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The Project Gutenberg eBook of Les crimes de l'amour
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will
have to check the laws of the country where you are located before using
this eBook.
Title: Les crimes de l'amour
Author: marquis de Sade
Release date: May 8, 2009 [eBook #28718]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28718
Credits: Produced by Miranda van de Heijning, Jean-Adrien Brothier
and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CRIMES DE
L'AMOUR ***
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Title: Les crimes de l'amour
Author: marquis de Sade
Release date: May 8, 2009 [eBook #28718]
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Credits: Produced by Miranda van de Heijning, Jean-Adrien Brothier
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L'AMOUR ***
Page 4
MARQUIS DE SADE
LES
Crimes de l'amour
Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur
les romans, de l'auteur des crimes de
l'amour à villeterque, d'une notice
bio-bibliographique du marquis de
sade : l'homme et ses écrits et du
discours prononcé par le marquis
de sade à la section des piques.
BRUXELLES
GAY et DOUCÉ
LES
Crimes de l'amour
Précédé d'un avant-propos, suivi des idées sur
les romans, de l'auteur des crimes de
l'amour à villeterque, d'une notice
bio-bibliographique du marquis de
sade : l'homme et ses écrits et du
discours prononcé par le marquis
de sade à la section des piques.
BRUXELLES
GAY et DOUCÉ
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1881.
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LE
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MARQUIS DE SADE
Édition imprimée en tout à 500 exemplaires
Nº 376
Édition imprimée en tout à 500 exemplaires
Nº 376
Page 8
AVIS DES ÉDITEURS
Le trop célèbre de Sade, premier marquis de France et issu d'une des plus
anciennes maisons nobles de l'Europe, est universellement connu pour ses
débauches. Tout le monde lettré a entendu parler plus ou moins de ses
écrits, mais peu de personnes les connaissent.
Cette grande célébrité le fait rechercher dans les bibliothèques, où il a sa
place marquée comme originalité; mais ses écrits le rendent presque
impossible, car le triste sire n'avait guère d'autre esprit que la monomanie
érotico-criminelle.
Justine et Juliette, la Philosophie dans le boudoir, Aline et Valcourt, sont
des œuvres souillées d'images obscènes et meurtrières, qui répugnent
tellement à la lecture que, peut-être, personne ne les a lues en entier.
Le style en est détestable, car si l'auteur était fou, il n'était pas littéraire.
Zoloé, l'Auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, les Crimes de
l'Amour, et autres productions analogues ne sont que de plates satires, ou
de mauvaises nouvelles, sans intérêt.
En publiant ici une Nouvelle tirée des Crimes de l'Amour, le pamphlet
contre Villeterque, l'Étude sur les romans, et la Notice sur Sade et ses écrits,
les bibliophiles ont l'avantage d'avoir un spécimen des ouvrages de cet
érotomane, et ils peuvent ainsi se dispenser d'acquérir ses autres œuvres.
G. D.
Le trop célèbre de Sade, premier marquis de France et issu d'une des plus
anciennes maisons nobles de l'Europe, est universellement connu pour ses
débauches. Tout le monde lettré a entendu parler plus ou moins de ses
écrits, mais peu de personnes les connaissent.
Cette grande célébrité le fait rechercher dans les bibliothèques, où il a sa
place marquée comme originalité; mais ses écrits le rendent presque
impossible, car le triste sire n'avait guère d'autre esprit que la monomanie
érotico-criminelle.
Justine et Juliette, la Philosophie dans le boudoir, Aline et Valcourt, sont
des œuvres souillées d'images obscènes et meurtrières, qui répugnent
tellement à la lecture que, peut-être, personne ne les a lues en entier.
Le style en est détestable, car si l'auteur était fou, il n'était pas littéraire.
Zoloé, l'Auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, les Crimes de
l'Amour, et autres productions analogues ne sont que de plates satires, ou
de mauvaises nouvelles, sans intérêt.
En publiant ici une Nouvelle tirée des Crimes de l'Amour, le pamphlet
contre Villeterque, l'Étude sur les romans, et la Notice sur Sade et ses écrits,
les bibliophiles ont l'avantage d'avoir un spécimen des ouvrages de cet
érotomane, et ils peuvent ainsi se dispenser d'acquérir ses autres œuvres.
G. D.
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Page 10
JULIETTE et RAUNAI
OU
LA CONSPIRATION D'AMBOISE
NOUVELLE HISTORIQUE
a paix de Cateau-Cambresis n'eut pas plutôt rendu à la France,
en 1559, tranquillité dont une multitude innombrable
d'ennemis la privait depuis près de trente ans, que des
dissensions intestines plus dangereuses que la guerre, vinrent
achever de troubler son sein.
La diversité des cultes qui y régnait, la jalousie, l'ambition de la trop grande
quantité de héros qui y florissait, la faiblesse du gouvernement, la mort de
Henri II, la débilité de François II, toutes ces causes enfin n'étaient que trop
capables de faire présumer, que si les ennemis laissaient respirer la France,
elle allumerait bientôt elle-même un incendie intérieur, aussi fatal que les
troubles qui venaient de la déchirer au dehors.
Philippe II, roi d'Espagne, avait envie de la paix; ne se souciant point de
traiter avec les Guise, il se prêta aux arrangements relatifs à la rançon du
connétable de Montmorency, qu'il avait fait prisonnier à la journée de Saint-
Quentin, afin que ce premier officier de la couronne pût travailler avec
Henri II à une paix désirée de toutes les puissances.
Le duc de Guise et le Connétable se trouvant donc prêts à lutter de crédit et
de considération, désirèrent avant que d'employer leurs forces, de les étayer
par des alliances qui les consolidassent.
Du fond de sa prison, le Connétable agissant dans ces vues, avait marié
Damville, son second fils, avec Antoinette de la Mark, petite fille de la
OU
LA CONSPIRATION D'AMBOISE
NOUVELLE HISTORIQUE
a paix de Cateau-Cambresis n'eut pas plutôt rendu à la France,
en 1559, tranquillité dont une multitude innombrable
d'ennemis la privait depuis près de trente ans, que des
dissensions intestines plus dangereuses que la guerre, vinrent
achever de troubler son sein.
La diversité des cultes qui y régnait, la jalousie, l'ambition de la trop grande
quantité de héros qui y florissait, la faiblesse du gouvernement, la mort de
Henri II, la débilité de François II, toutes ces causes enfin n'étaient que trop
capables de faire présumer, que si les ennemis laissaient respirer la France,
elle allumerait bientôt elle-même un incendie intérieur, aussi fatal que les
troubles qui venaient de la déchirer au dehors.
Philippe II, roi d'Espagne, avait envie de la paix; ne se souciant point de
traiter avec les Guise, il se prêta aux arrangements relatifs à la rançon du
connétable de Montmorency, qu'il avait fait prisonnier à la journée de Saint-
Quentin, afin que ce premier officier de la couronne pût travailler avec
Henri II à une paix désirée de toutes les puissances.
Le duc de Guise et le Connétable se trouvant donc prêts à lutter de crédit et
de considération, désirèrent avant que d'employer leurs forces, de les étayer
par des alliances qui les consolidassent.
Du fond de sa prison, le Connétable agissant dans ces vues, avait marié
Damville, son second fils, avec Antoinette de la Mark, petite fille de la
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célèbre Diane de Poitiers, pour lors duchesse de Valentinois, dirigeant tout à
la cour de Henri son amant.
De leur côté, les Guise conclurent dans le même dessein le mariage de
Charles III, duc de Lorraine, et chef de leur maison, avec madame Claude,
seconde fille du roi[1].
Henri II désirait la paix pour le moins avec autant d'ardeur que le roi
d'Espagne. Prince somptueux et galant, ennuyé de guerres, craignant les
Guise, voulant ravoir le Connétable qu'il chérissait, et changer enfin les
lauriers incertains de Mars, contre les guirlandes de myrthes et de roses
dont il aimait à couronner Diane, il mit tout en œuvre pour presser les
négociations: elles se conclurent.
Antoine de Bourbon, roi de Navarre, n'avait pu obtenir d'envoyer, en son
nom, des ministres au congrès; ceux qu'il avait députés avaient été obligés,
pour être entendus, de prendre des commissions du roi de France; Antoine
ne se consolait pas de cet affront: c'était le Connétable qui avait fait la paix,
il arrivait triomphant à la cour, il y venait avec l'intention de se ressaisir des
rênes du gouvernement; les Guise l'accusaient d'avoir pressé des
négociations qui brisaient, à la vérité, ses fers, mais dont il s'en fallait bien
que la France eût à se louer.
Tels étaient les principaux personnages de la scène, tels étaient les motifs
secrets qui les animant les uns et les autres, allumaient sourdement les
étincelles de haines qui allaient produire les affreuses catastrophes
d'Amboise.
On le voit, l'envie, l'ambition, voilà les causes réelles des troubles dont
l'intérêt de Dieu ne fut que le prétexte.
Ô religion! à quelque point que les hommes te respectent, lorsque tant
d'horreurs émanent de toi, ne peut-on pas un moment soupçonner que tu
n'es parmi nous que le manteau sous lequel s'enveloppe la discorde, quand
elle veut distiller ses venins sur la terre. Eh! s'il existe un Dieu, qu'importe
la façon dont les hommes l'adorent! sont-ce des vertus ou des cérémonies
qu'il exige? S'il ne veut de nous que des cœurs purs, peut-il être honoré
plutôt par un culte que par l'autre, quand l'adoption du premier au lieu du
second doit coûter tant de crimes aux hommes?
la cour de Henri son amant.
De leur côté, les Guise conclurent dans le même dessein le mariage de
Charles III, duc de Lorraine, et chef de leur maison, avec madame Claude,
seconde fille du roi[1].
Henri II désirait la paix pour le moins avec autant d'ardeur que le roi
d'Espagne. Prince somptueux et galant, ennuyé de guerres, craignant les
Guise, voulant ravoir le Connétable qu'il chérissait, et changer enfin les
lauriers incertains de Mars, contre les guirlandes de myrthes et de roses
dont il aimait à couronner Diane, il mit tout en œuvre pour presser les
négociations: elles se conclurent.
Antoine de Bourbon, roi de Navarre, n'avait pu obtenir d'envoyer, en son
nom, des ministres au congrès; ceux qu'il avait députés avaient été obligés,
pour être entendus, de prendre des commissions du roi de France; Antoine
ne se consolait pas de cet affront: c'était le Connétable qui avait fait la paix,
il arrivait triomphant à la cour, il y venait avec l'intention de se ressaisir des
rênes du gouvernement; les Guise l'accusaient d'avoir pressé des
négociations qui brisaient, à la vérité, ses fers, mais dont il s'en fallait bien
que la France eût à se louer.
Tels étaient les principaux personnages de la scène, tels étaient les motifs
secrets qui les animant les uns et les autres, allumaient sourdement les
étincelles de haines qui allaient produire les affreuses catastrophes
d'Amboise.
On le voit, l'envie, l'ambition, voilà les causes réelles des troubles dont
l'intérêt de Dieu ne fut que le prétexte.
Ô religion! à quelque point que les hommes te respectent, lorsque tant
d'horreurs émanent de toi, ne peut-on pas un moment soupçonner que tu
n'es parmi nous que le manteau sous lequel s'enveloppe la discorde, quand
elle veut distiller ses venins sur la terre. Eh! s'il existe un Dieu, qu'importe
la façon dont les hommes l'adorent! sont-ce des vertus ou des cérémonies
qu'il exige? S'il ne veut de nous que des cœurs purs, peut-il être honoré
plutôt par un culte que par l'autre, quand l'adoption du premier au lieu du
second doit coûter tant de crimes aux hommes?
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Rien n'égalait pour lors l'étonnant progrès des réformes de Luther et de
Calvin: les désordres de la cour de Rome, son intempérance, son ambition,
son avarice avaient contraint ces deux illustres sectaires à montrer à
l'Europe surprise, combien de fourberies, d'artifices, et d'indignes fraudes se
trouvaient au sein d'une religion que l'on supposait venir du Ciel. Tout le
monde ouvrait les yeux, et la moitié de la France avait déjà secoué le joug
romain pour adorer l'Être Suprême, non comme osaient le dire des hommes
pervers et corrompus, mais comme paraissait l'enseigner la nature.
La paix conclue, et les puissants rivaux dont on vient de parler n'ayant plus
d'autre soins que de s'envier et de se détruire, on ne manqua pas d'appeler le
culte au secours de la vengeance, et d'armer les mains dangereuses de la
haine, du glaive sacré de la religion.
Le prince de Condé soutenait le parti des réformés dans le cœur de la
France; Antoine de Bourbon, son frère, le protégeait dans le Midi; le
Connétable déjà vieux s'expliquait faiblement, mais les Châtillon ses
neveux, agissaient avec moins de contrainte. Très-bien avec Catherine de
Médicis, on eut même lieu de croire dans la suite qu'ils l'avaient fort
adoucie sur les opinions des réformés, et qu'il s'en fallait peu que cette reine
ne les adoptât au fond de son âme.
Quant aux Guise, tenant à la cour, ils en favorisaient la croyance, et le
cardinal de Lorraine, frère du duc pouvait-il, lié au saint-siège, n'en pas
étayer les droits?
Dans cet état de chose n'osant encore se déchirer soi-même, on se prenait
aux branches, on attaquait mutuellement les créatures du parti opposé, et
pour satisfaire ses passions particulières on immolait toujours quelques
victimes.
Henri II vivait encore: on lui fit voir qu'il s'en fallait bien que le parlement
fût en état de juger les affaires des réformés condamnés à mort par l'édit
d'Ecouen, puisque la plupart des membres de cette compagnie étaient du
parti qui déplaisait à la cour.
Le roi se transporte au palais, il voit qu'on ne lui en impose point; les
conseillers Dufaur, Dubourg, Fumée, Laporte, et de Foix sont arrêtés, le
reste s'évade. Rome aigrit au lieu d'apaiser; la France est pleine
Calvin: les désordres de la cour de Rome, son intempérance, son ambition,
son avarice avaient contraint ces deux illustres sectaires à montrer à
l'Europe surprise, combien de fourberies, d'artifices, et d'indignes fraudes se
trouvaient au sein d'une religion que l'on supposait venir du Ciel. Tout le
monde ouvrait les yeux, et la moitié de la France avait déjà secoué le joug
romain pour adorer l'Être Suprême, non comme osaient le dire des hommes
pervers et corrompus, mais comme paraissait l'enseigner la nature.
La paix conclue, et les puissants rivaux dont on vient de parler n'ayant plus
d'autre soins que de s'envier et de se détruire, on ne manqua pas d'appeler le
culte au secours de la vengeance, et d'armer les mains dangereuses de la
haine, du glaive sacré de la religion.
Le prince de Condé soutenait le parti des réformés dans le cœur de la
France; Antoine de Bourbon, son frère, le protégeait dans le Midi; le
Connétable déjà vieux s'expliquait faiblement, mais les Châtillon ses
neveux, agissaient avec moins de contrainte. Très-bien avec Catherine de
Médicis, on eut même lieu de croire dans la suite qu'ils l'avaient fort
adoucie sur les opinions des réformés, et qu'il s'en fallait peu que cette reine
ne les adoptât au fond de son âme.
Quant aux Guise, tenant à la cour, ils en favorisaient la croyance, et le
cardinal de Lorraine, frère du duc pouvait-il, lié au saint-siège, n'en pas
étayer les droits?
Dans cet état de chose n'osant encore se déchirer soi-même, on se prenait
aux branches, on attaquait mutuellement les créatures du parti opposé, et
pour satisfaire ses passions particulières on immolait toujours quelques
victimes.
Henri II vivait encore: on lui fit voir qu'il s'en fallait bien que le parlement
fût en état de juger les affaires des réformés condamnés à mort par l'édit
d'Ecouen, puisque la plupart des membres de cette compagnie étaient du
parti qui déplaisait à la cour.
Le roi se transporte au palais, il voit qu'on ne lui en impose point; les
conseillers Dufaur, Dubourg, Fumée, Laporte, et de Foix sont arrêtés, le
reste s'évade. Rome aigrit au lieu d'apaiser; la France est pleine
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d'inquisiteurs; le cardinal de Lorraine organe du Pape, hâte la condamnation
des coupables; Dubourg perd la tête sur un échafaud; de ce moment tout
s'émeut, tout s'enflamme.
Henri meurt; la France n'est plus conduite que par une italienne peu aimée,
par des étrangers qu'on déteste, et par un monarque infirme, à peine âgé de
seize ans: les ennemis des Guise croyent toucher à l'instant du triomphe; la
haine, l'ambition et l'envie toujours à l'ombre des autels, se flattent d'agir en
assurance. Le Connétable, la duchesse de Valentinois sont bientôt éloignés
de la cour; le duc, le cardinal sont mis à la tête de tout; et les furies viennent
secouer leurs couleuvres sur ce malheureux pays à peine relevé d'une guerre
opiniâtre, où ses armées et ses finances avaient été presque entièrement
épuisées.
Tel affreux que soit ce tableau, il était nécessaire à tracer avant que d'offrir
le trait dont il s'agit. Avant que de dresser les potences d'Amboise, il fallait
montrer les causes qui les élevaient... il fallait faire voir quelles mains les
arrosaient de sang, de quels prétextes osaient se couvrir enfin les
instigateurs de ces troubles.
Tout était encore à Blois dans la plus parfaite sécurité, lorsqu'une multitude
d'avis différents vint réveiller l'attention des Guise.
Un courrier chargé de dépêches secrètes et relatives aux circonstances, est
assassiné près des portes de Blois; un autre venant de l'inquisition, adressé
au cardinal de Lorraine, éprouve à peu près le même sort; l'Espagne, les
Pays-Bas, plusieurs cours d'Allemagne avertissent la France qu'il se trame
une conspiration dans son sein; le duc de Savoie prévient que les réfugiés
de ses états font de fréquentes assemblées, qu'il se munissent d'armes, de
chevaux, et publient hautement qu'avant peu et leurs personnes et leur culte
seront rétablis en France.
En effet, la Renaudie, l'un des chefs protestants le plus brave et le plus
animé, se donnait alors un mouvement qui devait faire ouvrir les yeux: il
parcourait l'Europe entière, prenant des avis, en donnant, enflammant les
têtes et se disant certain d'une révolution prochaine. De retour à Lyon, il
rendit compte aux autres chefs des succès de son voyage, et ce fut là que se
prirent les dernières mesures, là que l'on convint de tout mettre en ordre
pour commencer les opérations au printemps.
des coupables; Dubourg perd la tête sur un échafaud; de ce moment tout
s'émeut, tout s'enflamme.
Henri meurt; la France n'est plus conduite que par une italienne peu aimée,
par des étrangers qu'on déteste, et par un monarque infirme, à peine âgé de
seize ans: les ennemis des Guise croyent toucher à l'instant du triomphe; la
haine, l'ambition et l'envie toujours à l'ombre des autels, se flattent d'agir en
assurance. Le Connétable, la duchesse de Valentinois sont bientôt éloignés
de la cour; le duc, le cardinal sont mis à la tête de tout; et les furies viennent
secouer leurs couleuvres sur ce malheureux pays à peine relevé d'une guerre
opiniâtre, où ses armées et ses finances avaient été presque entièrement
épuisées.
Tel affreux que soit ce tableau, il était nécessaire à tracer avant que d'offrir
le trait dont il s'agit. Avant que de dresser les potences d'Amboise, il fallait
montrer les causes qui les élevaient... il fallait faire voir quelles mains les
arrosaient de sang, de quels prétextes osaient se couvrir enfin les
instigateurs de ces troubles.
Tout était encore à Blois dans la plus parfaite sécurité, lorsqu'une multitude
d'avis différents vint réveiller l'attention des Guise.
Un courrier chargé de dépêches secrètes et relatives aux circonstances, est
assassiné près des portes de Blois; un autre venant de l'inquisition, adressé
au cardinal de Lorraine, éprouve à peu près le même sort; l'Espagne, les
Pays-Bas, plusieurs cours d'Allemagne avertissent la France qu'il se trame
une conspiration dans son sein; le duc de Savoie prévient que les réfugiés
de ses états font de fréquentes assemblées, qu'il se munissent d'armes, de
chevaux, et publient hautement qu'avant peu et leurs personnes et leur culte
seront rétablis en France.
En effet, la Renaudie, l'un des chefs protestants le plus brave et le plus
animé, se donnait alors un mouvement qui devait faire ouvrir les yeux: il
parcourait l'Europe entière, prenant des avis, en donnant, enflammant les
têtes et se disant certain d'une révolution prochaine. De retour à Lyon, il
rendit compte aux autres chefs des succès de son voyage, et ce fut là que se
prirent les dernières mesures, là que l'on convint de tout mettre en ordre
pour commencer les opérations au printemps.
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On choisit Nantes pour ville d'assemblée, et sitôt que tout le monde y fut
rendu, la Renaudie, dans la maison de la Garai, gentilhomme Breton,
harangua ses frères et reçut d'eux les protestations authentiques de tout
entreprendre pour obtenir du roi le libre exercice de leur religion, ou
d'exterminer ceux qui s'y opposeraient, à commencer par les Guise.
On régla dans cette même assemblée, que la Renaudie lèverait au nom du
chef qui ne se nommait point, un corps de troupes composé de cinq cents
gentilshommes à cheval et de douze cents hommes d'infanterie pris dans
toutes les provinces de France, non pour attaquer, mais pour se défendre.
Trente capitaines furent attachés à ce corps, dont les ordres étaient de se
trouver aux environs de Blois, le 10 de mars prochain 1560; les provinces
se départirent ensuite.
Le baron de Castelnau, l'un des plus illustres de la faction et dont nous
allons raconter les aventures, eut pour son département la Gascogne;
Mazères, le Béarn; Mesmi, le Périgord et le Limousin; Maille-Brézé, le
Poitou; Mirebeau, la Saintonge; Coqueville, la Picardie; Ferriere-Maligni, la
Champagne, la Brie et l'Ile-de-France; Mouvans la Provence et le
Dauphiné, et Château-Neuf, le Languedoc.
Nous citons ces noms, pour faire voir quels étaient les chefs de cette
entreprise, et les rapides progrès de cette réforme qu'on avait l'inepte
barbarie de croire digne des mêmes supplices que le meurtre ou le parricide,
tant l'intolérance était à la mode pour lors.
Quoi qu'il en fût, tout se tramait avec tant de mystère, ou les Guise étaient si
mal informés, que malgré les avis qu'ils recevaient de toutes parts ils étaient
au moment d'être surpris dans Blois, et ils allaient l'être assurément, sans
une trahison.
Pierre des Avenelles, avocat, chez qui la Renaudie était venu se loger à
Paris quoique protestant lui-même, dévoila tout au duc de Guise. On frémit.
Le chancelier Olivier reprocha aux deux frères une sécurité dans laquelle ils
n'eussent pas été, si l'on avait écouté ses conseils. Catherine trembla, et dès
l'instant on quitta Blois, dont la position ne paraissait pas assez sûre, pour se
rendre au château d'Amboise, qui, jadis une place du premier ordre, parut
suffisant pour mettre la cour à l'abri d'un coup de main.
rendu, la Renaudie, dans la maison de la Garai, gentilhomme Breton,
harangua ses frères et reçut d'eux les protestations authentiques de tout
entreprendre pour obtenir du roi le libre exercice de leur religion, ou
d'exterminer ceux qui s'y opposeraient, à commencer par les Guise.
On régla dans cette même assemblée, que la Renaudie lèverait au nom du
chef qui ne se nommait point, un corps de troupes composé de cinq cents
gentilshommes à cheval et de douze cents hommes d'infanterie pris dans
toutes les provinces de France, non pour attaquer, mais pour se défendre.
Trente capitaines furent attachés à ce corps, dont les ordres étaient de se
trouver aux environs de Blois, le 10 de mars prochain 1560; les provinces
se départirent ensuite.
Le baron de Castelnau, l'un des plus illustres de la faction et dont nous
allons raconter les aventures, eut pour son département la Gascogne;
Mazères, le Béarn; Mesmi, le Périgord et le Limousin; Maille-Brézé, le
Poitou; Mirebeau, la Saintonge; Coqueville, la Picardie; Ferriere-Maligni, la
Champagne, la Brie et l'Ile-de-France; Mouvans la Provence et le
Dauphiné, et Château-Neuf, le Languedoc.
Nous citons ces noms, pour faire voir quels étaient les chefs de cette
entreprise, et les rapides progrès de cette réforme qu'on avait l'inepte
barbarie de croire digne des mêmes supplices que le meurtre ou le parricide,
tant l'intolérance était à la mode pour lors.
Quoi qu'il en fût, tout se tramait avec tant de mystère, ou les Guise étaient si
mal informés, que malgré les avis qu'ils recevaient de toutes parts ils étaient
au moment d'être surpris dans Blois, et ils allaient l'être assurément, sans
une trahison.
Pierre des Avenelles, avocat, chez qui la Renaudie était venu se loger à
Paris quoique protestant lui-même, dévoila tout au duc de Guise. On frémit.
Le chancelier Olivier reprocha aux deux frères une sécurité dans laquelle ils
n'eussent pas été, si l'on avait écouté ses conseils. Catherine trembla, et dès
l'instant on quitta Blois, dont la position ne paraissait pas assez sûre, pour se
rendre au château d'Amboise, qui, jadis une place du premier ordre, parut
suffisant pour mettre la cour à l'abri d'un coup de main.
Page 15
Une fois là, l'on tint conseil; l'on fit ce que Charles XII de Suède disait
d'Auguste, roi de Pologne, qui, pouvant le prendre, l'avait manqué et avait
aussitôt assemblé son conseil. «Il délibère aujourd'hui, disait Charles, sur
ce qu'il aurait dû faire hier.»
Il en fut de même à Amboise. Le cardinal, en zélé papiste, prétendait tout
exterminer. C'était le seul argument de Rome.
Le duc, plus politique, crut qu'on perdrait beaucoup de monde en suivant
l'avis de son frère et qu'on ne découvrirait rien. Il valait mieux, selon lui,
faire arrêter le plus de chefs qu'on pourrait, et obtenir d'eux, par l'aspect des
tourments, l'aveu de tant de manœuvres sourdes et mystérieuses, dont il
était plus essentiel de dévoiler les causes et les auteurs, que d'égorger sans
les entendre, ceux qui soutenaient les unes et qui servaient les autres.
Cet avis prévalut. Catherine créa sur-le-champ le duc de Guise lieutenant-
général de France, malgré l'opposition du chancelier, qui, trop sage pour ne
pas entrevoir le danger d'une autorité si étendue, ne voulut sceller les
patentes, qu'aux conditions qu'elles seraient circonscrites au seul instant des
troubles.
Le duc de Guise redoutait les Chatillon; il y avait tout à craindre pour le
parti du roi, s'ils étaient malheureusement à la tête des protestants. Sachant
ces neveux du connétable bien avec la reine, il engagea Catherine à les
sonder. L'amiral de Coligni ne déguisa point les risques qu'il y avait, si l'on
continuait d'employer avec les religionnaires la rigueur dont faisaient usage
les Guise; il dit «que l'on devait savoir que les supplices et la voie des
contraintes étaient plus propres à révolter les esprits, qu'à les ramener dans
le droit chemin; que l'on pouvait, au surplus, compter assurément sur ses
frères, et qu'il répondait à la reine, qu'eux et lui, seraient, dans tous les
temps, prêts à donner au souverain les plus grandes preuves de leur zèle.»
À ces témoignages satisfaisants, il joignit le conseil d'un édit qui tolérerait
la liberté de conscience; il assura que ce serait le seul moyen de tout calmer.
Cet avis passa: l'édit fut publié; il accordait une amnistie générale à tous les
réformés, excepté à ceux qui, sous le prétexte de religion, conspireraient
contre le gouvernement.
d'Auguste, roi de Pologne, qui, pouvant le prendre, l'avait manqué et avait
aussitôt assemblé son conseil. «Il délibère aujourd'hui, disait Charles, sur
ce qu'il aurait dû faire hier.»
Il en fut de même à Amboise. Le cardinal, en zélé papiste, prétendait tout
exterminer. C'était le seul argument de Rome.
Le duc, plus politique, crut qu'on perdrait beaucoup de monde en suivant
l'avis de son frère et qu'on ne découvrirait rien. Il valait mieux, selon lui,
faire arrêter le plus de chefs qu'on pourrait, et obtenir d'eux, par l'aspect des
tourments, l'aveu de tant de manœuvres sourdes et mystérieuses, dont il
était plus essentiel de dévoiler les causes et les auteurs, que d'égorger sans
les entendre, ceux qui soutenaient les unes et qui servaient les autres.
Cet avis prévalut. Catherine créa sur-le-champ le duc de Guise lieutenant-
général de France, malgré l'opposition du chancelier, qui, trop sage pour ne
pas entrevoir le danger d'une autorité si étendue, ne voulut sceller les
patentes, qu'aux conditions qu'elles seraient circonscrites au seul instant des
troubles.
Le duc de Guise redoutait les Chatillon; il y avait tout à craindre pour le
parti du roi, s'ils étaient malheureusement à la tête des protestants. Sachant
ces neveux du connétable bien avec la reine, il engagea Catherine à les
sonder. L'amiral de Coligni ne déguisa point les risques qu'il y avait, si l'on
continuait d'employer avec les religionnaires la rigueur dont faisaient usage
les Guise; il dit «que l'on devait savoir que les supplices et la voie des
contraintes étaient plus propres à révolter les esprits, qu'à les ramener dans
le droit chemin; que l'on pouvait, au surplus, compter assurément sur ses
frères, et qu'il répondait à la reine, qu'eux et lui, seraient, dans tous les
temps, prêts à donner au souverain les plus grandes preuves de leur zèle.»
À ces témoignages satisfaisants, il joignit le conseil d'un édit qui tolérerait
la liberté de conscience; il assura que ce serait le seul moyen de tout calmer.
Cet avis passa: l'édit fut publié; il accordait une amnistie générale à tous les
réformés, excepté à ceux qui, sous le prétexte de religion, conspireraient
contre le gouvernement.
Page 16
Mais tout cela venait trop tard. Dès le 11 de mars, les religionnaires s'étaient
assemblés à très peu de distance de Blois. Ne trouvant plus la cour où ils la
croyaient, ils comprirent aisément qu'ils étaient trahis; cependant les
préparatifs étaient faits; les différents corps attendus ne jugeant pas à propos
de reculer, ils ne voulurent même admettre d'autres délais à l'entreprise, que
le peu de jours qu'il fallait pour s'approcher d'Amboise et pour en
reconnaître les environs.
Condé venait d'arriver dans cette ville; il lui avait été facile de voir, en y
entrant, qu'il était vivement soupçonné; il crut se déguiser par des propos
dont on ne fut pas dupe. Il affecta de paraître plus empressé que qui que ce
fût, à l'extinction des protestants, et par cette ruse peu naturelle, il ne satisfit
nullement le parti du roi, et se fit soupçonner par le sien.
Cependant les dispositions du parti opposé continuaient de se faire avec
vigueur. Le baron de Castelnau-Chalosse s'approchant du coté de Tours
avec les troupes de la province qui lui étaient départie, avait près de lui
deux personnages, dont il est temps de donner l'idée.
L'un était Raunai, jeune héros, d'une figure charmante, plein d'esprit,
d'ardeur et de zèle; il commandait sous le baron; l'autre était la fille de ce
premier chef, dont Raunai, depuis l'enfance, était éperdument amoureux.
Juliette de Castelnau, âgée de vingt ans, était l'image de Bellone; grande,
faite comme les Grâces, les traits nobles, les plus beaux cheveux bruns, de
grands yeux noirs pleins d'éloquence et de vivacité, la démarche fière,
rompant une lance au besoin comme le plus brave guerrier de la nation, se
servant de toutes les armes en usage alors avec autant de dextérité que de
souplesse; bravant les saisons, affrontant les dangers, courageuse,
spirituelle, entreprenante, d'un caractère altier, ferme mais franc, incapable
de fraude, et d'un zèle au-dessus de tout pour la religion protestante, c'est-à-
dire, pour celle de son père et de son amant.
Cette héroïne n'avait jamais voulu se séparer de deux objets si chers; et le
baron, lui connaissant de l'adresse, une intelligence infinie, persuadé qu'elle
pourrait devenir utile aux opérations, avait consenti à lui en voir partager les
risques. Ne devait-il pas, d'ailleurs être bien plus sûr de Raunai, quand ce
jeune guerrier, combattant aux yeux de sa maîtresse, aurait pour
récompense les lauriers que cette belle fille lui préparerait chaque jour?
assemblés à très peu de distance de Blois. Ne trouvant plus la cour où ils la
croyaient, ils comprirent aisément qu'ils étaient trahis; cependant les
préparatifs étaient faits; les différents corps attendus ne jugeant pas à propos
de reculer, ils ne voulurent même admettre d'autres délais à l'entreprise, que
le peu de jours qu'il fallait pour s'approcher d'Amboise et pour en
reconnaître les environs.
Condé venait d'arriver dans cette ville; il lui avait été facile de voir, en y
entrant, qu'il était vivement soupçonné; il crut se déguiser par des propos
dont on ne fut pas dupe. Il affecta de paraître plus empressé que qui que ce
fût, à l'extinction des protestants, et par cette ruse peu naturelle, il ne satisfit
nullement le parti du roi, et se fit soupçonner par le sien.
Cependant les dispositions du parti opposé continuaient de se faire avec
vigueur. Le baron de Castelnau-Chalosse s'approchant du coté de Tours
avec les troupes de la province qui lui étaient départie, avait près de lui
deux personnages, dont il est temps de donner l'idée.
L'un était Raunai, jeune héros, d'une figure charmante, plein d'esprit,
d'ardeur et de zèle; il commandait sous le baron; l'autre était la fille de ce
premier chef, dont Raunai, depuis l'enfance, était éperdument amoureux.
Juliette de Castelnau, âgée de vingt ans, était l'image de Bellone; grande,
faite comme les Grâces, les traits nobles, les plus beaux cheveux bruns, de
grands yeux noirs pleins d'éloquence et de vivacité, la démarche fière,
rompant une lance au besoin comme le plus brave guerrier de la nation, se
servant de toutes les armes en usage alors avec autant de dextérité que de
souplesse; bravant les saisons, affrontant les dangers, courageuse,
spirituelle, entreprenante, d'un caractère altier, ferme mais franc, incapable
de fraude, et d'un zèle au-dessus de tout pour la religion protestante, c'est-à-
dire, pour celle de son père et de son amant.
Cette héroïne n'avait jamais voulu se séparer de deux objets si chers; et le
baron, lui connaissant de l'adresse, une intelligence infinie, persuadé qu'elle
pourrait devenir utile aux opérations, avait consenti à lui en voir partager les
risques. Ne devait-il pas, d'ailleurs être bien plus sûr de Raunai, quand ce
jeune guerrier, combattant aux yeux de sa maîtresse, aurait pour
récompense les lauriers que cette belle fille lui préparerait chaque jour?
Page 17
Dans le dessein de reconnaître les environs, Castelnau, Juliette et Raunai
s'étaient avancés un matin, suivis de très peu de gens de guerre, jusque dans
l'un des faubourgs de la ville de Tours.
Le comte de Sancerre, détaché d'Amboise, venait de battre ces quartiers,
lorsqu'on lui dit que quelques protestants se trouvent près de là.
Il vole au faubourg indiqué, et pénétrant à la hâte dans l'appartement du
baron, il lui demande ce qu'il vient faire dans cette ville... la raison qui l'y
amène avec des soldats, et s'il ignore que le port d'armes est défendu?
Castelnau répond qu'il va à la cour pour des affaires dont il n'a nul compte à
rendre, et que s'il était vrai que quelques motifs de rébellion l'y
conduisissent, il n'aurait pas sa fille avec lui.
Sancerre, peu satisfait de cette réponse, est obligé d'exécuter ses ordres. Il
commande à ses soldats d'arrêter le baron; mais celui-ci sautant sur ses
armes, seulement aidé de Juliette et de Raunai, a bientôt écarté le peu de
monde que lui oppose le comte. Tous trois s'évadent; et Sancerre ayant,
dans ce cas-ci, préféré la sagesse et la prudence à la valeur qui le distinguait
ordinairement, Sancerre, qui sait que dans des troubles intérieurs, la victoire
appartient plutôt à celui qui épargne le sang qu'à l'imprudent qui le
prodigue, revient sans honte dans Amboise, rendre compte aux Guise de son
peu de succès.
Sancerre, vieil officier, plein de mérite, ami des Guise, mais franc, loyal, ce
qu'on appelle un véritable Français, n'avait pourtant pas été assez occupé de
son expédition, qu'il n'eût eu le temps d'apercevoir les attraits de Juliette; il
en fit les plus grands éloges au duc.
Après avoir peint la noblesse de sa taille et les agréments de sa figure, il la
loua sur son courage; il l'avait vue au milieu du feu se défendre, attaquer,
n'évitant les dangers qui la menacent que pour en répandre autour d'elle, et
cette vaillance peu commune, rendait assurément du plus grand intérêt celle
qui joignait à toutes les grâces de son sexe, des vertus qui s'y alliaient aussi
rarement.
Monsieur de Guise, curieux de voir cette femme étonnante, conçut aussitôt
deux projets pour l'attirer à Amboise: la faire prisonnière, ou profiter de
l'ouverture du baron de Castelnau, et lui faire dire que puisqu'il avait assuré
s'étaient avancés un matin, suivis de très peu de gens de guerre, jusque dans
l'un des faubourgs de la ville de Tours.
Le comte de Sancerre, détaché d'Amboise, venait de battre ces quartiers,
lorsqu'on lui dit que quelques protestants se trouvent près de là.
Il vole au faubourg indiqué, et pénétrant à la hâte dans l'appartement du
baron, il lui demande ce qu'il vient faire dans cette ville... la raison qui l'y
amène avec des soldats, et s'il ignore que le port d'armes est défendu?
Castelnau répond qu'il va à la cour pour des affaires dont il n'a nul compte à
rendre, et que s'il était vrai que quelques motifs de rébellion l'y
conduisissent, il n'aurait pas sa fille avec lui.
Sancerre, peu satisfait de cette réponse, est obligé d'exécuter ses ordres. Il
commande à ses soldats d'arrêter le baron; mais celui-ci sautant sur ses
armes, seulement aidé de Juliette et de Raunai, a bientôt écarté le peu de
monde que lui oppose le comte. Tous trois s'évadent; et Sancerre ayant,
dans ce cas-ci, préféré la sagesse et la prudence à la valeur qui le distinguait
ordinairement, Sancerre, qui sait que dans des troubles intérieurs, la victoire
appartient plutôt à celui qui épargne le sang qu'à l'imprudent qui le
prodigue, revient sans honte dans Amboise, rendre compte aux Guise de son
peu de succès.
Sancerre, vieil officier, plein de mérite, ami des Guise, mais franc, loyal, ce
qu'on appelle un véritable Français, n'avait pourtant pas été assez occupé de
son expédition, qu'il n'eût eu le temps d'apercevoir les attraits de Juliette; il
en fit les plus grands éloges au duc.
Après avoir peint la noblesse de sa taille et les agréments de sa figure, il la
loua sur son courage; il l'avait vue au milieu du feu se défendre, attaquer,
n'évitant les dangers qui la menacent que pour en répandre autour d'elle, et
cette vaillance peu commune, rendait assurément du plus grand intérêt celle
qui joignait à toutes les grâces de son sexe, des vertus qui s'y alliaient aussi
rarement.
Monsieur de Guise, curieux de voir cette femme étonnante, conçut aussitôt
deux projets pour l'attirer à Amboise: la faire prisonnière, ou profiter de
l'ouverture du baron de Castelnau, et lui faire dire que puisqu'il avait assuré
Page 18
Sancerre qu'il n'avait d'autre intention que de parler au roi, il pouvait venir
en toute sûreté.
Ce dernier parti s'adopte de préférence.
Le duc écrit. Un homme adroit est chargé de la dépêche; précédé d'un
trompette, il s'avance avec les formalités ordinaires, et remet sa missive au
baron, dans le château de Noisai où il était logé avec les troupes de
Gascogne et de Béarn, mandées pour l'expédition d'Amboise.
Quelques précautions qu'on eût prises avec l'émissaire du duc, il fut facile à
celui-ci de s'apercevoir qu'il y avait beaucoup de monde à Noisai; il en
rendit compte à son retour, et nous verrons bientôt ce qui en résulta.
Le baron de Castelnau résolu de profiter de la proposition du duc, tant pour
déguiser ses projets que pour se ménager en agissant comme il allait le
faire, une correspondance sûre dans Amboise, répondit très-honnêtement
que la plus grande preuve qu'il pût donner de son obéissance et de sa
soumission, était d'envoyer ce qu'il avait de plus cher au monde; qu'étant,
lui personnellement, dans l'impossibilité de se rendre à Amboise, à cause
d'une blessure qu'il avait reçue à l'escarmouche de Tours, il envoyait à la
reine, Juliette sa fille, chargée par lui d'un mémoire dans lequel il réclamait
l'édit de tolérance qui venait d'être publié, et la permission, pour ses
confrères et lui, de professer leur culte en paix.
Juliette partit, munie d'instructions secrètes et de lettres particulières pour le
prince de Condé; ce n'était pas sans peine qu'elle avait adopté ce projet: ce
qui la séparait de son père et de son amant était toujours si douloureux pour
elle que, quelque courageuse qu'elle fût, elle ne s'y résolvait jamais sans des
larmes.
Le baron promit à sa fille d'attaquer quatre jours après la ville d'Amboise, si
les négociations qu'elle allait entreprendre étaient infructueuses; et Raunai,
aux genoux de sa maîtresse, lui jura de verser tout son sang pour elle, si on
lui manquait de respect ou de fidélité.
Mademoiselle de Castelnau arrive à Amboise; elle y est reçue
convenablement, et descendue chez Sancerre, ainsi qu'il avait été convenu,
elle se fait aussitôt conduire chez le duc de Guise, le supplie de tenir sa
en toute sûreté.
Ce dernier parti s'adopte de préférence.
Le duc écrit. Un homme adroit est chargé de la dépêche; précédé d'un
trompette, il s'avance avec les formalités ordinaires, et remet sa missive au
baron, dans le château de Noisai où il était logé avec les troupes de
Gascogne et de Béarn, mandées pour l'expédition d'Amboise.
Quelques précautions qu'on eût prises avec l'émissaire du duc, il fut facile à
celui-ci de s'apercevoir qu'il y avait beaucoup de monde à Noisai; il en
rendit compte à son retour, et nous verrons bientôt ce qui en résulta.
Le baron de Castelnau résolu de profiter de la proposition du duc, tant pour
déguiser ses projets que pour se ménager en agissant comme il allait le
faire, une correspondance sûre dans Amboise, répondit très-honnêtement
que la plus grande preuve qu'il pût donner de son obéissance et de sa
soumission, était d'envoyer ce qu'il avait de plus cher au monde; qu'étant,
lui personnellement, dans l'impossibilité de se rendre à Amboise, à cause
d'une blessure qu'il avait reçue à l'escarmouche de Tours, il envoyait à la
reine, Juliette sa fille, chargée par lui d'un mémoire dans lequel il réclamait
l'édit de tolérance qui venait d'être publié, et la permission, pour ses
confrères et lui, de professer leur culte en paix.
Juliette partit, munie d'instructions secrètes et de lettres particulières pour le
prince de Condé; ce n'était pas sans peine qu'elle avait adopté ce projet: ce
qui la séparait de son père et de son amant était toujours si douloureux pour
elle que, quelque courageuse qu'elle fût, elle ne s'y résolvait jamais sans des
larmes.
Le baron promit à sa fille d'attaquer quatre jours après la ville d'Amboise, si
les négociations qu'elle allait entreprendre étaient infructueuses; et Raunai,
aux genoux de sa maîtresse, lui jura de verser tout son sang pour elle, si on
lui manquait de respect ou de fidélité.
Mademoiselle de Castelnau arrive à Amboise; elle y est reçue
convenablement, et descendue chez Sancerre, ainsi qu'il avait été convenu,
elle se fait aussitôt conduire chez le duc de Guise, le supplie de tenir sa
Page 19
parole, et de lui fournir sur-le-champ l'occasion de se jeter aux pieds de
Catherine de Médicis, pour lui présenter les supplications de son père.
Mais Juliette ne pensait pas qu'elle possédait des charmes qui pouvaient
faire négliger bien des engagements.
Le premier que monsieur de Guise oublia en la voyant, fut la promesse
contenue dans ses dépêches au baron; séduit par tant de grâces, son cœur
s'ouvrit aux pièges de l'amour, et le duc, auprès de Juliette, ne pensa plus
qu'à l'adorer.
Il lui reprocha d'abord avec douceur de s'être défendue contre les troupes du
roi, et lui dit agréablement que quand on était aussi sûre de vaincre, on était
doublement punissable du projet de rébellion.
Juliette rougit; elle assura le duc qu'il s'en fallait bien que son père et elle
eussent jamais pris les armes les premiers; mais qu'elle croyait qu'il était
permis à tout le monde de se défendre quand on était injustement attaqué.
Elle renouvela ses plus vives instances pour obtenir la permission d'être
présentée à la reine.
Le duc qui voulait conserver à Amboise le plus longtemps possible, l'objet
touchant de sa nouvelle flamme, lui dit que cela serait difficile de quelques
jours.
Juliette qui prévoyait ce qu'allait entreprendre son père, si elle ne réussissait
point, insista. Le duc tint ferme et la renvoya chez le comte de Sancerre, en
l'assurant qu'il la ferait avertir dès qu'elle pourrait parler à Médicis.
Notre héroïne profita de ces délais pour examiner sourdement la place et
pour remettre ses lettres au prince de Condé qui, toujours plus circonspect
que jamais dans Amboise, et ne cherchant qu'à s'y déguiser, recommanda à
Juliette, pour l'intérêt commun, de l'éviter le plus possible et de cacher
surtout avec le plus grand soin, qu'elle eût jamais été chargée d'aucunes
négociations vis-à-vis de lui.
Juliette comptant sur la parole du duc, fit dire à son père de temporiser. Le
baron la crut, et eut tort.
Catherine de Médicis, pour lui présenter les supplications de son père.
Mais Juliette ne pensait pas qu'elle possédait des charmes qui pouvaient
faire négliger bien des engagements.
Le premier que monsieur de Guise oublia en la voyant, fut la promesse
contenue dans ses dépêches au baron; séduit par tant de grâces, son cœur
s'ouvrit aux pièges de l'amour, et le duc, auprès de Juliette, ne pensa plus
qu'à l'adorer.
Il lui reprocha d'abord avec douceur de s'être défendue contre les troupes du
roi, et lui dit agréablement que quand on était aussi sûre de vaincre, on était
doublement punissable du projet de rébellion.
Juliette rougit; elle assura le duc qu'il s'en fallait bien que son père et elle
eussent jamais pris les armes les premiers; mais qu'elle croyait qu'il était
permis à tout le monde de se défendre quand on était injustement attaqué.
Elle renouvela ses plus vives instances pour obtenir la permission d'être
présentée à la reine.
Le duc qui voulait conserver à Amboise le plus longtemps possible, l'objet
touchant de sa nouvelle flamme, lui dit que cela serait difficile de quelques
jours.
Juliette qui prévoyait ce qu'allait entreprendre son père, si elle ne réussissait
point, insista. Le duc tint ferme et la renvoya chez le comte de Sancerre, en
l'assurant qu'il la ferait avertir dès qu'elle pourrait parler à Médicis.
Notre héroïne profita de ces délais pour examiner sourdement la place et
pour remettre ses lettres au prince de Condé qui, toujours plus circonspect
que jamais dans Amboise, et ne cherchant qu'à s'y déguiser, recommanda à
Juliette, pour l'intérêt commun, de l'éviter le plus possible et de cacher
surtout avec le plus grand soin, qu'elle eût jamais été chargée d'aucunes
négociations vis-à-vis de lui.
Juliette comptant sur la parole du duc, fit dire à son père de temporiser. Le
baron la crut, et eut tort.
Page 20
Pendant ce temps, la Renaudie, dont on a vu précédemment le zèle et
l'activité, perdit malheureusement la vie dans la forêt de Château-Renaud[2].
Tout fut trouvé dans les papiers de la Bigne, son secrétaire; et le duc, plus
éclairé dès lors sur la réalité des projets du baron de Castelnau, bien
convaincu que les démarches de Juliette n'étaient plus qu'un jeu, ayant plus
que jamais le dessein de la conserver près de lui, se résolut enfin à la faire
expliquer et à n'agir pour ou contre le père, qu'en raison de ce que
répondrait la fille. Il l'envoie prendre.
—Juliette, lui dit-il d'un air sombre, tout ce qui vient de se passer, me
convainc suffisamment que les dispositions de votre père sont bien
éloignées d'être telles qu'il vous a plu de me le persuader; les papiers de la
Renaudie nous instruisent. À quoi me servirait-il de vous présenter à la
reine, et qu'oseriez-vous dire à cette princesse?
—Monsieur le duc, répond Juliette, je n'imaginais pas que la fidélité d'un
homme qui a si bien servi sous vos ordres, qui s'est trouvé dans plusieurs
combats à vos côtés, et duquel vous devez connaître les sentiments et le
courage, pût jamais vous devenir suspecte.
—Les nouvelles opinions ont corrompu les âmes; je ne reconnais plus le
cœur des Français; tous ont changé de caractère, en adoptant ces coupables
erreurs.
—N'imaginez jamais que pour avoir dégagé votre culte de toutes les
inepties dont de vils imposteurs osèrent le souiller, nous en devenions
moins susceptibles des vertus qui nous viennent de la nature; la première de
toutes dans le cœur d'un Français, est l'amour de son pays. On ne la perd
pas, monsieur, cette sublime vertu, pour avoir ramené à plus de candeur et
de simplicité, la manière de servir l'Eternel.
—Je connais vos sophismes à tous, Juliette; c'est sous ces fausses
apparences de vertu que vous déguisez tous les vices les plus à redouter
dans un état; et dans ce moment-ci, nous le savons, vous ne prétendez à rien
moins qu'à culbuter l'administration actuelle, qu'à couronner l'un de vos
chefs, et qu'à bouleverser tout en France.
—Je pardonnerais ces préjugés à votre frère, monsieur; nourri dans le sein
d'une religion qui nous déteste, tenant une partie de ses honneurs du chef de
l'activité, perdit malheureusement la vie dans la forêt de Château-Renaud[2].
Tout fut trouvé dans les papiers de la Bigne, son secrétaire; et le duc, plus
éclairé dès lors sur la réalité des projets du baron de Castelnau, bien
convaincu que les démarches de Juliette n'étaient plus qu'un jeu, ayant plus
que jamais le dessein de la conserver près de lui, se résolut enfin à la faire
expliquer et à n'agir pour ou contre le père, qu'en raison de ce que
répondrait la fille. Il l'envoie prendre.
—Juliette, lui dit-il d'un air sombre, tout ce qui vient de se passer, me
convainc suffisamment que les dispositions de votre père sont bien
éloignées d'être telles qu'il vous a plu de me le persuader; les papiers de la
Renaudie nous instruisent. À quoi me servirait-il de vous présenter à la
reine, et qu'oseriez-vous dire à cette princesse?
—Monsieur le duc, répond Juliette, je n'imaginais pas que la fidélité d'un
homme qui a si bien servi sous vos ordres, qui s'est trouvé dans plusieurs
combats à vos côtés, et duquel vous devez connaître les sentiments et le
courage, pût jamais vous devenir suspecte.
—Les nouvelles opinions ont corrompu les âmes; je ne reconnais plus le
cœur des Français; tous ont changé de caractère, en adoptant ces coupables
erreurs.
—N'imaginez jamais que pour avoir dégagé votre culte de toutes les
inepties dont de vils imposteurs osèrent le souiller, nous en devenions
moins susceptibles des vertus qui nous viennent de la nature; la première de
toutes dans le cœur d'un Français, est l'amour de son pays. On ne la perd
pas, monsieur, cette sublime vertu, pour avoir ramené à plus de candeur et
de simplicité, la manière de servir l'Eternel.
—Je connais vos sophismes à tous, Juliette; c'est sous ces fausses
apparences de vertu que vous déguisez tous les vices les plus à redouter
dans un état; et dans ce moment-ci, nous le savons, vous ne prétendez à rien
moins qu'à culbuter l'administration actuelle, qu'à couronner l'un de vos
chefs, et qu'à bouleverser tout en France.
—Je pardonnerais ces préjugés à votre frère, monsieur; nourri dans le sein
d'une religion qui nous déteste, tenant une partie de ses honneurs du chef de
Page 21
cette religion qui nous proscrit, il doit nous juger d'après son cœur..... Mais
vous, monsieur le duc, vous qui connaissez les Français, vous qui les avez
commandés dans les champs de la gloire, pouvez-vous imaginer que le
refus d'admettre telle ou telle opinion, puisse jamais éteindre en eux l'amour
de la patrie? Voulez-vous les ramener, ces braves gens, le voulez-vous
sincèrement? Montrez-vous plus humain et plus juste; usez de votre autorité
pour faire des heureux, et non pour verser le sang de ceux dont tout le tort
est de penser différemment que vous. Convainquez-nous, monsieur; mais ne
nous assassinez pas: que nos ministres puissent raisonner avec vos pasteurs;
et le peuple, éclairé par ces discussions, se rendra sans contrainte aux
meilleurs arguments. Le plus mauvais de tous est un échafaud; le glaive est
l'arme de celui qui a tort, il est la commune ressource de l'ignorance et de la
stupidité; il fait des prosélytes, il enflamme le zèle et ne ramène jamais.
Sans les édits des Néron, des Dioclétien, la religion chrétienne serait encore
ignorée sur la terre; encore une fois, monsieur le duc, nous sommes prêts à
quitter les signes de ce que vous appelez la rébellion; mais si c'est avec des
bourreaux qu'on veut nous inspirer des opinions absurdes et qui révoltent le
bon sens, nous ne nous laisserons pas égorger comme des animaux lancés
dans l'arène; nous nous défendrons contre nos persécuteurs; tout en
respectant la patrie, nous plaindrons ses chefs de leur aveuglement; et
toujours prêts à verser notre sang pour elle, quand elle ne verra plus dans
nous que des frères, nous n'offrirons plus à ses yeux que des enfants et des
soldats[3].
Ce discours, prononcé d'une voix ferme et d'un maintien assuré, soutenu des
grâces nobles de cette fille intéressante, acheva d'enflammer le duc; mais
cherchant à déguiser son trouble sous les apparences d'une rigidité feinte:
—Savez-vous, dit-il à Juliette, que vos discours, votre conduite... mon
devoir en un mot, me contraindraient de vous envoyer à la mort? Oubliez-
vous, impérieuse créature, qu'il ne tient qu'à moi de sévir?
—Avec la même facilité, monsieur le duc, qu'il ne tient qu'à moi de vous
mépriser, si vous abusez de la confiance que vous m'avez inspirée par votre
lettre à mon père.
—Il n'y a point de serment sacré avec ceux que l'église réprouve.
vous, monsieur le duc, vous qui connaissez les Français, vous qui les avez
commandés dans les champs de la gloire, pouvez-vous imaginer que le
refus d'admettre telle ou telle opinion, puisse jamais éteindre en eux l'amour
de la patrie? Voulez-vous les ramener, ces braves gens, le voulez-vous
sincèrement? Montrez-vous plus humain et plus juste; usez de votre autorité
pour faire des heureux, et non pour verser le sang de ceux dont tout le tort
est de penser différemment que vous. Convainquez-nous, monsieur; mais ne
nous assassinez pas: que nos ministres puissent raisonner avec vos pasteurs;
et le peuple, éclairé par ces discussions, se rendra sans contrainte aux
meilleurs arguments. Le plus mauvais de tous est un échafaud; le glaive est
l'arme de celui qui a tort, il est la commune ressource de l'ignorance et de la
stupidité; il fait des prosélytes, il enflamme le zèle et ne ramène jamais.
Sans les édits des Néron, des Dioclétien, la religion chrétienne serait encore
ignorée sur la terre; encore une fois, monsieur le duc, nous sommes prêts à
quitter les signes de ce que vous appelez la rébellion; mais si c'est avec des
bourreaux qu'on veut nous inspirer des opinions absurdes et qui révoltent le
bon sens, nous ne nous laisserons pas égorger comme des animaux lancés
dans l'arène; nous nous défendrons contre nos persécuteurs; tout en
respectant la patrie, nous plaindrons ses chefs de leur aveuglement; et
toujours prêts à verser notre sang pour elle, quand elle ne verra plus dans
nous que des frères, nous n'offrirons plus à ses yeux que des enfants et des
soldats[3].
Ce discours, prononcé d'une voix ferme et d'un maintien assuré, soutenu des
grâces nobles de cette fille intéressante, acheva d'enflammer le duc; mais
cherchant à déguiser son trouble sous les apparences d'une rigidité feinte:
—Savez-vous, dit-il à Juliette, que vos discours, votre conduite... mon
devoir en un mot, me contraindraient de vous envoyer à la mort? Oubliez-
vous, impérieuse créature, qu'il ne tient qu'à moi de sévir?
—Avec la même facilité, monsieur le duc, qu'il ne tient qu'à moi de vous
mépriser, si vous abusez de la confiance que vous m'avez inspirée par votre
lettre à mon père.
—Il n'y a point de serment sacré avec ceux que l'église réprouve.
Page 22
—Et vous voulez que nous embrassions les sentiments d'une église dont
une des premières lois, selon vous, est d'autoriser tous les crimes, en
légitimant le parjure?
—Juliette, vous oubliez à qui vous parlez.
—À un étranger, je le sais. Un Français ne m'obligerait pas aux réponses où
vous me contraignez.
—Cet étranger est l'oncle de votre roi; il en est le ministre, et vous lui devez
tout à ces titres.
—Qu'il en acquiert à mon estime, il ne me reprochera pas de lui manquer.
—J'en désirerais sur votre cœur, dit le duc, en se troublant encore
davantage, et réussissant moins à se cacher; il ne tiendrait qu'à vous de me
les accorder. Cessez d'envisager dans le duc de Guise, un juge aussi sévère
que vous le supposez, Juliette, voyez-y plutôt un amant dévoré du désir de
vous plaire et du besoin de vous servir.
—Vous....... m'aimer...... juste ciel! et quelles prétentions pouvez-vous
former sur moi, monsieur? Vous êtes enchaîné par les nœuds de l'hymen, et
je le suis par les lois de l'amour.
—La seconde difficulté est plus affreuse que l'autre; peut-être vous ferais-je
bien des sacrifices.... mais vous seriez loin de vouloir m'imiter.
—Monsieur le duc oublie-t-il que je l'ai supplié de me faire parler à la reine,
et que ce n'est que dans cette intention que mon père a permis que je vinsse
à Amboise?
—Juliette oublie-t-elle que son père est coupable, et que je n'ai qu'un ordre
à donner pour qu'il soit aujourd'hui dans les fers?
—Je me retirerai donc, si vous le permettez, monsieur; car je ne suppose
pas que vous abusiez du droit des gens, au point de me retenir ici malgré
moi, quand je ne m'y suis rendue que sous votre sauf-conduit?
—Non, Juliette, vous êtes libre; il n'y a que moi qui ne le suis pas devant
vous... vous êtes libre, Juliette; mais je vous le redis pour la dernière fois.....
je vous adore.... je puis tout pour vous.... il ne sera rien que je
une des premières lois, selon vous, est d'autoriser tous les crimes, en
légitimant le parjure?
—Juliette, vous oubliez à qui vous parlez.
—À un étranger, je le sais. Un Français ne m'obligerait pas aux réponses où
vous me contraignez.
—Cet étranger est l'oncle de votre roi; il en est le ministre, et vous lui devez
tout à ces titres.
—Qu'il en acquiert à mon estime, il ne me reprochera pas de lui manquer.
—J'en désirerais sur votre cœur, dit le duc, en se troublant encore
davantage, et réussissant moins à se cacher; il ne tiendrait qu'à vous de me
les accorder. Cessez d'envisager dans le duc de Guise, un juge aussi sévère
que vous le supposez, Juliette, voyez-y plutôt un amant dévoré du désir de
vous plaire et du besoin de vous servir.
—Vous....... m'aimer...... juste ciel! et quelles prétentions pouvez-vous
former sur moi, monsieur? Vous êtes enchaîné par les nœuds de l'hymen, et
je le suis par les lois de l'amour.
—La seconde difficulté est plus affreuse que l'autre; peut-être vous ferais-je
bien des sacrifices.... mais vous seriez loin de vouloir m'imiter.
—Monsieur le duc oublie-t-il que je l'ai supplié de me faire parler à la reine,
et que ce n'est que dans cette intention que mon père a permis que je vinsse
à Amboise?
—Juliette oublie-t-elle que son père est coupable, et que je n'ai qu'un ordre
à donner pour qu'il soit aujourd'hui dans les fers?
—Je me retirerai donc, si vous le permettez, monsieur; car je ne suppose
pas que vous abusiez du droit des gens, au point de me retenir ici malgré
moi, quand je ne m'y suis rendue que sous votre sauf-conduit?
—Non, Juliette, vous êtes libre; il n'y a que moi qui ne le suis pas devant
vous... vous êtes libre, Juliette; mais je vous le redis pour la dernière fois.....
je vous adore.... je puis tout pour vous.... il ne sera rien que je
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n'entreprenne.... ou mon amour, ou ma vengeance.... Choisissez.... Je vous
laisse à vos réflexions.
Juliette rentra chez le comte de Sancerre; le connaissant pour un brave
militaire, incapable d'une lâcheté ou d'une trahison, elle ne lui cacha pas ce
qui venait de se passer. Elle surprit infiniment ce général; il devint prêt à se
repentir de s'être mêlé de la négociation.
Juliette demanda au comte, si dans une aussi affreuse circonstance, il ne
serait pas mieux qu'elle retournât près du baron de Castelnau.
Monsieur de Sancerre n'osa lui rien conseiller, de peur d'aigrir le duc de
Guise; mais il lui dit qu'elle ferait bien d'en demander la permission
expresse, soit au duc, soit au cardinal.
Mademoiselle de Castelnau, très-fâchée d'être venue se prendre dans un tel
piège, s'adressa au prince de Condé qui, révolté des procédés du duc, lui
promit de faire avertir sur-le-champ le baron de tout ce qui se passait.
Mais pendant ce temps, le duc de Guise voyant bien qu'il ne réussirait à
vaincre la résistance de Juliette qu'en prenant sur elle un empire assez grand
pour lui ôter possibilité des refus, profitant des lumières qu'il acquérait
chaque jour sur la force et sur la conduite des réformés, prit la résolution de
faire attaquer le baron de Castelnau dans son quartier de Noisai. Il ne
doutait pas que s'il parvenait à s'emparer de ce chef, sa fille ne se rendît dès
le même instant.
Jacques de Savoie, duc de Nemours, l'un des plus lestes et des meilleurs
capitaines du parti des Guise, est aussitôt chargé de l'expédition, et le duc
lui recommande, sur toutes choses, de ne blesser ni tuer Castelnau, mais de
l'amener vivant dans Amboise, parce qu'étant un des principaux chefs du
parti opposé, on attendait de lui les plus sérieux éclaircissements.
Nemours part, il environne Noisai, il se montre de telles forces que
Castelnau conçoit l'impossibilité de se défendre; l'oserait-il d'ailleurs dans la
sorte de négociation qu'il a eu l'air d'entamer, et sachant encore aux mains
des Guise, sa chère Juliette, qui chaque jour lui fait dire de temporiser.
Castelnau propose une conférence, Nemours l'accorde, et demande au baron
sitôt qu'il le voit, quel est l'objet de ces dispositions militaires; comment il a
laisse à vos réflexions.
Juliette rentra chez le comte de Sancerre; le connaissant pour un brave
militaire, incapable d'une lâcheté ou d'une trahison, elle ne lui cacha pas ce
qui venait de se passer. Elle surprit infiniment ce général; il devint prêt à se
repentir de s'être mêlé de la négociation.
Juliette demanda au comte, si dans une aussi affreuse circonstance, il ne
serait pas mieux qu'elle retournât près du baron de Castelnau.
Monsieur de Sancerre n'osa lui rien conseiller, de peur d'aigrir le duc de
Guise; mais il lui dit qu'elle ferait bien d'en demander la permission
expresse, soit au duc, soit au cardinal.
Mademoiselle de Castelnau, très-fâchée d'être venue se prendre dans un tel
piège, s'adressa au prince de Condé qui, révolté des procédés du duc, lui
promit de faire avertir sur-le-champ le baron de tout ce qui se passait.
Mais pendant ce temps, le duc de Guise voyant bien qu'il ne réussirait à
vaincre la résistance de Juliette qu'en prenant sur elle un empire assez grand
pour lui ôter possibilité des refus, profitant des lumières qu'il acquérait
chaque jour sur la force et sur la conduite des réformés, prit la résolution de
faire attaquer le baron de Castelnau dans son quartier de Noisai. Il ne
doutait pas que s'il parvenait à s'emparer de ce chef, sa fille ne se rendît dès
le même instant.
Jacques de Savoie, duc de Nemours, l'un des plus lestes et des meilleurs
capitaines du parti des Guise, est aussitôt chargé de l'expédition, et le duc
lui recommande, sur toutes choses, de ne blesser ni tuer Castelnau, mais de
l'amener vivant dans Amboise, parce qu'étant un des principaux chefs du
parti opposé, on attendait de lui les plus sérieux éclaircissements.
Nemours part, il environne Noisai, il se montre de telles forces que
Castelnau conçoit l'impossibilité de se défendre; l'oserait-il d'ailleurs dans la
sorte de négociation qu'il a eu l'air d'entamer, et sachant encore aux mains
des Guise, sa chère Juliette, qui chaque jour lui fait dire de temporiser.
Castelnau propose une conférence, Nemours l'accorde, et demande au baron
sitôt qu'il le voit, quel est l'objet de ces dispositions militaires; comment il a
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pu naître dans l'esprit d'un brave homme comme lui, de n'aborder la cour
que les armes à la main, et de renoncer par cette imprudente démarche, à la
gloire dont avait toujours joui la nation française d'être, de toutes celles de
l'Europe, la plus fidèle à la patrie.
Castelnau répond que loin de renoncer à cette gloire, il travaille à la mériter,
que la plus grande preuve de sa soumission est la démarche qu'il a faite en
envoyant sa fille unique aux genoux de la reine, qu'un sujet qui se révolte
agit rarement de cette manière.
—Mais pourquoi des armes, dit Nemours.
—Ces armes répliqua le baron, n'ont été destinées qu'à nous ouvrir un
chemin jusqu'au trône; elles sont faites pour nous venger de ceux qui
veulent nous en interdire les abords; qu'on ne nous les ferme plus et nous y
arriverons l'olivier à la main.
—Si c'est tout ce que vous désirez, dit Nemours, remettez-moi ces inutiles
épées, et je m'offre à vous satisfaire... je me charge de vous conduire au roi.
Le baron accepte, tout se rend, on part pour le quartier royal; et malgré les
représentations de Nemours qui réclame hautement devant les Guise la
parole qu'il a donnée à ces braves gens, c'est au fond des cachots d'Amboise
qu'on a l'infamie de les recevoir.
Heureusement, Raunai, détaché pour lors, n'était pas au château de son
général lorsque tout ceci s'était passé.
Trouvant inutile d'y rentrer seul, il fut se joindre à Champs, à Coqueville, à
Lamotte, à Bertrand-Chaudieu, qui conduisaient les milices de l'Ile-de-
France, et concevant le danger que le baron et Juliette couraient
vraisemblablement dans Amboise, il anima ces capitaines à la vengeance et
les décida à une tentative dont nous apprendrons bientôt le succès.
Juliette ne tarda pas à savoir le malheureux sort de son père: elle ne douta
plus qu'elle ne fût la cause des indignes procédés du duc de Guise.
—Le barbare, s'écria-t-elle, au comte de Sancerre assez généreux pour
recevoir ses larmes et pour les partager, croit-il en m'enlevant ce que j'ai de
plus précieux me contraindre à l'ignominie qu'il exige?... Ah! je lui
que les armes à la main, et de renoncer par cette imprudente démarche, à la
gloire dont avait toujours joui la nation française d'être, de toutes celles de
l'Europe, la plus fidèle à la patrie.
Castelnau répond que loin de renoncer à cette gloire, il travaille à la mériter,
que la plus grande preuve de sa soumission est la démarche qu'il a faite en
envoyant sa fille unique aux genoux de la reine, qu'un sujet qui se révolte
agit rarement de cette manière.
—Mais pourquoi des armes, dit Nemours.
—Ces armes répliqua le baron, n'ont été destinées qu'à nous ouvrir un
chemin jusqu'au trône; elles sont faites pour nous venger de ceux qui
veulent nous en interdire les abords; qu'on ne nous les ferme plus et nous y
arriverons l'olivier à la main.
—Si c'est tout ce que vous désirez, dit Nemours, remettez-moi ces inutiles
épées, et je m'offre à vous satisfaire... je me charge de vous conduire au roi.
Le baron accepte, tout se rend, on part pour le quartier royal; et malgré les
représentations de Nemours qui réclame hautement devant les Guise la
parole qu'il a donnée à ces braves gens, c'est au fond des cachots d'Amboise
qu'on a l'infamie de les recevoir.
Heureusement, Raunai, détaché pour lors, n'était pas au château de son
général lorsque tout ceci s'était passé.
Trouvant inutile d'y rentrer seul, il fut se joindre à Champs, à Coqueville, à
Lamotte, à Bertrand-Chaudieu, qui conduisaient les milices de l'Ile-de-
France, et concevant le danger que le baron et Juliette couraient
vraisemblablement dans Amboise, il anima ces capitaines à la vengeance et
les décida à une tentative dont nous apprendrons bientôt le succès.
Juliette ne tarda pas à savoir le malheureux sort de son père: elle ne douta
plus qu'elle ne fût la cause des indignes procédés du duc de Guise.
—Le barbare, s'écria-t-elle, au comte de Sancerre assez généreux pour
recevoir ses larmes et pour les partager, croit-il en m'enlevant ce que j'ai de
plus précieux me contraindre à l'ignominie qu'il exige?... Ah! je lui
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prouverai quelle est Juliette; je lui ferai voir qu'elle sait mourir ou se venger,
mais qu'elle est incapable de se souiller d'opprobres.
Furieuse, elle vole chez le duc de Guise.
—Monsieur, lui dit-elle fièrement, j'imaginais que la grandeur et la noblesse
de l'âme devaient guider dans toutes les actions, ceux sur qui l'état se repose
du soin de le conduire, et que les ressorts d'un gouvernement, en un mot, ne
se confiaient qu'aux mains de la vertu. Mon père m'envoie vers vous pour
négocier sa justification; non-seulement vous me fermez les avenues du
trône, non-seulement vous empêchez que je ne puisse me faire entendre,
mais vous profitez même de cet instant pour plonger mon malheureux père
dans une affreuse prison.
Ah! monsieur le duc, ceux qui, comme lui, ont versé près de vous leur sang
pour la patrie, me paraissaient mériter plus d'égards; ainsi donc pour éluder
ma première demande, vous me contraignez d'en faire une seconde, et vous
me précipitez dans de nouveaux malheurs, pour éteindre en moi le souvenir
des premiers?... Ah! monsieur, la rigueur, toujours voisine de l'injustice et
de la cruauté, énerve les âmes, leur enlève l'énergie qu'elles ont reçue de la
nature, par conséquent le goût des vertus; et l'état alors, au lieu de la gloire
de commander à des hommes libres, entraînés vers lui par le cœur, n'a plus
sous sa verge de fer que des esclaves qui l'abhorrent.
