Page 1
Page 2
Page 3
Th e P ro j ect G u t en b erg eBoo k o f Les l i a i so n s
d an gereu ses
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Les liaisons dangereuses
Author: Choderlos de Laclos
Release date: May 5, 2016 [eBook #52006]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/52006
Credits: Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr and the Hathi Trust at
https://www.hathitrust.org/)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LIAISONS
DANGEREUSES ***
d an gereu ses
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Les liaisons dangereuses
Author: Choderlos de Laclos
Release date: May 5, 2016 [eBook #52006]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/52006
Credits: Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr and the Hathi Trust at
https://www.hathitrust.org/)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LIAISONS
DANGEREUSES ***
Page 4
Page 5
Au lecteur
Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, l’édition de
1913. Une liste des illustrations a été ajoutée. Les notes ont été
renumérotées et placées directement après chaque chapitre.
Quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. Elles sont
soulignées dans le texte par des pointillés. Positionnez la souris sur le mot
souligné pour voir l’orthographe originale.
Enfin, quelques erreurs de ponctuation ont été tacitement corrigées.
Illustrations
Planche I: Frontispice de l’édition de 1782
Planche II: Lettre X
Planche III: Lettre XXI
Planche IV: Lettre XLIV
Planche V: Lettre LXXI
Planche VI: Lettre LXXXV
Planche VII: Lettre XCVI
Planche VIII: Lettre XCIX
Planche IX: Lettre CXV
Planche X: Lettre CXXV
Planche XI: Lettre CXLIII
Planche XII: Lettre CLXV
Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, l’édition de
1913. Une liste des illustrations a été ajoutée. Les notes ont été
renumérotées et placées directement après chaque chapitre.
Quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. Elles sont
soulignées dans le texte par des pointillés. Positionnez la souris sur le mot
souligné pour voir l’orthographe originale.
Enfin, quelques erreurs de ponctuation ont été tacitement corrigées.
Illustrations
Planche I: Frontispice de l’édition de 1782
Planche II: Lettre X
Planche III: Lettre XXI
Planche IV: Lettre XLIV
Planche V: Lettre LXXI
Planche VI: Lettre LXXXV
Planche VII: Lettre XCVI
Planche VIII: Lettre XCIX
Planche IX: Lettre CXV
Planche X: Lettre CXXV
Planche XI: Lettre CXLIII
Planche XII: Lettre CLXV
Page 6
Cette page de couverture a été créée expressément pour
cette version électronique. Elle appartient au domaine
public.
LES LIAISONS DANGEREUSES
OU
cette version électronique. Elle appartient au domaine
public.
LES LIAISONS DANGEREUSES
OU
Page 7
LETTRES RECUEILLIES DANS UNE SOCIÉTÉ ET PUBLIÉES
POUR L’INSTRUCTION DE QUELQUES AUTRES
POUR L’INSTRUCTION DE QUELQUES AUTRES
Page 8
== Il a été tiré de cet ouvrage ==
10 exemplaires sur Japon Impérial
========= (1 à 10) =========
25 exemplaires sur papier d’Arches
======== (11 à 35) ========
Droits de reproduction réservés
pour tous pays, y compris la
Suède, la Norvège et le Danemark.
Pl. I
10 exemplaires sur Japon Impérial
========= (1 à 10) =========
25 exemplaires sur papier d’Arches
======== (11 à 35) ========
Droits de reproduction réservés
pour tous pays, y compris la
Suède, la Norvège et le Danemark.
Pl. I
Page 9
C. Monnet inv. Palas sc.
FRONTISPICE DE L’ÉDITION DE 1782
LES MAITRES DE L’AMOUR
FRONTISPICE DE L’ÉDITION DE 1782
LES MAITRES DE L’AMOUR
Page 10
L’Œuvre
de
Choderlos de Laclos
LES LIAISONS DANGEREUSES
OU
Lettres recueillies dans une Société et publiées
pour l’instruction de quelques autres
(Texte intégral d’après l’édition de 1782)
Ouvrage orné de douze illustrations hors texte
lle
d’après les Gravures de Fragonard fils, Monnet et M Gérard
(Édition de Londres, 1796)
PA R I S
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXIII
de
Choderlos de Laclos
LES LIAISONS DANGEREUSES
OU
Lettres recueillies dans une Société et publiées
pour l’instruction de quelques autres
(Texte intégral d’après l’édition de 1782)
Ouvrage orné de douze illustrations hors texte
lle
d’après les Gravures de Fragonard fils, Monnet et M Gérard
(Édition de Londres, 1796)
PA R I S
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXIII
Page 11
I NT RODUCT I ON
La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de
Laclos tient en quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis
dans l’armée à dix-huit ans, capitaine du génie à trente-sept,
il fut attaché à la maison du duc d’Orléans en qualité de
secrétaire des commandements. Puis nous le retrouvons
successivement secrétaire général de l’Administration des
hypothèques, général de brigade commandant l’artillerie de
l’armée du Rhin, enfin inspecteur général de l’artillerie de
l’armée de Naples. Il mourut à Tarente le 5 novembre 1803.
La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent
esquissée; elle le fut de fort bonne main par M. Ad. Van
Bever, dans l’édition luxueuse publiée en 1908.
La question de l’identification des personnages de son
célèbre roman est réglée aussi, ainsi que l’a établi M. Van
Bever, par les souvenirs d’Alexandre de Tilly et de Stendhal
(Vie de Henry Brulard).
Les Liaisons dangereuses ont été composées à Grenoble,
alors que l’auteur y était officier d’artillerie, et certains
personnages de la ville ont pu servir de modèles à l’auteur,
mais des personnages ignorés, oubliés, sans relief d’aucune
sorte, tandis que les héros et héroïnes de Laclos pourraient
être accusés d’un relief trop puissant.
Allut, dissertant sur Aloysia Sigea de Chorier, «le livre
infâme dont l’auteur était avocat au Parlement de Grenoble,
le traducteur aussi, et l’éditeur un de messieurs les gens du
roi», déclare d’abord que les mœurs de la magistrature et du
barreau de Grenoble lui inspirent quelque défiance. Il ajoute
qu’un siècle plus tard, on voit l’auteur d’un autre livre
La biographie de Pierre-Ambroise-François Choderlos de
Laclos tient en quelques lignes. Né à Amiens en 1741, admis
dans l’armée à dix-huit ans, capitaine du génie à trente-sept,
il fut attaché à la maison du duc d’Orléans en qualité de
secrétaire des commandements. Puis nous le retrouvons
successivement secrétaire général de l’Administration des
hypothèques, général de brigade commandant l’artillerie de
l’armée du Rhin, enfin inspecteur général de l’artillerie de
l’armée de Naples. Il mourut à Tarente le 5 novembre 1803.
La physionomie de ce soldat-écrivain a été souvent
esquissée; elle le fut de fort bonne main par M. Ad. Van
Bever, dans l’édition luxueuse publiée en 1908.
La question de l’identification des personnages de son
célèbre roman est réglée aussi, ainsi que l’a établi M. Van
Bever, par les souvenirs d’Alexandre de Tilly et de Stendhal
(Vie de Henry Brulard).
Les Liaisons dangereuses ont été composées à Grenoble,
alors que l’auteur y était officier d’artillerie, et certains
personnages de la ville ont pu servir de modèles à l’auteur,
mais des personnages ignorés, oubliés, sans relief d’aucune
sorte, tandis que les héros et héroïnes de Laclos pourraient
être accusés d’un relief trop puissant.
Allut, dissertant sur Aloysia Sigea de Chorier, «le livre
infâme dont l’auteur était avocat au Parlement de Grenoble,
le traducteur aussi, et l’éditeur un de messieurs les gens du
roi», déclare d’abord que les mœurs de la magistrature et du
barreau de Grenoble lui inspirent quelque défiance. Il ajoute
qu’un siècle plus tard, on voit l’auteur d’un autre livre
Page 12
impudique choisir ses types de débauche et de perversité
dans cette même société, dont les devanciers avaient
applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une
tolérance coupable, à l’œuvre de corruption froidement
méditée par Chorier.
«J’ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que Choderlos de
Laclos avait donné à son père, officier, comme lui, dans un régiment
d’artillerie alors en garnison à Grenoble, un exemplaire de son roman, sur
les marges duquel il avait écrit de sa main le nom de chacun de ceux,
hommes et femmes, qu’il avait mis en scène, et qui tous appartenaient aux
plus hautes classes de la société dans cette ville. Les aventures et les
orgies étaient connues; l’auteur n’avait eu qu’à les raconter sous des noms
d’emprunt[1].»
Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des
implacables appréciations des contemporains de Laclos.
Nous voudrions précisément évoquer, par quelques citations,
l’atmosphère de l’époque où les Lettres furent publiées. Ce
fut, on le sait, comme la bombe de l’anarchiste éclatant dans
un milieu tranquille, satisfait de tout son inconscient
dévergondage.
Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l’interprète de
l’émotion publique:
«15 avril 1782.—Depuis plusieurs années, il n’a pas encore paru de
roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des Liaisons
dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société, et publiées pour
l’instruction de quelques autres, par M. C*** de L***, avec cette
épigraphe: J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces Lettres. M.
C*** de L*** est M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie; il n’était
connu jusqu’ici que par quelques pièces fugitives insérées dans
l’Almanach des Muses, et plus particulièrement par une certaine Épître à
Margot qui manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d’une
allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la faveur,
alors au comble, voulait être respectée.
«On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu’il était le Rousseau du
ruisseau. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le Rétif de la
bonne compagnie. Il n’y a point d’ouvrage, en effet, sans en excepter
ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs, où le désordre des principes et
des mœurs de ce qu’on appelle la bonne compagnie et de ce qu’on ne peut
guère se dispenser d’appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de
hardiesse et d’esprit: on ne s’étonnera donc point que peu de nouveautés
aient été reçues avec autant d’empressement; il faut s’étonner encore
dans cette même société, dont les devanciers avaient
applaudi à ce déplorable scandale ou contribué, par une
tolérance coupable, à l’œuvre de corruption froidement
méditée par Chorier.
«J’ai ouï raconter, dit enfin Allut, par M. G. de L... que Choderlos de
Laclos avait donné à son père, officier, comme lui, dans un régiment
d’artillerie alors en garnison à Grenoble, un exemplaire de son roman, sur
les marges duquel il avait écrit de sa main le nom de chacun de ceux,
hommes et femmes, qu’il avait mis en scène, et qui tous appartenaient aux
plus hautes classes de la société dans cette ville. Les aventures et les
orgies étaient connues; l’auteur n’avait eu qu’à les raconter sous des noms
d’emprunt[1].»
Ces lignes sévères, trop sévères, sont comme un écho des
implacables appréciations des contemporains de Laclos.
Nous voudrions précisément évoquer, par quelques citations,
l’atmosphère de l’époque où les Lettres furent publiées. Ce
fut, on le sait, comme la bombe de l’anarchiste éclatant dans
un milieu tranquille, satisfait de tout son inconscient
dévergondage.
Dès le 15 avril 1782, Grimm se fait l’interprète de
l’émotion publique:
«15 avril 1782.—Depuis plusieurs années, il n’a pas encore paru de
roman dont le succès ait été aussi brillant que celui des Liaisons
dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société, et publiées pour
l’instruction de quelques autres, par M. C*** de L***, avec cette
épigraphe: J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces Lettres. M.
C*** de L*** est M. Choderlos de Laclos, officier d’artillerie; il n’était
connu jusqu’ici que par quelques pièces fugitives insérées dans
l’Almanach des Muses, et plus particulièrement par une certaine Épître à
Margot qui manqua lui faire une tracasserie assez sérieuse à cause d’une
allusion peu obligeante pour Mme la comtesse Du Barry, dont la faveur,
alors au comble, voulait être respectée.
«On a dit de M. Rétif de La Bretonne qu’il était le Rousseau du
ruisseau. On serait tenté de dire que M. de La Clos est le Rétif de la
bonne compagnie. Il n’y a point d’ouvrage, en effet, sans en excepter
ceux de Crébillon et de tous ses imitateurs, où le désordre des principes et
des mœurs de ce qu’on appelle la bonne compagnie et de ce qu’on ne peut
guère se dispenser d’appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de
hardiesse et d’esprit: on ne s’étonnera donc point que peu de nouveautés
aient été reçues avec autant d’empressement; il faut s’étonner encore
Page 13
moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d’en dire;
quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n’a pas été exempt de
chagrin: comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal
leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? Mais, en le détestant, on
le craint, on l’admire, on le fête; l’homme du jour et son historien, le
modèle et le peintre sont traités à peu près de la même manière.
«En disant que le comte de Valmont, l’un des principaux personnages
du nouveau roman, parvient, à force d’intrigue et de séduction, à
triompher de la vertu d’une nouvelle Clarisse, abuse en même temps de
l’innocence d’une jeune personne, les sacrifie l’une et l’autre à
l’amusement d’une courtisane et finit par les réduire toutes deux au
désespoir, on pourrait bien faire soupçonner que c’est là, selon toute
apparence, le héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu’il est dans
son genre, ce caractère n’est encore que très subordonné à celui de la
marquise de Merteuil, qui l’inspire, qui le guide, qui le surpasse à tous
égards et qui joint encore à tant de ressources celle de conserver la
réputation de la femme du monde la plus vertueuse et la plus respectable.
Valmont n’est, pour ainsi dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses
haines et de sa vengeance; c’est un vrai Lovelace en femme; et comme les
femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu’elles
prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à la
vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.
«On croit bien qu’après avoir présenté à ses lecteurs des personnages
si vicieux, si coupables, l’auteur n’a pas osé se dispenser d’en faire
justice; aussi l’a-t-il fait. M. de Valmont et Mme de Merteuil finissent par
se brouiller, un peu légèrement, à la vérité, mais des personnes de ce
mérite sont très capables de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par
l’ami qu’il a trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée;
pour que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la petite
vérole, qui la défigure affreusement; elle y perd même un œil, et, pour
exprimer combien cet accident l’a rendue hideuse, on fait dire au marquis
de *** que la maladie l’a retournée et qu’à présent son âme est sur sa
figure, etc.
«Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement
amenées, n’occupent guère que quatre ou cinq pages; en conscience, peut-
on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu
dans quatre volumes de séduction, où l’art de corrompre et de tromper se
trouve développé avec tout le charme que peuvent lui prêter les grâces de
l’esprit et de l’imagination, l’ivresse du plaisir et le jeu très entraînant
d’une intrigue aussi facile qu’ingénieuse? Quelque mauvaise opinion
qu’on puisse avoir de la société en général et de celle de Paris en
particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de liaisons aussi dangereuses,
pour une jeune personne, que la lecture des Liaisons dangereuses de M.
de La Clos. Ce n’est pas qu’on prétende l’accuser ici, comme l’ont fait
quelques personnes, d’avoir imaginé à plaisir des caractères tellement
monstrueux qu’ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus d’une
société qui a pu lui en fournir l’idée; mais, en peintre habile, il a cédé à
l’attrait d’embellir ses modèles pour les rendre plus piquants, et c’est par
quelque plaisir que leur ait pu faire cette lecture, il n’a pas été exempt de
chagrin: comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal
leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? Mais, en le détestant, on
le craint, on l’admire, on le fête; l’homme du jour et son historien, le
modèle et le peintre sont traités à peu près de la même manière.
«En disant que le comte de Valmont, l’un des principaux personnages
du nouveau roman, parvient, à force d’intrigue et de séduction, à
triompher de la vertu d’une nouvelle Clarisse, abuse en même temps de
l’innocence d’une jeune personne, les sacrifie l’une et l’autre à
l’amusement d’une courtisane et finit par les réduire toutes deux au
désespoir, on pourrait bien faire soupçonner que c’est là, selon toute
apparence, le héros de notre histoire. Eh bien! tout sublime qu’il est dans
son genre, ce caractère n’est encore que très subordonné à celui de la
marquise de Merteuil, qui l’inspire, qui le guide, qui le surpasse à tous
égards et qui joint encore à tant de ressources celle de conserver la
réputation de la femme du monde la plus vertueuse et la plus respectable.
Valmont n’est, pour ainsi dire, que le ministre secret de ses plaisirs, de ses
haines et de sa vengeance; c’est un vrai Lovelace en femme; et comme les
femmes semblent destinées à exagérer toutes les qualités qu’elles
prennent, bonnes ou mauvaises, celle-ci, pour ne point manquer à la
vraisemblance, se montre aussi très supérieure à son rival.
«On croit bien qu’après avoir présenté à ses lecteurs des personnages
si vicieux, si coupables, l’auteur n’a pas osé se dispenser d’en faire
justice; aussi l’a-t-il fait. M. de Valmont et Mme de Merteuil finissent par
se brouiller, un peu légèrement, à la vérité, mais des personnes de ce
mérite sont très capables de se brouiller ainsi. M. de Valmont est tué par
l’ami qu’il a trahi; la conduite de Mme de Merteuil est enfin démasquée;
pour que sa punition soit encore plus effrayante, on lui donne la petite
vérole, qui la défigure affreusement; elle y perd même un œil, et, pour
exprimer combien cet accident l’a rendue hideuse, on fait dire au marquis
de *** que la maladie l’a retournée et qu’à présent son âme est sur sa
figure, etc.
«Toutes les circonstances de ce dénoûment, assez brusquement
amenées, n’occupent guère que quatre ou cinq pages; en conscience, peut-
on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu
dans quatre volumes de séduction, où l’art de corrompre et de tromper se
trouve développé avec tout le charme que peuvent lui prêter les grâces de
l’esprit et de l’imagination, l’ivresse du plaisir et le jeu très entraînant
d’une intrigue aussi facile qu’ingénieuse? Quelque mauvaise opinion
qu’on puisse avoir de la société en général et de celle de Paris en
particulier, on y rencontrerait, je pense, peu de liaisons aussi dangereuses,
pour une jeune personne, que la lecture des Liaisons dangereuses de M.
de La Clos. Ce n’est pas qu’on prétende l’accuser ici, comme l’ont fait
quelques personnes, d’avoir imaginé à plaisir des caractères tellement
monstrueux qu’ils ne peuvent jamais avoir existé: on cite plus d’une
société qui a pu lui en fournir l’idée; mais, en peintre habile, il a cédé à
l’attrait d’embellir ses modèles pour les rendre plus piquants, et c’est par
Page 14
là même que la peinture qu’il en fait est devenue bien plus propre à
séduire ses lecteurs qu’à les corriger.
«Un des reproches qu’on a fait le plus généralement à M. de La Clos,
c’est de n’avoir pas donné aux méchancetés qu’il fait faire à ses héros un
motif assez puissant pour en rendre au moins le projet plus vraisemblable.
Le motif qui les fait concevoir est, en effet, assez frivole; c’est pour punir
le comte de Gercourt de l’avoir quittée pour je ne sais quelle intendante
que Mme de Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute
l’adresse de son ami à perdre la jeune personne qu’il doit épouser.
«Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu’il n’est qu’un sot; il le sera sans
doute un jour; ce n’est pas là ce qui m’embarrasse, mais le plaisant serait
qu’il débutât par là...» Et c’est là l’objet important de tant d’intrigues, de
tant de perfidies.
«On peut douter si Valmont est amoureux de l’aimable présidente de
Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l’artifice imaginable, il
semble qu’il n’ait d’autre but que celui d’assurer au vice l’espèce
d’avantage qu’il peut usurper quelques moments sur la vertu même la
plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire le même reproche au caractère
que Richardson donne à Lovelace? Lovelace est-il vraiment amoureux de
Clarisse? Comme Valmont, il ne cherche que le charme des longs
combats et les détails d’une pénible défaite.
«Ce n’est pas sans quelque regret qu’on se permet d’en convenir;
mais l’expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger par la
conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice ait ses plaisirs
comme la vertu; et ce qui constitue décidément le caractère du méchant
comme celui de l’homme vertueux, c’est de l’être sans aucun objet
d’utilité personnelle et pour le seul plaisir de l’être. La société donne aux
hommes tant de besoins, tant d’espèces d’amour-propre à contenter, elle
leur laisse tant d’inquiétude, tant d’activité dont on ne sait le plus souvent
que faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui ne
trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de quoi occuper
le vide de leur cœur, l’inutilité de leur existence, pourquoi refuser à Mme
de Merteuil, au vicomte de Valmont l’honneur d’avoir été de ce nombre?
«Pour avoir une juste idée de tout le talent qu’on ne peut s’empêcher
de reconnaître dans l’ouvrage de M. de La Clos, il faut le lire d’un bout à
l’autre; il n’y en a pas moins dans l’ensemble que dans les détails. Les
caractères y sont parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de
Volanges est un peu bête, mais elle n’en est que plus vraie, et ce
personnage contraste aussi heureusement avec l’esprit de Mme de
Merteuil que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de
Tourvel. L’extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite de sa fille
est peut-être ce qu’il y a de moins vraisemblable dans tout l’ouvrage; elle
est justifiée cependant autant qu’elle peut l’être et par l’adresse de Mme
de Merteuil et par cette confiance qu’une femme dont la vie fut toujours
irréprochable prend si naturellement dans tout ce qui l’entoure. On peut
croire sans peine que la fille d’une Mme de Merteuil serait, à coup sûr,
séduire ses lecteurs qu’à les corriger.
«Un des reproches qu’on a fait le plus généralement à M. de La Clos,
c’est de n’avoir pas donné aux méchancetés qu’il fait faire à ses héros un
motif assez puissant pour en rendre au moins le projet plus vraisemblable.
Le motif qui les fait concevoir est, en effet, assez frivole; c’est pour punir
le comte de Gercourt de l’avoir quittée pour je ne sais quelle intendante
que Mme de Merteuil emploie toutes les ressources de son esprit et toute
l’adresse de son ami à perdre la jeune personne qu’il doit épouser.
«Prouvons-lui, dit-elle à Valmont, qu’il n’est qu’un sot; il le sera sans
doute un jour; ce n’est pas là ce qui m’embarrasse, mais le plaisant serait
qu’il débutât par là...» Et c’est là l’objet important de tant d’intrigues, de
tant de perfidies.
«On peut douter si Valmont est amoureux de l’aimable présidente de
Tourvel; en employant, pour la séduire, tout l’artifice imaginable, il
semble qu’il n’ait d’autre but que celui d’assurer au vice l’espèce
d’avantage qu’il peut usurper quelques moments sur la vertu même la
plus pure. Mais ne pourrait-on pas faire le même reproche au caractère
que Richardson donne à Lovelace? Lovelace est-il vraiment amoureux de
Clarisse? Comme Valmont, il ne cherche que le charme des longs
combats et les détails d’une pénible défaite.
«Ce n’est pas sans quelque regret qu’on se permet d’en convenir;
mais l’expérience le prouve trop bien tous les jours: à en juger par la
conduite de beaucoup de gens, il faut bien que le vice ait ses plaisirs
comme la vertu; et ce qui constitue décidément le caractère du méchant
comme celui de l’homme vertueux, c’est de l’être sans aucun objet
d’utilité personnelle et pour le seul plaisir de l’être. La société donne aux
hommes tant de besoins, tant d’espèces d’amour-propre à contenter, elle
leur laisse tant d’inquiétude, tant d’activité dont on ne sait le plus souvent
que faire! Si la bonne compagnie offre assez de gens aimables qui ne
trouvent que dans la tracasserie et dans les méchancetés de quoi occuper
le vide de leur cœur, l’inutilité de leur existence, pourquoi refuser à Mme
de Merteuil, au vicomte de Valmont l’honneur d’avoir été de ce nombre?
«Pour avoir une juste idée de tout le talent qu’on ne peut s’empêcher
de reconnaître dans l’ouvrage de M. de La Clos, il faut le lire d’un bout à
l’autre; il n’y en a pas moins dans l’ensemble que dans les détails. Les
caractères y sont parfaitement soutenus; la naïveté de la petite de
Volanges est un peu bête, mais elle n’en est que plus vraie, et ce
personnage contraste aussi heureusement avec l’esprit de Mme de
Merteuil que les vices de celle-ci avec la vertu romanesque de Mme de
Tourvel. L’extrême sécurité de Mme de Volanges sur la conduite de sa fille
est peut-être ce qu’il y a de moins vraisemblable dans tout l’ouvrage; elle
est justifiée cependant autant qu’elle peut l’être et par l’adresse de Mme
de Merteuil et par cette confiance qu’une femme dont la vie fut toujours
irréprochable prend si naturellement dans tout ce qui l’entoure. On peut
croire sans peine que la fille d’une Mme de Merteuil serait, à coup sûr,
Page 15
mieux gardée que ne l’est la petite de Volanges; l’expérience du vice a,
sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la vertu.
«Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production, on
ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse aventure des
Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après avoir triomphé
glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes beautés, oblige le
lendemain leurs amants à lui pardonner cette triple trahison, et à se croire
ses meilleurs amis. L’aventure de Mme de Merteuil avec ce même Prévan
est peut-être encore plus piquante. Son ami Valmont l’exhorte à s’en
défier: «S’il peut gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera
et tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire;
quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil lui répond: «Quant à
Prévan, je veux l’avoir, et je l’aurai; il veut le dire, et il ne le dira pas, en
deux mots, voilà notre roman...» Et ce roman n’en est pas un; car Mme de
Merteuil tient parole.
«Il n’y a pas moins de variété dans le style de ces lettres qu’il n’y en a
dans les différents caractères des personnages que l’auteur fait paraître sur
la scène. La lettre du vicomte à son chasseur et la réponse de celui-ci ne
sont pas au-dessous de celles de Lovelace et de son Joseph Leman;
cependant elles n’ont d’autre rapport ensemble que celui d’être également
vraies, également originales[2].»
Voici maintenant les notes, au jour le jour, de
Bachaumont:
«19 avril 1782.—Le livre à la mode aujourd’hui, c’est-à-dire celui qui
fait la matière des conversations, est un roman intitulé Les Liaisons
dangereuses, en quatre petits volumes. Il est attribué à M. de Laclos;
officier d’artillerie, auteur de quelques opuscules en prose et en vers, et
surtout de la fameuse Épître à Margot, qui parut en 1773, qu’on attribua à
M. Dorat, et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui
obligeait le poète de garder l’anonymat.
«Dans son dernier ouvrage, très noir, qu’on dit un tissu d’horreurs et
d’infamies, on lui reproche d’avoir fait aussi ses héros trop ressemblants;
on assure, d’ailleurs, qu’il est plein d’intérêt et bien écrit.»
Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet,
nous croyons devoir citer cette fameuse Épître à Margot, tant
de fois reprochée à M. de Laclos:
ÉPITRE A MARGOT
Pourquoi craindrais-je de le dire?
C’est Margot qui fixe mon goût:
Oui, Margot: cela vous fait rire...
sur ce point, de grands avantages sur les habitudes de la vertu.
«Parmi les épisodes qui enrichissent cette ingénieuse production, on
ne peut se refuser au plaisir de citer celui de la fameuse aventure des
Inséparables, dans laquelle le joli Prévan, après avoir triomphé
glorieusement, dans la même nuit, de trois jeunes beautés, oblige le
lendemain leurs amants à lui pardonner cette triple trahison, et à se croire
ses meilleurs amis. L’aventure de Mme de Merteuil avec ce même Prévan
est peut-être encore plus piquante. Son ami Valmont l’exhorte à s’en
défier: «S’il peut gagner seulement une apparence, lui dit-il, il se vantera
et tout sera dit; les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire;
quelles seront vos ressources...» Mme de Merteuil lui répond: «Quant à
Prévan, je veux l’avoir, et je l’aurai; il veut le dire, et il ne le dira pas, en
deux mots, voilà notre roman...» Et ce roman n’en est pas un; car Mme de
Merteuil tient parole.
«Il n’y a pas moins de variété dans le style de ces lettres qu’il n’y en a
dans les différents caractères des personnages que l’auteur fait paraître sur
la scène. La lettre du vicomte à son chasseur et la réponse de celui-ci ne
sont pas au-dessous de celles de Lovelace et de son Joseph Leman;
cependant elles n’ont d’autre rapport ensemble que celui d’être également
vraies, également originales[2].»
Voici maintenant les notes, au jour le jour, de
Bachaumont:
«19 avril 1782.—Le livre à la mode aujourd’hui, c’est-à-dire celui qui
fait la matière des conversations, est un roman intitulé Les Liaisons
dangereuses, en quatre petits volumes. Il est attribué à M. de Laclos;
officier d’artillerie, auteur de quelques opuscules en prose et en vers, et
surtout de la fameuse Épître à Margot, qui parut en 1773, qu’on attribua à
M. Dorat, et où la comtesse Dubarry était désignée sensiblement, ce qui
obligeait le poète de garder l’anonymat.
«Dans son dernier ouvrage, très noir, qu’on dit un tissu d’horreurs et
d’infamies, on lui reproche d’avoir fait aussi ses héros trop ressemblants;
on assure, d’ailleurs, qu’il est plein d’intérêt et bien écrit.»
Bien que nous semblions nous éloigner de notre sujet,
nous croyons devoir citer cette fameuse Épître à Margot, tant
de fois reprochée à M. de Laclos:
ÉPITRE A MARGOT
Pourquoi craindrais-je de le dire?
C’est Margot qui fixe mon goût:
Oui, Margot: cela vous fait rire...
Page 16
Que fait le nom? la chose est tout.
Je sais que son humble naissance
N’offre point à l’orgueil flatté,
La chimérique jouissance
Dont s’enivre la vanité;
Que née au sein de l’indigence,
Jamais un éclat fastueux,
Sous le voile de l’opulence,
N’a pu dérober ses aïeux;
Que sans esprit, sans connaissance,
A ces discours fastidieux
Succède un stupide silence:
Mais Margot a de si beaux yeux,
Qu’un seul de ses regards vaut mieux
Que fortune, esprit et naissance.
Quoi! dans ce monde singulier,
Triste jouet d’une chimère,
Pour apprendre qui doit me plaire,
Irai-je consulter d’Hozier?
Non, l’aimable enfant de Cythère
Craint peu de se mésallier.
Souvent par l’amoureux mystère,
Ce dieu, dans ses goûts roturiers,
Donne le pas à la bergère,
En dépit des seize quartiers.
Et qui sait ce qu’à ma maîtresse
Garde l’avenir incertain?
Margot encor dans sa jeunesse
N’est qu’à sa première faiblesse,
Laissez-la devenir catin;
Bientôt, peut-être, le destin
La fera marquise ou comtesse.
Joli minois, cœur libertin,
Font bien des titres de noblesse.
Margot est pauvre, j’en conviens;
Qu’a-t-elle besoin de richesse?
Doux appas, et vive tendresse,
Ne sont-ce pas d’assez grands biens?
Ne sait-on pas que toute belle
Porte son trésor avec elle?
Doux trésor, objet des désirs
De l’étourdi, comme du sage,
Où la nature, d’âge en âge,
A su conserver nos plaisirs.
Des autres biens qu’a-t-elle à faire?
Source de peine et d’embarras,
Qui veut en jouir les altère,
Qui les garde n’en jouit pas.
De son temps faire un bon usage,
Je sais que son humble naissance
N’offre point à l’orgueil flatté,
La chimérique jouissance
Dont s’enivre la vanité;
Que née au sein de l’indigence,
Jamais un éclat fastueux,
Sous le voile de l’opulence,
N’a pu dérober ses aïeux;
Que sans esprit, sans connaissance,
A ces discours fastidieux
Succède un stupide silence:
Mais Margot a de si beaux yeux,
Qu’un seul de ses regards vaut mieux
Que fortune, esprit et naissance.
Quoi! dans ce monde singulier,
Triste jouet d’une chimère,
Pour apprendre qui doit me plaire,
Irai-je consulter d’Hozier?
Non, l’aimable enfant de Cythère
Craint peu de se mésallier.
Souvent par l’amoureux mystère,
Ce dieu, dans ses goûts roturiers,
Donne le pas à la bergère,
En dépit des seize quartiers.
Et qui sait ce qu’à ma maîtresse
Garde l’avenir incertain?
Margot encor dans sa jeunesse
N’est qu’à sa première faiblesse,
Laissez-la devenir catin;
Bientôt, peut-être, le destin
La fera marquise ou comtesse.
Joli minois, cœur libertin,
Font bien des titres de noblesse.
Margot est pauvre, j’en conviens;
Qu’a-t-elle besoin de richesse?
Doux appas, et vive tendresse,
Ne sont-ce pas d’assez grands biens?
Ne sait-on pas que toute belle
Porte son trésor avec elle?
Doux trésor, objet des désirs
De l’étourdi, comme du sage,
Où la nature, d’âge en âge,
A su conserver nos plaisirs.
Des autres biens qu’a-t-elle à faire?
Source de peine et d’embarras,
Qui veut en jouir les altère,
Qui les garde n’en jouit pas.
De son temps faire un bon usage,
Page 17
Voilà la richesse du sage,
Et celle dont Margot fait cas.
Margot, en ménagère habile,
Mêlant l’agréable à l’utile,
Peut aisément suffire à tout.
Le travail est fort de son goût;
Toute la journée elle file,
Et toute la nuit elle... coud.
Ainsi, malgré l’erreur commune,
Margot me prouve, chaque jour,
Que, sans naissance et sa fortune,
On peut être heureux en amour.
Reste l’esprit: j’entends d’avance
Nos beaux diseurs, docteurs subtils
Se récrier. Quoi, diront-ils,
Point d’esprit! Quelle jouissance!
Que deviendront les doux propos,
Les bons contes, les jeux de mots,
Dont un amant, avec adresse,
Se sert auprès de sa maîtresse,
Pour charmer l’ennui du repos!
Si l’on est réduit à se taire,
Quand tout est fait, que peut-on faire?
Ah! les beaux esprits ne sont pas
Grands docteurs dans cette science.
Mais voyez le bel embarras,
Quand tout est fait on recommence,
Et même sans recommencer,
Il est un plaisir plus facile,
Et que l’on goûte sans penser.
C’est le sommeil, repos utile
Et pour les sens et pour le cœur,
Et préférable à la langueur.
De cette tendresse importune
Qui, n’abondant qu’en beaux discours,
Jure cent fois d’aimer toujours,
Et ne le pense jamais une.
O toi, dont je porte les fers,
Doux objet d’un tendre délire,
Le temps que j’emploie à t’écrire
Est sans doute un temps que je perds.
Jamais tu ne liras ces vers,
Margot, car tu ne sais pas lire.
Mais pardonne un ancien travers:
De penser la triste habitude
M’obsède encore, malgré moi,
Et je fais mon unique étude
Au moins de ne penser qu’à toi.
A mes côtés viens prendre place,
Et celle dont Margot fait cas.
Margot, en ménagère habile,
Mêlant l’agréable à l’utile,
Peut aisément suffire à tout.
Le travail est fort de son goût;
Toute la journée elle file,
Et toute la nuit elle... coud.
Ainsi, malgré l’erreur commune,
Margot me prouve, chaque jour,
Que, sans naissance et sa fortune,
On peut être heureux en amour.
Reste l’esprit: j’entends d’avance
Nos beaux diseurs, docteurs subtils
Se récrier. Quoi, diront-ils,
Point d’esprit! Quelle jouissance!
Que deviendront les doux propos,
Les bons contes, les jeux de mots,
Dont un amant, avec adresse,
Se sert auprès de sa maîtresse,
Pour charmer l’ennui du repos!
Si l’on est réduit à se taire,
Quand tout est fait, que peut-on faire?
Ah! les beaux esprits ne sont pas
Grands docteurs dans cette science.
Mais voyez le bel embarras,
Quand tout est fait on recommence,
Et même sans recommencer,
Il est un plaisir plus facile,
Et que l’on goûte sans penser.
C’est le sommeil, repos utile
Et pour les sens et pour le cœur,
Et préférable à la langueur.
De cette tendresse importune
Qui, n’abondant qu’en beaux discours,
Jure cent fois d’aimer toujours,
Et ne le pense jamais une.
O toi, dont je porte les fers,
Doux objet d’un tendre délire,
Le temps que j’emploie à t’écrire
Est sans doute un temps que je perds.
Jamais tu ne liras ces vers,
Margot, car tu ne sais pas lire.
Mais pardonne un ancien travers:
De penser la triste habitude
M’obsède encore, malgré moi,
Et je fais mon unique étude
Au moins de ne penser qu’à toi.
A mes côtés viens prendre place,
Page 18
Le plaisir attend ton retour.
Viens; et je troque, dans ce jour,
Les lauriers ingrats du Parnasse
Contre les myrtes de l’amour[3].
Reprenons les notes des Mémoires secrets:
«14 mai 1782.—Le roman des Liaisons dangereuses a produit tant de
tentations, par les allusions qu’on a prétendu y saisir, par la méchanceté
avec laquelle chaque lecteur faisait l’application des portraits qui s’y
trouvent à des personnes connues, il en a résulté enfin une clef générale,
qui embrasse tant de héros et d’héroïnes de société, que la police en a
arrêté le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait, de le
mettre désormais sur leur catalogue.
«L’auteur est fils d’un M. Choderlos, premier commis d’un intendant
des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de la publicité de son
ouvrage. Parce qu’il a peint des monstres, on veut qu’il en soit un, fænum
habet in cornu, longe fuge. Il est allé à son régiment travailler à une
justification.»
«28 mai 1782.—Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans
une société et publiées pour l’instruction de quelques autres, par M. C...
de L...
«Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit aujourd’hui et
qu’on prétend devoir marquer dans ce siècle; il est en quatre parties
formant quatre petits volumes.
«Il est précédé d’un Avertissement de l’éditeur, persiflage, où
prévenant les allusions qu’on pourrait trouver dans cet ouvrage, il donne à
entendre que ce n’est qu’un roman, un roman gauche même, en ce qu’on
y a peint des mœurs corrompues et dépravées, qui ne peuvent être de ce
siècle de philosophie, où les hommes sont si honnêtes et les femmes si
modestes et si réservées.
«Suit une Préface du rédacteur, qui rend compte de la manière dont il
a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce en avoir élagué
beaucoup de lettres et réservé seulement celles nécessaires, soit à
l’intelligence des évènements, soit au développement des caractères.
Quant au style, on a désiré que, malgré ses incorrections et ses fautes, il le
laissât tel qu’il était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui
en fait un des principaux mérites.»
«13 juin 1782.—Les Liaisons dangereuses remplissent parfaitement
leur titre, et, malgré la réclamation générale élevée contre, on doit
regarder ce roman comme très utile, puisque le vice, après avoir triomphé
durant tout le cours de l’histoire, finit par être puni cruellement.
«Il y a certainement beaucoup d’art dans l’ouvrage, à ne l’examiner
que du côté de la fabrique, et si le principal héros n’est pas aussi
vigoureusement peint encore que le Lovelace de Clarisse, il a des teintes
Viens; et je troque, dans ce jour,
Les lauriers ingrats du Parnasse
Contre les myrtes de l’amour[3].
Reprenons les notes des Mémoires secrets:
«14 mai 1782.—Le roman des Liaisons dangereuses a produit tant de
tentations, par les allusions qu’on a prétendu y saisir, par la méchanceté
avec laquelle chaque lecteur faisait l’application des portraits qui s’y
trouvent à des personnes connues, il en a résulté enfin une clef générale,
qui embrasse tant de héros et d’héroïnes de société, que la police en a
arrêté le débit et a fait défendre aux endroits publics où on le lisait, de le
mettre désormais sur leur catalogue.
«L’auteur est fils d’un M. Choderlos, premier commis d’un intendant
des finances, il a déjà éprouvé beaucoup de chagrin de la publicité de son
ouvrage. Parce qu’il a peint des monstres, on veut qu’il en soit un, fænum
habet in cornu, longe fuge. Il est allé à son régiment travailler à une
justification.»
«28 mai 1782.—Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans
une société et publiées pour l’instruction de quelques autres, par M. C...
de L...
«Tel est le titre du nouveau roman qui fait tant de bruit aujourd’hui et
qu’on prétend devoir marquer dans ce siècle; il est en quatre parties
formant quatre petits volumes.
«Il est précédé d’un Avertissement de l’éditeur, persiflage, où
prévenant les allusions qu’on pourrait trouver dans cet ouvrage, il donne à
entendre que ce n’est qu’un roman, un roman gauche même, en ce qu’on
y a peint des mœurs corrompues et dépravées, qui ne peuvent être de ce
siècle de philosophie, où les hommes sont si honnêtes et les femmes si
modestes et si réservées.
«Suit une Préface du rédacteur, qui rend compte de la manière dont il
a été chargé de publier cette correspondance. Il annonce en avoir élagué
beaucoup de lettres et réservé seulement celles nécessaires, soit à
l’intelligence des évènements, soit au développement des caractères.
Quant au style, on a désiré que, malgré ses incorrections et ses fautes, il le
laissât tel qu’il était, afin de conserver surtout la diversité des styles qui
en fait un des principaux mérites.»
«13 juin 1782.—Les Liaisons dangereuses remplissent parfaitement
leur titre, et, malgré la réclamation générale élevée contre, on doit
regarder ce roman comme très utile, puisque le vice, après avoir triomphé
durant tout le cours de l’histoire, finit par être puni cruellement.
«Il y a certainement beaucoup d’art dans l’ouvrage, à ne l’examiner
que du côté de la fabrique, et si le principal héros n’est pas aussi
vigoureusement peint encore que le Lovelace de Clarisse, il a des teintes
Page 19
propres, plus adaptées à nos mœurs actuelles; c’est un vrai roué du jour;
d’ailleurs il est secondé par une femme non moins unique dans son genre
et dont l’auteur n’a point de modèle; c’est une création de son
imagination. Tous les autres personnages sont également variés; et un
mérite fort rare dans ces sortes de romans en lettres, c’est que, malgré la
multiplicité des interlocuteurs de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de
toute morale et d’éducation, chacun a son style particulier très distinct.
«Ce livre doit faire infiniment d’honneur au romancier, qui marche
dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».
Voici enfin quelques documents que nous extrayons du
dossier donné à la Bibliothèque Nationale par Mme Charles
de Laclos, en 1849. Les lettres ci-dessous se trouvent
manuscrites dans les feuilles précédant le texte du roman
épistolaire. C’est une partie de la correspondance que Laclos
échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec
laquelle il eut l’occasion de collaborer au théâtre.
Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les
débauchés révoltés menèrent une campagne violente contre
l’ouvrage et l’auteur.
«Je ne suis pas surprise qu’un fils de M. de Choderlos écrive bien,
l’esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis le féliciter
d’employer ses talents, sa facilité, les grâces de son style à donner aux
étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses
compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux
objets en se faisant imprimer, celui de plaire, et celui d’être utile; en
remplir un, ce n’est pas assez pour un homme honnête. On n’a pas besoin
de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et
j’invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des agréments qu’il a
prêtés à Mme de Merteuil.»
La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit
aussitôt une seconde lettre de Mme Riccoboni:
«Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments
si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j’ai osé
prendre d’attaquer le fond d’un ouvrage, dont le style et les détails
méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m’attribuant
la partialité d’un auteur. Je le suis de si peu de choses qu’en lisant un livre
nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le comparais aux
bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées propres à guider
celles des autres. C’est en qualité de femme, monsieur, de Française, de
d’ailleurs il est secondé par une femme non moins unique dans son genre
et dont l’auteur n’a point de modèle; c’est une création de son
imagination. Tous les autres personnages sont également variés; et un
mérite fort rare dans ces sortes de romans en lettres, c’est que, malgré la
multiplicité des interlocuteurs de tout sexe, de tout rang, de tout genre, de
toute morale et d’éducation, chacun a son style particulier très distinct.
«Ce livre doit faire infiniment d’honneur au romancier, qui marche
dignement sur les traces de M. de Crébillon le fils[4]».
Voici enfin quelques documents que nous extrayons du
dossier donné à la Bibliothèque Nationale par Mme Charles
de Laclos, en 1849. Les lettres ci-dessous se trouvent
manuscrites dans les feuilles précédant le texte du roman
épistolaire. C’est une partie de la correspondance que Laclos
échangea, à propos de son livre, avec Mme Riccoboni, avec
laquelle il eut l’occasion de collaborer au théâtre.
Il est facile de voir combien les moralistes outrés, les
débauchés révoltés menèrent une campagne violente contre
l’ouvrage et l’auteur.
«Je ne suis pas surprise qu’un fils de M. de Choderlos écrive bien,
l’esprit est héréditaire dans sa famille; mais je ne puis le féliciter
d’employer ses talents, sa facilité, les grâces de son style à donner aux
étrangers une idée si révoltante des mœurs de sa nation et du goût de ses
compatriotes. Un écrivain distingué comme M. de la Clos, doit avoir deux
objets en se faisant imprimer, celui de plaire, et celui d’être utile; en
remplir un, ce n’est pas assez pour un homme honnête. On n’a pas besoin
de se mettre en garde contre des caractères qui ne peuvent exister, et
j’invite M. de la Clos à ne jamais orner le vice des agréments qu’il a
prêtés à Mme de Merteuil.»
La réponse de Laclos ne figure pas dans le dossier. Suit
aussitôt une seconde lettre de Mme Riccoboni:
«Vous êtes bien généreux, monsieur, de répondre par des compliments
si polis, si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j’ai osé
prendre d’attaquer le fond d’un ouvrage, dont le style et les détails
méritent tant de louanges. Vous me feriez un tort véritable en m’attribuant
la partialité d’un auteur. Je le suis de si peu de choses qu’en lisant un livre
nouveau je me trouverais bien injuste et bien sotte si je le comparais aux
bagatelles sorties de ma plume et croyais mes idées propres à guider
celles des autres. C’est en qualité de femme, monsieur, de Française, de
Page 20
patriote zélée pour l’honneur de ma nation, que j’ai senti mon cœur blessé
du caractère de Mme de Merteuil. Si comme vous l’assurez, ce caractère
affreux existe, je m’applaudis d’avoir passé mes jours dans un petit
cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se
rencontrer avec de pareils monstres.
«Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l’agréable
présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s’empresse à vous
lire, tout Paris s’entretient de vous. Si c’est un bonheur d’occuper les
habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir, personne n’a
pu le goûter autant que vous. J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous
les sentiments qui vous sont dûs,
«Votre très humble et très obéissante servante.
«Riccoboni.
«14 avril 1782.»
«Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre
adresse, c’est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que
j’étais farouche? Je le suis en effet, mais l’antre où je me cache ne m’a
pas rendue tout à fait impolie, et je reconnaîtrais mal la bonne opinion que
vous daignez avoir de mon caractère si je paraissais insensible aux égards
dont vous m’honorez. Une de vos expressions me semble assez
singulière. Un militaire mettre au rang de ses privations la négligence
d’une femme dont il a pu entendre parler à sa grand’mère! Cela ne vous
fait-il pas rire, monsieur?
«Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre par
vos raisonnements, qu’un livre, où brille votre esprit, est le résultat de vos
remarques et non l’ouvrage de votre imagination. N’est-ce pas là votre
idée? En le supposant, toutes les campagnes n’offrent point l’aspect d’un
joli paysage, et c’est au peintre à choisir les vues qu’il dessine. Oui, sans
doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables, mais
leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez à tort d’un désir
incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de
la justice. Molière a dû rassembler des traits frappants sur ce personnage,
le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple,
Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, vraiment tendre
que Richardson lui donne pour Clarisse le met absolument hors de la
nature. Votre libertin, indifférent et vain, s’en rapproche bien davantage, il
trompe, il trahit de sang-froid, ce qu’un homme amoureux ne saurait faire.
«Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos
intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos
lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former
au vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque
pour cacher à tous les regards le dessein d’adopter les mœurs d’une de ces
malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de
dépravation irrite et n’instruit pas. On s’écrie à chaque page: «Cela n’est
point, cela ne saurait être!» L’exagération ôte au précepte la force propre
à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire,
du caractère de Mme de Merteuil. Si comme vous l’assurez, ce caractère
affreux existe, je m’applaudis d’avoir passé mes jours dans un petit
cercle, et je plains ceux qui étendent assez leurs connaissances pour se
rencontrer avec de pareils monstres.
«Recevez mes sincères remerciements, monsieur, de l’agréable
présent que vous avez bien voulu me faire. Tout Paris s’empresse à vous
lire, tout Paris s’entretient de vous. Si c’est un bonheur d’occuper les
habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir, personne n’a
pu le goûter autant que vous. J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous
les sentiments qui vous sont dûs,
«Votre très humble et très obéissante servante.
«Riccoboni.
«14 avril 1782.»
«Me croire dispensée de vous répondre, monsieur, et me donner votre
adresse, c’est au moins une petite contradiction. On vous aura dit que
j’étais farouche? Je le suis en effet, mais l’antre où je me cache ne m’a
pas rendue tout à fait impolie, et je reconnaîtrais mal la bonne opinion que
vous daignez avoir de mon caractère si je paraissais insensible aux égards
dont vous m’honorez. Une de vos expressions me semble assez
singulière. Un militaire mettre au rang de ses privations la négligence
d’une femme dont il a pu entendre parler à sa grand’mère! Cela ne vous
fait-il pas rire, monsieur?
«Vous avez la fantaisie de me persuader, même de me convaincre par
vos raisonnements, qu’un livre, où brille votre esprit, est le résultat de vos
remarques et non l’ouvrage de votre imagination. N’est-ce pas là votre
idée? En le supposant, toutes les campagnes n’offrent point l’aspect d’un
joli paysage, et c’est au peintre à choisir les vues qu’il dessine. Oui, sans
doute, monsieur, on a montré avant vous des monstres détestables, mais
leur vice est puni par les lois. Tartuffe, que vous chargez à tort d’un désir
incestueux, est un voleur adroit, mis à la fin de la pièce entre les mains de
la justice. Molière a dû rassembler des traits frappants sur ce personnage,
le théâtre exigeant une action vive et pressée. Votre second exemple,
Lovelace, est un être de raison. La passion vraiment forte, vraiment tendre
que Richardson lui donne pour Clarisse le met absolument hors de la
nature. Votre libertin, indifférent et vain, s’en rapproche bien davantage, il
trompe, il trahit de sang-froid, ce qu’un homme amoureux ne saurait faire.
«Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos
intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos
lecteurs une vile créature, appliquée dès sa première jeunesse à se former
au vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque
pour cacher à tous les regards le dessein d’adopter les mœurs d’une de ces
malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de
dépravation irrite et n’instruit pas. On s’écrie à chaque page: «Cela n’est
point, cela ne saurait être!» L’exagération ôte au précepte la force propre
à corriger. Un prédicateur emporté, fanatique, en damnant son auditoire,
Page 21
n’excite pas la moindre réflexion salutaire: il en a trop dit, on ne le croit
pas, ce sont les vérités douces et simples qui s’insinuent aisément dans le
cœur; on ne peut se défendre d’en être touché parce qu’elles parlent à
l’âme et l’ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. Un homme
extrêmement pervers est aussi rare dans la société qu’un homme
extrêmement vertueux. On n’a pas besoin de prévenir contre les crimes,
tout le monde en conçoit de l’horreur, mais des règles de conduite seront
toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d’en donner. Vous avez
tant de facilité, monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les
employer à présenter des caractères que l’on désire d’imiter? Vous
prétendez aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris et
calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous
regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle devient si agréable à
votre sexe, quand ses passions amorties lui permettent de ne plus les
regarder comme l’objet de son amusement. Les hommes s’estiment, se
servent, s’obligent même; mais sont-ils capables de ces attentions
délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et
consolantes, dont l’amitié des femmes fait seule goûter les charmes.
Changez de système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction
de la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous
pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que je le
pourrai, sans me faire arracher les yeux. J’ai l’honneur d’être, monsieur,
«Votre très humble et très obéissante servante,
«Riccoboni.
«Vendredi 19 avril 1782.»
«Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon
adresse, c’est en effet une petite contradiction, mais désirer de recevoir de
vos lettres et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir en eût
été une autre. Forcé de choisir, j’ai préféré, je l’avoue, le parti de mes
désirs à celui de mes craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon
indiscrétion, j’espérais l’obtenir de votre politesse, et il est si difficile de
s’arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement mériter qu’au moins
par la suite, votre politesse ne soit plus le seul motif de votre
correspondance. Je m’attends encore que cet espoir sera déçu, cependant
si je connaissais quelques moyens pour qu’il ne le fût pas, je n’en
négligerais aucun. C’est toujours même conduite, comme vous voyez; et
que ce soit votre faute ou la mienne, j’ai bien peur de ne me pas corriger;
je ne peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans
votre silence! et cependant je me rappelle fort bien d’avoir entendu,
comme vous dites, madame, parler de vous à ma grand’mère; j’en parle
même encore tous les jours avec mon père, qui n’est plus jeune, et pour
tout dire, je ne le suis plus moi-même, mais nos petits-neveux parleront
aussi de vous à leur tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas
comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j’estimerais bien peu le
goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des torts pour le
plaisir que je trouve à m’en justifier; il n’en est pas de même de ceux que
vous trouvez à mon ouvrage, une longue justification est si près d’être
pas, ce sont les vérités douces et simples qui s’insinuent aisément dans le
cœur; on ne peut se défendre d’en être touché parce qu’elles parlent à
l’âme et l’ouvrent au sentiment dont on veut la pénétrer. Un homme
extrêmement pervers est aussi rare dans la société qu’un homme
extrêmement vertueux. On n’a pas besoin de prévenir contre les crimes,
tout le monde en conçoit de l’horreur, mais des règles de conduite seront
toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d’en donner. Vous avez
tant de facilité, monsieur, un style si aimable, pourquoi ne pas les
employer à présenter des caractères que l’on désire d’imiter? Vous
prétendez aimer les femmes? Faites-les donc taire, apaisez leurs cris et
calmez leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous
regretterez un jour leur amitié; elle est si douce, elle devient si agréable à
votre sexe, quand ses passions amorties lui permettent de ne plus les
regarder comme l’objet de son amusement. Les hommes s’estiment, se
servent, s’obligent même; mais sont-ils capables de ces attentions
délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et
consolantes, dont l’amitié des femmes fait seule goûter les charmes.
Changez de système, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction
de la moitié du monde, excepté de la mienne pourtant, car je vous
pardonne de tout mon cœur et je vous excuserai même autant que je le
pourrai, sans me faire arracher les yeux. J’ai l’honneur d’être, monsieur,
«Votre très humble et très obéissante servante,
«Riccoboni.
«Vendredi 19 avril 1782.»
«Vous croire dispensée de me répondre, madame, et vous donner mon
adresse, c’est en effet une petite contradiction, mais désirer de recevoir de
vos lettres et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir en eût
été une autre. Forcé de choisir, j’ai préféré, je l’avoue, le parti de mes
désirs à celui de mes craintes; ce que je ne voulais pas devoir à mon
indiscrétion, j’espérais l’obtenir de votre politesse, et il est si difficile de
s’arrêter dans ses désirs, que je souhaite actuellement mériter qu’au moins
par la suite, votre politesse ne soit plus le seul motif de votre
correspondance. Je m’attends encore que cet espoir sera déçu, cependant
si je connaissais quelques moyens pour qu’il ne le fût pas, je n’en
négligerais aucun. C’est toujours même conduite, comme vous voyez; et
que ce soit votre faute ou la mienne, j’ai bien peur de ne me pas corriger;
je ne peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans
votre silence! et cependant je me rappelle fort bien d’avoir entendu,
comme vous dites, madame, parler de vous à ma grand’mère; j’en parle
même encore tous les jours avec mon père, qui n’est plus jeune, et pour
tout dire, je ne le suis plus moi-même, mais nos petits-neveux parleront
aussi de vous à leur tour, et si après vous avoir lue, ils ne regardaient pas
comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j’estimerais bien peu le
goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver des torts pour le
plaisir que je trouve à m’en justifier; il n’en est pas de même de ceux que
vous trouvez à mon ouvrage, une longue justification est si près d’être
Page 22
une justification ennuyeuse, qu’il ne faut pas moins que le cas infini que
je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces
objets.
«Je conviens avec vous, madame, que toutes les campagnes n’offrent
point l’aspect d’un joli paysage, et que c’est au peintre à choisir les vues
qu’il dessine; mais si quelques-unes vous plaisent par le choix des sites
riants, rejetterons-nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux
les rochers, les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible
habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre du Vésuve
de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne peut-il pas
s’exercer tour à tour dans les deux genres? Si je m’en souviens bien,
Vernet fit son tableau de la tempête avant celui du calme, et l’un n’a pas
nui à l’autre.
«Ce n’est pas que pour mon compte, je m’engage à courir l’autre
carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour peindre les
femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme en lisant, et leurs
forces et leurs grâces, et leur courage et même leurs faiblesses! toutes les
vertus embellies, jusqu’aux défauts devenus séduisants! la raison sans
raisonnements, l’esprit sans prétention! l’abandon de la tendresse et la
réserve de la modestie; la solidité de l’âge mûr et l’enjouement folâtre de
l’enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser là le tableau,
pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer Julie; il essaya de la
peindre, il porta l’enthousiasme jusqu’au délire, et vingt fois cependant il
resta en dessous de son sujet.
«Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible et
un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu’elle trace une partie du
charme qu’elle possède; elle jouit dans son travail d’une paisible facilité;
elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d’elle-même;
mais quel homme assez froid, peut faire une étude tranquille d’un modèle
enchanteur? Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront
point troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu’une
image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je ne
retrouverai plus la femme qu’il faut aimer, celle-là ne peut se reconnaître
qu’aux transports qu’elle excite; et celui qui les ressent s’occupe-t-il à la
peindre.
«Vous voyez, madame, combien je suis loin encore de faire taire les
femmes, d’apaiser leurs cris et de calmer leur colère. Heureusement,
j’avais déjà quelques-unes d’elles pour amies et mon criminel ouvrage ne
m’a point encore attiré leur malédiction. Je me rappelle à ce sujet un mot
de Julie, qui disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent,
il faudrait donc qu’il m’empêchât de l’aimer». J’ose dire comme elle, je
mets trop de prix à l’amitié des femmes, pour ne pas espérer de la
conserver par titre même de noblesse encore. Pour vous, madame, il y
aurait sûrement de l’indiscrétion à vous demander plus que de
l’indulgence... Je sens qu’il faut m’arrêter ici pour ne pas tomber encore
dans une petite contradiction.
«Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu’à une partie de
la vôtre, et je n’ai même dit encore qu’une partie de mes raisons sur les
je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces
objets.
«Je conviens avec vous, madame, que toutes les campagnes n’offrent
point l’aspect d’un joli paysage, et que c’est au peintre à choisir les vues
qu’il dessine; mais si quelques-unes vous plaisent par le choix des sites
riants, rejetterons-nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux
les rochers, les précipices, les gouffres et les volcans? et la paisible
habitante de Paris sera-t-elle autorisée à reprocher au peintre du Vésuve
de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne peut-il pas
s’exercer tour à tour dans les deux genres? Si je m’en souviens bien,
Vernet fit son tableau de la tempête avant celui du calme, et l’un n’a pas
nui à l’autre.
«Ce n’est pas que pour mon compte, je m’engage à courir l’autre
carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour peindre les
femmes dans tous leurs avantages! pour rendre, comme en lisant, et leurs
forces et leurs grâces, et leur courage et même leurs faiblesses! toutes les
vertus embellies, jusqu’aux défauts devenus séduisants! la raison sans
raisonnements, l’esprit sans prétention! l’abandon de la tendresse et la
réserve de la modestie; la solidité de l’âge mûr et l’enjouement folâtre de
l’enfance! Que sais-je... mais surtout comment ne pas laisser là le tableau,
pour courir après le modèle? Rousseau osa fixer Julie; il essaya de la
peindre, il porta l’enthousiasme jusqu’au délire, et vingt fois cependant il
resta en dessous de son sujet.
«Sans doute une femme, née avec une belle âme, un cœur sensible et
un esprit délicat, peut répandre sur le portrait qu’elle trace une partie du
charme qu’elle possède; elle jouit dans son travail d’une paisible facilité;
elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d’elle-même;
mais quel homme assez froid, peut faire une étude tranquille d’un modèle
enchanteur? Quelle main ne sera pas tremblante? Quels yeux ne seront
point troublés?... et si cet homme impassible existe, il ne fera qu’une
image imparfaite; dans son tableau sans vie et sans chaleur, je ne
retrouverai plus la femme qu’il faut aimer, celle-là ne peut se reconnaître
qu’aux transports qu’elle excite; et celui qui les ressent s’occupe-t-il à la
peindre.
«Vous voyez, madame, combien je suis loin encore de faire taire les
femmes, d’apaiser leurs cris et de calmer leur colère. Heureusement,
j’avais déjà quelques-unes d’elles pour amies et mon criminel ouvrage ne
m’a point encore attiré leur malédiction. Je me rappelle à ce sujet un mot
de Julie, qui disait en parlant de Dieu: «Les réprouvés, dit-on, le haïssent,
il faudrait donc qu’il m’empêchât de l’aimer». J’ose dire comme elle, je
mets trop de prix à l’amitié des femmes, pour ne pas espérer de la
conserver par titre même de noblesse encore. Pour vous, madame, il y
aurait sûrement de l’indiscrétion à vous demander plus que de
l’indulgence... Je sens qu’il faut m’arrêter ici pour ne pas tomber encore
dans une petite contradiction.
«Cette longue lettre ne répond, comme vous voyez, qu’à une partie de
la vôtre, et je n’ai même dit encore qu’une partie de mes raisons sur les
Page 23
objets dont j’ai parlé. Si vous craignez un second volume, il sera
nécessaire que vous me le fassiez savoir bientôt.
«J’ai l’honneur d’être, etc...»
«Cette lettre n’est, madame, que la continuation de celle que j’ai eu
l’honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me semble que votre
silence me donne le droit de poursuivre, et j’en profite pour éclaircir les
objets qui me restent à traiter avec vous.
«Je n’ai point prétendu charger Tartuffe d’un désir incestueux; si je
n’ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c’est qu’écrivant sur
un sujet si connu, j’étais assuré d’être entendu; c’est de plus que je ne
prétendais pas apprécier le péché, mais seulement le procédé. Or l’action
considérée sous cette face, et relativement à Orgon, me paraît absolument
la même, il n’en est pas moins vrai que l’expression n’est pas exacte; et
j’aurais dû dire, de séduire la faveur de l’homme dont il épousait la fille.
Je me permets à mon tour une observation sur ce que vous me dites de
cette pièce; c’est que Tartuffe n’est point puni par les lois, mais par
l’autorité. Je fais cette remarque, parce qu’il me semble que le droit du
moraliste, soit dramatique soit romancier, ne commence qu’où les lois se
taisent. Molière lui-même m’a paru si bien être de son avis, qu’il a pris
soin de mettre à l’abri des atteintes de la loi, jusqu’à la donation
irrégulière d’Orgon à Tartuffe. C’est qu’en effet les hommes une fois
rassemblés en société, n’ont droit de se faire justice que des délits que le
gouvernement ne s’est pas chargé de punir. Cette justice du public est le
ridicule pour les défauts et l’indignation pour les vices. La punition de
Tartuffe n’est elle-même qu’une suite de l’indignation du prince, et le
châtiment est motivé sur d’autres actions que celles qui se sont passées
durant le cours de la pièce.
«Mais combien cette salutaire indignation publique n’est-elle pas utile
à réveiller sur les vices en faveur desquels elle semble se relâcher! C’est
ce que j’ai voulu faire. Mme de M... et V... excitent, dans ce moment, une
clameur générale, mais rappelez-vous les événements de nos jours, et
vous retrouverez une foule de traits semblables, dont les héros des deux
sexes ne sont ou n’ont été que mieux accueillis et plus honorés; j’ajoute
même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui
manquent à mon caractère, par la seule raison qu’ils étaient trop récents et
trop connus, et que l’honnête homme en diffamant le vice, répugne
cependant à diffamer les vicieux.
«Les mœurs que j’ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles de
ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie; mais ce sont
celles de ces femmes plus viles encore qui savent calculer ce que le rang
ou la fortune leur permettent d’ajouter à un vice infâme, et qui en
redoublent le danger par la profanation de l’esprit et des grâces. Le
tableau en est attristant, je l’avoue, mais il est vrai, et le mérite que je
reconnais à travers des sentiments qu’on désire d’imiter, n’empêche pas,
je crois, qu’il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se défendre.
nécessaire que vous me le fassiez savoir bientôt.
«J’ai l’honneur d’être, etc...»
«Cette lettre n’est, madame, que la continuation de celle que j’ai eu
l’honneur de vous écrire il y a quelques jours, il me semble que votre
silence me donne le droit de poursuivre, et j’en profite pour éclaircir les
objets qui me restent à traiter avec vous.
«Je n’ai point prétendu charger Tartuffe d’un désir incestueux; si je
n’ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c’est qu’écrivant sur
un sujet si connu, j’étais assuré d’être entendu; c’est de plus que je ne
prétendais pas apprécier le péché, mais seulement le procédé. Or l’action
considérée sous cette face, et relativement à Orgon, me paraît absolument
la même, il n’en est pas moins vrai que l’expression n’est pas exacte; et
j’aurais dû dire, de séduire la faveur de l’homme dont il épousait la fille.
Je me permets à mon tour une observation sur ce que vous me dites de
cette pièce; c’est que Tartuffe n’est point puni par les lois, mais par
l’autorité. Je fais cette remarque, parce qu’il me semble que le droit du
moraliste, soit dramatique soit romancier, ne commence qu’où les lois se
taisent. Molière lui-même m’a paru si bien être de son avis, qu’il a pris
soin de mettre à l’abri des atteintes de la loi, jusqu’à la donation
irrégulière d’Orgon à Tartuffe. C’est qu’en effet les hommes une fois
rassemblés en société, n’ont droit de se faire justice que des délits que le
gouvernement ne s’est pas chargé de punir. Cette justice du public est le
ridicule pour les défauts et l’indignation pour les vices. La punition de
Tartuffe n’est elle-même qu’une suite de l’indignation du prince, et le
châtiment est motivé sur d’autres actions que celles qui se sont passées
durant le cours de la pièce.
«Mais combien cette salutaire indignation publique n’est-elle pas utile
à réveiller sur les vices en faveur desquels elle semble se relâcher! C’est
ce que j’ai voulu faire. Mme de M... et V... excitent, dans ce moment, une
clameur générale, mais rappelez-vous les événements de nos jours, et
vous retrouverez une foule de traits semblables, dont les héros des deux
sexes ne sont ou n’ont été que mieux accueillis et plus honorés; j’ajoute
même que je me suis particulièrement privé de quelques traits qui
manquent à mon caractère, par la seule raison qu’ils étaient trop récents et
trop connus, et que l’honnête homme en diffamant le vice, répugne
cependant à diffamer les vicieux.
«Les mœurs que j’ai peintes ne sont pourtant pas, madame, celles de
ces malheureux que la misère réduit à vivre de leur infamie; mais ce sont
celles de ces femmes plus viles encore qui savent calculer ce que le rang
ou la fortune leur permettent d’ajouter à un vice infâme, et qui en
redoublent le danger par la profanation de l’esprit et des grâces. Le
tableau en est attristant, je l’avoue, mais il est vrai, et le mérite que je
reconnais à travers des sentiments qu’on désire d’imiter, n’empêche pas,
je crois, qu’il ne soit utile de peindre ceux dont on doit se défendre.
Page 24
«Je ne finirai pas cette lettre sans vous remercier, madame, de
l’honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même encore
de la complaisance que vous avez eue de la combattre; et je me félicite
d’avoir fixé un moment sur moi l’attention volage du public. C’est
particulièrement par l’occasion que j’ai trouvé de faire parvenir jusqu’à
vous et de pouvoir vous adresser moi-même, l’assurance et l’hommage
des sentiments d’estime et de respect que je vous ai voués pour la vie.
«J’ai l’honneur d’être, etc.»
«Avec de l’esprit, de l’éloquence et de l’obstination on a souvent
raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence les personnes qui
n’aiment ni à disserter, ni à soutenir leur opinion avec trop de chaleur.
Permettez-moi donc de terminer une dispute dont nos derniers neveux ne
verraient pas la fin si elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit
vous faire oublier ma légère censure; parmi tant de suffrages, à quoi vous
servirait celui d’une cénobite ignorée? Il n’ajouterait point à votre gloire.
Dire ce que je ne pense pas me paraît une trahison, et je vous tromperais
en feignant de me rendre à vos sentiments. Ainsi, monsieur, après un
volume de lettres, nous nous retrouverions toujours au point d’où nous
sommes partis.
«J’ai l’honneur d’être votre très humble et obéissante servante,
«Riccoboni[5].
«Ce vendredi.»
Pour contrebalancer des témoignages aussi
manifestement partiaux, nous ne connaissons pas de pages
plus précises et plus suggestives que celles consacrées par
les frères de Goncourt à l’œuvre de Laclos.
«A mesure que le siècle vieillit, qu’il accomplit son caractère, qu’il
creuse ses passions, qu’il raffine ses appétits, qu’il s’endurcit et se
confine dans la sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus
résolument de ce côté l’assouvissement de je ne sais quels sens dépravés
et qui ne se plaisent qu’au mal. La méchanceté, qui était
l’assaisonnement, devient le génie de l’amour. Les «noirceurs» passent de
mode, et la «scélératesse» éclate. Il se glisse dans les relations d’hommes
à femmes quelque chose comme une politique impitoyable, comme un
système réglé de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés,
en manques de foi, en trahisons, à l’art des tyrannies. Le machiavélisme
entre dans la galanterie, et il la domine et la gouverne. C’est l’heure où
Laclos écrit d’après nature ses Liaisons dangereuses, ce livre admirable et
exécrable, qui est à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce
qu’est le traité du Prince à la morale politique de l’Italie du XVIe.
l’honnêteté avec laquelle vous avez combattu mon avis, et même encore
de la complaisance que vous avez eue de la combattre; et je me félicite
d’avoir fixé un moment sur moi l’attention volage du public. C’est
particulièrement par l’occasion que j’ai trouvé de faire parvenir jusqu’à
vous et de pouvoir vous adresser moi-même, l’assurance et l’hommage
des sentiments d’estime et de respect que je vous ai voués pour la vie.
«J’ai l’honneur d’être, etc.»
«Avec de l’esprit, de l’éloquence et de l’obstination on a souvent
raison, monsieur, ou du moins on réduit au silence les personnes qui
n’aiment ni à disserter, ni à soutenir leur opinion avec trop de chaleur.
Permettez-moi donc de terminer une dispute dont nos derniers neveux ne
verraient pas la fin si elle continuait. Le brillant succès de votre livre doit
vous faire oublier ma légère censure; parmi tant de suffrages, à quoi vous
servirait celui d’une cénobite ignorée? Il n’ajouterait point à votre gloire.
Dire ce que je ne pense pas me paraît une trahison, et je vous tromperais
en feignant de me rendre à vos sentiments. Ainsi, monsieur, après un
volume de lettres, nous nous retrouverions toujours au point d’où nous
sommes partis.
«J’ai l’honneur d’être votre très humble et obéissante servante,
«Riccoboni[5].
«Ce vendredi.»
Pour contrebalancer des témoignages aussi
manifestement partiaux, nous ne connaissons pas de pages
plus précises et plus suggestives que celles consacrées par
les frères de Goncourt à l’œuvre de Laclos.
«A mesure que le siècle vieillit, qu’il accomplit son caractère, qu’il
creuse ses passions, qu’il raffine ses appétits, qu’il s’endurcit et se
confine dans la sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus
résolument de ce côté l’assouvissement de je ne sais quels sens dépravés
et qui ne se plaisent qu’au mal. La méchanceté, qui était
l’assaisonnement, devient le génie de l’amour. Les «noirceurs» passent de
mode, et la «scélératesse» éclate. Il se glisse dans les relations d’hommes
à femmes quelque chose comme une politique impitoyable, comme un
système réglé de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés,
en manques de foi, en trahisons, à l’art des tyrannies. Le machiavélisme
entre dans la galanterie, et il la domine et la gouverne. C’est l’heure où
Laclos écrit d’après nature ses Liaisons dangereuses, ce livre admirable et
exécrable, qui est à la morale amoureuse de la France du XVIIIe siècle ce
qu’est le traité du Prince à la morale politique de l’Italie du XVIe.
Page 25
«Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette
société traversée et pénétrée jusqu’au plus profond de l’âme, par le
malaise d’un orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour
remplacer les petits maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils,
les grands maîtres de la perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de
l’immoralité théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans
remords, sans faiblesse. Ils ont l’amabilité, l’impudence, l’hypocrisie, la
force, la patience, la suite des résolutions, la constance de la volonté, la
fécondité d’imagination. Ils connaissent la puissance de l’occasion, le bon
effet d’un acte de vertu ou de bienfaisance bien placé, l’usage des femmes
de chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont
calculé de sang-froid tout ce qu’un homme peut se permettre
«d’horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d’assaut,
dans un secrétaire, le secret d’un cœur de femme, ils se prennent à
regretter que le talent d’un filou n’entre pas dans l’éducation d’un homme
qui se mêle d’intrigues. Leur grand principe est de ne jamais finir une
aventure avant d’avoir en main de quoi déshonorer la femme: ils ne
séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie,
leur bonheur, c’est de faire «expirer la vertu d’une femme dans une lente
agonie et de la fixer sur ce spectacle», et ils s’arrêtent à moitié de leur
victoire, pour faire arrêter celle qu’ils ont attaquée, à chaque degré, à
chaque station de la honte, du désespoir, lui faire savourer à loisir le
sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour
que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction, dont
ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par
l’autorité une jeune fille, une enfant, d’emporter son honneur en badinant,
de la dépraver par désœuvrement; et c’est pour eux comme une malice de
faire rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et
qu’une cloison sépare de la honte et des risées de son sang! Le XVIIIe
siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de l’imagination
dans l’ordre de la férocité morale.
«La femme égala l’homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage
de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau où toutes les
adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d’esprit de son
sexe se tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne
l’épouvante.
«La rouerie s’éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un
degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation
acquise, un regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge
sans effort de tout l’être, une observation profonde, un coup d’œil
pénétrant, la domination des sens, une curiosité, un désir de science qui
ne leur laissaient voir dans l’amour que des faits à méditer et à recueillir,
c’étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que ces femmes
avaient dû, dès leur jeunesse, des talents; et une politique capables de
faire la réputation d’un ministre. Elles avaient étudié dans leur cœur le
cœur des autres; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché et
elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de ce secret
de chacun.
société traversée et pénétrée jusqu’au plus profond de l’âme, par le
malaise d’un orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour
remplacer les petits maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils,
les grands maîtres de la perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de
l’immoralité théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans
remords, sans faiblesse. Ils ont l’amabilité, l’impudence, l’hypocrisie, la
force, la patience, la suite des résolutions, la constance de la volonté, la
fécondité d’imagination. Ils connaissent la puissance de l’occasion, le bon
effet d’un acte de vertu ou de bienfaisance bien placé, l’usage des femmes
de chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont
calculé de sang-froid tout ce qu’un homme peut se permettre
«d’horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d’assaut,
dans un secrétaire, le secret d’un cœur de femme, ils se prennent à
regretter que le talent d’un filou n’entre pas dans l’éducation d’un homme
qui se mêle d’intrigues. Leur grand principe est de ne jamais finir une
aventure avant d’avoir en main de quoi déshonorer la femme: ils ne
séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie,
leur bonheur, c’est de faire «expirer la vertu d’une femme dans une lente
agonie et de la fixer sur ce spectacle», et ils s’arrêtent à moitié de leur
victoire, pour faire arrêter celle qu’ils ont attaquée, à chaque degré, à
chaque station de la honte, du désespoir, lui faire savourer à loisir le
sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute assez doucement, pour
que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction, dont
ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par
l’autorité une jeune fille, une enfant, d’emporter son honneur en badinant,
de la dépraver par désœuvrement; et c’est pour eux comme une malice de
faire rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée à côté et
qu’une cloison sépare de la honte et des risées de son sang! Le XVIIIe
siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de l’imagination
dans l’ordre de la férocité morale.
«La femme égala l’homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage
de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau où toutes les
adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d’esprit de son
sexe se tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne
l’épouvante.
«La rouerie s’éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un
degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation
acquise, un regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge
sans effort de tout l’être, une observation profonde, un coup d’œil
pénétrant, la domination des sens, une curiosité, un désir de science qui
ne leur laissaient voir dans l’amour que des faits à méditer et à recueillir,
c’étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que ces femmes
avaient dû, dès leur jeunesse, des talents; et une politique capables de
faire la réputation d’un ministre. Elles avaient étudié dans leur cœur le
cœur des autres; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché et
elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de ce secret
de chacun.
Page 26
«Décidées à respecter les dehors et le monde, à s’envelopper et à se
couvrir d’une bonne renommée, elles avaient sérieusement cherché dans
les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu’on pouvait faire, ce qu’on devait
penser, ce qu’on devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes,
impénétrables et invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la
vengeance, dans le plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit
toujours présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé
d’une hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes
perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la
candeur, la débauche dans l’innocence. Elles martyrisent l’honnête
femme, dont la vertu leur déplaît; et l’ont-elles touchée à mort? elles
poussent ce cri de vipère: «Ah! quand une femme frappe dans le cœur
d’une autre, la blessure est incurable...»
«Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de
foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui
tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire
d’elles, dans le sens moral, qu’elles dépassent de toute la tête la Messaline
antique.
«Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes
une corruption supérieure à toutes les autres et que l’on serait tenté
d’appeler une corruption idéale: le libertinage des passions méchantes, la
luxure du Mal!
«Et que l’on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits, soient
imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve
d’un romancier; ils sont des individualités de ce monde, des personnages
vivants de cette société. Les autorités du temps sont là pour attester leur
ressemblance et pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs noms.
Le seul embarras est qu’on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il
pas nommer un homme fameux? M. de Choiseul n’a-t-il pas commencé
sa grande carrière par ce rôle d’homme à bonnes fortunes, de méchant
impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l’air étourdi,
n’avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre une femme,
s’imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant de son esprit en
triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de Choiseul? Laclos n’avait-
il pas sous les yeux le prototype de sa création dans la figure effrayante
du marquis de Louvois, dans la figure de ce comte de Frise s’amusant à
torturer Mme de Blot? Et pour la femme que Laclos a peinte et pour
laquelle il a attribué tant de grâces et de ressources infernales, n’en avait-
il pas rencontré l’original et ne l’avait-il pas étudiée sur le vif? Le prince
de Ligne et Tilly n’affirment-ils pas, d’après la confidence de Laclos,
qu’il n’a eu qu’à déshabiller la conscience d’une grande dame de
Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu’à raconter sa vie, pour trouver en
elle sa marquise de Merteuil[6]?»
couvrir d’une bonne renommée, elles avaient sérieusement cherché dans
les moralistes et pesé elles-mêmes ce qu’on pouvait faire, ce qu’on devait
penser, ce qu’on devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes,
impénétrables et invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la
vengeance, dans le plaisir, dans la haine un cœur de sang-froid, un esprit
toujours présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame mêlé
d’une hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes
perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la
candeur, la débauche dans l’innocence. Elles martyrisent l’honnête
femme, dont la vertu leur déplaît; et l’ont-elles touchée à mort? elles
poussent ce cri de vipère: «Ah! quand une femme frappe dans le cœur
d’une autre, la blessure est incurable...»
«Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de
foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui
tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire
d’elles, dans le sens moral, qu’elles dépassent de toute la tête la Messaline
antique.
«Elles créent, en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes
une corruption supérieure à toutes les autres et que l’on serait tenté
d’appeler une corruption idéale: le libertinage des passions méchantes, la
luxure du Mal!
«Et que l’on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits, soient
imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve
d’un romancier; ils sont des individualités de ce monde, des personnages
vivants de cette société. Les autorités du temps sont là pour attester leur
ressemblance et pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs noms.
Le seul embarras est qu’on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il
pas nommer un homme fameux? M. de Choiseul n’a-t-il pas commencé
sa grande carrière par ce rôle d’homme à bonnes fortunes, de méchant
impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l’air étourdi,
n’avançant ni un pas ni une parole sans un projet contre une femme,
s’imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant de son esprit en
triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de Choiseul? Laclos n’avait-
il pas sous les yeux le prototype de sa création dans la figure effrayante
du marquis de Louvois, dans la figure de ce comte de Frise s’amusant à
torturer Mme de Blot? Et pour la femme que Laclos a peinte et pour
laquelle il a attribué tant de grâces et de ressources infernales, n’en avait-
il pas rencontré l’original et ne l’avait-il pas étudiée sur le vif? Le prince
de Ligne et Tilly n’affirment-ils pas, d’après la confidence de Laclos,
qu’il n’a eu qu’à déshabiller la conscience d’une grande dame de
Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu’à raconter sa vie, pour trouver en
elle sa marquise de Merteuil[6]?»
Page 27
Le manuscrit des Liaisons dangereuses se trouve dans les
collections de la Bibliothèque Nationale, no 12845 du fonds
français: il fut donné par Mme Charles de Laclos en 1849.
Ce manuscrit comprend un certain nombre de
documents.
Folio 1.—Une copie des armes de la famille du général de Laclos;
Fol. 2 à 10.—Quelques pièces de vers de Laclos;
Fol. 13 à 15 et 26 à 31.—Un certain nombre de lettres de Mme
Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites ci-dessus;
Fol. 16 à 25 et 32 à 34.—Lettres diverses et épîtres en vers;
Fol. 35.—Titre du roman:
LE DANGER DES LIAISONS
ou
Lettres recueillies dans une société
et publiées pour l’instruction de quelques autres
par M. C..... D. L. C.
J’ai vu les mœurs de ce siècle, et j’ai
publié ces lettres (J. J. Rousseau, préface
de la Nouvelle Héloïse).
La première ligne du titre a été biffée pour être
remplacée par:
LES LIAISONS DANGEREUSES
Un roman avait paru en 1753 sous le titre Le Danger des
liaisons, ou Mémoires de la Baronne de Blémon, par Mme de
Saint-Aubin.
Fol. 36.—Texte du contrat que Laclos conclut avec le libraire Durand
pour la publication de son ouvrage.
«Nous soussignés, sommes convenus de ce qui suit.
«Savoir que moi Delaclos, capitaine d’artillerie etc., auteur du danger
des liaisons.
collections de la Bibliothèque Nationale, no 12845 du fonds
français: il fut donné par Mme Charles de Laclos en 1849.
Ce manuscrit comprend un certain nombre de
documents.
Folio 1.—Une copie des armes de la famille du général de Laclos;
Fol. 2 à 10.—Quelques pièces de vers de Laclos;
Fol. 13 à 15 et 26 à 31.—Un certain nombre de lettres de Mme
Riccoboni et les réponses de Laclos, que nous avons reproduites ci-dessus;
Fol. 16 à 25 et 32 à 34.—Lettres diverses et épîtres en vers;
Fol. 35.—Titre du roman:
LE DANGER DES LIAISONS
ou
Lettres recueillies dans une société
et publiées pour l’instruction de quelques autres
par M. C..... D. L. C.
J’ai vu les mœurs de ce siècle, et j’ai
publié ces lettres (J. J. Rousseau, préface
de la Nouvelle Héloïse).
La première ligne du titre a été biffée pour être
remplacée par:
LES LIAISONS DANGEREUSES
Un roman avait paru en 1753 sous le titre Le Danger des
liaisons, ou Mémoires de la Baronne de Blémon, par Mme de
Saint-Aubin.
Fol. 36.—Texte du contrat que Laclos conclut avec le libraire Durand
pour la publication de son ouvrage.
«Nous soussignés, sommes convenus de ce qui suit.
«Savoir que moi Delaclos, capitaine d’artillerie etc., auteur du danger
des liaisons.
Page 28
«Donne et cedde la première édition de mon ouvrage à Monsieur
Durand libraire aux conditions ci-après.
«1o Qu’il se chargera d’en payer l’impression tirée à deux milles.
«2o Que pour se remplir de ses frais avances et déboursés,
généralement quelconques, il gardera pour lui et pour ses mains le prix de
la vente des douze cent premiers exemplaires.
«3o Qu’il me tiendra compte des huit cent exemplaires restans (non
compris les cinquante que je prélève dès à présent sur l’Edition entière) à
raison de trois livres par exemplaire de bénéfice sur lesquels huit cent
exemplaires j’aurai les deux tiers, ce qui formera seize cent livres et à M.
Durand l’autre tiers faisant huit cent livres.
«Et moi Durand acquiescant aux propositions ci-dessus je promets
décharger M. de la Clos de tous frais relatifs à l’impression, brochure de
son ouvrage, et de lui tenir compte des deux tiers de son bénéfice dans les
huit cent exemplaires à mesure qu’il en aura été vendu un cent en un billet
payable à l’échéance de six mois et ainsi de suite jusqu’à la fin de
l’Edition fait double sous nos seings. Paris ce seize mars mil sept cent
quatre-vingt-deux.
J’approuve l’écrit cy dessus.
Durand
neveu.
J’approuve l’écrit cy dessus.
De Laclos.
Reçu à compte le vingt et un avril douze cent livres, et consenti à une
seconde édition aux mêmes conditions que la première.
Paris, 21 avril 1782.
De Laclos.
Approuvé le contenu cy dessus,
Fait à Paris le 21 avril 1782.
Durand
neveu.
Reçu quatre cent livres pour fin de compte de la première édition le 7
mai 1782.
De Laclos
Fol. 38.—Note sur les lettres.
Fol. 39.—Avertissement de l’éditeur.
Durand libraire aux conditions ci-après.
«1o Qu’il se chargera d’en payer l’impression tirée à deux milles.
«2o Que pour se remplir de ses frais avances et déboursés,
généralement quelconques, il gardera pour lui et pour ses mains le prix de
la vente des douze cent premiers exemplaires.
«3o Qu’il me tiendra compte des huit cent exemplaires restans (non
compris les cinquante que je prélève dès à présent sur l’Edition entière) à
raison de trois livres par exemplaire de bénéfice sur lesquels huit cent
exemplaires j’aurai les deux tiers, ce qui formera seize cent livres et à M.
Durand l’autre tiers faisant huit cent livres.
«Et moi Durand acquiescant aux propositions ci-dessus je promets
décharger M. de la Clos de tous frais relatifs à l’impression, brochure de
son ouvrage, et de lui tenir compte des deux tiers de son bénéfice dans les
huit cent exemplaires à mesure qu’il en aura été vendu un cent en un billet
payable à l’échéance de six mois et ainsi de suite jusqu’à la fin de
l’Edition fait double sous nos seings. Paris ce seize mars mil sept cent
quatre-vingt-deux.
J’approuve l’écrit cy dessus.
Durand
neveu.
J’approuve l’écrit cy dessus.
De Laclos.
Reçu à compte le vingt et un avril douze cent livres, et consenti à une
seconde édition aux mêmes conditions que la première.
Paris, 21 avril 1782.
De Laclos.
Approuvé le contenu cy dessus,
Fait à Paris le 21 avril 1782.
Durand
neveu.
Reçu quatre cent livres pour fin de compte de la première édition le 7
mai 1782.
De Laclos
Fol. 38.—Note sur les lettres.
Fol. 39.—Avertissement de l’éditeur.
Page 29
Fol. 40 à 126.—Le texte des Liaisons dangereuses, d’une écriture très
serrée et presque sans ratures.
Fol. 128 à 142.—Lettres et documents divers.
Nous remarquons qu’au folio 123 (recto), une lettre
portant primitivement le no 155 est biffée de deux traits et
suivie d’une nouvelle lettre portant le même numéro. Voici le
texte de la lettre biffée:
LETTRE CLV
Le Vicomte de Valmont à Madame de Volanges.
Je sais, madame, que vous ne m’aimez point, je n’ignore pas
davantage que vous m’avez toujours été contraire auprès de Mme de
Tourvel et je ne doute pas non plus que vous ne soyez plus que jamais
dans les mêmes sentiments, je conviens même que vous pouvez les croire
fondés; cependant c’est à vous que je m’adresse et je ne crains pas non
seulement de vous prier de remettre à Mme de Tourvel la lettre que je
joins ici pour elle, mais encore de vous demander d’obtenir d’elle qu’elle
la lise, de l’y disposer en l’assurant de mon repentir, de mes regrets et
surtout mon amour. Je sens que ma démarche peut vous paraître étrange.
Elle m’étonne moi-même, mais le désespoir saisit les moyens et ne les
calcule pas. Et d’ailleurs, un intérêt si grand, si cher et qui nous est
commun, doit écarter toute autre considération. Mme de Tourvel se meurt,
Mme de Tourvel est malheureuse, il faut lui rendre la vie, la santé et le
bonheur. Voilà l’objet à remplir; tous les moyens sont bons qui peuvent en
assurer ou en hâter le succès. Si vous rejetez ceux que je vous offre, vous
resterez responsable de l’événement: sa mort, vos regrets, mon éternel
désespoir, tout sera votre ouvrage.
Je sais que j’ai outragé indignement une femme digne de toute mon
adoration, je sais que mes torts affreux ont seuls causé tous les maux
qu’elle ressent, je ne prétends dissimuler mes fautes ni les excuser; mais
vous, madame, craignez d’en devenir complice en m’empêchant de les
réparer. J’ai enfoncé le poignard dans le cœur de votre amie, mais je peux
seul retirer le fer de la blessure, seul je connais les moyens de la guérir.
Qu’importe que je sois coupable, si je puis être utile! Sauvez votre amie!
sauvez-la! Elle a besoin de vos secours et non de votre vengeance.
Paris, ce 5 décembre 17**.
A la suite de la lettre 175, au folio 126 (recto), est écrit le
mot Fin. Puis vient la note (1): «Des raisons
particulières....», écrite sur un papier différent, non pas de la
même main, et collée sur le folio du manuscrit.
serrée et presque sans ratures.
Fol. 128 à 142.—Lettres et documents divers.
Nous remarquons qu’au folio 123 (recto), une lettre
portant primitivement le no 155 est biffée de deux traits et
suivie d’une nouvelle lettre portant le même numéro. Voici le
texte de la lettre biffée:
LETTRE CLV
Le Vicomte de Valmont à Madame de Volanges.
Je sais, madame, que vous ne m’aimez point, je n’ignore pas
davantage que vous m’avez toujours été contraire auprès de Mme de
Tourvel et je ne doute pas non plus que vous ne soyez plus que jamais
dans les mêmes sentiments, je conviens même que vous pouvez les croire
fondés; cependant c’est à vous que je m’adresse et je ne crains pas non
seulement de vous prier de remettre à Mme de Tourvel la lettre que je
joins ici pour elle, mais encore de vous demander d’obtenir d’elle qu’elle
la lise, de l’y disposer en l’assurant de mon repentir, de mes regrets et
surtout mon amour. Je sens que ma démarche peut vous paraître étrange.
Elle m’étonne moi-même, mais le désespoir saisit les moyens et ne les
calcule pas. Et d’ailleurs, un intérêt si grand, si cher et qui nous est
commun, doit écarter toute autre considération. Mme de Tourvel se meurt,
Mme de Tourvel est malheureuse, il faut lui rendre la vie, la santé et le
bonheur. Voilà l’objet à remplir; tous les moyens sont bons qui peuvent en
assurer ou en hâter le succès. Si vous rejetez ceux que je vous offre, vous
resterez responsable de l’événement: sa mort, vos regrets, mon éternel
désespoir, tout sera votre ouvrage.
Je sais que j’ai outragé indignement une femme digne de toute mon
adoration, je sais que mes torts affreux ont seuls causé tous les maux
qu’elle ressent, je ne prétends dissimuler mes fautes ni les excuser; mais
vous, madame, craignez d’en devenir complice en m’empêchant de les
réparer. J’ai enfoncé le poignard dans le cœur de votre amie, mais je peux
seul retirer le fer de la blessure, seul je connais les moyens de la guérir.
Qu’importe que je sois coupable, si je puis être utile! Sauvez votre amie!
sauvez-la! Elle a besoin de vos secours et non de votre vengeance.
Paris, ce 5 décembre 17**.
A la suite de la lettre 175, au folio 126 (recto), est écrit le
mot Fin. Puis vient la note (1): «Des raisons
particulières....», écrite sur un papier différent, non pas de la
même main, et collée sur le folio du manuscrit.
Page 30
Au folio 127 (recto) se trouve une lettre de la Présidente
T... au Vicomte de V..., qui ne porte pas de numéro, et ne
figure dans aucune des éditions antérieures à 1900. En voici
le texte:
La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont.
O! mon ami, quel est donc le trouble que j’éprouve depuis l’instant où
vous vous êtes éloigné de moi; quelque tranquillité me serait si
nécessaire! Comment se fait-il que je sois livrée à une telle agitation
qu’elle va jusqu’à la douleur et me cause un véritable effroi? Le croiriez-
vous? Je sens que même pour vous écrire j’ai besoin de rassembler mes
forces et de rappeler ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que
vous êtes heureux; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez
si bien nommée le doux calmant de l’amour en est, au contraire, devenu
le ferment et me fait succomber sous une félicité trop forte; tandis que, si
j’essaye de m’arracher à cette délicieuse méditation, je retombe aussitôt
dans les cruelles angoisses que je vous ai promis d’éviter et dont, en effet,
je dois me garantir si soigneusement, puisqu’elles altéreraient votre
bonheur. Mon ami, vous m’avez facilement appris à ne vivre que pour
vous; apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous... Non, ce n’est pas là
ce que je veux dire, c’est plutôt que loin de vous je voudrais ne point vivre
ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à moi-même, je ne puis
supporter ni mon bonheur ni ma peine; je sens le besoin du repos, et tout
repos m’est impossible; j’ai vainement appelé le sommeil, le sommeil a
fui loin de moi; je ne puis ni m’occuper, ni rester oisive; tour à tour un feu
brûlant me dévore, un frisson mortel m’anéantit; tout mouvement me
fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je? Je souffrirais
moins dans l’ardeur de la plus violente fièvre, et, sans que je puisse ni
l’expliquer ni le concevoir, je sens très bien pourtant que cet état de
souffrance ne vient que de mon impuissance à contenir ou diriger une
foule de sentiments au charme desquels cependant je me trouverais
heureuse de pouvoir livrer mon âme tout entière.
Au moment même où vous êtes sorti, j’étais moins tourmentée;
quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je l’attribuais à
l’impatience que me causait la présence de mes femmes qui entrèrent à
l’instant et dont le service toujours trop long à mon gré, me paraissait se
prolonger encore mille fois plus que de coutume. Je voulais surtout être
seule; je ne doutais pas alors, qu’environnée de souvenirs si doux, je ne
dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre absence me
laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir qu’aussi forte auprès
de vous pour soutenir le choc de tant de sentiments divers, si rapidement
éprouvés, je ne pourrais seule en supporter la réminiscence. J’ai été
bientôt bien cruellement détrompée... Ici, mon tendre ami, j’hésite à vous
dire tout... Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je
vous cacher une seule de mes pensées? Ah! cela me serait bien
impossible; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes
involontaires et que mon cœur ne partage pas: j’avais, suivant mon
habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit...
T... au Vicomte de V..., qui ne porte pas de numéro, et ne
figure dans aucune des éditions antérieures à 1900. En voici
le texte:
La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont.
O! mon ami, quel est donc le trouble que j’éprouve depuis l’instant où
vous vous êtes éloigné de moi; quelque tranquillité me serait si
nécessaire! Comment se fait-il que je sois livrée à une telle agitation
qu’elle va jusqu’à la douleur et me cause un véritable effroi? Le croiriez-
vous? Je sens que même pour vous écrire j’ai besoin de rassembler mes
forces et de rappeler ma raison. Cependant, je me dis, je me répète que
vous êtes heureux; mais, cette idée si chère à mon cœur et que vous avez
si bien nommée le doux calmant de l’amour en est, au contraire, devenu
le ferment et me fait succomber sous une félicité trop forte; tandis que, si
j’essaye de m’arracher à cette délicieuse méditation, je retombe aussitôt
dans les cruelles angoisses que je vous ai promis d’éviter et dont, en effet,
je dois me garantir si soigneusement, puisqu’elles altéreraient votre
bonheur. Mon ami, vous m’avez facilement appris à ne vivre que pour
vous; apprenez-moi maintenant à vivre loin de vous... Non, ce n’est pas là
ce que je veux dire, c’est plutôt que loin de vous je voudrais ne point vivre
ou au moins oublier mon existence. Abandonnée à moi-même, je ne puis
supporter ni mon bonheur ni ma peine; je sens le besoin du repos, et tout
repos m’est impossible; j’ai vainement appelé le sommeil, le sommeil a
fui loin de moi; je ne puis ni m’occuper, ni rester oisive; tour à tour un feu
brûlant me dévore, un frisson mortel m’anéantit; tout mouvement me
fatigue et je ne saurais rester en place. Enfin, que dirai-je? Je souffrirais
moins dans l’ardeur de la plus violente fièvre, et, sans que je puisse ni
l’expliquer ni le concevoir, je sens très bien pourtant que cet état de
souffrance ne vient que de mon impuissance à contenir ou diriger une
foule de sentiments au charme desquels cependant je me trouverais
heureuse de pouvoir livrer mon âme tout entière.
Au moment même où vous êtes sorti, j’étais moins tourmentée;
quelque agitation se joignait bien à mes regrets, mais je l’attribuais à
l’impatience que me causait la présence de mes femmes qui entrèrent à
l’instant et dont le service toujours trop long à mon gré, me paraissait se
prolonger encore mille fois plus que de coutume. Je voulais surtout être
seule; je ne doutais pas alors, qu’environnée de souvenirs si doux, je ne
dusse trouver dans la solitude le seul bonheur dont votre absence me
laissait susceptible. Comment aurais-je pu prévoir qu’aussi forte auprès
de vous pour soutenir le choc de tant de sentiments divers, si rapidement
éprouvés, je ne pourrais seule en supporter la réminiscence. J’ai été
bientôt bien cruellement détrompée... Ici, mon tendre ami, j’hésite à vous
dire tout... Cependant ne suis-je pas à vous, entièrement à vous, et dois-je
vous cacher une seule de mes pensées? Ah! cela me serait bien
impossible; seulement je réclame votre indulgence pour des fautes
involontaires et que mon cœur ne partage pas: j’avais, suivant mon
habitude, renvoyé mes femmes avant de me mettre au lit...
Page 31
Les Liaisons dangereuses ont eu un grand nombre
d’éditions, et ont été traduites en presque toutes les langues.
Il n’est guère de génération qui n’ait voulu avoir son édition
de cette œuvre remarquable.
La première date de 1782: elle comprenait quatre parties
en quatre volumes in-12 sans gravures. C’est celle que nous
avons suivie.
Celle parue avec la rubrique Londres 1796, en deux
volumes in-8, est une des plus rares et des plus superbement
illustrées: 2 frontispices et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard
et Fragonard fils, que nous avons reproduits dans notre
édition.
A signaler aussi l’édition de 1820, en deux volumes in-8,
avec des figures de Dévéria; et récemment:
L’édition du Mercure de France, 1903, in-18,
«collationnée sur le manuscrit original».
L’édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300
exemplaires in-8, avec 22 lithographies en couleurs,
dessinées et gravées par Lubin de Beauvais;
Et l’édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l’Édition, 1908,
avec une étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie
des «Liaisons dangereuses» par Ad. Van Bever; 20 eaux-
fortes originales par Martin Van Maële.
[1] P. Allut. Aloysia Sigea et Nicolas Chorier, Lyon, 1862, p.
61.
[2] Correspondance littéraire, philosophique et critique, par
Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice
Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.
[3] L’Épître à Margot fut publiée intégralement dans Les Fastes
de Louis XV. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782. Seconde
partie, pp. 732 et suiv.
[4] Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République
des lettres en France depuis 1772 jusqu’à nos jours, ou Journal
d’éditions, et ont été traduites en presque toutes les langues.
Il n’est guère de génération qui n’ait voulu avoir son édition
de cette œuvre remarquable.
La première date de 1782: elle comprenait quatre parties
en quatre volumes in-12 sans gravures. C’est celle que nous
avons suivie.
Celle parue avec la rubrique Londres 1796, en deux
volumes in-8, est une des plus rares et des plus superbement
illustrées: 2 frontispices et 11 figures de Monnet, Mlle Gérard
et Fragonard fils, que nous avons reproduits dans notre
édition.
A signaler aussi l’édition de 1820, en deux volumes in-8,
avec des figures de Dévéria; et récemment:
L’édition du Mercure de France, 1903, in-18,
«collationnée sur le manuscrit original».
L’édition de luxe, Paris Ferroud, 1908, tirée à 300
exemplaires in-8, avec 22 lithographies en couleurs,
dessinées et gravées par Lubin de Beauvais;
Et l’édition de luxe, Paris, J. Chevrel et l’Édition, 1908,
avec une étude sur Choderlos de Laclos et une bibliographie
des «Liaisons dangereuses» par Ad. Van Bever; 20 eaux-
fortes originales par Martin Van Maële.
[1] P. Allut. Aloysia Sigea et Nicolas Chorier, Lyon, 1862, p.
61.
[2] Correspondance littéraire, philosophique et critique, par
Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., publiée par Maurice
Tourneux. Paris, 1880, t. XIII, pp. 107 et suiv.
[3] L’Épître à Margot fut publiée intégralement dans Les Fastes
de Louis XV. Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782. Seconde
partie, pp. 732 et suiv.
[4] Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République
des lettres en France depuis 1772 jusqu’à nos jours, ou Journal
Page 32
d’un observateur. A Londres, chez John Adamson, 1777 et suiv.,
tome XX.
[5] Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, no 12845,
folios 13, 15, 26 à 31.
[6] Ed. et J. de Goncourt.—L’Amour au dix-huitième siècle.
Paris, Charpentier, 1893, pages 111 et suiv.
tome XX.
[5] Bibliothèque Nationale. Manuscrits français, no 12845,
folios 13, 15, 26 à 31.
[6] Ed. et J. de Goncourt.—L’Amour au dix-huitième siècle.
Paris, Charpentier, 1893, pages 111 et suiv.
Page 33
Page 34
AVE RT I S S E M E NT DE L’ É DI T E UR
Nous croyons devoir prévenir le public que, malgré le
titre de cet ouvrage et ce qu’en dit le rédacteur dans sa
préface, nous ne garantissons pas l’authenticité de ce recueil,
et que nous avons même de fortes raisons de penser que ce
n’est qu’un roman.
Il nous semble de plus que l’auteur, qui paraît pourtant
avoir cherché la vraisemblance, l’a détruite lui-même, et
bien maladroitement, par l’époque où il a placé les
événements qu’il publie. En effet, plusieurs des personnages
qu’il met en scène ont de si mauvaises mœurs qu’il est
impossible de supposer qu’ils aient vécu dans notre siècle;
dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de
toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes
si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées.
Notre avis est donc que, si les aventures rapportées dans
cet ouvrage ont un fonds de vérité, elles n’ont pu arriver que
dans d’autres lieux ou dans d’autres temps, et nous blâmons
beaucoup l’auteur qui, séduit apparemment par l’espoir
d’intéresser davantage en se rapprochant plus de son siècle et
de son pays, a osé faire paraître sous notre costume et avec
nos usages, des mœurs qui nous sont si étrangères.
Pour préserver au moins, autant qu’il est en nous, le
lecteur trop crédule de toute surprise à ce sujet, nous
appuierons notre opinion d’un raisonnement que nous lui
proposons avec confiance, parce qu’il nous paraît victorieux
et sans réplique: c’est que sans doute les mêmes causes ne
manqueraient pas de produire les mêmes effets, que
cependant nous ne voyons point aujourd’hui de demoiselle,
Nous croyons devoir prévenir le public que, malgré le
titre de cet ouvrage et ce qu’en dit le rédacteur dans sa
préface, nous ne garantissons pas l’authenticité de ce recueil,
et que nous avons même de fortes raisons de penser que ce
n’est qu’un roman.
Il nous semble de plus que l’auteur, qui paraît pourtant
avoir cherché la vraisemblance, l’a détruite lui-même, et
bien maladroitement, par l’époque où il a placé les
événements qu’il publie. En effet, plusieurs des personnages
qu’il met en scène ont de si mauvaises mœurs qu’il est
impossible de supposer qu’ils aient vécu dans notre siècle;
dans ce siècle de philosophie, où les lumières, répandues de
toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes
si honnêtes et toutes les femmes si modestes et si réservées.
Notre avis est donc que, si les aventures rapportées dans
cet ouvrage ont un fonds de vérité, elles n’ont pu arriver que
dans d’autres lieux ou dans d’autres temps, et nous blâmons
beaucoup l’auteur qui, séduit apparemment par l’espoir
d’intéresser davantage en se rapprochant plus de son siècle et
de son pays, a osé faire paraître sous notre costume et avec
nos usages, des mœurs qui nous sont si étrangères.
Pour préserver au moins, autant qu’il est en nous, le
lecteur trop crédule de toute surprise à ce sujet, nous
appuierons notre opinion d’un raisonnement que nous lui
proposons avec confiance, parce qu’il nous paraît victorieux
et sans réplique: c’est que sans doute les mêmes causes ne
manqueraient pas de produire les mêmes effets, que
cependant nous ne voyons point aujourd’hui de demoiselle,
Page 35
avec soixante mille livres de rente, se faire religieuse, ni de
présidente, jeune et jolie, mourir de chagrin.
présidente, jeune et jolie, mourir de chagrin.
Page 36
Page 37
P RÉ FACE DU RÉ DACT E UR
Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera
peut-être encore trop volumineux, ne contient pourtant que le
plus petit nombre des lettres qui composaient la totalité de la
correspondance dont il est extrait. Chargé de la mettre en
ordre par les personnes à qui elle était parvenue et que je
savais dans l’intention de la publier, je n’ai demandé, pour
prix de mes soins, que la permission d’élaguer tout ce qui me
paraîtrait inutile; et j’ai tâché de ne conserver en effet que les
lettres qui m’ont paru nécessaires, soit à l’intelligence des
événements, soit au développement des caractères. Si l’on
ajoute à ce léger travail celui de replacer par ordre les lettres
que j’ai laissé subsister, ordre pour lequel j’ai même presque
toujours suivi celui des dates, et enfin quelques notes courtes
et rares, et qui, pour la plupart, n’ont d’autre objet que
d’indiquer la source de quelques citations, ou de motiver
quelques-uns de ces retranchements que je me suis permis,
on saura toute la part que j’ai eue à cet ouvrage. Ma mission
ne s’étendait pas plus loin[7].
J’avais proposé des changements plus considérables et
presque tous relatifs à la pureté de diction ou de style, contre
laquelle on trouvera beaucoup de fautes. J’aurais désiré aussi
être autorisé à couper quelques lettres trop longues, et dont
plusieurs traitent séparément, et presque sans transition,
d’objets tout à fait étrangers l’un à l’autre. Ce travail, qui n’a
pas été accepté, n’aurait pas suffi sans doute pour donner du
mérite à l’ouvrage, mais en aurait au moins ôté une partie
des défauts.
On m’a objecté que c’étaient les lettres mêmes qu’on
voulait faire connaître, et non pas seulement un ouvrage fait
Cet ouvrage, ou plutôt ce recueil, que le public trouvera
peut-être encore trop volumineux, ne contient pourtant que le
plus petit nombre des lettres qui composaient la totalité de la
correspondance dont il est extrait. Chargé de la mettre en
ordre par les personnes à qui elle était parvenue et que je
savais dans l’intention de la publier, je n’ai demandé, pour
prix de mes soins, que la permission d’élaguer tout ce qui me
paraîtrait inutile; et j’ai tâché de ne conserver en effet que les
lettres qui m’ont paru nécessaires, soit à l’intelligence des
événements, soit au développement des caractères. Si l’on
ajoute à ce léger travail celui de replacer par ordre les lettres
que j’ai laissé subsister, ordre pour lequel j’ai même presque
toujours suivi celui des dates, et enfin quelques notes courtes
et rares, et qui, pour la plupart, n’ont d’autre objet que
d’indiquer la source de quelques citations, ou de motiver
quelques-uns de ces retranchements que je me suis permis,
on saura toute la part que j’ai eue à cet ouvrage. Ma mission
ne s’étendait pas plus loin[7].
J’avais proposé des changements plus considérables et
presque tous relatifs à la pureté de diction ou de style, contre
laquelle on trouvera beaucoup de fautes. J’aurais désiré aussi
être autorisé à couper quelques lettres trop longues, et dont
plusieurs traitent séparément, et presque sans transition,
d’objets tout à fait étrangers l’un à l’autre. Ce travail, qui n’a
pas été accepté, n’aurait pas suffi sans doute pour donner du
mérite à l’ouvrage, mais en aurait au moins ôté une partie
des défauts.
On m’a objecté que c’étaient les lettres mêmes qu’on
voulait faire connaître, et non pas seulement un ouvrage fait
Page 38
d’après ces lettres; qu’il serait autant contre la vraisemblance
que contre la vérité que de huit à dix personnes qui ont
concouru à cette correspondance, toutes eussent écrit avec
une égale pureté. Et sur ce que j’ai représenté que loin de là
il n’y en avait au contraire aucune qui n’eût fait de fautes
graves et qu’on ne manquerait pas de critiquer, on m’a
répondu que tout lecteur raisonnable s’attendrait sûrement à
trouver des fautes dans un recueil de lettres de quelques
particuliers, puisque dans tous ceux publiés jusqu’ici de
différents auteurs estimés, et même de quelques
académiciens, on n’en trouvait aucun totalement à l’abri de
ce reproche. Ces raisons ne m’ont pas persuadé, et je les ai
trouvées, comme je les trouve encore, plus faciles à donner
qu’à recevoir; mais je n’étais pas le maître, et je me suis
soumis. Seulement je me suis réservé de protester contre et
de déclarer que ce n’était pas mon avis; ce que je fais en ce
moment.
Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne
m’appartient-il pas de m’en expliquer, mon opinion ne
devant ni ne pouvant influer sur celle de personne.
Cependant ceux qui, avant de commencer une lecture, sont
bien aises de savoir à peu près sur quoi compter, ceux-là,
dis-je, peuvent continuer; les autres feront mieux de passer
tout de suite à l’ouvrage même: ils en savent assez.
Ce que je puis dire d’abord, c’est que si mon avis a été,
comme j’en conviens, de faire paraître ces lettres, je suis
pourtant bien loin d’en espérer le succès; et qu’on ne prenne
pas cette sincérité de ma part pour la modestie jouée d’un
auteur; car je déclare avec la même franchise que, si ce
recueil ne m’avait pas paru digne d’être offert au public, je
ne m’en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette
apparente contradiction.
Le mérite d’un ouvrage se compose de son utilité ou de
son agrément, et même de tous deux, quand il en est
susceptible; mais le succès, qui ne prouve pas toujours le
mérite, tient souvent davantage au choix du sujet qu’à son
que contre la vérité que de huit à dix personnes qui ont
concouru à cette correspondance, toutes eussent écrit avec
une égale pureté. Et sur ce que j’ai représenté que loin de là
il n’y en avait au contraire aucune qui n’eût fait de fautes
graves et qu’on ne manquerait pas de critiquer, on m’a
répondu que tout lecteur raisonnable s’attendrait sûrement à
trouver des fautes dans un recueil de lettres de quelques
particuliers, puisque dans tous ceux publiés jusqu’ici de
différents auteurs estimés, et même de quelques
académiciens, on n’en trouvait aucun totalement à l’abri de
ce reproche. Ces raisons ne m’ont pas persuadé, et je les ai
trouvées, comme je les trouve encore, plus faciles à donner
qu’à recevoir; mais je n’étais pas le maître, et je me suis
soumis. Seulement je me suis réservé de protester contre et
de déclarer que ce n’était pas mon avis; ce que je fais en ce
moment.
Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir, peut-être ne
m’appartient-il pas de m’en expliquer, mon opinion ne
devant ni ne pouvant influer sur celle de personne.
Cependant ceux qui, avant de commencer une lecture, sont
bien aises de savoir à peu près sur quoi compter, ceux-là,
dis-je, peuvent continuer; les autres feront mieux de passer
tout de suite à l’ouvrage même: ils en savent assez.
Ce que je puis dire d’abord, c’est que si mon avis a été,
comme j’en conviens, de faire paraître ces lettres, je suis
pourtant bien loin d’en espérer le succès; et qu’on ne prenne
pas cette sincérité de ma part pour la modestie jouée d’un
auteur; car je déclare avec la même franchise que, si ce
recueil ne m’avait pas paru digne d’être offert au public, je
ne m’en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette
apparente contradiction.
Le mérite d’un ouvrage se compose de son utilité ou de
son agrément, et même de tous deux, quand il en est
susceptible; mais le succès, qui ne prouve pas toujours le
mérite, tient souvent davantage au choix du sujet qu’à son
Page 39
exécution, à l’ensemble des objets qu’il présente qu’à la
manière dont ils sont traités. Or ce recueil contenant, comme
son titre l’annonce, les lettres de toute une société, il y règne
une diversité d’intérêt qui affaiblit celui du lecteur. De plus,
presque tous les sentiments qu’on y exprime, étant feints ou
dissimulés, ne peuvent même exciter qu’un intérêt de
curiosité toujours bien au-dessous de celui de sentiment, qui,
surtout, porte moins à l’indulgence et laisse d’autant plus
apercevoir les fautes qui s’y trouvent dans les détails que
ceux-ci s’opposent sans cesse au seul désir qu’on veuille
satisfaire.
Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une
qualité qui tient de même à la nature de l’ouvrage: c’est la
variété des styles, mérite qu’un auteur atteint difficilement,
mais qui se présentait ici de lui-même, et qui sauve au moins
l’ennui de l’uniformité. Plusieurs personnes pourront
compter encore pour quelque chose un assez grand nombre
d’observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se
trouvent éparses dans ces lettres. C’est aussi là, je crois, tout
ce qu’on y peut espérer d’agréments, en les jugeant même
avec la plus grande faveur.
L’utilité de l’ouvrage, qui peut-être sera encore plus
contestée, me paraît pourtant plus facile à établir. Il me
semble au moins que c’est rendre un service aux mœurs que
de dévoiler les moyens qu’emploient ceux qui en ont de
mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, et je
crois que ces lettres pourront concourir efficacement à ce
but. On y trouvera aussi la preuve et l’exemple de deux
vérités importantes qu’on pourrait croire méconnues, en
voyant combien peu elles sont pratiquées: l’une, que toute
femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans
mœurs finit par en devenir la victime; l’autre, que toute mère
est au moins imprudente qui souffre qu’une autre qu’elle ait
la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l’un et de l’autre
sexe pourraient encore y apprendre que l’amitié que les
personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si
manière dont ils sont traités. Or ce recueil contenant, comme
son titre l’annonce, les lettres de toute une société, il y règne
une diversité d’intérêt qui affaiblit celui du lecteur. De plus,
presque tous les sentiments qu’on y exprime, étant feints ou
dissimulés, ne peuvent même exciter qu’un intérêt de
curiosité toujours bien au-dessous de celui de sentiment, qui,
surtout, porte moins à l’indulgence et laisse d’autant plus
apercevoir les fautes qui s’y trouvent dans les détails que
ceux-ci s’opposent sans cesse au seul désir qu’on veuille
satisfaire.
Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une
qualité qui tient de même à la nature de l’ouvrage: c’est la
variété des styles, mérite qu’un auteur atteint difficilement,
mais qui se présentait ici de lui-même, et qui sauve au moins
l’ennui de l’uniformité. Plusieurs personnes pourront
compter encore pour quelque chose un assez grand nombre
d’observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se
trouvent éparses dans ces lettres. C’est aussi là, je crois, tout
ce qu’on y peut espérer d’agréments, en les jugeant même
avec la plus grande faveur.
L’utilité de l’ouvrage, qui peut-être sera encore plus
contestée, me paraît pourtant plus facile à établir. Il me
semble au moins que c’est rendre un service aux mœurs que
de dévoiler les moyens qu’emploient ceux qui en ont de
mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, et je
crois que ces lettres pourront concourir efficacement à ce
but. On y trouvera aussi la preuve et l’exemple de deux
vérités importantes qu’on pourrait croire méconnues, en
voyant combien peu elles sont pratiquées: l’une, que toute
femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans
mœurs finit par en devenir la victime; l’autre, que toute mère
est au moins imprudente qui souffre qu’une autre qu’elle ait
la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l’un et de l’autre
sexe pourraient encore y apprendre que l’amitié que les
personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si
Page 40
facilement n’est jamais qu’un piège dangereux et aussi fatal
à leur bonheur qu’à leur vertu. Cependant l’abus, toujours si
près du bien, me paraît ici trop à craindre et loin de
conseiller cette lecture à la jeunesse, il me paraît très
important d’éloigner d’elle toutes celles de ce genre.
L’époque où celle-ci peut cesser d’être dangereuse et devenir
utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par
une bonne mère qui non seulement a de l’esprit, mais qui a
du bon esprit. «Je croirais, me disait-elle, après avoir lu le
manuscrit de cette correspondance, rendre un vrai service à
ma fille en lui donnant ce livre le jour de son mariage.» Si
toutes les mères de famille en pensent ainsi, je me féliciterai
éternellement de l’avoir publié.
Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il
me semble toujours que ce recueil doit plaire à peu de
monde. Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt à
décrier un ouvrage qui peut leur nuire; et, comme ils ne
manquent pas d’adresse, peut-être auront-ils celle de mettre
dans leur parti les rigoristes, alarmés par le tableau des
mauvaises mœurs qu’on n’a pas craint de présenter.
Les prétendus esprits forts ne s’intéresseront point à une
femme dévote, que par cela même ils regarderont comme
une femmelette, tandis que les dévots se fâcheront de voir
succomber la vertu et se plaindront que la religion se montre
avec trop peu de puissance.
D’un autre côté, les personnes d’un goût délicat seront
dégoûtées par le style trop simple et trop fautif de plusieurs
de ces lettres, tandis que le commun des lecteurs, séduit par
l’idée que tout ce qui est imprimé est le fruit d’un travail,
croira voir dans quelques autres la manière peinée d’un
auteur qui se montre derrière le personnage qu’il fait parler.
Enfin, on dira peut-être assez généralement que chaque
chose ne vaut qu’à sa place et que si d’ordinaire le style trop
châtié des auteurs ôte en effet de la grâce aux lettres de
société, les négligences de celles-ci deviennent de véritables
à leur bonheur qu’à leur vertu. Cependant l’abus, toujours si
près du bien, me paraît ici trop à craindre et loin de
conseiller cette lecture à la jeunesse, il me paraît très
important d’éloigner d’elle toutes celles de ce genre.
L’époque où celle-ci peut cesser d’être dangereuse et devenir
utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par
une bonne mère qui non seulement a de l’esprit, mais qui a
du bon esprit. «Je croirais, me disait-elle, après avoir lu le
manuscrit de cette correspondance, rendre un vrai service à
ma fille en lui donnant ce livre le jour de son mariage.» Si
toutes les mères de famille en pensent ainsi, je me féliciterai
éternellement de l’avoir publié.
Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il
me semble toujours que ce recueil doit plaire à peu de
monde. Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt à
décrier un ouvrage qui peut leur nuire; et, comme ils ne
manquent pas d’adresse, peut-être auront-ils celle de mettre
dans leur parti les rigoristes, alarmés par le tableau des
mauvaises mœurs qu’on n’a pas craint de présenter.
Les prétendus esprits forts ne s’intéresseront point à une
femme dévote, que par cela même ils regarderont comme
une femmelette, tandis que les dévots se fâcheront de voir
succomber la vertu et se plaindront que la religion se montre
avec trop peu de puissance.
D’un autre côté, les personnes d’un goût délicat seront
dégoûtées par le style trop simple et trop fautif de plusieurs
de ces lettres, tandis que le commun des lecteurs, séduit par
l’idée que tout ce qui est imprimé est le fruit d’un travail,
croira voir dans quelques autres la manière peinée d’un
auteur qui se montre derrière le personnage qu’il fait parler.
Enfin, on dira peut-être assez généralement que chaque
chose ne vaut qu’à sa place et que si d’ordinaire le style trop
châtié des auteurs ôte en effet de la grâce aux lettres de
société, les négligences de celles-ci deviennent de véritables
Page 41
fautes et les rendent insupportables quand on les livre à
l’impression.
J’avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent
être fondés; je crois aussi qu’il me serait possible d’y
répondre, et même sans excéder la longueur d’une préface.
Mais on doit sentir que pour qu’il fût nécessaire de répondre
à tout, il faudrait que l’ouvrage ne pût répondre à rien, et que
si j’en avais jugé ainsi, j’aurais supprimé à la fois la préface
et le livre.
[7] Je dois prévenir aussi que j’ai supprimé ou changé tous les
noms des personnes dont il est question dans ces lettres, et que si,
dans le nombre de ceux que je leur ai substitués, il s’en trouvait qui
appartinssent à quelqu’un, ce serait seulement une erreur de ma part
et dont il ne faudrait tirer aucune conséquence.
l’impression.
J’avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent
être fondés; je crois aussi qu’il me serait possible d’y
répondre, et même sans excéder la longueur d’une préface.
Mais on doit sentir que pour qu’il fût nécessaire de répondre
à tout, il faudrait que l’ouvrage ne pût répondre à rien, et que
si j’en avais jugé ainsi, j’aurais supprimé à la fois la préface
et le livre.
[7] Je dois prévenir aussi que j’ai supprimé ou changé tous les
noms des personnes dont il est question dans ces lettres, et que si,
dans le nombre de ceux que je leur ai substitués, il s’en trouvait qui
appartinssent à quelqu’un, ce serait seulement une erreur de ma part
et dont il ne faudrait tirer aucune conséquence.
Page 42
LES
LIAISONS DANGEREUSES
LIAISONS DANGEREUSES
Page 43
L E T T RE P RE M I È RE
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY,
aux Ursulines de...
Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les
bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps; il
m’en restera toujours pour toi. J’ai pourtant vu plus de
parures dans cette seule journée que dans les quatre ans que
nous avons passés ensemble; et je crois que la superbe
Tanville[8] aura plus de chagrin à ma première visite, où je
compte bien la demander, qu’elle n’a cru nous en faire toutes
les fois qu’elle est venue nous voir in fiocchi. Maman m’a
consultée sur tout; elle me traite beaucoup moins en
pensionnaire que par le passé. J’ai une femme de chambre à
moi; j’ai une chambre et un cabinet dont je dispose, et je
t’écris à un secrétaire très joli, dont on m’a remis la clef, et
où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m’a dit que
je la verrais tous les jours à son lever; qu’il suffisait que je
fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours
seules, et qu’alors elle me dirait chaque jour l’heure où je
devrais l’aller joindre l’après-midi. Le reste du temps est à
ma disposition, et j’ai ma harpe, mon dessin et des livres
comme au couvent, si ce n’est que la mère Perpétue n’est pas
là pour me gronder, et qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être
toujours à rien faire; mais comme je n’ai pas ma Sophie pour
causer et pour rire, j’aime autant m’occuper.
Il n’est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver
maman qu’à sept: voilà bien du temps si j’avais quelque
chose à te dire! Mais on ne m’a encore parlé de rien; et sans
les apprêts que je vois faire et la quantité d’ouvrières qui
viennent toutes pour moi, je croirais qu’on ne songe pas à
me marier, et que c’est un radotage de plus de la bonne
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY,
aux Ursulines de...
Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les
bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps; il
m’en restera toujours pour toi. J’ai pourtant vu plus de
parures dans cette seule journée que dans les quatre ans que
nous avons passés ensemble; et je crois que la superbe
Tanville[8] aura plus de chagrin à ma première visite, où je
compte bien la demander, qu’elle n’a cru nous en faire toutes
les fois qu’elle est venue nous voir in fiocchi. Maman m’a
consultée sur tout; elle me traite beaucoup moins en
pensionnaire que par le passé. J’ai une femme de chambre à
moi; j’ai une chambre et un cabinet dont je dispose, et je
t’écris à un secrétaire très joli, dont on m’a remis la clef, et
où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m’a dit que
je la verrais tous les jours à son lever; qu’il suffisait que je
fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours
seules, et qu’alors elle me dirait chaque jour l’heure où je
devrais l’aller joindre l’après-midi. Le reste du temps est à
ma disposition, et j’ai ma harpe, mon dessin et des livres
comme au couvent, si ce n’est que la mère Perpétue n’est pas
là pour me gronder, et qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être
toujours à rien faire; mais comme je n’ai pas ma Sophie pour
causer et pour rire, j’aime autant m’occuper.
Il n’est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver
maman qu’à sept: voilà bien du temps si j’avais quelque
chose à te dire! Mais on ne m’a encore parlé de rien; et sans
les apprêts que je vois faire et la quantité d’ouvrières qui
viennent toutes pour moi, je croirais qu’on ne songe pas à
me marier, et que c’est un radotage de plus de la bonne
Page 44
Joséphine[9]. Cependant maman m’a dit si souvent qu’une
demoiselle devait rester au couvent jusqu’à ce qu’elle se
mariât que puisqu’elle m’en fait sortir, il faut bien que
Joséphine ait raison.
Il vient d’arrêter un carrosse à la porte et maman me fait
dire de passer chez elle tout de suite. Si c’était le monsieur?
Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le cœur me bat.
J’ai demandé à la femme de chambre si elle savait qui était
chez ma mère: «Vraiment, m’a-t-elle dit, c’est M. C***.» Et
elle riait. Oh! je crois que c’est lui. Je reviendrai sûrement te
raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne
faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu’à un petit moment.
Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j’ai
été bien honteuse. Mais tu y aurais été attrapée comme moi.
En entrant chez maman, j’ai vu un monsieur en noir, debout
auprès d’elle. Je l’ai salué du mieux que j’ai pu et suis restée
sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je
l’examinais! «Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant,
voilà une charmante demoiselle, et je sens mieux que jamais
le prix de vos bontés.» A ce propos si positif, il m’a pris un
tremblement tel que je ne pouvais me soutenir; j’ai trouvé un
fauteuil et je m’y suis assise, bien rouge et bien déconcertée.
J’y étais à peine que voilà cet homme à mes genoux. Ta
pauvre Cécile alors a perdu la tête; j’étais, comme a dit
maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri
perçant... tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est
partie d’un éclat de rire, en me disant: «Eh bien! qu’avez-
vous? Asseyez-vous et donnez votre pied à monsieur.» En
effet, ma chère amie, le monsieur était un cordonnier. Je ne
peux te rendre combien j’ai été honteuse: par bonheur, il n’y
avait que maman. Je crois que, quand je serai mariée, je ne
me servirai plus de ce cordonnier-là.
Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu, il est près
de six heures, et ma femme de chambre dit qu’il faut que je
m’habille. Adieu, ma chère Sophie; je t’aime comme si
j’étais encore au couvent.
demoiselle devait rester au couvent jusqu’à ce qu’elle se
mariât que puisqu’elle m’en fait sortir, il faut bien que
Joséphine ait raison.
Il vient d’arrêter un carrosse à la porte et maman me fait
dire de passer chez elle tout de suite. Si c’était le monsieur?
Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le cœur me bat.
J’ai demandé à la femme de chambre si elle savait qui était
chez ma mère: «Vraiment, m’a-t-elle dit, c’est M. C***.» Et
elle riait. Oh! je crois que c’est lui. Je reviendrai sûrement te
raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne
faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu’à un petit moment.
Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j’ai
été bien honteuse. Mais tu y aurais été attrapée comme moi.
En entrant chez maman, j’ai vu un monsieur en noir, debout
auprès d’elle. Je l’ai salué du mieux que j’ai pu et suis restée
sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je
l’examinais! «Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant,
voilà une charmante demoiselle, et je sens mieux que jamais
le prix de vos bontés.» A ce propos si positif, il m’a pris un
tremblement tel que je ne pouvais me soutenir; j’ai trouvé un
fauteuil et je m’y suis assise, bien rouge et bien déconcertée.
J’y étais à peine que voilà cet homme à mes genoux. Ta
pauvre Cécile alors a perdu la tête; j’étais, comme a dit
maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri
perçant... tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est
partie d’un éclat de rire, en me disant: «Eh bien! qu’avez-
vous? Asseyez-vous et donnez votre pied à monsieur.» En
effet, ma chère amie, le monsieur était un cordonnier. Je ne
peux te rendre combien j’ai été honteuse: par bonheur, il n’y
avait que maman. Je crois que, quand je serai mariée, je ne
me servirai plus de ce cordonnier-là.
Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu, il est près
de six heures, et ma femme de chambre dit qu’il faut que je
m’habille. Adieu, ma chère Sophie; je t’aime comme si
j’étais encore au couvent.
Page 45
P.-S.—Je ne sais par qui envoyer ma lettre: ainsi
j’attendrai que Joséphine vienne.
Paris, ce 3 août 17**.
[8] Pensionnaire du même couvent.
[9] Tourière du couvent.
j’attendrai que Joséphine vienne.
Paris, ce 3 août 17**.
[8] Pensionnaire du même couvent.
[9] Tourière du couvent.
Page 46
L E T T RE I I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT,
au château de...
Revenez, mon cher vicomte, revenez: que faites-vous,
que pouvez-vous faire chez une vieille tante dont tous les
biens vous sont substitués? Partez sur-le-champ; j’ai besoin
de vous. Il m’est venu une excellente idée et je veux bien
vous en confier l’exécution. Ce peu de mots devrait suffire
et, trop honoré de mon choix, vous devriez venir avec
empressement prendre mes ordres à genoux; mais vous
abusez de mes bontés, même depuis que vous n’en usez plus,
et dans l’alternative d’une haine éternelle ou d’une excessive
indulgence, votre bonheur veut que ma bonté l’emporte. Je
veux donc bien vous instruire de mes projets: mais jurez-moi
qu’en fidèle chevalier, vous ne courrez aucune aventure que
vous n’ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d’un héros:
vous servirez l’amour et la vengeance; ce sera enfin une
rouerie[10] de plus à mettre dans vos mémoires: oui, dans vos
mémoires, car je veux qu’ils soient imprimés un jour et je
me charge de les écrire. Mais laissons cela et revenons à ce
qui m’occupe.
Mme de Volanges marie sa fille: c’est encore un secret;
mais elle m’en a fait part hier. Et qui croyez-vous qu’elle ait
choisi pour gendre? Le comte de Gercourt. Qui m’aurait dit
que je deviendrais la cousine de Gercourt? J’en suis dans une
fureur... Eh bien! vous ne devinez pas encore? Oh! l’esprit
lourd! Lui avez-vous donc pardonné l’aventure de
l’intendante! Et moi, n’ai-je pas encore plus à me plaindre de
lui, monstre que vous êtes[11]? Mais je m’apaise, et l’espoir
de me venger rassérène mon âme.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT,
au château de...
Revenez, mon cher vicomte, revenez: que faites-vous,
que pouvez-vous faire chez une vieille tante dont tous les
biens vous sont substitués? Partez sur-le-champ; j’ai besoin
de vous. Il m’est venu une excellente idée et je veux bien
vous en confier l’exécution. Ce peu de mots devrait suffire
et, trop honoré de mon choix, vous devriez venir avec
empressement prendre mes ordres à genoux; mais vous
abusez de mes bontés, même depuis que vous n’en usez plus,
et dans l’alternative d’une haine éternelle ou d’une excessive
indulgence, votre bonheur veut que ma bonté l’emporte. Je
veux donc bien vous instruire de mes projets: mais jurez-moi
qu’en fidèle chevalier, vous ne courrez aucune aventure que
vous n’ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d’un héros:
vous servirez l’amour et la vengeance; ce sera enfin une
rouerie[10] de plus à mettre dans vos mémoires: oui, dans vos
mémoires, car je veux qu’ils soient imprimés un jour et je
me charge de les écrire. Mais laissons cela et revenons à ce
qui m’occupe.
Mme de Volanges marie sa fille: c’est encore un secret;
mais elle m’en a fait part hier. Et qui croyez-vous qu’elle ait
choisi pour gendre? Le comte de Gercourt. Qui m’aurait dit
que je deviendrais la cousine de Gercourt? J’en suis dans une
fureur... Eh bien! vous ne devinez pas encore? Oh! l’esprit
lourd! Lui avez-vous donc pardonné l’aventure de
l’intendante! Et moi, n’ai-je pas encore plus à me plaindre de
lui, monstre que vous êtes[11]? Mais je m’apaise, et l’espoir
de me venger rassérène mon âme.
Page 47
Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de
l’importance que met Gercourt à la femme qu’il aura et de la
sotte présomption qui lui fait croire qu’il évitera le sort
inévitable. Vous connaissez ses ridicules préventions pour les
éducations cloîtrées et son préjugé, plus ridicule encore, en
faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais que,
malgré les soixante mille livres de rente de la petite
Volanges, il n’aurait jamais fait ce mariage si elle eût été
brune, ou si elle n’eût pas été au couvent. Prouvons-lui donc
qu’il n’est qu’un sot: il le sera sans doute un jour; ce n’est
pas là ce qui m’embarrasse, mais le plaisant serait qu’il
débutât par là. Comme nous nous amuserions le lendemain
en l’entendant se vanter, car il se vantera; et puis, si une fois
vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le
Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris.
Au reste, l’héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos
soins. Elle est vraiment jolie; cela n’a que quinze ans, c’est
le bouton de rose; gauche, à la vérité, comme on ne l’est
point et nullement maniérée; mais, vous autres hommes,
vous ne craignez pas cela; de plus, un certain regard
langoureux qui promet beaucoup en vérité. Ajoutez-y que je
vous la recommande, vous n’avez plus qu’à me remercier et
m’obéir.
Vous recevrez cette lettre demain matin. J’exige que
demain, à sept heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne
recevrai personne qu’à huit, pas même le régnant chevalier:
il n’a pas assez de tête pour une aussi grande affaire. Vous
voyez que l’amour ne m’aveugle pas. A huit heures je vous
rendrai votre liberté, et vous reviendrez à dix souper avec le
bel objet, car la mère et la fille souperont chez moi. Adieu, il
est midi passé, bientôt je ne m’occuperai plus de vous.
Paris, ce 4 août 17**.
[10] Ces mots roué et rouerie, dont heureusement la bonne
compagnie commence à se défaire, étaient fort en usage à l’époque
l’importance que met Gercourt à la femme qu’il aura et de la
sotte présomption qui lui fait croire qu’il évitera le sort
inévitable. Vous connaissez ses ridicules préventions pour les
éducations cloîtrées et son préjugé, plus ridicule encore, en
faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais que,
malgré les soixante mille livres de rente de la petite
Volanges, il n’aurait jamais fait ce mariage si elle eût été
brune, ou si elle n’eût pas été au couvent. Prouvons-lui donc
qu’il n’est qu’un sot: il le sera sans doute un jour; ce n’est
pas là ce qui m’embarrasse, mais le plaisant serait qu’il
débutât par là. Comme nous nous amuserions le lendemain
en l’entendant se vanter, car il se vantera; et puis, si une fois
vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le
Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris.
Au reste, l’héroïne de ce nouveau roman mérite tous vos
soins. Elle est vraiment jolie; cela n’a que quinze ans, c’est
le bouton de rose; gauche, à la vérité, comme on ne l’est
point et nullement maniérée; mais, vous autres hommes,
vous ne craignez pas cela; de plus, un certain regard
langoureux qui promet beaucoup en vérité. Ajoutez-y que je
vous la recommande, vous n’avez plus qu’à me remercier et
m’obéir.
Vous recevrez cette lettre demain matin. J’exige que
demain, à sept heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne
recevrai personne qu’à huit, pas même le régnant chevalier:
il n’a pas assez de tête pour une aussi grande affaire. Vous
voyez que l’amour ne m’aveugle pas. A huit heures je vous
rendrai votre liberté, et vous reviendrez à dix souper avec le
bel objet, car la mère et la fille souperont chez moi. Adieu, il
est midi passé, bientôt je ne m’occuperai plus de vous.
Paris, ce 4 août 17**.
[10] Ces mots roué et rouerie, dont heureusement la bonne
compagnie commence à se défaire, étaient fort en usage à l’époque
Page 48
où ces lettres ont été écrites.
[11] Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de
Gercourt avait quitté la marquise de Merteuil pour l’intendante de
***, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que c’est alors
que la marquise et le vicomte s’attachèrent l’un à l’autre. Comme
cette aventure est fort antérieure aux événements dont il est
question dans ces lettres, on a cru devoir en supprimer toute la
correspondance.
[11] Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de
Gercourt avait quitté la marquise de Merteuil pour l’intendante de
***, qui lui avait sacrifié le vicomte de Valmont, et que c’est alors
que la marquise et le vicomte s’attachèrent l’un à l’autre. Comme
cette aventure est fort antérieure aux événements dont il est
question dans ces lettres, on a cru devoir en supprimer toute la
correspondance.
Page 49
L E T T RE I I I
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY
Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier
beaucoup de monde à souper. Malgré l’intérêt que j’avais à
examiner, les hommes surtout, je me suis fort ennuyée.
Hommes et femmes, tout le monde m’a beaucoup regardée,
et puis on se parlait à l’oreille, et je voyais bien qu’on parlait
de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m’en empêcher.
Je l’aurais bien voulu, car j’ai remarqué que quand on
regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas, ou
bien c’était le rouge qu’elles mettent qui empêche de voir
celui que l’embarras leur cause, car il doit être bien difficile
de ne pas rougir quand un homme vous regarde fixement.
Ce qui m’inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu’on
pensait sur mon compte. Je crois avoir entendu pourtant
deux ou trois fois le mot de jolie, mais j’ai entendu bien
distinctement celui de gauche; et il faut que cela soit bien
vrai, car la femme qui le disait est parente et amie de ma
mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de l’amitié
pour moi. C’est la seule personne qui m’ait un peu parlé
dans la soirée. Nous souperons demain chez elle.
J’ai encore entendu, après souper, un homme que je suis
sûre qui parlait de moi, et qui disait à un autre: «Il faut
laisser mûrir cela, nous verrons cet hiver.» C’est peut-être
celui-là qui doit m’épouser; mais alors ce ne serait donc que
dans quatre mois! Je voudrais bien savoir ce qui en est.
Voilà Joséphine, et elle me dit qu’elle est pressée. Je
veux pourtant te raconter encore une de mes gaucheries. Oh!
je crois que cette dame a raison!
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY
Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier
beaucoup de monde à souper. Malgré l’intérêt que j’avais à
examiner, les hommes surtout, je me suis fort ennuyée.
Hommes et femmes, tout le monde m’a beaucoup regardée,
et puis on se parlait à l’oreille, et je voyais bien qu’on parlait
de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m’en empêcher.
Je l’aurais bien voulu, car j’ai remarqué que quand on
regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas, ou
bien c’était le rouge qu’elles mettent qui empêche de voir
celui que l’embarras leur cause, car il doit être bien difficile
de ne pas rougir quand un homme vous regarde fixement.
Ce qui m’inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu’on
pensait sur mon compte. Je crois avoir entendu pourtant
deux ou trois fois le mot de jolie, mais j’ai entendu bien
distinctement celui de gauche; et il faut que cela soit bien
vrai, car la femme qui le disait est parente et amie de ma
mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de l’amitié
pour moi. C’est la seule personne qui m’ait un peu parlé
dans la soirée. Nous souperons demain chez elle.
J’ai encore entendu, après souper, un homme que je suis
sûre qui parlait de moi, et qui disait à un autre: «Il faut
laisser mûrir cela, nous verrons cet hiver.» C’est peut-être
celui-là qui doit m’épouser; mais alors ce ne serait donc que
dans quatre mois! Je voudrais bien savoir ce qui en est.
Voilà Joséphine, et elle me dit qu’elle est pressée. Je
veux pourtant te raconter encore une de mes gaucheries. Oh!
je crois que cette dame a raison!
Page 50
Après le souper on s’est mis à jouer. Je me suis placée
auprès de maman; je ne sais pas comment cela s’est fait,
mais je me suis endormie presque tout de suite. Un grand
éclat de rire m’a réveillée. Je ne sais si l’on riait de moi, mais
je le crois. Maman m’a permis de me retirer, et elle m’a fait
grand plaisir. Figure-toi qu’il était onze heures passées.
Adieu, ma chère Sophie; aime toujours bien ta Cécile. Je
t’assure que le monde n’est pas aussi amusant que nous
l’imaginions.
Paris, ce 4 août 17**.
auprès de maman; je ne sais pas comment cela s’est fait,
mais je me suis endormie presque tout de suite. Un grand
éclat de rire m’a réveillée. Je ne sais si l’on riait de moi, mais
je le crois. Maman m’a permis de me retirer, et elle m’a fait
grand plaisir. Figure-toi qu’il était onze heures passées.
Adieu, ma chère Sophie; aime toujours bien ta Cécile. Je
t’assure que le monde n’est pas aussi amusant que nous
l’imaginions.
Paris, ce 4 août 17**.
Page 51
L E T T RE I V
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL,
à Paris.
Vos ordres sont charmants; votre façon de les donner est
plus aimable encore; vous feriez chérir le despotisme. Ce
n’est pas la première fois, comme vous savez, que je regrette
de ne plus être votre esclave; et tout monstre que vous dites
que je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où
vous m’honoriez de noms plus doux. Souvent même je
désire de les mériter de nouveau et de finir par donner, avec
vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus
grands intérêts nous appellent; conquérir est notre destin; il
faut le suivre: peut-être au bout de la carrière nous
rencontrerons-nous encore; car, soit dit sans vous fâcher, ma
très belle marquise, vous me suivez au moins d’un pas égal,
et depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous
prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble que dans
cette mission d’amour vous avez fait plus de prosélytes que
moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur; et si ce
dieu-là nous jugeait sur nos œuvres, vous seriez un jour la
patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami serait
au plus un saint de village. Ce langage vous étonne, n’est-il
pas vrai? Mais depuis huit jours je n’en entends, je n’en
parle pas d’autre; et c’est pour m’y perfectionner que je me
vois forcé de vous désobéir.
Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. Dépositaire de tous
les secrets de mon cœur, je vais vous confier le plus grand
projet que j’aie jamais formé. Que me proposez-vous? de
séduire une jeune fille qui n’a rien vu, ne connaît rien; qui,
pour ainsi dire, me serait livrée sans défense; qu’un premier
hommage ne manquera pas d’enivrer et que la curiosité
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL,
à Paris.
Vos ordres sont charmants; votre façon de les donner est
plus aimable encore; vous feriez chérir le despotisme. Ce
n’est pas la première fois, comme vous savez, que je regrette
de ne plus être votre esclave; et tout monstre que vous dites
que je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où
vous m’honoriez de noms plus doux. Souvent même je
désire de les mériter de nouveau et de finir par donner, avec
vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus
grands intérêts nous appellent; conquérir est notre destin; il
faut le suivre: peut-être au bout de la carrière nous
rencontrerons-nous encore; car, soit dit sans vous fâcher, ma
très belle marquise, vous me suivez au moins d’un pas égal,
et depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous
prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble que dans
cette mission d’amour vous avez fait plus de prosélytes que
moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur; et si ce
dieu-là nous jugeait sur nos œuvres, vous seriez un jour la
patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami serait
au plus un saint de village. Ce langage vous étonne, n’est-il
pas vrai? Mais depuis huit jours je n’en entends, je n’en
parle pas d’autre; et c’est pour m’y perfectionner que je me
vois forcé de vous désobéir.
Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. Dépositaire de tous
les secrets de mon cœur, je vais vous confier le plus grand
projet que j’aie jamais formé. Que me proposez-vous? de
séduire une jeune fille qui n’a rien vu, ne connaît rien; qui,
pour ainsi dire, me serait livrée sans défense; qu’un premier
hommage ne manquera pas d’enivrer et que la curiosité
Page 52
mènera peut-être plus vite que l’amour. Vingt autres peuvent
y réussir comme moi. Il n’en est pas ainsi de l’entreprise qui
m’occupe; son succès m’assure autant de gloire que de
plaisir. L’amour qui prépare ma couronne hésite lui-même
entre le myrte et le laurier, ou plutôt il les réunira pour
honorer mon triomphe. Vous-même, ma belle amie, vous
serez saisie d’un saint respect, et vous direz avec
enthousiasme: «Voilà l’homme selon mon cœur.»
Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son
amour conjugal, ses principes austères. Voilà ce que
j’attaque; voilà l’ennemi digne de moi; voilà le but que je
prétends atteindre;
Et si de l’obtenir je n’emporte le prix,
J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.
On peut citer de mauvais vers quand ils sont d’un grand
poète[12].
Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la
suite d’un grand procès (j’espère lui en faire perdre un plus
important). Son inconsolable moitié doit passer ici tout le
temps de cet affligeant veuvage. Une messe chaque jour,
quelques visites aux pauvres du canton, des prières du matin
et du soir, des promenades solitaires, de pieux entretiens
avec ma vieille tante et quelquefois un triste wisk devaient
être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus
efficaces. Mon bon ange m’a conduit ici pour son bonheur et
pour le mien. Insensé! je regrettais vingt-quatre heures que je
sacrifiais à des égards d’usage. Combien on me punirait en
me forçant de retourner à Paris! Heureusement il faut être
quatre pour jouer au wisk, et comme il n’y a ici que le curé
du lieu, mon éternelle tante m’a beaucoup pressé de lui
sacrifier quelques jours. Vous devinez que j’ai consenti. Vous
n’imaginez pas combien elle me cajole depuis ce moment,
combien surtout elle est édifiée de me voir régulièrement à
ses prières et à sa messe. Elle ne se doute pas de la divinité
que j’y adore.
y réussir comme moi. Il n’en est pas ainsi de l’entreprise qui
m’occupe; son succès m’assure autant de gloire que de
plaisir. L’amour qui prépare ma couronne hésite lui-même
entre le myrte et le laurier, ou plutôt il les réunira pour
honorer mon triomphe. Vous-même, ma belle amie, vous
serez saisie d’un saint respect, et vous direz avec
enthousiasme: «Voilà l’homme selon mon cœur.»
Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son
amour conjugal, ses principes austères. Voilà ce que
j’attaque; voilà l’ennemi digne de moi; voilà le but que je
prétends atteindre;
Et si de l’obtenir je n’emporte le prix,
J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.
On peut citer de mauvais vers quand ils sont d’un grand
poète[12].
Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la
suite d’un grand procès (j’espère lui en faire perdre un plus
important). Son inconsolable moitié doit passer ici tout le
temps de cet affligeant veuvage. Une messe chaque jour,
quelques visites aux pauvres du canton, des prières du matin
et du soir, des promenades solitaires, de pieux entretiens
avec ma vieille tante et quelquefois un triste wisk devaient
être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus
efficaces. Mon bon ange m’a conduit ici pour son bonheur et
pour le mien. Insensé! je regrettais vingt-quatre heures que je
sacrifiais à des égards d’usage. Combien on me punirait en
me forçant de retourner à Paris! Heureusement il faut être
quatre pour jouer au wisk, et comme il n’y a ici que le curé
du lieu, mon éternelle tante m’a beaucoup pressé de lui
sacrifier quelques jours. Vous devinez que j’ai consenti. Vous
n’imaginez pas combien elle me cajole depuis ce moment,
combien surtout elle est édifiée de me voir régulièrement à
ses prières et à sa messe. Elle ne se doute pas de la divinité
que j’y adore.
Page 53
Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion
forte. Vous savez si je désire vivement, si je dévore les
obstacles; mais ce que vous ignorez c’est combien la solitude
ajoute à l’ardeur du désir. Je n’ai plus qu’une idée; j’y pense
le jour et j’y rêve la nuit. J’ai bien besoin d’avoir cette
femme pour me sauver du ridicule d’en être amoureux, car
où ne mène pas un désir contrarié? O délicieuse jouissance,
je t’implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos.
Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si
mal! Nous ne serions auprès d’elles que de timides esclaves.
J’ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance pour les
femmes faciles qui m’amène naturellement à vos pieds. Je
m’y prosterne pour obtenir mon pardon et j’y finis cette trop
longue lettre. Adieu, ma très belle amie, sans rancune.
Du château de..., 5 août 17**.
[12] La Fontaine.
forte. Vous savez si je désire vivement, si je dévore les
obstacles; mais ce que vous ignorez c’est combien la solitude
ajoute à l’ardeur du désir. Je n’ai plus qu’une idée; j’y pense
le jour et j’y rêve la nuit. J’ai bien besoin d’avoir cette
femme pour me sauver du ridicule d’en être amoureux, car
où ne mène pas un désir contrarié? O délicieuse jouissance,
je t’implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos.
Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si
mal! Nous ne serions auprès d’elles que de timides esclaves.
J’ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance pour les
femmes faciles qui m’amène naturellement à vos pieds. Je
m’y prosterne pour obtenir mon pardon et j’y finis cette trop
longue lettre. Adieu, ma très belle amie, sans rancune.
Du château de..., 5 août 17**.
[12] La Fontaine.
Page 54
L E T T RE V
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Savez-vous, vicomte, que votre lettre est d’une insolence
rare, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de m’en fâcher? Mais elle
m’a prouvé clairement que vous aviez perdu la tête, et cela
seul vous a sauvé de mon indignation. Amie généreuse et
sensible, j’oublie mon injure pour ne m’occuper que de votre
danger; et quelque ennuyeux qu’il soit de raisonner, je cède
au besoin que vous en avez dans ce moment.
Vous, avoir la présidente Tourvel! mais quel ridicule
caprice! Je reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne fait
désirer que ce qu’elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu’est-ce
donc que cette femme? Des traits réguliers si vous voulez,
mais nulle expression; passablement faite, mais sans grâces;
toujours mise à faire rire avec ses paquets de fichus sur la
gorge et son corps qui remonte au menton! Je vous le dis en
amie, il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là
pour vous faire perdre toute votre considération. Rappelez-
vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch et où vous me
remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois
la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en
cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours
son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu’un et
rougissant à chaque révérence. Qui vous eût dit alors que
vous désireriez cette femme? Allons, vicomte, rougissez
vous-même et revenez à vous. Je vous promets le secret.
Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent!
Quel rival vous avez à combattre? Un mari! Ne vous sentez-
vous pas humilié à ce seul mot? Quelle honte si vous
échouez! et même combien peu de gloire dans le succès! Je
dis plus: n’en espérez aucun plaisir. En est-il avec les
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Savez-vous, vicomte, que votre lettre est d’une insolence
rare, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de m’en fâcher? Mais elle
m’a prouvé clairement que vous aviez perdu la tête, et cela
seul vous a sauvé de mon indignation. Amie généreuse et
sensible, j’oublie mon injure pour ne m’occuper que de votre
danger; et quelque ennuyeux qu’il soit de raisonner, je cède
au besoin que vous en avez dans ce moment.
Vous, avoir la présidente Tourvel! mais quel ridicule
caprice! Je reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne fait
désirer que ce qu’elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu’est-ce
donc que cette femme? Des traits réguliers si vous voulez,
mais nulle expression; passablement faite, mais sans grâces;
toujours mise à faire rire avec ses paquets de fichus sur la
gorge et son corps qui remonte au menton! Je vous le dis en
amie, il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là
pour vous faire perdre toute votre considération. Rappelez-
vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch et où vous me
remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois
la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en
cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours
son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu’un et
rougissant à chaque révérence. Qui vous eût dit alors que
vous désireriez cette femme? Allons, vicomte, rougissez
vous-même et revenez à vous. Je vous promets le secret.
Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent!
Quel rival vous avez à combattre? Un mari! Ne vous sentez-
vous pas humilié à ce seul mot? Quelle honte si vous
échouez! et même combien peu de gloire dans le succès! Je
dis plus: n’en espérez aucun plaisir. En est-il avec les
Page 55
prudes? j’entends celles de bonne foi: réservées au sein
même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-
jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la
volupté où le plaisir s’épure par son excès, ces biens de
l’amour ne sont pas connus d’elles. Je vous le prédis: dans la
plus heureuse supposition, votre présidente croira avoir tout
fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le
tête-à-tête conjugal le plus tendre on reste toujours deux. Ici
c’est bien pis encore; votre prude est dévote et de cette
dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle
enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne
vous flattez pas de le détruire: vainqueur de l’amour de Dieu,
vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand, tenant
votre maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son
cœur, ce sera de crainte et non d’amour. Peut-être, si vous
eussiez connu cette femme plus tôt en eussiez-vous pu faire
quelque chose; mais cela a vingt-deux ans et il y en a près de
deux qu’elle est mariée. Croyez-moi, vicomte, quand une
femme s’est encroûtée à ce point, il faut l’abandonner à son
sort: ce ne sera jamais qu’une espèce.
C’est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de
m’obéir, que vous vous enterrez dans le tombeau de votre
tante et que vous renoncez à l’aventure la plus délicieuse et
la plus faite pour vous faire honneur. Par quelle fatalité faut-
il donc que Gercourt garde toujours quelque avantage sur
vous? Tenez, je vous en parle sans humeur: mais, dans ce
moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas
votre réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma
confiance. Je ne m’accoutumerai jamais à dire mes secrets à
l’amant de Mme de Tourvel.
Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner
une tête. Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle;
et, en effet, elle chante mieux qu’à une pensionnaire
n’appartient. Ils doivent répéter beaucoup de duos, et je crois
qu’elle se mettrait volontiers à l’unisson: mais ce Danceny
est un enfant qui perdra son temps à faire l’amour et ne finira
même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-
jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la
volupté où le plaisir s’épure par son excès, ces biens de
l’amour ne sont pas connus d’elles. Je vous le prédis: dans la
plus heureuse supposition, votre présidente croira avoir tout
fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le
tête-à-tête conjugal le plus tendre on reste toujours deux. Ici
c’est bien pis encore; votre prude est dévote et de cette
dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle
enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne
vous flattez pas de le détruire: vainqueur de l’amour de Dieu,
vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand, tenant
votre maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son
cœur, ce sera de crainte et non d’amour. Peut-être, si vous
eussiez connu cette femme plus tôt en eussiez-vous pu faire
quelque chose; mais cela a vingt-deux ans et il y en a près de
deux qu’elle est mariée. Croyez-moi, vicomte, quand une
femme s’est encroûtée à ce point, il faut l’abandonner à son
sort: ce ne sera jamais qu’une espèce.
C’est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de
m’obéir, que vous vous enterrez dans le tombeau de votre
tante et que vous renoncez à l’aventure la plus délicieuse et
la plus faite pour vous faire honneur. Par quelle fatalité faut-
il donc que Gercourt garde toujours quelque avantage sur
vous? Tenez, je vous en parle sans humeur: mais, dans ce
moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas
votre réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma
confiance. Je ne m’accoutumerai jamais à dire mes secrets à
l’amant de Mme de Tourvel.
Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner
une tête. Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle;
et, en effet, elle chante mieux qu’à une pensionnaire
n’appartient. Ils doivent répéter beaucoup de duos, et je crois
qu’elle se mettrait volontiers à l’unisson: mais ce Danceny
est un enfant qui perdra son temps à faire l’amour et ne finira
Page 56
rien. La petite personne, de son côté, est assez farouche, et, à
tout événement, cela sera toujours beaucoup moins plaisant
que vous n’auriez pu le rendre; aussi j’ai de l’humeur et
sûrement je querellerai le chevalier à son arrivée. Je lui
conseille d’être doux, car, dans ce moment, il ne m’en
coûterait rien de rompre avec lui. Je suis sûre que si j’avais
le bon esprit de le quitter à présent, il en serait au désespoir,
et rien ne m’amuse comme un désespoir amoureux. Il
m’appellerait perfide, et ce mot de perfide m’a toujours fait
plaisir; c’est, après celui de cruelle, le plus doux à l’oreille
d’une femme, et il est moins pénible à mériter. Sérieusement,
je vais m’occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi
vous êtes cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu.
Recommandez-moi aux prières de votre présidente.
Paris, ce 7 août 17**.
tout événement, cela sera toujours beaucoup moins plaisant
que vous n’auriez pu le rendre; aussi j’ai de l’humeur et
sûrement je querellerai le chevalier à son arrivée. Je lui
conseille d’être doux, car, dans ce moment, il ne m’en
coûterait rien de rompre avec lui. Je suis sûre que si j’avais
le bon esprit de le quitter à présent, il en serait au désespoir,
et rien ne m’amuse comme un désespoir amoureux. Il
m’appellerait perfide, et ce mot de perfide m’a toujours fait
plaisir; c’est, après celui de cruelle, le plus doux à l’oreille
d’une femme, et il est moins pénible à mériter. Sérieusement,
je vais m’occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi
vous êtes cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu.
Recommandez-moi aux prières de votre présidente.
Paris, ce 7 août 17**.
Page 57
L E T T RE VI
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Il n’est donc point de femme qui n’abuse de l’empire
qu’elle a su prendre! Et vous-même, vous que je nommai si
souvent mon indulgente amie, vous cessez enfin de l’être, et
vous ne craignez pas de m’attaquer dans l’objet de mes
affections! De quels traits vous osez peindre Mme de
Tourvel!... Quel homme n’eût point payé de sa vie cette
insolente audace? A quelle autre femme qu’à vous n’eût-elle
pas valu au moins une noirceur? De grâce, ne me mettez plus
à d’aussi rudes épreuves, je ne répondrais pas de les soutenir.
Au nom de l’amitié, attendez que j’aie eu cette femme si
vous voulez en médire. Ne savez-vous pas que la seule
volupté a le droit de détacher le bandeau de l’amour?
Mais que dis-je? Mme de Tourvel a-t-elle besoin
d’illusion? non, pour être adorable, il lui suffit d’être elle-
même. Vous lui reprochez de se mettre mal, je le crois bien:
toute parure lui nuit, tout ce qui la cache la dépare. C’est
dans l’abandon du négligé qu’elle est vraiment ravissante.
Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un
déshabillé de simple toile me laisse voir une taille ronde et
souple. Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes
regards furtifs, mais pénétrants, en ont déjà saisi les formes
enchanteresses. Sa figure, dites-vous, n’a nulle expression.
Et qu’exprimerait-elle dans les moments où rien ne parle à
son cœur? Non, sans doute, elle n’a point, comme nos
femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois
et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide
d’une phrase par un sourire étudié; et quoiqu’elle ait les plus
belles dents du monde, elle ne rit que de ce qui l’amuse.
Mais il faut voir comme, dans les folâtres jeux, elle offre
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Il n’est donc point de femme qui n’abuse de l’empire
qu’elle a su prendre! Et vous-même, vous que je nommai si
souvent mon indulgente amie, vous cessez enfin de l’être, et
vous ne craignez pas de m’attaquer dans l’objet de mes
affections! De quels traits vous osez peindre Mme de
Tourvel!... Quel homme n’eût point payé de sa vie cette
insolente audace? A quelle autre femme qu’à vous n’eût-elle
pas valu au moins une noirceur? De grâce, ne me mettez plus
à d’aussi rudes épreuves, je ne répondrais pas de les soutenir.
Au nom de l’amitié, attendez que j’aie eu cette femme si
vous voulez en médire. Ne savez-vous pas que la seule
volupté a le droit de détacher le bandeau de l’amour?
Mais que dis-je? Mme de Tourvel a-t-elle besoin
d’illusion? non, pour être adorable, il lui suffit d’être elle-
même. Vous lui reprochez de se mettre mal, je le crois bien:
toute parure lui nuit, tout ce qui la cache la dépare. C’est
dans l’abandon du négligé qu’elle est vraiment ravissante.
Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un
déshabillé de simple toile me laisse voir une taille ronde et
souple. Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes
regards furtifs, mais pénétrants, en ont déjà saisi les formes
enchanteresses. Sa figure, dites-vous, n’a nulle expression.
Et qu’exprimerait-elle dans les moments où rien ne parle à
son cœur? Non, sans doute, elle n’a point, comme nos
femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois
et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide
d’une phrase par un sourire étudié; et quoiqu’elle ait les plus
belles dents du monde, elle ne rit que de ce qui l’amuse.
Mais il faut voir comme, dans les folâtres jeux, elle offre
Page 58
l’image d’une gaîté naïve et franche! comme, auprès d’un
malheureux qu’elle s’empresse de secourir, son regard
annonce la joie pure et la bonté compatissante! Il faut voir,
surtout au moindre mot d’éloge ou de cajolerie, se peindre,
sur sa figure céleste, ce touchant embarras d’une modestie
qui n’est point jouée!... Elle est prude et dévote, et de là vous
la jugez froide et inanimée? Je pense bien différemment.
Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas avoir pour la
répandre jusque sur son mari, et pour aimer toujours un être
toujours absent? Quelle preuve plus forte pourriez-vous
désirer? J’ai su pourtant m’en procurer une autre.
J’ai dirigé sa promenade de manière qu’il s’est trouvé un
fossé à franchir; et, quoique fort leste, elle est encore plus
timide: vous jugez bien qu’une prude craint de sauter le
fossé[13]. Il a fallu se confier à moi. J’ai tenu dans mes bras
cette femme modeste. Nos préparatifs et le passage de ma
vieille tante avaient fait rire aux éclats la folâtre dévote;
mais, dès que je me fus emparé d’elle, par une adroite
gaucherie, nos bras s’enlacèrent mutuellement. Je pressai son
sein contre le mien, et, dans ce court intervalle, je sentis son
cœur battre plus vite. L’aimable rougeur vint colorer son
visage, et son modeste embarras m’apprit assez que son
cœur avait palpité d’amour et non de crainte. Ma tante
cependant s’y trompa comme vous et se mit à dire: «L’enfant
a eu peur»; mais la charmante candeur de l’enfant ne lui
permit pas le mensonge et elle répondit naïvement: «Oh!
non, mais...» Ce seul mot m’a éclairé. Dès ce moment, le
doux espoir a remplacé la cruelle inquiétude. J’aurai cette
femme; je l’enlèverai au mari qui la profane; j’oserai la ravir
au Dieu même qu’elle adore. Quel délice d’être tour à tour
l’objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l’idée de
détruire les préjugés qui l’affligent! ils ajouteront à mon
bonheur et à ma gloire. Qu’elle croie à la vertu, mais qu’elle
me la sacrifie; que ses fautes l’épouvantent sans pouvoir
l’arrêter, et qu’agitée de mille terreurs elle ne puisse les
oublier, les vaincre que dans mes bras. Qu’alors, j’y consens,
elle me dise: «Je t’adore», elle seule, entre toutes les
malheureux qu’elle s’empresse de secourir, son regard
annonce la joie pure et la bonté compatissante! Il faut voir,
surtout au moindre mot d’éloge ou de cajolerie, se peindre,
sur sa figure céleste, ce touchant embarras d’une modestie
qui n’est point jouée!... Elle est prude et dévote, et de là vous
la jugez froide et inanimée? Je pense bien différemment.
Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas avoir pour la
répandre jusque sur son mari, et pour aimer toujours un être
toujours absent? Quelle preuve plus forte pourriez-vous
désirer? J’ai su pourtant m’en procurer une autre.
J’ai dirigé sa promenade de manière qu’il s’est trouvé un
fossé à franchir; et, quoique fort leste, elle est encore plus
timide: vous jugez bien qu’une prude craint de sauter le
fossé[13]. Il a fallu se confier à moi. J’ai tenu dans mes bras
cette femme modeste. Nos préparatifs et le passage de ma
vieille tante avaient fait rire aux éclats la folâtre dévote;
mais, dès que je me fus emparé d’elle, par une adroite
gaucherie, nos bras s’enlacèrent mutuellement. Je pressai son
sein contre le mien, et, dans ce court intervalle, je sentis son
cœur battre plus vite. L’aimable rougeur vint colorer son
visage, et son modeste embarras m’apprit assez que son
cœur avait palpité d’amour et non de crainte. Ma tante
cependant s’y trompa comme vous et se mit à dire: «L’enfant
a eu peur»; mais la charmante candeur de l’enfant ne lui
permit pas le mensonge et elle répondit naïvement: «Oh!
non, mais...» Ce seul mot m’a éclairé. Dès ce moment, le
doux espoir a remplacé la cruelle inquiétude. J’aurai cette
femme; je l’enlèverai au mari qui la profane; j’oserai la ravir
au Dieu même qu’elle adore. Quel délice d’être tour à tour
l’objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l’idée de
détruire les préjugés qui l’affligent! ils ajouteront à mon
bonheur et à ma gloire. Qu’elle croie à la vertu, mais qu’elle
me la sacrifie; que ses fautes l’épouvantent sans pouvoir
l’arrêter, et qu’agitée de mille terreurs elle ne puisse les
oublier, les vaincre que dans mes bras. Qu’alors, j’y consens,
elle me dise: «Je t’adore», elle seule, entre toutes les
Page 59
femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le
dieu qu’elle aura préféré.
Soyons de bonne foi: dans nos arrangements, aussi froids
que faciles, ce que nous appelons bonheur est à peine un
plaisir. Vous le dirai-je? je croyais mon cœur flétri, et ne me
trouvant plus que des sens, je me plaignais d’une vieillesse
prématurée. Mme de Tourvel m’a rendu les charmantes
illusions de la jeunesse. Auprès d’elle, je n’ai pas besoin de
jouir pour être heureux. La seule chose qui m’effraye est le
temps que va me prendre cette aventure, car je n’ose rien
donner au hasard. J’ai beau me rappeler mes heureuses
témérités, je ne puis me résoudre à les mettre en usage. Pour
que je sois vraiment heureux, il faut qu’elle se donne, et ce
n’est pas une petite affaire.
Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n’ai pas
encore prononcé le mot d’amour, mais déjà nous en sommes
à ceux de confiance et d’intérêt. Pour la tromper le moins
possible, et surtout pour prévenir l’effet des propos qui
pourraient lui revenir, je lui ai raconté moi-même, et comme
en m’accusant, quelques-uns de mes traits les plus connus.
Vous ririez de voir avec quelle candeur elle me prêche. Elle
veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore de ce
qu’il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser
qu’en plaidant, pour parler comme elle, pour les infortunées
que j’ai perdues, elle parle d’avance dans sa propre cause.
Cette idée me vint hier au milieu d’un de ses sermons, et je
ne pus me refuser au plaisir de l’interrompre pour l’assurer
qu’elle parlait comme un prophète. Adieu, ma très belle
amie. Vous voyez que je ne suis pas perdu sans ressource.
P.-S.—A propos, ce pauvre chevalier s’est-il tué de
désespoir? En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet
que moi, et vous m’humilieriez si j’avais de l’amour-propre.
Du château de..., ce 9 août 17**.
dieu qu’elle aura préféré.
Soyons de bonne foi: dans nos arrangements, aussi froids
que faciles, ce que nous appelons bonheur est à peine un
plaisir. Vous le dirai-je? je croyais mon cœur flétri, et ne me
trouvant plus que des sens, je me plaignais d’une vieillesse
prématurée. Mme de Tourvel m’a rendu les charmantes
illusions de la jeunesse. Auprès d’elle, je n’ai pas besoin de
jouir pour être heureux. La seule chose qui m’effraye est le
temps que va me prendre cette aventure, car je n’ose rien
donner au hasard. J’ai beau me rappeler mes heureuses
témérités, je ne puis me résoudre à les mettre en usage. Pour
que je sois vraiment heureux, il faut qu’elle se donne, et ce
n’est pas une petite affaire.
Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n’ai pas
encore prononcé le mot d’amour, mais déjà nous en sommes
à ceux de confiance et d’intérêt. Pour la tromper le moins
possible, et surtout pour prévenir l’effet des propos qui
pourraient lui revenir, je lui ai raconté moi-même, et comme
en m’accusant, quelques-uns de mes traits les plus connus.
Vous ririez de voir avec quelle candeur elle me prêche. Elle
veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore de ce
qu’il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser
qu’en plaidant, pour parler comme elle, pour les infortunées
que j’ai perdues, elle parle d’avance dans sa propre cause.
Cette idée me vint hier au milieu d’un de ses sermons, et je
ne pus me refuser au plaisir de l’interrompre pour l’assurer
qu’elle parlait comme un prophète. Adieu, ma très belle
amie. Vous voyez que je ne suis pas perdu sans ressource.
P.-S.—A propos, ce pauvre chevalier s’est-il tué de
désespoir? En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet
que moi, et vous m’humilieriez si j’avais de l’amour-propre.
Du château de..., ce 9 août 17**.
Page 60
[13] On reconnaît ici le mauvais goût des calembours qui
commençait à prendre et qui depuis a fait tant de progrès.
commençait à prendre et qui depuis a fait tant de progrès.
Page 61
L E T T RE VI I
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY[14].
Si je ne t’ai rien dit de mon mariage, c’est que je ne suis
pas plus instruite que le premier jour. Je m’accoutume à n’y
plus penser et je me trouve assez bien de mon genre de vie.
J’étudie beaucoup mon chant et ma harpe; il me semble que
je les aime mieux depuis que je n’ai plus de maître, ou plutôt
c’est que j’en ai un meilleur. M. le chevalier Danceny, ce
monsieur dont je t’ai parlé et avec qui j’ai chanté chez Mme
de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours et
de chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement
aimable. Il chante comme un ange et compose de très jolis
airs dont il fait aussi les paroles. C’est bien dommage qu’il
soit chevalier de Malte! Il me semble que s’il se mariait sa
femme serait bien heureuse... Il a une douceur charmante. Il
n’a jamais l’air de faire un compliment et, pourtant, tout ce
qu’il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant sur la musique
que sur autre chose; mais il mêle à ses critiques tant d’intérêt
et de gaieté qu’il est impossible de ne pas lui en savoir gré.
Seulement, quand il vous regarde, il a l’air de vous dire
quelque chose d’obligeant. Il joint à tout cela d’être très
complaisant. Par exemple, hier, il était prié d’un grand
concert, il a préféré de rester toute la soirée chez maman.
Cela m’a bien fait plaisir, car quand il n’y est pas, personne
ne me parle et je m’ennuie; au lieu que quand il y est, nous
chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque
chose à me dire. Lui et Mme de Merteuil sont les deux seules
personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère
amie, j’ai promis que je saurais pour aujourd’hui une ariette
dont l’accompagnement est très difficile, et je ne veux pas
manquer de parole. Je vais me remettre à l’étude jusqu’à ce
qu’il vienne.
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY[14].
Si je ne t’ai rien dit de mon mariage, c’est que je ne suis
pas plus instruite que le premier jour. Je m’accoutume à n’y
plus penser et je me trouve assez bien de mon genre de vie.
J’étudie beaucoup mon chant et ma harpe; il me semble que
je les aime mieux depuis que je n’ai plus de maître, ou plutôt
c’est que j’en ai un meilleur. M. le chevalier Danceny, ce
monsieur dont je t’ai parlé et avec qui j’ai chanté chez Mme
de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours et
de chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement
aimable. Il chante comme un ange et compose de très jolis
airs dont il fait aussi les paroles. C’est bien dommage qu’il
soit chevalier de Malte! Il me semble que s’il se mariait sa
femme serait bien heureuse... Il a une douceur charmante. Il
n’a jamais l’air de faire un compliment et, pourtant, tout ce
qu’il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant sur la musique
que sur autre chose; mais il mêle à ses critiques tant d’intérêt
et de gaieté qu’il est impossible de ne pas lui en savoir gré.
Seulement, quand il vous regarde, il a l’air de vous dire
quelque chose d’obligeant. Il joint à tout cela d’être très
complaisant. Par exemple, hier, il était prié d’un grand
concert, il a préféré de rester toute la soirée chez maman.
Cela m’a bien fait plaisir, car quand il n’y est pas, personne
ne me parle et je m’ennuie; au lieu que quand il y est, nous
chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque
chose à me dire. Lui et Mme de Merteuil sont les deux seules
personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère
amie, j’ai promis que je saurais pour aujourd’hui une ariette
dont l’accompagnement est très difficile, et je ne veux pas
manquer de parole. Je vais me remettre à l’étude jusqu’à ce
qu’il vienne.
Page 62
De..., ce 7 août 17**.
[14] Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on supprime
beaucoup de lettres de cette correspondance journalière; on ne
donne que celles qui ont paru nécessaires à l’intelligence des
événements de cette société. C’est pour le même motif qu’on
supprime aussi toutes les lettres de Sophie Carnay et plusieurs de
celles des acteurs de ces aventures.
[14] Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on supprime
beaucoup de lettres de cette correspondance journalière; on ne
donne que celles qui ont paru nécessaires à l’intelligence des
événements de cette société. C’est pour le même motif qu’on
supprime aussi toutes les lettres de Sophie Carnay et plusieurs de
celles des acteurs de ces aventures.
Page 63
L E T T RE VI I I
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
On ne peut être plus sensible que je le suis, madame, à la
confiance que vous me témoignez, ni prendre plus d’intérêt
que moi à l’établissement de Mlle de Volanges. C’est bien de
toute mon âme que je lui souhaite une félicité dont je ne
doute pas qu’elle ne soit digne, et sur laquelle je m’en
rapporte bien à votre prudence. Je ne connais point M. le
comte de Gercourt; mais, honoré de votre choix, je ne puis
prendre de lui qu’une idée très avantageuse. Je me borne,
madame, à souhaiter à ce mariage un succès aussi heureux
qu’au mien, qui est pareillement votre ouvrage, et pour
lequel chaque jour ajoute à ma reconnaissance. Que le
bonheur de Mlle votre fille soit la récompense de celui que
vous m’avez procuré, et puisse la meilleure des amies être
aussi la plus heureuse des mères!
Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive
voix l’hommage de ce vœu sincère, et faire, aussi tôt que je
le désirerais, connaissance avec Mlle de Volanges. Après
avoir éprouvé vos bontés vraiment maternelles, j’ai droit
d’espérer d’elle l’amitié tendre d’une sœur. Je vous prie,
madame, de vouloir bien la lui demander de ma part, en
attendant que je me trouve à portée de la mériter.
Je compte rester à la campagne tout le temps de
l’absence de M. de Tourvel. J’ai pris ce temps pour jouir et
profiter de la société de la respectable Mme de Rosemonde.
Cette femme est toujours charmante: son grand âge ne lui
fait rien perdre; elle conserve toute sa mémoire et sa gaieté.
Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans; son esprit n’en a
que vingt.
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
On ne peut être plus sensible que je le suis, madame, à la
confiance que vous me témoignez, ni prendre plus d’intérêt
que moi à l’établissement de Mlle de Volanges. C’est bien de
toute mon âme que je lui souhaite une félicité dont je ne
doute pas qu’elle ne soit digne, et sur laquelle je m’en
rapporte bien à votre prudence. Je ne connais point M. le
comte de Gercourt; mais, honoré de votre choix, je ne puis
prendre de lui qu’une idée très avantageuse. Je me borne,
madame, à souhaiter à ce mariage un succès aussi heureux
qu’au mien, qui est pareillement votre ouvrage, et pour
lequel chaque jour ajoute à ma reconnaissance. Que le
bonheur de Mlle votre fille soit la récompense de celui que
vous m’avez procuré, et puisse la meilleure des amies être
aussi la plus heureuse des mères!
Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive
voix l’hommage de ce vœu sincère, et faire, aussi tôt que je
le désirerais, connaissance avec Mlle de Volanges. Après
avoir éprouvé vos bontés vraiment maternelles, j’ai droit
d’espérer d’elle l’amitié tendre d’une sœur. Je vous prie,
madame, de vouloir bien la lui demander de ma part, en
attendant que je me trouve à portée de la mériter.
Je compte rester à la campagne tout le temps de
l’absence de M. de Tourvel. J’ai pris ce temps pour jouir et
profiter de la société de la respectable Mme de Rosemonde.
Cette femme est toujours charmante: son grand âge ne lui
fait rien perdre; elle conserve toute sa mémoire et sa gaieté.
Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans; son esprit n’en a
que vingt.
Page 64
Notre retraite est égayée par son neveu, le vicomte de
Valmont, qui a bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je
ne le connaissais que de réputation, et elle me faisait peu
désirer de le connaître davantage; mais il me semble qu’il
vaut mieux qu’elle. Ici, où le tourbillon du monde ne le gâte
pas, il parle raison avec une facilité étonnante, et il s’accuse
de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec beaucoup
de confiance, et je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous
qui le connaissez, vous conviendrez que ce serait une belle
conversion à faire, mais je ne doute pas, malgré ses
promesses, que huit jours de Paris ne lui fassent oublier tous
mes sermons. Le séjour qu’il fera ici sera au moins autant de
retranché sur sa conduite ordinaire, et je crois que, d’après sa
façon de vivre, ce qu’il peut faire de mieux est de ne rien
faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous écrire, et il
m’a chargée de vous présenter ses respectueux hommages.
Recevez aussi le mien avec la bonté que je vous connais, et
ne doutez jamais des sentiments sincères avec lesquels j’ai
l’honneur d’être, etc.
Du château de..., ce 9 août 17**.
Valmont, qui a bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je
ne le connaissais que de réputation, et elle me faisait peu
désirer de le connaître davantage; mais il me semble qu’il
vaut mieux qu’elle. Ici, où le tourbillon du monde ne le gâte
pas, il parle raison avec une facilité étonnante, et il s’accuse
de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec beaucoup
de confiance, et je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous
qui le connaissez, vous conviendrez que ce serait une belle
conversion à faire, mais je ne doute pas, malgré ses
promesses, que huit jours de Paris ne lui fassent oublier tous
mes sermons. Le séjour qu’il fera ici sera au moins autant de
retranché sur sa conduite ordinaire, et je crois que, d’après sa
façon de vivre, ce qu’il peut faire de mieux est de ne rien
faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous écrire, et il
m’a chargée de vous présenter ses respectueux hommages.
Recevez aussi le mien avec la bonté que je vous connais, et
ne doutez jamais des sentiments sincères avec lesquels j’ai
l’honneur d’être, etc.
Du château de..., ce 9 août 17**.
Page 65
L E T T RE I X
Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.
Je n’ai jamais douté, ma jeune et belle amie, ni de
l’amitié que vous avez pour moi, ni de l’intérêt sincère que
vous prenez à tout ce qui me regarde. Ce n’est pas pour
éclairer ce point, que j’espère convenu à jamais entre nous,
que je réponds à votre réponse, mais je ne crois pas pouvoir
me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte de
Valmont.
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à trouver jamais ce
nom-là dans vos lettres. En effet, que peut-il y avoir de
commun entre vous et lui? Vous ne connaissez pas cet
homme; où auriez-vous pris l’idée de l’âme d’un libertin?
Vous me parlez de sa rare candeur: oh! oui, la candeur de
Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux et
dangereux qu’il n’est aimable et séduisant, jamais, depuis sa
plus grande jeunesse, il n’a fait un pas ou dit une parole sans
avoir un projet, et jamais il n’eut un projet qui ne fût
malhonnête ou criminel. Mon amie, vous me connaissez;
vous savez si des vertus que je tâche d’acquérir, l’indulgence
n’est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont était
entraîné par des passions fougueuses, si, comme mille autres,
il était séduit par les erreurs de son âge, blâmant sa conduite,
je plaindrais sa personne et j’attendrais, en silence, le temps
où un retour heureux lui rendrait l’estime des gens honnêtes.
