrés du méridien augmentent-ils ou diminuent-ils de l’équateur
au pôle? La seule méthode infaillible pour le décider était de prendre des
mesures précises et rapprochées des points extrêmes. Avant de proposer
dans ce but des expéditions lointaines et coûteuses, l’Académie écouta sur
la question un grand nombre de mémoires qui, sans avancer beaucoup la
solution, réussirent au moins à stimuler la curiosité des ministres et du roi et
à les faire consentir avec empressement aux dépenses considérables qui leur
furent demandées ensuite. Deux commissions furent envoyées, l’une en
Laponie, l’autre au Pérou, pour mesurer les degrés dont la comparaison
devait tout décider. Maupertuis, Clairaut, Lemonnier et l’abbé Outhier
partirent pour le nord. La Condamine, Bouguer et Godin, accompagnés de
Joseph de Jussieu et de Couplet, neveu du trésorier de l’Académie, s’étaient
embarqués six mois avant pour le Pérou.
L’expédition du nord fut heureuse. Tous les missionnaires revinrent
après avoir terminé rapidement leur travail dont les résultats incontestés
tranchèrent la question. Aucune rivalité ne troubla leurs relations.
Maupertuis, le plus ancien des trois académiciens et chef reconnu de
l’expédition, s’attribua le mérite et recueillit l’honneur du succès; les autres
le laissèrent faire sans que l’amitié cimentée par les fatigues et par les
travaux communs en parût un instant altérée.
L’expédition de l’équateur traversée par de plus grands obstacles devint
funeste au contraire à plusieurs de ceux qui y prirent part. Bien peu d’entre
eux devaient revoir la France. Couplet en arrivant à Quito fut emporté par
une fièvre maligne; Seniergues, chirurgien de l’expédition, à la suite de
querelles étrangères à la science fut assassiné au milieu d’une fête par la
populace de Cuença. L’astronome Godin accepta à Lima une chaire de
elle-même ne peut manquer d’être aplatie aux pôles.
Huyghens et Newton, en signalant cet effet nécessaire de la force
centrifuge, avaient tenté d’en calculer la grandeur. La méthode d’Huyghens
repose sur une supposition qui ne peut plus aujourd’hui compter de
partisans, et celle de Newton mêle à ses principes solides et inébranlables
une hypothèse trop douteuse pour qu’on puisse taxer d’inexactitude
nécessaire les opérations qui viendraient la démentir et la désavouer. La
question de droit était donc incertaine aussi bien que celle de fait, et
l’Académie partagée agitait l’opinion publique sans la diriger.
Les degrés du méridien augmentent-ils ou diminuent-ils de l’équateur
au pôle? La seule méthode infaillible pour le décider était de prendre des
mesures précises et rapprochées des points extrêmes. Avant de proposer
dans ce but des expéditions lointaines et coûteuses, l’Académie écouta sur
la question un grand nombre de mémoires qui, sans avancer beaucoup la
solution, réussirent au moins à stimuler la curiosité des ministres et du roi et
à les faire consentir avec empressement aux dépenses considérables qui leur
furent demandées ensuite. Deux commissions furent envoyées, l’une en
Laponie, l’autre au Pérou, pour mesurer les degrés dont la comparaison
devait tout décider. Maupertuis, Clairaut, Lemonnier et l’abbé Outhier
partirent pour le nord. La Condamine, Bouguer et Godin, accompagnés de
Joseph de Jussieu et de Couplet, neveu du trésorier de l’Académie, s’étaient
embarqués six mois avant pour le Pérou.
L’expédition du nord fut heureuse. Tous les missionnaires revinrent
après avoir terminé rapidement leur travail dont les résultats incontestés
tranchèrent la question. Aucune rivalité ne troubla leurs relations.
Maupertuis, le plus ancien des trois académiciens et chef reconnu de
l’expédition, s’attribua le mérite et recueillit l’honneur du succès; les autres
le laissèrent faire sans que l’amitié cimentée par les fatigues et par les
travaux communs en parût un instant altérée.
L’expédition de l’équateur traversée par de plus grands obstacles devint
funeste au contraire à plusieurs de ceux qui y prirent part. Bien peu d’entre
eux devaient revoir la France. Couplet en arrivant à Quito fut emporté par
une fièvre maligne; Seniergues, chirurgien de l’expédition, à la suite de
querelles étrangères à la science fut assassiné au milieu d’une fête par la
populace de Cuença. L’astronome Godin accepta à Lima une chaire de
Page 77
mathématiques que, suivant le vice-roi, il n’avait pas le droit de refuser. En
promettant sur son passeport de rendre au gouvernement espagnol tous les
services qui seraient en son pouvoir, ne s’était-il pas engagé à instruire en
cas de besoin les étudiants de Lima? Un des aides-dessinateurs, nommé
Moranval, resta au Pérou pour y exercer la profession d’architecte et
tombant d’un échafaudage mourut des suites de sa chute. L’horloger Hugot
et Godin des Odonais partis pour étudier les langues d’Amérique, se
marièrent à Rio-Bomba et restèrent au Pérou, ainsi que Joseph de Jussieu
qui y exerça la profession de médecin.
Godin quitta le Pérou trente-huit ans après seulement pour terminer
pauvrement sa carrière dans une petite ville de Normandie. De Jussieu
infirme et privé de mémoire fut renvoyé à peu près à la même époque. Ses
deux frères l’entourèrent des soins les plus affectueux, mais ils n’osèrent
jamais le conduire à l’Académie qui l’avait élu pendant son absence; c’est
le seul académicien qui n’ait jamais siégé.
Bouguer et La Condamine rapportèrent donc seuls en France les
résultats de l’expédition qui, retardée par des difficultés de tout genre, ne
dura pas moins de sept années. Bouguer revint en 1742. La Condamine, qui
fit de son retour un voyage d’exploration à travers l’Amérique du Sud, ne
reparut à l’Académie qu’une année plus tard. Bouguer, dès son arrivée,
s’était empressé de confirmer par le témoignage de ses résultats les
conclusions déjà anciennes et presque décisives de Maupertuis et de
Clairaut. Cassini, après avoir avec l’aide de Lacaille revu les mesures prises
en France et trouvé la cause de leur désaccord, s’était rendu lui-même à la
vérité désormais bien constante, en sorte que La Condamine arrivant le
dernier trouva la curiosité du public épuisée et peut-être lassée sur cette
question, naguère encore si ardemment débattue. Les discussions et les
chicanes par lesquelles Bouguer et lui agitèrent si longtemps l’Académie
naquirent peut-être de la mauvaise humeur qu’il en conçut.
Bouguer était sans contredit le plus instruit des trois académiciens
envoyés au Pérou. Sa connaissance profonde des mathématiques et son
habileté depuis longtemps acquise à manier les instruments en avaient fait
le chef véritable et l’âme de tous les travaux. Inférieur à Bouguer par la
science, La Condamine, esprit prompt et aisé, hardi à tout entreprendre,
plein d’intelligence, de curiosité et d’ardeur mais incapable d’une forte
application, ne devait se préparer que lentement à la discussion approfondie
des méthodes employées. Consultant souvent son savant confrère il
promettant sur son passeport de rendre au gouvernement espagnol tous les
services qui seraient en son pouvoir, ne s’était-il pas engagé à instruire en
cas de besoin les étudiants de Lima? Un des aides-dessinateurs, nommé
Moranval, resta au Pérou pour y exercer la profession d’architecte et
tombant d’un échafaudage mourut des suites de sa chute. L’horloger Hugot
et Godin des Odonais partis pour étudier les langues d’Amérique, se
marièrent à Rio-Bomba et restèrent au Pérou, ainsi que Joseph de Jussieu
qui y exerça la profession de médecin.
Godin quitta le Pérou trente-huit ans après seulement pour terminer
pauvrement sa carrière dans une petite ville de Normandie. De Jussieu
infirme et privé de mémoire fut renvoyé à peu près à la même époque. Ses
deux frères l’entourèrent des soins les plus affectueux, mais ils n’osèrent
jamais le conduire à l’Académie qui l’avait élu pendant son absence; c’est
le seul académicien qui n’ait jamais siégé.
Bouguer et La Condamine rapportèrent donc seuls en France les
résultats de l’expédition qui, retardée par des difficultés de tout genre, ne
dura pas moins de sept années. Bouguer revint en 1742. La Condamine, qui
fit de son retour un voyage d’exploration à travers l’Amérique du Sud, ne
reparut à l’Académie qu’une année plus tard. Bouguer, dès son arrivée,
s’était empressé de confirmer par le témoignage de ses résultats les
conclusions déjà anciennes et presque décisives de Maupertuis et de
Clairaut. Cassini, après avoir avec l’aide de Lacaille revu les mesures prises
en France et trouvé la cause de leur désaccord, s’était rendu lui-même à la
vérité désormais bien constante, en sorte que La Condamine arrivant le
dernier trouva la curiosité du public épuisée et peut-être lassée sur cette
question, naguère encore si ardemment débattue. Les discussions et les
chicanes par lesquelles Bouguer et lui agitèrent si longtemps l’Académie
naquirent peut-être de la mauvaise humeur qu’il en conçut.
Bouguer était sans contredit le plus instruit des trois académiciens
envoyés au Pérou. Sa connaissance profonde des mathématiques et son
habileté depuis longtemps acquise à manier les instruments en avaient fait
le chef véritable et l’âme de tous les travaux. Inférieur à Bouguer par la
science, La Condamine, esprit prompt et aisé, hardi à tout entreprendre,
plein d’intelligence, de curiosité et d’ardeur mais incapable d’une forte
application, ne devait se préparer que lentement à la discussion approfondie
des méthodes employées. Consultant souvent son savant confrère il
Page 78
s’adressait à lui, disait-il, dans le commencement surtout, comme on
ouvrirait un livre qu’on a sous la main ou comme on demande l’heure au
compagnon dont la montre est bien réglée; mais les services qu’il reçut
ainsi sont de ceux que deux collaborateurs doivent se rendre sans les
compter et sans en prendre avantage. Plus habitué d’ailleurs que ses
confrères aux relations du monde, La Condamine fut dans les circonstances
difficiles le négociateur de l’expédition et son représentant auprès de
l’administration espagnole. Insinuant et ferme tour à tour il sut, par énergie
ou par adresse, écarter les difficultés de toutes sortes qui lui furent
suscitées; possesseur enfin d’une fortune considérable, il mettait sans
hésiter sa bourse et son crédit au service de l’entreprise, pour laquelle plus
de cent mille livres furent prélevées sur son patrimoine.
Dévoués tous deux à la science et d’un caractère également honorable,
La Condamine et Bouguer étaient dignes de se rendre mutuellement justice
en revenant à jamais unis comme Maupertuis et Clairaut par la longue
communauté de leurs travaux, de leurs fatigues et de leurs inquiétudes. Il
n’en fut rien pourtant. De longues discussions, qui dégénérèrent en
hostilités déclarées, avaient troublé leur trop longue collaboration et rompu
leur société, en ne leur laissant l’un pour l’autre que jalousie, défiance et
implacable ressentiment. Bouguer, dès son retour, avait loyalement fait
connaître les résultats sans se les approprier et sans s’attribuer une part
exagérée du travail commun. La Condamine cependant commença à se
plaindre avant même d’avoir vu les communications encore inédites de son
confrère. Avec la curiosité impatiente et l’humeur dominatrice qui formaient
le trait saillant de son caractère il réclamait la communication de ces pièces,
et sans s’adresser à Bouguer avec lequel depuis longtemps il n’avait plus de
relations directes, les revendiquait comme un droit près de l’Académie. Les
procès-verbaux des séances sont remplis pendant plusieurs années par les
plaintes, les chicanes et les protestations solennelles de La Condamine,
suivies souvent de répliques non moins fortes dans lesquelles Bouguer ne
reste en arrière ni de récriminations, ni d’insinuations blessantes. Sans
vouloir les suivre sur ce terrain qui n’est pas celui de la science, ni remonter
à la source de leurs mutuels griefs pour en faire le discernement et en
raconter l’interminable suite, il suffira de citer les lignes suivantes extraites
du procès-verbal du 11 juillet 1750, où La Condamine découvre assez
visiblement, si je sais le comprendre, le vrai motif de son mécontentement
et de l’aigreur de ses reproches:
ouvrirait un livre qu’on a sous la main ou comme on demande l’heure au
compagnon dont la montre est bien réglée; mais les services qu’il reçut
ainsi sont de ceux que deux collaborateurs doivent se rendre sans les
compter et sans en prendre avantage. Plus habitué d’ailleurs que ses
confrères aux relations du monde, La Condamine fut dans les circonstances
difficiles le négociateur de l’expédition et son représentant auprès de
l’administration espagnole. Insinuant et ferme tour à tour il sut, par énergie
ou par adresse, écarter les difficultés de toutes sortes qui lui furent
suscitées; possesseur enfin d’une fortune considérable, il mettait sans
hésiter sa bourse et son crédit au service de l’entreprise, pour laquelle plus
de cent mille livres furent prélevées sur son patrimoine.
Dévoués tous deux à la science et d’un caractère également honorable,
La Condamine et Bouguer étaient dignes de se rendre mutuellement justice
en revenant à jamais unis comme Maupertuis et Clairaut par la longue
communauté de leurs travaux, de leurs fatigues et de leurs inquiétudes. Il
n’en fut rien pourtant. De longues discussions, qui dégénérèrent en
hostilités déclarées, avaient troublé leur trop longue collaboration et rompu
leur société, en ne leur laissant l’un pour l’autre que jalousie, défiance et
implacable ressentiment. Bouguer, dès son retour, avait loyalement fait
connaître les résultats sans se les approprier et sans s’attribuer une part
exagérée du travail commun. La Condamine cependant commença à se
plaindre avant même d’avoir vu les communications encore inédites de son
confrère. Avec la curiosité impatiente et l’humeur dominatrice qui formaient
le trait saillant de son caractère il réclamait la communication de ces pièces,
et sans s’adresser à Bouguer avec lequel depuis longtemps il n’avait plus de
relations directes, les revendiquait comme un droit près de l’Académie. Les
procès-verbaux des séances sont remplis pendant plusieurs années par les
plaintes, les chicanes et les protestations solennelles de La Condamine,
suivies souvent de répliques non moins fortes dans lesquelles Bouguer ne
reste en arrière ni de récriminations, ni d’insinuations blessantes. Sans
vouloir les suivre sur ce terrain qui n’est pas celui de la science, ni remonter
à la source de leurs mutuels griefs pour en faire le discernement et en
raconter l’interminable suite, il suffira de citer les lignes suivantes extraites
du procès-verbal du 11 juillet 1750, où La Condamine découvre assez
visiblement, si je sais le comprendre, le vrai motif de son mécontentement
et de l’aigreur de ses reproches:
Page 79
«M. Bouguer, en publiant son ouvrage avant le mien et sans vouloir me
communiquer ce qu’il avait lu en pleine Académie en mon absence, s’est
mis en pleine possession de ce qu’il a dit le premier sur notre travail
commun. J’ai déjà reconnu que rien ne peut m’appartenir évidemment que
ce qu’il m’a peut-être laissé à dire, en sorte que, s’il n’a rien oublié, il m’est
comme impossible de rien dire de nouveau.» Mais La Condamine voulait
absolument parler. Après tant de fatigues supportées, de dangers affrontés et
d’obstacles péniblement surmontés, il n’entendait céder à personne le droit
de les raconter au public. Il prit alors le parti singulier de ne pas lire
l’ouvrage dont il avait avec tant d’insistance demandé la communication:
«Je sais, dit-il, que le traité de M. Bouguer ayant paru depuis longtemps,
j’ai été le maître de le lire et que je ne puis donner la preuve que je ne l’ai
pas lu, mais j’ai la satisfaction de penser que ceux qui me connaissent m’en
croiront sur ma parole.»
Avec de l’esprit, dit La Bruyère, on peut entrer dans le ridicule, mais on
en sort; c’est ce que fit cette fois La Condamine. Son esprit quoique trop
contentieux est vif et brillant jusque dans ses colères, sa vanité est toujours
enjouée et ses invectives mêmes ne sont pas sans gaieté; il sut se faire lire,
et l’opinion publique, contre laquelle son savant compagnon eut quelque
droit de s’irriter, lui accorda la plus grande part dans l’expédition dont son
nom encore aujourd’hui éveille surtout le souvenir.
Les travaux de la carte de France n’étaient pas encore terminés, et la
solution définitive en apparence de la question de la forme du globe n’y
servait que fort peu, sinon point du tout. Le canevas cependant était fait et
un réseau de grands triangles reliait les principales villes de la France en
fixant leur position avec certitude; mais il fallait découper chaque triangle
en d’autres plus petits en prenant pour sommets toutes les villes, les villages
et même les clochers intermédiaires. Cette seconde opération était de
beaucoup la plus longue. Cassini de Thury, en commençant en 1750 cette
nouvelle série de travaux, proposa d’y consacrer une somme annuelle de
40,000 livres, que le roi aurait libéralement augmentée s’il eût été possible
de trouver un assez grand nombre d’ingénieurs et de graveurs capables
d’une telle tâche; on en forma peu à peu, et la dépense annuelle s’accrut
graduellement jusqu’à la somme de 90,000 livres.
Louis XV se lassa bien vite. Dès 1755, Cassini de Thury fut prévenu
que les besoins de la guerre ne permettaient plus la distraction d’aucun
communiquer ce qu’il avait lu en pleine Académie en mon absence, s’est
mis en pleine possession de ce qu’il a dit le premier sur notre travail
commun. J’ai déjà reconnu que rien ne peut m’appartenir évidemment que
ce qu’il m’a peut-être laissé à dire, en sorte que, s’il n’a rien oublié, il m’est
comme impossible de rien dire de nouveau.» Mais La Condamine voulait
absolument parler. Après tant de fatigues supportées, de dangers affrontés et
d’obstacles péniblement surmontés, il n’entendait céder à personne le droit
de les raconter au public. Il prit alors le parti singulier de ne pas lire
l’ouvrage dont il avait avec tant d’insistance demandé la communication:
«Je sais, dit-il, que le traité de M. Bouguer ayant paru depuis longtemps,
j’ai été le maître de le lire et que je ne puis donner la preuve que je ne l’ai
pas lu, mais j’ai la satisfaction de penser que ceux qui me connaissent m’en
croiront sur ma parole.»
Avec de l’esprit, dit La Bruyère, on peut entrer dans le ridicule, mais on
en sort; c’est ce que fit cette fois La Condamine. Son esprit quoique trop
contentieux est vif et brillant jusque dans ses colères, sa vanité est toujours
enjouée et ses invectives mêmes ne sont pas sans gaieté; il sut se faire lire,
et l’opinion publique, contre laquelle son savant compagnon eut quelque
droit de s’irriter, lui accorda la plus grande part dans l’expédition dont son
nom encore aujourd’hui éveille surtout le souvenir.
Les travaux de la carte de France n’étaient pas encore terminés, et la
solution définitive en apparence de la question de la forme du globe n’y
servait que fort peu, sinon point du tout. Le canevas cependant était fait et
un réseau de grands triangles reliait les principales villes de la France en
fixant leur position avec certitude; mais il fallait découper chaque triangle
en d’autres plus petits en prenant pour sommets toutes les villes, les villages
et même les clochers intermédiaires. Cette seconde opération était de
beaucoup la plus longue. Cassini de Thury, en commençant en 1750 cette
nouvelle série de travaux, proposa d’y consacrer une somme annuelle de
40,000 livres, que le roi aurait libéralement augmentée s’il eût été possible
de trouver un assez grand nombre d’ingénieurs et de graveurs capables
d’une telle tâche; on en forma peu à peu, et la dépense annuelle s’accrut
graduellement jusqu’à la somme de 90,000 livres.
Louis XV se lassa bien vite. Dès 1755, Cassini de Thury fut prévenu
que les besoins de la guerre ne permettaient plus la distraction d’aucun
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fonds et que les économies du roi allaient supprimer toutes les dépenses
d’agrément. L’une d’elles était la carte de France pour laquelle toute
subvention cessait ainsi brusquement. Tant de travaux et de soins allaient
être perdus sans retour. Les collaborateurs formés à grand’peine et dont le
plus grand nombre n’avait plus d’autre moyen d’existence étaient menacés
d’une ruine complète. Le roi était alors à Compiègne. Cassini alla l’y
trouver en lui soumettant le plan terminé de la forêt dont la précision et
l’exactitude le charmèrent. «Je voudrais, dit-il, continuer un aussi bel
ouvrage, mais mon contrôleur général ne le veut pas. C’était sous une
forme gracieuse le plus formel des refus. Cassini cependant ne pouvait
renoncer à son œuvre, et trois jours après il présentait au roi un projet
d’association particulière qui, sous la protection royale, soutiendrait à ses
frais et terminerait l’entreprise. Approuvés et encouragés par Louis XV, le
prince de Soubise, le duc de Bouillon, M. de Saint-Florentin et Mme de
Pompadour s’inscrivirent en tête de la liste qui, peu de jours après, comptait
cinquante noms tous considérables à la cour, dans le parlement ou dans
l’Académie. Chacun des souscripteurs devait pendant dix ans contribuer
chaque année pour une somme de 1,600 livres, en s’engageant même par-
devant notaire à fournir, quelle qu’elle dût être, la dépense nécessaire à
l’exécution de l’ouvrage.
Le sacrifice en réalité fut beaucoup moindre et chaque souscripteur ne
donna en tout que 2,000 livres. Les pays d’États contribuèrent pour une
somme importante et la vente des feuilles tirées permit d’alléger la dépense.
Sur 182 feuilles qui devaient composer la carte 166 étaient livrées au public
en 1790. La situation resta la même jusqu’au moment où, en 1793, Fabre
d’Églantine représenta à la Convention que la carte de France, ouvrage de la
ci-devant Académie des sciences et appartenant au gouvernement, était
tombée entre les mains d’un particulier qui la vendait un prix excessif, de
sorte qu’on ne pouvait plus se la procurer; et sans plus ample examen, on
décida que dans les vingt-quatre heures la carte et les planches seraient
enlevées et transportées au dépôt de la guerre. Un rapport fait au conseil des
Cinq-Cents en 1797 rétablit, il est vrai, et reconnaît complétement les droits
de la compagnie pour laquelle il propose une équitable indemnité, et un
arrêté consulaire du 25 février 1801 ordonna en effet que la somme de
9,060 francs fût remboursée à chaque porteur d’actions; mais la créance,
datant de l’an II, se trouva bientôt après frappée par la loi sur l’arriéré, et la
spoliation fut irrévocablement consommée.
d’agrément. L’une d’elles était la carte de France pour laquelle toute
subvention cessait ainsi brusquement. Tant de travaux et de soins allaient
être perdus sans retour. Les collaborateurs formés à grand’peine et dont le
plus grand nombre n’avait plus d’autre moyen d’existence étaient menacés
d’une ruine complète. Le roi était alors à Compiègne. Cassini alla l’y
trouver en lui soumettant le plan terminé de la forêt dont la précision et
l’exactitude le charmèrent. «Je voudrais, dit-il, continuer un aussi bel
ouvrage, mais mon contrôleur général ne le veut pas. C’était sous une
forme gracieuse le plus formel des refus. Cassini cependant ne pouvait
renoncer à son œuvre, et trois jours après il présentait au roi un projet
d’association particulière qui, sous la protection royale, soutiendrait à ses
frais et terminerait l’entreprise. Approuvés et encouragés par Louis XV, le
prince de Soubise, le duc de Bouillon, M. de Saint-Florentin et Mme de
Pompadour s’inscrivirent en tête de la liste qui, peu de jours après, comptait
cinquante noms tous considérables à la cour, dans le parlement ou dans
l’Académie. Chacun des souscripteurs devait pendant dix ans contribuer
chaque année pour une somme de 1,600 livres, en s’engageant même par-
devant notaire à fournir, quelle qu’elle dût être, la dépense nécessaire à
l’exécution de l’ouvrage.
Le sacrifice en réalité fut beaucoup moindre et chaque souscripteur ne
donna en tout que 2,000 livres. Les pays d’États contribuèrent pour une
somme importante et la vente des feuilles tirées permit d’alléger la dépense.
Sur 182 feuilles qui devaient composer la carte 166 étaient livrées au public
en 1790. La situation resta la même jusqu’au moment où, en 1793, Fabre
d’Églantine représenta à la Convention que la carte de France, ouvrage de la
ci-devant Académie des sciences et appartenant au gouvernement, était
tombée entre les mains d’un particulier qui la vendait un prix excessif, de
sorte qu’on ne pouvait plus se la procurer; et sans plus ample examen, on
décida que dans les vingt-quatre heures la carte et les planches seraient
enlevées et transportées au dépôt de la guerre. Un rapport fait au conseil des
Cinq-Cents en 1797 rétablit, il est vrai, et reconnaît complétement les droits
de la compagnie pour laquelle il propose une équitable indemnité, et un
arrêté consulaire du 25 février 1801 ordonna en effet que la somme de
9,060 francs fût remboursée à chaque porteur d’actions; mais la créance,
datant de l’an II, se trouva bientôt après frappée par la loi sur l’arriéré, et la
spoliation fut irrévocablement consommée.
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Le tracé de la carte de France, quoique dirigé par des membres de
l’Académie des sciences, était depuis 1755 une entreprise toute spéciale à
laquelle la compagnie comme corps restait complétement étrangère.
Plusieurs expéditions demandées et dirigées par elle furent, comme celles
de La Condamine et de Clairaut, accomplies avec grand succès par les
membres qu’elle avait désignés. Les grands traits du système du monde
étant connus et les lois, des mouvements mises hors de doute, ce sont les
irrégularités d’abord négligées dont l’étude minutieuse pourra désormais
conduire à de véritables découvertes. Pour qui veut pénétrer le secret d’un
mécanisme, aucun détail n’est en effet sans importance, et telle oscillation
imperceptible des étoiles est liée aux mystères les plus cachés de l’optique
ou aux conséquences les plus profondes de l’attraction newtonienne. Les
étoiles, on le sait depuis longtemps, ne sont pas fixes dans le ciel; la suite
des observations les montre soumises à un lent mais continuel déplacement,
qui leur fait accomplir en vingt-six mille ans la révolution complète connue
sous le nom de précession des équinoxes. Mais des apparences illusoires et
des inégalités variables se mêlent à ce mouvement pour en masquer la
constance et en troubler la régularité; l’aberration due à la combinaison du
mouvement qui nous entraîne avec celui que nous apporte la lumière et la
nutation de l’axe terrestre, découverts tous deux par Bradley, la variation de
l’obliquité de l’écliptique enfin, en déplaçant continuellement les étoiles
que nous nommons fixes, rendaient les tables anciennes constamment
inexactes et insuffisantes aux travaux de précision.
Préoccupé de cette lacune dans la science, Lacaille employa quinze
années d’observations et de calculs assidus à déterminer les positions
précises de toutes les étoiles, en ayant égard à leurs déplacements apparents
ou réels. Le désir de compléter son œuvre le conduisit au cap de Bonne-
Espérance. Son dessein principal était d’enrichir son catalogue en y
inscrivant les étoiles de ce nouveau ciel et de le perfectionner en observant
dans des conditions plus favorables celles qui s’élèvent peu sur l’horizon de
Paris. Mais loin de se réduire à l’exécution d’un dessein si fructueux pour
l’astronomie, sa curiosité active et infatigable prêtait à tous les problèmes
scientifiques autant d’attention que de patience. Lacaille, qui fut peut-être le
plus exact comme le plus diligent des astronomes, rapporta d’un voyage de
quinze mois un nombre immense d’observations, dont l’abondance aurait
semblé impossible à tout autre et que l’excellence et la minutie de ses
précautions portaient au plus haut degré d’exactitude compatible avec les
l’Académie des sciences, était depuis 1755 une entreprise toute spéciale à
laquelle la compagnie comme corps restait complétement étrangère.
Plusieurs expéditions demandées et dirigées par elle furent, comme celles
de La Condamine et de Clairaut, accomplies avec grand succès par les
membres qu’elle avait désignés. Les grands traits du système du monde
étant connus et les lois, des mouvements mises hors de doute, ce sont les
irrégularités d’abord négligées dont l’étude minutieuse pourra désormais
conduire à de véritables découvertes. Pour qui veut pénétrer le secret d’un
mécanisme, aucun détail n’est en effet sans importance, et telle oscillation
imperceptible des étoiles est liée aux mystères les plus cachés de l’optique
ou aux conséquences les plus profondes de l’attraction newtonienne. Les
étoiles, on le sait depuis longtemps, ne sont pas fixes dans le ciel; la suite
des observations les montre soumises à un lent mais continuel déplacement,
qui leur fait accomplir en vingt-six mille ans la révolution complète connue
sous le nom de précession des équinoxes. Mais des apparences illusoires et
des inégalités variables se mêlent à ce mouvement pour en masquer la
constance et en troubler la régularité; l’aberration due à la combinaison du
mouvement qui nous entraîne avec celui que nous apporte la lumière et la
nutation de l’axe terrestre, découverts tous deux par Bradley, la variation de
l’obliquité de l’écliptique enfin, en déplaçant continuellement les étoiles
que nous nommons fixes, rendaient les tables anciennes constamment
inexactes et insuffisantes aux travaux de précision.
Préoccupé de cette lacune dans la science, Lacaille employa quinze
années d’observations et de calculs assidus à déterminer les positions
précises de toutes les étoiles, en ayant égard à leurs déplacements apparents
ou réels. Le désir de compléter son œuvre le conduisit au cap de Bonne-
Espérance. Son dessein principal était d’enrichir son catalogue en y
inscrivant les étoiles de ce nouveau ciel et de le perfectionner en observant
dans des conditions plus favorables celles qui s’élèvent peu sur l’horizon de
Paris. Mais loin de se réduire à l’exécution d’un dessein si fructueux pour
l’astronomie, sa curiosité active et infatigable prêtait à tous les problèmes
scientifiques autant d’attention que de patience. Lacaille, qui fut peut-être le
plus exact comme le plus diligent des astronomes, rapporta d’un voyage de
quinze mois un nombre immense d’observations, dont l’abondance aurait
semblé impossible à tout autre et que l’excellence et la minutie de ses
précautions portaient au plus haut degré d’exactitude compatible avec les
Page 82
instruments imparfaits dont il disposait. S’interdisant tout commerce inutile
ou banal, Lacaille consacrait tout son temps à la science. Son premier projet
avait été de déterminer les étoiles des quatre premières grandeurs; non-
seulement cette tâche ne pouvait suffire à son activité, mais par sa facilité
même elle lui sembla surpasser ses forces. Trop souvent inoccupé pendant
la nuit, il craignait de se relâcher et de dormir, et c’est pour se tenir
forcément en haleine qu’il voulut décupler son travail.
La réussite de telles opérations dépend beaucoup, on le comprend, de la
pureté du ciel, et il n’y a pas de pays peut-être où l’air soit en même temps
plus tempéré et le ciel aussi clair qu’au cap de Bonne-Espérance, mais il
s’en faut de beaucoup que le ciel le plus clair soit le plus propre aux
observations. Cette pureté est due en effet au Cap à un vent du sud-est
extrêmement violent et qui rend impossible toute observation précise avec
les grands instruments; les astres paraissent confusément terminés et dans
une agitation d’autant plus vive que la lunette grossit davantage: «On peut
juger, dit Lacaille, quel doit être le déplaisir d’un astronome de voir couler
tant de nuits d’un si beau ciel sans en pouvoir profiter.»
Lacaille tout entier à ses travaux n’avait pas le temps d’écrire de
longues lettres à ses confrères. Sa correspondance avec l’Académie, fort
intéressante cependant quoique très-laconique, révèle la rare et naïve bonté
de cet homme éminent et réellement modeste. L’une de ses grandes
préoccupations est de ne pas rendre son voyage trop onéreux au
gouvernement qui en fait les frais: «J’ai toujours, écrit-il, ménagé la
dépense depuis que je suis ici, et si je n’avais pas avec moi un ouvrier qui
dépense plus que moi, quoique jamais mal à propos, je n’aurais pas dépensé
cinquante piastres par-dessus ma pension.»
Non content d’avoir déterminé la position de près de dix mille étoiles et
réuni en même temps des observations précieuses pour la parallaxe de la
lune et des planètes, la longueur du pendule à seconde et les coordonnées
géographiques de plusieurs points importants, Lacaille trouva le temps de
mesurer un degré terrestre: «Je m’occupe, dit-il dans une lettre du 26 août
1752, de la mesure d’un degré terrestre. J’ai déjà fait, du 5 au 22 août, un
voyage pour visiter les points de station où je dois observer et pour y placer
les signaux nécessaires. Jamais pays ne fut plus propre à de pareilles
opérations; des plaines très-étendues bordées de montagnes médiocrement
hautes, nues et bien détachées les unes des autres, ne laissent d’embarras
que dans le choix de la meilleure disposition; mais il ne faudrait pas être
ou banal, Lacaille consacrait tout son temps à la science. Son premier projet
avait été de déterminer les étoiles des quatre premières grandeurs; non-
seulement cette tâche ne pouvait suffire à son activité, mais par sa facilité
même elle lui sembla surpasser ses forces. Trop souvent inoccupé pendant
la nuit, il craignait de se relâcher et de dormir, et c’est pour se tenir
forcément en haleine qu’il voulut décupler son travail.
La réussite de telles opérations dépend beaucoup, on le comprend, de la
pureté du ciel, et il n’y a pas de pays peut-être où l’air soit en même temps
plus tempéré et le ciel aussi clair qu’au cap de Bonne-Espérance, mais il
s’en faut de beaucoup que le ciel le plus clair soit le plus propre aux
observations. Cette pureté est due en effet au Cap à un vent du sud-est
extrêmement violent et qui rend impossible toute observation précise avec
les grands instruments; les astres paraissent confusément terminés et dans
une agitation d’autant plus vive que la lunette grossit davantage: «On peut
juger, dit Lacaille, quel doit être le déplaisir d’un astronome de voir couler
tant de nuits d’un si beau ciel sans en pouvoir profiter.»
Lacaille tout entier à ses travaux n’avait pas le temps d’écrire de
longues lettres à ses confrères. Sa correspondance avec l’Académie, fort
intéressante cependant quoique très-laconique, révèle la rare et naïve bonté
de cet homme éminent et réellement modeste. L’une de ses grandes
préoccupations est de ne pas rendre son voyage trop onéreux au
gouvernement qui en fait les frais: «J’ai toujours, écrit-il, ménagé la
dépense depuis que je suis ici, et si je n’avais pas avec moi un ouvrier qui
dépense plus que moi, quoique jamais mal à propos, je n’aurais pas dépensé
cinquante piastres par-dessus ma pension.»
Non content d’avoir déterminé la position de près de dix mille étoiles et
réuni en même temps des observations précieuses pour la parallaxe de la
lune et des planètes, la longueur du pendule à seconde et les coordonnées
géographiques de plusieurs points importants, Lacaille trouva le temps de
mesurer un degré terrestre: «Je m’occupe, dit-il dans une lettre du 26 août
1752, de la mesure d’un degré terrestre. J’ai déjà fait, du 5 au 22 août, un
voyage pour visiter les points de station où je dois observer et pour y placer
les signaux nécessaires. Jamais pays ne fut plus propre à de pareilles
opérations; des plaines très-étendues bordées de montagnes médiocrement
hautes, nues et bien détachées les unes des autres, ne laissent d’embarras
que dans le choix de la meilleure disposition; mais il ne faudrait pas être
Page 83
étranger dans ce pays-ci pour profiter de ces avantages; car comme il n’y a
pas ici de routes réglées, ni d’auberges, que la partie du nord du Cap est
toute sablonneuse et peu cultivée, il faut nécessairement se réfugier dans les
habitations dispersées au loin dans la campagne et se contenter de la
réception qu’on veut bien vous faire. Heureusement pour moi, M. Pesthier a
la complaisance de me conduire partout, et comme il est connu et très-
estimé dans le pays, je ne manque avec lui d’aucun secours.»
«On pourrait s’attendre, dit Lacaille dans le compte rendu de son
voyage, que je fisse ici quelque description de ce fameux cap de Bonne-
Espérance et que j’exposasse les mœurs des naturels du pays connus sous le
nom de Hottentots, et que je parlasse des productions de la terre et des mers
voisines; mais, outre qu’on peut juger que je n’ai eu guère de loisirs pour
faire des recherches sur ce que je viens de dire, je dois avouer que mes
connaissances sont trop bornées pour être en état de satisfaire les curieux et
les physiciens sur cette partie de l’histoire naturelle. Ce qu’il y a encore de
plus fâcheux, c’est que l’intérêt de la vérité m’oblige à déclarer que rien
n’est moins exact que ce qu’on lit sur ce sujet dans un gros livre écrit en
allemand par Pierre Kolbe et dont nous avons en français un extrait en trois
volumes. Kolbe était un Prussien, envoyé au Cap par feu M. le baron de
Kronick pour y faire toutes les observations possibles de physique,
d’astronomie et d’histoire naturelle; il y séjourna sept années environ, mais
tous ceux qui l’ont connu dans le pays assurent constamment qu’il ne s’est
point occupé à remplir l’objet de sa mission, et que, quoi qu’il en dise, il n’a
fait aucun voyage dans l’intérieur du pays.»
Malgré les travaux de Richer, de Cassini et de Picard et les observations
plus récentes de Lacaille, la distance du soleil à la terre était encore
incertaine. Un phénomène qui se renouvelle deux fois seulement dans un
siècle et à huit années d’intervalle, le passage de Vénus sur le disque du
soleil, était annoncé depuis plus d’un siècle pour l’année 1761, et les détails
du phénomène soigneusement observés de différents points du globe
devaient fournir, comme l’avait montré Halley, cette distance inconnue
quoique tant de fois calculée. Sans proposer distinctement le détail d’une
méthode hérissée de calculs, je chercherai seulement à mettre dans son jour
le principe très-simple et l’esprit général de la théorie.
Les cercles divisés et les horloges sont les instruments habituels des
astronomes qui dans leurs observations ne mesurent que des temps et des
angles; mais une longueur ne peut se déterminer que par une autre longueur
pas ici de routes réglées, ni d’auberges, que la partie du nord du Cap est
toute sablonneuse et peu cultivée, il faut nécessairement se réfugier dans les
habitations dispersées au loin dans la campagne et se contenter de la
réception qu’on veut bien vous faire. Heureusement pour moi, M. Pesthier a
la complaisance de me conduire partout, et comme il est connu et très-
estimé dans le pays, je ne manque avec lui d’aucun secours.»
«On pourrait s’attendre, dit Lacaille dans le compte rendu de son
voyage, que je fisse ici quelque description de ce fameux cap de Bonne-
Espérance et que j’exposasse les mœurs des naturels du pays connus sous le
nom de Hottentots, et que je parlasse des productions de la terre et des mers
voisines; mais, outre qu’on peut juger que je n’ai eu guère de loisirs pour
faire des recherches sur ce que je viens de dire, je dois avouer que mes
connaissances sont trop bornées pour être en état de satisfaire les curieux et
les physiciens sur cette partie de l’histoire naturelle. Ce qu’il y a encore de
plus fâcheux, c’est que l’intérêt de la vérité m’oblige à déclarer que rien
n’est moins exact que ce qu’on lit sur ce sujet dans un gros livre écrit en
allemand par Pierre Kolbe et dont nous avons en français un extrait en trois
volumes. Kolbe était un Prussien, envoyé au Cap par feu M. le baron de
Kronick pour y faire toutes les observations possibles de physique,
d’astronomie et d’histoire naturelle; il y séjourna sept années environ, mais
tous ceux qui l’ont connu dans le pays assurent constamment qu’il ne s’est
point occupé à remplir l’objet de sa mission, et que, quoi qu’il en dise, il n’a
fait aucun voyage dans l’intérieur du pays.»
Malgré les travaux de Richer, de Cassini et de Picard et les observations
plus récentes de Lacaille, la distance du soleil à la terre était encore
incertaine. Un phénomène qui se renouvelle deux fois seulement dans un
siècle et à huit années d’intervalle, le passage de Vénus sur le disque du
soleil, était annoncé depuis plus d’un siècle pour l’année 1761, et les détails
du phénomène soigneusement observés de différents points du globe
devaient fournir, comme l’avait montré Halley, cette distance inconnue
quoique tant de fois calculée. Sans proposer distinctement le détail d’une
méthode hérissée de calculs, je chercherai seulement à mettre dans son jour
le principe très-simple et l’esprit général de la théorie.
Les cercles divisés et les horloges sont les instruments habituels des
astronomes qui dans leurs observations ne mesurent que des temps et des
angles; mais une longueur ne peut se déterminer que par une autre longueur
Page 84
à laquelle, d’une manière plus ou moins directe, on parvient à la comparer.
La raison en est évidente; quelle que soit une figure géométrique, il en
existe une infinité d’autres qui lui sont semblables, dans lesquelles les
longueurs homologues sont augmentées ou diminuées dans tel rapport que
l’on voudra, sans qu’il y ait aucune différence dans les angles, dont la
mesure seule ne peut par conséquent servir à distinguer ces deux figures
semblables, si simples ou si compliquées qu’on les suppose. Tant que l’on
n’aura pas mesuré une première ligne, les dimensions absolues resteront
indéterminées. On a donc pu, par de simples mesures d’angles, trouver la
forme de l’orbite décrite par la terre autour du soleil, la figure des ellipses
dans lesquelles se meuvent Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne, les
rapports précis des axes de ces diverses courbes et les inclinaisons
mutuelles de leurs plans; mais en connaissant ainsi les proportions exactes
de l’univers, on en ignore cependant encore la véritable grandeur. Ce
système, si bien connu dans ses détails comme dans son ensemble, pourrait
être amplifié ou diminué; les planètes pourraient, sans que rien fût changé
dans les apparences, rouler d’un mouvement tout semblable dans les orbites
mille fois plus grandes ou mille fois plus petites. La distance de la terre au
soleil est-elle de dix mille lieues ou de mille millions de lieues? Les travaux
de Copernic et de Kepler sur la forme des orbites planétaires ne permettent
pas de le décider mais ne laissent subsister que cette seule inconnue, en
sorte que la détermination d’une seule distance entraînera celle de toutes les
autres. Cette détermination présente malheureusement des difficultés
considérables et exceptionnelles. La base qu’il faut nécessairement choisir à
la surface de la terre ne peut pas en dépasser le diamètre; les lignes qui de
ses extrémités vont se réunir au centre du soleil ou sur l’une quelconque des
planètes, forment un angle de quelques secondes seulement, et la plus
légère erreur peut évidemment renverser l’édifice qui repose sur un
fondement aussi délicat. La méthode indirecte de Halley élude mieux
qu’aucune autre cette grave difficulté. Lorsque Vénus se plaçant entre la
terre et le soleil vient se projeter sur son disque, les astronomes prévenus
longtemps à l’avance peuvent aisément observer dans leur lunette une tache
noire qui, passant d’un bord à l’autre, accuse nettement pendant quelques
heures la position des deux astres par rapport à la terre; mais si exacte
qu’elle soit, une observation isolée ne fournit aucune conséquence. Les
dimensions du système du monde pourraient être dix mille fois plus grandes
ou dix mille fois moindres, sans que cela changeât une seule seconde de
La raison en est évidente; quelle que soit une figure géométrique, il en
existe une infinité d’autres qui lui sont semblables, dans lesquelles les
longueurs homologues sont augmentées ou diminuées dans tel rapport que
l’on voudra, sans qu’il y ait aucune différence dans les angles, dont la
mesure seule ne peut par conséquent servir à distinguer ces deux figures
semblables, si simples ou si compliquées qu’on les suppose. Tant que l’on
n’aura pas mesuré une première ligne, les dimensions absolues resteront
indéterminées. On a donc pu, par de simples mesures d’angles, trouver la
forme de l’orbite décrite par la terre autour du soleil, la figure des ellipses
dans lesquelles se meuvent Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne, les
rapports précis des axes de ces diverses courbes et les inclinaisons
mutuelles de leurs plans; mais en connaissant ainsi les proportions exactes
de l’univers, on en ignore cependant encore la véritable grandeur. Ce
système, si bien connu dans ses détails comme dans son ensemble, pourrait
être amplifié ou diminué; les planètes pourraient, sans que rien fût changé
dans les apparences, rouler d’un mouvement tout semblable dans les orbites
mille fois plus grandes ou mille fois plus petites. La distance de la terre au
soleil est-elle de dix mille lieues ou de mille millions de lieues? Les travaux
de Copernic et de Kepler sur la forme des orbites planétaires ne permettent
pas de le décider mais ne laissent subsister que cette seule inconnue, en
sorte que la détermination d’une seule distance entraînera celle de toutes les
autres. Cette détermination présente malheureusement des difficultés
considérables et exceptionnelles. La base qu’il faut nécessairement choisir à
la surface de la terre ne peut pas en dépasser le diamètre; les lignes qui de
ses extrémités vont se réunir au centre du soleil ou sur l’une quelconque des
planètes, forment un angle de quelques secondes seulement, et la plus
légère erreur peut évidemment renverser l’édifice qui repose sur un
fondement aussi délicat. La méthode indirecte de Halley élude mieux
qu’aucune autre cette grave difficulté. Lorsque Vénus se plaçant entre la
terre et le soleil vient se projeter sur son disque, les astronomes prévenus
longtemps à l’avance peuvent aisément observer dans leur lunette une tache
noire qui, passant d’un bord à l’autre, accuse nettement pendant quelques
heures la position des deux astres par rapport à la terre; mais si exacte
qu’elle soit, une observation isolée ne fournit aucune conséquence. Les
dimensions du système du monde pourraient être dix mille fois plus grandes
ou dix mille fois moindres, sans que cela changeât une seule seconde de
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temps à la durée du passage ou une seule seconde d’angle à la longueur de
la corde que parcourt la planète. L’astronome peut calculer cent ans
d’avance, à une seconde près, si les méthodes sont assez perfectionnées,
l’instant de l’entrée de Vénus et celui de la sortie, pour un observateur placé
au centre de la terre; mais il lui est impossible de dire si, pour deux
observateurs placés à Paris et au cap de Bonne-Espérance, les durées des
passages diffèrent d’une minute ou de dix. Tout dépend du rapport inconnu
du rayon de la terre à la distance du soleil, et c’est pour cela que la
comparaison des deux observations permet de le calculer. La méthode fait
connaître en outre les points du globe pour lesquels les différences plus
nettement accusées doivent donner les plus grandes chances de succès; rien
n’empêche d’ailleurs de contrôler par des observations multipliées le
résultat toujours douteux d’une épreuve qu’il est impossible de
recommencer.
Le 6 juin 1761 cinquante-cinq observateurs, répartis sur différents
points du globe, purent observer le passage et en déterminer les
circonstances.
Pingré en choisissant l’île Rodrigues pour station avait fait preuve de
courage et de dévouement. «Nous sommes instruits, avaient dit les
commissaires de l’Académie, que dans toute cette partie de l’Afrique l’air, à
cause de ses intempéries pendant la saison des pluies, est très-dangereux
pour les étrangers.» On pourrait croire que, pour éviter de tels dangers à un
confrère, ils vont proposer un autre poste. Nullement: «La crainte du
dérangement que la santé de M. Pingré pourrait éprouver «leur fait désirer
seulement qu’il ait un compagnon capable de le suppléer au besoin.»
Pingré ne trouva à l’île Rodrigues aucun secours pour ses observations.
Sans ouvriers pour construire un observatoire, il dut observer en plein air.
Des mesures avaient été prises pour lui assurer des conditions plus
favorables, mais la guerre qui régnait alors dans les deux hémisphères les
avait déjouées en plaçant Pingré dans une position dont il se plaignit fort.
Muni d’un passeport délivré par le gouvernement anglais qui enjoignait à
tous les agents et officiers de respecter les astronomes français et de les
aider au besoin, Pingré se croyait inviolable ainsi que le petit navire,
nommé la Mignonne, qui l’avait conduit à l’île Rodrigues et qui l’y
attendait; mais la veille précisément du jour fixé pour le départ on vit
paraître un vaisseau anglais, sur lequel la Mignonne commença par lâcher
une bordée. Le vaisseau, beaucoup mieux armé qu’on ne l’avait cru,
la corde que parcourt la planète. L’astronome peut calculer cent ans
d’avance, à une seconde près, si les méthodes sont assez perfectionnées,
l’instant de l’entrée de Vénus et celui de la sortie, pour un observateur placé
au centre de la terre; mais il lui est impossible de dire si, pour deux
observateurs placés à Paris et au cap de Bonne-Espérance, les durées des
passages diffèrent d’une minute ou de dix. Tout dépend du rapport inconnu
du rayon de la terre à la distance du soleil, et c’est pour cela que la
comparaison des deux observations permet de le calculer. La méthode fait
connaître en outre les points du globe pour lesquels les différences plus
nettement accusées doivent donner les plus grandes chances de succès; rien
n’empêche d’ailleurs de contrôler par des observations multipliées le
résultat toujours douteux d’une épreuve qu’il est impossible de
recommencer.
Le 6 juin 1761 cinquante-cinq observateurs, répartis sur différents
points du globe, purent observer le passage et en déterminer les
circonstances.
Pingré en choisissant l’île Rodrigues pour station avait fait preuve de
courage et de dévouement. «Nous sommes instruits, avaient dit les
commissaires de l’Académie, que dans toute cette partie de l’Afrique l’air, à
cause de ses intempéries pendant la saison des pluies, est très-dangereux
pour les étrangers.» On pourrait croire que, pour éviter de tels dangers à un
confrère, ils vont proposer un autre poste. Nullement: «La crainte du
dérangement que la santé de M. Pingré pourrait éprouver «leur fait désirer
seulement qu’il ait un compagnon capable de le suppléer au besoin.»
Pingré ne trouva à l’île Rodrigues aucun secours pour ses observations.
Sans ouvriers pour construire un observatoire, il dut observer en plein air.
Des mesures avaient été prises pour lui assurer des conditions plus
favorables, mais la guerre qui régnait alors dans les deux hémisphères les
avait déjouées en plaçant Pingré dans une position dont il se plaignit fort.
Muni d’un passeport délivré par le gouvernement anglais qui enjoignait à
tous les agents et officiers de respecter les astronomes français et de les
aider au besoin, Pingré se croyait inviolable ainsi que le petit navire,
nommé la Mignonne, qui l’avait conduit à l’île Rodrigues et qui l’y
attendait; mais la veille précisément du jour fixé pour le départ on vit
paraître un vaisseau anglais, sur lequel la Mignonne commença par lâcher
une bordée. Le vaisseau, beaucoup mieux armé qu’on ne l’avait cru,
Page 86
s’approcha aussitôt et sans coup férir fit comprendre que la lutte était
impossible. La Mignonne, déclarée de bonne prise, fut malgré les
réclamations de Pingré conduite à Pondichéry. Par une détermination
presque cruelle, dit-il, on le laissa à Rodrigues avec son aide, réduits tous
deux au strict nécessaire. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, Pingré
n’était habitué ni aux privations ni aux incommodités de la vie de voyageur,
et il les supportait fort mal. «J’ai été entre autres, écrit-il à l’Académie en
rendant compte de sa mésaventure, réduit à l’ignoble breuvage de l’eau,» et
il demandait une réparation qu’il n’obtint pas.
Le Gentil avait choisi pour station Pondichéry où le phénomène
s’accomplissait au zénith. Mais plus prudent que celui de la Mignonne, le
capitaine qui le conduisait, trouvant les Anglais maîtres de la place, retourna
bien vite à l’île de France. Le jour du passage Le Gentil était encore en mer;
il vit le phénomène sans pouvoir l’observer. Un second passage devait avoir
lieu en 1769; Le Gentil résolut de l’attendre. La physique du globe et
l’astronomie l’occupèrent utilement pendant huit années, en lui laissant le
loisir de se livrer à quelques entreprises commerciales dont le résultat fut
heureux pour sa fortune.
En 1769 Pondichéry était rentré sous la domination française. Le 4 juin
Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage dans un
observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute garantie
d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une observation
facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le vent s’éleva, et un
nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important spectacle qu’il attendait
depuis huit ans et qu’aucun contemporain ne devait voir renaître. Lorsque le
soleil perça les nuages, Vénus était sortie de son disque. L’entreprise était
définitivement manquée: «Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement,
j’avais peine à me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres
fois je pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès
son système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau
temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après, on eût
été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite exprès pour
mortifier les observateurs placés le long de cette côte. Enfin, ajoute Le
Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement singulier, à n’avoir
presque pas le courage de prendre la plume pour continuer mon journal, et
elle me tomba plusieurs fois des mains lorsque le moment vint d’annoncer
en France le sort de mon opération.»
impossible. La Mignonne, déclarée de bonne prise, fut malgré les
réclamations de Pingré conduite à Pondichéry. Par une détermination
presque cruelle, dit-il, on le laissa à Rodrigues avec son aide, réduits tous
deux au strict nécessaire. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, Pingré
n’était habitué ni aux privations ni aux incommodités de la vie de voyageur,
et il les supportait fort mal. «J’ai été entre autres, écrit-il à l’Académie en
rendant compte de sa mésaventure, réduit à l’ignoble breuvage de l’eau,» et
il demandait une réparation qu’il n’obtint pas.
Le Gentil avait choisi pour station Pondichéry où le phénomène
s’accomplissait au zénith. Mais plus prudent que celui de la Mignonne, le
capitaine qui le conduisait, trouvant les Anglais maîtres de la place, retourna
bien vite à l’île de France. Le jour du passage Le Gentil était encore en mer;
il vit le phénomène sans pouvoir l’observer. Un second passage devait avoir
lieu en 1769; Le Gentil résolut de l’attendre. La physique du globe et
l’astronomie l’occupèrent utilement pendant huit années, en lui laissant le
loisir de se livrer à quelques entreprises commerciales dont le résultat fut
heureux pour sa fortune.
En 1769 Pondichéry était rentré sous la domination française. Le 4 juin
Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage dans un
observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute garantie
d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une observation
facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le vent s’éleva, et un
nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important spectacle qu’il attendait
depuis huit ans et qu’aucun contemporain ne devait voir renaître. Lorsque le
soleil perça les nuages, Vénus était sortie de son disque. L’entreprise était
définitivement manquée: «Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement,
j’avais peine à me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres
fois je pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès
son système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau
temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après, on eût
été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite exprès pour
mortifier les observateurs placés le long de cette côte. Enfin, ajoute Le
Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement singulier, à n’avoir
presque pas le courage de prendre la plume pour continuer mon journal, et
elle me tomba plusieurs fois des mains lorsque le moment vint d’annoncer
en France le sort de mon opération.»
Page 87
Ce journal, qui devait être le seul résultat du voyage de Le Gentil n’est
nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie et de
météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes importantes,
l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un tableau très-
simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir par un esprit sage
et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand intérêt, dont la publication
occupa Le Gentil plusieurs années après son retour en France. L’histoire de
l’astronomie indienne en fournit un des chapitres les plus curieux.
Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la caste
des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on, à de La Hire
qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop âgé pour en examiner la
théorie; mais Le Gentil qui raconte cette anecdote ne la tient pas pour vraie.
Le Gentil questionnait sur ces méthodes les Indiens les plus instruits sans
réussir à en obtenir communication. Un jour un brame, nommé Nana
Mouton, vint le voir en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait
satisfaire sa curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse
du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit
paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par terre, et
tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière, il consultait de
temps en temps son petit livret; il obtint ainsi toutes les phases de l’éclipse
en moins de trois quarts d’heure. Il les trouva assez justes pour redoubler
chez Le Gentil le désir de connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui
enseigner, en faisant espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de
travail, il pourrait, en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune.
Il fallait de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant de
la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton extrêmement
prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons commencèrent.
Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que ni le professeur ni
l’interprète ne pouvaient donner l’explication d’aucun terme, et Le Gentil
bientôt ne comprenait plus rien. On changea trois fois d’interprète, mais
sans plus de succès; force eût été de renoncer à l’entreprise sans le secours
d’un tamoul chrétien, ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le
français. Les progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait
capable et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés. Le
brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment les
nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait, sans se
rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions que leur emploi
nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie et de
météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes importantes,
l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un tableau très-
simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir par un esprit sage
et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand intérêt, dont la publication
occupa Le Gentil plusieurs années après son retour en France. L’histoire de
l’astronomie indienne en fournit un des chapitres les plus curieux.
Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la caste
des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on, à de La Hire
qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop âgé pour en examiner la
théorie; mais Le Gentil qui raconte cette anecdote ne la tient pas pour vraie.
Le Gentil questionnait sur ces méthodes les Indiens les plus instruits sans
réussir à en obtenir communication. Un jour un brame, nommé Nana
Mouton, vint le voir en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait
satisfaire sa curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse
du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit
paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par terre, et
tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière, il consultait de
temps en temps son petit livret; il obtint ainsi toutes les phases de l’éclipse
en moins de trois quarts d’heure. Il les trouva assez justes pour redoubler
chez Le Gentil le désir de connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui
enseigner, en faisant espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de
travail, il pourrait, en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune.
Il fallait de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant de
la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton extrêmement
prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons commencèrent.
Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que ni le professeur ni
l’interprète ne pouvaient donner l’explication d’aucun terme, et Le Gentil
bientôt ne comprenait plus rien. On changea trois fois d’interprète, mais
sans plus de succès; force eût été de renoncer à l’entreprise sans le secours
d’un tamoul chrétien, ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le
français. Les progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait
capable et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés. Le
brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment les
nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait, sans se
rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions que leur emploi
Page 88
faisait naître. Après un mois de patience Le Gentil le congédia en tenant sa
mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré le principe de la méthode,
et aidé du tamoul qui la connaissait un peu, il parvint à s’en servir sans
jamais la trouver commode. «Cette méthode, dit-il, m’a paru avoir son
avantage; elle est bien plus prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en
même temps elle a un grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur
ses calculs, encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si
l’on s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de
nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils
travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité dont nous
sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises que nous
autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il paraît donc
que nous devons les uns et les autres garder chacun notre méthode; il
semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.»
L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à
Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux gros
volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé Chappe,
dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant la poste dans un
traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait rien vu en beau devait
scandaliser les amis de Catherine, en leur fournissant de nombreux
prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une tête française, dit Grimm, à qui
le ciel accorde de tout savoir sans apprendre, de tout voir sans regarder, de
tout deviner sans être sorcier, de tout approfondir en courant la poste de
Paris à Tobolsk et de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de
Macédoine. Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au
même degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités les
plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.»
Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu trop
désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de connaître ce qu’il
a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et sans ordre avec plus de
prétention que de compétence et de talent. On est surpris par exemple de le
voir décrire minutieusement les divertissements auxquels il a pris part et les
danses où il semble fier de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale
des récits donne à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans
prétendre y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui
a pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la
vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement,
mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré le principe de la méthode,
et aidé du tamoul qui la connaissait un peu, il parvint à s’en servir sans
jamais la trouver commode. «Cette méthode, dit-il, m’a paru avoir son
avantage; elle est bien plus prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en
même temps elle a un grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur
ses calculs, encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si
l’on s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de
nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils
travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité dont nous
sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises que nous
autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il paraît donc
que nous devons les uns et les autres garder chacun notre méthode; il
semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.»
L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à
Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux gros
volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé Chappe,
dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant la poste dans un
traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait rien vu en beau devait
scandaliser les amis de Catherine, en leur fournissant de nombreux
prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une tête française, dit Grimm, à qui
le ciel accorde de tout savoir sans apprendre, de tout voir sans regarder, de
tout deviner sans être sorcier, de tout approfondir en courant la poste de
Paris à Tobolsk et de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de
Macédoine. Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au
même degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités les
plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.»
Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu trop
désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de connaître ce qu’il
a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et sans ordre avec plus de
prétention que de compétence et de talent. On est surpris par exemple de le
voir décrire minutieusement les divertissements auxquels il a pris part et les
danses où il semble fier de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale
des récits donne à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans
prétendre y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui
a pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la
vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement,
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complaisant ou sincère, l’emporte jusqu’à la moins vraisemblable calomnie.
«L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si elle doit ajouter foi à
l’observation astronomique pour laquelle l’abbé Chappe a été envoyé en
Sibérie; plusieurs de nos académiciens prétendent avoir de grands motifs de
douter et de l’exactitude de l’observation et de la véracité de l’observateur.
Ils supposent, avec assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec
ceux des autres astronomes dispersés sur les différents points de la surface
du globe, que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de
Vénus, l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a
calculé dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en
l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses
calculs pour le résultat de ses observations.»
Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie,
qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia huit
ans après l’une des observations importantes du passage de 1769. Chappe
fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la France. Une
maladie contagieuse envahit le village où il avait observé; tous ses
compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le dernier, aucun
d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils avaient reçus de lui.
Privé de médecins et sur les indications d’un livre, il prit deux purgatifs qui
le soulagèrent; il se crut sauvé et voulut observer une éclipse de lune, mais
il avait trop présumé de ses forces, et il mourut peu de jours après, victime
sans doute de son dévouement à la science.
«L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si elle doit ajouter foi à
l’observation astronomique pour laquelle l’abbé Chappe a été envoyé en
Sibérie; plusieurs de nos académiciens prétendent avoir de grands motifs de
douter et de l’exactitude de l’observation et de la véracité de l’observateur.
Ils supposent, avec assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec
ceux des autres astronomes dispersés sur les différents points de la surface
du globe, que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de
Vénus, l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a
calculé dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en
l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses
calculs pour le résultat de ses observations.»
Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie,
qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia huit
ans après l’une des observations importantes du passage de 1769. Chappe
fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la France. Une
maladie contagieuse envahit le village où il avait observé; tous ses
compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le dernier, aucun
d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils avaient reçus de lui.
Privé de médecins et sur les indications d’un livre, il prit deux purgatifs qui
le soulagèrent; il se crut sauvé et voulut observer une éclipse de lune, mais
il avait trop présumé de ses forces, et il mourut peu de jours après, victime
sans doute de son dévouement à la science.
Page 90
LES RAPPORTS.
L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science qu’à
regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode
infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées par les uns
et contredites par les autres, ne furent jamais jugées régulièrement par une
sentence expresse; tant que ses membres partagés continuèrent à en
disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente, demeura sagement
indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de prolonger la prudence bien
au delà des doutes qui l’ont fait naître.
On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du
père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne, presque
universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que cette
hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des tourbillons; sous
ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter aucun système, nous
paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de son livre le père Berthier
et permettre que cet ouvrage soit imprimé sous son privilége.»
Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes,
se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte
obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère indigne
d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu, dit le rapporteur
d’une commission, est purement systématique, et l’Académie n’étant pas
dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous passerons sous silence les
raisonnements de l’auteur, quelque bien écrits qu’ils nous paraissent, parce
que cela entraînerait dans de trop grandes discussions et que tous les
raisonnements possibles dans l’art de traiter les mines ne valent pas un fait
décrit avec clarté.
L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs
travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume,
L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science qu’à
regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode
infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées par les uns
et contredites par les autres, ne furent jamais jugées régulièrement par une
sentence expresse; tant que ses membres partagés continuèrent à en
disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente, demeura sagement
indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de prolonger la prudence bien
au delà des doutes qui l’ont fait naître.
On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du
père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne, presque
universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que cette
hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des tourbillons; sous
ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter aucun système, nous
paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de son livre le père Berthier
et permettre que cet ouvrage soit imprimé sous son privilége.»
Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes,
se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte
obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère indigne
d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu, dit le rapporteur
d’une commission, est purement systématique, et l’Académie n’étant pas
dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous passerons sous silence les
raisonnements de l’auteur, quelque bien écrits qu’ils nous paraissent, parce
que cela entraînerait dans de trop grandes discussions et que tous les
raisonnements possibles dans l’art de traiter les mines ne valent pas un fait
décrit avec clarté.
L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs
travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume,
Page 91
transformait peu à peu l’Académie en une sorte de conseil réglé dont la
confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses règlements et
suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était tenue de prononcer
sur le mérite des machines et sur les demandes de privilège; c’est par là que
ses jugements prirent leur commencement, mais on lui soumit bien vite des
découvertes, des inventions et des projets de toute sorte. Les commissaires
désignés étaient exacts et diligents, dans les premières années surtout, à
présenter en quelques paroles un rapport trop concis pour que nous ayons
beaucoup à y apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la
louange, semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs
qu’à les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM.
Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient à
examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.»
«Nous avons examiné par ordre de l’Académie la manière que M.
Besson lui a proposée pour relever un vaisseau submergé en lui attachant de
tous côtés des tonneaux vides, ce qui, suivant la manière dont l’auteur
l’emploie, nous a paru impraticable.»
Réaumur chargé d’examiner un taille-plumes mécanique le décrit
minutieusement et ajoute: «Il pourra être un outil commode à la plupart des
gens qui écrivent peu.» Le succès d’une autre invention lui paraît plus utile
qu’assuré et là se borne son approbation.
On lit ailleurs au procès-verbal: «M. Lemonnier a parlé ainsi sur le
mémoire de M. Desaussedats: L’auteur n’entend pas l’état de la question.»
Quelquefois plus sévère encore, le rapporteur engage l’Académie à
refuser les communications nouvelles du même auteur. «Nous avons lu par
ordre de l’Académie, dit une fois le chimiste Hellot, la lettre de M..... Je
crois qu’on fera bien de lui répondre qu’il est inutile qu’il écrive davantage
à l’Académie ou à quelques académiciens; on ne doit pas établir de
correspondance avec un homme sans lettres, sans principes et qui d’ailleurs
est très-importun.»
Certaines questions, telles que la quadrature du cercle, après avoir été
faussement résolues un trop grand nombre de fois, furent elles-mêmes
rejetées du cercle des travaux académiques, en même temps que la
recherche reconnue impossible du mouvement perpétuel. Ce problème de la
quadrature du cercle se trouve placé en quelque sorte au seuil de la science
comme un appât pour les débutants incapables de comprendre dans quel
confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses règlements et
suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était tenue de prononcer
sur le mérite des machines et sur les demandes de privilège; c’est par là que
ses jugements prirent leur commencement, mais on lui soumit bien vite des
découvertes, des inventions et des projets de toute sorte. Les commissaires
désignés étaient exacts et diligents, dans les premières années surtout, à
présenter en quelques paroles un rapport trop concis pour que nous ayons
beaucoup à y apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la
louange, semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs
qu’à les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM.
Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient à
examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.»
«Nous avons examiné par ordre de l’Académie la manière que M.
Besson lui a proposée pour relever un vaisseau submergé en lui attachant de
tous côtés des tonneaux vides, ce qui, suivant la manière dont l’auteur
l’emploie, nous a paru impraticable.»
Réaumur chargé d’examiner un taille-plumes mécanique le décrit
minutieusement et ajoute: «Il pourra être un outil commode à la plupart des
gens qui écrivent peu.» Le succès d’une autre invention lui paraît plus utile
qu’assuré et là se borne son approbation.
On lit ailleurs au procès-verbal: «M. Lemonnier a parlé ainsi sur le
mémoire de M. Desaussedats: L’auteur n’entend pas l’état de la question.»
Quelquefois plus sévère encore, le rapporteur engage l’Académie à
refuser les communications nouvelles du même auteur. «Nous avons lu par
ordre de l’Académie, dit une fois le chimiste Hellot, la lettre de M..... Je
crois qu’on fera bien de lui répondre qu’il est inutile qu’il écrive davantage
à l’Académie ou à quelques académiciens; on ne doit pas établir de
correspondance avec un homme sans lettres, sans principes et qui d’ailleurs
est très-importun.»
Certaines questions, telles que la quadrature du cercle, après avoir été
faussement résolues un trop grand nombre de fois, furent elles-mêmes
rejetées du cercle des travaux académiques, en même temps que la
recherche reconnue impossible du mouvement perpétuel. Ce problème de la
quadrature du cercle se trouve placé en quelque sorte au seuil de la science
comme un appât pour les débutants incapables de comprendre dans quel
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sens on le tient pour si difficile. D’après un bruit populaire qui n’est pas
absolument oublié aujourd’hui, les gouvernements auraient promis pour sa
solution des récompenses considérables, et un effort heureux après quelques
mois d’étude aurait pu, suivant cette fausse opinion, procurer à la fois la
gloire et la fortune. Un des inventeurs osa même assigner d’Alembert
devant le Parlement, comme le frustrant, par son refus d’examiner sa
solution, de la récompense de 150,000 livres, qu’il croyait obstinément
promise et qu’il prétendait mériter.
L’Académie, sans être jamais négligente, se montrait souvent sévère et
impatiente et non sans raison quelquefois. La plupart des inventions qu’on
lui propose dans les premières années sont indignes d’un jugement sérieux
et au-dessous de toute critique; c’est elle-même qui le déclare
officiellement, en quelque sorte, dans la préface du premier volume du
Recueil des savants étrangers publié en 1750.
«Dès les premiers temps de l’institution de l’Académie, dit le secrétaire
Grandjean Fouchy, plusieurs savants tant étrangers que régnicoles
s’empressèrent de prendre part à ses travaux en lui adressant des mémoires
et des dissertations sur différents sujets. Nous ne pouvons dissimuler que,
surtout dans les commencements, l’Académie n’ait eu plus souvent à louer
la bonne volonté des auteurs d’un grand nombre de ces pièces que
l’excellence de leurs ouvrages.»
Le nombre des mémoires présentés s’augmentait cependant tous les
jours, et l’Académie a plus d’une fois l’occasion d’accorder judicieusement
à des idées ingénieuses et utiles un précieux témoignage d’exactitude et de
nouveauté; mais plus d’une fois aussi, il faut le dire, elle décourage par sa
prudence et son incrédulité les inventeurs qu’il aurait fallu diriger ou mettre
en lumière.
«Ceux qui se mêlent de donner des préceptes et des conseils, dit
Descartes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels il les donnent,
et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables.» L’Académie
le fut plus d’une fois.
On lit par exemple au procès-verbal du 21 juin 1704: «On a lu un écrit
de M. Brunet qui propose des machines lithotritiques qui doivent, à la
faveur d’une sonde dans laquelle elles seront comme pliées, entrer dans la
vessie, là se déployer par des lamelles à ressort et articulées, prendre la
pierre et la tenir ferme, après quoi une espèce de lance comprise dans la
absolument oublié aujourd’hui, les gouvernements auraient promis pour sa
solution des récompenses considérables, et un effort heureux après quelques
mois d’étude aurait pu, suivant cette fausse opinion, procurer à la fois la
gloire et la fortune. Un des inventeurs osa même assigner d’Alembert
devant le Parlement, comme le frustrant, par son refus d’examiner sa
solution, de la récompense de 150,000 livres, qu’il croyait obstinément
promise et qu’il prétendait mériter.
L’Académie, sans être jamais négligente, se montrait souvent sévère et
impatiente et non sans raison quelquefois. La plupart des inventions qu’on
lui propose dans les premières années sont indignes d’un jugement sérieux
et au-dessous de toute critique; c’est elle-même qui le déclare
officiellement, en quelque sorte, dans la préface du premier volume du
Recueil des savants étrangers publié en 1750.
«Dès les premiers temps de l’institution de l’Académie, dit le secrétaire
Grandjean Fouchy, plusieurs savants tant étrangers que régnicoles
s’empressèrent de prendre part à ses travaux en lui adressant des mémoires
et des dissertations sur différents sujets. Nous ne pouvons dissimuler que,
surtout dans les commencements, l’Académie n’ait eu plus souvent à louer
la bonne volonté des auteurs d’un grand nombre de ces pièces que
l’excellence de leurs ouvrages.»
Le nombre des mémoires présentés s’augmentait cependant tous les
jours, et l’Académie a plus d’une fois l’occasion d’accorder judicieusement
à des idées ingénieuses et utiles un précieux témoignage d’exactitude et de
nouveauté; mais plus d’une fois aussi, il faut le dire, elle décourage par sa
prudence et son incrédulité les inventeurs qu’il aurait fallu diriger ou mettre
en lumière.
«Ceux qui se mêlent de donner des préceptes et des conseils, dit
Descartes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels il les donnent,
et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables.» L’Académie
le fut plus d’une fois.
On lit par exemple au procès-verbal du 21 juin 1704: «On a lu un écrit
de M. Brunet qui propose des machines lithotritiques qui doivent, à la
faveur d’une sonde dans laquelle elles seront comme pliées, entrer dans la
vessie, là se déployer par des lamelles à ressort et articulées, prendre la
pierre et la tenir ferme, après quoi une espèce de lance comprise dans la
Page 93
machine la brisera, ce qui la mettra en état de sortir par les urines comme du
simple gravier. La composition et la difficulté du jeu de ces machines et le
long temps que l’opération durerait ont fait rejeter cette idée par toute la
compagnie.»
L’abbé Nollet, en rendant compte d’un mémoire sur les moyens de
préserver les édifices de la foudre, a l’imprudence d’ajouter: «Ce mémoire
nous paraît propre à dissiper, si tant est qu’elle subsiste encore, l’espérance
que quelques personnes (c’est de Franklin qu’il s’agit) avaient conçue de
préserver les édifices des funestes effets du tonnerre, en épuisant la matière
fulminante de la nue et la détournant à leur gré par le moyen des
conducteurs métalliques dressés en l’air et prolongés jusqu’à terre. Nous
croyons qu’il mérite à tous égards d’être imprimé avec l’approbation de
l’Académie.»
Les registres de l’Académie contiennent près de dix mille rapports aussi
divers par la forme que par la nature et par l’importance des questions
discutées et dont le détail serait infini. Nous avons dit et montré la sincérité
un peu rude du plus grand nombre; l’indulgence de quelques autres
prodigue parfois au contraire des louanges exagérées. Certains rapporteurs,
entrant dans la pensée qu’ils devraient discuter et juger, acceptent toutes les
assertions sans s’étendre à développer le détail des preuves pour les
examiner et les peser; d’autres enfin, avec plus d’assurance et plus
d’autorité, contrôlent et fortifient les raisonnements, vérifient et interprètent
les faits et, les rattachant aux théories dont ils sont l’occasion ou la preuve,
les illuminent de nouvelles clartés.
On aime surtout à retrouver l’accueil fait par l’Académie aux premiers
essais des grands hommes qui font aujourd’hui sa gloire. Le 26 avril 1726,
MM. Nicole et Pitot rendent compte du premier mémoire présenté par
Clairaut à l’âge de douze ans. «Ces productions, disent-ils, qui auraient
autrefois fait honneur aux plus habiles géomètres, deviennent encore
aujourd’hui surprenantes lorsqu’on sait qu’elles sont l’ouvrage d’un jeune
homme de douze ans et quelques mois, ce qui montre les progrès qu’on doit
attendre de lui et combien il est estimable d’avoir acquis à cet âge tant de
connaissances dans la géométrie et le calcul différentiel.»
«Il est bien rare, est-il dit deux ans plus tard dans un autre rapport, de
voir un jeune homme de quatorze ans entendre les découvertes faites par
MM. de l’Hopital, Wallis et Tchirnauss, et plus rare encore de voir le même
simple gravier. La composition et la difficulté du jeu de ces machines et le
long temps que l’opération durerait ont fait rejeter cette idée par toute la
compagnie.»
L’abbé Nollet, en rendant compte d’un mémoire sur les moyens de
préserver les édifices de la foudre, a l’imprudence d’ajouter: «Ce mémoire
nous paraît propre à dissiper, si tant est qu’elle subsiste encore, l’espérance
que quelques personnes (c’est de Franklin qu’il s’agit) avaient conçue de
préserver les édifices des funestes effets du tonnerre, en épuisant la matière
fulminante de la nue et la détournant à leur gré par le moyen des
conducteurs métalliques dressés en l’air et prolongés jusqu’à terre. Nous
croyons qu’il mérite à tous égards d’être imprimé avec l’approbation de
l’Académie.»
Les registres de l’Académie contiennent près de dix mille rapports aussi
divers par la forme que par la nature et par l’importance des questions
discutées et dont le détail serait infini. Nous avons dit et montré la sincérité
un peu rude du plus grand nombre; l’indulgence de quelques autres
prodigue parfois au contraire des louanges exagérées. Certains rapporteurs,
entrant dans la pensée qu’ils devraient discuter et juger, acceptent toutes les
assertions sans s’étendre à développer le détail des preuves pour les
examiner et les peser; d’autres enfin, avec plus d’assurance et plus
d’autorité, contrôlent et fortifient les raisonnements, vérifient et interprètent
les faits et, les rattachant aux théories dont ils sont l’occasion ou la preuve,
les illuminent de nouvelles clartés.
On aime surtout à retrouver l’accueil fait par l’Académie aux premiers
essais des grands hommes qui font aujourd’hui sa gloire. Le 26 avril 1726,
MM. Nicole et Pitot rendent compte du premier mémoire présenté par
Clairaut à l’âge de douze ans. «Ces productions, disent-ils, qui auraient
autrefois fait honneur aux plus habiles géomètres, deviennent encore
aujourd’hui surprenantes lorsqu’on sait qu’elles sont l’ouvrage d’un jeune
homme de douze ans et quelques mois, ce qui montre les progrès qu’on doit
attendre de lui et combien il est estimable d’avoir acquis à cet âge tant de
connaissances dans la géométrie et le calcul différentiel.»
«Il est bien rare, est-il dit deux ans plus tard dans un autre rapport, de
voir un jeune homme de quatorze ans entendre les découvertes faites par
MM. de l’Hopital, Wallis et Tchirnauss, et plus rare encore de voir le même
Page 94
jeune homme renchérir et ajouter de nouveau aux découvertes de ces grands
géomètres.»
Fontenelle dans les mémoires de l’Académie exprime la même pensée
avec plus d’élégance: «Autrefois, dit-il, de pareilles productions auraient
fait honneur aux plus habiles géomètres; la louange aujourd’hui est à
partager entre l’excellence des nouvelles méthodes et le génie singulier
d’un enfant.»
Les premiers essais de d’Alembert sont quinze ans plus tard dignement
loués et appréciés par Clairaut lui-même. Après avoir analysé avec
bienveillance un mémoire dans lequel le jeune débutant rectifie une
assertion inexacte du père Guinée, le rapporteur ajoute: «Ces remarques
prouvent sa capacité, son exactitude et son amour pour la vérité.» En
rendant compte quelques mois après d’un travail de plus grande portée mais
imparfait encore, car d’Alembert s’est abstenu de le faire imprimer, Clairaut
termine en disant: «Il serait trop long de le suivre dans toutes les
considérations qu’il a faites sur cette matière; il suffit de dire qu’elles nous
ont paru montrer bien de la science et de l’industrie dans l’auteur.»
Lavoisier également fut soutenu et encouragé dès ses débuts; Duhamel
et Jussieu disent de son premier travail: «Ce mémoire est rempli de faits
bien observés, d’observations de chimie exactement exécutées, de
réflexions physiques très-judicieuses qui jettent un grand jour sur la
substance gypseuse, sur sa nature et même sur la formation des fossiles, qui
sont une partie considérable de l’histoire naturelle.»
Citons encore ces lignes extraites du rapport sur le premier mémoire de
Coulomb: «Tel est le précis des recherches que M. Coulomb a présentées à
l’Académie. Nous avons remarqué partout dans ses recherches une
profonde science de l’analyse infinitésimale, beaucoup de sagacité dans le
choix des hypothèses physiques qui servent de base aux calculs de l’auteur
et dans les applications qu’il en a faites.» Maupertuis et Clairaut, en rendant
compte du premier mémoire de Buffon relatif au calcul des probabilités,
terminent leur rapport en disant: «Tout cela fait voir, outre beaucoup de
savoir en géométrie, beaucoup d’invention dans l’auteur.»
Les étrangers embarrassés par un problème ou arrêtés dans une
entreprise difficile consultaient souvent l’Académie qui, flattée de leur
confiance, répondait de son mieux et sans retard. C’est ainsi qu’en 1705, le
célèbre astronome et antiquaire Bianchini demanda des conseils sur un
géomètres.»
Fontenelle dans les mémoires de l’Académie exprime la même pensée
avec plus d’élégance: «Autrefois, dit-il, de pareilles productions auraient
fait honneur aux plus habiles géomètres; la louange aujourd’hui est à
partager entre l’excellence des nouvelles méthodes et le génie singulier
d’un enfant.»
Les premiers essais de d’Alembert sont quinze ans plus tard dignement
loués et appréciés par Clairaut lui-même. Après avoir analysé avec
bienveillance un mémoire dans lequel le jeune débutant rectifie une
assertion inexacte du père Guinée, le rapporteur ajoute: «Ces remarques
prouvent sa capacité, son exactitude et son amour pour la vérité.» En
rendant compte quelques mois après d’un travail de plus grande portée mais
imparfait encore, car d’Alembert s’est abstenu de le faire imprimer, Clairaut
termine en disant: «Il serait trop long de le suivre dans toutes les
considérations qu’il a faites sur cette matière; il suffit de dire qu’elles nous
ont paru montrer bien de la science et de l’industrie dans l’auteur.»
Lavoisier également fut soutenu et encouragé dès ses débuts; Duhamel
et Jussieu disent de son premier travail: «Ce mémoire est rempli de faits
bien observés, d’observations de chimie exactement exécutées, de
réflexions physiques très-judicieuses qui jettent un grand jour sur la
substance gypseuse, sur sa nature et même sur la formation des fossiles, qui
sont une partie considérable de l’histoire naturelle.»
Citons encore ces lignes extraites du rapport sur le premier mémoire de
Coulomb: «Tel est le précis des recherches que M. Coulomb a présentées à
l’Académie. Nous avons remarqué partout dans ses recherches une
profonde science de l’analyse infinitésimale, beaucoup de sagacité dans le
choix des hypothèses physiques qui servent de base aux calculs de l’auteur
et dans les applications qu’il en a faites.» Maupertuis et Clairaut, en rendant
compte du premier mémoire de Buffon relatif au calcul des probabilités,
terminent leur rapport en disant: «Tout cela fait voir, outre beaucoup de
savoir en géométrie, beaucoup d’invention dans l’auteur.»
Les étrangers embarrassés par un problème ou arrêtés dans une
entreprise difficile consultaient souvent l’Académie qui, flattée de leur
confiance, répondait de son mieux et sans retard. C’est ainsi qu’en 1705, le
célèbre astronome et antiquaire Bianchini demanda des conseils sur un
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projet qui fit grand bruit alors, quoique son insuccès l’ait condamné à
l’oubli. On avait découvert à Rome, dans les vieilles constructions du
Monte Citorio, non loin de la grande colonne triomphale de Marc Aurèle,
les restes d’une autre colonne monolithe en granit rouge d’Égypte dédiée à
l’empereur Antonin le Pieux. C’était un des monuments funéraires qui dans
la Rome impériale ornaient et encombraient le Champ de Mars. Le pape
Benoît XIV, très-ami des arts et des sciences, avait chargé Bianchini, son
camérier d’honneur, de restaurer cette colonne et de la transporter vis-à-vis
la Curia innocenziana située à peu de distance. C’est après plusieurs essais
inutiles que Bianchini consulta l’Académie en lui envoyant un rapport
détaillé des procédés employés et proposés jusque-là. «Les méchaniciens de
l’Académie, dit le procès-verbal du 6 mai 1705, feront réflexion sur le
transport de ce grand fardeau et en donneront leur avis.» Les réflexions
furent faites avec grande diligence; dès le samedi 9 mai, les mécaniciens
apportèrent une réponse et des conseils un peu vagues qui ne furent pas de
grande utilité. La colonne se rompit et les débris servirent à réparer
l’obélisque d’Auguste sur la place du Monte Citorio; le piédestal
représentant l’apothéose d’Antonin orne aujourd’hui les jardins du Vatican,
et il ne reste d’autre trace de l’opération qu’un mémoire latin fort rare
composé par Bianchini et la mention qui en est faite dans les registres de
l’Académie.
Le parlement lui-même dans certains cas prenait directement
l’Académie pour arbitre des difficultés relatives à la science qui
embarrassaient ses décisions. Le 26 janvier 1732, avant d’enregistrer un
privilége demandé par le sieur Texier fabricant de soieries, il demande
l’avis de l’Académie sur la nouveauté, l’utilité et les conséquences de ses
ouvrages. Le sieur Texier avait inventé un nouveau moulin à foulon; les
opposants à son privilége prétendaient qu’ils pouvaient donner aux étoffes
de soie des apprêts semblables à ceux du sieur Texier et même meilleurs,
seulement ils avancent qu’ils ne se servent pas du moulin à foulon dont
l’usage ne peut être qu’inutile et nuisible. A une question ainsi posée la
réponse semblait bien simple: pourquoi ne pas autoriser le sieur Texier à
employer son moulin qu’il trouve bon et les opposants qui le jugent
mauvais à ne s’en pas servir? La commission fut moins hardie et par le
refus du sieur Texier de se soumettre aux épreuves proposées par elle, elle
se déclara ingénument hors d’état de donner son avis. Une telle réponse
l’oubli. On avait découvert à Rome, dans les vieilles constructions du
Monte Citorio, non loin de la grande colonne triomphale de Marc Aurèle,
les restes d’une autre colonne monolithe en granit rouge d’Égypte dédiée à
l’empereur Antonin le Pieux. C’était un des monuments funéraires qui dans
la Rome impériale ornaient et encombraient le Champ de Mars. Le pape
Benoît XIV, très-ami des arts et des sciences, avait chargé Bianchini, son
camérier d’honneur, de restaurer cette colonne et de la transporter vis-à-vis
la Curia innocenziana située à peu de distance. C’est après plusieurs essais
inutiles que Bianchini consulta l’Académie en lui envoyant un rapport
détaillé des procédés employés et proposés jusque-là. «Les méchaniciens de
l’Académie, dit le procès-verbal du 6 mai 1705, feront réflexion sur le
transport de ce grand fardeau et en donneront leur avis.» Les réflexions
furent faites avec grande diligence; dès le samedi 9 mai, les mécaniciens
apportèrent une réponse et des conseils un peu vagues qui ne furent pas de
grande utilité. La colonne se rompit et les débris servirent à réparer
l’obélisque d’Auguste sur la place du Monte Citorio; le piédestal
représentant l’apothéose d’Antonin orne aujourd’hui les jardins du Vatican,
et il ne reste d’autre trace de l’opération qu’un mémoire latin fort rare
composé par Bianchini et la mention qui en est faite dans les registres de
l’Académie.