—Votre père est coupable, Juliette, il est maintenant impossible de se faire
illusion sur sa conduite; le château dans lequel il était s'est trouvé rempli
d'armes et de munitions; on le croit, en un mot, le second chef de
l'entreprise.
—Jamais mon père n'a changé de langage, monsieur: il a dit à Nemours, il a
dit à Sancerre: «Qu'on me conduise aux pieds du trône, je ne demande qu'à
être entendu. Les armes que vous me voyez, ne sont destinées que contre
ceux qui veulent nous empêcher de l'être, et qui abusent d'un crédit usurpé,
pour établir leur puissance sur la faiblesse et le malheur des peuples».....
Voilà ce que mon père à dit; voilà ce qu'il vous crie encore du fond de sa
prison. Serais-je, en un mot, près de vous, monsieur, si mon père se croyait
coupable? Sa fille viendrait-elle dresser l'échafaud qu'il aurait cru mériter?
mais qu'elle est incapable de se souiller d'opprobres.
Furieuse, elle vole chez le duc de Guise.
—Monsieur, lui dit-elle fièrement, j'imaginais que la grandeur et la noblesse
de l'âme devaient guider dans toutes les actions, ceux sur qui l'état se repose
du soin de le conduire, et que les ressorts d'un gouvernement, en un mot, ne
se confiaient qu'aux mains de la vertu. Mon père m'envoie vers vous pour
négocier sa justification; non-seulement vous me fermez les avenues du
trône, non-seulement vous empêchez que je ne puisse me faire entendre,
mais vous profitez même de cet instant pour plonger mon malheureux père
dans une affreuse prison.
Ah! monsieur le duc, ceux qui, comme lui, ont versé près de vous leur sang
pour la patrie, me paraissaient mériter plus d'égards; ainsi donc pour éluder
ma première demande, vous me contraignez d'en faire une seconde, et vous
me précipitez dans de nouveaux malheurs, pour éteindre en moi le souvenir
des premiers?... Ah! monsieur, la rigueur, toujours voisine de l'injustice et
de la cruauté, énerve les âmes, leur enlève l'énergie qu'elles ont reçue de la
nature, par conséquent le goût des vertus; et l'état alors, au lieu de la gloire
de commander à des hommes libres, entraînés vers lui par le cœur, n'a plus
sous sa verge de fer que des esclaves qui l'abhorrent.
—Votre père est coupable, Juliette, il est maintenant impossible de se faire
illusion sur sa conduite; le château dans lequel il était s'est trouvé rempli
d'armes et de munitions; on le croit, en un mot, le second chef de
l'entreprise.
—Jamais mon père n'a changé de langage, monsieur: il a dit à Nemours, il a
dit à Sancerre: «Qu'on me conduise aux pieds du trône, je ne demande qu'à
être entendu. Les armes que vous me voyez, ne sont destinées que contre
ceux qui veulent nous empêcher de l'être, et qui abusent d'un crédit usurpé,
pour établir leur puissance sur la faiblesse et le malheur des peuples».....
Voilà ce que mon père à dit; voilà ce qu'il vous crie encore du fond de sa
prison. Serais-je, en un mot, près de vous, monsieur, si mon père se croyait
coupable? Sa fille viendrait-elle dresser l'échafaud qu'il aurait cru mériter?
Page 26
—Un mot, un seul mot peut finir vos malheurs, Juliette.... Dites que vous ne
me haïssez pas; ne détruisez point l'espoir au fond d'un cœur qui vous
adore, et je serai le premier à persuader de mon mieux à la cour, l'innocence
et la fidélité de votre père.
—Ainsi donc vous serez juste, si je consens à être criminelle, et je n'aurai
droit aux vertus où je dois prétendre, qu'en foulant aux pieds celles qui
m'enchaînent! ces procédés sont-ils équitables, monsieur? Ne rougissez-
vous pas de les afficher, et voudriez-vous que je les publiasse?
—Vous comprenez mal ce que je vous offre, Juliette; je ne suppose pas
votre père coupable, il l'est; tel est le point dont il faut partir. Castelnau est
coupable, il mérite la mort; je lui sauve la vie si vous vous rendez à moi; je
ne controuve point des crimes au baron pour avoir droit à votre
reconnaissance. Ces torts existent, ils lui méritent l'échafaud, je les anéantis
si vous devenez sensible à ma flamme; votre supposition me prêterait une
manière de penser qui ne s'allierait pas à ma franchise: celle qui me dirige
s'accorde avec l'honneur; elle prouve, au plus, un peu de faiblesse.... Mais
j'ai vos attraits pour excuse.
—S'il est possible, monsieur, que mon père soit libre, tel coupable que vous
le supposiez, n'est-il pas plus noble à vous de le sauver sans conditions, que
de m'en imposer qu'il m'est impossible d'accepter? Dès que vous pouvez me
le rendre, le croyant coupable, pourquoi ne le pouvez-vous de même, son
innocence étant assurée?
—Elle ne l'est point: je veux bien passer pour indulgent, mais je ne veux pas
que l'on me croie injuste.
—Vous l'êtes en n'absolvant pas un homme auquel il vous est impossible de
trouver un seul tort.
—Terminons ces débats, Juliette, votre père professe le culte prescrit par le
gouvernement, il est de la religion qui a mérité la mort à Dubourg; il a de
plus, été trouvé en armes aux environs du quartier royal. Nous faisons
mourir tous les jours des gens dont les dépositions le condamnent; le baron
périra comme eux, si des réflexions plus sages de votre part ne vous
déterminent promptement à ce qui peut seul le sauver.
me haïssez pas; ne détruisez point l'espoir au fond d'un cœur qui vous
adore, et je serai le premier à persuader de mon mieux à la cour, l'innocence
et la fidélité de votre père.
—Ainsi donc vous serez juste, si je consens à être criminelle, et je n'aurai
droit aux vertus où je dois prétendre, qu'en foulant aux pieds celles qui
m'enchaînent! ces procédés sont-ils équitables, monsieur? Ne rougissez-
vous pas de les afficher, et voudriez-vous que je les publiasse?
—Vous comprenez mal ce que je vous offre, Juliette; je ne suppose pas
votre père coupable, il l'est; tel est le point dont il faut partir. Castelnau est
coupable, il mérite la mort; je lui sauve la vie si vous vous rendez à moi; je
ne controuve point des crimes au baron pour avoir droit à votre
reconnaissance. Ces torts existent, ils lui méritent l'échafaud, je les anéantis
si vous devenez sensible à ma flamme; votre supposition me prêterait une
manière de penser qui ne s'allierait pas à ma franchise: celle qui me dirige
s'accorde avec l'honneur; elle prouve, au plus, un peu de faiblesse.... Mais
j'ai vos attraits pour excuse.
—S'il est possible, monsieur, que mon père soit libre, tel coupable que vous
le supposiez, n'est-il pas plus noble à vous de le sauver sans conditions, que
de m'en imposer qu'il m'est impossible d'accepter? Dès que vous pouvez me
le rendre, le croyant coupable, pourquoi ne le pouvez-vous de même, son
innocence étant assurée?
—Elle ne l'est point: je veux bien passer pour indulgent, mais je ne veux pas
que l'on me croie injuste.
—Vous l'êtes en n'absolvant pas un homme auquel il vous est impossible de
trouver un seul tort.
—Terminons ces débats, Juliette, votre père professe le culte prescrit par le
gouvernement, il est de la religion qui a mérité la mort à Dubourg; il a de
plus, été trouvé en armes aux environs du quartier royal. Nous faisons
mourir tous les jours des gens dont les dépositions le condamnent; le baron
périra comme eux, si des réflexions plus sages de votre part ne vous
déterminent promptement à ce qui peut seul le sauver.
Page 27
—Oh, monsieur, daignez réfléchir au sang qui m'a donné la vie, suis-je faite
pour être votre maîtresse, et tant qu'Anne d'Est existera, puis-je être votre
femme?
—Ah! Juliette, assurez-moi qu'il n'est que cet obstacle à vaincre, et vous
comblerez tous mes vœux.
—Oh ciel! cet obstacle n'est-il donc pas insurmontable? Envelopperez-vous
votre illustre épouse dans la proscription générale? lui composerez-vous
comme à mon père, des torts, pour avoir droit de l'immoler? et sera-ce au
moyen de cette foule de crimes que vous croirez obtenir ma main!
—Fille adorée, dites un mot.... un seul mot; assurez-moi que je peux mériter
votre cœur, et je me charge des moyens de l'acquérir. Ces chaînes
indissolubles pour les mortels ordinaires, se brisent facilement chez ceux
que la fortune et la naissance élèvent.... il est, sans explication, mille
moyens de m'appartenir, Juliette, et c'est à vous de prononcer.
—Je vous l'ai dit, monsieur, je ne suis pas maîtresse de mon cœur.
—Et quel est donc celui que vous me préférez?
—Vous le nommer!...... Vous offrir une victime de plus!...... Ne l'imaginez
pas.
—Allez, mademoiselle, allez, dit le duc irrité, je saurai punir vos refus: le
spectacle de votre père aux pieds de l'échafaud, fléchira peut-être vos
injustes rigueurs.
—Ah! souffrez du moins que j'aille embrasser ses genoux, ne m'empêchez
pas, monsieur, d'aller arroser son sein de mes larmes; je lui ferai part de vos
projets; s'il préfère la vie à l'honneur de sa fille... peut-être immolerai-je
mon amour. Mon père est tout ce que j'ai de plus sacré: il n'en est aucun
dans le monde dont j'aimasse mieux être la fille...... Mais, monsieur le duc,
quelle action! n'aurez-vous nul remords d'une victoire acquise au prix de
tant de crimes... d'un triomphe dont vous ne jouirez qu'en nous couvrant de
larmes... qu'en plongeant trois mortels au sein de l'infortune? quelle
différente opinion j'avais de votre âme...... je la supposais l'asile des vertus,
et je n'y vois régner que des passions.
pour être votre maîtresse, et tant qu'Anne d'Est existera, puis-je être votre
femme?
—Ah! Juliette, assurez-moi qu'il n'est que cet obstacle à vaincre, et vous
comblerez tous mes vœux.
—Oh ciel! cet obstacle n'est-il donc pas insurmontable? Envelopperez-vous
votre illustre épouse dans la proscription générale? lui composerez-vous
comme à mon père, des torts, pour avoir droit de l'immoler? et sera-ce au
moyen de cette foule de crimes que vous croirez obtenir ma main!
—Fille adorée, dites un mot.... un seul mot; assurez-moi que je peux mériter
votre cœur, et je me charge des moyens de l'acquérir. Ces chaînes
indissolubles pour les mortels ordinaires, se brisent facilement chez ceux
que la fortune et la naissance élèvent.... il est, sans explication, mille
moyens de m'appartenir, Juliette, et c'est à vous de prononcer.
—Je vous l'ai dit, monsieur, je ne suis pas maîtresse de mon cœur.
—Et quel est donc celui que vous me préférez?
—Vous le nommer!...... Vous offrir une victime de plus!...... Ne l'imaginez
pas.
—Allez, mademoiselle, allez, dit le duc irrité, je saurai punir vos refus: le
spectacle de votre père aux pieds de l'échafaud, fléchira peut-être vos
injustes rigueurs.
—Ah! souffrez du moins que j'aille embrasser ses genoux, ne m'empêchez
pas, monsieur, d'aller arroser son sein de mes larmes; je lui ferai part de vos
projets; s'il préfère la vie à l'honneur de sa fille... peut-être immolerai-je
mon amour. Mon père est tout ce que j'ai de plus sacré: il n'en est aucun
dans le monde dont j'aimasse mieux être la fille...... Mais, monsieur le duc,
quelle action! n'aurez-vous nul remords d'une victoire acquise au prix de
tant de crimes... d'un triomphe dont vous ne jouirez qu'en nous couvrant de
larmes... qu'en plongeant trois mortels au sein de l'infortune? quelle
différente opinion j'avais de votre âme...... je la supposais l'asile des vertus,
et je n'y vois régner que des passions.
Page 28
Le duc promit à Juliette qu'il lui serait permis de voir son père, et elle se
retira dans le plus grand accablement.
Cependant, disent nos historiens, «tout prenait dans Amboise le train de la
plus excessive rigueur; les capitaines envoyés par le duc de Guise, ne furent
pas moins heureux que Nemours; cachés dans des ravines ou dans des
broussailles, aux endroits où les conjurés devaient passer, ils les enlevaient
sans résistance, et les amenaient par bandes dans la ville d'Amboise; on
mettait en prison les plus apparents; les autres étaient jugés prévôtalement,
et pendus tout bottés et éperonnés, aux créneaux du château ou à de longues
perches scellées dans les murailles».
Ces rigueurs révoltèrent.
Le chancelier Olivier, qui, dans le fond de l'âme, penchait pour le nouveau
culte, fit entrevoir que des malheurs sans nombre pouvaient devenir la suite
de ces cruautés. Il proposa d'accorder des lettres de rémission à tous ceux
qui se retireraient paisiblement.
Le duc de Guise n'osait trop combattre cet avis: peu sûr des dispositions de
la reine toujours livrée aux Chatillon qu'il soupçonnait les secrets moteurs
des troubles, craignant l'inquiétude du roi qui, malgré les chaînes dont on
l'entourait, ne pouvait s'empêcher de témoigner que tant d'horreurs ne lui
plaisaient pas; le duc accepta tout, bien sûr que Castelnau pris en armes, ne
pourrait pas lui échapper, et qu'il serait toujours le maître de Juliette, en
tenant dans ses mains la destinée du baron. L'édit se publia: on se crut
tranquille à Amboise; les troupes se dispersèrent dans les environs, et cette
sécurité pensa coûter bien cher.
Tel fut l'instant que Raunai crut propice pour se rapprocher de Juliette. Il
enflamme ses camarades; il leur fait voir qu'Amboise, dégarnie, n'est plus
en état de tenir contre eux; qu'il est temps d'aller délivrer la cour de
l'indigne esclavage où la tiennent les Guise, et d'obtenir d'elle, non de
vaines lettres de rémission, sur lesquelles il est impossible de compter, et
qui ne servent qu'à prouver et la faiblesse du gouvernement et l'excessive
crainte qu'on a d'eux, mais l'exercice assuré de leur religion, et la pleine
liberté de leurs prêches.
retira dans le plus grand accablement.
Cependant, disent nos historiens, «tout prenait dans Amboise le train de la
plus excessive rigueur; les capitaines envoyés par le duc de Guise, ne furent
pas moins heureux que Nemours; cachés dans des ravines ou dans des
broussailles, aux endroits où les conjurés devaient passer, ils les enlevaient
sans résistance, et les amenaient par bandes dans la ville d'Amboise; on
mettait en prison les plus apparents; les autres étaient jugés prévôtalement,
et pendus tout bottés et éperonnés, aux créneaux du château ou à de longues
perches scellées dans les murailles».
Ces rigueurs révoltèrent.
Le chancelier Olivier, qui, dans le fond de l'âme, penchait pour le nouveau
culte, fit entrevoir que des malheurs sans nombre pouvaient devenir la suite
de ces cruautés. Il proposa d'accorder des lettres de rémission à tous ceux
qui se retireraient paisiblement.
Le duc de Guise n'osait trop combattre cet avis: peu sûr des dispositions de
la reine toujours livrée aux Chatillon qu'il soupçonnait les secrets moteurs
des troubles, craignant l'inquiétude du roi qui, malgré les chaînes dont on
l'entourait, ne pouvait s'empêcher de témoigner que tant d'horreurs ne lui
plaisaient pas; le duc accepta tout, bien sûr que Castelnau pris en armes, ne
pourrait pas lui échapper, et qu'il serait toujours le maître de Juliette, en
tenant dans ses mains la destinée du baron. L'édit se publia: on se crut
tranquille à Amboise; les troupes se dispersèrent dans les environs, et cette
sécurité pensa coûter bien cher.
Tel fut l'instant que Raunai crut propice pour se rapprocher de Juliette. Il
enflamme ses camarades; il leur fait voir qu'Amboise, dégarnie, n'est plus
en état de tenir contre eux; qu'il est temps d'aller délivrer la cour de
l'indigne esclavage où la tiennent les Guise, et d'obtenir d'elle, non de
vaines lettres de rémission, sur lesquelles il est impossible de compter, et
qui ne servent qu'à prouver et la faiblesse du gouvernement et l'excessive
crainte qu'on a d'eux, mais l'exercice assuré de leur religion, et la pleine
liberté de leurs prêches.
Page 29
Raunai, bien plus excité par l'amour que par quelque autre cause que ce pût
être, empruntant l'éloquence de ce dieu pour convaincre ses amis, trouva
bientôt dans leur âme la même vigueur dont il leur parut embrâsé; tous
jurent de le suivre, et dès la même nuit, ce brave lieutenant de Castelnau les
mène sous les remparts d'Amboise.
—Ô murs, qui renfermez ce que j'ai de plus cher, s'écrie Raunai en les
apercevant, je fais serment au ciel, ou de vous abattre ou de vous franchir;
et, quels que soient les obstacles qui puissent m'être opposés, l'astre du jour
n'éclairera plus l'univers sans me revoir aux pieds de Juliette.
On se dispose à la plus vigoureuse attaque: un malentendu fait tout perdre.
Les différents corps des conjurés n'arrivent pas ensemble aux rendez-vous
qui leur sont indiqués; les coups ne peuvent se porter à la fois; on est averti
dans Amboise; on se tient sur la défensive, et tout manque. Le seul Raunai,
avec sa troupe, pénètre jusque dans les faubourgs; il arrive à l'une des
portes; il la trouve fermée et bien défendue. Pas assez fort pour entreprendre
de l'enfoncer, exposé au feu du château qui lui tue beaucoup de monde, il
ordonne une décharge d'arquebuserie sur ceux qui gardent les murailles,
laisse fuir sa troupe, et lui seul, se débarrassant de ses armes, se jette dans
un fossé, franchit les murs et tombe dans la ville.
Connaissant les rues, les soupçonnant désertes à cause de la nuit et d'une
attaque qui doit avoir appelé tout le monde au rempart, il vole chez le comte
de Sancerre, où il sait bien qu'est logée celle qu'il aime.
Il ose, à tout événement, se fier à la noblesse, à la candeur de ce brave
militaire. Il arrive chez lui.... Juste ciel!.... on rapportait le comte blessé des
coups de celui qui venait l'implorer.......
—Ô! monsieur, s'écrie Raunai, en mouillant de ses pleurs la blessure du
comte, vengez-vous, voilà votre ennemi, voilà celui qui vient de verser
votre sang.... ce sang précieux que je voudrais racheter au prix du mien......
Grand dieu! c'est donc ainsi que ma main barbare a traité le bienfaiteur de
celle qui m'est chère!
Je viens me rendre à vous, monsieur, je suis votre prisonnier. La
malheureuse fille de Castelnau, à laquelle votre générosité donne asile, vous
a dit ses malheurs et les miens; je l'adore depuis mon enfance; elle daigne
être, empruntant l'éloquence de ce dieu pour convaincre ses amis, trouva
bientôt dans leur âme la même vigueur dont il leur parut embrâsé; tous
jurent de le suivre, et dès la même nuit, ce brave lieutenant de Castelnau les
mène sous les remparts d'Amboise.
—Ô murs, qui renfermez ce que j'ai de plus cher, s'écrie Raunai en les
apercevant, je fais serment au ciel, ou de vous abattre ou de vous franchir;
et, quels que soient les obstacles qui puissent m'être opposés, l'astre du jour
n'éclairera plus l'univers sans me revoir aux pieds de Juliette.
On se dispose à la plus vigoureuse attaque: un malentendu fait tout perdre.
Les différents corps des conjurés n'arrivent pas ensemble aux rendez-vous
qui leur sont indiqués; les coups ne peuvent se porter à la fois; on est averti
dans Amboise; on se tient sur la défensive, et tout manque. Le seul Raunai,
avec sa troupe, pénètre jusque dans les faubourgs; il arrive à l'une des
portes; il la trouve fermée et bien défendue. Pas assez fort pour entreprendre
de l'enfoncer, exposé au feu du château qui lui tue beaucoup de monde, il
ordonne une décharge d'arquebuserie sur ceux qui gardent les murailles,
laisse fuir sa troupe, et lui seul, se débarrassant de ses armes, se jette dans
un fossé, franchit les murs et tombe dans la ville.
Connaissant les rues, les soupçonnant désertes à cause de la nuit et d'une
attaque qui doit avoir appelé tout le monde au rempart, il vole chez le comte
de Sancerre, où il sait bien qu'est logée celle qu'il aime.
Il ose, à tout événement, se fier à la noblesse, à la candeur de ce brave
militaire. Il arrive chez lui.... Juste ciel!.... on rapportait le comte blessé des
coups de celui qui venait l'implorer.......
—Ô! monsieur, s'écrie Raunai, en mouillant de ses pleurs la blessure du
comte, vengez-vous, voilà votre ennemi, voilà celui qui vient de verser
votre sang.... ce sang précieux que je voudrais racheter au prix du mien......
Grand dieu! c'est donc ainsi que ma main barbare a traité le bienfaiteur de
celle qui m'est chère!
Je viens me rendre à vous, monsieur, je suis votre prisonnier. La
malheureuse fille de Castelnau, à laquelle votre générosité donne asile, vous
a dit ses malheurs et les miens; je l'adore depuis mon enfance; elle daigne
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m'estimer un peu... je venais la trouver... recevoir ses ordres... mourir après,
s'il l'eût fallu. Vous voyez, aux périls que j'ai franchis, qu'il n'est rien qui
puisse m'être plus cher qu'elle.... Je sais ce qui m'attend.... ce que je mérite.
Chef de l'attaque qui vient de se faire, je sais que des chaînes et la mort vont
devenir mon partage; mais j'aurai vu ma Juliette, je serai consolé par elle, et
les supplices ne m'effrayent plus si je les subis sous ses yeux.
Ne trahissez point votre devoir, monsieur; voilà mes mains; enchaînez-les....
vous le devez; votre sang coule, et c'est moi qui l'ai répandu!
—Infortuné jeune homme, dit le brave Sancerre, console-toi; ma blessure
n'est rien; ce sont des périls que tu as courus comme moi; nous avons tous
deux fait notre devoir. Quant à ton imprudence, Raunai, n'imagine pas que
j'en abuse; apprends que je ne compte au rang de mes prisonniers, que ceux
que ma valeur enchaîne sur le champ de bataille. Tu verras celle que tu
adores; ne crains point que je manque aux devoirs de l'hospitalité; tu les
réclames chez moi, tu y seras libre comme dans ta propre maison; trouve
bon, seulement, que pour ton repos, comme pour le mien, je t'indique un
logement plus sûr.
Raunai se précipite aux genoux du comte; les termes manquent à sa
reconnaissance... à ses regrets; et Sancerre le prenant aussitôt par la main,
tout affaibli qu'il est de sa blessure, le relève et le conduit dans
l'appartement de sa femme que Juliette partageait depuis qu'elle était dans
Amboise.
Il faudrait d'autres pinceaux que les miens pour rendre la joie de ces deux
fidèles amants quand ils se revirent. Mais ce langage de l'amour, ces
instants qui ne sont connus que des cœurs sensibles.... ces moments
délicieux, où l'ame se réunit à celle de l'objet qu'on adore, où l'on se tait,
parce qu'on sent bien qu'aucun mot ne rendrait ce qu'on éprouve, où l'on
laisse au sentiment le soin de se peindre lui-même, ce silence, dis-je, n'est-il
pas au-dessus de toutes les phrases? Et ceux qui se sont enivrés de ces
situations célestes, oseraient-ils dire qu'il puisse en exister de plus divines
au monde.... de plus impossibles à tracer?
Cependant Juliette fit bientôt taire les accents de l'amour pour se livrer à
ceux de la reconnaissance.
s'il l'eût fallu. Vous voyez, aux périls que j'ai franchis, qu'il n'est rien qui
puisse m'être plus cher qu'elle.... Je sais ce qui m'attend.... ce que je mérite.
Chef de l'attaque qui vient de se faire, je sais que des chaînes et la mort vont
devenir mon partage; mais j'aurai vu ma Juliette, je serai consolé par elle, et
les supplices ne m'effrayent plus si je les subis sous ses yeux.
Ne trahissez point votre devoir, monsieur; voilà mes mains; enchaînez-les....
vous le devez; votre sang coule, et c'est moi qui l'ai répandu!
—Infortuné jeune homme, dit le brave Sancerre, console-toi; ma blessure
n'est rien; ce sont des périls que tu as courus comme moi; nous avons tous
deux fait notre devoir. Quant à ton imprudence, Raunai, n'imagine pas que
j'en abuse; apprends que je ne compte au rang de mes prisonniers, que ceux
que ma valeur enchaîne sur le champ de bataille. Tu verras celle que tu
adores; ne crains point que je manque aux devoirs de l'hospitalité; tu les
réclames chez moi, tu y seras libre comme dans ta propre maison; trouve
bon, seulement, que pour ton repos, comme pour le mien, je t'indique un
logement plus sûr.
Raunai se précipite aux genoux du comte; les termes manquent à sa
reconnaissance... à ses regrets; et Sancerre le prenant aussitôt par la main,
tout affaibli qu'il est de sa blessure, le relève et le conduit dans
l'appartement de sa femme que Juliette partageait depuis qu'elle était dans
Amboise.
Il faudrait d'autres pinceaux que les miens pour rendre la joie de ces deux
fidèles amants quand ils se revirent. Mais ce langage de l'amour, ces
instants qui ne sont connus que des cœurs sensibles.... ces moments
délicieux, où l'ame se réunit à celle de l'objet qu'on adore, où l'on se tait,
parce qu'on sent bien qu'aucun mot ne rendrait ce qu'on éprouve, où l'on
laisse au sentiment le soin de se peindre lui-même, ce silence, dis-je, n'est-il
pas au-dessus de toutes les phrases? Et ceux qui se sont enivrés de ces
situations célestes, oseraient-ils dire qu'il puisse en exister de plus divines
au monde.... de plus impossibles à tracer?
Cependant Juliette fit bientôt taire les accents de l'amour pour se livrer à
ceux de la reconnaissance.
Page 31
Inquiète de l'état de monsieur de Sancerre, elle voulut partager avec la
comtesse et les gens de l'art, le soin de veiller à sa sûreté.
La blessure se trouvant sans aucune sorte de conséquence, le comte exigea
alors de Juliette d'aller employer près de son amant des instants aussi
précieux.
Mademoiselle de Castelnau obéit, et ayant laissé la comtesse avec son mari,
vint retrouver Raunai. Elle lui apprit tout ce qui s'était passé depuis leur
séparation, elle ne lui cacha point les vues de monsieur de Guise.
Raunai s'en alarma. Un rival de cet ordre est fait pour inquiéter un amant, et
un amant coupable, qu'un seul mot de ce rival terrible peut à l'instant
couvrir de chaînes.
Le lendemain, monsieur de Sancerre qui allait beaucoup mieux, les rassura
l'un et l'autre; il promit même de parler au duc; mais il fut résolu qu'on
cacherait les démarches de Raunai qui, dès le même instant, irait vivre
ignoré chez un particulier de la même religion que lui, et que chaque soir,
dans un cabinet du jardin du comte, ce valeureux amant pourrait entretenir
sa maîtresse.
Tous deux tombèrent encore une fois aux pieds de Sancerre et de son
épouse; des larmes s'exprimèrent pour eux; et sur le soir, Raunai, conduit
par un page, fut s'enfermer dans son asile.
L'attaque de la nuit précédente suffit à persuader aux Guise qu'ils ne
devaient plus se croire engagés par l'édit qu'on venait de publier.
Le sang recommence donc à couler dans Amboise; des échafauds dressés
dans tous les coins, offrent à chaque instant de nouvelles horreurs; des
troupes répandues dans les environs, font main basse sur tous les
protestants; ou on les égorge sur l'heure même, ou on les précipite pieds et
mains liés dans la Loire; les capitaines seuls, et les gens de marque, sont
réservés aux tourments de la question, afin d'arracher de leur bouche le nom
des vrais chefs du complot.
On soupçonnait le prince de Condé; mais on n'osait pas se l'avouer.
Catherine frémissait de l'obligation de trouver un tel coupable; et les Guise
sentaient bien que l'ayant découvert, il fallait l'immoler ou le craindre.
comtesse et les gens de l'art, le soin de veiller à sa sûreté.
La blessure se trouvant sans aucune sorte de conséquence, le comte exigea
alors de Juliette d'aller employer près de son amant des instants aussi
précieux.
Mademoiselle de Castelnau obéit, et ayant laissé la comtesse avec son mari,
vint retrouver Raunai. Elle lui apprit tout ce qui s'était passé depuis leur
séparation, elle ne lui cacha point les vues de monsieur de Guise.
Raunai s'en alarma. Un rival de cet ordre est fait pour inquiéter un amant, et
un amant coupable, qu'un seul mot de ce rival terrible peut à l'instant
couvrir de chaînes.
Le lendemain, monsieur de Sancerre qui allait beaucoup mieux, les rassura
l'un et l'autre; il promit même de parler au duc; mais il fut résolu qu'on
cacherait les démarches de Raunai qui, dès le même instant, irait vivre
ignoré chez un particulier de la même religion que lui, et que chaque soir,
dans un cabinet du jardin du comte, ce valeureux amant pourrait entretenir
sa maîtresse.
Tous deux tombèrent encore une fois aux pieds de Sancerre et de son
épouse; des larmes s'exprimèrent pour eux; et sur le soir, Raunai, conduit
par un page, fut s'enfermer dans son asile.
L'attaque de la nuit précédente suffit à persuader aux Guise qu'ils ne
devaient plus se croire engagés par l'édit qu'on venait de publier.
Le sang recommence donc à couler dans Amboise; des échafauds dressés
dans tous les coins, offrent à chaque instant de nouvelles horreurs; des
troupes répandues dans les environs, font main basse sur tous les
protestants; ou on les égorge sur l'heure même, ou on les précipite pieds et
mains liés dans la Loire; les capitaines seuls, et les gens de marque, sont
réservés aux tourments de la question, afin d'arracher de leur bouche le nom
des vrais chefs du complot.
On soupçonnait le prince de Condé; mais on n'osait pas se l'avouer.
Catherine frémissait de l'obligation de trouver un tel coupable; et les Guise
sentaient bien que l'ayant découvert, il fallait l'immoler ou le craindre.
Page 32
Que d'inconvénients dans l'un ou dans l'autre cas.
Mais plus les protestants montraient d'énergie, plus le duc voyait de moyens
à la condamnation de Castelnau, et plus, par conséquent, l'espoir d'obtenir
Juliette s'allumait doucement dans son âme. Celui qui a le malheur de
projeter un crime, ne voit pas, sans une joie secrète, les événements
secondaires concourir au succès de ses desseins.
Il n'y avait plus d'autres amusements à Amboise que ceux de ces horribles
meurtres. La tyrannie, qui effraie d'abord les souverains, ou plutôt ceux qui
les gouvernent, finit presque toujours par leur composer des jouissances.
Toute la cour assistait régulièrement à ces actes sanglants, comme celle de
Néron autrefois aux exécutions des premiers chrétiens.
Les deux reines, Catherine de Médicis, et Marie Stuart, étaient avec les
dames de la cour, dans une galerie du château d'où l'on découvrait toute la
place; et, pour amuser davantage les spectateurs, les bourreaux avaient soin
de varier les supplices, ou l'attitude des victimes.
Telle était l'école où se formait Charles IX; tel était l'atelier où s'aiguisaient
les poignards de la Saint-Barthélemi.
Grand Dieu! voilà comme on a souillé plus de deux cents ans tes autels;
voilà comme des êtres raisonnables ont cru devoir t'honorer; c'est en
arrosant ton temple du sang de tes créatures, c'est en se souillant d'horreurs
et d'infamies, c'est par des férocités dignes des cannibales, que plusieurs
races d'hommes sur la terre ont cru remplir tes vœux, et plaire à ta justice.
Être des êtres, pardonne-leur cet aveuglement; il fut la peine dont tu crus
devoir punir leur dépravation et leurs crimes; tant d'atrocités ne peuvent
naître dans le cœur de l'homme, que, lorsqu'abandonné de tes lumières, il
est comme Nabuchodonosor, réduit par ta main même au stupide esclavage
des bêtes.
La seule Anne d'Est cette respectable épouse du duc de Guise, cette femme
intéressante qu'il était prêt de sacrifier à ses passions, elle seule eut l'horreur
de ces monstrueuses barbaries.
Elle s'évanouit un jour dans les gradins de la sanglante arêne, on la rapporta
chez elle baignée de larmes; Catherine y vole, elle lui demande la cause de
son accident.
Mais plus les protestants montraient d'énergie, plus le duc voyait de moyens
à la condamnation de Castelnau, et plus, par conséquent, l'espoir d'obtenir
Juliette s'allumait doucement dans son âme. Celui qui a le malheur de
projeter un crime, ne voit pas, sans une joie secrète, les événements
secondaires concourir au succès de ses desseins.
Il n'y avait plus d'autres amusements à Amboise que ceux de ces horribles
meurtres. La tyrannie, qui effraie d'abord les souverains, ou plutôt ceux qui
les gouvernent, finit presque toujours par leur composer des jouissances.
Toute la cour assistait régulièrement à ces actes sanglants, comme celle de
Néron autrefois aux exécutions des premiers chrétiens.
Les deux reines, Catherine de Médicis, et Marie Stuart, étaient avec les
dames de la cour, dans une galerie du château d'où l'on découvrait toute la
place; et, pour amuser davantage les spectateurs, les bourreaux avaient soin
de varier les supplices, ou l'attitude des victimes.
Telle était l'école où se formait Charles IX; tel était l'atelier où s'aiguisaient
les poignards de la Saint-Barthélemi.
Grand Dieu! voilà comme on a souillé plus de deux cents ans tes autels;
voilà comme des êtres raisonnables ont cru devoir t'honorer; c'est en
arrosant ton temple du sang de tes créatures, c'est en se souillant d'horreurs
et d'infamies, c'est par des férocités dignes des cannibales, que plusieurs
races d'hommes sur la terre ont cru remplir tes vœux, et plaire à ta justice.
Être des êtres, pardonne-leur cet aveuglement; il fut la peine dont tu crus
devoir punir leur dépravation et leurs crimes; tant d'atrocités ne peuvent
naître dans le cœur de l'homme, que, lorsqu'abandonné de tes lumières, il
est comme Nabuchodonosor, réduit par ta main même au stupide esclavage
des bêtes.
La seule Anne d'Est cette respectable épouse du duc de Guise, cette femme
intéressante qu'il était prêt de sacrifier à ses passions, elle seule eut l'horreur
de ces monstrueuses barbaries.
Elle s'évanouit un jour dans les gradins de la sanglante arêne, on la rapporta
chez elle baignée de larmes; Catherine y vole, elle lui demande la cause de
son accident.
Page 33
—Hélas! madame, répondit la duchesse, jamais mère eut-elle plus de raison
de s'affliger. Quel affreux tourbillon de haine, de sang et de vengeance
s'élève sur la tête de mes malheureux enfants[4].
Le comte de Sancerre dont la blessure n'était rien, et qui allait mieux de jour
en jour, tint à mademoiselle de Castelnau la parole qu'il lui avait donnée; il
fut trouver le duc de Guise, dont il était chéri, et dont il devait être respecté
à toute sorte d'égards, et ne lui déguisant que le séjour de Raunai dans
Amboise, il ne lui cacha rien de ce qu'il avait appris de Juliette.
—Quel est votre objet, monsieur, lui dit fermement le comte: est-ce à celui
qui gouverne l'état de se livrer à des passions.... toujours dangereuses,
quand on a la possibilité de faire autant de mal? Oserez-vous immoler
Castelnau pour vous rendre maître de Juliette? et ferez-vous dépendre le
sort de ce malheureux père de l'ignominie de la fille?
Le duc un peu surpris de voir monsieur de Sancerre si parfaitement au fait,
lui fit entrevoir, que quoiqu'il eût des enfants d'Anne d'Est, il pourrait
néanmoins trouver des moyens de rupture à son mariage avec elle....
—Ô mon cher duc! interrompit le comte, voilà comme les passions
déraisonnent toujours! Quoi! vous romprez l'alliance contractée avec une
princesse, pour épouser la fille d'un homme, contre lequel vous faites la
guerre; vous vous brouillerez avec François II, dont ces nœuds vous rendent
l'oncle; avec le duc de Ferrare dont ils vous font devenir le gendre, vous
culbuterez l'édifice d'une fortune où vous travaillez depuis tant d'années, et
tout cela pour le vain plaisir d'un moment, pour une passion qui s'éteindra
sitôt qu'elle sera satisfaite, et qui ne vous laissera que des remords? Sont-ce
là les sentiments qui doivent animer un héros? Est-ce à l'amour à nuire à
l'ambition? vous avez déjà beaucoup trop d'ennemis, monsieur; ne cherchez
point à en accroître le nombre. Excusez ma franchise, j'ai acquis le droit,
par mon âge et par mes travaux, de vous parler comme je le fais; l'estime
dont vous m'honorez m'y autorise......
Ah! croyez-moi, gardez-vous de laisser soupçonner que l'amour puisse
entrer pour quelque chose dans les troubles que vos rigueurs excitent. Le
Français courbe avec peine sous le joug d'un ministre étranger; quelque
grand que vous puissiez être, le sang de sa nation ne coule pas dans vos
veines, et c'est un grand tort à ses yeux quand on veut prétendre à le régir;
de s'affliger. Quel affreux tourbillon de haine, de sang et de vengeance
s'élève sur la tête de mes malheureux enfants[4].
Le comte de Sancerre dont la blessure n'était rien, et qui allait mieux de jour
en jour, tint à mademoiselle de Castelnau la parole qu'il lui avait donnée; il
fut trouver le duc de Guise, dont il était chéri, et dont il devait être respecté
à toute sorte d'égards, et ne lui déguisant que le séjour de Raunai dans
Amboise, il ne lui cacha rien de ce qu'il avait appris de Juliette.
—Quel est votre objet, monsieur, lui dit fermement le comte: est-ce à celui
qui gouverne l'état de se livrer à des passions.... toujours dangereuses,
quand on a la possibilité de faire autant de mal? Oserez-vous immoler
Castelnau pour vous rendre maître de Juliette? et ferez-vous dépendre le
sort de ce malheureux père de l'ignominie de la fille?
Le duc un peu surpris de voir monsieur de Sancerre si parfaitement au fait,
lui fit entrevoir, que quoiqu'il eût des enfants d'Anne d'Est, il pourrait
néanmoins trouver des moyens de rupture à son mariage avec elle....
—Ô mon cher duc! interrompit le comte, voilà comme les passions
déraisonnent toujours! Quoi! vous romprez l'alliance contractée avec une
princesse, pour épouser la fille d'un homme, contre lequel vous faites la
guerre; vous vous brouillerez avec François II, dont ces nœuds vous rendent
l'oncle; avec le duc de Ferrare dont ils vous font devenir le gendre, vous
culbuterez l'édifice d'une fortune où vous travaillez depuis tant d'années, et
tout cela pour le vain plaisir d'un moment, pour une passion qui s'éteindra
sitôt qu'elle sera satisfaite, et qui ne vous laissera que des remords? Sont-ce
là les sentiments qui doivent animer un héros? Est-ce à l'amour à nuire à
l'ambition? vous avez déjà beaucoup trop d'ennemis, monsieur; ne cherchez
point à en accroître le nombre. Excusez ma franchise, j'ai acquis le droit,
par mon âge et par mes travaux, de vous parler comme je le fais; l'estime
dont vous m'honorez m'y autorise......
Ah! croyez-moi, gardez-vous de laisser soupçonner que l'amour puisse
entrer pour quelque chose dans les troubles que vos rigueurs excitent. Le
Français courbe avec peine sous le joug d'un ministre étranger; quelque
grand que vous puissiez être, le sang de sa nation ne coule pas dans vos
veines, et c'est un grand tort à ses yeux quand on veut prétendre à le régir;
Page 34
amis, ennemis, tout vous condamne, tout attribue au désir de vous élever les
malheurs dont vous affligez la France.
On connaît vos prétentions à vous dire issu de la seconde race de nos rois,
et à revendiquer la couronne à ce titre sur les descendants de Hugues Capet.
Admettons un instant cette idée, la favoriserez-vous en rompant d'illustres
alliances pour en contracter une si forte au-dessous de vous?
Ainsi, soit que vous aspiriez au plus haut degré de gloire, soit que vous
vous contentiez de celui où vous êtes, dans tous les cas, vos projets sont
indignes de vous; monsieur le duc, vous devez aux Français l'exemple des
vertus, peut-être avez-vous besoin d'en montrer plus qu'un autre pour
effacer les torts dont on vous accuse. Que ce ne soit donc pas dans un
moment tel que celui-ci, où la plus répréhensible des faiblesses vienne
achever de répandre sur vos actions, un louche, dont vos ennemis ne
profiteraient que trop vite. C'est à la postérité, monsieur, qu'un homme
comme vous répond de ses démarches, et il ne doit pas en être une seule
dans tout le cours de sa vie qui puisse le faire rougir un instant.
—Comte, répondit monsieur de Guise, si vous aviez jamais éprouvé les
sentiments que Juliette m'inspire, vous auriez un peu plus d'indulgence pour
moi: jamais, mon ami, jamais aucune passion ne s'introduisit plus vivement
dans un cœur; ses yeux ont changé mon existence entière, il n'est pas une
seule minute dans la journée où je ne sois rempli de son image; et si
quelquefois la reine ou son époux veulent trouver en moi le ministre,
anéanti du trouble qui me presse, je ne leur montre plus que l'amant. Avec
l'âme que vous me connaissez, Sancerre, cette passion peut-elle être
soumise à des devoirs? Et vous étonnerez-vous de tous les moyens que je
prendrai pour m'assurer l'objet de mon idolâtrie?...... Non, il n'en sera aucun
que je n'emploie pour devenir l'amant ou le mari de Juliette; fortune,
honneur, considération, crédit, espoir, hymen, enfants, tout...... tout
s'immolera dans l'instant aux genoux de celle que j'adore, je ne me plaindrai
que de la médiocrité des sacrifices; et si comme vous le dites l'ambition
pouvait me donner des remords, ce serait tout au plus ceux de ne pouvoir lui
offrir que la seconde place de l'état.
Sancerre combattit vivement ces résolutions du délire, il employa tout ce
qu'il crut de plus persuasif, et de plus éloquent; mais, monsieur de Guise fut
malheurs dont vous affligez la France.
On connaît vos prétentions à vous dire issu de la seconde race de nos rois,
et à revendiquer la couronne à ce titre sur les descendants de Hugues Capet.
Admettons un instant cette idée, la favoriserez-vous en rompant d'illustres
alliances pour en contracter une si forte au-dessous de vous?
Ainsi, soit que vous aspiriez au plus haut degré de gloire, soit que vous
vous contentiez de celui où vous êtes, dans tous les cas, vos projets sont
indignes de vous; monsieur le duc, vous devez aux Français l'exemple des
vertus, peut-être avez-vous besoin d'en montrer plus qu'un autre pour
effacer les torts dont on vous accuse. Que ce ne soit donc pas dans un
moment tel que celui-ci, où la plus répréhensible des faiblesses vienne
achever de répandre sur vos actions, un louche, dont vos ennemis ne
profiteraient que trop vite. C'est à la postérité, monsieur, qu'un homme
comme vous répond de ses démarches, et il ne doit pas en être une seule
dans tout le cours de sa vie qui puisse le faire rougir un instant.
—Comte, répondit monsieur de Guise, si vous aviez jamais éprouvé les
sentiments que Juliette m'inspire, vous auriez un peu plus d'indulgence pour
moi: jamais, mon ami, jamais aucune passion ne s'introduisit plus vivement
dans un cœur; ses yeux ont changé mon existence entière, il n'est pas une
seule minute dans la journée où je ne sois rempli de son image; et si
quelquefois la reine ou son époux veulent trouver en moi le ministre,
anéanti du trouble qui me presse, je ne leur montre plus que l'amant. Avec
l'âme que vous me connaissez, Sancerre, cette passion peut-elle être
soumise à des devoirs? Et vous étonnerez-vous de tous les moyens que je
prendrai pour m'assurer l'objet de mon idolâtrie?...... Non, il n'en sera aucun
que je n'emploie pour devenir l'amant ou le mari de Juliette; fortune,
honneur, considération, crédit, espoir, hymen, enfants, tout...... tout
s'immolera dans l'instant aux genoux de celle que j'adore, je ne me plaindrai
que de la médiocrité des sacrifices; et si comme vous le dites l'ambition
pouvait me donner des remords, ce serait tout au plus ceux de ne pouvoir lui
offrir que la seconde place de l'état.
Sancerre combattit vivement ces résolutions du délire, il employa tout ce
qu'il crut de plus persuasif, et de plus éloquent; mais, monsieur de Guise fut
Page 35
inébranlable; et le comte n'osant plus insister se retira, content de rapporter
au moins à sa protégée, la permission de voir le baron de Castelnau,
promise depuis plusieurs jours, et retardée par les nouveaux troubles.
Juliette versa des larmes bien amères, en apprenant que rien au monde ne
pouvait changer les résolutions de monsieur de Guise.
—Ô mon ami, dit-elle le même soir à Raunai! il n'est donc que trop sûr que
le Ciel ne nous avait pas destinés l'un à l'autre! Quel horrible avenir se
présente à mes yeux! il faudra que je devienne la femme de cet homme
barbare, souillé du meurtre de nos frères!... Je serai réduite à l'horreur de
partager son lit!.... Infortunée! il faut que je perde mon amant ou mon père;
il faut que j'immole ou mon amour ou l'être précieux qui m'a donné la vie!
voilà donc l'usage que ces hommes d'état font des pouvoirs qui leur sont
confiés! et ces fers qui s'appesantissent sur nous, tous ces fléaux qui nous
accablent...... au nom d'un souverain...... à chaque instant trompé lui-même,
ne sont donc que les moyens des passions de ces hommes puissants.... que
les armes secrètes dont ils usent pour les assouvir!..... Il faut qu'elles le
soient ou que nous gémissions...; il faut qu'ils deviennent heureux, ou que le
sang coule!..... Je voudrais que mes jours... Hélas! ils ne sauveraient rien....
nous n'en péririons pas moins tous les deux.
—Juliette, répondit Raunai, mille sentiments confus m'animent à la fois....
Je puis sortir d'Amboise comme j'y suis entré.... je puis rejoindre mes amis,
revenir avec eux sous ces remparts délivrer et ton père et toi, trancher sans
aucune pitié les jours de ces cruels despotes qui se font un jeu d'abréger les
nôtres, les pulvériser tous au pied du trône que leur tyrannie déshonore, et
mériter enfin ton cœur, après avoir immolé nos bourreaux.
L'inaction où je reste pendant que l'on s'abreuve du sang de nos frères
m'avilit à mes propres yeux; je voulais embrasser tes genoux.... J'ai réussi...
Laisse-moi revoler au combat...... laisse-moi fuir les murs de cette ville
odieuse, je ne veux plus y revenir que triomphant; je ne veux plus que tu
m'y voyes, qu'apportant à tes pieds la tête de nos persécuteurs.
—Non, calme-toi Raunai, je verrai demain mon père..... Je l'entendrai...
peut-être après, te communiquerai-je un dessein plus sûr pour finir nos
maux personnels, puisque nous ne pouvons aspirer à l'honneur de terminer
ceux de nos compagnons d'infortune.... calme-toi, cher et unique amant,
au moins à sa protégée, la permission de voir le baron de Castelnau,
promise depuis plusieurs jours, et retardée par les nouveaux troubles.
Juliette versa des larmes bien amères, en apprenant que rien au monde ne
pouvait changer les résolutions de monsieur de Guise.
—Ô mon ami, dit-elle le même soir à Raunai! il n'est donc que trop sûr que
le Ciel ne nous avait pas destinés l'un à l'autre! Quel horrible avenir se
présente à mes yeux! il faudra que je devienne la femme de cet homme
barbare, souillé du meurtre de nos frères!... Je serai réduite à l'horreur de
partager son lit!.... Infortunée! il faut que je perde mon amant ou mon père;
il faut que j'immole ou mon amour ou l'être précieux qui m'a donné la vie!
voilà donc l'usage que ces hommes d'état font des pouvoirs qui leur sont
confiés! et ces fers qui s'appesantissent sur nous, tous ces fléaux qui nous
accablent...... au nom d'un souverain...... à chaque instant trompé lui-même,
ne sont donc que les moyens des passions de ces hommes puissants.... que
les armes secrètes dont ils usent pour les assouvir!..... Il faut qu'elles le
soient ou que nous gémissions...; il faut qu'ils deviennent heureux, ou que le
sang coule!..... Je voudrais que mes jours... Hélas! ils ne sauveraient rien....
nous n'en péririons pas moins tous les deux.
—Juliette, répondit Raunai, mille sentiments confus m'animent à la fois....
Je puis sortir d'Amboise comme j'y suis entré.... je puis rejoindre mes amis,
revenir avec eux sous ces remparts délivrer et ton père et toi, trancher sans
aucune pitié les jours de ces cruels despotes qui se font un jeu d'abréger les
nôtres, les pulvériser tous au pied du trône que leur tyrannie déshonore, et
mériter enfin ton cœur, après avoir immolé nos bourreaux.
L'inaction où je reste pendant que l'on s'abreuve du sang de nos frères
m'avilit à mes propres yeux; je voulais embrasser tes genoux.... J'ai réussi...
Laisse-moi revoler au combat...... laisse-moi fuir les murs de cette ville
odieuse, je ne veux plus y revenir que triomphant; je ne veux plus que tu
m'y voyes, qu'apportant à tes pieds la tête de nos persécuteurs.
—Non, calme-toi Raunai, je verrai demain mon père..... Je l'entendrai...
peut-être après, te communiquerai-je un dessein plus sûr pour finir nos
maux personnels, puisque nous ne pouvons aspirer à l'honneur de terminer
ceux de nos compagnons d'infortune.... calme-toi, cher et unique amant,
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aime Juliette, que l'idée d'en être adoré te console, et sois sûr que qui que ce
soit dans l'univers n'acquerra sur son cœur, des droits.... qui ne peuvent
appartenir qu'à toi seul.
Mademoiselle de Castelnau ne tarda point à profiter de la permission qu'elle
avait obtenue de voir son père; elle vole à la prison. Le baron n'était point
prévenu; cette surprise pensa lui coûter la vie; il fut quelques instants sans
connaissance dans les bras de Juliette.
—Oh! chère fille, s'écria-t-il, dès que ses yeux furent rouverts au jour, je
craignais bien que les barbares ne me traînassent à l'échafaud sans qu'il me
fût possible de t'embrasser pour la dernière fois.
—Vous ne mourrez point, mon père, répondit Juliette; je suis la maîtresse de
vos jours; un mot de moi peut vous les conserver.
—Un mot! que veux tu dire?... Si ce mot te coûtait l'honneur, Juliette, je ne
voudrais point d'une vie payée de ton opprobre.
—Ô! mon père, ce n'est pourtant qu'à ces conditions que je puis vous
arracher des mains de nos ennemis... Le duc de Guise.... Il veut que je cède
à sa passion; et dès qu'il est enchaîné par l'hymen, ce qu'il exige peut-il
avoir lieu sans qu'il en coûte un crime, à lui, ou l'honneur à votre
malheureuse fille?
—Ah! Juliette, reprit fermement Castelnau, laisse-moi périr; j'ai vécu; ce
serait acheter trop cher le peu de jours que je dois languir ici-bas.... Non,
mon enfant, non; je ne les paierai point au prix de ton honneur et de ta
félicité. Je le savais trop bien que ces tyrans n'étaient mus que par
l'égoïsme, et que l'ambition était l'unique cause de leurs crimes. Mais il est
un Dieu juste qui nous vengera, chère fille, un Dieu puissant aux yeux
duquel les malheurs sont des droits, et les vertus des titres. Élevée dans la
plus pure des religions, garde-toi d'en oublier les principes; qu'ils te servent
à jamais d'égide contre les séductions de ces idolâtres, et puisque ma vie ne
peut plus garantir ta jeunesse, que ma mort au moins t'encourage.... Tu la
verras, ma fille, oui, je demanderai de mourir dans tes bras, et mon âme,
bientôt aux pieds de l'Eternel, obtiendra de lui cette protection, que mes
revers m'empêchent de t'accorder....
soit dans l'univers n'acquerra sur son cœur, des droits.... qui ne peuvent
appartenir qu'à toi seul.
Mademoiselle de Castelnau ne tarda point à profiter de la permission qu'elle
avait obtenue de voir son père; elle vole à la prison. Le baron n'était point
prévenu; cette surprise pensa lui coûter la vie; il fut quelques instants sans
connaissance dans les bras de Juliette.
—Oh! chère fille, s'écria-t-il, dès que ses yeux furent rouverts au jour, je
craignais bien que les barbares ne me traînassent à l'échafaud sans qu'il me
fût possible de t'embrasser pour la dernière fois.
—Vous ne mourrez point, mon père, répondit Juliette; je suis la maîtresse de
vos jours; un mot de moi peut vous les conserver.
—Un mot! que veux tu dire?... Si ce mot te coûtait l'honneur, Juliette, je ne
voudrais point d'une vie payée de ton opprobre.
—Ô! mon père, ce n'est pourtant qu'à ces conditions que je puis vous
arracher des mains de nos ennemis... Le duc de Guise.... Il veut que je cède
à sa passion; et dès qu'il est enchaîné par l'hymen, ce qu'il exige peut-il
avoir lieu sans qu'il en coûte un crime, à lui, ou l'honneur à votre
malheureuse fille?
—Ah! Juliette, reprit fermement Castelnau, laisse-moi périr; j'ai vécu; ce
serait acheter trop cher le peu de jours que je dois languir ici-bas.... Non,
mon enfant, non; je ne les paierai point au prix de ton honneur et de ta
félicité. Je le savais trop bien que ces tyrans n'étaient mus que par
l'égoïsme, et que l'ambition était l'unique cause de leurs crimes. Mais il est
un Dieu juste qui nous vengera, chère fille, un Dieu puissant aux yeux
duquel les malheurs sont des droits, et les vertus des titres. Élevée dans la
plus pure des religions, garde-toi d'en oublier les principes; qu'ils te servent
à jamais d'égide contre les séductions de ces idolâtres, et puisque ma vie ne
peut plus garantir ta jeunesse, que ma mort au moins t'encourage.... Tu la
verras, ma fille, oui, je demanderai de mourir dans tes bras, et mon âme,
bientôt aux pieds de l'Eternel, obtiendra de lui cette protection, que mes
revers m'empêchent de t'accorder....
Page 37
Et Juliette, anéantie dans les bras de son père, ne pouvait que gémir et
répandre des larmes.
—Ne pleurs pas, chère fille, reprit le baron, ne t'afflige pas; tu le retrouveras
dans le ciel ce père infortuné que l'on t'enlève sur la terre; il va préparer
l'Être Suprême à te faire jouir des faveurs que ta conduite et ta religion
doivent te faire espérer de lui.... il va t'attendre dans le sein d'un Dieu.... Ô!
ma fille, voilà donc ce que c'est que le monde.... ses espérances.... et ses
biens!... Élevé à la cour, fait pour prétendre à tout, l'ami, le compagnon de
ces gens-ci, ayant versé près d'eux mon sang pour la patrie.... parce que je
ne veux pas adopter leurs erreurs...... parce que je hais leurs sacrilèges et
leur impiété...... que je veux en un mot, adorer Dieu dans la pureté de
l'Evangile.... tous ces amis.... tous ces camarades sont aujourd'hui mes
juges, et demain seront mes bourreaux. Eh! qui leur a donc dit que leur
cause est la bonne? Ont-ils entendu mieux que moi la parole divine? Fut-il
même vrai que je me trompasse...... une erreur dans le culte doit-elle être
mise au rang des crimes? L'Eternel peut-il être honoré par du sang; et ceux
qui, pour le servir, osent lui sacrifier des hommes, ne sont-ils point, par cela
seul, dans l'erreur et le mauvais chemin?.... N'importe, ma fille, n'importe;
je mourrai, puisqu'il le faut...... Oui, je mourrai certainement, puisque je ne
pourrais conserver la vie qu'aux dépens de ton honneur.... Mais le brave
Raunai, chère fille, qu'est-il devenu dans ce tumulte?
Mademoiselle de Castelnau apprit à son père tout ce qui concernait son
amant... elle lui dit qu'il était dans Amboise; elle lui conta comme il s'y était
introduit, et l'envie qu'il avait d'en sortir pour tenter un nouveau coup de
main.
—Il ne réussirait pas, reprit le baron, ils sont maintenant sur la défensive;
tout est manqué; nous avons été trahis...... Ô! Juliette, la bonne cause n'est
pas toujours la plus sûre, quand elle est dans les mains du faible.... Mais le
ciel est notre recours, je l'implore: il nous exaucera.
Juliette entretint ensuite le baron des honnêtetés du comte de Sancerre.... de
tous les soins que son épouse et lui recevaient journellement d'elle, et des
démarches infructueuses que le comte avait faites près du duc.
—Sancerre est mon ami depuis l'enfance, reprit le baron; nous avons été
élevés tous les deux dans la maison du duc d'Orléans fils de François 1er;
répandre des larmes.
—Ne pleurs pas, chère fille, reprit le baron, ne t'afflige pas; tu le retrouveras
dans le ciel ce père infortuné que l'on t'enlève sur la terre; il va préparer
l'Être Suprême à te faire jouir des faveurs que ta conduite et ta religion
doivent te faire espérer de lui.... il va t'attendre dans le sein d'un Dieu.... Ô!
ma fille, voilà donc ce que c'est que le monde.... ses espérances.... et ses
biens!... Élevé à la cour, fait pour prétendre à tout, l'ami, le compagnon de
ces gens-ci, ayant versé près d'eux mon sang pour la patrie.... parce que je
ne veux pas adopter leurs erreurs...... parce que je hais leurs sacrilèges et
leur impiété...... que je veux en un mot, adorer Dieu dans la pureté de
l'Evangile.... tous ces amis.... tous ces camarades sont aujourd'hui mes
juges, et demain seront mes bourreaux. Eh! qui leur a donc dit que leur
cause est la bonne? Ont-ils entendu mieux que moi la parole divine? Fut-il
même vrai que je me trompasse...... une erreur dans le culte doit-elle être
mise au rang des crimes? L'Eternel peut-il être honoré par du sang; et ceux
qui, pour le servir, osent lui sacrifier des hommes, ne sont-ils point, par cela
seul, dans l'erreur et le mauvais chemin?.... N'importe, ma fille, n'importe;
je mourrai, puisqu'il le faut...... Oui, je mourrai certainement, puisque je ne
pourrais conserver la vie qu'aux dépens de ton honneur.... Mais le brave
Raunai, chère fille, qu'est-il devenu dans ce tumulte?
Mademoiselle de Castelnau apprit à son père tout ce qui concernait son
amant... elle lui dit qu'il était dans Amboise; elle lui conta comme il s'y était
introduit, et l'envie qu'il avait d'en sortir pour tenter un nouveau coup de
main.
—Il ne réussirait pas, reprit le baron, ils sont maintenant sur la défensive;
tout est manqué; nous avons été trahis...... Ô! Juliette, la bonne cause n'est
pas toujours la plus sûre, quand elle est dans les mains du faible.... Mais le
ciel est notre recours, je l'implore: il nous exaucera.
Juliette entretint ensuite le baron des honnêtetés du comte de Sancerre.... de
tous les soins que son épouse et lui recevaient journellement d'elle, et des
démarches infructueuses que le comte avait faites près du duc.
—Sancerre est mon ami depuis l'enfance, reprit le baron; nous avons été
élevés tous les deux dans la maison du duc d'Orléans fils de François 1er;
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nous combattions ensemble à la journée de Saint-Quentin; il a été forcé à ce
qu'il a fait vis-à-vis de nous dans la ville de Tours; il le répare par mille
procédés nobles. Je reconnais bien là son âme honnête et son cœur
vertueux.... peut-être le verrai-je avant ma mort; je le prierai de te servir de
père.... de te réunir à ton amant; mais quand je ne serai plus, chère fille, qui
sait ce que feront nos tyrans! Proscrite par ta religion, en haine au duc par ta
vertu, ô! Juliette, que de malheurs peuvent éclater sur toi!.....
Puis levant les mains vers le ciel......
—Être Suprême, s'écria ce malheureux père, daignez vous contenter de mon
supplice; ne permettez pas que cette fille chérie devienne la victime des
méchants! son seul crime est de vous servir... de vous adorer comme vous
avez désiré de l'être.... comme vous l'avez enseigné par votre sainte loi.....
Voudriez-vous, Seigneur, que ses vertus et sa religion, que tout ce qui
l'approche le plus de votre sublime essence, devînt la cause de son
opprobre, de ses tourments et de sa mort!....
Et l'infortuné Castelnau retombait en larmes dans le sein de sa fille; il la
serrait... il la pressait entre ses bras. Craignant peut-être que ce ne fût la
dernière fois qu'il lui devînt permis de la voir, son âme paternelle s'exhalait
toute entière dans ses sombres caresses; on eût dit qu'il voulait la confondre
avec celle de sa fille, afin que quelque chose de lui pût exister encore dans
l'objet le plus précieux qui lui restât sur la terre.
—Ô! mon père, dit Juliette, au milieu des sanglots que lui arrachait cette
scène de douleur, puis-je consentir à votre supplice? Raunai lui-même peut-
il donc le permettre? Ah! croyez-le, mon père, il aimera mille fois mieux
renoncer au bonheur de sa vie, que de m'obtenir aux dépends de la vôtre....
Mais quoi! partagerais-je les torts du duc de Guise, si je ne faisais que
consentir à devenir son épouse, en le laissant se charger seul des forfaits qui
doivent me lier à lui? Au moins vous vivriez, mon père; j'aurais conservé
vos jours, je serais l'appui de votre vieillesse, j'en pourrais faire le bonheur.
—Et j'achèterais quelques moments de vie par une multitude de crimes?
—Ce ne seront pas les vôtres.
—N'est-ce pas les partager que d'y donner lieu? Non, ne l'espère pas, ma
fille; je ne souffrirai pas qu'Anne d'Est soit immolée pour moi; il faut que
qu'il a fait vis-à-vis de nous dans la ville de Tours; il le répare par mille
procédés nobles. Je reconnais bien là son âme honnête et son cœur
vertueux.... peut-être le verrai-je avant ma mort; je le prierai de te servir de
père.... de te réunir à ton amant; mais quand je ne serai plus, chère fille, qui
sait ce que feront nos tyrans! Proscrite par ta religion, en haine au duc par ta
vertu, ô! Juliette, que de malheurs peuvent éclater sur toi!.....
Puis levant les mains vers le ciel......
—Être Suprême, s'écria ce malheureux père, daignez vous contenter de mon
supplice; ne permettez pas que cette fille chérie devienne la victime des
méchants! son seul crime est de vous servir... de vous adorer comme vous
avez désiré de l'être.... comme vous l'avez enseigné par votre sainte loi.....
Voudriez-vous, Seigneur, que ses vertus et sa religion, que tout ce qui
l'approche le plus de votre sublime essence, devînt la cause de son
opprobre, de ses tourments et de sa mort!....
Et l'infortuné Castelnau retombait en larmes dans le sein de sa fille; il la
serrait... il la pressait entre ses bras. Craignant peut-être que ce ne fût la
dernière fois qu'il lui devînt permis de la voir, son âme paternelle s'exhalait
toute entière dans ses sombres caresses; on eût dit qu'il voulait la confondre
avec celle de sa fille, afin que quelque chose de lui pût exister encore dans
l'objet le plus précieux qui lui restât sur la terre.
—Ô! mon père, dit Juliette, au milieu des sanglots que lui arrachait cette
scène de douleur, puis-je consentir à votre supplice? Raunai lui-même peut-
il donc le permettre? Ah! croyez-le, mon père, il aimera mille fois mieux
renoncer au bonheur de sa vie, que de m'obtenir aux dépends de la vôtre....
Mais quoi! partagerais-je les torts du duc de Guise, si je ne faisais que
consentir à devenir son épouse, en le laissant se charger seul des forfaits qui
doivent me lier à lui? Au moins vous vivriez, mon père; j'aurais conservé
vos jours, je serais l'appui de votre vieillesse, j'en pourrais faire le bonheur.
—Et j'achèterais quelques moments de vie par une multitude de crimes?
—Ce ne seront pas les vôtres.
—N'est-ce pas les partager que d'y donner lieu? Non, ne l'espère pas, ma
fille; je ne souffrirai pas qu'Anne d'Est soit immolée pour moi; il faut que
Page 39
l'un des deux périsse; le duc de Guise ne répudiera point sa femme; il ne
sera à toi qu'en tranchant les jours de cette vertueuse princesse. Voudrais-tu
devenir l'épouse d'un tel homme, d'un barbare qui, non content de ce crime,
remplit chaque jour la France de deuil et de larmes?.... Dis, Juliette, dis,
pourrais-tu goûter un instant de tranquillité dans les bras d'un tel
monstre?..... Et cette vie, qui t'aurait coûté si cher.... ô! mon enfant, crois-tu
que j'en pourrais jouir moi-même?.. Non, ma fille; c'est à moi de mourir,
mon heure est venue; il faut qu'elle s'accomplisse. Et que sont quelques
instants de plus ou de moins? N'est-ce pas un supplice que la vie, quand on
ne voit autour de soi que des horreurs et des crimes? Il est temps d'aller
chercher dans les bras de Dieu la paix et la tranquillité que les hommes
m'ont refusée sur la terre...
Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas; je ne suis pas plus malheureux que le
navigateur qui, après des périls sans nombre, touche, à la fin, au port qu'il a
tant désiré....
Faut-il t'en dire davantage? je te défends, par toute l'autorité que j'ai sur toi,
de songer à me conserver par les moyens infâmes qu'on te propose; et si
j'apprenais ta désobéissance sur ce point, je ne te verrais plus.
—Eh bien! mon père, dit Juliette, avec cet élan de l'âme qui annonce qu'elle
est remplie d'un projet important, eh bien! il me reste un moyen de vous
sauver, et je cours le mettre en usage.
—Qu'il ne soit surtout jamais aux dépends de ce que tu dois à Dieu.... à toi-
même.... à Raunai.... Songe que je ne voudrais pas ajouter vingt ans de plus
à ma carrière, si ce long terme pouvait coûter un seul soupir à ton bonheur
ou à tes vertus.
Juliette sort et va trouver Raunai.
—Ô! mon ami, lui dit-elle, voici l'instant de me prouver les sentiments que
tu m'as jurés dès l'enfance... M'aimes-tu, Raunai? te sens-tu capable du plus
grand effort de l'humanité pour me prouver ta flamme?
—Ah! peux-tu croire qu'il puisse exister quelque chose au monde que je ne
sois prêt à exécuter pour toi?
sera à toi qu'en tranchant les jours de cette vertueuse princesse. Voudrais-tu
devenir l'épouse d'un tel homme, d'un barbare qui, non content de ce crime,
remplit chaque jour la France de deuil et de larmes?.... Dis, Juliette, dis,
pourrais-tu goûter un instant de tranquillité dans les bras d'un tel
monstre?..... Et cette vie, qui t'aurait coûté si cher.... ô! mon enfant, crois-tu
que j'en pourrais jouir moi-même?.. Non, ma fille; c'est à moi de mourir,
mon heure est venue; il faut qu'elle s'accomplisse. Et que sont quelques
instants de plus ou de moins? N'est-ce pas un supplice que la vie, quand on
ne voit autour de soi que des horreurs et des crimes? Il est temps d'aller
chercher dans les bras de Dieu la paix et la tranquillité que les hommes
m'ont refusée sur la terre...
Ne pleure pas, Juliette, ne pleure pas; je ne suis pas plus malheureux que le
navigateur qui, après des périls sans nombre, touche, à la fin, au port qu'il a
tant désiré....
Faut-il t'en dire davantage? je te défends, par toute l'autorité que j'ai sur toi,
de songer à me conserver par les moyens infâmes qu'on te propose; et si
j'apprenais ta désobéissance sur ce point, je ne te verrais plus.
—Eh bien! mon père, dit Juliette, avec cet élan de l'âme qui annonce qu'elle
est remplie d'un projet important, eh bien! il me reste un moyen de vous
sauver, et je cours le mettre en usage.
—Qu'il ne soit surtout jamais aux dépends de ce que tu dois à Dieu.... à toi-
même.... à Raunai.... Songe que je ne voudrais pas ajouter vingt ans de plus
à ma carrière, si ce long terme pouvait coûter un seul soupir à ton bonheur
ou à tes vertus.
Juliette sort et va trouver Raunai.
—Ô! mon ami, lui dit-elle, voici l'instant de me prouver les sentiments que
tu m'as jurés dès l'enfance... M'aimes-tu, Raunai? te sens-tu capable du plus
grand effort de l'humanité pour me prouver ta flamme?
—Ah! peux-tu croire qu'il puisse exister quelque chose au monde que je ne
sois prêt à exécuter pour toi?
Page 40
—Oui, mon ami, j'en peux douter... Tu trembleras quand je t'aurai tout dit;
et néanmoins, il faudra m'obéir, ou me laisser dans l'affreuse idée que tu
n'as jamais aimé ta maîtresse.
—Que veux-tu dire, Juliette? tes discours..... l'agitation dans laquelle tu
es.... tes yeux, où je ne vois plus que désespoir au lieu d'amour... tout me
fait frémir; explique-toi.
—Songe que je m'immolerai moi-même dans le sacrifice que je vais
t'expliquer.... Il me coûtera plus qu'à toi; je m'y résous pourtant; que mon
exemple t'encourage.... Raunai, m'aimes-tu assez pour consentir à ne plus
me revoir........ assez, pour me perdre à jamais?
—Juste ciel!
—Écoute-moi, Raunai, ne t'alarme pas sans être instruit; je vais te proposer
un acte de vertu: ton âme accepte, je l'entends. Nos bourreaux n'ont qu'un
objet; c'est de savoir quel est le chef.... quel est le principal moteur de tout
ceci.
Va trouver le duc de Guise; dis-lui que le seul désir de sauver un ami qui
n'est point coupable, t'a fait franchir tous les obstacles qui se trouvaient à
pénétrer dans Amboise; assure-le de l'innocence de mon père; dis-lui que
bien plus craint qu'aimé dans le parti, Castelnau ne s'est jamais occupé que
de le trahir et de se donner au roi; dis-lui que toi seul est au fait de tout, et
que sous l'unique clause qu'on rendra le baron à sa fille, tu es prêt à tout
révéler.
Donne ta liberté pour garant de ta parole; dis que tu veux remplacer le
baron dans les fers, que tu t'offres au supplice qu'on lui a préparé, si tu ne
dévoiles pas ce qu'on désire..... On acceptera tout; on ne veut que découvrir
les auteurs du complot; la crainte d'être trompé par toi ne les arrêtera point,
puisque tu remplaceras mon père, puisque tu seras dans leurs mains comme
lui....
Tu vois l'immensité du sacrifice que je te propose, car ils n'arracheront rien
de toi, je le sais; tu mourras donc, mon ami; c'est à la mort que je t'envoie;
mais n'imagine pas que je te survive, je te suis dans l'obscurité du tombeau;
mon âme y vole avec la tienne.
et néanmoins, il faudra m'obéir, ou me laisser dans l'affreuse idée que tu
n'as jamais aimé ta maîtresse.
—Que veux-tu dire, Juliette? tes discours..... l'agitation dans laquelle tu
es.... tes yeux, où je ne vois plus que désespoir au lieu d'amour... tout me
fait frémir; explique-toi.
