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historiques

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Title: Introduction aux études historiques

Author: Charles Victor Langlois
Charles Seignobos

Release date: December 4, 2021 [eBook #66883]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

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INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES ***

Page 4

INTRODUCTION
AUX
ÉTUDES HISTORIQUES
PAR
CH.-V. LANGLOIS CH. SEIGNOBOS
Chargé de cours à la Sorbonne Maître de conférences à la Sorbonne

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1898
Droits de traduction et de reproduction réservés.

A LA MÊME LIBRAIRIE

Manuel de Bibliographie historique. I. Instruments
bibliographiques, par M. Langlois. 1 vol. in-16 broché. 3 fr.

Page 5

Manuel des Institutions romaines, par M. Bouché-Leclercq. 1
vol. grand in-8, broché 15 fr.
Manuel des Institutions françaises. Période des Capétiens
directs, par M. Luchaire. 1 vol. grand in-8, broché 15 fr.
Manuel de Diplomatique, par M. Giry. 1 vol. grand in-8,
broché 20 fr.

Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. — 115-97.

Page 6

Page 7

AVERTISSEMENT

Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire
nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu faire ;
car, sous ce même titre : « Introduction aux études historiques », des livres
très différents ont déjà été publiés.
Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce [1] , un résumé
de l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes
pressées.
[1] W. B. Boyce, Introduction to the study of history, civil, ecclesiastical and literary. London,
1884, in-8.

Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante
de ce que l’on appelle ordinairement la « Philosophie de l’histoire ». Des
penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession, ont fait
de l’histoire le sujet de leurs méditations ; ils en ont cherché les
« similitudes » et les « lois » ; quelques-uns ont cru découvrir « les lois qui
ont présidé au développement de l’humanité », et « constituer » ainsi
« l’histoire en science positive » [2] . Ces vastes constructions abstraites
inspirent, non seulement au public, mais à des esprits d’élite, une méfiance
a priori, qui est invincible : M. Fustel de Coulanges, dit son dernier
biographe, était sévère pour la Philosophie de l’histoire ; il avait pour ces
systèmes la même aversion que les positivistes pour les concepts purement
métaphysiques. A tort ou à raison (à tort, sans doute), la Philosophie de
l’histoire, n’ayant pas été cultivée seulement par des hommes bien
informés, prudents, d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée.

Page 8

Que ceux qui la redoutent — comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent —
soient avertis : il n’en sera pas question ici [3] .
[2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son Introduction à la science de l’histoire. Paris,
1842, 2 vol. in-8.
[3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer
philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme on
sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la Philosophie
de l’histoire dans les pays de langue française : Historical Philosophy
in France and French Belgium and Switzerland. Edinburgh-London,
1893, in-8. — C’est le premier volume de la réédition développée de
son « Histoire de la philosophie de l’histoire en Europe », publiée il y a
vingt-cinq ans. Comparez la partie rétrospective (ou historique) de
l’ouvrage de N. Marselli : la Scienza della storia, I. Torino, 1873.
L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France
depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui de P.
Lacombe, De l’histoire considérée comme science. Paris, 1894, in-8.
Cf. Revue critique, 1895, I, p. 132.

Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et
d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire.
Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce qu’il
importe d’en savoir ? Qu’est-ce qu’un document ? Comment traiter les
documents en vue de l’œuvre historique ? Qu’est-ce que les faits
historiques ? Et comment les grouper pour construire l’œuvre historique ?
— Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins inconsciemment,
des opérations compliquées de critique et de construction, d’analyse et de
synthèse. Mais les débutants et la plupart des personnes qui n’ont jamais
réfléchi sur les principes de la méthode des sciences historiques, emploient,
pour effectuer ces opérations, des procédés instinctifs qui, n’étant pas, en
général, des procédés rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité
scientifique. Il est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la
théorie des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-
unes de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance
capitale.
Ainsi la présente « Introduction aux études historiques » est conçue, non
comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales
au sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des
sciences historiques.

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Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous
avons résolu de l’écrire.

I

Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne
sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que
les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les dédaignent. Il
résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce que l’on raconte,
disait : « Vous voulez écrire un livre sur la Philologie ; faites-nous donc
plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi, quand on me demande : Qu’est-
ce que la Philologie ? je réponds : C’est ce que je fais [4] . » Il ne croyait dire,
et il ne disait en effet qu’un lieu commun, le critique qui, à propos du Précis
de la science de l’histoire de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi : « En thèse
générale, les traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles :
obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet ; inutiles,
puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la
méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer [5] . » — Les
arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts.
Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui
pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par tout
le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier ordre,
sans avoir jamais étudié les principes de la méthode ; réciproquement, on ne
voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur la théorie de la méthode
historique aient acquis, de ce chef, comme érudits ou comme historiens, une
supériorité quelconque : quelques-uns même sont notoirement des érudits
ou des historiens tout à fait impuissants ou médiocres. A cela, rien
d’étonnant. Est-ce que, avant de faire en chimie, en mathématiques, dans les
sciences proprement dites, des recherches originales, on étudie la théorie
des méthodes qui servent dans ces sciences ? La critique historique ! mais le
meilleur moyen de l’apprendre, c’est de la pratiquer ; on l’apprend
suffisamment en la pratiquant [6] . Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent

Page 10

sur la méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen,
de E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc. : vous n’en extrairez,
en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des vérités
de La Palice [7] .
[4] Revue critique d’histoire et de littérature, 1892, I, p. 164.
[5] Ibidem, 1888, II, p. 295. — Cf. le Moyen Age, X (1897), p. 91 :
« Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus de
ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les amateurs qui
occupent leurs loisirs à faire des recherches historiques ; et quant aux
érudits de profession, c’est aux leçons des maîtres qu’ils ont appris à
connaître les instruments de travail et la manière de s’en servir, sans
compter que la méthode historique est la même que celle des autres
sciences d’observation, et qu’on peut dire en quelques mots en quoi
elle consiste… »
[6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode
historique s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a
plaisamment intitulé « Corso pratico di metodologia della storia » une
dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de Fermo.
Voir l’Archivio della Società romana di storia patria, XIII (1890), p.
211.
[7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, The
methods of historical study, dans la Revue critique, 1887, I, p. 376. Cet
opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit « que l’histoire
n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense, qu’elle touche
à toutes les sciences et que l’historien vraiment digne de ce nom
devrait tout savoir ; que la certitude historique est impossible à obtenir,
et que, pour s’en rapprocher le plus possible, il faut recourir sans cesse
aux sources originales ; qu’il faut connaître et pratiquer les meilleurs
parmi les historiens modernes, mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit
pour parole d’évangile. Et voilà tout. » Conclusion : Freeman
« enseignait mieux sans doute la méthode historique par la pratique
qu’il n’a réussi à le faire par la théorie ».
Comparer Bouvard et Pécuchet, par G. Flaubert. Il s’agit de deux
imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire l’histoire.
Pour les aider, un de leurs amis leur envoie « des règles de critique
prises dans le Cours de Daunou », savoir : « Citer comme preuve le
témoignage des foules, mauvaises preuves ; elles ne sont pas là pour
répondre. — Rejeter les choses impossibles : on fit voir à Pausanias la
pierre avalée par Saturne. — Tenez en compte l’adresse des faussaires,
l’intérêt des apologistes et des calomniateurs. » L’ouvrage de Daunou
contient quantité de truismes aussi patents et plus comiques encore que
ceux-là.

Page 11

Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout
n’est pas faux. — L’immense majorité des écrits sur la méthode
d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire — ce que l’on
appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’Historik — sont superficiels,
insipides, illisibles, et il en est de ridicules [8] . D’abord, ceux qui sont
antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par P.-C.-F. Daunou dans le tome
VII de son Cours d’études historiques [9] , sont presque tous de simples
traités de rhétorique, dont la rhétorique est surannée, où l’on discute avec
gravité les problèmes les plus cocasses [10] . Daunou les raille agréablement,
mais il n’a fait preuve lui-même que de bon sens dans son monumental
ouvrage, qui, aujourd’hui, ne paraît guère meilleur, et n’est certainement
pas plus utile, que les productions anciennes [11] . Quant aux modernes, il est
très vrai que tous n’ont pas su éviter les deux écueils du genre : obscurité,
banalité. Le Grundriss der Historik de J. G. Droysen, traduit en français
sous le titre de Précis de la science de l’histoire (Paris, 1888, in-8), est
lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer [12] . MM.
Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et prévu.
On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions oiseuses :
si l’histoire est un art ou une science, quels sont les devoirs de l’histoire, à
quoi sert l’histoire, etc. — D’autre part, c’est une remarque
incontestablement exacte que presque tous les érudits et presque tous les
historiens actuels sont, au point de vue de la méthode, des autodidactes,
formés par la seule pratique ou par l’imitation et la fréquentation des
maîtres antérieurs.
[8] R. Flint (o. c., p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la littérature de l’Historic, car « a very
large portion of it is so trivial and superficial that it can hardly ever have been of use even to persons
of the humblest capacity, and may certainly now be safely consigned to kindly oblivion ».
Néanmoins, R. Flint a donné dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette
littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un aperçu plus général et plus complet
(bien que très sommaire encore) de cette littérature dans tous les pays est fourni par le Lehrbuch der
historichen Methode, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p. 143 et suiv. — Flint (qui a connu
quelques ouvrages inconnus à Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis
1889, on trouve dans les Jahresberichte der Geschichtswissenschaft un compte rendu périodique des
écrits récents sur la méthodologie historique.
[9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre Cours de
Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.

Page 12

[10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi,
etc.), et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent
quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la
rhétorique ; à combien de lois le genre historique est assujetti ; s’il est
convenable que l’historien rapporte les trahisons, les lâchetés, les
crimes, les désordres ; si l’histoire peut s’accommoder d’un autre
genre que du sublime, etc. — Les seuls livres sur l’Historik, publiés
avant le XIXe siècle, qui accusent un effort original pour aborder les
vrais problèmes sont ceux de Lenglet du Fresnoy (Méthode pour
étudier l’histoire, Paris, 1713) et de J. M. Chladenius (Allgemeine
Geschichtswissenschaft, Leipzig, 1752). Celui de Chladenius a été
signalé par E. Bernheim (o. c., p. 166).
[11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit
dans le Cours d’études historiques (VII, p. 105), à propos du traité De
l’histoire, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très faible, pour ne
pas dire plus, où des traces de sénilité sont visibles : « Je ne prétends
point adopter toutes les maximes, tous les préceptes que ce traité
renferme ; mais je crois qu’après celui de Lucien c’est le meilleur que
nous ayons rencontré ; et je doute fort qu’aucun de ceux dont il nous
reste à prendre connaissance s’élève au même degré de philosophie et
d’originalité. » Le P. H. Chérot a jugé plus sainement le traité De
l’histoire, dans son Étude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne,
Paris, 1887, in-8, p. 406 et suiv.
[12] E. Bernheim déclare cependant (o. c., p. 177) que cet opuscule
est le seul, à son avis, qui « auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft
steht ».

Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode
justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette
espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser sans
inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique, il est
excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les historiens (et surtout
les futurs érudits et les futurs historiens) n’aient aucun besoin de se rendre
compte des procédés du travail historique. — En effet, la littérature
méthodologique n’est pas tout entière sans valeur : il s’est formé lentement
un trésor d’observations fines et de règles précises, suggérées par
l’expérience, qui ne sont pas de simple sens commun [13] . Et s’il existe des
personnes qui, par un don de nature, raisonnent toujours bien sans avoir
appris à raisonner, il serait facile d’opposer à ces exceptions les cas
innombrables où l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés
irrationnels, l’absence de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la
synthèse en histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.

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[13] R. Flint dit très bien (o. c., p. 15) : « The course of Historic has been, on the whole, one of
advance from commonplace reflection on history towards a philosophical comprehension of the
conditions and processes on which the formation of historical science depends ».

En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus
nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la méthode
dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les procédés de travail
instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le répéter, des procédés
rationnels ; il faut donc une préparation pour résister au premier
mouvement. En outre, les procédés rationnels pour atteindre la
connaissance historique diffèrent si fortement des procédés de toutes les
autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les caractères
exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à l’histoire les
méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique ainsi que les
mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus aisément que les
historiens, d’« introduction » à leurs études.
Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie
historique ; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée. Mais il
faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le présent
ouvrage. — Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes intelligents
et sincères ont médité sur la méthode des sciences historiques ; on compte
naturellement parmi eux beaucoup d’historiens, professeurs d’Université,
mieux placés que d’autres pour connaître les besoins intellectuels des
jeunes gens, mais aussi des logiciens de profession, et même des
romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à cet égard, dans l’Université
de Paris, une tradition : « Il s’efforçait, a-t-on dit [14] , de réduire à des
formules très précises les règles de la méthode… ; il n’y avait rien de plus
urgent à ses yeux que d’apprendre aux travailleurs à atteindre la vérité. »
Parmi ces hommes, les uns, comme M. Renan [15] , se sont contentés
d’énoncer des remarques, en passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans
des écrits de circonstance [16] ; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges,
Freeman, Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc.,
ont pris la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur
la matière. Il existe quantité de livres, de « leçons d’ouverture », de
« discours académiques » et d’articles de revue, publiés dans tous les pays,
mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux États-

Page 14

Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de la
méthodologie. On se dit : ce ne serait certes pas un travail inutile que de
coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant de
volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à faire : il a été
récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst Bernheim, professeur
à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque tous les écrits modernes
sur la méthode historique ; il en a profité ; il a groupé dans des cadres
commodes, et, en grande partie, nouveaux, quantité de considérations et de
références choisies. Son Lehrbuch der historischen Methode (Leipzig,
1894, in-8) [17] condense, à la manière des Lehrbücher allemands, la
littérature spéciale du sujet qu’il traite. Nous n’avons pas eu l’intention de
recommencer ce qu’il a si bien su faire. — Mais il nous a semblé que tout
n’était pas dit, après sa laborieuse et sage compilation. D’abord, M.
Bernheim traite amplement de problèmes métaphysiques que nous croyons
dépourvus d’intérêt ; en revanche, il ne se place jamais à des points de vue,
critiques ou pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la
doctrine du Lehrbuch est raisonnable, mais elle manque de vigueur et
d’originalité. Enfin, le Lehrbuch ne s’adresse pas au grand public ; il reste
inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à l’immense
majorité du public français. Cela suffit à justifier le dessein que nous avons
formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de recommander simplement celui
de M. Bernheim [18] .
[14] P. Guiraud, dans la Revue des Deux Mondes, 1er mars 1896, p. 75.
[15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les
plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans L’Avenir
de la science (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.
[16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus
topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des sciences
historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les livres de
méthodologie, mais dans les revues — dont la Revue critique
d’histoire et de littérature est le type — consacrées à la critique des
livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un exercice
extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la Revue
critique, fondée, à Paris, en 1867, « pour imposer le respect de la
méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les écarts et
le travail inutile ».
[17] La 1re édition du Lehrbuch est de 1859.

Page 15

[18] Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur la
méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet, la
Science de l’histoire, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du tome XX de
la Grande Encyclopédie.

II

Cette « Introduction aux études historiques » n’a pas la prétention
d’être, comme le Lehrbuch der historischen Methode, un Traité de
méthodologie historique [19] . C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons
entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896-1897, en vue
d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études
historiques sont et doivent être.
[19] L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus tard un Traité complet de
méthodologie historique, s’il se trouve un public pour ce genre d’ouvrage.

Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente
nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui
s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir
pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux
historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire, on se
décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les plus futiles :
parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au collège [20] ; parce que
l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce d’attrait romantique qui jadis
décida, dit-on, la vocation d’Augustin Thierry ; parfois aussi parce que l’on
a l’illusion que l’histoire est une discipline relativement facile. Il importe
assurément que ces vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et
mises à l’épreuve.
[20] On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles qu’on les fait au lycée, ne
supposent pas les mêmes aptitudes que les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et
dans la vie. — Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études historiques (critiques), trouvait
fastidieuse, au lycée, l’étude de l’histoire. « C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement de
l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner pâture suffisante à l’esprit scientifique…
De toutes les études comprises dans le programme des lycées, l’histoire est la seule qui n’appelle pas
le contrôle permanent de l’élève. Quand il apprend le latin et l’allemand, chaque phrase d’une

Page 16

version est l’occasion de vérifier une douzaine de règles. Dans les diverses branches des
mathématiques, les résultats ne sont jamais séparés de leurs démonstrations ; les problèmes,
d’ailleurs, obligent l’élève à tout repenser par lui-même. Où sont les problèmes en histoire, et quel
lycéen est jamais exercé à voir clair par son propre effort dans l’enchaînement des faits ? »
(Bibliothèque de l’École des chartes, 1896, p. 84).

Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme
« Introduction aux études historiques », nous avons pensé que, moyennant
révision, ces conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des
novices. Les érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans
doute ; mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles
sur le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière
machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les œuvres
des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces œuvres se
font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger ?
Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux
spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse l’histoire.
Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs et aussi peu
techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on est concis et clair,
on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur, telle est, comme on l’a vu
plus haut, la fâcheuse alternative dont nous sommes menacés. — Sans nous
dissimuler la difficulté, sans la croire insurmontable, nous avons essayé de
dire nettement ce que nous avions à dire.
La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde
par M. Seignobos ; mais les deux collaborateurs se sont constamment aidés,
concertés et surveillés [21] .
[21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI, l’appendice II et le présent
Avertissement ; M. Seignobos, la fin du livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II,
le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en commun.

Paris, août 1897.

Page 17

INTRODUCTION
AUX

ÉTUDES HISTORIQUES

Page 18

LIVRE I
LES CONNAISSANCES PRÉALABLES

CHAPITRE I
LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)

L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces
qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi les
pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des traces
visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement durables : il
suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et tout acte qui n’a pas
laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont les traces visibles ont
disparu, est perdu pour l’histoire : c’est comme s’il n’avait jamais existé.
Faute de documents, l’histoire d’immenses périodes du passé de l’humanité
est à jamais inconnaissable. Car rien ne supplée aux documents : pas de
documents, pas d’histoire.
Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace, il
faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus loin. —
Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à toute
interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y en a,
combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un point
d’histoire [22] , quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de l’endroit ou des
endroits où reposent les documents nécessaires pour le traiter, supposé qu’il
en existe. Chercher, recueillir les documents est donc une des parties,
logiquement la première, et une des parties principales, du métier

Page 19

d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’Heuristique (Heuristik),
commode parce qu’il est bref. — Est-il utile de démontrer l’importance
capitale de l’Heuristique ? Non, sans doute. Il va de soi que, si on ne la
pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne sait pas s’entourer, avant de
commencer un travail historique, de tous les renseignements accessibles, on
augmente gratuitement ses chances (toujours nombreuses, quoi qu’on fasse)
d’opérer sur des données insuffisantes : des œuvres d’érudition ou
d’histoire, faites conformément aux règles de la méthode la plus exacte, ont
été viciées, ou même totalement annulées, à cause de cette simple
circonstance matérielle que l’auteur ne connaissait pas des documents par
lesquels ceux qu’il avait sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été
éclaircis, complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la
supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et les
historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu moins de
moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là [23] . L’Heuristique, en
effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois, quoique le bon Wagner soit
encore fondé à dire

Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben
Durch die man zu den Quellen steigt [24] !
[22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter un point d’histoire avant de
savoir s’il existe ou non des documents qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document,
découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question d’histoire que ce document
intéresse et de colliger, à cet effet, les documents du même genre.
[23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits
ont vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés
qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les yeux
des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité ne
pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.
[24] Faust, I, sc. 3.

Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si
laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les progrès
accomplis, très pénible ; et comment cette opération essentielle pourrait,
grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée.
I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire d’après les
sources, se sont trouvés dans une situation embarrassante. — S’agissait-il

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de raconter des événements relativement récents, dont tous les témoins
n’étaient pas morts ? On avait la ressource d’interviewer les témoins
survivants. Thucydide, Froissart, et bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à
nos jours, ont procédé de la sorte. Lorsque l’historien de la côte
californienne du Pacifique, H. H. Bancroft, se proposa de recueillir les
matériaux d’une histoire dont quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna
rien, il mobilisa une armée de reporters, pour leur soutirer des
conversations [25] . — Mais s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun
homme vivant n’avait pu voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun
souvenir ? Il n’y avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de
toute sorte, principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on
s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient rares, les
archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft, qui s’est
trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la situation où les
premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans nos contrées, s’en est
tiré comme il suit. Il était riche : il a raflé, à n’importe quel prix, tous les
documents à vendre, imprimés ou manuscrits ; il a négocié avec des
familles et des corporations dans la gêne l’achat de leurs archives ou la
permission d’en faire prendre copie par des copistes à ses gages. Cela fait, il
a logé sa collection dans un bâtiment ad hoc, et il l’a classée.
Théoriquement, rien de plus rationnel. Mais cette procédure rapide, à
l’américaine, n’a été employée qu’une fois avec l’esprit de suite et les
ressources qui en ont assuré le succès ; ailleurs et en d’autres temps elle
n’eût pas, du reste, été de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas,
malheureusement, passées ainsi.
[25] Voir Ch.-V. Langlois, H. H. Bancroft et Cie, dans la Revue universitaire, 1894, I, p. 233.

A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de
l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables
bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque
tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et dont
personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement
impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour élucider
une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits conservés d’un
ouvrage ancien) ; impossible encore, si, par miracle, on avait eu pareille

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liste, de consulter tous ces documents sans des voyages, des dépenses et des
démarches interminables. D’où des conséquences, faciles à prévoir, qui se
sont, en effet, produites : 1o l’Heuristique offrant pour eux des difficultés
insurmontables, les premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont
servis, non de tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des
documents qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal
renseignés, et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où
ils ont utilisé des documents aujourd’hui perdus ; 2o les premiers érudits et
les premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux
qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de
documents : bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont l’Ordre
ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives
considérables [26] .
[26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions où ils travaillaient avaient
de défavorable. Ils souffraient très vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des
moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands efforts pour se renseigner. De là,
ces volumineuses correspondances entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques
conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes scientifiques, de voyages à la
découverte des documents historiques, qui, sous le nom d’Iter (Iter italicum, Iter germanicum, etc.),
étaient jadis à la mode.

De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à prix
d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le vol, se
formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des « cabinets »,
des collections de documents originaux et de copies. Mais ces
collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent assez
notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a recueilli que
des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire de certains États du
Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir tous ; la plupart des
collectionneurs européens ont acquis des pièces, des épaves, des fragments
de toute espèce et un nombre de documents très petit par rapport à la masse
colossale des documents historiques qui existaient de leur temps. De plus,
ce n’est pas, en général, avec le dessein de les rendre publici juris que les
Peiresc, les Gaignières, les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont
retiré de la circulation des documents qui risquaient de s’y perdre : ils se
contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins
libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de leurs

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héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux que les
documents se trouvent dans des collections particulières qu’exposés à tous
les hasards ou soustraits absolument à la curiosité scientifique ; mais, pour
que l’Heuristique soit véritablement facilitée, la première condition est que
toute les collections de documents soient publiques [27] .
[27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle et très fréquente chez les
collectionneurs : ils sont portés à s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par
cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec un grand luxe de commentaires par
des personnes qui les avaient acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune
importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections publiques. Ce n’est là, du reste, que la
manifestation la plus grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours être en garde :
on s’exagère aisément l’importance des documents que l’on possède, des documents que l’on a
découverts, des textes que l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés.

Or, les plus belles des collections privées de documents — à la fois
bibliothèques et musées — furent naturellement en Europe, à partir de la
Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections royales ont
été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public. Et tandis que les
autres collections particulières étaient souvent liquidées après la mort de
leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas cessé de s’accroître : elles se sont
enrichies précisément des débris de toutes les autres. Le Cabinet des
manuscrits de France, par exemple, formé par les rois de France et ouvert
par eux au public, avait, à la fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie
des collections qui avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des
érudits des deux siècles antérieurs [28] . De même, dans les autres pays. La
concentration d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes
établissements publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de
cette évolution spontanée.
[28] Voir L. Delisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1868-1881, 3
vol. in-4. — Les histoires d’anciens dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez
grand nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage.

Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions
matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire. En
France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres
pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État, c’est-à-
dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de collections

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particulières : archives, bibliothèques et musées de la couronne, archives et
bibliothèques de couvents et de corporations supprimées, etc. Chez nous, en
1790, l’Assemblée constituante mit ainsi l’État en possession d’une
prodigieuse quantité de dépôts de documents historiques, auparavant
dispersés et plus ou moins jalousement défendus contre la curiosité des
érudits ; ces richesses ont été réparties depuis entre quelques établissements
nationaux. Le même phénomène s’est produit plus récemment, sur une
moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne, en Italie.
Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations
révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le
collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui n’hésitait
pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris rares, à mutiler des
monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer des fonds d’archives, en
vue de s’en approprier des morceaux. De ce chef, bien des actes de
vandalisme ont été accomplis avant la Révolution. Les opérations
révolutionnaires de confiscation et de transfert eurent aussi, naturellement,
des conséquences très fâcheuses : outre que l’on détruisit alors par
négligence, ou même pour le plaisir de détruire, on eut l’idée malheureuse
de trier systématiquement, de ne conserver que les documents
« intéressants » ou « utiles », et de se débarrasser des autres. Le tri fit alors
commettre à des hommes pleins de bonnes intentions, mais incompétents et
surmenés, des ravages irréparables dans nos archives anciennes : il y a
aujourd’hui des travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de
temps, de patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à
rajuster en leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui
manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents historiques. Il
faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées par les
collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations révolutionnaires
sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent d’accidents fortuits et
des effets naturels du temps. Mais fussent-elles dix fois plus graves, elles
seraient encore largement compensées par ces deux bienfaits de premier
ordre, que l’on ne saurait trop mettre en relief : 1o la concentration, dans
quelques dépôts, relativement peu nombreux, de documents qui jadis étaient
disséminés, et comme perdus, en cent endroits différents ; 2o la publicité de
ces dépôts. Désormais, ce qui reste de documents historiques anciens, après

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les grandes destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri,
classé, communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social.
Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés
aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on appelle
archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les documents qui
existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes acquisitions à titre
onéreux et à titre gratuit que font chaque année, depuis longtemps, dans le
monde entier, les archives, les bibliothèques et les musées, il y a encore des
collections privées, des marchands qui les alimentent, et des documents en
circulation. Mais l’exception, qui est négligeable, n’entame pas, ici, la
règle. Tous les documents anciens, en quantité limitée, qui extravaguent
encore, viendront, du reste, échouer tôt ou tard dans les établissements
d’État, dont le propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais [29] .
[29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore proviennent de vols commis,
depuis longtemps, au préjudice des établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de
nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque partout, aussi efficaces que possible.
Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal, adoptée par presque tous les
pays civilisés, en assure la conservation dans des établissements publics.

En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives,
bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit
qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y a
cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour les
travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus loin ?
N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie mal ? Peut-
être [30] ; mais le problème de la centralisation des documents a cessé d’être
grave et urgent depuis que les procédés de reproduction ont été
perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été généralement prise de
remédier aux inconvénients de la multiplicité des dépôts en faisant voyager
les documents : on peut maintenant consulter, sans frais, dans la
bibliothèque publique de la ville où l’on réside, des documents qui
appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles et de
Florence, par exemple ; assez rares sont désormais les établissements
comme les Archives nationales de Paris, le Musée britannique de Londres,
et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, dont les statuts interdisent
absolument les communications au-dehors [31] .

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[30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à Paris les archives de
l’Europe entière et qu’il y envoya, pour commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la
couronne de Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer. — Il ne saurait être question, aujourd’hui,
de procéder à des confiscations. Mais les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées
partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des établissements publics. On ne s’explique
pas que, à Paris, les ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine conservent des
papiers anciens, dont la place naturelle serait aux Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un
grand nombre d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas, de gêner, sinon
d’empêcher, les recherches ; car les petits dépôts dont l’existence est inutile sont précisément ceux
qui ont les règlements les plus restrictifs.
[31] Le service international du prêt des documents manuscrits
fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe,
par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des grands
établissements se consentent, entre eux, des prêts : cette voie est aussi
sûre, et parfois plus rapide, que la voie diplomatique. Des congrès
d’historiens et de bibliothécaires ont mis souvent à l’ordre du jour, en
ces dernières années, la question du prêt (ou de la communication hors
des dépôts où ils sont conservés) des documents originaux. — Les
résultats obtenus jusqu’à présent sont déjà très satisfaisants.

II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont
aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives,
bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement de
bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui existent
avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables ou si des
répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en avaient été
faits ; enfin s’il était possible de consulter quelque part la collection
complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais l’Heuristique est
très pénible, parce que ces conditions sont encore loin, par malheur, d’être
convenablement réalisées.
D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et
musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de sorte
que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède des
inventaires descriptifs complets sont rares ; beaucoup de fonds, conservés
dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été inventoriées
qu’en partie, restent encore à décrire [32] . — En second lieu, que de
différences entre les inventaires déjà exécutés ! Il en est d’anciens, qui,
parfois, ne correspondent même plus au classement actuel des documents,
et dont on ne saurait se servir sans concordances ; il en est de modernes qui
n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes surannés, trop détaillés ou

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trop sommaires ; les uns sont imprimés, les autres manuscrits, sur registres
ou sur fiches ; quelques-uns sont soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés,
insuffisants et provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme
littérature confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là),
ce qui mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir,
est tout un apprentissage. — Enfin, où consulter commodément les
inventaires qui existent ? La plupart des grandes bibliothèques n’en
possèdent que des collections incomplètes ; il n’en existe nulle part de
répertoires généraux.
[32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse effraye ; on entreprend plus
volontiers l’inventaire des petits fonds qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que
l’on a publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis que plusieurs cartulaires de
premier ordre, mais volumineux, sont encore inédits.

Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que
renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont vraiment
comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont point le loisir
de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts et ces fonds. Nous
avons dit : pas de documents, pas d’histoire. Mais pas de bons inventaires
descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut, en pratique, à
l’impossibilité de connaître l’existence des documents autrement que par
hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire dépendent en grande partie
des progrès de l’inventaire général des documents historiques, qui est
encore aujourd’hui fragmentaire et imparfait. — Aussi bien, tout le monde
est d’accord sur ce point. Le P. Bernard de Montfaucon considérait sa
Bibliotheca bibliotecarum manuscriptorum nova, un recueil de catalogues
de bibliothèques, comme « l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il
eût fait en sa vie [33] ». « Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan
en 1848 [34] , il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique des
manuscrits des diverses bibliothèques… Voilà, en apparence, une besogne
bien humble ;… et pourtant les recherches érudites seront entravées et
incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une manière définitive. »
« Nous aurions de meilleurs livres sur notre ancienne littérature, dit M. P.
Meyer [35] , si les prédécesseurs de M. Delisle [comme administrateur de la
Bibliothèque nationale de Paris] avaient apporté la même ardeur et la même
diligence à inventorier les richesses confiées à leurs soins. »

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[33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, Bernard de Montfaucon et les
Bernardins, II (Paris, 1891, in-8), p. 323.
[34] E. Renan, l’Avenir de la science, p. 217.
[35] Romania, XXI (1892), p. 625.

Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les
conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des érudits,
et qui s’améliore, mais lentement.
« Je vous affirme, disait E. Renan [36] , que les quelques cent mille francs
qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la confection
d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts de ceux que l’on
consacre aux lettres. » Il ne s’est rencontré que rarement, aussi bien à
l’étranger qu’en France, des ministres convaincus de cette vérité, et assez
décidés pour se conduire en conséquence. Il n’a pas, d’ailleurs, toujours été
vrai que, pour procurer de bons inventaires, il soit suffisant, comme il est
nécessaire, de faire des sacrifices d’argent : les meilleures méthodes à
employer pour la description des documents n’ont été assurées que
récemment ; le recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas
aujourd’hui de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à
l’époque où les travailleurs compétents étaient plus rares. — Mais passons
sur les obstacles matériels : manque d’argent et manque d’hommes. Une
cause d’un autre ordre n’a pas été sans action. — Les fonctionnaires
chargés d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré
autant de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les
ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme on
les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une besogne
pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus d’un, vivant, à
cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre de les consulter à
toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en l’absence de tout
inventaire, pour faire des dépouillements, et, au cours de ces
dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré travailler pour lui
plutôt que pour autrui, et fait passer la fastidieuse rédaction d’un catalogue
après ses recherches personnelles. Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert,
publié, commenté le plus grand nombre de documents ? Ce sont les
fonctionnaires attachés aux dépôts de documents. L’avancement de
l’inventaire général des documents historiques en a été, sans doute, retardé.

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Il s’est trouvé que ceux-là précisément étaient le mieux en mesure de se
passer d’inventaires dont le devoir professionnel était d’en faire.
[36] A l’endroit cité.

Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont
dignes d’attention. — D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé
toutes les sources d’information : qui sait ce que tiennent en réserve les
dépôts et les fonds non catalogués [37] ? D’autre part, on est obligé, pour se
procurer autant d’informations que possible, d’avoir une connaissance
approfondie des ressources que fournit la littérature actuelle de
l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux recherches
préliminaires. — En fait, quiconque se propose de recueillir des documents
pour traiter un point d’histoire, commence par consulter les répertoires et
les inventaires [38] . Les novices procèdent à cette opération capitale avec
une maladresse, une lenteur et des efforts qui excitent chez les personnes
expérimentées, suivant leur tempérament, le sourire ou la compassion. Ceux
qui sourient en voyant les novices patauger, et peiner, et perdre du temps à
se débrouiller au milieu des inventaires, en négliger de précieux et en
dépouiller d’inutiles, se disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des
épreuves analogues : chacun son tour. Ceux qui voient avec regret ce
gaspillage de temps et de forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain
point, inévitable, il n’a rien de bienfaisant : ils se demandent s’il n’y aurait
pas moyen de rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique,
qui, naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes,
dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien assez
difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs ? Il y a des érudits et
des historiens qui dépensent, en recherches matérielles, le plus clair de leur
activité. Certains travaux, relatifs principalement à l’histoire du moyen âge
et à l’histoire moderne (car les documents de l’histoire ancienne, moins
nombreux et plus étudiés, sont aussi mieux répertoriés que les autres),
certains travaux historiques supposent, non seulement la consultation
assidue des inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore
des dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout
à fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par
l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à effectuer,

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préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et détourne, de
l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est, en effet,
l’alternative : ou travailler sur des documents très probablement incomplets,
ou s’absorber dans des dépouillements indéfinis, souvent infructueux, et
dont les résultats ne paraissent presque jamais valoir le temps dépensé.
N’est-il pas répugnant d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter
des catalogues sans tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres,
toutes les pièces qui composent des fonds de miscellanea non catalogués,
pour se procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait
eus sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les
catalogues avaient des tables ? La conséquence la plus grave de
l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup sûr de
décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience de leur
valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort et sa
récompense [39] .
[37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés : Literary industries (New York, 1891, in-16),
analysé assez finement quelques conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de
recherche. « Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution d’écrire l’histoire de la
Californie. Il se procure aisément quelques livres, les lit, prend des notes ; ces livres le renvoient à
d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il habite. Quelques années se passent
ainsi, au bout desquelles il s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources ; il fait
des voyages, il entretient des correspondances, mais, désespérant finalement d’épuiser la matière, il
console son orgueil et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait ; que la plupart des
documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement peu importants, comme beaucoup d’autres
qu’il a consultés sans profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du
gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits intéressants pour l’histoire
californienne, il n’a pas même songé, s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre ; il en a
feuilleté quelques-uns, voilà tout ; il sait bien que chacun de ces champs de recherche réclamerait le
travail de plusieurs années, et que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des
corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui concerne les témoignages oraux et les
manuscrits, il attrapera quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations ; il obtiendra
communication, sous le manteau, de quelques papiers de famille ; il utilisera tout cela dans les notes
et dans les pièces justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents curieux aux
Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans pour dépouiller l’ensemble des collections de
ce dépôt, il se contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde bien d’avertir le public
qu’il n’a pas vu tous les documents ; il met au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par
vingt-cinq années de labeur incessant… »
[38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en
s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des dépôts
de documents ; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la place du
public, les recherches indispensables. Cf. Bouvard et Pécuchet, p. 158.

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Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie du duc
d’Angoulême ; à cet effet, « ils résolurent de passer quinze jours à la
bibliothèque municipale de Caen pour y faire des recherches. Le
bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales et des
brochures… ».
[39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans
la Revue universitaire, 1894, I, p. 321 et suiv.

S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents
historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi laborieuse
qu’elle l’est encore, on s’y résignerait : personne ne s’avise de regretter les
dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent les fouilles
archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais l’imperfection des
instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de nécessaire. Aux derniers
siècles, la situation était bien pire ; rien ne s’oppose à ce qu’un jour elle soit
tout à fait bonne. — Nous sommes amenés ainsi, après avoir parlé des
causes et des conséquences, à dire un mot des remèdes.
Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne
continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des
inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées, dressés
par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un autre côté, de
puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des travailleurs experts à
cataloguer les documents, qui se transportent successivement dans tous les
dépôts, pour y relever tous les documents d’une certaine espèce, ou relatifs
au même sujet : c’est ainsi que la Société des Bollandistes fait exécuter par
ses missionnaires, dans diverses bibliothèques, un Catalogue général des
documents hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un
Catalogue des monuments de la littérature patristique. La Société des
Monumenta Germaniae historica a institué depuis longtemps de vastes
enquêtes du même genre ; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et
les bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la
fabrication du Corpus inscriptionum latinarum. Enfin plusieurs
Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes
chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les intéressent :
c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les États-Unis, etc.,
accordent des subventions régulières à leurs agents qui inventorient et
transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe, les documents qui

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concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas, de la Suisse, des États-
Unis [40] , etc. — Avec quelle célérité et quelle perfection ces utiles travaux
peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu que, dès l’origine, une sage
méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on dispose, en même temps que de
quelque argent pour le rétribuer, d’un personnel compétent,
convenablement dirigé, l’histoire du Catalogue général des manuscrits des
bibliothèques publiques de France le montre : commencé en 1885, cet
excellent Catalogue descriptif compte en 1897 près de cinquante volumes
et sera bientôt terminé. Le Corpus inscriptionum latinarum aura été exécuté
en moins de cinquante années. Les résultats obtenus par les Bollandistes et
par l’Académie impériale de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit
sûrement, désormais, d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études
historiques des instruments de recherche indispensables. La méthode pour
les faire est, en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté.
— Ce personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes
et de bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui ont
une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des tables de
catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on serait porté à le
croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit facile : cela exige de
la patience, l’attention la plus scrupuleuse et l’érudition la plus variée ; mais
beaucoup d’esprits se plaisent à des besognes qui comme celle-là, sont à la
fois précises, susceptibles d’être faites d’une manière achevée et
manifestement utiles. Dans la grande famille, si différenciée, de ceux qui
travaillent au progrès des études historiques, les faiseurs de catalogues
descriptifs et d’index forment une section à part. Comme c’est naturel, ils
acquièrent dans l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement,
une extrême dextérité.
[40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont ouvertes, plusieurs Gouvernements
et plusieurs Sociétés savantes ont créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart,
occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces Archives, concurremment avec les
fonctionnaires du Vatican. L’École française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la
Mission polonaise, l’Institut de la « Gœrresgesellschaft », des savants belges, danois, espagnols,
portugais, russes, etc., ont exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux d’inventaire
considérables.

En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement,
dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques soient

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clairement conçues, un palliatif est indiqué : il faut que les érudits et les
historiens, surtout les débutants, soient exactement informés de l’état des
instruments de recherche qui sont à leur disposition, et tenus régulièrement
au courant des améliorations de l’outillage. — Pour cela, on s’est fié
longtemps à l’expérience, au hasard ; mais les connaissances empiriques,
outre que, comme il a été dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont
presque toujours imparfaites. — On a entrepris récemment de dresser des
répertoires, raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des
catalogues de catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute,
au même degré que celle-là, un caractère d’utilité générale.
Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet des
documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues
descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire ; de savoir, par exemple, si tel
document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté, utilisé [41] .
Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les ouvrages des érudits
et des historiens antérieurs. Pour avoir connaissance de ces ouvrages, il faut
recourir aux « répertoires bibliographiques » proprement dits, de toutes
formes, composés à des points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les
répertoires bibliographiques de la littérature historique doivent donc être
considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents
originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique.
[41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas toujours, le fait que tel
document a été publié, critiqué, utilisé. La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne
les circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer l’énorme tâche de s’en
informer toutes les fois qu’il ignore ce qu’il en est.

Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires
d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les
avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des
économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime
d’appeler, si l’on veut, la « Science des répertoires » ou « Bibliographique
historique ». M. E. Bernheim en a publié une première esquisse [42] , que
nous avons essayé d’agrandir [43] . L’esquisse agrandie est datée d’avril
1896 : de nombreuses additions, sans parler des retouches, y seraient déjà
nécessaires, car l’outillage bibliographique des sciences historiques se
renouvelle, en ce moment, avec une rapidité surprenante. Un livre sur les

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répertoires à l’usage des érudits et des historiens est, en règle générale,
vieilli dès le lendemain du jour où il a été achevé.
[42] E. Bernheim, Lehrbuch der historischen Methode, p. 196-202.
[43] Ch.-V. Langlois, Manuel de Bibliographie historique. I.
Instruments bibliographiques. Paris, 1896, in-16.

III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde ; la
recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde ;
mais non pas au même degré. — Certaines parties de l’histoire, cultivées
depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les
documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes
publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout
entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études d’histoire
locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y a des
monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de
documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il
serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle humble
monographie, telle modeste édition d’un texte dont les exemplaires anciens
ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans plusieurs bibliothèques de
l’Europe, a nécessité des consultations, des démarches et des déplacements
infinis. La plupart des documents de l’histoire du bas moyen âge et de
l’histoire moderne étant encore inédits ou mal édités, on peut poser en
principe que, pour établir aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire
médiévale ou moderne, il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts
de pièces originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues.
Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses
travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au
hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des instruments
de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où l’intelligence et
la vie s’usent sans profit ; ils ne sont pas nécessairement plus intéressants
que d’autres, et un jour, demain peut-être, par le seul fait des
perfectionnements de l’outillage, ils deviendront aisément abordables. Il
faut choisir, de propos délibéré, et en connaissance de cause, certains sujets
d’études historiques plutôt que d’autres, suivant que certains répertoires de
documents et certains répertoires bibliographiques existent ou n’existent

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pas ; suivant que l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le
travail d’exploration dans les dépôts ; suivant même que l’on a ou que l’on
n’a pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. « Peut-on
travailler en province ? » s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés
savantes, à la Sorbonne, en 1889 ; il s’est répondu très sagement : « Une
moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de
cabinet… Soit la philologie comparée, par exemple : avec une première
mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou
quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires… J’en
dirai autant des idées philosophiques générales… Un très grand nombre de
branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon toute privée, et
dans les endroits les plus retirés [44] . » Sans doute ; mais il y a « des raretés,
des spécialités, des recherches qui exigent de puissants outillages ». Une
moitié de l’œuvre historique peut se faire, désormais, il est vrai, par le
travail de cabinet, avec des ressources restreintes, mais une moitié
seulement ; l’autre moitié suppose encore la mise à contribution des
ressources, en répertoires et en documents, qu’offrent seuls les grands
centres d’étude ; souvent même, il est nécessaire de visiter successivement
plusieurs grands centres d’études. Bref, il en est de l’histoire comme de la
géographie : sur certaines parties de la terre, on possède des documents
assez complets et assez bien classés, dans des publications maniables, pour
que l’on puisse en raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger ;
tandis que la moindre monographie d’une région inexplorée ou mal
explorée suppose une exertion de forces physiques et une dépense de temps
considérables. Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans
s’être rendu compte de la nature et de l’étendue des recherches
préliminaires qu’il comporte, est un danger : plusieurs se sont noyés
pendant des années dans de pareilles recherches qui auraient été capables de
s’employer mieux à des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger,
d’autant plus redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus
zélés, l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des
notions positives de Bibliographie historique sont certainement salutaires.
[44] E. Renan, Feuilles détachées (Paris, 1892, in-8), p. 96 et suiv.

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CHAPITRE II
LES « SCIENCES AUXILIAIRES »

Supposons que les premières recherches, dont il est traité dans le
chapitre précédent, aient été faites avec méthode et avec succès : on a réuni,
sur un sujet donné, la plupart des documents utiles, sinon tous. De deux
choses l’une : ou ces documents ont déjà subi une élaboration critique, ou
ils sont à l’état brut ; on s’en rend compte par des recherches
« bibliographiques » qui font encore partie, nous l’avons dit, de l’enquête
préliminaire à toute opération logique. — Dans le premier cas (les
documents ont déjà subi une élaboration), il faut être en mesure de vérifier
si la critique en a été correctement faite ; dans le second cas des matériaux
sont à l’état brut, il faut les critiquer soi-même. Dans les deux cas, certaines
connaissances positives, préalables et auxiliaires, Vor- und Hulfskenntnisse,
comme on dit, ne sont pas moins indispensables que l’habitude de raisonner
bien ; car si l’on peut pécher, au cours des opérations critiques, en
raisonnant mal, on peut aussi errer par ignorance. La profession d’érudit ou
d’historien ressemble, du reste, en cela, à la plupart des professions : il est
impossible de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions techniques,
auxquelles ni les dispositions naturelles, ni même la méthode, ne sauraient
suppléer. — En quoi donc doit consister l’apprentissage technique de
l’érudit ou de l’historien ? En d’autres termes, plus usités, quoique, nous
essaierons de le montrer, assez impropres : quelles sont, avec et après la
connaissance des répertoires, les « sciences auxiliaires » de l’Histoire ?
Daunou, dans son Cours d’études historiques [45] , s’est posé une
question du même genre : « Quelles études, dit-il, celui qui se destine à
écrire l’histoire aura-t-il besoin d’avoir faites, quelles connaissances devra-
t-il avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec quelque espoir de
succès ? » Avant lui Mably, dans son Traité de l’étude de l’histoire, avait
aussi reconnu qu’« il y a des études préparatoires dont un historien, quel
qu’il veuille être, ne saurait se dispenser ». Mais Mably et Daunou avaient

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là-dessus des idées qui paraissent, aujourd’hui, singulières. Il est instructif
de marquer exactement la distance qui sépare leur point de vue du nôtre.
« Premièrement, disait Mably, étudiez le droit naturel, le droit public, les
sciences morales et politiques. » Daunou, homme de grand sens, secrétaire
perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui écrivait vers
1820, divise en trois genres les études préliminaires qui constituent, à son
avis, « l’apprentissage de l’historien » : littéraires, philosophiques,
historiques. — Sur les études « littéraires », il s’étend copieusement :
d’abord « avoir lu attentivement les grands modèles ». Quels grands
modèles ? M. Daunou « n’hésite point » à indiquer en première ligne « les
chefs-d’œuvre de la poésie épique », car « ce sont les poètes qui ont créé
l’art de raconter, et qui ne l’a point appris d’eux ne le sait
qu’imparfaitement ». Lire aussi les romanciers, les romanciers modernes :
« ils enseigneront à situer les faits et les personnages, à distribuer les détails,
à conduire habilement le fil des narrations, à l’interrompre, à le reprendre, à
soutenir l’attention des lecteurs par une inquiète curiosité ». Enfin lire les
bons livres d’histoire : « Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et
Plutarque entre les Grecs ; César, Salluste, Tite-Live et Tacite, chez les
Latins ; et parmi les modernes, Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume,
Robertson, Gibbon, le cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal et Rulhière.
Je n’entends point exclure les autres, mais ceux-là suffiraient pour donner
tous les tons qui peuvent convenir à l’histoire ; car il règne, entre leurs
écrits, une grande diversité de formes. » — En second lieu, études
philosophiques : avoir approfondi « l’idéologie, la morale et la politique ».
« Quant aux ouvrages où peuvent se puiser les connaissances de cet ordre,
Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius : j’y joindrais les
meilleurs moralistes anciens et modernes, les traités d’économie publique
publiés depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on écrit sur l’ensemble, les
détails ou les applications de la science politique Machiavel, Bodin, Locke,
Montesquieu, Rousseau, Mably même, et les plus éclairés de leurs disciples
et de leurs commentateurs. » En troisième lieu, avant d’écrire l’histoire, « il
faut apparemment qu’on la sache ». « On n’enrichira point ce genre
d’instruction si l’on ne commence par le posséder tel qu’il existe. » Le futur
historien a déjà lu les meilleurs livres d’histoire et il les a étudiés comme
des modèles de style : « il y aura du profit à les lire une seconde fois, mais
en se proposant plus particulièrement de saisir tous les faits qu’ils

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contiennent et de s’en pénétrer assez pour en conserver des souvenirs
ineffaçables ».
[45] VII, p. 228 et suiv.

Telles sont les notions « positives » qui étaient considérées, il y a quatre-
vingts ans, comme indispensables à l’historien en général. Toutefois, on
avait dès lors le sentiment confus que, « pour acquérir une connaissance
profonde des sujets particuliers », d’autres notions encore étaient utiles :
« Les sujets que les historiens ont à traiter, dit Daunou, les détails qu’ils
rencontrent exigent des connaissances très étendues et fort diverses ». Va-t-
il préciser ? voici en quels termes : « souvent l’intelligence de plusieurs
langues, quelquefois aussi des notions de physique et de mathématiques ».
Et il ajoute : « sur ces objets cependant, l’instruction générale, celle qu’on
doit supposer commune à tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se
consacre à des compositions historiques… ».
Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou, d’énumérer les
connaissances préalables, ainsi que les dispositions morales ou
intellectuelles, requises pour « écrire l’histoire », ont été amenés à dire des
banalités ou à émettre des exigences comiques. D’après E. A. Freeman,
l’historien devrait tout savoir : philosophie, droit, finances, ethnographie,
géographie, anthropologie, sciences naturelles, etc. ; un historien n’est-il pas
exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude du passé des questions de
philosophie, de droit, de finances, etc. ? Et si la science financière, par
exemple, est considérée comme indispensable à qui traite des questions de
finance actuelles, l’est-elle moins à qui se permet d’exprimer une opinion
sur les problèmes financiers d’autrefois ? « Il n’est point de sujet spécial,
déclare E. A. Freeman, que l’historien ne puisse être amené à toucher
incidemment : par conséquent, plus nombreuses sont les branches spéciales
de connaissances dont il est maître, mieux il est préparé pour son travail
professionnel. » A la vérité, toutes les branches des connaissances humaines
ne sont pas également utiles ; quelques-unes ne servent que très rarement,
par accident : « J’hésiterais même à présenter comme un conseil de
perfection à l’historien de se rendre chimiste accompli, en vue de la
possibilité d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études » ; mais
d’autres spécialités sont plus étroitement apparentées à l’histoire : « par

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exemple, la géologie et tout le groupe des sciences naturelles qui s’y
rattachent… Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait la
géologie [46] … » — On s’est aussi demandé si « l’histoire est une de ces
études que les anciens appelaient umbratiles, pour lesquelles il suffit d’un
esprit calme et d’habitudes laborieuses », ou bien si c’est une condition
favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la vie active et d’avoir
contribué à faire l’histoire de son temps avant d’écrire celle du passé. —
Que ne s’est-on pas demandé ? Et des flots d’encre ont coulé au sujet de ces
questions mal posées, sans intérêt ou sans solution, qui, longtemps
débattues sans résultat, ont beaucoup contribué à déconsidérer les écrits sur
la méthodologie. — Il n’y a rien à dire, à notre avis, de topique, qui ne soit
pas de pur bon sens, sur l’apprentissage de l’« art d’écrire l’histoire », si ce
n’est que cet apprentissage devrait consister surtout dans l’étude, si
généralement négligée jusqu’à présent, des principes de la méthode
historique.
[46] E. A. Freeman, The methods of historical study (London, 1885, in-8), p. 45.
La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une science étroitement apparentée
à l’histoire. Aujourd’hui encore, nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes
professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la géographie. Beaucoup de personnes persistent
à penser que cet accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité d’un divorce
entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles, par des rapports nécessaires. — Mais on serait
bien embarrassé d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience, qu’un professeur
d’histoire, un historien, est d’autant meilleur qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la
climatologie, et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants en histoire font avec
impatience et sans profit direct les études de géographie que les programmes leur imposent ; et les
étudiants qui ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très volontiers l’histoire par-
dessus bord. — L’union artificielle de l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque
où la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout le monde pour une discipline
négligeable. C’est un vestige, à détruire, d’un état de choses ancien.

Ce n’est pas, du reste, l’« historien-littérateur », l’historien-moraliste,
porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses émules l’ont conçu, que
nous avons en vue : il s’agit seulement ici de ceux, historiens ou érudits, qui
se proposent de traiter les documents pour préparer ou pour réaliser
scientifiquement l’œuvre historique. Ceux-là ont besoin d’un apprentissage
technique. Que faut-il entendre par là ?