Mais Valmont n’est pas cela: sa conduite est le résultat de ses
principes. Il sait calculer tout ce qu’un homme peut se
permettre d’horreurs sans se compromettre; et pour être cruel
et méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes.
Je ne m’arrête pas à compter celles qu’il a séduites: mais
combien n’en a-t-il pas perdues?
Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.
Je n’ai jamais douté, ma jeune et belle amie, ni de
l’amitié que vous avez pour moi, ni de l’intérêt sincère que
vous prenez à tout ce qui me regarde. Ce n’est pas pour
éclairer ce point, que j’espère convenu à jamais entre nous,
que je réponds à votre réponse, mais je ne crois pas pouvoir
me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte de
Valmont.
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à trouver jamais ce
nom-là dans vos lettres. En effet, que peut-il y avoir de
commun entre vous et lui? Vous ne connaissez pas cet
homme; où auriez-vous pris l’idée de l’âme d’un libertin?
Vous me parlez de sa rare candeur: oh! oui, la candeur de
Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux et
dangereux qu’il n’est aimable et séduisant, jamais, depuis sa
plus grande jeunesse, il n’a fait un pas ou dit une parole sans
avoir un projet, et jamais il n’eut un projet qui ne fût
malhonnête ou criminel. Mon amie, vous me connaissez;
vous savez si des vertus que je tâche d’acquérir, l’indulgence
n’est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont était
entraîné par des passions fougueuses, si, comme mille autres,
il était séduit par les erreurs de son âge, blâmant sa conduite,
je plaindrais sa personne et j’attendrais, en silence, le temps
où un retour heureux lui rendrait l’estime des gens honnêtes.
Mais Valmont n’est pas cela: sa conduite est le résultat de ses
principes. Il sait calculer tout ce qu’un homme peut se
permettre d’horreurs sans se compromettre; et pour être cruel
et méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes.
Je ne m’arrête pas à compter celles qu’il a séduites: mais
combien n’en a-t-il pas perdues?
Page 66
Dans la vie sage et retirée que vous menez, ces
scandaleuses aventures ne parviennent pas jusqu’à vous. Je
pourrais vous en raconter qui vous feraient frémir; mais vos
regards, purs comme votre âme, seraient souillés par de
semblables tableaux: sûre que Valmont ne sera jamais
dangereux pour vous, vous n’avez pas besoin de pareilles
armes pour vous défendre. La seule chose que j’ai à vous
dire, c’est que, de toutes les femmes auxquelles il a rendu
des soins, succès ou non, il n’en est point qui n’aient eu à
s’en plaindre. La seule marquise de Merteuil fait l’exception
à cette règle générale; seule elle a su lui résister et enchaîner
sa méchanceté. J’avoue que ce trait de sa vie est celui qui lui
fait le plus d’honneur à mes yeux; aussi a-t-il suffi pour la
justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques
inconséquences qu’on avait à lui reprocher dans le début de
son veuvage[15].
Quoi qu’il en soit, ma belle amie, ce que l’âge,
l’expérience et surtout l’amitié m’autorisent à vous
représenter, c’est qu’on commence à s’apercevoir dans le
monde de l’absence de Valmont, et que si on sait qu’il soit
resté quelque temps en tiers entre sa tante et vous, votre
réputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui
puisse arriver à une femme. Je vous conseille donc
d’engager sa tante à ne pas le retenir davantage et, s’il
s’obstine à rester, je crois que vous ne devez pas hésiter à lui
céder la place. Mais pourquoi resterait-il? Que fait-il donc à
cette campagne? Si vous faisiez épier ses démarches, je suis
sûre que vous découvririez qu’il n’a fait que prendre un asile
plus commode pour quelques noirceurs qu’il médite dans les
environs. Mais, dans l’impossibilité de remédier au mal,
contentons-nous de nous en garantir.
Adieu, ma belle amie; voilà le mariage de ma fille un peu
retardé. Le comte de Gercourt, que nous attendions d’un jour
à l’autre, me mande que son régiment passe en Corse, et
comme il y a encore des mouvements de guerre, il lui sera
impossible de s’absenter avant l’hiver. Cela me contrarie,
scandaleuses aventures ne parviennent pas jusqu’à vous. Je
pourrais vous en raconter qui vous feraient frémir; mais vos
regards, purs comme votre âme, seraient souillés par de
semblables tableaux: sûre que Valmont ne sera jamais
dangereux pour vous, vous n’avez pas besoin de pareilles
armes pour vous défendre. La seule chose que j’ai à vous
dire, c’est que, de toutes les femmes auxquelles il a rendu
des soins, succès ou non, il n’en est point qui n’aient eu à
s’en plaindre. La seule marquise de Merteuil fait l’exception
à cette règle générale; seule elle a su lui résister et enchaîner
sa méchanceté. J’avoue que ce trait de sa vie est celui qui lui
fait le plus d’honneur à mes yeux; aussi a-t-il suffi pour la
justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques
inconséquences qu’on avait à lui reprocher dans le début de
son veuvage[15].
Quoi qu’il en soit, ma belle amie, ce que l’âge,
l’expérience et surtout l’amitié m’autorisent à vous
représenter, c’est qu’on commence à s’apercevoir dans le
monde de l’absence de Valmont, et que si on sait qu’il soit
resté quelque temps en tiers entre sa tante et vous, votre
réputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui
puisse arriver à une femme. Je vous conseille donc
d’engager sa tante à ne pas le retenir davantage et, s’il
s’obstine à rester, je crois que vous ne devez pas hésiter à lui
céder la place. Mais pourquoi resterait-il? Que fait-il donc à
cette campagne? Si vous faisiez épier ses démarches, je suis
sûre que vous découvririez qu’il n’a fait que prendre un asile
plus commode pour quelques noirceurs qu’il médite dans les
environs. Mais, dans l’impossibilité de remédier au mal,
contentons-nous de nous en garantir.
Adieu, ma belle amie; voilà le mariage de ma fille un peu
retardé. Le comte de Gercourt, que nous attendions d’un jour
à l’autre, me mande que son régiment passe en Corse, et
comme il y a encore des mouvements de guerre, il lui sera
impossible de s’absenter avant l’hiver. Cela me contrarie,
Page 67
mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous
voir à la noce, et j’étais fâchée qu’elle se fît sans vous.
Adieu; je suis, sans compliment comme sans réserve,
entièrement à vous.
P.-S.—Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde,
que j’aime toujours autant qu’elle le mérite.
De..., ce 11 août 17**.
[15] L’erreur où est Mme de Volanges nous fait voir qu’ainsi que
les autres scélérats, Valmont ne décelait pas ses complices.
Pl. II
voir à la noce, et j’étais fâchée qu’elle se fît sans vous.
Adieu; je suis, sans compliment comme sans réserve,
entièrement à vous.
P.-S.—Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde,
que j’aime toujours autant qu’elle le mérite.
De..., ce 11 août 17**.
[15] L’erreur où est Mme de Volanges nous fait voir qu’ainsi que
les autres scélérats, Valmont ne décelait pas ses complices.
Pl. II
Page 68
C. Monnet inv. N. Le Mire sc.
Lettre X
Lettre X
Page 69
L E T T RE X
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou,
ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que
pour votre présidente? Cette femme, qui vous a rendu les
illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les
ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave; autant
vaudrait être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses
témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes et
donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous
souvient-il plus que l’amour est, comme la médecine,
seulement l’art d’aider à la nature? Vous voyez que je vous
bats avec vos armes, mais je n’en prendrai pas d’orgueil, car
c’est bien battre un homme à terre. Il faut qu’elle se donne,
me dites-vous; eh! sans doute, il le faut; aussi se donnera-t-
elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de
mauvaise grâce. Mais pour qu’elle finisse par se donner, le
vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette
ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de
l’amour! Je dis l’amour, car vous êtes amoureux. Vous parler
autrement, ce serait vous trahir, ce serait vous cacher votre
mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que
vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque
envie qu’on ait de se donner, quelque pressée que l’on en
soit, encore faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus
commode pour nous que celui qui nous donne l’air de céder
à la force? Pour moi, je l’avoue, une des choses qui me
flattent le plus est une attaque vive et bien faite, où tout se
succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met
jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une
gaucherie dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou,
ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que
pour votre présidente? Cette femme, qui vous a rendu les
illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les
ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave; autant
vaudrait être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses
témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes et
donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous
souvient-il plus que l’amour est, comme la médecine,
seulement l’art d’aider à la nature? Vous voyez que je vous
bats avec vos armes, mais je n’en prendrai pas d’orgueil, car
c’est bien battre un homme à terre. Il faut qu’elle se donne,
me dites-vous; eh! sans doute, il le faut; aussi se donnera-t-
elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de
mauvaise grâce. Mais pour qu’elle finisse par se donner, le
vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette
ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de
l’amour! Je dis l’amour, car vous êtes amoureux. Vous parler
autrement, ce serait vous trahir, ce serait vous cacher votre
mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que
vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque
envie qu’on ait de se donner, quelque pressée que l’on en
soit, encore faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus
commode pour nous que celui qui nous donne l’air de céder
à la force? Pour moi, je l’avoue, une des choses qui me
flattent le plus est une attaque vive et bien faite, où tout se
succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met
jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une
gaucherie dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui
Page 70
sait garder l’air de la violence jusque dans les choses que
nous accordons et flatter avec adresse nos deux passions
favorites: la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je
conviens que ce talent, plus rare que l’on ne croit, m’a
toujours fait plaisir, même alors qu’il ne m’a pas séduite, et
que quelquefois il m’est arrivé de me rendre uniquement
comme récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la
beauté donnait le prix de la valeur et de l’adresse.
Mais vous, vous qui n’êtes plus vous, vous vous
conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh! depuis
quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de
traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de
poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me
donne d’autant plus d’humeur qu’il me prive du plaisir de
vous voir. Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne
faites et mettez-moi au courant de votre progrès. Savez-vous
que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure
vous occupe et que vous négligez tout le monde?
A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui
envoient régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis
malades, mais qui ne se font jamais rendre la réponse. Vous
finissez votre dernière lettre par me demander si M. le
chevalier est mort. Je ne réponds pas, et vous ne vous en
inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant
est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n’est point mort ou
s’il l’était ce serait de l’excès de sa joie. Ce pauvre chevalier,
comme il est tendre, comme il est fait pour l’amour, comme
il sait sentir vivement! La tête m’en tourne. Sérieusement, le
bonheur parfait qu’il trouve à être aimé de moi m’attache
véritablement à lui.
Ce même jour où je vous écrivais que j’allais travailler à
notre rupture combien je le rendis heureux! Je m’occupais
pourtant tout de bon des moyens de le désespérer quand on
me l’annonça. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut si
bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer
deux heures avec moi, avant celle où ma porte serait ouverte
nous accordons et flatter avec adresse nos deux passions
favorites: la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je
conviens que ce talent, plus rare que l’on ne croit, m’a
toujours fait plaisir, même alors qu’il ne m’a pas séduite, et
que quelquefois il m’est arrivé de me rendre uniquement
comme récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la
beauté donnait le prix de la valeur et de l’adresse.
Mais vous, vous qui n’êtes plus vous, vous vous
conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh! depuis
quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de
traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de
poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me
donne d’autant plus d’humeur qu’il me prive du plaisir de
vous voir. Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne
faites et mettez-moi au courant de votre progrès. Savez-vous
que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure
vous occupe et que vous négligez tout le monde?
A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui
envoient régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis
malades, mais qui ne se font jamais rendre la réponse. Vous
finissez votre dernière lettre par me demander si M. le
chevalier est mort. Je ne réponds pas, et vous ne vous en
inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant
est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n’est point mort ou
s’il l’était ce serait de l’excès de sa joie. Ce pauvre chevalier,
comme il est tendre, comme il est fait pour l’amour, comme
il sait sentir vivement! La tête m’en tourne. Sérieusement, le
bonheur parfait qu’il trouve à être aimé de moi m’attache
véritablement à lui.
Ce même jour où je vous écrivais que j’allais travailler à
notre rupture combien je le rendis heureux! Je m’occupais
pourtant tout de bon des moyens de le désespérer quand on
me l’annonça. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut si
bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer
deux heures avec moi, avant celle où ma porte serait ouverte
Page 71
à tout le monde. Je lui dis que j’allais sortir; il me demanda
où j’allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista: Où vous
ne serez pas, repris-je avec aigreur. Heureusement pour lui, il
resta pétrifié de cette réponse; car, s’il eût dit un mot, il
s’ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la
rupture que j’avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai
les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la
mine qu’il faisait. Je retrouvai sur cette charmante figure
cette tristesse à la fois profonde et tendre à laquelle vous-
même êtes convenu qu’il était si difficile de résister. La
même cause produisit le même effet: je fus vaincue une
seconde fois. Dès ce moment, je ne m’occupai plus que des
moyens d’éviter qu’il pût me trouver un tort. «Je sors pour
affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette
affaire vous regarde, mais ne m’interrogez pas. Je souperai
chez moi; revenez et vous serez instruit.» Alors il retrouva la
parole, mais je ne lui permis pas d’en faire usage. «Je suis
très pressée, continuai-je, laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma
main et sortit.
Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me
dédommager moi-même, je me décide à lui faire connaître
ma petite maison dont il ne se doutait pas. J’appelle ma
fidèle Victoire. J’ai ma migraine, je me couche pour tous mes
gens et, restée enfin seule avec la véritable, tandis qu’elle se
travestit en laquais, je fais une toilette de femme de chambre.
Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin et
nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l’amour, je
choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il
est de mon invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait
tout deviner. Je vous en promets un modèle pour votre
présidente, quand vous l’aurez rendue digne de le porter.
Après ces préparatifs, pendant que Victoire s’occupe des
autres détails, je lis un chapitre du Sopha, une lettre
d’Héloïse et deux contes de La Fontaine, pour recorder les
différents tons que je voulais prendre. Cependant mon
chevalier arrive à ma porte avec l’empressement qu’il a
où j’allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista: Où vous
ne serez pas, repris-je avec aigreur. Heureusement pour lui, il
resta pétrifié de cette réponse; car, s’il eût dit un mot, il
s’ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la
rupture que j’avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai
les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la
mine qu’il faisait. Je retrouvai sur cette charmante figure
cette tristesse à la fois profonde et tendre à laquelle vous-
même êtes convenu qu’il était si difficile de résister. La
même cause produisit le même effet: je fus vaincue une
seconde fois. Dès ce moment, je ne m’occupai plus que des
moyens d’éviter qu’il pût me trouver un tort. «Je sors pour
affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette
affaire vous regarde, mais ne m’interrogez pas. Je souperai
chez moi; revenez et vous serez instruit.» Alors il retrouva la
parole, mais je ne lui permis pas d’en faire usage. «Je suis
très pressée, continuai-je, laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma
main et sortit.
Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me
dédommager moi-même, je me décide à lui faire connaître
ma petite maison dont il ne se doutait pas. J’appelle ma
fidèle Victoire. J’ai ma migraine, je me couche pour tous mes
gens et, restée enfin seule avec la véritable, tandis qu’elle se
travestit en laquais, je fais une toilette de femme de chambre.
Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin et
nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l’amour, je
choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il
est de mon invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait
tout deviner. Je vous en promets un modèle pour votre
présidente, quand vous l’aurez rendue digne de le porter.
Après ces préparatifs, pendant que Victoire s’occupe des
autres détails, je lis un chapitre du Sopha, une lettre
d’Héloïse et deux contes de La Fontaine, pour recorder les
différents tons que je voulais prendre. Cependant mon
chevalier arrive à ma porte avec l’empressement qu’il a
Page 72
toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis
malade: premier incident. Il lui remet en même temps un
billet de moi, mais non de mon écriture, suivant ma prudente
règle. Il l’ouvre et y trouve de la main de Victoire: «A neuf
heures précises, au boulevard, devant les cafés». Il s’y rend,
et là un petit laquais qu’il ne connaît pas, qu’il croit au moins
ne pas connaître, car c’était toujours Victoire, vient lui
annoncer qu’il faut renvoyer sa voiture et le suivre. Toute
cette marche romanesque lui échauffait la tête d’autant, et la
tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et
l’amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui
donner le temps de se remettre, nous nous promenons un
moment dans le bosquet, puis je le ramène vers la maison. Il
voit d’abord deux couverts mis, ensuite un lit fait. Nous
passions jusqu’au boudoir, qui était dans toute sa parure. Là,
moitié réflexion, moitié sentiment, je passai mes bras autour
de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami! lui
dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je
me reproche de t’avoir affligé par l’apparence de l’humeur,
d’avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards.
Pardonne-moi mes torts; je veux les expier à force d’amour».
Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. L’heureux
chevalier me releva, et mon pardon fut scellé sur cette même
ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la
même manière notre éternelle rupture.
Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que
j’avais résolu que tout ce temps fût pour lui également
délicieux, je modérai ses transports et l’aimable coquetterie
vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis
tant de soin à plaire, ni avoir été jamais aussi contente de
moi. Après le souper, tour à tour enfant et raisonnable,
folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me plaisais
à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont
j’étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses
hommages réitérés, quoique toujours reçus par la même
femme, le furent toujours par une maîtresse nouvelle.
malade: premier incident. Il lui remet en même temps un
billet de moi, mais non de mon écriture, suivant ma prudente
règle. Il l’ouvre et y trouve de la main de Victoire: «A neuf
heures précises, au boulevard, devant les cafés». Il s’y rend,
et là un petit laquais qu’il ne connaît pas, qu’il croit au moins
ne pas connaître, car c’était toujours Victoire, vient lui
annoncer qu’il faut renvoyer sa voiture et le suivre. Toute
cette marche romanesque lui échauffait la tête d’autant, et la
tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et
l’amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui
donner le temps de se remettre, nous nous promenons un
moment dans le bosquet, puis je le ramène vers la maison. Il
voit d’abord deux couverts mis, ensuite un lit fait. Nous
passions jusqu’au boudoir, qui était dans toute sa parure. Là,
moitié réflexion, moitié sentiment, je passai mes bras autour
de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami! lui
dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je
me reproche de t’avoir affligé par l’apparence de l’humeur,
d’avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards.
Pardonne-moi mes torts; je veux les expier à force d’amour».
Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. L’heureux
chevalier me releva, et mon pardon fut scellé sur cette même
ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la
même manière notre éternelle rupture.
Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que
j’avais résolu que tout ce temps fût pour lui également
délicieux, je modérai ses transports et l’aimable coquetterie
vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis
tant de soin à plaire, ni avoir été jamais aussi contente de
moi. Après le souper, tour à tour enfant et raisonnable,
folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me plaisais
à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont
j’étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses
hommages réitérés, quoique toujours reçus par la même
femme, le furent toujours par une maîtresse nouvelle.
Page 73
Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu’il
dît, quoi qu’il fît même pour me prouver le contraire, il en
avait autant besoin que peu d’envie. Au moment où nous
sortîmes, et pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux
séjour et la lui remettant entre les mains: «Je ne l’ai eue que
pour vous, lui dis-je, il est juste que vous en soyez maître;
c’est au sacrificateur à disposer du temple.» C’est par cette
adresse que j’ai prévenu les réflexions qu’aurait pu lui faire
naître la propriété, toujours suspecte, d’une petite maison. Je
le connais assez pour être sûre qu’il ne s’en servira que pour
moi, et si la fantaisie me prenait d’y aller sans lui, il me reste
bien une double clef. Il voulait à toute force prendre jour
pour y revenir; mais je l’aime trop encore pour vouloir l’user
si vite. Il ne faut se permettre d’excès qu’avec les gens qu’on
veut quitter bientôt. Il ne sait pas cela, lui; mais, pour son
bonheur, je le sais pour deux.
Je m’aperçois qu’il est trois heures du matin et que j’ai
écrit un volume, ayant le projet de n’écrire qu’un mot. Tel
est le charme de la confiante amitié, c’est elle qui fait que
vous êtes toujours ce que j’aime le mieux; mais, en vérité, le
chevalier est ce qui me plaît davantage.
De..., ce 12 août 17**.
dît, quoi qu’il fît même pour me prouver le contraire, il en
avait autant besoin que peu d’envie. Au moment où nous
sortîmes, et pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux
séjour et la lui remettant entre les mains: «Je ne l’ai eue que
pour vous, lui dis-je, il est juste que vous en soyez maître;
c’est au sacrificateur à disposer du temple.» C’est par cette
adresse que j’ai prévenu les réflexions qu’aurait pu lui faire
naître la propriété, toujours suspecte, d’une petite maison. Je
le connais assez pour être sûre qu’il ne s’en servira que pour
moi, et si la fantaisie me prenait d’y aller sans lui, il me reste
bien une double clef. Il voulait à toute force prendre jour
pour y revenir; mais je l’aime trop encore pour vouloir l’user
si vite. Il ne faut se permettre d’excès qu’avec les gens qu’on
veut quitter bientôt. Il ne sait pas cela, lui; mais, pour son
bonheur, je le sais pour deux.
Je m’aperçois qu’il est trois heures du matin et que j’ai
écrit un volume, ayant le projet de n’écrire qu’un mot. Tel
est le charme de la confiante amitié, c’est elle qui fait que
vous êtes toujours ce que j’aime le mieux; mais, en vérité, le
chevalier est ce qui me plaît davantage.
De..., ce 12 août 17**.
Page 74
L E T T RE XI
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Votre lettre sévère m’aurait effrayée, madame, si par
bonheur je n’avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que
vous ne m’en donnez de crainte. Ce redoutable M. de
Valmont, qui doit être la terreur de toutes les femmes, paraît
avoir déposé son arme meurtrière avant d’entrer dans ce
château. Loin d’y former des projets, il n’y a pas même porté
de prétentions, et la qualité d’homme aimable, que ses
ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne
lui laisser que celle de bon enfant. C’est apparemment l’air
de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis
assurer, c’est qu’étant sans cesse avec moi, paraissant même
s’y plaire, il ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à
l’amour, pas une de ces phrases que tous les hommes se
permettent, sans avoir, comme lui, ce qu’il faut pour les
justifier. Jamais il n’oblige à cette réserve dans laquelle toute
femme qui se respecte est forcée de se tenir aujourd’hui,
pour contenir les hommes qui l’entourent. Il sait ne point
abuser de la gaieté qu’il inspire. Il est peut-être un peu
louangeur, mais c’est avec tant de délicatesse qu’il
accoutumerait la modestie même à l’éloge. Enfin, si j’avais
un frère, je désirerais qu’il fût tel que M. de Valmont se
montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient
une galanterie plus marquée, et j’avoue que je lui sais un gré
infini d’avoir su me juger assez bien pour ne pas me
confondre avec elles.
Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous
me faites, et, malgré cela, tous deux peuvent être
ressemblants en fixant les époques. Lui-même convient
d’avoir eu beaucoup de torts et on lui en aura bien aussi
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Votre lettre sévère m’aurait effrayée, madame, si par
bonheur je n’avais trouvé ici plus de motifs de sécurité que
vous ne m’en donnez de crainte. Ce redoutable M. de
Valmont, qui doit être la terreur de toutes les femmes, paraît
avoir déposé son arme meurtrière avant d’entrer dans ce
château. Loin d’y former des projets, il n’y a pas même porté
de prétentions, et la qualité d’homme aimable, que ses
ennemis même lui accordent, disparaît presque ici pour ne
lui laisser que celle de bon enfant. C’est apparemment l’air
de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis
assurer, c’est qu’étant sans cesse avec moi, paraissant même
s’y plaire, il ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à
l’amour, pas une de ces phrases que tous les hommes se
permettent, sans avoir, comme lui, ce qu’il faut pour les
justifier. Jamais il n’oblige à cette réserve dans laquelle toute
femme qui se respecte est forcée de se tenir aujourd’hui,
pour contenir les hommes qui l’entourent. Il sait ne point
abuser de la gaieté qu’il inspire. Il est peut-être un peu
louangeur, mais c’est avec tant de délicatesse qu’il
accoutumerait la modestie même à l’éloge. Enfin, si j’avais
un frère, je désirerais qu’il fût tel que M. de Valmont se
montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient
une galanterie plus marquée, et j’avoue que je lui sais un gré
infini d’avoir su me juger assez bien pour ne pas me
confondre avec elles.
Ce portrait diffère beaucoup sans doute de celui que vous
me faites, et, malgré cela, tous deux peuvent être
ressemblants en fixant les époques. Lui-même convient
d’avoir eu beaucoup de torts et on lui en aura bien aussi
Page 75
prêté quelques-uns. Mais j’ai rencontré peu d’hommes qui
parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je
dirais presque d’enthousiasme. Vous m’apprenez qu’au
moins sur cet objet il ne se trompe pas. Sa conduite avec
Mme de Merteuil en est une preuve. Il nous en parle
beaucoup, et c’est toujours avec tant d’éloges et l’air d’un
attachement vrai, que j’ai cru, jusqu’à la réception de votre
lettre, que ce qu’il appelait amitié entre eux deux était bien
réellement de l’amour. Je m’accuse de ce jugement
téméraire, dans lequel j’ai eu d’autant plus de tort que lui-
même a pris le soin de la justifier. J’avoue que je ne
regardais que comme finesse ce qui était de sa part une
honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que celui qui
est capable d’une amitié aussi suivie pour une femme aussi
estimable n’est pas un libertin sans retour. J’ignore au reste
si nous devons la conduite sage qu’il tient ici à quelques
projets dans les environs, comme vous le supposez. Il y a
bien quelques femmes aimables à la ronde, mais il sort peu,
excepté le matin, et alors il dit qu’il va à la chasse. Il est vrai
qu’il rapporte rarement du gibier, mais il assure qu’il est
maladroit à cet exercice. D’ailleurs, ce qu’il peut faire au
dehors m’inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne serait
que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre
avis ou de vous ramener au mien.
Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le
séjour que M. de Valmont compte faire ici, il me paraît bien
difficile d’oser demander à sa tante de ne pas avoir son
neveu chez elle, d’autant qu’elle l’aime beaucoup. Je vous
promets pourtant, mais seulement par déférence et non par
besoin, de saisir l’occasion de faire cette demande, soit à
elle, soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit
de mon projet de rester ici jusqu’à son retour, et il
s’étonnerait, avec raison, de la légèreté qui m’en ferait
changer.
Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j’ai
cru devoir à la vérité un témoignage avantageux à M. de
parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je
dirais presque d’enthousiasme. Vous m’apprenez qu’au
moins sur cet objet il ne se trompe pas. Sa conduite avec
Mme de Merteuil en est une preuve. Il nous en parle
beaucoup, et c’est toujours avec tant d’éloges et l’air d’un
attachement vrai, que j’ai cru, jusqu’à la réception de votre
lettre, que ce qu’il appelait amitié entre eux deux était bien
réellement de l’amour. Je m’accuse de ce jugement
téméraire, dans lequel j’ai eu d’autant plus de tort que lui-
même a pris le soin de la justifier. J’avoue que je ne
regardais que comme finesse ce qui était de sa part une
honnête sincérité. Je ne sais, mais il me semble que celui qui
est capable d’une amitié aussi suivie pour une femme aussi
estimable n’est pas un libertin sans retour. J’ignore au reste
si nous devons la conduite sage qu’il tient ici à quelques
projets dans les environs, comme vous le supposez. Il y a
bien quelques femmes aimables à la ronde, mais il sort peu,
excepté le matin, et alors il dit qu’il va à la chasse. Il est vrai
qu’il rapporte rarement du gibier, mais il assure qu’il est
maladroit à cet exercice. D’ailleurs, ce qu’il peut faire au
dehors m’inquiète peu, et si je désirais le savoir, ce ne serait
que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre
avis ou de vous ramener au mien.
Sur ce que vous me proposez de travailler à abréger le
séjour que M. de Valmont compte faire ici, il me paraît bien
difficile d’oser demander à sa tante de ne pas avoir son
neveu chez elle, d’autant qu’elle l’aime beaucoup. Je vous
promets pourtant, mais seulement par déférence et non par
besoin, de saisir l’occasion de faire cette demande, soit à
elle, soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit
de mon projet de rester ici jusqu’à son retour, et il
s’étonnerait, avec raison, de la légèreté qui m’en ferait
changer.
Voilà, madame, de bien longs éclaircissements, mais j’ai
cru devoir à la vérité un témoignage avantageux à M. de
Page 76
Valmont, et dont il me paraît avoir grand besoin auprès de
vous. Je n’en suis pas moins sensible à l’amitié qui a dicté
vos conseils. C’est à elle que je dois aussi ce que vous me
dites d’obligeant à l’occasion du retard du mariage de Mlle
votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement; mais,
quelque plaisir que je me promette à passer ces moments
avec vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de
savoir Mlle de Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle
peut jamais l’être plus qu’auprès d’une mère aussi digne de
toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces
deux sentiments qui m’attachent à vous, et je vous prie d’en
recevoir l’assurance avec bonté.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De..., ce 13 août 17**.
vous. Je n’en suis pas moins sensible à l’amitié qui a dicté
vos conseils. C’est à elle que je dois aussi ce que vous me
dites d’obligeant à l’occasion du retard du mariage de Mlle
votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement; mais,
quelque plaisir que je me promette à passer ces moments
avec vous, je les sacrifierais de bien bon cœur au désir de
savoir Mlle de Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle
peut jamais l’être plus qu’auprès d’une mère aussi digne de
toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces
deux sentiments qui m’attachent à vous, et je vous prie d’en
recevoir l’assurance avec bonté.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De..., ce 13 août 17**.
Page 77
L E T T RE XI I
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et
il faut que je lui tienne compagnie; ainsi, je n’aurai pas
l’honneur de vous accompagner à l’Opéra. Je vous assure
que je regrette bien plus de ne pas être avec vous que le
spectacle. Je vous prie d’en être persuadée. Je vous aime
tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny que
je n’ai point le recueil dont il m’a parlé, et que, s’il peut me
l’apporter demain, il me fera grand plaisir? S’il vient
aujourd’hui, on lui dira que nous n’y sommes pas, mais c’est
que maman ne veut recevoir personne. J’espère qu’elle se
portera mieux demain.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De..., ce 13 août 17**.
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Maman est incommodée, madame, elle ne sortira point et
il faut que je lui tienne compagnie; ainsi, je n’aurai pas
l’honneur de vous accompagner à l’Opéra. Je vous assure
que je regrette bien plus de ne pas être avec vous que le
spectacle. Je vous prie d’en être persuadée. Je vous aime
tant! Voudriez-vous bien dire à M. le chevalier Danceny que
je n’ai point le recueil dont il m’a parlé, et que, s’il peut me
l’apporter demain, il me fera grand plaisir? S’il vient
aujourd’hui, on lui dira que nous n’y sommes pas, mais c’est
que maman ne veut recevoir personne. J’espère qu’elle se
portera mieux demain.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De..., ce 13 août 17**.
Page 78
L E T T RE XI I I
La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.
Je suis très fâchée, ma belle, et d’être privée du plaisir de
vous voir et de la cause de cette privation. J’espère que cette
occasion se retrouvera. Je m’acquitterai de votre commission
auprès du chevalier Danceny, qui sera sûrement très fâché de
savoir votre maman malade. Si elle veut me recevoir demain,
j’irai lui tenir compagnie. Nous attaquerons, elle et moi, le
chevalier de Belleroche[16] au piquet; et, en lui gagnant son
argent, nous aurons, par surcroît de plaisir, celui de vous
entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le
proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je
réponds de moi et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle;
mes compliments à ma chère Mme de Volanges. Je vous
embrasse bien tendrement.
De..., ce 13 août 17**.
[16] C’est le même dont il est question dans les lettres de Mme
de Merteuil.
La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.
Je suis très fâchée, ma belle, et d’être privée du plaisir de
vous voir et de la cause de cette privation. J’espère que cette
occasion se retrouvera. Je m’acquitterai de votre commission
auprès du chevalier Danceny, qui sera sûrement très fâché de
savoir votre maman malade. Si elle veut me recevoir demain,
j’irai lui tenir compagnie. Nous attaquerons, elle et moi, le
chevalier de Belleroche[16] au piquet; et, en lui gagnant son
argent, nous aurons, par surcroît de plaisir, celui de vous
entendre chanter avec votre aimable maître, à qui je le
proposerai. Si cela convient à votre maman et à vous, je
réponds de moi et de mes deux chevaliers. Adieu, ma belle;
mes compliments à ma chère Mme de Volanges. Je vous
embrasse bien tendrement.
De..., ce 13 août 17**.
[16] C’est le même dont il est question dans les lettres de Mme
de Merteuil.
Page 79
L E T T RE XI V
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Je ne t’ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n’est
pas le plaisir qui en est cause, je t’en assure bien. Maman
était malade et je ne l’ai pas quittée de la journée. Le soir,
quand je me suis retirée, je n’avais cœur à rien du tout, et je
me suis couchée bien vite pour m’assurer que la journée était
finie; jamais je n’en avais passé de si longue. Ce n’est pas
que je n’aime bien maman, mais je ne sais pas ce que c’était.
Je devais aller à l’Opéra avec Mme de Merteuil; le chevalier
Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux
personnes que j’aime le mieux. Quand l’heure où j’aurais dû
y être aussi est arrivée, mon cœur s’est serré malgré moi. Je
me déplaisais à tout et j’ai pleuré, pleuré sans pouvoir m’en
empêcher. Heureusement, maman était couchée et ne pouvait
pas me voir. Je suis bien sûre que le chevalier Danceny aura
été fâché aussi, mais il aura été distrait par le spectacle et par
tout le monde; c’est bien différent.
Par bonheur, maman va mieux aujourd’hui, et Mme de
Merteuil viendra avec une autre personne et le chevalier
Danceny; mais elle arrive toujours bien tard, Mme de
Merteuil, et quand on est si longtemps toute seule, c’est bien
ennuyeux. Il n’est encore que onze heures. Il est vrai qu’il
faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me prendra un
peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd’hui. Je
crois que la mère Perpétue a raison, et qu’on devient
coquette dès qu’on est dans le monde. Je n’ai jamais eu tant
d’envie d’être jolie que depuis quelques jours, et je trouve
que je ne le suis pas autant que je le croyais, et puis, auprès
des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Mme de
Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les hommes la
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Je ne t’ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n’est
pas le plaisir qui en est cause, je t’en assure bien. Maman
était malade et je ne l’ai pas quittée de la journée. Le soir,
quand je me suis retirée, je n’avais cœur à rien du tout, et je
me suis couchée bien vite pour m’assurer que la journée était
finie; jamais je n’en avais passé de si longue. Ce n’est pas
que je n’aime bien maman, mais je ne sais pas ce que c’était.
Je devais aller à l’Opéra avec Mme de Merteuil; le chevalier
Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux
personnes que j’aime le mieux. Quand l’heure où j’aurais dû
y être aussi est arrivée, mon cœur s’est serré malgré moi. Je
me déplaisais à tout et j’ai pleuré, pleuré sans pouvoir m’en
empêcher. Heureusement, maman était couchée et ne pouvait
pas me voir. Je suis bien sûre que le chevalier Danceny aura
été fâché aussi, mais il aura été distrait par le spectacle et par
tout le monde; c’est bien différent.
Par bonheur, maman va mieux aujourd’hui, et Mme de
Merteuil viendra avec une autre personne et le chevalier
Danceny; mais elle arrive toujours bien tard, Mme de
Merteuil, et quand on est si longtemps toute seule, c’est bien
ennuyeux. Il n’est encore que onze heures. Il est vrai qu’il
faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me prendra un
peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd’hui. Je
crois que la mère Perpétue a raison, et qu’on devient
coquette dès qu’on est dans le monde. Je n’ai jamais eu tant
d’envie d’être jolie que depuis quelques jours, et je trouve
que je ne le suis pas autant que je le croyais, et puis, auprès
des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Mme de
Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les hommes la
Page 80
trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup,
parce qu’elle m’aime bien, et puis elle assure que le
chevalier Danceny me trouve plus jolie qu’elle. C’est bien
honnête à elle de me l’avoir dit! elle avait même l’air d’en
être bien aise. Par exemple, je ne conçois pas ça. C’est
qu’elle m’aime tant! et lui... oh! ça m’a fait bien plaisir!
aussi, c’est qu’il me semble que rien que le regarder suffit
pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de
rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m’arrive,
cela me décontenance et me fait comme de la peine, mais ça
ne fait rien.
Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je
t’aime toujours comme de coutume.
Paris, ce 14 août 17**.
parce qu’elle m’aime bien, et puis elle assure que le
chevalier Danceny me trouve plus jolie qu’elle. C’est bien
honnête à elle de me l’avoir dit! elle avait même l’air d’en
être bien aise. Par exemple, je ne conçois pas ça. C’est
qu’elle m’aime tant! et lui... oh! ça m’a fait bien plaisir!
aussi, c’est qu’il me semble que rien que le regarder suffit
pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de
rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m’arrive,
cela me décontenance et me fait comme de la peine, mais ça
ne fait rien.
Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je
t’aime toujours comme de coutume.
Paris, ce 14 août 17**.
Page 81
L E T T RE XV
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Il est bien honnête à vous de ne pas m’abandonner à mon
triste sort. La vie que je mène ici est réellement fatigante, par
l’excès de son repos et son insipide uniformité. En lisant
votre lettre et le détail de votre charmante journée, j’ai été
tenté vingt fois de prétexter une affaire, de voler à vos pieds
et de vous y demander, en ma faveur, une infidélité à votre
chevalier, qui, après tout, ne mérite pas son bonheur. Savez-
vous que vous m’avez rendu jaloux de lui? Que me parlez-
vous d’éternelle rupture? J’abjure ce serment, prononcé dans
le délire: nous n’aurions pas été dignes de le faire si nous
eussions dû le garder. Ah! que je puisse un jour me venger
dans vos bras du dépit involontaire que m’a causé le bonheur
du chevalier! Je suis indigne, je l’avoue, quand je songe que
cet homme, sans raisonner, sans se donner la moindre peine,
en suivant tout bêtement l’instinct de son cœur, trouve une
félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la troublerai...
Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n’êtes-vous
pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il
est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes!
c’est bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort
tranquillement, tandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que
ferait de plus son esclave?
Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre
plusieurs, je n’ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors
dans vos amants que les successeurs d’Alexandre, incapables
de conserver entre eux tous cet empire où je régnais seul.
Mais que vous vous donniez entièrement à un d’eux! qu’il
existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le
souffrirai pas; n’espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Il est bien honnête à vous de ne pas m’abandonner à mon
triste sort. La vie que je mène ici est réellement fatigante, par
l’excès de son repos et son insipide uniformité. En lisant
votre lettre et le détail de votre charmante journée, j’ai été
tenté vingt fois de prétexter une affaire, de voler à vos pieds
et de vous y demander, en ma faveur, une infidélité à votre
chevalier, qui, après tout, ne mérite pas son bonheur. Savez-
vous que vous m’avez rendu jaloux de lui? Que me parlez-
vous d’éternelle rupture? J’abjure ce serment, prononcé dans
le délire: nous n’aurions pas été dignes de le faire si nous
eussions dû le garder. Ah! que je puisse un jour me venger
dans vos bras du dépit involontaire que m’a causé le bonheur
du chevalier! Je suis indigne, je l’avoue, quand je songe que
cet homme, sans raisonner, sans se donner la moindre peine,
en suivant tout bêtement l’instinct de son cœur, trouve une
félicité à laquelle je ne puis atteindre. Oh! je la troublerai...
Promettez-moi que je la troublerai. Vous-même n’êtes-vous
pas humiliée? Vous vous donnez la peine de le tromper, et il
est plus heureux que vous. Vous le croyez dans vos chaînes!
c’est bien vous qui êtes dans les siennes. Il dort
tranquillement, tandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que
ferait de plus son esclave?
Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez entre
plusieurs, je n’ai pas la moindre jalousie: je ne vois alors
dans vos amants que les successeurs d’Alexandre, incapables
de conserver entre eux tous cet empire où je régnais seul.
Mais que vous vous donniez entièrement à un d’eux! qu’il
existe un autre homme aussi heureux que moi, je ne le
souffrirai pas; n’espérez pas que je le souffre. Ou reprenez-
Page 82
moi, ou au moins prenez-en un autre et ne trahissez pas, par
un caprice exclusif, l’amitié inviolable que nous nous
sommes jurée.
C’est bien assez, sans doute, que j’aie à me plaindre de
l’amour. Vous voyez que je me prête à vos idées et que
j’avoue mes torts. En effet, si c’est être amoureux que de ne
pouvoir vivre sans posséder ce qu’on désire, d’y sacrifier son
temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux.
Je n’en suis guère plus avancé. Je n’aurais même rien du tout
à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne
beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois
craindre ou espérer.
Vous connaissez mon chasseur, trésor d’intrigue et vrai
valet de comédie: vous jugez bien que ses instructions
portaient d’être amoureux de la femme de chambre et
d’enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi, il a
déjà réussi. Il vient de découvrir que Mme de Tourvel a
chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma
conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin,
autant qu’il le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette
femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose encore
risquer des choses qu’à peine nous oserions nous permettre!
Je jure bien... Mais, avant de songer à me venger de cette
ruse féminine, occupons-nous des moyens de la tourner à
notre avantage. Jusqu’ici ces courses qu’on suspecte
n’avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite
toute mon attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu,
ma belle amie.
Toujours du château de..., ce 15 août
17**.
un caprice exclusif, l’amitié inviolable que nous nous
sommes jurée.
C’est bien assez, sans doute, que j’aie à me plaindre de
l’amour. Vous voyez que je me prête à vos idées et que
j’avoue mes torts. En effet, si c’est être amoureux que de ne
pouvoir vivre sans posséder ce qu’on désire, d’y sacrifier son
temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux.
Je n’en suis guère plus avancé. Je n’aurais même rien du tout
à vous apprendre à ce sujet sans un événement qui me donne
beaucoup à réfléchir et dont je ne sais encore si je dois
craindre ou espérer.
Vous connaissez mon chasseur, trésor d’intrigue et vrai
valet de comédie: vous jugez bien que ses instructions
portaient d’être amoureux de la femme de chambre et
d’enivrer les gens. Le coquin est plus heureux que moi, il a
déjà réussi. Il vient de découvrir que Mme de Tourvel a
chargé un de ses gens de prendre des informations sur ma
conduite, et même de me suivre dans mes courses du matin,
autant qu’il le pourrait, sans être aperçu. Que prétend cette
femme? Ainsi donc la plus modeste de toutes ose encore
risquer des choses qu’à peine nous oserions nous permettre!
Je jure bien... Mais, avant de songer à me venger de cette
ruse féminine, occupons-nous des moyens de la tourner à
notre avantage. Jusqu’ici ces courses qu’on suspecte
n’avaient aucun objet; il faut leur en donner un. Cela mérite
toute mon attention, et je vous quitte pour y réfléchir. Adieu,
ma belle amie.
Toujours du château de..., ce 15 août
17**.
Page 83
L E T T RE XVI
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais
peut-être pas te les dire, mais il faut bien que j’en parle à
quelqu’un; c’est plus fort que moi. Ce chevalier Danceny...
Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire, je ne sais
par où commencer. Depuis que je t’avais raconté la jolie
soirée[17] que j’avais passée chez maman avec lui et Mme de
Merteuil, je ne t’en parlais plus: c’est que je ne voulais plus
en parler à personne, mais j’y pensais pourtant toujours.
Depuis il était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça
me faisait de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il
me disait que non; mais je voyais bien que si. Enfin hier il
l’était encore plus que de coutume. Ça n’a pas empêché qu’il
n’ait eu la complaisance de chanter avec moi comme à
l’ordinaire; mais, toutes les fois qu’il me regardait cela me
serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla
renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la
clef, il me pria d’en jouer encore le soir, aussitôt que je serais
seule. Je ne me défiais de rien du tout; je ne voulais même
pas, mais il m’en pria tant que je lui dis que oui. Il avait bien
ses raisons. Effectivement, quand je fus retirée chez moi et
que ma femme de chambre fut sortie, j’allai pour prendre ma
harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée seulement
et point cachetée, et qui était de lui. Ah! si tu savais tout ce
qu’il me mande! Depuis que j’ai lu sa lettre, j’ai tant de
plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l’ai relue
quatre fois tout de suite, et puis je l’ai serrée dans mon
secrétaire. Je la savais par cœur, et, quand j’ai été couchée, je
l’ai tant répétée que je ne songeais pas à dormir. Dès que je
fermais les yeux, je le voyais là, qui me disait lui-même tout
ce que je venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais
peut-être pas te les dire, mais il faut bien que j’en parle à
quelqu’un; c’est plus fort que moi. Ce chevalier Danceny...
Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire, je ne sais
par où commencer. Depuis que je t’avais raconté la jolie
soirée[17] que j’avais passée chez maman avec lui et Mme de
Merteuil, je ne t’en parlais plus: c’est que je ne voulais plus
en parler à personne, mais j’y pensais pourtant toujours.
Depuis il était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça
me faisait de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il
me disait que non; mais je voyais bien que si. Enfin hier il
l’était encore plus que de coutume. Ça n’a pas empêché qu’il
n’ait eu la complaisance de chanter avec moi comme à
l’ordinaire; mais, toutes les fois qu’il me regardait cela me
serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla
renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la
clef, il me pria d’en jouer encore le soir, aussitôt que je serais
seule. Je ne me défiais de rien du tout; je ne voulais même
pas, mais il m’en pria tant que je lui dis que oui. Il avait bien
ses raisons. Effectivement, quand je fus retirée chez moi et
que ma femme de chambre fut sortie, j’allai pour prendre ma
harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée seulement
et point cachetée, et qui était de lui. Ah! si tu savais tout ce
qu’il me mande! Depuis que j’ai lu sa lettre, j’ai tant de
plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l’ai relue
quatre fois tout de suite, et puis je l’ai serrée dans mon
secrétaire. Je la savais par cœur, et, quand j’ai été couchée, je
l’ai tant répétée que je ne songeais pas à dormir. Dès que je
fermais les yeux, je le voyais là, qui me disait lui-même tout
ce que je venais de lire. Je ne me suis endormie que bien tard
Page 84
et aussitôt que je me suis réveillée (il était encore de bien
bonne heure), j’ai été reprendre sa lettre pour la relire à mon
aise. Je l’ai emportée dans mon lit, et puis je l’ai baisée
comme si... C’est peut-être mal fait de baiser une lettre
comme ça, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.
A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis
aussi bien embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je
réponde à cette lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas
et pourtant il me le demande, et, si je ne réponds pas, je suis
sûre qu’il va encore être triste. C’est pourtant bien
malheureux pour lui! Qu’est-ce que tu me conseilles? Mais
tu n’en sais pas plus que moi. J’ai bien envie d’en parler à
Mme de Merteuil, qui m’aime bien. Je voudrais bien le
consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous
recommande tant d’avoir bon cœur! puis on nous défend de
suivre ce qu’il inspire, quand c’est pour un homme! ça n’est
pas juste non plus. Est-ce qu’un homme n’est pas notre
prochain comme une femme et plus encore? car enfin n’a-t-
on pas son père comme sa mère, son frère comme sa sœur? Il
reste toujours le mari de plus. Cependant si j’allais faire
quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny
lui-même n’aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par
exemple, j’aime encore mieux qu’il soit triste; et puis, enfin,
je serai toujours à temps. Parce qu’il a écrit hier, je ne suis
pas obligée d’écrire aujourd’hui; aussi bien je verrai Mme de
Merteuil ce soir, et si j’en ai le courage je lui conterai tout.
En ne faisant que ce qu’elle me dira, je n’aurai rien à me
reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui
répondre un peu, pour qu’il ne soit pas si triste! Oh! je suis
bien en peine.
Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu
penses.
De..., ce 19 août 17**.
bonne heure), j’ai été reprendre sa lettre pour la relire à mon
aise. Je l’ai emportée dans mon lit, et puis je l’ai baisée
comme si... C’est peut-être mal fait de baiser une lettre
comme ça, mais je n’ai pas pu m’en empêcher.
A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis
aussi bien embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je
réponde à cette lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas
et pourtant il me le demande, et, si je ne réponds pas, je suis
sûre qu’il va encore être triste. C’est pourtant bien
malheureux pour lui! Qu’est-ce que tu me conseilles? Mais
tu n’en sais pas plus que moi. J’ai bien envie d’en parler à
Mme de Merteuil, qui m’aime bien. Je voudrais bien le
consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous
recommande tant d’avoir bon cœur! puis on nous défend de
suivre ce qu’il inspire, quand c’est pour un homme! ça n’est
pas juste non plus. Est-ce qu’un homme n’est pas notre
prochain comme une femme et plus encore? car enfin n’a-t-
on pas son père comme sa mère, son frère comme sa sœur? Il
reste toujours le mari de plus. Cependant si j’allais faire
quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny
lui-même n’aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par
exemple, j’aime encore mieux qu’il soit triste; et puis, enfin,
je serai toujours à temps. Parce qu’il a écrit hier, je ne suis
pas obligée d’écrire aujourd’hui; aussi bien je verrai Mme de
Merteuil ce soir, et si j’en ai le courage je lui conterai tout.
En ne faisant que ce qu’elle me dira, je n’aurai rien à me
reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui
répondre un peu, pour qu’il ne soit pas si triste! Oh! je suis
bien en peine.
Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu
penses.
De..., ce 19 août 17**.
Page 85
[17] La lettre où il est parlé de cette soirée ne s’est pas
retrouvée. Il y a lieu de croire que c’est celle proposée dans le billet
de Mme de Merteuil, et dont il est aussi question dans la précédente
lettre de Cécile Volanges.
retrouvée. Il y a lieu de croire que c’est celle proposée dans le billet
de Mme de Merteuil, et dont il est aussi question dans la précédente
lettre de Cécile Volanges.
Page 86
L E T T RE XVI I
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou
au besoin de vous écrire, je commence par vous supplier de
m’entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes
sentiments, j’ai besoin d’indulgence; si je ne voulais que les
justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire après tout,
que vous montrer votre ouvrage? Et qu’ai-je à vous dire, que
mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon
silence, ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous
fâcheriez-vous d’un sentiment que vous avez fait naître?
Émané de vous, sans doute il est digne de vous être offert;
s’il est brûlant comme mon âme, il est pur comme la vôtre.
Serait-ce un crime d’avoir su apprécier votre charmante
figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et
cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des
qualités déjà si précieuses? Non, sans doute; mais sans être
coupable on peut être malheureux, et c’est le sort qui
m’attend si vous refusez d’agréer mon hommage. C’est le
premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais encore,
non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a
fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant
vous vous étonnez de ma tristesse; vous m’en demandez la
cause, quelquefois même j’ai cru voir qu’elle vous affligeait.
Ah! dites un mot, et ma félicité sera votre ouvrage. Mais,
avant de prononcer, songez qu’un mot peut aussi combler
mon malheur. Soyez donc l’arbitre de ma destinée. Pour
vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En
quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus
grand?
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Avant de me livrer, mademoiselle, dirai-je au plaisir ou
au besoin de vous écrire, je commence par vous supplier de
m’entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes
sentiments, j’ai besoin d’indulgence; si je ne voulais que les
justifier, elle me serait inutile. Que vais-je faire après tout,
que vous montrer votre ouvrage? Et qu’ai-je à vous dire, que
mes regards, mon embarras, ma conduite et même mon
silence, ne vous aient dit avant moi? Eh! pourquoi vous
fâcheriez-vous d’un sentiment que vous avez fait naître?
Émané de vous, sans doute il est digne de vous être offert;
s’il est brûlant comme mon âme, il est pur comme la vôtre.
Serait-ce un crime d’avoir su apprécier votre charmante
figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses, et
cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des
qualités déjà si précieuses? Non, sans doute; mais sans être
coupable on peut être malheureux, et c’est le sort qui
m’attend si vous refusez d’agréer mon hommage. C’est le
premier que mon cœur ait offert. Sans vous je serais encore,
non pas heureux, mais tranquille. Je vous ai vue; le repos a
fui loin de moi, et mon bonheur est incertain. Cependant
vous vous étonnez de ma tristesse; vous m’en demandez la
cause, quelquefois même j’ai cru voir qu’elle vous affligeait.
Ah! dites un mot, et ma félicité sera votre ouvrage. Mais,
avant de prononcer, songez qu’un mot peut aussi combler
mon malheur. Soyez donc l’arbitre de ma destinée. Pour
vous je vais être éternellement heureux ou malheureux. En
quelles mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus
grand?
Page 87
Je finirai, comme j’ai commencé, par implorer votre
indulgence. Je vous ai demandé de m’entendre; j’oserai plus:
je vous prierai de me répondre. Le refuser, serait me laisser
croire que vous vous trouvez offensée, et mon cœur m’est
garant que mon respect égale mon amour.
P.-S.—Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du
même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette
lettre; il me paraît également sûr et commode.
De..., ce 18 août 17**.
indulgence. Je vous ai demandé de m’entendre; j’oserai plus:
je vous prierai de me répondre. Le refuser, serait me laisser
croire que vous vous trouvez offensée, et mon cœur m’est
garant que mon respect égale mon amour.
P.-S.—Vous pouvez vous servir, pour me répondre, du
même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette
lettre; il me paraît également sûr et commode.
De..., ce 18 août 17**.
Page 88
L E T T RE XVI I I
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Quoi! Sophie, tu blâmes d’avance ce que je vais faire!
J’avais déjà bien assez d’inquiétudes; voilà que tu les
augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je ne dois pas
répondre. Tu en parles bien à ton aise, et d’ailleurs tu ne sais
pas au juste ce qui en est; tu n’es pas là pour voir. Je suis
sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme moi.
Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien
vu, par ma lettre d’hier, que je ne le voulais pas non plus;
mais c’est que je ne crois pas que personne se soit jamais
trouvé dans le cas où je suis.
Et encore être obligée de me décider toute seule! Mme de
Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n’est pas venue.
Tout s’arrange contre moi, c’est elle qui est cause que je le
connais. C’est presque toujours avec elle que je l’ai vu, que
je lui ai parlé. Ce n’est pas que je lui en veuille du mal, mais
elle me laisse là au moment de l’embarras. Oh! je suis bien à
plaindre!
Figure-toi qu’il est venu hier comme à l’ordinaire. J’étais
si troublée que je n’osais le regarder. Il ne pouvait pas me
parler parce que maman était là. Je me doutais bien qu’il
serait fâché, quand il verrait que je ne lui avais pas écrit. Je
ne savais quelle contenance faire. Un instant après il me
demanda si je voulais qu’il allât chercher ma harpe. Le cœur
me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de
répondre que oui. Quand il revint, c’était bien pis. Je ne le
regardai qu’un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais
il avait un air qu’on aurait dit qu’il était malade. Ça me
faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma harpe, et
après, en me l’apportant, il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Quoi! Sophie, tu blâmes d’avance ce que je vais faire!
J’avais déjà bien assez d’inquiétudes; voilà que tu les
augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je ne dois pas
répondre. Tu en parles bien à ton aise, et d’ailleurs tu ne sais
pas au juste ce qui en est; tu n’es pas là pour voir. Je suis
sûre que si tu étais à ma place, tu ferais comme moi.
Sûrement, en général, on ne doit pas répondre, et tu as bien
vu, par ma lettre d’hier, que je ne le voulais pas non plus;
mais c’est que je ne crois pas que personne se soit jamais
trouvé dans le cas où je suis.
Et encore être obligée de me décider toute seule! Mme de
Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n’est pas venue.
Tout s’arrange contre moi, c’est elle qui est cause que je le
connais. C’est presque toujours avec elle que je l’ai vu, que
je lui ai parlé. Ce n’est pas que je lui en veuille du mal, mais
elle me laisse là au moment de l’embarras. Oh! je suis bien à
plaindre!
Figure-toi qu’il est venu hier comme à l’ordinaire. J’étais
si troublée que je n’osais le regarder. Il ne pouvait pas me
parler parce que maman était là. Je me doutais bien qu’il
serait fâché, quand il verrait que je ne lui avais pas écrit. Je
ne savais quelle contenance faire. Un instant après il me
demanda si je voulais qu’il allât chercher ma harpe. Le cœur
me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire que de
répondre que oui. Quand il revint, c’était bien pis. Je ne le
regardai qu’un petit moment. Il ne me regardait pas, lui, mais
il avait un air qu’on aurait dit qu’il était malade. Ça me
faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma harpe, et
après, en me l’apportant, il me dit: «Ah! Mademoiselle!...» Il
Page 89
ne me dit que ces deux mots-là, mais c’était d’un ton que
j’en fus toute bouleversée. Je préludais sur ma harpe sans
savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne
chanterions pas. Lui s’excusa, en disant qu’il était un peu
malade, et moi, qui n’avais pas d’excuse, il me fallut chanter.
J’aurais voulu n’avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un
air que je ne savais pas; car j’étais bien sûre que je ne
pourrais en chanter aucun, et on se serait aperçu de quelque
chose. Heureusement il vint une visite, et, dès que j’entendis
entrer un carrosse, je cessai et le priai de reporter ma harpe.
J’avais bien peur qu’il ne s’en allât en même temps, mais il
revint.
Pendant que maman et cette dame qui était venue
causaient ensemble, je voulus le regarder encore un petit
moment. Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de
détourner les miens. Un moment après je vis ses larmes
couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être vu.
Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j’allais pleurer
aussi. Je sortis, et tout de suite j’écrivis avec un crayon, sur
un chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en
prie; je promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas
dire qu’il y ait du mal à cela; et puis c’était plus fort que moi.
Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme sa lettre
était, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille.
Il me tardait bien que cette dame s’en fut. Heureusement,
elle était en visite, elle s’en alla bientôt après. Aussitôt
qu’elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, et
je le priai de l’aller chercher. Je vis bien, à son air, qu’il ne se
doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content!
En posant ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que
maman ne pouvait voir, et prit ma main qu’il serra... mais
d’une façon!... ce ne fut qu’un moment, mais je ne saurais te
dire le plaisir que ça m’a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je
n’ai rien à me reprocher.
A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux
pas me dispenser de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et
j’en fus toute bouleversée. Je préludais sur ma harpe sans
savoir ce que je faisais. Maman demanda si nous ne
chanterions pas. Lui s’excusa, en disant qu’il était un peu
malade, et moi, qui n’avais pas d’excuse, il me fallut chanter.
J’aurais voulu n’avoir jamais eu de voix. Je choisis exprès un
air que je ne savais pas; car j’étais bien sûre que je ne
pourrais en chanter aucun, et on se serait aperçu de quelque
chose. Heureusement il vint une visite, et, dès que j’entendis
entrer un carrosse, je cessai et le priai de reporter ma harpe.
J’avais bien peur qu’il ne s’en allât en même temps, mais il
revint.
Pendant que maman et cette dame qui était venue
causaient ensemble, je voulus le regarder encore un petit
moment. Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de
détourner les miens. Un moment après je vis ses larmes
couler, et il fut obligé de se retourner pour ne pas être vu.
Pour le coup, je ne pus y tenir, je sentis que j’allais pleurer
aussi. Je sortis, et tout de suite j’écrivis avec un crayon, sur
un chiffon de papier: «Ne soyez donc pas si triste, je vous en
prie; je promets de vous répondre». Sûrement, tu ne peux pas
dire qu’il y ait du mal à cela; et puis c’était plus fort que moi.
Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme sa lettre
était, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille.
Il me tardait bien que cette dame s’en fut. Heureusement,
elle était en visite, elle s’en alla bientôt après. Aussitôt
qu’elle fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, et
je le priai de l’aller chercher. Je vis bien, à son air, qu’il ne se
doutait de rien. Mais au retour, oh! comme il était content!
En posant ma harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que
maman ne pouvait voir, et prit ma main qu’il serra... mais
d’une façon!... ce ne fut qu’un moment, mais je ne saurais te
dire le plaisir que ça m’a fait. Je la retirai pourtant; ainsi je
n’ai rien à me reprocher.
A présent, ma bonne amie, tu vois bien que je ne peux
pas me dispenser de lui écrire, puisque je le lui ai promis; et
Page 90
puis je n’irai pas lui refaire du chagrin, car j’en souffre plus
que lui. Si c’était pour quelque chose de mal, sûrement je ne
le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir à écrire, surtout
quand c’est pour empêcher quelqu’un d’être malheureux? Ce
qui m’embarrasse, c’est que je ne saurai pas bien faire ma
lettre; mais il sentira bien que ce n’est pas ma faute, et puis
je suis sûre que rien que de ce qu’elle sera de moi, elle lui
fera toujours plaisir.
Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j’ai tort, dis-le-
moi; mais je ne crois pas. A mesure que le moment de lui
écrire approche, mon cœur bat que ça ne se conçoit pas. Il le
faut pourtant bien, puisque je l’ai promis. Adieu.
De..., ce 20 août 17**.
que lui. Si c’était pour quelque chose de mal, sûrement je ne
le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir à écrire, surtout
quand c’est pour empêcher quelqu’un d’être malheureux? Ce
qui m’embarrasse, c’est que je ne saurai pas bien faire ma
lettre; mais il sentira bien que ce n’est pas ma faute, et puis
je suis sûre que rien que de ce qu’elle sera de moi, elle lui
fera toujours plaisir.
Adieu, ma chère amie. Si tu trouves que j’ai tort, dis-le-
moi; mais je ne crois pas. A mesure que le moment de lui
écrire approche, mon cœur bat que ça ne se conçoit pas. Il le
faut pourtant bien, puisque je l’ai promis. Adieu.
De..., ce 20 août 17**.
Page 91
L E T T RE XI X
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant
de peine, que je me suis laissée aller à vous promettre de
répondre à la lettre que vous m’avez écrite. Je n’en sens pas
moins aujourd’hui que je ne le dois pas; pourtant, comme je
l’ai promis, je ne veux pas manquer à ma parole, et cela doit
bien vous prouver l’amitié que j’ai pour vous. A présent que
vous le savez, j’espère que vous ne me demanderez pas de
vous écrire davantage. J’espère aussi que vous ne direz à
personne que je vous ai écrit; parce que sûrement on m’en
blâmerait, et que cela pourrait me causer bien du chagrin.
J’espère surtout que vous-même n’en prendrez pas mauvaise
idée de moi, ce qui me ferait plus de peine que tout. Je peux
bien vous assurer que je n’aurais pas eu cette complaisance-
là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous
eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui
m’ôte tout le plaisir que j’ai à vous voir. Vous voyez,
monsieur, que je vous parle bien sincèrement. Je ne demande
pas mieux que notre amitié dure toujours, mais, je vous en
prie, ne m’écrivez plus.
J’ai l’honneur d’être,
Cécile Volanges.
De..., ce 20 août 17**.
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Vous étiez si triste, hier, monsieur, et cela me faisait tant
de peine, que je me suis laissée aller à vous promettre de
répondre à la lettre que vous m’avez écrite. Je n’en sens pas
moins aujourd’hui que je ne le dois pas; pourtant, comme je
l’ai promis, je ne veux pas manquer à ma parole, et cela doit
bien vous prouver l’amitié que j’ai pour vous. A présent que
vous le savez, j’espère que vous ne me demanderez pas de
vous écrire davantage. J’espère aussi que vous ne direz à
personne que je vous ai écrit; parce que sûrement on m’en
blâmerait, et que cela pourrait me causer bien du chagrin.
J’espère surtout que vous-même n’en prendrez pas mauvaise
idée de moi, ce qui me ferait plus de peine que tout. Je peux
bien vous assurer que je n’aurais pas eu cette complaisance-
là pour tout autre que vous. Je voudrais bien que vous
eussiez celle de ne plus être triste comme vous étiez, ce qui
m’ôte tout le plaisir que j’ai à vous voir. Vous voyez,
monsieur, que je vous parle bien sincèrement. Je ne demande
pas mieux que notre amitié dure toujours, mais, je vous en
prie, ne m’écrivez plus.
J’ai l’honneur d’être,
Cécile Volanges.
De..., ce 20 août 17**.
Page 92
L E T T RE XX
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de
vous? Allons, je vous fais grâce, vous m’écrivez tant de
folies qu’il faut bien que je vous pardonne la sagesse où vous
tient votre présidente. Je ne crois pas que mon chevalier eût
autant d’indulgence que moi, il serait homme à ne pas
approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien trouver
de plaisant dans votre folle idée. J’en ai pourtant bien ri, et
j’étais vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. Si
vous eussiez été là, je ne sais où m’aurait menée cette gaieté;
mais j’ai eu le temps de la réflexion et je me suis armée de
sévérité. Ce n’est pas que je refuse pour toujours, mais je
diffère et j’ai raison. J’y mettrais peut-être de la vanité, et,
une fois piquée au jeu, on ne sait plus où l’on s’arrête. Je
serais femme à vous enchaîner de nouveau, à vous faire
oublier votre présidente; et si j’allais, moi indigne, vous
dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce
danger, voici mes conditions.
Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous
pourrez m’en fournir une preuve, venez, et je suis à vous.
Mais vous n’ignorez pas que dans les affaires importantes on
ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangement,
d’une part, je deviendrai une récompense au lieu d’être une
consolation, et cette idée me plaît davantage; de l’autre,
votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même un
moyen d’infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m’apporter
le gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers
qui venaient déposer aux pieds de leurs dames les fruits
brillants de leur victoire. Sérieusement, je suis curieuse de
savoir ce que peut écrire une prude après un tel moment, et
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de
vous? Allons, je vous fais grâce, vous m’écrivez tant de
folies qu’il faut bien que je vous pardonne la sagesse où vous
tient votre présidente. Je ne crois pas que mon chevalier eût
autant d’indulgence que moi, il serait homme à ne pas
approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien trouver
de plaisant dans votre folle idée. J’en ai pourtant bien ri, et
j’étais vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. Si
vous eussiez été là, je ne sais où m’aurait menée cette gaieté;
mais j’ai eu le temps de la réflexion et je me suis armée de
sévérité. Ce n’est pas que je refuse pour toujours, mais je
diffère et j’ai raison. J’y mettrais peut-être de la vanité, et,
une fois piquée au jeu, on ne sait plus où l’on s’arrête. Je
serais femme à vous enchaîner de nouveau, à vous faire
oublier votre présidente; et si j’allais, moi indigne, vous
dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce
danger, voici mes conditions.
Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous
pourrez m’en fournir une preuve, venez, et je suis à vous.
Mais vous n’ignorez pas que dans les affaires importantes on
ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangement,
d’une part, je deviendrai une récompense au lieu d’être une
consolation, et cette idée me plaît davantage; de l’autre,
votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même un
moyen d’infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m’apporter
le gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers
qui venaient déposer aux pieds de leurs dames les fruits
brillants de leur victoire. Sérieusement, je suis curieuse de
savoir ce que peut écrire une prude après un tel moment, et
Page 93
quel voile elle met sur ses discours, après n’en avoir plus
laissé sur sa personne. C’est à vous de voir si je me mets à
un prix trop haut, mais je vous préviens qu’il n’y a rien à
rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon
que je reste fidèle à mon chevalier, et que je m’amuse à le
rendre heureux, malgré le petit chagrin que cela vous cause.
Cependant si j’avais moins de mœurs, je crois qu’il
aurait dans ce moment un rival dangereux: c’est la petite
Volanges. Je raffole de cette enfant; c’est une vraie passion.
Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les
plus à la mode. Je vois son petit cœur se développer, et c’est
un spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec
fureur, mais elle n’en sait encore rien. Lui-même, quoique
très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n’ose pas
trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis
de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son
secret; particulièrement depuis quelques jours je l’en vois
vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de
l’aider un peu; mais je n’oublie pas que c’est une enfant, et
je ne veux pas me compromettre. Danceny m’a parlé un peu
plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux
pas l’entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée d’en
faire mon élève; c’est un service que j’ai envie de rendre à
Gercourt. Il me laisse du temps, puisque le voilà en Corse
jusqu’au mois d’octobre. J’ai dans l’idée que j’emploierai ce
temps-là et que nous lui donnerons une femme toute formée,
au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle est donc, en
effet, l’insolente sécurité de cet homme qui ose dormir
tranquille, tandis qu’une femme qui a à se plaindre de lui, ne
s’est pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce
moment, je ne sais ce que je ne lui dirais pas.
Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu,
avancez donc. Songez que si vous n’avez pas cette femme
les autres rougiront de vous avoir eu.
De..., ce 20 août 17**.
laissé sur sa personne. C’est à vous de voir si je me mets à
un prix trop haut, mais je vous préviens qu’il n’y a rien à
rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon
que je reste fidèle à mon chevalier, et que je m’amuse à le
rendre heureux, malgré le petit chagrin que cela vous cause.
Cependant si j’avais moins de mœurs, je crois qu’il
aurait dans ce moment un rival dangereux: c’est la petite
Volanges. Je raffole de cette enfant; c’est une vraie passion.
Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les
plus à la mode. Je vois son petit cœur se développer, et c’est
un spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec
fureur, mais elle n’en sait encore rien. Lui-même, quoique
très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n’ose pas
trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis
de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son
secret; particulièrement depuis quelques jours je l’en vois
vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de
l’aider un peu; mais je n’oublie pas que c’est une enfant, et
je ne veux pas me compromettre. Danceny m’a parlé un peu
plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux
pas l’entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée d’en
faire mon élève; c’est un service que j’ai envie de rendre à
Gercourt. Il me laisse du temps, puisque le voilà en Corse
jusqu’au mois d’octobre. J’ai dans l’idée que j’emploierai ce
temps-là et que nous lui donnerons une femme toute formée,
au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle est donc, en
effet, l’insolente sécurité de cet homme qui ose dormir
tranquille, tandis qu’une femme qui a à se plaindre de lui, ne
s’est pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce
moment, je ne sais ce que je ne lui dirais pas.
Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu,
avancez donc. Songez que si vous n’avez pas cette femme
les autres rougiront de vous avoir eu.
De..., ce 20 août 17**.
Page 94
Pl. III
Fragonard fils inv. Dupréel sc.
Lettre XXI
Fragonard fils inv. Dupréel sc.
Lettre XXI
Page 95
L E T T RE XXI
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Enfin, ma belle amie, j’ai fait un pas en avant, mais un
grand pas, et qui, s’il ne m’a pas conduit jusqu’au but, m’a
fait connaître au moins que je suis dans la route et a dissipé
la crainte où j’étais de m’être égaré. J’ai enfin déclaré mon
amour, et quoiqu’on ait gardé le silence le plus obstiné, j’ai
obtenu la réponse peut-être la moins équivoque et la plus
flatteuse; mais n’anticipons pas sur les événements et
reprenons plus haut.
Vous vous souvenez qu’on faisait épier mes démarches.
Eh bien! j’ai voulu que ce moyen scandaleux tournât à
l’édification publique, et voici ce que j’ai fait. J’ai chargé
mon confident de me trouver, dans les environs, quelque
malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission
n’était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me rendit
compte qu’on devait saisir aujourd’hui, dans la matinée, les
meubles d’une famille entière qui ne pouvait payer la taille.
Je m’assurai qu’il n’y eût dans cette maison aucune fille ou
femme dont l’âge ou la figure pussent rendre mon action
suspecte, et quand je fus bien informé, je déclarai à souper
mon projet d’aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre
justice à ma présidente; sans doute elle eut quelques remords
des ordres qu’elle avait donnés, et n’ayant pas la force de
vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier mon
désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de me
rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et
pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux
qu’elle ne voulait, me faisaient assez connaître qu’elle
désirait que je prisse pour bonnes ces mauvaises raisons. Je
n’avais garde de m’y rendre, comme vous pouvez croire, et
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Enfin, ma belle amie, j’ai fait un pas en avant, mais un
grand pas, et qui, s’il ne m’a pas conduit jusqu’au but, m’a
fait connaître au moins que je suis dans la route et a dissipé
la crainte où j’étais de m’être égaré. J’ai enfin déclaré mon
amour, et quoiqu’on ait gardé le silence le plus obstiné, j’ai
obtenu la réponse peut-être la moins équivoque et la plus
flatteuse; mais n’anticipons pas sur les événements et
reprenons plus haut.
Vous vous souvenez qu’on faisait épier mes démarches.
Eh bien! j’ai voulu que ce moyen scandaleux tournât à
l’édification publique, et voici ce que j’ai fait. J’ai chargé
mon confident de me trouver, dans les environs, quelque
malheureux qui eût besoin de secours. Cette commission
n’était pas difficile à remplir. Hier après-midi, il me rendit
compte qu’on devait saisir aujourd’hui, dans la matinée, les
meubles d’une famille entière qui ne pouvait payer la taille.
Je m’assurai qu’il n’y eût dans cette maison aucune fille ou
femme dont l’âge ou la figure pussent rendre mon action
suspecte, et quand je fus bien informé, je déclarai à souper
mon projet d’aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre
justice à ma présidente; sans doute elle eut quelques remords
des ordres qu’elle avait donnés, et n’ayant pas la force de
vaincre sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier mon
désir: il devait faire une chaleur excessive, je risquais de me
rendre malade, je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain; et
pendant ce dialogue, ses yeux, qui parlaient peut-être mieux
qu’elle ne voulait, me faisaient assez connaître qu’elle
désirait que je prisse pour bonnes ces mauvaises raisons. Je
n’avais garde de m’y rendre, comme vous pouvez croire, et
Page 96
je résistai de même à une petite diatribe contre la chasse et
les chasseurs et à un petit nuage d’humeur qui obscurcit,
toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment
que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne
me nuisît. Je ne calculais pas la curiosité d’une femme; aussi
me trompais-je. Mon chasseur me rassura dès le soir même,
et je me couchai satisfait.
Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à
cinquante pas du château, j’aperçois mon espion qui me suit.
J’entre en chasse et marche à travers champs vers le village
où je voulais me rendre, sans autre plaisir, dans ma route,
que de faire courir le drôle qui me suivait et qui, n’osant pas
quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un
espace triple du mien. A force de l’exercer, j’ai eu moi-même
une extrême chaleur et je me suis assis au pied d’un arbre.
N’a-t-il pas eu l’insolence de couler derrière un buisson qui
n’était pas à vingt pas de moi et de s’y asseoir aussi? J’ai été
tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui,
quoique de petit plomb seulement, lui aurait donné une leçon
suffisante sur les dangers de la curiosité; heureusement pour
lui, je me suis ressouvenu qu’il était utile et même nécessaire
à mes projets: cette réflexion l’a sauvé.
Cependant j’arrive au village; je vois de la rumeur, je
m’avance, j’interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le
collecteur, et, cédant à ma généreuse compassion, je paie
noblement cinquante-six livres pour lesquelles on réduisait
cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action
si simple, vous n’imaginez pas quel chœur de bénédictions
retentit autour de moi de la part des assistants? Quelles
larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef
de cette famille et embellissaient cette figure de patriarche,
qu’un moment auparavant l’empreinte farouche du désespoir
rendait vraiment hideuse! J’examinais ce spectacle lorsqu’un
autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une femme
et deux enfants et s’avançant vers moi à pas précipités, leur
dit: «Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu», et,
les chasseurs et à un petit nuage d’humeur qui obscurcit,
toute la soirée, cette figure céleste. Je craignis un moment
que ses ordres ne fussent révoqués et que sa délicatesse ne
me nuisît. Je ne calculais pas la curiosité d’une femme; aussi
me trompais-je. Mon chasseur me rassura dès le soir même,
et je me couchai satisfait.
Au point du jour, je me lève et je pars. A peine à
cinquante pas du château, j’aperçois mon espion qui me suit.
J’entre en chasse et marche à travers champs vers le village
où je voulais me rendre, sans autre plaisir, dans ma route,
que de faire courir le drôle qui me suivait et qui, n’osant pas
quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un
espace triple du mien. A force de l’exercer, j’ai eu moi-même
une extrême chaleur et je me suis assis au pied d’un arbre.
N’a-t-il pas eu l’insolence de couler derrière un buisson qui
n’était pas à vingt pas de moi et de s’y asseoir aussi? J’ai été
tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui,
quoique de petit plomb seulement, lui aurait donné une leçon
suffisante sur les dangers de la curiosité; heureusement pour
lui, je me suis ressouvenu qu’il était utile et même nécessaire
à mes projets: cette réflexion l’a sauvé.
Cependant j’arrive au village; je vois de la rumeur, je
m’avance, j’interroge: on me raconte le fait. Je fais venir le
collecteur, et, cédant à ma généreuse compassion, je paie
noblement cinquante-six livres pour lesquelles on réduisait
cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action
si simple, vous n’imaginez pas quel chœur de bénédictions
retentit autour de moi de la part des assistants? Quelles
larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef
de cette famille et embellissaient cette figure de patriarche,
qu’un moment auparavant l’empreinte farouche du désespoir
rendait vraiment hideuse! J’examinais ce spectacle lorsqu’un
autre paysan, plus jeune, conduisant par la main une femme
et deux enfants et s’avançant vers moi à pas précipités, leur
dit: «Tombons tous aux pieds de cette image de Dieu», et,
Page 97
dans le même instant, j’ai été entouré de cette famille
prosternée à mes genoux. J’avouerai ma faiblesse, mes yeux
se sont mouillés de larmes, et j’ai senti en moi un
mouvement involontaire, mais délicieux. J’ai été étonné du
plaisir qu’on éprouve en faisant le bien, et je serais tenté de
croire que ce que nous appelons les gens vertueux n’ont pas
tant de mérite qu’on se plaît à nous le dire. Quoi qu’il en
soit, j’ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le plaisir
qu’ils venaient de me faire. J’avais pris dix louis sur moi, je
les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements,
mais ils n’avaient plus ce même degré de pathétique: le
nécessaire avait produit le grand, le véritable effet, le reste
n’était qu’une simple expression de reconnaissance et
d’étonnement pour des dons superflus.
Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette
famille, je ne ressemblais pas mal au héros d’un drame, dans
la scène du dénouement. Vous remarquerez que dans cette
foule était surtout le fidèle espion. Mon but était rempli, je
me dégageai d’eux tous et regagnai le château. Tout calculé,
je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien sans
doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes
titres auprès d’elle et l’ayant, en quelque sorte, ainsi payée
d’avance, j’aurai le droit d’en disposer à ma fantaisie, sans
avoir de reproche à me faire.
J’oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j’ai
demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de
mes projets. Vous allez voir si déjà leurs prières n’ont pas été
en partie exaucées... Mais on m’avertit que le souper est
servi, et il serait trop tard pour que cette lettre partît si je ne
la fermais qu’en me retirant. Ainsi le reste à l’ordinaire
prochain. J’en suis fâché, car le reste est le meilleur. Adieu,
ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de la
voir.
De..., ce 20 août 17**.
prosternée à mes genoux. J’avouerai ma faiblesse, mes yeux
se sont mouillés de larmes, et j’ai senti en moi un
mouvement involontaire, mais délicieux. J’ai été étonné du
plaisir qu’on éprouve en faisant le bien, et je serais tenté de
croire que ce que nous appelons les gens vertueux n’ont pas
tant de mérite qu’on se plaît à nous le dire. Quoi qu’il en
soit, j’ai trouvé juste de payer à ces pauvres gens le plaisir
qu’ils venaient de me faire. J’avais pris dix louis sur moi, je
les leur ai donnés. Ici ont recommencé les remerciements,
mais ils n’avaient plus ce même degré de pathétique: le
nécessaire avait produit le grand, le véritable effet, le reste
n’était qu’une simple expression de reconnaissance et
d’étonnement pour des dons superflus.
Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette
famille, je ne ressemblais pas mal au héros d’un drame, dans
la scène du dénouement. Vous remarquerez que dans cette
foule était surtout le fidèle espion. Mon but était rempli, je
me dégageai d’eux tous et regagnai le château. Tout calculé,
je me félicite de mon invention. Cette femme vaut bien sans
doute que je me donne tant de soins; ils seront un jour mes
titres auprès d’elle et l’ayant, en quelque sorte, ainsi payée
d’avance, j’aurai le droit d’en disposer à ma fantaisie, sans
avoir de reproche à me faire.
J’oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j’ai
demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de
mes projets. Vous allez voir si déjà leurs prières n’ont pas été
en partie exaucées... Mais on m’avertit que le souper est
servi, et il serait trop tard pour que cette lettre partît si je ne
la fermais qu’en me retirant. Ainsi le reste à l’ordinaire
prochain. J’en suis fâché, car le reste est le meilleur. Adieu,
ma belle amie. Vous me volez un moment du plaisir de la
voir.
De..., ce 20 août 17**.
Page 98
Page 99
L E T T RE XXI I
La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître
un trait de M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me
semble, avec tous ceux sous lesquels on vous l’a représenté.
Il est si pénible de penser désavantageusement de qui que ce
soit, si fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui
auraient toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la
vertu! Enfin vous aimez tant à user d’indulgence que c’est
vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un
jugement trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à
espérer cette faveur, je dirais presque cette justice; et voici
sur quoi je le pense.
Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire
supposer quelque projet de sa part dans les environs, comme
l’idée vous en était venue, idée que je m’accuse d’avoir
saisie peut-être avec trop de vivacité. Heureusement pour lui,
et surtout pour nous, puisque cela nous sauve d’être injustes,
un de mes gens devait aller du même côté que lui[18], et c’est
par là que ma curiosité répréhensible, mais heureuse, a été
satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant trouvé
au village de... une malheureuse famille dont on vendait les
meubles, faute d’avoir pu payer les impositions, non
seulement s’était empressé d’acquitter la dette de ces
pauvres gens, mais même leur avait donné une somme
d’argent assez considérable. Mon domestique a été témoin
de cette vertueuse action, et il m’a rapporté de plus que les
paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu’un
domestique, qu’ils ont désigné et que le mien croit être celui
de M. de Valmont, avait pris hier des informations sur ceux
des habitants du village qui pouvaient avoir besoin de
La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître
un trait de M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me
semble, avec tous ceux sous lesquels on vous l’a représenté.
Il est si pénible de penser désavantageusement de qui que ce
soit, si fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui
auraient toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la
vertu! Enfin vous aimez tant à user d’indulgence que c’est
vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un
jugement trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à
espérer cette faveur, je dirais presque cette justice; et voici
sur quoi je le pense.
Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire
supposer quelque projet de sa part dans les environs, comme
l’idée vous en était venue, idée que je m’accuse d’avoir
saisie peut-être avec trop de vivacité. Heureusement pour lui,
et surtout pour nous, puisque cela nous sauve d’être injustes,
un de mes gens devait aller du même côté que lui[18], et c’est
par là que ma curiosité répréhensible, mais heureuse, a été
satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant trouvé
au village de... une malheureuse famille dont on vendait les
meubles, faute d’avoir pu payer les impositions, non
seulement s’était empressé d’acquitter la dette de ces
pauvres gens, mais même leur avait donné une somme
d’argent assez considérable. Mon domestique a été témoin
de cette vertueuse action, et il m’a rapporté de plus que les
paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu’un
domestique, qu’ils ont désigné et que le mien croit être celui
de M. de Valmont, avait pris hier des informations sur ceux
des habitants du village qui pouvaient avoir besoin de
Page 100
secours. Si cela est ainsi, ce n’est même plus seulement une
compassion passagère et que l’occasion détermine: c’est le
projet formé de faire du bien; c’est la sollicitude de la
bienfaisance, c’est la plus belle vertu des plus belles âmes;
mais, soit hasard ou projet, c’est toujours une action louable
et dont le seul récit m’a attendrie jusqu’aux larmes.
J’ajouterai de plus, et toujours par justice, que quand je lui ai
parlé de cette action, de laquelle il ne disait mot, il a
commencé par s’en défendre et a eu l’air d’y mettre si peu de
valeur lorsqu’il en eut convenu, que sa modestie en doublait
le mérite.
A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de
Valmont est en effet un libertin sans retour? S’il n’est que
cela et se conduit ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes?
Quoi! les méchants partageraient-ils avec les bons le plaisir
sacré de la bienfaisance? Dieu permettrait-il qu’une famille
vertueuse reçût, de la main d’un scélérat, des secours dont
elle rendrait grâces à sa divine Providence? et pourrait-il se
plaire à entendre des bouches pures répandre leurs
bénédictions sur un réprouvé? Non. J’aime mieux croire que
ces erreurs, pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne
puis penser que celui qui fait du bien soit l’ennemi de la
vertu. M. de Valmont n’est peut-être qu’un exemple de plus
du danger des liaisons. Je m’arrête à cette idée qui me plaît.
Si, d’une part, elle peut servir à le justifier dans votre esprit,
de l’autre elle me rend de plus en plus précieuse l’amitié
tendre qui m’unit à vous pour la vie.
J’ai l’honneur d’être, etc.
P.-S.—Mme de Rosemonde et moi nous allons, dans
l’instant, voir aussi l’honnête et malheureuse famille, et
joindre nos secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le
mènerons avec nous. Nous donnerons au moins à ces bonnes
gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c’est, je crois, tout
ce qu’il nous a laissé à faire.
De..., ce 20 août 17**.
compassion passagère et que l’occasion détermine: c’est le
projet formé de faire du bien; c’est la sollicitude de la
bienfaisance, c’est la plus belle vertu des plus belles âmes;
mais, soit hasard ou projet, c’est toujours une action louable
et dont le seul récit m’a attendrie jusqu’aux larmes.
J’ajouterai de plus, et toujours par justice, que quand je lui ai
parlé de cette action, de laquelle il ne disait mot, il a
commencé par s’en défendre et a eu l’air d’y mettre si peu de
valeur lorsqu’il en eut convenu, que sa modestie en doublait
le mérite.
A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de
Valmont est en effet un libertin sans retour? S’il n’est que
cela et se conduit ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes?
Quoi! les méchants partageraient-ils avec les bons le plaisir
sacré de la bienfaisance? Dieu permettrait-il qu’une famille
vertueuse reçût, de la main d’un scélérat, des secours dont
elle rendrait grâces à sa divine Providence? et pourrait-il se
plaire à entendre des bouches pures répandre leurs
bénédictions sur un réprouvé? Non. J’aime mieux croire que
ces erreurs, pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne
puis penser que celui qui fait du bien soit l’ennemi de la
vertu. M. de Valmont n’est peut-être qu’un exemple de plus
du danger des liaisons. Je m’arrête à cette idée qui me plaît.
Si, d’une part, elle peut servir à le justifier dans votre esprit,
de l’autre elle me rend de plus en plus précieuse l’amitié
tendre qui m’unit à vous pour la vie.
J’ai l’honneur d’être, etc.
P.-S.—Mme de Rosemonde et moi nous allons, dans
l’instant, voir aussi l’honnête et malheureuse famille, et
joindre nos secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le
mènerons avec nous. Nous donnerons au moins à ces bonnes
gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c’est, je crois, tout
ce qu’il nous a laissé à faire.
De..., ce 20 août 17**.
Page 101
[18] Mme de Tourvel n’ose donc pas dire que c’était par son
ordre?
ordre?
Page 102
L E T T RE XXI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Nous en sommes restés à mon retour au château: je
reprends mon récit.
Je n’eus que le temps de faire une courte toilette et je me
rendis au salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis
que le curé du lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J’allai
m’asseoir auprès du métier. Des regards, plus doux encore
que de coutume et presque caressants, me firent deviner
bientôt que le domestique avait déjà rendu compte de sa
mission. En effet, mon aimable curieuse ne put garder plus
longtemps le secret qu’elle m’avait dérobé, et, sans crainte
d’interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait
pourtant à celui d’un prône: «J’ai bien aussi ma nouvelle à
débiter», dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure,
avec une exactitude qui faisait honneur à l’intelligence de
son historien. Vous jugez comme je déployai toute ma
modestie; mais qui pourrait arrêter une femme qui fait, sans
s’en douter, l’éloge de ce qu’elle aime? Je pris donc le parti
de la laisser aller. On eût dit qu’elle prêchait le panégyrique
d’un saint. Pendant ce temps, j’observais, non sans espoir,
tout ce que promettaient à l’amour son regard animé, son
geste devenu plus libre et surtout ce son de voix qui, par son
altération déjà sensible, trahissait l’émotion de son âme. A
peine elle finissait de parler: «Venez, mon neveu, me dit Mme
de Rosemonde, venez, que je vous embrasse». Je sentis
aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se défendre d’être
embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais elle
fut bientôt dans mes bras, et, loin d’avoir la force de résister,
à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j’observe cette
femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s’empressa de
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Nous en sommes restés à mon retour au château: je
reprends mon récit.
Je n’eus que le temps de faire une courte toilette et je me
rendis au salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis
que le curé du lieu lisait la gazette à ma vieille tante. J’allai
m’asseoir auprès du métier. Des regards, plus doux encore
que de coutume et presque caressants, me firent deviner
bientôt que le domestique avait déjà rendu compte de sa
mission. En effet, mon aimable curieuse ne put garder plus
longtemps le secret qu’elle m’avait dérobé, et, sans crainte
d’interrompre un vénérable pasteur dont le débit ressemblait
pourtant à celui d’un prône: «J’ai bien aussi ma nouvelle à
débiter», dit-elle, et tout de suite elle raconta mon aventure,
avec une exactitude qui faisait honneur à l’intelligence de
son historien. Vous jugez comme je déployai toute ma
modestie; mais qui pourrait arrêter une femme qui fait, sans
s’en douter, l’éloge de ce qu’elle aime? Je pris donc le parti
de la laisser aller. On eût dit qu’elle prêchait le panégyrique
d’un saint. Pendant ce temps, j’observais, non sans espoir,
tout ce que promettaient à l’amour son regard animé, son
geste devenu plus libre et surtout ce son de voix qui, par son
altération déjà sensible, trahissait l’émotion de son âme. A
peine elle finissait de parler: «Venez, mon neveu, me dit Mme
de Rosemonde, venez, que je vous embrasse». Je sentis
aussitôt que la jolie prêcheuse ne pourrait se défendre d’être
embrassée à son tour. Cependant elle voulut fuir, mais elle
fut bientôt dans mes bras, et, loin d’avoir la force de résister,
à peine lui restait-il celle de se soutenir. Plus j’observe cette
femme, et plus elle me paraît désirable. Elle s’empressa de
Page 103
retourner à son métier et eut l’air, pour tout le monde, de
recommencer sa tapisserie; mais moi, je m’aperçus bien que
sa main tremblante ne lui permettait pas de continuer son
ouvrage.
Après le dîner, les dames voulurent aller voir les
infortunés que j’avais si pieusement secourus; je les
accompagnai. Je vous sauve l’ennui de cette seconde scène
de reconnaissance et d’éloges. Mon cœur, pressé d’un
souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château.
Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu’à
l’ordinaire, ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les
moyens de profiter de l’effet qu’avait produit l’événement du
jour, je gardais le même silence. Mme de Rosemonde seule
parlait et n’obtenait de nous que des réponses courtes et
rares. Nous dûmes l’ennuyer: j’en avais le projet, et il
réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son
appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans
un salon mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l’amour
timide.
Je n’eus pas la peine de diriger la conversation où je
voulais la conduire. La ferveur de l’aimable prêcheuse me
servit mieux que n’aurait pu faire mon adresse. «Quand on
est digne de faire le bien, me dit-elle en arrêtant sur moi son
doux regard, comment passe-t-on sa vie à mal faire?—Je ne
mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure, et je ne
conçois pas qu’avec autant d’esprit que vous en avez, vous
ne m’ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire
auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu’il me soit
possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma
conduite dans un caractère malheureusement trop facile.
Entouré de gens sans mœurs, j’ai imité leurs vices; j’ai peut-
être mis de l’amour-propre à les surpasser. Séduit de même
ici par l’exemple des vertus, sans espérer de vous atteindre,
j’ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être l’action
dont vous me louez aujourd’hui perdrait-elle tout son prix à
vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous
recommencer sa tapisserie; mais moi, je m’aperçus bien que
sa main tremblante ne lui permettait pas de continuer son
ouvrage.
Après le dîner, les dames voulurent aller voir les
infortunés que j’avais si pieusement secourus; je les
accompagnai. Je vous sauve l’ennui de cette seconde scène
de reconnaissance et d’éloges. Mon cœur, pressé d’un
souvenir délicieux, hâte le moment du retour au château.
Pendant la route, ma belle présidente, plus rêveuse qu’à
l’ordinaire, ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les
moyens de profiter de l’effet qu’avait produit l’événement du
jour, je gardais le même silence. Mme de Rosemonde seule
parlait et n’obtenait de nous que des réponses courtes et
rares. Nous dûmes l’ennuyer: j’en avais le projet, et il
réussit. Aussi, en descendant de voiture, elle passa dans son
appartement et nous laissa tête à tête, ma belle et moi, dans
un salon mal éclairé; obscurité douce, qui enhardit l’amour
timide.
Je n’eus pas la peine de diriger la conversation où je
voulais la conduire. La ferveur de l’aimable prêcheuse me
servit mieux que n’aurait pu faire mon adresse. «Quand on
est digne de faire le bien, me dit-elle en arrêtant sur moi son
doux regard, comment passe-t-on sa vie à mal faire?—Je ne
mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure, et je ne
conçois pas qu’avec autant d’esprit que vous en avez, vous
ne m’ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire
auprès de vous, vous en êtes trop digne pour qu’il me soit
possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma
conduite dans un caractère malheureusement trop facile.
Entouré de gens sans mœurs, j’ai imité leurs vices; j’ai peut-
être mis de l’amour-propre à les surpasser. Séduit de même
ici par l’exemple des vertus, sans espérer de vous atteindre,
j’ai au moins essayé de vous suivre. Et peut-être l’action
dont vous me louez aujourd’hui perdrait-elle tout son prix à
vos yeux, si vous en connaissiez le véritable motif! (Vous
Page 104
voyez, ma belle amie, combien j’étais près de la vérité.) Ce
n’est pas à moi, continuai-je, que ces malheureux ont dû mes
secours. Où vous croyez voir une action louable, je ne
cherchais qu’un moyen de plaire. Je n’étais, puisqu’il faut le
dire, que le faible agent de la divinité que j’adore (ici elle
voulut m’interrompre, mais je ne lui en donnai pas le temps).
Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m’échappe
que par faiblesse. Je m’étais promis de vous le taire; je me
faisais un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas
un hommage pur que vous ignoreriez toujours; mais,
incapable de tromper, quand j’ai sous les yeux l’exemple de
la candeur, je n’aurai point à me reprocher avec vous une
dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage
par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais;
mais mes souffrances me seront chères; elles me prouveront
l’excès de mon amour; c’est à vos pieds, c’est dans votre
sein que je déposerai mes peines. J’y puiserai des forces pour
souffrir de nouveau; j’y trouverai la bonté compatissante, et
je me croirai consolé parce que vous m’aurez plaint. O vous
que j’adore! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi.»
Cependant j’étais à ses genoux et je serrais ses mains dans
les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les
croisant sur ses yeux, avec l’expression du désespoir: «Ah!
malheureuse!» s’écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par
bonheur je m’étais livré à tel point que je pleurais aussi, et,
reprenant ses mains, je les baignais de pleurs. Cette
précaution était bien nécessaire; car elle était si occupée de
sa douleur qu’elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si je
n’avais trouvé ce moyen de l’en avertir. J’y gagnai de plus
de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore
par l’attrait puissant des larmes. Ma tête s’échauffait et
j’étais si peu maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce
moment.
Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l’empire des
circonstances, si moi-même, oubliant mes projets, j’ai risqué
de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs
combats et les détails d’une pénible défaite; si, séduit par un
n’est pas à moi, continuai-je, que ces malheureux ont dû mes
secours. Où vous croyez voir une action louable, je ne
cherchais qu’un moyen de plaire. Je n’étais, puisqu’il faut le
dire, que le faible agent de la divinité que j’adore (ici elle
voulut m’interrompre, mais je ne lui en donnai pas le temps).
Dans ce moment même, ajoutai-je, mon secret ne m’échappe
que par faiblesse. Je m’étais promis de vous le taire; je me
faisais un bonheur de rendre à vos vertus comme à vos appas
un hommage pur que vous ignoreriez toujours; mais,
incapable de tromper, quand j’ai sous les yeux l’exemple de
la candeur, je n’aurai point à me reprocher avec vous une
dissimulation coupable. Ne croyez pas que je vous outrage
par une criminelle espérance. Je serai malheureux, je le sais;
mais mes souffrances me seront chères; elles me prouveront
l’excès de mon amour; c’est à vos pieds, c’est dans votre
sein que je déposerai mes peines. J’y puiserai des forces pour
souffrir de nouveau; j’y trouverai la bonté compatissante, et
je me croirai consolé parce que vous m’aurez plaint. O vous
que j’adore! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi.»
Cependant j’étais à ses genoux et je serrais ses mains dans
les miennes; mais elle, les dégageant tout à coup et les
croisant sur ses yeux, avec l’expression du désespoir: «Ah!
malheureuse!» s’écria-t-elle, puis elle fondit en larmes. Par
bonheur je m’étais livré à tel point que je pleurais aussi, et,
reprenant ses mains, je les baignais de pleurs. Cette
précaution était bien nécessaire; car elle était si occupée de
sa douleur qu’elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si je
n’avais trouvé ce moyen de l’en avertir. J’y gagnai de plus
de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore
par l’attrait puissant des larmes. Ma tête s’échauffait et
j’étais si peu maître de moi, que je fus tenté de profiter de ce
moment.
Quelle est donc notre faiblesse? Quel est l’empire des
circonstances, si moi-même, oubliant mes projets, j’ai risqué
de perdre, par un triomphe prématuré, le charme des longs
combats et les détails d’une pénible défaite; si, séduit par un
Page 105
désir de jeune homme, j’ai pensé exposer le vainqueur de
Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que
l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus! Ah!
qu’elle se rende, mais qu’elle combatte; que, sans avoir la
force de vaincre, elle ait celle de résister; qu’elle savoure à
loisir le sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d’avouer
sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf
qu’il a surpris; le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est
sublime, n’est-ce pas? Mais peut-être serais-je à présent au
regret de ne l’avoir pas suivi, si le hasard ne fût venu au
secours de ma prudence.
Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mme de
Tourvel, effrayée, se leva précipitamment, se saisit d’un des
flambeaux et sortit. Il fallut bien la laisser faire. Ce n’était
qu’un domestique. Aussitôt que j’en fus assuré, je la suivis.
A peine eus-je fait quelques pas que, soit qu’elle me
reconnût, soit un sentiment vague d’effroi, je l’entendis
précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu’entrer, dans son
appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J’y allai; mais
la clef était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c’eût été
lui fournir l’occasion d’une résistance trop facile. J’eus
l’heureuse et simple idée de tenter de voir à travers la
serrure, et je vis en effet cette femme adorable à genoux,
baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel Dieu osait-elle
invoquer? En est-il d’assez puissant contre l’amour? En vain
cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c’est moi qui
réglerai son sort.
Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai
aussi dans mon appartement et me mis à vous écrire.
J’espérais la revoir au souper; mais elle fit dire qu’elle s’était
trouvée indisposée et s’était mise au lit. Mme de Rosemonde
voulut monter chez elle; mais la malicieuse malade prétexta
un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous
jugez qu’après le souper la veillée fut courte et que j’eus
aussi mon mal de tête. Retiré chez moi, j’écrivis une longue
lettre pour me plaindre de cette rigueur, et je me couchai,
Mme de Tourvel à ne recueillir, pour fruit de ses travaux, que
l’insipide avantage d’avoir eu une femme de plus! Ah!
qu’elle se rende, mais qu’elle combatte; que, sans avoir la
force de vaincre, elle ait celle de résister; qu’elle savoure à
loisir le sentiment de sa faiblesse et soit contrainte d’avouer
sa défaite. Laissons le braconnier obscur tuer à l’affût le cerf
qu’il a surpris; le vrai chasseur doit le forcer. Ce projet est
sublime, n’est-ce pas? Mais peut-être serais-je à présent au
regret de ne l’avoir pas suivi, si le hasard ne fût venu au
secours de ma prudence.
Nous entendîmes du bruit. On venait au salon. Mme de
Tourvel, effrayée, se leva précipitamment, se saisit d’un des
flambeaux et sortit. Il fallut bien la laisser faire. Ce n’était
qu’un domestique. Aussitôt que j’en fus assuré, je la suivis.
A peine eus-je fait quelques pas que, soit qu’elle me
reconnût, soit un sentiment vague d’effroi, je l’entendis
précipiter sa marche et se jeter, plutôt qu’entrer, dans son
appartement, dont elle ferma la porte sur elle. J’y allai; mais
la clef était en dedans. Je me gardai bien de frapper: c’eût été
lui fournir l’occasion d’une résistance trop facile. J’eus
l’heureuse et simple idée de tenter de voir à travers la
serrure, et je vis en effet cette femme adorable à genoux,
baignée de larmes et priant avec ferveur. Quel Dieu osait-elle
invoquer? En est-il d’assez puissant contre l’amour? En vain
cherche-t-elle à présent des secours étrangers: c’est moi qui
réglerai son sort.
Croyant en avoir assez fait pour un jour, je me retirai
aussi dans mon appartement et me mis à vous écrire.
J’espérais la revoir au souper; mais elle fit dire qu’elle s’était
trouvée indisposée et s’était mise au lit. Mme de Rosemonde
voulut monter chez elle; mais la malicieuse malade prétexta
un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous
jugez qu’après le souper la veillée fut courte et que j’eus
aussi mon mal de tête. Retiré chez moi, j’écrivis une longue
lettre pour me plaindre de cette rigueur, et je me couchai,
Page 106
avec le projet de la remettre ce matin. J’ai mal dormi,
comme vous pouvez voir, par la date de cette lettre. Je me
suis levé et j’ai relu mon épître. Je me suis aperçu que je ne
m’y étais pas assez observé, que j’y montrais plus d’ardeur
que d’amour et plus d’humeur que de tristesse. Il faudra la
refaire, mais il faudrait être plus calme.
J’aperçois le point du jour, et j’espère que la fraîcheur
qui l’accompagne m’amènera le sommeil. Je vais me
remettre au lit, et, quel que soit l’empire de cette femme, je
vous promets de ne pas m’occuper tellement d’elle qu’il ne
me reste le temps de songer beaucoup à vous. Adieu, ma
belle amie.
De..., ce 21 août 17**, 4 heures du
matin.
comme vous pouvez voir, par la date de cette lettre. Je me
suis levé et j’ai relu mon épître. Je me suis aperçu que je ne
m’y étais pas assez observé, que j’y montrais plus d’ardeur
que d’amour et plus d’humeur que de tristesse. Il faudra la
refaire, mais il faudrait être plus calme.
J’aperçois le point du jour, et j’espère que la fraîcheur
qui l’accompagne m’amènera le sommeil. Je vais me
remettre au lit, et, quel que soit l’empire de cette femme, je
vous promets de ne pas m’occuper tellement d’elle qu’il ne
me reste le temps de songer beaucoup à vous. Adieu, ma
belle amie.
De..., ce 21 août 17**, 4 heures du
matin.
Page 107
L E T T RE XXI V
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon
âme; daignez m’apprendre ce que je dois espérer ou
craindre. Placé entre l’excès du bonheur et celui de
l’infortune, l’incertitude est un tourment cruel. Pourquoi
vous ai-je parlé? Que n’ai-je su résister au charme impérieux
qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en
silence, je jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment
pur, que ne troublait point alors l’image de votre douleur,
suffisait à ma félicité; mais cette source de bonheur en est
devenue une de désespoir depuis que j’ai vu couler vos
larmes, depuis que j’ai entendu ce cruel Ah! malheureuse!
Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon
cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-
il vous inspirer que l’effroi! Quelle est donc cette crainte?
Ah! ce n’est pas celle de le partager: votre cœur que j’ai mal
connu n’est pas fait pour l’amour; le mien, que vous
calomniez sans cesse, est le seul qui soit sensible; le vôtre est
même sans pitié. S’il n’en était pas ainsi, vous n’auriez pas
refusé un mot de consolation au malheureux qui vous
racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à
ses regards, quand il n’a d’autre plaisir que celui de vous
voir; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son
inquiétude, en lui faisant annoncer que vous étiez malade,
sans lui permettre d’aller s’informer de votre état; vous
auriez senti que cette même nuit, qui n’était pour vous que
douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de
douleurs.
Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je
ne crains pas de vous prendre pour juge. Qu’ai-je donc fait?
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon
âme; daignez m’apprendre ce que je dois espérer ou
craindre. Placé entre l’excès du bonheur et celui de
l’infortune, l’incertitude est un tourment cruel. Pourquoi
vous ai-je parlé? Que n’ai-je su résister au charme impérieux
qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en
silence, je jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment
pur, que ne troublait point alors l’image de votre douleur,
suffisait à ma félicité; mais cette source de bonheur en est
devenue une de désespoir depuis que j’ai vu couler vos
larmes, depuis que j’ai entendu ce cruel Ah! malheureuse!
Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon
cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-
il vous inspirer que l’effroi! Quelle est donc cette crainte?
Ah! ce n’est pas celle de le partager: votre cœur que j’ai mal
connu n’est pas fait pour l’amour; le mien, que vous
calomniez sans cesse, est le seul qui soit sensible; le vôtre est
même sans pitié. S’il n’en était pas ainsi, vous n’auriez pas
refusé un mot de consolation au malheureux qui vous
racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à
ses regards, quand il n’a d’autre plaisir que celui de vous
voir; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son
inquiétude, en lui faisant annoncer que vous étiez malade,
sans lui permettre d’aller s’informer de votre état; vous
auriez senti que cette même nuit, qui n’était pour vous que
douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de
douleurs.
Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je
ne crains pas de vous prendre pour juge. Qu’ai-je donc fait?
Page 108
Que céder à un sentiment involontaire inspiré par la beauté
et justifié par la vertu; toujours contenu par le respect, et
dont l’innocent aveu fut l’effet de la confiance et non de
l’espoir. La trahirez-vous cette confiance que vous-même
avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré sans
réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un
tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver
un: je désavoue mes reproches; j’ai pu les écrire, mais non
pas les penser. Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c’est le
seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l’êtes en
m’accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-
vous secouru qui en eût autant besoin que moi? Ne
m’abandonnez pas dans le délire où vous m’avez plongé;
prêtez-moi votre raison, puisque vous avez ravi la mienne;
après m’avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre ouvrage.
Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à
vaincre mon amour, mais vous m’apprendrez à le régler: en
guidant mes démarches, en dictant mes discours, vous me
sauverez au moins du malheur affreux de vous déplaire.
Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi que
vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de
votre indulgence. Vous n’aurez jamais toute celle que je vous
désirerais; mais je réclame celle dont j’ai besoin: me la
refuserez-vous?
Adieu, madame; recevez avec bonté l’hommage de mes
sentiments; il ne nuit point à celui de mon respect.
De..., ce 20 août 17**.
et justifié par la vertu; toujours contenu par le respect, et
dont l’innocent aveu fut l’effet de la confiance et non de
l’espoir. La trahirez-vous cette confiance que vous-même
avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré sans
réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un
tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver
un: je désavoue mes reproches; j’ai pu les écrire, mais non
pas les penser. Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c’est le
seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l’êtes en
m’accordant vos soins généreux. Quel malheureux avez-
vous secouru qui en eût autant besoin que moi? Ne
m’abandonnez pas dans le délire où vous m’avez plongé;
prêtez-moi votre raison, puisque vous avez ravi la mienne;
après m’avoir corrigé, éclairez-moi pour finir votre ouvrage.
Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à
vaincre mon amour, mais vous m’apprendrez à le régler: en
guidant mes démarches, en dictant mes discours, vous me
sauverez au moins du malheur affreux de vous déplaire.
Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi que
vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de
votre indulgence. Vous n’aurez jamais toute celle que je vous
désirerais; mais je réclame celle dont j’ai besoin: me la
refuserez-vous?
Adieu, madame; recevez avec bonté l’hommage de mes
sentiments; il ne nuit point à celui de mon respect.
De..., ce 20 août 17**.
Page 109
L E T T RE XXV
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Voici le bulletin d’hier.
A onze heures j’entrai chez Mme de Rosemonde, et, sous
ses auspices, je fus introduit chez la feinte malade, qui était
encore couchée. Elle avait les yeux très battus; j’espère
qu’elle avait aussi mal dormi que moi. Je saisis un moment
où Mme de Rosemonde s’était éloignée pour remettre ma
lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le lit et
allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille
tante qui voulait être auprès de son cher enfant. Il fallut bien
serrer la lettre pour éviter le scandale. La malade dit
maladroitement qu’elle croyait avoir un peu de fièvre. Mme
de Rosemonde m’engagea à lui tâter le pouls, en vantant
beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle eut
donc le double chagrin d’être obligée de me livrer son bras et
de sentir que son petit mensonge allait être découvert. En
effet, je pris sa main que je serrai dans une des miennes,
pendant que de l’autre je parcourais son bras frais et potelé;
la malicieuse personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire
en me retirant: «Il n’y a pas même la plus légère émotion.»
Je me doutai que ses regards devaient être sévères, et, pour la
punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit
qu’elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut
au dîner qui fut triste; elle annonça qu’elle n’irait pas se
promener, ce qui était me dire que je n’aurais pas occasion
de lui parler. Je sentis bien qu’il fallait placer là un soupir et
un regard douloureux; sans doute elle s’y attendait, car ce fut
le seul moment de la journée où je parvins à rencontrer ses
yeux. Toute sage qu’elle est, elle a ses petites ruses comme
une autre. Je trouvai le moment de lui demander si elle avait
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Voici le bulletin d’hier.
A onze heures j’entrai chez Mme de Rosemonde, et, sous
ses auspices, je fus introduit chez la feinte malade, qui était
encore couchée. Elle avait les yeux très battus; j’espère
qu’elle avait aussi mal dormi que moi. Je saisis un moment
où Mme de Rosemonde s’était éloignée pour remettre ma
lettre. On refusa de la prendre; mais je la laissai sur le lit et
allai bien honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille
tante qui voulait être auprès de son cher enfant. Il fallut bien
serrer la lettre pour éviter le scandale. La malade dit
maladroitement qu’elle croyait avoir un peu de fièvre. Mme
de Rosemonde m’engagea à lui tâter le pouls, en vantant
beaucoup mes connaissances en médecine. Ma belle eut
donc le double chagrin d’être obligée de me livrer son bras et
de sentir que son petit mensonge allait être découvert. En
effet, je pris sa main que je serrai dans une des miennes,
pendant que de l’autre je parcourais son bras frais et potelé;
la malicieuse personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire
en me retirant: «Il n’y a pas même la plus légère émotion.»
Je me doutai que ses regards devaient être sévères, et, pour la
punir, je ne les cherchai pas. Un moment après, elle dit
qu’elle voulait se lever et nous la laissâmes seule. Elle parut
au dîner qui fut triste; elle annonça qu’elle n’irait pas se
promener, ce qui était me dire que je n’aurais pas occasion
de lui parler. Je sentis bien qu’il fallait placer là un soupir et
un regard douloureux; sans doute elle s’y attendait, car ce fut
le seul moment de la journée où je parvins à rencontrer ses
yeux. Toute sage qu’elle est, elle a ses petites ruses comme
une autre. Je trouvai le moment de lui demander si elle avait
Page 110
eu la bonté de m’instruire de mon sort, et je fus un peu
étonné de l’entendre me répondre: Oui, monsieur, je vous ai
écrit. J’étais fort empressé d’avoir cette lettre; mais soit ruse
encore, ou maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le
soir au moment de se retirer chez elle. Je vous l’envoie ainsi
que le brouillon de la mienne; lisez et jugez, voyez avec
quelle insigne fausseté elle affirme qu’elle n’a point
d’amour, quand je suis sûr du contraire; et puis elle se
plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de me
tromper avant! Ma belle amie, l’homme le plus adroit ne
peut encore que se tenir au niveau de la femme la plus vraie.
Il faudra pourtant feindre de croire à tout ce radotage, et se
fatiguer de désespoir, parce qu’il plaît à madame de jouer la
rigueur! Le moyen de ne pas se venger de ces noirceurs-là!...
Ah! patience... mais adieu. J’ai encore beaucoup à écrire.
A propos, vous me renverrez la lettre de l’inhumaine; il
se pourrait faire que par la suite elle voulût qu’on mît du prix
à ces misères-là, et il faut être en règle.
Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en
causerons au premier jour.
Du château, ce 22 août 17**.
étonné de l’entendre me répondre: Oui, monsieur, je vous ai
écrit. J’étais fort empressé d’avoir cette lettre; mais soit ruse
encore, ou maladresse, ou timidité, elle ne me la remit que le
soir au moment de se retirer chez elle. Je vous l’envoie ainsi
que le brouillon de la mienne; lisez et jugez, voyez avec
quelle insigne fausseté elle affirme qu’elle n’a point
d’amour, quand je suis sûr du contraire; et puis elle se
plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de me
tromper avant! Ma belle amie, l’homme le plus adroit ne
peut encore que se tenir au niveau de la femme la plus vraie.
Il faudra pourtant feindre de croire à tout ce radotage, et se
fatiguer de désespoir, parce qu’il plaît à madame de jouer la
rigueur! Le moyen de ne pas se venger de ces noirceurs-là!...
Ah! patience... mais adieu. J’ai encore beaucoup à écrire.
A propos, vous me renverrez la lettre de l’inhumaine; il
se pourrait faire que par la suite elle voulût qu’on mît du prix
à ces misères-là, et il faut être en règle.
Je ne vous parle pas de la petite Volanges; nous en
causerons au premier jour.
Du château, ce 22 août 17**.
Page 111
L E T T RE XXVI
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Sûrement, monsieur, vous n’auriez eu aucune lettre de
moi, si ma sotte conduite d’hier au soir ne me forçait
d’entrer aujourd’hui en explication avec vous. Oui, j’ai
pleuré, je l’avoue; peut-être aussi les deux mots que vous me
citez avec tant de soin me sont-ils échappés; larmes et
paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer
tout.
Accoutumée à n’inspirer que des sentiments honnêtes, à
n’entendre que des discours que je puis écouter sans rougir, à
jouir par conséquent d’une sécurité que j’ose dire que je
mérite, je ne sais ni dissimuler ni combattre les impressions
que j’éprouve. L’étonnement et l’embarras où m’a jeté votre
procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une situation
qui n’eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l’idée
révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous
méprisez et traitée aussi légèrement qu’elles; toutes ces
causes réunies ont provoqué mes larmes et ont pu me faire
dire, avec raison je crois, que j’étais malheureuse. Cette
expression que vous trouvez si forte serait sûrement
beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours
avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouver des
sentiments qui doivent m’offenser, j’avais pu craindre de les
partager.
Non, monsieur, je n’ai pas cette crainte; si je l’avais, je
fuirais à cent lieues de vous; j’irais pleurer dans un désert le
malheur de vous avoir connu. Peut-être même, malgré la
certitude où je suis de ne point vous aimer, de ne vous aimer
jamais, peut-être aurais-je mieux fait de suivre les conseils
de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de moi.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Sûrement, monsieur, vous n’auriez eu aucune lettre de
moi, si ma sotte conduite d’hier au soir ne me forçait
d’entrer aujourd’hui en explication avec vous. Oui, j’ai
pleuré, je l’avoue; peut-être aussi les deux mots que vous me
citez avec tant de soin me sont-ils échappés; larmes et
paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer
tout.
Accoutumée à n’inspirer que des sentiments honnêtes, à
n’entendre que des discours que je puis écouter sans rougir, à
jouir par conséquent d’une sécurité que j’ose dire que je
mérite, je ne sais ni dissimuler ni combattre les impressions
que j’éprouve. L’étonnement et l’embarras où m’a jeté votre
procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une situation
qui n’eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l’idée
révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous
méprisez et traitée aussi légèrement qu’elles; toutes ces
causes réunies ont provoqué mes larmes et ont pu me faire
dire, avec raison je crois, que j’étais malheureuse. Cette
expression que vous trouvez si forte serait sûrement
beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours
avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouver des
sentiments qui doivent m’offenser, j’avais pu craindre de les
partager.
Non, monsieur, je n’ai pas cette crainte; si je l’avais, je
fuirais à cent lieues de vous; j’irais pleurer dans un désert le
malheur de vous avoir connu. Peut-être même, malgré la
certitude où je suis de ne point vous aimer, de ne vous aimer
jamais, peut-être aurais-je mieux fait de suivre les conseils
de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de moi.
Page 112
J’ai cru, et c’est là mon seul tort, j’ai cru que vous
respecteriez une femme honnête, qui ne demandait pas
mieux que de vous trouver tel et de vous rendre justice; qui
déjà vous défendait tandis que vous l’outragiez par vos vœux
criminels. Vous ne me connaissez pas; non, monsieur, vous
ne me connaissez pas. Sans cela vous n’auriez pas cru vous
faire un droit de vos torts; parce que vous m’avez tenu des
discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez
pas cru autorisé à m’écrire une lettre que je ne devais pas
lire, et vous me demandez de guider vos démarches, de
dicter vos discours! Eh bien! monsieur, le silence et l’oubli,
voilà les conseils qu’il me convient de vous donner, comme
à vous de les suivre; alors, vous aurez, en effet, des droits à
mon indulgence; il ne tiendrait qu’à vous d’en obtenir même
à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une
demande à celui qui ne m’a point respectée; je ne donnerai
point une marque de confiance à celui qui a abusé de ma
sécurité.
Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je
ne le voulais pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de
ma plus respectable amie; j’opposais la voix de l’amitié à la
voix publique qui vous accusait. Vous avez tout détruit et, je
le prévois, vous ne voudrez rien réparer.
Je m’en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos
sentiments m’offensent, que leur aveu m’outrage, et surtout
que, loin d’en venir un jour à les partager, vous me forceriez
à ne vous revoir jamais si vous ne vous imposiez sur cet
objet un silence qu’il me semble avoir droit d’attendre, et
même d’exiger de vous. Je joins à cette lettre celle que vous
m’avez écrite, et j’espère que vous voudrez bien de même
me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu’il restât
aucune trace d’un événement qui n’eût jamais dû exister. J’ai
l’honneur d’être, etc.
De..., ce 21 août 17**.
respecteriez une femme honnête, qui ne demandait pas
mieux que de vous trouver tel et de vous rendre justice; qui
déjà vous défendait tandis que vous l’outragiez par vos vœux
criminels. Vous ne me connaissez pas; non, monsieur, vous
ne me connaissez pas. Sans cela vous n’auriez pas cru vous
faire un droit de vos torts; parce que vous m’avez tenu des
discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez
pas cru autorisé à m’écrire une lettre que je ne devais pas
lire, et vous me demandez de guider vos démarches, de
dicter vos discours! Eh bien! monsieur, le silence et l’oubli,
voilà les conseils qu’il me convient de vous donner, comme
à vous de les suivre; alors, vous aurez, en effet, des droits à
mon indulgence; il ne tiendrait qu’à vous d’en obtenir même
à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une
demande à celui qui ne m’a point respectée; je ne donnerai
point une marque de confiance à celui qui a abusé de ma
sécurité.
Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je
ne le voulais pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de
ma plus respectable amie; j’opposais la voix de l’amitié à la
voix publique qui vous accusait. Vous avez tout détruit et, je
le prévois, vous ne voudrez rien réparer.
Je m’en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos
sentiments m’offensent, que leur aveu m’outrage, et surtout
que, loin d’en venir un jour à les partager, vous me forceriez
à ne vous revoir jamais si vous ne vous imposiez sur cet
objet un silence qu’il me semble avoir droit d’attendre, et
même d’exiger de vous. Je joins à cette lettre celle que vous
m’avez écrite, et j’espère que vous voudrez bien de même
me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu’il restât
aucune trace d’un événement qui n’eût jamais dû exister. J’ai
l’honneur d’être, etc.
De..., ce 21 août 17**.
Page 113
Page 114
L E T T RE XXVI I
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous
avez bien senti qu’il me serait plus facile de vous écrire que
de vous parler! Aussi, c’est que ce que j’ai à vous dire est
bien difficile; mais vous êtes mon amie, n’est-il pas vrai?
Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de n’avoir pas
peur; et puis, j’ai tant besoin de vous, de vos conseils! J’ai
bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce
que je pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu’on
me regarde. Hier, quand vous m’avez vue pleurer, c’est que
je voulais vous parler, et puis je ne sais quoi m’en
empêchait, et quand vous m’avez demandé ce que j’avais,
mes larmes sont venues malgré moi. Je n’aurais pas pu dire
une parole. Sans vous, maman allait s’en apercevoir, et
qu’est-ce que je serais devenue? Voilà pourtant comme je
passe ma vie, surtout depuis quatre jours.
C’est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c’est
ce jour-là que M. le chevalier Danceny m’a écrit: oh! je vous
assure que quand j’ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout
ce que c’était; mais, pour ne pas mentir, je ne peux pas dire
que je n’aie eu bien du plaisir en la lisant; voyez-vous,
j’aimerais mieux avoir du chagrin toute ma vie que s’il ne
me l’eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne devais pas
le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai dit
que j’en étais fâchée, mais il dit que c’était plus fort que lui
et je le crois bien; car j’avais résolu de ne pas lui répondre et
pourtant je n’ai pas pu m’en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit
qu’une fois, et même c’était, en partie, pour lui dire de ne
plus m’écrire; mais malgré cela il m’écrit toujours, et comme
je ne lui réponds pas, je vois bien qu’il est triste et ça
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous
avez bien senti qu’il me serait plus facile de vous écrire que
de vous parler! Aussi, c’est que ce que j’ai à vous dire est
bien difficile; mais vous êtes mon amie, n’est-il pas vrai?
Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de n’avoir pas
peur; et puis, j’ai tant besoin de vous, de vos conseils! J’ai
bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce
que je pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu’on
me regarde. Hier, quand vous m’avez vue pleurer, c’est que
je voulais vous parler, et puis je ne sais quoi m’en
empêchait, et quand vous m’avez demandé ce que j’avais,
mes larmes sont venues malgré moi. Je n’aurais pas pu dire
une parole. Sans vous, maman allait s’en apercevoir, et
qu’est-ce que je serais devenue? Voilà pourtant comme je
passe ma vie, surtout depuis quatre jours.
C’est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c’est
ce jour-là que M. le chevalier Danceny m’a écrit: oh! je vous
assure que quand j’ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout
ce que c’était; mais, pour ne pas mentir, je ne peux pas dire
que je n’aie eu bien du plaisir en la lisant; voyez-vous,
j’aimerais mieux avoir du chagrin toute ma vie que s’il ne
me l’eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne devais pas
le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai dit
que j’en étais fâchée, mais il dit que c’était plus fort que lui
et je le crois bien; car j’avais résolu de ne pas lui répondre et
pourtant je n’ai pas pu m’en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit
qu’une fois, et même c’était, en partie, pour lui dire de ne
plus m’écrire; mais malgré cela il m’écrit toujours, et comme
je ne lui réponds pas, je vois bien qu’il est triste et ça
Page 115
m’afflige encore davantage, si bien que je ne sais plus que
faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.
Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait
bien mal de lui répondre de temps en temps? seulement
jusqu’à ce qu’il ait pu prendre sur lui de ne plus m’écrire lui-
même, et de rester comme nous étions avant; car, pour moi,
si cela continue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tenez,
en lisant sa dernière lettre, j’ai pleuré que ça ne finissait pas,
et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas encore, ça
nous fera bien de la peine.
Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et
vous jugerez; vous verrez bien que ce n’est rien de mal qu’il
demande. Cependant, si vous trouvez que ça ne se doit pas,
je vous promets de m’en empêcher; mais je crois que vous
penserez comme moi, que ce n’est pas là du mal.
Pendant que j’y suis, madame, permettez-moi de vous
faire encore une question: on m’a bien dit que c’était mal
d’aimer quelqu’un; mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous
le demander c’est que M. le chevalier Danceny prétend que
ce n’est pas mal du tout, et que presque tout le monde aime;
si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais la seule à m’en
empêcher; ou bien est-ce que ce n’est un mal que pour les
demoiselles? car j’ai entendu maman elle-même dire que
Mlle D... aimait M. M... et elle n’en parlait pas comme d’une
chose qui serait si mal; et pourtant je suis sûre qu’elle se
fâcherait contre moi si elle se doutait seulement de mon
amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme une
enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je croyais,
quand elle m’a fait sortir du couvent, que c’était pour me
marier, mais à présent il me semble que non; ce n’est pas que
je m’en soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec
elle, vous savez peut-être ce qui en est, et si vous le savez
j’espère que vous me le direz.
Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous
m’avez permis de vous écrire, j’en ai profité pour vous dire
faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.
Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait
bien mal de lui répondre de temps en temps? seulement
jusqu’à ce qu’il ait pu prendre sur lui de ne plus m’écrire lui-
même, et de rester comme nous étions avant; car, pour moi,
si cela continue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tenez,
en lisant sa dernière lettre, j’ai pleuré que ça ne finissait pas,
et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas encore, ça
nous fera bien de la peine.
Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et
vous jugerez; vous verrez bien que ce n’est rien de mal qu’il
demande. Cependant, si vous trouvez que ça ne se doit pas,
je vous promets de m’en empêcher; mais je crois que vous
penserez comme moi, que ce n’est pas là du mal.
Pendant que j’y suis, madame, permettez-moi de vous
faire encore une question: on m’a bien dit que c’était mal
d’aimer quelqu’un; mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous
le demander c’est que M. le chevalier Danceny prétend que
ce n’est pas mal du tout, et que presque tout le monde aime;
si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais la seule à m’en
empêcher; ou bien est-ce que ce n’est un mal que pour les
demoiselles? car j’ai entendu maman elle-même dire que
Mlle D... aimait M. M... et elle n’en parlait pas comme d’une
chose qui serait si mal; et pourtant je suis sûre qu’elle se
fâcherait contre moi si elle se doutait seulement de mon
amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme une
enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je croyais,
quand elle m’a fait sortir du couvent, que c’était pour me
marier, mais à présent il me semble que non; ce n’est pas que
je m’en soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec
elle, vous savez peut-être ce qui en est, et si vous le savez
j’espère que vous me le direz.
Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous
m’avez permis de vous écrire, j’en ai profité pour vous dire
Page 116
tout et je compte sur votre amitié.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Paris, ce 23 août 17**.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Paris, ce 23 août 17**.
Page 117
L E T T RE XXVI I I
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me
répondre! Rien ne peut vous fléchir, et chaque jour emporte
avec lui l’espoir qu’il avait amené! Quelle est donc cette
amitié que vous consentez qui subsiste entre nous, si elle
n’est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à
ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis que
j’éprouve les tourments d’un feu que je ne puis éteindre; si,
loin de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même
à faire naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne
faites rien pour le secourir! Il ne vous demande qu’un mot et
vous le lui refusez! et vous voulez qu’il se contente d’un
sentiment si faible, dont vous craignez encore de lui réitérer
les assurances!
Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah!
croyez-moi, mademoiselle, vouloir payer de l’amour avec de
l’amitié, ce n’est pas craindre l’ingratitude, c’est redouter
seulement d’en avoir l’air. Cependant je n’ose plus vous
entretenir d’un sentiment qui ne peut que vous être à charge,
s’il ne vous intéresse pas; il faut au moins le renfermer en
moi-même en attendant que j’apprenne à le vaincre. Je sens
combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que
j’aurai besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les
moyens; il en est un qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera
celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible.
J’essayerai même de vous voir moins, et déjà je m’occupe
d’en trouver un prétexte plausible.
Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir
chaque jour! Ah! du moins je ne cesserai jamais de le
regretter. Un malheur éternel sera le prix de l’amour le plus
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Eh quoi! mademoiselle, vous refusez toujours de me
répondre! Rien ne peut vous fléchir, et chaque jour emporte
avec lui l’espoir qu’il avait amené! Quelle est donc cette
amitié que vous consentez qui subsiste entre nous, si elle
n’est pas même assez puissante pour vous rendre sensible à
ma peine; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis que
j’éprouve les tourments d’un feu que je ne puis éteindre; si,
loin de vous inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même
à faire naître votre pitié? Quoi! votre ami souffre et vous ne
faites rien pour le secourir! Il ne vous demande qu’un mot et
vous le lui refusez! et vous voulez qu’il se contente d’un
sentiment si faible, dont vous craignez encore de lui réitérer
les assurances!
Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous hier; ah!
croyez-moi, mademoiselle, vouloir payer de l’amour avec de
l’amitié, ce n’est pas craindre l’ingratitude, c’est redouter
seulement d’en avoir l’air. Cependant je n’ose plus vous
entretenir d’un sentiment qui ne peut que vous être à charge,
s’il ne vous intéresse pas; il faut au moins le renfermer en
moi-même en attendant que j’apprenne à le vaincre. Je sens
combien ce travail sera pénible; je ne me dissimule pas que
j’aurai besoin de toutes mes forces; je tenterai tous les
moyens; il en est un qui coûtera le plus à mon cœur: ce sera
celui de me répéter souvent que le vôtre est insensible.
J’essayerai même de vous voir moins, et déjà je m’occupe
d’en trouver un prétexte plausible.
Quoi! je perdrais donc la douce habitude de vous voir
chaque jour! Ah! du moins je ne cesserai jamais de le
regretter. Un malheur éternel sera le prix de l’amour le plus
Page 118
tendre, et vous l’aurez voulu, et ce sera votre ouvrage!
Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que je perds
aujourd’hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel
plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais
vous ne voulez pas le recevoir, votre silence m’apprend
assez que votre cœur ne vous dit rien pour moi, il est à la fois
la preuve la plus sûre de votre indifférence et la manière la
plus cruelle de me l’annoncer. Adieu, mademoiselle.
Je n’ose plus me flatter d’une réponse, l’amour l’eût écrit
avec empressement, l’amitié avec plaisir, la pitié même avec
complaisance; mais la pitié, l’amitié et l’amour sont
également étrangers à votre cœur.
Paris, ce 23 août 17**.
Jamais, je le sens, je ne retrouverai le bonheur que je perds
aujourd’hui; vous seule étiez faite pour mon cœur; avec quel
plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour vous! Mais
vous ne voulez pas le recevoir, votre silence m’apprend
assez que votre cœur ne vous dit rien pour moi, il est à la fois
la preuve la plus sûre de votre indifférence et la manière la
plus cruelle de me l’annoncer. Adieu, mademoiselle.
Je n’ose plus me flatter d’une réponse, l’amour l’eût écrit
avec empressement, l’amitié avec plaisir, la pitié même avec
complaisance; mais la pitié, l’amitié et l’amour sont
également étrangers à votre cœur.
Paris, ce 23 août 17**.
Page 119
L E T T RE XXI X
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Je te le disais bien, Sophie, qu’il y avait des cas où on
pouvait écrire, et je t’assure que je me reproche bien d’avoir
suivi ton avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier
Danceny et à moi. La preuve que j’avais raison, c’est que
Mme de Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait
bien, a fini par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle
m’a bien dit d’abord comme toi, mais quand je lui ai eu tout
expliqué, elle a convenu que c’était bien différent; elle exige
seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes
celles du chevalier Danceny, afin d’être sûre que je ne dirai
que ce qu’il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon
Dieu, que je l’aime Mme de Merteuil! Elle est si bonne! et
c’est une femme bien respectable. Ainsi il n’y a rien à dire.
Comme je m’en vais écrire à M. Danceny et comme il va
être content! Il le sera encore plus qu’il ne le croit, car
jusqu’ici je ne lui parlais que de mon amitié, et lui voulait
toujours que je dise mon amour. Je crois que c’était bien la
même chose, mais enfin je n’osais pas et il tenait à cela. Je
l’ai dit à Mme de Merteuil, elle m’a dit que j’avais eu raison,
et qu’il ne fallait convenir d’avoir de l’amour que quand on
ne pouvait plus s’en empêcher; or je suis bien sûre que je ne
pourrai pas m’en empêcher plus longtemps; après tout, c’est
la même chose et cela lui plaira davantage.
Mme de Merteuil m’a dit aussi qu’elle me prêterait des
livres qui parlaient de tout cela et qui m’apprendraient bien à
me conduire et aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-
tu, elle me dit tous mes défauts, ce qui est la preuve qu’elle
m’aime bien; elle m’a recommandé seulement de ne rien dire
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Je te le disais bien, Sophie, qu’il y avait des cas où on
pouvait écrire, et je t’assure que je me reproche bien d’avoir
suivi ton avis qui nous a tant fait de peine, au chevalier
Danceny et à moi. La preuve que j’avais raison, c’est que
Mme de Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait
bien, a fini par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle
m’a bien dit d’abord comme toi, mais quand je lui ai eu tout
expliqué, elle a convenu que c’était bien différent; elle exige
seulement que je lui fasse voir toutes mes lettres et toutes
celles du chevalier Danceny, afin d’être sûre que je ne dirai
que ce qu’il faudra; ainsi, à présent, me voilà tranquille. Mon
Dieu, que je l’aime Mme de Merteuil! Elle est si bonne! et
c’est une femme bien respectable. Ainsi il n’y a rien à dire.
Comme je m’en vais écrire à M. Danceny et comme il va
être content! Il le sera encore plus qu’il ne le croit, car
jusqu’ici je ne lui parlais que de mon amitié, et lui voulait
toujours que je dise mon amour. Je crois que c’était bien la
même chose, mais enfin je n’osais pas et il tenait à cela. Je
l’ai dit à Mme de Merteuil, elle m’a dit que j’avais eu raison,
et qu’il ne fallait convenir d’avoir de l’amour que quand on
ne pouvait plus s’en empêcher; or je suis bien sûre que je ne
pourrai pas m’en empêcher plus longtemps; après tout, c’est
la même chose et cela lui plaira davantage.
Mme de Merteuil m’a dit aussi qu’elle me prêterait des
livres qui parlaient de tout cela et qui m’apprendraient bien à
me conduire et aussi à mieux écrire que je ne fais; car, vois-
tu, elle me dit tous mes défauts, ce qui est la preuve qu’elle
m’aime bien; elle m’a recommandé seulement de ne rien dire
Page 120
à maman de ces livres-là, parce que ça aurait l’air de trouver
qu’elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait la fâcher.
Oh! je ne lui dirai rien.
C’est pourtant bien extraordinaire qu’une femme qui ne
m’est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma
mère! C’est bien heureux pour moi de l’avoir connue!
Elle a demandé aussi à maman de me mener après-
demain à l’Opéra, dans sa loge; elle m’a dit que nous y
serions toutes seules, et nous causerons tout le temps sans
craindre qu’on nous entende; j’aime bien mieux cela que
l’Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car elle m’a
dit que c’était bien vrai que j’allais me marier, mais nous
n’avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n’est-ce pas
encore bien étonnant que maman ne m’en dise rien du tout?
Adieu, ma Sophie, je m’en vais écrire au chevalier
Danceny. Oh! je suis bien contente.
De..., ce 24 août 17**.
qu’elle a trop négligé mon éducation, et ça pourrait la fâcher.
Oh! je ne lui dirai rien.
C’est pourtant bien extraordinaire qu’une femme qui ne
m’est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma
mère! C’est bien heureux pour moi de l’avoir connue!
Elle a demandé aussi à maman de me mener après-
demain à l’Opéra, dans sa loge; elle m’a dit que nous y
serions toutes seules, et nous causerons tout le temps sans
craindre qu’on nous entende; j’aime bien mieux cela que
l’Opéra. Nous causerons aussi de mon mariage, car elle m’a
dit que c’était bien vrai que j’allais me marier, mais nous
n’avons pas pu en dire davantage. Par exemple, n’est-ce pas
encore bien étonnant que maman ne m’en dise rien du tout?
Adieu, ma Sophie, je m’en vais écrire au chevalier
Danceny. Oh! je suis bien contente.
De..., ce 24 août 17**.
Page 121
L E T T RE XXX
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer
de mon amitié, de mon amour, puisque sans cela vous seriez
malheureux. Vous dites que je n’ai pas bon cœur; je vous
assure bien que vous vous trompez et j’espère qu’à présent
vous n’en doutez plus. Si vous avez eu du chagrin de ce que
je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait pas
de la peine aussi? Mais c’est que, pour toute chose au
monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et
même je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si
j’avais pu m’en empêcher; mais votre tristesse me faisait
trop de peine. J’espère qu’à présent vous n’en aurez plus et
que nous allons être bien heureux.
Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous
viendrez de bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le
désire. Maman soupe chez elle et je crois qu’elle vous
proposera d’y rester; j’espère que vous ne serez pas engagé
comme avant-hier. C’était donc bien agréable le souper où
vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais
enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je
vous aime, j’espère que vous resterez avec moi le plus que
vous pourrez; car je ne suis contente que lorsque je suis avec
vous, et je voudrais bien que vous fussiez tout de même.
Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent,
mais ce n’est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe
aussitôt que vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre
tout de suite. Je ne peux mieux faire.
Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur;
plus je vous le dis, plus je suis contente; j’espère que vous le
serez aussi.
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Enfin, monsieur, je consens à vous écrire, à vous assurer
de mon amitié, de mon amour, puisque sans cela vous seriez
malheureux. Vous dites que je n’ai pas bon cœur; je vous
assure bien que vous vous trompez et j’espère qu’à présent
vous n’en doutez plus. Si vous avez eu du chagrin de ce que
je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait pas
de la peine aussi? Mais c’est que, pour toute chose au
monde, je ne voudrais pas faire quelque chose qui fût mal, et
même je ne serais sûrement pas convenue de mon amour si
j’avais pu m’en empêcher; mais votre tristesse me faisait
trop de peine. J’espère qu’à présent vous n’en aurez plus et
que nous allons être bien heureux.
Je compte avoir le plaisir de vous ce soir, et que vous
viendrez de bonne heure; ce ne sera jamais aussi tôt que je le
désire. Maman soupe chez elle et je crois qu’elle vous
proposera d’y rester; j’espère que vous ne serez pas engagé
comme avant-hier. C’était donc bien agréable le souper où
vous alliez? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais
enfin ne parlons pas de ça, à présent que vous savez que je
vous aime, j’espère que vous resterez avec moi le plus que
vous pourrez; car je ne suis contente que lorsque je suis avec
vous, et je voudrais bien que vous fussiez tout de même.
Je suis bien fâchée que vous êtes encore triste à présent,
mais ce n’est pas ma faute. Je demanderai à jouer de la harpe
aussitôt que vous serez arrivé, afin que vous ayez ma lettre
tout de suite. Je ne peux mieux faire.
Adieu, monsieur. Je vous aime bien, de tout mon cœur;
plus je vous le dis, plus je suis contente; j’espère que vous le
serez aussi.
Page 122
De..., ce 24 août 17**.
Page 123
L E T T RE XXXI
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est
bien sûr puisque je suis aimé de vous; le vôtre ne finira
jamais s’il doit durer autant que l’amour que vous m’avez
inspiré. Quoi! vous m’aimez, vous ne craignez plus de
m’assurer de votre amour! Plus vous me le dites et plus vous
êtes contente! Après avoir lu ce charmant je vous aime, écrit
de votre main, j’ai entendu votre belle bouche m’en répéter
l’aveu. J’ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants
qu’embellissait encore l’expression de la tendresse. J’ai reçu
vos serments de vivre toujours pour moi. Ah! recevez le
mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur; recevez-
le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.
Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah!
pourquoi Mme de Merteuil n’a-t-elle pas tous les jours des
secrets à dire à votre maman? Pourquoi faut-il que l’idée de
la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir
délicieux qui m’occupe? Pourquoi ne puis-je sans cesse tenir
cette jolie main qui m’a écrit Je vous aime! la couvrir de
baisers et me venger ainsi du refus que vous m’avez fait
d’une faveur plus grande!
Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée,
quand nous avons été forcés, par sa présence, de n’avoir plus
l’un pour l’autre que des regards indifférents; quand vous ne
pouviez plus me consoler par l’assurance de votre amour, du
refus que vous faisiez de m’en donner des preuves, n’avez-
vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas dit: Un
baiser l’eût rendu plus heureux, et c’est moi qui lui ai ravi ce
bonheur? Promettez-moi, mon aimable amie, qu’à la
première occasion vous serez moins sévère. A l’aide de cette
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur est
bien sûr puisque je suis aimé de vous; le vôtre ne finira
jamais s’il doit durer autant que l’amour que vous m’avez
inspiré. Quoi! vous m’aimez, vous ne craignez plus de
m’assurer de votre amour! Plus vous me le dites et plus vous
êtes contente! Après avoir lu ce charmant je vous aime, écrit
de votre main, j’ai entendu votre belle bouche m’en répéter
l’aveu. J’ai vu se fixer sur moi ces yeux charmants
qu’embellissait encore l’expression de la tendresse. J’ai reçu
vos serments de vivre toujours pour moi. Ah! recevez le
mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur; recevez-
le, et soyez sûre que je ne le trahirai pas.
Quelle heureuse journée nous avons passée hier! Ah!
pourquoi Mme de Merteuil n’a-t-elle pas tous les jours des
secrets à dire à votre maman? Pourquoi faut-il que l’idée de
la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir
délicieux qui m’occupe? Pourquoi ne puis-je sans cesse tenir
cette jolie main qui m’a écrit Je vous aime! la couvrir de
baisers et me venger ainsi du refus que vous m’avez fait
d’une faveur plus grande!
Dites-moi, ma Cécile, quand votre maman a été rentrée,
quand nous avons été forcés, par sa présence, de n’avoir plus
l’un pour l’autre que des regards indifférents; quand vous ne
pouviez plus me consoler par l’assurance de votre amour, du
refus que vous faisiez de m’en donner des preuves, n’avez-
vous donc senti aucun regret? ne vous êtes-vous pas dit: Un
baiser l’eût rendu plus heureux, et c’est moi qui lui ai ravi ce
bonheur? Promettez-moi, mon aimable amie, qu’à la
première occasion vous serez moins sévère. A l’aide de cette
Page 124
promesse, je trouverai du courage pour supporter les
contrariétés que les circonstances nous préparent, et les
privations cruelles seront au moins adoucies par la certitude
que vous en partagez le regret.
Adieu, ma charmante Cécile, voici l’heure où je dois me
rendre chez vous. Il me serait impossible de vous quitter si
ce n’était pour aller vous revoir. Adieu, vous que j’aime tant!
vous, que j’aimerai toujours davantage!
De..., ce 25 août 17**.
contrariétés que les circonstances nous préparent, et les
privations cruelles seront au moins adoucies par la certitude
que vous en partagez le regret.
Adieu, ma charmante Cécile, voici l’heure où je dois me
rendre chez vous. Il me serait impossible de vous quitter si
ce n’était pour aller vous revoir. Adieu, vous que j’aime tant!
vous, que j’aimerai toujours davantage!
De..., ce 25 août 17**.
Page 125
L E T T RE XXXI I
Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.
Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M.
de Valmont? J’avoue que je ne puis m’y résoudre et que
j’aurais autant de peine à le juger honnête, d’après le seul
fait que vous me racontez, qu’à croire vicieux un homme de
bien reconnu, dont j’apprendrais une faute. L’humanité n’est
parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le
bien. Le scélérat a ses vertus, comme l’honnête homme a ses
faiblesses. Cette vérité me paraît d’autant plus nécessaire à
croire que c’est d’elle que dérive la nécessité de l’indulgence
pour les méchants comme pour les bons, et qu’elle préserve
ceux-ci de l’orgueil et sauve les autres du découragement.
Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce
moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus
en elle qu’une faiblesse dangereuse, quand elle nous mène à
traiter de même le vicieux et l’homme de bien.
Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l’action
de M. de Valmont; je veux croire qu’ils sont louables comme
elle, mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les
familles le trouble, le déshonneur et le scandale? Écoutez, si
vous voulez, la voix du malheureux qu’il a secouru, mais
qu’elle ne vous empêche pas d’entendre les cris de cent
victimes qu’il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le
dites, qu’un exemple du danger des liaisons, en serait-il
moins lui-même une liaison dangereuse? Vous le supposez
susceptible d’un retour heureux? Allons plus loin; supposons
ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l’opinion
publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre conduite?
Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans
les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées
Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL.
Vous voulez donc, madame, que je croie à la vertu de M.
de Valmont? J’avoue que je ne puis m’y résoudre et que
j’aurais autant de peine à le juger honnête, d’après le seul
fait que vous me racontez, qu’à croire vicieux un homme de
bien reconnu, dont j’apprendrais une faute. L’humanité n’est
parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le
bien. Le scélérat a ses vertus, comme l’honnête homme a ses
faiblesses. Cette vérité me paraît d’autant plus nécessaire à
croire que c’est d’elle que dérive la nécessité de l’indulgence
pour les méchants comme pour les bons, et qu’elle préserve
ceux-ci de l’orgueil et sauve les autres du découragement.
Vous trouverez sans doute que je pratique bien mal dans ce
moment cette indulgence que je prêche; mais je ne vois plus
en elle qu’une faiblesse dangereuse, quand elle nous mène à
traiter de même le vicieux et l’homme de bien.
Je ne me permettrai point de scruter les motifs de l’action
de M. de Valmont; je veux croire qu’ils sont louables comme
elle, mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les
familles le trouble, le déshonneur et le scandale? Écoutez, si
vous voulez, la voix du malheureux qu’il a secouru, mais
qu’elle ne vous empêche pas d’entendre les cris de cent
victimes qu’il a immolées. Quand il ne serait, comme vous le
dites, qu’un exemple du danger des liaisons, en serait-il
moins lui-même une liaison dangereuse? Vous le supposez
susceptible d’un retour heureux? Allons plus loin; supposons
ce miracle arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l’opinion
publique, et ne suffit-elle pas pour régler votre conduite?
Dieu seul peut absoudre au moment du repentir: il lit dans
les cœurs. Mais les hommes ne peuvent juger les pensées
Page 126
que par les actions, et nul d’entre eux, après avoir perdu
l’estime des autres, n’a droit de se plaindre de la méfiance
nécessaire qui rend cette perte si difficile à réparer. Songez
surtout, ma jeune amie, que quelquefois il suffit, pour perdre
cette estime, d’avoir l’air d’y attacher trop peu de prix; et ne
taxez pas cette sévérité d’injustice, car outre qu’on est fondé
à croire qu’on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a
droit d’y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire
qui n’est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait
cependant l’aspect sous lequel vous montrerait une liaison
intime avec M. de Valmont, quelque innocente qu’elle pût
être.
Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je
me hâte de prévenir les objections que je prévois. Vous me
citerez Mme de Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison;
vous me demanderez pourquoi je le reçois chez moi; vous
me direz que, loin d’être rejeté par les gens honnêtes, il est
admis, recherché même dans ce qu’on appelle la bonne
compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.
D’abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n’a
peut-être d’autre défaut que trop de confiance en ses forces;
c’est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les
rochers et les précipices, et que le succès seul justifie. Il est
juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle-même
en convient et s’en accuse. A mesure qu’elle a vu davantage,
ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains pas de
vous assurer qu’elle penserait comme moi.
Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus
que les autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est
reçu partout; c’est une inconséquence de plus à ajouter à
mille autres qui gouvernent la société. Vous savez, comme
moi, qu’on passe sa vie à les remarquer, à s’en plaindre et à
s’y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande
fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne
heure que pour avoir l’empire dans la société il suffisait de
l’estime des autres, n’a droit de se plaindre de la méfiance
nécessaire qui rend cette perte si difficile à réparer. Songez
surtout, ma jeune amie, que quelquefois il suffit, pour perdre
cette estime, d’avoir l’air d’y attacher trop peu de prix; et ne
taxez pas cette sévérité d’injustice, car outre qu’on est fondé
à croire qu’on ne renonce pas à ce bien précieux quand on a
droit d’y prétendre, celui-là est en effet plus près de mal faire
qui n’est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait
cependant l’aspect sous lequel vous montrerait une liaison
intime avec M. de Valmont, quelque innocente qu’elle pût
être.
Effrayée de la chaleur avec laquelle vous le défendez, je
me hâte de prévenir les objections que je prévois. Vous me
citerez Mme de Merteuil, à qui on a pardonné cette liaison;
vous me demanderez pourquoi je le reçois chez moi; vous
me direz que, loin d’être rejeté par les gens honnêtes, il est
admis, recherché même dans ce qu’on appelle la bonne
compagnie. Je peux, je crois, répondre à tout.
D’abord Mme de Merteuil, en effet très estimable, n’a
peut-être d’autre défaut que trop de confiance en ses forces;
c’est un guide adroit qui se plaît à conduire un char entre les
rochers et les précipices, et que le succès seul justifie. Il est
juste de la louer, il serait imprudent de la suivre; elle-même
en convient et s’en accuse. A mesure qu’elle a vu davantage,
ses principes sont devenus plus sévères, et je ne crains pas de
vous assurer qu’elle penserait comme moi.
Quant à ce qui me regarde, je ne me justifierai pas plus
que les autres. Sans doute je reçois M. de Valmont et il est
reçu partout; c’est une inconséquence de plus à ajouter à
mille autres qui gouvernent la société. Vous savez, comme
moi, qu’on passe sa vie à les remarquer, à s’en plaindre et à
s’y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom, une grande
fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de bonne
heure que pour avoir l’empire dans la société il suffisait de
Page 127
manier, avec une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul
ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l’un et
se fait craindre avec l’autre. On ne l’estime pas, mais on le
flatte. Telle est son existence au milieu d’un monde qui, plus
prudent que courageux, aime mieux le ménager que le
combattre.
Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre
femme, n’oserait sans doute aller s’enfermer à la campagne,
presque en tête à tête avec un tel homme. Il était réservé à la
plus sage, à la plus modeste d’entre elles de donner
l’exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il
échappe à l’amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même
vous trahit par la sécurité qu’elle vous inspire. Songez donc
que vous aurez pour juges, d’une part, des gens frivoles qui
ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle
chez eux, et de l’autre, des méchants qui feindront de n’y pas
croire, pour vous punir de l’avoir eue. Considérez que vous
faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n’oseraient
pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens dont M. de
Valmont ne s’est que trop rendu l’oracle, je vois les plus
sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et
vous, vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous
en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous
persuader, cédez à mon amitié; c’est elle qui me fait
renouveler mes instances, c’est à elle à les justifier. Vous la
trouvez sévère, et je désire qu’elle soit inutile; mais j’aime
mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de
sa négligence.
De..., ce 24 août 17**.
ne possède comme lui ce double talent: il séduit avec l’un et
se fait craindre avec l’autre. On ne l’estime pas, mais on le
flatte. Telle est son existence au milieu d’un monde qui, plus
prudent que courageux, aime mieux le ménager que le
combattre.
Mais ni Mme de Merteuil elle-même, ni aucune autre
femme, n’oserait sans doute aller s’enfermer à la campagne,
presque en tête à tête avec un tel homme. Il était réservé à la
plus sage, à la plus modeste d’entre elles de donner
l’exemple de cette inconséquence; pardonnez-moi ce mot, il
échappe à l’amitié. Ma belle amie, votre honnêteté même
vous trahit par la sécurité qu’elle vous inspire. Songez donc
que vous aurez pour juges, d’une part, des gens frivoles qui
ne croiront pas à une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle
chez eux, et de l’autre, des méchants qui feindront de n’y pas
croire, pour vous punir de l’avoir eue. Considérez que vous
faites, dans ce moment, ce que quelques hommes n’oseraient
pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens dont M. de
Valmont ne s’est que trop rendu l’oracle, je vois les plus
sages craindre de paraître liés trop intimement avec lui; et
vous, vous ne le craignez pas! Ah! revenez, revenez, je vous
en conjure... Si mes raisons ne suffisent pas pour vous
persuader, cédez à mon amitié; c’est elle qui me fait
renouveler mes instances, c’est à elle à les justifier. Vous la
trouvez sévère, et je désire qu’elle soit inutile; mais j’aime
mieux que vous ayez à vous plaindre de sa sollicitude que de
sa négligence.
De..., ce 24 août 17**.
Page 128
L E T T RE XXXI I I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès
que votre projet est de fournir des armes contre vous et que
vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus
rien à dire. Votre conduite est un chef-d’œuvre de prudence.
Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et
pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez
illusion.
Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité
du moment. D’une part, je ne vois pas clairement qu’il fût
venu; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une
occasion manquée se retrouve, tandis qu’on ne revient
jamais d’une démarche précipitée.
Mais la véritable école est de vous être laissé aller à
écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous
mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme
qu’elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là
qu’une vérité de sentiment et non de démonstration, et que
pour la faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner;
mais à quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque
vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles
phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous
qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le
temps d’en empêcher l’aveu? Songez donc à celui qu’il faut
pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu’on la
remette; et voyez si, surtout une femme à principes comme
votre dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de
ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des
enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas
qu’ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mme
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Dès que vous craignez de réussir, mon cher vicomte, dès
que votre projet est de fournir des armes contre vous et que
vous désirez moins de vaincre que de combattre, je n’ai plus
rien à dire. Votre conduite est un chef-d’œuvre de prudence.
Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire; et
pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez
illusion.
Ce que je vous reproche n’est pas de n’avoir point profité
du moment. D’une part, je ne vois pas clairement qu’il fût
venu; de l’autre, je sais assez, quoi qu’on en dise, qu’une
occasion manquée se retrouve, tandis qu’on ne revient
jamais d’une démarche précipitée.
Mais la véritable école est de vous être laissé aller à
écrire. Je vous défie à présent de prévoir où ceci peut vous
mener. Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme
qu’elle doit se rendre? Il me semble que ce ne peut être là
qu’une vérité de sentiment et non de démonstration, et que
pour la faire recevoir, il s’agit d’attendrir et non de raisonner;
mais à quoi vous servirait d’attendrir par lettres, puisque
vous ne seriez pas là pour en profiter? Quand vos belles
phrases produiraient l’ivresse de l’amour, vous flattez-vous
qu’elle soit assez longue pour que la réflexion n’ait pas le
temps d’en empêcher l’aveu? Songez donc à celui qu’il faut
pour écrire une lettre, à celui qui se passe avant qu’on la
remette; et voyez si, surtout une femme à principes comme
votre dévote, peut vouloir si longtemps ce qu’elle tâche de
ne vouloir jamais. Cette marche peut réussir avec des
enfants, qui, quand ils écrivent je vous aime, ne savent pas
qu’ils disent je me rends. Mais la vertu raisonneuse de Mme
Page 129
de Tourvel me paraît fort bien connaître la valeur des termes.
Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans
votre conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis,
savez-vous ce qui arrive? Par cela seul qu’on dispute, on ne
veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on en
trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant parce
qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.
De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez
pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile en amour que
d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon
vraisemblable, ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes
mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les
arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre
qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre
présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir,
mais qu’importe? L’effet n’en est pas moins manqué. C’est
le défaut des romans; l’auteur se bat les flancs pour
s’échauffer, et le lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu’on
en puisse excepter; et malgré le talent de l’auteur, cette
observation m’a toujours fait croire que le fonds en était vrai.
Il n’en est pas de même en parlant. L’habitude de travailler
son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y
ajoute encore; l’expression du désir se confond dans les yeux
avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi
amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est
la véritable éloquence de l’amour; et surtout la présence de
l’objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d’être
vaincues.
Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus
écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez
l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de
force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la
longueur de sa lettre et le prétexte qu’elle vous donne pour
rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne
se serait pas du tout trahie.
Aussi, malgré l’avantage que vous aviez pris sur elle dans
votre conversation, elle vous bat dans sa lettre. Et puis,
savez-vous ce qui arrive? Par cela seul qu’on dispute, on ne
veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on en
trouve, on les dit, et après on y tient, non pas tant parce
qu’elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.
De plus, une remarque que je m’étonne que vous n’ayez
pas faite, c’est qu’il n’y a rien de si difficile en amour que
d’écrire ce qu’on ne sent pas. Je dis écrire d’une façon
vraisemblable, ce n’est pas qu’on ne se serve des mêmes
mots, mais on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les
arrange, et cela suffit. Relisez votre lettre, il y règne un ordre
qui vous décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre
présidente est assez peu formée pour ne s’en pas apercevoir,
mais qu’importe? L’effet n’en est pas moins manqué. C’est
le défaut des romans; l’auteur se bat les flancs pour
s’échauffer, et le lecteur reste froid. Héloïse est le seul qu’on
en puisse excepter; et malgré le talent de l’auteur, cette
observation m’a toujours fait croire que le fonds en était vrai.
Il n’en est pas de même en parlant. L’habitude de travailler
son organe y donne de la sensibilité; la facilité des larmes y
ajoute encore; l’expression du désir se confond dans les yeux
avec celle de la tendresse; enfin, le discours moins suivi
amène plus aisément cet air de trouble et de désordre qui est
la véritable éloquence de l’amour; et surtout la présence de
l’objet aimé empêche la réflexion et nous fait désirer d’être
vaincues.
Croyez-moi, vicomte, on vous commande de ne plus
écrire; profitez-en pour réparer votre faute et attendez
l’occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de
force que je ne croyais? Sa défense est bonne, et sans la
longueur de sa lettre et le prétexte qu’elle vous donne pour
rentrer en matière dans sa phrase de reconnaissance, elle ne
se serait pas du tout trahie.
Page 130
Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer sur le
succès, c’est qu’elle use trop de forces à la fois; je prévois
qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en
restera plus pour celle de la chose.
Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent,
ce seront les dernières jusqu’après l’heureux moment. S’il
était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui
avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que
j’aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux.
Adieu pour aujourd’hui.
De..., ce 24 août 17**.
succès, c’est qu’elle use trop de forces à la fois; je prévois
qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en
restera plus pour celle de la chose.
Je vous renvoie vos deux lettres et, si vous êtes prudent,
ce seront les dernières jusqu’après l’heureux moment. S’il
était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges qui
avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que
j’aurai fini avant vous et vous devez en être bien heureux.
Adieu pour aujourd’hui.
De..., ce 24 août 17**.
Page 131
L E T T RE XXXI V
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi
vous tant fatiguer à prouver ce que personne n’ignore? Pour
aller vite en amour, il vaut mieux parler qu’écrire; voilà, je
crois, toute votre lettre. Eh mais! ce sont les plus simples
éléments de l’art de séduire. Je remarquerai seulement que
vous ne faites qu’une exception à ce principe et qu’il y en a
deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se
livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux
esprits, qui s’y laissent engager par amour-propre et que la
vanité conduit dans le piège. Par exemple, je suis bien sûr
que la comtesse de B..., qui répondit sans difficulté à ma
première lettre, n’avait pas alors plus d’amour pour moi que
moi pour elle, et qu’elle ne vit que l’occasion de traiter un
sujet qui devait lui faire honneur.
Quoi qu’il en soit, un avocat vous dirait que le principe
ne s’applique pas à la question. En effet, vous supposez que
j’ai le choix entre écrire et parler, ce qui n’est pas. Depuis
l’affaire du 29, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive,
a mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la
mienne. C’est au point que si cela continue, elle me forcera à
m’occuper sérieusement des moyens de reprendre cet
avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en
aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d’une petite
guerre. Non contente de n’y pas répondre, elle refuse de les
recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, et qui ne
réussit pas toujours.
Vous vous rappelez par quel moyen simple j’avais remis
la première; la seconde n’offrit pas plus de difficulté. Elle
m’avait demandé de lui rendre sa lettre, je lui donnai la
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Vous parlez à merveille, ma belle amie, mais pourquoi
vous tant fatiguer à prouver ce que personne n’ignore? Pour
aller vite en amour, il vaut mieux parler qu’écrire; voilà, je
crois, toute votre lettre. Eh mais! ce sont les plus simples
éléments de l’art de séduire. Je remarquerai seulement que
vous ne faites qu’une exception à ce principe et qu’il y en a
deux. Aux enfants qui suivent cette marche par timidité et se
livrent par ignorance, il faut joindre les femmes beaux
esprits, qui s’y laissent engager par amour-propre et que la
vanité conduit dans le piège. Par exemple, je suis bien sûr
que la comtesse de B..., qui répondit sans difficulté à ma
première lettre, n’avait pas alors plus d’amour pour moi que
moi pour elle, et qu’elle ne vit que l’occasion de traiter un
sujet qui devait lui faire honneur.
Quoi qu’il en soit, un avocat vous dirait que le principe
ne s’applique pas à la question. En effet, vous supposez que
j’ai le choix entre écrire et parler, ce qui n’est pas. Depuis
l’affaire du 29, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive,
a mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté la
mienne. C’est au point que si cela continue, elle me forcera à
m’occuper sérieusement des moyens de reprendre cet
avantage; car assurément je ne veux être vaincu par elle en
aucun genre. Mes lettres même sont le sujet d’une petite
guerre. Non contente de n’y pas répondre, elle refuse de les
recevoir. Il faut pour chacune une ruse nouvelle, et qui ne
réussit pas toujours.
Vous vous rappelez par quel moyen simple j’avais remis
la première; la seconde n’offrit pas plus de difficulté. Elle
m’avait demandé de lui rendre sa lettre, je lui donnai la
Page 132
mienne en place, sans qu’elle eût le moindre soupçon. Mais,
soit dépit d’avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit
vertu, car elle me forcera d’y croire, elle refusa obstinément
la troisième. J’espère pourtant que l’embarras où a pensé la
mettre la suite de ce refus la corrigera pour l’avenir.
Je ne fus pas très étonné qu’elle ne voulût pas recevoir
cette lettre que je lui offrais tout simplement: c’eût été déjà
accorder quelque chose et je m’attends à une plus longue
défense. Après cette tentative, qui n’était qu’un essai fait en
passant, je mis une enveloppe à ma lettre, et prenant le
moment de la toilette, où Mme de Rosemonde et la femme de
chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon
chasseur, avec ordre de lui dire que c’était le papier qu’elle
m’avait demandé. J’avais bien deviné qu’elle craindrait
l’explication scandaleuse que nécessiterait un refus. En effet,
elle prit la lettre, et mon ambassadeur, qui avait ordre
d’observer sa figure, et qui ne voit pas mal, n’aperçut qu’une
légère rougeur et plus d’embarras que de colère.
Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu’elle garderait cette
lettre, ou que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu’elle
se trouvât seule avec moi, ce qui me donnerait une occasion
de lui parler. Environ une heure après, un de ses gens entre
dans ma chambre et me remet, de la part de sa maîtresse, un
paquet d’une autre forme que le mien et sur l’enveloppe
duquel je reconnais l’écriture tant désirée. J’ouvre avec
précipitation...
C’était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée
seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que je ne
fusse moins scrupuleux qu’elle sur le scandale lui a fait
employer cette ruse diabolique.
Vous me connaissez, je n’ai pas besoin de vous peindre
ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et
chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.
On va d’ici, tous les matins, chercher les lettres à la
poste, qui est à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour
soit dépit d’avoir été attrapée, soit caprice, ou enfin soit
vertu, car elle me forcera d’y croire, elle refusa obstinément
la troisième. J’espère pourtant que l’embarras où a pensé la
mettre la suite de ce refus la corrigera pour l’avenir.
Je ne fus pas très étonné qu’elle ne voulût pas recevoir
cette lettre que je lui offrais tout simplement: c’eût été déjà
accorder quelque chose et je m’attends à une plus longue
défense. Après cette tentative, qui n’était qu’un essai fait en
passant, je mis une enveloppe à ma lettre, et prenant le
moment de la toilette, où Mme de Rosemonde et la femme de
chambre étaient présentes, je la lui envoyai par mon
chasseur, avec ordre de lui dire que c’était le papier qu’elle
m’avait demandé. J’avais bien deviné qu’elle craindrait
l’explication scandaleuse que nécessiterait un refus. En effet,
elle prit la lettre, et mon ambassadeur, qui avait ordre
d’observer sa figure, et qui ne voit pas mal, n’aperçut qu’une
légère rougeur et plus d’embarras que de colère.
Je me félicitais donc, bien sûr, ou qu’elle garderait cette
lettre, ou que si elle voulait me la rendre, il faudrait qu’elle
se trouvât seule avec moi, ce qui me donnerait une occasion
de lui parler. Environ une heure après, un de ses gens entre
dans ma chambre et me remet, de la part de sa maîtresse, un
paquet d’une autre forme que le mien et sur l’enveloppe
duquel je reconnais l’écriture tant désirée. J’ouvre avec
précipitation...
C’était ma lettre elle-même, non décachetée et pliée
seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que je ne
fusse moins scrupuleux qu’elle sur le scandale lui a fait
employer cette ruse diabolique.
Vous me connaissez, je n’ai pas besoin de vous peindre
ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froid et
chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.
On va d’ici, tous les matins, chercher les lettres à la
poste, qui est à environ trois quarts de lieue. On se sert, pour
Page 133
cet objet, d’une boîte couverte à peu près comme un tronc,
dont le maître de la poste a une clef et Mme de Rosemonde
l’autre. Chacun y met ses lettres dans la journée, quand bon
lui semble, on les porte le soir à la poste et le matin on va
chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou
autres, font ce service également. Ce n’était pas le tour de
mon domestique, mais il se chargea d’y aller, sous le
prétexte qu’il avait affaire de ce côté.
Cependant j’écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture
pour l’adresse et je contrefis assez bien, sur l’enveloppe, le
timbre de Dijon. Je choisis cette ville, parce que je trouvai
plus gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari,
d’écrire aussi du même lieu et aussi parce que ma belle avait
parlé toute la journée du désir qu’elle avait de recevoir des
lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.
Ces précautions une fois prises, il était facile de faire
joindre cette lettre aux autres. Je gagnais encore à cet
expédient d’être témoin de la réception, car l’usage est ici de
se rassembler pour déjeuner et d’attendre l’arrivée des lettres
avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.
Mme de Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle,
en donnant la lettre à Mme de Tourvel.—Ce n’est pas
l’écriture de mon mari», reprit celle-ci d’une voix inquiète,
en rompant le cachet avec vivacité. Le premier coup d’œil
l’instruisit, et il se fit une telle révolution sur sa figure que
Mme de Rosemonde s’en aperçut et lui dit: «Qu’avez-vous?»
Je m’approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien
terrible?» La timide dévote n’osait lever les yeux, ne disait
mot, et, pour sauver son embarras, feignait de parcourir
l’épître qu’elle n’était guère en état de lire. Je jouissais de
son trouble et n’étant pas fâché de la pousser un peu: «Votre
air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que cette lettre
vous a causé plus d’étonnement que de douleur.» La colère
alors l’inspira mieux que n’eût pu faire la prudence. «Elle
contient, répondit-elle, des choses qui m’offensent et que je
dont le maître de la poste a une clef et Mme de Rosemonde
l’autre. Chacun y met ses lettres dans la journée, quand bon
lui semble, on les porte le soir à la poste et le matin on va
chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers ou
autres, font ce service également. Ce n’était pas le tour de
mon domestique, mais il se chargea d’y aller, sous le
prétexte qu’il avait affaire de ce côté.
Cependant j’écrivis ma lettre. Je déguisai mon écriture
pour l’adresse et je contrefis assez bien, sur l’enveloppe, le
timbre de Dijon. Je choisis cette ville, parce que je trouvai
plus gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari,
d’écrire aussi du même lieu et aussi parce que ma belle avait
parlé toute la journée du désir qu’elle avait de recevoir des
lettres de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.
Ces précautions une fois prises, il était facile de faire
joindre cette lettre aux autres. Je gagnais encore à cet
expédient d’être témoin de la réception, car l’usage est ici de
se rassembler pour déjeuner et d’attendre l’arrivée des lettres
avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.
Mme de Rosemonde ouvrit la boîte. «De Dijon, dit-elle,
en donnant la lettre à Mme de Tourvel.—Ce n’est pas
l’écriture de mon mari», reprit celle-ci d’une voix inquiète,
en rompant le cachet avec vivacité. Le premier coup d’œil
l’instruisit, et il se fit une telle révolution sur sa figure que
Mme de Rosemonde s’en aperçut et lui dit: «Qu’avez-vous?»
Je m’approchai aussi, en disant: «Cette lettre est donc bien
terrible?» La timide dévote n’osait lever les yeux, ne disait
mot, et, pour sauver son embarras, feignait de parcourir
l’épître qu’elle n’était guère en état de lire. Je jouissais de
son trouble et n’étant pas fâché de la pousser un peu: «Votre
air plus tranquille, ajoutai-je, fait espérer que cette lettre
vous a causé plus d’étonnement que de douleur.» La colère
alors l’inspira mieux que n’eût pu faire la prudence. «Elle
contient, répondit-elle, des choses qui m’offensent et que je
Page 134
suis étonnée qu’on ait osé m’écrire».—Et qui donc?
interrompit Mme de Rosemonde.—Elle n’est pas signée,
répondit la belle courroucée, mais la lettre et son auteur
m’inspirent un égal mépris. On m’obligera de n’en plus
parler.» En disant ces mots, elle déchira l’audacieuse
missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.
Malgré cette colère, elle n’en a pas moins eu ma lettre et
je m’en remets bien à sa curiosité du soin de l’avoir lue en
entier.
Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à
ce récit le brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi
instruite que moi. Si vous voulez être au courant de cette
correspondance, il faut vous accoutumer à déchiffrer mes
minutes, car pour rien au monde je ne dévorerais l’ennui de
les recopier. Adieu, ma belle amie.
De..., ce 25 août 17**.
interrompit Mme de Rosemonde.—Elle n’est pas signée,
répondit la belle courroucée, mais la lettre et son auteur
m’inspirent un égal mépris. On m’obligera de n’en plus
parler.» En disant ces mots, elle déchira l’audacieuse
missive, en mit les morceaux dans sa poche, se leva et sortit.
Malgré cette colère, elle n’en a pas moins eu ma lettre et
je m’en remets bien à sa curiosité du soin de l’avoir lue en
entier.
Le détail de la journée me mènerait trop loin. Je joins à
ce récit le brouillon de mes deux lettres, vous serez aussi
instruite que moi. Si vous voulez être au courant de cette
correspondance, il faut vous accoutumer à déchiffrer mes
minutes, car pour rien au monde je ne dévorerais l’ennui de
les recopier. Adieu, ma belle amie.
De..., ce 25 août 17**.
Page 135
L E T T RE XXXV
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu’au
milieu des torts que vous vous plaisez à me croire, il me
reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre
un reproche et assez de courage pour m’imposer les plus
douloureux sacrifices. Vous m’ordonnez le silence et l’oubli!
eh bien! je forcerai mon amour à se taire et j’oublierai, s’il
est possible, la façon cruelle dont vous l’avez accueilli. Sans
doute le désir de vous plaire n’en donnait pas le droit, et
j’avoue encore que le besoin que j’avais de votre indulgence
n’était pas un titre pour l’obtenir; mais vous regardez mon
amour comme un outrage, vous oubliez que si ce pouvait
être un tort, vous en seriez à la fois et la cause et l’excuse.
Vous oubliez aussi qu’accoutumé à vous ouvrir mon âme,
lors même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m’était
plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis
pénétré, et ce qui fut l’ouvrage de ma bonne foi, vous le
regardez comme le fruit de l’audace. Pour prix de l’amour le
plus tendre, le plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez
loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel
autre ne se plaindrait pas d’être traité ainsi? Moi seul je me
soumets, je souffre tout et ne murmure point, vous frappez et
j’adore. L’inconcevable empire que vous avez sur moi vous
rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour
seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c’est qu’il est
votre ouvrage et non pas le mien.
Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis
flatté. Je n’attends pas même cette pitié, que l’intérêt que
vous m’aviez témoigné quelquefois pouvait me faire espérer.
Mais je crois, je l’avoue, pouvoir réclamer votre justice.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu’au
milieu des torts que vous vous plaisez à me croire, il me
reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre
un reproche et assez de courage pour m’imposer les plus
douloureux sacrifices. Vous m’ordonnez le silence et l’oubli!
eh bien! je forcerai mon amour à se taire et j’oublierai, s’il
est possible, la façon cruelle dont vous l’avez accueilli. Sans
doute le désir de vous plaire n’en donnait pas le droit, et
j’avoue encore que le besoin que j’avais de votre indulgence
n’était pas un titre pour l’obtenir; mais vous regardez mon
amour comme un outrage, vous oubliez que si ce pouvait
être un tort, vous en seriez à la fois et la cause et l’excuse.
Vous oubliez aussi qu’accoutumé à vous ouvrir mon âme,
lors même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m’était
plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis
pénétré, et ce qui fut l’ouvrage de ma bonne foi, vous le
regardez comme le fruit de l’audace. Pour prix de l’amour le
plus tendre, le plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez
loin de vous. Vous me parlez enfin de votre haine... Quel
autre ne se plaindrait pas d’être traité ainsi? Moi seul je me
soumets, je souffre tout et ne murmure point, vous frappez et
j’adore. L’inconcevable empire que vous avez sur moi vous
rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour
seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c’est qu’il est
votre ouvrage et non pas le mien.
Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis
flatté. Je n’attends pas même cette pitié, que l’intérêt que
vous m’aviez témoigné quelquefois pouvait me faire espérer.
Mais je crois, je l’avoue, pouvoir réclamer votre justice.
Page 136
Vous m’apprenez, madame, qu’on a cherché à me nuire
dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos
amis, vous ne m’eussiez pas même laissé approcher de vous:
ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux? Sans
doute ces gens si sévères et d’une vertu si rigide consentent à
être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir
d’une obscurité qui les confondrait avec de vils
calomniateurs, et je n’ignorerai ni leur nom, ni leurs
reproches. Songez, madame, que j’ai le droit de savoir l’un
et l’autre, puisque vous me jugez d’après eux. On ne
condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui
nommer ses accusateurs. Je ne demande point d’autre grâce
et je m’engage d’avance à me justifier, à les forcer à se
dédire.
Si j’ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d’un
public dont je fais peu de cas, il n’en est pas ainsi de votre
estime, et quand je consacre ma vie à la mériter, je ne me la
laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d’autant plus
précieuse que je lui devrai sans doute cette demande que
vous craignez de me faire et qui me donnerait, dites-vous,
des droits à votre reconnaissance. Ah! loin d’en exiger, je
croirai vous en devoir si vous me procurez l’occasion de
vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de
justice, en ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de
moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais la peine de le
dire. Au plaisir de vous voir ajoutez le bonheur de vous
servir et je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc
vous arrêter? ce n’est pas, je l’espère, la crainte d’un refus?
je sens que je ne pourrais vous la pardonner. Ce n’en est pas
un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire plus que
vous qu’elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à
vous croire une âme si douce, ce n’est que dans cette lettre
que je puis vous trouver telle que vous voulez paraître.
Quand je forme le vœu de vous rendre sensible, j’y vois que
plutôt que d’y consentir vous fuiriez à cent lieues de moi;
quand tout en vous augmente et justifie mon amour, c’est
encore elle qui me répète que mon amour vous outrage, et
dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos
amis, vous ne m’eussiez pas même laissé approcher de vous:
ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux? Sans
doute ces gens si sévères et d’une vertu si rigide consentent à
être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir
d’une obscurité qui les confondrait avec de vils
calomniateurs, et je n’ignorerai ni leur nom, ni leurs
reproches. Songez, madame, que j’ai le droit de savoir l’un
et l’autre, puisque vous me jugez d’après eux. On ne
condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui
nommer ses accusateurs. Je ne demande point d’autre grâce
et je m’engage d’avance à me justifier, à les forcer à se
dédire.
Si j’ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d’un
public dont je fais peu de cas, il n’en est pas ainsi de votre
estime, et quand je consacre ma vie à la mériter, je ne me la
laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d’autant plus
précieuse que je lui devrai sans doute cette demande que
vous craignez de me faire et qui me donnerait, dites-vous,
des droits à votre reconnaissance. Ah! loin d’en exiger, je
croirai vous en devoir si vous me procurez l’occasion de
vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de
justice, en ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de
moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais la peine de le
dire. Au plaisir de vous voir ajoutez le bonheur de vous
servir et je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc
vous arrêter? ce n’est pas, je l’espère, la crainte d’un refus?
je sens que je ne pourrais vous la pardonner. Ce n’en est pas
un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire plus que
vous qu’elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à
vous croire une âme si douce, ce n’est que dans cette lettre
que je puis vous trouver telle que vous voulez paraître.
Quand je forme le vœu de vous rendre sensible, j’y vois que
plutôt que d’y consentir vous fuiriez à cent lieues de moi;
quand tout en vous augmente et justifie mon amour, c’est
encore elle qui me répète que mon amour vous outrage, et
Page 137
lorsqu’en vous voyant, cet amour me semble le bien
suprême, j’ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n’est
qu’un affreux tourment. Vous concevez à présent que mon
plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette lettre
fatale; me la demander encore serait m’autoriser à ne plus
croire ce qu’elle contient; vous ne doutez pas, j’espère, de
mon empressement à vous la remettre.
De..., ce 21 août 17**.
suprême, j’ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n’est
qu’un affreux tourment. Vous concevez à présent que mon
plus grand bonheur serait de pouvoir vous rendre cette lettre
fatale; me la demander encore serait m’autoriser à ne plus
croire ce qu’elle contient; vous ne doutez pas, j’espère, de
mon empressement à vous la remettre.
De..., ce 21 août 17**.
Page 138
L E T T RE XXXVI
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
(Timbrée de Dijon.)
Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j’ose
le dire, vous semblez craindre moins d’être injuste que d’être
indulgente. Après m’avoir condamné sans m’entendre, vous
avez dû sentir en effet qu’il vous serait plus facile de ne pas
lire mes raisons que d’y répondre. Vous refusez mes lettres
avec obstination, vous me les renvoyez avec mépris. Vous
me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même
où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi.
La nécessité où vous m’avez mis de me défendre suffira sans
doute pour en excuser les moyens. Convaincu d’ailleurs par
la sincérité de mes sentiments, que pour les justifier à vos
yeux il me suffit de vous les faire bien connaître, j’ai cru
pouvoir me permettre ce léger détour. J’ose croire aussi que
vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise que
l’amour soit plus ingénieux à se produire, que l’indifférence
à l’écarter.
Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile
entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que vous le
connaissiez.
J’étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de
Rosemonde, de prévoir le sort qui m’y attendait. J’ignorais
que vous y fussiez et j’ajouterai, avec la sincérité qui me
caractérise, que quand je l’aurais su, ma sécurité n’en eût
point été troublée; non que je ne rendisse à votre beauté la
justice qu’on ne peut lui refuser; mais accoutumé à
n’éprouver que des désirs, à ne me livrer qu’à ceux que
l’espoir encourageait, je ne connaissais pas les tourments de
l’amour.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
(Timbrée de Dijon.)
Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j’ose
le dire, vous semblez craindre moins d’être injuste que d’être
indulgente. Après m’avoir condamné sans m’entendre, vous
avez dû sentir en effet qu’il vous serait plus facile de ne pas
lire mes raisons que d’y répondre. Vous refusez mes lettres
avec obstination, vous me les renvoyez avec mépris. Vous
me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même
où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi.
La nécessité où vous m’avez mis de me défendre suffira sans
doute pour en excuser les moyens. Convaincu d’ailleurs par
la sincérité de mes sentiments, que pour les justifier à vos
yeux il me suffit de vous les faire bien connaître, j’ai cru
pouvoir me permettre ce léger détour. J’ose croire aussi que
vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise que
l’amour soit plus ingénieux à se produire, que l’indifférence
à l’écarter.
Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile
entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que vous le
connaissiez.
J’étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de
Rosemonde, de prévoir le sort qui m’y attendait. J’ignorais
que vous y fussiez et j’ajouterai, avec la sincérité qui me
caractérise, que quand je l’aurais su, ma sécurité n’en eût
point été troublée; non que je ne rendisse à votre beauté la
justice qu’on ne peut lui refuser; mais accoutumé à
n’éprouver que des désirs, à ne me livrer qu’à ceux que
l’espoir encourageait, je ne connaissais pas les tourments de
l’amour.
Page 139
Vous fûtes témoin des instances que me fit Mme de
Rosemonde pour m’arrêter quelque temps. J’avais déjà passé
une journée avec vous, cependant je ne me rendis, ou au
moins je ne crus me rendre qu’au plaisir, si naturel et si
légitime, de témoigner des égards à une parente respectable.
Le genre de vie qu’on menait ici différait beaucoup sans
doute de celui auquel j’étais accoutumé, il ne m’en coûta
rien de m’y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause
du changement qui s’opérait en moi, je l’attribuais
uniquement encore à cette facilité de caractère dont je crois
vous avoir déjà parlé.
Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un
malheur?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt
que cette figure enchanteresse, qui seule m’avait frappé, était
le moindre de vos avantages; votre âme céleste étonna,
séduisit la mienne. J’admirais la beauté, j’adorai la vertu.
Sans prétendre à vous obtenir, je m’occupai de vous mériter.
En réclamant votre indulgence pour le passé, j’ambitionnai
votre suffrage pour l’avenir. Je le cherchais dans vos
discours, je l’épiais dans vos regards, dans ces regards d’où
partait un poison d’autant plus dangereux, qu’il était répandu
sans dessein et reçu sans méfiance.
Alors je connus l’amour. Mais que j’étais loin de m’en
plaindre! Résolu de l’ensevelir dans un éternel silence, je me
livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment
délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt le
plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-
vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit
qui m’annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n’existais
plus que par vous et pour vous. Cependant, c’est vous-même
que j’adjure, jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans
l’intérêt d’une conversation sérieuse, m’échappa-t-il un mot
qui pût trahir le secret de mon cœur?
Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune,
et par une inconcevable fatalité une action honnête en devint
le signal. Oui, madame, c’est au milieu des malheureux que
Rosemonde pour m’arrêter quelque temps. J’avais déjà passé
une journée avec vous, cependant je ne me rendis, ou au
moins je ne crus me rendre qu’au plaisir, si naturel et si
légitime, de témoigner des égards à une parente respectable.
Le genre de vie qu’on menait ici différait beaucoup sans
doute de celui auquel j’étais accoutumé, il ne m’en coûta
rien de m’y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause
du changement qui s’opérait en moi, je l’attribuais
uniquement encore à cette facilité de caractère dont je crois
vous avoir déjà parlé.
Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un
malheur?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt
que cette figure enchanteresse, qui seule m’avait frappé, était
le moindre de vos avantages; votre âme céleste étonna,
séduisit la mienne. J’admirais la beauté, j’adorai la vertu.
Sans prétendre à vous obtenir, je m’occupai de vous mériter.
En réclamant votre indulgence pour le passé, j’ambitionnai
votre suffrage pour l’avenir. Je le cherchais dans vos
discours, je l’épiais dans vos regards, dans ces regards d’où
partait un poison d’autant plus dangereux, qu’il était répandu
sans dessein et reçu sans méfiance.
Alors je connus l’amour. Mais que j’étais loin de m’en
plaindre! Résolu de l’ensevelir dans un éternel silence, je me
livrais sans crainte comme sans réserve à ce sentiment
délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt le
plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-
vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit
qui m’annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n’existais
plus que par vous et pour vous. Cependant, c’est vous-même
que j’adjure, jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans
l’intérêt d’une conversation sérieuse, m’échappa-t-il un mot
qui pût trahir le secret de mon cœur?
Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune,
et par une inconcevable fatalité une action honnête en devint
le signal. Oui, madame, c’est au milieu des malheureux que
Page 140
j’avais secourus que, vous livrant à cette sensibilité précieuse
qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous
achevâtes d’égarer un cœur que déjà trop d’amour enivrait.
Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation
s’empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre
un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.
C’est après avoir épuisé mes forces dans ce combat
inégal qu’un hasard, que je n’avais pu prévoir, me fit trouver
seul avec vous. Là, je succombai, je l’avoue. Mon cœur trop
plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce
donc un crime? et si c’en est un, n’est-il pas assez puni par
les tourments affreux auxquels je suis livré?
Dévoré par un amour sans espoir, j’implore votre pitié et
ne trouve que votre haine; sans autre bonheur que celui de
vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi et je tremble
de rencontrer vos regards. Dans l’état cruel où vous m’avez
réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à
m’y livrer; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne
connaissez ces tourments que pour les causer et vous en
applaudir. Cependant, c’est vous qui vous plaignez et c’est
moi qui m’excuse.
Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que
vous nommez mes torts et que peut-être il serait plus juste
d’appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect
qui ne s’est jamais démenti, une soumission parfaite: tels
sont les sentiments que vous m’avez inspirés. Je n’eusse pas
craint d’en présenter l’hommage à la divinité même. O vous,
qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence!
Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par
vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot
que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.
De..., ce 23 août 17**.
qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la vertu, vous
achevâtes d’égarer un cœur que déjà trop d’amour enivrait.
Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation
s’empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à combattre
un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.
C’est après avoir épuisé mes forces dans ce combat
inégal qu’un hasard, que je n’avais pu prévoir, me fit trouver
seul avec vous. Là, je succombai, je l’avoue. Mon cœur trop
plein ne put retenir ses discours ni ses larmes. Mais est-ce
donc un crime? et si c’en est un, n’est-il pas assez puni par
les tourments affreux auxquels je suis livré?
Dévoré par un amour sans espoir, j’implore votre pitié et
ne trouve que votre haine; sans autre bonheur que celui de
vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi et je tremble
de rencontrer vos regards. Dans l’état cruel où vous m’avez
réduit, je passe les jours à déguiser mes peines et les nuits à
m’y livrer; tandis que vous, tranquille et paisible, vous ne
connaissez ces tourments que pour les causer et vous en
applaudir. Cependant, c’est vous qui vous plaignez et c’est
moi qui m’excuse.
Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que
vous nommez mes torts et que peut-être il serait plus juste
d’appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère, un respect
qui ne s’est jamais démenti, une soumission parfaite: tels
sont les sentiments que vous m’avez inspirés. Je n’eusse pas
craint d’en présenter l’hommage à la divinité même. O vous,
qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son indulgence!
Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par
vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot
que vous prononcerez décidera pour jamais de mon sort.
De..., ce 23 août 17**.
Page 141
L E T T RE XXXVI I
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié
me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis
à croire qu’ils sont toujours fondés en raison. J’avouerai
même que M. de Valmont doit être en effet infiniment
dangereux, s’il peut à la fois feindre d’être ce qu’il paraît ici
et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu’il en soit,
puisque vous l’exigez, je l’éloignerai de moi, au moins j’y
ferai mon possible; car souvent les choses qui dans le fond
devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes
par la forme.
Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande
à sa tante; elle deviendrait également désobligeante et pour
elle et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque
répugnance, le parti de m’éloigner moi-même, car outre les
raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de
Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il
est possible, n’aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et
son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais être
l’objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu’une rencontre à
la campagne, chez une personne qu’on sait être sa parente et
mon amie?
Il ne me reste donc d’autre ressource que d’obtenir de
lui-même qu’il veuille bien s’éloigner. Je sens que cette
proposition est difficile à faire; cependant, comme il me
paraît avoir à cœur de me prouver qu’il a en effet plus
d’honnêteté qu’on ne lui en suppose, je ne désespère pas de
réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et d’avoir
une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes
vraiment honnêtes n’ont jamais eu, n’auront jamais à se
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
Je me soumets, madame, aux conseils que votre amitié
me donne. Accoutumée à déférer en tout à vos avis, je le suis
à croire qu’ils sont toujours fondés en raison. J’avouerai
même que M. de Valmont doit être en effet infiniment
dangereux, s’il peut à la fois feindre d’être ce qu’il paraît ici
et rester tel que vous le dépeignez. Quoi qu’il en soit,
puisque vous l’exigez, je l’éloignerai de moi, au moins j’y
ferai mon possible; car souvent les choses qui dans le fond
devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes
par la forme.
Il me paraît toujours impraticable de faire cette demande
à sa tante; elle deviendrait également désobligeante et pour
elle et pour lui. Je ne prendrais pas non plus, sans quelque
répugnance, le parti de m’éloigner moi-même, car outre les
raisons que je vous ai déjà mandées relatives à M. de
Tourvel, si mon départ contrariait M. de Valmont, comme il
est possible, n’aurait-il pas la facilité de me suivre à Paris? et
son retour, dont je serais, dont au moins je paraîtrais être
l’objet, ne semblerait-il pas plus étrange qu’une rencontre à
la campagne, chez une personne qu’on sait être sa parente et
mon amie?
Il ne me reste donc d’autre ressource que d’obtenir de
lui-même qu’il veuille bien s’éloigner. Je sens que cette
proposition est difficile à faire; cependant, comme il me
paraît avoir à cœur de me prouver qu’il a en effet plus
d’honnêteté qu’on ne lui en suppose, je ne désespère pas de
réussir. Je ne serai pas même fâchée de le tenter et d’avoir
une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes
vraiment honnêtes n’ont jamais eu, n’auront jamais à se
Page 142
plaindre de ses procédés. S’il part, comme je le désire, ce
sera en effet par égard pour moi; car je ne peux pas douter
qu’il n’ait le projet de passer ici une grande partie de
l’automne. S’il refuse ma demande et s’obstine à rester, je
serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le
promets.
Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait
de moi, je m’empresse d’y satisfaire et de vous prouver que
malgré la chaleur que j’ai pu mettre à défendre M. de
Valmont, je n’en suis pas moins disposée non seulement à
écouter, mais même à suivre les conseils de mes amis.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De..., ce 25 août 17**.
sera en effet par égard pour moi; car je ne peux pas douter
qu’il n’ait le projet de passer ici une grande partie de
l’automne. S’il refuse ma demande et s’obstine à rester, je
serai toujours à temps de partir moi-même et je vous le
promets.
Voilà, je crois, madame, tout ce que votre amitié exigeait
de moi, je m’empresse d’y satisfaire et de vous prouver que
malgré la chaleur que j’ai pu mettre à défendre M. de
Valmont, je n’en suis pas moins disposée non seulement à
écouter, mais même à suivre les conseils de mes amis.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De..., ce 25 août 17**.
Page 143
L E T T RE XXXVI I I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Votre énorme paquet m’arrive à l’instant, mon cher
vicomte. Si la date en est exacte, j’aurais dû le recevoir
vingt-quatre heures plus tôt; quoi qu’il en soit, si je prenais
le temps de le lire, je n’aurais plus celui d’y répondre. Je
préfère donc de vous en accuser seulement réception et nous
causerons d’autre chose. Ce n’est pas que j’aie rien à vous
dire pour mon compte; l’automne ne laisse à Paris presque
point d’hommes qui aient figure humaine; aussi je suis,
depuis un mois, d’une sagesse à périr, et tout autre que mon
chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne
pouvant m’occuper, je me distrais avec la petite Volanges, et
c’est d’elle que je veux parler.
Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez
à ne pas vous charger de cette enfant? elle est vraiment
délicieuse! cela n’a ni caractère ni principes; jugez combien
sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu’elle brille
jamais par le sentiment, mais tout annonce en elle les
sensations les plus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a
pourtant une certaine fausseté naturelle, si l’on peut parler
ainsi, qui quelquefois m’étonne moi-même et qui réussira
d’autant mieux que sa figure offre l’image de la candeur et
de l’ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je
m’en amuse quelquefois; sa petite tête se monte avec une
facilité incroyable, et elle est alors d’autant plus plaisante
qu’elle ne sait rien, absolument rien de ce qu’elle désire tant
de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles:
elle rit, elle se dépite, elle pleure et puis elle me prie de
l’instruire avec une bonne foi réellement séduisante. En
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Votre énorme paquet m’arrive à l’instant, mon cher
vicomte. Si la date en est exacte, j’aurais dû le recevoir
vingt-quatre heures plus tôt; quoi qu’il en soit, si je prenais
le temps de le lire, je n’aurais plus celui d’y répondre. Je
préfère donc de vous en accuser seulement réception et nous
causerons d’autre chose. Ce n’est pas que j’aie rien à vous
dire pour mon compte; l’automne ne laisse à Paris presque
point d’hommes qui aient figure humaine; aussi je suis,
depuis un mois, d’une sagesse à périr, et tout autre que mon
chevalier serait fatigué des preuves de ma constance. Ne
pouvant m’occuper, je me distrais avec la petite Volanges, et
c’est d’elle que je veux parler.
Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez
à ne pas vous charger de cette enfant? elle est vraiment
délicieuse! cela n’a ni caractère ni principes; jugez combien
sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu’elle brille
jamais par le sentiment, mais tout annonce en elle les
sensations les plus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a
pourtant une certaine fausseté naturelle, si l’on peut parler
ainsi, qui quelquefois m’étonne moi-même et qui réussira
d’autant mieux que sa figure offre l’image de la candeur et
de l’ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je
m’en amuse quelquefois; sa petite tête se monte avec une
facilité incroyable, et elle est alors d’autant plus plaisante
qu’elle ne sait rien, absolument rien de ce qu’elle désire tant
de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles:
elle rit, elle se dépite, elle pleure et puis elle me prie de
l’instruire avec une bonne foi réellement séduisante. En
Page 144
vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce plaisir est
réservé.
Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq
jours j’ai l’honneur d’être sa confidente. Vous devinez bien
que d’abord j’ai fait la sévère, mais aussitôt que je me suis
aperçue qu’elle croyait m’avoir convaincue par ses
mauvaises raisons, j’ai eu l’air de les prendre pour bonnes, et
elle est intimement persuadée qu’elle doit ce succès à son
éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas
compromettre. Je lui ai permis d’écrire et de dire j’aime, et le
même jour, sans qu’elle s’en doutât, je lui ai ménagé un tête-
à-tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu’il est si sot
encore qu’il n’en a seulement pas obtenu un baiser! Ce
garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces
gens d’esprit sont bêtes! celui-ci l’est au point qu’il
m’embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.
C’est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes
assez lié avec Danceny pour avoir sa confidence, et s’il vous
la donnait une fois, nous irions grand train. Dépêchez donc
votre présidente, car enfin je ne veux pas que Gercourt s’en
sauve; au reste, j’ai parlé de lui hier à la petite personne et le
lui ai si bien peint que quand elle serait sa femme depuis dix
ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l’ai pourtant
beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n’égale ma
sévérité sur ce point. Par là, d’une part, je rétablis auprès
d’elle ma réputation de vertu, que trop de condescendance
pourrait détruire; de l’autre, j’augmente en elle la haine dont
je veux gratifier son mari. Et enfin j’espère qu’en lui faisant
accroire qu’il ne lui est permis de se livrer à l’amour que
pendant le peu de temps qu’elle a à rester fille, elle se
décidera plus vite à n’en rien perdre.
Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai
votre volume.
De..., ce 27 août 17**.
réservé.
Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq
jours j’ai l’honneur d’être sa confidente. Vous devinez bien
que d’abord j’ai fait la sévère, mais aussitôt que je me suis
aperçue qu’elle croyait m’avoir convaincue par ses
mauvaises raisons, j’ai eu l’air de les prendre pour bonnes, et
elle est intimement persuadée qu’elle doit ce succès à son
éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas
compromettre. Je lui ai permis d’écrire et de dire j’aime, et le
même jour, sans qu’elle s’en doutât, je lui ai ménagé un tête-
à-tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu’il est si sot
encore qu’il n’en a seulement pas obtenu un baiser! Ce
garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon Dieu! que ces
gens d’esprit sont bêtes! celui-ci l’est au point qu’il
m’embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.
C’est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes
assez lié avec Danceny pour avoir sa confidence, et s’il vous
la donnait une fois, nous irions grand train. Dépêchez donc
votre présidente, car enfin je ne veux pas que Gercourt s’en
sauve; au reste, j’ai parlé de lui hier à la petite personne et le
lui ai si bien peint que quand elle serait sa femme depuis dix
ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l’ai pourtant
beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n’égale ma
sévérité sur ce point. Par là, d’une part, je rétablis auprès
d’elle ma réputation de vertu, que trop de condescendance
pourrait détruire; de l’autre, j’augmente en elle la haine dont
je veux gratifier son mari. Et enfin j’espère qu’en lui faisant
accroire qu’il ne lui est permis de se livrer à l’amour que
pendant le peu de temps qu’elle a à rester fille, elle se
décidera plus vite à n’en rien perdre.
Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai
votre volume.
De..., ce 27 août 17**.
Page 145
Page 146
L E T T RE XXXI X
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J’ai pleuré
presque toute la nuit. Ce n’est pas que pour le moment je ne
sois bien heureuse, mais je prévois que cela ne durera pas.
J’ai été hier à l’Opéra avec Mme de Merteuil, nous y
avons beaucoup parlé de mon mariage et je n’en ai rien
appris de bon. C’est M. le comte de Gercourt que je dois
épouser et ce doit être au mois d’octobre. Il est riche, il est
homme de qualité, il est colonel du régiment de... Jusque-là
tout va fort bien. Mais d’abord il est vieux: figure-toi qu’il a
au moins trente-six ans! et puis Mme de Merteuil dit qu’il est
triste et sévère, et qu’elle craint que je ne sois pas heureuse
avec lui. J’ai même bien vu qu’elle en était sûre et qu’elle ne
voulait pas me le dire, pour ne pas m’affliger. Elle ne m’a
presque entretenue toute la soirée que des devoirs des
femmes envers leurs maris; elle convient que M. de Gercourt
n’est pas aimable du tout et elle dit pourtant qu’il faudra que
je l’aime. Ne m’a-t-elle pas dit aussi qu’une fois mariée, je
ne devais plus aimer le chevalier Danceny? comme si c’était
possible! Oh! je t’assure bien que je l’aimerai toujours. Vois-
tu, j’aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M. de
Gercourt s’arrange, je ne l’ai pas été chercher. Il est en Corse
à présent, bien loin d’ici; je voudrais qu’il y restât dix ans. Si
je n’avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à
maman que je ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait
encore pis. Je suis bien embarrassée. Je sens que je n’ai
jamais tant aimé M. Danceny qu’à présent, et quand je songe
qu’il ne me reste plus qu’un mois à être comme je suis, les
larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n’ai de
consolation que dans l’amitié de Mme de Merteuil; elle a si
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Je suis triste et inquiète, ma chère Sophie. J’ai pleuré
presque toute la nuit. Ce n’est pas que pour le moment je ne
sois bien heureuse, mais je prévois que cela ne durera pas.
J’ai été hier à l’Opéra avec Mme de Merteuil, nous y
avons beaucoup parlé de mon mariage et je n’en ai rien
appris de bon. C’est M. le comte de Gercourt que je dois
épouser et ce doit être au mois d’octobre. Il est riche, il est
homme de qualité, il est colonel du régiment de... Jusque-là
tout va fort bien. Mais d’abord il est vieux: figure-toi qu’il a
au moins trente-six ans! et puis Mme de Merteuil dit qu’il est
triste et sévère, et qu’elle craint que je ne sois pas heureuse
avec lui. J’ai même bien vu qu’elle en était sûre et qu’elle ne
voulait pas me le dire, pour ne pas m’affliger. Elle ne m’a
presque entretenue toute la soirée que des devoirs des
femmes envers leurs maris; elle convient que M. de Gercourt
n’est pas aimable du tout et elle dit pourtant qu’il faudra que
je l’aime. Ne m’a-t-elle pas dit aussi qu’une fois mariée, je
ne devais plus aimer le chevalier Danceny? comme si c’était
possible! Oh! je t’assure bien que je l’aimerai toujours. Vois-
tu, j’aimerais mieux plutôt ne pas me marier. Que ce M. de
Gercourt s’arrange, je ne l’ai pas été chercher. Il est en Corse
à présent, bien loin d’ici; je voudrais qu’il y restât dix ans. Si
je n’avais pas peur de rentrer au couvent, je dirais bien à
maman que je ne veux pas de ce mari-là; mais ce serait
encore pis. Je suis bien embarrassée. Je sens que je n’ai
jamais tant aimé M. Danceny qu’à présent, et quand je songe
qu’il ne me reste plus qu’un mois à être comme je suis, les
larmes me viennent aux yeux tout de suite; je n’ai de
consolation que dans l’amitié de Mme de Merteuil; elle a si
Page 147
bon cœur! elle partage tous mes chagrins comme moi-même
et puis elle est si aimable, que quand je suis avec elle je n’y
songe presque plus. D’ailleurs elle m’est bien utile, car le
peu que je sais c’est elle qui me l’a appris, et elle est si
bonne que je lui dis tout ce que je pense sans être honteuse
du tout. Quand elle trouve que ce n’est pas bien, elle me
gronde quelquefois, mais c’est tout doucement, et puis je
l’embrasse de tout mon cœur, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus
fâchée. Au moins celle-là je peux bien l’aimer tant que je
voudrai sans qu’il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir.
Nous sommes pourtant convenues que je n’aurais pas l’air de
l’aimer tant devant le monde et surtout devant maman, afin
qu’elle ne se méfie de rien au sujet du chevalier Danceny. Je
t’assure que si je pouvais toujours vivre comme je fais à
présent, je crois que je serais bien heureuse. Il n’y a que ce
vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t’en parler
davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais
écrire au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon
amour et non de mes chagrins, car je ne veux pas l’affliger.
Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de
te plaindre et que j’ai beau être occupée, comme tu dis, qu’il
ne m’en reste pas moins le temps de t’aimer et de t’écrire[19].
De..., ce 27 août 17**.
[19] On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et
du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n’annoncent
aucun événement.
et puis elle est si aimable, que quand je suis avec elle je n’y
songe presque plus. D’ailleurs elle m’est bien utile, car le
peu que je sais c’est elle qui me l’a appris, et elle est si
bonne que je lui dis tout ce que je pense sans être honteuse
du tout. Quand elle trouve que ce n’est pas bien, elle me
gronde quelquefois, mais c’est tout doucement, et puis je
l’embrasse de tout mon cœur, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus
fâchée. Au moins celle-là je peux bien l’aimer tant que je
voudrai sans qu’il y ait du mal et ça me fait bien du plaisir.
Nous sommes pourtant convenues que je n’aurais pas l’air de
l’aimer tant devant le monde et surtout devant maman, afin
qu’elle ne se méfie de rien au sujet du chevalier Danceny. Je
t’assure que si je pouvais toujours vivre comme je fais à
présent, je crois que je serais bien heureuse. Il n’y a que ce
vilain M. de Gercourt... Mais je ne veux pas t’en parler
davantage, car je redeviendrais triste. Au lieu de cela, je vais
écrire au chevalier Danceny; je ne lui parlerai que de mon
amour et non de mes chagrins, car je ne veux pas l’affliger.
Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais tort de
te plaindre et que j’ai beau être occupée, comme tu dis, qu’il
ne m’en reste pas moins le temps de t’aimer et de t’écrire[19].
De..., ce 27 août 17**.
[19] On continue de supprimer les lettres de Cécile Volanges et
du chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n’annoncent
aucun événement.
Page 148
L E T T RE XL
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
C’est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes
lettres, de refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa
vue, elle exige que je m’éloigne. Ce qui vous surprendra
davantage, c’est que je me soumette à tant de rigueur. Vous
allez me blâmer. Cependant, je n’ai pas cru devoir perdre
l’occasion de me laisser donner un ordre, persuadé d’une
part que qui commande s’engage, et de l’autre que l’autorité
illusoire que nous avons l’air de laisser prendre aux femmes
est un des pièges qu’elles évitent le plus difficilement. De
plus, l’adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver
seule avec moi me plaçait dans une situation dangereuse,
dont j’ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût, car étant
sans cesse avec elle, sans pouvoir l’occuper de mon amour, il
y avait lieu de craindre qu’elle ne s’accoutumât enfin à me
voir sans trouble; disposition dont vous savez assez combien
il est difficile de revenir.
Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans
condition. J’ai même eu le soin d’en mettre une impossible à
accorder, tant pour rester toujours maître de tenir ma parole,
ou d’y manquer, que pour engager une discussion, soit de
bouche ou par écrit, dans un moment où ma belle est plus
contente de moi, où elle a besoin que je le sois d’elle, sans
compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais moyen
d’obtenir quelque dédommagement de mon désistement à
cette prétention, tout insoutenable qu’elle est.
Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long
préambule, je commence l’historique de ces deux derniers
jours. J’y joindrai comme pièces justificatives la lettre de ma
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
C’est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes
lettres, de refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa
vue, elle exige que je m’éloigne. Ce qui vous surprendra
davantage, c’est que je me soumette à tant de rigueur. Vous
allez me blâmer. Cependant, je n’ai pas cru devoir perdre
l’occasion de me laisser donner un ordre, persuadé d’une
part que qui commande s’engage, et de l’autre que l’autorité
illusoire que nous avons l’air de laisser prendre aux femmes
est un des pièges qu’elles évitent le plus difficilement. De
plus, l’adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver
seule avec moi me plaçait dans une situation dangereuse,
dont j’ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût, car étant
sans cesse avec elle, sans pouvoir l’occuper de mon amour, il
y avait lieu de craindre qu’elle ne s’accoutumât enfin à me
voir sans trouble; disposition dont vous savez assez combien
il est difficile de revenir.
Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans
condition. J’ai même eu le soin d’en mettre une impossible à
accorder, tant pour rester toujours maître de tenir ma parole,
ou d’y manquer, que pour engager une discussion, soit de
bouche ou par écrit, dans un moment où ma belle est plus
contente de moi, où elle a besoin que je le sois d’elle, sans
compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais moyen
d’obtenir quelque dédommagement de mon désistement à
cette prétention, tout insoutenable qu’elle est.
Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long
préambule, je commence l’historique de ces deux derniers
jours. J’y joindrai comme pièces justificatives la lettre de ma
Page 149
belle et ma réponse. Vous conviendrez qu’il y a peu
d’historiens aussi exacts que moi.
Vous vous rappelez l’effet que fit avant-hier matin ma
lettre de Dijon; le reste de la journée fut très orageux. La
jolie prude arriva seulement au moment du dîner et annonça
une forte migraine, prétexte dont elle voulut couvrir un des
plus violents accès d’humeur que femme puisse avoir. Sa
figure en était vraiment altérée; l’expression de douceur que
vous lui connaissez s’était changée en un air mutin qui en
faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire
usage de cette découverte par la suite et de remplacer
quelquefois la maîtresse tendre par la maîtresse mutine.
Je prévis que l’après-dîner serait triste, et pour m’en
sauver l’ennui, je prétextai des lettres à écrire et me retirai
chez moi. Je revins au salon sur les six heures; Mme de
Rosemonde proposa la promenade, qui fut acceptée. Mais au
moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une
malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être pour se
venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me
fit subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais
si les imprécations que je fis contre ce démon femelle furent
exaucées, mais nous la trouvâmes couchée au retour.
Le lendemain, au déjeuner, ce n’était plus la même
femme. La douceur naturelle était revenue, et j’eus lieu de
me croire pardonné. Le déjeuner était à peine fini que la
douce personne se leva d’un air indolent et entra dans le
parc; je la suivis, comme vous pouvez le croire. «D’où peut
naître ce désir de promenade? lui dis-je en l’abordant.—J’ai
beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma tête est un
peu fatiguée.—Je ne suis pas assez heureux, repris-je, pour
avoir à me reprocher cette fatigue-là?—Je vous ai bien écrit,
répondit-elle encore, mais j’hésite à vous donner ma lettre.
Elle contient une demande, et vous ne m’avez pas
accoutumée à en espérer le succès.—Ah! je jure que s’il
m’est possible.—Rien n’est plus facile, interrompit-elle, et
quoique vous dussiez peut-être l’accorder comme justice, je
d’historiens aussi exacts que moi.
Vous vous rappelez l’effet que fit avant-hier matin ma
lettre de Dijon; le reste de la journée fut très orageux. La
jolie prude arriva seulement au moment du dîner et annonça
une forte migraine, prétexte dont elle voulut couvrir un des
plus violents accès d’humeur que femme puisse avoir. Sa
figure en était vraiment altérée; l’expression de douceur que
vous lui connaissez s’était changée en un air mutin qui en
faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire
usage de cette découverte par la suite et de remplacer
quelquefois la maîtresse tendre par la maîtresse mutine.
Je prévis que l’après-dîner serait triste, et pour m’en
sauver l’ennui, je prétextai des lettres à écrire et me retirai
chez moi. Je revins au salon sur les six heures; Mme de
Rosemonde proposa la promenade, qui fut acceptée. Mais au
moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une
malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être pour se
venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me
fit subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais
si les imprécations que je fis contre ce démon femelle furent
exaucées, mais nous la trouvâmes couchée au retour.
Le lendemain, au déjeuner, ce n’était plus la même
femme. La douceur naturelle était revenue, et j’eus lieu de
me croire pardonné. Le déjeuner était à peine fini que la
douce personne se leva d’un air indolent et entra dans le
parc; je la suivis, comme vous pouvez le croire. «D’où peut
naître ce désir de promenade? lui dis-je en l’abordant.—J’ai
beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma tête est un
peu fatiguée.—Je ne suis pas assez heureux, repris-je, pour
avoir à me reprocher cette fatigue-là?—Je vous ai bien écrit,
répondit-elle encore, mais j’hésite à vous donner ma lettre.
Elle contient une demande, et vous ne m’avez pas
accoutumée à en espérer le succès.—Ah! je jure que s’il
m’est possible.—Rien n’est plus facile, interrompit-elle, et
quoique vous dussiez peut-être l’accorder comme justice, je
Page 150
consens à l’obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle
me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main,
qu’elle retira, mais sans colère et avec plus d’embarras que
de vivacité. «La chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-
elle, il faut rentrer.» Et elle reprit la route du château. Je fis
de vains efforts pour lui persuader de continuer sa
promenade, et j’eus besoin de me rappeler que nous
pouvions être vus pour n’y employer que de l’éloquence.
Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que
cette feinte promenade n’avait eu d’autre but que de me
remettre sa lettre. Elle monta chez elle en rentrant, et je me
retirai chez moi pour lire l’épître, que vous ferez bien de lire
aussi, ainsi que ma réponse, avant d’aller plus loin...
me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main,
qu’elle retira, mais sans colère et avec plus d’embarras que
de vivacité. «La chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-
elle, il faut rentrer.» Et elle reprit la route du château. Je fis
de vains efforts pour lui persuader de continuer sa
promenade, et j’eus besoin de me rappeler que nous
pouvions être vus pour n’y employer que de l’éloquence.
Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que
cette feinte promenade n’avait eu d’autre but que de me
remettre sa lettre. Elle monta chez elle en rentrant, et je me
retirai chez moi pour lire l’épître, que vous ferez bien de lire
aussi, ainsi que ma réponse, avant d’aller plus loin...
Page 151
L E T T RE XL I
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que
vous ne cherchiez qu’à augmenter chaque jour, les sujets de
plainte que j’avais contre vous. Votre obstination à vouloir
m’entretenir sans cesse d’un sentiment que je ne veux ni ne
dois écouter; l’abus que vous n’avez pas craint de faire de
ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me remettre vos
lettres; le moyen surtout, j’ose dire peu délicat, dont vous
vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans
craindre au moins l’effet d’une surprise qui pouvait me
compromettre; tout devrait donner lieu de ma part à des
reproches aussi vifs que justement mérités. Cependant, au
lieu de revenir sur ces griefs, je m’en tiens à vous faire une
demande aussi simple que juste, et si je l’obtiens de vous, je
consens que tout soit oublié.
Vous-même m’avez dit, monsieur, que je ne devais pas
craindre un refus; et quoique, par une inconséquence qui
vous est particulière, cette phrase même soit suivie du seul
refus que vous pouviez me faire[20], je veux croire que vous
n’en tiendrez pas moins aujourd’hui cette parole
formellement donnée il y a si peu de jours.
Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous
éloigner de moi, de quitter ce château, où un plus long séjour
de votre part ne pourrait que m’exposer davantage au
jugement d’un public toujours prompt à mal penser d’autrui,
et que vous n’avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur
les femmes qui vous admettent dans leur société.
Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes
amies, j’ai négligé, j’ai même combattu leur avis tant que
votre conduite à mon égard avait pu me faire croire que vous
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Il me semble, monsieur, par votre conduite avec moi, que
vous ne cherchiez qu’à augmenter chaque jour, les sujets de
plainte que j’avais contre vous. Votre obstination à vouloir
m’entretenir sans cesse d’un sentiment que je ne veux ni ne
dois écouter; l’abus que vous n’avez pas craint de faire de
ma bonne foi, ou de ma timidité, pour me remettre vos
lettres; le moyen surtout, j’ose dire peu délicat, dont vous
vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière, sans
craindre au moins l’effet d’une surprise qui pouvait me
compromettre; tout devrait donner lieu de ma part à des
reproches aussi vifs que justement mérités. Cependant, au
lieu de revenir sur ces griefs, je m’en tiens à vous faire une
demande aussi simple que juste, et si je l’obtiens de vous, je
consens que tout soit oublié.
Vous-même m’avez dit, monsieur, que je ne devais pas
craindre un refus; et quoique, par une inconséquence qui
vous est particulière, cette phrase même soit suivie du seul
refus que vous pouviez me faire[20], je veux croire que vous
n’en tiendrez pas moins aujourd’hui cette parole
formellement donnée il y a si peu de jours.
Je désire donc que vous ayez la complaisance de vous
éloigner de moi, de quitter ce château, où un plus long séjour
de votre part ne pourrait que m’exposer davantage au
jugement d’un public toujours prompt à mal penser d’autrui,
et que vous n’avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur
les femmes qui vous admettent dans leur société.
Avertie déjà depuis longtemps de ce danger par mes
amies, j’ai négligé, j’ai même combattu leur avis tant que
votre conduite à mon égard avait pu me faire croire que vous
Page 152
aviez bien voulu ne pas me confondre avec cette foule de
femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre de vous.
Aujourd’hui que vous me traitez comme elles, que je ne
peux plus l’ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-
même, de suivre ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici
que vous ne gagneriez rien à refuser ma demande, décidée
que je suis à partir moi-même, si vous vous obstiniez à
rester, mais je ne cherche point à diminuer l’obligation que je
vous aurai de cette complaisance, et je veux bien que vous
sachiez qu’en nécessitant mon départ d’ici, vous
contrarieriez mes arrangements. Prouvez-moi donc,
monsieur, que comme vous me l’avez dit tant de fois, les
femmes honnêtes n’auront jamais à se plaindre de vous;
prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec
elles, vous savez les réparer.
Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-
vis de vous, il me suffirait de vous dire que vous avez passé
votre vie à la rendre nécessaire, et que pourtant il n’a pas
tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne rappelons pas des
événements que je veux oublier et qui m’obligeraient à vous
juger avec rigueur, dans un moment où je vous offre de
mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre
conduite va m’apprendre avec quels sentiments je dois être,
pour la vie, votre très humble, etc.
De..., ce 25 août 17**.
[20] Voyez lettre XXXV.
femmes qui, toutes, ont eu à se plaindre de vous.
Aujourd’hui que vous me traitez comme elles, que je ne
peux plus l’ignorer, je dois au public, à mes amis, à moi-
même, de suivre ce parti nécessaire. Je pourrais ajouter ici
que vous ne gagneriez rien à refuser ma demande, décidée
que je suis à partir moi-même, si vous vous obstiniez à
rester, mais je ne cherche point à diminuer l’obligation que je
vous aurai de cette complaisance, et je veux bien que vous
sachiez qu’en nécessitant mon départ d’ici, vous
contrarieriez mes arrangements. Prouvez-moi donc,
monsieur, que comme vous me l’avez dit tant de fois, les
femmes honnêtes n’auront jamais à se plaindre de vous;
prouvez-moi au moins que quand vous avez des torts avec
elles, vous savez les réparer.
Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-
vis de vous, il me suffirait de vous dire que vous avez passé
votre vie à la rendre nécessaire, et que pourtant il n’a pas
tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne rappelons pas des
événements que je veux oublier et qui m’obligeraient à vous
juger avec rigueur, dans un moment où je vous offre de
mériter toute ma reconnaissance. Adieu, monsieur, votre
conduite va m’apprendre avec quels sentiments je dois être,
pour la vie, votre très humble, etc.
De..., ce 25 août 17**.
[20] Voyez lettre XXXV.
Page 153
L E T T RE XL I I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Quelque dures que soient, madame, les conditions que
vous m’imposez, je ne me refuse pas de les remplir. Je sens
qu’il me serait impossible de contrarier aucun de vos désirs.
Une fois d’accord sur ce point, j’ose me flatter qu’à mon
tour vous me permettrez de vous faire quelques demandes,
bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant je
ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre
volonté.
L’une, que j’espère qui sera sollicitée par votre justice,
est de vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de
vous; ils me font, ce me semble, assez de mal pour que j’aie
le droit de les connaître; l’autre, que j’attends de votre
indulgence, est de vouloir bien me permettre de vous
renouveler quelquefois l’hommage d’un amour qui va plus
que jamais mériter votre pitié.
Songez, madame, que je m’empresse de vous obéir, lors
même que je ne peux le faire qu’aux dépens de mon
bonheur; je dirai plus, malgré la persuasion où je suis que
vous ne désirez mon départ que pour vous sauver le
spectacle, toujours pénible, de l’objet de votre injustice.
Convenez-en, madame, vous craignez moins un public
trop accoutumé à vous respecter pour oser porter de vous un
jugement désavantageux, que vous n’êtes gênée par la
présence d’un homme qu’il vous est plus facile de punir que
de blâmer. Vous m’éloignez de vous comme on détourne ses
regards d’un malheureux qu’on ne veut pas secourir.
Mais tandis que l’absence va redoubler mes tourments, à
quelle autre qu’à vous puis-je adresser mes plaintes? de
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Quelque dures que soient, madame, les conditions que
vous m’imposez, je ne me refuse pas de les remplir. Je sens
qu’il me serait impossible de contrarier aucun de vos désirs.
Une fois d’accord sur ce point, j’ose me flatter qu’à mon
tour vous me permettrez de vous faire quelques demandes,
bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant je
ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre
volonté.
L’une, que j’espère qui sera sollicitée par votre justice,
est de vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de
vous; ils me font, ce me semble, assez de mal pour que j’aie
le droit de les connaître; l’autre, que j’attends de votre
indulgence, est de vouloir bien me permettre de vous
renouveler quelquefois l’hommage d’un amour qui va plus
que jamais mériter votre pitié.
Songez, madame, que je m’empresse de vous obéir, lors
même que je ne peux le faire qu’aux dépens de mon
bonheur; je dirai plus, malgré la persuasion où je suis que
vous ne désirez mon départ que pour vous sauver le
spectacle, toujours pénible, de l’objet de votre injustice.
Convenez-en, madame, vous craignez moins un public
trop accoutumé à vous respecter pour oser porter de vous un
jugement désavantageux, que vous n’êtes gênée par la
présence d’un homme qu’il vous est plus facile de punir que
de blâmer. Vous m’éloignez de vous comme on détourne ses
regards d’un malheureux qu’on ne veut pas secourir.
Mais tandis que l’absence va redoubler mes tourments, à
quelle autre qu’à vous puis-je adresser mes plaintes? de
Page 154
quelle autre puis-je attendre des consolations qui vont me
devenir si nécessaires? Me les refuserez-vous, quand vous
seule causez mes peines?
Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu’avant
de partir j’aie à cœur de justifier auprès de vous, les
sentiments que vous m’avez inspirés; comme aussi que je ne
trouve le courage de m’éloigner qu’en en recevant l’ordre de
votre bouche.
Cette double raison me fait vous demander un moment
d’entretien. Inutilement voudrions-nous y suppléer par
lettres; on écrit des volumes et on explique mal ce qu’un
quart d’heure de conversation suffit pour faire bien entendre.
Vous trouverez facilement le temps de me l’accorder, car,
quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez que
Mme de Rosemonde est instruite de mon projet de passer
chez elle une partie de l’automne, et il faudra au moins que
j’attende une lettre pour pouvoir prétexter une affaire qui me
force à partir.
Adieu, madame, jamais ce mot ne m’a tant coûté à écrire
que dans ce moment où il me ramène à l’idée de notre
séparation. Si vous pouviez imaginer ce qu’elle me fait
souffrir, j’ose croire que vous me sauriez quelque gré de ma
docilité. Recevez au moins, avec plus d’indulgence,
l’assurance et l’hommage de l’amour le plus tendre et le plus
respectueux.
De..., ce 26 août 17**.
devenir si nécessaires? Me les refuserez-vous, quand vous
seule causez mes peines?
Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu’avant
de partir j’aie à cœur de justifier auprès de vous, les
sentiments que vous m’avez inspirés; comme aussi que je ne
trouve le courage de m’éloigner qu’en en recevant l’ordre de
votre bouche.
Cette double raison me fait vous demander un moment
d’entretien. Inutilement voudrions-nous y suppléer par
lettres; on écrit des volumes et on explique mal ce qu’un
quart d’heure de conversation suffit pour faire bien entendre.
Vous trouverez facilement le temps de me l’accorder, car,
quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez que
Mme de Rosemonde est instruite de mon projet de passer
chez elle une partie de l’automne, et il faudra au moins que
j’attende une lettre pour pouvoir prétexter une affaire qui me
force à partir.
Adieu, madame, jamais ce mot ne m’a tant coûté à écrire
que dans ce moment où il me ramène à l’idée de notre
séparation. Si vous pouviez imaginer ce qu’elle me fait
souffrir, j’ose croire que vous me sauriez quelque gré de ma
docilité. Recevez au moins, avec plus d’indulgence,
l’assurance et l’hommage de l’amour le plus tendre et le plus
respectueux.
De..., ce 26 août 17**.
Page 155
S UI T E DE L A L E T T RE XL
du Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez
comme moi que la scrupuleuse, l’honnête Mme de Tourvel,
ne peut pas m’accorder la première de mes demandes et
trahir la confiance de ses amies en me nommant mes
accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette condition, je ne
m’engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus qu’elle
me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et
qu’alors je gagne, en m’éloignant, d’entrer en elle et de son
aveu en correspondance réglée, car je compte pour peu le
rendez-vous que je lui demande et qui n’a presque d’autre
objet que de l’accoutumer d’avance à n’en pas refuser
d’autres, quand ils me seront vraiment nécessaires.
La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est
de savoir quels sont les gens qui s’occupent à me nuire
auprès d’elle. Je présume que c’est son pédant de mari; je le
voudrais, outre qu’une défense conjugale est un aiguillon au
désir, je serais sûr que du moment que ma belle aura consenti
à m’écrire, je n’aurais plus rien à craindre de son mari,
puisqu’elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.
Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa
confidence et que cette amie-là soit contre moi, il me paraît
nécessaire de les brouiller, et je compte y réussir; mais avant
tout il faut être instruit.
J’ai bien cru que j’allais l’être hier, mais cette femme ne
fait rien comme une autre. Nous étions chez elle au moment
où l’on vint avertir que le dîner était servi. Sa toilette se
finissait seulement, et tout en se pressant et en faisant des
excuses, je m’aperçus qu’elle laissait la clef à son secrétaire,
du Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
A présent, raisonnons, ma belle amie. Vous sentez
comme moi que la scrupuleuse, l’honnête Mme de Tourvel,
ne peut pas m’accorder la première de mes demandes et
trahir la confiance de ses amies en me nommant mes
accusateurs; ainsi, en promettant tout à cette condition, je ne
m’engage à rien. Mais vous sentez aussi que ce refus qu’elle
me fera deviendra un titre pour obtenir tout le reste, et
qu’alors je gagne, en m’éloignant, d’entrer en elle et de son
aveu en correspondance réglée, car je compte pour peu le
rendez-vous que je lui demande et qui n’a presque d’autre
objet que de l’accoutumer d’avance à n’en pas refuser
d’autres, quand ils me seront vraiment nécessaires.
La seule chose qui me reste à faire avant mon départ est
de savoir quels sont les gens qui s’occupent à me nuire
auprès d’elle. Je présume que c’est son pédant de mari; je le
voudrais, outre qu’une défense conjugale est un aiguillon au
désir, je serais sûr que du moment que ma belle aura consenti
à m’écrire, je n’aurais plus rien à craindre de son mari,
puisqu’elle se trouverait déjà dans la nécessité de le tromper.
Mais si elle a une amie assez intime pour avoir sa
confidence et que cette amie-là soit contre moi, il me paraît
nécessaire de les brouiller, et je compte y réussir; mais avant
tout il faut être instruit.
J’ai bien cru que j’allais l’être hier, mais cette femme ne
fait rien comme une autre. Nous étions chez elle au moment
où l’on vint avertir que le dîner était servi. Sa toilette se
finissait seulement, et tout en se pressant et en faisant des
excuses, je m’aperçus qu’elle laissait la clef à son secrétaire,
Page 156
et je connais son usage de ne pas ôter celle de son
appartement. J’y rêvais pendant le dîner lorsque j’entendis
descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt;
je feignis un saignement de nez et sortis. Je volai au
secrétaire, mais je trouvai tous les tiroirs ouverts et pas un
papier écrit. Cependant on n’a pas d’occasion de les brûler
dans cette saison. Que fait-elle des lettres qu’elle reçoit? et
elle en reçoit souvent. Je n’ai rien négligé, tout était ouvert et
j’ai cherché partout; mais je n’ai rien gagné que de me
convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.
Comment l’en tirer? Depuis hier je m’occupe inutilement
d’en trouver les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le
désir. Je regrette de n’avoir pas le talent des filous. Ne
devrait-il pas, en effet, entrer dans l’éducation d’un homme
qui se mêle d’intrigues? ne serait-il pas plaisant de dérober la
lettre ou le portrait d’un rival, ou de tirer des poches d’une
prude de quoi la démasquer? Mais nos parents ne songent à
rien, et moi j’ai beau songer à tout, je ne fais que
m’apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier.
Quoi qu’il en soit, je revins me mettre à table fort
mécontent. Ma belle calma pourtant un peu mon humeur par
l’air d’intérêt que lui donna ma feinte indisposition, et je ne
manquai pas de l’assurer que j’avais, depuis quelque temps,
de violentes agitations qui altéraient ma santé. Persuadée
comme elle est que c’est elle qui les cause, ne devait-elle pas
en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique dévote,
elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse,
et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol.
Mais adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu’à
ces maudites lettres.
De..., ce 27 août 17**.
appartement. J’y rêvais pendant le dîner lorsque j’entendis
descendre sa femme de chambre; je pris mon parti aussitôt;
je feignis un saignement de nez et sortis. Je volai au
secrétaire, mais je trouvai tous les tiroirs ouverts et pas un
papier écrit. Cependant on n’a pas d’occasion de les brûler
dans cette saison. Que fait-elle des lettres qu’elle reçoit? et
elle en reçoit souvent. Je n’ai rien négligé, tout était ouvert et
j’ai cherché partout; mais je n’ai rien gagné que de me
convaincre que ce dépôt précieux reste dans ses poches.
Comment l’en tirer? Depuis hier je m’occupe inutilement
d’en trouver les moyens; cependant, je ne peux en vaincre le
désir. Je regrette de n’avoir pas le talent des filous. Ne
devrait-il pas, en effet, entrer dans l’éducation d’un homme
qui se mêle d’intrigues? ne serait-il pas plaisant de dérober la
lettre ou le portrait d’un rival, ou de tirer des poches d’une
prude de quoi la démasquer? Mais nos parents ne songent à
rien, et moi j’ai beau songer à tout, je ne fais que
m’apercevoir que je suis gauche sans pouvoir y remédier.
Quoi qu’il en soit, je revins me mettre à table fort
mécontent. Ma belle calma pourtant un peu mon humeur par
l’air d’intérêt que lui donna ma feinte indisposition, et je ne
manquai pas de l’assurer que j’avais, depuis quelque temps,
de violentes agitations qui altéraient ma santé. Persuadée
comme elle est que c’est elle qui les cause, ne devait-elle pas
en conscience travailler à les calmer? Mais, quoique dévote,
elle est peu charitable, elle refuse toute aumône amoureuse,
et ce refus suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol.
Mais adieu, car, tout en causant avec vous, je ne songe qu’à
ces maudites lettres.
De..., ce 27 août 17**.
Page 157
L E T T RE XL I I I
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma
reconnaissance? Pourquoi ne vouloir m’obéir qu’à demi et
marchander en quelque sorte un procédé honnête? Il ne vous
suffit donc pas que j’en sente le prix? Non seulement vous
demandez beaucoup, mais vous demandez des choses
impossibles. Si, en effet, mes amis m’ont parlé de vous, ils
ne l’ont pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se
seraient trompés, leur intention n’en était pas moins bonne,
et vous me proposez de reconnaître cette marque
d’attachement de leur part, en vous livrant leur secret! J’ai
déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites assez sentir
en ce moment. Ce qui n’eût été que de la candeur avec tout
autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une
noirceur si je cédais à votre demande. J’en appelle à vous-
même, à votre honnêteté, m’avez-vous cru capable de ce
procédé? avez-vous dû me le proposer? Non sans doute, et je
suis sûre qu’en y réfléchissant mieux, vous ne reviendrez
plus sur cette demande.
Celle que vous me faites de m’écrire n’est guère plus
facile à accorder, et si vous voulez être juste, ce n’est pas à
moi que vous vous en prendrez. Je ne veux point vous
offenser, mais avec la réputation que vous vous êtes acquise
et que, de votre aveu même, vous méritez du moins en
partie, quelle femme pourrait avouer être en correspondance
avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à
faire ce qu’elle sent qu’elle serait obligée de cacher?
Encore, si j’étais assurée que vos lettres fussent telles
que je n’eusse jamais à m’en plaindre, que je pusse toujours
me justifier à mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Pourquoi chercher, monsieur, à diminuer ma
reconnaissance? Pourquoi ne vouloir m’obéir qu’à demi et
marchander en quelque sorte un procédé honnête? Il ne vous
suffit donc pas que j’en sente le prix? Non seulement vous
demandez beaucoup, mais vous demandez des choses
impossibles. Si, en effet, mes amis m’ont parlé de vous, ils
ne l’ont pu faire que par intérêt pour moi; quand même ils se
seraient trompés, leur intention n’en était pas moins bonne,
et vous me proposez de reconnaître cette marque
d’attachement de leur part, en vous livrant leur secret! J’ai
déjà eu tort de vous en parler et vous me le faites assez sentir
en ce moment. Ce qui n’eût été que de la candeur avec tout
autre devient une étourderie avec vous, et me mènerait à une
noirceur si je cédais à votre demande. J’en appelle à vous-
même, à votre honnêteté, m’avez-vous cru capable de ce
procédé? avez-vous dû me le proposer? Non sans doute, et je
suis sûre qu’en y réfléchissant mieux, vous ne reviendrez
plus sur cette demande.
Celle que vous me faites de m’écrire n’est guère plus
facile à accorder, et si vous voulez être juste, ce n’est pas à
moi que vous vous en prendrez. Je ne veux point vous
offenser, mais avec la réputation que vous vous êtes acquise
et que, de votre aveu même, vous méritez du moins en
partie, quelle femme pourrait avouer être en correspondance
avec vous? et quelle femme honnête peut se déterminer à
faire ce qu’elle sent qu’elle serait obligée de cacher?
Encore, si j’étais assurée que vos lettres fussent telles
que je n’eusse jamais à m’en plaindre, que je pusse toujours
me justifier à mes yeux de les avoir reçues! peut-être alors le
Page 158
désir de vous prouver que c’est la raison et non la haine qui
me guide, me ferait passer par-dessus ces considérations
puissantes, et faire beaucoup plus que je ne devrais en vous
permettant de m’écrire quelquefois. Si en effet vous le
désirez autant que vous me le dites, vous vous soumettrez
volontiers à la seule condition qui puisse m’y faire consentir,
et si vous avez quelque reconnaissance de ce que je fais pour
vous en ce moment, vous ne différerez plus de partir.
Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez
reçu une lettre ce matin, et que vous n’en avez pas profité
pour annoncer votre départ à Mme de Rosemonde, comme
vous me l’aviez promis. J’espère qu’à présent rien ne pourra
vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout que
vous n’attendrez pas, pour cela, l’entretien que vous me
demandez, auquel je ne veux absolument pas me prêter, et
qu’au lieu de l’ordre que vous prétendez vous être
nécessaire, vous vous contenterez de la prière que je vous
renouvelle. Adieu, monsieur.
De..., ce 27 août 17**.
Pl. IV
me guide, me ferait passer par-dessus ces considérations
puissantes, et faire beaucoup plus que je ne devrais en vous
permettant de m’écrire quelquefois. Si en effet vous le
désirez autant que vous me le dites, vous vous soumettrez
volontiers à la seule condition qui puisse m’y faire consentir,
et si vous avez quelque reconnaissance de ce que je fais pour
vous en ce moment, vous ne différerez plus de partir.
Permettez-moi de vous observer à ce sujet que vous avez
reçu une lettre ce matin, et que vous n’en avez pas profité
pour annoncer votre départ à Mme de Rosemonde, comme
vous me l’aviez promis. J’espère qu’à présent rien ne pourra
vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout que
vous n’attendrez pas, pour cela, l’entretien que vous me
demandez, auquel je ne veux absolument pas me prêter, et
qu’au lieu de l’ordre que vous prétendez vous être
nécessaire, vous vous contenterez de la prière que je vous
renouvelle. Adieu, monsieur.
De..., ce 27 août 17**.
Pl. IV
Page 159
Godefroy inv. et sc.
Lettre XLIV
Lettre XLIV
Page 160
L E T T RE XL I V
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j’ai
triomphé de ce cœur rebelle. C’est en vain qu’il dissimule
encore, mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à
mes soins actifs, je sais tout ce qui m’intéresse: depuis la
nuit, l’heureuse nuit d’hier, je me trouve dans mon élément,
j’ai repris toute mon existence, j’ai dévoilé un double
mystère d’amour et d’iniquité, je jouirai de l’un, je me
vengerai de l’autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule
idée que je m’en fais me transporte au point que j’ai quelque
peine à rappeler ma prudence, que j’en aurai peut-être à
mettre de l’ordre dans le récit que j’ai à vous faire. Essayons
cependant.
Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j’en reçus
une de la céleste dévote. Je vous l’envoie, vous y verrez
qu’elle me donne, le moins maladroitement qu’elle peut, la
permission de lui écrire, mais elle y presse mon départ et je
sentais bien que je ne pouvais le différer trop longtemps sans
me nuire.
Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir
écrit contre moi, j’étais encore incertain du parti que je
prendrais. Je tentai de gagner la femme de chambre et je
voulus obtenir d’elle de me livrer les poches de sa maîtresse,
dont elle pouvait s’emparer aisément le soir et qu’il lui était
facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon.
J’offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai
qu’une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence
ni mon argent ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand
le souper sonna. Il fallut la laisser, trop heureux qu’elle
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Partagez ma joie, ma belle amie: je suis aimé, j’ai
triomphé de ce cœur rebelle. C’est en vain qu’il dissimule
encore, mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à
mes soins actifs, je sais tout ce qui m’intéresse: depuis la
nuit, l’heureuse nuit d’hier, je me trouve dans mon élément,
j’ai repris toute mon existence, j’ai dévoilé un double
mystère d’amour et d’iniquité, je jouirai de l’un, je me
vengerai de l’autre, je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule
idée que je m’en fais me transporte au point que j’ai quelque
peine à rappeler ma prudence, que j’en aurai peut-être à
mettre de l’ordre dans le récit que j’ai à vous faire. Essayons
cependant.
Hier même, après vous avoir écrit ma lettre, j’en reçus
une de la céleste dévote. Je vous l’envoie, vous y verrez
qu’elle me donne, le moins maladroitement qu’elle peut, la
permission de lui écrire, mais elle y presse mon départ et je
sentais bien que je ne pouvais le différer trop longtemps sans
me nuire.
Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir
écrit contre moi, j’étais encore incertain du parti que je
prendrais. Je tentai de gagner la femme de chambre et je
voulus obtenir d’elle de me livrer les poches de sa maîtresse,
dont elle pouvait s’emparer aisément le soir et qu’il lui était
facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon.
J’offris dix louis pour ce léger service, mais je ne trouvai
qu’une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence
ni mon argent ne purent vaincre. Je la prêchais encore quand
le souper sonna. Il fallut la laisser, trop heureux qu’elle
Page 161
voulût bien me promettre le secret, sur lequel même vous
jugez que je ne comptais guère.
Jamais je n’eus plus d’humeur. Je me sentais compromis
et je me reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente.
Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon
chasseur, qui, en sa qualité d’amant heureux, devait avoir
quelque crédit. Je voulais, ou qu’il obtînt de cette fille de
faire ce que je lui avais demandé, ou au moins qu’il s’assurât
de sa discrétion; mais lui, qui d’ordinaire ne doute de rien,
parut douter du succès de cette négociation et me fit à ce
sujet une réflexion qui m’étonna par sa profondeur.
«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que
coucher avec une fille ce n’est que lui faire faire ce qui lui
plaît; de là à lui faire faire ce que nous voulons, il y a
souvent bien loin.»
Le bon sens du maraud quelquefois m’épouvante[21].
«Je réponds d’autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que
j’ai lieu de croire qu’elle a un amant et que je ne la dois
qu’au désœuvrement de la campagne. Aussi, sans mon zèle
pour le service de monsieur, je n’aurais eu cela qu’une fois».
(C’est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant au secret,
ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire promettre,
puisqu’elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler
ne ferait que lui mieux apprendre qu’il est important, et par
là lui donner plus d’envie d’en faire sa cour à sa maîtresse.»
Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras
augmentait. Heureusement le drôle était en train de jaser, et
comme j’avais besoin de lui, je le laissais faire. Tout en me
racontant son histoire avec cette fille, il m’apprit que comme
la chambre qu’elle occupe n’est séparée de celle de sa
maîtresse que par une simple cloison, qui pouvait laisser
entendre un bruit suspect, c’était dans la sienne qu’ils se
rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le
lui communiquai et nous l’exécutâmes avec succès.
jugez que je ne comptais guère.
Jamais je n’eus plus d’humeur. Je me sentais compromis
et je me reprochai, toute la soirée, ma démarche imprudente.
Retiré chez moi, non sans inquiétude, je parlai à mon
chasseur, qui, en sa qualité d’amant heureux, devait avoir
quelque crédit. Je voulais, ou qu’il obtînt de cette fille de
faire ce que je lui avais demandé, ou au moins qu’il s’assurât
de sa discrétion; mais lui, qui d’ordinaire ne doute de rien,
parut douter du succès de cette négociation et me fit à ce
sujet une réflexion qui m’étonna par sa profondeur.
«Monsieur sait sûrement mieux que moi, me dit-il, que
coucher avec une fille ce n’est que lui faire faire ce qui lui
plaît; de là à lui faire faire ce que nous voulons, il y a
souvent bien loin.»
Le bon sens du maraud quelquefois m’épouvante[21].
«Je réponds d’autant moins de celle-ci, ajouta-t-il, que
j’ai lieu de croire qu’elle a un amant et que je ne la dois
qu’au désœuvrement de la campagne. Aussi, sans mon zèle
pour le service de monsieur, je n’aurais eu cela qu’une fois».
(C’est un vrai trésor que ce garçon!) «Quant au secret,
ajouta-t-il encore, à quoi servira-t-il de le lui faire promettre,
puisqu’elle ne risquera rien à nous tromper? Lui en reparler
ne ferait que lui mieux apprendre qu’il est important, et par
là lui donner plus d’envie d’en faire sa cour à sa maîtresse.»
Plus ces réflexions étaient justes, plus mon embarras
augmentait. Heureusement le drôle était en train de jaser, et
comme j’avais besoin de lui, je le laissais faire. Tout en me
racontant son histoire avec cette fille, il m’apprit que comme
la chambre qu’elle occupe n’est séparée de celle de sa
maîtresse que par une simple cloison, qui pouvait laisser
entendre un bruit suspect, c’était dans la sienne qu’ils se
rassemblaient chaque nuit. Aussitôt je formai mon plan, je le
lui communiquai et nous l’exécutâmes avec succès.
Page 162
J’attendis deux heures du matin et alors je me rendis,
comme nous en étions convenus, à la chambre du rendez-
vous, portant de la lumière avec moi, et sous prétexte d’avoir
sonné plusieurs fois inutilement. Mon confident, qui joue ses
rôles à merveille, donna une petite scène de surprise, de
désespoir et d’excuse, que je terminai en l’envoyant me faire
chauffer de l’eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que la
scrupuleuse chambrière était d’autant plus honteuse que le
drôle, qui avait voulu renchérir sur mes projets, l’avait
déterminée à une toilette que la saison comportait, mais
qu’elle n’excusait pas.
Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée,
plus j’en disposerais facilement, je ne lui permis de changer
ni de situation ni de parure, et après avoir ordonné à mon
valet de m’attendre chez moi, je m’assis à côté d’elle sur le
lit qui était fort en désordre, et je commençai ma
conversation. J’avais besoin de garder l’empire que la
circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-
froid qui eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans
prendre la plus petite liberté avec elle, ce que pourtant sa
fraîcheur et l’occasion semblaient lui donner le droit
d’espérer, je lui parlai d’affaires aussi tranquillement que
j’aurais pu faire avec un procureur.
Mes conditions furent que je garderais fidèlement le
secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à peu près,
elle me livrât les poches de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-
je, je vous avais offert dix louis hier, je vous les promets
encore aujourd’hui. Je ne veux pas abuser de votre
situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire;
alors je me retirai et permis à l’heureux couple de réparer le
temps perdu.
J’employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant
avoir un prétexte pour ne pas répondre à la lettre de ma belle
avant d’avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire
que la nuit suivante, je me décidai à aller à la chasse, où je
restai presque tout le jour.
comme nous en étions convenus, à la chambre du rendez-
vous, portant de la lumière avec moi, et sous prétexte d’avoir
sonné plusieurs fois inutilement. Mon confident, qui joue ses
rôles à merveille, donna une petite scène de surprise, de
désespoir et d’excuse, que je terminai en l’envoyant me faire
chauffer de l’eau, dont je feignis avoir besoin, tandis que la
scrupuleuse chambrière était d’autant plus honteuse que le
drôle, qui avait voulu renchérir sur mes projets, l’avait
déterminée à une toilette que la saison comportait, mais
qu’elle n’excusait pas.
Comme je sentais que plus cette fille serait humiliée,
plus j’en disposerais facilement, je ne lui permis de changer
ni de situation ni de parure, et après avoir ordonné à mon
valet de m’attendre chez moi, je m’assis à côté d’elle sur le
lit qui était fort en désordre, et je commençai ma
conversation. J’avais besoin de garder l’empire que la
circonstance me donnait sur elle; aussi conservai-je un sang-
froid qui eût fait honneur à la continence de Scipion, et sans
prendre la plus petite liberté avec elle, ce que pourtant sa
fraîcheur et l’occasion semblaient lui donner le droit
d’espérer, je lui parlai d’affaires aussi tranquillement que
j’aurais pu faire avec un procureur.
Mes conditions furent que je garderais fidèlement le
secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à peu près,
elle me livrât les poches de sa maîtresse. «Au reste, ajoutai-
je, je vous avais offert dix louis hier, je vous les promets
encore aujourd’hui. Je ne veux pas abuser de votre
situation». Tout fut accordé, comme vous pouvez croire;
alors je me retirai et permis à l’heureux couple de réparer le
temps perdu.
J’employai le mien à dormir, et à mon réveil, voulant
avoir un prétexte pour ne pas répondre à la lettre de ma belle
avant d’avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire
que la nuit suivante, je me décidai à aller à la chasse, où je
restai presque tout le jour.
Page 163
A mon retour, je fus reçu assez froidement. J’ai lieu de
croire qu’on fut un peu piqué du peu d’empressement que je
mettais à profiter du temps qui me restait, surtout après la
lettre plus douce que l’on m’avait écrite. J’en juge ainsi, sur
ce que Mme de Rosemonde m’ayant fait quelques reproches
sur cette longue absence, ma belle reprit avec un peu
d’aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se
livrer au seul plaisir qu’il peut trouver ici.» Je me plaignis de
cette injustice, et j’en profitai pour assurer que je me plaisais
tant avec ces dames que j’y sacrifiais une lettre très
intéressante que j’avais à écrire. J’ajoutai que, ne pouvant
trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j’avais voulu
essayer si la fatigue me le rendrait, et mes regards
expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon
insomnie. J’eus soin d’avoir toute la soirée une douceur
mélancolique, qui me parut réussir assez bien et sous
laquelle je masquai l’impatience où j’étais de voir arriver
l’heure qui devait me livrer le secret qu’on s’obstinait à me
cacher. Enfin nous nous séparâmes et, quelque temps après,
la fidèle femme de chambre vint m’apporter le prix convenu
de ma discrétion.
Une fois maître de ce trésor, je procédai à l’inventaire
avec la prudence que vous me connaissez, car il était
important de remettre tout en place. Je tombai d’abord sur
deux lettres du mari, mélange indigeste de détails de procès
et de tirades d’amour conjugal, que j’eus la patience de lire
en entier et où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi.
Je les replaçai avec humeur, mais elle s’adoucit en trouvant
sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon,
soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie
de la parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces
bien distinctes des larmes de mon adorable dévote. Je
l’avoue, je cédai à un mouvement de jeune homme et baisai
cette lettre avec un transport dont je ne me croyais plus
susceptible. Je continuai l’heureux examen, je retrouvai
toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me
croire qu’on fut un peu piqué du peu d’empressement que je
mettais à profiter du temps qui me restait, surtout après la
lettre plus douce que l’on m’avait écrite. J’en juge ainsi, sur
ce que Mme de Rosemonde m’ayant fait quelques reproches
sur cette longue absence, ma belle reprit avec un peu
d’aigreur: «Ah! ne reprochons pas à M. de Valmont de se
livrer au seul plaisir qu’il peut trouver ici.» Je me plaignis de
cette injustice, et j’en profitai pour assurer que je me plaisais
tant avec ces dames que j’y sacrifiais une lettre très
intéressante que j’avais à écrire. J’ajoutai que, ne pouvant
trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j’avais voulu
essayer si la fatigue me le rendrait, et mes regards
expliquaient assez le sujet de ma lettre et la cause de mon
insomnie. J’eus soin d’avoir toute la soirée une douceur
mélancolique, qui me parut réussir assez bien et sous
laquelle je masquai l’impatience où j’étais de voir arriver
l’heure qui devait me livrer le secret qu’on s’obstinait à me
cacher. Enfin nous nous séparâmes et, quelque temps après,
la fidèle femme de chambre vint m’apporter le prix convenu
de ma discrétion.
Une fois maître de ce trésor, je procédai à l’inventaire
avec la prudence que vous me connaissez, car il était
important de remettre tout en place. Je tombai d’abord sur
deux lettres du mari, mélange indigeste de détails de procès
et de tirades d’amour conjugal, que j’eus la patience de lire
en entier et où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport à moi.
Je les replaçai avec humeur, mais elle s’adoucit en trouvant
sous ma main les morceaux de la fameuse lettre de Dijon,
soigneusement rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie
de la parcourir. Jugez de ma joie en y apercevant les traces
bien distinctes des larmes de mon adorable dévote. Je
l’avoue, je cédai à un mouvement de jeune homme et baisai
cette lettre avec un transport dont je ne me croyais plus
susceptible. Je continuai l’heureux examen, je retrouvai
toutes mes lettres de suite et par ordre de dates, et ce qui me
Page 164
surprit plus agréablement encore fut de retrouver la première
de toutes, celle que je croyais m’avoir été rendue par une
ingrate, fidèlement copiée de sa main, et d’une écriture
altérée et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation
de son cœur pendant cette occupation.
Jusque-là j’étais tout entier à l’amour, bientôt il fit place
à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de
cette femme que j’adore? Quelle furie supposez-vous assez
méchante pour tramer une pareille noirceur? Vous la
connaissez: c’est votre amie, votre parente, c’est Mme de
Volanges. Vous n’imaginez pas quel tissu d’horreurs
l’infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C’est elle, elle
seule, qui a troublé la sécurité de cette femme angélique;
c’est par ses conseils, par ses avis pernicieux que je me vois
forcé de m’éloigner, c’est à elle enfin que l’on me sacrifie.
Ah! sans doute il faut séduire sa fille, mais ce n’est pas
assez, il faut la perdre, et puisque l’âge de cette maudite
femme la met à l’abri de mes coups, il faut la frapper dans
l’objet de ses affections.
Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m’y force!
soit, j’y retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis
fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un
fonds d’honneur qui nous gênera; cependant il est amoureux
et je le vois souvent, on pourra peut-être en tirer parti. Je
m’oublie dans ma colère et je ne songe pas que je vous dois
le récit de ce qui s’est passé aujourd’hui. Revenons.
Ce matin, j’ai revu ma sensible prude. Jamais je ne
l’avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi: le plus beau
moment d’une femme, le seul où elle puisse produire cette
ivresse de l’âme, dont on parle toujours et qu’on éprouve si
rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le
sommes pas de ses faveurs, et c’est précisément le cas où je
me trouvais. Peut-être aussi l’idée que j’allais être privé du
plaisir de la voir servait-il à l’embellir. Enfin, à l’arrivée du
courrier on m’a remis votre lettre du 27, et pendant que je la
lisais j’hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole,
de toutes, celle que je croyais m’avoir été rendue par une
ingrate, fidèlement copiée de sa main, et d’une écriture
altérée et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation
de son cœur pendant cette occupation.
Jusque-là j’étais tout entier à l’amour, bientôt il fit place
à la fureur. Qui croyez-vous qui veuille me perdre auprès de
cette femme que j’adore? Quelle furie supposez-vous assez
méchante pour tramer une pareille noirceur? Vous la
connaissez: c’est votre amie, votre parente, c’est Mme de
Volanges. Vous n’imaginez pas quel tissu d’horreurs
l’infernale mégère lui a écrit sur mon compte. C’est elle, elle
seule, qui a troublé la sécurité de cette femme angélique;
c’est par ses conseils, par ses avis pernicieux que je me vois
forcé de m’éloigner, c’est à elle enfin que l’on me sacrifie.
Ah! sans doute il faut séduire sa fille, mais ce n’est pas
assez, il faut la perdre, et puisque l’âge de cette maudite
femme la met à l’abri de mes coups, il faut la frapper dans
l’objet de ses affections.
Elle veut donc que je revienne à Paris! elle m’y force!
soit, j’y retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis
fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un
fonds d’honneur qui nous gênera; cependant il est amoureux
et je le vois souvent, on pourra peut-être en tirer parti. Je
m’oublie dans ma colère et je ne songe pas que je vous dois
le récit de ce qui s’est passé aujourd’hui. Revenons.
Ce matin, j’ai revu ma sensible prude. Jamais je ne
l’avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi: le plus beau
moment d’une femme, le seul où elle puisse produire cette
ivresse de l’âme, dont on parle toujours et qu’on éprouve si
rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le
sommes pas de ses faveurs, et c’est précisément le cas où je
me trouvais. Peut-être aussi l’idée que j’allais être privé du
plaisir de la voir servait-il à l’embellir. Enfin, à l’arrivée du
courrier on m’a remis votre lettre du 27, et pendant que je la
lisais j’hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole,
Page 165
mais j’ai rencontré les yeux de ma belle et il m’aurait été
impossible de lui rien refuser.
J’ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mme
de Rosemonde nous a laissés seuls, mais j’étais encore à
quatre pas de la farouche personne, que se levant avec l’air
de l’effroi: «Laissez-moi, laissez-moi, monsieur, m’a-t-elle
dit, au nom de Dieu, laissez-moi.» Cette prière fervente, qui
décelait son émotion, ne pouvait que m’animer davantage.
Déjà j’étais auprès d’elle et je tenais ses mains qu’elle avait
jointes avec une expression tout à fait touchante; là je
commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi
ramena Mme de Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet
quelques raisons de craindre, en a profité pour se retirer.
Je lui ai pourtant offert la main qu’elle a acceptée, et
augurant bien de cette douceur, qu’elle n’avait pas eue
depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j’ai
essayé de serrer la sienne. Elle a d’abord voulu la retirer,
mais sur une instance plus vive elle s’est livrée d’assez
bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes
discours. Arrivé à la porte de son appartement j’ai voulu
baiser cette main, avant de la quitter. La défense a
commencé par être franche, mais un songez donc que je
pars, prononcé bien tendrement, l’a rendue gauche et
insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, que la main a
retrouvé sa force pour échapper et que la belle est entrée
dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici
finit mon histoire.
Comme je présume que vous serez demain chez la
maréchale de..., où sûrement je n’irai pas vous trouver,
comme je me doute bien aussi qu’à notre première entrevue
nous aurons plus d’une affaire à traiter, et notamment celle
de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j’ai pris le
parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue
qu’elle est, je ne la fermerai qu’au moment de l’envoyer à la
impossible de lui rien refuser.
J’ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Mme
de Rosemonde nous a laissés seuls, mais j’étais encore à
quatre pas de la farouche personne, que se levant avec l’air
de l’effroi: «Laissez-moi, laissez-moi, monsieur, m’a-t-elle
dit, au nom de Dieu, laissez-moi.» Cette prière fervente, qui
décelait son émotion, ne pouvait que m’animer davantage.
Déjà j’étais auprès d’elle et je tenais ses mains qu’elle avait
jointes avec une expression tout à fait touchante; là je
commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi
ramena Mme de Rosemonde. La timide dévote, qui a en effet
quelques raisons de craindre, en a profité pour se retirer.
Je lui ai pourtant offert la main qu’elle a acceptée, et
augurant bien de cette douceur, qu’elle n’avait pas eue
depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j’ai
essayé de serrer la sienne. Elle a d’abord voulu la retirer,
mais sur une instance plus vive elle s’est livrée d’assez
bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes
discours. Arrivé à la porte de son appartement j’ai voulu
baiser cette main, avant de la quitter. La défense a
commencé par être franche, mais un songez donc que je
pars, prononcé bien tendrement, l’a rendue gauche et
insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, que la main a
retrouvé sa force pour échapper et que la belle est entrée
dans son appartement, où était sa femme de chambre. Ici
finit mon histoire.
Comme je présume que vous serez demain chez la
maréchale de..., où sûrement je n’irai pas vous trouver,
comme je me doute bien aussi qu’à notre première entrevue
nous aurons plus d’une affaire à traiter, et notamment celle
de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j’ai pris le
parti de me faire précéder par cette lettre, et toute longue
qu’elle est, je ne la fermerai qu’au moment de l’envoyer à la
Page 166
poste, car au terme où j’en suis, tout peut dépendre d’une
occasion, et je vous quitte pour aller l’épier.
P.-S. à huit heures du soir.
Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du
soin même pour l’éviter. Cependant, autant de tristesse que
la décence en permettait, pour le moins. Un autre événement,
qui peut ne pas être indifférent, c’est que je suis chargé d’une
invitation de Mme de Rosemonde à Mme de Volanges, pour
venir passer quelque temps chez elle à la campagne.
Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus
tard.
De..., ce 28 août 17**.
[21] Piron, Métromanie.
occasion, et je vous quitte pour aller l’épier.
P.-S. à huit heures du soir.
Rien de nouveau, pas le plus petit moment de liberté, du
soin même pour l’éviter. Cependant, autant de tristesse que
la décence en permettait, pour le moins. Un autre événement,
qui peut ne pas être indifférent, c’est que je suis chargé d’une
invitation de Mme de Rosemonde à Mme de Volanges, pour
venir passer quelque temps chez elle à la campagne.
Adieu, ma belle amie, à demain ou après-demain au plus
tard.
De..., ce 28 août 17**.
[21] Piron, Métromanie.
Page 167
L E T T RE XLV
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m’avez
paru tant désirer ce départ que j’ai cru devoir vous en
instruire. Mme de Rosemonde regrette beaucoup son neveu,
dont il faut convenir qu’en effet la société est agréable; elle a
passé toute la matinée à m’en parler avec la sensibilité que
vous lui connaissez, elle ne tarissait pas sur son éloge. J’ai
cru lui devoir la complaisance de l’écouter sans la
contredire, d’autant qu’il faut avouer qu’elle avait raison sur
beaucoup de points. Je sentais de plus que j’avais à me
reprocher d’être la cause de cette séparation, et je n’espère
pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l’ai privée.
Vous savez que j’ai naturellement peu de gaieté et le genre
de vie que nous allons mener ici n’est pas fait pour
l’augmenter.
Si je ne m’étais pas conduite d’après vos avis, je
craindrais d’avoir agi un peu légèrement, car j’ai vraiment
été peinée de la douleur de ma respectable amie, elle m’a
touchée au point que j’aurais volontiers mêlé mes larmes aux
siennes.
Nous vivons à présent dans l’espoir que vous accepterez
l’invitation que M. de Valmont doit vous faire, de la part de
Mme de Rosemonde, de venir passer quelque temps chez
elle. J’espère que vous ne doutez pas du plaisir que j’aurai à
vous y voir, et en vérité vous nous devez ce
dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion
de faire une connaissance plus prompte avec Mlle Volanges,
et d’être à la portée de vous convaincre de plus en plus des
sentiments respectueux, etc.
La Présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES.
M. de Valmont est parti ce matin, madame, vous m’avez
paru tant désirer ce départ que j’ai cru devoir vous en
instruire. Mme de Rosemonde regrette beaucoup son neveu,
dont il faut convenir qu’en effet la société est agréable; elle a
passé toute la matinée à m’en parler avec la sensibilité que
vous lui connaissez, elle ne tarissait pas sur son éloge. J’ai
cru lui devoir la complaisance de l’écouter sans la
contredire, d’autant qu’il faut avouer qu’elle avait raison sur
beaucoup de points. Je sentais de plus que j’avais à me
reprocher d’être la cause de cette séparation, et je n’espère
pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l’ai privée.
Vous savez que j’ai naturellement peu de gaieté et le genre
de vie que nous allons mener ici n’est pas fait pour
l’augmenter.
Si je ne m’étais pas conduite d’après vos avis, je
craindrais d’avoir agi un peu légèrement, car j’ai vraiment
été peinée de la douleur de ma respectable amie, elle m’a
touchée au point que j’aurais volontiers mêlé mes larmes aux
siennes.
Nous vivons à présent dans l’espoir que vous accepterez
l’invitation que M. de Valmont doit vous faire, de la part de
Mme de Rosemonde, de venir passer quelque temps chez
elle. J’espère que vous ne doutez pas du plaisir que j’aurai à
vous y voir, et en vérité vous nous devez ce
dédommagement. Je serai fort aise de trouver cette occasion
de faire une connaissance plus prompte avec Mlle Volanges,
et d’être à la portée de vous convaincre de plus en plus des
sentiments respectueux, etc.
Page 168
De..., ce 29 août 17**.
Page 169
L E T T RE XLVI
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a
pu causer en vous un changement si prompt et si cruel? Que
sont devenus vos serments de ne jamais changer? Hier
encore, vous les réitériez avec tant de plaisir! Qui peut
aujourd’hui vous les faire oublier? J’ai beau m’examiner, je
ne puis en trouver la cause en moi, et il m’est affreux d’avoir
à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n’êtes ni légère,
ni trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un
soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependant,
par quelle fatalité n’êtes-vous plus la même? Non, cruelle,
vous ne l’êtes plus! La tendre Cécile, la Cécile que j’adore et
dont j’ai reçu les serments n’aurait point évité mes regards,
n’aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait
auprès d’elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir,
l’avait forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n’eût pas
au moins dédaigné de m’en instruire.
Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile,
ce que vous m’avez fait souffrir aujourd’hui, ce que je
souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je
puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependant, quand
je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes
craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de craindre
d’être entendue; et cet obstacle, qui n’existait pas alors, vous
l’avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie
dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai
demandé l’heure à laquelle je pourrais vous revoir demain,
vous avez feint de l’ignorer et il a fallu que ce fût Mme de
Volanges qui m’en instruisît. Ainsi ce moment toujours si
désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne fera naître
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a
pu causer en vous un changement si prompt et si cruel? Que
sont devenus vos serments de ne jamais changer? Hier
encore, vous les réitériez avec tant de plaisir! Qui peut
aujourd’hui vous les faire oublier? J’ai beau m’examiner, je
ne puis en trouver la cause en moi, et il m’est affreux d’avoir
à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n’êtes ni légère,
ni trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un
soupçon outrageant ne flétrira point mon âme. Cependant,
par quelle fatalité n’êtes-vous plus la même? Non, cruelle,
vous ne l’êtes plus! La tendre Cécile, la Cécile que j’adore et
dont j’ai reçu les serments n’aurait point évité mes regards,
n’aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait
auprès d’elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir,
l’avait forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n’eût pas
au moins dédaigné de m’en instruire.
Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile,
ce que vous m’avez fait souffrir aujourd’hui, ce que je
souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je
puisse vivre et ne plus être aimé de vous? Cependant, quand
je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour dissiper mes
craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de craindre
d’être entendue; et cet obstacle, qui n’existait pas alors, vous
l’avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie
dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai
demandé l’heure à laquelle je pourrais vous revoir demain,
vous avez feint de l’ignorer et il a fallu que ce fût Mme de
Volanges qui m’en instruisît. Ainsi ce moment toujours si
désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne fera naître
Page 170
en moi que de l’inquiétude, et le plaisir de vous voir,
jusqu’alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte
de vous être importun.
Déjà, je le sens, cette crainte m’arrête et je n’ose vous
parler de mon amour. Ce je vous aime, que j’aimais tant à
répéter quand je pouvais l’entendre à mon tour, ce mot si
doux qui suffisait à ma félicité, ne m’offre plus, si vous êtes
changée, que l’image d’un désespoir éternel. Je ne puis
croire pourtant que ce talisman de l’amour ait perdu toute sa
puissance et j’essaie de m’en servir encore[22]. Oui, ma
Cécile, je vous aime. Répétez donc avec moi cette expression
de mon bonheur. Songez que vous m’avez accoutumé à
l’entendre et que m’en priver c’est me condamner un
tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu’avec ma
vie.
De..., ce 29 août 17**.
[22] Ceux qui n’ont pas eu l’occasion de sentir quelquefois le
prix d’un mot, d’une expression consacrés par l’amour, ne
trouveront aucun sens dans cette phrase.
jusqu’alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte
de vous être importun.
Déjà, je le sens, cette crainte m’arrête et je n’ose vous
parler de mon amour. Ce je vous aime, que j’aimais tant à
répéter quand je pouvais l’entendre à mon tour, ce mot si
doux qui suffisait à ma félicité, ne m’offre plus, si vous êtes
changée, que l’image d’un désespoir éternel. Je ne puis
croire pourtant que ce talisman de l’amour ait perdu toute sa
puissance et j’essaie de m’en servir encore[22]. Oui, ma
Cécile, je vous aime. Répétez donc avec moi cette expression
de mon bonheur. Songez que vous m’avez accoutumé à
l’entendre et que m’en priver c’est me condamner un
tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu’avec ma
vie.
De..., ce 29 août 17**.
[22] Ceux qui n’ont pas eu l’occasion de sentir quelquefois le
prix d’un mot, d’une expression consacrés par l’amour, ne
trouveront aucun sens dans cette phrase.
Page 171
L E T T RE XLVI I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je ne vous verrai pas encore aujourd’hui, ma belle amie,
et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec
indulgence.
Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté
chez la comtesse de ***, dont le château se trouvait presque
sur ma route et à qui j’ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à
Paris que vers les sept heures et je suis descendu à l’Opéra,
où j’espérais que vous pouviez être.
L’Opéra fini, j’ai été revoir mes amies au foyer; j’y ai
retrouvé mon ancienne Émilie entourée d’une cour
nombreuse, tant en femmes qu’en hommes, à qui elle
donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas plus tôt
entré dans ce cercle que je fus prié du souper par
acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et
courte qui me baragouina une invitation en français de
Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la
fête. J’acceptai.
J’appris, dans ma route, que la maison où nous allions
était le prix convenu des bontés d’Émilie pour cette figure
grotesque, et que ce souper était un véritable festin de noce.
Le petit homme ne se possédait pas de joie dans l’attente du
bonheur dont il allait jouir; il m’en parut si satisfait, qu’il me
donna envie de le troubler, ce que je fis en effet.
La seule difficulté que j’éprouvai fut de décider Émilie,
que la richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse.
Elle se prêta cependant, après quelques façons, au projet que
je donnai de remplir de vin ce petit tonneau à bière et de le
mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je ne vous verrai pas encore aujourd’hui, ma belle amie,
et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec
indulgence.
Au lieu de revenir hier directement, je me suis arrêté
chez la comtesse de ***, dont le château se trouvait presque
sur ma route et à qui j’ai demandé à dîner. Je ne suis arrivé à
Paris que vers les sept heures et je suis descendu à l’Opéra,
où j’espérais que vous pouviez être.
L’Opéra fini, j’ai été revoir mes amies au foyer; j’y ai
retrouvé mon ancienne Émilie entourée d’une cour
nombreuse, tant en femmes qu’en hommes, à qui elle
donnait le soir même à souper à P... Je ne fus pas plus tôt
entré dans ce cercle que je fus prié du souper par
acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse et
courte qui me baragouina une invitation en français de
Hollande, et que je reconnus pour le véritable héros de la
fête. J’acceptai.
J’appris, dans ma route, que la maison où nous allions
était le prix convenu des bontés d’Émilie pour cette figure
grotesque, et que ce souper était un véritable festin de noce.
Le petit homme ne se possédait pas de joie dans l’attente du
bonheur dont il allait jouir; il m’en parut si satisfait, qu’il me
donna envie de le troubler, ce que je fis en effet.
La seule difficulté que j’éprouvai fut de décider Émilie,
que la richesse du bourgmestre rendait un peu scrupuleuse.
Elle se prêta cependant, après quelques façons, au projet que
je donnai de remplir de vin ce petit tonneau à bière et de le
mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.
Page 172
L’idée sublime que nous nous étions formée d’un buveur
hollandais nous fit employer tous les moyens connus. Nous
réussîmes si bien qu’au dessert il n’avait déjà plus la force de
tenir son verre, mais la secourable Émilie et moi
l’entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la
table, dans une ivresse telle qu’elle doit au moins durer huit
jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et
comme il n’avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans
la mienne, et je restai à sa place. Je reçus ensuite les
compliments de l’assemblée qui se retira bientôt après et me
laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut-être
ma longue retraite, m’ont fait trouver Émilie si désirable que
je lui ai promis de rester avec elle jusqu’à la résurrection du
Hollandais.
Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu’elle
vient d’avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle
dévote à qui j’ai trouvé plaisant d’envoyer une lettre écrite
du lit et presque d’entre les bras d’une fille, interrompue
même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui
rends un compte exact de ma situation et de ma conduite.
Émilie, qui a lu l’épître, en a ri comme une folle, et j’espère
que vous en rirez aussi.
Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je
vous l’envoie; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire,
la cacheter et la faire mettre à la poste. Surtout n’allez pas
vous servir de votre cachet ni même d’aucun emblème
amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.
P.-S.—Je rouvre ma lettre, j’ai décidé Émilie à aller aux
Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je
serai chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous
convient, nous irons ensemble, vers les sept heures, chez
Mme de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas
l’invitation que j’ai à lui faire de la part de Mme de
Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite
Volanges.
hollandais nous fit employer tous les moyens connus. Nous
réussîmes si bien qu’au dessert il n’avait déjà plus la force de
tenir son verre, mais la secourable Émilie et moi
l’entonnions à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la
table, dans une ivresse telle qu’elle doit au moins durer huit
jours. Nous nous décidâmes alors à le renvoyer à Paris, et
comme il n’avait pas gardé sa voiture, je le fis charger dans
la mienne, et je restai à sa place. Je reçus ensuite les
compliments de l’assemblée qui se retira bientôt après et me
laissa maître du champ de bataille. Cette gaieté, et peut-être
ma longue retraite, m’ont fait trouver Émilie si désirable que
je lui ai promis de rester avec elle jusqu’à la résurrection du
Hollandais.
Cette complaisance de ma part est le prix de celle qu’elle
vient d’avoir, de me servir de pupitre pour écrire à ma belle
dévote à qui j’ai trouvé plaisant d’envoyer une lettre écrite
du lit et presque d’entre les bras d’une fille, interrompue
même pour une infidélité complète, et dans laquelle je lui
rends un compte exact de ma situation et de ma conduite.
Émilie, qui a lu l’épître, en a ri comme une folle, et j’espère
que vous en rirez aussi.
Comme il faut que ma lettre soit timbrée de Paris, je
vous l’envoie; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la lire,
la cacheter et la faire mettre à la poste. Surtout n’allez pas
vous servir de votre cachet ni même d’aucun emblème
amoureux, une tête seulement. Adieu, ma belle amie.
P.-S.—Je rouvre ma lettre, j’ai décidé Émilie à aller aux
Italiens... Je profiterai de ce temps pour aller vous voir. Je
serai chez vous à six heures au plus tard et, si cela vous
convient, nous irons ensemble, vers les sept heures, chez
Mme de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas
l’invitation que j’ai à lui faire de la part de Mme de
Rosemonde, de plus, je serai bien aise de voir la petite
Volanges.
Page 173
Adieu, très belle dame. Je veux avoir tant de plaisir à
vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.
De P..., ce 30 août 17**.
vous embrasser que le chevalier puisse en être jaloux.
De P..., ce 30 août 17**.
Page 174
L E T T RE XLVI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Timbrée de Paris.
C’est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n’ai
pas fermé l’œil, c’est après avoir été sans cesse ou dans
l’agitation d’une ardeur dévorante, ou dans l’entier
anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je
viens chercher auprès de vous, madame, un calme dont j’ai
besoin et dont pourtant je n’espère pas jouir encore. En effet,
la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître plus
que jamais la puissance irrésistible de l’amour; j’ai peine à
conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre
dans mes idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette
lettre sans être obligé de l’interrompre. Quoi! ne puis-je donc
espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que
j’éprouve en ce moment? J’ose croire cependant que si vous
le connaissiez bien vous n’y seriez pas entièrement
insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le
sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au
bonheur, les passions actives peuvent seules y conduire, et
malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois
pouvoir assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis
plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos
rigueurs désolantes, elles ne n’empêchent point de
m’abandonner entièrement à l’amour, et d’oublier dans le
délire qu’il me cause le désespoir auquel vous me livrez.
C’est ainsi que je veux me venger de l’exil auquel vous me
condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant;
jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion si
douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes
transports; l’air que je respire est plein de volupté, la table
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Timbrée de Paris.
C’est après une nuit orageuse et pendant laquelle je n’ai
pas fermé l’œil, c’est après avoir été sans cesse ou dans
l’agitation d’une ardeur dévorante, ou dans l’entier
anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je
viens chercher auprès de vous, madame, un calme dont j’ai
besoin et dont pourtant je n’espère pas jouir encore. En effet,
la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître plus
que jamais la puissance irrésistible de l’amour; j’ai peine à
conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre
dans mes idées, et déjà je prévois que je ne finirai pas cette
lettre sans être obligé de l’interrompre. Quoi! ne puis-je donc
espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que
j’éprouve en ce moment? J’ose croire cependant que si vous
le connaissiez bien vous n’y seriez pas entièrement
insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquillité, le
sommeil de l’âme, image de la mort, ne mènent point au
bonheur, les passions actives peuvent seules y conduire, et
malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois
pouvoir assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis
plus heureux que vous. En vain m’accablez-vous de vos
rigueurs désolantes, elles ne n’empêchent point de
m’abandonner entièrement à l’amour, et d’oublier dans le
délire qu’il me cause le désespoir auquel vous me livrez.
C’est ainsi que je veux me venger de l’exil auquel vous me
condamnez. Jamais je n’eus tant de plaisir en vous écrivant;
jamais je ne ressentis dans cette occupation une émotion si
douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes
transports; l’air que je respire est plein de volupté, la table
Page 175
même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première
fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour;
combien elle va s’embellir à mes yeux! j’aurai tracé sur elle
le serment de vous aimer toujours! Pardonnez, je vous en
supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être
m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez
pas; il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse
qui s’augmente à chaque instant et qui devient plus forte que
moi.
Je reviens à vous, madame, et sans doute j’y reviens
toujours avec le même empressement. Cependant le
sentiment du bonheur a fui loin de moi, il a fait place à celui
des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de
mes sentiments si je cherche en vain les moyens de vous
convaincre? Après tant d’efforts réitérés, la confiance et la
force m’abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les
plaisirs de l’amour, c’est pour sentir plus vivement le regret
d’en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre
indulgence et je sens trop, dans ce moment, combien j’en ai
besoin pour espérer de l’obtenir. Cependant, jamais mon
amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous
offenser; il est tel, j’ose le dire, que la vertu la plus sévère ne
devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous
entretenir plus longtemps de la peine que j’éprouve. Assuré
que l’objet qui la cause ne la partage pas, il ne faut pas au
moins abuser de ses bontés, et ce serait le faire que
d’employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse
image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me
répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes
sentiments.
Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août
17**.
fois à cet usage, devient pour moi l’autel sacré de l’amour;
combien elle va s’embellir à mes yeux! j’aurai tracé sur elle
le serment de vous aimer toujours! Pardonnez, je vous en
supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être
m’abandonner moins à des transports que vous ne partagez
pas; il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse
qui s’augmente à chaque instant et qui devient plus forte que
moi.
Je reviens à vous, madame, et sans doute j’y reviens
toujours avec le même empressement. Cependant le
sentiment du bonheur a fui loin de moi, il a fait place à celui
des privations cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de
mes sentiments si je cherche en vain les moyens de vous
convaincre? Après tant d’efforts réitérés, la confiance et la
force m’abandonnent à la fois. Si je me retrace encore les
plaisirs de l’amour, c’est pour sentir plus vivement le regret
d’en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre
indulgence et je sens trop, dans ce moment, combien j’en ai
besoin pour espérer de l’obtenir. Cependant, jamais mon
amour ne fut plus respectueux, jamais il ne dut moins vous
offenser; il est tel, j’ose le dire, que la vertu la plus sévère ne
devrait pas le craindre; mais je crains moi-même de vous
entretenir plus longtemps de la peine que j’éprouve. Assuré
que l’objet qui la cause ne la partage pas, il ne faut pas au
moins abuser de ses bontés, et ce serait le faire que
d’employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse
image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me
répondre, et de ne jamais douter de la vérité de mes
sentiments.
Écrite de P..., datée de Paris, le 30 août
17**.
Page 176
L E T T RE XL I X
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur,
d’être éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d’en
changer; j’en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu’à ce que je
puisse lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vous, que
l’état religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels
encore. Je sens bien que cela me fera de la peine, et je ne
vous cacherai même pas que depuis avant-hier j’ai pleuré
toutes les fois que j’ai songé à vous. Mais j’espère que Dieu
me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous
oublier, comme je la lui demande soir et matin. J’attends
même de votre amitié et de votre honnêteté, que vous ne
chercherez pas à me troubler dans la bonne résolution qu’on
m’a inspirée et dans laquelle je tâche de me maintenir. En
conséquence, je vous demande d’avoir la complaisance de ne
me plus écrire, d’autant que je vous préviens que je ne vous
répondrais plus et que vous me forceriez d’avertir maman de
tout ce qui se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir
de vous voir.
Je n’en conserverai pas moins pour vous tout
l’attachement qu’on puisse avoir sans qu’il y ait du mal; et
c’est bien de toute mon âme que je vous souhaite toute sorte
de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus m’aimer
autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre
mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la
faute que j’ai commise en vous donnant mon cœur, que je ne
devais donner qu’à Dieu et à mon mari, quand j’en aurai un.
J’espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesse
et qu’elle ne me donnera de peine que ce que j’en pourrai
supporter.
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Sans être ni légère ni trompeuse, il me suffit, monsieur,
d’être éclairée sur ma conduite pour sentir la nécessité d’en
changer; j’en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu’à ce que je
puisse lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vous, que
l’état religieux dans lequel vous êtes rend plus criminels
encore. Je sens bien que cela me fera de la peine, et je ne
vous cacherai même pas que depuis avant-hier j’ai pleuré
toutes les fois que j’ai songé à vous. Mais j’espère que Dieu
me fera la grâce de me donner la force nécessaire pour vous
oublier, comme je la lui demande soir et matin. J’attends
même de votre amitié et de votre honnêteté, que vous ne
chercherez pas à me troubler dans la bonne résolution qu’on
m’a inspirée et dans laquelle je tâche de me maintenir. En
conséquence, je vous demande d’avoir la complaisance de ne
me plus écrire, d’autant que je vous préviens que je ne vous
répondrais plus et que vous me forceriez d’avertir maman de
tout ce qui se passe, ce qui me priverait tout à fait du plaisir
de vous voir.
Je n’en conserverai pas moins pour vous tout
l’attachement qu’on puisse avoir sans qu’il y ait du mal; et
c’est bien de toute mon âme que je vous souhaite toute sorte
de bonheur. Je sens bien que vous allez ne plus m’aimer
autant, et que peut-être vous en aimerez bientôt une autre
mieux que moi. Mais ce sera une pénitence de plus de la
faute que j’ai commise en vous donnant mon cœur, que je ne
devais donner qu’à Dieu et à mon mari, quand j’en aurai un.
J’espère que la miséricorde divine aura pitié de ma faiblesse
et qu’elle ne me donnera de peine que ce que j’en pourrai
supporter.
Page 177
Adieu, monsieur; je peux bien vous assurer que s’il
m’était permis d’aimer quelqu’un, ce ne serait jamais que
vous que j’aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous
dire, et c’est peut-être même plus que je ne devrais.
De..., ce 31 août 17**.
m’était permis d’aimer quelqu’un, ce ne serait jamais que
vous que j’aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous
dire, et c’est peut-être même plus que je ne devrais.
De..., ce 31 août 17**.
Page 178
L E T T RE L
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les
conditions auxquelles j’ai consenti à recevoir quelquefois de
vos lettres? Et puis-je ne pas avoir à m’en plaindre, quand
vous ne m’y parlez que d’un sentiment auquel je craindrais
encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser
tous mes devoirs?
Au reste, si j’avais besoin de nouvelles raisons pour
conserver cette crainte salutaire, il me semble que je pourrais
les trouver dans votre dernière lettre. En effet, dans le
moment même où vous croyez faire l’apologie de l’amour,
que faites-vous au contraire, que m’en montrer les orages
redoutables? Qui peut vouloir d’un bonheur acheté au prix
de la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins
suivis des regrets, quand ils ne le sont pas des remords?
Vous-même, chez qui l’habitude de ce délire dangereux
doit en diminuer l’effet, n’êtes-vous pas cependant obligé de
convenir qu’il devient souvent plus fort que vous, et n’êtes-
vous pas le premier à vous plaindre du trouble involontaire
qu’il vous cause? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc pas
sur un cœur neuf et sensible, qui ajouterait encore à son
empire par la grandeur des sacrifices qu’il serait obligé de lui
faire?
Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que
l’amour mène au bonheur, et moi je suis si persuadée qu’il
me rendrait malheureuse que je voudrais n’entendre jamais
prononcer son nom. Il me semble que d’en parler seulement
altère la tranquillité, et c’est autant par goût que par devoir
que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce
point.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les
conditions auxquelles j’ai consenti à recevoir quelquefois de
vos lettres? Et puis-je ne pas avoir à m’en plaindre, quand
vous ne m’y parlez que d’un sentiment auquel je craindrais
encore de me livrer, quand même je le pourrais sans blesser
tous mes devoirs?
Au reste, si j’avais besoin de nouvelles raisons pour
conserver cette crainte salutaire, il me semble que je pourrais
les trouver dans votre dernière lettre. En effet, dans le
moment même où vous croyez faire l’apologie de l’amour,
que faites-vous au contraire, que m’en montrer les orages
redoutables? Qui peut vouloir d’un bonheur acheté au prix
de la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins
suivis des regrets, quand ils ne le sont pas des remords?
Vous-même, chez qui l’habitude de ce délire dangereux
doit en diminuer l’effet, n’êtes-vous pas cependant obligé de
convenir qu’il devient souvent plus fort que vous, et n’êtes-
vous pas le premier à vous plaindre du trouble involontaire
qu’il vous cause? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc pas
sur un cœur neuf et sensible, qui ajouterait encore à son
empire par la grandeur des sacrifices qu’il serait obligé de lui
faire?
Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que
l’amour mène au bonheur, et moi je suis si persuadée qu’il
me rendrait malheureuse que je voudrais n’entendre jamais
prononcer son nom. Il me semble que d’en parler seulement
altère la tranquillité, et c’est autant par goût que par devoir
que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce
point.
Page 179
Après tout, cette demande doit vous être bien facile à
m’accorder à présent. De retour à Paris, vous y trouverez
assez d’occasions d’oublier un sentiment qui peut-être n’a dû
sa naissance qu’à l’habitude où vous êtes de vous occuper de
semblables objets, et sa force qu’au désœuvrement de la
campagne. N’êtes-vous donc pas dans ce même lieu où vous
m’aviez vue avec tant d’indifférence? Y pouvez-vous faire
un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à
changer? et n’y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes
plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages?
Je n’ai pas la vanité qu’on reproche à mon sexe; j’ai encore
moins cette fausse modestie qui n’est qu’un raffinement de
l’orgueil; et c’est de bien bonne foi que je vous dis ici que je
me connais bien peu de moyens de plaire: je les aurais tous
que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous
demander de ne plus vous occuper de moi, ce n’est donc que
vous prier de faire aujourd’hui ce que déjà vous aviez fait et
ce qu’à coup sûr vous feriez encore dans peu de temps,
quand même je vous demanderais le contraire.
Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle
seule, une raison assez forte pour ne pas vouloir vous
entendre. J’en ai mille autres encore: mais, sans entrer dans
cette longue discussion, je m’en tiens à vous prier, comme je
l’ai déjà fait, de ne plus m’entretenir d’un sentiment que je
ne dois pas écouter et auquel je dois encore moins répondre.
De..., ce 1er septembre 17**.
m’accorder à présent. De retour à Paris, vous y trouverez
assez d’occasions d’oublier un sentiment qui peut-être n’a dû
sa naissance qu’à l’habitude où vous êtes de vous occuper de
semblables objets, et sa force qu’au désœuvrement de la
campagne. N’êtes-vous donc pas dans ce même lieu où vous
m’aviez vue avec tant d’indifférence? Y pouvez-vous faire
un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à
changer? et n’y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes
plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages?
Je n’ai pas la vanité qu’on reproche à mon sexe; j’ai encore
moins cette fausse modestie qui n’est qu’un raffinement de
l’orgueil; et c’est de bien bonne foi que je vous dis ici que je
me connais bien peu de moyens de plaire: je les aurais tous
que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous
demander de ne plus vous occuper de moi, ce n’est donc que
vous prier de faire aujourd’hui ce que déjà vous aviez fait et
ce qu’à coup sûr vous feriez encore dans peu de temps,
quand même je vous demanderais le contraire.
Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle
seule, une raison assez forte pour ne pas vouloir vous
entendre. J’en ai mille autres encore: mais, sans entrer dans
cette longue discussion, je m’en tiens à vous prier, comme je
l’ai déjà fait, de ne plus m’entretenir d’un sentiment que je
ne dois pas écouter et auquel je dois encore moins répondre.
De..., ce 1er septembre 17**.
Page 180
L E T T RE L I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me
traitez avec autant de légèreté que si j’étais votre maîtresse.
Savez-vous que je me fâcherai et que j’ai dans ce moment
une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny
demain matin; vous savez combien il est important que je
vous parle avant cette entrevue, et, sans vous inquiéter
davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée
pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis
arrivée indécemment tard chez Mme de Volanges et que
toutes les vieilles femmes m’ont trouvée merveilleuse. Il m’a
fallu leur faire des cajoleries toute la soirée pour les apaiser,
car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes: ce sont elles qui
font la réputation des jeunes.
A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me
coucher, comme j’en meurs d’envie, il faut que je vous
écrive une longue lettre, qui va redoubler mon sommeil par
l’ennui qu’elle me causera. Vous êtes bien heureux que je
n’aie pas le temps de vous gronder davantage. N’allez pas
croire pour cela que je vous pardonne: c’est seulement que je
suis pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.
Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain
la confiance de Danceny. Le moment est favorable pour la
confiance: c’est celui du malheur. La petite fille a été à
confesse; elle a tout dit, comme un enfant, et, depuis, elle est
tourmentée à tel point de la peur du diable qu’elle veut
rompre absolument. Elle m’a raconté tous ses petits
scrupules avec une vivacité qui m’apprenait assez combien
sa tête était montée. Elle m’a montré sa lettre de rupture, qui
est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moi
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me
traitez avec autant de légèreté que si j’étais votre maîtresse.
Savez-vous que je me fâcherai et que j’ai dans ce moment
une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny
demain matin; vous savez combien il est important que je
vous parle avant cette entrevue, et, sans vous inquiéter
davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée
pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis
arrivée indécemment tard chez Mme de Volanges et que
toutes les vieilles femmes m’ont trouvée merveilleuse. Il m’a
fallu leur faire des cajoleries toute la soirée pour les apaiser,
car il ne faut pas fâcher les vieilles femmes: ce sont elles qui
font la réputation des jeunes.
A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me
coucher, comme j’en meurs d’envie, il faut que je vous
écrive une longue lettre, qui va redoubler mon sommeil par
l’ennui qu’elle me causera. Vous êtes bien heureux que je
n’aie pas le temps de vous gronder davantage. N’allez pas
croire pour cela que je vous pardonne: c’est seulement que je
suis pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.
Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain
la confiance de Danceny. Le moment est favorable pour la
confiance: c’est celui du malheur. La petite fille a été à
confesse; elle a tout dit, comme un enfant, et, depuis, elle est
tourmentée à tel point de la peur du diable qu’elle veut
rompre absolument. Elle m’a raconté tous ses petits
scrupules avec une vivacité qui m’apprenait assez combien
sa tête était montée. Elle m’a montré sa lettre de rupture, qui
est une vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moi
Page 181
sans me dire un mot qui ait le sens commun. Mais elle ne
m’en a pas moins embarrassée, car vous jugez que je ne
pouvais risquer de m’ouvrir vis-à-vis d’une aussi mauvaise
tête.
J’ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu’elle
n’en aime pas moins son Danceny; j’ai remarqué même une
de ces ressources qui ne manquent jamais à l’amour et dont
la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par
le désir de s’occuper de son amant et par la crainte de se
damner en s’en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le
lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à
chaque instant du jour, elle trouve le moyen d’y penser sans
cesse.
Avec quelqu’un de plus usagé que Danceny, ce petit
événement serait peut-être plus favorable que contraire; mais
le jeune homme est si céladon que, si nous ne l’aidons pas, il
lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers
obstacles qu’il ne nous laissera pas celui d’effectuer notre
projet.
Vous avez bien raison; c’est dommage, et je suis aussi
fâchée que vous qu’il soit le héros de cette aventure; mais
que voulez-vous? ce qui est fait est fait, et c’est votre faute.
J’ai demandé à voir sa réponse[23]; elle m’a fait pitié. Il lui
fait des raisonnements à perte d’haleine pour lui prouver
qu’un sentiment involontaire ne peut pas être un crime:
comme s’il ne cessait pas d’être involontaire, du moment
qu’on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu’elle
est venue même à la petite fille. Il se plaint de son malheur
d’une manière assez touchante, mais sa douleur est si douce
et paraît si forte et sincère, qu’il me semble impossible
qu’une femme qui trouve l’occasion de désespérer un
homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit pas
tentée de s’en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu’il
n’est pas moine, comme la petite le croyait, et c’est, sans
contredit, ce qu’il fait de mieux; car pour faire tant que de se
m’en a pas moins embarrassée, car vous jugez que je ne
pouvais risquer de m’ouvrir vis-à-vis d’une aussi mauvaise
tête.
J’ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu’elle
n’en aime pas moins son Danceny; j’ai remarqué même une
de ces ressources qui ne manquent jamais à l’amour et dont
la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par
le désir de s’occuper de son amant et par la crainte de se
damner en s’en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le
lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à
chaque instant du jour, elle trouve le moyen d’y penser sans
cesse.
Avec quelqu’un de plus usagé que Danceny, ce petit
événement serait peut-être plus favorable que contraire; mais
le jeune homme est si céladon que, si nous ne l’aidons pas, il
lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers
obstacles qu’il ne nous laissera pas celui d’effectuer notre
projet.
Vous avez bien raison; c’est dommage, et je suis aussi
fâchée que vous qu’il soit le héros de cette aventure; mais
que voulez-vous? ce qui est fait est fait, et c’est votre faute.
J’ai demandé à voir sa réponse[23]; elle m’a fait pitié. Il lui
fait des raisonnements à perte d’haleine pour lui prouver
qu’un sentiment involontaire ne peut pas être un crime:
comme s’il ne cessait pas d’être involontaire, du moment
qu’on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu’elle
est venue même à la petite fille. Il se plaint de son malheur
d’une manière assez touchante, mais sa douleur est si douce
et paraît si forte et sincère, qu’il me semble impossible
qu’une femme qui trouve l’occasion de désespérer un
homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit pas
tentée de s’en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu’il
n’est pas moine, comme la petite le croyait, et c’est, sans
contredit, ce qu’il fait de mieux; car pour faire tant que de se
Page 182
livrer à l’amour monastique, assurément MM. les chevaliers
de Malte ne mériteraient pas la préférence.
Quoi qu’il en soit, au lieu de perdre mon temps en
raisonnements qui m’auraient compromise, et peut-être sans
persuader, j’ai approuvé le projet de rupture, mais j’ai dit
qu’il était plus honnête, en pareil cas, de dire ses raisons que
de les écrire; qu’il était d’usage aussi de rendre les lettres et
les autres bagatelles qu’on pouvait avoir reçues, et paraissant
entrer ainsi dans les vues de la petite personne, je l’ai
décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons
sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de
décider la mère à sortir sans sa fille; c’est demain après-midi
que sera cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit,
mais, pour Dieu, si vous en trouvez l’occasion, décidez donc
ce beau berger à être moins langoureux et apprenez-lui,
puisqu’il faut lui tout dire, que la vraie façon de vaincre les
scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.
Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât
pas, je n’ai pas manqué d’élever quelques doutes dans
l’esprit de la petite fille sur la discrétion des confesseurs, et
je vous assure qu’elle paye à présent la peur qu’elle m’a faite
par celle qu’elle a que le sien n’aille tout dire à sa mère.
J’espère qu’après que j’en aurai causé encore une fois ou
deux avec elle, elle n’ira plus raconter ainsi ses sottises au
premier venu[24].
Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-
le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous
voulons de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine
que nous ne l’avions cru d’abord, songeons, pour animer
notre zèle, vous, qu’il s’agit de la fille de Mme de Volanges,
et moi, qu’elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.
De... ce 2 septembre 17**.
[23] Cette lettre ne s’est pas retrouvée.
de Malte ne mériteraient pas la préférence.
Quoi qu’il en soit, au lieu de perdre mon temps en
raisonnements qui m’auraient compromise, et peut-être sans
persuader, j’ai approuvé le projet de rupture, mais j’ai dit
qu’il était plus honnête, en pareil cas, de dire ses raisons que
de les écrire; qu’il était d’usage aussi de rendre les lettres et
les autres bagatelles qu’on pouvait avoir reçues, et paraissant
entrer ainsi dans les vues de la petite personne, je l’ai
décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons
sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de
décider la mère à sortir sans sa fille; c’est demain après-midi
que sera cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit,
mais, pour Dieu, si vous en trouvez l’occasion, décidez donc
ce beau berger à être moins langoureux et apprenez-lui,
puisqu’il faut lui tout dire, que la vraie façon de vaincre les
scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.
Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât
pas, je n’ai pas manqué d’élever quelques doutes dans
l’esprit de la petite fille sur la discrétion des confesseurs, et
je vous assure qu’elle paye à présent la peur qu’elle m’a faite
par celle qu’elle a que le sien n’aille tout dire à sa mère.
J’espère qu’après que j’en aurai causé encore une fois ou
deux avec elle, elle n’ira plus raconter ainsi ses sottises au
premier venu[24].
Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-
le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous
voulons de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine
que nous ne l’avions cru d’abord, songeons, pour animer
notre zèle, vous, qu’il s’agit de la fille de Mme de Volanges,
et moi, qu’elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.
De... ce 2 septembre 17**.
[23] Cette lettre ne s’est pas retrouvée.
Page 183
[24] Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de
me
M de Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On aurait
supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu’en montrant les effets on
ne devait pas négliger d’en faire connaître les causes.
me
M de Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On aurait
supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu’en montrant les effets on
ne devait pas négliger d’en faire connaître les causes.
Page 184
L E T T RE L I I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Vous me défendez, madame, de vous parler de mon
amour, mais où trouver le courage nécessaire pour vous
obéir? Uniquement occupé d’un sentiment qui devrait être si
doux et que vous rendez si cruel, languissant dans l’exil où
vous m’avez condamné, ne vivant que de privations et de
regrets, en proie à des tourments d’autant plus douloureux
qu’ils me rappellent sans cesse votre indifférence, me
faudra-t-il encore perdre la seule consolation qui me reste, et
puis-je en avoir d’autre que de vous offrir quelquefois une
âme que vous remplissez de trouble et d’amertume?
Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les pleurs que
vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu’à l’hommage
des sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus
digne de vous, de votre âme honnête et douce, de plaindre un
malheureux, qui ne l’est que par vous, que de vouloir encore
aggraver ses peines par une défense à la fois injuste et
rigoureuse?
Vous feignez de craindre l’amour, et vous ne voulez pas
voir que vous seule causez les maux que vous lui reprochez.
Ah! sans doute, ce sentiment est pénible quand l’objet qui
l’inspire ne le partage point; mais où trouver le bonheur, si
un amour réciproque ne le procure pas? L’amitié tendre, la
douce confiance et la seule qui soit sans réserve, les peines
adoucies, les plaisirs augmentés, l’espoir enchanteur, les
souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans
l’amour? Vous le calomniez, vous qui, pour jouir de tous les
biens qu’il offre, n’avez qu’à ne plus vous y refuser, et moi
j’oublie les peines que j’éprouve pour m’occuper à le
défendre.
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Vous me défendez, madame, de vous parler de mon
amour, mais où trouver le courage nécessaire pour vous
obéir? Uniquement occupé d’un sentiment qui devrait être si
doux et que vous rendez si cruel, languissant dans l’exil où
vous m’avez condamné, ne vivant que de privations et de
regrets, en proie à des tourments d’autant plus douloureux
qu’ils me rappellent sans cesse votre indifférence, me
faudra-t-il encore perdre la seule consolation qui me reste, et
puis-je en avoir d’autre que de vous offrir quelquefois une
âme que vous remplissez de trouble et d’amertume?
Détournerez-vous vos regards pour ne pas voir les pleurs que
vous faites répandre? Refuserez-vous jusqu’à l’hommage
des sacrifices que vous exigez? Ne serait-il donc pas plus
digne de vous, de votre âme honnête et douce, de plaindre un
malheureux, qui ne l’est que par vous, que de vouloir encore
aggraver ses peines par une défense à la fois injuste et
rigoureuse?
Vous feignez de craindre l’amour, et vous ne voulez pas
voir que vous seule causez les maux que vous lui reprochez.
Ah! sans doute, ce sentiment est pénible quand l’objet qui
l’inspire ne le partage point; mais où trouver le bonheur, si
un amour réciproque ne le procure pas? L’amitié tendre, la
douce confiance et la seule qui soit sans réserve, les peines
adoucies, les plaisirs augmentés, l’espoir enchanteur, les
souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans
l’amour? Vous le calomniez, vous qui, pour jouir de tous les
biens qu’il offre, n’avez qu’à ne plus vous y refuser, et moi
j’oublie les peines que j’éprouve pour m’occuper à le
défendre.
Page 185
Vous me forcez aussi à me défendre moi-même, car
tandis que je consacre ma vie à vous adorer, vous passez la
vôtre à me chercher des torts: déjà vous me supposez léger et
trompeur, et abusant contre moi de quelques erreurs, dont
moi-même je vous ai fait l’aveu, vous vous plaisez à
confondre ce que j’étais alors avec ce que je suis à présent.
Non contente de m’avoir livré au tourment de vivre loin de
vous, vous y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs
auxquels vous savez assez combien vous m’avez rendu
insensible. Vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes
serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrir qu’au
moins vous ne suspecterez pas; c’est vous-même. Je ne vous
demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne
croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de
régner seule sur mon âme, si vous n’êtes pas assurée d’avoir
fixé ce cœur, en effet jusqu’ici trop volage, je consens à
porter la peine de cette erreur; j’en gémirai, mais n’en
appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice à
tous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que
vous n’avez, que vous n’aurez jamais de rivale, ne m’obligez
plus, je vous en supplie, à combattre des chimères, et laissez-
moi au moins cette consolation de vous voir ne plus douter
d’un sentiment qui, en effet, ne finira, ne peut finir qu’avec
ma vie. Permettez-moi, madame, de vous prier de répondre
positivement à cet article de ma lettre.
Si j’abandonne cependant cette époque de ma vie, qui
paraît me nuire si cruellement auprès de vous, ce n’est pas
qu’au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.
Qu’ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon
dans lequel j’avais été jeté? Entré dans le monde jeune et
sans expérience, passé, pour ainsi dire, de mains en mains
par une foule de femmes qui, toutes, se hâtent de prévenir
par leur facilité une réflexion qu’elles sentent devoir leur être
agréable, était-ce donc à moi de donner l’exemple d’une
résistance qu’on ne m’opposait point, ou devais-je me punir
d’un moment d’erreur, et que souvent on avait provoqué, par
tandis que je consacre ma vie à vous adorer, vous passez la
vôtre à me chercher des torts: déjà vous me supposez léger et
trompeur, et abusant contre moi de quelques erreurs, dont
moi-même je vous ai fait l’aveu, vous vous plaisez à
confondre ce que j’étais alors avec ce que je suis à présent.
Non contente de m’avoir livré au tourment de vivre loin de
vous, vous y joignez un persiflage cruel sur des plaisirs
auxquels vous savez assez combien vous m’avez rendu
insensible. Vous ne croyez ni à mes promesses, ni à mes
serments: eh bien! il me reste un garant à vous offrir qu’au
moins vous ne suspecterez pas; c’est vous-même. Je ne vous
demande que de vous interroger de bonne foi; si vous ne
croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de
régner seule sur mon âme, si vous n’êtes pas assurée d’avoir
fixé ce cœur, en effet jusqu’ici trop volage, je consens à
porter la peine de cette erreur; j’en gémirai, mais n’en
appellerai point; mais si, au contraire, nous rendant justice à
tous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même que
vous n’avez, que vous n’aurez jamais de rivale, ne m’obligez
plus, je vous en supplie, à combattre des chimères, et laissez-
moi au moins cette consolation de vous voir ne plus douter
d’un sentiment qui, en effet, ne finira, ne peut finir qu’avec
ma vie. Permettez-moi, madame, de vous prier de répondre
positivement à cet article de ma lettre.
Si j’abandonne cependant cette époque de ma vie, qui
paraît me nuire si cruellement auprès de vous, ce n’est pas
qu’au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.
Qu’ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon
dans lequel j’avais été jeté? Entré dans le monde jeune et
sans expérience, passé, pour ainsi dire, de mains en mains
par une foule de femmes qui, toutes, se hâtent de prévenir
par leur facilité une réflexion qu’elles sentent devoir leur être
agréable, était-ce donc à moi de donner l’exemple d’une
résistance qu’on ne m’opposait point, ou devais-je me punir
d’un moment d’erreur, et que souvent on avait provoqué, par
Page 186
une constance à coup sûr inutile et dans laquelle on n’aurait
vu qu’un ridicule? Eh! quel autre moyen qu’une prompte
rupture peut justifier d’un choix honteux!
Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être
même ce délire de la vanité, n’a point passé jusqu’à mon
cœur. Né pour l’amour, l’intrigue pouvait le distraire et ne
suffisait pas pour l’occuper; entouré d’objets séduisants,
mais méprisables, aucun n’allait jusqu’à mon âme: on
m’offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et moi-même
enfin je me crus inconstant, parce que j’étais délicat et
sensible.
C’est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j’ai
reconnu que le charme de l’amour tenait aux qualités de
l’âme; qu’elles seules pouvaient en causer l’excès et le
justifier. Je sentis enfin qu’il m’était également impossible et
de ne pas vous aimer, et d’en aimer une autre que vous.
Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de
vous livrer et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais
quel que soit le destin que vous lui réservez, vous ne
changerez rien aux sentiments qui l’attachent à vous: ils sont
inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.
De..., ce 3 septembre 17**.
vu qu’un ridicule? Eh! quel autre moyen qu’une prompte
rupture peut justifier d’un choix honteux!
Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens, peut-être
même ce délire de la vanité, n’a point passé jusqu’à mon
cœur. Né pour l’amour, l’intrigue pouvait le distraire et ne
suffisait pas pour l’occuper; entouré d’objets séduisants,
mais méprisables, aucun n’allait jusqu’à mon âme: on
m’offrait des plaisirs, je cherchais des vertus, et moi-même
enfin je me crus inconstant, parce que j’étais délicat et
sensible.
C’est en vous voyant que je me suis éclairé: bientôt j’ai
reconnu que le charme de l’amour tenait aux qualités de
l’âme; qu’elles seules pouvaient en causer l’excès et le
justifier. Je sentis enfin qu’il m’était également impossible et
de ne pas vous aimer, et d’en aimer une autre que vous.
Voilà, madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de
vous livrer et sur le sort de qui vous avez à prononcer: mais
quel que soit le destin que vous lui réservez, vous ne
changerez rien aux sentiments qui l’attachent à vous: ils sont
inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.
De..., ce 3 septembre 17**.
Page 187
L E T T RE L I I I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai vu Danceny, mais je n’en ai obtenu qu’une demi-
confidence; il s’est obstiné surtout à me taire le nom de la
petite Volanges, dont il ne m’a parlé que comme d’une
femme très sage et même un peu dévote: à cela près, il m’a
raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout le
dernier événement. Je l’ai échauffé autant que j’ai pu et l’ai
beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il
paraît qu’il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste,
je pourrai vous en dire davantage après-demain. Je le mène
demain à Versailles, et je m’occuperai à le scruter pendant la
route.
Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd’hui me donne
aussi quelque espérance; il se pourrait que tout s’y fût passé
à notre satisfaction, et peut-être ne nous reste-t-il à présent
qu’à en arracher l’aveu et à en recueillir les preuves. Cette
besogne vous sera plus facile qu’à moi, car la petite personne
est plus confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde
que son discret amoureux. Cependant j’y ferai mon possible.
Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous
verrai ni ce soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su
quelque chose, écrivez-moi un mot pour mon retour. Je
reviendrai sûrement coucher à Paris.
De..., ce 3 septembre 17**, au soir.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai vu Danceny, mais je n’en ai obtenu qu’une demi-
confidence; il s’est obstiné surtout à me taire le nom de la
petite Volanges, dont il ne m’a parlé que comme d’une
femme très sage et même un peu dévote: à cela près, il m’a
raconté avec assez de vérité son aventure, et surtout le
dernier événement. Je l’ai échauffé autant que j’ai pu et l’ai
beaucoup plaisanté sur sa délicatesse et ses scrupules, mais il
paraît qu’il y tient, et je ne puis pas répondre de lui: au reste,
je pourrai vous en dire davantage après-demain. Je le mène
demain à Versailles, et je m’occuperai à le scruter pendant la
route.
Le rendez-vous qui doit avoir lieu aujourd’hui me donne
aussi quelque espérance; il se pourrait que tout s’y fût passé
à notre satisfaction, et peut-être ne nous reste-t-il à présent
qu’à en arracher l’aveu et à en recueillir les preuves. Cette
besogne vous sera plus facile qu’à moi, car la petite personne
est plus confiante, ou, ce qui revient au même, plus bavarde
que son discret amoureux. Cependant j’y ferai mon possible.
Adieu, ma belle amie, je suis fort pressé; je ne vous
verrai ni ce soir, ni demain; si, de votre côté, vous avez su
quelque chose, écrivez-moi un mot pour mon retour. Je
reviendrai sûrement coucher à Paris.
De..., ce 3 septembre 17**, au soir.
Page 188
L E T T RE L I V
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Oh! oui, c’est bien avec Danceny qu’il y a quelque chose
à savoir! S’il vous l’a dit, il s’est vanté. Je ne connais
personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus
les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j’ai
pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en
pure perte! Oh! je m’en vengerai, je le promets.
Quand j’arrivai hier pour prendre Mme de Volanges, elle
ne voulait plus sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut
toute mon éloquence pour la décider, et je vis le moment que
Danceny serait arrivé avant notre départ, ce qui eût été
d’autant plus gauche que Mme de Volanges lui avait dit la
veille qu’elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moi nous
étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me
serra la main si affectueusement en me disant adieu que,
malgré son projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi
s’occuper encore, j’augurai des merveilles de la soirée.
Je n’étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à
peine une demi-heure que nous étions chez Mme de... que
Mme de Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement
mal, et, comme de raison, elle voulait rentrer chez elle; moi
je le voulais d’autant moins que j’avais peur, si nous
surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier,
que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne
lui devinssent suspectes. Je pris le parti de l’effrayer sur sa
santé, ce qui heureusement, n’est pas difficile, et je la tins
une heure et demie sans consentir à la ramener chez elle,
dans la crainte que je feignis d’avoir, du mouvement
dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu’à
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Oh! oui, c’est bien avec Danceny qu’il y a quelque chose
à savoir! S’il vous l’a dit, il s’est vanté. Je ne connais
personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus
les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j’ai
pensé être compromise par rapport à lui! et que ce soit en
pure perte! Oh! je m’en vengerai, je le promets.
Quand j’arrivai hier pour prendre Mme de Volanges, elle
ne voulait plus sortir, elle se sentait incommodée; il me fallut
toute mon éloquence pour la décider, et je vis le moment que
Danceny serait arrivé avant notre départ, ce qui eût été
d’autant plus gauche que Mme de Volanges lui avait dit la
veille qu’elle ne serait pas chez elle. Sa fille et moi nous
étions sur les épines. Nous sortîmes enfin, et la petite me
serra la main si affectueusement en me disant adieu que,
malgré son projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi
s’occuper encore, j’augurai des merveilles de la soirée.
Je n’étais pas au bout de mes inquiétudes. Il y avait à
peine une demi-heure que nous étions chez Mme de... que
Mme de Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement
mal, et, comme de raison, elle voulait rentrer chez elle; moi
je le voulais d’autant moins que j’avais peur, si nous
surprenions les jeunes gens, comme il y avait tout à parier,
que mes instances auprès de la mère, pour la faire sortir, ne
lui devinssent suspectes. Je pris le parti de l’effrayer sur sa
santé, ce qui heureusement, n’est pas difficile, et je la tins
une heure et demie sans consentir à la ramener chez elle,
dans la crainte que je feignis d’avoir, du mouvement
dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu’à
Page 189
l’heure convenue. A l’air honteux que je remarquai en
arrivant, j’avoue que j’espérai qu’au moins mes peines
n’auraient pas été perdues.
Le désir que j’avais d’être instruite me fit rester auprès
de Mme de Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir
soupé auprès de son lit, nous la laissâmes de très bonne
heure, sous le prétexte qu’elle avait besoin de repos, et nous
passâmes dans l’appartement de sa fille. Celle-ci a fait de
son côté, tout ce que j’attendais d’elle: scrupules évanouis,
nouveaux serments d’aimer toujours, etc., etc.; elle s’est
enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n’a pas
passé d’une ligne le point où il était auparavant. Oh! l’on
peut se brouiller avec celui-là: les raccommodements ne sont
pas dangereux.
La petite assure pourtant qu’il voulait davantage, mais
qu’elle a su se défendre. Je parierais bien qu’elle se vante ou
qu’elle l’excuse; je m’en suis même presque assurée. En
effet, il m’a pris fantaisie de savoir à quoi m’en tenir sur la
défense dont elle était capable, et moi, simple femme, de
propos en propos, j’ai monté sa tête au point... Enfin, vous
pouvez m’en croire, jamais personne ne fut plus susceptible
d’une surprise des sens. Elle est vraiment aimable, cette
chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins
une bonne amie, car je m’attache sincèrement à elle. Je lui ai
promis de la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je
me suis souvent aperçue du besoin d’avoir une femme dans
ma confidence, et j’aimerais mieux celle-là qu’une autre;
mais je ne puis en rien faire tant qu’elle ne sera pas... ce qu’il
faut qu’elle soit; c’est une raison de plus d’en vouloir à
Danceny.
Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins
que ce ne soit le matin. J’ai cédé aux instances du chevalier
pour une soirée de petite maison.
De..., ce 4 septembre 17**.
arrivant, j’avoue que j’espérai qu’au moins mes peines
n’auraient pas été perdues.
Le désir que j’avais d’être instruite me fit rester auprès
de Mme de Volanges, qui se coucha aussitôt, et après avoir
soupé auprès de son lit, nous la laissâmes de très bonne
heure, sous le prétexte qu’elle avait besoin de repos, et nous
passâmes dans l’appartement de sa fille. Celle-ci a fait de
son côté, tout ce que j’attendais d’elle: scrupules évanouis,
nouveaux serments d’aimer toujours, etc., etc.; elle s’est
enfin exécutée de bonne grâce, mais le sot Danceny n’a pas
passé d’une ligne le point où il était auparavant. Oh! l’on
peut se brouiller avec celui-là: les raccommodements ne sont
pas dangereux.
La petite assure pourtant qu’il voulait davantage, mais
qu’elle a su se défendre. Je parierais bien qu’elle se vante ou
qu’elle l’excuse; je m’en suis même presque assurée. En
effet, il m’a pris fantaisie de savoir à quoi m’en tenir sur la
défense dont elle était capable, et moi, simple femme, de
propos en propos, j’ai monté sa tête au point... Enfin, vous
pouvez m’en croire, jamais personne ne fut plus susceptible
d’une surprise des sens. Elle est vraiment aimable, cette
chère petite! Elle méritait un autre amant! Elle aura au moins
une bonne amie, car je m’attache sincèrement à elle. Je lui ai
promis de la former, et je crois que je lui tiendrai parole. Je
me suis souvent aperçue du besoin d’avoir une femme dans
ma confidence, et j’aimerais mieux celle-là qu’une autre;
mais je ne puis en rien faire tant qu’elle ne sera pas... ce qu’il
faut qu’elle soit; c’est une raison de plus d’en vouloir à
Danceny.
Adieu, vicomte; ne venez pas chez moi demain, à moins
que ce ne soit le matin. J’ai cédé aux instances du chevalier
pour une soirée de petite maison.
De..., ce 4 septembre 17**.
Page 190
Page 191
L E T T RE LV
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties
réussissent mieux que tes conseils. Danceny, comme tu
l’avais prédit, a été plus fort que le confesseur, que toi, que
moi-même; nous voilà revenus exactement où nous étions.
Ah! je ne m’en repens pas, et toi, si tu m’en grondes, ce sera
faute de savoir le plaisir qu’il y a à aimer Danceny. Il t’est
bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t’en empêche;
mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu’un
qu’on aime nous fait mal, comment sa joie devient la nôtre et
comme il est difficile de dire non quand c’est oui que l’on
veut dire, tu ne t’étonnerais plus de rien: moi-même qui l’ai
senti, bien vivement senti, je ne le comprends pas encore.
Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny
sans pleurer moi-même? Je t’assure bien que cela m’est
impossible, et quand il est content, je suis heureuse comme
lui. Tu auras beau dire; ce qu’on dit ne change pas ce qui est,
et je suis bien sûre que c’est comme ça.
Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n’est pas là ce
que je veux dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place
à personne, mais je voudrais que tu aimasses aussi
quelqu’un; ce ne serait pas seulement pour que tu
m’entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais
c’est qu’aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu
commencerais seulement alors à le devenir.
Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont
que des jeux d’enfants; il n’en reste rien après qu’ils sont
passés. Mais l’amour, ah! l’amour!... un mot, un regard,
seulement de le savoir là, eh bien! c’est le bonheur. Quand je
vois Danceny, je ne désire plus rien; quand je ne le vois pas,
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Tu avais raison, ma chère Sophie; tes prophéties
réussissent mieux que tes conseils. Danceny, comme tu
l’avais prédit, a été plus fort que le confesseur, que toi, que
moi-même; nous voilà revenus exactement où nous étions.
Ah! je ne m’en repens pas, et toi, si tu m’en grondes, ce sera
faute de savoir le plaisir qu’il y a à aimer Danceny. Il t’est
bien aisé de dire comment il faut faire, rien ne t’en empêche;
mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu’un
qu’on aime nous fait mal, comment sa joie devient la nôtre et
comme il est difficile de dire non quand c’est oui que l’on
veut dire, tu ne t’étonnerais plus de rien: moi-même qui l’ai
senti, bien vivement senti, je ne le comprends pas encore.
Crois-tu, par exemple, que je puisse voir pleurer Danceny
sans pleurer moi-même? Je t’assure bien que cela m’est
impossible, et quand il est content, je suis heureuse comme
lui. Tu auras beau dire; ce qu’on dit ne change pas ce qui est,
et je suis bien sûre que c’est comme ça.
Je voudrais te voir à ma place... Non, ce n’est pas là ce
que je veux dire, car sûrement je ne voudrais céder ma place
à personne, mais je voudrais que tu aimasses aussi
quelqu’un; ce ne serait pas seulement pour que tu
m’entendisses mieux et que tu me grondasses moins, mais
c’est qu’aussi tu serais plus heureuse ou, pour mieux dire, tu
commencerais seulement alors à le devenir.
Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu, ce ne sont
que des jeux d’enfants; il n’en reste rien après qu’ils sont
passés. Mais l’amour, ah! l’amour!... un mot, un regard,
seulement de le savoir là, eh bien! c’est le bonheur. Quand je
vois Danceny, je ne désire plus rien; quand je ne le vois pas,
Page 192
je ne désire que lui. Je ne sais comment cela se fait; mais on
dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n’est
pas avec moi, j’y songe; et quand je peux y songer tout à fait,
sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je
suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je
crois le voir; je me rappelle ses discours et je crois
l’entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feu, une
agitation... Je ne saurais tenir en place. C’est comme un
tourment, et ce tourment-là fait un plaisir inexprimable.
Je crois même que quand une fois on a de l’amour, cela
se répand jusque sur l’amitié. Celle que j’ai pour toi n’a
pourtant pas changé; c’est toujours comme au couvent: mais
ce que je te dis, je l’éprouve avec Mme de Merteuil. Il me
semble que je l’aime plus comme Danceny que comme toi,
et quelquefois je voudrais qu’elle fût lui. Cela vient peut-être
de ce que ce n’est pas une amitié d’enfant comme la nôtre,
ou bien de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait
que je me trompe. Enfin, ce qu’il y a de vrai, c’est qu’à eux
deux ils me rendent bien heureuse; et, après tout, je ne crois
pas qu’il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne
demanderais qu’à rester comme je suis; et il n’y a que l’idée
de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M. de
Gercourt est comme on me l’a dit, et je n’en doute pas, je ne
sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t’aime
toujours bien tendrement.
De..., ce 4 septembre 17**.
dirait que tout ce qui me plaît lui ressemble. Quand il n’est
pas avec moi, j’y songe; et quand je peux y songer tout à fait,
sans distraction, quand je suis toute seule, par exemple, je
suis encore heureuse; je ferme les yeux et, tout de suite, je
crois le voir; je me rappelle ses discours et je crois
l’entendre; cela me fait soupirer; et puis je sens un feu, une
agitation... Je ne saurais tenir en place. C’est comme un
tourment, et ce tourment-là fait un plaisir inexprimable.
Je crois même que quand une fois on a de l’amour, cela
se répand jusque sur l’amitié. Celle que j’ai pour toi n’a
pourtant pas changé; c’est toujours comme au couvent: mais
ce que je te dis, je l’éprouve avec Mme de Merteuil. Il me
semble que je l’aime plus comme Danceny que comme toi,
et quelquefois je voudrais qu’elle fût lui. Cela vient peut-être
de ce que ce n’est pas une amitié d’enfant comme la nôtre,
ou bien de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait
que je me trompe. Enfin, ce qu’il y a de vrai, c’est qu’à eux
deux ils me rendent bien heureuse; et, après tout, je ne crois
pas qu’il y ait grand mal à ce que je fais. Aussi je ne
demanderais qu’à rester comme je suis; et il n’y a que l’idée
de mon mariage qui me fasse de la peine, car si M. de
Gercourt est comme on me l’a dit, et je n’en doute pas, je ne
sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie; je t’aime
toujours bien tendrement.
De..., ce 4 septembre 17**.
Page 193
L E T T RE LVI
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me
demandez? Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une
raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre
leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne doit-il pas vous suffire à
vous-même de savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?
Supposé que vous m’aimiez véritablement (et c’est
seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à
cette supposition), les obstacles qui nous séparent en
seraient-ils moins insurmontables? et aurais-je autre chose à
faire qu’à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre cet
amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me
hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-
même que ce sentiment est pénible quand l’objet qui
l’inspire ne le partage point. Or vous savez assez qu’il m’est
impossible de le partager; et quand même ce malheur
m’arriverait, j’en serais plus à plaindre, sans que vous en
fussiez plus heureux. J’espère que vous m’estimez assez
pour n’en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en
conjure, cessez de vouloir troubler un cœur à qui la
tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de
vous avoir connu.
Chérie et estimée d’un mari que j’aime et respecte, mes
devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je
suis heureuse, je dois l’être. S’il existe des plaisirs plus vifs,
je ne les désire pas; je ne veux point les connaître. En est-il
de plus doux que d’être en paix avec soi-même, de n’avoir
que des jours sereins, de s’endormir sans trouble et de
s’éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur
n’est qu’un tumulte des sens, un orage des passions dont le
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me
demandez? Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une
raison de plus pour les craindre? et sans attaquer ni défendre
leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne doit-il pas vous suffire à
vous-même de savoir que je ne veux ni ne dois y répondre?
Supposé que vous m’aimiez véritablement (et c’est
seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à
cette supposition), les obstacles qui nous séparent en
seraient-ils moins insurmontables? et aurais-je autre chose à
faire qu’à souhaiter que vous pussiez bientôt vaincre cet
amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me
hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-
même que ce sentiment est pénible quand l’objet qui
l’inspire ne le partage point. Or vous savez assez qu’il m’est
impossible de le partager; et quand même ce malheur
m’arriverait, j’en serais plus à plaindre, sans que vous en
fussiez plus heureux. J’espère que vous m’estimez assez
pour n’en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en
conjure, cessez de vouloir troubler un cœur à qui la
tranquillité est si nécessaire; ne me forcez pas à regretter de
vous avoir connu.
Chérie et estimée d’un mari que j’aime et respecte, mes
devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je
suis heureuse, je dois l’être. S’il existe des plaisirs plus vifs,
je ne les désire pas; je ne veux point les connaître. En est-il
de plus doux que d’être en paix avec soi-même, de n’avoir
que des jours sereins, de s’endormir sans trouble et de
s’éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur
n’est qu’un tumulte des sens, un orage des passions dont le
Page 194
spectacle est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh!
comment affronter ces tempêtes? comment oser s’embarquer
sur une mer couverte des débris de mille et mille naufrages?
Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre; je chéris les
liens qui m’y attachent. Je pourrais les rompre que je ne le
voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.
Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous
obstiner à me suivre? Vos lettres, qui devaient être rares, se
succèdent avec rapidité. Elles devaient être sages, et vous ne
m’y parlez que de votre fol amour. Vous m’entourez de votre
idée plus que vous ne le faisiez de votre personne. Écarté
sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les
choses qu’on vous demande de ne plus dire, vous les redites
seulement d’une autre manière. Vous vous plaisez à
m’embarrasser par des raisonnements captieux; vous
échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre, je ne
vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que
vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je
veux croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-
elles donc si méprisables? Ah! sans doute, puisqu’elles ont
trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce
moment, elles ont tout perdu, jusqu’à l’estime de celui à qui
elles ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l’idée seule
en fait frémir. Que m’importe, après tout? Pourquoi
m’occuperais-je d’elles ou de vous? De quel droit venez-
vous troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez
plus; ne m’écrivez plus, je vous en prie; je l’exige. Cette
lettre est la dernière que vous recevrez de moi.
De..., ce 5 septembre 17**.
comment affronter ces tempêtes? comment oser s’embarquer
sur une mer couverte des débris de mille et mille naufrages?
Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre; je chéris les
liens qui m’y attachent. Je pourrais les rompre que je ne le
voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.
Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous
obstiner à me suivre? Vos lettres, qui devaient être rares, se
succèdent avec rapidité. Elles devaient être sages, et vous ne
m’y parlez que de votre fol amour. Vous m’entourez de votre
idée plus que vous ne le faisiez de votre personne. Écarté
sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les
choses qu’on vous demande de ne plus dire, vous les redites
seulement d’une autre manière. Vous vous plaisez à
m’embarrasser par des raisonnements captieux; vous
échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre, je ne
vous répondrai plus... Comme vous traitez les femmes que
vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je
veux croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-
elles donc si méprisables? Ah! sans doute, puisqu’elles ont
trahi leurs devoirs pour se livrer à un amour criminel. De ce
moment, elles ont tout perdu, jusqu’à l’estime de celui à qui
elles ont tout sacrifié. Ce supplice est juste, mais l’idée seule
en fait frémir. Que m’importe, après tout? Pourquoi
m’occuperais-je d’elles ou de vous? De quel droit venez-
vous troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez
plus; ne m’écrivez plus, je vous en prie; je l’exige. Cette
lettre est la dernière que vous recevrez de moi.
De..., ce 5 septembre 17**.
Page 195
L E T T RE LVI I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère
m’a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les
torts de Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous.
C’est sans doute par vengeance que vous accoutumez sa
maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien
mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante, et je ne m’étonne
pas qu’on vous résiste moins qu’à Danceny.
Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n’a
plus de secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l’amour
honnête était le bien suprême, qu’un sentiment valait mieux
que dix intrigues, que j’étais moi-même, dans ce moment,
amoureux et timide; il m’a trouvé enfin une façon de penser
si conforme à la sienne que, dans l’enchantement où il était
de ma candeur, il m’a tout dit et m’a juré une amitié sans
réserve. Nous n’en sommes guère plus avancés pour notre
projet.
D’abord, il m’a paru que son système était qu’une
demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements qu’une
femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve surtout que rien
ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la
nécessité de l’épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille
est infiniment plus riche que l’homme, comme dans le cas où
il se trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout
l’intimide et l’arrête. L’embarras ne serait point de combattre
ses raisonnements, quelque vrais qu’ils soient. Avec un peu
d’adresse et aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits;
d’autant qu’ils prêtent au ridicule et qu’on aurait pour soi
l’autorité de l’usage. Mais ce qui empêche qu’il n’y ait de
prise sur lui, c’est qu’il se trouve heureux comme il est. En
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère
m’a tout à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les
torts de Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous.
C’est sans doute par vengeance que vous accoutumez sa
maîtresse à lui faire de petites infidélités; vous êtes un bien
mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante, et je ne m’étonne
pas qu’on vous résiste moins qu’à Danceny.
Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n’a
plus de secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l’amour
honnête était le bien suprême, qu’un sentiment valait mieux
que dix intrigues, que j’étais moi-même, dans ce moment,
amoureux et timide; il m’a trouvé enfin une façon de penser
si conforme à la sienne que, dans l’enchantement où il était
de ma candeur, il m’a tout dit et m’a juré une amitié sans
réserve. Nous n’en sommes guère plus avancés pour notre
projet.
D’abord, il m’a paru que son système était qu’une
demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements qu’une
femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve surtout que rien
ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la
nécessité de l’épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille
est infiniment plus riche que l’homme, comme dans le cas où
il se trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout
l’intimide et l’arrête. L’embarras ne serait point de combattre
ses raisonnements, quelque vrais qu’ils soient. Avec un peu
d’adresse et aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits;
d’autant qu’ils prêtent au ridicule et qu’on aurait pour soi
l’autorité de l’usage. Mais ce qui empêche qu’il n’y ait de
prise sur lui, c’est qu’il se trouve heureux comme il est. En
Page 196
effet, si les premières amours paraissent, en général, plus
honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au
moins, plus lentes dans leur marche, ce n’est pas, comme on
le pense, délicatesse ou timidité: c’est que le cœur, étonné
par un sentiment inconnu, s’arrête, pour ainsi dire, à chaque
pas pour jouir du charme qu’il éprouve et que ce charme est
si puissant pour un cœur neuf, qu’il l’occupe au point de lui
faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai qu’un libertin
amoureux, si un libertin peut l’être, devient de ce moment
même moins pressé de jouir; et qu’enfin, entre la conduite de
Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude
Mme de Tourvel, il n’y a que la différence du plus au moins.
Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus
d’obstacles qu’il n’en a rencontrés; surtout qu’il eût un
besoin de plus de mystère, car le mystère mène à l’audace. Je
ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez nui en le
servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un
homme usagé, qui n’eût eu que des désirs; mais vous auriez
pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux,
le plus grand prix des faveurs est d’être la preuve de
l’amour; et que par conséquent, plus il serait sûr d’être aimé,
moins il serait entreprenant. Que faire, à présent? Je n’en
sais rien; mais je n’espère pas que la petite soit prise avant le
mariage, et nous en serons pour nos frais; j’en suis fâché,
mais je n’y vois pas de remède.
Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre
chevalier. Cela me fait songer que vous m’avez promis une
infidélité en ma faveur, j’en ai votre promesse par écrit et je
ne veux pas en faire un billet de la Châtre. Je conviens que
l’échéance n’est pas encore arrivée, mais il serait généreux à
vous de ne pas l’attendre; de mon côté, je vous tiendrais
compte des intérêts. Qu’en dites-vous, ma belle amie? Est-ce
que vous n’êtes pas fatiguée de votre constance? Ce
chevalier est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire,
je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé
quelque mérite, c’est que vous m’aviez oublié.
honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au
moins, plus lentes dans leur marche, ce n’est pas, comme on
le pense, délicatesse ou timidité: c’est que le cœur, étonné
par un sentiment inconnu, s’arrête, pour ainsi dire, à chaque
pas pour jouir du charme qu’il éprouve et que ce charme est
si puissant pour un cœur neuf, qu’il l’occupe au point de lui
faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai qu’un libertin
amoureux, si un libertin peut l’être, devient de ce moment
même moins pressé de jouir; et qu’enfin, entre la conduite de
Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude
Mme de Tourvel, il n’y a que la différence du plus au moins.
Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus
d’obstacles qu’il n’en a rencontrés; surtout qu’il eût un
besoin de plus de mystère, car le mystère mène à l’audace. Je
ne suis pas éloigné de croire que vous nous avez nui en le
servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un
homme usagé, qui n’eût eu que des désirs; mais vous auriez
pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux,
le plus grand prix des faveurs est d’être la preuve de
l’amour; et que par conséquent, plus il serait sûr d’être aimé,
moins il serait entreprenant. Que faire, à présent? Je n’en
sais rien; mais je n’espère pas que la petite soit prise avant le
mariage, et nous en serons pour nos frais; j’en suis fâché,
mais je n’y vois pas de remède.
Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre
chevalier. Cela me fait songer que vous m’avez promis une
infidélité en ma faveur, j’en ai votre promesse par écrit et je
ne veux pas en faire un billet de la Châtre. Je conviens que
l’échéance n’est pas encore arrivée, mais il serait généreux à
vous de ne pas l’attendre; de mon côté, je vous tiendrais
compte des intérêts. Qu’en dites-vous, ma belle amie? Est-ce
que vous n’êtes pas fatiguée de votre constance? Ce
chevalier est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire,
je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé
quelque mérite, c’est que vous m’aviez oublié.
Page 197
Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous
désire; je défie tous les baisers du chevalier d’avoir autant
d’ardeur.
De..., ce 5 septembre 17**.
désire; je défie tous les baisers du chevalier d’avoir autant
d’ardeur.
De..., ce 5 septembre 17**.
Page 198
L E T T RE LVI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que
vous me faites et la colère que vous me témoignez?
L’attachement le plus vif et pourtant le plus respectueux, la
soumission la plus entière à vos moindres volontés; voilà en
deux mots l’histoire de mes sentiments et de ma conduite.
Accablé par les peines d’un amour malheureux, je n’avais
d’autre consolation que celle de vous voir; vous m’avez
ordonné de m’en priver, j’ai obéi sans me permettre un
murmure. Pour prix de ce sacrifice vous m’avez permis de
vous écrire, et aujourd’hui vous voulez m’ôter cet unique
plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de le défendre?
Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon
cœur? C’est le seul qui me reste et je le tiens de vous.
Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez
donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil je
n’ai passé aucun moment sans m’occuper de vous et que,
cependant, vous n’avez reçu que deux lettres de moi. Je ne
vous y parle que de mon amour! Eh! que puis-je dire, que ce
que je pense? Tout ce que j’ai pu faire a été d’en affaiblir
l’expression et vous pouvez m’en croire, je ne vous en ai
laissé voir que ce qu’il m’a été impossible d’en cacher. Vous
me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l’homme
qui vous préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu’il
ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous
voulez y joindre le mépris! Et pourquoi ces menaces et ce
courroux? Qu’en avez-vous besoin? N’êtes-vous pas sûre
d’être obéie, même dans vos ordres injustes? M’est-il donc
possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l’ai-je pas
déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Par où ai-je donc mérité, madame, et les reproches que
vous me faites et la colère que vous me témoignez?
L’attachement le plus vif et pourtant le plus respectueux, la
soumission la plus entière à vos moindres volontés; voilà en
deux mots l’histoire de mes sentiments et de ma conduite.
Accablé par les peines d’un amour malheureux, je n’avais
d’autre consolation que celle de vous voir; vous m’avez
ordonné de m’en priver, j’ai obéi sans me permettre un
murmure. Pour prix de ce sacrifice vous m’avez permis de
vous écrire, et aujourd’hui vous voulez m’ôter cet unique
plaisir. Me le laisserai-je ravir sans essayer de le défendre?
Non, sans doute; eh! comment ne serait-il pas cher à mon
cœur? C’est le seul qui me reste et je le tiens de vous.
Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes! Songez
donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil je
n’ai passé aucun moment sans m’occuper de vous et que,
cependant, vous n’avez reçu que deux lettres de moi. Je ne
vous y parle que de mon amour! Eh! que puis-je dire, que ce
que je pense? Tout ce que j’ai pu faire a été d’en affaiblir
l’expression et vous pouvez m’en croire, je ne vous en ai
laissé voir que ce qu’il m’a été impossible d’en cacher. Vous
me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l’homme
qui vous préfère à tout et qui vous respecte encore plus qu’il
ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous
voulez y joindre le mépris! Et pourquoi ces menaces et ce
courroux? Qu’en avez-vous besoin? N’êtes-vous pas sûre
d’être obéie, même dans vos ordres injustes? M’est-il donc
possible de contrarier aucun de vos désirs et ne l’ai-je pas
déjà prouvé? Mais abuserez-vous de cet empire que vous
Page 199
avez sur moi? Après m’avoir rendu malheureux, après être
devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de
cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire?
Ne vous direz-vous jamais: «Il m’a laissée maîtresse de son
sort et j’ai fait son malheur; il implorait mes secours et je l’ai
regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu’où peut aller mon
désespoir? Non.
Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je
vous aime, et vous ne connaissez pas mon cœur.
A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et
qui vous les inspire? Un homme qui vous adore; un homme
sur qui vous ne cesserez jamais d’avoir un empire absolu.
Que craignez-vous? Que pouvez-vous craindre d’un
sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à
votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et
l’effroi qu’ils vous causent vous l’attribuez à l’amour. Un
peu de confiance et ces fantômes disparaîtront.
Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait
presque toujours d’en approfondir la cause[25]. C’est surtout
en amour que cette vérité trouve son application. Aimez, et
vos craintes s’évanouiront. A la place des objets qui vous
effrayent vous trouverez un sentiment délicieux, un amant
tendre et soumis, et tous vos jours, marqués par le bonheur,
ne vous laisseront d’autre regret que d’en avoir perdu
quelques-uns dans l’indifférence. Moi-même, depuis que,
revenu de mes erreurs, je n’existe plus que pour l’amour, je
regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs,
et je sens que c’est à vous seule qu’il appartient de me rendre
heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je
trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de
vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir, mais je suis à
vos genoux, j’y réclame le bonheur que vous voulez me
ravir, le seul que vous m’avez laissé; je vous crie: écoutez
mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me
refuserez-vous?
devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de
cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire?
Ne vous direz-vous jamais: «Il m’a laissée maîtresse de son
sort et j’ai fait son malheur; il implorait mes secours et je l’ai
regardé sans pitié.» Savez-vous jusqu’où peut aller mon
désespoir? Non.
Pour calmer mes maux, il faudrait savoir à quel point je
vous aime, et vous ne connaissez pas mon cœur.
A quoi me sacrifiez-vous? A des craintes chimériques. Et
qui vous les inspire? Un homme qui vous adore; un homme
sur qui vous ne cesserez jamais d’avoir un empire absolu.
Que craignez-vous? Que pouvez-vous craindre d’un
sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à
votre gré? Mais votre imagination se crée des monstres et
l’effroi qu’ils vous causent vous l’attribuez à l’amour. Un
peu de confiance et ces fantômes disparaîtront.
Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait
presque toujours d’en approfondir la cause[25]. C’est surtout
en amour que cette vérité trouve son application. Aimez, et
vos craintes s’évanouiront. A la place des objets qui vous
effrayent vous trouverez un sentiment délicieux, un amant
tendre et soumis, et tous vos jours, marqués par le bonheur,
ne vous laisseront d’autre regret que d’en avoir perdu
quelques-uns dans l’indifférence. Moi-même, depuis que,
revenu de mes erreurs, je n’existe plus que pour l’amour, je
regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs,
et je sens que c’est à vous seule qu’il appartient de me rendre
heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je
trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de
vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir, mais je suis à
vos genoux, j’y réclame le bonheur que vous voulez me
ravir, le seul que vous m’avez laissé; je vous crie: écoutez
mes prières et voyez mes larmes. Ah! madame, me
refuserez-vous?
Page 200
De..., ce 7 septembre 17**.
[25] On croit que c’est Rousseau dans Émile, mais la citation
n’est pas exacte et l’application qu’en fait Valmont est bien fausse,
et puis Mme de Tourvel avait-elle lu Émile?
[25] On croit que c’est Rousseau dans Émile, mais la citation
n’est pas exacte et l’application qu’en fait Valmont est bien fausse,
et puis Mme de Tourvel avait-elle lu Émile?
Page 201
L E T T RE L I X
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage
de Danceny. Qu’est-il donc arrivé et qu’est-ce qu’il a perdu?
Sa belle s’est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut
être juste, on se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au
rendez-vous qu’il me demande et que je lui ai donné à tout
hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter
ses doléances si cela ne doit nous mener à rien. Les
complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu’en
récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de
ce qui est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour
éviter l’ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce
matin? Si vous êtes occupée, au moins écrivez-moi un mot et
donnez-moi les réclames de mon rôle.
Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir.
En vérité, ce n’était pas la peine de me retenir à Paris au
mois de septembre. Décidez-vous pourtant, car je viens de
recevoir une invitation fort pressante de la comtesse de B...
pour aller la voir à la campagne; et comme elle me le mande
assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois du monde,
qu’il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis».
Or vous savez que j’ai bien quelques droits sur ce bois-là, et
j’irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que
Danceny sera chez moi sur les quatre heures.
De..., ce 8 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie ce radotage
de Danceny. Qu’est-il donc arrivé et qu’est-ce qu’il a perdu?
Sa belle s’est peut-être fâchée de son respect éternel? Il faut
être juste, on se fâcherait à moins. Que lui dirai-je ce soir au
rendez-vous qu’il me demande et que je lui ai donné à tout
hasard? Assurément je ne perdrai pas mon temps à écouter
ses doléances si cela ne doit nous mener à rien. Les
complaintes amoureuses ne sont bonnes à entendre qu’en
récitatif obligé ou en grandes ariettes. Instruisez-moi donc de
ce qui est et de ce que je dois faire, ou bien je déserte pour
éviter l’ennui que je prévois. Pourrai-je causer avec vous, ce
matin? Si vous êtes occupée, au moins écrivez-moi un mot et
donnez-moi les réclames de mon rôle.
Où étiez-vous donc hier? Je ne parviens plus à vous voir.
En vérité, ce n’était pas la peine de me retenir à Paris au
mois de septembre. Décidez-vous pourtant, car je viens de
recevoir une invitation fort pressante de la comtesse de B...
pour aller la voir à la campagne; et comme elle me le mande
assez plaisamment, «son mari a le plus beau bois du monde,
qu’il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis».
Or vous savez que j’ai bien quelques droits sur ce bois-là, et
j’irai le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que
Danceny sera chez moi sur les quatre heures.
De..., ce 8 septembre 17**.
Page 202
L E T T RE L X
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
(Incluse dans la précédente.)
Ah! monsieur, je suis désespéré, j’ai tout perdu. Je n’ose
confier au papier le secret de mes peines, mais j’ai besoin de
les répandre dans le sein d’un ami fidèle et sûr. A quelle
heure pourrai-je vous voir et aller chercher auprès de vous
des consolations et des conseils? J’étais si heureux le jour où
je vous ouvris mon âme! A présent, quelle différence! tout
est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte
n’est encore que la moindre partie de mes tourments; mon
inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis
supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et
j’attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette
démarche; mais il faut que je vous parle, que je vous
instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je n’ai
d’espoir qu’en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez
l’amour et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me
refusez pas vos secours.
Adieu, monsieur; le seul soulagement que j’éprouve dans
ma douleur est de songer qu’il me reste un ami tel que vous.
Faites-moi savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous
trouver. Si ce n’est pas ce matin, je désirerais que ce fût de
bonne heure dans l’après-midi.
De..., ce 8 septembre 17**.
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
(Incluse dans la précédente.)
Ah! monsieur, je suis désespéré, j’ai tout perdu. Je n’ose
confier au papier le secret de mes peines, mais j’ai besoin de
les répandre dans le sein d’un ami fidèle et sûr. A quelle
heure pourrai-je vous voir et aller chercher auprès de vous
des consolations et des conseils? J’étais si heureux le jour où
je vous ouvris mon âme! A présent, quelle différence! tout
est changé pour moi. Ce que je souffre pour mon compte
n’est encore que la moindre partie de mes tourments; mon
inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne puis
supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et
j’attends de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette
démarche; mais il faut que je vous parle, que je vous
instruise. Vous me plaindrez, vous me secourrez; je n’ai
d’espoir qu’en vous. Vous êtes sensible, vous connaissez
l’amour et vous êtes le seul à qui je puisse me confier; ne me
refusez pas vos secours.
Adieu, monsieur; le seul soulagement que j’éprouve dans
ma douleur est de songer qu’il me reste un ami tel que vous.
Faites-moi savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous
trouver. Si ce n’est pas ce matin, je désirerais que ce fût de
bonne heure dans l’après-midi.
De..., ce 8 septembre 17**.
Page 203
L E T T RE L XI
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle
est bien malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas
comment elle a pu se douter de quelque chose, et pourtant
elle a tout découvert. Hier au soir, maman me parut bien
avoir un peu d’humeur, mais je n’y fis pas grande attention
et même, en attendant que sa partie fût finie, je causai très
gaiement avec Mme de Merteuil, qui avait soupé ici, et nous
parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas
qu’on ait pu nous entendre. Elle s’en alla et je me retirai dans
mon appartement.
Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma
femme de chambre; elle me demanda la clef de mon
secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un
tremblement si fort que je pouvais à peine me soutenir. Je
faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il fallut
obéir. Le premier tiroir qu’elle ouvrit fut justement celui où
étaient les lettres du chevalier Danceny. J’étais si troublée
que, quand elle me demanda ce que c’était, je ne sus lui
répondre autre chose, sinon que ce n’était rien; mais quand je
la vis commencer à lire celle qui se présentait la première, je
n’eus que le temps de gagner un fauteuil et je me trouvai mal
au point que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à
moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de chambre, se
retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes les
lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe
qu’il me faudra reparaître devant elle. Je n’ai fait que pleurer
toute la nuit.
Je t’écris au point du jour, dans l’espoir que Joséphine
viendra. Si je peux lui parler seule, je la prierai de remettre
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle
est bien malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas
comment elle a pu se douter de quelque chose, et pourtant
elle a tout découvert. Hier au soir, maman me parut bien
avoir un peu d’humeur, mais je n’y fis pas grande attention
et même, en attendant que sa partie fût finie, je causai très
gaiement avec Mme de Merteuil, qui avait soupé ici, et nous
parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas
qu’on ait pu nous entendre. Elle s’en alla et je me retirai dans
mon appartement.
Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma
femme de chambre; elle me demanda la clef de mon
secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un
tremblement si fort que je pouvais à peine me soutenir. Je
faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il fallut
obéir. Le premier tiroir qu’elle ouvrit fut justement celui où
étaient les lettres du chevalier Danceny. J’étais si troublée
que, quand elle me demanda ce que c’était, je ne sus lui
répondre autre chose, sinon que ce n’était rien; mais quand je
la vis commencer à lire celle qui se présentait la première, je
n’eus que le temps de gagner un fauteuil et je me trouvai mal
au point que je perdis connaissance. Aussitôt que je revins à
moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de chambre, se
retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes les
lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe
qu’il me faudra reparaître devant elle. Je n’ai fait que pleurer
toute la nuit.
Je t’écris au point du jour, dans l’espoir que Joséphine
viendra. Si je peux lui parler seule, je la prierai de remettre
Page 204
chez Mme de Merteuil un petit billet que je vais lui écrire;
sinon, je le mettrai dans ta lettre et tu voudras bien l’envoyer
comme de toi. Ce n’est que d’elle que je puis recevoir
quelque consolation. Au moins, nous parlerons de lui, car je
n’espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura
peut-être la bonté de se charger d’une lettre pour Danceny. Je
n’ose pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore
moins à ma femme de chambre, car c’est peut-être elle qui
aura dit à ma mère que j’avais des lettres dans mon
secrétaire.
Je ne t’écrirai pas plus longuement, parce que je veux
avoir le temps d’écrire à Mme de Merteuil et aussi à
Danceny, pour avoir ma lettre toute prête, si elle veut bien
s’en charger. Après cela, je me recoucherai, pour qu’on me
trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que
je suis malade, pour me dispenser de passer chez maman. Je
ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si
j’avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d’avoir pleuré,
et j’ai un poids sur l’estomac qui m’empêche de respirer.
Quand je songe que je ne verrai plus Danceny, je voudrais
être morte. Adieu, ma chère Sophie. Je ne peux pas t’en dire
davantage, les larmes me suffoquent.
De..., ce 7 septembre 17**.
Nota.—On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la marquise,
parce qu’elle ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente et
avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s’est point
retrouvée; on en verra la raison dans la lettre LXIII, de Mme de Merteuil
au Vicomte.
sinon, je le mettrai dans ta lettre et tu voudras bien l’envoyer
comme de toi. Ce n’est que d’elle que je puis recevoir
quelque consolation. Au moins, nous parlerons de lui, car je
n’espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura
peut-être la bonté de se charger d’une lettre pour Danceny. Je
n’ose pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore
moins à ma femme de chambre, car c’est peut-être elle qui
aura dit à ma mère que j’avais des lettres dans mon
secrétaire.
Je ne t’écrirai pas plus longuement, parce que je veux
avoir le temps d’écrire à Mme de Merteuil et aussi à
Danceny, pour avoir ma lettre toute prête, si elle veut bien
s’en charger. Après cela, je me recoucherai, pour qu’on me
trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que
je suis malade, pour me dispenser de passer chez maman. Je
ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si
j’avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d’avoir pleuré,
et j’ai un poids sur l’estomac qui m’empêche de respirer.
Quand je songe que je ne verrai plus Danceny, je voudrais
être morte. Adieu, ma chère Sophie. Je ne peux pas t’en dire
davantage, les larmes me suffoquent.
De..., ce 7 septembre 17**.
Nota.—On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la marquise,
parce qu’elle ne contenait que les mêmes faits de la lettre précédente et
avec moins de détails. Celle au chevalier Danceny ne s’est point
retrouvée; on en verra la raison dans la lettre LXIII, de Mme de Merteuil
au Vicomte.
Page 205
L E T T RE L XI I
Madame de VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d’une mère
et de l’innocence d’une enfant, vous ne serez pas surpris,
sans doute, de ne plus être reçu dans une maison où vous
n’avez répondu aux preuves de l’amitié la plus sincère, que
par l’oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de
ne plus venir chez moi, à donner des ordres à ma porte, qui
nous compromettraient tous également par les remarques que
les valets ne manqueraient pas de faire. J’ai droit d’espérer
que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous
préviens aussi que si vous faites à l’avenir la moindre
tentative pour entretenir ma fille dans l’égarement où vous
l’avez plongée, une retraite austère et éternelle la soustraira à
vos poursuites. C’est à vous de voir, monsieur, si vous
craindrez aussi peu de causer son infortune que vous avez
peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix
est fait et je l’en ai instruite.
Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je
compte que vous me renverrez en échange toutes celles de
ma fille, et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace
d’un événement dont nous ne pourrions garder le souvenir,
moi sans indignation, elle sans honte, et vous sans remords.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De... ce 7 septembre 17**.
Madame de VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Après avoir abusé, monsieur, de la confiance d’une mère
et de l’innocence d’une enfant, vous ne serez pas surpris,
sans doute, de ne plus être reçu dans une maison où vous
n’avez répondu aux preuves de l’amitié la plus sincère, que
par l’oubli de tous les procédés. Je préfère de vous prier de
ne plus venir chez moi, à donner des ordres à ma porte, qui
nous compromettraient tous également par les remarques que
les valets ne manqueraient pas de faire. J’ai droit d’espérer
que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen. Je vous
préviens aussi que si vous faites à l’avenir la moindre
tentative pour entretenir ma fille dans l’égarement où vous
l’avez plongée, une retraite austère et éternelle la soustraira à
vos poursuites. C’est à vous de voir, monsieur, si vous
craindrez aussi peu de causer son infortune que vous avez
peu craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix
est fait et je l’en ai instruite.
Vous trouverez ci-joint le paquet de vos lettres. Je
compte que vous me renverrez en échange toutes celles de
ma fille, et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace
d’un événement dont nous ne pourrions garder le souvenir,
moi sans indignation, elle sans honte, et vous sans remords.
J’ai l’honneur d’être, etc.
De... ce 7 septembre 17**.
Page 206
L E T T RE L XI I I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny.
L’événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c’est,
je crois, mon chef-d’œuvre. Je n’ai pas perdu mon temps
depuis votre dernière lettre, et j’ai dit comme l’architecte
athénien: «Ce qu’il a dit, je le ferai.»
Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et
il s’endort dans la félicité! Oh! qu’il s’en rapporte à moi, je
lui donnerai de la besogne, et je me trompe ou son sommeil
ne sera plus tranquille. Il fallait bien lui apprendre le prix du
temps, et je me flatte qu’à présent il regrette celui qu’il a
perdu. Il fallait, dites-vous aussi, qu’il eût besoin de plus de
mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus. J’ai cela
de bon, moi, c’est qu’il ne faut que me faire apercevoir de
mes fautes: je ne prends point de repos que je n’aie tout
réparé. Apprenez donc ce que j’ai fait.
En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre;
je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien
indiqué la cause du mal, je ne m’occupai plus qu’à trouver le
moyen de le guérir. Je commençai pourtant par me coucher,
car l’infatigable chevalier ne m’avait pas laissée dormir un
moment et je croyais avoir sommeil, mais point du tout: tout
entière à Danceny, le désir de le tirer de son indolence ou de
l’en punir ne me permit pas de fermer l’œil, et ce ne fut
qu’après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver
deux heures de repos.
J’allai le soir même chez Mme de Volanges et, suivant
mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu’il
existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Vraiment oui, je vous expliquerai le billet de Danceny.
L’événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c’est,
je crois, mon chef-d’œuvre. Je n’ai pas perdu mon temps
depuis votre dernière lettre, et j’ai dit comme l’architecte
athénien: «Ce qu’il a dit, je le ferai.»
Il lui faut donc des obstacles à ce beau héros de roman, et
il s’endort dans la félicité! Oh! qu’il s’en rapporte à moi, je
lui donnerai de la besogne, et je me trompe ou son sommeil
ne sera plus tranquille. Il fallait bien lui apprendre le prix du
temps, et je me flatte qu’à présent il regrette celui qu’il a
perdu. Il fallait, dites-vous aussi, qu’il eût besoin de plus de
mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus. J’ai cela
de bon, moi, c’est qu’il ne faut que me faire apercevoir de
mes fautes: je ne prends point de repos que je n’aie tout
réparé. Apprenez donc ce que j’ai fait.
En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre lettre;
je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez très bien
indiqué la cause du mal, je ne m’occupai plus qu’à trouver le
moyen de le guérir. Je commençai pourtant par me coucher,
car l’infatigable chevalier ne m’avait pas laissée dormir un
moment et je croyais avoir sommeil, mais point du tout: tout
entière à Danceny, le désir de le tirer de son indolence ou de
l’en punir ne me permit pas de fermer l’œil, et ce ne fut
qu’après avoir bien concerté mon plan que je pus trouver
deux heures de repos.
J’allai le soir même chez Mme de Volanges et, suivant
mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu’il
existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse.
Page 207
Cette femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au
point qu’elle me répondit d’abord qu’à coup sûr je me
trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais
pas lui dire tout ce que j’en savais, mais je citai des regards,
des propos, dont ma vertu et mon amitié s’alarmaient. Je
parlai enfin presque aussi bien qu’aurait pu faire une dévote
et, pour frapper le coup décisif, j’allai jusqu’à dire que je
croyais avoir vu donner et recevoir une lettre. «Cela me
rappelle, ajoutai-je, qu’un jour elle ouvrit devant moi un
tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis beaucoup de
papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous
quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mme de
Volanges changea et je vis quelques larmes rouler dans ses
yeux. «Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle en me
serrant la main, je m’en éclaircirai.»
Après cette conversation, trop courte pour être suspecte,
je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt
après pour demander à la mère de ne pas me compromettre
vis-à-vis de sa fille; ce qu’elle me promit d’autant plus
volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux
que cette enfant prît assez de confiance en moi pour
m’ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donner mes
sages conseils. Ce qui m’assure qu’elle me tiendra sa
promesse, c’est que je ne doute pas qu’elle ne veuille se faire
honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais,
par là, autorisée à garder mon ton d’amitié avec la petite,
sans paraître fausse aux yeux de Mme de Volanges, ce que je
voulais éviter. J’y gagnais encore d’être, par la suite, aussi
longtemps et aussi secrètement que je voudrais avec la jeune
personne, sans que la mère en prît jamais d’ombrage.
J’en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je
chambrai la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de
Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais. Je m’amusais à lui
monter la tête sur le plaisir qu’elle aurait à le voir le
lendemain; il n’est sorte de folies que je ne lui aie fait dire. Il
fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en
point qu’elle me répondit d’abord qu’à coup sûr je me
trompais; que sa fille était une enfant, etc., etc. Je ne pouvais
pas lui dire tout ce que j’en savais, mais je citai des regards,
des propos, dont ma vertu et mon amitié s’alarmaient. Je
parlai enfin presque aussi bien qu’aurait pu faire une dévote
et, pour frapper le coup décisif, j’allai jusqu’à dire que je
croyais avoir vu donner et recevoir une lettre. «Cela me
rappelle, ajoutai-je, qu’un jour elle ouvrit devant moi un
tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis beaucoup de
papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous
quelque correspondance fréquente?» Ici la figure de Mme de
Volanges changea et je vis quelques larmes rouler dans ses
yeux. «Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle en me
serrant la main, je m’en éclaircirai.»
Après cette conversation, trop courte pour être suspecte,
je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt
après pour demander à la mère de ne pas me compromettre
vis-à-vis de sa fille; ce qu’elle me promit d’autant plus
volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux
que cette enfant prît assez de confiance en moi pour
m’ouvrir son cœur, et me mettre à porté de lui donner mes
sages conseils. Ce qui m’assure qu’elle me tiendra sa
promesse, c’est que je ne doute pas qu’elle ne veuille se faire
honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais,
par là, autorisée à garder mon ton d’amitié avec la petite,
sans paraître fausse aux yeux de Mme de Volanges, ce que je
voulais éviter. J’y gagnais encore d’être, par la suite, aussi
longtemps et aussi secrètement que je voudrais avec la jeune
personne, sans que la mère en prît jamais d’ombrage.
J’en profitai dès le soir même et, après ma partie finie, je
chambrai la petite dans un coin et la mis sur le chapitre de
Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais. Je m’amusais à lui
monter la tête sur le plaisir qu’elle aurait à le voir le
lendemain; il n’est sorte de folies que je ne lui aie fait dire. Il
fallait bien lui rendre en espérance ce que je lui ôtais en
Page 208
réalité, et puis tout cela devait lui rendre le coup plus
sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus
elle sera pressée de s’en dédommager à la première
occasion. Il est bon, d’ailleurs, d’accoutumer aux grands
événements quelqu’un qu’on destine aux grandes aventures.
Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le
plaisir d’avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui
promets qu’elle l’aura, et plutôt même qu’elle ne l’aurait eu
sans cet orage. C’est un mauvais rêve dont le réveil sera
délicieux, et, à tout prendre, il me semble qu’elle me doit de
la reconnaissance; au fait, quand j’y aurais mis un peu de
malice, il faut bien s’amuser:
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].
Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me
disais-je, animé par les obstacles, va redoubler d’amour, et
alors je le servirai de tout mon pouvoir, ou si ce n’est qu’un
sot, comme je suis tentée quelquefois de le croire, il sera
désespéré et se tiendra pour battu; or, dans ce cas, au moins
me serai-je vengée de lui autant qu’il était en moi, chemin
faisant j’aurai augmenté pour moi l’estime de la mère,
l’amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à
Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien
malheureuse ou bien maladroite si, maîtresse de l’esprit de
sa femme comme je le suis et vais l’être plus encore, je ne
trouvais pas mille moyens d’en faire ce que je veux qu’il
soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi je dormis
bien et me réveillai fort tard.
A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un
de la fille, et je ne pus m’empêcher de rire en trouvant dans
tous deux littéralement cette même phrase: C’est de vous
seule que j’attends quelque consolation. N’est-il pas
plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d’être le seul
agent de deux intérêts directement contraires? Me voilà
comme la Divinité, recevant les vœux opposés des aveugles
sensible, et je suis persuadée que plus elle aura souffert, plus
elle sera pressée de s’en dédommager à la première
occasion. Il est bon, d’ailleurs, d’accoutumer aux grands
événements quelqu’un qu’on destine aux grandes aventures.
Après tout, ne peut-elle pas payer de quelques larmes le
plaisir d’avoir son Danceny? Elle en raffole. Eh bien! je lui
promets qu’elle l’aura, et plutôt même qu’elle ne l’aurait eu
sans cet orage. C’est un mauvais rêve dont le réveil sera
délicieux, et, à tout prendre, il me semble qu’elle me doit de
la reconnaissance; au fait, quand j’y aurais mis un peu de
malice, il faut bien s’amuser:
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs[26].
Je me retirai enfin, fort contente de moi. Ou Danceny, me
disais-je, animé par les obstacles, va redoubler d’amour, et
alors je le servirai de tout mon pouvoir, ou si ce n’est qu’un
sot, comme je suis tentée quelquefois de le croire, il sera
désespéré et se tiendra pour battu; or, dans ce cas, au moins
me serai-je vengée de lui autant qu’il était en moi, chemin
faisant j’aurai augmenté pour moi l’estime de la mère,
l’amitié de la fille et la confiance de toutes deux. Quant à
Gercourt, premier objet de mes soins, je serais bien
malheureuse ou bien maladroite si, maîtresse de l’esprit de
sa femme comme je le suis et vais l’être plus encore, je ne
trouvais pas mille moyens d’en faire ce que je veux qu’il
soit. Je me couchai dans ces douces idées; aussi je dormis
bien et me réveillai fort tard.
A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère et un
de la fille, et je ne pus m’empêcher de rire en trouvant dans
tous deux littéralement cette même phrase: C’est de vous
seule que j’attends quelque consolation. N’est-il pas
plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d’être le seul
agent de deux intérêts directement contraires? Me voilà
comme la Divinité, recevant les vœux opposés des aveugles
Page 209
mortels et ne changeant rien à mes décrets immuables. J’ai
quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d’ange
consolateur, et j’ai été, suivant le précepte, visiter mes amis
dans leur affliction.