Le parlement lui-même dans certains cas prenait directement
l’Académie pour arbitre des difficultés relatives à la science qui
embarrassaient ses décisions. Le 26 janvier 1732, avant d’enregistrer un
privilége demandé par le sieur Texier fabricant de soieries, il demande
l’avis de l’Académie sur la nouveauté, l’utilité et les conséquences de ses
ouvrages. Le sieur Texier avait inventé un nouveau moulin à foulon; les
opposants à son privilége prétendaient qu’ils pouvaient donner aux étoffes
de soie des apprêts semblables à ceux du sieur Texier et même meilleurs,
seulement ils avancent qu’ils ne se servent pas du moulin à foulon dont
l’usage ne peut être qu’inutile et nuisible. A une question ainsi posée la
réponse semblait bien simple: pourquoi ne pas autoriser le sieur Texier à
employer son moulin qu’il trouve bon et les opposants qui le jugent
mauvais à ne s’en pas servir? La commission fut moins hardie et par le
refus du sieur Texier de se soumettre aux épreuves proposées par elle, elle
se déclara ingénument hors d’état de donner son avis. Une telle réponse
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d’ailleurs n’était pas rare, et l’Académie, en déclarant sincèrement ses
incertitudes, avait souvent l’excellent esprit de s’abstenir.
Consultée par le ministre de la marine sur la valeur d’un procédé
proposé pour relever les vaisseaux submergés, elle répond sur le rapport de
Réaumur et Couplet: «Pour être en état de porter un jugement sur la réussite
d’une telle entreprise, il faudrait avoir examiné soi-même sur les lieux l’état
où sont les vaisseaux échoués, leur profondeur, la quantité dont ils sont
envasés, la qualité de la vase, etc., etc.; nous ne sommes pas en état de rien
prononcer sur ce sujet.» Désignée dans une autre occasion par le tribunal
consulaire comme arbitre de la contestation survenue entre l’horloger de la
Samaritaine et le fondeur de timbres, l’Académie décide qu’il ne lui
convient pas d’accepter cette commission.
Ceux qui s’adressaient à l’Académie, ministres, magistrats ou
particuliers, la trouvaient cependant presque toujours prête à juger, et
lorsque l’équité le demandait, elle n’hésitait pas à rendre témoignage contre
elle-même pour ainsi dire, en proclamant la vérité tardivement reconnue.—
Le propriétaire des eaux minérales de Passy, nommé Levieillard, expose en
1763 à l’Académie, que dans un ouvrage imprimé en son nom, une analyse
inexacte des eaux dont il est propriétaire conduit à les déclarer peu utiles et
nuit à ses intérêts.
Tout considéré, dirent les rapporteurs de l’Académie, nous jugeons que
la plainte de M. Levieillard est juste... c’est pourquoi nous sommes d’avis
qu’ayant égard à la plainte de M. Levieillard, et pour l’utilité du public on
peut imprimer ce rapport en forme d’avertissement au commencement de la
suite de l’Art des forges.
Mais si l’Académie était prête à juger sur toutes les questions et sur tous
les mérites, elle ne permettait pas qu’on lui rendît la pareille et s’offensait
des moindres critiques. Le procès-verbal du 1er avril 1730, qui le laisse voir
avec beaucoup de naïveté, montre que dans plus d’une rencontre la liberté
des journalistes de notre époque aurait été prise pour de la licence au XVIIIe
siècle. «Le président Desmaisons, dit le procès-verbal, a dit que M. le duc
du Maine, sous l’autorité duquel s’imprime le journal de Trévoux, ayant su
que dans quelques-uns des derniers tomes de ce journal les ouvrages de
l’Académie avaient été traités tout autrement qu’ils auraient dû l’être, Son
Altesse sérénissime avait ordonné qu’il en serait fait une satisfaction
authentique à l’Académie dans le tome prochain et que l’emploi de
incertitudes, avait souvent l’excellent esprit de s’abstenir.
Consultée par le ministre de la marine sur la valeur d’un procédé
proposé pour relever les vaisseaux submergés, elle répond sur le rapport de
Réaumur et Couplet: «Pour être en état de porter un jugement sur la réussite
d’une telle entreprise, il faudrait avoir examiné soi-même sur les lieux l’état
où sont les vaisseaux échoués, leur profondeur, la quantité dont ils sont
envasés, la qualité de la vase, etc., etc.; nous ne sommes pas en état de rien
prononcer sur ce sujet.» Désignée dans une autre occasion par le tribunal
consulaire comme arbitre de la contestation survenue entre l’horloger de la
Samaritaine et le fondeur de timbres, l’Académie décide qu’il ne lui
convient pas d’accepter cette commission.
Ceux qui s’adressaient à l’Académie, ministres, magistrats ou
particuliers, la trouvaient cependant presque toujours prête à juger, et
lorsque l’équité le demandait, elle n’hésitait pas à rendre témoignage contre
elle-même pour ainsi dire, en proclamant la vérité tardivement reconnue.—
Le propriétaire des eaux minérales de Passy, nommé Levieillard, expose en
1763 à l’Académie, que dans un ouvrage imprimé en son nom, une analyse
inexacte des eaux dont il est propriétaire conduit à les déclarer peu utiles et
nuit à ses intérêts.
Tout considéré, dirent les rapporteurs de l’Académie, nous jugeons que
la plainte de M. Levieillard est juste... c’est pourquoi nous sommes d’avis
qu’ayant égard à la plainte de M. Levieillard, et pour l’utilité du public on
peut imprimer ce rapport en forme d’avertissement au commencement de la
suite de l’Art des forges.
Mais si l’Académie était prête à juger sur toutes les questions et sur tous
les mérites, elle ne permettait pas qu’on lui rendît la pareille et s’offensait
des moindres critiques. Le procès-verbal du 1er avril 1730, qui le laisse voir
avec beaucoup de naïveté, montre que dans plus d’une rencontre la liberté
des journalistes de notre époque aurait été prise pour de la licence au XVIIIe
siècle. «Le président Desmaisons, dit le procès-verbal, a dit que M. le duc
du Maine, sous l’autorité duquel s’imprime le journal de Trévoux, ayant su
que dans quelques-uns des derniers tomes de ce journal les ouvrages de
l’Académie avaient été traités tout autrement qu’ils auraient dû l’être, Son
Altesse sérénissime avait ordonné qu’il en serait fait une satisfaction
authentique à l’Académie dans le tome prochain et que l’emploi de
Page 97
travailler à ce journal serait ôté à celui qui avait fait les mauvais extraits. On
a dit que c’était le père Castel.»
En lisant ces articles qui, sans appel et sans débats contradictoires, ont
attiré une punition si sévère, on demeure aussi affligé que surpris. Les
comptes rendus du père Castel contiennent en effet plus d’une page
entièrement consacrée à la louange des académiciens, et les critiques les
plus sévères, bien loin de passer au delà des bornes, semblent la plupart
d’une parfaite justesse.
«M. Pitot, dit-il, a quarré la moitié d’une courbe qu’il appelle la
compagne de la cycloïde. Il y a mille courbes particulières quarrées de la
sorte lorsqu’on veut se donner la peine d’y appliquer la méthode et les
formules ordinaires du calcul.
«M. Nicole travaille toujours aux différences finies; la suite des temps
pourra en faire voir l’utilité.
«Le jaugeage sur lequel M. de Mairan travaille serait plus utile si
l’usage n’avait déjà à peu près toute la perfection qu’il peut avoir.
«M. le chevalier de Louville considère les corps célestes à peu près
comme les boules de billard qui vont l’une contre l’autre, se rencontrent, se
choquent. C’est une fiction ingénieuse du moins si elle n’est solide, et qui
fait voir que les astronomes de ce siècle sont assez habiles dans leur art
pour avoir bien du temps à perdre dans des spéculations qui n’y ont aucun
rapport.»
En rendant compte d’une hypothèse de Maupertuis sur la structure des
instruments de musique: «C’est dommage, dit avec grande raison le père
Castel, que la preuve manque à une si jolie conjecture.»
Parlant enfin de trois éloges de Fontenelle insérés dans le volume qu’il
analyse, il accorde à l’élégance et à la finesse du style des louanges
sérieuses et méritées, mais il le reprend d’avoir blâmé Hartsoecker pour la
rudesse de sa polémique. «Cette manière franche et ouverte de réfuter les
sentiments qu’on ne peut goûter est préférable, dit le père Castel, à toutes
ces critiques, satires et invectives secrètes qui ne sont que trop ordinaires à
ce qu’on appelle les savants polis et d’un style précieusement radouci à
l’égard de ceux qui ne sont pas de leur avis ou de leur cabale.»
Ces extraits, qu’on ne l’oublie pas, ne donnent pas même une idée
exacte du ton de l’article, où plus d’une appréciation élogieuse ne peut
laisser supposer aucune hostilité systématique. Le journaliste, parlant de
a dit que c’était le père Castel.»
En lisant ces articles qui, sans appel et sans débats contradictoires, ont
attiré une punition si sévère, on demeure aussi affligé que surpris. Les
comptes rendus du père Castel contiennent en effet plus d’une page
entièrement consacrée à la louange des académiciens, et les critiques les
plus sévères, bien loin de passer au delà des bornes, semblent la plupart
d’une parfaite justesse.
«M. Pitot, dit-il, a quarré la moitié d’une courbe qu’il appelle la
compagne de la cycloïde. Il y a mille courbes particulières quarrées de la
sorte lorsqu’on veut se donner la peine d’y appliquer la méthode et les
formules ordinaires du calcul.
«M. Nicole travaille toujours aux différences finies; la suite des temps
pourra en faire voir l’utilité.
«Le jaugeage sur lequel M. de Mairan travaille serait plus utile si
l’usage n’avait déjà à peu près toute la perfection qu’il peut avoir.
«M. le chevalier de Louville considère les corps célestes à peu près
comme les boules de billard qui vont l’une contre l’autre, se rencontrent, se
choquent. C’est une fiction ingénieuse du moins si elle n’est solide, et qui
fait voir que les astronomes de ce siècle sont assez habiles dans leur art
pour avoir bien du temps à perdre dans des spéculations qui n’y ont aucun
rapport.»
En rendant compte d’une hypothèse de Maupertuis sur la structure des
instruments de musique: «C’est dommage, dit avec grande raison le père
Castel, que la preuve manque à une si jolie conjecture.»
Parlant enfin de trois éloges de Fontenelle insérés dans le volume qu’il
analyse, il accorde à l’élégance et à la finesse du style des louanges
sérieuses et méritées, mais il le reprend d’avoir blâmé Hartsoecker pour la
rudesse de sa polémique. «Cette manière franche et ouverte de réfuter les
sentiments qu’on ne peut goûter est préférable, dit le père Castel, à toutes
ces critiques, satires et invectives secrètes qui ne sont que trop ordinaires à
ce qu’on appelle les savants polis et d’un style précieusement radouci à
l’égard de ceux qui ne sont pas de leur avis ou de leur cabale.»
Ces extraits, qu’on ne l’oublie pas, ne donnent pas même une idée
exacte du ton de l’article, où plus d’une appréciation élogieuse ne peut
laisser supposer aucune hostilité systématique. Le journaliste, parlant de
Page 98
questions qu’il semble comprendre, blâmant quelques académiciens sans
impertinence et louant les autres sans emphase, ne songeait à obtenir par
reconnaissance ou par crainte aucune des récompenses qu’ils décernaient, et
il semble ici un fort honnête homme qui, dans cette triste affaire, a eu le
beau rôle.
L’ombrageuse compagnie n’entendait pas qu’on discutât ses arrêts, et le
Journal des savants lui-même, toujours rédigé par ses membres, n’avait pas
le droit de la critiquer. En rendant compte d’un nouveau volume de la
Connaissance des temps, le rédacteur qui, il est vrai, était Lalande lui-
même, s’était permis de désirer certaines innovations en regrettant les
décisions contraires prises par l’Académie chargée de diriger l’impression
du recueil.
«Nous avons rendu compte plusieurs fois de la Connaissance des temps,
disait-il, depuis que M. Lalande en est chargé, parce qu’elle contient chaque
année des articles nouveaux. Quoique pendant six ans elle ait porté le titre
de Connaissance des mouvements célestes, l’Académie a jugé que celui de
Connaissance des temps était assez ancien pour devoir être conservé, et M.
Lalande l’a rétabli, quoiqu’il fût persuadé, avec beaucoup d’autres, que le
titre de Connaissance des mouvements célestes était bien plus convenable à
la nature de cet ouvrage et à sa destination. Il y a fait entre autres jusqu’ici
l’abrégé de ce qui s’est fait de plus intéressant pour l’astronomie et la
navigation en France ou ailleurs, mais il avait supprimé pour cet effet
différentes tables qu’on s’était accoutumé d’y trouver pour l’usage ordinaire
de la navigation et de l’astronomie et que l’Académie a cru devoir y être
rétablies. M. Lalande paraît se plaindre de la nécessité où il s’est trouvé de
supprimer beaucoup de choses nouvelles, qu’il se proposait d’insérer dans
ce volume, et les astronomes verront aussi avec peine qu’on les prive de
l’agrément qu’ils trouvaient chaque année à avoir dans cet ouvrage de
nouveaux secours pour leurs calculs, des observations nouvelles et une
notice intéressante de ce qui se faisait de nouveau parmi les astronomes.»
L’Académie maintenant ses décisions trouva mauvais qu’on ne se
bornât pas à s’y soumettre sans les discuter. «Lecture faite de l’article, dit le
procès-verbal, l’Académie a été d’avis de prier M. de Mairan, président du
journal (qui a déclaré n’avoir point été présent à la lecture de cet article) de
veiller particulièrement à ce qu’à l’avenir il ne fût rien inséré qui regardât
l’Académie ou les académiciens sans son aveu.»
impertinence et louant les autres sans emphase, ne songeait à obtenir par
reconnaissance ou par crainte aucune des récompenses qu’ils décernaient, et
il semble ici un fort honnête homme qui, dans cette triste affaire, a eu le
beau rôle.
L’ombrageuse compagnie n’entendait pas qu’on discutât ses arrêts, et le
Journal des savants lui-même, toujours rédigé par ses membres, n’avait pas
le droit de la critiquer. En rendant compte d’un nouveau volume de la
Connaissance des temps, le rédacteur qui, il est vrai, était Lalande lui-
même, s’était permis de désirer certaines innovations en regrettant les
décisions contraires prises par l’Académie chargée de diriger l’impression
du recueil.
«Nous avons rendu compte plusieurs fois de la Connaissance des temps,
disait-il, depuis que M. Lalande en est chargé, parce qu’elle contient chaque
année des articles nouveaux. Quoique pendant six ans elle ait porté le titre
de Connaissance des mouvements célestes, l’Académie a jugé que celui de
Connaissance des temps était assez ancien pour devoir être conservé, et M.
Lalande l’a rétabli, quoiqu’il fût persuadé, avec beaucoup d’autres, que le
titre de Connaissance des mouvements célestes était bien plus convenable à
la nature de cet ouvrage et à sa destination. Il y a fait entre autres jusqu’ici
l’abrégé de ce qui s’est fait de plus intéressant pour l’astronomie et la
navigation en France ou ailleurs, mais il avait supprimé pour cet effet
différentes tables qu’on s’était accoutumé d’y trouver pour l’usage ordinaire
de la navigation et de l’astronomie et que l’Académie a cru devoir y être
rétablies. M. Lalande paraît se plaindre de la nécessité où il s’est trouvé de
supprimer beaucoup de choses nouvelles, qu’il se proposait d’insérer dans
ce volume, et les astronomes verront aussi avec peine qu’on les prive de
l’agrément qu’ils trouvaient chaque année à avoir dans cet ouvrage de
nouveaux secours pour leurs calculs, des observations nouvelles et une
notice intéressante de ce qui se faisait de nouveau parmi les astronomes.»
L’Académie maintenant ses décisions trouva mauvais qu’on ne se
bornât pas à s’y soumettre sans les discuter. «Lecture faite de l’article, dit le
procès-verbal, l’Académie a été d’avis de prier M. de Mairan, président du
journal (qui a déclaré n’avoir point été présent à la lecture de cet article) de
veiller particulièrement à ce qu’à l’avenir il ne fût rien inséré qui regardât
l’Académie ou les académiciens sans son aveu.»
Page 99
Cette susceptibilité d’ailleurs était dans l’esprit du temps, et chacun
veillait soigneusement à ne rien laisser entreprendre contre ses priviléges et
ses droits. C’est ainsi que l’Académie des sciences, ayant sur le rapport de
Lagny et de Mairan approuvé un nouveau système d’écriture, reçut une
réclamation de l’Académie royale d’écriture dans laquelle est cité un arrêt
du 26 février 1633, qui assujettit les maîtres d’écriture à des formes de
caractères, lettres et alphabets déterminés, parce qu’il fallait, comme l’arrêt
l’explique, apporter un remède à l’écriture que l’on faisait alors de très-
difficile lecture. L’Académie royale d’écriture étant, sans contestation, la
gardienne officielle de ces alphabets et formes de caractères, le rapport de
l’Académie usurpait sur ses droits et encourageait à la désobéissance;
l’Académie le maintint cependant, et le public écrivit comme il voulut.
Les jugements de l’Académie, demandés et reçus avec un continuel
empressement, soulevèrent plus d’une fois, malgré leur autorité croissante,
les protestations de ceux qui se croyaient au-dessus de tout contrôle. En
1783, le sieur Defer, architecte, avait contesté dans un mémoire sur la
théorie des voûtes la solidité du pont de Neuilly, chef-d’œuvre récent de
Perronet. L’Académie sans déclarer son opinion renvoya suivant l’usage ce
travail à des commissaires. On en parla dans la ville, et les ennemis de
Perronet en prirent occasion pour annoncer la ruine certaine du pont et
l’écroulement reconnu imminent, disaient-ils, par l’Académie des sciences.
Des curieux, chaque jour, se rendaient à Neuilly pour jouir du spectacle.
L’administration des ponts et chaussées s’en plaignit, et les lettres
échangées à cette occasion font paraître la force morale acquise par la
savante compagnie qui, sans esprit d’opposition mais sans craindre de
déplaire, repousse les reproches qu’elle ne mérite pas et maintient avec
fermeté ses traditions et ses droits. M. Joly de Fleury lui avait écrit le 15
février 1783: «Je viens d’être informé qu’il a été présenté à l’Académie des
sciences un mémoire au sujet du pont de Neuilly et j’en ai rendu compte au
roi. Sa Majesté a grande confiance dans les lumières de Messieurs de
l’Académie; mais comme ils n’ont aucune inspection sur les ponts et
chaussées, Sa Majesté n’a point approuvé qu’ils aient nommé des
commissaires pour visiter un pont qui a été construit par ses ordres.»
L’Académie cependant en retenant le mémoire de Defer était restée dans
ses limites, sans manquer en rien de discrétion ou de prudence.
«J’ai rendu compte à l’Académie, écrit Condorcet, de la lettre que vous
m’avez fait l’honneur de m’adresser, et elle m’a chargé d’avoir celui de
veillait soigneusement à ne rien laisser entreprendre contre ses priviléges et
ses droits. C’est ainsi que l’Académie des sciences, ayant sur le rapport de
Lagny et de Mairan approuvé un nouveau système d’écriture, reçut une
réclamation de l’Académie royale d’écriture dans laquelle est cité un arrêt
du 26 février 1633, qui assujettit les maîtres d’écriture à des formes de
caractères, lettres et alphabets déterminés, parce qu’il fallait, comme l’arrêt
l’explique, apporter un remède à l’écriture que l’on faisait alors de très-
difficile lecture. L’Académie royale d’écriture étant, sans contestation, la
gardienne officielle de ces alphabets et formes de caractères, le rapport de
l’Académie usurpait sur ses droits et encourageait à la désobéissance;
l’Académie le maintint cependant, et le public écrivit comme il voulut.
Les jugements de l’Académie, demandés et reçus avec un continuel
empressement, soulevèrent plus d’une fois, malgré leur autorité croissante,
les protestations de ceux qui se croyaient au-dessus de tout contrôle. En
1783, le sieur Defer, architecte, avait contesté dans un mémoire sur la
théorie des voûtes la solidité du pont de Neuilly, chef-d’œuvre récent de
Perronet. L’Académie sans déclarer son opinion renvoya suivant l’usage ce
travail à des commissaires. On en parla dans la ville, et les ennemis de
Perronet en prirent occasion pour annoncer la ruine certaine du pont et
l’écroulement reconnu imminent, disaient-ils, par l’Académie des sciences.
Des curieux, chaque jour, se rendaient à Neuilly pour jouir du spectacle.
L’administration des ponts et chaussées s’en plaignit, et les lettres
échangées à cette occasion font paraître la force morale acquise par la
savante compagnie qui, sans esprit d’opposition mais sans craindre de
déplaire, repousse les reproches qu’elle ne mérite pas et maintient avec
fermeté ses traditions et ses droits. M. Joly de Fleury lui avait écrit le 15
février 1783: «Je viens d’être informé qu’il a été présenté à l’Académie des
sciences un mémoire au sujet du pont de Neuilly et j’en ai rendu compte au
roi. Sa Majesté a grande confiance dans les lumières de Messieurs de
l’Académie; mais comme ils n’ont aucune inspection sur les ponts et
chaussées, Sa Majesté n’a point approuvé qu’ils aient nommé des
commissaires pour visiter un pont qui a été construit par ses ordres.»
L’Académie cependant en retenant le mémoire de Defer était restée dans
ses limites, sans manquer en rien de discrétion ou de prudence.
«J’ai rendu compte à l’Académie, écrit Condorcet, de la lettre que vous
m’avez fait l’honneur de m’adresser, et elle m’a chargé d’avoir celui de
Page 100
vous faire un exposé fidèle de sa conduite relativement au mémoire de M.
Defer. Elle se flatte que cette conduite mieux connue ne pourra que mériter
l’approbation du roi. Le mémoire de M. Defer traite de plusieurs sujets; un
des plus importants est l’examen de la méthode de construire les ponts,
connue sous le nom de système des poussées horizontales; c’est une
question importante de statique et de mécanique pratique, et l’Académie
pouvait, devait même, en vertu de ses règlements, nommer des
commissaires pour l’examiner. M. Defer cite dans son mémoire plusieurs
exemples qui lui paraissent prouver le danger de ce système, et les
mouvements qu’il a observés dans le pont de Neuilly sont un de ces
exemples. Comme ce pont a été construit par M. Perronet, membre de
l’Académie, les commissaires se proposaient, suivant l’usage, de
communiquer le mémoire à cet académicien pour avoir sa réponse aux
objections, et, dans le cas où ils auraient jugé la visite du pont nécessaire, ils
ne l’auraient faite qu’après y avoir été autorisés par l’administration.
L’Académie désirerait, à la vérité, qu’un examen qui intéresse la réputation
d’un de ses membres fût fait avec l’attention la plus scrupuleuse, et M.
Perronet désirerait d’avoir l’Académie pour juge, et pour examinateurs de
son ouvrage des confrères dont il connaît l’équité et les lumières. Vous avez
désiré, monsieur, que le mémoire de M. Defer fût remis entre vos mains.
L’Académie est dans l’usage de ne remettre qu’aux auteurs mêmes les
ouvrages qui lui ont été confiés, et seulement dans quelques circonstances.
C’est en partie à cet usage invariablement observé, qu’elle doit la confiance
de ceux qui lui présentent des découvertes ou des travaux utiles; confiance
qui l’honore et que l’utilité publique demande qu’elle conserve sans aucune
atteinte. D’ailleurs comme ce qui regarde le pont de Neuilly ne forme
qu’une petite partie du mémoire de M. Defer, l’Académie désirerait
connaître si c’est le mémoire en entier ou seulement cette partie dont vous
lui demandez communication, et elle m’a permis, lorsque vous aurez bien
voulu me faire savoir vos intentions, d’avoir l’honneur de vous adresser une
copie certifiée, soit du mémoire en entier, soit des observations faites sur le
pont de Neuilly.»
M. Joly de Fleury répond à la séance suivante: «Je mettrai, monsieur,
votre lettre sous les yeux du roi. Je suis très-persuadé que Messieurs de
l’Académie n’ont eu ni l’intention d’entreprendre sur le département des
ponts et chaussées, ni de donner des inquiétudes au public, mais il est
cependant très-vrai que l’un et l’autre ont eu lieu contre leur intention.
Defer. Elle se flatte que cette conduite mieux connue ne pourra que mériter
l’approbation du roi. Le mémoire de M. Defer traite de plusieurs sujets; un
des plus importants est l’examen de la méthode de construire les ponts,
connue sous le nom de système des poussées horizontales; c’est une
question importante de statique et de mécanique pratique, et l’Académie
pouvait, devait même, en vertu de ses règlements, nommer des
commissaires pour l’examiner. M. Defer cite dans son mémoire plusieurs
exemples qui lui paraissent prouver le danger de ce système, et les
mouvements qu’il a observés dans le pont de Neuilly sont un de ces
exemples. Comme ce pont a été construit par M. Perronet, membre de
l’Académie, les commissaires se proposaient, suivant l’usage, de
communiquer le mémoire à cet académicien pour avoir sa réponse aux
objections, et, dans le cas où ils auraient jugé la visite du pont nécessaire, ils
ne l’auraient faite qu’après y avoir été autorisés par l’administration.
L’Académie désirerait, à la vérité, qu’un examen qui intéresse la réputation
d’un de ses membres fût fait avec l’attention la plus scrupuleuse, et M.
Perronet désirerait d’avoir l’Académie pour juge, et pour examinateurs de
son ouvrage des confrères dont il connaît l’équité et les lumières. Vous avez
désiré, monsieur, que le mémoire de M. Defer fût remis entre vos mains.
L’Académie est dans l’usage de ne remettre qu’aux auteurs mêmes les
ouvrages qui lui ont été confiés, et seulement dans quelques circonstances.
C’est en partie à cet usage invariablement observé, qu’elle doit la confiance
de ceux qui lui présentent des découvertes ou des travaux utiles; confiance
qui l’honore et que l’utilité publique demande qu’elle conserve sans aucune
atteinte. D’ailleurs comme ce qui regarde le pont de Neuilly ne forme
qu’une petite partie du mémoire de M. Defer, l’Académie désirerait
connaître si c’est le mémoire en entier ou seulement cette partie dont vous
lui demandez communication, et elle m’a permis, lorsque vous aurez bien
voulu me faire savoir vos intentions, d’avoir l’honneur de vous adresser une
copie certifiée, soit du mémoire en entier, soit des observations faites sur le
pont de Neuilly.»
M. Joly de Fleury répond à la séance suivante: «Je mettrai, monsieur,
votre lettre sous les yeux du roi. Je suis très-persuadé que Messieurs de
l’Académie n’ont eu ni l’intention d’entreprendre sur le département des
ponts et chaussées, ni de donner des inquiétudes au public, mais il est
cependant très-vrai que l’un et l’autre ont eu lieu contre leur intention.
Page 101
Par rapport au mémoire du sieur Defer, quoiqu’il n’y ait rien de secret
pour le roi, il suffit que vous m’adressiez un extrait de ce qui concerne le
pont de Neuilly...»
L’Académie ne fit pas de rapport et sans rien relâcher de ses droits, évita
sagement un conflit inutile. Les craintes de Defer étaient d’ailleurs sans
fondement, et le pont de Neuilly est cité depuis un siècle comme un des
monuments les plus irréprochables du talent de Perronet.
Tout en déniant à l’Académie le droit d’examiner et de juger ses
travaux, l’administration vient souvent elle-même lui commettre l’examen
d’un grand nombre de projets étrangers à ses attributions. C’est à
l’Académie par exemple que fut renvoyé, en 1776, le projet de Perrier pour
la distribution des eaux dans Paris. «Je vous ai adressé, écrit M. de
Malesherbes au secrétaire de l’Académie, le 3 février 1776, un projet pour
distribuer l’eau dans Paris, vous marquant de le mettre sous les yeux de
l’Académie, afin qu’elle pût nommer des commissaires pour l’examiner: en
voici un nouveau qui vient de m’être remis. Le sieur Perrier, qui le propose,
jouit d’une très-bonne réputation, et son expérience dans l’art mécanique est
connue. Ce projet peut être remis aux mêmes commissaires chargés
d’examiner le premier. Comme le sieur Perrier offre de faire toutes les
avances des travaux, c’est un objet qui mérite considération, en supposant
toutefois que son projet puisse remplir les vues que le gouvernement se
propose.»
L’Académie connaissait depuis longtemps un excellent projet de
Deparcieux pour amener à Paris les eaux de l’Yvette mêlées sur le trajet à
celles de la Bièvre. Perronet, après la mort de Deparcieux, l’avait discuté et
loué plus d’une fois devant ses confrères; c’est pour lui que conclut sans
réserve le rapport de l’Académie. On devait le prévoir, mais on reste surpris
de voir le rapporteur Condorcet mêler aux études techniques qui devraient
faire tout le sujet de son jugement, des attaques sans mesure, dont la
haineuse emphase semble un présage anticipé de la révolution déjà
menaçante.
«M. Deparcieux, dit Condorcet, espérait que, quoique la principale
utilité de son projet fût pour le peuple, néanmoins comme il importe à tout
le monde de boire de bonne eau, de respirer un air pur, d’habiter un pays où
les épidémies sont plus rares, les gens riches s’intéresseraient à son projet;
pour le roi, il suffit que vous m’adressiez un extrait de ce qui concerne le
pont de Neuilly...»
L’Académie ne fit pas de rapport et sans rien relâcher de ses droits, évita
sagement un conflit inutile. Les craintes de Defer étaient d’ailleurs sans
fondement, et le pont de Neuilly est cité depuis un siècle comme un des
monuments les plus irréprochables du talent de Perronet.
Tout en déniant à l’Académie le droit d’examiner et de juger ses
travaux, l’administration vient souvent elle-même lui commettre l’examen
d’un grand nombre de projets étrangers à ses attributions. C’est à
l’Académie par exemple que fut renvoyé, en 1776, le projet de Perrier pour
la distribution des eaux dans Paris. «Je vous ai adressé, écrit M. de
Malesherbes au secrétaire de l’Académie, le 3 février 1776, un projet pour
distribuer l’eau dans Paris, vous marquant de le mettre sous les yeux de
l’Académie, afin qu’elle pût nommer des commissaires pour l’examiner: en
voici un nouveau qui vient de m’être remis. Le sieur Perrier, qui le propose,
jouit d’une très-bonne réputation, et son expérience dans l’art mécanique est
connue. Ce projet peut être remis aux mêmes commissaires chargés
d’examiner le premier. Comme le sieur Perrier offre de faire toutes les
avances des travaux, c’est un objet qui mérite considération, en supposant
toutefois que son projet puisse remplir les vues que le gouvernement se
propose.»
L’Académie connaissait depuis longtemps un excellent projet de
Deparcieux pour amener à Paris les eaux de l’Yvette mêlées sur le trajet à
celles de la Bièvre. Perronet, après la mort de Deparcieux, l’avait discuté et
loué plus d’une fois devant ses confrères; c’est pour lui que conclut sans
réserve le rapport de l’Académie. On devait le prévoir, mais on reste surpris
de voir le rapporteur Condorcet mêler aux études techniques qui devraient
faire tout le sujet de son jugement, des attaques sans mesure, dont la
haineuse emphase semble un présage anticipé de la révolution déjà
menaçante.
«M. Deparcieux, dit Condorcet, espérait que, quoique la principale
utilité de son projet fût pour le peuple, néanmoins comme il importe à tout
le monde de boire de bonne eau, de respirer un air pur, d’habiter un pays où
les épidémies sont plus rares, les gens riches s’intéresseraient à son projet;
Page 102
mais malheureusement la classe d’hommes à qui il s’adressait ne trouve
malsain que le pays où il n’y a ni fortune, ni faveur à espérer.»
De telles lignes sont heureusement fort rares dans les recueils de
l’Académie qui, fidèle à sa tradition et marchant constamment dans la
droite voie de la science, n’y rencontre et n’y cherche, même dans les plus
mauvais jours, aucune trace des passions politiques.
L’Académie est même quelquefois consultée dans des cas où sa
compétence peut sembler fort douteuse.
«Vous trouverez ci-joint, écrit le baron de Breteuil à l’Académie le 14
août 1787, un projet qui concerne l’embellissement de la ville de Paris et
qui m’a été remis par le sieur de Wailly, membre de l’Académie
d’architecture.
«Je pense depuis longtemps qu’il serait très-important pour
l’administration d’avoir un plan général arrêté et approuvé par le roi, et qui
comprît autant qu’il serait possible tous les embellissements dont la ville de
Paris est susceptible. Je conçois qu’un pareil plan ne pourrait être l’ouvrage
d’un seul artiste. Je conçois encore que les circonstances peuvent être
longtemps un obstacle à l’exécution de ces embellissements jugés dignes
d’être exécutés; mais il me semble qu’on peut toujours s’occuper de
l’examen des projets des différents artistes qui présenteront des vues utiles
et des idées heureuses, et les faire approuver et déterminer par Sa Majesté
lorsqu’ils le mériteront, sauf à ne les réaliser que dans le temps où il sera
possible d’en supporter la dépense. Le projet du sieur de Wailly m’a paru
être du nombre de ceux qui doivent fixer l’attention et qu’il pourra être bon
d’examiner.» Le projet de de Wailly consistait à combler le bras de rivière
qui sépare l’île Saint-Louis de la Cité en coupant les deux îles sur toute leur
longueur par une rue nouvelle qui en aurait fait un des plus beaux quartiers
de Paris.
L’Académie, dans son rapport, paraît priser très-haut le mérite un peu
banal aujourd’hui d’une rue très-longue et très-droite. «Un effet heureux et
agréable, dit Perronet dans son rapport, tant du local que des dispositions du
projet du sieur de Wailly, est que la grille du palais se trouve dans le
prolongement de la rue Saint-Louis, en sorte qu’en changeant la direction
des rues de la Vieille-Draperie et des Marmousets on a une longue rue qui,
partant de la place et du pont établis à l’extrémité de l’île Saint-Louis,
traverse toute cette île, l’île de la Cité, et vient aboutir à la grille neuve du
malsain que le pays où il n’y a ni fortune, ni faveur à espérer.»
De telles lignes sont heureusement fort rares dans les recueils de
l’Académie qui, fidèle à sa tradition et marchant constamment dans la
droite voie de la science, n’y rencontre et n’y cherche, même dans les plus
mauvais jours, aucune trace des passions politiques.
L’Académie est même quelquefois consultée dans des cas où sa
compétence peut sembler fort douteuse.
«Vous trouverez ci-joint, écrit le baron de Breteuil à l’Académie le 14
août 1787, un projet qui concerne l’embellissement de la ville de Paris et
qui m’a été remis par le sieur de Wailly, membre de l’Académie
d’architecture.
«Je pense depuis longtemps qu’il serait très-important pour
l’administration d’avoir un plan général arrêté et approuvé par le roi, et qui
comprît autant qu’il serait possible tous les embellissements dont la ville de
Paris est susceptible. Je conçois qu’un pareil plan ne pourrait être l’ouvrage
d’un seul artiste. Je conçois encore que les circonstances peuvent être
longtemps un obstacle à l’exécution de ces embellissements jugés dignes
d’être exécutés; mais il me semble qu’on peut toujours s’occuper de
l’examen des projets des différents artistes qui présenteront des vues utiles
et des idées heureuses, et les faire approuver et déterminer par Sa Majesté
lorsqu’ils le mériteront, sauf à ne les réaliser que dans le temps où il sera
possible d’en supporter la dépense. Le projet du sieur de Wailly m’a paru
être du nombre de ceux qui doivent fixer l’attention et qu’il pourra être bon
d’examiner.» Le projet de de Wailly consistait à combler le bras de rivière
qui sépare l’île Saint-Louis de la Cité en coupant les deux îles sur toute leur
longueur par une rue nouvelle qui en aurait fait un des plus beaux quartiers
de Paris.
L’Académie, dans son rapport, paraît priser très-haut le mérite un peu
banal aujourd’hui d’une rue très-longue et très-droite. «Un effet heureux et
agréable, dit Perronet dans son rapport, tant du local que des dispositions du
projet du sieur de Wailly, est que la grille du palais se trouve dans le
prolongement de la rue Saint-Louis, en sorte qu’en changeant la direction
des rues de la Vieille-Draperie et des Marmousets on a une longue rue qui,
partant de la place et du pont établis à l’extrémité de l’île Saint-Louis,
traverse toute cette île, l’île de la Cité, et vient aboutir à la grille neuve du
Page 103
palais, et même, si on perçait cet édifice, elle traverserait la place Dauphine
et se terminerait à la statue Henri IV. On a dit, ajoute le rapporteur, qu’une
compagnie se chargerait de cette entreprise qui ne coûtera rien au
gouvernement; c’est à cette compagnie à s’assurer par un examen plus
détaillé que nous ne pouvons le faire du montant des dépenses et de la
valeur du produit.»
Les assemblées provinciales s’adressaient aussi à l’Académie, soit pour
s’éclairer sur des projets d’utilité publique, soit pour autoriser de son
jugement leur résistance à des décisions qu’elles combattaient.
La maîtrise des eaux et forêts de Paris, dans un intérêt de salubrité, avait
interdit en 1784 le rouissage du chanvre dans tous les cours d’eau de l’Ile
de France et créé par là de grandes difficultés aux agriculteurs. L’Académie,
consultée par l’assemblée provinciale de l’Ile de France, blâma
formellement la mesure. «Nous ne craignons pas de dire, disent les
commissaires Lavoisier et Daubenton, que les changements apportés aux
anciens usages de la province nous paraissent avoir été ordonnés
prématurément et avant que la question ait été suffisamment éclaircie. Nous
pensons qu’il serait à souhaiter que les choses fussent provisoirement
remises à l’état où elles étaient avant le 4 avril 1784.»
En 1775 déjà, la question avait été soumise une première fois à
l’Académie, et le rapport très-court de Duhamel se terminait ainsi: «Il vaut
mieux faire l’aveu de son ignorance que de hasarder une opinion
inconsidérée.»
Les états de Bretagne s’adressèrent à plusieurs reprises à l’Académie
des sciences et obtinrent d’elle des consultations importantes sur de grands
projets soumis à leur délibération. Les mémoires de l’Académie contiennent
un rapport de Coulomb sur un projet de canalisation de plusieurs rivières de
Bretagne.
L’Académie fut aussi consultée sur l’endiguement des grèves du mont
Saint-Michel; mais, faute de documents précis, elle refusa de se prononcer
formellement. On lui demanda enfin des instructions sur la meilleure
manière d’aérer la salle des états à Rennes, et les commissaires
conseillèrent de faire une ouverture au plafond en augmentant le tirage, s’il
était nécessaire, par le moyen d’un petit poêle.
Un des projets les plus importants soumis à l’Académie fut sans
contredit celui de la translation de l’Hôtel-Dieu et de la réorganisation des
et se terminerait à la statue Henri IV. On a dit, ajoute le rapporteur, qu’une
compagnie se chargerait de cette entreprise qui ne coûtera rien au
gouvernement; c’est à cette compagnie à s’assurer par un examen plus
détaillé que nous ne pouvons le faire du montant des dépenses et de la
valeur du produit.»
Les assemblées provinciales s’adressaient aussi à l’Académie, soit pour
s’éclairer sur des projets d’utilité publique, soit pour autoriser de son
jugement leur résistance à des décisions qu’elles combattaient.
La maîtrise des eaux et forêts de Paris, dans un intérêt de salubrité, avait
interdit en 1784 le rouissage du chanvre dans tous les cours d’eau de l’Ile
de France et créé par là de grandes difficultés aux agriculteurs. L’Académie,
consultée par l’assemblée provinciale de l’Ile de France, blâma
formellement la mesure. «Nous ne craignons pas de dire, disent les
commissaires Lavoisier et Daubenton, que les changements apportés aux
anciens usages de la province nous paraissent avoir été ordonnés
prématurément et avant que la question ait été suffisamment éclaircie. Nous
pensons qu’il serait à souhaiter que les choses fussent provisoirement
remises à l’état où elles étaient avant le 4 avril 1784.»
En 1775 déjà, la question avait été soumise une première fois à
l’Académie, et le rapport très-court de Duhamel se terminait ainsi: «Il vaut
mieux faire l’aveu de son ignorance que de hasarder une opinion
inconsidérée.»
Les états de Bretagne s’adressèrent à plusieurs reprises à l’Académie
des sciences et obtinrent d’elle des consultations importantes sur de grands
projets soumis à leur délibération. Les mémoires de l’Académie contiennent
un rapport de Coulomb sur un projet de canalisation de plusieurs rivières de
Bretagne.
L’Académie fut aussi consultée sur l’endiguement des grèves du mont
Saint-Michel; mais, faute de documents précis, elle refusa de se prononcer
formellement. On lui demanda enfin des instructions sur la meilleure
manière d’aérer la salle des états à Rennes, et les commissaires
conseillèrent de faire une ouverture au plafond en augmentant le tirage, s’il
était nécessaire, par le moyen d’un petit poêle.
Un des projets les plus importants soumis à l’Académie fut sans
contredit celui de la translation de l’Hôtel-Dieu et de la réorganisation des
Page 104
hôpitaux de Paris. Déjà, en 1784, une commission académique, dans un
rapport sur le régime intérieur des prisons, avait signalé fortement l’état
horrible des infirmeries. L’Hôtel-Dieu pendant longtemps avait été chargé
des prisonniers malades; mais leur translation était un moyen souvent tenté
d’évasion, et l’ordre fut donné de les soigner dans la prison même, où la
place manquait aussi bien que les ressources les plus nécessaires. Au For-
l’Évêque par exemple, dans une chambre étroite, obscure et mal aérée, seize
malades parfois devaient se partager quatre lits. Les prisonniers pour dettes,
les pères détenus faute de pouvoir payer les mois de nourrice de leurs
enfants, y gisaient côte à côte avec les criminels de la pire espèce. L’Hôtel-
Dieu présentait des tristesses non moins grandes et la mortalité y était plus
forte qu’en aucun autre hôpital de l’Europe. L’Académie, consultée sur les
réformes à y introduire, voulut réunir toutes ses lumières pour donner sur
une telle question un rapport digne d’elle et de sa renommée. Les plus
illustres de ses membres, Lavoisier, de Jussieu, Bailly et Laplace furent
chargés, avec le chirurgien Tenon, d’étudier le projet de translation. Les
administrateurs de l’Hôtel-Dieu, sans alléguer leurs motifs faciles à deviner,
avaient refusé non-seulement d’aider la commission académique, mais de
l’introduire dans les salles; c’est sur le témoignage de Tenon que la
commission récite l’intolérable état des choses.
Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts
mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle et
se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole sévissant avec
fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu de guérison le nouveau
mal qu’ils ont contracté; les fous proférant leurs cris jusqu’à la porte de la
salle des opérés; des lits de paille pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là
chaque matin exposés pendant plusieurs heures au contact des malades les
plus dégoûtants, les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est
une faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la
minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un bout à
l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly se piquait fort
de littérature, mais la douloureuse éloquence des faits le dispensait cette
fois de tout artifice de style. On l’a loué souvent de l’avoir compris en
montrant la vérité à découvert sans l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller
cependant à développer des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit
par exemple que douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun
imagine ce que peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on
rapport sur le régime intérieur des prisons, avait signalé fortement l’état
horrible des infirmeries. L’Hôtel-Dieu pendant longtemps avait été chargé
des prisonniers malades; mais leur translation était un moyen souvent tenté
d’évasion, et l’ordre fut donné de les soigner dans la prison même, où la
place manquait aussi bien que les ressources les plus nécessaires. Au For-
l’Évêque par exemple, dans une chambre étroite, obscure et mal aérée, seize
malades parfois devaient se partager quatre lits. Les prisonniers pour dettes,
les pères détenus faute de pouvoir payer les mois de nourrice de leurs
enfants, y gisaient côte à côte avec les criminels de la pire espèce. L’Hôtel-
Dieu présentait des tristesses non moins grandes et la mortalité y était plus
forte qu’en aucun autre hôpital de l’Europe. L’Académie, consultée sur les
réformes à y introduire, voulut réunir toutes ses lumières pour donner sur
une telle question un rapport digne d’elle et de sa renommée. Les plus
illustres de ses membres, Lavoisier, de Jussieu, Bailly et Laplace furent
chargés, avec le chirurgien Tenon, d’étudier le projet de translation. Les
administrateurs de l’Hôtel-Dieu, sans alléguer leurs motifs faciles à deviner,
avaient refusé non-seulement d’aider la commission académique, mais de
l’introduire dans les salles; c’est sur le témoignage de Tenon que la
commission récite l’intolérable état des choses.
Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts
mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle et
se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole sévissant avec
fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu de guérison le nouveau
mal qu’ils ont contracté; les fous proférant leurs cris jusqu’à la porte de la
salle des opérés; des lits de paille pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là
chaque matin exposés pendant plusieurs heures au contact des malades les
plus dégoûtants, les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est
une faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la
minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un bout à
l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly se piquait fort
de littérature, mais la douloureuse éloquence des faits le dispensait cette
fois de tout artifice de style. On l’a loué souvent de l’avoir compris en
montrant la vérité à découvert sans l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller
cependant à développer des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit
par exemple que douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun
imagine ce que peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on
Page 105
y entasse; que sert-il d’ajouter froidement: «Qu’est-ce qu’un lit en général,
et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature souffrante
et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances ont fatiguée;
l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de mettre tous les
muscles destinés au mouvement volontaire dans un état de relâchement; un
homme debout ne se repose pas, parce que... etc., etc.» Après avoir dit dans
un autre passage l’effrayante mortalité des blessés et des femmes en couche,
il ajoute avec bien peu de délicatesse de goût et de sentiment: «L’État a le
plus grand intérêt à conserver les blessés et les mères dans la fleur de l’âge,
qui renouvellent la population.»
Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus
extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément ému
par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les avoir si
longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses auspices, produisit
aussitôt plus de deux millions de livres; mais il n’était plus question
d’améliorer, il fallait détruire et refaire ailleurs. «On avait déjà, disait
Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes les améliorations possibles, sauf la
seule efficace qui eût été de le jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas
à une telle œuvre, et le gouvernement, réduit bientôt aux derniers
expédients, porta la main sur le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même.
Parmi toutes les fautes qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là
sans contredit fut une des plus honteuses.
La ville de Bordeaux, instruite des études faites par l’Académie des
sciences, lui soumit à son tour les projets d’un nouvel Hôtel-Dieu pour ses
malades. «C’est une preuve, disaient avec raison les commissaires, de
l’opinion avantageuse que l’on a des lumières de l’Académie, et elle les doit
à tous ceux qui les réclament.»
L’Académie, en effet, ne refusait à personne ses jugements et ses
conseils; près de dix mille rapports, composés de 1699 à 1790, se trouvent
encore dans ses archives, et c’est une grande preuve de discernement, de
savoir et d’activité, que d’avoir pu ainsi, pendant près d’un siècle, accroître
sans cesse la confiance de tous en la méritant de mieux en mieux.
et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature souffrante
et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances ont fatiguée;
l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de mettre tous les
muscles destinés au mouvement volontaire dans un état de relâchement; un
homme debout ne se repose pas, parce que... etc., etc.» Après avoir dit dans
un autre passage l’effrayante mortalité des blessés et des femmes en couche,
il ajoute avec bien peu de délicatesse de goût et de sentiment: «L’État a le
plus grand intérêt à conserver les blessés et les mères dans la fleur de l’âge,
qui renouvellent la population.»
Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus
extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément ému
par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les avoir si
longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses auspices, produisit
aussitôt plus de deux millions de livres; mais il n’était plus question
d’améliorer, il fallait détruire et refaire ailleurs. «On avait déjà, disait
Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes les améliorations possibles, sauf la
seule efficace qui eût été de le jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas
à une telle œuvre, et le gouvernement, réduit bientôt aux derniers
expédients, porta la main sur le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même.
Parmi toutes les fautes qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là
sans contredit fut une des plus honteuses.
La ville de Bordeaux, instruite des études faites par l’Académie des
sciences, lui soumit à son tour les projets d’un nouvel Hôtel-Dieu pour ses
malades. «C’est une preuve, disaient avec raison les commissaires, de
l’opinion avantageuse que l’on a des lumières de l’Académie, et elle les doit
à tous ceux qui les réclament.»
L’Académie, en effet, ne refusait à personne ses jugements et ses
conseils; près de dix mille rapports, composés de 1699 à 1790, se trouvent
encore dans ses archives, et c’est une grande preuve de discernement, de
savoir et d’activité, que d’avoir pu ainsi, pendant près d’un siècle, accroître
sans cesse la confiance de tous en la méritant de mieux en mieux.
Page 106
LES PRIX.
Les prix, régulièrement décernés à partir de l’année 1721, devaient
accroître l’autorité de l’Académie et lui donner en quelque sorte une vie
nouvelle en lui demandant des jugements plus solennels sur des travaux
souvent considérables. Rouillé de Meslay, conseiller au Parlement, avait
légué à l’Académie une rente de quatre mille livres, au principal de cent
mille livres, constituée à son profit par les prévôts des marchands et
échevins de la ville de Paris, à condition que Messieurs de l’Académie des
sciences proposeraient tous les ans un prix de la moitié de ladite somme
pour être donné par eux à qui aurait le mieux réussi par raison et non par
éloquence, mais en quelque langue et style que ce soit, au jugement de
Messieurs de l’Académie, partie d’icelle, ou des commissaires par elle
nommés, sur un traité philosophique ou dissertation touchant ce qui
contient, soutient et fait mouvoir en son ordre les planètes et autres
substances contenues dans l’univers, le fond premier et principal de leurs
productions et formations, le principe de la lumière et du mouvement. «Mes
méditations, ajoutait-il, m’ont ce me semble, conduit à cette importante
découverte et approché les yeux de mon entendement de la connaissance de
l’éternel et premier être. Mais n’ayant les talents de mettre au jour mes
conséquences, je m’en remets aux savants, et j’espère qu’en suivant ces
recherches, ils dévoileront des vérités autant essentielles que manifestes et
qui augmenteront l’admiration qu’on doit à Dieu. Et sur l’autre moitié de
ladite rente, il en sera employé le quart pour les rétributions ou épices de
MM. les juges, l’autre quart à M. le secrétaire de l’Académie, pour les frais
des annonces et publications et copies des traités qui seront faits, et d’en
fournir deux exemplaires du plus prisé avec extrait des principaux: un pour
le château de Meslay-le-Vidame, aux seigneurs, comtes et leurs
successeurs; l’autre pour les propriétaires de ma maison rue du Temple et de
Meslay, à Paris, y adresse. En cas de remboursement de ladite rente,
Les prix, régulièrement décernés à partir de l’année 1721, devaient
accroître l’autorité de l’Académie et lui donner en quelque sorte une vie
nouvelle en lui demandant des jugements plus solennels sur des travaux
souvent considérables. Rouillé de Meslay, conseiller au Parlement, avait
légué à l’Académie une rente de quatre mille livres, au principal de cent
mille livres, constituée à son profit par les prévôts des marchands et
échevins de la ville de Paris, à condition que Messieurs de l’Académie des
sciences proposeraient tous les ans un prix de la moitié de ladite somme
pour être donné par eux à qui aurait le mieux réussi par raison et non par
éloquence, mais en quelque langue et style que ce soit, au jugement de
Messieurs de l’Académie, partie d’icelle, ou des commissaires par elle
nommés, sur un traité philosophique ou dissertation touchant ce qui
contient, soutient et fait mouvoir en son ordre les planètes et autres
substances contenues dans l’univers, le fond premier et principal de leurs
productions et formations, le principe de la lumière et du mouvement. «Mes
méditations, ajoutait-il, m’ont ce me semble, conduit à cette importante
découverte et approché les yeux de mon entendement de la connaissance de
l’éternel et premier être. Mais n’ayant les talents de mettre au jour mes
conséquences, je m’en remets aux savants, et j’espère qu’en suivant ces
recherches, ils dévoileront des vérités autant essentielles que manifestes et
qui augmenteront l’admiration qu’on doit à Dieu. Et sur l’autre moitié de
ladite rente, il en sera employé le quart pour les rétributions ou épices de
MM. les juges, l’autre quart à M. le secrétaire de l’Académie, pour les frais
des annonces et publications et copies des traités qui seront faits, et d’en
fournir deux exemplaires du plus prisé avec extrait des principaux: un pour
le château de Meslay-le-Vidame, aux seigneurs, comtes et leurs
successeurs; l’autre pour les propriétaires de ma maison rue du Temple et de
Meslay, à Paris, y adresse. En cas de remboursement de ladite rente,
Page 107
l’emploi sera fait en fonds sujet aux mêmes charges; et si cela manquait
d’être exécuté pendant quelques années, le revenu accumulé grossirait
autant le prix et rétribution jusqu’au double et triple; mais si quatre années
se passaient sans effet desdites conditions, le contrat de cent mille livres, ou
le fonds qui lui aurait servi de remploi, retournerait à mes héritiers en ligne
directe.
• • • • • • • • • • • • • •
«Item, je donne et lègue à l’Académie des sciences de Paris la rente de
mille livres, au principal de vingt-cinq mille livres, constituée à mon profit
par messieurs les marchands et échevins de la ville de Paris, à condition que
Messieurs de l’Académie proposeront tous les ans un prix de la moitié de
ladite rente, pour être par eux donné tous les ans à celui qui aura le mieux
réussi en une méthode courte et facile pour prendre plus exactement les
hauteurs et degrés de longitude en mer et en les découvertes utiles à la
navigation et grands voyages.
«Et en cas que ces matières se trouvassent épuisées ou poussées à leur
perfection, il sera proposé de faire par cantons commencés au choix de
Messieurs de l’Académie, des cartes topographiques marquant le niveau des
terrains et cours des eaux par rapport à la mer à mi-marée et lit ordinaire, en
sorte que ces cartes rassemblées dans la suite des temps, on puisse s’en
servir pour les desseins de canaux et communications de navigation,
ménage et utilité de torrents perdus ou nuisibles, et autres avantages que le
bien public fait tenter, dont les succès ou projets peuvent avoir besoin de ce
principe des niveaux qui peuvent diriger le choix des entreprises. Le niveau
des puits ou sources vives n’étant pas suffisant, je substitue dans ce legs
plusieurs sujets: celui des longitudes m’a occupé en vain, par rapport à la
sphère céleste; les constellations, les hauteurs et les phénomènes paraissent
les mêmes à pareilles heures, sur toute la longitude, quand on ne change pas
de latitude. Les savants peuvent aller plus loin; mais je me trompe fort si le
hasard mis à profit, ne fournit plus pour cette découverte que l’astronomie
ou règles de mathématiques. Peut-être que ce globe donnera quelque aimant
avec cette propriété. J’avais cru qu’il se pourrait qu’un coq par exemple de
Portugal, accoutumé de chanter à minuit, ne chanterait en France qu’à une
heure du matin et quelques épreuves de recherche me persuadaient de la
diversité que je n’ai pu approfondir avec les expériences requises.»
d’être exécuté pendant quelques années, le revenu accumulé grossirait
autant le prix et rétribution jusqu’au double et triple; mais si quatre années
se passaient sans effet desdites conditions, le contrat de cent mille livres, ou
le fonds qui lui aurait servi de remploi, retournerait à mes héritiers en ligne
directe.
• • • • • • • • • • • • • •
«Item, je donne et lègue à l’Académie des sciences de Paris la rente de
mille livres, au principal de vingt-cinq mille livres, constituée à mon profit
par messieurs les marchands et échevins de la ville de Paris, à condition que
Messieurs de l’Académie proposeront tous les ans un prix de la moitié de
ladite rente, pour être par eux donné tous les ans à celui qui aura le mieux
réussi en une méthode courte et facile pour prendre plus exactement les
hauteurs et degrés de longitude en mer et en les découvertes utiles à la
navigation et grands voyages.
«Et en cas que ces matières se trouvassent épuisées ou poussées à leur
perfection, il sera proposé de faire par cantons commencés au choix de
Messieurs de l’Académie, des cartes topographiques marquant le niveau des
terrains et cours des eaux par rapport à la mer à mi-marée et lit ordinaire, en
sorte que ces cartes rassemblées dans la suite des temps, on puisse s’en
servir pour les desseins de canaux et communications de navigation,
ménage et utilité de torrents perdus ou nuisibles, et autres avantages que le
bien public fait tenter, dont les succès ou projets peuvent avoir besoin de ce
principe des niveaux qui peuvent diriger le choix des entreprises. Le niveau
des puits ou sources vives n’étant pas suffisant, je substitue dans ce legs
plusieurs sujets: celui des longitudes m’a occupé en vain, par rapport à la
sphère céleste; les constellations, les hauteurs et les phénomènes paraissent
les mêmes à pareilles heures, sur toute la longitude, quand on ne change pas
de latitude. Les savants peuvent aller plus loin; mais je me trompe fort si le
hasard mis à profit, ne fournit plus pour cette découverte que l’astronomie
ou règles de mathématiques. Peut-être que ce globe donnera quelque aimant
avec cette propriété. J’avais cru qu’il se pourrait qu’un coq par exemple de
Portugal, accoutumé de chanter à minuit, ne chanterait en France qu’à une
heure du matin et quelques épreuves de recherche me persuadaient de la
diversité que je n’ai pu approfondir avec les expériences requises.»
Page 108
Le fils de Meslay, plus soucieux de sa richesse que de l’honneur de sa
famille, osa résister aux dernières volontés de son père et disputer avec
acharnement la part trop généreusement faite par son testament à des
œuvres bonnes et utiles. L’exagération, la singularité ou l’extravagance de
certaines clauses furent injurieusement invoquées comme preuves
péremptoires de l’insanité de son esprit.
Le procès dura plusieurs années.
«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit
accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable à sa
divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose qui lui
déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire le bien et mon
devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et aiguës dont je suis affligé
depuis tant d’années me soient utiles pour implorer l’effet de sa
miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant d’ardeur pour le bien, le fils de
Meslay ne trouvait rien à redire, mais la suite était livrée à l’ironie de son
avocat: «Je veux, avait écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie,
ordonnant que tous les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des
pauvres sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe
ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit? On
alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu considérables à
des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous la condition qu’ils
promettraient de s’abstenir de viande et de poisson pendant le reste de leur
vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas gardé cette abstinence toute ma
vie.»
Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider
tout le testament.
Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des
questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une
dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les espaces
imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient rien nous
apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du mouvement lui
semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et il défiait l’Académie
d’en proposer une autre.
Me Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu,
disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui a fait la
lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en faire une idée plus
famille, osa résister aux dernières volontés de son père et disputer avec
acharnement la part trop généreusement faite par son testament à des
œuvres bonnes et utiles. L’exagération, la singularité ou l’extravagance de
certaines clauses furent injurieusement invoquées comme preuves
péremptoires de l’insanité de son esprit.
Le procès dura plusieurs années.
«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit
accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable à sa
divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose qui lui
déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire le bien et mon
devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et aiguës dont je suis affligé
depuis tant d’années me soient utiles pour implorer l’effet de sa
miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant d’ardeur pour le bien, le fils de
Meslay ne trouvait rien à redire, mais la suite était livrée à l’ironie de son
avocat: «Je veux, avait écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie,
ordonnant que tous les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des
pauvres sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe
ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit? On
alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu considérables à
des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous la condition qu’ils
promettraient de s’abstenir de viande et de poisson pendant le reste de leur
vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas gardé cette abstinence toute ma
vie.»
Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider
tout le testament.
Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des
questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une
dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les espaces
imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient rien nous
apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du mouvement lui
semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et il défiait l’Académie
d’en proposer une autre.
Me Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu,
disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui a fait la
lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en faire une idée plus
Page 109
claire et plus distincte?» L’espoir enfin d’estimer les longitudes à l’aide du
chant d’un coq attirait les sarcasmes et y prêtait un peu; mais Me Chevalier,
que rien ne déconcerte, triomphe au contraire sur ce point en invoquant
l’autorité imposante de Descartes.
«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la nouvelle
philosophie tous les animaux sont des automates ou des machines dont la
structure est d’autant plus parfaite que leur auteur surpasse infiniment tous
les hommes dans la connaissance des véritables principes de la mécanique.
Cela supposé, si la structure de ce coq est telle qu’il doit chanter à la même
heure qu’il chante dans le lieu où il est né, dans quelque partie du monde
qu’il soit transporté, on aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on
cherche avec tant de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu
de départ.»
Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de
s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir ou en
disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison, prête à
proposer chaque année les deux sujets demandés par M. Meslay qui
pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations utiles et intéressantes.
Le célèbre axiome, ab actu ad posse valet consequentia, était d’ailleurs une
preuve convaincante. Les travaux de Descartes, de Malebranche et de
Newton ne pouvaient être le dernier effort de la philosophie; pourquoi les
découvertes de ces grands hommes ne seraient-elles pas imitées ou accrues?
Et quant au second legs relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer
que depuis longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande
presque autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse
découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms
respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au testateur.
Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le
Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le
capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres. Me
Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages publiés
par l’Académie et le droit d’assister à ses séances.
Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science,
l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de
recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se trouva au
contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du fondateur ne
chant d’un coq attirait les sarcasmes et y prêtait un peu; mais Me Chevalier,
que rien ne déconcerte, triomphe au contraire sur ce point en invoquant
l’autorité imposante de Descartes.
«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la nouvelle
philosophie tous les animaux sont des automates ou des machines dont la
structure est d’autant plus parfaite que leur auteur surpasse infiniment tous
les hommes dans la connaissance des véritables principes de la mécanique.
Cela supposé, si la structure de ce coq est telle qu’il doit chanter à la même
heure qu’il chante dans le lieu où il est né, dans quelque partie du monde
qu’il soit transporté, on aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on
cherche avec tant de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu
de départ.»
Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de
s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir ou en
disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison, prête à
proposer chaque année les deux sujets demandés par M. Meslay qui
pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations utiles et intéressantes.
Le célèbre axiome, ab actu ad posse valet consequentia, était d’ailleurs une
preuve convaincante. Les travaux de Descartes, de Malebranche et de
Newton ne pouvaient être le dernier effort de la philosophie; pourquoi les
découvertes de ces grands hommes ne seraient-elles pas imitées ou accrues?
Et quant au second legs relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer
que depuis longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande
presque autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse
découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms
respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au testateur.
Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le
Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le
capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres. Me
Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages publiés
par l’Académie et le droit d’assister à ses séances.
Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science,
l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de
recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se trouva au
contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du fondateur ne
Page 110
portent pas toujours jusqu’où tend son esprit, l’Académie, fidèle sans
explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à lui pendant plus
d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres vers les plus grandes
voies de la science en récompensant d’admirables découvertes qu’elle avait
souvent provoquées.
Le choix judicieux des questions proposées, l’excellence des mémoires
couronnés et la juste célébrité des concurrents, devaient accroître, avec
l’étendue de son influence, le renom de l’Académie des sciences de Paris.
Entrant en commerce continu avec les savants les plus illustres de l’Europe,
et montrant le sentier qu’ils consentaient à suivre, elle semblait marcher en
quelque sorte devant eux, et partager leur gloire en la proclamant.
Ses décisions un peu timides d’abord mais presque toujours reçues dans
la suite avec applaudissement, devaient au début donner prise à de sévères
critiques et causer bien des murmures. Nulle autorité en matière de science
ne prévaut contre la vérité, et les concurrents étaient en droit de juger leurs
juges. On peut croire qu’ils n’y manquèrent pas. Le début, il faut en
convenir, ne fut pas heureux. Les concurrents devaient traiter du principe,
de la nature et de la communication du mouvement. Jean Bernoulli
concourut; l’Académie, sans comprendre la portée de son excellent
mémoire, couronna le discours superficiel et insignifiant d’un M. de
Crousas. L’injustice était flagrante, ou plutôt la méprise. L’Académie, en
effet, ne possédait alors aucun géomètre de marque; les mécaniciens, plus
habiles dans la pratique que dans la science spéculative, croyaient s’assurer
sur les théories de Descartes. Leur esprit, préoccupé de ses assertions
tranchantes et obscurci par ses erreurs respectées, aurait eu beaucoup à
désapprendre pour prononcer avec exactitude sur des principes qu’ils
entendaient fort mal. Bernoulli, irrité et blessé, protesta de toutes ses forces
contre une décision qu’il ne devait oublier ni pardonner. «Il faut, écrivait-il
à Mairan, en parlant de son concurrent, que son système erroné et contre la
raison tombe de lui-même. Cela étant, dites-moi avec quelle justice peut-on
avoir couronné son mémoire en le préférant à un autre, où je défie qui qu’il
soit de montrer le moindre faux raisonnement. N’est-ce pas favoriser
l’erreur au préjudice de la vérité? Quelle honte! Qui est-ce qui voudra
travailler désormais sur vos questions, s’il ne peut plus compter ni sur la
clairvoyance ni sur l’équité de la plupart des commissaires?» Sa colère,
vingt ans après, dans une lettre à Euler, s’exhale avec la même énergie, et
sans se soucier du principe de la chose jugée, il se croirait fondé à
explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à lui pendant plus
d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres vers les plus grandes
voies de la science en récompensant d’admirables découvertes qu’elle avait
souvent provoquées.
Le choix judicieux des questions proposées, l’excellence des mémoires
couronnés et la juste célébrité des concurrents, devaient accroître, avec
l’étendue de son influence, le renom de l’Académie des sciences de Paris.
Entrant en commerce continu avec les savants les plus illustres de l’Europe,
et montrant le sentier qu’ils consentaient à suivre, elle semblait marcher en
quelque sorte devant eux, et partager leur gloire en la proclamant.
Ses décisions un peu timides d’abord mais presque toujours reçues dans
la suite avec applaudissement, devaient au début donner prise à de sévères
critiques et causer bien des murmures. Nulle autorité en matière de science
ne prévaut contre la vérité, et les concurrents étaient en droit de juger leurs
juges. On peut croire qu’ils n’y manquèrent pas. Le début, il faut en
convenir, ne fut pas heureux. Les concurrents devaient traiter du principe,
de la nature et de la communication du mouvement. Jean Bernoulli
concourut; l’Académie, sans comprendre la portée de son excellent
mémoire, couronna le discours superficiel et insignifiant d’un M. de
Crousas. L’injustice était flagrante, ou plutôt la méprise. L’Académie, en
effet, ne possédait alors aucun géomètre de marque; les mécaniciens, plus
habiles dans la pratique que dans la science spéculative, croyaient s’assurer
sur les théories de Descartes. Leur esprit, préoccupé de ses assertions
tranchantes et obscurci par ses erreurs respectées, aurait eu beaucoup à
désapprendre pour prononcer avec exactitude sur des principes qu’ils
entendaient fort mal. Bernoulli, irrité et blessé, protesta de toutes ses forces
contre une décision qu’il ne devait oublier ni pardonner. «Il faut, écrivait-il
à Mairan, en parlant de son concurrent, que son système erroné et contre la
raison tombe de lui-même. Cela étant, dites-moi avec quelle justice peut-on
avoir couronné son mémoire en le préférant à un autre, où je défie qui qu’il
soit de montrer le moindre faux raisonnement. N’est-ce pas favoriser
l’erreur au préjudice de la vérité? Quelle honte! Qui est-ce qui voudra
travailler désormais sur vos questions, s’il ne peut plus compter ni sur la
clairvoyance ni sur l’équité de la plupart des commissaires?» Sa colère,
vingt ans après, dans une lettre à Euler, s’exhale avec la même énergie, et
sans se soucier du principe de la chose jugée, il se croirait fondé à
Page 111
revendiquer ses droits devant les successeurs des juges qui les ont
méconnus.
Après avoir décerné quatre prix, l’Académie rencontra un embarras
imprévu: une mesure financière, qu’il est permis de nommer une
banqueroute, réduisit à 3,700 livres la rente de 6,000 livres constituée par-
devant notaire sur les revenus de la ville de Paris, et il s’éleva une question
difficile à résoudre; l’Académie ne pouvait plus satisfaire aux obligations
formellement imposées par le testament de M. de Meslay. Quel usage
devait-elle faire du revenu qui lui était laissé? Le Parlement consulté, sans
décliner sa compétence, déclara s’en rapporter à la sagesse de MM. les
académiciens, dont les avis furent fort partagés. Fallait-il réduire
proportionnellement la somme allouée pour chaque prix ou diminuer le
nombre des récompenses? L’abandon des épices attribués aux juges aurait
tout arrangé, mais l’idée n’en vint alors à l’esprit de personne. Il fut décidé,
après longues discussions, que l’Académie décernerait chaque année, et
alternativement, un prix de 2,500 livres sur une question relative au système
général du monde, et l’autre de 2,000 sur un sujet touchant à la navigation.
Les savants les plus illustres trouvaient alors ces récompenses fort
considérables et les disputaient avec ardeur. Les familles d’Euler et de
Bernoulli se partagèrent près de la moitié des prix décernés par l’ancienne
Académie. Lagrange, qui leur succéda, fut couronné pour trois de ses plus
beaux mémoires de mécanique céleste. L’orgueilleux Jean Bernoulli lui-
même rentra souvent dans la lice; il était fort sensible à la gloire; «mais
vous savez, écrivait-il à Mairan, qu’il faut quelque chose de plus solide
pour faire bouillir la marmite.» Aussi, lorsqu’il recevait le prix, ne
négligeait-il aucun soin pour recevoir la somme due par la voie la plus
avantageuse.
«Depuis ma dernière lettre, écrit-il à Mairan (27 mai 1734), nous
attendions toujours, moi et mon fils, d’apprendre la proclamation de nos
pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix. Nous
voyons présentement par l’honneur de la vôtre, du 19 mai, que la
proclamation se fit à la rentrée publique, suivant la coutume, quoique nous
ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la Gazette de
Paris, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui m’apprenait d’abord
le nom de celui qui avait remporté le prix par l’extrait que l’on faisait
toujours de votre Gazette à mettre dans la nôtre. Quoi qu’il en soit, il n’y a
rien de perdu, la somme qui nous a été adjugée étant en bonne sûreté, soit
méconnus.
Après avoir décerné quatre prix, l’Académie rencontra un embarras
imprévu: une mesure financière, qu’il est permis de nommer une
banqueroute, réduisit à 3,700 livres la rente de 6,000 livres constituée par-
devant notaire sur les revenus de la ville de Paris, et il s’éleva une question
difficile à résoudre; l’Académie ne pouvait plus satisfaire aux obligations
formellement imposées par le testament de M. de Meslay. Quel usage
devait-elle faire du revenu qui lui était laissé? Le Parlement consulté, sans
décliner sa compétence, déclara s’en rapporter à la sagesse de MM. les
académiciens, dont les avis furent fort partagés. Fallait-il réduire
proportionnellement la somme allouée pour chaque prix ou diminuer le
nombre des récompenses? L’abandon des épices attribués aux juges aurait
tout arrangé, mais l’idée n’en vint alors à l’esprit de personne. Il fut décidé,
après longues discussions, que l’Académie décernerait chaque année, et
alternativement, un prix de 2,500 livres sur une question relative au système
général du monde, et l’autre de 2,000 sur un sujet touchant à la navigation.
Les savants les plus illustres trouvaient alors ces récompenses fort
considérables et les disputaient avec ardeur. Les familles d’Euler et de
Bernoulli se partagèrent près de la moitié des prix décernés par l’ancienne
Académie. Lagrange, qui leur succéda, fut couronné pour trois de ses plus
beaux mémoires de mécanique céleste. L’orgueilleux Jean Bernoulli lui-
même rentra souvent dans la lice; il était fort sensible à la gloire; «mais
vous savez, écrivait-il à Mairan, qu’il faut quelque chose de plus solide
pour faire bouillir la marmite.» Aussi, lorsqu’il recevait le prix, ne
négligeait-il aucun soin pour recevoir la somme due par la voie la plus
avantageuse.
«Depuis ma dernière lettre, écrit-il à Mairan (27 mai 1734), nous
attendions toujours, moi et mon fils, d’apprendre la proclamation de nos
pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix. Nous
voyons présentement par l’honneur de la vôtre, du 19 mai, que la
proclamation se fit à la rentrée publique, suivant la coutume, quoique nous
ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la Gazette de
Paris, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui m’apprenait d’abord
le nom de celui qui avait remporté le prix par l’extrait que l’on faisait
toujours de votre Gazette à mettre dans la nôtre. Quoi qu’il en soit, il n’y a
rien de perdu, la somme qui nous a été adjugée étant en bonne sûreté, soit
Page 112
chez vous, soit encore chez le trésorier. Nous croyons aussi que mon seul
récépissé que je vous ai envoyé suffira pour toute la somme, mais il en
faudra parler à M. de Maupertuis, à qui mon fils écrivit la semaine passée
pour lui donner plein pouvoir de retirer sa part afin que M. de Maupertuis
puisse se rembourser d’une petite dette que mon fils lui doit. Le reste et ma
portion ensemble pourraient nous être remis par une lettre de change qui
serait tirée sur un banquier d’Amsterdam et que nous pourrions négocier ici
avec plus d’avantage que si elle s’adressait immédiatement à quelque
marchand ou banquier d’ici.»
Tout en veillant de son mieux à ses intérêts, Bernoulli mettait l’honneur
du succès à un plus haut prix encore. «Je vous avoue, dit-il, que
l’événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment glorieux,
aussi est-ce l’honneur que nous estimons beaucoup plus que l’intérêt
pécuniaire, quelque considérable qu’il soit. C’est pour cette raison que nous
désirons savoir si cet événement a été rendu public dans votre Gazette,
suivant la coutume.»
L’Académie dut à l’institution de ses prix l’honneur de jouer un grand
rôle dans l’histoire du célèbre problème des longitudes.
Presque tous les gouvernements de l’Europe avaient depuis longtemps,
par des promesses considérables, dirigé les recherches des inventeurs vers
ce difficile et important problème. Philippe III d’Espagne avait promis
100,000 écus; les États de Hollande 100,000 florins, et l’Angleterre 20,000
livres sterling à qui pourrait déterminer la longitude en mer avec
l’exactitude nécessaire aux marins; une somme de 2,000 livres (50,000 fr.)
était mise en même temps à la disposition de la Commission permanente
chargée de juger les inventions de toute sorte que l’espoir d’une telle
récompense faisait naître presque chaque jour.
L’emploi du loch et de la boussole élude la question et ne la résout pas;
il consiste à déterminer d’heure en heure la position du navire par la
grandeur et la direction du chemin parcouru. Un flotteur nommé loch est
dans ce but jeté à la mer, et l’on suppose qu’il y reste immobile; l’écart du
navire pendant trente secondes étant alors multiplié par 120 est considéré
comme le chemin parcouru pendant une heure dans la direction indiquée
par la boussole. Les erreurs d’une telle méthode peuvent dans une courte
traversée s’élever à plusieurs degrés.
récépissé que je vous ai envoyé suffira pour toute la somme, mais il en
faudra parler à M. de Maupertuis, à qui mon fils écrivit la semaine passée
pour lui donner plein pouvoir de retirer sa part afin que M. de Maupertuis
puisse se rembourser d’une petite dette que mon fils lui doit. Le reste et ma
portion ensemble pourraient nous être remis par une lettre de change qui
serait tirée sur un banquier d’Amsterdam et que nous pourrions négocier ici
avec plus d’avantage que si elle s’adressait immédiatement à quelque
marchand ou banquier d’ici.»
Tout en veillant de son mieux à ses intérêts, Bernoulli mettait l’honneur
du succès à un plus haut prix encore. «Je vous avoue, dit-il, que
l’événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment glorieux,
aussi est-ce l’honneur que nous estimons beaucoup plus que l’intérêt
pécuniaire, quelque considérable qu’il soit. C’est pour cette raison que nous
désirons savoir si cet événement a été rendu public dans votre Gazette,
suivant la coutume.»
L’Académie dut à l’institution de ses prix l’honneur de jouer un grand
rôle dans l’histoire du célèbre problème des longitudes.
Presque tous les gouvernements de l’Europe avaient depuis longtemps,
par des promesses considérables, dirigé les recherches des inventeurs vers
ce difficile et important problème. Philippe III d’Espagne avait promis
100,000 écus; les États de Hollande 100,000 florins, et l’Angleterre 20,000
livres sterling à qui pourrait déterminer la longitude en mer avec
l’exactitude nécessaire aux marins; une somme de 2,000 livres (50,000 fr.)
était mise en même temps à la disposition de la Commission permanente
chargée de juger les inventions de toute sorte que l’espoir d’une telle
récompense faisait naître presque chaque jour.
L’emploi du loch et de la boussole élude la question et ne la résout pas;
il consiste à déterminer d’heure en heure la position du navire par la
grandeur et la direction du chemin parcouru. Un flotteur nommé loch est
dans ce but jeté à la mer, et l’on suppose qu’il y reste immobile; l’écart du
navire pendant trente secondes étant alors multiplié par 120 est considéré
comme le chemin parcouru pendant une heure dans la direction indiquée
par la boussole. Les erreurs d’une telle méthode peuvent dans une courte
traversée s’élever à plusieurs degrés.
Page 113
L’heure étant la même sur tous les points d’un même méridien, il
suffirait pour connaître la longitude d’obtenir, directement ou
indirectement, l’heure exacte du lieu d’où l’on est parti; mais si l’on songe
que quatre minutes d’erreur correspondent à un degré, c’est là en pratique
une très-grande difficulté; construire une horloge qui, après plusieurs mois
de traversée, ne laisse pas craindre d’erreur de cet ordre, semblait au XVIIe
siècle une entreprise impossible, et Jean-Baptiste Morin, qui le premier
proposa une solution raisonnable du problème, doutait qu’une créature
mécanique, fût-elle l’œuvre du diable, pût atteindre une telle précision
idvero, dit-il, an ipsi dæmonio possibile sit, nescio.
Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif
et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en 1643, l’année
même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre triomphant: Alæ telluris
fractæ, une dissertation devenue fort rare. Morin de plus était astrologue, et,
s’il faut en croire ses disciples, souvent heureux dans ses prédictions. Quoi
qu’il en soit, on lui doit une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges
ne pouvant donner l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la
demande, et sans recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des
satellites invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance
de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la
commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable dans
l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses appointements
au collége royal, récompensa justement l’excellente idée de Morin. Le
célèbre géologue et théologien Whiston proposa au contraire un projet
absolument ridicule dont on fit grand bruit cependant; il fut l’occasion de la
récompense si considérable promise par le Parlement britannique, et que
plusieurs commissions examinèrent très-minutieusement.
Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir
les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte d’îles
flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles, à minuit
précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée qui, en éclatant
à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou la ferait entendre à
plusieurs centaines de milles à la ronde.
On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée à
Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt.
L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense. Il
suffirait pour connaître la longitude d’obtenir, directement ou
indirectement, l’heure exacte du lieu d’où l’on est parti; mais si l’on songe
que quatre minutes d’erreur correspondent à un degré, c’est là en pratique
une très-grande difficulté; construire une horloge qui, après plusieurs mois
de traversée, ne laisse pas craindre d’erreur de cet ordre, semblait au XVIIe
siècle une entreprise impossible, et Jean-Baptiste Morin, qui le premier
proposa une solution raisonnable du problème, doutait qu’une créature
mécanique, fût-elle l’œuvre du diable, pût atteindre une telle précision
idvero, dit-il, an ipsi dæmonio possibile sit, nescio.
Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif
et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en 1643, l’année
même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre triomphant: Alæ telluris
fractæ, une dissertation devenue fort rare. Morin de plus était astrologue, et,
s’il faut en croire ses disciples, souvent heureux dans ses prédictions. Quoi
qu’il en soit, on lui doit une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges
ne pouvant donner l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la
demande, et sans recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des
satellites invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance
de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la
commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable dans
l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses appointements
au collége royal, récompensa justement l’excellente idée de Morin. Le
célèbre géologue et théologien Whiston proposa au contraire un projet
absolument ridicule dont on fit grand bruit cependant; il fut l’occasion de la
récompense si considérable promise par le Parlement britannique, et que
plusieurs commissions examinèrent très-minutieusement.
Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir
les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte d’îles
flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles, à minuit
précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée qui, en éclatant
à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou la ferait entendre à
plusieurs centaines de milles à la ronde.
On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée à
Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt.
L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense. Il
Page 114
consentit néanmoins à en expliquer le principe devant une commission dans
laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens, Duquesne, de
Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications fort confuses de
Reussner étaient données en allemand et traduites immédiatement par
Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les entendre. L’approbation
de son projet devait faire accorder à Reussner une somme de 60,000 livres à
laquelle se serait ajouté à perpétuité un droit de quatre sols par tonneau pour
chaque voyage des vaissaux qui emploieraient sa méthode. Mais le projet,
qu’il est inutile de rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des
principes inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter.
Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à
l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats; cette
manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur, et
plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully, découragé,
paraissait cependant passer condamnation.
«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner
avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement à
cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur, le
froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force élastique, par
l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par les mouvements
violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y a-t-il qu’on trouve
jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on changer la nature des
corps?»
Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué
du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche
récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de 1726. Il
parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart n’était pas
d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée par lui supporta
sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société royale de Londres lui
accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque année depuis cent
cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée par elle la plus
remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans plus tard, en 1762,
Harrison, avançant toujours dans la même voie, soumettait à l’amirauté
anglaise une horloge éprouvée par deux voyages successifs à la Jamaïque;
elle fut déclarée fort utile et lui valut une récompense de 2,500 livres
(65,000 francs). Le succès, sans être jugé complet et définitif, produisit une
grande sensation.
laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens, Duquesne, de
Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications fort confuses de
Reussner étaient données en allemand et traduites immédiatement par
Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les entendre. L’approbation
de son projet devait faire accorder à Reussner une somme de 60,000 livres à
laquelle se serait ajouté à perpétuité un droit de quatre sols par tonneau pour
chaque voyage des vaissaux qui emploieraient sa méthode. Mais le projet,
qu’il est inutile de rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des
principes inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter.
Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à
l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats; cette
manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur, et
plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully, découragé,
paraissait cependant passer condamnation.
«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner
avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement à
cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur, le
froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force élastique, par
l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par les mouvements
violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y a-t-il qu’on trouve
jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on changer la nature des
corps?»
Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué
du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche
récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de 1726. Il
parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart n’était pas
d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée par lui supporta
sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société royale de Londres lui
accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque année depuis cent
cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée par elle la plus
remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans plus tard, en 1762,
Harrison, avançant toujours dans la même voie, soumettait à l’amirauté
anglaise une horloge éprouvée par deux voyages successifs à la Jamaïque;
elle fut déclarée fort utile et lui valut une récompense de 2,500 livres
(65,000 francs). Le succès, sans être jugé complet et définitif, produisit une
grande sensation.
Page 115
Le 16 avril 1763, M. Saint-Florentin communiquait à l’Académie des
sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur de
France en Angleterre.
«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais,
nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par sa
justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui, dans le
voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a souffert qu’une
minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette machine va être
examinée publiquement et en même temps on donnera environ 100,000
francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte du prix total promis à
la découverte des longitudes, et la somme entière du Præmium ne sera
adjugée au sieur Harrison qu’après une nouvelle épreuve dans un voyage
aux îles qu’il fera encore cet été. Les savants ou artistes qui voudraient
assister à l’examen de l’instrument devront donner incessamment leurs
noms pour être enregistrés et doivent se rendre ici de leur personne. On m’a
chargé de vous demander si vous voudriez envoyer ici un Français pour être
témoin et partie de l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un
habile et savant horloger comme sans doute nous en avons.»
L’Académie, en confiant cette mission à l’un de ses membres, eut le bon
esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre horloger
français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser peut-être un jour
l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et digne d’admirer sans
réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de ses juges, refusa de
montrer les détails de son horloge, et le voyage fut inutile à Berthoud. Les
commissaires, presque tous astronomes, tout en jugeant l’horloge
d’Harrison excellente et utile, refusèrent de la déclarer parfaitement sûre.
Les observations de la lune restaient indispensables suivant eux pour
corriger les bizarres inégalités qui surviennent parfois dans les meilleurs
instruments. L’horloge n’obtint donc que la moitié de la récompense
promise, et Mayer de Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus
grande partie de l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un
nouvel acte du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000
livres; il était âgé de soixante-dix ans.
L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de
ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des longitudes,
proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur moyen de
déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la connaissance
sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur de
France en Angleterre.
«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais,
nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par sa
justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui, dans le
voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a souffert qu’une
minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette machine va être
examinée publiquement et en même temps on donnera environ 100,000
francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte du prix total promis à
la découverte des longitudes, et la somme entière du Præmium ne sera
adjugée au sieur Harrison qu’après une nouvelle épreuve dans un voyage
aux îles qu’il fera encore cet été. Les savants ou artistes qui voudraient
assister à l’examen de l’instrument devront donner incessamment leurs
noms pour être enregistrés et doivent se rendre ici de leur personne. On m’a
chargé de vous demander si vous voudriez envoyer ici un Français pour être
témoin et partie de l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un
habile et savant horloger comme sans doute nous en avons.»