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Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire ?
Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en
hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans
difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut avoir
appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on veut faire
des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de l’histoire
ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est prudent
d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits. Voilà pourquoi
l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du moyen âge, c’est-à-dire
l’ensemble des connaissances nécessaires pour déchiffrer les inscriptions et
les manuscrits de l’antiquité et du moyen âge, sont tenues pour des
« sciences auxiliaires » de l’histoire, ou plutôt des études historiques
relatives à l’antiquité et au moyen âge. — Que la paléographie latine du
moyen âge fasse partie du bagage obligatoire des médiévistes, comme la
paléographie des hiéroglyphes de celui des égyptologues, c’est évident.
Notons, toutefois, une différence. Personne n’aura jamais l’idée de se
destiner à l’égyptologie sans avoir préalablement acquis des connaissances
paléographiques ; il n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne
des études sur nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en
dater approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les
abréviations : c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du
moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on
puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude, par des
moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse : les érudits qui n’ont pas
subi d’initiation paléographique régulière se reconnaissent presque toujours
à ce qu’ils commettent de temps en temps de grosses erreurs de
déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à fond leurs opérations
subséquentes de critique et d’interprétation. Quant aux autodidactes qui
parviennent à exceller, à force d’avoir pratiqué, l’initiation paléographique
régulière dont ils ont été privés leur aurait épargné au moins des
tâtonnements, de longues heures et des désagréments.
Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le
comprend pas ? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue
archaïque du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend ; tant
qu’elles ne seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que

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pour s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés
en langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice,
dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on n’en
avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études d’histoire
ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue latine qu’une
teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié le français et le
latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce qu’ils entendent le latin
classique et le français moderne, et se permettent d’interpréter des textes
dont le sens littéral leur échappe, ou, quoique très clair, leur paraît obscur ?
Les erreurs historiques sont innombrables dont la cause est un contresens ou
une interprétation par à peu près de textes formels, commis par des
travailleurs qui connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les
finesses des langues anciennes. De solides études philologiques doivent
précéder logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les
documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et
intelligibles sans difficulté.
Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en
considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité n’en a
pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier l’authenticité
et la provenance d’un document, deux conditions sont requises : raisonner
et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de certaines données positives,
qui représentent les résultats condensés des recherches antérieures, qu’il est
impossible d’improviser et qu’il faut, par conséquent, apprendre. Distinguer
une charte authentique d’une charte fausse serait souvent impraticable, en
fait, pour le logicien le plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de
telle chancellerie, à telle date, ou les caractères communs à toutes les
chartes d’une certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu
d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la
comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits qui
différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres, avant de
se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne sera-t-elle pas
facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor d’observations
accumulées, un système de résultats acquis par les travailleurs qui ont jadis
fait, refait, contrôlé, les comparaisons minutieuses auxquelles il aurait été
obligé de se livrer lui-même ! Ce corps de doctrines, d’observations et de

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résultats, propre à faciliter la critique des diplômes et des chartes, existe :
c’est la Diplomatique. Nous dirons donc que la Diplomatique, comme
l’Épigraphie, comme la Paléographie, comme la Philologie (Sprachkunde)
[47] , est une discipline auxiliaire des recherches historiques.

[47] Le mot « Philologie » a pris en français un sens restreint, que nous ne lui attribuons pas ici.

L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (Sprachkunde), la
Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique) ne
sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches historiques. — Il
serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la critique de documents
littéraires encore non critiqués sans être au courant des résultats acquis par
ceux qui ont critiqué jusqu’à présent des documents du même genre ;
l’ensemble de ces résultats constitue une discipline à part, qui a un nom :
l’Histoire littéraire [48] . — La critique des documents figurés, tels que les
œuvres d’architecture, de sculpture et de peinture, les objets de toutes sortes
(armes, costumes, ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose
une connaissance approfondie des observations et des règles dont se
composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées :
Numismatique et Héraldique.
[48] L’« Historiographie » est une branche de l’« Histoire littéraire » ; c’est l’ensemble des
résultats acquis par les critiques qui ont étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que
annales, mémoires, chroniques, biographies, etc.

Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la
notion si peu précise de « sciences auxiliaires de l’histoire ». On dit aussi
« sciences ancillaires », « sciences satellites » ; mais aucune de ces
expressions n’est vraiment satisfaisante.
Et d’abord, toutes les soi-disant « sciences auxiliaires » ne sont pas des
sciences. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont que
des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui sont de
nature à faciliter la critique des documents non critiqués encore. Au
contraire, la Philologie (Sprachkunde) est une science organisée, qui a des
lois.
En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances auxiliaires —
non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des recherches historiques,

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— celles que chaque travailleur doit s’assimiler, et celles dont il a besoin de
savoir seulement où elles sont, pour se les procurer à l’occasion ; celles qui
doivent être tournées en habitude et celles qui peuvent rester à l’état de
renseignements en provision virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et
comprendre les textes du moyen âge ; il ne lui servirait à rien d’entasser
dans sa mémoire la plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de
Diplomatique qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-
répertoires d’« Histoire littéraire » et de « Diplomatique ».
Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni
même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient utiles à
tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils travaillent [49] . Il
semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à la question posée au
commencement de ce chapitre : en quoi doit consister l’apprentissage
technique de l’érudit ou de l’historien ? — En quoi consiste l’apprentissage
technique de l’érudit ou de l’historien ? Cela dépend. Cela dépend de la
partie de l’histoire qu’il se propose d’étudier. Inutile de savoir la
paléographie pour faire des recherches relatives à l’histoire de la
Révolution, ni de savoir le grec pour traiter un point de l’histoire de France
au moyen âge [51] . Posons du moins que le bagage préalable de quiconque
veut faire en histoire des travaux originaux doit se composer (en dehors de
cette « instruction commune », c’est-à-dire de la culture générale, dont parle
Daunou) de toutes les connaissances propres à fournir les moyens de
trouver, de comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances
varient suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire
universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile pour
qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible pour qui
s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.
[49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve ; car il existe un instrument de travail
indispensable à tous les historiens, à tous les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales.
L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des autres sciences : tous ceux qui font
des recherches originales, en quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues
vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui sont à la tête, au point de vue
scientifique, de la civilisation contemporaine.
De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un pays privilégié, ni même en
Europe. Elle est internationale. Tous les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à
l’étude partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de trouver des sujets que l’on
puisse traiter sans avoir pris connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour

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l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de l’allemand est presque aussi
impérieusement requise que celle du grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale
sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères sont fermées. Les grands
problèmes leur sont interdits, pour cette raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres
publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant des livres scellés.
L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les langues ordinaires de la science
(allemand, anglais, français, italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne serait pas
excessif d’exiger de tout candidat aux professions scientifiques qu’il fût au moins trilinguis, c’est-à-
dire qu’il comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue maternelle. Voilà une
obligation dont les érudits d’autrefois étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue
commune des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique feront peser désormais
de plus en plus lourdement sur les érudits de tous les pays [50] .
Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en allemand et en anglais sont
constitués par là même en état d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus instruits, de
France et de l’étranger ; quel que soit leur mérite, ils sont condamnés à travailler avec des éléments
d’information insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils dissimulent leur infirmité de
leur mieux, comme quelque chose de honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en
vantent ; mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en avoir honte. — Nous ne
saurions trop insister ici sur ce point que la connaissance pratique des langues étrangères est
auxiliaire au premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les travaux scientifiques en
général.
[50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale
des langues slaves sera nécessaire : il y a déjà des érudits qui
s’imposent d’apprendre le russe. — L’idée de rétablir le latin dans son
ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la
collection du Phœnix, seu nuntius latinus internationalis (Londres,
1891, in-4).
[51] Lorsque les « sciences auxiliaires » furent mises, pour la
première fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit
des étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne
s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme « science
auxiliaire », la Paléographie, et des géographes, qui ne s’intéressaient
nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient sûrement pas
compris que l’étude des « sciences auxiliaires » est recommandée, non
pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se destine à certaines
spécialités, pratiquement utile. (Voir Revue universitaire, 1895, II, p.
123.)

Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des
connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches historiques, à
celle des « grands modèles », littéraires et philosophiques, est un progrès de
date récente. En France, pendant la plus grande partie du siècle, les
étudiants en histoire n’ont reçu qu’une éducation littéraire, à la Daunou ;

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presque tous s’en sont contentés, et n’ont rien vu au-delà ; quelques-uns ont
constaté, avec regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il
était trop tard pour y remédier ; à part d’illustres exceptions, les meilleurs
d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire œuvre
de science. L’enseignement des « sciences auxiliaires » et des moyens
techniques d’investigation n’était alors organisé que pour l’histoire
(française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École des chartes.
Cette simple circonstance assura du reste à cette École, durant cinquante
ans, une supériorité marquée sur tous les autres établissements français (et
même étrangers) d’enseignement supérieur : d’excellents ouvriers s’y
formèrent, qui fournirent beaucoup de données nouvelles, tandis qu’ailleurs
on bavardait sur les problèmes [52] . — Aujourd’hui, c’est encore à l’École
des chartes que l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de
la façon la plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant
trois ans, de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie,
d’Historiographie et de Droit du moyen âge. Mais les « sciences
auxiliaires » sont maintenant enseignées partout, avec plus ou moins
d’ampleur ; elles ont été introduites dans les programmes universitaires.
D’un autre côté, les traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de
Diplomatique, etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-
cinq ans, on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât,
en ces matières, au défaut d’enseignement oral ; depuis qu’il existe des
chaires, des « Manuels » ont paru [53] qui permettraient presque de s’en
passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas une
efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de subir un
dressage régulier dans un établissement de hautes études, on n’a donc plus
le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant d’aborder les travaux
historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus autant que par le passé. Le
succès des « Manuels » précités, dont les éditions se succèdent, est
significatif à cet égard [54] .
[52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet, citées dans la Bibliothèque de
l’École des chartes, 1896, p. 87. — Dès 1854, l’Institut autrichien « für österreischische
Geschichtsforschung » fut organisé sur le modèle de l’École française des chartes. Une École des
chartes vient d’être créée à l’« Instituto di Studi superiori » de Florence. « We are accustomed, écrit-
on en Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country any institution resembling the
École des chartes ». (Quarterly Review, juillet 1896, p. 122).

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[53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux « Manuels »
publiés depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en
1894, dans le Lehrbuch de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons
seulement les grands « Manuels » de « Philologie » (au sens large de
l’expression allemande « Philologie », qui comprend l’histoire de la
langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et toutes les
notions auxiliaires de la critique des documents), en cours de
publication : le Grundriss der indo-arischen Philologie und
Altertumskunde, publ. sous la direction de G. Bühler : le Grundriss der
iranischen Philologie, publ. sous la direction de W. Geiger et de E.
Kuhn ; le Handbuch der classischen Altertumswissenschaft, publ. sous
la direction de I. v. Müller ; le Grundriss der germanischen Philologie,
publ. sous la direction de H. Paul, dont la 2e éd. a commencé à paraître
en 1896 ; le Grundriss der romanischen Philologie, publ. sous la
direction de G. Gröber. On trouvera dans ces vastes répertoires, en
même temps qu’une doctrine brève, des références bibliographiques
complètes, tant directes qu’indirectes.
[54] Les « Manuels » français de MM. Prou (Paléographie), Giry
(Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le
public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De
nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au courant :
chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines, quoique déjà bien
constituées, se précisent et s’enrichissent encore tous les jours. Cf. ci-
dessus, p. 22.

Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il
n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à l’impuissance,
soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à l’abri des erreurs
(innombrables, en vérité) qui ont leur source dans une connaissance
imparfaite de l’écriture et de la langue des documents, dans l’ignorance des
travaux antérieurs et des résultats acquis par la critique ; il a une
irréprochable cognitio cogniti et cognoscendi. C’est, d’ailleurs, une
supposition très optimiste, et nous ne nous le dissimulons pas. Il ne suffit
point, nous le savons, d’avoir suivi un cours régulier de « sciences
auxiliaires » ou d’avoir lu attentivement les meilleurs traités didactiques de
Bibliographie, de Paléographie, de Philologie, etc., ni même d’avoir acquis,
par des exercices pratiques, quelque expérience personnelle, pour être
toujours bien renseigné, encore moins pour être infaillible. — D’abord,
ceux qui ont étudié longtemps des documents d’un certain genre ou d’une
certaine date possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date,
des notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer

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supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date,
qu’ils rencontrent ; rien ne remplace l’« érudition spéciale », récompense
des spécialistes qui ont beaucoup travaillé [55] . — Et puis, les spécialistes
eux-mêmes se trompent : les paléographes ont à se tenir constamment sur
leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers ; est-il des philologues qui
n’aient pas quelques contresens sur la conscience ? Des érudits très bien
informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des textes déjà publiés et
négligé des documents qu’ils auraient pu connaître. Les érudits passent leur
vie à perfectionner sans cesse leurs connaissances « auxiliaires », que, avec
raison, ils n’estiment jamais parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas
de maintenir notre hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en
pratique, on n’attend pas, pour travailler sur les documents, d’être
imperturbablement maître de toutes les « connaissances auxiliaires » : on
n’oserait jamais commencer.
[55] Que faut-il entendre au juste par ces « notions intransmissibles » dont nous parlons ? Dans le
cerveau d’un spécialiste très familier avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine
époque, des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent à l’examen d’un
document nouveau de cette espèce ou de cette époque, qui échappent à toute autre personne moins
expérimentée, fût-elle munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes les
particularités des documents ne sont pas isolables ; il y en a qu’il est impossible de classer sous des
rubriques claires, et qui ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la mémoire
humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression ; et une excitation, même faible et lointaine,
suffit à en faire réapparaître la notion.

Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on
ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable.

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LIVRE II
OPÉRATIONS ANALYTIQUES

CHAPITRE I
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE
HISTORIQUE

Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les
documents sont les traces des faits passés [56] . C’est ici le lieu d’indiquer les
conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans cette définition.
[56] Ci-dessus, p. 1.

Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières :
ou bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien
indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un événement
tel qu’un tremblement de terre, par exemple : j’en ai directement
connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si, n’y ayant pas
assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses, murs écroulés), ou si,
ces effets ayant été effacés, j’en lis la description écrite par quelqu’un qui a
vu soit le phénomène lui-même, soit ses effets. — Or le propre des « faits
historiques » [57] c’est de n’être connus qu’indirectement, d’après des traces.
La connaissance historique est, par essence, une connaissance indirecte. La
méthode de la science historique doit donc différer radicalement de celle
des sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la

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géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science historique
n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit [58] , une science d’observation.
[57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il ne faut pas croire qu’elle
s’applique à une espèce de faits. Il n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le
même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le connaît. Il n’y a que des procédés de
connaissance historiques. Une séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y
assiste ; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un compte rendu. L’éruption du Vésuve
au temps de Pline est un fait géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas dans
les faits ; il n’est que dans le mode de connaissance.
[58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, note 5.

Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été
conservées. Ces traces, que l’on appelle documents, l’historien les observe
directement, il est vrai ; mais, après cela, il n’a plus rien à observer ; il
procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de conclure,
aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le document, c’est le
point de départ ; le fait passé, c’est le point d’arrivée [59] . Entre ce point de
départ et ce point d’arrivée, il faut traverser une série complexe de
raisonnements, enchaînés les uns aux autres, où les chances d’erreur sont
innombrables ; la moindre erreur, qu’elle soit commise au début, au milieu
ou à la fin du travail, peut vicier toutes les conclusions. La « méthode
historique », ou indirecte, est par là visiblement inférieure à la méthode
d’observation directe ; mais les historiens n’ont pas le choix : elle est la
seule pour atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin [60] comment elle
peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance
scientifique.
[59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé directement, qui est le point
de départ.
[60] Ci-dessous, chap. VII.

L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation
matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties
principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la Critique.
Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés. — Essayons d’en esquisser
d’abord, très sommairement, les lignes générales et les grandes divisions.

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I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a
laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois, et le
plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique : c’est une
description ou une relation écrites. — Le premier cas est beaucoup plus
simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre certaines
empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport, déterminé par des lois
physiques, est bien connu [61] . — La trace psychologique, au contraire, est
purement symbolique : elle n’est pas le fait lui-même ; elle n’est pas même
l’empreinte immédiate du fait sur l’esprit du témoin ; elle est seulement un
signe conventionnel de l’impression produite par le fait sur l’esprit du
témoin. Les documents écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes,
comme les documents matériels ; ils n’en ont que comme signes
d’opérations psychologiques, compliquées et difficiles à débrouiller.
L’immense majorité des documents qui fournissent à l’historien le point de
départ de ses raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations
psychologiques.
[61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des documents matériels (objets,
monuments, etc.), en tant qu’elle diffère de la Critique des documents écrits.

Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la
cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce document à
ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes intermédiaires qui ont
produit le document. Il faut se représenter toute la chaîne des actes effectués
par l’auteur du document à partir du fait observé par lui jusqu’au manuscrit
(ou à l’imprimé) que nous avons aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on
la reprend en sens inverse, en commençant par l’inspection du manuscrit
(ou de l’imprimé) pour aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche
de l’analyse critique [62] .
[62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir Ch. Seignobos, Les conditions
psychologiques de la connaissance en histoire, dans la Revue philosophique, 1887, II, p. 1, 168.

D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été
produit ? N’a-t-il pas été détérioré depuis ? On recherche comment il a été
fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et d’en
déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches préalables, qui
porte sur l’écriture, la langue, les formes, les sources, etc., constitue le

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domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE ou critique d’érudition. —
Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE : elle travaille, au moyen de
raisonnements par analogie dont les majeures sont empruntées à la
psychologie générale, à se représenter les états psychologiques que l’auteur
du document a traversés. Sachant ce que l’auteur du document a dit, on se
demande : 1o qu’est-ce qu’il a voulu dire ; 2o s’il a cru ce qu’il a dit ; 3o s’il
a été fondé à croire ce qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve
ramené à un point où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par
lesquelles se constitue toute science objective : il devient une observation ;
il ne reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives.
Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir
étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.
II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède : complexité
extrême, nécessité absolue de la Critique historique.
Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation très
fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au chimiste,
d’observer directement des faits ; mais il est très rare que les documents
dont il est obligé de se servir représentent des observations précises. Il ne
dispose pas de ces procès-verbaux d’observations scientifiquement établis
qui, dans les sciences constituées, peuvent remplacer et remplacent les
observations directes. Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait
une série d’expériences seulement par les rapports de son garçon de
laboratoire. L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers,
dont aucun savant ne se contenterait [63] .
[63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé, comme on dit, par un « témoin »
oculaire, est encore bien loin de la connaissance scientifique. La notion de témoin a été empruntée à
la pratique des tribunaux ; ramenée à des termes scientifiques, elle se réduit à celle d’observateur. Un
témoignage est une observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère notablement de
l’observation scientifique. L’« observateur » opère suivant des règles fixes et rédige dans une langue
rigoureusement précise. Au contraire, le « témoin » a observé sans méthode et rédigé dans une langue
sans rigueur : on ignore s’il a pris les précautions nécessaires. Le propre du document historique est
de se présenter comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.

D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser ces
documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique : il importe

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évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de distinguer dans
les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.
D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce
sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune
précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision serait
indispensable, confusément. — Tout le monde, il est vrai, admet, en
principe, l’utilité de la Critique ; mais c’est un de ces postulats non
contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se sont
écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les premières lueurs
de Critique se soient manifestées parmi les peuples les plus intelligents de
la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont eu l’idée nette [64] .
Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se servant des documents
pour écrire l’histoire, négligé des précautions élémentaires et admis
inconsciemment des principes faux. Encore aujourd’hui la plupart des
jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes, suivraient ces vieux errements.
C’est que la Critique est contraire à l’allure normale de l’intelligence. La
tendance spontanée de l’homme est d’ajouter foi aux affirmations et de les
reproduire, sans même les distinguer nettement de ses propres observations.
Dans la vie de tous les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans
vérification d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et
sans garantie, toutes sortes de « documents » de médiocre ou de mauvais
aloi ? Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la
provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier ; autrement, s’il
n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est pas contredit,
nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons, en l’embellissant
au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un violent effort est
nécessaire pour secouer l’ignavia critica, cette forme si répandue de la
lâcheté intellectuelle ; que cet effort doit être constamment répété, et qu’il
s’accompagne souvent d’une véritable souffrance.
[64] Voir B. Lasch, Das Erwachen und die Entwickelung der historischen Kritik im Mittelalter,
Breslau, 1887, in-8.

L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut pour
se noyer ; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer des
mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude de la

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Critique n’est pas naturelle ; il faut qu’elle soit inculquée, et elle ne devient
organique que par des exercices répétés.
Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence ;
lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre
l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus efficace
que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons de l’ignavia
qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait place à une attitude
d’esprit critique [65] . Il est aussi très salutaire de s’être rendu compte des
principes de la méthode historique et d’en avoir théoriquement décomposé,
l’une après l’autre, comme nous allons le faire, les opérations successives.
« L’histoire, de même que toute autre étude, comporte surtout des erreurs de
fait qui proviennent d’un défaut d’attention ; mais elle est plus exposée
qu’aucune autre à des fautes nées de la confusion d’esprit qui fait faire des
analyses insuffisantes et construire des raisonnements faux… Les historiens
avanceraient moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser
chacune de leurs affirmations ; ils admettraient moins de principes faux s’ils
imposaient de formuler tous leurs principes ; ils feraient moins de mauvais
raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs raisonnements en
forme [66] . »
[65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse. Il est plus commode de croire
que de discuter, d’admettre que de critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est
aussi plus agréable : qui critique les documents en sacrifie ; sacrifier un document est aisément
considéré comme une perte sèche par celui qui l’a recueilli.
[66] Revue philosophique, l. c., p. 178.

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SECTION I
CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)

CHAPITRE II
CRITIQUE DE RESTITUTION

Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre : il envoie à l’imprimerie son
manuscrit autographe ; de sa propre main il corrige les épreuves et signe le
bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que document,
dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit l’auteur, et quels
qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est certain, et c’est le seul
point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir entre les mains une
reproduction à peu près exacte du texte qu’il a écrit. — Il faut dire « à peu
près exacte », car si l’auteur a mal corrigé ses épreuves, ou si les
typographes ont mal observé ses corrections, la reproduction du texte
original est, même dans ce cas très favorable, imparfaite. Il n’est pas rare
que les typographes vous fassent dire autre chose que ce que l’on a voulu
dire et que l’on s’en aperçoive trop tard.
S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il est
impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe ? Le cas s’est
présenté pour les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, par exemple ;
il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes de
personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la curiosité
publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le texte en est
d’abord copié ; il est ensuite typographiquement « composé » d’après la
copie, ce qui équivaut à une seconde copie ; enfin cette seconde copie (en
épreuves) est, ou doit être, collationnée par quelqu’un (à défaut de l’auteur
disparu) avec la première copie, ou, mieux encore, avec les originaux. Les

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garanties d’exactitude sont moindres dans ce cas que dans le cas précédent ;
car entre l’original et la reproduction définitive il y a un intermédiaire de
plus (la copie manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à
déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des
Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des éditions
qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de transcription
et de ponctuation [67] .
[67] Un membre de la Société des humanistes français (fondée à Paris en 1894) s’est amusé à
relever, dans le Bulletin de cette Société, les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent
dans les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle des Mémoires d’outre-
tombe) ; il a montré qu’il est possible de dissiper des obscurités dans les documents les plus
modernes par la même méthode qui sert à restituer les textes anciens.

Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés ?
Presque toujours, les originaux sont perdus ; nous n’avons que des copies.
Des copies faites directement d’après les originaux ? Non pas, mais des
copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient pas tous, tant
s’en faut, des hommes habiles et consciencieux ; ils transcrivaient souvent
des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils comprenaient mal, et il n’a
pas toujours été de mode, comme au temps de la Renaissance carolingienne,
de collationner les manuscrits [68] . Si nos livres imprimés, après les
revisions successives de l’auteur et du prote, sont des reproductions
imparfaites, il faut s’attendre à ce que les documents anciens, copiés et
recopiés pendant des siècles avec peu de soin, au risque d’altérations
nouvelles à chaque transmission, nous soient parvenus sous une forme
extrêmement incorrecte.
[68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire desquels la plupart des
œuvres littéraires de l’antiquité sont parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W.
Wattenbach, Das Schriftwesen im Mittelalter 3, Berlin, 1896, in-8.

Dès lors, une précaution s’impose : avant de se servir d’un document,
savoir si le texte de ce document est « bon », c’est-à-dire aussi conforme
que possible au manuscrit autographe de l’auteur ; et lorsque le texte est
« mauvais », l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant un
mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on risque
d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des théories ont été en
effet bâties sur des passages viciés par des erreurs de transcription, qui sont

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tombées à plat, en bloc, lorsque le texte original de ces passages a été
découvert ou restitué. Toutes les « coquilles » typographiques, toutes les
fautes de copie ne sont pas indifférentes ou simplement ridicules : il en est
d’insidieuses, propres à tromper les lecteurs [69] .
[69] Voir par exemple, les Coquilles lexicographiques qui ont été recueillies par A. Thomas, dans
la Romania, XX (1891), p. 464 et suiv.

On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait une
règle de se procurer de « bons » textes, nettoyés et restaurés comme il faut,
des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur. Les historiens
se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur portée, sans en
vérifier la pureté. Mais il y a plus : les érudits eux-mêmes dont le métier est
de publier des documents n’ont pas trouvé du premier coup l’art de les
restituer : naguère encore, les documents étaient couramment édités d’après
les premières copies venues, bonnes ou mauvaises, combinées et corrigées
au hasard. Les éditions de textes anciens sont aujourd’hui, pour la plupart,
« critiques » ; mais il n’y a pas trente ans qu’ont été données les premières
« éditions critiques » des grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique
de quelques œuvres de l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par
exemple) est encore à établir.
Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de
manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et quelques
historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas compte qu’un
texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais un progrès
considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la purification et la
restitution des textes a été dégagée des expériences accumulées par
plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la méthode historique
n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus généralement connue. Elle
est exposée avec clarté dans plusieurs ouvrages de vulgarisation
philologique [70] . — Pour ce motif, nous nous contenterons d’en résumer ici
les principes essentiels et d’en indiquer les résultats.
[70] Voir E. Bernheim, Lehrbuch der historischen Methode 2, p. 341-54. — Consulter en outre F.
Blass, dans le Handbuch der klassischen Altertumswissenschaft de I. v. Müller, I2 (1892), p. 249-89
(avec une bibliographie détaillée) ; A. Tobler, dans le Grundriss der romanischen Philologie, I
(1888), p. 253-63 ; H. Paul, dans le Grundriss der germanischen Philologie I 2, (1896), p. 184-96.

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Lire, en français, le § « Critique des textes » dans Minerva. Introduction à l’étude des classiques
scolaires grecs et latins, par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.
L’ouvrage de I. Taylor, History of the transmission of ancient books to modern times…
(Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.

I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément
aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le meilleur
texte possible ? — Trois cas sont à considérer.
a. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original, l’autographe
même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec une exactitude
complète [71] . Théoriquement, rien de plus facile ; en pratique, cette
opération élémentaire exige une attention soutenue, dont tout le monde
n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les copistes qui ne se
trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions sont rares, même parmi
les érudits.
[71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que l’éditeur a le droit d’uniformiser
la graphie d’un document autographe — pourvu qu’il en avertisse le public, — toutes les fois que,
comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies graphiques de l’auteur n’ont pas
d’intérêt philologique. Voir les Instructions pour la publication des textes historiques, dans le
Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique, 5e série, VI (1896) ; et les Grundsätze für
die Herausgabe von Actenstücken zur neueren Geschichte, laborieusement délibérées par le 2e et le
3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la Deutsche Zeitschrift für
Geschichtswissenschaft, XI, p. 200, XII, p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à
Gênes (1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans aboutir. — Quelles sont
les libertés qu’il est légitime de prendre en reproduisant des textes autographes ? Le problème est
plus difficile que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier.

b. Deuxième cas. — L’original est perdu ; on n’en connaît qu’une copie.
Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, a priori, que cette copie
contient des fautes.
Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à
distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des différences qui
s’observent entre les originaux et les copies ; puis on a déduit, par analogie,
des règles applicables à la restitution conjecturale des passages qui, dans
une copie unique d’un original perdu, sont certainement (parce qu’ils sont
inintelligibles) ou vraisemblablement corrompus.
Les altérations de l’original, dans une copie, les « variantes de
tradition », comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à l’erreur.

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Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou pratiqué des
suppressions [72] . Presque tous les copistes ont commis des erreurs, soit de
jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si, étant à demi instruits et
à demi intelligents, ils ont cru devoir corriger des passages ou des mots de
l’original qu’ils n’entendaient pas [73] . Erreurs accidentelles s’ils ont lu de
travers en copiant, ou mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait
involontairement des lapsus calami.
[72] Il sera question des interpolations au chapitre III, p. 71.
[73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la
renaissance proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés
de fournir des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout
ce qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été
de la sorte abîmées par eux à jamais.

Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement
sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines erreurs
accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont irréparables
dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la plupart des
erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en connaît les formes
ordinaires : confusions de sens, de lettres et de mots, transpositions de mots,
de syllabes et de lettres, dittographie (répétition inutile de lettres ou de
syllabes), haplographie (syllabes ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui
ne sont écrits qu’une fois), mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc. —
Des erreurs de ces divers types ont été commises par les scribes de tous les
temps et de tous les pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque
langue qu’ils fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont
fréquentes dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en
caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des
originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent par
des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent,
naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle autre,
de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la restitution
conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a pas d’apprentissage
général de cet art. On apprend à restituer, non pas n’importe quels textes,
mais des textes grecs, des textes latins, des textes français, etc. ; car la
restitution conjecturale d’un texte suppose, outre des notions générales sur

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le processus de la dégénérescence des textes, la connaissance approfondie :
1o d’une langue ; 2o d’une paléographie spéciale ; 3o des confusions (de
lettres, de sens et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même
langue et écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude. Pour
l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins, des
répertoires (alphabétiques et méthodiques) de « variantes de tradition », de
confusions fréquentes, de corrections probables, ont été dressés [74] . Ils ne
suppléent certes pas à des exercices pratiques, faits sous la direction des
hommes du métier [75] , mais ils rendent de grands services aux hommes du
métier eux-mêmes.
[74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou suivant l’ordre alphabétique.
— Les principales sont, pour les deux langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-
dessous, p. 59, n. 70), les Adversaria critica de Madvig (Copenhague, 1871-74, 3 vol. in-8). Pour le
grec, la célèbre Commentatio paleographica de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du
grammairien Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les Variæ lectiones de Cobet (Leyde,
1873, in-8). Pour le latin : H. Hagen, Gradus ad criticen (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, An
introduction to latin textual emendation based on the text of Plautus (London, 1896, in-16). Un
rédacteur du Bulletin de la Société des humanistes français a exprimé, dans cette publication, le vœu
qu’un recueil analogue soit composé pour le français moderne.
[75] Cf. Revue critique, 1895, II, p. 358.

Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les
plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence
paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des
Lettres de Sénèque (89, 4). On lisait : « Philosophia unde dicta sit, apparet ;
ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam finierunt, ut
dicerent divinorum et humanorum sapientiam… » ; ce qui n’a pas de sens.
On supposait une lacune entre ita et quidam. Madvig s’est représenté le
texte en capitales de l’archétype disparu, où, suivant l’usage antérieur au
VIIIe siècle, les mots n’étaient pas séparés (scriptio continua) et les phrases
n’étaient pas ponctuées ; il s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous
les yeux l’archétype en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il
a lu sans difficulté : « … ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam
ita quidam finierunt…, etc. » MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs
opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même
genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en ont plus,
du reste, le monopole : on en citerait d’aussi « brillants » qui ont été

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exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des germanistes,
depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont soumis à la
critique verbale. Nous avons déjà dit que de « belles » corrections sont
possibles même sur le texte de documents tout à fait modernes,
typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.
Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au même degré que
Madvig, dans l’art de l’emendatio conjecturale. Madvig, cependant, n’avait
pas une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que
les humanistes du XVIe et du XVIIe siècle étaient, à cet égard, mieux préparés
que les érudits d’aujourd’hui. L’emendatio conjecturale des textes latins et
grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant mieux que l’on a, avec
un esprit plus ingénieux et plus d’imagination paléographique, un sens plus
juste, plus prompt et plus délicat des finesses des langues classiques. Or les
anciens érudits ont été assurément trop hardis, mais les langues classiques
leur étaient plus intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui. Quoi
qu’il en soit, de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue,
dans des copies uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à
l’effort de la critique. Très souvent, la critique constate l’altération du texte,
indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de s’en
tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par une multitude
d’erreurs et de corrections successives dont il n’existe plus aucun moyen de
débrouiller la filière. — Les érudits qui se livrent à l’exercice passionnant
de la critique conjecturale sont exposés, dans leur ardeur, à suspecter des
leçons correctes et à proposer, pour les passages désespérés, des hypothèses
aventureuses. Ils ne l’ignorent pas. Ils se font, en conséquence, une loi de
distinguer très clairement, dans leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou
des manuscrits, du texte restitué par eux.
c. Troisième cas. — On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d’un
document dont l’original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur ceux
d’autrefois un avantage marqué : outre qu’ils sont mieux informés, ils
procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies. — Le but,
comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible,
l’archétype.
Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont eu
et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est

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détestable : se servir de n’importe quelle copie, de celle qui est sous la
main. — Le second mouvement n’est guère meilleur : si les différentes
copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne.
L’antiquité relative des copies n’a théoriquement, et souvent en fait, aucune
importance ; car un manuscrit du XVIe siècle, reproduction d’une bonne
copie perdue du XIe, a beaucoup plus de valeur qu’une copie fautive et
remaniée du XIIe ou du XIIIe siècle. — Le troisième mouvement n’est pas
encore le bon : compter les leçons attestées et décider à la majorité. Soient
vingt exemplaires d’un texte : la leçon a est attestée dix-huit fois, la leçon b
deux fois. Adopter pour ce motif la leçon a, c’est supposer gratuitement que
tous les exemplaires ont la même autorité. Supposer cela, c’est commettre
une faute de jugement ; car si dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent
la leçon a ont été copiés sur le dix-huitième, la leçon a n’est en réalité
attestée qu’une fois ; et la seule question est de savoir si elle est,
intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon b.
Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d’abord les
rapports des copies entre elles. — On part, à cet effet, d’un postulat
incontestable, savoir toutes les copies qui contiennent, aux mêmes endroits,
les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres ou dérivent toutes
d’une copie où ces fautes existaient. Il n’est pas croyable, en effet, que
plusieurs copistes aient commis, en reproduisant chacun de son côté
l’archétype exempt de fautes, exactement les mêmes erreurs : l’identité des
erreurs atteste une communauté d’origine. — On éliminera sans scrupule
tous les exemplaires dérivés d’une copie qui a été conservée : ils n’ont
évidemment que la valeur de cette copie, leur source commune ; ils n’en
diffèrent, s’ils en diffèrent, que par des fautes supplémentaires ; ce serait
perdre son temps que d’en relever les variantes. — Cela fait, on n’est plus
en présence que de copies indépendantes, prises directement sur
l’archétype, ou de copies dérivées dont la source (une copie prise
directement sur l’archétype) est perdue. — Pour classer les copies dérivées
en familles dont chacune représente, avec plus ou moins de pureté, la même
tradition, on recourt encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle
permet ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique
complet (stemma codicum) des exemplaires conservés, qui met très
clairement en relief leur importance relative. — Ce n’est pas ici le lieu

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d’examiner les espèces difficiles où, par suite de la suppression d’un trop
grand nombre d’intermédiaires, ou d’anciennes combinaisons arbitraires qui
ont mélangé les textes de plusieurs traditions distinctes, l’opération devient
extrêmement laborieuse, ou même impraticable. D’ailleurs, dans ces cas
extrêmes, la méthode ne change point : la comparaison des passages
correspondants est un instrument puissant, mais c’est le seul dont dispose
ici la critique.
Quand l’arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare,
pour restituer le texte de l’archétype, les traditions indépendantes.
S’accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté. Diffèrent-
elles, on décide. S’accordent-elles par hasard à donner un texte défectueux,
on recourt, comme si l’on n’avait qu’une copie, à l’emendatio conjecturale.
C’est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d’avoir
plusieurs copies indépendantes d’un original perdu que d’en avoir une
seule, car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes suffit
souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la critique
conjecturale n’aurait pu percer. Toutefois, l’abondance des exemplaires est
un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas pris soin de les
classer ou lorsqu’on les a mal classés : rien n’est moins sûr que les
reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées avec des copies dont les
relations mutuelles et la relation avec l’archétype n’ont pas été
préalablement fixées. D’autre part, l’application des méthodes rationnelles
entraîne, en certains cas, une dépense formidable de temps et de travail :
songez qu’il y a une telle œuvre dont on possède plusieurs centaines
d’exemplaires non identiques ; que les variantes indépendantes de tel texte
médiocrement étendu (comme les Évangiles) se comptent par milliers ; que
des années de travail seraient nécessaires à un homme très diligent pour
préparer une « édition critique » de tel roman du moyen âge. Est-il, du
moins, certain que le texte de ce roman, après tant de collations, de
comparaisons et de travail, serait sensiblement meilleur que si l’on n’avait
eu pour le restituer que deux ou trois manuscrits ? Non. L’effort matériel
qu’exigent certaines éditions critiques, par suite de l’extrême richesse
apparente des matériaux à mettre en œuvre, n’est nullement proportionnel
aux résultats positifs qui en sont la récompense.

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Les « éditions critiques » faites à l’aide de plusieurs copies d’un original
perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le stemma codicum
que l’éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste des variantes qui ont été
rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens compétents y trouvent, à défaut du
meilleur texte, ce qu’il faut pour l’établir [76] .
[76] Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette précaution élémentaire, sous
prétexte d’éviter « des airs de pédant ». M. B. Hauréau a publié, dans ses Notices et extraits de
quelques manuscrits latins de la Bibliothèque nationale (VI, p. 310), une pièce en vers rythmiques
« De presbytero et logico ». « Elle n’est pas inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a déjà publiée… Mais
cette édition est très défectueuse ; le texte en est même quelquefois tout à fait inintelligible. Nous
l’avons donc beaucoup amendé, faisant concourir à cet amendement deux copies qui ne sont,
d’ailleurs, ni l’une ni l’autre, irréprochables… » Suit l’édition, sans variantes. Le contrôle est
impossible.

II. Les résultats de la critique de restitution — critique de nettoyage et
de raccommodage — sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie de
conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture, à obtenir non pas
nécessairement un bon texte, mais le meilleur texte possible, de documents
dont l’original est perdu. Le bénéfice le plus net est d’éliminer les leçons
mauvaises, adventices, propres à causer des erreurs, et de signaler comme
tels les passages suspects. Mais il va sans dire que la critique de restitution
ne fournit aucune donnée nouvelle. Le texte d’un document qui a été
restitué au prix de peines infinies ne vaut pas davantage que celui d’un
document analogue dont l’original a été conservé ; au contraire, il vaut
moins. Si le manuscrit autographe de l’Énéide n’avait pas été détruit, des
siècles de collations et de conjectures auraient été épargnés, et le texte de
l’Énéide serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux qui excellent au
jeu des « émendations » [77] , qui l’aiment par conséquent, et qui seraient, au
fond, fâchés de n’avoir pas à le pratiquer.
[77] « Textual emendation too often misses the mark through want of knowledge of what may be
called the rules of the game. » (W. M. Lindsay, o. c., p. V.)

III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution
jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents historiques.
Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus utiles que ceux qui
mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient des textes connus.
Publier, conformément aux règles de la critique, des documents inédits, ou,

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jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux études historiques un service
essentiel. Dans tous les pays, d’innombrables Sociétés savantes consacrent
à cette œuvre capitale la plus grande partie de leurs ressources et de leur
activité. Mais, à raison de l’immense quantité des textes à critiquer [78] et
des soins minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale [79] , le
travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant que
tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des temps
modernes aient été édités ou réédités secundum artem, beaucoup de temps
s’écoulera, même en supposant que le train, relativement rapide, dont on va
depuis quelques années, soit encore accéléré [80] .
[78] On s’est souvent demandé si tous les textes valent la peine d’être « établis » et publiés.
« Parmi nos anciens textes [de la littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que convient-il
de publier ? Tout. Tout ? dira-t-on. Ne chancelons-nous pas déjà sous le faix des documents ?… Voici
la raison qui exige la publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits resteront devant
nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes ;
ils entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il convient de les publier, ne serait-ce
que pour s’en débarrasser et pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase… » (Revue des
Deux Mondes, 15 févr. 1894, p. 910.) — Tous les documents doivent être inventoriés, nous l’avons
dit (p. 15), afin d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer qui leur seraient
utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse sommaire suffit à faire connaître le contenu du
document, si la forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication in extenso ne sert à rien. Il ne
faut pas s’encombrer : tous les documents seront un jour analysés ; quantité de documents ne seront
jamais publiés.
[79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus
longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous prétexte
d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt à en faire
l’économie et à se dispenser de toute annotation qui n’appartient pas à
l’« appareil critique » proprement dit. Voir, sur ce point, Th. Lindner,
Ueber die Herausgabe von geschichtlichen Quellen, dans les
Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche Geschichtsforschung,
XVI, 1895, p. 501 et suiv.
[80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait
jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société des
Monumenta Germaniæ historica et l’Instituto storico italiano, avec ce
qui leur reste à faire. — La plupart des documents les plus anciens et
les plus difficiles à restituer, qui ont exercé depuis longtemps la
sagacité des érudits, ont été mis dans un état relativement satisfaisant.
Mais d’immenses besognes matérielles sont encore à accomplir.

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CHAPITRE III
CRITIQUE DE PROVENANCE

Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les
papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc se
demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document : « D’où
vient-il ? quel en est l’auteur ? quelle en est la date ? » — Un document dont
l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot, sont totalement
inconnaissables, n’est bon à rien.
Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de
nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les
premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des documents
avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en concevoir) de la
fierté.

La plupart des documents modernes portent une indication précise de
leur provenance : de nos jours, les livres, les articles de journal, les pièces
officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et signés.
Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal localisés,
anonymes et sans date.
La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux
indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans la
préface des Châtiments, Victor Hugo s’en dit l’auteur : c’est donc que
Victor Hugo est l’auteur des Châtiments. Voici, dans un musée, un tableau
non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de l’administration,
d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci : ce tableau est de
Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint Bonaventure, dans les
Extraits des poètes chrétiens de M. Clément, dans la plupart des éditions
des « Œuvres » de saint Bonaventure et dans un grand nombre de
manuscrits du moyen âge, un poème intitulé Philomena : le poème intitulé

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Philomena est de saint Bonaventure, et « on y recueille de précieuses notes
sur l’âme même » de ce saint homme [81] . Vrain-Lucas apportait à M.
Chasles des autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-
Madeleine, dûment signés et paraphés [82] : voilà, pensait M. Chasles, des
autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine.
— Nous sommes ici en présence d’une des formes les plus générales, et en
même temps les plus tenaces, de la crédulité publique.
[81] R. de Gourmont, Le Latin mystique (Paris, 1891, in-8), p. 258.
[82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr.,
no 709.

L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la
méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de
Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés
par Vrain-Lucas. Le Philomena, attribué par les scribes du moyen âge tantôt
à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John Hoveden,
tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs, et il n’est
certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été affublées, sans
l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées d’Italie, du glorieux
nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que Victor Hugo est l’auteur
des Châtiments. — Concluons que les indications les plus formelles de
provenance ne sont jamais suffisantes par elles-mêmes. Ce ne sont que des
présomptions, fortes ou faibles : très fortes, en général, quand il s’agit de
documents modernes, souvent très faibles quand il s’agit de documents
anciens. Il en est de postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en
rehausser la valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier
quelqu’un, ou bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent
autres motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste [83] : la
littérature « pseudépigraphe » de l’antiquité et du moyen âge est énorme. Il
y a en outre des documents entièrement « faux » ; les faussaires qui les ont
fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises de leur
provenance supposée. — Donc il faut contrôler. — Mais comment ? — On
contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est suspecte,
par la méthode même qui sert à déterminer, autant que possible, celle des
documents dépourvus de toute indication d’origine. Les procédés sont les

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mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas nécessaire, par conséquent, de
distinguer davantage.
[83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la littérature pseudépigraphe de
l’antiquité. (O. c., p. 269 et suiv.)

I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’analyse
interne du document considéré, faite en vue d’y relever tous les indices
propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays où il a vécu.
On examine d’abord l’écriture du document : saint Bonaventure est né
en 1221 ; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des
manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que
l’attribution n’est pas fondée : tout document dont il existe une copie en
écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle. — On
examine la langue : certaines formes n’ont été employées qu’en certains
lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par leur
ignorance à cet égard : des mots, des tournures modernes leur échappent ;
on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées dans l’Amérique
du Sud, étaient antérieures à telle dissertation allemande sur un point de
syntaxe phénicienne. — On examine les formules, s’il s’agit d’actes
publics. Un document qui se présente comme un diplôme mérovingien et
qui n’offre pas les formules ordinaires des diplômes mérovingiens
authentiques est faux. — On note enfin toutes les données positives qui se
trouvent dans le document : faits mentionnés, allusions à des faits. Lorsque
ces faits sont connus d’ailleurs, par des sources qui n’ont pas pu être à la
disposition d’un faussaire, la sincérité du document est établie, et la date en
est approximativement fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu
connaissance et le fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute
mentionné s’il l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits
sont signalés avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont
exprimées, pour reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le
caractère de l’auteur.
L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin,
fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La
comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés
et les éléments correspondants des documents similaires dont la provenance

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est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de faux [84] , et de
préciser les circonstances où la plupart des documents sincères ont été
produits.
[84] E. Bernheim (o. c., p. 243 et suiv.) donne une liste considérable de documents faux,
aujourd’hui reconnus pour tels. Il suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses :
Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian. — Depuis la publication du livre de M. Bernheim,
quelques documents célèbres, nullement soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des
documents à consulter. Voir notamment A. Piaget, la Chronique des chanoines de Neuchâtel
(Neuchâtel, 1896, in-8).

On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en
recueillant tous les renseignements extérieurs, relatifs au document soumis
à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des documents de la
même époque ou plus récents : citations, détails biographiques sur l’auteur,
etc. Il est quelquefois significatif qu’il n’existe aucun renseignement de ce
genre : le fait qu’un soi-disant diplôme mérovingien n’ai été cité par
personne avant le XVIIe siècle et n’ait jamais été vu que par un érudit du
XVIIe siècle, convaincu d’avoir commis des fraudes, donne à penser qu’il est
moderne.
II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document
considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont
reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer du
texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui est d’Y ou
de Z, ses collaborateurs imprévus [85] . — Il y a deux sortes d’additions :
l’interpolation et la continuation. — Interpoler, c’est insérer dans un texte
des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le manuscrit de l’auteur [86] .
Les interpolations sont d’ordinaire accidentelles, dues à la négligence des
copistes et s’expliquent par l’introduction dans le texte de gloses
interlinéaires ou d’annotations marginales ; mais, parfois, c’est
volontairement que quelqu’un a ajouté (ou substitué) aux phrases de
l’auteur des phrases de son cru, avec le dessein de compléter, d’embellir ou
d’accentuer. Si nous avions le manuscrit où l’interpolation volontaire a été
faite, les surcharges et les grattages la décèleraient tout de suite. Mais,
presque toujours, le premier exemplaire interpolé est perdu ; et, dans les
copies qui en dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution)
a disparu. — Il est inutile de définir les continuations. On sait que beaucoup

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de chroniques du moyen âge ont été « continuées » par diverses mains sans
qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de déclarer où
commence, où finit son travail propre.
[85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de l’auteur lui-même, ce sont des
« remaniements ». L’analyse interne et la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes
éditions du document les accusent.
[86] Voir F. Blass, o. c., p. 254 et suiv.

Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au
cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document
dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces
exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition. Mais si
tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou continuées,
il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les parties du
document est-il uniforme ? le même esprit y règne-t-il d’un bout à l’autre ?
n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la suite des idées ? — En
pratique, lorsque les continuateurs et les interpolateurs ont eu une
personnalité et des intentions tranchées, on réussit, au moyen de l’analyse, à
isoler le document primitif comme avec des ciseaux. Mais, lorsque tout est
flou, on n’aperçoit pas bien les points de suture ; en ce cas il est plus sage
de l’avouer que de multiplier les hypothèses.
III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le
document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps et
dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs tout ce que
l’on peut savoir [87] . Voici un livre : suffit-il, pour connaître la
« provenance » des renseignements qui s’y trouvent, c’est-à-dire pour être
en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir qu’il a été composé en 1890, à
Paris, par un tel ? Supposons qu’un tel ait copié servilement (sans le citer)
un ouvrage antérieur, écrit en 1850. Pour les parties empruntées, ce n’est
pas un tel, c’est l’auteur de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de
nos jours, le plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare :
autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de
documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter (sans le
dire) des documents plus anciens, et les historiens sont exposés, de ce chef,
à des déconvenues singulières. Des passages d’Eginhard, chroniqueur du IXe

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siècle, sont empruntés à Suétone : il n’y a rien à en faire pour l’histoire du
IXe siècle ; que serait-il arrivé, cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu ?
Un événement est attesté trois fois, par trois chroniqueurs ; mais ces trois
attestations, dont on admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est
constaté que deux des trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les
récits parallèles des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des
lettres pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des
tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux : elles étaient, en
effet, de style, et c’est dans des formulaires de chancellerie que les
rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les ont textuellement copiées.
[87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait pas réussi à découvrir le nom
de l’auteur. On lit cependant dans l’Histoire littéraire de la France (XXVI, p. 388) : « Nous avons
négligé les sermons anonymes : ces œuvres trop faciles n’ont vraiment pas d’importance pour
l’histoire littéraire quand les auteurs n’en sont pas connus. » Quand les auteurs sont nominativement
connus, en ont-elles davantage ?

Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que
possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.
Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la
restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux cas, en
effet, on procède en partant de ce principe que les leçons identiques ont une
source commune : plusieurs scribes, transcrivant un texte, ne feront pas
exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits ; plusieurs écrivains,
racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés, pour les voir, aux mêmes
points de vue, et ne diront pas exactement les mêmes choses dans les
mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des événements
historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux observateurs
indépendants les aient rapportés de la même façon. On s’attache à former
des familles de documents, de la même manière que l’on forme des familles
de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser des tableaux
généalogiques.
Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au
baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les « copies » de deux
candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il leur plaît
de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le reconnaissent
aisément, en dépit des petits artifices (modifications légères, amplifications,

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résumés, additions, suppressions, transpositions) que le plagiaire a
multipliés pour dépister les soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à
dénoncer les deux coupables ; des maladresses, et surtout les erreurs propres
au plagiaire qui ont leur source dans une particularité de la copie du
complaisant, révèlent le plus coupable. — De même, soient deux
documents anciens : quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans
intermédiaire, il est en général très aisé d’établir la filiation ; que l’on
abrège ou que l’on délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par
quelque endroit [88] .
[88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à déterminer, par l’examen des
confusions commises par le plagiaire, jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition
matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les démonstrations de la « critique des
sources » sont quelquefois appuyées, comme celles de la « critique des textes », par l’évidence
paléographique.

Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont
déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C. Supposons
que A soit la source commune : il est possible que A ait été copié
séparément par B et par C ; que C n’ait connu la source commune que par
l’intermédiaire de B ; que B n’ait connu la source commune que par
l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux
manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes.
Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus
simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C ait
combiné A et B ; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B : les relations
généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent. — Bien autrement
compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de quatre, cinq
documents apparentés, ou davantage ; car le nombre des combinaisons
possibles augmente très rapidement. — Toutefois, pourvu qu’il n’y ait pas
trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à débrouiller les rapports à
force de rapprochements et d’ingénieuse patience, par le simple jeu de
comparaisons indéfiniment répétées. Des érudits modernes (M. B. Krusch,
par exemple, qui s’est occupé surtout des écrits hagiographiques de
l’époque mérovingienne) ont récemment construit, de la sorte, des
généalogies d’une précision et d’une solidité parfaites [89] .

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[89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres (Questions
mérovingiennes, Paris, 1896, in-8) sont considérés comme des modèles. Des problèmes très difficiles
y sont résolus avec une élégance irréprochable. — La lecture des mémoires où M. L. Delisle s’est
attaché à élucider des questions de provenance est aussi très profitable. — Les questions de cet ordre
sont celles où triomphent les érudits les plus habiles.

Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à
établir la filiation des documents, sont de deux sortes. — D’une part, elle
reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C, ont-ils
utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se retrouve
pas ? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et en recollant
les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que l’on se fait une
idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies partielles qui en ont été
conservées. — D’autre part, la critique de provenance ruine l’autorité d’une
foule de documents « authentiques », c’est-à-dire non suspects de
falsification, en prouvant qu’ils sont dérivés, qu’ils valent ce que valent
leurs sources, et que, quand ils embellissent leurs sources par des détails de
fantaisie ou des phrases de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En
Allemagne, et en Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente
habitude d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en
caractères plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue.
Grâce à cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques
renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans valeur
par elles-mêmes : c’est ainsi que les Flores historiarum du soi-disant
Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des chroniques
anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des ouvrages
originaux de Wendover et de Mathieu de Paris [90] .
[90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans les Rerum britannicarum medii
ævi scriptores. — Les Flores historiarum de Mathieu de Westminster figurent à l’« Index » romain, à
cause des passages empruntés aux Chronica majora de Mathieu de Paris, tandis que les Chronica
majora elles-mêmes ont échappé à la censure.

IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes.
Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a rendus
en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses attributions, en
déterminant les conditions où sont nés des documents que le temps avait
défigurés et en les rapprochant de leurs sources [91] , — ces services sont si
grands qu’elle est aujourd’hui considérée comme « la critique » par

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excellence. On dit couramment d’un historien qu’il « manque de critique »
lorsqu’il ne sent point la nécessité de distinguer entre les documents, qu’il
ne se méfie jamais des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme
s’il craignait d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et
modernes, bons et mauvais, d’où qu’ils viennent [92] .
[91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques célèbres, comme l’Histoire de
la conquête de l’Angleterre par les Normands, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait
ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été étudiée. — Rien n’amuse davantage la galerie
que de voir un historien convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés. S’être
laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en sont pas, rien n’est plus propre à couvrir
un historien de confusion.
[92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du
« manque de critique » est celle qui consiste à employer comme des
documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs
modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent
pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est ajouté
aux sources originales de ce qui en provient.

On a raison : mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la
critique, et il ne faut pas en abuser.
Il ne faut pas en abuser. — L’extrême méfiance, en ces matières, a des
effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin, qui
attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et d’Horace,
n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas. C’est abuser des
procédés de la critique de provenance que de les appliquer, comme on l’a
fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les maladroits qui s’en sont servis
pour arguer de faux des documents excellents, comme les écrits de
Hroswitha, le Ligurinus et la bulle Unam Sanctam [93] , ou pour établir, entre
certaines « Annales », des filiations imaginaires, d’après des indices
superficiels, les auraient discrédités, si c’était possible. — Et puis, il est
louable de réagir contre ceux qui ne mettent jamais en question la
provenance des documents ; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser
exclusivement, par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents
sont de provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et
contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité ou
du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque

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toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes d’attribution où
se déploie la virtuosité des critiques [94] .
[93] Voir une liste d’exemples dans le Handbuch de E. Bernheim, p. 283, 289.
[94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de
l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de provenance la
plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge passe pour plus
« scientifique » que celle des temps modernes. Elle n’est que plus
encombrée de difficultés préliminaires.