—Songe que je m'immolerai moi-même dans le sacrifice que je vais
t'expliquer.... Il me coûtera plus qu'à toi; je m'y résous pourtant; que mon
exemple t'encourage.... Raunai, m'aimes-tu assez pour consentir à ne plus
me revoir........ assez, pour me perdre à jamais?
—Juste ciel!
—Écoute-moi, Raunai, ne t'alarme pas sans être instruit; je vais te proposer
un acte de vertu: ton âme accepte, je l'entends. Nos bourreaux n'ont qu'un
objet; c'est de savoir quel est le chef.... quel est le principal moteur de tout
ceci.
Va trouver le duc de Guise; dis-lui que le seul désir de sauver un ami qui
n'est point coupable, t'a fait franchir tous les obstacles qui se trouvaient à
pénétrer dans Amboise; assure-le de l'innocence de mon père; dis-lui que
bien plus craint qu'aimé dans le parti, Castelnau ne s'est jamais occupé que
de le trahir et de se donner au roi; dis-lui que toi seul est au fait de tout, et
que sous l'unique clause qu'on rendra le baron à sa fille, tu es prêt à tout
révéler.
Donne ta liberté pour garant de ta parole; dis que tu veux remplacer le
baron dans les fers, que tu t'offres au supplice qu'on lui a préparé, si tu ne
dévoiles pas ce qu'on désire..... On acceptera tout; on ne veut que découvrir
les auteurs du complot; la crainte d'être trompé par toi ne les arrêtera point,
puisque tu remplaceras mon père, puisque tu seras dans leurs mains comme
lui....
Tu vois l'immensité du sacrifice que je te propose, car ils n'arracheront rien
de toi, je le sais; tu mourras donc, mon ami; c'est à la mort que je t'envoie;
mais n'imagine pas que je te survive, je te suis dans l'obscurité du tombeau;
mon âme y vole avec la tienne.
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Ce respectable vieillard n'a-t-il pas mérité de jouir de son dernier âge? N'a-
t-il donc pas plus de droit à la vie que ses enfants? Ah! le prix de ce que
nous allons faire, mon ami, s'offre à nous de toutes parts; nous le trouverons
dans le sein de Dieu, il nous attend pour y couronner cette grande action,
elle se conservera dans le souvenir des hommes, ils la graveront dans le
temple de mémoire. Raunai, qu'un tel sort est au-dessus des jouissances
mondaines! comme les palmes de l'immortalité sont préférables aux jours
obscurs et languissants que nous traînerions sur la terre.
—Embrasse-moi; fille céleste, embrasse-moi, s'écria Raunai. Ah! j'aurai
donc pu te prouver mon amour, j'aurai donc su te convaincre une fois qu'il
n'est pas un seul être dans le monde qui sache t'aimer comme je le fais.
—Tu consens?
—En doutes-tu?.... Homme digne de moi, s'écria Juliette, viens dans mes
bras, viens cueillir sur mes lèvres les premiers et les derniers baisers de
l'amour... Ah! quelle âme est la tienne, Raunai, combien je t'aime et
combien je t'estime!
N'imagine pourtant pas que je te laisse traîner à l'échafaud sans travailler à
ta vengeance, il en coûtera la vie au barbare qui prononcera ton arrêt; vois
ce fer, poursuivit-elle, en sortant un poignard de son sein, il ne me quitte pas
depuis que je suis dans Amboise, et dès l'instant que tu seras sous les
chaînes de mon père, je m'attache aux pas du duc de Guise; il faudra qu'il te
sauve ou qu'il périsse lui-même....
Oh ciel! on nous écoute, dit Juliette en entendant du bruit près du cabinet du
jardin où elle avait la liberté d'entretenir son amant.... On nous écoute,
Raunai, Dieu veuille que nous ne soyons point trahis.... Va! cours, fais ce
que j'exige, et sois certain d'être vengé, avant que je ne m'immole avec toi.
Juliette rentra chez madame de Sancerre, sans découvrir la cause de ce qui
l'avait effrayée; elle fit part de son inquiétude à la comtesse, qui l'assura que
personne n'avait pu s'introduire dans le jardin pendant qu'on lui permettait
d'y recevoir Raunai; que monsieur de Sancerre et elle, étaient l'un et l'autre
trop intéressés au mystère, pour ne pas avoir pris toutes les précautions qui
pouvaient l'assurer: mais Juliette ne se calma point.
t-il donc pas plus de droit à la vie que ses enfants? Ah! le prix de ce que
nous allons faire, mon ami, s'offre à nous de toutes parts; nous le trouverons
dans le sein de Dieu, il nous attend pour y couronner cette grande action,
elle se conservera dans le souvenir des hommes, ils la graveront dans le
temple de mémoire. Raunai, qu'un tel sort est au-dessus des jouissances
mondaines! comme les palmes de l'immortalité sont préférables aux jours
obscurs et languissants que nous traînerions sur la terre.
—Embrasse-moi; fille céleste, embrasse-moi, s'écria Raunai. Ah! j'aurai
donc pu te prouver mon amour, j'aurai donc su te convaincre une fois qu'il
n'est pas un seul être dans le monde qui sache t'aimer comme je le fais.
—Tu consens?
—En doutes-tu?.... Homme digne de moi, s'écria Juliette, viens dans mes
bras, viens cueillir sur mes lèvres les premiers et les derniers baisers de
l'amour... Ah! quelle âme est la tienne, Raunai, combien je t'aime et
combien je t'estime!
N'imagine pourtant pas que je te laisse traîner à l'échafaud sans travailler à
ta vengeance, il en coûtera la vie au barbare qui prononcera ton arrêt; vois
ce fer, poursuivit-elle, en sortant un poignard de son sein, il ne me quitte pas
depuis que je suis dans Amboise, et dès l'instant que tu seras sous les
chaînes de mon père, je m'attache aux pas du duc de Guise; il faudra qu'il te
sauve ou qu'il périsse lui-même....
Oh ciel! on nous écoute, dit Juliette en entendant du bruit près du cabinet du
jardin où elle avait la liberté d'entretenir son amant.... On nous écoute,
Raunai, Dieu veuille que nous ne soyons point trahis.... Va! cours, fais ce
que j'exige, et sois certain d'être vengé, avant que je ne m'immole avec toi.
Juliette rentra chez madame de Sancerre, sans découvrir la cause de ce qui
l'avait effrayée; elle fit part de son inquiétude à la comtesse, qui l'assura que
personne n'avait pu s'introduire dans le jardin pendant qu'on lui permettait
d'y recevoir Raunai; que monsieur de Sancerre et elle, étaient l'un et l'autre
trop intéressés au mystère, pour ne pas avoir pris toutes les précautions qui
pouvaient l'assurer: mais Juliette ne se calma point.
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Raunai lui obéissait-il? elle ne devait plus le revoir, et dans ce cas, l'avait-
elle assez remercié, lui avait-elle assez fait sentir combien elle était touchée
d'un sacrifice aussi grand de sa part? Si les amants ordinaires n'ont jamais
fini de se parler, combien devait-il rester à ceux-ci, de choses importantes à
se dire?
Raunai était loin de balancer; ce qu'il avait promis lui paraissait tellement
fait pour sa belle âme, qu'il n'eut pas un instant de repos, que l'échange ne
fût proposé. Dès qu'il est jour, il vole chez le duc de Guise.
—Vous Raunai, dans ces lieux, lui dit le ministre étonné.
—Oui, monsieur le duc, moi-même, et la façon dont j'y viens, met à
découvert, ce me semble, les intérêts qui m'y conduisent. Vous faites une
injustice, monsieur, je la répare.
Le baron de Castelnau que vous retenez dans les fers n'est pas plus coupable
que celui des officiers de votre parti qui le servent avec le plus de zèle;
c'était à nous de le punir, puisqu'il a dû nous trahir cent fois; daignez le
rendre à sa malheureuse fille que vous plongez au désespoir, et ne redoutez
pas des ennemis aussi peu dangereux que lui.
Vous exigez le secret de l'entreprise, monsieur; moi seul je puis vous le
révéler: que le baron soit libre, à l'instant tout vous sera découvert;
n'imaginez pas que je veuille faire échapper une victime de vos mains, pour
vous tromper après. Je vous demande la place et les fers du baron, et ma
tête est à vous, si je manque au serment que je fais de vous dire tout.
—Avez-vous réfléchi, Raunai, dit le duc, à l'imprudence de votre procédé?
Avez-vous senti que dès l'instant que vous étiez dans Amboise, vous
deveniez prisonnier du roi sans qu'il fût besoin de vous livrer vous-même, et
que dès lors les conditions que vous mettez à nous apprendre ce qu'on
désire, devenaient d'autant plus inutiles, que les tourments nous suffisent
pour obtenir de vous ces aveux.
—Si ma démarche est inconséquente, monsieur, reprit Raunai avec plus de
fierté que de prudence, votre discours l'est bien davantage; il faut bien peu
connaître la nation, il faut être, comme vous, étranger dans son sein, pour
ignorer qu'on peut tout obtenir du Français par l'honneur, et rien par les
elle assez remercié, lui avait-elle assez fait sentir combien elle était touchée
d'un sacrifice aussi grand de sa part? Si les amants ordinaires n'ont jamais
fini de se parler, combien devait-il rester à ceux-ci, de choses importantes à
se dire?
Raunai était loin de balancer; ce qu'il avait promis lui paraissait tellement
fait pour sa belle âme, qu'il n'eut pas un instant de repos, que l'échange ne
fût proposé. Dès qu'il est jour, il vole chez le duc de Guise.
—Vous Raunai, dans ces lieux, lui dit le ministre étonné.
—Oui, monsieur le duc, moi-même, et la façon dont j'y viens, met à
découvert, ce me semble, les intérêts qui m'y conduisent. Vous faites une
injustice, monsieur, je la répare.
Le baron de Castelnau que vous retenez dans les fers n'est pas plus coupable
que celui des officiers de votre parti qui le servent avec le plus de zèle;
c'était à nous de le punir, puisqu'il a dû nous trahir cent fois; daignez le
rendre à sa malheureuse fille que vous plongez au désespoir, et ne redoutez
pas des ennemis aussi peu dangereux que lui.
Vous exigez le secret de l'entreprise, monsieur; moi seul je puis vous le
révéler: que le baron soit libre, à l'instant tout vous sera découvert;
n'imaginez pas que je veuille faire échapper une victime de vos mains, pour
vous tromper après. Je vous demande la place et les fers du baron, et ma
tête est à vous, si je manque au serment que je fais de vous dire tout.
—Avez-vous réfléchi, Raunai, dit le duc, à l'imprudence de votre procédé?
Avez-vous senti que dès l'instant que vous étiez dans Amboise, vous
deveniez prisonnier du roi sans qu'il fût besoin de vous livrer vous-même, et
que dès lors les conditions que vous mettez à nous apprendre ce qu'on
désire, devenaient d'autant plus inutiles, que les tourments nous suffisent
pour obtenir de vous ces aveux.
—Si ma démarche est inconséquente, monsieur, reprit Raunai avec plus de
fierté que de prudence, votre discours l'est bien davantage; il faut bien peu
connaître la nation, il faut être, comme vous, étranger dans son sein, pour
ignorer qu'on peut tout obtenir du Français par l'honneur, et rien par les
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supplices; essayez-les, monsieur, que vos bourreaux paraissent, vous verrez
s'ils m'arracheront le moindre aveu.
—Et quel est l'intérêt que vous prenez à Castelnau?
—Celui qui devrait vous émouvoir, l'envie d'épargner une injustice à
l'homme qui conduit l'état; eh! monsieur, votre conscience ne vous en
reproche-t-elle pas assez, sans vous noircir encore de celle-ci? des
discussions comme celles qui nous divisent, devraient-elles donc coûter
autant? Si les ennemis qui viennent de persécuter trente ans notre patrie, se
préparaient à l'accabler encore, peut-être se repentirait-on d'avoir sacrifié
tant de braves gens à des divisions qu'un seul mot pourrait arranger. C'est
pendant les malheurs de la France qu'on regrette ceux qui savent la servir.
L'infortuné baron de Castelnau tant de fois blessé sous vos yeux... tant de
fois utile à l'état, ne mérite pas de finir ses jours sur un échafaud; je vous
demande encore une fois sa grâce avec instance, monsieur, et vous
renouvelle ma parole de vous dévoiler les choses les plus importantes,
quand vous aurez rendu à Juliette le plus cher objet de ses désirs.
—Il n'est pas malaisé de voir qu'elle seule vous occupe ici.
—Oui, je l'adore, je ne m'en cache pas, monsieur; mais est-ce à l'obtenir que
je travaille, et ce que j'entreprends, poursuivit Raunai, en lançant sur
monsieur de Guise un regard énergique, ce que je vous propose enfin, peut-
il effrayer mes rivaux? Mon dessein est de lui rendre un père...., un père
innocent et qu'elle aime, je vous offre à ce prix l'aveu du secret qui vous
intéresse, et vous avez ma vie si je vous en impose.
—Raunai, vous aimez Juliette, dit le duc, avec un trouble dont il lui fut
impossible d'être maître.
—Si je l'aime, grand Dieu! elle est l'unique arbitre de mes jours, elle seule
dirige mon sort, elle est ma gloire sur la terre, mon espérance dans un
monde meilleur.... elle est ma vie... elle est mon âme; elle est tout,
monsieur, tout pour l'infortuné qui vous parle.
—Vous auriez pu le dire avec plus de détours, vous deviez soupçonner
qu'elle était aimée de moi, puisque je l'avais vue, et que vos transports
n'étaient plus qu'une offense, dont il ne tient qu'à moi de me venger.
s'ils m'arracheront le moindre aveu.
—Et quel est l'intérêt que vous prenez à Castelnau?
—Celui qui devrait vous émouvoir, l'envie d'épargner une injustice à
l'homme qui conduit l'état; eh! monsieur, votre conscience ne vous en
reproche-t-elle pas assez, sans vous noircir encore de celle-ci? des
discussions comme celles qui nous divisent, devraient-elles donc coûter
autant? Si les ennemis qui viennent de persécuter trente ans notre patrie, se
préparaient à l'accabler encore, peut-être se repentirait-on d'avoir sacrifié
tant de braves gens à des divisions qu'un seul mot pourrait arranger. C'est
pendant les malheurs de la France qu'on regrette ceux qui savent la servir.
L'infortuné baron de Castelnau tant de fois blessé sous vos yeux... tant de
fois utile à l'état, ne mérite pas de finir ses jours sur un échafaud; je vous
demande encore une fois sa grâce avec instance, monsieur, et vous
renouvelle ma parole de vous dévoiler les choses les plus importantes,
quand vous aurez rendu à Juliette le plus cher objet de ses désirs.
—Il n'est pas malaisé de voir qu'elle seule vous occupe ici.
—Oui, je l'adore, je ne m'en cache pas, monsieur; mais est-ce à l'obtenir que
je travaille, et ce que j'entreprends, poursuivit Raunai, en lançant sur
monsieur de Guise un regard énergique, ce que je vous propose enfin, peut-
il effrayer mes rivaux? Mon dessein est de lui rendre un père...., un père
innocent et qu'elle aime, je vous offre à ce prix l'aveu du secret qui vous
intéresse, et vous avez ma vie si je vous en impose.
—Raunai, vous aimez Juliette, dit le duc, avec un trouble dont il lui fut
impossible d'être maître.
—Si je l'aime, grand Dieu! elle est l'unique arbitre de mes jours, elle seule
dirige mon sort, elle est ma gloire sur la terre, mon espérance dans un
monde meilleur.... elle est ma vie... elle est mon âme; elle est tout,
monsieur, tout pour l'infortuné qui vous parle.
—Vous auriez pu le dire avec plus de détours, vous deviez soupçonner
qu'elle était aimée de moi, puisque je l'avais vue, et que vos transports
n'étaient plus qu'une offense, dont il ne tient qu'à moi de me venger.
Page 44
—Faites, monsieur, faites, répondit fermement Raunai, rendez-vous plus
odieux que vous ne l'êtes, achevez de susciter pour ennemis à la France tous
les individus qui l'habitent; que tout ce qui respire dans cette belle partie de
l'Europe devienne la proie des viles passions qui vous subjuguent, que le
citoyen ne prononçant votre nom qu'avec horreur, le maudisse à tous les
instants du jour, soyez à la fois l'épouvante et l'exécration de la patrie,
inondez-la par des fleuves de sang, couvrez-la par des champs de carnage;
mais ne vous flattez pas de triompher toujours, les Français trouveront
encore un Marcel qui saura poignarder dans le sein de leur maître, les vils
flatteurs qui les gouvernent; craignez, si la voix de l'honneur n'est pas
éteinte en vous, d'offrir une seconde fois ces fléaux à la France, immolez
jusqu'au dernier de nous; mais de nos cendres mêmes sortiront des héros qui
sauront nous venger.[5]
—Retirez-vous Raunai, dit le duc, trop bon politique pour ne pas se
contenir à des reproches aussi durs et aussi mérités. Je ne puis rien vous dire
avant que d'avoir entendu Castelnau.... Juliette doit vous savoir gré de ce
que vous faites pour elle!
—Elle l'ignore, monsieur.
—Je veux le croire; quoi qu'il en soit retirez-vous....
Et du ton de la plus sanglante ironie:
—Il faudra travailler à vous conserver tous; des officiers aussi pleins
d'ardeur doivent être précieux à l'état, et je ne veux pas que vous m'en
regardiez toujours comme le tyran.
Raunai sortit, fâché de s'être trop livré à des mouvements, dont son amour
et sa fierté l'avaient empêché d'être maître, et craignant qu'un peu trop de
chaleur, n'eût plutôt gâté que servi les affaires du baron.
Pour monsieur de Guise, il ne tarda pas d'apprendre à son ami Sancerre, tout
ce qui venait de se passer; le comte n'avoua point qu'il savait Raunai dans la
ville, mais il persista à engager le duc à des voies de clémence, qu'il croyait
indispensables dans la situation des choses.
—Raunai s'immortalise, dit Sancerre; ce trait est digne des Romains....
Monsieur le Duc, quand la postérité racontera son histoire auprès de la
odieux que vous ne l'êtes, achevez de susciter pour ennemis à la France tous
les individus qui l'habitent; que tout ce qui respire dans cette belle partie de
l'Europe devienne la proie des viles passions qui vous subjuguent, que le
citoyen ne prononçant votre nom qu'avec horreur, le maudisse à tous les
instants du jour, soyez à la fois l'épouvante et l'exécration de la patrie,
inondez-la par des fleuves de sang, couvrez-la par des champs de carnage;
mais ne vous flattez pas de triompher toujours, les Français trouveront
encore un Marcel qui saura poignarder dans le sein de leur maître, les vils
flatteurs qui les gouvernent; craignez, si la voix de l'honneur n'est pas
éteinte en vous, d'offrir une seconde fois ces fléaux à la France, immolez
jusqu'au dernier de nous; mais de nos cendres mêmes sortiront des héros qui
sauront nous venger.[5]
—Retirez-vous Raunai, dit le duc, trop bon politique pour ne pas se
contenir à des reproches aussi durs et aussi mérités. Je ne puis rien vous dire
avant que d'avoir entendu Castelnau.... Juliette doit vous savoir gré de ce
que vous faites pour elle!
—Elle l'ignore, monsieur.
—Je veux le croire; quoi qu'il en soit retirez-vous....
Et du ton de la plus sanglante ironie:
—Il faudra travailler à vous conserver tous; des officiers aussi pleins
d'ardeur doivent être précieux à l'état, et je ne veux pas que vous m'en
regardiez toujours comme le tyran.
Raunai sortit, fâché de s'être trop livré à des mouvements, dont son amour
et sa fierté l'avaient empêché d'être maître, et craignant qu'un peu trop de
chaleur, n'eût plutôt gâté que servi les affaires du baron.
Pour monsieur de Guise, il ne tarda pas d'apprendre à son ami Sancerre, tout
ce qui venait de se passer; le comte n'avoua point qu'il savait Raunai dans la
ville, mais il persista à engager le duc à des voies de clémence, qu'il croyait
indispensables dans la situation des choses.
—Raunai s'immortalise, dit Sancerre; ce trait est digne des Romains....
Monsieur le Duc, quand la postérité racontera son histoire auprès de la
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vôtre, elle dira: «Raunai, le brave Raunai, offrit sa tête pour sauver celle du
père de sa maîtresse, pendant qu'un duc de Guise, un étranger qui
gouvernait l'état, croyait le servir alors par une foule de crimes et
d'assassinats journaliers».
Le duc se taisait, mais il était facile de démêler dans ses yeux une sorte de
contrainte et d'embarras qui peignait l'agitation de son âme.
Ébranlé par des reproches aussi vifs, et qui lui arrivaient de toutes parts, ne
pouvant vaincre sa passion, ne se dissimulant pas quel tort elle lui ferait
dans l'esprit de la cour, si jamais elle se découvrait, il demandait des
conseils au comte; il rejetait ceux qui ne favorisaient pas ses désirs;
quelquefois il se décidait à des sacrifices, l'instant d'après on n'entendait
plus de lui que des menaces; il s'étonnait qu'on lui résistât; il voulait en faire
repentir ceux qui l'osaient, et ces oscillations perpétuelles, ce flux et ce
reflux orageux d'une âme tour à tour emportée par l'amour et par le devoir,
le rendait le plus infortuné des hommes.
Castelnau fut appelé devant ses juges; quelles que dussent être les intentions
du duc de Guise, cet interrogatoire était inévitable; ayant été impossible au
baron de revoir sa fille depuis les démarches de Raunai, ses réponses ne
purent être analogues aux désirs de ceux qui voulaient le sauver; il n'y avait
rien que n'eût entrepris Raunai pour lui faire part de ses desseins, et pour
l'engager à parler d'après les plans concertés entre Juliette et lui; mais il
n'avait pu réussir, Castelnau parut donc et ne put agir que d'après lui.
Les deux Guise et le Chancelier assistaient à cette séance.
Castelnau débuta par réclamer la parole du duc de Nemours.
—Il m'a juré, dit-il, de me conduire aux pieds du roi, pourquoi suis-je dans
les fers?
—Toutes les paroles que Nemours a pu vous donner sont vaines, lui dit le
duc de Guise; il n'y a aucun serment qui puisse être regardé comme sacré
quand il est fait à un rebelle ou à un hérétique.[6]
—Ainsi donc, reprit Castelnau, je ne dois pas parler davantage de la lettre
qu'il vous a plu de m'écrire: voilà des supercheries et des trahisons bien
atroces envers un officier français!
père de sa maîtresse, pendant qu'un duc de Guise, un étranger qui
gouvernait l'état, croyait le servir alors par une foule de crimes et
d'assassinats journaliers».
Le duc se taisait, mais il était facile de démêler dans ses yeux une sorte de
contrainte et d'embarras qui peignait l'agitation de son âme.
Ébranlé par des reproches aussi vifs, et qui lui arrivaient de toutes parts, ne
pouvant vaincre sa passion, ne se dissimulant pas quel tort elle lui ferait
dans l'esprit de la cour, si jamais elle se découvrait, il demandait des
conseils au comte; il rejetait ceux qui ne favorisaient pas ses désirs;
quelquefois il se décidait à des sacrifices, l'instant d'après on n'entendait
plus de lui que des menaces; il s'étonnait qu'on lui résistât; il voulait en faire
repentir ceux qui l'osaient, et ces oscillations perpétuelles, ce flux et ce
reflux orageux d'une âme tour à tour emportée par l'amour et par le devoir,
le rendait le plus infortuné des hommes.
Castelnau fut appelé devant ses juges; quelles que dussent être les intentions
du duc de Guise, cet interrogatoire était inévitable; ayant été impossible au
baron de revoir sa fille depuis les démarches de Raunai, ses réponses ne
purent être analogues aux désirs de ceux qui voulaient le sauver; il n'y avait
rien que n'eût entrepris Raunai pour lui faire part de ses desseins, et pour
l'engager à parler d'après les plans concertés entre Juliette et lui; mais il
n'avait pu réussir, Castelnau parut donc et ne put agir que d'après lui.
Les deux Guise et le Chancelier assistaient à cette séance.
Castelnau débuta par réclamer la parole du duc de Nemours.
—Il m'a juré, dit-il, de me conduire aux pieds du roi, pourquoi suis-je dans
les fers?
—Toutes les paroles que Nemours a pu vous donner sont vaines, lui dit le
duc de Guise; il n'y a aucun serment qui puisse être regardé comme sacré
quand il est fait à un rebelle ou à un hérétique.[6]
—Ainsi donc, reprit Castelnau, je ne dois pas parler davantage de la lettre
qu'il vous a plu de m'écrire: voilà des supercheries et des trahisons bien
atroces envers un officier français!
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On le somma de répondre avec la plus grande justesse à ce qui allait lui être
proposé, en le menaçant de la question s'il altérait la vérité.
Castelnau se troubla, il pâlit.
—Vous avez peur baron, lui dit aussitôt le duc de Guise.
—Monsieur, répondit fermement Castelnau, je n'ai jamais tremblé devant
les ennemis de la France, vous le savez; mais je suis intimidé devant les
miens; peut-être dans le fond de votre âme en savez-vous la raison mieux
qu'un autre; faites-moi rendre mes armes, monsieur le duc, ces armes qui
m'ont fait si longtemps triompher près de vous, et qu'il paraisse alors celui
qui pourra m'accuser d'avoir peur...... Ah! qui sait, monsieur, qui sait si vous
ne trembleriez-pas plus que moi, dans le cas où le sort vous mettrait à ma
place.... N'importe, que l'on m'interroge et je n'en répondrai pas moins juste.
Alors, suivant le droit insolent et barbare que les juges croyaient avoir de
mentir en pareil cas, on lui dit que Raunai l'avait inculpé.
Il répondit que c'était impossible; on lui fit lecture des dépositions de la
Bigue et de Mazère; il dit que ceux qui s'avilissaient jusqu'à devenir
dénonciateurs, perdaient le droit d'être entendus comme témoins.
Obligés de se contenter de cette récusation, les juges lui dirent, que
professant la religion réformée et ayant été pris les armes à la main, il ne
pouvait éviter le dernier supplice qu'en dévoilant les chefs dont il avait suivi
les ordres.
—Je n'ignore pas, dit Castelnau, que mes juges au nombre desquels je vois
mes plus grands ennemis n'aient, et le pouvoir de me faire périr et toute
l'habileté nécessaire à en trouver les moyens; mais je déteste le mensonge,
et rien ne me contraindra à l'employer pour sauver ma vie. Il faut bien peu
connaître la nation pour oser accuser des Français du crime que l'on me
suppose, non que l'État, ni celui qui le gouverne, ne redoutent rien de nous;
nous ne voulons qu'offrir au souverain la pitoyable situation de la France;
lui faire voir les campagnes désertes; d'infortunés citoyens arrachés des bras
de leurs épouses, traînés dans les plus obscures prisons; des enfants
abandonnés dans les rues, mourant de faim et de misère, réclamant par des
cris douloureux des parents que le despotisme leur enlève[7]; des scélérats
proposé, en le menaçant de la question s'il altérait la vérité.
Castelnau se troubla, il pâlit.
—Vous avez peur baron, lui dit aussitôt le duc de Guise.
—Monsieur, répondit fermement Castelnau, je n'ai jamais tremblé devant
les ennemis de la France, vous le savez; mais je suis intimidé devant les
miens; peut-être dans le fond de votre âme en savez-vous la raison mieux
qu'un autre; faites-moi rendre mes armes, monsieur le duc, ces armes qui
m'ont fait si longtemps triompher près de vous, et qu'il paraisse alors celui
qui pourra m'accuser d'avoir peur...... Ah! qui sait, monsieur, qui sait si vous
ne trembleriez-pas plus que moi, dans le cas où le sort vous mettrait à ma
place.... N'importe, que l'on m'interroge et je n'en répondrai pas moins juste.
Alors, suivant le droit insolent et barbare que les juges croyaient avoir de
mentir en pareil cas, on lui dit que Raunai l'avait inculpé.
Il répondit que c'était impossible; on lui fit lecture des dépositions de la
Bigue et de Mazère; il dit que ceux qui s'avilissaient jusqu'à devenir
dénonciateurs, perdaient le droit d'être entendus comme témoins.
Obligés de se contenter de cette récusation, les juges lui dirent, que
professant la religion réformée et ayant été pris les armes à la main, il ne
pouvait éviter le dernier supplice qu'en dévoilant les chefs dont il avait suivi
les ordres.
—Je n'ignore pas, dit Castelnau, que mes juges au nombre desquels je vois
mes plus grands ennemis n'aient, et le pouvoir de me faire périr et toute
l'habileté nécessaire à en trouver les moyens; mais je déteste le mensonge,
et rien ne me contraindra à l'employer pour sauver ma vie. Il faut bien peu
connaître la nation pour oser accuser des Français du crime que l'on me
suppose, non que l'État, ni celui qui le gouverne, ne redoutent rien de nous;
nous ne voulons qu'offrir au souverain la pitoyable situation de la France;
lui faire voir les campagnes désertes; d'infortunés citoyens arrachés des bras
de leurs épouses, traînés dans les plus obscures prisons; des enfants
abandonnés dans les rues, mourant de faim et de misère, réclamant par des
cris douloureux des parents que le despotisme leur enlève[7]; des scélérats
Page 47
profitant de ces troubles pour ravager la France, toutes les parties de
l'administration en désordre, la sûreté des chemins négligée, le peuple
accablé d'impôts, le malheureux habitant de la campagne attelé lui-même à
sa charrue faute d'animaux qui puissent ouvrir le sein de la terre aux
chétives semences qu'il va lui confier, et qui ne germeront, arrosées de ses
larmes, que pour devenir la proie d'insolents collecteurs; le sang du peuple
répandu dans toutes les villes, et le royaume enfin à la veille d'être la
conquête de l'ennemi:
Voilà, messieurs, les tableaux que nous devons tracer...... les malheurs que
nous voudrions peindre.... les fléaux que nous voudrions éviter! Ces
intentions supposent-elles des projets de révolte? Nés Français, nous
n'avons pas besoin que personne nous apprenne comment nous devons
approcher de nos chefs. Un de nos premiers droits est de réclamer leur
justice... de leur faire entendre nos plaintes, nous en usons.....
Mais nous nous armons, dites-vous? Cela est vrai; un voyageur le peut
quand il doit traverser une forêt remplie de brigands: voilà l'excuse de nos
armes, et nous la croyons légitime; rompez les barrières que vous élevez
entre le gouvernement et nous, on ne nous y verra plus arriver que des
réclamations à la main.
Nous les avons posées ces armes, sitôt qu'un général en qui nous croyons
pouvoir prendre confiance[8] nous a donné sa parole de faciliter nos
desseins; vous voyez l'estime que nous devons avoir pour des promesses
qui n'ont été faites que pour nous tromper, que pour nous ravir des moyens
de justification, et pour nous composer de nouveaux crimes: mais qu'on
n'imagine pas que la nation puisse s'abuser longtemps sur les projets des
Guise à se frayer un chemin au trône; il leur faut malheureusement pour y
parvenir, le sang et les malheurs du peuple; on les verra bientôt au comble
de leurs vœux.
Puissent ceux qui nous suivront se trouver bien de ces dangereux
changements! si le contraire arrive.... et il arrivera, nous aurons au moins,
nous autres victimes immolées par vous aujourd'hui, comme de tendres
brebis sans défense, nous aurons, dis-je, pour consolation dans un monde
meilleur, l'idée d'avoir perdu nos jours pour le bonheur de la patrie et pour
la prospérité de l'État.
l'administration en désordre, la sûreté des chemins négligée, le peuple
accablé d'impôts, le malheureux habitant de la campagne attelé lui-même à
sa charrue faute d'animaux qui puissent ouvrir le sein de la terre aux
chétives semences qu'il va lui confier, et qui ne germeront, arrosées de ses
larmes, que pour devenir la proie d'insolents collecteurs; le sang du peuple
répandu dans toutes les villes, et le royaume enfin à la veille d'être la
conquête de l'ennemi:
Voilà, messieurs, les tableaux que nous devons tracer...... les malheurs que
nous voudrions peindre.... les fléaux que nous voudrions éviter! Ces
intentions supposent-elles des projets de révolte? Nés Français, nous
n'avons pas besoin que personne nous apprenne comment nous devons
approcher de nos chefs. Un de nos premiers droits est de réclamer leur
justice... de leur faire entendre nos plaintes, nous en usons.....
Mais nous nous armons, dites-vous? Cela est vrai; un voyageur le peut
quand il doit traverser une forêt remplie de brigands: voilà l'excuse de nos
armes, et nous la croyons légitime; rompez les barrières que vous élevez
entre le gouvernement et nous, on ne nous y verra plus arriver que des
réclamations à la main.
Nous les avons posées ces armes, sitôt qu'un général en qui nous croyons
pouvoir prendre confiance[8] nous a donné sa parole de faciliter nos
desseins; vous voyez l'estime que nous devons avoir pour des promesses
qui n'ont été faites que pour nous tromper, que pour nous ravir des moyens
de justification, et pour nous composer de nouveaux crimes: mais qu'on
n'imagine pas que la nation puisse s'abuser longtemps sur les projets des
Guise à se frayer un chemin au trône; il leur faut malheureusement pour y
parvenir, le sang et les malheurs du peuple; on les verra bientôt au comble
de leurs vœux.
Puissent ceux qui nous suivront se trouver bien de ces dangereux
changements! si le contraire arrive.... et il arrivera, nous aurons au moins,
nous autres victimes immolées par vous aujourd'hui, comme de tendres
brebis sans défense, nous aurons, dis-je, pour consolation dans un monde
meilleur, l'idée d'avoir perdu nos jours pour le bonheur de la patrie et pour
la prospérité de l'État.
Page 48
Voilà ma tête, faites-la tomber sous vos coups; la voilà, je l'offre et la perds
sans regrets; ce n'est pas mourir que d'emporter avec soi d'aussi flatteuses
espérances; elle est pour vous cette mort où vous croyez nous condamner....,
pour vous seuls, dont la postérité ne parlera qu'avec horreur, tandis qu'objet
de son culte et de son admiration, elle daignera nous faire parvenir encore
aux pieds de l'éternel ces hommages flatteurs que son équité rend à qui
servit les hommes.»
On renouvela les interrogations: Castelnau s'en tint toujours aux mêmes
réponses; on lui tendit des pièges, imaginant le trouver en défaut sur la
religion..... croyant qu'un guerrier comme lui, plutôt entraîné par l'esprit de
parti que par amour de la vérité, serait à coup sûr mauvais théologien; on
l'interrogea sur le dogme.
L'érudition de Castelnau confondit tous ses juges; parmi plusieurs autres
questions, on lui demanda quelle répugnance il avait à croire la présence
réelle de la divinité dans l'eucharistie.
—Monseigneur, dit le baron au cardinal qui lui adressait la parole, ces
espèces que vous croyez transubstantiées dans le véritable corps et le
véritable sang du fils de Dieu, se corrompent-elles ou non après les paroles
du prêtre?
—Elles se corrompent, dit le cardinal.
—Bon, répondit Castelnau: monsieur le duc je vous prends à témoin de
l'aveu de votre frère; et vous voudriez, messieurs, poursuit-il, que des
espèces qui ne seraient plus matérielles, mais qui selon vous contiendraient
le corps et le sang de Notre-Seigneur fussent sujettes aux dissolutions.... aux
dégradations de la matière? Ah! messieurs quelle effrayante idée vous avez
de la grandeur de l'Eternel! sous quel aspect vous osez nous l'offrir! et
comment un gouvernement raisonnable peut-il vouloir cimenter ces
blasphèmes absurdes, par le sang précieux des hommes?
—Baron, dit le chancelier, il est aisé de voir que vous avez étudié votre
leçon.
—Je me regarderais comme bien méprisable, répondit Castelnau, si ayant à
prendre parti dans une affaire qui regarde le salut de mon âme et les intérêts
sans regrets; ce n'est pas mourir que d'emporter avec soi d'aussi flatteuses
espérances; elle est pour vous cette mort où vous croyez nous condamner....,
pour vous seuls, dont la postérité ne parlera qu'avec horreur, tandis qu'objet
de son culte et de son admiration, elle daignera nous faire parvenir encore
aux pieds de l'éternel ces hommages flatteurs que son équité rend à qui
servit les hommes.»
On renouvela les interrogations: Castelnau s'en tint toujours aux mêmes
réponses; on lui tendit des pièges, imaginant le trouver en défaut sur la
religion..... croyant qu'un guerrier comme lui, plutôt entraîné par l'esprit de
parti que par amour de la vérité, serait à coup sûr mauvais théologien; on
l'interrogea sur le dogme.
L'érudition de Castelnau confondit tous ses juges; parmi plusieurs autres
questions, on lui demanda quelle répugnance il avait à croire la présence
réelle de la divinité dans l'eucharistie.
—Monseigneur, dit le baron au cardinal qui lui adressait la parole, ces
espèces que vous croyez transubstantiées dans le véritable corps et le
véritable sang du fils de Dieu, se corrompent-elles ou non après les paroles
du prêtre?
—Elles se corrompent, dit le cardinal.
—Bon, répondit Castelnau: monsieur le duc je vous prends à témoin de
l'aveu de votre frère; et vous voudriez, messieurs, poursuit-il, que des
espèces qui ne seraient plus matérielles, mais qui selon vous contiendraient
le corps et le sang de Notre-Seigneur fussent sujettes aux dissolutions.... aux
dégradations de la matière? Ah! messieurs quelle effrayante idée vous avez
de la grandeur de l'Eternel! sous quel aspect vous osez nous l'offrir! et
comment un gouvernement raisonnable peut-il vouloir cimenter ces
blasphèmes absurdes, par le sang précieux des hommes?
—Baron, dit le chancelier, il est aisé de voir que vous avez étudié votre
leçon.
—Je me regarderais comme bien méprisable, répondit Castelnau, si ayant à
prendre parti dans une affaire qui regarde le salut de mon âme et les intérêts
Page 49
de ma patrie, je m'y étais engagé comme un sot et sans savoir le fond de la
question.
—Lorsque vous fréquentiez la cour, reprit le chancelier, vous me paraissiez
moins au fait de toutes ces disputes de controverse.
—Cela est vrai, dit le baron, mais j'ai eu des malheurs; j'ai été fait
prisonnier de guerre en Flandre, ces moments de vide m'ont fait naître
l'envie de m'instruire; je l'ai cru nécessaire, je l'ai fait.
À mon retour je passai chez vous, monseigneur, continua le baron en fixant
le chancelier; vous étiez alors dans votre terre de Leuville; vous me
demandâtes à quoi j'avais passé le temps durant ma prison, et lorsque je
vous eus répondu que c'était à étudier l'écriture sainte et à me mettre au fait
des disputes qui agitaient si fort les esprits, vous approuvâtes mon travail;
vous dissipâtes les doutes qui me restaient; nous étions, s'il m'en souvient,
parfaitement d'accord. Comment se peut-il qu'en si peu de temps l'un de
nous deux ait tellement changé de façon de penser, que nous ne puissions
plus nous entendre? mais alors vous étiez dans la disgrâce et vous parliez à
cœur ouvert.
Malheureux esclave de la faveur, pourquoi faut-il que pour complaire à un
homme qui peut-être vous méprise, vous trahissiez aujourd'hui votre Dieu et
votre conscience?
Le chancelier confondu, ne digéra point ce reproche; ennemi des Guise et
de leur manière de gouverner, il mourut peu après du chagrin d'avoir
partagé leurs torts. Le cardinal de Lorraine averti qu'il était très-mal, vint le
voir; Olivier, las de feindre, se retourna vers le mur, et ne daigna pas même
lui dire une parole.
Cependant la présence d'esprit et la fermeté du baron fixèrent tous les
regards sur lui, et lui attirèrent des partisans.
Au lieu de prononcer son arrêt, le duc le renvoya dans sa prison, mais sans
s'expliquer, sans que son ami même, le comte de Sancerre, pût entrevoir ses
résolutions.
Monsieur de Guise soupçonnait le baron instruit de ses vues sur Juliette, il
voyait bien que c'était par prudence que Castelnau n'avait rien révélé sur
question.
—Lorsque vous fréquentiez la cour, reprit le chancelier, vous me paraissiez
moins au fait de toutes ces disputes de controverse.
—Cela est vrai, dit le baron, mais j'ai eu des malheurs; j'ai été fait
prisonnier de guerre en Flandre, ces moments de vide m'ont fait naître
l'envie de m'instruire; je l'ai cru nécessaire, je l'ai fait.
À mon retour je passai chez vous, monseigneur, continua le baron en fixant
le chancelier; vous étiez alors dans votre terre de Leuville; vous me
demandâtes à quoi j'avais passé le temps durant ma prison, et lorsque je
vous eus répondu que c'était à étudier l'écriture sainte et à me mettre au fait
des disputes qui agitaient si fort les esprits, vous approuvâtes mon travail;
vous dissipâtes les doutes qui me restaient; nous étions, s'il m'en souvient,
parfaitement d'accord. Comment se peut-il qu'en si peu de temps l'un de
nous deux ait tellement changé de façon de penser, que nous ne puissions
plus nous entendre? mais alors vous étiez dans la disgrâce et vous parliez à
cœur ouvert.
Malheureux esclave de la faveur, pourquoi faut-il que pour complaire à un
homme qui peut-être vous méprise, vous trahissiez aujourd'hui votre Dieu et
votre conscience?
Le chancelier confondu, ne digéra point ce reproche; ennemi des Guise et
de leur manière de gouverner, il mourut peu après du chagrin d'avoir
partagé leurs torts. Le cardinal de Lorraine averti qu'il était très-mal, vint le
voir; Olivier, las de feindre, se retourna vers le mur, et ne daigna pas même
lui dire une parole.
Cependant la présence d'esprit et la fermeté du baron fixèrent tous les
regards sur lui, et lui attirèrent des partisans.
Au lieu de prononcer son arrêt, le duc le renvoya dans sa prison, mais sans
s'expliquer, sans que son ami même, le comte de Sancerre, pût entrevoir ses
résolutions.
Monsieur de Guise soupçonnait le baron instruit de ses vues sur Juliette, il
voyait bien que c'était par prudence que Castelnau n'avait rien révélé sur
Page 50
cela.... Que la crainte d'entraîner avec lui sa malheureuse fille, l'avait
déterminé à ne point parler de l'intérêt personnel que le duc avait à le
condamner, si Juliette en cédent, ne rachetait les jours de son malheureux
père.
Mais cet adroit ministre déguisa sa façon de penser; il se contenta
d'interdire sévèrement à Raunai et à Juliette la présence du baron de
Castelnau.
Ce fut alors que Raunai se remontra.
Il dit au duc qu'il se rendait à ses ordres, que l'interrogatoire de monsieur de
Castelnau étant fait, et que le ministre lui ayant dit de reparaître à cette
époque, il venait lui demander instamment la liberté d'un homme.... de
l'innocence duquel on avait dû se convaincre.... la permission de prendre sa
place en prison, et à l'échafaud s'il n'éclaircissait sur-le-champ ce que
paraissait désirer la cour.... c'est-à-dire à l'instant où le baron et sa fille
auraient sans nuls dangers quitté le séjour d'Amboise.
—Si vous aviez pu vous concerter avec Castelnau, dit le duc, assurément il
aurait parlé d'une autre manière; nous n'avons point encore vu de protestant
plus entêté de son erreur; n'importe, Raunai, j'accepte vos offres; mais il
faut que ce que vous avez à me dire soit révélé devant Juliette et le baron;
ce sont mes ordres, et je ne m'en départirai point.
Songez à votre parole pourtant, c'est sur votre tête que va s'appesantir la
hache levée sur celle de Castelnau, si vous ne découvrez vos complices et
vos chefs.
—Ma promesse est inviolable, monsieur, répondit Raunai, mais à quoi sert
que Juliette se trouve à cet entretien, et qu'espérez-vous que je vous dise
devant elle et son père, puisque je ne m'engage à parler que lorsque l'un et
l'autre seront hors de ces murs?
—Soit, répondit monsieur de Guise, mais il faut avant que je vous
entretienne devant eux.
—Juliette chez vous.... elle.... qui me répond?.... dans cette circonstance....
des fers à Juliette.... la seule idée m'en fait frémir!
déterminé à ne point parler de l'intérêt personnel que le duc avait à le
condamner, si Juliette en cédent, ne rachetait les jours de son malheureux
père.
Mais cet adroit ministre déguisa sa façon de penser; il se contenta
d'interdire sévèrement à Raunai et à Juliette la présence du baron de
Castelnau.
Ce fut alors que Raunai se remontra.
Il dit au duc qu'il se rendait à ses ordres, que l'interrogatoire de monsieur de
Castelnau étant fait, et que le ministre lui ayant dit de reparaître à cette
époque, il venait lui demander instamment la liberté d'un homme.... de
l'innocence duquel on avait dû se convaincre.... la permission de prendre sa
place en prison, et à l'échafaud s'il n'éclaircissait sur-le-champ ce que
paraissait désirer la cour.... c'est-à-dire à l'instant où le baron et sa fille
auraient sans nuls dangers quitté le séjour d'Amboise.
—Si vous aviez pu vous concerter avec Castelnau, dit le duc, assurément il
aurait parlé d'une autre manière; nous n'avons point encore vu de protestant
plus entêté de son erreur; n'importe, Raunai, j'accepte vos offres; mais il
faut que ce que vous avez à me dire soit révélé devant Juliette et le baron;
ce sont mes ordres, et je ne m'en départirai point.
Songez à votre parole pourtant, c'est sur votre tête que va s'appesantir la
hache levée sur celle de Castelnau, si vous ne découvrez vos complices et
vos chefs.
—Ma promesse est inviolable, monsieur, répondit Raunai, mais à quoi sert
que Juliette se trouve à cet entretien, et qu'espérez-vous que je vous dise
devant elle et son père, puisque je ne m'engage à parler que lorsque l'un et
l'autre seront hors de ces murs?
—Soit, répondit monsieur de Guise, mais il faut avant que je vous
entretienne devant eux.
—Juliette chez vous.... elle.... qui me répond?.... dans cette circonstance....
des fers à Juliette.... la seule idée m'en fait frémir!
Page 51
—Ai-je besoin de vous pour l'en accabler? je n'ai qu'un ordre à donner pour
en devenir maître.
—Oui, vous pouvez tout, homme cruel; eh bien! j'obéirai, Juliette sera
demain ici, mais si vous abusez de ma confiance, si vous avez l'infamie
d'employer ma main pour vous assurer la victime, non-seulement vous
n'apprendrez rien de ce que vous désirez savoir, mais nous nous immolerons
plutôt tous deux près de vous, que de devenir l'un et l'autre la proie de votre
insigne lâcheté. Homme trop favorisé de la fortune, vous ne savez pas ce
que le malheur inspire à deux cœurs courageux, ce qu'il suggère, ce qu'il
fait entreprendre; vous ignorez, quelle est l'énergie que le désespoir prête à
l'âme, sauvez-nous de l'horreur de vous en convaincre, il n'y aurait ni fers ni
supplices qui pussent vous préserver de notre fureur.
—Toujours dur et toujours défiant, Raunai, dit le duc.... Sortez, souvenez-
vous de mes ordres; souvenez-vous que votre mort est sûre, si vous
échappez l'un ou l'autre d'Amboise avant que je ne vous parle.
—Adieu.
Le premier soin de Raunai fut de rendre à Juliette tout ce qui venait de se
passer; il ne déguisa point ses craintes, l'impossibilité qu'il y avait de
démêler dans les regards du duc quels pouvaient être ses projets.
—Ô Juliette, dit Raunai dans la plus extrême agitation, si ce barbare allait
nous sacrifier l'un et l'autre! Si nous avions nous-mêmes aiguisé le fer dont
il va trancher le fil de nos jours, sans réussir à sauver Castelnau.
—Ne crains rien, dit fermement Juliette; obéissons et remettons-nous au
ciel du soin de nous préserver.... Il le fera, il n'abandonne jamais ni le
malheur, ni la vertu; Raunai.... fut-il entouré de tous ses gardes, il ne
m'échappera pas, s'il veut nous trahir.
L'heure est venue.... nos deux amants s'embrassent; ils prennent le ciel à
témoin de leur infortune, de leur tendresse.... ils l'implorent, ils se jurent de
périr ensemble, s'ils sont contraints de céder à la force et se préparent à se
rendre chez monsieur de Guise.
Juliette aurait bien voulu voir avant le comte de Sancerre, il n'avait point
paru chez lui du jour.... cette circonstance.... celle du bruit entendu dans le
en devenir maître.
—Oui, vous pouvez tout, homme cruel; eh bien! j'obéirai, Juliette sera
demain ici, mais si vous abusez de ma confiance, si vous avez l'infamie
d'employer ma main pour vous assurer la victime, non-seulement vous
n'apprendrez rien de ce que vous désirez savoir, mais nous nous immolerons
plutôt tous deux près de vous, que de devenir l'un et l'autre la proie de votre
insigne lâcheté. Homme trop favorisé de la fortune, vous ne savez pas ce
que le malheur inspire à deux cœurs courageux, ce qu'il suggère, ce qu'il
fait entreprendre; vous ignorez, quelle est l'énergie que le désespoir prête à
l'âme, sauvez-nous de l'horreur de vous en convaincre, il n'y aurait ni fers ni
supplices qui pussent vous préserver de notre fureur.
—Toujours dur et toujours défiant, Raunai, dit le duc.... Sortez, souvenez-
vous de mes ordres; souvenez-vous que votre mort est sûre, si vous
échappez l'un ou l'autre d'Amboise avant que je ne vous parle.
—Adieu.
Le premier soin de Raunai fut de rendre à Juliette tout ce qui venait de se
passer; il ne déguisa point ses craintes, l'impossibilité qu'il y avait de
démêler dans les regards du duc quels pouvaient être ses projets.
—Ô Juliette, dit Raunai dans la plus extrême agitation, si ce barbare allait
nous sacrifier l'un et l'autre! Si nous avions nous-mêmes aiguisé le fer dont
il va trancher le fil de nos jours, sans réussir à sauver Castelnau.
—Ne crains rien, dit fermement Juliette; obéissons et remettons-nous au
ciel du soin de nous préserver.... Il le fera, il n'abandonne jamais ni le
malheur, ni la vertu; Raunai.... fut-il entouré de tous ses gardes, il ne
m'échappera pas, s'il veut nous trahir.
L'heure est venue.... nos deux amants s'embrassent; ils prennent le ciel à
témoin de leur infortune, de leur tendresse.... ils l'implorent, ils se jurent de
périr ensemble, s'ils sont contraints de céder à la force et se préparent à se
rendre chez monsieur de Guise.
Juliette aurait bien voulu voir avant le comte de Sancerre, il n'avait point
paru chez lui du jour.... cette circonstance.... celle du bruit entendu dans le
Page 52
jardin.... tout cela la troublait, mais elle n'osait témoigner son embarras; elle
sentait le besoin d'inspirer de la confiance à Raunai, et paraissait encore
plus courageuse que lui.
Dans le trajet de la maison du comte à celle du ministre, il leur fut
impossible de ne pas s'apercevoir que des soldats les suivaient et ne les
perdaient point de vue.
—Ô mon ami, dit Juliette à Raunai, en se précipitant dans ses bras un
moment avant que d'entrer, sois sûr que quels que puissent être les
événements, je ne te survivrai pas d'une minute.
Ils pénètrent, le duc est seul; mais les gardes restent en dehors.
—Raunai, dit monsieur de Guise, j'ai imaginé que la présence de celle que
vous aimez ferait plus d'effet sur vous que des tourments, et que la crainte
de l'en voir accablée elle-même, suffirait à vous faire avouer ce que vous
prétendez savoir.
—Ainsi donc, répondit Raunai, vous abusez de la confiance que vous avez
cherché à m'inspirer, et ce que vous avez exigé de moi, n'est que pour me
trahir plus sûrement? Ignorez-vous les conditions auxquelles j'ai consenti de
vous instruire? Avez-vous oublié que la liberté du baron en est la clause
essentielle?
—Je n'imaginais pas qu'on dût composer dans les fers.
—Y sommes-nous, monsieur, dit Juliette avec fermeté? Et seriez-vous assez
lâche pour nous obliger à craindre?
—Votre sort dépend de Raunai, madame, dit le duc.... qu'il parle, ou dans
l'instant le cachot du baron va se fermer sur vous.
—Elle prisonnière, dit Raunai au désespoir..., gardez-vous, monsieur.... ah!
vous avez bien raison, cette menace est plus cruelle que les tourments.... Eh
bien! apprenez....
—Tais-toi, interrompit Juliette, ne vois-tu pas que c'est un piège; l'âme des
traîtres éclate sur leur figure.... elle les décèle.
sentait le besoin d'inspirer de la confiance à Raunai, et paraissait encore
plus courageuse que lui.
Dans le trajet de la maison du comte à celle du ministre, il leur fut
impossible de ne pas s'apercevoir que des soldats les suivaient et ne les
perdaient point de vue.
—Ô mon ami, dit Juliette à Raunai, en se précipitant dans ses bras un
moment avant que d'entrer, sois sûr que quels que puissent être les
événements, je ne te survivrai pas d'une minute.
Ils pénètrent, le duc est seul; mais les gardes restent en dehors.
—Raunai, dit monsieur de Guise, j'ai imaginé que la présence de celle que
vous aimez ferait plus d'effet sur vous que des tourments, et que la crainte
de l'en voir accablée elle-même, suffirait à vous faire avouer ce que vous
prétendez savoir.
—Ainsi donc, répondit Raunai, vous abusez de la confiance que vous avez
cherché à m'inspirer, et ce que vous avez exigé de moi, n'est que pour me
trahir plus sûrement? Ignorez-vous les conditions auxquelles j'ai consenti de
vous instruire? Avez-vous oublié que la liberté du baron en est la clause
essentielle?
—Je n'imaginais pas qu'on dût composer dans les fers.
—Y sommes-nous, monsieur, dit Juliette avec fermeté? Et seriez-vous assez
lâche pour nous obliger à craindre?
—Votre sort dépend de Raunai, madame, dit le duc.... qu'il parle, ou dans
l'instant le cachot du baron va se fermer sur vous.
—Elle prisonnière, dit Raunai au désespoir..., gardez-vous, monsieur.... ah!
vous avez bien raison, cette menace est plus cruelle que les tourments.... Eh
bien! apprenez....
—Tais-toi, interrompit Juliette, ne vois-tu pas que c'est un piège; l'âme des
traîtres éclate sur leur figure.... elle les décèle.
Page 53
—Raunai, reprit le duc, vous m'en avez imposé, je sais tout; vous n'avez
rien à me dire; votre seule intention était de sauver Castelnau; lui libre, et
vous dans sa prison, cette femme, que mon seul tort est d'avoir adorée...
d'idolâtrer peut-être encore... cette femme dis-je, s'attachait à mes pas, et ne
les quittait plus qu'elle n'eût son amant ou ma vie.... Ai-je tort Juliette?
—Il n'est pas vrai que ce brave jeune homme ne puisse vous rien apprendre,
monsieur; mais il est certain, dit-elle en faisant étinceler son poignard aux
yeux du duc de Guise, il est certain que voilà l'arme qui nous vengeait tous
deux, ordonnez son supplice ou mes fers, et vous allez connaître Juliette.
—Il est donc temps, dit le duc, sans jamais quitter le flegme le plus entier, il
est donc temps que je punisse l'insolent subterfuge de cet imposteur, ainsi
que vos dédains, madame: paraissez Castelnau, venez voir les tourments
que je destine à ceux qui vous sont chers....
Quel étonnement pour Juliette et Raunai de voir le baron dégagé de ses
chaînes!
—Mon ami, mon vieux camarade, lui dit le duc de Guise, que je joigne au
plaisir de vous rendre l'honneur et la vie, celui de remettre en vos mains et
votre gendre et votre fille. Vive Castelnau, voilà Juliette... et vous, madame,
voilà votre amant, je veux qu'il soit votre époux demain, Juliette...;
Castelnau... Raunai, vous ne soupçonnerez plus au moins les vertus
impossibles dans l'âme de ceux qui professent ce culte que vous abhorrez.
—Ô grand homme! Monsieur le duc, dit Raunai, dans le délire du bonheur,
jamais la France n'aura de serviteurs qui nous vaillent.
Le duc:
—Raunai, serai-je votre ami?
Raunai:
—Ah! mon libérateur.
Le duc:
—Votre ami Raunai, votre ami, et c'est à ce seul titre que je vous conjure
d'abandonner des erreurs, dont votre âme sera la triste victime.
rien à me dire; votre seule intention était de sauver Castelnau; lui libre, et
vous dans sa prison, cette femme, que mon seul tort est d'avoir adorée...
d'idolâtrer peut-être encore... cette femme dis-je, s'attachait à mes pas, et ne
les quittait plus qu'elle n'eût son amant ou ma vie.... Ai-je tort Juliette?
—Il n'est pas vrai que ce brave jeune homme ne puisse vous rien apprendre,
monsieur; mais il est certain, dit-elle en faisant étinceler son poignard aux
yeux du duc de Guise, il est certain que voilà l'arme qui nous vengeait tous
deux, ordonnez son supplice ou mes fers, et vous allez connaître Juliette.
—Il est donc temps, dit le duc, sans jamais quitter le flegme le plus entier, il
est donc temps que je punisse l'insolent subterfuge de cet imposteur, ainsi
que vos dédains, madame: paraissez Castelnau, venez voir les tourments
que je destine à ceux qui vous sont chers....
Quel étonnement pour Juliette et Raunai de voir le baron dégagé de ses
chaînes!
—Mon ami, mon vieux camarade, lui dit le duc de Guise, que je joigne au
plaisir de vous rendre l'honneur et la vie, celui de remettre en vos mains et
votre gendre et votre fille. Vive Castelnau, voilà Juliette... et vous, madame,
voilà votre amant, je veux qu'il soit votre époux demain, Juliette...;
Castelnau... Raunai, vous ne soupçonnerez plus au moins les vertus
impossibles dans l'âme de ceux qui professent ce culte que vous abhorrez.
—Ô grand homme! Monsieur le duc, dit Raunai, dans le délire du bonheur,
jamais la France n'aura de serviteurs qui nous vaillent.
Le duc:
—Raunai, serai-je votre ami?
Raunai:
—Ah! mon libérateur.
Le duc:
—Votre ami Raunai, votre ami, et c'est à ce seul titre que je vous conjure
d'abandonner des erreurs, dont votre âme sera la triste victime.
Page 54
—Raunai, dit impétueusement Castelnau, offre ton sang à notre libérateur...
le mien... celui de ton épouse; mais ne trahis jamais ta conscience; ne
sacrifie point par un désaveu humiliant dont ton âme serait loin, le bonheur
éternel qui t'attend au sein de notre religion pure.
—Allez mes amis, dit le duc, vous presser davantage serait perdre le fruit de
l'action que vient de me dicter mon cœur. Jouissez de votre grâce et de ma
protection; Dieu seul jugera nos âmes.
—Ah! monsieur le duc, s'écria Castelnau en se retirant avec sa fille et son
gendre, que cette tolérance précieuse vous éclaire jusqu'à votre dernier
soupir, et notre malheureux pays ne verra plus son sein inondé du sang de
ses enfants; ce sang qui n'est dû qu'à la patrie, ne se répandra plus que pour
elle, et bientôt la maîtresse du monde, elle verra tomber l'univers à ses
pieds.
Le comte de Sancerre ne laissa point ignorer à la cour, la grande action du
duc de Guise.
Les deux reines voulurent embrasser Juliette et Raunai. Ce fut là qu'on leur
permit d'aller jouir en repos, dans leur province, de la liberté qu'on leur
laissait sous le serment de ne jamais porter les armes contre l'état. Les
reines accablèrent Juliette de présents.
Anne d'Est, même, qui n'avait appris une partie des torts de son époux,
qu'avec leur sublime réparation, voulut voir sa rivale; elle la pria en
l'embrassant, d'accepter son portrait.
—Je vous le donne, lui dit cette princesse, afin qu'il ajoute à votre
triomphe.... afin qu'en vous comparant à lui, vous vous rappelliez chaque
jour, combien devait être effrayée celle à qui la noblesse de votre âme rend
le bonheur et la tranquillité et qui vous demande à tant de titres, d'être
éternellement votre amie.
Ce grand trait de la générosité du duc de Guise ne calma pourtant point les
troubles.
Nous laissons à l'histoire le soin de les apprendre, et nous nous bornons à
remener dans leur province, Castelnau, Raunai et Juliette, où la prospérité,
le mien... celui de ton épouse; mais ne trahis jamais ta conscience; ne
sacrifie point par un désaveu humiliant dont ton âme serait loin, le bonheur
éternel qui t'attend au sein de notre religion pure.
—Allez mes amis, dit le duc, vous presser davantage serait perdre le fruit de
l'action que vient de me dicter mon cœur. Jouissez de votre grâce et de ma
protection; Dieu seul jugera nos âmes.
—Ah! monsieur le duc, s'écria Castelnau en se retirant avec sa fille et son
gendre, que cette tolérance précieuse vous éclaire jusqu'à votre dernier
soupir, et notre malheureux pays ne verra plus son sein inondé du sang de
ses enfants; ce sang qui n'est dû qu'à la patrie, ne se répandra plus que pour
elle, et bientôt la maîtresse du monde, elle verra tomber l'univers à ses
pieds.
Le comte de Sancerre ne laissa point ignorer à la cour, la grande action du
duc de Guise.
Les deux reines voulurent embrasser Juliette et Raunai. Ce fut là qu'on leur
permit d'aller jouir en repos, dans leur province, de la liberté qu'on leur
laissait sous le serment de ne jamais porter les armes contre l'état. Les
reines accablèrent Juliette de présents.
Anne d'Est, même, qui n'avait appris une partie des torts de son époux,
qu'avec leur sublime réparation, voulut voir sa rivale; elle la pria en
l'embrassant, d'accepter son portrait.
—Je vous le donne, lui dit cette princesse, afin qu'il ajoute à votre
triomphe.... afin qu'en vous comparant à lui, vous vous rappelliez chaque
jour, combien devait être effrayée celle à qui la noblesse de votre âme rend
le bonheur et la tranquillité et qui vous demande à tant de titres, d'être
éternellement votre amie.
Ce grand trait de la générosité du duc de Guise ne calma pourtant point les
troubles.
Nous laissons à l'histoire le soin de les apprendre, et nous nous bornons à
remener dans leur province, Castelnau, Raunai et Juliette, où la prospérité,
Page 55
l'union la plus intime, les plus longs jours, et les plus beaux enfants, leur
composèrent un bonheur solide.... digne récompense de leurs vertus.
Ô vous qui tenez dans vos mains le sort de vos compatriotes, puissent de
tels exemples vous convaincre que voilà les vrais ressorts avec lesquels on
meut toutes les âmes! les chaînes, les délations, les mensonges, les
trahisons, les échafauds, font des esclaves, et produisent des crimes; ce n'est
qu'à la tolérance qu'il appartient d'éclairer et de conquérir des cœurs; elle
seule en offrant des vertus, les inspire et les fait adorer.
Nota. Une exactitude trop scrupuleuse à suivre l'histoire n'eut jeté aucune
sorte d'intérêt dans cette nouvelle; il a fallu s'en écarter pour ôter à ce récit
appartenant plus au roman qu'à la vérité, l'air de massacre et de boucherie
qu'il y a dans nos historiens.
Nous avons donc créé les personnages de Juliette, de Castelnau et de
Raunai, ainsi que le trait du duc de Guise.
Raunai et Castelnau existent pourtant dans l'histoire; tous deux périrent sur
les échafauds d'Amboise, et n'agirent point comme nous les présentons, à
l'exception néanmoins de Castelnau dont l'interrogatoire ici ressemble assez
à celui de l'histoire.
On a fort peu parlé du prince de Condé, parce qu'il agit peu dans Amboise,
il y est ou trop grand, ou absolument inactif; comme trop grand il eut écrasé
Castelnau et Raunai sur lesquels nous voulions répandre l'intérêt; comme
inactif, il n'eut que du froid dans une anecdote...... la plus ingrate de nos
annales, pour en sortir, une action nerveuse et dramatique, comme doit l'être
celle d'une nouvelle historique.
[1] Le duc François de Guise, dans son contrat de mariage avec Anne d'Est, fille
du duc de Ferrare et de Renée de France, ce qui le rendait oncle du roi, prend la
qualité de duc d'Anjou, fondée sur la prétention qu'avait cette maison de
descendre d'Iolande, fille de Renée d'Anjou; c'est celui-là, et le même dont il
s'agit ici, qui fut assassiné devant Orléans; il fut la tige de la branche de
Mayenne, éteinte en 1621, et père de Henri massacré à Blois; le fils de Henri,
nommé Charles, fut père de Henri, duc de Guise, qui souleva la ville de Naples
et qui n'eut point d'enfant. La postérité de ses frères a fini en 1675. (Voyez de
Thou, et Hainault.)
[2] Il fut tué par un page du jeune Pardaillan: celui-ci l'ayant rencontré dans la
forêt de Château-Renaud, courut sur lui le pistolet à la main; la Renaudie passa
deux fois son épée au travers du corps de Pardaillan, dont il était cousin. Le page
composèrent un bonheur solide.... digne récompense de leurs vertus.
Ô vous qui tenez dans vos mains le sort de vos compatriotes, puissent de
tels exemples vous convaincre que voilà les vrais ressorts avec lesquels on
meut toutes les âmes! les chaînes, les délations, les mensonges, les
trahisons, les échafauds, font des esclaves, et produisent des crimes; ce n'est
qu'à la tolérance qu'il appartient d'éclairer et de conquérir des cœurs; elle
seule en offrant des vertus, les inspire et les fait adorer.
Nota. Une exactitude trop scrupuleuse à suivre l'histoire n'eut jeté aucune
sorte d'intérêt dans cette nouvelle; il a fallu s'en écarter pour ôter à ce récit
appartenant plus au roman qu'à la vérité, l'air de massacre et de boucherie
qu'il y a dans nos historiens.
Nous avons donc créé les personnages de Juliette, de Castelnau et de
Raunai, ainsi que le trait du duc de Guise.
Raunai et Castelnau existent pourtant dans l'histoire; tous deux périrent sur
les échafauds d'Amboise, et n'agirent point comme nous les présentons, à
l'exception néanmoins de Castelnau dont l'interrogatoire ici ressemble assez
à celui de l'histoire.
On a fort peu parlé du prince de Condé, parce qu'il agit peu dans Amboise,
il y est ou trop grand, ou absolument inactif; comme trop grand il eut écrasé
Castelnau et Raunai sur lesquels nous voulions répandre l'intérêt; comme
inactif, il n'eut que du froid dans une anecdote...... la plus ingrate de nos
annales, pour en sortir, une action nerveuse et dramatique, comme doit l'être
celle d'une nouvelle historique.
[1] Le duc François de Guise, dans son contrat de mariage avec Anne d'Est, fille
du duc de Ferrare et de Renée de France, ce qui le rendait oncle du roi, prend la
qualité de duc d'Anjou, fondée sur la prétention qu'avait cette maison de
descendre d'Iolande, fille de Renée d'Anjou; c'est celui-là, et le même dont il
s'agit ici, qui fut assassiné devant Orléans; il fut la tige de la branche de
Mayenne, éteinte en 1621, et père de Henri massacré à Blois; le fils de Henri,
nommé Charles, fut père de Henri, duc de Guise, qui souleva la ville de Naples
et qui n'eut point d'enfant. La postérité de ses frères a fini en 1675. (Voyez de
Thou, et Hainault.)
[2] Il fut tué par un page du jeune Pardaillan: celui-ci l'ayant rencontré dans la
forêt de Château-Renaud, courut sur lui le pistolet à la main; la Renaudie passa
deux fois son épée au travers du corps de Pardaillan, dont il était cousin. Le page
Page 56
décharge sur-le-champ son arquebuse sur la Renaudie et l'étend sur le corps de
son maître. On apporta le cadavre de la Renaudie à Amboise; on l'attacha à une
haute potence au milieu du pont, avec cette inscription: «La Renaudie, dit la
Forêt, chef des rebelles».
[3] Voilà comme germaient déjà dans ces âmes fières les premières semences de
la liberté.
[4] L'événement où Henri de Guise, un des enfants d'Anne d'Est fut assassiné à
Blois, ne rendait-il pas cette très-véritable complainte une sorte de prédiction?
[5] Raunai parle ici de l'anecdote de 1358, pendant que Charles V était régent du
royaume, lors de la prison du roi Jean après la bataille de Poitiers. Les
mécontents de la capitale ayant à leur tête Étienne Marcel, prévôt des marchands,
massacrèrent dans la chambre même du dauphin régent, et à ses pieds, Robert de
Clermont, maréchal de Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de
Champagne. C'est ce Marcel qui, la même année, voulut livrer Paris aux Anglais;
mais comme il s'avançait vers la Porte Saint-Antoine, Maillard, fidèle citoyen,
dont la statue devrait être érigée sur le lieu même, sauva la ville et assomma le
traître d'un coup de hache. Nous avons bâti beaucoup d'églises, depuis, et pas un
malheureux piédestal à cet homme célèbre.
[6] Le conseil de guerre présidé par le maréchal de Saint-André l'avait décidé de
cette manière.
[7] Peu avant ces troubles, il y avait eu des enlèvements d'enfants qui n'avaient
point la religion pour cause; on voyait dans les campagnes les mères éplorées
s'enfuir en pressant leurs enfants dans leur sein; d'autres les cachaient dans des
trous, dans des buissons où elles revenaient les chercher après; la désolation était
générale, on ne sut jamais trop le véritable sujet de ces rapts; on les trouve à
quatre différentes époques dans les annales secrètes de la monarchie; une fois
sous la première race, ensuite sous Louis XI, sous François II et sous Louis XV.
On en a douté, mais à tort, ils ont eu lieu très-certainement à chacune des ces
époques.
[8] Le duc de Nemours.
son maître. On apporta le cadavre de la Renaudie à Amboise; on l'attacha à une
haute potence au milieu du pont, avec cette inscription: «La Renaudie, dit la
Forêt, chef des rebelles».
[3] Voilà comme germaient déjà dans ces âmes fières les premières semences de
la liberté.
[4] L'événement où Henri de Guise, un des enfants d'Anne d'Est fut assassiné à
Blois, ne rendait-il pas cette très-véritable complainte une sorte de prédiction?
[5] Raunai parle ici de l'anecdote de 1358, pendant que Charles V était régent du
royaume, lors de la prison du roi Jean après la bataille de Poitiers. Les
mécontents de la capitale ayant à leur tête Étienne Marcel, prévôt des marchands,
massacrèrent dans la chambre même du dauphin régent, et à ses pieds, Robert de
Clermont, maréchal de Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de
Champagne. C'est ce Marcel qui, la même année, voulut livrer Paris aux Anglais;
mais comme il s'avançait vers la Porte Saint-Antoine, Maillard, fidèle citoyen,
dont la statue devrait être érigée sur le lieu même, sauva la ville et assomma le
traître d'un coup de hache. Nous avons bâti beaucoup d'églises, depuis, et pas un
malheureux piédestal à cet homme célèbre.
[6] Le conseil de guerre présidé par le maréchal de Saint-André l'avait décidé de
cette manière.
[7] Peu avant ces troubles, il y avait eu des enlèvements d'enfants qui n'avaient
point la religion pour cause; on voyait dans les campagnes les mères éplorées
s'enfuir en pressant leurs enfants dans leur sein; d'autres les cachaient dans des
trous, dans des buissons où elles revenaient les chercher après; la désolation était
générale, on ne sut jamais trop le véritable sujet de ces rapts; on les trouve à
quatre différentes époques dans les annales secrètes de la monarchie; une fois
sous la première race, ensuite sous Louis XI, sous François II et sous Louis XV.