L’Académie, en confiant cette mission à l’un de ses membres, eut le bon
esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre horloger
français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser peut-être un jour
l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et digne d’admirer sans
réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de ses juges, refusa de
montrer les détails de son horloge, et le voyage fut inutile à Berthoud. Les
commissaires, presque tous astronomes, tout en jugeant l’horloge
d’Harrison excellente et utile, refusèrent de la déclarer parfaitement sûre.
Les observations de la lune restaient indispensables suivant eux pour
corriger les bizarres inégalités qui surviennent parfois dans les meilleurs
instruments. L’horloge n’obtint donc que la moitié de la récompense
promise, et Mayer de Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus
grande partie de l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un
nouvel acte du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000
livres; il était âgé de soixante-dix ans.
L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de
ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des longitudes,
proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur moyen de
déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la connaissance
Page 116
sommaire de ses procédés avaient déjà encouragé et stimulé le zèle de
Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la marine, lui avait
proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée exigeait un sérieux
examen. Le ministre organisa une expédition dont le plan tracé par les
officiers de marine fut approuvé par l’Académie. Mais elle avait en même
temps à juger les pièces du concours auquel Berthoud refusait de prendre
part: par l’organe de son président le marquis de Courtanvaux, elle demanda
au ministre la disposition d’un bâtiment pour y faire ses études. M. de
Saint-Florentin répondit, comme on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment
étant frété pour éprouver les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y
embarquer celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui
voudraient les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous
les égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux,
président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une corvette
appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches qu’il
conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit du Havre le 14
mai 1767, emportant deux montres présentées au concours par P. Leroy, qui
voulut les suivre lui-même et faire partie de l’expédition.
Craignant que l’exactitude vérifiée au retour ne résultât d’une
compensation d’erreurs, il plaça sur son itinéraire un grand nombre de
points dont la longitude bien connue devait fournir des vérifications.
Comme il s’agissait d’éprouver les montres, non de s’en servir, elles furent
placées dans le lieu le plus défavorable, c’est-à-dire le plus agité du navire.
Les deux montres réalisèrent les promesses de Leroy; l’une d’elles, il est
vrai, avait varié de 2′, 34″ dans les trente-cinq premiers jours, mais réglées
de nouveau à Amsterdam, la première varia de 36″ seulement, et l’autre de
7″½ pendant quarante-huit jours de traversée. Elles furent jugées dignes du
prix, et Leroy le reçut dans la séance publique de 1769.
Berthoud n’avait pas concouru, mais sur le rapport très-favorable des
commissaires nommés par le ministre, il obtint une pension de 3,000 livres
avec le titre d’horloger de la Marine et d’inspecteur de ses horloges.
L’Académie, malgré la perfection des pièces présentées par Leroy, ne
regardait pas le problème comme définitivement résolu, et malgré les justes
louanges qu’il lui accorda, son rapporteur l’engageait à mieux faire encore.
La même question fut proposée en 1771 et le prix n’étant pas décerné fut
doublé et remis à 1773. Cette fois, pour éprouver les montres présentées au
concours, le ministre mit à la disposition de l’Académie une frégate
Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la marine, lui avait
proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée exigeait un sérieux
examen. Le ministre organisa une expédition dont le plan tracé par les
officiers de marine fut approuvé par l’Académie. Mais elle avait en même
temps à juger les pièces du concours auquel Berthoud refusait de prendre
part: par l’organe de son président le marquis de Courtanvaux, elle demanda
au ministre la disposition d’un bâtiment pour y faire ses études. M. de
Saint-Florentin répondit, comme on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment
étant frété pour éprouver les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y
embarquer celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui
voudraient les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous
les égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux,
président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une corvette
appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches qu’il
conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit du Havre le 14
mai 1767, emportant deux montres présentées au concours par P. Leroy, qui
voulut les suivre lui-même et faire partie de l’expédition.
Craignant que l’exactitude vérifiée au retour ne résultât d’une
compensation d’erreurs, il plaça sur son itinéraire un grand nombre de
points dont la longitude bien connue devait fournir des vérifications.
Comme il s’agissait d’éprouver les montres, non de s’en servir, elles furent
placées dans le lieu le plus défavorable, c’est-à-dire le plus agité du navire.
Les deux montres réalisèrent les promesses de Leroy; l’une d’elles, il est
vrai, avait varié de 2′, 34″ dans les trente-cinq premiers jours, mais réglées
de nouveau à Amsterdam, la première varia de 36″ seulement, et l’autre de
7″½ pendant quarante-huit jours de traversée. Elles furent jugées dignes du
prix, et Leroy le reçut dans la séance publique de 1769.
Berthoud n’avait pas concouru, mais sur le rapport très-favorable des
commissaires nommés par le ministre, il obtint une pension de 3,000 livres
avec le titre d’horloger de la Marine et d’inspecteur de ses horloges.
L’Académie, malgré la perfection des pièces présentées par Leroy, ne
regardait pas le problème comme définitivement résolu, et malgré les justes
louanges qu’il lui accorda, son rapporteur l’engageait à mieux faire encore.
La même question fut proposée en 1771 et le prix n’étant pas décerné fut
doublé et remis à 1773. Cette fois, pour éprouver les montres présentées au
concours, le ministre mit à la disposition de l’Académie une frégate
Page 117
commandée par M. de Verdun et sur laquelle Borda, lieutenant de vaisseau
et membre lui-même de l’Académie, s’embarqua avec l’infatigable et
dévoué Pingré.
Outre les montres des concurrents, les commissaires emportaient celles
de Berthoud qui, tout en continuant à refuser le concours se prêtait
loyalement à la comparaison.
On se rendit successivement sur la côte d’Afrique, aux Antilles, à Terre-
Neuve, en Islande et en Danemark. La longitude fournie par les montres fut
comparée à chaque station avec les résultats astronomiques les plus précis.
Les montres de Leroy et celles de Berthoud justifièrent cette fois encore
toute la réputation de leurs auteurs: malgré le froid de l’Islande, la chaleur
de la côte d’Afrique et les agitations de la mer, on n’obtint qu’un demi-
degré d’erreur en moyenne pour six semaines de traversée. Le prix fut une
seconde fois décerné à Leroy.
Ces horloges n’étaient pas portatives, et c’était un grave inconvénient;
souvent même les pièces les plus parfaites étaient gâtées pendant le
transport au navire. L’Académie, toujours préoccupée des progrès de
l’horlogerie, appela une fois encore sur ce sujet l’attention des savants et
des artistes. Le dernier programme de prix, publié par elle en 1793, était
ainsi conçu:
«Le prix sera décerné à la meilleure montre de poche propre à
déterminer les longitudes en mer, en observant que les divisions indiquent
les parties décimales du jour, le jour étant divisé en dix heures, l’heure en
cent minutes, et la minute en cent secondes.»
Le prix devait être décerné en 1795, mais l’Académie n’existait plus
alors et le concours se trouva annulé. La première classe de l’Institut
l’ouvrit de nouveau et couronna le neveu de Berthoud.
M. de Meslay eut des imitateurs. Montyon d’abord, en cachant son nom
qui devait être tant de fois répété depuis, fit don à l’Académie en 1779,
d’une rente de 1,080 livres, pour récompenser chaque année un mémoire
soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de quelque art
mécanique.
Montigny, mort en 1782, légua une rente de 600 livres, destinée à établir
un prix annuel dont l’objet serait de quelque art dépendant de la chimie.
L’abbé Raynal enfin, célèbre, disent les programmes de 1790 à 1793,
par ses ouvrages, par son patriotisme et par son zèle pour les droits et le
et membre lui-même de l’Académie, s’embarqua avec l’infatigable et
dévoué Pingré.
Outre les montres des concurrents, les commissaires emportaient celles
de Berthoud qui, tout en continuant à refuser le concours se prêtait
loyalement à la comparaison.
On se rendit successivement sur la côte d’Afrique, aux Antilles, à Terre-
Neuve, en Islande et en Danemark. La longitude fournie par les montres fut
comparée à chaque station avec les résultats astronomiques les plus précis.
Les montres de Leroy et celles de Berthoud justifièrent cette fois encore
toute la réputation de leurs auteurs: malgré le froid de l’Islande, la chaleur
de la côte d’Afrique et les agitations de la mer, on n’obtint qu’un demi-
degré d’erreur en moyenne pour six semaines de traversée. Le prix fut une
seconde fois décerné à Leroy.
Ces horloges n’étaient pas portatives, et c’était un grave inconvénient;
souvent même les pièces les plus parfaites étaient gâtées pendant le
transport au navire. L’Académie, toujours préoccupée des progrès de
l’horlogerie, appela une fois encore sur ce sujet l’attention des savants et
des artistes. Le dernier programme de prix, publié par elle en 1793, était
ainsi conçu:
«Le prix sera décerné à la meilleure montre de poche propre à
déterminer les longitudes en mer, en observant que les divisions indiquent
les parties décimales du jour, le jour étant divisé en dix heures, l’heure en
cent minutes, et la minute en cent secondes.»
Le prix devait être décerné en 1795, mais l’Académie n’existait plus
alors et le concours se trouva annulé. La première classe de l’Institut
l’ouvrit de nouveau et couronna le neveu de Berthoud.
M. de Meslay eut des imitateurs. Montyon d’abord, en cachant son nom
qui devait être tant de fois répété depuis, fit don à l’Académie en 1779,
d’une rente de 1,080 livres, pour récompenser chaque année un mémoire
soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de quelque art
mécanique.
Montigny, mort en 1782, légua une rente de 600 livres, destinée à établir
un prix annuel dont l’objet serait de quelque art dépendant de la chimie.
L’abbé Raynal enfin, célèbre, disent les programmes de 1790 à 1793,
par ses ouvrages, par son patriotisme et par son zèle pour les droits et le
Page 118
bonheur des hommes, fit don à l’Académie d’une rente de 1,200 livres, pour
fonder un prix dont le sujet était laissé à son choix.
L’Académie elle-même renonçant en 1777, sur la proposition de
d’Alembert, aux honoraires alloués pour le jugement des prix, les consacra
à fonder un prix d’histoire naturelle qui, sous le nom de prix de physique,
devait être décerné tous les deux ans.
M. d’Alembert a lu l’écrit suivant:
«L’Académie nous ayant fait l’honneur de nous nommer commissaires
du prix, MM. Cassini, Lemonnier, de Condorcet, l’abbé Bossut et moi, nous
avons une proposition à lui faire que nous désirons fort de voir acceptée,
parce qu’elle a pour objet le bien et le progrès des sciences.
«Les cinq commissaires du prix ont, comme on sait, un honoraire très-
modique pour chacun d’eux, puisqu’il n’est que de 125 francs une année et
de 175 francs l’autre; ces honoraires réunis forment en deux ans une somme
de 1,500 francs; nous proposons de nous désister de ce très-modique
honoraire et nous invitons nos confrères, qui sans doute penseront comme
nous, à s’en désister de même pour l’avenir; il suffirait pour cela que
chaque académicien voulût bien y renoncer dès ce moment, ou peut-être
même qu’il n’y eût sur cet objet aucune réclamation, comme nous avons
lieu de le croire. En ce cas, nous proposons d’employer tous les deux ans la
somme de 1,500 francs, qui proviendrait de cette renonciation, à un prix de
physique qui serait proposé par l’Académie. Nous disons à un prix de
physique, parce que le sujet du prix annuel ordinaire étant presque toujours
de mathématiques ou physico-mathématique, les classes de physique de
l’Académie, c’est-à-dire les trois classes d’anatomie, de chimie et de
botanique partageraient avec les classes de mathématiques l’avantage
d’avoir aussi un sujet de prix à proposer qui pourrait aussi avoir pour objet
ces différentes sciences.
«Un autre somme, qui est aussi de ’,500 francs en deux ans, est affectée
au secrétariat de l’Académie par l’institution du prix. Cette somme a été
accordée à M. de Fouchy, comme un dédommagement nécessaire des
sacrifices qu’il a faits par sa retraite et comme la récompense très-juste de
ses services.
«M. le marquis de Condorcet, secrétaire actuel, déclare qu’il renonce
dès à présent au droit qu’il pourrait avoir un jour sur cette somme, qui
servirait alors à augmenter ou doubler ce prix que nous proposons.»
fonder un prix dont le sujet était laissé à son choix.
L’Académie elle-même renonçant en 1777, sur la proposition de
d’Alembert, aux honoraires alloués pour le jugement des prix, les consacra
à fonder un prix d’histoire naturelle qui, sous le nom de prix de physique,
devait être décerné tous les deux ans.
M. d’Alembert a lu l’écrit suivant:
«L’Académie nous ayant fait l’honneur de nous nommer commissaires
du prix, MM. Cassini, Lemonnier, de Condorcet, l’abbé Bossut et moi, nous
avons une proposition à lui faire que nous désirons fort de voir acceptée,
parce qu’elle a pour objet le bien et le progrès des sciences.
«Les cinq commissaires du prix ont, comme on sait, un honoraire très-
modique pour chacun d’eux, puisqu’il n’est que de 125 francs une année et
de 175 francs l’autre; ces honoraires réunis forment en deux ans une somme
de 1,500 francs; nous proposons de nous désister de ce très-modique
honoraire et nous invitons nos confrères, qui sans doute penseront comme
nous, à s’en désister de même pour l’avenir; il suffirait pour cela que
chaque académicien voulût bien y renoncer dès ce moment, ou peut-être
même qu’il n’y eût sur cet objet aucune réclamation, comme nous avons
lieu de le croire. En ce cas, nous proposons d’employer tous les deux ans la
somme de 1,500 francs, qui proviendrait de cette renonciation, à un prix de
physique qui serait proposé par l’Académie. Nous disons à un prix de
physique, parce que le sujet du prix annuel ordinaire étant presque toujours
de mathématiques ou physico-mathématique, les classes de physique de
l’Académie, c’est-à-dire les trois classes d’anatomie, de chimie et de
botanique partageraient avec les classes de mathématiques l’avantage
d’avoir aussi un sujet de prix à proposer qui pourrait aussi avoir pour objet
ces différentes sciences.
«Un autre somme, qui est aussi de ’,500 francs en deux ans, est affectée
au secrétariat de l’Académie par l’institution du prix. Cette somme a été
accordée à M. de Fouchy, comme un dédommagement nécessaire des
sacrifices qu’il a faits par sa retraite et comme la récompense très-juste de
ses services.
«M. le marquis de Condorcet, secrétaire actuel, déclare qu’il renonce
dès à présent au droit qu’il pourrait avoir un jour sur cette somme, qui
servirait alors à augmenter ou doubler ce prix que nous proposons.»
Page 119
Sans être aussi versé que Condorcet dans la théorie des probabilités,
chacun pouvait comprendre que l’importance de sa renonciation dépendait
de la vie probable du vieux Grand-Jean Fouchy, et il eût été de meilleur
goût de ne pas provoquer aussi nettement à en faire le calcul.
Les propositions cependant furent adoptées à l’unanimité.
Indépendamment de ces institutions régulières, l’Académie reçut à
plusieurs reprises, tant des particuliers que du gouvernement, des sommes
parfois considérables destinées à encourager l’étude d’une question
désignée. Sans rechercher exactement toutes celles qui furent
successivement offertes et acceptées, citons seulement quelques-unes des
donations les plus remarquables:
D’Alembert, en 1758, apporta à l’Académie, de la part d’un donateur
anonyme, une somme de 500 livres destinée à l’auteur du meilleur travail
sur la fabrication du verre, dont la savante compagnie était priée d’accepter
le jugement, afin que l’honneur de recevoir le prix de ses mains lui donnât
une valeur capable d’exciter les bons esprits à le mériter.
Déjà, sans se nommer, un membre de l’Académie avait proposé un prix
de 1,200 livres à qui trouverait le moyen de fabriquer sûrement des pièces
de flint-glass sans défaut, propres à la construction des lentilles
achromatiques.
En 1766, un citoyen zélé pour l’utilité publique consigna au trésorier de
l’Académie une somme de 1,000 livres, qui fut doublée l’année suivante,
pour l’auteur du meilleur travail sur la manière d’éclairer une grande ville
pendant la nuit. Le prix fut partagé entre trois concurrents: Lavoisier, dont
le mémoire a été récemment publié, concourut et obtint une médaille d’or.
L’Académie, fidèle observatrice des conditions du concours, laissa les noms
des autres concurrents sous les plis cachetés qui les renferment encore
aujourd’hui.
Plusieurs particuliers de la ville d’Amiens proposèrent, en 1776, un prix
de 1,200 livres pour l’auteur du meilleur ouvrage sur la teinture.
L’Académie, jugeant sagement la question trop étendue, n’accepta la
mission qu’en réduisant le programme à l’étude et à l’analyse de l’indigo.
Le sujet proposé fut une autre fois complétement refusé par l’Académie.
Le prix de 500 livres, dont La Condamine avait voulu faire les frais,
roulait sur deux questions proposées et publiées à l’avance par les journaux,
sans que l’Académie eût été consultée; l’une d’elles était puérile et fut
chacun pouvait comprendre que l’importance de sa renonciation dépendait
de la vie probable du vieux Grand-Jean Fouchy, et il eût été de meilleur
goût de ne pas provoquer aussi nettement à en faire le calcul.
Les propositions cependant furent adoptées à l’unanimité.
Indépendamment de ces institutions régulières, l’Académie reçut à
plusieurs reprises, tant des particuliers que du gouvernement, des sommes
parfois considérables destinées à encourager l’étude d’une question
désignée. Sans rechercher exactement toutes celles qui furent
successivement offertes et acceptées, citons seulement quelques-unes des
donations les plus remarquables:
D’Alembert, en 1758, apporta à l’Académie, de la part d’un donateur
anonyme, une somme de 500 livres destinée à l’auteur du meilleur travail
sur la fabrication du verre, dont la savante compagnie était priée d’accepter
le jugement, afin que l’honneur de recevoir le prix de ses mains lui donnât
une valeur capable d’exciter les bons esprits à le mériter.
Déjà, sans se nommer, un membre de l’Académie avait proposé un prix
de 1,200 livres à qui trouverait le moyen de fabriquer sûrement des pièces
de flint-glass sans défaut, propres à la construction des lentilles
achromatiques.
En 1766, un citoyen zélé pour l’utilité publique consigna au trésorier de
l’Académie une somme de 1,000 livres, qui fut doublée l’année suivante,
pour l’auteur du meilleur travail sur la manière d’éclairer une grande ville
pendant la nuit. Le prix fut partagé entre trois concurrents: Lavoisier, dont
le mémoire a été récemment publié, concourut et obtint une médaille d’or.
L’Académie, fidèle observatrice des conditions du concours, laissa les noms
des autres concurrents sous les plis cachetés qui les renferment encore
aujourd’hui.
Plusieurs particuliers de la ville d’Amiens proposèrent, en 1776, un prix
de 1,200 livres pour l’auteur du meilleur ouvrage sur la teinture.
L’Académie, jugeant sagement la question trop étendue, n’accepta la
mission qu’en réduisant le programme à l’étude et à l’analyse de l’indigo.
Le sujet proposé fut une autre fois complétement refusé par l’Académie.
Le prix de 500 livres, dont La Condamine avait voulu faire les frais,
roulait sur deux questions proposées et publiées à l’avance par les journaux,
sans que l’Académie eût été consultée; l’une d’elles était puérile et fut
Page 120
cause du refus. On demande, disait le programme, les véritables causes des
différences qu’on observe dans les diverses espèces d’animaux entre les
mâles et les femelles, surtout par rapport au poil et à la plume parmi les
quadrupèdes et les oiseaux. Mais la seconde question, réellement belle et
importante, pouvait hâter les progrès de la science et faire honneur à
l’Académie.
Le roi lui-même, à plusieurs reprises, fit paraître son estime pour
l’Académie, en la chargeant de décerner des prix considérables sur des
questions dont la solution importait au bien public.
Citons entre beaucoup d’autres:
Un prix de 2,400 livres, proposé en 1774, pour être décerné à l’artiste
qui présentera les instruments mathématiques les plus parfaits.
Un prix de 12,000 livres, à partager inégalement entre ceux des
concurrents qui auront proposé la meilleure manière de rétablir ou de
perfectionner la machine de Marly.
Un prix de 4,000 livres, porté à 8,000, puis à 12,000, à qui trouvera le
moyen d’accroître, en France, la récolte du salpêtre, et de dispenser surtout
des recherches que les salpêtriers ont le droit de faire dans les caves des
particuliers.
De telles récompenses, considérables pour l’époque, accroissaient
l’importance de l’Académie qui, prudente et digne en toute circonstance,
sut, par sa constante impartialité, ajouter à la valeur de ses prix l’honneur
envié de tous d’être distingué par elle.
différences qu’on observe dans les diverses espèces d’animaux entre les
mâles et les femelles, surtout par rapport au poil et à la plume parmi les
quadrupèdes et les oiseaux. Mais la seconde question, réellement belle et
importante, pouvait hâter les progrès de la science et faire honneur à
l’Académie.
Le roi lui-même, à plusieurs reprises, fit paraître son estime pour
l’Académie, en la chargeant de décerner des prix considérables sur des
questions dont la solution importait au bien public.
Citons entre beaucoup d’autres:
Un prix de 2,400 livres, proposé en 1774, pour être décerné à l’artiste
qui présentera les instruments mathématiques les plus parfaits.
Un prix de 12,000 livres, à partager inégalement entre ceux des
concurrents qui auront proposé la meilleure manière de rétablir ou de
perfectionner la machine de Marly.
Un prix de 4,000 livres, porté à 8,000, puis à 12,000, à qui trouvera le
moyen d’accroître, en France, la récolte du salpêtre, et de dispenser surtout
des recherches que les salpêtriers ont le droit de faire dans les caves des
particuliers.
De telles récompenses, considérables pour l’époque, accroissaient
l’importance de l’Académie qui, prudente et digne en toute circonstance,
sut, par sa constante impartialité, ajouter à la valeur de ses prix l’honneur
envié de tous d’être distingué par elle.
Page 121
II.
LES ACADÉMICIENS.
LES ACADÉMICIENS.
Page 122
LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS.
Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant
ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et habile à
exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à connaître plus
encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie fut presque borné à
la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin de sa vie sous le titre de
Regiæ scienciarum Academiæ Historia dans un ouvrage intéressant qu’une
traduction élégante de Fontenelle devait bientôt condamner à l’oubli.
Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de
la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles,
Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps
déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné
Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance.
Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre de
volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la philosophie,
peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en effet, expose les idées
d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet il n’a été inventeur ou novateur,
mais il avait beaucoup lu et bien lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les
opinions, il analyse les sentiments de chaque philosophe, et sans se
soumettre à aucune école, les apprécie toujours avec liberté, parfois avec
bon sens. Aristote est le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il
admet le progrès. Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec
ses savants confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans
son livre un instant célèbre: Philosophia vetus et nova.
Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois
opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui
apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien juger
par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les conséquences
Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant
ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et habile à
exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à connaître plus
encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie fut presque borné à
la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin de sa vie sous le titre de
Regiæ scienciarum Academiæ Historia dans un ouvrage intéressant qu’une
traduction élégante de Fontenelle devait bientôt condamner à l’oubli.
Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de
la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles,
Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps
déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné
Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance.
Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre de
volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la philosophie,
peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en effet, expose les idées
d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet il n’a été inventeur ou novateur,
mais il avait beaucoup lu et bien lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les
opinions, il analyse les sentiments de chaque philosophe, et sans se
soumettre à aucune école, les apprécie toujours avec liberté, parfois avec
bon sens. Aristote est le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il
admet le progrès. Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec
ses savants confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans
son livre un instant célèbre: Philosophia vetus et nova.
Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois
opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui
apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien juger
par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les conséquences
Page 123
par le moyen des figures, c’est le traité de Duhamel qu’il commence à lui
enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour nous qu’un vain et
ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec intérêt de quelles entraves,
quarante ans après la mort de Descartes, l’esprit humain restait embarrassé,
et l’on en salue avec plus de respect encore la méthode réellement
scientifique, qui dès le début dirige invariablement les recherches, même les
moins heureuses, de l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté
pendant longtemps dans les écoles était lui-même un grand progrès sur la
dialectique du moyen âge. Les questions y sont posées avec clarté;
l’expérience, quand elle intervient, est acceptée comme un juge sans appel,
et jamais un texte n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les
phénomènes, Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier
principe, et au milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la
science véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au
métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les systèmes, et
au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en semblent
inséparables.
Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance
publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière
réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un
inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques
concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement été
surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort savant.
Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut d’abord imiter
ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès fut complet; son esprit
juste et sans passion comprit la leçon et s’y résigna; jamais auteur en effet
ne sembla moins né pour la scène tragique.
Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des
anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait parler
quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans grand bruit, mais très-
clairement pourtant, dans le camp de leurs adversaires. Ésope s’adressant à
Homère lui reproche l’invraisemblance de ses poëmes et reçoit cette
réponse singulièrement placée dans la bouche du plus vrai des poëtes:
«Vous vous imaginez que l’esprit humain ne cherche que le vrai;
détrompez-vous, l’esprit humain et le faux sympathisent extrêmement.» Le
nom que ses premiers essais lui avaient acquis fut grandi jusqu’à la
célébrité par l’ouvrage resté justement classique qu’il publia deux ans après
enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour nous qu’un vain et
ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec intérêt de quelles entraves,
quarante ans après la mort de Descartes, l’esprit humain restait embarrassé,
et l’on en salue avec plus de respect encore la méthode réellement
scientifique, qui dès le début dirige invariablement les recherches, même les
moins heureuses, de l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté
pendant longtemps dans les écoles était lui-même un grand progrès sur la
dialectique du moyen âge. Les questions y sont posées avec clarté;
l’expérience, quand elle intervient, est acceptée comme un juge sans appel,
et jamais un texte n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les
phénomènes, Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier
principe, et au milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la
science véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au
métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les systèmes, et
au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en semblent
inséparables.
Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance
publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière
réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un
inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques
concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement été
surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort savant.
Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut d’abord imiter
ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès fut complet; son esprit
juste et sans passion comprit la leçon et s’y résigna; jamais auteur en effet
ne sembla moins né pour la scène tragique.
Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des
anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait parler
quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans grand bruit, mais très-
clairement pourtant, dans le camp de leurs adversaires. Ésope s’adressant à
Homère lui reproche l’invraisemblance de ses poëmes et reçoit cette
réponse singulièrement placée dans la bouche du plus vrai des poëtes:
«Vous vous imaginez que l’esprit humain ne cherche que le vrai;
détrompez-vous, l’esprit humain et le faux sympathisent extrêmement.» Le
nom que ses premiers essais lui avaient acquis fut grandi jusqu’à la
célébrité par l’ouvrage resté justement classique qu’il publia deux ans après
Page 124
sur la Pluralité des mondes. Malgré les hérésies scientifiques que doit
nécessairement contenir l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes,
cet ouvrage donne dans un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le
nom de Fontenelle éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-
claire des traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur,
fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore qu’il
n’enseigne.
«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses de
cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire puisse être
admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres scientifiques qu’il
devait exposer plus tard laissèrent constamment l’esprit de Fontenelle.
Croyant tout incertain, il croit tout possible. Sous la modestie du savant qui
sait ce qu’il ignore, suspend son jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu,
on voit percer le secret orgueil du philosophe qui marque son indépendance.
Toujours clair et jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne
sont ni vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque
du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir outre
mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez haut les
grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur la science
s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple, qu’aux fines pensées
dont elles sont l’occasion et aux ingénieux rapprochements qu’il croit, à
force d’art, rendre naturels et simples. Sceptique d’ailleurs avec parti pris,
sous la force des plus grands génies, il se plaît à montrer la faiblesse de
l’esprit humain, et s’il lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque
chose de plus que vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son
dogmatisme.
Fontenelle, dans ses Éloges, semble s’imposer la loi de n’être ni profond
ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas pour cela grand
effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes conquêtes de la science, il
les raconte du même ton dégagé dont il expose les systèmes les plus
arbitraires. Ami des études faciles il cache habilement qu’il en existe
d’autres; il montre ceux qu’il peint plus dignes d’estime que d’admiration,
en en faisant d’honnêtes gens qu’il réduit à leur juste grandeur et non des
héros inimitables et plus grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais
s’élève quelquefois, mais un doute finement exprimé ou une locution
familière font alors reparaître bien vite son accent habituel.
nécessairement contenir l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes,
cet ouvrage donne dans un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le
nom de Fontenelle éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-
claire des traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur,
fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore qu’il
n’enseigne.
«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses de
cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire puisse être
admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres scientifiques qu’il
devait exposer plus tard laissèrent constamment l’esprit de Fontenelle.
Croyant tout incertain, il croit tout possible. Sous la modestie du savant qui
sait ce qu’il ignore, suspend son jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu,
on voit percer le secret orgueil du philosophe qui marque son indépendance.
Toujours clair et jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne
sont ni vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque
du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir outre
mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez haut les
grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur la science
s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple, qu’aux fines pensées
dont elles sont l’occasion et aux ingénieux rapprochements qu’il croit, à
force d’art, rendre naturels et simples. Sceptique d’ailleurs avec parti pris,
sous la force des plus grands génies, il se plaît à montrer la faiblesse de
l’esprit humain, et s’il lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque
chose de plus que vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son
dogmatisme.
Fontenelle, dans ses Éloges, semble s’imposer la loi de n’être ni profond
ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas pour cela grand
effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes conquêtes de la science, il
les raconte du même ton dégagé dont il expose les systèmes les plus
arbitraires. Ami des études faciles il cache habilement qu’il en existe
d’autres; il montre ceux qu’il peint plus dignes d’estime que d’admiration,
en en faisant d’honnêtes gens qu’il réduit à leur juste grandeur et non des
héros inimitables et plus grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais
s’élève quelquefois, mais un doute finement exprimé ou une locution
familière font alors reparaître bien vite son accent habituel.
Page 125
On a le droit de se demander si Fontenelle a toujours eu la pleine
compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples, et
s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure avec tant
d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie des mémoires
qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement mon opinion: Fontenelle
sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il connaissait, sans s’y soumettre
toujours, les règles d’un raisonnement exact et sévère. Interprète de tous ses
confrères, il entend la langue de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut
soulever, sans être accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et
suivre jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des
déductions les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses
goûts ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus d’une
page où son style, habituellement si précis et si juste, devient inexact et
obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore le vague et la
confusion des idées que l’incertitude et la réserve de l’esprit.
Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa
science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue, tirer de
son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une juste balance le
vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec discernement sur le degré de
vraisemblance d’un système. Une telle entreprise, étendue à l’immense
variété des sujets qu’il aborde, serait d’ailleurs trop périlleuse même pour
les plus habiles, et elle n’était pas dans son rôle.
Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité personnelle
pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a été l’incomparable
nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les vérités scientifiques sans
les expliquer méthodiquement, et en les rendant accessibles à tous il a
grandement contribué à la célébrité sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant
aux travaux de ses confrères la finesse de ses aperçus et la vivacité
ingénieuse de son style, il a su dans leurs portraits qui sont des chefs-
d’œuvre, plus encore que dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux
plus humbles et aux plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le
juste et sérieux hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter
tout à la fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément
de la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la
tempère par de si fins sourires.
Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance
dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en 1739.
compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples, et
s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure avec tant
d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie des mémoires
qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement mon opinion: Fontenelle
sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il connaissait, sans s’y soumettre
toujours, les règles d’un raisonnement exact et sévère. Interprète de tous ses
confrères, il entend la langue de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut
soulever, sans être accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et
suivre jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des
déductions les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses
goûts ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus d’une
page où son style, habituellement si précis et si juste, devient inexact et
obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore le vague et la
confusion des idées que l’incertitude et la réserve de l’esprit.
Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa
science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue, tirer de
son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une juste balance le
vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec discernement sur le degré de
vraisemblance d’un système. Une telle entreprise, étendue à l’immense
variété des sujets qu’il aborde, serait d’ailleurs trop périlleuse même pour
les plus habiles, et elle n’était pas dans son rôle.
Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité personnelle
pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a été l’incomparable
nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les vérités scientifiques sans
les expliquer méthodiquement, et en les rendant accessibles à tous il a
grandement contribué à la célébrité sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant
aux travaux de ses confrères la finesse de ses aperçus et la vivacité
ingénieuse de son style, il a su dans leurs portraits qui sont des chefs-
d’œuvre, plus encore que dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux
plus humbles et aux plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le
juste et sérieux hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter
tout à la fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément
de la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la
tempère par de si fins sourires.
Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance
dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en 1739.
Page 126
Mairan lui succéda dans cette charge de premier ministre de la philosophie,
comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et l’aurait portée sans
fatigue.
Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance; on
citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans les langues
anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il concourut trois années
de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux et fut trois fois couronné.
L’Académie l’adoptant alors comme membre titulaire motiva gracieusement
son choix sur le désir d’écarter de ses concours, en le plaçant parmi les
juges, un jouteur tel que lui.
L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique
et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni d’Alembert,
ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu, le nomma peu
après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint. L’Académie
française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire.
Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni le
titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute occasion.
Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la doctrine des
tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura toujours ferme à
repousser l’attraction. Généralisant la théorie des couleurs, il voulait que les
rayons sonores plus ou moins graves fussent propagés simultanément par
des molécules de nature diverse, à chaque note de la gamme correspondant
dans l’atmosphère un fluide spécial uniquement propre à la transmettre et
que les autres peuvent battre vainement sans l’ébranler.
Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, admet cette théorie comme
la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans l’air, et par
une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air n’existe pas, et l’affirme
par une coïncidence malheureuse au moment même où Priestley et
Lavoisier en faisaient l’analyse.
Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des
conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que des
conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder ce nom à
ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien résoudre, et
n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont pas vécu un seul
instant dans la science.
comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et l’aurait portée sans
fatigue.
Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance; on
citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans les langues
anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il concourut trois années
de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux et fut trois fois couronné.
L’Académie l’adoptant alors comme membre titulaire motiva gracieusement
son choix sur le désir d’écarter de ses concours, en le plaçant parmi les
juges, un jouteur tel que lui.
L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique
et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni d’Alembert,
ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu, le nomma peu
après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint. L’Académie
française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire.
Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni le
titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute occasion.
Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la doctrine des
tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura toujours ferme à
repousser l’attraction. Généralisant la théorie des couleurs, il voulait que les
rayons sonores plus ou moins graves fussent propagés simultanément par
des molécules de nature diverse, à chaque note de la gamme correspondant
dans l’atmosphère un fluide spécial uniquement propre à la transmettre et
que les autres peuvent battre vainement sans l’ébranler.
Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, admet cette théorie comme
la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans l’air, et par
une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air n’existe pas, et l’affirme
par une coïncidence malheureuse au moment même où Priestley et
Lavoisier en faisaient l’analyse.
Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des
conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que des
conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder ce nom à
ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien résoudre, et
n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont pas vécu un seul
instant dans la science.
Page 127
Mairan, dans un autre travail, recherche la raison pour laquelle les jours
d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus que
douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur en juillet qu’en
décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans le troubler un
instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central permanent joue dans le
phénomène le rôle principal. «Trop éloigné des montagnes, le feu
n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges perpétuelles sont par là
expliquées.»
Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question des
forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales, sur la
formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son esprit
superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage entre les études
les plus diverses. Donnant un libre essor à sa curiosité, il effleure avec une
perpétuelle inconstance toutes les sciences à la fois, et son imagination
hardie mais stérile, en croyant soulever les voiles les plus secrets, s’agite
sans rien produire et sans rien féconder.
Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le
respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements
qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement et
de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus honnêtes gens de
son époque, et il n’est pas un savant dont ses contemporains aient dit plus
de bien et plus hautement. Il faut tenir grand compte d’un témoignage aussi
unanime, en n’oubliant pas que si les théories de Mairan nous semblent
ridicules aujourd’hui, c’est que les progrès de la science, en démentant
toutes ses hypothèses, ont ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les
louanges, il est vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble
avoir en profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus
exact de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre et
aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan, sans
l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation que l’on
trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus entêté de la science,
mais non plus passionné pour elle, il se montre inférieur en cela surtout,
qu’en effleurant comme lui toutes les vérités il croyait en pénétrer le fond et
en voir l’enchaînement véritable, et tandis que le sceptique et prudent
Fontenelle, satisfait d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait
que plus à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre et
d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus que
douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur en juillet qu’en
décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans le troubler un
instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central permanent joue dans le
phénomène le rôle principal. «Trop éloigné des montagnes, le feu
n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges perpétuelles sont par là
expliquées.»
Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question des
forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales, sur la
formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son esprit
superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage entre les études
les plus diverses. Donnant un libre essor à sa curiosité, il effleure avec une
perpétuelle inconstance toutes les sciences à la fois, et son imagination
hardie mais stérile, en croyant soulever les voiles les plus secrets, s’agite
sans rien produire et sans rien féconder.
Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le
respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements
qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement et
de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus honnêtes gens de
son époque, et il n’est pas un savant dont ses contemporains aient dit plus
de bien et plus hautement. Il faut tenir grand compte d’un témoignage aussi
unanime, en n’oubliant pas que si les théories de Mairan nous semblent
ridicules aujourd’hui, c’est que les progrès de la science, en démentant
toutes ses hypothèses, ont ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les
louanges, il est vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble
avoir en profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus
exact de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre et
aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan, sans
l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation que l’on
trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus entêté de la science,
mais non plus passionné pour elle, il se montre inférieur en cela surtout,
qu’en effleurant comme lui toutes les vérités il croyait en pénétrer le fond et
en voir l’enchaînement véritable, et tandis que le sceptique et prudent
Fontenelle, satisfait d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait
que plus à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre et
Page 128
présomptueux Mairan, non moins tranquille à ses côtés, croyait y reposer
dans la vérité.
Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement.
Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son
ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de ses
Éloges auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins rempli du
souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère mais
injuste quand il dit:
«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des
académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de quelques
mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui qui y préside
ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui fait les éloges
est à ses gages.»
Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il
expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de clarté
pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans trouver
toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait écouter comme un
témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus d’un caractère
honorable et élevé dans une vie modeste et utile.
Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement
et avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates
fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis à la
règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus illustres
comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son affable
confraternité accordait indistinctement à tous.
On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756:
«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais
fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: Essai d’une théorie
nouvelle de la résistance des fluides; et ayant demandé que l’Académie
m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai répondu que j’avais
agi en ce point conformément à la délibération du comité de librairie que
j’avais consulté sur ce sujet et que voici telle qu’elle se trouve au registre du
comité: «J’ai demandé si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire
dans l’histoire l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté
d’en mettre un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de
lui en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et
dans la vérité.
Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement.
Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son
ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de ses
Éloges auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins rempli du
souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère mais
injuste quand il dit:
«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des
académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de quelques
mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui qui y préside
ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui fait les éloges
est à ses gages.»
Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il
expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de clarté
pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans trouver
toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait écouter comme un
témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus d’un caractère
honorable et élevé dans une vie modeste et utile.
Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement
et avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates
fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis à la
règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus illustres
comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son affable
confraternité accordait indistinctement à tous.
On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756:
«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais
fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: Essai d’une théorie
nouvelle de la résistance des fluides; et ayant demandé que l’Académie
m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai répondu que j’avais
agi en ce point conformément à la délibération du comité de librairie que
j’avais consulté sur ce sujet et que voici telle qu’elle se trouve au registre du
comité: «J’ai demandé si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire
dans l’histoire l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté
d’en mettre un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de
lui en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et
Page 129
souvent impossible à lui d’y satisfaire; sur quoi il a été décidé que le
secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans aucun
extrait.»
«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être contraint
à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y exhorter; à quoi j’ai
répondu qu’il me suffisait que l’extrait en question parût faire plaisir à
l’Académie pour que je le fisse, mais que ce serait uniquement pour lui
marquer mon attachement et sans préjudice au droit qu’a le secrétaire de
faire ou de ne pas faire l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos;
suppliant l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet
ouvrage serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de
n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué à un
devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à présent et
duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde comme une
marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.»
D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est
cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé en
toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses travaux
pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de l’Académie,
Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly pour secrétaire; on
s’arrangea pour ne pas les consulter.
Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes
fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait
complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des membres de
l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en proposant
l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous son privilége,
en avait dit:
«Cet ouvrage servira à faire connaître par de nouveaux exemples
combien les sciences sont utiles et respectables; il est d’ailleurs écrit avec le
goût sage et l’élégance noble qui doit faire le caractère des éloges
académiques, les matières les plus difficiles y sont exposées avec toute la
clarté dont elles sont susceptibles, et les réflexions philosophiques que
l’auteur a jointes à cet exposé précis et fidèle donnent à l’ensemble tout
l’intérêt qu’on peut y désirer. Nous croyons en conséquence que cet
ouvrage est très-digne de l’impression et qu’il mérite non-seulement
secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans aucun
extrait.»
«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être contraint
à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y exhorter; à quoi j’ai
répondu qu’il me suffisait que l’extrait en question parût faire plaisir à
l’Académie pour que je le fisse, mais que ce serait uniquement pour lui
marquer mon attachement et sans préjudice au droit qu’a le secrétaire de
faire ou de ne pas faire l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos;
suppliant l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet
ouvrage serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de
n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué à un
devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à présent et
duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde comme une
marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.»
D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est
cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé en
toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses travaux
pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de l’Académie,
Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly pour secrétaire; on
s’arrangea pour ne pas les consulter.
Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes
fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait
complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des membres de
l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en proposant
l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous son privilége,
en avait dit:
«Cet ouvrage servira à faire connaître par de nouveaux exemples
combien les sciences sont utiles et respectables; il est d’ailleurs écrit avec le
goût sage et l’élégance noble qui doit faire le caractère des éloges
académiques, les matières les plus difficiles y sont exposées avec toute la
clarté dont elles sont susceptibles, et les réflexions philosophiques que
l’auteur a jointes à cet exposé précis et fidèle donnent à l’ensemble tout
l’intérêt qu’on peut y désirer. Nous croyons en conséquence que cet
ouvrage est très-digne de l’impression et qu’il mérite non-seulement
Page 130
l’approbation de l’Académie, mais la reconnaissance de ceux qui
s’intéressent au progrès des sciences.»
Quelques semaines après, le 27 février 1773, le duc de la Vrillière
écrivit à l’Académie:
«M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie depuis trente ans, désire
d’avoir un adjoint qui puisse le seconder dans ses travaux actuels, se mettre
au fait sous ses yeux des difficultés de détail qui concernent l’Académie et
lui succéder un jour dans cette place. J’ai mis sous les yeux du Roi la lettre
que M. de Fouchy m’a écrite sur cet objet, il paraît juste à Sa Majesté de ne
donner, pour adjoint au titulaire d’une place, qu’une personne qui lui
convienne, et les longs services de M. de Fouchy semblent mériter tous les
égards possibles à ce qu’il peut désirer par rapport à cette adjonction; il a
jeté les yeux sur M. le marquis de Condorcet, associé mécanicien, dont il a
déjà éprouvé les talents en lui confiant quelques articles de l’histoire de
l’Académie, qu’on imprime actuellement et dont il connaît d’ailleurs le
caractère doux et impartial, nécessaire au secrétaire d’une société savante;
d’ailleurs le choix de M. de Fouchy paraît confirmé par la réputation que les
ouvrages de M. de Condorcet lui ont faite dans l’Europe littéraire et par le
suffrage unanime que le public a accordé aux éloges de plusieurs anciens
académiciens que M. le marquis de Condorcet vient de faire paraître. Le
Roi a donc jugé, Monsieur, et d’après les desseins de M. de Fouchy et
d’après la connaissance qu’il a lui-même du mérite de M. de Condorcet,
qu’il est propre à remplir la place dont il s’agit; cependant comme Sa
Majesté désire d’avoir sur cet objet l’avis de l’Académie, elle lui ordonne
de délibérer à huitaine si M. de Condorcet est en effet capable de cette
place.
«Comme l’affaire dont il est question intéresse le secrétaire, c’est à
vous, Monsieur, et non à lui que Sa Majesté m’a ordonné d’adresser cette
lettre.»
Sur quoi il a été résolu de faire des observations à M. de la Vrillière, et
M. Leroy a lu un projet de lettre qui fut approuvé. La copie de ce projet
manque au procès-verbal, ainsi qu’une lettre adressée par Condorcet à ses
confrères qui, dans la séance suivante, délibérant sur sa capacité, émirent un
vote où Condorcet voulut voir l’expression libre et spontanée de leur choix.
Trois ans après cependant, lorsque Grandjean de Fouchy quitta
définitivement ses fonctions, Condorcet, un peu tardivement scrupuleux,
s’intéressent au progrès des sciences.»
Quelques semaines après, le 27 février 1773, le duc de la Vrillière
écrivit à l’Académie:
«M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie depuis trente ans, désire
d’avoir un adjoint qui puisse le seconder dans ses travaux actuels, se mettre
au fait sous ses yeux des difficultés de détail qui concernent l’Académie et
lui succéder un jour dans cette place. J’ai mis sous les yeux du Roi la lettre
que M. de Fouchy m’a écrite sur cet objet, il paraît juste à Sa Majesté de ne
donner, pour adjoint au titulaire d’une place, qu’une personne qui lui
convienne, et les longs services de M. de Fouchy semblent mériter tous les
égards possibles à ce qu’il peut désirer par rapport à cette adjonction; il a
jeté les yeux sur M. le marquis de Condorcet, associé mécanicien, dont il a
déjà éprouvé les talents en lui confiant quelques articles de l’histoire de
l’Académie, qu’on imprime actuellement et dont il connaît d’ailleurs le
caractère doux et impartial, nécessaire au secrétaire d’une société savante;
d’ailleurs le choix de M. de Fouchy paraît confirmé par la réputation que les
ouvrages de M. de Condorcet lui ont faite dans l’Europe littéraire et par le
suffrage unanime que le public a accordé aux éloges de plusieurs anciens
académiciens que M. le marquis de Condorcet vient de faire paraître. Le
Roi a donc jugé, Monsieur, et d’après les desseins de M. de Fouchy et
d’après la connaissance qu’il a lui-même du mérite de M. de Condorcet,
qu’il est propre à remplir la place dont il s’agit; cependant comme Sa
Majesté désire d’avoir sur cet objet l’avis de l’Académie, elle lui ordonne
de délibérer à huitaine si M. de Condorcet est en effet capable de cette
place.
«Comme l’affaire dont il est question intéresse le secrétaire, c’est à
vous, Monsieur, et non à lui que Sa Majesté m’a ordonné d’adresser cette
lettre.»
Sur quoi il a été résolu de faire des observations à M. de la Vrillière, et
M. Leroy a lu un projet de lettre qui fut approuvé. La copie de ce projet
manque au procès-verbal, ainsi qu’une lettre adressée par Condorcet à ses
confrères qui, dans la séance suivante, délibérant sur sa capacité, émirent un
vote où Condorcet voulut voir l’expression libre et spontanée de leur choix.
Trois ans après cependant, lorsque Grandjean de Fouchy quitta
définitivement ses fonctions, Condorcet, un peu tardivement scrupuleux,
Page 131
déclina par écrit toute prétention à réclamer sa place comme un droit acquis.
Après la lecture de sa lettre, il a prié l’Académie, dit le procès-verbal,
d’engager M. Amelot à faire ordonner par le Roi qu’il soit procédé à
l’élection pure et simple, sans avoir égard à son adjonction, et «j’ai été
chargé, dit Grandjean de Fouchy, d’enregistrer l’écrit qu’il avait lu, qu’elle
a cru devoir conserver comme un témoignage de l’attachement et de
l’honnêteté de M. de Condorcet.» La lutte dans ces circonstances était
évidemment impossible et la candidature de Bailly ne fut pas même
produite.
Les écrits mathématiques de Condorcet doivent être lus avec précaution;
quels qu’aient été pour eux les suffrages et les applaudissements des
contemporains les plus illustres, la postérité impartiale et sympathique à sa
mémoire conserve cependant le droit de les juger. Aucun d’eux ne s’élève
au-dessus du médiocre, presque complétement oubliés aujourd’hui ils
prouvent seulement, avec l’ouverture de son esprit, la solidité de ses
premières études.
L’ouvrage de Condorcet sur la Probabilité des jugements a seul
conservé quelque célébrité. Laplace, Poisson et plus récemment M. Cournot
se sont hasardés après lui sur ce terrain, le plus glissant peut-être où puisse
se placer un géomètre, et ni le génie de l’un ni l’habileté des autres ne leur a
permis de s’y établir solidement.
Lorsqu’une urne contient des boules blanches et des boules noires en
nombre et en proportion connus, on peut aisément calculer quelle est, dans
un nombre donné de tirages, la probabilité d’obtenir un résultat désigné à
l’avance. Par des principes moins évidents mais tout aussi certains, le
résultat observé du tirage révèle la composition probable de l’urne et les
chances d’erreurs diminuent indéfiniment quand on accroît le nombre des
épreuves. Si l’on a vu par exemple, sur trois millions de tirages, une urne
qui contient trois boules donner 2,000,175 fois une boule blanche et
999,825 fois une noire, il est extrêmement probable, certain pour ainsi dire,
que deux des boules sont blanches et la troisième noire.
Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les
boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou iniques.
Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule?
comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème est
difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose, dit-il, que l’on
Après la lecture de sa lettre, il a prié l’Académie, dit le procès-verbal,
d’engager M. Amelot à faire ordonner par le Roi qu’il soit procédé à
l’élection pure et simple, sans avoir égard à son adjonction, et «j’ai été
chargé, dit Grandjean de Fouchy, d’enregistrer l’écrit qu’il avait lu, qu’elle
a cru devoir conserver comme un témoignage de l’attachement et de
l’honnêteté de M. de Condorcet.» La lutte dans ces circonstances était
évidemment impossible et la candidature de Bailly ne fut pas même
produite.
Les écrits mathématiques de Condorcet doivent être lus avec précaution;
quels qu’aient été pour eux les suffrages et les applaudissements des
contemporains les plus illustres, la postérité impartiale et sympathique à sa
mémoire conserve cependant le droit de les juger. Aucun d’eux ne s’élève
au-dessus du médiocre, presque complétement oubliés aujourd’hui ils
prouvent seulement, avec l’ouverture de son esprit, la solidité de ses
premières études.
L’ouvrage de Condorcet sur la Probabilité des jugements a seul
conservé quelque célébrité. Laplace, Poisson et plus récemment M. Cournot
se sont hasardés après lui sur ce terrain, le plus glissant peut-être où puisse
se placer un géomètre, et ni le génie de l’un ni l’habileté des autres ne leur a
permis de s’y établir solidement.
Lorsqu’une urne contient des boules blanches et des boules noires en
nombre et en proportion connus, on peut aisément calculer quelle est, dans
un nombre donné de tirages, la probabilité d’obtenir un résultat désigné à
l’avance. Par des principes moins évidents mais tout aussi certains, le
résultat observé du tirage révèle la composition probable de l’urne et les
chances d’erreurs diminuent indéfiniment quand on accroît le nombre des
épreuves. Si l’on a vu par exemple, sur trois millions de tirages, une urne
qui contient trois boules donner 2,000,175 fois une boule blanche et
999,825 fois une noire, il est extrêmement probable, certain pour ainsi dire,
que deux des boules sont blanches et la troisième noire.
Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les
boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou iniques.
Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule?
comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème est
difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose, dit-il, que l’on
Page 132
connaisse un certain nombre de décisions formées par des votants dont la
voix a la même probabilité que celle des votants sur la vérité des décisions
futures desquels on veut acquérir une certaine assurance. Je suppose de
plus, c’est toujours Condorcet qui parle, que l’on ait choisi un nombre assez
grand d’hommes vraiment éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une
suite de décisions dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur
la vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de cette
espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont une certaine
pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur sensible, ou les regarder
comme certains, ou supposer à la voix de chacun des votants de ce tribunal
une certaine probabilité un peu moindre de celle qu’elle doit réellement
avoir et déterminer d’après cette supposition la probabilité de ces
jugements.»
Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs
erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne peut
avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté de composer le
tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa première méthode,
Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui, pour être plus ingénieuse,
n’en est pas moins inacceptable. Condorcet, sans le déclarer expressément,
continue la fiction d’une urne de composition constante remplaçant les
divers tribunaux, comme si tous les juges du royaume, assimilés à un
homme toujours semblable à lui-même, prononçaient sur toutes les causes
avec un égal discernement, une attention invariable et la même indifférence
à l’éloquence inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats
qui les obscurcissent.
L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux
formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la seule
base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir ces paroles de
Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur règle et leur loi: Le calcul
des probabilités n’est au fond que le bon sens mis en formules.
Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur
temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme
excellents. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur monsieur plus que
Fontenelle en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que le public, lui
disait-il, désirera qu’il meure un académicien par semaine pour vous en
entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la netteté du langage
l’intelligence complète, et quelquefois profonde des questions les plus
voix a la même probabilité que celle des votants sur la vérité des décisions
futures desquels on veut acquérir une certaine assurance. Je suppose de
plus, c’est toujours Condorcet qui parle, que l’on ait choisi un nombre assez
grand d’hommes vraiment éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une
suite de décisions dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur
la vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de cette
espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont une certaine
pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur sensible, ou les regarder
comme certains, ou supposer à la voix de chacun des votants de ce tribunal
une certaine probabilité un peu moindre de celle qu’elle doit réellement
avoir et déterminer d’après cette supposition la probabilité de ces
jugements.»
Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs
erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne peut
avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté de composer le
tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa première méthode,
Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui, pour être plus ingénieuse,
n’en est pas moins inacceptable. Condorcet, sans le déclarer expressément,
continue la fiction d’une urne de composition constante remplaçant les
divers tribunaux, comme si tous les juges du royaume, assimilés à un
homme toujours semblable à lui-même, prononçaient sur toutes les causes
avec un égal discernement, une attention invariable et la même indifférence
à l’éloquence inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats
qui les obscurcissent.
L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux
formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la seule
base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir ces paroles de
Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur règle et leur loi: Le calcul
des probabilités n’est au fond que le bon sens mis en formules.
Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur
temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme
excellents. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur monsieur plus que
Fontenelle en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que le public, lui
disait-il, désirera qu’il meure un académicien par semaine pour vous en
entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la netteté du langage
l’intelligence complète, et quelquefois profonde des questions les plus
Page 133
difficiles; il est loin cependant d’être sans défauts, et le titre de plus que
Fontenelle est une des exagérations habituelles à Voltaire qu’il serait injuste
de discuter sérieusement.
Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple et
de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots, pour
laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop oratoire,
éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour suspect, et lors
même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération. Impatient de la
méditation des choses de la science et incapable de s’y enfermer tout entier,
il ne sait pas cacher et semble même montrer volontiers tout ce qui occupe
son esprit. Conduit par exemple dans l’éloge de Blondel à blâmer en
passant les modernes qui ont la modestie de croire qu’il est impossible
d’égaler les anciens surtout dans la poésie, «ce préjugé, dit-il, était
excusable en quelque sorte au temps de Blondel, où l’on ne pouvait opposer
aux zélateurs de l’antiquité cet homme illustre pour qui seul la
reconnaissance et l’admiration de son siècle ont prévenu le culte des races
futures, et qui, semblable à ces enfants du ciel adorés dans les temps
héroïques, unit à la gloire d’être un génie sublime la gloire bien plus
touchante d’être compté parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre
patriarche, dont Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout
au moins conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les
professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent dans les
éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune Vaucanson invente
un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte et ajoute: «Il éprouva
pour la première fois ce plaisir si vif et si pur qui serait le premier de tous si
la nature n’avait attaché aux bonnes actions des charmes encore plus
touchants.» Cette réflexion, il faut le remarquer, n’est pas même une
ingénieuse transition et n’annonce nullement, comme on pourrait le croire,
le récit d’une action vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de
prétention que de vraie sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où
Condorcet sans doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est
habituel:
«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune il
avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il fut très-
bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce qu’il aimait à
vivre au milieu de sa famille.»
Fontenelle est une des exagérations habituelles à Voltaire qu’il serait injuste
de discuter sérieusement.
Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple et
de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots, pour
laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop oratoire,
éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour suspect, et lors
même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération. Impatient de la
méditation des choses de la science et incapable de s’y enfermer tout entier,
il ne sait pas cacher et semble même montrer volontiers tout ce qui occupe
son esprit. Conduit par exemple dans l’éloge de Blondel à blâmer en
passant les modernes qui ont la modestie de croire qu’il est impossible
d’égaler les anciens surtout dans la poésie, «ce préjugé, dit-il, était
excusable en quelque sorte au temps de Blondel, où l’on ne pouvait opposer
aux zélateurs de l’antiquité cet homme illustre pour qui seul la
reconnaissance et l’admiration de son siècle ont prévenu le culte des races
futures, et qui, semblable à ces enfants du ciel adorés dans les temps
héroïques, unit à la gloire d’être un génie sublime la gloire bien plus
touchante d’être compté parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre
patriarche, dont Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout
au moins conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les
professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent dans les
éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune Vaucanson invente
un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte et ajoute: «Il éprouva
pour la première fois ce plaisir si vif et si pur qui serait le premier de tous si
la nature n’avait attaché aux bonnes actions des charmes encore plus
touchants.» Cette réflexion, il faut le remarquer, n’est pas même une
ingénieuse transition et n’annonce nullement, comme on pourrait le croire,
le récit d’une action vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de
prétention que de vraie sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où
Condorcet sans doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est
habituel:
«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune il
avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il fut très-
bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce qu’il aimait à
vivre au milieu de sa famille.»
Page 134
A côté de ces traits trop fréquents dans les éloges de Condorcet, un plus
grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous montrent le
savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et sincère, qui
plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait parfois l’éloquence
dans sa haine contre les préjugés et son ardeur impatiente pour le progrès.
Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière
l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait souvent les
applaudissements et la faveur du peuple.
Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle
âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire perpétuel
avait, dans un rapport sur un projet de distribution des eaux, mis en
opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les citoyens qu’il
appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout semblable, s’était contenté
de dire: «Mais comme il arrive bien souvent quand il ne s’agit que du
public, on n’alla pas plus loin que le projet.» Condorcet, on le voit, tenait à
se montrer monsieur plus que Fontenelle.
Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda,
comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie
n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois.
Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans
qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre de
secrétaire si heureusement confié à Cuvier.
Membre de l’Académie française en même temps que de l’Académie
des sciences, Condorcet était bien loin cependant d’épuiser dans ses travaux
académiques toute l’activité de son esprit. D’Alembert et Voltaire, après
avoir été les protecteurs admirés de sa jeunesse, restèrent jusqu’à leur
dernier jour ses amis et ses guides. Ami comme lui de ces deux grands
hommes, Turgot lui accorda une grande part de sa confiance. Son
dévouement fougueux à la liberté précéda l’explosion de la tourmente
révolutionnaire. Mêlé à la politique par de véhéments pamphlets et
d’innombrables articles de journaux, il fut membre de la municipalité de
Paris, de l’Assemblée législative et de la Convention nationale. Mais les
illusions généreuses de Condorcet et ses erreurs cruellement expiées
n’appartiennent pas à mon sujet, et je n’ai pas la tâche douloureuse de les
raconter ici et de les juger.
grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous montrent le
savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et sincère, qui
plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait parfois l’éloquence
dans sa haine contre les préjugés et son ardeur impatiente pour le progrès.
Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière
l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait souvent les
applaudissements et la faveur du peuple.
Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle
âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire perpétuel
avait, dans un rapport sur un projet de distribution des eaux, mis en
opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les citoyens qu’il
appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout semblable, s’était contenté
de dire: «Mais comme il arrive bien souvent quand il ne s’agit que du
public, on n’alla pas plus loin que le projet.» Condorcet, on le voit, tenait à
se montrer monsieur plus que Fontenelle.
Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda,
comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie
n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois.
Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans
qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre de
secrétaire si heureusement confié à Cuvier.
Membre de l’Académie française en même temps que de l’Académie
des sciences, Condorcet était bien loin cependant d’épuiser dans ses travaux
académiques toute l’activité de son esprit. D’Alembert et Voltaire, après
avoir été les protecteurs admirés de sa jeunesse, restèrent jusqu’à leur
dernier jour ses amis et ses guides. Ami comme lui de ces deux grands
hommes, Turgot lui accorda une grande part de sa confiance. Son
dévouement fougueux à la liberté précéda l’explosion de la tourmente
révolutionnaire. Mêlé à la politique par de véhéments pamphlets et
d’innombrables articles de journaux, il fut membre de la municipalité de
Paris, de l’Assemblée législative et de la Convention nationale. Mais les
illusions généreuses de Condorcet et ses erreurs cruellement expiées
n’appartiennent pas à mon sujet, et je n’ai pas la tâche douloureuse de les
raconter ici et de les juger.
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Page 136
LES GÉOMÈTRES.
Christian Huyghens, esprit rare et excellent à plus d’un titre, a égalé les
savants et les inventeurs les plus illustres. Jamais enfant plus heureusement
né ne rencontra dès son premier jour, avec des soins plus assidus, un milieu
plus vivifiant et plus favorable. Son père, Constantin Huyghens, homme de
grand jugement, habile dans les arts, versé dans les lettres et dans les
sciences, avait su mériter par lui-même la haute position et la confiance
publique dont sa famille était depuis longtemps investie. Plusieurs missions
diplomatiques habilement accomplies pour les États de Hollande lui avaient
fait en France, en Angleterre et en Italie de nombreux amis, empressés plus
tard à servir son fils et heureux d’applaudir à ses succès. Le roi Louis XIII
lui-même, pour lui prouver son estime et récompenser son mérite, avait
ajouté aux armoiries de Constantin une fleur de lis d’or que ses descendants
étaient autorisés à y placer comme lui. Père de cinq enfants tous
remarquables par l’intelligence, Constantin appela à orner et à éclairer leur
esprit les maîtres les plus excellents d’un pays illustre entre tous par la
culture intellectuelle. En même temps que les langues anciennes, le jeune
Christian apprit les langues étrangères, et tandis que dans les sciences il
dépassait rapidement ses maîtres, il réussissait dans la musique et dans le
dessin assez pour pouvoir, s’il l’eût voulu, suivre la carrière d’un artiste; il
trouvait enfin le temps d’étudier en droit à l’université de Leyde et d’y
prendre le diplôme de docteur. Constantin, pour le diriger, n’eut d’ailleurs
qu’à imiter et à recommencer ce que son père avait fait pour lui:
Et minus hic ovo non discrepat ovum,
dit-il avec orgueil, dans un poëme latin sur sa propre vie.
Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du
corps, aussi curieux de l’étude qu’ardent au plaisir et salué du nom de jeune
Christian Huyghens, esprit rare et excellent à plus d’un titre, a égalé les
savants et les inventeurs les plus illustres. Jamais enfant plus heureusement
né ne rencontra dès son premier jour, avec des soins plus assidus, un milieu
plus vivifiant et plus favorable. Son père, Constantin Huyghens, homme de
grand jugement, habile dans les arts, versé dans les lettres et dans les
sciences, avait su mériter par lui-même la haute position et la confiance
publique dont sa famille était depuis longtemps investie. Plusieurs missions
diplomatiques habilement accomplies pour les États de Hollande lui avaient
fait en France, en Angleterre et en Italie de nombreux amis, empressés plus
tard à servir son fils et heureux d’applaudir à ses succès. Le roi Louis XIII
lui-même, pour lui prouver son estime et récompenser son mérite, avait
ajouté aux armoiries de Constantin une fleur de lis d’or que ses descendants
étaient autorisés à y placer comme lui. Père de cinq enfants tous
remarquables par l’intelligence, Constantin appela à orner et à éclairer leur
esprit les maîtres les plus excellents d’un pays illustre entre tous par la
culture intellectuelle. En même temps que les langues anciennes, le jeune
Christian apprit les langues étrangères, et tandis que dans les sciences il
dépassait rapidement ses maîtres, il réussissait dans la musique et dans le
dessin assez pour pouvoir, s’il l’eût voulu, suivre la carrière d’un artiste; il
trouvait enfin le temps d’étudier en droit à l’université de Leyde et d’y
prendre le diplôme de docteur. Constantin, pour le diriger, n’eut d’ailleurs
qu’à imiter et à recommencer ce que son père avait fait pour lui:
Et minus hic ovo non discrepat ovum,
dit-il avec orgueil, dans un poëme latin sur sa propre vie.
Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du
corps, aussi curieux de l’étude qu’ardent au plaisir et salué du nom de jeune
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Archimède, Huyghens vint à Paris dans tout l’éclat d’une jeunesse déjà
illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d’étendre ses idées par
la société des honnêtes gens et le commerce des plus habiles.
L’académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l’accueil
fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne
voyageait pas seulement en philosophe.
«Je m’en rapporte, dit Conrard, parlant d’une question insignifiante et
de pure politesse, je m’en rapporte à votre excellent Archimède quand il
voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la mer nous
aura séparés et qu’il sera tête à tête avec vous dans votre paradis terrestre
dont il m’a fait une si belle description. Je ne crains plus tant qu’il se trouve
auprès de vous que je le craignais il y a quelque temps, car il fait ici tant de
bonnes et agréables connaissances, que je ne le vois guère plus que s’il était
à la Haye ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au
commencement de ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis
aujourd’hui, mais en grand secret, que si vous n’y prenez garde, on
l’arrêtera ici pour toujours et peut-être même de son consentement, car il
trouve tant de gens et tant de compagnies à son gré, que s’il se pouvait
partager en vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore
tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu’il a fait espérer une visite à
une dame de très-grand mérite, avec laquelle je lui ai fait faire
connaissance, et il n’a pu encore trouver moyen de la lui rendre, quoiqu’il
ne le désire pas moins qu’elle et qu’il ne leur faille qu’une après-dînée pour
les satisfaire tous deux. Jugez d’après cela, monsieur, ce que peut attendre
de lui un misérable comme moi, qui n’est bon à rien.»
Sans oublier ni négliger la science, Huyghens trouvait le temps de se
lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser quelques vers, que
Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait mieux fait de ne pas
imprimer.
On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n’être pas poëte et de
mal rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal,
«qu’un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de tout,
même de la poésie, et ne se montrer incapable d’aucun exercice de l’esprit.»
Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes, et publiés pour la
première fois par M. le comte Foucher de Careil, prouvent que la prétention
n’était pas excessive:
illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d’étendre ses idées par
la société des honnêtes gens et le commerce des plus habiles.
L’académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l’accueil
fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne
voyageait pas seulement en philosophe.
«Je m’en rapporte, dit Conrard, parlant d’une question insignifiante et
de pure politesse, je m’en rapporte à votre excellent Archimède quand il
voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la mer nous
aura séparés et qu’il sera tête à tête avec vous dans votre paradis terrestre
dont il m’a fait une si belle description. Je ne crains plus tant qu’il se trouve
auprès de vous que je le craignais il y a quelque temps, car il fait ici tant de
bonnes et agréables connaissances, que je ne le vois guère plus que s’il était
à la Haye ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au
commencement de ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis
aujourd’hui, mais en grand secret, que si vous n’y prenez garde, on
l’arrêtera ici pour toujours et peut-être même de son consentement, car il
trouve tant de gens et tant de compagnies à son gré, que s’il se pouvait
partager en vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore
tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu’il a fait espérer une visite à
une dame de très-grand mérite, avec laquelle je lui ai fait faire
connaissance, et il n’a pu encore trouver moyen de la lui rendre, quoiqu’il
ne le désire pas moins qu’elle et qu’il ne leur faille qu’une après-dînée pour
les satisfaire tous deux. Jugez d’après cela, monsieur, ce que peut attendre
de lui un misérable comme moi, qui n’est bon à rien.»
Sans oublier ni négliger la science, Huyghens trouvait le temps de se
lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser quelques vers, que
Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait mieux fait de ne pas
imprimer.
On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n’être pas poëte et de
mal rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal,
«qu’un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de tout,
même de la poésie, et ne se montrer incapable d’aucun exercice de l’esprit.»
Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes, et publiés pour la
première fois par M. le comte Foucher de Careil, prouvent que la prétention
n’était pas excessive:
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Sous le climat gelé de ces terres chagrines
Où l’hyver est suivy de l’arrière-saison,
Te voicy sur le lieu qui couvre les ruines
D’un fameux bâtiment qu’habita la raison.
Par la rigueur du sort et de la Parque infâme
Cy-gist Descartes au regret de l’univers;
Ce qui servoit jadis d’interprète à son âme
Sert de matière aux pleurs et de pâture aux vers.
Cette âme, qui toujours en sagesse féconde
Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux,
Après avoir produit le modelle du monde,
S’informe désormais du mystère des cieux.
Nature, prends le deuil, viens plaindre la première
Le grand Descartes et montrer ton désespoir.
Quand il perdit le jour, tu perdis la lumière;
Ce n’est qu’à ce flambeau que nous t’avons pu voir.
Huyghens, comme Conrard le faisait craindre à son père, trouva en
France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des membres de
l’Académie des sciences, il en fut l’ornement et la gloire jusqu’à la
révocation de l’édit de Nantes. Résistant alors à toutes les instances et
refusant la tolérance exceptionnelle qu’on lui eût volontiers accordée, il
retourna en Hollande, où il mourut dix ans après, épuisé de forces et
engourdi, à l’âge de soixante-six ans, par la vieillesse prématurée de l’esprit
et du corps.
Toutes les œuvres d’Huyghens font paraître la lueur et souvent l’éclat de
son génie; aucune n’est de médiocre importance. En mécanique, en
géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs. Deux
de ses écrits surtout, le Traité sur le pendule et la Théorie de la lumière,
vivront éternellement parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.
Placé par sa date entre les dialogues de Galilée sur le mouvement et le
livre des principes de Newton, l’Horologium oscillatorium d’Huyghens
s’appuie sur les premiers et a servi évidemment avec ses théorèmes sur la
force centrifuge à la préparation du second. C’est dans ces trois chefs-
d’œuvre que l’on peut trouver, sans rien chercher ailleurs, la base ferme et
solide de la science du mouvement. Peu d’ouvrages d’ailleurs,
indépendamment des fruits qu’il devait produire et pour n’en examiner que
les détails, font paraître dans une plus grande abondance d’inventions
originales une plus grande puissance géométrique. L’expérience avait appris
Où l’hyver est suivy de l’arrière-saison,
Te voicy sur le lieu qui couvre les ruines
D’un fameux bâtiment qu’habita la raison.
Par la rigueur du sort et de la Parque infâme
Cy-gist Descartes au regret de l’univers;
Ce qui servoit jadis d’interprète à son âme
Sert de matière aux pleurs et de pâture aux vers.
Cette âme, qui toujours en sagesse féconde
Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux,
Après avoir produit le modelle du monde,
S’informe désormais du mystère des cieux.
Nature, prends le deuil, viens plaindre la première
Le grand Descartes et montrer ton désespoir.
Quand il perdit le jour, tu perdis la lumière;
Ce n’est qu’à ce flambeau que nous t’avons pu voir.
Huyghens, comme Conrard le faisait craindre à son père, trouva en
France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des membres de
l’Académie des sciences, il en fut l’ornement et la gloire jusqu’à la
révocation de l’édit de Nantes. Résistant alors à toutes les instances et
refusant la tolérance exceptionnelle qu’on lui eût volontiers accordée, il
retourna en Hollande, où il mourut dix ans après, épuisé de forces et
engourdi, à l’âge de soixante-six ans, par la vieillesse prématurée de l’esprit
et du corps.
Toutes les œuvres d’Huyghens font paraître la lueur et souvent l’éclat de
son génie; aucune n’est de médiocre importance. En mécanique, en
géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs. Deux
de ses écrits surtout, le Traité sur le pendule et la Théorie de la lumière,
vivront éternellement parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit humain.
Placé par sa date entre les dialogues de Galilée sur le mouvement et le
livre des principes de Newton, l’Horologium oscillatorium d’Huyghens
s’appuie sur les premiers et a servi évidemment avec ses théorèmes sur la
force centrifuge à la préparation du second. C’est dans ces trois chefs-
d’œuvre que l’on peut trouver, sans rien chercher ailleurs, la base ferme et
solide de la science du mouvement. Peu d’ouvrages d’ailleurs,
indépendamment des fruits qu’il devait produire et pour n’en examiner que
les détails, font paraître dans une plus grande abondance d’inventions
originales une plus grande puissance géométrique. L’expérience avait appris
Page 139
à Galilée l’isochronisme des petites oscillations du pendule, c’est-à-dire
l’égale durée des oscillations plus ou moins amples d’un pendule de
longueur donnée. Mais cette égalité n’est qu’approchée, et les petites
oscillations, l’expérience l’a démontré, s’accomplissent plus rapidement
que les plus amples. Huyghens, préoccupé des applications à l’horlogerie,
chercha d’abord à former un pendule rigoureusement isochrone. Dans la
solution de ce beau problème, où les principes physiques étaient à créer
aussi bien que les méthodes géométriques, Huyghens, comme en passant et
en guise de lemme, révèle la théorie des développées, exemple et modèle
entièrement nouveaux de l’étude générale des courbes.
La théorie imparfaite, mais déjà lumineuse et exacte du pendule
composé, complète ce beau livre, dont une note finale révèle sans
démonstration, dans la théorie de la force centrifuge, les principes jusque-là
inaperçus, dont la loi des attractions planétaires aurait pu être le corollaire
immédiat.
Si l’Horologium oscillatorium est la plus accomplie des œuvres
d’Huyghens, le Traité sur la lumière montre peut-être un plus étonnant
génie. La voie ouverte par Galilée devait être suivie, et si Huyghens avait
été refusé à la science, les progrès de la dynamique retardés pour un temps
n’auraient pas manqué, cela paraît certain, de se produire assez rapidement
sous une forme équivalente. Newton et Leibnitz, Jean et Jacques Bernoulli,
d’Alembert et Clairaut, auraient peut-être accru leur gloire en se partageant
une portion de la sienne. Le Traité sur la lumière reste au contraire
entièrement original. Pendant un siècle et demi, les principes aujourd’hui
indubitables en sont rejetés comme obscurs et sans fondement. Plusieurs
générations successives, en reléguant ce petit chef-d’œuvre parmi les
chimères d’un grand esprit, ne lui accordent pas d’autre attention qu’aux
conjectures sur la cause de la pesanteur. C’est là pourtant peut-être sa plus
admirable conception. Huyghens s’y montre non-seulement le précurseur,
mais le seul guide et le maître de Thomas Young, et la théorie triomphante
de Fresnel devait lui emprunter, avec ses premiers principes, quelques-uns
de ses plus clairs rayons.
Les découvertes d’Huyghens sur les mathématiques pures auraient suffi
à la gloire d’un autre nom. La théorie des développées et celle des fractions
continues sont restées classiques dans la science. Ses écrits sur la
quadrature de l’hyperbole, sur les propriétés de la logarithmique et sur la
chaînette, et sur d’autres questions d’importance secondaire, montrent que
l’égale durée des oscillations plus ou moins amples d’un pendule de
longueur donnée. Mais cette égalité n’est qu’approchée, et les petites
oscillations, l’expérience l’a démontré, s’accomplissent plus rapidement
que les plus amples. Huyghens, préoccupé des applications à l’horlogerie,
chercha d’abord à former un pendule rigoureusement isochrone. Dans la
solution de ce beau problème, où les principes physiques étaient à créer
aussi bien que les méthodes géométriques, Huyghens, comme en passant et
en guise de lemme, révèle la théorie des développées, exemple et modèle
entièrement nouveaux de l’étude générale des courbes.
La théorie imparfaite, mais déjà lumineuse et exacte du pendule
composé, complète ce beau livre, dont une note finale révèle sans
démonstration, dans la théorie de la force centrifuge, les principes jusque-là
inaperçus, dont la loi des attractions planétaires aurait pu être le corollaire
immédiat.
Si l’Horologium oscillatorium est la plus accomplie des œuvres
d’Huyghens, le Traité sur la lumière montre peut-être un plus étonnant
génie. La voie ouverte par Galilée devait être suivie, et si Huyghens avait
été refusé à la science, les progrès de la dynamique retardés pour un temps
n’auraient pas manqué, cela paraît certain, de se produire assez rapidement
sous une forme équivalente. Newton et Leibnitz, Jean et Jacques Bernoulli,
d’Alembert et Clairaut, auraient peut-être accru leur gloire en se partageant
une portion de la sienne. Le Traité sur la lumière reste au contraire
entièrement original. Pendant un siècle et demi, les principes aujourd’hui
indubitables en sont rejetés comme obscurs et sans fondement. Plusieurs
générations successives, en reléguant ce petit chef-d’œuvre parmi les
chimères d’un grand esprit, ne lui accordent pas d’autre attention qu’aux
conjectures sur la cause de la pesanteur. C’est là pourtant peut-être sa plus
admirable conception. Huyghens s’y montre non-seulement le précurseur,
mais le seul guide et le maître de Thomas Young, et la théorie triomphante
de Fresnel devait lui emprunter, avec ses premiers principes, quelques-uns
de ses plus clairs rayons.
Les découvertes d’Huyghens sur les mathématiques pures auraient suffi
à la gloire d’un autre nom. La théorie des développées et celle des fractions
continues sont restées classiques dans la science. Ses écrits sur la
quadrature de l’hyperbole, sur les propriétés de la logarithmique et sur la
chaînette, et sur d’autres questions d’importance secondaire, montrent que
Page 140
le talent de l’auteur bien plus que le sujet mesure l’importance d’un
ouvrage, et qu’un grand génie, sur quelque terrain qu’il se place, n’y paraît
jamais à l’étroit. Aussi bien que le géomètre de Syracuse, dont ses amis lui
donnaient le nom, Huyghens joignait la pratique à la théorie avec une
incomparable industrie; aussi adroit que patient, il construisait de ses mains
les instruments les plus délicats et les plus parfaits. C’est avec une lunette
fabriquée par lui-même qu’il a découvert l’anneau et l’un des satellites de
Saturne. Après avoir vu à Londres une machine pneumatique, il s’empressa
de la reproduire en la perfectionnant, pour en montrer le premier à
l’Académie des sciences de Paris les effets singuliers et ingénieusement
variés. Ses expériences enfin sur la réfraction du spath d’Islande ont révélé
les lois les plus complexes et les plus exactes en même temps que puisse
citer la physique.
Quoique la gloire d’Huyghens, comme l’éclat des noms de Fermat, de
Pascal et de Descartes, obscurcisse et semble effacer tout ce qui les entoure,
Roberval plus d’une fois cité dans l’histoire de ces grands hommes est resté
justement célèbre.
Ingénieux à proposer de beaux problèmes et habile à les résoudre, il a
mérité l’estime de Pascal et celle de Fermat. Mersenne et Carcavy, mêlés
tous deux à toutes les discussions sur la science, ont parlé de lui avec autant
d’égard que d’affection, et le savant évêque d’Avranches, Huet, le nomme
dans ses Mémoires parmi ses amis les plus chers. N’en est-ce pas assez
pour balancer les jugements plus que sévères prononcés sans hésitation par
les Cartésiens contre le contradicteur importun et passionné de leur maître?
De nos jours encore, plus d’un philosophe épousant la querelle de
Descartes, garde pour Roberval un injuste dédain. Un jour, dans une
bibliothèque publique, M. Cousin, traversant la salle, voit les œuvres de
Roberval entre les mains d’un lecteur; il s’arrête un instant, regarde la date
de l’édition et s’éloigne en disant: «Roberval! ce n’était pas un bon homme,
j’en sais long sur son compte!» J’ai cherché depuis et n’ai rien appris, sinon
qu’à la campagne, chez ses parents pauvres cultivateurs, il n’avait pu dans
son enfance acquérir beaucoup d’urbanité. Professeur au collége de maître
Gervais et chargé en même temps de deux chaires au Collége Royal, il était
plus accoutumé au commerce des livres et à la société des écoliers, qu’à la
conversation des gens du monde. Appliqué aux mêmes problèmes
mathématiques que Fermat, Descartes et Pascal, s’il les égalait presque par
son savoir en géométrie, son esprit trop roide et trop contentieux avait
ouvrage, et qu’un grand génie, sur quelque terrain qu’il se place, n’y paraît
jamais à l’étroit. Aussi bien que le géomètre de Syracuse, dont ses amis lui
donnaient le nom, Huyghens joignait la pratique à la théorie avec une
incomparable industrie; aussi adroit que patient, il construisait de ses mains
les instruments les plus délicats et les plus parfaits. C’est avec une lunette
fabriquée par lui-même qu’il a découvert l’anneau et l’un des satellites de
Saturne. Après avoir vu à Londres une machine pneumatique, il s’empressa
de la reproduire en la perfectionnant, pour en montrer le premier à
l’Académie des sciences de Paris les effets singuliers et ingénieusement
variés. Ses expériences enfin sur la réfraction du spath d’Islande ont révélé
les lois les plus complexes et les plus exactes en même temps que puisse
citer la physique.
Quoique la gloire d’Huyghens, comme l’éclat des noms de Fermat, de
Pascal et de Descartes, obscurcisse et semble effacer tout ce qui les entoure,
Roberval plus d’une fois cité dans l’histoire de ces grands hommes est resté
justement célèbre.
Ingénieux à proposer de beaux problèmes et habile à les résoudre, il a
mérité l’estime de Pascal et celle de Fermat. Mersenne et Carcavy, mêlés
tous deux à toutes les discussions sur la science, ont parlé de lui avec autant
d’égard que d’affection, et le savant évêque d’Avranches, Huet, le nomme
dans ses Mémoires parmi ses amis les plus chers. N’en est-ce pas assez
pour balancer les jugements plus que sévères prononcés sans hésitation par
les Cartésiens contre le contradicteur importun et passionné de leur maître?
De nos jours encore, plus d’un philosophe épousant la querelle de
Descartes, garde pour Roberval un injuste dédain. Un jour, dans une
bibliothèque publique, M. Cousin, traversant la salle, voit les œuvres de
Roberval entre les mains d’un lecteur; il s’arrête un instant, regarde la date
de l’édition et s’éloigne en disant: «Roberval! ce n’était pas un bon homme,
j’en sais long sur son compte!» J’ai cherché depuis et n’ai rien appris, sinon
qu’à la campagne, chez ses parents pauvres cultivateurs, il n’avait pu dans
son enfance acquérir beaucoup d’urbanité. Professeur au collége de maître
Gervais et chargé en même temps de deux chaires au Collége Royal, il était
plus accoutumé au commerce des livres et à la société des écoliers, qu’à la
conversation des gens du monde. Appliqué aux mêmes problèmes
mathématiques que Fermat, Descartes et Pascal, s’il les égalait presque par
son savoir en géométrie, son esprit trop roide et trop contentieux avait
Page 141
moins d’étendue et de verve, et il n’était pas comme eux au-dessus de ces
matières. Roberval était en outre fort inférieur par l’éducation à ses trois
émules. Descartes parut seul le remarquer, et l’on vit son orgueil s’élever
plus d’une fois contre un homme de si petite condition qui osait le
contredire avec tant d’âpreté, méconnaître sa méthode et lui refuser tout
applaudissement.
Roberval a composé plusieurs écrits réellement distingués. La Cycloïde
a été pendant plusieurs années le sujet de ses études et l’occasion de ses
succès. Sa méthode pour en trouver l’aire est originale et de première main.
Mersenne avait inutilement demandé le résultat à Galilée, qui y avait
échoué. Fermat et Descartes, sur l’énoncé connu, en trouvèrent la
démonstration, mais leurs méthodes sont différentes l’une de l’autre et
encore de celle de Roberval, de telle sorte qu’en les voyant toutes il n’est
pas difficile, c’est le sentiment de Pascal, de reconnaître quelle est celle de
l’auteur; «car il est vrai, dit-il, qu’elle a un caractère particulier et qu’elle
est prise par une voie si belle et si simple, qu’on connaît bien que c’est la
naturelle.» Roberval a trouvé aussi, le premier, le volume engendré par la
Cycloïde tournant autour de son axe, ce qui était alors, au jugement de
Pascal, un problème de haute, longue et pénible recherche.
Roberval, lors de la fondation de l’Académie, était âgé de soixante-
quatre ans; il en fut un membre assidu et actif. Adversaire déclaré des
hypothèses et des systèmes en physique, il a contribué à maintenir la
compagnie dans la voie excellente de l’observation et de l’expérience; et
s’il eut avec Huyghens et avec Mariotte des discussions quelquefois très-
vives, ils souriaient de ses emportements sans en garder rancune.
Le marquis de L’Hôpital, lors de la réorganisation de l’Académie en
1699, eût été digne de tenir le premier rang dans la section de géométrie.
Mais ses titres de marquis de Sainte-Mesme, comte d’Entremont, seigneur
d’Ouques, la Chaise, le Bréau et autres lieux, lui assuraient une primauté
d’autre sorte; on le nomma honoraire. Initié le premier peut-être parmi les
savants français à la géométrie nouvelle de Leibnitz et de Newton, nul ne
travailla plus que lui à la répandre ni avec plus de fruit: correspondant
assidu d’Huyghens et de Leibnitz, il échangeait avec ces deux grands
hommes d’ingénieux et difficiles problèmes dans lesquels, avec un moindre
génie d’invention, il montre dans les détails une perspicacité souvent égale
à la leur. C’est L’Hôpital surtout qui, par ses communications, a fait
comprendre à Huyghens vieillissant l’importance du calcul différentiel.
matières. Roberval était en outre fort inférieur par l’éducation à ses trois
émules. Descartes parut seul le remarquer, et l’on vit son orgueil s’élever
plus d’une fois contre un homme de si petite condition qui osait le
contredire avec tant d’âpreté, méconnaître sa méthode et lui refuser tout
applaudissement.