Il ne faut pas s’en contenter. — La critique de provenance, comme celle
de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle aboutit en
dernière analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas et qui auraient
fait illusion : voilà tout. « Elle apprend à ne pas employer de mauvais
documents, elle n’apprend pas à tirer parti des bons [95] . » Ce n’est donc pas
toute « la critique historique » ; c’en est seulement une assise [96] .
[95] Revue philosophique, 1887, II, p. 170.
[96] La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui faite,
ne varietur ; elle est exposée en détail dans le Lehrbuch de E.
Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé aucun
scrupule à la résumer brièvement. — En français, l’Introduction de M.
G. Monod à ses Études critiques sur les sources de l’histoire
mérovingienne (Paris, 1872, in-8) contient des considérations
élémentaires (cf. Revue critique, 1873, I, p. 308).

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CHAPITRE IV
CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES

Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents
d’un certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons,
« trouvés » : on sait où ils sont ; le texte de chacun d’eux a été, s’il y avait
lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la critique de provenance : on
sait d’où il sort. Reste à réunir et à classer méthodiquement les matériaux
ainsi vérifiés. Cette opération est la dernière de celles que l’on peut appeler
préparatoires aux travaux de critique supérieure (interne) et de construction.
Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de classer préalablement
ses sources. Mettre en ordre, d’une manière rationnelle et commode à la
fois, les matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie en apparence
très humble, en réalité très importante, de la profession d’historien. Ceux
qui ont appris à le faire s’assurent par cela seul un avantage marqué : ils se
donnent moins de mal et obtiennent des résultats meilleurs ; les autres
gaspillent leur temps, leurs peines : il arrive qu’ils soient étouffés sous les
notes, les extraits, les copies, les paperasses accumulés en désordre par eux-
mêmes. Qui donc a parlé de ces gens affairés qui remuent, toute leur vie,
des moellons, sans savoir où les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots
de poussière aveuglante ?
I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier
mouvement, le mouvement naturel, n’est pas le bon. Le premier
mouvement de la plupart des hommes, quand il s’agit de recueillir des
textes, est de les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils en ont
connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont nous avons les papiers), et
presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et travaillent
de la sorte : ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent bout à bout, au fur et
à mesure, les textes qu’ils considèrent comme intéressants. — Ce procédé
est détestable. Il faut toujours aboutir, en effet, à classer les textes

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recueillis ; si donc on veut isoler, plus tard, de l’ensemble, ceux qui ont trait
à un détail, on ne peut pas se dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est
forcé d’en recommencer le laborieux dépouillement chaque fois que l’on a
besoin d’un détail nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c’est
parce qu’il a l’air d’économiser des écritures ; mais l’économie est mal
entendue, puisqu’elle a pour conséquence de multiplier infiniment les
recherches ultérieures et de gêner les combinaisons.
D’autres personnes comprennent très bien les avantages d’un
classement systématique ; elles se proposent en conséquence de recueillir
les textes qui les intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet,
elles prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à
l’avance, d’une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes de
même espèce. — Ce système laisse à désirer, car les intercalations sont
incommodes, et le cadre de classement, une fois adopté, est rigide : il est
difficile de l’amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient jadis leurs
catalogues de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée.
Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il
consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en
prendre note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués d’une
mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se sont passé cette fantaisie : le
résultat a été que la plupart de leurs citations et de leurs références sont
inexactes. La mémoire est un appareil d’enregistrement très délicat, mais si
peu précis, qu’une pareille audace est sans excuse.
Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les
documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille détachée,
mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que possible. Les
avantages de cet artifice sont évidents : la mobilité des fiches permet de les
classer à volonté, en une foule de combinaisons diverses, au besoin de les
changer de place : il est facile de grouper ensemble tous les textes de même
espèce, et de faire, à l’intérieur de chaque groupe des intercalations, au fur
et à mesure des trouvailles. Pour les documents qui sont intéressants à
plusieurs points de vues et qui auraient droit à figurer dans plusieurs
groupes, il suffit de rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les
portent, ou de représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des
fiches de renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de

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classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il s’agit
de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers, et, dit-on, les
littérateurs qui observent, l’ont constaté de nos jours, aussi bien que les
érudits.
Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque
fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu en a
été puisé ; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante fiches
distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes références. D’où une
légère augmentation d’écritures : c’est certainement à cause de cette
complication infime que quelques personnes s’obstinent à préférer la
méthode si défectueuse des cahiers. — De plus, à cause de leur mobilité
même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à s’égarer et lorsqu’une
fiche est perdue, comment la remplacer ? on ne s’aperçoit même pas qu’elle
a disparu ; s’en apercevrait-on par hasard que le seul remède serait de
recommencer, de fond en comble, toutes les opérations déjà faites. — A la
vérité, des précautions très simples, que l’expérience a suggérées, mais que
ce n’est pas ici le lieu d’exposer en détail, permettent de réduire au
minimum les inconvénients du système. On recommande d’employer des
fiches de dimension uniforme, résistantes ; de les classer au plus tôt, dans
des « chemises » ou dans des tiroirs, etc. — Que chacun, du reste, en ces
matières, soit libre de se créer des habitudes personnelles. Mais il faut bien
se rendre compte d’avance que ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou
moins pratiques et heureuses, ont une influence directe sur les résultats de
l’activité scientifique. « Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E.
Renan, qui sont la moitié du travail scientifique [97] … » Ce n’est pas trop
dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à l’art qu’il a
de colliger ; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par sa maladresse à cet
égard [98] .
[97] E. Renan, Feuilles détachées, p. 103.
[98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les
procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se sont
livrés à des travaux considérables de collection et de classement. On
en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans leur correspondance.
Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère, Étude sur la vie et les
ouvrages de Du Cange (Paris, 1858, in-8), p. 62 et suiv.

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Après avoir recueilli les documents, soit in extenso, soit en abrégé, sur
des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels cadres ?
suivant quel ordre ? Il est clair que c’est une question d’espèces et que la
prétention de formuler des règles pour tous les cas ne serait pas raisonnable.
Mais voici quelques observations générales.
II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés en
vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un « regeste ».
Regestes (de regerere, consigner par écrit) et Corpus sont des collections,
méthodiquement classées, de documents historiques. Les documents sont
reproduits in extenso dans un corpus, analysés et décrits dans un « regeste ».
Corpus et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la
collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois pour
toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public, grâce à
eux, sera, par la suite, dispensé.
Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu
d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme [99] . Ce sont les quatre
catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme ; en les superposant,
on obtient à volonté des compartiments réduits. On se proposera, par
exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de tel pays, de telle
date à telle date (les chartes royales, en France, sous le règne de Philippe-
Auguste) ; tous les documents de telle forme (inscriptions latines) ou de
telle espèce (hymnes latines) à telle époque (dans l’antiquité, au moyen
âge). — Nous rappelons, pour préciser, l’existence d’un Corpus
inscriptionum græcarum, d’un Corpus inscriptionum latinarum, d’un
Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum, des Regesta imperii de J. F.
Böhmer et de ses continuateurs, des Regesta pontificum romanorum de Ph.
Jaffé et A. Potthast.
[99] Voir J. G. Droysen, Précis de la science de l’histoire, p. 25. « Le classement critique n’a pas
à se préoccuper uniquement du point de vue de la chronologie… Plus sont variés les points de vue
sous lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi sont fermes les points indiqués
par l’intersection des lignes. »
On a renoncé maintenant à grouper des documents en corpus et en regestes, comme on le faisait
autrefois, parce qu’ils ont le caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas l’être.
Jadis, les compilateurs d’Analecta, de Relliquiæ manuscriptorum, de « trésors d’anecdota », de
spicilèges, etc., publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le caractère commun
d’être inédits et de leur paraître intéressants ; au contraire Georgisch (Regesta chronologico-

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diplomatica), Bréquigny (Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés concernant
l’histoire de France), Wauters (Table chronologique des chartes et diplômes imprimés concernant
l’histoire de la Belgique), ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui avaient
le caractère commun d’avoir été imprimés.

Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une : ou bien les
documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce compartiment
sont datés, ou ils ne le sont pas.
S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la
chancellerie d’un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque fiche
la date (ramenée au comput moderne) du document qui s’y trouve inscrit.
Rien ne sera donc plus facile que de classer, par ordre chronologique, toutes
les fiches, c’est-à-dire tous les documents, qui auront été réunis. Le
classement chronologique s’impose, en principe, dès qu’il est possible. — Il
n’y a qu’une difficulté, toute pratique. Même dans les cas les plus
favorables, quelques documents ont perdu accidentellement leurs dates ; ces
dates, l’auteur du regeste est tenu de les restituer, ou d’essayer de le faire ;
de longues et patientes recherches sont nécessaires à cet effet.
Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l’ordre
alphabétique, l’ordre géographique et l’ordre systématique. — L’histoire du
Corpus des inscriptions latines est là pour montrer que ce n’est pas toujours
facile. « L’ordre des dates était impossible, attendu que la plupart des
inscriptions ne sont pas datées. Depuis Smetius, on divisait en classes,
c’est-à-dire qu’on distinguait selon leur contenu, et sans égard à leur
provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales, militaires, poétiques,
celles qui ont un caractère public et d’autres qui ne concernent que des
particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût préféré, pour son Corpus
inscriptionum græcarum, l’ordre géographique, était d’avis que l’ordre des
matières, adopté jusque-là, était le seul possible dans un Corpus latin… »
[Ceux-là même qui proposaient, en France, l’ordre géographique]
« voulaient faire une exception pour les textes relatifs à l’histoire générale
d’un pays, et sans doute de l’Empire ; en 1845, Zumpt défendit un système
éclectique de ce genre, très compliqué. En 1847, Th. Mommsen n’admettait
encore l’ordre géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en
1852, quand il publia les Inscriptions du royaume de Naples, il n’avait pas
entièrement changé d’avis. C’est seulement quand il fut chargé de la

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publication du C. I. L. par l’Académie de Berlin que, instruit par
l’expérience, il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour
l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en tenir à l’ordre
géographique pur [100] . » Cependant, vu le caractère des documents
épigraphiques, l’ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On l’a
amplement démontré depuis cinquante ans ; mais les collectionneurs
d’inscriptions n’en sont tombés d’accord qu’après deux siècles de tentatives
en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des recueils d’inscriptions
latines sans voir que « Classer les inscriptions d’après les matières dont
elles traitent, c’est éditer Cicéron en découpant ses discours, ses traités et
ses lettres afin de ranger les tronçons d’après les sujets traités » ; que « les
monuments épigraphiques appartenant au même territoire, placés les uns à
côté des autres, s’expliquent mutuellement » ; et enfin que « s’il est à peu
près impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui
presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque
monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée, dans l’ordre
géographique [101] ».
[100] J. P. Waltzing, Recueil général des inscriptions latines (Louvain, 1892, in-8), p. 41.
[101] Ibidem. — Lorsque l’ordre géographique est adopté, une
difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents est
inconnue : beaucoup d’inscriptions, conservées dans les Musées, y ont
été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue à celle qui résulte,
pour les regestes chronologiques, des documents sans date.

L’ordre alphabétique est très commode lorsque l’ordre chronologique et
l’ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les
sermons, les hymnes et les chansons profanes du moyen âge, qui ne sont
datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre
alphabétique d’incipit, c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des
premiers mots de chacun d’eux [102] .
[102] Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu leur incipit. Cf. p. 86, n. 101. — Au
XVIIIe siècle, Séguier consacra une grande partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre
alphabétique d’incipit, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui avaient été publiées jusque-
là ; il dépouilla douze mille ouvrages environ. Ce travail considérable est resté inédit et inutile. Avant
d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer que le plan en est rationnel et que le travail à
fournir — un travail si dur et si ingrat — ne sera pas gaspillé.

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L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à recommander pour la
composition des corpus ou des regestes. Il est toujours arbitraire, entraîne
des répétitions et des confusions inévitables. D’ailleurs, il suffit de joindre
aux collections disposées suivant l’ordre chronologique, géographique ou
alphabétique, de bonnes « tables des matières » pour les mettre en état de
rendre tous les services que rendraient des recueils systématiques. — Une
des principales règles de l’art de fabriquer les corpus et les regestes (« le
grand art des Corpus », parvenu dans la seconde moitié du XIXe siècle à un
si haut degré de perfection [103] ) est de munir ces collections, quel qu’en
soit le classement, de tables et d’index variés, propres à en faciliter l’usage :
tables d’incipit dans les regestes chronologiques qui s’y prêtent, index des
noms propres et des dates dans les regestes par incipit, etc., etc.
[103] Voir G. Waitz, Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von Regesten, dans l’Historische
Zeitschrift, XI, (1878), p. 280-95.

Les faiseurs de corpus et de regestes recueillent et classent pour autrui
des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du moins, qui,
tous, ne les intéressent pas, et s’absorbent dans ce labeur. Les travailleurs
ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent que les matériaux utiles pour
leurs études particulières. De là, des différences. Par exemple, l’ordre
systématique, arrêté d’avance, qui est si peu recommandable pour les
grandes collections, fournit souvent à ceux qui travaillent pour leur propre
compte, en vue de composer des monographies, un cadre de classement
préférable à tout autre. Mais on se trouvera toujours bien d’observer les
habitudes matérielles dont l’expérience a enseigné la valeur aux
compilateurs de profession : en tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a lieu, la
date, et, en tout cas, une rubrique [104] ; multiplier les cross-references et les
index ; tenir état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources
utilisées, afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des
dépouillements déjà faits ; etc. — L’observation régulière de ces pratiques
contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les travaux d’histoire
qui ont un caractère scientifique. La possession d’un jeu de fiches
judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B. Hauréau d’exercer
jusqu’à la fin de sa vie, dans le genre très spécial d’études historiques qu’il
cultivait, une maîtrise incontestable [105] .

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[104] A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque l’ordre chronologique n’est pas de
mise, il est parfois avantageux de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les documents, dans
l’ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques (Schlagwörter). C’est le système dit « du
Dictionnaire ».
[105] Voir Langlois, Manuel de bibliographie historique, I, p. 88.

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CHAPITRE V
LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS

L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents
(restitution des textes, critique de provenance, collection et classement des
documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la critique externe ou
critique d’érudition [106] .
[106] Nous prenons ici critique d’érudition » comme synonyme de « critique externe ». Dans le
langage courant, on appelle érudits, non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi
les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur des sujets techniques, restreints,
peu intéressants pour le grand public.

La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros
public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent sont
disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu entre cet
excès d’honneur et cette indignité.
L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les
analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité, d’être
réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et pour inspirer le
respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est décisif : c’est qu’ils
sont indispensables. Sans érudition, pas d’histoire. Non sunt contemnenda
quasi parva, dit saint Jérôme, sine quibus magna constare non possunt [107] .
[107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment encore par M. Bédier, dans
la Revue des Deux Mondes, 15 fév. 1894, p. 932 et suiv.
Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition sont utiles, mais, agacées, se
demandent si « la recension d’un texte » ou « le déchiffrement d’un parchemin gothique » est
« l’effort suprême de l’esprit humain », et si les facultés intellectuelles que suppose l’exercice de la
critique externe méritent ou ne méritent pas « ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les
possèdent ». Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue d’importance,
entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les
motifs que les érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la Revue des langues romanes, 1880, t. I et II.

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D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons
d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de les
représenter comme nécessaires ; il se sont laissé entraîner à en exagérer les
vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de la critique
d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une science, « d’une
science exacte » ; que la critique de provenance « fait pénétrer plus
profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance des temps
passés » ; que l’habitude de la critique des textes affine ou même confère
« l’intelligence historique ». Tacitement, on s’est persuadé que la critique
d’érudition est toute la critique historique, et qu’il n’y a rien au-delà du
nettoyage, du raccommodage et du classement des documents. — Cette
illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est trop grossière pour qu’il
soit utile de la combattre expressément : c’est, en effet, la critique
psychologique d’interprétation, de sincérité et d’exactitude qui « fait
pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance des
temps passés », ce n’est pas la critique externe [108] . Un historien qui aurait
cette bonne fortune que tous les documents utiles pour ses études eussent
été déjà correctement édités, critiqués au point de vue de la provenance, et
classés, ne serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que
s’il avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les opérations
préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir la plénitude de
l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé soi-même, au propre et au
figuré, la poussière des documents originaux, c’est-à-dire sans les avoir
découverts et purifiés soi-même. Il ne faut pas interpréter judaïquement, au
sens étymologique, ce mot de M. Renan : « Je ne crois pas que l’on puisse
acquérir une claire notion de l’histoire, de ses limites et du degré de
confiance qu’il faut avoir dans ses divers ordres d’investigation sans
l’habitude de manier les documents originaux [109] » ; cela doit s’entendre
simplement de l’habitude de recourir aux sources directes et de traiter des
questions précises [110] . Un jour viendra sans doute où, tous les documents
relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et critiqués, il n’y
aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire de l’antiquité classique,
ni critique des textes (restitution), ni critique des sources (provenance) ; les
conditions n’en seront pas moins évidemment excellentes alors pour traiter
des détails et de l’ensemble de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de

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le répéter : la critique externe est toute préparatoire ; elle est un moyen, non
un but ; l’idéal serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût
désormais possible de s’en dispenser ; ce n’est qu’une nécessité provisoire.
[108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il ne s’agissait que des
opérations de critique externe, ne se sont jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par
conséquent, à l’intelligence de l’histoire.
[109] E. Renan, Essais de morale et de critique, p. 36.
[110] « Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit je
ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins une
fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial… » (L’Avenir de la
science, p. 136.)

Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire que les personnes
dont c’est l’intention de faire des synthèses historiques aient elles-mêmes
approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent ; mais on est en droit de
se demander, et on s’est souvent demandé, si cela est avantageux [111] . Ne
serait-il pas préférable que les ouvriers de l’œuvre historique fussent
spécialisés ? Aux uns — les érudits — seraient dévolues les besognes
absorbantes de la critique externe ou critique d’érudition ; les autres, allégés
du poids de ces besognes, auraient plus de liberté pour procéder aux travaux
de critique supérieure, de combinaison et de construction. Tel était l’avis de
Mark Pattison, qui a dit : History cannot be written from manuscripts, ce
qui signifie : « Il est impossible d’écrire l’histoire d’après des documents
que l’on est tenu de mettre soi-même en état d’être utilisés. »
[111] Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun fasse « all the preliminary grubbing
for himself », J. M. Robertson, Buckle and his critics (London, 1895, in-8), p. 299.

Jadis les professions d’« érudit » et d’« historien » étaient, en effet, très
nettement distinctes. Les « historiens » cultivaient le genre littéraire,
pompeux et vide, que l’on appelait alors « l’histoire », sans se tenir au
courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits, de leur côté,
posaient, par leurs recherches critiques, la condition de l’histoire, mais ils
ne se souciaient pas de la faire : contents de colliger, de purifier et de
classer des documents historiques, ils se désintéressaient de l’histoire et ils
ne comprenaient pas mieux le passé que le commun des hommes de leur
temps. Les érudits agissaient comme si l’érudition avait eu sa fin en elle-
même, et les historiens comme s’ils avaient pu reconstituer les réalités

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disparues par la seule force de la réflexion et de l’art appliquée aux
documents de mauvais aloi qui étaient dans le domaine commun. — Un
divorce aussi complet entre l’érudition et l’histoire paraît aujourd’hui
presque inexplicable, et, certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de
la division du travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil.
Il faut bien qu’un commerce intime soit établi entre le monde des historiens
et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n’ont de raison d’être
qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire seulement que certaines
opérations d’analyse et toutes les opérations de synthèse ne sont pas
nécessairement mieux faites quand elles le sont par le même individu ; que,
si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être cumulés, il n’est pas
illégitime de les séparer ; et que peut-être cette séparation est, en principe,
désirable, comme elle est souvent, en pratique, imposée.
En pratique, voici comment les choses se passent. — Quelle que soit la
partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement
peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et classées ;
ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais été faite ou qui
ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes difficultés ; ou bien les
sources à employer sont très troubles, et des travaux considérables
d’appropriation sont indiqués. — Soit dit en passant, il n’y a, naturellement,
aucune relation entre l’importance intrinsèque des sujets et la quantité
d’opérations préalables qu’il faut exécuter avant de les traiter : des sujets du
plus haut intérêt, par exemple l’histoire des origines et des premiers
développements du christianisme, n’ont pu être abordés convenablement
qu’après des enquêtes d’érudition qui ont occupé des générations d’érudits ;
mais la critique matérielle des sources de l’histoire de la Révolution
française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins d’efforts ; et
des problèmes relativement insignifiants de l’histoire du moyen âge ne
seront résolus que lorsque d’immenses travaux de critique externe auront
été accomplis.
Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité d’une division
du travail ne se pose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit
constate que les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire sont
en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il doit choisir :
ou bien il abandonne le sujet, n’ayant aucun goût pour des opérations

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matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit qu’elles absorberaient
son activité tout entière ; ou bien il se décide à entamer les travaux critiques
préparatoires, sans se dissimuler qu’il n’aura probablement pas le temps de
mettre lui-même en œuvre les matériaux qu’il aura vérifiés, et qu’il va
travailler par conséquent pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend
ce dernier parti, devient, comme malgré lui, érudit de profession. — Rien
n’empêche, il est vrai, a priori, que ceux qui font de vastes collections de
textes et qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres
regestes et de leurs propres éditions pour écrire l’histoire ; et nous voyons
en effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes
préparatoires de la critique externe et les travaux plus relevés de la
construction historique : il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau.
Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La
première de ces raisons, c’est que la vie est courte : il y a tels catalogues,
telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la confection est
matériellement si laborieuse qu’elle épuise toutes les forces du travailleur le
plus zélé. La seconde, c’est que les besognes d’érudition ne sont pas, pour
beaucoup de gens, sans charme ; presque tout le monde y trouve, à la
longue, une douceur singulière ; et plusieurs s’y sont confinés qui auraient
pu, à la rigueur, faire autrement.
Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou
non, dans les recherches d’érudition ? — Oui, sans doute. Dans les études
historiques comme dans l’industrie, les effets de la division du travail sont
les mêmes, et très favorables : production plus abondante, plus réussie,
mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue habitude à la
restitution des textes les restituent avec une dextérité, une sûreté
incomparables ; ceux qui se livrent exclusivement à la critique de
provenance ont des intuitions que d’autres, moins entraînés dans cette
spécialité difficile, n’auraient pas ; ceux qui, toute leur vie, dressent des
inventaires ou composent des regestes les dressent et les composent plus
aisément, plus vite, et mieux, que les premiers venus. Ainsi, non seulement
il n’y a aucun intérêt à ce que tout « historien » soit, en même temps,
« érudit » pratiquant ; mais, parmi les « érudits » eux-mêmes, voués aux
opérations de critique externe, des catégories se dessinent. De même, dans
un chantier, il n’y a aucun intérêt à ce que l’architecte soit en même temps

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ouvrier, et tous les ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la
plupart des érudits ne se soient pas rigoureusement spécialisés jusqu’ici, et,
pour varier leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de
diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont des ouvriers en
catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.), d’autres
qui sont plus spécialement surtout des « critiques » (nettoyeurs,
restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont surtout des fabricants
de regestes. — « Du moment où il est bien convenu que l’érudition n’a de
valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser trop loin la division du
travail scientifique [112] », et l’avancement des sciences historiques est
corrélatif à la spécialisation de plus en plus étroite des travailleurs. S’il était
possible naguère que le même homme se livrât successivement à toutes les
opérations historiques, c’est que le public compétent n’avait pas de grandes
exigences : on réclame aujourd’hui de ceux qui font la critique des
documents des soins minutieux, une perfection absolue, qui supposent une
habileté vraiment professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées
maintenant à ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées,
les découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser des
détails ; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus
progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des analyses
extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont capables. Mais
rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en « érudits » et en
« historiens » (et celle des érudits entre les diverses spécialités de la critique
d’érudition) que la circonstance suivante : certains individus ont une
vocation naturelle pour certaines besognes spéciales. L’une des principales
raisons d’être de l’enseignement supérieur des sciences historiques est
justement, à notre avis, que la scolarité universitaire permet aux maîtres
(supposés gens d’expérience) de distinguer chez les étudiants, ou bien les
germes d’une vocation d’érudit, ou bien l’inaptitude foncière aux travaux
d’érudition [113] . Criticus non fit, sed nascitur. A qui n’est pas né avec
certaines dispositions naturelles, la carrière de l’érudition technique ne
réserve que des dégoûts : le plus grand service que l’on puisse rendre aux
jeunes gens qui hésitent à s’y engager est de les en avertir. — Les hommes
qui se sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires les ont choisies
entre toutes, parce qu’ils en avaient le goût, ou bien s’y sont résignés, les

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sachant nécessaires : ceux qui les ont choisies ont moins de mérite, au point
de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais ils ont obtenu cependant,
pour la plupart, des résultats meilleurs, parce qu’ils ont travaillé, non par
devoir, mais avec joie et sans arrière-pensée. Il importe donc que chacun
embrasse en connaissance de cause, dans son propre intérêt et dans l’intérêt
général, la spécialité qui lui convient le mieux.
[112] E. Renan, L’Avenir de la science, p. 230.
[113] Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir
et encourager des vocations ; mais « c’est par des efforts individuels
que le but (l’habileté critique) peut être atteint par les étudiants, a très
bien dit G. Waitz dans un discours académique ; la part qui revient au
maître dans cette œuvre est petite… » (Revue critique, 1874, II, p.
232.)

Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts
vraiment rédhibitoires qui disqualifient, pour les travaux de critique externe.
Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions qu’engendre l’exercice
machinal de la profession d’érudit.
I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d’érudition, c’est
de s’y plaire. — Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels de
poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez mal
des petites besognes techniques de la critique préparatoire : ils se gardent
bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s’ils sont clairvoyants,
mais ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on dit, des cailloux
avec un rasoir. « Je ne suis pas d’humeur, écrivait Leibniz à Basnage, qui
l’avait exhorté à composer un immense Corpus des documents inédits et
imprimés relatifs à l’histoire du droit des gens, je ne suis pas d’humeur à
faire le transcripteur… Et ne pensez-vous pas que vous me donnez un
conseil semblable à celui d’une personne qui voudrait marier son ami à une
méchante femme ? Car c’est marier un homme que de l’engager dans un
ouvrage qui l’occuperait toute sa vie [114] . » Et Renan, parlant de ces
« immenses travaux » préalables « qui ont rendu possibles les recherches de
la haute critique » et les essais de construction historique, dit : « Celui qui,
avec des besoins intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces
travaux], ferait maintenant un tel acte d’abnégation, serait un
héros [115] … ». Quoique Renan ait dirigé la publication du Corpus

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inscriptionum semiticarum, et quoi que Leibniz soit l’éditeur des Scriptores
rerum Brunsvicensium, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n’ont eu, fort
heureusement, l’héroïsme de sacrifier à l’érudition pure des facultés
supérieures.
[114] Cité par Fr. X. von Wegele, Geschichte der deutschen Historiographie (München, 1885, in-
8), p. 653.
[115] E. Renan, L’Avenir de la science, p. 125.

Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui,
à tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l’avons dit, trouve à la
longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire. C’est que
l’exercice de cette critique flatte et développe des goûts très généralement
répandus : le goût de la collection, le goût du rébus. Collectionner est un
plaisir sensible, non seulement pour les enfants, mais pour les grandes
personnes, quels que soient d’ailleurs les objets recueillis, variantes ou
timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre de petits problèmes
exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons esprits une occupation
attrayante. Toute trouvaille procure une jouissance ; or, dans le domaine de
l’érudition il y a d’innombrables trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit
à travers de quadruples obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui
n’aiment pas à jouer la difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un
degré éminent, les instincts du collectionneur ou du déchiffreur de
logogriphes et plusieurs s’en sont rendu compte : « Plus nous avons
rencontré d’embarras dans la voie où nous étions engagé, dit M. Hauréau,
plus l’entreprise nous a souri. Ce genre de labeur qu’on appelle la
bibliographie [la critique de provenance, principalement au point de vue de
la pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du public,…
mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre. Oui, sans doute,
c’est une humble étude, mais combien d’autres compensent la peine
qu’elles donnent en permettant de dire aussi souvent : J’ai trouvé [116] ! »
Julien Havet, « déjà connu des savants de l’Europe », se distrayait « à des
amusettes en apparence frivoles, comme de deviner un mot carré ou de
déchiffrer un cryptogramme [117] ». Instincts profonds, et, malgré les
perversions puériles ou ridicules qu’ils présentent chez quelques individus,
hautement bienfaisants ! Après tout, ce sont des formes, les formes les plus

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rudimentaires, de l’esprit scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n’ont
rien à faire dans le monde des érudits. Mais les candidats aux recherches
d’érudition seront toujours très nombreux ; car les travaux d’interprétation,
de construction et d’exposition requièrent des dons plus rares : tous ceux
qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s’y rendre
utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à rédiger, se
laisseront toujours séduire par l’agrément simple et tranquille des besognes
préparatoires.
[116] B. Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits latins de la Bibliothèque nationale, I
(Paris, 1890 in-8), p. V.
[117] Bibliothèque de l’École des chartes, 1896, p. 88. —
Comparez des traits analogues dans l’intéressante biographie
intellectuelle de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles
Graux, par E. Lavisse (Questions d’enseignement national, Paris,
1885, in-18, p. 265 et suiv.).

Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans les travaux
d’érudition. Des qualités sont nécessaires, « auxquelles la volonté ne
supplée pas ». Quelles qualités ? Ceux qui se sont posé cette question ont
répondu vaguement : « Des qualités plutôt morales qu’intellectuelles, la
patience, la probité de l’esprit… ». Ne serait-il pas possible de préciser
davantage ?
Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de critique externe
aucune répugnance a priori, ou même qui seraient disposés à les préférer,
en sont — c’est un fait d’expérience — totalement incapables. La chose
n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs atteints de débilité
intellectuelle, car leur incapacité à cet égard ne serait qu’une manifestation
de leur imbécillité générale ; ou s’ils n’avaient jamais subi d’apprentissage
technique. Mais il s’agit d’hommes instruits et intelligents, plus intelligents
parfois que d’autres, qui sont indemnes de la tare en question. Ce sont eux
dont on entend dire : « Il travaille mal, il a le génie de l’inexactitude. »
Leurs catalogues, leurs éditions, leurs regestes, leurs monographies
fourmillent d’imperfections et n’inspirent point de sécurité : quoi qu’ils
fassent, ils n’arrivent jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à
un degré de correction honorable. Ils sont atteints de la « maladie de
l’inexactitude », dont l’historien anglais Froude présente un cas très célèbre,

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vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien doué, mais sujet à
ne rien affirmer qui ne fût entaché d’erreur ; on a dit de lui qu’il était
consitutionnally inaccurate. Par exemple, il avait visité la ville d’Adélaïde,
en Australie : « Je vis, dit-il, à nos pieds, dans la plaine, traversée par un
fleuve, une ville de 150 000 habitants dont pas un n’a jamais connu et ne
connaîtra jamais, la moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses
trois repas par jour » ; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur ; aucune rivière
ne la traverse ; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait
d’une famine à l’époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite [118] . M.
Froude reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il a même été un
des premiers à fonder en Angleterre l’étude de l’histoire sur celle des
documents originaux, tant inédits que publiés, mais la conformation de son
esprit le rendait tout à fait impropre à la purification des textes : au
contraire, il les abîmait, involontairement, en y touchant. Comme le
daltonisme, cette affection des organes de la vision qui empêche de
distinguer correctement les disques rouges des disques verts, est
rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la maladie de
l’inexactitude, ou maladie de Froude, qu’il n’est pas très difficile de
diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec l’exercice de
la profession d’érudit.
[118] Voir H. A. L. Fisher, dans la Fortnightly Review, décembre 1894, p. 815.

La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les
psychologues ; et sans doute n’est-elle point, du reste, une entité
nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par « légèreté »,
« inadvertance », etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre beaucoup,
constamment, malgré l’effort le plus persévérant pour être exact. Ce
phénomène est lié probablement à un affaiblissement de l’attention et à une
excessive activité de l’imagination involontaire (ou subconsciente) que la
volonté du sujet, instable et peu vigoureuse, ne contrôle pas assez.
L’imagination involontaire se mêle aux opérations intellectuelles pour les
fausser : c’est elle qui comble, par des conjectures, les lacunes de la
mémoire, grossit et atténue les faits réels, les confond avec ce qui est
d’invention pure, etc. La plupart des enfants dénaturent tout de la sorte, par
des à peu près ; ils ont de la peine à devenir exacts et scrupuleux, c’est-à-

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dire à maîtriser leur imagination. Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à
cet égard, d’être enfants.
Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude,
l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les travaux
d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps nécessaire. La
précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs sans nombre. On a
donc raison de dire que la vertu cardinale de l’érudit, c’est la patience. Ne
pas travailler trop vite, agir comme s’il y avait toujours profit en la
demeure, s’abstenir plutôt que de bâcler, ces préceptes sont faciles à
énoncer, mais il faut, pour y conformer sa conduite, un tempérament rassis.
Les gens nerveux, « agités », toujours pressés d’en finir et de varier leurs
entreprises, désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à
s’employer honorablement dans d’autres carrières ; dans celle de
l’érudition, ils sont condamnés à entasser des œuvres provisoires,
quelquefois plus nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des
ennuis. Le véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect ; au milieu
du torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se hâte
jamais. A quoi bon se hâter ? L’important est que ce que l’on fait soit solide,
définitif, incorruptible. Mieux vaut « limer pendant des semaines au petit
chef-d’œuvre de vingt pages » pour convaincre deux ou trois savants en
Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix ans à établir le
meilleur texte possible d’un document corrompu, que d’imprimer dans le
même temps des volumes d’inedita médiocrement corrects, et que les
érudits futurs auraient un jour à recommencer sur nouveaux frais.
Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de l’érudition,
l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière d’attention et de
volonté ; de plus, une tournure d’esprit spéculative, un désintéressement
complet et peu de goût pour l’action, car il doit avoir pris son parti de
travailler en vue de résultats lointains et problématiques, et presque toujours
pour autrui. — Pour la critique des textes et pour la critique des sources,
l’instinct du déchiffreur de problèmes, c’est-à-dire un esprit agile,
ingénieux, fécond en hypothèses, prompt à saisir et même à « deviner » des
rapports, est, en outre, très utile. — Pour les besognes de description et de
compilation (inventaires, catalogues, corpus, regestes), l’instinct du
collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités d’ordre,

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d’activité et de persévérance, sont absolument indispensables [119] . — Telles
sont les dispositions requises. — Les exercices de critique externe sont si
amers pour les sujets qui n’ont pas ces dispositons, et, dans ce cas, les
résultats obtenus sont si peu en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne
saurait s’assurer avec trop de soin de ses aptitudes avant d’« entrer en
érudition ». Le sort de ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps,
s’y sont fourvoyés et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont
fondés à croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement
ailleurs [120] .
[119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à résoudre des problèmes et le
goût des collections. Toutefois il est facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent
une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de restitution ou de la critique de provenance,
soit pour les travaux de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet, passé maître
dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa toujours à entreprendre un recueil général des
diplômes royaux mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui ; à cette occasion, il exprimait
volontiers « son peu de goût pour les œuvres de longue haleine ». (Bibliothèque de l’École des
chartes, 1896, p. 222.).
[120] On dit communément, au contraire, que les exercices
d’érudition (de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques
cet avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les
intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été
convenablement dressées, y trouvent à s’employer. — Il est vrai que
des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés pour des
travaux d’érudition ; mais encore faut-il qu’ils aient des qualités
spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne volonté et un
dressage ad hoc tout le monde sans exception est propre aux
opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont incapables,
comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes intelligents et
des sots.

II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au
tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition
allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que l’on
observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les
spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il ne se
passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans les
Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des inconvénients, pour
les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M. Philippi, recteur de
l’Université de Giessen, déplorait avec force l’abîme qui, disait-il, se creuse
entre la critique préparatoire et la culture générale : la critique des textes se

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perd dans d’insignifiantes minuties ; on collationne pour le plaisir de
collationner ; on restitue avec des précautions infinies des documents sans
valeur ; on prouve ainsi « qu’on attache plus d’importance aux matériaux de
l’étude qu’à ses résultats intellectuels ». Le recteur de Giessen voit dans le
style diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un
« effet de l’excessive préoccupation des petites choses », qu’ils ont
contractée [121] . La même année, la même note était donnée, à l’Université
de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. « Les parties les plus hautes de la
science historique, dit cet auteur dans ses Geschichtsbetrachtungen [122] ,
sont dédaignées : on n’attache de prix qu’à des observations micrologiques,
à la correction parfaite de détails sans importance. La critique des textes et
des sources est devenue un sport : la moindre infraction aux règles du jeu
est considérée comme impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer
pour être approuvé des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur
intrinsèque des résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des
érudits entre eux ; vanité comique des érudits qui construisent des
taupinières et les prennent pour des montagnes : ils sont comme le
bourgeois de Francfort qui disait avec complaisance : « Alles, was du durch
jenen Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land [123] ! »
[121] A. Philippi, Einige Bemerkungen über den philologischen Unterricht, Giessen, 1890, in-4.
Cf. Revue critique, 1892, I, p. 25.
[122] J. v. Pflugk-Harttung, Geschichtsbetrachtungen, Gotha,
1890, in-8.
[123] J. v. Pflugk-Harttung, o. c., p. 21.

Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels
les érudits sont exposés : le dilettantisme, l’hypercritique et l’impuissance.
L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a sur certaines
intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes,
naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu’ils apportent à la
critique, à la publication et au classement des documents, ils laissent
aisément échapper de menues erreurs ; et, de ces menues erreurs, leur
éducation critique leur a inspiré l’horreur, la terreur. Constater des
malpropretés de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il est trop tard
pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en viennent à un état

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maladif d’angoisse et de scrupule qui les empêche de faire quoi que ce soit,
par crainte des imperfections probables. L’examen rigorosum qu’ils
s’infligent continuellement à eux-mêmes les immobilise. Ils l’infligent aussi
aux productions d’autrui, et ils arrivent à ne plus voir, dans les livres
d’histoire, que les pièces justificatives et les notes — « l’appareil critique »,
— et, dans l’appareil critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger.
L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que
l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des
procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables.
L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse.
Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas. Ils
subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux, sous prétexte
de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent des traces de
truquage dans des documents authentiques. État d’esprit singulier ! à force
de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend à tout soupçonner [124] .
— Il est à remarquer que plus la critique des textes et des sources réalise de
progrès positifs, plus le péril d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la
critique de toutes les sources historiques aura été correctement opérée (pour
certaines périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le
bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas : on
raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et ceux qui
raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique. « Le propre des
études historiques et de leurs auxiliaires, les sciences philologiques, dit E.
Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint leur perfection relative, de
commencer à se démolir [125] . » L’hypercritique en est la cause.
[124] Cf. ci-dessus, p. 77.
[125] E. Renan, L’Avenir de la science, p. XIV.

Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de profession ont une
tendance à considérer la critique externe des documents comme un jeu
d’adresse, difficile, mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison même de
la complication de ses règles. Il en est que le fond des choses, et, pour tout
dire, l’histoire, laissent indifférents. Ils critiquent pour critiquer, et
l’élégance de la méthode d’investigation importe bien davantage, à leurs
yeux, que les résultats, quels qu’ils soient. Ces virtuoses ne s’attachent pas à

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relier leurs travaux à quelque idée générale, par exemple à critiquer
systématiquement tous les documents relatifs à une question, pour s’en
procurer l’intelligence ; ils critiquent indifféremment des textes relatifs à
des questions très diverses, à la seule condition que ces textes soient
gravement corrompus. Ils se transportent, munis de leur instrument, la
critique, sur tous les terrains historiques où une énigme embarrassante
sollicite leur ministère ; cette énigme résolue, ou, tout au moins, débattue,
ils en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent, non pas une œuvre cohérente,
mais une collection disparate de travaux sur des problèmes de toute espèce
qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique d’antiquaire, à un
archipel d’îlots.
Les dilettantes défendent le dilettantisme par des arguments assez
plausibles. D’abord, disent-ils, tout est important ; en histoire, pas de
document qui n’ait du prix : « Aucune œuvre scientifique n’est stérile,
aucune vérité n’est inutile à la science… ; il n’y a pas, en histoire, de petit
sujet » ; par conséquent, « ce n’est point la nature du sujet qui fait la valeur
d’un travail, c’en est la méthode [126] ». Ce qui importe, en histoire, ce ne
sont pas « les notions que l’on entasse, c’est la gymnastique du cerveau,
l’habitude intellectuelle, l’esprit scientifique en un mot ». A supposer même
qu’il y ait, entre les données historiques, une hiérarchie d’importance,
personne n’est en droit de déclarer a priori qu’un document est « inutile ».
Quel est donc, en ces matières, le criterium de l’utilité ? Combien de textes
ont été, pendant longtemps, dédaignés, qu’un changement de point de vue
ou de nouvelles découvertes ont brusquement mis en relief : « Toute
exclusion est téméraire : il n’y a pas de recherche que l’on puisse décréter
par avance frappée de stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en avoir
comme moyen nécessaire. » Un jour viendra peut-être où, la science étant
constituée, des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-
dessus bord ; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de distinguer le
superflu du nécessaire, et la ligne de démarcation sera toujours, selon toute
vraisemblance, difficile à tracer. — Cela justifie les travaux les plus
spéciaux, et, en apparence, les plus vains. — Et qu’importe, au pis aller, s’il
y a du travail gâché ? « C’est la loi de la science, comme de toutes les
œuvres humaines », comme de toutes les œuvres de la nature, « de
s’esquisser largement et avec un grand entourage de superflu ».

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[126] Revue historique, LXIII (1897), p. 320.

Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure
où elles peuvent l’être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce point, le
pour et le contre avec une égale vigueur, a clos définitivement le débat en
ces termes : « On peut dire qu’il y a des recherches inutiles, en ce sens
qu’elles absorbent un temps qui serait mieux employé à des sujets plus
sérieux… Bien qu’il ne soit pas nécessaire que l’ouvrier ait la connaissance
parfaite de l’œuvre qu’il exécute, il serait pourtant à souhaiter que ceux qui
se livrent aux travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble qui, seul, donne
du prix à leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la
science moderne doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique de
ce qu’ils faisaient, que de moments précieux ménagés !… On regrette
vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par
l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à
atteindre [127] . »
[127] E. Renan, o. c., p. 122, 243. — La même pensée a été plus d’une fois exprimée, en d’autres
termes, par E. Lavisse, dans ses allocutions aux étudiants de Paris (Questions d’enseignement
national, p. 14, 86, etc.).

Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée
et avec un certain degré de « perfection morale », mais non pas avec le
mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de simples
praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de l’art qu’ils exercent. — On
aurait tort d’en conclure, cependant, que le dilettantisme n’est pas, pour la
science elle-même, un danger. Les érudits dilettantes, qui travaillent au gré
de leur fantaisie et de leur « curiosité », attirés plutôt par la difficulté des
problèmes que par leur importance intrinsèque, ne fournissent pas aux
historiens (c’est-à-dire aux travailleurs dont l’office est de combiner et de
mettre en œuvre en vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux dont
ceux-ci ont le plus pressant besoin : ils leur en fournissent d’autres. Si
l’activité des spécialistes de la critique externe s’appliquait exclusivement
aux questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée
d’en haut, elle serait plus féconde.
L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une « organisation »
rationnelle « du travail » est déjà ancienne. On parlait déjà couramment, il y

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a cinquante ans, de « contrôle », de « concentration des forces » dispersées :
on rêvait de « vastes ateliers » organisés sur le modèle de ceux de la grande
industrie moderne, où les travaux préparatoires de l’érudition seraient
exécutés en grand, au mieux des intérêts de la science. Dans presque tous
les pays, en effet, les Gouvernements (par l’intermédiaire de Comités et de
Commissions historiques), les Académies et les Sociétés savantes ont
travaillé de nos jours, comme l’avaient fait, sous l’ancien régime, les
congrégations monastiques, à grouper les érudits de profession pour de
vastes entreprises collectives et à coordonner leurs efforts. Mais
l’embrigadement des spécialistes de la critique externe au service et sous la
surveillance des hommes compétents souffre de grandes difficultés
matérielles. Le problème de l’« organisation du travail scientifique » est
encore à l’ordre du jour [128] .
[128] L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs, en détail, ce qui a été fait depuis
trois cents ans, mais surtout au XIXe siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans les
principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été réunis à ce sujet par J. Franklin
Jameson, The expenditures of foreign governments in behalf of history, dans l’Annual Report of the
American historical Association for 1891, p. 38-61.

III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils
portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux
érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive
« préoccupation des petites choses », en particulier par des personnes dont
les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des érudits modestes et
bienveillants : c’est une question de caractère ; la préoccupation »
professionnelle « des petites choses » ne suffit pas à modifier, à cet égard,
les dispositions naturelles. « Ce bon monsieur Du Cange », comme disaient
les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès : « Il ne faut, disait-il en
parlant de ses travaux, que des yeux et des doigts pour en faire autant et
plus » ; il ne blâmait jamais personne, par principe : « Si j’étudie, c’est pour
le plaisir de l’étude, et non pour faire peine à autrui non plus qu’à moi-
même [129] . » Il est certain, cependant, que la plupart des érudits se signalent
en public leurs moindres lapsus sans ménagements, parfois d’un ton rogue
et dur, et font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils
n’ont pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont — comme les « savants »
proprement dits, physiciens, chimistes, etc. — un vif sentiment de la vérité

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scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la méthode. Et
ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur profession aux
incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.
[129] L. Feugère, o. c., p. 55, 58.

Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques, quelques-
uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique, grossièrement
désireux de succès positifs, se disent in petto : « L’œuvre historique
suppose, pour être faite conformément aux règles de la méthode, des
précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on ne voit pas paraître
des œuvres historiques dont les auteurs ont péché plus ou moins gravement
contre les règles ? Ces auteurs n’en sont-ils pas moins estimés ? Est-ce que
ce sont toujours les plus consciencieux qui inspirent le plus de
considération ? Le savoir-faire ne peut-il pas suppléer au savoir ? » Si le
savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au savoir, comme il est plus facile de
travailler mal que de travailler bien, et l’important, à leurs yeux, étant de
réussir, ils concluraient volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu
que l’on réussisse. — Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans
la vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs ? — Eh hien !
c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils raisonnements
seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable calcul.
Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de
travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres
d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même
parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est alors que
les fondateurs de la Revue critique d’histoire et de littérature entreprirent de
réagir contre cet état de choses ; qu’ils jugeaient, à bon droit, démoralisant.
A cet effet, ils administrèrent aux érudits sans conscience ou sans méthode
des corrections publiques, propres à les dégoûter pour toujours de
l’érudition. Ils procédèrent à des exécutions mémorables, non pas pour le
plaisir, mais avec le ferme propos de créer une censure, et, par conséquent,
une justice, par la terreur, dans le domaine des études historiques. Les
mauvais travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la Revue
n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais elle
exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour inculquer bon

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gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la sincérité et le respect
de la méthode. Depuis vingt-cinq ans, l’impulsion qu’elle a donnée s’est
propagée au-delà de toute espérance.
Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études
d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion longtemps.
Désormais, dans les sciences historiques comme dans les sciences
proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne se perd.
Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur, avant
qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient
reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement acceptés
sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard, aperçus, dénoncés,
éliminés, et généralement très vite. La théorie des opérations de critique
externe est si bien établie, le nombre des spécialistes qui en sont pénétrés
est si grand dans tous les pays, qu’il est très rare, maintenant, qu’un
catalogue descriptif de documents, une édition, un regeste, une
monographie, ne soient pas tout de suite scrutés, disséqués, et jugés. Que
l’on en soit bien averti : il serait très imprudent, désormais, de se risquer à
publier un travail d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il
soit inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève
échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent encore,
de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain de la critique
externe, pleins de bonnes intentions, désireux de « rendre des services », et
convaincus apparemment que l’on peut procéder là, comme ailleurs (sur le
terrain politique, par exemple), à vue de nez, par approximation, « sans
connaissances spéciales » ; ils ont à s’en repentir. Les malins ne s’y risquent
pas : les travaux d’érudition, d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux,
ne leur disent rien qui vaille ; ils savent trop bien que des spécialistes
habiles, en général peu bienveillants pour les intrus, se les réservent ; ils se
rendent compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête
et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts
désagréables que les « historiens » proprement dits ont encore, quelquefois,
à subir.
En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui
contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient volontiers
dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode sont moins

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évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la critique des
textes et la critique des sources sont réduites en forme scientifique, les
opérations synthétiques, en histoire, se font encore au hasard. La confusion
d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui s’accusent si nettement dans les
œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un certain point, masquées de littérature
dans les ouvrages d’histoire, et le grand public, dont l’éducation est mal
faite en ces matières, n’en est pas choqué [130] . Bref, il y a encore, sur ce
terrain, de bonnes chances d’impunité. — Cependant, elles diminuent : un
jour, qui n’est pas très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui
synthétisent incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès
maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience ou
sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe siècle, morts
d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges, Taine, etc., ne sont-ils
pas déjà tous rongés, et comme percés à jour par la critique ? Les défauts de
leurs méthodes sont déjà vus, définis, condamnés.
[130] Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si clairvoyants quand il s’agit de travaux
d’érudition, se laissent éblouir presque aussi aisément que d’autres, lorsqu’ils ne font pas profession
de dédaigner a priori toute synthèse, par les synthèses incorrectes, par les apparences d’« idées
générales », et par les artifices littéraires.

Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d’autres
considérations de travailler honnêtement en histoire, c’est que le temps est
passé, ou peu s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des
désagréments, travailler mal.

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SECTION II
CRITIQUE INTERNE

CHAPITRE VI
CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE)

I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur d’un muscle,
quand un physiologiste présente le tracé d’un mouvement, on peut accepter
en bloc leurs résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels
instruments, par quel système de notation ils les ont obtenus [131] . Mais
quand Tacite dit des Germains : Arva per annos mutant, on ne sait d’avance
ni s’il a correctement procédé pour se renseigner, ni même en quel sens il a
pris les mots arva et mutant ; il faut pour s’en assurer une opération
préalable [132] . Cette opération est la critique interne.
[131] Les sciences d’observation ont besoin aussi d’une espèce de critique. On n’admet pas sans
vérification les observations du premier venu ; on n’accepte que les résultats obtenus par les gens qui
« savent travailler ». Mais cette critique se fait en bloc et d’un seul coup, elle porte sur l’auteur, non
sur ses travaux ; au contraire la critique historique est obligée d’opérer en détail sur chacune des
parties du document.
[132] Cf. ci-dessus, liv. II, chap. V, p. 90.

La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être
accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une
longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le détail.
Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire les mots, toutes
ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent n’avoir pas été faites
avec la même correction. Il faut donc analyser le produit de ce travail de
l’auteur pour distinguer quelles opérations ont été incorrectes, afin de n’en

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pas accepter les résultats. Ainsi l’analyse est nécessaire à la critique ; toute
critique commence par une analyse.
Pour être logiquement complète l’analyse devrait reconstituer toutes les
opérations que l’auteur a dû faire et les examiner une à une, afin de
chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par tous les
actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment où l’auteur a
vu le fait qui est l’objet du document jusqu’au mouvement de sa main qui a
tracé les lettres du document ; ou plutôt il faudrait remonter en sens inverse,
échelon par échelon, depuis le mouvement de la main jusqu’à l’observation.
Cette méthode serait si longue et si fastidieuse que personne n’aurait le
temps ni la patience de l’appliquer.
La critique interne n’est pas, comme la critique externe, un instrument
qu’on puisse manier pour le plaisir de le manier [133] ; elle ne procure
aucune jouissance directe, parce qu’elle ne résout définitivement aucun
problème. On ne la pratique que par nécessité et on cherche à la réduire au
strict minimum. L’historien le plus exigeant s’en tient à une méthode
abrégée qui concentre toutes les opérations en deux groupes : 1o l’analyse
du contenu du document et la critique positive d’interprétation, nécessaires
pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu dire ; 2o l’analyse des conditions
où le document s’est produit et la critique négative, nécessaires pour
contrôler les dires de l’auteur. Encore ce dédoublement du travail critique
n’est-il pratiqué que par une élite. La tendance naturelle, même des
historiens qui travaillent avec méthode, est de lire le texte avec la
préoccupation d’y trouver directement des renseignements, sans penser à se
représenter exactement ce que l’auteur a eu dans l’esprit [134] . Cette pratique
est excusable tout au plus pour les documents du XIXe siècle, écrits par des
hommes dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les
cas où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès que
les habitudes de langage ou de pensée de l’auteur s’écartent de celles de
l’historien qui le lit ou que le sens du texte n’est pas évident et
incontestable. Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé exclusivement
de le comprendre, arrive forcément à le lire à travers ses impressions [135] ;
dans le document il est frappé par les phrases ou les mots qui répondent à
ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée a priori qu’il s’est
formée des faits ; sans même s’en apercevoir, il détache ces phrases ou ces

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mots et en forme un texte imaginaire qu’il met à la place du texte réel de
l’auteur [136] .
[133] Cf. ci-dessus, p. 99.
[134] Taine paraît avoir procédé ainsi dans les Origines de la
France contemporaine, t. II, la Révolution ; il avait fait des extraits de
ses documents inédits et en a inséré un grand nombre dans son
ouvrage, mais on ne voit pas qu’il en eût fait d’abord l’analyse
méthodique pour en déterminer le sens.
[135] L’allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène,
hineinlesen ; le français n’a pas d’expression équivalente.
[136] Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de
cette méthode. « Quelques érudits commencent par se faire une
opinion… et ce n’est qu’après cela qu’ils lisent les textes. Ils risquent
fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C’est qu’en
effet entre le texte et l’esprit prévenu qui le lit il s’établit une sorte de
conflit inavoué ; l’esprit se refuse à saisir ce qui est contraire à son
idée, et le résultat ordinaire de ce conflit n’est pas que l’esprit se rende
à l’évidence du texte, mais plutôt que le texte cède, plie et
s’accommode à l’opinion préconçue par l’esprit… Mettre ses idées
personnelles dans l’étude des textes, c’est la méthode subjective. On
croit regarder un objet, et c’est sa propre idée que l’on regarde. On
croit observer un fait, et ce fait prend tout de suite la couleur et le sens
que l’esprit veut qu’il ait. On croit lire un texte et les phrases de ce
texte prennent une signification particulière suivant l’opinion
antérieure qu’on s’en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a
jeté le plus de trouble dans l’histoire de l’époque mérovingienne…
C’est qu’il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire avant
d’avoir arrêté sa conviction. » (Monarchie franque, p. 31.) — Pour la
même raison Fustel condamnait la prétention de lire un document à
travers un autre document ; il protestait contre l’usage d’expliquer la
Germanie de Tacite par les Lois barbares. Voir dans la Revue des
questions historiques, 1887, t. I, la leçon de méthode, De l’analyse des
textes historiques, donnée à propos d’un commentaire de Grégoire de
Tours par M. Monod. « C’est par l’analyse exacte de chaque document
que l’historien doit commencer son travail… L’analyse d’un texte…
consiste à établir le sens de chaque mot, à dégager la vraie pensée de
celui qui a écrit… Au lieu de chercher le sens de chaque phrase de
l’historien et la pensée qu’il y a mise, il [M. Monod] commente chaque
phrase à l’aide de ce qui se trouve ou dans Tacite ou dans la loi
salique… Il faut bien s’entendre sur l’analyse. Beaucoup en parlent,
peu la pratiquent… Elle doit, par une étude attentive de chaque détail,
dégager d’un texte tout ce qui s’y trouve ; elle ne doit pas y introduire
ce qui ne s’y trouve pas. » — Après avoir lu ces excellents conseils il
sera instructif de lire la réponse de M. Monod (dans la Revue

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historique) ; on y verra que Fustel lui-même n’a pas toujours pratiqué
la méthode qu’il recommande.