J’ai commencé par la mère, je l’ai trouvée d’une tristesse
qui déjà vous venge en partie des contrariétés qu’elle vous a
fait éprouver de la part de votre belle prude. Tout a réussi à
merveille; ma seule inquiétude était que Mme de Volanges ne
profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille, ce
qui eût été bien facile en n’employant avec elle que le
langage de la douceur et de l’amitié, et en donnant aux
conseils de la raison l’air et le ton de la tendresse indulgente.
Par bonheur, elle s’est armée de sévérité, elle s’est enfin si
mal conduite que je n’ai eu qu’à applaudir. Il est vrai qu’elle
a pensé rompre tous nos projets par le parti qu’elle avait pris
de faire rentrer sa fille au couvent, mais j’ai paré ce coup et
je l’ai engagée à en faire seulement la menace, dans le cas où
Danceny continuerait ses poursuites, afin de les forcer tous
deux à une circonspection que je crois nécessaire pour le
succès.
Ensuite j’ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire
combien la douleur l’embellit! Pour peu qu’elle prenne de
coquetterie, je vous garantis qu’elle pleurera souvent; pour
cette fois, elle pleurait sans malice... Frappée de ce nouvel
agrément que je ne lui connaissais pas et que j’étais bien aise
d’observer, je ne lui donnai d’abord que de ces consolations
gauches qui augmentent plus les peines qu’elles ne les
soulagent; et, par ce moyen, je l’amenai au point d’être
véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis
un moment les convulsions. Je lui conseillai de se coucher,
ce qu’elle accepta; je lui servis de femme de chambre; elle
n’avait point fait de toilette, et bientôt ses cheveux épars
tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge entièrement
découvertes; je l’embrassai, elle se laissa aller dans mes bras
et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu!
quitté pourtant ce rôle auguste pour prendre celui d’ange
consolateur, et j’ai été, suivant le précepte, visiter mes amis
dans leur affliction.
J’ai commencé par la mère, je l’ai trouvée d’une tristesse
qui déjà vous venge en partie des contrariétés qu’elle vous a
fait éprouver de la part de votre belle prude. Tout a réussi à
merveille; ma seule inquiétude était que Mme de Volanges ne
profitât de ce moment pour gagner la confiance de sa fille, ce
qui eût été bien facile en n’employant avec elle que le
langage de la douceur et de l’amitié, et en donnant aux
conseils de la raison l’air et le ton de la tendresse indulgente.
Par bonheur, elle s’est armée de sévérité, elle s’est enfin si
mal conduite que je n’ai eu qu’à applaudir. Il est vrai qu’elle
a pensé rompre tous nos projets par le parti qu’elle avait pris
de faire rentrer sa fille au couvent, mais j’ai paré ce coup et
je l’ai engagée à en faire seulement la menace, dans le cas où
Danceny continuerait ses poursuites, afin de les forcer tous
deux à une circonspection que je crois nécessaire pour le
succès.
Ensuite j’ai été chez la fille. Vous ne sauriez croire
combien la douleur l’embellit! Pour peu qu’elle prenne de
coquetterie, je vous garantis qu’elle pleurera souvent; pour
cette fois, elle pleurait sans malice... Frappée de ce nouvel
agrément que je ne lui connaissais pas et que j’étais bien aise
d’observer, je ne lui donnai d’abord que de ces consolations
gauches qui augmentent plus les peines qu’elles ne les
soulagent; et, par ce moyen, je l’amenai au point d’être
véritablement suffoquée. Elle ne pleurait plus et je craignis
un moment les convulsions. Je lui conseillai de se coucher,
ce qu’elle accepta; je lui servis de femme de chambre; elle
n’avait point fait de toilette, et bientôt ses cheveux épars
tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge entièrement
découvertes; je l’embrassai, elle se laissa aller dans mes bras
et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu!
Page 210
qu’elle était belle! Ah! si Magdeleine était ainsi, elle dut être
bien plus dangereuse pénitente que pécheresse.
Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler
de bonne foi. Je la rassurai d’abord sur la crainte du couvent.
Je fis naître en elle l’espoir de voir Danceny en secret, et
m’asseyant sur le lit: «S’il était là», lui dis-je, puis brodant
sur ce thème, je la conduisis, de distraction en distraction, à
ne plus se souvenir de tout ce qu’elle était affligée. Nous
nous serions séparées parfaitement contentes l’une de
l’autre, si elle n’avait voulu me charger d’une lettre pour
Danceny, ce que j’ai constamment refusé. En voici les
raisons, que vous approuverez sans doute.
D’abord, celle que c’était me compromettre vis-à-vis de
Danceny, et si c’était la seule dont je pus me servir avec la
petite, il y en avait beaucoup d’autres de vous à moi. Ne
serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux, que de donner si
tôt à nos jeunes gens un moyen si facile d’adoucir leurs
peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler
quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si elle se
conduit à bien, comme je l’espère, il faudra qu’elle se sache
immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens
plus sûrs pour la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient
pas, nous parlerions, nous, et il sera plus commode de mettre
l’indiscrétion sur leur compte.
Il faudra donc que vous donniez aujourd’hui cette idée à
Danceny, et comme je ne suis pas sûre de la femme de
chambre de la petite Volanges, dont elle-même paraît se
défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire. J’aurai
soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d’autant
plus que la confidence ne sera utile qu’à nous et point à eux,
car je ne suis point à la fin de mon récit.
Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de
la petite, je craignais à tout moment qu’elle ne me proposât
de la mettre à la petite poste, ce que je n’aurais guère pu
refuser. Heureusement, soit trouble, soit ignorance de sa part
bien plus dangereuse pénitente que pécheresse.
Quand la belle désolée fut au lit, je me mis à la consoler
de bonne foi. Je la rassurai d’abord sur la crainte du couvent.
Je fis naître en elle l’espoir de voir Danceny en secret, et
m’asseyant sur le lit: «S’il était là», lui dis-je, puis brodant
sur ce thème, je la conduisis, de distraction en distraction, à
ne plus se souvenir de tout ce qu’elle était affligée. Nous
nous serions séparées parfaitement contentes l’une de
l’autre, si elle n’avait voulu me charger d’une lettre pour
Danceny, ce que j’ai constamment refusé. En voici les
raisons, que vous approuverez sans doute.
D’abord, celle que c’était me compromettre vis-à-vis de
Danceny, et si c’était la seule dont je pus me servir avec la
petite, il y en avait beaucoup d’autres de vous à moi. Ne
serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux, que de donner si
tôt à nos jeunes gens un moyen si facile d’adoucir leurs
peines? Et puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler
quelques domestiques dans cette aventure, car enfin si elle se
conduit à bien, comme je l’espère, il faudra qu’elle se sache
immédiatement après le mariage; et il y a peu de moyens
plus sûrs pour la répandre, ou, si par miracle ils ne parlaient
pas, nous parlerions, nous, et il sera plus commode de mettre
l’indiscrétion sur leur compte.
Il faudra donc que vous donniez aujourd’hui cette idée à
Danceny, et comme je ne suis pas sûre de la femme de
chambre de la petite Volanges, dont elle-même paraît se
défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire. J’aurai
soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît d’autant
plus que la confidence ne sera utile qu’à nous et point à eux,
car je ne suis point à la fin de mon récit.
Pendant que je me défendais de me charger de la lettre de
la petite, je craignais à tout moment qu’elle ne me proposât
de la mettre à la petite poste, ce que je n’aurais guère pu
refuser. Heureusement, soit trouble, soit ignorance de sa part
Page 211
ou encore qu’elle tînt moins à la lettre qu’à la réponse,
qu’elle n’aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m’en a
point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au
moins qu’elle ne pût s’en servir, j’ai pris mon parti sur-le-
champ, et en rentrant chez la mère, je l’ai décidée à éloigner
sa fille pour quelque temps, à la mener à la campagne... Et
où? Le cœur ne vous bat pas de joie?... Chez votre tante,
chez la vieille Rosemonde. Elle doit l’en prévenir
aujourd’hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre
dévote qui n’aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-
tête, et grâce à mes soins, Mme de Volanges réparera elle-
même le tort qu’elle vous a fait.
Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de
vos affaires que vous perdiez celle-ci de vue; songez qu’elle
m’intéresse.
Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le
conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à
Danceny et offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté
qu’à faire parvenir entre les mains de la belle votre lettre de
créance, et levez cet obstacle sur-le-champ en lui indiquant
la voie de ma femme de chambre. Il n’y a point de doute
qu’il n’accepte, et vous aurez pour prix de vos peines la
confidence d’un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La
pauvre petite! comme elle rougira en vous remettant sa
première lettre! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il
s’est établi des préjugés, me paraît un très joli délassement
quand on est occupé ailleurs, et c’est le cas où vous serez.
C’est de vos soins que va dépendre le dénouement de
cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les
acteurs. La campagne offre mille moyens, et Danceny, à
coup sûr, sera prêt à s’y rendre à votre premier signal. Une
nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je, moi? Mais
enfin, si la petite fille en revient telle qu’elle y aura été, je
m’en prendrai à vous. Si vous jugez qu’elle ait besoin de
quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois
lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger de
qu’elle n’aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne m’en a
point parlé; mais, pour éviter que cette idée ne lui vînt ou au
moins qu’elle ne pût s’en servir, j’ai pris mon parti sur-le-
champ, et en rentrant chez la mère, je l’ai décidée à éloigner
sa fille pour quelque temps, à la mener à la campagne... Et
où? Le cœur ne vous bat pas de joie?... Chez votre tante,
chez la vieille Rosemonde. Elle doit l’en prévenir
aujourd’hui; ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver votre
dévote qui n’aura plus à vous objecter le scandale du tête-à-
tête, et grâce à mes soins, Mme de Volanges réparera elle-
même le tort qu’elle vous a fait.
Mais écoutez-moi et ne vous occupez pas si vivement de
vos affaires que vous perdiez celle-ci de vue; songez qu’elle
m’intéresse.
Je veux que vous vous rendiez le correspondant et le
conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à
Danceny et offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté
qu’à faire parvenir entre les mains de la belle votre lettre de
créance, et levez cet obstacle sur-le-champ en lui indiquant
la voie de ma femme de chambre. Il n’y a point de doute
qu’il n’accepte, et vous aurez pour prix de vos peines la
confidence d’un cœur neuf, qui est toujours intéressante. La
pauvre petite! comme elle rougira en vous remettant sa
première lettre! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il
s’est établi des préjugés, me paraît un très joli délassement
quand on est occupé ailleurs, et c’est le cas où vous serez.
C’est de vos soins que va dépendre le dénouement de
cette intrigue. Jugez du moment où il faudra réunir les
acteurs. La campagne offre mille moyens, et Danceny, à
coup sûr, sera prêt à s’y rendre à votre premier signal. Une
nuit, un déguisement, une fenêtre... que sais-je, moi? Mais
enfin, si la petite fille en revient telle qu’elle y aura été, je
m’en prendrai à vous. Si vous jugez qu’elle ait besoin de
quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi. Je crois
lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger de
Page 212
garder des lettres pour oser lui écrire à présent, et je suis
toujours dans le dessein d’en faire mon élève.
Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au
sujet de sa correspondance trahie s’étaient portés d’abord sur
sa femme de chambre, et que je les ai détournés sur le
confesseur. C’est faire d’une pierre deux coups.
Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous
écrire et mon dîner en a été retardé; mais l’amour-propre et
l’amitié dictaient ma lettre, et tous deux sont bavards. Au
reste, elle sera chez vous à trois heures, et c’est tout ce qu’il
vous faut.
Plaignez-vous de moi à présent, si vous l’osez, et allez
revoir, si vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous
dites qu’il le garde pour le plaisir de ses amis! Cet homme
est donc l’ami de tout le monde? Mais adieu, j’ai faim.
De..., ce 9 septembre 17**.
[26] Gresset, Le Méchant, comédie.
toujours dans le dessein d’en faire mon élève.
Je crois avoir oublié de vous dire que ses soupçons au
sujet de sa correspondance trahie s’étaient portés d’abord sur
sa femme de chambre, et que je les ai détournés sur le
confesseur. C’est faire d’une pierre deux coups.
Adieu, vicomte, voilà bien longtemps que je suis à vous
écrire et mon dîner en a été retardé; mais l’amour-propre et
l’amitié dictaient ma lettre, et tous deux sont bavards. Au
reste, elle sera chez vous à trois heures, et c’est tout ce qu’il
vous faut.
Plaignez-vous de moi à présent, si vous l’osez, et allez
revoir, si vous en êtes tenté, le bois du comte de B... Vous
dites qu’il le garde pour le plaisir de ses amis! Cet homme
est donc l’ami de tout le monde? Mais adieu, j’ai faim.
De..., ce 9 septembre 17**.
[26] Gresset, Le Méchant, comédie.
Page 213
L E T T RE L XI V
Le Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES.
Minute jointe à la lettre LXVI du Vicomte à la
Marquise.
Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans
me plaindre de la vôtre, je ne puis que m’affliger d’un
événement qui fait le malheur de trois personnes, toutes trois
dignes d’un sort plus heureux. Plus sensible encore au
chagrin d’en être la cause qu’à celui d’en être la victime, j’ai
souvent essayé, depuis hier, d’avoir l’honneur de vous
répondre sans pouvoir en trouver la force. J’ai cependant tant
de choses à vous dire qu’il faut bien faire un effort sur moi-
même, et si cette lettre a peu d’ordre et de suite, vous devez
sentir assez combien ma situation est douloureuse, pour
m’accorder quelque indulgence.
Permettez-moi d’abord de réclamer contre la première
phrase de votre lettre. Je n’ai abusé, j’ose le dire, ni de votre
confiance ni de l’innocence de Mlle de Volanges; j’ai
respecté l’une et l’autre dans mes actions. Elles seules
dépendaient de moi, et quand vous me rendriez responsable
d’un sentiment involontaire, je ne crains pas d’ajouter que
celui que m’a inspiré Mlle votre fille est tel qu’il peut vous
déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche
plus que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge
et mes lettres pour témoins.
Vous me défendez de me présenter chez vous à l’avenir,
et sans doute je me soumettrai à tout ce qu’il vous plaira
d’ordonner à ce sujet, mais cette absence subite et totale ne
donnera-t-elle donc pas autant de prise aux remarques que
vous voulez éviter que l’ordre que, par cette raison même,
Le Chevalier DANCENY à Madame de VOLANGES.
Minute jointe à la lettre LXVI du Vicomte à la
Marquise.
Sans chercher, madame, à justifier ma conduite et sans
me plaindre de la vôtre, je ne puis que m’affliger d’un
événement qui fait le malheur de trois personnes, toutes trois
dignes d’un sort plus heureux. Plus sensible encore au
chagrin d’en être la cause qu’à celui d’en être la victime, j’ai
souvent essayé, depuis hier, d’avoir l’honneur de vous
répondre sans pouvoir en trouver la force. J’ai cependant tant
de choses à vous dire qu’il faut bien faire un effort sur moi-
même, et si cette lettre a peu d’ordre et de suite, vous devez
sentir assez combien ma situation est douloureuse, pour
m’accorder quelque indulgence.
Permettez-moi d’abord de réclamer contre la première
phrase de votre lettre. Je n’ai abusé, j’ose le dire, ni de votre
confiance ni de l’innocence de Mlle de Volanges; j’ai
respecté l’une et l’autre dans mes actions. Elles seules
dépendaient de moi, et quand vous me rendriez responsable
d’un sentiment involontaire, je ne crains pas d’ajouter que
celui que m’a inspiré Mlle votre fille est tel qu’il peut vous
déplaire, mais non vous offenser. Sur cet objet qui me touche
plus que je ne puis vous dire, je ne veux que vous pour juge
et mes lettres pour témoins.
Vous me défendez de me présenter chez vous à l’avenir,
et sans doute je me soumettrai à tout ce qu’il vous plaira
d’ordonner à ce sujet, mais cette absence subite et totale ne
donnera-t-elle donc pas autant de prise aux remarques que
vous voulez éviter que l’ordre que, par cette raison même,
Page 214
vous n’avez point voulu donner à votre porte? J’insisterai
d’autant plus sur ce point qu’il est bien plus important pour
Mlle de Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de
peser attentivement toutes choses et de ne pas permettre que
votre sévérité altère votre prudence. Persuadé que l’intérêt
seul de mademoiselle votre fille dictera vos résolutions,
j’attendrai de nouveaux ordres de votre part.
Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous
faire ma cour quelquefois, je m’engage, madame (et vous
pouvez compter sur ma promesse), à ne point abuser de ces
occasions pour tenter de parler en particulier à Mlle de
Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La crainte de ce
qui pourrait compromettre sa réputation, m’engage à ce
sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m’en
dédommagera.
Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je
puisse faire à ce que vous me dites sur le sort que vous
destinez à Mlle de Volanges, et que vous voulez rendre
dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper que de
vous promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses
projets aux circonstances et calculer avec les événements,
mais l’amour qui m’anime ne me permet que deux
sentiments: le courage et la constance.
Quoi! moi consentir à être oublié de Mlle de Volanges, à
l’oublier moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle;
elle en a reçu le serment et je le renouvelle en ce jour.
Pardon, madame, je m’égare, il faut revenir.
Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des
lettres que vous me demandez. Je suis vraiment peiné
d’ajouter un refus aux torts que vous me trouvez déjà, mais,
je vous en supplie, écoutez mes raisons et daignez vous
souvenir pour les apprécier que la seule consolation au
malheur d’avoir perdu votre amitié, est l’espoir de conserver
votre estime.
d’autant plus sur ce point qu’il est bien plus important pour
Mlle de Volanges que pour moi. Je vous supplie donc de
peser attentivement toutes choses et de ne pas permettre que
votre sévérité altère votre prudence. Persuadé que l’intérêt
seul de mademoiselle votre fille dictera vos résolutions,
j’attendrai de nouveaux ordres de votre part.
Cependant, dans le cas où vous me permettriez de vous
faire ma cour quelquefois, je m’engage, madame (et vous
pouvez compter sur ma promesse), à ne point abuser de ces
occasions pour tenter de parler en particulier à Mlle de
Volanges ou de lui faire tenir aucune lettre. La crainte de ce
qui pourrait compromettre sa réputation, m’engage à ce
sacrifice et le bonheur de la voir quelquefois m’en
dédommagera.
Cet article de ma lettre est aussi la seule réponse que je
puisse faire à ce que vous me dites sur le sort que vous
destinez à Mlle de Volanges, et que vous voulez rendre
dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper que de
vous promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses
projets aux circonstances et calculer avec les événements,
mais l’amour qui m’anime ne me permet que deux
sentiments: le courage et la constance.
Quoi! moi consentir à être oublié de Mlle de Volanges, à
l’oublier moi-même? Non, non, jamais. Je lui serai fidèle;
elle en a reçu le serment et je le renouvelle en ce jour.
Pardon, madame, je m’égare, il faut revenir.
Il me reste un autre objet à traiter avec vous: celui des
lettres que vous me demandez. Je suis vraiment peiné
d’ajouter un refus aux torts que vous me trouvez déjà, mais,
je vous en supplie, écoutez mes raisons et daignez vous
souvenir pour les apprécier que la seule consolation au
malheur d’avoir perdu votre amitié, est l’espoir de conserver
votre estime.
Page 215
Les lettres de Mlle de Volanges, toujours si précieuses
pour moi, me le deviennent bien plus dans ce moment. Elles
sont l’unique bien qui me reste, elles seules me retracent
encore un sentiment qui fait tout le charme de ma vie.
Cependant, vous pouvez m’en croire, je ne balancerais pas
un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d’en être
privé céderait au désir de vous prouver ma déférence
respectueuse, mais des considérations puissantes me
retiennent et je m’assure que vous-même ne pourrez les
blâmer.
Vous avez, il est vrai, le secret de Mlle de Volanges, mais
permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c’est
l’effet de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends
pas blâmer une démarche qu’autorise peut-être la sollicitude
maternelle. Je respecte vos droits, mais ils ne vont pas
jusqu’à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de tous
est de ne jamais trahir la confiance qu’on nous accorde. Ce
serait y manquer que d’exposer aux yeux d’un autre les
secrets d’un cœur qui n’a voulu les dévoiler qu’aux miens. Si
mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu’elle
parle; ses lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire,
renfermer son secret en elle-même, vous n’attendez pas sans
doute que ce soit moi qui vous en instruise.
Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet
événement reste enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout
ce qui intéresse Mlle de Volanges, je peux défier le cœur
même d’une mère. Pour achever de vous ôter toute
inquiétude, j’ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait
jusqu’ici pour suscription: Papiers à brûler, porte à présent:
Papiers appartenant à Mlle de Volanges. Ce parti que je
prends doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas
sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres, un seul
sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre.
Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait
pas encore assez si elle vous laissait le moindre doute de
pour moi, me le deviennent bien plus dans ce moment. Elles
sont l’unique bien qui me reste, elles seules me retracent
encore un sentiment qui fait tout le charme de ma vie.
Cependant, vous pouvez m’en croire, je ne balancerais pas
un instant à vous en faire le sacrifice, et le regret d’en être
privé céderait au désir de vous prouver ma déférence
respectueuse, mais des considérations puissantes me
retiennent et je m’assure que vous-même ne pourrez les
blâmer.
Vous avez, il est vrai, le secret de Mlle de Volanges, mais
permettez-moi de le dire, je suis autorisé à croire que c’est
l’effet de la surprise et non de la confiance. Je ne prétends
pas blâmer une démarche qu’autorise peut-être la sollicitude
maternelle. Je respecte vos droits, mais ils ne vont pas
jusqu’à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de tous
est de ne jamais trahir la confiance qu’on nous accorde. Ce
serait y manquer que d’exposer aux yeux d’un autre les
secrets d’un cœur qui n’a voulu les dévoiler qu’aux miens. Si
mademoiselle votre fille consent à vous les confier, qu’elle
parle; ses lettres vous sont inutiles. Si elle veut, au contraire,
renfermer son secret en elle-même, vous n’attendez pas sans
doute que ce soit moi qui vous en instruise.
Quant au mystère dans lequel vous désirez que cet
événement reste enseveli, soyez tranquille, madame, sur tout
ce qui intéresse Mlle de Volanges, je peux défier le cœur
même d’une mère. Pour achever de vous ôter toute
inquiétude, j’ai tout prévu. Ce dépôt précieux qui portait
jusqu’ici pour suscription: Papiers à brûler, porte à présent:
Papiers appartenant à Mlle de Volanges. Ce parti que je
prends doit vous prouver aussi que mes refus ne portent pas
sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres, un seul
sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre.
Voilà, madame, une bien longue lettre. Elle ne le serait
pas encore assez si elle vous laissait le moindre doute de
Page 216
l’honnêteté de mes sentiments, du regret sincère de vous
avoir déplu et du plus profond respect avec lequel j’ai
l’honneur d’être, etc.
De..., ce 7 septembre 17**.
avoir déplu et du plus profond respect avec lequel j’ai
l’honneur d’être, etc.
De..., ce 7 septembre 17**.
Page 217
L E T T RE L XV
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettre
LXVI du Vicomte.)
O ma Cécile, qu’allons-nous devenir? Quel Dieu nous
sauvera des malheurs qui nous menacent? Que l’amour nous
donne au moins le courage de les supporter! Comment vous
peindre mon étonnement, mon désespoir à la vue de mes
lettres, à la lecture du billet de Mme de Volanges? Qui a pu
nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous
commis quelque imprudence? Que faites-vous à présent?
Que vous a-t-on dit? Je voudrais tout savoir et j’ignore tout.
Peut-être vous-même n’êtes-vous pas plus instruite que moi.
Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma
réponse. J’espère que vous approuverez ce que je lui dis. J’ai
bien besoin que vous approuviez aussi les démarches que j’ai
faites depuis ce fatal événement, elles ont toutes pour but
d’avoir de vos nouvelles, de vous donner des miennes et, que
sait-on? peut-être de vous revoir encore et plus librement que
jamais.
Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver
ensemble, de pouvoir nous jurer de nouveau un amour
éternel et de voir dans nos yeux, de sentir dans nos âmes que
ce serment ne sera pas trompeur? Quelles peines un moment
si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien! j’ai l’espoir de le
voir naître et je le dois à ces mêmes démarches que je vous
supplie d’approuver. Que dis-je? je le dois aux soins
consolateurs de l’ami le plus tendre, et mon unique demande
est que vous permettiez que cet ami soit le vôtre.
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Envoyée ouverte à la Marquise de Merteuil dans la lettre
LXVI du Vicomte.)
O ma Cécile, qu’allons-nous devenir? Quel Dieu nous
sauvera des malheurs qui nous menacent? Que l’amour nous
donne au moins le courage de les supporter! Comment vous
peindre mon étonnement, mon désespoir à la vue de mes
lettres, à la lecture du billet de Mme de Volanges? Qui a pu
nous trahir? Sur qui tombent vos soupçons? Auriez-vous
commis quelque imprudence? Que faites-vous à présent?
Que vous a-t-on dit? Je voudrais tout savoir et j’ignore tout.
Peut-être vous-même n’êtes-vous pas plus instruite que moi.
Je vous envoie le billet de votre maman et la copie de ma
réponse. J’espère que vous approuverez ce que je lui dis. J’ai
bien besoin que vous approuviez aussi les démarches que j’ai
faites depuis ce fatal événement, elles ont toutes pour but
d’avoir de vos nouvelles, de vous donner des miennes et, que
sait-on? peut-être de vous revoir encore et plus librement que
jamais.
Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir de nous retrouver
ensemble, de pouvoir nous jurer de nouveau un amour
éternel et de voir dans nos yeux, de sentir dans nos âmes que
ce serment ne sera pas trompeur? Quelles peines un moment
si doux ne ferait-il pas oublier? Eh bien! j’ai l’espoir de le
voir naître et je le dois à ces mêmes démarches que je vous
supplie d’approuver. Que dis-je? je le dois aux soins
consolateurs de l’ami le plus tendre, et mon unique demande
est que vous permettiez que cet ami soit le vôtre.
Page 218
Peut-être ne devais-je pas donner votre confiance sans
votre aveu? Mais j’ai pour excuse le malheur et la nécessité.
C’est l’amour qui m’a conduit; c’est lui qui réclame votre
indulgence, qui vous demande de pardonner une confidence
nécessaire et sans laquelle nous restions peut-être à jamais
séparés[27]. Vous connaissez l’ami dont je vous parle; il est
celui de la femme que vous aimez le mieux: c’est le vicomte
de Valmont.
Mon projet, en m’adressant à lui, était d’abord de le prier
d’engager Mme de Merteuil à se charger d’une lettre pour
vous. Il n’a pas cru que ce moyen pût réussir; mais au défaut
de la maîtresse, il répond de la femme de chambre qui lui a
des obligations. Ce sera elle qui remettra cette lettre et vous
pourrez lui donner votre réponse.
Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M.
de Valmont, vous partez incessamment pour la campagne.
Mais alors c’est lui-même qui veut nous servir. La femme
chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte
pour s’y rendre dans le même temps que vous, et ce sera par
lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure
même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous
procurera les moyens de nous y voir sans risquer de vous
compromettre en rien.
A présent, ma Cécile, si vous m’aimez, si vous plaignez
mon malheur, si, comme je l’espère, vous partagez mes
regrets, refuserez-vous votre confiance à un homme qui sera
notre ange tutélaire? Sans lui, je serais réduit au désespoir de
ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils
finiront, je l’espère, mais, ma tendre amie, promettez-moi de
ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser abattre.
L’idée de votre douleur m’est un tourment insupportable. Je
donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez
bien. Puisse la certitude d’être adorée porter quelque
consolation dans votre âme! La mienne a besoin que vous
m’assuriez que vous pardonnez à l’amour les maux qu’il
vous fait souffrir.
votre aveu? Mais j’ai pour excuse le malheur et la nécessité.
C’est l’amour qui m’a conduit; c’est lui qui réclame votre
indulgence, qui vous demande de pardonner une confidence
nécessaire et sans laquelle nous restions peut-être à jamais
séparés[27]. Vous connaissez l’ami dont je vous parle; il est
celui de la femme que vous aimez le mieux: c’est le vicomte
de Valmont.
Mon projet, en m’adressant à lui, était d’abord de le prier
d’engager Mme de Merteuil à se charger d’une lettre pour
vous. Il n’a pas cru que ce moyen pût réussir; mais au défaut
de la maîtresse, il répond de la femme de chambre qui lui a
des obligations. Ce sera elle qui remettra cette lettre et vous
pourrez lui donner votre réponse.
Ce secours ne vous sera guère utile si, comme le croit M.
de Valmont, vous partez incessamment pour la campagne.
Mais alors c’est lui-même qui veut nous servir. La femme
chez qui vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte
pour s’y rendre dans le même temps que vous, et ce sera par
lui que passera notre correspondance mutuelle. Il assure
même que, si vous voulez vous laisser conduire, il nous
procurera les moyens de nous y voir sans risquer de vous
compromettre en rien.
A présent, ma Cécile, si vous m’aimez, si vous plaignez
mon malheur, si, comme je l’espère, vous partagez mes
regrets, refuserez-vous votre confiance à un homme qui sera
notre ange tutélaire? Sans lui, je serais réduit au désespoir de
ne pouvoir même adoucir les chagrins que je vous cause. Ils
finiront, je l’espère, mais, ma tendre amie, promettez-moi de
ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser abattre.
L’idée de votre douleur m’est un tourment insupportable. Je
donnerais ma vie pour vous rendre heureuse! Vous le savez
bien. Puisse la certitude d’être adorée porter quelque
consolation dans votre âme! La mienne a besoin que vous
m’assuriez que vous pardonnez à l’amour les maux qu’il
vous fait souffrir.
Page 219
Adieu, ma Cécile; adieu, ma tendre amie.
De..., ce 9 septembre 17**.
[27] M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa
confidence à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la lettre
LVII.
De..., ce 9 septembre 17**.
[27] M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa
confidence à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la lettre
LVII.
Page 220
L E T T RE L XVI
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-
jointes, si j’ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux
soient datées d’aujourd’hui, elles ont été écrites hier, chez
moi et sous mes yeux: celle à la petite fille dit tout ce que
nous voulions. On ne peut que s’humilier devant la
profondeur de vos vues, si on en juge par le succès de vos
démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la
première occasion, vous n’aurez plus de reproches à lui faire.
Si sa belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de
temps après son arrivée à la campagne; j’ai cent moyens tout
prêts. Grâces à vos soins, me voilà bien décidément l’ami de
Danceny; il ne lui manque plus que d’être Prince[28].
Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que
je n’ai jamais pu obtenir de lui qu’il promît à la mère de
renoncer à son amour? Comme s’il était bien gênant de
promettre quand on est décidé à ne pas tenir! «Ce serait
tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n’est-il pas
édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les
hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce
qu’ils mettent de faiblesse dans l’exécution ils l’appellent
probité.
C’est votre affaire d’empêcher que Mme de Volanges ne
s’effarouche des petites échappées que notre jeune homme
s’est permises dans sa lettre; préservez-nous du couvent;
tâchez aussi de faire abandonner la demande des lettres de la
petite. D’abord il ne les rendra point, il ne le veut pas, et je
suis de son avis; ici, l’amour et la raison sont d’accord. Je les
ai lues ces lettres, j’en ai dévoré l’ennui. Elles peuvent
devenir utiles. Je m’explique.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux lettres ci-
jointes, si j’ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux
soient datées d’aujourd’hui, elles ont été écrites hier, chez
moi et sous mes yeux: celle à la petite fille dit tout ce que
nous voulions. On ne peut que s’humilier devant la
profondeur de vos vues, si on en juge par le succès de vos
démarches. Danceny est tout de feu; et sûrement, à la
première occasion, vous n’aurez plus de reproches à lui faire.
Si sa belle ingénue veut être docile, tout sera terminé peu de
temps après son arrivée à la campagne; j’ai cent moyens tout
prêts. Grâces à vos soins, me voilà bien décidément l’ami de
Danceny; il ne lui manque plus que d’être Prince[28].
Il est encore bien jeune, ce Danceny! Croiriez-vous que
je n’ai jamais pu obtenir de lui qu’il promît à la mère de
renoncer à son amour? Comme s’il était bien gênant de
promettre quand on est décidé à ne pas tenir! «Ce serait
tromper», me répétait-il sans cesse: ce scrupule n’est-il pas
édifiant, surtout en voulant séduire la fille? Voilà bien les
hommes! tous également scélérats dans leurs projets, ce
qu’ils mettent de faiblesse dans l’exécution ils l’appellent
probité.
C’est votre affaire d’empêcher que Mme de Volanges ne
s’effarouche des petites échappées que notre jeune homme
s’est permises dans sa lettre; préservez-nous du couvent;
tâchez aussi de faire abandonner la demande des lettres de la
petite. D’abord il ne les rendra point, il ne le veut pas, et je
suis de son avis; ici, l’amour et la raison sont d’accord. Je les
ai lues ces lettres, j’en ai dévoré l’ennui. Elles peuvent
devenir utiles. Je m’explique.
Page 221
Malgré la prudence que nous y mettrons, il peut arriver
un éclat; il ferait manquer le mariage, n’est-il pas vrai, et
échouer tous nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon
compte, j’ai aussi à me venger de la mère, je me réserve en
ce cas de déshonorer la fille. En choisissant bien dans cette
correspondance, et n’en produisant qu’une partie, la petite
Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières démarches
et s’être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des lettres
pourraient même compromettre la mère et l’entacheraient au
moins d’une négligence impardonnable. Je sens bien que le
scrupuleux Danceny se révolterait d’abord; mais comme il
serait personnellement attaqué, je crois qu’on en viendrait à
bout. Il y a mille à parier contre un que la chance ne tournera
pas ainsi; mais il faut tout prévoir.
Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir
souper demain chez la maréchale de...: je n’ai pas pu refuser.
J’imagine que je n’ai pas besoin de vous recommander le
secret, vis-à-vis Mme de Volanges, sur mon projet de
campagne; elle aurait bientôt celui de rester à la ville: au lieu
qu’une fois arrivée, elle ne repartira pas le lendemain; et si
elle nous donne seulement huit jours, je réponds de tout.
De..., ce 9 septembre 17**.
[28] Expression relative à un passage d’un poème de M. de
Voltaire.
un éclat; il ferait manquer le mariage, n’est-il pas vrai, et
échouer tous nos projets Gercourt? Mais comme, pour mon
compte, j’ai aussi à me venger de la mère, je me réserve en
ce cas de déshonorer la fille. En choisissant bien dans cette
correspondance, et n’en produisant qu’une partie, la petite
Volanges paraîtrait avoir fait toutes les premières démarches
et s’être absolument jetée à la tête. Quelques-unes des lettres
pourraient même compromettre la mère et l’entacheraient au
moins d’une négligence impardonnable. Je sens bien que le
scrupuleux Danceny se révolterait d’abord; mais comme il
serait personnellement attaqué, je crois qu’on en viendrait à
bout. Il y a mille à parier contre un que la chance ne tournera
pas ainsi; mais il faut tout prévoir.
Adieu, ma belle amie; vous seriez bien aimable de venir
souper demain chez la maréchale de...: je n’ai pas pu refuser.
J’imagine que je n’ai pas besoin de vous recommander le
secret, vis-à-vis Mme de Volanges, sur mon projet de
campagne; elle aurait bientôt celui de rester à la ville: au lieu
qu’une fois arrivée, elle ne repartira pas le lendemain; et si
elle nous donne seulement huit jours, je réponds de tout.
De..., ce 9 septembre 17**.
[28] Expression relative à un passage d’un poème de M. de
Voltaire.
Page 222
L E T T RE L XVI I
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être
l’embarras que j’éprouve en ce moment est-il lui-même une
preuve qu’en effet je ne le devrais pas. Cependant je ne veux
vous laisser aucun sujet de plainte contre moi; je veux vous
convaincre que j’ai fait pour vous tout ce que je pouvais
faire.
Je vous ai permis de m’écrire, dites-vous? J’en conviens;
mais quand vous me rappelez cette permission, croyez-vous
que j’oublie à quelles conditions elle vous fut donnée? Si j’y
eusse été aussi fidèle que vous l’avez été peu, auriez-vous
reçu une seule réponse de moi? Voilà pourtant la troisième;
et quand vous faites tout ce qu’il faut pour m’obliger à
rompre cette correspondance, c’est moi qui m’occupe des
moyens de l’entretenir. Il en est un, mais c’est le seul; et si
vous refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez
dire, me prouver assez combien peu vous y mettez de prix.
Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux
entendre; renoncez à un sentiment qui m’offense et
m’effraye, et auquel, peut-être, vous devriez être moins
attaché en songeant qu’il est l’obstacle qui nous sépare. Ce
sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître et
l’amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d’exclure
l’amitié? Vous-même auriez-vous celui de ne pas vouloir
pour votre amie celle en qui vous avez désiré des sentiments
plus tendres? Je ne veux pas le croire: cette idée humiliante
me révolterait, m’éloignerait de vous sans retour.
En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout
ce qui est à moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-
vous désirer davantage? Pour me livrer à ce sentiment si
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Je ne voulais plus vous répondre, monsieur, et peut-être
l’embarras que j’éprouve en ce moment est-il lui-même une
preuve qu’en effet je ne le devrais pas. Cependant je ne veux
vous laisser aucun sujet de plainte contre moi; je veux vous
convaincre que j’ai fait pour vous tout ce que je pouvais
faire.
Je vous ai permis de m’écrire, dites-vous? J’en conviens;
mais quand vous me rappelez cette permission, croyez-vous
que j’oublie à quelles conditions elle vous fut donnée? Si j’y
eusse été aussi fidèle que vous l’avez été peu, auriez-vous
reçu une seule réponse de moi? Voilà pourtant la troisième;
et quand vous faites tout ce qu’il faut pour m’obliger à
rompre cette correspondance, c’est moi qui m’occupe des
moyens de l’entretenir. Il en est un, mais c’est le seul; et si
vous refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez
dire, me prouver assez combien peu vous y mettez de prix.
Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux
entendre; renoncez à un sentiment qui m’offense et
m’effraye, et auquel, peut-être, vous devriez être moins
attaché en songeant qu’il est l’obstacle qui nous sépare. Ce
sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître et
l’amour aura-t-il ce tort de plus, à mes yeux, d’exclure
l’amitié? Vous-même auriez-vous celui de ne pas vouloir
pour votre amie celle en qui vous avez désiré des sentiments
plus tendres? Je ne veux pas le croire: cette idée humiliante
me révolterait, m’éloignerait de vous sans retour.
En vous offrant mon amitié, monsieur, je vous donne tout
ce qui est à moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-
vous désirer davantage? Pour me livrer à ce sentiment si
Page 223
doux, si bien fait pour mon cœur, je n’attends que votre
aveu; et la parole, que j’exige de vous, que cette amitié
suffira à votre bonheur. J’oublierai tout ce qu’on a pu me
dire; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.
Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma
confiance; il ne tiendra qu’à vous de l’augmenter encore:
mais je vous préviens que le premier mot d’amour la détruit
à jamais et me rend toutes mes craintes; que, surtout, il
deviendra pour moi le signal d’un silence éternel vis-à-vis de
vous.
Si, comme vous le dites, vous êtes revenu de vos erreurs,
n’aimerez-vous pas mieux être l’objet de l’amitié d’une
femme honnête que celui des remords d’une femme
coupable? Adieu, monsieur; vous sentez qu’après avoir parlé
ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne m’ayez répondu.
De..., ce 9 septembre 17**.
aveu; et la parole, que j’exige de vous, que cette amitié
suffira à votre bonheur. J’oublierai tout ce qu’on a pu me
dire; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.
Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma
confiance; il ne tiendra qu’à vous de l’augmenter encore:
mais je vous préviens que le premier mot d’amour la détruit
à jamais et me rend toutes mes craintes; que, surtout, il
deviendra pour moi le signal d’un silence éternel vis-à-vis de
vous.
Si, comme vous le dites, vous êtes revenu de vos erreurs,
n’aimerez-vous pas mieux être l’objet de l’amitié d’une
femme honnête que celui des remords d’une femme
coupable? Adieu, monsieur; vous sentez qu’après avoir parlé
ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne m’ayez répondu.
De..., ce 9 septembre 17**.
Page 224
L E T T RE L XVI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Comment répondre, madame, à votre dernière lettre?
Comment oser être vrai quand ma sincérité peut me perdre
auprès de vous? N’importe, il le faut; j’en aurai le courage.
Je me dis, je me répète qu’il vaut mieux vous mériter que
vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur
que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que
mon cœur en est digne.
Quel dommage que, comme vous le dites, je sois revenu
de mes erreurs! avec quels transports de joie j’aurais lu cette
même lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd’hui!
Vous m’y parlez avec franchise, vous me témoignez de la
confiance, vous m’offrez enfin votre amitié: que de biens,
madame, et quels regrets de ne pouvoir en profiter! Pourquoi
ne suis-je plus le même?
Si je l’étais en effet; si je n’avais pour vous qu’un goût
ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction et du
plaisir, qu’aujourd’hui pourtant on nomme amour, je me
hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais obtenir.
Peu délicat sur les moyens, pourvu qu’ils me procurassent le
succès, j’encouragerais votre franchise par le besoin de vous
deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la
trahir; j’accepterais votre amitié dans l’espoir de l’égarer...
Quoi! madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait
pourtant tracé d’après moi, si je vous disais que je consens à
n’être que votre ami...
Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu’un un
sentiment émané de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne
me croyez plus. De ce moment, je chercherai à vous
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Comment répondre, madame, à votre dernière lettre?
Comment oser être vrai quand ma sincérité peut me perdre
auprès de vous? N’importe, il le faut; j’en aurai le courage.
Je me dis, je me répète qu’il vaut mieux vous mériter que
vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur
que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que
mon cœur en est digne.
Quel dommage que, comme vous le dites, je sois revenu
de mes erreurs! avec quels transports de joie j’aurais lu cette
même lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd’hui!
Vous m’y parlez avec franchise, vous me témoignez de la
confiance, vous m’offrez enfin votre amitié: que de biens,
madame, et quels regrets de ne pouvoir en profiter! Pourquoi
ne suis-je plus le même?
Si je l’étais en effet; si je n’avais pour vous qu’un goût
ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction et du
plaisir, qu’aujourd’hui pourtant on nomme amour, je me
hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais obtenir.
Peu délicat sur les moyens, pourvu qu’ils me procurassent le
succès, j’encouragerais votre franchise par le besoin de vous
deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la
trahir; j’accepterais votre amitié dans l’espoir de l’égarer...
Quoi! madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait
pourtant tracé d’après moi, si je vous disais que je consens à
n’être que votre ami...
Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu’un un
sentiment émané de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne
me croyez plus. De ce moment, je chercherai à vous
Page 225
tromper; je pourrai vous désirer encore, mais, à coup sûr, je
ne vous aimerai plus.
Ce n’est pas que l’aimable franchise, la douce confiance,
la sensible amitié soient sans prix à mes yeux... Mais
l’amour! l’amour véritable et tel que vous l’inspirez en
réunissant tous ces sentiments, en leur donnant plus
d’énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette
tranquillité, à cette froideur de l’âme qui permet des
comparaisons, qui souffre même des préférences. Non,
madame, je ne serai point votre ami; je vous aimerai de
l’amour le plus tendre et même le plus ardent, quoique le
plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non
l’anéantir.
De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont
vous refusez l’hommage? Par quel raffinement de cruauté
m’enviez-vous jusqu’au bonheur de vous aimer? Celui-là est
à moi, il est indépendant de vous; je saurai le défendre. S’il
est la source de mes maux, il en est aussi le remède.
Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus
cruels; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me
rendre malheureux! eh bien, soit; essayez de lasser mon
courage, je saurai vous forcer au moins à décider de mon
sort; et peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de
justice. Ce n’est pas que j’espère vous rendre jamais
sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue,
vous vous direz: «Je l’avais mal jugé.»
Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice.
Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être
constant, sont tous deux également impossibles; et malgré la
modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous
plaindre que de vous étonner des sentiments que vous faites
naître. Pour moi, dont le seul mérite est d’avoir su vous
apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de consentir à vos
offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de
vous aimer toujours.
ne vous aimerai plus.
Ce n’est pas que l’aimable franchise, la douce confiance,
la sensible amitié soient sans prix à mes yeux... Mais
l’amour! l’amour véritable et tel que vous l’inspirez en
réunissant tous ces sentiments, en leur donnant plus
d’énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette
tranquillité, à cette froideur de l’âme qui permet des
comparaisons, qui souffre même des préférences. Non,
madame, je ne serai point votre ami; je vous aimerai de
l’amour le plus tendre et même le plus ardent, quoique le
plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non
l’anéantir.
De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont
vous refusez l’hommage? Par quel raffinement de cruauté
m’enviez-vous jusqu’au bonheur de vous aimer? Celui-là est
à moi, il est indépendant de vous; je saurai le défendre. S’il
est la source de mes maux, il en est aussi le remède.
Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus
cruels; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me
rendre malheureux! eh bien, soit; essayez de lasser mon
courage, je saurai vous forcer au moins à décider de mon
sort; et peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de
justice. Ce n’est pas que j’espère vous rendre jamais
sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue,
vous vous direz: «Je l’avais mal jugé.»
Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice.
Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans être
constant, sont tous deux également impossibles; et malgré la
modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous
plaindre que de vous étonner des sentiments que vous faites
naître. Pour moi, dont le seul mérite est d’avoir su vous
apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de consentir à vos
offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le serment de
vous aimer toujours.
Page 226
De..., ce 10 septembre 17**.
Page 227
L E T T RE L XI X
Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Billet écrit au crayon et recopié par Danceny.
Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je
pleure. Ma mère ne me parle plus; elle m’a ôté papier,
plumes et encre; je me sers d’un crayon qui, par bonheur,
m’est resté, et je vous écris sur un morceau de votre lettre. Il
faut bien que j’approuve tout ce que vous avez fait; je vous
aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d’avoir de
vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n’aimais
pas M. de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je
tâcherai de m’accoutumer à lui et je l’aimerai à cause de
vous. Je ne sais pas qui nous a trahis; ce ne peut être que ma
femme de chambre ou mon confesseur. Je suis bien
malheureuse. Nous partons demain pour la campagne;
j’ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous
voir! Je n’ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces
mots tracés au crayon s’effaceront peut-être, mais jamais les
sentiments gravés dans mon cœur.
De..., ce 10 septembre 17**.
Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Billet écrit au crayon et recopié par Danceny.
Vous me demandez ce que je fais: je vous aime et je
pleure. Ma mère ne me parle plus; elle m’a ôté papier,
plumes et encre; je me sers d’un crayon qui, par bonheur,
m’est resté, et je vous écris sur un morceau de votre lettre. Il
faut bien que j’approuve tout ce que vous avez fait; je vous
aime trop pour ne pas prendre tous les moyens d’avoir de
vos nouvelles et de vous donner des miennes. Je n’aimais
pas M. de Valmont, et je ne le croyais pas tant votre ami, je
tâcherai de m’accoutumer à lui et je l’aimerai à cause de
vous. Je ne sais pas qui nous a trahis; ce ne peut être que ma
femme de chambre ou mon confesseur. Je suis bien
malheureuse. Nous partons demain pour la campagne;
j’ignore pour combien de temps. Mon Dieu! ne plus vous
voir! Je n’ai plus de place. Adieu; tâchez de me lire. Ces
mots tracés au crayon s’effaceront peut-être, mais jamais les
sentiments gravés dans mon cœur.
De..., ce 10 septembre 17**.
Page 228
L E T T RE L XX
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je
soupai hier, comme vous savez, chez la maréchale de ***;
on y parla de vous, et j’en dis non pas tout le bien que j’en
pense, mais tout celui que je n’en pense pas. Tout le monde
paraissait être de mon avis et la conversation languissait,
comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de son
prochain, lorsqu’il s’éleva un contradicteur: c’était Prévan.
«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la
sagesse de Mme de Merteuil! Mais j’oserais croire qu’elle la
doit plus à sa légèreté qu’à ses principes. Il est peut-être plus
difficile de la suivre que de lui plaire; et comme on ne
manque guère en courant après une femme d’en rencontrer
d’autres sur son chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là
peuvent valoir autant et plus qu’elle; les uns sont distraits par
un goût nouveau, les autres s’arrêtent de lassitude; et c’est
peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre.
Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques
femmes), je ne croirai à la vertu de Mme de Merteuil
qu’après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour.»
Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles
qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu’elle
excitait, Prévan reprit sa place, et la conversation générale
changea. Mais les deux comtesses de B***, auprès de qui
était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation
particulière, qu’heureusement je me trouvais à portée
d’entendre.
Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de
tout dire a été donnée et de toutes celles qui se donneraient
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
J’ai un avis important à vous donner, ma chère amie. Je
soupai hier, comme vous savez, chez la maréchale de ***;
on y parla de vous, et j’en dis non pas tout le bien que j’en
pense, mais tout celui que je n’en pense pas. Tout le monde
paraissait être de mon avis et la conversation languissait,
comme il arrive toujours quand on ne dit que du bien de son
prochain, lorsqu’il s’éleva un contradicteur: c’était Prévan.
«A Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la
sagesse de Mme de Merteuil! Mais j’oserais croire qu’elle la
doit plus à sa légèreté qu’à ses principes. Il est peut-être plus
difficile de la suivre que de lui plaire; et comme on ne
manque guère en courant après une femme d’en rencontrer
d’autres sur son chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là
peuvent valoir autant et plus qu’elle; les uns sont distraits par
un goût nouveau, les autres s’arrêtent de lassitude; et c’est
peut-être la femme de Paris qui a eu le moins à se défendre.
Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques
femmes), je ne croirai à la vertu de Mme de Merteuil
qu’après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour.»
Cette mauvaise plaisanterie réussit comme toutes celles
qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu’elle
excitait, Prévan reprit sa place, et la conversation générale
changea. Mais les deux comtesses de B***, auprès de qui
était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation
particulière, qu’heureusement je me trouvais à portée
d’entendre.
Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de
tout dire a été donnée et de toutes celles qui se donneraient
Page 229
dans cette aventure, ce serait sûrement la plus religieusement
gardée. Mais vous voilà bien avertie et vous savez le
proverbe.
Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne
connaissez pas, est infiniment aimable et encore plus adroit.
Que si quelquefois vous m’avez entendu dire le contraire,
c’est seulement que je ne l’aime pas, que je me plais à
contrarier ses succès, et que je n’ignore pas de quel poids est
mon suffrage auprès d’une trentaine de nos femmes les plus
à la mode.
En effet, je l’ai empêché longtemps, par ce moyen, de
paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre; et il faisait
des prodiges, sans en avoir plus de réputation. Mais l’éclat
de sa triple aventure, en fixant les yeux sur lui, lui a donné
cette confiance qui lui manquait jusque-là et l’a rendu
vraiment redoutable. C’est enfin aujourd’hui le seul homme,
peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et
votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui
donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en
bonnes mains, et j’ai l’espoir qu’à mon retour, ce sera un
homme noyé.
Je vous promets en revanche de mener à bien l’aventure
de votre pupille, et de m’occuper d’elle autant que de ma
belle prude.
Celle-ci vient de m’envoyer un projet de capitulation.
Toute sa lettre annonce le désir d’être trompée. Il est
impossible d’en offrir un moyen plus commode et aussi plus
usé. Elle veut que je sois son ami. Mais moi qui aime les
méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l’en tenir
quitte à si bon marché, et assurément je n’aurai pas pris tant
de peine auprès d’elle pour terminer par une séduction
ordinaire.
Mon projet, au contraire, est qu’elle sente, qu’elle sente
bien la valeur et l’étendue de chacun des sacrifices qu’elle
me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne
gardée. Mais vous voilà bien avertie et vous savez le
proverbe.
Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne
connaissez pas, est infiniment aimable et encore plus adroit.
Que si quelquefois vous m’avez entendu dire le contraire,
c’est seulement que je ne l’aime pas, que je me plais à
contrarier ses succès, et que je n’ignore pas de quel poids est
mon suffrage auprès d’une trentaine de nos femmes les plus
à la mode.
En effet, je l’ai empêché longtemps, par ce moyen, de
paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre; et il faisait
des prodiges, sans en avoir plus de réputation. Mais l’éclat
de sa triple aventure, en fixant les yeux sur lui, lui a donné
cette confiance qui lui manquait jusque-là et l’a rendu
vraiment redoutable. C’est enfin aujourd’hui le seul homme,
peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et
votre intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui
donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse en
bonnes mains, et j’ai l’espoir qu’à mon retour, ce sera un
homme noyé.
Je vous promets en revanche de mener à bien l’aventure
de votre pupille, et de m’occuper d’elle autant que de ma
belle prude.
Celle-ci vient de m’envoyer un projet de capitulation.
Toute sa lettre annonce le désir d’être trompée. Il est
impossible d’en offrir un moyen plus commode et aussi plus
usé. Elle veut que je sois son ami. Mais moi qui aime les
méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l’en tenir
quitte à si bon marché, et assurément je n’aurai pas pris tant
de peine auprès d’elle pour terminer par une séduction
ordinaire.
Mon projet, au contraire, est qu’elle sente, qu’elle sente
bien la valeur et l’étendue de chacun des sacrifices qu’elle
me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne
Page 230
puisse la suivre; de faire expirer sa vertu dans une lente
agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle, et de
ne lui accorder le bonheur de m’avoir dans ses bras qu’après
l’avoir forcée à n’en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux
bien peu si je ne vaux pas la peine d’être demandé. Et puis-je
me venger moins d’une femme hautaine, qui semble rougir
d’avouer qu’elle adore?
J’ai donc refusé la précieuse amitié et m’en suis tenu à
mon titre d’amant. Comme je ne dissimule point que ce titre,
qui ne paraît d’abord qu’une dispute de mots, est pourtant
d’une importance réelle à obtenir, j’ai mis beaucoup de soin
à ma lettre, et j’ai tâché d’y répandre ce désordre qui peut
seul peindre le sentiment. J’ai enfin déraisonné le plus qu’il
m’a été possible, car sans déraisonnement, point de
tendresse; et c’est, je crois, par cette raison que les femmes
nous sont si supérieures dans les lettres d’amour.
J’ai fini la mienne par une cajolerie, et c’est encore une
suite de mes profondes observations. Après que le cœur
d’une femme a été exercé quelque temps, il a besoin de
repos; et j’ai remarqué qu’une cajolerie était, pour toutes,
l’oreiller le plus doux à leur offrir.
Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des
ordres à me donner pour la comtesse de ***, je m’arrêterai
chez elle au moins pour dîner. Je suis fâché de partir sans
vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et
aidez-moi de vos sages conseils dans ce moment décisif.
Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour
vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.
De..., ce 11 septembre 17**.
agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle, et de
ne lui accorder le bonheur de m’avoir dans ses bras qu’après
l’avoir forcée à n’en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux
bien peu si je ne vaux pas la peine d’être demandé. Et puis-je
me venger moins d’une femme hautaine, qui semble rougir
d’avouer qu’elle adore?
J’ai donc refusé la précieuse amitié et m’en suis tenu à
mon titre d’amant. Comme je ne dissimule point que ce titre,
qui ne paraît d’abord qu’une dispute de mots, est pourtant
d’une importance réelle à obtenir, j’ai mis beaucoup de soin
à ma lettre, et j’ai tâché d’y répandre ce désordre qui peut
seul peindre le sentiment. J’ai enfin déraisonné le plus qu’il
m’a été possible, car sans déraisonnement, point de
tendresse; et c’est, je crois, par cette raison que les femmes
nous sont si supérieures dans les lettres d’amour.
J’ai fini la mienne par une cajolerie, et c’est encore une
suite de mes profondes observations. Après que le cœur
d’une femme a été exercé quelque temps, il a besoin de
repos; et j’ai remarqué qu’une cajolerie était, pour toutes,
l’oreiller le plus doux à leur offrir.
Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des
ordres à me donner pour la comtesse de ***, je m’arrêterai
chez elle au moins pour dîner. Je suis fâché de partir sans
vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et
aidez-moi de vos sages conseils dans ce moment décisif.
Surtout, défendez-vous de Prévan, et puissé-je un jour
vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.
De..., ce 11 septembre 17**.
Page 231
Pl. V
C. Monnet inv. N. Le Mire sc.
Lettre LXXI
C. Monnet inv. N. Le Mire sc.
Lettre LXXI
Page 232
L E T T RE L XXI
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Mon étourdi de chasseur n’a-t-il pas laissé mon
portefeuille à Paris! Les lettres de ma belle, celles de
Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j’ai besoin
de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu’il
selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette
nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas mon
temps.
L’aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce
n’est qu’un réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle
m’a intéressé par les détails. Je suis bien aise d’ailleurs de
vous faire voir que si j’ai le talent de perdre les femmes, je
n’ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le
plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends,
et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle
m’exerce ou m’amuse.
J’ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait
ses instances aux persécutions qu’on me faisait pour passer
la nuit au château: «Eh bien! j’y consens, lui dis-je, à
condition que je la passerai avec vous».—«Cela m’est
impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.» Jusque-là, je
n’avais cru que lui dire une honnêteté, mais ce mot
d’impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis
humilié d’être sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas
souffrir: j’insistai donc.
Les circonstances ne m’étaient pas favorables. Ce
Vressac a eu la gaucherie de donner de l’ombrage au
vicomte, en sorte que la vicomtesse ne peut plus le recevoir
chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse avait été
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Mon étourdi de chasseur n’a-t-il pas laissé mon
portefeuille à Paris! Les lettres de ma belle, celles de
Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j’ai besoin
de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et tandis qu’il
selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette
nuit, car je vous prie de croire que je ne perds pas mon
temps.
L’aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce
n’est qu’un réchauffé avec la vicomtesse de M... Mais elle
m’a intéressé par les détails. Je suis bien aise d’ailleurs de
vous faire voir que si j’ai le talent de perdre les femmes, je
n’ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le
plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends,
et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu’elle
m’exerce ou m’amuse.
J’ai donc trouvé la vicomtesse ici, et comme elle joignait
ses instances aux persécutions qu’on me faisait pour passer
la nuit au château: «Eh bien! j’y consens, lui dis-je, à
condition que je la passerai avec vous».—«Cela m’est
impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.» Jusque-là, je
n’avais cru que lui dire une honnêteté, mais ce mot
d’impossible me révolta comme de coutume. Je me sentis
humilié d’être sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas
souffrir: j’insistai donc.
Les circonstances ne m’étaient pas favorables. Ce
Vressac a eu la gaucherie de donner de l’ombrage au
vicomte, en sorte que la vicomtesse ne peut plus le recevoir
chez elle, et ce voyage chez la bonne comtesse avait été
Page 233
concerté entre eux, pour tâcher d’y dérober quelques nuits.
Le vicomte avait même d’abord montré de l’humeur d’y
rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus chasseur
que jaloux, il n’en est pas moins resté, et la comtesse,
toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la
femme dans le grand corridor, a mis le mari d’un côté et
l’amant de l’autre et les a laissés s’arranger entre eux. Le
mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-
vis.
Ce jour-là même, c’est-à-dire hier, Vressac, qui, comme
vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui,
malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se
consoler la nuit entre les bras de la femme, de l’ennui que le
mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu’il aurait
besoin de repos, et je m’occupai des moyens de décider sa
maîtresse à lui laisser le temps d’en prendre.
Je réussis et j’obtins qu’elle lui ferait une querelle de
cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il
n’avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus
mauvais prétexte, mais nulle femme n’a mieux que la
vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l’humeur à
la place de la raison et de n’être jamais si difficile à apaiser
que quand elle a tort. Le moment, d’ailleurs, n’était pas
commode pour les explications, et ne voulant qu’une nuit, je
consentais qu’ils se raccommodassent le lendemain.
Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en
demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le
mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la
conversation; il tenta enfin de profiter d’un moment ou le
mari était absent pour demander qu’on voulût bien
l’entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint
sublime. Elle s’indigna contre l’audace des hommes qui,
parce qu’ils ont éprouvé les bontés d’une femme, croient
avoir le droit d’en abuser encore, même alors qu’elle a à se
plaindre d’eux; et ayant changé de thèse par cette adresse,
elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta
Le vicomte avait même d’abord montré de l’humeur d’y
rencontrer Vressac; mais comme il est encore plus chasseur
que jaloux, il n’en est pas moins resté, et la comtesse,
toujours telle que vous la connaissez, après avoir logé la
femme dans le grand corridor, a mis le mari d’un côté et
l’amant de l’autre et les a laissés s’arranger entre eux. Le
mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-
vis.
Ce jour-là même, c’est-à-dire hier, Vressac, qui, comme
vous pouvez croire, cajole le vicomte, chassait avec lui,
malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait bien se
consoler la nuit entre les bras de la femme, de l’ennui que le
mari lui causait tout le jour; mais moi je jugeai qu’il aurait
besoin de repos, et je m’occupai des moyens de décider sa
maîtresse à lui laisser le temps d’en prendre.
Je réussis et j’obtins qu’elle lui ferait une querelle de
cette même partie de chasse, à laquelle, bien évidemment, il
n’avait consenti que pour elle. On ne pouvait prendre un plus
mauvais prétexte, mais nulle femme n’a mieux que la
vicomtesse ce talent commun à toutes, de mettre l’humeur à
la place de la raison et de n’être jamais si difficile à apaiser
que quand elle a tort. Le moment, d’ailleurs, n’était pas
commode pour les explications, et ne voulant qu’une nuit, je
consentais qu’ils se raccommodassent le lendemain.
Vressac fut donc boudé à son retour. Il voulut en
demander la cause, on le querella. Il essaya de se justifier; le
mari qui était présent, servit de prétexte pour rompre la
conversation; il tenta enfin de profiter d’un moment ou le
mari était absent pour demander qu’on voulût bien
l’entendre le soir; ce fut alors que la vicomtesse devint
sublime. Elle s’indigna contre l’audace des hommes qui,
parce qu’ils ont éprouvé les bontés d’une femme, croient
avoir le droit d’en abuser encore, même alors qu’elle a à se
plaindre d’eux; et ayant changé de thèse par cette adresse,
elle parla si bien délicatesse et sentiment que Vressac resta
Page 234
muet et confus, et que moi-même je fus tenté de croire
qu’elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous
deux, j’étais en tiers dans cette conversation.
Enfin, elle déclara positivement qu’elle n’ajouterait pas
les fatigues de l’amour à celles de la chasse, et qu’elle se
reprocherait de troubler d’aussi doux plaisirs. Le mari rentra.
Le désolé Vressac, qui n’avait plus la liberté de répondre,
s’adressa à moi, et après m’avoir fort longuement conté ses
raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à
la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais
ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l’heure et
des moyens de notre rendez-vous.
Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle
avait trouvé plus prudent d’aller chez Vressac que de le
recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-
à-vis d’elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi;
qu’elle s’y rendrait aussitôt que sa femme de chambre
l’aurait laissée seule, que je n’avais qu’à tenir ma porte
entr’ouverte et l’attendre.
Tout s’exécuta comme nous en étions convenus, et elle
arriva chez moi vers une heure du matin.
... Dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].
Comme je n’ai point de vanité, je ne m’arrête pas aux
détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j’ai été
content de moi.
Au point du jour, il a fallu se séparer. C’est ici que
l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte
entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée
en dedans; vous n’avez pas l’idée de l’expression de
désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah!
je suis perdue!» Il faut convenir qu’il eut été plaisant de la
laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu’une
femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi? Et devais-
qu’elle avait raison, car vous saurez que, comme ami de tous
deux, j’étais en tiers dans cette conversation.
Enfin, elle déclara positivement qu’elle n’ajouterait pas
les fatigues de l’amour à celles de la chasse, et qu’elle se
reprocherait de troubler d’aussi doux plaisirs. Le mari rentra.
Le désolé Vressac, qui n’avait plus la liberté de répondre,
s’adressa à moi, et après m’avoir fort longuement conté ses
raisons, que je savais aussi bien que lui, il me pria de parler à
la vicomtesse, et je le lui promis. Je lui parlai en effet; mais
ce fut pour la remercier et convenir avec elle de l’heure et
des moyens de notre rendez-vous.
Elle me dit que, logée entre son mari et son amant, elle
avait trouvé plus prudent d’aller chez Vressac que de le
recevoir dans son appartement, et que, puisque je logeais vis-
à-vis d’elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi;
qu’elle s’y rendrait aussitôt que sa femme de chambre
l’aurait laissée seule, que je n’avais qu’à tenir ma porte
entr’ouverte et l’attendre.
Tout s’exécuta comme nous en étions convenus, et elle
arriva chez moi vers une heure du matin.
... Dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil[29].
Comme je n’ai point de vanité, je ne m’arrête pas aux
détails de la nuit, mais vous me connaissez, et j’ai été
content de moi.
Au point du jour, il a fallu se séparer. C’est ici que
l’intérêt commence. L’étourdie avait cru laisser sa porte
entr’ouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée
en dedans; vous n’avez pas l’idée de l’expression de
désespoir avec laquelle la vicomtesse me dit aussitôt: «Ah!
je suis perdue!» Il faut convenir qu’il eut été plaisant de la
laisser dans cette situation; mais pouvais-je souffrir qu’une
femme fût perdue pour moi, sans l’être par moi? Et devais-
Page 235
je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser par
les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen.
Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et
elle a réussi.
J’eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait
s’enfoncer, en se permettant de faire beaucoup de bruit.
J’obtins donc de la vicomtesse, non sans peine, qu’elle
jetterait des cris perçants et d’effroi, comme Au voleur! A
l’assassin! etc., etc. Et nous convînmes qu’au premier cri
j’enfoncerais la porte et qu’elle courrait à son lit. Vous ne
sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider
même après qu’elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par
là, et au premier coup de pied, la porte céda.
La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au
même instant, le vicomte et Vressac furent dans le corridor,
et la femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa
maîtresse.
J’étais seul de sang-froid, et j’en profitai pour aller
éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par
terre, car vous jugez combien il eût été ridicule de feindre
cette terreur panique en ayant de la lumière dans sa chambre.
Je querellai ensuite le mari et l’amant sur leur sommeil
léthargique, en les assurant que les cris auxquels j’étais
accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré
au moins cinq minutes.
La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son
lit, me seconda assez bien et jura ses grands dieux qu’il y
avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus
de sincérité que de la vie elle n’avait eu tant peur. Nous
cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis
apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, sans doute,
un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa
tout d’une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur
les rats, le vicomte s’en alla le premier regagner sa chambre
les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen.
Qu’eussiez-vous fait, ma belle amie? Voici ma conduite, et
elle a réussi.
J’eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait
s’enfoncer, en se permettant de faire beaucoup de bruit.
J’obtins donc de la vicomtesse, non sans peine, qu’elle
jetterait des cris perçants et d’effroi, comme Au voleur! A
l’assassin! etc., etc. Et nous convînmes qu’au premier cri
j’enfoncerais la porte et qu’elle courrait à son lit. Vous ne
sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider
même après qu’elle eut consenti. Il fallut pourtant finir par
là, et au premier coup de pied, la porte céda.
La vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps, car au
même instant, le vicomte et Vressac furent dans le corridor,
et la femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa
maîtresse.
J’étais seul de sang-froid, et j’en profitai pour aller
éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser par
terre, car vous jugez combien il eût été ridicule de feindre
cette terreur panique en ayant de la lumière dans sa chambre.
Je querellai ensuite le mari et l’amant sur leur sommeil
léthargique, en les assurant que les cris auxquels j’étais
accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte avaient duré
au moins cinq minutes.
La vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son
lit, me seconda assez bien et jura ses grands dieux qu’il y
avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus
de sincérité que de la vie elle n’avait eu tant peur. Nous
cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis
apercevoir la veilleuse renversée et conclus que, sans doute,
un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis passa
tout d’une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur
les rats, le vicomte s’en alla le premier regagner sa chambre
Page 236
et son lit, en priant sa femme d’avoir à l’avenir des rats plus
tranquilles.
Vressac, resté seul avec nous, s’approcha de la
vicomtesse pour lui dire tendrement que c’était une
vengeance de l’amour; à quoi elle répondit en me regardant:
«Il était donc bien en colère, car il s’est beaucoup vengé;
mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je veux
dormir.»
J’étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant
de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac et j’amenai le
raccommodement. Les deux amants s’embrassèrent, et je
fus, à mon tour, embrassé par tous les deux. Je ne me
souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j’avoue que
celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et
après avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes
chacun nous remettre au lit.
Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en
demande pas le secret. A présent que je m’en suis amusé, il
est juste que le public ait son tour. Pour le moment, je ne
parle que de l’histoire, peut-être bientôt en dirons-nous
autant de l’héroïne?
Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne
prends plus le moment de vous embrasser et de vous
recommander surtout de vous garder de Prévan.
Du château de..., ce 15 septembre 17**.
[29] Racine, Tragédie de Britannicus.
tranquilles.
Vressac, resté seul avec nous, s’approcha de la
vicomtesse pour lui dire tendrement que c’était une
vengeance de l’amour; à quoi elle répondit en me regardant:
«Il était donc bien en colère, car il s’est beaucoup vengé;
mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue, et je veux
dormir.»
J’étais dans un moment de bonté; en conséquence, avant
de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac et j’amenai le
raccommodement. Les deux amants s’embrassèrent, et je
fus, à mon tour, embrassé par tous les deux. Je ne me
souciais plus des baisers de la vicomtesse, mais j’avoue que
celui de Vressac me fit plaisir. Nous sortîmes ensemble, et
après avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes
chacun nous remettre au lit.
Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en
demande pas le secret. A présent que je m’en suis amusé, il
est juste que le public ait son tour. Pour le moment, je ne
parle que de l’histoire, peut-être bientôt en dirons-nous
autant de l’héroïne?
Adieu, il y a une heure que mon chasseur attend; je ne
prends plus le moment de vous embrasser et de vous
recommander surtout de vous garder de Prévan.
Du château de..., ce 15 septembre 17**.
[29] Racine, Tragédie de Britannicus.
Page 237
L E T T RE L XXI I
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Remise seulement le 14.)
O ma Cécile! que j’envie le sort de Valmont! Demain il
vous verra. C’est lui qui vous remettra cette lettre; et moi,
languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence
entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie,
plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres;
c’est contre eux que le courage m’abandonne.
Qu’il m’est affreux de causer votre malheur! Sans moi,
vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous?
Dites, ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que
vous m’aimez, que vous m’aimez toujours. J’ai besoin que
vous me le répétiez. Ce n’est pas que j’en doute, mais il me
semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se
l’entendre dire. Vous m’aimez, n’est-ce pas? Oui, vous
m’aimez de toute votre âme. Je n’oublie pas que c’est la
dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme
je l’ai recueillie dans mon cœur! Comme elle s’y est
profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a
répondu!
Hélas! dans ce moment de bonheur, j’étais loin de
prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma
Cécile, des moyens de l’adoucir. Si j’en crois mon ami, il
suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une
confiance qu’il mérite.
J’ai été peiné, je l’avoue, de l’idée désavantageuse que
vous paraissez avoir de lui. J’y ai reconnu les préventions de
votre maman: c’était pour m’y soumettre que j’avais négligé,
depuis quelque temps, cet homme vraiment aimable, qui
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Remise seulement le 14.)
O ma Cécile! que j’envie le sort de Valmont! Demain il
vous verra. C’est lui qui vous remettra cette lettre; et moi,
languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence
entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie,
plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres;
c’est contre eux que le courage m’abandonne.
Qu’il m’est affreux de causer votre malheur! Sans moi,
vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous?
Dites, ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que
vous m’aimez, que vous m’aimez toujours. J’ai besoin que
vous me le répétiez. Ce n’est pas que j’en doute, mais il me
semble que plus on en est sûr et plus il est doux de se
l’entendre dire. Vous m’aimez, n’est-ce pas? Oui, vous
m’aimez de toute votre âme. Je n’oublie pas que c’est la
dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme
je l’ai recueillie dans mon cœur! Comme elle s’y est
profondément gravée! Et avec quels transports le mien y a
répondu!
Hélas! dans ce moment de bonheur, j’étais loin de
prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous, ma
Cécile, des moyens de l’adoucir. Si j’en crois mon ami, il
suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une
confiance qu’il mérite.
J’ai été peiné, je l’avoue, de l’idée désavantageuse que
vous paraissez avoir de lui. J’y ai reconnu les préventions de
votre maman: c’était pour m’y soumettre que j’avais négligé,
depuis quelque temps, cet homme vraiment aimable, qui
Page 238
aujourd’hui fait tout pour moi, qui enfin travaille à nous
réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en
conjure, ma chère amie, voyez-le d’un œil plus favorable.
Songez qu’il est mon ami, qu’il veut être le vôtre, qu’il peut
me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous
ramènent pas, ma Cécile, vous ne m’aimez pas autant que je
vous aime, vous ne m’aimez plus autant que vous m’aimiez.
Ah! si jamais vous deviez m’aimer moins... Mais non, le
cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j’ai à
craindre les peines d’un amour malheureux, sa constance au
moins me sauvera les tourments d’un amour trahi.
Adieu, ma charmante amie; n’oubliez pas que je souffre
et qu’il ne tient qu’à vous de me rendre heureux,
parfaitement heureux. Écoutez le vœu de mon cœur et
recevez les plus tendres baisers de l’amour.
Paris, ce 11 septembre 17**.
réunir, lorsque votre maman nous a séparés. Je vous en
conjure, ma chère amie, voyez-le d’un œil plus favorable.
Songez qu’il est mon ami, qu’il veut être le vôtre, qu’il peut
me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous
ramènent pas, ma Cécile, vous ne m’aimez pas autant que je
vous aime, vous ne m’aimez plus autant que vous m’aimiez.
Ah! si jamais vous deviez m’aimer moins... Mais non, le
cœur de ma Cécile est à moi, il y est pour la vie, et si j’ai à
craindre les peines d’un amour malheureux, sa constance au
moins me sauvera les tourments d’un amour trahi.
Adieu, ma charmante amie; n’oubliez pas que je souffre
et qu’il ne tient qu’à vous de me rendre heureux,
parfaitement heureux. Écoutez le vœu de mon cœur et
recevez les plus tendres baisers de l’amour.
Paris, ce 11 septembre 17**.
Page 239
L E T T RE L XXI I I
Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.
(Jointe à la précédente.)
L’ami qui vous sert a su que vous n’aviez rien de ce qu’il
vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez
dans l’antichambre de l’appartement que vous occupez, sous
la grande armoire, à main gauche, une provision de papier,
de plumes et d’encre, qu’il renouvellera quand vous voudrez
et qu’il lui semble que vous pouvez laisser à cette même
place, si vous n’en trouvez pas de plus sûre.
Il vous demande de ne pas vous offenser, s’il a l’air de ne
faire aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous y
regarder que comme une enfant. Cette conduite lui paraît
nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin et
pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami
et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous
parler quand il aura quelque chose à vous apprendre ou à
vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à
le seconder.
Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres
que vous aurez reçues, afin de risquer moins de vous
compromettre.
Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner
votre confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la
persécution qu’une mère trop cruelle fait éprouver à deux
personnes, dont l’une est déjà son meilleur ami et l’autre lui
paraît mériter l’intérêt le plus tendre.
Au château de..., ce 14 septembre 17**.
Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.
(Jointe à la précédente.)
L’ami qui vous sert a su que vous n’aviez rien de ce qu’il
vous fallait pour écrire, et il y a déjà pourvu. Vous trouverez
dans l’antichambre de l’appartement que vous occupez, sous
la grande armoire, à main gauche, une provision de papier,
de plumes et d’encre, qu’il renouvellera quand vous voudrez
et qu’il lui semble que vous pouvez laisser à cette même
place, si vous n’en trouvez pas de plus sûre.
Il vous demande de ne pas vous offenser, s’il a l’air de ne
faire aucune attention à vous dans le cercle et de ne vous y
regarder que comme une enfant. Cette conduite lui paraît
nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin et
pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami
et au vôtre. Il tâchera de faire naître les occasions de vous
parler quand il aura quelque chose à vous apprendre ou à
vous remettre, et il espère y parvenir si vous mettez du zèle à
le seconder.
Il vous conseille aussi de lui rendre à mesure les lettres
que vous aurez reçues, afin de risquer moins de vous
compromettre.
Il finit par vous assurer que si vous voulez lui donner
votre confiance, il mettra tous ses soins à adoucir la
persécution qu’une mère trop cruelle fait éprouver à deux
personnes, dont l’une est déjà son meilleur ami et l’autre lui
paraît mériter l’intérêt le plus tendre.
Au château de..., ce 14 septembre 17**.
Page 240
Page 241
L E T T RE L XXI V
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si
facilement? Ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez
combien je suis simple et modeste! Je l’ai rencontré souvent,
ce superbe vainqueur; à peine l’avais-je regardé! Il ne fallait
pas moins que votre lettre pour m’y faire faire attention. J’ai
réparé mon injustice hier. Il était à l’Opéra, presque vis-à-vis
de moi, et je m’en suis occupée. Il est joli au moins, mais
très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de
près. Et vous dites qu’il veut m’avoir! Assurément il me fera
honneur et plaisir. Sérieusement, j’en ai fantaisie, et je vous
confie ici que j’ai fait les premières démarches. Je ne sais
pas si elles réussiront. Voilà le fait.
Il était à deux pas de moi, à la sortie de l’Opéra, et j’ai
donné très haut rendez-vous à la marquise de... pour souper
le vendredi chez la maréchale. C’est, je crois, la seule
maison où je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu’il ne
m’ait entendu... Si l’ingrat allait n’y pas venir? Mais, dites-
moi donc, croyez-vous qu’il y vienne? Savez-vous que s’il
n’y vient pas, j’aurai de l’humeur toute la soirée? Vous
voyez qu’il ne trouvera pas tant de difficulté à me suivre; et
ce qui vous étonnera davantage, c’est qu’il en trouvera
moins encore à me plaire. Il veut, dit-il, crever six chevaux à
me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je
n’aurai jamais la patience d’attendre si longtemps. Vous
savez qu’il n’est pas dans mes principes de faire languir
quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.
Oh! çà, convenez qu’il y a plaisir à me parler raison?
Votre avis important n’a-t-il pas un grand succès? Mais que
voulez-vous? je végète depuis si longtemps! Il y a plus de six
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si
facilement? Ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez
combien je suis simple et modeste! Je l’ai rencontré souvent,
ce superbe vainqueur; à peine l’avais-je regardé! Il ne fallait
pas moins que votre lettre pour m’y faire faire attention. J’ai
réparé mon injustice hier. Il était à l’Opéra, presque vis-à-vis
de moi, et je m’en suis occupée. Il est joli au moins, mais
très joli; des traits fins et délicats! il doit gagner à être vu de
près. Et vous dites qu’il veut m’avoir! Assurément il me fera
honneur et plaisir. Sérieusement, j’en ai fantaisie, et je vous
confie ici que j’ai fait les premières démarches. Je ne sais
pas si elles réussiront. Voilà le fait.
Il était à deux pas de moi, à la sortie de l’Opéra, et j’ai
donné très haut rendez-vous à la marquise de... pour souper
le vendredi chez la maréchale. C’est, je crois, la seule
maison où je peux le rencontrer. Je ne doute pas qu’il ne
m’ait entendu... Si l’ingrat allait n’y pas venir? Mais, dites-
moi donc, croyez-vous qu’il y vienne? Savez-vous que s’il
n’y vient pas, j’aurai de l’humeur toute la soirée? Vous
voyez qu’il ne trouvera pas tant de difficulté à me suivre; et
ce qui vous étonnera davantage, c’est qu’il en trouvera
moins encore à me plaire. Il veut, dit-il, crever six chevaux à
me faire sa cour! Oh! je sauverai la vie à ces chevaux-là. Je
n’aurai jamais la patience d’attendre si longtemps. Vous
savez qu’il n’est pas dans mes principes de faire languir
quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.
Oh! çà, convenez qu’il y a plaisir à me parler raison?
Votre avis important n’a-t-il pas un grand succès? Mais que
voulez-vous? je végète depuis si longtemps! Il y a plus de six
Page 242
semaines que je ne me suis pas permis une gaîté. Celle-là se
présente: puis-je me la refuser? le sujet n’en vaut-il pas la
peine? en est-il de plus agréable, dans quelque sens que vous
preniez ce mot?
Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous
faites plus que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je
m’établis juge entre vous deux; mais d’abord il faut
s’instruire, et c’est ce que je veux faire. Je serai juge intègre
et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour
vous, j’ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement
instruite. N’est-il pas juste que je m’occupe à présent de
votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et,
pour commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette
triple aventure dont il est le héros. Vous m’en parlez comme
si je ne connaissais autre chose, et je n’en sais pas le premier
mot. Apparemment, elle se sera passée pendant mon voyage
à Genève, et votre jalousie vous aura empêché de me
l’écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que rien de
ce qui l’intéresse ne m’est étranger. Il me semble bien qu’on
en parlait encore à mon retour, mais j’étais occupée d’autre
chose et j’écoute rarement, en ce genre, tout ce qui n’est pas
du jour ou de la veille.
Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu,
n’est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je
me suis donnés pour vous? Ne sont-ce pas eux qui vous ont
rapproché de votre présidente quand vos sottises vous en
avaient éloigné? N’est-ce pas encore moi qui ai remis entre
vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mme de
Volanges? Vous vous êtes plaint si souvent du temps que
vous perdiez à aller chercher vos aventures! A présent, vous
les avez sous la main. L’amour, la haine, vous n’avez qu’à
choisir, tout couche sous le même toit; et vous pouvez,
doublant votre existence, caresser d’une main et frapper de
l’autre.
C’est même encore à moi que vous devez l’aventure de
la vicomtesse. J’en suis assez contente, mais, comme vous
présente: puis-je me la refuser? le sujet n’en vaut-il pas la
peine? en est-il de plus agréable, dans quelque sens que vous
preniez ce mot?
Vous-même vous êtes forcé de lui rendre justice; vous
faites plus que le louer, vous en êtes jaloux. Eh bien! je
m’établis juge entre vous deux; mais d’abord il faut
s’instruire, et c’est ce que je veux faire. Je serai juge intègre
et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour
vous, j’ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement
instruite. N’est-il pas juste que je m’occupe à présent de
votre adversaire? Allons, exécutez-vous de bonne grâce et,
pour commencer, apprenez-moi, je vous prie, quelle est cette
triple aventure dont il est le héros. Vous m’en parlez comme
si je ne connaissais autre chose, et je n’en sais pas le premier
mot. Apparemment, elle se sera passée pendant mon voyage
à Genève, et votre jalousie vous aura empêché de me
l’écrire. Réparez cette faute au plus tôt; songez que rien de
ce qui l’intéresse ne m’est étranger. Il me semble bien qu’on
en parlait encore à mon retour, mais j’étais occupée d’autre
chose et j’écoute rarement, en ce genre, tout ce qui n’est pas
du jour ou de la veille.
Quand ce que je vous demande vous contrarierait un peu,
n’est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je
me suis donnés pour vous? Ne sont-ce pas eux qui vous ont
rapproché de votre présidente quand vos sottises vous en
avaient éloigné? N’est-ce pas encore moi qui ai remis entre
vos mains de quoi vous venger du zèle amer de Mme de
Volanges? Vous vous êtes plaint si souvent du temps que
vous perdiez à aller chercher vos aventures! A présent, vous
les avez sous la main. L’amour, la haine, vous n’avez qu’à
choisir, tout couche sous le même toit; et vous pouvez,
doublant votre existence, caresser d’une main et frapper de
l’autre.
C’est même encore à moi que vous devez l’aventure de
la vicomtesse. J’en suis assez contente, mais, comme vous
Page 243
dites, il faut qu’on en parle; car si l’occasion a pu vous
engager, comme je le conçois, à préférer pour le moment le
mystère à l’éclat, il faut convenir pourtant que cette femme
ne méritait pas un procédé si honnête.
J’ai d’ailleurs à m’en plaindre. Le chevalier de
Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais et, par
beaucoup de raisons, je serai bien aise d’avoir un prétexte
pour rompre avec elle: or il n’en est pas de plus commode
que d’avoir à dire: «On ne peut plus voir cette femme-là.»
Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps
est précieux: je vais employer le mien à m’occuper du
bonheur de Prévan.
Paris, ce 15 septembre 17**.
engager, comme je le conçois, à préférer pour le moment le
mystère à l’éclat, il faut convenir pourtant que cette femme
ne méritait pas un procédé si honnête.
J’ai d’ailleurs à m’en plaindre. Le chevalier de
Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais et, par
beaucoup de raisons, je serai bien aise d’avoir un prétexte
pour rompre avec elle: or il n’en est pas de plus commode
que d’avoir à dire: «On ne peut plus voir cette femme-là.»
Adieu, vicomte; songez que, placé où vous êtes, le temps
est précieux: je vais employer le mien à m’occuper du
bonheur de Prévan.
Paris, ce 15 septembre 17**.
Page 244
L E T T RE L XXV
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Nota.—Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le plus grand
détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le lecteur
a vus lettres LXI et suivantes. On a cru devoir supprimer cette
répétition. Elle parle enfin du vicomte de Valmont et elle s’exprime
ainsi:
... Je t’assure que c’est un homme bien extraordinaire.
Maman en dit beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny
en dit beaucoup de bien, et je crois que c’est lui qui a raison.
Je n’ai jamais vu d’homme aussi adroit. Quand il m’a rendu
la lettre de Danceny, c’était au milieu de tout le monde, et
personne n’en a rien vu; il est vrai que j’ai eu bien peur,
parce que je n’étais prévenue de rien, mais à présent je m’y
attendrai. J’ai déjà fort bien compris comment il voulait que
je fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de
s’entendre avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu’il
veut. Je ne sais pas comment il fait; il me disait, dans le billet
dont je t’ai parlé, qu’il n’aurait pas l’air de s’occuper de moi
devant maman: en effet, on dirait toujours qu’il n’y songe
pas; et pourtant, toutes les fois que je cherche ses yeux, je
suis sûre de les rencontrer tout de suite.
Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne
connaissais pas, qui a aussi l’air de ne guère aimer M. de
Valmont, quoiqu’il ait bien des attentions pour elle. J’ai peur
qu’il ne s’ennuie bientôt de la vie qu’on mène ici et qu’il ne
s’en retourne à Paris: cela serait bien fâcheux. Il faut qu’il ait
bien bon cœur d’être venu exprès pour rendre service à son
ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma
reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui
parler, et quand j’en trouverais l’occasion, je serais si
honteuse que je ne saurais peut-être que lui dire.
CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY.
Nota.—Dans cette lettre, Cécile Volanges rend compte avec le plus grand
détail de tout ce qui est relatif à elle dans les événements que le lecteur
a vus lettres LXI et suivantes. On a cru devoir supprimer cette
répétition. Elle parle enfin du vicomte de Valmont et elle s’exprime
ainsi:
... Je t’assure que c’est un homme bien extraordinaire.
Maman en dit beaucoup de mal, mais le chevalier Danceny
en dit beaucoup de bien, et je crois que c’est lui qui a raison.
Je n’ai jamais vu d’homme aussi adroit. Quand il m’a rendu
la lettre de Danceny, c’était au milieu de tout le monde, et
personne n’en a rien vu; il est vrai que j’ai eu bien peur,
parce que je n’étais prévenue de rien, mais à présent je m’y
attendrai. J’ai déjà fort bien compris comment il voulait que
je fisse pour lui remettre ma réponse. Il est bien facile de
s’entendre avec lui, car il a un regard qui dit tout ce qu’il
veut. Je ne sais pas comment il fait; il me disait, dans le billet
dont je t’ai parlé, qu’il n’aurait pas l’air de s’occuper de moi
devant maman: en effet, on dirait toujours qu’il n’y songe
pas; et pourtant, toutes les fois que je cherche ses yeux, je
suis sûre de les rencontrer tout de suite.
Il y a ici une bonne amie de maman, que je ne
connaissais pas, qui a aussi l’air de ne guère aimer M. de
Valmont, quoiqu’il ait bien des attentions pour elle. J’ai peur
qu’il ne s’ennuie bientôt de la vie qu’on mène ici et qu’il ne
s’en retourne à Paris: cela serait bien fâcheux. Il faut qu’il ait
bien bon cœur d’être venu exprès pour rendre service à son
ami et à moi! Je voudrais bien lui en témoigner ma
reconnaissance, mais je ne sais comment faire pour lui
parler, et quand j’en trouverais l’occasion, je serais si
honteuse que je ne saurais peut-être que lui dire.
Page 245
Il n’y a que Mme de Merteuil avec qui je parle librement
quand je parle de mon amour. Peut-être même qu’avec toi, à
qui je dis tout, si c’était en causant, je serais embarrassée.
Avec Danceny lui-même, j’ai souvent senti, comme malgré
moi, une certaine crainte qui m’empêchait de lui dire tout ce
que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je
donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire
une fois, une seule fois, combien je l’aime. M. de Valmont
lui a promis que si je me laissais conduire, il nous
procurerait l’occasion de nous revoir. Je ferai bien assez ce
qu’il voudra, mais je ne peux pas concevoir que cela soit
possible.
Adieu, ma bonne amie, je n’ai plus de place[30].
Du château de..., ce 14 septembre 17**.
[30] Mlle de Volanges ayant, peu de temps après, changé de
confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne
trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué
d’écrire à son amie du couvent; elles n’apprendraient rien au
lecteur.
quand je parle de mon amour. Peut-être même qu’avec toi, à
qui je dis tout, si c’était en causant, je serais embarrassée.
Avec Danceny lui-même, j’ai souvent senti, comme malgré
moi, une certaine crainte qui m’empêchait de lui dire tout ce
que je pensais. Je me le reproche bien à présent et je
donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire
une fois, une seule fois, combien je l’aime. M. de Valmont
lui a promis que si je me laissais conduire, il nous
procurerait l’occasion de nous revoir. Je ferai bien assez ce
qu’il voudra, mais je ne peux pas concevoir que cela soit
possible.
Adieu, ma bonne amie, je n’ai plus de place[30].
Du château de..., ce 14 septembre 17**.
[30] Mlle de Volanges ayant, peu de temps après, changé de
confidente, comme on le verra par la suite de ces lettres, on ne
trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué
d’écrire à son amie du couvent; elles n’apprendraient rien au
lecteur.
Page 246
L E T T RE L XXVI
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Ou votre lettre est un persiflage que je n’ai pas compris,
ou vous étiez, en me l’écrivant, dans un délire très
dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je
serais vraiment très effrayé, et, quoi que vous en puissiez
dire, je ne m’effrayerais pas trop facilement.
J’ai beau vous lire et vous relire, je n’en suis pas plus
avancé; car, de prendre votre lettre dans le sens naturel
qu’elle présente, il n’y a pas moyen. Qu’avez-vous donc
voulu dire?
Est-ce seulement qu’il était inutile de se donner tant de
soins contre un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas,
vous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable, il
l’est plus que vous ne le croyez; il a surtout le talent très utile
d’occuper beaucoup de son amour par l’adresse qu’il a d’en
parler dans le cercle et devant tout le monde, en se servant de
la première conversation qu’il trouve. Il est peu de femmes
qui se sauvent alors du piège d’y répondre, parce que toutes
ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre
l’occasion d’en montrer. Or vous savez assez que femme qui
consent à parler d’amour finit bientôt par en prendre ou, au
moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne
encore à cette méthode, qu’il a réellement perfectionnée,
d’appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de
leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l’avoir vu.
Je n’étais dans le secret que de la seconde main, car
jamais je n’ai été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six,
et la comtesse de P..., tout en se croyant bien fine et ayant
l’air en effet, pour tout ce qui n’était pas instruit, de tenir une
conversation générale, nous raconta dans le plus grand détail
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Ou votre lettre est un persiflage que je n’ai pas compris,
ou vous étiez, en me l’écrivant, dans un délire très
dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je
serais vraiment très effrayé, et, quoi que vous en puissiez
dire, je ne m’effrayerais pas trop facilement.
J’ai beau vous lire et vous relire, je n’en suis pas plus
avancé; car, de prendre votre lettre dans le sens naturel
qu’elle présente, il n’y a pas moyen. Qu’avez-vous donc
voulu dire?
Est-ce seulement qu’il était inutile de se donner tant de
soins contre un ennemi si peu redoutable? Mais, dans ce cas,
vous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable, il
l’est plus que vous ne le croyez; il a surtout le talent très utile
d’occuper beaucoup de son amour par l’adresse qu’il a d’en
parler dans le cercle et devant tout le monde, en se servant de
la première conversation qu’il trouve. Il est peu de femmes
qui se sauvent alors du piège d’y répondre, parce que toutes
ayant des prétentions à la finesse, aucune ne veut perdre
l’occasion d’en montrer. Or vous savez assez que femme qui
consent à parler d’amour finit bientôt par en prendre ou, au
moins par se conduire comme si elle en avait. Il gagne
encore à cette méthode, qu’il a réellement perfectionnée,
d’appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de
leur défaite, et, cela, je vous en parle pour l’avoir vu.
Je n’étais dans le secret que de la seconde main, car
jamais je n’ai été lié avec Prévan, mais enfin nous étions six,
et la comtesse de P..., tout en se croyant bien fine et ayant
l’air en effet, pour tout ce qui n’était pas instruit, de tenir une
conversation générale, nous raconta dans le plus grand détail
Page 247
et comme quoi elle s’était rendue à Prévan, et tout ce qui
s’était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle
sécurité qu’elle ne fut pas même troublée par un sourire, qui
nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai
toujours qu’un de nous ayant voulu, pour s’excuser, feindre
de douter de ce qu’elle disait, ou plutôt de ce qu’elle avait
l’air de dire, elle répondit gravement qu’à coup sûr nous
n’étions aucun aussi bien instruits qu’elle, et elle ne craignit
pas même de s’adresser à Prévan pour lui demander si elle
s’était trompée d’un mot.
J’ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le
monde; mais pour vous, marquise, ne suffisait-il pas qu’il fût
joli, très joli, comme vous le dites vous-même, qu’il vous fît
une de ces attaques que vous vous plaisez quelquefois à
récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites,
ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une
raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner les mille
et mille caprices qui gouvernent la tête d’une femme, et par
qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous
êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en
sauviez facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je
reviens donc à mon texte: qu’avez-vous voulu dire?
Si ce n’est qu’un persiflage sur Prévan, outre qu’il est
bien long, ce n’était pas vis-à-vis de moi qu’il était utile:
c’est dans le monde qu’il faut lui donner quelque bon
ridicule, et je vous renouvelle ma prière à ce sujet.
Ah! je crois tenir le mot de l’énigme! Votre lettre est une
prophétie, non de ce que vous ferez, mais de ce qu’il vous
croira prête à faire au moment de la chute que vous lui
préparez. J’approuve assez ce projet; il exige pourtant de
grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour
l’effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est
absolument la même chose, à moins que cet homme ne soit
un sot, et Prévan ne l’est pas, à beaucoup près. S’il peut
gagner seulement une apparence, il se vantera, et tout sera
dit. Les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire;
s’était passé entre eux. Elle faisait ce récit avec une telle
sécurité qu’elle ne fut pas même troublée par un sourire, qui
nous prit à tous six en même temps, et je me souviendrai
toujours qu’un de nous ayant voulu, pour s’excuser, feindre
de douter de ce qu’elle disait, ou plutôt de ce qu’elle avait
l’air de dire, elle répondit gravement qu’à coup sûr nous
n’étions aucun aussi bien instruits qu’elle, et elle ne craignit
pas même de s’adresser à Prévan pour lui demander si elle
s’était trompée d’un mot.
J’ai donc pu croire cet homme dangereux pour tout le
monde; mais pour vous, marquise, ne suffisait-il pas qu’il fût
joli, très joli, comme vous le dites vous-même, qu’il vous fît
une de ces attaques que vous vous plaisez quelquefois à
récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites,
ou que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une
raison quelconque, ou... que sais-je? puis-je deviner les mille
et mille caprices qui gouvernent la tête d’une femme, et par
qui seuls vous tenez encore à votre sexe? A présent que vous
êtes avertie du danger, je ne doute pas que vous ne vous en
sauviez facilement, mais pourtant fallait-il vous avertir. Je
reviens donc à mon texte: qu’avez-vous voulu dire?
Si ce n’est qu’un persiflage sur Prévan, outre qu’il est
bien long, ce n’était pas vis-à-vis de moi qu’il était utile:
c’est dans le monde qu’il faut lui donner quelque bon
ridicule, et je vous renouvelle ma prière à ce sujet.
Ah! je crois tenir le mot de l’énigme! Votre lettre est une
prophétie, non de ce que vous ferez, mais de ce qu’il vous
croira prête à faire au moment de la chute que vous lui
préparez. J’approuve assez ce projet; il exige pourtant de
grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour
l’effet public, avoir un homme ou recevoir ses soins est
absolument la même chose, à moins que cet homme ne soit
un sot, et Prévan ne l’est pas, à beaucoup près. S’il peut
gagner seulement une apparence, il se vantera, et tout sera
dit. Les sots y croiront, les méchants auront l’air d’y croire;
Page 248
quelles seront vos ressources? Tenez, j’ai peur. Ce n’est pas
que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs
qui se noient.
Je ne me crois pas plus bête qu’un autre; des moyens de
déshonorer une femme, j’en ai trouvé cent, j’en ai trouvé
mille, mais quand je me suis occupé de chercher comment
elle pourrait s’en sauver, je n’en ai jamais vu la possibilité.
Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un chef-
d’œuvre, cent fois j’ai cru vous voir plus de bonheur que de
bien joué.
Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui
n’en a point. J’admire comment, depuis une heure, je traite
sérieusement ce qui n’est à coup sûr, qu’une plaisanterie de
votre part. Vous allez vous moquer de moi! Eh bien! soit;
mais dépêchez-vous, et parlons d’autre chose. D’autre chose!
Je me trompe, c’est toujours de la même; toujours des
femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.
J’ai ici, comme vous l’avez fort bien remarqué, de quoi
m’exercer dans les deux genres, mais non pas avec la même
facilité. Je prévois que la vengeance ira plus vite que
l’amour. La petite Volanges est rendue, j’en réponds; elle ne
dépend plus que de l’occasion, et je me charge de la faire
naître. Mais il n’en est pas de même de Mme de Tourvel:
cette femme est désolante, je ne la conçois pas; j’ai cent
preuves de son amour, mais j’en ai mille de sa résistance, et,
en vérité, je crains qu’elle ne m’échappe.
Le premier effet qu’avait produit mon retour me faisait
espérer davantage. Vous devinez que je voulais en juger par
moi-même, et, pour m’assurer de voir les premiers
mouvements, je ne m’étais fait précéder par personne, et
j’avais calculé ma route pour arriver pendant qu’on serait à
table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité
d’opéra qui vient faire un dénouement.
Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards
sur moi, je pus voir du même coup d’œil la joie de ma vieille
que je doute de votre adresse, mais ce sont les bons nageurs
qui se noient.
Je ne me crois pas plus bête qu’un autre; des moyens de
déshonorer une femme, j’en ai trouvé cent, j’en ai trouvé
mille, mais quand je me suis occupé de chercher comment
elle pourrait s’en sauver, je n’en ai jamais vu la possibilité.
Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un chef-
d’œuvre, cent fois j’ai cru vous voir plus de bonheur que de
bien joué.
Mais après tout, je cherche peut-être une raison à ce qui
n’en a point. J’admire comment, depuis une heure, je traite
sérieusement ce qui n’est à coup sûr, qu’une plaisanterie de
votre part. Vous allez vous moquer de moi! Eh bien! soit;
mais dépêchez-vous, et parlons d’autre chose. D’autre chose!
Je me trompe, c’est toujours de la même; toujours des
femmes à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.
J’ai ici, comme vous l’avez fort bien remarqué, de quoi
m’exercer dans les deux genres, mais non pas avec la même
facilité. Je prévois que la vengeance ira plus vite que
l’amour. La petite Volanges est rendue, j’en réponds; elle ne
dépend plus que de l’occasion, et je me charge de la faire
naître. Mais il n’en est pas de même de Mme de Tourvel:
cette femme est désolante, je ne la conçois pas; j’ai cent
preuves de son amour, mais j’en ai mille de sa résistance, et,
en vérité, je crains qu’elle ne m’échappe.
Le premier effet qu’avait produit mon retour me faisait
espérer davantage. Vous devinez que je voulais en juger par
moi-même, et, pour m’assurer de voir les premiers
mouvements, je ne m’étais fait précéder par personne, et
j’avais calculé ma route pour arriver pendant qu’on serait à
table. En effet, je tombai des nues, comme une divinité
d’opéra qui vient faire un dénouement.
Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer les regards
sur moi, je pus voir du même coup d’œil la joie de ma vieille
Page 249
tante, le dépit de Mme de Volanges et le plaisir décontenancé
de sa fille. Ma belle, par la place qu’elle occupait, tournait le
dos à la porte. Occupée dans ce moment à couper quelque
chose, elle ne tourna seulement pas la tête, mais j’adressai la
parole à Mme de Rosemonde, et au premier mot, la sensible
dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans
lequel je crus reconnaître plus d’amour que de surprise et
d’effroi. Je m’étais alors assez avancé pour voir sa figure; le
tumulte de son âme, le combat de ses idées et de ses
sentiments, s’y peignirent de vingt façons différentes. Je me
mis à table à côté d’elle; elle ne savait exactement rien de ce
qu’elle faisait ni de ce qu’elle disait. Elle essaya de continuer
de manger, il n’y eut pas moyen; enfin, moins d’un quart
d’heure après, son embarras et son plaisir devenant plus forts
qu’elle, elle n’imagina rien de mieux que de demander
permission de sortir de table, et elle se sauva dans le parc,
sous le prétexte d’avoir besoin de prendre l’air. Mme de
Volanges voulut l’accompagner; la tendre prude ne le permit
pas, trop heureuse sans doute de trouver un prétexte pour elle
seule et se livrer sans contrainte à la douce émotion de son
cœur.
J’abrégeai le dîner le plus qu’il me fut possible. A peine
avait-on servi le dessert que l’infernale Volanges, pressée
apparemment du besoin de me nuire, se leva de sa place pour
aller trouver la charmante malade; mais j’avais prévu ce
projet, et je le traversai. Je feignis donc de prendre ce
mouvement particulier pour le mouvement général et,
m’étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du
lieu se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte
que Mme de Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux
commandeur de T..., et tous deux prirent aussi le parti d’en
sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre ma belle, que nous
trouvâmes dans le bosquet près du château, et comme elle
avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima
autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle.
de sa fille. Ma belle, par la place qu’elle occupait, tournait le
dos à la porte. Occupée dans ce moment à couper quelque
chose, elle ne tourna seulement pas la tête, mais j’adressai la
parole à Mme de Rosemonde, et au premier mot, la sensible
dévote ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri, dans
lequel je crus reconnaître plus d’amour que de surprise et
d’effroi. Je m’étais alors assez avancé pour voir sa figure; le
tumulte de son âme, le combat de ses idées et de ses
sentiments, s’y peignirent de vingt façons différentes. Je me
mis à table à côté d’elle; elle ne savait exactement rien de ce
qu’elle faisait ni de ce qu’elle disait. Elle essaya de continuer
de manger, il n’y eut pas moyen; enfin, moins d’un quart
d’heure après, son embarras et son plaisir devenant plus forts
qu’elle, elle n’imagina rien de mieux que de demander
permission de sortir de table, et elle se sauva dans le parc,
sous le prétexte d’avoir besoin de prendre l’air. Mme de
Volanges voulut l’accompagner; la tendre prude ne le permit
pas, trop heureuse sans doute de trouver un prétexte pour elle
seule et se livrer sans contrainte à la douce émotion de son
cœur.
J’abrégeai le dîner le plus qu’il me fut possible. A peine
avait-on servi le dessert que l’infernale Volanges, pressée
apparemment du besoin de me nuire, se leva de sa place pour
aller trouver la charmante malade; mais j’avais prévu ce
projet, et je le traversai. Je feignis donc de prendre ce
mouvement particulier pour le mouvement général et,
m’étant levé en même temps, la petite Volanges et le curé du
lieu se laissèrent entraîner par ce double exemple, en sorte
que Mme de Rosemonde se trouva seule à table avec le vieux
commandeur de T..., et tous deux prirent aussi le parti d’en
sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre ma belle, que nous
trouvâmes dans le bosquet près du château, et comme elle
avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima
autant revenir avec nous que nous faire rester avec elle.
Page 250
Dès que je fus assuré que Mme de Volanges n’aurait pas
l’occasion de lui parler seule, je songeai à exécuter vos
ordres, et je m’occupai des intérêts de votre pupille. Aussitôt
après le café, je montai chez moi et j’entrai aussi chez les
autres pour reconnaître le terrain; je fis mes dispositions pour
assurer la correspondance de la petite et, après ce premier
bienfait, j’écrivis un mot pour l’en instruire et lui demander
sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je
revins au salon. J’y trouvai ma belle établie sur une chaise
longue et dans un abandon délicieux.
Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards;
je sentis qu’ils devaient être tendres et pressants, et je me
plaçai de manière à pouvoir en faire usage. Leur premier
effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la
céleste prude. Je considérai quelque temps cette figure
angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m’amusai à
deviner les contours et les formes à travers un vêtement
léger, mais toujours importun. Après être descendu de la tête
aux pieds, je remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le
doux regard était fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de
nouveau; mais, voulant en favoriser le retour, je détournai
mes yeux. Alors s’établit entre nous cette convention tacite,
premier traité de l’amour timide, qui, pour satisfaire le
besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se succéder
en attendant qu’ils se confondent.
Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout
entière, je me chargeai de veiller à notre commune sûreté;
mais après m’être assuré qu’une conversation assez vive
nous sauvait des remarques du cercle, je tâchai d’obtenir de
ses yeux qu’ils parlassent franchement leur langage. Pour
cela je surpris d’abord quelques regards, mais avec tant de
réserve que la modestie n’en pouvait être alarmée, et pour
mettre la timide personne plus à son aise je paraissais moi-
même aussi embarrassé qu’elle. Peu à peu nos yeux,
accoutumés à se rencontrer, se fixèrent plus longtemps; enfin
ils ne se quittèrent plus, j’aperçus dans les siens cette douce
l’occasion de lui parler seule, je songeai à exécuter vos
ordres, et je m’occupai des intérêts de votre pupille. Aussitôt
après le café, je montai chez moi et j’entrai aussi chez les
autres pour reconnaître le terrain; je fis mes dispositions pour
assurer la correspondance de la petite et, après ce premier
bienfait, j’écrivis un mot pour l’en instruire et lui demander
sa confiance; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je
revins au salon. J’y trouvai ma belle établie sur une chaise
longue et dans un abandon délicieux.
Ce spectacle en éveillant mes désirs, anima mes regards;
je sentis qu’ils devaient être tendres et pressants, et je me
plaçai de manière à pouvoir en faire usage. Leur premier
effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la
céleste prude. Je considérai quelque temps cette figure
angélique, puis, parcourant toute sa personne, je m’amusai à
deviner les contours et les formes à travers un vêtement
léger, mais toujours importun. Après être descendu de la tête
aux pieds, je remontai des pieds à la tête... Ma belle amie, le
doux regard était fixé sur moi; sur-le-champ il se baissa de
nouveau; mais, voulant en favoriser le retour, je détournai
mes yeux. Alors s’établit entre nous cette convention tacite,
premier traité de l’amour timide, qui, pour satisfaire le
besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se succéder
en attendant qu’ils se confondent.
Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle tout
entière, je me chargeai de veiller à notre commune sûreté;
mais après m’être assuré qu’une conversation assez vive
nous sauvait des remarques du cercle, je tâchai d’obtenir de
ses yeux qu’ils parlassent franchement leur langage. Pour
cela je surpris d’abord quelques regards, mais avec tant de
réserve que la modestie n’en pouvait être alarmée, et pour
mettre la timide personne plus à son aise je paraissais moi-
même aussi embarrassé qu’elle. Peu à peu nos yeux,
accoutumés à se rencontrer, se fixèrent plus longtemps; enfin
ils ne se quittèrent plus, j’aperçus dans les siens cette douce
Page 251
langueur, signal heureux de l’amour et du désir, mais ce ne
fut qu’un moment et bientôt revenue à elle-même, elle
changea, non sans quelque honte, son maintien et son regard.
Ne voulant pas qu’elle put douter que j’eusse remarqué
ses divers mouvements, je me levai avec vivacité, en lui
demandant, avec l’air de l’effroi, si elle se trouvait mal.
Aussitôt tout le monde vint l’entourer. Je les laissai tous
passer devant moi, et comme la petite Volanges, qui
travaillait à la tapisserie auprès d’une fenêtre, eut besoin de
quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment
pour lui remettre la lettre de Danceny.
J’étais un peu loin d’elle, je jetai l’épître sur ses genoux.
Elle ne savait en vérité qu’en faire. Vous auriez trop ri de son
air de surprise et d’embarras; pourtant je ne riais point, car je
craignais que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup
d’œil et un geste fortement prononcés, lui firent enfin
comprendre qu’il fallait mettre le paquet dans sa poche.
Le reste de la journée n’eut rien d’intéressant. Ce qui
s’est passé depuis amènera peut-être des événements dont
vous serez contente, au moins pour ce qui regarde votre
pupille; mais il vaut mieux employer son temps à exécuter
ses projets qu’à les raconter. Voilà d’ailleurs la huitième page
que j’écris et j’en suis fatigué; ainsi, adieu.
Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la
petite a répondu à Danceny[31]. J’ai eu aussi une réponse de
ma belle, à qui j’avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je
vous envoie les deux lettres. Vous les lirez ou vous ne les
lirez pas, car ce perpétuel rabachage, qui déjà ne m’amuse
pas trop, doit être bien insipide, pour toute personne
désintéressée.
Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup;
mais je vous en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en
sorte que je vous entende.
Du château de..., ce 17 septembre 17**.
fut qu’un moment et bientôt revenue à elle-même, elle
changea, non sans quelque honte, son maintien et son regard.
Ne voulant pas qu’elle put douter que j’eusse remarqué
ses divers mouvements, je me levai avec vivacité, en lui
demandant, avec l’air de l’effroi, si elle se trouvait mal.
Aussitôt tout le monde vint l’entourer. Je les laissai tous
passer devant moi, et comme la petite Volanges, qui
travaillait à la tapisserie auprès d’une fenêtre, eut besoin de
quelque temps pour quitter son métier, je saisis ce moment
pour lui remettre la lettre de Danceny.
J’étais un peu loin d’elle, je jetai l’épître sur ses genoux.
Elle ne savait en vérité qu’en faire. Vous auriez trop ri de son
air de surprise et d’embarras; pourtant je ne riais point, car je
craignais que tant de gaucherie ne nous trahît. Mais un coup
d’œil et un geste fortement prononcés, lui firent enfin
comprendre qu’il fallait mettre le paquet dans sa poche.
Le reste de la journée n’eut rien d’intéressant. Ce qui
s’est passé depuis amènera peut-être des événements dont
vous serez contente, au moins pour ce qui regarde votre
pupille; mais il vaut mieux employer son temps à exécuter
ses projets qu’à les raconter. Voilà d’ailleurs la huitième page
que j’écris et j’en suis fatigué; ainsi, adieu.
Vous vous doutez bien, sans que je vous le dise, que la
petite a répondu à Danceny[31]. J’ai eu aussi une réponse de
ma belle, à qui j’avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je
vous envoie les deux lettres. Vous les lirez ou vous ne les
lirez pas, car ce perpétuel rabachage, qui déjà ne m’amuse
pas trop, doit être bien insipide, pour toute personne
désintéressée.
Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours beaucoup;
mais je vous en prie, si vous me reparlez de Prévan, faites en
sorte que je vous entende.
Du château de..., ce 17 septembre 17**.
Page 252
[31] Cette lettre ne s’est pas retrouvée.
Page 253
L E T T RE L XXVI I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
D’où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à
me fuir? Comment se peut-il que l’empressement le plus
tendre de ma part, n’obtienne de la vôtre que des procédés
qu’on se permettrait à peine envers l’homme dont on aurait
le plus à se plaindre? Quoi! l’amour me ramène à vos pieds,
et quand un heureux hasard me place à côté de vous, vous
aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis,
que de consentir à rester près de moi! Combien de fois hier
n’avez-vous pas détourné vos yeux pour me priver de la
faveur d’un regard? et si un seul instant j’ai pu y voir moins
de sévérité, ce moment a été si court qu’il semble que vous
ayez voulu moins m’en faire jouir, que me faire sentir ce que
je perdais à en être privé.
Ce n’est là, j’ose le dire, ni le traitement que mérite
l’amour, ni celui que peut se permettre l’amitié, et toutefois,
de ces deux sentiments, vous savez si l’un m’anime, et
j’étais, ce me semble, autorisé à croire que vous ne vous
refusiez pas à l’autre. Cette amitié précieuse, dont sans doute
vous m’avez cru digne, puisque vous avez bien voulu me
l’offrir, qu’ai-je donc fait pour l’avoir perdue depuis? me
serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma
franchise? Ne craignez-vous pas au moins d’abuser de l’une
et de l’autre? En effet, n’est-ce pas dans le sein de mon amie
que j’ai déposé le secret de mon cœur? N’est-ce pas vis-à-vis
d’elle seule que j’ai pu me croire obligé de refuser des
conditions qu’il me suffisait d’accepter, pour me donner la
facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d’en abuser
utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
D’où peut venir, madame, le soin cruel que vous mettez à
me fuir? Comment se peut-il que l’empressement le plus
tendre de ma part, n’obtienne de la vôtre que des procédés
qu’on se permettrait à peine envers l’homme dont on aurait
le plus à se plaindre? Quoi! l’amour me ramène à vos pieds,
et quand un heureux hasard me place à côté de vous, vous
aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis,
que de consentir à rester près de moi! Combien de fois hier
n’avez-vous pas détourné vos yeux pour me priver de la
faveur d’un regard? et si un seul instant j’ai pu y voir moins
de sévérité, ce moment a été si court qu’il semble que vous
ayez voulu moins m’en faire jouir, que me faire sentir ce que
je perdais à en être privé.
Ce n’est là, j’ose le dire, ni le traitement que mérite
l’amour, ni celui que peut se permettre l’amitié, et toutefois,
de ces deux sentiments, vous savez si l’un m’anime, et
j’étais, ce me semble, autorisé à croire que vous ne vous
refusiez pas à l’autre. Cette amitié précieuse, dont sans doute
vous m’avez cru digne, puisque vous avez bien voulu me
l’offrir, qu’ai-je donc fait pour l’avoir perdue depuis? me
serai-je nui par ma confiance et me punirez-vous de ma
franchise? Ne craignez-vous pas au moins d’abuser de l’une
et de l’autre? En effet, n’est-ce pas dans le sein de mon amie
que j’ai déposé le secret de mon cœur? N’est-ce pas vis-à-vis
d’elle seule que j’ai pu me croire obligé de refuser des
conditions qu’il me suffisait d’accepter, pour me donner la
facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d’en abuser
utilement? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu
Page 254
méritée, me forcer à croire qu’il n’eût fallu que vous tromper
pour obtenir plus d’indulgence?
Je ne me repens point d’une conduite que je vous devais,
que je me devais à moi-même; mais par quelle fatalité
chaque action louable devient-elle pour moi le signal d’un
malheur nouveau!
C’est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez
encore daigné faire de ma conduite, que j’ai eu, pour la
première fois, à gémir du malheur de vous avoir déplu. C’est
après vous avoir prouvé ma soumission parfaite, en me
privant du bonheur de vous voir, uniquement pour rassurer
votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute
correspondance avec moi, m’ôter ce faible dédommagement
d’un sacrifice que vous aviez exigé, et me ravir jusqu’à
l’amour qui seul avait pu vous en donner le droit. C’est enfin
après vous avoir parlé avec une sincérité que l’intérêt même
de cet amour n’a pu affaiblir, que vous me fuyez aujourd’hui
comme un séducteur dangereux, dont vous auriez reconnu la
perfidie.
Ne vous lasserez-vous donc jamais d’être injuste?
Apprenez-moi du moins quels nouveaux torts ont pu vous
porter à tant de sévérité, et ne refusez pas de me dicter les
ordres que vous voulez que je suive; quand je m’engage à les
exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les
connaître?
De..., ce 15 septembre 17**.
pour obtenir plus d’indulgence?
Je ne me repens point d’une conduite que je vous devais,
que je me devais à moi-même; mais par quelle fatalité
chaque action louable devient-elle pour moi le signal d’un
malheur nouveau!
C’est après avoir donné lieu au seul éloge que vous ayez
encore daigné faire de ma conduite, que j’ai eu, pour la
première fois, à gémir du malheur de vous avoir déplu. C’est
après vous avoir prouvé ma soumission parfaite, en me
privant du bonheur de vous voir, uniquement pour rassurer
votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute
correspondance avec moi, m’ôter ce faible dédommagement
d’un sacrifice que vous aviez exigé, et me ravir jusqu’à
l’amour qui seul avait pu vous en donner le droit. C’est enfin
après vous avoir parlé avec une sincérité que l’intérêt même
de cet amour n’a pu affaiblir, que vous me fuyez aujourd’hui
comme un séducteur dangereux, dont vous auriez reconnu la
perfidie.
Ne vous lasserez-vous donc jamais d’être injuste?
Apprenez-moi du moins quels nouveaux torts ont pu vous
porter à tant de sévérité, et ne refusez pas de me dicter les
ordres que vous voulez que je suive; quand je m’engage à les
exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à les
connaître?
De..., ce 15 septembre 17**.
Page 255
L E T T RE L XXVI I I
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu
s’en faut même que vous ne m’en demandiez compte,
comme ayant le droit de la blâmer. J’avoue que je me serais
crue plus autorisée que vous à m’étonner et à me plaindre;
mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse, j’ai
pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne
laisse plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant,
comme vous me demandez des éclaircissements et que,
grâce au Ciel, je ne sens rien en moi qui puisse m’empêcher
de vous les donner, je veux bien entrer encore une fois en
explication avec vous.
Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je
crois mériter que personne n’ait cette idée de moi; il me
semble surtout que vous étiez moins qu’un autre dans le cas
de la prendre. Sans doute, vous avez senti qu’en nécessitant
ma justification, vous me forciez à rappeler tout ce qui s’est
passé entre nous. Apparemment vous avez cru n’avoir qu’à
gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas
avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de
m’y livrer. Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de
connaître qui de nous deux a le droit de se plaindre de
l’autre.
A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce
château, vous avouerez, je crois, qu’au moins votre
réputation m’autorisait à user de quelque réserve avec vous
et que j’aurais pu, sans craindre d’être taxée d’un excès de
pruderie, m’en tenir aux seules expressions de la politesse la
plus froide. Vous-même m’eussiez traitée avec indulgence et
vous eussiez trouvé simple qu’une femme aussi peu formée,
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Vous paraissez, monsieur, surpris de ma conduite et peu
s’en faut même que vous ne m’en demandiez compte,
comme ayant le droit de la blâmer. J’avoue que je me serais
crue plus autorisée que vous à m’étonner et à me plaindre;
mais depuis le refus contenu dans votre dernière réponse, j’ai
pris le parti de me renfermer dans une indifférence qui ne
laisse plus lieu aux remarques ni aux reproches. Cependant,
comme vous me demandez des éclaircissements et que,
grâce au Ciel, je ne sens rien en moi qui puisse m’empêcher
de vous les donner, je veux bien entrer encore une fois en
explication avec vous.
Qui lirait vos lettres me croirait injuste ou bizarre. Je
crois mériter que personne n’ait cette idée de moi; il me
semble surtout que vous étiez moins qu’un autre dans le cas
de la prendre. Sans doute, vous avez senti qu’en nécessitant
ma justification, vous me forciez à rappeler tout ce qui s’est
passé entre nous. Apparemment vous avez cru n’avoir qu’à
gagner à cet examen: comme, de mon côté, je ne crois pas
avoir à y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de
m’y livrer. Peut-être est-ce, en effet, le seul moyen de
connaître qui de nous deux a le droit de se plaindre de
l’autre.
A compter, monsieur, du jour de votre arrivée dans ce
château, vous avouerez, je crois, qu’au moins votre
réputation m’autorisait à user de quelque réserve avec vous
et que j’aurais pu, sans craindre d’être taxée d’un excès de
pruderie, m’en tenir aux seules expressions de la politesse la
plus froide. Vous-même m’eussiez traitée avec indulgence et
vous eussiez trouvé simple qu’une femme aussi peu formée,
Page 256
n’eut pas même le mérite nécessaire pour apprécier le vôtre.
C’était sûrement là le parti de la prudence, et il m’eût
d’autant moins coûté à suivre que je ne vous cacherai pas
que quand Mme de Rosemonde vint me faire part de votre
arrivée, j’eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et
celle qu’elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir
combien cette nouvelle me contrariait.
Je conviens volontiers que vous vous êtes montré
d’abord sous un aspect plus favorable que je ne l’avais
imaginé; mais vous conviendrez à votre tour qu’il a bien peu
duré et que vous vous êtes bientôt lassé d’une contrainte,
dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment
dédommagé par l’idée avantageuse qu’elle m’avait fait
prendre de vous.
C’est alors qu’abusant de ma bonne foi, de ma sécurité,
vous n’avez pas craint de m’entretenir d’un sentiment dont
vous ne pouviez pas douter que je ne me trouvasse offensée,
et moi, tandis que vous ne vous occupiez qu’à aggraver vos
torts en les multipliant, je cherchais un motif pour les
oublier, en vous offrant l’occasion de les réparer, au moins
en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne
crûtes pas devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit
de mon indulgence, vous en profitâtes pour me demander
une permission, que, sans doute, je n’aurais pas dû accorder
et que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y
furent mises vous n’en avez tenu aucune, et votre
correspondance a été telle que chacune de vos lettres me
faisait un devoir de ne plus vous répondre. C’est dans le
moment même où votre obstination me forçait à vous
éloigner de moi, que, par une condescendance peut-être
blâmable, j’ai tenté le seul moyen qui pouvait me permettre
de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un
sentiment honnête? Vous méprisez l’amitié, et dans votre
folle ivresse, comptant pour rien les malheurs et la honte,
vous ne cherchez que des plaisirs et des victimes.
C’était sûrement là le parti de la prudence, et il m’eût
d’autant moins coûté à suivre que je ne vous cacherai pas
que quand Mme de Rosemonde vint me faire part de votre
arrivée, j’eus besoin de me rappeler mon amitié pour elle et
celle qu’elle a pour vous, pour ne pas lui laisser voir
combien cette nouvelle me contrariait.
Je conviens volontiers que vous vous êtes montré
d’abord sous un aspect plus favorable que je ne l’avais
imaginé; mais vous conviendrez à votre tour qu’il a bien peu
duré et que vous vous êtes bientôt lassé d’une contrainte,
dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment
dédommagé par l’idée avantageuse qu’elle m’avait fait
prendre de vous.
C’est alors qu’abusant de ma bonne foi, de ma sécurité,
vous n’avez pas craint de m’entretenir d’un sentiment dont
vous ne pouviez pas douter que je ne me trouvasse offensée,
et moi, tandis que vous ne vous occupiez qu’à aggraver vos
torts en les multipliant, je cherchais un motif pour les
oublier, en vous offrant l’occasion de les réparer, au moins
en partie. Ma demande était si juste que vous-même ne
crûtes pas devoir vous y refuser, mais vous faisant un droit
de mon indulgence, vous en profitâtes pour me demander
une permission, que, sans doute, je n’aurais pas dû accorder
et que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y
furent mises vous n’en avez tenu aucune, et votre
correspondance a été telle que chacune de vos lettres me
faisait un devoir de ne plus vous répondre. C’est dans le
moment même où votre obstination me forçait à vous
éloigner de moi, que, par une condescendance peut-être
blâmable, j’ai tenté le seul moyen qui pouvait me permettre
de vous en rapprocher: mais de quel prix est à vos yeux un
sentiment honnête? Vous méprisez l’amitié, et dans votre
folle ivresse, comptant pour rien les malheurs et la honte,
vous ne cherchez que des plaisirs et des victimes.
Page 257
Aussi léger dans vos démarches qu’inconséquent dans
vos reproches, vous oubliez vos promesses, ou plutôt vous
vous faites un jeu de les violer et après avoir consenti de
vous éloigner de moi, vous revenez ici sans y être rappelé;
sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans avoir
même l’attention de m’en prévenir, vous n’avez pas craint de
m’exposer à une surprise dont l’effet, quoique bien simple
assurément, aurait pu être interprété défavorablement pour
moi par les personnes qui nous entouraient. Ce moment
d’embarras que vous aviez fait naître, loin de chercher à
m’en distraire ou à le dissiper, vous avez paru mettre tous
vos soins à l’augmenter encore. A table, vous choisissez
précisément votre place à côté de la mienne: une légère
indisposition me force d’en sortir avant les autres et au lieu
de respecter ma solitude, vous engagez tout le monde à venir
la troubler. Rentrée au salon, si je fais un pas, je vous trouve
à côté de moi; si je dis une parole, c’est toujours vous qui me
répondez. Le mot le plus indifférent vous sert de prétexte
pour ramener une conversation que je ne voulais pas
entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin,
monsieur, quelque adresse que vous y mettiez, ce que je
comprends, je crois que les autres peuvent aussi le
comprendre.
Forcée ainsi par vous à l’immobilité et au silence, vous
n’en continuez pas moins de me poursuivre; je ne puis lever
les yeux sans rencontrer les vôtres. Je suis sans cesse obligée
de détourner mes regards, et par une inconséquence bien
incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du cercle, dans
un moment où j’aurais voulu pouvoir même me dérober aux
miens.
Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous
étonnez de mon empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi
plutôt de mon indulgence, étonnez-vous que je ne sois pas
partie au moment de votre arrivée. Je l’aurais dû peut-être et
vous me forcerez à ce parti violent, mais nécessaire, si vous
ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non, je n’oublie
vos reproches, vous oubliez vos promesses, ou plutôt vous
vous faites un jeu de les violer et après avoir consenti de
vous éloigner de moi, vous revenez ici sans y être rappelé;
sans égard pour mes prières, pour mes raisons, sans avoir
même l’attention de m’en prévenir, vous n’avez pas craint de
m’exposer à une surprise dont l’effet, quoique bien simple
assurément, aurait pu être interprété défavorablement pour
moi par les personnes qui nous entouraient. Ce moment
d’embarras que vous aviez fait naître, loin de chercher à
m’en distraire ou à le dissiper, vous avez paru mettre tous
vos soins à l’augmenter encore. A table, vous choisissez
précisément votre place à côté de la mienne: une légère
indisposition me force d’en sortir avant les autres et au lieu
de respecter ma solitude, vous engagez tout le monde à venir
la troubler. Rentrée au salon, si je fais un pas, je vous trouve
à côté de moi; si je dis une parole, c’est toujours vous qui me
répondez. Le mot le plus indifférent vous sert de prétexte
pour ramener une conversation que je ne voulais pas
entendre, qui pouvait même me compromettre; car enfin,
monsieur, quelque adresse que vous y mettiez, ce que je
comprends, je crois que les autres peuvent aussi le
comprendre.
Forcée ainsi par vous à l’immobilité et au silence, vous
n’en continuez pas moins de me poursuivre; je ne puis lever
les yeux sans rencontrer les vôtres. Je suis sans cesse obligée
de détourner mes regards, et par une inconséquence bien
incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du cercle, dans
un moment où j’aurais voulu pouvoir même me dérober aux
miens.
Et vous vous plaignez de mes procédés! et vous vous
étonnez de mon empressement à vous fuir! Ah! blâmez-moi
plutôt de mon indulgence, étonnez-vous que je ne sois pas
partie au moment de votre arrivée. Je l’aurais dû peut-être et
vous me forcerez à ce parti violent, mais nécessaire, si vous
ne cessez enfin des poursuites offensantes. Non, je n’oublie
Page 258
point, je n’oublierai jamais ce que je me dois, ce que je dois
à des nœuds que j’ai formés, que je respecte et que je chéris,
et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à
ce choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-
même, je ne balancerais pas un instant. Adieu, monsieur.
De..., ce 16 septembre 17**.
à des nœuds que j’ai formés, que je respecte et que je chéris,
et je vous prie de croire que si jamais je me trouvais réduite à
ce choix malheureux, de les sacrifier ou de me sacrifier moi-
même, je ne balancerais pas un instant. Adieu, monsieur.
De..., ce 16 septembre 17**.
Page 259
L E T T RE L XXI X
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un
temps détestable. Je n’ai pour toute lecture qu’un roman
nouveau, qui ennuierait même une pensionnaire. On
déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma
longue lettre d’hier, je vais encore causer avec vous. Je suis
bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parlerai du très
joli Prévan. Comment n’avez-vous pas su sa fameuse
aventure, celle qui a séparé les inséparables? Je parie que
vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant,
puisque vous la désirez.
Vous vous souvenez que tout Paris s’étonnait que trois
femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes
talents et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent
intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée
dans le monde. On crut d’abord en trouver la raison dans
leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d’une cour
nombreuse dont elles partageaient les hommages, et
éclairées sur leur valeur par l’empressement et les soins dont
elles étaient l’objet, leur union n’en devint pourtant que plus
forte, et l’on eût dit que le triomphe de l’une était toujours
celui des deux autres. On espérait au moins que le moment
de l’amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se
disputaient l’honneur d’être la pomme de discorde, et moi-
même je me serais mis alors sur les rangs, si la grande faveur
où la comtesse de... m’éleva dans ce même temps, m’eût
permis de lui être infidèle avant d’avoir obtenu l’agrément
que je demandais.
Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval,
firent leur choix comme de concert et loin qu’il excitât les
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je comptais aller à la chasse ce matin, mais il fait un
temps détestable. Je n’ai pour toute lecture qu’un roman
nouveau, qui ennuierait même une pensionnaire. On
déjeunera au plus tôt dans deux heures; ainsi malgré ma
longue lettre d’hier, je vais encore causer avec vous. Je suis
bien sûr de ne pas vous ennuyer, car je vous parlerai du très
joli Prévan. Comment n’avez-vous pas su sa fameuse
aventure, celle qui a séparé les inséparables? Je parie que
vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant,
puisque vous la désirez.
Vous vous souvenez que tout Paris s’étonnait que trois
femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes
talents et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent
intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée
dans le monde. On crut d’abord en trouver la raison dans
leur extrême timidité, mais bientôt, entourées d’une cour
nombreuse dont elles partageaient les hommages, et
éclairées sur leur valeur par l’empressement et les soins dont
elles étaient l’objet, leur union n’en devint pourtant que plus
forte, et l’on eût dit que le triomphe de l’une était toujours
celui des deux autres. On espérait au moins que le moment
de l’amour amènerait quelque rivalité. Nos agréables se
disputaient l’honneur d’être la pomme de discorde, et moi-
même je me serais mis alors sur les rangs, si la grande faveur
où la comtesse de... m’éleva dans ce même temps, m’eût
permis de lui être infidèle avant d’avoir obtenu l’agrément
que je demandais.
Cependant nos trois beautés, dans le même carnaval,
firent leur choix comme de concert et loin qu’il excitât les
Page 260
orages qu’on s’en était promis, il ne fit que rendre leur
amitié plus intéressante par le charme des confidences.
La foule des prétendants malheureux se joignit alors à
celle des femmes jalouses et la scandaleuse constance fut
soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que
dans cette société des inséparables (ainsi la nomma-t-on
alors), la loi fondamentale était la communauté de bien et
que l’amour même y était soumis; d’autres assuraient que les
trois amants, exempts de rivaux, ne l’étaient pas de rivales;
on alla même jusqu’à dire qu’ils n’avaient été admis que par
décence et n’avaient obtenu qu’un titre sans fonction.
Ces bruits, vrais ou faux, n’eurent pas l’effet qu’on s’en
était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu’ils
étaient perdus s’ils se séparaient dans ce moment; ils prirent
le parti de faire tête à l’orage. Le public, qui se lasse de tout,
se lassa bientôt d’une satire infructueuse. Emporté par sa
légèreté naturelle, il s’occupa d’autres objets; puis, revenant
à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la
critique en éloge. Comme ici tout est de mode,
l’enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire lorsque
Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux
l’opinion publique et la sienne.
Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis
facilement dans leur société, il en tira un favorable augure. Il
savait assez que les gens heureux ne sont pas d’un accès si
facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était,
comme celui des rois, plus envié que désirable. Il remarqua
que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à
rechercher les plaisirs du dehors, qu’on s’y occupait même
de distraction; et il en conclut que les liens d’amour ou
d’amitié étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de
l’amour-propre et de l’habitude conservaient seuls quelque
force.
Cependant les femmes, que le besoin rassemblait,
conservaient entre elles l’apparence de la même intimité;
amitié plus intéressante par le charme des confidences.
La foule des prétendants malheureux se joignit alors à
celle des femmes jalouses et la scandaleuse constance fut
soumise à la censure publique. Les uns prétendaient que
dans cette société des inséparables (ainsi la nomma-t-on
alors), la loi fondamentale était la communauté de bien et
que l’amour même y était soumis; d’autres assuraient que les
trois amants, exempts de rivaux, ne l’étaient pas de rivales;
on alla même jusqu’à dire qu’ils n’avaient été admis que par
décence et n’avaient obtenu qu’un titre sans fonction.
Ces bruits, vrais ou faux, n’eurent pas l’effet qu’on s’en
était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent qu’ils
étaient perdus s’ils se séparaient dans ce moment; ils prirent
le parti de faire tête à l’orage. Le public, qui se lasse de tout,
se lassa bientôt d’une satire infructueuse. Emporté par sa
légèreté naturelle, il s’occupa d’autres objets; puis, revenant
à celui-ci avec son inconséquence ordinaire, il changea la
critique en éloge. Comme ici tout est de mode,
l’enthousiasme gagna; il devenait un vrai délire lorsque
Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur eux
l’opinion publique et la sienne.
Il rechercha donc ces modèles de perfection. Admis
facilement dans leur société, il en tira un favorable augure. Il
savait assez que les gens heureux ne sont pas d’un accès si
facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté était,
comme celui des rois, plus envié que désirable. Il remarqua
que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait à
rechercher les plaisirs du dehors, qu’on s’y occupait même
de distraction; et il en conclut que les liens d’amour ou
d’amitié étaient déjà relâchés ou rompus, et que ceux de
l’amour-propre et de l’habitude conservaient seuls quelque
force.
Cependant les femmes, que le besoin rassemblait,
conservaient entre elles l’apparence de la même intimité;
Page 261
mais les hommes, plus libres dans leurs démarches,
retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils
s’en plaignaient encore, mais ne s’en dispensaient plus et
rarement les soirées étaient complètes.
Cette conduite de leur part fut profitable à l’assidu
Prévan, qui, placé naturellement auprès de la délaissée du
jour, trouvait à offrir alternativement et selon les
circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit
facilement que faire un choix entre elles, c’était se perdre;
que la fausse honte de se trouver la première infidèle
effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux
autres les rendrait ennemies du nouvel amant et qu’elles ne
manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des
grands principes; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr
les soins d’un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout
fût devenu obstacle, tout devenait facile dans son triple
projet, chaque femme était indulgente, parce qu’elle y était
intéressée, chaque homme, parce qu’il croyait ne pas l’être.
Prévan, qui n’avait alors qu’une seule femme à sacrifier,
fut assez heureux pour qu’elle prît de la célébrité. Sa qualité
d’étrangère et l’hommage d’un grand prince assez
adroitement refusé, avaient fixé sur elle l’attention de la cour
et de la ville; son amant en partageait l’honneur et en profita
auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule difficulté était
de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait
forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d’un
de ses confidents que sa plus grande peine fut d’en arrêter
une, qui se trouva prête à éclore près de quinze jours avant
les autres.
Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les
trois aveux, se trouvait déjà maître des démarches et les régla
comme vous allez voir. Des trois maris, l’un était absent,
l’autre partait le lendemain au point du jour, le troisième était
à la ville. Les inséparables amies devaient souper chez la
veuve future; mais le nouveau maître n’avait pas permis que
les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce
retrouvaient des devoirs à remplir ou des affaires à suivre; ils
s’en plaignaient encore, mais ne s’en dispensaient plus et
rarement les soirées étaient complètes.
Cette conduite de leur part fut profitable à l’assidu
Prévan, qui, placé naturellement auprès de la délaissée du
jour, trouvait à offrir alternativement et selon les
circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit
facilement que faire un choix entre elles, c’était se perdre;
que la fausse honte de se trouver la première infidèle
effaroucherait la préférée; que la vanité blessée des deux
autres les rendrait ennemies du nouvel amant et qu’elles ne
manqueraient pas de déployer contre lui la sévérité des
grands principes; enfin, que la jalousie ramènerait à coup sûr
les soins d’un rival qui pouvait être encore à craindre. Tout
fût devenu obstacle, tout devenait facile dans son triple
projet, chaque femme était indulgente, parce qu’elle y était
intéressée, chaque homme, parce qu’il croyait ne pas l’être.
Prévan, qui n’avait alors qu’une seule femme à sacrifier,
fut assez heureux pour qu’elle prît de la célébrité. Sa qualité
d’étrangère et l’hommage d’un grand prince assez
adroitement refusé, avaient fixé sur elle l’attention de la cour
et de la ville; son amant en partageait l’honneur et en profita
auprès de ses nouvelles maîtresses. La seule difficulté était
de mener de front ces trois intrigues, dont la marche devait
forcément se régler sur la plus tardive; en effet, je tiens d’un
de ses confidents que sa plus grande peine fut d’en arrêter
une, qui se trouva prête à éclore près de quinze jours avant
les autres.
Enfin le grand jour arrivé, Prévan, qui avait obtenu les
trois aveux, se trouvait déjà maître des démarches et les régla
comme vous allez voir. Des trois maris, l’un était absent,
l’autre partait le lendemain au point du jour, le troisième était
à la ville. Les inséparables amies devaient souper chez la
veuve future; mais le nouveau maître n’avait pas permis que
les anciens serviteurs y fussent invités. Le matin même de ce
Page 262
jour, il fait trois lots des lettres de sa belle, il accompagne
l’un du portrait qu’il avait reçu d’elle, le second d’un chiffre
amoureux qu’elle-même avait peint, le troisième d’une
boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers
de sacrifice et consentit, en échange, à envoyer à l’amant
disgracié une lettre éclatante de rupture.
C’était beaucoup, ce n’était pas assez. Celle dont le mari
était à la ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut
convenu qu’une feinte indisposition la dispenserait d’aller
souper chez son amie et que la soirée serait toute à Prévan; la
nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent, et le point
du jour, moment du départ du troisième époux, fut marqué
par la dernière pour l’heure du berger.
Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle
étrangère, y porte et y fait naître l’humeur dont il avait
besoin, et n’en sort qu’après avoir établi une querelle qui lui
assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi
faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque repos;
d’autres affaires l’y attendaient.
Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière
pour les amants disgraciés; chacun d’eux ne pouvait douter
qu’il n’eût été sacrifié à Prévan, et le dépit d’avoir été joué,
se joignant à l’humeur que donne presque toujours la petite
humiliation d’être quitté, tous trois, sans se communiquer,
mais comme de concert, avaient résolu d’en avoir raison, et
pris le parti de la demander à leur fortuné rival.
Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta
loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l’éclat
de cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin
et les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure.
Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.
Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès
égal; au moins s’était-il vanté depuis que chacune de ses
nouvelles maîtresses avait reçu trois fois le gage et le
serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les
l’un du portrait qu’il avait reçu d’elle, le second d’un chiffre
amoureux qu’elle-même avait peint, le troisième d’une
boucle de ses cheveux; chacune reçut pour complet ce tiers
de sacrifice et consentit, en échange, à envoyer à l’amant
disgracié une lettre éclatante de rupture.
C’était beaucoup, ce n’était pas assez. Celle dont le mari
était à la ville ne pouvait disposer que de la journée; il fut
convenu qu’une feinte indisposition la dispenserait d’aller
souper chez son amie et que la soirée serait toute à Prévan; la
nuit fut accordée par celle dont le mari fut absent, et le point
du jour, moment du départ du troisième époux, fut marqué
par la dernière pour l’heure du berger.
Prévan, qui ne néglige rien, court ensuite chez la belle
étrangère, y porte et y fait naître l’humeur dont il avait
besoin, et n’en sort qu’après avoir établi une querelle qui lui
assure vingt-quatre heures de liberté. Ses dispositions ainsi
faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque repos;
d’autres affaires l’y attendaient.
Les lettres de rupture avaient été un coup de lumière
pour les amants disgraciés; chacun d’eux ne pouvait douter
qu’il n’eût été sacrifié à Prévan, et le dépit d’avoir été joué,
se joignant à l’humeur que donne presque toujours la petite
humiliation d’être quitté, tous trois, sans se communiquer,
mais comme de concert, avaient résolu d’en avoir raison, et
pris le parti de la demander à leur fortuné rival.
Celui-ci trouva chez lui les trois cartels, et il les accepta
loyalement; mais, ne voulant perdre ni les plaisirs, ni l’éclat
de cette aventure, il fixa les rendez-vous au lendemain matin
et les assigna tous les trois au même lieu et à la même heure.
Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.
Le soir venu, il courut sa triple carrière avec un succès
égal; au moins s’était-il vanté depuis que chacune de ses
nouvelles maîtresses avait reçu trois fois le gage et le
serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les
Page 263
preuves manquent à l’histoire; tout ce que peut faire
l’historien impartial, c’est de faire remarquer au lecteur
incrédule, que la vanité et l’imagination exaltées peuvent
enfanter des prodiges et, de plus, que la matinée qui devait
suivre une si brillante nuit paraissait devoir dispenser de
ménagement pour l’avenir. Quoi qu’il en soit, les faits
suivants ont plus de certitude.
Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu’il avait
indiqué; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur
rencontre, et peut-être chacun d’eux déjà consolé en partie
en se voyant des compagnons d’infortune. Il les aborda d’un
air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu’on m’a
rendu fidèlement:
«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici,
vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le
même sujet de plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre
raison. Que le sort décide, entre vous, qui des trois tentera le
premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit
égal. Je n’ai amené ici ni second, ni témoins. Je n’en ai point
pris pour l’offense, je n’en demande point pour la
réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais,
ajouta-t-il, qu’on gagne rarement le sept et le va; mais, quel
que soit le sort qui m’attend, on a toujours assez vécu quand
on a eu le temps d’acquérir l’amour des femmes et l’estime
des hommes.»
Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en
silence, et que leur délicatesse calculait peut-être que ce
triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan reprit la
parole: «Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit
que je viens de passer m’a cruellement fatigué. Il serait
généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J’ai
donné mes ordres qu’on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi
l’honneur de l’accepter. Déjeunons ensemble, et surtout
déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables
bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre
humeur.»
l’historien impartial, c’est de faire remarquer au lecteur
incrédule, que la vanité et l’imagination exaltées peuvent
enfanter des prodiges et, de plus, que la matinée qui devait
suivre une si brillante nuit paraissait devoir dispenser de
ménagement pour l’avenir. Quoi qu’il en soit, les faits
suivants ont plus de certitude.
Prévan se rendit exactement au rendez-vous qu’il avait
indiqué; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris de leur
rencontre, et peut-être chacun d’eux déjà consolé en partie
en se voyant des compagnons d’infortune. Il les aborda d’un
air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu’on m’a
rendu fidèlement:
«Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant rassemblés ici,
vous avez deviné sans doute que vous aviez tous trois le
même sujet de plainte contre moi. Je suis prêt à vous rendre
raison. Que le sort décide, entre vous, qui des trois tentera le
premier une vengeance à laquelle vous avez tous un droit
égal. Je n’ai amené ici ni second, ni témoins. Je n’en ai point
pris pour l’offense, je n’en demande point pour la
réparation.» Puis, cédant à son caractère joueur: «Je sais,
ajouta-t-il, qu’on gagne rarement le sept et le va; mais, quel
que soit le sort qui m’attend, on a toujours assez vécu quand
on a eu le temps d’acquérir l’amour des femmes et l’estime
des hommes.»
Pendant que ses adversaires étonnés se regardaient en
silence, et que leur délicatesse calculait peut-être que ce
triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan reprit la
parole: «Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que la nuit
que je viens de passer m’a cruellement fatigué. Il serait
généreux à vous de me permettre de réparer mes forces. J’ai
donné mes ordres qu’on tînt ici un déjeuner prêt; faites-moi
l’honneur de l’accepter. Déjeunons ensemble, et surtout
déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables
bagatelles, mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre
humeur.»
Page 264
Le déjeuner fut accepté. Jamais, dit-on, Prévan ne fut
plus aimable. Il eut l’adresse de n’humilier aucun de ses
rivaux, de leur persuader que tous eussent eu facilement les
mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu’ils n’en
eussent, pas plus que lui, laissé échapper l’occasion. Ces
faits une fois avoués, tout s’arrangeait de soi-même. Aussi le
déjeuner n’était-il pas fini qu’on y avait déjà répété dix fois
que de pareilles femmes ne méritaient pas que d’honnêtes
gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité;
le vin la fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut
pas assez de n’avoir plus de rancune, on se jura amitié sans
réserve.
Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce
dénouement que l’autre, ne voulait pourtant y rien perdre de
sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement ses projets
aux circonstances: «En effet, dit-il aux trois offensés, ce
n’est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous
avez à vous venger. Je vous en offre l’occasion. Déjà je
ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je
partagerais; car si chacun de vous n’a pu parvenir à en fixer
une seule, puis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre
querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir, un souper
dans ma petite maison, et j’espère ne pas différer plus
longtemps votre vengeance.» On voulut le faire expliquer;
mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance
l’autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous
avoir prouvé que j’avais quelque esprit de conduite; reposez-
vous sur moi.» Tous consentirent, et après avoir embrassé
leur nouvel ami ils se séparèrent jusqu’au soir, en attendant
l’effet de ses promesses.
Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va,
suivant l’usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de
toutes trois qu’elles viendraient le soir même souper en tête
à tête à sa petite maison. Deux d’entre elles firent bien
quelques difficultés, mais que reste-t-il à refuser le
lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distance,
plus aimable. Il eut l’adresse de n’humilier aucun de ses
rivaux, de leur persuader que tous eussent eu facilement les
mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu’ils n’en
eussent, pas plus que lui, laissé échapper l’occasion. Ces
faits une fois avoués, tout s’arrangeait de soi-même. Aussi le
déjeuner n’était-il pas fini qu’on y avait déjà répété dix fois
que de pareilles femmes ne méritaient pas que d’honnêtes
gens se battissent pour elles. Cette idée amena la cordialité;
le vin la fortifia; si bien que peu de moments après ce ne fut
pas assez de n’avoir plus de rancune, on se jura amitié sans
réserve.
Prévan, qui, sans doute, aimait bien autant ce
dénouement que l’autre, ne voulait pourtant y rien perdre de
sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement ses projets
aux circonstances: «En effet, dit-il aux trois offensés, ce
n’est pas de moi, mais de vos infidèles maîtresses que vous
avez à vous venger. Je vous en offre l’occasion. Déjà je
ressens, comme vous-même, une injure que bientôt je
partagerais; car si chacun de vous n’a pu parvenir à en fixer
une seule, puis-je espérer de les fixer toutes trois? Votre
querelle devient la mienne. Acceptez, pour ce soir, un souper
dans ma petite maison, et j’espère ne pas différer plus
longtemps votre vengeance.» On voulut le faire expliquer;
mais lui, avec ce ton de supériorité que la circonstance
l’autorisait à prendre: «Messieurs, répondit-il, je crois vous
avoir prouvé que j’avais quelque esprit de conduite; reposez-
vous sur moi.» Tous consentirent, et après avoir embrassé
leur nouvel ami ils se séparèrent jusqu’au soir, en attendant
l’effet de ses promesses.
Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à Paris et va,
suivant l’usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il obtint de
toutes trois qu’elles viendraient le soir même souper en tête
à tête à sa petite maison. Deux d’entre elles firent bien
quelques difficultés, mais que reste-t-il à refuser le
lendemain? Il donna le rendez-vous à une heure de distance,
Page 265
temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs, il se
retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre
allèrent gaiement attendre leurs victimes.
On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la
reçoit avec l’air de l’empressement, la conduit jusque dans le
sanctuaire dont elle se croyait la divinité, puis, disparaissant
sur un léger prétexte, il se fait remplacer aussitôt par l’amant
outragé.
Vous jugez que la confusion d’une femme qui n’a point
encore l’usage des aventures, rendait, en ce moment, le
triomphe bien facile; tout reproche qui ne fut pas fait fut
compté pour une grâce, et l’esclave fugitive, livrée de
nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir
espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité
de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène,
restée vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs
à peu près de la même manière et surtout avec le même
dénouement.
Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en
jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent quand,
au moment du souper, les trois couples se réunirent; mais la
confusion fut au comble quand Prévan, qui reparut au milieu
de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des excuses
qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement
jusqu’à quel point elles avaient été jouées.
Cependant on se mit à table, et peu après la contenance
revint; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent.
Tous avaient la haine dans le cœur, mais les propos n’en
étaient pas moins tendres; la gaieté éveilla le désir qui, à son
tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie
dura jusqu’au matin, et quand on se sépara les femmes
durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient
conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une
rupture qui n’eut point de retour, et non contents de quitter
leurs légères maîtresses, ils achevèrent leur vengeance en
retira, fit avertir les trois autres conjurés, et tous quatre
allèrent gaiement attendre leurs victimes.
On entend arriver la première. Prévan se présente seul, la
reçoit avec l’air de l’empressement, la conduit jusque dans le
sanctuaire dont elle se croyait la divinité, puis, disparaissant
sur un léger prétexte, il se fait remplacer aussitôt par l’amant
outragé.
Vous jugez que la confusion d’une femme qui n’a point
encore l’usage des aventures, rendait, en ce moment, le
triomphe bien facile; tout reproche qui ne fut pas fait fut
compté pour une grâce, et l’esclave fugitive, livrée de
nouveau à son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir
espérer son pardon en reprenant sa première chaîne. Le traité
de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène,
restée vide, fut alternativement remplie par les autres acteurs
à peu près de la même manière et surtout avec le même
dénouement.
Chacune des femmes pourtant se croyait encore seule en
jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent quand,
au moment du souper, les trois couples se réunirent; mais la
confusion fut au comble quand Prévan, qui reparut au milieu
de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des excuses
qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement
jusqu’à quel point elles avaient été jouées.
Cependant on se mit à table, et peu après la contenance
revint; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent.
Tous avaient la haine dans le cœur, mais les propos n’en
étaient pas moins tendres; la gaieté éveilla le désir qui, à son
tour, lui prêta de nouveaux charmes. Cette étonnante orgie
dura jusqu’au matin, et quand on se sépara les femmes
durent se croire pardonnées; mais les hommes, qui avaient
conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une
rupture qui n’eut point de retour, et non contents de quitter
leurs légères maîtresses, ils achevèrent leur vengeance en
Page 266
publiant leur aventure. Depuis ce temps une d’elles est au
couvent, et les deux autres languissent, exilées dans leurs
terres.
Voilà l’histoire de Prévan; c’est à vous de voir si vous
voulez ajouter à sa gloire et vous atteler à son char de
triomphe. Votre lettre m’a vraiment donné de l’inquiétude, et
j’attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire
à la dernière que je vous ai écrite.
Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes
ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement.
Songez que dans la carrière que vous courez l’esprit ne suffit
pas, qu’une seule imprudence y devient un mal sans remède.
Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le
guide de vos plaisirs.
Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez
raisonnable.
De..., ce 18 septembre 17**.
couvent, et les deux autres languissent, exilées dans leurs
terres.
Voilà l’histoire de Prévan; c’est à vous de voir si vous
voulez ajouter à sa gloire et vous atteler à son char de
triomphe. Votre lettre m’a vraiment donné de l’inquiétude, et
j’attends avec impatience une réponse plus sage et plus claire
à la dernière que je vous ai écrite.
Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des idées plaisantes
ou bizarres qui vous séduisent toujours trop facilement.
Songez que dans la carrière que vous courez l’esprit ne suffit
pas, qu’une seule imprudence y devient un mal sans remède.
Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le
guide de vos plaisirs.
Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous étiez
raisonnable.
De..., ce 18 septembre 17**.
Page 267
L E T T RE L XXX
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous
revoir? Qui m’apprendra à vivre loin de vous? qui m’en
donnera la force et le courage? Jamais, non jamais je ne
pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à
mon malheur, et n’y point voir de terme! Valmont, qui
m’avait promis des secours, des consolations, Valmont me
néglige et peut-être m’oublie. Il est auprès de ce qu’il aime;
il ne sait plus ce qu’on souffre quand on est éloigné. En me
faisant passer votre dernière lettre, il ne m’a point écrit.
C’est lui pourtant qui doit m’apprendre quand je pourrai
vous voir et par quel moyen. N’a-t-il donc rien à me dire?
Vous-même vous ne m’en parlez pas; serait-ce que vous n’en
partagez plus le désir? Ah! Cécile, Cécile, je suis bien
malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour,
qui fait le charme de ma vie, en devient le tourment.
Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie,
il le faut, ne fût-ce qu’un moment. Quand je me lève, je me
dis: «Je ne la verrai pas.» Je me couche en disant: «Je ne l’ai
point vue.» Les journées, si longues, n’ont pas un moment
pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret, tout est
désespoir, et tous ces mots me viennent d’où j’attendais tous
mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude
sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je
pense à vous sans cesse et n’y pense jamais sans trouble. Si
je vous vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos
chagrins; si je vous vois tranquille et consolée, ce sont les
miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur.
Ah! qu’il n’en était pas ainsi quand vous habitiez les
mêmes lieux que moi! Tout alors était plaisir. La certitude de
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous
revoir? Qui m’apprendra à vivre loin de vous? qui m’en
donnera la force et le courage? Jamais, non jamais je ne
pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à
mon malheur, et n’y point voir de terme! Valmont, qui
m’avait promis des secours, des consolations, Valmont me
néglige et peut-être m’oublie. Il est auprès de ce qu’il aime;
il ne sait plus ce qu’on souffre quand on est éloigné. En me
faisant passer votre dernière lettre, il ne m’a point écrit.
C’est lui pourtant qui doit m’apprendre quand je pourrai
vous voir et par quel moyen. N’a-t-il donc rien à me dire?
Vous-même vous ne m’en parlez pas; serait-ce que vous n’en
partagez plus le désir? Ah! Cécile, Cécile, je suis bien
malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour,
qui fait le charme de ma vie, en devient le tourment.
Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie,
il le faut, ne fût-ce qu’un moment. Quand je me lève, je me
dis: «Je ne la verrai pas.» Je me couche en disant: «Je ne l’ai
point vue.» Les journées, si longues, n’ont pas un moment
pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret, tout est
désespoir, et tous ces mots me viennent d’où j’attendais tous
mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude
sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je
pense à vous sans cesse et n’y pense jamais sans trouble. Si
je vous vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos
chagrins; si je vous vois tranquille et consolée, ce sont les
miens qui redoublent. Partout je trouve le malheur.
Ah! qu’il n’en était pas ainsi quand vous habitiez les
mêmes lieux que moi! Tout alors était plaisir. La certitude de
Page 268
vous voir embellissait même les moments de l’absence; le
temps qu’il fallait passer loin de vous m’approchait de vous
en s’écoulant. L’emploi que j’en faisais ne vous était jamais
étranger. Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus
digne de vous; si je cultivais quelque talent, j’espérais vous
plaire davantage. Lors même que les distractions du monde
m’emportaient loin de vous, je n’en étais point séparé. Au
spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un
concert me rappelait vos talents et nos si douces occupations.
Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais la plus
légère ressemblance. Je vous comparais à tout; partout vous
aviez l’avantage. Chaque moment du jour était marqué par
un hommage nouveau, et chaque soir j’en apportais le tribut
à vos pieds.
A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des
privations éternelles et un léger espoir que le silence de
Valmont diminue, que le vôtre change en inquiétude. Dix
lieues seulement nous séparent, et cet espace, si facile à
franchir, devient pour moi seul un obstacle insurmontable!
Et quand, pour m’aider à le vaincre, j’implore mon ami, ma
maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me
secourir, ils ne me répondent même pas.
Qu’est donc devenue l’amitié active de Valmont? Que
sont devenus surtout vos sentiments si tendres, et qui vous
rendaient si ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir
tous les jours? Quelquefois, je m’en souviens, sans cesser
d’en avoir le désir, je me trouvais forcé de le sacrifier à des
considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous pas
alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes
raisons! Et qu’il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes
raisons cédaient à vos désirs. Je ne m’en fais point un mérite;
je n’avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez
d’obtenir, je brûlais de l’accorder. Mais enfin je demande à
mon tour, et quelle est cette demande, de vous voir un
moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d’un
amour éternel. N’est-ce donc plus votre bonheur comme le
temps qu’il fallait passer loin de vous m’approchait de vous
en s’écoulant. L’emploi que j’en faisais ne vous était jamais
étranger. Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus
digne de vous; si je cultivais quelque talent, j’espérais vous
plaire davantage. Lors même que les distractions du monde
m’emportaient loin de vous, je n’en étais point séparé. Au
spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un
concert me rappelait vos talents et nos si douces occupations.
Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais la plus
légère ressemblance. Je vous comparais à tout; partout vous
aviez l’avantage. Chaque moment du jour était marqué par
un hommage nouveau, et chaque soir j’en apportais le tribut
à vos pieds.
A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des
privations éternelles et un léger espoir que le silence de
Valmont diminue, que le vôtre change en inquiétude. Dix
lieues seulement nous séparent, et cet espace, si facile à
franchir, devient pour moi seul un obstacle insurmontable!
Et quand, pour m’aider à le vaincre, j’implore mon ami, ma
maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me
secourir, ils ne me répondent même pas.
Qu’est donc devenue l’amitié active de Valmont? Que
sont devenus surtout vos sentiments si tendres, et qui vous
rendaient si ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir
tous les jours? Quelquefois, je m’en souviens, sans cesser
d’en avoir le désir, je me trouvais forcé de le sacrifier à des
considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous pas
alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes
raisons! Et qu’il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes
raisons cédaient à vos désirs. Je ne m’en fais point un mérite;
je n’avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez
d’obtenir, je brûlais de l’accorder. Mais enfin je demande à
mon tour, et quelle est cette demande, de vous voir un
moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d’un
amour éternel. N’est-ce donc plus votre bonheur comme le
Page 269
mien? Je repousse cette idée désespérante, qui mettrait le
comble à mes maux. Vous m’aimez, vous m’aimerez
toujours; je le crois, j’en suis sûr, je ne veux jamais en
douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir
plus longtemps. Adieu, Cécile.
Paris, ce 18 septembre 17**.
comble à mes maux. Vous m’aimez, vous m’aimerez
toujours; je le crois, j’en suis sûr, je ne veux jamais en
douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir
plus longtemps. Adieu, Cécile.
Paris, ce 18 septembre 17**.
Page 270
L E T T RE L XXXI
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me
prouvent ma supériorité sur vous, et vous voulez
m’enseigner, me conduire! Ah! mon pauvre Valmont, quelle
distance il y a encore de vous à moi! Non, tout l’orgueil de
votre sexe ne suffirait pas pour remplir l’intervalle qui nous
sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets,
vous les jugez impossibles! Être orgueilleux et faible, il te
sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes
ressources! Au vrai, vicomte, vos conseils m’ont donné de
l’humeur, et je ne puis vous le cacher.
Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de
votre présidente vous m’étaliez comme un triomphe d’avoir
déconcerté un moment cette femme timide et qui vous aime,
j’y consens; d’en avoir obtenu un regard, un seul regard, je
souris et vous le passe. Que sentant, malgré vous, le peu de
valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à mon
attention en me flattant de l’effort sublime de rapprocher
deux enfants qui, tous deux, brûlent de se voir et qui, soit dit
en passant, doivent à moi seule l’ardeur de ce désir, je le
veux bien encore. Qu’enfin vous vous autorisiez de ces
actions d’éclat pour me dire, d’un ton doctoral, qu’il vaut
mieux employer son temps à exécuter ses projets qu’à les
raconter; cette vanité ne me nuit pas et je la pardonne. Mais
que vous puissiez croire que j’aie besoin de votre prudence,
que je m’égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois
leur sacrifier un plaisir, une fantaisie, en vérité, vicomte,
c’est aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux
bien avoir en vous.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me
prouvent ma supériorité sur vous, et vous voulez
m’enseigner, me conduire! Ah! mon pauvre Valmont, quelle
distance il y a encore de vous à moi! Non, tout l’orgueil de
votre sexe ne suffirait pas pour remplir l’intervalle qui nous
sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets,
vous les jugez impossibles! Être orgueilleux et faible, il te
sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes
ressources! Au vrai, vicomte, vos conseils m’ont donné de
l’humeur, et je ne puis vous le cacher.
Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de
votre présidente vous m’étaliez comme un triomphe d’avoir
déconcerté un moment cette femme timide et qui vous aime,
j’y consens; d’en avoir obtenu un regard, un seul regard, je
souris et vous le passe. Que sentant, malgré vous, le peu de
valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à mon
attention en me flattant de l’effort sublime de rapprocher
deux enfants qui, tous deux, brûlent de se voir et qui, soit dit
en passant, doivent à moi seule l’ardeur de ce désir, je le
veux bien encore. Qu’enfin vous vous autorisiez de ces
actions d’éclat pour me dire, d’un ton doctoral, qu’il vaut
mieux employer son temps à exécuter ses projets qu’à les
raconter; cette vanité ne me nuit pas et je la pardonne. Mais
que vous puissiez croire que j’aie besoin de votre prudence,
que je m’égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois
leur sacrifier un plaisir, une fantaisie, en vérité, vicomte,
c’est aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux
bien avoir en vous.
Page 271
Et qu’avez-vous donc fait que je n’aie surpassé mille
fois? Vous avez séduit, perdu même beaucoup de femmes;
mais quelles difficultés avez-vous eues à vaincre? Quels
obstacles à surmonter? Où est là le mérite qui soit
véritablement à vous? Une belle figure, pur effet du hasard;
des grâces, que l’usage donne presque toujours, de l’esprit à
la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin; une
impudence assez louable, mais peut-être uniquement due à la
facilité de vos premiers succès; si je ne me trompe, voilà
tous vos moyens; car pour la célébrité que vous avez pu
acquérir, vous n’exigerez pas, je crois, que je compte pour
beaucoup l’art de faire naître ou de saisir l’occasion d’un
scandale.
Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi:
mais quelle femme n’en aurait pas plus que vous? Eh! votre
présidente vous mène comme un enfant.
Croyez-moi, vicomte, on acquiert rarement les qualités
dont on peut se passer. Combattant sans risque, vous devez
agir sans précaution. Pour vous autres hommes, les défaites
ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale,
notre fortune est de ne pas perdre, et votre malheur de ne pas
gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu’à
nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous
surpasser, par la nécessité où nous sommes d’en faire un
continuel usage!
Supposons, j’y consens, que vous mettiez autant
d’adresse à nous vaincre que nous à nous défendre ou à
céder, vous conviendrez au moins qu’elle vous devient
inutile après le succès. Uniquement occupé de votre nouveau
goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve: ce n’est
pas à vous que sa durée importe.
En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour
parler le jargon de l’amour, vous seul pouvez, à votre choix,
les resserrer ou les rompre; heureuses encore si, dans votre
légèreté, préférant le mystère à l’éclat, vous vous contentez
fois? Vous avez séduit, perdu même beaucoup de femmes;
mais quelles difficultés avez-vous eues à vaincre? Quels
obstacles à surmonter? Où est là le mérite qui soit
véritablement à vous? Une belle figure, pur effet du hasard;
des grâces, que l’usage donne presque toujours, de l’esprit à
la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin; une
impudence assez louable, mais peut-être uniquement due à la
facilité de vos premiers succès; si je ne me trompe, voilà
tous vos moyens; car pour la célébrité que vous avez pu
acquérir, vous n’exigerez pas, je crois, que je compte pour
beaucoup l’art de faire naître ou de saisir l’occasion d’un
scandale.
Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi:
mais quelle femme n’en aurait pas plus que vous? Eh! votre
présidente vous mène comme un enfant.
Croyez-moi, vicomte, on acquiert rarement les qualités
dont on peut se passer. Combattant sans risque, vous devez
agir sans précaution. Pour vous autres hommes, les défaites
ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale,
notre fortune est de ne pas perdre, et votre malheur de ne pas
gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu’à
nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous
surpasser, par la nécessité où nous sommes d’en faire un
continuel usage!
Supposons, j’y consens, que vous mettiez autant
d’adresse à nous vaincre que nous à nous défendre ou à
céder, vous conviendrez au moins qu’elle vous devient
inutile après le succès. Uniquement occupé de votre nouveau
goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve: ce n’est
pas à vous que sa durée importe.
En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour
parler le jargon de l’amour, vous seul pouvez, à votre choix,
les resserrer ou les rompre; heureuses encore si, dans votre
légèreté, préférant le mystère à l’éclat, vous vous contentez
Page 272
d’un abandon humiliant et ne faites pas de l’idole de la veille
la victime du lendemain!
Mais qu’une femme infortunée sente la première le poids
de sa chaîne, quels risques n’a-t-elle pas à courir si elle tente
de s’y soustraire, si elle ose seulement la soulever? Ce n’est
qu’en tremblant qu’elle essaie d’éloigner d’elle l’homme que
son cœur repousse avec effort. S’obstine-t-il à rester, ce
qu’elle accordait à l’amour il faut le livrer à la crainte:
Ses bras s’ouvrent encor quand son cœur est fermé.
Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens
que vous auriez rompus. A la merci de son ennemi, elle est
sans ressource s’il est sans générosité, et comment en espérer
en lui, lorsque, si quelquefois on le loue d’en avoir, jamais
pourtant on ne le blâme d’en manquer?
Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur
évidence a rendues triviales. Si cependant vous m’avez vue
disposant des événements et des opinions, faire de ces
hommes si redoutables le jouet de mes caprices ou de mes
fantaisies, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance de
me nuire, si j’ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles,
attacher à ma suite ou rejeter loin de moi
Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves[32];
si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation
s’est pourtant conservée pure, n’avez-vous pas dû en
conclure que, née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre,
j’avais su me créer des moyens inconnus jusqu’à moi?
Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes
à délire et qui se disent à sentiment; dont l’imagination
exaltée ferait croire que la nature a placé leurs sens dans leur
tête; qui, n’ayant jamais réfléchi, confondent sans cesse
l’amour et l’amant; qui, dans leur folle illusion, croient que
celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est
la victime du lendemain!
Mais qu’une femme infortunée sente la première le poids
de sa chaîne, quels risques n’a-t-elle pas à courir si elle tente
de s’y soustraire, si elle ose seulement la soulever? Ce n’est
qu’en tremblant qu’elle essaie d’éloigner d’elle l’homme que
son cœur repousse avec effort. S’obstine-t-il à rester, ce
qu’elle accordait à l’amour il faut le livrer à la crainte:
Ses bras s’ouvrent encor quand son cœur est fermé.
Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens
que vous auriez rompus. A la merci de son ennemi, elle est
sans ressource s’il est sans générosité, et comment en espérer
en lui, lorsque, si quelquefois on le loue d’en avoir, jamais
pourtant on ne le blâme d’en manquer?
Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur
évidence a rendues triviales. Si cependant vous m’avez vue
disposant des événements et des opinions, faire de ces
hommes si redoutables le jouet de mes caprices ou de mes
fantaisies, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance de
me nuire, si j’ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles,
attacher à ma suite ou rejeter loin de moi
Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves[32];
si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation
s’est pourtant conservée pure, n’avez-vous pas dû en
conclure que, née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre,
j’avais su me créer des moyens inconnus jusqu’à moi?
Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes
à délire et qui se disent à sentiment; dont l’imagination
exaltée ferait croire que la nature a placé leurs sens dans leur
tête; qui, n’ayant jamais réfléchi, confondent sans cesse
l’amour et l’amant; qui, dans leur folle illusion, croient que
celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est
Page 273
l’unique dépositaire, et vraies superstitieuses, ont pour le
prêtre le respect et la foi qui n’est dû qu’à la Divinité.
Craignez encore pour celles qui, plus vaines que
prudentes, ne savent pas au besoin consentir à se faire
quitter.
Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur
oisiveté, que vous nommez sensibles et dont l’amour
s’empare si facilement et avec tant de puissance, qui sentent
le besoin de s’en occuper encore même lorsqu’elles n’en
jouissent pas et, s’abandonnant sans réserve à la
fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces lettres si
douces, mais si dangereuses à écrire, et ne craignent pas de
confier ces preuves de leur faiblesse à l’objet qui les cause:
imprudentes qui dans leur amant actuel ne savent pas voir
leur ennemi futur.
Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes
inconsidérées? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles
que je me suis prescrites et manquer à mes principes? Je dis
mes principes, et je le dis à dessein, car ils ne sont pas,
comme ceux des autres femmes, abandonnés au hasard,
reçus sans examen et suivis par habitude: ils sont le fruit de
mes profondes réflexions; je les ai créés et je puis dire que je
suis mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore,
j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en
profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait
étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité, les discours
qu’on s’empressait à me tenir, je recueillais avec soin ceux
qu’on cherchait à me cacher.
Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit
encore à dissimuler; forcée souvent de cacher les objets de
mon attention aux yeux de ceux qui m’entouraient, j’essayai
de guider les miens à mon gré; j’obtins dès lors de prendre à
volonté ce regard distrait que vous avez loué si souvent.
Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de
prêtre le respect et la foi qui n’est dû qu’à la Divinité.
Craignez encore pour celles qui, plus vaines que
prudentes, ne savent pas au besoin consentir à se faire
quitter.
Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur
oisiveté, que vous nommez sensibles et dont l’amour
s’empare si facilement et avec tant de puissance, qui sentent
le besoin de s’en occuper encore même lorsqu’elles n’en
jouissent pas et, s’abandonnant sans réserve à la
fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces lettres si
douces, mais si dangereuses à écrire, et ne craignent pas de
confier ces preuves de leur faiblesse à l’objet qui les cause:
imprudentes qui dans leur amant actuel ne savent pas voir
leur ennemi futur.
Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes
inconsidérées? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles
que je me suis prescrites et manquer à mes principes? Je dis
mes principes, et je le dis à dessein, car ils ne sont pas,
comme ceux des autres femmes, abandonnés au hasard,
reçus sans examen et suivis par habitude: ils sont le fruit de
mes profondes réflexions; je les ai créés et je puis dire que je
suis mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore,
j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en
profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait
étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité, les discours
qu’on s’empressait à me tenir, je recueillais avec soin ceux
qu’on cherchait à me cacher.
Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit
encore à dissimuler; forcée souvent de cacher les objets de
mon attention aux yeux de ceux qui m’entouraient, j’essayai
de guider les miens à mon gré; j’obtins dès lors de prendre à
volonté ce regard distrait que vous avez loué si souvent.
Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de
Page 274
même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je
quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sérénité,
même celui de la joie; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer
des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps
l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même
soin et plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie
inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma
physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois
si étonné.
J’étais bien jeune encore et presque sans intérêt, mais je
n’avais à moi que ma pensée, et je m’indignais qu’on pût me
la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces
premières armes, j’en essayai l’usage; non contente de ne
plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des
formes différentes; sûre de mes gestes, j’observais mes
discours; je réglais les uns et les autres suivant les
circonstances ou même seulement suivant mes fantaisies: dès
ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule et je ne
montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.
Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur
l’expression des figures et le caractère des physionomies; et
j’y gagnai ce coup d’œil pénétrant auquel l’expérience m’a
pourtant appris à ne pas me fier entièrement, mais qui, en
tout, m’a rarement trompée.
Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents
auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur
réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers
éléments de la science que je voulais acquérir.
Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je
cherchais à deviner l’amour et ses plaisirs, mais n’ayant
jamais été au couvent, n’ayant point de bonne amie et
surveillée par une mère vigilante, je n’avais que des idées
vagues et que je ne pouvais fixer; la nature même, dont
assurément je n’ai eu qu’à me louer depuis, ne me donnait
encore aucun indice. On eût dit qu’elle travaillait en silence à
quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sérénité,
même celui de la joie; j’ai porté le zèle jusqu’à me causer
des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps
l’expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même
soin et plus de peine pour réprimer les symptômes d’une joie
inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma
physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois
si étonné.
J’étais bien jeune encore et presque sans intérêt, mais je
n’avais à moi que ma pensée, et je m’indignais qu’on pût me
la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces
premières armes, j’en essayai l’usage; non contente de ne
plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des
formes différentes; sûre de mes gestes, j’observais mes
discours; je réglais les uns et les autres suivant les
circonstances ou même seulement suivant mes fantaisies: dès
ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule et je ne
montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.
Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur
l’expression des figures et le caractère des physionomies; et
j’y gagnai ce coup d’œil pénétrant auquel l’expérience m’a
pourtant appris à ne pas me fier entièrement, mais qui, en
tout, m’a rarement trompée.
Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents
auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur
réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers
éléments de la science que je voulais acquérir.
Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je
cherchais à deviner l’amour et ses plaisirs, mais n’ayant
jamais été au couvent, n’ayant point de bonne amie et
surveillée par une mère vigilante, je n’avais que des idées
vagues et que je ne pouvais fixer; la nature même, dont
assurément je n’ai eu qu’à me louer depuis, ne me donnait
encore aucun indice. On eût dit qu’elle travaillait en silence à
Page 275
perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait; je ne
désirais pas de jouir, je voulais savoir; le désir de m’instruire
m’en suggéra les moyens.
Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler
sur cet objet sans me compromettre était mon confesseur.
Aussitôt je pris mon parti: je surmontai ma petite honte et,
me vantant d’une faute que je n’avais pas commise, je
m’accusai d’avoir fait tout ce que font les femmes. Ce fut
mon expression, mais en parlant ainsi, je ne savais en vérité,
quelle idée j’exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait
trompé, ni entièrement rempli: la crainte de me trahir
m’empêchait de m’éclairer; mais le bon Père me fit le mal si
grand que j’en conclus que le plaisir devait être extrême et,
au désir de le connaître, succéda celui de le goûter.
Je ne sais où ce désir m’aurait conduite, et alors dénuée
d’expérience, peut-être une seule occasion m’eût perdue;
heureusement pour moi, ma mère m’annonça peu de jours
après que j’allais me marier; sur-le-champ la certitude de
savoir éteignit ma curiosité et j’arrivai vierge entre les bras
de M. de Merteuil.
J’attendais avec sécurité le moment qui devait
m’instruire, et j’eus besoin de réflexion pour montrer de
l’embarras et de la crainte. Cette première nuit, dont on se
fait pour l’ordinaire une idée si cruelle ou si douce, ne me
présentait qu’une occasion d’expérience: douleur et plaisir,
j’observai tout exactement et ne voyais dans ces diverses
sensations que des faits à recueillir et à méditer.
Ce genre d’étude parvint bientôt à me plaire, mais fidèle
à mes principes et sentant, peut-être par instinct, que nul ne
devait être plus loin de ma confiance que mon mari, je
résolus, par cela seul que j’étais sensible, de me montrer
impassible à ses yeux. Cette froideur apparente fut par la
suite le fondement inébranlable de son aveugle confiance;
j’y joignis, par une seconde réflexion, l’air d’étourderie
désirais pas de jouir, je voulais savoir; le désir de m’instruire
m’en suggéra les moyens.
Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler
sur cet objet sans me compromettre était mon confesseur.
Aussitôt je pris mon parti: je surmontai ma petite honte et,
me vantant d’une faute que je n’avais pas commise, je
m’accusai d’avoir fait tout ce que font les femmes. Ce fut
mon expression, mais en parlant ainsi, je ne savais en vérité,
quelle idée j’exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait
trompé, ni entièrement rempli: la crainte de me trahir
m’empêchait de m’éclairer; mais le bon Père me fit le mal si
grand que j’en conclus que le plaisir devait être extrême et,
au désir de le connaître, succéda celui de le goûter.
Je ne sais où ce désir m’aurait conduite, et alors dénuée
d’expérience, peut-être une seule occasion m’eût perdue;
heureusement pour moi, ma mère m’annonça peu de jours
après que j’allais me marier; sur-le-champ la certitude de
savoir éteignit ma curiosité et j’arrivai vierge entre les bras
de M. de Merteuil.
J’attendais avec sécurité le moment qui devait
m’instruire, et j’eus besoin de réflexion pour montrer de
l’embarras et de la crainte. Cette première nuit, dont on se
fait pour l’ordinaire une idée si cruelle ou si douce, ne me
présentait qu’une occasion d’expérience: douleur et plaisir,
j’observai tout exactement et ne voyais dans ces diverses
sensations que des faits à recueillir et à méditer.
Ce genre d’étude parvint bientôt à me plaire, mais fidèle
à mes principes et sentant, peut-être par instinct, que nul ne
devait être plus loin de ma confiance que mon mari, je
résolus, par cela seul que j’étais sensible, de me montrer
impassible à ses yeux. Cette froideur apparente fut par la
suite le fondement inébranlable de son aveugle confiance;
j’y joignis, par une seconde réflexion, l’air d’étourderie
Page 276
qu’autorisait mon âge, et jamais il ne me jugea plus enfant
que dans les moments où je le louais avec plus d’audace.
Cependant, je l’avouerai, je me laissai d’abord entraîner
par le tourbillon du monde et je me livrai tout entière à ses
distractions futiles. Mais, au bout de quelques mois, M. de
Merteuil m’ayant menée à sa triste campagne, la crainte de
l’ennui fit revenir le goût de l’étude, et ne m’y trouvant
entourée que de gens dont la distance avec moi me mettait à
l’abri de tout soupçon, j’en profitai pour donner un champ
plus vaste à mes expériences. Ce fut là surtout que je
m’assurai que l’amour, que l’on nous vante comme la cause
de nos plaisirs, n’en est au plus que le prétexte.