Roberval a composé plusieurs écrits réellement distingués. La Cycloïde
a été pendant plusieurs années le sujet de ses études et l’occasion de ses
succès. Sa méthode pour en trouver l’aire est originale et de première main.
Mersenne avait inutilement demandé le résultat à Galilée, qui y avait
échoué. Fermat et Descartes, sur l’énoncé connu, en trouvèrent la
démonstration, mais leurs méthodes sont différentes l’une de l’autre et
encore de celle de Roberval, de telle sorte qu’en les voyant toutes il n’est
pas difficile, c’est le sentiment de Pascal, de reconnaître quelle est celle de
l’auteur; «car il est vrai, dit-il, qu’elle a un caractère particulier et qu’elle
est prise par une voie si belle et si simple, qu’on connaît bien que c’est la
naturelle.» Roberval a trouvé aussi, le premier, le volume engendré par la
Cycloïde tournant autour de son axe, ce qui était alors, au jugement de
Pascal, un problème de haute, longue et pénible recherche.
Roberval, lors de la fondation de l’Académie, était âgé de soixante-
quatre ans; il en fut un membre assidu et actif. Adversaire déclaré des
hypothèses et des systèmes en physique, il a contribué à maintenir la
compagnie dans la voie excellente de l’observation et de l’expérience; et
s’il eut avec Huyghens et avec Mariotte des discussions quelquefois très-
vives, ils souriaient de ses emportements sans en garder rancune.
Le marquis de L’Hôpital, lors de la réorganisation de l’Académie en
1699, eût été digne de tenir le premier rang dans la section de géométrie.
Mais ses titres de marquis de Sainte-Mesme, comte d’Entremont, seigneur
d’Ouques, la Chaise, le Bréau et autres lieux, lui assuraient une primauté
d’autre sorte; on le nomma honoraire. Initié le premier peut-être parmi les
savants français à la géométrie nouvelle de Leibnitz et de Newton, nul ne
travailla plus que lui à la répandre ni avec plus de fruit: correspondant
assidu d’Huyghens et de Leibnitz, il échangeait avec ces deux grands
hommes d’ingénieux et difficiles problèmes dans lesquels, avec un moindre
génie d’invention, il montre dans les détails une perspicacité souvent égale
à la leur. C’est L’Hôpital surtout qui, par ses communications, a fait
comprendre à Huyghens vieillissant l’importance du calcul différentiel.
Page 142
Disciple de Jean Bernoulli et toujours respectueux pour Leibnitz dont il
propageait les idées et les principes, il arrêta au calcul différentiel son
excellent ouvrage sur l’Analyse des infiniment petits, sans vouloir devancer,
en abordant le calcul intégral, le livre sur l’Infini que l’illustre inventeur
avait promis et ne donna jamais. Newton, avec lequel L’Hôpital n’eut pas
de relations directes, était l’objet de toute son admiration. Aimant à
questionner ceux qui avaient eu l’honneur de voir un si grand homme, il
s’étonnait, dit-on, dans son naïf enthousiasme, que, soumis aux lois de
l’humanité, l’auteur du livre des Principes pût manger, boire et dormir
comme les autres hommes.
L’Hôpital mourut jeune encore, âgé de quarante ans à peine, sans avoir
entièrement réalisé la prédiction de Leibnitz, qui attendait de lui de grandes
lumières. «Il avait servi, dit Fontenelle, il était d’une naissance qui
l’engageait à un grand nombre de devoirs. Il avait une famille, des soins
domestiques, un bien très-considérable à conduire et par conséquent
beaucoup d’affaires. Il était dans le commerce du monde et il y vivait à peu
près comme ceux dont cette occupation oisive est la seule occupation; il
n’était pas même ennemi des plaisirs.» N’en est-ce pas assez pour qu’on
doive admirer la profondeur de ses travaux sans s’étonner de leur petit
nombre?
Très-inférieur au marquis de L’Hôpital, Varignon devint cependant, par
sa mort, le plus célèbre et aussi le plus habile des géomètres français;
acceptant comme lui les théories infinitésimales, il contribua à les répandre,
sinon à les accroître et à les affermir. Lorsque, dans le sein de l’Académie,
l’ancienne géométrie, représentée par Rolle et Galois, voulut tenter un
dernier effort contre les nouvelles méthodes, il les défendit aussitôt, mais
avec plus de conviction et de force que de véritable talent, et la discussion
fut plus longue qu’il ne convient. La géométrie en effet, dans les questions
les plus subtiles, devrait retenir la précision qui fait son caractère propre, et
ne souffrant pas l’équivoque, elle ne doit laisser aucun refuge à l’erreur.
Quoiqu’en attachant son nom à un théorème devenu classique, Rolle ait
acquis parmi les écoliers une sorte de notoriété de hasard, sa passion pour la
science, qui fut constante et sincère, était satisfaite à bien peu de frais.
Ancien maître d’écriture et de calcul, il s’était instruit seul. En pénétrant
avec ardeur dans la science des nombres, il rencontra l’algèbre et s’imagina
avoir fait de merveilleux progrès.
propageait les idées et les principes, il arrêta au calcul différentiel son
excellent ouvrage sur l’Analyse des infiniment petits, sans vouloir devancer,
en abordant le calcul intégral, le livre sur l’Infini que l’illustre inventeur
avait promis et ne donna jamais. Newton, avec lequel L’Hôpital n’eut pas
de relations directes, était l’objet de toute son admiration. Aimant à
questionner ceux qui avaient eu l’honneur de voir un si grand homme, il
s’étonnait, dit-on, dans son naïf enthousiasme, que, soumis aux lois de
l’humanité, l’auteur du livre des Principes pût manger, boire et dormir
comme les autres hommes.
L’Hôpital mourut jeune encore, âgé de quarante ans à peine, sans avoir
entièrement réalisé la prédiction de Leibnitz, qui attendait de lui de grandes
lumières. «Il avait servi, dit Fontenelle, il était d’une naissance qui
l’engageait à un grand nombre de devoirs. Il avait une famille, des soins
domestiques, un bien très-considérable à conduire et par conséquent
beaucoup d’affaires. Il était dans le commerce du monde et il y vivait à peu
près comme ceux dont cette occupation oisive est la seule occupation; il
n’était pas même ennemi des plaisirs.» N’en est-ce pas assez pour qu’on
doive admirer la profondeur de ses travaux sans s’étonner de leur petit
nombre?
Très-inférieur au marquis de L’Hôpital, Varignon devint cependant, par
sa mort, le plus célèbre et aussi le plus habile des géomètres français;
acceptant comme lui les théories infinitésimales, il contribua à les répandre,
sinon à les accroître et à les affermir. Lorsque, dans le sein de l’Académie,
l’ancienne géométrie, représentée par Rolle et Galois, voulut tenter un
dernier effort contre les nouvelles méthodes, il les défendit aussitôt, mais
avec plus de conviction et de force que de véritable talent, et la discussion
fut plus longue qu’il ne convient. La géométrie en effet, dans les questions
les plus subtiles, devrait retenir la précision qui fait son caractère propre, et
ne souffrant pas l’équivoque, elle ne doit laisser aucun refuge à l’erreur.
Quoiqu’en attachant son nom à un théorème devenu classique, Rolle ait
acquis parmi les écoliers une sorte de notoriété de hasard, sa passion pour la
science, qui fut constante et sincère, était satisfaite à bien peu de frais.
Ancien maître d’écriture et de calcul, il s’était instruit seul. En pénétrant
avec ardeur dans la science des nombres, il rencontra l’algèbre et s’imagina
avoir fait de merveilleux progrès.
Page 143
Mais les théories plus élevées lui restèrent inaccessibles. Il les crut
inexactes et traita de sophismes les méthodes qu’il ne comprenait pas.
Infatigable à discuter et à écrire, c’est aux découvertes de Leibnitz et de
Newton qu’il s’attaquait surtout avec une sorte de colère. Affectant de
confondre ce que les inventeurs avaient soigneusement distingué, il
prétendait par quelques exemples mal compris renverser l’analyse nouvelle.
Sans entrer dans le détail et sans rien opposer à la vérité des
démonstrations, il reprochait vaguement et mal à propos aux nouveaux
calculs de supposer l’infini en le comprenant dans les résultats aussi
fréquemment et aussi hardiment que le fini, et d’admettre des grandeurs
infiniment petites qui cependant peuvent se résoudre en d’autres grandeurs
infiniment plus petites, et ainsi de suite à l’infini. L’Hôpital jugea inutile de
répondre, et laissa à Varignon tout le poids de la discussion qui franchit
bientôt les bornes de l’Académie. Parmi les géomètres étrangers à la
compagnie, Rolle trouva des adversaires aussi convaincus et moins patients,
et Saurin, qui peu de temps après devait recevoir le titre d’associé, le
combattit de toutes ses forces.
Joseph Saurin, moins célèbre par ses travaux scientifiques que par les
vicissitudes de son existence, était fils d’un ministre protestant de Grenoble,
dont il avait, fort jeune encore, voulu suivre la carrière. Orateur véhément et
fort applaudi dans son parti, Saurin s’était compromis par trop de hardiesse,
et plusieurs années avant la révocation de l’édit de Nantes, il avait dû se
réfugier en Suisse. Il y fut reçu avec grande distinction et obtint une cure
considérable dans le bailliage d’Yverdun; mais Saurin n’était pas calviniste,
sa doctrine sur la grâce était celle de Luther. On était justifié, suivant lui,
dès qu’on croyait l’être avec certitude, et sans cette certitude il n’y avait pas
de salut. Les théologiens calvinistes obtinrent, sur cette question et sur
quelques autres, un formulaire que les ministres furent obligés de signer
sous peine d’être exclus de toute fonction lucrative. Les Français réfugiés
s’y refusèrent d’abord; mais le premier emportement se calma peu à peu, et
tous les jours il s’en détachait quelqu’un qui, cédant à la nécessité, se
résignait à signer; Saurin ne fut pas de ce nombre, et sans refuser avec éclat,
il éluda la signature, dit Fontenelle, par toutes les chicanes à peu près
raisonnables qu’il put imaginer pour gagner du temps. Un ami cependant
arrangea tout par une signature qu’il avait le droit de donner et dont on se
contenta. Saurin, rassuré sur sa position, s’allia peu de temps après en
épousant Mlle de Crouzas, à une des premières familles du pays. Toujours
inexactes et traita de sophismes les méthodes qu’il ne comprenait pas.
Infatigable à discuter et à écrire, c’est aux découvertes de Leibnitz et de
Newton qu’il s’attaquait surtout avec une sorte de colère. Affectant de
confondre ce que les inventeurs avaient soigneusement distingué, il
prétendait par quelques exemples mal compris renverser l’analyse nouvelle.
Sans entrer dans le détail et sans rien opposer à la vérité des
démonstrations, il reprochait vaguement et mal à propos aux nouveaux
calculs de supposer l’infini en le comprenant dans les résultats aussi
fréquemment et aussi hardiment que le fini, et d’admettre des grandeurs
infiniment petites qui cependant peuvent se résoudre en d’autres grandeurs
infiniment plus petites, et ainsi de suite à l’infini. L’Hôpital jugea inutile de
répondre, et laissa à Varignon tout le poids de la discussion qui franchit
bientôt les bornes de l’Académie. Parmi les géomètres étrangers à la
compagnie, Rolle trouva des adversaires aussi convaincus et moins patients,
et Saurin, qui peu de temps après devait recevoir le titre d’associé, le
combattit de toutes ses forces.
Joseph Saurin, moins célèbre par ses travaux scientifiques que par les
vicissitudes de son existence, était fils d’un ministre protestant de Grenoble,
dont il avait, fort jeune encore, voulu suivre la carrière. Orateur véhément et
fort applaudi dans son parti, Saurin s’était compromis par trop de hardiesse,
et plusieurs années avant la révocation de l’édit de Nantes, il avait dû se
réfugier en Suisse. Il y fut reçu avec grande distinction et obtint une cure
considérable dans le bailliage d’Yverdun; mais Saurin n’était pas calviniste,
sa doctrine sur la grâce était celle de Luther. On était justifié, suivant lui,
dès qu’on croyait l’être avec certitude, et sans cette certitude il n’y avait pas
de salut. Les théologiens calvinistes obtinrent, sur cette question et sur
quelques autres, un formulaire que les ministres furent obligés de signer
sous peine d’être exclus de toute fonction lucrative. Les Français réfugiés
s’y refusèrent d’abord; mais le premier emportement se calma peu à peu, et
tous les jours il s’en détachait quelqu’un qui, cédant à la nécessité, se
résignait à signer; Saurin ne fut pas de ce nombre, et sans refuser avec éclat,
il éluda la signature, dit Fontenelle, par toutes les chicanes à peu près
raisonnables qu’il put imaginer pour gagner du temps. Un ami cependant
arrangea tout par une signature qu’il avait le droit de donner et dont on se
contenta. Saurin, rassuré sur sa position, s’allia peu de temps après en
épousant Mlle de Crouzas, à une des premières familles du pays. Toujours
Page 144
imprudent, il se compromit de nouveau par ses sermons, et les persécutions
le menacèrent une troisième fois. Ses dissentiments avec ses confrères firent
naître des doutes dans son esprit; il demanda pour les éclaircir un entretien à
Bossuet, qu’il ne connaissait pas. Les sauf-conduits nécessaires lui furent
expédiés. Après de longues discussions, il se déclara satisfait sur tous les
points, et abjura sans contrainte, mais non sans espérance, se faisant pour
toujours de Bossuet un puissant et zélé protecteur. Mme Saurin, retirée alors
dans sa famille, avait tout ignoré jusque-là; les inspirations qu’elle reçut
d’abord étaient loin d’être favorables à son mari. La tendresse cependant
finit par l’emporter, et après bien des luttes et des difficultés, qui amenèrent
même des dangers sérieux et une détention dont on ne pouvait prévoir
l’issue, Saurin, fort décrié en Suisse pour son apostasie, toujours protégé
par Bossuet, put enfin s’établir à Paris en terminant par là cette période
agitée de son existence, qu’il appelait plus tard le roman de sa vie.
Forcé de choisir une occupation, il se décida pour les mathématiques
qui depuis longtemps l’attiraient; avant même d’y être de première force, il
commença à les enseigner. C’est au milieu de ses études et dans l’ardeur
d’une initiation toute récente qu’il rencontra les objections de Rolle et tint à
honneur d’y répondre; la lutte entre eux ne fut pas courtoise, et si l’avantage
reste à Saurin qui défendait la bonne cause, la vivacité de ses attaques put
servir d’excuse à l’aigreur de son adversaire. Las enfin de lutter contre des
objections sans cesse renaissantes, il s’adressa à l’Académie pour lui
demander une décision, déclarant que, si elle ne jugeait pas dans un certain
temps, il tiendrait M. Rolle pour condamné, puisque toute la faveur de la
compagnie devait être pour lui. Mais l’Académie, plus préoccupée de la
forme que du fond, blâma également les deux adversaires, en rappelant M.
Rolle aux statuts de l’Académie dont il avait l’honneur d’être membre, et
M. Saurin à son propre cœur. Peu de temps après cependant, Saurin était
nommé membre associé de l’Académie. Ses nombreux mémoires, insérés
de 1707 à 1731, montrent, avec la connaissance des mathématiques pures,
la préoccupation constante de faire triompher les théories physiques de
Descartes. Les tourbillons étaient pour lui une réalité et l’attraction
newtonienne une chimère. En abandonnant les traces du maître, c’est
Descartes qu’il voulait dire, on se trouvait, suivant lui, replongé dans les
anciennes ténèbres du péripatétisme, dont il conjurait le ciel de nous
préserver. «On entend assez, dit Fontenelle, qui rapporte cette phrase, qu’il
parle des attractions newtoniennes; eût-on cru, ajoute-t-il, qu’il fallût jamais
le menacèrent une troisième fois. Ses dissentiments avec ses confrères firent
naître des doutes dans son esprit; il demanda pour les éclaircir un entretien à
Bossuet, qu’il ne connaissait pas. Les sauf-conduits nécessaires lui furent
expédiés. Après de longues discussions, il se déclara satisfait sur tous les
points, et abjura sans contrainte, mais non sans espérance, se faisant pour
toujours de Bossuet un puissant et zélé protecteur. Mme Saurin, retirée alors
dans sa famille, avait tout ignoré jusque-là; les inspirations qu’elle reçut
d’abord étaient loin d’être favorables à son mari. La tendresse cependant
finit par l’emporter, et après bien des luttes et des difficultés, qui amenèrent
même des dangers sérieux et une détention dont on ne pouvait prévoir
l’issue, Saurin, fort décrié en Suisse pour son apostasie, toujours protégé
par Bossuet, put enfin s’établir à Paris en terminant par là cette période
agitée de son existence, qu’il appelait plus tard le roman de sa vie.
Forcé de choisir une occupation, il se décida pour les mathématiques
qui depuis longtemps l’attiraient; avant même d’y être de première force, il
commença à les enseigner. C’est au milieu de ses études et dans l’ardeur
d’une initiation toute récente qu’il rencontra les objections de Rolle et tint à
honneur d’y répondre; la lutte entre eux ne fut pas courtoise, et si l’avantage
reste à Saurin qui défendait la bonne cause, la vivacité de ses attaques put
servir d’excuse à l’aigreur de son adversaire. Las enfin de lutter contre des
objections sans cesse renaissantes, il s’adressa à l’Académie pour lui
demander une décision, déclarant que, si elle ne jugeait pas dans un certain
temps, il tiendrait M. Rolle pour condamné, puisque toute la faveur de la
compagnie devait être pour lui. Mais l’Académie, plus préoccupée de la
forme que du fond, blâma également les deux adversaires, en rappelant M.
Rolle aux statuts de l’Académie dont il avait l’honneur d’être membre, et
M. Saurin à son propre cœur. Peu de temps après cependant, Saurin était
nommé membre associé de l’Académie. Ses nombreux mémoires, insérés
de 1707 à 1731, montrent, avec la connaissance des mathématiques pures,
la préoccupation constante de faire triompher les théories physiques de
Descartes. Les tourbillons étaient pour lui une réalité et l’attraction
newtonienne une chimère. En abandonnant les traces du maître, c’est
Descartes qu’il voulait dire, on se trouvait, suivant lui, replongé dans les
anciennes ténèbres du péripatétisme, dont il conjurait le ciel de nous
préserver. «On entend assez, dit Fontenelle, qui rapporte cette phrase, qu’il
parle des attractions newtoniennes; eût-on cru, ajoute-t-il, qu’il fallût jamais
Page 145
prier le ciel de préserver des Français d’une prévention trop favorable pour
un système incompréhensible, eux qui aiment tant la clarté, et pour un
système né en pays étranger, eux qu’on accuse tant de ne goûter que ce qui
leur appartient.»
Loin des agitations qui avaient troublé sa jeunesse, Saurin pouvait se
croire assuré d’une paisible et douce existence; un coup étrange et imprévu
devait cependant le frapper encore. Il fréquentait un café, celui de la
Laurent, dont les habitués, presque tous érudits ou gens de lettres, étaient
divisés par des rivalités et des haines violentes. Quelques couplets satiriques
et injurieux coururent dans le café. J.-B. Rousseau s’en avoua l’auteur, et ils
lui attirèrent de telles menaces, qu’il s’abstint de revenir. Plusieurs années
après, d’autres couplets sans style et sans esprit, et qui semblent, à la
grossièreté près, l’œuvre d’un enfant qui s’exerce à coudre des rimes, furent
remis mystérieusement à l’un des habitués du café: on soupçonna Rousseau.
Sans plus ample preuve, l’un des personnages insultés lui administra des
coups de bâton en pleine rue. Ne pouvant obtenir ni justice ni réparation,
Rousseau chercha l’auteur des couplets, et sur des indices vraisemblables,
crut le trouver dans Saurin qui fut emprisonné. On produisit un exemplaire
des couplets écrit de sa main; l’accusation y vit un brouillon; suivant Saurin
c’était une copie. Il composa pour sa défense un mémoire considéré par
Voltaire, malheureusement fort partial, comme un des ouvrages de cette
nature les plus adroits et les plus véritablement éloquents. Après une
détention préventive de plus d’une année, Saurin fut acquitté faute de
preuves, et il serait bien plus difficile encore d’en trouver aujourd’hui dans
un sens ou dans l’autre. Quant à J.-B. Rousseau, il aurait pu se borner,
comme Clément Marot, dans une circonstance semblable, à répondre à ses
accusateurs:
Si mentez vous bien par la gorge.
• • • • • • • • • • • • • • • • • •
Il ne sortit oncq de ma forge
Un ouvraige si mal limé.
Les dernières années de Saurin furent consacrées à la science et au
développement des idées de Descartes sur la physique; mais quoique
destinées à disparaître bientôt sans retour, personne ne les attaquait dans le
sein de l’Académie, où elles n’avaient pas besoin de défenseur.
un système incompréhensible, eux qui aiment tant la clarté, et pour un
système né en pays étranger, eux qu’on accuse tant de ne goûter que ce qui
leur appartient.»
Loin des agitations qui avaient troublé sa jeunesse, Saurin pouvait se
croire assuré d’une paisible et douce existence; un coup étrange et imprévu
devait cependant le frapper encore. Il fréquentait un café, celui de la
Laurent, dont les habitués, presque tous érudits ou gens de lettres, étaient
divisés par des rivalités et des haines violentes. Quelques couplets satiriques
et injurieux coururent dans le café. J.-B. Rousseau s’en avoua l’auteur, et ils
lui attirèrent de telles menaces, qu’il s’abstint de revenir. Plusieurs années
après, d’autres couplets sans style et sans esprit, et qui semblent, à la
grossièreté près, l’œuvre d’un enfant qui s’exerce à coudre des rimes, furent
remis mystérieusement à l’un des habitués du café: on soupçonna Rousseau.
Sans plus ample preuve, l’un des personnages insultés lui administra des
coups de bâton en pleine rue. Ne pouvant obtenir ni justice ni réparation,
Rousseau chercha l’auteur des couplets, et sur des indices vraisemblables,
crut le trouver dans Saurin qui fut emprisonné. On produisit un exemplaire
des couplets écrit de sa main; l’accusation y vit un brouillon; suivant Saurin
c’était une copie. Il composa pour sa défense un mémoire considéré par
Voltaire, malheureusement fort partial, comme un des ouvrages de cette
nature les plus adroits et les plus véritablement éloquents. Après une
détention préventive de plus d’une année, Saurin fut acquitté faute de
preuves, et il serait bien plus difficile encore d’en trouver aujourd’hui dans
un sens ou dans l’autre. Quant à J.-B. Rousseau, il aurait pu se borner,
comme Clément Marot, dans une circonstance semblable, à répondre à ses
accusateurs:
Si mentez vous bien par la gorge.
• • • • • • • • • • • • • • • • • •
Il ne sortit oncq de ma forge
Un ouvraige si mal limé.
Les dernières années de Saurin furent consacrées à la science et au
développement des idées de Descartes sur la physique; mais quoique
destinées à disparaître bientôt sans retour, personne ne les attaquait dans le
sein de l’Académie, où elles n’avaient pas besoin de défenseur.
Page 146
Il mourut en 1737, à l’âge de soixante et dix-huit ans, après avoir obtenu
depuis six ans le titre de vétéran, qui le dispensait des travaux réguliers
imposés aux pensionnaires.
Les travaux nombreux et variés de de Lahire, auraient pu faire la
célébrité d’un nom que son père, peintre habile, avait déjà porté avec
honneur.
De Lahire était un savant universel, géomètre, astronome, physicien,
mécanicien, ingénieur, anatomiste et naturaliste parfois, en même temps que
très-habile artiste; capable des spéculations les plus hautes comme de la
pratique la plus délicate, et curieux de toutes les sciences, il a fait preuve
dans toutes d’un esprit distingué, mais n’a excellé dans aucune. Pendant
cinquante ans il s’associa avec une inconcevable activité à tous les travaux
de l’Académie. Orphelin à l’âge de dix-sept ans, il se rendit en Italie pour y
compléter ses études d’artiste; quatre ans après il revint géomètre. L’étude
de la perspective, en l’initiant aux mathématiques, lui avait montré sa
véritable voie: il ne cessa plus de la suivre.
Quelques écrits rédigés à la manière des anciens sur les sections
coniques et la cycloïde, et qui, sans apporter un grand progrès à la science,
révélèrent son secret au public, lui ouvrirent les portes de l’Académie.
Attaché bientôt avec Picard aux travaux de la carte de France, il dirigea vers
les applications ses connaissances théoriques déjà très-profondes, et vit
avec une sorte d’indifférence la face des mathématiques se rajeunir et se
renouveler par les découvertes de Leibnitz et de Newton, qu’il n’entendit
jamais bien parfaitement; toujours passionné pour la géométrie des anciens,
il en resta un des représentants les plus habiles.
Son Traité sur les épicycloïdes, publié en 1692 dans les Mémoires de
l’Académie, lui assure un rang estimable parmi les géomètres, et
l’application ingénieuse qu’il en fit à la construction des roues d’engrenage
est aujourd’hui devenue classique.
L’uniformité de mouvement, nécessaire dans un grand nombre de
machines, est précieuse dans toutes, parce qu’elle diminue la fatigue des
organes. Les variations de vitesse exigent des efforts proportionnés à leur
rapidité et à la grandeur des masses en mouvement; il convient donc
d’ajuster un engrenage de telle sorte que le mouvement uniforme de l’une
des roues assure à l’autre une vitesse différente mais toujours constante,
malgré le changement continuel des points de contact par lesquels les dents
depuis six ans le titre de vétéran, qui le dispensait des travaux réguliers
imposés aux pensionnaires.
Les travaux nombreux et variés de de Lahire, auraient pu faire la
célébrité d’un nom que son père, peintre habile, avait déjà porté avec
honneur.
De Lahire était un savant universel, géomètre, astronome, physicien,
mécanicien, ingénieur, anatomiste et naturaliste parfois, en même temps que
très-habile artiste; capable des spéculations les plus hautes comme de la
pratique la plus délicate, et curieux de toutes les sciences, il a fait preuve
dans toutes d’un esprit distingué, mais n’a excellé dans aucune. Pendant
cinquante ans il s’associa avec une inconcevable activité à tous les travaux
de l’Académie. Orphelin à l’âge de dix-sept ans, il se rendit en Italie pour y
compléter ses études d’artiste; quatre ans après il revint géomètre. L’étude
de la perspective, en l’initiant aux mathématiques, lui avait montré sa
véritable voie: il ne cessa plus de la suivre.
Quelques écrits rédigés à la manière des anciens sur les sections
coniques et la cycloïde, et qui, sans apporter un grand progrès à la science,
révélèrent son secret au public, lui ouvrirent les portes de l’Académie.
Attaché bientôt avec Picard aux travaux de la carte de France, il dirigea vers
les applications ses connaissances théoriques déjà très-profondes, et vit
avec une sorte d’indifférence la face des mathématiques se rajeunir et se
renouveler par les découvertes de Leibnitz et de Newton, qu’il n’entendit
jamais bien parfaitement; toujours passionné pour la géométrie des anciens,
il en resta un des représentants les plus habiles.
Son Traité sur les épicycloïdes, publié en 1692 dans les Mémoires de
l’Académie, lui assure un rang estimable parmi les géomètres, et
l’application ingénieuse qu’il en fit à la construction des roues d’engrenage
est aujourd’hui devenue classique.
L’uniformité de mouvement, nécessaire dans un grand nombre de
machines, est précieuse dans toutes, parce qu’elle diminue la fatigue des
organes. Les variations de vitesse exigent des efforts proportionnés à leur
rapidité et à la grandeur des masses en mouvement; il convient donc
d’ajuster un engrenage de telle sorte que le mouvement uniforme de l’une
des roues assure à l’autre une vitesse différente mais toujours constante,
malgré le changement continuel des points de contact par lesquels les dents
Page 147
se poussent. Tel est le problème dont de Lahire, en le rattachant, il est vrai,
à des principes moins simples et moins clairs, a donné plusieurs solutions
élégantes, que les constructeurs soigneux adoptent encore aujourd’hui.
De Lahire fut, à l’Observatoire, le fondateur des observations
météorologiques; de 1689 jusqu’à sa mort en 1718, les Mémoires de
l’Académie contiennent, chaque année, le résumé de ses observations sur la
température et sur la quantité de pluie tombée mensuellement à Paris. Son
seul but est d’ailleurs de satisfaire ceux qui, comme lui, ont de la curiosité
«pour connaître les variétés qui se rencontrent dans les saisons.» Ce travail
fort pénible, qu’il ne discontinua jamais, l’obligeait à s’occuper de
physique; mais quoiqu’il y ait appliqué, à plusieurs reprises, l’activité
incessante de son esprit, ses idées sur plusieurs points ne peuvent être citées
que comme une preuve frappante de l’incertitude des esprits les plus
distingués de l’époque. De Lahire regarda toujours comme impossible la
construction de deux thermomètres comparables en des lieux différents. Les
points fixes qu’il adoptait étaient en effet les températures extrêmes des
saisons exceptionnelles et celles des caves de l’Observatoire, et il ne fallait
pas songer à les retrouver dans d’autres climats.
Amontons ayant reconnu, après Hooke et Newton, que la température
de l’eau bouillante ne s’élève jamais au-dessus d’une certaine limite, de
Lahire, en voyant plusieurs années de suite la température maxima de l’été
correspondre au même degré de son thermomètre, se demanda si l’air n’a
pas comme l’eau une température maxima, qui serait précisément celle à
laquelle il s’arrête pendant les étés les plus chauds?
On est surpris également de voir de Lahire contredire, dans les
Mémoires de l’Académie, une opinion émise par Mariotte, dont la vérité
semble aujourd’hui trop évidente pour que l’on ose en faire honneur à
aucun savant en particulier. D’où provient l’eau qui coule dans les rivières?
Exclusivement de la pluie et de la fonte des neiges. Telle était la réponse de
Mariotte, dont de Lahire conteste l’exactitude pour supposer de grands
réservoirs intérieurs dont la chaleur terrestre élève les vapeurs, qui se
condensent près de sa surface et coulent sur le premier lit de tuf ou de glaise
qu’elles trouvent jusqu’à ce qu’une ouverture les jette hors du sein de la
terre.
En signalant les lacunes des connaissances de de Lahire sur la physique,
qui presque toutes sont, il ne faut pas l’oublier, celles de son époque, il n’est
à des principes moins simples et moins clairs, a donné plusieurs solutions
élégantes, que les constructeurs soigneux adoptent encore aujourd’hui.
De Lahire fut, à l’Observatoire, le fondateur des observations
météorologiques; de 1689 jusqu’à sa mort en 1718, les Mémoires de
l’Académie contiennent, chaque année, le résumé de ses observations sur la
température et sur la quantité de pluie tombée mensuellement à Paris. Son
seul but est d’ailleurs de satisfaire ceux qui, comme lui, ont de la curiosité
«pour connaître les variétés qui se rencontrent dans les saisons.» Ce travail
fort pénible, qu’il ne discontinua jamais, l’obligeait à s’occuper de
physique; mais quoiqu’il y ait appliqué, à plusieurs reprises, l’activité
incessante de son esprit, ses idées sur plusieurs points ne peuvent être citées
que comme une preuve frappante de l’incertitude des esprits les plus
distingués de l’époque. De Lahire regarda toujours comme impossible la
construction de deux thermomètres comparables en des lieux différents. Les
points fixes qu’il adoptait étaient en effet les températures extrêmes des
saisons exceptionnelles et celles des caves de l’Observatoire, et il ne fallait
pas songer à les retrouver dans d’autres climats.
Amontons ayant reconnu, après Hooke et Newton, que la température
de l’eau bouillante ne s’élève jamais au-dessus d’une certaine limite, de
Lahire, en voyant plusieurs années de suite la température maxima de l’été
correspondre au même degré de son thermomètre, se demanda si l’air n’a
pas comme l’eau une température maxima, qui serait précisément celle à
laquelle il s’arrête pendant les étés les plus chauds?
On est surpris également de voir de Lahire contredire, dans les
Mémoires de l’Académie, une opinion émise par Mariotte, dont la vérité
semble aujourd’hui trop évidente pour que l’on ose en faire honneur à
aucun savant en particulier. D’où provient l’eau qui coule dans les rivières?
Exclusivement de la pluie et de la fonte des neiges. Telle était la réponse de
Mariotte, dont de Lahire conteste l’exactitude pour supposer de grands
réservoirs intérieurs dont la chaleur terrestre élève les vapeurs, qui se
condensent près de sa surface et coulent sur le premier lit de tuf ou de glaise
qu’elles trouvent jusqu’à ce qu’une ouverture les jette hors du sein de la
terre.
En signalant les lacunes des connaissances de de Lahire sur la physique,
qui presque toutes sont, il ne faut pas l’oublier, celles de son époque, il n’est
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pas hors de propos de mentionner un curieux travail sur la réfraction, dans
lequel il croit démontrer que les rayons lumineux décrivent dans
l’atmosphère des arcs de cycloïde. Admettant pour la compression de l’air
une loi très-différente de celle de Mariotte et déduite de raisonnements fort
vagues, fondés sur l’analogie avec les ressorts d’acier, il croit la densité de
l’air proportionnelle à la racine carrée de la distance à la limite supérieure
de l’atmosphère. Cette loi de décroissement imposerait en effet aux
molécules lumineuses une trajectoire cycloïdale; mais de Lahire le
démontre par des considérations infinitésimales dont la forme étrange,
incompréhensible pour le lecteur le plus familier avec les méthodes de
Leibnitz et de Newton, peut servir d’excuse, sinon de justification, à ceux
qui, comme Rolle et Galois, s’obstinaient à en nier la rigueur.
Citons enfin, pour donner une faible idée de la variété des travaux de de
Lahire, un mémoire sur la cause pour laquelle les tiges des plantes s’élèvent
verticalement, lors même que les graines sont tournées à contre-sens, et
pourquoi les racines se retournent d’elles-mêmes pour s’enfoncer dans la
terre. Il conçoit que, dans les plantes, la racine tire un suc plus grossier et
plus pesant, et la tige au contraire un suc plus fin et plus volatil. En effet,
dit-il, la racine passe, chez tous les physiciens, pour l’estomac de la plante
où les sucs terrestres se digèrent et se subtilisent au point de pouvoir ensuite
s’élever jusqu’aux extrémités des branches; et il admet ainsi que, dès les
premiers jours de la vie de la plante, celle-ci se retourne et se maintient
verticale, comme le fait, dans certains jouets d’enfant, un morceau de liége
lesté de plomb à sa partie inférieure. Tel est en abrégé le système, dont
suivant Fontenelle, la simplicité seule est une preuve. La physiologie
végétale était peu avancée, on le voit, au commencement du XVIIIe siècle.
Sauveur, nommé d’abord adjoint pour les mathématiques, entra à
l’Académie avec des titres scientifiques fort modestes. Absolument muet
jusqu’à l’âge de sept ans, il conserva toute sa vie une grande difficulté
d’élocution. Ses études chez les Jésuites de la Flèche ne furent nullement
brillantes, et Fontenelle, toujours bienveillant, sans oser blâmer les
professeurs qui désespéraient de lui, loue beaucoup la perspicacité de celui
qui sut prévoir ce qu’il vaudrait un jour. Sauveur, que les écrits de Cicéron
et de Virgile avaient laissé fort indifférent, fut charmé par l’arithmétique de
Pelletier du Mans. Tout en étudiant les mathématiques avec ardeur, il se
préparait à obtenir le titre de médecin, mais on le dissuada de suivre cette
carrière; ce fut Bossuet, à qui on l’avait recommandé qui, le jugeant peu
lequel il croit démontrer que les rayons lumineux décrivent dans
l’atmosphère des arcs de cycloïde. Admettant pour la compression de l’air
une loi très-différente de celle de Mariotte et déduite de raisonnements fort
vagues, fondés sur l’analogie avec les ressorts d’acier, il croit la densité de
l’air proportionnelle à la racine carrée de la distance à la limite supérieure
de l’atmosphère. Cette loi de décroissement imposerait en effet aux
molécules lumineuses une trajectoire cycloïdale; mais de Lahire le
démontre par des considérations infinitésimales dont la forme étrange,
incompréhensible pour le lecteur le plus familier avec les méthodes de
Leibnitz et de Newton, peut servir d’excuse, sinon de justification, à ceux
qui, comme Rolle et Galois, s’obstinaient à en nier la rigueur.
Citons enfin, pour donner une faible idée de la variété des travaux de de
Lahire, un mémoire sur la cause pour laquelle les tiges des plantes s’élèvent
verticalement, lors même que les graines sont tournées à contre-sens, et
pourquoi les racines se retournent d’elles-mêmes pour s’enfoncer dans la
terre. Il conçoit que, dans les plantes, la racine tire un suc plus grossier et
plus pesant, et la tige au contraire un suc plus fin et plus volatil. En effet,
dit-il, la racine passe, chez tous les physiciens, pour l’estomac de la plante
où les sucs terrestres se digèrent et se subtilisent au point de pouvoir ensuite
s’élever jusqu’aux extrémités des branches; et il admet ainsi que, dès les
premiers jours de la vie de la plante, celle-ci se retourne et se maintient
verticale, comme le fait, dans certains jouets d’enfant, un morceau de liége
lesté de plomb à sa partie inférieure. Tel est en abrégé le système, dont
suivant Fontenelle, la simplicité seule est une preuve. La physiologie
végétale était peu avancée, on le voit, au commencement du XVIIIe siècle.
Sauveur, nommé d’abord adjoint pour les mathématiques, entra à
l’Académie avec des titres scientifiques fort modestes. Absolument muet
jusqu’à l’âge de sept ans, il conserva toute sa vie une grande difficulté
d’élocution. Ses études chez les Jésuites de la Flèche ne furent nullement
brillantes, et Fontenelle, toujours bienveillant, sans oser blâmer les
professeurs qui désespéraient de lui, loue beaucoup la perspicacité de celui
qui sut prévoir ce qu’il vaudrait un jour. Sauveur, que les écrits de Cicéron
et de Virgile avaient laissé fort indifférent, fut charmé par l’arithmétique de
Pelletier du Mans. Tout en étudiant les mathématiques avec ardeur, il se
préparait à obtenir le titre de médecin, mais on le dissuada de suivre cette
carrière; ce fut Bossuet, à qui on l’avait recommandé qui, le jugeant peu
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propre à y réussir, n’hésita pas à le lui dire et sut le lui persuader; il jugea
qu’il allait trop directement au but en supprimant trop les paroles, et que le
peu qui en restait était dénué de grâce. Sauveur, faute de trouver d’autres
ressources, devint professeur de mathématiques, et malgré sa difficulté
d’élocution, les enseigna avec grand succès. Les géomètres, dans ce temps-
là, étaient rares, et vivaient, dit Fontenelle, séquestrés du monde; Sauveur,
au contraire, s’y livrait complétement; quelques dames même aidèrent à sa
réputation, et il devint bientôt le géomètre à la mode et le professeur des
plus grands personnages; les enfants de France furent au nombre de ses
élèves. Plein de candeur et de franchise, il sut plaire à tout le monde, et on
put se demander, en le voyant si bien réussir même à la cour, si Bossuet ne
s’était pas trop hâté de trouver dans ses manières un obstacle insurmontable
à ses succès comme médecin. Sauveur calcula pour Dangeau, l’avantage du
banquier contre les pontes au jeu de la bassette, qui étant fort à la mode,
contribua à l’y mettre lui-même et lui fut plus utile qu’aux joueurs les plus
heureux. Malgré la haute position qu’il avait su se créer, il désira
longtemps, sans oser la demander lorsqu’elle se trouva vacante, la chaire de
mathématiques du Collége royal, occupée d’abord par Ramus et qui alors se
donnait au concours; il fallait, suivant le règlement, commencer les
épreuves par une harangue, et cette nécessité, dont il s’effrayait fort, écartait
Sauveur de la lice. C’est en 1686 seulement qu’il osa se présenter, mais
devenu célèbre alors il lut sa harangue et l’on s’en contenta.
Sauveur, qui malgré ses succès comme professeur, resta toujours un
géomètre médiocre à tous égards, devait cependant laisser un grand nom
dans la science, et ses recherches sur l’acoustique le placent sans contredit
au nombre des membres illustres de l’Académie.
Tandis que les disciples immédiats de Leibnitz et de Newton, les frères
Bernoulli, Moivre, Stirling, Taylor et MacLaurin suivaient les voies
nouvelles en les élargissant, les excellents écrits de L’Hôpital ne portaient
en France aucun fruit.
Les mathématiciens devenaient rares, même à l’Académie, et tout
l’usage des nouvelles méthodes était pour les compatriotes de leurs
créateurs. Sans grand succès comme sans grand talent, Camus, Nicole et
Lagny apportaient de temps à autre à l’Académie quelques faciles
problèmes de géométrie ou d’algèbre, et si les frères Bernoulli n’avaient
répondu par plusieurs pièces excellentes et singulières à l’honneur d’avoir
été inscrits les premiers sur la liste des membres associés étrangers, la
qu’il allait trop directement au but en supprimant trop les paroles, et que le
peu qui en restait était dénué de grâce. Sauveur, faute de trouver d’autres
ressources, devint professeur de mathématiques, et malgré sa difficulté
d’élocution, les enseigna avec grand succès. Les géomètres, dans ce temps-
là, étaient rares, et vivaient, dit Fontenelle, séquestrés du monde; Sauveur,
au contraire, s’y livrait complétement; quelques dames même aidèrent à sa
réputation, et il devint bientôt le géomètre à la mode et le professeur des
plus grands personnages; les enfants de France furent au nombre de ses
élèves. Plein de candeur et de franchise, il sut plaire à tout le monde, et on
put se demander, en le voyant si bien réussir même à la cour, si Bossuet ne
s’était pas trop hâté de trouver dans ses manières un obstacle insurmontable
à ses succès comme médecin. Sauveur calcula pour Dangeau, l’avantage du
banquier contre les pontes au jeu de la bassette, qui étant fort à la mode,
contribua à l’y mettre lui-même et lui fut plus utile qu’aux joueurs les plus
heureux. Malgré la haute position qu’il avait su se créer, il désira
longtemps, sans oser la demander lorsqu’elle se trouva vacante, la chaire de
mathématiques du Collége royal, occupée d’abord par Ramus et qui alors se
donnait au concours; il fallait, suivant le règlement, commencer les
épreuves par une harangue, et cette nécessité, dont il s’effrayait fort, écartait
Sauveur de la lice. C’est en 1686 seulement qu’il osa se présenter, mais
devenu célèbre alors il lut sa harangue et l’on s’en contenta.
Sauveur, qui malgré ses succès comme professeur, resta toujours un
géomètre médiocre à tous égards, devait cependant laisser un grand nom
dans la science, et ses recherches sur l’acoustique le placent sans contredit
au nombre des membres illustres de l’Académie.
Tandis que les disciples immédiats de Leibnitz et de Newton, les frères
Bernoulli, Moivre, Stirling, Taylor et MacLaurin suivaient les voies
nouvelles en les élargissant, les excellents écrits de L’Hôpital ne portaient
en France aucun fruit.
Les mathématiciens devenaient rares, même à l’Académie, et tout
l’usage des nouvelles méthodes était pour les compatriotes de leurs
créateurs. Sans grand succès comme sans grand talent, Camus, Nicole et
Lagny apportaient de temps à autre à l’Académie quelques faciles
problèmes de géométrie ou d’algèbre, et si les frères Bernoulli n’avaient
répondu par plusieurs pièces excellentes et singulières à l’honneur d’avoir
été inscrits les premiers sur la liste des membres associés étrangers, la
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collection des Mémoires antérieurs à l’élection de Clairaut mériterait à
peine une mention dans l’histoire des mathématiques.
On voit par exemple pendant plus de vingt ans, les géomètres de
l’Académie, non-seulement partagés, mais suspendus dans une incertitude
continuelle, affirmer et nier tour à tour des vérités démontrées depuis
longtemps par Huyghens et restées obscures pour eux dans le grand jour où
il les avait cependant placées. Huyghens avait trouvé très-exactement le
temps d’une petite oscillation sur un cercle de rayon donné. Galilée d’autre
part, en étudiant les lois de la chute, non sur le cercle mais sur une de ses
cordes, avait trouvé, comme il le devait, un temps tout différent et
parfaitement exact aussi. Parent, dans un journal scientifique qu’il publiait,
s’avisa de signaler ces résultats comme contradictoires. Mariotte déjà, dans
une lettre à Huyghens, avait fait la même confusion et commis la même
erreur. Saurin, prévenu, dit-il plus tard, en faveur d’Huyghens, réfuta
l’objection en maintenant l’exactitude des deux théories. Parent là-dessus
avoue qu’il s’est trompé, mais réclame l’honneur de l’avoir reconnu seul
avant les démonstrations de Saurin. C’est le sujet d’une discussion fort
aigre pendant laquelle, changeant d’avis une seconde fois, il affirme, toutes
réflexions faites, que la formule d’Huyghens est inexacte comme il l’avait
pensé d’abord. Saurin se laisse convaincre, est élu membre de l’Académie,
et le chevalier de Louville, s’appliquant à la même question et déconcerté
par les raisons contraires, suivant lui irrésistibles, les énumère sans oser
conclure. Saurin, plus hardi, démontre qu’il n’y a aucun doute et
qu’Huyghens s’est trompé. Aucun académicien ne réclame, et c’est dix-huit
ans après la première objection de Parent que la difficulté est enfin
tranchée, mais non par la voie la plus courte, et que le chevalier de Louville,
accordant enfin Huyghens avec Galilée, les déclare tous deux
irréprochables. Mais par compensation, Louville à la même époque, réfutait
une erreur prétendue de Leibnitz. La raison qui le détermine mérite qu’on la
rapporte:
«Tant que cette erreur, dit-il, n’a été que celle de M. Leibnitz, je n’ai pas
jugé à propos d’y répondre; mais le livre de mathématiques de Wolfius
m’étant tombé entre les mains où j’y ai trouvé le même principe, j’ai cru
qu’il était à propos de combattre ce faux préjugé.»
Est-il besoin d’ajouter que Leibnitz n’avait commis aucune erreur, et
que le faux préjugé est tout entier chez Louville qui suit en mécanique les
principes de Descartes?
peine une mention dans l’histoire des mathématiques.
On voit par exemple pendant plus de vingt ans, les géomètres de
l’Académie, non-seulement partagés, mais suspendus dans une incertitude
continuelle, affirmer et nier tour à tour des vérités démontrées depuis
longtemps par Huyghens et restées obscures pour eux dans le grand jour où
il les avait cependant placées. Huyghens avait trouvé très-exactement le
temps d’une petite oscillation sur un cercle de rayon donné. Galilée d’autre
part, en étudiant les lois de la chute, non sur le cercle mais sur une de ses
cordes, avait trouvé, comme il le devait, un temps tout différent et
parfaitement exact aussi. Parent, dans un journal scientifique qu’il publiait,
s’avisa de signaler ces résultats comme contradictoires. Mariotte déjà, dans
une lettre à Huyghens, avait fait la même confusion et commis la même
erreur. Saurin, prévenu, dit-il plus tard, en faveur d’Huyghens, réfuta
l’objection en maintenant l’exactitude des deux théories. Parent là-dessus
avoue qu’il s’est trompé, mais réclame l’honneur de l’avoir reconnu seul
avant les démonstrations de Saurin. C’est le sujet d’une discussion fort
aigre pendant laquelle, changeant d’avis une seconde fois, il affirme, toutes
réflexions faites, que la formule d’Huyghens est inexacte comme il l’avait
pensé d’abord. Saurin se laisse convaincre, est élu membre de l’Académie,
et le chevalier de Louville, s’appliquant à la même question et déconcerté
par les raisons contraires, suivant lui irrésistibles, les énumère sans oser
conclure. Saurin, plus hardi, démontre qu’il n’y a aucun doute et
qu’Huyghens s’est trompé. Aucun académicien ne réclame, et c’est dix-huit
ans après la première objection de Parent que la difficulté est enfin
tranchée, mais non par la voie la plus courte, et que le chevalier de Louville,
accordant enfin Huyghens avec Galilée, les déclare tous deux
irréprochables. Mais par compensation, Louville à la même époque, réfutait
une erreur prétendue de Leibnitz. La raison qui le détermine mérite qu’on la
rapporte:
«Tant que cette erreur, dit-il, n’a été que celle de M. Leibnitz, je n’ai pas
jugé à propos d’y répondre; mais le livre de mathématiques de Wolfius
m’étant tombé entre les mains où j’y ai trouvé le même principe, j’ai cru
qu’il était à propos de combattre ce faux préjugé.»
Est-il besoin d’ajouter que Leibnitz n’avait commis aucune erreur, et
que le faux préjugé est tout entier chez Louville qui suit en mécanique les
principes de Descartes?
Page 151
Dans ces discussions, qui font si peu honneur à leur savoir, Saurin,
Louville et Parent, sans méconnaître l’évidence des principes,
s’embarrassent dans la seule discussion des conséquences. L’abbé de
Molières, professeur de philosophie au Collége royal et membre de la
section de géométrie à l’Académie, était moins avancé encore. Son esprit
court et confus refusait toute attention aux théories nouvelles, et pour
expliquer la nature se contentait des tourbillons. Écouté et goûté même des
écoliers, il fit plus d’une fois sourire ses confrères; l’Académie refusa
d’insérer dans ses Mémoires une expérience pleine d’illusion qui devait,
suivant lui, réduire ses adversaires au silence. L’abbé réclama sans rien
obtenir, et l’Académie, en maintenant sa décision, lui causa un tel accès
d’impatience et de rage, que la fièvre le prit et qu’il en mourut sans avoir
consenti à recevoir Maupertuis chargé par ses confrères de lui exprimer tout
leur intérêt.
L’abbé de Gua, membre comme lui de la section de géométrie, lui
succéda dans la chaire du Collége royal. De Gua semble à l’Académie le
continuateur de Rolle. Attaché aux théories élémentaires de l’algèbre et de
la géométrie analytique, il les a cultivées avec un esprit exact, mais peu
inventif. Les mathématiques d’ailleurs ne l’occupaient pas tout entier; il
s’était formé une théorie sur les phénomènes atmosphériques, en laquelle la
témérité de ses prédictions révèle une inébranlable confiance. Il avait
annoncé du tonnerre pour le 18 juillet 1756 et de l’orage pour le 22; la
journée du 18 s’étant passée sans tonnerre, de Gua ne se montre nullement
déconcerté. On lit au procès-verbal du 19 juillet: «M. l’abbé de Gua a dit
qu’il fallait reculer de treize heures sur les événements prédits, et que
comme le tonnerre prédit pour hier s’est passé en vent, le vent prédit pour
mardi se passera en tonnerre.» Nous ignorons l’événement du mardi, mais
l’abbé, pour s’expliquer, crut nécessaire d’écrire une nouvelle lettre.
Clairaut et d’Alembert, admis à l’Académie, l’un en 1731, l’autre en
1740, sont au nombre de ses membres véritablement illustres, et la
géométrie leur doit, aussi bien que la mécanique céleste, quelques-uns de
ses plus grands progrès. J’ai essayé ailleurs, en esquissant les traits
principaux de leur caractère, d’indiquer le sujet et l’occasion de leurs
principales découvertes. Ces études, quoique fort courtes, dépasseraient ici
notre cadre, et je me bornerai à en extraire quelques pages où leur rôle est
surtout celui de membres de l’Académie des sciences.
Louville et Parent, sans méconnaître l’évidence des principes,
s’embarrassent dans la seule discussion des conséquences. L’abbé de
Molières, professeur de philosophie au Collége royal et membre de la
section de géométrie à l’Académie, était moins avancé encore. Son esprit
court et confus refusait toute attention aux théories nouvelles, et pour
expliquer la nature se contentait des tourbillons. Écouté et goûté même des
écoliers, il fit plus d’une fois sourire ses confrères; l’Académie refusa
d’insérer dans ses Mémoires une expérience pleine d’illusion qui devait,
suivant lui, réduire ses adversaires au silence. L’abbé réclama sans rien
obtenir, et l’Académie, en maintenant sa décision, lui causa un tel accès
d’impatience et de rage, que la fièvre le prit et qu’il en mourut sans avoir
consenti à recevoir Maupertuis chargé par ses confrères de lui exprimer tout
leur intérêt.
L’abbé de Gua, membre comme lui de la section de géométrie, lui
succéda dans la chaire du Collége royal. De Gua semble à l’Académie le
continuateur de Rolle. Attaché aux théories élémentaires de l’algèbre et de
la géométrie analytique, il les a cultivées avec un esprit exact, mais peu
inventif. Les mathématiques d’ailleurs ne l’occupaient pas tout entier; il
s’était formé une théorie sur les phénomènes atmosphériques, en laquelle la
témérité de ses prédictions révèle une inébranlable confiance. Il avait
annoncé du tonnerre pour le 18 juillet 1756 et de l’orage pour le 22; la
journée du 18 s’étant passée sans tonnerre, de Gua ne se montre nullement
déconcerté. On lit au procès-verbal du 19 juillet: «M. l’abbé de Gua a dit
qu’il fallait reculer de treize heures sur les événements prédits, et que
comme le tonnerre prédit pour hier s’est passé en vent, le vent prédit pour
mardi se passera en tonnerre.» Nous ignorons l’événement du mardi, mais
l’abbé, pour s’expliquer, crut nécessaire d’écrire une nouvelle lettre.
Clairaut et d’Alembert, admis à l’Académie, l’un en 1731, l’autre en
1740, sont au nombre de ses membres véritablement illustres, et la
géométrie leur doit, aussi bien que la mécanique céleste, quelques-uns de
ses plus grands progrès. J’ai essayé ailleurs, en esquissant les traits
principaux de leur caractère, d’indiquer le sujet et l’occasion de leurs
principales découvertes. Ces études, quoique fort courtes, dépasseraient ici
notre cadre, et je me bornerai à en extraire quelques pages où leur rôle est
surtout celui de membres de l’Académie des sciences.
Page 152
Alexis Clairaut fut un enfant merveilleusement précoce. Son père,
pauvre professeur de mathématiques, chargé d’une nombreuse famille et
forcé à une grande économie, instruisait lui-même ses enfants. Tout
naturellement il leur enseignait de préférence ce qu’il savait le mieux, et la
géométrie occupait une grande place dans leurs études. Les éléments
d’Euclide servirent de premier alphabet à Clairaut; il se trouva bientôt
capable de les entendre et d’en raisonner. Attiré par le charme des
démonstrations abstraites qui lui semblaient claires et faciles, il avait lu et
compris à l’âge de dix ans le traité des sections coniques du marquis de
L’Hôpital. Vers le milieu de sa treizième année, il composa un mémoire sur
les propriétés de quelques courbes nouvelles qui, présenté à l’Académie des
sciences et approuvé par elle, fut imprimé à la suite d’un mémoire de son
père dans le recueil intitulé: Miscellanea Berolinensia.
Le jeune frère de Clairaut ne donnait pas de moins précieuses
espérances et semblait marcher sur ses traces. Il présenta comme lui à
l’Académie un mémoire de mathématiques qui, de même que celui
d’Alexis, semble comparable aux bons devoirs que font dans nos lycées les
élèves de seize à dix-huit ans. L’instruction prématurément donnée par leur
père avait donc avancé les deux enfants de quatre à cinq ans tout au plus, et
si comme l’a écrit avec un peu d’exagération le géomètre Fontaine, l’esprit
de Clairaut, capable de réflexion dès les premiers moments de sa vie, avait
vécu, à l’âge de sept ans, sept années de plus que celui des autres hommes,
il avait à cette époque perdu une partie de son avance.
Malgré la brillante carrière d’Alexis, l’exemple d’ailleurs n’est pas
encourageant, et de si grands efforts d’esprit ne sont pas sans danger pour
ceux qui en sont capables. Son frère n’acheva pas sa seizième année, et
Alexis, atteint peu de temps après d’une fièvre cérébrale, donna lui-même
de vives inquiétudes.
A l’âge de seize ans, Clairaut avait écrit un traité sur les courbes à
double courbure que l’Académie accueillit avec faveur. Elle présenta peu de
temps après le jeune auteur comme second candidat à la place de membre-
adjoint pour la mécanique; on plaçait avant lui Saurin le fils, fort peu connu
dans la science et qui depuis n’a rien fait pour elle. Bouguer, auteur d’un
ouvrage excellent et original sur la lumière, ne fut présenté qu’au troisième
rang. La place resta vacante pendant deux ans entiers, et lorsque Clairaut
eut atteint l’âge de dix-huit ans, il fut choisi par le roi et dispensé de la règle
qui fixait à vingt ans la limite d’âge des académiciens.
pauvre professeur de mathématiques, chargé d’une nombreuse famille et
forcé à une grande économie, instruisait lui-même ses enfants. Tout
naturellement il leur enseignait de préférence ce qu’il savait le mieux, et la
géométrie occupait une grande place dans leurs études. Les éléments
d’Euclide servirent de premier alphabet à Clairaut; il se trouva bientôt
capable de les entendre et d’en raisonner. Attiré par le charme des
démonstrations abstraites qui lui semblaient claires et faciles, il avait lu et
compris à l’âge de dix ans le traité des sections coniques du marquis de
L’Hôpital. Vers le milieu de sa treizième année, il composa un mémoire sur
les propriétés de quelques courbes nouvelles qui, présenté à l’Académie des
sciences et approuvé par elle, fut imprimé à la suite d’un mémoire de son
père dans le recueil intitulé: Miscellanea Berolinensia.
Le jeune frère de Clairaut ne donnait pas de moins précieuses
espérances et semblait marcher sur ses traces. Il présenta comme lui à
l’Académie un mémoire de mathématiques qui, de même que celui
d’Alexis, semble comparable aux bons devoirs que font dans nos lycées les
élèves de seize à dix-huit ans. L’instruction prématurément donnée par leur
père avait donc avancé les deux enfants de quatre à cinq ans tout au plus, et
si comme l’a écrit avec un peu d’exagération le géomètre Fontaine, l’esprit
de Clairaut, capable de réflexion dès les premiers moments de sa vie, avait
vécu, à l’âge de sept ans, sept années de plus que celui des autres hommes,
il avait à cette époque perdu une partie de son avance.
Malgré la brillante carrière d’Alexis, l’exemple d’ailleurs n’est pas
encourageant, et de si grands efforts d’esprit ne sont pas sans danger pour
ceux qui en sont capables. Son frère n’acheva pas sa seizième année, et
Alexis, atteint peu de temps après d’une fièvre cérébrale, donna lui-même
de vives inquiétudes.
A l’âge de seize ans, Clairaut avait écrit un traité sur les courbes à
double courbure que l’Académie accueillit avec faveur. Elle présenta peu de
temps après le jeune auteur comme second candidat à la place de membre-
adjoint pour la mécanique; on plaçait avant lui Saurin le fils, fort peu connu
dans la science et qui depuis n’a rien fait pour elle. Bouguer, auteur d’un
ouvrage excellent et original sur la lumière, ne fut présenté qu’au troisième
rang. La place resta vacante pendant deux ans entiers, et lorsque Clairaut
eut atteint l’âge de dix-huit ans, il fut choisi par le roi et dispensé de la règle
qui fixait à vingt ans la limite d’âge des académiciens.
Page 153
Pendant les années qui suivirent sa nomination, Clairaut, satisfaisant
régulièrement à ses devoirs d’académicien, inséra dans les Mémoires de
l’Académie plusieurs écrits, dans lesquels il se montre à la hauteur de ses
confrères, sans s’élever nettement au-dessus d’eux. Son jour n’était pas
encore venu.
Lorsque pour terminer par une décision certaine la question encore
douteuse de l’aplatissement de la terre, l’Académie, aidée par le ministre
Maurepas, envoya deux expéditions, l’une à l’équateur, l’autre au cercle
polaire, Clairaut, âgé de vingt-trois ans, acceptant Maupertuis pour chef,
consentit à partir pour la Laponie. Malgré la supériorité de son génie,
Clairaut ne joua pas le premier rôle dans l’expédition. Maupertuis,
présomptueux et vain, mais entreprenant et actif, avait été le chef et le guide
de la commission; il attira à lui la gloire du succès que Clairaut ne chercha
pas à lui disputer. C’est Maupertuis qui rendit compte du travail commun et
qui soutint les discussions auxquelles il donna lieu; ce fut lui qui se fit
peindre et graver, la tête affublée d’un bonnet d’ours, et aplatissant le globe
de ses mains; c’est lui enfin à qui Voltaire, dans des vers fort ampoulés,
promettait l’immortalité. Clairaut, qui ne rechercha pas les louanges de
Voltaire, n’encourut jamais non plus sa redoutable inimitié. Il obtint une des
pensions de l’Académie; le roi en augmenta le chiffre en sa faveur, et assuré
d’une modeste aisance, il reprit tranquillement ses travaux.
Préoccupé tout naturellement de l’étude théorique de la forme de la
terre, Clairaut, dans un premier écrit inséré dans les Transactions
philosophiques, reprend, pour la perfectionner, sans toutefois la rendre
irréprochable, la méthode un peu hasardée par laquelle Newton avait
déterminé, dans le Livre des principes, la valeur numérique de
l’aplatissement du globe. Le raisonnement de l’illustre géomètre, fondé
seulement sur un calcul approché, supposait, sans essai de preuve, que la
forme de la terre doit être celle d’un ellipsoïde de révolution. Clairaut le
démontre, ou croit le démontrer, en sacrifiant lui-même, sur bien des points,
la rigueur et l’exactitude géométriques. Dans ce premier essai encore, on
reconnaît plus d’habileté à tourner les difficultés que de force pour les
surmonter. Le beau problème de l’attraction des ellipsoïdes se présente à lui
comme il s’était présenté à Newton; mais Clairaut, comme lui, profite de ce
que la terre diffère peu d’une sphère, pour substituer à des calculs exacts
des résultats approchés seulement, et bien plus faciles à obtenir.
régulièrement à ses devoirs d’académicien, inséra dans les Mémoires de
l’Académie plusieurs écrits, dans lesquels il se montre à la hauteur de ses
confrères, sans s’élever nettement au-dessus d’eux. Son jour n’était pas
encore venu.
Lorsque pour terminer par une décision certaine la question encore
douteuse de l’aplatissement de la terre, l’Académie, aidée par le ministre
Maurepas, envoya deux expéditions, l’une à l’équateur, l’autre au cercle
polaire, Clairaut, âgé de vingt-trois ans, acceptant Maupertuis pour chef,
consentit à partir pour la Laponie. Malgré la supériorité de son génie,
Clairaut ne joua pas le premier rôle dans l’expédition. Maupertuis,
présomptueux et vain, mais entreprenant et actif, avait été le chef et le guide
de la commission; il attira à lui la gloire du succès que Clairaut ne chercha
pas à lui disputer. C’est Maupertuis qui rendit compte du travail commun et
qui soutint les discussions auxquelles il donna lieu; ce fut lui qui se fit
peindre et graver, la tête affublée d’un bonnet d’ours, et aplatissant le globe
de ses mains; c’est lui enfin à qui Voltaire, dans des vers fort ampoulés,
promettait l’immortalité. Clairaut, qui ne rechercha pas les louanges de
Voltaire, n’encourut jamais non plus sa redoutable inimitié. Il obtint une des
pensions de l’Académie; le roi en augmenta le chiffre en sa faveur, et assuré
d’une modeste aisance, il reprit tranquillement ses travaux.
Préoccupé tout naturellement de l’étude théorique de la forme de la
terre, Clairaut, dans un premier écrit inséré dans les Transactions
philosophiques, reprend, pour la perfectionner, sans toutefois la rendre
irréprochable, la méthode un peu hasardée par laquelle Newton avait
déterminé, dans le Livre des principes, la valeur numérique de
l’aplatissement du globe. Le raisonnement de l’illustre géomètre, fondé
seulement sur un calcul approché, supposait, sans essai de preuve, que la
forme de la terre doit être celle d’un ellipsoïde de révolution. Clairaut le
démontre, ou croit le démontrer, en sacrifiant lui-même, sur bien des points,
la rigueur et l’exactitude géométriques. Dans ce premier essai encore, on
reconnaît plus d’habileté à tourner les difficultés que de force pour les
surmonter. Le beau problème de l’attraction des ellipsoïdes se présente à lui
comme il s’était présenté à Newton; mais Clairaut, comme lui, profite de ce
que la terre diffère peu d’une sphère, pour substituer à des calculs exacts
des résultats approchés seulement, et bien plus faciles à obtenir.
Page 154
L’ouvrage qu’il rédigea ensuite sur la même question est également le
résultat de ses méditations sur les causes de l’aplatissement qu’il avait
constaté au pôle. Rejetant cependant la gêne des chiffres, toujours inexacts
et souvent contradictoires, il fait peu d’usage des mesures si péniblement
obtenues et cherche la forme géométrique et pure d’une planète liquide,
soustraite aux agitations accidentelles et à la variation incessante des forces
perturbatrices, sous l’influence desquelles aucun ordre ne peut subsister. En
Laponie, pendant les longues nuits d’hiver et les longues journées d’été,
Clairaut avait pu bien souvent ébaucher ses beaux théorèmes et en méditer à
loisir la démonstration; mais s’il arriva même que, confiant dans l’habileté
de ses compagnons, il leur ait quelquefois abandonné l’honneur et le soin de
mettre l’œil à la lunette, ce fut une fructueuse paresse, qu’il ne faut pas
regretter. L’ouvrage de Clairaut sur la forme de la terre vaut plus à lui seul
que l’expédition tout entière. Ce chef-d’œuvre, digne de devenir classique,
supérieur, comme l’a écrit d’Alembert, à tout ce qui avait été fait jusque-là
sur cette matière, n’a pas été surpassé depuis. C’est peut-être, de tous les
écrits mathématiques composés depuis deux siècles, celui qui, par la forme
sévère et la profondeur ingénieuse des démonstrations, pourrait le mieux
être comparé, égalé même, aux plus beaux chapitres du Livre des principes.
Clairaut évidemment a lu et médité profondément l’œuvre admirable de
Newton. Il s’est pénétré de sa méthode de recherche et de démonstration, et,
de ce commerce intime avec un génie plus grand que le sien, mais de même
famille, est sorti un géomètre tout nouveau. Les premiers travaux de
Clairaut avaient donné de grandes espérances; le traité sur la figure de la
terre les dépasse toutes, et de bien loin.
La collection des Mémoires de l’Académie des sciences pour 1742
contient un important mémoire de Clairaut sur quelques problèmes de
mécanique. Les questions sur lesquelles il s’exerce sont les mêmes, pour la
plupart, qui devaient se retrouver dans le traité de mécanique, composé
alors, mais publié l’année suivante seulement par d’Alembert. La méthode
suivie par Clairaut, moins générale et moins complète dans son énoncé que
celle de d’Alembert, n’en diffère pas essentiellement dans l’application à
chaque question; et l’on comprend, en lisant son mémoire, que mis en
présence d’un même problème, les deux illustres géomètres aient pu
l’aborder avec la même confiance et combattre à armes égales.
L’ouvrage de Clairaut sur la théorie de la lune et sur le problème des
trois corps, présenté en 1747 à l’Académie des sciences de Paris, et
résultat de ses méditations sur les causes de l’aplatissement qu’il avait
constaté au pôle. Rejetant cependant la gêne des chiffres, toujours inexacts
et souvent contradictoires, il fait peu d’usage des mesures si péniblement
obtenues et cherche la forme géométrique et pure d’une planète liquide,
soustraite aux agitations accidentelles et à la variation incessante des forces
perturbatrices, sous l’influence desquelles aucun ordre ne peut subsister. En
Laponie, pendant les longues nuits d’hiver et les longues journées d’été,
Clairaut avait pu bien souvent ébaucher ses beaux théorèmes et en méditer à
loisir la démonstration; mais s’il arriva même que, confiant dans l’habileté
de ses compagnons, il leur ait quelquefois abandonné l’honneur et le soin de
mettre l’œil à la lunette, ce fut une fructueuse paresse, qu’il ne faut pas
regretter. L’ouvrage de Clairaut sur la forme de la terre vaut plus à lui seul
que l’expédition tout entière. Ce chef-d’œuvre, digne de devenir classique,
supérieur, comme l’a écrit d’Alembert, à tout ce qui avait été fait jusque-là
sur cette matière, n’a pas été surpassé depuis. C’est peut-être, de tous les
écrits mathématiques composés depuis deux siècles, celui qui, par la forme
sévère et la profondeur ingénieuse des démonstrations, pourrait le mieux
être comparé, égalé même, aux plus beaux chapitres du Livre des principes.
Clairaut évidemment a lu et médité profondément l’œuvre admirable de
Newton. Il s’est pénétré de sa méthode de recherche et de démonstration, et,
de ce commerce intime avec un génie plus grand que le sien, mais de même
famille, est sorti un géomètre tout nouveau. Les premiers travaux de
Clairaut avaient donné de grandes espérances; le traité sur la figure de la
terre les dépasse toutes, et de bien loin.
La collection des Mémoires de l’Académie des sciences pour 1742
contient un important mémoire de Clairaut sur quelques problèmes de
mécanique. Les questions sur lesquelles il s’exerce sont les mêmes, pour la
plupart, qui devaient se retrouver dans le traité de mécanique, composé
alors, mais publié l’année suivante seulement par d’Alembert. La méthode
suivie par Clairaut, moins générale et moins complète dans son énoncé que
celle de d’Alembert, n’en diffère pas essentiellement dans l’application à
chaque question; et l’on comprend, en lisant son mémoire, que mis en
présence d’un même problème, les deux illustres géomètres aient pu
l’aborder avec la même confiance et combattre à armes égales.
L’ouvrage de Clairaut sur la théorie de la lune et sur le problème des
trois corps, présenté en 1747 à l’Académie des sciences de Paris, et
Page 155
couronné en 1750 par celle de Saint-Pétersbourg, offre, avec non moins
d’art que la théorie de la forme de la terre, mais moins de pureté et de
rigueur dans l’étude d’une question peut-être insoluble, une habileté et une
élégance analytique qui montrent le talent de Clairaut sous un jour
entièrement nouveau. Ce n’est plus le disciple de Newton, c’est le rival de
d’Alembert.
Les premiers calculs de Clairaut indiquaient, pour le mouvement de
l’apogée lunaire, une vitesse deux fois trop petite. Au lieu d’attribuer à
l’imperfection de sa méthode ce désaccord avec les observations, également
rencontré par d’Alembert et par Euler, Clairaut préféra accuser
l’insuffisance de la loi d’attraction, et ébranlant lui-même tout son édifice,
crut avoir contraint les géomètres à ajouter un terme nouveau au terme
simple donné par Newton.
Le calcul dont Clairaut faisait son fort, n’étant pas poussé à bout,
pouvait à peine motiver un doute. Buffon refusa avec raison de corrompre,
par l’abandon si précipité du principe, la simplicité d’une théorie si grande
et si belle. En étudiant d’ailleurs de nouveau la question avec autant de
patience que de bonne foi, Clairaut, pour reconnaître son erreur, n’eut pas
besoin de rectifier son calcul, mais de le continuer. L’inspiration de Buffon
fut donc des plus heureuses; mais malgré toute la force que donne la vérité,
il n’eut pas l’avantage dans la discussion, et en s’efforçant de fonder une loi
mathématique sur un préjugé métaphysique, le grand écrivain ne retrouva ni
son éloquence, ni sa clarté accoutumée. Il est bon peut-être de montrer, par
quelques passages de son mémoire, jusqu’où peut aller l’égarement d’un
homme de grand talent, lorsque, cherchant ses lumières en lui-même, il ose
s’aventurer dans des régions qu’il ne connaît pas.
«L’attraction, dit-il, croyant alléguer un principe qu’il croit
incontestable, doit se mesurer, comme toutes les qualités qui partent d’un
centre, par la raison inverse du carré de la distance, comme on mesure en
effet la quantité de lumière, l’odeur et toutes les autres qualités qui se
propagent en ligne droite et se rapportent à un centre. Or il est bien évident
que l’attraction se propage en ligne droite, parce qu’il n’y a rien de plus
droit qu’un fil à plomb.»
La conclusion lui semble rigoureuse et indubitable, et Buffon lui trouve,
pour sa part, la force et l’évidence d’une démonstration mathématique;
«Mais, comme il est, dit-il, des gens rebelles aux analogies, Newton a cru
d’art que la théorie de la forme de la terre, mais moins de pureté et de
rigueur dans l’étude d’une question peut-être insoluble, une habileté et une
élégance analytique qui montrent le talent de Clairaut sous un jour
entièrement nouveau. Ce n’est plus le disciple de Newton, c’est le rival de
d’Alembert.
Les premiers calculs de Clairaut indiquaient, pour le mouvement de
l’apogée lunaire, une vitesse deux fois trop petite. Au lieu d’attribuer à
l’imperfection de sa méthode ce désaccord avec les observations, également
rencontré par d’Alembert et par Euler, Clairaut préféra accuser
l’insuffisance de la loi d’attraction, et ébranlant lui-même tout son édifice,
crut avoir contraint les géomètres à ajouter un terme nouveau au terme
simple donné par Newton.
Le calcul dont Clairaut faisait son fort, n’étant pas poussé à bout,
pouvait à peine motiver un doute. Buffon refusa avec raison de corrompre,
par l’abandon si précipité du principe, la simplicité d’une théorie si grande
et si belle. En étudiant d’ailleurs de nouveau la question avec autant de
patience que de bonne foi, Clairaut, pour reconnaître son erreur, n’eut pas
besoin de rectifier son calcul, mais de le continuer. L’inspiration de Buffon
fut donc des plus heureuses; mais malgré toute la force que donne la vérité,
il n’eut pas l’avantage dans la discussion, et en s’efforçant de fonder une loi
mathématique sur un préjugé métaphysique, le grand écrivain ne retrouva ni
son éloquence, ni sa clarté accoutumée. Il est bon peut-être de montrer, par
quelques passages de son mémoire, jusqu’où peut aller l’égarement d’un
homme de grand talent, lorsque, cherchant ses lumières en lui-même, il ose
s’aventurer dans des régions qu’il ne connaît pas.
«L’attraction, dit-il, croyant alléguer un principe qu’il croit
incontestable, doit se mesurer, comme toutes les qualités qui partent d’un
centre, par la raison inverse du carré de la distance, comme on mesure en
effet la quantité de lumière, l’odeur et toutes les autres qualités qui se
propagent en ligne droite et se rapportent à un centre. Or il est bien évident
que l’attraction se propage en ligne droite, parce qu’il n’y a rien de plus
droit qu’un fil à plomb.»
La conclusion lui semble rigoureuse et indubitable, et Buffon lui trouve,
pour sa part, la force et l’évidence d’une démonstration mathématique;
«Mais, comme il est, dit-il, des gens rebelles aux analogies, Newton a cru
Page 156
qu’il valait mieux établir la loi de l’attraction par les phénomènes mêmes
que par toute autre voie.» Non-seulement ces arguments ne sont ni clairs ni
persuasifs, mais «placés, comme dit Montaigne, en dehors des limites et
dernières clôtures de la science,» ils ne touchent pas même à la question.
Clairaut répondit cependant, et cette discussion eut ce caractère singulier et
sans exemple, que la vérité y fut défendue par des arguments qu’il a fallu
citer textuellement pour en faire connaître l’insignificance et la faiblesse,
tandis que celui des adversaires qui, en somme, se trompe, raisonne
cependant avec autant de finesse que de rigueur.
Quoique loin de prétendre à la perfection théorique, Clairaut eût
simplement présenté ses résultats comme des approximations successives,
on lui reprocha d’avoir abandonné la rigueur traditionnelle des méthodes
mathématiques. Fontaine était habitué à la rectitude inflexible du géomètre
qui, ne souffrant rien d’imparfait, atteint, par une voie toujours droite, la
vérité tout entière. En voyant cette marche timide, par laquelle de
continuelles et croissantes approximations font tourner, pour ainsi dire,
autour d’une difficulté qui reste invincible, et ces calculs qui, n’étant jamais
achevés et ne pouvant jamais l’être, ne prétendent jamais non plus à la
dernière perfection, il cria au paralogisme, presque à la trahison. Mais, non
content de protester contre cette dérogation nécessaire à la sévère rigueur
d’Euclide, il affirma que les principes de Clairaut, exactement et
régulièrement suivis, assignaient à la lune une orbite circulaire. La question
était facile à éclaircir, et l’erreur de Fontaine bien aisée à démontrer.
Clairaut, sans abuser de son avantage, répondit avec autant de modération
que de force. Un seul point, dit-il, l’a choqué dans les critiques de M.
Fontaine et lui semble révoltant. Le mot n’est pas trop fort, car non content
d’indiquer les calculs à faire, Clairaut les avait effectués; et contester ses
résultats, presque tous conformes aux observations, c’était l’accuser tout
ensemble d’erreur et d’imposture. Pressé par l’évidence de la vérité,
Fontaine n’avait rien à répondre; il se tut en effet. Mais après la mort de
Clairaut, il écrivit son éloge, dans lequel on lit les lignes suivantes:
«Newton n’a pu tout faire dans le Système du monde... sa Théorie de la
lune n’était qu’ébauchée. M. Clairaut a tracé la ligne qu’elle doit suivre en
obéissant à la triple action qui maîtrise son cours et qui la retient suspendue
entre le soleil et la terre, il nous a montré dans des tables exactes tous les
pas qu’elle fait dans les cieux.» Il est impossible, on le voit, de faire plus
complétement amende honorable.
que par toute autre voie.» Non-seulement ces arguments ne sont ni clairs ni
persuasifs, mais «placés, comme dit Montaigne, en dehors des limites et
dernières clôtures de la science,» ils ne touchent pas même à la question.
Clairaut répondit cependant, et cette discussion eut ce caractère singulier et
sans exemple, que la vérité y fut défendue par des arguments qu’il a fallu
citer textuellement pour en faire connaître l’insignificance et la faiblesse,
tandis que celui des adversaires qui, en somme, se trompe, raisonne
cependant avec autant de finesse que de rigueur.
Quoique loin de prétendre à la perfection théorique, Clairaut eût
simplement présenté ses résultats comme des approximations successives,
on lui reprocha d’avoir abandonné la rigueur traditionnelle des méthodes
mathématiques. Fontaine était habitué à la rectitude inflexible du géomètre
qui, ne souffrant rien d’imparfait, atteint, par une voie toujours droite, la
vérité tout entière. En voyant cette marche timide, par laquelle de
continuelles et croissantes approximations font tourner, pour ainsi dire,
autour d’une difficulté qui reste invincible, et ces calculs qui, n’étant jamais
achevés et ne pouvant jamais l’être, ne prétendent jamais non plus à la
dernière perfection, il cria au paralogisme, presque à la trahison. Mais, non
content de protester contre cette dérogation nécessaire à la sévère rigueur
d’Euclide, il affirma que les principes de Clairaut, exactement et
régulièrement suivis, assignaient à la lune une orbite circulaire. La question
était facile à éclaircir, et l’erreur de Fontaine bien aisée à démontrer.
Clairaut, sans abuser de son avantage, répondit avec autant de modération
que de force. Un seul point, dit-il, l’a choqué dans les critiques de M.
Fontaine et lui semble révoltant. Le mot n’est pas trop fort, car non content
d’indiquer les calculs à faire, Clairaut les avait effectués; et contester ses
résultats, presque tous conformes aux observations, c’était l’accuser tout
ensemble d’erreur et d’imposture. Pressé par l’évidence de la vérité,
Fontaine n’avait rien à répondre; il se tut en effet. Mais après la mort de
Clairaut, il écrivit son éloge, dans lequel on lit les lignes suivantes:
«Newton n’a pu tout faire dans le Système du monde... sa Théorie de la
lune n’était qu’ébauchée. M. Clairaut a tracé la ligne qu’elle doit suivre en
obéissant à la triple action qui maîtrise son cours et qui la retient suspendue
entre le soleil et la terre, il nous a montré dans des tables exactes tous les
pas qu’elle fait dans les cieux.» Il est impossible, on le voit, de faire plus
complétement amende honorable.
Page 157
Vers la fin de l’année 1757, les savants commencèrent à se préoccuper
du retour de la comète de 1682, hardiment annoncé, soixante-seize ans à
l’avance, par l’astronome anglais Halley. L’orbite de cette comète, calculée
par lui, se rapprochait assez en effet de celles des comètes de 1607 et de
1531 pour faire croire à l’identité des trois astres. Il y avait toutefois cette
différence qu’il s’était écoulé plus de soixante-seize ans entre les deux
premières apparitions, et un peu moins de soixante-quinze entre la seconde
et la troisième. Mais Halley expliquait cette irrégularité par l’action des
planètes rencontrées pendant ce long circuit. Il avait même ajouté que
l’action de Jupiter devant vraisemblablement augmenter le temps de la
révolution nouvelle, ses successeurs verraient sans doute l’astre errant vers
la fin de 1758 ou le commencement de 1759. Une telle prédiction n’était
pas sans précédent. Jacques Bernoulli en avait hasardé une plus précise
encore, en annonçant le retour de la comète de 1680 pour le 17 juin 1705.
Mais l’astre ne parut pas, et tous les astronomes de l’Europe restèrent en
observation pendant la nuit entière et en furent pour leur peine.
Clairaut, acceptant l’hypothèse de Halley, voulut convertir en une
appréciation exacte et précise les vagues indications de l’astronome anglais.
L’exécution d’un tel projet devait être immédiate, et après l’événement
accompli, ses résultats eussent semblé sans valeur. Abandonnant tout autre
travail, il commença d’immenses calculs, dont le plus grand mérite est
cependant l’art avec lequel il sut les abréger; car une heureuse avarice en
pareille matière est, comme l’a dit Fontenelle, la meilleure marque de la
richesse, et il faut bien connaître le pays pour suivre les petits sentiers qui
épargnent tant de peine au voyageur.
Tout était terminé le 14 novembre 1758, et Clairaut annonçait à
l’Académie que la comète, retardée de 100 jours par l’action de Saturne, et
de 118 par celle de Jupiter, passerait au périhélie vers le 13 avril 1759.
«On sent, ajoutait-il, avec quel ménagement je présente une telle
annonce, puisque tant de petites quantités, négligées nécessairement par les
méthodes d’approximation pourraient bien en altérer le terme d’un mois.»
Cette prédiction fut ponctuellement accomplie. La comète se montrant au
temps préfix, passa au périhélie le 13 mars 1759. L’admiration fut
universelle, mais elle ne fit pas taire l’envie, et l’applaudissement ne fut pas
tout entier pour Clairaut. Ceux qui, n’ayant pas cru à l’exactitude de la
prédiction, s’apprêtaient à rire de sa déconvenue, furent les plus ardents à
rapporter à Halley tout l’honneur du succès. Qui osera prétendre après cela,
du retour de la comète de 1682, hardiment annoncé, soixante-seize ans à
l’avance, par l’astronome anglais Halley. L’orbite de cette comète, calculée
par lui, se rapprochait assez en effet de celles des comètes de 1607 et de
1531 pour faire croire à l’identité des trois astres. Il y avait toutefois cette
différence qu’il s’était écoulé plus de soixante-seize ans entre les deux
premières apparitions, et un peu moins de soixante-quinze entre la seconde
et la troisième. Mais Halley expliquait cette irrégularité par l’action des
planètes rencontrées pendant ce long circuit. Il avait même ajouté que
l’action de Jupiter devant vraisemblablement augmenter le temps de la
révolution nouvelle, ses successeurs verraient sans doute l’astre errant vers
la fin de 1758 ou le commencement de 1759. Une telle prédiction n’était
pas sans précédent. Jacques Bernoulli en avait hasardé une plus précise
encore, en annonçant le retour de la comète de 1680 pour le 17 juin 1705.
Mais l’astre ne parut pas, et tous les astronomes de l’Europe restèrent en
observation pendant la nuit entière et en furent pour leur peine.
Clairaut, acceptant l’hypothèse de Halley, voulut convertir en une
appréciation exacte et précise les vagues indications de l’astronome anglais.
L’exécution d’un tel projet devait être immédiate, et après l’événement
accompli, ses résultats eussent semblé sans valeur. Abandonnant tout autre
travail, il commença d’immenses calculs, dont le plus grand mérite est
cependant l’art avec lequel il sut les abréger; car une heureuse avarice en
pareille matière est, comme l’a dit Fontenelle, la meilleure marque de la
richesse, et il faut bien connaître le pays pour suivre les petits sentiers qui
épargnent tant de peine au voyageur.
Tout était terminé le 14 novembre 1758, et Clairaut annonçait à
l’Académie que la comète, retardée de 100 jours par l’action de Saturne, et
de 118 par celle de Jupiter, passerait au périhélie vers le 13 avril 1759.
«On sent, ajoutait-il, avec quel ménagement je présente une telle
annonce, puisque tant de petites quantités, négligées nécessairement par les
méthodes d’approximation pourraient bien en altérer le terme d’un mois.»