II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au
premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais souvent
oublié, qu’un document ne contient que les idées de l’homme qui l’a écrit et
il faut se faire une règle de commencer par comprendre le texte en lui-
même, avant de se demander ce qu’on en peut tirer pour l’histoire. Ainsi on
arrive à cette règle générale de méthode : l’étude de tout document doit
commencer par une analyse du contenu sans autre but que de déterminer la
pensée réelle de l’auteur.
Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante.
L’expérience engage, ici comme pour les travaux d’érudition [137] , à adopter
le système des fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un document,
soit d’une partie distincte d’un document, soit d’un épisode d’un récit ;
l’analyse devra indiquer, non seulement le sens général du texte, mais,
autant que possible, le but et la conception de l’auteur. On fera bien de
reproduire textuellement les expressions qui sembleront caractéristiques de
la pensée de l’auteur.
[137] Cf. ci-dessus, p. 80.

Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement : on n’a pas
toujours besoin d’écrire matériellement une fiche d’ensemble ; on se
bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer parti. — Mais
contre le danger toujours présent de mettre son impression à la place du
texte, il n’existe qu’une précaution sûre ; aussi fera-t-on bien de l’ériger en
règle : s’astreindre à ne faire des extraits ou des analyses partielles d’un
document qu’après en avoir fait une analyse d’ensemble [138] , sinon
matérielle, du moins mentale.
[138] Un travailleur spécial peut se charger de l’analyse ; c’est ce qui arrive dans le cas des
regestes et des catalogues d’actes ; si le travail d’analyse a été fait correctement par le fabricant de
regestes, il devient inutile de le refaire.

Analyser un document, c’est discerner et isoler toutes les idées
exprimées par l’auteur. L’analyse se ramène ainsi à la critique
d’interprétation.

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L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens réel.
III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une opération linguistique ;
aussi a-t-on classé la Philologie (Sprachkunde) parmi les sciences
auxiliaires de l’histoire. Pour comprendre un texte, il faut d’abord en
connaître la langue. Mais la connaissance générale de la langue ne suffit
pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n’est pas assez de savoir en
général le latin ; il faut encore une interprétation historique spéciale pour
adapter cette connaissance générale au latin de Grégoire de Tours.
La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens
partout où on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un
système fixe de signes. C’est en effet le caractère des signes créés exprès
pour l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature chimique ; là, toute
expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable ; elle
exprime une idée analysée et définie exactement et elle n’en exprime
qu’une, toujours la même, à quelque endroit qu’elle soit placée, quel que
soit l’auteur qui l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle sont écrits
les documents, est une langue flottante ; chaque mot exprime une idée
complexe et mal définie ; il a des sens multiples, relatifs et variables ; un
même mot signifie plusieurs choses différentes ; il prend un sens différent
dans un même auteur suivant les autres mots qui l’entourent ; il change de
sens d’un auteur à un autre et dans le cours du temps. Vel signifie toujours
ou en latin classique, il signifie et à certaines époques du moyen âge ;
suffragium, qui veut dire suffrage en latin classique, prend au moyen âge le
sens de secours. Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous
porte à expliquer toutes les expressions d’un texte par le sens classique ou
le sens habituel. L’interprétation grammaticale, fondée sur les règles
générales de la langue, doit être complétée par l’interprétation historique
fondée sur l’examen du cas particulier.
La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le
document ; elle repose sur quelques principes très simples.
1o La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa
langue propre qu’on doit traiter comme un système spécial de signes. Pour
comprendre un document, on doit donc savoir la langue du temps, c’est-à-
dire le sens des mots et des tournures à l’époque où le texte a été écrit. —
Le sens d’un mot se détermine en réunissant les passages où il est employé :

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il s’en trouve presque toujours quelqu’un où le reste de la phrase ne laisse
aucun doute sur le sens [139] . C’est le rôle des dictionnaires historiques tels
que le Thesaurus linguæ latinæ ou les Glossaires de Du Cange ; dans ces
répertoires, l’article consacré à chaque mot est un recueil des phrases où le
mot se rencontre, accompagnées d’une indication d’auteur qui fixe
l’époque.
[139] On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans Deloche, la Trustis et l’antrustion
royal, Paris, 1873, in-8, et surtout dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l’étude sur les mots
marca (Recherches sur quelques problèmes d’histoire, p. 322-356), — mallus (ib., 372-402), — alleu
(l’Alleu et le domaine rural, p. 149-170), — portio (ib., p. 239-252).

Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du document et qu’il l’a
apprise dans des écrits, — ce qui est le cas des textes latins du bas moyen
âge, — il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un sens
arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire une élégance : par exemple
consul (comte), capite census (censitaire), agellus (grand domaine).
2o L’usage de la langue peut différer d’une région à une autre ; on doit
donc connaître la langue du pays où le document a été écrit, c’est-à-dire les
sens particuliers usités dans le pays.
3o Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire, on doit donc étudier
la langue de l’auteur, le sens particulier qu’il donnait aux mots [140] . C’est à
quoi servent les lexiques de la langue d’un auteur, tels que le Lexicon
Caesarianum de Meusel, où sont réunis tous les passages où il a employé
chaque mot.
[140] La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans Fustel de Coulanges, Recherches
sur quelques problèmes d’histoire (p. 189-289), à propos des renseignements de Tacite sur les
Germains. Voir surtout, p. 263-289, la discussion du célèbre passage sur le mode de culture des
Germains.

4o Une expression change de sens suivant le passage où elle se trouve ;
on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément,
mais en tenant compte du sens général du morceau (le contexte). C’est la
règle du contexte [141] , règle fondamentale de l’interprétation. Elle implique
qu’avant de faire usage d’une phrase d’un texte on a lu le texte dans son
ensemble ; elle interdit de ramasser dans un travail moderne des citations,

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c’est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés d’un passage où l’on ignore le
sens spécial que leur donnait le contexte [142] .
[141] Fustel de Coulanges la formule ainsi : « Il ne faut jamais isoler deux mots de leur contexte ;
c’est le moyen de se tromper sur leur signification. » (Monarchie franque, p. 228, n. 1.)
[142] Voici comment Fustel condamne cette pratique : « Je ne parle
pas des faux érudits qui citent de seconde main et se donnent tout au
plus la peine de vérifier si la phrase qu’ils ont vue citée se trouve bien
à l’endroit indiqué. Vérifier les citations est tout autre chose que lire
les textes et les deux conduisent souvent à des résultats opposés. »
Revue des questions historiques, 1887, t. I. — Voir aussi (l’Alleu…, p.
171-198) la leçon donnée à M. Glasson, à propos de la théorie de la
communauté des terres ; c’est la discussion de 45 citations étudiées en
tenant compte du contexte pour montrer qu’aucune n’a le sens admis
par M. Glasson. On peut comparer la réponse : Glasson, les
Communaux et le domaine rural à l’époque franque, Paris, 1890.

Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait une méthode
exacte d’interprétation, qui ne laisserait presque aucune chance d’erreur,
mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail s’il fallait
pour chaque mot déterminer par une opération spéciale le sens dans la
langue du temps, du pays, de l’auteur et dans le contexte ! C’est le travail
qu’exige une traduction bien faite ; on s’y est résigné pour quelques
ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire ; pour la masse des
documents historiques on s’en tient dans la pratique à un procédé abrégé.
Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens ; la plupart
conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu près
uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement les expressions
qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens variables : 1o les
expressions toutes faites qui, étant fixées, n’évoluent pas de même que les
mots dont elles sont composées ; 2o et surtout, les mots qui désignent les
choses sujettes par nature à évoluer : classes d’hommes (miles, colonus,
servus) ; — institutions (conventus, justitia, judex) ; — usages (alleu,
bénéfice, élection) ; — sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait
imprudent de présumer la fixité de sens ; c’est une précaution indispensable
de s’assurer en quel sens ils sont pris dans le texte à interpréter.
« Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande
importance dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la

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source de grandes erreurs [143] . » Il lui a suffi en effet d’appliquer
méthodiquement la critique d’interprétation à une centaine de mots pour
renouveler l’étude des temps mérovingiens.
[143] C’est sa critique d’interprétation qui a fait toute l’originalité de Fustel, il n’a fait
personnellement aucun travail de critique externe, et sa critique de sincérité et d’exactitude a été
entravée par un respect pour les affirmations des anciens qui allait jusqu’à la crédulité.

IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des
phrases, on n’est pas certain encore d’avoir atteint la véritable pensée de
l’auteur. Il se peut qu’il ait pris quelques expressions dans un sens
détourné ; cela arrive, pour plusieurs motifs très différents : l’allégorie ou le
symbole, — la plaisanterie ou la mystification, — l’allusion ou le sous-
entendu, — même la simple figure de langage (métaphore, hyperbole,
litote) [144] . Dans tous ces cas il faut, à travers le sens littéral, percer
jusqu’au sens réel que l’auteur a dissimulé volontairement sous une forme
inexacte.
[144] Une difficulté parallèle se présente dans l’interprétation des monuments figurés ; les
représentations ne doivent pas toutes être prises « à la lettre ». Darius, dans le monument de
Behistoun, foule aux pieds les chefs vaincus ; c’est une métaphore. Les miniatures du moyen âge
montrent des personnages couchés dans leur lit, une couronne sur la tête : c’est le symbole de leur
rang royal, le peintre n’a pas voulu dire qu’ils gardaient leur couronne pour dormir.

La question est logiquement très embarrassante : il n’existe pas de
criterium extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné ;
l’essence même de la mystification, devenue au XIXe siècle un genre
littéraire, est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient la plaisanterie.
Dans la pratique on est moralement certain qu’un auteur n’emploie pas le
sens détourné quand il tient surtout à être compris ; on court donc peu de
risque de le rencontrer dans les documents officiels, les chartes et les récits
historiques. Dans tous les cas la forme générale du document permet de
présumer qu’il est écrit au sens littéral.
On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu
d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un public
qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou pour des
initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses symboles et ses
figures de langage. C’est le cas des textes religieux, des lettres privées et de

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toutes les œuvres littéraires, qui forment une forte part des documents sur
l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et de déterminer le sens caché des
textes a-t-il toujours tenu une large place dans la théorie de
l’herméneutique [145] (c’est le nom grec de la critique d’interprétation), et
dans l’exégèse des textes sacrés et des auteurs classiques.
[145] A. Bœckh, Encyclopædie und Methodologie der philologischen Wissenschaften 2 (1886), a
donné une théorie de l’herméneutique, à laquelle E. Bernheim s’est contenté de se référer.

Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens littéral
sont trop variées et dépendent de trop de conditions individuelles pour que
l’art de les déterminer puisse être ramené à des règles générales. On ne peut
guère formuler qu’un principe universel : quand le sens littéral est absurde,
incohérent ou obscur, ou contraire aux idées de l’auteur ou aux faits connus
de lui, on doit présumer un sens détourné.
Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue
d’un auteur : on compare les passages où se trouvent les morceaux auxquels
on soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a pas un où le
contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce procédé est
la découverte du sens allégorique de la Bête dans l’Apocalypse. Mais
comme il n’existe pas de méthode sûre de solution, on n’a pas le droit
d’affirmer qu’on a découvert toutes les intentions cachées ou relevé toutes
les allusions contenues dans un texte ; et même quand on croit avoir trouvé
le sens, on fera bien de ne pas tirer de conclusions d’une interprétation
forcément conjecturale.
En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens allégorique,
comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de Platon et les
swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de cette
hyperherméneutique ; mais on n’est pas à l’abri de la tendance analogue à
chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours conjecturale, donne
plus de satisfactions d’amour-propre à l’interprète que de résultats
utilisables pour l’histoire.
V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l’opération de
l’analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les
conceptions de l’auteur, les images qu’il avait dans l’esprit, les notions
générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On atteint ainsi

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des opinions, des doctrines, des connaissances. C’est là une couche de
renseignements très importants avec lesquels se constitue tout un groupe de
sciences historiques [146] : les histoires des arts figurés et des littératures, —
l’histoire des sciences, — l’histoire des doctrines philosophiques et
morales, — la mythologie et l’histoire des dogmes (improprement appelées
croyances religieuses, puisqu’on étudie les doctrines officielles sans
rechercher si elles sont crues), — l’histoire du droit, l’histoire des
institutions officielles (en tant qu’on ne cherche pas comment elles étaient
appliquées dans la pratique), — l’ensemble des légendes, traditions,
opinions, conceptions populaires (appelées sans précision croyances), qu’on
réunit sous le nom de folklore.
[146] La méthode pour extraire des conceptions les renseignements sur les faits extérieurs fait
partie de la théorie du raisonnement constructif. Voir le livre III.

Toutes ces études n’ont besoin que de la critique externe de provenance
et de la critique d’interprétation ; elles exigent un degré d’élaboration de
moins que l’histoire des faits matériels ; aussi sont-elles parvenues plus vite
à se constituer méthodiquement.

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CHAPITRE VII
CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET
D’EXACTITUDE

I. L’analyse et la critique positive d’interprétation n’atteignent que le
travail d’esprit intérieur de l’auteur du document et ne font connaître que
ses idées. Elles n’apprennent directement rien sur les faits extérieurs. Même
quand l’auteur a pu les observer, son texte indique seulement comment il a
voulu les représenter, non comment il les a réellement vus, et encore moins
ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un auteur exprime n’est pas forcément ce
qu’il croyait, car il peut avoir menti ; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce
qui existait, car il peut s’être trompé. Ces propositions sont évidentes.
Cependant un premier mouvement naturel nous porte à accepter comme
vraie toute affirmation contenue dans un document, ce qui est admettre
implicitement qu’aucun auteur n’a menti ou ne s’est trompé ; et il faut que
cette crédulité spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré
l’expérience quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et
de mensonge.
La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en présence
de documents qui se contredisaient les uns les autres ; dans ce conflit il a
bien fallu se résigner à douter et, après examen, à admettre l’erreur ou le
mensonge ; ainsi s’est imposée la nécessité de la critique négative pour
écarter les affirmations manifestement menteuses ou erronées. Mais
l’instinct de confiance est si indestructible qu’il a jusqu’ici empêché même
les gens du métier de constituer la critique interne des affirmations en
méthode régulière comme ils ont fait pour la critique externe de
provenance. Les historiens, dans leurs travaux, et même les théoriciens de
la méthode historique [147] , en sont restés à des notions vulgaires et des
formules vagues, en contraste frappant avec la terminologie précise de la
critique de sources. Ils se bornent à examiner si l’auteur a été en général

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contemporain des faits, s’il en a été témoin oculaire ; s’il a été sincère et
bien informé, s’il a su la vérité ou s’il a voulu la dire ; ou même, résumant
tout en une formule, s’il a été digne de foi.
[147] Par exemple le P. de Smedt, Tardif, Droysen et même Bernheim.

Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que
l’absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l’ont pratiquée la
conscience d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est qu’à mi-chemin
entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique. Ici, comme en toute
science, le point de départ doit être le doute méthodique [148] . Tout ce qui
n’est pas prouvé doit rester provisoirement douteux ; pour affirmer une
proposition il faut apporter des raisons de la croire exacte. Appliqué aux
affirmations des documents, le doute méthodique devient la défiance
méthodique.
[148] Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait encore qu’à reproduire des récits
antérieurs, n’a pas trouvé le moyen de lui appliquer le doute méthodique ; aussi a-t-il refusé de lui
reconnaître le caractère de science.

L’historien doit a priori se défier de toute affirmation d’un auteur, car il
ignore si elle n’est pas mensongère ou erronée. Elle ne peut être pour lui
qu’une présomption. La prendre à son compte et la répéter en son nom,
c’est déclarer implicitement qu’il la considère comme une vérité
scientifique. Ce pas décisif, il n’a le droit de le faire que pour de bonnes
raisons. Mais l’esprit humain est ainsi construit qu’on fait ce pas sans s’en
apercevoir (cf. liv. II, ch. I). — Contre cette tendance dangereuse le critique
n’a qu’un procédé de défense. Il doit ne pas attendre pour douter d’y être
forcé par une contradiction entre les affirmations des documents, il doit
commencer par douter. Il doit n’oublier jamais la distance entre
l’affirmation d’un auteur, quel qu’il soit, et une vérité scientifiquement
établie, de façon à garder toujours pleine conscience de la responsabilité
qu’il prend lorsqu’il reproduit une affirmation.
Même après s’être décidé en principe à pratiquer cette défiance contre
nature, on tend instinctivement à s’en délivrer le plus vite possible. Le
mouvement naturel est de faire en bloc la critique de tout un auteur ou au
moins de tout un document, de classer en deux catégories, à droite les
brebis, à gauche les boucs ; d’un côté les auteurs dignes de foi ou les bons

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documents, de l’autre les auteurs suspects ou les mauvais documents. Après
quoi, ayant épuisé toute sa force de défiance, on reproduit sans discussion
toutes les affirmations du « bon document ». On consent à se défier de
Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on affirme comme vérité établie
tout ce qu’a dit Thucydide ou Grégoire de Tours [149] . On applique aux
auteurs la procédure judiciaire qui classe les témoins en recevables et non
recevables : dès qu’on a accepté un témoin on se sent engagé à admettre
tous ses dires ; on n’ose douter d’une de ses affirmations que si l’on prouve
des raisons spéciales d’en douter. Instinctivement on prend parti pour
l’auteur qu’on a déclaré recommandable et on en vient, comme dans les
tribunaux, à dire que « la charge de faire la preuve » incombe à celui qui
récuse un témoignage valable [150] .
[149] Fustel de Coulanges lui-même n’était pas affranchi de cette timidité. A propos d’un
discours prêté à Clovis par Grégoire de Tours, il dit : « Sans doute on ne peut affirmer que de telles
paroles aient été réellement prononcées. Mais on ne doit pas non plus affirmer hardiment contre
Grégoire de Tours qu’elles ne l’ont pas été… Le plus sage est d’accepter le texte de Grégoire. »
Monarchie franque, p. 66. — Le plus sage, ou plutôt le seul parti scientifique est d’avouer qu’on ne
sait rien des paroles de Clovis, car Grégoire lui-même ne les connaissait pas.
[150] Un des historiens de l’antiquité les plus experts en critique,
Ed. Meyer, Die Entstehung des Judenthums, Halle, 1896, in-8, a
récemment encore allégué cet étrange argument juridique en faveur
des récits de Néhémie. — M. Bouché-Leclercq, dans une remarquable
étude sur « Le règne de Séleucus II Callinicus et la critique
historique » (Revue des Universités du Midi, avr.-juin 1897), semble,
par réaction contre l’hypercritique de Niebuhr et de Droysen, incliner
vers une théorie analogue. « Sous peine de tomber dans l’agnosticisme
— qui est pour elle le suicide — ou dans la fantaisie individuelle, la
critique historique doit accorder une certaine foi aux témoignages
qu’elle ne peut pas contrôler, lorsqu’ils ne sont pas nettement
contredits par d’autres de valeur égale. » M. Bouché-Leclercq a raison
contre l’historien qui, « après avoir disqualifié tous ses témoins,
prétend se substituer à eux et voit par leurs yeux tout autre chose que
ce qu’ils ont vu eux-mêmes ». Mais quand les « témoignages » ne sont
pas suffisants pour faire connaître scientifiquement un fait, la seule
attitude correcte est « l’agnosticisme », c’est-à-dire l’aveu de notre
ignorance ; nous n’avons pas le droit d’éluder cet aveu parce que le
hasard aura laissé périr les documents en contradiction avec ces
témoignages.

La confusion est encore accrue par l’expression authentique empruntée
à la langue judiciaire ; elle ne se rapporte qu’à la provenance, non au

Page 116

contenu ; dire qu’un document est authentique, c’est dire seulement que la
provenance en est certaine, non que le contenu en est exact. Mais
l’authenticité produit une impression de respect qui dispose à accepter le
contenu sans discussion. Douter des affirmations d’un document
authentique semblerait présomptueux, ou du moins on se croit obligé
d’attendre des preuves écrasantes avant de « s’inscrire en faux » contre le
témoignage de l’auteur : les historiens eux-mêmes emploient cette
expression malencontreusement empruntée à la langue judiciaire.
II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement. Un document
(à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc ; il se
compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont
chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont sincères
ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit d’une opération
qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres étaient correctes. Il ne
suffit donc pas d’examiner en bloc tout un document, il faut examiner
séparément chacune des affirmations qu’il contient ; la critique ne peut se
faire que par une analyse.
Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales :
1o Une vérité scientifique ne s’établit pas par témoignage. Pour affirmer
une proposition il faut des raisons spéciales de la croire vraie. Il se peut que
l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas, une raison suffisante ; mais
on ne le sait pas d’avance. La règle sera donc d’examiner toute affirmation
pour s’assurer si elle est de nature à constituer une raison suffisante de
croire.
2o La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera
d’analyser le document en ses éléments, pour dégager toutes les
affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune
séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il faut
les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple, on doit
distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le prix, chacune des
stipulations.
La critique et l’analyse se font pratiquement en même temps et, sauf les
textes de langue difficile, elles peuvent être menées de front avec l’analyse

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et la critique d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une phrase on
l’analyse et on fait la critique de chacun des éléments.
C’est dire que la critique consiste logiquement en un nombre énorme
d’opérations. En les décrivant avec le détail nécessaire pour en faire
comprendre le mécanisme et la raison d’être, nous allons leur donner
l’apparence d’un procédé trop lent pour être praticable. C’est l’impression
inévitable que produit toute description par la parole d’un acte complexe de
la pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire un mouvement
d’escrime et pour l’exécuter ; comparez la longueur de la grammaire et du
dictionnaire avec la rapidité de la lecture. Comme tout art pratique, la
critique consiste dans l’habitude de certains actes ; pendant l’apprentissage,
avant que l’habitude soit prise, on est obligé de penser séparément chaque
acte avant de le faire et de décomposer les mouvements : aussi les fait-on
tous lentement et péniblement ; mais aussitôt l’habitude prise, les actes,
devenus instinctifs et inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur ne
s’inquiète donc pas de la lenteur des procédés de la critique, il verra plus
bas comment ils s’abrègent dans la pratique.
III. Voici comment se pose le problème de la critique. Étant donnée une
affirmation venant d’un homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de
l’affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a
opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement. — La
position même du problème montre qu’on ne peut espérer aucune solution
directe et définitive ; il manque la donnée essentielle, qui serait la manière
dont l’auteur a opéré. La critique s’arrête donc à des solutions indirectes et
provisoires, elle se borne à fournir des données qui exigent une dernière
élaboration.
L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d’après
leur forme. On s’imagine reconnaître à première vue si un auteur est sincère
ou si un récit est exact. C’est ce qu’on appelle « l’accent de sincérité » ou
« l’impression de vérité ». C’est une impression presque irrésistible, mais
elle n’en est pas moins une illusion. Il n’y a aucun critérium extérieur ni de
la sincérité ni de l’exactitude. « L’accent de sincérité », c’est l’apparence de
la conviction ; un orateur, un acteur, un menteur d’habitude l’auront plus
facilement en mentant qu’un homme indécis en disant ce qu’il croit. La
vigueur de l’affirmation ne prouve pas toujours la vigueur de la conviction,

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mais seulement l’habileté ou l’effronterie [151] . De même l’abondance et la
précision des détails, bien qu’elles fassent une vive impression sur les
lecteurs inexpérimentés, ne garantissent pas l’exactitude des faits [152] ; elles
ne renseignent que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère ou sur
son impudence quand il ne l’est pas. On est porté à dire d’un récit
circonstancié : « Des choses de ce genre ne s’inventent pas. » Elles ne
s’inventent pas, mais elles se transportent très facilement d’un personnage,
d’un pays ou d’un temps à un autre. — Aucun caractère extérieur d’un
document ne dispense donc d’en faire la critique.
[151] Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant ; c’est l’anecdote des fantômes
rencontrés par Retz et Turenne. L’éditeur de Retz, dans la Collection des Grands Écrivains de la
France, A. Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si vivement racontée, est un mensonge
d’un bout à l’autre.
[152] Un bon exemple de la fascination exercée par un récit
circonstancié est la légende des origines de la Ligue des trois cantons
suisses primitifs (Gessler et les conjurés de Grütli), fabriquée au XVIe
siècle par Tschudi, devenue classique depuis le « Guillaume Tell » de
Schiller et qu’on a eu tant de peine à extirper. (Voir Rilliet, Origines de
la Confédération suisse, Genève, 1869, in-8.)

La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement des
conditions où il a opéré. La critique n’a aucune autre ressource que
d’examiner ces conditions. Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il
suffit de répondre à une seule question : si l’auteur a opéré correctement ou
non ? — La question peut être abordée de deux côtés.
1o On connaît souvent par la critique de provenance les conditions
générales où l’auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont agi sur
chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer par
étudier les renseignements qu’on possède sur l’auteur et sur la composition
du document, avec la préoccupation de chercher dans les habitudes, les
sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans les circonstances de
la composition, tous les motifs qui peuvent l’avoir incliné à procéder
incorrectement ou au contraire à procéder avec une correction
exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut que l’attention y
soit attirée d’avance. Le seul procédé est donc de dresser un questionnaire
général des causes d’incorrection. On l’appliquera aux conditions générales
de composition du document pour découvrir celles qui ont pu rendre les

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opérations incorrectes et vicier les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi, —
même dans les cas exceptionnellement favorables où les conditions de
provenance sont bien connues, — que des indications générales
insuffisantes pour la critique, car elle doit toujours opérer sur chaque
affirmation particulière.
2o La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par un
seul procédé, singulièrement paradoxal : l’étude des conditions universelles
de composition des documents. Les renseignements que ne fournit pas
l’étude générale de l’auteur, on peut les chercher dans la connaissance des
procédés nécessaires de l’esprit humain ; car, étant universels, ils devront se
trouver dans chaque cas particulier. On sait dans quel cas l’homme en
général est enclin à altérer volontairement ou à déformer les faits. Il s’agit
d’examiner pour chaque affirmation si elle s’est produite dans un des cas où
l’on peut s’attendre, suivant les habitudes normales de l’humanité, à ce que
l’opération ait été incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un
questionnaire des causes habituelles d’incorrection.
Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à remplir deux
questionnaires, — l’un pour se représenter les conditions générales de
composition du document d’où résultent les motifs généraux de défiance ou
de confiance, — l’autre pour se représenter les conditions spéciales de
chaque affirmation d’où dérivent les motifs spéciaux de défiance ou de
confiance. Ce double questionnaire doit être dressé d’avance de façon à
diriger méthodiquement l’examen du document en général et de chaque
affirmation en particulier ; et comme il est le même pour tous les
documents, il est utile de l’établir une fois pour toutes.
IV. Le questionnaire critique comporte deux séries de questions qui
correspondent aux deux séries d’opérations par lesquelles le document s’est
constitué. La critique d’interprétation fait connaître seulement ce que
l’auteur a voulu dire ; il reste à déterminer : 1o ce qu’il a cru réellement, car
il peut n’avoir pas été sincère ; 2o ce qu’il a su réellement, car il peut s’être
trompé. — On peut donc distinguer une critique de sincérité destinée à
déterminer si l’auteur du document n’a pas menti, et une critique
d’exactitude destinée à déterminer s’il ne s’est pas trompé.
Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir ce qu’a cru un
auteur ; à moins qu’on ne fasse une étude spéciale de son caractère, l’auteur

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n’intéresse pas directement, il n’est qu’un intermédiaire pour atteindre les
faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique est de déterminer si
l’auteur a représenté ces faits exactement. S’il a donné des renseignements
inexacts, il est indifférent que ce soit par mensonge ou par erreur : on
compliquerait inutilement l’opération en cherchant à le distinguer. On n’a
donc guère occasion de pratiquer séparément la critique de sincérité, et on
peut abréger le travail en réunissant dans un même questionnaire tous les
motifs d’inexactitude. Mais il sera plus clair d’exposer séparément en deux
séries les questions à se poser.
La première série de questions servira à chercher si l’on a quelque motif
de se défier de la sincérité de l’affirmation. On se demande si l’auteur a été
dans une des conditions qui normalement inclinent un homme à n’être pas
sincère. Il faut chercher quelles sont ces conditions, en général pour
l’ensemble d’un document, en particulier pour chacune des affirmations. La
réponse est donnée par l’expérience. Tout mensonge, petit ou grand, a pour
cause l’intention particulière de l’auteur de produire sur son lecteur une
impression particulière. Le questionnaire est ainsi ramené à une liste des
intentions qui en général peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas
les plus importants.
1er cas. L’auteur cherche à se procurer un avantage pratique ; il veut
tromper le lecteur du document pour l’engager à un acte ou l’en détourner ;
il donne sciemment un renseignement faux : on dit alors que l’auteur a un
intérêt à mentir. C’est le cas de la plupart des actes officiels. Même dans les
documents qui n’ont pas été rédigés pour un motif pratique, toute
affirmation intéressée risque d’être mensongère. Pour déterminer quelles
sont les affirmations suspectes, il faut se demander quel a pu être le but de
l’auteur en général en écrivant l’ensemble du document, en particulier en
rédigeant chacune des affirmations particulières qui composent le
document. Mais il faut résister à deux tendances naturelles. — L’une est de
chercher quel intérêt avait l’auteur à mentir, ce qui revient à chercher
l’intérêt que nous aurions eu à sa place ; il faut au contraire se demander
l’intérêt que lui-même croyait y avoir et on doit le chercher dans ses goûts
et son idéal. — L’autre tendance est de tenir compte seulement de l’intérêt
individuel de l’auteur ; il faut prévoir au contraire que l’auteur a pu donner
de faux renseignements dans un intérêt collectif. C’est une des difficultés de

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la critique. Un auteur est membre à la fois de plusieurs groupes, famille,
province, patrie, secte religieuse, parti politique, classe sociale, dont les
intérêts sont souvent en conflit ; il faut savoir démêler le groupe auquel il
s’intéressait le plus et pour lequel il aura travaillé.
2e cas. L’auteur a été placé dans une situation qui le forçait à mentir.
Cela arrive toutes les fois qu’ayant eu besoin de rédiger un document
conforme à des règles ou à des habitudes, il s’est trouvé dans des conditions
contraires sur quelque point à ces règles ou ces habitudes ; il lui a fallu alors
affirmer qu’il opérait dans les conditions normales, et par conséquent faire
une déclaration fausse sur tous les points où il n’était pas en règle. Dans
presque tout procès-verbal il y a quelque léger mensonge sur le jour ou
l’heure, sur le lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous avons
assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces petites falsifications. Mais
nous l’oublions trop quand il s’agit de critiquer les documents du passé. Le
caractère authentique du document contribue à faire illusion ;
instinctivement on prend authentique pour synonyme de sincère. Les règles
rigides imposées pour la rédaction de tout document authentique semblent
une garantie de sincérité ; elles sont au contraire une incitation au
mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les circonstances accessoires.
De ce qu’un personnage signe un acte on peut conclure qu’il l’a consenti,
mais non pas qu’il a été réellement présent à l’heure où l’acte mentionne sa
présence.
3e cas. L’auteur a eu une sympathie ou une antipathie pour un groupe
d’hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un
ensemble de doctrines ou d’institutions (religion, philosophie, secte
politique) qui l’a porté à déformer les faits de façon à donner une idée
favorable de ses amis, défavorable de ses adversaires. Ce sont des
dispositions générales qui agissent sur toutes les affirmations d’un auteur ;
aussi sont-elles très apparentes, au point que les anciens leurs avaient déjà
donné des noms (studium et odium) ; c’était dès l’antiquité un lieu commun
littéraire pour les historiens de protester qu’ils avaient évité l’un et l’autre.
4e cas. L’auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou collective à
mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe. Il a affirmé ce qu’il
croyait de nature à produire sur le lecteur l’impression que lui ou les siens
possédaient des qualités estimées. Il faut donc se demander si l’affirmation

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n’a pas quelque motif de vanité. Mais il ne faut pas se figurer la vanité de
l’auteur d’après la nôtre ou celle de nos contemporains. La vanité n’a pas
partout les mêmes objets, il faut donc chercher à quoi l’auteur mettait sa
vanité ; il se peut qu’il mente pour s’attribuer (à lui ou aux siens) des actes
que nous trouverions déshonorants. Charles IX s’est vanté faussement
d’avoir préparé la Saint-Barthélemy. Il y a pourtant un motif de vanité
universel, c’est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer un rôle
important. Il faut donc toujours se défier d’une affirmation qui attribue à
l’auteur ou à son groupe une place considérable dans le monde [153] .
[153] Des exemples frappants du mensonge par vanité remplissent les Économies royales de
Sully et les Mémoires de Retz.

5e cas. L’auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter de
le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la morale ou
à la mode de son public ; même quand il en avait personnellement d’autres,
il a déformé les faits de façon à les adapter aux passions et aux préjugés de
son public. Les types les plus nets de ce genre de mensonge sont les formes
de cérémonial, paroles sacramentelles, déclarations prescrites par
l’étiquette, harangues d’apparat, formules de politesse. Les affirmations
qu’elles contiennent sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun
renseignement sur les faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules
contemporaines que nous voyons employées chaque jour, nous l’oublions
souvent dans la critique des documents, surtout pour les époques où les
documents sont rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments
d’un homme dans les assurances de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres.
Mais on a longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques
du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par
repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce qu’enfin
on s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple forme de
convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher, comme les
Bénédictins du XVIIIe siècle, dans les formules de la chancellerie d’un
prince, des renseignements sur sa piété ou sa libéralité [154] .
[154] Fustel de Coulanges lui-même s’est laissé aller à chercher dans les formules des
inscriptions en l’honneur des empereurs la preuve que les populations aimaient le régime impérial.
« Qu’on lise les inscriptions, le sentiment qu’elles manifestent est toujours celui de l’intérêt satisfait
et reconnaissant… Voyez le recueil d’Orelli. Les expressions qu’on y rencontre le plus fréquemment

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sont… » — Et l’énumération des titres de respect donnés aux empereurs se termine par cet aphorisme
déconcertant : « Ce serait mal connaître la nature humaine que de croire qu’il n’y eût en tout cela que
de l’adulation. » — Ce n’est même pas de l’adulation, ce ne sont que des formules.

Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études
d’ensemble : l’une porte sur l’auteur pour savoir à quel public il s’adressait,
car dans un même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics superposés ou
juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de convenance ; l’autre
porte sur le public pour établir en quoi consistait sa morale ou sa mode.
6e cas. L’auteur a essayé de plaire au public par des artifices littéraires,
il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant sa conception de la
beauté. Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou de son temps pour se
défier des passages déformés suivant cet idéal. Mais on peut prévoir les
genres habituels de déformation littéraire. — La déformation oratoire
consiste à attribuer aux personnages des attitudes, des actes, des sentiments
et surtout des paroles nobles ; c’est une disposition naturelle aux jeunes
garçons qui commencent à pratiquer l’art d’écrire et aux écrivains encore à
demi barbares : c’est le travers commun des chroniqueurs du moyen
âge [155] . — La déformation épique embellit le récit en y ajoutant des détails
pittoresques, des discours tenus par des personnages, des chiffres, parfois
même des noms de personnages ; elle est dangereuse parce que les détails
précis donnent l’illusion de la vérité [156] . — La déformation dramatique
consiste à grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en
concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe
des faits qui ont été dispersés. C’est ce qu’on appelle faire « plus vrai que la
vérité ». C’est la déformation la plus dangereuse, celle des historiens
artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la Renaissance. — La
déformation lyrique exagère les sentiments et les émotions de l’auteur et de
ses amis, pour les faire paraître plus intenses : on doit en tenir compte dans
les études qui prétendent reconstituer « la psychologie » d’un personnage.
[155] Suger, dans la Vie de Louis VI, est un modèle du genre.
[156] Tschudi, Chronicon Helveticum, en est un exemple frappant.

La déformation littéraire agit peu sur les documents d’archives (bien
qu’on la trouve dans la plupart des chartes du XIe siècle) ; mais elle altère
profondément tous les textes littéraires, y compris les récits des historiens.

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Or la tendance naturelle est de croire plus volontiers les écrivains de talent
et d’admettre plus facilement une affirmation présentée dans une belle
forme. Le critique doit réagir en appliquant cette règle paradoxale qu’on
doit tenir une affirmation pour suspecte d’autant plus qu’elle est plus
intéressante au point de vue artistique [157] . Il faut se défier de tout récit très
pittoresque, très dramatique, où les personnages prennent des attitudes
nobles ou manifestent des sentiments très intenses.
[157] Aristophane et Démosthène sont deux exemples frappants du pouvoir qu’ont les grands
écrivains de paralyser la critique et de troubler la connaissance des faits. C’est seulement à la fin du
XIXe siècle qu’on a osé s’avouer nettement leur manque de sincérité.

Cette première série de questions aboutira au résultat provisoire de
discerner les affirmations qui ont chance d’être mensongères.
V. La seconde série de questions servira à examiner s’il y a un motif de
se défier de l’exactitude de l’affirmation. L’auteur s’est-il trouvé dans une
des conditions qui entraînent un homme à se tromper ? — Comme en
matière de sincérité, il faut chercher ces conditions en général pour
l’ensemble du document, en particulier pour chacune des affirmations.
La pratique des sciences constituées nous apprend les conditions de la
connaissance exacte des faits. Il n’existe qu’un seul procédé scientifique
pour connaître un fait, c’est l’observation ; il faut donc que toute
affirmation repose, directement ou par intermédiaire, sur une observation, et
que cette observation ait été faite correctement.
Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser en partant de
l’expérience qui nous montre les cas les plus habituels d’erreur.
1er cas. L’auteur a été placé de façon à observer le fait et s’est imaginé
l’avoir réellement observé ; mais il en a été empêché par quelque motif
intérieur dont il n’a pas eu conscience, une hallucination, une illusion ou un
simple préjugé. Il est inutile (et il serait d’ailleurs impossible) de déterminer
lequel de ces motifs a agi ; il suffit de reconnaître si l’auteur a été porté à
mal observer. — Il n’est guère possible de reconnaître qu’une affirmation
particulière a été le résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au
plus parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à apprendre, soit par des
renseignements, soit par des comparaisons, qu’un auteur a une propension
générale à ces genres d’erreur.

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Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation a été le produit
d’un préjugé. On trouve dans la vie ou les œuvres de l’auteur la trace de ses
préjugés dominants ; on doit pour chaque affirmation particulière se
demander si elle ne provient pas d’une idée préconçue de l’auteur sur une
espèce d’hommes ou une espèce de faits. Cette recherche se confond en
partie avec la recherche des motifs de mensonge : l’intérêt, la vanité, la
sympathie ou l’antipathie produisent des préjugés qui altèrent la vérité de
même façon que le mensonge volontaire. On peut donc s’en tenir aux
questions déjà posées pour reconnaître la sincérité. Mais il en faut ajouter
une. L’auteur, en formulant une affirmation n’a-t-il pas été amené à la
déformer à son insu parce qu’il répondait à une question ? C’est le cas de
toutes les affirmations obtenues par enquête, interrogatoire, questionnaire.
Même en dehors des cas où l’interrogé cherche à plaire au questionneur en
répondant ce qu’il croit lui être agréable, toute question par elle-même
suggère la réponse ; ou du moins elle impose la nécessité de faire entrer les
faits dans un cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas vus. Il est
donc indispensable de soumettre à une critique spéciale toute affirmation
obtenue par interrogation, en se demandant quelle a été la question posée et
quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de celui qui a eu à y
répondre.
2e cas. L’auteur a été mal placé pour observer. La pratique des sciences
nous enseigne les conditions d’une observation correcte. L’observateur doit
être placé de façon à voir exactement, sans aucun intérêt pratique, aucun
désir d’atteindre un résultat donné, aucune idée préconçue sur le résultat. Il
doit noter à l’instant même, avec un système de notation précis ; il doit
indiquer avec précision sa méthode. Ces conditions, exigées dans les
sciences d’observation, ne sont jamais toutes remplies par les auteurs de
documents.
Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des chances
d’incorrection ; il y en a toujours (c’est justement ce qui distingue un
document d’une observation). Il ne reste qu’à chercher les causes évidentes
d’erreur dans les conditions de l’observation : si l’observateur a été en un
lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou entendre (par exemple un subalterne
qui prétend raconter les délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires) ;
— si son attention a été fortement distraite par la nécessité d’agir (par

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exemple sur un champ de bataille), ou a été négligente parce que les faits à
observer ne l’intéressaient pas ; — s’il lui a manqué l’expérience spéciale
ou l’intelligence générale pour comprendre les faits ; — s’il a mal analysé
ses impressions et confondu des faits différents. Surtout il faut se demander
quand il a noté ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le plus important : la
seule observation exacte est celle qu’on rédige aussitôt après avoir observé ;
c’est toujours ainsi qu’on procède dans les sciences constituées ; une
impression notée plus tard n’est déjà plus qu’un souvenir, exposé à s’être
mélangé dans la mémoire avec d’autres souvenirs. Les Mémoires, écrits
plusieurs années après les faits, souvent même à la fin de la carrière de
l’auteur, ont introduit dans l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se
faire une règle de traiter les Mémoires avec une défiance spéciale, comme
des documents de seconde main, malgré leur apparence de témoignages
contemporains.
3e cas. L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu observer, mais qu’il ne
s’est pas donné la peine de regarder. Par paresse ou négligence, il a donné
des renseignements qu’il a imaginés par conjecture, ou même au hasard, et
qui se trouvent être faux. Cette cause d’erreur, très fréquente, bien qu’on
n’y pense guère, peut être soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a été
obligé pour remplir un cadre de se procurer des renseignements qui
l’intéressaient peu. De ce genre sont les réponses à des questions faites par
une autorité (il suffit de voir comment se font de nos jours la plupart des
enquêtes officielles), et les récits détaillés de cérémonies ou d’actes publics.
La tentation est trop forte de rédiger le récit d’après le programme connu
d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte. Que de comptes
rendus de séances de tout genre publiés par des reporters qui n’y ont pas
assisté ! On soupçonne, on croit même avoir reconnu, des imaginations
analogues chez des chroniqueurs du moyen âge [158] . La règle doit donc être
de se défier des récits trop conformes à des formules.
[158] Par exemple le récit de l’élection d’Otton Ier dans les Gesta Ottonis de Witukind.

4e cas. Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut pas avoir été
connu par l’observation seulement. C’est un fait caché (par exemple, un
secret d’alcôve). C’est un état interne qu’on ne peut voir, un sentiment, un
motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif très étendu ou très

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durable, par exemple un acte commun à toute une armée, un usage commun
à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre statistique obtenu par
l’addition de nombreuses unités. C’est un jugement d’ensemble sur le
caractère d’un homme, d’un groupe, d’un usage, d’un événement. — Ce
sont là des sommes ou des conséquences d’observations : l’auteur n’a pu les
atteindre qu’indirectement, en partant de données d’observations élaborées
par des opérations logiques, abstraction, généralisation, raisonnement,
calcul. Il faut donc ici deux questions. L’auteur semble-t-il avoir opéré sur
des données insuffisantes ? A-t-il opéré incorrectement sur ses données ?
Sur les incorrections probables d’un auteur on peut avoir des
renseignements généraux ; on peut en examinant son œuvre voir comment il
opérait, s’il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce
d’erreurs il commettait. — Pour établir la valeur des données il faut
critiquer chaque affirmation en particulier : on doit se représenter les
conditions où se trouvait l’auteur et se demander s’il a pu se procurer les
données nécessaires à son affirmation. La précaution est indispensable pour
tous les chiffres élevés et toutes les descriptions des usages d’un peuple ;
car il y a chance que l’auteur ait obtenu son chiffre par un procédé
conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le nombre des combattants ou
des morts), ou en réunissant des chiffres partiels qui ne sont pas tous
exacts ; il y a chance qu’il ait étendu à tout un peuple, à tout un pays, à toute
une période ce qui était vrai seulement d’un petit groupe qu’il
connaissait [159] .
[159] Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la richesse des pays européens
donnés par les ambassadeurs vénitiens du XVIe siècle, et les descriptions des usages des Germains
dans la Germanie de Tacite.

VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et
l’exactitude des affirmations du document supposent que l’auteur a observé
lui-même le fait. C’est la condition commune des observations dans toutes
les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des observations
directes, même médiocrement faites, est si grande qu’on en est réduit à tirer
parti de documents dont ne voudrait aucune autre science [160] . Qu’on
prenne au hasard un récit, même d’un contemporain, on verra que les faits
observés par l’auteur ne forment jamais qu’une partie de l’ensemble. Dans

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presque tout document le plus grand nombre des affirmations ne viennent
pas directement de l’auteur, elles reproduisent les affirmations d’un autre.
Le général, même en racontant la bataille qu’il vient de diriger,
communique, non pas ses propres observations, mais celles de ses officiers ;
son récit est déjà en grande partie un « document de seconde main » [161] .
[160] Il serait intéressant d’examiner ce qui resterait de l’histoire romaine ou de l’histoire
mérovingienne si l’on s’en tenait aux documents qui représentent une observation directe.
[161] On voit pourquoi nous n’avons pas défini et étudié à part le
« document de première main ». C’est que la question a été mal posée
par la pratique des historiens. La distinction devrait porter sur les
affirmations, non sur les documents. Ce n’est pas le document qui est
de première, de seconde, ou de troisième main, c’est l’affirmation. Ce
qu’on appelle un « document de première main » est presque toujours
composé en partie d’affirmations de seconde main sur des faits que
l’auteur n’a pas connus lui-même. On nomme « document de seconde
main » celui qui ne contient rien de première main, par exemple Tite
Live ; mais c’est là une distinction trop grossière pour suffire à guider
la critique des affirmations.

Pour faire la critique d’une affirmation de seconde main, il ne suffit plus
d’examiner les conditions où opérait l’auteur du document : cet auteur n’est
plus qu’un instrument de transmission ; le véritable auteur de l’affirmation,
c’est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut donc changer le terrain
de la critique, se demander si l’auteur du renseignement a opéré
correctement ; et si celui-là tenait son renseignement d’un autre, — ce qui
est le cas le plus fréquent, — il faut remonter d’intermédiaire en
intermédiaire à la poursuite du premier qui a lancé dans le monde
l’affirmation et se demander s’il a été un observateur correct.
Logiquement cette recherche de l’observateur-source n’est pas
inconcevable ; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la
chaîne des garants successifs d’une tradition. Mais dans la pratique les
données manquent presque toujours pour arriver jusqu’à l’observateur ;
l’observation reste anonyme. Alors se pose une question générale.
Comment faire la critique d’une affirmation anonyme ? Il ne s’agit pas
seulement des « documents anonymes » dont la rédaction d’ensemble a eu
pour auteur un inconnu ; la question se pose même sur un auteur connu pour
chacune des affirmations dont la source reste inconnue.

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La critique opère en se représentant les conditions de travail de
l’auteur ; sur une affirmation anonyme elle n’a presque plus de prise. Il ne
lui reste d’autre procédé que d’examiner les conditions générales du
document. — On peut examiner s’il y a un caractère commun à toutes les
affirmations du document indiquant qu’elles proviennent toutes de gens
ayant mêmes préjugés ou mêmes passions : en ce cas la tradition suivie par
l’auteur est « colorée » ; la tradition d’Hérodote a une couleur athénienne et
une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de cette tradition se
demander s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la vanité, les préjugés du
groupe. — On peut se demander, sans même considérer l’auteur, s’il y a eu
quelque motif de déformation ou au contraire quelque motif d’observer
correctement, commun à tous les hommes du temps ou du pays où a dû se
faire l’observation : par exemple, quels étaient les procédés d’information et
les préjugés des Grecs sur les Scythes au temps d’Hérodote.
De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission
des affirmations anonymes appelée tradition. Toute affirmation de seconde
main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa source ; tout ce
qu’elle y ajoute est une altération et doit être éliminé ; de même toutes les
sources intermédiaires ne valent que comme copies de l’affirmation
originale issue directement d’une observation. La critique a besoin de savoir
si ces transmissions successives ont conservé ou déformé l’affirmation
primitive ; surtout si la tradition recueillie par le document a été écrite ou
orale. L’écriture fixe l’affirmation et en rend la transmission fidèle ; au
contraire l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans
la mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres
impressions ; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme à
chaque transmission [162] , et comme elle se déforme pour des motifs
variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la déformation.
[162] La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises dans une forme régulière
ou frappante, vers, maximes, proverbes.

La tradition orale est par sa nature une altération continue ; aussi dans
les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission écrite.
Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder autrement, tout au
moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier. Il faut donc rechercher

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dans les documents écrits les affirmations venues par tradition orale pour
les tenir en suspicion. Il est rare qu’on soit renseigné directement d’une
façon sûre, les auteurs qui puisent dans la tradition orale ne le disent pas
volontiers [163] . Il ne reste donc qu’un procédé indirect ; c’est de constater
qu’il ne peut pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que
le fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se
demander : à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude
de mettre par écrit des faits de ce genre ? Si la réponse est négative, c’est
que le fait vient de tradition orale.
[163] On est quelquefois averti par la forme de la phrase, lorsque au milieu de récits détaillés
d’origine évidemment légendaire on rencontre une mention brève et sèche en style annalistique,
visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive dans Tite Live (voir Nitzsch, Die
römische Annalistik,… Leipzig, 1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, Gregor von
Tours, Leipzig, 1868, in-8).

La forme la plus frappante de tradition orale est la légende. Elle se
produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de
transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes peu
cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’ensemble des faits qui est transmis
oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine de chaque peuple
une période légendaire : en Grèce, à Rome, chez tous les peuples
germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple forment une
couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple continue à avoir
sa légende populaire sur les événements qui le frappent [164] . La légende,
c’est la tradition exclusivement orale.
[164] Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la légende ne sont pas
d’ordinaire ceux qui nous paraissent les plus importants. — Les héros des chansons de gestes sont à
peine connus historiquement. — Les chants épiques bretons se rapportent, non aux grands
événements historiques, comme l’avait fait croire le recueil de la Villemarqué, mais à d’obscurs
épisodes locaux. Il en est de même des sagas scandinaves ; elles se rapportent pour la plupart à des
querelles entre des villageois d’Islande ou des Orcades.

Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les
faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas ; mais son domaine se
restreint : elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils soient secrets de
leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les noter, les actes intimes,
les paroles, les détails des événements. C’est l’anecdote ; on l’a surnommée

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« la légende des civilisés ». Elle se forme comme la légende, par des
souvenirs confus, des allusions, des interprétations erronées, des
imaginations de toute origine qui se fixent sur quelques personnages ou
quelques événements.
Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires,
rapportées arbitrairement à des personnages historiques ; elles font partie du
folklore, non de l’histoire [165] . Il faut donc se tenir en garde contre la
tentation de traiter la légende comme un alliage de faits exacts et d’erreurs,
d’où l’on pourrait par analyse dégager des « parcelles » de vérité historique.
La légende forme un bloc où il y a peut-être quelque parcelle de vérité, et
qu’on peut même analyser en ses éléments ; mais on n’a aucun moyen de
discerner s’ils viennent de la réalité ou de l’imagination. C’est, suivant
l’expression de Niebuhr, « un mirage produit par un objet invisible, suivant
une loi de réfraction inconnue ».
[165] La théorie de la légende est une des parties les plus avancées de la critique. E. Bernheim (o.
c., p. 380-90) la résume bien et en donne la bibliographie.

Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit
légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux,
contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu
raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité les récits
bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le merveilleux d’un conte
de fées, supprimer le Chat botté pour faire du marquis de Carabas un
personnage historique. — Une méthode plus raffinée, mais non moins
dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes pour en tirer le fond
historique commun. — Grote [166] , à propos de la tradition grecque, a
démontré l’impossibilité de tirer de la légende, par quelque procédé que ce
soit, aucun renseignement sûr [167] . Il faut se résigner à traiter la légende
comme le produit de l’imagination d’un peuple ; on peut y chercher les
conceptions du peuple, non les faits extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la
règle doit être de rejeter toute affirmation d’origine légendaire ; et il ne
s’agit pas seulement des récits de forme légendaire : un récit d’apparence
historique fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers
chapitres de Thucydide, doit être écarté aussi.

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[166] Histoire de la Grèce, trad. fr., t. II. On peut comparer Renan, Histoire du peuple d’Israël, t.
I, Paris, 1887, in-8. Introduction.
[167] Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende
romaine sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction qu’il
a fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des faits
historiques dans la légende grecque.

En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a reproduit sa
source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la critique des
sources [168] , dans la mesure où on peut comparer les textes. Mais quand la
source a disparu, la critique interne reste seule possible. — Il faut se
demander d’abord si l’auteur a pu avoir des informations exactes, sinon son
affirmation est sans valeur. — Puis il faut chercher, en général, s’il avait
l’habitude d’altérer ses sources et dans quel sens ; en particulier, pour
chacune de ses affirmations de seconde main, si elle paraît une reproduction
exacte ou un arrangement. On le reconnaît à la forme : un morceau d’un
style étranger qui détonne dans l’ensemble est un fragment d’un document
antérieur ; plus la reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car
il ne peut contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans
sa source.
[168] Voir ci-dessus, p. 72 et suiv.

VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à
reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par qui
chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La conclusion, dans
la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste anonyme.
Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni
comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science
n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des
chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti parce
qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des faits
difficiles à constater.
La notion de fait, quand on la précise, se ramène à un jugement
d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles on
aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les chances
d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à constater et

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le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La chimie et la
biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des mouvements rapides, des
états passagers, et de les mesurer en chiffres précis. L’histoire peut opérer
sur des faits beaucoup plus grossiers, très durables ou très étendus
(l’existence d’un usage, d’un homme, d’un groupe, même d’un peuple),
exprimés grossièrement par des mots vagues sans mesure précise. Pour ces
faits beaucoup plus facile à observer elle peut être beaucoup moins
exigeante sur les conditions d’observation. Elle compense l’imperfection de
ses procédés d’information par son aptitude à se contenter d’informations
faciles à prendre.
Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à
des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits pour
lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper. — La dernière série
des questions que doit se poser la critique a pour but de discerner, d’après la
nature des faits, ceux qui, étant très peu exposés aux chances d’altération,
sont très probablement exacts. On connaît en général les espèces de faits qui
sont dans ces conditions favorables, on peut donc dresser un questionnaire
général ; on l’appliquera à chaque fait particulier du document en se
demandant s’il rentre dans un des cas prévus.
1er cas. Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On ment
pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur un point
où on croit toute impression mensongère inutile ou tout mensonge
inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce cas on a
plusieurs questions à poser.
1o Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que l’auteur
voulait produire ? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité, aux sentiments, aux
goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe ? ou à l’opinion qu’il cherchait
à ménager ? La sincérité devient alors probable. Mais ce critérium est d’un
maniement dangereux ; on en a abusé souvent, de deux façons. On prend
pour un aveu ce qui a été une vantardise (Charles IX déclarant qu’il a
préparé la Saint-Barthélemy). Ou bien on croit sans examen un Athénien
qui parle mal des Athéniens, un protestant qui accuse d’autres protestants.
Or l’auteur peut avoir eu de son intérêt ou de son honneur une toute autre
idée que nous [169] ; ou bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes
d’un autre parti ou des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait

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donc restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’effet que
l’auteur a cru utile de produire et le groupe auquel il s’est intéressé.
[169] Voir ci-dessus, p. 140.

2o Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur,
même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être découvert ?
C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits matériels proches dans le
temps et l’espace, étendus et durables ; surtout si le public avait un intérêt à
les contrôler. Mais la crainte du contrôle n’est qu’un frein intermittent,
contrarié par l’intérêt sur tous les points où l’auteur a un motif de tromper ;
elle agit inégalement sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et
calmes qui se représentent clairement leur public, faiblement dans les âges
barbares et sur les gens passionnés [170] . Il faut donc restreindre ce critérium
aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et s’il a eu
le sang-froid d’en tenir compte.
[170] On dit souvent : « L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si ce n’était pas vrai. » Ce
raisonnement n’est pas applicable aux sociétés peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans
Terre avait été condamné par le jugement de ses pairs.

3o Le fait affirmé était-il indifférent à l’auteur, au point qu’il n’ait eu
aucune tentation de le déformer ? C’est le cas des faits généraux, usages,
institutions, objets, personnages, que l’auteur mentionne incidemment. Un
récit, même mensonger, ne peut pas se composer exclusivement de
mensonges ; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin de les entourer de
circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient pas, tout le monde de son
temps les connaissait. Mais pour nous ils sont instructifs et ils sont sûrs, car
l’auteur n’a pas cherché à nous tromper.
2e cas. Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si nombreuses
que soient les chances d’erreur il y a des faits si « gros » qu’il est difficile de
les voir de travers. Il faut donc se demander si le fait était facile à constater :
1o A-t-il duré très longtemps, de façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple
un monument, un homme, un usage, un événement de longue durée) ? — 2o
A-t-il été très étendu, de façon que beaucoup de gens l’aient vu (une
bataille, une guerre, l’usage de tout un peuple) ? — 3o Est-il exprimé en
termes si généraux qu’une observation superficielle ait suffi pour le saisir
(l’existence en général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage) ?

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Ce sont ces faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance
historique.
3e cas. Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était exact.
Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et contraire à ses
habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la pression de
l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à celui qui le rapporte
a plus de chances d’être exact. On doit donc se demander si le fait affirmé
était en contradiction avec les autres notions qui garnissaient l’esprit de
l’auteur, si c’est un phénomène d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou
un usage qui lui paraît inintelligible, si c’est une parole dont la portée
dépasse son intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou
les réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès). —
Mais il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de
l’auteur d’après les nôtres : quand des hommes habitués à croire au
merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont pas
pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas.
VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations
critiques ; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après l’autre des
opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble. Voici maintenant
comment on procède, en fait.
Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en
deux actes : le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le sens
avant de chercher à en tirer aucun renseignement ; l’étude critique des faits
contenus dans le document forme le second acte. Pour les documents dont
le sens est évident, — réserve faite des passages de sens discutable qu’on
doit étudier à part, — on peut dès la première lecture procéder à l’examen
critique.
On commence par réunir les renseignements généraux sur le document
et sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont pu
agir sur la production du document : l’époque, le lieu, le but, les péripéties
de la composition, — la condition sociale, la patrie, le parti, la secte ou la
famille, les intérêts, les passions, les préjugés, les habitudes de langue, les
procédés de travail, les moyens d’information, la culture, les facultés ou les
défauts d’esprit de l’auteur, — la nature et la forme de la transmission des
faits. Tous ces renseignements, on les trouve préparés par la critique de

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provenance ; on les rassemble en suivant mentalement son questionnaire
critique général ; mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin
de les avoir présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.
Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse
mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant toutes
ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se formuler en
langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect artistique et de la
soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la critique impossible.
Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions
de l’auteur et d’affirmations sur les faits.
Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de
mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou
d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas
particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à l’esprit. Il
paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque ; mais comme on
l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de document, il finira par
devenir inconscient ; en lisant un texte, tous les motifs de défiance ou de
confiance apparaîtront d’un seul coup, réunis en une impression totale.
Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives, on
aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement analytique,
défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme mystique « le
sens critique », et qui est seulement l’habitude inconsciente de la critique.

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CHAPITRE VIII
DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS

L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des
affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de l’exactitude
des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en tirer les faits
historiques particuliers avec lesquels doit se construire la science.
Conceptions et affirmations sont deux espèces de résultats qu’il faut traiter
par deux méthodes différentes.
I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une
représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si la
conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par l’auteur qui
peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au moins par le
créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre l’existence de la
conception, un seul document suffit pour la prouver. L’analyse et
l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire des faits qui forment
la matière des histoires des arts, des sciences, des doctrines [171] . — La
critique externe est chargée de localiser ces faits, en déterminant l’époque,
le pays, l’auteur de chaque conception. — La durée, l’étendue
géographique, l’origine, la filiation des conceptions sont l’affaire de la
synthèse historique. La critique interne n’a pas de place ici ; le fait se tire
directement du document.
[171] Voir plus haut, p. 128. — De même les faits particuliers dont se composent les histoires des
formes (paléographie, linguistique) s’établissent directement par l’analyse du document.

On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne
sont que des faits psychologiques ; mais l’imagination ne crée pas ses
objets, elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits
imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a vus
autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de connaissance.
Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles les documents sont

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rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie privée, on a tenté d’utiliser
les œuvres littéraires, poèmes épiques, romans, pièces de théâtre [172] . Le
procédé n’est pas illégitime, mais à condition de le limiter par plusieurs
restrictions qu’on est très porté à oublier.
[172] La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques. — La vie privée au moyen
âge a été reconstituée surtout d’après les chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, les Travaux sur
l’histoire de la société française au moyen âge d’après les sources littéraires, dans la Revue
historique, mars-avril 1897).

1o Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à l’idéal
artistique ; la conception morale ou esthétique d’un document exprime tout
au plus l’idéal personnel de l’auteur ; on n’a pas le droit d’en conclure la
morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au moins attendre d’avoir
comparé différents auteurs du même temps.
2o La description même de faits matériels peut être une combinaison
personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les éléments seuls en
sont sûrement réels ; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée des
éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le poète
parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr qu’il ait existé
des portes en or ou des boucliers en argent ; mais seulement qu’il existait
des portes, des boucliers, de l’or et de l’argent. Il faut donc descendre dans
l’analyse jusqu’à l’élément que l’auteur a forcément pris dans l’expérience
(les objets, leur destination, les actes usuels).
3o La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non
qu’il fût fréquent ; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du moins
restreint à un très petit cercle ; les poètes et les romanciers prennent
volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.
4o Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni
dans le lieu : l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un autre
pays que le sien.
Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi : avant de tirer d’une
œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se
demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le
renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.

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Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent
s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal
localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir rapprochés
d’autres fait semblables ; ce qui est l’œuvre de la synthèse.
On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits extérieurs
indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés presque sans y penser.
On n’a pas logiquement le droit de les déclarer certains, car on voit des
hommes qui se trompent même sur des faits grossiers, ou qui mentent
même sur des faits indifférents. Mais ces cas sont si rares qu’on court peu
de risque à admettre comme certains les faits de ce genre établis par un seul
document ; et c’est ce qu’on fait en pratique pour les époques mal connues.
On décrit les institutions des Gaulois ou des Germains d’après le texte
unique de César ou de Tacite. Ces faits si faciles à constater ont dû
s’imposer aux auteurs de descriptions comme les réalités s’imposent aux
poètes.
II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur [173] ne
peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de mensonge ou
d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite sont trop mal
connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces chances.
L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives ;
indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la vérité.
[173] On appelle ici fait extérieur — en opposition avec la conception (qui est un fait interne) —
tout fait qui se passe dans la réalité objective.

La critique ne peut prouver aucun fait, elle ne fournit que des
probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en affirmations
munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable : affirmation sans
valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement), affirmation probable
ou très probable, affirmation de valeur inconnue.
De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive : l’affirmation
d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait qu’il affirme est nulle,
on doit la rejeter comme on rejette un document apocryphe [174] . Mais la
critique ne fait ici que détruire des renseignements illusoires, elle n’en
fournit pas de certains. Les seuls résultats fermes de la critique sont des
résultats négatifs. — Tous les résultats positifs restent douteux, ils se

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ramènent à dire : « Il y a des chances pour ou contre la vérité de cette
affirmation. Mais ce ne sont que des chances : une affirmation suspecte
peut être exacte, une affirmation probable peut être fausse, on en voit sans
cesse des exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les
conditions de l’observation pour savoir si elle a été bien faite.
[174] La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende qu’on en ait démontré la
fausseté, et si, par hasard, il ne s’est pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils
l’admettent provisoirement ; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq premiers siècles de Rome. Ce
procédé, malheureusement encore général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en
science.

Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au
sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou
improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient de
simples probabilités : le pas décisif qui doit les transformer en une
proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire ; une proposition
scientifique est une affirmation indiscutable, et celles-ci ne le sont pas. —
En toute science d’observation c’est un principe universel qu’on n’arrive
pas à une conclusion scientifique par une observation unique : on attend,
pour affirmer une proposition, d’avoir constaté le fait par plusieurs
observations indépendantes. L’histoire, avec ses procédés si imparfaits
d’information, a moins que toute autre science le droit de se soustraire à ce
principe. Une affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable,
qu’une observation médiocrement faite ; elle a besoin d’être confirmée par
d’autres observations.
Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations : les
faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des observations
différentes [175] . Chaque observation est sujette à des chances d’erreur
qu’on ne peut pas éliminer entièrement ; mais si plusieurs observations
s’accordent, il n’est guère possible que ce soit en commettant la même
erreur ; la raison la plus probable de la concordance c’est que les
observateurs ont vu la même réalité et l’ont tous décrite exactement. Les
erreurs personnelles tendent à diverger, ce sont les observations exactes qui
concordent.
[175] Pour la justification logique de ce principe en histoire, voir Ch. Seignobos, Revue
philosophique, juillet-août 1887. — La certitude scientifique complète n’est produite que par la

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concordance entre des observations obtenues par des méthodes différentes ; elle se trouve au point de
croisement de deux voies différentes de recherches.

Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une dernière série
d’opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les
opérations de synthèse : la comparaison des affirmations.
On commence par classer les résultats de l’analyse critique, de façon à
réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l’opération est
facilitée par le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque affirmation sur
une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque fait une fiche seulement, sur
laquelle on aura noté les différentes affirmations à mesure qu’on les
rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l’état de nos connaissances
sur le fait ; la conclusion définitive dépend du rapport entre les affirmations.
Il faut donc étudier séparément les cas qui peuvent se présenter.
III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les
documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres
sciences en pareil cas suivent une règle invariable : une observation isolée
n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de l’observateur), mais
sans conclure. Les historiens n’ont aucun motif avouable de procéder
autrement. Quand ils n’ont pour établir un fait que l’affirmation d’un seul
homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non pas affirmer le fait, mais
seulement, comme font les naturalistes, mentionner le renseignement
(Thucydide affirme, César dit que) : c’est tout ce qu’ils ont le droit
d’assurer. En fait, tous ont gardé l’habitude, comme au moyen âge,
d’affirmer d’après l’autorité de Thucydide ou de César ; beaucoup poussent
la naïveté jusqu’à le dire en propres termes. Ainsi livrés sans frein
scientifique à la crédulité naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur
la présomption insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se
trouve n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence
absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée dans
les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que pour les faits
connus par des milliers de documents contradictoires. Les guerres médiques
connues par le seul Hérodote, les aventures de Frédégonde racontées par le
seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à discussion que les événements
de la Révolution, décrits par des centaines de contemporains. — Pour tirer

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l’histoire de cette condition honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des
historiens.
IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou
qu’elles se contredisent ou qu’elles concordent. Pour être certain qu’elles se
contredisent réellement il faut s’assurer qu’elles portent bien sur le même
fait : deux affirmations en apparence contradictoires peuvent n’être que
parallèles ; elles peuvent ne pas porter exactement sur les mêmes moments,
les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes épisodes d’un
événement, et elles peuvent être exactes toutes deux [176] . Il n’en faut pas
conclure pourtant qu’elles se confirment ; chacune rentre dans la catégorie
des affirmations uniques.
[176] Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim, o. c., p. 421.

Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des deux affirmations au
moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse alors à
chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit conciliant est
l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un dit 2 et 2 font 4, l’autre 2 et 2 font
5, on ne doit pas dire 2 et 2 font 4 ½ ; on doit examiner lequel des deux a
raison. C’est l’office de la critique. Presque toujours, de ces affirmations
contradictoires une au moins est suspecte ; il faut l’écarter si l’autre, en
conflit avec elle, est très probable. Si l’autre est suspecte aussi, on doit
s’abstenir de conclure ; de même, si plusieurs affirmations suspectes
concordent contre une seule non suspecte [177] .
[177] Il est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé enfantin qui consiste à compter le
nombre des documents dans chaque sens pour décider à la majorité ; l’affirmation d’un seul auteur,
renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent affirmations de gens qui n’en savent rien. La
règle est formulée depuis longtemps : Non numerentur, sed ponderentur.

V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la
tendance naturelle à croire que le fait est démontré. Le premier mouvement
est de compter tout document pour une source de renseignement. On sait
bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier les uns les
autres, qu’un seul récit sert souvent à plusieurs narrateurs, qu’il arrive à
plusieurs journaux de publier la même correspondance, à plusieurs reporters
de s’entendre pour laisser faire un compte rendu à un seul d’entre eux. On a
alors plusieurs documents, on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on

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autant d’observations ? Évidemment non. Une affirmation qui en reproduit
une autre ne constitue pas une observation nouvelle, et quand même une
observation serait reproduite par cent auteurs différents, ces cent copies ne
représenteraient encore qu’une seule observation. Les compter pour cent
équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés
d’un même livre. Mais le respect des « documents historiques » est parfois
plus fort que l’évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs
documents séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion de plusieurs
affirmations ; un même fait relaté dans dix documents différents paraît
aussitôt établi par dix observations concordantes. Il faut se défier de cette
impression. Une concordance n’est concluante qu’autant que les
affirmations concordantes expriment des observations indépendantes l’une
de l’autre. Avant de tirer aucune conclusion d’une concordance on doit
examiner si elle est une concordance entre des observations indépendantes ;
ce qui comporte deux opérations.
1o On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou
ne sont que des reproductions d’une même observation unique. Ce travail
est en partie l’œuvre de la critique externe des sources [178] ; mais la critique
des sources n’étudie que les rapports entre les documents écrits, elle s’arrête
après avoir établi quels passages un auteur a empruntés à d’autres auteurs.
Les passages empruntés sont à écarter sans discussion. Mais il reste à faire
le même travail sur les affirmations qui n’ont pas pris de forme écrite. On
doit comparer les affirmations sur le même fait pour chercher si elles
proviennent d’observateurs différents ou du moins d’observations
différentes.
[178] Cf. ci-dessus, p. 73.

Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails
d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes de voir le
même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune chance de se
rencontrer sur tous les points ; quand deux affirmations présentent les
mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent d’une observation
commune ; les observations différentes divergent toujours sur quelques
points. Souvent on peut tirer parti d’un principe a priori : si le fait était de
nature à n’avoir pu être observé ou rapporté que par un seul observateur,

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c’est que toutes les sources dérivent de cette observation unique. Ces
principes [179] permettent de reconnaître beaucoup de cas d’observations
différentes et plus encore de cas d’observations reproduites.
[179] Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales d’application : quand l’auteur,
cherchant à dissimuler son emprunt, a introduit des différences pour dérouter le public ; quand
l’auteur a combiné des détails provenant de deux observations.

Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de
les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait
scientifiquement correct : tant que l’indépendance des affirmations n’est pas
prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit
concluante.
C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations qu’on
peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si elles
concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement : la
concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait
naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un
croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en quelques
points. La tendance naturelle est de regarder la concordance comme une
confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète ; il faut au
contraire adopter la règle paradoxale que la concordance prouve davantage
quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce sont les points de
concordance de ces affirmations divergentes qui constituent les faits
historiques scientifiquement établis.
2o Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations différentes du
même fait sont pleinement indépendantes ; car elles peuvent avoir agi l’une
sur l’autre au point que la première ait déterminé les suivantes, et alors leur
concordance ne serait plus concluante. Il faut prendre garde aux cas
suivants :
1er cas. Les observations différentes ont été faites par le même auteur,
qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des documents
différents ; il faut alors des raisons spéciales pour admettre que l’auteur a
vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à répéter une
observation unique.

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2e cas. Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un d’eux de
rédiger un document unique : c’est le cas des procès-verbaux d’assemblées ;
il faut s’assurer si le document représente seulement l’affirmation du
rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa rédaction.
3e cas. Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des
documents différents, mais dans des conditions semblables ; il faut
appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi les
mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité, ou
mêmes préjugés, etc.).
Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans
des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des
groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire que
les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans les
périodes modernes.
La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de
documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que
les documents se soient conservés ; ainsi s’explique la part du hasard dans
la constitution de l’histoire.
Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et
durables (appelés parfois faits généraux), usages, doctrines, institutions,
grands événements ; ils ont été plus faciles à observer et sont plus faciles à
prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas par elle-même
impuissante à établir des faits courts et limités (ce qu’on appelle faits
particuliers), une parole, un acte d’un moment. Il suffit que plusieurs
personnages aient assisté au fait, l’aient noté et que leurs écrits nous soient
parvenus. On sait la phrase que Luther a prononcée à la Diète de Worms ;
on sait qu’il n’a pas dit ce que lui attribue la tradition. Ce concours de
conditions favorables devient de plus en plus fréquent avec l’organisation
des journaux, des sténographes et des dépôts de documents.
Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance historique est restreinte
aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la période
contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits particuliers. —
Le public s’imagine le contraire ; il se défie des faits contemporains sur
lesquels il voit circuler des récits contradictoires et croit sans hésiter aux

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faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa confiance est au maximum
pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de savoir, son scepticisme croît à
mesure que les moyens de savoir augmentent.
VI. La concordance entre les documents conduit à des conclusions qui
ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier l’accord entre les faits pour
compléter ou rectifier les conclusions.
Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés
peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude
d’ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été parfois
assez rapprochés dans la réalité pour que l’un fût lié à l’autre. De ce genre
sont les actes successifs d’un même homme ou d’un même groupe, les
habitudes d’un même groupe à des époques rapprochées ou de groupes
semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est vrai, se
produire sans l’autre ; la certitude que l’un s’est produit ne permettrait pas
d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs de ces faits, chacun
imparfaitement prouvé, donne une espèce de certitude ; ils ne se prouvent
pas les uns les autres au sens strict, mais ils se confirment [180] . Le doute qui
pesait sur chacun d’eux se dissipe ; on arrive à l’espèce de certitude
produite par l’enchaînement des faits. Ainsi, par le rapprochement de
conclusions encore douteuses, s’établit un ensemble moralement certain. —
Dans un itinéraire de souverain, les jours et les lieux de passage se
confirment quand ils s’accordent de façon à former un tout cohérent. —
Une institution ou un usage d’un peuple s’établit par l’accord de
renseignements, chacun probable seulement, qui portent sur des lieux ou
des moments différents.
[180] Nous n’indiquons ici que le principe de la méthode de confirmation ; les applications
exigeraient une très longue étude.

Cette méthode est d’une application difficile. L’accord est une notion
beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en
général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble dont
l’accord soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et l’étendue de ce
qui constitue un ensemble. Des faits pris à un demi-siècle et à cent lieues de
distance pourront se confirmer de façon à établir l’usage d’un peuple (par
exemple chez les Germains) ; ils ne prouveraient rien pris dans une société

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hétérogène et à évolution rapide (par exemple la société française en 1750
et en 1800, en Alsace et en Provence). Il faut ici étudier les rapports entre
les faits. C’est déjà le commencement de la construction historique ; ainsi se
fait le passage des opérations analytiques aux opérations synthétiques.
VII. Mais il reste à étudier le cas du désaccord entre les faits établis par
les documents et d’autres faits établis par d’autres procédés. Il arrive qu’un
fait obtenu par conclusion historique soit en contradiction avec un ensemble
de faits historiquement connus, ou avec l’ensemble de nos connaissances
sur l’humanité fondées sur l’observation directe, ou avec une loi
scientifique établie par la méthode régulière d’une science constituée. Dans
les deux premiers cas, le fait n’est en collision qu’avec l’histoire ou la
psychologie et la sociologie, toutes sciences mal constituées, il est appelé
seulement invraisemblable ; s’il est en conflit avec une science, il devient
un miracle. — Que doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux ?
Faut-il l’admettre après examen des documents, ou le rejeter comme
impossible par la question préalable ?
L’invraisemblance n’est pas une notion scientifique ; elle varie avec les
individus : ce que chacun trouve invraisemblable, c’est ce qu’il n’est pas
habitué à voir ; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus
invraisemblable qu’un revenant ; un roi de Siam a refusé de croire à
l’existence de la glace. Il faut donc préciser à qui le fait paraît
invraisemblable. — Est ce à la masse sans culture scientifique ? Pour elle la
science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que le
spiritisme ; sa notion d’invraisemblance est sans valeur. — Est-ce à
l’homme cultivé scientifiquement ? Il s’agit alors de l’invraisemblance pour
un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le fait est contraire
aux données de la science, qu’il y a désaccord entre les observations
directes des savants et les renseignements indirects des documents.
Comment doit se trancher ce conflit ? La question n’a pas grand intérêt
pratique ; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux
sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique correcte.
Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu’il peut être bon
d’indiquer comment elle se pose pour les historiens [181] .

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[181] Le P. de Smedt a consacré à cette question une partie de ses Principes de la critique
historique (Paris, 1887, in-12).

La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les
documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est
beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate : nous n’avons pas un seul
mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate ; des milliers de
« témoins oculaires » déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits
historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants.
Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre Pisistrate.
C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec les lois de toutes les
sciences constituées.
Pour l’historien, la solution du conflit est évidente [182] . Les
observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais
celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode
historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences
d’observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c’est elle qui
doit céder ; elle ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits, contrôler,
contredire ou rectifier les résultats des autres ; elle doit au contraire
employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès des sciences
directes modifie parfois l’interprétation historique ; un fait établi par
l’observation directe sert à comprendre et à critiquer des documents : les
cas de stigmates et d’anesthésie nerveuse observés scientifiquement ont fait
admettre les récits historiques de faits analogues (stigmates de quelques
saints, possédées de Loudun). Mais l’histoire ne peut pas servir au progrès
des sciences directes. Tenue par ses moyens indirects d’information à
distance de la réalité, elle accepte les lois établies par les sciences qui ont le
contact direct avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de
nouvelles observations directes. C’est une révolution qui peut être faite,
mais seulement au centre ; l’histoire n’a pas le pouvoir d’en prendre
l’initiative.
[182] La solution de la question est différente pour les sciences d’observation directe, surtout les
sciences biologiques. La science ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que des
faits correctement ou incorrectement observés ; des faits déclarés impossibles, comme les aérolithes,
ont été reconnus exacts. La notion même de miracle est métaphysique ; elle suppose une conception
d’ensemble du monde qui dépasse les limites de l’observation. Voir Wallace, Les miracles et le
moderne spiritualisme, trad. de l’anglais, Paris, 1887, in-8.

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La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec
un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des
sciences de l’homme. Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur de
ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle pratique que pour
contredire l’histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de bien
solides documents ; et c’est un cas qui ne se présente guère.

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LIVRE III
OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES

CHAPITRE I
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONSTRUCTION
HISTORIQUE

La critique des documents ne fournit que des faits isolés. Pour les
organiser en un corps de science il faut une série d’opérations synthétiques.
L’étude de ces procédés de construction historique forme la seconde moitié
de la Méthodologie.
La construction ne doit pas être dirigée par le plan idéal de la science
que nous désirerions construire ; elle dépend des matériaux réels dont nous
disposons. Il serait chimérique de se proposer un plan que les matériaux ne
se prêteraient pas à réaliser, ce serait vouloir construire la tour Eiffel avec
des moellons. Le vice fondamental des philosophies de l’histoire est
d’oublier cette nécessité pratique.
I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire. Quelle est leur forme
et leur nature ? En quoi diffèrent-ils des matériaux des autres sciences ?
Les faits historiques proviennent de l’analyse critique des documents.
Ils en sortent dans l’état où l’analyse les a mis, hachés menu en affirmations
élémentaires ; car une seule phrase contient plusieurs affirmations, on a
souvent accepté les unes et rejeté les autres ; chacune de ces affirmations
constitue un fait.

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Les faits historiques ont ce caractère commun d’être tirés tous des
documents ; mais ils sont très disparates.
1o Ils représentent des phénomènes de nature très différente. D’un
même document on tire des faits d’écriture, de langue, de style, de
doctrines, d’usages, d’événements. L’inscription de Mesha fournit des faits
d’écriture et de langue moabites, le fait de la croyance au dieu Khamos, les
pratiques de son culte, les faits de guerre des Moabites contre Israël. Tous
les faits nous arrivent ainsi pêle-mêle, sans distinction de nature. Ce
mélange de faits hétérogènes est un des caractères qui différencient
l’histoire des autres sciences. Les sciences d’observation directe choisissent
les faits qu’elles veulent étudier, et systématiquement se bornent à observer
les faits d’une seule espèce. Les sciences documentaires reçoivent les faits
tout observés de la main des auteurs de documents qui les leur livrent en
désordre. Pour les tirer de ce désordre, il faut les trier et les grouper par
espèces. Mais pour les trier il faudrait savoir avec précision ce qui doit en
histoire constituer une espèce de faits ; pour les grouper il faudrait un
principe de classement approprié aux faits historiques. Or sur ces deux
questions capitales les historiens ne sont pas arrivés encore à formuler de
règles précises.
2o Les faits historiques se présentent à des degrés de généralité très
différents, depuis les faits très généraux communs à tout un peuple et qui
ont duré des siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux actes les
plus fugitifs d’un homme (une parole ou un mouvement). C’est encore une
différence avec les sciences d’observation directe qui partent régulièrement
de faits particuliers et travaillent méthodiquement à les condenser en faits
généraux. Pour former des groupes il faut ramener les faits au même degré
de généralité, ce qui oblige à chercher à quel degré de généralité on peut et
on doit réduire les différentes espèces de faits. Et c’est sur quoi les
historiens ne s’entendent pas entre eux.
3o Les faits historiques sont localisés, ils ont existé en une époque et en
un pays donnés ; si on leur retire la mention du temps et du lieu où ils se
sont produits, ils perdent le caractère historique, ils ne peuvent plus être
utilisés que pour la connaissance de l’humanité universelle (comme il arrive
aux faits de folklore dont on ignore la provenance). Cette nécessité de
localiser est inconnue aussi aux sciences générales ; elle est limitée aux

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sciences descriptives qui étudient la distribution géographique et l’évolution
des phénomènes. Elle impose à l’histoire l’obligation d’étudier séparément
les faits des différents pays et des différentes époques.
4o Les faits extraits des documents par l’analyse critique se présentent
accompagnés d’une indication critique sur leur probabilité [183] . Dans tous
les cas où l’on n’est pas arrivé à la certitude complète, toutes les fois que le
fait est seulement probable — à plus forte raison s’il est suspect, — le
travail de la critique le livre à l’historien avec une étiquette que l’on n’a pas
le droit de retirer et qui empêche le fait d’entrer dans la science définitive.
Même les faits qui, rapprochés d’autres faits, finiront par être établis,
passent par cette condition transitoire, comme les cas cliniques qui
s’entassent dans les revues médicales avant d’être assez prouvés pour
devenir des faits scientifiques.
[183] Cf. ci-dessus, p. 166.

Ainsi la construction historique doit être faite avec une masse
incohérente de menus faits, une poussière de connaissances de détail. Ce
sont des matériaux hétérogènes, qui diffèrent par leur objet, leur situation,
leur degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les classer, la pratique
des historiens ne fournit pas de méthode ; l’histoire, étant issue d’un genre
littéraire, est restée la moins méthodique des sciences.
II. En toute science, après avoir regardé les faits, on se pose
systématiquement des questions [184] ; toute science est formée d’une série
de réponses à une série de questions méthodiques. Dans toutes les sciences
d’observation directe, quand même on n’y a pas songé d’avance, les faits
observés suggèrent des questions et obligent à les préciser. Mais les
historiens n’ont pas cette discipline ; habitués à imiter les artistes, beaucoup
ne pensent pas même à se demander ce qu’ils cherchent : ils prennent dans
les documents les traits qui les ont frappés, souvent pour un motif
personnel, les reproduisent en changeant la langue et y ajoutent les
réflexions de tout genre qui leur viennent à l’esprit.
[184] L’hypothèse dans les sciences expérimentales est une forme de question accompagnée
d’une réponse provisoire.

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L’histoire, sous peine de se perdre dans la confusion de ses matériaux,
doit se faire une règle stricte de toujours procéder par questions comme les
autres sciences [185] . Mais comment poser les questions dans une science si
différente des autres ? C’est le problème fondamental de la méthode. On ne
peut le résoudre qu’en commençant par déterminer le caractère essentiel des
faits historiques, qui les différencie des faits des autres sciences.
[185] Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la Préface des Recherches sur quelques
problèmes d’histoire (Paris, 1885, in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches « sous la forme
première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la forme de questions que je me pose et que je
m’efforce d’éclaircir ».

Les sciences d’observation directe opèrent sur des objets réels et
complets. La science la plus voisine de l’histoire par son objet, la zoologie
descriptive, procède en examinant un animal réel et entier. On le voit
réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de façon à le décomposer en
ses parties, la dissection est une analyse au sens propre (ἀναλύσειν, c’est
dissoudre). On peut ensuite remettre ensemble les parties de façon à voir la
structure de l’ensemble, c’est la synthèse réelle. On peut regarder les
mouvements réels qui constituent le fonctionnement des organes de façon à
observer la réaction réciproque des parties de l’organisme. On peut
comparer les ensembles réels et voir par quelles parties ils se ressemblent
de façon à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La science est
une connaissance objective fondée sur l’analyse, la synthèse, la
comparaison réelles ; la vue directe des objets guide le savant et lui dicte les
questions à poser.
En histoire rien de pareil. — On dit volontiers que l’histoire est la
« vision » des faits passés, et qu’elle procède par « analyse » ; ce sont deux
métaphores, dangereuses si on en est dupe [186] . En histoire, on ne voit rien
de réel que du papier écrit, — et quelquefois des monuments ou des
produits de fabrication. L’historien n’a aucun objet à analyser réellement,
aucun objet qu’il puisse détruire et reconstruire. « L’analyse historique »
n’est pas plus réelle que la vue des faits historiques ; elle n’est qu’un
procédé abstrait, une opération purement intellectuelle. — L’analyse d’un
document consiste à chercher mentalement les renseignements qu’il
contient pour les critiquer un à un. — L’analyse d’un fait consiste à
distinguer mentalement les différents détails de ce fait (épisodes d’un

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événement, caractères d’une institution), pour fixer son attention
successivement sur chacun des détails ; c’est ce qu’on appelle examiner les
divers « aspects » d’un fait ; — encore une métaphore. — L’esprit humain,
naturellement confus, n’a spontanément que des impressions d’ensemble
confuses ; il est nécessaire, pour les éclaircir, de se demander quelles
impressions particulières constituent une impression d’ensemble, afin de les
préciser en les considérant une à une. Cette opération est indispensable,
mais il ne faut pas en exagérer la portée. Ce n’est pas une méthode
objective qui fasse découvrir des objets réels ; ce n’est qu’une méthode
subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui forment nos
impressions [187] . — Par la nature même de ses matériaux l’histoire est
forcément une science subjective. Il serait illégitime d’étendre à cette
analyse intellectuelle d’impressions subjectives les règles de l’analyse réelle
d’objets réels.
[186] Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé : « L’histoire est une science ; elle
n’imagine pas, elle voit seulement. » (Monarchie franque, p. 1.) « L’histoire consiste, comme toute
science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien… L’historien…
cherche et atteint les faits par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve les siens
dans des expériences minutieusement conduites. » (Ib., p. 39.)
[187] Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement
indiqué par un philosophe, G. Simmel, Die Probleme der
Geschichtsphilosophie, Leipzig, 1892, in-8.

L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des
sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux des
autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente de toutes
les autres.
III. Les documents, source unique de la connaissance historique,
renseignent sur trois catégories de faits.
1o Êtres vivants et objets matériels. — Les documents font connaître
l’existence d’êtres humains, de conditions matérielles, d’objets fabriqués.
Tous ces faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur du document a
perçus matériellement. Mais pour nous ils ne sont plus que des phénomènes
intellectuels, des faits vus « à travers l’imagination de l’auteur », ou, pour
parler exactement, des images représentatives des impressions de l’auteur,
des images que nous formons par analogie avec ses images. Le Temple de

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Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait, mais nous ne pouvons plus
le voir, nous ne pouvons plus que nous en faire une image analogue à celle
des gens qui l’avaient vu et l’ont décrit.
2o Actes des hommes. — Les documents rapportent les actes (et les
paroles) des hommes d’autrefois qui ont été aussi des faits matériels vus et
entendus par les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les souvenirs
des auteurs, représentés seulement par des images subjectives. Les coups de
poignard donnés à César ont été vus, les paroles des meurtriers entendues
en leur temps ; pour nous, ce ne sont que des images. — Les actes et les
paroles ont tous ce caractère d’avoir été l’acte ou la parole d’un individu ;
l’imagination ne peut se représenter que des actes individuels, à l’image de
ceux que nous montre matériellement l’observation directe. Comme ils sont
les faits d’hommes vivant en société, la plupart sont accomplis par plusieurs
individus à la fois ou même combinés pour un résultat commun, ce sont des
actes collectifs ; mais pour l’imagination comme pour l’observation directe
ils se ramènent toujours à une somme d’actes individuels. Le « fait social »,
tel que l’admettent plusieurs sociologues, est une construction
philosophique, non un fait historique.
3o Motifs et conceptions. — Les actes humains n’ont pas leur cause en
eux-mêmes ; ils ont un motif. Ce mot vague désigne à la fois l’impulsion qui
fait accomplir un acte et la représentation consciente qu’on a de l’acte au
moment de l’accomplir. Nous ne pouvons imaginer des motifs que dans le
cerveau d’un homme, sous la forme de représentations intérieures vagues,
analogues à celles que nous avons de nos propres états intérieurs ; nous ne
pouvons les exprimer que par des mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont
les faits psychiques (vulgairement appelés sentiments et idées). Les
documents nous en montrent de trois espèces : 1o motifs et conceptions des
auteurs qui les ont exprimés ; 2o motifs et idées que les auteurs ont attribués
à leurs contemporains dont ils ont vu les actes ; 3o motifs que nous pouvons
nous-mêmes supposer aux actes relatés dans les documents et que nous
nous représentons à l’image des nôtres.
Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits psychiques,
voilà tous les objets de la connaissance historique ; ils ne sont pas observés
directement, ils sont tous imaginés. Les historiens — presque tous sans en

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avoir conscience et en croyant observer des réalités — n’opèrent jamais que
sur des images.
IV. Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement
imaginaires ? Les faits imaginés par l’historien sont forcément subjectifs ;
c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire le caractère de
science. Mais subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un souvenir n’est
qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la représentation
d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en travaillant sur les
documents, n’a pas à son service des souvenirs personnels ; mais il se fait
des images sur le modèle de ses souvenirs. Il suppose que les faits disparus
(objets, actes, motifs), observés autrefois par les auteurs de documents,
étaient semblables aux faits contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a
gardé le souvenir. C’est le postulat de toutes les sciences documentaires. Si
l’humanité de jadis n’était pas semblable à l’humanité actuelle, on ne
comprendrait rien aux documents. Partant de cette ressemblance, l’historien
se forme une image des faits anciens historiques semblable à ses propres
souvenirs des faits qu’il a vus.
Ce travail, qui se fait inconsciemment, est en histoire une des
principales occasions d’erreur. Les choses passées qu’il faut s’imaginer ne
sont pas entièrement semblables aux choses présentes qu’on a vues ; nous
n’avons vu aucun homme pareil à César ou à Clovis, et nous n’avons pas
passé par les mêmes états intérieurs qu’eux. Dans les sciences constituées
on opère aussi sur des faits vus par d’autres observateurs et qu’il faut se
représenter par analogie ; mais ces faits sont définis en termes précis qui
indiquent quels éléments invariables doivent entrer dans l’image. Même en
physiologie les notions sont assez nettement établies pour qu’un même mot
éveille chez tous les naturalistes une image semblable d’un organe ou d’un
mouvement. La raison en est que chaque notion désignée par un nom a été
formée par une méthode d’observation et d’abstraction qui a précisé et
décrit tous les caractères communs à cette notion.
Mais, à mesure qu’une connaissance se rapproche des faits intérieurs
invisibles, les notions deviennent plus confuses et la langue moins précise.
Nous n’arrivons à exprimer les faits humains même les plus vulgaires,
conditions sociales, actes, motifs, sentiments, que par des termes vagues
(roi, guerrier, combattre, élire). Pour les phénomènes plus complexes la

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langue est si indécise qu’on ne s’accorde même plus sur les éléments
nécessaires du phénomène. Qu’est-ce qu’une tribu, une armée, une
industrie, un marché, une révolution ? Ici l’histoire participe du vague de
toutes les sciences de l’humanité, psychologiques ou sociales. Mais son
procédé indirect de représentation par images rend ce vague encore plus
dangereux. — Nos images historiques devraient donc reproduire au moins
les traits essentiels des images qu’ont eues dans l’esprit les observateurs
directs des faits passés : or les termes dans lesquels ils ont exprimé leurs
images ne nous apprennent jamais exactement quels en étaient les éléments
essentiels.
Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des termes qui ne
permettent pas de nous les représenter exactement, voilà les données de
l’histoire. L’historien, obligé pourtant de se représenter des images des faits,
doit vivre avec la préoccupation de ne construire ses images qu’avec des
éléments exacts, de façon à s’imaginer les faits comme il les aurait vus s’il
avait pu les observer lui-même [188] . Mais il a besoin pour former une image
de plus d’éléments que les documents n’en fournissent. Qu’on essaye de se
représenter un combat ou une cérémonie avec les données d’un récit, si
détaillé qu’il soit, on verra combien de traits il faut y ajouter. Cette nécessité
est sensible matériellement dans les restitutions de monuments fondées sur
une description (par exemple celle du Temple de Jérusalem), dans les
tableaux qui prétendent représenter des scènes historiques, dans les dessins
des journaux illustrés.
[188] C’est ce que Carlyle et Michelet ont dit sous une forme éloquente. C’est aussi le sens du
mot fameux de Ranke : « Je veux dire comment cela a été en réalité » (wie es eigentlich gewesen).

Toute image historique contient donc une forte part de fantaisie.
L’historien ne peut pas s’en délivrer, mais il peut savoir le compte des
éléments réels qui entrent dans ses images et ne faire porter sa construction
que sur ceux-là ; ces éléments, ce sont ceux qu’il a tirés des documents. S’il
a besoin, pour comprendre la bataille entre César et Arioviste, de se
représenter leurs deux armées, il aura soin de ne rien conclure de l’aspect
général sous lequel il se les imagine ; il devra raisonner seulement avec les
détails réels fournis par les documents.

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V. Le problème de la méthode historique est enfin précisé ainsi. Avec les
traits épars dans les documents nous formons des images. Quelques-unes,
toutes matérielles, fournies par des monuments figurés, représentent
directement un des aspects réels des choses passées. La plupart — toutes les
images de faits psychiques sont dans ce cas — sont formées à la
ressemblance des figures dessinées anciennement et surtout des faits actuels
que nous avons observés. Or les choses passées ne ressemblaient qu’en
partie aux choses présentes, et ce sont justement les parties différentes qui
font l’intérêt de l’histoire. Comment se représenter ces traits différents pour
lesquels le modèle nous manque ? Nous n’avons vu aucune troupe
semblable aux guerriers francs ni ressenti personnellement les sentiments de
Clovis partant en guerre contre les Wisigoths. Comment imaginer ces faits
de façon qu’ils soient conformes à la réalité ?
En pratique voici ce qui se passe. Aussitôt qu’une phrase d’un document
est lue, une image est formée dans notre esprit par une opération spontanée
dont nous ne sommes pas maîtres. Cette image, produite par une analogie
superficielle, est d’ordinaire grossièrement fausse. Chacun de nous peut
retrouver dans ses souvenirs la façon absurde dont il a conçu d’abord les
personnages et les scènes du passé. Le travail de l’histoire consiste à
rectifier graduellement nos images en remplaçant un à un les traits faux par
des traits exacts. Nous avons vu des gens à cheveux roux, des boucliers, des
francisques (ou des dessins de ces objets) ; nous rapprochons ces traits pour
corriger notre image première des guerriers francs. L’image historique finit
ainsi par être une combinaison de traits empruntés à des expériences
différentes.
Il ne suffit pas de se représenter des êtres et des actes isolés. Les
hommes et les actes font partie d’un ensemble, d’une société et d’une
évolution : il faut donc se représenter aussi les rapports entre les hommes et
les actes (nations, gouvernements, lois, guerres).
Mais pour imaginer des rapports il faut concevoir un ensemble et les
documents ne nous donnent que des traits isolés. Ici encore l’historien est
forcé de recourir à un procédé subjectif. Il imagine une société ou une
évolution et, dans ce cadre imaginé, il range les traits fournis par les
documents. — Ainsi, tandis que le classement biologique se guide sur un

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ensemble réel observé objectivement, le classement historique ne peut se
faire que dans un ensemble imaginé subjectivement.
La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne la connaissons que
par sa ressemblance avec la réalité actuelle. Pour se représenter dans quelles
conditions se sont produits les faits passés, il faut donc chercher, par
l’observation de l’humanité présente, dans quelles conditions se produisent
les faits analogues du présent. L’histoire serait ainsi une application des
sciences descriptives de l’humanité (psychologie descriptive, sociologie ou
science sociale) ; mais toutes sont encore des sciences mal constituées et
leur infirmité retarde la constitution d’une science de l’histoire.
Cependant il y a des conditions de la vie humaine si nécessaires et si
évidentes que la plus grossière observation suffit pour les établir. Ce sont
celles qui sont communes à toute l’humanité ; elles dérivent de
l’organisation physiologique qui crée les besoins matériels des hommes ou
de leur organisation psychologique qui crée leurs habitudes de conduite. On
peut donc les prévoir dans un questionnaire général qui servira pour tous les
cas. Comme la critique historique et pour la même raison — l’impossibilité
d’observer directement, — la construction historique se trouve forcée
d’employer la méthode du questionnaire.
Les actes humains qui font la matière de l’histoire diffèrent d’une
époque et d’un pays à l’autre comme ont différé les hommes et les sociétés,
et c’est même l’objet propre de l’histoire d’étudier ces différences ; si les
hommes avaient toujours eu le même gouvernement ou parlé la même
langue, il n’y aurait pas lieu de faire l’histoire des gouvernements et des
langues. Mais ces différences sont enfermées entre les limites des
conditions générales de la vie humaine ; elles ne sont que des variétés de
certaines façons d’agir ou d’être, communes à toute l’humanité ou du moins
à la grande majorité des hommes. On ne sait pas d’avance quel
gouvernement ou quelle langue aura eu un peuple historique ; c’est l’affaire
de l’histoire d’établir ces faits. Mais d’avance et pour tous les cas on prévoit
que le peuple aura eu une langue et un gouvernement.
En dressant la liste des phénomènes fondamentaux qu’on peut
s’attendre à trouver dans la vie de tout homme et de tout peuple, on
obtiendra un questionnaire universel, sommaire, mais suffisant pour classer
la masse des faits historiques en un certain nombre de groupes naturels,

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dont chacun formera une branche spéciale d’histoire. Ce cadre de
groupement général fournira l’échafaudage de la construction historique.
Le questionnaire universel ne porte que sur les phénomènes habituels ; il
ne peut pas prévoir les milliers de faits locaux ou accidentels qui forment la
vie d’un homme ou d’une nation ; il ne suffira donc pas à poser toutes les
questions auxquelles l’historien doit répondre pour donner le tableau
complet du passé. L’étude détaillée des faits exigera l’emploi de
questionnaires plus détaillés, différents suivant la nature des faits, des
hommes ou des sociétés à étudier. Pour les dresser on peut commencer par
noter les questions de détail qu’aura suggérées la lecture même des
documents ; mais il faudra, pour classer ces questions — souvent même
pour en compléter la liste, — recourir au procédé du questionnaire
méthodique. Parmi les espèces de faits, les personnages, les sociétés bien
connus (soit par l’observation directe, soit par l’histoire), on cherchera ceux
qui ressemblent aux faits, au personnage, à la société qu’il s’agit d’étudier.
En analysant les cadres de la science déjà faits pour ces cas connus, on
verra quelles questions doivent se poser à propos du cas analogue qu’on
étudie. Il va sans dire que le choix du cadre modèle devra être fait avec
intelligence ; il ne faut pas appliquer à une société barbare un questionnaire
dressé d’après l’étude d’une nation civilisée et vouloir trouver dans un
domaine féodal quels agents répondaient à chacun de nos ministères, —
comme l’a fait Boutaric dans son étude sur l’administration d’Alphonse de
Poitiers.
Cette méthode du questionnaire qui fait reposer toute la construction
historique sur un procédé a priori serait inacceptable si l’histoire était
vraiment une science d’observation ; et peut-être la trouvera-t-on dérisoire
comparée aux méthodes a posteriori des sciences naturelles. Mais sa
justification est simple : elle est la seule méthode qu’on puisse pratiquer et,
en fait, la seule qui l’ait jamais été. Dès qu’un historien cherche à mettre en
ordre les faits contenus dans les documents, il fabrique avec la connaissance
qu’il a (ou croit avoir) des choses humaines un cadre d’exposition qui
équivaut à un questionnaire, — à moins qu’il n’adopte le cadre d’un
devancier créé par le même procédé. — Mais quand ce travail a été
inconscient, le cadre reste incomplet et confus. Ainsi il ne s’agit pas de
décider si on opérera avec ou sans un questionnaire a priori — car on en

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aura toujours un ; — on n’a le choix qu’entre un questionnaire inconscient,
confus et incomplet ou un questionnaire conscient, précis et complet.
VI. On peut maintenant tracer le plan de la construction historique, de
façon à déterminer la série des opérations synthétiques nécessaires pour
élever l’édifice.
L’analyse critique des documents a fourni les matériaux, ce sont les faits
historiques encore épars. On commence par les imaginer sur le modèle des
faits actuels qu’on suppose analogues ; on tâche, en combinant des
fragments pris à divers endroits de la réalité, d’atteindre l’image la plus
semblable à celle qu’aurait donnée l’observation directe du fait passé. C’est
la première opération, indissolublement liée en fait à la lecture des
documents. Pensant qu’il suffisait ici d’en avoir indiqué la nature [189] , nous
avons renoncé à lui consacrer un chapitre spécial.
[189] Cf. p. 189-192.

Les faits ainsi imaginés, on les groupe dans des cadres imaginés sur le
modèle d’un ensemble observé dans la réalité qu’on suppose analogue à ce
qu’a dû être l’ensemble passé. C’est la seconde opération ; elle se fait au
moyen d’un questionnaire, et aboutit à découper dans la masse des faits
historiques des morceaux de même nature qu’on groupe ensuite entre eux
jusqu’à ce que toute l’histoire du passé soit classée dans un cadre universel.
Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits des documents, il y
reste des lacunes, toujours considérables, énormes pour toutes les parties où
les documents ne sont pas très abondants. On essaie d’en combler quelques-
unes par des raisonnements à partir des faits connus. C’est (ou ce devrait
être) la troisième opération ; elle accroît par un travail logique la masse des
connaissances historiques.
On n’a encore qu’une masse de faits juxtaposés dans des cadres. Il faut
les condenser en formules pour essayer d’en dégager les caractères
généraux et les rapports. C’est la quatrième opération ; elle conduit aux
conclusions dernières de l’histoire et couronne la construction historique au
point de vue scientifique.
Mais comme la connaissance historique, complexe et encombrante par
sa nature, est exceptionnellement difficile à communiquer, il reste encore à

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trouver les procédés pour exposer les résultats de l’histoire.
VII. Cette série d’opérations, facile à concevoir, n’a jamais été
qu’imparfaitement exécutée. Elle est entravée par des difficultés matérielles
dont les théories méthodologiques ne tiennent pas compte, mais qu’il vaut
mieux regarder en face pour voir si elles doivent rester insurmontables.
Les opérations historiques sont si nombreuses, depuis la découverte du
document jusqu’à la formule finale de conclusion, elles réclament des
précautions si minutieuses, des aptitudes naturelles et des habitudes si
différentes, que sur aucun point un seul homme ne peut exécuter lui-même
le travail tout entier. L’histoire, moins que toute autre science, peut se
passer de la division du travail ; or moins que toute autre elle la pratique. Il
arrive à des érudits spécialistes d’écrire des histoires d’ensemble où ils
construisent les faits au gré de leur imagination [190] , et les « constructeurs »
opèrent en prenant des matériaux dont ils n’ont pas éprouvé la valeur [191] .
C’est que la division du travail implique une entente entre des travailleurs,
et en histoire cette entente n’existe pas. Chacun, sauf dans les opérations
préparatoires de la critique externe, procède suivant son inspiration
personnelle, sans méthode commune, sans souci de l’ensemble où son
travail doit venir prendre place. Aussi aucun historien ne peut-il en toute
sécurité utiliser les résultats du travail d’un autre, comme on fait dans les
sciences constituées, car il ignore s’ils ont été obtenus par des procédés
sûrs. Les plus scrupuleux en viennent à ne rien admettre qu’après avoir
refait eux-mêmes le travail sur les documents ; c’était l’attitude de Fustel de
Coulanges. A peine peut-on satisfaire à cette exigence pour les périodes très
mal connues dont tous les documents conservés tiennent en quelques
volumes, et pourtant on en est venu à poser en dogme qu’un historien ne
doit jamais travailler de seconde main [192] . On le fait par nécessité, quand
les documents sont trop nombreux pour être tous lus ; mais on ne le dit pas,
par crainte du scandale.
[190] Curtius dans son « Histoire grecque », Mommsen dans son « Histoire romaine » (avant
l’Empire), Lamprecht dans son « Histoire d’Allemagne ».
[191] Il suffira ici de citer Augustin Thierry, Michelet et Carlyle.
[192] Voir dans P. Guiraud, Fustel de Coulanges (Paris, 1896, in-
12), p. 164, des observations très judicieuses sur cette prétention.

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Il vaudrait mieux s’avouer franchement la réalité. Une science aussi
complexe que l’histoire, où il faut d’ordinaire entasser les faits par millions
avant de pouvoir formuler une conclusion, ne peut se fonder par ce
perpétuel recommencement. On ne fait pas la construction historique avec
des documents, pas plus qu’on n’« écrit l’histoire avec des manuscrits », et
pour la même raison, qui est une raison de temps. C’est que pour faire
avancer la science, il faut combiner les résultats obtenus par des milliers de
travaux de détail.
Comment faire pourtant, puisque la plupart des travaux sont faits par
une méthode suspecte, sinon incorrecte ? La confiance universelle mènerait
à l’erreur aussi sûrement que la défiance universelle mène à l’impuissance.
Voici du moins une règle qui permettra de se guider : Il faut lire les travaux
des historiens avec les mêmes précautions critiques qu’on lit les documents.
L’instinct naturel pousse à y chercher surtout les conclusions et à les
adopter comme vérité établie ; il faut, au contraire, par une analyse
continuelle, y chercher les faits, les preuves, les fragments de documents,
bref les matériaux. On refera le travail de l’auteur, mais on le fera beaucoup
plus vite, car ce qui perd du temps, c’est de réunir les matériaux ; et on
n’acceptera de ses conclusions que celles qu’on trouvera démontrées.