La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si
douces occupations; il fallut le suivre à la ville où il venait
chercher des secours. Il mourut, comme vous savez, peu de
temps après, et quoique à tout prendre, je n’eusse pas à me
plaindre de lui, je n’en sentis pas moins vivement le prix de
la liberté qu’allait me donner mon veuvage, et je me promis
bien d’en profiter.
Ma mère comptait que j’entrerais au couvent ou
reviendrais vivre avec elle. Je refusai l’un et l’autre parti et
tout ce que j’accordai à la décence fut de retourner dans cette
même campagne, où il me restait bien encore quelques
observations à faire.
Je les fortifiai par le secours de la lecture; mais ne croyez
pas qu’elle fût toute du genre que vous la supposez. J’étudiai
nos mœurs dans les romans, nos opinions dans les
philosophes; je cherchai même dans les moralistes les plus
sévères ce qu’ils exigeaient de nous et je m’assurai ainsi de
ce qu’on pouvait faire, de ce qu’on devait penser et de ce
qu’il fallait paraître. Une fois fixée sur ces trois objets, le
dernier seul présentait quelques difficultés dans son
exécution: j’espérai les vaincre et j’en méditai les moyens.
Je commençais à m’ennuyer de mes plaisirs rustiques,
trop peu variés pour ma tête active; je sentais un besoin de
que dans les moments où je le louais avec plus d’audace.
Cependant, je l’avouerai, je me laissai d’abord entraîner
par le tourbillon du monde et je me livrai tout entière à ses
distractions futiles. Mais, au bout de quelques mois, M. de
Merteuil m’ayant menée à sa triste campagne, la crainte de
l’ennui fit revenir le goût de l’étude, et ne m’y trouvant
entourée que de gens dont la distance avec moi me mettait à
l’abri de tout soupçon, j’en profitai pour donner un champ
plus vaste à mes expériences. Ce fut là surtout que je
m’assurai que l’amour, que l’on nous vante comme la cause
de nos plaisirs, n’en est au plus que le prétexte.
La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si
douces occupations; il fallut le suivre à la ville où il venait
chercher des secours. Il mourut, comme vous savez, peu de
temps après, et quoique à tout prendre, je n’eusse pas à me
plaindre de lui, je n’en sentis pas moins vivement le prix de
la liberté qu’allait me donner mon veuvage, et je me promis
bien d’en profiter.
Ma mère comptait que j’entrerais au couvent ou
reviendrais vivre avec elle. Je refusai l’un et l’autre parti et
tout ce que j’accordai à la décence fut de retourner dans cette
même campagne, où il me restait bien encore quelques
observations à faire.
Je les fortifiai par le secours de la lecture; mais ne croyez
pas qu’elle fût toute du genre que vous la supposez. J’étudiai
nos mœurs dans les romans, nos opinions dans les
philosophes; je cherchai même dans les moralistes les plus
sévères ce qu’ils exigeaient de nous et je m’assurai ainsi de
ce qu’on pouvait faire, de ce qu’on devait penser et de ce
qu’il fallait paraître. Une fois fixée sur ces trois objets, le
dernier seul présentait quelques difficultés dans son
exécution: j’espérai les vaincre et j’en méditai les moyens.
Je commençais à m’ennuyer de mes plaisirs rustiques,
trop peu variés pour ma tête active; je sentais un besoin de
Page 277
coquetterie qui me raccommoda avec l’amour, non pour le
ressentir à la vérité, mais pour l’inspirer et le feindre. En
vain m’avait-on dit et avais-je lu qu’on ne pouvait feindre ce
sentiment: je voyais pourtant que, pour y parvenir, il suffisait
de joindre à l’esprit d’un auteur le talent d’un comédien. Je
m’exerçai dans les deux genres et peut-être avec quelque
succès, mais, au lieu de rechercher les vains
applaudissements du théâtre, je résolus d’employer à mon
bonheur ce que tant d’autres sacrifiaient à la vanité.
Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon
deuil me permettant alors de reparaître, je revins à la ville
avec mes grands projets; je ne m’attendais pas au premier
obstacle que j’y rencontrai.
Cette longue solitude, cette austère retraite avaient jeté
sur moi un vernis de pruderie qui effrayait nos plus
agréables; ils se tenaient à l’écart et me laissaient livrée à
une foule d’ennuyeux qui tous prétendaient à ma main.
L’embarras n’était pas de les refuser, mais plusieurs de ces
refus déplaisaient à ma famille et je perdais dans ces
tracasseries intérieures le temps dont je m’étais promis un si
charmant usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns et
éloigner les autres, d’afficher quelques inconséquences et
d’employer à nuire à ma réputation, le soin que je comptais
mettre à la conserver. Je réussis facilement, comme vous
pouvez croire. Mais n’étant emportée par aucune passion, je
ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec
prudence les doses de mon étourderie.
Dès que j’eus touché le but que je voulais atteindre, je
revins sur mes pas et fis honneur de mon amendement à
quelques-unes de ces femmes qui, dans l’impuissance
d’avoir des prétentions à l’agrément, se rejettent sur celles
du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie qui me
valut plus que je n’avais espéré. Ces reconnaissantes
duègnes s’établirent mes apologistes, et leur zèle aveugle
pour ce qu’elles appelaient leur ouvrage, fut porté au point
qu’au moindre propos qu’on se permettait sur moi, tout le
ressentir à la vérité, mais pour l’inspirer et le feindre. En
vain m’avait-on dit et avais-je lu qu’on ne pouvait feindre ce
sentiment: je voyais pourtant que, pour y parvenir, il suffisait
de joindre à l’esprit d’un auteur le talent d’un comédien. Je
m’exerçai dans les deux genres et peut-être avec quelque
succès, mais, au lieu de rechercher les vains
applaudissements du théâtre, je résolus d’employer à mon
bonheur ce que tant d’autres sacrifiaient à la vanité.
Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon
deuil me permettant alors de reparaître, je revins à la ville
avec mes grands projets; je ne m’attendais pas au premier
obstacle que j’y rencontrai.
Cette longue solitude, cette austère retraite avaient jeté
sur moi un vernis de pruderie qui effrayait nos plus
agréables; ils se tenaient à l’écart et me laissaient livrée à
une foule d’ennuyeux qui tous prétendaient à ma main.
L’embarras n’était pas de les refuser, mais plusieurs de ces
refus déplaisaient à ma famille et je perdais dans ces
tracasseries intérieures le temps dont je m’étais promis un si
charmant usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns et
éloigner les autres, d’afficher quelques inconséquences et
d’employer à nuire à ma réputation, le soin que je comptais
mettre à la conserver. Je réussis facilement, comme vous
pouvez croire. Mais n’étant emportée par aucune passion, je
ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec
prudence les doses de mon étourderie.
Dès que j’eus touché le but que je voulais atteindre, je
revins sur mes pas et fis honneur de mon amendement à
quelques-unes de ces femmes qui, dans l’impuissance
d’avoir des prétentions à l’agrément, se rejettent sur celles
du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie qui me
valut plus que je n’avais espéré. Ces reconnaissantes
duègnes s’établirent mes apologistes, et leur zèle aveugle
pour ce qu’elles appelaient leur ouvrage, fut porté au point
qu’au moindre propos qu’on se permettait sur moi, tout le
Page 278
parti prude criait au scandale et à l’injure. Le même moyen
me valut encore le suffrage de nos femmes à prétentions, qui,
persuadées que je renonçais à courir la même carrière
qu’elles, me choisirent pour l’objet de leurs éloges toutes les
fois qu’elles voulaient prouver qu’elles ne médisaient pas de
tout le monde.
Cependant ma conduite précédente avait ramené les
amants, et pour me ménager entre eux et mes infidèles
protectrices, je me montrai comme une femme sensible, mais
difficile, à qui l’excès de sa délicatesse fournissait des armes
contre l’amour.
Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les
talents que je m’étais donnés. Mon premier soin fut
d’acquérir le renom d’invincible. Pour y parvenir, les
hommes qui ne me plaisaient point furent toujours les seuls
dont j’eus l’air d’accepter les hommages. Je les employais
utilement à me procurer les honneurs de la résistance, tandis
que je me livrais sans crainte à l’amant préféré. Mais celui-
là, ma feinte timidité ne lui a jamais permis de me suivre
dans le monde, et les regards du cercle ont été ainsi toujours
fixés sur l’amant malheureux.
Vous savez combien je me décide vite: c’est pour avoir
observé que ce sont presque toujours les soins antérieurs qui
livrent le secret des femmes. Quoi qu’on puisse faire, le ton
n’est jamais le même, avant ou après le succès. Cette
différence n’échappe point à l’observateur attentif, et j’ai
trouvé moins dangereux de me tromper dans le choix que de
me laisser pénétrer. Je gagne encore par là d’ôter les
vraisemblances sur lesquelles seules on peut nous juger.
Ces précautions et celle de ne jamais écrire, de ne
délivrer jamais aucune preuve de ma défaite, pouvaient
paraître excessives et ne m’ont jamais paru suffisantes.
Descendue dans mon cœur, j’y ai étudié celui des autres. J’y
ai vu qu’il n’est personne qui n’y conserve un secret qu’il lui
importe qui ne soit point dévoilé: vérité que l’antiquité paraît
me valut encore le suffrage de nos femmes à prétentions, qui,
persuadées que je renonçais à courir la même carrière
qu’elles, me choisirent pour l’objet de leurs éloges toutes les
fois qu’elles voulaient prouver qu’elles ne médisaient pas de
tout le monde.
Cependant ma conduite précédente avait ramené les
amants, et pour me ménager entre eux et mes infidèles
protectrices, je me montrai comme une femme sensible, mais
difficile, à qui l’excès de sa délicatesse fournissait des armes
contre l’amour.
Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les
talents que je m’étais donnés. Mon premier soin fut
d’acquérir le renom d’invincible. Pour y parvenir, les
hommes qui ne me plaisaient point furent toujours les seuls
dont j’eus l’air d’accepter les hommages. Je les employais
utilement à me procurer les honneurs de la résistance, tandis
que je me livrais sans crainte à l’amant préféré. Mais celui-
là, ma feinte timidité ne lui a jamais permis de me suivre
dans le monde, et les regards du cercle ont été ainsi toujours
fixés sur l’amant malheureux.
Vous savez combien je me décide vite: c’est pour avoir
observé que ce sont presque toujours les soins antérieurs qui
livrent le secret des femmes. Quoi qu’on puisse faire, le ton
n’est jamais le même, avant ou après le succès. Cette
différence n’échappe point à l’observateur attentif, et j’ai
trouvé moins dangereux de me tromper dans le choix que de
me laisser pénétrer. Je gagne encore par là d’ôter les
vraisemblances sur lesquelles seules on peut nous juger.
Ces précautions et celle de ne jamais écrire, de ne
délivrer jamais aucune preuve de ma défaite, pouvaient
paraître excessives et ne m’ont jamais paru suffisantes.
Descendue dans mon cœur, j’y ai étudié celui des autres. J’y
ai vu qu’il n’est personne qui n’y conserve un secret qu’il lui
importe qui ne soit point dévoilé: vérité que l’antiquité paraît
Page 279
avoir mieux connue que nous et dont l’histoire de Samson
pourrait n’être qu’un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila,
j’ai toujours, comme elle, employé ma puissance à
surprendre ce secret important. Hé! de combien de nos
Samson modernes ne tiens-je pas la chevelure sous le
ciseau? et ceux-là, j’ai cessé de les craindre: ce sont les seuls
que je me sois permis d’humilier quelquefois. Plus souple
avec les autres, l’art de les rendre infidèles pour éviter de
leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente
confiance, quelques procédés généreux, l’idée flatteuse et
que chacun conserve d’avoir été mon seul amant, m’ont
obtenu leur discrétion. Enfin, quand ces moyens m’ont
manqué, j’ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer d’avance,
sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes
dangereux auraient pu obtenir.
Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans
cesse, et vous doutez de ma prudence! Eh bien! rappelez-
vous le temps où vous me rendîtes vos premiers soins:
jamais hommage ne me flatta autant; je vous désirais avant
de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il me semblait
que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre
corps à corps. C’est le seul de mes goûts qui ait jamais pris
un moment d’empire sur moi. Cependant, si vous eussiez
voulu me perdre, quels moyens eussiez-vous trouvés? de
vains discours qui ne laissent aucune trace après eux, que
votre réputation même eût aidé à rendre suspects, et une
suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait
l’air d’un roman mal tissu.
A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets, mais
vous savez quels intérêts nous unissent, et si de nous deux,
c’est moi qu’on doit taxer d’imprudence[33].
Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le
faire exactement. Je vous entends d’ici me dire que je suis au
moins à la merci de ma femme de chambre; en effet, si elle
n’a pas le secret de mes sentiments, elle a celui de mes
actions. Quand vous m’en parlâtes jadis, je vous répondis
pourrait n’être qu’un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila,
j’ai toujours, comme elle, employé ma puissance à
surprendre ce secret important. Hé! de combien de nos
Samson modernes ne tiens-je pas la chevelure sous le
ciseau? et ceux-là, j’ai cessé de les craindre: ce sont les seuls
que je me sois permis d’humilier quelquefois. Plus souple
avec les autres, l’art de les rendre infidèles pour éviter de
leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente
confiance, quelques procédés généreux, l’idée flatteuse et
que chacun conserve d’avoir été mon seul amant, m’ont
obtenu leur discrétion. Enfin, quand ces moyens m’ont
manqué, j’ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer d’avance,
sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes
dangereux auraient pu obtenir.
Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans
cesse, et vous doutez de ma prudence! Eh bien! rappelez-
vous le temps où vous me rendîtes vos premiers soins:
jamais hommage ne me flatta autant; je vous désirais avant
de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il me semblait
que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre
corps à corps. C’est le seul de mes goûts qui ait jamais pris
un moment d’empire sur moi. Cependant, si vous eussiez
voulu me perdre, quels moyens eussiez-vous trouvés? de
vains discours qui ne laissent aucune trace après eux, que
votre réputation même eût aidé à rendre suspects, et une
suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait
l’air d’un roman mal tissu.
A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets, mais
vous savez quels intérêts nous unissent, et si de nous deux,
c’est moi qu’on doit taxer d’imprudence[33].
Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le
faire exactement. Je vous entends d’ici me dire que je suis au
moins à la merci de ma femme de chambre; en effet, si elle
n’a pas le secret de mes sentiments, elle a celui de mes
actions. Quand vous m’en parlâtes jadis, je vous répondis
Page 280
seulement que j’étais sûre d’elle, et la preuve que cette
réponse suffit alors à votre tranquillité, c’est que vous lui
avez confié depuis, et pour votre compte, des secrets assez
dangereux. Mais à présent que Prévan vous donne de
l’ombrage et que la tête vous en tourne, je me doute bien que
vous ne me croyez plus sur ma parole. Il faut donc vous
édifier.
Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, et ce lien
qui ne nous en paraît pas un, n’est pas sans force pour les
gens de cet état; de plus, j’ai son secret et mieux encore:
victime d’une folie de l’amour, elle était perdue si je ne
l’eusse sauvée. Ses parents, tout hérissés d’honneur, ne
voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils s’adressèrent à
moi. Je vis d’un coup d’œil, combien leur courroux pouvait
m’être utile. Je le secondai et sollicitai l’ordre, que j’obtins.
Puis, passant tout à coup au parti de la clémence auquel
j’amenai ses parents, et profitant de mon crédit auprès du
vieux ministre, je les fis tous consentir à me laisser
dépositaire de cet ordre et maîtresse d’en arrêter ou
demander l’exécution, suivant que je jugerais du mérite de la
conduite future de cette fille. Elle sait donc que j’ai son sort
entre les mains, et quand, par impossible, ces moyens
puissants ne l’arrêteraient point, n’est-il pas évident que sa
conduite dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt
toute créance à ses discours?
A ces précautions, que j’appelle fondamentales, s’en
joignent mille autres, ou locales, ou d’occasion, que la
réflexion et l’habitude font trouver au besoin; dont le détail
serait minutieux, mais dont la pratique est importante, et
qu’il faut vous donner la peine de recueillir dans l’ensemble
de ma conduite, si vous voulez parvenir à les connaître.
Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins
pour n’en pas retirer de fruits, qu’après m’être autant élevée
au-dessus des autres femmes par mes travaux pénibles, je
consente à ramper comme elles dans ma marche, entre
l’imprudence et la timidité; que surtout je pusse redouter un
réponse suffit alors à votre tranquillité, c’est que vous lui
avez confié depuis, et pour votre compte, des secrets assez
dangereux. Mais à présent que Prévan vous donne de
l’ombrage et que la tête vous en tourne, je me doute bien que
vous ne me croyez plus sur ma parole. Il faut donc vous
édifier.
Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, et ce lien
qui ne nous en paraît pas un, n’est pas sans force pour les
gens de cet état; de plus, j’ai son secret et mieux encore:
victime d’une folie de l’amour, elle était perdue si je ne
l’eusse sauvée. Ses parents, tout hérissés d’honneur, ne
voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils s’adressèrent à
moi. Je vis d’un coup d’œil, combien leur courroux pouvait
m’être utile. Je le secondai et sollicitai l’ordre, que j’obtins.
Puis, passant tout à coup au parti de la clémence auquel
j’amenai ses parents, et profitant de mon crédit auprès du
vieux ministre, je les fis tous consentir à me laisser
dépositaire de cet ordre et maîtresse d’en arrêter ou
demander l’exécution, suivant que je jugerais du mérite de la
conduite future de cette fille. Elle sait donc que j’ai son sort
entre les mains, et quand, par impossible, ces moyens
puissants ne l’arrêteraient point, n’est-il pas évident que sa
conduite dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt
toute créance à ses discours?
A ces précautions, que j’appelle fondamentales, s’en
joignent mille autres, ou locales, ou d’occasion, que la
réflexion et l’habitude font trouver au besoin; dont le détail
serait minutieux, mais dont la pratique est importante, et
qu’il faut vous donner la peine de recueillir dans l’ensemble
de ma conduite, si vous voulez parvenir à les connaître.
Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins
pour n’en pas retirer de fruits, qu’après m’être autant élevée
au-dessus des autres femmes par mes travaux pénibles, je
consente à ramper comme elles dans ma marche, entre
l’imprudence et la timidité; que surtout je pusse redouter un
Page 281
homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite?
Non, vicomte, jamais! Il faut vaincre ou périr. Quant à
Prévan, je veux l’avoir et je l’aurai; il veut le dire et il ne le
dira pas: en deux mots, voilà notre roman. Adieu.
De..., ce 20 septembre 17**.
[32] On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui se trouve plus haut,
Ses bras s’ouvrent encor quand son cœur est fermé, sont des
citations d’ouvrages peu connus ou s’ils font partie de la prose de
Mme de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c’est la multitude de fautes
de ce genre qui se trouvent dans toutes les lettres de cette
correspondance. Celles du chevalier Danceny sont les seules qui en
soient exemptes: peut-être que comme il s’occupait quelquefois de
poésie, son oreille plus exercée lui faisait éviter plus facilement ce
défaut.
[33] On saura dans la suite, lettre CLII, non pas le secret de M.
de Valmont, mais à peu près de quel genre il était, et le lecteur
sentira qu’on n’a pas pu l’éclaircir davantage sur cet objet.
Non, vicomte, jamais! Il faut vaincre ou périr. Quant à
Prévan, je veux l’avoir et je l’aurai; il veut le dire et il ne le
dira pas: en deux mots, voilà notre roman. Adieu.
De..., ce 20 septembre 17**.
[32] On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui se trouve plus haut,
Ses bras s’ouvrent encor quand son cœur est fermé, sont des
citations d’ouvrages peu connus ou s’ils font partie de la prose de
Mme de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c’est la multitude de fautes
de ce genre qui se trouvent dans toutes les lettres de cette
correspondance. Celles du chevalier Danceny sont les seules qui en
soient exemptes: peut-être que comme il s’occupait quelquefois de
poésie, son oreille plus exercée lui faisait éviter plus facilement ce
défaut.
[33] On saura dans la suite, lettre CLII, non pas le secret de M.
de Valmont, mais à peu près de quel genre il était, et le lecteur
sentira qu’on n’a pas pu l’éclaircir davantage sur cet objet.
Page 282
L E T T RE L XXXI I
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Mon Dieu, que votre lettre m’a fait de peine! J’avais bien
besoin d’avoir tant d’impatience de la recevoir! J’espérais y
trouver de la consolation, et voilà que je suis plus affligée
qu’avant de l’avoir reçue. J’ai bien pleuré en la lisant: ce
n’est pas cela que je vous reproche; j’ai déjà bien pleuré des
fois à cause de vous sans que ça me fasse de la peine. Mais,
cette fois-ci, ce n’est pas la même chose.
Qu’est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour
devient un tourment pour vous, que vous ne pouvez plus
vivre ainsi, ni soutenir plus longtemps votre situation? Est-ce
que vous allez cesser de m’aimer, parce que cela n’est pas si
agréable qu’autrefois? Il me semble que je ne suis pas plus
heureuse que vous, bien au contraire; et pourtant je ne vous
aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a pas écrit, ce
n’est pas ma faute; je n’ai pas pu l’en prier, parce que je n’ai
pas été seule avec lui et que nous sommes convenus que
nous ne nous parlerions jamais devant le monde; et ça, c’est
encore pour nous, afin qu’il puisse faire plus tôt ce que vous
désirez. Je ne dis pas que je ne le désire pas aussi, et vous
devez en être bien sûr: mais comment voulez-vous que je
fasse? Si vous croyez que c’est si facile, trouvez donc le
moyen, je ne demande pas mieux.
Croyez-vous qu’il me soit bien agréable d’être grondée
tous les jours par maman, elle qui auparavant ne me disait
jamais rien, bien au contraire? A présent, c’est pis que si
j’étais au couvent. Je m’en consolais pourtant en songeant
que c’était pour vous; il y avait même des moments où je
trouvais que j’en étais bien aise; mais quand je vois que vous
êtes fâché aussi, et ça sans qu’il y ait du tout de ma faute, je
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Mon Dieu, que votre lettre m’a fait de peine! J’avais bien
besoin d’avoir tant d’impatience de la recevoir! J’espérais y
trouver de la consolation, et voilà que je suis plus affligée
qu’avant de l’avoir reçue. J’ai bien pleuré en la lisant: ce
n’est pas cela que je vous reproche; j’ai déjà bien pleuré des
fois à cause de vous sans que ça me fasse de la peine. Mais,
cette fois-ci, ce n’est pas la même chose.
Qu’est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour
devient un tourment pour vous, que vous ne pouvez plus
vivre ainsi, ni soutenir plus longtemps votre situation? Est-ce
que vous allez cesser de m’aimer, parce que cela n’est pas si
agréable qu’autrefois? Il me semble que je ne suis pas plus
heureuse que vous, bien au contraire; et pourtant je ne vous
aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a pas écrit, ce
n’est pas ma faute; je n’ai pas pu l’en prier, parce que je n’ai
pas été seule avec lui et que nous sommes convenus que
nous ne nous parlerions jamais devant le monde; et ça, c’est
encore pour nous, afin qu’il puisse faire plus tôt ce que vous
désirez. Je ne dis pas que je ne le désire pas aussi, et vous
devez en être bien sûr: mais comment voulez-vous que je
fasse? Si vous croyez que c’est si facile, trouvez donc le
moyen, je ne demande pas mieux.
Croyez-vous qu’il me soit bien agréable d’être grondée
tous les jours par maman, elle qui auparavant ne me disait
jamais rien, bien au contraire? A présent, c’est pis que si
j’étais au couvent. Je m’en consolais pourtant en songeant
que c’était pour vous; il y avait même des moments où je
trouvais que j’en étais bien aise; mais quand je vois que vous
êtes fâché aussi, et ça sans qu’il y ait du tout de ma faute, je
Page 283
deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m’arriver
jusqu’ici.
Rien que pour recevoir vos lettres c’est un embarras, que
si M. de Valmont n’était pas aussi complaisant et aussi adroit
qu’il l’est, je ne saurais comment faire, et pour vous écrire
c’est plus difficile encore. De toute la matinée je n’ose pas,
parce que maman est tout près de moi et qu’elle vient à tout
moment dans ma chambre. Quelquefois je le peux l’après-
midi, sous prétexte de chanter ou de jouer de la harpe;
encore faut-il que j’interrompe à chaque instant pour qu’on
entende que j’étudie. Heureusement ma femme de chambre
s’endort quelquefois le soir, et je lui dis que je me coucherai
bien toute seule, afin qu’elle s’en aille et me laisse de la
lumière. Et puis il faut que je me mette sous mon rideau pour
qu’on ne puisse pas voir de clarté, et puis que j’écoute au
moindre bruit pour pouvoir tout cacher dans mon lit si on
venait. Je voudrais que vous y fussiez pour voir! Vous
verriez bien qu’il faut bien aimer pour faire ça. Enfin il est
bien vrai que je fais tout ce que je peux et que je voudrais
pouvoir en faire davantage.
Assurément je ne refuse pas de vous dire que je vous
aime et que je vous aimerai toujours; jamais je ne l’ai dit de
meilleur cœur, et vous êtes fâché! Vous m’aviez pourtant
bien assuré, avant que je vous l’eusse dit, que cela suffisait
pour vous rendre heureux. Vous ne pouvez pas le nier: c’est
dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus, je m’en souviens
comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que nous
voilà absents, vous ne pensez plus de même! Mais cette
absence ne durera pas toujours, peut-être? Mon Dieu, que je
suis malheureuse, et c’est bien vous qui en êtes cause!...
A propos de vos lettres, j’espère que vous avez gardé
celles que maman m’a prises et qu’elle vous a renvoyées; il
faudra bien qu’il vienne un temps où je ne serai plus si gênée
qu’à présent, et vous me les rendrez toutes. Comme je serai
heureuse quand je pourrai les garder toujours sans que
personne ait rien à y voir! A présent je les remets à M. de
jusqu’ici.
Rien que pour recevoir vos lettres c’est un embarras, que
si M. de Valmont n’était pas aussi complaisant et aussi adroit
qu’il l’est, je ne saurais comment faire, et pour vous écrire
c’est plus difficile encore. De toute la matinée je n’ose pas,
parce que maman est tout près de moi et qu’elle vient à tout
moment dans ma chambre. Quelquefois je le peux l’après-
midi, sous prétexte de chanter ou de jouer de la harpe;
encore faut-il que j’interrompe à chaque instant pour qu’on
entende que j’étudie. Heureusement ma femme de chambre
s’endort quelquefois le soir, et je lui dis que je me coucherai
bien toute seule, afin qu’elle s’en aille et me laisse de la
lumière. Et puis il faut que je me mette sous mon rideau pour
qu’on ne puisse pas voir de clarté, et puis que j’écoute au
moindre bruit pour pouvoir tout cacher dans mon lit si on
venait. Je voudrais que vous y fussiez pour voir! Vous
verriez bien qu’il faut bien aimer pour faire ça. Enfin il est
bien vrai que je fais tout ce que je peux et que je voudrais
pouvoir en faire davantage.
Assurément je ne refuse pas de vous dire que je vous
aime et que je vous aimerai toujours; jamais je ne l’ai dit de
meilleur cœur, et vous êtes fâché! Vous m’aviez pourtant
bien assuré, avant que je vous l’eusse dit, que cela suffisait
pour vous rendre heureux. Vous ne pouvez pas le nier: c’est
dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus, je m’en souviens
comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que nous
voilà absents, vous ne pensez plus de même! Mais cette
absence ne durera pas toujours, peut-être? Mon Dieu, que je
suis malheureuse, et c’est bien vous qui en êtes cause!...
A propos de vos lettres, j’espère que vous avez gardé
celles que maman m’a prises et qu’elle vous a renvoyées; il
faudra bien qu’il vienne un temps où je ne serai plus si gênée
qu’à présent, et vous me les rendrez toutes. Comme je serai
heureuse quand je pourrai les garder toujours sans que
personne ait rien à y voir! A présent je les remets à M. de
Page 284
Valmont, parce qu’il y aurait trop à risquer autrement;
malgré cela, je ne lui en rends jamais que cela ne me fasse
bien de la peine.
Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je
vous aimerai toute ma vie. J’espère qu’à présent vous n’êtes
plus fâché, et si j’en étais sûre je ne le serais plus moi-même.
Écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez, car je sens que
jusque-là je serai toujours triste.
Du château de..., ce 21 septembre 17**.
malgré cela, je ne lui en rends jamais que cela ne me fasse
bien de la peine.
Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je
vous aimerai toute ma vie. J’espère qu’à présent vous n’êtes
plus fâché, et si j’en étais sûre je ne le serais plus moi-même.
Écrivez-moi le plus tôt que vous pourrez, car je sens que
jusque-là je serai toujours triste.
Du château de..., ce 21 septembre 17**.
Page 285
L E T T RE L XXXI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
De grâce, madame, renouons cet entretien si
malheureusement rompu! Que je puisse achever de vous
prouver combien je diffère de l’odieux portrait qu’on vous
avait fait de moi; que je puisse, surtout, jouir encore de cette
aimable confiance que vous commenciez à me témoigner!
Que de charmes vous savez prêter à la vertu! Comme vous
embellissez et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah!
c’est là votre séduction; c’est la plus forte; c’est la seule qui
soit à la fois puissante et respectable.
Sans doute il suffit de vous voir pour désirer de vous
plaire; de vous entendre dans le cercle pour que ce désir
augmente. Mais celui qui a le bonheur de vous connaître
davantage, qui peut quelquefois lire dans votre âme, cède
bientôt à un plus noble enthousiasme et, pénétré de
vénération comme d’amour, adore en vous l’image de toutes
les vertus. Plus fait qu’un autre, peut-être, pour les aimer et
les suivre, entraîné par quelques erreurs qui m’avaient
éloigné d’elles, c’est vous qui m’en avez rapproché, qui
m’en avez de nouveau fait sentir tout le charme; me ferez-
vous un crime de ce nouvel amour? Blâmerez-vous votre
ouvrage? Vous reprocheriez-vous même l’intérêt que vous
pourriez y prendre? Quel mal peut-on craindre d’un
sentiment si pur et quelles douceurs n’y aurait pas à le
goûter?
Mon amour vous effraie? Vous le trouvez violent,
effréné? Tempérez-le par un amour plus doux; ne refusez pas
l’empire que je vous offre, auquel je jure de ne jamais me
soustraire et qui, j’ose le croire, ne serait pas entièrement
perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me paraître
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
De grâce, madame, renouons cet entretien si
malheureusement rompu! Que je puisse achever de vous
prouver combien je diffère de l’odieux portrait qu’on vous
avait fait de moi; que je puisse, surtout, jouir encore de cette
aimable confiance que vous commenciez à me témoigner!
Que de charmes vous savez prêter à la vertu! Comme vous
embellissez et faites chérir tous les sentiments honnêtes! Ah!
c’est là votre séduction; c’est la plus forte; c’est la seule qui
soit à la fois puissante et respectable.
Sans doute il suffit de vous voir pour désirer de vous
plaire; de vous entendre dans le cercle pour que ce désir
augmente. Mais celui qui a le bonheur de vous connaître
davantage, qui peut quelquefois lire dans votre âme, cède
bientôt à un plus noble enthousiasme et, pénétré de
vénération comme d’amour, adore en vous l’image de toutes
les vertus. Plus fait qu’un autre, peut-être, pour les aimer et
les suivre, entraîné par quelques erreurs qui m’avaient
éloigné d’elles, c’est vous qui m’en avez rapproché, qui
m’en avez de nouveau fait sentir tout le charme; me ferez-
vous un crime de ce nouvel amour? Blâmerez-vous votre
ouvrage? Vous reprocheriez-vous même l’intérêt que vous
pourriez y prendre? Quel mal peut-on craindre d’un
sentiment si pur et quelles douceurs n’y aurait pas à le
goûter?
Mon amour vous effraie? Vous le trouvez violent,
effréné? Tempérez-le par un amour plus doux; ne refusez pas
l’empire que je vous offre, auquel je jure de ne jamais me
soustraire et qui, j’ose le croire, ne serait pas entièrement
perdu pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me paraître
Page 286
pénible, sûr que votre cœur m’en garderait le prix? Quel est
donc l’homme assez malheureux pour ne pas savoir jouir des
privations qu’il s’impose; pour ne pas préférer un mot, un
regard accordés, à toutes les jouissances qu’il pourrait ravir
ou surprendre! Et vous avez cru que j’étais cet homme-là et
vous m’avez craint! Ah! pourquoi votre bonheur ne dépend-
il pas de moi! Comme je me vengerais de vous en vous
rendant heureuse! Mais ce doux empire, la stérile amitié ne
le produit pas; il n’est dû qu’à l’amour.
Ce mot vous intimide? et pourquoi? Un attachement plus
tendre, une union plus forte, une seule pensée, le même
bonheur comme les mêmes peines, qu’y a-t-il donc là
d’étranger à votre âme? Tel est pourtant l’amour, tel est au
moins celui que vous inspirez et que je ressens. C’est lui
surtout qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les actions
sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des
âmes sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui.
Ces vérités, si faciles à saisir, si douces à pratiquer,
qu’ont-elles donc d’effrayant? Quelles craintes peut aussi
vous causer un homme sensible, à qui l’amour ne permet
plus un autre bonheur que le vôtre? C’est aujourd’hui
l’unique vœu que je forme: je sacrifierai tout pour le remplir,
excepté le sentiment qui l’inspire, et ce sentiment lui-même
consentez à le partager, et vous le réglerez à votre choix.
Mais ne souffrons plus qu’il nous divise lorsqu’il devrait
nous réunir. Si l’amitié que vous m’avez offerte n’est pas un
vain mot, si, comme vous me le disiez hier, c’est le
sentiment le plus doux que votre âme connaisse; que ce soit
elle qui stipule entre nous, je ne la récuserai point; mais juge
de l’amour, qu’elle consente à l’écouter; le refus de
l’entendre deviendrait une injustice et l’amitié n’est point
injuste.
Un second entretien n’aura pas plus d’inconvénients que
le premier: le hasard peut encore en fournir l’occasion; vous
pourriez vous-même en indiquer le moment. Je veux croire
que j’ai tort; n’aimerez-vous pas mieux me ramener que me
donc l’homme assez malheureux pour ne pas savoir jouir des
privations qu’il s’impose; pour ne pas préférer un mot, un
regard accordés, à toutes les jouissances qu’il pourrait ravir
ou surprendre! Et vous avez cru que j’étais cet homme-là et
vous m’avez craint! Ah! pourquoi votre bonheur ne dépend-
il pas de moi! Comme je me vengerais de vous en vous
rendant heureuse! Mais ce doux empire, la stérile amitié ne
le produit pas; il n’est dû qu’à l’amour.
Ce mot vous intimide? et pourquoi? Un attachement plus
tendre, une union plus forte, une seule pensée, le même
bonheur comme les mêmes peines, qu’y a-t-il donc là
d’étranger à votre âme? Tel est pourtant l’amour, tel est au
moins celui que vous inspirez et que je ressens. C’est lui
surtout qui, calculant sans intérêt, sait apprécier les actions
sur leur mérite et non sur leur valeur; trésor inépuisable des
âmes sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui.
Ces vérités, si faciles à saisir, si douces à pratiquer,
qu’ont-elles donc d’effrayant? Quelles craintes peut aussi
vous causer un homme sensible, à qui l’amour ne permet
plus un autre bonheur que le vôtre? C’est aujourd’hui
l’unique vœu que je forme: je sacrifierai tout pour le remplir,
excepté le sentiment qui l’inspire, et ce sentiment lui-même
consentez à le partager, et vous le réglerez à votre choix.
Mais ne souffrons plus qu’il nous divise lorsqu’il devrait
nous réunir. Si l’amitié que vous m’avez offerte n’est pas un
vain mot, si, comme vous me le disiez hier, c’est le
sentiment le plus doux que votre âme connaisse; que ce soit
elle qui stipule entre nous, je ne la récuserai point; mais juge
de l’amour, qu’elle consente à l’écouter; le refus de
l’entendre deviendrait une injustice et l’amitié n’est point
injuste.
Un second entretien n’aura pas plus d’inconvénients que
le premier: le hasard peut encore en fournir l’occasion; vous
pourriez vous-même en indiquer le moment. Je veux croire
que j’ai tort; n’aimerez-vous pas mieux me ramener que me
Page 287
combattre et doutez-vous de ma docilité? Si ce tiers
importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-
je déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu’où
peut aller votre pouvoir?
Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je
me livre sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous
rend souveraine de mes pensées comme de mes actions, il
m’arrive quelquefois de les craindre. Hélas! cet entretien que
je vous demande est-ce à moi à le redouter? Peut-être après,
enchaîné par mes promesses, me verrai-je réduit à brûler
d’un amour que je sens bien qui ne pourra s’éteindre sans
oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce,
n’abusez pas de votre empire! Mais quoi! si vous devez en
être plus heureuse, si je dois vous en paraître plus digne de
vous, quelles peines ne sont pas adoucies par ces idées
consolantes! Oui, je le sens, vous parler encore c’est vous
donner contre moi de plus fortes armes, c’est me soumettre
plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se
défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours,
mais vous n’êtes pas là pour leur prêter des forces.
Cependant le plaisir de vous entendre m’en fait braver le
danger: au moins aurai-je ce bonheur d’avoir tout fait pour
vous, même contre moi, et mes sacrifices deviendront un
hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières,
comme je le sens de mille façons, que, sans m’en excepter,
vous êtes, vous serez toujours l’objet le plus cher à mon
cœur.
Du château de..., ce 23 septembre 17**.
importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être serais-
je déjà entièrement revenu à votre avis; qui sait jusqu’où
peut aller votre pouvoir?
Vous le dirai-je? cette puissance invincible à laquelle je
me livre sans oser la calculer, ce charme irrésistible qui vous
rend souveraine de mes pensées comme de mes actions, il
m’arrive quelquefois de les craindre. Hélas! cet entretien que
je vous demande est-ce à moi à le redouter? Peut-être après,
enchaîné par mes promesses, me verrai-je réduit à brûler
d’un amour que je sens bien qui ne pourra s’éteindre sans
oser implorer votre secours! Ah! madame, de grâce,
n’abusez pas de votre empire! Mais quoi! si vous devez en
être plus heureuse, si je dois vous en paraître plus digne de
vous, quelles peines ne sont pas adoucies par ces idées
consolantes! Oui, je le sens, vous parler encore c’est vous
donner contre moi de plus fortes armes, c’est me soumettre
plus entièrement à votre volonté. Il est plus aisé de se
défendre contre vos lettres; ce sont bien vos mêmes discours,
mais vous n’êtes pas là pour leur prêter des forces.
Cependant le plaisir de vous entendre m’en fait braver le
danger: au moins aurai-je ce bonheur d’avoir tout fait pour
vous, même contre moi, et mes sacrifices deviendront un
hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières,
comme je le sens de mille façons, que, sans m’en excepter,
vous êtes, vous serez toujours l’objet le plus cher à mon
cœur.
Du château de..., ce 23 septembre 17**.
Page 288
L E T T RE L XXXI V
Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.
Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De
toute la journée je n’ai pas pu vous remettre la lettre que
j’avais pour vous; j’ignore si j’y trouverai plus de facilité
aujourd’hui. Je crains de vous compromettre en y mettant
plus de zèle que d’adresse, et je ne me pardonnerais pas une
imprudence qui vous deviendrait si fatale et causerait le
désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement
malheureuse. Cependant je connais les impatiences de
l’amour; je sens combien il doit être pénible, dans votre
situation, d’éprouver quelque retard à la seule consolation
que vous puissiez goûter dans ce moment. A force de
m’occuper des moyens d’écarter les obstacles, j’en ai trouvé
un dont l’exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin.
Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre
chambre, qui donne sur le corridor, est toujours sur la
cheminée de votre maman. Tout deviendrait facile avec cette
clef, vous devez bien le sentir; mais à son défaut je vous en
procurerai une semblable et qui la suppléera. Il me suffira,
pour y parvenir, d’avoir l’autre une heure ou deux à ma
disposition. Vous devez trouver aisément l’occasion de la
prendre, et pour qu’on ne s’aperçoive pas qu’elle manque,
j’en joins une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu’on
n’en voie pas la différence, à moins qu’on ne l’essaie; ce
qu’on ne tentera pas. Il faudra seulement que vous ayez soin
d’y mettre un ruban, bleu et passé, comme celui qui est à la
vôtre.
Il faudrait tâcher d’avoir cette clef pour demain ou après-
demain, à l’heure du déjeuner; parce qu’il vous sera plus
facile de me la donner alors et qu’elle pourra être remise à sa
Le Vicomte de VALMONT à CÉCILE VOLANGES.
Vous avez vu combien nous avons été contrariés hier. De
toute la journée je n’ai pas pu vous remettre la lettre que
j’avais pour vous; j’ignore si j’y trouverai plus de facilité
aujourd’hui. Je crains de vous compromettre en y mettant
plus de zèle que d’adresse, et je ne me pardonnerais pas une
imprudence qui vous deviendrait si fatale et causerait le
désespoir de mon ami, en vous rendant éternellement
malheureuse. Cependant je connais les impatiences de
l’amour; je sens combien il doit être pénible, dans votre
situation, d’éprouver quelque retard à la seule consolation
que vous puissiez goûter dans ce moment. A force de
m’occuper des moyens d’écarter les obstacles, j’en ai trouvé
un dont l’exécution sera aisée si vous y mettez quelque soin.
Je crois avoir remarqué que la clef de la porte de votre
chambre, qui donne sur le corridor, est toujours sur la
cheminée de votre maman. Tout deviendrait facile avec cette
clef, vous devez bien le sentir; mais à son défaut je vous en
procurerai une semblable et qui la suppléera. Il me suffira,
pour y parvenir, d’avoir l’autre une heure ou deux à ma
disposition. Vous devez trouver aisément l’occasion de la
prendre, et pour qu’on ne s’aperçoive pas qu’elle manque,
j’en joins une ici à moi, qui est assez semblable, pour qu’on
n’en voie pas la différence, à moins qu’on ne l’essaie; ce
qu’on ne tentera pas. Il faudra seulement que vous ayez soin
d’y mettre un ruban, bleu et passé, comme celui qui est à la
vôtre.
Il faudrait tâcher d’avoir cette clef pour demain ou après-
demain, à l’heure du déjeuner; parce qu’il vous sera plus
facile de me la donner alors et qu’elle pourra être remise à sa
Page 289
place pour le soir, temps où votre maman pourrait y faire
plus d’attention. Je pourrai vous la rendre au moment du
dîner, si nous nous entendons bien.
Vous savez que quand on passe du salon à la salle à
manger, c’est toujours Mme de Rosemonde qui marche la
dernière. Je lui donnerai la main. Vous n’aurez qu’à quitter
votre métier de tapisserie lentement, ou bien laisser tomber
quelque chose de façon à rester en arrière: vous saurez bien
alors prendre la clef que j’aurai soin de tenir derrière moi. Il
ne faudra pas négliger, aussitôt après l’avoir prise, de
rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si,
par hasard, vous laissiez tomber cette clef, n’allez pas vous
déconcerter; je feindrai que c’est moi et je vous réponds de
tout.
Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et
ses procédés si durs envers vous, autorisent du reste cette
petite supercherie. C’est, au surplus, le seul moyen de
continuer à recevoir les lettres de Danceny et à lui faire
passer les vôtres; tout autre est réellement trop dangereux et
pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi ma
prudente amitié se reprocherait-elle de les employer
davantage.
Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques
précautions à prendre contre le bruit de la porte et de la
serrure: mais elles sont bien faciles. Vous trouverez sous la
même armoire où j’avais mis votre papier, de l’huile et une
plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où
vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la serrure et
les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde aux
taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre
que la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec
l’intelligence dont vous êtes capable, il n’y paraîtra plus le
lendemain matin.
Si pourtant on s’en aperçoit, n’hésitez pas à dire que
c’est le frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier
plus d’attention. Je pourrai vous la rendre au moment du
dîner, si nous nous entendons bien.
Vous savez que quand on passe du salon à la salle à
manger, c’est toujours Mme de Rosemonde qui marche la
dernière. Je lui donnerai la main. Vous n’aurez qu’à quitter
votre métier de tapisserie lentement, ou bien laisser tomber
quelque chose de façon à rester en arrière: vous saurez bien
alors prendre la clef que j’aurai soin de tenir derrière moi. Il
ne faudra pas négliger, aussitôt après l’avoir prise, de
rejoindre ma vieille tante et de lui faire quelques caresses. Si,
par hasard, vous laissiez tomber cette clef, n’allez pas vous
déconcerter; je feindrai que c’est moi et je vous réponds de
tout.
Le peu de confiance que vous témoigne votre maman et
ses procédés si durs envers vous, autorisent du reste cette
petite supercherie. C’est, au surplus, le seul moyen de
continuer à recevoir les lettres de Danceny et à lui faire
passer les vôtres; tout autre est réellement trop dangereux et
pourrait vous perdre tous deux sans ressource; aussi ma
prudente amitié se reprocherait-elle de les employer
davantage.
Une fois maîtres de la clef, il nous restera quelques
précautions à prendre contre le bruit de la porte et de la
serrure: mais elles sont bien faciles. Vous trouverez sous la
même armoire où j’avais mis votre papier, de l’huile et une
plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où
vous y êtes seule: il faut en profiter pour huiler la serrure et
les gonds. La seule attention à avoir est de prendre garde aux
taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre
que la nuit soit venue, parce que si cela se fait avec
l’intelligence dont vous êtes capable, il n’y paraîtra plus le
lendemain matin.
Si pourtant on s’en aperçoit, n’hésitez pas à dire que
c’est le frotteur du château. Il faudrait, dans ce cas, spécifier
Page 290
le temps, même les discours qu’il vous aura tenus: comme
par exemple, qu’il prend ce soin contre la rouille, pour toutes
les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez qu’il
ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin de
ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces petits
détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance
rend les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de
les vérifier.
Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la
relire et même de vous en occuper: d’abord, c’est qu’il faut
bien savoir ce qu’on veut bien faire; ensuite, pour vous
assurer que je n’ai rien omis. Peu accoutumé à employer la
finesse pour mon compte, je n’en ai pas grand usage; il n’a
pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny et
l’intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de
ces moyens, quelque innocents qu’ils soient. Je hais tout ce
qui a l’air de la tromperie; c’est là mon caractère. Mais vos
malheurs m’ont touché au point que je tenterai tout pour les
adoucir.
Vous pensez bien que cette communication une fois
établie entre nous, il me sera bien plus facile de vous
procurer avec Danceny l’entretien qu’il désire. Cependant,
ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne feriez
qu’augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire
n’est pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de
la calmer plutôt que de l’aigrir. Je m’en rapporte là-dessus à
votre délicatesse. Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma
pupille. Aimez un peu votre tuteur et surtout ayez avec lui de
la docilité; vous vous en trouverez bien. Je m’occupe de
votre bonheur et soyez sûre que j’y trouverai le mien.
De..., ce 24 septembre 17**.
par exemple, qu’il prend ce soin contre la rouille, pour toutes
les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez qu’il
ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin de
ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces petits
détails qui donnent la vraisemblance et la vraisemblance
rend les mensonges sans conséquence, en ôtant le désir de
les vérifier.
Après que vous aurez lu cette lettre, je vous prie de la
relire et même de vous en occuper: d’abord, c’est qu’il faut
bien savoir ce qu’on veut bien faire; ensuite, pour vous
assurer que je n’ai rien omis. Peu accoutumé à employer la
finesse pour mon compte, je n’en ai pas grand usage; il n’a
pas même fallu moins que ma vive amitié pour Danceny et
l’intérêt que vous inspirez pour me déterminer à me servir de
ces moyens, quelque innocents qu’ils soient. Je hais tout ce
qui a l’air de la tromperie; c’est là mon caractère. Mais vos
malheurs m’ont touché au point que je tenterai tout pour les
adoucir.
Vous pensez bien que cette communication une fois
établie entre nous, il me sera bien plus facile de vous
procurer avec Danceny l’entretien qu’il désire. Cependant,
ne lui parlez pas encore de tout ceci; vous ne feriez
qu’augmenter son impatience, et le moment de la satisfaire
n’est pas encore tout à fait venu. Vous lui devez, je crois, de
la calmer plutôt que de l’aigrir. Je m’en rapporte là-dessus à
votre délicatesse. Adieu, ma belle pupille, car vous êtes ma
pupille. Aimez un peu votre tuteur et surtout ayez avec lui de
la docilité; vous vous en trouverez bien. Je m’occupe de
votre bonheur et soyez sûre que j’y trouverai le mien.
De..., ce 24 septembre 17**.
Page 291
Pl. VI
C. Monnet inv. Ph. Trière sc.
Lettre LXXXV
C. Monnet inv. Ph. Trière sc.
Lettre LXXXV
Page 292
L E T T RE L XXXV
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez
justice. Écoutez et ne me confondez plus avec les autres
femmes. J’ai mis à la fin mon aventure avec Prévan; à fin!
entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous
allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne
sera pas si plaisant que l’action; aussi ne serait-il pas juste
que, tandis que vous n’avez fait que raisonner bien ou mal
sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu’à moi,
qui y donnait mon temps et ma peine.
Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si
vous devez entreprendre quelque entreprise où ce rival
dangereux vous paraisse à craindre, arrivez. Il vous laisse le
champ libre, au moins pour quelque temps; peut-être même
ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté.
Que vous êtes heureux de m’avoir pour amie! Je suis
pour vous une fée bienfaisante. Vous languissez loin de la
beauté qui vous engage: je dis un mot et vous vous retrouvez
auprès d’elle. Vous voulez vous venger d’une femme qui
vous nuit: je vous marque l’endroit où vous devez frapper et
la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un
concurrent redoutable, c’est encore moi que vous invoquez
et je vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à
me remercier c’est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon
aventure et la reprends d’origine.
Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l’Opéra[34],
fut entendu comme je l’avais espéré. Prévan s’y rendit et
quand la maréchale lui dit obligeamment qu’elle se félicitait
de le voir deux fois de suite à ses jours, il eut soin de
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Enfin, vous serez tranquille et surtout vous me rendrez
justice. Écoutez et ne me confondez plus avec les autres
femmes. J’ai mis à la fin mon aventure avec Prévan; à fin!
entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous
allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne
sera pas si plaisant que l’action; aussi ne serait-il pas juste
que, tandis que vous n’avez fait que raisonner bien ou mal
sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu’à moi,
qui y donnait mon temps et ma peine.
Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire, si
vous devez entreprendre quelque entreprise où ce rival
dangereux vous paraisse à craindre, arrivez. Il vous laisse le
champ libre, au moins pour quelque temps; peut-être même
ne se relèvera-t-il jamais du coup que je lui ai porté.
Que vous êtes heureux de m’avoir pour amie! Je suis
pour vous une fée bienfaisante. Vous languissez loin de la
beauté qui vous engage: je dis un mot et vous vous retrouvez
auprès d’elle. Vous voulez vous venger d’une femme qui
vous nuit: je vous marque l’endroit où vous devez frapper et
la livre à votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un
concurrent redoutable, c’est encore moi que vous invoquez
et je vous exauce. En vérité, si vous ne passez pas votre vie à
me remercier c’est que vous êtes un ingrat. Je reviens à mon
aventure et la reprends d’origine.
Le rendez-vous, donné si haut, à la sortie de l’Opéra[34],
fut entendu comme je l’avais espéré. Prévan s’y rendit et
quand la maréchale lui dit obligeamment qu’elle se félicitait
de le voir deux fois de suite à ses jours, il eut soin de
Page 293
répondre que depuis mardi soir il avait défait mille
arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée. A
bon entendeur, salut! Comme je voulais pourtant savoir, avec
plus de certitude, si j’étais ou non le véritable objet de cet
empressement flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau
de choisir entre moi et son goût dominant. Je déclarai que je
ne jouerais point; en effet, il trouva, de son côté, mille
prétextes pour ne pas jouer, et mon premier triomphe fut sur
le lansquenet.
Je m’emparai de l’évêque de... pour ma conversation; je
le choisis à cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je
voulais donner toute facilité de m’aborder. J’étais bien aise
aussi d’avoir un témoin respectable qui pût au besoin
déposer de ma conduite et de mes discours. Cet arrangement
réussit.
Après les propos vagues et d’usage, Prévan s’étant
bientôt rendu maître de la conversation prit tour à tour
différents tons pour essayer celui qui pourrait me plaire. Je
refusai celui du sentiment, comme n’y croyant pas; j’arrêtai
par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop légère pour un
début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut sous ce
drapeau banal que nous commençâmes notre attaque
réciproque.
Au moment du souper, l’évêque ne descendait pas;
Prévan me donna donc la main et se trouva naturellement
placé à table à côté de moi. Il faut être juste; il soutint avec
beaucoup d’adresse notre conversation particulière en ne
paraissant s’occuper que de la conversation générale, dont il
eut l’air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d’une
pièce nouvelle qu’on devait donner le lundi suivant au
Français. Je témoignai quelques regrets de n’avoir pas ma
loge; il m’offrit la sienne, que je refusai d’abord, comme cela
se pratique; à quoi il répondit assez plaisamment que je ne
l’entendais pas; qu’à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de
sa loge à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, mais qu’il
arrangements pour pouvoir ainsi disposer de cette soirée. A
bon entendeur, salut! Comme je voulais pourtant savoir, avec
plus de certitude, si j’étais ou non le véritable objet de cet
empressement flatteur, je voulus forcer le soupirant nouveau
de choisir entre moi et son goût dominant. Je déclarai que je
ne jouerais point; en effet, il trouva, de son côté, mille
prétextes pour ne pas jouer, et mon premier triomphe fut sur
le lansquenet.
Je m’emparai de l’évêque de... pour ma conversation; je
le choisis à cause de sa liaison avec le héros du jour, à qui je
voulais donner toute facilité de m’aborder. J’étais bien aise
aussi d’avoir un témoin respectable qui pût au besoin
déposer de ma conduite et de mes discours. Cet arrangement
réussit.
Après les propos vagues et d’usage, Prévan s’étant
bientôt rendu maître de la conversation prit tour à tour
différents tons pour essayer celui qui pourrait me plaire. Je
refusai celui du sentiment, comme n’y croyant pas; j’arrêtai
par mon sérieux sa gaieté, qui me parut trop légère pour un
début; il se rabattit sur la délicate amitié, et ce fut sous ce
drapeau banal que nous commençâmes notre attaque
réciproque.
Au moment du souper, l’évêque ne descendait pas;
Prévan me donna donc la main et se trouva naturellement
placé à table à côté de moi. Il faut être juste; il soutint avec
beaucoup d’adresse notre conversation particulière en ne
paraissant s’occuper que de la conversation générale, dont il
eut l’air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d’une
pièce nouvelle qu’on devait donner le lundi suivant au
Français. Je témoignai quelques regrets de n’avoir pas ma
loge; il m’offrit la sienne, que je refusai d’abord, comme cela
se pratique; à quoi il répondit assez plaisamment que je ne
l’entendais pas; qu’à coup sûr il ne ferait pas le sacrifice de
sa loge à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, mais qu’il
Page 294
m’avertissait seulement que Mme la maréchale en
disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et j’acceptai.
Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez
croire, une place dans cette loge; et comme la maréchale, qui
le traite avec beaucoup de bonté, la lui promit s’il était sage,
il en prit l’occasion d’une de ces conversations à double
entente, pour lesquelles vous m’avez vanté son talent. En
effet, s’étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis,
disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d’implorer
sa raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez
tendres, dont il m’était facile de me faire l’application.
Plusieurs personnes ne s’étant pas remises au jeu l’après-
souper, la conversation fut plus générale et moins
intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos
yeux: je devrais dire les siens, car les miens n’eurent qu’un
langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m’étonnais
et m’occupais excessivement de l’effet prodigieux qu’il
faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je
n’étais pas moins contente.
Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en
étions convenus. Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis
vous rien dire du spectacle, sinon que Prévan a un talent
merveilleux pour la cajolerie et que la pièce est tombée;
voilà tout ce que j’y ai appris. Je voyais avec peine finir cette
soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, pour la
prolonger, j’offris à la maréchale de venir souper chez moi;
ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l’aimable
cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se
dégager, jusque chez les comtesses de P***[35]. Ce nom me
rendit toute ma colère; je vis clairement qu’il allait
commencer les confidences; je me rappelai vos sages
conseils et me promis bien... de poursuivre l’aventure; sûre
que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.
Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu
nombreuse, il me devait les soins d’usage, aussi, quand on
alla souper, m’offrit-il la main. J’eus la malice, en
disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie et j’acceptai.
Remonté au salon, il demanda, comme vous pouvez
croire, une place dans cette loge; et comme la maréchale, qui
le traite avec beaucoup de bonté, la lui promit s’il était sage,
il en prit l’occasion d’une de ces conversations à double
entente, pour lesquelles vous m’avez vanté son talent. En
effet, s’étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis,
disait-il, sous prétexte de lui demander ses avis et d’implorer
sa raison, il dit beaucoup de choses flatteuses et assez
tendres, dont il m’était facile de me faire l’application.
Plusieurs personnes ne s’étant pas remises au jeu l’après-
souper, la conversation fut plus générale et moins
intéressante; mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos
yeux: je devrais dire les siens, car les miens n’eurent qu’un
langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m’étonnais
et m’occupais excessivement de l’effet prodigieux qu’il
faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait; je
n’étais pas moins contente.
Le lundi suivant, je fus au Français, comme nous en
étions convenus. Malgré votre curiosité littéraire, je ne puis
vous rien dire du spectacle, sinon que Prévan a un talent
merveilleux pour la cajolerie et que la pièce est tombée;
voilà tout ce que j’y ai appris. Je voyais avec peine finir cette
soirée qui réellement me plaisait beaucoup, et, pour la
prolonger, j’offris à la maréchale de venir souper chez moi;
ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l’aimable
cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se
dégager, jusque chez les comtesses de P***[35]. Ce nom me
rendit toute ma colère; je vis clairement qu’il allait
commencer les confidences; je me rappelai vos sages
conseils et me promis bien... de poursuivre l’aventure; sûre
que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.
Étranger dans ma société, qui ce soir-là était peu
nombreuse, il me devait les soins d’usage, aussi, quand on
alla souper, m’offrit-il la main. J’eus la malice, en
Page 295
l’acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement
et d’avoir, pendant la marche, les yeux baissés et la
respiration haute. J’avais l’air de pressentir ma défaite et de
redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le
traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il
était galant, il devint tendre. Ce n’est pas que les propos ne
fussent à peu près les mêmes, la circonstance y forçait, mais
son regard, devenu moins vif, était plus caressant, l’inflexion
de sa voix plus douce, son sourire n’était plus celui de la
finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses discours,
éteignant peu à peu le feu de la saillie, l’esprit fit place à la
délicatesse. Je vous le demande, qu’eussiez-vous fait de
mieux?
De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu’on fut
forcé de s’en apercevoir, et quand on m’en fit le reproche,
j’eus l’adresse de m’en défendre maladroitement et de jeter
sur Prévan un coup d’œil prompt, mais timide et déconcerté
et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu’il ne
devinât la cause de mon trouble.
Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale
contait une de ces histoires qu’elle conte toujours pour me
placer sur mon ottomane, dans cet abandon que donne une
tendre rêverie. Je n’étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi;
il m’honora, en effet, d’une attention toute particulière. Vous
jugez bien que mes timides regards n’osaient chercher les
yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d’une manière
plus humble, ils m’apprirent bientôt que j’obtenais l’effet
que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je
le partageais; aussi quand la maréchale annonça qu’elle allait
se retirer, je m’écriai d’une voix molle et tendre: «Ah Dieu!
j’étais si bien là!» Je me levai pourtant; mais avant de me
séparer d’elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un
prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais
chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se
sépara.
et d’avoir, pendant la marche, les yeux baissés et la
respiration haute. J’avais l’air de pressentir ma défaite et de
redouter mon vainqueur. Il le remarqua à merveille, aussi le
traître changea-t-il sur-le-champ de ton et de maintien. Il
était galant, il devint tendre. Ce n’est pas que les propos ne
fussent à peu près les mêmes, la circonstance y forçait, mais
son regard, devenu moins vif, était plus caressant, l’inflexion
de sa voix plus douce, son sourire n’était plus celui de la
finesse, mais du contentement. Enfin, dans ses discours,
éteignant peu à peu le feu de la saillie, l’esprit fit place à la
délicatesse. Je vous le demande, qu’eussiez-vous fait de
mieux?
De mon côté, je devins rêveuse, à tel point qu’on fut
forcé de s’en apercevoir, et quand on m’en fit le reproche,
j’eus l’adresse de m’en défendre maladroitement et de jeter
sur Prévan un coup d’œil prompt, mais timide et déconcerté
et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu’il ne
devinât la cause de mon trouble.
Après souper, je profitai du temps où la bonne maréchale
contait une de ces histoires qu’elle conte toujours pour me
placer sur mon ottomane, dans cet abandon que donne une
tendre rêverie. Je n’étais pas fâchée que Prévan me vît ainsi;
il m’honora, en effet, d’une attention toute particulière. Vous
jugez bien que mes timides regards n’osaient chercher les
yeux de mon vainqueur; mais dirigés vers lui d’une manière
plus humble, ils m’apprirent bientôt que j’obtenais l’effet
que je voulais produire. Il fallait encore lui persuader que je
le partageais; aussi quand la maréchale annonça qu’elle allait
se retirer, je m’écriai d’une voix molle et tendre: «Ah Dieu!
j’étais si bien là!» Je me levai pourtant; mais avant de me
séparer d’elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un
prétexte de dire les miens et de faire savoir que je resterais
chez moi le surlendemain. Là-dessus, tout le monde se
sépara.
Page 296
Alors je me mis à réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan
ne profitât de l’espèce de rendez-vous que je venais de lui
donner; qu’il n’y vînt d’assez bonne heure pour me trouver
seule et que l’attaque ne fût vive; mais j’étais bien sûre aussi,
d’après ma réputation, qu’il ne me traiterait pas avec cette
légèreté que, pour peu qu’on ait d’usage, on n’emploie
qu’avec les femmes à aventures ou celles qui n’ont aucune
expérience, et je voyais mon succès certain s’il prononçait le
mot d’amour, s’il avait la prétention, surtout, de l’obtenir de
moi.
Qu’il est commode d’avoir affaire à vous autres, gens à
principes! quelquefois un brouillon d’amoureux vous
déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses
fougueux transports, c’est une fièvre qui, comme l’autre, a
ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans ses
symptômes. Mais votre marche réglée se devine si
facilement! L’arrivée, le maintien, le ton, les discours, je
savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre
conversation que vous suppléerez aisément. Observez
seulement que, dans ma feinte défense, je l’aidais de tout
mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de parler,
mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance
pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa
part, je ne vous demande qu’un mot, et ce silence de la
mienne qui semble ne le laisser attendre que pour le faire
désirer davantage; au travers de tout cela, une main cent fois
prise qui se retire toujours et ne se refuse jamais. On
passerait ainsi tout un jour, nous y passâme une mortelle
heure; nous y serions peut-être encore si nous n’avions
entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux
contretemps rendit, comme de raison, ses instances plus
vives, et moi, voyant le moment arrivé où j’étais à l’abri de
toute surprise, après m’être préparée par un long soupir,
j’accordai le mot précieux. On annonça, et peu de temps
après j’eus un cercle assez nombreux.
ne profitât de l’espèce de rendez-vous que je venais de lui
donner; qu’il n’y vînt d’assez bonne heure pour me trouver
seule et que l’attaque ne fût vive; mais j’étais bien sûre aussi,
d’après ma réputation, qu’il ne me traiterait pas avec cette
légèreté que, pour peu qu’on ait d’usage, on n’emploie
qu’avec les femmes à aventures ou celles qui n’ont aucune
expérience, et je voyais mon succès certain s’il prononçait le
mot d’amour, s’il avait la prétention, surtout, de l’obtenir de
moi.
Qu’il est commode d’avoir affaire à vous autres, gens à
principes! quelquefois un brouillon d’amoureux vous
déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses
fougueux transports, c’est une fièvre qui, comme l’autre, a
ses frissons et son ardeur et quelquefois varie dans ses
symptômes. Mais votre marche réglée se devine si
facilement! L’arrivée, le maintien, le ton, les discours, je
savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre
conversation que vous suppléerez aisément. Observez
seulement que, dans ma feinte défense, je l’aidais de tout
mon pouvoir: embarras pour lui donner le temps de parler,
mauvaises raisons pour être combattue, crainte et méfiance
pour ramener les protestations, et ce refrain perpétuel de sa
part, je ne vous demande qu’un mot, et ce silence de la
mienne qui semble ne le laisser attendre que pour le faire
désirer davantage; au travers de tout cela, une main cent fois
prise qui se retire toujours et ne se refuse jamais. On
passerait ainsi tout un jour, nous y passâme une mortelle
heure; nous y serions peut-être encore si nous n’avions
entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux
contretemps rendit, comme de raison, ses instances plus
vives, et moi, voyant le moment arrivé où j’étais à l’abri de
toute surprise, après m’être préparée par un long soupir,
j’accordai le mot précieux. On annonça, et peu de temps
après j’eus un cercle assez nombreux.
Page 297
Prévan me demanda de venir le lendemain matin, et j’y
consentis; mais, soigneuse de me défendre, j’ordonnai à ma
femme de chambre de rester tout le temps de cette visite
dans ma chambre à coucher, d’où vous savez qu’on voit tout
ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que
je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous deux
le même désir, nous fûmes bientôt d’accord, mais il fallait se
défaire de ce spectateur importun; c’était où je l’attendais.
Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie
intérieure, je lui persuadai aisément que nous ne trouverions
jamais un moment de liberté et qu’il fallait regarder comme
une espèce de miracle celle dont nous avions joui hier, qui
même laisserait encore des dangers trop grands pour m’y
exposer, puisqu’à tout moment on pouvait entrer dans mon
salon. Je ne manquai pas d’ajouter que tous ces usages
s’étaient établis parce que, jusqu’à ce jour, ils ne m’avaient
jamais contrariée, et j’insistai en même temps sur
l’impossibilité de les changer sans me compromettre aux
yeux de mes gens. Il essaya de s’attrister, de prendre de
l’humeur, de me dire que j’avais peu d’amour, et vous
devinez combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper
le coup décisif, j’appelai les larmes à mon secours. Ce fut
exactement le Zaïre, vous pleurez. Cet empire qu’il se crut
sur moi et l’espoir qu’il en conçut de me perdre à son gré lui
tinrent lieu de tout l’amour d’Orosmane.
Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux
arrangements. Au défaut du jour, nous nous occupâmes de la
nuit; mais mon suisse devenait un obstacle insurmontable et
je ne permettais pas qu’on essayât de le gagner. Il me
proposa la petite porte de mon jardin; mais je l’avais prévu,
et j’y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était
un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j’entrai dans
tous ces détails était bien propre à l’enhardir, aussi vint-il à
me proposer l’expédient le plus ridicule, et ce fut celui que
j’acceptai.
consentis; mais, soigneuse de me défendre, j’ordonnai à ma
femme de chambre de rester tout le temps de cette visite
dans ma chambre à coucher, d’où vous savez qu’on voit tout
ce qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que
je le reçus. Libres dans notre conversation et ayant tous deux
le même désir, nous fûmes bientôt d’accord, mais il fallait se
défaire de ce spectateur importun; c’était où je l’attendais.
Alors, lui faisant à mon gré le tableau de ma vie
intérieure, je lui persuadai aisément que nous ne trouverions
jamais un moment de liberté et qu’il fallait regarder comme
une espèce de miracle celle dont nous avions joui hier, qui
même laisserait encore des dangers trop grands pour m’y
exposer, puisqu’à tout moment on pouvait entrer dans mon
salon. Je ne manquai pas d’ajouter que tous ces usages
s’étaient établis parce que, jusqu’à ce jour, ils ne m’avaient
jamais contrariée, et j’insistai en même temps sur
l’impossibilité de les changer sans me compromettre aux
yeux de mes gens. Il essaya de s’attrister, de prendre de
l’humeur, de me dire que j’avais peu d’amour, et vous
devinez combien tout cela me touchait. Mais voulant frapper
le coup décisif, j’appelai les larmes à mon secours. Ce fut
exactement le Zaïre, vous pleurez. Cet empire qu’il se crut
sur moi et l’espoir qu’il en conçut de me perdre à son gré lui
tinrent lieu de tout l’amour d’Orosmane.
Ce coup de théâtre passé, nous revînmes aux
arrangements. Au défaut du jour, nous nous occupâmes de la
nuit; mais mon suisse devenait un obstacle insurmontable et
je ne permettais pas qu’on essayât de le gagner. Il me
proposa la petite porte de mon jardin; mais je l’avais prévu,
et j’y créai un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était
un vrai démon la nuit. La facilité avec laquelle j’entrai dans
tous ces détails était bien propre à l’enhardir, aussi vint-il à
me proposer l’expédient le plus ridicule, et ce fut celui que
j’acceptai.
Page 298
D’abord son domestique était sûr comme lui-même; en
cela, il ne trompait guère, l’un l’était bien autant que l’autre.
J’aurais un grand souper chez moi, il y serait, il prendrait son
temps pour sortir seul. L’adroit confiant appellerait la
voiture, ouvrirait la portière et lui, Prévan, au lieu de monter,
s’esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s’en
apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde et
cependant resté chez moi, il s’agissait de savoir s’il pourrait
parvenir à mon appartement. J’avoue que d’abord mon
embarras fut de trouver contre ce projet d’assez mauvaises
raisons pour qu’il pût avoir l’air de les détruire; il y répondit
par des exemples. A l’entendre, rien n’était plus ordinaire
que ce moyen; lui-même s’en était beaucoup servi; c’était
même celui dont il faisait le plus d’usage, comme le moins
dangereux.
Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec
candeur, que j’avais bien un escalier dérobé qui conduisait
très près de mon boudoir, que je pouvais y laisser la clé et
qu’il lui serait facile de s’y enfermer et d’attendre, sans
beaucoup de risques, que mes femmes fussent retirées, et
puis, pour donner plus de vraisemblance à mon
consentement, le moment d’après je ne voulais plus, je ne
revenais à consentir qu’à condition d’une soumission
parfaite, d’une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais
bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le sien.
La sortie, dont j’oubliais de vous parler, devait se faire
par la petite porte du jardin; il ne s’agissait que d’attendre le
point du jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne
passe à cette heure-là et les gens sont dans le plus fort du
sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais
raisonnements, c’est que vous oubliez notre situation
réciproque. Qu’avions-nous besoin d’en faire de meilleurs?
Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et moi, j’étais
bien sûre qu’on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au
surlendemain.
cela, il ne trompait guère, l’un l’était bien autant que l’autre.
J’aurais un grand souper chez moi, il y serait, il prendrait son
temps pour sortir seul. L’adroit confiant appellerait la
voiture, ouvrirait la portière et lui, Prévan, au lieu de monter,
s’esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s’en
apercevoir en aucune façon; ainsi sorti pour tout le monde et
cependant resté chez moi, il s’agissait de savoir s’il pourrait
parvenir à mon appartement. J’avoue que d’abord mon
embarras fut de trouver contre ce projet d’assez mauvaises
raisons pour qu’il pût avoir l’air de les détruire; il y répondit
par des exemples. A l’entendre, rien n’était plus ordinaire
que ce moyen; lui-même s’en était beaucoup servi; c’était
même celui dont il faisait le plus d’usage, comme le moins
dangereux.
Subjuguée par ces autorités irrécusables, je convins, avec
candeur, que j’avais bien un escalier dérobé qui conduisait
très près de mon boudoir, que je pouvais y laisser la clé et
qu’il lui serait facile de s’y enfermer et d’attendre, sans
beaucoup de risques, que mes femmes fussent retirées, et
puis, pour donner plus de vraisemblance à mon
consentement, le moment d’après je ne voulais plus, je ne
revenais à consentir qu’à condition d’une soumission
parfaite, d’une sagesse... Ah! quelle sagesse! Enfin je voulais
bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire le sien.
La sortie, dont j’oubliais de vous parler, devait se faire
par la petite porte du jardin; il ne s’agissait que d’attendre le
point du jour, le cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme ne
passe à cette heure-là et les gens sont dans le plus fort du
sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais
raisonnements, c’est que vous oubliez notre situation
réciproque. Qu’avions-nous besoin d’en faire de meilleurs?
Il ne demandait pas mieux que tout cela se sût, et moi, j’étais
bien sûre qu’on ne le saurait pas. Le jour fut fixé au
surlendemain.
Page 299
Remarquez que voilà une affaire arrangée et que
personne n’a encore vu Prévan dans ma société. Je le
rencontre à souper chez une de mes amies; il lui offre sa loge
pour une pièce nouvelle et j’y accepte une place. J’invite
cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan,
je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d’en
être. Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que
l’usage exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain
matin; mais, outre que les visites du matin ne marquent plus,
il ne tient qu’à moi de trouver celle-ci trop leste, et je le
remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi,
par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je
puis bien dire comme Annette: Mais voilà tout, pourtant!
Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu
et ma réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle
Victoire et elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.
Cependant le soir vint. J’avais déjà beaucoup de monde
chez moi quand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une
politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui,
et je le mis à la partie de la maréchale, comme étant celle par
qui j’avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien
qu’un très petit billet que le discret amoureux trouva moyen
de me remettre et que j’ai brûlé suivant ma coutume. Il m’y
annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot essentiel
était entouré de tous les mots parasites d’amour, de bonheur,
etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.
A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte
macédoine[36]. J’avais le double projet de favoriser l’évasion
de Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne
pouvait manquer d’arriver, vu sa réputation de joueur. J’étais
bien aise aussi qu’on pût se rappeler au besoin que je n’avais
pas été pressée de rester seule.
Le jeu dura plus que je n’avais pensé. Le diable me
tentait et je succombai au désir d’aller consoler l’impatient
prisonnier. Je m’acheminais ainsi à ma perte, quand je
personne n’a encore vu Prévan dans ma société. Je le
rencontre à souper chez une de mes amies; il lui offre sa loge
pour une pièce nouvelle et j’y accepte une place. J’invite
cette femme à souper pendant le spectacle et devant Prévan,
je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d’en
être. Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que
l’usage exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain
matin; mais, outre que les visites du matin ne marquent plus,
il ne tient qu’à moi de trouver celle-ci trop leste, et je le
remets en effet dans la classe des gens moins liés avec moi,
par une invitation écrite pour un souper de cérémonie. Je
puis bien dire comme Annette: Mais voilà tout, pourtant!
Le jour fatal arrivé, ce jour où je devais perdre ma vertu
et ma réputation, je donnai mes instructions à ma fidèle
Victoire et elle les exécuta comme vous le verrez bientôt.
Cependant le soir vint. J’avais déjà beaucoup de monde
chez moi quand on y annonça Prévan. Je le reçus avec une
politesse marquée qui constatait mon peu de liaison avec lui,
et je le mis à la partie de la maréchale, comme étant celle par
qui j’avais fait cette connaissance. La soirée ne produisit rien
qu’un très petit billet que le discret amoureux trouva moyen
de me remettre et que j’ai brûlé suivant ma coutume. Il m’y
annonçait que je pouvais compter sur lui, et ce mot essentiel
était entouré de tous les mots parasites d’amour, de bonheur,
etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille fête.
A minuit, les parties étant finies, je proposai une courte
macédoine[36]. J’avais le double projet de favoriser l’évasion
de Prévan et en même temps de la faire remarquer, ce qui ne
pouvait manquer d’arriver, vu sa réputation de joueur. J’étais
bien aise aussi qu’on pût se rappeler au besoin que je n’avais
pas été pressée de rester seule.
Le jeu dura plus que je n’avais pensé. Le diable me
tentait et je succombai au désir d’aller consoler l’impatient
prisonnier. Je m’acheminais ainsi à ma perte, quand je
Page 300
réfléchis qu’une fois rendue tout à fait je n’aurais plus sur lui
l’empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à
mes projets. J’eus la force de résister. Je rebroussai chemin
et revins, non sans humeur, reprendre ma place à ce jeu
éternel. Il finit pourtant et chacun s’en alla. Pour moi, je
sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les
renvoyai de même.
Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère,
marchant d’un pas timide et circonspect, et d’une main mal
assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m’aperçut:
l’éclair n’est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus
vaincue, tout à fait vaincue, avant d’avoir pu dire un mot
pour l’arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre
une situation plus commode et plus convenable aux
circonstances. Il maudissait sa parure qui, disait-il,
l’éloignait de moi; il voulait me combattre à armes égales,
mais mon extrême timidité s’opposa à ce projet et mes
tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s’occupa
d’autre chose.
Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent;
mais alors: «Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu’ici un
assez agréable récit à faire aux deux comtesses de P*** et à
mille autres; mais je suis curieuse de savoir comment vous
raconterez la fin de l’aventure.» En parlant ainsi, je sonnais
de toutes mes forces. Pour le coup, j’eus mon tour et mon
action fut plus vive que sa parole. Il n’avait encore que
balbutié quand j’entendis Victoire accourir et appeler les
gens qu’elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais
ordonné. Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix:
«Sortez, monsieur, continuai-je, et ne reparaissez jamais
devant moi.» Là-dessus, la foule de mes gens entra.
Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-
apens dans ce qui n’était au fond qu’une plaisanterie, il se
jeta sur son épée. Mal lui en prit, car mon valet de chambre,
brave et vigoureux, le saisit au corps et le terrassa. J’eus, je
l’avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu’on arrêtât et
l’empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire à
mes projets. J’eus la force de résister. Je rebroussai chemin
et revins, non sans humeur, reprendre ma place à ce jeu
éternel. Il finit pourtant et chacun s’en alla. Pour moi, je
sonnai mes femmes, je me déshabillai fort vite et les
renvoyai de même.
Me voyez-vous, vicomte, dans ma toilette légère,
marchant d’un pas timide et circonspect, et d’une main mal
assurée ouvrir la porte à mon vainqueur? Il m’aperçut:
l’éclair n’est pas plus prompt. Que vous dirai-je? je fus
vaincue, tout à fait vaincue, avant d’avoir pu dire un mot
pour l’arrêter ou pour me défendre. Il voulut ensuite prendre
une situation plus commode et plus convenable aux
circonstances. Il maudissait sa parure qui, disait-il,
l’éloignait de moi; il voulait me combattre à armes égales,
mais mon extrême timidité s’opposa à ce projet et mes
tendres caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s’occupa
d’autre chose.
Ses droits étaient doublés et ses prétentions revinrent;
mais alors: «Écoutez-moi, lui dis-je, vous aurez jusqu’ici un
assez agréable récit à faire aux deux comtesses de P*** et à
mille autres; mais je suis curieuse de savoir comment vous
raconterez la fin de l’aventure.» En parlant ainsi, je sonnais
de toutes mes forces. Pour le coup, j’eus mon tour et mon
action fut plus vive que sa parole. Il n’avait encore que
balbutié quand j’entendis Victoire accourir et appeler les
gens qu’elle avait gardés chez elle, comme je le lui avais
ordonné. Là, prenant mon ton de reine et élevant la voix:
«Sortez, monsieur, continuai-je, et ne reparaissez jamais
devant moi.» Là-dessus, la foule de mes gens entra.
Le pauvre Prévan perdit la tête, et croyant voir un guet-
apens dans ce qui n’était au fond qu’une plaisanterie, il se
jeta sur son épée. Mal lui en prit, car mon valet de chambre,
brave et vigoureux, le saisit au corps et le terrassa. J’eus, je
l’avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu’on arrêtât et
Page 301
ordonnai qu’on laissât sa retraite libre, en s’assurant
seulement qu’il sortît de chez moi. Mes gens m’obéirent,
mais la rumeur était grande parmi eux; ils s’indignaient
qu’on eût osé manquer à leur vertueuse maîtresse. Tous
accompagnèrent le malheureux chevalier, avec bruit et
scandale, comme je le souhaitais. La seule Victoire resta et
nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre
de mon lit.
Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi,
encore toute émue, je leur demandai par quel bonheur ils
s’étaient encore trouvés levés, et Victoire me raconta qu’elle
avait donné à souper à deux de ses amies, qu’on avait veillé
chez elle et enfin tout ce dont nous étions convenues
ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer en ordonnant
pourtant à l’un d’eux d’aller sur-le-champ chercher un
médecin. Il me parut que j’étais autorisée à craindre l’effet
de mon saisissement mortel, et c’était un moyen sûr de
donner du cours et de la célébrité à cette nouvelle.
Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m’ordonna
que du repos. Moi, j’ordonnai de plus à Victoire d’aller le
matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.
Tout a si bien réussi qu’avant midi, et aussitôt qu’il a été
jour chez moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon
lit pour savoir la vérité et les détails de cette horrible
aventure. J’ai été obligée de me désoler avec elle, pendant
une heure, sur la corruption du siècle. Un moment après, j’ai
reçu de la maréchale le billet que je joins ici. Enfin, avant
cinq heures, j’ai vu arriver, à mon grand étonnement, M...[37].
Il venait, m’a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu’un
officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne
l’avait appris qu’à dîner chez la maréchale et avait sur-le-
champ envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J’ai
demandé grâce et il me l’a refusée. Alors j’ai pensé que,
comme complice, il fallait m’exécuter de mon côté et garder
au moins de rigides arrêts. J’ai fait fermer ma porte et dire
que j’étais incommodée.
seulement qu’il sortît de chez moi. Mes gens m’obéirent,
mais la rumeur était grande parmi eux; ils s’indignaient
qu’on eût osé manquer à leur vertueuse maîtresse. Tous
accompagnèrent le malheureux chevalier, avec bruit et
scandale, comme je le souhaitais. La seule Victoire resta et
nous nous occupâmes pendant ce temps à réparer le désordre
de mon lit.
Mes gens remontèrent toujours en tumulte, et moi,
encore toute émue, je leur demandai par quel bonheur ils
s’étaient encore trouvés levés, et Victoire me raconta qu’elle
avait donné à souper à deux de ses amies, qu’on avait veillé
chez elle et enfin tout ce dont nous étions convenues
ensemble. Je les remerciai tous et les fis retirer en ordonnant
pourtant à l’un d’eux d’aller sur-le-champ chercher un
médecin. Il me parut que j’étais autorisée à craindre l’effet
de mon saisissement mortel, et c’était un moyen sûr de
donner du cours et de la célébrité à cette nouvelle.
Il vint en effet, me plaignit beaucoup et ne m’ordonna
que du repos. Moi, j’ordonnai de plus à Victoire d’aller le
matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.
Tout a si bien réussi qu’avant midi, et aussitôt qu’il a été
jour chez moi, ma dévote voisine était déjà au chevet de mon
lit pour savoir la vérité et les détails de cette horrible
aventure. J’ai été obligée de me désoler avec elle, pendant
une heure, sur la corruption du siècle. Un moment après, j’ai
reçu de la maréchale le billet que je joins ici. Enfin, avant
cinq heures, j’ai vu arriver, à mon grand étonnement, M...[37].
Il venait, m’a-t-il dit, me faire ses excuses de ce qu’un
officier de son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne
l’avait appris qu’à dîner chez la maréchale et avait sur-le-
champ envoyé ordre à Prévan de se rendre en prison. J’ai
demandé grâce et il me l’a refusée. Alors j’ai pensé que,
comme complice, il fallait m’exécuter de mon côté et garder
au moins de rigides arrêts. J’ai fait fermer ma porte et dire
que j’étais incommodée.
Page 302
C’est à ma solitude que vous devez cette longue lettre.
J’en écrirai une à Mme de Volanges dont sûrement elle fera
lecture publique et où vous verrez cette histoire telle qu’il
faut la raconter.
J’oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut
absolument se battre avec Prévan. Le pauvre garçon!
Heureusement, j’aurai le temps de calmer sa tête. En
attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée d’écrire.
Adieu, vicomte.
Du château de..., ce 25 septembre 17**,
au soir.
[34] Voyez la lettre LXXIV.
[35] Voyez la lettre LXX.
[36] Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine
est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels
chaque coupeur a droit de choisir lorsque c’est à lui de tenir la
main. C’est une des inventions du siècle.
[37] Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.
J’en écrirai une à Mme de Volanges dont sûrement elle fera
lecture publique et où vous verrez cette histoire telle qu’il
faut la raconter.
J’oubliais de vous dire que Belleroche est outré et veut
absolument se battre avec Prévan. Le pauvre garçon!
Heureusement, j’aurai le temps de calmer sa tête. En
attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée d’écrire.
Adieu, vicomte.
Du château de..., ce 25 septembre 17**,
au soir.
[34] Voyez la lettre LXXIV.
[35] Voyez la lettre LXX.
[36] Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine
est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels
chaque coupeur a droit de choisir lorsque c’est à lui de tenir la
main. C’est une des inventions du siècle.
[37] Le commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait.
Page 303
L E T T RE L XXXVI
La Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL.
(Billet inclus dans la précédente.)
Mon Dieu! qu’est-ce donc que j’apprends, ma chère
madame? Est-il possible que ce petit Prévan fasse de
pareilles abominations, et encore vis-à-vis de vous! A quoi
on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté chez soi! En
vérité, ces événements-là consolent d’être vieille. Mais de
quoi je ne me consolerai jamais, c’est d’avoir été en partie
cause de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous.
Je vous promets bien que si ce qu’on m’en a dit est vrai, il ne
remettra plus les pieds chez moi, c’est le parti que tous les
gens honnêtes prendront avec lui s’ils font ce qu’ils doivent.
On m’a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je
suis inquiète de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de
vos chères nouvelles, ou faites-m’en donner par une de vos
femmes si vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous
demande qu’un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue
chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne me
permet pas d’interrompre, et il faut que j’aille cet après-midi
à Versailles, toujours pour l’affaire de mon neveu.
Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma
sincère amitié.
Paris, ce 25 septembre 17**.
La Maréchale de... à la Marquise de MERTEUIL.
(Billet inclus dans la précédente.)
Mon Dieu! qu’est-ce donc que j’apprends, ma chère
madame? Est-il possible que ce petit Prévan fasse de
pareilles abominations, et encore vis-à-vis de vous! A quoi
on est exposé! On ne sera donc plus en sûreté chez soi! En
vérité, ces événements-là consolent d’être vieille. Mais de
quoi je ne me consolerai jamais, c’est d’avoir été en partie
cause de ce que vous avez reçu un pareil monstre chez vous.
Je vous promets bien que si ce qu’on m’en a dit est vrai, il ne
remettra plus les pieds chez moi, c’est le parti que tous les
gens honnêtes prendront avec lui s’ils font ce qu’ils doivent.
On m’a dit que vous vous étiez trouvée bien mal et je
suis inquiète de votre santé. Donnez-moi, je vous prie, de
vos chères nouvelles, ou faites-m’en donner par une de vos
femmes si vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous
demande qu’un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue
chez vous ce matin sans mes bains que mon docteur ne me
permet pas d’interrompre, et il faut que j’aille cet après-midi
à Versailles, toujours pour l’affaire de mon neveu.
Adieu, ma chère madame, comptez pour la vie sur ma
sincère amitié.
Paris, ce 25 septembre 17**.
Page 304
L E T T RE L XXXVI I
La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.
Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie.
L’événement le plus désagréable et le plus impossible à
prévoir ma rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce
n’est pas qu’assurément j’aie rien à me reprocher, mais il est
toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve
la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle
l’attention publique, que je donnerais tout au monde pour
avoir pu éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais
pas encore si je ne prendrai pas le parti d’aller à la campagne
attendre qu’elle soit oubliée. Voici ce dont il s’agit.
J’ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan
que vous connaissez sûrement de nom, et que je ne
connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette
maison, j’étais bien autorisée, ce me semble, à le croire en
bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne et m’a
paru ne pas manquer d’esprit. Le hasard et l’ennui du jeu me
laissèrent seule de femme entre lui et l’évêque de..., tandis
que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous
causâmes tous trois jusqu’au moment du souper. A table, une
nouveauté dont on parla lui donna occasion d’offrir sa loge à
la maréchale, qui accepta, et il fut convenu que j’y aurais une
place. C’était pour lundi dernier, au Français. Comme la
maréchale venait souper chez moi au sortir du spectacle, je
proposai à ce monsieur de l’accompagner, et il y vint. Le
surlendemain, il me fit une visite qui se passa en propos
d’usage et sans qu’il y eût du tout rien de marqué. Le
lendemain, il vint me voir le matin, ce qui me parut bien un
peu leste; mais je crus qu’au lieu de le lui faire sentir par ma
façon de le recevoir, il valait mieux l’avertir par une
La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.
Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie.
L’événement le plus désagréable et le plus impossible à
prévoir ma rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce
n’est pas qu’assurément j’aie rien à me reprocher, mais il est
toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve
la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle
l’attention publique, que je donnerais tout au monde pour
avoir pu éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais
pas encore si je ne prendrai pas le parti d’aller à la campagne
attendre qu’elle soit oubliée. Voici ce dont il s’agit.
J’ai rencontré chez la maréchale de... un M. de Prévan
que vous connaissez sûrement de nom, et que je ne
connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette
maison, j’étais bien autorisée, ce me semble, à le croire en
bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne et m’a
paru ne pas manquer d’esprit. Le hasard et l’ennui du jeu me
laissèrent seule de femme entre lui et l’évêque de..., tandis
que tout le monde était occupé au lansquenet. Nous
causâmes tous trois jusqu’au moment du souper. A table, une
nouveauté dont on parla lui donna occasion d’offrir sa loge à
la maréchale, qui accepta, et il fut convenu que j’y aurais une
place. C’était pour lundi dernier, au Français. Comme la
maréchale venait souper chez moi au sortir du spectacle, je
proposai à ce monsieur de l’accompagner, et il y vint. Le
surlendemain, il me fit une visite qui se passa en propos
d’usage et sans qu’il y eût du tout rien de marqué. Le
lendemain, il vint me voir le matin, ce qui me parut bien un
peu leste; mais je crus qu’au lieu de le lui faire sentir par ma
façon de le recevoir, il valait mieux l’avertir par une
Page 305
politesse que nous n’étions pas encore aussi intimement liés
qu’il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai, le jour
même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour
un souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la
parole quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se
retira aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là
rien n’a moins l’air de conduire à une aventure; on fit, après
les parties, une macédoine qui nous mena jusqu’à près de
deux heures, et enfin je me mis au lit.
Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes
femmes étaient retirées, quand j’entendis du bruit dans mon
appartement. J’ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeur
et vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon
boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à la clarté de
ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie
inconcevable, me dit de ne pas m’alarmer; qu’il allait
m’éclaircir le mystère de sa conduite et qu’il me suppliait de
ne faire aucun bruit. En parlant ainsi, il allumait une bougie;
j’étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé et
tranquille me pétrifiait, je crois encore davantage. Mais il
n’eut pas dit deux mots que je vis quel était ce prétendu
mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez croire,
de me pendre à ma sonnette.
Par un bonheur incroyable, tous les gens de l’office
avaient veillé chez une de mes femmes et n’étaient pas
encore couchés. Ma femme de chambre qui en venant chez
moi, m’entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut
effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel
scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon
valet de chambre tuait Prévan. J’avoue que pour l’instant, je
fus fort aise de me voir en force; en y réfléchissant
aujourd’hui, j’aimerais mieux qu’il ne fût venu que ma
femme de chambre; elle aurait suffi et j’aurais peut-être évité
cet éclat qui m’afflige.
Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens
ont parlé, et c’est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de
qu’il paraissait le croire. Pour cela, je lui envoyai, le jour
même, une invitation bien sèche et bien cérémonieuse pour
un souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la
parole quatre fois dans toute la soirée, et lui, de son côté, se
retira aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là
rien n’a moins l’air de conduire à une aventure; on fit, après
les parties, une macédoine qui nous mena jusqu’à près de
deux heures, et enfin je me mis au lit.
Il y avait au moins une mortelle demi-heure que mes
femmes étaient retirées, quand j’entendis du bruit dans mon
appartement. J’ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeur
et vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon
boudoir. Je jetai un cri perçant et je reconnus, à la clarté de
ma veilleuse ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie
inconcevable, me dit de ne pas m’alarmer; qu’il allait
m’éclaircir le mystère de sa conduite et qu’il me suppliait de
ne faire aucun bruit. En parlant ainsi, il allumait une bougie;
j’étais saisie au point que je ne pouvais parler. Son air aisé et
tranquille me pétrifiait, je crois encore davantage. Mais il
n’eut pas dit deux mots que je vis quel était ce prétendu
mystère, et ma seule réponse fut, comme vous pouvez croire,
de me pendre à ma sonnette.
Par un bonheur incroyable, tous les gens de l’office
avaient veillé chez une de mes femmes et n’étaient pas
encore couchés. Ma femme de chambre qui en venant chez
moi, m’entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut
effrayée et appela tout ce monde-là. Vous jugez quel
scandale! Mes gens étaient furieux: je vis le moment où mon
valet de chambre tuait Prévan. J’avoue que pour l’instant, je
fus fort aise de me voir en force; en y réfléchissant
aujourd’hui, j’aimerais mieux qu’il ne fût venu que ma
femme de chambre; elle aurait suffi et j’aurais peut-être évité
cet éclat qui m’afflige.
Au lieu de cela, le tumulte a réveillé les voisins, les gens
ont parlé, et c’est depuis hier la nouvelle de tout Paris. M. de
Page 306
Prévan est en prison par ordre du commandant de son corps,
qui a eu l’honnêteté de passer chez moi, pour me faire des
excuses, m’a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le
bruit, mais je n’ai jamais pu obtenir que cela fût autrement.
La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que j’ai
fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j’ai vues
m’ont dit qu’on me rendrait justice et que l’indignation
publique était au comble contre M. de Prévan: assurément il
le mérite bien, mais cela n’ôte pas le désagrément de cette
aventure.
De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses
amis doivent être méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu’ils
inventeront pour me nuire? Mon Dieu, qu’une jeune femme
est malheureuse! elle n’a rien fait encore, quand elle s’est
mise à l’abri de la médisance; il faut qu’elle en impose
même à la calomnie.
Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que
vous feriez à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C’est
toujours de vous que j’ai reçu les consolations les plus
douces et les aveux les plus sages; c’est de vous aussi que
j’aime le mieux à en recevoir.
Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les
sentiments qui m’attachent à vous pour jamais. J’embrasse
votre aimable fille.
Paris, ce 26 septembre 17**.
qui a eu l’honnêteté de passer chez moi, pour me faire des
excuses, m’a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le
bruit, mais je n’ai jamais pu obtenir que cela fût autrement.
La ville et la cour se sont fait écrire à ma porte, que j’ai
fermée à tout le monde. Le peu de personnes que j’ai vues
m’ont dit qu’on me rendrait justice et que l’indignation
publique était au comble contre M. de Prévan: assurément il
le mérite bien, mais cela n’ôte pas le désagrément de cette
aventure.
De plus, cet homme a sûrement quelques amis, et ses
amis doivent être méchants: qui sait, qui peut savoir ce qu’ils
inventeront pour me nuire? Mon Dieu, qu’une jeune femme
est malheureuse! elle n’a rien fait encore, quand elle s’est
mise à l’abri de la médisance; il faut qu’elle en impose
même à la calomnie.
Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez fait, ce que
vous feriez à ma place; enfin, tout ce que vous pensez. C’est
toujours de vous que j’ai reçu les consolations les plus
douces et les aveux les plus sages; c’est de vous aussi que
j’aime le mieux à en recevoir.
Adieu, ma chère et bonne amie; vous connaissez les
sentiments qui m’attachent à vous pour jamais. J’embrasse
votre aimable fille.
Paris, ce 26 septembre 17**.
Page 307
L E T T RE L XXXVI I I
CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.
Malgré tout le plaisir que j’ai, monsieur, à recevoir les
lettres de M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire
pas moins que lui que nous puissions nous voir encore, sans
qu’on puisse nous en empêcher, je n’ai pas osé cependant
faire ce que vous me proposez. Premièrement, c’est trop
dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la place
de l’autre lui ressemble bien assez à la vérité; mais pourtant,
il ne laisse pas d’y avoir encore de la différence, et maman
regarde à tout et s’aperçoit de tout. De plus, quoiqu’on ne
s’en soit pas encore servi depuis que nous sommes ici, il ne
faut qu’un malheur, et si on s’en apercevait, je serais perdue
pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce serait bien
mal; faire comme cela une double clef, c’est bien fort! Il est
vrai que c’est vous qui auriez la bonté de vous en charger;
mais, malgré cela si on le savait, je n’en porterais pas moins
le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous
l’auriez faite. Enfin, j’ai voulu essayer deux fois de la
prendre, certainement cela serait bien facile, si c’était toute
autre chose, mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours
mise à trembler et n’en ai jamais eu le courage. Je crois donc
qu’il vaut mieux rester comme nous sommes.
Si vous avez toujours la bonté d’être aussi complaisant
que jusqu’ici, vous trouverez toujours bien le moyen de me
remettre une lettre. Même pour la dernière, sans le malheur
qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un
certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que
vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu’à ça; mais
j’aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je
suis sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les
CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.
Malgré tout le plaisir que j’ai, monsieur, à recevoir les
lettres de M. le chevalier Danceny, et quoique je ne désire
pas moins que lui que nous puissions nous voir encore, sans
qu’on puisse nous en empêcher, je n’ai pas osé cependant
faire ce que vous me proposez. Premièrement, c’est trop
dangereux; cette clef que vous voulez que je mette à la place
de l’autre lui ressemble bien assez à la vérité; mais pourtant,
il ne laisse pas d’y avoir encore de la différence, et maman
regarde à tout et s’aperçoit de tout. De plus, quoiqu’on ne
s’en soit pas encore servi depuis que nous sommes ici, il ne
faut qu’un malheur, et si on s’en apercevait, je serais perdue
pour toujours. Et puis, il me semble aussi que ce serait bien
mal; faire comme cela une double clef, c’est bien fort! Il est
vrai que c’est vous qui auriez la bonté de vous en charger;
mais, malgré cela si on le savait, je n’en porterais pas moins
le blâme et la faute, puisque ce serait pour moi que vous
l’auriez faite. Enfin, j’ai voulu essayer deux fois de la
prendre, certainement cela serait bien facile, si c’était toute
autre chose, mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours
mise à trembler et n’en ai jamais eu le courage. Je crois donc
qu’il vaut mieux rester comme nous sommes.
Si vous avez toujours la bonté d’être aussi complaisant
que jusqu’ici, vous trouverez toujours bien le moyen de me
remettre une lettre. Même pour la dernière, sans le malheur
qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un
certain moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que
vous ne pouvez pas, comme moi ne songer qu’à ça; mais
j’aime mieux avoir plus de patience et ne pas tant risquer. Je
suis sûre que M. Danceny dirait comme moi, car toutes les
Page 308
fois qu’il voulait quelque chose qui me faisait trop de peine,
il consentait toujours que cela ne fût pas.
Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette
lettre, la vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n’en
suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés, je vous
prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien
malheureuse et que sans vous je le serais encore bien
davantage; mais, après tout c’est ma mère, il faut bien
prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m’aime
toujours et que vous ne m’abandonniez pas, il viendra peut-
être un temps plus heureux.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec bien de la
reconnaissance, votre très humble et très obéissante servante.
De..., ce 26 septembre 17**.
il consentait toujours que cela ne fût pas.
Je vous remettrai, monsieur, en même temps que cette
lettre, la vôtre, celle de M. Danceny et votre clef. Je n’en
suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés, je vous
prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien
malheureuse et que sans vous je le serais encore bien
davantage; mais, après tout c’est ma mère, il faut bien
prendre patience. Et pourvu que M. Danceny m’aime
toujours et que vous ne m’abandonniez pas, il viendra peut-
être un temps plus heureux.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec bien de la
reconnaissance, votre très humble et très obéissante servante.
De..., ce 26 septembre 17**.
Page 309
L E T T RE L XXXI X
Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.
Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le
voudriez, mon ami, ce n’est pas tout à fait à moi qu’il faut
vous en prendre. J’ai ici plus d’un obstacle à vaincre. La
vigilance et la sévérité de Mme de Volanges ne sont pas les
seuls; votre jeune amie m’en oppose aussi quelques-uns. Soit
froideur ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui
conseille, et je crois cependant savoir mieux qu’elle ce qu’il
faut faire.
J’avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui
remettre vos lettres, et même de faciliter par la suite, les
entrevues que vous désirez, mais je n’ai pu la décider à s’en
servir. J’en suis d’autant plus affligé que je n’en vois pas
d’autre pour vous rapprocher d’elle et que, même pour votre
correspondance, je crains sans cesse de nous compromettre
tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce risque-
là, ni vous exposer l’un et l’autre.
Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance
de votre petite amie m’empêchât de vous être utile; peut-être
feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez
faire, c’est à vous seul à décider, car ce n’est pas assez de
servir ses amis, il faut encore les servir à leur manière. Ce
pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses
sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté à
elle n’aime pas autant qu’elle le dit.
Ce n’est pas que je soupçonne votre maîtresse
d’inconstance, mais elle est bien jeune, elle a grand’peur de
sa maman qui, comme vous le savez, ne cherche qu’à vous
nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester trop
Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.
Si vos affaires ne vont pas toujours aussi vite que vous le
voudriez, mon ami, ce n’est pas tout à fait à moi qu’il faut
vous en prendre. J’ai ici plus d’un obstacle à vaincre. La
vigilance et la sévérité de Mme de Volanges ne sont pas les
seuls; votre jeune amie m’en oppose aussi quelques-uns. Soit
froideur ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je lui
conseille, et je crois cependant savoir mieux qu’elle ce qu’il
faut faire.
J’avais trouvé un moyen simple, commode et sûr de lui
remettre vos lettres, et même de faciliter par la suite, les
entrevues que vous désirez, mais je n’ai pu la décider à s’en
servir. J’en suis d’autant plus affligé que je n’en vois pas
d’autre pour vous rapprocher d’elle et que, même pour votre
correspondance, je crains sans cesse de nous compromettre
tous trois. Or vous jugez que je ne veux ni courir ce risque-
là, ni vous exposer l’un et l’autre.
Je serais pourtant vraiment peiné que le peu de confiance
de votre petite amie m’empêchât de vous être utile; peut-être
feriez-vous bien de lui en écrire. Voyez ce que vous voulez
faire, c’est à vous seul à décider, car ce n’est pas assez de
servir ses amis, il faut encore les servir à leur manière. Ce
pourrait être aussi une façon de plus de vous assurer de ses
sentiments pour vous, car la femme qui garde une volonté à
elle n’aime pas autant qu’elle le dit.
Ce n’est pas que je soupçonne votre maîtresse
d’inconstance, mais elle est bien jeune, elle a grand’peur de
sa maman qui, comme vous le savez, ne cherche qu’à vous
nuire, et peut-être serait-il dangereux de rester trop
Page 310
longtemps sans l’occuper de vous. N’allez pas cependant
vous inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je
n’ai dans le fond nulle raison de méfiance, c’est uniquement
la sollicitude de l’amitié.
Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j’ai bien
aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi
avancé que vous, mais j’aime autant; et cela console et
quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à vous être
utile, je trouverai que j’ai bien employé mon temps.
Au château de..., ce 26 septembre 17**.
vous inquiéter à un certain point de ce que je vous dis là. Je
n’ai dans le fond nulle raison de méfiance, c’est uniquement
la sollicitude de l’amitié.
Je ne vous écris pas plus longuement, parce que j’ai bien
aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis pas aussi
avancé que vous, mais j’aime autant; et cela console et
quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à vous être
utile, je trouverai que j’ai bien employé mon temps.
Au château de..., ce 26 septembre 17**.
Page 311
L E T T RE XC
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous
fasse aucune peine, ou, si elle doit vous en causer, qu’au
moins elle puisse être adoucie par celle que j’éprouve en
vous l’écrivant. Vous devez me connaître assez à présent
pour être bien sûr que ma volonté n’est pas de vous affliger;
mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus me
plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au
nom de l’amitié tendre que je vous ai promise, au nom même
des sentiments peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus
sincères, que vous avez pour moi, ne nous voyons plus;
partez et jusque-là, fuyons surtout ces entretiens particuliers
et trop dangereux où, par une inconcevable puissance, sans
jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe mon
temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.
Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc,
j’avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous
écris aujourd’hui, et cependant qu’ai-je fait? que m’occuper
de votre amour... de votre amour, auquel jamais je ne dois
répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous de moi.
Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes
sentiments pour vous; comment parviendrais-je à les vaincre,
quand je n’ai plus le courage de les combattre? Vous le
voyez, je vous dis tout; je crains moins d’avouer ma
faiblesse que d’y succomber; mais cet empire que j’ai perdu
sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je
le conserverai, j’y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.
Hélas! le temps n’est pas loin où je me croyais bien sûre
de n’avoir jamais de pareils combats à soutenir. Je m’en
félicitais, je m’en glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni,
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous
fasse aucune peine, ou, si elle doit vous en causer, qu’au
moins elle puisse être adoucie par celle que j’éprouve en
vous l’écrivant. Vous devez me connaître assez à présent
pour être bien sûr que ma volonté n’est pas de vous affliger;
mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus me
plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au
nom de l’amitié tendre que je vous ai promise, au nom même
des sentiments peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus
sincères, que vous avez pour moi, ne nous voyons plus;
partez et jusque-là, fuyons surtout ces entretiens particuliers
et trop dangereux où, par une inconcevable puissance, sans
jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe mon
temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.
Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc,
j’avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous
écris aujourd’hui, et cependant qu’ai-je fait? que m’occuper
de votre amour... de votre amour, auquel jamais je ne dois
répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous de moi.
Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes
sentiments pour vous; comment parviendrais-je à les vaincre,
quand je n’ai plus le courage de les combattre? Vous le
voyez, je vous dis tout; je crains moins d’avouer ma
faiblesse que d’y succomber; mais cet empire que j’ai perdu
sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je
le conserverai, j’y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.
Hélas! le temps n’est pas loin où je me croyais bien sûre
de n’avoir jamais de pareils combats à soutenir. Je m’en
félicitais, je m’en glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni,
Page 312
cruellement puni cet orgueil; mais plein de miséricorde au
moment même qu’il nous frappe, il m’avertit encore avant la
chute, et je serais doublement coupable si je continuais à
manquer de prudence, déjà prévenue que je n’ai plus de
force.
Vous m’avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d’un
bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de
bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.
En accordant ma demande, quels nouveaux droits
n’acquerrez-vous pas sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la
vertu, je n’aurai point à m’en défendre. Combien je me
plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai la douceur de
goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, au
contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je
crains également de m’occuper de vous et de moi; votre idée
même m’épouvante: quand je ne peux la fuir, je la combats;
je ne l’éloigne pas, mais je la repousse.
Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état
de trouble et d’anxiété? O vous, dont l’âme toujours
sensible, même au milieu de ses erreurs, est restée amie de la
vertu, vous aurez égard à ma situation douloureuse, vous ne
rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, mais non
moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors,
respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je
dirai dans la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je
le dois à mon ami.»
En vous soumettant à quelques privations légères, que je
ne vous impose point, mais que je vous demande, croirez-
vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! si
pour vous rendre heureux il ne fallait que consentir à être
malheureuse, vous pouvez m’en croire, je n’hésiterais pas un
moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non,
plutôt mourir mille fois.
Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je
redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et
moment même qu’il nous frappe, il m’avertit encore avant la
chute, et je serais doublement coupable si je continuais à
manquer de prudence, déjà prévenue que je n’ai plus de
force.
Vous m’avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d’un
bonheur acheté par mes larmes. Ah! ne parlons plus de
bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.
En accordant ma demande, quels nouveaux droits
n’acquerrez-vous pas sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la
vertu, je n’aurai point à m’en défendre. Combien je me
plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai la douceur de
goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent, au
contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je
crains également de m’occuper de vous et de moi; votre idée
même m’épouvante: quand je ne peux la fuir, je la combats;
je ne l’éloigne pas, mais je la repousse.
Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état
de trouble et d’anxiété? O vous, dont l’âme toujours
sensible, même au milieu de ses erreurs, est restée amie de la
vertu, vous aurez égard à ma situation douloureuse, vous ne
rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux, mais non
moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors,
respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je
dirai dans la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je
le dois à mon ami.»
En vous soumettant à quelques privations légères, que je
ne vous impose point, mais que je vous demande, croirez-
vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments? Ah! si
pour vous rendre heureux il ne fallait que consentir à être
malheureuse, vous pouvez m’en croire, je n’hésiterais pas un
moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non,
plutôt mourir mille fois.
Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je
redoute et les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et
Page 313
frémis dans la solitude: je n’ai plus qu’une vie de douleur; je
n’aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes
résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me
rassurer; j’ai formé celle-ci dès hier et cependant j’ai passé
cette nuit dans les larmes.
Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et
suppliante, vous demander le repos et l’innocence. Ah Dieu!
sans vous eût-elle jamais été réduite à cette humiliante
demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-
même combien il est difficile de résister à un sentiment
impérieux. Une plainte n’est pas un murmure. Faites par
générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments
que vous m’avez inspirés je joindrai celui d’une éternelle
reconnaissance. Adieu, adieu, monsieur.
De..., ce 27 septembre 17**.
n’aurai de tranquillité que par votre consentement. Mes
résolutions les plus louables ne suffisent pas pour me
rassurer; j’ai formé celle-ci dès hier et cependant j’ai passé
cette nuit dans les larmes.
Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et
suppliante, vous demander le repos et l’innocence. Ah Dieu!
sans vous eût-elle jamais été réduite à cette humiliante
demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-
même combien il est difficile de résister à un sentiment
impérieux. Une plainte n’est pas un murmure. Faites par
générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments
que vous m’avez inspirés je joindrai celui d’une éternelle
reconnaissance. Adieu, adieu, monsieur.
De..., ce 27 septembre 17**.
Page 314
L E T T RE XCI
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Consterné par votre lettre, j’ignore encore, madame,
comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir
entre votre malheur et le mien, c’est à moi à me sacrifier et
je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce
me semble, d’être avant tout discutés et éclaircis, et
comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni
nous voir?
Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous
unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-
être sans retour! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour
réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point
entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui
vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si
légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d’assez
puissants motifs de sécurité.
Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des
impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On
ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime; on
n’éloigne pas surtout celui qu’on a jugé digne de quelque
amitié: c’est l’homme dangereux qu’on redoute et qu’on fuit.
Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus
soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m’observe dans mon
langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à
mon cœur, et qu’il ne cesse de vous donner en secret. Ce
n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils
et les consolations d’une amie tendre et sensible, c’est
l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces
nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je
m’engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
Consterné par votre lettre, j’ignore encore, madame,
comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir
entre votre malheur et le mien, c’est à moi à me sacrifier et
je ne balance pas; mais de si grands intérêts méritent bien, ce
me semble, d’être avant tout discutés et éclaircis, et
comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler ni
nous voir?
Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous
unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer peut-
être sans retour! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour
réclameront leurs droits; leurs voix ne seront point
entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant qui
vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si
légèrement conçues sont déjà, ce me semble, d’assez
puissants motifs de sécurité.
Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des
impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On
ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime; on
n’éloigne pas surtout celui qu’on a jugé digne de quelque
amitié: c’est l’homme dangereux qu’on redoute et qu’on fuit.
Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus
soumis que moi? Déjà vous le voyez, je m’observe dans mon
langage; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à
mon cœur, et qu’il ne cesse de vous donner en secret. Ce
n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils
et les consolations d’une amie tendre et sensible, c’est
l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces
nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je
m’engage à les remplir tous. Écoutez-moi et si vous me
Page 315
condamnez, j’y souscris et je pars. Je promets davantage:
préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous
sentez-vous le courage d’être injuste? Ordonnez et j’obéis
encore.
Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre
bouche. Et pourquoi? m’allez-vous dire à votre tour. Ah! que
si vous faites cette question vous connaissez peu l’amour et
mon cœur! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une
fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme,
peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber.
Enfin, s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui
seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre
pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la
mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez
cher pour espérer de l’obtenir.
Quoi! vous allez m’éloigner de vous! Vous consentez
donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre? que
dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m’assurez que
mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez
mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.
Déjà vous me parlez de les remplacer par de la
reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un
inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en
cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez! et vous
voulez que mon cœur s’en contente! Interrogez le vôtre: si
votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur
reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation:
Retirez-vous, vous êtes des ingrats!
Je m’arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez
l’expression d’une douleur que vous faites naître, elle ne
nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure
à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-
même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre, et par
pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé,
n’en éloignez pas le moment. Adieu, madame.
préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre? Vous
sentez-vous le courage d’être injuste? Ordonnez et j’obéis
encore.
Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre
bouche. Et pourquoi? m’allez-vous dire à votre tour. Ah! que
si vous faites cette question vous connaissez peu l’amour et
mon cœur! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une
fois? Eh! quand vous porterez le désespoir dans mon âme,
peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber.
Enfin, s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui
seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre
pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la
mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez
cher pour espérer de l’obtenir.
Quoi! vous allez m’éloigner de vous! Vous consentez
donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre? que
dis-je? vous le désirez, et tandis que vous m’assurez que
mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez
mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.
Déjà vous me parlez de les remplacer par de la
reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un
inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en
cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez! et vous
voulez que mon cœur s’en contente! Interrogez le vôtre: si
votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur
reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation:
Retirez-vous, vous êtes des ingrats!
Je m’arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez
l’expression d’une douleur que vous faites naître, elle ne
nuira pas à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure
à mon tour, au nom de ces sentiments si doux que vous-
même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre, et par
pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé,
n’en éloignez pas le moment. Adieu, madame.
Page 316
De..., ce 7 septembre 17**, au soir.
Page 317
L E T T RE XCI I
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile... O
Dieu! est-il possible? Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois
cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié
l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup
mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en
imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il
n’apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du
mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en
prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce
qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux.
Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour
l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois
deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche
à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle
quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses
torts? J’aurais dû prévoir ce changement par les difficultés
que depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît
pas tant d’obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je
tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L’absence est
si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir!
Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de
danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque
trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon
malheur je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui
laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et
s’ils sont injustes, me pardonnerai-je de l’avoir affligée? Si
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
O mon ami! votre lettre m’a glacé d’effroi. Cécile... O
Dieu! est-il possible? Cécile ne m’aime plus. Oui, je vois
cette affreuse vérité à travers le voile dont votre amitié
l’entoure. Vous avez voulu me préparer à recevoir un coup
mortel; je vous remercie de vos soins, mais peut-on en
imposer à l’amour? Il court au-devant de ce qui l’intéresse; il
n’apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du
mien; parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en
prie. Mandez-moi tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce
qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux.
Tâchez surtout de vous rappeler ses paroles. Un mot pour
l’autre peut changer toute une phrase; le même a quelquefois
deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je cherche
à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle
quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses
torts? J’aurais dû prévoir ce changement par les difficultés
que depuis un temps, elle trouve à tout. L’amour ne connaît
pas tant d’obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je
tentais de la voir? Cela est-il donc impossible? L’absence est
si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir!
Vous ne me dites pas quel il était; s’il y avait en effet trop de
danger, elle sait bien que je ne veux pas qu’elle se risque
trop. Mais aussi je connais votre prudence et, pour mon
malheur je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui
laisse voir mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et
s’ils sont injustes, me pardonnerai-je de l’avoir affligée? Si
Page 318
je les lui cache c’est la tromper et je ne sais point dissimuler
avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la
toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et
j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque
embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de
sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui
demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous.
Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au
moins se fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et
pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins,
qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est
timidité. Ayez de l’indulgence, c’est le plus beau caractère de
l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse et je ne sais comment
reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais
écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir; qui m’eût dit que
jamais il m’en coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore
c’était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-
moi beaucoup.
Paris, ce 27 septembre 17**.
avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la
toucherait. Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et
j’ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque
embarras, elle est si jeune! et sa mère la traite avec tant de
sévérité! Je vais lui écrire; je me contiendrai; je lui
demanderai seulement de s’en remettre entièrement à vous.
Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au
moins se fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et
pour moi. Je vous assure qu’elle sent le prix de vos soins,
qu’elle en est reconnaissante. Ce n’est pas méfiance, c’est
timidité. Ayez de l’indulgence, c’est le plus beau caractère de
l’amitié. La vôtre m’est bien précieuse et je ne sais comment
reconnaître tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais
écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir; qui m’eût dit que
jamais il m’en coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore
c’était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-
moi beaucoup.
Paris, ce 27 septembre 17**.
Page 319
L E T T RE XCI I I
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Jointe à la précédente.)
Je ne puis vous dissimuler combien j’ai été affligé en
apprenant de Valmont, le peu de confiance que vous
continuez à avoir en lui. Vous n’ignorez pas qu’il est mon
ami, qu’il est la seule personne qui puisse nous rapprocher
l’un de l’autre; j’avais cru que ces titres seraient suffisants
auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé.
Puis-je espérer qu’au moins vous m’instruirez de vos
raisons? Ne trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui
vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner sans
vous, le mystère de cette conduite. Je n’ose soupçonner votre
amour, sans doute aussi vous n’oseriez trahir le mien. Ah!
Cécile!...
Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me
voir? un moyen simple, commode et sûr[38]? Et c’est ainsi que
vous m’aimez! Une si courte absence a bien changé vos
sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire
que vous m’aimez toujours, que vous m’aimez davantage?
Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit
votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié,
vous n’apprendrez pas sans peine les tourments affreux que
vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.
Dites-moi donc, votre cœur m’est-il fermé sans retour?
m’avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne
sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y
répondrez. L’amitié de Valmont avait assuré notre
correspondance; mais vous vous n’avez pas voulu; vous la
trouviez pénible, vous avez préféré qu’elle fût rare. Non, je
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
(Jointe à la précédente.)
Je ne puis vous dissimuler combien j’ai été affligé en
apprenant de Valmont, le peu de confiance que vous
continuez à avoir en lui. Vous n’ignorez pas qu’il est mon
ami, qu’il est la seule personne qui puisse nous rapprocher
l’un de l’autre; j’avais cru que ces titres seraient suffisants
auprès de vous; je vois avec peine que je me suis trompé.
Puis-je espérer qu’au moins vous m’instruirez de vos
raisons? Ne trouvez-vous pas encore quelques difficultés qui
vous en empêcheront? Je ne puis cependant deviner sans
vous, le mystère de cette conduite. Je n’ose soupçonner votre
amour, sans doute aussi vous n’oseriez trahir le mien. Ah!
Cécile!...
Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me
voir? un moyen simple, commode et sûr[38]? Et c’est ainsi que
vous m’aimez! Une si courte absence a bien changé vos
sentiments. Mais pourquoi me tromper? Pourquoi me dire
que vous m’aimez toujours, que vous m’aimez davantage?
Votre maman en détruisant votre amour, a-t-elle aussi détruit
votre candeur? Si au moins elle vous a laissé quelque pitié,
vous n’apprendrez pas sans peine les tourments affreux que
vous me causez. Ah! je souffrirais moins pour mourir.
Dites-moi donc, votre cœur m’est-il fermé sans retour?
m’avez-vous entièrement oublié? Grâce à vos refus, je ne
sais ni quand vous entendrez mes plaintes, ni quand vous y
répondrez. L’amitié de Valmont avait assuré notre
correspondance; mais vous vous n’avez pas voulu; vous la
trouviez pénible, vous avez préféré qu’elle fût rare. Non, je
Page 320
ne croirai plus à l’amour, à la bonne foi. Eh! qui peut-on
croire si Cécile m’a trompé?
Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m’aimez
plus? Non, cela n’est pas possible; vous vous faites illusion;
vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un
moment de découragement, mais que l’amour a bientôt fait
disparaître, n’est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et
j’ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d’avoir tort!
Que j’aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce
moment d’injustice par une éternité d’amour!
Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir,
prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l’absence
des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul
regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-
je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi,
perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement
pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je
ne puis m’arrêter à aucune pensée; je ne conserve
d’existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous
seule avez le droit de me la rendre chère, et j’attends du
premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou
la certitude d’un désespoir éternel.
Paris, ce 27 septembre 17**.
[38] Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète
seulement l’expression de Valmont.
croire si Cécile m’a trompé?
Répondez-moi donc: est-il vrai que vous ne m’aimez
plus? Non, cela n’est pas possible; vous vous faites illusion;
vous calomniez votre cœur. Une crainte passagère, un
moment de découragement, mais que l’amour a bientôt fait
disparaître, n’est-il pas vrai, ma Cécile? Ah! sans doute et
j’ai tort de vous accuser. Que je serais heureux d’avoir tort!
Que j’aimerais à vous faire de tendres excuses, à réparer ce
moment d’injustice par une éternité d’amour!
Cécile, Cécile, ayez pitié de moi! Consentez à me voir,
prenez-en tous les moyens! Voyez ce que produit l’absence
des craintes, soupçons, peut-être de la froideur! Un seul
regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais quoi! puis-
je encore parler de bonheur? peut-être est-il perdu pour moi,
perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement
pressé entre les soupçons injustes et la vérité plus cruelle, je
ne puis m’arrêter à aucune pensée; je ne conserve
d’existence que pour souffrir et vous aimer. Ah! Cécile, vous
seule avez le droit de me la rendre chère, et j’attends du
premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou
la certitude d’un désespoir éternel.
Paris, ce 27 septembre 17**.
[38] Danceny ne sait pas quel était ce moyen, il répète
seulement l’expression de Valmont.
Page 321
L E T T RE XCI V
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me
cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et
qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais
plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car
sûrement j’en serais moins tourmentée, et il est bien dur
quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez
toujours que j’ai tort, et qu’au lieu de me consoler, ce soit de
vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus
de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous
dis ce qui n’est pas! vous avez là une jolie idée de moi!
Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel
intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je
n’aurais qu’à le dire et tout le monde m’en louerait; mais par
malheur c’est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour
quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout!
Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n’ai
pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman
ne s’en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin
et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu’il me
semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont
qui m’en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le
vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que
je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre
cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce
que vous aurez encore à dire.
M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous
aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins, et
cependant c’est toujours lui qui a raison et moi j’ai toujours
tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me
cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé et
qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais
plus? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car
sûrement j’en serais moins tourmentée, et il est bien dur
quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez
toujours que j’ai tort, et qu’au lieu de me consoler, ce soit de
vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus
de chagrin. Vous croyez que je vous trompe et que je vous
dis ce qui n’est pas! vous avez là une jolie idée de moi!
Quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel
intérêt y aurais-je? Assurément, si je ne vous aimais plus je
n’aurais qu’à le dire et tout le monde m’en louerait; mais par
malheur c’est plus fort que moi, et il faut que ce soit pour
quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout!
Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher? Je n’ai
pas osé prendre une clef, parce que je craignais que maman
ne s’en aperçût, et que cela ne me causât encore du chagrin
et à vous aussi à cause de moi, et puis encore, parce qu’il me
semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont
qui m’en avait parlé; je ne pouvais pas savoir si vous le
vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que
je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre
cette clef? Je la prendrai dès demain, et puis nous verrons ce
que vous aurez encore à dire.
M. de Valmont a beau être votre ami, je crois que je vous
aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins, et
cependant c’est toujours lui qui a raison et moi j’ai toujours
tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien
Page 322
égal parce que vous savez que je m’apaise tout de suite; mais
à présent que j’aurai la clef je pourrai vous voir quand je
voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous
agirez comme ça. J’aime mieux avoir du chagrin qui me
vienne de moi que s’il me venait de vous: voyez ce que vous
voulez faire.
Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins
n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait! Je vous
assure bien que si j’étais maîtresse, vous n’auriez jamais à
vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous
serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute.
J’espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu’alors
nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à
présent.
Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de
suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m’en voulez
donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi
toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente.
Adieu, mon cher ami.
Du château de..., ce 28 septembre 17**.
à présent que j’aurai la clef je pourrai vous voir quand je
voudrai, et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous
agirez comme ça. J’aime mieux avoir du chagrin qui me
vienne de moi que s’il me venait de vous: voyez ce que vous
voulez faire.
Si vous vouliez, nous nous aimerions tant! et au moins
n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait! Je vous
assure bien que si j’étais maîtresse, vous n’auriez jamais à
vous plaindre de moi; mais si vous ne me croyez pas nous
serons toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute.
J’espère que bientôt nous pourrons nous voir et qu’alors
nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à
présent.
Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de
suite; mais en vérité je croyais bien faire. Ne m’en voulez
donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste et aimez-moi
toujours autant que je vous aime; alors je serai bien contente.
Adieu, mon cher ami.
Du château de..., ce 28 septembre 17**.
Page 323
L E T T RE XCV
CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de
me remettre cette clef que vous m’aviez donnée pour mettre
à la place de l’autre; puisque tout le monde le veut, il faut
bien que j’y consente aussi.
Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny
que je ne l’aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais
donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à
moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n’est
pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me
feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois
que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c’est en vous
qu’il a le plus de confiance, et moi quand j’ai dit une chose
et qu’on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille;
j’ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans
votre lettre. Cependant, si vous l’avez encore et que vous
vouliez me la donner en même temps, je vous promets que
j’y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant
dîner, je vous donnerais l’autre clef après-demain à déjeuner
et vous me la remettriez de la même façon que la première.
Je voudrais bien que cela ne fût pas long, parce qu’il y aurait
moins de temps à risquer que maman ne s’en aperçût.
Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous
aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes
lettres, et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes
nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu’à
présent; mais c’est que d’abord cela m’a fait trop peur; je
vous prie de m’excuser et j’espère que vous n’en continuerez
CÉCILE VOLANGES au Vicomte de VALMONT.
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de
me remettre cette clef que vous m’aviez donnée pour mettre
à la place de l’autre; puisque tout le monde le veut, il faut
bien que j’y consente aussi.
Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé à M. Danceny
que je ne l’aimais plus; je ne crois pas vous avoir jamais
donné lieu de le penser, et cela lui a fait bien de la peine et à
moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami, mais ce n’est
pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me
feriez bien plaisir de lui mander le contraire la première fois
que vous lui écrirez et que vous en êtes sûr, car c’est en vous
qu’il a le plus de confiance, et moi quand j’ai dit une chose
et qu’on ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être tranquille;
j’ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans
votre lettre. Cependant, si vous l’avez encore et que vous
vouliez me la donner en même temps, je vous promets que
j’y ferai bien attention. Si ce pouvait être demain en allant
dîner, je vous donnerais l’autre clef après-demain à déjeuner
et vous me la remettriez de la même façon que la première.
Je voudrais bien que cela ne fût pas long, parce qu’il y aurait
moins de temps à risquer que maman ne s’en aperçût.
Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là, vous
aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes
lettres, et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes
nouvelles. Il est vrai que ce sera bien plus commode qu’à
présent; mais c’est que d’abord cela m’a fait trop peur; je
vous prie de m’excuser et j’espère que vous n’en continuerez
Page 324
pas moins d’être aussi complaisant que par le passé. J’en
serai aussi toujours bien reconnaissante.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très
obéissante servante.
De..., ce 28 septembre 17**.
Pl. VII
serai aussi toujours bien reconnaissante.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très
obéissante servante.
De..., ce 28 septembre 17**.
Pl. VII
Page 325
Mlle Gérard inv. L. J. Masquelier sc.
Lettre XCVI
Lettre XCVI
Page 326
Page 327
L E T T RE XCVI
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez
chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute
même pas que vous n’ayez pris un peu d’humeur de mon
long silence, mais que voulez-vous? j’ai toujours pensé que
quand il n’y avait plus que des louanges à donner à une
femme, on pouvait s’en reposer sur elle et s’occuper d’autre
chose. Cependant, je vous remercie pour mon compte et
vous félicite pour le vôtre. Je veux bien même, pour vous
rendre parfaitement heureuse, convenir que pour cette fois,
vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de
mon côté j’aurai du moins rempli la vôtre en partie.
Ce n’est pas de Mme de Tourvel dont je veux vous parler,
sa marche trop lente vous déplaît; vous n’aimez que les
affaires faites. Les scènes filées vous ennuient, et pour moi je
n’ai jamais goûté le plaisir que j’éprouve dans ces lenteurs
prétendues.
Oui, j’aime à voir, à considérer cette femme prudente,
engagée sans s’en être aperçue, dans un sentier qui ne permet
plus de retour et dont la pente rapide et dangereuse l’attire
malgré elle, et la force à me suivre. Là, effrayée du péril
qu’elle court, elle voudrait s’arrêter et ne peut se retenir. Ses
soins et son adresse peuvent bien rendre ses pas moins
grands, mais il faut qu’ils se succèdent. Quelquefois n’osant
fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller,
s’abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte
qui ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter
encore de retourner en arrière; elle épuise ses forces pour
gravir péniblement un court espace, et bientôt un magique
pouvoir la replace plus près de ce danger, que vainement elle
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez
chaque jour mes compliments et mes éloges; je ne doute
même pas que vous n’ayez pris un peu d’humeur de mon
long silence, mais que voulez-vous? j’ai toujours pensé que
quand il n’y avait plus que des louanges à donner à une
femme, on pouvait s’en reposer sur elle et s’occuper d’autre
chose. Cependant, je vous remercie pour mon compte et
vous félicite pour le vôtre. Je veux bien même, pour vous
rendre parfaitement heureuse, convenir que pour cette fois,
vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si de
mon côté j’aurai du moins rempli la vôtre en partie.
Ce n’est pas de Mme de Tourvel dont je veux vous parler,
sa marche trop lente vous déplaît; vous n’aimez que les
affaires faites. Les scènes filées vous ennuient, et pour moi je
n’ai jamais goûté le plaisir que j’éprouve dans ces lenteurs
prétendues.
Oui, j’aime à voir, à considérer cette femme prudente,
engagée sans s’en être aperçue, dans un sentier qui ne permet
plus de retour et dont la pente rapide et dangereuse l’attire
malgré elle, et la force à me suivre. Là, effrayée du péril
qu’elle court, elle voudrait s’arrêter et ne peut se retenir. Ses
soins et son adresse peuvent bien rendre ses pas moins
grands, mais il faut qu’ils se succèdent. Quelquefois n’osant
fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller,
s’abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte
qui ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter
encore de retourner en arrière; elle épuise ses forces pour
gravir péniblement un court espace, et bientôt un magique
pouvoir la replace plus près de ce danger, que vainement elle
Page 328
avait voulu fuir. Alors n’ayant plus que moi pour guide et
pour appui, sans songer à me reprocher davantage une chute
inévitable, elle m’implore pour la retarder. Les ferventes
prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels
dans leur crainte, offrent à la Divinité, c’est moi qui le reçois
d’elle, et vous voulez que, sourd à ses vœux et détruisant
moi-même le culte qu’elle me rend, j’emploie à la précipiter
la puissance qu’elle invoque pour la soutenir. Ah! laissez-
moi du moins le temps d’observer ces touchants combats
entre l’amour et la vertu.
Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au
théâtre avec empressement, que vous y applaudissez avec
fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces
sentiments d’une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur
qu’elle désire et ne cesse pas de se défendre, même alors
qu’elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme;
ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître?
Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette
femme céleste m’offre chaque jour, et vous me reprochez
d’en savourer les douceurs! Ah! le temps ne viendra que trop
tôt où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi
qu’une femme ordinaire.
Mais j’oublie, en vous parlant d’elle, que je ne voulais
pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m’y attache,
m’y ramène sans cesse, alors même que je l’outrage.
Écartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même
pour traiter un sujet plus gai. Il s’agit de votre pupille, à
présent devenue la mienne, et j’espère qu’ici vous allez me
reconnaître.
Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre
dévote, et par conséquent moins occupé d’elle, j’avais
remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie, et
que s’il y avait de la sottise à en être amoureux comme
Danceny, peut-être n’y en avait-il pas moins de ma part à ne
pas chercher auprès d’elle une distraction que ma solitude
me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer
pour appui, sans songer à me reprocher davantage une chute
inévitable, elle m’implore pour la retarder. Les ferventes
prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels
dans leur crainte, offrent à la Divinité, c’est moi qui le reçois
d’elle, et vous voulez que, sourd à ses vœux et détruisant
moi-même le culte qu’elle me rend, j’emploie à la précipiter
la puissance qu’elle invoque pour la soutenir. Ah! laissez-
moi du moins le temps d’observer ces touchants combats
entre l’amour et la vertu.
Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au
théâtre avec empressement, que vous y applaudissez avec
fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité? Ces
sentiments d’une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur
qu’elle désire et ne cesse pas de se défendre, même alors
qu’elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme;
ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître?
Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette
femme céleste m’offre chaque jour, et vous me reprochez
d’en savourer les douceurs! Ah! le temps ne viendra que trop
tôt où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour moi
qu’une femme ordinaire.
Mais j’oublie, en vous parlant d’elle, que je ne voulais
pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m’y attache,
m’y ramène sans cesse, alors même que je l’outrage.
Écartons sa dangereuse idée; que je redevienne moi-même
pour traiter un sujet plus gai. Il s’agit de votre pupille, à
présent devenue la mienne, et j’espère qu’ici vous allez me
reconnaître.
Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre
dévote, et par conséquent moins occupé d’elle, j’avais
remarqué que la petite Volanges était en effet fort jolie, et
que s’il y avait de la sottise à en être amoureux comme
Danceny, peut-être n’y en avait-il pas moins de ma part à ne
pas chercher auprès d’elle une distraction que ma solitude
me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer
Page 329
des soins que je me donnais pour elle; je me rappelais, en
outre, que vous me l’aviez offerte avant que Danceny eût
rien à y prétendre, et je me trouvais fondé à réclamer
quelques droits sur un bien qu’il ne possédait qu’à mon refus
et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa
bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même
fortifiaient ces sages résolutions; je résolus d’agir en
conséquence, et le succès a couronné l’entreprise.
Déjà vous cherchez par quel moyen j’ai supplanté
l’amant chéri; quelle séduction convient à cet âge, à cette
inexpérience. Épargnez-vous tant de peine, je n’en ai
employée aucune. Tandis que maniant avec adresse les
armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi,
rendant à l’homme des droits imprescriptibles, je subjuguais
par l’autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre,
je n’avais besoin de ruse que pour m’en approcher, et même
celle dont je me suis servi ne mérite pas ce nom.
Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny
pour sa belle, et après l’en avoir avertie par le signal
convenu entre nous, au lieu de mon adresse à la lui rendre, je
la mis à n’en pas trouver le moyen; cette impatience que je
faisais naître, je feignais de la partager, et après avoir causé
le mal, j’indiquai le remède.
La jeune personne habite une chambre dont une porte
donne sur le corridor; mais, comme de raison, la mère en
avait pris la clef. Il ne s’agissait que de s’en rendre maître.
Rien de plus facile dans l’exécution; je ne demandais que
d’en disposer deux heures et je répondais d’en avoir une
semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous
nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le
croiriez-vous? l’enfant timide prit peur et refusa. Un autre
s’en serait désolé; moi, je n’y vis que l’occasion d’un plaisir
plus piquant. J’écrivis à Danceny pour me plaindre de ce
refus, et je fis si bien que notre étourdi n’eut de cesse qu’il
n’eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu’elle
accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.
outre, que vous me l’aviez offerte avant que Danceny eût
rien à y prétendre, et je me trouvais fondé à réclamer
quelques droits sur un bien qu’il ne possédait qu’à mon refus
et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa
bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même
fortifiaient ces sages résolutions; je résolus d’agir en
conséquence, et le succès a couronné l’entreprise.
Déjà vous cherchez par quel moyen j’ai supplanté
l’amant chéri; quelle séduction convient à cet âge, à cette
inexpérience. Épargnez-vous tant de peine, je n’en ai
employée aucune. Tandis que maniant avec adresse les
armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi,
rendant à l’homme des droits imprescriptibles, je subjuguais
par l’autorité. Sûr de saisir ma proie, si je pouvais la joindre,
je n’avais besoin de ruse que pour m’en approcher, et même
celle dont je me suis servi ne mérite pas ce nom.
Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny
pour sa belle, et après l’en avoir avertie par le signal
convenu entre nous, au lieu de mon adresse à la lui rendre, je
la mis à n’en pas trouver le moyen; cette impatience que je
faisais naître, je feignais de la partager, et après avoir causé
le mal, j’indiquai le remède.
La jeune personne habite une chambre dont une porte
donne sur le corridor; mais, comme de raison, la mère en
avait pris la clef. Il ne s’agissait que de s’en rendre maître.
Rien de plus facile dans l’exécution; je ne demandais que
d’en disposer deux heures et je répondais d’en avoir une
semblable. Alors correspondances, entrevues, rendez-vous
nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le
croiriez-vous? l’enfant timide prit peur et refusa. Un autre
s’en serait désolé; moi, je n’y vis que l’occasion d’un plaisir
plus piquant. J’écrivis à Danceny pour me plaindre de ce
refus, et je fis si bien que notre étourdi n’eut de cesse qu’il
n’eût obtenu, exigé même de sa craintive maîtresse, qu’elle
accordât ma demande et se livrât toute à ma discrétion.
Page 330
J’étais bien aise, je l’avoue, d’avoir ainsi changé de rôle,
et que le jeune homme fît pour moi ce qu’il comptait que je
ferais pour lui. Cette idée doublait à mes yeux, le prix de
l’aventure; aussi, dès que j’ai eu la précieuse clef, me suis-je
hâté d’en faire usage: c’était la nuit dernière.
Après m’être assuré que tout était tranquille dans le
château, armé de ma lanterne sourde et dans la toilette que
comportait l’heure et qu’exigeait la circonstance, j’ai rendu
ma première visite à votre pupille. J’avais fait tout préparer
(et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle
était dans son premier sommeil et dans celui de son âge, de
façon que je suis arrivé jusqu’à son lit sans qu’elle se soit
réveillée. J’ai d’abord été tenté d’aller plus avant et
d’essayer de passer pour un songe; mais, craignant l’effet de
la surprise et le bruit qu’elle entraîne, j’ai préféré d’éveiller
avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à
prévenir le cri que je redoutais.
Après avoir calmé ses premières craintes, comme je
n’étais pas venu là pour causer, j’ai risqué quelques libertés.
Sans doute on ne lui avait pas bien appris dans son couvent à
combien de périls divers est exposée la timide innocence et
tout ce qu’elle a à garder pour n’être pas surprise; car,
portant toute son attention, toutes ses forces à se défendre
d’un baiser, qui n’était qu’une fausse attaque, tout le reste
était sans défense; le moyen de n’en pas profiter! J’ai donc
changé ma marche, et sur-le-champ j’ai pris poste. Ici nous
avons pensé être perdus tous deux: la petite fille, toute
effarouchée, a voulu crier de bonne foi; heureusement, sa
voix s’est éteinte dans les pleurs. Elle s’était jetée aussi au
cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à
temps.
«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre
pour toujours? Qu’on vienne et que m’importe? A qui
persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel
autre que vous m’aura fourni le moyen de m’y introduire? Et
cette clef que je tiens de vous, que je n’ai pu avoir que par
et que le jeune homme fît pour moi ce qu’il comptait que je
ferais pour lui. Cette idée doublait à mes yeux, le prix de
l’aventure; aussi, dès que j’ai eu la précieuse clef, me suis-je
hâté d’en faire usage: c’était la nuit dernière.
Après m’être assuré que tout était tranquille dans le
château, armé de ma lanterne sourde et dans la toilette que
comportait l’heure et qu’exigeait la circonstance, j’ai rendu
ma première visite à votre pupille. J’avais fait tout préparer
(et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle
était dans son premier sommeil et dans celui de son âge, de
façon que je suis arrivé jusqu’à son lit sans qu’elle se soit
réveillée. J’ai d’abord été tenté d’aller plus avant et
d’essayer de passer pour un songe; mais, craignant l’effet de
la surprise et le bruit qu’elle entraîne, j’ai préféré d’éveiller
avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à
prévenir le cri que je redoutais.
Après avoir calmé ses premières craintes, comme je
n’étais pas venu là pour causer, j’ai risqué quelques libertés.
Sans doute on ne lui avait pas bien appris dans son couvent à
combien de périls divers est exposée la timide innocence et
tout ce qu’elle a à garder pour n’être pas surprise; car,
portant toute son attention, toutes ses forces à se défendre
d’un baiser, qui n’était qu’une fausse attaque, tout le reste
était sans défense; le moyen de n’en pas profiter! J’ai donc
changé ma marche, et sur-le-champ j’ai pris poste. Ici nous
avons pensé être perdus tous deux: la petite fille, toute
effarouchée, a voulu crier de bonne foi; heureusement, sa
voix s’est éteinte dans les pleurs. Elle s’était jetée aussi au
cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à
temps.
«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre
pour toujours? Qu’on vienne et que m’importe? A qui
persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu? Quel
autre que vous m’aura fourni le moyen de m’y introduire? Et
cette clef que je tiens de vous, que je n’ai pu avoir que par
Page 331
vous, vous chargerez-vous d’en indiquer l’usage?» Cette
courte harangue n’a calmé ni la douleur, ni la colère, mais
elle a amené la soumission. Je ne sais si j’avais le ton de
l’éloquence, au moins est-il vrai que je n’en avais pas le
geste. Une main occupée pour la force, l’autre pour l’amour,
quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille
situation? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez
qu’au moins elle était favorable à l’attaque; mais moi, je
n’entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus
simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.
Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu’il fallait prendre
un parti et entrer en composition. Les prières me trouvant
inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j’ai
vendu bien cher ce poste important; non, j’ai tout promis
pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n’ai pas tenu
ma promesse; mais j’avais de bonnes raisons. Étions-nous
convenus qu’il serait pris ou donné? A force de marchander,
nous sommes tombés d’accord pour un second, et celui-là, il
était dit qu’il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides
autour de mon corps, et la pressant de l’un des miens plus
amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet; mais bien,
mais parfaitement reçu: tellement enfin que l’Amour n’aurait
pas pu mieux faire.
Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je
aussitôt accordé la demande. La main s’est retirée, mais je ne
sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même à sa place.
Vous me supposez là bien empressé, bien actif, n’est-il pas
vrai? Point du tout. J’ai pris goût aux lenteurs vous dis-je.
Une fois sûr d’arriver, pourquoi tant presser le voyage?
Sérieusement, j’étais bien aise d’observer une fois la
puissance de l’occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout
secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l’amour, et
l’amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié surtout
par l’humeur que j’avais donnée et dont on avait beaucoup
pris. L’occasion était seule, mais elle était là, toujours
offerte, toujours présente, et l’amour était absent.
courte harangue n’a calmé ni la douleur, ni la colère, mais
elle a amené la soumission. Je ne sais si j’avais le ton de
l’éloquence, au moins est-il vrai que je n’en avais pas le
geste. Une main occupée pour la force, l’autre pour l’amour,
quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille
situation? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez
qu’au moins elle était favorable à l’attaque; mais moi, je
n’entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus
simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.
Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu’il fallait prendre
un parti et entrer en composition. Les prières me trouvant
inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j’ai
vendu bien cher ce poste important; non, j’ai tout promis
pour un baiser. Il est vrai que le baiser pris, je n’ai pas tenu
ma promesse; mais j’avais de bonnes raisons. Étions-nous
convenus qu’il serait pris ou donné? A force de marchander,
nous sommes tombés d’accord pour un second, et celui-là, il
était dit qu’il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides
autour de mon corps, et la pressant de l’un des miens plus
amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet; mais bien,
mais parfaitement reçu: tellement enfin que l’Amour n’aurait
pas pu mieux faire.
Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je
aussitôt accordé la demande. La main s’est retirée, mais je ne
sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même à sa place.
Vous me supposez là bien empressé, bien actif, n’est-il pas
vrai? Point du tout. J’ai pris goût aux lenteurs vous dis-je.
Une fois sûr d’arriver, pourquoi tant presser le voyage?
Sérieusement, j’étais bien aise d’observer une fois la
puissance de l’occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout
secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l’amour, et
l’amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié surtout
par l’humeur que j’avais donnée et dont on avait beaucoup
pris. L’occasion était seule, mais elle était là, toujours
offerte, toujours présente, et l’amour était absent.
Page 332
Pour assurer mes observations, j’avais la malice de
n’employer de force que ce qu’on en pouvait combattre.
Seulement si ma charmante ennemie abusant de ma facilité,
se trouvait prête à m’échapper, je la contenais par cette
même crainte dont j’avais déjà éprouvé les heureux effets.
Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses
serments a cédé d’abord et fini par consentir; non pas
qu’après ce premier moment les reproches et les larmes ne
soient revenus de concert; j’ignore s’ils étaient vrais ou
feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé dès que
je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de
faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne
nous sommes séparés que satisfaits l’un de l’autre et
également d’accord pour le rendez-vous de ce soir.
Je ne me suis retiré chez moi qu’au point du jour et
j’étais déjà rendu de fatigue et de sommeil; cependant j’ai
sacrifié l’un et l’autre au désir de me trouver ce matin au
déjeuner: j’aime de passion, les mines de lendemain. Vous
n’avez pas d’idée de celle-ci. C’était un embarras dans le
maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours
baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s’était
tant allongée! Rien n’était si plaisant. Et pour la première
fois, sa mère alarmée de ce changement extrême, lui
témoignait un intérêt assez tendre, et la présidente aussi qui
s’empressait autour d’elle! Oh! pour ces soins-là, ils ne sont
que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce
jour-là n’est pas loin. Adieu, ma belle amie.
Du château, ce 1er octobre 17**.
n’employer de force que ce qu’on en pouvait combattre.
Seulement si ma charmante ennemie abusant de ma facilité,
se trouvait prête à m’échapper, je la contenais par cette
même crainte dont j’avais déjà éprouvé les heureux effets.
Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses
serments a cédé d’abord et fini par consentir; non pas
qu’après ce premier moment les reproches et les larmes ne
soient revenus de concert; j’ignore s’ils étaient vrais ou
feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé dès que
je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de
faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne
nous sommes séparés que satisfaits l’un de l’autre et
également d’accord pour le rendez-vous de ce soir.
Je ne me suis retiré chez moi qu’au point du jour et
j’étais déjà rendu de fatigue et de sommeil; cependant j’ai
sacrifié l’un et l’autre au désir de me trouver ce matin au
déjeuner: j’aime de passion, les mines de lendemain. Vous
n’avez pas d’idée de celle-ci. C’était un embarras dans le
maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours
baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s’était
tant allongée! Rien n’était si plaisant. Et pour la première
fois, sa mère alarmée de ce changement extrême, lui
témoignait un intérêt assez tendre, et la présidente aussi qui
s’empressait autour d’elle! Oh! pour ces soins-là, ils ne sont
que prêtés; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce
jour-là n’est pas loin. Adieu, ma belle amie.
Du château, ce 1er octobre 17**.
Page 333
L E T T RE XCVI I
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui
me consolera dans mes peines? Qui me conseillera dans
l’embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et
Danceny! non, l’idée de Danceny me met au désespoir...
Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais
comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que
je parle à quelqu’un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à
qui j’ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais
n’en ayez pas dans ce moment-ci, je n’en suis pas digne; que
vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m’a
témoigné de l’intérêt aujourd’hui... ils ont tous augmenté ma
peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi
au contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable,
mais après sauvez-moi; si vous n’avez pas la bonté de me
conseiller, je mourrai de chagrin.
Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez
je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en
feu... Ah! c’est bien le rouge de la honte. Eh bien! je la
souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je
vous dirai tout.
Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m’a remis
jusqu’ici les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d’un coup
que c’était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma
chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas;
mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l’a voulu aussi;
et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque
chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux,
que j’ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur
qui en arriverait.
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Ah! mon Dieu, madame, que je suis malheureuse! Qui
me consolera dans mes peines? Qui me conseillera dans
l’embarras où je me trouve? Ce M. de Valmont... et
Danceny! non, l’idée de Danceny me met au désespoir...
Comment vous raconter? Comment vous dire?... Je ne sais
comment faire. Cependant mon cœur est plein... Il faut que
je parle à quelqu’un, et vous êtes la seule à qui je puisse, à
qui j’ose me confier. Vous avez tant de bonté pour moi! Mais
n’en ayez pas dans ce moment-ci, je n’en suis pas digne; que
vous dirai-je? je ne le désire point. Tout le monde ici m’a
témoigné de l’intérêt aujourd’hui... ils ont tous augmenté ma
peine. Je sentais tant que je ne le méritais pas! Grondez-moi
au contraire; grondez-moi bien, car je suis bien coupable,
mais après sauvez-moi; si vous n’avez pas la bonté de me
conseiller, je mourrai de chagrin.
Apprenez donc... ma main tremble, comme vous voyez
je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout en
feu... Ah! c’est bien le rouge de la honte. Eh bien! je la
souffrirai; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je
vous dirai tout.
Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m’a remis
jusqu’ici les lettres de M. Danceny, a trouvé tout d’un coup
que c’était trop difficile; il a voulu avoir une clef de ma
chambre. Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas;
mais il a été en écrire à Danceny, et Danceny l’a voulu aussi;
et moi, ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque
chose, surtout depuis mon absence qui le rend si malheureux,
que j’ai fini par y consentir. Je ne prévoyais pas le malheur
qui en arriverait.
Page 334
Hier, M. de Valmont s’est servi de cette clef pour venir
dans ma chambre comme j’étais endormie; je m’y attendais
si peu qu’il m’a fait bien peur en me réveillant, mais comme
il m’a parlé tout de suite je l’ai reconnu et je n’ai pas crié; et
puis l’idée m’est venue d’abord qu’il venait peut-être
m’apporter une lettre de Danceny. C’en était bien loin. Un
petit moment après, il a voulu m’embrasser et, pendant que
je me défendais comme c’est naturel, il a si bien fait, que je
n’aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui
voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment
faire? d’autant que j’avais essayé d’appeler, mais outre que
je n’ai pas pu, il a bien su me dire que s’il venait quelqu’un il
saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et, en effet c’était
bien facile à cause de cette clef. Ensuite il ne s’est pas retiré
davantage. Il en a voulu un second, et celui-là je ne savais
pas ce qui en était, mais il m’a toute troublée; et après,
c’était encore pis qu’auparavant. Oh! par exemple, c’est bien
mal ça. Enfin après..., vous m’exempterez bien de dire le
reste; mais je suis malheureuse autant qu’on peut l’être.
Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que
je vous parle, c’est que j’ai peur de ne pas m’être défendue
autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se
faisait; sûrement je n’aime pas M. de Valmont, bien au
contraire, et il y avait des moments où j’étais comme si je
l’aimais... Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui
dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais
pas comme je disais; et ça, c’était comme malgré moi; et
puis aussi j’étais bien troublée! S’il est toujours aussi
difficile que ça de se défendre, il faut y être bien
accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de
dire qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre.
Enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais
comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il
revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.
Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l’empêcherai
d’y venir. Il n’a pas été sorti, que j’ai bien senti que j’avais
dans ma chambre comme j’étais endormie; je m’y attendais
si peu qu’il m’a fait bien peur en me réveillant, mais comme
il m’a parlé tout de suite je l’ai reconnu et je n’ai pas crié; et
puis l’idée m’est venue d’abord qu’il venait peut-être
m’apporter une lettre de Danceny. C’en était bien loin. Un
petit moment après, il a voulu m’embrasser et, pendant que
je me défendais comme c’est naturel, il a si bien fait, que je
n’aurais pas voulu pour toute chose au monde... mais lui
voulait un baiser auparavant. Il a bien fallu, car comment
faire? d’autant que j’avais essayé d’appeler, mais outre que
je n’ai pas pu, il a bien su me dire que s’il venait quelqu’un il
saurait bien rejeter toute la faute sur moi; et, en effet c’était
bien facile à cause de cette clef. Ensuite il ne s’est pas retiré
davantage. Il en a voulu un second, et celui-là je ne savais
pas ce qui en était, mais il m’a toute troublée; et après,
c’était encore pis qu’auparavant. Oh! par exemple, c’est bien
mal ça. Enfin après..., vous m’exempterez bien de dire le
reste; mais je suis malheureuse autant qu’on peut l’être.
Ce que je me reproche le plus et dont pourtant il faut que
je vous parle, c’est que j’ai peur de ne pas m’être défendue
autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se
faisait; sûrement je n’aime pas M. de Valmont, bien au
contraire, et il y avait des moments où j’étais comme si je
l’aimais... Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui
dire toujours que non; mais je sentais bien que je ne faisais
pas comme je disais; et ça, c’était comme malgré moi; et
puis aussi j’étais bien troublée! S’il est toujours aussi
difficile que ça de se défendre, il faut y être bien
accoutumée! Il est vrai que M. de Valmont a des façons de
dire qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre.
Enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais
comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il
revînt ce soir: ça me désole encore plus que tout le reste.
Oh! malgré ça, je vous promets bien que je l’empêcherai
d’y venir. Il n’a pas été sorti, que j’ai bien senti que j’avais
Page 335
eu bien tort de lui promettre. Aussi, j’ai pleuré tout le reste
du temps. C’est surtout Danceny qui me faisait de la peine!
toutes les fois que je songeais à lui mes pleurs redoublaient
que j’en étais suffoquée, et j’y songeais toujours..., et à
présent encore, vous en voyez l’effet, voilà mon papier tout
trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu’à
cause de lui... Enfin, je n’en pouvais plus, et pourtant je n’ai
pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je
me suis regardée au miroir, je faisais peur tant j’étais
changée.
Maman s’en est aperçue dès qu’elle m’a vue et elle m’a
demandé ce que j’avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout
de suite. Je croyais qu’elle m’allait gronder, et peut-être ça
m’aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m’a
parlé avec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m’a dit de
ne pas m’affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de
mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des
moments où je voudrais être morte. Je n’ai pas pu y tenir. Je
me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant:
«Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n’a
pas pu s’empêcher de pleurer un peu et tout cela n’a fait
qu’augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m’a pas
demandé pourquoi j’étais si malheureuse, car je n’aurais su
que lui dire.
Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que
vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n’ai pas
le courage de songer à rien et je ne sais que m’affliger. Vous
voudrez bien m’adresser votre lettre par M. de Valmont,
mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne
lui parlez pas que je vous aie rien dit.
J’ai l’honneur d’être, madame, avec toujours bien de
l’amitié, votre très humble et très obéissante servante...
Je n’ose pas signer cette lettre.
Du château de..., ce 1er octobre 17**.
du temps. C’est surtout Danceny qui me faisait de la peine!
toutes les fois que je songeais à lui mes pleurs redoublaient
que j’en étais suffoquée, et j’y songeais toujours..., et à
présent encore, vous en voyez l’effet, voilà mon papier tout
trempé. Non, je ne me consolerai jamais, ne fût-ce qu’à
cause de lui... Enfin, je n’en pouvais plus, et pourtant je n’ai
pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant quand je
me suis regardée au miroir, je faisais peur tant j’étais
changée.
Maman s’en est aperçue dès qu’elle m’a vue et elle m’a
demandé ce que j’avais. Moi, je me suis mise à pleurer tout
de suite. Je croyais qu’elle m’allait gronder, et peut-être ça
m’aurait fait moins de peine, mais au contraire. Elle m’a
parlé avec douceur. Je ne le méritais guère. Elle m’a dit de
ne pas m’affliger comme ça. Elle ne savait pas le sujet de
mon affliction. Que je me rendais malade! Il y a des
moments où je voudrais être morte. Je n’ai pas pu y tenir. Je
me suis jetée dans ses bras en sanglotant et en lui disant:
«Ah! maman, votre fille est bien malheureuse!» Maman n’a
pas pu s’empêcher de pleurer un peu et tout cela n’a fait
qu’augmenter mon chagrin; heureusement elle ne m’a pas
demandé pourquoi j’étais si malheureuse, car je n’aurais su
que lui dire.
Je vous en supplie, madame, écrivez-moi le plus tôt que
vous pourrez et dites-moi ce que je dois faire, car je n’ai pas
le courage de songer à rien et je ne sais que m’affliger. Vous
voudrez bien m’adresser votre lettre par M. de Valmont,
mais, je vous en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne
lui parlez pas que je vous aie rien dit.
J’ai l’honneur d’être, madame, avec toujours bien de
l’amitié, votre très humble et très obéissante servante...
Je n’ose pas signer cette lettre.
Du château de..., ce 1er octobre 17**.
Page 336
Page 337
L E T T RE XCVI I I
Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c’était
vous qui me demandiez des consolations et des conseils;
aujourd’hui c’est mon tour et je vous fais pour moi la même
demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien
réellement affligée et je crains de n’avoir pas pris les
meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j’éprouve.
C’est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon
départ, je l’avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je
m’y attendais et j’avais armé mon cœur d’une sévérité que je
jugeais nécessaire. J’espérais que l’absence, les distractions
détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme
une erreur de l’enfance que comme une véritable passion.
Cependant, loin d’avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je
m’aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une
mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé
ne s’altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle
change à vue d’œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le
monde ici en fut vraiment alarmé.
Ce qui me prouve encore combien elle est affectée
vivement, c’est que je la vois prête à surmonter la timidité
qu’elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple
demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita
dans mes bras en me disant qu’elle était bien malheureuse; et
elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine
qu’elle m’a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de
suite et je n’ai eu que le temps de me détourner pour
empêcher qu’elle ne me vît. Heureusement, j’ai eu la
prudence de ne lui faire aucune question et elle n’a pas osé
Madame de VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Il y a bien peu de jours ma charmante amie, que c’était
vous qui me demandiez des consolations et des conseils;
aujourd’hui c’est mon tour et je vous fais pour moi la même
demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien
réellement affligée et je crains de n’avoir pas pris les
meilleurs moyens pour éviter les chagrins que j’éprouve.
C’est ma fille qui cause mon inquiétude. Depuis mon
départ, je l’avais bien vue toujours triste et chagrine, mais je
m’y attendais et j’avais armé mon cœur d’une sévérité que je
jugeais nécessaire. J’espérais que l’absence, les distractions
détruiraient bientôt un amour que je regardais plutôt comme
une erreur de l’enfance que comme une véritable passion.
Cependant, loin d’avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je
m’aperçois que cette enfant se livre de plus en plus à une
mélancolie dangereuse et je crains, tout de bon, que sa santé
ne s’altère. Particulièrement depuis quelques jours, elle
change à vue d’œil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le
monde ici en fut vraiment alarmé.
Ce qui me prouve encore combien elle est affectée
vivement, c’est que je la vois prête à surmonter la timidité
qu’elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple
demande que je lui fis si elle était malade, elle se précipita
dans mes bras en me disant qu’elle était bien malheureuse; et
elle pleura aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine
qu’elle m’a faite; les larmes me sont venues aux yeux tout de
suite et je n’ai eu que le temps de me détourner pour
empêcher qu’elle ne me vît. Heureusement, j’ai eu la
prudence de ne lui faire aucune question et elle n’a pas osé
Page 338
m’en dire davantage: mais il n’en est pas moins clair que
c’est cette malheureuse passion qui la tourmente.
Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le
malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les
plus précieuses de l’âme, la sensibilité et la constance? est-ce
pour cela que je suis sa mère? et quand j’étoufferais ce
sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos
enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je
crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si
je force son choix, n’aurai-je pas à répondre des suites
funestes qu’il peut y avoir? Quel usage à faire de l’autorité
maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!
Mon amie, je n’imiterai pas ce que j’ai blâmé si souvent.
J’ai pu sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je
ne faisais en cela que l’aider de mon expérience: ce n’était
pas un droit que j’exerçais, je remplissais un devoir. J’en
trahirais un, au contraire, en disposant d’elle au mépris d’un
penchant que je n’ai pas su empêcher de naître et dont ni elle
ni moi ne pouvons connaître ni l’étendue, ni la durée. Non,
je ne souffrirai point qu’elle épouse celui-ci pour aimer
celui-là, et j’aime mieux compromettre mon autorité que sa
vertu.
Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de
retirer la parole que j’ai donnée à M. de Gercourt. Vous
venez d’en voir les raisons; elles me paraissent devoir
l’emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l’état où sont
les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement
le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son
secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas
abuser de l’ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout
ce que je crois qu’il ferait lui-même, s’il était instruit. Irai-je,
au contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi,
et, tandis qu’il m’honore en me choisissant pour sa seconde
mère, le tromper dans le choix qu’il veut faire de la mère de
ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux
me refuser, m’alarment plus que je ne puis vous dire.
c’est cette malheureuse passion qui la tourmente.
Quel parti prendre pourtant, si cela dure? ferai-je le
malheur de ma fille? tournerai-je contre elle les qualités les
plus précieuses de l’âme, la sensibilité et la constance? est-ce
pour cela que je suis sa mère? et quand j’étoufferais ce
sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos
enfants; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je
crois, au contraire, le premier, le plus sacré de nos devoirs; si
je force son choix, n’aurai-je pas à répondre des suites
funestes qu’il peut y avoir? Quel usage à faire de l’autorité
maternelle que de placer sa fille entre le crime et le malheur!
Mon amie, je n’imiterai pas ce que j’ai blâmé si souvent.
J’ai pu sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille; je
ne faisais en cela que l’aider de mon expérience: ce n’était
pas un droit que j’exerçais, je remplissais un devoir. J’en
trahirais un, au contraire, en disposant d’elle au mépris d’un
penchant que je n’ai pas su empêcher de naître et dont ni elle
ni moi ne pouvons connaître ni l’étendue, ni la durée. Non,
je ne souffrirai point qu’elle épouse celui-ci pour aimer
celui-là, et j’aime mieux compromettre mon autorité que sa
vertu.
Je crois donc que je vais prendre le parti le plus sage, de
retirer la parole que j’ai donnée à M. de Gercourt. Vous
venez d’en voir les raisons; elles me paraissent devoir
l’emporter sur mes promesses. Je dis plus: dans l’état où sont
les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement
le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son
secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne pas
abuser de l’ignorance où je le laisse et de faire pour lui tout
ce que je crois qu’il ferait lui-même, s’il était instruit. Irai-je,
au contraire, le trahir indignement quand il se livre à ma foi,
et, tandis qu’il m’honore en me choisissant pour sa seconde
mère, le tromper dans le choix qu’il veut faire de la mère de
ses enfants? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux
me refuser, m’alarment plus que je ne puis vous dire.
Page 339
Aux malheurs qu’elles me font redouter, je compare ma
fille, heureuse avec l’époux que son cœur a choisi, ne
connaissant ses devoirs que par la douceur qu’elle trouve à
les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant
chaque jour, de son choix; chacun d’eux ne trouvant de
bonheur que dans le bonheur de l’autre, et celui de tous deux
se réunissant pour augmenter le mien. L’espoir d’un avenir si
doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et
quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues
d’intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d’être
née riche, si elle n’en doit pas moins être esclave de la
fortune?
Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur,
peut-être, que je ne devais l’espérer pour ma fille; j’avoue
même que j’ai été extrêmement flattée du choix qu’il a fait
d’elle. Mais enfin, Danceny est d’une aussi bonne maison
que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles;
il a sur M. de Gercourt l’avantage d’aimer et d’être aimé: il
n’est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l’est-elle pas
assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si
douce d’enrichir ce qu’elle aime!
Ces mariages qu’on calcule au lieu de les assortir, qu’on
appelle de convenances et où tout se convient en effet, hors
les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus
féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les
jours plus fréquents? J’aime mieux différer: au moins j’aurai
le temps d’étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens
bien le courage de lui causer un chagrin passager si elle en
doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la
livrer à un désespoir éternel, cela n’est pas dans mon cœur.
Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur
quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent
beaucoup avec votre aimable gaieté et ne paraissent guère de
votre âge; mais votre raison l’a tant devancé! Votre amitié
d’ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que
fille, heureuse avec l’époux que son cœur a choisi, ne
connaissant ses devoirs que par la douceur qu’elle trouve à
les remplir; mon gendre également satisfait et se félicitant
chaque jour, de son choix; chacun d’eux ne trouvant de
bonheur que dans le bonheur de l’autre, et celui de tous deux
se réunissant pour augmenter le mien. L’espoir d’un avenir si
doux doit-il être sacrifié à de vaines considérations? Et
quelles sont celles qui me retiennent? uniquement des vues
d’intérêt. De quel avantage sera-t-il donc pour ma fille d’être
née riche, si elle n’en doit pas moins être esclave de la
fortune?
Je conviens que M. de Gercourt est un parti meilleur,
peut-être, que je ne devais l’espérer pour ma fille; j’avoue
même que j’ai été extrêmement flattée du choix qu’il a fait
d’elle. Mais enfin, Danceny est d’une aussi bonne maison
que lui; il ne lui cède en rien pour les qualités personnelles;
il a sur M. de Gercourt l’avantage d’aimer et d’être aimé: il
n’est pas riche à la vérité; mais ma fille ne l’est-elle pas
assez pour eux deux? Ah! pourquoi lui ravir la satisfaction si
douce d’enrichir ce qu’elle aime!
Ces mariages qu’on calcule au lieu de les assortir, qu’on
appelle de convenances et où tout se convient en effet, hors
les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la plus
féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous les
jours plus fréquents? J’aime mieux différer: au moins j’aurai
le temps d’étudier ma fille que je ne connais pas. Je me sens
bien le courage de lui causer un chagrin passager si elle en
doit recueillir un bonheur plus solide: mais de risquer de la
livrer à un désespoir éternel, cela n’est pas dans mon cœur.
Voilà, ma chère amie, les idées qui me tourmentent et sur
quoi je réclame vos conseils. Ces objets sévères contrastent
beaucoup avec votre aimable gaieté et ne paraissent guère de
votre âge; mais votre raison l’a tant devancé! Votre amitié
d’ailleurs aidera votre prudence; et je ne crains point que
Page 340
l’une ou l’autre se refusent à la sollicitude maternelle qui les
implore.
Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la
sincérité de mes sentiments.
Du château de..., ce 2 octobre, 17**.
Pl. VIII
implore.
Adieu, ma charmante amie; ne doutez jamais de la
sincérité de mes sentiments.
Du château de..., ce 2 octobre, 17**.
Pl. VIII
Page 341
Mlle Gérard inv. P. Baquoy sc.
Lettre XCIX
Lettre XCIX
Page 342
L E T T RE XCI X
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Encore de petits événements, ma belle amie; mais des
scènes seulement, point d’actions. Ainsi, armez-vous de
patience; prenez-en même beaucoup, car tandis que ma
présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et
c’est bien pis encore. Eh bien, j’ai le bon esprit de m’amuser
de ces misères-là. Véritablement, je m’accoutume fort bien à
mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de ma
vieille tante, je n’ai pas éprouvé un moment d’ennui. Au fait,
n’y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude?
Qu’a-t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs?
Hé! laissez faire, ils ne manqueront pas. S’ils ne me voient
pas à l’ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite; ils
n’auront plus qu’à admirer et applaudir. Oui, ils
applaudiront; car je puis enfin prédire avec certitude le
moment de la chute de mon austère dévote. J’ai assisté ce
soir à l’agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa
place. Je n’en fixe pas l’époque plus tard qu’à notre première
entrevue: mais déjà je vous entends crier à l’orgueil.
Annoncer sa victoire, se vanter à l’avance! Hé! là, là,
calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je vais
commencer par l’histoire de ma défaite.
En vérité, votre pupille est une petite personne bien
ridicule! C’est bien un enfant qu’il faudrait traiter comme
tel, et à qui on ferait grâce en ne la mettant qu’en pénitence!
Croiriez-vous qu’après ce qui s’est passé avant-hier entre
elle et moi, après la façon amicale dont nous nous sommes
quittés hier matin; lorsque j’ai voulu y retourner le soir,
comme elle en était convenue, j’ai trouvé sa porte fermée en
dedans? Qu’en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Encore de petits événements, ma belle amie; mais des
scènes seulement, point d’actions. Ainsi, armez-vous de
patience; prenez-en même beaucoup, car tandis que ma
présidente marche à si petits pas, votre pupille recule, et
c’est bien pis encore. Eh bien, j’ai le bon esprit de m’amuser
de ces misères-là. Véritablement, je m’accoutume fort bien à
mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de ma
vieille tante, je n’ai pas éprouvé un moment d’ennui. Au fait,
n’y ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude?
Qu’a-t-on de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs?
Hé! laissez faire, ils ne manqueront pas. S’ils ne me voient
pas à l’ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite; ils
n’auront plus qu’à admirer et applaudir. Oui, ils
applaudiront; car je puis enfin prédire avec certitude le
moment de la chute de mon austère dévote. J’ai assisté ce
soir à l’agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa
place. Je n’en fixe pas l’époque plus tard qu’à notre première
entrevue: mais déjà je vous entends crier à l’orgueil.
Annoncer sa victoire, se vanter à l’avance! Hé! là, là,
calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je vais
commencer par l’histoire de ma défaite.
En vérité, votre pupille est une petite personne bien
ridicule! C’est bien un enfant qu’il faudrait traiter comme
tel, et à qui on ferait grâce en ne la mettant qu’en pénitence!
Croiriez-vous qu’après ce qui s’est passé avant-hier entre
elle et moi, après la façon amicale dont nous nous sommes
quittés hier matin; lorsque j’ai voulu y retourner le soir,
comme elle en était convenue, j’ai trouvé sa porte fermée en
dedans? Qu’en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces
Page 343
enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n’est-il pas
plaisant?
Je n’en ai pourtant pas ri d’abord; jamais je n’avais
autant senti l’empire de mon caractère. Assurément, j’allais à
ce rendez-vous sans plaisir et uniquement par procédé. Mon
lit, dont j’avais grand besoin, me semblait pour le moment,
préférable à celui de tout autre et je ne m’en étais éloigné
qu’à regret. Cependant, je n’ai pas eu plutôt trouvé un
obstacle que je brûlais de le franchir; j’étais humilié, surtout
qu’un enfant m’eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup
d’humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot
enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un
billet que je comptais lui remettre aujourd’hui et où je
l’évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte
conseil; j’ai trouvé ce matin que, n’ayant pas ici le choix des
distractions, il fallait garder celle-là: j’ai donc supprimé le
sévère billet. Depuis que j’y ai réfléchi, je ne reviens pas
d’avoir eu l’idée de finir une aventure avant d’avoir en main
de quoi en perdre l’héroïne. Où nous mène pourtant un
premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su
comme vous s’accoutumer à n’y jamais céder! Enfin, j’ai
différé ma vengeance; j’ai fait ce sacrifice à vos vues sur
Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus
que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je
voudrais bien savoir ce qu’elle espère gagner par là! pour
moi je m’y perds: si ce n’est que pour se défendre, il faut
convenir qu’elle s’y prend un peu tard. Il faudra bien qu’un
jour elle me dise le mot de cette énigme! j’ai grande envie de
le savoir. C’est peut-être seulement qu’elle se trouvait
fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle
ignore encore que les flèches de l’amour, comme la lance
d’Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu’elles
font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je
parierais qu’il entre là-dedans du repentir... là... quelque
chose... comme de la vertu... De la vertu!... c’est bien à elle
plaisant?
Je n’en ai pourtant pas ri d’abord; jamais je n’avais
autant senti l’empire de mon caractère. Assurément, j’allais à
ce rendez-vous sans plaisir et uniquement par procédé. Mon
lit, dont j’avais grand besoin, me semblait pour le moment,
préférable à celui de tout autre et je ne m’en étais éloigné
qu’à regret. Cependant, je n’ai pas eu plutôt trouvé un
obstacle que je brûlais de le franchir; j’étais humilié, surtout
qu’un enfant m’eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup
d’humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot
enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un
billet que je comptais lui remettre aujourd’hui et où je
l’évaluais à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte
conseil; j’ai trouvé ce matin que, n’ayant pas ici le choix des
distractions, il fallait garder celle-là: j’ai donc supprimé le
sévère billet. Depuis que j’y ai réfléchi, je ne reviens pas
d’avoir eu l’idée de finir une aventure avant d’avoir en main
de quoi en perdre l’héroïne. Où nous mène pourtant un
premier mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su
comme vous s’accoutumer à n’y jamais céder! Enfin, j’ai
différé ma vengeance; j’ai fait ce sacrifice à vos vues sur
Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus
que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je
voudrais bien savoir ce qu’elle espère gagner par là! pour
moi je m’y perds: si ce n’est que pour se défendre, il faut
convenir qu’elle s’y prend un peu tard. Il faudra bien qu’un
jour elle me dise le mot de cette énigme! j’ai grande envie de
le savoir. C’est peut-être seulement qu’elle se trouvait
fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle
ignore encore que les flèches de l’amour, comme la lance
d’Achille, portent avec elles le remède aux blessures qu’elles
font. Mais non, à sa petite grimace de toute la journée, je
parierais qu’il entre là-dedans du repentir... là... quelque
chose... comme de la vertu... De la vertu!... c’est bien à elle
Page 344
qu’il convient d’en avoir? Ah! qu’elle la laisse à la femme
véritablement née pour elle, la seule qui sache l’embellir, qui
la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, mais c’est ce soir
même que s’est passé, entre Mme de Tourvel et moi, la scène
dont j’ai à vous rendre compte et j’en conserve encore
quelque émotion. J’ai besoin de me faire violence pour me
distraire de l’impression qu’elle m’a faite; c’est même pour
m’y aider que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner
quelque chose à ce premier moment.
Il y a déjà quelques jours que nous sommes d’accord,
Mme de Tourvel et moi sur nos sentiments; nous ne disputons
plus que sur les mots. C’était toujours, à la vérité, son amitié
qui répondait à mon amour: mais ce langage de convention
ne changeait pas le fond des choses, et quand nous serions
restés ainsi j’en aurais peut-être été moins vite, mais non pas
moins sûrement. Déjà même il n’était plus question de
m’éloigner, comme elle le voulait d’abord; et pour les
entretiens que nous avons journellement, si je mets mes
soins à lui en offrir l’occasion, elle met les siens à la saisir.
Comme c’est ordinairement à la promenade que se
passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu’il a fait
tout aujourd’hui ne me laissait rien espérer: j’en étais même
vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais
gagner à ce contretemps.
Ne pouvant se promener, on s’est mis à jouer en sortant
de table; et comme je joue peu et que je ne suis plus
nécessaire, j’ai pris ce temps pour monter chez moi, sans
autre projet que d’y attendre, à peu près, la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle quand j’ai trouvé la
charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui,
soit imprudence ou faiblesse, m’a dit de sa douce voix: «Où
allez-vous donc? Il n’y a personne au salon». Il ne m’en a
pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour
essayer d’entrer chez elle; j’y ai trouvé moins de résistance
que je ne m’y attendais. Il est vrai que j’avais eu la
véritablement née pour elle, la seule qui sache l’embellir, qui
la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie, mais c’est ce soir
même que s’est passé, entre Mme de Tourvel et moi, la scène
dont j’ai à vous rendre compte et j’en conserve encore
quelque émotion. J’ai besoin de me faire violence pour me
distraire de l’impression qu’elle m’a faite; c’est même pour
m’y aider que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner
quelque chose à ce premier moment.
Il y a déjà quelques jours que nous sommes d’accord,
Mme de Tourvel et moi sur nos sentiments; nous ne disputons
plus que sur les mots. C’était toujours, à la vérité, son amitié
qui répondait à mon amour: mais ce langage de convention
ne changeait pas le fond des choses, et quand nous serions
restés ainsi j’en aurais peut-être été moins vite, mais non pas
moins sûrement. Déjà même il n’était plus question de
m’éloigner, comme elle le voulait d’abord; et pour les
entretiens que nous avons journellement, si je mets mes
soins à lui en offrir l’occasion, elle met les siens à la saisir.
Comme c’est ordinairement à la promenade que se
passent nos petits rendez-vous, le temps affreux qu’il a fait
tout aujourd’hui ne me laissait rien espérer: j’en étais même
vraiment contrarié; je ne prévoyais pas combien je devais
gagner à ce contretemps.
Ne pouvant se promener, on s’est mis à jouer en sortant
de table; et comme je joue peu et que je ne suis plus
nécessaire, j’ai pris ce temps pour monter chez moi, sans
autre projet que d’y attendre, à peu près, la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle quand j’ai trouvé la
charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui,
soit imprudence ou faiblesse, m’a dit de sa douce voix: «Où
allez-vous donc? Il n’y a personne au salon». Il ne m’en a
pas fallu davantage, comme vous pouvez croire, pour
essayer d’entrer chez elle; j’y ai trouvé moins de résistance
que je ne m’y attendais. Il est vrai que j’avais eu la
Page 345
précaution de commencer la conversation à la porte et de la
commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis
que j’ai ramené la véritable et que j’ai parlé de mon amour à
mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m’a paru
assez expressive: «Oh! tenez, m’a-t-elle dit, ne parlons pas
de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit
mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque
temps, assuré du succès un jour ou l’autre et la voyant user
tant de force dans d’inutiles combats, j’avais résolu de
ménager les miennes et d’attendre sans effort qu’elle se
rendît de lassitude. Vous sentez bien qu’ici il faut un
triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l’occasion.
C’était même d’après ce plan formé et pour pouvoir être
pressant, sans m’engager trop, que je suis revenu à ce mot
d’amour si obstinément refusé; sûr qu’on me croyait assez
d’ardeur, j’ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me
fâchait plus, il m’affligeait; ma sensible amie ne me devait-
elle pas quelques consolations?
Tout en me consolant, une main était restée dans la
mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras et nous étions
extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué
combien dans cette situation, à mesure que la défense mollit,
les demandes et les refus se passent de plus près; comment la
tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les
discours toujours prononcés d’une voix faible, deviennent
rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent,
d’une manière non équivoque, le consentement de l’âme;
mais rarement a-t-il encore passé jusqu’aux sens; je crois
même qu’il est toujours dangereux de tenter alors quelque
entreprise trop marquée; parce que cet état d’abandon n’étant
jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d’en
sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au
profit de la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence m’était d’autant
plus nécessaire que j’avais surtout à redouter l’effroi que cet
commencer indifférente; mais à peine avons-nous été établis
que j’ai ramené la véritable et que j’ai parlé de mon amour à
mon amie. Sa première réponse, quoique simple, m’a paru
assez expressive: «Oh! tenez, m’a-t-elle dit, ne parlons pas
de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se voit
mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque
temps, assuré du succès un jour ou l’autre et la voyant user
tant de force dans d’inutiles combats, j’avais résolu de
ménager les miennes et d’attendre sans effort qu’elle se
rendît de lassitude. Vous sentez bien qu’ici il faut un
triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l’occasion.