On en a douté, mais à tort, ils ont eu lieu très-certainement à chacune des ces
époques.
[8] Le duc de Nemours.
Page 57
IDÉE
SUR LES ROMANS
n appelle roman, l'ouvrage fabuleux composé d'après les plus
singulières aventures de la vie des hommes.
Mais pourquoi ce genre d'ouvrage porte-t-il le nom de roman?
Chez quel peuple devons-nous en chercher la source, quels
sont les plus célèbres?
Et quelles sont, enfin, les règles qu'il faut suivre pour arriver à la perfection
de l'art de l'écrire?
Voilà les trois questions que nous nous proposons de traiter; commençons
par l'étymologie du mot.
Rien ne nous apprenant le nom de cette composition chez les peuples de
l'antiquité, nous ne devons, ce me semble, nous attacher qu'à découvrir par
quel motif elle porta chez nous celui que nous lui donnons encore.
La langue Romane était comme on le sait, un mélange de l'idiome celtique
et latin, en usage sous les deux premières races de nos rois, il est assez
raisonnable de croire que les ouvrages du genre dont nous parlons,
composés dans cette langue, durent en porter le nom, et l'on put dire une
romane, pour exprimer l'ouvrage où il s'agissait d'aventures amoureuses,
comme on a dit une romance pour parler des complaintes du même genre.
En vain chercherait-on une étymologie différente à ce mot; le bon sens n'en
offrant aucune autre, il paraît simple d'adopter celle-là.
Passons donc à la seconde question.
Chez quel peuple devons-nous trouver la source de ces sortes d'ouvrages, et
quels sont les plus célèbres?
SUR LES ROMANS
n appelle roman, l'ouvrage fabuleux composé d'après les plus
singulières aventures de la vie des hommes.
Mais pourquoi ce genre d'ouvrage porte-t-il le nom de roman?
Chez quel peuple devons-nous en chercher la source, quels
sont les plus célèbres?
Et quelles sont, enfin, les règles qu'il faut suivre pour arriver à la perfection
de l'art de l'écrire?
Voilà les trois questions que nous nous proposons de traiter; commençons
par l'étymologie du mot.
Rien ne nous apprenant le nom de cette composition chez les peuples de
l'antiquité, nous ne devons, ce me semble, nous attacher qu'à découvrir par
quel motif elle porta chez nous celui que nous lui donnons encore.
La langue Romane était comme on le sait, un mélange de l'idiome celtique
et latin, en usage sous les deux premières races de nos rois, il est assez
raisonnable de croire que les ouvrages du genre dont nous parlons,
composés dans cette langue, durent en porter le nom, et l'on put dire une
romane, pour exprimer l'ouvrage où il s'agissait d'aventures amoureuses,
comme on a dit une romance pour parler des complaintes du même genre.
En vain chercherait-on une étymologie différente à ce mot; le bon sens n'en
offrant aucune autre, il paraît simple d'adopter celle-là.
Passons donc à la seconde question.
Chez quel peuple devons-nous trouver la source de ces sortes d'ouvrages, et
quels sont les plus célèbres?
Page 58
L'opinion commune croit la découvrir chez les Grecs; elle passa de là chez
les Mores, d'où les Espagnols la prirent pour la transmettre ensuite à nos
troubadours, de qui nos romanciers de chevalerie la reçurent.
Quoique je respecte cette filiation, et que je m'y soumette quelquefois, je
suis loin cependant de l'adopter rigoureusement; n'est-elle pas en effet bien
difficile dans des siècles où les voyages étaient si peu connus, et les
communications si interrompues; il est des modes, des usages, des goûts qui
ne se transmettent point; inhérents à tous les hommes, ils naissent
naturellement avec eux: partout où ils existent, se retrouvent des traces
inévitables de ces goûts, de ces usages et de ces modes.
N'en doutons point, ce fut dans les contrées qui, les premières reconnurent
des Dieux, que les romans prirent leur source, et par conséquent en Égypte,
berceau certain de tous les cultes; à peine les hommes eurent-ils soupçonné
des êtres immortels, qu'ils les firent agir et parler; dès lors, voilà des
métamorphoses, des fables, des paraboles, des romans; en un mot voilà des
ouvrages de fictions, dès que la fiction s'empare de l'esprit des hommes.
Voilà des livres fabuleux, dès qu'il est question de chimères; quand les
peuples, d'abord guidés par des prêtres, après s'être égorgés pour leurs
fantastiques divinités, s'arment enfin pour leur rois ou pour leur patrie,
l'hommage offert à l'héroïsme, balance celui de la superstition; non-
seulement on met, très-sagement alors, les héros à la place des Dieux, mais
on chante les enfants de Mars comme on avait célébré ceux du ciel; on
ajoute aux grandes actions de leur vie, ou, las de s'entretenir d'eux, on crée
des personnages qui leur ressemblent... qui les surpassent, et bientôt de
nouveaux romans paraissent, plus vraisemblables sans doute, et bien plus
faits pour l'homme que ceux qui n'ont célébré que des fantômes. Hercule,[9]
grand capitaine, dut vaillamment combattre ses ennemis, voilà le héros et
l'histoire; Hercule détruisant des monstres, pourfendant des géants, voilà le
Dieu... la fable et l'origine de la superstition; mais de la superstition
raisonnable, puisque celle-ci n'a pour base que la récompense de l'héroïsme,
la reconnaissance due aux libérateurs d'une nation, au lieu que celle qui
forge des êtres incréés, et jamais aperçus, n'a que la crainte, l'espérance, et
le dérèglement d'esprit pour motifs. Chaque peuple eut donc ses Dieux, ses
demi-dieux, ses héros, ses véritables histoires et ses fables; quelque chose
comme on vient de le voir, put être vrai dans ce qui concernait les héros;
tout fut controuvé, tout fut fabuleux dans le reste, tout fut ouvrage
les Mores, d'où les Espagnols la prirent pour la transmettre ensuite à nos
troubadours, de qui nos romanciers de chevalerie la reçurent.
Quoique je respecte cette filiation, et que je m'y soumette quelquefois, je
suis loin cependant de l'adopter rigoureusement; n'est-elle pas en effet bien
difficile dans des siècles où les voyages étaient si peu connus, et les
communications si interrompues; il est des modes, des usages, des goûts qui
ne se transmettent point; inhérents à tous les hommes, ils naissent
naturellement avec eux: partout où ils existent, se retrouvent des traces
inévitables de ces goûts, de ces usages et de ces modes.
N'en doutons point, ce fut dans les contrées qui, les premières reconnurent
des Dieux, que les romans prirent leur source, et par conséquent en Égypte,
berceau certain de tous les cultes; à peine les hommes eurent-ils soupçonné
des êtres immortels, qu'ils les firent agir et parler; dès lors, voilà des
métamorphoses, des fables, des paraboles, des romans; en un mot voilà des
ouvrages de fictions, dès que la fiction s'empare de l'esprit des hommes.
Voilà des livres fabuleux, dès qu'il est question de chimères; quand les
peuples, d'abord guidés par des prêtres, après s'être égorgés pour leurs
fantastiques divinités, s'arment enfin pour leur rois ou pour leur patrie,
l'hommage offert à l'héroïsme, balance celui de la superstition; non-
seulement on met, très-sagement alors, les héros à la place des Dieux, mais
on chante les enfants de Mars comme on avait célébré ceux du ciel; on
ajoute aux grandes actions de leur vie, ou, las de s'entretenir d'eux, on crée
des personnages qui leur ressemblent... qui les surpassent, et bientôt de
nouveaux romans paraissent, plus vraisemblables sans doute, et bien plus
faits pour l'homme que ceux qui n'ont célébré que des fantômes. Hercule,[9]
grand capitaine, dut vaillamment combattre ses ennemis, voilà le héros et
l'histoire; Hercule détruisant des monstres, pourfendant des géants, voilà le
Dieu... la fable et l'origine de la superstition; mais de la superstition
raisonnable, puisque celle-ci n'a pour base que la récompense de l'héroïsme,
la reconnaissance due aux libérateurs d'une nation, au lieu que celle qui
forge des êtres incréés, et jamais aperçus, n'a que la crainte, l'espérance, et
le dérèglement d'esprit pour motifs. Chaque peuple eut donc ses Dieux, ses
demi-dieux, ses héros, ses véritables histoires et ses fables; quelque chose
comme on vient de le voir, put être vrai dans ce qui concernait les héros;
tout fut controuvé, tout fut fabuleux dans le reste, tout fut ouvrage
Page 59
d'invention, tout fut roman, parce que les Dieux ne parlèrent que par
l'organe des hommes, qui plus ou moins intéressés à ce ridicule artifice, ne
manquèrent pas de composer le langage des fantômes de leur esprit, de tout
ce qu'ils imaginèrent de plus fait pour séduire ou pour effrayer, et par
conséquent de plus fabuleux; «c'est une opinion reçue, (dit le savant Huet)
que le nom de roman se donnait autrefois aux histoires, et qu'il s'appliqua
depuis aux fictions, ce qui est un témoignage invincible que les uns sont
venus des autres.»
Il y eut donc des romans écrits dans toutes les langues, chez toutes les
nations, dont le style et les faits se trouvèrent calqués, et sur les mœurs
nationales, et sur les opinions reçues par ces nations.
L'homme est sujet à deux faiblesses qui tiennent à son existence, qui la
caractérisent. Partout il faut qu'il prie, partout il faut qu'il aime; et voilà la
base de tous les romans; il en a fait pour peindre les êtres qu'il implorait, il
en a fait pour célébrer ceux qu'il aimait. Les premiers, dictés par la terreur
ou l'espoir, durent être sombres, gigantesques, pleins de mensonges et de
fictions, tels sont ceux qu'Esdras composa durant la captivité de Babylone.
Les seconds, remplis de délicatesse et de sentiment, tel est celui de
Théagène et de Chariclée, par Héliodore; mais comme l'homme pria,
comme il aima partout, sur tous les points du globe qu'il habita, il y eut des
romans, c'est-à-dire des ouvrages de fictions qui, tantôt peignirent les objets
fabuleux de son culte, tantôt ceux plus réels de son amour.
Il ne faut donc pas s'attacher à trouver la source de ce genre d'écrire, chez
telle ou telle nation de préférence; on doit se persuader par ce qui vient
d'être dit, que toutes l'ont plus ou moins employé, en raison du plus ou
moins de penchant qu'elles ont éprouvé, soit à l'amour, soit à la superstition.
Un coup d'œil rapide maintenant sur les nations qui ont le plus accueilli ces
ouvrages mêmes, et sur ceux qui les ont composés; amenons le fil jusqu'à
nous, pour mettre nos lecteurs à même d'établir quelques idées de
comparaison.
Aristide de Milet est le plus ancien romancier dont l'antiquité parle; mais
ses ouvrages n'existent plus. Nous savons seulement qu'on nommait ses
contes, les Milésiaques; un trait de la préface de l'âne d'or, semble prouver
l'organe des hommes, qui plus ou moins intéressés à ce ridicule artifice, ne
manquèrent pas de composer le langage des fantômes de leur esprit, de tout
ce qu'ils imaginèrent de plus fait pour séduire ou pour effrayer, et par
conséquent de plus fabuleux; «c'est une opinion reçue, (dit le savant Huet)
que le nom de roman se donnait autrefois aux histoires, et qu'il s'appliqua
depuis aux fictions, ce qui est un témoignage invincible que les uns sont
venus des autres.»
Il y eut donc des romans écrits dans toutes les langues, chez toutes les
nations, dont le style et les faits se trouvèrent calqués, et sur les mœurs
nationales, et sur les opinions reçues par ces nations.
L'homme est sujet à deux faiblesses qui tiennent à son existence, qui la
caractérisent. Partout il faut qu'il prie, partout il faut qu'il aime; et voilà la
base de tous les romans; il en a fait pour peindre les êtres qu'il implorait, il
en a fait pour célébrer ceux qu'il aimait. Les premiers, dictés par la terreur
ou l'espoir, durent être sombres, gigantesques, pleins de mensonges et de
fictions, tels sont ceux qu'Esdras composa durant la captivité de Babylone.
Les seconds, remplis de délicatesse et de sentiment, tel est celui de
Théagène et de Chariclée, par Héliodore; mais comme l'homme pria,
comme il aima partout, sur tous les points du globe qu'il habita, il y eut des
romans, c'est-à-dire des ouvrages de fictions qui, tantôt peignirent les objets
fabuleux de son culte, tantôt ceux plus réels de son amour.
Il ne faut donc pas s'attacher à trouver la source de ce genre d'écrire, chez
telle ou telle nation de préférence; on doit se persuader par ce qui vient
d'être dit, que toutes l'ont plus ou moins employé, en raison du plus ou
moins de penchant qu'elles ont éprouvé, soit à l'amour, soit à la superstition.
Un coup d'œil rapide maintenant sur les nations qui ont le plus accueilli ces
ouvrages mêmes, et sur ceux qui les ont composés; amenons le fil jusqu'à
nous, pour mettre nos lecteurs à même d'établir quelques idées de
comparaison.
Aristide de Milet est le plus ancien romancier dont l'antiquité parle; mais
ses ouvrages n'existent plus. Nous savons seulement qu'on nommait ses
contes, les Milésiaques; un trait de la préface de l'âne d'or, semble prouver
Page 60
que les productions d'Aristide étaient licencieuses, je vais écrire dans ce
genre, dit Apulée en commençant son âne d'or.
Antoine Diogène, contemporain d'Alexandre, écrivit d'un style plus châtié
les amours de Dinias et de Dercillis, roman plein de fictions, de sortilèges,
de voyages et d'aventures fort extraordinaires, que le Seurre copia en 1745
dans un petit ouvrage plus singulier encore; car non content de faire comme
Diogène voyager ses héros dans des pays connus, il les promène tantôt dans
la lune, et tantôt dans les enfers.
Viennent ensuite les aventures de Sinonis et de Rhodanis, par Jamblique;
les amours de Théagène et de Chariclée, que nous venons de citer; la
Cyropédie, de Xénophon; les amours de Daphnis et Chloé, de Longus; ceux
d'Ismène, et beaucoup d'autres, ou traduits, ou totalement oubliés de nos
jours.
Les Romains plus portés à la critique, à la méchanceté qu'à l'amour ou qu'à
la prière, se contentèrent de quelques satyres, telle que celles de Pétrone et
de Varron, qu'il faudrait bien se garder de classer au nombre des romans.
Les Gaulois, plus près de ces deux faiblesses, eurent leurs bardes qu'on peut
regarder comme les premiers romanciers de la partie de l'Europe que nous
habitons aujourd'hui. La profession de ces bardes, dit Lucain, était d'écrire
en vers, les actions immortelles des héros de leur nation, et de les chanter au
son d'un instrument qui ressemblait à la lyre; bien peu de ces ouvrages sont
connus de nos jours. Nous eûmes ensuite, les faits et gestes de Charles-le-
Grand, attribués à l'archevêque Turpin, et tous les romans de la Table ronde,
les Tristan, les Lancelot du lac, les Perce-Forêts, tous écrits dans la vue
d'immortaliser des héros connus, ou d'en inventer d'après ceux-là qui, parés
par l'imagination, les surpassassent en merveilles; mais quelle distance de
ces ouvrages longs, ennuyeux, empestés de superstition, aux romans grecs
qui les avaient précédés! Quelle barbarie, quelle grossièreté succédaient aux
romans pleins de goût et d'agréables fictions, dont les Grecs nous avaient
donné les modèles; car bien qu'il y en eût sans doute d'autres avant eux, au
moins alors ne connaissait-on que ceux-là.
Les troubadours parurent ensuite; et quoiqu'on doive les regarder, plutôt
comme des poètes que comme des romanciers, la multitude de jolis contes
qu'ils composèrent en prose, leur obtiennent cependant avec juste raison,
genre, dit Apulée en commençant son âne d'or.
Antoine Diogène, contemporain d'Alexandre, écrivit d'un style plus châtié
les amours de Dinias et de Dercillis, roman plein de fictions, de sortilèges,
de voyages et d'aventures fort extraordinaires, que le Seurre copia en 1745
dans un petit ouvrage plus singulier encore; car non content de faire comme
Diogène voyager ses héros dans des pays connus, il les promène tantôt dans
la lune, et tantôt dans les enfers.
Viennent ensuite les aventures de Sinonis et de Rhodanis, par Jamblique;
les amours de Théagène et de Chariclée, que nous venons de citer; la
Cyropédie, de Xénophon; les amours de Daphnis et Chloé, de Longus; ceux
d'Ismène, et beaucoup d'autres, ou traduits, ou totalement oubliés de nos
jours.
Les Romains plus portés à la critique, à la méchanceté qu'à l'amour ou qu'à
la prière, se contentèrent de quelques satyres, telle que celles de Pétrone et
de Varron, qu'il faudrait bien se garder de classer au nombre des romans.
Les Gaulois, plus près de ces deux faiblesses, eurent leurs bardes qu'on peut
regarder comme les premiers romanciers de la partie de l'Europe que nous
habitons aujourd'hui. La profession de ces bardes, dit Lucain, était d'écrire
en vers, les actions immortelles des héros de leur nation, et de les chanter au
son d'un instrument qui ressemblait à la lyre; bien peu de ces ouvrages sont
connus de nos jours. Nous eûmes ensuite, les faits et gestes de Charles-le-
Grand, attribués à l'archevêque Turpin, et tous les romans de la Table ronde,
les Tristan, les Lancelot du lac, les Perce-Forêts, tous écrits dans la vue
d'immortaliser des héros connus, ou d'en inventer d'après ceux-là qui, parés
par l'imagination, les surpassassent en merveilles; mais quelle distance de
ces ouvrages longs, ennuyeux, empestés de superstition, aux romans grecs
qui les avaient précédés! Quelle barbarie, quelle grossièreté succédaient aux
romans pleins de goût et d'agréables fictions, dont les Grecs nous avaient
donné les modèles; car bien qu'il y en eût sans doute d'autres avant eux, au
moins alors ne connaissait-on que ceux-là.
Les troubadours parurent ensuite; et quoiqu'on doive les regarder, plutôt
comme des poètes que comme des romanciers, la multitude de jolis contes
qu'ils composèrent en prose, leur obtiennent cependant avec juste raison,
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une place parmi les écrivains dont nous parlons. Qu'on jette, pour s'en
convaincre, les yeux sur leurs fabliaux, écrits en langue romane, sous le
règne de Hugues Capet, et que l'Italie copia avec tant d'empressement.
Cette belle partie de l'Europe, encore gémissante sous le joug des Sarrasins,
encore loin de l'époque où elle devait être le berceau de la renaissance des
arts, n'avait presque point eu de romanciers jusqu'au dixième siècle; ils y
parurent à peu près à la même époque que nos troubadours en France, et les
imitèrent; mais osons convenir de cette gloire, ce ne furent point les Italiens
qui devinrent nos maîtres dans cet art, comme le dit Laharpe, (pag. 242, vol.
3) ce fut au contraire chez nous qu'ils se formèrent; ce fut à l'école de nos
troubadours que Dante, Boccace, Tassoni, et même un peu Pétrarque,
esquissèrent leurs compositions; presque toutes les nouvelles de Boccace,
se retrouvent dans nos fabliaux.
Il n'en est pas de même des Espagnols, instruits dans l'art de la fiction, par
les Dores, qui eux-mêmes le tenaient des Grecs, dont ils possédaient tous
les ouvrages de ce genre, traduits en Arabe: ils firent de délicieux romans,
imités par nos écrivains; nous y reviendrons.
À mesure que la galanterie prit une face nouvelle en France, le roman se
perfectionna, et ce fut alors, c'est-à-dire au commencement du siècle dernier
que d'Urfé écrivit son roman de l'Astrée qui nous fit préférer, à bien juste
titre, ses charmants bergers du Lignon aux preux extravagants des onzième
et douzième siècles; la fureur de l'imitation s'empara dès lors de tous ceux à
qui la nature avait donné le goût de ce genre; l'étonnant succès de l'Astrée,
que l'on lisait encore au milieu de ce siècle, avait absolument embrasé les
têtes, et on l'imita sans l'atteindre. Gomberville, la Calprenède, Desmarets,
Scudéri, crurent surpasser leur original, en mettant des princes ou des rois, à
la place des bergers du Lignon, et ils retombèrent dans le défaut qu'évitait
leur modèle; la Scudéri fit la même faute que son frère; comme lui, elle
voulut ennoblir le genre de d'Urfé, et comme lui, elle mit d'ennuyeux héros
à la place de jolis bergers. Au lieu de représenter dans la personne de Cyrus
un roi tel que le peint Hérodote, elle composa un Artamène plus fou que
tous les personnages de l'Astrée... un amant qui ne sait que pleurer du matin
au soir, et dont les langueurs excèdent au lieu d'intéresser; mêmes
inconvénients dans sa Célie où elle prête aux Romains qu'elle dénature,
convaincre, les yeux sur leurs fabliaux, écrits en langue romane, sous le
règne de Hugues Capet, et que l'Italie copia avec tant d'empressement.
Cette belle partie de l'Europe, encore gémissante sous le joug des Sarrasins,
encore loin de l'époque où elle devait être le berceau de la renaissance des
arts, n'avait presque point eu de romanciers jusqu'au dixième siècle; ils y
parurent à peu près à la même époque que nos troubadours en France, et les
imitèrent; mais osons convenir de cette gloire, ce ne furent point les Italiens
qui devinrent nos maîtres dans cet art, comme le dit Laharpe, (pag. 242, vol.
3) ce fut au contraire chez nous qu'ils se formèrent; ce fut à l'école de nos
troubadours que Dante, Boccace, Tassoni, et même un peu Pétrarque,
esquissèrent leurs compositions; presque toutes les nouvelles de Boccace,
se retrouvent dans nos fabliaux.
Il n'en est pas de même des Espagnols, instruits dans l'art de la fiction, par
les Dores, qui eux-mêmes le tenaient des Grecs, dont ils possédaient tous
les ouvrages de ce genre, traduits en Arabe: ils firent de délicieux romans,
imités par nos écrivains; nous y reviendrons.
À mesure que la galanterie prit une face nouvelle en France, le roman se
perfectionna, et ce fut alors, c'est-à-dire au commencement du siècle dernier
que d'Urfé écrivit son roman de l'Astrée qui nous fit préférer, à bien juste
titre, ses charmants bergers du Lignon aux preux extravagants des onzième
et douzième siècles; la fureur de l'imitation s'empara dès lors de tous ceux à
qui la nature avait donné le goût de ce genre; l'étonnant succès de l'Astrée,
que l'on lisait encore au milieu de ce siècle, avait absolument embrasé les
têtes, et on l'imita sans l'atteindre. Gomberville, la Calprenède, Desmarets,
Scudéri, crurent surpasser leur original, en mettant des princes ou des rois, à
la place des bergers du Lignon, et ils retombèrent dans le défaut qu'évitait
leur modèle; la Scudéri fit la même faute que son frère; comme lui, elle
voulut ennoblir le genre de d'Urfé, et comme lui, elle mit d'ennuyeux héros
à la place de jolis bergers. Au lieu de représenter dans la personne de Cyrus
un roi tel que le peint Hérodote, elle composa un Artamène plus fou que
tous les personnages de l'Astrée... un amant qui ne sait que pleurer du matin
au soir, et dont les langueurs excèdent au lieu d'intéresser; mêmes
inconvénients dans sa Célie où elle prête aux Romains qu'elle dénature,
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toutes les extravagances des modèles qu'elle suivait, et qui jamais n'avaient
été mieux défigurés.
Qu'on nous permette de rétrograder un instant, pour accomplir la promesse
que nous venons de faire de jeter un coup d'œil sur l'Espagne.
Certes, si la chevalerie avait inspiré nos romanciers en France, à quel degré
n'avait-elle pas également monté les têtes au delà des monts? Le catalogue
de la bibliothèque de dom Quichotte, plaisamment fait par Miguel
Cervantes, le démontre évidemment; mais quoi qu'il en puisse être, le
célèbre auteur des mémoires du plus grand fou qui ait pu venir à l'esprit
d'un romancier, n'avait assurément point de rivaux. Son immortel ouvrage
connu de toute la terre, traduit dans toutes les langues, et qui doit se
considérer comme le premier de tous les romans, possède sans doute plus
qu'aucun d'eux, l'art de narrer, d'entremêler agréablement les aventures, et
particulièrement d'instruire en amusant. Ce livre, disait St.-Evremond, est le
seul que je relis sans m'ennuyer, et le seul que je voudrais avoir fait. Les
Douze Nouvelles du même auteur, remplies d'intérêt, de sel et de finesse,
achèvent de placer au premier rang ce célèbre écrivain espagnol, sans lequel
peut-être nous n'eussions eu, ni le charmant ouvrage de Scarron, ni la
plupart de ceux de Lesage.
Après d'Urfé et ses imitateurs, après les Ariane, les Cléopâtre, les
Pharamond, les Polixandre, tous ces ouvrages enfin où le héros soupirant
neuf volumes, était bien heureux de se marier au dixième; après, dis-je, tout
ce fatras inintelligible aujourd'hui, parut madame de Lafayette qui, quoique
séduite par le langoureux ton qu'elle trouva établi dans ceux qui la
précédaient, abrègea néanmoins beaucoup, et en devenant plus concise, elle
se rendit plus intéressante. On a dit, parce qu'elle était femme, (comme si ce
sexe, naturellement plus délicat, plus fait pour écrire le roman, ne pouvait
en ce genre, prétendre à bien plus de lauriers que nous) on a prétendu dis-je,
qu'infiniment aidée, Lafayette n'avait fait ses romans qu'avec le secours de
Larochefoucauld pour les pensées, et de Segrais pour le style; quoi qu'il en
soit, rien d'intéressant comme Zaïde, rien d'écrit agréablement comme la
princesse de Clèves. Aimable et charmante femme, si les grâces tenaient ton
pinceau, n'était-il donc pas permis à l'amour, de le diriger quelquefois?
été mieux défigurés.
Qu'on nous permette de rétrograder un instant, pour accomplir la promesse
que nous venons de faire de jeter un coup d'œil sur l'Espagne.
Certes, si la chevalerie avait inspiré nos romanciers en France, à quel degré
n'avait-elle pas également monté les têtes au delà des monts? Le catalogue
de la bibliothèque de dom Quichotte, plaisamment fait par Miguel
Cervantes, le démontre évidemment; mais quoi qu'il en puisse être, le
célèbre auteur des mémoires du plus grand fou qui ait pu venir à l'esprit
d'un romancier, n'avait assurément point de rivaux. Son immortel ouvrage
connu de toute la terre, traduit dans toutes les langues, et qui doit se
considérer comme le premier de tous les romans, possède sans doute plus
qu'aucun d'eux, l'art de narrer, d'entremêler agréablement les aventures, et
particulièrement d'instruire en amusant. Ce livre, disait St.-Evremond, est le
seul que je relis sans m'ennuyer, et le seul que je voudrais avoir fait. Les
Douze Nouvelles du même auteur, remplies d'intérêt, de sel et de finesse,
achèvent de placer au premier rang ce célèbre écrivain espagnol, sans lequel
peut-être nous n'eussions eu, ni le charmant ouvrage de Scarron, ni la
plupart de ceux de Lesage.
Après d'Urfé et ses imitateurs, après les Ariane, les Cléopâtre, les
Pharamond, les Polixandre, tous ces ouvrages enfin où le héros soupirant
neuf volumes, était bien heureux de se marier au dixième; après, dis-je, tout
ce fatras inintelligible aujourd'hui, parut madame de Lafayette qui, quoique
séduite par le langoureux ton qu'elle trouva établi dans ceux qui la
précédaient, abrègea néanmoins beaucoup, et en devenant plus concise, elle
se rendit plus intéressante. On a dit, parce qu'elle était femme, (comme si ce
sexe, naturellement plus délicat, plus fait pour écrire le roman, ne pouvait
en ce genre, prétendre à bien plus de lauriers que nous) on a prétendu dis-je,
qu'infiniment aidée, Lafayette n'avait fait ses romans qu'avec le secours de
Larochefoucauld pour les pensées, et de Segrais pour le style; quoi qu'il en
soit, rien d'intéressant comme Zaïde, rien d'écrit agréablement comme la
princesse de Clèves. Aimable et charmante femme, si les grâces tenaient ton
pinceau, n'était-il donc pas permis à l'amour, de le diriger quelquefois?
Page 63
Fénélon parut, et crut se rendre intéressant, en dictant poétiquement une
leçon à des souverains qui ne la suivirent jamais; voluptueux amant de
Guion, ton âme avait besoin d'aimer, ton esprit éprouvait celui de peindre;
en abandonnant le pédantisme, ou l'orgueil d'apprendre à régner, nous
eussions eu de toi des chefs-d'œuvre, au lieu d'un livre qu'on ne lit plus. Il
n'en sera pas de même de toi, délicieux Scarron, jusqu'à la fin du monde,
ton immortel roman fera rire, tes tableaux ne vieilliront jamais. Télémaque
qui n'avait qu'un siècle à vivre, périra sous les ruines de ce siècle qui n'est
déjà plus; et tes comédiens du Mans, cher et aimable enfant de la folie,
amuseront même les plus graves lecteurs, tant qu'il y aura des hommes sur
la terre.
Vers la fin du même siècle, la fille du célèbre Poisson, (madame de Gomez)
dans un genre bien différent que les écrivains de son sexe qui l'avaient
précédée, écrivit des ouvrages qui, pour cela n'en étaient pas moins
agréables, et ses Journées amusantes, ainsi que ses Cent Nouvelles
nouvelles feront toujours, malgré bien des défauts, le fond de la
bibliothèque de tous les amateurs de ce genre. Gomez entendait son art, on
ne saurait lui refuser ce juste éloge. Mademoiselle de Lussan, mesdames de
Tencin, de Graffigni, Elie de Beaumont et Riccoboni la rivalisèrent; leurs
écrits pleins de délicatesse et de goût, honorent assurément leur sexe. Les
lettres Péruviennes de Graffigni seront toujours un modèle de tendresse et
de sentiment, comme celles de myladi Castesbi par Riccoboni, pourront
éternellement servir à ceux qui ne prétendent qu'à la grâce et à la légèreté
du style. Mais reprenons le siècle où nous l'avons quitté, pressé par le désir
de louer des femmes aimables, qui donnaient en ce genre, de si bonnes
leçons aux hommes.
L'épicuréïsme des Ninon-de-Lenclos, des Marion-de-Lorme, des marquis de
Sévigné et de Lafare, des Chaulieu, des St Evremond, de toute cette société
charmante enfin, qui, revenue des langueurs du dieu de Cythère,
commençait à penser comme Buffon, qu'il n'y avait de bon en amour que le
physique, changea bientôt le ton des romans; les écrivains qui parurent
ensuite, sentirent, que les fadeurs n'amuseraient plus un siècle perverti par
le régent, un siècle revenu des folies chevaleresques, des extravagances
religieuses, et de l'adoration des femmes; et trouvant plus simple d'amuser
ces femmes ou de les corrompre, que de les servir ou de les encenser, ils
créèrent des évènements, des tableaux, des conversations plus à l'esprit du
leçon à des souverains qui ne la suivirent jamais; voluptueux amant de
Guion, ton âme avait besoin d'aimer, ton esprit éprouvait celui de peindre;
en abandonnant le pédantisme, ou l'orgueil d'apprendre à régner, nous
eussions eu de toi des chefs-d'œuvre, au lieu d'un livre qu'on ne lit plus. Il
n'en sera pas de même de toi, délicieux Scarron, jusqu'à la fin du monde,
ton immortel roman fera rire, tes tableaux ne vieilliront jamais. Télémaque
qui n'avait qu'un siècle à vivre, périra sous les ruines de ce siècle qui n'est
déjà plus; et tes comédiens du Mans, cher et aimable enfant de la folie,
amuseront même les plus graves lecteurs, tant qu'il y aura des hommes sur
la terre.
Vers la fin du même siècle, la fille du célèbre Poisson, (madame de Gomez)
dans un genre bien différent que les écrivains de son sexe qui l'avaient
précédée, écrivit des ouvrages qui, pour cela n'en étaient pas moins
agréables, et ses Journées amusantes, ainsi que ses Cent Nouvelles
nouvelles feront toujours, malgré bien des défauts, le fond de la
bibliothèque de tous les amateurs de ce genre. Gomez entendait son art, on
ne saurait lui refuser ce juste éloge. Mademoiselle de Lussan, mesdames de
Tencin, de Graffigni, Elie de Beaumont et Riccoboni la rivalisèrent; leurs
écrits pleins de délicatesse et de goût, honorent assurément leur sexe. Les
lettres Péruviennes de Graffigni seront toujours un modèle de tendresse et
de sentiment, comme celles de myladi Castesbi par Riccoboni, pourront
éternellement servir à ceux qui ne prétendent qu'à la grâce et à la légèreté
du style. Mais reprenons le siècle où nous l'avons quitté, pressé par le désir
de louer des femmes aimables, qui donnaient en ce genre, de si bonnes
leçons aux hommes.
L'épicuréïsme des Ninon-de-Lenclos, des Marion-de-Lorme, des marquis de
Sévigné et de Lafare, des Chaulieu, des St Evremond, de toute cette société
charmante enfin, qui, revenue des langueurs du dieu de Cythère,
commençait à penser comme Buffon, qu'il n'y avait de bon en amour que le
physique, changea bientôt le ton des romans; les écrivains qui parurent
ensuite, sentirent, que les fadeurs n'amuseraient plus un siècle perverti par
le régent, un siècle revenu des folies chevaleresques, des extravagances
religieuses, et de l'adoration des femmes; et trouvant plus simple d'amuser
ces femmes ou de les corrompre, que de les servir ou de les encenser, ils
créèrent des évènements, des tableaux, des conversations plus à l'esprit du
Page 64
jour; ils enveloppèrent du cynisme, des immoralités, sous un style agréable
et badin, quelquefois même philosophique, et plurent au moins s'ils
n'instruisirent pas.
Crébillon écrivit le Sopha, Tanzai, les Égarements de cœur et d'esprit, etc.
Tous romans qui flattaient le vice et s'éloignaient de la vertu, mais qui,
lorsqu'on les donna, devaient prétendre aux plus grands succès.
Marivaux, plus original dans sa manière de peindre, plus nerveux, offrit au
moins des caractères, captiva l'âme, et fit pleurer; mais comment, avec une
telle énergie, pouvait-on avoir un style aussi précieux, aussi maniéré? Il
prouva bien que la nature n'accorde jamais au romancier tous les dons
nécessaires à la perfection de son art.
Le but de Voltaire fut tout différent; n'ayant d'autre dessein que de placer de
la philosophie dans ses romans, il abandonna tout pour ce projet. Avec
quelle adresse il y réussit; et malgré toutes les critiques, Candide et Zadig
ne seront-ils pas toujours des chefs-d'œuvre!
Rousseau, à qui la nature avait accordé en délicatesse, en sentiment, ce
qu'elle n'avait donné qu'en esprit à Voltaire, traita le roman d'une bien autre
façon. Que de vigueur, que d'énergie dans l'Héloïse; lorsque Momus dictait
Candide à Voltaire, l'amour lui-même traçait de son flambeau, toutes les
pages brûlantes de Julie, et l'on peut dire avec raison que ce livre sublime,
n'aura jamais d'imitateurs; puisse cette vérité faire tomber la plume des
mains, à cette foule d'écrivains éphémères qui, depuis trente ans ne cessent
de nous donner de mauvaises copies de cet immortel original; qu'ils sentent
donc que pour l'atteindre, il faut une âme de feu comme celle de Rousseau,
un esprit philosophe comme le sien, deux choses que la nature ne réunit pas
deux fois dans le même siècle.
Au travers de tout cela, Marmontel nous donnait des contes, qu'il appelait
Moraux, non pas (dit un littérateur estimable) qu'ils enseignassent la
morale, mais parce qu'ils peignaient nos mœurs; cependant un peu trop dans
le genre maniéré de Marivaux; d'ailleurs que sont ces contes? des puérilités,
uniquement écrites pour les femmes et pour les enfants et qu'on ne croira
jamais de la même main que Bélisaire, ouvrage qui suffisait seul à la gloire
de l'auteur; celui qui avait fait le quinzième chapitre de ce livre, devait-il
donc prétendre à la petite gloire de nous donner des contes à l'eau-rose.
et badin, quelquefois même philosophique, et plurent au moins s'ils
n'instruisirent pas.
Crébillon écrivit le Sopha, Tanzai, les Égarements de cœur et d'esprit, etc.
Tous romans qui flattaient le vice et s'éloignaient de la vertu, mais qui,
lorsqu'on les donna, devaient prétendre aux plus grands succès.
Marivaux, plus original dans sa manière de peindre, plus nerveux, offrit au
moins des caractères, captiva l'âme, et fit pleurer; mais comment, avec une
telle énergie, pouvait-on avoir un style aussi précieux, aussi maniéré? Il
prouva bien que la nature n'accorde jamais au romancier tous les dons
nécessaires à la perfection de son art.
Le but de Voltaire fut tout différent; n'ayant d'autre dessein que de placer de
la philosophie dans ses romans, il abandonna tout pour ce projet. Avec
quelle adresse il y réussit; et malgré toutes les critiques, Candide et Zadig
ne seront-ils pas toujours des chefs-d'œuvre!
Rousseau, à qui la nature avait accordé en délicatesse, en sentiment, ce
qu'elle n'avait donné qu'en esprit à Voltaire, traita le roman d'une bien autre
façon. Que de vigueur, que d'énergie dans l'Héloïse; lorsque Momus dictait
Candide à Voltaire, l'amour lui-même traçait de son flambeau, toutes les
pages brûlantes de Julie, et l'on peut dire avec raison que ce livre sublime,
n'aura jamais d'imitateurs; puisse cette vérité faire tomber la plume des
mains, à cette foule d'écrivains éphémères qui, depuis trente ans ne cessent
de nous donner de mauvaises copies de cet immortel original; qu'ils sentent
donc que pour l'atteindre, il faut une âme de feu comme celle de Rousseau,
un esprit philosophe comme le sien, deux choses que la nature ne réunit pas
deux fois dans le même siècle.
Au travers de tout cela, Marmontel nous donnait des contes, qu'il appelait
Moraux, non pas (dit un littérateur estimable) qu'ils enseignassent la
morale, mais parce qu'ils peignaient nos mœurs; cependant un peu trop dans
le genre maniéré de Marivaux; d'ailleurs que sont ces contes? des puérilités,
uniquement écrites pour les femmes et pour les enfants et qu'on ne croira
jamais de la même main que Bélisaire, ouvrage qui suffisait seul à la gloire
de l'auteur; celui qui avait fait le quinzième chapitre de ce livre, devait-il
donc prétendre à la petite gloire de nous donner des contes à l'eau-rose.
Page 65
Enfin les romans anglais, les vigoureux ouvrages de Richardson et de
Fielding, vinrent apprendre aux Français, que ce n'est point en peignant les
fastidieuses langueurs de l'amour, ou les ennuyeuses conversations des
ruelles, qu'on peut obtenir des succès dans ce genre; mais en traçant des
caractères mâles qui, jouets et victimes de cette effervescence du cœur
connue sous le nom d'amour, nous en montrent à la fois et les dangers et les
malheurs; de là seul peuvent s'obtenir ces développements, ces passions si
bien tracés dans les romans anglais. C'est Richardson, c'est Fielding qui
nous ont appris que l'étude profonde du cœur de l'homme, véritable dédale
de la nature, peut seule inspirer le romancier, dont l'ouvrage doit nous faire
voir l'homme, non pas seulement ce qu'il est, ou ce qu'il se montre, c'est le
devoir de l'historien, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les
modifications du vice, et toutes les secousses des passions; il faut donc les
connaître toutes, il faut donc les employer toutes, si l'on veut travailler ce
genre; là, nous apprîmes aussi, que ce n'est pas toujours en faisant
triompher la vertu qu'on intéresse; qu'il faut y tendre bien certainement
autant qu'on le peut, mais que cette règle, ni dans la nature, ni dans Aristote,
mais seulement celle à laquelle nous voudrions que tous les hommes
s'assujettissent pour notre bonheur, n'est nullement essentielle dans le
roman, n'est pas même celle qui doit conduire à l'intérêt; car lorsque la vertu
triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries
avant que de couler; mais si après les plus rudes épreuves, nous voyons
enfin la vertu terrassée par le vice, indispensablement nos âmes se
déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, ayant, comme disait
Diderot, ensanglanté nos cœurs au revers, doit indubitablement produire
l'intérêt qui seul assure des lauriers.
Que l'on réponde; si après douze ou quinze volumes, l'immortel Richardson
eût vertueusement fini par convertir Lovelace, et par lui faire paisiblement
épouser Clarisse, eût-on versé à la lecture de ce roman, pris dans le sens
contraire, les larmes délicieuses qu'il obtient de tous les êtres sensibles?
C'est donc la nature qu'il faut saisir quand on travaille ce genre, c'est le
cœur de l'homme, le plus singulier de ses ouvrages, et nullement la vertu,
parce que la vertu, quelque belle, quelque nécessaire qu'elle soit, n'est
pourtant qu'un des modes de ce cœur étonnant, dont la profonde étude est si
nécessaire au romancier, et que le roman, miroir fidèle de ce cœur, doit
nécessairement en tracer tous les plis.
Fielding, vinrent apprendre aux Français, que ce n'est point en peignant les
fastidieuses langueurs de l'amour, ou les ennuyeuses conversations des
ruelles, qu'on peut obtenir des succès dans ce genre; mais en traçant des
caractères mâles qui, jouets et victimes de cette effervescence du cœur
connue sous le nom d'amour, nous en montrent à la fois et les dangers et les
malheurs; de là seul peuvent s'obtenir ces développements, ces passions si
bien tracés dans les romans anglais. C'est Richardson, c'est Fielding qui
nous ont appris que l'étude profonde du cœur de l'homme, véritable dédale
de la nature, peut seule inspirer le romancier, dont l'ouvrage doit nous faire
voir l'homme, non pas seulement ce qu'il est, ou ce qu'il se montre, c'est le
devoir de l'historien, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les
modifications du vice, et toutes les secousses des passions; il faut donc les
connaître toutes, il faut donc les employer toutes, si l'on veut travailler ce
genre; là, nous apprîmes aussi, que ce n'est pas toujours en faisant
triompher la vertu qu'on intéresse; qu'il faut y tendre bien certainement
autant qu'on le peut, mais que cette règle, ni dans la nature, ni dans Aristote,
mais seulement celle à laquelle nous voudrions que tous les hommes
s'assujettissent pour notre bonheur, n'est nullement essentielle dans le
roman, n'est pas même celle qui doit conduire à l'intérêt; car lorsque la vertu
triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries
avant que de couler; mais si après les plus rudes épreuves, nous voyons
enfin la vertu terrassée par le vice, indispensablement nos âmes se
déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, ayant, comme disait
Diderot, ensanglanté nos cœurs au revers, doit indubitablement produire
l'intérêt qui seul assure des lauriers.
Que l'on réponde; si après douze ou quinze volumes, l'immortel Richardson
eût vertueusement fini par convertir Lovelace, et par lui faire paisiblement
épouser Clarisse, eût-on versé à la lecture de ce roman, pris dans le sens
contraire, les larmes délicieuses qu'il obtient de tous les êtres sensibles?
C'est donc la nature qu'il faut saisir quand on travaille ce genre, c'est le
cœur de l'homme, le plus singulier de ses ouvrages, et nullement la vertu,
parce que la vertu, quelque belle, quelque nécessaire qu'elle soit, n'est
pourtant qu'un des modes de ce cœur étonnant, dont la profonde étude est si
nécessaire au romancier, et que le roman, miroir fidèle de ce cœur, doit
nécessairement en tracer tous les plis.
Page 66
Savant traducteur de Richardson, Prévôt, toi, à qui nous devons d'avoir fait
passer dans notre langue les beautés de cet écrivain célèbre, ne t'es-t-il pas
dû pour ton propre compte un tribut d'éloges, aussi bien mérité; et n'est-ce
pas à juste titre qu'on pourrait t'appeler le Richardson français; toi seul eus
l'art d'intéresser longtemps par des fables implexes, en soutenant toujours
l'intérêt, quoiqu'en le divisant; toi seul, ménageas toujours assez bien tes
épisodes, pour que l'intrigue principale dût plutôt gagner que perdre à leur
multitude ou à leur complication; ainsi cette quantité d'évènements que te
reproche Laharpe, est non-seulement ce qui produit chez toi le plus sublime
effet, mais en même temps ce qui prouve le mieux, et la bonté de ton esprit,
et l'excellence de ton génie. «Les Mémoires d'un homme de qualité, enfin
(pour ajouter à ce que nous pensons de Prévôt, ce que d'autres que nous ont
également pensé) Cléveland; l'Histoire d'une Grecque moderne, le Monde
moral, Manon-Lescaut, surtout,[10] sont remplis de ces scènes
attendrissantes et terribles, qui frappent et attachent invinciblement; les
situations de ces ouvrages, heureusement ménagées, amènent de ces
moments où la nature frémit d'horreur, etc.» Et voilà ce qui s'appelle écrire
le roman; voilà ce qui, dans la postérité, assure à Prévôt une place où ne
parviendra nul de ses rivaux.
Vinrent ensuite les écrivains du milieu de ce siècle: Dorat aussi maniéré que
Marivaux, aussi froid, aussi peu moral que Crébillon, mais écrivain plus
agréable que les deux à qui nous le comparons; la frivolité de son siècle
excuse la sienne, et il eut l'art de la bien saisir.
Auteur charmant de la reine de Golconde, me permets-tu de t'offrir un
laurier? On eut rarement un esprit plus agréable, et les plus jolis contes du
siècle ne valent pas celui qui t'immortalise; à la fois plus aimable, et plus
heureux qu'Ovide, puisque le héros sauveur de la France, prouve en te
rappelant au sein de ta patrie, qu'il est autant l'ami d'Apollon que de Mars;
réponds à l'espoir de ce grand homme, en ajoutant encore quelques jolies
roses sur le sein de ta belle Aline.
Darnaud, émule de Prévôt, peut souvent prétendre à le surpasser; tous deux
trempèrent leurs pinceaux dans le Styx; mais Darnaud, quelquefois adoucit
le sein des fleurs de l'Elysée; Prévôt, plus énergique, n'altéra jamais les
teintes de celui dont il traça Cléveland.
passer dans notre langue les beautés de cet écrivain célèbre, ne t'es-t-il pas
dû pour ton propre compte un tribut d'éloges, aussi bien mérité; et n'est-ce
pas à juste titre qu'on pourrait t'appeler le Richardson français; toi seul eus
l'art d'intéresser longtemps par des fables implexes, en soutenant toujours
l'intérêt, quoiqu'en le divisant; toi seul, ménageas toujours assez bien tes
épisodes, pour que l'intrigue principale dût plutôt gagner que perdre à leur
multitude ou à leur complication; ainsi cette quantité d'évènements que te
reproche Laharpe, est non-seulement ce qui produit chez toi le plus sublime
effet, mais en même temps ce qui prouve le mieux, et la bonté de ton esprit,
et l'excellence de ton génie. «Les Mémoires d'un homme de qualité, enfin
(pour ajouter à ce que nous pensons de Prévôt, ce que d'autres que nous ont
également pensé) Cléveland; l'Histoire d'une Grecque moderne, le Monde
moral, Manon-Lescaut, surtout,[10] sont remplis de ces scènes
attendrissantes et terribles, qui frappent et attachent invinciblement; les
situations de ces ouvrages, heureusement ménagées, amènent de ces
moments où la nature frémit d'horreur, etc.» Et voilà ce qui s'appelle écrire
le roman; voilà ce qui, dans la postérité, assure à Prévôt une place où ne
parviendra nul de ses rivaux.
Vinrent ensuite les écrivains du milieu de ce siècle: Dorat aussi maniéré que
Marivaux, aussi froid, aussi peu moral que Crébillon, mais écrivain plus
agréable que les deux à qui nous le comparons; la frivolité de son siècle
excuse la sienne, et il eut l'art de la bien saisir.
Auteur charmant de la reine de Golconde, me permets-tu de t'offrir un
laurier? On eut rarement un esprit plus agréable, et les plus jolis contes du
siècle ne valent pas celui qui t'immortalise; à la fois plus aimable, et plus
heureux qu'Ovide, puisque le héros sauveur de la France, prouve en te
rappelant au sein de ta patrie, qu'il est autant l'ami d'Apollon que de Mars;
réponds à l'espoir de ce grand homme, en ajoutant encore quelques jolies
roses sur le sein de ta belle Aline.
Darnaud, émule de Prévôt, peut souvent prétendre à le surpasser; tous deux
trempèrent leurs pinceaux dans le Styx; mais Darnaud, quelquefois adoucit
le sein des fleurs de l'Elysée; Prévôt, plus énergique, n'altéra jamais les
teintes de celui dont il traça Cléveland.
Page 67
R... inonde le public, il lui faut une presse au chevet de son lit;
heureusement que celle-là toute seule gémira de ses terribles productions;
un style bas et rampant, des aventures dégoûtantes toujours puisées dans la
plus mauvaise compagnie; nul autre mérite enfin, que celui d'une prolixité...
dont les seuls marchands de poivre le remercieront.
Peut-être devrions-nous analyser ici ces romans nouveaux, dont le sortilège
et la fantasmagorie composent à peu près tout le mérite, en plaçant à leur
tête le Moine, supérieur, sous tous les rapports, aux bizarres élans de la
brillante imagination de Radgliffe; mais cette dissertation serait trop longue;
convenons seulement que ce genre, quoi qu'on en puisse dire, n'est
assurément pas sans mérite; il devenait le fruit indispensable des secousses
révolutionnaires dont l'Europe entière se ressentait. Pour qui connaissait
tous les malheurs dont les méchants peuvent accabler les hommes, le roman
devenait aussi difficile à faire que monotone à lire; il n'y avait point
d'individu qui n'eût plus éprouvé d'infortunes en quatre ou cinq ans, que
n'en pouvait peindre en un siècle le plus fameux romancier de la littérature;
il fallait donc appeler l'enfer à son secours, pour se composer des titres à
l'intérêt, et trouver dans le pays des chimères, ce qu'on savait couramment
en ne fouillant que l'histoire de l'homme dans cet âge de fer. Mais que
d'inconvénients présentait cette manière d'écrire! l'auteur du Moine ne les a
pas plus évités que Radgliffe; ici nécessairement de deux choses l'une, ou il
faut développer le sortilège, et dès lors vous n'intéressez plus, ou il ne faut
jamais lever le rideau, et vous voilà dans la plus affreuse invraisemblance.
Qu'il paraisse dans ce genre un ouvrage assez bon pour atteindre le but sans
ce briser contre l'un ou l'autre de ces écueils, loin de lui reprocher ses
moyens, nous l'offrirons alors comme un modèle.
Avant que d'entamer notre troisième et dernière question, quelles sont les
règles de l'art d'écrire le roman? nous devons, ce me semble, répondre à la
perpétuelle objection de quelques esprits atrabilaires qui, pour se donner le
vernis d'une morale, dont souvent leur cœur est bien loin, ne cessent de
vous dire, à quoi servent les romans?
À quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers, car vous seuls faites cette
ridicule question, ils servent à vous peindre, et à vous peindre tels que vous
êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au pinceau, parce que
vous en redoutez les effets: le roman étant, s'il est possible de s'exprimer
heureusement que celle-là toute seule gémira de ses terribles productions;
un style bas et rampant, des aventures dégoûtantes toujours puisées dans la
plus mauvaise compagnie; nul autre mérite enfin, que celui d'une prolixité...
dont les seuls marchands de poivre le remercieront.
Peut-être devrions-nous analyser ici ces romans nouveaux, dont le sortilège
et la fantasmagorie composent à peu près tout le mérite, en plaçant à leur
tête le Moine, supérieur, sous tous les rapports, aux bizarres élans de la
brillante imagination de Radgliffe; mais cette dissertation serait trop longue;
convenons seulement que ce genre, quoi qu'on en puisse dire, n'est
assurément pas sans mérite; il devenait le fruit indispensable des secousses
révolutionnaires dont l'Europe entière se ressentait. Pour qui connaissait
tous les malheurs dont les méchants peuvent accabler les hommes, le roman
devenait aussi difficile à faire que monotone à lire; il n'y avait point
d'individu qui n'eût plus éprouvé d'infortunes en quatre ou cinq ans, que
n'en pouvait peindre en un siècle le plus fameux romancier de la littérature;
il fallait donc appeler l'enfer à son secours, pour se composer des titres à
l'intérêt, et trouver dans le pays des chimères, ce qu'on savait couramment
en ne fouillant que l'histoire de l'homme dans cet âge de fer. Mais que
d'inconvénients présentait cette manière d'écrire! l'auteur du Moine ne les a
pas plus évités que Radgliffe; ici nécessairement de deux choses l'une, ou il
faut développer le sortilège, et dès lors vous n'intéressez plus, ou il ne faut
jamais lever le rideau, et vous voilà dans la plus affreuse invraisemblance.
Qu'il paraisse dans ce genre un ouvrage assez bon pour atteindre le but sans
ce briser contre l'un ou l'autre de ces écueils, loin de lui reprocher ses
moyens, nous l'offrirons alors comme un modèle.
Avant que d'entamer notre troisième et dernière question, quelles sont les
règles de l'art d'écrire le roman? nous devons, ce me semble, répondre à la
perpétuelle objection de quelques esprits atrabilaires qui, pour se donner le
vernis d'une morale, dont souvent leur cœur est bien loin, ne cessent de
vous dire, à quoi servent les romans?
À quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers, car vous seuls faites cette
ridicule question, ils servent à vous peindre, et à vous peindre tels que vous
êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au pinceau, parce que
vous en redoutez les effets: le roman étant, s'il est possible de s'exprimer
Page 68
ainsi, le tableau des mœurs séculaires, est aussi essentiel que l'histoire, au
philosophe qui veut connaître l'homme; car le burin de l'une, ne le peint que
lorsqu'il se fait voir; et alors ce n'est plus lui; l'ambition, l'orgueil couvrent
son front d'un masque qui ne nous représente que ces deux passions, et non
l'homme; le pinceau du roman, au contraire, le saisit dans son intérieur... le
prend quand il quitte ce masque, et l'esquisse bien plus intéressante, est en
même temps bien plus vraie: voilà l'utilité des romans; froids censeurs qui
ne les aimez pas, vous ressemblez à ce cul-de-jatte qui disait aussi: et
pourquoi fait-on des portraits?
S'il est donc vrai que le roman soit utile, ne craignons point de tracer ici
quelques-uns des principes que nous croyons nécessaires à porter ce genre à
sa perfection; je sens bien qu'il est difficile de remplir cette tâche sans
donner des armes contre moi; ne deviens-je pas doublement coupable de
n'avoir pas bien fait, si je prouve que je sais ce qu'il faut pour faire bien.
Ah! laissons ces vaines considérations, qu'elles s'immolent à l'amour de
l'art.
La connaissance la plus essentielle qu'il exige est bien certainement celle du
cœur de l'homme. Or, cette connaissance importante, tous les bons esprits
nous approuveront sans doute en affirmant qu'on ne l'acquiert que par des
malheurs et par des voyages; il faut avoir vu des hommes de toutes les
nations pour les bien connaître, et il faut avoir été leur victime pour savoir
les apprécier; la main de l'infortune, en exaltant le caractère de celui qu'elle
écrase, le met à la juste distance où il faut qu'il soit pour étudier les
hommes; il les voit de là, comme le passager aperçoit les flots en fureur se
briser contre l'écueil sur lequel l'a jeté la tempête; mais dans quelque
situation que l'ait placé la nature ou le sort, s'il veut connaître les hommes,
qu'il parle peu quand il est avec eux; on n'apprend rien quand on parle, on
ne s'instruit qu'en écoutant; et voilà pourquoi les bavards ne sont
communément que des sots.
Ô toi qui veux parcourir cette épineuse carrière! ne perds pas de vue que le
romancier est l'homme de la nature, elle l'a créé pour être son peintre; s'il ne
devient pas l'amant de sa mère dès que celle-ci l'a mis au monde, qu'il
n'écrive jamais, nous ne le lirons point; mais s'il éprouve cette soif ardente
de tout peindre, s'il entr'ouvre avec frémissement le sein de la nature, pour y
chercher son art et pour y puiser des modèles, s'il a la fièvre du talent et
philosophe qui veut connaître l'homme; car le burin de l'une, ne le peint que
lorsqu'il se fait voir; et alors ce n'est plus lui; l'ambition, l'orgueil couvrent
son front d'un masque qui ne nous représente que ces deux passions, et non
l'homme; le pinceau du roman, au contraire, le saisit dans son intérieur... le
prend quand il quitte ce masque, et l'esquisse bien plus intéressante, est en
même temps bien plus vraie: voilà l'utilité des romans; froids censeurs qui
ne les aimez pas, vous ressemblez à ce cul-de-jatte qui disait aussi: et
pourquoi fait-on des portraits?
S'il est donc vrai que le roman soit utile, ne craignons point de tracer ici
quelques-uns des principes que nous croyons nécessaires à porter ce genre à
sa perfection; je sens bien qu'il est difficile de remplir cette tâche sans
donner des armes contre moi; ne deviens-je pas doublement coupable de
n'avoir pas bien fait, si je prouve que je sais ce qu'il faut pour faire bien.
Ah! laissons ces vaines considérations, qu'elles s'immolent à l'amour de
l'art.
La connaissance la plus essentielle qu'il exige est bien certainement celle du
cœur de l'homme. Or, cette connaissance importante, tous les bons esprits
nous approuveront sans doute en affirmant qu'on ne l'acquiert que par des
malheurs et par des voyages; il faut avoir vu des hommes de toutes les
nations pour les bien connaître, et il faut avoir été leur victime pour savoir
les apprécier; la main de l'infortune, en exaltant le caractère de celui qu'elle
écrase, le met à la juste distance où il faut qu'il soit pour étudier les
hommes; il les voit de là, comme le passager aperçoit les flots en fureur se
briser contre l'écueil sur lequel l'a jeté la tempête; mais dans quelque
situation que l'ait placé la nature ou le sort, s'il veut connaître les hommes,
qu'il parle peu quand il est avec eux; on n'apprend rien quand on parle, on
ne s'instruit qu'en écoutant; et voilà pourquoi les bavards ne sont
communément que des sots.
Ô toi qui veux parcourir cette épineuse carrière! ne perds pas de vue que le
romancier est l'homme de la nature, elle l'a créé pour être son peintre; s'il ne
devient pas l'amant de sa mère dès que celle-ci l'a mis au monde, qu'il
n'écrive jamais, nous ne le lirons point; mais s'il éprouve cette soif ardente
de tout peindre, s'il entr'ouvre avec frémissement le sein de la nature, pour y
chercher son art et pour y puiser des modèles, s'il a la fièvre du talent et
Page 69
l'enthousiasme du génie, qu'il suive la main qui le conduit, il a deviné
l'homme, il le peindra; maîtrisé par son imagination qu'il y cède, qu'il
embellisse ce qu'il voit: le sot cueille une rose et l'effeuille, l'homme de
génie la respire et la peint: voilà celui que nous lirons.
Mais en te conseillant d'embellir, je te défends de t'écarter de la
vraisemblance: le lecteur a droit de se fâcher quand il s'aperçoit que l'on
veut trop exiger de lui; il voit bien qu'on cherche à le rendre dupe; son
amour-propre en souffre, il ne croit plus rien dès qu'il soupçonne qu'on veut
le tromper.
Contenu d'ailleurs par aucune digue, use, à ton aise, du droit de porter
atteinte à toutes les anecdotes de l'histoire, quand la rupture de ce frein
devient nécessaire aux plaisirs que tu nous prépares; encore une fois, on ne
te demande point d'être vrai, mais seulement d'être vraisemblable; trop
exiger de toi serait nuire aux jouissances que nous en attendons: ne
remplace point cependant le vrai par l'impossible, et que ce que tu inventes
soit bien dit; on ne te pardonne de mettre ton imagination à la place de la
vérité que sous la clause expresse d'orner et d'éblouir. On n'a jamais le droit
de mal dire, quand on peut dire tout ce qu'on veut; si tu n'écris comme R......
que ce que tout le monde sait, dusses-tu, comme lui, nous donner quatre
volumes par mois, ce n'est pas la peine de prendre la plume: personne ne te
contraint au métier que tu fais; mais si tu l'entreprends, fais-le bien. Ne
l'adopte pas surtout comme un secours à ton existence; ton travail se
ressentirait de tes besoins, tu lui transmettrais ta faiblesse; il aurait la pâleur
de la faim: d'autres métiers se présentent à toi; fais des souliers, et n'écris
point des livres. Nous ne t'en estimerons pas moins, et comme tu ne nous
ennuiras pas, nous t'aimerons peut-être davantage.
Une fois ton esquisse jetée, travaille ardemment à l'étendre, mais sans te
resserrer dans les bornes qu'elle paraît d'abord te prescrire; tu deviendrais
maigre et froid avec cette méthode; ce sont des élans que nous voulons de
toi, et non pas des règles; dépasse tes plans, varie-les, augmente-les; ce n'est
qu'en travaillant que les idées viennent. Pourquoi ne veux-tu pas que celle
qui te presse quand tu composes, soit aussi bonne que celle dictée par ton
esquisse? Je n'exige essentiellement de toi qu'une seule chose, c'est de
soutenir l'intérêt jusqu'à la dernière page; tu manques le but, si tu coupes ton
récit par des incidents, ou trop répétés, ou qui ne tiennent pas au sujet; que
l'homme, il le peindra; maîtrisé par son imagination qu'il y cède, qu'il
embellisse ce qu'il voit: le sot cueille une rose et l'effeuille, l'homme de
génie la respire et la peint: voilà celui que nous lirons.
Mais en te conseillant d'embellir, je te défends de t'écarter de la
vraisemblance: le lecteur a droit de se fâcher quand il s'aperçoit que l'on
veut trop exiger de lui; il voit bien qu'on cherche à le rendre dupe; son
amour-propre en souffre, il ne croit plus rien dès qu'il soupçonne qu'on veut
le tromper.
Contenu d'ailleurs par aucune digue, use, à ton aise, du droit de porter
atteinte à toutes les anecdotes de l'histoire, quand la rupture de ce frein
devient nécessaire aux plaisirs que tu nous prépares; encore une fois, on ne
te demande point d'être vrai, mais seulement d'être vraisemblable; trop
exiger de toi serait nuire aux jouissances que nous en attendons: ne
remplace point cependant le vrai par l'impossible, et que ce que tu inventes
soit bien dit; on ne te pardonne de mettre ton imagination à la place de la
vérité que sous la clause expresse d'orner et d'éblouir. On n'a jamais le droit
de mal dire, quand on peut dire tout ce qu'on veut; si tu n'écris comme R......
que ce que tout le monde sait, dusses-tu, comme lui, nous donner quatre
volumes par mois, ce n'est pas la peine de prendre la plume: personne ne te
contraint au métier que tu fais; mais si tu l'entreprends, fais-le bien. Ne
l'adopte pas surtout comme un secours à ton existence; ton travail se
ressentirait de tes besoins, tu lui transmettrais ta faiblesse; il aurait la pâleur
de la faim: d'autres métiers se présentent à toi; fais des souliers, et n'écris
point des livres. Nous ne t'en estimerons pas moins, et comme tu ne nous
ennuiras pas, nous t'aimerons peut-être davantage.
Une fois ton esquisse jetée, travaille ardemment à l'étendre, mais sans te
resserrer dans les bornes qu'elle paraît d'abord te prescrire; tu deviendrais
maigre et froid avec cette méthode; ce sont des élans que nous voulons de
toi, et non pas des règles; dépasse tes plans, varie-les, augmente-les; ce n'est
qu'en travaillant que les idées viennent. Pourquoi ne veux-tu pas que celle
qui te presse quand tu composes, soit aussi bonne que celle dictée par ton
esquisse? Je n'exige essentiellement de toi qu'une seule chose, c'est de
soutenir l'intérêt jusqu'à la dernière page; tu manques le but, si tu coupes ton
récit par des incidents, ou trop répétés, ou qui ne tiennent pas au sujet; que
Page 70
ceux que tu te permettras soient encore plus soignés que le fond: tu dois des
dédommagements au lecteur quand tu le forces de quitter ce qui l'intéresse,
pour entamer un incident. Il peut bien te permettre de l'interrompre, mais il
ne te pardonnera pas de l'ennuyer; que tes épisodes naissent toujours du
fond du sujet et qu'ils y rentrent; si tu fais voyager tes héros, connais bien le
pays où tu les mènes, porte la magie au point de m'identifier avec eux;
songe que je me promène à leurs côtés, dans toutes les régions où tu les
places; et que peut-être plus instruit que toi, je ne te pardonnerai ni une
invraisemblance de mœurs, ni un défaut de costume, encore moins une
faute de géographie: comme personne ne te contraint à ces échappées, il
faut que tes descriptions locales soient réelles, ou il faut que tu restes au
coin de ton feu; c'est le seul cas dans tous tes ouvrages où l'on ne puisse
tolérer l'invention, à moins que les pays où tu me transportes ne soient
imaginaires, et, dans cette hypothèse encore, j'exigerai toujours du
vraisemblable.
Évite l'afféterie de la morale; ce n'est pas dans un roman qu'on la cherche; si
les personnages que ton plan nécessite, sont quelquefois contraints à
raisonner, que ce soit toujours sans affectation, sans la prétention de le faire,
ce n'est jamais l'auteur qui doit moraliser, c'est le personnage, et encore ne
le lui permet-on, que quand il y est forcé par les circonstances.
Une fois au dénouement, qu'il soit naturel, jamais contraint, jamais
machiné, mais toujours né des circonstances; je n'exige pas de toi, comme
les auteurs de l'Encyclopédie, qu'il soit conforme au désir du lecteur; quel
plaisir lui reste-t-il quand il a tout deviné? le dénouement doit être tel que
les évènements le préparent, que la vraisemblance l'exige, que l'imagination
l'inspire; et avec ces principes que je charge ton goût et ton esprit d'étendre,
si tu ne fais pas bien, au moins feras-tu mieux que nous; car, il faut en
convenir, dans les nouvelles que l'on va lire, le vol hardi que nous nous
sommes permis de prendre, n'est pas toujours d'accord avec la sévérité des
règles de l'art; mais nous espérons que l'extrême vérité des caractères en
dédommagera peut-être; la nature plus bizarre que les moralistes ne nous la
peignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci
voudrait lui prescrire; uniforme dans ses plans, irrégulière dans ses effets,
son sein toujours agité, ressemble au foyer d'un volcan d'où s'élancent tour à
tour, ou des pierres précieuses servant au luxe des hommes, ou des globes
de feu qui les anéantissent; grande, quand elle peuple la terre d'Antonin et
dédommagements au lecteur quand tu le forces de quitter ce qui l'intéresse,
pour entamer un incident. Il peut bien te permettre de l'interrompre, mais il
ne te pardonnera pas de l'ennuyer; que tes épisodes naissent toujours du
fond du sujet et qu'ils y rentrent; si tu fais voyager tes héros, connais bien le
pays où tu les mènes, porte la magie au point de m'identifier avec eux;
songe que je me promène à leurs côtés, dans toutes les régions où tu les
places; et que peut-être plus instruit que toi, je ne te pardonnerai ni une
invraisemblance de mœurs, ni un défaut de costume, encore moins une
faute de géographie: comme personne ne te contraint à ces échappées, il
faut que tes descriptions locales soient réelles, ou il faut que tu restes au
coin de ton feu; c'est le seul cas dans tous tes ouvrages où l'on ne puisse
tolérer l'invention, à moins que les pays où tu me transportes ne soient
imaginaires, et, dans cette hypothèse encore, j'exigerai toujours du
vraisemblable.
Évite l'afféterie de la morale; ce n'est pas dans un roman qu'on la cherche; si
les personnages que ton plan nécessite, sont quelquefois contraints à
raisonner, que ce soit toujours sans affectation, sans la prétention de le faire,
ce n'est jamais l'auteur qui doit moraliser, c'est le personnage, et encore ne
le lui permet-on, que quand il y est forcé par les circonstances.
Une fois au dénouement, qu'il soit naturel, jamais contraint, jamais
machiné, mais toujours né des circonstances; je n'exige pas de toi, comme
les auteurs de l'Encyclopédie, qu'il soit conforme au désir du lecteur; quel
plaisir lui reste-t-il quand il a tout deviné? le dénouement doit être tel que
les évènements le préparent, que la vraisemblance l'exige, que l'imagination
l'inspire; et avec ces principes que je charge ton goût et ton esprit d'étendre,
si tu ne fais pas bien, au moins feras-tu mieux que nous; car, il faut en
convenir, dans les nouvelles que l'on va lire, le vol hardi que nous nous
sommes permis de prendre, n'est pas toujours d'accord avec la sévérité des
règles de l'art; mais nous espérons que l'extrême vérité des caractères en
dédommagera peut-être; la nature plus bizarre que les moralistes ne nous la
peignent, s'échappe à tout instant des digues que la politique de ceux-ci
voudrait lui prescrire; uniforme dans ses plans, irrégulière dans ses effets,
son sein toujours agité, ressemble au foyer d'un volcan d'où s'élancent tour à
tour, ou des pierres précieuses servant au luxe des hommes, ou des globes
de feu qui les anéantissent; grande, quand elle peuple la terre d'Antonin et
Page 71
de Titus; affreuse, quand elle y vomit des Andronics ou des Nérons; mais
toujours sublime, toujours majestueuse, toujours digne de nos études, de
nos pinceaux et de notre respectueuse admiration, parce que ces desseins
nous sont inconnus, qu'esclaves de ses caprices ou de ses besoins, ce n'est
jamais sur ce qu'ils nous font éprouver que nous devons régler nos
sentiments pour elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que
puissent être les résultats.
À mesure que les esprits se corrompent, à mesure qu'une nation vieillit, en
raison de ce que la nature est plus étudiée, mieux analysée, que les préjugés
sont mieux détruits, il faut la faire connaître davantage. Cette loi est la
même pour les arts; ce n'est qu'en avançant qu'ils se perfectionnent, ils
n'arrivent au but que par des essais. Sans doute il ne fallait pas aller si loin
dans ces temps affreux de l'ignorance, où courbés sous les fers religieux, on
punissait de mort celui qui voulait les apprécier, où les bûchers de
l'inquisition devenaient le prix des talents; mais dans notre état actuel,
partons toujours de ce principe: quand l'homme a soupesé tous ses freins,
lorsque d'un regard audacieux, son œil mesure ses barrières, quand, à
l'exemple des Titans, il ose jusqu'au ciel porter sa main hardie, et qu'armé
de ses passions, comme ceux-ci l'étaient des laves du Vésuve, il ne craint
plus de déclarer la guerre à ceux qui le faisaient frémir autrefois, quand ses
écarts mêmes ne lui paraissent plus que des erreurs légitimées par ses
études, ne doit-on pas alors lui parler avec la même énergie qu'il emploie
lui-même à se conduire? l'homme du dix-huitième siècle, en un mot, est-il
donc celui du onzième?
Terminons par une assurance positive, que les nouvelles que nous donnons
aujourd'hui, sont absolument neuves et nullement brodées sur des fonds
connus. Cette qualité est peut-être de quelque mérite dans un temps où tout
semble être fait, où l'imagination épuisée des auteurs paraît ne pouvoir plus
rien créer de nouveau, et où l'on n'offre plus au public que des compilations,
des extraits ou des traductions.