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CHAPITRE II
GROUPEMENT DES FAITS

I. La première nécessité qui s’impose à l’historien mis en présence du
chaos des faits historiques, c’est de limiter son champ de recherches. Dans
l’océan de l’histoire universelle quels faits choisira-t-il pour les recueillir ?
— Puis, dans la masse des faits ainsi choisis, il lui faudra distinguer des
groupes et faire des sections. — Enfin dans chacune de ces sections il aura à
ranger les faits un à un. Ainsi toute construction historique doit commencer
par trouver un principe pour trier, encadrer et ranger les faits. Ce principe
on peut le chercher soit dans les conditions extérieures où les fait se sont
produits, soit dans la nature intérieure des faits.
Le classement par les conditions extérieures est le plus naïf et le plus
facile. Tout fait historique se produit en un moment du temps, en un lieu de
l’espace, chez un homme ou dans un groupe d’hommes : voilà des cadres
commodes pour délimiter et classer les faits. Ainsi naît l’histoire d’une
période, d’un pays, d’une nation, d’un homme (biographie) ; les historiens
de l’antiquité et de la Renaissance n’en ont pas pratiqué d’autre. — Dans ce
cadre général les subdivisions sont taillées suivant le même principe et les
faits sont rangés par ordre de temps, de lieux ou de groupes. — Quant au
triage des faits à mettre dans ces cadres, il s’est longtemps opéré sans aucun
principe fixe ; les historiens prenaient, suivant leur fantaisie personnelle,
parmi les faits qui s’étaient produits dans une période, un pays ou une
nation, tout ce qui leur semblait intéressant ou curieux. Tite Live et Tacite,
pêle-mêle avec les guerres et les révolutions, racontaient les inondations, les
épidémies et la naissance des monstres.
Le classement d’après la nature des faits s’est introduit très tard,
lentement et d’une façon incomplète ; il est né hors de l’histoire dans les
branches spéciales d’études de certaines espèces de faits humains, langue,
littérature, arts, droit, économie politique, religion, qui ont commencé par

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être dogmatiques et sont peu à peu devenues historiques. Le principe de ce
classement est de trier et de grouper ensemble les faits qui se rapportent à
une même espèce d’actes ; chacun de ces groupes devient la matière d’une
branche spéciale d’histoire. L’ensemble des faits vient ainsi se classer dans
un casier qui peut être construit a priori en étudiant l’ensemble des activités
humaines ; c’est le questionnaire général dont il a été parlé au chapitre
précédent.
Le tableau suivant est une tentative de classification générale des faits
historiques [193] , fondée sur la nature des conditions et des manifestations de
l’activité.
[193] La classification de M. Lacombe (De l’histoire considérée comme science, chap. VI),
fondée sur les mobiles des actes et les besoins qu’ils sont destinés à satisfaire, est philosophiquement
très judicieuse, mais ne répond pas aux besoins pratiques des historiens ; elle repose sur des
catégories psychiques abstraites (économique, génésique, sympathique, honorifique, etc.), et aboutit à
classer ensemble des espèces de manifestations très différentes (les institutions militaires avec la vie
économique).

I. Conditions matérielles. — 1o Étude des corps : A.
Anthropologie (ethnologie), anatomie et physiologie, anomalies et
particularités pathologiques. B. Démographie (nombre, sexe, âge,
naissance, mort, maladies). — 2o Étude du milieu : A. Milieu naturel
géographique (relief, climats, eaux, sol, flore et faune). B. Milieu
artificiel, aménagement (cultures, édifices, voies, outillage, etc.).
II. Habitudes intellectuelles (non obligatoires). — 1o Langue
(vocabulaire, syntaxe, phonétique, sémantique). Écriture. — 2o Arts :
A. Arts plastiques (conditions de production, conceptions, procédés,
œuvres). B. Arts de l’expression, musique, danse, littérature. — 3o
Sciences (conditions de production, méthodes, résultats). — 4o
Philosophie et morale (conceptions, préceptes, pratique réelle). — 5o
Religion (croyances, pratiques) [194] .
III. Coutumes matérielles (non obligatoires). — 1o Vie matérielle :
A. Alimentation (matériaux, apprêts, excitants). B. Vêtement et parure.
C. Habitation et mobilier. — 2o Vie privée : A. Emploi du temps
(toilette, soins du corps, repas). B. Cérémonial social (funérailles et
mariage, fêtes, étiquette). C. Divertissements (exercices et chasse,
spectacles et jeux, réunions, voyages).

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IV. Coutumes économiques. — 1o Production : A. Culture et
élevage. B. Exploitation des minéraux. — 2o Transformation.
Transports et industries [195] : procédés techniques, division du travail,
voies de communication. — 3o Commerce : échange et vente, crédit.
— 4o Répartition : régime de la propriété, transmission, contrats,
partage des produits.
V. Institutions sociales. — 1o Famille : A. Constitution, autorité,
condition de la femme et des enfants. B. Organisation
économique [196] . Propriété familiale, successions. — 2o Éducation et
instruction (but, procédés, personnel). — 3o Classes sociales (principe
de division, règles des relations).
VI. Institutions publiques (obligatoires). — 1o Institutions
politiques : A. Souverain (personnel, procédure). B. Administration,
services (guerre, justice, finances, etc.). C. Pouvoirs élus, assemblées,
corps électoraux (pouvoirs, procédure). — 2o Institutions
ecclésiastiques (mêmes questions). — 3o Institutions internationales :
A. Diplomatie. B. Guerre (usages de guerre et arts militaires). C. Droit
privé et commerce.
[194] Les institutions ecclésiastiques font partie du gouvernement ; dans les Manuels d’antiquités
allemands elles figurent parmi les institutions, tandis que la religion est classée avec les arts.
[195] Les transports, souvent classés dans le commerce, sont une
espèce d’industrie.
[196] La propriété est une institution mixte, économique, sociale et
politique.

Le groupement des faits d’après leur nature se combine avec le
groupement d’après le temps et le lieu où ils se sont produits, de façon à
fournir dans chaque branche des sections chronologiques, géographiques ou
nationales. L’histoire d’une espèce d’actes (la langue, la peinture, le
gouvernement) se subdivise en histoire de périodes, de pays, de nations
(l’histoire de la langue grecque dans l’antiquité, l’histoire du gouvernement
français au XIXe siècle).
Les mêmes principes servent à décider l’ordre où on rangera les faits.
La nécessité de présenter les faits l’un après l’autre contraint à adopter une
règle méthodique de succession. On peut exposer à la suite ou tous les faits

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qui ont eu lieu en un même temps, ou tous les faits d’un même pays, ou
tous les faits d’une même espèce. Toute matière historique peut être
distribuée suivant trois espèces d’ordre différents : l’ordre chronologique
(ordre des temps), — l’ordre géographique (ordre des lieux, qui souvent
coïncide avec l’ordre des nations), — l’ordre des espèces d’actes appelé
d’ordinaire ordre logique. Il est impossible de suivre exclusivement l’un de
ces ordres : dans tout exposé chronologique il faut découper des tranches
géographiques ou logiques, passer d’un pays à l’autre et d’une espèce de
faits à une autre et inversement. Mais il faut toujours décider quel sera
l’ordre dominant dont les autres ne seront que des subdivisions.
Entre ces trois ordres le choix est délicat, il doit se décider par des
raisons différentes suivant le sujet et suivant l’espèce de public pour lequel
on travaille. A ce titre il dépendrait de la méthode d’exposition ; mais il
faudrait un trop long développement pour en donner la théorie.
II. Aussitôt qu’on commence à trier les faits historiques pour les classer,
on se heurte à une question qui a provoqué d’ardentes querelles.
Tout acte humain est par nature un fait individuel, passager, qui ne se
produit qu’à un seul moment et en un seul endroit. Au sens réel tout fait est
unique. Mais tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de lui-même
ou des autres hommes du même groupe, et souvent à tel point qu’on les
confond sous le même nom ; ces actes semblables qui se groupent
irrésistiblement dans l’esprit humain, on les appelle habitudes, usages,
institutions. Ce ne sont que des constructions de l’esprit, mais elles
s’imposent avec tant de force aux intelligences des hommes que beaucoup
deviennent des règles obligatoires ; ces habitudes sont des faits collectifs,
durables dans le temps, étendus dans l’espace. — On peut donc considérer
les faits historiques sous deux aspects opposés : ou dans ce qu’ils ont
d’individuel, de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils ont de collectif,
de général et de durable. Dans la première conception l’histoire est le récit
continu des accidents arrivés aux hommes du passé ; dans la seconde elle
est le tableau des habitudes successives de l’humanité.
Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la bataille entre les
partisans de l’histoire de la civilisation (Culturgeschichte) [197] , et les
historiens de profession restés fidèles à la tradition de l’antiquité ; en France

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on a eu la lutte entre l’histoire des institutions, des mœurs et des idées et
l’histoire politique, dédaigneusement surnommée par ses adversaires
« l’histoire-bataille ».
[197] Pour l’histoire et la bibliographie de ce mouvement, voir Bernheim, o. c., p. 45-55.

Cette opposition s’explique par la différence des documents que les
travailleurs des deux partis avaient l’habitude de manier. Les historiens,
occupés surtout d’histoire politique, voyaient les actes individuels et
passagers des gouvernants où il est très difficile d’apercevoir aucun trait
général. — Dans les histoires spéciales, au contraire (sauf celle des
littératures), les documents ne montrent que des faits généraux, une forme
de langage, un rite religieux, une règle de droit ; il faut un effort
d’imagination pour se représenter l’homme qui a prononcé ce mot,
accompli ce rite, pratiqué cette règle.
Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse. La construction
historique complète suppose l’étude des faits sous les deux aspects. Le
tableau des habitudes de pensée, de vie et d’action des hommes est
évidemment une portion capitale de l’histoire. Et pourtant, quand on aurait
réuni tous les actes de tous les individus pour en extraire ce qu’ils ont de
commun, il resterait un résidu qu’on n’a pas le droit de jeter, car il est
l’élément proprement historique ; c’est le fait que certains actes ont été
l’acte d’un homme ou d’un groupe donné à un moment donné. Dans un
cadre réduit aux faits généraux de la vie politique il n’y aurait pas place
pour la victoire de Pharsale ou la prise de la Bastille, faits accidentels et
passagers, mais sans lesquels l’histoire des institutions de Rome ou de la
France ne serait pas intelligible.
Ainsi l’histoire est obligée de combiner avec l’étude des faits généraux
l’étude de certains faits particuliers. Elle a un caractère mixte, indécis entre
une science de généralités et un récit d’aventures. La difficulté de classer
cet hybride dans une des catégories de la pensée humaine s’est souvent
exprimée par la question puérile : si l’histoire est un art ou une science.
III. Le cadre général donné plus haut peut servir de questionnaire pour
déterminer toutes les espèces d’habitudes (usages ou institutions) dont on
peut essayer de faire l’histoire. Mais avant d’appliquer ce cadre général à
l’étude d’un groupe quelconque d’habitudes historiques, langue, religion,

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usages privés ou institutions politiques, toujours il faut résoudre une
question préalable : Les habitudes qu’on va étudier, de qui ont-elles été
l’habitude ? Elles étaient communes à un grand nombre d’individus, et c’est
la collection d’individus de mêmes habitudes que nous appelons groupe. La
première condition pour étudier une habitude est donc de déterminer le
groupe qui l’a pratiquée. C’est ici qu’il faut prendre garde au premier
mouvement, car il nous porte à une négligence qui peut rendre ruineuse
toute la construction historique.
La tendance naturelle est de se représenter le groupe humain sur le
modèle de l’espèce animale, comme un ensemble d’hommes tous
semblables. On prend un groupe uni par un caractère très apparent, une
nation liée par un même gouvernement officiel (Romains, Anglais,
Français), un peuple parlant la même langue (Grecs, Germains) ; et on
procède comme si tous les membres de ce groupe se ressemblaient en tout
point et avaient les mêmes usages.
En fait aucun groupe réel, pas même une société centralisée, n’est un
ensemble homogène. Pour une grande part de l’activité humaine — la
langue, l’art, la science, la religion, la vie économique, — le groupe reste
flottant. Qu’est-ce que le groupe des gens parlant grec, le groupe chrétien,
le groupe de la science moderne ? — Et même les groupes précisés par une
organisation officielle, les États et les Églises, ne sont que des unités
superficielles formées d’éléments hétérogènes. La nation anglaise
comprend des Gallois, des Écossais, des Irlandais ; l’Église catholique se
compose de fidèles épars dans le monde entier et différents en tout, sauf la
religion. Il n’y a pas de groupe dont les membres aient les mêmes habitudes
sur tous les points. Le même homme est à la fois membre de plusieurs
groupes et dans chaque groupe se trouve avec des compagnons différents.
Un Canadien français est membre de l’État britannique, de l’Église
catholique, du groupe de langue française. Les groupes chevauchent ainsi
l’un sur l’autre de façon qu’il est impossible de diviser l’humanité en
sociétés nettement distinctes et juxtaposées.
On trouve dans les documents historiques des noms de groupes
employés par les contemporains, beaucoup ne reposent que sur des
ressemblances superficielles. Avant d’adopter ces notions vulgaires, il faut
se faire une règle de les critiquer, il faut préciser la nature et l’étendue du

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groupe, en se demandant : de quels hommes était-il composé ? quel lien les
unissait ? quelles habitudes avaient-ils en commun ? et par quelles espèces
d’activité différaient-ils ? Alors seulement on verra pour quelles habitudes
le groupe peut servir de cadre d’études, et on sera conduit à choisir l’espèce
de groupe suivant l’espèce de faits. Pour étudier les habitudes intellectuelles
(langue, religion, art, science), on prendra, non une nation politique, mais le
groupe des gens qui ont eu en commun cette habitude ; pour étudier les faits
économiques on prendra un groupe lié par une communauté économique ;
on réservera le groupe politique pour l’étude des faits sociaux et politiques ;
on écartera entièrement la race [198] .
[198] Il n’est plus nécessaire de démontrer l’inanité de la notion de race. Elle s’appliquait à des
groupes vagues, formés par la nation ou par la langue, car les races des historiens (grecque, romaine,
germanique, celtique, slave) n’avaient de commun que le nom avec la race au sens anthropologique,
qui est un groupe d’hommes pourvus héréditairement des mêmes caractères. Elle a été réduite à
l’absurde par l’abus que Taine en a fait. On en trouvera une très bonne critique dans Lacombe, o. c.,
chap. XVIII, et dans M. Robertson, The Saxon and the Celt, Londres, 1897, in-8.

Le groupe, même sur les points où il est homogène, ne l’est pas
entièrement ; il se divise en sous-groupes dont les membres diffèrent par
quelques habitudes secondaires ; une langue se divise en dialectes, une
religion en sectes, une nation en provinces. — En sens inverse le groupe
ressemble à d’autres groupes de façon à pouvoir en être rapproché ; dans
une classification d’ensemble, on peut reconnaître des « familles » de
langues, d’arts, de peuples. — Il faut donc se poser ces questions : comment
le groupe était-il subdivisé ? dans quel ensemble rentrait-il ?
Il devient possible alors d’étudier méthodiquement une habitude ou
même l’ensemble des habitudes dans un temps et un lieu donnés, en suivant
le tableau donné plus haut. L’opération ne présente aucune difficulté de
méthode pour toutes les espèces de faits qui se présentent sous forme
d’habitudes individuelles et volontaires : langue, art, sciences, conceptions,
usages privés ; là il suffit de constater en quoi consistait chaque habitude. Il
faut seulement avoir soin de distinguer le personnel qui créait ou maintenait
les habitudes (artistes, savants, philosophes, créateurs de la mode), et la
masse qui les recevait.
Mais quand on arrive aux habitudes sociales ou politiques (celles qu’on
appelle des institutions), on rencontre des conditions nouvelles qui créent

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une illusion inévitable. Les membres d’un même groupe social ou politique
n’ont pas seulement l’habitude d’actes semblables, ils agissent les uns sur
les autres par des actes réciproques, ils se commandent, se contraignent, se
paient l’un l’autre. Les habitudes deviennent des rapports entre eux ; quand
elles sont anciennes, formulées dans des règles officielles, rendues
obligatoires par une autorité matérielle, maintenues par un personnel
spécial, elles prennent une telle place dans la vie qu’elles donnent
l’impression de réalités extérieures aux gens qui les pratiquent. Les hommes
eux-mêmes, spécialisés dans une occupation ou une fonction qui devient
l’habitude dominante de leur vie, paraissent se grouper en catégories
distinctes (classes, corporation, églises, gouvernements) ; et ces catégories
paraissent des êtres réels, ou tout au moins des organes chargés chacun
d’une fonction dans un être réel, qui est la société. Par analogie avec le
corps d’un animal, on arrive à décrire la « structure » et le
« fonctionnement » d’une société, — ou même son « anatomie » et sa
« physiologie ». Il n’y a là que des métaphores. La structure, ce sont les
coutumes et les règles qui répartissent les occupations, les jouissances et les
fonctions entre les hommes ; le fonctionnement, ce sont les actes habituels
par lesquels chaque homme entre en rapport avec les autres. Si l’on trouve
commode d’employer ces termes, il faut se rappeler qu’ils ne recouvrent
que des habitudes.
Cependant l’étude des institutions oblige à se poser des questions
spéciales sur les personnes et leurs fonctions. — Pour les institutions
économiques et sociales, il faut chercher comment se faisait la division du
travail et la division en classes, quelles étaient les professions et les classes,
comment elles se recrutaient, dans quels rapports vivaient les membres des
différentes professions et classes. — Pour les institutions politiques,
consacrées par des règles obligatoires et une autorité matérielle, il se pose
deux séries nouvelles de questions : 1o Quel était le personnel chargé de
l’autorité ? Quand l’autorité est partagée il faut étudier la division des
fonctions, analyser le personnel en ses différents groupes (souverain et
subordonné, central et local), et distinguer chacun des corps spéciaux. Pour
chaque espèce de gouvernants on doit se demander : comment se
recrutaient-ils ? quelle était leur autorité officielle ? et leurs moyens d’action
réels ? — 2o Quelles étaient les règles officielles ? Leur forme (coutume,

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ordres, loi, précédents) ? Leur contenu (règles du droit) ? La façon de les
appliquer (procédure) ? Et surtout en quoi les règles différaient-elles de la
pratique (abus de pouvoir, exploitation, conflits entre les agents, règles non
observées) ?
Après avoir déterminé tous les faits qui constituent une société, il
resterait à replacer cette société dans l’ensemble des sociétés du même
temps. C’est l’étude des institutions internationales, intellectuelles,
économiques, politiques (diplomatie et usages de guerre) ; elle pose les
mêmes questions que l’étude des institutions politiques. — Il y faudrait
joindre l’étude des habitudes communes à plusieurs sociétés et des rapports
qui ne prennent pas une forme officielle. C’est une des parties les moins
avancées de la construction historique.
IV. Tout ce travail aboutit à dresser le tableau de la vie humaine à un
moment donné ; il donne la connaissance d’un état de société (en allemand,
Zustand). Mais l’histoire ne se borne pas à étudier des faits simultanés pris
au repos (on dit souvent à l’état statique). Elle étudie les états de société à
des moments différents et constate entre eux des différences. Les habitudes
des hommes et leurs conditions matérielles changent d’une époque à
l’autre ; même lorsqu’elles semblent se conserver, elles ne restent pas
exactement pareilles. Il y a donc lieu de rechercher ces changements ; c’est
l’étude des faits successifs.
De ces changements les plus intéressants pour la construction historique
sont ceux qui se produisent dans un même sens [199] , de façon que par une
série de différences graduelles, un usage, ou un état de société se transforme
en un usage ou un état différents, ou pour parler sans métaphore, que les
hommes d’un temps pratiquent une habitude très différente de leurs
devanciers sans avoir traversé de changement brusque. C’est l’évolution.
[199] On n’est pas d’accord sur la place à faire en histoire aux changements en sens inverses, aux
oscillations qui ramènent les choses au point de départ.

L’évolution se produit dans toutes les habitudes humaines. Il suffit donc
pour la rechercher de reprendre le questionnaire qui a servi à dresser le
tableau de la société. Pour chacun des faits, conditions, usages, personnel
investi de l’autorité, règles officielles, se pose la question : Quelle a été
l’évolution de ce fait ?

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L’étude comportera plusieurs opérations : 1o déterminer le fait dont on
veut étudier l’évolution ; 2o fixer la durée du temps pendant lequel elle s’est
accomplie ; on devra la choisir de façon que la transformation soit évidente
et que pourtant il reste un lien entre le point de départ et le point d’arrivée ;
3o établir les étapes successives de l’évolution ; 4o chercher par quel moyen
elle s’est faite.
V. Une série, même complète, des états de toutes les sociétés et de
toutes leurs évolutions ne suffirait pas à épuiser la matière de l’histoire. Il
reste des faits uniques dont on ne peut se passer, puisqu’ils expliquent la
formation des états et le commencement des évolutions. Comment étudier
les institutions ou l’évolution de la France sans parler de la conquête des
Gaules par César et de l’invasion des Barbares ?
Cette nécessité d’étudier des faits uniques a fait dire que l’histoire ne
peut être une science, car toute science a pour objet le général. — L’histoire
est ici dans la même condition que la cosmographie, la géologie, la science
des espèces animales ; elle n’est pas la connaissance abstraite des rapports
généraux entre les faits, elle est une étude explicative de la réalité ; or la
réalité n’a existé qu’une seule fois. Il n’y a eu qu’une seule évolution de la
terre, de la vie animale, de l’humanité. Dans chacune de ces évolutions les
faits qui se sont succédé ont été le produit non de lois abstraites, mais du
concours à chaque moment de plusieurs faits d’espèce différente. Ce
concours, appelé parfois le hasard, a produit une série d’accidents qui ont
déterminé la marche particulière de l’évolution [200] . L’évolution n’est
intelligible que par l’étude de ces accidents ; l’histoire est ici sur le même
pied que la géologie ou la paléontologie.
[200] La théorie du hasard a été faite de façon décisive par M. Cournot, Considérations sur la
marche des idées et des événements dans les temps modernes, Paris, 1872, 2 vol. in-8.

Ainsi l’histoire scientifique peut reprendre, pour les utiliser dans l’étude
de l’évolution, les accidents que l’histoire traditionnelle avait recueillis par
des raisons littéraires, parce qu’ils frappaient l’imagination. On pourra donc
chercher les faits qui ont agi sur l’évolution de chacune des habitudes de
l’humanité ; chaque accident se classera à sa date dans l’évolution où il aura
agi. Il suffira ensuite de réunir les accidents de tout genre et de les classer

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par ordre chronologique et par ordre de pays pour avoir le tableau
d’ensemble de l’évolution historique.
Alors, par-dessus les histoires spéciales où les faits sont rangés par
catégories purement abstraites (art, religion, vie privée, institutions
politiques), on aura construit une histoire concrète commune, l’histoire
générale, qui reliera les différentes histoires spéciales en montrant
l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes les évolutions spéciales.
Chacune des espèces de faits qu’on étudie à part (religion, art, droit,
constitution) ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient par une
sorte de force interne, comme les spécialistes sont enclins à l’imaginer.
L’évolution d’un usage ou d’une institution (langue, religion, Église, État)
n’est qu’une métaphore, un usage est une abstraction ; une abstraction
n’évolue pas ; il n’y a que des êtres qui évoluent au sens propre [201] .
Lorsqu’apparaît un changement dans un usage, c’est que les hommes qui le
pratiquent ont changé. Or les hommes ne sont pas divisés en compartiments
étanches (religieux, juridiques, économiques) où se passeraient des
phénomènes intérieurs isolés ; un accident qui modifie leur état change leurs
habitudes à la fois dans les espèces les plus différentes. L’invasion des
Barbares a agi à la fois sur les langues, la vie privée, les institutions
politiques. On ne peut donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant
dans une branche spéciale d’histoire ; le spécialiste, pour faire l’histoire
complète même de sa branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans le
champ des événements communs. C’est le mérite de Taine d’avoir déclaré,
à propos de la littérature anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non
d’événements littéraires, mais de faits généraux.
[201] Lamprecht, dans un long article, Was ist Kulturgeschichte, publié dans la Deutsche
Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la
civilisation sur la théorie d’une âme collective de la société qui produirait des phénomènes
« socialpsychiques » communs à toute la société et différents dans chaque période. C’est une
hypothèse métaphysique.

L’histoire générale des faits uniques s’est constituée avant les histoires
spéciales. Elle est le résidu de tous les faits qui n’ont pu prendre place dans
les histoires spéciales, et s’est réduite à mesure que les branches spéciales
se sont créées et s’en sont détachées. Comme les faits généraux sont surtout
de nature politique et qu’il est plus difficile de les organiser en une branche

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spéciale, l’histoire générale est restée en fait confondue avec l’histoire
politique (Staatengeschichte) [202] . Ainsi les historiens politiques ont été
amenés à se faire les champions de l’histoire générale et à conserver dans
leurs constructions tous les faits généraux (migrations de peuples, réformes
religieuses, inventions et découvertes) nécessaires pour comprendre
l’évolution.
[202] Le nom d’histoire nationale, introduit par des préoccupations patriotiques, désigne la même
chose ; l’histoire de la nation se confond en fait avec l’histoire de l’État.

Pour construire l’histoire générale il faut chercher tous les faits qui
peuvent expliquer soit l’état d’une société, soit une de ses évolutions, parce
qu’ils y ont produit des changements. Il faut les chercher dans tous les
ordres de faits, déplacement de population, innovations artistiques,
scientifiques, religieuses, techniques, changement de personnel dirigeant,
révolutions, guerres, découvertes de pays.
Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action décisive. Il faut donc
résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands et petits. Il
répugne d’admettre que de grands effets puissent avoir de petites causes,
que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire romain. Cette répugnance,
est métaphysique, elle naît d’une idée préconçue sur la direction du monde.
Dans toutes les sciences d’évolution on trouve des faits individuels qui sont
le point de départ d’un ensemble de grandes transformations. Une troupe de
chevaux amenée par les Espagnols a peuplé toute l’Amérique du Sud. Dans
une inondation un tronc d’arbre peut barrer le courant et transformer
l’aspect d’une vallée.
Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes transformations qui
n’ont pas d’autre cause intelligible qu’un accident individuel [203] .
L’Angleterre au XVIe siècle a changé trois fois de religion par la mort d’un
prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance doit se mesurer non à la taille
du fait initial, mais à la taille des faits qui en sont résultés. On ne doit donc
pas a priori nier l’action des individus et écarter les faits individuels. Il faut
examiner si l’individu a été en situation d’agir fortement. C’est ce qu’on
peut présumer dans deux cas : 1o quand son acte a agi comme exemple sur
une masse d’hommes et a créé une tradition, cas fréquent en art, en science,
en religion, en technique ; 2o, quand il a été en possession du pouvoir de

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donner des ordres et d’imprimer une direction à une masse d’hommes,
comme il arrive aux chefs d’État, d’armée ou d’Église. Les épisodes de la
vie d’un homme deviennent alors des faits importants.
[203] Voir Cournot, o. c., I, p. IV.

Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une place aux personnages
et aux événements.
VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs, de se procurer
quelques points d’arrêt, des limites de commencement et de fin, afin de
pouvoir découper des tranches chronologiques dans la masse énorme des
faits. Ces tranches sont les périodes ; l’usage en est aussi ancien que
l’histoire. On en a besoin non seulement dans l’histoire générale, mais dans
les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée assez longue pour que
l’évolution soit sensible. Ce sont les événements qui fournissent le moyen
de les délimiter.
Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels changements des
habitudes doivent être regardés comme les plus profonds, on les adopte
comme marquant une date dans l’évolution ; puis on cherche quel
événement les a produits. L’événement qui a produit la formation ou un
changement de l’habitude devient le commencement ou la fin d’une
période. Ces événements marquants sont parfois de même espèce que les
faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires dans l’histoire de la
littérature, politiques dans l’histoire politique. Mais le plus souvent ils sont
d’une autre espèce et l’histoire spéciale est obligée de les emprunter à
l’histoire générale.
Pour l’histoire générale, les périodes doivent être découpées d’après
l’évolution de plusieurs espèces de faits ; on trouve des événements qui
marquent une période à la fois dans plusieurs branches (invasion des
Barbares, Réforme, Révolution française). On peut alors construire des
périodes communes à plusieurs branches de l’évolution, et dont un même
événement marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée la division
traditionnelle de l’histoire universelle. — Les sous-périodes sont obtenues
par le même procédé, en prenant pour limites les évènements qui ont
produit des changements secondaires.

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Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée
inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie ; une période ne
doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé à une partie
distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un mouvement régulier ; il
s’écoule une longue série d’années sans changement notable, puis viennent
des moments de transformation rapide. Cette différence a fourni à Saint-
Simon la distinction en périodes organiques (à changement lent) et critiques
(à changement rapide).

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CHAPITRE III
RAISONNEMENT CONSTRUCTIF

I. Les faits historiques fournis par les documents ne suffisent jamais à
remplir entièrement les cadres ; à beaucoup de questions ils ne donnent pas
de réponse directe, il manque des traits nécessaires pour composer le
tableau complet des états de société, des évolutions ou des événements. On
sent le besoin irrésistible de combler ces lacunes.
Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une
série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette
ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le
raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer des
faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de connaissance
est légitime.
Mais l’expérience montre que de tous les procédés de connaissance
historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement et
celui qui a introduit les erreurs les plus graves. Il ne faut l’employer qu’en
s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de vue le danger.
1o Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec l’analyse d’un
document ; quand on se permet d’introduire dans le texte ce que l’auteur n’y
a pas mis expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant dire ce
qu’il n’a pas voulu dire [204] .
[204] Il a été parlé plus haut, p. 119, de ce vice de méthode.

2o Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement de l’examen des
documents avec les résultats d’un raisonnement. Quand on affirme un fait
connu seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser croire qu’on l’ait
trouvé dans les documents, on doit avertir par quel procédé on l’a obtenu.
3o Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient : il a trop de
chance d’être incorrect. Il suffit de s’astreindre à mettre le raisonnement en

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forme ; dans un raisonnement faux la proposition générale est d’ordinaire
assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur.
4o Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de
conclure ; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement
distinguée des résultats définitivement acquis.
5o Il ne faut jamais revenir sur une conjecture pour essayer de la
transformer en certitude. C’est la première impression qui a le plus de
chances d’être exacte ; en réfléchissant sur une conjecture, on se familiarise
avec elle et on finit par la trouver mieux fondée, tandis qu’on y est
seulement mieux habitué. La mésaventure est commune aux hommes qui
méditent longtemps sur un petit nombre de textes.
Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une négative, l’autre
positive ; on va les examiner séparément.
II. Le raisonnement négatif, appelé aussi « argument du silence », part
de l’absence d’indications sur un fait [205] . De ce qu’un fait n’est mentionné
dans aucun document, on infère qu’il n’a pas existé ; l’argument s’applique
à toute sorte de faits, usages de tout genre, évolutions, événements. Il
repose sur une impression qui dans la vie s’exprime par la locution
familière : « Si c’était arrivé, on le saurait » ; il suppose une proposition qui
devrait se formuler ainsi : « Si le fait avait existé, il y aurait un document
qui en parlerait. »
[205] La discussion de cet argument, fort employé autrefois en histoire religieuse, a beaucoup
occupé les anciens auteurs qui ont écrit sur la méthodologie et tient encore une grande place dans les
Principes de la critique historique, du P. de Smedt.

Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que tout fait eût été
observé et noté par écrit, et que toutes les notations eussent été conservées ;
or la plupart des documents qui ont été écrits se sont perdus et la plupart des
faits qui se passent ne sont pas notés par écrit. Le raisonnement serait faux
dans la plupart des cas. Il faut donc le restreindre aux cas où les conditions
qu’il suppose ont été réalisées.
1o Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document où le fait soit
mentionné, mais qu’il n’en ait pas existé. Si les documents se sont perdus,
on ne peut rien conclure. L’argument du silence doit donc être employé
d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus de documents, il peut servir

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beaucoup moins pour l’antiquité que pour le XIXe siècle. — On est tenté,
pour se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les documents
perdus ne contenaient rien d’intéressant ; s’ils se sont perdus, dit-on, c’est
qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés. En fait, tout document
manuscrit est à la merci du moindre accident, il dépend du hasard qu’il se
conserve ou se perde.
2o Il faut que le fait ait été de nature à être forcément observé et noté.
De ce qu’un fait n’a pas été noté il ne suit pas qu’on ne l’ait pas vu. Dès
qu’on organise un service pour recueillir une espèce de faits, on constate
combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait et combien de cas
passaient inaperçus ou sans laisser de trace écrite. C’est ce qui est arrivé
pour les tremblements de terre, les cas de rage, les baleines échouées sur les
côtes. — En outre, beaucoup de faits, même bien connus des
contemporains, ne sont pas notés, parce que l’autorité officielle empêche de
les divulguer ; c’est ce qui arrive pour les actes des gouvernements secrets
et les plaintes des classes inférieures. Ce silence, qui ne prouve rien, fait
une vive impression sur les historiens irréfléchis, il est l’origine du
sophisme si répandu du « bon vieux temps ». Aucun document ne relate les
abus des fonctionnaires ou les plaintes des paysans : c’est que tout allait
régulièrement et que personne ne souffrait. — Avant d’arguer du silence il
faudrait se demander : Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans un des
documents que nous possédons ? Ce n’est pas l’absence de tout document
sur un fait qui est probante, mais le silence sur ce fait dans un document où
il devrait être mentionné.
Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des cas nettement
définis. 1o L’auteur du document où le fait n’est pas mentionné voulait
systématiquement noter tous les faits de cette espèce et devait les connaître
tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les peuples de la Germanie ; la
Notitia dignitatum indiquait toutes les provinces de l’Empire ; l’absence sur
ces listes d’un peuple ou d’une province prouve qu’ils n’existaient pas
alors.) 2o Le fait, s’il eût existé, s’imposait à l’imagination de l’auteur de
façon à entrer forcément dans ses conceptions. (S’il y avait eu des
assemblées régulières du peuple franc, Grégoire de Tours n’aurait pu
concevoir et décrire la vie des rois francs sans en parler.)

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III. Le raisonnement positif part d’un fait (ou de l’absence d’un fait)
établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou l’absence d’un
autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est une application du
principe fondamental de l’histoire, l’analogie de l’humanité présente avec
l’humanité passée. Dans le présent on observe que les faits humains sont
liés entre eux. Quand certain fait se produit, un autre se produit aussi, ou
parce que le premier est la cause du second, ou parce qu’il en est l’effet, ou
parce que tous deux sont les effets d’une même cause. On admet que dans
le passé les faits semblables étaient liés de même, et cette présomption se
fortifie par l’étude directe du passé dans les documents. D’un fait qui s’est
produit dans le passé, on peut donc conclure que les autres faits liés à ce fait
se sont aussi produits.
Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits, usages,
transformations, accidents individuels. A partir de tout fait connu on peut
essayer d’inférer des faits inconnus. Or les faits humains, ayant tous leur
cause dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés entre eux, non
seulement entre faits de même espèce, mais entre faits des espèces les plus
différentes. Il y a des liens non seulement entre les divers faits d’art, de
religion, de mœurs, de politique, mais entre des faits de religion et des faits
d’art, de politique, de mœurs ; en sorte que d’un fait d’une espèce on peut
inférer des faits de toutes les autres espèces.
Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir de base à des
raisonnements, ce serait faire le tableau de tous les rapports connus entre les
faits humains, c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois de la vie sociale
établies empiriquement. Un pareil travail suffirait à faire l’objet d’un
livre [206] On se bornera ici à indiquer les règles générales du raisonnement
et les précautions à prendre contre les erreurs les plus ordinaires.
[206] C’est celui que Montesquieu avait tenté dans l’Esprit des lois. J’ai, dans un cours à la
Sorbonne, essayé de tracer une esquisse de ce tableau. [Ch. S.]

Le raisonnement repose sur deux propositions : l’une générale, tirée de
la marche des choses humaines ; l’autre particulière, tirée des documents.
Dans la pratique on commence par la proposition particulière, le fait
historique : Salamine porte un nom phénicien. Puis on cherche une
proposition générale : La langue d’un nom de ville est la langue du peuple

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qui a créé la ville. Et l’on conclut : Salamine, à nom phénicien, a été fondée
par des Phéniciens.
Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux conditions.
1o La proposition générale doit être exacte ; les deux faits qu’elle
suppose liés ensemble doivent l’être de façon que le second ne se produise
jamais sans le premier. Si cette condition était vraiment remplie, ce serait
une loi au sens scientifique ; mais en matière de faits humains — sauf les
conditions matérielles dont les lois sont établies par les sciences constituées,
— on n’opère qu’avec des lois empiriques obtenues par des constatations
grossières d’ensemble, sans analyser les faits de façon à en dégager les
vraies causes. Ces lois ne sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent
sur un ensemble de faits nombreux, car on ne sait pas très bien dans quelle
mesure chacun est nécessaire pour produire le résultat. — La proposition
sur la langue du nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours
exacte. Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse en Amérique un nom
grec. Il faut d’autres conditions pour être sûr que le nom soit lié à la
nationalité des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une proposition
détaillée.
2o Pour que la proposition générale soit détaillée, il faut que le fait
historique particulier soit lui-même connu en détail ; car c’est après l’avoir
établi qu’on cherchera une loi empirique générale nécessaire pour raisonner.
On devra donc commencer par étudier les conditions particulières du cas (la
situation de Salamine, les habitudes des Grecs et des Phéniciens) ; on
n’opérera pas sur un détail, mais sur un ensemble.
Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1o une proposition générale
exacte, 2o une connaissance détaillée d’un fait passé. — On opérera mal si
on admet une proposition générale fausse, si l’on croit, comme Augustin
Thierry par exemple, que toute aristocratie a pour origine une conquête. —
On opérera mal si l’on veut raisonner à partir d’un détail isolé (un nom de
ville). La nature de ces erreurs indique les précautions à prendre :
1o Spontanément nous prenons pour base de raisonnement les « vérités
de sens commun » qui forment encore presque toute notre connaissance de
la vie sociale ; or la plupart sont fausses en partie, puisque la science de la
vie sociale n’est pas faite. Et ce qui les rend surtout dangereuses, c’est que

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nous les employons sans en avoir conscience. — La précaution la plus sûre
sera de formuler toujours la prétendue loi sur laquelle on va raisonner :
Toutes les fois que tel fait se produit, on est certain que tel autre se sera
produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en apercevra aussitôt ; si elle est
trop générale on verra quelles conditions nouvelles il faut y ajouter pour
qu’elle devienne exacte.
2o Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences du moindre
fait isolé (ou plutôt l’idée de chaque fait éveille aussitôt en nous, par
association, l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de l’histoire
littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur fournit matière à des
raisonnements ; on construit par conjecture toutes les influences qui ont pu
agir sur lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes les branches d’histoire qui
étudient une seule espèce de faits, isolée de toute autre (langue, arts, droit
privé, religion), sont exposées au même danger, parce qu’elles ne voient
que des fragments de vie humaine et pas d’ensembles. Or il n’y a guère de
conclusions solides que celles qui reposent sur un ensemble. On ne fait pas
un diagnostic avec un symptôme, il faut l’ensemble des symptômes. — La
précaution consistera à éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait
abstrait. On devra se représenter des hommes avec les principales
conditions de leur vie.
Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions d’un raisonnement
certain ; nous connaissons trop mal les lois de la vie sociale et trop rarement
les détails précis d’un fait historique. Aussi la plupart des raisonnements ne
donnent-ils qu’une présomption, non une certitude. Mais il en est des
raisonnements comme des documents [207] . Quand plusieurs présomptions
se réunissent dans le même sens, elles se confirment et finissent par
produire la certitude légitime. L’histoire comble une partie de ses lacunes
par une accumulation de raisonnements. Il reste des doutes sur l’origine
phénicienne de plusieurs villes grecques, il n’y en a pas sur la présence des
Phéniciens en Grèce.
[207] Voir p. 175.

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CHAPITRE IV
CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES

I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous les faits historiques
établis par l’analyse des documents et par le raisonnement, on aurait une
description rationnelle de toute l’histoire ; le travail de constatation serait
achevé. L’histoire doit-elle en rester là ? La question est vivement débattue
et on ne peut éviter de la résoudre, car c’est une question pratique.
Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans préférence
personnelle, tendent à exiger surtout un recueil de faits complet, exact et
objectif. Tous les faits historiques ont un droit égal à prendre place dans
l’histoire ; conserver les uns comme plus importants et écarter les autres
comme moins importants, ce serait faire un choix subjectif, variable suivant
la fantaisie individuelle ; l’histoire ne doit sacrifier aucun fait.
A cette conception très rationnelle on ne peut opposer qu’une difficulté
matérielle ; mais elle suffit, car elle est le motif pratique de toutes les
sciences : c’est l’impossibilité de construire et de communiquer un savoir
complet. Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait contenir tous
les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de tous les hommes à tous
les différents moments. Ce serait une connaissance complète que personne
n’arriverait plus à connaître, non faute de matériaux, mais faute de temps.
C’est déjà ce qui arrive aux collections trop volumineuses de documents :
les recueils de débats parlementaires contiennent toute l’histoire des
assemblées, mais, pour l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un homme.
Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au
moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une
science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à empêcher
de savoir empêche la science de se constituer.
La science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un
procédé qui rend les faits rapidement connaissables et intelligibles ; elle

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consiste à recueillir lentement une quantité de faits de détail et à les
condenser en formules portatives et incontestables. L’histoire, plus
encombrée de détails qu’aucune autre connaissance, a le choix entre deux
solutions : être complète et inconnaissable ou être connaissable et
incomplète. Toutes les autres sciences ont choisi la seconde, elles abrègent
et condensent, préférant le risque de mutiler et de combiner arbitrairement
les faits à la certitude de ne pouvoir ni les comprendre ni les communiquer.
Les érudits ont préféré s’enfermer dans les périodes anciennes où le hasard,
qui a détruit presque toutes les sources de renseignement, les a délivrés de
la responsabilité de choisir les faits en les privant de presque tous les
moyens de les connaître.
L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer les faits bruts.
Elle doit les condenser sous une forme maniable en formules descriptives,
qualitatives et quantitatives. Elle doit chercher les liens entre les faits qui
forment la conclusion dernière de toute science.
II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent être ramenés à
quelques formules simples comme les faits chimiques. L’histoire, comme
toutes les sciences de la vie, a besoin de formules descriptives pour
exprimer le caractère des différents phénomènes.
La formule doit être courte pour être maniable ; elle doit être précise
pour donner une idée exacte du fait. Or la précision de la connaissance en
matière humaine ne s’obtient que par les détails caractéristiques, car seuls
ils font comprendre en quoi un fait a différé des autres et ce qu’il a eu en
propre. Il y a ainsi opposition entre le besoin d’abréger, qui mène à chercher
des formules concrètes, et la nécessité de rester précis, qui oblige à prendre
des formules détaillées. Des formules trop courtes rendent la science vague
et illusoire, des formules trop longues l’encombrent et la rendent inutile. On
n’évite cette alternative que par un compromis continuel, dont le principe
est de resserrer les faits en supprimant tout ce qui n’est pas strictement
nécessaire pour se les représenter et de s’arrêter au point où on leur
enlèverait quelque trait caractéristique.
Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée encore par l’état
où l’on trouve les faits qu’il s’agit de condenser en formules. Suivant la
nature des documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous les degrés
différents de précision depuis le récit détaillé des moindres épisodes

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(bataille de Waterloo) jusqu’à la mention en un mot (victoire des
Austrasiens à Testry). Nous possédons sur des faits de même nature une
quantité de détails infiniment variable suivant que les documents nous
donnent une description complète ou une mention. Comment organiser en
un même ensemble des connaissances d’une précision si différente ? — Les
faits connus seulement par un mot général et vague, on ne peut les amener à
un degré moins général et plus précis ; comme on ignore les détails, si on
les ajoute par conjecture, on fera du roman historique. C’est ainsi
qu’Augustin Thierry a procédé dans les Récits mérovingiens. — Les faits
connus en détail, il est toujours facile de les réduire à un degré plus général
en mutilant les détails caractéristiques ; c’est ce que font les auteurs
d’abrégés. Mais le résultat serait de réduire toute l’histoire à une masse de
généralités vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms propres et
les dates. Ce serait une symétrie dangereuse, pour ramener tous les faits au
même degré de généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont le
plus mal connus. — Il faut donc, dans les cas où les documents donnent des
détails, que les formules descriptives conservent toujours les traits
caractéristiques des faits.
Pour construire ces formules on devra revenir au questionnaire de
groupement, répondre à chacune des questions, puis rapprocher les
réponses. On les résumera alors en une formule aussi dense et aussi précise
que possible, en prenant garde de maintenir à chaque mot un sens fixe.
Travail de style, dira-t-on, et pourtant ce n’est pas ici seulement un procédé
d’exposition, nécessaire pour se faire comprendre des lecteurs, c’est une
précaution que l’auteur doit prendre avec lui-même. Pour atteindre des faits
aussi fuyants que les faits sociaux, une langue ferme et précise est un
instrument indispensable ; il n’y a pas d’historien complet sans une bonne
langue.
On se trouvera bien d’employer le plus possible des termes concrets et
descriptifs : leur sens est toujours clair. Il sera prudent de ne désigner les
groupes collectifs que par des noms collectifs, non par des substantifs
abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme, Révolution) et d’éviter de
personnifier des abstractions. On croit ne faire qu’une métaphore et on est
entraîné par la force des mots. Les termes abstraits ont assurément une
grande force de séduction, ils donnent à une proposition un aspect

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scientifique. Mais ce n’est qu’une apparence sous laquelle a vite fait de se
glisser la scolastique, le mot, n’ayant pas de sens concret, devient une
notion purement verbale (comme la vertu dormitive dont parle Molière).
Tant que les notions sur les phénomènes sociaux n’auront pas été réduites à
des formules véritablement scientifiques, il sera plus scientifique de les
exprimer en termes d’expérience vulgaire.
Pour construire la formule on devra savoir d’avance quels éléments
doivent y entrer. Il faut ici distinguer les faits généraux (habitudes et
évolutions) et les faits uniques (événements)
III. Les faits généraux consistent dans des actes souvent répétés
communs à beaucoup d’hommes. Il faut en déterminer le caractère,
l’étendue, la durée.
Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits qui constituent le fait
(habitude, institution) et le distinguent de tout autre. On rassemble sous la
même formule tous les cas individuels très semblables, en négligeant les
variations individuelles.
Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes de forme
(langue, écriture) et pour toutes les habitudes intellectuelles ; les hommes
qui les pratiquaient les ont déjà exprimées par des formules qu’il suffit de
recueillir. Il en est de même pour toutes les institutions consacrées par des
règles expressément formulées (règlements, lois, statuts privés). Aussi les
histoires spéciales ont-elles été les premières à aboutir à des formules
méthodiques. Par contre elles n’atteignent que des faits superficiels et
conventionnels, non les actes réels ou les pensées réelles : dans la langue les
mots écrits, non la prononciation réelle, dans la religion les dogmes et les
rites officiels, non les croyances réelles de la masse du public ; dans la
morale les préceptes avoués, non la conception réelle ; dans les institutions
les règles officielles, non la pratique réelle. En toutes ces matières la
connaissance des formules conventionnelles devra se doubler un jour de
l’étude des habitudes réelles.
Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une formule une
habitude constituée par des actes réels ; ce qui est le cas de la vie
économique, de la vie privée, de la vie politique ; car il faut, dans des actes
différents, trouver les caractères communs qui composent l’habitude ; ou, si

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ce travail a été fait déjà dans les documents et résumé dans une formule (ce
qui est le cas habituel), il faut faire la critique de cette formule pour
s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude homogène.
La difficulté est la même pour construire la formule d’un groupe ; il faut
décrire les caractères communs à tous les membres du groupe et trouver un
nom collectif qui le désigne exactement. Les noms de groupes ne manquent
pas dans les documents ; mais, comme ils sont nés de l’usage, beaucoup
correspondent mal aux groupes réels ; il faut en faire la critique, en préciser,
souvent en rectifier le sens.
De cette première opération doivent sortir des formules qui expriment
les caractères conventionnels et réels de toutes les habitudes des différents
groupes.
Pour préciser l’étendue de l’habitude, on cherchera les points les plus
éloignés où elle apparaît (ce qui donne l’aire de dispersion), et la région où
elle est la plus fréquente (le centre). L’opération prend parfois la forme
d’une carte (par exemple la carte des tumuli et des dolmen de France). Il
faudra indiquer aussi les groupes d’hommes qui ont pratiqué chaque
habitude et les sous-groupes où elle a eu le plus d’intensité.
La formule devra indiquer la durée de l’habitude. On cherchera les cas
extrêmes, quand apparaît pour la première fois et pour la dernière la forme,
la doctrine, l’usage, l’institution, le groupe. Mais il ne suffit pas de noter les
deux cas isolés, le plus ancien et le plus récent ; il faut chercher la période
où l’habitude a été vraiment active.
La formule de l’évolution devra indiquer les variations successives de
l’habitude, en précisant pour chacune les limites d’étendue et de durée.
Puis, comparant l’ensemble des variations, on construira la marche générale
de l’évolution. La formule d’ensemble indiquera où et quand l’évolution a
commencé et fini et dans quel sens elle s’est produite. Toutes les évolutions
ont des conditions communes qui permettent d’en marquer les étapes. —
Toute habitude (usage ou institution) commence par être un acte spontané
de quelques individus ; quand les autres l’imitent il devient un usage. De
même les opérations sociales sont d’abord exécutées par un personnel qui
s’en charge spontanément, puis les autres l’acceptent et il devient un
personnel officiel. C’est la première étape, initiative individuelle, imitation

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et acceptation volontaire par la masse. — L’usage, devenu traditionnel, se
transforme en coutume ou règle obligatoire ; le personnel, devenu
permanent, se transforme en personnel investi d’un pouvoir de contrainte
morale ou matérielle. C’est l’étape de la tradition et de l’autorité ; très
souvent elle reste la dernière et dure jusqu’à la destruction de la société. —
L’usage se relâche, les règles sont violées, le personnel n’est plus obéi ;
c’est l’étape de révolte et de décomposition. — Enfin dans quelques
sociétés civilisées, la règle est critiquée, le personnel blâmé, une partie des
sujets impose une transformation rationnelle et une surveillance du
personnel : c’est l’étape de la réforme et du contrôle.
IV. Pour les faits uniques il faut renoncer à en réunir plusieurs sous une
même formule puisque leur caractère est de ne s’être produits qu’une fois.
Pourtant la nécessité force à abréger, on ne peut conserver tous les actes de
tous les membres d’une assemblée ou de tous les fonctionnaires d’un État.
Il faut sacrifier beaucoup d’individus et beaucoup de faits.
Comment faire le choix ? Les goûts personnels ou le patriotisme
peuvent créer des préférences pour des personnages sympathiques ou des
événements locaux ; mais le seul principe de choix qui puisse être commun
à tous les historiens c’est le rôle joué dans l’évolution des choses humaines.
On doit conserver les personnages et les événements qui ont agi visiblement
sur la marche de l’évolution. Le signe pour les reconnaître est qu’on ne peut
exposer l’évolution sans parler d’eux. — Ce sont les hommes qui ont
modifié l’état d’une société soit comme créateurs ou initiateurs d’une
habitude (artistes, savants, inventeurs, fondateurs, apôtres), soit comme
directeurs d’un mouvement, chefs d’États, de partis, d’armées. — Ce sont
les événements qui ont amené un changement dans les habitudes ou l’état
des sociétés.
Pour construire la formule descriptive d’un personnage historique il faut
choisir des traits dans sa biographie et dans ses habitudes. Dans sa
biographie on prendra les faits qui ont déterminé sa carrière, formé ses
habitudes, et amené les actes par lesquels il a agi sur la société. Ce sont les
conditions physiologiques (corps, tempérament, état de santé) [208] , les
actions éducatives qu’il a subies, les conditions sociales. L’histoire de la
littérature nous a habitués à des recherches de ce genre.

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[208] Michelet a discrédité l’étude des influences physiologiques par l’abus qu’il en a fait dans la
dernière partie de son Histoire de France ; elle n’en est pas moins indispensable pour comprendre la
direction de la vie d’un personnage.

Parmi les habitudes d’un homme il faut dégager ses conceptions
fondamentales dans l’ordre de faits sur lesquels il a eu une action, sa
conception de la vie et ses connaissances, ses goûts dominants, ses
occupations habituelles, ses procédés de conduite. De ces détails variés à
l’infini se forme l’impression du « caractère » et le recueil de ces traits
caractéristiques constitue le « portrait », ou, comme on aime à dire
aujourd’hui, la « psychologie » du personnage. Cet exercice, très estimé
encore, date du temps où l’histoire était un genre littéraire ; il est douteux
qu’il puisse devenir un procédé scientifique. Il n’y a guère de méthode sûre
pour résumer le caractère d’un homme, même vivant, à plus forte raison
quand on est réduit à le connaître par la voie indirecte des documents. Les
controverses sur l’interprétation de la conduite d’Alexandre sont un bon
exemple de cette incertitude.
Si l’on se risque pourtant à chercher la formule d’un caractère on devra
se garder de deux tentations naturelles : 1o Il ne faut pas construire le
caractère avec les déclarations du personnage sur lui-même. 2o L’étude des
personnages imaginaires (drame et roman) nous a habitués à chercher un
lien logique entre les divers sentiments et les divers actes d’un homme ; un
caractère, en littérature, est fabriqué logiquement. Il ne faut pas transporter
dans l’étude des hommes réels la recherche du caractère cohérent. Nous y
sommes moins exposés pour les gens que nous observons dans la vie parce
que nous voyons trop de traits qui ne rentreraient pas dans une formule
cohérente. Mais l’absence de documents, en supprimant les traits qui nous
auraient gênés, nous incite à agencer le très petit nombre de ceux qui restent
en forme de caractère de théâtre. C’est pourquoi les grands hommes de
l’antiquité nous paraissent bien plus logiques que nos contemporains.
Comment construire la formule d’un événement ? Un besoin irrésistible
de simplification nous fait réunir sous un nom unique une masse énorme de
menus faits aperçus en bloc et entre lesquels nous sentons confusément un
lien (une bataille, une guerre, une réforme). Ce qui est ainsi réuni, ce sont
tous les actes qui ont concouru à un même résultat. Voilà comment se forme
la notion vulgaire d’événement, et nous n’en avons pas de plus scientifique.