C’était même d’après ce plan formé et pour pouvoir être
pressant, sans m’engager trop, que je suis revenu à ce mot
d’amour si obstinément refusé; sûr qu’on me croyait assez
d’ardeur, j’ai essayé un ton plus tendre. Ce refus ne me
fâchait plus, il m’affligeait; ma sensible amie ne me devait-
elle pas quelques consolations?
Tout en me consolant, une main était restée dans la
mienne; le joli corps était appuyé sur mon bras et nous étions
extrêmement rapprochés. Vous avez sûrement remarqué
combien dans cette situation, à mesure que la défense mollit,
les demandes et les refus se passent de plus près; comment la
tête se détourne et les regards se baissent, tandis que les
discours toujours prononcés d’une voix faible, deviennent
rares et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent,
d’une manière non équivoque, le consentement de l’âme;
mais rarement a-t-il encore passé jusqu’aux sens; je crois
même qu’il est toujours dangereux de tenter alors quelque
entreprise trop marquée; parce que cet état d’abandon n’étant
jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d’en
sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au
profit de la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence m’était d’autant
plus nécessaire que j’avais surtout à redouter l’effroi que cet
Page 346
oubli d’elle-même ne manquerait pas de causer à ma tendre
rêveuse. Aussi, cet aveu que je demandais, je n’exigeais pas
même qu’il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul
regard et j’étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur
moi, la bouche céleste a même prononcé: «Eh bien! oui,
je...» Mais, tout à coup le regard s’est éteint, la voix a
manqué et cette femme adorable est tombée dans mes bras.
A peine avais-je eu le temps de l’y recevoir que, se
dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les
mains élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-
moi», s’est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que
l’éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l’entendais
prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais
elle prenant mes mains qu’elle baignait de pleurs,
quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera
vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne
voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi;
au nom de Dieu, laissez-moi!» Et ces discours peu suivis
s’échappaient à peine à travers des sanglots redoublés.
Cependant elle me tenait avec une force qui ne m’aurait pas
permis de m’éloigner; alors rassemblant les miennes, je l’ai
soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont
cessé; elle ne parlait plus: tous ses membres se sont raidis et
de violentes convulsions ont succédé à cet orage.
J’étais, je l’avoue, vivement ému, et je crois que j’aurais
consenti à sa demande quand les circonstances ne m’y
auraient pas forcé. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’après lui
avoir donné quelques secours, je l’ai laissée comme elle
m’en priait, et que je m’en félicite. Déjà j’en ai presque reçu
le prix.
Je m’attendais qu’ainsi que le jour de ma première
déclaration elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais, vers
les huit heures, elle est descendue au salon et a seulement
annoncé au cercle qu’elle s’était trouvée fort incommodée.
Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien
rêveuse. Aussi, cet aveu que je demandais, je n’exigeais pas
même qu’il fût prononcé; un regard pouvait suffire; un seul
regard et j’étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur
moi, la bouche céleste a même prononcé: «Eh bien! oui,
je...» Mais, tout à coup le regard s’est éteint, la voix a
manqué et cette femme adorable est tombée dans mes bras.
A peine avais-je eu le temps de l’y recevoir que, se
dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les
mains élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-
moi», s’est-elle écriée; et sur-le-champ, plus prompte que
l’éclair, elle était à genoux à dix pas de moi. Je l’entendais
prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir; mais
elle prenant mes mains qu’elle baignait de pleurs,
quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera
vous, disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne
voulez pas ma mort, laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi;
au nom de Dieu, laissez-moi!» Et ces discours peu suivis
s’échappaient à peine à travers des sanglots redoublés.
Cependant elle me tenait avec une force qui ne m’aurait pas
permis de m’éloigner; alors rassemblant les miennes, je l’ai
soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont
cessé; elle ne parlait plus: tous ses membres se sont raidis et
de violentes convulsions ont succédé à cet orage.
J’étais, je l’avoue, vivement ému, et je crois que j’aurais
consenti à sa demande quand les circonstances ne m’y
auraient pas forcé. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’après lui
avoir donné quelques secours, je l’ai laissée comme elle
m’en priait, et que je m’en félicite. Déjà j’en ai presque reçu
le prix.
Je m’attendais qu’ainsi que le jour de ma première
déclaration elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais, vers
les huit heures, elle est descendue au salon et a seulement
annoncé au cercle qu’elle s’était trouvée fort incommodée.
Sa figure était abattue, sa voix faible et son maintien
Page 347
composé; mais son regard était doux et souvent il s’est fixé
sur moi. Son refus de jouer m’ayant même obligé de prendre
sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper
elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j’ai
cru m’apercevoir qu’elle avait pleuré; pour m’en éclaircir, je
lui ai dit qu’il me semblait qu’elle s’était encore ressentie de
son incommodité; à quoi elle m’a obligeamment répondu:
«Ce mal-là ne s’en va pas si vite qu’il vient!» Enfin, quand
on s’est retiré, je lui ai donné la main et à la porte de son
appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que
ce mouvement m’a paru avoir quelque chose d’involontaire:
mais tant mieux; c’est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu’à présent elle est enchantée d’en être là:
tous les frais sont faits; il ne reste plus qu’à jouir. Peut-être,
pendant que je vous écris, s’occupe-t-elle déjà de cette douce
idée! et quand même elle s’occuperait, au contraire, d’un
nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que
deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela
peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je
m’attends bien par exemple, qu’il y aura quelques façons
pour l’accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes
austères savent-elles s’arrêter? Leur amour est une véritable
explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche
dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j’arriverai chez
vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n’avez pas
oublié, sans doute, ce que vous m’avez promis après le
succès; cette infidélité à votre chevalier? êtes-vous prête?
pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais
connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison
pour le désirer davantage:
Je suis juste et ne suis point galant[39].
Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma
grave conquête; et je vous promets de profiter du premier
sur moi. Son refus de jouer m’ayant même obligé de prendre
sa place, elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper
elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu, j’ai
cru m’apercevoir qu’elle avait pleuré; pour m’en éclaircir, je
lui ai dit qu’il me semblait qu’elle s’était encore ressentie de
son incommodité; à quoi elle m’a obligeamment répondu:
«Ce mal-là ne s’en va pas si vite qu’il vient!» Enfin, quand
on s’est retiré, je lui ai donné la main et à la porte de son
appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai que
ce mouvement m’a paru avoir quelque chose d’involontaire:
mais tant mieux; c’est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu’à présent elle est enchantée d’en être là:
tous les frais sont faits; il ne reste plus qu’à jouir. Peut-être,
pendant que je vous écris, s’occupe-t-elle déjà de cette douce
idée! et quand même elle s’occuperait, au contraire, d’un
nouveau projet de défense, ne savons-nous pas bien ce que
deviennent tous ces projets-là? Je vous le demande, cela
peut-il aller plus loin que notre prochaine entrevue? Je
m’attends bien par exemple, qu’il y aura quelques façons
pour l’accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes
austères savent-elles s’arrêter? Leur amour est une véritable
explosion; la résistance y donne plus de force. Ma farouche
dévote courrait après moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j’arriverai chez
vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n’avez pas
oublié, sans doute, ce que vous m’avez promis après le
succès; cette infidélité à votre chevalier? êtes-vous prête?
pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais
connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison
pour le désirer davantage:
Je suis juste et ne suis point galant[39].
Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma
grave conquête; et je vous promets de profiter du premier
Page 348
prétexte pour m’absenter vingt-quatre heures d’auprès d’elle.
Ce sera sa punition de m’avoir tenu si longtemps éloigné de
vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette
aventure m’occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai
que je compte demain, puisqu’elle ne sera véritablement
consommée qu’alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a
résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que
la franche coquetterie a plus de défense que l’austère vertu.
Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort
tard. Cette lettre m’a mené plus loin que je ne comptais;
mais comme j’envoie demain matin à Paris, j’ai voulu en
profiter pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de
votre ami.
Du château de..., ce 2 octobre 17**, au
soir.
[39] Voltaire, comédie de Nanine.
Ce sera sa punition de m’avoir tenu si longtemps éloigné de
vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette
aventure m’occupe? oui, deux mois et trois jours; il est vrai
que je compte demain, puisqu’elle ne sera véritablement
consommée qu’alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a
résisté les trois mois complets. Je suis bien aise de voir que
la franche coquetterie a plus de défense que l’austère vertu.
Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort
tard. Cette lettre m’a mené plus loin que je ne comptais;
mais comme j’envoie demain matin à Paris, j’ai voulu en
profiter pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de
votre ami.
Du château de..., ce 2 octobre 17**, au
soir.
[39] Voltaire, comédie de Nanine.
Page 349
L E T T RE C
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir:
Mme de Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l’ai pas su!
et je n’étais pas là pour m’opposer à son départ, pour lui
reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je
l’eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée,
eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma
crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais et la
foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce
départ: il faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d’hier! que dis-je? la
soirée même! Ce regard si doux, cette voix si tendre! et cette
main serrée! et pendant ce temps elle projetait de me fuir! O
femmes, femmes! plaignez-vous donc si l’on vous trompe!
Mais oui, toute perfidie qu’on emploie est un vol qu’on vous
fait.
Quel plaisir j’aurai à me venger! Je la retrouverai cette
femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l’amour
m’a suffi pour en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas,
aidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genoux,
tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa
trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.
Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle
s’applaudit de m’avoir trompé et, fidèle aux goûts de son
sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n’a pu la vertu
tant vantée, l’esprit de ruse l’a produit sans effort. Insensé! je
redoutais sa sagesse: c’était sa mauvaise foi que je devais
craindre.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir:
Mme de Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l’ai pas su!
et je n’étais pas là pour m’opposer à son départ, pour lui
reprocher son indigne trahison! Ah! ne croyez pas que je
l’eusse laissée partir; elle serait restée; oui, elle serait restée,
eussé-je dû employer la violence. Mais quoi! dans ma
crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais et la
foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce
départ: il faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d’hier! que dis-je? la
soirée même! Ce regard si doux, cette voix si tendre! et cette
main serrée! et pendant ce temps elle projetait de me fuir! O
femmes, femmes! plaignez-vous donc si l’on vous trompe!
Mais oui, toute perfidie qu’on emploie est un vol qu’on vous
fait.
Quel plaisir j’aurai à me venger! Je la retrouverai cette
femme perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l’amour
m’a suffi pour en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas,
aidé de la vengeance? Je la verrai encore à mes genoux,
tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa
trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.
Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle
s’applaudit de m’avoir trompé et, fidèle aux goûts de son
sexe, ce plaisir lui paraît le plus doux. Ce que n’a pu la vertu
tant vantée, l’esprit de ruse l’a produit sans effort. Insensé! je
redoutais sa sagesse: c’était sa mauvaise foi que je devais
craindre.
Page 350
Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n’oser
montrer qu’une tendre douleur quand j’ai le cœur rempli de
rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebelle qui
s’est soustraite à mon empire! Devais-je donc être humilié à
ce point? Et par qui? par une femme timide et qui jamais ne
s’est exercée à combattre. A quoi me sert de m’être établi
dans son cœur, de l’avoir embrasé de tous les feux de
l’amour, d’avoir porté jusqu’au délire le trouble de ses sens,
si, tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd’hui
s’enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je
le souffrirais? Mon amie, vous ne le croyez pas; vous n’avez
pas de moi cette humiliante idée!
Mais quelle fatalité m’attache à cette femme? Cent autres
ne désirent-elles pas mes soins? ne s’empresseront-elles pas
d’y répondre? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci,
l’attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes,
l’éclat de leur nombre n’offrent-ils pas des plaisirs assez
doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit et négliger
ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l’ignore, mais je
l’éprouve fortement.
Il n’est plus pour moi de bonheur, de repos que par la
possession de cette femme que je hais et que j’aime avec une
égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je
disposerai du sien. Alors, tranquille et satisfait, je la verrai à
son tour, livrée aux orages que j’éprouve en ce moment, j’en
exciterai mille autres encore. L’espoir et la crainte, la
méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la haine,
tous les biens accordés par l’amour, je veux qu’ils
remplissent son cœur, qu’ils s’y succèdent à ma volonté. Ce
temps viendra... Mais que de travaux encore! que j’en étais
près hier! et qu’aujourd’hui je m’en vois éloigné! Comment
m’en rapprocher? Je n’ose tenter aucune démarche; je sens
que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon
sang bout dans mes veines.
Ce qui redouble mon tourment, c’est le sang-froid avec
lequel chacun répond ici à mes questions sur cet événement,
montrer qu’une tendre douleur quand j’ai le cœur rempli de
rage! me voir réduit à supplier encore une femme rebelle qui
s’est soustraite à mon empire! Devais-je donc être humilié à
ce point? Et par qui? par une femme timide et qui jamais ne
s’est exercée à combattre. A quoi me sert de m’être établi
dans son cœur, de l’avoir embrasé de tous les feux de
l’amour, d’avoir porté jusqu’au délire le trouble de ses sens,
si, tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd’hui
s’enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires? Et je
le souffrirais? Mon amie, vous ne le croyez pas; vous n’avez
pas de moi cette humiliante idée!
Mais quelle fatalité m’attache à cette femme? Cent autres
ne désirent-elles pas mes soins? ne s’empresseront-elles pas
d’y répondre? Quand même aucune ne vaudrait celle-ci,
l’attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes,
l’éclat de leur nombre n’offrent-ils pas des plaisirs assez
doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit et négliger
ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l’ignore, mais je
l’éprouve fortement.
Il n’est plus pour moi de bonheur, de repos que par la
possession de cette femme que je hais et que j’aime avec une
égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où je
disposerai du sien. Alors, tranquille et satisfait, je la verrai à
son tour, livrée aux orages que j’éprouve en ce moment, j’en
exciterai mille autres encore. L’espoir et la crainte, la
méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la haine,
tous les biens accordés par l’amour, je veux qu’ils
remplissent son cœur, qu’ils s’y succèdent à ma volonté. Ce
temps viendra... Mais que de travaux encore! que j’en étais
près hier! et qu’aujourd’hui je m’en vois éloigné! Comment
m’en rapprocher? Je n’ose tenter aucune démarche; je sens
que pour prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon
sang bout dans mes veines.
Ce qui redouble mon tourment, c’est le sang-froid avec
lequel chacun répond ici à mes questions sur cet événement,
Page 351
sur sa cause, sur tout ce qu’il offre d’extraordinaire...
Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir; à
peine en aurait-on parlé si j’avais consenti qu’on parlât
d’autre chose. Mme de Rosemonde chez qui j’ai couru ce
matin quand j’ai appris cette nouvelle, m’a répondu avec le
froid de son âge que c’était la suite naturelle de
l’indisposition que Mme de Tourvel avait eue hier, qu’elle
avait craint une maladie et qu’elle avait préféré d’être chez
elle: elle trouve cela tout simple; elle en aurait fait autant,
m’a-t-elle dit; comme s’il pouvait y avoir quelque chose de
commun entre elles deux! entre elle, qui n’a plus qu’à
mourir, et l’autre, qui fait le charme et le tourment de ma
vie!
Mme de Volanges, que d’abord j’avais soupçonnée d’être
complice, ne paraît affectée que de n’avoir pas été consultée
sur cette démarche. Je suis bien aise je l’avoue, qu’elle n’ait
pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu’elle
n’a pas autant que je le craignais, la confiance de cette
femme; c’est toujours une ennemie de moins. Comme elle se
féliciterait si elle savait que c’est moi qu’on a fui! comme
elle se serait gonflée d’orgueil si c’eût été par ses conseils!
comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je
la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à
ma fantaisie; aussi bien, je crois que je resterai ici quelque
temps; au moins le peu de réflexions que j’ai pu faire me
porte à ce parti.
Ne croyez-vous pas en effet, qu’après une démarche
aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si
donc l’idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n’aura
pas manqué de me fermer sa porte, et je ne veux pas plus
l’accoutumer à ce moyen qu’en souffrir l’humiliation. J’aime
mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai
même des instances pour qu’elle y revienne, et quand elle
sera bien persuadée de mon absence, j’arriverai chez elle:
nous verrons comment elle supportera cette aventure. Mais il
faut la différer pour en augmenter l’effet et je ne sais encore
Personne ne sait rien, personne ne désire de rien savoir; à
peine en aurait-on parlé si j’avais consenti qu’on parlât
d’autre chose. Mme de Rosemonde chez qui j’ai couru ce
matin quand j’ai appris cette nouvelle, m’a répondu avec le
froid de son âge que c’était la suite naturelle de
l’indisposition que Mme de Tourvel avait eue hier, qu’elle
avait craint une maladie et qu’elle avait préféré d’être chez
elle: elle trouve cela tout simple; elle en aurait fait autant,
m’a-t-elle dit; comme s’il pouvait y avoir quelque chose de
commun entre elles deux! entre elle, qui n’a plus qu’à
mourir, et l’autre, qui fait le charme et le tourment de ma
vie!
Mme de Volanges, que d’abord j’avais soupçonnée d’être
complice, ne paraît affectée que de n’avoir pas été consultée
sur cette démarche. Je suis bien aise je l’avoue, qu’elle n’ait
pas eu le plaisir de me nuire. Cela me prouve encore qu’elle
n’a pas autant que je le craignais, la confiance de cette
femme; c’est toujours une ennemie de moins. Comme elle se
féliciterait si elle savait que c’est moi qu’on a fui! comme
elle se serait gonflée d’orgueil si c’eût été par ses conseils!
comme son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je
la hais! Oh! je renouerai avec sa fille; je veux la travailler à
ma fantaisie; aussi bien, je crois que je resterai ici quelque
temps; au moins le peu de réflexions que j’ai pu faire me
porte à ce parti.
Ne croyez-vous pas en effet, qu’après une démarche
aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma présence? Si
donc l’idée lui est venue que je pourrais la suivre, elle n’aura
pas manqué de me fermer sa porte, et je ne veux pas plus
l’accoutumer à ce moyen qu’en souffrir l’humiliation. J’aime
mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui ferai
même des instances pour qu’elle y revienne, et quand elle
sera bien persuadée de mon absence, j’arriverai chez elle:
nous verrons comment elle supportera cette aventure. Mais il
faut la différer pour en augmenter l’effet et je ne sais encore
Page 352
si j’en aurai la patience; j’ai eu vingt fois dans la journée, la
bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je
prendrai sur moi; je m’engage à recevoir votre réponse ici; je
vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la
faire attendre.
Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce
qui se passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à
quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me
servir. Je lui envoie une instruction et de l’argent. Je vous
prie de trouver bon que je joigne l’un et l’autre à cette lettre
et aussi d’avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens,
avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette
précaution parce que le drôle a l’habitude de n’avoir jamais
reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent
quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me
paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu’il le
fût.
Adieu, ma belle amie; s’il vous vient quelque idée
heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m’en
part. J’ai éprouvé plus d’une fois combien votre amitié
pouvait être utile; je l’éprouve encore en ce moment, car je
me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, je
parle à quelqu’un qui m’entend et non aux automates près de
qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus
je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le
monde qui valions quelque chose.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
bouche ouverte pour demander mes chevaux. Cependant je
prendrai sur moi; je m’engage à recevoir votre réponse ici; je
vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la
faire attendre.
Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce
qui se passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à
quelque accès auprès de la femme de chambre: il pourra me
servir. Je lui envoie une instruction et de l’argent. Je vous
prie de trouver bon que je joigne l’un et l’autre à cette lettre
et aussi d’avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens,
avec ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette
précaution parce que le drôle a l’habitude de n’avoir jamais
reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent
quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me
paraît pas aussi épris de sa conquête que je voudrais qu’il le
fût.
Adieu, ma belle amie; s’il vous vient quelque idée
heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m’en
part. J’ai éprouvé plus d’une fois combien votre amitié
pouvait être utile; je l’éprouve encore en ce moment, car je
me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins, je
parle à quelqu’un qui m’entend et non aux automates près de
qui je végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus
je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le
monde qui valions quelque chose.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
Page 353
L E T T RE CI
Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur.
(Jointe à la précédente.)
Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti
d’ici ce matin, de n’avoir pas su que Mme de Tourvel en
partait aussi, ou, si vous l’avez su, de n’être pas venu m’en
avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à
vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez
employer à me servir vous le passiez à faire l’agréable
auprès des femmes de chambre, si je n’en suis pas mieux
informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos
négligences! Mais je vous préviens que s’il vous en arrive
une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous
aurez à mon service.
Il faut que vous m’instruisiez de tout ce qui se passe chez
Mme de Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou
gaie; si elle sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du
monde chez elle et qui y vient; à quoi elle passe son temps;
si elle a de l’humeur avec ses femmes, particulièrement avec
celle qu’elle avait amenée ici; ce qu’elle fait quand elle est
seule; si, quand elle lit, elle lit de suite ou si elle interrompt
sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi
à vous rendre l’ami de celui qui porte ses lettres à la poste.
Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa
place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui
vous paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres,
surtout celles à Mme de Volanges, si vous en rencontrez.
Arrangez-vous pour être encore quelque temps l’amant
heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous
l’avez cru, faites-la consentir à se partager et n’allez pas
Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur.
(Jointe à la précédente.)
Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti
d’ici ce matin, de n’avoir pas su que Mme de Tourvel en
partait aussi, ou, si vous l’avez su, de n’être pas venu m’en
avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent à
vous enivrer avec les valets? que le temps que vous devriez
employer à me servir vous le passiez à faire l’agréable
auprès des femmes de chambre, si je n’en suis pas mieux
informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos
négligences! Mais je vous préviens que s’il vous en arrive
une seule dans cette affaire-ci, ce sera la dernière que vous
aurez à mon service.
Il faut que vous m’instruisiez de tout ce qui se passe chez
Mme de Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou
gaie; si elle sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du
monde chez elle et qui y vient; à quoi elle passe son temps;
si elle a de l’humeur avec ses femmes, particulièrement avec
celle qu’elle avait amenée ici; ce qu’elle fait quand elle est
seule; si, quand elle lit, elle lit de suite ou si elle interrompt
sa lecture pour rêver; de même quand elle écrit. Songez aussi
à vous rendre l’ami de celui qui porte ses lettres à la poste.
Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à sa
place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui
vous paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres,
surtout celles à Mme de Volanges, si vous en rencontrez.
Arrangez-vous pour être encore quelque temps l’amant
heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous
l’avez cru, faites-la consentir à se partager et n’allez pas
Page 354
vous piquer d’une ridicule délicatesse: vous serez dans le cas
de bien d’autres qui valent mieux que vous. Si pourtant votre
second se rendait trop importun, si vous vous aperceviez par
exemple, qu’il occupât trop Julie pendant la journée et
qu’elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-
le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n’en
craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez
pas cette maison. C’est par l’assiduité qu’on voit tout et
qu’on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer
quelqu’un des gens, présentez-vous pour le remplacer,
comme n’étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous
m’avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et
plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous
en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce
sera comme chez la duchesse de*** et, par la suite Mme de
Tourvel vous en récompensera de même.
Si vous aviez assez d’adresse et de zèle, cette instruction
devrait suffire; mais, pour suppléer à l’un et à l’autre, je vous
envoie de l’argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme
vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme
d’affaires, car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou.
Vous emploierez de cette somme, ce qui sera nécessaire pour
décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste
servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se
pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu’il
aime à vous y voir venir. Mais n’oubliez pas que ce ne sont
pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.
Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter,
même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu’elle
écrive dix phrases inutiles que d’en omettre une intéressante,
et souvent ce qui paraît indifférent ne l’est pas. Comme il
faut que je puisse être instruit sur-le-champ s’il arrivait
quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette
lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de
commission, s’établir à ***[40]; il y restera jusqu’à nouvel
de bien d’autres qui valent mieux que vous. Si pourtant votre
second se rendait trop importun, si vous vous aperceviez par
exemple, qu’il occupât trop Julie pendant la journée et
qu’elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse, écartez-
le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n’en
craignez pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez
pas cette maison. C’est par l’assiduité qu’on voit tout et
qu’on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer
quelqu’un des gens, présentez-vous pour le remplacer,
comme n’étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous
m’avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et
plus réglée. Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous
en garderai pas moins à mon service pendant ce temps; ce
sera comme chez la duchesse de*** et, par la suite Mme de
Tourvel vous en récompensera de même.
Si vous aviez assez d’adresse et de zèle, cette instruction
devrait suffire; mais, pour suppléer à l’un et à l’autre, je vous
envoie de l’argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme
vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez mon homme
d’affaires, car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sou.
Vous emploierez de cette somme, ce qui sera nécessaire pour
décider Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste
servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que cela se
pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu’il
aime à vous y voir venir. Mais n’oubliez pas que ce ne sont
pas vos plaisirs que je veux payer, mais vos services.
Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter,
même ce qui lui paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu’elle
écrive dix phrases inutiles que d’en omettre une intéressante,
et souvent ce qui paraît indifférent ne l’est pas. Comme il
faut que je puisse être instruit sur-le-champ s’il arrivait
quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt cette
lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de
commission, s’établir à ***[40]; il y restera jusqu’à nouvel
Page 355
ordre; ce sera un relais en cas de besoin. Pour la
correspondance courante la poste suffira.
Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les
jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier que pour être
sûr de l’avoir encore. Faites enfin tout ce qu’il faut faire
quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je
suis content de vous, vous le serez de moi.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
[40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de
Rosemonde.
correspondance courante la poste suffira.
Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les
jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier que pour être
sûr de l’avoir encore. Faites enfin tout ce qu’il faut faire
quand on est honoré de ma confiance. Vous savez que si je
suis content de vous, vous le serez de moi.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
[40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de
Rosemonde.
Page 356
L E T T RE CI I
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je
pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va
vous paraître extraordinaire, mais que votre surprise va
redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être
trouverez-vous qu’en vous les confiant je ne respecte pas
assez la tranquillité nécessaire à votre âge, que je m’écarte
même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant
de titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé,
il a besoin d’épancher sa douleur dans le sein d’une amie
également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-
il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi
les bontés maternelles; je les implore. J’y ai peut-être
quelques droits par mes sentiments pour vous.
Où est le temps où, tout entière à ces sentiments
louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l’âme
le trouble mortel que j’éprouve, ôtent la force de les
combattre en même temps qu’ils en imposent le devoir? Ah!
ce fatal voyage m’a perdue...
Que vous dirai-je enfin? J’aime, oui, j’aime éperdument.
Hélas! ce mot que j’écris pour la première fois; ce mot si
souvent demandé sans être obtenu, je payerais de ma vie la
douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à
celui qui l’inspire, et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il
va douter de mes sentiments; il croira avoir à s’en plaindre.
Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire
dans mon cœur que d’y régner? Oui, je souffrirais moins s’il
savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous
n’en aurez encore qu’une faible idée.
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Vous serez bien étonnée, madame, en apprenant que je
pars de chez vous aussi précipitamment. Cette démarche va
vous paraître extraordinaire, mais que votre surprise va
redoubler encore quand vous en saurez les raisons! Peut-être
trouverez-vous qu’en vous les confiant je ne respecte pas
assez la tranquillité nécessaire à votre âge, que je m’écarte
même des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant
de titres? Ah! madame, pardon; mais mon cœur est oppressé,
il a besoin d’épancher sa douleur dans le sein d’une amie
également douce et prudente: quelle autre que vous pouvait-
il choisir? Regardez-moi comme votre enfant. Ayez pour moi
les bontés maternelles; je les implore. J’y ai peut-être
quelques droits par mes sentiments pour vous.
Où est le temps où, tout entière à ces sentiments
louables, je ne connaissais point ceux qui, portant dans l’âme
le trouble mortel que j’éprouve, ôtent la force de les
combattre en même temps qu’ils en imposent le devoir? Ah!
ce fatal voyage m’a perdue...
Que vous dirai-je enfin? J’aime, oui, j’aime éperdument.
Hélas! ce mot que j’écris pour la première fois; ce mot si
souvent demandé sans être obtenu, je payerais de ma vie la
douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à
celui qui l’inspire, et pourtant il faut le refuser sans cesse! Il
va douter de mes sentiments; il croira avoir à s’en plaindre.
Je suis bien malheureuse! Que ne lui est-il aussi facile de lire
dans mon cœur que d’y régner? Oui, je souffrirais moins s’il
savait que je souffre; mais vous-même, à qui je le dis, vous
n’en aurez encore qu’une faible idée.
Page 357
Dans peu de moments, je vais le fuir et l’affliger. Tandis
qu’il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à
l’heure où j’avais coutume de le voir chaque jour, je serai
dans des lieux où il n’est jamais venu, où je ne dois pas
permettre qu’il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits;
tout est là sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui
ne m’annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi!...
et plus mon cœur s’y refuse, plus il me prouve la nécessité
de m’y soumettre.
Je m’y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que
de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je
n’ai sauvé que ma sagesse, la vertu s’est évanouie. Faut-il
vous l’avouer, ce qui me reste encore je le dois à sa
générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l’entendre, de la
douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de
pouvoir faire le sien, j’étais sans puissance et sans force; à
peine m’en restait-il pour combattre, je n’en avais plus pour
résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh
bien! il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le
chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.
Ah! si en restant auprès de lui je n’avais à trembler que
pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à
m’éloigner. Que m’est-elle sans lui, ne serais-je pas trop
heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son
malheur et le mien; à n’oser ni me plaindre, ni le consoler; à
me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à
mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les
consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi n’est-ce pas mourir
mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le
supporterai cependant, j’en aurai le courage. Oh! vous, que
je choisis pour ma mère, recevez-en le serment!
Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober
aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je
vous le demande comme un secours dont j’ai besoin: ainsi
engagée à vous dire tout, je m’accoutumerai à me croire
toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la
qu’il se croira encore près de moi, je serai déjà loin de lui; à
l’heure où j’avais coutume de le voir chaque jour, je serai
dans des lieux où il n’est jamais venu, où je ne dois pas
permettre qu’il vienne. Déjà tous mes préparatifs sont faits;
tout est là sous mes yeux; je ne puis les reposer sur rien qui
ne m’annonce ce cruel départ. Tout est prêt, excepté moi!...
et plus mon cœur s’y refuse, plus il me prouve la nécessité
de m’y soumettre.
Je m’y soumettrai sans doute, il vaut mieux mourir que
de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le suis que trop; je
n’ai sauvé que ma sagesse, la vertu s’est évanouie. Faut-il
vous l’avouer, ce qui me reste encore je le dois à sa
générosité. Enivrée du plaisir de le voir, de l’entendre, de la
douceur de le sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de
pouvoir faire le sien, j’étais sans puissance et sans force; à
peine m’en restait-il pour combattre, je n’en avais plus pour
résister; je frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Eh
bien! il a vu ma peine et il a eu pitié de moi. Comment ne le
chérirais-je pas? je lui dois bien plus que la vie.
Ah! si en restant auprès de lui je n’avais à trembler que
pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse à
m’éloigner. Que m’est-elle sans lui, ne serais-je pas trop
heureuse de la perdre? Condamnée à faire éternellement son
malheur et le mien; à n’oser ni me plaindre, ni le consoler; à
me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même; à
mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais les
consacrer tous à son bonheur: vivre ainsi n’est-ce pas mourir
mille fois? voilà pourtant quel va être mon sort. Je le
supporterai cependant, j’en aurai le courage. Oh! vous, que
je choisis pour ma mère, recevez-en le serment!
Recevez aussi celui que je fais de ne vous dérober
aucune de mes actions; recevez-le, je vous en conjure; je
vous le demande comme un secours dont j’ai besoin: ainsi
engagée à vous dire tout, je m’accoutumerai à me croire
toujours en votre présence. Votre vertu remplacera la
Page 358
mienne. Jamais, sans doute, je ne consentirai à rougir à vos
yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai
en vous l’indulgente amie confidente de ma faiblesse, j’y
honorerai encore l’ange tutélaire qui me sauvera de la honte.
C’est bien en éprouver assez que d’avoir à faire cette
demande. Fatal effet d’une présomptueuse confiance!
Pourquoi n’ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j’ai
senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon
gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien
peu l’amour! Ah! si je l’avais combattu avec plus de soin,
peut-être eût-il pris moins d’empire! peut-être alors ce départ
n’eût pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce
parti douloureux, j’aurais pu ne pas rompre entièrement une
liaison qu’il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout
perdre à la fois! et pour jamais! Oh! mon amie!... Mais quoi!
même en vous écrivant, je m’égare encore dans des vœux
criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts
involontaires soient expiés par mes sacrifices.
Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre
fille, adoptez-moi pour telle et soyez sûre que malgré ma
faiblesse, j’aimerais mieux mourir que de me rendre indigne
de votre choix.
De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du
matin.
yeux et, retenue par ce frein puissant, tandis que je chérirai
en vous l’indulgente amie confidente de ma faiblesse, j’y
honorerai encore l’ange tutélaire qui me sauvera de la honte.
C’est bien en éprouver assez que d’avoir à faire cette
demande. Fatal effet d’une présomptueuse confiance!
Pourquoi n’ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j’ai
senti naître? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à mon
gré, le maîtriser ou le vaincre? Insensée! je connaissais bien
peu l’amour! Ah! si je l’avais combattu avec plus de soin,
peut-être eût-il pris moins d’empire! peut-être alors ce départ
n’eût pas été nécessaire, ou même, en me soumettant à ce
parti douloureux, j’aurais pu ne pas rompre entièrement une
liaison qu’il eût suffi de rendre moins fréquente! Mais tout
perdre à la fois! et pour jamais! Oh! mon amie!... Mais quoi!
même en vous écrivant, je m’égare encore dans des vœux
criminels? Ah! partons, partons, et que du moins ces torts
involontaires soient expiés par mes sacrifices.
Adieu, ma respectable amie; aimez-moi comme votre
fille, adoptez-moi pour telle et soyez sûre que malgré ma
faiblesse, j’aimerais mieux mourir que de me rendre indigne
de votre choix.
De..., ce 3 octobre 17**, à une heure du
matin.
Page 359
L E T T RE CI I I
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
J’ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que
surprise de sa cause; une longue expérience et l’intérêt que
vous inspirez avaient suffi pour m’éclairer sur l’état de votre
cœur, et s’il faut tout vous dire, vous ne m’avez rien ou
presque rien appris par votre lettre. Si je n’avais été instruite
que par elle, j’ignorerais encore quel est celui que vous
aimez; car, en me parlant de lui tout le temps, vous n’avez
pas écrit son nom une seule fois. Je n’en avais pas besoin; je
sais bien qui c’est. Mais je le remarque, parce que je me suis
rappelée que c’est toujours là le style de l’amour. Je vois
qu’il en est encore comme au temps passé.
Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur
des souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge.
Pourtant depuis hier, je m’en suis vraiment beaucoup
occupée, par le désir que j’avais d’y trouver quelque chose
qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous
admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez
pris, mais il m’effraie, parce que j’en conclus que vous
l’avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien
difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre
cœur nous rapproche sans cesse.
Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être
impossible à votre belle âme, et quand vous devriez un jour
avoir le malheur de succomber (ce qu’à Dieu ne plaise!),
croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la
consolation d’avoir combattu de toute votre puissance. Et
puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine
l’opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
J’ai été, ma chère belle, plus affligée de votre départ que
surprise de sa cause; une longue expérience et l’intérêt que
vous inspirez avaient suffi pour m’éclairer sur l’état de votre
cœur, et s’il faut tout vous dire, vous ne m’avez rien ou
presque rien appris par votre lettre. Si je n’avais été instruite
que par elle, j’ignorerais encore quel est celui que vous
aimez; car, en me parlant de lui tout le temps, vous n’avez
pas écrit son nom une seule fois. Je n’en avais pas besoin; je
sais bien qui c’est. Mais je le remarque, parce que je me suis
rappelée que c’est toujours là le style de l’amour. Je vois
qu’il en est encore comme au temps passé.
Je ne croyais guère être jamais dans le cas de revenir sur
des souvenirs si éloignés de moi et si étrangers à mon âge.
Pourtant depuis hier, je m’en suis vraiment beaucoup
occupée, par le désir que j’avais d’y trouver quelque chose
qui pût vous être utile. Mais que puis-je faire, que vous
admirer et vous plaindre? Je loue le parti sage que vous avez
pris, mais il m’effraie, parce que j’en conclus que vous
l’avez jugé nécessaire et, quand on en est là, il est bien
difficile de se tenir toujours éloignée de celui dont notre
cœur nous rapproche sans cesse.
Cependant ne vous découragez pas. Rien ne doit être
impossible à votre belle âme, et quand vous devriez un jour
avoir le malheur de succomber (ce qu’à Dieu ne plaise!),
croyez-moi, ma chère belle, réservez-vous au moins la
consolation d’avoir combattu de toute votre puissance. Et
puis ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine
l’opère quand il lui plaît. Peut-être êtes-vous à la veille de
Page 360
ces secours, et votre vertu, éprouvée dans ces combats
terribles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que
vous n’avez pas aujourd’hui, espérez que vous la recevrez
demain. N’y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais
pour vous encourager à user de toutes les vôtres.
En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans
un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de
vous soutenir et vous consoler autant qu’il serait en moi. Je
ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C’est à
ce titre que je recevrai volontiers vos confidences. Je sens
que votre cœur doit avoir besoin de s’épancher. Je vous
ouvre le mien; l’âge ne l’a pas encore refroidi au point d’être
insensible à l’amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous
recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais
au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce
malheureux amour, prenant trop d’empire sur vous vous
forcera d’en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi
qu’avec lui. Voilà que je parle comme vous, et je crois qu’à
nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste,
nous nous entendons.
Je ne sais si je fais bien de vous dire qu’il m’a paru
vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage
de ne vous en pas parler; mais je n’aime pas cette sagesse
qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n’en pas
parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante
ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les
écrire moi-même.
Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant;
oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez
bien tout ce qu’il faut pour faire l’orgueil et le plaisir d’une
mère.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
terribles, en sortira plus pure et plus brillante. La force que
vous n’avez pas aujourd’hui, espérez que vous la recevrez
demain. N’y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais
pour vous encourager à user de toutes les vôtres.
En laissant à la Providence le soin de vous secourir dans
un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve de
vous soutenir et vous consoler autant qu’il serait en moi. Je
ne soulagerai pas vos peines, mais je les partagerai. C’est à
ce titre que je recevrai volontiers vos confidences. Je sens
que votre cœur doit avoir besoin de s’épancher. Je vous
ouvre le mien; l’âge ne l’a pas encore refroidi au point d’être
insensible à l’amitié. Vous le trouverez toujours prêt à vous
recevoir. Ce sera un faible soulagement à vos douleurs, mais
au moins vous ne pleurerez pas seule, et quand ce
malheureux amour, prenant trop d’empire sur vous vous
forcera d’en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi
qu’avec lui. Voilà que je parle comme vous, et je crois qu’à
nous deux nous ne parviendrons pas à le nommer; au reste,
nous nous entendons.
Je ne sais si je fais bien de vous dire qu’il m’a paru
vivement affecté de votre départ; il serait peut-être plus sage
de ne vous en pas parler; mais je n’aime pas cette sagesse
qui afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n’en pas
parler plus longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante
ne me permettent pas de longues lettres, quand il faut les
écrire moi-même.
Adieu donc, ma chère belle, adieu, mon aimable enfant;
oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous avez
bien tout ce qu’il faut pour faire l’orgueil et le plaisir d’une
mère.
Du château de..., ce 3 octobre 17**.
Page 361
L E T T RE CI V
La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.
En vérité, ma chère et bonne amie, j’ai eu peine à me
défendre d’un mouvement d’orgueil, en lisant votre lettre.
Quoi! vous m’honorez de votre entière confiance! vous allez
même jusqu’à me demander des conseils! Ah! je suis
heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part; si
je ne la dois pas seulement à la prévention de l’amitié. Au
reste, quel qu’en soit le motif, elle n’en est pas moins
précieuse à mon cœur, et l’avoir obtenue n’est à mes yeux
qu’une raison de plus pour travailler davantage à la mériter.
Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous
dire librement ma façon de penser. Je m’en méfie, parce
qu’elle diffère de la vôtre; mais quand je vous aurai exposé
mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez, je
souscris d’avance à votre jugement. J’aurai au moins cette
sagesse de ne pas me croire plus sage que vous.
Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait
préférable, il faudrait en chercher la cause dans les illusions
de l’amour maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit
se trouver en vous. Qu’il se reconnaît bien en effet, dans le
parti que vous êtes tentée de prendre! c’est ainsi que s’il
vous arrive d’errer quelquefois, ce n’est jamais que dans le
choix des vertus.
La prudence est à ce qu’il me semble, celle qu’il faut
préférer quand on dispose du sort des autres, et surtout quand
il s’agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré, tel que
celui du mariage. C’est alors qu’une mère, également sage et
tendre, doit, comme vous le dites bien, aider sa fille de son
expérience. Or, je vous le demande qu’a-t-elle à faire pour y
La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES.
En vérité, ma chère et bonne amie, j’ai eu peine à me
défendre d’un mouvement d’orgueil, en lisant votre lettre.
Quoi! vous m’honorez de votre entière confiance! vous allez
même jusqu’à me demander des conseils! Ah! je suis
heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part; si
je ne la dois pas seulement à la prévention de l’amitié. Au
reste, quel qu’en soit le motif, elle n’en est pas moins
précieuse à mon cœur, et l’avoir obtenue n’est à mes yeux
qu’une raison de plus pour travailler davantage à la mériter.
Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous
dire librement ma façon de penser. Je m’en méfie, parce
qu’elle diffère de la vôtre; mais quand je vous aurai exposé
mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez, je
souscris d’avance à votre jugement. J’aurai au moins cette
sagesse de ne pas me croire plus sage que vous.
Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait
préférable, il faudrait en chercher la cause dans les illusions
de l’amour maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit
se trouver en vous. Qu’il se reconnaît bien en effet, dans le
parti que vous êtes tentée de prendre! c’est ainsi que s’il
vous arrive d’errer quelquefois, ce n’est jamais que dans le
choix des vertus.
La prudence est à ce qu’il me semble, celle qu’il faut
préférer quand on dispose du sort des autres, et surtout quand
il s’agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré, tel que
celui du mariage. C’est alors qu’une mère, également sage et
tendre, doit, comme vous le dites bien, aider sa fille de son
expérience. Or, je vous le demande qu’a-t-elle à faire pour y
Page 362
parvenir? sinon de distinguer pour elle, entre ce qui plaît et
ce qui convient.
Ne serait-ce donc pas avilir l’autorité maternelle, ne
serait-ce pas l’anéantir que de la subordonner à un goût
frivole, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu’à ceux
qui la redoutent et disparaît sitôt qu’on la méprise? Pour moi,
je l’avoue, je n’ai jamais cru à ces passions entraînantes et
irrésistibles dont il semble qu’on soit convenu de faire
l’excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois pas
comment un goût, qu’un moment voit naître et qu’un autre
voit mourir, peut avoir plus de force que les principes
inaltérables de pudeur, d’honnêteté et de modestie, et je
n’entends pas plus qu’une femme qui les trahit puisse être
justifiée par la passion prétendue, qu’un voleur ne le serait
par la passion de l’argent, ou un assassin par celle de la
vengeance.
Eh! qui peut dire n’avoir jamais eu à combattre? Mais
j’ai toujours cherché à me persuader que, pour résister, il
suffisait de le vouloir, et jusqu’alors au moins mon
expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu sans
les devoirs qu’elle impose? son culte est dans nos sacrifices,
sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être
niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui,
déjà dépravés espèrent faire un moment d’illusion, en
essayant de justifier leur mauvaise conduite par de
mauvaises raisons.
Mais pourrait-on le craindre d’un enfant simple et
timide; d’un enfant né de vous et dont l’éducation modeste et
pure n’a pu que fortifier l’heureux naturel? C’est pourtant à
cette crainte, que j’ose dire humiliante pour votre fille, que
vous voulez sacrifier le mariage avantageux que votre
prudence avait ménagé pour elle! J’aime beaucoup Danceny,
et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de
Gercourt; mais mon amitié pour l’un, mon indifférence pour
l’autre, ne m’empêchent point de sentir l’énorme différence
qui se trouve entre ces deux partis.
ce qui convient.
Ne serait-ce donc pas avilir l’autorité maternelle, ne
serait-ce pas l’anéantir que de la subordonner à un goût
frivole, dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu’à ceux
qui la redoutent et disparaît sitôt qu’on la méprise? Pour moi,
je l’avoue, je n’ai jamais cru à ces passions entraînantes et
irrésistibles dont il semble qu’on soit convenu de faire
l’excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois pas
comment un goût, qu’un moment voit naître et qu’un autre
voit mourir, peut avoir plus de force que les principes
inaltérables de pudeur, d’honnêteté et de modestie, et je
n’entends pas plus qu’une femme qui les trahit puisse être
justifiée par la passion prétendue, qu’un voleur ne le serait
par la passion de l’argent, ou un assassin par celle de la
vengeance.
Eh! qui peut dire n’avoir jamais eu à combattre? Mais
j’ai toujours cherché à me persuader que, pour résister, il
suffisait de le vouloir, et jusqu’alors au moins mon
expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu sans
les devoirs qu’elle impose? son culte est dans nos sacrifices,
sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent être
niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui,
déjà dépravés espèrent faire un moment d’illusion, en
essayant de justifier leur mauvaise conduite par de
mauvaises raisons.
Mais pourrait-on le craindre d’un enfant simple et
timide; d’un enfant né de vous et dont l’éducation modeste et
pure n’a pu que fortifier l’heureux naturel? C’est pourtant à
cette crainte, que j’ose dire humiliante pour votre fille, que
vous voulez sacrifier le mariage avantageux que votre
prudence avait ménagé pour elle! J’aime beaucoup Danceny,
et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de
Gercourt; mais mon amitié pour l’un, mon indifférence pour
l’autre, ne m’empêchent point de sentir l’énorme différence
qui se trouve entre ces deux partis.
Page 363
Leur naissance est égale, j’en conviens; mais l’un est
sans fortune et celle de l’autre est telle que, même sans
naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J’avoue bien
que l’argent ne fait pas le bonheur, mais il faut avouer aussi
qu’il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges est, comme vous
dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille livres
de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on
porte le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir
une maison qui y réponde. Nous ne somme plus au temps de
Mme de Sévigné. Le luxe absorbe tout; on le blâme, mais il
faut l’imiter, et le superflu finit par priver du nécessaire.
Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour
beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément M. de
Gercourt est sans reproches de ce côté, et à lui, les preuves
sont faites. J’aime à croire, et je crois qu’en effet Danceny ne
lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? Il est vrai qu’il
a paru jusqu’ici exempt des défauts de son âge, et que
malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne
compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui
sait si cette sagesse apparente il ne la doit pas à la médiocrité
de sa fortune? Pour peu qu’on craigne d’être fripon ou
crapuleux, il faut de l’argent pour être joueur et libertin, et
l’on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès.
Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne
compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui,
mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches
n’auriez-vous pas à vous faire si l’événement n’était pas
heureux! Que répondriez-vous à votre fille qui vous dirait:
«Ma mère, j’étais jeune et sans expérience, j’étais même
séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le Ciel
qui avait prévu ma faiblesse, m’avait accordé une mère sage
pour y remédier et m’en garantir. Pourquoi donc, oubliant
votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce
à moi à me choisir un époux quand je ne connaissais rien de
l’état du mariage? Quand je l’aurais voulu, n’était-ce pas à
sans fortune et celle de l’autre est telle que, même sans
naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J’avoue bien
que l’argent ne fait pas le bonheur, mais il faut avouer aussi
qu’il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges est, comme vous
dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille livres
de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on
porte le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir
une maison qui y réponde. Nous ne somme plus au temps de
Mme de Sévigné. Le luxe absorbe tout; on le blâme, mais il
faut l’imiter, et le superflu finit par priver du nécessaire.
Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour
beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément M. de
Gercourt est sans reproches de ce côté, et à lui, les preuves
sont faites. J’aime à croire, et je crois qu’en effet Danceny ne
lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres? Il est vrai qu’il
a paru jusqu’ici exempt des défauts de son âge, et que
malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne
compagnie qui fait augurer favorablement de lui; mais qui
sait si cette sagesse apparente il ne la doit pas à la médiocrité
de sa fortune? Pour peu qu’on craigne d’être fripon ou
crapuleux, il faut de l’argent pour être joueur et libertin, et
l’on peut encore aimer les défauts dont on redoute les excès.
Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la bonne
compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui,
mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches
n’auriez-vous pas à vous faire si l’événement n’était pas
heureux! Que répondriez-vous à votre fille qui vous dirait:
«Ma mère, j’étais jeune et sans expérience, j’étais même
séduite par une erreur pardonnable à mon âge; mais le Ciel
qui avait prévu ma faiblesse, m’avait accordé une mère sage
pour y remédier et m’en garantir. Pourquoi donc, oubliant
votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce
à moi à me choisir un époux quand je ne connaissais rien de
l’état du mariage? Quand je l’aurais voulu, n’était-ce pas à
Page 364
vous de vous y opposer? Mais je n’ai jamais eu cette folle
volonté. Décidée à vous obéir, j’ai attendu votre choix avec
une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de
la soumission que je vous devais, et cependant je porte
aujourd’hui la peine qui n’est due qu’aux enfants rebelles.
Ah! votre faiblesse m’a perdue...» Peut-être son respect
étoufferait-il ces plaintes, mais l’amour maternel les
devinerait; et les larmes de votre fille, pour être dérobées,
n’en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-
vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour,
contre lequel vous auriez dû l’armer et par qui au contraire,
vous vous seriez laissée séduire?
J’ignore, ma chère amie, si j’ai contre cette passion une
prévention trop forte, mais je la crois redoutable, même dans
le mariage. Ce n’est pas que je désapprouve qu’un sentiment
honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir
en quelque sorte les devoirs qu’il impose, mais ce n’est pas à
lui qu’il appartient de le former, ce n’est pas à l’illusion d’un
moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir,
il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet
nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître,
plongé que l’on est dans l’ivresse et l’aveuglement?
J’ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs
femmes atteintes de ce mal dangereux; j’ai reçu les
confidences de quelques-unes. A les entendre, il n’en est
point dont l’amant ne soit un être parfait; mais ces
perfections chimériques n’existent que dans leur
imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu’agréments et
vertus, elles en parent à loisir celui qu’elles préfèrent; c’est
la draperie d’un dieu, portée souvent par un modèle abject,
mais quel qu’il soit, à peine l’ont-elles revêtu que, dupes de
leur propre ouvrage elles se prosternent pour l’adorer.
Ou votre fille n’aime pas Danceny, ou elle éprouve cette
même illusion; elle est commune à tous deux si leur amour
est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se
réduit à la certitude qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils ne
volonté. Décidée à vous obéir, j’ai attendu votre choix avec
une respectueuse résignation; jamais je ne me suis écartée de
la soumission que je vous devais, et cependant je porte
aujourd’hui la peine qui n’est due qu’aux enfants rebelles.
Ah! votre faiblesse m’a perdue...» Peut-être son respect
étoufferait-il ces plaintes, mais l’amour maternel les
devinerait; et les larmes de votre fille, pour être dérobées,
n’en couleraient pas moins sur votre cœur. Où chercherez-
vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour,
contre lequel vous auriez dû l’armer et par qui au contraire,
vous vous seriez laissée séduire?
J’ignore, ma chère amie, si j’ai contre cette passion une
prévention trop forte, mais je la crois redoutable, même dans
le mariage. Ce n’est pas que je désapprouve qu’un sentiment
honnête et doux vienne embellir le lien conjugal et adoucir
en quelque sorte les devoirs qu’il impose, mais ce n’est pas à
lui qu’il appartient de le former, ce n’est pas à l’illusion d’un
moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir,
il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet
nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître,
plongé que l’on est dans l’ivresse et l’aveuglement?
J’ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs
femmes atteintes de ce mal dangereux; j’ai reçu les
confidences de quelques-unes. A les entendre, il n’en est
point dont l’amant ne soit un être parfait; mais ces
perfections chimériques n’existent que dans leur
imagination. Leur tête exaltée ne rêve qu’agréments et
vertus, elles en parent à loisir celui qu’elles préfèrent; c’est
la draperie d’un dieu, portée souvent par un modèle abject,
mais quel qu’il soit, à peine l’ont-elles revêtu que, dupes de
leur propre ouvrage elles se prosternent pour l’adorer.
Ou votre fille n’aime pas Danceny, ou elle éprouve cette
même illusion; elle est commune à tous deux si leur amour
est réciproque. Ainsi votre raison pour les unir à jamais se
réduit à la certitude qu’ils ne se connaissent pas, qu’ils ne
Page 365
peuvent se connaître. Mais, me direz-vous, M. de Gercourt et
ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute, mais
au moins ne s’abusent-ils pas, ils s’ignorent seulement.
Qu’arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je
suppose honnêtes? c’est que chacun d’eux étudie l’autre,
s’observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce
qu’il faut qu’il cède de ses goûts et de ses volontés pour la
tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans
peine, parce qu’ils sont réciproques et qu’on les a prévus;
bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et
l’habitude, qui fortifie tous les penchants qu’elle ne détruit
pas, amène peu à peu cette double amitié, cette tendre
confiance qui, jointes à l’estime forment, ce me semble, le
véritable, le solide bonheur des mariages.
Les illusions de l’amour peuvent être plus douces, mais
qui ne sait aussi qu’elles sont moins durables? et quels
dangers n’amènent pas le moment qui les détruit! C’est alors
que les moindres défaut paraissent choquants et
insupportables, par le contraste qu’ils forment avec l’idée de
perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux
croit cependant que l’autre seul a changé et que lui vaut
toujours ce qu’un moment d’erreur l’avait fait apprécier. Le
charme qu’il n’éprouve plus, il s’étonne de ne le plus faire
naître, il en est humilié; la vanité blessée aigrit les esprits,
augmente les torts, produit l’humeur, enfante la haine, et de
frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l’objet qui
nous occupe; je ne la défends pas, je l’expose seulement,
c’est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis,
je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront
combattu les miennes; je serai bien aise de m’éclairer auprès
de vous et surtout d’être rassurée sur le sort de votre aimable
enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon
amitié pour elle, et par celle qui m’unit à vous pour la vie.
Paris, ce 4 octobre 17**.
ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans doute, mais
au moins ne s’abusent-ils pas, ils s’ignorent seulement.
Qu’arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je
suppose honnêtes? c’est que chacun d’eux étudie l’autre,
s’observe vis-à-vis de lui, cherche et reconnaît bientôt ce
qu’il faut qu’il cède de ses goûts et de ses volontés pour la
tranquillité commune. Ces légers sacrifices se font sans
peine, parce qu’ils sont réciproques et qu’on les a prévus;
bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et
l’habitude, qui fortifie tous les penchants qu’elle ne détruit
pas, amène peu à peu cette double amitié, cette tendre
confiance qui, jointes à l’estime forment, ce me semble, le
véritable, le solide bonheur des mariages.
Les illusions de l’amour peuvent être plus douces, mais
qui ne sait aussi qu’elles sont moins durables? et quels
dangers n’amènent pas le moment qui les détruit! C’est alors
que les moindres défaut paraissent choquants et
insupportables, par le contraste qu’ils forment avec l’idée de
perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux
croit cependant que l’autre seul a changé et que lui vaut
toujours ce qu’un moment d’erreur l’avait fait apprécier. Le
charme qu’il n’éprouve plus, il s’étonne de ne le plus faire
naître, il en est humilié; la vanité blessée aigrit les esprits,
augmente les torts, produit l’humeur, enfante la haine, et de
frivoles plaisirs sont payés enfin par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l’objet qui
nous occupe; je ne la défends pas, je l’expose seulement,
c’est à vous à décider. Mais si vous persistez dans votre avis,
je vous demande de me faire connaître les raisons qui auront
combattu les miennes; je serai bien aise de m’éclairer auprès
de vous et surtout d’être rassurée sur le sort de votre aimable
enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur, et par mon
amitié pour elle, et par celle qui m’unit à vous pour la vie.
Paris, ce 4 octobre 17**.
Page 366
Page 367
L E T T RE CV
La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.
Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien
honteuse, et ce M. de Valmont est un méchant homme, n’est-
ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu’il
aimerait le mieux. Il vous apprend ce que vous mouriez
d’envie de savoir! En vérité, ces procédés sont
impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder
votre sagesse pour votre amant (qui n’en abuse pas); vous ne
chérissez de l’amour que les peines et non les plaisirs! Rien
de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la
passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de
belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie
quelquefois à la vérité, mais on le rend bien.
Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre!
Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que direz-vous
donc quand ce seront ceux de votre amant? Allez, mon bel
ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi, tous les hommes
ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces yeux-
là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le monde
y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s’il en
était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le
regard plus modeste.
Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner,
comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez
manqué votre chef-d’œuvre: c’était de tout dire à votre
maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez
jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi; quelle
scène pathétique! et quel dommage de ne l’avoir pas
achevée! Votre tendre mère toute ravie d’aise, et pour aider à
votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là
La Marquise de MERTEUIL à CÉCILE VOLANGES.
Eh bien! petite, vous voilà donc bien fâchée, bien
honteuse, et ce M. de Valmont est un méchant homme, n’est-
ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu’il
aimerait le mieux. Il vous apprend ce que vous mouriez
d’envie de savoir! En vérité, ces procédés sont
impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder
votre sagesse pour votre amant (qui n’en abuse pas); vous ne
chérissez de l’amour que les peines et non les plaisirs! Rien
de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la
passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de
belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie
quelquefois à la vérité, mais on le rend bien.
Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre!
Elle avait les yeux battus le lendemain! Et que direz-vous
donc quand ce seront ceux de votre amant? Allez, mon bel
ange, vous ne les aurez pas toujours ainsi, tous les hommes
ne sont pas des Valmont. Et puis, ne plus oser lever ces yeux-
là! Oh! par exemple, vous avez eu bien raison, tout le monde
y aurait lu votre aventure. Croyez-moi cependant, s’il en
était ainsi, nos femmes et même nos demoiselles auraient le
regard plus modeste.
Malgré les louanges que je suis forcée de vous donner,
comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez
manqué votre chef-d’œuvre: c’était de tout dire à votre
maman. Vous aviez si bien commencé! déjà vous vous étiez
jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait aussi; quelle
scène pathétique! et quel dommage de ne l’avoir pas
achevée! Votre tendre mère toute ravie d’aise, et pour aider à
votre vertu, vous aurait cloîtrée pour toute votre vie, et là
Page 368
vous auriez aimé Danceny tant que vous auriez voulu, sans
rivaux et sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre
aise, et Valmont à coup sûr, n’aurait pas été troubler votre
douleur par de contrariants plaisirs.
Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant
comme vous l’êtes? Vous avez bien raison de dire que vous
ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre
amie, vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous
avez et le mari qu’elle veut vous donner! Mais si vous ne
vous formez pas davantage, que voulez-vous qu’on fasse de
vous? Que peut-on espérer si ce qui fait venir l’esprit aux
filles, semble au contraire vous l’ôter?
Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un
moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous
féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et
cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous, la honte que cause
l’amour est comme la douleur: on ne l’éprouve qu’une fois.
On peut encore la feindre après, mais on ne la sent plus.
Cependant le plaisir reste, et c’est bien quelque chose. Je
crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que
vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de
bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait de faire comme
vous disiez, qui vous faisait trouver si difficile de se
défendre, qui vous rendait comme fâchée quand Valmont
s’en est allé, était-ce bien la honte qui la causait? ou si c’était
le plaisir? et ses façons de dire auxquelles on ne sait
comment répondre, cela ne viendrait-il pas de ses façons de
faire? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre
amie! Cela n’est pas bien. Mais brisons là.
Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait
n’être que cela, devient dans votre situation un véritable
bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe
d’être aimée et un amant dont vous désirez de l’être toujours,
comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d’obtenir ces
succès opposés est de vous occuper d’un tiers? Distraite par
cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman
rivaux et sans péché; vous vous seriez désolée tout à votre
aise, et Valmont à coup sûr, n’aurait pas été troubler votre
douleur par de contrariants plaisirs.
Sérieusement, peut-on à quinze ans passés, être enfant
comme vous l’êtes? Vous avez bien raison de dire que vous
ne méritez pas mes bontés. Je voulais pourtant être votre
amie, vous en avez besoin peut-être avec la mère que vous
avez et le mari qu’elle veut vous donner! Mais si vous ne
vous formez pas davantage, que voulez-vous qu’on fasse de
vous? Que peut-on espérer si ce qui fait venir l’esprit aux
filles, semble au contraire vous l’ôter?
Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner un
moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous
féliciter au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse et
cela vous gêne! Hé! tranquillisez-vous, la honte que cause
l’amour est comme la douleur: on ne l’éprouve qu’une fois.
On peut encore la feindre après, mais on ne la sent plus.
Cependant le plaisir reste, et c’est bien quelque chose. Je
crois même avoir démêlé à travers votre petit bavardage, que
vous pourriez le compter pour beaucoup. Allons, un peu de
bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait de faire comme
vous disiez, qui vous faisait trouver si difficile de se
défendre, qui vous rendait comme fâchée quand Valmont
s’en est allé, était-ce bien la honte qui la causait? ou si c’était
le plaisir? et ses façons de dire auxquelles on ne sait
comment répondre, cela ne viendrait-il pas de ses façons de
faire? Ah! petite fille vous mentez, et vous mentez à votre
amie! Cela n’est pas bien. Mais brisons là.
Ce qui pour tout le monde serait un plaisir, et pourrait
n’être que cela, devient dans votre situation un véritable
bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe
d’être aimée et un amant dont vous désirez de l’être toujours,
comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d’obtenir ces
succès opposés est de vous occuper d’un tiers? Distraite par
cette nouvelle aventure, tandis que vis-à-vis de votre maman
Page 369
vous aurez l’air de sacrifier à votre soumission pour elle un
goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant
l’honneur d’une belle défense. En l’assurant sans cesse de
votre amour, vous ne lui en accorderez pas les dernières
preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez,
il ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre
vertu; il s’en plaindra peut-être, mais il vous en aimera
davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l’un
de sacrifier l’amour, à ceux de l’autre d’y résister, il ne vous
en coûtera que d’en goûter les plaisirs. O combien de
femmes ont perdu leur réputation, qui l’eussent conservée
avec soin, si elles avaient pu la soutenir par de pareils
moyens!
Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus
raisonnable, comme le plus doux? Savez-vous ce que vous
avez gagné à celui que vous avez pris? C’est que votre
maman a attribué votre redoublement de tristesse à un
redoublement d’amour, qu’elle en est outrée et que pour
vous en punir elle n’attend que d’en être plus sûre. Elle vient
de m’en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de
vous-même. Elle ira, peut-être, me dit-elle, jusqu’à vous
proposer Danceny pour époux, et cela pour vous engager à
parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse
tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt
renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours, vous
pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.
Cette ruse qu’elle veut employer contre vous, il faut la
combattre par une autre. Commencez donc, en lui montrant
moins de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à
Danceny. Elle se le persuadera d’autant plus facilement que
c’est l’effet ordinaire de l’absence, et elle vous en saura
d’autant plus de gré qu’elle y trouvera une occasion de
s’applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais
si, conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous
éprouver et qu’elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-
vous, en fille bien née, dans une parfaite soumission. Au fait,
goût qui lui déplaît, vous acquerrez vis-à-vis de votre amant
l’honneur d’une belle défense. En l’assurant sans cesse de
votre amour, vous ne lui en accorderez pas les dernières
preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le cas où vous serez,
il ne manquera pas de les mettre sur le compte de votre
vertu; il s’en plaindra peut-être, mais il vous en aimera
davantage, et pour avoir le double mérite aux yeux de l’un
de sacrifier l’amour, à ceux de l’autre d’y résister, il ne vous
en coûtera que d’en goûter les plaisirs. O combien de
femmes ont perdu leur réputation, qui l’eussent conservée
avec soin, si elles avaient pu la soutenir par de pareils
moyens!
Ce parti que je vous propose ne vous paraît-il pas le plus
raisonnable, comme le plus doux? Savez-vous ce que vous
avez gagné à celui que vous avez pris? C’est que votre
maman a attribué votre redoublement de tristesse à un
redoublement d’amour, qu’elle en est outrée et que pour
vous en punir elle n’attend que d’en être plus sûre. Elle vient
de m’en écrire; elle tentera tout pour obtenir cet aveu de
vous-même. Elle ira, peut-être, me dit-elle, jusqu’à vous
proposer Danceny pour époux, et cela pour vous engager à
parler. Et si, vous laissant séduire par cette trompeuse
tendresse, vous répondiez selon votre cœur, bientôt
renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours, vous
pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.
Cette ruse qu’elle veut employer contre vous, il faut la
combattre par une autre. Commencez donc, en lui montrant
moins de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à
Danceny. Elle se le persuadera d’autant plus facilement que
c’est l’effet ordinaire de l’absence, et elle vous en saura
d’autant plus de gré qu’elle y trouvera une occasion de
s’applaudir de sa prudence, qui lui a suggéré ce moyen. Mais
si, conservant quelque doute, elle persistait pourtant à vous
éprouver et qu’elle vînt à vous parler de mariage, renfermez-
vous, en fille bien née, dans une parfaite soumission. Au fait,
Page 370
qu’y risquez-vous? Pour ce qu’on fait d’un mari, l’un vaut
toujours bien l’autre, et le plus incommode est encore moins
gênant qu’une mère.
Une fois plus contente de vous, votre maman vous
mariera enfin, et alors, plus libre dans vos démarches, vous
pourrez à votre choix, quitter Valmont pour prendre
Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y
garde, votre Danceny est gentil, mais c’est un de ces
hommes qu’on a quand on veut et tant qu’on veut; on peut
donc se mettre à l’aise avec lui. Il n’en est pas de même de
Valmont: on le garde difficilement, et il est dangereux de le
quitter. Il faut avec lui beaucoup d’adresse, ou, quand on
n’en a pas, beaucoup de docilité. Mais, aussi si vous pouviez
parvenir à vous l’attacher comme ami, ce serait là le
bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos
femmes à la mode. C’est comme cela qu’on acquiert une
consistance dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer,
comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux.
Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous
raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère
contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne
craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien
apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les
premières, nous sommes presque toujours obligées de faire
les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne
faut pas que vous gardiez cette lettre, et j’exige de vous de la
remettre à Valmont aussitôt que vous l’aurez lue. N’oubliez
pas pourtant de la recacheter auparavant. D’abord, c’est qu’il
faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-
à-vis de lui et qu’elle n’ait pas l’air de vous avoir été
conseillée; et puis, c’est qu’il n’y a que vous au monde dont
je sois assez l’amie pour vous parler comme je fais.
Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me
manderez si vous vous en trouvez bien.
toujours bien l’autre, et le plus incommode est encore moins
gênant qu’une mère.
Une fois plus contente de vous, votre maman vous
mariera enfin, et alors, plus libre dans vos démarches, vous
pourrez à votre choix, quitter Valmont pour prendre
Danceny, ou même les garder tous deux. Car, prenez-y
garde, votre Danceny est gentil, mais c’est un de ces
hommes qu’on a quand on veut et tant qu’on veut; on peut
donc se mettre à l’aise avec lui. Il n’en est pas de même de
Valmont: on le garde difficilement, et il est dangereux de le
quitter. Il faut avec lui beaucoup d’adresse, ou, quand on
n’en a pas, beaucoup de docilité. Mais, aussi si vous pouviez
parvenir à vous l’attacher comme ami, ce serait là le
bonheur! il vous mettrait tout de suite au premier rang de nos
femmes à la mode. C’est comme cela qu’on acquiert une
consistance dans le monde, et non pas à rougir et à pleurer,
comme quand vos religieuses vous faisaient dîner à genoux.
Vous tâcherez donc, si vous êtes sage de vous
raccommoder avec Valmont, qui doit être très en colère
contre vous; et comme il faut savoir réparer ses sottises, ne
craignez pas de lui faire quelques avances; aussi bien
apprendrez-vous bientôt que si les hommes nous font les
premières, nous sommes presque toujours obligées de faire
les secondes. Vous avez un prétexte pour celles-ci, car il ne
faut pas que vous gardiez cette lettre, et j’exige de vous de la
remettre à Valmont aussitôt que vous l’aurez lue. N’oubliez
pas pourtant de la recacheter auparavant. D’abord, c’est qu’il
faut vous laisser le mérite de la démarche que vous ferez vis-
à-vis de lui et qu’elle n’ait pas l’air de vous avoir été
conseillée; et puis, c’est qu’il n’y a que vous au monde dont
je sois assez l’amie pour vous parler comme je fais.
Adieu, bel ange, suivez mes conseils, et vous me
manderez si vous vous en trouvez bien.
Page 371
P.-S.—A propos, j’oubliais... un mot encore. Voyez donc
à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours
comme une enfant. Je vois bien d’où cela vient; c’est que
vous dites tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne
pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi qui n’avons
rien de caché l’une pour l’autre, mais avec tout le monde,
avec votre amant surtout, vous auriez toujours l’air d’une
petite sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à
quelqu’un, c’est pour lui et non pas pour vous: vous devez
donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui
lui plaît davantage.
Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous
gronder, dans l’espérance que vous serez plus raisonnable.
Paris, ce 4 octobre 17**.
à soigner davantage votre style. Vous écrivez toujours
comme une enfant. Je vois bien d’où cela vient; c’est que
vous dites tout ce que vous pensez et rien de ce que vous ne
pensez pas. Cela peut passer ainsi de vous à moi qui n’avons
rien de caché l’une pour l’autre, mais avec tout le monde,
avec votre amant surtout, vous auriez toujours l’air d’une
petite sotte. Vous voyez bien que quand vous écrivez à
quelqu’un, c’est pour lui et non pas pour vous: vous devez
donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui
lui plaît davantage.
Adieu, mon cœur, je vous embrasse au lieu de vous
gronder, dans l’espérance que vous serez plus raisonnable.
Paris, ce 4 octobre 17**.
Page 372
L E T T RE CVI
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la
fureur. Au reste, après la première de vos deux lettres, on
pouvait s’attendre à la seconde: aussi ne m’a-t-elle point
étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en
sollicitiez la récompense et que vous me demandiez si j’étais
prête, je voyais bien que je n’avais pas tant besoin de me
presser. Oui, d’honneur; en lisant le beau récit de cette scène
tendre et qui vous avait si vivement ému; en voyant votre
retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j’ai
dit vingt fois: Voilà une affaire manquée!
Mais c’est que cela ne pouvait pas être autrement. Que
voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et
qu’on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins
sauver l’honneur, et c’est ce qu’a fait votre présidente. Je
sais bien que, pour moi, qui ai senti que la marche qu’elle a
prise n’est vraiment pas sans quelque effet, je me propose
d’en faire usage pour mon compte, à la première occasion un
peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si
celui pour qui j’en ferai les frais n’en profite pas mieux que
vous, il peut assurément renoncer à moi pour toujours.
Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre
deux femmes, dont l’une était déjà au lendemain, et l’autre
ne demandait pas mieux que d’y être. Eh bien! vous allez
croire que je me vante et dire qu’il est facile de prophétiser
après l’événement, mais je peux vous jurer que je m’y
attendais. C’est que, réellement vous n’avez pas le génie de
votre état; vous n’en savez que ce que vous en avez appris et
vous n’inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se
prêtent plus à vos formules d’usage et qu’il vous faut sortir
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la
fureur. Au reste, après la première de vos deux lettres, on
pouvait s’attendre à la seconde: aussi ne m’a-t-elle point
étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en
sollicitiez la récompense et que vous me demandiez si j’étais
prête, je voyais bien que je n’avais pas tant besoin de me
presser. Oui, d’honneur; en lisant le beau récit de cette scène
tendre et qui vous avait si vivement ému; en voyant votre
retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j’ai
dit vingt fois: Voilà une affaire manquée!
Mais c’est que cela ne pouvait pas être autrement. Que
voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et
qu’on ne prend pas? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins
sauver l’honneur, et c’est ce qu’a fait votre présidente. Je
sais bien que, pour moi, qui ai senti que la marche qu’elle a
prise n’est vraiment pas sans quelque effet, je me propose
d’en faire usage pour mon compte, à la première occasion un
peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si
celui pour qui j’en ferai les frais n’en profite pas mieux que
vous, il peut assurément renoncer à moi pour toujours.
Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre
deux femmes, dont l’une était déjà au lendemain, et l’autre
ne demandait pas mieux que d’y être. Eh bien! vous allez
croire que je me vante et dire qu’il est facile de prophétiser
après l’événement, mais je peux vous jurer que je m’y
attendais. C’est que, réellement vous n’avez pas le génie de
votre état; vous n’en savez que ce que vous en avez appris et
vous n’inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se
prêtent plus à vos formules d’usage et qu’il vous faut sortir
Page 373
de la route ordinaire, vous restez court comme un écolier.
Enfin un enfantillage d’une part; de l’autre, un retour de
pruderie, parce qu’on ne les éprouve pas tous les jours,
suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les
prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous
m’apprenez à ne pas juger les hommes par leur succès, et
bientôt il faudra dire de vous: Il fut brave tel jour. Et quand
vous avez fait sottises sur sottises, vous recourez à moi! Il
semble que je n’aie rien autre chose à faire que de les
réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d’ouvrage.
Quoi qu’il en soit, de ces deux aventures l’une est
entreprise contre mon gré, et je ne m’en mêle point; pour
l’autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour
moi, j’en fais mon affaire. La lettre que je joins ici, que vous
lirez d’abord et que vous remettrez ensuite à la petite
Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais
je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et
faisons-en de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt.
Il n’y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement
que la petite personne n’en sera point effrayée, et nos vues
sur elle une fois remplies elle deviendra ce qu’elle pourra.
Je me désintéresse entièrement sur son compte. J’avais
eu quelque envie d’en faire au moins une intrigante
subalterne et de la prendre pour jouer les seconds sous moi,
mais je vois qu’il n’y a pas d’étoffe; elle a une sotte
ingénuité qui n’a pas cédé même au spécifique que vous
avez employé, lequel pourtant n’en manque guère, et c’est
selon moi, la maladie la plus dangereuse que femme puisse
avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère presque
toujours incurable et qui s’oppose à tout; de sorte que, tandis
que nous nous occuperions à former cette petite fille pour
l’intrigue, nous n’en ferions qu’une femme facile. Or je ne
connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui se rend
sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce
qu’on l’attaque et qu’elle ne sait pas résister. Ces sortes de
femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.
Enfin un enfantillage d’une part; de l’autre, un retour de
pruderie, parce qu’on ne les éprouve pas tous les jours,
suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les
prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous
m’apprenez à ne pas juger les hommes par leur succès, et
bientôt il faudra dire de vous: Il fut brave tel jour. Et quand
vous avez fait sottises sur sottises, vous recourez à moi! Il
semble que je n’aie rien autre chose à faire que de les
réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d’ouvrage.
Quoi qu’il en soit, de ces deux aventures l’une est
entreprise contre mon gré, et je ne m’en mêle point; pour
l’autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour
moi, j’en fais mon affaire. La lettre que je joins ici, que vous
lirez d’abord et que vous remettrez ensuite à la petite
Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais
je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et
faisons-en de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt.
Il n’y a pas à craindre de forcer les doses. Je vois clairement
que la petite personne n’en sera point effrayée, et nos vues
sur elle une fois remplies elle deviendra ce qu’elle pourra.
Je me désintéresse entièrement sur son compte. J’avais
eu quelque envie d’en faire au moins une intrigante
subalterne et de la prendre pour jouer les seconds sous moi,
mais je vois qu’il n’y a pas d’étoffe; elle a une sotte
ingénuité qui n’a pas cédé même au spécifique que vous
avez employé, lequel pourtant n’en manque guère, et c’est
selon moi, la maladie la plus dangereuse que femme puisse
avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère presque
toujours incurable et qui s’oppose à tout; de sorte que, tandis
que nous nous occuperions à former cette petite fille pour
l’intrigue, nous n’en ferions qu’une femme facile. Or je ne
connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui se rend
sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce
qu’on l’attaque et qu’elle ne sait pas résister. Ces sortes de
femmes ne sont absolument que des machines à plaisir.
Page 374
Vous me direz qu’il n’y a qu’à n’en faire que cela et que
c’est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais
n’oublions pas que, de ces machines-là, tout le monde
parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs;
ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se
dépêcher, s’arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la
vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en
défaire, et Gercourt la fera toujours bien enfermer quand
nous voudrons. Au fait, quand il ne pourra plus douter de sa
déconvenue, quand elle sera bien publique et bien notoire,
que nous importe qu’il se venge, pourvu qu’il ne se console
pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la
mère; ainsi cela vaut fait.
Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis
arrêtée, m’a décidée à mener la jeune personne un peu vite,
comme vous verrez par ma lettre; cela rend aussi très
important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse nous
compromettre, et je vous prie d’y avoir attention. Cette
précaution une fois prise, je me charge du moral, le reste
vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que
l’ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de
changer de projet. Il n’en aurait pas moins fallu, un jour ou
l’autre, nous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun
cas nos soins ne seront perdus.
Savez-vous que les miens ont risqué de l’être et que
l’étoile de Gercourt a pensé l’emporter sur ma prudence?
Mme de Volanges n’a-t-elle pas eu un moment de faiblesse
maternelle? Ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny?
C’était là ce qu’annonçait cet intérêt plus tendre que vous
aviez remarqué le lendemain. C’est encore vous qui auriez
été cause de ce beau chef-d’œuvre! Heureusement la tendre
mère m’en a écrit, et j’espère que ma réponse l’en dégoûtera.
J’y parle tant vertu, et surtout je la cajole tant, qu’elle doit
trouver que j’ai raison.
Je suis fâchée de n’avoir pas eu le temps de prendre
copie de ma lettre pour vous édifier sur l’austérité de ma
c’est assez pour nos projets. A la bonne heure! mais
n’oublions pas que, de ces machines-là, tout le monde
parvient bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs;
ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se
dépêcher, s’arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la
vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en
défaire, et Gercourt la fera toujours bien enfermer quand
nous voudrons. Au fait, quand il ne pourra plus douter de sa
déconvenue, quand elle sera bien publique et bien notoire,
que nous importe qu’il se venge, pourvu qu’il ne se console
pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la
mère; ainsi cela vaut fait.
Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis
arrêtée, m’a décidée à mener la jeune personne un peu vite,
comme vous verrez par ma lettre; cela rend aussi très
important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse nous
compromettre, et je vous prie d’y avoir attention. Cette
précaution une fois prise, je me charge du moral, le reste
vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite que
l’ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de
changer de projet. Il n’en aurait pas moins fallu, un jour ou
l’autre, nous occuper de ce que nous allons faire: dans aucun
cas nos soins ne seront perdus.
Savez-vous que les miens ont risqué de l’être et que
l’étoile de Gercourt a pensé l’emporter sur ma prudence?
Mme de Volanges n’a-t-elle pas eu un moment de faiblesse
maternelle? Ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny?
C’était là ce qu’annonçait cet intérêt plus tendre que vous
aviez remarqué le lendemain. C’est encore vous qui auriez
été cause de ce beau chef-d’œuvre! Heureusement la tendre
mère m’en a écrit, et j’espère que ma réponse l’en dégoûtera.
J’y parle tant vertu, et surtout je la cajole tant, qu’elle doit
trouver que j’ai raison.
Je suis fâchée de n’avoir pas eu le temps de prendre
copie de ma lettre pour vous édifier sur l’austérité de ma
Page 375
morale. Vous verriez comme je méprise les femmes assez
dépravées pour avoir un amant! Il est si commode d’être
rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu’aux autres
et ne nous gêne aucunement... Et puis je n’ignore pas que la
bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans
son jeune temps et je n’étais pas fâchée de l’humilier au
moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des
louanges que je lui donnais contre la mienne. C’est ainsi que,
dans la même lettre, l’idée de nuire à Gercourt m’a donné le
courage d’en dire du bien.
Adieu, vicomte, j’approuve beaucoup le parti que vous
prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n’ai point de
moyens pour hâter votre marche, mais je vous invite à vous
désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce qui est de
moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu’il faut
encore attendre, et vous conviendrez sans doute que ce n’est
pas ma faute.
Paris, ce 4 octobre 17**.
dépravées pour avoir un amant! Il est si commode d’être
rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais qu’aux autres
et ne nous gêne aucunement... Et puis je n’ignore pas que la
bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans
son jeune temps et je n’étais pas fâchée de l’humilier au
moins dans sa conscience; cela me consolait un peu des
louanges que je lui donnais contre la mienne. C’est ainsi que,
dans la même lettre, l’idée de nuire à Gercourt m’a donné le
courage d’en dire du bien.
Adieu, vicomte, j’approuve beaucoup le parti que vous
prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n’ai point de
moyens pour hâter votre marche, mais je vous invite à vous
désennuyer avec notre commune pupille. Pour ce qui est de
moi, malgré votre citation polie, vous voyez bien qu’il faut
encore attendre, et vous conviendrez sans doute que ce n’est
pas ma faute.
Paris, ce 4 octobre 17**.
Page 376
L E T T RE CVI I
AZOLAN au Vicomte de VALMONT.
Monsieur,
Conformément à vos ordres, j’ai été aussitôt la réception
de votre lettre, chez M. Bertrand, qui m’a remis les vingt-
cinq louis, comme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais
demandé deux de plus pour Philippe, à qui j’avais dit de
partir sur-le-champ, comme monsieur me l’avait mandé, et
qui n’avait pas d’argent; mais monsieur votre homme
d’affaires n’a pas voulu, en disant qu’il n’avait pas d’ordre
de ça de vous. J’ai donc été obligé de les donner de moi et
monsieur m’en tiendra compte si c’est sa bonté.
Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé
de ne pas quitter le cabaret, afin qu’on puisse être sûr de le
trouver si on en a besoin.
J’ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour
voir Mlle Julie; mais elle était sortie et je n’ai parlé qu’à La
Fleur, de qui je n’ai pu rien savoir, parce que depuis son
arrivée il n’avait été à l’hôtel qu’à l’heure des repas. C’est le
second qui a fait tout le service et monsieur sait bien que je
ne connaissais pas celui-là. Mais j’ai commencé aujourd’hui.
Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie et elle a paru
bien aise de me voir. Je l’ai interrogée sur la cause du retour
de sa maîtresse; mais elle m’a dit n’en rien savoir, et je crois
qu’elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne pas m’avoir averti
de son départ, et elle m’a assuré qu’elle ne l’avait su que le
soir même en allant coucher madame, si bien qu’elle a passé
toute la nuit à ranger et que la pauvre fille n’a pas dormi
deux heures. Elle n’est sortie ce soir-là de la chambre de sa
AZOLAN au Vicomte de VALMONT.
Monsieur,
Conformément à vos ordres, j’ai été aussitôt la réception
de votre lettre, chez M. Bertrand, qui m’a remis les vingt-
cinq louis, comme vous lui aviez ordonné. Je lui en avais
demandé deux de plus pour Philippe, à qui j’avais dit de
partir sur-le-champ, comme monsieur me l’avait mandé, et
qui n’avait pas d’argent; mais monsieur votre homme
d’affaires n’a pas voulu, en disant qu’il n’avait pas d’ordre
de ça de vous. J’ai donc été obligé de les donner de moi et
monsieur m’en tiendra compte si c’est sa bonté.
Philippe est parti hier au soir. Je lui ai bien recommandé
de ne pas quitter le cabaret, afin qu’on puisse être sûr de le
trouver si on en a besoin.
J’ai été tout de suite après chez Mme la présidente pour
voir Mlle Julie; mais elle était sortie et je n’ai parlé qu’à La
Fleur, de qui je n’ai pu rien savoir, parce que depuis son
arrivée il n’avait été à l’hôtel qu’à l’heure des repas. C’est le
second qui a fait tout le service et monsieur sait bien que je
ne connaissais pas celui-là. Mais j’ai commencé aujourd’hui.
Je suis retourné ce matin chez Mlle Julie et elle a paru
bien aise de me voir. Je l’ai interrogée sur la cause du retour
de sa maîtresse; mais elle m’a dit n’en rien savoir, et je crois
qu’elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne pas m’avoir averti
de son départ, et elle m’a assuré qu’elle ne l’avait su que le
soir même en allant coucher madame, si bien qu’elle a passé
toute la nuit à ranger et que la pauvre fille n’a pas dormi
deux heures. Elle n’est sortie ce soir-là de la chambre de sa
Page 377
maîtresse qu’à une heure passée, et elle l’a laissée qui se
mettait seulement à écrire.
Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre
au concierge du château. Mlle Julie ne sait pas pour qui, elle
dit que c’était peut-être pour monsieur, mais monsieur ne
m’en parle pas.
Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon
sur sa figure, ce qui faisait qu’on ne pouvait la voir; mais
Mlle Julie croit être sûre qu’elle a pleuré souvent. Elle n’a
pas dit une parole pendant la route et elle n’a pas voulu
s’arrêter à ***[41], comme elle avait fait en allant; ce qui n’a
pas fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n’avait pas déjeuné.
Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.
En arrivant, madame s’est couchée, mais elle n’est resté
au lit que deux heures. En se levant, elle a fait venir son
suisse et lui a donné ordre de ne laisser entrer personne. Elle
n’a point fait de toilette du tout. Elle s’est mise à table pour
dîner, mais elle n’a mangé qu’un peu de potage et elle en est
sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle, et Mlle
Julie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa maîtresse
qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que
c’était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de
monsieur, et des trois qui lui sont arrivées dans l’après-midi,
il y en a une qu’elle avait encore devant elle tout au soir! Je
suis bien sûr que c’est encore une de monsieur. Mais
pourquoi donc est-ce qu’elle s’en est allée comme ça? ça
m’étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le sait bien? Et
ce ne sont pas mes affaires.
Mme la présidente est allée l’après-midi dans la
bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu’elle a emportés
dans son boudoir; mais Mlle Julie assure qu’elle n’a pas lu
dedans un quart d’heure dans toute la journée, et qu’elle n’a
fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main.
Comme j’ai imaginé que monsieur serait bien aise de savoir
mettait seulement à écrire.
Le matin, Mme de Tourvel, en partant, a remis une lettre
au concierge du château. Mlle Julie ne sait pas pour qui, elle
dit que c’était peut-être pour monsieur, mais monsieur ne
m’en parle pas.
Pendant tout le voyage, madame a eu un grand capuchon
sur sa figure, ce qui faisait qu’on ne pouvait la voir; mais
Mlle Julie croit être sûre qu’elle a pleuré souvent. Elle n’a
pas dit une parole pendant la route et elle n’a pas voulu
s’arrêter à ***[41], comme elle avait fait en allant; ce qui n’a
pas fait trop de plaisir à Mlle Julie, qui n’avait pas déjeuné.
Mais, comme je lui ai dit, les maîtres sont les maîtres.
En arrivant, madame s’est couchée, mais elle n’est resté
au lit que deux heures. En se levant, elle a fait venir son
suisse et lui a donné ordre de ne laisser entrer personne. Elle
n’a point fait de toilette du tout. Elle s’est mise à table pour
dîner, mais elle n’a mangé qu’un peu de potage et elle en est
sortie tout de suite. On lui a porté son café chez elle, et Mlle
Julie est entrée en même temps. Elle a trouvé sa maîtresse
qui rangeait des papiers dans son secrétaire et elle a vu que
c’était des lettres. Je parierais bien que ce sont celles de
monsieur, et des trois qui lui sont arrivées dans l’après-midi,
il y en a une qu’elle avait encore devant elle tout au soir! Je
suis bien sûr que c’est encore une de monsieur. Mais
pourquoi donc est-ce qu’elle s’en est allée comme ça? ça
m’étonne, moi! au reste, sûrement monsieur le sait bien? Et
ce ne sont pas mes affaires.
Mme la présidente est allée l’après-midi dans la
bibliothèque, et elle y a pris deux livres qu’elle a emportés
dans son boudoir; mais Mlle Julie assure qu’elle n’a pas lu
dedans un quart d’heure dans toute la journée, et qu’elle n’a
fait que lire cette lettre, rêver et être appuyée sur sa main.
Comme j’ai imaginé que monsieur serait bien aise de savoir
Page 378
quels sont ces livres-là, et que Mlle Julie ne le savait pas, je
me suis fait mener aujourd’hui dans la bibliothèque, sous
prétexte de la voir. Il n’y a de vide que pour deux livres: l’un
est le second volume des Pensées chrétiennes, et l’autre, le
premier d’un livre qui a pour titre Clarisse. J’écris bien
comme il y a, monsieur saura peut-être ce que c’est.
Hier au soir, madame n’a pas soupé, elle n’a pris que du
thé.
Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses
chevaux tout de suite et elle a été avant neuf heures du matin
aux Feuillants, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se
confesser, mais son confesseur était absent et il ne reviendra
pas de huit à dix jours. J’ai cru qu’il était bon de mander cela
à monsieur.
Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s’est mise à
écrire, et elle y est restée jusqu’à près d’une heure. J’ai
trouvé occasion de faire bientôt ce que monsieur désirait le
plus: car c’est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n’y en
avait pas pour Mme de Volanges, mais j’en envoie une à
monsieur, qui était pour M. le président; il m’a paru que ça
devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour
Mme de Rosemonde, mais j’ai imaginé que monsieur la
verrait toujours bien quand il voudrait et je l’ai laissée partir.
Au reste, monsieur saura bien tout, puisque Mme la
présidente lui écrit aussi. J’aurai par la suite toutes celles
qu’il voudra, car c’est presque toujours Mlle Julie qui les
remet aux gens, et elle m’a assuré que, par amitié pour moi
et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce que je
voudrais.
Elle n’a même pas voulu de l’argent que je lui ai offert,
mais je pense bien que monsieur voudra lui faire quelque
petit présent, et si c’est sa volonté et qu’il veuille m’en
charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.
me suis fait mener aujourd’hui dans la bibliothèque, sous
prétexte de la voir. Il n’y a de vide que pour deux livres: l’un
est le second volume des Pensées chrétiennes, et l’autre, le
premier d’un livre qui a pour titre Clarisse. J’écris bien
comme il y a, monsieur saura peut-être ce que c’est.
Hier au soir, madame n’a pas soupé, elle n’a pris que du
thé.
Elle a sonné de bonne heure ce matin, elle a demandé ses
chevaux tout de suite et elle a été avant neuf heures du matin
aux Feuillants, où elle a entendu la messe. Elle a voulu se
confesser, mais son confesseur était absent et il ne reviendra
pas de huit à dix jours. J’ai cru qu’il était bon de mander cela
à monsieur.
Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné et puis s’est mise à
écrire, et elle y est restée jusqu’à près d’une heure. J’ai
trouvé occasion de faire bientôt ce que monsieur désirait le
plus: car c’est moi qui ai porté les lettres à la poste. Il n’y en
avait pas pour Mme de Volanges, mais j’en envoie une à
monsieur, qui était pour M. le président; il m’a paru que ça
devait être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour
Mme de Rosemonde, mais j’ai imaginé que monsieur la
verrait toujours bien quand il voudrait et je l’ai laissée partir.
Au reste, monsieur saura bien tout, puisque Mme la
présidente lui écrit aussi. J’aurai par la suite toutes celles
qu’il voudra, car c’est presque toujours Mlle Julie qui les
remet aux gens, et elle m’a assuré que, par amitié pour moi
et puis aussi pour monsieur, elle ferait volontiers ce que je
voudrais.
Elle n’a même pas voulu de l’argent que je lui ai offert,
mais je pense bien que monsieur voudra lui faire quelque
petit présent, et si c’est sa volonté et qu’il veuille m’en
charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.
Page 379
J’espère que monsieur ne trouvera pas que j’aie mis de la
négligence à le servir, et j’ai bien à cœur de me justifier des
reproches qu’il me fait. Si je n’ai pas su le départ de Mme la
présidente, c’est au contraire mon zèle pour le service de
monsieur qui en est cause, puisque c’est lui qui m’a fait
partir à trois heures du matin, ce qui fait que je n’ai pas vu
Mlle Julie la veille au soir, comme de coutume, ayant été
coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.
Quant à ce que monsieur me reproche d’être souvent
sans argent, d’abord c’est que j’aime à me tenir proprement,
comme monsieur peut voir, et puis, il faut bien soutenir
l’honneur de l’habit qu’on porte; je sais bien que je devrais
peut-être un peu épargner pour la suite, mais je me confie
entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon
maître.
Pour ce qui est d’entrer au service de Mme de Tourvel, en
restant à celui de monsieur, j’espère que monsieur ne
l’exigera pas de moi. C’était bien différent chez Mme la
duchesse, mais assurément je n’irai pas porter la livrée et
encore une livrée de robe, après avoir eu l’honneur d’être
chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, monsieur
peut disposer de celui qui a l’honneur d’être, avec autant de
respect que d’affection, son très humble serviteur.
Roux Azolan, chasseur.
Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures
du soir.
[41] Toujours le même village, à moitié chemin de la route.
négligence à le servir, et j’ai bien à cœur de me justifier des
reproches qu’il me fait. Si je n’ai pas su le départ de Mme la
présidente, c’est au contraire mon zèle pour le service de
monsieur qui en est cause, puisque c’est lui qui m’a fait
partir à trois heures du matin, ce qui fait que je n’ai pas vu
Mlle Julie la veille au soir, comme de coutume, ayant été
coucher au Tournebride pour ne pas réveiller dans le château.
Quant à ce que monsieur me reproche d’être souvent
sans argent, d’abord c’est que j’aime à me tenir proprement,
comme monsieur peut voir, et puis, il faut bien soutenir
l’honneur de l’habit qu’on porte; je sais bien que je devrais
peut-être un peu épargner pour la suite, mais je me confie
entièrement dans la générosité de monsieur, qui est si bon
maître.
Pour ce qui est d’entrer au service de Mme de Tourvel, en
restant à celui de monsieur, j’espère que monsieur ne
l’exigera pas de moi. C’était bien différent chez Mme la
duchesse, mais assurément je n’irai pas porter la livrée et
encore une livrée de robe, après avoir eu l’honneur d’être
chasseur de monsieur. Pour tout ce qui est du reste, monsieur
peut disposer de celui qui a l’honneur d’être, avec autant de
respect que d’affection, son très humble serviteur.
Roux Azolan, chasseur.
Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures
du soir.
[41] Toujours le même village, à moitié chemin de la route.
Page 380
L E T T RE CVI I I
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
O mon indulgente mère! que j’ai de grâces à vous rendre
et que j’avais besoin de votre lettre! Je l’ai lue et relue sans
cesse; je ne pouvais pas m’en détacher. Je lui dois les seuls
moments moins pénibles que j’aie passés depuis mon départ.
Comme vous êtes bonne! La sagesse, la vertu savent donc
compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes maux! ah! si
vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais avoir
éprouvé les peines de l’amour, mais le tourment
inexprimable, celui qu’il faut avoir senti pour en avoir l’idée,
c’est de se séparer de ce qu’on aime, de s’en séparer pour
toujours!... Oui, la peine qui m’accable aujourd’hui
reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon Dieu,
que je suis jeune encore et qu’il me reste de temps à souffrir!
Être soi-même l’artisan de son malheur, se déchirer le
cœur de ses propres mains, et tandis qu’on souffre ces
douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu’on peut
les faire cesser d’un mot et que ce mot soit un crime! Ah!
mon amie!...
Quand j’ai pris ce parti si pénible de m’éloigner de lui,
j’espérais que l’absence augmenterait mon courage et mes
forces. Combien je me suis trompée! Il me semble au
contraire qu’elle ait achevé de les détruire. J’avais plus à
combattre, il est vrai; mais, même en résistant, tout n’était
pas privation; au moins je le voyais quelquefois, souvent
même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les
siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il semblait
qu’ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux
ils n’en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
O mon indulgente mère! que j’ai de grâces à vous rendre
et que j’avais besoin de votre lettre! Je l’ai lue et relue sans
cesse; je ne pouvais pas m’en détacher. Je lui dois les seuls
moments moins pénibles que j’aie passés depuis mon départ.
Comme vous êtes bonne! La sagesse, la vertu savent donc
compatir à la faiblesse! Vous avez pitié de mes maux! ah! si
vous les connaissiez!... ils sont affreux. Je croyais avoir
éprouvé les peines de l’amour, mais le tourment
inexprimable, celui qu’il faut avoir senti pour en avoir l’idée,
c’est de se séparer de ce qu’on aime, de s’en séparer pour
toujours!... Oui, la peine qui m’accable aujourd’hui
reviendra demain, après-demain, toute ma vie! Mon Dieu,
que je suis jeune encore et qu’il me reste de temps à souffrir!
Être soi-même l’artisan de son malheur, se déchirer le
cœur de ses propres mains, et tandis qu’on souffre ces
douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu’on peut
les faire cesser d’un mot et que ce mot soit un crime! Ah!
mon amie!...
Quand j’ai pris ce parti si pénible de m’éloigner de lui,
j’espérais que l’absence augmenterait mon courage et mes
forces. Combien je me suis trompée! Il me semble au
contraire qu’elle ait achevé de les détruire. J’avais plus à
combattre, il est vrai; mais, même en résistant, tout n’était
pas privation; au moins je le voyais quelquefois, souvent
même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les
siens fixés sur moi; oui, mon amie, je les sentais, il semblait
qu’ils réchauffassent mon âme, et sans passer par mes yeux
ils n’en arrivaient pas moins à mon cœur. A présent, dans ma
Page 381
pénible solitude, isolée de tout ce qui m’est cher, tête à tête
avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence
sont marqués par mes larmes, et rien n’en adoucit
l’amertume, nulle consolation ne se mêle à mes sacrifice, et
ceux que j’ai faits jusqu’à présent n’ont servi qu’à me rendre
plus douloureux ceux qui me restent à faire.
Hier encore je l’ai bien vivement senti. Dans les lettres
qu’on m’a remises il y en avait une de lui; on était encore à
deux pas de moi que je l’avais reconnue entre les autres. Je
me suis levée involontairement, je tremblais, j’avais peine à
cacher mon émotion; et cet état n’était pas sans plaisir.
Restée seule le moment d’après, cette trompeuse douceur
s’était évanouie et ne m’a laissé qu’un sacrifice de plus à
faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je
brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les
consolations qui paraissent se présenter à moi ne font au
contraire, que m’imposer de nouvelles privations, et celles-ci
deviennent plus cruelles encore par l’idée que M. de Valmont
les partage.
Le voilà enfin ce nom qui m’occupe sans cesse et que
j’ai eu tant de peine à écrire; l’espèce de reproche que vous
m’en faites m’a véritablement alarmée. Je vous supplie de
croire qu’une fausse honte n’a point altéré ma confiance en
vous, et pourquoi craindrais-je de le nommer? Ah! je rougis
de mes sentiments et non de l’objet qui les cause. Quel autre
que lui est plus digne de les inspirer? Cependant je ne sais
pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma
plume, et cette fois encore j’ai eu besoin de réflexion pour le
placer. Je reviens à lui.
Vous me mandez qu’il vous a paru vivement affecté de
mon départ. Qu’a-t-il donc fait? qu’a-t-il dit? a-t-il parlé de
revenir à Paris? Je vous en prie de l’en détourner autant que
vous pourrez. S’il m’a bien jugée, il ne doit pas m’en vouloir
de cette démarche; mais il doit sentir aussi que c’est un parti
pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne
avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence
sont marqués par mes larmes, et rien n’en adoucit
l’amertume, nulle consolation ne se mêle à mes sacrifice, et
ceux que j’ai faits jusqu’à présent n’ont servi qu’à me rendre
plus douloureux ceux qui me restent à faire.
Hier encore je l’ai bien vivement senti. Dans les lettres
qu’on m’a remises il y en avait une de lui; on était encore à
deux pas de moi que je l’avais reconnue entre les autres. Je
me suis levée involontairement, je tremblais, j’avais peine à
cacher mon émotion; et cet état n’était pas sans plaisir.
Restée seule le moment d’après, cette trompeuse douceur
s’était évanouie et ne m’a laissé qu’un sacrifice de plus à
faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette lettre, que pourtant je
brûlais de lire? Par la fatalité qui me poursuit, les
consolations qui paraissent se présenter à moi ne font au
contraire, que m’imposer de nouvelles privations, et celles-ci
deviennent plus cruelles encore par l’idée que M. de Valmont
les partage.
Le voilà enfin ce nom qui m’occupe sans cesse et que
j’ai eu tant de peine à écrire; l’espèce de reproche que vous
m’en faites m’a véritablement alarmée. Je vous supplie de
croire qu’une fausse honte n’a point altéré ma confiance en
vous, et pourquoi craindrais-je de le nommer? Ah! je rougis
de mes sentiments et non de l’objet qui les cause. Quel autre
que lui est plus digne de les inspirer? Cependant je ne sais
pourquoi ce nom ne se présente point naturellement sous ma
plume, et cette fois encore j’ai eu besoin de réflexion pour le
placer. Je reviens à lui.
Vous me mandez qu’il vous a paru vivement affecté de
mon départ. Qu’a-t-il donc fait? qu’a-t-il dit? a-t-il parlé de
revenir à Paris? Je vous en prie de l’en détourner autant que
vous pourrez. S’il m’a bien jugée, il ne doit pas m’en vouloir
de cette démarche; mais il doit sentir aussi que c’est un parti
pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne
Page 382
pas savoir ce qu’il pense. J’ai bien encore là sa lettre..., mais
vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l’ouvrir.
Ce n’est que par vous, mon indulgente amie, que je puis
ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser
de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent
pas être longues; mais vous ne refuserez pas deux mots à
votre enfant: un pour soutenir son courage et l’autre pour
l’en consoler. Adieu, ma respectable amie.
Paris, ce 5 octobre 17**.
vous êtes sûrement de mon avis, je ne dois pas l’ouvrir.
Ce n’est que par vous, mon indulgente amie, que je puis
ne pas être entièrement séparée de lui. Je ne veux pas abuser
de vos bontés; je sens à merveille que vos lettres ne peuvent
pas être longues; mais vous ne refuserez pas deux mots à
votre enfant: un pour soutenir son courage et l’autre pour
l’en consoler. Adieu, ma respectable amie.
Paris, ce 5 octobre 17**.
Page 383
L E T T RE CI X
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Ce n’est que d’aujourd’hui, madame, que j’ai remis à M.
de Valmont la lettre que vous m’avez fait l’honneur de
m’écrire. Je l’ai gardée quatre jours, malgré les frayeurs que
j’avais souvent qu’on ne la trouvât, mais je la cachais avec
bien du soin, et quand le chagrin me reprenait, je
m’enfermais pour la relire.
Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur
n’en est presque pas un, et il faut avouer qu’il y a bien du
plaisir, de façon que je ne m’afflige presque plus. Il n’y a
que l’idée de Danceny qui me tourmente toujours
quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n’y
songe pas du tout! aussi c’est que M. de Valmont est bien
aimable!
Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça
m’a été bien facile, car je ne lui avais encore dit que deux
paroles qu’il m’a dit que si j’avais quelque chose à lui dire, il
viendrait le soir dans ma chambre, et je n’ai eu qu’à
répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu’il y a été, il
n’a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait.
Il ne m’a grondée qu’après, et encore bien doucement, et
c’était d’une manière... Tout comme vous, ce qui m’a prouvé
qu’il avait aussi bien de l’amitié pour moi.
Je ne saurais vous dire combien il m’a raconté de drôles
de choses et que je n’aurais jamais crues, particulièrement
sur maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout
ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c’est que je ne pouvais pas
me retenir de rire; si bien qu’une fois j’ai ri aux éclats, ce qui
nous a fait bien peur, car maman aurait pu entendre, et si elle
CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL.
Ce n’est que d’aujourd’hui, madame, que j’ai remis à M.
de Valmont la lettre que vous m’avez fait l’honneur de
m’écrire. Je l’ai gardée quatre jours, malgré les frayeurs que
j’avais souvent qu’on ne la trouvât, mais je la cachais avec
bien du soin, et quand le chagrin me reprenait, je
m’enfermais pour la relire.
Je vois bien que ce que je croyais un si grand malheur
n’en est presque pas un, et il faut avouer qu’il y a bien du
plaisir, de façon que je ne m’afflige presque plus. Il n’y a
que l’idée de Danceny qui me tourmente toujours
quelquefois. Mais il y a déjà tout plein de moments où je n’y
songe pas du tout! aussi c’est que M. de Valmont est bien
aimable!
Je me suis raccommodée avec lui depuis deux jours: ça
m’a été bien facile, car je ne lui avais encore dit que deux
paroles qu’il m’a dit que si j’avais quelque chose à lui dire, il
viendrait le soir dans ma chambre, et je n’ai eu qu’à
répondre que je le voulais bien. Et puis, dès qu’il y a été, il
n’a pas paru plus fâché que si je ne lui avais jamais rien fait.
Il ne m’a grondée qu’après, et encore bien doucement, et
c’était d’une manière... Tout comme vous, ce qui m’a prouvé
qu’il avait aussi bien de l’amitié pour moi.
Je ne saurais vous dire combien il m’a raconté de drôles
de choses et que je n’aurais jamais crues, particulièrement
sur maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout
ça est vrai. Ce qui est bien sûr, c’est que je ne pouvais pas
me retenir de rire; si bien qu’une fois j’ai ri aux éclats, ce qui
nous a fait bien peur, car maman aurait pu entendre, et si elle
Page 384
était venue voir, qu’est-ce que je serais devenue? C’est bien
pour le coup qu’elle m’aurait remise au couvent!
Comme il faut être prudent, et que, comme M. de
Valmont m’a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait
risquer de me compromettre, nous sommes convenus que
dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte et que nous
irions dans sa chambre. Pour là, il n’y a rien à craindre; j’y ai
déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j’attends
encore qu’il vienne. A présent, madame, j’espère que vous
ne me gronderez plus.
Il y a pourtant une chose qui m’a bien surprise dans votre
lettre, c’est ce que vous me mandez pour quand je serai
mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me
semble qu’un jour à l’Opéra vous me disiez au contraire
qu’une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari
et qu’il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-
être que j’avais mal entendu, et j’aime bien mieux que cela
soit autrement, parce qu’à présent je ne craindrai plus tant le
moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j’aurai
plus de liberté; j’espère qu’alors je pourrai m’arranger de
façon à ne plus songer qu’à Danceny. Je sens bien que je ne
serai véritablement heureuse qu’avec lui, car à présent son
idée me tourmente toujours et je n’ai de bonheur que quand
je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès
que j’y pense, je redeviens chagrine tout de suite.
Ce qui me console un peu c’est que vous m’assurez que
Danceny m’en aimera davantage; mais en êtes-vous bien
sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C’est
pourtant plaisant que ce soit Danceny que j’aime et que M.
de Valmont... Mais, comme vous dites, c’est peut-être un
bonheur! Enfin, nous verrons.
Je n’ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet
de ma façon d’écrire. Il me semble que Danceny trouve mes
lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne
pour le coup qu’elle m’aurait remise au couvent!
Comme il faut être prudent, et que, comme M. de
Valmont m’a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait
risquer de me compromettre, nous sommes convenus que
dorénavant il viendrait seulement ouvrir la porte et que nous
irions dans sa chambre. Pour là, il n’y a rien à craindre; j’y ai
déjà été hier, et actuellement que je vous écris, j’attends
encore qu’il vienne. A présent, madame, j’espère que vous
ne me gronderez plus.
Il y a pourtant une chose qui m’a bien surprise dans votre
lettre, c’est ce que vous me mandez pour quand je serai
mariée, au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me
semble qu’un jour à l’Opéra vous me disiez au contraire
qu’une fois mariée, je ne pourrais plus aimer que mon mari
et qu’il me faudrait même oublier Danceny; au reste, peut-
être que j’avais mal entendu, et j’aime bien mieux que cela
soit autrement, parce qu’à présent je ne craindrai plus tant le
moment de mon mariage. Je le désire même, puisque j’aurai
plus de liberté; j’espère qu’alors je pourrai m’arranger de
façon à ne plus songer qu’à Danceny. Je sens bien que je ne
serai véritablement heureuse qu’avec lui, car à présent son
idée me tourmente toujours et je n’ai de bonheur que quand
je peux ne pas penser à lui, ce qui est bien difficile, et dès
que j’y pense, je redeviens chagrine tout de suite.
Ce qui me console un peu c’est que vous m’assurez que
Danceny m’en aimera davantage; mais en êtes-vous bien
sûre?... Oh! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C’est
pourtant plaisant que ce soit Danceny que j’aime et que M.
de Valmont... Mais, comme vous dites, c’est peut-être un
bonheur! Enfin, nous verrons.
Je n’ai pas trop entendu ce que vous me marquez au sujet
de ma façon d’écrire. Il me semble que Danceny trouve mes
lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne
Page 385
dois rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont;
ainsi vous n’avez que faire de craindre.
Maman ne m’a point encore parlé de mon mariage; mais
laissez faire; quand elle m’en parlera, puisque c’est pour
m’attraper, je vous promets que je saurai mentir.
Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous
promets que je n’oublierai jamais toutes vos bontés pour
moi. Il faut que je finisse, car il est près d’une heure; ainsi
M. de Valmont ne doit pas tarder.
Du château de..., ce 10 octobre 17**.
ainsi vous n’avez que faire de craindre.
Maman ne m’a point encore parlé de mon mariage; mais
laissez faire; quand elle m’en parlera, puisque c’est pour
m’attraper, je vous promets que je saurai mentir.
Adieu, ma bonne amie; je vous remercie bien et je vous
promets que je n’oublierai jamais toutes vos bontés pour
moi. Il faut que je finisse, car il est près d’une heure; ainsi
M. de Valmont ne doit pas tarder.
Du château de..., ce 10 octobre 17**.
Page 386
L E T T RE CX
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Puissances du Ciel, j’avais une âme pour la douleur,
donnez-m’en une pour la félicité[42]! C’est, je crois, le tendre
Saint-Preux qui s’exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je
possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suis
en même temps, très heureux et très malheureux, et puisque
vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit
de mes peines et de mes plaisirs.
Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours
rigueur. J’en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J’ai peut-
être tort de dire la quatrième, car ayant bien deviné dès le
premier renvoi, qu’il serait suivi de beaucoup d’autre, et ne
voulant pas perdre ainsi mon temps, j’ai pris le parti de
mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater,
et depuis le second courrier, c’est toujours la même lettre qui
va et vient; je ne fais que changer d’enveloppe. Si ma belle
finit comme finissent ordinairement les belles et s’attendrit
un jour, au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive
et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez
qu’avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux pas
être parfaitement instruit.
J’ai découvert pourtant que la légère personne a changé
de confidente; au moins me suis-je assuré que, depuis son
départ du château, il n’est venu aucune lettre d’elle pour
Mme de Volanges, tandis qu’il en est venu deux pour la
vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a rien dit,
comme elle n’ouvre plus la bouche de sa chère belle, dont
auparavant elle parlait sans cesse, j’en ai conclu que c’était
elle qui avait la confidence. Je présume que d’une part, le
besoin de parler de moi, et de l’autre la petite honte de
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Puissances du Ciel, j’avais une âme pour la douleur,
donnez-m’en une pour la félicité[42]! C’est, je crois, le tendre
Saint-Preux qui s’exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je
possède à la fois les deux existences. Oui, mon amie, je suis
en même temps, très heureux et très malheureux, et puisque
vous avez mon entière confiance, je vous dois le double récit
de mes peines et de mes plaisirs.
Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours
rigueur. J’en suis à ma quatrième lettre renvoyée. J’ai peut-
être tort de dire la quatrième, car ayant bien deviné dès le
premier renvoi, qu’il serait suivi de beaucoup d’autre, et ne
voulant pas perdre ainsi mon temps, j’ai pris le parti de
mettre mes doléances en lieux communs, de ne point dater,
et depuis le second courrier, c’est toujours la même lettre qui
va et vient; je ne fais que changer d’enveloppe. Si ma belle
finit comme finissent ordinairement les belles et s’attendrit
un jour, au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive
et il sera temps alors de me remettre au courant. Vous voyez
qu’avec ce nouveau genre de correspondance, je ne peux pas
être parfaitement instruit.
J’ai découvert pourtant que la légère personne a changé
de confidente; au moins me suis-je assuré que, depuis son
départ du château, il n’est venu aucune lettre d’elle pour
Mme de Volanges, tandis qu’il en est venu deux pour la
vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a rien dit,
comme elle n’ouvre plus la bouche de sa chère belle, dont
auparavant elle parlait sans cesse, j’en ai conclu que c’était
elle qui avait la confidence. Je présume que d’une part, le
besoin de parler de moi, et de l’autre la petite honte de
Page 387
revenir vis-à-vis de Mme de Volanges sur un sentiment si
longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je
crains encore d’avoir perdu au change, car plus les femmes
vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. La
première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci
lui en dira plus de l’amour, et la sensible prude a bien plus de
frayeur du sentiment que de la personne.
Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous
voyez, d’intercepter le commerce clandestin. J’en ai déjà
envoyé l’ordre à mon chasseur, et j’en attends l’exécution de
jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu’au hasard;
aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les
moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires
secrets; je n’en trouve aucun qui convienne, ni aux
circonstances de l’aventure, ni au caractère de l’héroïne. La
difficulté ne serait pas de m’introduire chez elle, même la
nuit, même encore de l’endormir et d’en faire une nouvelle
Clarisse; mais après plus de deux mois de soins et de peines,
recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner
servilement sur la trace des autres, et triompher sans
gloire!... Non elle n’aura pas les plaisirs du vice et les
honneurs de la vertu[43]. Ce n’est pas assez pour moi de la
posséder, je veux qu’elle se livre. Or, il faut pour cela non
seulement pénétrer jusqu’à elle, mais y arriver de son aveu;
la trouver seule et dans l’intention de m’écouter, surtout lui
fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le
surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu’il faut faire,
plus j’en trouve l’exécution difficile, et dussiez-vous encore
vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras
redouble à mesure que je m’en occupe davantage.
La tête m’en tournerait, je crois, sans les heureuses
distractions que me donne notre commune pupille; c’est à
elle que je dois d’avoir encore à faire autre chose que des
élégies.
Croiriez-vous que cette petite fille était tellement
effarouchée, qu’il s’est passé trois grands jours avant que
longtemps désavoué, ont produit cette grande révolution. Je
crains encore d’avoir perdu au change, car plus les femmes
vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères. La
première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci
lui en dira plus de l’amour, et la sensible prude a bien plus de
frayeur du sentiment que de la personne.
Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous
voyez, d’intercepter le commerce clandestin. J’en ai déjà
envoyé l’ordre à mon chasseur, et j’en attends l’exécution de
jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu’au hasard;
aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les
moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires
secrets; je n’en trouve aucun qui convienne, ni aux
circonstances de l’aventure, ni au caractère de l’héroïne. La
difficulté ne serait pas de m’introduire chez elle, même la
nuit, même encore de l’endormir et d’en faire une nouvelle
Clarisse; mais après plus de deux mois de soins et de peines,
recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner
servilement sur la trace des autres, et triompher sans
gloire!... Non elle n’aura pas les plaisirs du vice et les
honneurs de la vertu[43]. Ce n’est pas assez pour moi de la
posséder, je veux qu’elle se livre. Or, il faut pour cela non
seulement pénétrer jusqu’à elle, mais y arriver de son aveu;
la trouver seule et dans l’intention de m’écouter, surtout lui
fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le
surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu’il faut faire,
plus j’en trouve l’exécution difficile, et dussiez-vous encore
vous moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras
redouble à mesure que je m’en occupe davantage.
La tête m’en tournerait, je crois, sans les heureuses
distractions que me donne notre commune pupille; c’est à
elle que je dois d’avoir encore à faire autre chose que des
élégies.
Croiriez-vous que cette petite fille était tellement
effarouchée, qu’il s’est passé trois grands jours avant que
Page 388
votre lettre ait produit tout son effet? Voilà comme une seule
idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!
Enfin, ce n’est que samedi qu’on est venu tourner autour
de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si
bas et tellement étouffés par la honte, qu’il était impossible
de les entendre. Mais la rougeur qu’ils causèrent m’en fit
deviner le sens. Jusque-là, je m’étais tenu fier; mais fléchi
par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d’aller
trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma
part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand
bienfait.
Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les
miens, j’ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître
au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son
éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté
j’avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous, car un
simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de
celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de sécurité pour
la laisser se déployer à l’aise. Je m’étais donc promis de faire
innocemment quelque bruit, qui pût lui causer assez de
crainte pour la décider à prendre à l’avenir, un asile plus sûr;
elle m’a encore épargné ce soin.
La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté,
je m’avisai dans nos entr’actes, de lui raconter toutes les
aventures scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour
les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je
les mettais toutes sur le compte de sa maman, que je me
plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.
Ce n’était pas sans motif que j’avais fait ce choix; il
encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je
lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa
mère. J’ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n’est
pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune
fille, il est indispensable et souvent même le plus efficace,
quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa
idée fausse peut gâter le plus heureux naturel!
Enfin, ce n’est que samedi qu’on est venu tourner autour
de moi et me balbutier quelques mots; encore prononcés si
bas et tellement étouffés par la honte, qu’il était impossible
de les entendre. Mais la rougeur qu’ils causèrent m’en fit
deviner le sens. Jusque-là, je m’étais tenu fier; mais fléchi
par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d’aller
trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma
part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand
bienfait.
Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les
miens, j’ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître
au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer son
éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté
j’avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous, car un
simple cabinet, qui sépare la chambre de votre pupille de
celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de sécurité pour
la laisser se déployer à l’aise. Je m’étais donc promis de faire
innocemment quelque bruit, qui pût lui causer assez de
crainte pour la décider à prendre à l’avenir, un asile plus sûr;
elle m’a encore épargné ce soin.
La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté,
je m’avisai dans nos entr’actes, de lui raconter toutes les
aventures scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour
les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je
les mettais toutes sur le compte de sa maman, que je me
plaisais à chamarrer ainsi de vices et de ridicules.
Ce n’était pas sans motif que j’avais fait ce choix; il
encourageait mieux que tout autre ma timide écolière, et je
lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour sa
mère. J’ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen n’est
pas toujours nécessaire à employer pour séduire une jeune
fille, il est indispensable et souvent même le plus efficace,
quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte pas sa
Page 389
mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je
crois si utile que j’ai été bien aise de fournir un exemple à
l’appui du précepte.
Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale,
étouffait de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa
éclater. Je n’eus pas de peine à lui faire croire qu’elle avait
fait un bruit affreux. Je feignis une grande frayeur, qu’elle
partagea facilement. Pour qu’elle s’en ressouvînt mieux, je
ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai seule trois
heures plus tôt que de coutume; aussi convînmes-nous, en
nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma
chambre que nous nous rassemblerions.
Je l’y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle
l’écolière est devenue presque aussi savante que le maître.
Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu’aux complaisances!
je n’ai excepté que les précautions.
Ainsi occupé toute la nuit, j’y gagne de dormir une
grande partie du jour, et comme la société actuelle du
château n’a rien qui m’attire, à peine parais-je une heure au
salon dans la journée. J’ai même d’aujourd’hui, pris le parti
de manger dans ma chambre et je ne compte plus la quitter
que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur
le compte de ma santé. J’ai déclaré que j’étais perdu de
vapeurs; j’ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m’en
coûte que de parler d’une voix lente et éteinte. Quant au
changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille.
L’amour y pourvoira[44].
J’occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre
sur mon ingrate les avantages que j’ai perdus, et aussi à
composer une espèce de catéchisme de débauche, à l’usage
de mon écolière. Je m’amuse à n’y rien nommer que par le
mot technique, et je ris d’avance de l’intéressante
conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la
première nuit de leur mariage. Rien n’est plus plaisant que
l’ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu’elle sait
crois si utile que j’ai été bien aise de fournir un exemple à
l’appui du précepte.
Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale,
étouffait de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa
éclater. Je n’eus pas de peine à lui faire croire qu’elle avait
fait un bruit affreux. Je feignis une grande frayeur, qu’elle
partagea facilement. Pour qu’elle s’en ressouvînt mieux, je
ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai seule trois
heures plus tôt que de coutume; aussi convînmes-nous, en
nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma
chambre que nous nous rassemblerions.
Je l’y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle
l’écolière est devenue presque aussi savante que le maître.
Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu’aux complaisances!
je n’ai excepté que les précautions.
Ainsi occupé toute la nuit, j’y gagne de dormir une
grande partie du jour, et comme la société actuelle du
château n’a rien qui m’attire, à peine parais-je une heure au
salon dans la journée. J’ai même d’aujourd’hui, pris le parti
de manger dans ma chambre et je ne compte plus la quitter
que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur
le compte de ma santé. J’ai déclaré que j’étais perdu de
vapeurs; j’ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m’en
coûte que de parler d’une voix lente et éteinte. Quant au
changement de ma figure, fiez-vous-en à votre pupille.
L’amour y pourvoira[44].
J’occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre
sur mon ingrate les avantages que j’ai perdus, et aussi à
composer une espèce de catéchisme de débauche, à l’usage
de mon écolière. Je m’amuse à n’y rien nommer que par le
mot technique, et je ris d’avance de l’intéressante
conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la
première nuit de leur mariage. Rien n’est plus plaisant que
l’ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu’elle sait
Page 390
de cette langue! elle n’imagine pas qu’on puisse parler
autrement. Cet enfant est réellement séduisant. Ce contraste
de la candeur naïve avec le langage de l’effronterie, ne laisse
pas de faire de l’effet; et, je ne sais pourquoi, il n’y a plus
que les choses bizarres qui me plaisent.
Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j’y
compromets mon temps et ma santé; mais j’espère que ma
feinte maladie, outre qu’elle me sauvera l’ennui du salon,
pourra m’être encore de quelque utilité auprès de l’austère
dévote, dont la vertu tigresse s’allie pourtant avec la douce
sensibilité! Je ne doute pas qu’elle ne soit déjà instruite de ce
grand événement et j’ai beaucoup d’envie de savoir ce
qu’elle en pense; d’autant plus que je parierais bien qu’elle
ne manquera pas de s’en attribuer l’honneur. Je réglerai l’état
de ma santé sur l’impression qu’il fera sur elle.
Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires
comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus
intéressantes à vous apprendre, et je vous prie de croire que,
dans le plaisir que je m’en promets, je compte pour
beaucoup la récompense que j’attends de vous.
Du château de..., ce 11 octobre 17**.
[42] Nouvelle Héloïse.
[43] Nouvelle Héloïse.
[44] Regnard, Folies amoureuses.
autrement. Cet enfant est réellement séduisant. Ce contraste
de la candeur naïve avec le langage de l’effronterie, ne laisse
pas de faire de l’effet; et, je ne sais pourquoi, il n’y a plus
que les choses bizarres qui me plaisent.
Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j’y
compromets mon temps et ma santé; mais j’espère que ma
feinte maladie, outre qu’elle me sauvera l’ennui du salon,
pourra m’être encore de quelque utilité auprès de l’austère
dévote, dont la vertu tigresse s’allie pourtant avec la douce
sensibilité! Je ne doute pas qu’elle ne soit déjà instruite de ce
grand événement et j’ai beaucoup d’envie de savoir ce
qu’elle en pense; d’autant plus que je parierais bien qu’elle
ne manquera pas de s’en attribuer l’honneur. Je réglerai l’état
de ma santé sur l’impression qu’il fera sur elle.
Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires
comme moi-même. Je désire avoir bientôt des nouvelles plus
intéressantes à vous apprendre, et je vous prie de croire que,
dans le plaisir que je m’en promets, je compte pour
beaucoup la récompense que j’attends de vous.
Du château de..., ce 11 octobre 17**.
[42] Nouvelle Héloïse.
[43] Nouvelle Héloïse.
[44] Regnard, Folies amoureuses.
Page 391
L E T T RE CXI
Le Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES.
Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays,
et nous attendons de jour en jour, la permission de rentrer en
France. J’espère que vous ne douterez pas que je n’aie
toujours le même empressement à m’y rendre et à y former
les nœuds qui doivent m’unir à vous et à Mlle de Volanges.
Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui vous savez
que j’ai tant d’obligations, vient de me faire part de son
rappel de Naples. Il me mande qu’il compte passer par Rome
et voir, dans sa route, la partie d’Italie qui lui reste à
connaître. Il m’engage à l’accompagner dans ce voyage, qui
sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache
pas qu’il me serait agréable de profiter de cette occasion,
sentant bien qu’une fois marié, je prendrai difficilement le
temps de faire d’autres absences que celles que mon service
exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d’attendre
l’hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu’alors que
tous mes parents seront rassemblés à Paris, et nommément
M. le marquis de..., à qui je dois l’espoir de vous appartenir.
Malgré ces considérations, mes projets à cet égard seront
absolument subordonnés aux vôtres, et pour peu que vous
préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer
aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus
tôt possible vos intentions à ce sujet. J’attendrai votre
réponse ici et elle seule réglera ma conduite.
Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments
qui conviennent à un fils, votre très humble, etc.
Le comte de Gercourt.
Bastia, ce 10 octobre 17**.
Le Comte de GERCOURT à Madame de VOLANGES.
Tout paraît, madame, devoir être tranquille dans ce pays,
et nous attendons de jour en jour, la permission de rentrer en
France. J’espère que vous ne douterez pas que je n’aie
toujours le même empressement à m’y rendre et à y former
les nœuds qui doivent m’unir à vous et à Mlle de Volanges.
Cependant M. le duc de..., mon cousin, et à qui vous savez
que j’ai tant d’obligations, vient de me faire part de son
rappel de Naples. Il me mande qu’il compte passer par Rome
et voir, dans sa route, la partie d’Italie qui lui reste à
connaître. Il m’engage à l’accompagner dans ce voyage, qui
sera environ de six semaines ou deux mois. Je ne vous cache
pas qu’il me serait agréable de profiter de cette occasion,
sentant bien qu’une fois marié, je prendrai difficilement le
temps de faire d’autres absences que celles que mon service
exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d’attendre
l’hiver pour ce mariage, puisque ce ne peut être qu’alors que
tous mes parents seront rassemblés à Paris, et nommément
M. le marquis de..., à qui je dois l’espoir de vous appartenir.
Malgré ces considérations, mes projets à cet égard seront
absolument subordonnés aux vôtres, et pour peu que vous
préfériez vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer
aux miens. Je vous prie seulement de me faire savoir le plus
tôt possible vos intentions à ce sujet. J’attendrai votre
réponse ici et elle seule réglera ma conduite.
Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentiments
qui conviennent à un fils, votre très humble, etc.
Le comte de Gercourt.
Bastia, ce 10 octobre 17**.
Page 392
Page 393
L E T T RE CXI I
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
(Dictée seulement.)
Je ne reçois qu’à l’instant même, ma chère belle, votre
lettre du 11[45], et les doux reproches qu’elle contient.
Convenez que vous aviez bien envie de m’en faire
davantage, et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que
vous étiez ma fille, vous m’auriez réellement grondée. Vous
auriez été pourtant bien injuste! C’était le désir et l’espoir de
pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer
chaque jour, et vous voyez encore qu’aujourd’hui je suis
obligée d’emprunter la main de ma femme de chambre. Mon
malheureux rhumatisme m’a repris, il s’est niché cette fois
sur le bras droit, et je suis absolument manchotte. Voilà ce
que c’est, jeune et fraîche comme vous êtes, d’avoir une si
vieille amie! on souffre de ses incommodités.
Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de
relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous.
En attendant, sachez seulement que j’ai reçu vos deux
lettres; qu’elles auraient redoublé, s’il était possible, ma
tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de
prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.
Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun
danger et sans qu’il faille en prendre aucune inquiétude;
c’est une incommodité légère qui, à ce qu’il me semble,
affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons
presque plus.
Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit
cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
(Dictée seulement.)
Je ne reçois qu’à l’instant même, ma chère belle, votre
lettre du 11[45], et les doux reproches qu’elle contient.
Convenez que vous aviez bien envie de m’en faire
davantage, et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue que
vous étiez ma fille, vous m’auriez réellement grondée. Vous
auriez été pourtant bien injuste! C’était le désir et l’espoir de
pouvoir vous répondre moi-même qui me faisaient différer
chaque jour, et vous voyez encore qu’aujourd’hui je suis
obligée d’emprunter la main de ma femme de chambre. Mon
malheureux rhumatisme m’a repris, il s’est niché cette fois
sur le bras droit, et je suis absolument manchotte. Voilà ce
que c’est, jeune et fraîche comme vous êtes, d’avoir une si
vieille amie! on souffre de ses incommodités.
Aussitôt que mes douleurs me donneront un peu de
relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous.
En attendant, sachez seulement que j’ai reçu vos deux
lettres; qu’elles auraient redoublé, s’il était possible, ma
tendre amitié pour vous, et que je ne cesserai jamais de
prendre part, bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.
Mon neveu est aussi un peu indisposé, mais sans aucun
danger et sans qu’il faille en prendre aucune inquiétude;
c’est une incommodité légère qui, à ce qu’il me semble,
affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons
presque plus.
Sa retraite et votre départ ne rendent pas notre petit
cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve
Page 394
furieusement à dire et bâille, tant que la journée dure, à
avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours,
elle nous fait l’honneur de s’endormir profondément toutes
les après-dînées.
Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne
amie, votre maman, votre sœur même, si mon grand âge me
permettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les
plus tendres sentiments.
Signé: Adélaïde pour Mme de
Rosemonde.
Du château de..., ce 14 octobre 17**.
[45] Cette lettre ne s’est pas retrouvée.
avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours,
elle nous fait l’honneur de s’endormir profondément toutes
les après-dînées.
Adieu, ma chère belle, je suis toujours votre bien bonne
amie, votre maman, votre sœur même, si mon grand âge me
permettait ce titre. Enfin je vous suis attachée par tous les
plus tendres sentiments.
Signé: Adélaïde pour Mme de
Rosemonde.
Du château de..., ce 14 octobre 17**.
[45] Cette lettre ne s’est pas retrouvée.
Page 395
L E T T RE CXI I I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu’on commence
à s’occuper de vous à Paris, qu’on y remarque votre absence
et que déjà on en devine la cause. J’étais hier, à un souper
fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu
au village par un amour romanesque et malheureux; aussitôt
la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos
succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si
vous m’en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance
à ces bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les
détruire par votre présence.
Songez que si une fois vous laissez perdre l’idée qu’on
ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu’on vous
résistera en effet plus facilement, que vos rivaux vont aussi
perdre de leur respect pour vous et oser vous combattre, car
lequel d’entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu?
Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous
avez affichées, toutes celles que vous n’avez pas eues vont
tenter de détromper le public, tandis que les autres
s’efforceront de l’abuser. Enfin, il faut vous attendre à être
apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur que
vous l’avez été au-dessus jusqu’à présent.
Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre
réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que
nous voulions de la petite Volanges, et, pour votre
présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix
lieues d’elle que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-
vous qu’elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà
plus à vous ou ne s’en occupe-t-elle encore que pour se
féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu’on commence
à s’occuper de vous à Paris, qu’on y remarque votre absence
et que déjà on en devine la cause. J’étais hier, à un souper
fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu
au village par un amour romanesque et malheureux; aussitôt
la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos
succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si
vous m’en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance
à ces bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les
détruire par votre présence.
Songez que si une fois vous laissez perdre l’idée qu’on
ne vous résiste pas, vous éprouverez bientôt qu’on vous
résistera en effet plus facilement, que vos rivaux vont aussi
perdre de leur respect pour vous et oser vous combattre, car
lequel d’entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu?
Songez surtout que dans la multitude des femmes que vous
avez affichées, toutes celles que vous n’avez pas eues vont
tenter de détromper le public, tandis que les autres
s’efforceront de l’abuser. Enfin, il faut vous attendre à être
apprécié peut-être autant au-dessous de votre valeur que
vous l’avez été au-dessus jusqu’à présent.
Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre
réputation à un caprice puéril. Vous avez fait tout ce que
nous voulions de la petite Volanges, et, pour votre
présidente, ce ne sera pas apparemment en restant à dix
lieues d’elle que vous vous en passerez la fantaisie. Croyez-
vous qu’elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà
plus à vous ou ne s’en occupe-t-elle encore que pour se
féliciter de vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous
Page 396
trouver quelque occasion de reparaître avec éclat, et vous en
avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule
aventure, je ne vois pas que votre retour y puisse rien..., au
contraire.
En effet, si votre présidente vous adore, comme vous me
l’avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son
seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous et de
savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous
pensez et jusqu’à la moindre des choses qui vous intéressent.
Ces misères-là prennent du prix en raison des privations
qu’on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la
table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les
recueille avidement et s’en nourrit. Or, la pauvre présidente
reçoit à présent toutes ces miettes-là, et plus elle en aura,
moins elle sera pressée de se livrer à l’appétit du reste.
De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous
ne doutez pas que chaque lettre d’elle ne contienne au moins
un petit sermon, et tout ce qu’elle croit propre à corroborer
sa sagesse et fortifier sa vertu[46]. Pourquoi donc laisser à
l’une des ressources pour se défendre et à l’autre pour vous
nuire?
Ce n’est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte
que vous croyez avoir faite au changement de confidente.
D’abord, Mme de Volanges vous hait, et la haine est toujours
plus clairvoyante et plus ingénieuse que l’amitié. Toute la
vertu de votre vieille tante ne l’engagera pas à médire un
seul instant de son cher neveu, car la vertu a aussi ses
faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque
absolument fausse.
Il n’est pas vrai que plus les femmes vieillissent et plus
elles deviennent rêches et sévères. C’est de quarante à
cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la
rage de se sentir obligées d’abandonner des prétentions et
des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque
toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long
avez besoin; et quand vous vous obstineriez à votre ridicule
aventure, je ne vois pas que votre retour y puisse rien..., au
contraire.
En effet, si votre présidente vous adore, comme vous me
l’avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation, son
seul plaisir, doivent être à présent de parler de vous et de
savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous
pensez et jusqu’à la moindre des choses qui vous intéressent.
Ces misères-là prennent du prix en raison des privations
qu’on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la
table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les
recueille avidement et s’en nourrit. Or, la pauvre présidente
reçoit à présent toutes ces miettes-là, et plus elle en aura,
moins elle sera pressée de se livrer à l’appétit du reste.
De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous
ne doutez pas que chaque lettre d’elle ne contienne au moins
un petit sermon, et tout ce qu’elle croit propre à corroborer
sa sagesse et fortifier sa vertu[46]. Pourquoi donc laisser à
l’une des ressources pour se défendre et à l’autre pour vous
nuire?
Ce n’est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte
que vous croyez avoir faite au changement de confidente.
D’abord, Mme de Volanges vous hait, et la haine est toujours
plus clairvoyante et plus ingénieuse que l’amitié. Toute la
vertu de votre vieille tante ne l’engagera pas à médire un
seul instant de son cher neveu, car la vertu a aussi ses
faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque
absolument fausse.
Il n’est pas vrai que plus les femmes vieillissent et plus
elles deviennent rêches et sévères. C’est de quarante à
cinquante ans que le désespoir de voir leur figure se flétrir, la
rage de se sentir obligées d’abandonner des prétentions et
des plaisirs auxquels elles tiennent encore, rendent presque
toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il leur faut ce long
Page 397
intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice, mais dès
qu’il est consommé, toutes se partagent en deux classes.
La plus nombreuse, celle de femmes qui n’ont eu pour
elles que leur figure et leur jeunesse, tombe dans une
imbécile apathie et n’en sort plus que pour le jeu et pour
quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours
ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu
tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non
plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans
idées et sans existence, elles répètent sans le comprendre et
indifféremment, tout ce qu’elles entendent dire et restent par
elles-mêmes absolument nulles.
L’autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement
précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et
n’ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer
une existence quand celle de la nature leur manque et
prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu’elles
remplacent avant pour leur figure. Celles-ci ont pour
l’ordinaire le jugement très sain et l’esprit à la fois solide,
gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par
l’attachante bonté et encore l’enjouement dont le charme
augmente en proportion de l’âge; c’est ainsi qu’elles
parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse
en s’en faisant aimer. Mais alors, loin d’être comme vous le
dites, rêches et sévères, l’habitude de l’indulgence, leurs
longues réflexions sur la faiblesse humaine et surtout les
souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent
encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près de
la facilité.
Ce que je peux vous dire enfin, c’est qu’ayant toujours
recherché les vieilles femmes dont j’ai reconnu de bonne
heure l’utilité des suffrages, j’ai rencontré plusieurs d’entre
elles auprès de qui l’inclination me ramenait autant que
l’intérêt. Je m’arrête là, car à présent que vous vous
enflammez si vite et si moralement, j’aurais peur que vous
ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et
qu’il est consommé, toutes se partagent en deux classes.
La plus nombreuse, celle de femmes qui n’ont eu pour
elles que leur figure et leur jeunesse, tombe dans une
imbécile apathie et n’en sort plus que pour le jeu et pour
quelques pratiques de dévotion; celle-là est toujours
ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un peu
tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non
plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans
idées et sans existence, elles répètent sans le comprendre et
indifféremment, tout ce qu’elles entendent dire et restent par
elles-mêmes absolument nulles.
L’autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement
précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère et
n’ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se créer
une existence quand celle de la nature leur manque et
prennent le parti de mettre à leur esprit les parures qu’elles
remplacent avant pour leur figure. Celles-ci ont pour
l’ordinaire le jugement très sain et l’esprit à la fois solide,
gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par
l’attachante bonté et encore l’enjouement dont le charme
augmente en proportion de l’âge; c’est ainsi qu’elles
parviennent en quelque sorte à se rapprocher de la jeunesse
en s’en faisant aimer. Mais alors, loin d’être comme vous le
dites, rêches et sévères, l’habitude de l’indulgence, leurs
longues réflexions sur la faiblesse humaine et surtout les
souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent
encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près de
la facilité.
Ce que je peux vous dire enfin, c’est qu’ayant toujours
recherché les vieilles femmes dont j’ai reconnu de bonne
heure l’utilité des suffrages, j’ai rencontré plusieurs d’entre
elles auprès de qui l’inclination me ramenait autant que
l’intérêt. Je m’arrête là, car à présent que vous vous
enflammez si vite et si moralement, j’aurais peur que vous
ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et
Page 398
que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où
vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.
Malgré l’enchantement où vous me paraissez être de
votre petite écolière, je ne peux pas croire qu’elle entre pour
quelque chose dans vos projets. Vous l’avez prise: à la bonne
heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n’est même
pas, à vrai dire, une entière jouissance; vous ne possédez
absolument que sa personne! Je ne parle pas de son cœur,
dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, mais
vous n’occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous
vous en êtes aperçu, mais moi j’en ai la preuve dans la
dernière lettre qu’elle m’a écrite[47]; je vous l’envoie pour
que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle parle de
vous, c’est toujours M. de Valmont; que toutes ses idées,
même celles que vous lui faites naître, n’aboutissent jamais
qu’à Danceny; et lui, elle ne l’appelle pas monsieur, c’est
bien toujours Danceny seulement. Par là, elle le distingue de
tous les autres et même en se livrant à vous, elle ne se
familiarise qu’avec lui. Si une telle conquête vous paraît
séduisante, si les plaisirs qu’elle donne vous attachent,
assurément vous êtes modeste et peu difficile. Que vous la
gardiez, j’y consens; cela entre même dans mes projets. Mais
il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart
d’heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui
permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny
qu’après le lui avoir fait un peu plus oublier.
Avant de cesser de m’occuper de vous pour venir à moi,
je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous
m’annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En
vérité, vicomte, vous n’êtes pas inventif! Moi, je me répète
quelquefois, comme vous allez voir, mais je tâche de me
sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je vais
encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je
conviens qu’elle n’aura pas le mérite de la difficulté, mais au
moins sera-ce une distraction et je m’ennuie à périr.
vous vivez déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.
Malgré l’enchantement où vous me paraissez être de
votre petite écolière, je ne peux pas croire qu’elle entre pour
quelque chose dans vos projets. Vous l’avez prise: à la bonne
heure! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n’est même
pas, à vrai dire, une entière jouissance; vous ne possédez
absolument que sa personne! Je ne parle pas de son cœur,
dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère, mais
vous n’occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous
vous en êtes aperçu, mais moi j’en ai la preuve dans la
dernière lettre qu’elle m’a écrite[47]; je vous l’envoie pour
que vous en jugiez. Voyez donc que quand elle parle de
vous, c’est toujours M. de Valmont; que toutes ses idées,
même celles que vous lui faites naître, n’aboutissent jamais
qu’à Danceny; et lui, elle ne l’appelle pas monsieur, c’est
bien toujours Danceny seulement. Par là, elle le distingue de
tous les autres et même en se livrant à vous, elle ne se
familiarise qu’avec lui. Si une telle conquête vous paraît
séduisante, si les plaisirs qu’elle donne vous attachent,
assurément vous êtes modeste et peu difficile. Que vous la
gardiez, j’y consens; cela entre même dans mes projets. Mais
il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart
d’heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui
permettre, par exemple, de se rapprocher de Danceny
qu’après le lui avoir fait un peu plus oublier.
Avant de cesser de m’occuper de vous pour venir à moi,
je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que vous
m’annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En
vérité, vicomte, vous n’êtes pas inventif! Moi, je me répète
quelquefois, comme vous allez voir, mais je tâche de me
sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je vais
encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je
conviens qu’elle n’aura pas le mérite de la difficulté, mais au
moins sera-ce une distraction et je m’ennuie à périr.
Page 399
Je ne sais pourquoi, depuis l’aventure de Prévan,
Belleroche m’est devenu insupportable. Il a tellement
redoublé d’attention, de tendresse, de vénération, que je n’y
peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m’avait
paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c’eût été
me compromettre que de le laisser faire: et il n’y avait pas
moyen de lui faire entendre raison. J’ai donc pris le parti de
lui montrer plus d’amour pour en venir à bout plus
facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps
il m’excède par son enchantement éternel. Je remarque
surtout l’insultante confiance qu’il prend en moi et la
sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour
toujours. J’en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien
peu, s’il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas
dernièrement que je n’aurais jamais aimé un autre que lui?
Oh! pour le coup, j’ai eu besoin de toute ma prudence, pour
ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en
était. Voilà, certes, un plaisant monsieur, pour avoir un droit
exclusif! Je conviens qu’il est bien fait et d’une assez belle
figure: mais, à tout prendre, ce n’est au fait qu’un manœuvre
d’amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
J’essaie déjà depuis quinze jours, et j’ai employé tour à
tour, la froideur, le caprice, l’humeur, les querelles; mais le
tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc
prendre un parti plus violent, en conséquence je l’emmène à
ma campagne, nous partons après-demain. Il n’y aura avec
nous que quelques personnes désintéressées et peu
clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que
si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point
d’amour et de caresses, nous y vivrons si bien l’un pour
l’autre uniquement, que je parie bien qu’il désirera plus que
moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur;
et s’il n’en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis
de lui, dites, j’y consens, que je n’en sais pas plus que vous.
Le prétexte de cette espèce de retraite est de m’occuper
sérieusement de mon grand procès, qui, en effet se jugera
Belleroche m’est devenu insupportable. Il a tellement
redoublé d’attention, de tendresse, de vénération, que je n’y
peux plus tenir. Sa colère, dans le premier moment, m’avait
paru plaisante; il a pourtant bien fallu la calmer, car c’eût été
me compromettre que de le laisser faire: et il n’y avait pas
moyen de lui faire entendre raison. J’ai donc pris le parti de
lui montrer plus d’amour pour en venir à bout plus
facilement: mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps
il m’excède par son enchantement éternel. Je remarque
surtout l’insultante confiance qu’il prend en moi et la
sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour
toujours. J’en suis vraiment humiliée. Il me prise donc bien
peu, s’il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas
dernièrement que je n’aurais jamais aimé un autre que lui?
Oh! pour le coup, j’ai eu besoin de toute ma prudence, pour
ne pas le détromper sur-le-champ, en lui disant ce qui en
était. Voilà, certes, un plaisant monsieur, pour avoir un droit
exclusif! Je conviens qu’il est bien fait et d’une assez belle
figure: mais, à tout prendre, ce n’est au fait qu’un manœuvre
d’amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
J’essaie déjà depuis quinze jours, et j’ai employé tour à
tour, la froideur, le caprice, l’humeur, les querelles; mais le
tenace personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc
prendre un parti plus violent, en conséquence je l’emmène à
ma campagne, nous partons après-demain. Il n’y aura avec
nous que quelques personnes désintéressées et peu
clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que
si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel point
d’amour et de caresses, nous y vivrons si bien l’un pour
l’autre uniquement, que je parie bien qu’il désirera plus que
moi la fin de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur;
et s’il n’en revient pas plus ennuyé de moi que je ne le suis
de lui, dites, j’y consens, que je n’en sais pas plus que vous.
Le prétexte de cette espèce de retraite est de m’occuper
sérieusement de mon grand procès, qui, en effet se jugera
Page 400
enfin au commencement de l’hiver. J’en suis bien aise; car il
est vraiment désagréable d’avoir ainsi toute sa fortune en
l’air. Ce n’est pas que je sois inquiète de l’événement;
d’abord j’ai raison, tous mes avocats me l’assurent; et quand
je ne l’aurais pas, je serais donc bien maladroite si je ne
savais pas gagner un procès, où je n’ai pour adversaires que
des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il
ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante,
j’aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne
vous paraît-il pas gai? cependant s’il me fait gagner mon
procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.
A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le
donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez
jamais rien? hé bien, c’est Danceny. Vous êtes étonné, n’est-
ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l’éducation
des enfants! Mais celui-ci mérite d’être excepté; il n’a que
les grâces de la jeunesse et non la frivolité. Sa grande réserve
dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, et
on ne l’en trouve que plus aimable quand il se livre dans le
tête-à-tête. Ce n’est pas que j’en aie déjà eu avec lui pour
mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous
ce voile de l’amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi,
et je sens que j’en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien
dommage que tant d’esprit et de délicatesse allassent se
sacrifier et s’abrutir auprès de cette petite imbécile de
Volanges! J’espère qu’il se trompe en croyant l’aimer: elle
est si loin de le mériter! Ce n’est pas que je sois jalouse
d’elle; mais c’est que ce serait un meurtre, et je veux en
sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos
soins à ce qu’il ne puisse se rapprocher de sa Cécile (comme
il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier
goût a toujours plus d’empire qu’on ne croit, et je ne serais
sûre de rien s’il la revoyait à présent, surtout pendant mon
absence. A mon retour je me charge de tout et j’en réponds.
J’ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi:
mais j’en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis,
est vraiment désagréable d’avoir ainsi toute sa fortune en
l’air. Ce n’est pas que je sois inquiète de l’événement;
d’abord j’ai raison, tous mes avocats me l’assurent; et quand
je ne l’aurais pas, je serais donc bien maladroite si je ne
savais pas gagner un procès, où je n’ai pour adversaires que
des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il
ne faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante,
j’aurai effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne
vous paraît-il pas gai? cependant s’il me fait gagner mon
procès et perdre Belleroche, je ne regretterai pas mon temps.
A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le
donne en cent. Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez
jamais rien? hé bien, c’est Danceny. Vous êtes étonné, n’est-
ce pas? car enfin je ne suis pas encore réduite à l’éducation
des enfants! Mais celui-ci mérite d’être excepté; il n’a que
les grâces de la jeunesse et non la frivolité. Sa grande réserve
dans le cercle est très propre à éloigner tous les soupçons, et
on ne l’en trouve que plus aimable quand il se livre dans le
tête-à-tête. Ce n’est pas que j’en aie déjà eu avec lui pour
mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous
ce voile de l’amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi,
et je sens que j’en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien
dommage que tant d’esprit et de délicatesse allassent se
sacrifier et s’abrutir auprès de cette petite imbécile de
Volanges! J’espère qu’il se trompe en croyant l’aimer: elle
est si loin de le mériter! Ce n’est pas que je sois jalouse
d’elle; mais c’est que ce serait un meurtre, et je veux en
sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos
soins à ce qu’il ne puisse se rapprocher de sa Cécile (comme
il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier
goût a toujours plus d’empire qu’on ne croit, et je ne serais
sûre de rien s’il la revoyait à présent, surtout pendant mon
absence. A mon retour je me charge de tout et j’en réponds.
J’ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi:
mais j’en ai fait le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis,
Page 401
j’aurais craint qu’il ne s’aperçût de quelque chose entre
Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu’il eût la
moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m’offrir à
son imagination pure et sans tache; telle enfin qu’il faudrait
être pour être vraiment digne de lui.
Paris, ce 15 octobre 17**.
[46] On ne s’avise jamais de tout! comédie.
[47] Voyez la lettre CIX.
Belleroche et moi, et je serais au désespoir qu’il eût la
moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins m’offrir à
son imagination pure et sans tache; telle enfin qu’il faudrait
être pour être vraiment digne de lui.
Paris, ce 15 octobre 17**.
[46] On ne s’avise jamais de tout! comédie.
[47] Voyez la lettre CIX.
Page 402
L E T T RE CXI V
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans
savoir si vous serez en état de répondre, je ne puis
m’empêcher de vous interroger. L’état de M. de Valmont que
vous me dites sans danger, ne me laisse pas autant de
sécurité que vous paraissez en avoir. Il n’est pas rare que la
mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes
avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du
corps, comme celles de l’esprit, font désirer la solitude; et
souvent on reproche de l’humeur à celui dont on devrait
seulement plaindre les maux.
Il me semble qu’il devrait au moins consulter quelqu’un.
Comment, étant malade vous-même, n’avez-vous pas un
médecin auprès de vous? Le mien que j’ai vu ce matin, et
que je ne vous cache pas que j’ai consulté indirectement, est
d’avis que, dans les personnes naturellement actives, cette
espèce d’apathie subite n’est jamais à négliger; et, comme il
me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement,
quand elles n’ont pas été prises à temps. Pourquoi faire
courir ce risque à quelqu’un qui vous est cher?
Ce qui redouble mon inquiétude, c’est que, depuis quatre
jours je ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me
trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de
m’écrire tout à coup? Si c’était seulement l’effet de mon
obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu’il aurait pris
ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je
suis depuis quelques jours d’une tristesse qui m’effraie. Ah!
peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Ma chère amie, je cède à ma vive inquiétude et, sans
savoir si vous serez en état de répondre, je ne puis
m’empêcher de vous interroger. L’état de M. de Valmont que
vous me dites sans danger, ne me laisse pas autant de
sécurité que vous paraissez en avoir. Il n’est pas rare que la
mélancolie et le dégoût du monde soient des symptômes
avant-coureurs de quelque maladie grave; les souffrances du
corps, comme celles de l’esprit, font désirer la solitude; et
souvent on reproche de l’humeur à celui dont on devrait
seulement plaindre les maux.
Il me semble qu’il devrait au moins consulter quelqu’un.
Comment, étant malade vous-même, n’avez-vous pas un
médecin auprès de vous? Le mien que j’ai vu ce matin, et
que je ne vous cache pas que j’ai consulté indirectement, est
d’avis que, dans les personnes naturellement actives, cette
espèce d’apathie subite n’est jamais à négliger; et, comme il
me disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement,
quand elles n’ont pas été prises à temps. Pourquoi faire
courir ce risque à quelqu’un qui vous est cher?
Ce qui redouble mon inquiétude, c’est que, depuis quatre
jours je ne reçois plus de nouvelles de lui. Mon Dieu! ne me
trompez-vous point sur son état? Pourquoi aurait-il cessé de
m’écrire tout à coup? Si c’était seulement l’effet de mon
obstination à lui renvoyer ses lettres, je crois qu’il aurait pris
ce parti plus tôt. Enfin, sans croire aux pressentiments, je
suis depuis quelques jours d’une tristesse qui m’effraie. Ah!
peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs!
Page 403
Vous ne sauriez croire, et j’ai honte de vous dire combien
je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que
pourtant je refuserais encore de lire. J’étais sûre au moins
qu’il s’était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui
venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres, mais je
pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et
plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie
l’oppression habituelle que j’éprouve depuis mon retour. Je
vous en conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-
même aussitôt que vous le pourrez, et, en attendant, faites-
moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.
Je m’aperçois qu’à peine je vous ai dit un mot pour vous,
mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement sans
réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible
amitié; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines
mortelles, au tourment affreux d’avoir à redouter des maux
dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée
désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur
me manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver
tous.
Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-
je une lettre de vous aujourd’hui?
Paris, ce 16 octobre 17**.
Pl. IX
je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes lettres, que
pourtant je refuserais encore de lire. J’étais sûre au moins
qu’il s’était occupé de moi! et je voyais quelque chose qui
venait de lui. Je ne les ouvrais pas ces lettres, mais je
pleurais en les regardant: mes larmes étaient plus douces et
plus faciles; et celles-là seules dissipaient en partie
l’oppression habituelle que j’éprouve depuis mon retour. Je
vous en conjure, mon indulgente amie, écrivez-moi vous-
même aussitôt que vous le pourrez, et, en attendant, faites-
moi donner chaque jour de vos nouvelles et des siennes.
Je m’aperçois qu’à peine je vous ai dit un mot pour vous,
mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement sans
réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible
amitié; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines
mortelles, au tourment affreux d’avoir à redouter des maux
dont peut-être je suis la cause. Grand Dieu! cette idée
désespérante me poursuit et déchire mon cœur; ce malheur
me manquait, et je sens que je suis née pour les éprouver
tous.
Adieu, ma chère amie; aimez-moi, plaignez-moi. Aurai-
je une lettre de vous aujourd’hui?
Paris, ce 16 octobre 17**.
Pl. IX
Page 404
Mlle Gérard inv. Pauquet sc.
Lettre CXV
Lettre CXV
Page 405
Page 406
L E T T RE CXV
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
C’est une chose inconcevable ma belle amie, comme
aussitôt qu’on s’éloigne on cesse facilement de s’entendre.
Tant que j’étais auprès de vous, nous n’avions jamais qu’un
même sentiment, une même façon de voir; et parce que,
depuis près de trois mois je ne vous vois plus, nous ne
sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort?
sûrement vous n’hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus
sage, ou plus poli je ne décide pas. Je vais seulement
répondre à votre lettre et continuer de vous exposer ma
conduite.
D’abord, je vous remercie de l’avis que vous me donnez
des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m’en
inquiète pas encore: je me crois sûr d’avoir bientôt de quoi
les faire cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le
monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de
vous.
J’espère qu’on me comptera même pour quelque chose
l’aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faite si
peu de cas: comme si ce n’était rien que d’enlever en une
soirée, une jeune fille à son amant aimé, d’en user ensuite
tant qu’on le veut et absolument comme de son bien, et sans
plus d’embarras d’en obtenir ce qu’on n’ose pas même
exiger de toutes les filles dont c’est le métier; et cela sans la
déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre
inconstante, pas même infidèle: car, en effet je n’occupe
seulement pas sa tête! en sorte qu’après ma fantaisie passée,
je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire
sans qu’elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une
marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie de
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
C’est une chose inconcevable ma belle amie, comme
aussitôt qu’on s’éloigne on cesse facilement de s’entendre.
Tant que j’étais auprès de vous, nous n’avions jamais qu’un
même sentiment, une même façon de voir; et parce que,
depuis près de trois mois je ne vous vois plus, nous ne
sommes plus de même avis sur rien. Qui de nous deux a tort?
sûrement vous n’hésiteriez pas sur la réponse: mais moi plus
sage, ou plus poli je ne décide pas. Je vais seulement
répondre à votre lettre et continuer de vous exposer ma
conduite.
D’abord, je vous remercie de l’avis que vous me donnez
des bruits qui courent sur mon compte; mais je ne m’en
inquiète pas encore: je me crois sûr d’avoir bientôt de quoi
les faire cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le
monde que plus célèbre que jamais, et toujours plus digne de
vous.
J’espère qu’on me comptera même pour quelque chose
l’aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez faite si
peu de cas: comme si ce n’était rien que d’enlever en une
soirée, une jeune fille à son amant aimé, d’en user ensuite
tant qu’on le veut et absolument comme de son bien, et sans
plus d’embarras d’en obtenir ce qu’on n’ose pas même
exiger de toutes les filles dont c’est le métier; et cela sans la
déranger en rien de son tendre amour; sans la rendre
inconstante, pas même infidèle: car, en effet je n’occupe
seulement pas sa tête! en sorte qu’après ma fantaisie passée,
je la remettrai entre les bras de son amant, pour ainsi dire
sans qu’elle se soit aperçue de rien. Est-ce donc là une
marche si ordinaire? et puis croyez-moi, une fois sortie de
Page 407
mes mains, les principes que je lui donne ne s’en
développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière
prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.
Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je
montrerai la présidente, ce modèle cité de toutes les vertus,
respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu’on avait
perdu jusqu’à l’idée de l’attaquer, je la montrerai, dis-je,
oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et
deux ans de sagesse pour courir après le bonheur de me
plaire, pour s’enivrer de celui de m’aimer, se trouvant
suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot,
par un regard qu’encore elle n’obtiendra pas toujours. Je
ferai plus, je la quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou
je n’aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de
consolation, à l’habitude du plaisir, au désir même de la
vengeance. Enfin elle n’aura existé que pour moi, et que sa
carrière soit plus ou moins longue, j’en aurai seul ouvert et
fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à
mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le
siècle un second exemple!»
Vous allez me demander aujourd’hui d’où vient cet excès
de confiance? C’est que depuis huit jours, je suis dans la
confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais
je les surprends. Deux lettres d’elle à Mme de Rosemonde
m’ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que
par curiosité. Je n’ai absolument besoin pour réussir, que de
m’approcher d’elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais
incessamment les mettre en usage.
Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir
de ne pas croire à mes intentions, vous ne les saurez pas.
Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma
confiance, au moins pour cette aventure; en effet, sans le
doux prix attaché par vous à ce succès, je ne vous en
parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans
l’espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m’en tenir à
cette punition légère, et revenant à l’indulgence, j’oublie un
développeront pas moins; et je prédis que la timide écolière
prendra bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.
Si pourtant on aime mieux le genre héroïque, je
montrerai la présidente, ce modèle cité de toutes les vertus,
respectée même de nos plus libertins, telle enfin qu’on avait
perdu jusqu’à l’idée de l’attaquer, je la montrerai, dis-je,
oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation et
deux ans de sagesse pour courir après le bonheur de me
plaire, pour s’enivrer de celui de m’aimer, se trouvant
suffisamment dédommagée de tant de sacrifices par un mot,
par un regard qu’encore elle n’obtiendra pas toujours. Je
ferai plus, je la quitterai, et je ne connais pas cette femme, ou
je n’aurai point de successeur. Elle résistera au besoin de
consolation, à l’habitude du plaisir, au désir même de la
vengeance. Enfin elle n’aura existé que pour moi, et que sa
carrière soit plus ou moins longue, j’en aurai seul ouvert et
fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe, je dirai à
mes rivaux: «Voyez mon ouvrage et cherchez-en dans le
siècle un second exemple!»
Vous allez me demander aujourd’hui d’où vient cet excès
de confiance? C’est que depuis huit jours, je suis dans la
confidence de ma belle; elle ne me dit pas ses secrets, mais
je les surprends. Deux lettres d’elle à Mme de Rosemonde
m’ont suffisamment instruit, et je ne lirai plus les autres que
par curiosité. Je n’ai absolument besoin pour réussir, que de
m’approcher d’elle, et mes moyens sont trouvés. Je vais
incessamment les mettre en usage.
Vous êtes curieuse, je crois?... Mais non, pour vous punir
de ne pas croire à mes intentions, vous ne les saurez pas.
Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse ma
confiance, au moins pour cette aventure; en effet, sans le
doux prix attaché par vous à ce succès, je ne vous en
parlerais plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans
l’espoir que vous vous corrigerez, je veux bien m’en tenir à
cette punition légère, et revenant à l’indulgence, j’oublie un
Page 408
moment mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec
vous.
Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le
sentiment et triste comme la fidélité! Et ce pauvre
Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire
l’eau d’oubli, vous lui en donnez la question! Comment s’en
trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l’amour? Je
voudrais pour beaucoup qu’il ne vous en devînt que plus
attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace
vous parviendriez à employer. Je vous plains en vérité,
d’avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n’ai fait qu’une
fois dans ma vie l’amour par procédé. J’avais certainement
un grand motif, puisque c’était à la comtesse de..., et vingt
fois entre ses bras, j’ai été tenté de lui dire: «Madame, je
renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de quitter
celle que j’occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j’ai
eues, c’est la seule dont j’ai vraiment plaisir à dire du mal.
Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d’un
ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne
deviendrais pas le successeur. Quoi! c’est pour Danceny que
vous vous donnez toute cette peine-là? Eh! ma chère amie,
laissez-le adorer sa vertueuse Cécile et ne vous
compromettez pas dans ces jeux d’enfants. Laissez les
écoliers se former auprès des bonnes ou jouer avec les
pensionnaires à de petits jeux innocents. Comment allez-
vous vous charger d’un novice qui ne saura ni vous prendre,
ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous
le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque
secret qu’il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et
dans votre conscience.
Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui:
allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même
avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de
Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris
ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop vives, se
sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré.
vous.
Vous voilà donc à la campagne, ennuyeuse comme le
sentiment et triste comme la fidélité! Et ce pauvre
Belleroche! vous ne vous contentez pas de lui faire boire
l’eau d’oubli, vous lui en donnez la question! Comment s’en
trouve-t-il? supporte-t-il bien les nausées de l’amour? Je
voudrais pour beaucoup qu’il ne vous en devînt que plus
attaché; je suis curieux de voir quel remède plus efficace
vous parviendriez à employer. Je vous plains en vérité,
d’avoir été obligée de recourir à celui-là. Je n’ai fait qu’une
fois dans ma vie l’amour par procédé. J’avais certainement
un grand motif, puisque c’était à la comtesse de..., et vingt
fois entre ses bras, j’ai été tenté de lui dire: «Madame, je
renonce à la place que je sollicite et permettez-moi de quitter
celle que j’occupe.» Aussi, de toutes les femmes que j’ai
eues, c’est la seule dont j’ai vraiment plaisir à dire du mal.
Pour votre motif à vous, je le trouve à vrai dire, d’un
ridicule rare; et vous aviez raison de croire que je ne
deviendrais pas le successeur. Quoi! c’est pour Danceny que
vous vous donnez toute cette peine-là? Eh! ma chère amie,
laissez-le adorer sa vertueuse Cécile et ne vous
compromettez pas dans ces jeux d’enfants. Laissez les
écoliers se former auprès des bonnes ou jouer avec les
pensionnaires à de petits jeux innocents. Comment allez-
vous vous charger d’un novice qui ne saura ni vous prendre,
ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire? Je vous
le dis sérieusement, je désapprouve ce choix et quelque
secret qu’il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et
dans votre conscience.
Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût pour lui:
allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même
avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût de
Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris
ne vous offrant pas le choix, vos idées toujours trop vives, se
sont portées sur le premier objet que vous avez rencontré.
Page 409
Mais songez qu’à votre retour vous pourrez choisir entre
mille, et si enfin vous redoutez l’inaction dans laquelle vous
risquez de tomber en différant, je m’offre à vous pour
amuser vos loisirs.
D’ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront
terminées de manière ou d’autre, et sûrement, ni la petite
Volanges, ni la présidente elle-même ne m’occuperont pas
assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le
désirez. Peut-être même d’ici là, aurai-je déjà remis la petite
fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que
vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance attachante,
comme j’ai le projet qu’elle garde de moi toute sa vie une
idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis
mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir
longtemps sans altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne
tiens plus à elle que par le soin qu’on doit aux affaires de
famille...
Vous ne m’entendez pas?... C’est que j’attends une
seconde époque pour confirmer mon espoir et m’assurer que
j’ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie,
j’ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne
courra pas le risque de mourir sans postérité, et que le chef
de la maison de Gercourt ne sera à l’avenir qu’un cadet de
celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette
aventure, que je n’ai entreprise qu’à votre prière. Songez que
si vous rendez Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant
de cette histoire. Considérez enfin que, m’offrant pour
représenter auprès de vous, j’ai ce me semble, quelques
droits à la préférence.
J’y compte si bien que je n’ai pas craint de contrarier vos
vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion
du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son
choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui
écrire et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation
pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de
voir sa lettre, et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je
mille, et si enfin vous redoutez l’inaction dans laquelle vous
risquez de tomber en différant, je m’offre à vous pour
amuser vos loisirs.
D’ici à votre arrivée, mes grandes affaires seront
terminées de manière ou d’autre, et sûrement, ni la petite
Volanges, ni la présidente elle-même ne m’occuperont pas
assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le
désirez. Peut-être même d’ici là, aurai-je déjà remis la petite
fille aux mains de son discret amant. Sans convenir, quoi que
vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance attachante,
comme j’ai le projet qu’elle garde de moi toute sa vie une
idée supérieure à celle de tous les autres hommes, je me suis
mis avec elle, sur un ton que je ne pourrais soutenir
longtemps sans altérer ma santé, et, dès ce moment, je ne
tiens plus à elle que par le soin qu’on doit aux affaires de
famille...
Vous ne m’entendez pas?... C’est que j’attends une
seconde époque pour confirmer mon espoir et m’assurer que
j’ai pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie,
j’ai déjà un premier indice que le mari de mon écolière ne
courra pas le risque de mourir sans postérité, et que le chef
de la maison de Gercourt ne sera à l’avenir qu’un cadet de
celle de Valmont. Mais laissez-moi finir à ma fantaisie cette
aventure, que je n’ai entreprise qu’à votre prière. Songez que
si vous rendez Danceny inconstant, vous ôtez tout le piquant
de cette histoire. Considérez enfin que, m’offrant pour
représenter auprès de vous, j’ai ce me semble, quelques
droits à la préférence.
J’y compte si bien que je n’ai pas craint de contrarier vos
vues en encourant moi-même à augmenter la tendre passion
du discret amoureux, pour le premier et digne objet de son
choix. Ayant donc trouvé hier votre pupille occupée à lui
écrire et l’ayant dérangée d’abord de cette douce occupation
pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé après, de
voir sa lettre, et comme je l’ai trouvée froide et contrainte, je
Page 410
lui ai fait sentir que ce n’était pas ainsi qu’elle consolerait
son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma
dictée, où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit
radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme par
un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie,
me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je
serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait
pour ce Danceny? J’aurai été à la fois son ami, son
confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je
lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui,
sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre,
c’est acheter un moment de bonheur par une éternité de
regrets.
Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher
Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et
préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux
plaisirs de notre première liaison.
P.-S.—Je vous fais compliment sur le jugement prochain
du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement
arrive sous mon règne.
Du château de..., ce 19 octobre 17**.
son amant, et je l’ai décidée à en écrire une autre sous ma
dictée, où, en imitant du mieux que j’ai pu son petit
radotage, j’ai tâché de nourrir l’amour du jeune homme par
un espoir plus certain. La petite personne était toute ravie,
me disait-elle, de se trouver parler si bien; et dorénavant je
serai chargé de la correspondance. Que n’aurai-je pas fait
pour ce Danceny? J’aurai été à la fois son ami, son
confident, son rival et sa maîtresse! Encore en ce moment, je
lui rends le service de le sauver de vos liens dangereux. Oui,
sans doute, dangereux; car vous posséder et vous perdre,
c’est acheter un moment de bonheur par une éternité de
regrets.
Adieu, ma belle amie; ayez le courage de dépêcher
Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny et
préparez-vous à retrouver et à me rendre les délicieux
plaisirs de notre première liaison.
P.-S.—Je vous fais compliment sur le jugement prochain
du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement
arrive sous mon règne.
Du château de..., ce 19 octobre 17**.
Page 411
L E T T RE CXVI
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne;
ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui
me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre
amie et à la mienne. Depuis quelque temps, elle m’a permis
de lui donner ce titre, et j’en ai profité avec d’autant plus
d’empressement qu’il me semblait par là, me rapprocher de
vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et
quel charme flatteur elle sait donner à l’amitié! Il semble que
ce doux sentiment s’embellisse et se fortifie chez elle de tout
ce qu’elle refuse à l’amour. Si vous saviez comme elle vous
aime, comme elle se plaît à m’entendre lui parler de vous!...
C’est là sans doute ce qui m’attache autant à elle. Quel
bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de
passer sans cesse des délices de l’amour aux douceurs de
l’amitié, d’y consacrer toute mon existence, d’être en
quelque sorte, le point de réunion de votre attachement
réciproque et de sentir toujours que, m’occupant du bonheur
de l’une, je travaillerais également à celui de l’autre! Aimez,
aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable.
L’attachement que j’ai pour elle, donnez-y plus de prix
encore en le partageant. Depuis que j’ai goûté le charme de
l’amitié, je désire que vous l’éprouviez à votre tour. Les
plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n’en
jouir qu’à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre
cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses
mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et
je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu’une
partie de la félicité que je tiendrais de vous.
Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES.
Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne;
ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui
me restait en votre absence, celui de parler de vous à votre
amie et à la mienne. Depuis quelque temps, elle m’a permis
de lui donner ce titre, et j’en ai profité avec d’autant plus
d’empressement qu’il me semblait par là, me rapprocher de
vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable! et
quel charme flatteur elle sait donner à l’amitié! Il semble que
ce doux sentiment s’embellisse et se fortifie chez elle de tout
ce qu’elle refuse à l’amour. Si vous saviez comme elle vous
aime, comme elle se plaît à m’entendre lui parler de vous!...
C’est là sans doute ce qui m’attache autant à elle. Quel
bonheur de pouvoir vivre uniquement pour vous deux, de
passer sans cesse des délices de l’amour aux douceurs de
l’amitié, d’y consacrer toute mon existence, d’être en
quelque sorte, le point de réunion de votre attachement
réciproque et de sentir toujours que, m’occupant du bonheur
de l’une, je travaillerais également à celui de l’autre! Aimez,
aimez beaucoup, ma charmante amie, cette femme adorable.
L’attachement que j’ai pour elle, donnez-y plus de prix
encore en le partageant. Depuis que j’ai goûté le charme de
l’amitié, je désire que vous l’éprouviez à votre tour. Les
plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me semble n’en
jouir qu’à moitié. Oui ma Cécile, je voudrais entourer votre
cœur de tous les sentiments les plus doux; que chacun de ses
mouvements vous fît éprouver une sensation de bonheur, et
je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu’une
partie de la félicité que je tiendrais de vous.
Page 412
Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient
qu’une chimère de mon imagination, et que la réalité ne
m’offre au contraire que des privations douloureuses et
infinies? L’espoir que vous m’aviez donné de vous voir à
cette campagne, je m’aperçois bien qu’il faut y renoncer. Je
n’ai plus de consolation que celle de me persuader qu’en
effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le
dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes
plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile!
Cécile! je crois bien que vous m’aimez de toutes les facultés
de votre âme, mais votre âme n’est pas brûlante comme la
mienne! Que n’est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi
ne sont-ce pas mes intérêts qu’il me faille ménager au lieu
des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n’est
impossible à l’amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette
absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos
charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur
touchante expression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois
en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n’est pas un
soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je
serais trop malheureux si j’en doutais. Mais tant d’obstacles!
et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il
semble que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en
moi le sentiment de tous mes malheurs.
Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que
votre amant s’afflige et que vous pouvez seule lui rendre le
bonheur.
Paris, ce 17 octobre 17**.
qu’une chimère de mon imagination, et que la réalité ne
m’offre au contraire que des privations douloureuses et
infinies? L’espoir que vous m’aviez donné de vous voir à
cette campagne, je m’aperçois bien qu’il faut y renoncer. Je
n’ai plus de consolation que celle de me persuader qu’en
effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le
dire, de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes
plaintes à ce sujet sont restées sans réponse. Ah! Cécile!
Cécile! je crois bien que vous m’aimez de toutes les facultés
de votre âme, mais votre âme n’est pas brûlante comme la
mienne! Que n’est-ce à moi à lever les obstacles? Pourquoi
ne sont-ce pas mes intérêts qu’il me faille ménager au lieu
des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n’est
impossible à l’amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette
absence cruelle: au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos
charmants regards ranimeraient mon âme abattue; leur
touchante expression ranimerait mon cœur, qui, quelquefois
en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte n’est pas un
soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah! je
serais trop malheureux si j’en doutais. Mais tant d’obstacles!
et toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il
semble que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en
moi le sentiment de tous mes malheurs.
Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que
votre amant s’afflige et que vous pouvez seule lui rendre le
bonheur.
Paris, ce 17 octobre 17**.
Page 413
L E T T RE CXVI I
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
(Dictée par Valmont.)
Croyez-vous donc, mon bon ami, que j’aie besoin d’être
grondée pour être triste, quand je sais que vous vous
affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de
toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause
involontairement, et j’ai, de plus que vous, de voir que vous
ne me rendez pas justice. Oh! cela n’est pas bien. Je vois
bien ce qui vous fâche: c’est que les deux dernières fois que
vous m’avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu
à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire?
Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est
bien mal? Et pourtant, si j’ai déjà tant de peine à vous refuser
de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour
avoir voulu vous consoler un moment, je serais affligée toute
ma vie.
Tenez, je n’ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes
raisons, jugez vous-même. J’aurais peut-être fait ce que vous
voulez sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt,
qui cause tout notre chagrin, n’arrivera pas encore de sitôt, et
comme depuis quelque temps maman me témoigne
beaucoup plus d’amitié, comme de mon côté, je la caresse le
plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d’elle? Et
si nous pouvions être heureux sans que j’aie rien à me
reprocher, est-ce que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j’en
crois ce qu’on m’a dit souvent, les hommes même n’aiment
plus tant leurs femmes quand elles les ont trop aimés avant
de l’être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le
reste. Mon ami, n’êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne sera-
t-il pas toujours temps?
CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY.
(Dictée par Valmont.)
Croyez-vous donc, mon bon ami, que j’aie besoin d’être
grondée pour être triste, quand je sais que vous vous
affligez? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de
toutes vos peines? Je partage même celles que je vous cause
involontairement, et j’ai, de plus que vous, de voir que vous
ne me rendez pas justice. Oh! cela n’est pas bien. Je vois
bien ce qui vous fâche: c’est que les deux dernières fois que
vous m’avez demandé de venir ici je ne vous ai pas répondu
à cela; mais cette réponse est-elle donc si aisée à faire?
Croyez-vous que je ne sache pas que ce que vous voulez est
bien mal? Et pourtant, si j’ai déjà tant de peine à vous refuser
de loin, que serait-ce donc si vous étiez là? Et puis, pour
avoir voulu vous consoler un moment, je serais affligée toute
ma vie.
Tenez, je n’ai rien de caché pour vous, moi; voilà mes
raisons, jugez vous-même. J’aurais peut-être fait ce que vous
voulez sans ce que je vous ai mandé, que ce M. de Gercourt,
qui cause tout notre chagrin, n’arrivera pas encore de sitôt, et
comme depuis quelque temps maman me témoigne
beaucoup plus d’amitié, comme de mon côté, je la caresse le
plus que je peux, qui sait ce que je pourrai obtenir d’elle? Et
si nous pouvions être heureux sans que j’aie rien à me
reprocher, est-ce que cela ne vaudrait pas bien mieux? Si j’en
crois ce qu’on m’a dit souvent, les hommes même n’aiment
plus tant leurs femmes quand elles les ont trop aimés avant
de l’être. Cette crainte-là me retient encore plus que tout le
reste. Mon ami, n’êtes-vous pas sûr de mon cœur et ne sera-
t-il pas toujours temps?
Page 414
Écoutez, je vous promets que si je ne peux pas éviter le
malheur d’épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant
avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à
vous autant que je pourrai et même avant tout. Comme je ne
me soucie d’être aimée que de vous et que vous verrez bien
que si je fais mal il n’y aura pas de ma faute, le reste me sera
bien égal; pourvu que vous me promettiez de m’aimer
toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là,
laissez-moi continuer comme je fais, et ne me demandez
plus une chose que j’ai de bonnes raisons pour ne pas faire et
que pourtant il me fâche de vous refuser.
Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si
pressant pour vous; cela ne sert qu’à me rendre plus chagrine
encore. Oh! vous avez là un bon ami, je vous l’assure! Il fait
tout comme vous feriez vous-même. Mais, adieu, mon cher
ami; j’ai commencé bien tard à vous écrire et j’y ai passé une
partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps
perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.
Du château de..., ce 18 octobre 17**.
malheur d’épouser M. de Gercourt, que je hais déjà tant
avant de le connaître, rien ne me retiendra plus pour être à
vous autant que je pourrai et même avant tout. Comme je ne
me soucie d’être aimée que de vous et que vous verrez bien
que si je fais mal il n’y aura pas de ma faute, le reste me sera
bien égal; pourvu que vous me promettiez de m’aimer
toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là,
laissez-moi continuer comme je fais, et ne me demandez
plus une chose que j’ai de bonnes raisons pour ne pas faire et
que pourtant il me fâche de vous refuser.
Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne fût pas si
pressant pour vous; cela ne sert qu’à me rendre plus chagrine
encore. Oh! vous avez là un bon ami, je vous l’assure! Il fait
tout comme vous feriez vous-même. Mais, adieu, mon cher
ami; j’ai commencé bien tard à vous écrire et j’y ai passé une
partie de la nuit. Je vais me coucher et réparer le temps
perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.
Du château de..., ce 18 octobre 17**.
Page 415
L E T T RE CXVI I I
Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.
Si j’en crois mon almanach, il n’y a, mon adorable amie
que deux jours que vous êtes absente; mais si j’en crois mon
cœur il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c’est
toujours son cœur qu’il faut croire; il est donc bien temps
que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus
que finies. Comment voulez-vous que je m’intéresse à votre
procès si, perte ou gain, j’en dois également payer les frais
par l’ennui de votre absence? Oh! que j’aurais envie de
quereller! et qu’il est triste, avec un si beau sujet d’avoir de
l’humeur, de n’avoir pas le droit d’en montrer!