Cette prédiction fut ponctuellement accomplie. La comète se montrant au
temps préfix, passa au périhélie le 13 mars 1759. L’admiration fut
universelle, mais elle ne fit pas taire l’envie, et l’applaudissement ne fut pas
tout entier pour Clairaut. Ceux qui, n’ayant pas cru à l’exactitude de la
prédiction, s’apprêtaient à rire de sa déconvenue, furent les plus ardents à
rapporter à Halley tout l’honneur du succès. Qui osera prétendre après cela,
Page 158
dit spirituellement Clairaut, que l’apparition d’une comète soit sans
influence sur l’esprit humain? Le Mercure du mois d’avril, en annonçant la
grande nouvelle, parle, sans nommer Clairaut, de la prédiction
heureusement accomplie de Halley. Dans une lettre adressée au journal
encyclopédique de juillet, l’académicien Lemonnier qui, sur les glaces de la
Tornéa, avait partagé les travaux de Clairaut, pousse encore plus loin le
mauvais vouloir et l’injustice. Halley, suivant Lemonnier, a tout fait et doit
seul être loué; ceux qui citent, dit-il, un mémoire lu à la rentrée publique de
l’Académie en novembre 1758, n’ont jamais cité qu’un discours sans
analyse, lequel n’a pas même été relu et examiné, selon l’usage, dans les
séances particulières de l’Académie, et il ajoute, avec une intention
blessante à la fois pour Clairaut et pour d’Alembert: «On ne doute pas que
les méthodes d’approximation n’aient fait dans ces derniers temps un
progrès considérable, ou du moins que dans un temps où M. Euler publie
successivement tant de méthodes analytiques dont il est l’inventeur, on ne
puisse produire aujourd’hui des calculs d’approximation plus satisfaisants
que n’ont fait quelques astronomes anglais contemporains de Newton.»
L’injustice et l’esprit de dénigrement se montrent avec tant d’évidence, que
le public même ne dut pas s’y méprendre. Clairaut fut cependant
profondément blessé et bien des ennuis se mêlèrent pour lui à la joie du
triomphe. Une objection plus fondée fut adressée aux admirateurs trop
exaltés de Clairaut. Les calculs sont tellement exacts, avait-on dit, que sur
une période de soixante-seize ans, l’erreur est d’un mois à peine, c’est-à-
dire 1/900 environ du tout. On répondait, et non sans raison, que l’inconnue à
calculer n’était pas la durée de la révolution, et que la différence des deux
périodes consécutives était seule en question. Cette appréciation, sans être
injuste, tend à diminuer le mérite de Clairaut, et d’Alembert, qui lui prêta,
en la développant, toute l’autorité de son nom, aurait mieux fait de laisser
ce soin à d’autres.
Clairaut répondit à ses adversaires, à d’Alembert surtout, avec beaucoup
de sincérité, de modération, de douceur même, et, pour tout dire enfin, avec
la droiture d’un géomètre. Il tient à établir d’abord qu’il n’est pas
l’agresseur: «Les fautes de procédé, dit-il, m’ont toujours en effet paru plus
importantes que celles que l’on peut commettre dans les calculs.»
Clairaut mourut, le 17 mai 1765, à l’âge de cinquante-deux ans, après
une courte maladie. Son père, qui lui survécut, avait perdu avant lui dix-
influence sur l’esprit humain? Le Mercure du mois d’avril, en annonçant la
grande nouvelle, parle, sans nommer Clairaut, de la prédiction
heureusement accomplie de Halley. Dans une lettre adressée au journal
encyclopédique de juillet, l’académicien Lemonnier qui, sur les glaces de la
Tornéa, avait partagé les travaux de Clairaut, pousse encore plus loin le
mauvais vouloir et l’injustice. Halley, suivant Lemonnier, a tout fait et doit
seul être loué; ceux qui citent, dit-il, un mémoire lu à la rentrée publique de
l’Académie en novembre 1758, n’ont jamais cité qu’un discours sans
analyse, lequel n’a pas même été relu et examiné, selon l’usage, dans les
séances particulières de l’Académie, et il ajoute, avec une intention
blessante à la fois pour Clairaut et pour d’Alembert: «On ne doute pas que
les méthodes d’approximation n’aient fait dans ces derniers temps un
progrès considérable, ou du moins que dans un temps où M. Euler publie
successivement tant de méthodes analytiques dont il est l’inventeur, on ne
puisse produire aujourd’hui des calculs d’approximation plus satisfaisants
que n’ont fait quelques astronomes anglais contemporains de Newton.»
L’injustice et l’esprit de dénigrement se montrent avec tant d’évidence, que
le public même ne dut pas s’y méprendre. Clairaut fut cependant
profondément blessé et bien des ennuis se mêlèrent pour lui à la joie du
triomphe. Une objection plus fondée fut adressée aux admirateurs trop
exaltés de Clairaut. Les calculs sont tellement exacts, avait-on dit, que sur
une période de soixante-seize ans, l’erreur est d’un mois à peine, c’est-à-
dire 1/900 environ du tout. On répondait, et non sans raison, que l’inconnue à
calculer n’était pas la durée de la révolution, et que la différence des deux
périodes consécutives était seule en question. Cette appréciation, sans être
injuste, tend à diminuer le mérite de Clairaut, et d’Alembert, qui lui prêta,
en la développant, toute l’autorité de son nom, aurait mieux fait de laisser
ce soin à d’autres.
Clairaut répondit à ses adversaires, à d’Alembert surtout, avec beaucoup
de sincérité, de modération, de douceur même, et, pour tout dire enfin, avec
la droiture d’un géomètre. Il tient à établir d’abord qu’il n’est pas
l’agresseur: «Les fautes de procédé, dit-il, m’ont toujours en effet paru plus
importantes que celles que l’on peut commettre dans les calculs.»
Clairaut mourut, le 17 mai 1765, à l’âge de cinquante-deux ans, après
une courte maladie. Son père, qui lui survécut, avait perdu avant lui dix-
Page 159
neuf autres enfants; il lui restait une fille, à laquelle le roi accorda
immédiatement une pension, en mémoire des services rendus à la science
par son illustre frère.
Jean Lerond d’Alembert, né à Paris le 16 novembre 1717, fut exposé
immédiatement après sa naissance sur les marches de l’église Saint-Jean-
Lerond, située près de Notre-Dame. Le commissaire de police du quartier,
touché de sa chétive apparence, n’osa pas l’envoyer aux enfants trouvés, et
le confia à une pauvre et honnête vitrière par laquelle il fut bientôt adopté
complétement. Sans se faire connaître, le père de d’Alembert lui assura une
pension de 1,200 livres qui, en apportant un peu d’aisance dans la maison
de sa mère d’adoption, permit de développer par l’éducation les rares
facultés du pauvre enfant abandonné. Placé à l’âge de quatre ans dans une
petite pension, il y resta jusqu’à douze; mais son maître, dès sa dixième
année, déclarait n’avoir plus rien à lui apprendre et proposait de le faire
entrer au collége dans la classe de seconde. La santé encore languissante du
jeune écolier ne permit pas de suivre ce conseil, et ce fut deux ans après
seulement qu’on le plaça au collége Mazarin, où sous la règle du plus
austère jansénisme, il termina brillamment ses études.
La philosophie qu’on lui enseigna fut celle de Descartes: les idées
innées, la prémotion physique et les tourbillons choquèrent son esprit
rigoureux et précis sans y apporter aucune lumière. Les seules leçons
fructueuses qu’il reçut, dit-il, pendant ses deux années de philosophie,
furent celles de M. Caron, professeur de mathématiques qui, sans être
profond géomètre, enseignait avec clarté et précision. Il ne fit que lui ouvrir
la voie, d’Alembert la suivit seul. Cédant à son inclination naturelle, il
allait, tout en faisant ses études de droit, s’instruire sommairement dans les
bibliothèques des théories mathématiques les plus difficiles, dont il
s’exerçait ensuite à retrouver les détails dans sa tête. Celui qui peut suivre
une telle méthode est bien près de devenir inventeur: d’Alembert s’élançait
en effet avec tant d’ardeur vers les régions encore inconnues que, devançant
quelquefois ses livres, il croyait découvrir des vérités et des méthodes
nouvelles, qu’il rencontrait ensuite, avec un dépit mêlé de plaisir, dans
quelque auteur plus avancé.
Les amis de d’Alembert le détournaient des travaux mathématiques,
qu’ils regardaient, non sans quelque raison, comme un mauvais moyen
d’arriver à la fortune. Il se décida, suivant leurs sages conseils, à étudier la
médecine, et bien résolu de s’y livrer tout entier, eut le courage de porter
immédiatement une pension, en mémoire des services rendus à la science
par son illustre frère.
Jean Lerond d’Alembert, né à Paris le 16 novembre 1717, fut exposé
immédiatement après sa naissance sur les marches de l’église Saint-Jean-
Lerond, située près de Notre-Dame. Le commissaire de police du quartier,
touché de sa chétive apparence, n’osa pas l’envoyer aux enfants trouvés, et
le confia à une pauvre et honnête vitrière par laquelle il fut bientôt adopté
complétement. Sans se faire connaître, le père de d’Alembert lui assura une
pension de 1,200 livres qui, en apportant un peu d’aisance dans la maison
de sa mère d’adoption, permit de développer par l’éducation les rares
facultés du pauvre enfant abandonné. Placé à l’âge de quatre ans dans une
petite pension, il y resta jusqu’à douze; mais son maître, dès sa dixième
année, déclarait n’avoir plus rien à lui apprendre et proposait de le faire
entrer au collége dans la classe de seconde. La santé encore languissante du
jeune écolier ne permit pas de suivre ce conseil, et ce fut deux ans après
seulement qu’on le plaça au collége Mazarin, où sous la règle du plus
austère jansénisme, il termina brillamment ses études.
La philosophie qu’on lui enseigna fut celle de Descartes: les idées
innées, la prémotion physique et les tourbillons choquèrent son esprit
rigoureux et précis sans y apporter aucune lumière. Les seules leçons
fructueuses qu’il reçut, dit-il, pendant ses deux années de philosophie,
furent celles de M. Caron, professeur de mathématiques qui, sans être
profond géomètre, enseignait avec clarté et précision. Il ne fit que lui ouvrir
la voie, d’Alembert la suivit seul. Cédant à son inclination naturelle, il
allait, tout en faisant ses études de droit, s’instruire sommairement dans les
bibliothèques des théories mathématiques les plus difficiles, dont il
s’exerçait ensuite à retrouver les détails dans sa tête. Celui qui peut suivre
une telle méthode est bien près de devenir inventeur: d’Alembert s’élançait
en effet avec tant d’ardeur vers les régions encore inconnues que, devançant
quelquefois ses livres, il croyait découvrir des vérités et des méthodes
nouvelles, qu’il rencontrait ensuite, avec un dépit mêlé de plaisir, dans
quelque auteur plus avancé.
Les amis de d’Alembert le détournaient des travaux mathématiques,
qu’ils regardaient, non sans quelque raison, comme un mauvais moyen
d’arriver à la fortune. Il se décida, suivant leurs sages conseils, à étudier la
médecine, et bien résolu de s’y livrer tout entier, eut le courage de porter
Page 160
chez un ami tous ses livres de science, dont la séduction pourrait mettre
obstacle à ses projets; mais son esprit heureusement était moins soumis que
sa volonté: la géométrie le poursuivait au milieu de ses nouvelles études.
Lorsqu’un problème venait à troubler son repos, d’Alembert, impatient de
toute contrainte même volontaire, allait chercher un des volumes qui, peu à
peu, et presque sans qu’il s’en fût aperçu, revinrent chez lui l’un après
l’autre. Reconnaissant alors que la lutte était inutile et la maladie sans
remède, il en prit joyeusement son parti; les travaux commencés timidement
et comme à regret furent continués sans scrupule et avec ardeur.
Rassemblant bientôt ses forces, inutilement dispersées jusque-là,
d’Alembert composa deux mémoires de mathématiques qui, à l’âge de
vingt-trois ans, lui ouvrirent les portes de l’Académie des sciences; il ne fut
plus dès lors question de médecine.
Trois ans après son entrée à l’Académie, d’Alembert publiait le célèbre
Traité de Mécanique dont le principe, entièrement nouveau, devait
renouveler et changer la science du mouvement.
La Théorie de la précession des équinoxes, publiée en 1749, marque un
nouveau progrès dans le talent de d’Alembert. Le phénomène de la
précession des équinoxes, signalé par Hipparque, 130 ans avant notre ère,
consiste dans le déplacement continu des points équinoxiaux où le plan de
l’équateur rencontre celui de l’écliptique. L’un de ces plans au moins
change donc avec le temps; la comparaison de chacun d’eux avec les étoiles
montre avec évidence, dans le déplacement de l’équateur et par suite de
l’axe terrestre, la cause du phénomène. La terre, Copernic a osé l’affirmer,
ne tourne donc pas toujours autour du même axe; mais quelle peut être la
cause de cette rotation si régulière et si lente, et la signification des vingt-
six mille ans nécessaires pour en accomplir la perfection?
Cette recherche avait occupé et découragé l’imagination si hardie de
Képler, et l’honneur d’en révéler le secret était réservé à Newton. La terre
n’étant ni homogène ni parfaitement sphérique, les forces d’attraction de la
lune et du soleil qui déterminent et troublent son mouvement elliptique ne
passant pas rigoureusement par son centre, il en résulte qu’en la déplaçant
dans l’espace, elles tendent en même temps à lui imprimer un mouvement
de rotation qui, se combinant avec celui qu’elle possède déjà, altère
incessamment la direction de l’axe autour duquel elle tourne. Pour calculer
avec précision les lois d’un tel phénomène, il fallait créer la théorie du
mouvement d’un corps solide sollicité par des forces connues; cette théorie
obstacle à ses projets; mais son esprit heureusement était moins soumis que
sa volonté: la géométrie le poursuivait au milieu de ses nouvelles études.
Lorsqu’un problème venait à troubler son repos, d’Alembert, impatient de
toute contrainte même volontaire, allait chercher un des volumes qui, peu à
peu, et presque sans qu’il s’en fût aperçu, revinrent chez lui l’un après
l’autre. Reconnaissant alors que la lutte était inutile et la maladie sans
remède, il en prit joyeusement son parti; les travaux commencés timidement
et comme à regret furent continués sans scrupule et avec ardeur.
Rassemblant bientôt ses forces, inutilement dispersées jusque-là,
d’Alembert composa deux mémoires de mathématiques qui, à l’âge de
vingt-trois ans, lui ouvrirent les portes de l’Académie des sciences; il ne fut
plus dès lors question de médecine.
Trois ans après son entrée à l’Académie, d’Alembert publiait le célèbre
Traité de Mécanique dont le principe, entièrement nouveau, devait
renouveler et changer la science du mouvement.
La Théorie de la précession des équinoxes, publiée en 1749, marque un
nouveau progrès dans le talent de d’Alembert. Le phénomène de la
précession des équinoxes, signalé par Hipparque, 130 ans avant notre ère,
consiste dans le déplacement continu des points équinoxiaux où le plan de
l’équateur rencontre celui de l’écliptique. L’un de ces plans au moins
change donc avec le temps; la comparaison de chacun d’eux avec les étoiles
montre avec évidence, dans le déplacement de l’équateur et par suite de
l’axe terrestre, la cause du phénomène. La terre, Copernic a osé l’affirmer,
ne tourne donc pas toujours autour du même axe; mais quelle peut être la
cause de cette rotation si régulière et si lente, et la signification des vingt-
six mille ans nécessaires pour en accomplir la perfection?
Cette recherche avait occupé et découragé l’imagination si hardie de
Képler, et l’honneur d’en révéler le secret était réservé à Newton. La terre
n’étant ni homogène ni parfaitement sphérique, les forces d’attraction de la
lune et du soleil qui déterminent et troublent son mouvement elliptique ne
passant pas rigoureusement par son centre, il en résulte qu’en la déplaçant
dans l’espace, elles tendent en même temps à lui imprimer un mouvement
de rotation qui, se combinant avec celui qu’elle possède déjà, altère
incessamment la direction de l’axe autour duquel elle tourne. Pour calculer
avec précision les lois d’un tel phénomène, il fallait créer la théorie du
mouvement d’un corps solide sollicité par des forces connues; cette théorie
Page 161
manquait à Newton, et les considérations par lesquelles il tente d’y suppléer
sont sans rigueur comme sans exactitude. D’Alembert vit dans ce nouveau
problème une belle application de son principe de dynamique, et après avoir
fait connaître la méthode exacte relative au cas général, en déduisit
habilement non-seulement les lois de la précession, mais celles de la
nutation, récemment révélées par les observations de Bradley.
En 1747, d’Alembert avait présenté à l’Académie des sciences de Paris
un mémoire sur le problème des trois corps dont l’apparition marque pour
la mécanique céleste le commencement d’une période nouvelle de
découvertes et de progrès. La théorie de la gravitation, qui depuis la
publication du livre des Principes n’avait subi aucun perfectionnement
sérieux, était reprise pour la première fois après cinquante ans, à l’aide de
méthodes nouvelles et plus puissantes. Par une coïncidence singulière,
Clairaut, dans la même séance, présentait un mémoire sur le même sujet,
dont Euler, alors à Berlin, s’occupait activement, sans en avoir toutefois
rien communiqué au public.
En réalité, l’illustre auteur du livre des Principes n’avait fait, suivant
d’Alembert, qu’ébaucher les premiers traits de la matière. Quelque lumière
qu’il ait portée dans l’ordre de l’univers, il n’a pu manquer, ajoute-t-il, de
sentir qu’il laisserait beaucoup à faire à ceux qui le suivraient, et c’est le
sort des pensées des grands hommes d’être fécondes non-seulement dans
leurs mains, mais dans celles des autres. L’analyse mathématique a
heureusement acquis depuis Newton,—c’est toujours d’Alembert qui parle,
—différents degrés d’accroissement; elle est devenue d’un usage plus
étendu et plus commode, et nous met en état de perfectionner l’ouvrage
commencé par ce grand philosophe. Il suffit à sa gloire que plus d’un demi-
siècle se soit écoulé sans qu’on ait presque rien ajouté à sa théorie de la
lune, et il y a peut-être plus loin du point d’où il est parti à celui où il est
parvenu, que du point où il est resté à celui auquel nous pouvons
maintenant atteindre.
D’Alembert, âgé de trente-deux ans et membre des Académies de Paris
et de Berlin, ne s’était fait connaître que comme géomètre; il trouvait sous
le toit de celle qui lui servait de mère toute la tranquillité nécessaire à ses
profondes recherches. Le monde, je veux dire les sociétés brillantes dans
lesquelles d’Alembert devait être bientôt recherché et admiré, était alors
pour lui sans attrait; il ne le connaissait ni ne le désirait. Quelques amis
dévoués, dont plusieurs devinrent illustres, formaient sa société habituelle,
sont sans rigueur comme sans exactitude. D’Alembert vit dans ce nouveau
problème une belle application de son principe de dynamique, et après avoir
fait connaître la méthode exacte relative au cas général, en déduisit
habilement non-seulement les lois de la précession, mais celles de la
nutation, récemment révélées par les observations de Bradley.
En 1747, d’Alembert avait présenté à l’Académie des sciences de Paris
un mémoire sur le problème des trois corps dont l’apparition marque pour
la mécanique céleste le commencement d’une période nouvelle de
découvertes et de progrès. La théorie de la gravitation, qui depuis la
publication du livre des Principes n’avait subi aucun perfectionnement
sérieux, était reprise pour la première fois après cinquante ans, à l’aide de
méthodes nouvelles et plus puissantes. Par une coïncidence singulière,
Clairaut, dans la même séance, présentait un mémoire sur le même sujet,
dont Euler, alors à Berlin, s’occupait activement, sans en avoir toutefois
rien communiqué au public.
En réalité, l’illustre auteur du livre des Principes n’avait fait, suivant
d’Alembert, qu’ébaucher les premiers traits de la matière. Quelque lumière
qu’il ait portée dans l’ordre de l’univers, il n’a pu manquer, ajoute-t-il, de
sentir qu’il laisserait beaucoup à faire à ceux qui le suivraient, et c’est le
sort des pensées des grands hommes d’être fécondes non-seulement dans
leurs mains, mais dans celles des autres. L’analyse mathématique a
heureusement acquis depuis Newton,—c’est toujours d’Alembert qui parle,
—différents degrés d’accroissement; elle est devenue d’un usage plus
étendu et plus commode, et nous met en état de perfectionner l’ouvrage
commencé par ce grand philosophe. Il suffit à sa gloire que plus d’un demi-
siècle se soit écoulé sans qu’on ait presque rien ajouté à sa théorie de la
lune, et il y a peut-être plus loin du point d’où il est parti à celui où il est
parvenu, que du point où il est resté à celui auquel nous pouvons
maintenant atteindre.
D’Alembert, âgé de trente-deux ans et membre des Académies de Paris
et de Berlin, ne s’était fait connaître que comme géomètre; il trouvait sous
le toit de celle qui lui servait de mère toute la tranquillité nécessaire à ses
profondes recherches. Le monde, je veux dire les sociétés brillantes dans
lesquelles d’Alembert devait être bientôt recherché et admiré, était alors
pour lui sans attrait; il ne le connaissait ni ne le désirait. Quelques amis
dévoués, dont plusieurs devinrent illustres, formaient sa société habituelle,
Page 162
et le profond géomètre était cité comme le plus gai, le plus plaisant et le
plus aimable de tous. L’un d’eux, Diderot, exerça sur d’Alembert une
grande influence, et leurs noms, attachés à une œuvre célèbre et grandiose,
sont pour bien des gens devenus inséparables. Le discours préliminaire de
l’Encyclopédie, écrit en entier par d’Alembert, contient, dit-il, la
quintessence des connaissances mathématiques, philosophiques et
littéraires, acquises par vingt années d’études. Il fut reçu avec
applaudissement et considéré comme une œuvre de premier ordre.
L’admiration de Voltaire et de Montesquieu, les louanges sans restriction du
roi Frédéric, celles enfin de Condorcet, ne permettent pas de traiter
légèrement cette célèbre préface, aujourd’hui bien oubliée. La classification
des connaissances humaines par laquelle il débute est cependant incomplète
et arbitraire, et la manière plus ingénieuse que naturelle dont il croit les
faire naître les unes des autres semble singulièrement choisie comme
introduction à un dictionnaire, où l’ordre alphabétique seul règle la
succession des articles.
D’Alembert, peu de temps après, fut nommé membre de l’Académie
française. Vers la même époque, la réputation croissante du philosophe
géomètre décida celle qui l’avait abandonné lors de sa naissance à réclamer
les droits dont elle était devenue fière. Mme de Tencin lui fit savoir qu’elle
était sa mère; mais d’Alembert, la repoussant à son tour, n’en voulut jamais
reconnaître d’autre que la pauvre vitrière, dont il resta jusqu’au dernier jour
le fils affectueux et dévoué.
Malgré ses occupations littéraires, d’Alembert ne cessa jamais
d’accorder une grande place dans ses travaux à la haute géométrie.
Également attiré par la recherche des vérités utiles et par le plaisir de
vaincre les difficultés de la science, il publia, de 1761 à 1782, huit volumes
d’opuscules mathématiques, contenant de nombreux mémoires relatifs aux
sujets les plus élevés et les plus difficiles de la mécanique céleste, de
l’analyse pure et de la physique. La division des forces de d’Alembert ne
semble pas les avoir affaiblies, et ces écrits suffiraient pour placer l’auteur
au nombre des grands géomètres. Il serait malaisé d’en faire ici le
dénombrement. Parmi les questions traitées par d’Alembert, nous en
citerons une seulement sur laquelle il est revenu à plusieurs reprises, après
en avoir fait le sujet de l’une de ces lectures écoutées avec tant
d’empressement par les gens du monde.
plus aimable de tous. L’un d’eux, Diderot, exerça sur d’Alembert une
grande influence, et leurs noms, attachés à une œuvre célèbre et grandiose,
sont pour bien des gens devenus inséparables. Le discours préliminaire de
l’Encyclopédie, écrit en entier par d’Alembert, contient, dit-il, la
quintessence des connaissances mathématiques, philosophiques et
littéraires, acquises par vingt années d’études. Il fut reçu avec
applaudissement et considéré comme une œuvre de premier ordre.
L’admiration de Voltaire et de Montesquieu, les louanges sans restriction du
roi Frédéric, celles enfin de Condorcet, ne permettent pas de traiter
légèrement cette célèbre préface, aujourd’hui bien oubliée. La classification
des connaissances humaines par laquelle il débute est cependant incomplète
et arbitraire, et la manière plus ingénieuse que naturelle dont il croit les
faire naître les unes des autres semble singulièrement choisie comme
introduction à un dictionnaire, où l’ordre alphabétique seul règle la
succession des articles.
D’Alembert, peu de temps après, fut nommé membre de l’Académie
française. Vers la même époque, la réputation croissante du philosophe
géomètre décida celle qui l’avait abandonné lors de sa naissance à réclamer
les droits dont elle était devenue fière. Mme de Tencin lui fit savoir qu’elle
était sa mère; mais d’Alembert, la repoussant à son tour, n’en voulut jamais
reconnaître d’autre que la pauvre vitrière, dont il resta jusqu’au dernier jour
le fils affectueux et dévoué.
Malgré ses occupations littéraires, d’Alembert ne cessa jamais
d’accorder une grande place dans ses travaux à la haute géométrie.
Également attiré par la recherche des vérités utiles et par le plaisir de
vaincre les difficultés de la science, il publia, de 1761 à 1782, huit volumes
d’opuscules mathématiques, contenant de nombreux mémoires relatifs aux
sujets les plus élevés et les plus difficiles de la mécanique céleste, de
l’analyse pure et de la physique. La division des forces de d’Alembert ne
semble pas les avoir affaiblies, et ces écrits suffiraient pour placer l’auteur
au nombre des grands géomètres. Il serait malaisé d’en faire ici le
dénombrement. Parmi les questions traitées par d’Alembert, nous en
citerons une seulement sur laquelle il est revenu à plusieurs reprises, après
en avoir fait le sujet de l’une de ces lectures écoutées avec tant
d’empressement par les gens du monde.
Page 163
Malgré les travaux de Pascal, d’Huyghens et de Jacques Bernoulli,
d’Alembert refuse d’accepter leurs principes sur la théorie des chances, et
de voir dans le calcul des probabilités une branche légitime des
mathématiques. Le problème qui fut le point de départ de ses doutes et
l’occasion de ses critiques est resté célèbre dans l’histoire de la science sous
le nom de «problème de Saint-Pétersbourg.» On suppose qu’un joueur,
Pierre, jette une pièce en l’air autant de fois qu’il faut pour amener face. Le
jeu s’arrête alors, et il paye à son adversaire, Paul, un franc s’il a suffi de
jeter la pièce une fois, deux francs s’il a fallu la jeter deux fois, quatre
francs s’il y a eu trois coups, puis huit francs, et ainsi de suite en doublant la
somme chaque fois que l’arrivée de face est retardée d’un coup. On
demande combien Paul doit payer équitablement en échange d’un tel
engagement?
Le calcul fait par Daniel Bernoulli, qui avait proposé le problème, et
conforme aux principes admis par tous les géomètres, à l’exception du seul
d’Alembert, exige que l’enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu’il
paye à Pierre avant de commencer le jeu, l’avantage sera de son côté; tel est
dans ce cas le sens du mot infini. Ce résultat, quoique très-véritable, semble
étrange et difficile à concilier avec les indications du bon sens, d’après
lesquelles aucun homme raisonnable ne voudrait risquer à un tel jeu une
somme un peu forte, 1,000 francs par exemple.
L’esprit de d’Alembert, embarrassé dans ce paradoxe, ne craignit pas de
condamner les principes, indubitables pourtant, qui y conduisent, en
proposant, pour en nier la rigueur et en contester l’évidence, les
raisonnements les moins fondés et les plus singulières objections. Il refuse,
par exemple, aux géomètres le droit d’assimiler dans leurs déductions cent
épreuves faites successivement avec la même pièce à cent autres faites
simultanément avec cent pièces différentes. «Les chances, dit-il, ne sont pas
les mêmes dans les deux cas,» et la raison qu’il en donne est fondée sur un
singulier sophisme: «Il est très-possible, dit-il, et même facile de produire le
même événement en un seul coup autant de fois qu’on le voudra, et il est au
contraire très-difficile de le produire en plusieurs coups successifs, et peut-
être impossible, si le nombre des coups est très-grand.»—«Si j’ai, ajoute
d’Alembert, deux cents pièces dans la main, et que je les jette en l’air à la
fois, il est certain que l’un des coups croix ou pile se trouvera au moins cent
fois dans les pièces jetées, au lieu que si l’on jetait une pièce
successivement en l’air cent fois, on jouerait peut-être toute l’éternité avant
d’Alembert refuse d’accepter leurs principes sur la théorie des chances, et
de voir dans le calcul des probabilités une branche légitime des
mathématiques. Le problème qui fut le point de départ de ses doutes et
l’occasion de ses critiques est resté célèbre dans l’histoire de la science sous
le nom de «problème de Saint-Pétersbourg.» On suppose qu’un joueur,
Pierre, jette une pièce en l’air autant de fois qu’il faut pour amener face. Le
jeu s’arrête alors, et il paye à son adversaire, Paul, un franc s’il a suffi de
jeter la pièce une fois, deux francs s’il a fallu la jeter deux fois, quatre
francs s’il y a eu trois coups, puis huit francs, et ainsi de suite en doublant la
somme chaque fois que l’arrivée de face est retardée d’un coup. On
demande combien Paul doit payer équitablement en échange d’un tel
engagement?
Le calcul fait par Daniel Bernoulli, qui avait proposé le problème, et
conforme aux principes admis par tous les géomètres, à l’exception du seul
d’Alembert, exige que l’enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu’il
paye à Pierre avant de commencer le jeu, l’avantage sera de son côté; tel est
dans ce cas le sens du mot infini. Ce résultat, quoique très-véritable, semble
étrange et difficile à concilier avec les indications du bon sens, d’après
lesquelles aucun homme raisonnable ne voudrait risquer à un tel jeu une
somme un peu forte, 1,000 francs par exemple.
L’esprit de d’Alembert, embarrassé dans ce paradoxe, ne craignit pas de
condamner les principes, indubitables pourtant, qui y conduisent, en
proposant, pour en nier la rigueur et en contester l’évidence, les
raisonnements les moins fondés et les plus singulières objections. Il refuse,
par exemple, aux géomètres le droit d’assimiler dans leurs déductions cent
épreuves faites successivement avec la même pièce à cent autres faites
simultanément avec cent pièces différentes. «Les chances, dit-il, ne sont pas
les mêmes dans les deux cas,» et la raison qu’il en donne est fondée sur un
singulier sophisme: «Il est très-possible, dit-il, et même facile de produire le
même événement en un seul coup autant de fois qu’on le voudra, et il est au
contraire très-difficile de le produire en plusieurs coups successifs, et peut-
être impossible, si le nombre des coups est très-grand.»—«Si j’ai, ajoute
d’Alembert, deux cents pièces dans la main, et que je les jette en l’air à la
fois, il est certain que l’un des coups croix ou pile se trouvera au moins cent
fois dans les pièces jetées, au lieu que si l’on jetait une pièce
successivement en l’air cent fois, on jouerait peut-être toute l’éternité avant
Page 164
de produire croix ou pile cent fois de suite.» Est-il nécessaire de faire
remarquer que les deux cas assimilés sont entièrement distincts, et que jeter
deux cents pièces en l’air pour choisir celles qui tournent la même face,
c’est absolument comme si l’on jetait en l’air une pièce deux cents fois de
suite, en choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui ont
fourni le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d’ailleurs n’occupe
qu’une bien faible place parmi ses opuscules, d’Alembert se trompe
complétement et sur tous les points. Son esprit, toujours prêt à s’arrêter, en
déclarant impénétrable tout ce qui lui semble obscur, était plus qu’un autre
exposé au péril de condamner légèrement les raisonnements si glissants et si
fins du calcul des chances.
Quant au paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît
entièrement lorsqu’on interprète exactement le sens du résultat fourni par le
calcul: une convention équitable n’est pas une convention indifférente pour
les parties; cette distinction éclaircit tout. Un jeu peut être à la fois très-juste
et très-déraisonnable pour les joueurs. Supposons, pour mettre cette vérité
dans tout son jour, que l’on propose à mille personnes possédant chacune
un million de former en commun un capital d’un milliard, qui sera
abandonné à l’une d’elles désignée par le sort, toutes les autres restant
ruinées. Le jeu sera équitable, et pourtant aucun homme sensé n’y voudra
prendre part. En termes plus simples et plus évidents encore, le jeu, lors
même qu’il n’est pas inique, devient imprudent et insensé pour le joueur
dont la mise est trop considérable. Le problème de Saint-Pétersbourg offre,
sous l’apparence d’un jeu très-modéré, dans lequel on doit
vraisemblablement payer quelques francs seulement, des conventions qui
peuvent, dans des cas qui n’ont rien d’impossible, forcer l’un des joueurs à
payer une somme immense, et la répugnance instinctive qu’un homme de
bon sens éprouve à admettre les conditions fournies par le calcul n’est autre
chose au fond que la crainte très-fondée d’exposer à un jeu de hasard,
même équitable, une somme de grande importance avec la presque certitude
de la perdre.
Honnête homme et homme de bien, d’Alembert fut aimé et estimé de
tous ceux qui l’ont connu. Ses contemporains ont exalté à l’envi sa bonté et
sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré et vanté,
jeune encore, par les juges les plus illustres, il n’excita l’envie de personne.
Il s’exerça dans les genres les plus divers, et, sans avoir produit dans tous
d’immortels chefs-d’œuvre, il fut placé par l’opinion au premier rang des
remarquer que les deux cas assimilés sont entièrement distincts, et que jeter
deux cents pièces en l’air pour choisir celles qui tournent la même face,
c’est absolument comme si l’on jetait en l’air une pièce deux cents fois de
suite, en choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui ont
fourni le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d’ailleurs n’occupe
qu’une bien faible place parmi ses opuscules, d’Alembert se trompe
complétement et sur tous les points. Son esprit, toujours prêt à s’arrêter, en
déclarant impénétrable tout ce qui lui semble obscur, était plus qu’un autre
exposé au péril de condamner légèrement les raisonnements si glissants et si
fins du calcul des chances.
Quant au paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît
entièrement lorsqu’on interprète exactement le sens du résultat fourni par le
calcul: une convention équitable n’est pas une convention indifférente pour
les parties; cette distinction éclaircit tout. Un jeu peut être à la fois très-juste
et très-déraisonnable pour les joueurs. Supposons, pour mettre cette vérité
dans tout son jour, que l’on propose à mille personnes possédant chacune
un million de former en commun un capital d’un milliard, qui sera
abandonné à l’une d’elles désignée par le sort, toutes les autres restant
ruinées. Le jeu sera équitable, et pourtant aucun homme sensé n’y voudra
prendre part. En termes plus simples et plus évidents encore, le jeu, lors
même qu’il n’est pas inique, devient imprudent et insensé pour le joueur
dont la mise est trop considérable. Le problème de Saint-Pétersbourg offre,
sous l’apparence d’un jeu très-modéré, dans lequel on doit
vraisemblablement payer quelques francs seulement, des conventions qui
peuvent, dans des cas qui n’ont rien d’impossible, forcer l’un des joueurs à
payer une somme immense, et la répugnance instinctive qu’un homme de
bon sens éprouve à admettre les conditions fournies par le calcul n’est autre
chose au fond que la crainte très-fondée d’exposer à un jeu de hasard,
même équitable, une somme de grande importance avec la presque certitude
de la perdre.
Honnête homme et homme de bien, d’Alembert fut aimé et estimé de
tous ceux qui l’ont connu. Ses contemporains ont exalté à l’envi sa bonté et
sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré et vanté,
jeune encore, par les juges les plus illustres, il n’excita l’envie de personne.
Il s’exerça dans les genres les plus divers, et, sans avoir produit dans tous
d’immortels chefs-d’œuvre, il fut placé par l’opinion au premier rang des
Page 165
savants, des littérateurs et des philosophes. Sans fortune, sans dignités,
malgré le malheur de sa naissance et l’humble simplicité de sa vie, il fut
grand entre ses contemporains par l’étendue de son influence. L’élévation
de son caractère égala celle de son esprit. Dans son commerce familier et
intime avec les plus grands personnages de son siècle, il sut conserver sans
froideur toute la dignité de ses manières et obtenir sans l’exiger autant de
déférence au moins qu’il en accordait; mais quoique sensible à la gloire et
aux satisfactions de l’amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses
succès, si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur, qu’il
n’entrevit qu’un instant; celui d’une affection profonde, dévouée, exclusive,
et pour tout dire enfin, égale à celle dont il se sentait capable.
Les journalistes contemporains ont souvent affecté de placer Fontaine à
côté et au-dessus de d’Alembert et de Clairaut. Il n’est pas responsable d’un
tel rapprochement. Il était réellement inventif et habile, et quoiqu’il n’ait
pas laissé de traces profondes dans la science, son passage y mérite au
moins un souvenir. Les rares relations de Fontaine avec ses confrères
montrent un caractère difficile et bizarre. Sa prétention d’étudier les vanités
des hommes pour les blesser dans l’occasion aurait dû lui imposer pour lui-
même une modestie qui lui manque trop souvent. «Lorsque j’entrai à
l’Académie, dit-il dans un de ses mémoires, l’ouvrage que M. Jean
Bernoulli avait envoyé en 1730, qui est un chef-d’œuvre, venait de paraître;
cet ouvrage avait tourné l’esprit de tous les géomètres de ce côté-là, on ne
parlait que du problème des tautochrones, j’en donnai la solution que voici,
et on n’en parla plus.» Ce tour presque sublime et ces paroles plus grandes
que le sujet pourraient faire sourire ceux mêmes qui ignorent l’histoire
véritable du problème. La vérité est qu’on en a souvent parlé depuis sans
mentionner la solution, exacte d’ailleurs, de Fontaine.
L’empressement de l’Académie à s’adjoindre Maupertuis semble révéler
de puissantes protections.
On lit au procès-verbal du 7 décembre 1723: «M. de Maupertuis est
entré et a présenté deux mémoires de lui sur des matières d’histoire
naturelle.» Agé alors de vingt-trois ans, il s’adressait pour la première fois à
l’Académie.
Huit jours après, M. de Maurepas fait savoir à l’Académie que M. de
Camus s’étant montré inexact, sa place est déclarée vacante, et l’Académie,
sans élever la moindre objection, y nomme Maupertuis. Le 27 décembre
malgré le malheur de sa naissance et l’humble simplicité de sa vie, il fut
grand entre ses contemporains par l’étendue de son influence. L’élévation
de son caractère égala celle de son esprit. Dans son commerce familier et
intime avec les plus grands personnages de son siècle, il sut conserver sans
froideur toute la dignité de ses manières et obtenir sans l’exiger autant de
déférence au moins qu’il en accordait; mais quoique sensible à la gloire et
aux satisfactions de l’amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses
succès, si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur, qu’il
n’entrevit qu’un instant; celui d’une affection profonde, dévouée, exclusive,
et pour tout dire enfin, égale à celle dont il se sentait capable.
Les journalistes contemporains ont souvent affecté de placer Fontaine à
côté et au-dessus de d’Alembert et de Clairaut. Il n’est pas responsable d’un
tel rapprochement. Il était réellement inventif et habile, et quoiqu’il n’ait
pas laissé de traces profondes dans la science, son passage y mérite au
moins un souvenir. Les rares relations de Fontaine avec ses confrères
montrent un caractère difficile et bizarre. Sa prétention d’étudier les vanités
des hommes pour les blesser dans l’occasion aurait dû lui imposer pour lui-
même une modestie qui lui manque trop souvent. «Lorsque j’entrai à
l’Académie, dit-il dans un de ses mémoires, l’ouvrage que M. Jean
Bernoulli avait envoyé en 1730, qui est un chef-d’œuvre, venait de paraître;
cet ouvrage avait tourné l’esprit de tous les géomètres de ce côté-là, on ne
parlait que du problème des tautochrones, j’en donnai la solution que voici,
et on n’en parla plus.» Ce tour presque sublime et ces paroles plus grandes
que le sujet pourraient faire sourire ceux mêmes qui ignorent l’histoire
véritable du problème. La vérité est qu’on en a souvent parlé depuis sans
mentionner la solution, exacte d’ailleurs, de Fontaine.
L’empressement de l’Académie à s’adjoindre Maupertuis semble révéler
de puissantes protections.
On lit au procès-verbal du 7 décembre 1723: «M. de Maupertuis est
entré et a présenté deux mémoires de lui sur des matières d’histoire
naturelle.» Agé alors de vingt-trois ans, il s’adressait pour la première fois à
l’Académie.
Huit jours après, M. de Maurepas fait savoir à l’Académie que M. de
Camus s’étant montré inexact, sa place est déclarée vacante, et l’Académie,
sans élever la moindre objection, y nomme Maupertuis. Le 27 décembre
Page 166
suivant, on lit au procès-verbal: «Le roi a autorisé M. de Beaufort, adjoint-
géomètre, à prendre le titre d’adjoint-mécanicien, actuellement vacant, et
M. de Maupertuis est nommé à la place d’adjoint-géomètre qui lui convient
mieux.»
Ses seuls titres étaient alors deux mémoires inédits d’histoire naturelle
dont le titre même nous est inconnu.
Maupertuis, académicien à vingt-quatre ans, sans avoir fait ses preuves
en aucun genre, sembla d’abord prendre parti pour la géométrie, et ses
premiers mémoires, sans rien apprendre aux géomètres habiles de l’époque,
montrent la connaissance exacte des méthodes et des raisonnements
mathématiques. Dès les premières années cependant, on voit apparaître le
philosophe téméraire et superficiel prêt à trancher toutes les questions sans
s’être préparé à en approfondir aucune. Interrompant ses études de
géométrie pour des recherches que sa manière de raisonner lui rendait plus
faciles, Maupertuis, sans donner ombre de preuves, propose une théorie
générale des instruments de musique: les tables, qui dans chaque cas
accompagnent le corps sonore sont, suivant lui, composées de fibres qui,
semblables à des cordes isolées, peuvent vibrer inégalement et s’unir
chacune à la note qui lui convient pour en accroître la résonnance.
C’est cette théorie dont le père Castel avait osé se moquer dans
quelques lignes parfaitement justes, qui furent cependant trouvées
insupportables. L’Académie, choquée, il est vrai, par les critiques adressées
à tous les mémoires de l’année, préluda avec moins de retentissement et de
rigueur mais autant d’injustice, aux inqualifiables sévérités exercées plus
tard à Berlin contre un autre contradicteur de Maupertuis.
On raconte qu’un jour, mollement étendu dans un fauteuil, Maupertuis
disait: «Je voudrais bien avoir à résoudre un beau problème qui ne serait pas
difficile.» Cette parole le peint tout entier. Esprit agité sans consistance,
remuant sans être actif, incapable de contention et d’effort, il a conservé
pendant toute sa vie la science incomplète et superficielle qui lui valut ses
premiers succès. Répandant son esprit en paroles et en conjectures, il se
piqua de littérature et de philosophie; malgré leurs vastes prétentions, ses
écrits, aussi pauvres par le fond que médiocres par le style, n’appartiennent
plus dès lors à l’histoire de la science, et le bienveillant et timide Grandjean
de Fouchy, en les mentionnant dans l’éloge de Maupertuis, décline avec
raison sa compétence. Prompt à saisir la faveur des grands et à la ménager,
géomètre, à prendre le titre d’adjoint-mécanicien, actuellement vacant, et
M. de Maupertuis est nommé à la place d’adjoint-géomètre qui lui convient
mieux.»
Ses seuls titres étaient alors deux mémoires inédits d’histoire naturelle
dont le titre même nous est inconnu.
Maupertuis, académicien à vingt-quatre ans, sans avoir fait ses preuves
en aucun genre, sembla d’abord prendre parti pour la géométrie, et ses
premiers mémoires, sans rien apprendre aux géomètres habiles de l’époque,
montrent la connaissance exacte des méthodes et des raisonnements
mathématiques. Dès les premières années cependant, on voit apparaître le
philosophe téméraire et superficiel prêt à trancher toutes les questions sans
s’être préparé à en approfondir aucune. Interrompant ses études de
géométrie pour des recherches que sa manière de raisonner lui rendait plus
faciles, Maupertuis, sans donner ombre de preuves, propose une théorie
générale des instruments de musique: les tables, qui dans chaque cas
accompagnent le corps sonore sont, suivant lui, composées de fibres qui,
semblables à des cordes isolées, peuvent vibrer inégalement et s’unir
chacune à la note qui lui convient pour en accroître la résonnance.
C’est cette théorie dont le père Castel avait osé se moquer dans
quelques lignes parfaitement justes, qui furent cependant trouvées
insupportables. L’Académie, choquée, il est vrai, par les critiques adressées
à tous les mémoires de l’année, préluda avec moins de retentissement et de
rigueur mais autant d’injustice, aux inqualifiables sévérités exercées plus
tard à Berlin contre un autre contradicteur de Maupertuis.
On raconte qu’un jour, mollement étendu dans un fauteuil, Maupertuis
disait: «Je voudrais bien avoir à résoudre un beau problème qui ne serait pas
difficile.» Cette parole le peint tout entier. Esprit agité sans consistance,
remuant sans être actif, incapable de contention et d’effort, il a conservé
pendant toute sa vie la science incomplète et superficielle qui lui valut ses
premiers succès. Répandant son esprit en paroles et en conjectures, il se
piqua de littérature et de philosophie; malgré leurs vastes prétentions, ses
écrits, aussi pauvres par le fond que médiocres par le style, n’appartiennent
plus dès lors à l’histoire de la science, et le bienveillant et timide Grandjean
de Fouchy, en les mentionnant dans l’éloge de Maupertuis, décline avec
raison sa compétence. Prompt à saisir la faveur des grands et à la ménager,
Page 167
Maupertuis fit de sa réputation scientifique l’instrument de sa fortune. Au
milieu de l’applaudissement et de la faveur dont le succès de l’expédition
du Nord l’avait entouré, Frédéric crut faire merveille en lui donnant, avec
des avantages extraordinaires, la direction de l’Académie de Berlin. Il y
brilla d’un éclat passager jusqu’au jour où l’impitoyable justice de Voltaire
vint changer en un ridicule immortel le vain bruit qui avait entouré son
nom.
Au nombre des géomètres de l’Académie, il serait injuste de ne pas citer
Deparcieux qui, sans avoir pénétré les profondeurs de la science, a su
joindre à un esprit juste une persistance infatigable dans l’étude des
applications utiles.
C’est de lui que Voltaire a dit dans l’Homme aux quarante écus: «Mon
géomètre était un citoyen philosophe...—Je lui dis: Monsieur, vous avez
tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes,
la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu’il doit
donner aux rentiers viagers, selon leurs différents âges; vous avez proposé
de donner aux maisons de la ville l’eau qui leur manque...»
Deparcieux, en effet, a publié des tables qui pendant longtemps furent
les seules sur les probabilités de la vie humaine en France, et un projet très-
minutieusement étudié pour amener à Paris les eaux de la rivière de l’Ivette.
Le début du livre de Deparcieux ne semble promettre que des calculs et
des chiffres exacts, et les premières lignes sont écrites pour écarter
quiconque n’est pas géomètre.
Soit B, dit-il sans autre exorde, l’intérêt que rapporte un certain fonds A;
P, l’argent qu’on prête annuellement. . . . . . . . . . . . . . . . Ce début donnerait
d’ailleurs une idée très-inexacte de la forme de l’ouvrage et de son esprit;
certains passages pourraient au contraire mériter le reproche de s’éloigner
un peu trop du sujet.
Deparcieux, par exemple, en blâmant moins éloquemment que
Rousseau, mais vingt ans avant lui, l’habitude de confier les enfants à des
nourrices étrangères, ne semble pas éloigné d’y voir la cause principale de
toutes les enfances maladives en y rattachant, par une conséquence
arbitraire, toutes les maladies et les incommodités à venir. «Telle personne,
dit-il, qui, confiée dans son enfance à une nourrice étrangère, a vécu
soixante-dix ou quatre-vingts ans, aurait vécu quatre-vingt-dix ou cent ans
si elle avait teté tout le lait que la nature lui a destiné: aussi voit-on bien
milieu de l’applaudissement et de la faveur dont le succès de l’expédition
du Nord l’avait entouré, Frédéric crut faire merveille en lui donnant, avec
des avantages extraordinaires, la direction de l’Académie de Berlin. Il y
brilla d’un éclat passager jusqu’au jour où l’impitoyable justice de Voltaire
vint changer en un ridicule immortel le vain bruit qui avait entouré son
nom.
Au nombre des géomètres de l’Académie, il serait injuste de ne pas citer
Deparcieux qui, sans avoir pénétré les profondeurs de la science, a su
joindre à un esprit juste une persistance infatigable dans l’étude des
applications utiles.
C’est de lui que Voltaire a dit dans l’Homme aux quarante écus: «Mon
géomètre était un citoyen philosophe...—Je lui dis: Monsieur, vous avez
tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt des hommes,
la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous seul ce qu’il doit
donner aux rentiers viagers, selon leurs différents âges; vous avez proposé
de donner aux maisons de la ville l’eau qui leur manque...»
Deparcieux, en effet, a publié des tables qui pendant longtemps furent
les seules sur les probabilités de la vie humaine en France, et un projet très-
minutieusement étudié pour amener à Paris les eaux de la rivière de l’Ivette.
Le début du livre de Deparcieux ne semble promettre que des calculs et
des chiffres exacts, et les premières lignes sont écrites pour écarter
quiconque n’est pas géomètre.
Soit B, dit-il sans autre exorde, l’intérêt que rapporte un certain fonds A;
P, l’argent qu’on prête annuellement. . . . . . . . . . . . . . . . Ce début donnerait
d’ailleurs une idée très-inexacte de la forme de l’ouvrage et de son esprit;
certains passages pourraient au contraire mériter le reproche de s’éloigner
un peu trop du sujet.
Deparcieux, par exemple, en blâmant moins éloquemment que
Rousseau, mais vingt ans avant lui, l’habitude de confier les enfants à des
nourrices étrangères, ne semble pas éloigné d’y voir la cause principale de
toutes les enfances maladives en y rattachant, par une conséquence
arbitraire, toutes les maladies et les incommodités à venir. «Telle personne,
dit-il, qui, confiée dans son enfance à une nourrice étrangère, a vécu
soixante-dix ou quatre-vingts ans, aurait vécu quatre-vingt-dix ou cent ans
si elle avait teté tout le lait que la nature lui a destiné: aussi voit-on bien
Page 168
plus de gens âgés dans les provinces éloignées qu’aux environs de Paris.»
Poursuivant sa thèse jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, Deparcieux
va jusqu’à désirer qu’une exacte police contraigne les mères à remplir «le
premier et le plus cher de tous les devoirs.»
Le successeur le plus illustre de Clairaut et de d’Alembert dans
l’Académie fut sans contredit Laplace. Marquant, dès ses débuts, la
grandeur de ses vues et la hardiesse de son esprit, il rencontra pourtant fort
peu d’encouragement et la place d’adjoint dans la section de géométrie, si
aisément accordée autrefois à Maupertuis pour deux mémoires d’histoire
naturelle, lui fut, nous l’avons dit, bien longtemps refusée. L’œuvre de
Laplace comme géomètre est immense: il a touché aux questions les plus
difficiles et saisi fortement, pour les soumettre à l’analyse, les phénomènes
et les questions en apparence les plus rebelles. Le caractère de son talent
n’est pas la perfection, et c’est par là qu’il est inférieur à Lagrange, mais il
déploie souvent pour atteindre son but une puissance sans égale. Quand un
problème est posé, il lui faut la solution, dût-il, comme le disait Poinsot, qui
eût médité pendant vingt ans plutôt que d’accepter une telle extrémité,
l’arracher avec ses ongles, ou même avec ses dents.
Lagrange, membre de l’Académie de Turin, fut appelé à Berlin pour y
remplacer Euler. D’Alembert, qui l’avait désigné à Frédéric, ne cessait de le
servir près de lui en égalant ses louanges à la vérité. «Je prends la liberté,
écrivait-il, de demander à Votre Majesté ses bontés particulières pour cet
homme véritablement rare et aussi estimable par ses sentiments que par son
génie supérieur...
«Je ne crains pas d’affirmer que sa réputation déjà grande ira toujours
croissant et que les sciences, Sire, vous auront une éternelle obligation de
l’état aussi honorable qu’avantageux que vous voulez bien lui donner...
«Il nous effacera tous, ou du moins empêchera, qu’on nous regrette.»
Le génie droit et élevé de Lagrange, sans avoir produit ses plus beaux
fruits, s’était révélé clairement, on le voit, à la généreuse perspicacité de
d’Alembert. Quoique l’Académie des sciences de Paris ne l’ait appelé dans
son sein qu’à la veille de la révolution, en 1786, elle a eu la bonne fortune
de le faire Français pour toujours et de le léguer à l’Institut, où pendant plus
de quinze ans il a siégé avec Laplace. Plus modeste, mais non moins
profond que son illustre émule, il s’est élevé aussi haut d’un vol plus facile
et plus ferme, et ses œuvres mathématiques, dont un siècle de progrès n’eût
Poursuivant sa thèse jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, Deparcieux
va jusqu’à désirer qu’une exacte police contraigne les mères à remplir «le
premier et le plus cher de tous les devoirs.»
Le successeur le plus illustre de Clairaut et de d’Alembert dans
l’Académie fut sans contredit Laplace. Marquant, dès ses débuts, la
grandeur de ses vues et la hardiesse de son esprit, il rencontra pourtant fort
peu d’encouragement et la place d’adjoint dans la section de géométrie, si
aisément accordée autrefois à Maupertuis pour deux mémoires d’histoire
naturelle, lui fut, nous l’avons dit, bien longtemps refusée. L’œuvre de
Laplace comme géomètre est immense: il a touché aux questions les plus
difficiles et saisi fortement, pour les soumettre à l’analyse, les phénomènes
et les questions en apparence les plus rebelles. Le caractère de son talent
n’est pas la perfection, et c’est par là qu’il est inférieur à Lagrange, mais il
déploie souvent pour atteindre son but une puissance sans égale. Quand un
problème est posé, il lui faut la solution, dût-il, comme le disait Poinsot, qui
eût médité pendant vingt ans plutôt que d’accepter une telle extrémité,
l’arracher avec ses ongles, ou même avec ses dents.
Lagrange, membre de l’Académie de Turin, fut appelé à Berlin pour y
remplacer Euler. D’Alembert, qui l’avait désigné à Frédéric, ne cessait de le
servir près de lui en égalant ses louanges à la vérité. «Je prends la liberté,
écrivait-il, de demander à Votre Majesté ses bontés particulières pour cet
homme véritablement rare et aussi estimable par ses sentiments que par son
génie supérieur...
«Je ne crains pas d’affirmer que sa réputation déjà grande ira toujours
croissant et que les sciences, Sire, vous auront une éternelle obligation de
l’état aussi honorable qu’avantageux que vous voulez bien lui donner...
«Il nous effacera tous, ou du moins empêchera, qu’on nous regrette.»
Le génie droit et élevé de Lagrange, sans avoir produit ses plus beaux
fruits, s’était révélé clairement, on le voit, à la généreuse perspicacité de
d’Alembert. Quoique l’Académie des sciences de Paris ne l’ait appelé dans
son sein qu’à la veille de la révolution, en 1786, elle a eu la bonne fortune
de le faire Français pour toujours et de le léguer à l’Institut, où pendant plus
de quinze ans il a siégé avec Laplace. Plus modeste, mais non moins
profond que son illustre émule, il s’est élevé aussi haut d’un vol plus facile
et plus ferme, et ses œuvres mathématiques, dont un siècle de progrès n’eût
Page 169
pas affaibli l’éclat, sont, aujourd’hui encore, offertes aux jeunes géomètres
par un excellent juge, comme le guide le plus sûr en même temps que le
modèle le plus accompli qu’ils puissent choisir à leur début dans la science
et conserver avec grand profit, à quelque hauteur qu’ils s’y élèvent.
L’Académie comptait en même temps que Laplace, et avant de
s’adjoindre Lagrange, deux géomètres fort illustres aussi, mais d’ordre
moins élevé pourtant: Monge et Legendre.
Quoique fils d’un pauvre marchand ambulant, Monge fut élevé avec
grand soin par les oratoriens de la ville de Beaune. Après de brillantes
études, il fut chargé, à l’âge de vingt ans, d’un cours de physique et inspira
à ses maîtres le désir de le garder avec eux. Mais, peu disposé à la carrière
ecclésiastique, il entra à l’école du génie de Mézières, en sachant bien
pourtant que son humble origine le condamnait pour toujours aux grades
inférieurs à celui de lieutenant. C’est en étudiant les fortifications et la
coupe des pierres qu’il conçut le premier l’idée des méthodes régulières et
générales, aujourd’hui classiques, où tout l’art du trait est compris; mais,
pour être rendues plus faciles et plus simples, ces pratiques, jusque-là
secrètes, enseignées aux officiers du génie, n’en devaient être que plus
soigneusement cachées, et c’est par des mémoires sur le calcul intégral que
Monge se fit d’abord connaître de l’Académie, où il fut accueilli avec
grande faveur.
C’est en 1783 seulement, à l’âge de trente-quatre ans, que Monge,
appelé à Paris comme professeur d’une école fondée par Turgot, put devenir
académicien. Les Mémoires de l’Académie contiennent de lui des travaux
non moins importants que variés et son nom, placé entre ceux d’Euler et de
Gauss, dans l’Histoire de la théorie générale des surfaces ne saurait être
omis dans la liste des géomètres illustres, quelque courte qu’on veuille la
faire. La théorie aujourd’hui classique et élémentaire en quelque sorte des
lignes de courbure lui est due tout entière, et Lagrange, en regrettant de n’en
pas être l’auteur, lui a décerné un éloge qui dispense de rien ajouter.
Legendre enfin, nommé membre adjoint de la section de géométrie en
1785, fut le dernier géomètre de grande réputation introduit dans l’ancienne
Académie des sciences. Laborieux et sagace, il a eu le bonheur d’attacher
son nom à la grande théorie des fonctions elliptiques. Créée par Euler et par
Lagrange, perfectionnée depuis par les géomètres les plus illustres, c’est
par un excellent juge, comme le guide le plus sûr en même temps que le
modèle le plus accompli qu’ils puissent choisir à leur début dans la science
et conserver avec grand profit, à quelque hauteur qu’ils s’y élèvent.
L’Académie comptait en même temps que Laplace, et avant de
s’adjoindre Lagrange, deux géomètres fort illustres aussi, mais d’ordre
moins élevé pourtant: Monge et Legendre.
Quoique fils d’un pauvre marchand ambulant, Monge fut élevé avec
grand soin par les oratoriens de la ville de Beaune. Après de brillantes
études, il fut chargé, à l’âge de vingt ans, d’un cours de physique et inspira
à ses maîtres le désir de le garder avec eux. Mais, peu disposé à la carrière
ecclésiastique, il entra à l’école du génie de Mézières, en sachant bien
pourtant que son humble origine le condamnait pour toujours aux grades
inférieurs à celui de lieutenant. C’est en étudiant les fortifications et la
coupe des pierres qu’il conçut le premier l’idée des méthodes régulières et
générales, aujourd’hui classiques, où tout l’art du trait est compris; mais,
pour être rendues plus faciles et plus simples, ces pratiques, jusque-là
secrètes, enseignées aux officiers du génie, n’en devaient être que plus
soigneusement cachées, et c’est par des mémoires sur le calcul intégral que
Monge se fit d’abord connaître de l’Académie, où il fut accueilli avec
grande faveur.
C’est en 1783 seulement, à l’âge de trente-quatre ans, que Monge,
appelé à Paris comme professeur d’une école fondée par Turgot, put devenir
académicien. Les Mémoires de l’Académie contiennent de lui des travaux
non moins importants que variés et son nom, placé entre ceux d’Euler et de
Gauss, dans l’Histoire de la théorie générale des surfaces ne saurait être
omis dans la liste des géomètres illustres, quelque courte qu’on veuille la
faire. La théorie aujourd’hui classique et élémentaire en quelque sorte des
lignes de courbure lui est due tout entière, et Lagrange, en regrettant de n’en
pas être l’auteur, lui a décerné un éloge qui dispense de rien ajouter.
Legendre enfin, nommé membre adjoint de la section de géométrie en
1785, fut le dernier géomètre de grande réputation introduit dans l’ancienne
Académie des sciences. Laborieux et sagace, il a eu le bonheur d’attacher
son nom à la grande théorie des fonctions elliptiques. Créée par Euler et par
Lagrange, perfectionnée depuis par les géomètres les plus illustres, c’est
Page 170
encore aujourd’hui le nom de Legendre dont son élude éveille tout d’abord
le souvenir.
Les débuts de Legendre avaient attiré l’attention. Agé de dix-sept ans et
élève encore du collége Mazarin, le seul où l’on enseignât les hautes
mathématiques, il eut la hardiesse de dédier à l’Académie des sciences les
thèses imprimées qu’il devait soutenir pour obtenir le grade de docteur. Les
académiciens, acceptant l’hommage du jeune candidat, consentirent à
diriger les épreuves dont l’ensemble mérita les louanges de d’Alembert.
Sans proposer aucune méthode nouvelle, Legendre, dans ses thèses, trace le
résumé rapide de ses études mathématiques dont elles montrent l’étendue et
la force. La présence inaccoutumée de l’Académie ne contribua pas moins
que la jeunesse du candidat à l’intérêt de ce brillant exercice d’écolier. Les
gazettes en parlèrent et le professeur d’éloquence du collége, le sieur
Cosson, célébra l’événement dans une longue et faible pièce de vers
français. Legendre lui-même, comme pour se montrer capable de parler une
autre langue que l’algèbre, adressa aux académiciens quelques phrases
respectueuses et modestes, prononcées avec grâce et sans aucun trouble.
Excité et encouragé par ce premier succès, Legendre continua pendant
trois ans ses études et ses recherches sans en publier les résultats. Son
premier mémoire à l’Académie date de 1773. Nous nous rappelons tous,
disent les commissaires, la thèse brillante que ce jeune géomètre a dédiée à
l’Académie et les espérances qu’elle a conçues de ses talents. On verra avec
plaisir que ces espérances se sont réalisées et qu’après avoir exposé avec
autant d’ordre que de précision les découvertes des autres géomètres, M.
Legendre est fait pour enrichir la géométrie de ses propres découvertes.
Lagrange, Laplace, Legendre et Monge, ont été connus de nos
contemporains, et il m’a été donné plus d’une fois de les entendre juger par
ceux dont ils avaient encouragé la jeunesse. M. Poinsot, dans quelques
lignes finement travaillées, s’était plu à marquer les traits principaux de leur
caractère et de leur talent, et, malgré l’injustice très-apparente envers l’un
des plus illustres, il avait assez bien réussi pour que dès la première lecture
on n’hésitât pas un instant sur le véritable nom des géomètres A, B, C, D.
A. Va d’un air simple à la vérité qu’il aime: la vérité lui sourit et quitte
volontiers sa retraite pour se laisser produire au grand jour par un homme
aussi modeste.
le souvenir.
Les débuts de Legendre avaient attiré l’attention. Agé de dix-sept ans et
élève encore du collége Mazarin, le seul où l’on enseignât les hautes
mathématiques, il eut la hardiesse de dédier à l’Académie des sciences les
thèses imprimées qu’il devait soutenir pour obtenir le grade de docteur. Les
académiciens, acceptant l’hommage du jeune candidat, consentirent à
diriger les épreuves dont l’ensemble mérita les louanges de d’Alembert.
Sans proposer aucune méthode nouvelle, Legendre, dans ses thèses, trace le
résumé rapide de ses études mathématiques dont elles montrent l’étendue et
la force. La présence inaccoutumée de l’Académie ne contribua pas moins
que la jeunesse du candidat à l’intérêt de ce brillant exercice d’écolier. Les
gazettes en parlèrent et le professeur d’éloquence du collége, le sieur
Cosson, célébra l’événement dans une longue et faible pièce de vers
français. Legendre lui-même, comme pour se montrer capable de parler une
autre langue que l’algèbre, adressa aux académiciens quelques phrases
respectueuses et modestes, prononcées avec grâce et sans aucun trouble.
Excité et encouragé par ce premier succès, Legendre continua pendant
trois ans ses études et ses recherches sans en publier les résultats. Son
premier mémoire à l’Académie date de 1773. Nous nous rappelons tous,
disent les commissaires, la thèse brillante que ce jeune géomètre a dédiée à
l’Académie et les espérances qu’elle a conçues de ses talents. On verra avec
plaisir que ces espérances se sont réalisées et qu’après avoir exposé avec
autant d’ordre que de précision les découvertes des autres géomètres, M.
Legendre est fait pour enrichir la géométrie de ses propres découvertes.
Lagrange, Laplace, Legendre et Monge, ont été connus de nos
contemporains, et il m’a été donné plus d’une fois de les entendre juger par
ceux dont ils avaient encouragé la jeunesse. M. Poinsot, dans quelques
lignes finement travaillées, s’était plu à marquer les traits principaux de leur
caractère et de leur talent, et, malgré l’injustice très-apparente envers l’un
des plus illustres, il avait assez bien réussi pour que dès la première lecture
on n’hésitât pas un instant sur le véritable nom des géomètres A, B, C, D.
A. Va d’un air simple à la vérité qu’il aime: la vérité lui sourit et quitte
volontiers sa retraite pour se laisser produire au grand jour par un homme
aussi modeste.
Page 171
B. Ne l’a jamais vue que par surprise. Elle se cache à cet homme vain
qui n’en parle que d’une manière obscure. Mais vous le voyez qui cherche à
tourner cette obscurité en profondeur et son embarras en un air noble de
contrainte et de peine comme un homme qui craint d’en trop dire et de
divulguer un commerce secret qu’il n’a jamais eu avec elle.
C. Il faut bien, se dit-il, qu’elle soit en quelque lieu. Or il va
laborieusement dans tous ceux où elle n’est point, et comme il n’en reste
plus qu’un seul qu’il n’a pas visité, il dit qu’elle y est, qu’il en est bien sûr,
et il s’essuie le front.
D. D’un tempérament chaud, la désire avec ardeur, la voit, la poursuit
en satyre, l’atteint et la viole.
qui n’en parle que d’une manière obscure. Mais vous le voyez qui cherche à
tourner cette obscurité en profondeur et son embarras en un air noble de
contrainte et de peine comme un homme qui craint d’en trop dire et de
divulguer un commerce secret qu’il n’a jamais eu avec elle.
C. Il faut bien, se dit-il, qu’elle soit en quelque lieu. Or il va
laborieusement dans tous ceux où elle n’est point, et comme il n’en reste
plus qu’un seul qu’il n’a pas visité, il dit qu’elle y est, qu’il en est bien sûr,
et il s’essuie le front.
D. D’un tempérament chaud, la désire avec ardeur, la voit, la poursuit
en satyre, l’atteint et la viole.
Page 172
LES ASTRONOMES.
L’astronomie, comme les mathématiques, a compté presque
constamment dans l’Académie d’utiles et illustres représentants, et les noms
des Cassini, de Maraldi, de Lacaille, de Lemonnier, de Delisle, de Legentil,
de Pingré, de Lalande et de Messier sont restés célèbres dans l’histoire de la
science. Lalande, dont la justice était rigoureuse et sévère, a pu écrire en
1766: «La collection des mémoires de l’Académie des sciences renferme le
plus riche trésor que nous ayons en fait d’astronomie; la découverte des
satellites de Saturne, l’étude consciencieuse et prolongée de la grandeur et
de la figure de la terre, l’application du pendule aux horloges, celle des
lunettes aux quarts de cercles et des micromètres aux lunettes, des
discussions continuelles et savantes sur la théorie du soleil et de la lune,
leurs inégalités, les réfractions, l’obliquité de l’écliptique, la théorie des
satellites de Jupiter, tout cela se trouve longuement développé et traité à
bien des reprises dans cette collection dont l’analyse formerait, si on le
voulait, un traité complet d’astronomie.»
Nous avons dit quelle a été, dès la création de l’Académie, l’ardeur et le
succès de ses premiers membres dans la poursuite des travaux
astronomiques. L’observatoire royal, construit pour l’Académie, était
considéré comme une de ses dépendances, et la Connaissance des temps,
constamment rédigée par ses membres, le fut depuis 1702 sous la direction
même et au nom de la compagnie tout entière.
M. le président, dit le procès-verbal du 7 janvier 1702, a nommé cette
année, pour travailler à la Connaissance des temps, le père Gouye, MM.
Sauveur, Homberg et Lieutaud. Ce fut en réalité Lieutaud qui fit tous les
calculs et qui en resta chargé jusqu’en 1729. Godin, Maraldi, Lalande et
Jeaurat lui succédèrent successivement.
L’astronomie, comme les mathématiques, a compté presque
constamment dans l’Académie d’utiles et illustres représentants, et les noms
des Cassini, de Maraldi, de Lacaille, de Lemonnier, de Delisle, de Legentil,
de Pingré, de Lalande et de Messier sont restés célèbres dans l’histoire de la
science. Lalande, dont la justice était rigoureuse et sévère, a pu écrire en
1766: «La collection des mémoires de l’Académie des sciences renferme le
plus riche trésor que nous ayons en fait d’astronomie; la découverte des
satellites de Saturne, l’étude consciencieuse et prolongée de la grandeur et
de la figure de la terre, l’application du pendule aux horloges, celle des
lunettes aux quarts de cercles et des micromètres aux lunettes, des
discussions continuelles et savantes sur la théorie du soleil et de la lune,
leurs inégalités, les réfractions, l’obliquité de l’écliptique, la théorie des
satellites de Jupiter, tout cela se trouve longuement développé et traité à
bien des reprises dans cette collection dont l’analyse formerait, si on le
voulait, un traité complet d’astronomie.»
Nous avons dit quelle a été, dès la création de l’Académie, l’ardeur et le
succès de ses premiers membres dans la poursuite des travaux
astronomiques. L’observatoire royal, construit pour l’Académie, était
considéré comme une de ses dépendances, et la Connaissance des temps,
constamment rédigée par ses membres, le fut depuis 1702 sous la direction
même et au nom de la compagnie tout entière.
M. le président, dit le procès-verbal du 7 janvier 1702, a nommé cette
année, pour travailler à la Connaissance des temps, le père Gouye, MM.
Sauveur, Homberg et Lieutaud. Ce fut en réalité Lieutaud qui fit tous les
calculs et qui en resta chargé jusqu’en 1729. Godin, Maraldi, Lalande et
Jeaurat lui succédèrent successivement.
Page 173
Lefèvre, à qui le privilége de la Connaissance des temps fut brutalement
retiré au profit de l’Académie, était un calculateur habile, choisi par Picard
et formé à son école. Simple tisserand à Lisieux, il avait appris seul assez
d’astronomie pour calculer les éclipses et les annoncer exactement. Picard
en fut informé, et lui fit obtenir avec une petite pension le droit de publier
chaque année la connaissance des mouvements célestes. Lefèvre vint à
Paris et renonça au métier de tisserand, jusqu’au jour où l’inconvenance de
ses attaques contre de La Hire lui fit perdre à la fois son privilége et le titre
d’académicien.
La ville de Paris, pendant le XVIIIe siècle, compta presque
constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour l’étude
du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant presque tous à
l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait aussi observatoire de
l’Académie des sciences, logeait habituellement trois ou quatre astronomes.
Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs
collaborateurs, Legentil et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un
dans l’Inde, l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre
d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession
d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située en
Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui, rue Saint-
Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie avec Maupertuis et
Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le mauvais état des
bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin, dans l’observatoire
construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors professeur du collége, lui
offrit la plus large hospitalité.
L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en
1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny, était
confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait à son
bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il était installé dans
les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes enfin, le riche
marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait installé un
observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les sciences comme un
amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait tour à tour, en variant
constamment ses travaux, toujours intelligents et souvent utiles. Mais
personne n’observait à Colombes, et le charmant observatoire, en
témoignant du goût d’un grand seigneur pour la science, ne lui rendit jamais
de véritables services.
retiré au profit de l’Académie, était un calculateur habile, choisi par Picard
et formé à son école. Simple tisserand à Lisieux, il avait appris seul assez
d’astronomie pour calculer les éclipses et les annoncer exactement. Picard
en fut informé, et lui fit obtenir avec une petite pension le droit de publier
chaque année la connaissance des mouvements célestes. Lefèvre vint à
Paris et renonça au métier de tisserand, jusqu’au jour où l’inconvenance de
ses attaques contre de La Hire lui fit perdre à la fois son privilége et le titre
d’académicien.
La ville de Paris, pendant le XVIIIe siècle, compta presque
constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour l’étude
du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant presque tous à
l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait aussi observatoire de
l’Académie des sciences, logeait habituellement trois ou quatre astronomes.
Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs
collaborateurs, Legentil et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un
dans l’Inde, l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre
d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession
d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située en
Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui, rue Saint-
Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie avec Maupertuis et
Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le mauvais état des
bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin, dans l’observatoire
construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors professeur du collége, lui
offrit la plus large hospitalité.
L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en
1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny, était
confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait à son
bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il était installé dans
les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes enfin, le riche
marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait installé un
observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les sciences comme un
amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait tour à tour, en variant
constamment ses travaux, toujours intelligents et souvent utiles. Mais
personne n’observait à Colombes, et le charmant observatoire, en
témoignant du goût d’un grand seigneur pour la science, ne lui rendit jamais
de véritables services.
Page 174
Jacques Cassini et Cassini de Thury, directeurs héréditaires en quelque
sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre.
L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie, mais
leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent être associés
à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi qui, attirés par eux à
l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi à l’Académie des sciences, où
ils présentèrent, à défaut de théories profondes et nouvelles, un nombre
immense d’observations exactes.
Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une vie
laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente alors, fut
presque toujours heureusement et dignement placée. Compagnon de
Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie, il fut l’observateur
le plus actif et le plus exercé sans doute de l’expédition.
«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou plutôt on
choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus de ressources.»
L’intention épigrammatique de cette phrase est une concession aux idées du
temps et de la société dont Bailly désirait les applaudissements, car l’abbé
La Caille fut pendant toute sa vie un modèle de désintéressement, de probité
et d’austère abnégation. Son père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait
légué que des dettes. La Caille les accepta, et grâce à des privations qui
durèrent toute sa vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes
appointements de professeur de collége, honorable et faible salaire d’un
travail assidu que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais
dédaigner. Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La
Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le modèle
de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé. Il fut chargé
avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour des côtes de
France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite des points situés
sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le succès de ce double travail
lui valut une chaire de mathématiques au collége Mazarin et la disposition
d’un observatoire créé pour lui dans le collége même; l’Académie des
sciences enfin, en le choisissant de préférence au jeune d’Alembert, combla
ses espérances et sa modeste ambition. La Caille était alors âgé de vingt-
huit ans; il ne vécut depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont
abordé et perfectionné successivement toutes les parties.
Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la
porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la règle et
sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre.
L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie, mais
leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent être associés
à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi qui, attirés par eux à
l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi à l’Académie des sciences, où
ils présentèrent, à défaut de théories profondes et nouvelles, un nombre
immense d’observations exactes.
Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une vie
laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente alors, fut
presque toujours heureusement et dignement placée. Compagnon de
Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie, il fut l’observateur
le plus actif et le plus exercé sans doute de l’expédition.
«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou plutôt on
choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus de ressources.»
L’intention épigrammatique de cette phrase est une concession aux idées du
temps et de la société dont Bailly désirait les applaudissements, car l’abbé
La Caille fut pendant toute sa vie un modèle de désintéressement, de probité
et d’austère abnégation. Son père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait
légué que des dettes. La Caille les accepta, et grâce à des privations qui
durèrent toute sa vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes
appointements de professeur de collége, honorable et faible salaire d’un
travail assidu que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais
dédaigner. Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La
Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le modèle
de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé. Il fut chargé
avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour des côtes de
France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite des points situés
sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le succès de ce double travail
lui valut une chaire de mathématiques au collége Mazarin et la disposition
d’un observatoire créé pour lui dans le collége même; l’Académie des
sciences enfin, en le choisissant de préférence au jeune d’Alembert, combla
ses espérances et sa modeste ambition. La Caille était alors âgé de vingt-
huit ans; il ne vécut depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont
abordé et perfectionné successivement toutes les parties.
Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la
porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la règle et
Page 175
au devoir, il montra toujours un grand éloignement pour la vie légère et
dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple. Son père,
homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le diriger et peu
désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les éléments des sciences
et s’y avança assez loin pour mériter l’attention de La Caille, qu’un hasard
heureux lui fit rencontrer. Non content de lui marquer sa voie, La Caille, à
partir de ce jour, voulut le diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous
ses travaux, lui fit quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers
mémoires de Bailly, sans franchir l’application des méthodes connues, dont
ils montrent seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans,
les portes de l’Académie.
Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre
capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de Jupiter dans
laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie d’observations
délicates ingénieusement discutées et interprétées. Mais les travaux de
science pure devaient l’occuper de moins en moins. Très-désireux de
s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de science acquise que La
Condamine et plus de talent que Maupertuis, mais avec moins d’éclat que
Buffon, ambitionna comme eux la réputation d’écrivain. Encouragé d’abord
par d’Alembert, il aspira longtemps, avant qu’elle fût vacante, à la place de
secrétaire de l’Académie des sciences, et comme Condorcet, qui devait
l’emporter sur lui, il voulut se créer des titres en composant plusieurs
éloges, dans la plupart desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles
V, de Molière et de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie
française et à celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de
Leibnitz emporta le prix.
Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion
d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières études.
L’Histoire de l’Astronomie forme en tout cinq volumes d’une science exacte
et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile. L’auteur trop souvent, à
l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon, cherche à relever la
sécheresse des faits par quelques pages, écrites de génie où se montre une
imagination un peu trop hardie. Après un succès brillant, mais peu durable,
les idées de Bailly sur la science avancée d’un peuple ancien qui, disait
spirituellement d’Alembert, nous aurait tout appris excepté son nom, ont été
peu à peu abandonnées de tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard
Laplace, supposent une astronomie assez avancée, mais tout porte à croire
dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple. Son père,
homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le diriger et peu
désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les éléments des sciences
et s’y avança assez loin pour mériter l’attention de La Caille, qu’un hasard
heureux lui fit rencontrer. Non content de lui marquer sa voie, La Caille, à
partir de ce jour, voulut le diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous
ses travaux, lui fit quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers
mémoires de Bailly, sans franchir l’application des méthodes connues, dont
ils montrent seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans,
les portes de l’Académie.
Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre
capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de Jupiter dans
laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie d’observations
délicates ingénieusement discutées et interprétées. Mais les travaux de
science pure devaient l’occuper de moins en moins. Très-désireux de
s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de science acquise que La
Condamine et plus de talent que Maupertuis, mais avec moins d’éclat que
Buffon, ambitionna comme eux la réputation d’écrivain. Encouragé d’abord
par d’Alembert, il aspira longtemps, avant qu’elle fût vacante, à la place de
secrétaire de l’Académie des sciences, et comme Condorcet, qui devait
l’emporter sur lui, il voulut se créer des titres en composant plusieurs
éloges, dans la plupart desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles
V, de Molière et de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie
française et à celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de
Leibnitz emporta le prix.
Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion
d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières études.
L’Histoire de l’Astronomie forme en tout cinq volumes d’une science exacte
et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile. L’auteur trop souvent, à
l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon, cherche à relever la
sécheresse des faits par quelques pages, écrites de génie où se montre une
imagination un peu trop hardie. Après un succès brillant, mais peu durable,
les idées de Bailly sur la science avancée d’un peuple ancien qui, disait
spirituellement d’Alembert, nous aurait tout appris excepté son nom, ont été
peu à peu abandonnées de tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard
Laplace, supposent une astronomie assez avancée, mais tout porte à croire
Page 176
qu’elles ne sont pas d’une haute antiquité. Ici, je m’éloigne avec peine de
l’opinion d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de
regrets, est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire.
Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à
l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime de la
plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité du juste aux
outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.»
Ces lignes de l’auteur de la Mécanique céleste sont pour la mémoire de
Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les expliquer en
racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et trop court au début de la
révolution, les ennuis, les tristesses qui l’ont suivi, ni à redire enfin après
tant d’autres l’histoire de son assassinat juridique et la dignité calme de ses
derniers moments au milieu des injures stoïquement supportées.
La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études
faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris de
plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal l’attira tout
d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui révélèrent sa vocation; il
fut reçu avocat, mais devint astronome. Favorisés en même temps par deux
maîtres qui semblaient pour lui oublier leurs inimitiés, les débuts de
Lalande furent brillants et faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé,
grâce aux vives recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur
le méridien du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille
devait combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune.
La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune
missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande, qui ne
savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et brouilla toutes
les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis, il ne comprit jamais
toute la gravité d’une faute où se révèle, au début de sa carrière, un des
traits caractéristiques de son esprit; dans le danseur maladroit qui, à l’âge de
vingt ans, bravait si tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en
effet, le vieil astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer
dans la gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de
Saturne et les satellites de Jupiter.
L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse diversité
de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations et ses calculs
astronomiques, la rédaction de la Connaissance des temps, de nombreux
l’opinion d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de
regrets, est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire.
Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à
l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime de la
plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité du juste aux
outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.»
Ces lignes de l’auteur de la Mécanique céleste sont pour la mémoire de
Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les expliquer en
racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et trop court au début de la
révolution, les ennuis, les tristesses qui l’ont suivi, ni à redire enfin après
tant d’autres l’histoire de son assassinat juridique et la dignité calme de ses
derniers moments au milieu des injures stoïquement supportées.
La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études
faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris de
plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal l’attira tout
d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui révélèrent sa vocation; il
fut reçu avocat, mais devint astronome. Favorisés en même temps par deux
maîtres qui semblaient pour lui oublier leurs inimitiés, les débuts de
Lalande furent brillants et faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé,
grâce aux vives recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur
le méridien du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille
devait combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune.
La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune
missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande, qui ne
savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et brouilla toutes
les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis, il ne comprit jamais
toute la gravité d’une faute où se révèle, au début de sa carrière, un des
traits caractéristiques de son esprit; dans le danseur maladroit qui, à l’âge de
vingt ans, bravait si tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en
effet, le vieil astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer
dans la gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de
Saturne et les satellites de Jupiter.
L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse diversité
de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations et ses calculs
astronomiques, la rédaction de la Connaissance des temps, de nombreux
Page 177
articles du Journal des savants, un traité complet d’astronomie où se trouve
résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en astronomie depuis 2,500 ans, une
bibliographie astronomique, véritable trésor d’érudition où Lalande, qui a lu
tous les ouvrages anciens et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte,
très-librement quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante
mémoires originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des
sciences, pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le
cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme
quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages
interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte
avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste, en
nommant son traité d’astronomie la Grande Gazette.
Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais presque
improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où il n’est nullement
question d’astronomie, la description de sept arts différents, un discours sur
la douceur, un autre sur l’esprit de justice, gloire et sûreté des empires, un
troisième enfin sur les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux
éloges, entre autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit
Delambre, si l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait
pas écrit l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la vérité
aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la bibliographie
astronomique de décisions trop rudes et trop formelles, telle que celle-ci
adressée à un livre contemporain: «C’est une suite d’absurdités.» A
l’occasion d’expériences singulières mais douteuses, il écrit en note: «Ces
expériences étaient supposées, nous avons su que c’était par le père Berthier
oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.»
A propos de l’Histoire de l’Astronomie de Weidler, il dit: «C’est la seule
histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent; elle est
remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu dans ses
manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les recherches
d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq volumes, mais celle
de Weidler est précieuse par le grand nombre de faits, et celle de Bailly
contient beaucoup de phrases, d’hypothèses et de dissertations. Je lui
représentai dès le commencement qu’il pourrait employer son temps plus
utilement pour l’astronomie.»
L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans ses
écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et naturelles.
résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en astronomie depuis 2,500 ans, une
bibliographie astronomique, véritable trésor d’érudition où Lalande, qui a lu
tous les ouvrages anciens et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte,
très-librement quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante
mémoires originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des
sciences, pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le
cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme
quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages
interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte
avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste, en
nommant son traité d’astronomie la Grande Gazette.
Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais presque
improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où il n’est nullement
question d’astronomie, la description de sept arts différents, un discours sur
la douceur, un autre sur l’esprit de justice, gloire et sûreté des empires, un
troisième enfin sur les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux
éloges, entre autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit
Delambre, si l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait
pas écrit l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la vérité
aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la bibliographie
astronomique de décisions trop rudes et trop formelles, telle que celle-ci
adressée à un livre contemporain: «C’est une suite d’absurdités.» A
l’occasion d’expériences singulières mais douteuses, il écrit en note: «Ces
expériences étaient supposées, nous avons su que c’était par le père Berthier
oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.»
A propos de l’Histoire de l’Astronomie de Weidler, il dit: «C’est la seule
histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent; elle est
remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu dans ses
manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les recherches
d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq volumes, mais celle
de Weidler est précieuse par le grand nombre de faits, et celle de Bailly
contient beaucoup de phrases, d’hypothèses et de dissertations. Je lui
représentai dès le commencement qu’il pourrait employer son temps plus
utilement pour l’astronomie.»
L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans ses
écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et naturelles.
Page 178
«Dès 1768, dit-il dans le préambule de l’un de ses ouvrages, le citoyen
Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la
construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y faire un
gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui manquait à
l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise que je méditais.
Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais ce que la loi des
servitudes dit de la pierre d’attente, perpetuo clamans; et je ne me suis pas
trompé. Après avoir fait des efforts inutiles auprès des ministres les plus
célèbres et les plus savants, Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural,
je l’obtins en 1774 de Begeret, receveur général des finances. On voit dans
l’Évangile que le publicain fit honte au pharisien.»
Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier avec
les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de Lalande.
Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait
d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et sincère
envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi ses défauts et
son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme réellement
distinguée, Mme Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que Clairaut, dans ses
calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle supporta mes défauts et
contribua à les diminuer.»
Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages, il
accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes critiques de
son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est qu’irrévérencieux par
nature, et discutant avec rudesse, il pouvait s’emporter jusqu’à la colère
sans imaginer mettre en péril une amitié chez lui sincère et inébranlable, et
lorsqu’un jour l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant
une demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui
répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton
assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux avec
passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son observatoire
plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on vient faire des
recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour astronomes.» Et comme
ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge, reprit-il; vous vous occupez du
ciel autrement, mais tout autant que moi.»
Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la
congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse étranger
Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la
construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y faire un
gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui manquait à
l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise que je méditais.
Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais ce que la loi des
servitudes dit de la pierre d’attente, perpetuo clamans; et je ne me suis pas
trompé. Après avoir fait des efforts inutiles auprès des ministres les plus
célèbres et les plus savants, Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural,
je l’obtins en 1774 de Begeret, receveur général des finances. On voit dans
l’Évangile que le publicain fit honte au pharisien.»
Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier avec
les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de Lalande.
Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait
d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et sincère
envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi ses défauts et
son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme réellement
distinguée, Mme Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que Clairaut, dans ses
calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle supporta mes défauts et
contribua à les diminuer.»
Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages, il
accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes critiques de
son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est qu’irrévérencieux par
nature, et discutant avec rudesse, il pouvait s’emporter jusqu’à la colère
sans imaginer mettre en péril une amitié chez lui sincère et inébranlable, et
lorsqu’un jour l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant
une demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui
répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton
assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux avec
passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son observatoire
plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on vient faire des
recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour astronomes.» Et comme
ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge, reprit-il; vous vous occupez du
ciel autrement, mais tout autant que moi.»
Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la
congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse étranger
Page 179
à la science; la théologie l’occupait tout entier. Accusé de jansénisme et
relégué comme professeur de grammaire au collége de Rouen, il apprit que
l’Académie des sciences et belles-lettres de la ville ne comptait pas un seul
astronome, et voyant une position honorable et utile à prendre, il aborda
courageusement, à l’âge de trente-huit ans, les premières études
scientifiques.
L’observation très-exacte d’une éclipse lui valut le titre de
correspondant de l’Académie des sciences de Paris. Nommé peu de temps
après bibliothécaire de Sainte-Geneviève, il obtint en même temps le titre
d’associé libre de l’Académie, le seul que d’après les règlements pût alors
obtenir un religieux régulier. Observateur exact et calculateur infatigable,
Pingré accepta, pour servir la science, les missions les plus pénibles, et son
nom est souvent cité dans l’histoire des expéditions de l’Académie.
Dans cette rapide énumération des académiciens astronomes, il serait
injuste d’omettre le nom de Messier. Messier ne fut jamais fort savant dans
la connaissance des théories astronomiques. Élève de Delisle, qui l’avait
pris chez lui et en quelque sorte adopté, il faisait près de lui non-seulement
avec zèle, mais avec passion, les observations pour lesquelles il n’était pas
besoin d’une grande étude. Ses yeux de lynx, épiant chaque nuit la voûte
céleste, n’y laissaient rien passer inaperçu. Il observa dix-sept comètes sur
lesquelles treize découvertes par lui, furent cependant toujours calculées par
d’autres. L’utilité et l’exactitude de ces travaux faciles et subalternes
méritèrent à leur auteur une célébrité européenne, et l’Académie, après
l’avoir longtemps écarté comme constamment étranger aux théories et aux
méthodes mathématiques, fut entraînée enfin par l’opinion des astronomes à
lui conférer le titre d’adjoint.
La révolution trouva Messier à son observatoire de l’hôtel de Cluny et
ne l’y dérangea pas. Privé de ses modestes appointements, il supporta
stoïquement la misère. Delambre l’a vu plus d’une fois venir chercher de
l’huile chez Lalande pour ses observations de la nuit. Au plus fort de la
Terreur il découvrit une comète. Les astronomes dispersés ne pouvaient lui
en calculer l’orbite; il songea au président de Saron qui, condamné déjà par
le tribunal révolutionnaire, reçut les observations de Messier et employa les
dernières heures de sa vie à en déduire les éléments de l’orbite.
Passionné pour les calculs numériques, Bochard de Saron, depuis
longtemps, se chargeait avec joie des plus difficiles et rendait de véritables
relégué comme professeur de grammaire au collége de Rouen, il apprit que
l’Académie des sciences et belles-lettres de la ville ne comptait pas un seul
astronome, et voyant une position honorable et utile à prendre, il aborda
courageusement, à l’âge de trente-huit ans, les premières études
scientifiques.
L’observation très-exacte d’une éclipse lui valut le titre de
correspondant de l’Académie des sciences de Paris. Nommé peu de temps
après bibliothécaire de Sainte-Geneviève, il obtint en même temps le titre
d’associé libre de l’Académie, le seul que d’après les règlements pût alors
obtenir un religieux régulier. Observateur exact et calculateur infatigable,
Pingré accepta, pour servir la science, les missions les plus pénibles, et son
nom est souvent cité dans l’histoire des expéditions de l’Académie.
Dans cette rapide énumération des académiciens astronomes, il serait
injuste d’omettre le nom de Messier. Messier ne fut jamais fort savant dans
la connaissance des théories astronomiques. Élève de Delisle, qui l’avait
pris chez lui et en quelque sorte adopté, il faisait près de lui non-seulement
avec zèle, mais avec passion, les observations pour lesquelles il n’était pas
besoin d’une grande étude. Ses yeux de lynx, épiant chaque nuit la voûte
céleste, n’y laissaient rien passer inaperçu. Il observa dix-sept comètes sur
lesquelles treize découvertes par lui, furent cependant toujours calculées par
d’autres. L’utilité et l’exactitude de ces travaux faciles et subalternes
méritèrent à leur auteur une célébrité européenne, et l’Académie, après
l’avoir longtemps écarté comme constamment étranger aux théories et aux
méthodes mathématiques, fut entraînée enfin par l’opinion des astronomes à
lui conférer le titre d’adjoint.
La révolution trouva Messier à son observatoire de l’hôtel de Cluny et
ne l’y dérangea pas. Privé de ses modestes appointements, il supporta
stoïquement la misère. Delambre l’a vu plus d’une fois venir chercher de
l’huile chez Lalande pour ses observations de la nuit. Au plus fort de la
Terreur il découvrit une comète. Les astronomes dispersés ne pouvaient lui
en calculer l’orbite; il songea au président de Saron qui, condamné déjà par
le tribunal révolutionnaire, reçut les observations de Messier et employa les
dernières heures de sa vie à en déduire les éléments de l’orbite.
Passionné pour les calculs numériques, Bochard de Saron, depuis
longtemps, se chargeait avec joie des plus difficiles et rendait de véritables
Page 180
services aux astronomes. Riche et généreux, il n’épargnait aucune dépense
pour se procurer les meilleurs instruments et les meilleurs chronomètres.
C’est lui qui fit imprimer à ses frais, en 1784, le premier ouvrage de
Laplace, fragment important déjà de la Mécanique céleste, dont il avait
deviné la haute portée.
De Saron, pendant la Terreur, vécut dans une grande retraite, en ne
cherchant qu’à se faire oublier. Mais il avait signé une protestation contre la
dissolution du parlement; ce fut le crime qui le conduisit à l’échafaud.
Dionis du Séjour, magistrat comme Saron, montra comme lui, et avec
de plus hautes aspirations scientifiques, un dévouement sincère et constant
aux études astronomiques. Membre très-actif et très-influent du Parlement,
il sut, sans négliger aucun devoir, jouer en même temps dans la science un
rôle sérieux et important. Abordant dans toute leur complication les
problèmes les plus difficiles de l’astronomie physique, il s’avançait dans les
voies inexplorées avec une patience sans égale, et si ses méthodes n’ont pu
devenir classiques et définitives, elles restent néanmoins comme
d’ingénieux exercices, témoignages incontestables du savoir le plus assuré.
Dionis du Séjour, tout en se faisant un nom considérable dans la science,
avait la bonté, dit quelque part Voltaire, d’être en même temps conseiller au
Parlement, où l’on citait son savoir et sa droiture; il étonnait ses confrères
par le nombre et la netteté des rapports qu’il pouvait faire sans fatigue.
Libéral et sensé, il porta à l’Assemblée nationale l’autorité de ses talents et
d’une réputation très-méritée de pureté et de justice. On l’avait beaucoup
loué sous la monarchie d’avoir su, malgré le texte formel de la loi, sauver la
vie d’un malheureux prêtre coupable de sacrilége. Ce pauvre homme, fort
grossier de langage, ayant eu de la peine à faire entrer l’hostie dans
l’ostensoir, l’avait poussée avec impatience en s’écriant: «Entre donc...» et
ajoutant un mot que Lalande, qui pourtant se gêne peu, n’a pas osé
imprimer, il fut entendu, dénoncé, et condamné à mort. Heureusement il y
avait appel, et du Séjour était de Tournelle. Le jugement fut cassé et
l’accusé, renvoyé devant l’autorité ecclésiastique, en fut quitte pour une
année de retraite.
pour se procurer les meilleurs instruments et les meilleurs chronomètres.
C’est lui qui fit imprimer à ses frais, en 1784, le premier ouvrage de
Laplace, fragment important déjà de la Mécanique céleste, dont il avait
deviné la haute portée.
De Saron, pendant la Terreur, vécut dans une grande retraite, en ne
cherchant qu’à se faire oublier. Mais il avait signé une protestation contre la
dissolution du parlement; ce fut le crime qui le conduisit à l’échafaud.
Dionis du Séjour, magistrat comme Saron, montra comme lui, et avec
de plus hautes aspirations scientifiques, un dévouement sincère et constant
aux études astronomiques. Membre très-actif et très-influent du Parlement,
il sut, sans négliger aucun devoir, jouer en même temps dans la science un
rôle sérieux et important. Abordant dans toute leur complication les
problèmes les plus difficiles de l’astronomie physique, il s’avançait dans les
voies inexplorées avec une patience sans égale, et si ses méthodes n’ont pu
devenir classiques et définitives, elles restent néanmoins comme
d’ingénieux exercices, témoignages incontestables du savoir le plus assuré.
Dionis du Séjour, tout en se faisant un nom considérable dans la science,
avait la bonté, dit quelque part Voltaire, d’être en même temps conseiller au
Parlement, où l’on citait son savoir et sa droiture; il étonnait ses confrères
par le nombre et la netteté des rapports qu’il pouvait faire sans fatigue.
Libéral et sensé, il porta à l’Assemblée nationale l’autorité de ses talents et
d’une réputation très-méritée de pureté et de justice. On l’avait beaucoup
loué sous la monarchie d’avoir su, malgré le texte formel de la loi, sauver la
vie d’un malheureux prêtre coupable de sacrilége. Ce pauvre homme, fort
grossier de langage, ayant eu de la peine à faire entrer l’hostie dans
l’ostensoir, l’avait poussée avec impatience en s’écriant: «Entre donc...» et
ajoutant un mot que Lalande, qui pourtant se gêne peu, n’a pas osé
imprimer, il fut entendu, dénoncé, et condamné à mort. Heureusement il y
avait appel, et du Séjour était de Tournelle. Le jugement fut cassé et
l’accusé, renvoyé devant l’autorité ecclésiastique, en fut quitte pour une
année de retraite.
Page 181
LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS.
D’Alembert et Clairaut seront illustres à jamais dans l’histoire de la
mécanique; mais, préoccupés seulement des principes et des grandes lois de
la science, ils ont négligé et ignoré peut-être les secrets plus nombreux et
non moins délicats des applications pratiques et du détail des mécanismes.
D’autres académiciens, inventeurs d’un autre genre et différemment
ingénieux, représentèrent constamment cette branche de la science à
laquelle, dès les premières années de l’Académie, s’appliquèrent Perraut et
de Lahire.
Amontons, nommé élève à l’âge de quarante ans, et demeuré tel jusqu’à
sa mort, devait contribuer, par l’éclat de ses découvertes, à faire abolir ce
titre qui, en 1716, par une décision du Régent, fut remplacé par celui
d’adjoint. Amontons fut en effet, pendant sa courte carrière, un des
académiciens les plus actifs, et il sut se placer par l’importance des travaux
accomplis, comme par la grandeur de ceux qu’il méditait, au nombre des
plus considérables. Très-curieux de toutes les combinaisons mécaniques, et
affligé d’une surdité presque complète qui, en le séquestrant du commerce
des hommes, le laissait tout entier à ses pensées, il avait commencé bien
jeune encore par chercher le mouvement perpétuel; il apprit, en y
travaillant, les principes qui en démontrent l’impossibilité, et ne tarda pas à
étudier sérieusement toutes les sciences spéculatives et expérimentales. Ses
premières relations avec l’Académie datent de l’année 1684; âgé alors de
vingt-quatre ans, il lui présenta un nouvel hygromètre qui fut approuvé. Il
proposa plus tard un thermomètre et une clepsydre d’une construction
compliquée et dont le principe n’avait rien de nouveau. Ses travaux les plus
importants sont postérieurs à sa nomination comme élève.
Amontons avait eu, après Huyghens et Papin, l’idée d’emprunter à
l’action du feu la force motrice des machines. «On aurait, disait-il,
D’Alembert et Clairaut seront illustres à jamais dans l’histoire de la
mécanique; mais, préoccupés seulement des principes et des grandes lois de
la science, ils ont négligé et ignoré peut-être les secrets plus nombreux et
non moins délicats des applications pratiques et du détail des mécanismes.
D’autres académiciens, inventeurs d’un autre genre et différemment
ingénieux, représentèrent constamment cette branche de la science à
laquelle, dès les premières années de l’Académie, s’appliquèrent Perraut et
de Lahire.
Amontons, nommé élève à l’âge de quarante ans, et demeuré tel jusqu’à
sa mort, devait contribuer, par l’éclat de ses découvertes, à faire abolir ce
titre qui, en 1716, par une décision du Régent, fut remplacé par celui
d’adjoint. Amontons fut en effet, pendant sa courte carrière, un des
académiciens les plus actifs, et il sut se placer par l’importance des travaux
accomplis, comme par la grandeur de ceux qu’il méditait, au nombre des
plus considérables. Très-curieux de toutes les combinaisons mécaniques, et
affligé d’une surdité presque complète qui, en le séquestrant du commerce
des hommes, le laissait tout entier à ses pensées, il avait commencé bien
jeune encore par chercher le mouvement perpétuel; il apprit, en y
travaillant, les principes qui en démontrent l’impossibilité, et ne tarda pas à
étudier sérieusement toutes les sciences spéculatives et expérimentales. Ses
premières relations avec l’Académie datent de l’année 1684; âgé alors de
vingt-quatre ans, il lui présenta un nouvel hygromètre qui fut approuvé. Il
proposa plus tard un thermomètre et une clepsydre d’une construction
compliquée et dont le principe n’avait rien de nouveau. Ses travaux les plus
importants sont postérieurs à sa nomination comme élève.
Amontons avait eu, après Huyghens et Papin, l’idée d’emprunter à
l’action du feu la force motrice des machines. «On aurait, disait-il,
Page 182
l’avantage de pouvoir cesser et interrompre le travail quand on veut, sans
demeurer chargé du soin et de la nourriture des chevaux et de n’en pas
supporter la perte et le dépérissement.» Huyghens proposait d’employer la
force de la poudre, et Papin faisait agir la vapeur d’eau. Amontons eut
recours à la force élastique de l’air échauffé, dont les lois alors très-
nouvelles furent, en partie au moins, énoncées par lui sous une forme
élégante et exacte. Il constata d’abord que la chaleur de l’eau bouillante
peut accroître la tension de l’air jusqu’à un certain degré, qui ne peut
ensuite être dépassé; il en conclut que la température de l’ébullition est
constante. C’était un fait considérable, dont l’étude devait avoir les plus
importantes conséquences, mais qui, mal interprété d’abord, causa de
grands embarras aux physiciens.
Amontons a observé, comme il est vrai, que l’accroissement de pression
d’un volume donné d’air chauffé à la température de l’eau bouillante est
proportionnel à la pression primitive, dont elle est environ le tiers. Cette loi
est exacte, étendue à toutes les températures, et combinée avec celle de
Mariotte, elle équivaudrait à la loi de la dilatation des gaz sous pression
constante, démontrée de nos jours par les expériences plus exactes de Gay-
Lussac et par celles de MM. Rudberg et Regnault.
Amontons utilise, dans sa machine, l’effort de l’air échauffé, pour
élever de l’eau dont le poids fait ensuite tourner la roue. Pour examiner le
travail que l’on peut ainsi produire, il commence par déterminer celui dont
un cheval est capable, et qui est, suivant lui, une force de soixante livres
développée avec une vitesse d’une lieue à l’heure. C’est d’après cette
définition qu’il assigne à sa machine une force de dix chevaux, sans songer
qu’une autre appréciation, celle du combustible consommé, serait
indispensable pour en faire juger la valeur.
Amontons s’est occupé aussi de la théorie du frottement; il a trouvé que
cette résistance est proportionnelle à la pression et indépendante de
l’étendue des surfaces en contact. Il le prouvait par une expérience aussi
simple qu’ingénieuse: que l’on place sur un même plan incliné différents
corps de poids inégaux reposant sur des surfaces de même nature, mais
d’étendue différente, si l’inclinaison du plan est faible, ils resteront tous
immobiles; mais, que l’on vienne à l’accroître en abaissant le plan autour
d’une charnière horizontale, comme on fait au couvercle d’un pupitre que
l’on ferme, les corps grands ou petits, chargés ou non de poids étrangers, se
mettront tout à coup et tous ensemble à glisser, surmontant en même temps
demeurer chargé du soin et de la nourriture des chevaux et de n’en pas
supporter la perte et le dépérissement.» Huyghens proposait d’employer la
force de la poudre, et Papin faisait agir la vapeur d’eau. Amontons eut
recours à la force élastique de l’air échauffé, dont les lois alors très-
nouvelles furent, en partie au moins, énoncées par lui sous une forme
élégante et exacte. Il constata d’abord que la chaleur de l’eau bouillante
peut accroître la tension de l’air jusqu’à un certain degré, qui ne peut
ensuite être dépassé; il en conclut que la température de l’ébullition est
constante. C’était un fait considérable, dont l’étude devait avoir les plus
importantes conséquences, mais qui, mal interprété d’abord, causa de
grands embarras aux physiciens.
Amontons a observé, comme il est vrai, que l’accroissement de pression
d’un volume donné d’air chauffé à la température de l’eau bouillante est
proportionnel à la pression primitive, dont elle est environ le tiers. Cette loi
est exacte, étendue à toutes les températures, et combinée avec celle de
Mariotte, elle équivaudrait à la loi de la dilatation des gaz sous pression
constante, démontrée de nos jours par les expériences plus exactes de Gay-
Lussac et par celles de MM. Rudberg et Regnault.
Amontons utilise, dans sa machine, l’effort de l’air échauffé, pour
élever de l’eau dont le poids fait ensuite tourner la roue. Pour examiner le
travail que l’on peut ainsi produire, il commence par déterminer celui dont
un cheval est capable, et qui est, suivant lui, une force de soixante livres
développée avec une vitesse d’une lieue à l’heure. C’est d’après cette
définition qu’il assigne à sa machine une force de dix chevaux, sans songer
qu’une autre appréciation, celle du combustible consommé, serait
indispensable pour en faire juger la valeur.
Amontons s’est occupé aussi de la théorie du frottement; il a trouvé que
cette résistance est proportionnelle à la pression et indépendante de
l’étendue des surfaces en contact. Il le prouvait par une expérience aussi
simple qu’ingénieuse: que l’on place sur un même plan incliné différents
corps de poids inégaux reposant sur des surfaces de même nature, mais
d’étendue différente, si l’inclinaison du plan est faible, ils resteront tous
immobiles; mais, que l’on vienne à l’accroître en abaissant le plan autour
d’une charnière horizontale, comme on fait au couvercle d’un pupitre que
l’on ferme, les corps grands ou petits, chargés ou non de poids étrangers, se
mettront tout à coup et tous ensemble à glisser, surmontant en même temps
Page 183
la résistance du frottement, égale pour chacun d’eux, à cet instant, à la
composante de la pesanteur qui les pousse et qui, proportionnelle à la
pression, ne dépend en rien de l’étendue des surfaces. Cette loi si simple
était contraire aux idées reçues par tous les mécaniciens. De Lahire
l’accepta, et pour en donner une preuve plus nette encore, sinon plus
certaine, il opéra, comme Coulomb devait le faire plus tard, sur de petits
chariots inégalement chargés et entraînés le long d’un plan horizontal par
l’intermédiaire d’une poulie et à l’aide d’un poids qui, lors du départ, se
trouvait toujours exactement proportionnel à la pression. Malgré ces deux
démonstrations, dont l’accord n’aurait dû lui laisser aucun doute,
l’Académie ne fut pas convaincue, et Amontons ne réussit pas à satisfaire
ses contradicteurs. Si l’on opère, lui disait-on, sur un grand nombre de
feuilles de papier superposées horizontalement, et dont la dernière supporte
un léger poids qui la presse sur les autres, on pourra, sans grand effort,
retirer une des feuilles sans toucher aux autres en surmontant le frottement
des feuilles voisines; mais, si l’on prend à la fois un grand nombre de
feuilles non consécutives, on éprouvera, en voulant les retirer toutes
ensemble, une résistance beaucoup plus grande; la pression, disait-on, est
cependant toujours la même, et la surface totale sur laquelle elle s’exerce a
seule changé. Quoique l’objection repose sur une assertion inexacte et que
la pression totale, égale à la somme des pressions supportées par chaque
feuille, croisse évidemment avec leur nombre, Amontons ne répondit pas
très-nettement, et l’Académie, habituellement moins timide, laissa son
excellent travail dans les procès-verbaux manuscrits, où il se trouve encore,
sans lui accorder place dans les mémoires imprimés.
«Malgré toutes les preuves et les remarques de M. Amontons qui
avaient, dit Fontenelle, dans le volume de 1703, mis son système dans un
assez beau jour, nous sommes obligés d’avouer ici au public que
l’Académie n’est pas pleinement persuadée; elle convenait bien que la
pression était à considérer dans les frottements et souvent seule à
considérer, mais elle n’en pouvait absolument exclure, comme M.
Amontons, la considération des surfaces.» On voulut, ajoute Fontenelle,
finement à son ordinaire, «pousser cette matière jusqu’à la métaphysique et
aller chercher dans les premières notions ce qu’il en fallait penser.» La
métaphysique, en pareille matière, est faite pour tout embrouiller et pour
prouver tout ce qu’on veut. Ses conclusions, favorables à Amontons, ne
composante de la pesanteur qui les pousse et qui, proportionnelle à la
pression, ne dépend en rien de l’étendue des surfaces. Cette loi si simple
était contraire aux idées reçues par tous les mécaniciens. De Lahire
l’accepta, et pour en donner une preuve plus nette encore, sinon plus
certaine, il opéra, comme Coulomb devait le faire plus tard, sur de petits
chariots inégalement chargés et entraînés le long d’un plan horizontal par
l’intermédiaire d’une poulie et à l’aide d’un poids qui, lors du départ, se
trouvait toujours exactement proportionnel à la pression. Malgré ces deux
démonstrations, dont l’accord n’aurait dû lui laisser aucun doute,
l’Académie ne fut pas convaincue, et Amontons ne réussit pas à satisfaire
ses contradicteurs. Si l’on opère, lui disait-on, sur un grand nombre de
feuilles de papier superposées horizontalement, et dont la dernière supporte
un léger poids qui la presse sur les autres, on pourra, sans grand effort,
retirer une des feuilles sans toucher aux autres en surmontant le frottement
des feuilles voisines; mais, si l’on prend à la fois un grand nombre de
feuilles non consécutives, on éprouvera, en voulant les retirer toutes
ensemble, une résistance beaucoup plus grande; la pression, disait-on, est
cependant toujours la même, et la surface totale sur laquelle elle s’exerce a
seule changé. Quoique l’objection repose sur une assertion inexacte et que
la pression totale, égale à la somme des pressions supportées par chaque
feuille, croisse évidemment avec leur nombre, Amontons ne répondit pas
très-nettement, et l’Académie, habituellement moins timide, laissa son
excellent travail dans les procès-verbaux manuscrits, où il se trouve encore,
sans lui accorder place dans les mémoires imprimés.
«Malgré toutes les preuves et les remarques de M. Amontons qui
avaient, dit Fontenelle, dans le volume de 1703, mis son système dans un
assez beau jour, nous sommes obligés d’avouer ici au public que
l’Académie n’est pas pleinement persuadée; elle convenait bien que la
pression était à considérer dans les frottements et souvent seule à
considérer, mais elle n’en pouvait absolument exclure, comme M.
Amontons, la considération des surfaces.» On voulut, ajoute Fontenelle,
finement à son ordinaire, «pousser cette matière jusqu’à la métaphysique et
aller chercher dans les premières notions ce qu’il en fallait penser.» La
métaphysique, en pareille matière, est faite pour tout embrouiller et pour
prouver tout ce qu’on veut. Ses conclusions, favorables à Amontons, ne
Page 184
persuadèrent pas, bien entendu, ceux que l’expérience n’avait pu
convaincre.
Amontons enfin et c’est un titre considérable, a eu la première idée du
télégraphe aérien; son invention, sur laquelle il n’a rien écrit, est racontée
ainsi par Fontenelle:
«Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d’esprit, mais du moins très-
ingénieux, un moyen qu’il inventa de faire savoir tout ce qu’on voudrait à
une très-grande distance, par exemple de Paris à Rome, en très-peu de
temps, comme en trois ou quatre heures, et même sans que la nouvelle fût
sue dans tout l’espace d’entre-deux.
«Cette proposition, si paradoxale et si chimérique en apparence, fut
exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de
Monseigneur et une autre en présence de Madame; le secret consistait à
disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des lunettes de
longue vue, ayant aperçu certains signaux du poste précédent, les
transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite; et ces différents signaux
étaient autant de lettres d’un alphabet dont on n’avait le chiffre qu’à Paris et
à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes
dont le nombre devait être le moindre qu’il fût possible; et comme le second
poste faisait des signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au
premier, la nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome, presque en aussi
peu de temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris.»
Le père Sébastien Truchet fut l’un des honoraires nommé en 1699. Son
humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant ne semblaient
pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée aux grands seigneurs, mais
son génie pour la mécanique le rendait nécessaire à l’Académie. On lui
avait donné, en le faisant membre honoraire, la seule place qu’il pût
occuper, car le règlement, on ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée
des sections aux religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de
machines curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le
génie créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions. Son
habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert. Charles II
d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières montres à
répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais, pour cacher le
secret de leur construction, les avaient fermées sans laisser le moyen de les
ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et l’horloger du roi, craignant de
convaincre.
Amontons enfin et c’est un titre considérable, a eu la première idée du
télégraphe aérien; son invention, sur laquelle il n’a rien écrit, est racontée
ainsi par Fontenelle:
«Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d’esprit, mais du moins très-
ingénieux, un moyen qu’il inventa de faire savoir tout ce qu’on voudrait à
une très-grande distance, par exemple de Paris à Rome, en très-peu de
temps, comme en trois ou quatre heures, et même sans que la nouvelle fût
sue dans tout l’espace d’entre-deux.
«Cette proposition, si paradoxale et si chimérique en apparence, fut
exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de
Monseigneur et une autre en présence de Madame; le secret consistait à
disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des lunettes de
longue vue, ayant aperçu certains signaux du poste précédent, les
transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite; et ces différents signaux
étaient autant de lettres d’un alphabet dont on n’avait le chiffre qu’à Paris et
à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes
dont le nombre devait être le moindre qu’il fût possible; et comme le second
poste faisait des signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au
premier, la nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome, presque en aussi
peu de temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris.»
Le père Sébastien Truchet fut l’un des honoraires nommé en 1699. Son
humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant ne semblaient
pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée aux grands seigneurs, mais
son génie pour la mécanique le rendait nécessaire à l’Académie. On lui
avait donné, en le faisant membre honoraire, la seule place qu’il pût
occuper, car le règlement, on ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée
des sections aux religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de
machines curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le
génie créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions. Son
habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert. Charles II
d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières montres à
répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais, pour cacher le
secret de leur construction, les avaient fermées sans laisser le moyen de les
ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et l’horloger du roi, craignant de
Page 185
les gâter, refusa de s’en charger, en indiquant un jeune homme de sa
connaissance fort habile dans la mécanique, et qui serait peut-être plus
hardi. C’était le père Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les
ouvrit en effet et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert
voulut le lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui
avoir conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient
nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de 600
livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut payée le
même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient à toutes les
sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences sont unies, s’occupa
de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint un digne membre de
l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur ses inventions; content de
les exécuter et toujours prêt à donner ses conseils chaque fois qu’on les lui
demandait, il ne cessa jamais de s’appliquer aux combinaisons ingénieuses
qui avaient pour lui tant de charmes, et fut même admis plusieurs fois à
l’honneur de faire admirer au roi les amusantes merveilles de son génie
inventif.
Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien.
Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art
accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de la
science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de toute
sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils mécaniques ou
d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un instant par la volonté
paternelle, résista à la menace d’une lettre de cachet, et dès l’âge de vingt
ans, rompant ouvertement toutes les entraves, il présentait à l’Académie son
automate joueur de flûte.
La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où
s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles et plus
sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage des machines à
fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets des conséquences de son
invention, le poursuivirent un jour à coups de pierres. Sa vengeance fut
ingénieuse et digne de lui. Consulté sur le maintien de certains priviléges
justifiés, disait-on, par l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers
en soie, il montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on
l’y attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux plus
riches dessins.
connaissance fort habile dans la mécanique, et qui serait peut-être plus
hardi. C’était le père Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les
ouvrit en effet et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert
voulut le lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui
avoir conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient
nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de 600
livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut payée le
même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient à toutes les
sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences sont unies, s’occupa
de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint un digne membre de
l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur ses inventions; content de
les exécuter et toujours prêt à donner ses conseils chaque fois qu’on les lui
demandait, il ne cessa jamais de s’appliquer aux combinaisons ingénieuses
qui avaient pour lui tant de charmes, et fut même admis plusieurs fois à
l’honneur de faire admirer au roi les amusantes merveilles de son génie
inventif.
Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien.
Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art
accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de la
science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de toute
sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils mécaniques ou
d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un instant par la volonté
paternelle, résista à la menace d’une lettre de cachet, et dès l’âge de vingt
ans, rompant ouvertement toutes les entraves, il présentait à l’Académie son
automate joueur de flûte.
La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où
s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles et plus
sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage des machines à
fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets des conséquences de son
invention, le poursuivirent un jour à coups de pierres. Sa vengeance fut
ingénieuse et digne de lui. Consulté sur le maintien de certains priviléges
justifiés, disait-on, par l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers
en soie, il montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on
l’y attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux plus
riches dessins.
Page 186
Passionné jusqu’à son dernier jour pour l’étude des machines,
Vaucanson avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de
mécanique qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche
collection des arts et métiers.
Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des
machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques
qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir pénétré
les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis par ses lectures
une instruction mathématique très-solide, sinon très-étendue, et ses
recherches longtemps classiques sur les lois du mouvement des eaux et sur
la résistance des fluides ont été considérées comme fondamentales. Pitot
s’était instruit seul; absolument rebelle dans son enfance aux études
littéraires, il avait réussi, malgré les soins de ses parents, à ne rien
apprendre jusqu’à l’âge de vingt ans. Un livre de géométrie rencontré par
hasard, et dont les figures piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il
étudia les sciences avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter
l’estime et la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de
chimie et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint
pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les
recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la
science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique et
d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de l’un de ses
mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser les projets qu’il y
énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur de premier ordre, dont les
œuvres citées encore aujourd’hui sont montrées comme des modèles.
Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences.
C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut le
fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable entre les
membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a survécu sans
s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec l’autorité de son nom,
une force réelle dans l’étude des questions relatives aux travaux publics.
Sous le titre de directeur du bureau des géographes et dessinateurs des
plans, des grandes routes et chemins du royaume, Perronnet avait pris peu à
peu la direction de tout le personnel subalterne des ponts et chaussées, en
répandant dans tout le royaume, par des examens et des concours imposés à
tous, l’esprit et les études de son école de Paris.
Vaucanson avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de
mécanique qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche
collection des arts et métiers.
Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des
machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques
qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir pénétré
les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis par ses lectures
une instruction mathématique très-solide, sinon très-étendue, et ses
recherches longtemps classiques sur les lois du mouvement des eaux et sur
la résistance des fluides ont été considérées comme fondamentales. Pitot
s’était instruit seul; absolument rebelle dans son enfance aux études
littéraires, il avait réussi, malgré les soins de ses parents, à ne rien
apprendre jusqu’à l’âge de vingt ans. Un livre de géométrie rencontré par
hasard, et dont les figures piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il
étudia les sciences avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter
l’estime et la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de
chimie et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint
pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les
recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la
science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique et
d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de l’un de ses
mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser les projets qu’il y
énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur de premier ordre, dont les
œuvres citées encore aujourd’hui sont montrées comme des modèles.
Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences.
C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut le
fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable entre les
membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a survécu sans
s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec l’autorité de son nom,
une force réelle dans l’étude des questions relatives aux travaux publics.
Sous le titre de directeur du bureau des géographes et dessinateurs des
plans, des grandes routes et chemins du royaume, Perronnet avait pris peu à
peu la direction de tout le personnel subalterne des ponts et chaussées, en
répandant dans tout le royaume, par des examens et des concours imposés à
tous, l’esprit et les études de son école de Paris.
Page 187
Les étudiants de province pouvaient alors, plus aisément
qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de Paris. On
ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons proprement dites;
les élèves les plus habiles instruisaient les autres, et pour les y aider,
Perronnet leur allouait la très-petite somme nécessaire pour payer un
répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient les leçons à leurs camarades.
Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef
officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il institua chez
lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet, toujours occupé de
son école, y trouva la meilleure occasion d’en vivifier l’enseignement, en
chargeant les élèves de lire et de vérifier les projets des ingénieurs de
province, et jugeant par leurs observations la rectitude et la portée de leur
esprit, il rémunérait, suivant leur importance, les remarques utiles et
judicieuses. Lorsque l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut
grade de son corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à
la fin de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée.
Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels
s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit clair et
vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple et droite de la
vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs, sont remarquables à la fois
par l’importance du but, la solide simplicité des moyens employés et la
netteté des résultats à jamais acquis à la science.
Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de
Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné de
l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule fois la
tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais il avait
beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion, pouvait, en
abordant les questions les plus difficiles, les suivre loin et les traiter de haut.
Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît que quand il le faut, se trouve à la
hauteur de chaque épreuve et dans l’application du calcul mathématique à
l’art de l’ingénieur, ses démonstrations, pour être simples et élémentaires,
n’en paraissent que plus pénétrantes et plus fortes.
Un mémoire sur le vol des oiseaux, inséré dans le Recueil des Savants
étrangers, présente des résultats curieux et importants, dont la
démonstration fort élémentaire ne permet pas d’objections sérieuses.
«L’objet de l’auteur, disent les commissaires Monge et Bossut, est de
qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de Paris. On
ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons proprement dites;
les élèves les plus habiles instruisaient les autres, et pour les y aider,
Perronnet leur allouait la très-petite somme nécessaire pour payer un
répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient les leçons à leurs camarades.
Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef
officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il institua chez
lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet, toujours occupé de
son école, y trouva la meilleure occasion d’en vivifier l’enseignement, en
chargeant les élèves de lire et de vérifier les projets des ingénieurs de
province, et jugeant par leurs observations la rectitude et la portée de leur
esprit, il rémunérait, suivant leur importance, les remarques utiles et
judicieuses. Lorsque l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut
grade de son corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à
la fin de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée.
Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels
s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit clair et
vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple et droite de la
vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs, sont remarquables à la fois
par l’importance du but, la solide simplicité des moyens employés et la
netteté des résultats à jamais acquis à la science.
Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de
Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné de
l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule fois la
tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais il avait
beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion, pouvait, en
abordant les questions les plus difficiles, les suivre loin et les traiter de haut.
Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît que quand il le faut, se trouve à la
hauteur de chaque épreuve et dans l’application du calcul mathématique à
l’art de l’ingénieur, ses démonstrations, pour être simples et élémentaires,
n’en paraissent que plus pénétrantes et plus fortes.
Un mémoire sur le vol des oiseaux, inséré dans le Recueil des Savants
étrangers, présente des résultats curieux et importants, dont la
démonstration fort élémentaire ne permet pas d’objections sérieuses.
«L’objet de l’auteur, disent les commissaires Monge et Bossut, est de
Page 188
prouver que non-seulement les forces des hommes sont insuffisantes pour
imiter le vol des oiseaux et soutenir ce travail pendant un certain temps,
mais même qu’il est impossible qu’un homme puisse s’élever dans l’air par
la réaction de ce fluide contre des ailes.
«Ce mémoire, disent en terminant les commissaires, contient des
recherches très-ingénieuses, les résultats qu’on y trouve sont très-curieux en
eux-mêmes et peuvent être utiles en ce qu’ils sont particulièrement propres
à détourner d’entreprises non-seulement vaines mais même périlleuses;
nous croyons qu’il mérite l’approbation de l’Académie et d’être imprimé
dans le recueil des mémoires des savants étrangers.»
L’auteur est conduit à conclure que «ce ne serait qu’avec des ailes de
trente ou quarante mille pieds carrés que l’on pourrait imiter le vol des
oiseaux et qu’on peut le regarder comme physiquement impossible.»
Les travaux qui suivirent sont de plus haute portée, et la balance de
torsion, commencement et modèle des appareils de précision en physique,
fut l’instrument, presque parfait dès sa naissance, de la découverte des lois
physiques les plus importantes.
Les lois de la torsion des fils et leur application à la mesure des plus
petites forces est l’une des grandes découvertes de Coulomb. Il ne tarda pas
à en déduire la loi jusque-là cachée des attractions électriques et
magnétiques, et par des procédés admirablement précis, le mode de
distribution de l’électricité à la surface des corps, dont trente ans plus tard
les travaux de Poisson devaient confirmer l’exactitude en en doublant
l’importance.
Borda, d’abord officier du génie comme Coulomb, mérita par plusieurs
bons travaux une place d’associé dans la section de mécanique. Autorisé,
malgré les règlements et l’opposition très-vive du corps, à entrer dans la
marine à l’âge de trente-quatre ans, il y fut chargé de commandements
importants, et sut associer sans relâche les travaux scientifiques aux devoirs
de sa profession. Borda était le représentant naturel de l’Académie dans les
expéditions destinées à l’épreuve des montres marines. Il fit dans ce but,
avec M. de Verdun et Pingré, un voyage dans lequel, élargissant leurs
programmes, les savants collaborateurs étendirent leurs recherches à l’étude
de tous les instruments scientifiques utiles à la navigation.
Borda avait comme Coulomb un esprit sagace et géométrique, qui,
préoccupé surtout des applications, se servait comme lui des théories les
imiter le vol des oiseaux et soutenir ce travail pendant un certain temps,
mais même qu’il est impossible qu’un homme puisse s’élever dans l’air par
la réaction de ce fluide contre des ailes.
«Ce mémoire, disent en terminant les commissaires, contient des
recherches très-ingénieuses, les résultats qu’on y trouve sont très-curieux en
eux-mêmes et peuvent être utiles en ce qu’ils sont particulièrement propres
à détourner d’entreprises non-seulement vaines mais même périlleuses;
nous croyons qu’il mérite l’approbation de l’Académie et d’être imprimé
dans le recueil des mémoires des savants étrangers.»
L’auteur est conduit à conclure que «ce ne serait qu’avec des ailes de
trente ou quarante mille pieds carrés que l’on pourrait imiter le vol des
oiseaux et qu’on peut le regarder comme physiquement impossible.»
Les travaux qui suivirent sont de plus haute portée, et la balance de
torsion, commencement et modèle des appareils de précision en physique,
fut l’instrument, presque parfait dès sa naissance, de la découverte des lois
physiques les plus importantes.
Les lois de la torsion des fils et leur application à la mesure des plus
petites forces est l’une des grandes découvertes de Coulomb. Il ne tarda pas
à en déduire la loi jusque-là cachée des attractions électriques et
magnétiques, et par des procédés admirablement précis, le mode de
distribution de l’électricité à la surface des corps, dont trente ans plus tard
les travaux de Poisson devaient confirmer l’exactitude en en doublant
l’importance.
Borda, d’abord officier du génie comme Coulomb, mérita par plusieurs
bons travaux une place d’associé dans la section de mécanique. Autorisé,
malgré les règlements et l’opposition très-vive du corps, à entrer dans la
marine à l’âge de trente-quatre ans, il y fut chargé de commandements
importants, et sut associer sans relâche les travaux scientifiques aux devoirs
de sa profession. Borda était le représentant naturel de l’Académie dans les
expéditions destinées à l’épreuve des montres marines. Il fit dans ce but,
avec M. de Verdun et Pingré, un voyage dans lequel, élargissant leurs
programmes, les savants collaborateurs étendirent leurs recherches à l’étude
de tous les instruments scientifiques utiles à la navigation.
Borda avait comme Coulomb un esprit sagace et géométrique, qui,
préoccupé surtout des applications, se servait comme lui des théories les
Page 189
plus hautes pour y pénétrer plus sûrement et plus loin. Très-habile dans
l’usage et la construction des instruments, il a inventé le cercle répétiteur
qui, par un artifice aussi simple qu’ingénieux, peut, même avec des limbes
imparfaitement gradués, porter la mesure des angles à la dernière précision.
Huyghens chez qui, par une merveilleuse exception, tous les talents
semblaient réunis et dont le nom reste uni à une loi fondamentale et
classique, représentait dignement dans l’ancienne Académie l’étude
expérimentale de la physique.
La réputation déjà considérable de Mariotte le fit appeler à l’Académie
fort peu de temps après sa fondation; il savait s’incliner devant le génie
d’Huyghens, sans jamais soumettre son jugement et sacrifier son originalité.
Capable de juger par lui-même et d’en appeler à l’expérience, s’il ne choisit
pas toujours le meilleur parti, il se décide dans les questions les plus
difficiles, par des raisons toujours ingénieuses, souvent concluantes et
nouvelles. Le traité de Mariotte sur la nature de l’air est un chef-d’œuvre:
véritablement inventeur, il sait être très-nouveau, sans cesser d’être simple,
dans ces questions que trois hommes illustres, Toricelli, Pascal et Boyle,
semblaient avoir récemment épuisées. Dans un écrit sur la percussion des
corps, Mariotte propose aussi des vues ingénieuses et exactes sur les actions
successives de plusieurs billes en contact choquées par une ou plusieurs
boules de même dimension, et plus d’un professeur aujourd’hui encore
pourrait étudier avec profit l’excellente analyse qu’il en a donnée. Des
erreurs fort graves se trouvent, là comme ailleurs, mêlées, il est vrai, à la
vérité, et l’on nous pardonnera de prouver, par une citation, l’ignorance de
Mariotte en mathématiques.
Les lois de la chute des corps, si bien démontrées par Galilée, ne lui
paraissent ni exactes ni possibles; et après en avoir proposé d’autres,
suivant lesquelles un corps abandonné à lui-même prend instantanément
une vitesse finie, Mariotte ajoute: «Galilée a fait quelques raisonnements
assez vraisemblables pour prouver qu’au premier moment qu’un poids
commence à tomber sa vitesse est plus petite qu’aucune qu’on puisse
déterminer; mais ses raisonnements sont fondés sur les divisions à l’infini
tant des vitesses que des espaces passés et des temps des chutes, qui sont
des raisonnements très-suspects, comme celui que les anciens faisaient pour
prouver qu’Achille ne pourrait jamais attraper une tortue, auquel
raisonnement il est difficile de répondre et d’en donner la solution; mais on
en démontre la fausseté par l’expérience et par d’autres raisons plus faciles
l’usage et la construction des instruments, il a inventé le cercle répétiteur
qui, par un artifice aussi simple qu’ingénieux, peut, même avec des limbes
imparfaitement gradués, porter la mesure des angles à la dernière précision.
Huyghens chez qui, par une merveilleuse exception, tous les talents
semblaient réunis et dont le nom reste uni à une loi fondamentale et
classique, représentait dignement dans l’ancienne Académie l’étude
expérimentale de la physique.
La réputation déjà considérable de Mariotte le fit appeler à l’Académie
fort peu de temps après sa fondation; il savait s’incliner devant le génie
d’Huyghens, sans jamais soumettre son jugement et sacrifier son originalité.
Capable de juger par lui-même et d’en appeler à l’expérience, s’il ne choisit
pas toujours le meilleur parti, il se décide dans les questions les plus
difficiles, par des raisons toujours ingénieuses, souvent concluantes et
nouvelles. Le traité de Mariotte sur la nature de l’air est un chef-d’œuvre:
véritablement inventeur, il sait être très-nouveau, sans cesser d’être simple,
dans ces questions que trois hommes illustres, Toricelli, Pascal et Boyle,
semblaient avoir récemment épuisées. Dans un écrit sur la percussion des
corps, Mariotte propose aussi des vues ingénieuses et exactes sur les actions
successives de plusieurs billes en contact choquées par une ou plusieurs
boules de même dimension, et plus d’un professeur aujourd’hui encore
pourrait étudier avec profit l’excellente analyse qu’il en a donnée. Des
erreurs fort graves se trouvent, là comme ailleurs, mêlées, il est vrai, à la
vérité, et l’on nous pardonnera de prouver, par une citation, l’ignorance de
Mariotte en mathématiques.
Les lois de la chute des corps, si bien démontrées par Galilée, ne lui
paraissent ni exactes ni possibles; et après en avoir proposé d’autres,
suivant lesquelles un corps abandonné à lui-même prend instantanément
une vitesse finie, Mariotte ajoute: «Galilée a fait quelques raisonnements
assez vraisemblables pour prouver qu’au premier moment qu’un poids
commence à tomber sa vitesse est plus petite qu’aucune qu’on puisse
déterminer; mais ses raisonnements sont fondés sur les divisions à l’infini
tant des vitesses que des espaces passés et des temps des chutes, qui sont
des raisonnements très-suspects, comme celui que les anciens faisaient pour
prouver qu’Achille ne pourrait jamais attraper une tortue, auquel
raisonnement il est difficile de répondre et d’en donner la solution; mais on
en démontre la fausseté par l’expérience et par d’autres raisons plus faciles
Page 190
à concevoir. Ainsi l’on objectera à Galilée que les raisonnements ci-dessus,
qui sont faciles à concevoir et qui sont beaucoup plus clairs que les siens,
qu’il a fondés sur les divisions à l’infini, qui sont inconcevables, et sur
certaines règles de l’accélération de la vitesse des corps, qui sont douteuses,
car on ne peut savoir si le corps tombant ne passe pas par un petit espace
sans accélérer son premier mouvement à cause qu’il faut du temps pour
produire la plupart des effets naturels, comme il paraît quand on fait passer
du papier au travers d’une grande flamme avec une grande vitesse sans
qu’il s’allume, et par conséquent on doit préférer les raisonnements ci-
dessus à ceux de Galilée.»
Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et le style
précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et
incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens le plus
droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois avec génie, cet
instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les règles de la logique
sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne sont, pour qui le possède, qu’un
commentaire intuitif et sans vertu.
Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs
expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les savants, dans
les premières années du XVIIIe siècle, semblaient renoncer à l’espoir de
pénétrer plus avant dans les secrets du monde physique.
Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de
l’Académie de Bordeaux:
«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une
sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs.... La
nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout à coup
dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants d’alors, qui
virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans ce siècle tant de
découvertes qu’on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant,
mais encore comme le premier âge de la philosophie qui, dans les siècles
précédents, n’était pas même dans son enfance. C’est alors qu’on mit au
jour des systèmes, qu’on développa des principes, qu’on découvrit ces
méthodes si fécondes et si générales. Nous ne travaillons plus que d’après
ces grands philosophes; il semble que les découvertes d’à présent ne soient
qu’un hommage que nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons
qui sont faciles à concevoir et qui sont beaucoup plus clairs que les siens,
qu’il a fondés sur les divisions à l’infini, qui sont inconcevables, et sur
certaines règles de l’accélération de la vitesse des corps, qui sont douteuses,
car on ne peut savoir si le corps tombant ne passe pas par un petit espace
sans accélérer son premier mouvement à cause qu’il faut du temps pour
produire la plupart des effets naturels, comme il paraît quand on fait passer
du papier au travers d’une grande flamme avec une grande vitesse sans
qu’il s’allume, et par conséquent on doit préférer les raisonnements ci-
dessus à ceux de Galilée.»
Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et le style
précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et
incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens le plus
droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois avec génie, cet
instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les règles de la logique
sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne sont, pour qui le possède, qu’un
commentaire intuitif et sans vertu.
Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs
expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les savants, dans
les premières années du XVIIIe siècle, semblaient renoncer à l’espoir de
pénétrer plus avant dans les secrets du monde physique.
Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de
l’Académie de Bordeaux:
«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une
sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs.... La
nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout à coup
dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants d’alors, qui
virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans ce siècle tant de
découvertes qu’on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant,
mais encore comme le premier âge de la philosophie qui, dans les siècles
précédents, n’était pas même dans son enfance. C’est alors qu’on mit au
jour des systèmes, qu’on développa des principes, qu’on découvrit ces
méthodes si fécondes et si générales. Nous ne travaillons plus que d’après
ces grands philosophes; il semble que les découvertes d’à présent ne soient
qu’un hommage que nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons
Page 191
tout d’eux. Nous sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de
ce que nos pères aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.»
Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se plaint
Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et l’arbre immortel
qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses plus beaux fruits.
Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable
d’une expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il s’est
montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes de la nature,
Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de l’Académie des
sciences.
Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au
Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie dès sa
première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize ans,
continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes les
parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent son
ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires, sur la
mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur l’aiguille aimantée.
Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à la même époque, sur la
gradation de la lumière, la science mathématique la plus profonde et la plus
sage dirige et interprète les expériences les plus délicates. Bouguer, dans cet
ouvrage, a créé une des branches de la physique: la photométrie. Bouguer a
proposé un micromètre fondé sur un principe extrêmement nouveau et que
son emploi commode pour déterminer le diamètre apparent du soleil a fait
nommer héliomètre. Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté
cependant son œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait
confiée, Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son
savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita d’injustes
réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent d’interminables
querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent pendant plus de dix ans
l’Académie et le public. Bouguer avait raison au fond; mais les attaques
enjouées et les fines railleries de son irréconciliable adversaire attiraient
assez l’attention et trouvaient assez de créance pour attrister sérieusement
les dernières années de l’illustre et excellent physicien.
Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact
qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et
véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes, il y
ce que nos pères aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.»
Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se plaint
Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et l’arbre immortel
qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses plus beaux fruits.
Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable
d’une expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il s’est
montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes de la nature,
Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de l’Académie des
sciences.
Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au
Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie dès sa
première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize ans,
continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes les
parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent son
ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires, sur la
mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur l’aiguille aimantée.
Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à la même époque, sur la
gradation de la lumière, la science mathématique la plus profonde et la plus
sage dirige et interprète les expériences les plus délicates. Bouguer, dans cet
ouvrage, a créé une des branches de la physique: la photométrie. Bouguer a
proposé un micromètre fondé sur un principe extrêmement nouveau et que
son emploi commode pour déterminer le diamètre apparent du soleil a fait
nommer héliomètre. Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté
cependant son œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait
confiée, Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son
savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita d’injustes
réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent d’interminables
querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent pendant plus de dix ans
l’Académie et le public. Bouguer avait raison au fond; mais les attaques
enjouées et les fines railleries de son irréconciliable adversaire attiraient
assez l’attention et trouvaient assez de créance pour attrister sérieusement
les dernières années de l’illustre et excellent physicien.
Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact
qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et
véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes, il y
Page 192
renonça jeune encore en emportant, avec l’estime de tous, de puissantes et
chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay exécutés pendant les
loisirs de sa vie militaire ne se ressentent pas d’un tel partage, et quand, au
sortir du camp, l’Académie lui ouvrit immédiatement ses portes, il tenait
rang déjà parmi les hommes considérables de la science. Curieux de toutes
les sciences à la fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit
droit et éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus
divers.
L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il a étudié
la double réfraction avec plus de soin et de précision que ses devanciers.
Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une introduction historique
aussi savante que judicieuse, a acquis récemment une importance
inattendue. M. E. Becquerel, en étendant excellemment et au delà de toute
limite prévue les faits singuliers qu’il rapporte, y a montré une loi générale
de la nature dont l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay.
Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication
véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le problème
aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des vapeurs. Quelle est
l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse ou le sol qui la produit? Ces
deux hypothèses sont les seules possibles et c’est entre elles qu’il faut
choisir. Tel est le dilemme inexact qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les
physiciens, et dont Dufay lui-même n’a pas su se dégager.
Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra
trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre. La
conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans les jours
d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos appartements, sur les
vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du plancher de la chambre parce
qu’il ne descend pas du plafond. La rosée naît dans l’air, à toute hauteur et
partout où un corps suffisamment refroidi fait condenser la vapeur qui s’y
trouve disséminée.
Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin des Plantes,
toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son administration
bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts de la science, releva
bientôt l’établissement fort amoindri entre les mains négligentes, et
despotiques pourtant, du successeur de Fagon. Chirac, premier médecin du
roi, avait reçu la direction du Jardin comme une dépendance de sa charge.
chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay exécutés pendant les
loisirs de sa vie militaire ne se ressentent pas d’un tel partage, et quand, au
sortir du camp, l’Académie lui ouvrit immédiatement ses portes, il tenait
rang déjà parmi les hommes considérables de la science. Curieux de toutes
les sciences à la fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit
droit et éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus
divers.
L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il a étudié
la double réfraction avec plus de soin et de précision que ses devanciers.
Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une introduction historique
aussi savante que judicieuse, a acquis récemment une importance
inattendue. M. E. Becquerel, en étendant excellemment et au delà de toute
limite prévue les faits singuliers qu’il rapporte, y a montré une loi générale
de la nature dont l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay.
Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication
véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le problème
aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des vapeurs. Quelle est
l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse ou le sol qui la produit? Ces
deux hypothèses sont les seules possibles et c’est entre elles qu’il faut
choisir. Tel est le dilemme inexact qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les
physiciens, et dont Dufay lui-même n’a pas su se dégager.
Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra
trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre. La
conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans les jours
d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos appartements, sur les
vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du plancher de la chambre parce
qu’il ne descend pas du plafond. La rosée naît dans l’air, à toute hauteur et
partout où un corps suffisamment refroidi fait condenser la vapeur qui s’y
trouve disséminée.
Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin des Plantes,
toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son administration
bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts de la science, releva
bientôt l’établissement fort amoindri entre les mains négligentes, et
despotiques pourtant, du successeur de Fagon. Chirac, premier médecin du
roi, avait reçu la direction du Jardin comme une dépendance de sa charge.
Page 193
Inférieur à Fagon par la science, il l’était surtout en dévouement et en zèle.
Jaloux de tous ses droits et impérieusement attentif aux détails, il voulait
trancher les questions par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine
ne pouvait être donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le
centre de toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle
toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort
heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle devenait
pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de contenter son
esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à chacun toute sa liberté.
On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la sensitive.
Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté de vivre dans le
feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé utile de jeter plusieurs
salamandres au milieu d’un brasier ardent, il les vit s’y consumer et se
réduire en cendres. La démonstration était suffisante; Dufay cependant crut
la mettre dans un plus grand jour en prouvant, ce sont ses propres paroles,
que non-seulement les salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout
au contraire elles vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La
salamandre emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs
jours et survivre au dégel.
Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit leurs
sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard pour son
successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps, ne pouvait
convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à fréquenter les
grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans la prévision d’une
mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune Buffon, qui n’avait alors
aucun titre à un tel choix. On sait assez qu’il en acquit depuis et que la
science n’eut pas à regretter la dernière inspiration de Dufay.
L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup
contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et des
expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps que
professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a enseigné la
physique avec un succès toujours croissant.
C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la
mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que lui
donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre l’emploi
des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin. Voici dans quels
Jaloux de tous ses droits et impérieusement attentif aux détails, il voulait
trancher les questions par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine
ne pouvait être donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le
centre de toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle
toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort
heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle devenait
pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de contenter son
esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à chacun toute sa liberté.
On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la sensitive.
Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté de vivre dans le
feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé utile de jeter plusieurs
salamandres au milieu d’un brasier ardent, il les vit s’y consumer et se
réduire en cendres. La démonstration était suffisante; Dufay cependant crut
la mettre dans un plus grand jour en prouvant, ce sont ses propres paroles,
que non-seulement les salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout
au contraire elles vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La
salamandre emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs
jours et survivre au dégel.
Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit leurs
sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard pour son
successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps, ne pouvait
convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à fréquenter les
grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans la prévision d’une
mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune Buffon, qui n’avait alors
aucun titre à un tel choix. On sait assez qu’il en acquit depuis et que la
science n’eut pas à regretter la dernière inspiration de Dufay.
L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup
contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et des
expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps que
professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a enseigné la
physique avec un succès toujours croissant.
C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la
mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que lui
donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre l’emploi
des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin. Voici dans quels
Page 194
termes il en rend compte dans un ouvrage qui, lors de son apparition, en
1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a eu depuis plusieurs
éditions:
«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie,
s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des
expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées assez
singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier abord; il a
cherché à les appuyer sur des expériences et du tout ensemble il a fait
plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en dissertations. Après avoir
remarqué que la matière qui part d’un corps électrisé enfile plus aisément et
de plus loin la pointe d’une aiguille qu’un pareil corps qui serait arrondi par
le bout, et reconnaissant d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et
l’électricité, il ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air
sous un nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient
passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la terre où
elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la foudre fut
constatée pour la première fois en France par Dalibard et Buffon, qui
obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires et prodigieux, mais
Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils rapportaient tout l’honneur de la
découverte, et ils invitaient les curieux et les savants à assister aux
expériences de Philadelphie.
«Ce singulier phénomène, dit Nollet, ne fut pas plutôt observé et vérifié,
que l’admiration monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart de ceux qui
l’apprirent, en se dissimulant l’énorme distance qu’il y a entre le fait et les
conséquences qu’on en voulait tirer, crurent de bonne foi, sur les paroles de
ceux qui le leur disaient, que les fluides du ciel seraient désormais en la
puissance des hommes et que pour se garantir du tonnerre il suffirait de
dresser des pointes sur le sommet des édifices. Quelques personnes
assuraient d’un ton sincère qu’un voyageur en rase campagne pourrait s’en
défendre en mettant l’épée à la main contre la nuée. Les gens d’église, qui
n’en portent pas, commençaient à se plaindre de ne pas avoir cet avantage,
mais on leur a montré dans le livre de M. Franklin, qui était comme
l’évangile du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant
bien mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage.»
L’opposition très-loyale d’ailleurs de Nollet ne pouvait étouffer la
grande découverte de Franklin. L’Académie des sciences, quelque temps
partagée, se rangea bientôt du côté de la vérité et nomma Franklin un de ses
1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a eu depuis plusieurs
éditions:
«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie,
s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des
expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées assez
singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier abord; il a
cherché à les appuyer sur des expériences et du tout ensemble il a fait
plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en dissertations. Après avoir
remarqué que la matière qui part d’un corps électrisé enfile plus aisément et
de plus loin la pointe d’une aiguille qu’un pareil corps qui serait arrondi par
le bout, et reconnaissant d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et
l’électricité, il ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air
sous un nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient
passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la terre où
elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la foudre fut
constatée pour la première fois en France par Dalibard et Buffon, qui
obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires et prodigieux, mais
Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils rapportaient tout l’honneur de la
découverte, et ils invitaient les curieux et les savants à assister aux
expériences de Philadelphie.
«Ce singulier phénomène, dit Nollet, ne fut pas plutôt observé et vérifié,
que l’admiration monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart de ceux qui
l’apprirent, en se dissimulant l’énorme distance qu’il y a entre le fait et les
conséquences qu’on en voulait tirer, crurent de bonne foi, sur les paroles de
ceux qui le leur disaient, que les fluides du ciel seraient désormais en la
puissance des hommes et que pour se garantir du tonnerre il suffirait de
dresser des pointes sur le sommet des édifices. Quelques personnes
assuraient d’un ton sincère qu’un voyageur en rase campagne pourrait s’en
défendre en mettant l’épée à la main contre la nuée. Les gens d’église, qui
n’en portent pas, commençaient à se plaindre de ne pas avoir cet avantage,
mais on leur a montré dans le livre de M. Franklin, qui était comme
l’évangile du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant
bien mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage.»
L’opposition très-loyale d’ailleurs de Nollet ne pouvait étouffer la
grande découverte de Franklin. L’Académie des sciences, quelque temps
partagée, se rangea bientôt du côté de la vérité et nomma Franklin un de ses
Page 195
huit associés étrangers. Pendant son séjour à Paris, l’illustre représentant du
nouveau monde assista plus d’une fois à ses séances et prit même part à ses
travaux. Un rapport de lui sur l’établissement d’un paratonnerre pour la
flèche de Strasbourg se trouve encore dans les procès-verbaux.
nouveau monde assista plus d’une fois à ses séances et prit même part à ses
travaux. Un rapport de lui sur l’établissement d’un paratonnerre pour la
flèche de Strasbourg se trouve encore dans les procès-verbaux.
Page 196
LES CHIMISTES.
La chimie, par une destinée singulière, a passé presque tout à coup des
ténèbres au grand jour, et son avénement subit au rang des sciences exactes
fut peut-être le plus grand événement scientifique du XVIIIe siècle. Les
membres de l’Académie des sciences l’avaient cultivée sans interruption,
mais longtemps sans éclat. Nous avons dit ce qu’était une analyse chimique
à la fin du XVIIe siècle et quelles opérations stériles, souvent ridicules, on
rencontre sous ce nom dans les premiers registres de l’Académie; à côté
cependant de ces tentatives obstinées dans une mauvaise voie se placent des
observations importantes et des preuves réelles de perspicacité.
Homberg, après la réorganisation de 1699, fut, parmi les pensionnaires,
le représentant le plus éminent de la chimie. Né à Batavia, où son père,
gentilhomme saxon ruiné par la guerre de Trente ans, était allé tenter de
relever sa fortune, il fut amené jeune encore en Europe et étudia avec grand
succès dans les universités de Hollande et d’Allemagne. Jurisconsulte,
astronome, mécanicien, botaniste et médecin en même temps que chimiste,
Homberg excellait également dans toutes les études, et celle de l’hébreu
avait même excité sa curiosité. Ses parents, charmés par tant de science et
fier de sa précoce célébrité, le pressèrent d’en tirer profit, et de prendre parti
pour une position lucrative; mais, loin de suivre leurs conseils, Homberg ne
songeait qu’à voyager pour s’instruire davantage. Il visita Otto de Guericke,
à Magdebourg; vit les universités de Padoue, de Bologne et de Rome;
s’arrêta en France; en Angleterre, où il travailla dans le laboratoire de
Boyle; en Hollande, où il étudia l’anatomie avec Graff. La diversité de ses
projets égalait celle de ses études; après plusieurs années de voyage, il prit à
Wittemberg le titre de docteur en médecine; mais, loin d’exercer sa
profession nouvelle, il partit bientôt pour visiter les mines métalliques de la
Bohême et de la Hongrie; il voulut étudier ensuite celles de Suède, et se
La chimie, par une destinée singulière, a passé presque tout à coup des
ténèbres au grand jour, et son avénement subit au rang des sciences exactes
fut peut-être le plus grand événement scientifique du XVIIIe siècle. Les
membres de l’Académie des sciences l’avaient cultivée sans interruption,
mais longtemps sans éclat. Nous avons dit ce qu’était une analyse chimique
à la fin du XVIIe siècle et quelles opérations stériles, souvent ridicules, on
rencontre sous ce nom dans les premiers registres de l’Académie; à côté
cependant de ces tentatives obstinées dans une mauvaise voie se placent des
observations importantes et des preuves réelles de perspicacité.
Homberg, après la réorganisation de 1699, fut, parmi les pensionnaires,
le représentant le plus éminent de la chimie. Né à Batavia, où son père,
gentilhomme saxon ruiné par la guerre de Trente ans, était allé tenter de
relever sa fortune, il fut amené jeune encore en Europe et étudia avec grand
succès dans les universités de Hollande et d’Allemagne. Jurisconsulte,
astronome, mécanicien, botaniste et médecin en même temps que chimiste,
Homberg excellait également dans toutes les études, et celle de l’hébreu
avait même excité sa curiosité. Ses parents, charmés par tant de science et
fier de sa précoce célébrité, le pressèrent d’en tirer profit, et de prendre parti
pour une position lucrative; mais, loin de suivre leurs conseils, Homberg ne
songeait qu’à voyager pour s’instruire davantage. Il visita Otto de Guericke,
à Magdebourg; vit les universités de Padoue, de Bologne et de Rome;
s’arrêta en France; en Angleterre, où il travailla dans le laboratoire de
Boyle; en Hollande, où il étudia l’anatomie avec Graff. La diversité de ses
projets égalait celle de ses études; après plusieurs années de voyage, il prit à
Wittemberg le titre de docteur en médecine; mais, loin d’exercer sa
profession nouvelle, il partit bientôt pour visiter les mines métalliques de la
Bohême et de la Hongrie; il voulut étudier ensuite celles de Suède, et se
Page 197
rendit à Stockholm. Ces voyages n’étaient pas stériles, et les travaux de
Homberg, datés des contrées les plus diverses, remplissaient les journaux
scientifiques de l’Europe. Colbert, toujours désireux d’accroître l’éclat de
l’Académie des sciences, lui fit des offres avantageuses; il les accepta
malgré sa famille et devint bientôt le membre le plus actif de l’Académie.
Sa réputation d’habile chimiste, peut-être aussi celle d’alchimiste, qu’il
ne repoussait pas absolument, le mirent en relations avec le duc d’Orléans,
qui, lui aussi, comme le dit Saint-Simon, «aimait à souffler, non pour
chercher à faire de l’or, dont il se moqua toujours, mais pour s’amuser des
curieuses opérations de la chimie;» il se fit un laboratoire le mieux fourni et
le plus beau que la chimie eût jamais vu, et y attira Homberg, auquel il
donna le titre fort lucratif et fort envié de son médecin, que celui-ci,
préférant l’Académie à ses intérêts, n’accepta pourtant qu’à la condition
d’être dispensé du règlement qui, à cause de la résidence à Versailles, devait
l’exclure de la compagnie. Entretenant avec lui le commerce le plus intime,
il se plaisait à suivre ses opérations et à y prendre part; tout cela très-
publiquement, et il en raisonnait très-volontiers avec qui pouvait y prendre
intérêt. Homberg, de plus, nous dit Saint-Simon, était un homme de grande
réputation, et n’en avait pas moins en probité et en vertu qu’en capacité
pour son métier; la calomnie se fit pourtant une arme terrible de ces
relations; après la mort rapide et mystérieuse du Dauphin d’abord, puis de
la duchesse et du duc de Bourgogne, on parla de poison et non sans
vraisemblance. Les soupçons s’élevèrent jusqu’au duc d’Orléans, qui
publiquement et grossièrement outragé par la populace, supplia le roi de le
faire entrer à la Bastille et d’y enfermer Homberg avec lui, en attendant que
tout fût éclairci; le roi permit seulement, après beaucoup d’instances,
qu’Homberg fût reçu à la Bastille, s’il allait s’y présenter lui-même; mais
l’ordre ne fut pas donné, et Homberg, que Voltaire appelle à cette occasion,
et un peu au hasard sans doute, vertueux philosophe et d’une candeur
extrême, ne fut pas admis à se justifier.
L’histoire ne mentionne aujourd’hui ces atroces soupçons que pour les
écarter avec dédain; mais ils planèrent tristement sur Homberg pendant les
quelques années qu’il vécut encore.
Les Mémoires de l’Académie contiennent un grand nombre de travaux
de Homberg, presque tous sur des points de détail. Il était expérimentateur
ingénieux et habile, et la chimie lui doit un grand nombre de faits nouveaux
Homberg, datés des contrées les plus diverses, remplissaient les journaux
scientifiques de l’Europe. Colbert, toujours désireux d’accroître l’éclat de
l’Académie des sciences, lui fit des offres avantageuses; il les accepta
malgré sa famille et devint bientôt le membre le plus actif de l’Académie.
Sa réputation d’habile chimiste, peut-être aussi celle d’alchimiste, qu’il
ne repoussait pas absolument, le mirent en relations avec le duc d’Orléans,
qui, lui aussi, comme le dit Saint-Simon, «aimait à souffler, non pour
chercher à faire de l’or, dont il se moqua toujours, mais pour s’amuser des
curieuses opérations de la chimie;» il se fit un laboratoire le mieux fourni et
le plus beau que la chimie eût jamais vu, et y attira Homberg, auquel il
donna le titre fort lucratif et fort envié de son médecin, que celui-ci,
préférant l’Académie à ses intérêts, n’accepta pourtant qu’à la condition
d’être dispensé du règlement qui, à cause de la résidence à Versailles, devait
l’exclure de la compagnie. Entretenant avec lui le commerce le plus intime,
il se plaisait à suivre ses opérations et à y prendre part; tout cela très-
publiquement, et il en raisonnait très-volontiers avec qui pouvait y prendre
intérêt. Homberg, de plus, nous dit Saint-Simon, était un homme de grande
réputation, et n’en avait pas moins en probité et en vertu qu’en capacité
pour son métier; la calomnie se fit pourtant une arme terrible de ces
relations; après la mort rapide et mystérieuse du Dauphin d’abord, puis de
la duchesse et du duc de Bourgogne, on parla de poison et non sans
vraisemblance. Les soupçons s’élevèrent jusqu’au duc d’Orléans, qui
publiquement et grossièrement outragé par la populace, supplia le roi de le
faire entrer à la Bastille et d’y enfermer Homberg avec lui, en attendant que
tout fût éclairci; le roi permit seulement, après beaucoup d’instances,
qu’Homberg fût reçu à la Bastille, s’il allait s’y présenter lui-même; mais
l’ordre ne fut pas donné, et Homberg, que Voltaire appelle à cette occasion,
et un peu au hasard sans doute, vertueux philosophe et d’une candeur
extrême, ne fut pas admis à se justifier.
L’histoire ne mentionne aujourd’hui ces atroces soupçons que pour les
écarter avec dédain; mais ils planèrent tristement sur Homberg pendant les
quelques années qu’il vécut encore.
Les Mémoires de l’Académie contiennent un grand nombre de travaux
de Homberg, presque tous sur des points de détail. Il était expérimentateur
ingénieux et habile, et la chimie lui doit un grand nombre de faits nouveaux
Page 198
et bien observés, dont la théorie devait lui échapper complétement, comme
à ses contemporains et à ses successeurs immédiats.
Le duc d’Orléans possédait un miroir convexe d’une grande puissance,
c’est-à-dire une lentille, avec laquelle Homberg fit de nombreuses
expériences.
L’or métallique, à la chaleur de ce miroir, ne tardait pas à se fondre et à
se volatiliser, il croyait même le transformer en partie en un verre violet,
fourni, sans doute, par la matière du vase dans lequel il opérait et contenant
peut-être une petite quantité de silicate d’or. La chaleur du soleil lui semble
de nature autre que celle de nos foyers. C’est, suivant lui, une matière
simple, dont les parties sont infiniment plus petites que celles du feu
ordinaire, et qui peut s’introduire dans les interstices où celui-ci ne peut pas
entrer, et avec lequel il a une autre différence, c’est que l’air, étant plus
pesant que la flamme, pousse celle-ci, selon les lois de l’équilibre des
liqueurs, sans quoi la flamme n’aurait aucun mouvement, au lieu que le
rayon du soleil est poussé par le soleil sans que l’air contribue en aucune
manière à son action.
Les Mémoires de l’Académie contiennent de singulières idées de
Homberg sur la nature de la chaleur. «On a demandé, dit-il, pourquoi le
fond d’un bassin où l’eau bout n’est point chaud du côté du feu, au lieu
qu’il serait chaud s’il n’y avait point d’eau: cela tient à ce que la matière de
la lumière qui fait la chaleur a deux mouvements, l’un de tous côtés
sphérique, qui lui est naturel, l’autre de bas en haut causé par la pesanteur
de l’air; que, par le premier mouvement, elle pénètre et enfle les corps en
tous sens, que, par le second, elle hérisse leur surface en un sens seulement,
que, quand l’eau est dans un bassin sur le feu, elle réprime et arrête en
partie le mouvement sphérique de la matière subtile et l’éteint jusqu’à un
certain point, mais qu’elle n’empêche pas la direction de bas en haut et le
hérissement de la surface, et que, par conséquent, la surface entourée
demeure froide et par conséquent peu chaude.»
Ce passage, qui semble une parodie de la physique de Descartes, est un
curieux spécimen des idées théoriques des hommes les plus éminents de
l’époque.
Un autre mémoire de Homberg donnera une idée assez exacte des
méthodes employées alors par les chimistes et de la nature des problèmes
qu’ils cherchaient à résoudre.
à ses contemporains et à ses successeurs immédiats.
Le duc d’Orléans possédait un miroir convexe d’une grande puissance,
c’est-à-dire une lentille, avec laquelle Homberg fit de nombreuses
expériences.
L’or métallique, à la chaleur de ce miroir, ne tardait pas à se fondre et à
se volatiliser, il croyait même le transformer en partie en un verre violet,
fourni, sans doute, par la matière du vase dans lequel il opérait et contenant
peut-être une petite quantité de silicate d’or. La chaleur du soleil lui semble
de nature autre que celle de nos foyers. C’est, suivant lui, une matière
simple, dont les parties sont infiniment plus petites que celles du feu
ordinaire, et qui peut s’introduire dans les interstices où celui-ci ne peut pas
entrer, et avec lequel il a une autre différence, c’est que l’air, étant plus
pesant que la flamme, pousse celle-ci, selon les lois de l’équilibre des
liqueurs, sans quoi la flamme n’aurait aucun mouvement, au lieu que le
rayon du soleil est poussé par le soleil sans que l’air contribue en aucune
manière à son action.
Les Mémoires de l’Académie contiennent de singulières idées de
Homberg sur la nature de la chaleur. «On a demandé, dit-il, pourquoi le
fond d’un bassin où l’eau bout n’est point chaud du côté du feu, au lieu
qu’il serait chaud s’il n’y avait point d’eau: cela tient à ce que la matière de
la lumière qui fait la chaleur a deux mouvements, l’un de tous côtés
sphérique, qui lui est naturel, l’autre de bas en haut causé par la pesanteur
de l’air; que, par le premier mouvement, elle pénètre et enfle les corps en
tous sens, que, par le second, elle hérisse leur surface en un sens seulement,
que, quand l’eau est dans un bassin sur le feu, elle réprime et arrête en
partie le mouvement sphérique de la matière subtile et l’éteint jusqu’à un
certain point, mais qu’elle n’empêche pas la direction de bas en haut et le
hérissement de la surface, et que, par conséquent, la surface entourée
demeure froide et par conséquent peu chaude.»
Ce passage, qui semble une parodie de la physique de Descartes, est un
curieux spécimen des idées théoriques des hommes les plus éminents de
l’époque.
Un autre mémoire de Homberg donnera une idée assez exacte des
méthodes employées alors par les chimistes et de la nature des problèmes
qu’ils cherchaient à résoudre.
Page 199
«Il y a environ trente ans, dit-il, qu’une personne de considération me
demanda avec beaucoup d’instances d’essayer si, de la matière fécale, je ne
pourrais pas tirer une huile distillée, sans mauvaise odeur, qui fût claire et
sans couleur comme de l’eau de fontaine, parce qu’elle en avait vu, comme
elle le croyait, un effet surprenant, qui était de fixer le mercure commun en
argent fin. On croit aisément ce que l’on voudrait qui fût vrai; aussi me
laissai-je persuader sans beaucoup de peine d’entreprendre cette recherche
et de travailler à un ouvrage qui devait nous enrichir tous deux. Pour ne pas
travailler sur une matière ramassée au hasard et dont je ne connusse pas les
ingrédients, j’ai loué, dit-il, quatre hommes robustes et en bonne santé; je
les ai enfermés avec moi pendant trois mois en une maison qui avait un
grand jardin pour les promener, et, pour être assuré qu’ils ne prissent autre
nourriture que celle que je leur donnerais, j’étais convenu avec eux qu’ils ne
mangeraient autre chose que du meilleur pain de Gonesse que je leur
fournirais frais tous les jours, et qu’ils boiraient tant qu’ils voudraient du
meilleur vin de Champagne.»
Homberg commença par dessécher la matière, qui se réduisit au dixième
de son poids; mais, en la distillant dans une cornue de verre, à divers degrés
de feu, il n’en tirait que de l’huile rouge ou noire, toujours puante, qui ne
répondait nullement au désir de son associé.
Il cherche alors à séparer par la solution tout ce que la substance étudiée
contient de matières grossières et terreuses; il la délaye à cet effet dans de
l’eau chaude, puis, après avoir décanté et filtré en évaporant jusqu’à siccité,
il obtient des cristaux bien déterminés, qui ressemblent à du salpêtre et
fusent au feu en donnant une flamme rouge.
En distillant ce sel par degrés, il obtient une liqueur âcre et acide, suivie
d’un peu d’huile rousse et fétide; celle qu’il fallait trouver était blanche et
sans odeur; il abandonne encore cette marche pour recommencer à opérer
sur la matière simplement desséchée au bain-marie, en y ajoutant ce qu’il
nomme différents intermèdes, c’est-à-dire en la mêlant tantôt avec de la
chaux vive ou éteinte, tantôt avec de l’alun, du colcothar, de la poudre de
brique, etc., mais, au lieu d’huile blanche, qui était le but de son travail, il
n’obtient cette fois encore que des huiles diversement colorées et
conservant la même féteur.
Homberg alors change encore une fois de méthode et tente la voie de la
fermentation, qui est, dit-il, une voie douce, où la violence du feu n’a pas de
demanda avec beaucoup d’instances d’essayer si, de la matière fécale, je ne
pourrais pas tirer une huile distillée, sans mauvaise odeur, qui fût claire et
sans couleur comme de l’eau de fontaine, parce qu’elle en avait vu, comme
elle le croyait, un effet surprenant, qui était de fixer le mercure commun en
argent fin. On croit aisément ce que l’on voudrait qui fût vrai; aussi me
laissai-je persuader sans beaucoup de peine d’entreprendre cette recherche
et de travailler à un ouvrage qui devait nous enrichir tous deux. Pour ne pas
travailler sur une matière ramassée au hasard et dont je ne connusse pas les
ingrédients, j’ai loué, dit-il, quatre hommes robustes et en bonne santé; je
les ai enfermés avec moi pendant trois mois en une maison qui avait un
grand jardin pour les promener, et, pour être assuré qu’ils ne prissent autre
nourriture que celle que je leur donnerais, j’étais convenu avec eux qu’ils ne
mangeraient autre chose que du meilleur pain de Gonesse que je leur
fournirais frais tous les jours, et qu’ils boiraient tant qu’ils voudraient du
meilleur vin de Champagne.»
Homberg commença par dessécher la matière, qui se réduisit au dixième
de son poids; mais, en la distillant dans une cornue de verre, à divers degrés
de feu, il n’en tirait que de l’huile rouge ou noire, toujours puante, qui ne
répondait nullement au désir de son associé.
Il cherche alors à séparer par la solution tout ce que la substance étudiée
contient de matières grossières et terreuses; il la délaye à cet effet dans de
l’eau chaude, puis, après avoir décanté et filtré en évaporant jusqu’à siccité,
il obtient des cristaux bien déterminés, qui ressemblent à du salpêtre et
fusent au feu en donnant une flamme rouge.
En distillant ce sel par degrés, il obtient une liqueur âcre et acide, suivie
d’un peu d’huile rousse et fétide; celle qu’il fallait trouver était blanche et
sans odeur; il abandonne encore cette marche pour recommencer à opérer
sur la matière simplement desséchée au bain-marie, en y ajoutant ce qu’il
nomme différents intermèdes, c’est-à-dire en la mêlant tantôt avec de la
chaux vive ou éteinte, tantôt avec de l’alun, du colcothar, de la poudre de
brique, etc., mais, au lieu d’huile blanche, qui était le but de son travail, il
n’obtient cette fois encore que des huiles diversement colorées et
conservant la même féteur.
Homberg alors change encore une fois de méthode et tente la voie de la
fermentation, qui est, dit-il, une voie douce, où la violence du feu n’a pas de
Page 200
part. Il sépare d’abord le flegme superflu de la matière par le bain-marie,
pour pouvoir garder commodément la matière desséchée et se débarrasser
des quatre hommes que, depuis trois mois, il entretenait consciencieusement
pour la fournir; pour faire fermenter la matière, il la mit en poudre en
versant dessus six fois autant de flegme qu’il en avait été séparé par la
distillation, puis le tout fut chauffé en vase clos au bain-marie, pendant six
semaines, à une douce chaleur; en distillant ensuite, la partie aqueuse avait
perdu presque toute son odeur. Homberg put en donner à quelques
personnes dont le teint était gâté, et qui, en s’en débarbouillant une fois par
jour, ont adouci, dit-il, et blanchi considérablement leur peau.
Le résidu donna enfin par la distillation une huile incolore presque sans
odeur, et le peu qu’elle en avait était légèrement aromatique.
Lémery, qui, pendant plus de trente ans, partagea avec Homberg
l’honneur de représenter la chimie dans l’Académie des sciences, était élève
d’un apothicaire de Rouen, puis d’un chimiste nommé Glazer,
démonstrateur au Jardin du Roi, et fort avare cependant des idées obscures
qu’il avait sur la science. Lémery le quitta bientôt pour se placer, pendant
près de trois ans, chez un apothicaire de Montpellier nommé Verchaut, dont
les leçons l’auraient encore laissé fort ignorant, s’il n’avait trouvé moyen de
s’instruire lui-même en s’aidant des livres et du laboratoire de son maître. Il
ne tarda pas à ouvrir des cours qui attirèrent chez maître Verchaut tous les
curieux de Montpellier, parmi lesquels se trouvaient, au grand honneur du
jeune élève, des professeurs même de la faculté. Bien différent de ses
premiers maîtres, Lémery ne se plaisait pas moins à révéler les secrets de la
science qu’à en étaler les merveilles; il avait le don et la passion de
l’enseignement, et ses cours, qui ne cessèrent qu’avec sa vie, ont servi,
autant au moins que ses livres, à répandre dans toute l’Europe le goût et la
pratique des opérations chimiques. Il devint apothicaire à Paris et professa
chez lui dans la rue Galande. Son laboratoire, dit Fontenelle, était moins
une chambre qu’une cave et presque un antre magique éclairé de la seule
lueur des fourneaux; l’affluence y était si grande, qu’à peine y avait-il de
place pour les opérations; les dames mêmes, entraînées par la mode, ne
craignaient pas de s’y montrer. Ses leçons, comme celles de Duverney sur
l’anatomie, devinrent bientôt célèbres dans toute l’Europe; les jeunes
étrangers venaient à Paris par centaines dans le seul but d’entendre ces deux
maîtres, dont ils rapportaient au loin la réputation d’éloquence et de parfaite
clarté.
pour pouvoir garder commodément la matière desséchée et se débarrasser
des quatre hommes que, depuis trois mois, il entretenait consciencieusement
pour la fournir; pour faire fermenter la matière, il la mit en poudre en
versant dessus six fois autant de flegme qu’il en avait été séparé par la
distillation, puis le tout fut chauffé en vase clos au bain-marie, pendant six
semaines, à une douce chaleur; en distillant ensuite, la partie aqueuse avait
perdu presque toute son odeur. Homberg put en donner à quelques
personnes dont le teint était gâté, et qui, en s’en débarbouillant une fois par
jour, ont adouci, dit-il, et blanchi considérablement leur peau.
Le résidu donna enfin par la distillation une huile incolore presque sans
odeur, et le peu qu’elle en avait était légèrement aromatique.
Lémery, qui, pendant plus de trente ans, partagea avec Homberg
l’honneur de représenter la chimie dans l’Académie des sciences, était élève
d’un apothicaire de Rouen, puis d’un chimiste nommé Glazer,
démonstrateur au Jardin du Roi, et fort avare cependant des idées obscures
qu’il avait sur la science. Lémery le quitta bientôt pour se placer, pendant
près de trois ans, chez un apothicaire de Montpellier nommé Verchaut, dont
les leçons l’auraient encore laissé fort ignorant, s’il n’avait trouvé moyen de
s’instruire lui-même en s’aidant des livres et du laboratoire de son maître. Il
ne tarda pas à ouvrir des cours qui attirèrent chez maître Verchaut tous les
curieux de Montpellier, parmi lesquels se trouvaient, au grand honneur du
jeune élève, des professeurs même de la faculté. Bien différent de ses
premiers maîtres, Lémery ne se plaisait pas moins à révéler les secrets de la
science qu’à en étaler les merveilles; il avait le don et la passion de
l’enseignement, et ses cours, qui ne cessèrent qu’avec sa vie, ont servi,
autant au moins que ses livres, à répandre dans toute l’Europe le goût et la
pratique des opérations chimiques. Il devint apothicaire à Paris et professa
chez lui dans la rue Galande. Son laboratoire, dit Fontenelle, était moins
une chambre qu’une cave et presque un antre magique éclairé de la seule
lueur des fourneaux; l’affluence y était si grande, qu’à peine y avait-il de
place pour les opérations; les dames mêmes, entraînées par la mode, ne
craignaient pas de s’y montrer. Ses leçons, comme celles de Duverney sur
l’anatomie, devinrent bientôt célèbres dans toute l’Europe; les jeunes
étrangers venaient à Paris par centaines dans le seul but d’entendre ces deux
maîtres, dont ils rapportaient au loin la réputation d’éloquence et de parfaite
clarté.