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Il faut donc grouper les faits d’après leur résultat ; ceux qui n’ont pas laissé
de résultat visible disparaissent, les autres se fondent en quelques ensembles
qui sont les événements.
Pour décrire un événement il faut préciser 1o son caractère, 2o son
étendue.
1o Le caractère, ce sont les traits qui le distinguent de tout autre, non pas
seulement les conditions extérieures de date et de lieu, mais la façon dont il
s’est produit et ses causes directes. Voici les indications que la formule
devra contenir. Un ou plusieurs hommes, dans telles dispositions intérieures
(conceptions et motifs de l’acte), opérant dans telles conditions matérielles
(local, instrument), ont fait tels actes, qui ont eu pour effet telle
modification. — Pour déterminer les motifs des actes on n’a pas d’autre
procédé que de rapprocher les actes d’une part avec les déclarations de leurs
auteurs, d’autre part avec l’interprétation des gens qui les ont fait agir. Il
reste souvent un doute : c’est le terrain de polémique entre les partis ;
chacun interprète les actes de son parti par des motifs nobles et ceux du
parti adverse par des motifs vils. Mais des actes décrits sans motif
resteraient inintelligibles.
2o L’étendue de l’événement sera indiquée dans le lieu (la région où il
s’est accompli et celle que ses effets directs ont atteinte), et dans le temps
(le moment où il a commencé à se réaliser et le moment où le résultat a été
acquis).
V. Les formules descriptives de caractères, étant seulement qualitatives,
ne donnent qu’une idée abstraite des faits ; la quantité est nécessaire pour se
représenter la place qu’ils ont tenue dans la réalité. Il n’est pas indifférent
qu’un usage ait été pratiqué par une centaine ou par des millions d’hommes.
Pour formuler la quantité on dispose de plusieurs procédés, de plus en
plus imparfaits, qui l’atteignent d’une façon de moins en moins précise. Les
voici, dans l’ordre de précision décroissante.
1o La mesure est le procédé entièrement scientifique, car les chiffres
égaux désignent des valeurs rigoureusement exactes. Mais il faut une unité
commune, et on ne l’a que pour le temps et pour les faits matériels
(longueurs, surfaces, poids). L’indication des chiffres de production et des

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sommes d’argent est la partie essentielle des faits économiques et
financiers. Mais les faits psychologiques restent en dehors de toute mesure.
2o Le dénombrement, qui est le procédé de la statistique [209] , s’applique
à tous les faits qui ont en commun un caractère défini dont on se sert pour
les compter. Les faits ainsi réunis sous un même chiffre ne sont pas de
même espèce, ils peuvent n’avoir de commun qu’un seul caractère, abstrait
(crime, procès), ou conventionnel (ouvrier, appartement) ; le chiffre indique
seulement sur combien de cas s’est rencontré un caractère : il ne désigne
pas un total homogène. — C’est une tendance naturelle de confondre le
chiffre et la mesure et de s’imaginer qu’on connaît les faits avec une
précision scientifique parce qu’on a pu leur appliquer un chiffre ; il faut se
défendre de cette illusion, ne pas prendre le chiffre de dénombrement d’une
population ou d’une armée pour la mesure de son importance [210] . — Le
dénombrement donne pourtant une indication nécessaire pour construire la
formule d’un groupe. Mais il est restreint aux cas où l’on peut connaître
toutes les unités d’une espèce dans les limites données, car il doit se faire en
pointant, puis en additionnant. Avant d’entreprendre un dénombrement
rétrospectif, on devra donc s’assurer que les documents sont assez complets
pour montrer toutes les unités à dénombrer. Quant aux chiffres donnés par
les documents, on devra les tenir en défiance.
[209] Sur la statistique, qui est une méthode aujourd’hui constituée, on trouvera un bon résumé
avec une bibliographie dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften, Iena, 1890-94, gr. in-8.
[210] Comme Bourdeau (l’Histoire et les Historiens, Paris, 1888,
in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de statistiques.

3o L’évaluation est un dénombrement incomplet fait dans une portion
restreinte du champ, en supposant que les proportions seront les mêmes
dans le reste du champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en
histoire, quand les documents sont inégalement abondants.
Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion dénombrée
fût exactement semblable aux autres.
4o L’échantillonnage est un dénombrement restreint à quelques unités
prises en différents endroits du champ ; on calcule la proportion des cas où
le caractère donné se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la
proportion sera la même dans l’ensemble, et quand il y a plusieurs

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catégories on obtient la proportion entre elles. Le procédé est applicable en
histoire à des faits de toute espèce, soit pour établir la proportion des
différentes formes ou des différents usages dans une période ou une région
donnée, soit pour déterminer dans les groupes hétérogènes la proportion des
membres d’espèce différente. Il donne l’impression approximative de la
fréquence des faits et de la proportion des éléments d’une société ; il peut
même montrer quelles espèces de faits se rencontrent le plus souvent
ensemble et par conséquent paraissent liés. Mais pour être appliqué
correctement, il faut que les échantillons soient représentatifs de l’ensemble
et non d’une partie qui risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les
choisir en des points très différents et dans des conditions très différentes,
de façon que les exceptions se contre-balancent. Il ne suffit pas de les
prendre en des points éloignés, par exemple sur les différentes frontières
d’un pays, car le fait même d’être frontière est une condition
exceptionnelle. — On pourra vérifier en suivant les procédés des
anthropologistes pour l’établissement des moyennes.
5o La généralisation n’est qu’un procédé instinctif de simplification.
Dès qu’on a aperçu dans un objet un certain caractère, on étend ce caractère
à tous les autres objets un peu semblables. En toutes les matières humaines
où les faits sont toujours complexes, on généralise inconsciemment ; on
étend à tout un peuple les habitudes de quelques individus, ou celles du
premier groupe de ce peuple qu’on a connu, à toute une période des
habitudes constatées à un moment donné. C’est en histoire la plus active de
toutes les causes d’erreur, et elle agit en toute matière, sur l’étude des
usages, des institutions, même sur l’appréciation de la moralité d’un
peuple [211] . La généralisation repose sur l’idée confuse que tous les faits
contigus ou semblables en quelque point sont semblables sur tous les
points. Elle est un échantillonnage inconscient et mal fait. On peut donc la
rendre correcte en la ramenant aux conditions d’un échantillonnage bien
fait. On doit examiner les cas à partir desquels on veut généraliser et se
demander : Quel droit a-t-on de généraliser ? c’est-à-dire quelle raison a-t-
on de présumer que le caractère constaté dans ces cas se rencontrera dans
des milliers d’autres ? que ces cas seront pareils à la moyenne ? La seule
raison valable, c’est que ces cas soient représentatifs de l’ensemble. Et ainsi
on se trouve ramené au procédé méthodique de l’échantillonnage.

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[211] Voir un bon exemple dans Lacombe, o. c., p. 146.

Voici comment on doit opérer : 1o On doit préciser le champ dans lequel
on croit pouvoir généraliser (c’est-à-dire admettre la ressemblance de tous
les cas), délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on va
généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le champ trop grand en
confondant une section avec l’ensemble (un peuple grec ou germanique
avec l’ensemble des Grecs ou des Germains). 2o On doit s’assurer que les
faits contenus dans le champ sont semblables sur les points où on veut
généraliser ; donc se défier des noms vagues qui recouvrent des groupes très
différents (Chrétiens, Français, Aryas, Romans). 3o On doit s’assurer que
les cas sur lesquels on va généraliser sont des échantillons représentatifs. Il
faut qu’ils rentrent vraiment dans le champ, car il arrive de prendre pour
spécimen d’un groupe des hommes ou des faits d’un autre groupe. Il faut
qu’ils ne soient pas exceptionnels, ce qui est à présumer pour tous les cas
qui se produisent dans des conditions exceptionnelles ; les auteurs de
documents tendent à noter de préférence ce qui les surprend, par conséquent
les cas exceptionnels tiennent dans les documents une place
disproportionnée à leur nombre réel ; c’est une des principales sources
d’erreur. 4o Le nombre des spécimens nécessaires pour généraliser doit être
d’autant plus grand qu’il y a moins de moins de ressemblance entre tous les
cas pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points où les hommes
tendent à se ressembler fortement, soit par imitation ou convention (langue,
rites, cérémonies), soit par l’effet de coutumes ou de règlements
obligatoires (institutions sociales, politiques dans les pays où l’autorité est
obéie). Il devra être plus grand pour les faits où l’initiative individuelle a
plus de part (art, science, morale) ; et même, pour la conduite privée, toute
généralisation sera d’ordinaire impossible.
VI. Les formules descriptives ne sont en aucune science le terme dernier
du travail. Il reste encore à classer les faits de façon à en embrasser
l’ensemble, il reste à chercher les rapports entre eux ; — ce sont les
conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité de son mode de
connaissance, a besoin en outre d’une opération préalable pour déterminer
la portée des connaissances obtenues [212] .
[212] Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la tradition antique, remplir encore
une autre fonction, si elle doit juger les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la

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description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation, soit au nom d’un idéal moral
général ou particulier (idéal de secte, de parti, de nation), soit au point de vue pratique en examinant,
comme Polybe, si les actes historiques ont été bien ou mal combinés en vue du succès. Cette addition
pourrait se faire dans toute étude descriptive : le naturaliste pourrait exprimer sa sympathie ou son
admiration pour un animal, blâmer la férocité du tigre ou louer le dévouement de la poule à ses
poussins. Mais il est évident qu’en histoire, comme en toute autre matière, ce jugement est étranger à
la science.

Le travail critique n’a fourni qu’une masse de remarques isolées sur la
valeur de la connaissance que les documents ont permis d’atteindre. Il faut
les réunir. On prendra donc tout un groupe de faits classés dans le même
cadre — une espèce de faits, un pays, une période, un événement — et on
résumera les résultats de la critique des faits particuliers pour obtenir une
formule d’ensemble. Il faudra considérer : 1o l’étendue, 2o la valeur de
notre connaissance.
1o On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents.
Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de constater
sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés. Pour les
évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne des
changements successifs ; pour les événements quels épisodes, quels groupes
d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus ; quels faits nous voyons
apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en connaître
la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau de nos
ignorances pour nous rappeler la distance entre notre connaissance réelle et
une connaissance complète.
2o La valeur de notre connaissance dépend de la valeur de nos
documents. La critique nous l’a montrée en détail pour chaque cas, il faut la
résumer en quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance
provient-elle d’observation directe, de tradition écrite, ou de tradition
orale ? Possédons-nous plusieurs traditions diversement colorées ou une
seule ? Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou d’une seule
espèce ? Les renseignements sont-ils vagues ou précis, détaillés ou
sommaires, littéraires ou positifs, officiels ou confidentiels ?
La tendance naturelle est de négliger dans la construction les résultats
de la critique, d’oublier ce qu’il y a d’incomplet ou de douteux dans notre
connaissance. Un désir puissant d’accroître le plus possible la masse de nos
renseignements et de nos conclusions nous pousse à nous délivrer de toutes

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les restrictions négatives. Le risque est donc grand de nous former avec des
renseignements fragmentaires et suspects une impression d’ensemble
comme si nous possédions un tableau complet. — On oublie facilement
l’existence des faits que les documents ne décrivent pas (les faits
économiques, les esclaves dans l’antiquité) ; on s’exagère la place tenue par
les faits connus (l’art grec, les inscriptions romaines, les couvents du moyen
âge). Instinctivement, on apprécie l’importance des faits à la quantité des
documents qui en parlent. — On oublie la nature particulière des
documents, et, lorsqu’ils sont tous de même provenance, on oublie qu’ils
ont fait subir aux faits la même déformation et que leur communauté
d’origine rend le contrôle impossible ; on conserve docilement la couleur de
la tradition (romaine, orthodoxe, aristocratique).
Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de s’imposer la règle
de passer en revue l’ensemble des faits et l’ensemble de la tradition avant
tout essai de conclusion générale.
VII. Les formules descriptives donnent le caractère particulier de
chacun des petits groupes de faits. Pour obtenir une conclusion d’ensemble
il faut réunir tous ces résultats de détail en une formule d’ensemble. On doit
rapprocher non des détails isolés ou des caractères secondaires [213] , mais
des groupes de faits qui se ressemblent par un ensemble de caractères.
[213] La comparaison entre deux faits de détail appartenant à des ensembles très différents (Abd-
el-Kader à Jugurtha, Napoléon à Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non un moyen
d’arriver à une conclusion scientifique.

On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de groupes humains,
d’événements). On en détermine — suivant la méthode indiquée plus haut
— les caractères propres, l’étendue, la durée, la quantité ou l’importance.
En formant des groupes de plus en plus généraux, on laisse, à chaque
degré nouveau de généralité, tomber les caractères différents pour ne retenir
que les caractères communs. On doit s’arrêter au point où il ne resterait plus
de commun que des caractères universels de l’humanité. — Le résultat est
de condenser en une formule le caractère général d’un ordre de faits, une
langue, une religion, un art, une organisation économique, une société, un
gouvernement, un événement complexe (comme l’Invasion ou la Réforme).

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Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées, la conclusion ne
paraît pas complète. Et comme on ne peut plus les rapprocher davantage
pour les fondre, on sent le besoin de les comparer pour essayer de les
classer. — La classification peut être tentée par deux procédés.
1o On peut comparer les catégories semblables de faits spéciaux, les
langues, les religions, les arts, les gouvernements, en les prenant dans toute
l’humanité, les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui se
ressemblent le plus. On obtient des familles de langues, de religions, de
gouvernements qu’on peut essayer de classer ensuite entre elles. C’est une
classification abstraite, qui isole une espèce de faits de toutes les autres,
renonçant ainsi à atteindre les causes. Elle a l’avantage d’être rapidement
faite et d’aboutir à un vocabulaire technique qui peut être commode pour
désigner les faits.
2o On peut comparer des groupes réels d’individus réels, prendre les
sociétés données historiquement et les classer d’après leurs ressemblances.
C’est une classification concrète analogue à celles de la zoologie où on
classe non des fonctions, mais des animaux complets. Il est vrai que les
groupes sont moins nets qu’en zoologie ; aussi n’est-on pas d’accord sur les
caractères d’après lesquels doit s’établir la ressemblance. Sera-ce
l’organisation économique ou politique, ou l’état intellectuel ? Aucun
principe ne s’est encore imposé.
L’histoire n’est pas encore parvenue à une classification scientifique
d’ensemble. Peut-être les groupes humains ne sont-ils pas assez homogènes
pour fournir un fondement solide de comparaison, et pas assez tranchés
pour fournir des unités comparables.
VIII. L’étude des rapports entre les faits simultanés consiste à chercher
les liens entre tous les faits d’espèces différentes qui se produisent dans une
même société. On sent confusément que les différentes habitudes séparées
par abstraction et classées en catégories distinctes (art, religion, institutions
politiques), ne sont pas isolées dans la réalité, qu’elles ont des caractères
communs et qu’elles sont liées assez pour qu’un changement de l’une
amène un changement dans l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’Esprit
des lois de Montesquieu. Ce lien, appelé parfois consensus, l’école
allemande (Savigny, Niebuhr) l’a appelé Zusammenhang. De cette
conception est née la théorie du Volksgeist (esprit du peuple), dont une

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contrefaçon a pénétré depuis quelques années en France sous le nom
d’« âme nationale ». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale
exposée par Lamprecht.
En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais
incontestable, c’est la « solidarité » entre les différentes habitudes d’un
même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser, et un lien
ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des sciences sociales
soit restée le refuge du mystère et de l’obscurité.
En comparant les différentes sociétés de façon à établir par quelles
branches se ressemblent ou différent celles qui se ressemblent ou diffèrent
par une branche donnée (religion ou gouvernement), on obtiendrait peut-
être des constatations empiriques intéressantes. Mais, pour expliquer le
consensus, il faut remonter jusqu’aux faits qui le produisent, jusqu’aux
causes communes des différentes habitudes. On se trouve ainsi acculé à la
nécessité d’aborder la recherche des causes et on entre dans l’histoire dite
philosophique, parce qu’elle cherche ce qu’on appelait autrefois la
philosophie des faits, c’est-à-dire leurs rapports permanents.
IX. Le besoin de s’élever au-dessus de la simple constatation des faits,
pour les expliquer par leurs causes, ce besoin constitutif de toutes les
sciences, a fini par se faire sentir même dans l’étude de l’histoire. De là sont
nés les systèmes de philosophie de l’histoire et les essais en vue de
déterminer des lois ou des causes historiques. Nous devons renoncer à faire
ici un examen critique de ces tentatives, si nombreuses au XIXe siècle ; nous
essaierons du moins d’indiquer par quelles voies on a abordé le problème et
ce qui a empêché d’atteindre une solution scientifique.
Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une
cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire vers un
but connu de Dieu [214] . Cette explication ne peut être que le couronnement
métaphysique d’une construction scientifique, car le propre de la science est
de n’étudier que les causes déterminantes. L’historien, pas plus que le
chimiste ou le naturaliste, n’a à rechercher la cause première ou les causes
finales. En fait on ne s’arrête plus guère aujourd’hui à discuter, sous sa
forme théologique, la théorie de la Providence dans l’histoire.

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[214] C’est encore le système de plusieurs auteurs contemporains, le juriste belge Laurent dans
ses Études sur l’histoire de l’humanité, l’Allemand Rocholl, et même Flint, l’historien anglais de la
philosophie de l’histoire.

Mais la tendance à expliquer les faits historiques par des causes
transcendantes persiste dans des théories plus modernes où la métaphysique
se déguise sous des formes scientifiques. Les historiens au XIXe siècle ont
subi si fortement l’action de l’éducation philosophique que la plupart
introduisent, parfois même à leur insu, des formules métaphysiques dans la
construction de l’histoire. Il suffira d’énumérer ces systèmes et d’en
montrer le caractère métaphysique pour que les historiens réfléchis soient
avertis de s’en défier.
La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose sur l’idée que tout
fait historique réel est en même temps « rationnel », c’est-à-dire conforme à
un plan d’ensemble intelligible ; d’ordinaire on admet comme sous-entendu
que tout fait social a sa raison d’être dans le développement de la société,
c’est-à-dire qu’il finit par tourner à l’avantage de la société ; ce qui conduit
à chercher pour cause à toute institution le besoin social auquel elle a dû
répondre à l’origine [215] . C’est l’idée fondamentale de l’Hegelianisme,
sinon chez Hegel, du moins chez ses disciples historiens (Ranke,
Mommsen, Droysen, en France Cousin, Taine et Michelet). C’est sous un
déguisement laïque la vieille théorie théologique des causes finales qui
suppose une Providence occupée à diriger l’humanité au mieux de ses
intérêts. Et c’est un a priori consolant, mais non scientifique ; car
l’observation des faits historiques ne montre pas que les choses se soient
toujours passées de la façon la plus avantageuse aux hommes ou la plus
rationnelle, ni que les institutions aient eu d’autre cause que les intérêts de
ceux qui les établissaient ; elle donnerait plutôt l’impression inverse.
[215] C’est ainsi que Taine, dans Les origines de la France contemporaine explique la formation
des privilèges de l’ancien régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés.

De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des
idées qui se réalisent successivement dans l’histoire par l’intermédiaire des
peuples successifs. Popularisée en France par Cousin et Michelet, cette
théorie a fini son temps, même en Allemagne ; mais elle s’est prolongée,
surtout en Allemagne, sous la forme de la mission historique (Beruf)

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attribuée à des peuples ou à des personnages. Il suffira ici de constater que
les métaphores même d’« idée » et de « mission » impliquent une cause
transcendante anthropomorphique.
De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde
découle la théorie du progrès continu et nécessaire de l’humanité. Bien
qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse métaphysique.
Au sens vulgaire, le « progrès » n’est qu’une expression subjective pour
désigner les changements qui vont dans le sens de nos préférences. Mais —
même en prenant le mot au sens objectif que Spencer lui a donné (un
accroissement de variété et de coordination des phénomènes sociaux) —
l’étude des faits historiques ne montre pas un progrès universel et continu
de l’humanité, elle montre des progrès partiels et intermittents, et elle ne
fournit aucune raison de les attribuer à une cause permanente inhérente à
l’ensemble de l’humanité plutôt qu’à une série d’accidents locaux [216] .
[216] On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès dans l’ouvrage cité de P. Lacombe.

Des tentatives d’explication de forme plus scientifique sont nées dans
les histoires spéciales (des langues, des religions, du droit). En étudiant
séparément la succession des faits d’une seule espèce, les spécialistes ont
été amenés à constater le retour régulier des mêmes successions de faits, ils
l’ont exprimée en formules qu’on a appelées quelquefois des lois (par
exemple la loi de l’accent tonique) ; ce ne sont jamais que des lois
empiriques, elles indiquent seulement les successions de faits sans les
expliquer, puisqu’elles n’en découvrent pas la cause déterminante. Mais,
par une métaphore naturelle, les spécialistes, frappés de la régularité de ces
successions, ont regardé l’évolution des usages (d’un mot, d’un rite, d’un
dogme, d’une règle de droit) comme un développement organique analogue
à la croissance d’une plante ; on a parlé de la « vie des mots », de la « mort
des dogmes », de la « croissance des mythes ». Puis, oubliant que toutes ces
choses sont de pures abstractions, on a admis — sans le dire explicitement
— une force inhérente au mot, au rite, à la règle, qui produirait son
évolution. C’est la théorie du développement (Entwickelung) des usages et
des institutions ; lancée en Allemagne par l’école « historique », elle a
dominé toutes les histoires spéciales. L’histoire des langues seule achève de
s’en dégager [217] . — De même qu’on assimilait les usages à des êtres doués

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d’une vie propre, on personnifiait la succession des individus qui
composent les corps de la société (royauté, église, sénat, parlement), en lui
prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une cause agissante. —
Un monde d’êtres imaginaires s’est créé ainsi derrière les faits historiques et
a remplacé la Providence dans l’explication des faits. Pour se défendre
contre cette mythologie décevante, une règle suffira : Ne chercher les
causes d’un fait historique qu’après s’être représenté ce fait d’une façon
concrète sous la forme d’individus qui agissent ou qui pensent. Si l’on tient
à user des substantifs abstraits, on devra éviter toute métaphore qui leur
ferait jouer le rôle d’êtres vivants.
[217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux représentants de la science du langage
en France, V. Henry, Antinomies linguistiques, Paris, 1896, in-8.

En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une
même société, l’école « historique » avait été amenée à constater la
solidarité (Zusammenhang) [218] . Mais, avant d’en avoir cherché les causes
par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait résider
dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à personnifier la
société, on lui attribua un tempérament spécial, le génie propre de la nation
ou de la race, qui se manifestait dans les différentes activités sociales et
expliquait leur solidarité [219] . Ce n’était qu’une hypothèse suggérée par le
monde animal où chaque espèce a des caractères permanents. Elle eût été
insuffisante, car, pour expliquer comment une même société a changé de
caractère d’une époque à l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les
Anglais entre le XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des
causes extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés
historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans
caractères communs héréditaires.
[218] Voir plus haut, p. 246.
[219] Lamprecht, dans l’article cité p. 213, après avoir rapproché
les évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au
moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de
même durée, explique les transformations simultanées des différents
usages et institutions d’une même société par les transformations de
« l’âme sociale » collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même
hypothèse.

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A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont
produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en histoire
le procédé classique des sciences naturelles : comparer des séries parallèles
de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent toujours ensemble. La
« méthode comparative » a été essayée sous plusieurs formes. — On a pris
pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un usage, une institution, une
croyance, une règle), défini abstraitement ; on en a comparé les évolutions
dans différentes sociétés, de façon à déterminer l’évolution commune qu’on
devrait rapporter à une même cause générale. Ainsi se sont fondés la
linguistique, la mythologie, le droit comparés. — On a proposé (en
Angleterre) de préciser la comparaison en appliquant la méthode
« statistique » ; il s’agirait de comparer systématiquement toutes les sociétés
connues et de dresser la statistique de tous les cas où deux usages se
rencontrent ensemble. C’est le principe des tables de concordance de
Bacon ; il est à craindre qu’il ne donne pas plus de résultats. — Le vice de
tous ces procédés est d’opérer sur des notions abstraites, en partie
arbitraires, parfois même sur des rapprochements de mots, sans connaître
l’ensemble des conditions où se sont produits les faits.
On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de
fragments, comparerait des ensembles, c’est-à-dire des sociétés tout
entières, soit la même société à deux moments de son évolution
(l’Angleterre au XVIe et au XIXe siècle), soit des évolutions d’ensemble de
plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre (Angleterre et France)
ou d’époques différentes (Rome et l’Angleterre). Elle pourrait servir
négativement, pour s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet nécessaire d’un
autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par exemple l’émancipation
des femmes et le christianisme). Mais on ne peut guère en attendre de
résultats positifs, car la concomitance de deux faits dans plusieurs séries
n’indique pas s’ils sont cause l’un de l’autre ou seulement effets d’une
même cause.
La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des
conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition nécessaire qui
est la cause ; elle suppose donc la connaissance complète de ces conditions.
C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut donc renoncer à

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atteindre les causes par une méthode directe, comme dans les autres
sciences.
En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause,
indispensable, on l’a montré plus haut, pour formuler les événements et
construire les périodes. C’est qu’ils connaissent les causes soit par les
auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie avec les
causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute l’histoire des
événements est un enchaînement évident et incontesté d’accidents, dont
chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de lance de Montgomery
est cause de la mort de Henri II, et cette mort est cause de l’avènement des
Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement du parti protestant.
L’observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à
l’enchaînement des faits accidentels observés par eux ; — ce sont à vrai dire
les causes les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours des autres
sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents particuliers que celles
des transformations générales, car elle trouve le travail déjà fait dans les
documents.
Pour rechercher les causes des faits généraux, la construction historique
est réduite à l’analogie entre le passé et le présent. Si elle a chance de
trouver les causes qui expliquent l’évolution des sociétés passés, ce sera par
l’observation directe des transformations des sociétés actuelles.
Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut ici qu’en indiquer les
principes.
1o Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes
différentes d’une même société, il faut dépasser la forme abstraite et
conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents
(dogme, règle, rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels
concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là seulement
sont réunies les diverses espèces d’activité que la langue sépare par
abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans quelque trait
dominant de la nature ou de la condition de ces hommes qui s’impose à
toutes les manifestations différentes de leur activité. — On devra s’attendre
à ce que la solidarité ne soit pas également étroite entre toutes les espèces
d’activité : elle sera plus forte dans celles où chaque individu dépend

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étroitement des actes de la masse (vie économique, sociale, politique), plus
faible dans les activités intellectuelles (arts, sciences) où l’initiative des
individus s’exerce plus librement [220] . — Les documents mentionnent la
plupart des habitudes (croyances, coutumes, institutions) en bloc sans
distinguer les individus ; et pourtant, dans une même société, les habitudes
diffèrent beaucoup d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces
différences, sous peine d’expliquer les actes des artistes et des savants par
les croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs.
[220] Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont cherché le lien entre les arts et le
reste de la vie sociale ont ainsi posé la première la question la plus difficile.

2o Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra remonter aux seuls
êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour cause un
changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de certains
hommes. L’observation nous montre deux sortes de changement. — Ou les
hommes restent les mêmes, mais changent leur façon d’agir ou de penser,
soit volontairement par imitation, soit par contrainte. — Ou les hommes qui
pratiquaient l’ancien usage sont disparus et ont été remplacés par d’autres
hommes qui ne le pratiquent plus, soit des étrangers, soit les descendants
des hommes anciens, mais élevés autrement. Ce renouvellement des
générations paraît être, de nos jours, la cause la plus active de l’évolution.
On est enclin à penser qu’il l’a été dans le passé : l’évolution a été d’autant
plus lente que les gens de la génération suivante ont été plus exclusivement
formés par l’imitation de leurs devanciers.
Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais que des hommes
semblables qui diffèrent seulement par leurs conditions de vie (éducation,
ressources, gouvernement), et l’évolution n’est-elle produite que par des
changements dans ces conditions ? — Ou bien y a-t-il des groupes
d’hommes héréditairement différents qui naissent avec des tendances à des
activités différentes et des aptitudes à évoluer différemment, de sorte que
l’évolution serait produite, en partie du moins, par des accroissements, des
diminutions ou des déplacements de ces groupes ? — Pour les cas extrêmes,
les races blanche, jaune, noire, la différence d’aptitude entre les races paraît
évidente ; aucun peuple noir ne s’est civilisé. Il est donc probable que des
différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les

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événements. L’évolution historique serait en partie produite par des causes
physiologiques et anthropologiques. Mais l’histoire ne fournit aucun
procédé sûr pour déterminer l’action de ces différences héréditaires entre les
hommes, elle n’atteint que les conditions de leur existence. La dernière
question de l’histoire reste insoluble par les procédés historiques.

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CHAPITRE V
EXPOSITION

Il nous reste à étudier une question dont l’intérêt pratique est évident.
Sous quelles formes les œuvres historiques se présentent-elles ? Ces formes
sont, en fait, très nombreuses : or il en est de surannées ; toutes ne sont pas
légitimes ; les meilleures ont des inconvénients. On doit donc se demander,
non seulement sous quelles formes les œuvres historiques se présentent,
mais quels sont, parmi ceux qui existent, les types d’exposition vraiment
rationnels.
Par « œuvres historiques » nous entendons ici toutes celles qui sont
destinées à exposer les résultats d’un travail de construction historique,
quelles qu’en soient, d’ailleurs, l’étendue et la portée. Les travaux critiques
sur les documents, simplement préparatoires de la construction historique,
dont il a été traité au livre II, sont, naturellement, exclus.
Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu’à présent sur
plusieurs points essentiels. Ils n’ont pas toujours conçu, ils ne conçoivent
pas tous de la même manière le but de l’œuvre historique, ni, par suite, la
nature des faits qu’ils choisissent, la façon de diviser le sujet, c’est-à-dire
d’ordonner les faits, la façon de les présenter, la façon de les prouver. — Ce
serait ici le lieu de marquer comment « la manière d’écrire l’histoire » a
évolué depuis les origines. Mais comme l’histoire de la manière d’écrire
l’histoire n’a pas encore été bien faite [221] , nous nous bornerons ici à des
indications très générales pour la période antérieure à la seconde moitié du
XIXe siècle, à celles qui sont strictement nécessaires pour l’intelligence de
l’état de choses contemporain.
[221] Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires de la littérature grecque, romaine
et du moyen âge, qui contiennent des chapitres consacrés aux « historiens ». Pour la période moderne,
consulter l’Introduction de M. G. Monod au t. I de la Revue historique ; l’ouvrage de F. X. v. Wegele,
Geschichte der deutschen Historiographie (1885), est restreint à l’Allemagne et médiocre ; des
« Notes sur l’histoire en France au XIXe siècle » ont été publiées par C. Jullian comme Introduction à

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ses Extraits des historiens français du XIXe siècle (Paris, 1897, in-12). L’histoire de l’historiographie
moderne reste à faire. Voir l’essai partiel de E. Bernheim, o. c., p. 13 et suiv.

I. L’histoire a été conçue d’abord comme la narration des événements
mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits
glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple, tel
était le but de l’histoire au temps de Thucydide et de Tite-Live. —
Parallèlement, l’histoire fut considérée de bonne heure comme un recueil de
précédents, et la connaissance de l’histoire comme une préparation pratique
à la vie, surtout à la vie politique (militaire et civile). Polybe et Plutarque
ont écrit pour instruire ; ils ont eu la prétention de donner des recettes pour
agir. — La matière de l’histoire dans l’antiquité classique, c’étaient donc
surtout les accidents politiques, faits de guerre et révolutions. Le cadre
ordinaire de l’exposition historique (où les faits étaient ordonnés d’habitude
suivant l’ordre chronologique), c’était la vie d’un personnage, l’ensemble
ou une période de la vie d’un peuple ; il n’y eut dans l’antiquité que
quelques essais d’histoire générale. Comme l’historien se proposait de
plaire ou d’instruire, ou de plaire et d’instruire à la fois, l’histoire était un
genre littéraire : on n’était pas très scrupuleux au sujet des preuves ; ceux
qui travaillaient d’après des documents écrits ne prenaient pas soin d’en
distinguer le texte du texte de leur cru ; ils reproduisaient les récits de leurs
devanciers en les ornant de détails, et quelquefois (sous prétexte de
préciser) de chiffres, de discours, de réflexions et d’élégances. On saisit leur
procédé sur le vif toutes les fois qu’il est possible de comparer les historiens
grecs et romains, Éphore et Tite-Live, par exemple, à leurs sources.
Les écrivains de la Renaissance ont directement imité les anciens. Pour
eux aussi l’histoire a été un art littéraire à tendances apologétiques ou à
prétentions didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de gagner la
faveur des princes et un thème à déclamations. Cela dura fort longtemps. En
plein XVIIe siècle, Mézeray est encore un historien à la mode de l’antiquité
classique.
Cependant, dans la littérature historique de la Renaissance, deux
nouveautés méritent d’attirer l’attention, où s’accuse sans contredit
l’influence médiévale. — D’une part, on voit persister la faveur d’un cadre,
inusité dans l’antiquité, créé par les historiens catholiques des bas siècles
(Eusèbe, Orose), très goûté au moyen âge, celui qui, au lieu d’embrasser

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seulement l’histoire d’un homme, ou d’une famille, ou d’un peuple,
embrasse l’histoire universelle. — D’autre part, un artifice matériel
d’exposition, né d’une pratique en vigueur dans les écoles du moyen âge
(les gloses), s’introduit, dont les conséquences ont été de première
importance. On prit alors l’habitude de joindre au texte, dans les livres
d’histoire imprimés, des notes [222] . Les notes ont permis de distinguer du
récit historique les documents qui l’étayent, de renvoyer aux sources, de
dégager et d’éclaircir le texte. C’est dans les collections de documents et
dans les dissertations critiques que l’artifice de l’annotation fut pratiqué
d’abord ; il a pénétré de là, lentement, dans les ouvrages historiques.
[222] Il serait intéressant de déterminer quels sont les plus anciens livres imprimés qui sont munis
de notes à la manière moderne. Des bibliophiles, que nous avons consultés, l’ignorent, leur attention
n’ayant jamais été éveillée sur ce point.

Une seconde période s’ouvre au XVIIe siècle. Les « philosophes »
conçurent alors l’histoire comme l’étude, non plus des événements pour
eux-mêmes, mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à
s’intéresser, non seulement aux faits d’ordre politique, mais à l’évolution
des sciences, des arts, de l’industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et
Voltaire personnifièrent ces tendances. L’Essai sur les mœurs est la
première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d’œuvre de l’histoire ainsi
comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements
politiques et militaires comme le fond de l’histoire, mais on prit l’habitude
d’y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou d’appendice,
une esquisse des « progrès de l’esprit humain ». L’expression « histoire de la
civilisation » apparaît avant la fin du XVIIIe siècle. — En même temps les
professeurs d’Université créaient en Allemagne, surtout à Göttingen, pour
les besoins de l’enseignement, la forme nouvelle du « Manuel » d’histoire,
recueil méthodique de faits, soigneusement justifiés, sans prétentions
littéraires ni autres. Des collections de faits historiques, formées en vue de
l’interprétation des textes littéraires, ou par simple curiosité pour les choses
anciennes, il y en avait eu dès l’antiquité ; mais les pots-pourris d’Athénée
et d’Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux ordonnées qui datent
du moyen âge et de la Renaissance, ne sont nullement comparables aux
« Manuels scientifiques » dont les professeurs allemands donnèrent alors les
modèles. D’ailleurs ces professeurs contribuèrent à débrouiller l’idée

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générale, confuse, que les philosophes avaient de la « civilisation », car ils
s’appliquèrent à organiser, en autant de branches d’études spéciales,
l’histoire des langues, des littératures, des arts, des religions, du droit, de la
vie économique, etc. — Ainsi, le terrain de l’histoire s’élargit beaucoup, et
l’exposition scientifique, c’est-à-dire objective et simple, commença à faire
concurrence aux formes à l’antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques
ou philosophiques.
Concurrence d’abord timide et obscure, car le début du XIXe siècle fut
marqué par une renaissance littéraire, qui rafraîchit la littérature historique.
Sous l’influence du mouvement romantique, les historiens cherchèrent des
procédés d’exposition plus vivants que ceux de leurs prédécesseurs, propres
à frapper, à « émouvoir » le public, à lui donner une impression poétique
des réalités disparues. — Les uns s’efforcèrent de conserver la couleur des
documents originaux, en les adaptant : « Charmé des récits contemporains,
dit Barante, j’ai tâché de composer une narration suivie qui leur empruntât
l’intérêt dont ils sont animés » ; cela mène directement à supprimer toute
critique, et à reproduire ce qui fait bien. — Les autres professèrent qu’il faut
présenter les faits passés avec l’émotion d’un spectateur. « Thierry, dit
Michelet qui l’en loue, en nous contant Klodowig, a le souffle intérieur,
l’émotion de la France envahie récemment… » Michelet a « posé le
problème historique comme la résurrection de la vie intégrale dans ses
organismes intérieurs et profonds ». — Le choix du sujet, du plan, des
preuves, du style est dominé chez tous les historiens romantiques par la
préoccupation de l’effet, qui n’est pas assurément une préoccupation
scientifique. C’est une préoccupation littéraire. Quelques historiens
romantiques ont glissé sur cette pente jusqu’au « roman historique ». On sait
en quoi consiste ce genre, qui, de l’abbé Barthélemy et de Chateaubriand à
Mérimée et à Ebers, a été si prospère, et que l’on essaie présentement, mais
en vain, de rajeunir. Le but est de « faire revivre des coins du passé » en des
tableaux dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs et des détails
« vrais ». Le vice évident du procédé est que l’on ne donne pas au lecteur le
moyen de distinguer entre les parties empruntées à des documents et les
parties imaginées, sans compter que la plupart du temps les documents
utilisés ne sont pas tous exactement de la même provenance, si bien que, la
couleur de chaque pierre étant « vraie », celle de la mosaïque est fausse. La

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Rome au siècle d’Auguste de Dezobry, les Récits mérovingiens d’Augustin
Thierry, et d’autres « tableaux » esquissés à la même époque ont été faits
d’après le principe, et offrent les inconvénients des romans historiques
proprement dits [223] .
[223] Il va de soi que les procédés romantiques en vue d’obtenir des effets de couleur locale et de
« résurrection », souvent puérils entre les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait intolérables
quand ils sont employés par d’autres. Voir un bon exemple (critique d’un livre de M. Mourin par M.
Monod) dans la Revue critique, 1874, II, p. 163 et suiv.

On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire est restée, pour
les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve excellente en
est que les historiens avaient alors l’habitude de rééditer leurs ouvrages, à
plusieurs années de distance, sans y rien changer, et que le public tolérait
cette pratique. Or toute œuvre scientifique doit être sans cesse refondue,
revisée, mise au courant. Les savants proprement dits n’ont pas la
prétention de donner à leurs œuvres une forme ne varietur ni d’être lus par
la postérité ; ils ne prétendent pas à l’immortalité personnelle : il leur suffit
que les résultats de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des
recherches ultérieures, soient incorporés à l’ensemble des connaissances qui
constituent le patrimoine scientifique de l’humanité. Personne ne lit Newton
ou Lavoisier ; il suffit à la gloire de Newton et de Lavoisier que leur œuvre
ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux qui ont remplacé les
leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés eux-mêmes. Il n’y a que les
œuvres d’art dont la jeunesse soit éternelle. Et le public s’en rend bien
compte : il ne viendrait à l’esprit de personne d’étudier l’histoire naturelle
dans Buffon, quels que soient les mérites de ce styliste. Mais le même
public étudie volontiers l’histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay,
dans Carlyle et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit
sur des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après leur
mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement, au courant des connaissances
acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme, en histoire, emporte
le fond, et que l’œuvre historique est toujours, non exclusivement, mais
surtout, une œuvre d’art [224] .
[224] C’est un lieu commun, mais c’est aussi une erreur de dire, en sens contraire, que les
ouvrages des érudits demeurent, tandis que les travaux des historiens vieillissent, si bien que les
érudits s’acquerraient une réputation plus solide que ne font les historiens : « On ne lit plus le P.

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Daniel, et on lit toujours le P. Anselme. » Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux aussi, et le
fait que toutes les parties de l’œuvre du P. Anselme n’aient pas encore été remplacées (c’est pour cela
que l’on s’en sert encore) ne doit pas faire illusion : l’immense majorité des œuvres des érudits sont,
comme celles des savants proprement dits, provisoires et condamnées à l’oubli.

II. C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les
formes scientifiques d’exposition historique, en harmonie avec cette
conception générale que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni de
donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais
simplement de savoir.
Nous distinguerons d’abord : 1o les monographies ; 2o les travaux d’un
caractère général.
1o On fait une monographie quand on se propose d’élucider un point
spécial, un fait ou un ensemble limité de faits, par exemple une portion de
la vie ou la vie d’un individu, un événement ou une série d’événements
entre deux dates rapprochées, etc. — Les types de sujets possibles de
monographie ne sauraient être énumérés, car la matière historique peut se
sectionner indéfiniment, et d’un nombre infini de manières. Mais tous les
sectionnements ne sont pas également judicieux, et, quoiqu’on ait dit le
contraire, il y a, en histoire comme dans toutes les sciences, des sujets de
monographie qui sont bêtes, et des monographies qui, faites et bien faites,
représentent du travail inutilement dépensé [225] . Les personnes d’esprit
médiocre et sans portée, souvent qualifiées de « curieux », s’attaquent
volontiers à des questions insignifiantes [226] ; et c’est même un assez bon
critérium, pour se faire une première idée de la valeur intellectuelle d’un
historien, de lire la liste des titres des monographies qu’il a faites [227] . C’est
le don de voir les problèmes importants et le goût de s’y attacher, aussi bien
que la puissance de les résoudre, qui, dans toutes les sciences, font les
hommes de premier ordre. — Mais supposons le sujet choisi d’une façon
rationnelle. Toute monographie, pour être utile, c’est-à-dire pleinement
utilisable, doit se soumettre à trois règles : 1o dans une monographie, tout
fait historique tiré de documents ne doit être présenté qu’accompagné de
l’indication des documents d’où il sort et de la valeur de ces
documents [228] ; 2o il faut suivre, autant que possible, l’ordre
chronologique, parce que c’est celui dans lequel on est sûr que les faits se
sont produits et qu’on devra chercher les causes et les effets ; 3o il faut que

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le titre de la monographie en fasse connaître le sujet avec exactitude : on ne
saurait trop protester contre les titres incomplets ou de fantaisie, qui
compliquent si gratuitement les enquêtes bibliographiques. — Une
quatrième règle a été posée ; on a dit : « Une monographie n’est utile que
quand elle épuise le sujet » ; mais il est très légitime de faire un travail
provisoire avec les documents dont on dispose, même quand on a des
raisons de croire qu’il en existe d’autres, à condition toutefois d’avertir
précisément avec quels documents le travail a été fait. — Il suffit,
d’ailleurs, d’avoir du tact pour sentir que, dans une monographie, l’appareil
de la démonstration, s’il doit être complet, doit aussi être réduit au strict
nécessaire. La sobriété est de rigueur : tout étalage d’érudition, dont
l’économie aurait pu être réalisée sans inconvénients, est odieux [229] . Les
monographies les mieux faites n’aboutissent souvent, en histoire, qu’à la
constatation de l’impossibilité de savoir. Il faut résister au désir de
couronner, comme il arrive, par des conclusions subjectives, ambitieuses et
vagues, une monographie impropre à les porter [230] . La conclusion
régulière d’une bonne monographie, c’est le bilan des résultats acquis par
elle et de ce qui reste obscur. Une monographie ainsi conduite peut vieillir,
mais elle ne pourrit pas, et l’auteur n’a jamais lieu d’en rougir.
[225] Les gens du métier essaient en vain de s’abuser sur ce point : tout, dans le passé, n’est pas
intéressant. — « Si nous écrivions la vie du duc d’Angoulême, dit Pécuchet. — Mais c’était un
imbécile ! répliqua Bouvard. — Qu’importe ! Les personnages du second plan ont parfois une
influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage des affaires. » (G. Flaubert, Bouvard et
Pécuchet, p. 157.)
[226] Comme les personnes d’esprit médiocre ont une tendance à
préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de ce genre, une
concurrence active. On a souvent l’occasion de constater l’apparition
simultanée de plusieurs monographies sur le même sujet : il n’est pas
rare que le sujet soit tout à fait sans importance.
[227] Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont pas
tous traitables ; il en est auxquels l’état des sources interdit de songer.
C’est pourquoi les débutants, même ceux qui sont intelligents,
éprouvent tant d’embarras à choisir les sujets de leurs premières
monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés ou favorisés par la
chance, et, souvent, s’engagent dans des impasses. Il serait très
rigoureux, et fort injuste, de juger quelqu’un d’après la liste des sujets
de ses premières monographies.
[228] En pratique il faut donner, au commencement, la liste des
sources employées pour l’ensemble de la monographie (avec des

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indications bibliographiques convenables pour les imprimés, la
mention de la nature des documents et leur cote pour les manuscrits) ;
de plus, chaque affirmation spéciale doit porter sa preuve : le texte
même du document à l’appui, si c’est possible, afin que le lecteur soit
en mesure de contrôler l’interprétation (pièces justificatives) ; sinon, en
note, l’analyse ou, tout au moins, le titre du document, avec sa cote, ou
avec l’indication précise de l’endroit où il a été publié. La règle
générale est de mettre le lecteur en état de savoir exactement pour
quelles raisons on a adopté telles conclusions sur chaque point de
l’analyse.
Les débutants, en cela pareils aux anciens auteurs, n’observent pas,
naturellement, toutes ces règles. Il leur arrive constamment, au lieu de
citer le texte ou le titre des documents, de s’y référer par une cote ou
par l’indication générale du recueil où ils sont imprimés, qui
n’apprennent rien au lecteur sur la nature des textes allégués. Voici
encore une méprise des plus grossières, et qui s’observe très souvent :
les débutants, ou les personnes inexpérimentées, ne comprennent pas
toujours pourquoi l’habitude s’est introduite de placer des notes au bas
des pages ; au bas des pages des livres qu’ils ont entre les mains, ils
voient un liseré de notes : ils se croient obligés d’en faire un au bas des
leurs, mais leurs notes sont postiches et de pur ornement ; elles ne
servent ni à produire des preuves ni à permettre au lecteur de contrôler
leurs assertions. — Tous ces procédés sont inadmissibles et doivent
être vigoureusement combattus.
[229] Presque tous les débutants ont une tendance fâcheuse à
s’échapper en digressions superflues, à accumuler des réflexions et des
renseignements qui n’ont aucun rapport avec le sujet principal ; ils se
rendront compte, s’ils réfléchissent, que les causes de ce penchant sont
le mauvais goût, une espèce de vanité naïve, parfois le désordre
d’esprit.
[230] On entend dire : « J’ai longtemps vécu avec les documents
de ce temps et de cette espèce. J’ai l’impression que telles conclusions,
que je ne puis démontrer, sont exactes. » De deux choses l’une : ou
l’auteur peut indiquer les motifs de son impression, et on les
appréciera ; ou il ne peut pas les indiquer, et on doit présumer qu’il
n’en a pas de sérieux.

2o Les travaux d’un caractère général s’adressent soit aux hommes du
métier, soit au public.
A. Les ouvrages généraux destinés surtout aux hommes du métier se
présentent maintenant sous la forme de « répertoires », de « manuels » et
d’« histoires scientifiques ». — Dans un répertoire, on réunit une masse de
faits vérifiés d’un certain genre suivant un ordre destiné à rendre facile de
les trouver. S’il s’agit de faits datés avec précision, l’ordre chronologique

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est indiqué : c’est ainsi que la tâche a été entreprise de composer des
« Annales » de l’histoire d’Allemagne où la mention très brève des
événements, rangés d’après leur date, est accompagnée des textes qui les
font connaître, avec des renvois exacts aux sources et aux travaux de la
critique ; la collection des Jahrbücher der deutschen Geschichte a pour but
d’élucider aussi complètement que possible les faits de l’histoire
d’Allemagne, tout ce qui peut être l’objet de discussions et de preuves
scientifiques, en laissant de côté tout ce qui est du domaine de
l’appréciation et les considérations générales. S’agit-il de faits mal datés, ou
simultanés, qui ne peuvent pas se ranger sur une ligne, l’ordre alphabétique
s’impose : on a de la sorte des Dictionnaires : dictionnaires d’institutions,
dictionnaires biographiques, encyclopédies historiques, tels que la Reale
Encyklopædie de Pauly-Wissowa. Ces répertoires alphabétiques sont, en
principe, de même que les Jahrbücher, des collections de faits prouvés ; si,
en pratique, les références y sont moins rigoureuses, l’appareil des textes à
l’appui des affirmations moins complet, c’est une différence
injustifiable [231] . — Les manuels scientifiques sont aussi, à vrai dire, des
répertoires, puisque ce sont des recueils où des faits acquis sont rangés
suivant un ordre méthodique et sont exposés sous une forme objective, avec
les preuves afférentes, sans aucun ornement littéraire. Les auteurs de ces
« Manuels », dont les spécimens les plus nombreux et les plus parfaits ont
été composés de nos jours dans les Universités allemandes, n’ont d’autre
visée que de dresser minutieusement l’inventaire des connaissances
acquises, afin de rendre plus aisée et plus rapide aux travailleurs
l’assimilation des résultats de la critique et de fournir un point de départ à
des recherches nouvelles. Il existe aujourd’hui des Manuels de cette espèce
pour la plupart des branches spéciales de l’histoire de la civilisation
(langues, littératures, religion, droit, Alterthümer, etc.), pour l’histoire des
institutions, pour les diverses parties de l’histoire ecclésiastique. Il suffit de
citer les noms de Schœmann, de Marquardt et Mommsen, de Gilbert, de
Krumbacher, de Harnack, de Möller. Ces ouvrages n’ont pas la sécheresse
de la plupart des « Manuels » primitifs, publiés en Allemagne il y a cent ans,
qui ne sont guère que des tables de matières, avec l’indication des
documents et des livres à consulter ; l’exposition et la discussion y sont sans
doute serrées et concises, mais elles ont assez d’ampleur pour que des

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lecteurs cultivés puissent s’en accommoder, et même les préférer. Ils
dégoûtent des autres livres, dit très bien G. Paris [232] . « Quand on a savouré
ces pages si substantielles, si pleines de faits et qui, en apparence si
impersonnelles, contiennent cependant et suggèrent surtout tant de pensées,
on a de la peine à lire des livres, même distingués, où la matière taillée
symétriquement suivant les besoins d’un système et colorée par la fantaisie,
ne nous est présentée, pour ainsi dire, que sous un déguisement, et où
l’auteur intercepte sans cesse… le spectacle qu’il prétend nous faire
comprendre et qu’il ne nous fait pas voir. » — Les grands « Manuels »
historiques, symétriques aux Traités et aux Manuels des autres sciences
(mais avec la complication des preuves), doivent être et sont sans cesse
améliorés, rectifiés, corrigés, tenus à jour : car ce sont, par définition, des
œuvres scientifiques, et non pas des œuvres d’art.
[231] Elle tend à s’effacer. Les plus récents recueils alphabétiques de faits historiques (Reale
Encyklopædie der classischen Alterthumswissenschaft de Pauly-Wissowa, Dictionnaire des antiquités
de Daremberg et Saglio, Dictionary of national biography de Leslie Stephen et Sidney Lee) sont
pourvus d’un appareil assez ample. C’est surtout dans les Dictionnaires biographiques que l’usage de
ne pas donner de preuves tend à persister ; voir l’Allgemeine Deutsche Biographie, etc.
[232] Revue critique, 1874, I, p. 327.

Les premiers répertoires et les premiers « Manuels » scientifiques ont
été composés par des individus isolés. Mais on a reconnu bientôt qu’un seul
homme ne peut pas composer correctement, et dominer comme il convient,
de très vastes collections de faits. On s’est partagé la besogne. Les
répertoires sont exécutés, de nos jours, par des collaborateurs associés (qui,
parfois, ne sont pas du même pays et n’écrivent pas dans la même langue).
Les grands Manuels (de I. v. Müller, de G. Gröber, de H. Paul, etc.) sont
formés par des collections de traités spéciaux, rédigés chacun par un
spécialiste. — Le principe de la collaboration est excellent, mais à
condition : 1o que l’œuvre collective soit de nature à se résoudre en grandes
monographies indépendantes, quoique coordonnées ; 2o que la section
confiée à chaque collaborateur ait une certaine étendue ; si le nombre des
collaborateurs est trop grand et la part de chacun trop restreinte, la liberté et
la responsabilité de chacun s’atténuent ou disparaissent.
Les histoires, destinées à présenter le récit des événements qui ne se
sont produits qu’une fois et des faits généraux qui dominent l’ensemble des

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évolutions spéciales, n’ont pas cessé d’avoir une raison d’être, même depuis
que les manuels méthodiques se sont multipliés. Mais les procédés
scientifiques d’exposition s’y sont introduits, comme dans les
monographies et dans les manuels, et par imitation. La réforme a consisté,
dans tous les cas, à renoncer aux ornements littéraires et aux affirmations
sans preuves. Grote a créé le premier modèle de l’« histoire » ainsi définie.
— En même temps certains cadres, auparavant en vogue, sont tombés en
désuétude : ainsi les « Histoires universelles » à narration continue, si
goûtées, pour des motifs différents, au moyen âge et au XVIIIe siècle ;
Schlosser et Weber en Allemagne, Cantù en Italie, en ont donné, au XIXe
siècle, les derniers spécimens. Ce cadre a été abandonné pour des raisons
historiques, parce que l’on a cessé de considérer l’humanité comme un
ensemble relié par une évolution unique ; et pour des raisons pratiques,
parce que l’on a reconnu l’impossibilité de rassembler en un seul ouvrage
une masse aussi écrasante de faits. Les Histoires universelles qui se publient
encore en collaboration (dont le type le plus estimable est la Collection
Oncken) se résolvent, comme les grands Manuels, en sections
indépendantes, traitées chacune par un auteur différent : ce sont des
combinaisons de librairie. Les historiens ont été amenés de nos jours à
adopter la division par États (histoires nationales) et par époques [233] .
[233] L’habitude de joindre aux « histoires », c’est-à-dire au récit des événements politiques, un
résumé des résultats obtenus par les historiens spéciaux de l’art, de la littérature, etc., persiste. On
considère qu’une « Histoire de France » ne serait pas complète s’il ne s’y trouvait des chapitres sur
l’histoire de l’art, de la littérature, des mœurs, etc., en France. Cependant ce n’est pas l’exposé
sommaire des évolutions spéciales d’après les spécialistes — fait de seconde main — qui est à sa
place dans une « Histoire » scientifique ; c’est l’étude des faits généraux qui ont dominé l’ensemble
des évolutions spéciales.