Cependant la Tour Enchantée, et la Conspiration d'Amboise, ont quelques
fondements historiques; on voit, à la sincérité de nos aveux, combien nous
sommes loin de vouloir tromper le lecteur; il faut être original dans ce
genre, ou ne pas s'en mêler.
toujours sublime, toujours majestueuse, toujours digne de nos études, de
nos pinceaux et de notre respectueuse admiration, parce que ces desseins
nous sont inconnus, qu'esclaves de ses caprices ou de ses besoins, ce n'est
jamais sur ce qu'ils nous font éprouver que nous devons régler nos
sentiments pour elle, mais sur sa grandeur, sur son énergie, quels que
puissent être les résultats.
À mesure que les esprits se corrompent, à mesure qu'une nation vieillit, en
raison de ce que la nature est plus étudiée, mieux analysée, que les préjugés
sont mieux détruits, il faut la faire connaître davantage. Cette loi est la
même pour les arts; ce n'est qu'en avançant qu'ils se perfectionnent, ils
n'arrivent au but que par des essais. Sans doute il ne fallait pas aller si loin
dans ces temps affreux de l'ignorance, où courbés sous les fers religieux, on
punissait de mort celui qui voulait les apprécier, où les bûchers de
l'inquisition devenaient le prix des talents; mais dans notre état actuel,
partons toujours de ce principe: quand l'homme a soupesé tous ses freins,
lorsque d'un regard audacieux, son œil mesure ses barrières, quand, à
l'exemple des Titans, il ose jusqu'au ciel porter sa main hardie, et qu'armé
de ses passions, comme ceux-ci l'étaient des laves du Vésuve, il ne craint
plus de déclarer la guerre à ceux qui le faisaient frémir autrefois, quand ses
écarts mêmes ne lui paraissent plus que des erreurs légitimées par ses
études, ne doit-on pas alors lui parler avec la même énergie qu'il emploie
lui-même à se conduire? l'homme du dix-huitième siècle, en un mot, est-il
donc celui du onzième?
Terminons par une assurance positive, que les nouvelles que nous donnons
aujourd'hui, sont absolument neuves et nullement brodées sur des fonds
connus. Cette qualité est peut-être de quelque mérite dans un temps où tout
semble être fait, où l'imagination épuisée des auteurs paraît ne pouvoir plus
rien créer de nouveau, et où l'on n'offre plus au public que des compilations,
des extraits ou des traductions.
Cependant la Tour Enchantée, et la Conspiration d'Amboise, ont quelques
fondements historiques; on voit, à la sincérité de nos aveux, combien nous
sommes loin de vouloir tromper le lecteur; il faut être original dans ce
genre, ou ne pas s'en mêler.
Page 72
Voici ce que dans l'une et l'autre de ces nouvelles, on peut trouver aux
sources que nous indiquons.
L'historien arabe Abul-cæcim-terif-aben-tariq, écrivain assez peu connu de
nos littérateurs du jour, rapporte ce qui suit, à l'occasion de la Tour
Enchantée.
«Rodrigue, prince efféminé, attirait à la cour, par principe de volupté, les
filles de ses vassaux, et il en abusait. De ce nombre fut Florinde, fille du
comte Julien. Il la viola. Son père, qui était en Afrique, reçut cette nouvelle
par une lettre allégorique de sa fille; il souleva les Mores, et revint en
Espagne à leur tête; Rodrigue ne sait que faire, nul fonds dans ses trésors,
aucune place: il va fouiller la Tour Enchantée, près de Tolède, où on lui dit
qu'il doit trouver des sommes immenses; il y pénètre, et voit une statue du
Temps qui frappe de sa massue, et qui, par une inscription, annonce à
Rodrigue toutes les infortunes qui l'attendent; le prince avance et voit une
grande cuve d'eau, mais point d'argent; il revient sur ses pas; il fait fermer la
tour; un coup de tonnerre emporte cet édifice, il n'en reste plus que des
vestiges. Le roi, malgré ces funestes pronostics, assemble une armée, se bat
huit jours près de Cordoue, et est tué sans qu'on puisse retrouver son
corps.»
Voilà ce que nous a fourni l'histoire; qu'on lise notre ouvrage maintenant, et
qu'on voie si la multitude d'événements que nous avons ajoutés à la
sécheresse de ce fait, mérite ou non que nous regardions l'anecdote comme
nous appartenant en propre[11].
Quant à la Conspiration d'Amboise, qu'on la lise dans Garnier, et l'on verra
le peu que nous a prêté l'histoire.
Aucun Guide ne nous a précédé dans les autres nouvelles; fond, narré,
épisode, tout est à nous; peut-être n'est-ce pas ce qu'il y a de plus heureux;
qu'importe, nous avons toujours cru, et nous ne cesserons d'être persuadé,
qu'il vaut mieux inventer, fût-on même faible, que de copier ou de traduire;
l'un a la prétention du génie, c'en est une au moins; quelle peut être celle du
plagiaire? Je ne connais pas de métier plus bas, je ne conçois pas d'aveux
plus humiliant que ceux où de tels hommes sont contraints, en avouant eux-
mêmes, qu'il faut bien qu'ils n'aient pas d'esprit, puisqu'ils sont obligés
d'emprunter celui des autres.
sources que nous indiquons.
L'historien arabe Abul-cæcim-terif-aben-tariq, écrivain assez peu connu de
nos littérateurs du jour, rapporte ce qui suit, à l'occasion de la Tour
Enchantée.
«Rodrigue, prince efféminé, attirait à la cour, par principe de volupté, les
filles de ses vassaux, et il en abusait. De ce nombre fut Florinde, fille du
comte Julien. Il la viola. Son père, qui était en Afrique, reçut cette nouvelle
par une lettre allégorique de sa fille; il souleva les Mores, et revint en
Espagne à leur tête; Rodrigue ne sait que faire, nul fonds dans ses trésors,
aucune place: il va fouiller la Tour Enchantée, près de Tolède, où on lui dit
qu'il doit trouver des sommes immenses; il y pénètre, et voit une statue du
Temps qui frappe de sa massue, et qui, par une inscription, annonce à
Rodrigue toutes les infortunes qui l'attendent; le prince avance et voit une
grande cuve d'eau, mais point d'argent; il revient sur ses pas; il fait fermer la
tour; un coup de tonnerre emporte cet édifice, il n'en reste plus que des
vestiges. Le roi, malgré ces funestes pronostics, assemble une armée, se bat
huit jours près de Cordoue, et est tué sans qu'on puisse retrouver son
corps.»
Voilà ce que nous a fourni l'histoire; qu'on lise notre ouvrage maintenant, et
qu'on voie si la multitude d'événements que nous avons ajoutés à la
sécheresse de ce fait, mérite ou non que nous regardions l'anecdote comme
nous appartenant en propre[11].
Quant à la Conspiration d'Amboise, qu'on la lise dans Garnier, et l'on verra
le peu que nous a prêté l'histoire.
Aucun Guide ne nous a précédé dans les autres nouvelles; fond, narré,
épisode, tout est à nous; peut-être n'est-ce pas ce qu'il y a de plus heureux;
qu'importe, nous avons toujours cru, et nous ne cesserons d'être persuadé,
qu'il vaut mieux inventer, fût-on même faible, que de copier ou de traduire;
l'un a la prétention du génie, c'en est une au moins; quelle peut être celle du
plagiaire? Je ne connais pas de métier plus bas, je ne conçois pas d'aveux
plus humiliant que ceux où de tels hommes sont contraints, en avouant eux-
mêmes, qu'il faut bien qu'ils n'aient pas d'esprit, puisqu'ils sont obligés
d'emprunter celui des autres.
Page 73
À l'égard du traducteur, à Dieu ne plaise que nous enlevions son mérite;
mais il ne fait valoir que nos rivaux; et ne fût-ce que pour l'honneur de la
patrie, ne vaut-il pas mieux dire à ces fiers rivaux, et nous aussi nous
savons créer.
Je dois enfin répondre au reproche que l'on me fit, quand parut Aline et
Valcourt. Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits
trop odieux; en veut-on savoir la raison? je ne veux pas faire aimer le vice;
je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire
adorer aux femmes les personnages qui les trompent; je veux, au contraire,
qu'elles les détestent; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'en être
dupes; et, pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière
du vice, tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni
amour; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent
permis de les embellir; les pernicieux ouvrages de ces auteurs ressemblent à
ces fruits de l'Amérique qui, sous le plus brillant coloris, portent la mort
dans leur sein; cette trahison de la nature, dont il ne nous appartient pas de
dévoiler le motif, n'est pas faite pour l'homme; jamais enfin, je le répète,
jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on
le voie à nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre
façon pour arriver là, que de le montrer avec toute l'horreur qui le
caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses! leurs vues ne sont pas
aussi pures, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus,
d'après ces systèmes, le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et
je n'en ferai sûrement jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants
qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou
m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera
désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.
mais il ne fait valoir que nos rivaux; et ne fût-ce que pour l'honneur de la
patrie, ne vaut-il pas mieux dire à ces fiers rivaux, et nous aussi nous
savons créer.
Je dois enfin répondre au reproche que l'on me fit, quand parut Aline et
Valcourt. Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits
trop odieux; en veut-on savoir la raison? je ne veux pas faire aimer le vice;
je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire
adorer aux femmes les personnages qui les trompent; je veux, au contraire,
qu'elles les détestent; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'en être
dupes; et, pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière
du vice, tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni
amour; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent
permis de les embellir; les pernicieux ouvrages de ces auteurs ressemblent à
ces fruits de l'Amérique qui, sous le plus brillant coloris, portent la mort
dans leur sein; cette trahison de la nature, dont il ne nous appartient pas de
dévoiler le motif, n'est pas faite pour l'homme; jamais enfin, je le répète,
jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on
le voie à nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre
façon pour arriver là, que de le montrer avec toute l'horreur qui le
caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses! leurs vues ne sont pas
aussi pures, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus,
d'après ces systèmes, le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et
je n'en ferai sûrement jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants
qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou
m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera
désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.
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[9] Hercule est un nom générique, composé de deux mots celtiques, Her-Coule,
ce qui veut dire, monsieur le capitaine, Hercoule était le nom du général de
l'armée, ce qui multiplia infiniment les Hercoules; la fable attribua ensuite à un
seul, les actions merveilleuses de plusieurs.
(Voy. hist. des Celtes, par Peloutier.)
[10] Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage!
comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y soutient, comme il augmente
par degrés, que de difficultés vaincues! que de philosophie à avoir fait ressortir
tout cet intérêt d'une fille perdue; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage
a des droits au titre de notre meilleur roman? ce fut là où Rousseau vit que
malgré des imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore
à nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans Manon-
Lescaut.
[11] Cette anecdote est celle que commence Brigandos, dans l'épisode du roman
d'Aline et Valcourt, ayant pour titre: Sainville et Léonore, et qu'interrompt la
circonstance du cadavre trouvé dans la tour; les contrefacteurs de cet épisode, en
le copiant mot pour mot, n'ont pas manqué de copier aussi les quatre premières
lignes de cette anecdote, qui se trouvent dans la bouche du chef des Bohémiens.
Il est donc aussi essentiel pour nous, dans ce moment-ci, que pour ceux qui
achètent des romans, de prévenir que l'ouvrage qui se vend chez Pigoreau et
Leroux sous le titre de Valmor et Lidia, et chez Cérioux et Moutardier, sous celui
d'Alzonde et Koradin, ne sont absolument que la même chose, et tous les deux
littéralement pillés phrase pour phrase de l'épisode de Sainville et Léonore,
formant à peu près trois volumes de mon roman d'Aline et Valcourt.
L'AUTEUR
DES
ce qui veut dire, monsieur le capitaine, Hercoule était le nom du général de
l'armée, ce qui multiplia infiniment les Hercoules; la fable attribua ensuite à un
seul, les actions merveilleuses de plusieurs.
(Voy. hist. des Celtes, par Peloutier.)
[10] Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage!
comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y soutient, comme il augmente
par degrés, que de difficultés vaincues! que de philosophie à avoir fait ressortir
tout cet intérêt d'une fille perdue; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage
a des droits au titre de notre meilleur roman? ce fut là où Rousseau vit que
malgré des imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore
à nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans Manon-
Lescaut.
[11] Cette anecdote est celle que commence Brigandos, dans l'épisode du roman
d'Aline et Valcourt, ayant pour titre: Sainville et Léonore, et qu'interrompt la
circonstance du cadavre trouvé dans la tour; les contrefacteurs de cet épisode, en
le copiant mot pour mot, n'ont pas manqué de copier aussi les quatre premières
lignes de cette anecdote, qui se trouvent dans la bouche du chef des Bohémiens.
Il est donc aussi essentiel pour nous, dans ce moment-ci, que pour ceux qui
achètent des romans, de prévenir que l'ouvrage qui se vend chez Pigoreau et
Leroux sous le titre de Valmor et Lidia, et chez Cérioux et Moutardier, sous celui
d'Alzonde et Koradin, ne sont absolument que la même chose, et tous les deux
littéralement pillés phrase pour phrase de l'épisode de Sainville et Léonore,
formant à peu près trois volumes de mon roman d'Aline et Valcourt.
L'AUTEUR
DES
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CRIMES DE L'AMOUR
À VILLETERQUE
FOLLICULAIRE[12]
e suis convaincu il y a bien longtemps que les injures dictées
par l'envie, ou par quelque autre motif plus vif encore,
parvenant ensuite à nous par le souffle empesté d'un
folliculaire, ne doivent pas affecter davantage un homme de
lettres, que ne l'est des aboiements du mâtin de basse-cour, le
voyageur paisible et raisonnable. Plein de mépris en
conséquence pour l'impertinente diatribe du folliculaire Villeterque, je ne
prendrais assurément pas la peine d'y répondre, si je ne voulais mettre le
public en garde contre les perpétuelles diffamations de ces messieurs.
Par le sot compte que Villeterque rend des Crimes de l'Amour, il est clair
qu'il ne les a pas lus; s'il les connaissait, il ne me ferait pas dire ce à quoi je
n'ai jamais pensé; il n'isolerait pas des phrases qu'on lui a dictées sans
doute, pour, en les tronquant à sa guise, leur donner ensuite un sens qu'elles
n'eurent jamais.
Cependant, sans l'avoir lu (je viens de le prouver) Villeterque débute par
traiter mon ouvrage de DÉTESTABLE et par assurer CHARITABLEMENT
que cet ouvrage DÉTESTABLE, vient d'un homme soupçonné d'en avoir fait
un plus HORRIBLE encore.
Ici, je somme Villeterque de deux choses auxquelles il ne peut se refuser: 1º
de publier, non des phrases isolées, tronquées, défigurées, mais des traits
entiers qui prouvent que mon livre mérite la qualification de
DÉTESTABLE, tandis que ceux qui l'ont lu, conviennent, au contraire, que
la morale la plus épurée en forme la base principale; ensuite, je le somme de
PROUVER que je suis l'auteur de ce livre plus HORRIBLE encore. Il n'y a
À VILLETERQUE
FOLLICULAIRE[12]
e suis convaincu il y a bien longtemps que les injures dictées
par l'envie, ou par quelque autre motif plus vif encore,
parvenant ensuite à nous par le souffle empesté d'un
folliculaire, ne doivent pas affecter davantage un homme de
lettres, que ne l'est des aboiements du mâtin de basse-cour, le
voyageur paisible et raisonnable. Plein de mépris en
conséquence pour l'impertinente diatribe du folliculaire Villeterque, je ne
prendrais assurément pas la peine d'y répondre, si je ne voulais mettre le
public en garde contre les perpétuelles diffamations de ces messieurs.
Par le sot compte que Villeterque rend des Crimes de l'Amour, il est clair
qu'il ne les a pas lus; s'il les connaissait, il ne me ferait pas dire ce à quoi je
n'ai jamais pensé; il n'isolerait pas des phrases qu'on lui a dictées sans
doute, pour, en les tronquant à sa guise, leur donner ensuite un sens qu'elles
n'eurent jamais.
Cependant, sans l'avoir lu (je viens de le prouver) Villeterque débute par
traiter mon ouvrage de DÉTESTABLE et par assurer CHARITABLEMENT
que cet ouvrage DÉTESTABLE, vient d'un homme soupçonné d'en avoir fait
un plus HORRIBLE encore.
Ici, je somme Villeterque de deux choses auxquelles il ne peut se refuser: 1º
de publier, non des phrases isolées, tronquées, défigurées, mais des traits
entiers qui prouvent que mon livre mérite la qualification de
DÉTESTABLE, tandis que ceux qui l'ont lu, conviennent, au contraire, que
la morale la plus épurée en forme la base principale; ensuite, je le somme de
PROUVER que je suis l'auteur de ce livre plus HORRIBLE encore. Il n'y a
Page 76
qu'un calomniateur qui jette ainsi, sans aucune preuve, des soupçons sur la
probité d'un individu. L'homme véritablement honnête prouve, nomme et ne
soupçonne pas. Or, Villeterque dénonce sans prouver; il fait planer sur ma
tête un affreux soupçon sans l'éclaircir, sans le constater; Villeterque est
donc un calomniateur; donc Villeterque ne rougit pas de se montrer comme
un calomniateur, même avant que de commencer sa diatribe.
Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirme que je n'avais point fait de livres
immoraux, que je n'en ferai jamais; je le répète encore ici, et non pas au
folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'être jaloux de son opinion, mais au
public dont je respecte le jugement autant que je méprise celui de
Villeterque[13].
Après cette première gentillesse, l'écrivassier entre en matière; suivons-le, si
le dégoût ne nous arrête pas; car il est difficile de suivre Villeterque sans
dégoût: il en fait éprouver pour ses opinions, il en fait naître pour ses écrits,
ou plutôt pour ses plagiats, il en inspire... N'importe, un peu de courage.
Dans mon Idée sur les Romans, le très-ignare Villeterque assure qu'avec
une apparente érudition, je tombe dans une infinité d'erreurs. Ne serait-ce
pas encore ici le cas de prouver? Mais il faudrait avoir soi-même un peu
d'érudition pour relever des erreurs en érudition, et Villeterque, qui va
bientôt prouver qu'il n'a même pas connaissance des livres scholastiques,
est bien loin de l'érudition qu'il faudrait pour prouver mes erreurs. Aussi se
contente-t-il de dire que j'en commets, sans oser les relever. Certes, il n'est
pas difficile de critiquer ainsi; je ne m'étonne plus s'il y a tant de critiques et
si peu de bons ouvrages; et voilà pourquoi la plupart de ces journaux de
littérature, à commencer par celui de Villeterque, ne seraient nullement
connus, si leurs rédacteurs ne les glissaient dans les poches comme ces
adresses de charlatans lancées dans les rues.
Mes erreurs bien établies, bien démontrées, comme on le voit, sur la parole
du savant Villeterque qui n'ose pourtant en citer une, l'aimable folliculaire
passe à mes principes, et c'est ici où il est profond: c'est ici où Villeterque
tonne, foudroie: on ne tient point à la finesse, à la sagacité de ses
raisonnements; ce sont des éclairs, c'est de la foudre; malheur à qui n'est pas
convaincu, dès qu'Aliboron-Villeterque a parlé!
probité d'un individu. L'homme véritablement honnête prouve, nomme et ne
soupçonne pas. Or, Villeterque dénonce sans prouver; il fait planer sur ma
tête un affreux soupçon sans l'éclaircir, sans le constater; Villeterque est
donc un calomniateur; donc Villeterque ne rougit pas de se montrer comme
un calomniateur, même avant que de commencer sa diatribe.
Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirme que je n'avais point fait de livres
immoraux, que je n'en ferai jamais; je le répète encore ici, et non pas au
folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'être jaloux de son opinion, mais au
public dont je respecte le jugement autant que je méprise celui de
Villeterque[13].
Après cette première gentillesse, l'écrivassier entre en matière; suivons-le, si
le dégoût ne nous arrête pas; car il est difficile de suivre Villeterque sans
dégoût: il en fait éprouver pour ses opinions, il en fait naître pour ses écrits,
ou plutôt pour ses plagiats, il en inspire... N'importe, un peu de courage.
Dans mon Idée sur les Romans, le très-ignare Villeterque assure qu'avec
une apparente érudition, je tombe dans une infinité d'erreurs. Ne serait-ce
pas encore ici le cas de prouver? Mais il faudrait avoir soi-même un peu
d'érudition pour relever des erreurs en érudition, et Villeterque, qui va
bientôt prouver qu'il n'a même pas connaissance des livres scholastiques,
est bien loin de l'érudition qu'il faudrait pour prouver mes erreurs. Aussi se
contente-t-il de dire que j'en commets, sans oser les relever. Certes, il n'est
pas difficile de critiquer ainsi; je ne m'étonne plus s'il y a tant de critiques et
si peu de bons ouvrages; et voilà pourquoi la plupart de ces journaux de
littérature, à commencer par celui de Villeterque, ne seraient nullement
connus, si leurs rédacteurs ne les glissaient dans les poches comme ces
adresses de charlatans lancées dans les rues.
Mes erreurs bien établies, bien démontrées, comme on le voit, sur la parole
du savant Villeterque qui n'ose pourtant en citer une, l'aimable folliculaire
passe à mes principes, et c'est ici où il est profond: c'est ici où Villeterque
tonne, foudroie: on ne tient point à la finesse, à la sagacité de ses
raisonnements; ce sont des éclairs, c'est de la foudre; malheur à qui n'est pas
convaincu, dès qu'Aliboron-Villeterque a parlé!
Page 77
Oui, docte et profond Vile stercus, j'ai dit et je dis encore que l'étude des
grands maîtres m'avait prouvé que ce n'était pas toujours en faisant
triompher la vertu qu'on pouvait prétendre à l'intérêt dans un roman ou dans
une tragédie; que cette règle ni dans la nature, ni dans Aristote, ni dans
aucune de nos poétiques, est seulement celle à laquelle il faudrait que tous
les hommes s'assujettissent pour leur bonheur commun, sans être
absolument essentielle dans un ouvrage dramatique de quelque genre qu'il
soit; mais ce ne sont point mes principes que je donne ici; je n'invente rien,
qu'on me lise, et l'on verra que, non-seulement ce que je rapporte en cet
endroit de mon discours n'est que le résultat de l'effet produit par l'étude des
grands maîtres, mais que je ne me suis même pas assujetti à cette maxime,
telle bonne, telle sage que je la croie. Car enfin, quels sont les deux
principaux ressorts de l'art dramatique? Tous les bons auteurs ne nous ont-
ils pas dit que c'était la terreur et la pitié. Or, d'où peut naître la terreur, si
ce n'est des tableaux du crime triomphant, et d'où naît la pitié, si ce n'est de
ceux de la vertu malheureuse? Il faut donc ou renoncer à l'intérêt ou se
soumettre à ces principes. Que Villeterque n'ait pas assez lu pour être
persuadé de la bonté de ces bases, rien de plus simple. Il est inutile de
connaître les règles d'un art quand on s'en tient à faire des Veillées qui
endorment, ou à copier de petits contes dans les Mille et une Nuits, pour les
donner ensuite orgueilleusement sous son nom. Mais si le plagiaire
Villeterque ignore ces principes, parce qu'il ignore à peu près tout, du moins
il ne les conteste pas; et quand, pour prix de son journal, il a escroqué
quelques billets de comédie, et que, placé au rang des gratis, on lui donne,
pour sa mauvaise monnaie, la représentation des chefs-d'œuvre de Racine et
de Voltaire, qu'il apprenne donc là, en voyant Mahomet, par exemple, que
Palmire et Séide périssent l'un et l'autre innocents et vertueux, tandis que
Mahomet triomphe; qu'il se convainque à Britannicus que ce jeune prince et
sa maîtresse meurent vertueux et innocents pendant que Néron règne; qu'il
voie la même chose dans Polyeucte, dans Phèdre, etc. etc.; qu'en ouvrant
Richardson, lorsqu'il est de retour chez lui, il voie à quel degré ce célèbre
Anglais intéresse en rendant la vertu malheureuse; voilà des vérités dont je
voudrais que Villeterque se convainquît, et s'il pouvait l'être, il blâmerait
moins bilieusement, moins arrogamment, moins sottement enfin, ceux qui
les mettent en pratique, à l'exemple de nos plus grands maîtres. Mais c'est
que Villeterque, qui n'est pas un grand maître, ne connaît pas les ouvrages
des grands maîtres; c'est qu'aussitôt qu'on arrache la cognée du bilieux
grands maîtres m'avait prouvé que ce n'était pas toujours en faisant
triompher la vertu qu'on pouvait prétendre à l'intérêt dans un roman ou dans
une tragédie; que cette règle ni dans la nature, ni dans Aristote, ni dans
aucune de nos poétiques, est seulement celle à laquelle il faudrait que tous
les hommes s'assujettissent pour leur bonheur commun, sans être
absolument essentielle dans un ouvrage dramatique de quelque genre qu'il
soit; mais ce ne sont point mes principes que je donne ici; je n'invente rien,
qu'on me lise, et l'on verra que, non-seulement ce que je rapporte en cet
endroit de mon discours n'est que le résultat de l'effet produit par l'étude des
grands maîtres, mais que je ne me suis même pas assujetti à cette maxime,
telle bonne, telle sage que je la croie. Car enfin, quels sont les deux
principaux ressorts de l'art dramatique? Tous les bons auteurs ne nous ont-
ils pas dit que c'était la terreur et la pitié. Or, d'où peut naître la terreur, si
ce n'est des tableaux du crime triomphant, et d'où naît la pitié, si ce n'est de
ceux de la vertu malheureuse? Il faut donc ou renoncer à l'intérêt ou se
soumettre à ces principes. Que Villeterque n'ait pas assez lu pour être
persuadé de la bonté de ces bases, rien de plus simple. Il est inutile de
connaître les règles d'un art quand on s'en tient à faire des Veillées qui
endorment, ou à copier de petits contes dans les Mille et une Nuits, pour les
donner ensuite orgueilleusement sous son nom. Mais si le plagiaire
Villeterque ignore ces principes, parce qu'il ignore à peu près tout, du moins
il ne les conteste pas; et quand, pour prix de son journal, il a escroqué
quelques billets de comédie, et que, placé au rang des gratis, on lui donne,
pour sa mauvaise monnaie, la représentation des chefs-d'œuvre de Racine et
de Voltaire, qu'il apprenne donc là, en voyant Mahomet, par exemple, que
Palmire et Séide périssent l'un et l'autre innocents et vertueux, tandis que
Mahomet triomphe; qu'il se convainque à Britannicus que ce jeune prince et
sa maîtresse meurent vertueux et innocents pendant que Néron règne; qu'il
voie la même chose dans Polyeucte, dans Phèdre, etc. etc.; qu'en ouvrant
Richardson, lorsqu'il est de retour chez lui, il voie à quel degré ce célèbre
Anglais intéresse en rendant la vertu malheureuse; voilà des vérités dont je
voudrais que Villeterque se convainquît, et s'il pouvait l'être, il blâmerait
moins bilieusement, moins arrogamment, moins sottement enfin, ceux qui
les mettent en pratique, à l'exemple de nos plus grands maîtres. Mais c'est
que Villeterque, qui n'est pas un grand maître, ne connaît pas les ouvrages
des grands maîtres; c'est qu'aussitôt qu'on arrache la cognée du bilieux
Page 78
Villeterque, le cher homme ne sait plus où il en est. Écoutons néanmoins cet
original, quand il parle de l'usage que je fais des principes; oh! c'est ici que
le pédant est bon à entendre.
Je dis que pour intéresser, il faut quelquefois que le vice offense la vertu; je
dis que c'est un moyen sûr de prétendre à l'intérêt, et sur cet axiome,
Villeterque attaque ma moralité. En vérité, en vérité, je vous le dis,
Villeterque, mais vous êtes aussi bête en jugeant les hommes qu'en
prononçant sur leurs ouvrages. Ce que j'établis ici est peut-être le plus bel
éloge qu'il soit possible de faire de la vertu, et en effet, si elle n'était pas
aussi belle, pleurerait-on ses infortunes? si moi-même je ne la croyais pas
l'idole la plus respectable des hommes, dirais-je aux auteurs dramatiques:
Quand vous voudrez inspirer la pitié, osez attaquer un instant ce que le ciel
et la terre ont de plus beau, et vous verrez de quelle amertume sont les
larmes produites par ce sacrilège? Je fais donc l'éloge de la vertu quand
Villeterque m'accuse de rébellion à son culte; mais Villeterque, qui n'est pas
vertueux sans doute, ne sait pas comment on adore la vertu. Aux seuls
sectateurs d'une divinité appartient l'accès de son temple, et Villeterque qui
n'a peut-être ni divinité ni culte, ne connaît pas un mot de tout cela; mais
quand la page d'ensuite, Villeterque assure que penser comme nos grands
maîtres, qu'honorer comme eux la vertu, devient une preuve indubitable que
je suis l'auteur du livre où elle est le plus humiliée, on avouera que c'est là
où la logique de Villeterque éclate dans tout son jour. Je prouve que sans
mettre en action la vertu, il est impossible de faire un bon ouvrage
dramatique; je l'élève, puisque je pense et que je dis que l'indignation, la
colère, les larmes doivent être le résultat des insultes qu'elle reçoit ou des
malheurs qu'elle éprouve, et de là, selon Villeterque, il s'ensuit que je suis
l'auteur du livre exécrable où l'on voit précisément tout le contraire des
principes que je professe et que j'établis! Oui, certes, tout le contraire; car
l'auteur du livre dont il s'agit ne semble prêter au vice de l'empire sur la
vertu que par méchanceté... que par libertinage; dessein perfide duquel sans
doute il n'a pas cru devoir retirer aucun intérêt dramatique, tandis que les
modèles que je cite ont toujours pris une marche contraire et que moi, tant
que ma faiblesse m'a permis de suivre ces maîtres, je n'ai montré le vice
dans mes ouvrages que sous les couleurs les plus capables de le faire à
jamais détester, et que, si parfois je lui ai laissé quelque succès sur la vertu,
ce n'a jamais été que pour rendre celle-ci plus intéressante et plus belle. En
original, quand il parle de l'usage que je fais des principes; oh! c'est ici que
le pédant est bon à entendre.
Je dis que pour intéresser, il faut quelquefois que le vice offense la vertu; je
dis que c'est un moyen sûr de prétendre à l'intérêt, et sur cet axiome,
Villeterque attaque ma moralité. En vérité, en vérité, je vous le dis,
Villeterque, mais vous êtes aussi bête en jugeant les hommes qu'en
prononçant sur leurs ouvrages. Ce que j'établis ici est peut-être le plus bel
éloge qu'il soit possible de faire de la vertu, et en effet, si elle n'était pas
aussi belle, pleurerait-on ses infortunes? si moi-même je ne la croyais pas
l'idole la plus respectable des hommes, dirais-je aux auteurs dramatiques:
Quand vous voudrez inspirer la pitié, osez attaquer un instant ce que le ciel
et la terre ont de plus beau, et vous verrez de quelle amertume sont les
larmes produites par ce sacrilège? Je fais donc l'éloge de la vertu quand
Villeterque m'accuse de rébellion à son culte; mais Villeterque, qui n'est pas
vertueux sans doute, ne sait pas comment on adore la vertu. Aux seuls
sectateurs d'une divinité appartient l'accès de son temple, et Villeterque qui
n'a peut-être ni divinité ni culte, ne connaît pas un mot de tout cela; mais
quand la page d'ensuite, Villeterque assure que penser comme nos grands
maîtres, qu'honorer comme eux la vertu, devient une preuve indubitable que
je suis l'auteur du livre où elle est le plus humiliée, on avouera que c'est là
où la logique de Villeterque éclate dans tout son jour. Je prouve que sans
mettre en action la vertu, il est impossible de faire un bon ouvrage
dramatique; je l'élève, puisque je pense et que je dis que l'indignation, la
colère, les larmes doivent être le résultat des insultes qu'elle reçoit ou des
malheurs qu'elle éprouve, et de là, selon Villeterque, il s'ensuit que je suis
l'auteur du livre exécrable où l'on voit précisément tout le contraire des
principes que je professe et que j'établis! Oui, certes, tout le contraire; car
l'auteur du livre dont il s'agit ne semble prêter au vice de l'empire sur la
vertu que par méchanceté... que par libertinage; dessein perfide duquel sans
doute il n'a pas cru devoir retirer aucun intérêt dramatique, tandis que les
modèles que je cite ont toujours pris une marche contraire et que moi, tant
que ma faiblesse m'a permis de suivre ces maîtres, je n'ai montré le vice
dans mes ouvrages que sous les couleurs les plus capables de le faire à
jamais détester, et que, si parfois je lui ai laissé quelque succès sur la vertu,
ce n'a jamais été que pour rendre celle-ci plus intéressante et plus belle. En
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agissant par des voies opposées à celles de l'auteur du livre en question, je
n'ai donc pas consacré les principes de cet auteur; en abhorrant ces
principes et m'en éloignant dans mes ouvrages, je n'ai donc pas pu les
adopter; et l'inconséquent Villeterque, qui imagine prouver mes torts,
précisément par ce qui m'en disculpe, n'est donc plus qu'un lâche
calomniateur qu'il est important de démasquer.
Mais à quoi servent ces tableaux du crime triomphant? dit le folliculaire. Ils
servent, Villeterque, à mettre les tableaux contraires dans un plus beau jour,
et c'est assez prouver leur utilité. Au surplus, où le crime triomphe-t-il dans
ces nouvelles que vous attaquez avec autant de bêtise que d'impudence?
Qu'on m'en permette une très-courte analyse seulement, pour prouver au
public que Villeterque ne sait ce qu'il dit quand il prétend que je donne dans
ces nouvelles le plus grand ascendant au vice sur la vertu.
Où la vertu se trouve-t-elle mieux récompensée que dans Juliette et Raunai?
Si elle est malheureuse dans la Double Épreuve, y voit-on le crime
triompher? Assurément non, puisqu'il n'y a pas un seul personnage criminel
dans cette nouvelle toute sentimentale.
La vertu, comme dans Clarisse, succombe, j'en conviens, dans Henriette
Stralsond; mais le crime n'y est-il pas puni par la main même de la vertu?
Dans Faxelange, ne l'est-il pas plus rigoureusement encore, et la vertu n'est-
elle pas délivrée de ses fers?
Le fatalisme de Florville de Courval laisse-t-il triompher le crime? Tous
ceux qui s'y commettent involontairement, ne sont que les effets de ce
fatalisme dont les Grecs armaient la main de leurs dieux; ne voyons-nous
pas tous les jours les mêmes évènements dans les malheurs d'Œdipe et de sa
famille?
Où le crime est-il plus malheureux et mieux puni que dans Rodrigue?
Le plus doux hymen ne couronne-t-il point la vertu dans Laurence et
Antonio, et le crime n'y succombe-t-il pas?
Dans Ernestine, n'est-ce pas de la main du vertueux père de cette infortunée
qu'Oxtiern est puni?
n'ai donc pas consacré les principes de cet auteur; en abhorrant ces
principes et m'en éloignant dans mes ouvrages, je n'ai donc pas pu les
adopter; et l'inconséquent Villeterque, qui imagine prouver mes torts,
précisément par ce qui m'en disculpe, n'est donc plus qu'un lâche
calomniateur qu'il est important de démasquer.
Mais à quoi servent ces tableaux du crime triomphant? dit le folliculaire. Ils
servent, Villeterque, à mettre les tableaux contraires dans un plus beau jour,
et c'est assez prouver leur utilité. Au surplus, où le crime triomphe-t-il dans
ces nouvelles que vous attaquez avec autant de bêtise que d'impudence?
Qu'on m'en permette une très-courte analyse seulement, pour prouver au
public que Villeterque ne sait ce qu'il dit quand il prétend que je donne dans
ces nouvelles le plus grand ascendant au vice sur la vertu.
Où la vertu se trouve-t-elle mieux récompensée que dans Juliette et Raunai?
Si elle est malheureuse dans la Double Épreuve, y voit-on le crime
triompher? Assurément non, puisqu'il n'y a pas un seul personnage criminel
dans cette nouvelle toute sentimentale.
La vertu, comme dans Clarisse, succombe, j'en conviens, dans Henriette
Stralsond; mais le crime n'y est-il pas puni par la main même de la vertu?
Dans Faxelange, ne l'est-il pas plus rigoureusement encore, et la vertu n'est-
elle pas délivrée de ses fers?
Le fatalisme de Florville de Courval laisse-t-il triompher le crime? Tous
ceux qui s'y commettent involontairement, ne sont que les effets de ce
fatalisme dont les Grecs armaient la main de leurs dieux; ne voyons-nous
pas tous les jours les mêmes évènements dans les malheurs d'Œdipe et de sa
famille?
Où le crime est-il plus malheureux et mieux puni que dans Rodrigue?
Le plus doux hymen ne couronne-t-il point la vertu dans Laurence et
Antonio, et le crime n'y succombe-t-il pas?
Dans Ernestine, n'est-ce pas de la main du vertueux père de cette infortunée
qu'Oxtiern est puni?
Page 80
N'est-ce pas sur un échafaud que monte le crime, dans Dorgeville?
Les remords qui conduisent la Comtesse de Sancerre au tombeau, ne
vengent-ils pas la vertu qu'elle outrage?
Dans Eugène de Franval, enfin, le monstre que j'ai peint ne se perce-t-il pas
lui-même.
Villeterque... folliculaire Villeterque, où donc le crime triomphe-t-il dans
mes nouvelles? Ah! si je vois quelque chose triompher ici, ce n'est en vérité
que ton ignorance et ton lâche désir de diffamation.
À présent, je demande à mon méprisable censeur de quel front il ose
appeler un tel ouvrage une complication d'atrocités révoltantes, quand
aucun des reproches qu'il lui prête ne se trouve fondé? Et cela prouvé, que
résulte-t-il du jugement porté par cet inepte phraseur? de la satire sans
esprit, de la critique sans discernement et du fiel sans aucun motif; et tout
cela parce que Villeterque est un sot, et que d'un sot il n'émana jamais que
des sottises. Je suis en contradiction avec moi-même, ajoute le pédagogue
Villeterque, quand je fais parler un de mes héros d'une manière opposée à
celle dont j'ai parlé dans ma préface. Mais, détestable ignorant, apprends
donc que chaque acteur d'un ouvrage dramatique doit y parler le langage
établi par le caractère qu'il porte; qu'alors c'est le personnage qui parle et
non l'auteur, et qu'il est on ne saurait plus simple dans ce cas que ce
personnage, absolument inspiré par son rôle, dise des choses totalement
contraires à ce que dit l'auteur quand c'est lui-même qui parle. Certes, quel
homme eût été Crébillon s'il eût toujours parlé comme Artée; quel individu
que Racine, s'il eût pensé comme Néron; quel monstre que Richardson, s'il
n'eût eu d'autres principes que ceux de Lovelace! Oh! monsieur Villeterque,
que vous êtes bête; voilà, par exemple, une vérité sur laquelle les
personnages de mes romans et moi, nous nous entendrons toujours, quand il
nous arrivera soit aux uns, soit aux autres, de nous entretenir de votre
fastidieuse existence. Mais quelle faiblesse de ma part! dois-je donc
employer des raisons où il ne faut que du mépris? Et en effet, que mérite de
plus un lourdaud qui ose dire à celui qui partout a puni le vice: Montrez-moi
des scélérats heureux, c'est ce qu'il faut au perfectionnement de l'art;
l'auteur des Crimes de l'Amour vous le prouve! Non, Villeterque, je n'ai ni
dit ni prouvé cela; et pour en convaincre, j'en appelle de ta bêtise au public
Les remords qui conduisent la Comtesse de Sancerre au tombeau, ne
vengent-ils pas la vertu qu'elle outrage?
Dans Eugène de Franval, enfin, le monstre que j'ai peint ne se perce-t-il pas
lui-même.
Villeterque... folliculaire Villeterque, où donc le crime triomphe-t-il dans
mes nouvelles? Ah! si je vois quelque chose triompher ici, ce n'est en vérité
que ton ignorance et ton lâche désir de diffamation.
À présent, je demande à mon méprisable censeur de quel front il ose
appeler un tel ouvrage une complication d'atrocités révoltantes, quand
aucun des reproches qu'il lui prête ne se trouve fondé? Et cela prouvé, que
résulte-t-il du jugement porté par cet inepte phraseur? de la satire sans
esprit, de la critique sans discernement et du fiel sans aucun motif; et tout
cela parce que Villeterque est un sot, et que d'un sot il n'émana jamais que
des sottises. Je suis en contradiction avec moi-même, ajoute le pédagogue
Villeterque, quand je fais parler un de mes héros d'une manière opposée à
celle dont j'ai parlé dans ma préface. Mais, détestable ignorant, apprends
donc que chaque acteur d'un ouvrage dramatique doit y parler le langage
établi par le caractère qu'il porte; qu'alors c'est le personnage qui parle et
non l'auteur, et qu'il est on ne saurait plus simple dans ce cas que ce
personnage, absolument inspiré par son rôle, dise des choses totalement
contraires à ce que dit l'auteur quand c'est lui-même qui parle. Certes, quel
homme eût été Crébillon s'il eût toujours parlé comme Artée; quel individu
que Racine, s'il eût pensé comme Néron; quel monstre que Richardson, s'il
n'eût eu d'autres principes que ceux de Lovelace! Oh! monsieur Villeterque,
que vous êtes bête; voilà, par exemple, une vérité sur laquelle les
personnages de mes romans et moi, nous nous entendrons toujours, quand il
nous arrivera soit aux uns, soit aux autres, de nous entretenir de votre
fastidieuse existence. Mais quelle faiblesse de ma part! dois-je donc
employer des raisons où il ne faut que du mépris? Et en effet, que mérite de
plus un lourdaud qui ose dire à celui qui partout a puni le vice: Montrez-moi
des scélérats heureux, c'est ce qu'il faut au perfectionnement de l'art;
l'auteur des Crimes de l'Amour vous le prouve! Non, Villeterque, je n'ai ni
dit ni prouvé cela; et pour en convaincre, j'en appelle de ta bêtise au public
Page 81
éclairé; j'ai dit tout le contraire, Villeterque, et c'est le contraire qui sert de
base à mes ouvrages.
Une belle invocation termine enfin la basse diatribe de notre barbouilleur:
«Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding, Richardson, vous n'avez pas fait
de romans (s'écrie-t-il): vous avez peint des mœurs, il fallait peindre des
crimes!» comme si les crimes ne faisaient pas partie des mœurs, et comme
s'il n'y avait pas des mœurs criminelles et des mœurs vertueuses. Mais ceci
est trop fort pour Villeterque, il n'en sait pas tant.
Au reste, était-ce à moi que devaient s'adresser de tels reproches, moi qui,
plein de respect pour ceux que nomme Villeterque, n'ai cessé de les exalter
dans mon Esquisse sur les romans; et d'ailleurs ces mortels perpétuellement
loués par moi, et que cite ici Villeterque, n'ont-ils aussi présenté des crimes?
Est-ce une fille bien vertueuse que la julie de Rousseau? Est-ce un homme
bien moral que le héros de Clarisse? Y a-t-il beaucoup de vertu dans Zadig
et dans Candide, etc., etc.? Oh! Villeterque, j'ai dit quelque part que quand
on voulait écrire sans aucun talent pour ce métier, il valait beaucoup mieux
faire des escarpins ou des bottes, je ne savais pas alors que ce conseil
s'adresserait à vous; suivez-le, mon ami, suivez-le, vous serez peut-être un
cordonnier passable, mais à coup sûr vous ne serez jamais qu'un triste
écrivain. Eh! console-toi, Villeterque, on lira toujours Rousseau, Voltaire,
Marmontel, Fielding et Richardson; tes stupides plaisanteries sur cela ne
prouveront à qui que ce soit que j'ai dénigré ces grands hommes, quand je
ne cesse au contraire de les offrir pour modèles; mais ce qu'on ne lira
sûrement jamais, Villeterque, ce sera vous, premièrement parce qu'il
n'existe rien de vous qui puisse vous survivre, et qu'à supposer même que
l'on rencontrât quelques-uns de vos vols littéraires, on aimera mieux les lire
dans l'original, où ils s'offrent dans toute leur pureté, que souillés par une
plume aussi grossière que la vôtre.
Villeterque, vous avez déraisonné, menti, vous avez entassé des bêtises sur
des calomnies, des inepties sur des impostures, et tout cela pour venger des
auteurs à la glace, au rang desquels vos ennuyeuses compilations vous
placent à si juste titre[14]; je vous ai donné une leçon et suis prêt à vous en
donner de nouvelles, s'il vous arrive encore de m'insulter.
D. A. F. Sade.
base à mes ouvrages.
Une belle invocation termine enfin la basse diatribe de notre barbouilleur:
«Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding, Richardson, vous n'avez pas fait
de romans (s'écrie-t-il): vous avez peint des mœurs, il fallait peindre des
crimes!» comme si les crimes ne faisaient pas partie des mœurs, et comme
s'il n'y avait pas des mœurs criminelles et des mœurs vertueuses. Mais ceci
est trop fort pour Villeterque, il n'en sait pas tant.
Au reste, était-ce à moi que devaient s'adresser de tels reproches, moi qui,
plein de respect pour ceux que nomme Villeterque, n'ai cessé de les exalter
dans mon Esquisse sur les romans; et d'ailleurs ces mortels perpétuellement
loués par moi, et que cite ici Villeterque, n'ont-ils aussi présenté des crimes?
Est-ce une fille bien vertueuse que la julie de Rousseau? Est-ce un homme
bien moral que le héros de Clarisse? Y a-t-il beaucoup de vertu dans Zadig
et dans Candide, etc., etc.? Oh! Villeterque, j'ai dit quelque part que quand
on voulait écrire sans aucun talent pour ce métier, il valait beaucoup mieux
faire des escarpins ou des bottes, je ne savais pas alors que ce conseil
s'adresserait à vous; suivez-le, mon ami, suivez-le, vous serez peut-être un
cordonnier passable, mais à coup sûr vous ne serez jamais qu'un triste
écrivain. Eh! console-toi, Villeterque, on lira toujours Rousseau, Voltaire,
Marmontel, Fielding et Richardson; tes stupides plaisanteries sur cela ne
prouveront à qui que ce soit que j'ai dénigré ces grands hommes, quand je
ne cesse au contraire de les offrir pour modèles; mais ce qu'on ne lira
sûrement jamais, Villeterque, ce sera vous, premièrement parce qu'il
n'existe rien de vous qui puisse vous survivre, et qu'à supposer même que
l'on rencontrât quelques-uns de vos vols littéraires, on aimera mieux les lire
dans l'original, où ils s'offrent dans toute leur pureté, que souillés par une
plume aussi grossière que la vôtre.
Villeterque, vous avez déraisonné, menti, vous avez entassé des bêtises sur
des calomnies, des inepties sur des impostures, et tout cela pour venger des
auteurs à la glace, au rang desquels vos ennuyeuses compilations vous
placent à si juste titre[14]; je vous ai donné une leçon et suis prêt à vous en
donner de nouvelles, s'il vous arrive encore de m'insulter.
D. A. F. Sade.
Page 82
[12] On appelle journaliste un homme instruit, un homme en état de raisonner
sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un compte éclairé, qui le lui
fasse connaître; mais celui qui n'a ni l'esprit, ni le jugement nécessaire à cette
honorable fonction, celui qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie,
déraisonne, et tout cela pour vivre, celui-là, dis-je, n'est qu'un folliculaire; et cet
homme, c'est Villeterque. (Voy. sa feuille du 30 vendémiaire an IX nº 90.)
[13] C'est ce même mépris qui me fit garder le silence sur l'imbécile rapsodie
diffamatoire d'un nommé Despaze, qui prétendait aussi que j'étais l'auteur de ce
livre infâme que pour l'intérêt même des mœurs on ne doit jamais nommer.
Sachant que ce polisson n'était qu'un chevalier d'industrie, vomi par la Garonne
pour venir stupidement dénigrer à Paris des arts dont il n'avait pas la moindre
idée, des ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honnêtes gens qui auraient dû se
réunir pour le faire mourir sous le bâton; parfaitement instruit que cet homme
obscur, ce bélitre, n'avait durement forgé quelques détestables vers que dans
cette perfide intention, des effets de laquelle le mendiant attendait un morceau de
pain, je m'étais décidé à le laisser honteusement languir dans l'humiliation et
l'opprobre où le plongeait incessamment son barbouillage, craignant de souiller
mes idées en les laissant errer, même une minute, sur un être aussi dégoûtant.
Mais comme ces messieurs ont imité les ânes qui braient tous à la fois, quand ils
ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous indistinctement.
Voilà ce qui me contraint à les tirer un instant, par les oreilles, du bourbier où ils
périssaient, pour que le public les reconnaisse au sceau de l'ignominie dont se
couvre leur front; et ce service rendu à l'humanité, je les replonge d'un coup de
pied l'un et l'autre au fond de l'égoût infect où leur bassesse et leur avilissement
les feront croupir à jamais.
[14] On ne connaît, Dieu merci! de ce gribouilleur, que des Veillées qu'il appelle
philosophiques, quoiqu'elles ne soient que soporifiques; ramassis dégoûtant,
monotone, ennuyeux, où le pédagogue, toujours sur des échasses, voudrait bien
qu'aussi bêtes que lui, nous consentissions à prendre son bavardage pour de
l'élégance, son style ampoulé pour de l'esprit, et ses plagiats pour de
l'imagination; mais malheureusement, on ne trouve en le lisant que des platitudes
quand il est lui-même, et du mauvais goût quand il pille les autres.
LE
sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un compte éclairé, qui le lui
fasse connaître; mais celui qui n'a ni l'esprit, ni le jugement nécessaire à cette
honorable fonction, celui qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie,
déraisonne, et tout cela pour vivre, celui-là, dis-je, n'est qu'un folliculaire; et cet
homme, c'est Villeterque. (Voy. sa feuille du 30 vendémiaire an IX nº 90.)
[13] C'est ce même mépris qui me fit garder le silence sur l'imbécile rapsodie
diffamatoire d'un nommé Despaze, qui prétendait aussi que j'étais l'auteur de ce
livre infâme que pour l'intérêt même des mœurs on ne doit jamais nommer.
Sachant que ce polisson n'était qu'un chevalier d'industrie, vomi par la Garonne
pour venir stupidement dénigrer à Paris des arts dont il n'avait pas la moindre
idée, des ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honnêtes gens qui auraient dû se
réunir pour le faire mourir sous le bâton; parfaitement instruit que cet homme
obscur, ce bélitre, n'avait durement forgé quelques détestables vers que dans
cette perfide intention, des effets de laquelle le mendiant attendait un morceau de
pain, je m'étais décidé à le laisser honteusement languir dans l'humiliation et
l'opprobre où le plongeait incessamment son barbouillage, craignant de souiller
mes idées en les laissant errer, même une minute, sur un être aussi dégoûtant.
Mais comme ces messieurs ont imité les ânes qui braient tous à la fois, quand ils
ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous indistinctement.
Voilà ce qui me contraint à les tirer un instant, par les oreilles, du bourbier où ils
périssaient, pour que le public les reconnaisse au sceau de l'ignominie dont se
couvre leur front; et ce service rendu à l'humanité, je les replonge d'un coup de
pied l'un et l'autre au fond de l'égoût infect où leur bassesse et leur avilissement
les feront croupir à jamais.
[14] On ne connaît, Dieu merci! de ce gribouilleur, que des Veillées qu'il appelle
philosophiques, quoiqu'elles ne soient que soporifiques; ramassis dégoûtant,
monotone, ennuyeux, où le pédagogue, toujours sur des échasses, voudrait bien
qu'aussi bêtes que lui, nous consentissions à prendre son bavardage pour de
l'élégance, son style ampoulé pour de l'esprit, et ses plagiats pour de
l'imagination; mais malheureusement, on ne trouve en le lisant que des platitudes
quand il est lui-même, et du mauvais goût quand il pille les autres.
LE
Page 83
MARQUIS DE SADE
I
L'HOMME.
e n'est pas sans répugnance que nous abordons les questions
relatives à un homme dont le nom est frappé d'une réprobation
légitime; mais lorsqu'on se dévoue à des études d'histoire
littéraire et de bibliographie, il faut savoir remuer
courageusement bien des immondices dans le but de rétablir
la vérité.
De nombreuses erreurs ont été émises au sujet de Sade. L'article que lui a
consacré la Biographie universelle (il est de M. Michaud jeune) est loin d'en
être exempt; celui qui renferme la Biographie générale (tome XLII) signé J.
M.-r.-i., laisse aussi à redire; tous deux sont bien incomplets.
Nous ne nous arrêterons pas à une note de Jules Janin insérée dans la Revue
de Paris en 1834 et reproduite dans les Catacombes du même auteur, 6
volumes in-8º. Ce n'est qu'une improvisation brillante où la vérité historique
est peu respectée.
Pour ce qui concerne la première période de la vie de Sade, il faut consulter
un opuscule de M. Paul Lacroix: la Vérité sur les deux procès criminels du
marquis de Sade. Cette notice a été publiée en 1834, dans une collection de
dissertations historiques tirée à fort peu d'exemplaires; elle a reparu dans les
Curiosités de l'histoire de France, du même auteur (Paris, in-18).
Il y a deux phases bien marquées dans cette existence: l'une appartient à
l'histoire des mœurs de l'époque, l'autre à celle des plus affreuses maladies
de l'âme: la seconde est la conséquence de la première.
I
L'HOMME.
e n'est pas sans répugnance que nous abordons les questions
relatives à un homme dont le nom est frappé d'une réprobation
légitime; mais lorsqu'on se dévoue à des études d'histoire
littéraire et de bibliographie, il faut savoir remuer
courageusement bien des immondices dans le but de rétablir
la vérité.
De nombreuses erreurs ont été émises au sujet de Sade. L'article que lui a
consacré la Biographie universelle (il est de M. Michaud jeune) est loin d'en
être exempt; celui qui renferme la Biographie générale (tome XLII) signé J.
M.-r.-i., laisse aussi à redire; tous deux sont bien incomplets.
Nous ne nous arrêterons pas à une note de Jules Janin insérée dans la Revue
de Paris en 1834 et reproduite dans les Catacombes du même auteur, 6
volumes in-8º. Ce n'est qu'une improvisation brillante où la vérité historique
est peu respectée.
Pour ce qui concerne la première période de la vie de Sade, il faut consulter
un opuscule de M. Paul Lacroix: la Vérité sur les deux procès criminels du
marquis de Sade. Cette notice a été publiée en 1834, dans une collection de
dissertations historiques tirée à fort peu d'exemplaires; elle a reparu dans les
Curiosités de l'histoire de France, du même auteur (Paris, in-18).
Il y a deux phases bien marquées dans cette existence: l'une appartient à
l'histoire des mœurs de l'époque, l'autre à celle des plus affreuses maladies
de l'âme: la seconde est la conséquence de la première.
Page 84
Sade fut d'abord un libertin comme il y en avait tant d'autres; il n'était pas
plus corrompu que certains de ses contemporains, parmi lesquels on peut
nommer Sénac de Meilhan, auteur du poème en six chants dont on ne
saurait même transcrire le titre; Tilly, roué, digne émule des plus effrontés
coryphées de l'époque de la Régence[15]; Laclos, auteur d'un livre resté
célèbre, les Liaisons dangereuses[16]. Se blasant sur la débauche, Sade
imagina des raffinements cruels qui attirèrent justement sur lui
l'animadversion publique et les rigueurs de l'autorité; enfermé dans des
prisons d'état, il voulut se distraire en écrivant des ouvrages orduriers;
Mirabeau, dans une pareille situation, tomba dans de pareils écarts; mais le
fougueux tribun, devenant libre, se précipita avec le plus grand éclat dans
les agitations de la politique, tandis que Sade, restant sous les verrous, fut
saisi d'une véritable aliénation causée par le désespoir; sa tête s'échauffant
de plus en plus au milieu d'une longue oisiveté, il fut en proie à une
monomanie qui le jeta dans un abîme où il aurait voulu entraîner le genre
humain. En s'efforçant de répandre la corruption la plus infecte, il se
regardait comme usant de représailles contre la société.
M. Lacroix explique fort bien les deux affaires scandaleuses qui
commencèrent à jeter sur Sade une horrible renommée. Les Mémoires de
Bachaumont ont raconté son aventure avec une femme de mauvaise vie
qu'il attira chez lui et sur laquelle il exerça des sévices barbares; cent louis
qu'il compta à cette malheureuse et six semaines de détention au château de
Pierre Encise, l'ayant tiré d'affaire, il continua ses débordements. Cette
fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est racontée par Restif de la
Bretonne dans ses Nuits de Paris (194e nuit) mais d'une manière qui atténue
la gravité des faits, et M. Paul Lacroix qui analyse le récit de Restif
(Bibliographie et Iconographie des écrits de Restif, 1875, Paris A.
Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on serait tenté de croire que cette pauvre
femme fut simplement victime d'une indécente et cruelle mystification.—
Les écrits du temps racontent qu'en 1771, il donna, à Marseille, un bal où il
invita un grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribués à
celles qui assistaient à cette fête, des pastilles de chocolat où il avait fait
mêler des mouches cantharides. Tout le monde connaît l'effet de ce
redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie, plusieurs
personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna à mort (11 septembre
1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre son
plus corrompu que certains de ses contemporains, parmi lesquels on peut
nommer Sénac de Meilhan, auteur du poème en six chants dont on ne
saurait même transcrire le titre; Tilly, roué, digne émule des plus effrontés
coryphées de l'époque de la Régence[15]; Laclos, auteur d'un livre resté
célèbre, les Liaisons dangereuses[16]. Se blasant sur la débauche, Sade
imagina des raffinements cruels qui attirèrent justement sur lui
l'animadversion publique et les rigueurs de l'autorité; enfermé dans des
prisons d'état, il voulut se distraire en écrivant des ouvrages orduriers;
Mirabeau, dans une pareille situation, tomba dans de pareils écarts; mais le
fougueux tribun, devenant libre, se précipita avec le plus grand éclat dans
les agitations de la politique, tandis que Sade, restant sous les verrous, fut
saisi d'une véritable aliénation causée par le désespoir; sa tête s'échauffant
de plus en plus au milieu d'une longue oisiveté, il fut en proie à une
monomanie qui le jeta dans un abîme où il aurait voulu entraîner le genre
humain. En s'efforçant de répandre la corruption la plus infecte, il se
regardait comme usant de représailles contre la société.
M. Lacroix explique fort bien les deux affaires scandaleuses qui
commencèrent à jeter sur Sade une horrible renommée. Les Mémoires de
Bachaumont ont raconté son aventure avec une femme de mauvaise vie
qu'il attira chez lui et sur laquelle il exerça des sévices barbares; cent louis
qu'il compta à cette malheureuse et six semaines de détention au château de
Pierre Encise, l'ayant tiré d'affaire, il continua ses débordements. Cette
fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est racontée par Restif de la
Bretonne dans ses Nuits de Paris (194e nuit) mais d'une manière qui atténue
la gravité des faits, et M. Paul Lacroix qui analyse le récit de Restif
(Bibliographie et Iconographie des écrits de Restif, 1875, Paris A.
Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on serait tenté de croire que cette pauvre
femme fut simplement victime d'une indécente et cruelle mystification.—
Les écrits du temps racontent qu'en 1771, il donna, à Marseille, un bal où il
invita un grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribués à
celles qui assistaient à cette fête, des pastilles de chocolat où il avait fait
mêler des mouches cantharides. Tout le monde connaît l'effet de ce
redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie, plusieurs
personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna à mort (11 septembre
1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre son
Page 85
complice. Mais M. Lacroix rétablit l'exactitude des faits, grossis par la
rumeur publique; il s'agissait d'une orgie à laquelle Sade s'était livré dans un
mauvais lieu, et où il avait distribué des aphrodisiaques. Restif de la
Bretonne (284e nuit les Passetemps du ***, de S***) raconte cette histoire
mais en la transportant à Paris.
Il enleva sa belle-sœur et passa avec elle en Italie où elle mourut. Revenu en
France, il fut, à la demande de sa famille, que désolaient les scandales qu'il
donnait sans cesse, enfermé à la Bastille. Le 14 juillet 1789 le rendit à la
liberté; il traversa l'époque de la Terreur en affichant les opinions en vogue,
et il aurait pu vivre tranquille s'il n'avait audacieusement publié les
ouvrages qui ont voué son nom à l'infamie. Le Directoire, fort indulgent à
l'endroit des attaques dirigées contre la morale, ferma les yeux; mais un
gouvernement plus ferme ne voulut pas laisser à un maniaque dangereux,
une liberté dont il abusait effrontément.
La Revue rétrospective, publiée par M. J. Taschereau, renferme, au sujet de
la détention de Sade, quelques documents administratifs importants, et qui
méritent d'être lus. Le rapport du préfet de police, celui du directeur de
l'hospice de Charenton, sont des pièces essentielles dans un pareil dossier.
Rapport du Conseiller d'État, Préfet de police, à Son Excellence le
Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII.
«Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur le
nommé Sade, détenu à Charenton.
«Dans les premiers jours de ventôse an IX, j'avais été informé que le
nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de l'infâme roman de
Justine, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux encore, sous
le titre de Juliette. Je le fis arrêter le 15 du même mois, chez le libraire
éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait se trouver muni de son
manuscrit.
«L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du manuscrit
était importante, mais l'ouvrage était imprimé, et il s'agissait de découvrir
rumeur publique; il s'agissait d'une orgie à laquelle Sade s'était livré dans un
mauvais lieu, et où il avait distribué des aphrodisiaques. Restif de la
Bretonne (284e nuit les Passetemps du ***, de S***) raconte cette histoire
mais en la transportant à Paris.
Il enleva sa belle-sœur et passa avec elle en Italie où elle mourut. Revenu en
France, il fut, à la demande de sa famille, que désolaient les scandales qu'il
donnait sans cesse, enfermé à la Bastille. Le 14 juillet 1789 le rendit à la
liberté; il traversa l'époque de la Terreur en affichant les opinions en vogue,
et il aurait pu vivre tranquille s'il n'avait audacieusement publié les
ouvrages qui ont voué son nom à l'infamie. Le Directoire, fort indulgent à
l'endroit des attaques dirigées contre la morale, ferma les yeux; mais un
gouvernement plus ferme ne voulut pas laisser à un maniaque dangereux,
une liberté dont il abusait effrontément.
La Revue rétrospective, publiée par M. J. Taschereau, renferme, au sujet de
la détention de Sade, quelques documents administratifs importants, et qui
méritent d'être lus. Le rapport du préfet de police, celui du directeur de
l'hospice de Charenton, sont des pièces essentielles dans un pareil dossier.
Rapport du Conseiller d'État, Préfet de police, à Son Excellence le
Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII.
«Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur le
nommé Sade, détenu à Charenton.
«Dans les premiers jours de ventôse an IX, j'avais été informé que le
nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de l'infâme roman de
Justine, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux encore, sous
le titre de Juliette. Je le fis arrêter le 15 du même mois, chez le libraire
éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait se trouver muni de son
manuscrit.
«L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du manuscrit
était importante, mais l'ouvrage était imprimé, et il s'agissait de découvrir
Page 86
l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur s'il livrait les exemplaires
imprimés.
«Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul connaissait,
et ils en enlevèrent une quantité assez considérable d'exemplaires pour que
l'on pût croire que c'était l'édition entière.
«Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara qu'il
n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il avait été payé
pour le copier, mais il ne put faire connaître les personnes de qui il tenait les
originaux.
«Il eut été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune
considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant un
salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût l'auteur, lui dont le cabinet était
tapissé de grands tableaux représentant les principales obscénités du roman
de Justine.
«Le 23 ventôse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à Son
Excellence le ministre de la police générale et de lui demander quelle
marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme aussi
profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec Son
Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire causerait un
éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une punition assez
exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12 germinal de la même
année, pour le punir administrativement.
«Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me
demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m'écrivait-il, aux
moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux consuls, s'il y
avait lieu.
«J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà
tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu
que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal seraient
insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut d'avis qu'il fallait
l'oublier pour longtemps dans la maison de Sainte-Pélagie.
«Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui
suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes gens
imprimés.
«Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul connaissait,
et ils en enlevèrent une quantité assez considérable d'exemplaires pour que
l'on pût croire que c'était l'édition entière.
«Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara qu'il
n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il avait été payé
pour le copier, mais il ne put faire connaître les personnes de qui il tenait les
originaux.
«Il eut été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune
considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant un
salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût l'auteur, lui dont le cabinet était
tapissé de grands tableaux représentant les principales obscénités du roman
de Justine.
«Le 23 ventôse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à Son
Excellence le ministre de la police générale et de lui demander quelle
marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme aussi
profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec Son
Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire causerait un
éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une punition assez
exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12 germinal de la même
année, pour le punir administrativement.
«Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me
demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m'écrivait-il, aux
moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux consuls, s'il y
avait lieu.
«J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà
tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu
que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal seraient
insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut d'avis qu'il fallait
l'oublier pour longtemps dans la maison de Sainte-Pélagie.
«Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui
suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes gens
Page 87
que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à Sainte-Pélagie, et
que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui.
«Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer à
Bicêtre.
«Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine.
À la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait transféré à Charenton,
et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an XI.
«Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en
opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite, toutes les plaintes
que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.
«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa
pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.
«Le Conseiller d'État, préfet de police.»
À la marge est écrit:
«Approuvé, DUBOIS.»
«Paris, 2 août, 1808.
Le médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence le
sénateur ministre de la police générale.
«Monseigneur,
«J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un objet qui
intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison
dont le service médical m'est confié.
«Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a
malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice
entraîne les inconvénients les plus graves: je veux parler de l'auteur de
l'infâme roman de Justine. Cet homme n'est point aliéné. Son seul délire est
celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au traitement
que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui.
«Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer à
Bicêtre.
«Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine.
À la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait transféré à Charenton,
et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an XI.
«Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en
opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite, toutes les plaintes
que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.
«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa
pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.
«Le Conseiller d'État, préfet de police.»
À la marge est écrit:
«Approuvé, DUBOIS.»
«Paris, 2 août, 1808.
Le médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence le
sénateur ministre de la police générale.
«Monseigneur,
«J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un objet qui
intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison
dont le service médical m'est confié.
«Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a
malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice
entraîne les inconvénients les plus graves: je veux parler de l'auteur de
l'infâme roman de Justine. Cet homme n'est point aliéné. Son seul délire est
celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au traitement
Page 88
médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée. Il faut
que l'individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère,
soit pour mettre les autres à l'abri de ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même
de tous les objets qui pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or,
la maison de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni
l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté beaucoup
trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes
des deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez
lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se
promener dans le parc et il y rencontre souvent des malades auxquels on
accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns, il
prête des livres à d'autres; enfin, le bruit général dans la maison est qu'il est
avec une femme qui passe pour sa fille.
«Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre dans
cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans
réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi tumultueux devait
nécessairement produire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de
ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux
répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices et il les
forme au grand art de la scène. Le jour des représentations publiques, il a
toujours un certain nombre de billets d'entrée à sa disposition et, placé au
milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en même
temps auteur dans les grandes occasions; à la fête du directeur, par exemple,
il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur ou
au moins quelques couplets à sa louange.
«Il n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale d'une
pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y
sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idée se
formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi étranges abus?
Comment veut-on que la partie morale du traitement de l'aliénation puisse
se concilier avec eux? Les malades qui sont en communication journalière
avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas sans cesse l'impression de
sa profonde corruption, et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-
elle pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux mêmes qui ne le
voient pas?
que l'individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère,
soit pour mettre les autres à l'abri de ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même
de tous les objets qui pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or,
la maison de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni
l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté beaucoup
trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes
des deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez
lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se
promener dans le parc et il y rencontre souvent des malades auxquels on
accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns, il
prête des livres à d'autres; enfin, le bruit général dans la maison est qu'il est
avec une femme qui passe pour sa fille.
«Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre dans
cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans
réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi tumultueux devait
nécessairement produire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de
ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux
répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices et il les
forme au grand art de la scène. Le jour des représentations publiques, il a
toujours un certain nombre de billets d'entrée à sa disposition et, placé au
milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en même
temps auteur dans les grandes occasions; à la fête du directeur, par exemple,
il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur ou
au moins quelques couplets à sa louange.
«Il n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale d'une
pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y
sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idée se
formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi étranges abus?
Comment veut-on que la partie morale du traitement de l'aliénation puisse
se concilier avec eux? Les malades qui sont en communication journalière
avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas sans cesse l'impression de
sa profonde corruption, et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-
elle pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux mêmes qui ne le
voient pas?
Page 89
«J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour
ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que
l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le laisser
communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison; cette
défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus
auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie à Bicêtre, où il
avait été précédemment placé, mais je ne puis m'empêcher de représenter à
Votre Excellence qu'une maison de santé ou un château-fort pour lui,
conviendrait beaucoup mieux qu'un établissement consacré au traitement
des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions
morales les plus délicates.
«Royer-Collard, d. m.»
Des dames s'intéressaient d'ailleurs à Sade, ainsi que le constate un
document curieux que nous reproduisons également d'après la Revue
rétrospective:
«Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer à Son Excellence
Monsieur Fouché les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce
matin.
«La première pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres les
plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où il est
depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses supérieurs sont
parfaitement contents de sa conduite.
«Madame de T... joint à sa pétition, un certificat de médecin qui prouve que
l'état de M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.
«Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien
voulu la recevoir ce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la revoir, elle
a une raison de plus d'ajouter à sa reconnaissance.»
Malgré les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura à Charenton,
protégé par le directeur de cette maison, l'abbé Culmier, qui, d'après la
Biographie universelle, était un homme d'une morale fort relâchée. Les
spectacles furent interdits, mais bientôt on les remplaça par des bals et des
ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que
l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le laisser
communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison; cette
défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus
auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie à Bicêtre, où il
avait été précédemment placé, mais je ne puis m'empêcher de représenter à
Votre Excellence qu'une maison de santé ou un château-fort pour lui,
conviendrait beaucoup mieux qu'un établissement consacré au traitement
des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions
morales les plus délicates.
«Royer-Collard, d. m.»
Des dames s'intéressaient d'ailleurs à Sade, ainsi que le constate un
document curieux que nous reproduisons également d'après la Revue
rétrospective:
«Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer à Son Excellence
Monsieur Fouché les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce
matin.
«La première pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres les
plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où il est
depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses supérieurs sont
parfaitement contents de sa conduite.
«Madame de T... joint à sa pétition, un certificat de médecin qui prouve que
l'état de M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.
«Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien
voulu la recevoir ce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la revoir, elle
a une raison de plus d'ajouter à sa reconnaissance.»
Malgré les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura à Charenton,
protégé par le directeur de cette maison, l'abbé Culmier, qui, d'après la
Biographie universelle, était un homme d'une morale fort relâchée. Les
spectacles furent interdits, mais bientôt on les remplaça par des bals et des
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concerts où les mêmes abus se reproduisirent. Royer-Collard renouvela ses
observations, ses efforts, et le ministre interdit ces nouveaux et dangereux
divertissements, par un arrêté du 6 mai 1813.
La Revue rétrospective nous fournit encore un curieux passage d'une lettre
jusqu'alors inédite, adressée par Mirabeau à M. Boucher, premier commis
de la police. Elle est de l'époque où il était détenu à Vincennes:
«M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en se
nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez
bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J'étais, disait-il moins
décemment, le favori de M. de Rougemont (le gouverneur du château), et
c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait; enfin, il m'a demandé
mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa liberté. La
patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un homme
d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes, qui vous
l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué auparavant, et qui n'a
de crainte que d'être mis par vous en deuil sur la Grève[17]. Il s'est tu et n'a
pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez:
mais, pardieu! il est aisé de patienter de loin et assez triste d'habiter la
même maison qu'un tel monstre habite.»