N’est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire
trahison, que de laisser votre ami loin de vous après l’avoir
accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence?
Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront
pas de justification pour ce mauvais procédé, et puis ces
gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent
pas pour répondre à des sentiments.
Pour moi, vous m’avez tant dit que c’était par raison que
vous faisiez ce voyage, que vous m’avez tout à fait brouillé
avec elle. Je ne veux plus du tout l’entendre, pas même
quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est
pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne serait pas si
difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de
perdre l’habitude de penser toujours à vous, et rien ici, je
vous assure, ne vous rappellerait à moi.
Nos plus jolies femmes, celles qu’on dit les plus
aimables, sont encore si loin de vous qu’elles ne pourraient
en donner qu’une bien faible idée. Je crois même qu’avec
des yeux exercés, plus on a cru d’abord qu’elles vous
Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.
Si j’en crois mon almanach, il n’y a, mon adorable amie
que deux jours que vous êtes absente; mais si j’en crois mon
cœur il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même, c’est
toujours son cœur qu’il faut croire; il est donc bien temps
que vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus
que finies. Comment voulez-vous que je m’intéresse à votre
procès si, perte ou gain, j’en dois également payer les frais
par l’ennui de votre absence? Oh! que j’aurais envie de
quereller! et qu’il est triste, avec un si beau sujet d’avoir de
l’humeur, de n’avoir pas le droit d’en montrer!
N’est-ce pas cependant une véritable infidélité, une noire
trahison, que de laisser votre ami loin de vous après l’avoir
accoutumé à ne pouvoir plus se passer de votre présence?
Vous aurez beau consulter vos avocats, ils ne vous trouveront
pas de justification pour ce mauvais procédé, et puis ces
gens-là ne disent que des raisons, et des raisons ne suffisent
pas pour répondre à des sentiments.
Pour moi, vous m’avez tant dit que c’était par raison que
vous faisiez ce voyage, que vous m’avez tout à fait brouillé
avec elle. Je ne veux plus du tout l’entendre, pas même
quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est
pourtant bien raisonnable, et au fait, cela ne serait pas si
difficile que vous pourriez le croire. Il suffirait seulement de
perdre l’habitude de penser toujours à vous, et rien ici, je
vous assure, ne vous rappellerait à moi.
Nos plus jolies femmes, celles qu’on dit les plus
aimables, sont encore si loin de vous qu’elles ne pourraient
en donner qu’une bien faible idée. Je crois même qu’avec
des yeux exercés, plus on a cru d’abord qu’elles vous
Page 416
ressemblaient, plus on y trouve après de différence: elles ont
beau faire, beau y mettre tout ce qu’elles savent, il leur
manque toujours d’être vous, et c’est positivement là qu’est
le charme. Malheureusement, quand les journées sont si
longues et qu’on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux
en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l’imagination
s’exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce
qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection, et, dès qu’on
en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné
de voir qu’on n’a fait que songer à vous.
Dans ce moment même, je suis encore la dupe d’une
erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que
c’était pour m’occuper de vous que je me suis mis à vous
écrire? Point du tout: c’était pour me distraire. J’avais cent
choses à vous dire, dont vous n’étiez pas l’objet, qui, comme
vous savez, m’intéressent bien vivement, et ce sont celles-là
pourtant dont j’ai été distrait. Et depuis quand le charme de
l’amitié distrait-il donc de celui de l’amour? Ah! si j’y
regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à
me faire! Mais, chut! oublions cette légère faute, de peur d’y
retomber, et que mon amie elle-même l’ignore.
Aussi pourquoi n’êtes-vous pas là pour me répondre,
pour me ramener si je m’égare, pour me parler de ma Cécile,
pour augmenter s’il est possible, le bonheur que je goûte à
l’aimer, par l’idée si douce que c’est votre amie que j’aime?
Oui, je l’avoue, l’amour qu’elle m’inspire m’est devenu plus
précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en
recevoir la confidence. J’aime tant à vous ouvrir mon cœur, à
occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans
réserve! Il me semble que je les chéris davantage à mesure
que vous daignez les recueillir, et puis je vous regarde et je
me dis: C’est en elle qu’est renfermé tout mon bonheur.
Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma
situation. La dernière lettre que j’ai reçu d’elle augmente et
assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses
motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l’en
beau faire, beau y mettre tout ce qu’elles savent, il leur
manque toujours d’être vous, et c’est positivement là qu’est
le charme. Malheureusement, quand les journées sont si
longues et qu’on est désoccupé, on rêve, on fait des châteaux
en Espagne, on se crée sa chimère; peu à peu l’imagination
s’exalte: on veut embellir son ouvrage, on rassemble tout ce
qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection, et, dès qu’on
en est là, le portrait ramène au modèle, et on est tout étonné
de voir qu’on n’a fait que songer à vous.
Dans ce moment même, je suis encore la dupe d’une
erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être que
c’était pour m’occuper de vous que je me suis mis à vous
écrire? Point du tout: c’était pour me distraire. J’avais cent
choses à vous dire, dont vous n’étiez pas l’objet, qui, comme
vous savez, m’intéressent bien vivement, et ce sont celles-là
pourtant dont j’ai été distrait. Et depuis quand le charme de
l’amitié distrait-il donc de celui de l’amour? Ah! si j’y
regardais de bien près, peut-être aurais-je un petit reproche à
me faire! Mais, chut! oublions cette légère faute, de peur d’y
retomber, et que mon amie elle-même l’ignore.
Aussi pourquoi n’êtes-vous pas là pour me répondre,
pour me ramener si je m’égare, pour me parler de ma Cécile,
pour augmenter s’il est possible, le bonheur que je goûte à
l’aimer, par l’idée si douce que c’est votre amie que j’aime?
Oui, je l’avoue, l’amour qu’elle m’inspire m’est devenu plus
précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en
recevoir la confidence. J’aime tant à vous ouvrir mon cœur, à
occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer sans
réserve! Il me semble que je les chéris davantage à mesure
que vous daignez les recueillir, et puis je vous regarde et je
me dis: C’est en elle qu’est renfermé tout mon bonheur.
Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre sur ma
situation. La dernière lettre que j’ai reçu d’elle augmente et
assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses
motifs sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l’en
Page 417
blâmer ni m’en plaindre. Peut-être n’entendez-vous pas trop
bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n’êtes-vous pas ici?
Quoiqu’on dise tout à son amie, on n’ose pas tout écrire. Les
secrets de l’amour, surtout sont si délicats, qu’on ne peut les
laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur
permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il
faut en quelque sorte, les voir entrer dans leur nouvel asile.
Ah! revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que
votre retour est nécessaire. Oubliez enfin les mille raisons
qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à vivre où
vous n’êtes pas.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Paris, ce 16 octobre 17**.
bien ce que je vous dis là, mais pourquoi n’êtes-vous pas ici?
Quoiqu’on dise tout à son amie, on n’ose pas tout écrire. Les
secrets de l’amour, surtout sont si délicats, qu’on ne peut les
laisser aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur
permet de sortir, il ne faut pas au moins les perdre de vue; il
faut en quelque sorte, les voir entrer dans leur nouvel asile.
Ah! revenez donc, mon adorable amie; vous voyez bien que
votre retour est nécessaire. Oubliez enfin les mille raisons
qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi à vivre où
vous n’êtes pas.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Paris, ce 16 octobre 17**.
Page 418
L E T T RE CXI X
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle,
j’essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous
parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa
misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes
nouvelles tous les jours; mais il n’est pas venu une fois s’en
informer lui-même, quoique je l’en ai fait prier: en sorte que
je ne le vois pas plus que s’il était à Paris. Je l’ai pourtant
rencontré ce matin, où je ne l’attendais guère. C’est dans ma
chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis
ma douloureuse incommodité. J’ai appris aujourd’hui que
depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe.
Dieu veuille que cela dure!
Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m’a félicitée
fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé.
Comme la messe commençait, j’ai abrégé la conversation,
que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant
que j’aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l’ai
trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, ne me faites pas
repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes
trop vives; et surtout soyez sûre que j’aimerais encore mieux
vous affliger que vous tromper.
Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le
parti, aussitôt que je serai mieux, de l’aller voir dans sa
chambre, et je tâcherai de pénétrer la cause de cette
singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes
pour quelque chose. Je vous manderai ce que j’aurai appris.
Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère belle,
j’essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous
parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa
misanthropie. Il envoie fort régulièrement savoir de mes
nouvelles tous les jours; mais il n’est pas venu une fois s’en
informer lui-même, quoique je l’en ai fait prier: en sorte que
je ne le vois pas plus que s’il était à Paris. Je l’ai pourtant
rencontré ce matin, où je ne l’attendais guère. C’est dans ma
chapelle, où je suis descendue pour la première fois depuis
ma douloureuse incommodité. J’ai appris aujourd’hui que
depuis quatre jours il y va régulièrement entendre la messe.
Dieu veuille que cela dure!
Quand je suis entrée, il est venu à moi, et m’a félicitée
fort affectueusement sur le meilleur état de ma santé.
Comme la messe commençait, j’ai abrégé la conversation,
que je comptais bien reprendre après; mais il a disparu avant
que j’aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je l’ai
trouvé un peu changé. Mais ma chère belle, ne me faites pas
repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes
trop vives; et surtout soyez sûre que j’aimerais encore mieux
vous affliger que vous tromper.
Si mon neveu continue à me tenir rigueur, je prendrai le
parti, aussitôt que je serai mieux, de l’aller voir dans sa
chambre, et je tâcherai de pénétrer la cause de cette
singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous êtes
pour quelque chose. Je vous manderai ce que j’aurai appris.
Je vous quitte ne pouvant plus remuer les doigts: et puis, si
Page 419
Adélaïde savait que j’ai écrit, elle me gronderait toute la
soirée. Adieu, ma belle.
Du château de..., ce 20 octobre 17**.
soirée. Adieu, ma belle.
Du château de..., ce 20 octobre 17**.
Page 420
L E T T RE CXX
Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME.
(Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré.)
Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur,
mais je sais la confiance entière qu’a en vous Mme la
Présidente de Tourvel, et sais de plus combien cette
confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans
indiscrétion m’adresser à vous pour en obtenir un service
bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où
l’intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.
J’ai entre les mains des papiers importants qui la
concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je
ne dois ni ne veux remettre qu’entre ses mains. Je n’ai aucun
moyen de l’en instruire, parce que des raisons, que peut-être
vous aurez sues d’elle, mais dont je ne crois pas qu’il me soit
permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de
refuser toute correspondance avec moi: parti que j’avoue
volontiers aujourd’hui, ne pouvoir blâmer, puisqu’elle ne
pouvait prévoir des événements auxquels j’étais moi-même
bien loin de m’attendre, et qui n’étaient possibles qu’à la
force plus qu’humaine qu’on est forcé d’y reconnaître.
Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l’informer
de mes nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi
une entrevue particulière où je puisse au moins réparer, en
partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice,
anéantir à ses yeux les seules traces existantes d’une erreur
ou d’une faute qui m’avait rendu coupable envers elle.
Ce ne sera qu’après cette expiation préliminaire que
j’oserai déposer à vos pieds l’humiliant aveu de mes longs
égarements, et implorer votre médiation pour une
Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME.
(Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré.)
Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur,
mais je sais la confiance entière qu’a en vous Mme la
Présidente de Tourvel, et sais de plus combien cette
confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans
indiscrétion m’adresser à vous pour en obtenir un service
bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où
l’intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.
J’ai entre les mains des papiers importants qui la
concernent, qui ne peuvent être confiés à personne, et que je
ne dois ni ne veux remettre qu’entre ses mains. Je n’ai aucun
moyen de l’en instruire, parce que des raisons, que peut-être
vous aurez sues d’elle, mais dont je ne crois pas qu’il me soit
permis de vous instruire, lui ont fait prendre le parti de
refuser toute correspondance avec moi: parti que j’avoue
volontiers aujourd’hui, ne pouvoir blâmer, puisqu’elle ne
pouvait prévoir des événements auxquels j’étais moi-même
bien loin de m’attendre, et qui n’étaient possibles qu’à la
force plus qu’humaine qu’on est forcé d’y reconnaître.
Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l’informer
de mes nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi
une entrevue particulière où je puisse au moins réparer, en
partie, mes torts par mes excuses; et, pour dernier sacrifice,
anéantir à ses yeux les seules traces existantes d’une erreur
ou d’une faute qui m’avait rendu coupable envers elle.
Ce ne sera qu’après cette expiation préliminaire que
j’oserai déposer à vos pieds l’humiliant aveu de mes longs
égarements, et implorer votre médiation pour une
Page 421
réconciliation bien plus importante encore, et
malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur,
que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si
précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et
guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien
ardemment de suivre, mais que j’avoue, en rougissant, ne
pas connaître encore.
J’attends votre réponse avec l’impatience du repentir qui
désire de réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de
reconnaissance que de vénération,
Votre très humble, etc.
P.-S.—Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le
jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à
Mme de Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de
respecter, et en qui je ne cesserai jamais d’honorer celle dont
le Ciel s’est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le
touchant spectacle de la sienne.
Du château de..., ce 22 octobre 17**.
malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur,
que vous ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si
précieux? et que vous daignerez soutenir ma faiblesse et
guider mes pas dans un sentier nouveau, que je désire bien
ardemment de suivre, mais que j’avoue, en rougissant, ne
pas connaître encore.
J’attends votre réponse avec l’impatience du repentir qui
désire de réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de
reconnaissance que de vénération,
Votre très humble, etc.
P.-S.—Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le
jugiez convenable, à communiquer cette lettre en entier à
Mme de Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de
respecter, et en qui je ne cesserai jamais d’honorer celle dont
le Ciel s’est servi pour ramener mon âme à la vertu, par le
touchant spectacle de la sienne.
Du château de..., ce 22 octobre 17**.
Page 422
L E T T RE CXXI
La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.
J’ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de
vous remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens
que si vous ne vous corrigez pas, vous n’aurez plus de
réponse de moi. Quittez donc, si vous m’en croyez, ce ton de
cajolerie, qui n’est plus que du jargon, dès qu’il n’est pas
l’expression de l’amour. Est-ce donc là le style de l’amitié?
non, mon ami, chaque sentiment a son langage qui lui
convient; à se servir d’un autre, c’est déguiser la pensée
qu’on exprime. Je sais bien que nos petites femmes
n’entendent rien de ce qu’on peut leur dire, s’il n’est traduit,
en quelque sorte, dans ce jargon d’usage; mais je croyais
mériter, je l’avoue, que vous me distinguassiez d’elles. Je
suis vraiment fâchée et peut-être plus que je ne devrais l’être,
que vous m’ayez si mal jugée.
Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque
à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par
exemple, que j’aurais grand plaisir à vous voir et que je suis
contrariée de n’avoir auprès de moi que des gens qui
m’ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette
même phrase, vous la traduirez ainsi: Apprenez-moi à vivre
où vous n’êtes pas; en sorte que quand vous serez, je
suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y
vivre que je n’y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, à
qui il manque toujours d’être moi, vous trouvez peut-être
aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où
conduit un langage qui, par l’abus qu’on en fait aujourd’hui,
est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne
devient plus qu’un simple protocole auquel on ne croit pas
davantage, qu’au très humble serviteur!
La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.
J’ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami, mais avant de
vous remercier il faut que je vous gronde, et je vous préviens
que si vous ne vous corrigez pas, vous n’aurez plus de
réponse de moi. Quittez donc, si vous m’en croyez, ce ton de
cajolerie, qui n’est plus que du jargon, dès qu’il n’est pas
l’expression de l’amour. Est-ce donc là le style de l’amitié?
non, mon ami, chaque sentiment a son langage qui lui
convient; à se servir d’un autre, c’est déguiser la pensée
qu’on exprime. Je sais bien que nos petites femmes
n’entendent rien de ce qu’on peut leur dire, s’il n’est traduit,
en quelque sorte, dans ce jargon d’usage; mais je croyais
mériter, je l’avoue, que vous me distinguassiez d’elles. Je
suis vraiment fâchée et peut-être plus que je ne devrais l’être,
que vous m’ayez si mal jugée.
Vous ne trouverez donc dans ma lettre que ce qui manque
à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai bien, par
exemple, que j’aurais grand plaisir à vous voir et que je suis
contrariée de n’avoir auprès de moi que des gens qui
m’ennuient, au lieu de gens qui me plaisent; mais vous, cette
même phrase, vous la traduirez ainsi: Apprenez-moi à vivre
où vous n’êtes pas; en sorte que quand vous serez, je
suppose, auprès de votre maîtresse, vous ne sauriez pas y
vivre que je n’y sois en tiers. Quelle pitié! et ces femmes, à
qui il manque toujours d’être moi, vous trouvez peut-être
aussi que cela manque à votre Cécile! voilà pourtant où
conduit un langage qui, par l’abus qu’on en fait aujourd’hui,
est encore au-dessous du jargon des compliments, et ne
devient plus qu’un simple protocole auquel on ne croit pas
davantage, qu’au très humble serviteur!
Page 423
Mon ami, quand vous m’écrivez, que ce soit pour me
dire votre façon de penser et de sentir, et non pour
m’envoyer des phrases que je trouverai sans vous, plus ou
moins bien dites dans le premier roman du jour. J’espère que
vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand
même vous y verriez un peu d’humeur; car je ne nie pas d’en
avoir: mais pour éviter jusqu’à l’air du défaut que je vous
reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être
un peu augmentée par l’éloignement où je suis de vous. Il
me semble qu’à tout prendre, vous valez mieux qu’un procès
et deux avocats, et peut-être même encore que l’attentif
Belleroche.
Vous voyez qu’au lieu de vous désoler de mon absence,
vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais
fait un si beau compliment. Je crois que l’exemple me gagne
et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non,
j’aime mieux m’en tenir à ma franchise; c’est donc elle seule
qui vous assure de ma tendre amitié et de l’intérêt qu’elle
m’inspire. Il est fort doux d’avoir un jeune ami dont le cœur
est occupé ailleurs. Ce n’est pas là le système de toutes les
femmes; mais c’est le mien. Il me semble qu’on se livre avec
plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à
craindre: aussi j’ai passé pour vous, d’assez bonne heure
peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos
maîtresses si jeunes, que vous m’avez fait apercevoir pour la
première fois, que je commence à être vieille! C’est bien fait
à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de
constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu’elle soit
réciproque.
Vous avez raison de vous rendre aux motifs tendres et
honnêtes qui, à ce que vous me mandez, retardent votre
bonheur. La longue défense est le seul mérite qui reste à
celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais
impardonnable à toute autre qu’à une enfant comme la petite
Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a
été suffisamment avertie par l’aveu qu’elle a fait de son
dire votre façon de penser et de sentir, et non pour
m’envoyer des phrases que je trouverai sans vous, plus ou
moins bien dites dans le premier roman du jour. J’espère que
vous ne vous fâcherez pas de ce que je vous dis là, quand
même vous y verriez un peu d’humeur; car je ne nie pas d’en
avoir: mais pour éviter jusqu’à l’air du défaut que je vous
reproche, je ne vous dirai pas que cette humeur est peut-être
un peu augmentée par l’éloignement où je suis de vous. Il
me semble qu’à tout prendre, vous valez mieux qu’un procès
et deux avocats, et peut-être même encore que l’attentif
Belleroche.
Vous voyez qu’au lieu de vous désoler de mon absence,
vous devriez vous en féliciter; car jamais je ne vous avais
fait un si beau compliment. Je crois que l’exemple me gagne
et que je veux vous dire aussi des cajoleries: mais non,
j’aime mieux m’en tenir à ma franchise; c’est donc elle seule
qui vous assure de ma tendre amitié et de l’intérêt qu’elle
m’inspire. Il est fort doux d’avoir un jeune ami dont le cœur
est occupé ailleurs. Ce n’est pas là le système de toutes les
femmes; mais c’est le mien. Il me semble qu’on se livre avec
plus de plaisir, à un sentiment dont on ne peut rien avoir à
craindre: aussi j’ai passé pour vous, d’assez bonne heure
peut-être, au rôle de confidente. Mais vous choisissez vos
maîtresses si jeunes, que vous m’avez fait apercevoir pour la
première fois, que je commence à être vieille! C’est bien fait
à vous de vous préparer ainsi une longue carrière de
constance, et je vous souhaite de tout mon cœur qu’elle soit
réciproque.
Vous avez raison de vous rendre aux motifs tendres et
honnêtes qui, à ce que vous me mandez, retardent votre
bonheur. La longue défense est le seul mérite qui reste à
celles qui ne résistent pas toujours; et ce que je trouverais
impardonnable à toute autre qu’à une enfant comme la petite
Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle a
été suffisamment avertie par l’aveu qu’elle a fait de son
Page 424
amour. Vous autres hommes vous n’avez pas d’idées de ce
qu’est la vertu et de ce qu’il en coûte pour la sacrifier! Mais
pour peu qu’une femme raisonne, elle doit savoir
qu’indépendamment de la faute qu’elle commet, une
faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne
conçois pas qu’aucune s’y laisse jamais prendre, quand elle
peut avoir un moment pour y réfléchir.
N’allez pas combattre cette idée, car c’est elle qui
m’attache principalement à vous. Vous me sauverez des
dangers de l’amour, et quoique j’aie bien su sans vous m’en
défendre jusqu’à présent, je consens à en avoir de la
reconnaissance et je vous en aimerai mieux et davantage.
Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu’il vous ait en
sa sainte et digne garde.
Du château de..., ce 22 octobre 17**.
qu’est la vertu et de ce qu’il en coûte pour la sacrifier! Mais
pour peu qu’une femme raisonne, elle doit savoir
qu’indépendamment de la faute qu’elle commet, une
faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs, et je ne
conçois pas qu’aucune s’y laisse jamais prendre, quand elle
peut avoir un moment pour y réfléchir.
N’allez pas combattre cette idée, car c’est elle qui
m’attache principalement à vous. Vous me sauverez des
dangers de l’amour, et quoique j’aie bien su sans vous m’en
défendre jusqu’à présent, je consens à en avoir de la
reconnaissance et je vous en aimerai mieux et davantage.
Sur ce, mon cher chevalier, je prie Dieu qu’il vous ait en
sa sainte et digne garde.
Du château de..., ce 22 octobre 17**.
Page 425
L E T T RE CXXI I
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
J’espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos
inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin, que je vais
les augmenter encore. Calmez-vous cependant: mon neveu
n’est pas en danger; on ne peut pas même dire qu’il soit
réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque
chose d’extraordinaire. Je n’y comprends rien; mais je suis
sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être
même d’effroi, que je me reproche de vous faire partager et
dont cependant je ne puis m’empêcher de causer avec vous.
Voici le récit de ce qui s’est passé; vous pouvez être sûre
qu’il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que
je n’oublierais pas l’impression que m’a faite cette triste
scène.
J’ai donc été ce matin chez mon neveu; je l’ai trouvé
écrivant et entouré de différents tas de papiers qui avaient
l’air d’être l’objet de son travail. Il s’en occupait au point
que j’étais déjà au milieu de sa chambre qu’il n’avait pas
encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu’il
m’a aperçue, j’ai très bien remarqué qu’en se levant il
s’efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là
ce qui m’y a fait faire plus d’attention. Il était, à la vérité
sans toilette et sans poudre, mais je l’ai trouvé pâle et défait
et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous
avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit
entre nous, je n’aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi,
car il avait l’air très touchant et très propre à ce que je crois,
à inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux
pièges de l’amour.
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
J’espérais, mon aimable fille, pouvoir enfin calmer vos
inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin, que je vais
les augmenter encore. Calmez-vous cependant: mon neveu
n’est pas en danger; on ne peut pas même dire qu’il soit
réellement malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque
chose d’extraordinaire. Je n’y comprends rien; mais je suis
sortie de sa chambre avec un sentiment de tristesse, peut-être
même d’effroi, que je me reproche de vous faire partager et
dont cependant je ne puis m’empêcher de causer avec vous.
Voici le récit de ce qui s’est passé; vous pouvez être sûre
qu’il est fidèle, car je vivrais quatre-vingts autres années que
je n’oublierais pas l’impression que m’a faite cette triste
scène.
J’ai donc été ce matin chez mon neveu; je l’ai trouvé
écrivant et entouré de différents tas de papiers qui avaient
l’air d’être l’objet de son travail. Il s’en occupait au point
que j’étais déjà au milieu de sa chambre qu’il n’avait pas
encore tourné la tête pour savoir qui entrait. Aussitôt qu’il
m’a aperçue, j’ai très bien remarqué qu’en se levant il
s’efforçait de composer sa figure, et peut-être même est-ce là
ce qui m’y a fait faire plus d’attention. Il était, à la vérité
sans toilette et sans poudre, mais je l’ai trouvé pâle et défait
et ayant surtout la physionomie altérée. Son regard, que vous
avons vu si vif et si gai, était triste et abattu; enfin, soit dit
entre nous, je n’aurais pas voulu que vous le vissiez ainsi,
car il avait l’air très touchant et très propre à ce que je crois,
à inspirer cette tendre pitié qui est un des plus dangereux
pièges de l’amour.
Page 426
Quoique frappée de mes remarques, j’ai pourtant
commencé la conversation comme si je ne m’étais aperçue
de rien. Je lui ai d’abord parlé de sa santé et, sans me dire
qu’elle soit bonne, il ne m’a point articulé pourtant qu’elle
fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait
un peu l’air d’une manie, et je tâchais de mêler un peu de
gaieté à ma petite réprimande; mais lui m’a répondu
seulement, et d’un ton pénétré: «C’est un tort de plus, je
l’avoue, mais il sera réparé avec les autres.» Son air, plus
encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement
et je me suis hâtée de lui dire qu’il mettait trop d’importance
à un simple reproche de l’amitié.
Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement.
Il m’a dit peu de temps après, que peut-être une affaire, la
plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt à Paris;
mais comme j’avais peur de la deviner, ma chère belle, et
que ce début ne me menât à une confidence dont je ne
voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me suis
contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile
à sa santé. J’ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais
aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c’est à
cette phrase si simple que, serrant mes mains et parlant avec
une véhémence que je ne puis vous rendre: «Oui, ma tante,
m’a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous
respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour
lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne
troublez par aucun regret l’éternelle tranquillité dont il
espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m’aimez, que
vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais
votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de
ceux que j’ai tant offensés?» Alors il s’est baissé sur moi
pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son
de sa voix me décelait malgré lui.
Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée
précipitamment et sans doute il a remarqué mon effroi, car
sur-le-champ se composant davantage: «Pardon, a-t-il repris,
commencé la conversation comme si je ne m’étais aperçue
de rien. Je lui ai d’abord parlé de sa santé et, sans me dire
qu’elle soit bonne, il ne m’a point articulé pourtant qu’elle
fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite qui avait
un peu l’air d’une manie, et je tâchais de mêler un peu de
gaieté à ma petite réprimande; mais lui m’a répondu
seulement, et d’un ton pénétré: «C’est un tort de plus, je
l’avoue, mais il sera réparé avec les autres.» Son air, plus
encore que ses discours, a un peu dérangé mon enjouement
et je me suis hâtée de lui dire qu’il mettait trop d’importance
à un simple reproche de l’amitié.
Nous nous sommes donc remis à causer tranquillement.
Il m’a dit peu de temps après, que peut-être une affaire, la
plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt à Paris;
mais comme j’avais peur de la deviner, ma chère belle, et
que ce début ne me menât à une confidence dont je ne
voulais pas, je ne lui ai fait aucune question et je me suis
contentée de lui répondre que plus de dissipation serait utile
à sa santé. J’ai ajouté que pour cette fois je ne lui ferais
aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes; c’est à
cette phrase si simple que, serrant mes mains et parlant avec
une véhémence que je ne puis vous rendre: «Oui, ma tante,
m’a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous
respecte et vous chérit, et, comme vous dites, aimez-le pour
lui-même. Ne vous affligez pas de son bonheur et ne
troublez par aucun regret l’éternelle tranquillité dont il
espère jouir bientôt. Répétez-moi que vous m’aimez, que
vous me pardonnez; oui, vous me pardonnerez; je connais
votre bonté, mais comment espérer la même indulgence de
ceux que j’ai tant offensés?» Alors il s’est baissé sur moi
pour me cacher, je crois, des marques de douleur que le son
de sa voix me décelait malgré lui.
Émue plus que je ne puis vous dire, je me suis levée
précipitamment et sans doute il a remarqué mon effroi, car
sur-le-champ se composant davantage: «Pardon, a-t-il repris,
Page 427
pardon, madame, je sens que je m’égare malgré moi. Je vous
prie d’oublier mes discours et de vous souvenir seulement de
mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté,
d’aller vous en renouveler l’hommage avant mon départ.» Il
m’a semblé que cette dernière phrase m’engageait à terminer
ma visite, et je me suis en allée en effet.
Mais plus j’y réfléchis et moins je devine ce qu’il a voulu
dire. Quelle est cette affaire: la plus grande de sa vie? A quel
sujet me demande-t-il pardon? D’où lui est venu cet
attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà
fait ces questions mille fois sans pouvoir y répondre. Je ne
vois même rien là qui ait rapport à vous; cependant, comme
les yeux de l’amour sont plus clairvoyants que ceux de
l’amitié, je n’ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s’est
passé entre mon neveu et moi.
Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue
lettre, que je ferais plus longue encore sans la fatigue que je
ressens. Adieu, ma chère belle.
Du château de..., ce 20 octobre 17**.
prie d’oublier mes discours et de vous souvenir seulement de
mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté,
d’aller vous en renouveler l’hommage avant mon départ.» Il
m’a semblé que cette dernière phrase m’engageait à terminer
ma visite, et je me suis en allée en effet.
Mais plus j’y réfléchis et moins je devine ce qu’il a voulu
dire. Quelle est cette affaire: la plus grande de sa vie? A quel
sujet me demande-t-il pardon? D’où lui est venu cet
attendrissement involontaire en me parlant? Je me suis déjà
fait ces questions mille fois sans pouvoir y répondre. Je ne
vois même rien là qui ait rapport à vous; cependant, comme
les yeux de l’amour sont plus clairvoyants que ceux de
l’amitié, je n’ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s’est
passé entre mon neveu et moi.
Je me suis reprise à quatre fois pour écrire cette longue
lettre, que je ferais plus longue encore sans la fatigue que je
ressens. Adieu, ma chère belle.
Du château de..., ce 20 octobre 17**.
Page 428
L E T T RE CXXI I I
Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT.
J’ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m’avez
honoré, et dès hier je me suis transporté suivant vos désirs,
chez la personne en question. Je lui ai exposé l’objet et les
motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès
d’elle. Quelque attachée que je l’aie trouvée au parti sage
qu’elle avait pris d’abord, sur ce que je lui ai remontré
qu’elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à
votre heureux retour et de s’opposer ainsi, en quelque sorte,
aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à
recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la
dernière, et m’a chargé de vous annoncer qu’elle serait chez
elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous
convenir, vous voudrez bien l’en informer et lui en indiquer
un autre. Votre lettre sera reçue.
Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous
inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de
pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux
dispositions louables que vous me témoignez. Songez que
celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s’expose à
ce qu’elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie,
l’usage en est pourtant réglé par la justice, et qu’il peut venir
un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu
de vengeance.
Si vous continuez à m’honorer de votre confiance, je
vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis
aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient
mes occupations, mon affaire la plus importante sera
toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je
me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau
Le Père ANSELME au Vicomte de VALMONT.
J’ai reçu, monsieur le vicomte, la lettre dont vous m’avez
honoré, et dès hier je me suis transporté suivant vos désirs,
chez la personne en question. Je lui ai exposé l’objet et les
motifs de la démarche que vous demandiez de faire auprès
d’elle. Quelque attachée que je l’aie trouvée au parti sage
qu’elle avait pris d’abord, sur ce que je lui ai remontré
qu’elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à
votre heureux retour et de s’opposer ainsi, en quelque sorte,
aux vues miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à
recevoir votre visite, à condition, toutefois, que ce sera la
dernière, et m’a chargé de vous annoncer qu’elle serait chez
elle jeudi prochain, 28. Si ce jour ne pouvait pas vous
convenir, vous voudrez bien l’en informer et lui en indiquer
un autre. Votre lettre sera reçue.
Cependant, monsieur le vicomte, permettez-moi de vous
inviter à ne pas différer sans de fortes raisons, afin de
pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux
dispositions louables que vous me témoignez. Songez que
celui qui tarde à profiter du moment de la grâce s’expose à
ce qu’elle lui soit retirée; que si la bonté divine est infinie,
l’usage en est pourtant réglé par la justice, et qu’il peut venir
un moment où le Dieu de miséricorde se change en un Dieu
de vengeance.
Si vous continuez à m’honorer de votre confiance, je
vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis
aussitôt que vous le désirerez: quelque grandes que soient
mes occupations, mon affaire la plus importante sera
toujours de remplir les devoirs du saint ministère auquel je
me suis particulièrement dévoué; et le moment le plus beau
Page 429
de ma vie celui où je verrai mes efforts prospérer par la
bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous
sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le
Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également
à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre à lui, et
moi les moyens de vous y conduire. C’est avec son secours
que j’espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte
peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et
durable qu’on cherche vainement dans l’aveuglement des
passions humaines.
J’ai l’honneur d’être, avec une respectueuse
considération, etc.
Paris, ce 25 octobre 17**.
bénédiction du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous
sommes, nous ne pouvons rien par nous-mêmes! Mais le
Dieu qui vous rappelle peut tout, et nous devrons également
à sa bonté, vous le désir constant de vous rejoindre à lui, et
moi les moyens de vous y conduire. C’est avec son secours
que j’espère vous convaincre bientôt que la Religion sainte
peut donner seule, même en ce monde, le bonheur solide et
durable qu’on cherche vainement dans l’aveuglement des
passions humaines.
J’ai l’honneur d’être, avec une respectueuse
considération, etc.
Paris, ce 25 octobre 17**.
Page 430
L E T T RE CXXI V
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Au milieu de l’étonnement où m’a jetée, madame, la
nouvelle que j’ai apprise hier, je n’oublie pas la satisfaction
qu’elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part.
M. de Valmont ne s’occupe plus ni de moi ni de son amour,
et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les
fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J’ai été informée
de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s’est
adressé pour le diriger à l’avenir et aussi pour lui ménager
une entrevue avec moi, dont je juge que l’objet principal est
de me rendre mes lettres, qu’il avait gardées jusqu’ici malgré
la demande contraire que je lui en avais faite.
Je ne puis sans doute, qu’applaudir à cet heureux
changement et m’en féliciter si, comme il le dit, j’ai pu y
concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j’en
fusse l’instrument et qu’il m’en coûtât le repos de ma vie?
Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais
que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie,
pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu’il ne m’appartient pas
de sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui
demande sans cesse, et toujours vainement, la force de
vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne
la lui demandait pas et me laisse sans secours, entièrement
livrée à ma faiblesse.
Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que
l’enfant prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son
père que le fils qui ne s’était jamais absenté? Quel compte
avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et
quand il serait possible que nous eussions quelques droits
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Au milieu de l’étonnement où m’a jetée, madame, la
nouvelle que j’ai apprise hier, je n’oublie pas la satisfaction
qu’elle doit vous causer, et je me hâte de vous en faire part.
M. de Valmont ne s’occupe plus ni de moi ni de son amour,
et ne veut plus que réparer par une vie plus édifiante, les
fautes, ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J’ai été informée
de ce grand événement par le Père Anselme, auquel il s’est
adressé pour le diriger à l’avenir et aussi pour lui ménager
une entrevue avec moi, dont je juge que l’objet principal est
de me rendre mes lettres, qu’il avait gardées jusqu’ici malgré
la demande contraire que je lui en avais faite.
Je ne puis sans doute, qu’applaudir à cet heureux
changement et m’en féliciter si, comme il le dit, j’ai pu y
concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j’en
fusse l’instrument et qu’il m’en coûtât le repos de ma vie?
Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais
que par mon infortune? Oh! mon indulgente amie,
pardonnez-moi cette plainte. Je sais qu’il ne m’appartient pas
de sonder les décrets de Dieu, mais tandis que je lui
demande sans cesse, et toujours vainement, la force de
vaincre mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne
la lui demandait pas et me laisse sans secours, entièrement
livrée à ma faiblesse.
Mais étouffons ce coupable murmure. Ne sais-je pas que
l’enfant prodigue à son retour, obtint plus de grâces de son
père que le fils qui ne s’était jamais absenté? Quel compte
avons-nous à demander à celui qui ne nous doit rien? Et
quand il serait possible que nous eussions quelques droits
Page 431
auprès de lui, quels pourraient être les miens? Me vanterais-
je d’une sagesse que déjà je ne dois qu’à Valmont? Il m’a
sauvée, et j’oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non,
mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le
prix. Sans doute il fallait qu’il revînt à son tour au Père
commun. Le Dieu qui l’a formé devait chérir son ouvrage. Il
n’avait point créé cet être charmant pour n’en faire qu’un
réprouvé. C’est à moi de porter la peine de mon audacieuse
imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu’il m’était
défendu de l’aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.
Ma faute ou mon malheur est de m’être refusée trop
longtemps à cette vérité. Vous m’êtes témoin, ma chère et
digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice aussitôt
que j’en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu’il fût entier, il
y manquait que M. de Valmont ne la partageât point. Vous
avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente
le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous
éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai
ce cœur rebelle, je l’accoutumerai aux humiliations.
C’est surtout pour y parvenir que j’ai enfin consenti à
recevoir jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont.
Là, je l’entendrai me dire lui-même que je ne suis plus rien,
que l’impression faible et passagère que j’avais faite sur lui
est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur
moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne
me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu’il refusa si
longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son
indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et
qui ne l’intéressent plus, et mes mains tremblantes, en
recevant ce dépôt honteux, sentiront qu’il leur est remis
d’une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai
s’éloigner... s’éloigner pour jamais, et mes regards qui le
suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!
Et j’étais réservée à tant d’humiliation! Ah! que du moins
je me la rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de
ma faiblesse... Oui, ces lettres qu’il ne se soucie plus de
je d’une sagesse que déjà je ne dois qu’à Valmont? Il m’a
sauvée, et j’oserais me plaindre en souffrant pour lui! Non,
mes souffrances me seront chères si son bonheur en est le
prix. Sans doute il fallait qu’il revînt à son tour au Père
commun. Le Dieu qui l’a formé devait chérir son ouvrage. Il
n’avait point créé cet être charmant pour n’en faire qu’un
réprouvé. C’est à moi de porter la peine de mon audacieuse
imprudence; ne devais-je pas sentir que, puisqu’il m’était
défendu de l’aimer, je ne devais pas me permettre de le voir.
Ma faute ou mon malheur est de m’être refusée trop
longtemps à cette vérité. Vous m’êtes témoin, ma chère et
digne amie, que je me suis soumise à ce sacrifice aussitôt
que j’en ai reconnu la nécessité; mais, pour qu’il fût entier, il
y manquait que M. de Valmont ne la partageât point. Vous
avouerai-je que cette idée est à présent ce qui me tourmente
le plus? Insupportable orgueil qui adoucit les maux que nous
éprouvons par ceux que nous faisons souffrir! Ah! je vaincrai
ce cœur rebelle, je l’accoutumerai aux humiliations.
C’est surtout pour y parvenir que j’ai enfin consenti à
recevoir jeudi prochain, la pénible visite de M. de Valmont.
Là, je l’entendrai me dire lui-même que je ne suis plus rien,
que l’impression faible et passagère que j’avais faite sur lui
est entièrement effacée! Je verrai ses regards se porter sur
moi sans émotion, tandis que la crainte de déceler la mienne
me fera baisser les yeux. Ces mêmes lettres qu’il refusa si
longtemps à mes demandes réitérées, je les recevrai de son
indifférence, il me les remettra comme des objets inutiles et
qui ne l’intéressent plus, et mes mains tremblantes, en
recevant ce dépôt honteux, sentiront qu’il leur est remis
d’une main ferme et tranquille! Enfin, je le verrai
s’éloigner... s’éloigner pour jamais, et mes regards qui le
suivront ne verront pas les siens se retourner sur moi!
Et j’étais réservée à tant d’humiliation! Ah! que du moins
je me la rende utile en me pénétrant par elle du sentiment de
ma faiblesse... Oui, ces lettres qu’il ne se soucie plus de
Page 432
garder, je les conserverai précieusement. Je m’imposerai la
honte de les relire chaque jour, jusqu’à ce que mes larmes en
aient effacé les dernières traces, et les siennes je les brûlerai
comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon
âme. Oh! qu’est-ce donc que l’amour, s’il nous fait regretter
jusqu’aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on
peut craindre de le ressentir encore, même alors qu’on ne
l’inspire plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de
choix qu’entre la honte et le malheur, et souvent même les
réunit tous deux, et qu’au moins la prudence remplace la
vertu.
Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à
l’instant ce douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la
cause et l’objet! Cette visite m’importune; je me repens
d’avoir promis. Hé! qu’a-t-il besoin de me revoir encore?
que sommes-nous à présent l’un à l’autre? S’il m’a offensée,
je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses
torts, je l’en loue. Je ferai plus, je l’imiterai; et séduite par les
mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son
projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher?
Le plus pressé pour chacun de nous n’est-il pas d’oublier
l’autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique
soin.
Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès
de vous que j’irai m’occuper de ce travail difficile. Si j’ai
besoin de secours, peut-être même de consolation, je n’en
veux recevoir que de vous. Vous seule savez m’entendre et
parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute
mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder
les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai
ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos
bontés pour moi sera de m’en avoir enfin rendue digne.
Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je
le présume au moins par le trouble où je n’ai pas cessée
d’être en vous écrivant. S’il s’y trouvait quelques sentiments
dont j’aie à rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je
honte de les relire chaque jour, jusqu’à ce que mes larmes en
aient effacé les dernières traces, et les siennes je les brûlerai
comme infectées du poison dangereux qui a corrompu mon
âme. Oh! qu’est-ce donc que l’amour, s’il nous fait regretter
jusqu’aux dangers auxquels il nous expose; si, surtout on
peut craindre de le ressentir encore, même alors qu’on ne
l’inspire plus! Fuyons cette passion funeste qui ne laisse de
choix qu’entre la honte et le malheur, et souvent même les
réunit tous deux, et qu’au moins la prudence remplace la
vertu.
Que ce jeudi est encore loin! que ne puis-je consommer à
l’instant ce douloureux sacrifice et en oublier à la fois et la
cause et l’objet! Cette visite m’importune; je me repens
d’avoir promis. Hé! qu’a-t-il besoin de me revoir encore?
que sommes-nous à présent l’un à l’autre? S’il m’a offensée,
je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer ses
torts, je l’en loue. Je ferai plus, je l’imiterai; et séduite par les
mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand son
projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher?
Le plus pressé pour chacun de nous n’est-il pas d’oublier
l’autre? Ah! sans doute, et ce sera dorénavant mon unique
soin.
Si vous le permettez, mon aimable amie, ce sera auprès
de vous que j’irai m’occuper de ce travail difficile. Si j’ai
besoin de secours, peut-être même de consolation, je n’en
veux recevoir que de vous. Vous seule savez m’entendre et
parler à mon cœur. Votre précieuse amitié remplira toute
mon existence. Rien ne me paraîtra difficile pour seconder
les soins que vous voudrez bien vous donner. Je vous devrai
ma tranquillité, mon bonheur, ma vertu, et le fruit de vos
bontés pour moi sera de m’en avoir enfin rendue digne.
Je me suis, je crois beaucoup égarée dans cette lettre, je
le présume au moins par le trouble où je n’ai pas cessée
d’être en vous écrivant. S’il s’y trouvait quelques sentiments
dont j’aie à rougir, couvrez-les de votre indulgente amitié. Je
Page 433
m’en remets entièrement à elle. Ce n’est pas à vous que je
veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.
Adieu, ma respectable amie. J’espère sous peu de jours,
vous annoncer celui de mon arrivée.
Paris, ce 25 octobre 17**.
Pl. X
veux dérober aucun des mouvements de mon cœur.
Adieu, ma respectable amie. J’espère sous peu de jours,
vous annoncer celui de mon arrivée.
Paris, ce 25 octobre 17**.
Pl. X
Page 434
Anonyme
Lettre CXXV
Lettre CXXV
Page 435
Page 436
L E T T RE CXXV
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé
croire qu’elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à
moi, entièrement à moi, et depuis hier elle n’a plus rien à
m’accorder.
Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir
l’apprécier, mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai
ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix
d’une femme jusque dans le moment même de sa faiblesse?
Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes
femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une
résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et
ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n’est
pourtant pas non plus celui de l’amour; car enfin, si j’ai eu
quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments
de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime,
j’ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand
même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté
un peu plus loin que je ne comptais; quand j’aurais un
moment partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître,
cette illusion passagère serait dissipée à présent, et cependant
le même charme subsiste. J’aurais même, je l’avoue, un
plaisir assez doux à m’y livrer, s’il ne me causait quelque
inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un
écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il
faut, avant tout le combattre et l’approfondir.
Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me
plais au moins dans cette idée et je voudrais qu’elle fût vraie.
Dans la foule des femmes auprès desquelles j’ai rempli
jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant, je n’en avais
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
La voilà donc vaincue cette femme superbe qui avait osé
croire qu’elle pourrait me résister! Oui, mon amie, elle est à
moi, entièrement à moi, et depuis hier elle n’a plus rien à
m’accorder.
Je suis encore trop plein de mon bonheur pour pouvoir
l’apprécier, mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai
ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix
d’une femme jusque dans le moment même de sa faiblesse?
Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes
femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une
résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe? et
ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle? ce n’est
pourtant pas non plus celui de l’amour; car enfin, si j’ai eu
quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments
de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime,
j’ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand
même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté
un peu plus loin que je ne comptais; quand j’aurais un
moment partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître,
cette illusion passagère serait dissipée à présent, et cependant
le même charme subsiste. J’aurais même, je l’avoue, un
plaisir assez doux à m’y livrer, s’il ne me causait quelque
inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un
écolier par un sentiment involontaire et inconnu? Non, il
faut, avant tout le combattre et l’approfondir.
Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause! Je me
plais au moins dans cette idée et je voudrais qu’elle fût vraie.
Dans la foule des femmes auprès desquelles j’ai rempli
jusqu’à ce jour le rôle et les fonctions d’amant, je n’en avais
Page 437
encore rencontré aucune qui n’eût, au moins, autant d’envie
de se rendre que j’en avais de l’y déterminer; je m’étais
même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que
la moitié du chemin, par opposition à tant d’autres, dont la
défense provocante ne couvre jamais qu’imparfaitement les
premières avances qu’elles ont faites.
Ici, au contraire, j’ai trouvé une première prévention
défavorable et fondée depuis sur les conseils et les rapports
d’une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité
naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée; un
attachement à la vertu que la religion dirigeait, et qui
comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches
éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes
n’avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.
Ce n’est donc pas comme dans mes autres aventures, une
simple capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est
plus facile de profiter que de s’enorgueillir; c’est une victoire
complète, achetée par une campagne pénible et décidée par
de savantes manœuvres. Il n’est donc pas surprenant que ce
succès dû à moi seul, m’en devienne plus précieux, et le
surcroît de plaisir que j’ai éprouvé dans mon triomphe et que
je ressens encore n’est que la douce impression du sentiment
de la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve
l’humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque
manière de l’esclave même que je me serais asservie, que je
n’aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur, et que la
faculté de m’en faire jouir dans toute son énergie soit
réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.
Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette
importante occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me
laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours
briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté.
Mais je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par
quels moyens j’en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à
quoi s’expose la sagesse en essayant de secourir la folie.
J’étudiais si attentivement mes discours et les réponses que
de se rendre que j’en avais de l’y déterminer; je m’étais
même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que
la moitié du chemin, par opposition à tant d’autres, dont la
défense provocante ne couvre jamais qu’imparfaitement les
premières avances qu’elles ont faites.
Ici, au contraire, j’ai trouvé une première prévention
défavorable et fondée depuis sur les conseils et les rapports
d’une femme haineuse, mais clairvoyante; une timidité
naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée; un
attachement à la vertu que la religion dirigeait, et qui
comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches
éclatantes inspirées par ces différents motifs, et qui toutes
n’avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.
Ce n’est donc pas comme dans mes autres aventures, une
simple capitulation plus ou moins avantageuse et dont il est
plus facile de profiter que de s’enorgueillir; c’est une victoire
complète, achetée par une campagne pénible et décidée par
de savantes manœuvres. Il n’est donc pas surprenant que ce
succès dû à moi seul, m’en devienne plus précieux, et le
surcroît de plaisir que j’ai éprouvé dans mon triomphe et que
je ressens encore n’est que la douce impression du sentiment
de la gloire. Je chéris cette façon de voir qui me sauve
l’humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque
manière de l’esclave même que je me serais asservie, que je
n’aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur, et que la
faculté de m’en faire jouir dans toute son énergie soit
réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.
Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette
importante occasion, et vous pouvez être sûre que je ne me
laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours
briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté.
Mais je vous parle de ma rupture, et vous ignorez encore par
quels moyens j’en ai acquis le droit; lisez donc, et voyez à
quoi s’expose la sagesse en essayant de secourir la folie.
J’étudiais si attentivement mes discours et les réponses que
Page 438
j’obtenais, que j’espère vous rendre les uns et les autres avec
une exactitude dont vous serez contente.
Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48],
quel médiateur j’avais choisi pour me rapprocher de ma belle
et avec quel zèle le saint personnage s’est employé pour
nous réunir. Ce qu’il faut vous dire encore et que j’avais
appris par une lettre interceptée suivant l’usage, c’est que la
crainte et la petite humiliation d’être quittée avaient un peu
dérangé la prudence de l’austère dévote et avaient rempli son
cœur et sa tête de sentiments et d’idées qui, pour n’avoir pas
le sens commun, n’en étaient pas moins intéressants. C’est
après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu’hier jeudi 28,
jour préfix et donné par l’ingrate, je me suis présenté chez
elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en
vainqueur couronné.
Il était six heures du soir quand j’arrivai chez la belle
recluse, car depuis son retour sa porte était restée fermée à
tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m’annonça,
mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester
dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le
domestique qui m’avait introduit eut à faire quelque service
dans l’appartement, elle en parut impatientée. Nous
remplîmes cet intervalle par les compliments d’usage. Mais
pour ne rien perdre d’un temps dont tous les moments étaient
précieux, j’examinais soigneusement le local et, dès lors, je
marquai de l’œil le théâtre de ma victoire. J’aurais pu en
choisir un plus commode, car, dans cette même chambre il se
trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu’en face d’elle
était un portrait du mari et j’eus peur je l’avoue, qu’avec une
femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de
ce côté ne détruisît en un moment l’ouvrage de tant de soins.
Enfin, nous restâmes seuls et j’entrai en matière.
Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme
avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint
du traitement rigoureux que j’avais éprouvé et j’ai
particulièrement appuyé sur le mépris qu’on m’avait
une exactitude dont vous serez contente.
Vous verrez, par les deux copies des lettres ci-jointes[48],
quel médiateur j’avais choisi pour me rapprocher de ma belle
et avec quel zèle le saint personnage s’est employé pour
nous réunir. Ce qu’il faut vous dire encore et que j’avais
appris par une lettre interceptée suivant l’usage, c’est que la
crainte et la petite humiliation d’être quittée avaient un peu
dérangé la prudence de l’austère dévote et avaient rempli son
cœur et sa tête de sentiments et d’idées qui, pour n’avoir pas
le sens commun, n’en étaient pas moins intéressants. C’est
après ces préliminaires nécessaires à savoir, qu’hier jeudi 28,
jour préfix et donné par l’ingrate, je me suis présenté chez
elle en esclave timide et repentant, pour en sortir en
vainqueur couronné.
Il était six heures du soir quand j’arrivai chez la belle
recluse, car depuis son retour sa porte était restée fermée à
tout le monde. Elle essaya de se lever quand on m’annonça,
mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester
dans cette situation: elle se rassit sur-le-champ. Comme le
domestique qui m’avait introduit eut à faire quelque service
dans l’appartement, elle en parut impatientée. Nous
remplîmes cet intervalle par les compliments d’usage. Mais
pour ne rien perdre d’un temps dont tous les moments étaient
précieux, j’examinais soigneusement le local et, dès lors, je
marquai de l’œil le théâtre de ma victoire. J’aurais pu en
choisir un plus commode, car, dans cette même chambre il se
trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu’en face d’elle
était un portrait du mari et j’eus peur je l’avoue, qu’avec une
femme si singulière un seul regard que le hasard dirigerait de
ce côté ne détruisît en un moment l’ouvrage de tant de soins.
Enfin, nous restâmes seuls et j’entrai en matière.
Après avoir exposé en peu de mots que le Père Anselme
avait dû informer des motifs de ma visite, je me suis plaint
du traitement rigoureux que j’avais éprouvé et j’ai
particulièrement appuyé sur le mépris qu’on m’avait
Page 439
témoigné. On s’en est défendu comme je m’y attendais et
comme vous vous y attendiez bien aussi, j’en ai fondé la
preuve sur la méfiance et l’effroi que j’avais inspirés, sur la
suite scandaleuse qui s’en était suivie, le refus de répondre à
mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on
commençait une justification qui aurait été bien facile, j’ai
cru devoir l’interrompre et pour me faire pardonner cette
manière brusque, je l’ai couverte aussitôt par une cajolerie:
«Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur
une impression si profonde, tant de vertus n’en ont pas
moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de
m’en rapprocher, j’avais osé m’en croire digne. Je ne vous
reproche point d’en avoir jugé autrement, mais je me punis
de mon erreur.» Comme on gardait le silence de l’embarras,
j’ai continué: «J’ai désiré, madame, ou de me justifier à vos
yeux ou d’obtenir de vous le pardon des torts que vous me
supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque
tranquillité des jours auxquels je n’attache plus de prix
depuis que vous avez refusé de les embellir.»
Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne
me permettait pas...» Et la difficulté d’achever le mensonge
que le devoir exigeait n’a pas permis de finir la phrase. J’ai
donc repris du ton le plus tendre: «Il est donc vrai que c’est
moi que vous avez fui?—Ce départ était nécessaire.—Et que
vous m’éloignez de vous?—Il le faut.—Et pour toujours?—
Je le dois.» Je n’ai pas besoin de vous dire que pendant ce
court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et
que ses yeux ne s’élevaient pas jusqu’à moi.
Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante;
ainsi, me levant avec l’air du dépit: «Votre fermeté, dis-je
alors, me rend toute la mienne. Eh bien! oui, madame, nous
serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez, et
vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.» Un peu
surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: «La
résolution que vous avez prise..., dit-elle.—N’est que l’effet
de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez
comme vous vous y attendiez bien aussi, j’en ai fondé la
preuve sur la méfiance et l’effroi que j’avais inspirés, sur la
suite scandaleuse qui s’en était suivie, le refus de répondre à
mes lettres, celui même de les recevoir, etc., etc. Comme on
commençait une justification qui aurait été bien facile, j’ai
cru devoir l’interrompre et pour me faire pardonner cette
manière brusque, je l’ai couverte aussitôt par une cajolerie:
«Si tant de charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon cœur
une impression si profonde, tant de vertus n’en ont pas
moins fait sur mon âme. Séduit, sans doute, par le désir de
m’en rapprocher, j’avais osé m’en croire digne. Je ne vous
reproche point d’en avoir jugé autrement, mais je me punis
de mon erreur.» Comme on gardait le silence de l’embarras,
j’ai continué: «J’ai désiré, madame, ou de me justifier à vos
yeux ou d’obtenir de vous le pardon des torts que vous me
supposez, afin de pouvoir au moins terminer avec quelque
tranquillité des jours auxquels je n’attache plus de prix
depuis que vous avez refusé de les embellir.»
Ici, on a pourtant essayé de répondre: «Mon devoir ne
me permettait pas...» Et la difficulté d’achever le mensonge
que le devoir exigeait n’a pas permis de finir la phrase. J’ai
donc repris du ton le plus tendre: «Il est donc vrai que c’est
moi que vous avez fui?—Ce départ était nécessaire.—Et que
vous m’éloignez de vous?—Il le faut.—Et pour toujours?—
Je le dois.» Je n’ai pas besoin de vous dire que pendant ce
court dialogue la voix de la tendre prude était oppressée et
que ses yeux ne s’élevaient pas jusqu’à moi.
Je jugeai devoir animer un peu cette scène languissante;
ainsi, me levant avec l’air du dépit: «Votre fermeté, dis-je
alors, me rend toute la mienne. Eh bien! oui, madame, nous
serons séparés, séparés même plus que vous ne pensez, et
vous vous féliciterez à loisir de votre ouvrage.» Un peu
surprise de ce ton de reproche, elle voulut répliquer: «La
résolution que vous avez prise..., dit-elle.—N’est que l’effet
de mon désespoir, repris-je avec emportement. Vous avez
Page 440
voulu que je sois malheureux; je vous prouverai que vous
avez réussi au delà même de vos souhaits.—Je désire votre
bonheur», répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à
annoncer une émotion assez forte. Aussi, me précipitant à ses
genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: «Ah!
cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur
que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous?
Ah! jamais! jamais!» J’avoue qu’en me livrant à ce point,
j’avais beaucoup compté sur le secours des larmes; mais soit
mauvaise disposition, soit peut-être seulement l’effet de
l’attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me
fut impossible de pleurer.
Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une
femme tout moyen était également bon et qu’il suffisait de
l’étonner par un grand mouvement pour que l’impression en
restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à
la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela,
changeant seulement l’inflexion de ma voix et gardant la
même posture: «Oui, continuai-je, j’en fais le serment à vos
pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces
dernières paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce
que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais
elle se leva d’un air effrayé et s’échappa de mes bras, dont je
l’avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir,
car j’avais remarqué plusieurs fois que les scènes de
désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule
dès qu’elles devenaient longues, ou ne laissaient que des
ressources vraiment tragiques et que j’étais fort éloigné de
vouloir prendre. Cependant, tandis qu’elle se dérobait à moi,
j’ajoutai d’un ton bas et sinistre, mais de façon qu’elle pût
m’entendre: «Eh bien! la mort!»
Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je
jetai sur elle comme au hasard, des regards farouches qui,
pour avoir l’air d’être égarés, n’en étaient pas moins
clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la
respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras
avez réussi au delà même de vos souhaits.—Je désire votre
bonheur», répondit-elle. Et le son de sa voix commençait à
annoncer une émotion assez forte. Aussi, me précipitant à ses
genoux et du ton dramatique que vous me connaissez: «Ah!
cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un bonheur
que vous ne partagiez pas? Où donc le trouver loin de vous?
Ah! jamais! jamais!» J’avoue qu’en me livrant à ce point,
j’avais beaucoup compté sur le secours des larmes; mais soit
mauvaise disposition, soit peut-être seulement l’effet de
l’attention pénible et continuelle que je mettais à tout, il me
fut impossible de pleurer.
Par bonheur, je me ressouvins que pour subjuguer une
femme tout moyen était également bon et qu’il suffisait de
l’étonner par un grand mouvement pour que l’impression en
restât profonde et favorable. Je suppléai donc par la terreur à
la sensibilité qui se trouvait en défaut, et pour cela,
changeant seulement l’inflexion de ma voix et gardant la
même posture: «Oui, continuai-je, j’en fais le serment à vos
pieds, vous posséder ou mourir.» En prononçant ces
dernières paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce
que la timide personne vit ou crut voir dans les miens, mais
elle se leva d’un air effrayé et s’échappa de mes bras, dont je
l’avais entourée. Il est vrai que je ne fis rien pour la retenir,
car j’avais remarqué plusieurs fois que les scènes de
désespoir menées trop vivement, tombaient dans le ridicule
dès qu’elles devenaient longues, ou ne laissaient que des
ressources vraiment tragiques et que j’étais fort éloigné de
vouloir prendre. Cependant, tandis qu’elle se dérobait à moi,
j’ajoutai d’un ton bas et sinistre, mais de façon qu’elle pût
m’entendre: «Eh bien! la mort!»
Je me relevai alors, et gardant un moment le silence, je
jetai sur elle comme au hasard, des regards farouches qui,
pour avoir l’air d’être égarés, n’en étaient pas moins
clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré, la
respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras
Page 441
tremblants et à demi élevés, tout me prouvait assez que
l’effet était tel que j’avais voulu le produire; mais comme en
amour rien ne se finit que de très près et que nous étions
alors assez loin l’un de l’autre, il fallait avant tout se
rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt
possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les
effets de cet état violent sans en affaiblir l’impression.
Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J’ai voulu
vivre pour votre bonheur et je l’ai troublé. Je me dévoue
pour votre tranquillité et je la trouble encore.» Ensuite, d’un
air composé, mais contraint: «Pardon, madame; peu
accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer
les mouvements. Si j’ai eu tort de m’y livrer, songez au
moins que c’est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous,
calmez-vous, je vous en conjure.» Et, pendant ce long
discours, je me rapprochais insensiblement. «Si vous voulez
que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même
soyez donc plus tranquille.—Eh bien oui, je vous le
promets», lui dis-je. J’ajoutai d’une voix plus faible: «Si
l’effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais,
repris-je aussitôt d’un air égaré, je suis venu, n’est-il pas vrai
pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les
reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me
laissez rien qui puisse affaiblir mon courage.» Et tirant de
ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, ce dépôt
trompeur des assurances de votre amitié! Il m’attachait à la
vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit
me séparer de vous pour jamais.»
Ici, l’amante craintive céda entièrement à sa tendre
inquiétude: «Mais, monsieur de Valmont, qu’avez-vous et
que voulez-vous dire? La démarche que vous faites
aujourd’hui n’est-elle pas volontaire? N’est-ce pas le fruit de
vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous ont
fait approuver vous-même le parti nécessaire que j’ai suivi
par devoir?—Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.
—Et quel est-il?—Le seul qui puisse en me séparant de
l’effet était tel que j’avais voulu le produire; mais comme en
amour rien ne se finit que de très près et que nous étions
alors assez loin l’un de l’autre, il fallait avant tout se
rapprocher. Ce fut pour y parvenir que je passai le plus tôt
possible à une apparente tranquillité, propre à calmer les
effets de cet état violent sans en affaiblir l’impression.
Ma transition fut: «Je suis bien malheureux. J’ai voulu
vivre pour votre bonheur et je l’ai troublé. Je me dévoue
pour votre tranquillité et je la trouble encore.» Ensuite, d’un
air composé, mais contraint: «Pardon, madame; peu
accoutumé aux orages des passions, je sais mal en réprimer
les mouvements. Si j’ai eu tort de m’y livrer, songez au
moins que c’est pour la dernière fois. Ah! calmez-vous,
calmez-vous, je vous en conjure.» Et, pendant ce long
discours, je me rapprochais insensiblement. «Si vous voulez
que je me calme, répondit la belle effarouchée, vous-même
soyez donc plus tranquille.—Eh bien oui, je vous le
promets», lui dis-je. J’ajoutai d’une voix plus faible: «Si
l’effort est grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais,
repris-je aussitôt d’un air égaré, je suis venu, n’est-il pas vrai
pour vous rendre vos lettres? De grâce, daignez les
reprendre. Ce douloureux sacrifice me reste à faire: ne me
laissez rien qui puisse affaiblir mon courage.» Et tirant de
ma poche le précieux recueil: «Le voilà, dis-je, ce dépôt
trompeur des assurances de votre amitié! Il m’attachait à la
vie, reprenez-le. Donnez ainsi vous-même le signal qui doit
me séparer de vous pour jamais.»
Ici, l’amante craintive céda entièrement à sa tendre
inquiétude: «Mais, monsieur de Valmont, qu’avez-vous et
que voulez-vous dire? La démarche que vous faites
aujourd’hui n’est-elle pas volontaire? N’est-ce pas le fruit de
vos propres réflexions et ne sont-ce pas elles qui vous ont
fait approuver vous-même le parti nécessaire que j’ai suivi
par devoir?—Eh bien! ai-je repris, ce parti a décidé le mien.
—Et quel est-il?—Le seul qui puisse en me séparant de
Page 442
vous, mettre un terme à mes peines.—Mais, répondez-moi,
quel est-il?» Là, je la pressai de mes bras sans qu’elle se
défendît aucunement, et jugeant par cet oubli des
bienséances combien l’émotion était forte et puissante:
«Femme adorable, lui dis-je en risquant l’enthousiasme,
vous n’avez pas d’idée de l’amour que vous inspirez; vous
ne saurez jamais jusqu’à quel point vous fûtes adorée et de
combien ce sentiment m’était plus cher que mon existence!
Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! puissent-
ils s’embellir de tout le bonheur dont vous m’avez privé!
Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme,
et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus
pénible à mon cœur. Adieu.»
Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter
avec violence, j’observais l’altération de la figure, je voyais
surtout les larmes la suffoquer et ne couler cependant que
rares et pénibles. Ce ne fut qu’alors que je pris le parti de
feindre de m’éloigner; aussi, me retenant avec force: «Non,
écoutez-moi, dit-elle vivement.—Laissez-moi, répondis-je.
—Vous m’écouterez, je le veux.—Il faut vous fuir, il le faut!
—Non!...» s’écria-t-elle. A ce dernier mot, elle se précipita
ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais
encore d’un si heureux succès, je feignis un grand effroi,
mais tout en m’effrayant, je la conduisais, ou la portais vers
le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et
en effet, elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son
heureux vainqueur.
Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois,
une pureté de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez
que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette
guerre que nous avons remarqué souvent être si semblable à
l’autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J’ai
forcé à combattre l’ennemi, qui ne voulait que temporiser; je
me suis donné par de savantes manœuvres, le choix du
terrain et celui des dispositions; j’ai su inspirer la sécurité à
l’ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j’ai
quel est-il?» Là, je la pressai de mes bras sans qu’elle se
défendît aucunement, et jugeant par cet oubli des
bienséances combien l’émotion était forte et puissante:
«Femme adorable, lui dis-je en risquant l’enthousiasme,
vous n’avez pas d’idée de l’amour que vous inspirez; vous
ne saurez jamais jusqu’à quel point vous fûtes adorée et de
combien ce sentiment m’était plus cher que mon existence!
Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles! puissent-
ils s’embellir de tout le bonheur dont vous m’avez privé!
Payez au moins ce vœu sincère par un regret, par une larme,
et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus
pénible à mon cœur. Adieu.»
Tandis que je parlais ainsi, je sentais son cœur palpiter
avec violence, j’observais l’altération de la figure, je voyais
surtout les larmes la suffoquer et ne couler cependant que
rares et pénibles. Ce ne fut qu’alors que je pris le parti de
feindre de m’éloigner; aussi, me retenant avec force: «Non,
écoutez-moi, dit-elle vivement.—Laissez-moi, répondis-je.
—Vous m’écouterez, je le veux.—Il faut vous fuir, il le faut!
—Non!...» s’écria-t-elle. A ce dernier mot, elle se précipita
ou plutôt tomba évanouie entre mes bras. Comme je doutais
encore d’un si heureux succès, je feignis un grand effroi,
mais tout en m’effrayant, je la conduisais, ou la portais vers
le lieu précédemment désigné pour le champ de ma gloire; et
en effet, elle ne revint à elle que soumise et déjà livrée à son
heureux vainqueur.
Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez, je crois,
une pureté de méthode qui vous fera plaisir, et vous verrez
que je ne me suis écarté en rien des vrais principes de cette
guerre que nous avons remarqué souvent être si semblable à
l’autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric. J’ai
forcé à combattre l’ennemi, qui ne voulait que temporiser; je
me suis donné par de savantes manœuvres, le choix du
terrain et celui des dispositions; j’ai su inspirer la sécurité à
l’ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite; j’ai
Page 443
su y faire succéder la terreur avant d’en venir au combat; je
n’ai rien mis au hasard que par la considération d’un grand
avantage en cas de succès et la certitude des ressources en
cas de défaite; enfin je n’ai engagé l’action qu’avec une
retraite assurée par où je pusse couvrir et conserver tout ce
que j’avais conquis précédemment. C’est, je crois, tout ce
qu’on peut faire; mais je crains à présent, de m’être amolli,
comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui
s’est passé depuis.
Je m’attendais bien qu’un si grand événement ne se
passerait pas sans les larmes et le désespoir d’usage; et si je
remarquai d’abord un peu plus de confusion et une sorte de
recueillement, j’attribuai l’un et l’autre à l’état de prude:
aussi, sans m’occuper de ces légères différences que je
croyais purement locales, je suivais simplement la grande
route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive
d’ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu’une
seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je
ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment
effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous
laquelle elle se montrait.
Figurez-vous une femme assise, d’une raideur immobile
et d’une figure invariable; n’ayant l’air ni de penser, ni
d’écouter, ni d’entendre; dont les yeux fixes laissent
échapper des larmes assez contenues, mais qui coulent sans
effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes discours; mais
si j’essayais de ramener son attention vers moi par une
caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente
apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les
convulsions, les sanglots et quelques cris par intervalle, mais
sans un mot articulé.
Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes;
la dernière même fut si violente que j’en fus entièrement
découragé et craignis un moment d’avoir remporté une
victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d’usage
et dans le nombre se trouva celui-ci: «Et vous êtes dans le
n’ai rien mis au hasard que par la considération d’un grand
avantage en cas de succès et la certitude des ressources en
cas de défaite; enfin je n’ai engagé l’action qu’avec une
retraite assurée par où je pusse couvrir et conserver tout ce
que j’avais conquis précédemment. C’est, je crois, tout ce
qu’on peut faire; mais je crains à présent, de m’être amolli,
comme Annibal, dans les délices de Capoue. Voilà ce qui
s’est passé depuis.
Je m’attendais bien qu’un si grand événement ne se
passerait pas sans les larmes et le désespoir d’usage; et si je
remarquai d’abord un peu plus de confusion et une sorte de
recueillement, j’attribuai l’un et l’autre à l’état de prude:
aussi, sans m’occuper de ces légères différences que je
croyais purement locales, je suivais simplement la grande
route des consolations, bien persuadé que, comme il arrive
d’ordinaire, les sensations aideraient le sentiment, et qu’une
seule action ferait plus que tous les discours, que pourtant je
ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance vraiment
effrayante, moins encore par son excès que par la forme sous
laquelle elle se montrait.
Figurez-vous une femme assise, d’une raideur immobile
et d’une figure invariable; n’ayant l’air ni de penser, ni
d’écouter, ni d’entendre; dont les yeux fixes laissent
échapper des larmes assez contenues, mais qui coulent sans
effort. Telle était Mme de Tourvel pendant mes discours; mais
si j’essayais de ramener son attention vers moi par une
caresse, par le geste même le plus innocent, à cette apparente
apathie succédaient aussitôt la terreur, la suffocation, les
convulsions, les sanglots et quelques cris par intervalle, mais
sans un mot articulé.
Ces crises revinrent plusieurs fois et toujours plus fortes;
la dernière même fut si violente que j’en fus entièrement
découragé et craignis un moment d’avoir remporté une
victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs d’usage
et dans le nombre se trouva celui-ci: «Et vous êtes dans le
Page 444
désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur?» A ce mot,
l’adorable femme se tourna vers moi, et sa figure, quoique
encore un peu égarée, avait pourtant déjà repris son
expression céleste.—«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous
devinez ma réponse.—«Vous êtes donc heureux?» Je
redoublai les protestations.—«Et heureux par moi!» J’ajoutai
les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous
ses membres s’assoupirent; elle retomba avec mollesse,
appuyée sur son fauteuil, et m’abandonnant une main que
j’avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me
console et me soulage.»
Vous jugez qu’ainsi remis sur la voie, je ne la quittai
plus; c’était réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi
quand je voulus tenter un second succès, j’éprouvai d’abord
quelque résistance, et ce qui s’était passé auparavant me
rendait circonspect: mais ayant appelé à mon secours cette
même idée de mon bonheur, j’en ressentis bientôt les
favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre
personne; je ne puis plus supporter mon existence qu’autant
qu’elle servira à vous rendre heureux. Je m’y consacre tout
entière: dès ce moment je me donne à vous et vous
n’éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut avec
cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne
et ses charmes et qu’elle augmenta mon bonheur en le
partageant. L’ivresse fut complète et réciproque; et, pour la
première fois la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de
ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un
amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je
disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me
quittait point et j’ai eu besoin de me travailler pour m’en
distraire.
Ah! pourquoi n’êtes-vous pas ici pour balancer au moins
le charme de l’action par celui de la récompense? Mais je ne
perdrai rien pour attendre, n’est-il pas vrai? et j’espère
pouvoir regarder comme convenu entre nous, l’heureux
arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre.
l’adorable femme se tourna vers moi, et sa figure, quoique
encore un peu égarée, avait pourtant déjà repris son
expression céleste.—«Votre bonheur! me dit-elle.» Vous
devinez ma réponse.—«Vous êtes donc heureux?» Je
redoublai les protestations.—«Et heureux par moi!» J’ajoutai
les louanges et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous
ses membres s’assoupirent; elle retomba avec mollesse,
appuyée sur son fauteuil, et m’abandonnant une main que
j’avais osé prendre: «Je sens, dit-elle, que cette idée me
console et me soulage.»
Vous jugez qu’ainsi remis sur la voie, je ne la quittai
plus; c’était réellement la bonne et peut-être la seule. Aussi
quand je voulus tenter un second succès, j’éprouvai d’abord
quelque résistance, et ce qui s’était passé auparavant me
rendait circonspect: mais ayant appelé à mon secours cette
même idée de mon bonheur, j’en ressentis bientôt les
favorables effets: «Vous avez raison, me dit la tendre
personne; je ne puis plus supporter mon existence qu’autant
qu’elle servira à vous rendre heureux. Je m’y consacre tout
entière: dès ce moment je me donne à vous et vous
n’éprouverez de ma part ni refus, ni regrets». Ce fut avec
cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne
et ses charmes et qu’elle augmenta mon bonheur en le
partageant. L’ivresse fut complète et réciproque; et, pour la
première fois la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de
ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un
amour éternel; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je
disais. Enfin, même après nous être séparés, son idée ne me
quittait point et j’ai eu besoin de me travailler pour m’en
distraire.
Ah! pourquoi n’êtes-vous pas ici pour balancer au moins
le charme de l’action par celui de la récompense? Mais je ne
perdrai rien pour attendre, n’est-il pas vrai? et j’espère
pouvoir regarder comme convenu entre nous, l’heureux
arrangement que je vous ai proposé dans ma dernière lettre.
Page 445
Vous voyez que je m’exécute, et que, comme je vous l’ai
promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir
vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc
de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez là le
doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais
que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me
répondez seulement pas? Savez-vous que je vous gronderais
volontiers? Mais le bonheur porte à l’indulgence. Et puis je
n’oublie pas qu’en me replaçant au nombre de vos soupirants
je dois me soumettre, de nouveau à vos petites fantaisies.
Souvenez-vous cependant, que le nouvel amant ne veut rien
perdre des anciens droits de l’ami.
Adieu, comme autrefois... Oui, adieu, mon ange! je
t’envoie tous les baisers de l’amour.
P.-S.—Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de
prison, a été obligé de quitter son corps? C’est aujourd’hui la
nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni
d’un tort qu’il n’a pas eu, et votre succès est complet!
Paris, ce 29 octobre 17**.
[48] Lettres CXX et CXXII.
promis, mes affaires seront assez avancées pour pouvoir
vous donner une partie de mon temps. Dépêchez-vous donc
de renvoyer votre pesant Belleroche et laissez là le
doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi. Mais
que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me
répondez seulement pas? Savez-vous que je vous gronderais
volontiers? Mais le bonheur porte à l’indulgence. Et puis je
n’oublie pas qu’en me replaçant au nombre de vos soupirants
je dois me soumettre, de nouveau à vos petites fantaisies.
Souvenez-vous cependant, que le nouvel amant ne veut rien
perdre des anciens droits de l’ami.
Adieu, comme autrefois... Oui, adieu, mon ange! je
t’envoie tous les baisers de l’amour.
P.-S.—Savez-vous que Prévan, au bout de son mois de
prison, a été obligé de quitter son corps? C’est aujourd’hui la
nouvelle de tout Paris. En vérité, le voilà cruellement puni
d’un tort qu’il n’a pas eu, et votre succès est complet!
Paris, ce 29 octobre 17**.
[48] Lettres CXX et CXXII.
Page 446
L E T T RE CXXVI
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la
fatigue de ma dernière lettre ne m’avait rendu mes douleurs,
ce qui m’a encore privée tous ces jours-ci de l’usage de mon
bras. J’étais bien pressée de vous remercier des bonnes
nouvelles que vous m’avez données de mon neveu, et je ne
l’étais pas moins de vous en faire pour votre compte, de
sincères félicitations. On est forcé de reconnaître
véritablement là un coup de la Providence qui, en touchant
l’un, a aussi sauvé l’autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne
voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où
vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure,
vous avez je crois, quelques actions de grâces à lui rendre.
Ce n’est pas que je ne sente fort bien qu’il vous eût été plus
agréable que cette résolution vous fût venue la première, et
que celle de Valmont n’en eût été que la suite; il semble
même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en
eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre
aucun! Mais qu’est-ce que ces considérations légères, auprès
des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui
qui se sauve du naufrage se plaindre de n’avoir pas eu le
choix des moyens?
Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines
que vous redoutez s’allégeront d’elles-même; et quand elles
devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n’en
sentirez pas moins qu’elles seraient encore plus faciles à
supporter que les remords du crime et le mépris de soi-
même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette
apparente sévérité: l’amour est un sentiment indépendant que
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la
fatigue de ma dernière lettre ne m’avait rendu mes douleurs,
ce qui m’a encore privée tous ces jours-ci de l’usage de mon
bras. J’étais bien pressée de vous remercier des bonnes
nouvelles que vous m’avez données de mon neveu, et je ne
l’étais pas moins de vous en faire pour votre compte, de
sincères félicitations. On est forcé de reconnaître
véritablement là un coup de la Providence qui, en touchant
l’un, a aussi sauvé l’autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne
voulait que vous éprouver, vous a secourue au moment où
vos forces étaient épuisées; et malgré votre petit murmure,
vous avez je crois, quelques actions de grâces à lui rendre.
Ce n’est pas que je ne sente fort bien qu’il vous eût été plus
agréable que cette résolution vous fût venue la première, et
que celle de Valmont n’en eût été que la suite; il semble
même, humainement parlant, que les droits de notre sexe en
eussent été mieux conservés, et nous ne voulons en perdre
aucun! Mais qu’est-ce que ces considérations légères, auprès
des objets importants qui se trouvent remplis? Voit-on celui
qui se sauve du naufrage se plaindre de n’avoir pas eu le
choix des moyens?
Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines
que vous redoutez s’allégeront d’elles-même; et quand elles
devraient subsister toujours et dans leur entier, vous n’en
sentirez pas moins qu’elles seraient encore plus faciles à
supporter que les remords du crime et le mépris de soi-
même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette
apparente sévérité: l’amour est un sentiment indépendant que
Page 447
la prudence peut faire éviter, mais qu’elle ne saurait vaincre,
et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du
défaut absolu d’espoir. C’est ce dernier cas, dans lequel vous
êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement
mon avis. Il est cruel d’effrayer un malade désespéré qui
n’est plus susceptible que de consolations et de palliatifs;
mais il est sage d’éclairer un convalescent sur les dangers
qu’il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin,
et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être
nécessaires.
Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c’est
comme tel que je vous parle et que je vous dis que les petites
incommodités que vous ressentez à présent, et qui, peut-être
exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en
comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison
assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l’amie d’une
femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d’ajouter
que cette passion qui vous avait subjuguée, déjà si
malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son
objet. Si j’en crois ce qu’on m’en dit, mon neveu, que
j’avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en effet
beaucoup de qualités louables à beaucoup d’agréments, n’est
ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d’elles
et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je
crois bien que vous l’auriez converti. Jamais personne, sans
doute, n’en fut plus digne: mais tant d’autres s’en sont
flattées de même, dont l’espoir a été déçu, que j’aime bien
mieux que vous n’en soyez pas réduite à cette ressource.
Considérez à présent, ma chère belle, qu’au lieu de tant
de dangers que vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le
repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la
satisfaction d’avoir été la principale cause de l’heureux
retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit
en grande partie, l’ouvrage de votre courageuse résistance, et
qu’un moment de faiblesse de votre part n’eût peut-être
laissé mon neveu dans un égarement éternel. J’aime à penser
et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du
défaut absolu d’espoir. C’est ce dernier cas, dans lequel vous
êtes, qui me rend le courage et le droit de vous dire librement
mon avis. Il est cruel d’effrayer un malade désespéré qui
n’est plus susceptible que de consolations et de palliatifs;
mais il est sage d’éclairer un convalescent sur les dangers
qu’il a courus, pour lui inspirer la prudence dont il a besoin,
et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui être
nécessaires.
Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c’est
comme tel que je vous parle et que je vous dis que les petites
incommodités que vous ressentez à présent, et qui, peut-être
exigent quelques remèdes, ne sont pourtant rien en
comparaison de la maladie effrayante dont voilà la guérison
assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l’amie d’une
femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d’ajouter
que cette passion qui vous avait subjuguée, déjà si
malheureuse par elle-même, le devenait encore plus par son
objet. Si j’en crois ce qu’on m’en dit, mon neveu, que
j’avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en effet
beaucoup de qualités louables à beaucoup d’agréments, n’est
ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d’elles
et met presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je
crois bien que vous l’auriez converti. Jamais personne, sans
doute, n’en fut plus digne: mais tant d’autres s’en sont
flattées de même, dont l’espoir a été déçu, que j’aime bien
mieux que vous n’en soyez pas réduite à cette ressource.
Considérez à présent, ma chère belle, qu’au lieu de tant
de dangers que vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le
repos de votre conscience et votre propre tranquillité, la
satisfaction d’avoir été la principale cause de l’heureux
retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce ne soit
en grande partie, l’ouvrage de votre courageuse résistance, et
qu’un moment de faiblesse de votre part n’eût peut-être
laissé mon neveu dans un égarement éternel. J’aime à penser
Page 448
ainsi, et désire vous voir penser de même; vous y trouverez
vos premières consolations, et moi, de nouvelles raisons de
vous aimer davantage.
Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille,
comme vous me l’annoncez. Venez retrouver le calme et le
bonheur dans les mêmes lieux où vous l’aviez perdu; venez
surtout vous réjouir avec votre tendre mère d’avoir si
heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée de ne
rien faire qui ne fût digne d’elle et de vous!
Du château de..., ce 30 octobre 17**.
vos premières consolations, et moi, de nouvelles raisons de
vous aimer davantage.
Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille,
comme vous me l’annoncez. Venez retrouver le calme et le
bonheur dans les mêmes lieux où vous l’aviez perdu; venez
surtout vous réjouir avec votre tendre mère d’avoir si
heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée de ne
rien faire qui ne fût digne d’elle et de vous!
Du château de..., ce 30 octobre 17**.
Page 449
L E T T RE CXXVI I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Si je n’ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce
n’est pas que je n’en aie pas eu le temps; c’est tout
simplement qu’elle m’a donné de l’humeur, et que je ne lui
ai pas trouvé le sens commun. J’avais donc cru n’avoir rien
de mieux à faire que de la laisser dans l’oubli; mais puisque
vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées
qu’elle contient, et que vous prenez mon silence pour un
consentement, il faut vous dire clairement mon avis.
J’ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à
moi seule tout un sérail; mais il ne m’a jamais convenu d’en
faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à
présent que vous ne pouvez plus l’ignorer, vous jugerez
facilement combien votre proposition a dû me paraître
ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un goût
nouveau, pour m’occuper de vous? Et pour m’en occuper
comment? en attendant à mon tour, et en esclave soumise,
les sublimes faveurs de votre Hautesse. Quand, par exemple,
vous voudrez vous distraire un moment de ce charme
inconnu que l’adorable, la céleste Mme de Tourvel, vous a
fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de
compromettre, auprès de l’attachante Cécile, l’idée
supérieure que vous êtes bien aise qu’elle conserve de vous;
alors descendant jusqu’à moi, vous y viendrez chercher des
plaisirs moins vifs à la vérité, mais sans conséquence; et vos
précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à
mon bonheur.
Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même;
mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j’ai
beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Si je n’ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce
n’est pas que je n’en aie pas eu le temps; c’est tout
simplement qu’elle m’a donné de l’humeur, et que je ne lui
ai pas trouvé le sens commun. J’avais donc cru n’avoir rien
de mieux à faire que de la laisser dans l’oubli; mais puisque
vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées
qu’elle contient, et que vous prenez mon silence pour un
consentement, il faut vous dire clairement mon avis.
J’ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à
moi seule tout un sérail; mais il ne m’a jamais convenu d’en
faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à
présent que vous ne pouvez plus l’ignorer, vous jugerez
facilement combien votre proposition a dû me paraître
ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un goût
nouveau, pour m’occuper de vous? Et pour m’en occuper
comment? en attendant à mon tour, et en esclave soumise,
les sublimes faveurs de votre Hautesse. Quand, par exemple,
vous voudrez vous distraire un moment de ce charme
inconnu que l’adorable, la céleste Mme de Tourvel, vous a
fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de
compromettre, auprès de l’attachante Cécile, l’idée
supérieure que vous êtes bien aise qu’elle conserve de vous;
alors descendant jusqu’à moi, vous y viendrez chercher des
plaisirs moins vifs à la vérité, mais sans conséquence; et vos
précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à
mon bonheur.
Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même;
mais apparemment je ne le suis pas en modestie; car j’ai
beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-
Page 450
là. C’est peut-être un tort que j’ai; mais je vous préviens que
j’en ai beaucoup d’autres encore.
J’ai surtout celui de croire que l’écolier, le doucereux
Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans
s’en faire un mérite, une première passion, avant même
qu’elle ait été satisfaite, et m’aimant enfin comme on aime à
son âge, pourrait malgré ses vingt ans, travailler plus
efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je
me permettrai même d’ajouter que, s’il me venait en
fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au
moins pour le moment.
Et par quelles raisons, m’allez-vous demander? Mais
d’abord il pourrait fort bien n’y en avoir aucune, car le
caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire
exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver
mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à
me faire; et moi, au lieu d’en avoir la reconnaissance que
vous ne manqueriez pas d’en attendre, je serais capable de
croire que vous m’en devriez encore! Vous voyez bien
qu’aussi éloignés l’un de l’autre par notre façon de penser,
nous ne pouvons nous rapprocher d’aucune manière; et je
crains qu’il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup,
avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je
vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites
d’autres arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant
à les placer mieux!...
Adieu, comme autrefois, dites-vous? Mais autrefois, ce
me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne
m’aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles, et
surtout vous vouliez bien attendre que j’eusse dit oui avant
d’être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu’au
lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise,
adieu comme à présent.
Votre servante, monsieur le vicomte.
j’en ai beaucoup d’autres encore.
J’ai surtout celui de croire que l’écolier, le doucereux
Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans
s’en faire un mérite, une première passion, avant même
qu’elle ait été satisfaite, et m’aimant enfin comme on aime à
son âge, pourrait malgré ses vingt ans, travailler plus
efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je
me permettrai même d’ajouter que, s’il me venait en
fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au
moins pour le moment.
Et par quelles raisons, m’allez-vous demander? Mais
d’abord il pourrait fort bien n’y en avoir aucune, car le
caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire
exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver
mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à
me faire; et moi, au lieu d’en avoir la reconnaissance que
vous ne manqueriez pas d’en attendre, je serais capable de
croire que vous m’en devriez encore! Vous voyez bien
qu’aussi éloignés l’un de l’autre par notre façon de penser,
nous ne pouvons nous rapprocher d’aucune manière; et je
crains qu’il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup,
avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je
vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites
d’autres arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant
à les placer mieux!...
Adieu, comme autrefois, dites-vous? Mais autrefois, ce
me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne
m’aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles, et
surtout vous vouliez bien attendre que j’eusse dit oui avant
d’être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu’au
lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise,
adieu comme à présent.
Votre servante, monsieur le vicomte.
Page 451
Du château de..., ce 31 octobre 17**.
Page 452
L E T T RE CXXVI I I
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Je n’ai reçu qu’hier, madame, votre tardive réponse. Elle
m’aurait tuée sur-le-champ, si j’avais eu encore mon
existence en moi; mais un autre en est possesseur, et cet
autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache
rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié,
je crains moins encore de la perdre que de la surprendre.
Tout ce que je puis vous dire, c’est que, placée par M. de
Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée
pour ce dernier parti. Je ne m’en vante, ni ne m’en accuse; je
dis simplement ce qui est.
Vous sentirez aisément, d’après cela, quelle impression a
dû me faire votre lettre, et les vérités sévères qu’elle
contient. Ne croyez pas cependant qu’elle ait pu faire naître
un regret en moi, ni qu’elle puisse jamais me faire changer
de sentiment ni de conduite. Ce n’est pas que je n’aie des
moments cruels; mais quand mon cœur est le plus déchiré,
quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments,
je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette
idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.
C’est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c’est
pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique
de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que
ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera précieuse,
et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge
autrement,... il n’entendra de ma part ni plainte ni reproche.
J’ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti
est pris.
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Je n’ai reçu qu’hier, madame, votre tardive réponse. Elle
m’aurait tuée sur-le-champ, si j’avais eu encore mon
existence en moi; mais un autre en est possesseur, et cet
autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache
rien. Si vous devez ne me plus trouver digne de votre amitié,
je crains moins encore de la perdre que de la surprendre.
Tout ce que je puis vous dire, c’est que, placée par M. de
Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée
pour ce dernier parti. Je ne m’en vante, ni ne m’en accuse; je
dis simplement ce qui est.
Vous sentirez aisément, d’après cela, quelle impression a
dû me faire votre lettre, et les vérités sévères qu’elle
contient. Ne croyez pas cependant qu’elle ait pu faire naître
un regret en moi, ni qu’elle puisse jamais me faire changer
de sentiment ni de conduite. Ce n’est pas que je n’aie des
moments cruels; mais quand mon cœur est le plus déchiré,
quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments,
je me dis: Valmont est heureux; et tout disparaît devant cette
idée, ou plutôt elle change tout en plaisirs.
C’est donc à votre neveu que je me suis consacrée; c’est
pour lui que je me suis perdue. Il est devenu le centre unique
de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions. Tant que
ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera précieuse,
et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il en juge
autrement,... il n’entendra de ma part ni plainte ni reproche.
J’ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et mon parti
est pris.
Page 453
Vous voyez à présent combien peu doit m’affecter la
crainte que vous paraissez avoir qu’un jour M. de Valmont
ne me perde; car, avant de le vouloir, il aura donc cessé de
m’aimer, et que me feront alors de vains reproches que je
n’entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n’aurai
vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire;
et s’il est forcé de reconnaître que je l’aimais, je serai
suffisamment justifiée.
Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J’ai préféré
le malheur de perdre votre estime par ma franchise à celui de
m’en rendre indigne par l’avilissement du mensonge. J’ai cru
devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour
moi. Ajouter un mot de plus, pourrait vous faire soupçonner
que j’ai l’orgueil d’y compter encore, quand au contraire, je
me rends justice en cessant d’y prétendre. Je suis, avec
respect, madame, votre très humble et très obéissante
servante.
Paris, ce 1er novembre 17**.
crainte que vous paraissez avoir qu’un jour M. de Valmont
ne me perde; car, avant de le vouloir, il aura donc cessé de
m’aimer, et que me feront alors de vains reproches que je
n’entendrai pas? Seul, il sera mon juge. Comme je n’aurai
vécu que pour lui, ce sera en lui que reposera ma mémoire;
et s’il est forcé de reconnaître que je l’aimais, je serai
suffisamment justifiée.
Vous venez, madame, de lire dans mon cœur. J’ai préféré
le malheur de perdre votre estime par ma franchise à celui de
m’en rendre indigne par l’avilissement du mensonge. J’ai cru
devoir cette entière confiance à vos anciennes bontés pour
moi. Ajouter un mot de plus, pourrait vous faire soupçonner
que j’ai l’orgueil d’y compter encore, quand au contraire, je
me rends justice en cessant d’y prétendre. Je suis, avec
respect, madame, votre très humble et très obéissante
servante.
Paris, ce 1er novembre 17**.
Page 454
L E T T RE CXXI X
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Dites-moi donc, ma belle amie, d’où peut venir ce ton
d’aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière
lettre? Quel est donc ce crime que j’ai commis,
apparemment sans m’en douter, et qui vous donne tant
d’humeur? J’ai eu l’air, me reprochez-vous, de compter sur
votre consentement avant de l’avoir obtenu; mais je croyais
que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le
monde, ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour
de la confiance, et depuis quand ce sentiment nuit-il à
l’amitié ou à l’amour? En réunissant l’espoir au désir, je n’ai
fait que céder à l’impulsion naturelle, qui nous fait nous
placer toujours le plus près possible du bonheur que nous
cherchons; et vous avez pris pour l’effet de l’orgueil ce qui
ne l’était que de mon empressement. Je sais fort bien que
l’usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais
vous savez aussi que ce n’est qu’une forme, un simple
protocole; et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que ces
précautions minutieuses n’étaient plus nécessaires entre
nous.
Il me semble même que cette marche franche et libre,
quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien
préférable à l’insipide cajolerie, qui affadit si souvent
l’amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette
manière, ne vient-il que de celui que j’attache au bonheur
qu’elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus
pénible encore de vous voir en juger autrement.
Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je
n’imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu’il
existât une femme dans le monde qui me parût préférable à
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Dites-moi donc, ma belle amie, d’où peut venir ce ton
d’aigreur et de persiflage qui règne dans votre dernière
lettre? Quel est donc ce crime que j’ai commis,
apparemment sans m’en douter, et qui vous donne tant
d’humeur? J’ai eu l’air, me reprochez-vous, de compter sur
votre consentement avant de l’avoir obtenu; mais je croyais
que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le
monde, ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour
de la confiance, et depuis quand ce sentiment nuit-il à
l’amitié ou à l’amour? En réunissant l’espoir au désir, je n’ai
fait que céder à l’impulsion naturelle, qui nous fait nous
placer toujours le plus près possible du bonheur que nous
cherchons; et vous avez pris pour l’effet de l’orgueil ce qui
ne l’était que de mon empressement. Je sais fort bien que
l’usage a introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais
vous savez aussi que ce n’est qu’une forme, un simple
protocole; et j’étais, ce me semble, autorisé à croire que ces
précautions minutieuses n’étaient plus nécessaires entre
nous.
Il me semble même que cette marche franche et libre,
quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien
préférable à l’insipide cajolerie, qui affadit si souvent
l’amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette
manière, ne vient-il que de celui que j’attache au bonheur
qu’elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus
pénible encore de vous voir en juger autrement.
Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je
n’imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement qu’il
existât une femme dans le monde qui me parût préférable à
Page 455
vous, et encore moins, que j’aie pu vous apprécier aussi mal
que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me
dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue
à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que
votre miroir est fidèle. Mais n’auriez-vous pas pu en
conclure avec plus de facilité et de justice, qu’à coup sûr je
n’avais pas jugé ainsi de vous?
Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il
me semble pourtant qu’elle tient, de plus ou moins près, aux
éloges que je me suis permis de donner à d’autres femmes.
Je l’infère au moins de votre affectation à relever les
épithètes d’adorable, de céleste, d’attachante, dont je me
suis servi en vous parlant de Mme de Tourvel ou de la petite
Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus
souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le
cas que l’on fait de la personne, que la situation dans
laquelle on se trouve quand on parle? Et si, dans le moment
même où j’étais si vivement affecté ou par l’une ou par
l’autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous
donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque
enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu’au
préjudice des deux autres, je ne crois pas qu’il y ait là si
grand sujet de reproche.
Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le
charme inconnu dont vous me paraissez aussi un peu
choquée; car, d’abord, de ce qu’il est inconnu, il ne s’ensuit
pas qu’il soit plus fort. Hé! qui pourrait l’emporter sur les
délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours
nouveaux, comme toujours plus vifs? J’ai donc voulu dire
seulement que celui-là était d’un genre que je n’avais pas
encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et
j’avais ajouté, ce que je répète aujourd’hui, que, quel qu’il
soit, je saurai le combattre et le vaincre. J’y mettrai bien plus
de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un
hommage à vous offrir.
que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée, me
dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée déchue
à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que
votre miroir est fidèle. Mais n’auriez-vous pas pu en
conclure avec plus de facilité et de justice, qu’à coup sûr je
n’avais pas jugé ainsi de vous?
Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il
me semble pourtant qu’elle tient, de plus ou moins près, aux
éloges que je me suis permis de donner à d’autres femmes.
Je l’infère au moins de votre affectation à relever les
épithètes d’adorable, de céleste, d’attachante, dont je me
suis servi en vous parlant de Mme de Tourvel ou de la petite
Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus
souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le
cas que l’on fait de la personne, que la situation dans
laquelle on se trouve quand on parle? Et si, dans le moment
même où j’étais si vivement affecté ou par l’une ou par
l’autre, je ne vous en désirais pourtant pas moins; si je vous
donnais une préférence marquée sur toutes deux, puisque
enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu’au
préjudice des deux autres, je ne crois pas qu’il y ait là si
grand sujet de reproche.
Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le
charme inconnu dont vous me paraissez aussi un peu
choquée; car, d’abord, de ce qu’il est inconnu, il ne s’ensuit
pas qu’il soit plus fort. Hé! qui pourrait l’emporter sur les
délicieux plaisirs que vous seule savez rendre toujours
nouveaux, comme toujours plus vifs? J’ai donc voulu dire
seulement que celui-là était d’un genre que je n’avais pas
encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et
j’avais ajouté, ce que je répète aujourd’hui, que, quel qu’il
soit, je saurai le combattre et le vaincre. J’y mettrai bien plus
de zèle encore, si je peux voir dans ce léger travail un
hommage à vous offrir.
Page 456
Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en
parler. Vous n’avez pas oublié que c’est à votre demande que
je me suis chargé de cette enfant, et je n’attends que votre
congé pour m’en défaire. J’ai pu remarquer son ingénuité et
sa fraîcheur; j’ai pu même la croire un moment attachante,
parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu
dans son ouvrage; mais assurément, elle n’a pas assez de
confiance en aucun genre pour fixer en rien l’attention.
A présent, ma belle amie, j’en appelle à votre justice, à
vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié,
à l’entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je
mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais
qu’il vous sera facile de m’en dédommager quand vous
voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les
charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas
un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos
bras, je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que
vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de
mon cœur.
Adieu, ma belle amie; j’attends votre réponse avec
beaucoup d’empressement.
Paris, ce 3 novembre 17**.
parler. Vous n’avez pas oublié que c’est à votre demande que
je me suis chargé de cette enfant, et je n’attends que votre
congé pour m’en défaire. J’ai pu remarquer son ingénuité et
sa fraîcheur; j’ai pu même la croire un moment attachante,
parce que, plus ou moins, on se complaît toujours un peu
dans son ouvrage; mais assurément, elle n’a pas assez de
confiance en aucun genre pour fixer en rien l’attention.
A présent, ma belle amie, j’en appelle à votre justice, à
vos premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié,
à l’entière confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je
mérité le ton rigoureux que vous prenez avec moi? Mais
qu’il vous sera facile de m’en dédommager quand vous
voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez si tous les
charmes et tous les attachements me retiendront ici, non pas
un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos
bras, je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que
vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine de
mon cœur.
Adieu, ma belle amie; j’attends votre réponse avec
beaucoup d’empressement.
Paris, ce 3 novembre 17**.
Page 457
L E T T RE CXXX
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma
fille? Pourquoi semblez-vous m’annoncer que toute
correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me
punir de n’avoir pas deviné ce qui était contre toute
vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir
affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre
cœur, pour croire qu’il pense ainsi du mien. Aussi la peine
que m’a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi
qu’à vous-même!
O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous
êtes bien trop digne d’être aimée, pour que jamais l’amour
vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et
sensible, n’a pas trouvé l’infortune dans ce même sentiment
qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils
apprécier la femme qu’ils possèdent?
Ce n’est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs
procédés et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-
là même, combien peu savent encore se mettre à l’unisson de
notre cœur! Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour
soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse;
souvent même ils y mettent plus d’emportement, mais ils ne
connaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude
délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et
dont l’unique objet est toujours l’objet aimé. L’homme jouit
du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle
procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée,
influe pourtant d’une manière bien sensible, sur la totalité de
leur conduite respective. Le plaisir de l’un est de satisfaire
Madame de ROSEMONDE à la Présidente de
TOURVEL.
Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma
fille? Pourquoi semblez-vous m’annoncer que toute
correspondance va être rompue entre nous? Est-ce pour me
punir de n’avoir pas deviné ce qui était contre toute
vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir
affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre
cœur, pour croire qu’il pense ainsi du mien. Aussi la peine
que m’a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi
qu’à vous-même!
O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous
êtes bien trop digne d’être aimée, pour que jamais l’amour
vous rende heureuse. Hé! quelle femme vraiment délicate et
sensible, n’a pas trouvé l’infortune dans ce même sentiment
qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes savent-ils
apprécier la femme qu’ils possèdent?
Ce n’est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs
procédés et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-
là même, combien peu savent encore se mettre à l’unisson de
notre cœur! Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour
soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même ivresse;
souvent même ils y mettent plus d’emportement, mais ils ne
connaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude
délicate, qui produit en nous ces soins tendres et continus, et
dont l’unique objet est toujours l’objet aimé. L’homme jouit
du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle
procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée,
influe pourtant d’une manière bien sensible, sur la totalité de
leur conduite respective. Le plaisir de l’un est de satisfaire
Page 458
des désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître.
Plaire, n’est pour lui qu’un moyen de succès; tandis que pour
elle, c’est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent
reprochée aux femmes, n’est autre chose que l’abus de cette
façon de sentir, et par là même en prouve la réalité. Enfin, ce
goût exclusif, qui caractérise particulièrement l’amour, n’est
dans l’homme qu’une préférence, qui sert, au plus, à
augmenter un plaisir, qu’un autre objet affaiblirait peut-être,
mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c’est un
sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir
étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son
empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là
même où semble devoir naître la volupté.
Et n’allez pas croire que des exceptions plus ou moins
nombreuses, et qu’on peut citer, puissent s’opposer avec
succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix
publique qui, pour les hommes seulement, a distingué
l’infidélité de l’inconstance: distinction dont ils se prévalent,
quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe,
n’a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en
font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu’elles
espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur
bassesse.
J’ai cru, ma chère belle, qu’il pourrait vous être utile
d’avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d’un
bonheur parfait dont l’amour ne manque jamais d’abuser
notre imagination: espoir trompeur, auquel on tient encore,
même alors qu’on se voit forcé de l’abandonner, et dont la
perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels,
inséparables d’une passion vive! Cet emploi d’adoucir vos
peines ou d’en diminuer le nombre, est le seul que je veuille,
que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans
remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le
régime. Ce que je vous demande seulement, c’est de vous
souvenir que plaindre un malade, ce n’est pas le blâmer. Eh!
qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres?
Plaire, n’est pour lui qu’un moyen de succès; tandis que pour
elle, c’est le succès lui-même. Et la coquetterie, si souvent
reprochée aux femmes, n’est autre chose que l’abus de cette
façon de sentir, et par là même en prouve la réalité. Enfin, ce
goût exclusif, qui caractérise particulièrement l’amour, n’est
dans l’homme qu’une préférence, qui sert, au plus, à
augmenter un plaisir, qu’un autre objet affaiblirait peut-être,
mais ne détruirait pas; tandis que dans les femmes, c’est un
sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir
étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à son
empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, là
même où semble devoir naître la volupté.
Et n’allez pas croire que des exceptions plus ou moins
nombreuses, et qu’on peut citer, puissent s’opposer avec
succès à ces vérités générales! Elles ont pour garant la voix
publique qui, pour les hommes seulement, a distingué
l’infidélité de l’inconstance: distinction dont ils se prévalent,
quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour notre sexe,
n’a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui en
font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu’elles
espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur
bassesse.
J’ai cru, ma chère belle, qu’il pourrait vous être utile
d’avoir ces réflexions à opposer aux idées chimériques d’un
bonheur parfait dont l’amour ne manque jamais d’abuser
notre imagination: espoir trompeur, auquel on tient encore,
même alors qu’on se voit forcé de l’abandonner, et dont la
perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels,
inséparables d’une passion vive! Cet emploi d’adoucir vos
peines ou d’en diminuer le nombre, est le seul que je veuille,
que je puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans
remèdes, les conseils ne peuvent plus porter que sur le
régime. Ce que je vous demande seulement, c’est de vous
souvenir que plaindre un malade, ce n’est pas le blâmer. Eh!
qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres?
Page 459
Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les
cœurs, et j’ose même croire qu’à ses yeux paternels, une
foule de vertus peut racheter une faiblesse.
Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous
surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la
force qu’un entier découragement; n’oubliez pas qu’en
rendant un autre possesseur de votre existence, pour me
servir de votre expression, vous n’avez pas pu cependant
frustrer vos amis de ce qu’ils en possédaient à l’avance, et
qu’ils ne cesseront jamais de réclamer.
Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre
mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout,
l’objet de ses plus chères pensées.
Du château de..., ce 4 novembre 17**.
cœurs, et j’ose même croire qu’à ses yeux paternels, une
foule de vertus peut racheter une faiblesse.
Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous
surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent moins la
force qu’un entier découragement; n’oubliez pas qu’en
rendant un autre possesseur de votre existence, pour me
servir de votre expression, vous n’avez pas pu cependant
frustrer vos amis de ce qu’ils en possédaient à l’avance, et
qu’ils ne cesseront jamais de réclamer.
Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre
mère, et croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout,
l’objet de ses plus chères pensées.
Du château de..., ce 4 novembre 17**.
Page 460
L E T T RE CXXXI
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de
vous cette fois-ci que l’autre; mais à présent, causons de
bonne amitié et j’espère vous convaincre que, pour vous
comme pour moi, l’arrangement que vous paraissez désirer
serait une véritable folie.
N’avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est
bien en effet l’unique mobile de la réunion des deux sexes,
ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et
que, s’il est précédé du désir qui rapproche, il n’est pas
moins suivi du dégoût qui repousse? C’est une loi de la
nature, que l’amour seul peut changer; et de l’amour en a-t-
on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait
vraiment fort embarrassant, si on ne s’était pas aperçu
qu’heureusement il suffisait qu’il en existât d’un côté. La
difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même
sans qu’il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l’un jouit du
bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif
à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, ce qui
fait équilibre, et tout s’arrange.
Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de
tromper l’autre! Vous savez l’histoire de ces deux fripons qui
se reconnurent en jouant: «Nous ne nous serons rien, se
dirent-ils, payons les cartes par moitié»; et ils quittèrent la
partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne
perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien
employer ailleurs.
Pour vous prouver qu’ici votre intérêt me décide autant
que le mien, et que je n’agis ni par humeur, ni par caprice, je
ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
A la bonne heure, vicomte, et je suis plus contente de
vous cette fois-ci que l’autre; mais à présent, causons de
bonne amitié et j’espère vous convaincre que, pour vous
comme pour moi, l’arrangement que vous paraissez désirer
serait une véritable folie.
N’avez-vous pas encore remarqué que le plaisir, qui est
bien en effet l’unique mobile de la réunion des deux sexes,
ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux? et
que, s’il est précédé du désir qui rapproche, il n’est pas
moins suivi du dégoût qui repousse? C’est une loi de la
nature, que l’amour seul peut changer; et de l’amour en a-t-
on quand on veut? Il en faut pourtant toujours, et cela serait
vraiment fort embarrassant, si on ne s’était pas aperçu
qu’heureusement il suffisait qu’il en existât d’un côté. La
difficulté est devenue par là de moitié moindre, et même
sans qu’il y ait eu beaucoup à perdre; en effet, l’un jouit du
bonheur d’aimer, l’autre de celui de plaire, un peu moins vif
à la vérité, mais auquel je joins le plaisir de tromper, ce qui
fait équilibre, et tout s’arrange.
Mais dites-moi, vicomte, qui de nous deux se chargera de
tromper l’autre! Vous savez l’histoire de ces deux fripons qui
se reconnurent en jouant: «Nous ne nous serons rien, se
dirent-ils, payons les cartes par moitié»; et ils quittèrent la
partie. Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne
perdons pas ensemble un temps que nous pouvons si bien
employer ailleurs.
Pour vous prouver qu’ici votre intérêt me décide autant
que le mien, et que je n’agis ni par humeur, ni par caprice, je
ne vous refuse pas le prix convenu entre nous: je sens à
Page 461
merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons de
reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez
l’embellir pour ne la voir finir qu’à regret. Mais n’oublions
pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque douce
que soit notre illusion, n’allons pas croire qu’elle puisse être
durable.
Vous voyez que je m’exécute à mon tour, et cela sans que
vous vous soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je
devais avoir la première lettre de la céleste prude; et
pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez
oublié les conditions d’un marché qui vous intéresse peut-
être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n’ai rien
reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la
tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand
elle est seule? elle n’a sûrement pas le bon esprit de se
distraire. J’aurais donc, si je voulais, quelques petits
reproches à vous faire; mais je les passe sous silence, en
compensation d’un peu d’humeur que j’ai eu peut-être dans
ma dernière lettre.
A présent, vicomte, il ne me reste plus qu’à vous faire
une demande et elle est encore autant pour vous que pour
moi: c’est de différer un moment, que je désire peut-être
autant que vous, mais dont il me semble que l’époque doit
être retardée jusqu’à mon retour à la ville. D’une part, nous
n’aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l’autre, j’y
aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu’un peu de
jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche,
qui pourtant ne tient plus qu’à un fil. Il en est déjà à se battre
les flancs pour m’aimer; c’est au point qu’à présent je mets
autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le
surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne
serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité
réciproque rendra le charme bien plus puissant.
Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en
soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous
aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse;
reste; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez
l’embellir pour ne la voir finir qu’à regret. Mais n’oublions
pas que ce regret est nécessaire au bonheur, et quelque douce
que soit notre illusion, n’allons pas croire qu’elle puisse être
durable.
Vous voyez que je m’exécute à mon tour, et cela sans que
vous vous soyez encore mis en règle avec moi: car, enfin, je
devais avoir la première lettre de la céleste prude; et
pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez
oublié les conditions d’un marché qui vous intéresse peut-
être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n’ai rien
reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la
tendre dévote doit beaucoup écrire: car que ferait-elle quand
elle est seule? elle n’a sûrement pas le bon esprit de se
distraire. J’aurais donc, si je voulais, quelques petits
reproches à vous faire; mais je les passe sous silence, en
compensation d’un peu d’humeur que j’ai eu peut-être dans
ma dernière lettre.
A présent, vicomte, il ne me reste plus qu’à vous faire
une demande et elle est encore autant pour vous que pour
moi: c’est de différer un moment, que je désire peut-être
autant que vous, mais dont il me semble que l’époque doit
être retardée jusqu’à mon retour à la ville. D’une part, nous
n’aurions pas ici la liberté nécessaire; et, de l’autre, j’y
aurais quelque risque à courir: car il ne faudrait qu’un peu de
jalousie pour me rattacher de plus belle ce triste Belleroche,
qui pourtant ne tient plus qu’à un fil. Il en est déjà à se battre
les flancs pour m’aimer; c’est au point qu’à présent je mets
autant de malice que de prudence dans les caresses dont je le
surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce ne
serait pas là un sacrifice à vous faire! une infidélité
réciproque rendra le charme bien plus puissant.
Savez-vous que je regrette quelquefois que nous en
soyons réduits à ces ressources! Dans le temps où nous nous
aimions, car je crois que c’était de l’amour, j’étais heureuse;
Page 462
et vous, vicomte!... Mais pourquoi s’occuper encore d’un
bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez,
c’est un retour impossible. D’abord j’exigerais des sacrifices
que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire,
et qu’il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment
vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas
m’occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en
ce moment à vous écrire, j’aime bien mieux vous quitter
brusquement.
Adieu, vicomte.
Du château de..., ce 6 novembre 17**.
bonheur qui ne peut revenir? Non, quoi que vous en disiez,
c’est un retour impossible. D’abord j’exigerais des sacrifices
que sûrement vous ne pourriez ou ne voudriez pas me faire,
et qu’il se peut bien que je ne mérite pas; et puis, comment
vous fixer? Oh! non, non, je ne veux seulement pas
m’occuper de cette idée; et malgré le plaisir que je trouve en
ce moment à vous écrire, j’aime bien mieux vous quitter
brusquement.
Adieu, vicomte.
Du château de..., ce 6 novembre 17**.
Page 463
L E T T RE CXXXI I
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m’y
livrerais tout entière si je n’étais retenue, en quelque sorte,
par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-
il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même
temps que je n’en suis plus digne? Ah! j’oserai du moins
vous en témoigner ma reconnaissance; j’admirerai surtout
cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses
que pour y compatir et dont le charme puissant conserve sur
les cœurs un empire si doux et si fort, même à côté du
charme de l’amour.
Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus
à mon bonheur? Je dis de même de vos conseils; j’en sens le
prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un
bonheur parfait, quand je l’éprouve en ce moment? Oui, si
les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont
haïssables; mais qu’alors Valmont est loin de leur
ressembler! S’il a comme eux cette violence de passion que
vous nommez emportement, combien n’est-elle pas
surpassée en lui par l’excès de la délicatesse! O mon amie!
vous me parlez de partager mes peines, jouissez donc de
mon bonheur; je le dois à l’amour, et de combien encore
l’objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-
vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez
comme moi! je l’aime avec idolâtrie et bien moins encore
qu’il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans
quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais
connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire
de plus? il le ressent tel qu’il l’inspire.
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Pénétrée, madame, de vos bontés pour moi, je m’y
livrerais tout entière si je n’étais retenue, en quelque sorte,
par la crainte de les profaner en les acceptant. Pourquoi faut-
il, quand je les vois si précieuses, que je sente en même
temps que je n’en suis plus digne? Ah! j’oserai du moins
vous en témoigner ma reconnaissance; j’admirerai surtout
cette indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses
que pour y compatir et dont le charme puissant conserve sur
les cœurs un empire si doux et si fort, même à côté du
charme de l’amour.
Mais puis-je mériter encore une amitié qui ne suffit plus
à mon bonheur? Je dis de même de vos conseils; j’en sens le
prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas à un
bonheur parfait, quand je l’éprouve en ce moment? Oui, si
les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont
haïssables; mais qu’alors Valmont est loin de leur
ressembler! S’il a comme eux cette violence de passion que
vous nommez emportement, combien n’est-elle pas
surpassée en lui par l’excès de la délicatesse! O mon amie!
vous me parlez de partager mes peines, jouissez donc de
mon bonheur; je le dois à l’amour, et de combien encore
l’objet en augmente le prix! Vous aimez votre neveu, dites-
vous, peut-être avec faiblesse? Ah! si vous le connaissiez
comme moi! je l’aime avec idolâtrie et bien moins encore
qu’il ne le mérite. Il a pu sans doute être entraîné dans
quelques erreurs, il en convient lui-même; mais qui jamais
connut comme lui le véritable amour? Que puis-je vous dire
de plus? il le ressent tel qu’il l’inspire.
Page 464
Vous allez croire que c’est là une de ces idées
chimériques dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre
imagination: mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus
tendre, plus empressé, depuis qu’il n’a plus rien à obtenir? Je
l’avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de
réserve, qui l’abandonnait rarement et qui souvent me
ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions
qu’on m’avait données de lui. Mais depuis qu’il peut se
livrer sans contrainte aux mouvements de son cœur, il
semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous
n’étions pas nés l’un pour l’autre! si ce bonheur ne m’était
pas réservé d’être nécessaire au sien! Ah! si c’est une
illusion, que je meure donc avant qu’elle finisse. Mais non;
je peux vivre pour le chérir, pour l’adorer. Pourquoi
cesserait-il de m’aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus
heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même; ce bonheur
qu’on fait naître est le plus fort lien, le seul qui attache
véritablement. Oui, c’est ce sentiment délicieux qui anoblit
l’amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment
digne d’une âme tendre et généreuse, telle que celle de
Valmont.
Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie.
Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps: voici l’heure
où il a promis de venir et toute autre idée m’abandonne.
Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand
dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.
Paris, ce 7 novembre 17**.
chimériques dont l’amour ne manque jamais d’abuser notre
imagination: mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus
tendre, plus empressé, depuis qu’il n’a plus rien à obtenir? Je
l’avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de
réserve, qui l’abandonnait rarement et qui souvent me
ramenait, malgré moi, aux fausses et cruelles impressions
qu’on m’avait données de lui. Mais depuis qu’il peut se
livrer sans contrainte aux mouvements de son cœur, il
semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous
n’étions pas nés l’un pour l’autre! si ce bonheur ne m’était
pas réservé d’être nécessaire au sien! Ah! si c’est une
illusion, que je meure donc avant qu’elle finisse. Mais non;
je peux vivre pour le chérir, pour l’adorer. Pourquoi
cesserait-il de m’aimer? Quelle autre femme rendrait-il plus
heureuse que moi? Et, je le sens par moi-même; ce bonheur
qu’on fait naître est le plus fort lien, le seul qui attache
véritablement. Oui, c’est ce sentiment délicieux qui anoblit
l’amour, qui le purifie en quelque sorte et le rend vraiment
digne d’une âme tendre et généreuse, telle que celle de
Valmont.
Adieu, ma chère, ma respectable, mon indulgente amie.
Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps: voici l’heure
où il a promis de venir et toute autre idée m’abandonne.
Pardon! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand
dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.
Paris, ce 7 novembre 17**.
Page 465
L E T T RE CXXXI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous
jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de
vous plaire? Faites-les-moi connaître seulement et si je
balance à vous les offrir, je vous permets d’en refuser
l’hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque
temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mon
sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne
voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez
amoureux, subjugué? et le prix que j’ai mis au succès, vous
me soupçonnez de l’attacher à la personne? Ah! grâce au
Ciel, je n’en suis pas encore réduit là, et je m’offre à vous le
prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait
être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne
doit pas vous rester de doute.
J’ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque
temps à une femme qui a au moins le mérite d’être d’un
genre qu’on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison
morte dans laquelle est venue cette aventure, m’a fait m’y
livrer davantage; et encore à présent, qu’à peine le grand
courant commence à reprendre, il n’est pas étonnant qu’elle
m’occupe presque en entier. Mais songez donc qu’il n’y a
guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de
soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait
bien moins et ne m’avait pas tant coûté!... et jamais vous
n’en avez rien conclu contre moi.
Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de
l’empressement que j’y mets? la voici. Cette femme est
naturellement timide; dans les premiers temps elle doutait
sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous
jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de
vous plaire? Faites-les-moi connaître seulement et si je
balance à vous les offrir, je vous permets d’en refuser
l’hommage. Eh! comment me jugez-vous depuis quelque
temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez de mon
sentiment ou de mon énergie? Des sacrifices que je ne
voudrais ou ne pourrais pas faire! Ainsi, vous me croyez
amoureux, subjugué? et le prix que j’ai mis au succès, vous
me soupçonnez de l’attacher à la personne? Ah! grâce au
Ciel, je n’en suis pas encore réduit là, et je m’offre à vous le
prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait
être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne
doit pas vous rester de doute.
J’ai pu, je crois sans me compromettre, donner quelque
temps à une femme qui a au moins le mérite d’être d’un
genre qu’on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison
morte dans laquelle est venue cette aventure, m’a fait m’y
livrer davantage; et encore à présent, qu’à peine le grand
courant commence à reprendre, il n’est pas étonnant qu’elle
m’occupe presque en entier. Mais songez donc qu’il n’y a
guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de
soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait
bien moins et ne m’avait pas tant coûté!... et jamais vous
n’en avez rien conclu contre moi.
Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de
l’empressement que j’y mets? la voici. Cette femme est
naturellement timide; dans les premiers temps elle doutait
sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le
Page 466
troubler: en sorte que je commence à peine à pouvoir
remarquer jusqu’où va ma puissance en ce genre. C’est une
chose que j’étais pourtant curieux de savoir, et l’occasion ne
s’en trouve pas si facilement qu’on le croit.
D’abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est
toujours le plaisir, et n’est jamais que cela; et auprès de
celles-là, de quelque titre qu’on nous décore, nous ne
sommes jamais que des facteurs, de simples
commissionnaires, dont l’activité fait tout le mérite et parmi
lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le
mieux.
Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse
aujourd’hui, la célébrité de l’amant, le plaisir de l’avoir
enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour,
occupent les femmes presque tout entières; nous entrons
bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l’espèce de
bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux
circonstances qu’à la personne. Il leur vient par nous et non
de nous.
Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme
délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l’amour, et
qui, dans l’amour même ne vît que son amant; dont
l’émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du
cœur pour arriver aux sens; que j’ai vue, par exemple (et je
ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir toute éplorée
et, le moment d’après, retrouver la volupté dans un mot qui
répondait à son âme. Enfin il fallait qu’elle réunît encore
cette candeur naturelle, devenue insurmontable par
l’habitude de s’y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler
aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez,
de telles femmes sont rares et je puis croire que, sans celle-ci
je n’en aurais peut-être jamais rencontré.
Il ne serait donc pas étonnant qu’elle me fixât plus
longtemps qu’une autre, et si le travail que je veux faire sur
elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse,
remarquer jusqu’où va ma puissance en ce genre. C’est une
chose que j’étais pourtant curieux de savoir, et l’occasion ne
s’en trouve pas si facilement qu’on le croit.
D’abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est
toujours le plaisir, et n’est jamais que cela; et auprès de
celles-là, de quelque titre qu’on nous décore, nous ne
sommes jamais que des facteurs, de simples
commissionnaires, dont l’activité fait tout le mérite et parmi
lesquels celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le
mieux.
Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse
aujourd’hui, la célébrité de l’amant, le plaisir de l’avoir
enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour,
occupent les femmes presque tout entières; nous entrons
bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l’espèce de
bonheur dont elles jouissent; mais il tient plus aux
circonstances qu’à la personne. Il leur vient par nous et non
de nous.
Il fallait donc trouver pour mon observation, une femme
délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l’amour, et
qui, dans l’amour même ne vît que son amant; dont
l’émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du
cœur pour arriver aux sens; que j’ai vue, par exemple (et je
ne parle pas du premier jour), sortir du plaisir toute éplorée
et, le moment d’après, retrouver la volupté dans un mot qui
répondait à son âme. Enfin il fallait qu’elle réunît encore
cette candeur naturelle, devenue insurmontable par
l’habitude de s’y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler
aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez,
de telles femmes sont rares et je puis croire que, sans celle-ci
je n’en aurais peut-être jamais rencontré.
Il ne serait donc pas étonnant qu’elle me fixât plus
longtemps qu’une autre, et si le travail que je veux faire sur
elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse,
Page 467
pourquoi m’y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au
lieu de me contrarier? Mais, de ce que l’esprit est occupé,
s’ensuit-il que le cœur soit esclave? Non, sans doute. Aussi
le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure
ne m’empêchera pas d’en courir d’autres, ou même de la
sacrifier à de plus agréables.
Je suis tellement libre que je n’ai seulement pas négligé
la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère
la ramène à la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j’ai
su assurer mes communications: quelque argent au portier et
quelques fleurettes à sa femme en ont fait l’affaire.
Concevez-vous que Danceny n’ait pas su trouver ce moyen
si simple? et puis, qu’on dise que l’amour rend ingénieux! il
abrutit, au contraire ceux qu’il domine. Et je ne saurais pas
m’en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu
de jours, affaiblir en la partageant, l’impression peut-être
trop vive que j’ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit
pas, je les multiplierai.
Je n’en serai pas moins prêt à remettre la jeune
pensionnaire à son discret amant dès que vous le jugerez à
propos. Il me semble que vous n’avez plus de raison pour
l’en empêcher, et moi je consens à rendre ce service signalé
au pauvre Danceny. C’est en vérité, le moins que je lui doive
pour tous ceux qu’il m’a rendus. Il est actuellement dans la
grande inquiétude de savoir s’il sera reçu chez Mme de
Volanges; je le calme le plus que je peux, en l’assurant que,
de façon ou d’autre je ferai son bonheur au premier jour, et,
en attendant, je continue à me charger de la correspondance,
qu’il veut reprendre à l’arrivée de sa Cécile. J’ai déjà six
lettres de lui, et j’en aurai bien encore une ou deux avant
l’heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!
Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que
je puisse m’occuper uniquement de l’espoir si doux que m’a
donné votre lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne
vous pardonnerais pas d’en douter. Ai-je donc jamais cessé
d’être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués et non
lieu de me contrarier? Mais, de ce que l’esprit est occupé,
s’ensuit-il que le cœur soit esclave? Non, sans doute. Aussi
le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure
ne m’empêchera pas d’en courir d’autres, ou même de la
sacrifier à de plus agréables.
Je suis tellement libre que je n’ai seulement pas négligé
la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère
la ramène à la ville dans trois jours, et moi, depuis hier j’ai
su assurer mes communications: quelque argent au portier et
quelques fleurettes à sa femme en ont fait l’affaire.
Concevez-vous que Danceny n’ait pas su trouver ce moyen
si simple? et puis, qu’on dise que l’amour rend ingénieux! il
abrutit, au contraire ceux qu’il domine. Et je ne saurais pas
m’en défendre! Ah! soyez tranquille. Déjà je vais sous peu
de jours, affaiblir en la partageant, l’impression peut-être
trop vive que j’ai éprouvée, et si un simple partage ne suffit
pas, je les multiplierai.
Je n’en serai pas moins prêt à remettre la jeune
pensionnaire à son discret amant dès que vous le jugerez à
propos. Il me semble que vous n’avez plus de raison pour
l’en empêcher, et moi je consens à rendre ce service signalé
au pauvre Danceny. C’est en vérité, le moins que je lui doive
pour tous ceux qu’il m’a rendus. Il est actuellement dans la
grande inquiétude de savoir s’il sera reçu chez Mme de
Volanges; je le calme le plus que je peux, en l’assurant que,
de façon ou d’autre je ferai son bonheur au premier jour, et,
en attendant, je continue à me charger de la correspondance,
qu’il veut reprendre à l’arrivée de sa Cécile. J’ai déjà six
lettres de lui, et j’en aurai bien encore une ou deux avant
l’heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré!
Mais laissons ce couple enfantin et revenons à nous; que
je puisse m’occuper uniquement de l’espoir si doux que m’a
donné votre lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et je ne
vous pardonnerais pas d’en douter. Ai-je donc jamais cessé
d’être constant pour vous? Nos liens ont été dénoués et non
Page 468
pas rompus; notre prétendue rupture ne fut qu’une erreur de
notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n’en sont pas
moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient
détrompé, je reconnaîtrai, comme lui, que j’avais laissé le
bonheur pour courir après l’espérance, et je dirai comme
d’Harcourt:
Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie[49].
Ne combattez donc plus l’idée ou plutôt le sentiment qui
vous ramène à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs
dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir
qu’aucun d’eux n’est comparable à celui que nous avions
éprouvé, et que nous retrouverons plus délicieux encore.
Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre
retour: mais pressez-le donc et n’oubliez pas combien je le
désire.
Paris, ce 8 novembre 17**.
[49] Du Belloi, Tragédie du siège de Calais.
notre imagination: nos sentiments, nos intérêts n’en sont pas
moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient
détrompé, je reconnaîtrai, comme lui, que j’avais laissé le
bonheur pour courir après l’espérance, et je dirai comme
d’Harcourt:
Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie[49].
Ne combattez donc plus l’idée ou plutôt le sentiment qui
vous ramène à moi, et après avoir essayé de tous les plaisirs
dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir
qu’aucun d’eux n’est comparable à celui que nous avions
éprouvé, et que nous retrouverons plus délicieux encore.
Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre
retour: mais pressez-le donc et n’oubliez pas combien je le
désire.
Paris, ce 8 novembre 17**.
[49] Du Belloi, Tragédie du siège de Calais.
Page 469
L E T T RE CXXXI V
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants,
devant qui il ne faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer
qu’ils ne veuillent s’en emparer aussitôt! Une simple idée
qui me vient, à laquelle même je vous avertis que je ne veux
pas m’arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez
pour y ramener mon intention, pour m’y fixer quand je
cherche à m’en distraire, et me faire, en quelque sorte,
partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc
généreux, à vous, de me laisser supporter seule tout le
fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus
souvent encore, l’arrangement que vous me proposez est
réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la
générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous
donc que je n’aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille
accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?
Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur
le sentiment qui vous attache à Mme de Tourvel? C’est de
l’amour, ou il n’en exista jamais: vous le niez bien de cent
façons, mais vous le prouvez de mille. Qu’est-ce par
exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis
de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous
fait rapporter à l’envie d’observer le désir que vous ne
pouvez ni cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne
dirait-on pas que jamais vous n’en avez rendu une autre
heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez,
vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n’est pas cela.
Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le fait se
payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt
à ne pas m’y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
En vérité vicomte, vous êtes bien comme les enfants,
devant qui il ne faut rien dire et à qui on ne peut rien montrer
qu’ils ne veuillent s’en emparer aussitôt! Une simple idée
qui me vient, à laquelle même je vous avertis que je ne veux
pas m’arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez
pour y ramener mon intention, pour m’y fixer quand je
cherche à m’en distraire, et me faire, en quelque sorte,
partager malgré moi vos désirs étourdis. Est-il donc
généreux, à vous, de me laisser supporter seule tout le
fardeau de la prudence? Je vous le redis, et me le répète plus
souvent encore, l’arrangement que vous me proposez est
réellement impossible. Quand vous y mettriez toute la
générosité que vous me montrez en ce moment, croyez-vous
donc que je n’aie pas aussi ma délicatesse et que je veuille
accepter des sacrifices qui nuiraient à votre bonheur?
Or est-il vrai, vicomte, que vous vous faites illusion sur
le sentiment qui vous attache à Mme de Tourvel? C’est de
l’amour, ou il n’en exista jamais: vous le niez bien de cent
façons, mais vous le prouvez de mille. Qu’est-ce par
exemple, que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis
de vous-même (car je vous crois sincère avec moi), qui vous
fait rapporter à l’envie d’observer le désir que vous ne
pouvez ni cacher, ni combattre, de garder cette femme? Ne
dirait-on pas que jamais vous n’en avez rendu une autre
heureuse, parfaitement heureuse? Ah! si vous en doutez,
vous avez bien peu de mémoire! Mais non, ce n’est pas cela.
Tout simplement votre cœur abuse votre esprit et le fait se
payer de mauvaises raisons; mais moi, qui ai un grand intérêt
à ne pas m’y tromper, je ne suis pas si facile à contenter.
Page 470
C’est ainsi qu’en remarquant votre politesse, qui vous a
fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous
êtes imaginé m’avoir déplu, j’ai vu cependant que peut-être
sans vous en apercevoir, vous n’en conserviez pas moins les
mêmes idées. En effet, ce n’est plus l’adorable, la céleste
Mme de Tourvel, mais c’est une femme étonnante, une femme
délicate et sensible, et cela à l’exclusion de toutes les autres;
une femme rare enfin et telle qu’on n’en rencontrerait pas
une seconde. Il en est de même de ce charme inconnu qui
n’est pas le plus fort. Eh bien! soit: mais puisque vous ne
l’aviez jamais trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous
ne la trouveriez pas davantage à l’avenir, et la perte que vous
feriez n’en serait pas moins irréparable. Ou ce sont là,
vicomte, des symptômes assurés d’amour, ou il faut renoncer
à en trouver aucun.
Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans
humeur. Je me suis promis de n’en plus prendre; j’ai trop
bien reconnu qu’elle pouvait devenir un piège dangereux.
Croyez-moi, ne soyons qu’amis et restons-en là. Sachez-moi
gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon
courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas
prendre un parti qu’on sent être mauvais.
Ce n’est donc plus que pour vous ramener à mon avis par
persuasion que je vais répondre à la demande que vous me
faites sur les sacrifices que j’exigerais et que vous ne
pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce mot exiger,
parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous
m’allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux!
Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai.
Tenez, ce n’est pas avec vous que je veux dissimuler, j’en ai
peut-être besoin.
J’exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette
étonnante Mme de Tourvel ne fût plus pour vous qu’une
femme ordinaire, une femme telle qu’elle est seulement: car
il ne faut pas s’y tromper, ce charme qu’on croit trouver chez
fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous
êtes imaginé m’avoir déplu, j’ai vu cependant que peut-être
sans vous en apercevoir, vous n’en conserviez pas moins les
mêmes idées. En effet, ce n’est plus l’adorable, la céleste
Mme de Tourvel, mais c’est une femme étonnante, une femme
délicate et sensible, et cela à l’exclusion de toutes les autres;
une femme rare enfin et telle qu’on n’en rencontrerait pas
une seconde. Il en est de même de ce charme inconnu qui
n’est pas le plus fort. Eh bien! soit: mais puisque vous ne
l’aviez jamais trouvé jusque-là, il est bien à croire que vous
ne la trouveriez pas davantage à l’avenir, et la perte que vous
feriez n’en serait pas moins irréparable. Ou ce sont là,
vicomte, des symptômes assurés d’amour, ou il faut renoncer
à en trouver aucun.
Soyez assuré que pour cette fois, je vous parle sans
humeur. Je me suis promis de n’en plus prendre; j’ai trop
bien reconnu qu’elle pouvait devenir un piège dangereux.
Croyez-moi, ne soyons qu’amis et restons-en là. Sachez-moi
gré seulement de mon courage à me défendre; oui, de mon
courage, car il en faut quelquefois, même pour ne pas
prendre un parti qu’on sent être mauvais.
Ce n’est donc plus que pour vous ramener à mon avis par
persuasion que je vais répondre à la demande que vous me
faites sur les sacrifices que j’exigerais et que vous ne
pourriez pas faire. Je me sers à dessein de ce mot exiger,
parce que je suis bien sûre que, dans un moment, vous
m’allez en effet trouver trop exigeante: mais tant mieux!
Loin de me fâcher de vos refus, je vous en remercierai.
Tenez, ce n’est pas avec vous que je veux dissimuler, j’en ai
peut-être besoin.
J’exigerais donc, voyez la cruauté! que cette rare, cette
étonnante Mme de Tourvel ne fût plus pour vous qu’une
femme ordinaire, une femme telle qu’elle est seulement: car
il ne faut pas s’y tromper, ce charme qu’on croit trouver chez
Page 471
les autres, c’est en nous qu’il existe, et c’est l’amour seul qui
embellit tant l’objet aimé. Ce que je vous demande là, tout
impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l’effort de
me le promettre, de me le jurer même; mais, je l’avoue, je
n’en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être
persuadée que par l’ensemble de votre conduite.
Ce n’est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce
sacrifice de la petite Cécile que vous m’offrez de si bonne
grâce, je ne m’en soucierais pas du tout. Je vous
demanderais au contraire de continuer ce pénible service
jusqu’à nouvel ordre de ma part; soit que j’aimasse à abuser
ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste,
il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir
contrarier vos plaisirs. Quoi qu’il en soit, je voudrais être
obéie, et mes ordres seraient bien rigoureux!
Il est vrai qu’alors je me croirais obligée de vous
remercier; que sait-on, peut-être même de vous récompenser.
Sûrement, par exemple, j’abrégerais une absence qui me
deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, vicomte,
et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez
que ceci n’est plus qu’une conversation, un simple récit d’un
projet impossible, et je ne veux pas l’oublier toute seule...
Savez-vous que mon procès m’inquiète un peu? J’ai
voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes
avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup
d’autorités, comme ils les appellent: mais je n’y vois pas
autant de raison et de justice. J’en suis presque à redouter
d’avoir refusé l’accommodement. Cependant je me rassure,
en songeant que le procureur est adroit, l’avocat éloquent, et
la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus
valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que
deviendrait le respect pour les anciens usages!
Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne
ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens
compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c’est bien le
embellit tant l’objet aimé. Ce que je vous demande là, tout
impossible que cela soit, vous feriez peut-être bien l’effort de
me le promettre, de me le jurer même; mais, je l’avoue, je
n’en croirais pas de vains discours. Je ne pourrais être
persuadée que par l’ensemble de votre conduite.
Ce n’est pas tout encore, je serais capricieuse. Ce
sacrifice de la petite Cécile que vous m’offrez de si bonne
grâce, je ne m’en soucierais pas du tout. Je vous
demanderais au contraire de continuer ce pénible service
jusqu’à nouvel ordre de ma part; soit que j’aimasse à abuser
ainsi de mon empire; soit que, plus indulgente ou plus juste,
il me suffît de disposer de vos sentiments, sans vouloir
contrarier vos plaisirs. Quoi qu’il en soit, je voudrais être
obéie, et mes ordres seraient bien rigoureux!
Il est vrai qu’alors je me croirais obligée de vous
remercier; que sait-on, peut-être même de vous récompenser.
Sûrement, par exemple, j’abrégerais une absence qui me
deviendrait insupportable. Je vous reverrais enfin, vicomte,
et je vous reverrais... comment?... Mais vous vous souvenez
que ceci n’est plus qu’une conversation, un simple récit d’un
projet impossible, et je ne veux pas l’oublier toute seule...
Savez-vous que mon procès m’inquiète un peu? J’ai
voulu enfin connaître au juste quels étaient mes moyens; mes
avocats me citent bien quelques lois, et surtout beaucoup
d’autorités, comme ils les appellent: mais je n’y vois pas
autant de raison et de justice. J’en suis presque à redouter
d’avoir refusé l’accommodement. Cependant je me rassure,
en songeant que le procureur est adroit, l’avocat éloquent, et
la plaideuse jolie. Si ces trois moyens devaient ne plus
valoir, il faudrait changer tout le train des affaires, et que
deviendrait le respect pour les anciens usages!
Ce procès est actuellement la seule chose qui me retienne
ici. Celui de Belleroche est fini: hors de Cour, dépens
compensés. Il en est à regretter le bal de ce soir; c’est bien le
Page 472
regret d’un désœuvré! Je lui rendrai sa liberté entière à mon
retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m’en
console par la générosité qu’il y trouve.
Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos
plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que
j’éprouve.
Du château de..., ce 11 novembre 17**.
retour à la ville. Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m’en
console par la générosité qu’il y trouve.
Adieu, vicomte, écrivez-moi souvent: le détail de vos
plaisirs me dédommagera au moins en partie des ennuis que
j’éprouve.
Du château de..., ce 11 novembre 17**.
Page 473
L E T T RE CXXXV
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
J’essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le
pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu’à ma dernière lettre
c’était l’excès de mon bonheur qui m’empêchait de la
continuer! C’est celui de mon désespoir qui m’accable à
présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes
douleurs, et m’ôte celle de les exprimer.
Valmont... Valmont ne m’aime plus, il ne m’a jamais
aimée. L’amour ne s’en va pas ainsi. Il me trompe, il me
trahit, il m’outrage. Tout ce qu’on peut réunir d’infortunes,
d’humiliations, je les éprouve, et c’est de lui qu’elles me
viennent.
Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j’étais si
loin d’en avoir! Je n’ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je
l’ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que
lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse!
que lui feront tes reproches et tes larmes? c’est bien de toi
qu’il s’occupe!...
Il est donc vrai qu’il m’a sacrifiée, livrée même... et à
qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j’ai perdu
jusqu’au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs,
elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est
douloureuse, quand elle s’appuie sur le remords! Je sens mes
tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque
indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez
cependant pour moi, si vous pouvez vous former l’idée de ce
que je souffre.
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
J’essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le
pourrai. Ah! Dieu, quand je songe qu’à ma dernière lettre
c’était l’excès de mon bonheur qui m’empêchait de la
continuer! C’est celui de mon désespoir qui m’accable à
présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes
douleurs, et m’ôte celle de les exprimer.
Valmont... Valmont ne m’aime plus, il ne m’a jamais
aimée. L’amour ne s’en va pas ainsi. Il me trompe, il me
trahit, il m’outrage. Tout ce qu’on peut réunir d’infortunes,
d’humiliations, je les éprouve, et c’est de lui qu’elles me
viennent.
Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j’étais si
loin d’en avoir! Je n’ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je
l’ai vu: que pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que
lui importe! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse!
que lui feront tes reproches et tes larmes? c’est bien de toi
qu’il s’occupe!...
Il est donc vrai qu’il m’a sacrifiée, livrée même... et à
qui?... une vile créature... Mais que dis-je? Ah! j’ai perdu
jusqu’au droit de la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs,
elle est moins coupable que moi. Oh! que la peine est
douloureuse, quand elle s’appuie sur le remords! Je sens mes
tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie; quelque
indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez
cependant pour moi, si vous pouvez vous former l’idée de ce
que je souffre.
Page 474
Je viens de relire ma lettre, et je m’aperçois qu’elle ne
peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d’avoir le
courage de vous raconter ce cruel événement. C’était hier; je
devais pour la première fois depuis mon retour, souper hors
de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne
m’avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de
sortir le contrariait, et vous jugez que j’eus bientôt celui de
rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à
coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais
s’il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire;
quoi qu’il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler
une affaire qui l’obligeait de me quitter, et il s’en alla: ce ne
fut pourtant pas sans m’avoir témoigné des regrets très vifs,
qui me parurent tendres, et qu’alors je crus sincères.
Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas
me dispenser de mes premiers engagements, puisque j’étais
libre de les remplir. Je finis ma toilette et montai en voiture.
Malheureusement mon cocher me fit passer devant l’Opéra,
et je me trouvai dans l’embarras de la sortie; j’aperçus à
quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la mienne, la
voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce
n’était pas de crainte; et la seule idée qui m’occupait était le
désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne
qui fut forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne.
Je m’avançai sur-le-champ: quel fut mon étonnement de
trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me
retirai, comme vous pouvez penser, et c’en était déjà bien
assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous aurez peine à
croire c’est que cette même fille, apparemment instruite par
une odieuse confidence, n’a pas quitté la portière de la
voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à
faire scène.
Dans l’anéantissement où j’en fus, je me laissai pourtant
conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut
impossible d’y rester; je me sentais à chaque instant, prête à
m’évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.
peut vous instruire de rien; je vais donc tâcher d’avoir le
courage de vous raconter ce cruel événement. C’était hier; je
devais pour la première fois depuis mon retour, souper hors
de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures; jamais il ne
m’avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de
sortir le contrariait, et vous jugez que j’eus bientôt celui de
rester chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à
coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais
s’il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire;
quoi qu’il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler
une affaire qui l’obligeait de me quitter, et il s’en alla: ce ne
fut pourtant pas sans m’avoir témoigné des regrets très vifs,
qui me parurent tendres, et qu’alors je crus sincères.
Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas
me dispenser de mes premiers engagements, puisque j’étais
libre de les remplir. Je finis ma toilette et montai en voiture.
Malheureusement mon cocher me fit passer devant l’Opéra,
et je me trouvai dans l’embarras de la sortie; j’aperçus à
quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la mienne, la
voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce
n’était pas de crainte; et la seule idée qui m’occupait était le
désir que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne
qui fut forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne.
Je m’avançai sur-le-champ: quel fut mon étonnement de
trouver à ses côtés une fille, bien connue pour telle! Je me
retirai, comme vous pouvez penser, et c’en était déjà bien
assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous aurez peine à
croire c’est que cette même fille, apparemment instruite par
une odieuse confidence, n’a pas quitté la portière de la
voiture, ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à
faire scène.
Dans l’anéantissement où j’en fus, je me laissai pourtant
conduire dans la maison où je devais souper: mais il me fut
impossible d’y rester; je me sentais à chaque instant, prête à
m’évanouir, et surtout je ne pouvais retenir mes larmes.
Page 475
En rentrant, j’écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma
lettre aussitôt; il n’était pas chez lui. Voulant à quelque prix
que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer à
jamais, je renvoyai avec ordre de l’attendre: mais avant
minuit mon domestique revint en me disant que le cocher,
qui était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait
pas de la nuit. J’ai cru ce matin n’avoir plus autre chose à
faire qu’à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus
revenir chez moi. J’ai en effet donné des ordres en
conséquence; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est près
de midi; il ne s’est point encore présenté, et je n’ai pas même
reçu un mot de lui.
A présent, ma chère amie, je n’ai plus rien à ajouter: vous
voilà instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul
espoir est de n’avoir pas longtemps encore à affliger votre
sensible amitié.
Paris, ce 15 novembre 17**.
lettre aussitôt; il n’était pas chez lui. Voulant à quelque prix
que ce fût, sortir de cet état de mort, ou le confirmer à
jamais, je renvoyai avec ordre de l’attendre: mais avant
minuit mon domestique revint en me disant que le cocher,
qui était de retour, lui avait dit que son maître ne rentrerait
pas de la nuit. J’ai cru ce matin n’avoir plus autre chose à
faire qu’à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus
revenir chez moi. J’ai en effet donné des ordres en
conséquence; mais, sans doute, ils étaient inutiles. Il est près
de midi; il ne s’est point encore présenté, et je n’ai pas même
reçu un mot de lui.
A présent, ma chère amie, je n’ai plus rien à ajouter: vous
voilà instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul
espoir est de n’avoir pas longtemps encore à affliger votre
sensible amitié.
Paris, ce 15 novembre 17**.
Page 476
L E T T RE CXXXVI
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Sans doute, monsieur, après ce qui s’est passé hier, vous
ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute
aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour
objet de vous prier de n’y plus venir, que de vous
redemander des lettres qui n’auraient jamais dû exister et
qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des
preuves de l’aveuglement que vous aviez fait naître, ne
peuvent que vous être indifférentes à présent qu’il est
dissipé, et qu’elles n’expriment plus qu’un sentiment que
vous avez détruit.
Je reconnais et j’avoue que j’ai eu tort de prendre en
vous une confiance dont tant d’autres avant moi avaient été
les victimes; en cela je n’accuse que moi seule: mais je
croyais au moins n’avoir pas mérité d’être livrée par vous, au
mépris et à l’insulte. Je croyais qu’en vous sacrifiant tout, et
perdant pour vous seul mes droits à l’estime des autres et à la
mienne, je pouvais m’attendre cependant à ne pas être jugée
par vous plus sévèrement que par le public, dont l’opinion
sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de
la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le
monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux
de l’amour; votre cœur n’entendrait pas le mien. Adieu,
monsieur.
Paris, ce 15 novembre 17**.
La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT.
Sans doute, monsieur, après ce qui s’est passé hier, vous
ne vous attendez plus à être reçu chez moi, et sans doute
aussi vous le désirez fort peu! Ce billet a donc moins pour
objet de vous prier de n’y plus venir, que de vous
redemander des lettres qui n’auraient jamais dû exister et
qui, si elles ont pu vous intéresser un moment, comme des
preuves de l’aveuglement que vous aviez fait naître, ne
peuvent que vous être indifférentes à présent qu’il est
dissipé, et qu’elles n’expriment plus qu’un sentiment que
vous avez détruit.
Je reconnais et j’avoue que j’ai eu tort de prendre en
vous une confiance dont tant d’autres avant moi avaient été
les victimes; en cela je n’accuse que moi seule: mais je
croyais au moins n’avoir pas mérité d’être livrée par vous, au
mépris et à l’insulte. Je croyais qu’en vous sacrifiant tout, et
perdant pour vous seul mes droits à l’estime des autres et à la
mienne, je pouvais m’attendre cependant à ne pas être jugée
par vous plus sévèrement que par le public, dont l’opinion
sépare encore par un immense intervalle, la femme faible de
la femme dépravée. Ces torts, qui seraient ceux de tout le
monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur ceux
de l’amour; votre cœur n’entendrait pas le mien. Adieu,
monsieur.
Paris, ce 15 novembre 17**.
Page 477
L E T T RE CXXXVI I
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre;
j’ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d’y
répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah!
sans doute, j’ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai
de ma vie, quand même vous les couvririez de votre
indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont
toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous
avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris;
quand je n’ai connu l’orgueil que du moment où vous
m’avez jugé digne de vous! Les apparences vous ont déçue;
et je conviens qu’elles ont pu être contre moi: mais n’aviez-
vous donc pas dans votre cœur ce qu’il fallait pour les
combattre? et ne s’est-il pas révolté à la seule idée qu’il
pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l’avez cru
cependant! Ainsi, non seulement vous m’avez jugé capable
de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y
être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous vous
trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc
moi-même bien vil à vos yeux?
Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me
cause, je perds à la repousser le temps que je devrais
employer à la détruire. J’avouerai tout: une autre
considération me retient encore. Faut-il donc retracer des
faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la
mienne sur un moment d’erreur que je voudrais racheter du
reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et
dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon
désespoir? Ah! si en m’accusant, je dois exciter votre colère,
Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL.
On vient seulement, madame, de me rendre votre lettre;
j’ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine la force d’y
répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc de moi! Ah!
sans doute, j’ai des torts; et tels que je ne me les pardonnerai
de ma vie, quand même vous les couvririez de votre
indulgence. Mais que ceux que vous me reprochez ont
toujours été loin de mon âme! Qui, moi! vous humilier! vous
avilir! quand je vous respecte autant que je vous chéris;
quand je n’ai connu l’orgueil que du moment où vous
m’avez jugé digne de vous! Les apparences vous ont déçue;
et je conviens qu’elles ont pu être contre moi: mais n’aviez-
vous donc pas dans votre cœur ce qu’il fallait pour les
combattre? et ne s’est-il pas révolté à la seule idée qu’il
pouvait avoir à se plaindre du mien? Vous l’avez cru
cependant! Ainsi, non seulement vous m’avez jugé capable
de ce délire atroce, mais vous avez même craint de vous y
être exposée par vos bontés pour moi. Ah! si vous vous
trouvez dégradée à ce point par votre amour, je suis donc
moi-même bien vil à vos yeux?
Oppressé par le sentiment douloureux que cette idée me
cause, je perds à la repousser le temps que je devrais
employer à la détruire. J’avouerai tout: une autre
considération me retient encore. Faut-il donc retracer des
faits que je voudrais anéantir, et fixer votre attention et la
mienne sur un moment d’erreur que je voudrais racheter du
reste de ma vie, dont je suis encore à concevoir la cause, et
dont le souvenir doit faire à jamais mon humiliation et mon
désespoir? Ah! si en m’accusant, je dois exciter votre colère,
Page 478
vous n’aurez pas au moins à chercher loin votre vengeance;
il vous suffira de me livrer à mes remords.
Cependant, qui le croirait? cet événement a pour
première cause le charme tout-puissant que j’éprouve auprès
de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une
affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous
quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j’allais
chercher. J’espérais la rejoindre à l’Opéra, et ma démarche
fut pareillement infructueuse. Émilie que j’y trouvai, que j’ai
connue dans un temps où j’étais bien loin de connaître ni
vous ni l’amour, Émilie n’avait pas sa voiture et me
demanda à la remettre chez elle à quatre pas de là. Je n’y vis
aucune conséquence, et j’y consentis. Mais ce fut alors que
je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez
portée à me juger coupable.
La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si
puissante sur moi qu’elle dut être et fut en effet bientôt
remarquée. J’avoue même qu’elle me fit tenter d’engager
cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la
délicatesse a tourné contre l’amour. Accoutumée, comme
toutes celles de son état, à n’être sûre d’un empire toujours
usurpé que par l’abus qu’elles se permettent d’en faire,
Émilie se garda bien d’en laisser échapper une occasion si
éclatante. Plus elle voyait mon embarras s’accroître, plus elle
affectait de se montrer; et sa folle gaîté, dont je rougis que
vous ayez pu un moment vous croire l’objet, n’avait de cause
que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait
encore de mon respect et de mon amour.
Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que
coupable; et ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, et
les seuls dont vous me parlez, ces torts n’existant pas, ne
peuvent m’être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur
ceux de l’amour: je ne garderai pas sur eux le même silence;
un trop grand intérêt m’oblige à le rompre.
il vous suffira de me livrer à mes remords.
Cependant, qui le croirait? cet événement a pour
première cause le charme tout-puissant que j’éprouve auprès
de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une
affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous
quittai trop tard, et ne trouvai plus la personne que j’allais
chercher. J’espérais la rejoindre à l’Opéra, et ma démarche
fut pareillement infructueuse. Émilie que j’y trouvai, que j’ai
connue dans un temps où j’étais bien loin de connaître ni
vous ni l’amour, Émilie n’avait pas sa voiture et me
demanda à la remettre chez elle à quatre pas de là. Je n’y vis
aucune conséquence, et j’y consentis. Mais ce fut alors que
je vous rencontrai; et je sentis sur-le-champ que vous seriez
portée à me juger coupable.
La crainte de vous déplaire ou de vous affliger est si
puissante sur moi qu’elle dut être et fut en effet bientôt
remarquée. J’avoue même qu’elle me fit tenter d’engager
cette fille à ne pas se montrer; cette précaution de la
délicatesse a tourné contre l’amour. Accoutumée, comme
toutes celles de son état, à n’être sûre d’un empire toujours
usurpé que par l’abus qu’elles se permettent d’en faire,
Émilie se garda bien d’en laisser échapper une occasion si
éclatante. Plus elle voyait mon embarras s’accroître, plus elle
affectait de se montrer; et sa folle gaîté, dont je rougis que
vous ayez pu un moment vous croire l’objet, n’avait de cause
que la peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait
encore de mon respect et de mon amour.
Jusque-là, sans doute, je suis plus malheureux que
coupable; et ces torts, qui seraient ceux de tout le monde, et
les seuls dont vous me parlez, ces torts n’existant pas, ne
peuvent m’être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur
ceux de l’amour: je ne garderai pas sur eux le même silence;
un trop grand intérêt m’oblige à le rompre.
Page 479
Ce n’est pas que, dans la confusion où je suis de cet
inconcevable égarement, je puisse sans une extrême douleur,
prendre sur moi d’en rappeler le souvenir. Pénétré de mes
torts, je consentirais à en porter la peine, ou j’attendrais mon
pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon
repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me
reste à vous dire importe à votre délicatesse?
Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou
pallier ma faute; je m’avoue coupable. Mais je n’avoue
point, je n’avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse
être regardée comme un tort de l’amour. Eh! que peut-il y
avoir de commun entre une surprise des sens, entre un
moment d’oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et
le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une
âme délicate, et s’y soutenir que par l’estime, et dont enfin le
bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l’amour.
Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant,
sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se
confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter
une rivalité qu’elles sentent malgré elles pouvoir s’établir,
éprouver les tourments d’une jalousie également cruelle et
humiliante: mais vous détournez vos yeux de ces objets qui
souilleraient vos regards; et, pure comme la Divinité, comme
elle aussi punissez l’offense sans la ressentir.
Mais quelle peine m’imposerez-vous, qui me soit plus
douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être
comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de
vous avoir affligée, à l’idée accablante de m’être rendu
moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je
vous demande des consolations: non que je les mérite; mais
parce qu’elles me sont nécessaires, et qu’elles ne peuvent me
venir que de vous.
Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne
mettant plus de prix à mon bonheur, vous voulez au contraire
me livrer à une douleur éternelle, vous en avez le droit;
frappez: mais si plus indulgente, ou plus sensible, vous vous
inconcevable égarement, je puisse sans une extrême douleur,
prendre sur moi d’en rappeler le souvenir. Pénétré de mes
torts, je consentirais à en porter la peine, ou j’attendrais mon
pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon
repentir. Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me
reste à vous dire importe à votre délicatesse?
Ne croyez pas que je cherche un détour pour excuser ou
pallier ma faute; je m’avoue coupable. Mais je n’avoue
point, je n’avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse
être regardée comme un tort de l’amour. Eh! que peut-il y
avoir de commun entre une surprise des sens, entre un
moment d’oubli de soi-même, que suivent bientôt la honte et
le regret, et un sentiment pur, qui ne peut naître que dans une
âme délicate, et s’y soutenir que par l’estime, et dont enfin le
bonheur est le fruit! Ah! ne profanez pas ainsi l’amour.
Craignez surtout de vous profaner vous-même, en réunissant,
sous un même point de vue ce qui jamais ne peut se
confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter
une rivalité qu’elles sentent malgré elles pouvoir s’établir,
éprouver les tourments d’une jalousie également cruelle et
humiliante: mais vous détournez vos yeux de ces objets qui
souilleraient vos regards; et, pure comme la Divinité, comme
elle aussi punissez l’offense sans la ressentir.
Mais quelle peine m’imposerez-vous, qui me soit plus
douloureuse que celle que je ressens? qui puisse être
comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir de
vous avoir affligée, à l’idée accablante de m’être rendu
moins digne de vous? Vous vous occupez de punir! et moi, je
vous demande des consolations: non que je les mérite; mais
parce qu’elles me sont nécessaires, et qu’elles ne peuvent me
venir que de vous.
Si, tout à coup, oubliant mon amour et le vôtre, et ne
mettant plus de prix à mon bonheur, vous voulez au contraire
me livrer à une douleur éternelle, vous en avez le droit;
frappez: mais si plus indulgente, ou plus sensible, vous vous
Page 480
rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos
cœurs; cette volupté de l’âme toujours renaissante et toujours
plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que
chacun de nous devait à l’autre; tous ces biens de l’amour et
que lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de
les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je
enfin? j’ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis
tout recouvrer par vos bienfaits. C’est à vous à décider
maintenant. Je n’ajoute plus qu’un mot. Hier encore vous me
juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu’il dépendrait de
vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd’hui à un
désespoir éternel!
Paris, ce 15 novembre 17**.
cœurs; cette volupté de l’âme toujours renaissante et toujours
plus vivement sentie; ces jours si doux, si fortunés, que
chacun de nous devait à l’autre; tous ces biens de l’amour et
que lui seul procure; peut-être préférerez-vous le pouvoir de
les faire renaître à celui de les détruire. Que vous dirai-je
enfin? j’ai tout perdu, et tout perdu par ma faute; mais je puis
tout recouvrer par vos bienfaits. C’est à vous à décider
maintenant. Je n’ajoute plus qu’un mot. Hier encore vous me
juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu’il dépendrait de
vous! Ah! madame, me livrez-vous aujourd’hui à un
désespoir éternel!
Paris, ce 15 novembre 17**.
Page 481
L E T T RE CXXXVI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point
amoureux; et ce n’est point ma faute si les circonstances me
forcent d’en jouer le rôle. Consentez seulement et revenez;
vous verrez bientôt par vous-même, combien je suis sincère.
J’ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites
par ce qui se passe aujourd’hui.
J’étais donc chez la tendre prude, et j’y étais bien sans
aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état,
devait passer toute la nuit au bal précoce de Mme V... Le
désœuvrement m’avait fait désirer d’abord de prolonger cette
soirée, et j’avais même à ce sujet, exigé un petit sacrifice;
mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me
promettais fut troublé par l’idée de cet amour que vous vous
obstinez à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte
que je n’éprouvai plus d’autre désir que celui de pouvoir à la
fois m’assurer et vous convaincre que c’était, de votre part,
pure calomnie.
Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez
léger, je laissai là ma belle, toute surprise et sans doute
encore plus affligée. Mais moi, j’allai tranquillement joindre
Émilie à l’Opéra; et elle pourrait vous rendre compte que
jusqu’à ce matin que nous nous sommes séparés, aucun
regret n’a troublé nos plaisirs.
J’avais pourtant un assez beau sujet d’inquiétude si ma
parfaite indifférence ne m’en avait sauvé: car vous saurez
que j’étais à peine à quatre maisons de l’Opéra, et ayant
Émilie dans ma voiture, que celle de l’austère dévote vint
exactement ranger la mienne, et qu’un embarras survenu
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je persiste, ma belle amie: non, je ne suis point
amoureux; et ce n’est point ma faute si les circonstances me
forcent d’en jouer le rôle. Consentez seulement et revenez;
vous verrez bientôt par vous-même, combien je suis sincère.
J’ai fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites
par ce qui se passe aujourd’hui.
J’étais donc chez la tendre prude, et j’y étais bien sans
aucune autre affaire: car la petite Volanges, malgré son état,
devait passer toute la nuit au bal précoce de Mme V... Le
désœuvrement m’avait fait désirer d’abord de prolonger cette
soirée, et j’avais même à ce sujet, exigé un petit sacrifice;
mais à peine fut-il accordé, que le plaisir que je me
promettais fut troublé par l’idée de cet amour que vous vous
obstinez à me croire, ou au moins à me reprocher; en sorte
que je n’éprouvai plus d’autre désir que celui de pouvoir à la
fois m’assurer et vous convaincre que c’était, de votre part,
pure calomnie.
Je pris donc un parti violent et sous un prétexte assez
léger, je laissai là ma belle, toute surprise et sans doute
encore plus affligée. Mais moi, j’allai tranquillement joindre
Émilie à l’Opéra; et elle pourrait vous rendre compte que
jusqu’à ce matin que nous nous sommes séparés, aucun
regret n’a troublé nos plaisirs.
J’avais pourtant un assez beau sujet d’inquiétude si ma
parfaite indifférence ne m’en avait sauvé: car vous saurez
que j’étais à peine à quatre maisons de l’Opéra, et ayant
Émilie dans ma voiture, que celle de l’austère dévote vint
exactement ranger la mienne, et qu’un embarras survenu
Page 482
nous laissa près d’un demi-quart d’heure à côté l’un de
l’autre. On se voyait comme à midi et il n’y avait pas moyen
d’échapper.
Mais ce n’est pas tout; je m’avisai de confier à Émilie
que c’était la femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-
être cette folie-là, et qu’Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne
l’avait pas oubliée, et qui est rieuse, n’eut de cesse qu’elle
n’eût considéré tout à son aise cette vertu, disait-elle, et cela
avec des éclats de rire d’un scandale à en donner de
l’humeur.
Ce n’est pas tout encore: la jalouse femme n’envoya-t-
elle pas chez moi dès le soir même? Je n’y étais pas: mais,
dans son obstination, elle y envoya une seconde fois avec
ordre de m’attendre. Moi, dès que j’avais été décidé à rester
chez Émilie, j’avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre au
cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en
arrivant chez moi il y trouva l’amoureux messager, il crut
tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit.
Vous devinez bien l’effet de cette nouvelle, et qu’à mon
retour j’ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité
que comportait la circonstance.
Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu,
comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne
l’est pas, ce n’est point, comme vous l’allez croire, que je
mette du prix à la continuer, c’est que, d’une part, je n’ai pas
trouvé décent de me laisser quitter; et, de l’autre, que j’ai
voulu vous réserver l’honneur de ce sacrifice.
J’ai donc répondu au sévère billet par une grande épître
de sentiments; j’ai donné de longues raisons et je me suis
reposé sur l’amour du soin de les faire trouver bonnes. J’ai
déjà réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours
bien rigoureux et qui confirme l’éternelle rupture, comme
cela devait être, mais dont le ton n’est pourtant plus le
même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est
annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J’en ai
l’autre. On se voyait comme à midi et il n’y avait pas moyen
d’échapper.
Mais ce n’est pas tout; je m’avisai de confier à Émilie
que c’était la femme à la lettre. (Vous vous rappellerez peut-
être cette folie-là, et qu’Émilie était le pupitre[50].) Elle qui ne
l’avait pas oubliée, et qui est rieuse, n’eut de cesse qu’elle
n’eût considéré tout à son aise cette vertu, disait-elle, et cela
avec des éclats de rire d’un scandale à en donner de
l’humeur.
Ce n’est pas tout encore: la jalouse femme n’envoya-t-
elle pas chez moi dès le soir même? Je n’y étais pas: mais,
dans son obstination, elle y envoya une seconde fois avec
ordre de m’attendre. Moi, dès que j’avais été décidé à rester
chez Émilie, j’avais renvoyé ma voiture, sans autre ordre au
cocher que de venir me reprendre ce matin; et comme en
arrivant chez moi il y trouva l’amoureux messager, il crut
tout simple de lui dire que je ne rentrerais pas de la nuit.
Vous devinez bien l’effet de cette nouvelle, et qu’à mon
retour j’ai trouvé mon congé signifié avec toute la dignité
que comportait la circonstance.
Ainsi cette aventure, interminable selon vous, aurait pu,
comme vous voyez, être finie de ce matin; si même elle ne
l’est pas, ce n’est point, comme vous l’allez croire, que je
mette du prix à la continuer, c’est que, d’une part, je n’ai pas
trouvé décent de me laisser quitter; et, de l’autre, que j’ai
voulu vous réserver l’honneur de ce sacrifice.
J’ai donc répondu au sévère billet par une grande épître
de sentiments; j’ai donné de longues raisons et je me suis
reposé sur l’amour du soin de les faire trouver bonnes. J’ai
déjà réussi. Je viens de recevoir un second billet, toujours
bien rigoureux et qui confirme l’éternelle rupture, comme
cela devait être, mais dont le ton n’est pourtant plus le
même. Surtout on ne veut plus me voir: ce parti pris y est
annoncé quatre fois de la manière la plus irrévocable. J’en ai
Page 483
conclu qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour me
présenter. J’ai déjà envoyé mon chasseur pour s’emparer du
suisse, et, dans un moment, j’irai moi-même faire signer
mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n’y a
qu’une seule formule qui porte absolution générale, et celle-
là ne s’expédie qu’en présence.
Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand
événement.
Paris, ce 15 novembre 17**.
[50] Lettres XLVI et XLVII.
présenter. J’ai déjà envoyé mon chasseur pour s’emparer du
suisse, et, dans un moment, j’irai moi-même faire signer
mon pardon: car dans les torts de cette espèce, il n’y a
qu’une seule formule qui porte absolution générale, et celle-
là ne s’expédie qu’en présence.
Adieu ma charmante amie, je cours tenter ce grand
événement.
Paris, ce 15 novembre 17**.
[50] Lettres XLVI et XLVII.
Page 484
L E T T RE CXXXI X
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir
parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! Je suis cause
que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous
viennent de moi, durent encore, et moi je suis heureuse. Oui,
tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet
état de douleur et d’angoisses ont succédé le calme et les
délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer!
Valmont est innocent, on n’est point coupable avec autant
d’amour. Ces torts graves, offensants, que je lui reprochais
avec tant d’amertume, il ne les avait pas, et si, sur un seul
point j’ai eu besoin d’indulgence, n’avais-je donc pas aussi
mes injustices à réparer?
Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui
le justifient; peut-être même l’esprit les apprécierait mal:
c’est au cœur seul qu’il appartient de les sentir. Si pourtant
vous deviez me soupçonner de faiblesse, j’appellerais votre
jugement à l’appui du mien. Pour les hommes, dites-vous
vous-même, l’infidélité n’est pas l’inconstance.
Ce n’est pas que je ne sente que cette distinction, qu’en
vain l’opinion autorise, n’en blesse pas moins la délicatesse:
mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont
en souffre plus encore? Ce même tort que j’oublie, ne croyez
pas qu’il se le pardonne ou s’en console, et pourtant combien
n’a-t-il pas réparé cette légère faute par l’excès de son amour
et celui de mon bonheur!
Ou ma félicité est plus grande, ou j’en sens mieux le prix
depuis que j’ai craint de l’avoir perdue: mais ce que je puis
vous dire, c’est que, si je me sentais la force de supporter
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Que je me reproche, ma sensible amie, de vous avoir
parlé trop et trop tôt de mes peines passagères! Je suis cause
que vous vous affligez à présent; ces chagrins qui vous
viennent de moi, durent encore, et moi je suis heureuse. Oui,
tout est oublié, pardonné; disons mieux, tout est réparé. A cet
état de douleur et d’angoisses ont succédé le calme et les
délices. Oh! joie de mon cœur, comment vous exprimer!
Valmont est innocent, on n’est point coupable avec autant
d’amour. Ces torts graves, offensants, que je lui reprochais
avec tant d’amertume, il ne les avait pas, et si, sur un seul
point j’ai eu besoin d’indulgence, n’avais-je donc pas aussi
mes injustices à réparer?
Je ne vous ferai point le détail des faits ou des raisons qui
le justifient; peut-être même l’esprit les apprécierait mal:
c’est au cœur seul qu’il appartient de les sentir. Si pourtant
vous deviez me soupçonner de faiblesse, j’appellerais votre
jugement à l’appui du mien. Pour les hommes, dites-vous
vous-même, l’infidélité n’est pas l’inconstance.
Ce n’est pas que je ne sente que cette distinction, qu’en
vain l’opinion autorise, n’en blesse pas moins la délicatesse:
mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont
en souffre plus encore? Ce même tort que j’oublie, ne croyez
pas qu’il se le pardonne ou s’en console, et pourtant combien
n’a-t-il pas réparé cette légère faute par l’excès de son amour
et celui de mon bonheur!
Ou ma félicité est plus grande, ou j’en sens mieux le prix
depuis que j’ai craint de l’avoir perdue: mais ce que je puis
vous dire, c’est que, si je me sentais la force de supporter
Page 485
encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens
d’éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît
de bonheur que j’ai goûté depuis. O! ma tendre mère,
grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par
trop de précipitation; grondez-la d’avoir jugé témérairement
et calomnié celui qu’elle ne devait pas cesser d’adorer; mais,
en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse et
augmentez sa joie en la partageant.
Paris, ce 15 novembre 17**, au soir.
d’éprouver, je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît
de bonheur que j’ai goûté depuis. O! ma tendre mère,
grondez votre fille inconsidérée, de vous avoir affligée par
trop de précipitation; grondez-la d’avoir jugé témérairement
et calomnié celui qu’elle ne devait pas cesser d’adorer; mais,
en la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse et
augmentez sa joie en la partageant.
Paris, ce 15 novembre 17**, au soir.
Page 486
L E T T RE CXL
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne
reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre
pourtant me paraissait en mériter une, et depuis trois jours
que je devrais l’avoir reçue, je l’attends encore! Je suis fâché
au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes
grandes affaires.
Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu’au lieu
de reproches et de méfiance, il n’ait produit que de nouvelles
tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les
excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je
ne vous en dirai mot, et sans l’événement imprévu de la nuit
dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-
là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne
sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au
moins de quelque temps, je me charge de ce soin.
Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne
devinerez pas, Mme de Tourvel ne m’occupait plus depuis
quelques jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister
chez la petite Volanges, j’en étais devenu plus assidu auprès
d’elle. Grâce à l’obligeant portier, je n’avais aucun obstacle à
vaincre, et nous menions, votre pupille et moi, une vie
commode et réglée. Mais l’habitude amène la négligence: les
premiers jours nous n’avions jamais pris assez de
précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore
derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé
l’incident dont j’ai à vous instruire, et si, pour mon compte,
j’en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite
fille.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Comment donc se fait-il, ma belle amie, que je ne
reçoive point de réponse de vous? Ma dernière lettre
pourtant me paraissait en mériter une, et depuis trois jours
que je devrais l’avoir reçue, je l’attends encore! Je suis fâché
au moins; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes
grandes affaires.
Que le raccommodement ait eu son plein effet; qu’au lieu
de reproches et de méfiance, il n’ait produit que de nouvelles
tendresses; que ce soit moi actuellement qui reçoive les
excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée, je
ne vous en dirai mot, et sans l’événement imprévu de la nuit
dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais comme celui-
là regarde votre pupille et que vraisemblablement elle ne
sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au
moins de quelque temps, je me charge de ce soin.
Par des raisons que vous devinerez ou que vous ne
devinerez pas, Mme de Tourvel ne m’occupait plus depuis
quelques jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister
chez la petite Volanges, j’en étais devenu plus assidu auprès
d’elle. Grâce à l’obligeant portier, je n’avais aucun obstacle à
vaincre, et nous menions, votre pupille et moi, une vie
commode et réglée. Mais l’habitude amène la négligence: les
premiers jours nous n’avions jamais pris assez de
précautions pour notre sûreté; nous tremblions encore
derrière les verrous. Hier, une incroyable distraction a causé
l’incident dont j’ai à vous instruire, et si, pour mon compte,
j’en ai été quitte pour la peur, il en coûte plus cher à la petite
fille.
Page 487
Nous ne dormions pas, mais nous étions dans le repos et
l’abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu
la porte de la chambre s’ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute
sur mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre
commune pupille; je m’avance et ne vois personne; mais, en
effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de la
lumière, j’ai été à la recherche et n’ai trouvé âme qui vive.
Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos
précautions ordinaires, et sans doute la porte, poussée
seulement ou mal fermée, s’était rouverte d’elle-même.
En allant rejoindre ma timide compagne pour la
tranquilliser, je ne l’ai plus trouvée dans son lit; elle était
tombée ou s’était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était
étendue sans connaissance et sans autre mouvement que
d’assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je
parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire
revenir; mais elle s’était blessée dans sa chute, et elle ne
tarda pas à en ressentir les effets.
Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes
moins équivoques encore m’ont eu bientôt éclairé sur son
état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d’abord
celui où elle était auparavant, car elle ne s’en doutait pas.
Jamais peut-être, jusqu’à elle, on n’avait conservé tant
d’innocence en faisant si bien tout ce qu’il fallait pour s’en
défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!
Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais
qu’il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle
que j’irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de
la maison, et qu’en les prévenant qu’on allait venir les
chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu’elle de
son côté, sonnerait la femme de chambre; qu’elle lui ferait
ou ne lui ferait pas la confidence, comme elle voudrait, mais
qu’elle enverrait chercher du secours et défendrait surtout
qu’on réveillât Mme de Volanges, attention délicate et
naturelle d’une fille qui craint d’inquiéter sa mère.
l’abandon qui suivent la volupté, quand nous avons entendu
la porte de la chambre s’ouvrir tout à coup. Aussitôt je saute
sur mon épée, tant pour ma défense que pour celle de notre
commune pupille; je m’avance et ne vois personne; mais, en
effet, la porte était ouverte. Comme nous avions de la
lumière, j’ai été à la recherche et n’ai trouvé âme qui vive.
Alors je me suis rappelé que nous avions oublié nos
précautions ordinaires, et sans doute la porte, poussée
seulement ou mal fermée, s’était rouverte d’elle-même.
En allant rejoindre ma timide compagne pour la
tranquilliser, je ne l’ai plus trouvée dans son lit; elle était
tombée ou s’était sauvée dans sa ruelle: enfin elle y était
étendue sans connaissance et sans autre mouvement que
d’assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras! Je
parvins pourtant à la remettre dans son lit et même à la faire
revenir; mais elle s’était blessée dans sa chute, et elle ne
tarda pas à en ressentir les effets.
Des maux de reins, de violentes coliques, des symptômes
moins équivoques encore m’ont eu bientôt éclairé sur son
état: mais, pour le lui apprendre, il a fallu lui dire d’abord
celui où elle était auparavant, car elle ne s’en doutait pas.
Jamais peut-être, jusqu’à elle, on n’avait conservé tant
d’innocence en faisant si bien tout ce qu’il fallait pour s’en
défaire. Oh! celle-là ne perd pas son temps à réfléchir!
Mais elle en perdait beaucoup à se désoler, et je sentais
qu’il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec elle
que j’irais sur-le-champ chez le médecin et le chirurgien de
la maison, et qu’en les prévenant qu’on allait venir les
chercher, je leur confierais le tout, sous le secret; qu’elle de
son côté, sonnerait la femme de chambre; qu’elle lui ferait
ou ne lui ferait pas la confidence, comme elle voudrait, mais
qu’elle enverrait chercher du secours et défendrait surtout
qu’on réveillât Mme de Volanges, attention délicate et
naturelle d’une fille qui craint d’inquiéter sa mère.
Page 488
J’ai fait mes deux courses et mes deux confessions le
plus lestement que j’ai pu, et de là je suis rentré chez moi,
d’où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je
connaissais d’ailleurs, est venu à midi me rendre compte de
l’état de la malade. Je ne m’étais pas trompé; mais il espère
que, s’il ne survient pas d’accident, on ne s’apercevra de rien
dans la maison. La femme de chambre est du secret; le
médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire
s’arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il
ne nous soit utile qu’on en parle.
Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous
et moi? Votre silence m’en ferait douter; je n’y croirais
même plus du tout, si le désir que j’en ai ne me faisait
chercher tous les moyens d’en conserver l’espoir.
Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.
Paris, ce 21 novembre 17**.
plus lestement que j’ai pu, et de là je suis rentré chez moi,
d’où je ne suis pas encore sorti; mais le chirurgien, que je
connaissais d’ailleurs, est venu à midi me rendre compte de
l’état de la malade. Je ne m’étais pas trompé; mais il espère
que, s’il ne survient pas d’accident, on ne s’apercevra de rien
dans la maison. La femme de chambre est du secret; le
médecin a donné un nom à la maladie, et cette affaire
s’arrangera comme mille autres, à moins que, par la suite, il
ne nous soit utile qu’on en parle.
Mais y a-t-il encore quelque intérêt commun entre vous
et moi? Votre silence m’en ferait douter; je n’y croirais
même plus du tout, si le désir que j’en ai ne me faisait
chercher tous les moyens d’en conserver l’espoir.
Adieu, ma belle amie; je vous embrasse, rancune tenante.
Paris, ce 21 novembre 17**.
Page 489
L E T T RE CXL I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre
obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si
je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre?
Ah! plût à Dieu! Mais non, c’est seulement qu’il m’en coûte
de vous les dire.
Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même
ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos
discours et vos actions ne me laisse de choix qu’entre ces
deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous
donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que
penser?
Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre
dernière scène avec la présidente, mais qu’est-ce donc
qu’elle prouve pour votre système ou contre le mien?
Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez
cette femme pour ne la pas tromper, pour n’en pas saisir
toutes les occasions qui vous paraîtraient agréables ou
faciles; je ne doutais même pas qu’il ne vous fût à peu près
égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue,
jusqu’aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne
suis pas surprise que, pour un libertinage d’esprit qu’on
aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet
ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne
sait que c’est là le simple courant du monde et votre usage à
tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu’aux espèces!
Celui qui s’en abstient aujourd’hui passe pour romanesque,
et ce n’est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.