B. Il n’y a pas de raison théorique pour que les œuvres historiques qui
s’adressent surtout au public ne soient pas conçues dans le même esprit que
les œuvres destinées aux gens du métier et rédigées de la même manière,
sous réserve des simplifications et des suppressions qui s’indiquent d’elles-
mêmes. Et il existe en effet des résumés nets, substantiels et agréables, où
rien n’est avancé qui ne soit tacitement appuyé sur des références solides,
où les points acquis à la science sont dégagés avec précision, illustrés avec
discrétion, mis en relief et en valeur. Les Français, grâce à des qualités
naturelles de tact, de dextérité et de justesse d’esprit, excellent en général

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dans cet exercice. Tels articles de revue, tels livres de vulgarisation
supérieure, publiés chez nous, où les résultats d’une quantité de travaux
originaux ont été habilement condensés, font l’admiration des spécialistes
mêmes qui, par de pesantes monographies, les ont rendus possibles. — Rien
n’est plus dangereux, cependant, que la vulgarisation. En fait, la plupart des
livres de vulgarisation ne sont pas conformes à l’idéal moderne de
l’exposition historique ; et des survivances de l’idéal ancien, celui de
l’antiquité, de la Renaissance et des romantiques, s’y observent
fréquemment.
On s’explique aisément pourquoi. Les défauts des ouvrages historiques
destinés au public incompétent — défauts parfois énormes, qui ont
discrédité, pour beaucoup de bons esprits, le genre même de la vulgarisation
— sont les conséquences de la préparation insuffisante ou de la mauvaise
éducation littéraire des « vulgarisateurs ».
Un vulgarisateur est dispensé de recherches originales ; mais il doit
connaître tout ce qui a été publié d’important sur son sujet, être, comme on
dit, « au courant », et avoir repensé par lui-même les conclusions des
spécialistes. S’il n’a pas fait personnellement d’études spéciales sur le sujet
qu’il se propose de traiter, il faut donc qu’il s’informe, et c’est long. La
tentation est forte, pour le vulgarisateur de profession, d’étudier
superficiellement quelques monographies récentes, d’en coudre ou d’en
combiner à la hâte des extraits, et de parer, autant que possible, cette
macédoine, pour la rendre plus attrayante, avec des « idées générales » et
des grâces extérieures. La tentation est d’autant plus forte que la plupart des
spécialistes se désintéressent des travaux de vulgarisation, que ces travaux
sont, en général, lucratifs, et que le grand public n’est pas en état de
distinguer nettement la vulgarisation honnête de la vulgarisation trompe-
l’œil. Bref, il y a des gens, chose absurde, qui n’hésitent pas à résumer pour
autrui ce qu’ils n’ont pas pris la peine d’apprendre eux-mêmes, et à
enseigner ce qu’ils ignorent. — De là, dans la plupart des ouvrages de
vulgarisation historique, des taches de toute espèce, inévitables, que les
gens instruits constatent toujours avec plaisir, mais avec un plaisir un peu
mêlé d’amertume, parce qu’ils sont souvent seuls à les voir : emprunts
inavoués, références inexactes, noms et textes estropiés, citations de
seconde main, hypothèses sans valeur, rapprochement superficiels,

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assertions imprudentes, généralisations puériles, et, dans l’énoncé des
opinions les plus fausses ou les plus contestables, un ton de tranquille
autorité [234] .
[234] On imagine difficilement ce que peuvent devenir, sous la plume des vulgarisateurs
négligents et maladroits, les résultats les plus intéressants et les mieux assurés de la critique moderne.
Ceux-là le savent mieux que personne qui ont eu l’occasion de lire les « compositions » improvisées
des candidats aux examens d’histoire : les défauts ordinaires de la vulgarisation de mauvais aloi y
sont parfois poussés jusqu’à l’absurde.

D’autre part, des hommes dont l’information ne laisse rien à désirer, et
dont les monographies destinées aux spécialistes sont très méritoires, se
montrent capables, quand ils écrivent pour le public, d’atteintes graves à la
méthode scientifique. Les Allemands sont coutumiers du fait : voyez
Mommsen, Droysen, Curtius et Lamprecht. C’est que ces auteurs,
s’adressant au public, ont l’intention d’agir sur lui. Leur désir de produire
une impression forte les conduit à relâcher quelque chose de la rigueur
scientifique et à revenir aux habitudes condamnées de l’ancienne
historiographie. Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu’il s’agit d’établir
des détails, ils s’abandonnent dans l’exposé des questions générales à leurs
penchants naturels, comme le commun des hommes. Ils prennent parti, ils
blâment, ils célèbrent ; ils colorent, ils embellissent ; ils se permettent des
considérations personnelles, patriotiques, morales ou métaphysiques. Et,
par-dessus tout, ils s’appliquent, avec le talent qui leur a été départi, à faire
œuvre d’artiste ; s’y appliquant, ceux qui n’ont pas de talent sont ridicules,
et le talent de ceux qui en ont est gâté par la préoccupation de l’effet.
Ce n’est pas à dire, bien entendu, que la « forme » soit sans importance,
ni que, pourvu qu’il se fasse comprendre, l’historien ait le droit d’avoir une
langue incorrecte, vulgaire, lâche ou pâteuse. Le mépris de la rhétorique,
des faux brillants et des fleurs en papier n’exclut pas le goût d’un style pur
et ferme, savoureux et plein. Fustel de Coulanges fut un écrivain, quoiqu’il
ait, toute sa vie, recommandé et pratiqué la chasse aux métaphores. Au
contraire, nous répéterons volontiers [235] que l’historien, vu l’extrême
complexité des phénomènes dont il essaie de rendre compte, n’a pas le droit
de mal écrire. Mais il doit toujours bien écrire et ne jamais s’endimancher.
[235] Cf. plus haut, p. 230.

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CONCLUSION

I. L’histoire n’est que la mise en œuvre de documents. Or il dépend
d’accidents fortuits que les documents se soient conservés ou se soient
perdus. De là, dans la constitution de l’histoire, le rôle dominant du hasard.
La quantité des documents qui existent, sinon des documents connus,
est donnée ; le temps, en dépit de toutes les précautions qui sont prises de
nos jours, la diminue sans cesse ; elle n’augmentera jamais. L’histoire
dispose d’un stock de documents limité ; les progrès de la science historique
sont limités par là même. Quand tous les documents seront connus et auront
subi les opérations qui les rendent utilisables, l’œuvre de l’érudition sera
terminée. Pour quelques périodes anciennes, dont les documents sont rares,
on prévoit déjà que, dans une ou deux générations au plus, il faudra
s’arrêter. Les historiens seront alors obligés de se replier de plus en plus sur
les périodes modernes. L’histoire ne réalisera donc pas le rêve qui, au XIXe
siècle, a inspiré aux romantiques tant d’enthousiasme pour les études
historiques : elle ne percera pas le mystère des origines des sociétés ; et,
faute de documents, le commencement de l’évolution de l’humanité restera
toujours obscur.
L’historien ne recueille pas lui-même les matériaux nécessaires à
l’histoire, par l’observation, comme on fait dans les autres sciences : il
travaille sur des faits transmis par des observateurs antérieurs. La
connaissance ne s’obtient pas, en histoire, par des procédés directs, comme
dans les autres sciences : elle est indirecte. L’histoire est, non pas, comme
on l’a dit, une science d’observation, mais une science de raisonnement.
Pour utiliser ces faits observés dans des conditions inconnues, il faut les
faire passer par la critique, et la critique consiste en une série de

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raisonnements par analogie. Les faits livrés par la critique restent isolés,
épars ; pour les organiser en construction, il faut se les représenter et les
grouper d’après leur ressemblance avec des faits actuels, opération qui se
fait aussi au moyen de raisonnements par analogie. Cette nécessité impose à
l’histoire une méthode exceptionnelle. Pour construire ses raisonnements
par analogie, il lui faut combiner toujours la connaissance particulière des
conditions où se produisirent les faits passés et l’intelligence générale des
conditions où se produisent les faits humains. Elle procède en dressant des
répertoires particuliers des faits d’une époque passée, et en leur appliquant
des questionnaires généraux fondés sur l’étude du présent.
Les opérations qu’on est obligé d’effectuer pour aboutir, en partant de
l’inspection des documents, à la connaissance des faits et des évolutions du
passé, sont très nombreuses. De là la nécessité d’une division et d’une
organisation du travail en histoire. — Il faut que les travailleurs spéciaux
qui s’occupent de la recherche, de la restitution et du classement provisoire
des documents coordonnent leurs efforts, pour que soit achevée le plus tôt
possible, dans les meilleures conditions de sûreté et d’économie, l’œuvre
préparatoire de l’érudition. — Il faut d’autre part que les auteurs de
synthèses partielles (monographies) qui sont destinées à servir de matériaux
à des synthèses plus vastes, s’accordent à travailler d’après la même
méthode, de sorte que les résultats de chacun puissent être, sans enquêtes
préalables, utilisés par les autres. — Il faut enfin que des travailleurs
expérimentés, renonçant aux recherches personnelles, consacrent tout leur
temps à étudier ces synthèses partielles, afin de les combiner d’une façon
scientifique en des constructions générales. — Et si de ces travaux
ressortaient avec évidence des conclusions sur la nature et les causes de
l’évolution des sociétés, on aurait constitué une « philosophie de l’histoire »
vraiment scientifique, que les historiens pourraient avouer comme le
couronnement légitime de la science historique.
On peut penser qu’un jour viendra où, grâce à l’organisation du travail,
tous les documents auront été découverts, purifiés et mis en ordre, et tous
les faits dont la trace n’a pas été effacée, établis. — Ce jour-là l’histoire sera
constituée, mais elle ne sera pas fixée : elle continuera à se modifier à
mesure que l’étude directe des sociétés actuelles, en devenant plus
scientifique, fera mieux comprendre les phénomènes sociaux et leur

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évolution ; car les idées nouvelles qu’on acquerra sans doute de la nature,
des causes, de l’importance relative des faits sociaux continueront à
transformer l’image qu’on se fera des sociétés et des événements du
passé [236] .
[236] Il a été question plus haut de la part de subjectivité qu’il n’est pas possible d’éliminer de la
construction historique, et dont on a tant abusé pour dénier à l’histoire un caractère scientifique :
cette part de subjectivité qui attristait Pécuchet (G. Flaubert, o. c., p. 107) et Silvestre Bonnard (A.
France, Le crime de Silvestre Bonnard, p. 310), et qui faire dire à Faust :

… Die Zeiten der Vergangenheit
Sind uns ein Buch mit sieben Siegeln.
Was ihr den Geist der Zeiten heisst,
Das ist im Grund der Herren eigner Geist
In dem die Zeiten sich bespiegeln…

II. C’est une illusion surannée de croire que l’histoire fournit des
enseignements pratiques pour la conduite de la vie (Historia magistra vitæ),
des leçons immédiatement profitables aux individus et aux peuples : les
conditions où se produisent les actes humains sont rarement assez
semblables d’un moment à l’autre pour que les « leçons de l’histoire »
puissent être appliquées directement. C’est une erreur de dire, par réaction,
que « le caractère propre de l’histoire est qu’elle ne sert à rien » [237] . Elle a
une utilité indirecte.
[237] Parole attribuée à « un professeur de la Sorbonne » par M. de la Blanchère, Revue critique,
1895, I, p. 176. — D’autres ont déclamé sur ce thème que la connaissance de l’histoire est nuisible et
paralyse. Voir F. Nietzsche, Unzeitgemässe Bertachtungen, II. Nutzen und Nachtheil der Historie für
das Leben, Leipzig, 1874, in-8.

L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle explique les
origines de l’état de choses actuel. A cet égard, reconnaissons qu’elle
n’offre pas, d’un bout à l’autre de sa durée, un intérêt égal : il y a des
générations lointaines dont les traces ne sont plus visibles dans le monde tel
qu’il est ; pour rendre compte de la constitution politique de l’Angleterre
contemporaine, par exemple, l’étude des witenagemot anglo-saxons est sans
valeur, celle des événements du XVIIIe et du XIXe siècle est capitale.
L’évolution des sociétés civilisées s’est accélérée à tel point depuis cent ans,
que, pour l’intelligence de leur forme actuelle, l’histoire de ces cent ans
importe plus que celle des dix siècles antérieurs. Comme explication du

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présent, l’histoire se réduirait presque à l’étude de la période
contemporaine.
L’histoire est aussi un élément indispensable pour l’achèvement des
sciences politiques et sociales, qui sont encore en voie de formation ; car
l’observation directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne suffit pas
à constituer ces sciences, il faut y joindre l’étude du développement de ces
phénomènes dans le temps, c’est-à-dire leur histoire [238] . Voilà pourquoi
toutes les sciences de l’homme (linguistique, droit, science des religions,
économie politique, etc.) ont pris en ce siècle la forme de sciences
historiques.
[238] L’histoire et les sciences sociales sont dans une dépendance réciproque ; elles progressent
parallèlement par un échange continuel de services. Les sciences sociales fournissent la connaissance
du présent, nécessaire à l’histoire pour se représenter les faits et raisonner sur les documents ;
l’histoire donne sur l’évolution des renseignements nécessaires pour comprendre le présent.

Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un instrument de culture
intellectuelle ; et elle l’est par plusieurs moyens. — D’abord, la pratique de
la méthode historique d’investigation, dont les principes sont esquissés dans
le présent ouvrage, est très hygiénique pour l’esprit, qu’elle guérit de la
crédulité. — En second lieu, l’histoire, parce qu’elle montre un grand
nombre de sociétés différentes, prépare à comprendre et à accepter des
usages variés ; en faisant voir que les sociétés se sont souvent transformées,
elle habitue à la variation des formes sociales et guérit de la crainte des
transformations. — Enfin, l’expérience des évolutions passées, en faisant
comprendre le processus des transformations humaines par les changements
d’habitudes et le renouvellement des générations, préserve de la tentation
d’expliquer par des analogies biologiques (sélection, lutte pour l’existence,
hérédité des habitudes, etc.) l’évolution des sociétés, qui ne se produit pas
sous l’action des mêmes causes que l’évolution animale.

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APPENDICES

APPENDICE I
L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DE L’HISTOIRE EN FRANCE

I. L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans l’instruction
secondaire. On enseignait jadis l’histoire aux fils des rois et des grands
personnages, pour les préparer à l’art du gouvernement, suivant la tradition
antique ; mais c’était une science sacrée, réservée aux futurs maîtres des
États, une science de princes, non une science de sujets. Les écoles
secondaires organisées depuis le XVIe siècle, ecclésiastiques ou laïques,
catholiques ou protestantes, ne firent pas entrer l’histoire dans leur plan
d’études ou ne l’y admirent que comme annexe de l’étude des langues
anciennes. C’était en France la tradition des Jésuites ; elle fut reprise par
l’Université de Napoléon.
L’histoire n’a été introduite dans l’enseignement secondaire qu’au XIXe
siècle, sous la pression de l’opinion ; et bien qu’elle ait conquis dans le plan
d’études une plus large place en France qu’en pays anglais et même en
Allemagne, elle est restée une matière accessoire, à laquelle on n’a pas
attribué une classe spéciale (comme à la philosophie), parfois même pas un
professeur spécial, et qui ne compte presque pas dans les examens.
L’enseignement historique s’est ressenti longtemps de cette origine.
Imposé par ordre supérieur à un personnel élevé exclusivement dans l’étude
de la littérature, il ne pouvait trouver sa place dans le système de
l’enseignement classique, fondé sur l’étude des formes, indifférent à la

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connaissance des faits sociaux. On enseigna l’histoire parce que le
programme l’ordonnait ; mais ce programme, raison d’être unique et maître
absolu de l’enseignement, resta toujours un accident, variable suivant le
hasard des préférences ou même des études personnelles des rédacteurs.
L’histoire faisait partie des convenances mondaines ; il y a, disait-on, des
noms et des faits « qu’il n’est pas permis d’ignorer » ; mais ce qu’il n’est
pas permis d’ignorer varia beaucoup, depuis les noms des rois mérovingiens
et les batailles de la guerre de Sept Ans jusqu’à la loi salique et à l’œuvre de
saint Vincent de Paul.
Le personnel improvisé qui, pour obéir au programme, dut improviser
l’enseignement de l’histoire, n’avait aucune idée claire, ni de sa raison
d’être, ni de son rôle dans l’éducation générale, ni des procédés techniques
nécessaires pour le donner. Ainsi dépourvu de traditions, de préparation
pédagogique et même d’instruments de travail, le professeur d’histoire se
trouva ramené aux temps antérieurs à l’imprimerie où le maître devait
fournir à ses élèves tous les faits qui formaient la matière de son
enseignement, et il adopta le même procédé qu’au moyen âge. Muni d’un
cahier où il avait rédigé la série des faits à enseigner, il le lisait devant les
élèves, parfois en se donnant l’air d’improviser ; c’était « la leçon », la pièce
maîtresse de l’enseignement historique. L’ensemble des leçons, déterminé
par le programme, formait « le cours ». L’élève devait écouter en écrivant
(c’est ce qu’on appelait « prendre des notes ») et rapporter par écrit ce qu’il
avait entendu (c’était « la rédaction »). Mais comme on négligeait
d’apprendre aux élèves à prendre des notes, presque tous se bornaient à
écrire très vite, sous la dictée du professeur, un brouillon qu’ils copiaient à
domicile en forme de rédaction, sans avoir cherché à comprendre le sens ni
de ce qu’ils entendaient, ni de ce qu’ils transcrivaient. A ce travail
mécanique les plus zélés ajoutaient des morceaux copiés dans des livres,
d’ordinaire sans plus de réflexion.
Pour faire entrer dans la tête des élèves les faits jugés essentiels le
professeur faisait de la leçon une réduction très courte, « le sommaire » ou
« résumé », qu’il dictait ouvertement et qu’il faisait apprendre par cœur.
Ainsi les deux exercices écrits qui occupaient presque tout le temps de la
classe étaient, l’un (le sommaire) une dictée avouée, l’autre (la rédaction)
une dictée honteuse.

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Le contrôle se réduisait à faire réciter le sommaire textuellement et à
interroger sur la rédaction, c’est-à-dire à faire répéter approximativement
les paroles du professeur. Les deux exercices oraux étaient l’un une
récitation avouée, l’autre une récitation honteuse.
On donnait bien à l’élève un livre, le « précis d’histoire [239] » ; mais le
précis, rédigé dans la même forme que le cours du professeur, ne se
combinait pas avec l’enseignement oral de façon à lui servir d’instrument et
ne faisait que le doubler ; et d’ordinaire, il le doublait mal, car il n’était pas
intelligible pour un élève. Les auteurs de précis [240] , adoptant les procédés
traditionnels des « abrégés », cherchaient à entasser le plus grand nombre
possible de faits, en les allégeant de tous les détails caractéristiques et en les
résumant sous les expressions les plus générales et par conséquent les plus
vagues. Il ne restait ainsi dans les livres élémentaires qu’un résidu de noms
propres et de dates reliés par des formules uniformes ; l’histoire apparaissait
comme une série de guerres, de traités, de réformes, de révolutions, qui ne
différaient que par les noms des peuples, des souverains, des champs de
bataille et par les chiffres des années [241] .
[239] Le même usage a été adopté dans les pays allemands sous le nom de Leitfaden (fil
conducteur), dans les pays anglais sous le nom de text-book.
[240] Il faut excepter le Précis de l’histoire moderne de Michelet
et rendre à Duruy la justice que, dans ses livres scolaires, même dès les
premières éditions, il a fait un effort, souvent heureux, pour rendre ses
récits intéressants et instructifs.
[241] Pour la critique de ce procédé, voir plus haut, p. 123.

Tel fut, jusqu’à la fin du Second Empire, l’enseignement de l’histoire
dans tous les établissements français laïques ou ecclésiastiques, — sauf
quelques exceptions d’autant plus méritoires qu’elles étaient plus rares, car
il fallait alors à un professeur d’histoire une dose peu commune d’initiative
et d’énergie pour échapper à la routine de la rédaction et du résumé.
II. Dans ces dernières années le mouvement général de réforme de
l’enseignement, parti du Ministère et des Facultés, a fini par se
communiquer à l’instruction secondaire. Les professeurs d’histoire ont été
affranchis de la surveillance soupçonneuse que le gouvernement de
l’Empire avait fait peser sur leur enseignement, et en ont profité pour

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expérimenter des méthodes nouvelles. Une pédagogie historique est née.
Elle s’est révélée avec l’approbation du Ministère dans les discussions de la
Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire, dans la
Revue de l’enseignement secondaire et la Revue universitaire. Elle a reçu la
consécration officielle dans les Instructions jointes au programme de 1890 ;
le rapport sur l’histoire, œuvre de M. Lavisse, est devenu la charte qui
protège les professeurs partisans de la réforme dans la lutte contre la
tradition [242] .
[242] Le tableau le plus complet, et probablement le plus exact, de l’état de l’enseignement
secondaire de l’histoire après les réformes, a été donné par un Espagnol, R. Altamira, La Ensenanza
de la historia, 2e édit., Madrid, 1895, in-8.

De cette crise de rénovation l’enseignement de l’histoire sortira sans
doute organisé, pourvu d’une pédagogie et d’une technique rationnelles
comme ses aînés, les enseignements des langues, des littératures et de la
philosophie. Mais il faut s’attendre à ce que la réforme soit beaucoup plus
lente que dans l’enseignement supérieur. Le personnel est beaucoup plus
nombreux, plus lent à instruire ou à renouveler ; les élèves sont moins zélés
et moins intelligents ; la routine des parents oppose aux méthodes nouvelles
une force d’inertie inconnue dans les Facultés ; — et le baccalauréat, cet
obstacle général à toutes les réformes, est particulièrement nuisible à
l’enseignement historique, qu’il réduit à un cahier de demandes et de
réponses.
III. Dès maintenant, pourtant, on peut indiquer dans quelle direction
devra se développer l’enseignement historique en France [243] et les
questions qu’on devra résoudre pour acquérir une technique rationnelle.
Nous essayons ici de formuler ces questions dans un tableau méthodique.
[243] Nous ne traitons ici que de la France, Mais il sera permis, pour dissiper une illusion du
public français, d’avertir que la pédagogie historique est moins avancée encore dans les pays anglais,
où les procédés sont restés mécaniques, et même dans les pays allemands, où elle est entravée par la
conception de l’enseignement patriotique.

1o Organisation générale. — Quel but peut se proposer l’enseignement
de l’histoire ? Quels services peut-il rendre à la culture de l’élève ? Quelle
action peut-il avoir sur sa conduite ? Quels faits doit-il lui faire
comprendre ? Quelles habitudes d’esprit doit-il lui donner ? Et, par

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conséquent, quels principes doivent diriger le choix des matières et des
procédés ? — L’enseignement doit-il être disséminé sur toute la durée des
classes ou concentré dans une classe spéciale ? Doit-il être donné dans des
classes d’une heure ou de deux heures ? — L’histoire doit-elle être
distribuée en plusieurs cycles, comme en Allemagne, de façon à faire
revenir l’élève plusieurs fois à différentes périodes de ses études sur le
même sujet ? Ou doit-elle être exposée en une seule suite continue depuis le
commencement des études, comme en France ? — Le professeur doit-il
faire un cours complet, ou doit-il choisir quelques questions et charger
l’élève d’étudier seul les autres ? Doit-il exposer oralement les faits ou
ordonner aux élèves d’en prendre d’abord connaissance dans un livre, de
façon à remplacer le cours par des explications ?
2o Choix des matières. — Quelle proportion doit-on donner à l’histoire
nationale et à l’histoire des autres pays ? A l’histoire ancienne et à l’histoire
contemporaine ? Aux histoires spéciales (art, religion, coutumes, vie
économique) et à l’histoire générale ? Aux institutions ou aux usages et aux
événements ? A l’évolution des usages matériels, à l’histoire intellectuelle, à
la vie sociale, à la vie politique ? A l’étude des accidents individuels, à la
biographie, aux épisodes dramatiques ou à l’étude des enchaînements et des
évolutions générales ? Quelle place doit-on faire aux noms propres et aux
dates ? — Doit-on profiter des occasions qu’offrent les légendes pour
éveiller l’esprit critique ? Ou doit-on les éviter ?
3o Ordre. — Dans quel ordre doit-on aborder les matières ? Doit-on
commencer par les périodes les plus anciennes et les pays les plus
anciennement civilisés pour suivre l’ordre chronologique et l’ordre de
l’évolution ? Ou par les périodes et les pays les plus rapprochés pour aller
du plus connu au moins connu ? — Dans l’exposition de chaque période
doit-on suivre un ordre chronologique, géographique ou logique ? — Doit-
on commencer par décrire des états de choses ou par raconter des
événements ?
4o Procédés d’enseignement. — Faut-il donner d’abord à l’élève des
formules générales ou des images particulières ? Le professeur doit-il
énoncer lui-même les formules ou les faire chercher par l’élève ? Faut-il
faire apprendre par cœur des formules ? Et dans quels cas ? — Comment
faire pénétrer les images des faits historiques ? Quel usage faire des

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gravures ? Des reproductions et des restitutions ? Des scènes de fantaisie ?
— Quel usage faire des récits et des descriptions ? Des textes d’auteurs ?
Des romans historiques ? — Dans quelle mesure doit-on rapporter les
paroles et les formules ? — Comment faire localiser les faits ? Quel usage
faire des tableaux chronologiques, des tableaux synchroniques, des croquis
géographiques, des tableaux statistiques et des graphiques ? — Comment
faire comprendre le caractère des événements et des coutumes ? Les motifs
des actes ? Les conditions d’une coutume ? Comment choisir les épisodes
d’un événement ? Et les exemples d’une coutume ? — Comment faire
comprendre l’enchaînement des faits et l’évolution ? — Quel usage peut-on
faire de la comparaison ? — Quelle langue doit-on parler ? Dans quelle
mesure doit-on employer les termes concrets, les termes abstraits, les
termes techniques ? — Comment contrôler que l’élève a compris les termes
et s’est assimilé les faits ? Peut-on organiser des exercices actifs qui fassent
faire à l’élève un travail personnel sur les faits ? — Quels instruments doit-
on donner à l’élève ? Comment doit être composé le livre scolaire pour
rendre possible des exercices actifs.
Pour exposer et justifier la solution à toutes ces questions, ce ne serait
pas trop d’un traité spécial [244] . On n’indiquera ici que les principes
généraux sur lesquels l’accord semble être à peu près fait en France dès
maintenant.
[244] J’ai essayé, dans un cours à la Sorbonne, de faire une partie de ce travail. [Ch. S.]

On ne demande plus guère à l’histoire des leçons de morale ni de beaux
exemples de conduite, ni même des scènes dramatiques ou pittoresques. On
comprend que pour tous ces objets la légende serait préférable à l’histoire,
car elle présente un enchaînement des causes et des effets plus conforme à
notre sentiment de la justice, des personnages plus parfaits et plus
héroïques, des scènes plus belles et plus émouvantes. — On renonce aussi à
employer l’histoire pour exalter le patriotisme ou le loyalisme comme en
Allemagne ; on sent ce qu’il y aurait d’illogique à tirer d’une même science
des applications opposées suivant les pays ou les partis ; ce serait inviter
chaque peuple à mutiler, sinon à altérer, l’histoire dans le sens de ses
préférences. On comprend que la valeur de toute science consiste en ce
qu’elle est vraie, et on ne demande plus à l’histoire que la vérité [245] .

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[245] Constatons cependant que, à la question posée en juillet 1897 aux candidats au
Baccalauréat moderne : « A quoi sert l’enseignement de l’histoire ? » 80 pour 100 des candidats ont
répondu en substance, soit parce qu’ils le pensaient, soit parce qu’ils croyaient plaire : « à exalter le
patriotisme ». [Ch.-V. L.]

Le rôle de l’histoire dans l’éducation n’apparaît peut-être pas encore
nettement à tous ceux qui l’enseignent. Mais tous ceux qui réfléchissent
sont d’accord pour la regarder surtout comme un instrument de culture
sociale. — L’étude des sociétés du passé fait comprendre à l’élève par des
exemples pratiques ce que c’est qu’une société ; elle le familiarise avec les
principaux phénomènes sociaux et les différentes espèces d’usages et
d’institutions qu’il ne serait guère pratique de lui montrer dans la réalité
actuelle ; elle lui fait comprendre par la comparaison d’usages différents les
caractères de ces usages, leur variété et leurs ressemblances. — L’étude des
événements et des évolutions le familiarise avec l’idée de la transformation
continuelle des choses humaines, elle le garantit de la frayeur irraisonnée
des changements sociaux ; elle rectifie sa notion du progrès. — Toutes ces
acquisitions rendent l’élève plus apte à participer à la vie publique ;
l’histoire paraît ainsi l’enseignement indispensable dans une société
démocratique.
La règle de la pédagogie historique sera donc de chercher les objets et
les procédés les plus propres à faire voir les phénomènes sociaux et
comprendre leur évolution. Avant d’admettre un fait on devra se demander
d’abord quelle action éducative il peut avoir, puis si on dispose de moyens
suffisants pour le faire voir et comprendre à l’élève. On devra écarter tout
fait peu instructif ou trop compliqué pour être compris, ou sur lequel nous
n’avons pas de détails qui le rendent intelligible.
IV. Pour réaliser un enseignement rationnel il ne suffira pas de
constituer une théorie de la pédagogie historique. Il faudra renouveler le
matériel et les procédés.
L’histoire comporte nécessairement la connaissance d’un grand nombre
de faits. Le professeur d’histoire, réduit à sa parole, à un tableau noir, et à
des abrégés qui ne sont guère que des tableaux chronologiques, se trouve
dans la condition d’un professeur de latin sans textes ni dictionnaire.
L’élève d’histoire a besoin d’un répertoire de faits historiques comme

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l’élève de latin d’un répertoire de mots latins ; il lui faut des collections de
faits, et les précis scolaires ne sont guère que des collections de mots.
Les faits se présentent sous deux formes, gravures et livres. Les
gravures montrent les objets matériels et l’aspect extérieur, elles servent
surtout pour l’étude de la civilisation matérielle. On a depuis longtemps, en
Allemagne, essayé de donner à l’élève un recueil de gravures combiné pour
l’enseignement historique. Le même besoin a fait naître en France l’Album
historique, qui se publie sous la direction de M. Lavisse.
Le livre est l’instrument principal, il doit contenir les traits
caractéristiques nécessaires pour se représenter les événements, les motifs,
les habitudes, les institutions ; il consistera surtout en récits et descriptions,
auxquels on pourra joindre quelques paroles ou formules caractéristiques.
On a longtemps cherché à composer ces livres avec des morceaux choisis
d’auteurs anciens ; on leur donnait la forme d’un recueil de textes [246] .
L’expérience semble indiquer qu’il faut renoncer à ce procédé d’aspect
scientifique, il est vrai, mais peu intelligible à des enfants ; on préfère
s’adresser aux élèves en langue contemporaine. C’est dans cet esprit que,
suivant les Instructions de 1890 [247] ont été composées les collections de
Lectures historiques dont la principale a été publiée par la maison Hachette.
[246] C’est ce qui a été fait en Allemagne sous le nom de Quellenbuch.
[247] On trouvera la même théorie pédagogique dans la préface de
mon Histoire narrative et descriptive des anciens peuples de l’Orient,
Supplément à l’usage des professeurs, Paris, 189, in-8. [Ch. S.]

Les procédés de travail des élèves se ressentent encore de la création
tardive de l’enseignement de l’histoire. Dans la plupart des classes
d’histoire dominent encore les procédés qui ne font faire à l’élève qu’un
travail réceptif : le cours, le résumé, la lecture, l’interrogation, la rédaction,
la reproduction des cartes. C’est la condition d’un élève de latin qui se
bornerait à réciter des leçons de grammaire ou des morceaux d’auteur sans
faire ni version ni thème.
Pour que l’enseignement fasse une impression efficace il faut, sinon
écarter tous ces procédés passifs, du moins les renforcer par des exercices
qui mettent l’élève en activité. On en a déjà expérimenté quelques-uns et on
peut en imaginer plusieurs [248] . — On peut faire analyser des gravures, des

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récits, des descriptions pour dégager les caractères des faits : ce petit exposé
écrit ou oral donnera la garantie que l’élève a vu et compris, il sera une
occasion de l’habituer à n’employer que des termes précis. — On peut
demander à l’élève un dessin, un croquis géographique, un tableau
synchronique. — On peut lui faire dresser un tableau de comparaison entre
des sociétés différentes et un tableau de l’enchaînement des faits.
[248] J’ai traité cette question dans la Revue universitaire, 1896, t. I. [Ch. S.]

Il faut un livre pour fournir à l’élève la matière de ces exercices. Ainsi la
réforme des procédés est liée à la réforme des instruments de travail. Elles
se feront toutes deux à mesure que les professeurs et le public apercevront
plus nettement le rôle de l’enseignement historique dans l’éducation
sociale.

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APPENDICE II
L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DE L’HISTOIRE EN FRANCE

L’enseignement supérieur de l’histoire a été en grande partie transformé,
dans notre pays, depuis trente ans. Cela s’est fait lentement, par retouches
successives, comme il convenait. Mais, quoique les mesures prises aient été
rationnellement liées les unes aux autres, le grand nombre de ces mesures
n’a pas laissé, en ces derniers temps, d’étonner, et même d’effaroucher le
public. L’opinion publique, sollicitée en faveur des réformes, a été un peu
surprise de l’être si souvent, et peut-être n’est-il pas superflu d’indiquer ici,
une fois de plus, le sens général et la logique interne du mouvement auquel
nous assistons.
I. Avant les dernières années du Second Empire, l’enseignement
supérieur des sciences historiques était organisé en France d’une manière
incohérente [249] .
[249] Voir, sur l’organisation de l’enseignement supérieur en France à cette époque et sur les
premières réformes, l’excellent ouvrage de M. L. Liard, l’Enseignement supérieur en France, Paris,
1888-1894, 2 vol. in-8.

Il y avait des chaires d’histoire dans plusieurs établissements, de types
divers : au Collège de France, dans les Facultés des Lettres, et dans des
« écoles spéciales », telles que l’École normale supérieure et l’École des
chartes.
Le Collège de France était un vestige des institutions de l’ancien
régime. Dressé au XVIe siècle contre la Sorbonne scolastique pour être
l’asile des sciences nouvelles, il avait ce glorieux privilège de représenter
historiquement les hautes études spéculatives, l’esprit de libre recherche, et
les intérêts de la science pure. Malheureusement, dans le domaine des
sciences historiques, le Collège de France avait laissé, jusqu’à un certain
point, s’oblitérer sa tradition. Les grands hommes qui enseignaient l’histoire
dans cette illustre maison (J. Michelet, par exemple) n’étaient pas des

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techniciens, ni, à proprement parler, des savants. Leur éloquence agissait
sur des auditoires qui n’étaient pas composés d’étudiants en histoire.
Les Facultés des lettres faisaient partie d’un système établi par le
législateur napoléonien. Ce législateur ne s’était nullement proposé
d’encourager, en créant les Facultés, les recherches scientifiques. Il n’aimait
pas beaucoup la science. Les Facultés de droit, de médecine, etc., devaient
être, dans sa pensée, des écoles professionnelles qui fourniraient à la société
les juristes, les médecins, etc., dont elle a besoin. Mais trois Facultés, sur
cinq, ne furent pas, dès l’origine, en mesure de jouer le rôle qui leur était
destiné, et qu’ont effectivement rempli les deux autres, Droit et Médecine.
Les Facultés de Théologie catholique ne formèrent pas les prêtres dont la
société a besoin, parce que l’État avait consenti à ce que l’éducation des
prêtres se fît dans les séminaires diocésains. Les Facultés des Sciences et
des Lettres ne formèrent point les professeurs de l’enseignement
secondaire, les ingénieurs, etc., dont la société a besoin, parce qu’elles
rencontrèrent, sur ce terrain, la concurrence triomphante d’« écoles
spéciales », antérieurement instituées : École normale, École polytechnique.
Les Facultés de Théologie catholique, des Sciences et des Lettres eurent
donc à justifier leur existence par d’autres modes d’activité. En particulier,
les professeurs d’histoire dans les Facultés des Lettres renoncèrent à
instruire les jeunes gens qui se destinaient à enseigner l’histoire dans les
lycées. Privés de ces auditeurs spéciaux, ils se trouvèrent dans une situation
fort analogue à celle des titulaires de l’enseignement historique au Collège
de France. Ils n’étaient pas en général, eux non plus, des techniciens. Ils
firent durant un demi-siècle, devant les nombreux auditoires d’oisifs (dont
on a souvent médit depuis) qu’attiraient la force, l’élégance et l’agrément
de leur parole, de la vulgarisation supérieure.
A l’École normale supérieure était réservée la fonction de dresser les
futurs maîtres de l’enseignement secondaire. Or, c’était à cette époque un
principe admis que, pour être un bon maître de l’enseignement secondaire,
il faut savoir, et il suffit de savoir parfaitement, ce que l’on est chargé
d’enseigner. Cela est à la vérité nécessaire, mais cela n’est pas suffisant :
des connaissances d’un ordre différent, d’un ordre supérieur, ne sont pas
moins indispensables que le bagage proprement « scolaire ». De ces
connaissances-là il n’était jamais question à l’École, où, conformément à la

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théorie régnante, pour préparer à l’enseignement secondaire, on se
contentait d’en faire. Toutefois, comme le recrutement de l’École normale a
toujours été excellent, jamais le système en vigueur n’a empêché que des
hommes de premier ordre, non seulement comme professeurs, comme
penseurs, ou comme écrivains, mais même comme érudits, en sortissent.
Mais on doit reconnaître qu’ils se sont débrouillés tout seuls, en dépit du
système, non grâce à lui ; après, non pendant leur scolarité, et surtout
lorsqu’ils ont eu le bénéfice, pendant un séjour à l’École française
d’Athènes, du bienfaisant contact avec les documents qui leur avait manqué
rue d’Ulm. « N’est-il pas invraisemblable, a-t-on dit, qu’on ait laissé partir
de l’École normale tant de générations de professeurs incapables de mettre
en œuvre les documents ?… En somme les élèves historiens n’étaient prêts,
jadis, au sortir de l’École, ni pour l’enseignement de l’histoire qu’ils avaient
apprise en grande hâte, ni pour les recherches sur les choses
difficiles [250] . »
[250] E. Lavisse, Questions d’enseignement national, p. 12.

Quant à l’École des chartes, créée sous la Restauration, c’était, à un
certain point de vue, une école spéciale comme les autres, destinée en
théorie à former ces utiles fonctionnaires, les archivistes et les
bibliothécaires. Mais, de bonne heure, l’enseignement professionnel y fut
réduit au strict minimum, et l’École s’organisa d’une façon très originale,
en vue de l’apprentissage rationnel et intégral des jeunes gens qui se
proposeraient d’étudier l’histoire de France au moyen âge. Les élèves de
l’École des chartes n’y suivaient aucun cours d’« histoire du moyen âge »,
mais ils apprenaient tout ce qui est nécessaire pour travailler à résoudre les
problèmes encore pendants de l’histoire du moyen âge. Là seulement, par
suite d’une anomalie accidentelle, les « connaissances préalables » et
auxiliaires des recherches historiques étaient systématiquement enseignées.
Nous avons eu plus haut l’occasion de constater les résultats de ce
régime [251] .
[251] Cf. plus haut, p. 38.

Les choses étaient ainsi lorsque, vers la fin du Second Empire, un vif
mouvement de réforme se dessina. De jeunes Français avaient visité

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l’Allemagne ; ils avaient été frappés de la supériorité de son organisation
universitaire sur le système napoléonien des Facultés et des Écoles
spéciales. Certes la France, avec une organisation défectueuse, avait produit
beaucoup d’hommes et beaucoup d’œuvres, mais on en était arrivé à penser
qu’« en toutes sortes d’entreprises on doit laisser au hasard la moindre
part », et que, « quand une institution entend former des professeurs
d’histoire et des historiens, elle doit leur fournir les moyens de devenir ce
qu’elle veut qu’ils soient ».
M. V. Duruy, ministre de l’Instruction Publique, appuyait les partisans
d’une renaissance des hautes études. Mais il considéra comme impraticable
de toucher, soit pour les remodeler, soit pour les fusionner, soit pour les
supprimer, aux établissements existants : Collège de France, Facultés des
Lettres, École normale supérieure, École des chartes, tous consacrés par des
services rendus, par l’illustration personnelle d’hommes qui leur avaient
appartenu ou qui leur appartenaient. Il ne modifia rien, il ajouta. Il couronna
l’édifice un peu disparate qui existait en créant une « École pratique des
hautes études », qui fut établie en Sorbonne (1868).
L’École pratique des hautes études (section d’histoire et de philologie)
avait pour raison d’être, dans la pensée de ceux qui la créèrent, de préparer
des jeunes gens à faire des recherches originales d’un caractère scientifique.
Pas de préoccupations professionnelles, pas de vulgarisation. On n’y
viendrait pas pour s’informer des résultats de la science, mais, comme
l’étudiant en chimie vient dans un laboratoire, pour se rompre aux procédés
techniques qui permettent d’obtenir des résultats nouveaux. Ainsi l’esprit du
nouvel institut n’était pas sans analogie avec celui de la tradition primitive
du Collège de France. On devait essayer d’y faire, pour toutes les parties de
l’histoire et de la philologie universelles, ce que l’on faisait depuis
longtemps à l’École des chartes dans le domaine restreint de l’histoire de
France au moyen âge.
Il. Tant que les Facultés des Lettres se trouvèrent bien comme elles
étaient (c’est-à-dire sans étudiants) et tant que leur ambition n’alla pas au
delà de leurs attributions traditionnelles (faire des cours publics, conférer
des grades), l’organisation de l’enseignement supérieur des sciences
historiques en France resta dans l’état que nous avons décrit. Le jour où les

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Facultés des Lettres se cherchèrent une autre raison d’être et réclamèrent un
autre rôle, des changements étaient inévitables.
Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer pourquoi et comment les Facultés
des Lettres ont été amenées à souhaiter de travailler plus activement, ou,
pour mieux dire, autrement que par le passé, au progrès des sciences
historiques. M. V. Duruy, en installant l’École des hautes études à la
Sorbonne, avait annoncé que cette plante jeune et vivace en disjoindrait les
vieilles pierres ; et, sans doute, le spectacle de l’activité si féconde de
l’École des hautes études n’a pas peu contribué à faire faire aux Facultés
leur examen de conscience. D’autre part, la libéralité des pouvoirs publics
qui ont augmenté le personnel des Facultés, qui leur ont construit des palais,
qui les ont largement dotées d’instruments de travail, a créé des devoirs
nouveaux à ces établissements privilégiés.
Il y a vingt-cinq ans environ que les Facultés des Lettres ont entrepris de
se transformer, et que leur transformation progressive a des contre-coups
dans l’édifice entier de l’enseignement supérieur des sciences historiques en
France, qui n’avait pas été ébranlé jusque-là, même par l’ingénieuse
addition de 1868.
III. Le premier soin des Facultés fut de se procurer des étudiants. — Là
n’était pas, en vérité, le difficile, car l’École normale supérieure (où sont
admis vingt élèves par an, choisis parmi des centaines de candidats) était
devenue incapable de suffire, comme par le passé, au recrutement du corps
professoral, désormais très nombreux, de l’enseignement secondaire.
Quantité de jeunes gens, candidats (concurremment avec les élèves de
l’École normale supérieure) aux grades qui ouvrent l’accès de la carrière
pédagogique, étaient abandonnés à eux-mêmes. C’était une clientèle
assurée. En même temps les lois militaires, en attachant au titre de licencié
ès lettres de précieuses immunités, devaient attirer dans les Facultés, si elles
préparaient à la licence, une portion considérable, et très intéressante, de la
jeunesse. Enfin les étrangers (si nombreux à l’École des hautes études), qui
viennent chercher en France un complément d’éducation scientifique, et qui
s’étonnaient jusque-là de n’avoir pas à profiter dans les Facultés, ne
pouvaient manquer d’y venir aussitôt qu’ils y trouveraient quelque chose
d’analogue à ce qu’ils ont coutume de trouver dans les Universités
allemandes, et le genre d’instruction qui leur paraît utile.

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Avant que des étudiants aient appris en grand nombre le chemin des
Facultés, de grands efforts ont été nécessaires et des années se sont
écoulées ; mais c’est lorsque les Facultés ont eu les étudiants qu’elles
désiraient que les vrais problèmes se sont posés.
L’immense majorité des étudiants des Facultés des Lettres ont été à
l’origine des candidats aux grades, à la licence et à l’agrégation, venus avec
l’intention avouée de « préparer » la licence et l’agrégation. Les Facultés
n’ont pas pu se soustraire à l’obligation de les aider dans cette
« préparation ». Mais les examens étaient encore, il y a une vingtaine
d’années, conçus suivant d’anciennes formules. La licence, c’était une
attestation de fortes études secondaires, un « baccalauréat supérieur » ; à
« l’agrégation des classes d’histoire et de géographie » (devenue la véritable
licentia docendi), les candidats devaient « fournir la preuve qu’ils savaient
très bien ce qu’ils seraient chargés d’enseigner ». — Dès lors, il y avait péril
certain que l’enseignement des Facultés, préparatoire, comme celui de
l’École normale supérieure, aux examens de licence et d’agrégation,
affectât, par la force des choses, le même caractère. Notez qu’une certaine
rivalité devait forcément s’établir entre les élèves de l’École et les élèves
des Facultés aux concours d’agrégation. Les programmes de l’agrégation
étant ce qu’ils étaient, cette émulation ne devait-elle pas avoir pour résultat
d’absorber de plus en plus les maîtres et les élèves des établissements
rivaux dans des exercices scolaires, non scientifiques, dépourvus de
noblesse aussi bien que d’utilité réelle ?
Danger très grave. Il a été aperçu tout de suite par les clairvoyants
promoteurs de la réforme des Facultés, MM. A. Dumont, L. Liard, E.
Lavisse. M. Lavisse écrivait en 1884 : « Prétendre que les Facultés ont pour
tâche principale la préparation à des examens, c’est vouloir substituer à la
culture scientifique un dressage : voilà le sérieux grief que de bons esprits
opposent aux partisans des nouveautés… Les partisans des nouveautés
répondent qu’ils ont vu, dès l’origine, les inconvénients du système, mais
qu’ils sont convaincus qu’une modification du régime des examens suivra
la réforme de l’enseignement supérieur ; qu’on trouvera la conciliation entre
le travail scientifique et la préparation aux examens ; qu’ainsi tombera le
seul grief sérieux que leur opposaient leurs adversaires. » C’est une justice à
rendre au principal polémiste de la réforme qu’il ne s’est jamais lassé

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d’appuyer sur ce point malade ; et, pour se convaincre que la question des
examens a toujours été considérée comme la clé de voûte du problème de la
réorganisation de l’enseignement supérieur en France, il suffit de parcourir
les discours et les articles intitulés « L’enseignement et les examens »,
« Examens et études », « Les études et les examens », etc., que M. Lavisse a
réunis dans ses trois volumes publiés depuis 1885, de cinq ans en cinq ans :
Questions d’enseignement national, Études et Étudiants, A propos de nos
écoles.
C’est ainsi que la question de la réforme des examens de l’enseignement
supérieur (licence, agrégation, doctorat) a été mise à l’ordre du jour. Elle y
était déjà en 1884 ; elle y est encore en 1897. Mais, pendant l’intervalle, des
progrès sensibles ont été réalisés dans la direction que nous croyons bonne,
et on touche enfin, semble-t-il, au but.
IV. L’ancien système d’examens exigeait des candidats aux grades
qu’ils fournissent la preuve d’une excellente instruction secondaire. Comme
il condamnait les candidats, étudiants de l’enseignement supérieur, à des
exercices du genre de ceux qu’ils avaient déjà ressassés dans les lycées, on
a eu beau jeu en l’attaquant. Il a été défendu mollement. Il a été démoli.
Mais comment le remplacer ? Le problème était très complexe. Est-il
juste de s’étonner qu’il n’ait pas été résolu du premier coup ?
D’abord, il importait de se mettre d’accord sur cette question
préliminaire : quel est le genre d’aptitudes ou de connaissances dont il
convient d’exiger des étudiants qu’ils fassent la preuve ? De connaissances
générales ? De connaissances techniques et d’aptitudes aux recherches
originales (comme à l’École des chartes et à l’École des hautes études) ?
D’aptitudes pédagogiques ? — On a reconnu peu à peu qu’étant donnée la
clientèle vaste et variée des Facultés, il était indispensable de distinguer.
Aux candidats à la licence, il suffit de demander qu’ils attestent une
bonne culture générale, sans leur interdire de prouver, s’ils le désirent,
qu’ils ont déjà le goût et quelque expérience des recherches originales.
Aux candidats à l’agrégation (licentia docendi), déjà licenciés, on
demandera : 1o la preuve formelle qu’ils savent, par expérience, ce que c’est
qu’étudier un problème historique et qu’ils ont les connaissances

Page 242

techniques, requises pour les études de cette espèce ; 2o la preuve
d’aptitudes pédagogiques, qui sont professionnelles pour eux.
Aux étudiants qui ne sont candidats à rien, ni à la licence, ni à
l’agrégation, et qui recherchent simplement une initiation scientifique — les
anciens programmes ne prévoyaient pas l’existence de ces étudiants-là, —
on demandera seulement de prouver qu’ils ont profité des leçons reçues et
des conseils donnés.
Cela posé, un grand pas est fait en avant. Car les programmes, comme
on sait, gouvernent les études. Or, de par l’autorité des programmes, les
études historiques dans les Facultés auront le triple caractère que l’on peut
souhaiter qu’elles aient. La culture générale ne cessera pas d’y être en
honneur. Les exercices techniques de critique et de recherche auront leur
place légitime. Enfin la pédagogie (théorique et pratique) ne sera pas
négligée.
Les difficultés commencent lorsqu’il s’agit de déterminer les épreuves
qui sont, en chaque genre, les meilleures, c’est-à-dire les plus probantes.
Là-dessus, les avis diffèrent. Si personne, désormais, ne conteste plus les
principes, les modes d’application jusqu’ici expérimentés ou proposés ne
rallient pas tous les suffrages. L’organisation de la licence a été remaniée
trois fois ; le statut de l’agrégation d’histoire a été réformé ou amendé cinq
fois. Et ce n’est pas fini. De nouvelles simplifications s’imposent. Mais
qu’importe cette instabilité — dont on commence pourtant à se
plaindre [252] , — s’il est avéré, comme nous le croyons, que le progrès vers
le mieux a été continu à travers tous ces changements, sans régressions
notables ?
[252] Revue historique, LXIII (1897), p. 96.

Il est inutile d’exposer ici en détail les divers régimes transitoires qui
ont été en vigueur. Nous avons eu l’occasion de les critiquer, en temps et
lieu [253] . Aujourd’hui que la plupart des usages qui nous paraissaient
défectueux ont été abolis, à quoi bon remuer cette cendre ? Nous ne dirons
même pas en quoi le régime actuel laisse encore, selon nous, à désirer, car il
y a lieu d’espérer qu’il sera prochainement, et très heureusement, modifié.
— Qu’il suffise de savoir que les Facultés confèrent à présent un diplôme

Page 243

nouveau, le Diplôme d’études supérieures, que tous les étudiants ont le
droit de rechercher, mais que les candidats à l’agrégation sont obligés
d’obtenir. Ce diplôme d’études supérieures, analogue à celui de l’École des
hautes études, au brevet de l’École des chartes et au doctorat en philosophie
des Universités allemandes, est donné aux étudiants en histoire qui,
justifiant d’une certaine scolarité, ont subi un examen dont les épreuves
principales sont, avec des interrogations sur les « sciences auxiliaires » des
recherches historiques, la rédaction et la soutenance d’un mémoire original.
Tout le monde reconnaît aujourd’hui que « l’examen en vue du diplôme
d’études donnera des fruits excellents, si la vigilance et la conscience des
examinateurs lui conservent partout sa valeur [254] ».
[253] Voir la Revue internationale de l’enseignement, févr. 1893 ; la Revue universitaire, juin
1892, oct. et nov. 1894, juillet 1895 ; et le Political Science Quarterly, sept. 1894.
[254] Revue historique, loc. cit., p. 98. — J’ai développé ailleurs
ce que je me contente d’indiquer ici. Voir Revue internationale de
l’enseignement, nov. 1897. [Ch.-V. L.]

V. En résumé, l’appât de la préparation aux grades a fait affluer dans les
Facultés une foule d’étudiants. Mais la préparation aux grades était, sous
l’ancien régime des examens de licence et d’agrégation, une besogne peu
conforme à celle que les Facultés concevaient comme convenable pour
elles, utile pour leurs élèves et pour le bien de la science. Le régime des
examens a donc été réformé persévéramment, non sans peine, en
conformité avec un certain idéal de ce que l’enseignement supérieur de
l’histoire doit être. Le résultat est que les Facultés ont pris rang parmi les
établissements qui contribuent aux progrès positifs des sciences historiques.
L’énumération des œuvres qui en sont sorties depuis quelques années
l’attesterait au besoin.
Cette évolution a déjà eu des conséquences heureuses ; si elle s’achève
aussi bien qu’elle a commencé, elle en aura encore. — D’abord, la
transformation de l’enseignement de l’histoire dans les Facultés en a
entraîné une, symétrique, à l’École normale supérieure. L’École normale
délivre aussi, depuis deux ans, un « Diplôme d’études » ; les travaux
originaux, les exercices pédagogiques et la culture générale y sont
encouragés tout de même que dans les Facultés nouvelles. Elle ne diffère
plus des Facultés que parce qu’elle est fermée, et recrutée avec certaines

Page 244

précautions ; au fond, c’est une Faculté comme les autres, où les étudiants
sont en très petit nombre, mais choisis. — En second lieu, l’École des
hautes études et l’École des chartes, qui, toutes deux, seront installées, à la
fin de 1897, dans la Sorbonne reconstruite, ont gardé leur raison d’être ; car
beaucoup de spécialités sont représentées à l’École des hautes études qui ne
le sont pas, qui ne le seront sans doute jamais, dans les Facultés ; et, pour
les études relatives à l’histoire du moyen âge, l’ensemble des
enseignements convergents de l’École des chartes restera toujours
incomparable. Mais l’ancien antagonisme entre l’École des hautes études et
l’École des chartes d’une part, et les Facultés de l’autre, a disparu. Tous ces
établissements, naguère si dissemblables, collaborent désormais, dans le
même esprit, à une œuvre commune. Chacun d’eux garde son nom, son
autonomie et ses traditions ; mais tous forment un corps : la section
historique d’une idéale Université de Paris, beaucoup plus vaste que celle
qui a été en 1896 consacrée par la loi. De cette « plus grande » Université,
l’École des chartes, l’École des hautes études, l’École normale supérieure et
l’ensemble des enseignements historiques de la Faculté des Lettres ne sont
plus maintenant, en fait, que des « instituts » indépendants.

Page 245

Page 246

TABLE DES MATIÈRES

Avertissement V

LIVRE I
LES CONNAISSANCES PRÉALABLES

Chap. I. — La recherche des documents 1
— II. — Les « sciences auxiliaires » 25

LIVRE II
OPÉRATIONS ANALYTIQUES

Chap. I. — Conditions générales de la connaissance historique 43
SECTION I
Critique externe (critique d’érudition).

Chap. II. — Critique de restitution 51
— III. — Critique de provenance 66
— IV. — Classement critique des sources 79
— V. — La critique d’érudition et les érudits 89

SECTION II
Critique interne.

Chap. VI. — Critique d’interprétation 117
— VII. — Critique interne négative de sincérité et d’exactitude 130
— VIlI. — Détermination des faits particuliers 163

Page 247

LIVRE III
OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES

Chap. I. — Conditions générales de la construction historique 181
— II. — Groupement des faits 200
— III. — Raisonnement constructif 218
— IV. — Construction des formules générales 227
— V. — Exposition 256

Conclusion 275

Appendice I. — L’enseignement secondaire de l’histoire en France 281
— II. — L’enseignement supérieur de l’histoire en France 293
Table des matières 307

Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. — 115-97.

Page 248

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION
AUX ÉTUDES HISTORIQUES ***

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