Voici maintenant, toujours d'après la Revue que nous citons, une lettre dans
laquelle Sade, après l'arrestation que signale le rapport du préfet de police,
réclame sa liberté:
«Sade, homme de lettres, au ministre de la justice.
«Pélagie, ce 30 floréal an x.
«Citoyen ministre,
«L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la
magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire exécuter les
lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les mine et les atténue.
«On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de Justine; l'accusation est
fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacré.
observations, ses efforts, et le ministre interdit ces nouveaux et dangereux
divertissements, par un arrêté du 6 mai 1813.
La Revue rétrospective nous fournit encore un curieux passage d'une lettre
jusqu'alors inédite, adressée par Mirabeau à M. Boucher, premier commis
de la police. Elle est de l'époque où il était détenu à Vincennes:
«M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en se
nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez
bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J'étais, disait-il moins
décemment, le favori de M. de Rougemont (le gouverneur du château), et
c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait; enfin, il m'a demandé
mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa liberté. La
patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un homme
d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes, qui vous
l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué auparavant, et qui n'a
de crainte que d'être mis par vous en deuil sur la Grève[17]. Il s'est tu et n'a
pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez:
mais, pardieu! il est aisé de patienter de loin et assez triste d'habiter la
même maison qu'un tel monstre habite.»
Voici maintenant, toujours d'après la Revue que nous citons, une lettre dans
laquelle Sade, après l'arrestation que signale le rapport du préfet de police,
réclame sa liberté:
«Sade, homme de lettres, au ministre de la justice.
«Pélagie, ce 30 floréal an x.
«Citoyen ministre,
«L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la
magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire exécuter les
lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les mine et les atténue.
«On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de Justine; l'accusation est
fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacré.
Page 91
«Massé, imprimeur et éditeur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord arrêté
et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue de me détenir; il
est libre, lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore, et moi je gémis...
Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse prison de Paris, tandis
que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de dix jours un prévenu sans le
juger. Je demande à l'être. Je suis l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si
l'on peut me convaincre, je veux subir mon jugement; dans le cas contraire,
je veux être libre.
«Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du coupable et
qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous venons de sacrifier
pendant douze ans nos vies et nos fortunes?
«Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire en
vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus longtemps la
victime.
«Je veux, en un mot, être libre ou jugé. J'ai le droit de parler ainsi; mes
malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout espérer quand c'est à
vous que je m'adresse.
«Salut et respect,
«SADE.»
L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en reparler) a
consigné dans plusieurs chapitres des Nuits de Paris, les témoignages qu'il
avait recueillis des méfaits de Sade.
À la page 1583, dans un chapitre intitulé: Nefanda, nous lisons ceci: «Le
comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de la fille d'un sellier qu'il
n'avait pu séduire; elle devait se marier: il disposa tout pour s'emparer des
nouveaux époux sans se compromettre. Lorsqu'il eut réussi, virum trium
luparum connubio adjungere coëgit, coram alligatâ uxore quæ quandoque
virgis cædebatur. Tout disparut à l'aurore.»
Dans un chapitre intitulé: Indignité, page 1364, Restif raconte que, passant
rue Saint-Honoré, à quatre heures du matin, il dégagea des attaques d'un
laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu le malheur
d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait gardée jusqu'au matin et qui
et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue de me détenir; il
est libre, lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore, et moi je gémis...
Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse prison de Paris, tandis
que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de dix jours un prévenu sans le
juger. Je demande à l'être. Je suis l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si
l'on peut me convaincre, je veux subir mon jugement; dans le cas contraire,
je veux être libre.
«Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du coupable et
qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous venons de sacrifier
pendant douze ans nos vies et nos fortunes?
«Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire en
vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus longtemps la
victime.
«Je veux, en un mot, être libre ou jugé. J'ai le droit de parler ainsi; mes
malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout espérer quand c'est à
vous que je m'adresse.
«Salut et respect,
«SADE.»
L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en reparler) a
consigné dans plusieurs chapitres des Nuits de Paris, les témoignages qu'il
avait recueillis des méfaits de Sade.
À la page 1583, dans un chapitre intitulé: Nefanda, nous lisons ceci: «Le
comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de la fille d'un sellier qu'il
n'avait pu séduire; elle devait se marier: il disposa tout pour s'emparer des
nouveaux époux sans se compromettre. Lorsqu'il eut réussi, virum trium
luparum connubio adjungere coëgit, coram alligatâ uxore quæ quandoque
virgis cædebatur. Tout disparut à l'aurore.»
Dans un chapitre intitulé: Indignité, page 1364, Restif raconte que, passant
rue Saint-Honoré, à quatre heures du matin, il dégagea des attaques d'un
laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu le malheur
d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait gardée jusqu'au matin et qui
Page 92
l'avait renvoyée brutalement en donnant tout bas des ordres à son laquais
qui devait l'accompagner en voiture chez elle. Le valet voulut exécuter les
prescriptions de son maître; l'actrice cria, Restif intervint, et quoique traqué
par le comte et par le laquais, il se tira avec succès de cette rencontre.
À la page 2460, on rencontre un chapitre intitulé: les Passe-Temps du ***
de S***; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une maison du
faubourg Saint-Honoré: «J'entendis un bruit sourd, des cris, des coups aux
fenêtres, des carreaux brisés contre les volets extérieurs. Surpris, j'écoutais.
Quelques rares voisins du bout de cette rue solitaire mirent la tête à la
fenêtre, mais ils ne distinguaient rien. J'allai sous un balcon où étaient un
monsieur et une dame, et je leur demandai ce que signifiait le bruit que
j'entendais.—Dans quelle maison?—Je la lui désignai.—Ha! je m'en
doutais, dit le monsieur. Il rentra. Un demi-quart d'heure après il sortit avec
trois domestiques, malgré la jeune dame qui le voulait retenir.—Le bruit a
redoublé, monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y
assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arrivé à la porte, il fit
frapper à coups redoublés. Nous nous relayons pour frapper. À la fin, le ***
de S*** vint ouvrir lui-même. Nous poussâmes tous la porte qu'il
entrouvrait et nous l'environnâmes.—Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me faites
violence. Mais dès qu'il eût reconnu le monsieur, il devint poli et tâcha de
rire.—C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donné une fête à de jeunes paysans
que j'ai invités à venir me voir; ils sont de ma terre de ***. Ils ont un peu
trop bu et ils se démènent dans la grande chambre frottée où je les ai fait
mettre. Ils glissent, ils tombent.—Ce n'est pas tout, dit le monsieur, mais
cela est déjà fort mal. Je ne sors pas d'ici que je n'aie délivré ces
malheureux. Il faut ouvrir ou je fais enfoncer les portes. De S*** ouvrit en
riant, et nous trouvâmes des jeunes garçons, des jeunes filles pêle-mêle, les
uns en sang, les autres dans un état horrible par les drogues mises dans leur
vin. Des filles avaient été ou trompées ou violentées par ceux qu'elles
n'aimaient pas et qu'elles n'avaient pu reconnaître dans l'obscurité. Le
monsieur les amena tous; on fut obligé d'en porter quelques-uns, surtout des
jeunes filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dévoré le monstre si j'avais été
seul avec lui.»
Dans la 3e édition du Pied de Fanchette (1794, sous la fausse date de 1786),
Restif parle indirectement de Sade: «Tels les sacripants dont le scélérat
qui devait l'accompagner en voiture chez elle. Le valet voulut exécuter les
prescriptions de son maître; l'actrice cria, Restif intervint, et quoique traqué
par le comte et par le laquais, il se tira avec succès de cette rencontre.
À la page 2460, on rencontre un chapitre intitulé: les Passe-Temps du ***
de S***; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une maison du
faubourg Saint-Honoré: «J'entendis un bruit sourd, des cris, des coups aux
fenêtres, des carreaux brisés contre les volets extérieurs. Surpris, j'écoutais.
Quelques rares voisins du bout de cette rue solitaire mirent la tête à la
fenêtre, mais ils ne distinguaient rien. J'allai sous un balcon où étaient un
monsieur et une dame, et je leur demandai ce que signifiait le bruit que
j'entendais.—Dans quelle maison?—Je la lui désignai.—Ha! je m'en
doutais, dit le monsieur. Il rentra. Un demi-quart d'heure après il sortit avec
trois domestiques, malgré la jeune dame qui le voulait retenir.—Le bruit a
redoublé, monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y
assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arrivé à la porte, il fit
frapper à coups redoublés. Nous nous relayons pour frapper. À la fin, le ***
de S*** vint ouvrir lui-même. Nous poussâmes tous la porte qu'il
entrouvrait et nous l'environnâmes.—Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me faites
violence. Mais dès qu'il eût reconnu le monsieur, il devint poli et tâcha de
rire.—C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donné une fête à de jeunes paysans
que j'ai invités à venir me voir; ils sont de ma terre de ***. Ils ont un peu
trop bu et ils se démènent dans la grande chambre frottée où je les ai fait
mettre. Ils glissent, ils tombent.—Ce n'est pas tout, dit le monsieur, mais
cela est déjà fort mal. Je ne sors pas d'ici que je n'aie délivré ces
malheureux. Il faut ouvrir ou je fais enfoncer les portes. De S*** ouvrit en
riant, et nous trouvâmes des jeunes garçons, des jeunes filles pêle-mêle, les
uns en sang, les autres dans un état horrible par les drogues mises dans leur
vin. Des filles avaient été ou trompées ou violentées par ceux qu'elles
n'aimaient pas et qu'elles n'avaient pu reconnaître dans l'obscurité. Le
monsieur les amena tous; on fut obligé d'en porter quelques-uns, surtout des
jeunes filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dévoré le monstre si j'avais été
seul avec lui.»
Dans la 3e édition du Pied de Fanchette (1794, sous la fausse date de 1786),
Restif parle indirectement de Sade: «Tels les sacripants dont le scélérat
Page 93
auteur de Justine nous a décrit les atroces et dégoûtants plaisirs; le
désespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.»
Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, il parle, en désignant les ouvrages du
marquis «des exécrables écrits publiés depuis la Révolution: J'ai voulu le
prévenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur de la Théorie du
libertinage que j'ai lue en manuscrit.»
Et dans le tome XVI du même ouvrage: «Cet homme qui allait disséquer
une femme vivante... il a rêvé toutes ces horreurs dans la Bastille où il a
senti les élans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un homme
à pareilles idées! Et c'est un noble, de la famille de la célèbre Laure de
Pétrarque! C'est cet homme à longue barbe blanche qu'on porta en triomphe
en le tirant de la Bastille!»
«Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»
Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait composé l'horrible
Théorie du libertinage dans son repaire «de Clichy où son âme atroce
s'amuse de ces horreurs idéales en y joignant, dit-on, l'horrible plaisirs de
faire saigner, toutes les semaines une infortunée qui lui sert de maîtresse.»
M. Paul Lacroix a réuni (Bibliographie de Restif p. 417-421), les passages
relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'étaient connus dans de mauvais lieux
où l'auteur du Pornographe allait chercher les honteux matériaux de son
livre.
Sade avait feint une grande sympathie pour les principes révolutionnaires.
Les amis de la Révolution le repoussèrent avec horreur. Il écrivit quatre
mauvais vers mis avec sa signature au bas d'un portrait de Marat:
Du vrai républicain unique et chère idole,
De ta perte, Marat, ton image console:
Qui chérit un grand homme adopte ses vertus:
Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.
La Revue rétrospective transcrit de la poésie d'un autre genre: ce sont des
couplets chantés à Son Éminence Mgr. le cardinal Maury, archevêque de
Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé, près de Charenton. Fidèle à
désespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.»
Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, il parle, en désignant les ouvrages du
marquis «des exécrables écrits publiés depuis la Révolution: J'ai voulu le
prévenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur de la Théorie du
libertinage que j'ai lue en manuscrit.»
Et dans le tome XVI du même ouvrage: «Cet homme qui allait disséquer
une femme vivante... il a rêvé toutes ces horreurs dans la Bastille où il a
senti les élans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un homme
à pareilles idées! Et c'est un noble, de la famille de la célèbre Laure de
Pétrarque! C'est cet homme à longue barbe blanche qu'on porta en triomphe
en le tirant de la Bastille!»
«Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»
Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait composé l'horrible
Théorie du libertinage dans son repaire «de Clichy où son âme atroce
s'amuse de ces horreurs idéales en y joignant, dit-on, l'horrible plaisirs de
faire saigner, toutes les semaines une infortunée qui lui sert de maîtresse.»
M. Paul Lacroix a réuni (Bibliographie de Restif p. 417-421), les passages
relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'étaient connus dans de mauvais lieux
où l'auteur du Pornographe allait chercher les honteux matériaux de son
livre.
Sade avait feint une grande sympathie pour les principes révolutionnaires.
Les amis de la Révolution le repoussèrent avec horreur. Il écrivit quatre
mauvais vers mis avec sa signature au bas d'un portrait de Marat:
Du vrai républicain unique et chère idole,
De ta perte, Marat, ton image console:
Qui chérit un grand homme adopte ses vertus:
Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.
La Revue rétrospective transcrit de la poésie d'un autre genre: ce sont des
couplets chantés à Son Éminence Mgr. le cardinal Maury, archevêque de
Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé, près de Charenton. Fidèle à
Page 94
son système d'anonymie ou de pseudonymie, de Sade les avait mis sous le
nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le cardinal fut bien flatté
de cet hommage. Ces couplets sont d'une platitude complète; on peut en
juger par cet échantillon:
Votre âme, pleine de grandeur,
Toujours ferme, toujours égale,
Sous la pourpre pontificale
Ne dédaigne point le malheur.
Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes les
recherchent avec empressement. L'Isographie des hommes célèbres ou
collection de fac-simile (1823-1843, 4 vol. in-4º), en a publié une qui atteste
les goûts dramatiques du personnage en question; elle a été fournie par la
collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons fidèlement:
«Vive Dieu! voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en remercie.
C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement proposé par M.
Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait la matière de ma lettre
d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent le plus tôt possible.
»Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de port
deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à
Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succès. Je remplissais moi-
même dedans le rôle de Fabrice. L'un de ces exemplaires est pour vous; je
vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de l'autre.»
«Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de lui dire
que vous êtes chargé de la part de l'auteur de lui proposer la représentation
de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je remplirai le même rôle
que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice), mais que de toute façon je
m'engage à aller moi-même le leur faire répéter.»
«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon cœur.»
«10 pluviôse an VI, Versailles.»
Les catalogues de quelques collections d'autographes livrées à Paris aux
enchères publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques
nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le cardinal fut bien flatté
de cet hommage. Ces couplets sont d'une platitude complète; on peut en
juger par cet échantillon:
Votre âme, pleine de grandeur,
Toujours ferme, toujours égale,
Sous la pourpre pontificale
Ne dédaigne point le malheur.
Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes les
recherchent avec empressement. L'Isographie des hommes célèbres ou
collection de fac-simile (1823-1843, 4 vol. in-4º), en a publié une qui atteste
les goûts dramatiques du personnage en question; elle a été fournie par la
collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons fidèlement:
«Vive Dieu! voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en remercie.
C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement proposé par M.
Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait la matière de ma lettre
d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent le plus tôt possible.
»Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de port
deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à
Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succès. Je remplissais moi-
même dedans le rôle de Fabrice. L'un de ces exemplaires est pour vous; je
vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de l'autre.»
«Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de lui dire
que vous êtes chargé de la part de l'auteur de lui proposer la représentation
de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je remplirai le même rôle
que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice), mais que de toute façon je
m'engage à aller moi-même le leur faire répéter.»
«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon cœur.»
«10 pluviôse an VI, Versailles.»
Les catalogues de quelques collections d'autographes livrées à Paris aux
enchères publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques
Page 95
indications en ce genre, et elles sont loin d'être complètes:
Vente 15 février 1864, nº 450. Fragment d'une correspondance entre Phonoé
et Zénocrate, 4 pages in-4º.
Vente 16 février 1859. Lettre signée Sade, auteur d'Aline et Valcour, au
citoyen Coste, artiste du théâtre Ribié. Elle est relative à une pièce qu'il veut
faire représenter.
Vente 8 avril 1844, nº 446. Lettre adressée au ministre de l'intérieur, datée
de Pélagie, 5 nivôse an x:
«Détenu depuis neuf mois à Pélagie comme prévenu d'avoir fait le livre de
Justine, qui pourtant n'émanait jamais de moi, je souffre et ne dis mot,
comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque des
méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent à me
nuire par tous les moyens possibles, je les démasque.»
Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a volé des poésies pour les faire
imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier consul, il
s'élève avec force contre cette publication, et il proteste de son attachement
inviolable aux principes républicains.
Vente 23 mars 1848, nº 579. Lettre écrite au gouverneur du château de
Vincennes, où Sade venait d'être enfermé. Ce qu'il désire le plus ardemment
est de revoir sa femme; c'est une grâce qu'il ose demander à genoux, les
larmes aux yeux. «Donnez-moi la douceur de me réconcilier avec une
personne qui m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse d'offenser si
grièvement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez pas de voir la
personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait l'honneur d'être
connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien plus que tout est
capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui est au désespoir
de s'en être écarté.»
Vente Fossé-d'Arcosse, 1861, nº 1003. Lettre, 6 pluviôse an VI, adressée à
un négociant de Lyon, pour des intérêts particuliers, et trois fragments
autographes formant 6 pages in-4º. Ils paraissent se rapporter, soit au
journal de sa détention à la Bastille et à Vincennes, soit à ses mémoires....
«Temps divisé en 12 parties, supposition; la première division de 33, sans
Vente 15 février 1864, nº 450. Fragment d'une correspondance entre Phonoé
et Zénocrate, 4 pages in-4º.
Vente 16 février 1859. Lettre signée Sade, auteur d'Aline et Valcour, au
citoyen Coste, artiste du théâtre Ribié. Elle est relative à une pièce qu'il veut
faire représenter.
Vente 8 avril 1844, nº 446. Lettre adressée au ministre de l'intérieur, datée
de Pélagie, 5 nivôse an x:
«Détenu depuis neuf mois à Pélagie comme prévenu d'avoir fait le livre de
Justine, qui pourtant n'émanait jamais de moi, je souffre et ne dis mot,
comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque des
méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent à me
nuire par tous les moyens possibles, je les démasque.»
Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a volé des poésies pour les faire
imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier consul, il
s'élève avec force contre cette publication, et il proteste de son attachement
inviolable aux principes républicains.
Vente 23 mars 1848, nº 579. Lettre écrite au gouverneur du château de
Vincennes, où Sade venait d'être enfermé. Ce qu'il désire le plus ardemment
est de revoir sa femme; c'est une grâce qu'il ose demander à genoux, les
larmes aux yeux. «Donnez-moi la douceur de me réconcilier avec une
personne qui m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse d'offenser si
grièvement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez pas de voir la
personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait l'honneur d'être
connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien plus que tout est
capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui est au désespoir
de s'en être écarté.»
Vente Fossé-d'Arcosse, 1861, nº 1003. Lettre, 6 pluviôse an VI, adressée à
un négociant de Lyon, pour des intérêts particuliers, et trois fragments
autographes formant 6 pages in-4º. Ils paraissent se rapporter, soit au
journal de sa détention à la Bastille et à Vincennes, soit à ses mémoires....
«Temps divisé en 12 parties, supposition; la première division de 33, sans
Page 96
air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au monde... La seconde de 34, une
heure de promenade et permission d'écrire, une seule fois par semaine.»
Nous trouvons au catalogue de la vente du comte de H., par M. Charavay,
avril 1864, nº 637, un extrait d'une lettre intéressante; elle est datée de Paris
du 5 ventôse an iii et adressée au représentant Rabaut Saint-Étienne avec
renvoi de ce dernier et une recommandation de Bernard Saint-Afrique:
«Ayant perdu toutes ses propriétés littéraires à la prise de la Bastille et ses
biens venant d'être saccagés par les brigands de Marseille, il se trouve hors
d'état d'exister, et il demande un emploi de bibliothécaire ou de
conservateur d'un Museum. On ne doit pas douter que les effets de ma
reconnaissance ne raniment alors dans mon cœur toutes les vertus qui
caractérisent un républicain.»
Divers auteurs se sont occupés de Sade; nous nous bornerons à en signaler
quelques-uns:
Le poète Despaze (mort en 1814) l'a mentionné dans une de ses satires; il le
montre comme proclamant ses affreux principes:
«Si votre sœur vous plaît, oubliez tout le reste;
Savourez avec joie les douceurs de l'inceste;
Servez-vous du poison, et du fer et du feu;
«La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.»
Telle est, de point en point, son infâme doctrine.
L'ami de la morale, en parcourant Justine,
Noir roman que l'enfer semble avoir inventé,
Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté,
Comment le monstre affreux qui traça ces peintures,
Ne l'a pas expié dans l'horreur des tortures?»
Un article de M. Jules Janin, inséré d'abord dans la Revue de Paris, est
reproduit dans les Catacombes (6 vol. in-18) de cet écrivain spirituel et
aimé du public. Ce morceau est écrit avec la verve, avec le brillant éclat de
style qui caractérise toutes les productions du célèbre feuilletonniste des
Débats; il ne faut pas lui demander une exactitude bien rigoureuse. Nous
reproduirons quelques passages de cette notice:
heure de promenade et permission d'écrire, une seule fois par semaine.»
Nous trouvons au catalogue de la vente du comte de H., par M. Charavay,
avril 1864, nº 637, un extrait d'une lettre intéressante; elle est datée de Paris
du 5 ventôse an iii et adressée au représentant Rabaut Saint-Étienne avec
renvoi de ce dernier et une recommandation de Bernard Saint-Afrique:
«Ayant perdu toutes ses propriétés littéraires à la prise de la Bastille et ses
biens venant d'être saccagés par les brigands de Marseille, il se trouve hors
d'état d'exister, et il demande un emploi de bibliothécaire ou de
conservateur d'un Museum. On ne doit pas douter que les effets de ma
reconnaissance ne raniment alors dans mon cœur toutes les vertus qui
caractérisent un républicain.»
Divers auteurs se sont occupés de Sade; nous nous bornerons à en signaler
quelques-uns:
Le poète Despaze (mort en 1814) l'a mentionné dans une de ses satires; il le
montre comme proclamant ses affreux principes:
«Si votre sœur vous plaît, oubliez tout le reste;
Savourez avec joie les douceurs de l'inceste;
Servez-vous du poison, et du fer et du feu;
«La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.»
Telle est, de point en point, son infâme doctrine.
L'ami de la morale, en parcourant Justine,
Noir roman que l'enfer semble avoir inventé,
Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté,
Comment le monstre affreux qui traça ces peintures,
Ne l'a pas expié dans l'horreur des tortures?»
Un article de M. Jules Janin, inséré d'abord dans la Revue de Paris, est
reproduit dans les Catacombes (6 vol. in-18) de cet écrivain spirituel et
aimé du public. Ce morceau est écrit avec la verve, avec le brillant éclat de
style qui caractérise toutes les productions du célèbre feuilletonniste des
Débats; il ne faut pas lui demander une exactitude bien rigoureuse. Nous
reproduirons quelques passages de cette notice:
Page 97
«Voulez-vous que je vous fasse l'analyse du livre de Sade? Ce ne sont que
cadavres sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs mères, jeunes
femmes qu'on égorge à la fin d'une orgie; coupes remplies de sang et de vin,
tortures inouïes. On allume des chaudières, on dresse des chevalets, on
dépouille des hommes de leur peau fumante; on crie, on jure, on blasphème,
on se mord, on s'arrache le cœur de la poitrine, et cela pendant douze ou
quinze volumes sans fin, et cela à chaque page, à chaque ligne, toujours.
Oh! quel infatigable scélérat! Dans son premier livre (Justine), il nous
montre une pauvre fille aux abois, perdue, abîmée, accablée de coups,
conduite par des monstres de souterrain en souterrain, de cimetière en
cimetière, battue, brisée, dévorée à mort, flétrie, écrasée... Quant l'auteur est
à bout de crimes, quand il n'en peut plus d'incestes et de monstruosités,
quand il est là, haletant sur les cadavres qu'il a poignardés et violés, quand il
n'y a pas une église qu'il n'ait souillée, pas un enfant qu'il n'ait immolé à sa
rage, pas une pensée morale sur laquelle il n'ait jeté les immondices de ses
idées et de sa parole, cet homme s'arrête enfin, il se regarde, il se sourit à
lui-même, il ne se fait pas peur. Au contraire, le voilà qui se complaît dans
son œuvre, et comme il trouve qu'à son œuvre, toute abominable qu'il l'a
faite, il manque encore quelque chose, voilà ce damné qui s'amuse à
illustrer son livre, et qui dessine sa pensée, et qui accompagne de gravures
dignes de ce livre, ce livre digne de ces gravures. À peine ce roman est-il
achevé que voilà son exécrable auteur qui, en le relisant, se dit à lui-même
qu'il est resté bien au-dessous de ce qu'il pouvait faire; et, sur-le-champ, il
recommence de plus belle... Croyez-moi, qui que vous soyez, ne touchez
pas à ces livres. Quant à ceux qui les pourraient lire par plaisir, ceux-là ne
les lisent pas; ils sont au bagne ou à Charenton.»
M. Frédéric Soulié, dans les Mémoires du Diable, a dit en passant un mot
des écrits de Sade: «Immonde assemblage de toutes les ordures et de tous
les crimes.»
Charles Nodier raconte dans ses Souvenirs, qu'ayant été arrêté et enfermé au
Temple, le hasard lui donna le marquis pour l'un des compagnons de la
première nuit de sa captivité; mais chacun sait que l'imagination joue le plus
grand rôle dans les récits du spirituel académicien, et nous pouvons
regarder comme certain que cette rencontre n'a jamais eu lieu. Voici
d'ailleurs le récit de Nodier:
cadavres sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs mères, jeunes
femmes qu'on égorge à la fin d'une orgie; coupes remplies de sang et de vin,
tortures inouïes. On allume des chaudières, on dresse des chevalets, on
dépouille des hommes de leur peau fumante; on crie, on jure, on blasphème,
on se mord, on s'arrache le cœur de la poitrine, et cela pendant douze ou
quinze volumes sans fin, et cela à chaque page, à chaque ligne, toujours.
Oh! quel infatigable scélérat! Dans son premier livre (Justine), il nous
montre une pauvre fille aux abois, perdue, abîmée, accablée de coups,
conduite par des monstres de souterrain en souterrain, de cimetière en
cimetière, battue, brisée, dévorée à mort, flétrie, écrasée... Quant l'auteur est
à bout de crimes, quand il n'en peut plus d'incestes et de monstruosités,
quand il est là, haletant sur les cadavres qu'il a poignardés et violés, quand il
n'y a pas une église qu'il n'ait souillée, pas un enfant qu'il n'ait immolé à sa
rage, pas une pensée morale sur laquelle il n'ait jeté les immondices de ses
idées et de sa parole, cet homme s'arrête enfin, il se regarde, il se sourit à
lui-même, il ne se fait pas peur. Au contraire, le voilà qui se complaît dans
son œuvre, et comme il trouve qu'à son œuvre, toute abominable qu'il l'a
faite, il manque encore quelque chose, voilà ce damné qui s'amuse à
illustrer son livre, et qui dessine sa pensée, et qui accompagne de gravures
dignes de ce livre, ce livre digne de ces gravures. À peine ce roman est-il
achevé que voilà son exécrable auteur qui, en le relisant, se dit à lui-même
qu'il est resté bien au-dessous de ce qu'il pouvait faire; et, sur-le-champ, il
recommence de plus belle... Croyez-moi, qui que vous soyez, ne touchez
pas à ces livres. Quant à ceux qui les pourraient lire par plaisir, ceux-là ne
les lisent pas; ils sont au bagne ou à Charenton.»
M. Frédéric Soulié, dans les Mémoires du Diable, a dit en passant un mot
des écrits de Sade: «Immonde assemblage de toutes les ordures et de tous
les crimes.»
Charles Nodier raconte dans ses Souvenirs, qu'ayant été arrêté et enfermé au
Temple, le hasard lui donna le marquis pour l'un des compagnons de la
première nuit de sa captivité; mais chacun sait que l'imagination joue le plus
grand rôle dans les récits du spirituel académicien, et nous pouvons
regarder comme certain que cette rencontre n'a jamais eu lieu. Voici
d'ailleurs le récit de Nodier:
Page 98
«Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme qui gênait assez ses
mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et d'élégance
dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières et de son
langage. Ses yeux, fatigués conservaient cependant je ne sais quoi de
brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une étincelle
expirante sur un charbon éteint. Ce n'était pas un conspirateur, et personne
ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux affaires politiques. Comme ses
attaques ne s'étaient jamais adressées qu'à deux puissances sociales d'une
assez grande importance, mais dont la stabilité entre pour fort peu de chose
dans les instructions secrètes de la police, c'est-à-dire la religion et la
morale, l'autorité venait de lui faire une grande part d'indulgence. Il était
envoyé aux bords des belles eaux de Charenton, relégué sous ses riches
ombrages, et il s'évada quand il voulut. Nous apprîmes quelques mois plus
tard, en prison, que M. de Sade s'était sauvé.
«Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit. J'ai aperçu ces livres-là; je les ai
retournés plutôt que feuilletés, pour voir de droite à gauche si le crime
filtrait partout. J'ai conservé de ces monstrueuses turpitudes une impression
vague d'étonnement et d'horreur; mais il y a une grande question de droit
politique à placer à côté de ce grand intérêt de la société, si cruellement
outragée dans un ouvrage dont le titre même est devenu obscène. Ce de
Sade est le prototype des victimes extra-judiciaires de la haute police du
Consulat et de l'Empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux, à
leurs formes politiques et à leurs débats spectaculeux un délit qui offensait
tellement la pudeur morale de la société toute entière, qu'on pouvait à peine
le caractériser sans danger, et il est vrai de dire que les matériaux de cette
hideuse procédure étaient plus repoussants à explorer que le haillon
sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un assassinat. Ce fut
un corps non judiciaire, le Conseil d'État, je crois, qui prononça contre
l'accusé la détention perpétuelle, et l'arbitraire ne manqua pas d'occasion
pour se fonder, comme on dirait aujourd'hui, sur ce précédent arbitraire. Je
n'examine pas le fond de la question. Il y a des cas où la publicité est peut-
être plus funeste que l'attentat, mais il faudrait alors un code réservé pour
des cas réservés.»
«J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me souviens
seulement qu'il était poli jusqu'à l'obséquiosité, affable jusqu'à l'onction et
qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on respecte.»
mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et d'élégance
dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières et de son
langage. Ses yeux, fatigués conservaient cependant je ne sais quoi de
brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une étincelle
expirante sur un charbon éteint. Ce n'était pas un conspirateur, et personne
ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux affaires politiques. Comme ses
attaques ne s'étaient jamais adressées qu'à deux puissances sociales d'une
assez grande importance, mais dont la stabilité entre pour fort peu de chose
dans les instructions secrètes de la police, c'est-à-dire la religion et la
morale, l'autorité venait de lui faire une grande part d'indulgence. Il était
envoyé aux bords des belles eaux de Charenton, relégué sous ses riches
ombrages, et il s'évada quand il voulut. Nous apprîmes quelques mois plus
tard, en prison, que M. de Sade s'était sauvé.
«Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit. J'ai aperçu ces livres-là; je les ai
retournés plutôt que feuilletés, pour voir de droite à gauche si le crime
filtrait partout. J'ai conservé de ces monstrueuses turpitudes une impression
vague d'étonnement et d'horreur; mais il y a une grande question de droit
politique à placer à côté de ce grand intérêt de la société, si cruellement
outragée dans un ouvrage dont le titre même est devenu obscène. Ce de
Sade est le prototype des victimes extra-judiciaires de la haute police du
Consulat et de l'Empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux, à
leurs formes politiques et à leurs débats spectaculeux un délit qui offensait
tellement la pudeur morale de la société toute entière, qu'on pouvait à peine
le caractériser sans danger, et il est vrai de dire que les matériaux de cette
hideuse procédure étaient plus repoussants à explorer que le haillon
sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un assassinat. Ce fut
un corps non judiciaire, le Conseil d'État, je crois, qui prononça contre
l'accusé la détention perpétuelle, et l'arbitraire ne manqua pas d'occasion
pour se fonder, comme on dirait aujourd'hui, sur ce précédent arbitraire. Je
n'examine pas le fond de la question. Il y a des cas où la publicité est peut-
être plus funeste que l'attentat, mais il faudrait alors un code réservé pour
des cas réservés.»
«J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me souviens
seulement qu'il était poli jusqu'à l'obséquiosité, affable jusqu'à l'onction et
qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on respecte.»
Page 99
On lit dans la Nouvelle Biographie générale: «Sade conserva jusqu'à sa
mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour, il
traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa première
parole était une ordure, et cela avec une voix très-douce, avec des cheveux
blancs très-beaux, avec l'air le plus aimable, avec une admirable politesse.
C'était un vieillard robuste et sans infirmités.»
Il est question du marquis dans la Gazette noire par un homme qui n'est pas
blanc, libellé attribué à Thevenot de Morandu.
Lalande, l'auteur du Dictionnaire des Athées, s'exprime ainsi, Supplément
page 84:
«Je voudrais pouvoir citer M. Sade; il a bien assez d'esprit, de
raisonnement, d'érudition, mais ses infâmes écrits le font rejeter d'une secte
(athéiste) où l'on ne parle que de vertu.»
Il paraît que dans sa jeunesse Sade était possesseur d'un physique séduisant:
«il avait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux blonds et frisés. C'était
ce qu'on appelle un joli homme.» (Paul Lacroix.)
Un auteur allemand qui a pris la peine de donner une analyse abrégée de
Justine et de Juliette, imprimée en 1874 (in-12º, 166 p.) s'exprime ainsi:
«Sa figure était charmante et lorsqu'il n'était qu'un enfant, toutes les dames
qui le rencontraient s'arrêtaient pour le regarder. Il mettait dans ses
moindres mouvements une grâce parfaite, et sa voix harmonieuse pénétrait
jusqu'au fond du cœur de toutes les femmes. Dès sa première jeunesse, il se
livra aux lectures les plus étendues, et il conçut un système basé sur les
principes de l'épicuréisme; il ne négliga point les beaux-arts; il était
excellent musicien, danseur habile, fort à l'escrime, et il consacra quelques
moments à la sculpture. Amateur fervent de la peinture, il passait des
journées entières dans les galeries de tableaux et surtout dans celle du
Louvre[18].» Tout cela est de la fantaisie.
Parmi les auteurs qui ont parlé de Sade, on peut signaler Mercier, Nouveau
Tableau de Paris et Arsène Houssaye, Notre-Dame de Thermidor, ainsi que
Michelet, Histoire de la Révolution tome VI chap. 7, les Mœurs en 94, de
Maxime Du Camp (Paris, sa vie et ses organes t. V. les Prisons.)
mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour, il
traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa première
parole était une ordure, et cela avec une voix très-douce, avec des cheveux
blancs très-beaux, avec l'air le plus aimable, avec une admirable politesse.
C'était un vieillard robuste et sans infirmités.»
Il est question du marquis dans la Gazette noire par un homme qui n'est pas
blanc, libellé attribué à Thevenot de Morandu.
Lalande, l'auteur du Dictionnaire des Athées, s'exprime ainsi, Supplément
page 84:
«Je voudrais pouvoir citer M. Sade; il a bien assez d'esprit, de
raisonnement, d'érudition, mais ses infâmes écrits le font rejeter d'une secte
(athéiste) où l'on ne parle que de vertu.»
Il paraît que dans sa jeunesse Sade était possesseur d'un physique séduisant:
«il avait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux blonds et frisés. C'était
ce qu'on appelle un joli homme.» (Paul Lacroix.)
Un auteur allemand qui a pris la peine de donner une analyse abrégée de
Justine et de Juliette, imprimée en 1874 (in-12º, 166 p.) s'exprime ainsi:
«Sa figure était charmante et lorsqu'il n'était qu'un enfant, toutes les dames
qui le rencontraient s'arrêtaient pour le regarder. Il mettait dans ses
moindres mouvements une grâce parfaite, et sa voix harmonieuse pénétrait
jusqu'au fond du cœur de toutes les femmes. Dès sa première jeunesse, il se
livra aux lectures les plus étendues, et il conçut un système basé sur les
principes de l'épicuréisme; il ne négliga point les beaux-arts; il était
excellent musicien, danseur habile, fort à l'escrime, et il consacra quelques
moments à la sculpture. Amateur fervent de la peinture, il passait des
journées entières dans les galeries de tableaux et surtout dans celle du
Louvre[18].» Tout cela est de la fantaisie.
Parmi les auteurs qui ont parlé de Sade, on peut signaler Mercier, Nouveau
Tableau de Paris et Arsène Houssaye, Notre-Dame de Thermidor, ainsi que
Michelet, Histoire de la Révolution tome VI chap. 7, les Mœurs en 94, de
Maxime Du Camp (Paris, sa vie et ses organes t. V. les Prisons.)
Page 100
Nous avons sous les yeux un Catalogue de livres rares et curieux. (Milan
Dumolard frères, 1880, 8º, 427 p.) rédigé par M. Jacques Piazzoli; il y est
question de Sade, p. 394-396, «l'un des fous les plus extraordinaires et en
même temps les plus repoussants.» Après avoir indiquée divers ouvrages où
il est fait mention du marquis M. Piazzoli ajoute: «Si le temps nous le
permettra (sic) nous publierons un (sic) étude physiologique (sic) sur cet
homme et ses ouvrages.»
Quand à la réimpression faite en 1834 (Paris marchand de nouveautés), in-
12 de la notice de Jules Janin et de celle du bibliophile Jacob, M. Piazzoli
regarde l'une comme sans valeur, l'autre comme incomplète. La
bibliographie jointe à ce petit volume est très inexacte, le portrait est de
fantaisie.
Un écrivain français, établi en Allemagne et auquel on doit des écrits
remarquables. Ch. de Villers (voir l'article intéressant que lui a consacré la
Biographie Universelle) inséré en 1797, dans le Spectatus du Nord. (journal
imprimé à Hambourg) une lettre sur Justine; ce morceau enfoui dans une
publication fort oubliée, a été exhumé et reproduit à Paris. (J. Baur. in-16.
37 pages 150 ex.) avec un avant-propos signé a. p.-m. (Auguste Poulet-
Malassis).
Circonstance notable: cette lettre est adressée à une dame qui avait ordonné
à Villers de lire l'œuvre de Sade et de lui en rendre compte.
«Vingt fois le dégoût et l'indignation m'ont fait tomber le livre des mains; sa
trop grande célébrité me l'a toujours fait reprendre.
«Il était réservé à notre siècle de le reproduire, et il ne pouvait être conçu
qu'au milieu des barbaries et des sanglantes convulsions qui ont déchiré la
France.»
«Ce roman n'inspire même pas cet intérêt que l'esprit sait répandre
quelquefois sur les mauvaises mœurs; il blesse également à chaque page la
vraisemblance, le sens commun et la délicatesse même des libertins; il est
plat et bête à force d'exagérations ridicules et de choses contre nature; on est
plus pressé de le quitter qu'on n'a été de le prendre.
«Diriez-vous bien cependant que peu d'ouvrages ont eu autant d'éditions
que cette misérable Justine? Que penser d'un temps où il s'est trouvé un
Dumolard frères, 1880, 8º, 427 p.) rédigé par M. Jacques Piazzoli; il y est
question de Sade, p. 394-396, «l'un des fous les plus extraordinaires et en
même temps les plus repoussants.» Après avoir indiquée divers ouvrages où
il est fait mention du marquis M. Piazzoli ajoute: «Si le temps nous le
permettra (sic) nous publierons un (sic) étude physiologique (sic) sur cet
homme et ses ouvrages.»
Quand à la réimpression faite en 1834 (Paris marchand de nouveautés), in-
12 de la notice de Jules Janin et de celle du bibliophile Jacob, M. Piazzoli
regarde l'une comme sans valeur, l'autre comme incomplète. La
bibliographie jointe à ce petit volume est très inexacte, le portrait est de
fantaisie.
Un écrivain français, établi en Allemagne et auquel on doit des écrits
remarquables. Ch. de Villers (voir l'article intéressant que lui a consacré la
Biographie Universelle) inséré en 1797, dans le Spectatus du Nord. (journal
imprimé à Hambourg) une lettre sur Justine; ce morceau enfoui dans une
publication fort oubliée, a été exhumé et reproduit à Paris. (J. Baur. in-16.
37 pages 150 ex.) avec un avant-propos signé a. p.-m. (Auguste Poulet-
Malassis).
Circonstance notable: cette lettre est adressée à une dame qui avait ordonné
à Villers de lire l'œuvre de Sade et de lui en rendre compte.
«Vingt fois le dégoût et l'indignation m'ont fait tomber le livre des mains; sa
trop grande célébrité me l'a toujours fait reprendre.
«Il était réservé à notre siècle de le reproduire, et il ne pouvait être conçu
qu'au milieu des barbaries et des sanglantes convulsions qui ont déchiré la
France.»
«Ce roman n'inspire même pas cet intérêt que l'esprit sait répandre
quelquefois sur les mauvaises mœurs; il blesse également à chaque page la
vraisemblance, le sens commun et la délicatesse même des libertins; il est
plat et bête à force d'exagérations ridicules et de choses contre nature; on est
plus pressé de le quitter qu'on n'a été de le prendre.
«Diriez-vous bien cependant que peu d'ouvrages ont eu autant d'éditions
que cette misérable Justine? Que penser d'un temps où il s'est trouvé un
Page 101
écrivain pour composer un tel roman, un libraire pour le débiter et un public
pour l'acheter?»
Villers ajoute que le docteur Meyer, dans ses Fragments de Paris, attribue
Justine à l'auteur des Liaisons dangereuses; c'est une erreur qu'il serait
superflu de relever. L'ouvrage de Choderlos de Laclos a été d'ailleurs
signalé dès 1836, par Charles Nodier, dans le Bulletin du bibliophile,
comme «diffamant la nature humaine et comme ne méritant pas plus de
commentaire que les hideuses spinthrées d'un émule effronté de Laclos, M.
de Sade qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme et non celui de la
corruption.»
[15] Les Mémoires de Tilly ont été publiés en 1828, 3 volumes in-8º. Ils offrent
un tableau frappant de la corruption qui régnait alors dans certaines classes de la
société française. M. de Lescure a dit avec raison que Tilly, type exact et
effroyablement réussi de l'homme à tempérament du dix-huitième siècle, portait
jusqu'en son abîme de corruption une sorte d'intrépidité héroïque.
[16] Charles Nodier a apprécié sévèrement ce livre célèbre dans une notice Sur
quelques livres satyriques et sur leur clef, notice égarée en 1834 dans un cahier
du Bulletin du Bibliophile et que peu de personnes possèdent aujourd'hui:
«Laclos a été le Pétrone d'une époque moins littéraire et plus dépravée que
l'époque où vécut Pétrone. Puisque les Liaisons dangereuses passent encore pour
un ouvrage remarquable dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire
quelque chose, et je ne sais jusqu'à quel point j'en ai le droit, car il m'a été
impossible de les lire jusqu'à la fin. Peinture de mœurs, si l'on veut, mais de
mœurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les peindre sans
laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos travers; œuvre de
style, si l'on veut, mais d'un style si affecté, si maniéré, si faux, qu'il révèle tout
au plus dans son auteur ce qu'il fallait de vide dans le cœur et d'aptitude au
jargon pour en faire le Lycophron des ruelles: voilà les Liaisons dangereuses. Ce
livre a aussi sa clef ou plutôt il en a dix. Je ne crois pas avoir traversé une ville
principale de nos provinces où l'on ne me montrât du doigt, dans ma jeunesse, un
des héros impurs et pervers de ce Satyricon de garnison, dont l'ennui, plus
puissant que la décence et le goût, devrait dès longtemps avoir fait justice. On
laissera sans doute au rebut ces clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la
nature humaine et qui ne mérite pas plus de commentaires que les hideuses
spinthries d'un émule effronté de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le
prix dégoûtant du cynisme et non de la corruption.»
[17] Il y avait des liens de parenté entre Sade et Mirabeau.
[18] "Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.
pour l'acheter?»
Villers ajoute que le docteur Meyer, dans ses Fragments de Paris, attribue
Justine à l'auteur des Liaisons dangereuses; c'est une erreur qu'il serait
superflu de relever. L'ouvrage de Choderlos de Laclos a été d'ailleurs
signalé dès 1836, par Charles Nodier, dans le Bulletin du bibliophile,
comme «diffamant la nature humaine et comme ne méritant pas plus de
commentaire que les hideuses spinthrées d'un émule effronté de Laclos, M.
de Sade qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme et non celui de la
corruption.»
[15] Les Mémoires de Tilly ont été publiés en 1828, 3 volumes in-8º. Ils offrent
un tableau frappant de la corruption qui régnait alors dans certaines classes de la
société française. M. de Lescure a dit avec raison que Tilly, type exact et
effroyablement réussi de l'homme à tempérament du dix-huitième siècle, portait
jusqu'en son abîme de corruption une sorte d'intrépidité héroïque.
[16] Charles Nodier a apprécié sévèrement ce livre célèbre dans une notice Sur
quelques livres satyriques et sur leur clef, notice égarée en 1834 dans un cahier
du Bulletin du Bibliophile et que peu de personnes possèdent aujourd'hui:
«Laclos a été le Pétrone d'une époque moins littéraire et plus dépravée que
l'époque où vécut Pétrone. Puisque les Liaisons dangereuses passent encore pour
un ouvrage remarquable dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire
quelque chose, et je ne sais jusqu'à quel point j'en ai le droit, car il m'a été
impossible de les lire jusqu'à la fin. Peinture de mœurs, si l'on veut, mais de
mœurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les peindre sans
laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos travers; œuvre de
style, si l'on veut, mais d'un style si affecté, si maniéré, si faux, qu'il révèle tout
au plus dans son auteur ce qu'il fallait de vide dans le cœur et d'aptitude au
jargon pour en faire le Lycophron des ruelles: voilà les Liaisons dangereuses. Ce
livre a aussi sa clef ou plutôt il en a dix. Je ne crois pas avoir traversé une ville
principale de nos provinces où l'on ne me montrât du doigt, dans ma jeunesse, un
des héros impurs et pervers de ce Satyricon de garnison, dont l'ennui, plus
puissant que la décence et le goût, devrait dès longtemps avoir fait justice. On
laissera sans doute au rebut ces clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la
nature humaine et qui ne mérite pas plus de commentaires que les hideuses
spinthries d'un émule effronté de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le
prix dégoûtant du cynisme et non de la corruption.»
[17] Il y avait des liens de parenté entre Sade et Mirabeau.
[18] "Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.
Page 102
LE
Page 103
MARQUIS DE SADE
I
SES ÉCRITS
près avoir donné sur la vie de Sade quelques détails que nous
avons tenu à ne pas trop développer, il reste à parler de ses
écrits. Entreprise difficile, mais que nous accomplirons avec
tous les ménagements qu'elle réclame.
La Biographie universelle entre à l'égard des ouvrages de
Sade dans des détails étendus.
L'article qui se trouve dans la France littéraire de Quérard (viii, 303)
n'apprend rien de neuf; il est en grande partie emprunté à la Biographie
universelle.
Ersch dans sa France littéraire se borne à mentionner Aline et Valcour et les
Crimes de l'Amour.
Commençons par les productions dramatiques. Le marquis aima
constamment la comédie de société, et il se plaisait à faire jouer des pièces
qui restaient d'ailleurs au-dessous du médiocre.
Il existe un drame en prose et en trois actes, imprimé à Versailles, l'an viii,
in-8º; l'auteur ne se désigne que sous les initiales de ses prénoms et de son
nom. Cette production a pour titre: Oxtiren, ou les Malheurs du libertinage,
par D. A. F. S., Versailles, Blaizot, an viii, 2 feuillets et 48 pages. Elle figure
au catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº 2542. Une
note s'exprime ainsi: «L'auteur a beau prodiguer les noms de scélérat et de
monstre à son héros, on sent qu'il le peint avec complaisance, d'après
nature, qu'il lui prête ses sentiments. Il y a même beaucoup d'analogie entre
I
SES ÉCRITS
près avoir donné sur la vie de Sade quelques détails que nous
avons tenu à ne pas trop développer, il reste à parler de ses
écrits. Entreprise difficile, mais que nous accomplirons avec
tous les ménagements qu'elle réclame.
La Biographie universelle entre à l'égard des ouvrages de
Sade dans des détails étendus.
L'article qui se trouve dans la France littéraire de Quérard (viii, 303)
n'apprend rien de neuf; il est en grande partie emprunté à la Biographie
universelle.
Ersch dans sa France littéraire se borne à mentionner Aline et Valcour et les
Crimes de l'Amour.
Commençons par les productions dramatiques. Le marquis aima
constamment la comédie de société, et il se plaisait à faire jouer des pièces
qui restaient d'ailleurs au-dessous du médiocre.
Il existe un drame en prose et en trois actes, imprimé à Versailles, l'an viii,
in-8º; l'auteur ne se désigne que sous les initiales de ses prénoms et de son
nom. Cette production a pour titre: Oxtiren, ou les Malheurs du libertinage,
par D. A. F. S., Versailles, Blaizot, an viii, 2 feuillets et 48 pages. Elle figure
au catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº 2542. Une
note s'exprime ainsi: «L'auteur a beau prodiguer les noms de scélérat et de
monstre à son héros, on sent qu'il le peint avec complaisance, d'après
nature, qu'il lui prête ses sentiments. Il y a même beaucoup d'analogie entre
Page 104
sa propre histoire et le sujet de cette pièce. La théorie du crime se retrouve
partout: «Ce valet m'impatiente, il frémit. Ces imbéciles-là n'ont point de
principes; tout ce qui sort de la règle ordinaire du vice et de la friponnerie
les étonne; le remords les effraie.»
Le rédacteur du catalogue en question émet l'opinion que Sade doit être
l'auteur des pièces obscènes qui parurent, de 1789 à 1793, contre Marie-
Antoinette, la princesse de Lamballe et madame de Polignac. Cette
conjecture nous semble très-hasardée; Sade n'avait aucun motif de
multiplier avec fureur des attaques infâmes contre le parti de la cour, et il ne
manquait pas alors d'écrivains ignobles très-disposés à pousser la licence au
delà de toutes les limites.
Nous trouvons au même catalogue, nº 3879, un manuscrit intitulé: Julia, ou
le Mariage sans femme, folie-vaudeville en un acte. Le rédacteur met en
note: «Cette pièce est sotadique, comme son titre l'indique. L'écriture
ressemble à celle du marquis de Sade, qui avait, comme on sait, démoralisé
les prisonniers de Bicêtre en les dressant à jouer des pièces infâmes qu'il
composait pour eux.»
Nous croyons qu'il y a de l'exagération dans cette allégation. La tolérance
des administrateurs de l'hospice n'aurait pu aller si loin. Quand au mot
sotadique, ce n'est peut-être pas celui qu'il fallait employer, mais un autre
emprunté aux habitudes des habitants d'une ville engloutie dans la Mer
Morte.[19]
On connaît deux autres pièces de Sade qui furent reçues, la première, au
Théâtre Français, en 1790 (le Misanthrope par amour, Sophie et Dufrasne)
la seconde au théâtre Favart (l'Homme dangereux, ou le Suborneur). Ces
comédies sont en vers; elles n'ont pas été imprimées. La Biographie
universelle indique seize autres pièces de divers genres (il serait sans intérêt
d'en donner les titres) dont les manuscrits restèrent entre les mains de la
famille; elle mentionne un devis raisonné sur le projet d'un spectacle de
gladiateurs, à l'instar des Romains, dans lequel Sade devait être intéressé.
Cette idée était en effet digne de lui.
Le rédacteur du catalogue Soleinne (Mr Paul Lacroix, nº 3876) est porté à
attribuer à Sade une autre pièce très-rare et que son titre fait rechercher: la
France f...! Les personnages de cette comédie, qui s'intitule «lubrique et
partout: «Ce valet m'impatiente, il frémit. Ces imbéciles-là n'ont point de
principes; tout ce qui sort de la règle ordinaire du vice et de la friponnerie
les étonne; le remords les effraie.»
Le rédacteur du catalogue en question émet l'opinion que Sade doit être
l'auteur des pièces obscènes qui parurent, de 1789 à 1793, contre Marie-
Antoinette, la princesse de Lamballe et madame de Polignac. Cette
conjecture nous semble très-hasardée; Sade n'avait aucun motif de
multiplier avec fureur des attaques infâmes contre le parti de la cour, et il ne
manquait pas alors d'écrivains ignobles très-disposés à pousser la licence au
delà de toutes les limites.
Nous trouvons au même catalogue, nº 3879, un manuscrit intitulé: Julia, ou
le Mariage sans femme, folie-vaudeville en un acte. Le rédacteur met en
note: «Cette pièce est sotadique, comme son titre l'indique. L'écriture
ressemble à celle du marquis de Sade, qui avait, comme on sait, démoralisé
les prisonniers de Bicêtre en les dressant à jouer des pièces infâmes qu'il
composait pour eux.»
Nous croyons qu'il y a de l'exagération dans cette allégation. La tolérance
des administrateurs de l'hospice n'aurait pu aller si loin. Quand au mot
sotadique, ce n'est peut-être pas celui qu'il fallait employer, mais un autre
emprunté aux habitudes des habitants d'une ville engloutie dans la Mer
Morte.[19]
On connaît deux autres pièces de Sade qui furent reçues, la première, au
Théâtre Français, en 1790 (le Misanthrope par amour, Sophie et Dufrasne)
la seconde au théâtre Favart (l'Homme dangereux, ou le Suborneur). Ces
comédies sont en vers; elles n'ont pas été imprimées. La Biographie
universelle indique seize autres pièces de divers genres (il serait sans intérêt
d'en donner les titres) dont les manuscrits restèrent entre les mains de la
famille; elle mentionne un devis raisonné sur le projet d'un spectacle de
gladiateurs, à l'instar des Romains, dans lequel Sade devait être intéressé.
Cette idée était en effet digne de lui.
Le rédacteur du catalogue Soleinne (Mr Paul Lacroix, nº 3876) est porté à
attribuer à Sade une autre pièce très-rare et que son titre fait rechercher: la
France f...! Les personnages de cette comédie, qui s'intitule «lubrique et
Page 105
royaliste,» sont la France, l'Angleterre, la Vendée, le duc d'Orléans, le
comte de Puisaye, le roi de Prusse, l'empereur François II et le roi
d'Espagne, Charles IV. La dédicace au ministre de la police n'est pas
longue: «Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.» La préface commence
ainsi: «J'ai cherché à être lu par tout le monde. Si mon ouvrage va jusqu'à la
postérité, je la supplie de ne pas me juger sur le style, mais sur le fond.
Lecteurs, ne vous prévenez pas contre le titre; femmes aimables,
pardonnez-le moi! plus vous me lirez, plus je réclame votre indulgence.
Libertins, hommes de lettres, politiques, historiens, philosophes, patriotes,
royalistes, étrangers, lisez-moi; j'écris pour vous tous. Et vous, souveraine
de ma pensée, vous que j'adore, si vous me devinez, ne craignez rien pour le
sentiment. J'ai écrit avec ma plume; mon cœur n'y est pour rien.»
Les notes présentent des faits curieux, mais d'une exactitude suspecte.
L'auteur ne doute pas que son ignoble badinage ne produise des fruits
honnêtes: «Lorsqu'il s'agit du bien, qu'importe comment on l'opère? N'avez-
vous jamais pris de poison pour vous guérir?»
La pièce a été certainement imprimée après l'an 1796, date que semble
désigner le chiffre de 5796; les vers suivants en sont la preuve:
Buonarparte règne en maître,
À sa guise il nous fait des lois,
Puis, en despote, il nous les donne.
Petit-fils d'un petit bourgeois,
Assis sur le trône des rois,
Que lui manque-t-il? la couronne.
Ce n'était qu'à l'époque du Consulat qu'il était possible de s'exprimer de la
sorte.
Des notes sont remplies de traits mordants contre les hommes de l'époque.
En voici deux échantillons: «Notre Brutus de Douay (Merlin), de mauvais
mari, devint mauvais père, autant qu'il était mauvais Français.—Notre Caïn
(J.-M. Chénier) dénonça son frère Abel, et le fit assassiner, non par la
jalousie de ses succès, mais pour avoir ses ouvrages, qu'il nous donne
comme les siens.»
comte de Puisaye, le roi de Prusse, l'empereur François II et le roi
d'Espagne, Charles IV. La dédicace au ministre de la police n'est pas
longue: «Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.» La préface commence
ainsi: «J'ai cherché à être lu par tout le monde. Si mon ouvrage va jusqu'à la
postérité, je la supplie de ne pas me juger sur le style, mais sur le fond.
Lecteurs, ne vous prévenez pas contre le titre; femmes aimables,
pardonnez-le moi! plus vous me lirez, plus je réclame votre indulgence.
Libertins, hommes de lettres, politiques, historiens, philosophes, patriotes,
royalistes, étrangers, lisez-moi; j'écris pour vous tous. Et vous, souveraine
de ma pensée, vous que j'adore, si vous me devinez, ne craignez rien pour le
sentiment. J'ai écrit avec ma plume; mon cœur n'y est pour rien.»
Les notes présentent des faits curieux, mais d'une exactitude suspecte.
L'auteur ne doute pas que son ignoble badinage ne produise des fruits
honnêtes: «Lorsqu'il s'agit du bien, qu'importe comment on l'opère? N'avez-
vous jamais pris de poison pour vous guérir?»
La pièce a été certainement imprimée après l'an 1796, date que semble
désigner le chiffre de 5796; les vers suivants en sont la preuve:
Buonarparte règne en maître,
À sa guise il nous fait des lois,
Puis, en despote, il nous les donne.
Petit-fils d'un petit bourgeois,
Assis sur le trône des rois,
Que lui manque-t-il? la couronne.
Ce n'était qu'à l'époque du Consulat qu'il était possible de s'exprimer de la
sorte.
Des notes sont remplies de traits mordants contre les hommes de l'époque.
En voici deux échantillons: «Notre Brutus de Douay (Merlin), de mauvais
mari, devint mauvais père, autant qu'il était mauvais Français.—Notre Caïn
(J.-M. Chénier) dénonça son frère Abel, et le fit assassiner, non par la
jalousie de ses succès, mais pour avoir ses ouvrages, qu'il nous donne
comme les siens.»
Page 106
La France f... a paru sur divers catalogues de vente (Saint-Mauris, Baillet,
etc.). Nous la rencontrons aussi dans deux collections qui n'ont pas été
dispersées, celles de Leber (nº 5016) et de Pixérécourt (page 368 du
catalogue de 1839). Il en a été publié il y a quelques années une
réimpression tirée à petit nombre.
La Biographie universelle indique aussi comme œuvres dramatiques de
Sade, indépendamment de celles déjà mentionnées, l'Epreuve, comédie en
un acte et en vers, saisie par la police en 1782, et non rendue, parce qu'elle
contenait des passages libres; l'Ecole des jaloux; le Boudoir, reçu en 1791
au théâtre Favart, et un drame en trois actes: Cléontine, ou la Fille
malheureuse.
Le plus célèbre des ouvrages de Sade, celui qui a voué son nom à l'infamie,
c'est Justine, ou les Malheurs de la Vertu. Il en existe plusieurs éditions
successivement accrues et amplifiées. Quelques détails bibliographiques à
cet égard doivent trouver place ici. La première impression porte
l'indication: en Hollande, chez les libraires associés, 1791, 2 vol. in-8, le 1er
de 283 p. et le 2e de 191 p.—Autre édition, en Hollande, chez les libraires
associés, 1791, 2 vol. in-12, le 1er de 337 p. et le 2e de 228 p.—Londres,
1792, 2 vol. in-18 (Paris-Cazin.) de 291 et 306 p. avec un frontispice,
réduction de celui de l'édition originale. Il existe une reproduction ou
contrefaçon en 4 volumes. Hollande, 1800, avec 4 frontispices, 6 figures
obscènes.
Cette première rédaction, tout abominable qu'elle soit, l'est un peu moins
que la suivante, qui est la seconde. Les horreurs de Bressac, par exemple,
sont commises sur sa tante, au lieu de sa mère.—Troisième édition, corrigée
et augmentée: Philadelphie, (Paris), 1794, 2 vol. in-18 avec 6 grav. jolie
impression.
La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la Vertu suivie de Juliette, sa sœur,
ou les Prospérités du Vice, ouvrage orné d'un frontispice et de cent sujets
gravés avec soin. Hollande (Paris, Bertrandet?), 1797,[20] 10 vol. in-18 dont
4 de Justine et 6 de Juliette.—Troisième rédaction, dans laquelle le marquis
de Sade a poussé les atrocités au dernier période.—L'auteur, dit-on,
imprima lui-même son ouvrage dans un souterrain. On dit que Saint-Just, de
la Convention, le lisait pour s'exciter à la cruauté. L'auteur en adressa un
etc.). Nous la rencontrons aussi dans deux collections qui n'ont pas été
dispersées, celles de Leber (nº 5016) et de Pixérécourt (page 368 du
catalogue de 1839). Il en a été publié il y a quelques années une
réimpression tirée à petit nombre.
La Biographie universelle indique aussi comme œuvres dramatiques de
Sade, indépendamment de celles déjà mentionnées, l'Epreuve, comédie en
un acte et en vers, saisie par la police en 1782, et non rendue, parce qu'elle
contenait des passages libres; l'Ecole des jaloux; le Boudoir, reçu en 1791
au théâtre Favart, et un drame en trois actes: Cléontine, ou la Fille
malheureuse.
Le plus célèbre des ouvrages de Sade, celui qui a voué son nom à l'infamie,
c'est Justine, ou les Malheurs de la Vertu. Il en existe plusieurs éditions
successivement accrues et amplifiées. Quelques détails bibliographiques à
cet égard doivent trouver place ici. La première impression porte
l'indication: en Hollande, chez les libraires associés, 1791, 2 vol. in-8, le 1er
de 283 p. et le 2e de 191 p.—Autre édition, en Hollande, chez les libraires
associés, 1791, 2 vol. in-12, le 1er de 337 p. et le 2e de 228 p.—Londres,
1792, 2 vol. in-18 (Paris-Cazin.) de 291 et 306 p. avec un frontispice,
réduction de celui de l'édition originale. Il existe une reproduction ou
contrefaçon en 4 volumes. Hollande, 1800, avec 4 frontispices, 6 figures
obscènes.
Cette première rédaction, tout abominable qu'elle soit, l'est un peu moins
que la suivante, qui est la seconde. Les horreurs de Bressac, par exemple,
sont commises sur sa tante, au lieu de sa mère.—Troisième édition, corrigée
et augmentée: Philadelphie, (Paris), 1794, 2 vol. in-18 avec 6 grav. jolie
impression.
La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la Vertu suivie de Juliette, sa sœur,
ou les Prospérités du Vice, ouvrage orné d'un frontispice et de cent sujets
gravés avec soin. Hollande (Paris, Bertrandet?), 1797,[20] 10 vol. in-18 dont
4 de Justine et 6 de Juliette.—Troisième rédaction, dans laquelle le marquis
de Sade a poussé les atrocités au dernier période.—L'auteur, dit-on,
imprima lui-même son ouvrage dans un souterrain. On dit que Saint-Just, de
la Convention, le lisait pour s'exciter à la cruauté. L'auteur en adressa un
Page 107
exemplaire sur papier vélin à chacun des membres du Directoire. On doit
trouver, à la fin du tome VI, l'indication au relieur, contenant l'ordre des
gravures, en 4 pages, qui a été enlevé dans beaucoup d'exemplaires. Cette
indication est nécessaire pour vérifier le nombre de gravures, incomplet
dans la plupart des exemplaires, tantôt pour quelques-unes des figures,
tantôt pour d'autres—Juliette, ou la suite de Justine, avait paru pour la
première fois en 1796, en 4 vol. in-8º. (Voir Barbier, Dict. des Anonymes, nº
9127.) Dans l'édition de 1797, elle occupe 6 vol. in-18 avec 60 grav.—Un
bibliophile nous remet la note suivante: «Je crois qu'il existe d'autres
éditions portant le même titre que l'édition de Hollande, 1797, mais peut-
être n'est-ce que cette édition avec des gravures différentes. J'ai vu plusieurs
exemplaires d'une édition dont les planches, copiées exactement sur celles
de l'édition de 1797, sont moins bien exécutées, et dans tous les exemplaires
que j'ai vus, il n'y a que 100 figures, y compris le frontispice. La figure du
tome II, p. 241 de l'édition de 1797, représentant une parodie des
cérémonies religieuses, est omise. Dans une autre édition, les figures sont
lithographiées et souvent modifiées. Je crois que le nombre de ces
lithographies est moins considérable. En sus des trois séries de figures que
j'ai vues, j'ai une portion d'une suite de gravures semblables à celles de
l'édition de 1797; la planche que je viens d'indiquer s'y trouve. Ces figures
sont presque au trait; peut-être faut-il y reconnaître un tirage des planches
originales avant qu'elles n'eussent été terminées.»
Toutes les éditions de cet ouvrage sont rares et chères, et un exemplaire
complet et bien conservé ne se cède guère aujourd'hui à moins de 600 et
800 francs.—Il y a eu, pour Justine, une condamnation le 19 mai 1815, et
une autre condamnation a été insérée au Moniteur du 15 décembre 1843.
Justine est un récit d'atrocités et de folies sanguinaires beaucoup plus
qu'érotiques; la difficulté de comprendre le motif qui avait pu dicter cet
ouvrage a fait quelquefois supposer la folie chez son auteur. Cependant,
comme le fait observer M. Paul Lacroix, dans la 5e de ses Dissertations sur
divers points curieux de l'histoire de France, plusieurs personnages ont pu
lui servir de modèle, et notamment le maréchal de France, Gilles de Rais ou
Retz étranglé en 1440 et qui avait exécuté une partie de ce que Sade a
décrit.[21]
trouver, à la fin du tome VI, l'indication au relieur, contenant l'ordre des
gravures, en 4 pages, qui a été enlevé dans beaucoup d'exemplaires. Cette
indication est nécessaire pour vérifier le nombre de gravures, incomplet
dans la plupart des exemplaires, tantôt pour quelques-unes des figures,
tantôt pour d'autres—Juliette, ou la suite de Justine, avait paru pour la
première fois en 1796, en 4 vol. in-8º. (Voir Barbier, Dict. des Anonymes, nº
9127.) Dans l'édition de 1797, elle occupe 6 vol. in-18 avec 60 grav.—Un
bibliophile nous remet la note suivante: «Je crois qu'il existe d'autres
éditions portant le même titre que l'édition de Hollande, 1797, mais peut-
être n'est-ce que cette édition avec des gravures différentes. J'ai vu plusieurs
exemplaires d'une édition dont les planches, copiées exactement sur celles
de l'édition de 1797, sont moins bien exécutées, et dans tous les exemplaires
que j'ai vus, il n'y a que 100 figures, y compris le frontispice. La figure du
tome II, p. 241 de l'édition de 1797, représentant une parodie des
cérémonies religieuses, est omise. Dans une autre édition, les figures sont
lithographiées et souvent modifiées. Je crois que le nombre de ces
lithographies est moins considérable. En sus des trois séries de figures que
j'ai vues, j'ai une portion d'une suite de gravures semblables à celles de
l'édition de 1797; la planche que je viens d'indiquer s'y trouve. Ces figures
sont presque au trait; peut-être faut-il y reconnaître un tirage des planches
originales avant qu'elles n'eussent été terminées.»
Toutes les éditions de cet ouvrage sont rares et chères, et un exemplaire
complet et bien conservé ne se cède guère aujourd'hui à moins de 600 et
800 francs.—Il y a eu, pour Justine, une condamnation le 19 mai 1815, et
une autre condamnation a été insérée au Moniteur du 15 décembre 1843.
Justine est un récit d'atrocités et de folies sanguinaires beaucoup plus
qu'érotiques; la difficulté de comprendre le motif qui avait pu dicter cet
ouvrage a fait quelquefois supposer la folie chez son auteur. Cependant,
comme le fait observer M. Paul Lacroix, dans la 5e de ses Dissertations sur
divers points curieux de l'histoire de France, plusieurs personnages ont pu
lui servir de modèle, et notamment le maréchal de France, Gilles de Rais ou
Retz étranglé en 1440 et qui avait exécuté une partie de ce que Sade a
décrit.[21]
Page 108
La préface mise en tête de l'édition de Justine de 1797 est curieuse à
plusieurs égards; nous la placerons ici. C'est d'ailleurs le seul endroit de ce
roman dont la reproduction soit possible:
«Le manuscrit original de cet ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré qu'il
était, avait cependant obtenu plusieurs éditions entièrement épuisées
aujourd'hui, nous étant tombé entre les mains, nous nous empressons de le
donner au public tel qu'il a été conçu par son auteur, qui l'écrivit en 1788.
Un infidèle ami à qui ce manuscrit fut confié, trompant la bonne foi et les
intentions de cet auteur, qui ne voulait pas que son manuscrit fût imprimé
de son vivant, en fit un extrait bien au-dessous de l'original, et qui fut
constamment désavoué par celui dont l'énergique crayon a dessiné la
Justine et sa sœur que l'on va voir ici.
«Nous n'hésitons pas à les offrir telles que les enfanta le génie de cet
écrivain à jamais célèbre, ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadés que le
siècle philosophique dans lequel nous vivons, ne se scandalisera pas des
systèmes hardis qui s'y trouvent disséminés; et, quant aux tableaux
cyniques, nous croyons avec l'auteur que toutes les situations possibles de
l'âme étant à la disposition du romancier, il n'en est aucune dont il n'ait la
permission de faire usage; il n'y a que les sots qui se scandalisent; la
véritable vertu ne s'effraie ni se s'alarme jamais des peintures du vice; elle
n'y trouve qu'un motif de plus à la marche sacrée qu'elle s'impose. On criera
peut-être contre cet ouvrage, mais qui criera? Ce seront les libertins, comme
autrefois les hypocrites contre le Tartufe.
«Nous certifions du reste que, dans cette édition, on s'est absolument
conformé à l'original que nous possédons seuls; coupe de l'ouvrage,
systèmes philosophiques, tout s'y trouve; les gravures, même, ont été
exécutées d'après les dessins que l'artiste avait fait faire avant sa mort et qui
étaient annexés au manuscrit.
«Aucun livre, d'ailleurs, n'est fait pour exciter une curiosité plus vive; en
aucun, l'intérêt, ce ressort si difficile à produire dans un ouvrage de cette
nature, ne se soutient d'une manière plus attachante; dans aucun, les replis
du cœur des libertins ne sont développés plus adroitement, ni les écarts de
leur imagination tracés d'une manière plus forte; dans aucun enfin n'est écrit
ce que l'on va lire ici. Ne sommes-nous donc pas autorisés à croire que,
plusieurs égards; nous la placerons ici. C'est d'ailleurs le seul endroit de ce
roman dont la reproduction soit possible:
«Le manuscrit original de cet ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré qu'il
était, avait cependant obtenu plusieurs éditions entièrement épuisées
aujourd'hui, nous étant tombé entre les mains, nous nous empressons de le
donner au public tel qu'il a été conçu par son auteur, qui l'écrivit en 1788.
Un infidèle ami à qui ce manuscrit fut confié, trompant la bonne foi et les
intentions de cet auteur, qui ne voulait pas que son manuscrit fût imprimé
de son vivant, en fit un extrait bien au-dessous de l'original, et qui fut
constamment désavoué par celui dont l'énergique crayon a dessiné la
Justine et sa sœur que l'on va voir ici.