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Le traité de chimie de Lémery, qui de 1675 à 1713, a eu dix éditions, et
qui fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, ne nous aide pas, il faut
l’avouer, à comprendre cette clarté si vantée des contemporains; il faudrait,
sans doute, pour s’en rendre compte, le comparer aux écrits mystérieux et
énigmatiques des chercheurs du grand œuvre.
Le premier principe que l’on peut admettre pour la composition des
mixtes est, dit-il immédiatement après avoir posé ses définitions, un esprit
universel qui, étant répandu partout, produit diverses choses, suivant les
diverses matrices, ou pores de la terre, dans lesquelles il se trouve
embarrassé; mais, comme ce principe est un peu métaphysique et qu’il ne
tombe pas sous le sens, il est bon, ajoute-t-il, d’en établir de sensibles, et je
rapporterai ceux dont on se sert communément.
Les chimistes, en faisant l’analyse des mixtes, ont trouvé, dit-il, cinq
sortes de substances, l’eau, l’esprit, l’huile et le sel, et la terre; de ces cinq,
il y en a trois actifs, l’esprit, l’huile et le sel, et deux passifs, l’eau et la
terre. Ils les ont appelés actifs, parce qu’étant dans un grand mouvement ils
font toute l’action du mixte: ils ont nommé les autres passifs parce qu’étant
en repos ils ne servent qu’à arrêter la vivacité des actifs. Toutes ces
distinctions fausses ou insignifiantes, sont l’œuvre de ses prédécesseurs, et
Lémery n’en est pas responsable; mais c’est lui-même qui parle, et avec
beaucoup de sens, lorsqu’il ajoute: Le nom de principe, en chimie, ne doit
pas être pris dans une signification tout à fait exacte, car les substances à
qui l’on a donné ce nom ne sont principes qu’à notre égard et qu’en tant que
nous ne pouvons point aller plus avant dans la division des corps; mais on
comprend bien que ces principes sont encore divisibles en une infinité de
parties qui pourraient, à plus juste titre, être appelées principes.
Le traité de chimie est la représentation exacte de la science positive à
cette époque: toutes les opérations y sont clairement expliquées et décrites
pour la pratique; les idées théoriques y tiennent peu de place, et, quoiqu’il
définisse la chimie la science de l’analyse, la préparation des divers
composés le remplit presque tout entier. Il se vendit, dit Fontenelle, comme
un ouvrage de galanterie ou de satire; on le traduisit en latin, en allemand,
en anglais et en espagnol; et les traducteurs, presque tous élèves de l’auteur,
se plaisaient à vanter dans leurs préfaces l’habileté et la gloire de leur
maître. L’autorité du grand Lémery, en matière de chimie, dit le traducteur
espagnol, est plutôt unique que considérable.
qui fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, ne nous aide pas, il faut
l’avouer, à comprendre cette clarté si vantée des contemporains; il faudrait,
sans doute, pour s’en rendre compte, le comparer aux écrits mystérieux et
énigmatiques des chercheurs du grand œuvre.
Le premier principe que l’on peut admettre pour la composition des
mixtes est, dit-il immédiatement après avoir posé ses définitions, un esprit
universel qui, étant répandu partout, produit diverses choses, suivant les
diverses matrices, ou pores de la terre, dans lesquelles il se trouve
embarrassé; mais, comme ce principe est un peu métaphysique et qu’il ne
tombe pas sous le sens, il est bon, ajoute-t-il, d’en établir de sensibles, et je
rapporterai ceux dont on se sert communément.
Les chimistes, en faisant l’analyse des mixtes, ont trouvé, dit-il, cinq
sortes de substances, l’eau, l’esprit, l’huile et le sel, et la terre; de ces cinq,
il y en a trois actifs, l’esprit, l’huile et le sel, et deux passifs, l’eau et la
terre. Ils les ont appelés actifs, parce qu’étant dans un grand mouvement ils
font toute l’action du mixte: ils ont nommé les autres passifs parce qu’étant
en repos ils ne servent qu’à arrêter la vivacité des actifs. Toutes ces
distinctions fausses ou insignifiantes, sont l’œuvre de ses prédécesseurs, et
Lémery n’en est pas responsable; mais c’est lui-même qui parle, et avec
beaucoup de sens, lorsqu’il ajoute: Le nom de principe, en chimie, ne doit
pas être pris dans une signification tout à fait exacte, car les substances à
qui l’on a donné ce nom ne sont principes qu’à notre égard et qu’en tant que
nous ne pouvons point aller plus avant dans la division des corps; mais on
comprend bien que ces principes sont encore divisibles en une infinité de
parties qui pourraient, à plus juste titre, être appelées principes.
Le traité de chimie est la représentation exacte de la science positive à
cette époque: toutes les opérations y sont clairement expliquées et décrites
pour la pratique; les idées théoriques y tiennent peu de place, et, quoiqu’il
définisse la chimie la science de l’analyse, la préparation des divers
composés le remplit presque tout entier. Il se vendit, dit Fontenelle, comme
un ouvrage de galanterie ou de satire; on le traduisit en latin, en allemand,
en anglais et en espagnol; et les traducteurs, presque tous élèves de l’auteur,
se plaisaient à vanter dans leurs préfaces l’habileté et la gloire de leur
maître. L’autorité du grand Lémery, en matière de chimie, dit le traducteur
espagnol, est plutôt unique que considérable.
Page 202
Les persécutions religieuses vinrent troubler la vie de Lémery. Au
milieu de sa plus grande prospérité, il reçut, comme protestant, ordre de
quitter sa charge d’apothicaire. Croyant être plus tranquille en devenant
médecin, il prit à Caen le bonnet de docteur, mais la révocation de l’édit de
Nantes lui enleva bientôt aussi le droit d’exercer la médecine. C’est alors,
dit Fontenelle, que, voyant sa fortune plutôt renversée que dérangée, l’esprit
constamment occupé des chagrins du présent et des craintes de l’avenir, il
vint enfin à craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise
cause en pure perte; il s’appliqua davantage aux preuves de la religion
catholique et se réunit à l’Église avec toute sa famille. Les jours de
prospérité revinrent pour lui; on ne pouvait plus lui rendre le titre
d’apothicaire, mais, grâce à son mérite et un peu aussi à celui de sa
conversion, on lui permit de préparer et de vendre des drogues: ses
confrères réclamèrent inutilement, et il retrouva ses écoliers, ses malades et
le grand débit de ses préparations.
Estienne-François Geoffroy, entré fort jeune à l’Académie comme
élève, devait y fournir une longue et très-honorable carrière. Son père, riche
apothicaire, n’épargna rien pour lui donner la plus excellente éducation; il
eut les plus grands maîtres en tous genres. Des savants illustres, Cassini, le
père Sébastien, Duverney et Homberg, tenaient chez lui des conférences
réglées, où les jeunes gens des plus grandes familles briguaient la faveur
d’assister, et qui furent, dit-on, l’origine de l’établissement des expériences
de physique dans les colléges. L’éducation du jeune Geoffroy fut complétée
par de nombreux voyages entrepris en compagnie de plusieurs grands
personnages qui, avant même qu’il eût pris le grade de docteur,
l’emmenaient avec eux pour soigner leur santé et le traitaient plus en ami
qu’en médecin. La clientèle de Geoffroy, qui devint bientôt des plus
brillantes, ne lui fit jamais négliger la science. Il avait pris au sérieux la
thèse qu’il soutint devant la Faculté pour obtenir son premier grade: «Un
médecin, disait-il, est en même temps un mécanicien chimiste.» En
cultivant la science pure, il croyait fermement contribuer au progrès de son
art. Un de ses travaux, qui attira vivement l’attention, mérite une place
importante dans l’histoire des théories chimiques. En disposant dans une
table fort courte les diverses substances que la chimie considère, Geoffroy
croyait pouvoir indiquer l’ordre de leurs préférences les unes pour les autres
et, dans chaque cas, déduire à l’avance d’une règle sans exception les
décompositions et compositions qui doivent se produire. Lorsque deux
milieu de sa plus grande prospérité, il reçut, comme protestant, ordre de
quitter sa charge d’apothicaire. Croyant être plus tranquille en devenant
médecin, il prit à Caen le bonnet de docteur, mais la révocation de l’édit de
Nantes lui enleva bientôt aussi le droit d’exercer la médecine. C’est alors,
dit Fontenelle, que, voyant sa fortune plutôt renversée que dérangée, l’esprit
constamment occupé des chagrins du présent et des craintes de l’avenir, il
vint enfin à craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise
cause en pure perte; il s’appliqua davantage aux preuves de la religion
catholique et se réunit à l’Église avec toute sa famille. Les jours de
prospérité revinrent pour lui; on ne pouvait plus lui rendre le titre
d’apothicaire, mais, grâce à son mérite et un peu aussi à celui de sa
conversion, on lui permit de préparer et de vendre des drogues: ses
confrères réclamèrent inutilement, et il retrouva ses écoliers, ses malades et
le grand débit de ses préparations.
Estienne-François Geoffroy, entré fort jeune à l’Académie comme
élève, devait y fournir une longue et très-honorable carrière. Son père, riche
apothicaire, n’épargna rien pour lui donner la plus excellente éducation; il
eut les plus grands maîtres en tous genres. Des savants illustres, Cassini, le
père Sébastien, Duverney et Homberg, tenaient chez lui des conférences
réglées, où les jeunes gens des plus grandes familles briguaient la faveur
d’assister, et qui furent, dit-on, l’origine de l’établissement des expériences
de physique dans les colléges. L’éducation du jeune Geoffroy fut complétée
par de nombreux voyages entrepris en compagnie de plusieurs grands
personnages qui, avant même qu’il eût pris le grade de docteur,
l’emmenaient avec eux pour soigner leur santé et le traitaient plus en ami
qu’en médecin. La clientèle de Geoffroy, qui devint bientôt des plus
brillantes, ne lui fit jamais négliger la science. Il avait pris au sérieux la
thèse qu’il soutint devant la Faculté pour obtenir son premier grade: «Un
médecin, disait-il, est en même temps un mécanicien chimiste.» En
cultivant la science pure, il croyait fermement contribuer au progrès de son
art. Un de ses travaux, qui attira vivement l’attention, mérite une place
importante dans l’histoire des théories chimiques. En disposant dans une
table fort courte les diverses substances que la chimie considère, Geoffroy
croyait pouvoir indiquer l’ordre de leurs préférences les unes pour les autres
et, dans chaque cas, déduire à l’avance d’une règle sans exception les
décompositions et compositions qui doivent se produire. Lorsque deux
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substances sont unies, il admet qu’une troisième qui survient, et qui a plus
d’affinité pour l’une, met l’autre en liberté et lui fait lâcher prise. Si, par
exemple, l’huile de vitriol décompose le salpêtre, c’est qu’elle chasse
l’acide nitrique dont l’affinité pour la potasse est moindre que la sienne.
Malgré bien des difficultés et des incertitudes qui suivirent, ce travail est
considérable; on y voit paraître pour la première fois une théorie plausible
des phénomènes chimiques.
«Les affinités de Geoffroy, dit cependant Fontenelle, firent de la peine à
quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions déguisées,
d’autant plus dangereuses que d’habiles gens ont déjà su leur donner des
formes séduisantes.» La table de Geoffroy, généralement admise, a servi
pendant longtemps de base à l’enseignement de la chimie. Les progrès de la
science semblent donner raison toutefois, dans ce cas au moins, aux
adversaires de l’attraction, et les théories de Berthollet devaient montrer,
près d’un siècle plus tard, que, dans ces luttes engagées entre les corps, la
victoire n’est pas due à une plus grande affinité, mais aux conditions
extérieures de la lutte. Les corps éliminés sont ceux qui, par leur nature,
doivent disparaître aussitôt qu’ils sont formés, et les éléments qui les
composent sont vaincus, parce que, resserrés en quelque sorte sur un terrain
trop étroit, il n’en peuvent perdre la moindre parcelle sans être rejetés du
champ de bataille.
Après Homberg, Leymery et Geoffroy, Rouelle, Macquer, Sage et
Beaumé répandirent par leur enseignement comme par leurs écrits la
connaissance des vérités de pratique que leurs théories confuses et
embarrassées ne sauraient ni prévoir ni expliquer. Rouelle, dont Jean-
Jacques Rousseau suivit les leçons au Jardin du roi, joignait à une
infatigable ardeur, un sincère et naïf enthousiasme pour le résultat de ses
travaux. «On lui doit, a écrit Lavoisier, la plus grande découverte qui ait été
faite en chimie depuis Stahl, celle des proportions diverses dans lesquelles
un même acide et une même base peuvent s’unir pour former des sels.» La
correspondance de Grimm donne de Rouelle un portrait voisin parfois de la
caricature, mais tracé de main de maître:
«C’est lui qui introduisit la chimie de Stahl, et fit connaître ici cette
science dont on ne se doutait point, et qu’une foule de grands hommes ont
portée en Allemagne à un haut degré de perfection. Rouelle ne les savait pas
tous lire; mais son instinct était ordinairement aussi fort que leur science. Il
d’affinité pour l’une, met l’autre en liberté et lui fait lâcher prise. Si, par
exemple, l’huile de vitriol décompose le salpêtre, c’est qu’elle chasse
l’acide nitrique dont l’affinité pour la potasse est moindre que la sienne.
Malgré bien des difficultés et des incertitudes qui suivirent, ce travail est
considérable; on y voit paraître pour la première fois une théorie plausible
des phénomènes chimiques.
«Les affinités de Geoffroy, dit cependant Fontenelle, firent de la peine à
quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions déguisées,
d’autant plus dangereuses que d’habiles gens ont déjà su leur donner des
formes séduisantes.» La table de Geoffroy, généralement admise, a servi
pendant longtemps de base à l’enseignement de la chimie. Les progrès de la
science semblent donner raison toutefois, dans ce cas au moins, aux
adversaires de l’attraction, et les théories de Berthollet devaient montrer,
près d’un siècle plus tard, que, dans ces luttes engagées entre les corps, la
victoire n’est pas due à une plus grande affinité, mais aux conditions
extérieures de la lutte. Les corps éliminés sont ceux qui, par leur nature,
doivent disparaître aussitôt qu’ils sont formés, et les éléments qui les
composent sont vaincus, parce que, resserrés en quelque sorte sur un terrain
trop étroit, il n’en peuvent perdre la moindre parcelle sans être rejetés du
champ de bataille.
Après Homberg, Leymery et Geoffroy, Rouelle, Macquer, Sage et
Beaumé répandirent par leur enseignement comme par leurs écrits la
connaissance des vérités de pratique que leurs théories confuses et
embarrassées ne sauraient ni prévoir ni expliquer. Rouelle, dont Jean-
Jacques Rousseau suivit les leçons au Jardin du roi, joignait à une
infatigable ardeur, un sincère et naïf enthousiasme pour le résultat de ses
travaux. «On lui doit, a écrit Lavoisier, la plus grande découverte qui ait été
faite en chimie depuis Stahl, celle des proportions diverses dans lesquelles
un même acide et une même base peuvent s’unir pour former des sels.» La
correspondance de Grimm donne de Rouelle un portrait voisin parfois de la
caricature, mais tracé de main de maître:
«C’est lui qui introduisit la chimie de Stahl, et fit connaître ici cette
science dont on ne se doutait point, et qu’une foule de grands hommes ont
portée en Allemagne à un haut degré de perfection. Rouelle ne les savait pas
tous lire; mais son instinct était ordinairement aussi fort que leur science. Il
Page 204
doit donc être regardé comme le fondateur de la chimie en France; et
cependant son nom passera parce qu’il n’a jamais rien écrit, et que ceux qui
ont écrit de notre temps des ouvrages estimables sur cette science, et qui
sont tous sortis de son école, n’ont jamais rendu à leur maître l’hommage
qu’ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de prendre, sur le compte de
leur propre sagacité, les principes et les découvertes qu’ils tenaient de leur
maître; aussi Rouelle était-il brouillé avec tous ceux de ses disciples qui ont
écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il
les accablait dans les cours publics et particuliers, et l’on savait d’avance
qu’à telle leçon il y aurait le portrait de Malouin, à telle autre le portrait de
Macquer, habillés de toutes pièces. C’étaient suivant lui, des ignorantins,
des plagiaires. Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signification
si odieuse qu’il l’appliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par
exemple, l’horreur que lui faisait Damiens, il disait que c’était un plagiaire.
L’indignation des plagiats qu’il avait soufferts dégénéra enfin en manie; il
se voyait toujours pillé; et lorsqu’on traduisait les ouvrages de Pott ou de
Lehman, ou de quelque autre grand chimiste d’Allemagne et qu’il y trouvait
des idées analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-
là.»
«Rouelle était d’une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et
sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses
leçons de l’ordre et de la précision. Il ne savait pas écrire; il parlait avec la
plus grande véhémence, mais sans correction ni clarté, et il avait coutume
de dire qu’il n’était pas de l’académie du beau langage. Avec tous ces
défauts, ses vues étaient toujours profondes et d’un homme de génie; mais il
cherchait à les dérober à la connaissance de ses auditeurs autant que son
naturel pétulant pouvait le comporter. Ordinairement il expliquait ses idées
fort au long; et quand il avait tout dit, il ajoutait: «Mais ceci est un de mes
arcanes que je ne dis à personne.» Souvent un de ses élèves se levait et lui
disait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut: alors Rouelle croyait que
l’élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité, et le priait de ne
pas divulguer ce qu’il venait de dire à deux cents personnes. Il avait une si
grande habitude de s’aliéner la tête que les objets extérieurs n’existaient pas
pour lui. Il se démenait comme un énergumène en parlant sur sa chaise, se
renversait, se cognait, donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait
ses manchettes, sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il
y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait ses
cependant son nom passera parce qu’il n’a jamais rien écrit, et que ceux qui
ont écrit de notre temps des ouvrages estimables sur cette science, et qui
sont tous sortis de son école, n’ont jamais rendu à leur maître l’hommage
qu’ils lui devaient; ils ont trouvé plus court de prendre, sur le compte de
leur propre sagacité, les principes et les découvertes qu’ils tenaient de leur
maître; aussi Rouelle était-il brouillé avec tous ceux de ses disciples qui ont
écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur ingratitude par les injures dont il
les accablait dans les cours publics et particuliers, et l’on savait d’avance
qu’à telle leçon il y aurait le portrait de Malouin, à telle autre le portrait de
Macquer, habillés de toutes pièces. C’étaient suivant lui, des ignorantins,
des plagiaires. Ce dernier terme avait pris dans son esprit une signification
si odieuse qu’il l’appliquait aux plus grands criminels; et pour exprimer, par
exemple, l’horreur que lui faisait Damiens, il disait que c’était un plagiaire.
L’indignation des plagiats qu’il avait soufferts dégénéra enfin en manie; il
se voyait toujours pillé; et lorsqu’on traduisait les ouvrages de Pott ou de
Lehman, ou de quelque autre grand chimiste d’Allemagne et qu’il y trouvait
des idées analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-
là.»
«Rouelle était d’une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et
sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses
leçons de l’ordre et de la précision. Il ne savait pas écrire; il parlait avec la
plus grande véhémence, mais sans correction ni clarté, et il avait coutume
de dire qu’il n’était pas de l’académie du beau langage. Avec tous ces
défauts, ses vues étaient toujours profondes et d’un homme de génie; mais il
cherchait à les dérober à la connaissance de ses auditeurs autant que son
naturel pétulant pouvait le comporter. Ordinairement il expliquait ses idées
fort au long; et quand il avait tout dit, il ajoutait: «Mais ceci est un de mes
arcanes que je ne dis à personne.» Souvent un de ses élèves se levait et lui
disait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut: alors Rouelle croyait que
l’élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité, et le priait de ne
pas divulguer ce qu’il venait de dire à deux cents personnes. Il avait une si
grande habitude de s’aliéner la tête que les objets extérieurs n’existaient pas
pour lui. Il se démenait comme un énergumène en parlant sur sa chaise, se
renversait, se cognait, donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait
ses manchettes, sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il
y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait ses
Page 205
jarretières, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe pendant quelque
temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, et continue
sa conversation sans avoir le moindre soupçon de ce qu’il venait de faire.
Dans ses cours, il avait ordinairement pour aides son frère et son neveu
pour faire les expériences sous les yeux de ses auditeurs: ces aides ne s’y
trouvaient pas toujours; Rouelle criait: «Neveu, éternel neveu!» et l’éternel
neveu ne venant point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son
laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette opération,
il continuait toujours sa leçon comme s’il était en présence de ses auditeurs,
et à son retour il avait ordinairement achevé la démonstration commencée et
rentrait en disant: «Oui, messieurs;» alors on le priait de recommencer. Un
jour, étant abandonné de son frère et de son neveu, il dit à ses auditeurs:
«Vous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur le brasier? eh bien, si je
cessais de remuer un seul instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous
ferait tous sauter en l’air.» En disant ces paroles, il ne manqua pas d’oublier
de remuer, et sa prédiction fut accomplie: l’explosion se fit avec un fracas
épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire et en un instant deux
cents auditeurs furent éparpillés dans le jardin; heureusement personne ne
fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion avait porté par
l’ouverture de la cheminée. M. le démonstrateur en fut quitte pour cette
cheminée et une perruque...
«Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne
pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société, et comme il
était aisé de le prévenir contre quelqu’un, et impossible de le faire revenir
d’une prévention, il déchirait souvent dans ses cours à tort et à travers: ainsi
il ne faut pas s’étonner qu’il se soit fait beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait
pas estimer la physique, ni les systèmes de M. de Buffon; il était peu touché
de son beau parlage, et quelques leçons de ses cours étaient régulièrement
employées à injurier cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le
docteur Bordeu, médecin de beaucoup d’esprit. «Oui, messieurs, disait-il
tous les ans à un certain endroit de son cours, c’est un de nos gens, un
plagiaire, un frater, qui a tué mon frère que voilà.» Il voulait dire que
Bordeu avait mal traité son frère dans une maladie.
Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi. Le
docteur Bourdelin était professeur et finissait ordinairement ses leçons par
ces mots: Comme M. le démonstrateur va vous le prouver par ses
expériences. Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de faire les
temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière, et continue
sa conversation sans avoir le moindre soupçon de ce qu’il venait de faire.
Dans ses cours, il avait ordinairement pour aides son frère et son neveu
pour faire les expériences sous les yeux de ses auditeurs: ces aides ne s’y
trouvaient pas toujours; Rouelle criait: «Neveu, éternel neveu!» et l’éternel
neveu ne venant point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son
laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette opération,
il continuait toujours sa leçon comme s’il était en présence de ses auditeurs,
et à son retour il avait ordinairement achevé la démonstration commencée et
rentrait en disant: «Oui, messieurs;» alors on le priait de recommencer. Un
jour, étant abandonné de son frère et de son neveu, il dit à ses auditeurs:
«Vous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur le brasier? eh bien, si je
cessais de remuer un seul instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous
ferait tous sauter en l’air.» En disant ces paroles, il ne manqua pas d’oublier
de remuer, et sa prédiction fut accomplie: l’explosion se fit avec un fracas
épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire et en un instant deux
cents auditeurs furent éparpillés dans le jardin; heureusement personne ne
fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion avait porté par
l’ouverture de la cheminée. M. le démonstrateur en fut quitte pour cette
cheminée et une perruque...
«Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne
pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société, et comme il
était aisé de le prévenir contre quelqu’un, et impossible de le faire revenir
d’une prévention, il déchirait souvent dans ses cours à tort et à travers: ainsi
il ne faut pas s’étonner qu’il se soit fait beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait
pas estimer la physique, ni les systèmes de M. de Buffon; il était peu touché
de son beau parlage, et quelques leçons de ses cours étaient régulièrement
employées à injurier cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le
docteur Bordeu, médecin de beaucoup d’esprit. «Oui, messieurs, disait-il
tous les ans à un certain endroit de son cours, c’est un de nos gens, un
plagiaire, un frater, qui a tué mon frère que voilà.» Il voulait dire que
Bordeu avait mal traité son frère dans une maladie.
Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi. Le
docteur Bourdelin était professeur et finissait ordinairement ses leçons par
ces mots: Comme M. le démonstrateur va vous le prouver par ses
expériences. Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de faire les
Page 206
expériences annoncées disait: Messieurs, tout ce que M. le professeur vient
de vous dire est absurde, comme je vais vous le prouver.»
Macquer, l’un des meilleurs élèves de Rouelle, siégea avec lui à
l’Académie et y resta longtemps après la mort de son maître. Son
Dictionnaire de chimie contient, avec des faits nouveaux et bien observés,
un tableau très-clair et très-complet de la science à son époque. La théorie
tant vantée de Stahl y est très-nettement exposée.
Le phlogistique est la pure substance du feu, c’est la matière subtile et
pénétrante qui, sous forme de flamme, s’échappe d’un corps en combustion.
Il est commun à tous les corps combustibles, le charbon entre autres le
renferme en proportion considérable. Pour régénérer un corps brûlé qui a
perdu son phlogistique, il faut le lui rendre, et pour cela souvent il suffit de
le chauffer dans un creuset plein de charbon.
Cette interprétation telle quelle du phénomène de la combustion
préparait la voie. Satisfaits de son apparence plausible, les chimistes, sans
discuter ni approfondir, crurent avoir touché le but; et tous, pendant un
demi-siècle, suivant sans s’en écarter le chemin battu, acceptèrent la théorie
de Stahl comme exacte et indubitable. Pénétrant plus avant dans l’examen
de ces matières, en apparence si cachées, et désireux de voir, non de
deviner, l’esprit délicat et puissant de Lavoisier vint leur montrer pour la
première fois la faiblesse de leurs preuves et les contradictions de leur
doctrine. Les applaudissements si souvent recueillis en enseignant la théorie
de Stahl étaient pour Macquer une attache qu’il ne pouvait rompre. «M.
Lavoisier, écrit-il dans une lettre datée de 1772, m’effrayait depuis
longtemps d’une grande découverte qu’il réservait in petto, et qui n’allait à
rien moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistique. Où en aurions-
nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu rebâtir un édifice tout
différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurais quitté la partie.
Heureusement M. Lavoisier vient de mettre sa découverte au grand jour,
dans un mémoire lu à la dernière assemblée publique de l’Académie, et je
vous assure que depuis ce temps j’ai un grand poids de moins sur
l’estomac.»
La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi opposée
aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les accueillir; mais il avait
le sens trop droit pour n’être pas enfin désabusé. Vaincu sans vouloir se
rendre, il prit le plus mauvais de tous les partis. Gardien volontaire d’un
de vous dire est absurde, comme je vais vous le prouver.»
Macquer, l’un des meilleurs élèves de Rouelle, siégea avec lui à
l’Académie et y resta longtemps après la mort de son maître. Son
Dictionnaire de chimie contient, avec des faits nouveaux et bien observés,
un tableau très-clair et très-complet de la science à son époque. La théorie
tant vantée de Stahl y est très-nettement exposée.
Le phlogistique est la pure substance du feu, c’est la matière subtile et
pénétrante qui, sous forme de flamme, s’échappe d’un corps en combustion.
Il est commun à tous les corps combustibles, le charbon entre autres le
renferme en proportion considérable. Pour régénérer un corps brûlé qui a
perdu son phlogistique, il faut le lui rendre, et pour cela souvent il suffit de
le chauffer dans un creuset plein de charbon.
Cette interprétation telle quelle du phénomène de la combustion
préparait la voie. Satisfaits de son apparence plausible, les chimistes, sans
discuter ni approfondir, crurent avoir touché le but; et tous, pendant un
demi-siècle, suivant sans s’en écarter le chemin battu, acceptèrent la théorie
de Stahl comme exacte et indubitable. Pénétrant plus avant dans l’examen
de ces matières, en apparence si cachées, et désireux de voir, non de
deviner, l’esprit délicat et puissant de Lavoisier vint leur montrer pour la
première fois la faiblesse de leurs preuves et les contradictions de leur
doctrine. Les applaudissements si souvent recueillis en enseignant la théorie
de Stahl étaient pour Macquer une attache qu’il ne pouvait rompre. «M.
Lavoisier, écrit-il dans une lettre datée de 1772, m’effrayait depuis
longtemps d’une grande découverte qu’il réservait in petto, et qui n’allait à
rien moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistique. Où en aurions-
nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu rebâtir un édifice tout
différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurais quitté la partie.
Heureusement M. Lavoisier vient de mettre sa découverte au grand jour,
dans un mémoire lu à la dernière assemblée publique de l’Académie, et je
vous assure que depuis ce temps j’ai un grand poids de moins sur
l’estomac.»
La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi opposée
aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les accueillir; mais il avait
le sens trop droit pour n’être pas enfin désabusé. Vaincu sans vouloir se
rendre, il prit le plus mauvais de tous les partis. Gardien volontaire d’un
Page 207
édifice branlant, il tenta sans le quitter d’en changer la structure, et
continuant à parler comme Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de
Lavoisier. C’était, pour l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire
complète.
C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les chimistes
français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont laissé à Boyle, à
Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de Lavoisier, comme à
Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur certains points ses
émules.
Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement
définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est du cuivre, le
marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou du mercure. Ces gaz ne
produisent pas seulement certains effets extraordinaires et exceptionnels,
mais il n’est pas de réaction chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne
jouent un rôle actif, soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait
leurs éléments, soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on
ne vit en eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à
rien approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers
gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le signal
d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer avec honneur
les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de Cavendish; mais
quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent un rang à part.
Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour recueillir les gaz,
il a découvert et étudié un grand nombre d’entre eux en constatant leurs
propriétés trop diverses et trop tranchées pour que la confusion restât
possible.
Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier une
influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes si
remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais, Lavoisier,
qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son rival par
l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que les réactions
sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner ou se perdre, et que
le poids des produits solides, liquides ou gazeux d’une opération chimique
est égal, grain pour grain, à celui des agents qui leur donnent naissance.
Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et
invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante.
continuant à parler comme Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de
Lavoisier. C’était, pour l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire
complète.
C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les chimistes
français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont laissé à Boyle, à
Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de Lavoisier, comme à
Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur certains points ses
émules.
Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement
définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est du cuivre, le
marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou du mercure. Ces gaz ne
produisent pas seulement certains effets extraordinaires et exceptionnels,
mais il n’est pas de réaction chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne
jouent un rôle actif, soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait
leurs éléments, soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on
ne vit en eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à
rien approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers
gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le signal
d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer avec honneur
les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de Cavendish; mais
quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent un rang à part.
Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour recueillir les gaz,
il a découvert et étudié un grand nombre d’entre eux en constatant leurs
propriétés trop diverses et trop tranchées pour que la confusion restât
possible.
Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier une
influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes si
remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais, Lavoisier,
qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son rival par
l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que les réactions
sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner ou se perdre, et que
le poids des produits solides, liquides ou gazeux d’une opération chimique
est égal, grain pour grain, à celui des agents qui leur donnent naissance.
Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et
invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante.
Page 208
Van Helmont rapporte qu’ayant mis dans un vase d’argile deux cents
livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de l’eau de
pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent livres; au bout de
cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf livres, et l’on ne s’était
servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou d’eau distillée; on avait même
poussé la précaution jusqu’à couvrir le pot d’une lame d’étain percée de
plusieurs trous, pour empêcher la poussière de s’y déposer. La terre, au bout
des cinq ans, n’avait perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau,
ajoutait-il, qui a seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est
convertie en bois, en écorce, en racines, peut-être même en cendres.
L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle, avait
toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait fort évidente.
Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre source dont les
végétaux tirent sans doute la plus grande partie des principes qu’on y
découvre par l’analyse. On sait, par les expériences de MM. Hales,
Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement dans les plantes
une transpiration considérable, mais qu’elles exercent encore par la surface
de leurs feuilles une véritable succion au moyen de laquelle elles absorbent
les vapeurs répandues dans l’atmosphère.
Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer tout
le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une méthode
aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre, annoncée et
montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il dénonce les causes, et
leur eau solidifiée n’est autre, comme il le montre très-distinctement, que le
verre du vase dissous en partie par l’ébullition prolongée.
L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au
fond à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la
grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les
métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par leur
calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté et dont la
vérification est trop facile pour laisser place à aucune objection sérieuse.
Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps suffisant au contact de
l’air, se brûle complétement, comme nous disons aujourd’hui, et se
transforme en chaux de plomb ou litharge, qui, mélangée à du charbon en
poudre et chauffée de nouveau, reproduit une livre de plomb.
livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de l’eau de
pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent livres; au bout de
cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf livres, et l’on ne s’était
servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou d’eau distillée; on avait même
poussé la précaution jusqu’à couvrir le pot d’une lame d’étain percée de
plusieurs trous, pour empêcher la poussière de s’y déposer. La terre, au bout
des cinq ans, n’avait perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau,
ajoutait-il, qui a seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est
convertie en bois, en écorce, en racines, peut-être même en cendres.
L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle, avait
toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait fort évidente.
Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre source dont les
végétaux tirent sans doute la plus grande partie des principes qu’on y
découvre par l’analyse. On sait, par les expériences de MM. Hales,
Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement dans les plantes
une transpiration considérable, mais qu’elles exercent encore par la surface
de leurs feuilles une véritable succion au moyen de laquelle elles absorbent
les vapeurs répandues dans l’atmosphère.
Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer tout
le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une méthode
aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre, annoncée et
montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il dénonce les causes, et
leur eau solidifiée n’est autre, comme il le montre très-distinctement, que le
verre du vase dissous en partie par l’ébullition prolongée.
L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au
fond à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la
grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les
métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par leur
calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté et dont la
vérification est trop facile pour laisser place à aucune objection sérieuse.
Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps suffisant au contact de
l’air, se brûle complétement, comme nous disons aujourd’hui, et se
transforme en chaux de plomb ou litharge, qui, mélangée à du charbon en
poudre et chauffée de nouveau, reproduit une livre de plomb.
Page 209
Quelle est la cause de l’augmentation du poids? Le métal, en brûlant,
perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant. Il y a
donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni ne s’en
préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé, avaient laissé
tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le crut entièrement
nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves en s’assurant la
priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un écrit cacheté conçu en
ces termes:
«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant,
loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire que d’une
livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre d’acide
vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en est de même du
phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une quantité prodigieuse
d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se combine avec les vapeurs.
«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je regarde
comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la combustion
du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard de tous les
corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la calcination, et je me
suis persuadé que l’augmentation du poids des chaux métalliques tenait à la
même cause. L’expérience a complétement confirmé mes conjectures; j’ai
fait la réduction de la litharge dans des vaisseaux fermés, avec l’appareil de
Hales, et j’ai observé qu’il se dégageait, au moment du passage de la chaux
en métal, une quantité considérable d’air et que cet air formait un volume
mille fois plus grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte
me paraît une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis
Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent dépôt
entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret jusqu’au
moment où je publierai mes expériences.»
L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les
découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire aux
principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre, contestèrent
successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où, convaincus sur ce
point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle. On lit dans un rapport
fait six ans après à l’Académie, sur la seconde édition du Dictionnaire de
chimie de Macquer:
perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant. Il y a
donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni ne s’en
préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé, avaient laissé
tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le crut entièrement
nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves en s’assurant la
priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un écrit cacheté conçu en
ces termes:
«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant,
loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire que d’une
livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre d’acide
vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en est de même du
phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une quantité prodigieuse
d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se combine avec les vapeurs.
«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je regarde
comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la combustion
du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard de tous les
corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la calcination, et je me
suis persuadé que l’augmentation du poids des chaux métalliques tenait à la
même cause. L’expérience a complétement confirmé mes conjectures; j’ai
fait la réduction de la litharge dans des vaisseaux fermés, avec l’appareil de
Hales, et j’ai observé qu’il se dégageait, au moment du passage de la chaux
en métal, une quantité considérable d’air et que cet air formait un volume
mille fois plus grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte
me paraît une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis
Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent dépôt
entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret jusqu’au
moment où je publierai mes expériences.»
L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les
découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire aux
principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre, contestèrent
successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où, convaincus sur ce
point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle. On lit dans un rapport
fait six ans après à l’Académie, sur la seconde édition du Dictionnaire de
chimie de Macquer:
Page 210
«C’est surtout en lisant les articles, Affinité, Pesanteur, Causticité, Feu,
Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de la
différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un grand
nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une
imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les
suffrages que de les mériter.»
L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux,
ont voulu la rendre claire.
La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on produisit
un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté les diverses
explications proposées pour l’accroissement de poids des chaux
métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur les
fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que le surcroît
de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi, appesanti et rendu
aucunement adhésif, par la véhémente et longuement continue chaleur du
fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce aidant l’agitation fréquente)
et s’attache à ses plus menues parties, non autrement que l’eau appesantit le
sable que vous jetez en icelle pour s’attacher et adhérer à ses moindres
grains.»
Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la
combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs, que
Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un texte
nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre de Jean Rey
on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même et une expérience
concluante exactement interprétée par Duclos en 1667. Lavoisier ne
chercha pas à contester. Ses adversaires auraient dû convenir en même
temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire d’inventeur n’avait rien à y
perdre. Il ne s’agit pas en effet ici d’un éclair brillant de la pensée, notre
admiration pour Lavoisier ne s’attache que pour une faible part à l’idée très-
simple qu’un génie moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier
seul pouvait apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et
de sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur
discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses
accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les
inventeurs les plus illustres.
Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de la
différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un grand
nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une
imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les
suffrages que de les mériter.»
L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux,
ont voulu la rendre claire.
La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on produisit
un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté les diverses
explications proposées pour l’accroissement de poids des chaux
métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur les
fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que le surcroît
de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi, appesanti et rendu
aucunement adhésif, par la véhémente et longuement continue chaleur du
fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce aidant l’agitation fréquente)
et s’attache à ses plus menues parties, non autrement que l’eau appesantit le
sable que vous jetez en icelle pour s’attacher et adhérer à ses moindres
grains.»
Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la
combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs, que
Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un texte
nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre de Jean Rey
on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même et une expérience
concluante exactement interprétée par Duclos en 1667. Lavoisier ne
chercha pas à contester. Ses adversaires auraient dû convenir en même
temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire d’inventeur n’avait rien à y
perdre. Il ne s’agit pas en effet ici d’un éclair brillant de la pensée, notre
admiration pour Lavoisier ne s’attache que pour une faible part à l’idée très-
simple qu’un génie moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier
seul pouvait apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et
de sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur
discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses
accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les
inventeurs les plus illustres.
Page 211
Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre, il
ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses preuves et la
clarté de ses explications: après avoir démontré dans l’air atmosphérique
l’agent nécessaire de la combustion et prouvé qu’elle est impossible partout
où il ne pénètre pas; après avoir établi qu’en s’associant au corps qu’il
brûle, il y demeure condensé, dans la proportion quelquefois de mille
volumes pour un, il fallait chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout
entier intervient dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties
seulement. La découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la
théorie nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français.
Avec des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la
science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait lui
révéler incessamment les faits les plus importants et les plus nouveaux,
mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie qui les rassemble et
les utilise pour en montrer la convenance et le véritable rapport est due tout
entière à Lavoisier.
En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un grand
sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit loyalement:
«Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences contenues dans ce
mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être même, rigoureusement
parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première
idée; mais comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences
diamétralement opposées, j’espère que si on a à me reprocher d’avoir
emprunté des preuves des ouvrages de ce célèbre physicien, on ne me
contestera pas au moins la propriété des conséquences.»
Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui les
ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire, affectant
d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement en respecter mais
en accroître la confusion; et pour n’en pas citer d’autre exemple, disons
seulement que l’analyse de l’air, si nettement établie par Lavoisier, repose
sur des faits qui, connus de Priestley, lui montraient dans notre atmosphère
un mélange de terre et d’acide nitreux.
Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre
l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui encore ils
forment la partie la plus solide et la moins contestée.
ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses preuves et la
clarté de ses explications: après avoir démontré dans l’air atmosphérique
l’agent nécessaire de la combustion et prouvé qu’elle est impossible partout
où il ne pénètre pas; après avoir établi qu’en s’associant au corps qu’il
brûle, il y demeure condensé, dans la proportion quelquefois de mille
volumes pour un, il fallait chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout
entier intervient dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties
seulement. La découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la
théorie nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français.
Avec des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la
science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait lui
révéler incessamment les faits les plus importants et les plus nouveaux,
mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie qui les rassemble et
les utilise pour en montrer la convenance et le véritable rapport est due tout
entière à Lavoisier.
En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un grand
sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit loyalement:
«Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences contenues dans ce
mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être même, rigoureusement
parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne puisse réclamer la première
idée; mais comme les mêmes faits nous ont conduits à des conséquences
diamétralement opposées, j’espère que si on a à me reprocher d’avoir
emprunté des preuves des ouvrages de ce célèbre physicien, on ne me
contestera pas au moins la propriété des conséquences.»
Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui les
ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire, affectant
d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement en respecter mais
en accroître la confusion; et pour n’en pas citer d’autre exemple, disons
seulement que l’analyse de l’air, si nettement établie par Lavoisier, repose
sur des faits qui, connus de Priestley, lui montraient dans notre atmosphère
un mélange de terre et d’acide nitreux.
Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre
l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui encore ils
forment la partie la plus solide et la moins contestée.
Page 212
Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les
habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence; mais,
tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de voir, dans leur
admiration, les représentants les plus illustres des autres sciences
interrompre leurs propres découvertes pour étendre et fortifier les siennes.
Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis ses collaborateurs, lui
apportèrent avec l’autorité de leurs noms la puissance d’invention de leur
génie vaste et facile et la rigueur de leurs premières études.
Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau
assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace, associé à
Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les vrais
principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la plus assurée
pour en obtenir la mesure.
Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer
une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile des
commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort écouté de ses
confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires de l’Académie. Riche,
de plus, aimant à réunir les savants et à guider leurs premiers pas, Lavoisier,
pendant plus d’un quart de siècle, sut se faire un des plus beaux rôles et des
plus enviables que raconte l’histoire de la science.
La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus
ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient dans le
tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie moderne, délivré
au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et peu soucieux des
problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait tranquillement ses
fortes pensées et communiquait à l’Académie la suite de ses découvertes.
Également éloigné des sentiments extrêmes, contemplant la Révolution sans
hostilité et la servant sans affecter de zèle, rien ne semblait le commettre à
la fureur ou le désigner même à l’attention des puissants du jour.
Malheureusement il était riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas
davantage. On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour
le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus chers,
quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une accusation
aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation, et quelques minutes
suffirent, suivant l’exclamation précieusement recueillie de Lagrange, pour
faire tomber une de ces têtes que la nature produit à peine une fois en
plusieurs siècles.
habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence; mais,
tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de voir, dans leur
admiration, les représentants les plus illustres des autres sciences
interrompre leurs propres découvertes pour étendre et fortifier les siennes.
Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis ses collaborateurs, lui
apportèrent avec l’autorité de leurs noms la puissance d’invention de leur
génie vaste et facile et la rigueur de leurs premières études.
Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau
assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace, associé à
Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les vrais
principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la plus assurée
pour en obtenir la mesure.
Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer
une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile des
commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort écouté de ses
confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires de l’Académie. Riche,
de plus, aimant à réunir les savants et à guider leurs premiers pas, Lavoisier,
pendant plus d’un quart de siècle, sut se faire un des plus beaux rôles et des
plus enviables que raconte l’histoire de la science.
La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus
ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient dans le
tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie moderne, délivré
au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et peu soucieux des
problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait tranquillement ses
fortes pensées et communiquait à l’Académie la suite de ses découvertes.
Également éloigné des sentiments extrêmes, contemplant la Révolution sans
hostilité et la servant sans affecter de zèle, rien ne semblait le commettre à
la fureur ou le désigner même à l’attention des puissants du jour.
Malheureusement il était riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas
davantage. On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour
le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus chers,
quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une accusation
aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation, et quelques minutes
suffirent, suivant l’exclamation précieusement recueillie de Lagrange, pour
faire tomber une de ces têtes que la nature produit à peine une fois en
plusieurs siècles.
Page 213
Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres, avait
appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du phlogistique. Né à
Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à Turin. Ses parents, le
destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent chercher, près de la Faculté
de Paris, l’enseignement le plus célèbre qui fût alors. Le professeur de
chimie, dès ses premières leçons, lui fit oublier ses projets. On ne le vit plus
aux autres cours; mais ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide
amicale et généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son
séjour en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva
dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous les
moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.
Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la
langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par
voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.
Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger les
travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant sans réserve ses
belles expériences; applaudissant sans faiblesse à l’esprit sagace qui le
dirige, il lui signale les écueils inaperçus, et l’avertissant pour l’instruire
non pour triompher de lui, il le ramène parfois à des découvertes
importantes dont ses premières vues l’auraient écarté.
La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus que
vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a donc
fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes; mais leurs
relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance toujours loyale et tenace
sans obstination. A partir de cette époque, on voit les deux amis
complétement d’accord, et la parole brillante de Fourcroy répandre dans la
chaire du Jardin des Plantes la doctrine devenue commune; la trace de leur
union devait être ineffaçable. Unis à Guyton de Morveau, encouragés
d’abord et applaudis bientôt par les chimistes les plus illustres de l’Europe,
ils osèrent proposer et faire accepter par l’ascendant de leur renommée, une
réforme complète de la langue des chimistes.
Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement
l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la
combinaison des idées.
Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus
illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On crut faire
appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du phlogistique. Né à
Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à Turin. Ses parents, le
destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent chercher, près de la Faculté
de Paris, l’enseignement le plus célèbre qui fût alors. Le professeur de
chimie, dès ses premières leçons, lui fit oublier ses projets. On ne le vit plus
aux autres cours; mais ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide
amicale et généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son
séjour en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva
dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous les
moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.
Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la
langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par
voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.
Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger les
travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant sans réserve ses
belles expériences; applaudissant sans faiblesse à l’esprit sagace qui le
dirige, il lui signale les écueils inaperçus, et l’avertissant pour l’instruire
non pour triompher de lui, il le ramène parfois à des découvertes
importantes dont ses premières vues l’auraient écarté.
La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus que
vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a donc
fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes; mais leurs
relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance toujours loyale et tenace
sans obstination. A partir de cette époque, on voit les deux amis
complétement d’accord, et la parole brillante de Fourcroy répandre dans la
chaire du Jardin des Plantes la doctrine devenue commune; la trace de leur
union devait être ineffaçable. Unis à Guyton de Morveau, encouragés
d’abord et applaudis bientôt par les chimistes les plus illustres de l’Europe,
ils osèrent proposer et faire accepter par l’ascendant de leur renommée, une
réforme complète de la langue des chimistes.
Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement
l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la
combinaison des idées.
Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus
illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On crut faire
Page 214
merveille en dotant les chimistes de tous les avantages promis à une langue
bien faite.
Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de
l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à Guyton
de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de la théorie
nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la règle. La section de
chimie fut chargée d’examiner leur travail, et en autorisa l’impression sous
le privilége de l’Académie, en essayant toutefois en faveur des idées
anciennes une dernière et impuissante protestation.
«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage de
quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en occupent
depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien comparé sans
doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de la théorie nouvelle;
ils fondent celle-ci sur des expériences belles et imposantes. Mais quelle
théorie doit jamais donner naissance à des hommes doués de plus de génie,
à un travail plus soutenu, plus opiniâtre, quelle autre réunit jamais les
savants par un concert de plus belles expériences, par une masse de faits
plus brillants que la doctrine du phlogistique?
«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque
une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe, et
qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou étrangères à
son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà presque ignorée
des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni trace ni notion quelconque
des choses ni des idées qu’on doit lui faire signifier.»
L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves.
Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage, je ne
puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai, une complète
et brillante transformation dont les mots nouveaux, soigneusement assortis
aux idées, proclamaient le triomphe définitif et complet. Mais à cet
avantage, tout entier de circonstance, on pouvait opposer plus d’un
inconvénient.
Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil,
ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès
de la science ou la simplicité de son enseignement?
L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu, à
dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène, n’a-t-
bien faite.
Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de
l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à Guyton
de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de la théorie
nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la règle. La section de
chimie fut chargée d’examiner leur travail, et en autorisa l’impression sous
le privilége de l’Académie, en essayant toutefois en faveur des idées
anciennes une dernière et impuissante protestation.
«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage de
quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en occupent
depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien comparé sans
doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de la théorie nouvelle;
ils fondent celle-ci sur des expériences belles et imposantes. Mais quelle
théorie doit jamais donner naissance à des hommes doués de plus de génie,
à un travail plus soutenu, plus opiniâtre, quelle autre réunit jamais les
savants par un concert de plus belles expériences, par une masse de faits
plus brillants que la doctrine du phlogistique?
«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque
une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe, et
qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou étrangères à
son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà presque ignorée
des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni trace ni notion quelconque
des choses ni des idées qu’on doit lui faire signifier.»
L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves.
Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage, je ne
puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai, une complète
et brillante transformation dont les mots nouveaux, soigneusement assortis
aux idées, proclamaient le triomphe définitif et complet. Mais à cet
avantage, tout entier de circonstance, on pouvait opposer plus d’un
inconvénient.
Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil,
ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès
de la science ou la simplicité de son enseignement?
L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu, à
dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène, n’a-t-
Page 215
elle pas retardé les progrès de la chimie organique, qui, pour y avoir
forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science distincte
et soumise à de tout autres principes?
Si l’histoire de la chimie, enfin, est si mal et si peu connue, n’en faut-il
pas accuser ce changement complet des mots qui, indépendamment du
progrès dans les idées, interdit même à des chimistes exercés, la lecture
courante et facile des premiers maîtres de la science?
Mais l’époque était favorable aux révolutions. Celle-ci, sans retard
comme sans résistance, s’établit dans toute l’Europe; elle n’a pas vu encore
de réaction.
forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science distincte
et soumise à de tout autres principes?
Si l’histoire de la chimie, enfin, est si mal et si peu connue, n’en faut-il
pas accuser ce changement complet des mots qui, indépendamment du
progrès dans les idées, interdit même à des chimistes exercés, la lecture
courante et facile des premiers maîtres de la science?
Mais l’époque était favorable aux révolutions. Celle-ci, sans retard
comme sans résistance, s’établit dans toute l’Europe; elle n’a pas vu encore
de réaction.
Page 216
LES NATURALISTES.
L’histoire naturelle, désignée sous le nom de physique, occupait, avec la
chimie, une moitié des séances de l’ancienne Académie des sciences. Lors
de la réorganisation en 1699, elle y fut représentée par les sections de
botanique et d’anatomie, dont les membres, toujours actifs, contribuèrent
constamment et pour une grande part à la renommée et à la force de la
compagnie.
Réaumur, qui devait être une des gloires de l’Académie, y entra, comme
Amontons, avec le titre d’élève; il était âgé de vingt-trois ans; riche et
indépendant comme Buffon, il ne demandait comme lui à la science
d’autres avantages que le plaisir d’apprendre et la gloire de découvrir.
Quoique plus pénétrant, plus patient dans ses observations et plus rigoureux
dans ses raisonnements, il lui fut fort inférieur par le style et est resté
beaucoup moins célèbre.
Réaumur se fit connaître d’abord de l’Académie par deux mémoires de
géométrie qui montrent la pleine intelligence de la méthode de Descartes et
des théories infinitésimales, que quelques membres de l’Académie
repoussaient encore. Quoique son génie ne soit pas celui d’un géomètre, il a
fortifié son esprit par la discipline des raisonnements rigoureux, en poussant
ses études mathématiques assez loin pour pouvoir prononcer par lui-même,
en toute circonstance, sur la possibilité et la légitimité de leur application;
mais il les abandonna bien vite pour l’histoire naturelle, vers laquelle le
portaient ses goûts et ses aptitudes. Curieux de tous les secrets de la nature,
Réaumur se plaît à l’interroger avec un sage et excellent esprit, en étudiant
les moyens par lesquels elle arrive à son but et l’usage des instruments
qu’elle y emploie; les phénomènes eux-mêmes, qu’il aime à suivre et à faire
naître, lui en apprennent plus que les discours et que les livres. Ses
mémoires, dans la collection de l’Académie, sont au nombre des plus
L’histoire naturelle, désignée sous le nom de physique, occupait, avec la
chimie, une moitié des séances de l’ancienne Académie des sciences. Lors
de la réorganisation en 1699, elle y fut représentée par les sections de
botanique et d’anatomie, dont les membres, toujours actifs, contribuèrent
constamment et pour une grande part à la renommée et à la force de la
compagnie.
Réaumur, qui devait être une des gloires de l’Académie, y entra, comme
Amontons, avec le titre d’élève; il était âgé de vingt-trois ans; riche et
indépendant comme Buffon, il ne demandait comme lui à la science
d’autres avantages que le plaisir d’apprendre et la gloire de découvrir.
Quoique plus pénétrant, plus patient dans ses observations et plus rigoureux
dans ses raisonnements, il lui fut fort inférieur par le style et est resté
beaucoup moins célèbre.
Réaumur se fit connaître d’abord de l’Académie par deux mémoires de
géométrie qui montrent la pleine intelligence de la méthode de Descartes et
des théories infinitésimales, que quelques membres de l’Académie
repoussaient encore. Quoique son génie ne soit pas celui d’un géomètre, il a
fortifié son esprit par la discipline des raisonnements rigoureux, en poussant
ses études mathématiques assez loin pour pouvoir prononcer par lui-même,
en toute circonstance, sur la possibilité et la légitimité de leur application;
mais il les abandonna bien vite pour l’histoire naturelle, vers laquelle le
portaient ses goûts et ses aptitudes. Curieux de tous les secrets de la nature,
Réaumur se plaît à l’interroger avec un sage et excellent esprit, en étudiant
les moyens par lesquels elle arrive à son but et l’usage des instruments
qu’elle y emploie; les phénomènes eux-mêmes, qu’il aime à suivre et à faire
naître, lui en apprennent plus que les discours et que les livres. Ses
mémoires, dans la collection de l’Académie, sont au nombre des plus
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célèbres; marqués presque tous au même coin, ils n’exigent, pour être lus et
compris, aucune étude préalable. Plus éclairé qu’érudit, Réaumur ne fait
aucun étalage de sa science, qui, toujours cependant, sur toutes les
questions, resta à la hauteur de son époque.
Réaumur, en effet, s’occupait de toutes les sciences en même temps; se
proposant, avec une infatigable ardeur, les problèmes les plus divers, qu’il
voulait et qu’il savait le plus souvent résoudre par lui-même, il n’avait pas
le temps d’acquérir une érudition bien profonde; son activité dans les
mémoires de l’Académie s’étend à tous les sujets, qu’il traite tous, sinon
avec la même compétence, tout au moins avec la même sagacité.
L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en
publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours de
loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné tout
naturellement pour prendre une part importante à ce travail.
La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages
plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On
emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois sortes
de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la fonte, dont les
propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la fonte est en effet
fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement fusible, dur et malléable; le
fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la lime, cédant au marteau et plus
malléable encore que l’acier. Le fer, on l’ignorait alors, est un métal presque
pur, l’acier contient 4 à 7 millièmes de charbon, et la fonte en contient le
plus souvent de 20 à 30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir
d’ailleurs tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition,
des propriétés du type le plus voisin.
L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge, puis
plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se trempe aussi,
en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe jamais.
Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait que
le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu avancée
alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour qu’une telle
découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour lui une espèce de
soufre.
Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans ce
mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres à tout
compris, aucune étude préalable. Plus éclairé qu’érudit, Réaumur ne fait
aucun étalage de sa science, qui, toujours cependant, sur toutes les
questions, resta à la hauteur de son époque.
Réaumur, en effet, s’occupait de toutes les sciences en même temps; se
proposant, avec une infatigable ardeur, les problèmes les plus divers, qu’il
voulait et qu’il savait le plus souvent résoudre par lui-même, il n’avait pas
le temps d’acquérir une érudition bien profonde; son activité dans les
mémoires de l’Académie s’étend à tous les sujets, qu’il traite tous, sinon
avec la même compétence, tout au moins avec la même sagacité.
L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en
publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours de
loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné tout
naturellement pour prendre une part importante à ce travail.
La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages
plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On
emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois sortes
de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la fonte, dont les
propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la fonte est en effet
fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement fusible, dur et malléable; le
fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la lime, cédant au marteau et plus
malléable encore que l’acier. Le fer, on l’ignorait alors, est un métal presque
pur, l’acier contient 4 à 7 millièmes de charbon, et la fonte en contient le
plus souvent de 20 à 30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir
d’ailleurs tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition,
des propriétés du type le plus voisin.
L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge, puis
plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se trempe aussi,
en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe jamais.
Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait que
le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu avancée
alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour qu’une telle
découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour lui une espèce de
soufre.
Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans ce
mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres à tout
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corps réducteur.
Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand effet,
et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus riches récompenses,
est intitulé: L’art de convertir le fer en acier et l’art d’adoucir le fer dur.
Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et
pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer la
transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui manque, et
qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du charbon; quand
l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon), il devient d’abord un
métal intraitable, cassant et dur, puis de la fonte, comme le dit Réaumur en
plusieurs endroits de son livre; et il enseigne à corriger cet acier intraitable
en le plaçant à une haute température en contact avec de la craie; mais, ne
connaissant ni la composition de la craie ni les propriétés de l’acide
carbonique et de l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si
fréquente de l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à
fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à peu
près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions chimiques,
et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant tout ou partie de ce
qu’il nomme les soufres, se changer en acier et même en fer doux, et il a
trouvé le beau procédé de décarburation, qui, bien peu perfectionné depuis,
nous fournit aujourd’hui la fonte malléable. Une partie de son ouvrage est
consacrée à la description de cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte
destinée à l’opération; il donne la composition des meilleurs mélanges,
parmi lesquels il cite l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de
fer exclusivement employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il
convient de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature;
quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus
employés aujourd’hui.
La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins
remarquable: «Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour
rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au royaume: ou
d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme celles des glaces,
eussent eu seules le droit de faire de ces sortes d’ouvrages, ou de donner
une liberté générale à tous les ouvriers d’y travailler. Le premier parti eût
plutôt fait paraître des manufactures considérables et le public eût eu plutôt
à choisir des ouvrages de ce genre. Dès que la liberté est générale, les
artisans se chargeront de ce travail, mais leur peu de fortune ne leur
Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand effet,
et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus riches récompenses,
est intitulé: L’art de convertir le fer en acier et l’art d’adoucir le fer dur.
Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et
pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer la
transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui manque, et
qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du charbon; quand
l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon), il devient d’abord un
métal intraitable, cassant et dur, puis de la fonte, comme le dit Réaumur en
plusieurs endroits de son livre; et il enseigne à corriger cet acier intraitable
en le plaçant à une haute température en contact avec de la craie; mais, ne
connaissant ni la composition de la craie ni les propriétés de l’acide
carbonique et de l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si
fréquente de l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à
fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à peu
près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions chimiques,
et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant tout ou partie de ce
qu’il nomme les soufres, se changer en acier et même en fer doux, et il a
trouvé le beau procédé de décarburation, qui, bien peu perfectionné depuis,
nous fournit aujourd’hui la fonte malléable. Une partie de son ouvrage est
consacrée à la description de cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte
destinée à l’opération; il donne la composition des meilleurs mélanges,
parmi lesquels il cite l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de
fer exclusivement employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il
convient de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature;
quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus
employés aujourd’hui.
La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins
remarquable: «Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour
rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au royaume: ou
d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme celles des glaces,
eussent eu seules le droit de faire de ces sortes d’ouvrages, ou de donner
une liberté générale à tous les ouvriers d’y travailler. Le premier parti eût
plutôt fait paraître des manufactures considérables et le public eût eu plutôt
à choisir des ouvrages de ce genre. Dès que la liberté est générale, les
artisans se chargeront de ce travail, mais leur peu de fortune ne leur
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permettant pas de faire les avances nécessaires pour fournir à une grande
quantité d’ouvrages très-variés, parce que les premiers modèles coûtent
cher, les ouvrages s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui
pourraient entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être
pas les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés par tous
les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté porte à souhaiter
qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi ils ont naturellement
autant de droit que les autres, c’est que, si les établissements se font de la
sorte plus lentement, d’une manière moins brillante, ils se forment d’une
manière plus utile au public. Comment s’assurer d’une société qui ne soit
pas trop avide de gain? C’est le grand inconvénient des priviléges, qui
d’ailleurs lient les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui
auraient été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de
talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que les
particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des compagnies,
mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux, l’envie d’attirer le
marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai eu la preuve de cette
nécessité de faire multiplier le débit: j’avais permis à quelques ouvriers, qui
avaient travaillé sous nos yeux dans le laboratoire de l’Académie, de faire
des ouvrages de fer fondu. Malgré moi ils voulaient les tenir à un prix
excessif; quand ils offraient pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer
forgé, en eût coûté 1,200 ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils
eussent dû le donner pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de
vendre les choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité
de débiter à l’envi.»
Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites, il
ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage que le duc
d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent sur les questions de
science, récompensa par une pension de 12,000 livres. Quelques réflexions
généreuses sur le devoir des inventeurs envers l’humanité tout entière
méritent également d’être rapportées. «Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur,
qui n’ont pas approuvé que les découvertes qui font l’objet de ces mémoires
aient été rendues publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été
conservées au royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère,
peu louables à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins.
Nous nous devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons
quantité d’ouvrages très-variés, parce que les premiers modèles coûtent
cher, les ouvrages s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui
pourraient entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être
pas les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés par tous
les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté porte à souhaiter
qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi ils ont naturellement
autant de droit que les autres, c’est que, si les établissements se font de la
sorte plus lentement, d’une manière moins brillante, ils se forment d’une
manière plus utile au public. Comment s’assurer d’une société qui ne soit
pas trop avide de gain? C’est le grand inconvénient des priviléges, qui
d’ailleurs lient les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui
auraient été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de
talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que les
particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des compagnies,
mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux, l’envie d’attirer le
marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai eu la preuve de cette
nécessité de faire multiplier le débit: j’avais permis à quelques ouvriers, qui
avaient travaillé sous nos yeux dans le laboratoire de l’Académie, de faire
des ouvrages de fer fondu. Malgré moi ils voulaient les tenir à un prix
excessif; quand ils offraient pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer
forgé, en eût coûté 1,200 ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils
eussent dû le donner pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de
vendre les choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité
de débiter à l’envi.»
Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites, il
ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage que le duc
d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent sur les questions de
science, récompensa par une pension de 12,000 livres. Quelques réflexions
généreuses sur le devoir des inventeurs envers l’humanité tout entière
méritent également d’être rapportées. «Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur,
qui n’ont pas approuvé que les découvertes qui font l’objet de ces mémoires
aient été rendues publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été
conservées au royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère,
peu louables à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins.
Nous nous devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons
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aussi au reste du monde; ceux qui travaillent pour perfectionner les sciences
et les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.»
L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de
Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que lentement.
Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le nom de
Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier et pour faire
des ouvrages de fer et d’acier fondu. Le prospectus inséré dans les journaux
du temps contenait de magnifiques promesses. «On s’engage, disait-on, à ne
livrer que des produits d’excellente qualité, et, s’il y en avait qui ne
parussent pas tels à ceux qui les ont achetés, on s’engage à rendre l’argent
quand on les rapportera.»
Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après
avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée.
C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité un
nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul autre n’a
eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources simples et variées tout
ensemble dont elle dispose pour l’exécution de ses desseins, et de
l’admirable justesse avec laquelle elle accorde, même aux êtres inférieurs,
les organes nécessaires à leurs besoins et conformes à leurs convenances
comme à leurs instincts. L’anatomie ne joue, chez lui, qu’un rôle
secondaire; c’est en épiant les mouvements et les actes de l’animal vivant
qu’il se rend compte des forces mises à sa disposition et de l’usage qu’il en
sait faire. Le rôle que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir
découvert et révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand
nombre d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel
mécanisme un mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il
s’accrocher au rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la
défendre contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation?
Quels matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour
nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires à leur
développement? Telles sont les questions que traite le plus volontiers
Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus intéressantes,
accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une infatigable patience.
Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la république, trop négligée
des naturalistes pour celle des abeilles, lui ressemble pourtant un peu, dit-il,
peut-être comme Sparte ressemblait à Athènes, Réaumur indique très-bien
le but qu’il se propose et l’ordre des questions qu’il veut aborder: «Si je
et les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.»
L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de
Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que lentement.
Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le nom de
Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier et pour faire
des ouvrages de fer et d’acier fondu. Le prospectus inséré dans les journaux
du temps contenait de magnifiques promesses. «On s’engage, disait-on, à ne
livrer que des produits d’excellente qualité, et, s’il y en avait qui ne
parussent pas tels à ceux qui les ont achetés, on s’engage à rendre l’argent
quand on les rapportera.»
Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après
avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée.
C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité un
nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul autre n’a
eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources simples et variées tout
ensemble dont elle dispose pour l’exécution de ses desseins, et de
l’admirable justesse avec laquelle elle accorde, même aux êtres inférieurs,
les organes nécessaires à leurs besoins et conformes à leurs convenances
comme à leurs instincts. L’anatomie ne joue, chez lui, qu’un rôle
secondaire; c’est en épiant les mouvements et les actes de l’animal vivant
qu’il se rend compte des forces mises à sa disposition et de l’usage qu’il en
sait faire. Le rôle que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir
découvert et révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand
nombre d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel
mécanisme un mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il
s’accrocher au rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la
défendre contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation?
Quels matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour
nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires à leur
développement? Telles sont les questions que traite le plus volontiers
Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus intéressantes,
accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une infatigable patience.
Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la république, trop négligée
des naturalistes pour celle des abeilles, lui ressemble pourtant un peu, dit-il,
peut-être comme Sparte ressemblait à Athènes, Réaumur indique très-bien
le but qu’il se propose et l’ordre des questions qu’il veut aborder: «Si je
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m’étais proposé, dit-il, de faire connaître les différentes espèces de guêpes
dont les naturalistes font mention, de donner la description exacte de leur
figure et de caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un
mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de ce
que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi dire qu’à
leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles et
intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six gros
volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il ne
manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi les
ouvrages classiques les plus attachants.
Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu
son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de
Buffon.
Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par
l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait
prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme
Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève des
jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas parvenu
jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche, Buffon, dès sa
jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire librement tous ses goûts; il
voyagea en France et en Italie, en compagnie d’un jeune seigneur anglais
dont le précepteur, homme fort instruit, paraît avoir dirigé ses premières
études sur la science de la nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il
devait bientôt devenir le rival, débuta par la géométrie, et un mémoire
ingénieux sur quelques problèmes de probabilité, le montre capable de
réussir dans cette voie; mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir
et se perdre dans la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion
célèbre avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les
principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la
géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais son
esprit.
La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique
des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs
ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur la
manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient pas
indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de Dufay
mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et intendant du
dont les naturalistes font mention, de donner la description exacte de leur
figure et de caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un
mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de ce
que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi dire qu’à
leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles et
intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six gros
volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il ne
manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi les
ouvrages classiques les plus attachants.
Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu
son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de
Buffon.
Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par
l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait
prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme
Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève des
jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas parvenu
jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche, Buffon, dès sa
jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire librement tous ses goûts; il
voyagea en France et en Italie, en compagnie d’un jeune seigneur anglais
dont le précepteur, homme fort instruit, paraît avoir dirigé ses premières
études sur la science de la nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il
devait bientôt devenir le rival, débuta par la géométrie, et un mémoire
ingénieux sur quelques problèmes de probabilité, le montre capable de
réussir dans cette voie; mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir
et se perdre dans la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion
célèbre avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les
principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la
géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais son
esprit.
La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique
des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs
ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur la
manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient pas
indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de Dufay
mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et intendant du
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Jardin du Roi. Obligé par devoir de favoriser les études d’histoire naturelle
et d’y présider en quelque sorte, il tourna désormais vers elles l’activité de
son esprit en y appliquant avec un zèle constant tous ses soins, ses travaux,
son crédit et ses forces. L’observation minutieuse des faits n’était ni dans
ses goûts ni dans ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute
main, avait besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature
entière, prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes
et tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence et
que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus admirés, la
Théorie de la terre et les Époques de la nature, Buffon excité et soutenu par
la grandeur de son sujet, semble débrouiller le chaos: aucune difficulté ne
l’étonne, et l’on voit son éloquence, toujours majestueuse mais parfois trop
ornée, devancer tour à tour la science de son temps, la dédaigner, ou y
contredire.
Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie,
Buffon, presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances.
Peu soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les
siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait cependant.
L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe plus souvent et
semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des sciences. L’écrivain
chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses écrits sur la science, qui
valent surtout par l’exacte convenance et l’harmonieuse précision du style,
on ne trouve qu’un bien petit nombre d’observations nouvelles ou
d’expériences décisives sur des points jusque-là douteux. Et s’il est permis
de rappeler une plaisanterie contre celui dont le long ouvrage n’en contient
pas une seule, lorsque l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin
des Plantes une statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui,
lisant sur le socle: Naturam amplectitur omnem, s’écria, dit-on: «Qui trop
embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos.
Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire
de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile de son
grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était faite et dévoué
sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait par des études sérieuses
et originales un élément précieux de force, de solidité et de durée; un jour
cependant Buffon, dans un intérêt de librairie, fit disparaître d’une édition
nouvelle les chapitres écrits par son ami, dont la science plus profonde mais
plus sèche que la sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de
et d’y présider en quelque sorte, il tourna désormais vers elles l’activité de
son esprit en y appliquant avec un zèle constant tous ses soins, ses travaux,
son crédit et ses forces. L’observation minutieuse des faits n’était ni dans
ses goûts ni dans ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute
main, avait besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature
entière, prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes
et tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence et
que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus admirés, la
Théorie de la terre et les Époques de la nature, Buffon excité et soutenu par
la grandeur de son sujet, semble débrouiller le chaos: aucune difficulté ne
l’étonne, et l’on voit son éloquence, toujours majestueuse mais parfois trop
ornée, devancer tour à tour la science de son temps, la dédaigner, ou y
contredire.
Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie,
Buffon, presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances.
Peu soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les
siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait cependant.
L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe plus souvent et
semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des sciences. L’écrivain
chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses écrits sur la science, qui
valent surtout par l’exacte convenance et l’harmonieuse précision du style,
on ne trouve qu’un bien petit nombre d’observations nouvelles ou
d’expériences décisives sur des points jusque-là douteux. Et s’il est permis
de rappeler une plaisanterie contre celui dont le long ouvrage n’en contient
pas une seule, lorsque l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin
des Plantes une statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui,
lisant sur le socle: Naturam amplectitur omnem, s’écria, dit-on: «Qui trop
embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos.
Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire
de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile de son
grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était faite et dévoué
sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait par des études sérieuses
et originales un élément précieux de force, de solidité et de durée; un jour
cependant Buffon, dans un intérêt de librairie, fit disparaître d’une édition
nouvelle les chapitres écrits par son ami, dont la science plus profonde mais
plus sèche que la sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de
Page 223
Daubenton étaient sacrifiés aussi bien que sa juste susceptibilité
d’observateur et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon
d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur généreux
qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de la reconnaissance!
Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton et l’expliquent: attristé
plus encore qu’irrité, il se plaignit avec douceur et modération; et, sans
rompre des relations désormais froides et pénibles, il redoubla d’ardeur
pour la formation du cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa
consolation. Malgré d’excellents et nombreux travaux, la création de ce
beau musée reste l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère
avant lui que les coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui,
pendant plus de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les
productions de la nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands
frais, pour les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et
séduisant pour les ignorants.
Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des
points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de
plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement des
arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches extérieures et
concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et les stalactites, et les
herborisations des pierres. Daubenton enfin, en appliquant à la
paléontologie sa connaissance profonde des animaux vivants, a été le
précurseur immédiat de Cuvier.
Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver
entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande partie à une
œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays. Ses écrits sur
l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines le placent au nombre
des bienfaiteurs de l’agriculture française.
«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer les
suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les étables
pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la race, trouver
ceux de déterminer avec précision le degré de finesse de la laine,
reconnaître le véritable mécanisme de la rumination, en déduire des
conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à laine et sur la manière de
les nourrir et de les traiter, disséminer les produits de sa bergerie dans toutes
les provinces, distribuer ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux,
faire fabriquer des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus
d’observateur et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon
d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur généreux
qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de la reconnaissance!
Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton et l’expliquent: attristé
plus encore qu’irrité, il se plaignit avec douceur et modération; et, sans
rompre des relations désormais froides et pénibles, il redoubla d’ardeur
pour la formation du cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa
consolation. Malgré d’excellents et nombreux travaux, la création de ce
beau musée reste l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère
avant lui que les coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui,
pendant plus de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les
productions de la nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands
frais, pour les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et
séduisant pour les ignorants.
Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des
points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de
plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement des
arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches extérieures et
concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et les stalactites, et les
herborisations des pierres. Daubenton enfin, en appliquant à la
paléontologie sa connaissance profonde des animaux vivants, a été le
précurseur immédiat de Cuvier.
Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver
entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande partie à une
œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays. Ses écrits sur
l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines le placent au nombre
des bienfaiteurs de l’agriculture française.
«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer les
suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les étables
pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la race, trouver
ceux de déterminer avec précision le degré de finesse de la laine,
reconnaître le véritable mécanisme de la rumination, en déduire des
conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à laine et sur la manière de
les nourrir et de les traiter, disséminer les produits de sa bergerie dans toutes
les provinces, distribuer ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux,
faire fabriquer des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus
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prévenus la supériorité, former des bergers instruits pour propager la
pratique de sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les
classes d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de
Daubenton sur cet important sujet.»
Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même ses
troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais jours de
la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger Daubenton.
La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon, était
promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche propriétaire,
non moins recommandable par son caractère que par l’étendue de son
esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme Buffon un nom
illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond beaucoup plus que par
la forme, ont servi surtout dans la science comme de précieux et solides
matériaux utilisés par ses successeurs. Ami intime de Bernard de Jussieu et
de Dufay, Duhamel, en étudiant sous leurs yeux l’histoire naturelle, sut à
l’âge de vingt ans leur inspirer assez de confiance pour que l’Académie,
conseillée par eux, lui confiât la mission d’étudier dans le Gâtinais les
causes d’une maladie du safran qui alarmait alors les propriétaires du pays.
Sa mission eut un plein succès, et la section de botanique l’appela peu après
à une place d’adjoint.
Loin d’entrer à fond et par ordre dans le détail des travaux très-
nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue rapide
et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi les
naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention. Les
expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes et très-
nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture d’un
animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait, observé par des
savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner la nourriture chargée de
garance avec la nourriture ordinaire, pour observer, sur différents animaux
bien entendu, le progrès de la coloration en rouge et le retour à l’état
normal.
L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol,
Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et qui
a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers, n’a pu
manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on pourrait
presque dire à la création de la science des plantes.
pratique de sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les
classes d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de
Daubenton sur cet important sujet.»
Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même ses
troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais jours de
la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger Daubenton.
La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon, était
promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche propriétaire,
non moins recommandable par son caractère que par l’étendue de son
esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme Buffon un nom
illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond beaucoup plus que par
la forme, ont servi surtout dans la science comme de précieux et solides
matériaux utilisés par ses successeurs. Ami intime de Bernard de Jussieu et
de Dufay, Duhamel, en étudiant sous leurs yeux l’histoire naturelle, sut à
l’âge de vingt ans leur inspirer assez de confiance pour que l’Académie,
conseillée par eux, lui confiât la mission d’étudier dans le Gâtinais les
causes d’une maladie du safran qui alarmait alors les propriétaires du pays.
Sa mission eut un plein succès, et la section de botanique l’appela peu après
à une place d’adjoint.
Loin d’entrer à fond et par ordre dans le détail des travaux très-
nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue rapide
et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi les
naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention. Les
expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes et très-
nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture d’un
animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait, observé par des
savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner la nourriture chargée de
garance avec la nourriture ordinaire, pour observer, sur différents animaux
bien entendu, le progrès de la coloration en rouge et le retour à l’état
normal.
L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol,
Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et qui
a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers, n’a pu
manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on pourrait
presque dire à la création de la science des plantes.
Page 225
Magnol, qui le premier a prononcé en botanique le nom de famille, était
professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier. Le roi, sur
sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à l’Académie,
quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un tel honneur, et
renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes de toute sa vie, il
vint résider à Paris; mais le sacrifice était au-dessus de ses forces, et il
n’assista que pendant un an à peine aux séances de l’Académie.
Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon,
surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la direction
des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même, qui s’en
montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement mutuel, et les
mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la trace; des critiques trop
amères, quoique souvent fondées, y remplacent dans plus d’une page les
applaudissements qui partout ailleurs saluaient les ouvrages de son maître.
Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit une
grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise dans un
plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée.
Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà de la
célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux ans dans l’espoir
surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les plantes et de se
perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident qui devait être mortel,
Tournefort ne professait plus, et peu de temps avant sa mort le jeune élève,
rapidement distingué par Fagon, se trouva placé à l’âge de vingt-trois ans
dans la chaire même dont la réputation l’avait attiré.
Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme.
Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires sur
les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et dévoué, il a
élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant partager la modeste
aisance due à ses succès comme médecin, lui a permis de dévouer sa vie
entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre immortelle. L’esprit de famille
et d’union est un des traits saillants du caractère des Jussieu; leur frère
Joseph, compagnon de Lacondamine au Pérou, retrouva après trente-huit
ans d’absence sa place au foyer fraternel, où il ne pouvait apporter
qu’embarras et tristesse. Épuisé par de longues fatigues, il en avait oublié
jusqu’à la triste histoire. On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait
élu pendant son absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite
professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier. Le roi, sur
sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à l’Académie,
quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un tel honneur, et
renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes de toute sa vie, il
vint résider à Paris; mais le sacrifice était au-dessus de ses forces, et il
n’assista que pendant un an à peine aux séances de l’Académie.
Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon,
surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la direction
des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même, qui s’en
montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement mutuel, et les
mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la trace; des critiques trop
amères, quoique souvent fondées, y remplacent dans plus d’une page les
applaudissements qui partout ailleurs saluaient les ouvrages de son maître.
Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit une
grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise dans un
plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée.
Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà de la
célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux ans dans l’espoir
surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les plantes et de se
perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident qui devait être mortel,
Tournefort ne professait plus, et peu de temps avant sa mort le jeune élève,
rapidement distingué par Fagon, se trouva placé à l’âge de vingt-trois ans
dans la chaire même dont la réputation l’avait attiré.
Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme.
Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires sur
les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et dévoué, il a
élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant partager la modeste
aisance due à ses succès comme médecin, lui a permis de dévouer sa vie
entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre immortelle. L’esprit de famille
et d’union est un des traits saillants du caractère des Jussieu; leur frère
Joseph, compagnon de Lacondamine au Pérou, retrouva après trente-huit
ans d’absence sa place au foyer fraternel, où il ne pouvait apporter
qu’embarras et tristesse. Épuisé par de longues fatigues, il en avait oublié
jusqu’à la triste histoire. On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait
élu pendant son absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite
Page 226
maison de la rue des Bernardins les soins les plus intelligents et les plus
affectueux.
Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût et
par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde douleur, en
alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des meilleurs
d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère Duhamel
venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre, à la séance de
l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son modeste repas.
Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord.
Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du Genera plantarum, devint, à l’âge
de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard triste et
sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une seule fois.
Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de Bernard
inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une affection
réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la science et à
l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies; mais la nature de
Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit, et pourvu qu’il se
montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme n’était jamais questionné
sur les sorties qui pouvaient le précéder ou le suivre.
L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de
Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout penser,
tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus grande mais non la
seule place dans leurs entretiens, qui parfois même moins graves que de
coutume, les amenaient à lire ensemble quelques pages de Rabelais. Le vieil
oncle confia bientôt à son neveu toute l’administration de la maison en lui
disant: «Tout ce qui est à moi est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et
s’étendait à son trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de
toute sa vie, à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit
l’héritier, le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son
frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux coffre
où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais le coffre
servit toujours au même usage, et au moment de la mort de Bernard, il était
rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de Jussieu, le digne
fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme ses écus. Il les empila
sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une seule fois et le légua à son
héritier encore à moitié plein. Le modeste Bernard, depuis longtemps
grand-maître dans la science des plantes, et connu pour tel de tous les
affectueux.
Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût et
par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde douleur, en
alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des meilleurs
d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère Duhamel
venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre, à la séance de
l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son modeste repas.
Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord.
Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du Genera plantarum, devint, à l’âge
de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard triste et
sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une seule fois.
Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de Bernard
inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une affection
réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la science et à
l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies; mais la nature de
Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit, et pourvu qu’il se
montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme n’était jamais questionné
sur les sorties qui pouvaient le précéder ou le suivre.
L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de
Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout penser,
tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus grande mais non la
seule place dans leurs entretiens, qui parfois même moins graves que de
coutume, les amenaient à lire ensemble quelques pages de Rabelais. Le vieil
oncle confia bientôt à son neveu toute l’administration de la maison en lui
disant: «Tout ce qui est à moi est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et
s’étendait à son trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de
toute sa vie, à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit
l’héritier, le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son
frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux coffre
où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais le coffre
servit toujours au même usage, et au moment de la mort de Bernard, il était
rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de Jussieu, le digne
fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme ses écus. Il les empila
sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une seule fois et le légua à son
héritier encore à moitié plein. Le modeste Bernard, depuis longtemps
grand-maître dans la science des plantes, et connu pour tel de tous les
Page 227
botanistes de l’Europe, avait constamment refusé de faire des leçons
publiques; il craignait d’ignorer l’art de bien dire. Ce fut l’académicien
Lemonnier, frère de l’astronome, qui succéda à Antoine dans la chaire du
Jardin du Roi. Forcé bientôt comme médecin des enfants de France de
résider à Versailles, il dut se faire suppléer à Paris. Buffon, sur la
présentation de Bernard, fit monter Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux
ans, dans la chaire où le digne vieillard, non moins ému que lui, lui
présentait silencieusement, comme à ses prédécesseurs, les plantes
soigneusement choisies et que souvent la veille il lui avait appris à
connaître.
Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie
des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas, malgré
leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans cesse sur
les caractères des plantes pour en peser l’importance, observant toutes les
analogies, estimant toutes les différences, et dans la diversité des détails
contemplant l’harmonie de l’ensemble, Bernard ne cherchait pour elles ni
un dénombrement ni même une nomenclature ou une ordonnance, mais un
enchaînement. Lorsque Louis XV, inspiré par Lemonnier, le chargea
d’établir à Trianon, dans un jardin des plantes, une école pratique de
botanique, Bernard, forcé de donner une direction, dut fixer enfin son esprit
toujours en suspens, et l’ordonnance générale de ses plantations, tout en
trahissant quelques incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé
de la méthode naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse
d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des résultats
de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant, quinze ans après la
mort de Bernard, le célèbre Genera plantarum, il vint achever et accomplir
pieusement le dessein de celui qu’il nomma jusqu’au bout son guide et son
maître.
Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené par un
heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des minéraux, devint le
créateur d’une science nouvelle et l’une des gloires les moins contestées de
l’Académie. Fils d’une pauvre famille, élevé par charité au collége de
Navarre et satisfait d’un modeste emploi de régent, il enseignait le latin aux
élèves de sixième, puis successivement à ceux de quatrième et de seconde.
Ami intime du grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la
botanique, qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton
sur la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère
publiques; il craignait d’ignorer l’art de bien dire. Ce fut l’académicien
Lemonnier, frère de l’astronome, qui succéda à Antoine dans la chaire du
Jardin du Roi. Forcé bientôt comme médecin des enfants de France de
résider à Versailles, il dut se faire suppléer à Paris. Buffon, sur la
présentation de Bernard, fit monter Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux
ans, dans la chaire où le digne vieillard, non moins ému que lui, lui
présentait silencieusement, comme à ses prédécesseurs, les plantes
soigneusement choisies et que souvent la veille il lui avait appris à
connaître.
Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie
des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas, malgré
leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans cesse sur
les caractères des plantes pour en peser l’importance, observant toutes les
analogies, estimant toutes les différences, et dans la diversité des détails
contemplant l’harmonie de l’ensemble, Bernard ne cherchait pour elles ni
un dénombrement ni même une nomenclature ou une ordonnance, mais un
enchaînement. Lorsque Louis XV, inspiré par Lemonnier, le chargea
d’établir à Trianon, dans un jardin des plantes, une école pratique de
botanique, Bernard, forcé de donner une direction, dut fixer enfin son esprit
toujours en suspens, et l’ordonnance générale de ses plantations, tout en
trahissant quelques incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé
de la méthode naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse
d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des résultats
de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant, quinze ans après la
mort de Bernard, le célèbre Genera plantarum, il vint achever et accomplir
pieusement le dessein de celui qu’il nomma jusqu’au bout son guide et son
maître.
Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené par un
heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des minéraux, devint le
créateur d’une science nouvelle et l’une des gloires les moins contestées de
l’Académie. Fils d’une pauvre famille, élevé par charité au collége de
Navarre et satisfait d’un modeste emploi de régent, il enseignait le latin aux
élèves de sixième, puis successivement à ceux de quatrième et de seconde.
Ami intime du grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la
botanique, qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton
sur la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère
Page 228
fondamental de l’espèce, qui dans les plantes et les animaux est tiré de la
reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là une
difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science. La composition
chimique fournit, il est vrai, une base précise de classification, mais cette
composition d’une part n’est pas toujours facile à connaître, et les
minéralogistes d’ailleurs se refusent non sans raison aux conséquences d’un
principe exclusif qui les obligerait, par exemple, à confondre la craie avec
les cristaux transparents de spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant.
Tout en accordant à la composition chimique une importance considérable,
une classification réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir
les propriétés physiques des corps.
Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien
différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à peine, pour
une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses, et
qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint
bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant lui par
accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes que celles
du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme, comme il l’est par
sa composition, aux cristaux de spath d’Islande très-différents pourtant de
ceux du spath calcaire. Sans remonter aux causes réelles et sans doute
éternellement inconnues qui le dominent et le nécessitent, Haüy frappé
d’une lumière subite, entrevit dans ce fait la révélation d’un principe et une
source nouvelle et assurée de découvertes qu’il devait, quoique féconde
épuiser presque tout entière. Les cristaux si divers d’une même substance
naissent de l’arrangement des mêmes molécules, dont les divers modes de
groupement produisent toute la variété des formes. La petite collection
d’Haüy, livrée immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le
grenat, le spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en
fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui les
distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était ouverte,
mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres, Haüy, sans peut-
être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise, voulut la suivre jusqu’au
bout. Agé alors de plus de quarante ans, le professeur de latin avait depuis
longtemps oublié Euclide; mais il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses
vieux cahiers, demanda quelques leçons à des collègues plus habiles, et un
petit nombre de théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les
dernières conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant
reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là une
difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science. La composition
chimique fournit, il est vrai, une base précise de classification, mais cette
composition d’une part n’est pas toujours facile à connaître, et les
minéralogistes d’ailleurs se refusent non sans raison aux conséquences d’un
principe exclusif qui les obligerait, par exemple, à confondre la craie avec
les cristaux transparents de spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant.
Tout en accordant à la composition chimique une importance considérable,
une classification réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir
les propriétés physiques des corps.
Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien
différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à peine, pour
une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses, et
qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint
bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant lui par
accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes que celles
du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme, comme il l’est par
sa composition, aux cristaux de spath d’Islande très-différents pourtant de
ceux du spath calcaire. Sans remonter aux causes réelles et sans doute
éternellement inconnues qui le dominent et le nécessitent, Haüy frappé
d’une lumière subite, entrevit dans ce fait la révélation d’un principe et une
source nouvelle et assurée de découvertes qu’il devait, quoique féconde
épuiser presque tout entière. Les cristaux si divers d’une même substance
naissent de l’arrangement des mêmes molécules, dont les divers modes de
groupement produisent toute la variété des formes. La petite collection
d’Haüy, livrée immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le
grenat, le spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en
fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui les
distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était ouverte,
mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres, Haüy, sans peut-
être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise, voulut la suivre jusqu’au
bout. Agé alors de plus de quarante ans, le professeur de latin avait depuis
longtemps oublié Euclide; mais il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses
vieux cahiers, demanda quelques leçons à des collègues plus habiles, et un
petit nombre de théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les
dernières conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant
Page 229
pour plusieurs espèces, avec la valeur précise des angles, la connaissance
très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la disposition
des facettes et de la dépendance des truncatures.
Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie la
grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second mémoire et
portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy au rang des plus
grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là dans la science et
complétement éloigné des savants, apportait son premier mémoire le 10
janvier 1781; treize mois après, le 15 février 1782, l’Académie, dans son
empressement à le posséder, le nommait presque à l’unanimité membre
adjoint de la section de botanique.
Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre,
hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par la gloire
comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége du cardinal Lemoine
les vit plus d’une fois réunis autour du modeste régent de seconde qui,
humblement confus de captiver et d’étonner de tels génies, leur démontrait
dans les suites d’un seul principe toutes les richesses et toutes les harmonies
de la géométrie des cristaux.
Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse. On
l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement délaissée.
Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et peut-être le seul
savant français réellement considérable au XVIIIe siècle qui n’ait pas
appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la théorie nouvelle l’hérésie
des cristalloclastes. «Mais heureusement, dit Cuvier, nous ne connaissons
d’hérétiques dans la science que ceux qui ne veulent pas suivre les progrès
de leur siècle; et ce sont aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont
succédé dans leur petite jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.»
très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la disposition
des facettes et de la dépendance des truncatures.
Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie la
grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second mémoire et
portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy au rang des plus
grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là dans la science et
complétement éloigné des savants, apportait son premier mémoire le 10
janvier 1781; treize mois après, le 15 février 1782, l’Académie, dans son
empressement à le posséder, le nommait presque à l’unanimité membre
adjoint de la section de botanique.
Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre,
hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par la gloire
comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége du cardinal Lemoine
les vit plus d’une fois réunis autour du modeste régent de seconde qui,
humblement confus de captiver et d’étonner de tels génies, leur démontrait
dans les suites d’un seul principe toutes les richesses et toutes les harmonies
de la géométrie des cristaux.
Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse. On
l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement délaissée.
Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et peut-être le seul
savant français réellement considérable au XVIIIe siècle qui n’ait pas
appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la théorie nouvelle l’hérésie
des cristalloclastes. «Mais heureusement, dit Cuvier, nous ne connaissons
d’hérétiques dans la science que ceux qui ne veulent pas suivre les progrès
de leur siècle; et ce sont aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont
succédé dans leur petite jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.»
Page 230
III.
LA FIN DE L’ACADÉMIE.
LA FIN DE L’ACADÉMIE.
Page 231
L’ACADÉMIE DE 1789 A 1793.
L’Académie des sciences, par l’importance croissante de ses travaux,
comme par la juste célébrité de ses membres, avait acquis à la fin du XVIIIe
siècle une haute et universelle influence. Sans être mêlée à la conduite des
affaires, elle était consultée sur les questions les plus difficiles et les plus
importantes. Non-seulement les savants et les inventeurs, mais les
administrateurs de province, les assemblées d’États, le parlement, le
lieutenant de police, les ministres eux-mêmes, prenaient souvent son avis et
le suivaient quelquefois. Les membres, nommés par le roi, étaient désignés
en réalité par les suffrages des académiciens, dirigés souvent, mais non
contraints, dans l’exercice de leur liberté; les choix étaient d’ailleurs ce
qu’ils sont et seront toujours, bons dans l’ensemble, appelant tôt ou tard
tous ceux qu’à un siècle de distance l’historien des sciences s’étonnerait de
voir écarter, et leur associant, dans une proportion un peu trop forte peut-
être, des hommes obscurs aujourd’hui, gens de bien et de savoir, connus
alors pour tels, il faut le supposer, mais dont les ouvrages nous semblent
insignifiants, quand ils ne sont pas introuvables.
La science, dans les procès-verbaux, est mêlée aux seules affaires
académiques, et, depuis le commencement du siècle, on n’y rencontrerait
pas peut-être une seule allusion aux événements politiques. L’année 1789
fait à peine exception. Les pensionnaires sont exacts, aussi bien que les
associés, aux réunions du mercredi et du samedi. Les membres honoraires
seuls font défaut; mais c’est chez eux déjà une fort ancienne habitude:
depuis plus de vingt ans, la colonne réservée à leurs signatures recevait un
nom ou deux tout au plus sur chaque feuille de présence, et restait blanche
quelquefois pendant des mois entiers.
Plus élevés et plus nombreux depuis plusieurs années, les travaux de
science pure semblent s’augmenter et s’étendre encore. Laplace, Legendre,
L’Académie des sciences, par l’importance croissante de ses travaux,
comme par la juste célébrité de ses membres, avait acquis à la fin du XVIIIe
siècle une haute et universelle influence. Sans être mêlée à la conduite des
affaires, elle était consultée sur les questions les plus difficiles et les plus
importantes. Non-seulement les savants et les inventeurs, mais les
administrateurs de province, les assemblées d’États, le parlement, le
lieutenant de police, les ministres eux-mêmes, prenaient souvent son avis et
le suivaient quelquefois. Les membres, nommés par le roi, étaient désignés
en réalité par les suffrages des académiciens, dirigés souvent, mais non
contraints, dans l’exercice de leur liberté; les choix étaient d’ailleurs ce
qu’ils sont et seront toujours, bons dans l’ensemble, appelant tôt ou tard
tous ceux qu’à un siècle de distance l’historien des sciences s’étonnerait de
voir écarter, et leur associant, dans une proportion un peu trop forte peut-
être, des hommes obscurs aujourd’hui, gens de bien et de savoir, connus
alors pour tels, il faut le supposer, mais dont les ouvrages nous semblent
insignifiants, quand ils ne sont pas introuvables.
La science, dans les procès-verbaux, est mêlée aux seules affaires
académiques, et, depuis le commencement du siècle, on n’y rencontrerait
pas peut-être une seule allusion aux événements politiques. L’année 1789
fait à peine exception. Les pensionnaires sont exacts, aussi bien que les
associés, aux réunions du mercredi et du samedi. Les membres honoraires
seuls font défaut; mais c’est chez eux déjà une fort ancienne habitude:
depuis plus de vingt ans, la colonne réservée à leurs signatures recevait un
nom ou deux tout au plus sur chaque feuille de présence, et restait blanche
quelquefois pendant des mois entiers.
Plus élevés et plus nombreux depuis plusieurs années, les travaux de
science pure semblent s’augmenter et s’étendre encore. Laplace, Legendre,
Page 232
Borda et Coulomb représentent glorieusement l’astronomie, les
mathématiques, la mécanique et la physique. Le Genera Plantarum, qui
devait mériter et recevoir tant de louanges, vient accroître encore le grand
nom des Jussieu, et Lavoisier enfin, marchant d’un pas assuré dans la voie
qu’il a ouverte, fait imprimer avec le privilége de l’Académie l’immortel
ouvrage qui, élevant la chimie au rang des sciences exactes, la rend, suivant
l’expression de Lagrange, presque aussi facile que l’algèbre.
La date seule des procès-verbaux entraîne parfois la pensée bien loin
des paisibles discussions qu’ils résument.
Le mercredi 15 juillet 1789, l’Académie tient séance comme de
coutume et semble ignorer le grand événement de la veille. En présence de
vingt-trois membres, un peu distraits peut-être, Darcet communique un
mémoire de chimie; Tillet et Broussonet rendent compte d’une machine
pour enlever la carie du blé; un auteur étranger propose un moyen de
conserver l’eau douce à la mer; Charles, enfin, lit un travail sur la
graduation des aréomètres. Trois jours après, le 18 juillet, Laplace étudie
l’obliquité de l’écliptique.
C’est le 4 juillet 1789 que le retentissement des événements du dehors
interrompit pour la première fois, et un instant seulement, les travaux de la
petite salle du Louvre. On lit au procès-verbal: «Il est décidé de témoigner à
M. Bailly, de la part de l’Académie, sa satisfaction de la manière dont il a
rempli les fonctions de président de l’Assemblée nationale.» Reprenant
immédiatement son ordre du jour, l’Académie entend ensuite une lecture de
Coulomb sur le frottement des pivots, et un mémoire sur la culture de
l’indigo.
Le mercredi 22 juillet, à l’heure même où Bailly, devenu maire de Paris,
faisait à l’Hôtel de Ville d’inutiles et timides efforts pour soustraire Foulon
et Berthier à la fureur de leurs assassins, l’Académie, réunie au Louvre,
invitait tous ses membres à se rendre à sa maison de Chaillot pour lui porter
de nouvelles félicitations.
Bailly, dès la séance suivante, vient remercier ses confrères de l’intérêt
qu’ils ont pris à tout ce qui lui est arrivé d’heureux. Que ces paroles soient
de Condorcet, qui les a écrites au procès-verbal, ou de Bailly, à qui il les
prête, elles révèlent tout un caractère.
Les événements se précipitent; entraînée par le souffle du dehors,
l’Académie, sans se roidir contre l’esprit de changement, n’en semble ni
mathématiques, la mécanique et la physique. Le Genera Plantarum, qui
devait mériter et recevoir tant de louanges, vient accroître encore le grand
nom des Jussieu, et Lavoisier enfin, marchant d’un pas assuré dans la voie
qu’il a ouverte, fait imprimer avec le privilége de l’Académie l’immortel
ouvrage qui, élevant la chimie au rang des sciences exactes, la rend, suivant
l’expression de Lagrange, presque aussi facile que l’algèbre.
La date seule des procès-verbaux entraîne parfois la pensée bien loin
des paisibles discussions qu’ils résument.
Le mercredi 15 juillet 1789, l’Académie tient séance comme de
coutume et semble ignorer le grand événement de la veille. En présence de
vingt-trois membres, un peu distraits peut-être, Darcet communique un
mémoire de chimie; Tillet et Broussonet rendent compte d’une machine
pour enlever la carie du blé; un auteur étranger propose un moyen de
conserver l’eau douce à la mer; Charles, enfin, lit un travail sur la
graduation des aréomètres. Trois jours après, le 18 juillet, Laplace étudie
l’obliquité de l’écliptique.
C’est le 4 juillet 1789 que le retentissement des événements du dehors
interrompit pour la première fois, et un instant seulement, les travaux de la
petite salle du Louvre. On lit au procès-verbal: «Il est décidé de témoigner à
M. Bailly, de la part de l’Académie, sa satisfaction de la manière dont il a
rempli les fonctions de président de l’Assemblée nationale.» Reprenant
immédiatement son ordre du jour, l’Académie entend ensuite une lecture de
Coulomb sur le frottement des pivots, et un mémoire sur la culture de
l’indigo.
Le mercredi 22 juillet, à l’heure même où Bailly, devenu maire de Paris,
faisait à l’Hôtel de Ville d’inutiles et timides efforts pour soustraire Foulon
et Berthier à la fureur de leurs assassins, l’Académie, réunie au Louvre,
invitait tous ses membres à se rendre à sa maison de Chaillot pour lui porter
de nouvelles félicitations.
Bailly, dès la séance suivante, vient remercier ses confrères de l’intérêt
qu’ils ont pris à tout ce qui lui est arrivé d’heureux. Que ces paroles soient
de Condorcet, qui les a écrites au procès-verbal, ou de Bailly, à qui il les
prête, elles révèlent tout un caractère.
Les événements se précipitent; entraînée par le souffle du dehors,
l’Académie, sans se roidir contre l’esprit de changement, n’en semble ni
Page 233
pénétrée ni éblouie. C’est le 18 novembre 1789 seulement, plus de trois
mois après la nuit du 4 août, que, donnant satisfaction aux idées du jour, un
membre honoraire, l’excellent et vertueux duc de La Rochefoucauld,
propose d’abolir toute distinction entre les académiciens. Qui ne croirait
qu’accueillie avec applaudissement, une telle motion, à une telle date, sera
votée par acclamation? Loin de là: soumise à la règle qui prescrit une
seconde lecture, l’Académie prend huit jours pour se résoudre. Le 25
novembre, contrairement à la coutume qui pour cela n’est pas abolie, on
confère sur cette question le droit de suffrage aux membres associés. La
semaine suivante, on décide que, pour examiner les anciens statuts et en
proposer de nouveaux, il sera nommé des commissaires; puis, dans une
autre séance, qu’ils seront au nombre de cinq, et c’est après un mois de
délais et de remises successives que Condorcet, Laplace, Borda, Tillet et
Bossut sont chargés de préparer un nouveau règlement qu’ils mettent six
mois à rédiger et dont la discussion occupe vingt-quatre séances.
Le principe cependant était accepté, et l’Académie, sans attendre la fin
de la discussion, saisit avec empressement, fit naître même, on peut le dire,
l’occasion de le proclamer solennellement.
L’Assemblée nationale, dans la séance du 8 mai 1790, avait décidé que
le soin de choisir et de déterminer le système des nouvelles mesures serait
confié à l’Académie des sciences.
«L’Assemblée nationale, était-il dit, désirant faire jouir la France entière
de l’avantage qui doit résulter de l’uniformité des poids et mesures, et
voulant que le rapport des anciennes mesures avec les nouvelles soit
clairement déterminé et facilement saisi, décrète que Sa Majesté sera
suppliée de donner des ordres aux administrations des divers départements
du royaume, afin qu’elles se procurent, qu’elles se fassent remettre par
chacune des municipalités comprises dans chaque département, et qu’elles
envoient à Paris, pour être remis au secrétaire de l’Académie des sciences,
un modèle parfaitement exact des différents poids et mesures élémentaires
qui y sont en usage.
«Décrète en outre que le roi sera également supplié d’écrire à Sa
Majesté Britannique, et de la prier d’engager le parlement britannique à
concourir avec l’Assemblée nationale à la fixation de l’unité des mesures et
des poids. Qu’en conséquence, sous les auspices des deux nations, des
commissaires de l’Académie des sciences de Paris pourront se réunir en
mois après la nuit du 4 août, que, donnant satisfaction aux idées du jour, un
membre honoraire, l’excellent et vertueux duc de La Rochefoucauld,
propose d’abolir toute distinction entre les académiciens. Qui ne croirait
qu’accueillie avec applaudissement, une telle motion, à une telle date, sera
votée par acclamation? Loin de là: soumise à la règle qui prescrit une
seconde lecture, l’Académie prend huit jours pour se résoudre. Le 25
novembre, contrairement à la coutume qui pour cela n’est pas abolie, on
confère sur cette question le droit de suffrage aux membres associés. La
semaine suivante, on décide que, pour examiner les anciens statuts et en
proposer de nouveaux, il sera nommé des commissaires; puis, dans une
autre séance, qu’ils seront au nombre de cinq, et c’est après un mois de
délais et de remises successives que Condorcet, Laplace, Borda, Tillet et
Bossut sont chargés de préparer un nouveau règlement qu’ils mettent six
mois à rédiger et dont la discussion occupe vingt-quatre séances.
Le principe cependant était accepté, et l’Académie, sans attendre la fin
de la discussion, saisit avec empressement, fit naître même, on peut le dire,
l’occasion de le proclamer solennellement.
L’Assemblée nationale, dans la séance du 8 mai 1790, avait décidé que
le soin de choisir et de déterminer le système des nouvelles mesures serait
confié à l’Académie des sciences.
«L’Assemblée nationale, était-il dit, désirant faire jouir la France entière
de l’avantage qui doit résulter de l’uniformité des poids et mesures, et
voulant que le rapport des anciennes mesures avec les nouvelles soit
clairement déterminé et facilement saisi, décrète que Sa Majesté sera
suppliée de donner des ordres aux administrations des divers départements
du royaume, afin qu’elles se procurent, qu’elles se fassent remettre par
chacune des municipalités comprises dans chaque département, et qu’elles
envoient à Paris, pour être remis au secrétaire de l’Académie des sciences,
un modèle parfaitement exact des différents poids et mesures élémentaires
qui y sont en usage.
«Décrète en outre que le roi sera également supplié d’écrire à Sa
Majesté Britannique, et de la prier d’engager le parlement britannique à
concourir avec l’Assemblée nationale à la fixation de l’unité des mesures et
des poids. Qu’en conséquence, sous les auspices des deux nations, des
commissaires de l’Académie des sciences de Paris pourront se réunir en
Page 234
nombre égal avec des membres choisis de la société de Londres dans le lieu
qui sera jugé respectivement le plus convenable...
«Qu’après l’opération faite avec toute la solennité qui sera nécessaire,
Sa Majesté sera suppliée de charger l’Académie des sciences de faire avec
précision, pour chaque municipalité du royaume, le rapport de leurs anciens
poids et mesures avec le nouveau modèle, et de composer ensuite pour les
moins capables des livres usuels et élémentaires où seront indiquées avec
clarté toutes les proportions.»
C’est à cette occasion que, reçue à la barre de l’Assemblée, l’Académie,
par l’organe de Condorcet, s’empressa d’afficher son amour pour l’égalité.
«L’Académie des sciences, dit son secrétaire, désirait depuis longtemps
voir régner dans son sein cette entière égalité dont vous avez fait le bien le
plus précieux des citoyens, et que nous regardons comme le plus digne
encouragement de nos travaux.»
Malgré l’égalité dont elle se vante, plus d’une page des procès-verbaux
montre encore dans l’Académie trois classes séparées, dont chacune avec
son nom conserve son rang et ses droits, et dont la subordination, maintenue
par habitude, est acceptée sans lutte et sans murmure.
C’est le 17 février 1791 seulement, neuf mois après leur réception à la
barre de l’Assemblée, que les académiciens, inscrits sans distinction sur la
feuille de présence, commencent à la signer dans l’ordre de leur arrivée;
trois colonnes distinctes sont jusque-là attribuées aux trois classes de la
compagnie. Il est assez curieux d’y voir les signatures se conformer peu à
peu à la mode du jour, et le marquis de Condorcet, par exemple, comme s’il
triomphait lentement d’une mauvaise habitude, signer de Condorcet, pour
reprendre le titre de marquis, le quitter encore, renoncer à la particule pour
la rétablir de temps en temps, et ne devenir le citoyen Condorcet que sur les
bancs de la Convention.
Mais, pour mêler les signatures de leurs membres, les trois classes ne
sont pas confondues. La primauté reste aux honoraires. Le roi, suivant
toujours la première institution, continue à choisir parmi eux le président et
le vice-président. Les pensionnaires, dont ils ont été longtemps les
protecteurs et les patrons librement choisis, ne semblent ni s’en émouvoir ni
s’en étonner. Mais, usant à leur tour de leur ancienne prérogative, ils
refusent souvent le droit de suffrage aux associés, sans qu’aucun d’eux le
réclame au nom de l’égalité si hautement proclamée.
qui sera jugé respectivement le plus convenable...
«Qu’après l’opération faite avec toute la solennité qui sera nécessaire,
Sa Majesté sera suppliée de charger l’Académie des sciences de faire avec
précision, pour chaque municipalité du royaume, le rapport de leurs anciens
poids et mesures avec le nouveau modèle, et de composer ensuite pour les
moins capables des livres usuels et élémentaires où seront indiquées avec
clarté toutes les proportions.»
C’est à cette occasion que, reçue à la barre de l’Assemblée, l’Académie,
par l’organe de Condorcet, s’empressa d’afficher son amour pour l’égalité.
«L’Académie des sciences, dit son secrétaire, désirait depuis longtemps
voir régner dans son sein cette entière égalité dont vous avez fait le bien le
plus précieux des citoyens, et que nous regardons comme le plus digne
encouragement de nos travaux.»
Malgré l’égalité dont elle se vante, plus d’une page des procès-verbaux
montre encore dans l’Académie trois classes séparées, dont chacune avec
son nom conserve son rang et ses droits, et dont la subordination, maintenue
par habitude, est acceptée sans lutte et sans murmure.
C’est le 17 février 1791 seulement, neuf mois après leur réception à la
barre de l’Assemblée, que les académiciens, inscrits sans distinction sur la
feuille de présence, commencent à la signer dans l’ordre de leur arrivée;
trois colonnes distinctes sont jusque-là attribuées aux trois classes de la
compagnie. Il est assez curieux d’y voir les signatures se conformer peu à
peu à la mode du jour, et le marquis de Condorcet, par exemple, comme s’il
triomphait lentement d’une mauvaise habitude, signer de Condorcet, pour
reprendre le titre de marquis, le quitter encore, renoncer à la particule pour
la rétablir de temps en temps, et ne devenir le citoyen Condorcet que sur les
bancs de la Convention.
Mais, pour mêler les signatures de leurs membres, les trois classes ne
sont pas confondues. La primauté reste aux honoraires. Le roi, suivant
toujours la première institution, continue à choisir parmi eux le président et
le vice-président. Les pensionnaires, dont ils ont été longtemps les
protecteurs et les patrons librement choisis, ne semblent ni s’en émouvoir ni
s’en étonner. Mais, usant à leur tour de leur ancienne prérogative, ils
refusent souvent le droit de suffrage aux associés, sans qu’aucun d’eux le
réclame au nom de l’égalité si hautement proclamée.
Page 235
Le 6 septembre 1791, par exemple, le secrétaire écrit au procès-verbal:
«J’ai annoncé que le concours du prix sur les satellites de Jupiter était
fermé, et qu’il y avait une pièce (elle était de Delambre et fut couronnée).
On a été aux voix pour savoir si les anciens commissaires pour le jugement
de ce prix seraient continués, oui ou non. La pluralité a été d’en élire au
scrutin: on a retourné aux voix pour savoir si les pensionnaires voteraient
seuls ou si toute l’Académie aurait droit de suffrage;» mais les
pensionnaires, se faisant juges en leur propre cause, et plus nombreux
d’ailleurs que les associés, décident d’abord que l’ancien usage ne pourra
être changé que par une majorité des deux tiers, qui ne fut pas obtenue, en
sorte que les associés, parmi lesquels se trouvaient Haüy, Coulomb, Pingré,
Vicq d’Azyr et Fourcroy, ne prennent pas part au scrutin.
Avant d’annoncer à la barre de l’Assemblée l’établissement de l’égalité
dans son sein, l’Académie, reçue aux Tuileries, avait été admise à présenter
ses remercîments au roi.
«Sire, avait dit Condorcet, l’Académie s’est abandonnée aux sentiments
d’une respectueuse reconnaissance en voyant que Votre Majesté l’avait
jugée digne de contribuer par ses travaux à quelques parties du grand
ouvrage qui doit illustrer son règne; elle n’oubliera jamais que le monarque
proclamé par la nation le restaurateur de la liberté française avait bien voulu
ajouter depuis longtemps à la liberté académique et se montrer pour nous ce
qu’il vient de se montrer aux yeux de l’Europe.»
L’Académie, il faut le dire, ne dépouillant jamais ses sentiments de
déférence et de respect pour le roi, se montra toujours empressée et parfois
ingénieuse à les lui témoigner.
On lit au procès-verbal du 19 décembre 1789: «M. Sage rend compte de
ce qui a été fait dans le cabinet de l’Académie. M. le dauphin et Madame
royale sont venus, dit-il, voir le cabinet de l’Académie; les dix petits
tableaux mouvants qui s’y trouvaient ayant paru fixer leur attention, il a pris
sur lui d’en offrir un à M. le dauphin et un autre à Madame.
«L’Académie a approuvé ce qu’avait fait M. Sage.»
Trois mois après, le 22 mars 1790: «M. Tillet a dit que le dauphin, en
venant voir le cabinet de l’Académie, avait remarqué une petite pompe en
cuivre et manifesté le désir de la posséder; la compagnie a décidé
unanimement que le trésorier serait autorisé à ne rien refuser de tout ce qui
«J’ai annoncé que le concours du prix sur les satellites de Jupiter était
fermé, et qu’il y avait une pièce (elle était de Delambre et fut couronnée).
On a été aux voix pour savoir si les anciens commissaires pour le jugement
de ce prix seraient continués, oui ou non. La pluralité a été d’en élire au
scrutin: on a retourné aux voix pour savoir si les pensionnaires voteraient
seuls ou si toute l’Académie aurait droit de suffrage;» mais les
pensionnaires, se faisant juges en leur propre cause, et plus nombreux
d’ailleurs que les associés, décident d’abord que l’ancien usage ne pourra
être changé que par une majorité des deux tiers, qui ne fut pas obtenue, en
sorte que les associés, parmi lesquels se trouvaient Haüy, Coulomb, Pingré,
Vicq d’Azyr et Fourcroy, ne prennent pas part au scrutin.
Avant d’annoncer à la barre de l’Assemblée l’établissement de l’égalité
dans son sein, l’Académie, reçue aux Tuileries, avait été admise à présenter
ses remercîments au roi.
«Sire, avait dit Condorcet, l’Académie s’est abandonnée aux sentiments
d’une respectueuse reconnaissance en voyant que Votre Majesté l’avait
jugée digne de contribuer par ses travaux à quelques parties du grand
ouvrage qui doit illustrer son règne; elle n’oubliera jamais que le monarque
proclamé par la nation le restaurateur de la liberté française avait bien voulu
ajouter depuis longtemps à la liberté académique et se montrer pour nous ce
qu’il vient de se montrer aux yeux de l’Europe.»
L’Académie, il faut le dire, ne dépouillant jamais ses sentiments de
déférence et de respect pour le roi, se montra toujours empressée et parfois
ingénieuse à les lui témoigner.
On lit au procès-verbal du 19 décembre 1789: «M. Sage rend compte de
ce qui a été fait dans le cabinet de l’Académie. M. le dauphin et Madame
royale sont venus, dit-il, voir le cabinet de l’Académie; les dix petits
tableaux mouvants qui s’y trouvaient ayant paru fixer leur attention, il a pris
sur lui d’en offrir un à M. le dauphin et un autre à Madame.
«L’Académie a approuvé ce qu’avait fait M. Sage.»
Trois mois après, le 22 mars 1790: «M. Tillet a dit que le dauphin, en
venant voir le cabinet de l’Académie, avait remarqué une petite pompe en
cuivre et manifesté le désir de la posséder; la compagnie a décidé
unanimement que le trésorier serait autorisé à ne rien refuser de tout ce qui
Page 236
pourrait flatter M. le dauphin quand il lui faisait l’honneur de visiter son
cabinet.
«Le 21 avril 1790 enfin, l’Académie, dit encore le procès-verbal rédigé
par Condorcet, a eu l’honneur de recevoir M. le dauphin et de
l’accompagner dans son cabinet.»
La nomination des membres de l’Académie était au nombre des
attributions laissées au roi, qui en fait, dans ces circonstances, ne pouvait se
dispenser de confirmer purement et simplement le choix qui lui était
proposé; mécontent peut-être d’un tel rôle, il voulut une fois s’y soustraire.
Le 12 décembre 1790, le ministre de Saint-Priest, informé par l’Académie
qu’elle présente Saussure et Maskeline pour une place d’associé étranger,
répondit immédiatement: que Sa Majesté lui a ordonné de marquer à
l’Académie qu’elle laisse à elle-même le soin de faire le choix et de
l’annoncer à celui qu’elle préférera. Le refus du roi, loin d’être accueilli
comme une occasion de tourner en habitude et en droit acquis une liberté
gracieusement offerte, semble affliger au contraire et embarrasser
l’Académie.
«M. Meusnier, dit le procès-verbal, a lu la motion suivante: Représenter
au roi que, suivant la loi, Sa Majesté peut seule nommer aux places
d’académicien entre les sujets présentés; que l’Académie ne peut exercer
cette fonction.
«Qu’elle ne peut en conséquence regarder la lettre que le ministre lui a
écrite par ordre du roi que comme une marque de la confiance de Sa
Majesté, qui veut bien la consulter sur la nomination qu’elle a à faire.
«Que l’Académie ne peut répondre à cette confiance autrement qu’en
exposant qu’elle a déjà indiqué par l’ordre de la présentation celui à qui elle
donnerait la préférence; qu’elle supplie Sa Majesté de confirmer cette
nomination et de vouloir bien l’annoncer au sujet élu.»
A cette motion respectueuse, Condorcet opposa la suivante:
«Décider à la pluralité des voix de la totalité des académiciens si le
choix à faire entre les deux sujets présentés sera confié ou non aux seuls
académiciens honoraires et pensionnaires.»
On a été aux voix pour savoir laquelle des deux motions aurait la
priorité; la pluralité a été de l’accorder à celle de M. Meusnier. On pria, en
conséquence, le ministre de supplier le roi de vouloir bien nommer, comme
cabinet.
«Le 21 avril 1790 enfin, l’Académie, dit encore le procès-verbal rédigé
par Condorcet, a eu l’honneur de recevoir M. le dauphin et de
l’accompagner dans son cabinet.»
La nomination des membres de l’Académie était au nombre des
attributions laissées au roi, qui en fait, dans ces circonstances, ne pouvait se
dispenser de confirmer purement et simplement le choix qui lui était
proposé; mécontent peut-être d’un tel rôle, il voulut une fois s’y soustraire.
Le 12 décembre 1790, le ministre de Saint-Priest, informé par l’Académie
qu’elle présente Saussure et Maskeline pour une place d’associé étranger,
répondit immédiatement: que Sa Majesté lui a ordonné de marquer à
l’Académie qu’elle laisse à elle-même le soin de faire le choix et de
l’annoncer à celui qu’elle préférera. Le refus du roi, loin d’être accueilli
comme une occasion de tourner en habitude et en droit acquis une liberté
gracieusement offerte, semble affliger au contraire et embarrasser
l’Académie.
«M. Meusnier, dit le procès-verbal, a lu la motion suivante: Représenter
au roi que, suivant la loi, Sa Majesté peut seule nommer aux places
d’académicien entre les sujets présentés; que l’Académie ne peut exercer
cette fonction.
«Qu’elle ne peut en conséquence regarder la lettre que le ministre lui a
écrite par ordre du roi que comme une marque de la confiance de Sa
Majesté, qui veut bien la consulter sur la nomination qu’elle a à faire.
«Que l’Académie ne peut répondre à cette confiance autrement qu’en
exposant qu’elle a déjà indiqué par l’ordre de la présentation celui à qui elle
donnerait la préférence; qu’elle supplie Sa Majesté de confirmer cette
nomination et de vouloir bien l’annoncer au sujet élu.»
A cette motion respectueuse, Condorcet opposa la suivante:
«Décider à la pluralité des voix de la totalité des académiciens si le
choix à faire entre les deux sujets présentés sera confié ou non aux seuls
académiciens honoraires et pensionnaires.»
On a été aux voix pour savoir laquelle des deux motions aurait la
priorité; la pluralité a été de l’accorder à celle de M. Meusnier. On pria, en
conséquence, le ministre de supplier le roi de vouloir bien nommer, comme
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il avait toujours fait jusque-là, un des deux savants présentés, et de faire
annoncer son choix à celui sur qui il sera tombé.
Le roi nomma Saussure et le fit avertir.
Sans se rajeunir par l’adjonction d’aucune gloire nouvelle, l’Académie
reste grande et forte. Troublés et entraînés au dehors par le grand et triste
spectacle qui effraye déjà les plus confiants, les uns, quoi qu’il arrive, y
veulent jouer leur rôle; les autres, sans se dégager de la science, qui a été
jusque-là leur vie tout entière, n’y appliquent plus qu’un esprit distrait.
L’Académie, de moins en moins féconde, produit donc peu de travaux; mais
ce peu est excellent et digne encore des noms qui, jusqu’au dernier jour, se
liront sur la feuille de présence.
Les théories nettes et solides de Lavoisier, éprouvées par les expériences
décisives de Fourcroy et de Guyton de Morveau, fortifiées et accrues par les
recherches originales de Berthollet, goûtées, admirées et profondément
comprises par Coulomb et par Monge, par Laplace et par Lagrange, sont
contestées, sans en être affaiblies, par les chimistes obstinés de la vieille
école, dont l’opposition impuissante vient parfois animer les séances.
En vain l’Académie réunit les adversaires dans les mêmes commissions,
ils ne peuvent s’accorder dans une œuvre commune. Non contents de rejeter
les démonstrations dont ils méconnaissent la force, Darcet et Beaumé
ferment les yeux aux faits les plus évidents: témoin le rapport de Laplace et
de Lavoisier sur la combustion de l’hydrogène et sa transformation en eau,
qu’ils refusent de signer, après avoir vu pourtant toutes les expériences et
assisté à leur plein succès.
De Lalande, Legentil, Lemonnier, Méchain et Delambre, sans
discontinuer leurs études plus profondes, signalent régulièrement à
l’Académie les phénomènes survenus dans le ciel, exactement observés et
calculés.
Pingré publie les Annales célestes, précieux recueil annoncé et
impatiemment attendu par les astronomes depuis l’année 1756.
Laplace lit de temps à autre un mémoire de mécanique céleste, fragment
anticipé de l’œuvre immortelle dont sa pensée a déjà conçu le plan, et qui
n’est pas de celles qu’on puisse fondre d’un seul jet.
Lagrange, assez clairvoyant pour être toujours triste, et regrettant le
paisible séjour de Berlin, n’apporte à ses nouveaux confrères qu’une
attention constante à leurs travaux et sa collaboration à quelques rapports.
annoncer son choix à celui sur qui il sera tombé.
Le roi nomma Saussure et le fit avertir.
Sans se rajeunir par l’adjonction d’aucune gloire nouvelle, l’Académie
reste grande et forte. Troublés et entraînés au dehors par le grand et triste
spectacle qui effraye déjà les plus confiants, les uns, quoi qu’il arrive, y
veulent jouer leur rôle; les autres, sans se dégager de la science, qui a été
jusque-là leur vie tout entière, n’y appliquent plus qu’un esprit distrait.
L’Académie, de moins en moins féconde, produit donc peu de travaux; mais
ce peu est excellent et digne encore des noms qui, jusqu’au dernier jour, se
liront sur la feuille de présence.
Les théories nettes et solides de Lavoisier, éprouvées par les expériences
décisives de Fourcroy et de Guyton de Morveau, fortifiées et accrues par les
recherches originales de Berthollet, goûtées, admirées et profondément
comprises par Coulomb et par Monge, par Laplace et par Lagrange, sont
contestées, sans en être affaiblies, par les chimistes obstinés de la vieille
école, dont l’opposition impuissante vient parfois animer les séances.
En vain l’Académie réunit les adversaires dans les mêmes commissions,
ils ne peuvent s’accorder dans une œuvre commune. Non contents de rejeter
les démonstrations dont ils méconnaissent la force, Darcet et Beaumé
ferment les yeux aux faits les plus évidents: témoin le rapport de Laplace et
de Lavoisier sur la combustion de l’hydrogène et sa transformation en eau,
qu’ils refusent de signer, après avoir vu pourtant toutes les expériences et
assisté à leur plein succès.
De Lalande, Legentil, Lemonnier, Méchain et Delambre, sans
discontinuer leurs études plus profondes, signalent régulièrement à
l’Académie les phénomènes survenus dans le ciel, exactement observés et
calculés.
Pingré publie les Annales célestes, précieux recueil annoncé et
impatiemment attendu par les astronomes depuis l’année 1756.
Laplace lit de temps à autre un mémoire de mécanique céleste, fragment
anticipé de l’œuvre immortelle dont sa pensée a déjà conçu le plan, et qui
n’est pas de celles qu’on puisse fondre d’un seul jet.
Lagrange, assez clairvoyant pour être toujours triste, et regrettant le
paisible séjour de Berlin, n’apporte à ses nouveaux confrères qu’une
attention constante à leurs travaux et sa collaboration à quelques rapports.
Page 238
Mais Legendre, plein d’activité, allie à ses recherches sur les fonctions
elliptiques les opérations géodésiques qui doivent fixer avec précision la
longitude de Londres par rapport à Paris, tandis que Prony, cherchant
encore sa voie, débute par quelques mémoires d’analyse et de mécanique,
accueillis avec bienveillance par Lagrange et par Laplace, tous deux loin de
prévoir pourtant la célébrité réservée à son nom.
Adanson, Vicq d’Azyr et Jussieu, en accordant de justes louanges à des
voyageurs comme Richard et Cusson de Labillardière, signalent
l’importance des collections péniblement recueillies au loin, et, réclamant
parfois l’exécution de promesses oubliées, en prolongent malheureusement
sans résultat la pénible illusion.
«Notre pauvre voyageur, dit Cuvier dans l’éloge de Richard, un rapport
de l’Académie à la main qui constatait l’étendue et l’importance de ses
travaux, frappa à toutes les portes; mais les ministres et jusqu’aux moindres
commis, tout était changé; personne ne se souvenait qu’on lui avait fait des
promesses; il n’importait guère à des gens qui voyaient chaque jour leur tête
menacée, qu’il fût venu un peu plus de girofles de Cayenne, ou qu’on eût
propagé des fuchsias ou des eugénias: des découvertes purement
scientifiques les touchaient encore bien moins. Ainsi, M. Richard se trouva
avoir employé son temps, altéré sa santé et sacrifié sa petite fortune, sans
que personne daignât seulement lui laisser entrevoir quelque espérance
d’assurer son avenir.»
C’était alors l’histoire de bien d’autres.
Citons encore, parmi les travaux de l’Académie à cette époque, un
excellent rapport de Monge et de Borda sur un modèle de machine à vapeur
à double effet, construit par le mécanicien Périer, dont l’esprit ingénieux,
après un coup d’œil furtivement jeté à Londres sur les appareils de Watt,
avait pénétré le principe et le secret de l’invention nouvelle.
Accoutumée à tenir pour fait tout ce qu’elle décrète, l’Assemblée
nationale s’étonne souvent que le grand ouvrage sur le système métrique ne
s’exécute pas aussi rapidement que ses décisions précipitées de chaque jour.
L’Académie, cependant, y travaille avec un grand zèle, et cinq
commissions, nommées dans la séance du 23 avril 1791, poursuivent
simultanément leurs travaux. Cassini, Méchain et Legendre sont chargés
des mesures astronomiques; Meusnier et Monge s’occupent de mesurer les
bases avec une minutieuse précision; Borda et Coulomb déterminent la
elliptiques les opérations géodésiques qui doivent fixer avec précision la
longitude de Londres par rapport à Paris, tandis que Prony, cherchant
encore sa voie, débute par quelques mémoires d’analyse et de mécanique,
accueillis avec bienveillance par Lagrange et par Laplace, tous deux loin de
prévoir pourtant la célébrité réservée à son nom.
Adanson, Vicq d’Azyr et Jussieu, en accordant de justes louanges à des
voyageurs comme Richard et Cusson de Labillardière, signalent
l’importance des collections péniblement recueillies au loin, et, réclamant
parfois l’exécution de promesses oubliées, en prolongent malheureusement
sans résultat la pénible illusion.
«Notre pauvre voyageur, dit Cuvier dans l’éloge de Richard, un rapport
de l’Académie à la main qui constatait l’étendue et l’importance de ses
travaux, frappa à toutes les portes; mais les ministres et jusqu’aux moindres
commis, tout était changé; personne ne se souvenait qu’on lui avait fait des
promesses; il n’importait guère à des gens qui voyaient chaque jour leur tête
menacée, qu’il fût venu un peu plus de girofles de Cayenne, ou qu’on eût
propagé des fuchsias ou des eugénias: des découvertes purement
scientifiques les touchaient encore bien moins. Ainsi, M. Richard se trouva
avoir employé son temps, altéré sa santé et sacrifié sa petite fortune, sans
que personne daignât seulement lui laisser entrevoir quelque espérance
d’assurer son avenir.»
C’était alors l’histoire de bien d’autres.
Citons encore, parmi les travaux de l’Académie à cette époque, un
excellent rapport de Monge et de Borda sur un modèle de machine à vapeur
à double effet, construit par le mécanicien Périer, dont l’esprit ingénieux,
après un coup d’œil furtivement jeté à Londres sur les appareils de Watt,
avait pénétré le principe et le secret de l’invention nouvelle.
Accoutumée à tenir pour fait tout ce qu’elle décrète, l’Assemblée
nationale s’étonne souvent que le grand ouvrage sur le système métrique ne
s’exécute pas aussi rapidement que ses décisions précipitées de chaque jour.
L’Académie, cependant, y travaille avec un grand zèle, et cinq
commissions, nommées dans la séance du 23 avril 1791, poursuivent
simultanément leurs travaux. Cassini, Méchain et Legendre sont chargés
des mesures astronomiques; Meusnier et Monge s’occupent de mesurer les
bases avec une minutieuse précision; Borda et Coulomb déterminent la
Page 239
longueur du pendule qui bat les secondes; Lavoisier et Haüy étudient le
poids de l’eau distillée; Tillet, Brisson et Vandermonde, enfin, dressent
l’inextricable tableau des mesures anciennes. Pour qu’aucun obstacle ne
retarde les voyages ou les expériences jugées nécessaires, l’Assemblée vote
une première somme de 100,000 livres, et ordonne qu’elle soit
immédiatement payée.
L’Académie des sciences avait été chargée de décerner chaque année, au
nom de la France, un prix de 1,200 livres à l’auteur français ou étranger de
la découverte scientifique jugée par elle la plus considérable et la plus
importante.
L’Académie, qui avait elle-même exclu ses membres du concours,
discuta longuement les travaux astronomiques d’Herschell et de Maskelyne,
de l’anatomiste Mascagni, du botaniste Guerthner, auxquels on opposa la
machine de Watt, que l’on peut regarder, disait la section de mécanique,
comme étant de toutes les découvertes récentes la plus ingénieuse et la plus
utile; elle arrêta ses suffrages sur le télescope récemment construit par
Herschell, et, comme un an déjà était écoulé depuis le décret de
l’Assemblée, on accorda immédiatement un autre prix à l’ouvrage de
Mascagni intitulé: Vasorum lymphaticorum historia. Lavoisier, dont l’esprit
généreux et actif animait alors l’Académie et en inspirait souvent les
démarches, prit la parole après ce double vote. «Après avoir, dit-il, rendu
hommage à M. Herschell, l’Académie en a un autre à rendre à la science
elle-même, et qui consiste à faire construire un télescope d’après les
principes de M. Herschell.»
Pour subvenir à la dépense, évaluée à 100,000 livres, il proposait
d’employer 36,000 livres disponibles provenant des sommes destinées à des
prix non décernés, en y ajoutant le produit de la vente d’une pépite d’or
pesant plus de dix livres appartenant au cabinet de l’Académie, et de
demander le reste à l’Assemblée nationale.
Les commissaires nommés par l’Assemblée, Lacépède, Pastoret et
Romme, dévoués tous trois à la science, se montrèrent en vain favorables;
regrettant même la destruction d’un objet rare et curieux comme la pépite
d’or, ils promirent en vain à Lavoisier d’en éviter le sacrifice à l’Académie.
Le télescope ne fut pas construit, et le seul résultat du projet fut d’appeler
l’attention sur la petite fortune que l’Académie, prudemment conseillée,
offrit peu de temps après à la nation.
poids de l’eau distillée; Tillet, Brisson et Vandermonde, enfin, dressent
l’inextricable tableau des mesures anciennes. Pour qu’aucun obstacle ne
retarde les voyages ou les expériences jugées nécessaires, l’Assemblée vote
une première somme de 100,000 livres, et ordonne qu’elle soit
immédiatement payée.
L’Académie des sciences avait été chargée de décerner chaque année, au
nom de la France, un prix de 1,200 livres à l’auteur français ou étranger de
la découverte scientifique jugée par elle la plus considérable et la plus
importante.
L’Académie, qui avait elle-même exclu ses membres du concours,
discuta longuement les travaux astronomiques d’Herschell et de Maskelyne,
de l’anatomiste Mascagni, du botaniste Guerthner, auxquels on opposa la
machine de Watt, que l’on peut regarder, disait la section de mécanique,
comme étant de toutes les découvertes récentes la plus ingénieuse et la plus
utile; elle arrêta ses suffrages sur le télescope récemment construit par
Herschell, et, comme un an déjà était écoulé depuis le décret de
l’Assemblée, on accorda immédiatement un autre prix à l’ouvrage de
Mascagni intitulé: Vasorum lymphaticorum historia. Lavoisier, dont l’esprit
généreux et actif animait alors l’Académie et en inspirait souvent les
démarches, prit la parole après ce double vote. «Après avoir, dit-il, rendu
hommage à M. Herschell, l’Académie en a un autre à rendre à la science
elle-même, et qui consiste à faire construire un télescope d’après les
principes de M. Herschell.»
Pour subvenir à la dépense, évaluée à 100,000 livres, il proposait
d’employer 36,000 livres disponibles provenant des sommes destinées à des
prix non décernés, en y ajoutant le produit de la vente d’une pépite d’or
pesant plus de dix livres appartenant au cabinet de l’Académie, et de
demander le reste à l’Assemblée nationale.
Les commissaires nommés par l’Assemblée, Lacépède, Pastoret et
Romme, dévoués tous trois à la science, se montrèrent en vain favorables;
regrettant même la destruction d’un objet rare et curieux comme la pépite
d’or, ils promirent en vain à Lavoisier d’en éviter le sacrifice à l’Académie.
Le télescope ne fut pas construit, et le seul résultat du projet fut d’appeler
l’attention sur la petite fortune que l’Académie, prudemment conseillée,
offrit peu de temps après à la nation.
Page 240
L’Assemblée nationale était devenue la source de toutes les faveurs et le
centre de toutes les affaires. Toute-puissante, hardie à décider de tout, et
condamnée à une science universelle, elle allége souvent sa tâche en
déférant à l’Académie quelques-unes des demandes et des offres de toute
sorte dont elle est chaque jour accablée. Tout en s’appliquant de son mieux
à ces études nouvelles, l’Académie ne laisse pas d’écarter, avec une
simplicité sincère et une prudence quelquefois hardie, les questions qu’elle
ne peut exactement résoudre; alléguant dans certains cas son incompétence,
se déclarant dans d’autres trop peu renseignée, elle se retranche tant qu’elle
peut dans son rôle purement scientifique.
On pourrait citer de nombreux exemples.
Un décret de l’Assemblée, en supprimant certains droits sur les cuirs,
avait rendu inutile l’outillage ingénieux du mécanicien chargé de fabriquer
les presses et les poinçons servant à les marquer. L’Académie, consultée sur
ses droits à une indemnité et sur le chiffre équitable auquel elle doit être
fixée, examine volontiers les appareils du sieur Mercklein, et, en louant leur
disposition, constate l’impossibilité de les adapter à une destination
nouvelle; mais, en envoyant au ministre le rapport de Tillet, Leroy, Monge
et Vandermonde, l’Académie décide qu’on lui mandera les raisons pour
lesquelles elle désire ne plus être consultée à l’avenir sur des indemnités à
accorder à des particuliers.
Chargée d’examiner le projet d’un canal qui dédommagerait la ville de
Richelieu des avantages perdus par suite de la révolution, les commissaires,
Bossut, Coulomb et Meusnier, ne font pas attendre leur rapport: «Mais,
disent-ils en le terminant, nous pensons que les propositions ne sauraient
être appréciées que d’après une reconnaissance des nivellements et autres
opérations faites sur les lieux, pour constater la possibilité d’établir la
communication projetée, la dépense qu’elle exige et surtout les proportions
de cette dépense avec les avantages qui en pourraient résulter pour le pays;
que c’est à l’Assemblée nationale à ordonner les dépenses préliminaires,
après avoir, si elle le juge à propos, renvoyé la demande dont il s’agit au
directeur du département; qu’enfin, les fonctions de l’Académie se
réduisant nécessairement à examiner les résultats de cette opération
lorsqu’elle aurait eu lieu, elle ne peut pour le présent prononcer aucune
opinion.»
centre de toutes les affaires. Toute-puissante, hardie à décider de tout, et
condamnée à une science universelle, elle allége souvent sa tâche en
déférant à l’Académie quelques-unes des demandes et des offres de toute
sorte dont elle est chaque jour accablée. Tout en s’appliquant de son mieux
à ces études nouvelles, l’Académie ne laisse pas d’écarter, avec une
simplicité sincère et une prudence quelquefois hardie, les questions qu’elle
ne peut exactement résoudre; alléguant dans certains cas son incompétence,
se déclarant dans d’autres trop peu renseignée, elle se retranche tant qu’elle
peut dans son rôle purement scientifique.
On pourrait citer de nombreux exemples.
Un décret de l’Assemblée, en supprimant certains droits sur les cuirs,
avait rendu inutile l’outillage ingénieux du mécanicien chargé de fabriquer
les presses et les poinçons servant à les marquer. L’Académie, consultée sur
ses droits à une indemnité et sur le chiffre équitable auquel elle doit être
fixée, examine volontiers les appareils du sieur Mercklein, et, en louant leur
disposition, constate l’impossibilité de les adapter à une destination
nouvelle; mais, en envoyant au ministre le rapport de Tillet, Leroy, Monge
et Vandermonde, l’Académie décide qu’on lui mandera les raisons pour
lesquelles elle désire ne plus être consultée à l’avenir sur des indemnités à
accorder à des particuliers.
Chargée d’examiner le projet d’un canal qui dédommagerait la ville de
Richelieu des avantages perdus par suite de la révolution, les commissaires,
Bossut, Coulomb et Meusnier, ne font pas attendre leur rapport: «Mais,
disent-ils en le terminant, nous pensons que les propositions ne sauraient
être appréciées que d’après une reconnaissance des nivellements et autres
opérations faites sur les lieux, pour constater la possibilité d’établir la
communication projetée, la dépense qu’elle exige et surtout les proportions
de cette dépense avec les avantages qui en pourraient résulter pour le pays;
que c’est à l’Assemblée nationale à ordonner les dépenses préliminaires,
après avoir, si elle le juge à propos, renvoyé la demande dont il s’agit au
directeur du département; qu’enfin, les fonctions de l’Académie se
réduisant nécessairement à examiner les résultats de cette opération
lorsqu’elle aurait eu lieu, elle ne peut pour le présent prononcer aucune
opinion.»
Page 241
Consultée dans des circonstances fort graves sur le nombre de pains de
quatre livres que l’on peut retirer d’un sac de farine, elle s’en réfère, en
exposant ses motifs, à un rapport antérieur de 1783, auquel elle renvoie la
municipalité de Paris, parce qu’il rend absolument superflues des
expériences nouvelles.
A l’occasion d’un projet de cartouche incendiaire: «Nous croyons
devoir observer, sans entrer dans le détail, disent les commissaires de
l’Académie, que, si cette cartouche parvenait toujours à son but, elle
produirait l’effet que son auteur promet; il en résulterait une grande
destruction d’hommes, parce que le feu mis pendant un combat dans les
voiles d’un vaisseau, loin de s’éteindre aussi promptement que le prétend
l’auteur, le mettrait dans le danger le plus imminent de brûler sans pouvoir
recevoir de secours, et peut-être sans qu’on pût parvenir à sauver
l’équipage, qui serait alors la proie des flammes.» Ceci mène naturellement
à la discussion d’une grande question politique: «Doit-on adopter un moyen
incendiaire dont le succès détruirait promptement une armée navale, mais
entraînerait en même temps une grande perte d’hommes?
«L’Académie, dont le but est le perfectionnement des sciences et arts,
ne veut pas sans doute s’occuper de cette question politique et morale; mais
elle nous permettra de lui rappeler qu’en 1759, lorsque, pendant la guerre
de sept ans, on proposa à Louis XV de profiter de la découverte qu’un
joaillier de Paris venait de faire d’un feu inextinguible, même dans l’eau, ce
monarque voulut que le secret fût enseveli dans le plus profond oubli.
D’après ces considérations, nous concluons que l’Académie, fidèle à ses
principes et à ceux de l’humanité, ne peut, sans un ordre exprès du
gouvernement, faire des expériences sur la cartouche proposée.»
L’Académie, peu empressée à se produire au dehors, évite les
manifestations bruyantes dont Paris s’enivre peu à peu. Elle ne veut pas se
dessaisir, en s’associant à d’autres compagnies, de son rôle incontesté
jusque-là d’arbitre unique et de juge sans appel des questions de son ressort
qui lui sont soumises. On lit par exemple dans le procès-verbal du 10 mars
1790:
«M. Tillet a lu une délibération du district de Saint-Jacques-l’Hôpital,
par laquelle il invite l’Académie à assister à une séance des exercices des
enfants aveugles à l’Hôtel de Ville, dirigée par M. Haüy, pour faire un
rapport de cette séance, conjointement avec Messieurs de l’Université,
quatre livres que l’on peut retirer d’un sac de farine, elle s’en réfère, en
exposant ses motifs, à un rapport antérieur de 1783, auquel elle renvoie la
municipalité de Paris, parce qu’il rend absolument superflues des
expériences nouvelles.
A l’occasion d’un projet de cartouche incendiaire: «Nous croyons
devoir observer, sans entrer dans le détail, disent les commissaires de
l’Académie, que, si cette cartouche parvenait toujours à son but, elle
produirait l’effet que son auteur promet; il en résulterait une grande
destruction d’hommes, parce que le feu mis pendant un combat dans les
voiles d’un vaisseau, loin de s’éteindre aussi promptement que le prétend
l’auteur, le mettrait dans le danger le plus imminent de brûler sans pouvoir
recevoir de secours, et peut-être sans qu’on pût parvenir à sauver
l’équipage, qui serait alors la proie des flammes.» Ceci mène naturellement
à la discussion d’une grande question politique: «Doit-on adopter un moyen
incendiaire dont le succès détruirait promptement une armée navale, mais
entraînerait en même temps une grande perte d’hommes?
«L’Académie, dont le but est le perfectionnement des sciences et arts,
ne veut pas sans doute s’occuper de cette question politique et morale; mais
elle nous permettra de lui rappeler qu’en 1759, lorsque, pendant la guerre
de sept ans, on proposa à Louis XV de profiter de la découverte qu’un
joaillier de Paris venait de faire d’un feu inextinguible, même dans l’eau, ce
monarque voulut que le secret fût enseveli dans le plus profond oubli.
D’après ces considérations, nous concluons que l’Académie, fidèle à ses
principes et à ceux de l’humanité, ne peut, sans un ordre exprès du
gouvernement, faire des expériences sur la cartouche proposée.»
L’Académie, peu empressée à se produire au dehors, évite les
manifestations bruyantes dont Paris s’enivre peu à peu. Elle ne veut pas se
dessaisir, en s’associant à d’autres compagnies, de son rôle incontesté
jusque-là d’arbitre unique et de juge sans appel des questions de son ressort
qui lui sont soumises. On lit par exemple dans le procès-verbal du 10 mars
1790:
«M. Tillet a lu une délibération du district de Saint-Jacques-l’Hôpital,
par laquelle il invite l’Académie à assister à une séance des exercices des
enfants aveugles à l’Hôtel de Ville, dirigée par M. Haüy, pour faire un
rapport de cette séance, conjointement avec Messieurs de l’Université,
Page 242
Messieurs de l’Académie de musique et Messieurs du corps des
imprimeurs, dont copie sera remise à Messieurs du district.
«Il a été décidé que l’Académie ne nommerait pas de commissaires,
mais que ceux de Messieurs les académiciens qui voudraient se rendre à
l’invitation de Messieurs du district en seraient les maîtres.»
Quelques-uns des travaux demandés à l’Académie inspirent aux
membres qui en sont chargés une répugnance évidente, qu’ils n’expriment
toutefois qu’avec une grande circonspection.
Lorsque, par exemple, le 13 avril 1791, l’Académie est invitée à faire
l’essai des métaux précieux provenant des églises jugées inutiles au culte,
l’un des commissaires trouve que ce sont des opérations très-délicates, tant
par rapport aux circonstances que pour avoir des résultats satisfaisants, et
demande que l’on fortifie la commission par l’adjonction de nouveaux
membres. Cette timidité ou ce scrupule ne se retrouve pas, il faut l’avouer,
chez tous les académiciens. Pendant que Beaumé et Fourcroy étudient sans
hésitation la composition du métal des cloches et cherchent sans
répugnance le moyen d’en séparer les éléments pour les convertir en pièces
de deux sous, ou de les plier à d’autres usages, Lagrange et Borda acceptent
très-librement l’examen d’un mémoire de l’abbé Mongès, sur les moyens
d’utiliser pour la science la prochaine destruction des clochers. «Il sera bon,
dit l’abbé, approuvé en cela par les commissaires, d’examiner avec soin
l’orientation de la croix de fer qui surmonte souvent l’édifice, de noter si
elle est inclinée par l’action du temps et si, conformément à une croyance
populaire, elle l’est toujours dans le même sens; on devra aussi étudier avec
soin de quels bois sont faites les vieilles charpentes et si l’essence, comme
on le croit généralement, a disparu de nos forêts.»
Les Académies, en temps de révolution surtout, sont, comme leurs
membres, pleines de contradictions, et les travaux scientifiques relatifs à la
suppression des églises n’empêchent pas l’Académie des sciences de se
réunir le jour de la Saint-Louis à l’Académie des belles-lettres, pour
entendre la messe à la chapelle du Louvre.
Le 24 août 1791, on lit au procès-verbal:
«M. Sage a lu la lettre suivante de M. Desessart:
«Le Roi donne son agrément pour que l’Académie, de concert avec
celle des belles-lettres, fasse célébrer une messe dans la chapelle du Louvre,
le jour de la Saint-Louis.»
imprimeurs, dont copie sera remise à Messieurs du district.
«Il a été décidé que l’Académie ne nommerait pas de commissaires,
mais que ceux de Messieurs les académiciens qui voudraient se rendre à
l’invitation de Messieurs du district en seraient les maîtres.»
Quelques-uns des travaux demandés à l’Académie inspirent aux
membres qui en sont chargés une répugnance évidente, qu’ils n’expriment
toutefois qu’avec une grande circonspection.
Lorsque, par exemple, le 13 avril 1791, l’Académie est invitée à faire
l’essai des métaux précieux provenant des églises jugées inutiles au culte,
l’un des commissaires trouve que ce sont des opérations très-délicates, tant
par rapport aux circonstances que pour avoir des résultats satisfaisants, et
demande que l’on fortifie la commission par l’adjonction de nouveaux
membres. Cette timidité ou ce scrupule ne se retrouve pas, il faut l’avouer,
chez tous les académiciens. Pendant que Beaumé et Fourcroy étudient sans
hésitation la composition du métal des cloches et cherchent sans
répugnance le moyen d’en séparer les éléments pour les convertir en pièces
de deux sous, ou de les plier à d’autres usages, Lagrange et Borda acceptent
très-librement l’examen d’un mémoire de l’abbé Mongès, sur les moyens
d’utiliser pour la science la prochaine destruction des clochers. «Il sera bon,
dit l’abbé, approuvé en cela par les commissaires, d’examiner avec soin
l’orientation de la croix de fer qui surmonte souvent l’édifice, de noter si
elle est inclinée par l’action du temps et si, conformément à une croyance
populaire, elle l’est toujours dans le même sens; on devra aussi étudier avec
soin de quels bois sont faites les vieilles charpentes et si l’essence, comme
on le croit généralement, a disparu de nos forêts.»
Les Académies, en temps de révolution surtout, sont, comme leurs
membres, pleines de contradictions, et les travaux scientifiques relatifs à la
suppression des églises n’empêchent pas l’Académie des sciences de se
réunir le jour de la Saint-Louis à l’Académie des belles-lettres, pour
entendre la messe à la chapelle du Louvre.
Le 24 août 1791, on lit au procès-verbal:
«M. Sage a lu la lettre suivante de M. Desessart:
«Le Roi donne son agrément pour que l’Académie, de concert avec
celle des belles-lettres, fasse célébrer une messe dans la chapelle du Louvre,
le jour de la Saint-Louis.»
Page 243
«Sur la demande de M. Lavoisier, on a été aux voix si l’on demanderait
à M. le curé de la paroisse un prêtre pour dire la messe le jour de la Saint-
Louis, oui ou non.
«La pluralité a été pour que M. le directeur s’adressât à M. le curé.»
Vingt-cinq académiciens assistèrent à la messe, et une députation alla
remercier le curé de l’avoir célébrée lui-même.
Le 11 août 1792, le lendemain de l’invasion des Tuileries, était un
mercredi. Vingt-deux académiciens assistent à la séance; mais, pour la
première fois depuis le commencement de la Révolution, aucune
communication scientifique ne se trouve à l’ordre du jour.
Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande
qu’on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations.
L’Académie, étonnée d’avoir à écarter une telle motion, décide que les seuls
changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles; le procès-
verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne; c’est huit jours après
qu’une nouvelle insistance force le secrétaire à nous livrer le nom
d’Antoine-François Fourcroy, futur comte de l’empire, dont la proposition
trois fois reproduite est éludée enfin, non sans embarras et sans trouble, par
le vote unanime de ses confrères attristés.
«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1792, annonce à
l’Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres
émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose à
l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres connus
pour leur incivisme, et qu’en conséquence lecture soit faite de la liste de
l’Académie pour prononcer leur radiation.
«Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure
aucun de ses membres, qu’elle ne doit pas prendre connaissance de leurs
principes et de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son
unique occupation; que d’ailleurs, l’Assemblée nationale se trouvant à la
veille de donner une nouvelle organisation à l’Académie, elle exercera le
droit qu’elle seule peut avoir de rayer de la liste de l’Académie les membres
qu’elle jugera devoir en être exclus.» Mal accueilli sur ce point, Fourcroy,
dans le raffinement de son zèle, invoque ingénieusement l’exécution du
règlement relatif aux académiciens absents plus de deux mois sans congé.
«Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué qu’il
ne s’étendait que sur les pensionnaires et que son exécution n’appartient pas
à M. le curé de la paroisse un prêtre pour dire la messe le jour de la Saint-
Louis, oui ou non.
«La pluralité a été pour que M. le directeur s’adressât à M. le curé.»
Vingt-cinq académiciens assistèrent à la messe, et une députation alla
remercier le curé de l’avoir célébrée lui-même.
Le 11 août 1792, le lendemain de l’invasion des Tuileries, était un
mercredi. Vingt-deux académiciens assistent à la séance; mais, pour la
première fois depuis le commencement de la Révolution, aucune
communication scientifique ne se trouve à l’ordre du jour.
Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande
qu’on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations.
L’Académie, étonnée d’avoir à écarter une telle motion, décide que les seuls
changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles; le procès-
verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne; c’est huit jours après
qu’une nouvelle insistance force le secrétaire à nous livrer le nom
d’Antoine-François Fourcroy, futur comte de l’empire, dont la proposition
trois fois reproduite est éludée enfin, non sans embarras et sans trouble, par
le vote unanime de ses confrères attristés.
«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1792, annonce à
l’Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres
émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose à
l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres connus
pour leur incivisme, et qu’en conséquence lecture soit faite de la liste de
l’Académie pour prononcer leur radiation.
«Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure
aucun de ses membres, qu’elle ne doit pas prendre connaissance de leurs
principes et de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son
unique occupation; que d’ailleurs, l’Assemblée nationale se trouvant à la
veille de donner une nouvelle organisation à l’Académie, elle exercera le
droit qu’elle seule peut avoir de rayer de la liste de l’Académie les membres
qu’elle jugera devoir en être exclus.» Mal accueilli sur ce point, Fourcroy,
dans le raffinement de son zèle, invoque ingénieusement l’exécution du
règlement relatif aux académiciens absents plus de deux mois sans congé.
«Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué qu’il
ne s’étendait que sur les pensionnaires et que son exécution n’appartient pas
Page 244
à l’Académie.
«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté
définitivement que la lecture de la liste de l’Académie et la délibération
relative à la susdite motion seraient remises à la séance prochaine.»
Dans la séance suivante, un membre (c’est le géomètre Cousin)
s’explique avec autant d’habileté que de modération sur la délibération qui
est à l’ordre du jour. «Il rappelle qu’anciennement et de tout temps
l’Académie, uniquement occupée de l’objet de sa constitution, du progrès
des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en référer au ministre, avec
lequel elle entretenait une correspondance et une communication fréquentes
sur tout ce qui regardait son régime particulier; il s’étonne que, dans un
moment où le ministre de l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite
plus que jamais la confiance de l’Académie, elle n’en use pas envers lui
comme elle le faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de
charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur l’objet
proposé, tandis qu’elle se livrera à des occupations plus intéressantes.»
Cette échappatoire évidente est adoptée par l’Académie, et l’incident
tourne à la confusion de celui qui l’a soulevé. Il n’est pas terminé pourtant.
Le 5 septembre 1792, lorsque les prisons, ruisselant du sang des
victimes, gardaient encore l’académicien Desmarets, épargné par une sorte
de miracle; lorsque le zèle de ses amis tremblants avait par un bonheur
inouï délivré l’illustre et excellent Haüy, la veille seulement du massacre;
lorsque signaler un suspect, c’était désigner une victime, la sinistre motion
est poursuivie avec une inqualifiable opiniâtreté.
On lit au procès-verbal: «Le secrétaire est interpellé s’il avait reçu la
lettre du ministre, qui avait promis d’écrire à l’Académie au sujet de la
radiation qui devait être faite de ses membres émigrés. Le secrétaire ayant
répondu qu’il n’avait reçu aucune lettre du ministre, l’Académie a arrêté
que, le ministre n’ayant point répondu, le secrétaire ne pourrait délivrer
aucune liste de l’Académie ni en faire imprimer aucune jusqu’à ce que cette
réponse soit parvenue.
Malgré la terreur qui s’augmente chaque jour, l’Académie, étonnée de
subsister encore et maîtrisant ses trop justes craintes, s’assemble une fois
par décade avec une apparente tranquillité; elle tient, suivant la coutume, la
séance publique du mois de novembre. Le 4 novembre 1792, dans le palais
du Louvre, devenu Muséum national, Leroy lit un mémoire sur le
«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté
définitivement que la lecture de la liste de l’Académie et la délibération
relative à la susdite motion seraient remises à la séance prochaine.»
Dans la séance suivante, un membre (c’est le géomètre Cousin)
s’explique avec autant d’habileté que de modération sur la délibération qui
est à l’ordre du jour. «Il rappelle qu’anciennement et de tout temps
l’Académie, uniquement occupée de l’objet de sa constitution, du progrès
des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en référer au ministre, avec
lequel elle entretenait une correspondance et une communication fréquentes
sur tout ce qui regardait son régime particulier; il s’étonne que, dans un
moment où le ministre de l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite
plus que jamais la confiance de l’Académie, elle n’en use pas envers lui
comme elle le faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de
charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur l’objet
proposé, tandis qu’elle se livrera à des occupations plus intéressantes.»
Cette échappatoire évidente est adoptée par l’Académie, et l’incident
tourne à la confusion de celui qui l’a soulevé. Il n’est pas terminé pourtant.
Le 5 septembre 1792, lorsque les prisons, ruisselant du sang des
victimes, gardaient encore l’académicien Desmarets, épargné par une sorte
de miracle; lorsque le zèle de ses amis tremblants avait par un bonheur
inouï délivré l’illustre et excellent Haüy, la veille seulement du massacre;
lorsque signaler un suspect, c’était désigner une victime, la sinistre motion
est poursuivie avec une inqualifiable opiniâtreté.
On lit au procès-verbal: «Le secrétaire est interpellé s’il avait reçu la
lettre du ministre, qui avait promis d’écrire à l’Académie au sujet de la
radiation qui devait être faite de ses membres émigrés. Le secrétaire ayant
répondu qu’il n’avait reçu aucune lettre du ministre, l’Académie a arrêté
que, le ministre n’ayant point répondu, le secrétaire ne pourrait délivrer
aucune liste de l’Académie ni en faire imprimer aucune jusqu’à ce que cette
réponse soit parvenue.
Malgré la terreur qui s’augmente chaque jour, l’Académie, étonnée de
subsister encore et maîtrisant ses trop justes craintes, s’assemble une fois
par décade avec une apparente tranquillité; elle tient, suivant la coutume, la
séance publique du mois de novembre. Le 4 novembre 1792, dans le palais
du Louvre, devenu Muséum national, Leroy lit un mémoire sur le
Page 245
frottement, Borda rend compte des travaux relatifs aux poids et mesures,
Lavoisier fait une lecture sur la hauteur des montagnes qui entourent Paris,
Sage parle de la nature et de la classification des marbres, et Desmarets
enfin entretient l’Assemblée de l’étude et du dénombrement des terres
végétales.
Quelques auteurs apportent encore de rares mémoires scientifiques,
renvoyés suivant l’usage à des commissions. L’un deux, oublieux des
progrès accomplis, demande même un privilége pour faire imprimer son
écrit. On lui observera, dit le procès-verbal, que l’Académie n’a plus et ne
donne plus de priviléges.
L’Académie, déjà, est en grand péril; l’irrésistible torrent, qui renverse
tout ce qui s’élève, déracine tout ce qui résiste. Les plus prévoyants et les
plus sages des académiciens veulent se taire et se faire oublier. Ils ne
peuvent réprimer le zèle des confrères qui, empressés à rendre compte des
opérations bien languissantes pourtant sur le système métrique, trouvent à la
barre de la Convention l’occasion de vanter leur civisme et l’utilité de leurs
travaux.
«Depuis longtemps, estimables savants, leur répond le président dans la
séance du 18 novembre 1792, les philosophes plaçaient au nombre de leurs
vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence de poids et mesures
qui entrave les transactions sociales et travestit la règle elle-même en un
objet de commerce. Mais le gouvernement ne se prêtait point à cette idée
des philosophes; jamais il n’aurait consenti à renoncer à un moyen de
désunion; enfin le génie de la liberté a paru, il a demandé au génie des
sciences quelle est l’unité fixe et invariable, indépendante de tout arbitraire,
telle en un mot qu’elle n’ait pas besoin d’être déplacée pour être connue, et
qu’il soit possible de la vérifier dans tous les temps et dans tous les lieux.
Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la
France.»
Par une rencontre fortuite, mais singulière, un décret qui suspend la
nomination aux places vacantes dans les Académies est adopté dans la
même séance. L’Académie, condamnée désormais, reçoit encore pourtant
les demandes et les missions incessantes du gouvernement. On la consulte
sur les voitures couvertes destinées au transport des malades, sur les
perfectionnements à apporter au régime des hôpitaux et des hospices, sur le
système monétaire. Il suffira, dit le comité des assignats et monnaies en
Lavoisier fait une lecture sur la hauteur des montagnes qui entourent Paris,
Sage parle de la nature et de la classification des marbres, et Desmarets
enfin entretient l’Assemblée de l’étude et du dénombrement des terres
végétales.
Quelques auteurs apportent encore de rares mémoires scientifiques,
renvoyés suivant l’usage à des commissions. L’un deux, oublieux des
progrès accomplis, demande même un privilége pour faire imprimer son
écrit. On lui observera, dit le procès-verbal, que l’Académie n’a plus et ne
donne plus de priviléges.
L’Académie, déjà, est en grand péril; l’irrésistible torrent, qui renverse
tout ce qui s’élève, déracine tout ce qui résiste. Les plus prévoyants et les
plus sages des académiciens veulent se taire et se faire oublier. Ils ne
peuvent réprimer le zèle des confrères qui, empressés à rendre compte des
opérations bien languissantes pourtant sur le système métrique, trouvent à la
barre de la Convention l’occasion de vanter leur civisme et l’utilité de leurs
travaux.
«Depuis longtemps, estimables savants, leur répond le président dans la
séance du 18 novembre 1792, les philosophes plaçaient au nombre de leurs
vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence de poids et mesures
qui entrave les transactions sociales et travestit la règle elle-même en un
objet de commerce. Mais le gouvernement ne se prêtait point à cette idée
des philosophes; jamais il n’aurait consenti à renoncer à un moyen de
désunion; enfin le génie de la liberté a paru, il a demandé au génie des
sciences quelle est l’unité fixe et invariable, indépendante de tout arbitraire,
telle en un mot qu’elle n’ait pas besoin d’être déplacée pour être connue, et
qu’il soit possible de la vérifier dans tous les temps et dans tous les lieux.
Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la
France.»
Par une rencontre fortuite, mais singulière, un décret qui suspend la
nomination aux places vacantes dans les Académies est adopté dans la
même séance. L’Académie, condamnée désormais, reçoit encore pourtant
les demandes et les missions incessantes du gouvernement. On la consulte
sur les voitures couvertes destinées au transport des malades, sur les
perfectionnements à apporter au régime des hôpitaux et des hospices, sur le
système monétaire. Il suffira, dit le comité des assignats et monnaies en
Page 246
parlant du système nouveau, d’annoncer aux nations que l’Académie des
sciences en a jeté les fondements pour mériter leur confiance.
L’Académie est encore consultée sur la manière d’accorder l’ère de la
République avec l’ère vulgaire, sur une machine de guerre, sur une nouvelle
invention de boulets, sur un taffetas huilé propre à faire des manteaux pour
les troupes, sur l’idée d’établir plusieurs rangées de canons sur un même
affût, sur la conservation des eaux à bord des navires de la République, sur
l’administration nationale des économies du peuple, sur la conservation des
biscuits et des légumes à la mer. L’Académie répond de son mieux, et reçoit
avec des remercîments de fréquents témoignages de confiance et d’estime.
L’excellent Lakanal, qui s’était fait dans le comité d’instruction publique le
protecteur et l’ami officieux de la science et des arts, honorait sa jeunesse,
suivant sa noble expression, en détournant ou adoucissant les coups qui les
menaçaient. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, l’Académie est autorisée à
remplir les places vacantes dans son sein. Elle put s’en réjouir, mais non en
profiter. L’ordre de se dissoudre suivit de près la permission de se
compléter. Lakanal cependant veillait encore sur elle.
«Les membres de la ci-devant Académie des sciences, dit un décret
rendu sur sa proposition, continueront de s’assembler dans le lieu ordinaire
de leurs séances, pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont été et
pourraient leur être envoyés par la Convention nationale. En conséquence,
les scellés, si aucuns ont été mis sur leurs registres, papiers et autres objets
appartenant à la ci-devant Académie, seront levés, et les attributions
annuelles faites aux savants qui la composaient leur seront payées comme
par le passé et jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné.»
L’Académie pouvait se croire rétablie; meilleur juge que nous ne
pouvons l’être, Lavoisier ne le pense pas; il écrivit à Lakanal:
«J’ai reçu avec une reconnaissance qu’il me serait difficile de vous
exprimer l’expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez
bien voulu m’adresser: j’en ai donné communication à quelques-uns de mes
anciens confrères, qui partagent mes sentiments; malheureusement les
circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et,
quelque important qu’il soit pour le travail des poids et mesures et pour la
suite des autres objets dont l’Académie avait été chargée, elle ne pourrait
pas s’en servir dans ce moment sans paraître lutter contre l’opinion
sciences en a jeté les fondements pour mériter leur confiance.
L’Académie est encore consultée sur la manière d’accorder l’ère de la
République avec l’ère vulgaire, sur une machine de guerre, sur une nouvelle
invention de boulets, sur un taffetas huilé propre à faire des manteaux pour
les troupes, sur l’idée d’établir plusieurs rangées de canons sur un même
affût, sur la conservation des eaux à bord des navires de la République, sur
l’administration nationale des économies du peuple, sur la conservation des
biscuits et des légumes à la mer. L’Académie répond de son mieux, et reçoit
avec des remercîments de fréquents témoignages de confiance et d’estime.
L’excellent Lakanal, qui s’était fait dans le comité d’instruction publique le
protecteur et l’ami officieux de la science et des arts, honorait sa jeunesse,
suivant sa noble expression, en détournant ou adoucissant les coups qui les
menaçaient. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, l’Académie est autorisée à
remplir les places vacantes dans son sein. Elle put s’en réjouir, mais non en
profiter. L’ordre de se dissoudre suivit de près la permission de se
compléter. Lakanal cependant veillait encore sur elle.
«Les membres de la ci-devant Académie des sciences, dit un décret
rendu sur sa proposition, continueront de s’assembler dans le lieu ordinaire
de leurs séances, pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont été et
pourraient leur être envoyés par la Convention nationale. En conséquence,
les scellés, si aucuns ont été mis sur leurs registres, papiers et autres objets
appartenant à la ci-devant Académie, seront levés, et les attributions
annuelles faites aux savants qui la composaient leur seront payées comme
par le passé et jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné.»
L’Académie pouvait se croire rétablie; meilleur juge que nous ne
pouvons l’être, Lavoisier ne le pense pas; il écrivit à Lakanal:
«J’ai reçu avec une reconnaissance qu’il me serait difficile de vous
exprimer l’expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez
bien voulu m’adresser: j’en ai donné communication à quelques-uns de mes
anciens confrères, qui partagent mes sentiments; malheureusement les
circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et,
quelque important qu’il soit pour le travail des poids et mesures et pour la
suite des autres objets dont l’Académie avait été chargée, elle ne pourrait
pas s’en servir dans ce moment sans paraître lutter contre l’opinion
Page 247
dominante du comité d’instruction publique et de la partie prépondérante de
l’Assemblée.
«Il est étonnant de voir que les sciences, qui faisaient en France des
progrès si rapides et qui pourraient contribuer d’une manière si efficace à la
gloire et à la prépondérance de la République, soient sacrifiées à des
opinions exagérées, sur le danger desquelles on s’éclairera plus tard. Nous
sommes dans une position où il est également dangereux de faire quelque
chose et de ne rien faire. Recevez, je vous prie, l’assurance de l’attachement
que je vous ai voué pour longtemps.»
Serviteurs inutiles de la science, les académiciens dispersés cherchent la
plupart une prudente retraite. Les uns, suspects d’incivisme, comme Borda,
Lavoisier et Laplace, et jugés trop tièdes dans leur haine pour les rois, sont
exclus pour ce motif de la commission des poids et mesures, tandis que
d’autres, comme Berthollet, exposés peut-être à des épreuves plus
périlleuses et plus rudes, conservent la confiance du Comité du salut public,
sans jamais trahir, pour la ménager, la vérité, toujours loyalement dite et
maintenue invariablement.
Quelques jours avant le 9 thermidor, un dépôt sableux est trouvé dans
une barrique d’eau-de-vie destinée à l’armée; les fournisseurs, suspects
d’empoisonnement, sont aussitôt arrêtés et l’échafaud déjà semble se
dresser pour eux. Berthollet cependant examine l’eau-de-vie, et la déclare
pure de tout mélange.
«Tu oses soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie ne contient
pas de poison?» Pour toute réponse, Berthollet en avale un verre en disant:
«Je n’en ai jamais tant bu!—Tu as bien du courage! s’écrie Robespierre.—
J’en ai eu davantage quand j’ai signé mon rapport.» Et l’affaire n’eut pas
d’autres suites.
L’Académie devait renaître sous un autre nom; la première classe de
l’Institut fut composée de ses anciens membres dans lesquels, est-il besoin
de le dire? il fallut combler bien des vides.
Lorsque, le 23 mai 1796, la compagnie restaurée vint pour la première
fois proposer aux savants un sujet de prix, elle reproduisit purement et
simplement le dernier programme de l’Académie des sciences, comme pour
proclamer qu’en acceptant tout son héritage elle garderait toutes ses
traditions.
l’Assemblée.
«Il est étonnant de voir que les sciences, qui faisaient en France des
progrès si rapides et qui pourraient contribuer d’une manière si efficace à la
gloire et à la prépondérance de la République, soient sacrifiées à des
opinions exagérées, sur le danger desquelles on s’éclairera plus tard. Nous
sommes dans une position où il est également dangereux de faire quelque
chose et de ne rien faire. Recevez, je vous prie, l’assurance de l’attachement
que je vous ai voué pour longtemps.»
Serviteurs inutiles de la science, les académiciens dispersés cherchent la
plupart une prudente retraite. Les uns, suspects d’incivisme, comme Borda,
Lavoisier et Laplace, et jugés trop tièdes dans leur haine pour les rois, sont
exclus pour ce motif de la commission des poids et mesures, tandis que
d’autres, comme Berthollet, exposés peut-être à des épreuves plus
périlleuses et plus rudes, conservent la confiance du Comité du salut public,
sans jamais trahir, pour la ménager, la vérité, toujours loyalement dite et
maintenue invariablement.
Quelques jours avant le 9 thermidor, un dépôt sableux est trouvé dans
une barrique d’eau-de-vie destinée à l’armée; les fournisseurs, suspects
d’empoisonnement, sont aussitôt arrêtés et l’échafaud déjà semble se
dresser pour eux. Berthollet cependant examine l’eau-de-vie, et la déclare
pure de tout mélange.
«Tu oses soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie ne contient
pas de poison?» Pour toute réponse, Berthollet en avale un verre en disant:
«Je n’en ai jamais tant bu!—Tu as bien du courage! s’écrie Robespierre.—
J’en ai eu davantage quand j’ai signé mon rapport.» Et l’affaire n’eut pas
d’autres suites.
L’Académie devait renaître sous un autre nom; la première classe de
l’Institut fut composée de ses anciens membres dans lesquels, est-il besoin
de le dire? il fallut combler bien des vides.
Lorsque, le 23 mai 1796, la compagnie restaurée vint pour la première
fois proposer aux savants un sujet de prix, elle reproduisit purement et
simplement le dernier programme de l’Académie des sciences, comme pour
proclamer qu’en acceptant tout son héritage elle garderait toutes ses
traditions.
Page 248
FIN.
Page 249
TABLE DES MATIÈRES.
I.
L’ACADÉMIE.
Pages.
L’Académie de 1666 1
L’Organisation de 1699 47
Les Élections 63
Les Finances de l’Académie 85
Les Expéditions scientifiques 108
Les Rapports 146
Les Prix 176
I.
L’ACADÉMIE.
Pages.
L’Académie de 1666 1
L’Organisation de 1699 47
Les Élections 63
Les Finances de l’Académie 85
Les Expéditions scientifiques 108
Les Rapports 146
Les Prix 176
Page 250
II.
LES ACADÉMICIENS.
Les Secrétaires perpétuels 205
Les Géomètres 229
Les Astronomes 296
Les Mécaniciens et les Physiciens 313
Les Chimistes 340
Les Naturalistes 376
III.
LA FIN DE L’ACADÉMIE.
L’Académie de 1789 A 1796 403
PARIS.—J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.—[790]
LES ACADÉMICIENS.
Les Secrétaires perpétuels 205
Les Géomètres 229
Les Astronomes 296
Les Mécaniciens et les Physiciens 313
Les Chimistes 340
Les Naturalistes 376
III.
LA FIN DE L’ACADÉMIE.
L’Académie de 1789 A 1796 403
PARIS.—J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.—[790]
Page 251
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ACADÉMIE DES
SCIENCES ET LES ACADÉMICIENS DE 1666 À 1793 ***
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Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.
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Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
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exempt status with the IRS.
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have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
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concept of a library of electronic works that could be freely shared
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