«Nous n'hésitons pas à les offrir telles que les enfanta le génie de cet
écrivain à jamais célèbre, ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadés que le
siècle philosophique dans lequel nous vivons, ne se scandalisera pas des
systèmes hardis qui s'y trouvent disséminés; et, quant aux tableaux
cyniques, nous croyons avec l'auteur que toutes les situations possibles de
l'âme étant à la disposition du romancier, il n'en est aucune dont il n'ait la
permission de faire usage; il n'y a que les sots qui se scandalisent; la
véritable vertu ne s'effraie ni se s'alarme jamais des peintures du vice; elle
n'y trouve qu'un motif de plus à la marche sacrée qu'elle s'impose. On criera
peut-être contre cet ouvrage, mais qui criera? Ce seront les libertins, comme
autrefois les hypocrites contre le Tartufe.
«Nous certifions du reste que, dans cette édition, on s'est absolument
conformé à l'original que nous possédons seuls; coupe de l'ouvrage,
systèmes philosophiques, tout s'y trouve; les gravures, même, ont été
exécutées d'après les dessins que l'artiste avait fait faire avant sa mort et qui
étaient annexés au manuscrit.
«Aucun livre, d'ailleurs, n'est fait pour exciter une curiosité plus vive; en
aucun, l'intérêt, ce ressort si difficile à produire dans un ouvrage de cette
nature, ne se soutient d'une manière plus attachante; dans aucun, les replis
du cœur des libertins ne sont développés plus adroitement, ni les écarts de
leur imagination tracés d'une manière plus forte; dans aucun enfin n'est écrit
ce que l'on va lire ici. Ne sommes-nous donc pas autorisés à croire que,
Page 109
sous ce rapport, il est fait pour parvenir à la postérité la plus reculée? La
Vertu même, dût-elle en frémir un instant, peut-être faudrait-il oublier ses
larmes pour l'orgueil de posséder en France une aussi piquante production.»
On voit que de Sade avait la précaution de donner son livre comme l'œuvre
d'un auteur déjà décédé. On prétend d'ailleurs que, dans la conversation, il
ne faisait aucune difficulté de reconnaître la paternité de ses monstrueuses
productions.
Citons encore le jugement qu'il porte sur un homme célèbre avec lequel il
avait eu, nous l'avons déjà dit, de vives altercations:
«Mirabeau voulut être libertin pour être quelque chose; il n'est et ne sera
pourtant rien toute sa vie.»
Une note ajoute:
«Une des meilleures preuves du délire et de la déraison qui caractérisent la
France en 1789, est l'enthousiasme ridicule qu'inspire ce vil espion de la
monarchie. Quelle idée reste-t-il aujourd'hui de cet homme immoral et de
fort peu d'esprit? Celle d'un traître, d'un fourbe et d'un ignorant.»
On a dit que l'édition de 1797 avait été exécutée avec luxe; c'est une erreur;
l'impression est fort ordinaire; les gravures sont bien médiocres[22].
Les dessins originaux existent encore aujourd'hui, avec des annotations de
la main de Sade, dans le cabinet d'un bibliophile qui a réuni un grand
nombre de livres difficiles à rencontrer.
L'Histoire de l'art pendant la Révolution, écrite par M. J. Renouvier et
publiée par M. A. de Montaiglon, parle d'un frontispice gravé par Chéry et
qui est peut-être destiné «à un de ces livres infâmes d'un maniaque qui
souilla l'époque de la liberté.»
En 1835, un spéculateur en librairie eut l'idée de faire écrire un roman très-
mal fait qu'on intitula Justine, ou les Malheurs de la vertu, avec une préface
par le marquis de Sade (on donna en effet un extrait de la préface). 2 vol. in-
8º. Cette narration, où figuraient des voleurs et des garnements de la pire
espèce étalant des principes fort peu édifiants, fut, dit-on, rédigée par un
auteur d'un ordre infime, le fécond Raban, publiée par un éditeur nommé
Vertu même, dût-elle en frémir un instant, peut-être faudrait-il oublier ses
larmes pour l'orgueil de posséder en France une aussi piquante production.»
On voit que de Sade avait la précaution de donner son livre comme l'œuvre
d'un auteur déjà décédé. On prétend d'ailleurs que, dans la conversation, il
ne faisait aucune difficulté de reconnaître la paternité de ses monstrueuses
productions.
Citons encore le jugement qu'il porte sur un homme célèbre avec lequel il
avait eu, nous l'avons déjà dit, de vives altercations:
«Mirabeau voulut être libertin pour être quelque chose; il n'est et ne sera
pourtant rien toute sa vie.»
Une note ajoute:
«Une des meilleures preuves du délire et de la déraison qui caractérisent la
France en 1789, est l'enthousiasme ridicule qu'inspire ce vil espion de la
monarchie. Quelle idée reste-t-il aujourd'hui de cet homme immoral et de
fort peu d'esprit? Celle d'un traître, d'un fourbe et d'un ignorant.»
On a dit que l'édition de 1797 avait été exécutée avec luxe; c'est une erreur;
l'impression est fort ordinaire; les gravures sont bien médiocres[22].
Les dessins originaux existent encore aujourd'hui, avec des annotations de
la main de Sade, dans le cabinet d'un bibliophile qui a réuni un grand
nombre de livres difficiles à rencontrer.
L'Histoire de l'art pendant la Révolution, écrite par M. J. Renouvier et
publiée par M. A. de Montaiglon, parle d'un frontispice gravé par Chéry et
qui est peut-être destiné «à un de ces livres infâmes d'un maniaque qui
souilla l'époque de la liberté.»
En 1835, un spéculateur en librairie eut l'idée de faire écrire un roman très-
mal fait qu'on intitula Justine, ou les Malheurs de la vertu, avec une préface
par le marquis de Sade (on donna en effet un extrait de la préface). 2 vol. in-
8º. Cette narration, où figuraient des voleurs et des garnements de la pire
espèce étalant des principes fort peu édifiants, fut, dit-on, rédigée par un
auteur d'un ordre infime, le fécond Raban, publiée par un éditeur nommé
Page 110
Bordeaux (Fr.-M. J.) Ce livre fut annoncé publiquement; le scandale fut
grand: l'autorité intervint, et l'éditeur, traduit en justice, fut condamné à six
mois de prison et 2.000 francs d'amende.
Il existe un ouvrage de Restif intitulé l'Anti-Justine. Au Palais-Royal, chez
feue la veuve Girouard, très connue, 1798, 2 parties, in-12; la première 204
pages, la seconde s'arrête à la page 252; l'impression n'a pas été achevée. Le
titre annonce 60 figures qui n'ont jamais paru. L'impression commencée,
vers 1798, par Restif, écrivain typographe, et qu'il exécutait lui-même, est
restée inachevée et il n'en a été tiré que fort peu d'exemplaires, qui, sans
doute, ont été détruits pour la plupart. On prétend qu'on n'en connaît plus
que cinq ou six. Un se trouve, dit-on, dans la réserve de la Bibliothèque
nationale; un autre aurait été payé 2,000 francs par un riche Anglais,
amateur du fruit défendu en fait de raretés bibliographiques[23]. Quoi qu'il
en soit, l'ouvrage est aujourd'hui assez répandu, parce qu'il a obtenu
récemment plusieurs réimpressions exécutées en Belgique, l'une en 2 vol.
in-18, avec de mauvaises lithographies coloriées, les autres beaucoup plus
soignées, est in-12, avec des gravures.
L'Anti-Justine est un tissu d'ordures révoltantes; L'auteur semble s'être
proposé de dépasser tout ce qu'on avait osé écrire jusqu'alors en fait de
cynisme. Cette production est mise sous le nom de Linguet, qui en est fort
innocent. Elle est divisée en 48 chapitres, dont il est presque toujours
impossible de transcrire les titres; en voici, du moins, quelques-uns qu'on
peut citer: Du bon Mari Spartiate.—Des Conditions du Mariage.—Du
Dédommagement.—Du chef-d'œuvre de tendresse paternelle.—D'une
nouvelle Actrice, etc.
En écrivant ces ordures, Restif s'était proposé, à ce qu'il prétend, un but
moral. Il s'exprime de la façon suivante, dans un Épilogue:
«J'ai longtemps hésité pour savoir si je publierai cet ouvrage posthume du
trop fameux Linguet. Le casement déjà commencé, je résolus de n'en tirer
que quelques exemplaires pour mettre quelques amis éclairés et deux ou
trois femmes d'esprit à même de juger sciemment de son effet, et s'il ne fera
pas autant de mal que l'œuvre infernale à laquelle on veut le faire servir de
contre-poison. Je ne suis pas assez dépourvu de sens pour ne pas sentir que
l'Anti-Justine est un poison; mais ce n'est pas là ce dont il s'agit. Sera-ce le
grand: l'autorité intervint, et l'éditeur, traduit en justice, fut condamné à six
mois de prison et 2.000 francs d'amende.
Il existe un ouvrage de Restif intitulé l'Anti-Justine. Au Palais-Royal, chez
feue la veuve Girouard, très connue, 1798, 2 parties, in-12; la première 204
pages, la seconde s'arrête à la page 252; l'impression n'a pas été achevée. Le
titre annonce 60 figures qui n'ont jamais paru. L'impression commencée,
vers 1798, par Restif, écrivain typographe, et qu'il exécutait lui-même, est
restée inachevée et il n'en a été tiré que fort peu d'exemplaires, qui, sans
doute, ont été détruits pour la plupart. On prétend qu'on n'en connaît plus
que cinq ou six. Un se trouve, dit-on, dans la réserve de la Bibliothèque
nationale; un autre aurait été payé 2,000 francs par un riche Anglais,
amateur du fruit défendu en fait de raretés bibliographiques[23]. Quoi qu'il
en soit, l'ouvrage est aujourd'hui assez répandu, parce qu'il a obtenu
récemment plusieurs réimpressions exécutées en Belgique, l'une en 2 vol.
in-18, avec de mauvaises lithographies coloriées, les autres beaucoup plus
soignées, est in-12, avec des gravures.
L'Anti-Justine est un tissu d'ordures révoltantes; L'auteur semble s'être
proposé de dépasser tout ce qu'on avait osé écrire jusqu'alors en fait de
cynisme. Cette production est mise sous le nom de Linguet, qui en est fort
innocent. Elle est divisée en 48 chapitres, dont il est presque toujours
impossible de transcrire les titres; en voici, du moins, quelques-uns qu'on
peut citer: Du bon Mari Spartiate.—Des Conditions du Mariage.—Du
Dédommagement.—Du chef-d'œuvre de tendresse paternelle.—D'une
nouvelle Actrice, etc.
En écrivant ces ordures, Restif s'était proposé, à ce qu'il prétend, un but
moral. Il s'exprime de la façon suivante, dans un Épilogue:
«J'ai longtemps hésité pour savoir si je publierai cet ouvrage posthume du
trop fameux Linguet. Le casement déjà commencé, je résolus de n'en tirer
que quelques exemplaires pour mettre quelques amis éclairés et deux ou
trois femmes d'esprit à même de juger sciemment de son effet, et s'il ne fera
pas autant de mal que l'œuvre infernale à laquelle on veut le faire servir de
contre-poison. Je ne suis pas assez dépourvu de sens pour ne pas sentir que
l'Anti-Justine est un poison; mais ce n'est pas là ce dont il s'agit. Sera-ce le
Page 111
contre-poison de l'infâme Justine? Voilà ce que je veux consulter près des
hommes et des femmes désintéressés qui jugeront de l'effet que le livre
imprimé produit sur eux et sur elles.
«On a vu par la table même combien cet ouvrage est saturé, mais il le fallait
pour produire l'effet attendu. Jugez donc, mes amis, et craignez de m'induire
en erreur.
«L'ouvrage aura cinq, six ou sept parties comme celle-ci. Il est destiné à
ramener les maris blasés auxquels les femmes n'inspirent plus rien. Tel est
le but de cette étonnante production que le nom de Linguet rendra
immortelle.»
Dans le chapitre 26, Restif revient sur l'idée qui l'a guidé: «J'ai un but
important: je veux préserver les femmes de la cruauté. L'Anti-Justine, non
moins savoureuse, non moins emportée que la Justine, mais sans barbarie,
empêchera désormais les hommes d'avoir recours à celle-ci; la publication
du concurrent antidote est urgente, et je me déshonore volontiers aux yeux
des sots, des puristes et des irréfléchis pour la donner à mes compatriotes.»
Restif a poussé la prévoyance jusqu'à indiquer minutieusement les sujets
d'un grand nombre d'estampes destinées à accompagner ce qu'il avait
composé de l'Anti-Justine, nous avons dit qu'elles n'avaient jamais existé.
M. Paul Lacroix dans le volume qu'il a publié sous le titre de Bibliographie
et Iconographie, de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, (Paris, A.
Fontaine, 1875, gr. 8.) entre, au sujet de l'écrit qui nous occupe (p. 413 et
suiv.) dans de longs détails auxquels nous renvoyons.
La Philosophie dans le Boudoir, de Sade, est un ouvrage tout aussi
dégoûtant que Justine. C'est une série de dialogues et d'orgies entre
quelques libertins, dignes émules du marquis, et des femmes bien faites
pour figurer dans une pareille société. De longues discussions
philosophiques, où s'étalent l'athéisme le plus effronté et la négation de
toute morale, se mêlent à des scènes ignobles. On connaît deux éditions,
Londres, (Paris,) dépens de la Compagnie, MDCCXCXC (sic pour 1795) 2
parties, petit in-12 de 190 et 216 pages avec un joli frontispice non libre et 4
figures libres médiocres.—A été réimprimé en 1830, en 2 volumes in-18,
avec 10 lithographies obscènes; et aussi depuis, avec des gravures libres.
hommes et des femmes désintéressés qui jugeront de l'effet que le livre
imprimé produit sur eux et sur elles.
«On a vu par la table même combien cet ouvrage est saturé, mais il le fallait
pour produire l'effet attendu. Jugez donc, mes amis, et craignez de m'induire
en erreur.
«L'ouvrage aura cinq, six ou sept parties comme celle-ci. Il est destiné à
ramener les maris blasés auxquels les femmes n'inspirent plus rien. Tel est
le but de cette étonnante production que le nom de Linguet rendra
immortelle.»
Dans le chapitre 26, Restif revient sur l'idée qui l'a guidé: «J'ai un but
important: je veux préserver les femmes de la cruauté. L'Anti-Justine, non
moins savoureuse, non moins emportée que la Justine, mais sans barbarie,
empêchera désormais les hommes d'avoir recours à celle-ci; la publication
du concurrent antidote est urgente, et je me déshonore volontiers aux yeux
des sots, des puristes et des irréfléchis pour la donner à mes compatriotes.»
Restif a poussé la prévoyance jusqu'à indiquer minutieusement les sujets
d'un grand nombre d'estampes destinées à accompagner ce qu'il avait
composé de l'Anti-Justine, nous avons dit qu'elles n'avaient jamais existé.
M. Paul Lacroix dans le volume qu'il a publié sous le titre de Bibliographie
et Iconographie, de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, (Paris, A.
Fontaine, 1875, gr. 8.) entre, au sujet de l'écrit qui nous occupe (p. 413 et
suiv.) dans de longs détails auxquels nous renvoyons.
La Philosophie dans le Boudoir, de Sade, est un ouvrage tout aussi
dégoûtant que Justine. C'est une série de dialogues et d'orgies entre
quelques libertins, dignes émules du marquis, et des femmes bien faites
pour figurer dans une pareille société. De longues discussions
philosophiques, où s'étalent l'athéisme le plus effronté et la négation de
toute morale, se mêlent à des scènes ignobles. On connaît deux éditions,
Londres, (Paris,) dépens de la Compagnie, MDCCXCXC (sic pour 1795) 2
parties, petit in-12 de 190 et 216 pages avec un joli frontispice non libre et 4
figures libres médiocres.—A été réimprimé en 1830, en 2 volumes in-18,
avec 10 lithographies obscènes; et aussi depuis, avec des gravures libres.
Page 112
Nous avons vu une édition où des photographies fort mal faites remplacent
les lithographies.
Nous ne connaissons que de titre la Théorie du libertinage que Restif de la
Bretonne, dans son étrange auto-biographie, intitulée Monsieur Nicolas,
mentionne comme un ouvrage de Sade; il n'est pas probable qu'elle ait été
imprimée.
Aline et Valcourt, ou le Roman philosophique, écrit à la Bastille, un an
avant la Révolution, est une production épistolaire qui fut publiée en 1793,
chez Girouard, libraire, en 8 volumes petit in-12[24] 8 faux-titres et 16
figures. La figure du tome III page 216 manque souvent; elle est trop
découverte. On y retrouve ces personnages ayant les goûts cruels ou
dépravés que Sade plaçait dans tous ses écrits. Il se met en scène sous le
nom de Valcourt, et il retrace quelques traits de sa propre histoire. D'après la
Biographie universelle, ce roman, moins immoral que Justine, est peut-être
plus dangereux, parce qu'il n'offre pas des tableaux aussi dégoûtants.
D'après M. Pigoreau (Petite bibliographie romancière), quelques extraits de
cet ouvrage, choisis dans ce qu'il y a de plus admissible, ont été insérés dans
deux romans fort oubliés aujourd'hui, publiés à l'époque du Directoire, et
qui pourraient bien être aussi des productions de Sade: Valmor et Lydia.
1798, 3 volumes in-12; Alzonde et Koradin, 1799, 2 volumes in-18.
Les tirades ultra-philosophiques abondent dans le roman de Sade; un des
principaux personnages est un président aussi cruel que débauché, souillé
de crimes et de turpitudes. De très-longs épisodes coupent le récit; un d'eux
fait le tableau du gouvernement d'un roi nègre qui a établi dans ses États un
régime tout à fait contraire aux idées de morale admises chez les nations
civilisées, régime dont ses sujets se trouvent très-satisfaits et très-heureux;
un autre hors-d'œuvre retrace les malheurs d'une femme qui est tombée au
pouvoir de l'Inquisition, et il va sans dire que Sade, tout en prodiguant les
épithètes de monstre et de scélérat au grand-inquisiteur, don Crispe Brutaldi
Barbaridos de Torturentia, décrit avec complaisance la luxure et la férocité
de cet exécrable personnage.
On a attribué à Sade deux autres romans:
La Marquise de Ganges, 1813, 2 vol. in-12, récit ennuyeux et sombre, mais
non licencieux d'une histoire criminelle et véritable; toutefois Sade altérait
les lithographies.
Nous ne connaissons que de titre la Théorie du libertinage que Restif de la
Bretonne, dans son étrange auto-biographie, intitulée Monsieur Nicolas,
mentionne comme un ouvrage de Sade; il n'est pas probable qu'elle ait été
imprimée.
Aline et Valcourt, ou le Roman philosophique, écrit à la Bastille, un an
avant la Révolution, est une production épistolaire qui fut publiée en 1793,
chez Girouard, libraire, en 8 volumes petit in-12[24] 8 faux-titres et 16
figures. La figure du tome III page 216 manque souvent; elle est trop
découverte. On y retrouve ces personnages ayant les goûts cruels ou
dépravés que Sade plaçait dans tous ses écrits. Il se met en scène sous le
nom de Valcourt, et il retrace quelques traits de sa propre histoire. D'après la
Biographie universelle, ce roman, moins immoral que Justine, est peut-être
plus dangereux, parce qu'il n'offre pas des tableaux aussi dégoûtants.
D'après M. Pigoreau (Petite bibliographie romancière), quelques extraits de
cet ouvrage, choisis dans ce qu'il y a de plus admissible, ont été insérés dans
deux romans fort oubliés aujourd'hui, publiés à l'époque du Directoire, et
qui pourraient bien être aussi des productions de Sade: Valmor et Lydia.
1798, 3 volumes in-12; Alzonde et Koradin, 1799, 2 volumes in-18.
Les tirades ultra-philosophiques abondent dans le roman de Sade; un des
principaux personnages est un président aussi cruel que débauché, souillé
de crimes et de turpitudes. De très-longs épisodes coupent le récit; un d'eux
fait le tableau du gouvernement d'un roi nègre qui a établi dans ses États un
régime tout à fait contraire aux idées de morale admises chez les nations
civilisées, régime dont ses sujets se trouvent très-satisfaits et très-heureux;
un autre hors-d'œuvre retrace les malheurs d'une femme qui est tombée au
pouvoir de l'Inquisition, et il va sans dire que Sade, tout en prodiguant les
épithètes de monstre et de scélérat au grand-inquisiteur, don Crispe Brutaldi
Barbaridos de Torturentia, décrit avec complaisance la luxure et la férocité
de cet exécrable personnage.
On a attribué à Sade deux autres romans:
La Marquise de Ganges, 1813, 2 vol. in-12, récit ennuyeux et sombre, mais
non licencieux d'une histoire criminelle et véritable; toutefois Sade altérait
Page 113
la réalité des faits afin de noircir la mémoire d'une infortunée victime des
machinations de quelques scélérats.
Pauline de Belval, Mémoire anecdote parisienne du dix-huitième siècle,
1796, 2 vol. in-12, 1816, production indiquée dans la Bibliographie-
romancière de M. Pigoreau; Luérard dit ne pas la connaître, et nous ne
l'avons point rencontrée.
Il existe un roman mal écrit, mal intrigué: l'Étourdi, Lampsaque, 1784, 2
vol. in-12. L'auteur ne s'est pas gêné pour transcrire littéralement de longs
passages dans d'autres livres de l'époque et pour les enchasser dans ses peu
édifiantes narrations. M. P. L. (Paul Lacroix), dans une note qui
accompagne l'annonce d'un exemplaire de cet ouvrage (Bulletin du
bibliophile, 1857, p. 153), l'attribue à Sade. Le chapitre intitulé la Comédie
n'est qu'un souvenir du théâtre de société que le marquis avait inauguré dans
son château de la Coste, où les médecins l'envoyèrent se refaire de ses
fatigues de débauche, et où il amena mademoiselle Beauvoisin, actrice du
Théâtre-Français, qu'il faisait passer pour sa femme. Voici quelques lignes à
ce sujet (tome II. p. 84), dans lesquelles on reconnaît l'auteur de tant de
turpitudes: «Comme je n'ai jamais ressemblé à ces malades dont Molière a
si bien peint le ridicule, qui n'ont jamais d'autre occupation que de se
médicamenter, qu'il me faut un objet de dissipation et que l'amour ne
pouvait m'en fournir dans ces pays où presque toutes les femmes ont encore
de la vertu ou du moins les sots préjugés qui la remplacent, que je n'avais ni
la volonté ni le désir de les combattre, j'employai mon temps à former une
troupe pour jouer la comédie en société: passion que j'ai toujours eue et qui
souvent m'a tenu lieu de bien d'autres. Que d'obstacles n'eus-je pas à vaincre
avant de réussir! C'était la conquête de la Toison d'Or. Il me fallut terrasser
tous ces monstres qu'on nomme préjugés et qu'il est difficile de détruire et
même d'affaiblir dans l'esprit des personnes qui les ont reçus dans leur
enfance.»
À la fin de ce roman, qui offre parfois, pour les noms des personnages, des
anagrammes qu'il serait curieux de déchiffrer et qui côtoie en quelque sorte
les aventures du marquis lui-même, l'auteur revendique pour son compte
une plaisante mystification dont le Journal de Paris fut complice
involontaire en 1777, et que les Mémoires de Bachaumont ont prise au
machinations de quelques scélérats.
Pauline de Belval, Mémoire anecdote parisienne du dix-huitième siècle,
1796, 2 vol. in-12, 1816, production indiquée dans la Bibliographie-
romancière de M. Pigoreau; Luérard dit ne pas la connaître, et nous ne
l'avons point rencontrée.
Il existe un roman mal écrit, mal intrigué: l'Étourdi, Lampsaque, 1784, 2
vol. in-12. L'auteur ne s'est pas gêné pour transcrire littéralement de longs
passages dans d'autres livres de l'époque et pour les enchasser dans ses peu
édifiantes narrations. M. P. L. (Paul Lacroix), dans une note qui
accompagne l'annonce d'un exemplaire de cet ouvrage (Bulletin du
bibliophile, 1857, p. 153), l'attribue à Sade. Le chapitre intitulé la Comédie
n'est qu'un souvenir du théâtre de société que le marquis avait inauguré dans
son château de la Coste, où les médecins l'envoyèrent se refaire de ses
fatigues de débauche, et où il amena mademoiselle Beauvoisin, actrice du
Théâtre-Français, qu'il faisait passer pour sa femme. Voici quelques lignes à
ce sujet (tome II. p. 84), dans lesquelles on reconnaît l'auteur de tant de
turpitudes: «Comme je n'ai jamais ressemblé à ces malades dont Molière a
si bien peint le ridicule, qui n'ont jamais d'autre occupation que de se
médicamenter, qu'il me faut un objet de dissipation et que l'amour ne
pouvait m'en fournir dans ces pays où presque toutes les femmes ont encore
de la vertu ou du moins les sots préjugés qui la remplacent, que je n'avais ni
la volonté ni le désir de les combattre, j'employai mon temps à former une
troupe pour jouer la comédie en société: passion que j'ai toujours eue et qui
souvent m'a tenu lieu de bien d'autres. Que d'obstacles n'eus-je pas à vaincre
avant de réussir! C'était la conquête de la Toison d'Or. Il me fallut terrasser
tous ces monstres qu'on nomme préjugés et qu'il est difficile de détruire et
même d'affaiblir dans l'esprit des personnes qui les ont reçus dans leur
enfance.»
À la fin de ce roman, qui offre parfois, pour les noms des personnages, des
anagrammes qu'il serait curieux de déchiffrer et qui côtoie en quelque sorte
les aventures du marquis lui-même, l'auteur revendique pour son compte
une plaisante mystification dont le Journal de Paris fut complice
involontaire en 1777, et que les Mémoires de Bachaumont ont prise au
Page 114
sérieux: c'est le jeune homme à marier proposé en loterie à 3,000 francs le
billet. Sade fut-il, en effet, l'inventeur de cette facétie?
Mentionnons aussi Zoloé et ses deux acolytes; chez tous les marchands de
nouveautés, thermidor, an VIII. Turin (Paris) in-18, frontispice gravé, non
signé. Les productions immondes de Sade sont mentionnées avec
complaisance dans ce petit roman. Hâtons-nous de dire que, si Zoloé
outrage la décence, elle n'est pas, du moins, plus coupable qu'une foule
d'autres œuvres plus ou moins lestes qui se sont multipliées depuis un
siècle. Quant au but que poursuit ce pamphlet, on découvre que c'est une
satire violente, et, qui plus est un tissu de calomnies dirigées contre
Joséphine de Beauharnais, alors épouse du premier consul. Les deux
acolytes que lui assigne l'auteur, et qu'il affuble des noms de Laureda et de
Volsange, passent pour avoir été mesdames Tallien[25] et Visconti. Dès
l'avant-propos, la situation de l'héroïne est tracée de manière à dissiper toute
incertitude:
«Qu'avez-vous, ma chère Zoloé? Votre front sourcilleux n'annonce que la
triste mélancolie. La fortune n'a-t-elle pas assez souri à vos vœux? Que
manque-t-il à votre gloire, à votre puissance? Votre immortel époux n'est-il
pas le soleil de la patrie?»
Vient ensuite un portrait dans lequel l'âge, la patrie, la famille, tout
s'accorde point pour point avec la personne que l'on voit attaquée par le
libelliste avec tant d'audace:
«Zoloé a l'Amérique pour origine. Sur les limites de la quarantaine[27], elle
n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq; un ton très
insinuant, une dissimulation hypocrite consommée; à tout ce qui peut
séduire et captiver, elle joint l'ardeur la plus vive pour les plaisirs, une
avidité d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la promptitude d'un
joueur, un luxe effréné qui engloutirait les revenus de dix provinces. Elle n'a
jamais été belle; mais sa coquetterie déjà raffinée avait attaché à son char un
essaim d'adorateurs. Loin de se disperser par son mariage avec le comte
Bermont, ils jurèrent tous de ne pas être malheureux, et Zoloé, la sensible
Zoloé, ne put consentir à leur faire violer leur serment. De cette union sont
billet. Sade fut-il, en effet, l'inventeur de cette facétie?
Mentionnons aussi Zoloé et ses deux acolytes; chez tous les marchands de
nouveautés, thermidor, an VIII. Turin (Paris) in-18, frontispice gravé, non
signé. Les productions immondes de Sade sont mentionnées avec
complaisance dans ce petit roman. Hâtons-nous de dire que, si Zoloé
outrage la décence, elle n'est pas, du moins, plus coupable qu'une foule
d'autres œuvres plus ou moins lestes qui se sont multipliées depuis un
siècle. Quant au but que poursuit ce pamphlet, on découvre que c'est une
satire violente, et, qui plus est un tissu de calomnies dirigées contre
Joséphine de Beauharnais, alors épouse du premier consul. Les deux
acolytes que lui assigne l'auteur, et qu'il affuble des noms de Laureda et de
Volsange, passent pour avoir été mesdames Tallien[25] et Visconti. Dès
l'avant-propos, la situation de l'héroïne est tracée de manière à dissiper toute
incertitude:
«Qu'avez-vous, ma chère Zoloé? Votre front sourcilleux n'annonce que la
triste mélancolie. La fortune n'a-t-elle pas assez souri à vos vœux? Que
manque-t-il à votre gloire, à votre puissance? Votre immortel époux n'est-il
pas le soleil de la patrie?»
Vient ensuite un portrait dans lequel l'âge, la patrie, la famille, tout
s'accorde point pour point avec la personne que l'on voit attaquée par le
libelliste avec tant d'audace:
«Zoloé a l'Amérique pour origine. Sur les limites de la quarantaine[27], elle
n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq; un ton très
insinuant, une dissimulation hypocrite consommée; à tout ce qui peut
séduire et captiver, elle joint l'ardeur la plus vive pour les plaisirs, une
avidité d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la promptitude d'un
joueur, un luxe effréné qui engloutirait les revenus de dix provinces. Elle n'a
jamais été belle; mais sa coquetterie déjà raffinée avait attaché à son char un
essaim d'adorateurs. Loin de se disperser par son mariage avec le comte
Bermont, ils jurèrent tous de ne pas être malheureux, et Zoloé, la sensible
Zoloé, ne put consentir à leur faire violer leur serment. De cette union sont
Page 115
nés un fils et une fille, aujourd'hui attachés à la fortune de leur illustre beau-
père.»
Quant à Laureda, elle justifie l'opinion qu'on a conçue de la nation
espagnole: «elle est tout feu et tout amour. Fille d'un comte de nouvelle
date[26], mais extrêmement riche, sa fortune lui permet de satisfaire tous ses
goûts.»
L'auteur raconte en style très négligé et très incorrect des orgies où figurent
ces trois dames; il les met en scène avec Fessinot, époux de Laureda, avec
l'ex-domestique Parmesan et l'ex-capucin Pacôme. Il serait assez inutile de
rechercher quels sont les personnages cachés sous ces divers noms.
Chemin faisant, on rencontre de vives attaques contre des gens alors en
évidence et dont la conduite n'était pas édifiante. Les mésaventures du
sénateur D..., libertin perdu de vices, l'ardeur de S... pour le jeu, sont l'objet
de sarcasmes violents; l'intempérance du représentant du peuple C... fournit
le sujet d'un tableau repoussant.
«En traversant le Carrousel, je rencontrai deux forts qui portaient sur un
brancart une espèce d'homme, couché et enveloppé dans un grand manteau
bleu. Je m'imaginai d'abord que quelque affaire d'honneur avait envoyé le
personnage dans l'autre monde, et qu'on allait le remettre à sa famille pour
en disposer. Je demande à un des porteurs, avec un air d'intérêt, de quoi il
s'agissait.—Suivez-nous, me dit-il, vous en jugerez. Le brancart s'arrête à la
maison du citoyen C..., car c'était lui-même qu'on promenait en cet état. Sa
figure couperosée, des yeux qu'il roulait pleins de vin, des paroles sans
suite, des gestes d'un insensé, des restes impurs qui sortaient de sa bouche et
dont ses habits étaient tout dégoûtants, me firent bientôt connaître la cause
de l'état où je trouvais l'un des représentants de la France.
«Comme ce spectacle paraissait m'affecter, l'un des porteurs me dit: «Vous
êtes bien bon de plaindre le citoyen C... Cinq fois par décade, notre
ministère lui est nécessaire.»
Il est permis de croire que l'histoire de Zoloé entrait pour quelque chose
dans le parti que prit la police de faire enfermer le marquis de Sade à
Charenton. Ce fut en 1801, peu de temps après la date indiquée sur le titre
de ce pamphlet, qu'il perdit sa liberté.
père.»
Quant à Laureda, elle justifie l'opinion qu'on a conçue de la nation
espagnole: «elle est tout feu et tout amour. Fille d'un comte de nouvelle
date[26], mais extrêmement riche, sa fortune lui permet de satisfaire tous ses
goûts.»
L'auteur raconte en style très négligé et très incorrect des orgies où figurent
ces trois dames; il les met en scène avec Fessinot, époux de Laureda, avec
l'ex-domestique Parmesan et l'ex-capucin Pacôme. Il serait assez inutile de
rechercher quels sont les personnages cachés sous ces divers noms.
Chemin faisant, on rencontre de vives attaques contre des gens alors en
évidence et dont la conduite n'était pas édifiante. Les mésaventures du
sénateur D..., libertin perdu de vices, l'ardeur de S... pour le jeu, sont l'objet
de sarcasmes violents; l'intempérance du représentant du peuple C... fournit
le sujet d'un tableau repoussant.
«En traversant le Carrousel, je rencontrai deux forts qui portaient sur un
brancart une espèce d'homme, couché et enveloppé dans un grand manteau
bleu. Je m'imaginai d'abord que quelque affaire d'honneur avait envoyé le
personnage dans l'autre monde, et qu'on allait le remettre à sa famille pour
en disposer. Je demande à un des porteurs, avec un air d'intérêt, de quoi il
s'agissait.—Suivez-nous, me dit-il, vous en jugerez. Le brancart s'arrête à la
maison du citoyen C..., car c'était lui-même qu'on promenait en cet état. Sa
figure couperosée, des yeux qu'il roulait pleins de vin, des paroles sans
suite, des gestes d'un insensé, des restes impurs qui sortaient de sa bouche et
dont ses habits étaient tout dégoûtants, me firent bientôt connaître la cause
de l'état où je trouvais l'un des représentants de la France.
«Comme ce spectacle paraissait m'affecter, l'un des porteurs me dit: «Vous
êtes bien bon de plaindre le citoyen C... Cinq fois par décade, notre
ministère lui est nécessaire.»
Il est permis de croire que l'histoire de Zoloé entrait pour quelque chose
dans le parti que prit la police de faire enfermer le marquis de Sade à
Charenton. Ce fut en 1801, peu de temps après la date indiquée sur le titre
de ce pamphlet, qu'il perdit sa liberté.
Page 116
On peut facilement supposer qu'aucun libraire ne voulut se charger de la
publication d'un libellé qui devait susciter de redoutables colères. Les mots:
de l'imprimerie de l'auteur, écrits sur le frontispice, s'accordent avec une
phrase de la préface: «Je me procurerai moi-même l'honneur d'être
imprimé, et je n'en aurai l'obligation à personne.» Nous ignorons si de Sade
possédait une imprimerie particulière; en tout cas, il était très au fait des
mystères de la typographie clandestine.
Saisi par la police, le petit volume que nous indiquons est devenu rare; nous
le rencontrons sur quelques catalogues (40 fr. Saint-Mauris, nº 276;—38 fr.
50, exemplaire broché, Bignon, nº 1832.)
Transcrivons le dernier paragraphe de Zoloé: «Qu'on se rappelle que nous
parlons en historien. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont chargés
des couleurs de l'immoralité, de la perfidie et de l'intrigue. Nous avons peint
les hommes d'un siècle qui n'est plus. Puisse celui-ci en produire de
meilleurs et prêter à mes pinceaux les charmes de la vertu.»
On sait que, tout en traçant avec une infatigable complaisance des tableaux
où s'étalaient tous les vices et tous les crimes, de Sade avait la manie de
vanter la vertu.
Zoloé ne figure point parmi les divers ouvrages de Sade que mentionnent la
Biographie universelle et la France littéraire de Quérard; même silence
dans la Nouvelle Biographie générale. Les détails qu'on vient de lire à
l'égard de ce libellé se retrouvent dans les Fantaisies bibliographiques de
M. Gustave Brunet (Paris, J. Gay, 1864, in-18.)
Il existe une réimpression de Zoloé avec notices biographiques et
bibliographiques. Bruxelles, chez tous les libraires, 1870, in-12 178 pages.
Le titre annonce un tirage à 130 exemplaires, mais il a sans doute été
dépassé. Le frontispice à l'eau-forte est la reproduction de celui du titre de
l'édition originale. Pisanus Fraxi (Index libr. prohib., p. 407) a parlé de
Zoloé: il n'y voit qu'une sotte et plate attaque contre Bonaparte et Joséphine;
point de vérité historique, nulle trace d'esprit. Voir aussi: Œuvres posthumes
de Quérard, publiées par G. Brunet; Livres à clef, 1873, p. 174.
Les Crimes de l'Amour, ou le délire des Passions, nouvelles historiques et
tragiques, précédées d'une idée sur les romans, par D. A. F. Sade. Paris,
publication d'un libellé qui devait susciter de redoutables colères. Les mots:
de l'imprimerie de l'auteur, écrits sur le frontispice, s'accordent avec une
phrase de la préface: «Je me procurerai moi-même l'honneur d'être
imprimé, et je n'en aurai l'obligation à personne.» Nous ignorons si de Sade
possédait une imprimerie particulière; en tout cas, il était très au fait des
mystères de la typographie clandestine.
Saisi par la police, le petit volume que nous indiquons est devenu rare; nous
le rencontrons sur quelques catalogues (40 fr. Saint-Mauris, nº 276;—38 fr.
50, exemplaire broché, Bignon, nº 1832.)
Transcrivons le dernier paragraphe de Zoloé: «Qu'on se rappelle que nous
parlons en historien. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont chargés
des couleurs de l'immoralité, de la perfidie et de l'intrigue. Nous avons peint
les hommes d'un siècle qui n'est plus. Puisse celui-ci en produire de
meilleurs et prêter à mes pinceaux les charmes de la vertu.»
On sait que, tout en traçant avec une infatigable complaisance des tableaux
où s'étalaient tous les vices et tous les crimes, de Sade avait la manie de
vanter la vertu.
Zoloé ne figure point parmi les divers ouvrages de Sade que mentionnent la
Biographie universelle et la France littéraire de Quérard; même silence
dans la Nouvelle Biographie générale. Les détails qu'on vient de lire à
l'égard de ce libellé se retrouvent dans les Fantaisies bibliographiques de
M. Gustave Brunet (Paris, J. Gay, 1864, in-18.)
Il existe une réimpression de Zoloé avec notices biographiques et
bibliographiques. Bruxelles, chez tous les libraires, 1870, in-12 178 pages.
Le titre annonce un tirage à 130 exemplaires, mais il a sans doute été
dépassé. Le frontispice à l'eau-forte est la reproduction de celui du titre de
l'édition originale. Pisanus Fraxi (Index libr. prohib., p. 407) a parlé de
Zoloé: il n'y voit qu'une sotte et plate attaque contre Bonaparte et Joséphine;
point de vérité historique, nulle trace d'esprit. Voir aussi: Œuvres posthumes
de Quérard, publiées par G. Brunet; Livres à clef, 1873, p. 174.
Les Crimes de l'Amour, ou le délire des Passions, nouvelles historiques et
tragiques, précédées d'une idée sur les romans, par D. A. F. Sade. Paris,
Page 117
Massé, an VIII, 2 volumes in-8º ou 4 volumes in-12, 4 frontispices non
signés. Un bel exemplaire papier vélin, figures avant la lettre, fait partie du
cabinet d'un bibliophile parisien. Un exemplaire relié a été adjugé à 45
francs vente Solar, nº 2224.
Un critique de l'époque, Villeterque, ayant avec raison signalé dans le
Journal de Paris cet ouvrage comme détestable à tous égards, Sade se
fâcha, et il fit promptement paraître une brochure intitulée: l'Auteur des
Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire, in-12, 19 pages; il désavoue
ses autres écrits avec son audace habituelle, et adresse au critique des
injures grossières.
Cet ouvrage étant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons à son égard
dans quelques détails.
L'épigraphe est assez caractéristique; elle est indiquée comme empruntée
aux Nuits d'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps à vérifier):
«Amour, fruit délicieux que le ciel permet à la terre de produire pour le
bonheur de la vie, pourquoi faut-il que tu fasses naître des crimes, et
pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?»
Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette et
Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.—La Double épreuve.—Miss
Henriette Stralsond.—Faxelange.—Florville et Courval.—Rodrigue.—
Laurence et Antonio.—Ernestine.—Dorgeville, ou le Criminel par vertu.—
La comtesse de Sancerre.—Eugène de Franval.
Parmi les personnages figurent lord Grandville, «l'homme le plus débauché,
le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et malheureusement le
plus riche.» Voici un passage pris au hasard: «Les moyens de faire
succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est si sûre, que les
tentatives d'épreuve sont absolument superflues. Les femmes, ainsi que les
villes de guerre, ont toutes un côté hors de défense; il ne s'agit que de le
chercher. Est-il découvert, la place est bientôt rendue; cet art, ainsi que les
autres, a ses principes.»
Dans la préface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman depuis
son origine, et il expose ses idées sur les règles qu'on doit se prescrire
lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:
signés. Un bel exemplaire papier vélin, figures avant la lettre, fait partie du
cabinet d'un bibliophile parisien. Un exemplaire relié a été adjugé à 45
francs vente Solar, nº 2224.
Un critique de l'époque, Villeterque, ayant avec raison signalé dans le
Journal de Paris cet ouvrage comme détestable à tous égards, Sade se
fâcha, et il fit promptement paraître une brochure intitulée: l'Auteur des
Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire, in-12, 19 pages; il désavoue
ses autres écrits avec son audace habituelle, et adresse au critique des
injures grossières.
Cet ouvrage étant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons à son égard
dans quelques détails.
L'épigraphe est assez caractéristique; elle est indiquée comme empruntée
aux Nuits d'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps à vérifier):
«Amour, fruit délicieux que le ciel permet à la terre de produire pour le
bonheur de la vie, pourquoi faut-il que tu fasses naître des crimes, et
pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?»
Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette et
Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.—La Double épreuve.—Miss
Henriette Stralsond.—Faxelange.—Florville et Courval.—Rodrigue.—
Laurence et Antonio.—Ernestine.—Dorgeville, ou le Criminel par vertu.—
La comtesse de Sancerre.—Eugène de Franval.
Parmi les personnages figurent lord Grandville, «l'homme le plus débauché,
le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et malheureusement le
plus riche.» Voici un passage pris au hasard: «Les moyens de faire
succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est si sûre, que les
tentatives d'épreuve sont absolument superflues. Les femmes, ainsi que les
villes de guerre, ont toutes un côté hors de défense; il ne s'agit que de le
chercher. Est-il découvert, la place est bientôt rendue; cet art, ainsi que les
autres, a ses principes.»
Dans la préface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman depuis
son origine, et il expose ses idées sur les règles qu'on doit se prescrire
lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:
Page 118
«L'ouvrage du romancier doit nous faire voir l'homme, non pas seulement
ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le
rendre les modifications du vice et toutes les secousses des passions; il faut
donc les connaître toutes; il faut les employer toutes, si l'on veut travailler
ce genre. Ce n'est pas non plus en faisant triompher la vertu qu'on intéresse;
il faut y tendre bien certainement le plus qu'on peut, mais cette règle, à
laquelle nous voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre
bonheur, n'est nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui
doit conduire à l'intérêt, car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce
qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si après
les plus rudes épreuves, nous voyons la vertu terrassée par le vice, nos âmes
se déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, doit
indubitablement produire l'intérêt qui seul assure des lauriers.»
Sade désavoue ensuite les écrits qui l'avaient signalé à l'indignation
publique, mais ses affirmations ne trouvèrent aucune créance:
«Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je veux
qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point
d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute l'horreur qui le
caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses! Leurs vues ne sont pas
aussi pures que les miennes, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue
donc plus le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai
jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité
de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être
l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec
laquelle je combattrai leurs calomnies.»
À la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: «Si les pinceaux dont je me suis
servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frémir, ton amendement
n'est pas loin et j'ai produit sur toi l'effet que je voulais.»
Voici, entre mille, un passage où se révèle le genre d'idées qui dominent
constamment chez Sade: «Qui? moi! je connaîtrai l'amour! Loin de moi ce
sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de me le faire
éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt que de plier sous son
art.»
ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le
rendre les modifications du vice et toutes les secousses des passions; il faut
donc les connaître toutes; il faut les employer toutes, si l'on veut travailler
ce genre. Ce n'est pas non plus en faisant triompher la vertu qu'on intéresse;
il faut y tendre bien certainement le plus qu'on peut, mais cette règle, à
laquelle nous voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre
bonheur, n'est nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui
doit conduire à l'intérêt, car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce
qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si après
les plus rudes épreuves, nous voyons la vertu terrassée par le vice, nos âmes
se déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, doit
indubitablement produire l'intérêt qui seul assure des lauriers.»
Sade désavoue ensuite les écrits qui l'avaient signalé à l'indignation
publique, mais ses affirmations ne trouvèrent aucune créance:
«Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je veux
qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point
d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute l'horreur qui le
caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses! Leurs vues ne sont pas
aussi pures que les miennes, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue
donc plus le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai
jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité
de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être
l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec
laquelle je combattrai leurs calomnies.»
À la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: «Si les pinceaux dont je me suis
servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frémir, ton amendement
n'est pas loin et j'ai produit sur toi l'effet que je voulais.»
Voici, entre mille, un passage où se révèle le genre d'idées qui dominent
constamment chez Sade: «Qui? moi! je connaîtrai l'amour! Loin de moi ce
sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de me le faire
éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt que de plier sous son
art.»
Page 119
Dans une des nouvelles qui forment les quatre volumes en question, on
retrouve le héros d'une œuvre dramatique que nous avons déjà signalée.
Oxtiern, noble Suédois fort riche, ne soupçonnant aucune borne à ses désirs;
sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne peut imposer
un frein à ses passions.
L'auteur des Crimes de l'Amour aime à entasser des enlèvements, des
assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, «l'horreur et le
miracle de la nature,» vivant incestueusement avec son père, lequel se
justifie au moyen de sophismes détestables. Il n'oublie pas les brigands qui
ont pour captives des femmes vertueuses. Il ne cesse de retracer des
hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relâche des
épouses honnêtes et malheureuses.
Employant très-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que lui
laissait le séjour forcé dans les prisons où s'écoula une grande partie de sa
carrière, Sade écrivait, écrivait sans jamais se lasser. Il a laissé un grand
nombre de manuscrits. M. Michaud, qui paraît avoir été bien renseigné à cet
égard, en signale plusieurs dans la Biographie universelle: des contes, au
nombre de trente (on ignore s'ils étaient en vers ou en prose); le Portefeuille
d'un homme de lettres, 4 volumes (écrit à la Bastille en 1788); Conrad,
roman tiré de l'histoire des Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur,
en 1801); Marcel, autre roman; Isabelle de Bavière; Adélaïde de Brunswick,
deux romans historiques composés à Charenton; les sujets sont du genre
sombre, mais il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impiété; des Mémoires ou
Confessions qui paraissent avoir eu pour but de tenter une justification bien
difficile: un journal en onze cahiers de la situation de l'auteur depuis 1777
jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais deux ne furent pas retrouvés).
«Tout ce que le marquis a dit, fait ou entendu, lu, écrit, senti ou pensé
pendant ces treize années se trouve dans ce recueil; mais les choses les plus
remarquables sont écrites en chiffres dont lui seul avait la clef.» Citons
aussi cinq cahiers de notes, pensées, extraits, chansons, mélanges de vers ou
de prose, composés ou recueillis pendant la dernière détention de Sade.
Un zélé bibliophile, Bérard, auteur d'un livre consacré à la bibliographie des
Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rôle politique, a laissé parmi des
notes inédites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi (p. 35 de l'Index déjà
cité): «Anglès était préfet de police lors de la mort du marquis de Sade. Je
retrouve le héros d'une œuvre dramatique que nous avons déjà signalée.
Oxtiern, noble Suédois fort riche, ne soupçonnant aucune borne à ses désirs;
sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne peut imposer
un frein à ses passions.
L'auteur des Crimes de l'Amour aime à entasser des enlèvements, des
assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, «l'horreur et le
miracle de la nature,» vivant incestueusement avec son père, lequel se
justifie au moyen de sophismes détestables. Il n'oublie pas les brigands qui
ont pour captives des femmes vertueuses. Il ne cesse de retracer des
hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relâche des
épouses honnêtes et malheureuses.
Employant très-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que lui
laissait le séjour forcé dans les prisons où s'écoula une grande partie de sa
carrière, Sade écrivait, écrivait sans jamais se lasser. Il a laissé un grand
nombre de manuscrits. M. Michaud, qui paraît avoir été bien renseigné à cet
égard, en signale plusieurs dans la Biographie universelle: des contes, au
nombre de trente (on ignore s'ils étaient en vers ou en prose); le Portefeuille
d'un homme de lettres, 4 volumes (écrit à la Bastille en 1788); Conrad,
roman tiré de l'histoire des Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur,
en 1801); Marcel, autre roman; Isabelle de Bavière; Adélaïde de Brunswick,
deux romans historiques composés à Charenton; les sujets sont du genre
sombre, mais il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impiété; des Mémoires ou
Confessions qui paraissent avoir eu pour but de tenter une justification bien
difficile: un journal en onze cahiers de la situation de l'auteur depuis 1777
jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais deux ne furent pas retrouvés).
«Tout ce que le marquis a dit, fait ou entendu, lu, écrit, senti ou pensé
pendant ces treize années se trouve dans ce recueil; mais les choses les plus
remarquables sont écrites en chiffres dont lui seul avait la clef.» Citons
aussi cinq cahiers de notes, pensées, extraits, chansons, mélanges de vers ou
de prose, composés ou recueillis pendant la dernière détention de Sade.
Un zélé bibliophile, Bérard, auteur d'un livre consacré à la bibliographie des
Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rôle politique, a laissé parmi des
notes inédites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi (p. 35 de l'Index déjà
cité): «Anglès était préfet de police lors de la mort du marquis de Sade. Je
Page 120
lui ai entendu dire qu'on avait trouvé dans sa chambre un grand nombre de
vers licencieux dignes de Voltaire, qu'il s'était empressé de faire brûler. Si
ces vers étaient en effet dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte;
mais je crois pouvoir en douter: d'abord parce qu'Anglès se connaissait
mieux en administration qu'en poésie; ensuite parce que les vers que l'on
connaît de Sade sont plus que médiocres.»
Dans ses Mélanges bibliographiques, page 186, le bibliophile Jacob, (M.
Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragédie dont il
est l'auteur, lue au théâtre français le 24 novembre, 1791, et dont l'héroïne
paraît avoir été Jeanne Hachette; on ne connaît pas cette pièce.
Il a existé d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin; ils étaient,
à ce qu'il paraît des tissus d'infamies, et ils étaient décorés de dessins dignes
du texte. On a annoncé qu'ils avaient été brûlés en présence de
fonctionnaires publics, mais quelques doutes paraissent planer sur
l'exactitude de cette assertion.
Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal: Lettre inédite
de Montaigne. (Paris, 1850, p. 53):
«Napoléon ordonna que tous les manuscrits laissés par le trop célèbre de
Sade fussent livrés aux flammes. Un procès-verbal constata que cette
mesure avait reçu son exécution, mais tous les bibliophiles savent qu'une
vingtaine d'années plus tard, les compositions les plus immorales, les plus
licencieuses de Sade, écrites de sa propre main, celles dont le procès-verbal
constatait la destruction, commencèrent à arriver à Paris une à une.
Plusieurs de ces autographes furent achetés à grand prix par la Bibliothèque
royale, où plusieurs personnes les ont vus, mais d'où ils ont disparu, à ce
qu'on assure, du moins les principaux. On prétend que c'est le fonctionnaire
qui avait dressé le procès-verbal de destruction de ces papiers qui s'en était
emparé.»
Nous ferons toutefois observer ici que, Sade étant mort à la fin de l'an 1814,
Napoléon, alors à l'île d'Elbe, n'eut rien à ordonner à l'égard des manuscrits
en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas sans doute le temps de
songer à cet objet.
vers licencieux dignes de Voltaire, qu'il s'était empressé de faire brûler. Si
ces vers étaient en effet dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte;
mais je crois pouvoir en douter: d'abord parce qu'Anglès se connaissait
mieux en administration qu'en poésie; ensuite parce que les vers que l'on
connaît de Sade sont plus que médiocres.»
Dans ses Mélanges bibliographiques, page 186, le bibliophile Jacob, (M.
Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragédie dont il
est l'auteur, lue au théâtre français le 24 novembre, 1791, et dont l'héroïne
paraît avoir été Jeanne Hachette; on ne connaît pas cette pièce.
Il a existé d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin; ils étaient,
à ce qu'il paraît des tissus d'infamies, et ils étaient décorés de dessins dignes
du texte. On a annoncé qu'ils avaient été brûlés en présence de
fonctionnaires publics, mais quelques doutes paraissent planer sur
l'exactitude de cette assertion.
Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal: Lettre inédite
de Montaigne. (Paris, 1850, p. 53):
«Napoléon ordonna que tous les manuscrits laissés par le trop célèbre de
Sade fussent livrés aux flammes. Un procès-verbal constata que cette
mesure avait reçu son exécution, mais tous les bibliophiles savent qu'une
vingtaine d'années plus tard, les compositions les plus immorales, les plus
licencieuses de Sade, écrites de sa propre main, celles dont le procès-verbal
constatait la destruction, commencèrent à arriver à Paris une à une.
Plusieurs de ces autographes furent achetés à grand prix par la Bibliothèque
royale, où plusieurs personnes les ont vus, mais d'où ils ont disparu, à ce
qu'on assure, du moins les principaux. On prétend que c'est le fonctionnaire
qui avait dressé le procès-verbal de destruction de ces papiers qui s'en était
emparé.»
Nous ferons toutefois observer ici que, Sade étant mort à la fin de l'an 1814,
Napoléon, alors à l'île d'Elbe, n'eut rien à ordonner à l'égard des manuscrits
en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas sans doute le temps de
songer à cet objet.
Page 121
Un bibliophile parisien (M. H. B.) possède entre autres autographes et
documents relatifs à Sade, le projet d'un lupanar projeté par le marquis; il
trace la disposition de la maison entière, le vestibule, les appartements des
femmes, les chambres de torture (chacune de ces chambres est consacrée à
un supplice spécial); il n'oublie point le cimetière où seront déposés les
cadavres des victimes qui auront succombé dans ces orgies; des passages
pratiqués dans les murs extérieurs faciliteront les entrées ou les sorties
clandestines, et l'auteur porte l'attention jusqu'à dresser le menu d'un dîner
irritant.
Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il écrit dans
Monsieur Nicolas (t. xvi, p. 4783): «le monstre propose à l'imitation du
Pornographe l'établissement d'un lieu de débauche. J'avais travaillé pour
arrêter la dégradation de la nature; le but de l'infâme disséqueur à vif, en
parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été d'outrer à l'excès, cette odieuse,
cette infernale dégradation»
M. de Reiffenberg, dans le Bulletin du Bibliophile belge, dit avoir vu à la
Bibliothèque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits dont
parle M. Jubinal.
On ne connaît, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un petit
volume in-18, publié vers 1840: les Fous célèbres, renferme, à son égard,
une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie fort mal faite qui
est une image de fantaisie, sans aucune valeur quelconque. Il en est de
même de deux portraits publiés à Bruxelles, l'un fort bien exécuté, dans un
cadre ovale, indiqués comme faisant partie de la collection de M. de La
Porte.
Pour compléter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y joindre un
Sadiana, c'est-à-dire une réunion des passages extraits des différents
écrivains qui ont fait mention de l'auteur de Justine, mais le temps nous a
manqué pour faire ce travail; nous laissons à d'autres chercheurs le soin de
l'accomplir et nous nous bornerons à deux citations:
«Un honnête homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de
Sade.» (Pétrus Borel, le lycanthrope. Madame Putiphar). On reconnaîtra
dans cette assertion paradoxale l'originalité de cet auteur, sur lequel il a été
documents relatifs à Sade, le projet d'un lupanar projeté par le marquis; il
trace la disposition de la maison entière, le vestibule, les appartements des
femmes, les chambres de torture (chacune de ces chambres est consacrée à
un supplice spécial); il n'oublie point le cimetière où seront déposés les
cadavres des victimes qui auront succombé dans ces orgies; des passages
pratiqués dans les murs extérieurs faciliteront les entrées ou les sorties
clandestines, et l'auteur porte l'attention jusqu'à dresser le menu d'un dîner
irritant.
Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il écrit dans
Monsieur Nicolas (t. xvi, p. 4783): «le monstre propose à l'imitation du
Pornographe l'établissement d'un lieu de débauche. J'avais travaillé pour
arrêter la dégradation de la nature; le but de l'infâme disséqueur à vif, en
parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été d'outrer à l'excès, cette odieuse,
cette infernale dégradation»
M. de Reiffenberg, dans le Bulletin du Bibliophile belge, dit avoir vu à la
Bibliothèque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits dont
parle M. Jubinal.
On ne connaît, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un petit
volume in-18, publié vers 1840: les Fous célèbres, renferme, à son égard,
une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie fort mal faite qui
est une image de fantaisie, sans aucune valeur quelconque. Il en est de
même de deux portraits publiés à Bruxelles, l'un fort bien exécuté, dans un
cadre ovale, indiqués comme faisant partie de la collection de M. de La
Porte.
Pour compléter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y joindre un
Sadiana, c'est-à-dire une réunion des passages extraits des différents
écrivains qui ont fait mention de l'auteur de Justine, mais le temps nous a
manqué pour faire ce travail; nous laissons à d'autres chercheurs le soin de
l'accomplir et nous nous bornerons à deux citations:
«Un honnête homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de
Sade.» (Pétrus Borel, le lycanthrope. Madame Putiphar). On reconnaîtra
dans cette assertion paradoxale l'originalité de cet auteur, sur lequel il a été
Page 122
publié une notice curieuse par M. Claretie (Paris, librairie Pincebourde,
1865, in-18.)
«Avant la révolution, les mœurs n'étaient nulle part aussi corrompues qu'à
Lyon. Ce n'est pas sans motifs qu'un écrivain trop célèbre y a placé
quelques épisodes de son exécrable roman.» (Michelet, Histoire de la
Révolution.)
Un autre sujet d'investigation historique et psychologique se présenterait
aussi: ce serait de demander aux annales des égarements de l'esprit humain,
s'il n'y a pas eu d'autres exemples des aberrations cruelles dans lesquelles le
marquis se précipita. L'antiquité, les fastes des despotes de l'Orient, font
connaître des personnages de cette trempe. Le quinzième siècle vit avec
effroi le maréchal Gilles de Retz, qui poussa bien plus loin ses cruelles
expériences, peut-être parce qu'il eut plus de moyens de satisfaire ses goûts
monstrueux, mais qui du moins n'en consacra pas les principes dans des
livres infâmes[28].
Nous ignorons jusqu'à quel point est fondée l'accusation que Mayer
(Galerie philosophique du XVIe siècle, t. I, p. 200) porte contre le duc
d'Epernon, qui aurait mêlé le sang à la débauche. La Biographie universelle
parle
d'un noble Polonais, auteur de divers livres
d'histoire, le comte de Potocki, et elle fait observer que ses goûts, dans le
genre de ceux du marquis de Sade, lui attirèrent des désagréments qui le
contraignirent à s'expatrier.
Le comte de Charolois de la maison de Condé, se signala également par les
cruautés qu'il apportait dans ses orgies. Brantôme, dans les Dames galantes,
parle d'une femme de haut parage qui se plaisait à exercer des sévices sur
ses caméristes.
L'histoire a conservé les noms de divers autres personnages qui, pour
réaliser les monstruosités impossibles qu'enfante l'imagination de Sade,
unirent la cruauté à la débauche. On peut mentionner Tibère, un empereur
de la Chine dont le nom nous échappe, le duc Valentino Borgia, Pier Luigi
Farnese dont Varchi a raconté les infamies, le marquis Annibale Porrone
dont on trouve la vie et les crimes dans l'ouvrage de Grégoire Leti (Vie de
Bartholomé Aresec cités dans le Catalogue d'une collection de livres
1865, in-18.)
«Avant la révolution, les mœurs n'étaient nulle part aussi corrompues qu'à
Lyon. Ce n'est pas sans motifs qu'un écrivain trop célèbre y a placé
quelques épisodes de son exécrable roman.» (Michelet, Histoire de la
Révolution.)
Un autre sujet d'investigation historique et psychologique se présenterait
aussi: ce serait de demander aux annales des égarements de l'esprit humain,
s'il n'y a pas eu d'autres exemples des aberrations cruelles dans lesquelles le
marquis se précipita. L'antiquité, les fastes des despotes de l'Orient, font
connaître des personnages de cette trempe. Le quinzième siècle vit avec
effroi le maréchal Gilles de Retz, qui poussa bien plus loin ses cruelles
expériences, peut-être parce qu'il eut plus de moyens de satisfaire ses goûts
monstrueux, mais qui du moins n'en consacra pas les principes dans des
livres infâmes[28].
Nous ignorons jusqu'à quel point est fondée l'accusation que Mayer
(Galerie philosophique du XVIe siècle, t. I, p. 200) porte contre le duc
d'Epernon, qui aurait mêlé le sang à la débauche. La Biographie universelle
parle
d'un noble Polonais, auteur de divers livres
d'histoire, le comte de Potocki, et elle fait observer que ses goûts, dans le
genre de ceux du marquis de Sade, lui attirèrent des désagréments qui le
contraignirent à s'expatrier.
Le comte de Charolois de la maison de Condé, se signala également par les
cruautés qu'il apportait dans ses orgies. Brantôme, dans les Dames galantes,
parle d'une femme de haut parage qui se plaisait à exercer des sévices sur
ses caméristes.
L'histoire a conservé les noms de divers autres personnages qui, pour
réaliser les monstruosités impossibles qu'enfante l'imagination de Sade,
unirent la cruauté à la débauche. On peut mentionner Tibère, un empereur
de la Chine dont le nom nous échappe, le duc Valentino Borgia, Pier Luigi
Farnese dont Varchi a raconté les infamies, le marquis Annibale Porrone
dont on trouve la vie et les crimes dans l'ouvrage de Grégoire Leti (Vie de
Bartholomé Aresec cités dans le Catalogue d'une collection de livres
Page 123
anciens et modernes par J. Piazzoli. Milan, 1878). Les annales judiciaires
mentionnent de nombreux scélérats, violateurs et assassins (Dumolard, les
meurtriers des dames Gay près de Lyon, etc.)
Pisanus Fraxi, que nous avons déjà cité, nous offre, dans son Index librorum
prohibitorum des témoignages fréquents d'un goût cruel répandu en
Angleterre et consistant à flageller des femmes. Diverses maisons où
moyennant finances, on pouvait se livrer à cet amusement barbare,
existaient à Londres (elles subsistent probablement encore), et la littérature
britannique compte un assez grand nombre d'ouvrages vendus sous le
manteau et consacrés à la flagellation active et passive. L'Index en question
en parle avec détail, et dans l'introduction, il entre dans des particularités
minutieuses: il donne même le dessin d'une machine sur laquelle se plaçait
le patient ou la patiente. Voir page 345 de longs détails sur un ouvrage
intitulé: Th. Romance of Chastisement; l'auteur s'exprime avec
enthousiasme; il avance qu'il y a des femmes qui trouvent un grand plaisir à
fouetter de jeunes personnes de leur sexe, et la patiente feels a luxurious
sensation, car une sorte de courant magnétique s'établit entre la prêtresse et
la victime.
Sade reste seul à part en son genre en raison des scènes de cruauté qu'il
mêle à des tableaux du cynisme le plus repoussant, mais il faut reconnaître
qu'à certains points de vue il avait eu des devanciers et qu'il a trouvé des
imitateurs. Sous le rapport de l'audace immorale des paradoxes, Diderot, le
plus corrompu des écrivains du xviiie siècle, ne lui est pas inférieur, et
l'auteur du Supplément au voyage de Bougainville s'est plu à retracer des
passions qui outragent la nature, exemple suivi par des romanciers
modernes dont les honteuses productions ont eu un grand succès. Un
journaliste qui a fait jadis quelque bruit, Capo de Feuillade, écrivait que la
Lelia de George Sand lui offrait des doctrines dont il ne retrouvait les
équivalents que dans les monstrueuses productions d'un auteur qu'il n'osait
pas nommer, et c'est à propos de ce même roman que Proudhon qualifiait de
«digne fille du marquis de Sade,» la femme célèbre qui l'a écrit.
Un romancier et auteur fort oublié aujourd'hui, Révéroni Saint Cyr, décédé
dans un hospice d'aliénés[29] a publié Pauliska, ou la Perversité moderne.
(Paris, an vi), roman où il retrace quelques actes de barbarie, mais en restant
fort au dessous du marquis.
mentionnent de nombreux scélérats, violateurs et assassins (Dumolard, les
meurtriers des dames Gay près de Lyon, etc.)
Pisanus Fraxi, que nous avons déjà cité, nous offre, dans son Index librorum
prohibitorum des témoignages fréquents d'un goût cruel répandu en
Angleterre et consistant à flageller des femmes. Diverses maisons où
moyennant finances, on pouvait se livrer à cet amusement barbare,
existaient à Londres (elles subsistent probablement encore), et la littérature
britannique compte un assez grand nombre d'ouvrages vendus sous le
manteau et consacrés à la flagellation active et passive. L'Index en question
en parle avec détail, et dans l'introduction, il entre dans des particularités
minutieuses: il donne même le dessin d'une machine sur laquelle se plaçait
le patient ou la patiente. Voir page 345 de longs détails sur un ouvrage
intitulé: Th. Romance of Chastisement; l'auteur s'exprime avec
enthousiasme; il avance qu'il y a des femmes qui trouvent un grand plaisir à
fouetter de jeunes personnes de leur sexe, et la patiente feels a luxurious
sensation, car une sorte de courant magnétique s'établit entre la prêtresse et
la victime.
Sade reste seul à part en son genre en raison des scènes de cruauté qu'il
mêle à des tableaux du cynisme le plus repoussant, mais il faut reconnaître
qu'à certains points de vue il avait eu des devanciers et qu'il a trouvé des
imitateurs. Sous le rapport de l'audace immorale des paradoxes, Diderot, le
plus corrompu des écrivains du xviiie siècle, ne lui est pas inférieur, et
l'auteur du Supplément au voyage de Bougainville s'est plu à retracer des
passions qui outragent la nature, exemple suivi par des romanciers
modernes dont les honteuses productions ont eu un grand succès. Un
journaliste qui a fait jadis quelque bruit, Capo de Feuillade, écrivait que la
Lelia de George Sand lui offrait des doctrines dont il ne retrouvait les
équivalents que dans les monstrueuses productions d'un auteur qu'il n'osait
pas nommer, et c'est à propos de ce même roman que Proudhon qualifiait de
«digne fille du marquis de Sade,» la femme célèbre qui l'a écrit.
Un romancier et auteur fort oublié aujourd'hui, Révéroni Saint Cyr, décédé
dans un hospice d'aliénés[29] a publié Pauliska, ou la Perversité moderne.
(Paris, an vi), roman où il retrace quelques actes de barbarie, mais en restant
fort au dessous du marquis.
Page 124
De nos jours il s'est trouvé un écrivain allemand qui a pris pour modèle les
écrits de Sade et qui s'est montré son émule, c'est l'auteur anonyme du livre
intitulé:
Aus den Memoiren einer Sängerin. (Extrait des Mémoires d'une cantatrice.)
Boston, Reginald Chesterfield, 2 vol. pet. in-8º, vii et 244 p.; 251 p. Cet
ouvrage a été imprimé à Altona: le premier volume en 1868; le second en
1875; il se compose d'une série de lettres adressées à un vieil ami, à un
médecin, et après sa mort, elles furent trouvées parmi ses papiers par un
neveu qui s'en fit l'éditeur.
M. Pisanus Fraxi (Index librorum prohibitorum, p. 102-109) entre dans des
détails assez étendus au sujet de cette espèce d'autobiographie. Il s'y trouve,
surtout dans le second volume, des épisodes dégoûtants, des orgies
semblables à celles que Sade se plaît à décrire. Il est, dans le cours du récit,
fait plusieurs fois mention de Justine et de quelques autres ouvrages fort
libres.
Nous n'avons pas à nous occuper de divers écrivains qui appartenaient à la
famille de Sade, qui portaient le même nom, mais qui heureusement se sont
exercés sur des sujets très différents de ceux qui occupaient le marquis.
Son oncle, l'abbé de Sade, mort en 1778, a laissé un ouvrage estimé: les
Mémoires sur la vie de Pétrarque. 1764-1767, 3 vol. in-4º.
Nous connaissons aussi l'existence d'un ouvrage difficile sans doute à
rencontrer en France:
Typologie, ou Science des marées, par le chevalier de Sade, officier de la
marine de S. M. T. C. et capitaine d'artillerie de S. M. B.; 2 gros volumes
in-8º avec figures. Londres, 1810, 21 sh.
Cet officier français, passé au service de l'Angleterre, était sans doute un
ancien émigré appartenant à la même famille que le marquis.
Nous terminerons cette notice en reproduisant un document fort peu connu
aujourd'hui et qui est un témoignage du civisme dont le citoyen Sade jugea
prudent de donner des gages à une époque critique.
écrits de Sade et qui s'est montré son émule, c'est l'auteur anonyme du livre
intitulé:
Aus den Memoiren einer Sängerin. (Extrait des Mémoires d'une cantatrice.)
Boston, Reginald Chesterfield, 2 vol. pet. in-8º, vii et 244 p.; 251 p. Cet
ouvrage a été imprimé à Altona: le premier volume en 1868; le second en
1875; il se compose d'une série de lettres adressées à un vieil ami, à un
médecin, et après sa mort, elles furent trouvées parmi ses papiers par un
neveu qui s'en fit l'éditeur.
M. Pisanus Fraxi (Index librorum prohibitorum, p. 102-109) entre dans des
détails assez étendus au sujet de cette espèce d'autobiographie. Il s'y trouve,
surtout dans le second volume, des épisodes dégoûtants, des orgies
semblables à celles que Sade se plaît à décrire. Il est, dans le cours du récit,
fait plusieurs fois mention de Justine et de quelques autres ouvrages fort
libres.
Nous n'avons pas à nous occuper de divers écrivains qui appartenaient à la
famille de Sade, qui portaient le même nom, mais qui heureusement se sont
exercés sur des sujets très différents de ceux qui occupaient le marquis.
Son oncle, l'abbé de Sade, mort en 1778, a laissé un ouvrage estimé: les
Mémoires sur la vie de Pétrarque. 1764-1767, 3 vol. in-4º.
Nous connaissons aussi l'existence d'un ouvrage difficile sans doute à
rencontrer en France:
Typologie, ou Science des marées, par le chevalier de Sade, officier de la
marine de S. M. T. C. et capitaine d'artillerie de S. M. B.; 2 gros volumes
in-8º avec figures. Londres, 1810, 21 sh.
Cet officier français, passé au service de l'Angleterre, était sans doute un
ancien émigré appartenant à la même famille que le marquis.
Nous terminerons cette notice en reproduisant un document fort peu connu
aujourd'hui et qui est un témoignage du civisme dont le citoyen Sade jugea
prudent de donner des gages à une époque critique.
Page 125
Un bibliographe anglais, M. Pisanus Fraxi, dans le très curieux volume qu'il
a intitulé: Index librorum prohibitorum (London, 1878, in-4) signale, page
422, un ouvrage inédit de Sade; il est la propriété du marquis de V., dont le
grand-père l'acheta à un nommé Armoux de Saint Maximin qui assistait à la
prise de la Bastille et qui trouva cette production dans la chambre où le
marquis avait été enfermé.
Le manuscrit en question se compose d'une suite de morceaux de papier,
ayant un centimètre de large et qui, attachés les uns au bout des autres,
forme un rouleau de 12 mètres de long. Chaque morceau est écrit des deux
côtés; l'écriture est tellement fine qu'elle ne peut être lue qu'avec l'aide d'une
loupe. Après une préface, vient le récit, divisé en 52 chapitres, des faits et
gestes d'une association d'individus des deux sexes ayant à leur disposition
des sommes énormes et deux splendides maisons de campagne aux
environs de Paris (on voit qu'il s'agit d'une société dans le genre des
Aphrodites d'Andrea de Nerciat.)
Cette production abonde en détails obscènes, mais on n'y retrouve pas les
discussions philosophiques qui se rencontrent dans d'autres écrits du
marquis. À la fin on lit: terminé le 25 novembre 1783.
Pisanus Fraxi (Index libr. prohixi. p. 10 et suiv.) entre dans des détails
étendus au sujet d'Aline et Valcourt; ouvrage puissant «(powerful) et
original, et considérant qu'il a été écrit avant la révolution française, très
remarquable. Quoique plongé dans tous les vices de la classe à laquelle il
appartenait, Sade prévoyait nettement, et prophétisait avec clarté à quels
résultats aboutissait un pareil état social; il écrivait: «Ô France! tu
t'éclaireras un jour, je l'espère; l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le
sceptre du despotisme et de la tyrannie; et, foulant à tes pieds les scélérats
qui servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par sa nature et par
son génie, ne doit être gouverné que par lui-même (tome II, p. 41.) Une
grande révolution se prépare dans ta patrie (France); les crimes de vos
souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé
la France; elle est excédée du despotisme; elle est à la veille de briser les
fers.» (Tom. II, p. 448). On pourrait citer d'autres passages semblables.
«Au point de vue littéraire, l'ouvrage présente de graves défauts; il est trop
long, trop encombré de digressions et de tirades philosophiques; la narration
a intitulé: Index librorum prohibitorum (London, 1878, in-4) signale, page
422, un ouvrage inédit de Sade; il est la propriété du marquis de V., dont le
grand-père l'acheta à un nommé Armoux de Saint Maximin qui assistait à la
prise de la Bastille et qui trouva cette production dans la chambre où le
marquis avait été enfermé.
Le manuscrit en question se compose d'une suite de morceaux de papier,
ayant un centimètre de large et qui, attachés les uns au bout des autres,
forme un rouleau de 12 mètres de long. Chaque morceau est écrit des deux
côtés; l'écriture est tellement fine qu'elle ne peut être lue qu'avec l'aide d'une
loupe. Après une préface, vient le récit, divisé en 52 chapitres, des faits et
gestes d'une association d'individus des deux sexes ayant à leur disposition
des sommes énormes et deux splendides maisons de campagne aux
environs de Paris (on voit qu'il s'agit d'une société dans le genre des
Aphrodites d'Andrea de Nerciat.)
Cette production abonde en détails obscènes, mais on n'y retrouve pas les
discussions philosophiques qui se rencontrent dans d'autres écrits du
marquis. À la fin on lit: terminé le 25 novembre 1783.
Pisanus Fraxi (Index libr. prohixi. p. 10 et suiv.) entre dans des détails
étendus au sujet d'Aline et Valcourt; ouvrage puissant «(powerful) et
original, et considérant qu'il a été écrit avant la révolution française, très
remarquable. Quoique plongé dans tous les vices de la classe à laquelle il
appartenait, Sade prévoyait nettement, et prophétisait avec clarté à quels
résultats aboutissait un pareil état social; il écrivait: «Ô France! tu
t'éclaireras un jour, je l'espère; l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le
sceptre du despotisme et de la tyrannie; et, foulant à tes pieds les scélérats
qui servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par sa nature et par
son génie, ne doit être gouverné que par lui-même (tome II, p. 41.) Une
grande révolution se prépare dans ta patrie (France); les crimes de vos
souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé
la France; elle est excédée du despotisme; elle est à la veille de briser les
fers.» (Tom. II, p. 448). On pourrait citer d'autres passages semblables.
«Au point de vue littéraire, l'ouvrage présente de graves défauts; il est trop
long, trop encombré de digressions et de tirades philosophiques; la narration
Page 126
est prolixe; en adoptant la forme épistolaire, l'auteur s'est imposé des
entraves pénibles; son récit devient souvent embarrassé et peu
vraisemblable.»
«Sans cesse et presque à chaque page, Sade se plaît à exposer des théories
sur le gouvernement, la morale, l'éducation, l'économie politique, les
relations des sexes, etc. Ses opinions souvent extravagantes et outrageantes
(outrageous) offrent cependant parfois des aperçus fort dignes d'attention.
«L'auteur décrit deux royaumes, en contraste complet l'un avec l'autre; dans
celui de Batna, tout est vil et dégradant; les crimes les plus atroces s'y
commettent au grand jour et ne trouvent que des encouragements; à Tamoë,
au contraire, la vertu, le bonheur, la prospérité fleurissent sans obstacle. Les
deux descriptions sont remarquables; celle de Batna est tracée avec énergie.
«L'auteur prévient (p. 2) que l'ouvrage comprend trois genres: le comique,
le sentimental, l'érotique. Le comique s'y montre à peine ou pas du tout; le
sentiment est forcé, dépourvu de naturel; la portion érotique est de
beaucoup la plus importante.
«Nous retrouvons à peu près dans Aline et Valcourt, les mêmes personnages
que ceux que présentent Justine et Juliette; le président de Blamont, cruel,
dénaturé, adonné à tous les vices, même à l'inceste, Aline, vertueuse,
soumise, modeste, toujours persécutée et préférant le suicide à l'horreur de
devenir l'épouse d'un vieux libertin; son père exige ce mariage parce qu'il y
voit le moyen de s'assurer la possession de sa propre fille; Sophie a les
mêmes vertus qu'Aline, et elle souffre également, tandis que Rose et
Léonore essentiellement vicieuses, se plongent avec ardeur dans le
désordre; Rose prospère, c'est une autre Juliette.
«Mais ici du moins on ne nous fait pas assister aux dégoûtantes, aux
sauvages orgies que Sade se plaît à retracer dans Justine et dans Juliette; le
libertinage se concentre dans le cercle d'une famille; il est moins révoltant,
mais il est d'une pratique plus facile et par conséquent plus dangereux.
«Quérard (France littéraire, viii. 303), avance que l'auteur se peint sous le
nom de Valcourt et raconte parfois sa propre histoire; Valcourt n'est
toutefois qu'un bien triste héros; il ne cesse de jouer un rôle passif; il ne
montre aucune qualité décidée, soit en bien, soit en mal.
entraves pénibles; son récit devient souvent embarrassé et peu
vraisemblable.»
«Sans cesse et presque à chaque page, Sade se plaît à exposer des théories
sur le gouvernement, la morale, l'éducation, l'économie politique, les
relations des sexes, etc. Ses opinions souvent extravagantes et outrageantes
(outrageous) offrent cependant parfois des aperçus fort dignes d'attention.
«L'auteur décrit deux royaumes, en contraste complet l'un avec l'autre; dans
celui de Batna, tout est vil et dégradant; les crimes les plus atroces s'y
commettent au grand jour et ne trouvent que des encouragements; à Tamoë,
au contraire, la vertu, le bonheur, la prospérité fleurissent sans obstacle. Les
deux descriptions sont remarquables; celle de Batna est tracée avec énergie.
«L'auteur prévient (p. 2) que l'ouvrage comprend trois genres: le comique,
le sentimental, l'érotique. Le comique s'y montre à peine ou pas du tout; le
sentiment est forcé, dépourvu de naturel; la portion érotique est de
beaucoup la plus importante.
«Nous retrouvons à peu près dans Aline et Valcourt, les mêmes personnages
que ceux que présentent Justine et Juliette; le président de Blamont, cruel,
dénaturé, adonné à tous les vices, même à l'inceste, Aline, vertueuse,
soumise, modeste, toujours persécutée et préférant le suicide à l'horreur de
devenir l'épouse d'un vieux libertin; son père exige ce mariage parce qu'il y
voit le moyen de s'assurer la possession de sa propre fille; Sophie a les
mêmes vertus qu'Aline, et elle souffre également, tandis que Rose et
Léonore essentiellement vicieuses, se plongent avec ardeur dans le
désordre; Rose prospère, c'est une autre Juliette.
«Mais ici du moins on ne nous fait pas assister aux dégoûtantes, aux
sauvages orgies que Sade se plaît à retracer dans Justine et dans Juliette; le
libertinage se concentre dans le cercle d'une famille; il est moins révoltant,
mais il est d'une pratique plus facile et par conséquent plus dangereux.
«Quérard (France littéraire, viii. 303), avance que l'auteur se peint sous le
nom de Valcourt et raconte parfois sa propre histoire; Valcourt n'est
toutefois qu'un bien triste héros; il ne cesse de jouer un rôle passif; il ne
montre aucune qualité décidée, soit en bien, soit en mal.
Page 127
«Des extraits d'Aline et Valcourt, ont servi à composer deux romans fort
oubliés aujourd'hui: Valmor et Lydia, 1798; Alzonde et Koradin, 1799.»
Une production de Sade, Idée sur les romans, a été réimprimée en 1878, à
la librairie Rouveyre (petit in-8, xliii et 50 pages avec une préface sur
l'œuvre de Sade).
À la tête une lettre adressée à l'éditeur par un jeune et spirituel écrivain qui,
on peut l'affirmer, rendra bien des services à l'histoire littéraire et à l'étude
du passé; ce qu'on lui doit déjà est une garantie certaine.
M. Uzanne se félicite «d'avoir trouvé dans la fange sadique, une brochure
décente, d'un intérêt indiscutable qui forme le plus étrange contraste avec
l'originalité de son auteur. «Il raconte, à l'égard du joli marquis des faits
déjà connus pour la plupart; il transcrit page xxiii, le testament daté du 30
janvier 1807 et publié pour la première fois par Janin dans le Livre, 1870,
page 291.
Sade formule dans ses dernières volontés que son corps ne soit ouvert sous
aucun prétexte et qu'il soit transporté sur sa terre de Malmaison où il sera
déposé sans aucune espèce de cérémonie dans le premier taillis fourré qui
se trouve à droite.
Après une courte notice biographique. L'éditeur a placé la liste raisonnée
des divers ouvrages de Sade, elle se compose de 23 numéros; on y voit
figurer, nº 5 la France f-tue, comédie datée du 5796 (1796) et que le
catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº 3712,
attribue au marquis; c'est assez probable mais il existe encore des doutes.
À la suite de l'Idée sur les romans, dont le texte est accompagné de notes
instructives, l'éditeur a placé quelques lettres inédites qui offrent un intérêt
d'autant plus grand qu'elles présentent le marquis de Sade comme un des
nombreux auteurs dramatiques monomanes.
Il est question dans le livre du docteur Paul Moreau de Tours: Des
aberrations du sens génésique, (Paris, 1880) du marquis de Sade, «fameux
dans les annales psychologiques» on y trouve le récit du bal suivi d'un
souper dans lequel on servit à profusion des pastilles de chocolat à la
vanille.
oubliés aujourd'hui: Valmor et Lydia, 1798; Alzonde et Koradin, 1799.»
Une production de Sade, Idée sur les romans, a été réimprimée en 1878, à
la librairie Rouveyre (petit in-8, xliii et 50 pages avec une préface sur
l'œuvre de Sade).
À la tête une lettre adressée à l'éditeur par un jeune et spirituel écrivain qui,
on peut l'affirmer, rendra bien des services à l'histoire littéraire et à l'étude
du passé; ce qu'on lui doit déjà est une garantie certaine.
M. Uzanne se félicite «d'avoir trouvé dans la fange sadique, une brochure
décente, d'un intérêt indiscutable qui forme le plus étrange contraste avec
l'originalité de son auteur. «Il raconte, à l'égard du joli marquis des faits
déjà connus pour la plupart; il transcrit page xxiii, le testament daté du 30
janvier 1807 et publié pour la première fois par Janin dans le Livre, 1870,
page 291.
Sade formule dans ses dernières volontés que son corps ne soit ouvert sous
aucun prétexte et qu'il soit transporté sur sa terre de Malmaison où il sera
déposé sans aucune espèce de cérémonie dans le premier taillis fourré qui
se trouve à droite.
Après une courte notice biographique. L'éditeur a placé la liste raisonnée
des divers ouvrages de Sade, elle se compose de 23 numéros; on y voit
figurer, nº 5 la France f-tue, comédie datée du 5796 (1796) et que le
catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº 3712,
attribue au marquis; c'est assez probable mais il existe encore des doutes.
À la suite de l'Idée sur les romans, dont le texte est accompagné de notes
instructives, l'éditeur a placé quelques lettres inédites qui offrent un intérêt
d'autant plus grand qu'elles présentent le marquis de Sade comme un des
nombreux auteurs dramatiques monomanes.
Il est question dans le livre du docteur Paul Moreau de Tours: Des
aberrations du sens génésique, (Paris, 1880) du marquis de Sade, «fameux
dans les annales psychologiques» on y trouve le récit du bal suivi d'un
souper dans lequel on servit à profusion des pastilles de chocolat à la
vanille.
Page 128
«Tout à coup les convives, hommes et femmes, se sentent brûlés d'une
ardeur impudique; les cavaliers attaquent ouvertement les dames. Les
cantharides dont l'essence circule dans les veines de ces infortunés, ne leur
permettent ni pudeur ni réserve; les excès sont portés jusqu'à la plus funeste
extrémité; le plaisir devient meurtrier, le sang coule sur le parquet; les
femmes ne font que sourire à cet horrible excès de leur fureur utérine.
Prévoyant l'éclat que cette scène, comparable aux orgies de Néron, aurait
quand le délire cesserait, Sade s'était sauvé avant le lever du soleil avec sa
belle-sœur, toute sanglante encore de ces embrassements brutaux. Plusieurs
dames titrées sont mortes des suites de cette nuit de dégoûtantes horreurs.»
(Mémoires du temps, 1778).
Nous observerons que ce récit, souvent reproduit avec quelques variantes
est fort exagéré; les documents officiels du procès devant le Parlement
d'Aix, atténuent la gravité des faits qui restent toutefois fort criminels.
Vient ensuite dans le livre du docteur Moreau (p. 59) le récit de l'aventure
de Rose Keller mais avec des variantes. Des personnes, passant dans une
rue isolée de Paris, entendirent des gémissements, pénétrèrent dans la
maison, trouvèrent une femme nue, attachée sur une table; le sang coulait
de deux saignées faites aux bras; les seins étaient légèrement tailladés, les
parties sexuelles également incisées et baignées de sang. Lorsque les
premiers secours lui eurent été prodigués, elle raconta qu'elle avait été
attirée dans cette maison par le marquis; le souper terminé, elle avait été
dépouillée de ses vêtements, étendue et liée sur une table. Un homme avec
une lancette lui avait ouvert les veines et pratiqué un grand nombre
d'incisions sur le corps, le marquis s'était ensuite livré sur elle à ses
débauches habituelles. Son intention, disait-il, n'était point de lui faire du
mal, mais comme elle ne cessait de crier, et qu'on entendait du bruit dans les
environs de la maison, le marquis de Sade disparut avec ses gens (Brière de
Boismont, Gazette médicale de Paris, 21 juillet, 1869.)
Nous avons fait mention d'un livre allemand intitulé: Justine und Juliette,
oder die Gefahren der Tugend und die Wonne des Lasters Kritische
Ausgabe nach dem Franzosischen des marquis de Sade. Leipzig, Carl
Minde. Druck von Ernst Sorge, in Armstadt in-12 de 150 p.
ardeur impudique; les cavaliers attaquent ouvertement les dames. Les
cantharides dont l'essence circule dans les veines de ces infortunés, ne leur
permettent ni pudeur ni réserve; les excès sont portés jusqu'à la plus funeste
extrémité; le plaisir devient meurtrier, le sang coule sur le parquet; les
femmes ne font que sourire à cet horrible excès de leur fureur utérine.
Prévoyant l'éclat que cette scène, comparable aux orgies de Néron, aurait
quand le délire cesserait, Sade s'était sauvé avant le lever du soleil avec sa
belle-sœur, toute sanglante encore de ces embrassements brutaux. Plusieurs
dames titrées sont mortes des suites de cette nuit de dégoûtantes horreurs.»
(Mémoires du temps, 1778).
Nous observerons que ce récit, souvent reproduit avec quelques variantes
est fort exagéré; les documents officiels du procès devant le Parlement
d'Aix, atténuent la gravité des faits qui restent toutefois fort criminels.
Vient ensuite dans le livre du docteur Moreau (p. 59) le récit de l'aventure
de Rose Keller mais avec des variantes. Des personnes, passant dans une
rue isolée de Paris, entendirent des gémissements, pénétrèrent dans la
maison, trouvèrent une femme nue, attachée sur une table; le sang coulait
de deux saignées faites aux bras; les seins étaient légèrement tailladés, les
parties sexuelles également incisées et baignées de sang. Lorsque les
premiers secours lui eurent été prodigués, elle raconta qu'elle avait été
attirée dans cette maison par le marquis; le souper terminé, elle avait été
dépouillée de ses vêtements, étendue et liée sur une table. Un homme avec
une lancette lui avait ouvert les veines et pratiqué un grand nombre
d'incisions sur le corps, le marquis s'était ensuite livré sur elle à ses
débauches habituelles. Son intention, disait-il, n'était point de lui faire du
mal, mais comme elle ne cessait de crier, et qu'on entendait du bruit dans les
environs de la maison, le marquis de Sade disparut avec ses gens (Brière de
Boismont, Gazette médicale de Paris, 21 juillet, 1869.)
Nous avons fait mention d'un livre allemand intitulé: Justine und Juliette,
oder die Gefahren der Tugend und die Wonne des Lasters Kritische
Ausgabe nach dem Franzosischen des marquis de Sade. Leipzig, Carl
Minde. Druck von Ernst Sorge, in Armstadt in-12 de 150 p.
Page 129
Cet ouvrage est extrêmement peu connu en France; il présente des choses
fort singulières; nous en donnerons une analyse rapide.
L'auteur débute par une généalogie fantastique; il donne à tort au héros les
prénom et surnom de Charles-Louis; sa famille remonte aux premières
invasions des Normands; elle a fourni à l'État, sous toutes les dynasties de
la France, des militaires, des ecclésiastiques du plus grand mérite. Son père
perdit une grande partie de sa fortune, dans les spéculations qu'engendra le
système de Law, ce qui l'amena à épouser en secondes noces une femme
d'un rang fort inférieur au sien, une juive convertie, veuve d'un riche
marchand d'Amsterdam.
Il avait de sa première femme qui appartenait à la famille ducale, de
Liancourt, deux enfants, un garçon voué à une déplorable célébrité, et une
fille, Camille, qui devint plus tard comtesse de Bray: il avait pris part à la
guerre de la Succession; il avait été grièvement blessé à Ramillies;
mécontent de ne pas être élevé au delà du grade de colonel, il quitta le
service et se retira dans ses terres. Il avait un frère cadet qui embrassa la
carrière ecclésiastique et entra dans l'ordre des Jésuites; il jouit d'un grand
crédit auprès de la marquise, de Prie, et des ministres Bourbon et Fleury;
intrigant habile, il se maintenait en faveur. Son frère et lui étaient de très
beaux hommes, auxquels peu de belles résistaient, et la comtesse de Bray
fut l'une des femmes les plus galantes de tout Paris.
Le jeune Sade porta dans sa jeunesse le titre de vicomte; son oncle discerna
promptement chez lui des passions fougueuses et une intelligence
remarquable. Il le plaça au couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec. Le vicomte
se distingua par ses progrès dans l'étude. Les bons Pères cherchèrent à le
faire entrer dans leur ordre; ils se flattaient de trouver en lui une recrue qui
leur serait utile. Son oncle l'en dissuada: «Tu as tout ce qu'il faut pour
réussir; c'est pour toi, non pour d'autres qu'il faut travailler.»
L'oncle quitta Noisy-le-Sec lorsque son neveu eut fini ses études; il avait eu
des querelles avec ses confrères; le vicomte et lui entreprirent ensemble de
longs voyages; ils parcourent les Pays-Bas, l'Angleterre, l'Espagne et
l'Italie; la mort du père de notre héros les ramena en France.
Il rencontra dans la diligence qui le conduisait à Paris, une jeune fille d'une
beauté remarquable, mademoiselle Aroult; elle était protestante; ses parents
fort singulières; nous en donnerons une analyse rapide.
L'auteur débute par une généalogie fantastique; il donne à tort au héros les
prénom et surnom de Charles-Louis; sa famille remonte aux premières
invasions des Normands; elle a fourni à l'État, sous toutes les dynasties de
la France, des militaires, des ecclésiastiques du plus grand mérite. Son père
perdit une grande partie de sa fortune, dans les spéculations qu'engendra le
système de Law, ce qui l'amena à épouser en secondes noces une femme
d'un rang fort inférieur au sien, une juive convertie, veuve d'un riche
marchand d'Amsterdam.
Il avait de sa première femme qui appartenait à la famille ducale, de
Liancourt, deux enfants, un garçon voué à une déplorable célébrité, et une
fille, Camille, qui devint plus tard comtesse de Bray: il avait pris part à la
guerre de la Succession; il avait été grièvement blessé à Ramillies;
mécontent de ne pas être élevé au delà du grade de colonel, il quitta le
service et se retira dans ses terres. Il avait un frère cadet qui embrassa la
carrière ecclésiastique et entra dans l'ordre des Jésuites; il jouit d'un grand
crédit auprès de la marquise, de Prie, et des ministres Bourbon et Fleury;
intrigant habile, il se maintenait en faveur. Son frère et lui étaient de très
beaux hommes, auxquels peu de belles résistaient, et la comtesse de Bray
fut l'une des femmes les plus galantes de tout Paris.
Le jeune Sade porta dans sa jeunesse le titre de vicomte; son oncle discerna
promptement chez lui des passions fougueuses et une intelligence
remarquable. Il le plaça au couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec. Le vicomte
se distingua par ses progrès dans l'étude. Les bons Pères cherchèrent à le
faire entrer dans leur ordre; ils se flattaient de trouver en lui une recrue qui
leur serait utile. Son oncle l'en dissuada: «Tu as tout ce qu'il faut pour
réussir; c'est pour toi, non pour d'autres qu'il faut travailler.»
L'oncle quitta Noisy-le-Sec lorsque son neveu eut fini ses études; il avait eu
des querelles avec ses confrères; le vicomte et lui entreprirent ensemble de
longs voyages; ils parcourent les Pays-Bas, l'Angleterre, l'Espagne et
l'Italie; la mort du père de notre héros les ramena en France.
Il rencontra dans la diligence qui le conduisait à Paris, une jeune fille d'une
beauté remarquable, mademoiselle Aroult; elle était protestante; ses parents
Page 130
avaient figuré parmi les victimes de la révocation de l'Édit de Nantes; ils lui
avaient fait prêter serment de ne jamais épouser un catholique. Ce fut en
vain que Sade, animé pour elle de la passion la plus vive, lui offrit sa main;
elle refusa, sans nier toutefois l'impression qu'il avait produite sur son cœur.
C'est dans un sentiment de vengeance qu'il s'est plu à accumuler sur elle
outrages et infortunes, car les romans de Sade sont des autobiographies;
Justine, c'est mademoiselle Aroult; Juliette, c'est la comtesse de Bray;
l'oncle c'est le père Vitin.
On sait quelle était l'immoralité qui régnait à la cour de Louis XV; Sade se
précipita avec ardeur dans tous les excès; son nom devint célèbre; on parla
de lui dans le boudoir de madame de Pompadour et aux petits soupers du
roi. Ce monarque que l'ennui dévorait, voulut connaître le libertin déjà
fameux; le cardinal de Fleury s'en mêla; Sade vint prendre part à un souper
auquel assistaient le roi, la maîtresse, le maréchal de Richelieu, les
ministres Choiseul et Sartiges (sic).
Le souper se termina, comme d'usage, par une orgie; Sade y joua un rôle si
brillant que le roi, étonné et charmé, voulut lui faire visiter le Parc-aux-
Cerfs, et lui demander ses conseils sur les perfectionnements à introduire
dans ce sérail. Plusieurs des scènes décrites dans les quatre derniers
volumes de l'œuvre de Sade, sont un récit de ce qui se passait parfois au
Parc-aux-Cerfs.
Nous ne suivrons pas l'écrivain allemand dans tous les détails qu'il se plaît à
raconter. Il nous dit que mademoiselle Aroult épousa un négociant nommé
Sevrin; Sade veut se venger sur l'homme qui lui a été préféré; il l'attire dans
un guet à pens et lui fait subir une horrible mutilation. Il entreprend ensuite
un voyage en Italie, s'y livre à toutes sortes d'infamies et de crimes, et
revenu en France, trouve le roi très empressé de le revoir. Le marquis
raconte tout ce qu'il a fait, sans rien omettre ni dissimuler. Louis XV est
enchanté; il veut réaliser, pour son compte, ce que Sade décrit si bien. Il
s'adresse, dans ce but, au ministre de la police qui lui procure tout ce qu'il
désire. Le roi se donne, entre autres distractions, celle d'assister à
l'exécution de quelques criminels, et l'auteur ajoute qu'on sait que Louis
XV, caché derrière une des fenêtres de l'Hôtel de ville, fut témoin de
l'horrible supplice infligé à Damiens en place de Grève.
avaient fait prêter serment de ne jamais épouser un catholique. Ce fut en
vain que Sade, animé pour elle de la passion la plus vive, lui offrit sa main;
elle refusa, sans nier toutefois l'impression qu'il avait produite sur son cœur.
C'est dans un sentiment de vengeance qu'il s'est plu à accumuler sur elle
outrages et infortunes, car les romans de Sade sont des autobiographies;
Justine, c'est mademoiselle Aroult; Juliette, c'est la comtesse de Bray;
l'oncle c'est le père Vitin.
On sait quelle était l'immoralité qui régnait à la cour de Louis XV; Sade se
précipita avec ardeur dans tous les excès; son nom devint célèbre; on parla
de lui dans le boudoir de madame de Pompadour et aux petits soupers du
roi. Ce monarque que l'ennui dévorait, voulut connaître le libertin déjà
fameux; le cardinal de Fleury s'en mêla; Sade vint prendre part à un souper
auquel assistaient le roi, la maîtresse, le maréchal de Richelieu, les
ministres Choiseul et Sartiges (sic).
Le souper se termina, comme d'usage, par une orgie; Sade y joua un rôle si
brillant que le roi, étonné et charmé, voulut lui faire visiter le Parc-aux-
Cerfs, et lui demander ses conseils sur les perfectionnements à introduire
dans ce sérail. Plusieurs des scènes décrites dans les quatre derniers
volumes de l'œuvre de Sade, sont un récit de ce qui se passait parfois au
Parc-aux-Cerfs.
Nous ne suivrons pas l'écrivain allemand dans tous les détails qu'il se plaît à
raconter. Il nous dit que mademoiselle Aroult épousa un négociant nommé
Sevrin; Sade veut se venger sur l'homme qui lui a été préféré; il l'attire dans
un guet à pens et lui fait subir une horrible mutilation. Il entreprend ensuite
un voyage en Italie, s'y livre à toutes sortes d'infamies et de crimes, et
revenu en France, trouve le roi très empressé de le revoir. Le marquis
raconte tout ce qu'il a fait, sans rien omettre ni dissimuler. Louis XV est
enchanté; il veut réaliser, pour son compte, ce que Sade décrit si bien. Il
s'adresse, dans ce but, au ministre de la police qui lui procure tout ce qu'il
désire. Le roi se donne, entre autres distractions, celle d'assister à
l'exécution de quelques criminels, et l'auteur ajoute qu'on sait que Louis
XV, caché derrière une des fenêtres de l'Hôtel de ville, fut témoin de
l'horrible supplice infligé à Damiens en place de Grève.
Page 131
Le roi nomme Sade son «maître secret des plaisirs.» Juliette lui a été
présentée; il l'accueille avec la plus vive satisfaction, et il lui fait de riches
cadeaux.
Quelque temps après, le marquis, son oncle et Juliette retournent en Italie;
ils s'y livrent à toutes sortes d'excès, et ils finissent par être inquiétés par la
police romaine, ce qui les engagea à revenir en France. Ils trouvèrent de
nouveau à Versailles l'accueil le plus empressé; madame du Barry voulut,
elle aussi, entendre le récit très détaillé des aventures du marquis; quelques
épisodes la choquèrent un peu; l'histoire de la femme livrée aux bêtes
féroces pour amuser le marquis et son entourage lui causa quelques
émotions; mais elle se remit promptement, et elle prit une part brillante à de
nouvelles orgies.
Arrivé à ce point, l'auteur allemand s'arrête dit qu'il a longtemps manqué de
renseignements sur le reste de la vie de son héros qui mourut, à ce qu'il
pense, vers 1775 ou 1776; heureusement, dans le cours d'un voyage qu'il fit
en Angleterre, il rencontra un vieil émigré français, le marquis de M-ss-e
qui, depuis 1792, n'avait pas quitté Londres, et qui était très au fait de la
chronique scandaleuse de l'ancien régime; il connaissait l'histoire du
marquis; il en présente le dénouement par un aspect fort inattendu.
Fatigué de tant d'excès, cédant aux reproches d'une conscience fort
longtemps endormie, le marquis alla consulter son oncle, le père Vitin qui
était rentré dans le couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec; le vieux pécheur
conseilla à son digne neveu d'entrer dans l'ordre des Camaldules; il y fut
fort bien accueilli; il y vécut en paix jusqu'à ce que la mort vint le frapper à
l'âge de 63 ans; son aménité l'avait rendu cher à ses confrères; sa piété les
édifia tellement qu'ils demandèrent au pape de le canoniser. Il légua toute sa
fortune au couvent. Sa sœur, la comtesse de Bray, fut fort irritée; elle
attaqua le testament: il en résulta un procès qui traîna si bien en longueur
qu'il n'était pas terminé lorsque la révolution éclata; il n'en fut plus question.
Juliette était devenue vieille et laide; elle chercha à se mettre en rapport
avec les hommes que les événements élevaient au pouvoir, Barnave, Petion,
Robespierre, mais ils ne firent aucune attention à elle. De dépit, elle
changea de parti, elle se mêla d'intrigues contre-révolutionnaires, elle se lia
avec Madame du Barry, et traduite devant le redoutable tribunal
présentée; il l'accueille avec la plus vive satisfaction, et il lui fait de riches
cadeaux.
Quelque temps après, le marquis, son oncle et Juliette retournent en Italie;
ils s'y livrent à toutes sortes d'excès, et ils finissent par être inquiétés par la
police romaine, ce qui les engagea à revenir en France. Ils trouvèrent de
nouveau à Versailles l'accueil le plus empressé; madame du Barry voulut,
elle aussi, entendre le récit très détaillé des aventures du marquis; quelques
épisodes la choquèrent un peu; l'histoire de la femme livrée aux bêtes
féroces pour amuser le marquis et son entourage lui causa quelques
émotions; mais elle se remit promptement, et elle prit une part brillante à de
nouvelles orgies.
Arrivé à ce point, l'auteur allemand s'arrête dit qu'il a longtemps manqué de
renseignements sur le reste de la vie de son héros qui mourut, à ce qu'il
pense, vers 1775 ou 1776; heureusement, dans le cours d'un voyage qu'il fit
en Angleterre, il rencontra un vieil émigré français, le marquis de M-ss-e
qui, depuis 1792, n'avait pas quitté Londres, et qui était très au fait de la
chronique scandaleuse de l'ancien régime; il connaissait l'histoire du
marquis; il en présente le dénouement par un aspect fort inattendu.
Fatigué de tant d'excès, cédant aux reproches d'une conscience fort
longtemps endormie, le marquis alla consulter son oncle, le père Vitin qui
était rentré dans le couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec; le vieux pécheur
conseilla à son digne neveu d'entrer dans l'ordre des Camaldules; il y fut
fort bien accueilli; il y vécut en paix jusqu'à ce que la mort vint le frapper à
l'âge de 63 ans; son aménité l'avait rendu cher à ses confrères; sa piété les
édifia tellement qu'ils demandèrent au pape de le canoniser. Il légua toute sa
fortune au couvent. Sa sœur, la comtesse de Bray, fut fort irritée; elle
attaqua le testament: il en résulta un procès qui traîna si bien en longueur
qu'il n'était pas terminé lorsque la révolution éclata; il n'en fut plus question.
Juliette était devenue vieille et laide; elle chercha à se mettre en rapport
avec les hommes que les événements élevaient au pouvoir, Barnave, Petion,
Robespierre, mais ils ne firent aucune attention à elle. De dépit, elle
changea de parti, elle se mêla d'intrigues contre-révolutionnaires, elle se lia
avec Madame du Barry, et traduite devant le redoutable tribunal
Page 132
révolutionnaire, elle périt sur l'échafaud le même jour que l'ancienne
favorite de Louis XV.
Une lettre de Sade faisait partie de la collection d'autographes de M.
Michelot, (de Bordeaux) vendue à Paris en mai 1880: elle est adressée au
gouverneur de Vincennes (prison de Vincennes, 2 nov. 1763, 6 p. pl. in-4),
lettre fort curieuse, écrite à l'âge de vingt-deux ans, et très importante pour
la biographie qu'elle rectifie sur plusieurs points.
Emprisonné pour des excès commis dans une petite maison (peut-être celle
d'Arcueil), Sade demande qu'on instruise sa femme de son arrestation,
donne l'adresse de sa belle-mère, la présidente de Montreuil, et sollicite la
permission de voir un prêtre. «Tout malheureux que je me trouve ici,
Monsieur, je ne me plains point de mon sort. Je méritais la vengeance de
Dieu, je l'éprouve: pleurer mes fautes, détester mes erreurs, est mon unique
occupation.» Il demande son valet de chambre et le prie de ne pas instruire
sa famille du sujet de sa détention. «Je serais, dit-il, perdu sans ressources
dans leur esprit.» La date de son mariage, d'après cette lettre, serait du 17
mai 1763, et non 1766, comme l'ont dit certains biographes. On a joint à
cette curieuse épitre une minute de lettre du gouverneur de Vincennes qui
invite le Père Griffet à aller voir un jeune homme de vingt-deux ans, le
marquis de Sade, qui a bien besoin de son ministère.
Un volume publié en 1861 (Paris, Techener, in-8º) sous le titre de:
Mélanges curieux et anecdotiques tirés d'une collection de lettres
autographes ayant appartenu à M. Fossé d'Arcosse, nous offre (nº 1003, p.
416) une lettre autographe adressée à un négociant de Lyon (16 pluviose an
vi) pour intérêts particuliers, et 6 pages in-4º, de Fragments autographes
paraissant se rapporter soit au Journal de sa détention à la Bastille ou à
Vincennes, soit à ses mémoires... temps divisé en 12 parties... Supposition...
la première division de 33, sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au
monde... la deuxième de 34, une heure de promenade et permission d'écrire
une seule fois la semaine. Celui sur lequel sont les mots: Histoire de ma
détention est particulièrement curieux.
Un de nos amis, bibliophile fervent, nous adresse la lettre suivante que nous
croyons devoir reproduire:
favorite de Louis XV.
Une lettre de Sade faisait partie de la collection d'autographes de M.
Michelot, (de Bordeaux) vendue à Paris en mai 1880: elle est adressée au
gouverneur de Vincennes (prison de Vincennes, 2 nov. 1763, 6 p. pl. in-4),
lettre fort curieuse, écrite à l'âge de vingt-deux ans, et très importante pour
la biographie qu'elle rectifie sur plusieurs points.
Emprisonné pour des excès commis dans une petite maison (peut-être celle
d'Arcueil), Sade demande qu'on instruise sa femme de son arrestation,
donne l'adresse de sa belle-mère, la présidente de Montreuil, et sollicite la
permission de voir un prêtre. «Tout malheureux que je me trouve ici,
Monsieur, je ne me plains point de mon sort. Je méritais la vengeance de
Dieu, je l'éprouve: pleurer mes fautes, détester mes erreurs, est mon unique
occupation.» Il demande son valet de chambre et le prie de ne pas instruire
sa famille du sujet de sa détention. «Je serais, dit-il, perdu sans ressources
dans leur esprit.» La date de son mariage, d'après cette lettre, serait du 17
mai 1763, et non 1766, comme l'ont dit certains biographes. On a joint à
cette curieuse épitre une minute de lettre du gouverneur de Vincennes qui
invite le Père Griffet à aller voir un jeune homme de vingt-deux ans, le
marquis de Sade, qui a bien besoin de son ministère.
Un volume publié en 1861 (Paris, Techener, in-8º) sous le titre de:
Mélanges curieux et anecdotiques tirés d'une collection de lettres
autographes ayant appartenu à M. Fossé d'Arcosse, nous offre (nº 1003, p.
416) une lettre autographe adressée à un négociant de Lyon (16 pluviose an
vi) pour intérêts particuliers, et 6 pages in-4º, de Fragments autographes
paraissant se rapporter soit au Journal de sa détention à la Bastille ou à
Vincennes, soit à ses mémoires... temps divisé en 12 parties... Supposition...
la première division de 33, sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au
monde... la deuxième de 34, une heure de promenade et permission d'écrire
une seule fois la semaine. Celui sur lequel sont les mots: Histoire de ma
détention est particulièrement curieux.
Un de nos amis, bibliophile fervent, nous adresse la lettre suivante que nous
croyons devoir reproduire:
Page 133
«Vous avez bien voulu me communiquer les épreuves de votre étude sur le
marquis de Sade; vous me demandez si je n'aurais pas quelques
communications à vous faire à cet égard. J'en aurai sans doute, mais en ce
moment, éloigné de mes livres et fort occupé d'ailleurs, je dois me borner à
quelques notes rapides.
«L'auteur de Justine offre à la psychologie un objet d'études des plus
curieux; pour bien le comprendre, il ne faut pas l'isoler de l'époque qu'il
traversa. Les derniers de ses écrits n'auraient pas eu le caractère de férocité
qu'ils présentent, s'il n'avait pas vu les excès du régime de la Terreur; en
inventant les Mariages républicains et les bateaux à soupapes, Carrier
n'offrait-il pas la réalité de quelques-unes des inventions du marquis?
«Sade n'a point, de nos jours, manqué d'imitateurs parmi nos écrivains. Sans
aller aussi loin que lui, des romanciers ont montré des héros et des héroïnes
de la perversité la plus raffinée. Quant aux principes de la philosophie
sadesque, quant à sa négation de toute morale, quant à son athéisme, on
retrouve tout cela partout aujourd'hui.
«Proudhon, entre autres, a beaucoup emprunté à Sade; il s'en est inspiré en
maint endroit; il serait facile d'enregistrer, à cet égard, les rapprochements
les plus frappants.
«La Biographie Michaud avance que le marquis fit hommage à chacun des
cinq directeurs de la République française, d'un exemplaire de ses
monstrueuses productions; ce fait a été révoqué en doute comme tout à fait
invraisemblable; il est cependant exact, et des recherches persévérantes ont
fait découvrir quel avait été le sort de quelques-uns de ces exemplaires,
notamment de celui de Barras; le journal l'Intermédiaire, habituellement si
riche en faits curieux, a donné à cet égard des détails piquants.
«Un mot et je finis, Madame Tallien, dont parle une de vos notes, ne
jouissait pas, fort peu de temps après la publication de Zoloé, d'une
excellente réputation, puisque c'est à elle que fut adressée, selon le
Catalogue imprimé de la Bibliothèque nationale (Histoire de France, tom.
X. p. 273 nº 19331), une Lettre du diable à la plus grande putain de Paris.
La reconnaissez-vous?»
marquis de Sade; vous me demandez si je n'aurais pas quelques
communications à vous faire à cet égard. J'en aurai sans doute, mais en ce
moment, éloigné de mes livres et fort occupé d'ailleurs, je dois me borner à
quelques notes rapides.
«L'auteur de Justine offre à la psychologie un objet d'études des plus
curieux; pour bien le comprendre, il ne faut pas l'isoler de l'époque qu'il
traversa. Les derniers de ses écrits n'auraient pas eu le caractère de férocité
qu'ils présentent, s'il n'avait pas vu les excès du régime de la Terreur; en
inventant les Mariages républicains et les bateaux à soupapes, Carrier
n'offrait-il pas la réalité de quelques-unes des inventions du marquis?
«Sade n'a point, de nos jours, manqué d'imitateurs parmi nos écrivains. Sans
aller aussi loin que lui, des romanciers ont montré des héros et des héroïnes
de la perversité la plus raffinée. Quant aux principes de la philosophie
sadesque, quant à sa négation de toute morale, quant à son athéisme, on
retrouve tout cela partout aujourd'hui.
«Proudhon, entre autres, a beaucoup emprunté à Sade; il s'en est inspiré en
maint endroit; il serait facile d'enregistrer, à cet égard, les rapprochements
les plus frappants.
«La Biographie Michaud avance que le marquis fit hommage à chacun des
cinq directeurs de la République française, d'un exemplaire de ses
monstrueuses productions; ce fait a été révoqué en doute comme tout à fait
invraisemblable; il est cependant exact, et des recherches persévérantes ont
fait découvrir quel avait été le sort de quelques-uns de ces exemplaires,
notamment de celui de Barras; le journal l'Intermédiaire, habituellement si
riche en faits curieux, a donné à cet égard des détails piquants.
«Un mot et je finis, Madame Tallien, dont parle une de vos notes, ne
jouissait pas, fort peu de temps après la publication de Zoloé, d'une
excellente réputation, puisque c'est à elle que fut adressée, selon le
Catalogue imprimé de la Bibliothèque nationale (Histoire de France, tom.
X. p. 273 nº 19331), une Lettre du diable à la plus grande putain de Paris.
La reconnaissez-vous?»
Page 134
Ce libellé est signé Beelzbud. L'administration de l'immense dépôt de la rue
Richelieu a placé cet opuscule dans la réserve où elle range ce qu'elle
possède de plus précieux.
Nous ne nous dissimulons pas d'ailleurs combien notre étude reste
incomplète; une biographie complète du marquis de Sade, ayant pour point
d'appui des documents authentiques est encore à faire; ces documents
existent, ils sont dans des mains qui en connaissent le prix; un jour viendra,
nous l'espérons du moins, où ils seront livrés au public.
Au moment de mettre sous presse on nous signale un article de la Revue des
deux Mondes où il est question des diplomates étrangers résidant à Madrid
vers 1840; le ministre des États-Unis est signalé comme un négociateur fort
habile, mais se livrant parfois à des excentricités d'un goût douteux: ne
s'avisa-t-il pas un jour, imitateur trop fidèle du marquis, d'inviter à souper
une vingtaine de manolas, auxquelles il distribua des substances par trop
irritantes?
Richelieu a placé cet opuscule dans la réserve où elle range ce qu'elle
possède de plus précieux.
Nous ne nous dissimulons pas d'ailleurs combien notre étude reste
incomplète; une biographie complète du marquis de Sade, ayant pour point
d'appui des documents authentiques est encore à faire; ces documents
existent, ils sont dans des mains qui en connaissent le prix; un jour viendra,
nous l'espérons du moins, où ils seront livrés au public.
Au moment de mettre sous presse on nous signale un article de la Revue des
deux Mondes où il est question des diplomates étrangers résidant à Madrid
vers 1840; le ministre des États-Unis est signalé comme un négociateur fort
habile, mais se livrant parfois à des excentricités d'un goût douteux: ne
s'avisa-t-il pas un jour, imitateur trop fidèle du marquis, d'inviter à souper
une vingtaine de manolas, auxquelles il distribua des substances par trop
irritantes?
Page 135
[19] Sotades, auteur fort licentieux, grec contemporain de Ptolémée Philadelphe.
On dit qu'ayant imprudemment attaqué de puissants personnages, il fut enfermé
dans un coffre et jeté à la mer. Il en est fait mention dans Athénée; Deipnos. XIV,
dans Suidas; dans Plutarque. Il ne reste de ses écrits que quelques faibles débris.
Voir Hermana: Élement. doct. met. (Leipzig.) 1816, p. 144, et Fabricius, Bibl.
grœc. II. 495.
[20] Parmi les autres publications de Bertrandet, nous trouvons la traduction des
Nouvelles galantes de B..., (Batachi) par un académicien des Arcades de Rome
(Louet de Chaumont) Paris, an XII. Ce recueil est devenu peu commun; un bel
ex. payé 44 frs., vente J. D. L. M. janvier 1866. À l'égard des diverses éditions
italiennes de ces contes, voir G. Passano: I Novellieri italiani in verso. Bologna.
1868 p. 137.
[21] Voir sur ce personnage trop célèbre une notice de M. Armand Guiraud.
1836, in-8º, et un article de M. Vallet de Viriville: 495. Nouvelle-Biographie
générale. XLI, 496.
[22] On comprend sans peine que Justine ne figure guère sur les catalogues des
livres publiés en France; un exemplaire de l'édition de 1791, 2 vol. in-8º
(gravures ajoutées), se montra cependant au catalogue Pixérécourt, numéro 1239,
mais il ne passa pas aux enchères. Nous trouvons aussi les dix volumes sur le
catalogue de la bibliothèque (non destinée à la vente) de M. Joachim Gomez de
la Cortina, à Madrid (1855, nº 3908); ces dix volumes sont indiqués comme
ayant coûté trois mille réaux, (750 francs). Ils se montrent aussi au catalogue
d'une importante collection qu'un libraire fort connu à Paris, M. Techener, avait
envoyée à Londres pour y être livrée aux enchères et qu'un incendie a détruite le
29 juin 1865.
Le comte Tullio Dandolo, dans ses Reminisence fantasie, scherzi litterari (Turin,
1840), avance que l'empereur Napoléon défendit, sous peine de mort, la lecture
de Justine aux militaires de ses armées. Nous n'avons trouvé nulle autre part
l'indication de cette prohibition qui nous paraît dénuée de vérité historique.
[23] C'est, à ce qu'il paraît, l'exemplaire qui se trouvait dans la bibliothèque de
M. Cigongne, acquise en bloc par le duc d'Aumale, qui rétrocéda ce volume.
[24] Le titre porte par le citoyen S***. La marque des frontispices est une lyre
surmontée d'une couronne avec des rameaux de laurier de chaque côté et les
mots VERITAS IMPAVIDA. Une autre édition, très-probablement la même avec
un frontispice renouvelé, porte l'adresse de la veuve Girouard, 1795. Le nom de
Sade et la marque ont disparu; l'ouvrage est précédé d'une épigraphe de sept vers
latins empruntés à Lucrèce et énonçant la pensée qu'il faut faire avaler aux
enfants des breuvages amers, mais salutaires: «Nam veluti pueris absinthia tetra
medentes...»
[25] Signalons encore ici une lettre autographe fort curieuse écrite par Napoléon
1er, lorsqu'il n'était sans doute que premier consul, et adressée à Joséphine; elle a
été insérée dans un catalogue d'autographes publié au mois d'octobre 1865, par le
libraire Charavay et reproduite dans la Petite Revue, numéro du 4 novembre
1865, pages 170 et 171, lettre signée N. avec paraphe, lundi à midi.
On dit qu'ayant imprudemment attaqué de puissants personnages, il fut enfermé
dans un coffre et jeté à la mer. Il en est fait mention dans Athénée; Deipnos. XIV,
dans Suidas; dans Plutarque. Il ne reste de ses écrits que quelques faibles débris.
Voir Hermana: Élement. doct. met. (Leipzig.) 1816, p. 144, et Fabricius, Bibl.
grœc. II. 495.
[20] Parmi les autres publications de Bertrandet, nous trouvons la traduction des
Nouvelles galantes de B..., (Batachi) par un académicien des Arcades de Rome
(Louet de Chaumont) Paris, an XII. Ce recueil est devenu peu commun; un bel
ex. payé 44 frs., vente J. D. L. M. janvier 1866. À l'égard des diverses éditions
italiennes de ces contes, voir G. Passano: I Novellieri italiani in verso. Bologna.
1868 p. 137.
[21] Voir sur ce personnage trop célèbre une notice de M. Armand Guiraud.
1836, in-8º, et un article de M. Vallet de Viriville: 495. Nouvelle-Biographie
générale. XLI, 496.
[22] On comprend sans peine que Justine ne figure guère sur les catalogues des
livres publiés en France; un exemplaire de l'édition de 1791, 2 vol. in-8º
(gravures ajoutées), se montra cependant au catalogue Pixérécourt, numéro 1239,
mais il ne passa pas aux enchères. Nous trouvons aussi les dix volumes sur le
catalogue de la bibliothèque (non destinée à la vente) de M. Joachim Gomez de
la Cortina, à Madrid (1855, nº 3908); ces dix volumes sont indiqués comme
ayant coûté trois mille réaux, (750 francs). Ils se montrent aussi au catalogue
d'une importante collection qu'un libraire fort connu à Paris, M. Techener, avait
envoyée à Londres pour y être livrée aux enchères et qu'un incendie a détruite le
29 juin 1865.
Le comte Tullio Dandolo, dans ses Reminisence fantasie, scherzi litterari (Turin,
1840), avance que l'empereur Napoléon défendit, sous peine de mort, la lecture
de Justine aux militaires de ses armées. Nous n'avons trouvé nulle autre part
l'indication de cette prohibition qui nous paraît dénuée de vérité historique.
[23] C'est, à ce qu'il paraît, l'exemplaire qui se trouvait dans la bibliothèque de
M. Cigongne, acquise en bloc par le duc d'Aumale, qui rétrocéda ce volume.
[24] Le titre porte par le citoyen S***. La marque des frontispices est une lyre
surmontée d'une couronne avec des rameaux de laurier de chaque côté et les
mots VERITAS IMPAVIDA. Une autre édition, très-probablement la même avec
un frontispice renouvelé, porte l'adresse de la veuve Girouard, 1795. Le nom de
Sade et la marque ont disparu; l'ouvrage est précédé d'une épigraphe de sept vers
latins empruntés à Lucrèce et énonçant la pensée qu'il faut faire avaler aux
enfants des breuvages amers, mais salutaires: «Nam veluti pueris absinthia tetra
medentes...»
[25] Signalons encore ici une lettre autographe fort curieuse écrite par Napoléon
1er, lorsqu'il n'était sans doute que premier consul, et adressée à Joséphine; elle a
été insérée dans un catalogue d'autographes publié au mois d'octobre 1865, par le
libraire Charavay et reproduite dans la Petite Revue, numéro du 4 novembre
1865, pages 170 et 171, lettre signée N. avec paraphe, lundi à midi.
Page 136
Dans cette lettre fort curieuse, Napoléon défend à sa femme de voir madame
Tallien sous aucun prétexte. «Si tu tiens à mon estime, et si tu veux me plaire, ne
transgresse jamais le présent ordre... Un misérable l'a épousée avec huit bâtards.
Je la méprise elle-même plus qu'avant. Elle était une fille aimable; elle est
devenue une femme d'horreur et infâme. Je serai à Malmaison bientôt. Je t'en
préviens pour qu'il n'y ait point d'amoureux la nuit; je serais fâché de les
déranger.....»
Née à Saragosse vers 1775, Mme Tallien divorça et épousa en 1805, M. de
Caraman, qui devint peu après Prince de Chimay; elle mourut le 15 janvier 1835;
M. Arsène Houssaye, lui a consacré sous le titre de Notre-Dame de Termidor, un
volume où la fantaisie tient plus de place que la vérité historique.
[26] Joséphine, née en 1763, avait près de trente-huit ans lorsque Zoloé fut livrée
à l'impression.
[27] Le comte François de Cabarus, né à Bayonne, mort en 1810, célèbre par ses
opérations financières en Espagne.
[28] Il existe divers manuscrits du procès fait à ce monstre exécrable, qui subit,
le 25 octobre 1440, le dernier supplice, peine bien douce de tant de forfaits. Voir,
Desessarts, Procès fameux;, la Bibliographie universelle, etc.
[29] Voir les Fous littéraires. Bruxelles, Gay et Doucé, 1680, p. 171.
Tallien sous aucun prétexte. «Si tu tiens à mon estime, et si tu veux me plaire, ne
transgresse jamais le présent ordre... Un misérable l'a épousée avec huit bâtards.
Je la méprise elle-même plus qu'avant. Elle était une fille aimable; elle est
devenue une femme d'horreur et infâme. Je serai à Malmaison bientôt. Je t'en
préviens pour qu'il n'y ait point d'amoureux la nuit; je serais fâché de les
déranger.....»
Née à Saragosse vers 1775, Mme Tallien divorça et épousa en 1805, M. de
Caraman, qui devint peu après Prince de Chimay; elle mourut le 15 janvier 1835;
M. Arsène Houssaye, lui a consacré sous le titre de Notre-Dame de Termidor, un
volume où la fantaisie tient plus de place que la vérité historique.
[26] Joséphine, née en 1763, avait près de trente-huit ans lorsque Zoloé fut livrée
à l'impression.
[27] Le comte François de Cabarus, né à Bayonne, mort en 1810, célèbre par ses
opérations financières en Espagne.
[28] Il existe divers manuscrits du procès fait à ce monstre exécrable, qui subit,
le 25 octobre 1440, le dernier supplice, peine bien douce de tant de forfaits. Voir,
Desessarts, Procès fameux;, la Bibliographie universelle, etc.
[29] Voir les Fous littéraires. Bruxelles, Gay et Doucé, 1680, p. 171.
Page 137
SECTION des PIQUES
DISCOURS
Prononcé à la fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de
marat et de le pelletier, par Sade, citoyen de cette section, et membre de
la Société populaire.
Citoyens,
Le devoir le plus cher à des cœurs vraiment républicains, est la
reconnaissance due aux grands hommes; de l'épanchement de cet acte sacré
naissent toutes les vertus nécessaires au maintien et à la gloire de l'État. Les
hommes aiment la louange, et toute nation qui ne la refusera pas au mérite,
trouvera toujours dans son sein des hommes envieux de s'en rendre dignes;
trop avares de ces nobles tributs, les Romains, par une loi sévère, exigeaient
un long intervalle entre la mort de l'homme célèbre et son panégyrique;
n'imitons point cette rigueur: elle refroidirait nos vertus; n'étouffons jamais
un enthousiasme dont les inconvénients sont médiocres et dont les fruits
sont si nécessaires: Français, honorez, admirez toujours vos grands
hommes. Cette effervescence précieuse les multipliera parmi vous, et si
jamais la postérité vous accusait de quelque erreur, n'auriez-vous pas votre
sensibilité pour excuse?
Marat! Le Pelletier! ils sont à l'abri de ces craintes ceux qui vous célèbrent
en cet instant, et la voix des siècles à venir ne fera qu'ajouter aux hommages
que vous rend aujourd'hui la génération qui fleurit. Sublimes martyrs de la
liberté, déjà placés au temple de mémoire, c'est de là que, toujours révérés
des humains, vous planerez au-dessus d'eux, comme les astres bienfaisants
qui les éclairent, et qu'également utiles aux hommes, s'ils trouvent dans les
uns la source de tous les trésors de la vie, ils auront aussi dans les autres
l'heureux modèle de toutes les vertus.
Étonnante bizarrerie du sort! Marat, c'était du fond de cet antre obscur où
ton ardent patriotisme combattait les tyrans avec autant d'ardeur, que le
DISCOURS
Prononcé à la fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de
marat et de le pelletier, par Sade, citoyen de cette section, et membre de
la Société populaire.
Citoyens,
Le devoir le plus cher à des cœurs vraiment républicains, est la
reconnaissance due aux grands hommes; de l'épanchement de cet acte sacré
naissent toutes les vertus nécessaires au maintien et à la gloire de l'État. Les
hommes aiment la louange, et toute nation qui ne la refusera pas au mérite,
trouvera toujours dans son sein des hommes envieux de s'en rendre dignes;
trop avares de ces nobles tributs, les Romains, par une loi sévère, exigeaient
un long intervalle entre la mort de l'homme célèbre et son panégyrique;
n'imitons point cette rigueur: elle refroidirait nos vertus; n'étouffons jamais
un enthousiasme dont les inconvénients sont médiocres et dont les fruits
sont si nécessaires: Français, honorez, admirez toujours vos grands
hommes. Cette effervescence précieuse les multipliera parmi vous, et si
jamais la postérité vous accusait de quelque erreur, n'auriez-vous pas votre
sensibilité pour excuse?
Marat! Le Pelletier! ils sont à l'abri de ces craintes ceux qui vous célèbrent
en cet instant, et la voix des siècles à venir ne fera qu'ajouter aux hommages
que vous rend aujourd'hui la génération qui fleurit. Sublimes martyrs de la
liberté, déjà placés au temple de mémoire, c'est de là que, toujours révérés
des humains, vous planerez au-dessus d'eux, comme les astres bienfaisants
qui les éclairent, et qu'également utiles aux hommes, s'ils trouvent dans les
uns la source de tous les trésors de la vie, ils auront aussi dans les autres
l'heureux modèle de toutes les vertus.
Étonnante bizarrerie du sort! Marat, c'était du fond de cet antre obscur où
ton ardent patriotisme combattait les tyrans avec autant d'ardeur, que le
Page 138
génie de la France indiquait ta place dans ce temple où nous te révérons
aujourd'hui.
L'égoïsme est, dit-on, la première base de toutes les actions humaines; il
n'en est aucune, assure-t-on, qui n'ait l'intérêt personnel pour premier motif,
et, s'appuyant de cette opinion cruelle, les terribles détracteurs de toutes les
belles choses en réduisent à rien le mérite. Ô Marat! combien tes actions
sublimes te soustrayent à cette loi générale! Quel motif d'intérêt personnel
t'éloignait du commerce des hommes, te privait de toutes les douceurs de la
vie, te reléguait vivant dans une espèce de tombeau! Quel autre que celui
d'éclairer tes semblables et d'assurer le bonheur de tes frères? Qui te donnait
le courage de braver tout... jusques à des armées dirigées contre toi, si ce
n'était le désintéressement le plus entier, le plus pur amour du peuple, le
civisme le plus ardent dont on ait encore vu l'exemple!
Scévole, Brutus, votre seul mérite fut de vous armer un moment pour
trancher les jours de deux despotes, une heure au plus votre patriotisme a
brillé; mais toi, Marat, par quel chemin plus difficile tu parcourus la carrière
de l'homme libre! Que d'épines entravèrent ta route avant que d'atteindre le
but. C'était au milieu des tyrans que tu nous parlais de liberté; peu faits
encore au nom sacré de cette déesse, tu l'adorais avant que nous la
connussions; les poignards de Machiavel s'agitaient en tout sens sur ta tête
sans que ton front auguste en parût altéré; Scévole et Brutus menaçaient
chacun leurs tyrans: ton âme, bien plus grande, voulut immoler à la fois
tous ceux qui surchargeaient la terre, et des esclaves t'accusaient d'aimer le
sang! Grand homme, c'était le leur que tu voulais répandre; tu ne te
montrais prodigue de celui-là que pour épargner celui du peuple; avec
autant d'ennemis, comment ne devais-tu pas succomber? Tu désignais les
traîtres, la trahison devait te frapper.
Sexe timide et doux, comment se peut-il que vos mains délicates ayent saisi
le poignard que la sédiction aiguisait?... Ah! votre empressement à venir
jeter des fleurs sur le tombeau de ce véritable ami du peuple, nous fait
oublier que le crime put trouver un bras parmi vous. Le barbare assassin de
Marat, semblable à ces êtres mixtes auxquels on ne peut assigner aucun
sexe, vomi par les enfers pour le désespoir de tous deux, n'appartient
directement à aucun. Il faut qu'un voile funèbre enveloppe à jamais sa
mémoire; qu'on cesse surtout de nous présenter, comme on ose le faire, son
aujourd'hui.
L'égoïsme est, dit-on, la première base de toutes les actions humaines; il
n'en est aucune, assure-t-on, qui n'ait l'intérêt personnel pour premier motif,
et, s'appuyant de cette opinion cruelle, les terribles détracteurs de toutes les
belles choses en réduisent à rien le mérite. Ô Marat! combien tes actions
sublimes te soustrayent à cette loi générale! Quel motif d'intérêt personnel
t'éloignait du commerce des hommes, te privait de toutes les douceurs de la
vie, te reléguait vivant dans une espèce de tombeau! Quel autre que celui
d'éclairer tes semblables et d'assurer le bonheur de tes frères? Qui te donnait
le courage de braver tout... jusques à des armées dirigées contre toi, si ce
n'était le désintéressement le plus entier, le plus pur amour du peuple, le
civisme le plus ardent dont on ait encore vu l'exemple!
Scévole, Brutus, votre seul mérite fut de vous armer un moment pour
trancher les jours de deux despotes, une heure au plus votre patriotisme a
brillé; mais toi, Marat, par quel chemin plus difficile tu parcourus la carrière
de l'homme libre! Que d'épines entravèrent ta route avant que d'atteindre le
but. C'était au milieu des tyrans que tu nous parlais de liberté; peu faits
encore au nom sacré de cette déesse, tu l'adorais avant que nous la
connussions; les poignards de Machiavel s'agitaient en tout sens sur ta tête
sans que ton front auguste en parût altéré; Scévole et Brutus menaçaient
chacun leurs tyrans: ton âme, bien plus grande, voulut immoler à la fois
tous ceux qui surchargeaient la terre, et des esclaves t'accusaient d'aimer le
sang! Grand homme, c'était le leur que tu voulais répandre; tu ne te
montrais prodigue de celui-là que pour épargner celui du peuple; avec
autant d'ennemis, comment ne devais-tu pas succomber? Tu désignais les
traîtres, la trahison devait te frapper.
Sexe timide et doux, comment se peut-il que vos mains délicates ayent saisi
le poignard que la sédiction aiguisait?... Ah! votre empressement à venir
jeter des fleurs sur le tombeau de ce véritable ami du peuple, nous fait
oublier que le crime put trouver un bras parmi vous. Le barbare assassin de
Marat, semblable à ces êtres mixtes auxquels on ne peut assigner aucun
sexe, vomi par les enfers pour le désespoir de tous deux, n'appartient
directement à aucun. Il faut qu'un voile funèbre enveloppe à jamais sa
mémoire; qu'on cesse surtout de nous présenter, comme on ose le faire, son
Page 139
effigie sous l'emblème enchanteur de la beauté. Artistes trop crédules,
brisez, renversez, défigurez les traits de ce monstre, ou ne l'offrez à nos
yeux indignés qu'au milieu des furies du Tartare!
Ames douces et sensibles! Le Pelletier, que tes vertus viennent un instant
adoucir les idées qu'ont aigries ces tableaux. Si tes heureux principes sur
l'éducation nationale se suivent un jour, les crimes dont nous nous plaignons
ne flétriront plus notre histoire. Ami de l'enfance et des hommes, que j'aime
à te suivre dans les moments où ta vie politique se consacre tout entière au
personnage sublime de représentant du peuple; tes premières opinions
tendirent à nous assurer cette liberté précieuse de la presse sans laquelle il
n'est plus de liberté sur la terre; méprisant le faux éclat du rang où des
préjugés absurdes et chimériques te plaçaient alors, tu crus, tu publias que
s'il pouvait exister des différences entre les hommes, ce n'était qu'aux
vertus, qu'aux talents qu'il appartenait de les établir.
Sévère ennemi des tyrans, tu votas courageusement la mort de celui qui
avait osé comploter celle de tout un peuple; un fanatique te frappa, et son
glaive homicide déchira tous nos cœurs; ses remords nous vengèrent, il
devint lui-même son bourreau: ce n'était point assez... Scélérat! que ne
pouvons-nous immoler tes mânes. Ah! ton arrêt est dans le cœur de tous les
Français. Citoyens, s'il était des hommes parmi vous qui ne fussent pas
encore assez pénétrés des sentiments que le patriotisme doit à de tels amis
de la liberté, qu'ils tournent un moment leurs regards sur les derniers mots
de Le Pelletier, et remplis à la fois d'amour et de vénération, ils éprouveront
plus que jamais la haine due à la mémoire du parricide qui put trancher une
si belle vie.
Unique déesse des Français, sainte et divine liberté, permets qu'aux pieds de
tels autels nous répandions encore quelques larmes sur la perte de tes deux
plus fidèles amis; laisse-nous enlacer des cyprès aux guirlandes de chêne
dont nous t'environnons. Ces larmes amères purifient ton encens, et ne
l'éteignent pas; elles sont un hommage de plus à tous ceux que nos cœurs te
présentent... Ah! cessons d'en répandre, citoyens; ils respirent, ces hommes
célèbres que nous pleurons; notre patriotisme les revivifie; je les aperçois au
milieu de nous... Je les vois sourire au culte que notre civisme leur rend. Je
les entends nous annoncer l'aurore de ces jours sereins et tranquilles où
Paris, plus superbe que ne fut jamais l'ancienne Rome, deviendra l'asile des
brisez, renversez, défigurez les traits de ce monstre, ou ne l'offrez à nos
yeux indignés qu'au milieu des furies du Tartare!
Ames douces et sensibles! Le Pelletier, que tes vertus viennent un instant
adoucir les idées qu'ont aigries ces tableaux. Si tes heureux principes sur
l'éducation nationale se suivent un jour, les crimes dont nous nous plaignons
ne flétriront plus notre histoire. Ami de l'enfance et des hommes, que j'aime
à te suivre dans les moments où ta vie politique se consacre tout entière au
personnage sublime de représentant du peuple; tes premières opinions
tendirent à nous assurer cette liberté précieuse de la presse sans laquelle il
n'est plus de liberté sur la terre; méprisant le faux éclat du rang où des
préjugés absurdes et chimériques te plaçaient alors, tu crus, tu publias que
s'il pouvait exister des différences entre les hommes, ce n'était qu'aux
vertus, qu'aux talents qu'il appartenait de les établir.
Sévère ennemi des tyrans, tu votas courageusement la mort de celui qui
avait osé comploter celle de tout un peuple; un fanatique te frappa, et son
glaive homicide déchira tous nos cœurs; ses remords nous vengèrent, il
devint lui-même son bourreau: ce n'était point assez... Scélérat! que ne
pouvons-nous immoler tes mânes. Ah! ton arrêt est dans le cœur de tous les
Français. Citoyens, s'il était des hommes parmi vous qui ne fussent pas
encore assez pénétrés des sentiments que le patriotisme doit à de tels amis
de la liberté, qu'ils tournent un moment leurs regards sur les derniers mots
de Le Pelletier, et remplis à la fois d'amour et de vénération, ils éprouveront
plus que jamais la haine due à la mémoire du parricide qui put trancher une
si belle vie.
Unique déesse des Français, sainte et divine liberté, permets qu'aux pieds de
tels autels nous répandions encore quelques larmes sur la perte de tes deux
plus fidèles amis; laisse-nous enlacer des cyprès aux guirlandes de chêne
dont nous t'environnons. Ces larmes amères purifient ton encens, et ne
l'éteignent pas; elles sont un hommage de plus à tous ceux que nos cœurs te
présentent... Ah! cessons d'en répandre, citoyens; ils respirent, ces hommes
célèbres que nous pleurons; notre patriotisme les revivifie; je les aperçois au
milieu de nous... Je les vois sourire au culte que notre civisme leur rend. Je
les entends nous annoncer l'aurore de ces jours sereins et tranquilles où
Paris, plus superbe que ne fut jamais l'ancienne Rome, deviendra l'asile des
Page 140
talents, l'effroi des despotes, le temple des arts, la patrie de tous les hommes
libres. D'un bout de la terre à l'autre, toutes les nations envieront l'honneur
d'être alliées au peuple français. Remplaçant le frivole mérite de n'offrir aux
étrangers que nos costumes et nos modes, ce seront des lois, des exemples,
des vertus et des hommes que nous donnerons à la terre étonnée, et si
jamais les mondes bouleversés, cédant aux lois impérieuses qui les
meuvent, venaient à s'écrouler... à se confondre, la déesse immortelle que
nous encensons, jalouse de montrer aux races futures le globe habité par le
peuple qui l'aurait le mieux servie, n'indiquerait que la France aux hommes
nouveaux qu'aurait recréés la nature.
Sade, rédacteur.
L'assemblée générale de la Section des Piques, applaudissant aux principes
et à l'énergie de ce discours, en arrête l'impression, l'envoie à la Convention
nationale, à tous les départements, aux armées, aux autorités constituées de
Paris, aux quarante-sept autres sections et aux sociétés populaires.
Arrêté en assemblée générale, ce 29 septembre 1793, l'an ii de la
République française, une et indivisible.
Vincent, président.
Gérard, Mangin, Paris, secrétaires.
FIN.
TABLE
Avis des Éditeurs v
Juliette et Raunai (Les Crimes de l'Amour) 1
Idée sur les Romans 97
L'auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire 137
Le Marquis de Sade.—L'Homme. 155
Le Marquis de Sade.—Ses Écrits. 195
Section des Piques.—Discours prononcé par Sade 265
libres. D'un bout de la terre à l'autre, toutes les nations envieront l'honneur
d'être alliées au peuple français. Remplaçant le frivole mérite de n'offrir aux
étrangers que nos costumes et nos modes, ce seront des lois, des exemples,
des vertus et des hommes que nous donnerons à la terre étonnée, et si
jamais les mondes bouleversés, cédant aux lois impérieuses qui les
meuvent, venaient à s'écrouler... à se confondre, la déesse immortelle que
nous encensons, jalouse de montrer aux races futures le globe habité par le
peuple qui l'aurait le mieux servie, n'indiquerait que la France aux hommes
nouveaux qu'aurait recréés la nature.
Sade, rédacteur.
L'assemblée générale de la Section des Piques, applaudissant aux principes
et à l'énergie de ce discours, en arrête l'impression, l'envoie à la Convention
nationale, à tous les départements, aux armées, aux autorités constituées de
Paris, aux quarante-sept autres sections et aux sociétés populaires.
Arrêté en assemblée générale, ce 29 septembre 1793, l'an ii de la
République française, une et indivisible.
Vincent, président.
Gérard, Mangin, Paris, secrétaires.
FIN.
TABLE
Avis des Éditeurs v
Juliette et Raunai (Les Crimes de l'Amour) 1
Idée sur les Romans 97
L'auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire 137
Le Marquis de Sade.—L'Homme. 155
Le Marquis de Sade.—Ses Écrits. 195
Section des Piques.—Discours prononcé par Sade 265
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L'AMOUR ***
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the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or
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to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum
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remaining provisions.
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promotion and distribution of Project Gutenberg™ electronic works,
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arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause
to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg work, (b)
alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg
work, and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic
works in formats readable by the widest variety of computers including
obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the
electronically in lieu of a refund. If the second copy is also defective, you
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efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
that the Project Gutenberg collection will remain freely available for
generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations
can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)
(3) educational corporation organized under the laws of the state of
Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service.
The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541.
Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s
laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website and
official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of increasing the
number of public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine-readable form accessible by the widest array of equipment
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
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generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
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including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
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copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in
compliance with any particular paper edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including how
to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email
newsletter to hear about new eBooks.
compliance with any particular paper edition.
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