Mais ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, ce que je pense
encore, c’est que vous n’en avez pas moins de l’amour pour
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Mon Dieu, vicomte, que vous me gênez par votre
obstination! Que vous importe mon silence? Croyez-vous, si
je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre?
Ah! plût à Dieu! Mais non, c’est seulement qu’il m’en coûte
de vous les dire.
Parlez-moi vrai; vous faites-vous illusion à vous-même
ou cherchez-vous à me tromper? La différence entre vos
discours et vos actions ne me laisse de choix qu’entre ces
deux sentiments: lequel est le véritable? Que voulez-vous
donc que je vous dise, quand moi-même je ne sais que
penser?
Vous paraissez vous faire un grand mérite de votre
dernière scène avec la présidente, mais qu’est-ce donc
qu’elle prouve pour votre système ou contre le mien?
Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez
cette femme pour ne la pas tromper, pour n’en pas saisir
toutes les occasions qui vous paraîtraient agréables ou
faciles; je ne doutais même pas qu’il ne vous fût à peu près
égal de satisfaire avec une autre, avec la première venue,
jusqu’aux désirs que celle-ci seule aurait fait naître, et je ne
suis pas surprise que, pour un libertinage d’esprit qu’on
aurait tort de vous disputer, vous ayez fait une fois par projet
ce que vous aviez fait mille autres fois par occasion. Qui ne
sait que c’est là le simple courant du monde et votre usage à
tous tant que vous êtes depuis le scélérat jusqu’aux espèces!
Celui qui s’en abstient aujourd’hui passe pour romanesque,
et ce n’est pas là, je crois, le défaut que je vous reproche.
Mais ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, ce que je pense
encore, c’est que vous n’en avez pas moins de l’amour pour
Page 490
votre présidente; non pas, à la vérité, de l’amour bien pur ni
bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui,
par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou
les qualités qu’elle n’a pas; qui la place dans une classe à
part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient
encore attaché à elle, même alors que vous l’outragez; tel
enfin que je conçois qu’un sultan peut le ressentir pour sa
sultane favorite, ce qui ne l’empêche pas de lui préférer
souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît
d’autant plus juste que, comme lui, jamais vous n’êtes ni
l’amant, ni l’ami d’une femme, mais toujours son tyran ou
son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien
humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet,
et, trop heureux d’y être parvenu, dès que vous croyez le
moment arrivé d’obtenir votre pardon, vous me quittez pour
ce grand événement.
Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m’y parlez
pas de cette femme uniquement, c’est que vous ne voulez
m’y rien dire de vos grandes affaires; elles vous semblent si
importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous
semble une punition pour moi. Et c’est après ces mille
preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous
demandez tranquillement s’il y a encore quelque intérêt
commun entre vous et moi? Prenez-y garde, vicomte! si une
fois je réponds, ma réponse sera irrévocable, et craindre de la
faire en ce moment, c’est peut-être déjà en dire trop. Aussi je
n’en veux absolument plus parler.
Tout ce que je peux faire, c’est de vous raconter une
histoire. Peut-être n’aurez-vous pas le temps de la lire ou
celui d’y faire assez attention pour la bien entendre? libre à
vous. Ce ne sera, au pis aller, qu’une histoire de perdue.
Un homme de ma connaissance s’était empêtré, comme
vous, d’une femme qui lui faisait peu d’honneur. Il avait bien
par intervalle, le bon esprit de sentir que tôt ou tard, cette
aventure lui ferait tort, mais quoiqu’il en rougît, il n’avait
pas le courage de rompre. Son embarras était d’autant plus
bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir; de celui,
par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments ou
les qualités qu’elle n’a pas; qui la place dans une classe à
part et met toutes les autres en second ordre; qui vous tient
encore attaché à elle, même alors que vous l’outragez; tel
enfin que je conçois qu’un sultan peut le ressentir pour sa
sultane favorite, ce qui ne l’empêche pas de lui préférer
souvent une simple odalisque. Ma comparaison me paraît
d’autant plus juste que, comme lui, jamais vous n’êtes ni
l’amant, ni l’ami d’une femme, mais toujours son tyran ou
son esclave. Aussi suis-je bien sûre que vous vous êtes bien
humilié, bien avili, pour rentrer en grâce avec ce bel objet,
et, trop heureux d’y être parvenu, dès que vous croyez le
moment arrivé d’obtenir votre pardon, vous me quittez pour
ce grand événement.
Encore dans votre dernière lettre, si vous ne m’y parlez
pas de cette femme uniquement, c’est que vous ne voulez
m’y rien dire de vos grandes affaires; elles vous semblent si
importantes que le silence que vous gardez à ce sujet vous
semble une punition pour moi. Et c’est après ces mille
preuves de votre préférence décidée pour une autre que vous
demandez tranquillement s’il y a encore quelque intérêt
commun entre vous et moi? Prenez-y garde, vicomte! si une
fois je réponds, ma réponse sera irrévocable, et craindre de la
faire en ce moment, c’est peut-être déjà en dire trop. Aussi je
n’en veux absolument plus parler.
Tout ce que je peux faire, c’est de vous raconter une
histoire. Peut-être n’aurez-vous pas le temps de la lire ou
celui d’y faire assez attention pour la bien entendre? libre à
vous. Ce ne sera, au pis aller, qu’une histoire de perdue.
Un homme de ma connaissance s’était empêtré, comme
vous, d’une femme qui lui faisait peu d’honneur. Il avait bien
par intervalle, le bon esprit de sentir que tôt ou tard, cette
aventure lui ferait tort, mais quoiqu’il en rougît, il n’avait
pas le courage de rompre. Son embarras était d’autant plus
Page 491
grand qu’il s’était vanté à ses amis d’être entièrement libre et
qu’il n’ignorait pas que le ridicule qu’on a augmente
toujours en proportion qu’on s’en défend. Il passait ainsi sa
vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire
après: Ce n’est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui
fut tentée un moment de le livrer au public en cet état
d’ivresse et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais
pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore
par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen
pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son
ami: Ce n’est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir sans
aucun autre avis la lettre qui suit, comme un remède dont
l’usage pourrait être utile à son mal.
«On s’ennuie de tout, mon ange, c’est une loi de la nature; ce n’est
pas ma faute.
«Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupée
entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
«Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est
sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même
temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
«Il suit de là que depuis quelque temps je t’ai trompé, mais aussi ton
impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte! Ce n’est pas ma faute.
«Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te
sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si
la nature n’a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu’elle donnait
aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre
maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n’est
pas ma faute.
«Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je
te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.»
De vous dire, vicomte, l’effet de cette dernière tentative
et ce qui s’en est suivi, ce n’est pas le moment, mais je vous
promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y
trouverez aussi mon ultimatum sur le renouvellement du
traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu tout
simplement...
qu’il n’ignorait pas que le ridicule qu’on a augmente
toujours en proportion qu’on s’en défend. Il passait ainsi sa
vie, ne cessant de faire des sottises et ne cessant de dire
après: Ce n’est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui
fut tentée un moment de le livrer au public en cet état
d’ivresse et de rendre ainsi son ridicule ineffaçable; mais
pourtant, plus généreuse que maligne, ou peut-être encore
par quelque autre motif, elle voulut tenter un dernier moyen
pour être, à tout événement, dans le cas de dire comme son
ami: Ce n’est pas ma faute. Elle lui fit donc parvenir sans
aucun autre avis la lettre qui suit, comme un remède dont
l’usage pourrait être utile à son mal.
«On s’ennuie de tout, mon ange, c’est une loi de la nature; ce n’est
pas ma faute.
«Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupée
entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
«Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est
sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même
temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
«Il suit de là que depuis quelque temps je t’ai trompé, mais aussi ton
impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte! Ce n’est pas ma faute.
«Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te
sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
«Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure; mais si
la nature n’a accordé aux hommes que la confiance, tandis qu’elle donnait
aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
«Crois-moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre
maîtresse. Ce conseil est bon, très bon; si tu le trouves mauvais, ce n’est
pas ma faute.
«Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret; je
te reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.»
De vous dire, vicomte, l’effet de cette dernière tentative
et ce qui s’en est suivi, ce n’est pas le moment, mais je vous
promets de vous le dire dans ma première lettre. Vous y
trouverez aussi mon ultimatum sur le renouvellement du
traité que vous me proposez. Jusque-là, adieu tout
simplement...
Page 492
A propos, je vous remercie de vos détails sur la petite
Volanges; c’est un article à réserver jusqu’au lendemain du
mariage pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous
fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre
postérité. Bonsoir, vicomte.
Du château de..., ce 24 novembre 17**.
Volanges; c’est un article à réserver jusqu’au lendemain du
mariage pour la Gazette de médisance. En attendant, je vous
fais mon compliment de condoléance sur la perte de votre
postérité. Bonsoir, vicomte.
Du château de..., ce 24 novembre 17**.
Page 493
L E T T RE CXL I I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j’ai mal lu ou mal
entendu, et votre lettre, et l’histoire que vous m’y faites, et le
petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis
vous dire, c’est que ce dernier m’a paru original et propre à
faire de l’effet; aussi je l’ai copié tout simplement, et tout
simplement encore je l’ai envoyé à la céleste présidente. Je
n’ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été
expédiée dès hier au soir. Je l’ai préféré ainsi, parce que
d’abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce
que j’ai pensé qu’elle n’aurait pas trop de toute la nuit pour
se recueillir et méditer sur ce grand événement, dussiez-vous
une seconde fois me reprocher l’expression.
J’espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de
ma bien-aimée, mais il est près de midi, et je n’ai encore rien
reçu. J’attendrai jusqu’à cinq heures, et si alors je n’ai pas eu
de nouvelles, j’irai en chercher moi-même, car, surtout en
procédés, il n’y a que le premier pas qui coûte.
A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort
empressé d’apprendre la fin de l’histoire de cet homme de
votre connaissance si véhémentement soupçonné de ne
savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas
corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait
grâce?
Je ne désire pas moins de recevoir votre ultimatum,
comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout,
de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez
encore de l’amour! Ah! sans doute il y en a, et beaucoup!
Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et
j’attends tout de vos bontés.
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j’ai mal lu ou mal
entendu, et votre lettre, et l’histoire que vous m’y faites, et le
petit modèle épistolaire qui y était compris. Ce que je puis
vous dire, c’est que ce dernier m’a paru original et propre à
faire de l’effet; aussi je l’ai copié tout simplement, et tout
simplement encore je l’ai envoyé à la céleste présidente. Je
n’ai pas perdu un moment, car la tendre missive a été
expédiée dès hier au soir. Je l’ai préféré ainsi, parce que
d’abord je lui avais promis de lui écrire, et puis aussi parce
que j’ai pensé qu’elle n’aurait pas trop de toute la nuit pour
se recueillir et méditer sur ce grand événement, dussiez-vous
une seconde fois me reprocher l’expression.
J’espérais pouvoir vous renvoyer ce matin la réponse de
ma bien-aimée, mais il est près de midi, et je n’ai encore rien
reçu. J’attendrai jusqu’à cinq heures, et si alors je n’ai pas eu
de nouvelles, j’irai en chercher moi-même, car, surtout en
procédés, il n’y a que le premier pas qui coûte.
A présent, comme vous pouvez le croire, je suis fort
empressé d’apprendre la fin de l’histoire de cet homme de
votre connaissance si véhémentement soupçonné de ne
savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas
corrigé? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait
grâce?
Je ne désire pas moins de recevoir votre ultimatum,
comme vous dites si politiquement! Je suis curieux, surtout,
de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez
encore de l’amour! Ah! sans doute il y en a, et beaucoup!
Mais pour qui? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et
j’attends tout de vos bontés.
Page 494
Adieu, ma charmante amie; je ne fermerai cette lettre
qu’à deux heures, dans l’espoir de pouvoir y joindre la
réponse désirée.
A deux heures après midi.
Toujours rien, l’heure me presse beaucoup; je n’ai pas le
temps d’ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous
encore les plus tendres baisers d’amour?
Paris, ce 27 novembre 17**.
Pl. XI
qu’à deux heures, dans l’espoir de pouvoir y joindre la
réponse désirée.
A deux heures après midi.
Toujours rien, l’heure me presse beaucoup; je n’ai pas le
temps d’ajouter un mot, mais cette fois, refuserez-vous
encore les plus tendres baisers d’amour?
Paris, ce 27 novembre 17**.
Pl. XI
Page 495
Mlle Gérard inv. Simonet sc.
Lettre CXLIII
Lettre CXLIII
Page 496
L E T T RE CXL I I I
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte
l’illusion de mon bonheur. La funeste vérité m’éclaire et ne
me laisse voir qu’une mort assurée et prochaine, dont la
route m’est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai...
je chérirai mes tourments s’ils abrègent mon existence. Je
vous envoie la lettre que j’ai reçue hier, je n’y joindrai
aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n’est plus le
temps de se plaindre, il n’y a plus qu’à souffrir. Ce n’est pas
de pitié que j’ai besoin, c’est de force.
Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez
ma dernière prière; c’est de me laisser à mon sort, de
m’oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il
est un terme dans le malheur où l’amitié même augmente
nos souffrances et ne peut les guérir. Quand les blessures
sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre
sentiment m’est étranger que celui du désespoir. Rien ne
peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais
ensevelir ma honte. J’y pleurerai mes fautes, si je puis
pleurer encore! car, depuis hier, je n’ai pas versé une larme.
Mon cœur flétri n’en fournit plus.
Adieu, madame. Ne me répondez point. J’ai fait le
serment sur cette lettre cruelle de n’en plus recevoir aucune.
Paris, ce 27 novembre 17**.
La Présidente de TOURVEL à Madame de
ROSEMONDE.
Le voile est déchiré, madame, sur lequel était peinte
l’illusion de mon bonheur. La funeste vérité m’éclaire et ne
me laisse voir qu’une mort assurée et prochaine, dont la
route m’est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai...
je chérirai mes tourments s’ils abrègent mon existence. Je
vous envoie la lettre que j’ai reçue hier, je n’y joindrai
aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n’est plus le
temps de se plaindre, il n’y a plus qu’à souffrir. Ce n’est pas
de pitié que j’ai besoin, c’est de force.
Recevez, madame, le seul adieu que je ferai et excusez
ma dernière prière; c’est de me laisser à mon sort, de
m’oublier entièrement, de ne plus me compter sur la terre. Il
est un terme dans le malheur où l’amitié même augmente
nos souffrances et ne peut les guérir. Quand les blessures
sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre
sentiment m’est étranger que celui du désespoir. Rien ne
peut plus me convenir que la nuit profonde où je vais
ensevelir ma honte. J’y pleurerai mes fautes, si je puis
pleurer encore! car, depuis hier, je n’ai pas versé une larme.
Mon cœur flétri n’en fournit plus.
Adieu, madame. Ne me répondez point. J’ai fait le
serment sur cette lettre cruelle de n’en plus recevoir aucune.
Paris, ce 27 novembre 17**.
Page 497
L E T T RE CXL I V
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de
n’avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle
délaissée; on m’a dit qu’elle était sortie. Je n’ai vu dans cette
phrase, qu’un refus de me recevoir qui ne m’a ni fâché ni
surpris, et je me suis retiré dans l’espérance que cette
démarche engagerait au moins une femme si polie, à
m’honorer d’un mot de réponse. L’envie que j’avais de la
recevoir m’a fait passer exprès chez moi vers les neuf
heures, et je n’y ai rien trouvé. Étonné de ce silence, auquel
je ne m’attendais pas, j’ai chargé mon chasseur d’aller aux
informations et de savoir si la sensible personne était morte
ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m’a appris que
Mme de Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin
avec sa femme de chambre; qu’elle s’était fait conduire au
couvent de... et qu’à sept heures du soir elle avait renvoyé sa
voiture et ses gens, en faisant dire qu’on ne l’attendit pas
chez elle. Assurément, c’est se mettre en règle. Le couvent
est le véritable asile d’une veuve; et si elle persiste dans une
résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que
je lui ai déjà celle de la célébrité que va prendre cette
aventure.
Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré
vos inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que
brillant d’un nouvel éclat. Qu’ils se montrent donc ces
critiques sévères qui m’accusaient d’un amour romanesque
et malheureux; qu’ils fassent des ruptures plus promptes et
plus brillantes, mais non, qu’ils fassent mieux: qu’ils se
présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh
bien! qu’ils osent seulement tenter cette carrière que j’ai
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Hier, à trois heures du soir, ma belle amie, impatienté de
n’avoir pas de nouvelles, je me suis présenté chez la belle
délaissée; on m’a dit qu’elle était sortie. Je n’ai vu dans cette
phrase, qu’un refus de me recevoir qui ne m’a ni fâché ni
surpris, et je me suis retiré dans l’espérance que cette
démarche engagerait au moins une femme si polie, à
m’honorer d’un mot de réponse. L’envie que j’avais de la
recevoir m’a fait passer exprès chez moi vers les neuf
heures, et je n’y ai rien trouvé. Étonné de ce silence, auquel
je ne m’attendais pas, j’ai chargé mon chasseur d’aller aux
informations et de savoir si la sensible personne était morte
ou mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m’a appris que
Mme de Tourvel était sortie, en effet à onze heures du matin
avec sa femme de chambre; qu’elle s’était fait conduire au
couvent de... et qu’à sept heures du soir elle avait renvoyé sa
voiture et ses gens, en faisant dire qu’on ne l’attendit pas
chez elle. Assurément, c’est se mettre en règle. Le couvent
est le véritable asile d’une veuve; et si elle persiste dans une
résolution si louable, je joindrai à toutes les obligations que
je lui ai déjà celle de la célébrité que va prendre cette
aventure.
Je vous le disais bien, il y a quelque temps, que malgré
vos inquiétudes, je ne reparaîtrais sur la scène du monde que
brillant d’un nouvel éclat. Qu’ils se montrent donc ces
critiques sévères qui m’accusaient d’un amour romanesque
et malheureux; qu’ils fassent des ruptures plus promptes et
plus brillantes, mais non, qu’ils fassent mieux: qu’ils se
présentent comme consolateurs, la route leur est tracée. Eh
bien! qu’ils osent seulement tenter cette carrière que j’ai
Page 498
parcourue en entier, et si l’un d’eux obtient le moindre
succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront
tous que quand j’y mets du soin, l’impression que je laisse
est ineffaçable. Ah! sans doute, celle-ci le sera, et je
compterais pour rien tous mes autres triomphes si jamais je
devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.
Ce parti qu’elle a pris flatte mon amour-propre, j’en
conviens, mais je suis fâché qu’elle ait trouvé en elle une
force suffisante pour se séparer autant de moi. Il n’y aura
donc entre nous deux d’autres obstacles que ceux que j’aurai
mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d’elle, elle
pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne le pas désirer?
n’en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc ainsi
qu’on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le
souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il
pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir
la possibilité d’un raccommodement qu’on désire toujours
tant qu’on l’espère? Je pourrais essayer cette démarche sans
y mettre d’importance et, par conséquent, sans qu’elle vous
donnât d’ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai
que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce
ne serait qu’un moyen de plus de renouveler à votre volonté
un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma
belle amie, il me reste à en recevoir le prix et tous mes vœux
sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre
amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des aventures.
Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que
mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j’ai
été, dans mes courses différentes, jusque chez Mme de
Volanges. J’ai trouvé votre pupille déjà dans le salon, encore
dans le costume de malade, mais en pleine convalescence et
n’en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres
femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre
chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci m’a
en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.
succès, je lui cède la première place. Mais ils éprouveront
tous que quand j’y mets du soin, l’impression que je laisse
est ineffaçable. Ah! sans doute, celle-ci le sera, et je
compterais pour rien tous mes autres triomphes si jamais je
devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.
Ce parti qu’elle a pris flatte mon amour-propre, j’en
conviens, mais je suis fâché qu’elle ait trouvé en elle une
force suffisante pour se séparer autant de moi. Il n’y aura
donc entre nous deux d’autres obstacles que ceux que j’aurai
mis moi-même! Quoi! si je voulais me rapprocher d’elle, elle
pourrait ne le plus vouloir? que dis-je? ne le pas désirer?
n’en plus faire son suprême bonheur? Est-ce donc ainsi
qu’on aime? et croyez-vous, ma belle amie, que je doive le
souffrir? Ne pourrais-je pas, par exemple, et ne vaudrait-il
pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir
la possibilité d’un raccommodement qu’on désire toujours
tant qu’on l’espère? Je pourrais essayer cette démarche sans
y mettre d’importance et, par conséquent, sans qu’elle vous
donnât d’ombrage. Au contraire! ce serait un simple essai
que nous ferions de concert, et quand même je réussirais, ce
ne serait qu’un moyen de plus de renouveler à votre volonté
un sacrifice qui a paru vous être agréable. A présent, ma
belle amie, il me reste à en recevoir le prix et tous mes vœux
sont pour votre retour. Venez donc vite retrouver votre
amant, vos plaisirs, vos amies et le courant des aventures.
Celle de la petite Volanges a tourné à merveille. Hier, que
mon inquiétude ne me permettait pas de rester en place, j’ai
été, dans mes courses différentes, jusque chez Mme de
Volanges. J’ai trouvé votre pupille déjà dans le salon, encore
dans le costume de malade, mais en pleine convalescence et
n’en étant que plus fraîche et plus intéressante. Vous autres
femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur votre
chaise longue; ma foi, vivent les demoiselles! Celle-ci m’a
en vérité, donné envie de savoir si la guérison était parfaite.
Page 499
J’ai encore à vous dire que cet accident de la petite fille a
pensé rendre fou votre sentimentaire Danceny. D’abord
c’était de chagrin; aujourd’hui c’est de joie. Sa Cécile était
malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur.
Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles et n’en
passait aucun sans s’y présenter lui-même; enfin il a
demandé, par une belle épître à la maman, la permission
d’aller la féliciter sur la convalescence d’un objet si cher;
Mme de Volanges y a consenti; si bien que j’ai trouvé le
jeune homme établi comme par le passé, à un peu de
familiarité près qu’il n’osait encore se permettre.
C’est de lui-même que j’ai su ces détails, car je suis sorti
en même temps que lui et je l’ai fait jaser. Vous n’avez pas
l’idée de l’effet que cette visite lui a causé. C’est une joie, ce
sont des désirs, des transports impossibles à rendre. Moi qui
aime les grands mouvements, j’ai achevé de lui faire perdre
la tête en l’assurant que sous très peu de jours je le mettrais à
même de voir sa belle de plus près encore.
En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après
mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout
entier; et puis, vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi
mon élève si elle ne devait tromper que son mari? Le chef-
d’œuvre est de tromper son amant, et surtout son premier
amant! car, pour moi, je n’ai pas à me reprocher d’avoir
prononcé le mot d’amour.
Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de
votre empire sur moi, en recevoir l’hommage et m’en payer
le prix.
Paris, ce 28 novembre 17**.
pensé rendre fou votre sentimentaire Danceny. D’abord
c’était de chagrin; aujourd’hui c’est de joie. Sa Cécile était
malade! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur.
Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles et n’en
passait aucun sans s’y présenter lui-même; enfin il a
demandé, par une belle épître à la maman, la permission
d’aller la féliciter sur la convalescence d’un objet si cher;
Mme de Volanges y a consenti; si bien que j’ai trouvé le
jeune homme établi comme par le passé, à un peu de
familiarité près qu’il n’osait encore se permettre.
C’est de lui-même que j’ai su ces détails, car je suis sorti
en même temps que lui et je l’ai fait jaser. Vous n’avez pas
l’idée de l’effet que cette visite lui a causé. C’est une joie, ce
sont des désirs, des transports impossibles à rendre. Moi qui
aime les grands mouvements, j’ai achevé de lui faire perdre
la tête en l’assurant que sous très peu de jours je le mettrais à
même de voir sa belle de plus près encore.
En effet, je suis décidé à la lui remettre aussitôt après
mon expérience faite. Je veux me consacrer à vous tout
entier; et puis, vaudrait-il la peine que votre pupille fût aussi
mon élève si elle ne devait tromper que son mari? Le chef-
d’œuvre est de tromper son amant, et surtout son premier
amant! car, pour moi, je n’ai pas à me reprocher d’avoir
prononcé le mot d’amour.
Adieu, ma belle amie; revenez donc au plus tôt jouir de
votre empire sur moi, en recevoir l’hommage et m’en payer
le prix.
Paris, ce 28 novembre 17**.
Page 500
L E T T RE CXLV
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente?
vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour
elle? En vérité, vous êtes charmant et vous avez surpassé
mon attente! J’avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte
plus que tous ceux que j’ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous
allez trouver peut-être que j’évalue bien haut cette femme
que naguère j’appréciais si peu: point du tout; mais c’est que
ce n’est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage: c’est sur
vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.
Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel et
même vous l’aimez encore, vous l’aimez comme un fou;
mais, parce que je m’amusais à vous en faire honte, vous
l’avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille
plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit
pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu’elle
est l’ennemie du bonheur.
Où en seriez-vous à présent, si je n’avais voulu que vous
faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le
savez bien; et dussiez-vous, à mon tour, me réduire au
désespoir et au couvent, j’en cours les risques et je me rends
à mon vainqueur.
Cependant si je capitule, c’est en vérité pure faiblesse,
car si je voulais, que de chicanes n’aurais-je pas encore à
faire! et peut-être le mériteriez-vous. J’admire par exemple,
avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en
douceur de vous laisser renouer avec la présidente. Il vous
conviendrait beaucoup, n’est-ce pas, de vous donner le
mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Sérieusement, vicomte, vous avez quitté la présidente?
vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour
elle? En vérité, vous êtes charmant et vous avez surpassé
mon attente! J’avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte
plus que tous ceux que j’ai pu obtenir jusqu’à présent. Vous
allez trouver peut-être que j’évalue bien haut cette femme
que naguère j’appréciais si peu: point du tout; mais c’est que
ce n’est pas sur elle que j’ai remporté cet avantage: c’est sur
vous; voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.
Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel et
même vous l’aimez encore, vous l’aimez comme un fou;
mais, parce que je m’amusais à vous en faire honte, vous
l’avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille
plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit
pourtant la vanité! Le Sage a bien raison quand il dit qu’elle
est l’ennemie du bonheur.
Où en seriez-vous à présent, si je n’avais voulu que vous
faire une malice? Mais je suis incapable de tromper, vous le
savez bien; et dussiez-vous, à mon tour, me réduire au
désespoir et au couvent, j’en cours les risques et je me rends
à mon vainqueur.
Cependant si je capitule, c’est en vérité pure faiblesse,
car si je voulais, que de chicanes n’aurais-je pas encore à
faire! et peut-être le mériteriez-vous. J’admire par exemple,
avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en
douceur de vous laisser renouer avec la présidente. Il vous
conviendrait beaucoup, n’est-ce pas, de vous donner le
mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la
Page 501
jouissance? Et comme alors, cet apparent sacrifice n’en
serait plus un pour vous, vous m’offrez de le renouveler à ma
volonté! Par cet arrangement, la céleste dévote se croirait
toujours l’unique choix de votre cœur, tandis que je
m’enorgueillirais d’être la rivale préférée: nous serions
trompées toutes deux, mais vous seriez content, et
qu’importe le reste?
C’est dommage qu’avec tant de talent pour les projets,
vous en ayez si peu pour l’exécution et que par une seule
démarche inconsidérée vous ayez mis vous-même un
obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.
Quoi! vous aviez l’idée de renouer et vous avez pu écrire
ma lettre! Vous m’avez donc crue bien gauche à mon tour!
Ah! croyez-moi, vicomte, quand une femme frappe dans le
cœur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit
sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais
celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n’ai pas
oublié que cette femme était ma rivale, que vous l’aviez
trouvée un moment préférable à moi et qu’enfin vous
m’aviez placée au-dessous d’elle. Si je me suis trompée dans
ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, je
trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je vous y invite
même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si
vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet
que je ne veux plus m’en occuper. Parlons d’autre chose.
Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m’en
direz des nouvelles positives à mon retour, n’est-il pas vrai?
Je serai bien aise d’en avoir. Après cela, ce sera à vous de
juger s’il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à
son amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le
fondateur d’une nouvelle branche des Valmont, sous le nom
de Gercourt. Cette idée m’avait paru assez plaisante, et en
vous laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas
prendre de parti définitif sans que nous en ayons causé
ensemble. Ce n’est pas vous remettre à un temps éloigné, car
je serai à Paris incessamment. Je ne peux pas vous dire
serait plus un pour vous, vous m’offrez de le renouveler à ma
volonté! Par cet arrangement, la céleste dévote se croirait
toujours l’unique choix de votre cœur, tandis que je
m’enorgueillirais d’être la rivale préférée: nous serions
trompées toutes deux, mais vous seriez content, et
qu’importe le reste?
C’est dommage qu’avec tant de talent pour les projets,
vous en ayez si peu pour l’exécution et que par une seule
démarche inconsidérée vous ayez mis vous-même un
obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.
Quoi! vous aviez l’idée de renouer et vous avez pu écrire
ma lettre! Vous m’avez donc crue bien gauche à mon tour!
Ah! croyez-moi, vicomte, quand une femme frappe dans le
cœur d’une autre, elle manque rarement de trouver l’endroit
sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais
celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n’ai pas
oublié que cette femme était ma rivale, que vous l’aviez
trouvée un moment préférable à moi et qu’enfin vous
m’aviez placée au-dessous d’elle. Si je me suis trompée dans
ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, je
trouve bon que vous tentiez tous les moyens, je vous y invite
même et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si
vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet
que je ne veux plus m’en occuper. Parlons d’autre chose.
Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m’en
direz des nouvelles positives à mon retour, n’est-il pas vrai?
Je serai bien aise d’en avoir. Après cela, ce sera à vous de
juger s’il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à
son amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le
fondateur d’une nouvelle branche des Valmont, sous le nom
de Gercourt. Cette idée m’avait paru assez plaisante, et en
vous laissant le choix, je vous demande pourtant de ne pas
prendre de parti définitif sans que nous en ayons causé
ensemble. Ce n’est pas vous remettre à un temps éloigné, car
je serai à Paris incessamment. Je ne peux pas vous dire
Page 502
positivement le jour, mais vous ne doutez pas que dès que je
serai arrivée, vous n’en soyez le premier informé.
Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et
mes reproches, je vous aime toujours beaucoup et je me
prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.
Du château de..., ce 29 novembre 17**.
serai arrivée, vous n’en soyez le premier informé.
Adieu, vicomte; malgré mes querelles, mes malices et
mes reproches, je vous aime toujours beaucoup et je me
prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.
Du château de..., ce 29 novembre 17**.
Page 503
L E T T RE CXLVI
La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.
Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai
de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu’entraîne
un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous
avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux
bien vous excepter de la règle générale, mais je n’excepterai
que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon arrivée.
Valmont même n’en sera pas instruit.
Qui m’aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous
auriez ma confiance exclusive, je ne l’aurais pas cru. Mais la
vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée de croire que vous
y avez mis de l’adresse, peut-être même de la séduction.
Cela serait bien mal au moins! Au reste, elle ne serait pas
dangereuse à présent: vous avez vraiment bien autre chose à
faire! Quand l’héroïne est en scène on ne s’occupe guère de
la confidente.
Aussi n’avez-vous seulement pas eu le temps de me faire
part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était
absente, les jours n’étaient pas assez longs pour écouter vos
tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos si je n’avais
pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été
malade, vous m’avez même encore honorée du récit de vos
inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu’un à qui les dire.
Mais à présent que celle que vous aimez est à Paris, qu’elle
se porte bien et surtout que vous la voyez quelquefois, elle
suffit à tout et vos amis ne vous sont plus rien.
Je ne vous en blâme pas: c’est la faute de vos vingt ans.
Depuis Alcibiade jusqu’à vous, ne sait-on pas que les jeunes
gens n’ont jamais connu l’amitié que dans leurs chagrins? Le
bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais
La Marquise de MERTEUIL au Chevalier DANCENY.
Enfin je pars, mon jeune ami, et demain au soir je serai
de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu’entraîne
un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous
avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux
bien vous excepter de la règle générale, mais je n’excepterai
que vous; ainsi, je vous demande le secret de mon arrivée.
Valmont même n’en sera pas instruit.
Qui m’aurait dit, il y a quelque temps, que bientôt vous
auriez ma confiance exclusive, je ne l’aurais pas cru. Mais la
vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée de croire que vous
y avez mis de l’adresse, peut-être même de la séduction.
Cela serait bien mal au moins! Au reste, elle ne serait pas
dangereuse à présent: vous avez vraiment bien autre chose à
faire! Quand l’héroïne est en scène on ne s’occupe guère de
la confidente.
Aussi n’avez-vous seulement pas eu le temps de me faire
part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile était
absente, les jours n’étaient pas assez longs pour écouter vos
tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos si je n’avais
pas été là pour les entendre. Quand, depuis, elle a été
malade, vous m’avez même encore honorée du récit de vos
inquiétudes; vous aviez besoin de quelqu’un à qui les dire.
Mais à présent que celle que vous aimez est à Paris, qu’elle
se porte bien et surtout que vous la voyez quelquefois, elle
suffit à tout et vos amis ne vous sont plus rien.
Je ne vous en blâme pas: c’est la faute de vos vingt ans.
Depuis Alcibiade jusqu’à vous, ne sait-on pas que les jeunes
gens n’ont jamais connu l’amitié que dans leurs chagrins? Le
bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais
Page 504
confiants. Je dirais bien, comme Socrate: J’aime que mes
amis viennent à moi quand ils sont malheureux[51], mais, en
sa qualité de philosophe, il se passait bien d’eux quand ils ne
venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui
et j’ai senti votre silence avec toute la faiblesse d’une
femme.
N’allez pourtant pas me croire exigeante: il s’en faut bien
que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces
privations me les fait supporter avec courage quand elles
sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne
compte donc sur vous, pour demain au soir qu’autant que
l’amour vous laissera libre et désoccupé et je vous défends
de me faire le moindre sacrifice.
Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir:
viendrez-vous?
Du château de..., ce 29 novembre 17**.
[51] Marmontel, Conte moral d’Alcibiade.
amis viennent à moi quand ils sont malheureux[51], mais, en
sa qualité de philosophe, il se passait bien d’eux quand ils ne
venaient pas. En cela, je ne suis pas tout à fait si sage que lui
et j’ai senti votre silence avec toute la faiblesse d’une
femme.
N’allez pourtant pas me croire exigeante: il s’en faut bien
que je le sois! Le même sentiment qui me fait remarquer ces
privations me les fait supporter avec courage quand elles
sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne
compte donc sur vous, pour demain au soir qu’autant que
l’amour vous laissera libre et désoccupé et je vous défends
de me faire le moindre sacrifice.
Adieu, chevalier; je me fais une vraie fête de vous revoir:
viendrez-vous?
Du château de..., ce 29 novembre 17**.
[51] Marmontel, Conte moral d’Alcibiade.
Page 505
L E T T RE CXLVI I
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma
digne amie, en apprenant l’état où se trouve Mme de Tourvel:
elle est malade depuis hier; sa maladie a pris si vivement et
se montre avec des symptômes si graves que j’en suis
vraiment alarmée.
Une fièvre ardente, un transport violent et presque
continuel, une soif qu’on ne peut apaiser, voilà tout ce qu’on
remarque. Les médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer
encore et le traitement sera d’autant plus difficile que la
malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes:
c’est au point qu’il a fallu la tenir de force pour la saigner et
il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui
remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours
arracher.
Vous qui l’avez vue, comme moi, si peu forte, si timide
et si douce, concevez-vous donc que quatre personnes
puissent à peine la contenir et que, pour peu qu’on veuille lui
représenter quelque chose, elle entre dans des fureurs
inexprimables? Pour moi, je crains qu’il n’y ait plus que du
délire et que ce ne soit une vraie aliénation d’esprit.
Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c’est ce qui s’est
passé avant-hier.
Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec
la femme de chambre, au couvent de... Comme elle a été
élevée dans cette maison et qu’elle a conservé l’habitude d’y
entrer quelquefois, elle y fut reçue comme à l’ordinaire et
elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ
deux heures après, elle s’informa si la chambre qu’elle
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Vous serez sûrement aussi affligée que je la suis, ma
digne amie, en apprenant l’état où se trouve Mme de Tourvel:
elle est malade depuis hier; sa maladie a pris si vivement et
se montre avec des symptômes si graves que j’en suis
vraiment alarmée.
Une fièvre ardente, un transport violent et presque
continuel, une soif qu’on ne peut apaiser, voilà tout ce qu’on
remarque. Les médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer
encore et le traitement sera d’autant plus difficile que la
malade refuse avec obstination toute espèce de remèdes:
c’est au point qu’il a fallu la tenir de force pour la saigner et
il a fallu depuis en user de même deux autres fois pour lui
remettre sa bande, que, dans son transport, elle veut toujours
arracher.
Vous qui l’avez vue, comme moi, si peu forte, si timide
et si douce, concevez-vous donc que quatre personnes
puissent à peine la contenir et que, pour peu qu’on veuille lui
représenter quelque chose, elle entre dans des fureurs
inexprimables? Pour moi, je crains qu’il n’y ait plus que du
délire et que ce ne soit une vraie aliénation d’esprit.
Ce qui augmente ma crainte à ce sujet, c’est ce qui s’est
passé avant-hier.
Ce jour-là, elle arriva vers les onze heures du matin, avec
la femme de chambre, au couvent de... Comme elle a été
élevée dans cette maison et qu’elle a conservé l’habitude d’y
entrer quelquefois, elle y fut reçue comme à l’ordinaire et
elle parut à tout le monde tranquille et bien portante. Environ
deux heures après, elle s’informa si la chambre qu’elle
Page 506
occupait étant pensionnaire était vacante, et sur ce qu’on lui
répondit que oui, elle demanda d’aller la revoir; la prieure l’y
accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors
qu’elle déclara qu’elle revenait s’établir dans cette chambre,
que, disait-elle, elle n’aurait jamais dû quitter, et qu’elle
ajouta qu’elle n’en sortirait qu’à la mort: ce fut son
expression.
D’abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement
passé, on lui représenta que sa qualité de femme mariée ne
permettait pas de la recevoir sans une permission
particulière. Cette raison ni mille autres n’y firent rien, et dès
ce moment, elle s’obstina non seulement à ne pas sortir du
couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à
sept heures du soir, on consentit qu’elle y passât la nuit. On
renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à
prendre un parti.
On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou
son maintien eussent rien d’égaré, l’un et l’autre étaient
composés et réfléchis, que seulement elle tomba quatre ou
cinq fois dans une rêverie si profonde qu’on ne parvenait pas
à l’en tirer en lui parlant et que chaque fois, avant d’en sortir,
elle portait les deux mains à son front, qu’elle avait l’air de
serrer avec force; sur quoi une des religieuses qui étaient
présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la tête, elle la
fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin: «Ce n’est
pas là qu’est le mal!» Un moment après, elle demanda qu’on
la laissât seule et pria qu’à l’avenir on ne lui fît plus de
question.
Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui
devait heureusement coucher dans la même chambre qu’elle,
faute d’autre place.
Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez
tranquille jusqu’à onze heures du soir. Elle a dit alors
pouvoir se coucher, mais, avant d’être entièrement
déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre avec
répondit que oui, elle demanda d’aller la revoir; la prieure l’y
accompagna avec quelques autres religieuses. Ce fut alors
qu’elle déclara qu’elle revenait s’établir dans cette chambre,
que, disait-elle, elle n’aurait jamais dû quitter, et qu’elle
ajouta qu’elle n’en sortirait qu’à la mort: ce fut son
expression.
D’abord on ne sut que dire, mais, le premier étonnement
passé, on lui représenta que sa qualité de femme mariée ne
permettait pas de la recevoir sans une permission
particulière. Cette raison ni mille autres n’y firent rien, et dès
ce moment, elle s’obstina non seulement à ne pas sortir du
couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse, à
sept heures du soir, on consentit qu’elle y passât la nuit. On
renvoya sa voiture et ses gens et on remit au lendemain à
prendre un parti.
On assure que pendant toute la soirée, loin que son air ou
son maintien eussent rien d’égaré, l’un et l’autre étaient
composés et réfléchis, que seulement elle tomba quatre ou
cinq fois dans une rêverie si profonde qu’on ne parvenait pas
à l’en tirer en lui parlant et que chaque fois, avant d’en sortir,
elle portait les deux mains à son front, qu’elle avait l’air de
serrer avec force; sur quoi une des religieuses qui étaient
présentes lui ayant demandé si elle souffrait de la tête, elle la
fixa longtemps avant de répondre et lui dit enfin: «Ce n’est
pas là qu’est le mal!» Un moment après, elle demanda qu’on
la laissât seule et pria qu’à l’avenir on ne lui fît plus de
question.
Tout le monde se retira, hors sa femme de chambre, qui
devait heureusement coucher dans la même chambre qu’elle,
faute d’autre place.
Suivant le rapport de cette fille, sa maîtresse a été assez
tranquille jusqu’à onze heures du soir. Elle a dit alors
pouvoir se coucher, mais, avant d’être entièrement
déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre avec
Page 507
beaucoup d’action et des gestes fréquents. Julie, qui avait été
témoin de ce qui s’était passé dans la journée, n’osa lui rien
dire et attendit en silence pendant près d’une heure. Enfin,
Mme de Tourvel l’appela deux fois coup sur coup; elle n’eut
que le temps d’accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras
en disant: «Je n’en peux plus.» Elle se laissa conduire à son
lit et ne voulut rien prendre, ni qu’on allât chercher aucun
secours. Elle se fit mettre seulement de l’eau auprès d’elle et
elle ordonna à Julie de se coucher.
Celle-ci assure être restée jusqu’à deux heures du matin
sans dormir et n’avoir entendu pendant ce temps ni
mouvement, ni plaintes. Mais elle dit avoir été réveillée à
cinq heures par les discours de sa maîtresse, qui parlait d’une
voix forte et élevée, et qu’alors lui ayant demandé si elle
n’avait besoin de rien et n’obtenant point de réponse, elle
prit de la lumière et alla au lit de Mme de Tourvel, qui ne la
reconnut point, mais qui, interrompant tout à coup les propos
sans suite qu’elle tenait, s’écria vivement: «Qu’on me laisse
seule, qu’on me laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres
qui me conviennent.» J’ai remarqué hier par moi-même que
cette phrase lui revient souvent.
Enfin, Julie profita de cette espèce d’ordre pour sortir et
aller chercher du monde et des secours, mais Mme de Tourvel
a refusé l’un et l’autre avec les fureurs et les transports qui
sont revenus si souvent depuis.
L’embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la
prieure à m’envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il
ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on
m’a annoncée à Mme de Tourvel, elle a paru reprendre sa
connaissance et a répondu: «Ah! oui, qu’elle entre.» Mais
quand j’ai été près de son lit, elle m’a regardée fixement, a
pris vivement ma main, qu’elle a serrée, et m’a dit d’une
voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas
crue.» Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à
témoin de ce qui s’était passé dans la journée, n’osa lui rien
dire et attendit en silence pendant près d’une heure. Enfin,
Mme de Tourvel l’appela deux fois coup sur coup; elle n’eut
que le temps d’accourir et sa maîtresse tomba dans ses bras
en disant: «Je n’en peux plus.» Elle se laissa conduire à son
lit et ne voulut rien prendre, ni qu’on allât chercher aucun
secours. Elle se fit mettre seulement de l’eau auprès d’elle et
elle ordonna à Julie de se coucher.
Celle-ci assure être restée jusqu’à deux heures du matin
sans dormir et n’avoir entendu pendant ce temps ni
mouvement, ni plaintes. Mais elle dit avoir été réveillée à
cinq heures par les discours de sa maîtresse, qui parlait d’une
voix forte et élevée, et qu’alors lui ayant demandé si elle
n’avait besoin de rien et n’obtenant point de réponse, elle
prit de la lumière et alla au lit de Mme de Tourvel, qui ne la
reconnut point, mais qui, interrompant tout à coup les propos
sans suite qu’elle tenait, s’écria vivement: «Qu’on me laisse
seule, qu’on me laisse dans les ténèbres; ce sont les ténèbres
qui me conviennent.» J’ai remarqué hier par moi-même que
cette phrase lui revient souvent.
Enfin, Julie profita de cette espèce d’ordre pour sortir et
aller chercher du monde et des secours, mais Mme de Tourvel
a refusé l’un et l’autre avec les fureurs et les transports qui
sont revenus si souvent depuis.
L’embarras où cela a mis tout le couvent a décidé la
prieure à m’envoyer chercher hier, à sept heures du matin. Il
ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ. Quand on
m’a annoncée à Mme de Tourvel, elle a paru reprendre sa
connaissance et a répondu: «Ah! oui, qu’elle entre.» Mais
quand j’ai été près de son lit, elle m’a regardée fixement, a
pris vivement ma main, qu’elle a serrée, et m’a dit d’une
voix forte, mais sombre: «Je meurs pour ne vous avoir pas
crue.» Aussitôt après se cachant les yeux, elle est revenue à
Page 508
son discours le plus fréquent: «Qu’on me laisse seule, etc.»,
et toute connaissance s’est perdue.
Ce propos qu’elle m’a tenu et quelques autres échappés
dans son délire me font craindre que cette cruelle maladie
n’ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les
secrets de notre amie et contentons-nous de plaindre son
malheur.
Toute la journée d’hier a été également orageuse et
partagée entre des accès de transports effrayants et des
moments d’un abattement léthargique, les seuls où elle prend
et donne quelque repos. Je n’ai quitté le chevet de son lit
qu’à neuf heures du soir et je vais y retourner ce matin pour
toute la journée. Sûrement je n’abandonnerai pas ma
malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c’est son
obstination à refuser tous les soins et tous les secours.
Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de
recevoir et qui, comme vous le verrez, n’est rien moins que
consolant. J’aurai soin de vous les faire passer tous
exactement.
Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma
fille, qui est heureusement presque rétablie, vous présente
son respect.
Paris, 29 novembre 17**.
et toute connaissance s’est perdue.
Ce propos qu’elle m’a tenu et quelques autres échappés
dans son délire me font craindre que cette cruelle maladie
n’ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les
secrets de notre amie et contentons-nous de plaindre son
malheur.
Toute la journée d’hier a été également orageuse et
partagée entre des accès de transports effrayants et des
moments d’un abattement léthargique, les seuls où elle prend
et donne quelque repos. Je n’ai quitté le chevet de son lit
qu’à neuf heures du soir et je vais y retourner ce matin pour
toute la journée. Sûrement je n’abandonnerai pas ma
malheureuse amie, mais ce qui est désolant, c’est son
obstination à refuser tous les soins et tous les secours.
Je vous envoie le bulletin de cette nuit, que je viens de
recevoir et qui, comme vous le verrez, n’est rien moins que
consolant. J’aurai soin de vous les faire passer tous
exactement.
Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la malade. Ma
fille, qui est heureusement presque rétablie, vous présente
son respect.
Paris, 29 novembre 17**.
Page 509
L E T T RE CXLVI I I
Le Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL.
O vous que j’aime! ô toi que j’adore! ô vous qui avez
commencé mon bonheur! ô toi qui l’as comblé! Amie
sensible, tendre amante, pourquoi le souvenir de ta douleur
vient-il troubler le charme que j’éprouve? Ah! madame,
calmez-vous, c’est l’amitié qui vous le demande. O! mon
amie! sois heureuse, c’est la prière de l’amour.
Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire?
croyez-moi, votre délicatesse vous abuse. Les regrets qu’elle
vous cause, les torts dont elle m’accuse sont également
illusoires, et je sens dans mon cœur qu’il n’y a eu entre nous
deux, d’autre séducteur que l’amour. Ne crains donc plus de
te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser pénétrer
de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été
éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non,
sans doute. C’est, au contraire, la séduction qui, n’agissant
jamais que par projets, peut combiner sa marche et ses
moyens et prévoir au loin les événements. Mais l’amour
véritable ne permet pas ainsi de méditer et de réfléchir; il
nous distrait de nos pensées par nos serments, son empire
n’est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c’est dans
l’ombre et le silence qu’il nous entoure de liens qu’il est
également impossible d’apercevoir et de rompre.
C’est ainsi qu’hier même, malgré la vive émotion que me
causait l’idée de votre retour, malgré le plaisir extrême que je
sentis en vous voyant, je croyais pourtant n’être encore
appelé ni conduit que par la paisible amitié, ou plutôt,
entièrement livré aux doux sentiments de mon cœur, je
m’occupais bien peu d’en démêler l’origine ou la cause.
Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le
Le Chevalier DANCENY à Madame de MERTEUIL.
O vous que j’aime! ô toi que j’adore! ô vous qui avez
commencé mon bonheur! ô toi qui l’as comblé! Amie
sensible, tendre amante, pourquoi le souvenir de ta douleur
vient-il troubler le charme que j’éprouve? Ah! madame,
calmez-vous, c’est l’amitié qui vous le demande. O! mon
amie! sois heureuse, c’est la prière de l’amour.
Eh! quels reproches avez-vous donc à vous faire?
croyez-moi, votre délicatesse vous abuse. Les regrets qu’elle
vous cause, les torts dont elle m’accuse sont également
illusoires, et je sens dans mon cœur qu’il n’y a eu entre nous
deux, d’autre séducteur que l’amour. Ne crains donc plus de
te livrer aux sentiments que tu inspires, de te laisser pénétrer
de tous les feux que tu fais naître. Quoi! pour avoir été
éclairés plus tard, nos cœurs en seraient-ils moins purs? non,
sans doute. C’est, au contraire, la séduction qui, n’agissant
jamais que par projets, peut combiner sa marche et ses
moyens et prévoir au loin les événements. Mais l’amour
véritable ne permet pas ainsi de méditer et de réfléchir; il
nous distrait de nos pensées par nos serments, son empire
n’est jamais plus fort que quand il est inconnu, et c’est dans
l’ombre et le silence qu’il nous entoure de liens qu’il est
également impossible d’apercevoir et de rompre.
C’est ainsi qu’hier même, malgré la vive émotion que me
causait l’idée de votre retour, malgré le plaisir extrême que je
sentis en vous voyant, je croyais pourtant n’être encore
appelé ni conduit que par la paisible amitié, ou plutôt,
entièrement livré aux doux sentiments de mon cœur, je
m’occupais bien peu d’en démêler l’origine ou la cause.
Ainsi que moi, ma tendre amie tu éprouvais sans le
Page 510
méconnaître, ce charme impérieux qui livrait nos âmes aux
douces impressions de la tendresse, et tous deux nous
n’avons reconnu l’amour qu’en sortant de l’ivresse où ce
Dieu nous avait plongés.
Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner.
Non, tu n’as pas trahi l’amitié et je n’ai pas davantage abusé
de ta confiance. Tous deux, il est vrai, nous ignorions nos
sentiments, mais cette illusion, nous l’éprouvions seulement
sans chercher à la faire naître. Ah! loin de nous en plaindre,
ne songeons qu’au bonheur qu’elle nous a procuré; et sans le
troubler par d’injustes reproches, ne nous occupons qu’à
l’augmenter encore par le charme de la confiance et de la
sécurité. O! mon amie! que cet espoir est cher à mon cœur!
Oui, désormais délivrée de toute crainte et tout entière à
l’amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire de
mes sens, l’ivresse de mon âme, et chaque instant de nos
jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.
Adieu, toi que j’adore! Je te verrai ce soir, mais te
trouverai-je seule? Je n’ose l’espérer. Ah! tu ne le désires pas
autant que moi.
Paris, ce 1er décembre 17**.
douces impressions de la tendresse, et tous deux nous
n’avons reconnu l’amour qu’en sortant de l’ivresse où ce
Dieu nous avait plongés.
Mais cela même nous justifie au lieu de nous condamner.
Non, tu n’as pas trahi l’amitié et je n’ai pas davantage abusé
de ta confiance. Tous deux, il est vrai, nous ignorions nos
sentiments, mais cette illusion, nous l’éprouvions seulement
sans chercher à la faire naître. Ah! loin de nous en plaindre,
ne songeons qu’au bonheur qu’elle nous a procuré; et sans le
troubler par d’injustes reproches, ne nous occupons qu’à
l’augmenter encore par le charme de la confiance et de la
sécurité. O! mon amie! que cet espoir est cher à mon cœur!
Oui, désormais délivrée de toute crainte et tout entière à
l’amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire de
mes sens, l’ivresse de mon âme, et chaque instant de nos
jours fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.
Adieu, toi que j’adore! Je te verrai ce soir, mais te
trouverai-je seule? Je n’ose l’espérer. Ah! tu ne le désires pas
autant que moi.
Paris, ce 1er décembre 17**.
Page 511
L E T T RE CXL I X
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
J’ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie,
pouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables
de la santé de notre chère malade, mais depuis hier au soir
cet espoir est détruit et il ne me reste que le regret de l’avoir
perdu. Un événement, bien indifférent en apparence, mais
bien cruel par les suites qu’il a eues, a rendu l’état de la
malade au moins aussi fâcheux qu’il était auparavant, si
même il n’a pas empiré.
Je n’aurais rien compris à cette révolution subite si je
n’avais reçu hier l’entière confidence de notre malheureuse
amie. Comme elle ne m’a pas laissé ignorer que vous étiez
instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler
sans réserve sur sa triste situation.
Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit
que la malade dormait depuis plus de trois heures, et son
sommeil était si profond et si tranquille, que j’eus peur un
moment qu’il ne fût léthargique. Quelque temps après, elle
se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle
nous regarda tous avec l’air de la surprise, et comme je me
levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me
pria d’approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire
aucune question et me demanda où elle était, ce que nous
faisions là, si elle était malade et pourquoi elle n’était pas
chez elle. Je crus d’abord que c’était un nouveau délire,
seulement plus tranquille que le précédent, mais je
m’aperçus qu’elle entendait fort bien mes réponses. Elle
avait en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.
Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce
qui lui était arrivé depuis qu’elle était au couvent, où elle ne
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
J’ai espéré hier presque toute la journée, ma digne amie,
pouvoir vous donner ce matin des nouvelles plus favorables
de la santé de notre chère malade, mais depuis hier au soir
cet espoir est détruit et il ne me reste que le regret de l’avoir
perdu. Un événement, bien indifférent en apparence, mais
bien cruel par les suites qu’il a eues, a rendu l’état de la
malade au moins aussi fâcheux qu’il était auparavant, si
même il n’a pas empiré.
Je n’aurais rien compris à cette révolution subite si je
n’avais reçu hier l’entière confidence de notre malheureuse
amie. Comme elle ne m’a pas laissé ignorer que vous étiez
instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler
sans réserve sur sa triste situation.
Hier matin, quand je suis arrivée au couvent, on me dit
que la malade dormait depuis plus de trois heures, et son
sommeil était si profond et si tranquille, que j’eus peur un
moment qu’il ne fût léthargique. Quelque temps après, elle
se réveilla et ouvrit elle-même les rideaux de son lit. Elle
nous regarda tous avec l’air de la surprise, et comme je me
levais pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma et me
pria d’approcher. Elle ne me laissa le temps de lui faire
aucune question et me demanda où elle était, ce que nous
faisions là, si elle était malade et pourquoi elle n’était pas
chez elle. Je crus d’abord que c’était un nouveau délire,
seulement plus tranquille que le précédent, mais je
m’aperçus qu’elle entendait fort bien mes réponses. Elle
avait en effet, retrouvé sa tête, mais non pas sa mémoire.
Elle me questionna, avec beaucoup de détail, sur tout ce
qui lui était arrivé depuis qu’elle était au couvent, où elle ne
Page 512
se souvenait pas d’être venue. Je lui répondis exactement, en
supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer; et
lorsqu’à mon tour je lui demandai comment elle se trouvait,
elle me répondit qu’elle ne souffrait pas dans ce moment,
mais qu’elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil
et qu’elle se sentait fatiguée. Je l’engageai à se tranquilliser
et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses rideaux,
que je laissai entr’ouverts, et je m’assis près de son lit. Dans
le même temps, on lui proposa un bouillon qu’elle prit et
qu’elle trouva bon.
Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle
elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais
donnés, et elle mit dans ses remerciements l’agrément et la
grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant
quelque temps un silence absolu, qu’elle ne rompit que pour
dire: «Ah! oui, je me ressouviens d’être venue ici», et un
moment après elle s’écria douloureusement: «Mon amie,
mon amie, plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.»
Comme alors je m’avançai vers elle, elle saisit ma main, et
s’y appuyant la tête: «Grand Dieu! continua-t-elle, ne puis-je
donc mourir?» Son expression, plus encore que ses discours,
m’attendrit jusqu’aux larmes, elle s’en aperçut à ma voix et
me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et
puis s’interrompant: «Faites qu’on nous laisse seules, je vous
dirai tout.»
Ainsi que je crois vous l’avoir marqué, j’avais déjà des
soupçons sur ce qui devait faire le sujet de cette confidence;
et craignant que cette conversation, que je prévoyais devoir
être longue et triste, ne nuisît peut-être à l’état de notre
malheureuse amie, je m’y refusai d’abord, sous prétexte
qu’elle avait besoin de repos, mais elle insista et je me rendis
à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle m’apprit
tout ce que déjà vous avez su d’elle et que par cette raison je
ne vous répéterai point.
Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait
été sacrifiée, elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d’en
supprimant seulement ce qui aurait pu la trop effrayer; et
lorsqu’à mon tour je lui demandai comment elle se trouvait,
elle me répondit qu’elle ne souffrait pas dans ce moment,
mais qu’elle avait été bien tourmentée pendant son sommeil
et qu’elle se sentait fatiguée. Je l’engageai à se tranquilliser
et à parler peu, après quoi, je refermai en partie ses rideaux,
que je laissai entr’ouverts, et je m’assis près de son lit. Dans
le même temps, on lui proposa un bouillon qu’elle prit et
qu’elle trouva bon.
Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant laquelle
elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais
donnés, et elle mit dans ses remerciements l’agrément et la
grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant
quelque temps un silence absolu, qu’elle ne rompit que pour
dire: «Ah! oui, je me ressouviens d’être venue ici», et un
moment après elle s’écria douloureusement: «Mon amie,
mon amie, plaignez-moi, je retrouve tous mes malheurs.»
Comme alors je m’avançai vers elle, elle saisit ma main, et
s’y appuyant la tête: «Grand Dieu! continua-t-elle, ne puis-je
donc mourir?» Son expression, plus encore que ses discours,
m’attendrit jusqu’aux larmes, elle s’en aperçut à ma voix et
me dit: «Vous me plaignez! Ah! si vous connaissiez!...» Et
puis s’interrompant: «Faites qu’on nous laisse seules, je vous
dirai tout.»
Ainsi que je crois vous l’avoir marqué, j’avais déjà des
soupçons sur ce qui devait faire le sujet de cette confidence;
et craignant que cette conversation, que je prévoyais devoir
être longue et triste, ne nuisît peut-être à l’état de notre
malheureuse amie, je m’y refusai d’abord, sous prétexte
qu’elle avait besoin de repos, mais elle insista et je me rendis
à ses instances. Dès que nous fûmes seules, elle m’apprit
tout ce que déjà vous avez su d’elle et que par cette raison je
ne vous répéterai point.
Enfin, en me parlant de la façon cruelle dont elle avait
été sacrifiée, elle ajouta: «Je me croyais bien sûre d’en
Page 513
mourir et j’en avais le courage; mais de survivre à mon
malheur et à ma honte, c’est ce qui m’est impossible.» Je
tentai de combattre ce découragement, ou plutôt ce
désespoir, avec les armes de la religion jusqu’alors si
puissantes sur elle, mais je sentis bientôt que je n’avais pas
assez de force pour ces fonctions augustes et je m’en tins à
lui proposer d’appeler le Père Anselme, que je sais avoir
toute sa confiance. Elle y consentit et parut même le désirer
beaucoup. On l’envoya chercher en effet, et il vint sur-le-
champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en
sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait
qu’on pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu’il
reviendrait le lendemain.
Il était environ trois heures après midi, et jusqu’à cinq,
notre amie fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous
repris de l’espoir. Par malheur, on apporta alors une lettre
pour elle. Quand on voulut la lui remettre, elle répondit
d’abord n’en vouloir recevoir aucune et personne n’insista.
Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle
demanda d’où venait cette lettre; elle n’était pas timbrée; qui
l’avait apportée? on l’ignorait; de quelle part on l’avait
remise? on ne l’avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda
quelque temps le silence; après quoi elle recommença à
parler, mais ses propos sans suite nous apprirent seulement
que le délire était revenu.
Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu’à ce
qu’enfin elle demanda qu’on lui remît la lettre qu’on avait
apportée pour elle. Dès qu’elle eut jeté les yeux dessus, elle
s’écria: «De lui! grand Dieu!» et puis d’une voix forte, mais
oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la». Elle fit sur-le-champ
fermer les rideaux de son lit et défendit que personne
approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées
de revenir auprès d’elle. Le transport avait repris plus violent
que jamais, et il s’y était joint des convulsions vraiment
effrayantes. Ces accidents n’ont plus cessé de la soirée, et le
bulletin de ce matin m’apprend que la nuit n’a pas été moins
malheur et à ma honte, c’est ce qui m’est impossible.» Je
tentai de combattre ce découragement, ou plutôt ce
désespoir, avec les armes de la religion jusqu’alors si
puissantes sur elle, mais je sentis bientôt que je n’avais pas
assez de force pour ces fonctions augustes et je m’en tins à
lui proposer d’appeler le Père Anselme, que je sais avoir
toute sa confiance. Elle y consentit et parut même le désirer
beaucoup. On l’envoya chercher en effet, et il vint sur-le-
champ. Il resta fort longtemps avec la malade et dit en
sortant que si les médecins en jugeaient comme lui, il croyait
qu’on pouvait différer la cérémonie des sacrements, qu’il
reviendrait le lendemain.
Il était environ trois heures après midi, et jusqu’à cinq,
notre amie fut assez tranquille, en sorte que nous avions tous
repris de l’espoir. Par malheur, on apporta alors une lettre
pour elle. Quand on voulut la lui remettre, elle répondit
d’abord n’en vouloir recevoir aucune et personne n’insista.
Mais de ce moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle
demanda d’où venait cette lettre; elle n’était pas timbrée; qui
l’avait apportée? on l’ignorait; de quelle part on l’avait
remise? on ne l’avait pas dit aux tourières. Ensuite elle garda
quelque temps le silence; après quoi elle recommença à
parler, mais ses propos sans suite nous apprirent seulement
que le délire était revenu.
Cependant il y eut un intervalle tranquille, jusqu’à ce
qu’enfin elle demanda qu’on lui remît la lettre qu’on avait
apportée pour elle. Dès qu’elle eut jeté les yeux dessus, elle
s’écria: «De lui! grand Dieu!» et puis d’une voix forte, mais
oppressée: «Reprenez-la, reprenez-la». Elle fit sur-le-champ
fermer les rideaux de son lit et défendit que personne
approchât; mais presque aussitôt nous fûmes bien obligées
de revenir auprès d’elle. Le transport avait repris plus violent
que jamais, et il s’y était joint des convulsions vraiment
effrayantes. Ces accidents n’ont plus cessé de la soirée, et le
bulletin de ce matin m’apprend que la nuit n’a pas été moins
Page 514
orageuse. Enfin, son état est tel, que je m’étonne qu’elle n’y
ait pas déjà succombé, et je ne vous cache pas qu’il ne me
reste que bien peu d’espoir.
Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de
Valmont; mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma
chère amie, je m’interdis toute réflexion; mais il est bien
cruel de voir périr si malheureusement une femme
jusqu’alors si heureuse et si digne de l’être.
Paris, ce 2 décembre 17**.
ait pas déjà succombé, et je ne vous cache pas qu’il ne me
reste que bien peu d’espoir.
Je suppose que cette malheureuse lettre est de M. de
Valmont; mais que peut-il encore oser lui dire? Pardon, ma
chère amie, je m’interdis toute réflexion; mais il est bien
cruel de voir périr si malheureusement une femme
jusqu’alors si heureuse et si digne de l’être.
Paris, ce 2 décembre 17**.
Page 515
L E T T RE CL
Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.
En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre
amie, au plaisir de t’écrire, et c’est en m’occupant de toi que
je charme le regret d’en être éloigné. Te tracer mes
sentiments, me rappeler les tiens est pour mon cœur une
vraie jouissance, et c’est par elle que le temps même des
privations m’offre encore mille biens précieux à mon amour.
Cependant, s’il faut t’en croire, je n’obtiendrai point de
réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous
nous priverons d’un commerce qui, selon toi, est dangereux
et dont nous n’avons pas besoin. Sûrement je t’en croirai si
tu persistes, car que peux-tu vouloir, que par cette raison
même je ne le veuille aussi? Mais avant de te décider
entièrement, ne permettras-tu pas que nous en causions
ensemble?
Sur l’article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis
rien calculer et je m’en tiens à te prier de veiller à ta sûreté,
car je ne puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet
objet, ce n’est pas nous deux qui ne sommes qu’un, c’est toi
qui es nous deux.
Il n’en est pas de même sur le besoin; ici nous ne
pouvons avoir qu’une même pensée, et si nous différons
d’avis, ce ne peut être que faute de nous expliquer ou de
nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.
Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand
on peut se voir librement. Que dirait-elle, qu’un mot, un
regard ou même le silence n’exprimassent cent fois mieux
encore? Cela me paraît si vrai que dans le moment où tu me
parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement sur
mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l’affecta point. Tel à
Le Chevalier DANCENY à la Marquise de MERTEUIL.
En attendant le bonheur de te voir, je me livre, ma tendre
amie, au plaisir de t’écrire, et c’est en m’occupant de toi que
je charme le regret d’en être éloigné. Te tracer mes
sentiments, me rappeler les tiens est pour mon cœur une
vraie jouissance, et c’est par elle que le temps même des
privations m’offre encore mille biens précieux à mon amour.
Cependant, s’il faut t’en croire, je n’obtiendrai point de
réponse de toi: cette lettre même sera la dernière et nous
nous priverons d’un commerce qui, selon toi, est dangereux
et dont nous n’avons pas besoin. Sûrement je t’en croirai si
tu persistes, car que peux-tu vouloir, que par cette raison
même je ne le veuille aussi? Mais avant de te décider
entièrement, ne permettras-tu pas que nous en causions
ensemble?
Sur l’article des dangers, tu dois juger seule, je ne puis
rien calculer et je m’en tiens à te prier de veiller à ta sûreté,
car je ne puis être tranquille quand tu seras inquiète. Pour cet
objet, ce n’est pas nous deux qui ne sommes qu’un, c’est toi
qui es nous deux.
Il n’en est pas de même sur le besoin; ici nous ne
pouvons avoir qu’une même pensée, et si nous différons
d’avis, ce ne peut être que faute de nous expliquer ou de
nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.
Sans doute, une lettre paraît bien peu nécessaire quand
on peut se voir librement. Que dirait-elle, qu’un mot, un
regard ou même le silence n’exprimassent cent fois mieux
encore? Cela me paraît si vrai que dans le moment où tu me
parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement sur
mon âme; elle la gêna peut-être, mais ne l’affecta point. Tel à
Page 516
peu près, quand voulant donner un baiser sur ton cœur je
rencontre un ruban ou une gaze, je l’écarte seulement, et n’ai
cependant pas le sentiment d’un obstacle.
Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu
n’as plus été là, cette idée de lettre est revenue me
tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit, cette privation de plus?
Quoi! pour être éloignés, n’a-t-on plus rien à se dire? Je
suppose que favorisé par les circonstances, on passe
ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de
causer sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car
auprès de toi, les moments même du repos fournissent
encore une jouissance délicieuse. Enfin, quel que soit le
temps, on finit par se séparer, et puis, on est si seul! C’est
alors qu’une lettre est précieuse, si on ne la lit pas, du moins
on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre
sans la lire, comme il me semble que la nuit j’aurais encore
quelque plaisir à toucher ton portrait...
Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de
l’âme. Elle n’a pas, comme une froide image, cette
stagnance si éloignée de l’amour; elle se prête à tous nos
mouvements; tour à tour elle s’anime, elle jouit, elle se
repose... Tes sentiments me sont tous si précieux, me
priveras-tu d’un moyen de les recueillir?
Es-tu donc sûre que le besoin de m’écrire ne te
tourmentera jamais? Si dans la solitude ton cœur se dilate ou
s’oppresse, si un mouvement de joie passe jusqu’à ton âme,
si une tristesse involontaire vient la troubler un moment ce
ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu répandras ton
bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu’il ne
partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s’égarer
loin de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c’est à toi
qu’il appartient de prononcer. J’ai voulu discuter seulement
et non pas te séduire; je ne t’ai dit que des raisons, j’ose
croire que j’eusse été plus fort par des prières. Je tâcherai
donc, si tu persistes, de ne pas m’affliger; je ferai mes efforts
rencontre un ruban ou une gaze, je l’écarte seulement, et n’ai
cependant pas le sentiment d’un obstacle.
Mais depuis, nous nous sommes séparés, et dès que tu
n’as plus été là, cette idée de lettre est revenue me
tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit, cette privation de plus?
Quoi! pour être éloignés, n’a-t-on plus rien à se dire? Je
suppose que favorisé par les circonstances, on passe
ensemble une journée entière; faudra-t-il prendre le temps de
causer sur celui de jouir? Oui, de jouir, ma tendre amie; car
auprès de toi, les moments même du repos fournissent
encore une jouissance délicieuse. Enfin, quel que soit le
temps, on finit par se séparer, et puis, on est si seul! C’est
alors qu’une lettre est précieuse, si on ne la lit pas, du moins
on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une lettre
sans la lire, comme il me semble que la nuit j’aurais encore
quelque plaisir à toucher ton portrait...
Ton portrait, ai-je dit? Mais une lettre est le portrait de
l’âme. Elle n’a pas, comme une froide image, cette
stagnance si éloignée de l’amour; elle se prête à tous nos
mouvements; tour à tour elle s’anime, elle jouit, elle se
repose... Tes sentiments me sont tous si précieux, me
priveras-tu d’un moyen de les recueillir?
Es-tu donc sûre que le besoin de m’écrire ne te
tourmentera jamais? Si dans la solitude ton cœur se dilate ou
s’oppresse, si un mouvement de joie passe jusqu’à ton âme,
si une tristesse involontaire vient la troubler un moment ce
ne sera donc pas dans le sein de ton ami que tu répandras ton
bonheur ou ta peine? tu auras donc un sentiment qu’il ne
partagera pas? tu le laisseras donc rêveur et solitaire s’égarer
loin de toi? Mon amie... ma tendre amie! Mais c’est à toi
qu’il appartient de prononcer. J’ai voulu discuter seulement
et non pas te séduire; je ne t’ai dit que des raisons, j’ose
croire que j’eusse été plus fort par des prières. Je tâcherai
donc, si tu persistes, de ne pas m’affliger; je ferai mes efforts
Page 517
pour me dire ce que tu m’aurais écrit; mais tiens, tu le dirais
mieux que moi et j’aurais surtout plus de plaisir à l’entendre.
Adieu, ma charmante amie; l’heure approche enfin où je
pourrai te voir; je te quitte bien vite, pour t’aller retrouver
plus tôt.
Paris, ce 3 décembre 17**.
mieux que moi et j’aurais surtout plus de plaisir à l’entendre.
Adieu, ma charmante amie; l’heure approche enfin où je
pourrai te voir; je te quitte bien vite, pour t’aller retrouver
plus tôt.
Paris, ce 3 décembre 17**.
Page 518
L E T T RE CL I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez
peu d’usage pour penser que j’aie pu prendre le change sur le
tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir et sur l’étonnant
hasard qui avait conduit Danceny chez vous! Ce n’est pas
que votre physionomie exercée n’ait su prendre à merveille
l’expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous
soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois
échappent au trouble et au repentir. Je conviens même
encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie
et que s’ils avaient su se faire croire aussi bien que se faire
entendre, loin que j’eusse pris ou conservé le moindre
soupçon, je n’aurais pas douté un moment du chagrin
extrême que vous causait ce tiers importun. Mais, pour ne
pas déployer en vain d’aussi grands talents, pour en obtenir
le succès que vous vous en promettiez pour produire enfin
l’illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait donc
auparavant former votre amant novice avec plus de soin.
Puisque vous commencez à faire des éducations,
apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se déconcerter à la
moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement, pour une
seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent avec
tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore
à savoir entendre l’éloge de leur maîtresse sans se croire
obligés d’en faire les honneurs, et si vous leur permettez de
vous regarder dans le cercle, qu’ils sachent au moins
auparavant déguiser ce regard de possession si facile à
reconnaître et qu’ils confondent si maladroitement avec celui
de l’amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos
exercices publics sans que leur conduite fasse tort à leur sage
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez
peu d’usage pour penser que j’aie pu prendre le change sur le
tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir et sur l’étonnant
hasard qui avait conduit Danceny chez vous! Ce n’est pas
que votre physionomie exercée n’ait su prendre à merveille
l’expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous
soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois
échappent au trouble et au repentir. Je conviens même
encore que vos regards dociles vous ont parfaitement servie
et que s’ils avaient su se faire croire aussi bien que se faire
entendre, loin que j’eusse pris ou conservé le moindre
soupçon, je n’aurais pas douté un moment du chagrin
extrême que vous causait ce tiers importun. Mais, pour ne
pas déployer en vain d’aussi grands talents, pour en obtenir
le succès que vous vous en promettiez pour produire enfin
l’illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait donc
auparavant former votre amant novice avec plus de soin.
Puisque vous commencez à faire des éducations,
apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se déconcerter à la
moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement, pour une
seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent avec
tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore
à savoir entendre l’éloge de leur maîtresse sans se croire
obligés d’en faire les honneurs, et si vous leur permettez de
vous regarder dans le cercle, qu’ils sachent au moins
auparavant déguiser ce regard de possession si facile à
reconnaître et qu’ils confondent si maladroitement avec celui
de l’amour. Alors vous pourrez les faire paraître dans vos
exercices publics sans que leur conduite fasse tort à leur sage
Page 519
institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre
célébrité, je vous promets de faire et de publier les
programmes de ce nouveau collège.
Mais jusque-là je m’étonne, je l’avoue, que ce soit moi
que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. Oh!
qu’avec toute autre femme je serais bientôt vengé! que je
m’en ferais de plaisir! et qu’il surpasserait aisément celui
qu’elle aurait cru me faire perdre! Oui, c’est bien pour vous
seule que je peux préférer la réparation à la vengeance, et ne
croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la
moindre incertitude; je sais tout.
Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous
avez vu Danceny, et vous n’avez vu que lui seul.
Aujourd’hui même votre porte était encore fermée, et il n’a
manqué à votre suisse, pour m’empêcher d’arriver jusqu’à
vous, qu’une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne
devais pas douter, me mandiez-vous, d’être le premier
informé de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne
pouviez pas encore me dire le jour, tandis que vous
m’écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits, ou
tenterez-vous de vous en excuser? L’un et l’autre sont
également impossibles, et pourtant je me contiens encore!
Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de
l’avoir éprouvé, n’en abusez pas plus longtemps. Nous nous
connaissons tous deux, marquise; ce mot doit vous suffire.
Vous sortez demain toute la journée, m’avez-vous dit? A
la bonne heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le
saurai. Mais enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre
difficile réconciliation, nous n’aurons pas trop de temps
jusqu’au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez
vous, ou là-bas que se feront nos expiations nombreuses et
réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise tête
s’était remplie de son idée, et je peux n’être pas jaloux de ce
délire de votre imagination; mais songez que de ce moment,
ce qui n’était qu’une fantaisie deviendrait une préférence
célébrité, je vous promets de faire et de publier les
programmes de ce nouveau collège.
Mais jusque-là je m’étonne, je l’avoue, que ce soit moi
que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier. Oh!
qu’avec toute autre femme je serais bientôt vengé! que je
m’en ferais de plaisir! et qu’il surpasserait aisément celui
qu’elle aurait cru me faire perdre! Oui, c’est bien pour vous
seule que je peux préférer la réparation à la vengeance, et ne
croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la
moindre incertitude; je sais tout.
Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous
avez vu Danceny, et vous n’avez vu que lui seul.
Aujourd’hui même votre porte était encore fermée, et il n’a
manqué à votre suisse, pour m’empêcher d’arriver jusqu’à
vous, qu’une assurance égale à la vôtre. Cependant je ne
devais pas douter, me mandiez-vous, d’être le premier
informé de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne
pouviez pas encore me dire le jour, tandis que vous
m’écriviez la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits, ou
tenterez-vous de vous en excuser? L’un et l’autre sont
également impossibles, et pourtant je me contiens encore!
Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de
l’avoir éprouvé, n’en abusez pas plus longtemps. Nous nous
connaissons tous deux, marquise; ce mot doit vous suffire.
Vous sortez demain toute la journée, m’avez-vous dit? A
la bonne heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le
saurai. Mais enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre
difficile réconciliation, nous n’aurons pas trop de temps
jusqu’au lendemain. Faites-moi donc savoir si ce sera chez
vous, ou là-bas que se feront nos expiations nombreuses et
réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise tête
s’était remplie de son idée, et je peux n’être pas jaloux de ce
délire de votre imagination; mais songez que de ce moment,
ce qui n’était qu’une fantaisie deviendrait une préférence
Page 520
marquée. Je ne me crois pas fait pour cette humiliation et je
ne m’attends pas à la recevoir de vous.
J’espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas
un. Mais quand il vous coûterait quelque chose, il me semble
que je vous ai donné un assez bel exemple! qu’une femme
sensible et belle, qui n’existait que pour moi, qui dans ce
moment même meurt peut-être d’amour et de regret, peut
bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque
ni de figure ni d’esprit, mais qui n’a encore ni usage ni
consistance.
Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments
pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c’est de
ne pas scruter mon cœur. J’attends votre réponse. Songez en
la faisant, songez bien que plus il vous est facile de me faire
oublier l’offense que vous m’avez faite, plus un refus de
votre part, un simple délai, la graverait dans mon cœur en
traits ineffaçables.
Paris, ce 3 décembre 17**.
ne m’attends pas à la recevoir de vous.
J’espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas
un. Mais quand il vous coûterait quelque chose, il me semble
que je vous ai donné un assez bel exemple! qu’une femme
sensible et belle, qui n’existait que pour moi, qui dans ce
moment même meurt peut-être d’amour et de regret, peut
bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque
ni de figure ni d’esprit, mais qui n’a encore ni usage ni
consistance.
Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments
pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c’est de
ne pas scruter mon cœur. J’attends votre réponse. Songez en
la faisant, songez bien que plus il vous est facile de me faire
oublier l’offense que vous m’avez faite, plus un refus de
votre part, un simple délai, la graverait dans mon cœur en
traits ineffaçables.
Paris, ce 3 décembre 17**.
Page 521
L E T T RE CL I I
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon
extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte
l’idée accablante d’encourir votre indignation et surtout que
je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d’autant
que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il
me serait impossible de vous la rendre. J’aurais beau parler,
votre existence n’en sera ni moins brillante ni moins
paisible. Au fait, qu’auriez-vous à redouter? D’être obligé de
partir si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez
l’étranger comme ici? Et, à tout prendre, pourvu que la cour
de France vous laissât tranquille à celle où vous vous
fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos
triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid
par ces considérations morales, revenons à nos affaires.
Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais
remariée? Ce n’est assurément pas faute d’avoir trouvé assez
de partis avantageux, c’est uniquement pour que personne
n’ait le droit de trouver à redire à mes actions. Ce n’est
même pas que j’aie craint de ne pouvoir plus faire mes
volontés, car j’aurais bien toujours fini par là; mais c’est
qu’il m’aurait gêné que quelqu’un eût eu seulement le droit
de s’en plaindre; c’est qu’enfin je ne voulais tromper que
pour mon plaisir et non par nécessité. Et voilà que vous
m’écrivez la lettre la plus maritale qu’il soit possible de voir!
Vous ne m’y parlez que de torts de mon côté et de grâces du
vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on
ne doit rien? Je ne saurais le concevoir!
Voyons, de quoi s’agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny
chez moi, et cela vous a déplu? A la bonne heure; mais
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
Prenez donc garde, vicomte, et ménagez davantage mon
extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte
l’idée accablante d’encourir votre indignation et surtout que
je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d’autant
que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il
me serait impossible de vous la rendre. J’aurais beau parler,
votre existence n’en sera ni moins brillante ni moins
paisible. Au fait, qu’auriez-vous à redouter? D’être obligé de
partir si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez
l’étranger comme ici? Et, à tout prendre, pourvu que la cour
de France vous laissât tranquille à celle où vous vous
fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos
triomphes. Après avoir tenté de vous rendre votre sang-froid
par ces considérations morales, revenons à nos affaires.
Savez-vous, vicomte, pourquoi je ne me suis jamais
remariée? Ce n’est assurément pas faute d’avoir trouvé assez
de partis avantageux, c’est uniquement pour que personne
n’ait le droit de trouver à redire à mes actions. Ce n’est
même pas que j’aie craint de ne pouvoir plus faire mes
volontés, car j’aurais bien toujours fini par là; mais c’est
qu’il m’aurait gêné que quelqu’un eût eu seulement le droit
de s’en plaindre; c’est qu’enfin je ne voulais tromper que
pour mon plaisir et non par nécessité. Et voilà que vous
m’écrivez la lettre la plus maritale qu’il soit possible de voir!
Vous ne m’y parlez que de torts de mon côté et de grâces du
vôtre! Mais comment donc peut-on manquer à celui à qui on
ne doit rien? Je ne saurais le concevoir!
Voyons, de quoi s’agit-il tant? Vous avez trouvé Danceny
chez moi, et cela vous a déplu? A la bonne heure; mais
Page 522
qu’avez-vous pu en conclure? Ou que c’était l’effet du
hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté,
comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre
lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c’était bien
la peine d’écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne
raisonne pas. Eh bien! je vais raisonner pour vous.
Ou vous avez un rival, ou vous n’en avez pas. Si vous en
avez un, il faut plaire pour lui être préféré; si vous n’en avez
pas, il faut encore plaire pour éviter d’en avoir. Dans tous les
cas, c’est la même conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous
tourmenter? Pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même?
Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? Et n’êtes-vous
plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous
faites tort. Mais ce n’est pas cela, c’est qu’à vos yeux je ne
veux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez
moins mes bontés que vous ne voulez abuser de votre
empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois, du
sentiment! Et pour peu que je continuasse, cette lettre
pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.
Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour
vous punir de vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur
l’époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny,
je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine
pour vous en instruire, n’est-il pas vrai? Eh bien! en êtes-
vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé
beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n’a pas nui au mien.
Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante
lettre, c’est qu’elle n’a eu ni le don de me plaire, ni le
pouvoir de m’intimider, et que pour le moment je suis on ne
peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.
Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez
aujourd’hui, ce serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne
serait pas là renouer avec mon ancien amant, ce serait en
prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l’autre à beaucoup
près. Je n’ai pas assez oublié le premier pour m’y tromper
hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté,
comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas votre
lettre est injuste; dans le second, elle est ridicule: c’était bien
la peine d’écrire! Mais vous êtes jaloux et la jalousie ne
raisonne pas. Eh bien! je vais raisonner pour vous.
Ou vous avez un rival, ou vous n’en avez pas. Si vous en
avez un, il faut plaire pour lui être préféré; si vous n’en avez
pas, il faut encore plaire pour éviter d’en avoir. Dans tous les
cas, c’est la même conduite à tenir; ainsi, pourquoi vous
tourmenter? Pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même?
Ne savez-vous donc plus être le plus aimable? Et n’êtes-vous
plus sûr de vos succès? Allons donc, vicomte, vous vous
faites tort. Mais ce n’est pas cela, c’est qu’à vos yeux je ne
veux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez
moins mes bontés que vous ne voulez abuser de votre
empire. Allez, vous êtes un ingrat. Voilà bien, je crois, du
sentiment! Et pour peu que je continuasse, cette lettre
pourrait devenir fort tendre, mais vous ne le méritez pas.
Vous ne méritez pas davantage que je me justifie. Pour
vous punir de vos soupçons, vous les garderez; ainsi, sur
l’époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny,
je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine
pour vous en instruire, n’est-il pas vrai? Eh bien! en êtes-
vous plus avancé? Je souhaite que vous y ayez trouvé
beaucoup de plaisir; quant à moi, cela n’a pas nui au mien.
Tout ce que je peux donc répondre à votre menaçante
lettre, c’est qu’elle n’a eu ni le don de me plaire, ni le
pouvoir de m’intimider, et que pour le moment je suis on ne
peut pas moins disposée à vous accorder vos demandes.
Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez
aujourd’hui, ce serait vous faire une infidélité réelle. Ce ne
serait pas là renouer avec mon ancien amant, ce serait en
prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l’autre à beaucoup
près. Je n’ai pas assez oublié le premier pour m’y tromper
Page 523
ainsi. Le Valmont que j’aimais était charmant. Je veux bien
convenir même que je n’ai pas rencontré d’homme plus
aimable. Ah! je vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez,
amenez-le-moi; celui-là sera toujours bien reçu.
Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait
ni pour aujourd’hui ni pour demain. Son Menechme lui a fait
un peu tort; et en me pressant trop, je craindrais de m’y
tromper, ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny
pour ces deux jours-là? Et votre lettre m’a appris que vous
ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole. Vous
voyez donc qu’il faut attendre.
Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours
bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que
vous ferez à la sienne, et, après tout, une femme n’en vaut-
elle pas une autre? Ce sont vos principes. Celle même qui
serait tendre et sensible, qui n’existerait que pour vous et qui
mourrait enfin d’amour et de regret n’en serait pas moins
sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d’être plaisanté
un moment; et vous voulez qu’on se gêne? Ah! cela n’est pas
juste.
Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne
demande pas mieux que de vous trouver charmant, et dès
que j’en serai sûre, je m’engage à vous le prouver. En vérité,
je suis trop bonne.
Paris, ce 4 décembre 17**.
convenir même que je n’ai pas rencontré d’homme plus
aimable. Ah! je vous en prie, vicomte, si vous le retrouvez,
amenez-le-moi; celui-là sera toujours bien reçu.
Prévenez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait
ni pour aujourd’hui ni pour demain. Son Menechme lui a fait
un peu tort; et en me pressant trop, je craindrais de m’y
tromper, ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny
pour ces deux jours-là? Et votre lettre m’a appris que vous
ne plaisantiez pas quand on manquait à sa parole. Vous
voyez donc qu’il faut attendre.
Mais que vous importe? Vous vous vengerez toujours
bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre maîtresse que
vous ferez à la sienne, et, après tout, une femme n’en vaut-
elle pas une autre? Ce sont vos principes. Celle même qui
serait tendre et sensible, qui n’existerait que pour vous et qui
mourrait enfin d’amour et de regret n’en serait pas moins
sacrifiée à la première fantaisie, à la crainte d’être plaisanté
un moment; et vous voulez qu’on se gêne? Ah! cela n’est pas
juste.
Adieu, vicomte, redevenez donc aimable. Tenez, je ne
demande pas mieux que de vous trouver charmant, et dès
que j’en serai sûre, je m’engage à vous le prouver. En vérité,
je suis trop bonne.
Paris, ce 4 décembre 17**.
Page 524
L E T T RE CL I I I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d’être
clair, ce qui n’est pas facile avec vous quand une fois vous
avez pris le parti de ne pas entendre.
De longs discours n’étaient pas nécessaires pour établir
que chacun de nous ayant en main tout ce qu’il faut pour
perdre l’autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager
mutuellement; aussi, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Mais
encore entre le parti violent de se perdre et celui, sans doute
meilleur, de rester unis comme nous l’avons été, de le
devenir davantage encore en reprenant notre première
liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à
prendre. Il n’était donc pas ridicule de vous dire et il ne l’est
pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre
amant ou votre ennemi.
Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu’il
conviendrait mieux de tergiverser, et je n’ignore pas que
vous n’avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le
non; mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser
sortir de ce cercle étroit sans risquer d’être joué, et vous avez
dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C’est maintenant à
vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non pas
rester dans l’incertitude.
Je vous préviens seulement que vous ne m’abuserez pas
par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me
séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous
chercheriez à parer vos refus, et qu’enfin, le moment de la
franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous
donner l’exemple, et je vous déclare avec plaisir que je
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
Je réponds sur-le-champ à votre lettre et je tâcherai d’être
clair, ce qui n’est pas facile avec vous quand une fois vous
avez pris le parti de ne pas entendre.
De longs discours n’étaient pas nécessaires pour établir
que chacun de nous ayant en main tout ce qu’il faut pour
perdre l’autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager
mutuellement; aussi, ce n’est pas de cela dont il s’agit. Mais
encore entre le parti violent de se perdre et celui, sans doute
meilleur, de rester unis comme nous l’avons été, de le
devenir davantage encore en reprenant notre première
liaison; entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à
prendre. Il n’était donc pas ridicule de vous dire et il ne l’est
pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre
amant ou votre ennemi.
Je sens à merveille que ce choix vous gêne, qu’il
conviendrait mieux de tergiverser, et je n’ignore pas que
vous n’avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le
non; mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser
sortir de ce cercle étroit sans risquer d’être joué, et vous avez
dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C’est maintenant à
vous de décider; je peux vous laisser le choix, mais non pas
rester dans l’incertitude.
Je vous préviens seulement que vous ne m’abuserez pas
par vos raisonnements, bons ou mauvais; que vous ne me
séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous
chercheriez à parer vos refus, et qu’enfin, le moment de la
franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous
donner l’exemple, et je vous déclare avec plaisir que je
Page 525
préfère la paix et l’union; mais s’il faut rompre l’une ou
l’autre, je crois en avoir le droit et les moyens.
J’ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part
sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de
guerre; vous voyez que la réponse que je vous demande
n’exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.
Paris, ce 4 décembre 17**.
Réponse de la Marquise de Merteuil écrite au bas de la
même lettre.
Eh bien! la guerre.
l’autre, je crois en avoir le droit et les moyens.
J’ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part
sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de
guerre; vous voyez que la réponse que je vous demande
n’exige ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.
Paris, ce 4 décembre 17**.
Réponse de la Marquise de Merteuil écrite au bas de la
même lettre.
Eh bien! la guerre.
Page 526
L E T T RE CL I V
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le
faire, ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout
entière aux soins que je lui donne, je ne prends sur eux le
temps de vous écrire qu’autant qu’il y a d’autres événements
que ceux de la maladie. En voici un auquel certainement je
ne m’attendais pas. C’est une lettre que j’ai reçue de M. de
Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente et
même pour sa médiatrice auprès de Mme de Tourvel, pour
qui il avait aussi joint une lettre à la mienne. J’ai renvoyé
l’une en répondant à l’autre. Je vous fais passer cette
dernière et je crois que vous jugerez comme moi, que je ne
pouvais ni ne devais rien faire de ce qu’il me demande.
Quand je l’aurais voulu, notre malheureuse amie n’aurait pas
été en état de m’entendre. Son délire est continuel. Mais que
direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D’abord, faut-
il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et
jusqu’à la fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien
dire qu’il a lui-même fait son bonheur. Je crois qu’il sera peu
content de ma réponse, mais j’avoue que tout ce qui me fixe
sur cette malheureuse aventure me soulève de plus en plus
contre son auteur.
Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui
le deviennent bien davantage encore par le peu d’espoir que
j’ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour
vous.
Paris, ce 5 décembre 17**.
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Les bulletins vous instruisent mieux que je ne pourrais le
faire, ma chère amie, du fâcheux état de notre malade. Tout
entière aux soins que je lui donne, je ne prends sur eux le
temps de vous écrire qu’autant qu’il y a d’autres événements
que ceux de la maladie. En voici un auquel certainement je
ne m’attendais pas. C’est une lettre que j’ai reçue de M. de
Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente et
même pour sa médiatrice auprès de Mme de Tourvel, pour
qui il avait aussi joint une lettre à la mienne. J’ai renvoyé
l’une en répondant à l’autre. Je vous fais passer cette
dernière et je crois que vous jugerez comme moi, que je ne
pouvais ni ne devais rien faire de ce qu’il me demande.
Quand je l’aurais voulu, notre malheureuse amie n’aurait pas
été en état de m’entendre. Son délire est continuel. Mais que
direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont? D’abord, faut-
il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde et
jusqu’à la fin[52]? Si pour cette fois il est sincère, il peut bien
dire qu’il a lui-même fait son bonheur. Je crois qu’il sera peu
content de ma réponse, mais j’avoue que tout ce qui me fixe
sur cette malheureuse aventure me soulève de plus en plus
contre son auteur.
Adieu, ma chère amie, je retourne à mes tristes soins, qui
le deviennent bien davantage encore par le peu d’espoir que
j’ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour
vous.
Paris, ce 5 décembre 17**.
Page 527
[52] C’est parce qu’on n’a rien trouvé dans la suite de cette
correspondance qui pût résoudre ce doute qu’on a pris le parti de
supprimer la lettre de M. de Valmont.
correspondance qui pût résoudre ce doute qu’on a pris le parti de
supprimer la lettre de M. de Valmont.
Page 528
L E T T RE CLV
Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.
J’ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais
depuis que vous avez quitté le rôle d’amant pour celui
d’homme à bonnes fortunes, vous êtes comme de raison,
devenu introuvable. Votre valet de chambre m’a assuré
cependant que vous rentreriez ce soir, qu’il avait ordre de
vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j’ai
très bien compris que vous ne rentreriez que pour un
moment, pour prendre le costume de la chose et que sur-le-
champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la
bonne heure, et je ne puis qu’y applaudir; mais peut-être,
pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction.
Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut
vous mettre au courant de l’autre, et puis, vous vous
déciderez. Prenez donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera
pas pour vous distraire de vos plaisirs puisqu’au contraire
elle n’a d’autre objet que de vous donner le choix entre eux.
Si j’avais eu votre confiance entière, si j’avais su par
vous la partie de vos secrets que vous m’avez laissée à
deviner, j’aurais été instruit à temps, et mon zèle, moins
gauche, ne gênerait pas aujourd’hui votre marche. Mais
partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous
preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d’un
autre.
Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n’est-il pas
vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car, à
votre âge, quelle femme n’adore-t-on pas, au moins les huit
premiers jours? Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos
plaisirs. Une petite maison délicieuse, et qu’on n’a prise que
pour vous, doit embellir la volupté des charmes de la liberté
Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY.
J’ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais
depuis que vous avez quitté le rôle d’amant pour celui
d’homme à bonnes fortunes, vous êtes comme de raison,
devenu introuvable. Votre valet de chambre m’a assuré
cependant que vous rentreriez ce soir, qu’il avait ordre de
vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j’ai
très bien compris que vous ne rentreriez que pour un
moment, pour prendre le costume de la chose et que sur-le-
champ vous recommenceriez vos courses victorieuses. A la
bonne heure, et je ne puis qu’y applaudir; mais peut-être,
pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur direction.
Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut
vous mettre au courant de l’autre, et puis, vous vous
déciderez. Prenez donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera
pas pour vous distraire de vos plaisirs puisqu’au contraire
elle n’a d’autre objet que de vous donner le choix entre eux.
Si j’avais eu votre confiance entière, si j’avais su par
vous la partie de vos secrets que vous m’avez laissée à
deviner, j’aurais été instruit à temps, et mon zèle, moins
gauche, ne gênerait pas aujourd’hui votre marche. Mais
partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous
preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d’un
autre.
Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n’est-il pas
vrai? avec une femme charmante et que vous adorez? car, à
votre âge, quelle femme n’adore-t-on pas, au moins les huit
premiers jours? Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos
plaisirs. Une petite maison délicieuse, et qu’on n’a prise que
pour vous, doit embellir la volupté des charmes de la liberté
Page 529
et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend, et
vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous
deux, quoique vous ne m’en ayez rien dit. Maintenant, voici
ce que vous ne savez pas et qu’il faut que je vous dise.
Depuis mon retour à Paris, je m’occupais des moyens de
vous rapprocher de Mlle de Volanges; je vous l’avais promis,
et encore la dernière fois que je vous en parlai, j’eus lieu de
juger par vos réponses je pourrais dire par vos transports,
que c’était m’occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas
réussir à moi seul dans cette entreprise difficile, mais après
avoir préparé les moyens, j’ai remis le reste au zèle de votre
jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources
qui avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur
veut qu’elle ait réussi. «Depuis deux jours, m’a-t-elle dit ce
soir, tous les obstacles sont surmontés», et votre bonheur ne
dépend plus que de vous.
Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre
cette nouvelle elle-même, et malgré l’absence de sa maman,
vous auriez été reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas
présenté! et pour vous dire tout, soit caprice ou raison, la
petite personne m’a paru un peu fâchée de ce manque
d’empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen
de me faire aussi parvenir jusqu’à elle et m’a fait promettre
de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A
l’empressement qu’elle y a mis, je parierais bien qu’il y est
question d’un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu’il en soit,
j’ai promis, sur l’honneur et sur l’amitié, que vous auriez la
tendre missive dans la journée, et je ne puis ni ne veux
manquer à ma parole.
A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous
tenir? Placé entre la coquetterie et l’amour, entre le plaisir et
le bonheur, quel va être votre choix? Si je parlais au
Danceny d’il y a trois mois, seulement à celui d’il y a huit
jours, bien sûr de son cœur, je le serais de ses démarches;
mais le Danceny d’aujourd’hui, arraché par les femmes,
courant les aventures et devenu, suivant l’usage, un peu
vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous
deux, quoique vous ne m’en ayez rien dit. Maintenant, voici
ce que vous ne savez pas et qu’il faut que je vous dise.
Depuis mon retour à Paris, je m’occupais des moyens de
vous rapprocher de Mlle de Volanges; je vous l’avais promis,
et encore la dernière fois que je vous en parlai, j’eus lieu de
juger par vos réponses je pourrais dire par vos transports,
que c’était m’occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas
réussir à moi seul dans cette entreprise difficile, mais après
avoir préparé les moyens, j’ai remis le reste au zèle de votre
jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources
qui avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur
veut qu’elle ait réussi. «Depuis deux jours, m’a-t-elle dit ce
soir, tous les obstacles sont surmontés», et votre bonheur ne
dépend plus que de vous.
Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre
cette nouvelle elle-même, et malgré l’absence de sa maman,
vous auriez été reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas
présenté! et pour vous dire tout, soit caprice ou raison, la
petite personne m’a paru un peu fâchée de ce manque
d’empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le moyen
de me faire aussi parvenir jusqu’à elle et m’a fait promettre
de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A
l’empressement qu’elle y a mis, je parierais bien qu’il y est
question d’un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu’il en soit,
j’ai promis, sur l’honneur et sur l’amitié, que vous auriez la
tendre missive dans la journée, et je ne puis ni ne veux
manquer à ma parole.
A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous
tenir? Placé entre la coquetterie et l’amour, entre le plaisir et
le bonheur, quel va être votre choix? Si je parlais au
Danceny d’il y a trois mois, seulement à celui d’il y a huit
jours, bien sûr de son cœur, je le serais de ses démarches;
mais le Danceny d’aujourd’hui, arraché par les femmes,
courant les aventures et devenu, suivant l’usage, un peu
Page 530
scélérat, préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n’a
pour elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux
agréments d’une femme parfaitement usagée?
Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans
vos nouveaux principes, que j’avoue bien être aussi un peu
les miens, les circonstances me décideraient pour la jeune
amante. D’abord c’en est une de plus, et puis la nouveauté,
et encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en
négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté, ce serait
véritablement l’occasion manquée, et elle ne revient pas
toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans
ce cas, il ne faut qu’un moment d’humeur, un soupçon
jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe.
La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches,
et une fois réchappée, elle se tient sur ses gardes et n’est plus
facile à surprendre.
Au contraire, de l’autre côté, que risquez-vous? pas
même une rupture, une brouillerie tout au plus, où l’on
achète de quelques soins le plaisir d’un raccommodement.
Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue que celui
de l’indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de
ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.
Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l’amour,
qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu’il est de la
prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous
manqué; laissez-vous attendre tout simplement; si vous
risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la
vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se
découvrir; je viens, comme vous savez, d’en être moi-même
un exemple. Mais si vous laissez l’espoir, comme il sera
soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après
l’heure propre aux informations; alors demain vous aurez à
choisir l’obstacle insurmontable qui vous aura retenu: vous
aurez été malade, mort s’il le faut, ou toute autre chose dont
vous serez également désespéré, et tout se raccommodera.
pour elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux
agréments d’une femme parfaitement usagée?
Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans
vos nouveaux principes, que j’avoue bien être aussi un peu
les miens, les circonstances me décideraient pour la jeune
amante. D’abord c’en est une de plus, et puis la nouveauté,
et encore la crainte de perdre le fruit de vos soins en
négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté, ce serait
véritablement l’occasion manquée, et elle ne revient pas
toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans
ce cas, il ne faut qu’un moment d’humeur, un soupçon
jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe.
La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches,
et une fois réchappée, elle se tient sur ses gardes et n’est plus
facile à surprendre.
Au contraire, de l’autre côté, que risquez-vous? pas
même une rupture, une brouillerie tout au plus, où l’on
achète de quelques soins le plaisir d’un raccommodement.
Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue que celui
de l’indulgence? Que gagnerait-elle à la sévérité? la perte de
ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.
Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l’amour,
qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu’il est de la
prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous
manqué; laissez-vous attendre tout simplement; si vous
risquez de donner une raison, on sera peut-être tenté de la
vérifier. Les femmes sont curieuses et obstinées; tout peut se
découvrir; je viens, comme vous savez, d’en être moi-même
un exemple. Mais si vous laissez l’espoir, comme il sera
soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après
l’heure propre aux informations; alors demain vous aurez à
choisir l’obstacle insurmontable qui vous aura retenu: vous
aurez été malade, mort s’il le faut, ou toute autre chose dont
vous serez également désespéré, et tout se raccommodera.
Page 531
Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je
vous prie seulement de m’en instruire, et comme je n’y ai
pas d’intérêt, je trouverai toujours que vous avez bien fait.
Adieu, mon cher ami.
Ce que j’ajoute encore, c’est que je regrette Mme de
Tourvel; c’est que je suis au désespoir d’être séparé d’elle,
c’est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui
consacrer l’autre. Ah! croyez-moi, on n’est heureux que par
l’amour.
Paris, ce 5 décembre 17**.
vous prie seulement de m’en instruire, et comme je n’y ai
pas d’intérêt, je trouverai toujours que vous avez bien fait.
Adieu, mon cher ami.
Ce que j’ajoute encore, c’est que je regrette Mme de
Tourvel; c’est que je suis au désespoir d’être séparé d’elle,
c’est que je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui
consacrer l’autre. Ah! croyez-moi, on n’est heureux que par
l’amour.
Paris, ce 5 décembre 17**.
Page 532
L E T T RE CLVI
Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.
(Jointe à la précédente.)
Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous
voir quand je ne cesse pas de le désirer? n’en avez-vous plus
autant d’envie que moi? Ah! c’est bien à présent que je suis
triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le
chagrin que j’éprouvais par les autres, c’est à présent de vous
qu’il me vient, et cela fait bien plus de mal.
Depuis quelques jours, maman n’est jamais chez elle,
vous le savez bien, et j’espérais que vous essayeriez de
profiter de ce temps de liberté; mais vous ne songez
seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me
disiez tant que c’était moi qui aimais le moins! je savais bien
le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu
pour me voir, vous m’auriez vue en effet, car moi, je ne suis
pas comme vous, je ne songe qu’à tout ce qui peut nous
réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout
ce que j’ai fait pour ça et qui m’a donné tant de peine; mais
je vous aime trop et j’ai tant d’envie de vous voir que je ne
peux m’empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien
après si vous m’aimez réellement.
J’ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu’il
m’a promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous
laisserait toujours entrer comme s’il ne vous voyait pas, et
nous pouvons bien nous fier à lui, car c’est un bien honnête
homme. Il ne s’agit donc plus que d’empêcher qu’on ne vous
voie dans la maison, et ça, c’est bien aisé, en n’y venant que
le soir et quand il n’y aura plus rien à craindre du tout. Par
exemple, depuis que maman sort tous les jours, elle se
Cécile VOLANGES au Chevalier DANCENY.
(Jointe à la précédente.)
Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse de vous
voir quand je ne cesse pas de le désirer? n’en avez-vous plus
autant d’envie que moi? Ah! c’est bien à présent que je suis
triste! plus triste que quand nous étions séparés tout à fait. Le
chagrin que j’éprouvais par les autres, c’est à présent de vous
qu’il me vient, et cela fait bien plus de mal.
Depuis quelques jours, maman n’est jamais chez elle,
vous le savez bien, et j’espérais que vous essayeriez de
profiter de ce temps de liberté; mais vous ne songez
seulement pas à moi; je suis bien malheureuse! Vous me
disiez tant que c’était moi qui aimais le moins! je savais bien
le contraire, et en voilà bien la preuve. Si vous étiez venu
pour me voir, vous m’auriez vue en effet, car moi, je ne suis
pas comme vous, je ne songe qu’à tout ce qui peut nous
réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous dise rien du tout
ce que j’ai fait pour ça et qui m’a donné tant de peine; mais
je vous aime trop et j’ai tant d’envie de vous voir que je ne
peux m’empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien
après si vous m’aimez réellement.
J’ai si bien fait que le portier est dans nos intérêts et qu’il
m’a promis que toutes les fois que vous viendriez, il vous
laisserait toujours entrer comme s’il ne vous voyait pas, et
nous pouvons bien nous fier à lui, car c’est un bien honnête
homme. Il ne s’agit donc plus que d’empêcher qu’on ne vous
voie dans la maison, et ça, c’est bien aisé, en n’y venant que
le soir et quand il n’y aura plus rien à craindre du tout. Par
exemple, depuis que maman sort tous les jours, elle se
Page 533
couche tous les jours à onze heures, ainsi nous aurions bien
du temps.
Le portier m’a dit que, quand vous voudriez venir
comme ça, au lieu de frapper à sa porte, vous n’auriez qu’à
frapper à la fenêtre et qu’il vous répondrait tout de suite, et
puis, vous trouverez bien le petit escalier, et comme vous ne
pourrez pas avoir de la lumière, je laisserai la porte de ma
chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu.
Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, surtout en
passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de ma
femme de chambre, c’est égal, parce qu’elle m’a promis
qu’elle ne se réveillerait pas; c’est aussi une bien bonne fille!
Et pour vous en aller, ça sera tout de même. A présent nous
verrons si vous viendrez.
Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en
vous écrivant! Est-ce qu’il doit m’arriver quelque malheur,
ou si c’est l’espérance de vous voir qui me trouble comme
ça! Ce que je sens bien, c’est que je ne vous ai jamais tant
aimé et que jamais je n’ai tant désiré de vous le dire. Venez
donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter
cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je
n’aimerai jamais que vous.
J’ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que
j’avais quelque chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon
ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai de vous
remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai
demain au soir, et vous viendrez, sans faute, si vous ne
voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon
cœur.
Paris, ce 4 décembre 17**, au soir.
du temps.
Le portier m’a dit que, quand vous voudriez venir
comme ça, au lieu de frapper à sa porte, vous n’auriez qu’à
frapper à la fenêtre et qu’il vous répondrait tout de suite, et
puis, vous trouverez bien le petit escalier, et comme vous ne
pourrez pas avoir de la lumière, je laisserai la porte de ma
chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu.
Vous prendrez bien garde de ne pas faire de bruit, surtout en
passant auprès de la petite porte de maman. Pour celle de ma
femme de chambre, c’est égal, parce qu’elle m’a promis
qu’elle ne se réveillerait pas; c’est aussi une bien bonne fille!
Et pour vous en aller, ça sera tout de même. A présent nous
verrons si vous viendrez.
Mon Dieu, pourquoi donc le cœur me bat-il si fort en
vous écrivant! Est-ce qu’il doit m’arriver quelque malheur,
ou si c’est l’espérance de vous voir qui me trouble comme
ça! Ce que je sens bien, c’est que je ne vous ai jamais tant
aimé et que jamais je n’ai tant désiré de vous le dire. Venez
donc, mon ami, mon cher ami, que je puisse vous répéter
cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je
n’aimerai jamais que vous.
J’ai trouvé moyen de faire dire à M. de Valmont que
j’avais quelque chose à lui dire, et lui, comme il est bien bon
ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai de vous
remettre ma lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai
demain au soir, et vous viendrez, sans faute, si vous ne
voulez pas que votre Cécile soit bien malheureuse.
Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon
cœur.
Paris, ce 4 décembre 17**, au soir.
Page 534
L E T T RE CLVI I
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes
démarches; comment résisterais-je à un désir de ma Cécile?
Ah! c’est bien elle, elle seule que j’aime, que j’aimerai
toujours! son ingénuité, sa tendresse ont un charme pour
moi, dont j’ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire,
mais que rien n’effacera jamais. Engagé dans une autre
aventure, pour ainsi dire sans m’en être aperçu, souvent le
souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus
doux plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu
d’hommage plus vrai que dans le moment même où je lui
étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa
délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la surprendre,
mais pour ne pas l’affliger. Le bonheur de Cécile est le vœu
le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais
une faute qui lui aurait coûté une larme.
J’ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites
sur sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais
vous pouvez m’en croire, ce n’est point par eux que je me
conduis dans ce moment, et dès demain je suis décidé à le
prouver. J’irai m’accuser à celle même qui a causé mon
égarement et qui l’a partagé: je lui dirai: «Lisez dans mon
cœur, il a pour vous l’amitié la plus tendre; l’amitié unie au
désir ressemble tant à l’amour!... Tous deux nous nous
sommes trompés; mais susceptible d’erreur, je ne suis point
capable de mauvaise foi». Je connais mon amie, elle est
honnête autant qu’indulgente, elle fera plus que me
pardonner, elle m’approuvera. Elle-même se reprochait
souvent d’avoir trahi l’amitié; souvent sa délicatesse
effrayait son amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes
démarches; comment résisterais-je à un désir de ma Cécile?
Ah! c’est bien elle, elle seule que j’aime, que j’aimerai
toujours! son ingénuité, sa tendresse ont un charme pour
moi, dont j’ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire,
mais que rien n’effacera jamais. Engagé dans une autre
aventure, pour ainsi dire sans m’en être aperçu, souvent le
souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus
doux plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu
d’hommage plus vrai que dans le moment même où je lui
étais infidèle. Cependant, mon ami, ménageons sa
délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la surprendre,
mais pour ne pas l’affliger. Le bonheur de Cécile est le vœu
le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais
une faute qui lui aurait coûté une larme.
J’ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites
sur sur ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais
vous pouvez m’en croire, ce n’est point par eux que je me
conduis dans ce moment, et dès demain je suis décidé à le
prouver. J’irai m’accuser à celle même qui a causé mon
égarement et qui l’a partagé: je lui dirai: «Lisez dans mon
cœur, il a pour vous l’amitié la plus tendre; l’amitié unie au
désir ressemble tant à l’amour!... Tous deux nous nous
sommes trompés; mais susceptible d’erreur, je ne suis point
capable de mauvaise foi». Je connais mon amie, elle est
honnête autant qu’indulgente, elle fera plus que me
pardonner, elle m’approuvera. Elle-même se reprochait
souvent d’avoir trahi l’amitié; souvent sa délicatesse
effrayait son amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans
Page 535
mon âme ces craintes utiles que je cherchais témérairement à
étouffer dans la sienne. Je lui devrai d’être meilleur, comme
à vous d’être plus heureux. O! mes amis, partagez ma
reconnaissance. L’idée de vous devoir mon bonheur en
augmente le prix.
Adieu, mon cher vicomte. L’excès de ma joie ne
m’empêche point de songer à vos peines et d’y prendre part.
Que ne puis-je vous être utile! Mme de Tourvel reste donc
inexorable? On la dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je
vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de
l’indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont les
vœux de l’amitié; j’ose espérer qu’ils seront exaucés par
l’amour.
Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais
l’heure me presse et peut-être Cécile m’attend déjà.
Paris, ce 5 décembre 17**.
étouffer dans la sienne. Je lui devrai d’être meilleur, comme
à vous d’être plus heureux. O! mes amis, partagez ma
reconnaissance. L’idée de vous devoir mon bonheur en
augmente le prix.
Adieu, mon cher vicomte. L’excès de ma joie ne
m’empêche point de songer à vos peines et d’y prendre part.
Que ne puis-je vous être utile! Mme de Tourvel reste donc
inexorable? On la dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je
vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et de
l’indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont les
vœux de l’amitié; j’ose espérer qu’ils seront exaucés par
l’amour.
Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais
l’heure me presse et peut-être Cécile m’attend déjà.
Paris, ce 5 décembre 17**.
Page 536
L E T T RE CLVI I I
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
(A son réveil.)
Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des
plaisirs de la nuit dernière? n’en êtes-vous pas un peu
fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! il fait
des prodiges, ce garçon-là! Vous n’attendiez pas cela de lui,
n’est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil rival
méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est
plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d’amour, de
constance, de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de
lui comme l’est sa Cécile, vous n’aurez point de rivales à
craindre: il vous l’a prouvé cette nuit. Peut-être à force de
coquetterie, une autre femme pourra vous l’enlever un
moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des
agaceries provocantes, mais un seul mot de l’objet aimé
suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi
il ne vous manque plus que d’être cet objet-là, pour être
parfaitement heureuse.
Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le
tact trop sûr pour qu’on puisse le craindre. Cependant
l’amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien
reconnue de la vôtre, m’a fait désirer pour vous l’épreuve de
cette nuit; c’est l’ouvrage de mon zèle; il a réussi, mais point
de remerciements, cela n’en vaut pas la peine, rien n’était
plus facile.
Au fait, que m’en a-t-il coûté? un léger sacrifice et
quelque peu d’adresse. J’ai consenti à partager avec le jeune
homme les faveurs de sa maîtresse; mais enfin, il y avait
bien autant de droit que moi, et je m’en souciais si peu! La
lettre que la jeune personne lui a écrite, c’est bien moi qui
Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL.
(A son réveil.)
Eh bien, marquise, comment vous trouvez-vous des
plaisirs de la nuit dernière? n’en êtes-vous pas un peu
fatiguée? Convenez donc que Danceny est charmant! il fait
des prodiges, ce garçon-là! Vous n’attendiez pas cela de lui,
n’est-il pas vrai? Allons, je me rends justice: un pareil rival
méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est
plein de bonnes qualités! Mais surtout, que d’amour, de
constance, de délicatesse! Ah! si jamais vous êtes aimée de
lui comme l’est sa Cécile, vous n’aurez point de rivales à
craindre: il vous l’a prouvé cette nuit. Peut-être à force de
coquetterie, une autre femme pourra vous l’enlever un
moment; un jeune homme ne sait guère se refuser à des
agaceries provocantes, mais un seul mot de l’objet aimé
suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion; ainsi
il ne vous manque plus que d’être cet objet-là, pour être
parfaitement heureuse.
Sûrement vous ne vous y tromperez pas, vous avez le
tact trop sûr pour qu’on puisse le craindre. Cependant
l’amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien
reconnue de la vôtre, m’a fait désirer pour vous l’épreuve de
cette nuit; c’est l’ouvrage de mon zèle; il a réussi, mais point
de remerciements, cela n’en vaut pas la peine, rien n’était
plus facile.
Au fait, que m’en a-t-il coûté? un léger sacrifice et
quelque peu d’adresse. J’ai consenti à partager avec le jeune
homme les faveurs de sa maîtresse; mais enfin, il y avait
bien autant de droit que moi, et je m’en souciais si peu! La
lettre que la jeune personne lui a écrite, c’est bien moi qui
Page 537
l’ai dictée; mais c’était seulement pour gagner du temps,
parce que nous avions à l’employer mieux. Celle que j’y ai
jointe, oh! ce n’était rien, presque rien, quelques réflexions
de l’amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en
honneur, elles étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n’a pas
balancé un moment.
Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous
aujourd’hui vous raconter tout, et sûrement ce récit-là vous
fera grand plaisir! il vous dira: Lisez dans mon cœur; il me le
mande, et vous voyez bien que cela raccommode tout.
J’espère qu’en y lisant ce qu’il voudra, vous y lirez peut-être
aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et encore
qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour ennemi.
Adieu, marquise, jusqu’à la première occasion.
Paris, ce 6 décembre 17**.
parce que nous avions à l’employer mieux. Celle que j’y ai
jointe, oh! ce n’était rien, presque rien, quelques réflexions
de l’amitié pour guider le choix du nouvel amant; mais en
honneur, elles étaient inutiles; il faut dire la vérité, il n’a pas
balancé un moment.
Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous
aujourd’hui vous raconter tout, et sûrement ce récit-là vous
fera grand plaisir! il vous dira: Lisez dans mon cœur; il me le
mande, et vous voyez bien que cela raccommode tout.
J’espère qu’en y lisant ce qu’il voudra, vous y lirez peut-être
aussi que les amants si jeunes ont leurs dangers, et encore
qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour ennemi.
Adieu, marquise, jusqu’à la première occasion.
Paris, ce 6 décembre 17**.
Page 538
L E T T RE CL I X
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
(Billet.)
Je n’aime pas qu’on ajoute de mauvaises plaisanteries à
de mauvais procédés; ce n’est pas plus ma manière que mon
goût. Quand j’ai à me plaindre de quelqu’un, je ne le persifle
pas, je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que
vous puissiez être en ce moment, n’oubliez point que ce ne
serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi
d’avance, et tout seul dans l’espoir d’un triomphe qui vous
serait échappé à l’instant même où vous vous en félicitiez.
Adieu.
Paris, ce 6 décembre 17**.
La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT.
(Billet.)
Je n’aime pas qu’on ajoute de mauvaises plaisanteries à
de mauvais procédés; ce n’est pas plus ma manière que mon
goût. Quand j’ai à me plaindre de quelqu’un, je ne le persifle
pas, je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que
vous puissiez être en ce moment, n’oubliez point que ce ne
serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi
d’avance, et tout seul dans l’espoir d’un triomphe qui vous
serait échappé à l’instant même où vous vous en félicitiez.
Adieu.
Paris, ce 6 décembre 17**.
Page 539
L E T T RE CL X
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie,
dont l’état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet
après-midi une consultation de quatre médecins.
Malheureusement c’est, comme vous le savez, plus souvent
une preuve de danger qu’un moyen de secours.
Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit
dernière. La femme de chambre m’a informée ce matin
qu’environ vers minuit sa maîtresse l’a fait appeler, qu’elle a
voulu être seule avec elle et qu’elle lui a dicté une assez
longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu’elle était occupée
à en faire l’enveloppe, Mme de Tourvel avait repris le
transport, en sorte que cette fille n’a pas su à qui il fallait
mettre l’adresse. Je me suis étonnée d’abord que la lettre
elle-même n’ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce
qu’elle m’a répondu qu’elle craignait de se tromper, et que
cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de la faire
partir sur-le-champ, j’ai pris sur moi d’ouvrir le paquet.
J’y ai trouvé l’écrit que je vous envoie, qui en effet ne
s’adresse à personne pour s’adresser à trop de monde. Je
croirais cependant que c’est à M. de Valmont que notre
malheureuse amie a voulu écrire d’abord, mais qu’elle a
cédé, sans s’en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi
qu’il en soit, j’ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à
personne. Je vous l’envoie, parce que vous y verrez mieux
que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui
occupent la tête de notre malade. Tant qu’elle restera aussi
vivement affectée, je n’aurai guère d’espérance. Le corps se
rétablit difficilement, quand l’esprit est si peu tranquille.
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie,
dont l’état est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet
après-midi une consultation de quatre médecins.
Malheureusement c’est, comme vous le savez, plus souvent
une preuve de danger qu’un moyen de secours.
Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit
dernière. La femme de chambre m’a informée ce matin
qu’environ vers minuit sa maîtresse l’a fait appeler, qu’elle a
voulu être seule avec elle et qu’elle lui a dicté une assez
longue lettre. Julie a ajouté que, tandis qu’elle était occupée
à en faire l’enveloppe, Mme de Tourvel avait repris le
transport, en sorte que cette fille n’a pas su à qui il fallait
mettre l’adresse. Je me suis étonnée d’abord que la lettre
elle-même n’ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce
qu’elle m’a répondu qu’elle craignait de se tromper, et que
cependant sa maîtresse lui avait bien recommandé de la faire
partir sur-le-champ, j’ai pris sur moi d’ouvrir le paquet.
J’y ai trouvé l’écrit que je vous envoie, qui en effet ne
s’adresse à personne pour s’adresser à trop de monde. Je
croirais cependant que c’est à M. de Valmont que notre
malheureuse amie a voulu écrire d’abord, mais qu’elle a
cédé, sans s’en apercevoir, au désordre de ses idées. Quoi
qu’il en soit, j’ai jugé que cette lettre ne devait être rendue à
personne. Je vous l’envoie, parce que vous y verrez mieux
que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui
occupent la tête de notre malade. Tant qu’elle restera aussi
vivement affectée, je n’aurai guère d’espérance. Le corps se
rétablit difficilement, quand l’esprit est si peu tranquille.
Page 540
Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d’être
éloignée du triste spectacle que j’ai continuellement sous les
yeux.
Paris, ce 6 décembre 17**.
éloignée du triste spectacle que j’ai continuellement sous les
yeux.
Paris, ce 6 décembre 17**.
Page 541
L E T T RE CL XI
La Présidente de TOURVEL à...
(Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre.)
Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me
persécuter? Ne te suffit-il pas de m’avoir tourmentée,
dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu’à la paix du
tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l’ignominie
m’a forcée de m’ensevelir, les peines sont-elles sans relâche,
l’espérance est-elle méconnue? Je n’implore point une grâce
que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me
suffira que mes souffrances n’excèdent pas mes forces. Mais
ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant
mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j’ai
perdus. Quand tu me les as ravis, n’en retrace plus à mes
yeux la désolante image. J’étais innocente et tranquille, c’est
pour t’avoir vu que j’ai perdu le repos, c’est en t’écoutant
que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel
droit as-tu de les punir?
Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon
infortune les épouvante. Aucun n’ose m’approcher. Je suis
opprimée et ils me laissent sans secours! Je meurs et
personne ne pleure sur moi. Toute consolation m’est refusée.
La pitié s’arrête sur les bords de l’abîme où le criminel se
plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas
entendus!
Et toi, que j’ai outragé; toi, dont l’estime ajoute à mon
supplice; toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que
fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je
souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais
soumise à ta vengeance, mais le courage m’a manqué pour
t’apprendre ta honte. Ce n’était point dissimulation, c’était
La Présidente de TOURVEL à...
(Dictée par elle et écrite par sa femme de chambre.)
Être cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu point de me
persécuter? Ne te suffit-il pas de m’avoir tourmentée,
dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu’à la paix du
tombeau? Quoi! dans ce séjour de ténèbres où l’ignominie
m’a forcée de m’ensevelir, les peines sont-elles sans relâche,
l’espérance est-elle méconnue? Je n’implore point une grâce
que je ne mérite point; pour souffrir sans me plaindre, il me
suffira que mes souffrances n’excèdent pas mes forces. Mais
ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant
mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j’ai
perdus. Quand tu me les as ravis, n’en retrace plus à mes
yeux la désolante image. J’étais innocente et tranquille, c’est
pour t’avoir vu que j’ai perdu le repos, c’est en t’écoutant
que je suis devenue criminelle. Auteur de mes fautes, quel
droit as-tu de les punir?
Où sont les amis qui me chérissaient, où sont-ils? mon
infortune les épouvante. Aucun n’ose m’approcher. Je suis
opprimée et ils me laissent sans secours! Je meurs et
personne ne pleure sur moi. Toute consolation m’est refusée.
La pitié s’arrête sur les bords de l’abîme où le criminel se
plonge. Les remords le déchirent et ses cris ne sont pas
entendus!
Et toi, que j’ai outragé; toi, dont l’estime ajoute à mon
supplice; toi, qui seul enfin aurais le droit de te venger, que
fais-tu loin de moi? Viens punir une femme infidèle. Que je
souffre enfin des tourments mérités. Déjà je me serais
soumise à ta vengeance, mais le courage m’a manqué pour
t’apprendre ta honte. Ce n’était point dissimulation, c’était
Page 542
respect. Que cette lettre au moins t’apprenne mon repentir.
Le Ciel a pris ta cause; il te venge d’une injure que tu as
ignorée. C’est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles;
il a craint que tu ne me remisses une faute qu’il voulait punir.
Il m’a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa
justice.
Impitoyable dans sa vengeance, il m’a livrée à celui-là
même qui m’a perdue. C’est à la fois pour lui et par lui que
je souffre. Je veux le fuir, en vain, il me suit, il est là, il
m’obsède sans cesse. Mais qu’il est différent de lui-même!
Ses yeux n’expriment plus que la haine et le mépris. Sa
bouche ne profère que l’insulte et le reproche. Ses bras ne
m’entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa
barbare fureur?
Mais quoi! c’est lui... Je ne me trompe pas, c’est lui que
je revois. O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras,
cache-moi dans ton sein; oui, c’est toi, c’est bien toi! Quelle
illusion funeste m’avait fait te méconnaître! Combien j’ai
souffert dans ton absence! Ne nous séparons plus, ne nous
séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur,
comme il palpite! Ah! ce n’est plus de crainte, c’est la douce
émotion de l’amour. Pourquoi te refuser à mes tendres
caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces
liens que tu cherches à rompre? pourquoi prépares-tu cet
appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu?
Laisse-moi, je frémis! Dieu! c’est ce monstre encore! Mes
amies, ne m’abandonnez pas. Vous qui m’invitiez à le fuir,
aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me
promettiez de diminuer mes peines, venez donc auprès de
moi. Où êtes-vous toutes deux? S’il ne m’est plus permis de
vous revoir, répondez au moins à cette lettre; que je sache
que vous m’aimez encore.
Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t’anime?
Crains-tu qu’un sentiment doux ne pénètre jusqu’à mon
âme? Tu redoubles mes tourments, tu me forces de te haïr.
Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le
Le Ciel a pris ta cause; il te venge d’une injure que tu as
ignorée. C’est lui qui a lié ma langue et retenu mes paroles;
il a craint que tu ne me remisses une faute qu’il voulait punir.
Il m’a soustraite à ton indulgence, qui aurait blessé sa
justice.
Impitoyable dans sa vengeance, il m’a livrée à celui-là
même qui m’a perdue. C’est à la fois pour lui et par lui que
je souffre. Je veux le fuir, en vain, il me suit, il est là, il
m’obsède sans cesse. Mais qu’il est différent de lui-même!
Ses yeux n’expriment plus que la haine et le mépris. Sa
bouche ne profère que l’insulte et le reproche. Ses bras ne
m’entourent que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa
barbare fureur?
Mais quoi! c’est lui... Je ne me trompe pas, c’est lui que
je revois. O! mon aimable ami! reçois-moi dans tes bras,
cache-moi dans ton sein; oui, c’est toi, c’est bien toi! Quelle
illusion funeste m’avait fait te méconnaître! Combien j’ai
souffert dans ton absence! Ne nous séparons plus, ne nous
séparons jamais. Laisse-moi respirer. Sens mon cœur,
comme il palpite! Ah! ce n’est plus de crainte, c’est la douce
émotion de l’amour. Pourquoi te refuser à mes tendres
caresses? Tourne vers moi tes doux regards! Quels sont ces
liens que tu cherches à rompre? pourquoi prépares-tu cet
appareil de mort? qui peut altérer ainsi tes traits? que fais-tu?
Laisse-moi, je frémis! Dieu! c’est ce monstre encore! Mes
amies, ne m’abandonnez pas. Vous qui m’invitiez à le fuir,
aidez-moi à le combattre, et vous qui, plus indulgente, me
promettiez de diminuer mes peines, venez donc auprès de
moi. Où êtes-vous toutes deux? S’il ne m’est plus permis de
vous revoir, répondez au moins à cette lettre; que je sache
que vous m’aimez encore.
Laisse-moi donc, cruel! quelle nouvelle fureur t’anime?
Crains-tu qu’un sentiment doux ne pénètre jusqu’à mon
âme? Tu redoubles mes tourments, tu me forces de te haïr.
Oh! que la haine est douloureuse! comme elle corrode le
Page 543
cœur qui la distille! Pourquoi me persécutez-vous? que
pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m’avez-vous pas
mis dans l’impossibilité de vous écouter comme de vous
répondre? N’attendez plus rien de moi. Adieu, monsieur.
Paris, ce 5 décembre 17**.
pouvez-vous encore avoir à me dire? ne m’avez-vous pas
mis dans l’impossibilité de vous écouter comme de vous
répondre? N’attendez plus rien de moi. Adieu, monsieur.
Paris, ce 5 décembre 17**.
Page 544
L E T T RE CL XI I
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je
sais aussi que, non content de m’avoir indignement joué,
vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en
applaudir. J’ai vu la preuve de votre trahison écrite de votre
main. J’avoue que mon cœur en a été navré et que j’ai
ressenti quelque honte d’avoir autant aidé moi-même à
l’odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance;
pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage, je suis
seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous
également sur moi. J’en serai instruit, si, comme je l’espère,
vous voulez bien vous trouver demain, entre huit et neuf
heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de
Saint-Mandé. J’aurai soin d’y faire trouver tout ce qui sera
nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre
avec vous.
Le chevalier Danceny.
Paris, ce 6 décembre 17**, au soir.
Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT.
Je suis instruit, monsieur, de vos procédés envers moi. Je
sais aussi que, non content de m’avoir indignement joué,
vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en
applaudir. J’ai vu la preuve de votre trahison écrite de votre
main. J’avoue que mon cœur en a été navré et que j’ai
ressenti quelque honte d’avoir autant aidé moi-même à
l’odieux abus que vous avez fait de mon aveugle confiance;
pourtant je ne vous envie pas ce honteux avantage, je suis
seulement curieux de savoir si vous les conserverez tous
également sur moi. J’en serai instruit, si, comme je l’espère,
vous voulez bien vous trouver demain, entre huit et neuf
heures du matin, à la porte du bois de Vincennes, village de
Saint-Mandé. J’aurai soin d’y faire trouver tout ce qui sera
nécessaire pour les éclaircissements qui me restent à prendre
avec vous.
Le chevalier Danceny.
Paris, ce 6 décembre 17**, au soir.
Page 545
L E T T RE CL XI I I
Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.
Madame,
C’est avec bien du regret que je remplis le triste devoir
de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel
chagrin. Permettez-moi de vous inviter d’abord à cette
pieuse résignation que chacun a si souvent admirée en vous
et qui peut seule nous faire supporter les maux dont est
semée notre misérable vie.
M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j’afflige tant une
si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de
succomber dans un combat singulier qu’il a eu ce matin avec
M. le chevalier Danceny. J’ignore entièrement le sujet de la
querelle, mais il paraît, par le billet que j’ai trouvé encore
dans la poche de M. le vicomte et que j’ai l’honneur de vous
envoyer, il paraît, dis-je, qu’il n’était pas l’agresseur. Et il
faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât.
J’étais chez M. le vicomte, à l’attendre, à l’heure même
où on l’a ramené à l’hôtel. Figurez-vous mon effroi en
voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens et tout
baigné dans son sang. Il avait deux coups d’épée dans le
corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny était aussi là, et
même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: mais il est
bien temps de répandre des larmes quand on a causé un
malheur irréparable!
Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je
suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais
c’est là que M. le vicomte s’est montré véritablement grand.
Il m’a ordonné de me taire, et celui-là même qui était son
meurtrier, il lui a pris la main, l’a appelé son ami, l’a
Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.
Madame,
C’est avec bien du regret que je remplis le triste devoir
de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel
chagrin. Permettez-moi de vous inviter d’abord à cette
pieuse résignation que chacun a si souvent admirée en vous
et qui peut seule nous faire supporter les maux dont est
semée notre misérable vie.
M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j’afflige tant une
si respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de
succomber dans un combat singulier qu’il a eu ce matin avec
M. le chevalier Danceny. J’ignore entièrement le sujet de la
querelle, mais il paraît, par le billet que j’ai trouvé encore
dans la poche de M. le vicomte et que j’ai l’honneur de vous
envoyer, il paraît, dis-je, qu’il n’était pas l’agresseur. Et il
faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui succombât.
J’étais chez M. le vicomte, à l’attendre, à l’heure même
où on l’a ramené à l’hôtel. Figurez-vous mon effroi en
voyant M. votre neveu porté par deux de ses gens et tout
baigné dans son sang. Il avait deux coups d’épée dans le
corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny était aussi là, et
même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer: mais il est
bien temps de répandre des larmes quand on a causé un
malheur irréparable!
Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je
suis, je ne lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais
c’est là que M. le vicomte s’est montré véritablement grand.
Il m’a ordonné de me taire, et celui-là même qui était son
meurtrier, il lui a pris la main, l’a appelé son ami, l’a
Page 546
embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous ordonne
d’avoir pour monsieur tous les égards qu’on doit à un brave
et galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi
des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais
auxquels je sais bien qu’il attachait beaucoup d’importance.
Ensuite il a voulu qu’on les laissât seuls pendant un moment.
Cependant j’avais envoyé chercher tout de suite tous les
secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! le mal
était sans remède. Moins d’une demi-heure après, M. le
vicomte était sans connaissance. Il n’a pu recevoir que
l’extrême-onction, et la cérémonie était à peine achevée qu’il
a rendu son dernier soupir.
Bon Dieu! quand j’ai reçu dans mes bras, à sa naissance,
ce précieux appui d’une maison si illustre, aurais-je pu
prévoir que ce serait dans mes bras qu’il expirerait et que
j’aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si
malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous
demande pardon, madame, d’oser ainsi mêler mes douleurs
aux vôtres: mais, dans tous les états, on a un cœur et de la
sensibilité, et je serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute
ma vie un seigneur qui avait tant de bontés pour moi, qui
m’honorait de tant de confiance.
Demain, après l’enlèvement du corps, je ferai mettre les
scellés partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement
sur mes soins. Vous n’ignorez pas, madame, que ce
malheureux événement finit la substitution et rend vos
dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de
quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer
vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter
ponctuellement.
Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très
humble, etc., etc.
Bertrand.
Paris, ce 7 décembre 17**.
d’avoir pour monsieur tous les égards qu’on doit à un brave
et galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi
des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais
auxquels je sais bien qu’il attachait beaucoup d’importance.
Ensuite il a voulu qu’on les laissât seuls pendant un moment.
Cependant j’avais envoyé chercher tout de suite tous les
secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas! le mal
était sans remède. Moins d’une demi-heure après, M. le
vicomte était sans connaissance. Il n’a pu recevoir que
l’extrême-onction, et la cérémonie était à peine achevée qu’il
a rendu son dernier soupir.
Bon Dieu! quand j’ai reçu dans mes bras, à sa naissance,
ce précieux appui d’une maison si illustre, aurais-je pu
prévoir que ce serait dans mes bras qu’il expirerait et que
j’aurais à pleurer sa mort? Une mort si précoce et si
malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous
demande pardon, madame, d’oser ainsi mêler mes douleurs
aux vôtres: mais, dans tous les états, on a un cœur et de la
sensibilité, et je serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute
ma vie un seigneur qui avait tant de bontés pour moi, qui
m’honorait de tant de confiance.
Demain, après l’enlèvement du corps, je ferai mettre les
scellés partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement
sur mes soins. Vous n’ignorez pas, madame, que ce
malheureux événement finit la substitution et rend vos
dispositions entièrement libres. Si je puis vous être de
quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer
vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter
ponctuellement.
Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très
humble, etc., etc.
Bertrand.
Paris, ce 7 décembre 17**.
Page 547
Page 548
L E T T RE CL XI V
Madame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND.
Je reçois votre lettre à l’instant même, mon cher
Bertrand, et j’apprends par elle l’affreux événement dont
mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute,
j’aurai des ordres à vous donner, et ce n’est que pour eux que
je peux m’occuper d’autre chose que de ma mortelle
affliction.
Le billet de M. Danceny, que vous m’avez envoyé, est
une preuve bien convaincante que c’est lui qui a provoqué le
duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-
champ et en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son
meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité
naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort,
l’humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la
sévérité des lois contre ce reste de barbarie, qui infecte
encore nos mœurs, et je ne crois pas que ce puisse être dans
ce cas que le pardon des injures nous soit prescrit. J’entends
donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute
l’activité dont je vous connais capable et que vous devez à la
mémoire de mon neveu.
Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de...
de ma part et d’en conférer avec lui. Je ne lui écris pas,
pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur.
Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette lettre.
Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie
de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à vous.
Du château de..., ce 8 décembre 17**.
Madame de ROSEMONDE à Monsieur BERTRAND.
Je reçois votre lettre à l’instant même, mon cher
Bertrand, et j’apprends par elle l’affreux événement dont
mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute,
j’aurai des ordres à vous donner, et ce n’est que pour eux que
je peux m’occuper d’autre chose que de ma mortelle
affliction.
Le billet de M. Danceny, que vous m’avez envoyé, est
une preuve bien convaincante que c’est lui qui a provoqué le
duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-
champ et en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son
meurtrier, mon neveu a pu satisfaire à sa générosité
naturelle; mais moi, je dois venger à la fois sa mort,
l’humanité et la religion. On ne saurait trop exciter la
sévérité des lois contre ce reste de barbarie, qui infecte
encore nos mœurs, et je ne crois pas que ce puisse être dans
ce cas que le pardon des injures nous soit prescrit. J’entends
donc que vous suiviez cette affaire avec tout le zèle et toute
l’activité dont je vous connais capable et que vous devez à la
mémoire de mon neveu.
Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le président de...
de ma part et d’en conférer avec lui. Je ne lui écris pas,
pressée que je suis de me livrer tout entière à ma douleur.
Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette lettre.
Adieu, mon cher Bertrand; je vous loue et vous remercie
de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à vous.
Du château de..., ce 8 décembre 17**.
Page 549
Pl. XII
Mlle Gérard inv. Ph. Trière sc.
Lettre CLXV
Mlle Gérard inv. Ph. Trière sc.
Lettre CLXV
Page 550
L E T T RE CL XV
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la
perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse
pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement
l’affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée
d’avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous
éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des
larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l’avons
perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à
son sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine,
ce court intervalle qu’elle a survécu à M. de Valmont lui a
suffi pour en apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-
même, pour n’avoir pu succomber sous le poids de ses
malheurs qu’après que la mesure en a été comblée.
En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle
était sans connaissance et, encore hier matin, quand son
médecin arriva et que nous nous approchâmes de son lit, elle
ne nous reconnut ni l’un ni l’autre, et nous ne pûmes obtenir
ni une parole, ni le moindre signe. Eh bien! à peine étions-
nous revenus à la cheminée et pendant que le médecin
m’apprenait le triste événement de la mort de M. de
Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit
que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu’elle
ait été causée par ces mots répétés de M. de Valmont et de
mort, qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont
elle s’occupait depuis longtemps.
Quoi qu’il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux
de son lit en s’écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de
Valmont est mort!» J’espérais lui faire croire qu’elle s’était
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la
perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse
pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement
l’affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée
d’avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous
éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des
larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l’avons
perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à
son sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine,
ce court intervalle qu’elle a survécu à M. de Valmont lui a
suffi pour en apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-
même, pour n’avoir pu succomber sous le poids de ses
malheurs qu’après que la mesure en a été comblée.
En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle
était sans connaissance et, encore hier matin, quand son
médecin arriva et que nous nous approchâmes de son lit, elle
ne nous reconnut ni l’un ni l’autre, et nous ne pûmes obtenir
ni une parole, ni le moindre signe. Eh bien! à peine étions-
nous revenus à la cheminée et pendant que le médecin
m’apprenait le triste événement de la mort de M. de
Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit
que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu’elle
ait été causée par ces mots répétés de M. de Valmont et de
mort, qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont
elle s’occupait depuis longtemps.
Quoi qu’il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux
de son lit en s’écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de
Valmont est mort!» J’espérais lui faire croire qu’elle s’était
Page 551
trompée, et je l’assurai d’abord qu’elle avait mal entendu:
mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du
médecin qu’il recommençât ce cruel récit, et sur ce que je
voulus essayer encore de la dissuader, elle m’appela et me
dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n’était-il
pas déjà mort pour moi!» Il a donc fallu céder.
Notre malheureuse amie a écouté d’abord d’un air assez
tranquille, mais bientôt après elle a interrompu le récit en
disant: «Assez, j’en ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ
qu’on fermât ses rideaux, et lorsque le médecin a voulu
s’occuper ensuite des soins de son état, elle n’a jamais voulu
souffrir qu’il approchât d’elle.
Dès qu’il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde
et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules,
elle m’a priée de l’aider à se mettre à genoux sur son lit et de
l’y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et
sans autre expression que celle de ses larmes, qui coulaient
abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le
ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d’une voix faible, mais
fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à
Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités,
ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta
miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie,
d’entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir
renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute
pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant
une grande consolation dans votre âme.
Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se
laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée
dans son lit qu’il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais
qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu’elle eut
repris connaissance, elle me demanda d’envoyer chercher le
Père Anselme, et elle ajouta: «C’est à présent le seul
médecin dont j’aie besoin; je sens que mes maux vont
bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d’oppression et elle
parlait difficilement.
mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du
médecin qu’il recommençât ce cruel récit, et sur ce que je
voulus essayer encore de la dissuader, elle m’appela et me
dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n’était-il
pas déjà mort pour moi!» Il a donc fallu céder.
Notre malheureuse amie a écouté d’abord d’un air assez
tranquille, mais bientôt après elle a interrompu le récit en
disant: «Assez, j’en ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ
qu’on fermât ses rideaux, et lorsque le médecin a voulu
s’occuper ensuite des soins de son état, elle n’a jamais voulu
souffrir qu’il approchât d’elle.
Dès qu’il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde
et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules,
elle m’a priée de l’aider à se mettre à genoux sur son lit et de
l’y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et
sans autre expression que celle de ses larmes, qui coulaient
abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le
ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d’une voix faible, mais
fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à
Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités,
ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta
miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie,
d’entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir
renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute
pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant
une grande consolation dans votre âme.
Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se
laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée
dans son lit qu’il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais
qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu’elle eut
repris connaissance, elle me demanda d’envoyer chercher le
Père Anselme, et elle ajouta: «C’est à présent le seul
médecin dont j’aie besoin; je sens que mes maux vont
bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d’oppression et elle
parlait difficilement.
Page 552
Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de
chambre une cassette, que je vous envoie, qu’elle me dit
contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous
faire passer aussitôt après sa mort[53]. Ensuite elle me parla
de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le
lui permettait, et avec beaucoup d’attendrissement.
Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta
près d’une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la
figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile
de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta
pour assister aux dernières cérémonies de l’Église. Ce
spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait
encore plus par le contraste que formait la tranquille
résignation de la malade, avec la douleur profonde de son
vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d’elle.
L’attendrissement devint général, et celle que tout le monde
pleurait fut la seule qui ne se pleura point.
Le reste de la journée se passa dans les prières usitées,
qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses
de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me
parut plus oppressée et plus souffrante. J’avançai ma main
pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre,
et la posa sur son cœur. Je n’en sentis plus le battement et, en
effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.
Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu’à votre dernier
voyage ici, il y a moins d’un an, causant ensemble de
quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou
moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le
sort de cette même femme, dont aujourd’hui nous pleurons à
la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités
louables et d’agréments; un caractère si doux et si facile; un
mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où
elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de
la jeunesse, de la fortune; tant d’avantages réunis ont donc
été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans
doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont
chambre une cassette, que je vous envoie, qu’elle me dit
contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous
faire passer aussitôt après sa mort[53]. Ensuite elle me parla
de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le
lui permettait, et avec beaucoup d’attendrissement.
Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta
près d’une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la
figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile
de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta
pour assister aux dernières cérémonies de l’Église. Ce
spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait
encore plus par le contraste que formait la tranquille
résignation de la malade, avec la douleur profonde de son
vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d’elle.
L’attendrissement devint général, et celle que tout le monde
pleurait fut la seule qui ne se pleura point.
Le reste de la journée se passa dans les prières usitées,
qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses
de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me
parut plus oppressée et plus souffrante. J’avançai ma main
pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre,
et la posa sur son cœur. Je n’en sentis plus le battement et, en
effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.
Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu’à votre dernier
voyage ici, il y a moins d’un an, causant ensemble de
quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou
moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le
sort de cette même femme, dont aujourd’hui nous pleurons à
la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités
louables et d’agréments; un caractère si doux et si facile; un
mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où
elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de
la jeunesse, de la fortune; tant d’avantages réunis ont donc
été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans
doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont
Page 553
incompréhensibles! Je m’arrête, je crains d’augmenter votre
tristesse en me livrant à la mienne.
Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu
indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si
prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s’est
trouvée mal, et je l’ai fait mettre au lit. J’espère cependant
que cette légère incommodité n’aura pas de suite. A cet âge-
là, on n’a pas encore l’habitude des chagrins, et leur
impression en devient plus vive et plus forte. Cette
sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais
combien tout ce qu’on voit chaque jour nous apprend à la
craindre! Adieu, ma chère et digne amie.
Paris, ce 9 décembre 17**.
[53] Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son
aventure avec M. de Valmont.
tristesse en me livrant à la mienne.
Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu
indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si
prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s’est
trouvée mal, et je l’ai fait mettre au lit. J’espère cependant
que cette légère incommodité n’aura pas de suite. A cet âge-
là, on n’a pas encore l’habitude des chagrins, et leur
impression en devient plus vive et plus forte. Cette
sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais
combien tout ce qu’on voit chaque jour nous apprend à la
craindre! Adieu, ma chère et digne amie.
Paris, ce 9 décembre 17**.
[53] Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son
aventure avec M. de Valmont.
Page 554
L E T T RE CL XVI
Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.
Madame,
En conséquence des ordres que nous m’avez fait
l’honneur de m’adresser, j’ai eu celui de voir M. le président
de..., et je lui ai communiqué votre lettre, en le prévenant
que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils.
Ce respectable magistrat m’a chargé de vous observer que la
plainte que vous êtes dans l’intention de rendre contre M. le
chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de
M. votre neveu et que son honneur se trouverait
nécessairement entaché par l’arrêt de la Cour, ce qui serait
sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu’il faut
bien se garder de faire aucune démarche, et que s’il y en
avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher de prévenir
que le ministère public ne prît connaissance de cette
malheureuse aventure, qui n’a déjà que trop éclaté.
Ces observations m’ont paru pleines de sagesse, et je
prends le parti d’attendre de nouveaux ordres de votre part.
Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien,
en me les faisant passer, y joindre un mot sur l’état de votre
santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de
tant de chagrins. J’espère que vous pardonnerez cette liberté
à mon attachement et à mon zèle.
Je suis avec respect, madame, votre, etc.
Paris, ce 10 décembre 17**.
Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.
Madame,
En conséquence des ordres que nous m’avez fait
l’honneur de m’adresser, j’ai eu celui de voir M. le président
de..., et je lui ai communiqué votre lettre, en le prévenant
que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils.
Ce respectable magistrat m’a chargé de vous observer que la
plainte que vous êtes dans l’intention de rendre contre M. le
chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de
M. votre neveu et que son honneur se trouverait
nécessairement entaché par l’arrêt de la Cour, ce qui serait
sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu’il faut
bien se garder de faire aucune démarche, et que s’il y en
avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher de prévenir
que le ministère public ne prît connaissance de cette
malheureuse aventure, qui n’a déjà que trop éclaté.
Ces observations m’ont paru pleines de sagesse, et je
prends le parti d’attendre de nouveaux ordres de votre part.
Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien,
en me les faisant passer, y joindre un mot sur l’état de votre
santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de
tant de chagrins. J’espère que vous pardonnerez cette liberté
à mon attachement et à mon zèle.
Je suis avec respect, madame, votre, etc.
Paris, ce 10 décembre 17**.
Page 555
L E T T RE CL XVI I
Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY.
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet
de la Cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de
l’affaire que vous avez eue avec M. le vicomte de Valmont,
et qu’il est à craindre que le ministère public n’en rende
plainte. J’ai cru que cet avertissement pourrait vous être
utile, soit que vous fassiez agir vos protections pour arrêter
ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n’y puissiez
parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés
personnelles.
Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous
feriez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins
que vous ne l’avez fait depuis quelques jours. Quoique
ordinairement on ait de l’indulgence pour ces sortes
d’affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la loi.
Cette précaution devient d’autant plus nécessaire, qu’il
m’est revenu qu’une Mme de Rosemonde, qu’on m’a dit
tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et
qu’alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa
réquisition. Il serait peut-être à propos que vous puissiez
faire parler à cette dame.
Des raisons particulières m’empêchent de signer cette
lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle
vous vient, vous n’en rendrez pas moins justice au sentiment
qui l’a dictée.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY.
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet
de la Cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de
l’affaire que vous avez eue avec M. le vicomte de Valmont,
et qu’il est à craindre que le ministère public n’en rende
plainte. J’ai cru que cet avertissement pourrait vous être
utile, soit que vous fassiez agir vos protections pour arrêter
ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n’y puissiez
parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés
personnelles.
Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous
feriez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins
que vous ne l’avez fait depuis quelques jours. Quoique
ordinairement on ait de l’indulgence pour ces sortes
d’affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la loi.
Cette précaution devient d’autant plus nécessaire, qu’il
m’est revenu qu’une Mme de Rosemonde, qu’on m’a dit
tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et
qu’alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa
réquisition. Il serait peut-être à propos que vous puissiez
faire parler à cette dame.
Des raisons particulières m’empêchent de signer cette
lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle
vous vient, vous n’en rendrez pas moins justice au sentiment
qui l’a dictée.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Page 556
Paris, ce 10 décembre 17**.
Page 557
L E T T RE CL XVI I I
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de
Mme de Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux.
Assurément, je suis loin d’y croire et je parierais bien que ce
n’est qu’une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les
méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent
aisément consistance et combien l’impression qu’elles
laissent s’efface difficilement, pour ne pas être très alarmée
de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je
désirerais surtout qu’elles pussent être arrêtées de bonne
heure et avant d’être plus répandues. Mais je n’ai su qu’hier,
fort tard, ces horreurs qu’on commence seulement à débiter;
et quand j’ai envoyé ce matin chez Mme de Merteuil, elle
venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux
jours. On n’a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa
seconde femme, que j’ai fait venir me parler, m’a dit que sa
maîtresse lui avait seulement donné ordre de l’attendre jeudi
prochain, et aucun des gens qu’elle a laissés ici n’en sait
davantage. Moi-même je ne présume pas où elle peut être; je
ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi
tard à la campagne.
Quoi qu’il en soit, vous pourrez, à ce que j’espère, me
procurer d’ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent
lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires sur des
circonstances de la mort de M. de Valmont, dont
apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou
du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je
vous demande en grâce. Voici ce qu’on publie, ou, pour
mieux dire, ce qu’on murmure encore, mais qui ne tardera
sûrement pas à éclater davantage.
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de
Mme de Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux.
Assurément, je suis loin d’y croire et je parierais bien que ce
n’est qu’une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les
méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent
aisément consistance et combien l’impression qu’elles
laissent s’efface difficilement, pour ne pas être très alarmée
de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je
désirerais surtout qu’elles pussent être arrêtées de bonne
heure et avant d’être plus répandues. Mais je n’ai su qu’hier,
fort tard, ces horreurs qu’on commence seulement à débiter;
et quand j’ai envoyé ce matin chez Mme de Merteuil, elle
venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux
jours. On n’a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa
seconde femme, que j’ai fait venir me parler, m’a dit que sa
maîtresse lui avait seulement donné ordre de l’attendre jeudi
prochain, et aucun des gens qu’elle a laissés ici n’en sait
davantage. Moi-même je ne présume pas où elle peut être; je
ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi
tard à la campagne.
Quoi qu’il en soit, vous pourrez, à ce que j’espère, me
procurer d’ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent
lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires sur des
circonstances de la mort de M. de Valmont, dont
apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou
du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je
vous demande en grâce. Voici ce qu’on publie, ou, pour
mieux dire, ce qu’on murmure encore, mais qui ne tardera
sûrement pas à éclater davantage.
Page 558
On dit donc que la querelle survenue entre M. de
Valmont et le chevalier Danceny est l’ouvrage de Mme de
Merteuil, qui les trompait également tous deux; que, comme
il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par
se battre et ne sont venus qu’après aux éclaircissements; que
ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, et que, pour
achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier
Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de
Valmont a joint à tous ses discours une foule de lettres
formant une correspondance régulière qu’il entretenait avec
elle, et où celle-ci raconte elle-même, et dans le style le plus
libre, les anecdotes les plus scandaleuses.
On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a
livré ces lettres à qui a voulu les voir et qu’à présent elles
courent Paris. On en cite particulièrement deux[54]: l’une où
elle fait l’histoire entière de sa vie et de ses principes, et
qu’on dit le comble de l’horreur; l’autre, qui justifie
entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez
l’histoire, par la preuve qui s’y trouve qu’il n’a fait au
contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme
de Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.
J’ai heureusement les plus fortes raisons de croire que
ces imputations sont aussi fausses qu’odieuses. D’abord,
nous savons toutes deux que M. de Valmont n’était sûrement
pas occupé de Mme de Merteuil, et j’ai tout lieu de croire que
Danceny ne s’en occupait pas davantage; ainsi, il me paraît
démontré qu’elle n’a pu être ni le sujet, ni l’auteur de la
querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu
Mme de Merteuil, que l’on suppose d’accord avec M. de
Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que
désagréable par son éclat et qui pouvait devenir très
dangereuse pour elle, puisqu’elle se faisait par là un ennemi
irréconciliable d’un homme qui se trouvait maître d’une
partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans.
Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il
Valmont et le chevalier Danceny est l’ouvrage de Mme de
Merteuil, qui les trompait également tous deux; que, comme
il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par
se battre et ne sont venus qu’après aux éclaircissements; que
ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, et que, pour
achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier
Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de
Valmont a joint à tous ses discours une foule de lettres
formant une correspondance régulière qu’il entretenait avec
elle, et où celle-ci raconte elle-même, et dans le style le plus
libre, les anecdotes les plus scandaleuses.
On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a
livré ces lettres à qui a voulu les voir et qu’à présent elles
courent Paris. On en cite particulièrement deux[54]: l’une où
elle fait l’histoire entière de sa vie et de ses principes, et
qu’on dit le comble de l’horreur; l’autre, qui justifie
entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez
l’histoire, par la preuve qui s’y trouve qu’il n’a fait au
contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme
de Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.
J’ai heureusement les plus fortes raisons de croire que
ces imputations sont aussi fausses qu’odieuses. D’abord,
nous savons toutes deux que M. de Valmont n’était sûrement
pas occupé de Mme de Merteuil, et j’ai tout lieu de croire que
Danceny ne s’en occupait pas davantage; ainsi, il me paraît
démontré qu’elle n’a pu être ni le sujet, ni l’auteur de la
querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu
Mme de Merteuil, que l’on suppose d’accord avec M. de
Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que
désagréable par son éclat et qui pouvait devenir très
dangereuse pour elle, puisqu’elle se faisait par là un ennemi
irréconciliable d’un homme qui se trouvait maître d’une
partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans.
Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il
Page 559
ne s’est pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que,
même de sa part, il n’y a eu aucune réclamation.
Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l’auteur
des bruits qui courent aujourd’hui, et à regarder ces
noirceurs comme l’ouvrage de la haine et de la vengeance
d’un homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen
répandre au moins des doutes et causer peut-être une
diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces
méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles
tomberaient d’elles-mêmes, s’il se trouvait, comme il est
vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se
fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu’il
n’y eût pas eu de papiers remis.
Dans mon impatience de vérifier ces fait, j’ai envoyé ce
matin chez M. Danceny; il n’est pas non plus à Paris. Ses
gens ont dit à mon valet de chambre qu’il était parti cette
nuit, sur un avis qu’il avait reçu hier et que le lieu de son
séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son
affaire. Ce n’est donc que par vous, ma chère et digne amie,
que je puis avoir les détails qui m’intéressent et qui peuvent
devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle
ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.
P.-S.—L’indisposition de ma fille n’a eu aucune suite;
elle vous présente son respect.
Paris, ce 11 décembre 17**.
[54] Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil.
même de sa part, il n’y a eu aucune réclamation.
Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l’auteur
des bruits qui courent aujourd’hui, et à regarder ces
noirceurs comme l’ouvrage de la haine et de la vengeance
d’un homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen
répandre au moins des doutes et causer peut-être une
diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces
méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles
tomberaient d’elles-mêmes, s’il se trouvait, comme il est
vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se
fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu’il
n’y eût pas eu de papiers remis.
Dans mon impatience de vérifier ces fait, j’ai envoyé ce
matin chez M. Danceny; il n’est pas non plus à Paris. Ses
gens ont dit à mon valet de chambre qu’il était parti cette
nuit, sur un avis qu’il avait reçu hier et que le lieu de son
séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son
affaire. Ce n’est donc que par vous, ma chère et digne amie,
que je puis avoir les détails qui m’intéressent et qui peuvent
devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle
ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.
P.-S.—L’indisposition de ma fille n’a eu aucune suite;
elle vous présente son respect.
Paris, ce 11 décembre 17**.
[54] Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil.
Page 560
L E T T RE CL XI X
Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.
Madame,
Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais
aujourd’hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-
moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où
il n’y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les
torts que j’ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais
de ma vie si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été
possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée,
madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le
suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité
que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux
que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous
assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir
que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant
celui de vous connaître.
Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la
fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre
que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les
moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.
Permettez-moi d’abord de vous observer à ce sujet qu’ici
votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point
est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu’il se
trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que
vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame,
pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des
secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais
être obligé de prendre pour que ce malheureux événement
restât enseveli dans le silence.
Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.
Madame,
Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais
aujourd’hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-
moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où
il n’y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les
torts que j’ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais
de ma vie si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été
possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée,
madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le
suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité
que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux
que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous
assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir
que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant
celui de vous connaître.
Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la
fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre
que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les
moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.
Permettez-moi d’abord de vous observer à ce sujet qu’ici
votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point
est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu’il se
trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que
vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame,
pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des
secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais
être obligé de prendre pour que ce malheureux événement
restât enseveli dans le silence.
Page 561
Mais cette ressource de complicité, qui convient
également au coupable et à l’innocent, ne peut suffire à ma
délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je
vous réclame comme mon juge. L’estime des personnes
qu’on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir
la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.
En effet, si vous convenez que la vengeance est permise,
disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son
amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vous
en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en
croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le
courage, la correspondance que je dépose entre vos mains[55].
La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît
rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au
reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les
adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté et
je n’en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de
publier.
L’une était nécessaire à la vengeance commune de M. de
Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et
dont il m’avait expressément chargé. J’ai cru de plus, que
c’était rendre service à la société que de démasquer une
femme aussi réellement dangereuse que l’est Mme de
Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, la
véritable cause de tout ce qui s’est passé entre M. de
Valmont et moi.
Un sentiment de justice m’a porté aussi à publier la
seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais
à peine, mais qui n’avait aucunement mérité le traitement
rigoureux qu’il vient d’éprouver, ni la sévérité des jugements
du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit
depuis ce temps, sans avoir rien pour s’en défendre.
Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres,
dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je
ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un
également au coupable et à l’innocent, ne peut suffire à ma
délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je
vous réclame comme mon juge. L’estime des personnes
qu’on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir
la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.
En effet, si vous convenez que la vengeance est permise,
disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son
amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vous
en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en
croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le
courage, la correspondance que je dépose entre vos mains[55].
La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît
rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au
reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les
adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté et
je n’en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de
publier.
L’une était nécessaire à la vengeance commune de M. de
Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et
dont il m’avait expressément chargé. J’ai cru de plus, que
c’était rendre service à la société que de démasquer une
femme aussi réellement dangereuse que l’est Mme de
Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, la
véritable cause de tout ce qui s’est passé entre M. de
Valmont et moi.
Un sentiment de justice m’a porté aussi à publier la
seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais
à peine, mais qui n’avait aucunement mérité le traitement
rigoureux qu’il vient d’éprouver, ni la sévérité des jugements
du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit
depuis ce temps, sans avoir rien pour s’en défendre.
Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres,
dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je
ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un
Page 562
dépôt qu’il m’importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais
dont je rougirais d’abuser. Je crois, madame, en vous
confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu’ils
intéressent, qu’en les leur remettant à elles-mêmes, et je leur
sauve l’embarras de les recevoir de moi, et de me savoir
instruit d’aventures, que sans doute elles désirent que tout le
monde ignore.
Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette
correspondance ci-jointe n’est qu’une partie d’une collection
bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l’a tirée en ma
présence et que vous devez retrouver à la levée des scellés,
sous le titre, que j’ai vu, de Compte ouvert entre la marquise
de Merteuil et le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet
objet, le parti que vous suggérera votre prudence.
Je suis avec respect, madame, etc.
P.-S.—Quelques avis que j’ai reçus et les conseils de mes
amis m’ont décidé à m’absenter de Paris pour quelque
temps; mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le
monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m’honorez d’une
réponse, je vous prie de l’adresser à la commanderie de...,
par P..., et sous le couvert de M. le commandeur de... C’est
de chez lui que j’ai l’honneur de vous écrire.
Paris, ce 12 décembre 17**.
[55] C’est de cette correspondance, de celle remise pareillement
à la mort de Mme de Tourvel, et des lettres confiées aussi à Mme de
Rosemonde par Mme de Volanges, qu’on a formé le présent Recueil,
dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Mme de
Rosemonde.
dont je rougirais d’abuser. Je crois, madame, en vous
confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu’ils
intéressent, qu’en les leur remettant à elles-mêmes, et je leur
sauve l’embarras de les recevoir de moi, et de me savoir
instruit d’aventures, que sans doute elles désirent que tout le
monde ignore.
Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette
correspondance ci-jointe n’est qu’une partie d’une collection
bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l’a tirée en ma
présence et que vous devez retrouver à la levée des scellés,
sous le titre, que j’ai vu, de Compte ouvert entre la marquise
de Merteuil et le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet
objet, le parti que vous suggérera votre prudence.
Je suis avec respect, madame, etc.
P.-S.—Quelques avis que j’ai reçus et les conseils de mes
amis m’ont décidé à m’absenter de Paris pour quelque
temps; mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le
monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m’honorez d’une
réponse, je vous prie de l’adresser à la commanderie de...,
par P..., et sous le couvert de M. le commandeur de... C’est
de chez lui que j’ai l’honneur de vous écrire.
Paris, ce 12 décembre 17**.
[55] C’est de cette correspondance, de celle remise pareillement
à la mort de Mme de Tourvel, et des lettres confiées aussi à Mme de
Rosemonde par Mme de Volanges, qu’on a formé le présent Recueil,
dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Mme de
Rosemonde.
Page 563
L E T T RE CL XX
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de
chagrin en chagrin. Il faut être mère pour avoir l’idée de ce
que j’ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles
inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une
vive affliction et dont je ne prévois pas la fin.
Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir
encore vu ma fille, j’envoyai ma femme de chambre pour
savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le
moment d’après fort effrayée et m’effraya bien davantage en
m’annonçant que ma fille n’était pas dans son appartement et
que depuis le matin sa femme de chambre ne l’y avait pas
trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens et
surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne
pouvoir rien m’apprendre sur cet événement. Je passai
aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y
régnait m’apprit bien qu’apparemment elle n’était sortie que
le matin: mais je n’y trouvai d’ailleurs aucun
éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je
trouvai tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la
robe avec laquelle elle était sortie. Elle n’avait seulement pas
pris le peu d’argent qu’elle avait chez elle.
Comme elle n’avait appris qu’hier tout ce qu’on dit de
Mme de Merteuil, qu’elle lui est fort attachée, et au point
même qu’elle n’avait fait que pleurer toute la soirée; comme
je me rappelais aussi qu’elle ne savait pas que Mme de
Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu’elle
avait voulu voir son amie et qu’elle avait fait l’étourderie d’y
aller seule. Mais le temps qui s’écoulait sans qu’elle revînt
me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de
chagrin en chagrin. Il faut être mère pour avoir l’idée de ce
que j’ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles
inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une
vive affliction et dont je ne prévois pas la fin.
Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir
encore vu ma fille, j’envoyai ma femme de chambre pour
savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le
moment d’après fort effrayée et m’effraya bien davantage en
m’annonçant que ma fille n’était pas dans son appartement et
que depuis le matin sa femme de chambre ne l’y avait pas
trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens et
surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne
pouvoir rien m’apprendre sur cet événement. Je passai
aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y
régnait m’apprit bien qu’apparemment elle n’était sortie que
le matin: mais je n’y trouvai d’ailleurs aucun
éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je
trouvai tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la
robe avec laquelle elle était sortie. Elle n’avait seulement pas
pris le peu d’argent qu’elle avait chez elle.
Comme elle n’avait appris qu’hier tout ce qu’on dit de
Mme de Merteuil, qu’elle lui est fort attachée, et au point
même qu’elle n’avait fait que pleurer toute la soirée; comme
je me rappelais aussi qu’elle ne savait pas que Mme de
Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu’elle
avait voulu voir son amie et qu’elle avait fait l’étourderie d’y
aller seule. Mais le temps qui s’écoulait sans qu’elle revînt
me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment
Page 564
augmentait ma peine, et tout en brûlant de m’instruire, je
n’osais pourtant prendre aucune information dans la crainte
de donner de l’éclat à une démarche que peut-être je
voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de ma
vie je n’ai tant souffert!
Enfin, ce ne fut qu’à deux heures passées que je reçus à
la fois une lettre de ma fille et une de la supérieure du
couvent de... La lettre de ma fille disait seulement qu’elle
avait craint que je ne m’opposasse à la vocation qu’elle avait
de se faire religieuse et qu’elle n’avait osé m’en parler: le
reste n’était que des excuses sur ce qu’elle avait pris sans ma
permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas,
ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle
me priait de ne pas lui demander.
La supérieure me mandait qu’ayant vu arriver une jeune
personne seule, elle avait d’abord refusé de la recevoir; mais
que l’ayant interrogée et ayant appris qui elle était, elle avait
cru me rendre service en commençant par donner asile à ma
fille, pour ne pas l’exposer à de nouvelles courses,
auxquelles elle paraissait déterminée. La supérieure, en
m’offrant comme de raison de me remettre ma fille,
m’invite, suivant son état, à ne pas m’opposer à une vocation
qu’elle appelle si décidée; elle me disait encore n’avoir pas
pu m’informer plus tôt de cet événement, par la peine qu’elle
avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet était
que tout le monde ignorât où elle s’était retirée. C’est une
cruelle chose que la déraison des enfants!
J’ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la
supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n’est
venue qu’avec peine et bien tremblante. Je lui ai parlé devant
les religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j’en ai pu
tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu’elle ne pouvait
être heureuse qu’au couvent; j’ai pris le parti de lui permettre
d’y rester, mais sans être encore au rang des postulantes,
comme elle le demandait. Je crains que la mort de Mme de
Tourvel et celle de M. de Valmont n’aient trop affecté cette
n’osais pourtant prendre aucune information dans la crainte
de donner de l’éclat à une démarche que peut-être je
voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de ma
vie je n’ai tant souffert!
Enfin, ce ne fut qu’à deux heures passées que je reçus à
la fois une lettre de ma fille et une de la supérieure du
couvent de... La lettre de ma fille disait seulement qu’elle
avait craint que je ne m’opposasse à la vocation qu’elle avait
de se faire religieuse et qu’elle n’avait osé m’en parler: le
reste n’était que des excuses sur ce qu’elle avait pris sans ma
permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas,
ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle
me priait de ne pas lui demander.
La supérieure me mandait qu’ayant vu arriver une jeune
personne seule, elle avait d’abord refusé de la recevoir; mais
que l’ayant interrogée et ayant appris qui elle était, elle avait
cru me rendre service en commençant par donner asile à ma
fille, pour ne pas l’exposer à de nouvelles courses,
auxquelles elle paraissait déterminée. La supérieure, en
m’offrant comme de raison de me remettre ma fille,
m’invite, suivant son état, à ne pas m’opposer à une vocation
qu’elle appelle si décidée; elle me disait encore n’avoir pas
pu m’informer plus tôt de cet événement, par la peine qu’elle
avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet était
que tout le monde ignorât où elle s’était retirée. C’est une
cruelle chose que la déraison des enfants!
J’ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la
supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n’est
venue qu’avec peine et bien tremblante. Je lui ai parlé devant
les religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j’en ai pu
tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu’elle ne pouvait
être heureuse qu’au couvent; j’ai pris le parti de lui permettre
d’y rester, mais sans être encore au rang des postulantes,
comme elle le demandait. Je crains que la mort de Mme de
Tourvel et celle de M. de Valmont n’aient trop affecté cette
Page 565
jeune tête. Quelque respect que j’aie pour la vocation
religieuse, je ne verrais pas sans peine et même sans crainte
ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà
assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux;
et encore que ce n’est guère à cet âge que nous savons ce qui
nous convient.
Ce qui redouble mon embarras, c’est le retour très
prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si
avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants,
s’il ne suffit pas d’en avoir le désir et d’y donner tous ses
soins? Vous m’obligerez beaucoup de me dire ce que vous
feriez à ma place; je ne peux m’arrêter à aucun parti: je ne
trouve rien de si effrayant que d’avoir à décider du sort des
autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-
ci la sévérité d’un juge ou la faiblesse d’une mère.
Je me reproche sans cesse d’augmenter vos chagrins en
vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la
consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait
pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.
Adieu, ma chère et digne amie; j’attends vos deux
réponses avec bien de l’impatience.
Paris, ce 13 décembre 17**.
religieuse, je ne verrais pas sans peine et même sans crainte
ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà
assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux;
et encore que ce n’est guère à cet âge que nous savons ce qui
nous convient.
Ce qui redouble mon embarras, c’est le retour très
prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si
avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants,
s’il ne suffit pas d’en avoir le désir et d’y donner tous ses
soins? Vous m’obligerez beaucoup de me dire ce que vous
feriez à ma place; je ne peux m’arrêter à aucun parti: je ne
trouve rien de si effrayant que d’avoir à décider du sort des
autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-
ci la sévérité d’un juge ou la faiblesse d’une mère.
Je me reproche sans cesse d’augmenter vos chagrins en
vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la
consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait
pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.
Adieu, ma chère et digne amie; j’attends vos deux
réponses avec bien de l’impatience.
Paris, ce 13 décembre 17**.
Page 566
L E T T RE CL XXI
Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY.
Après ce que vous m’avez fait connaître, monsieur, il ne
reste qu’à pleurer et qu’à se taire. On regrette de vivre
encore quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit
d’être femme quand on en voit une capable de semblables
excès.
Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me
concerne, de laisser dans le silence et l’oubli tout ce qui
pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements.
Je souhaite même qu’ils ne vous causent jamais d’autres
chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que
vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que je
suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai
jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule
vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c’est à
votre cœur à en apprécier l’étendue.
Si vous permettez à mon âge une réflexion qu’on ne fait
guère au vôtre, c’est que si on était éclairé sur son véritable
bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes
prescrites par les lois et la religion.
Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et
volontiers le dépôt que vous m’avez confié; mais je vous
demande de m’autoriser à ne le remettre à personne, pas
même à vous, monsieur, à moins qu’il ne devienne
nécessaire à votre justification. J’ose croire que vous ne vous
refuserez pas à cette prière et que vous n’êtes plus à sentir
qu’on gémit souvent de s’être livré même à la plus juste
vengeance.
Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY.
Après ce que vous m’avez fait connaître, monsieur, il ne
reste qu’à pleurer et qu’à se taire. On regrette de vivre
encore quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit
d’être femme quand on en voit une capable de semblables
excès.
Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me
concerne, de laisser dans le silence et l’oubli tout ce qui
pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements.
Je souhaite même qu’ils ne vous causent jamais d’autres
chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que
vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que je
suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai
jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule
vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c’est à
votre cœur à en apprécier l’étendue.
Si vous permettez à mon âge une réflexion qu’on ne fait
guère au vôtre, c’est que si on était éclairé sur son véritable
bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes
prescrites par les lois et la religion.
Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et
volontiers le dépôt que vous m’avez confié; mais je vous
demande de m’autoriser à ne le remettre à personne, pas
même à vous, monsieur, à moins qu’il ne devienne
nécessaire à votre justification. J’ose croire que vous ne vous
refuserez pas à cette prière et que vous n’êtes plus à sentir
qu’on gémit souvent de s’être livré même à la plus juste
vengeance.
Page 567
Je ne m’arrête pas dans mes demandes, persuadée que je
suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien
digne de toutes deux, de remettre aussi entre mes mains les
lettres de Mlle de Volanges, qu’apparemment vous avez
conservées et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais
que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je
ne pense pas que vous songiez à l’en punir; et ne fût-ce que
par respect pour vous-même, vous n’avilirez pas l’objet que
vous avez tant aimé. Je n’ai donc pas besoin d’ajouter que
les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à
la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous
n’êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car, enfin, quelque
illusion qu’on cherche à se faire par une prétendue
délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de
séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là
même le premier fauteur de sa corruption et doit être à
jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.
Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma
part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner
de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits
encore en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d’un
secret dont la publicité vous ferait tort à vous-même et
porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez
blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon
amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette
consolation, je vous demanderais de songer auparavant que
c’est la seule que vous m’ayez laissée.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Du château de..., ce 15 décembre 17**.
suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien
digne de toutes deux, de remettre aussi entre mes mains les
lettres de Mlle de Volanges, qu’apparemment vous avez
conservées et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais
que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je
ne pense pas que vous songiez à l’en punir; et ne fût-ce que
par respect pour vous-même, vous n’avilirez pas l’objet que
vous avez tant aimé. Je n’ai donc pas besoin d’ajouter que
les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à
la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous
n’êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car, enfin, quelque
illusion qu’on cherche à se faire par une prétendue
délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de
séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là
même le premier fauteur de sa corruption et doit être à
jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.
Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma
part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner
de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits
encore en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d’un
secret dont la publicité vous ferait tort à vous-même et
porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez
blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon
amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette
consolation, je vous demanderais de songer auparavant que
c’est la seule que vous m’ayez laissée.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Du château de..., ce 15 décembre 17**.
Page 568
L E T T RE CL XXI I
Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES.
Si j’avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et
d’attendre de Paris les éclaircissements que vous me
demandez concernant Mme de Merteuil, il ne me serait pas
possible de vous les donner encore; et, sans doute, je n’en
aurais reçu que de vagues et d’incertains: mais il m’en est
venu que je n’attendais pas, que je n’avais pas lieu
d’attendre; et ceux-là n’ont que trop de certitude. O! mon
amie, combien cette femme vous a trompée!
Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas
d’horreurs; mais quelque chose qu’on en débite, assurez-
vous qu’on est encore au-dessous de la vérité. J’espère, ma
chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur
ma parole, et que vous n’exigerez de moi aucune preuve.
Qu’il vous suffise de savoir qu’il en existe une foule que j’ai
dans ce moment même entre les mains.
Ce n’est pas sans une peine extrême que je vous fais la
même prière de ne pas m’obliger à motiver le conseil que
vous me demandez relativement à Mlle de Volanges. Je vous
invite à ne pas vous opposer à la vocation qu’elle montre.
Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre
cet état quand le sujet n’y est pas appelé; mais quelquefois
c’est un grand bonheur qu’il le soit; et vous voyez que votre
fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas
si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos
sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui
convient à chacun et, souvent ce qui paraît un acte de sa
sévérité en est au contraire un de sa clémence.
Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES.
Si j’avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et
d’attendre de Paris les éclaircissements que vous me
demandez concernant Mme de Merteuil, il ne me serait pas
possible de vous les donner encore; et, sans doute, je n’en
aurais reçu que de vagues et d’incertains: mais il m’en est
venu que je n’attendais pas, que je n’avais pas lieu
d’attendre; et ceux-là n’ont que trop de certitude. O! mon
amie, combien cette femme vous a trompée!
Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas
d’horreurs; mais quelque chose qu’on en débite, assurez-
vous qu’on est encore au-dessous de la vérité. J’espère, ma
chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur
ma parole, et que vous n’exigerez de moi aucune preuve.
Qu’il vous suffise de savoir qu’il en existe une foule que j’ai
dans ce moment même entre les mains.
Ce n’est pas sans une peine extrême que je vous fais la
même prière de ne pas m’obliger à motiver le conseil que
vous me demandez relativement à Mlle de Volanges. Je vous
invite à ne pas vous opposer à la vocation qu’elle montre.
Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre
cet état quand le sujet n’y est pas appelé; mais quelquefois
c’est un grand bonheur qu’il le soit; et vous voyez que votre
fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas
si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos
sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui
convient à chacun et, souvent ce qui paraît un acte de sa
sévérité en est au contraire un de sa clémence.
Page 569
Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et
que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas
sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mlle de
Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que
vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu’elle
paraît avoir formé et que, dans l’attente de son exécution,
vous n’hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez
arrêté.
Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l’amitié, et
dans l’impuissance où je suis d’y joindre aucune consolation,
la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de
ne plus m’interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes
événements: laissons-les dans l’oubli qui leur convient; et
sans chercher d’inutiles et d’affligeantes lumières,
soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à
la sagesse de ses vues, lors même qu’elle ne nous permet pas
de les comprendre. Adieu, ma chère amie.
Du château de..., ce 15 décembre 17**.
que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas
sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mlle de
Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que
vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu’elle
paraît avoir formé et que, dans l’attente de son exécution,
vous n’hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez
arrêté.
Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l’amitié, et
dans l’impuissance où je suis d’y joindre aucune consolation,
la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de
ne plus m’interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes
événements: laissons-les dans l’oubli qui leur convient; et
sans chercher d’inutiles et d’affligeantes lumières,
soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à
la sagesse de ses vues, lors même qu’elle ne nous permet pas
de les comprendre. Adieu, ma chère amie.
Du château de..., ce 15 décembre 17**.
Page 570
L E T T RE CL XXI I I
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le
sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de
le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger
davantage le cœur d’une mère que les affreux soupçons
auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre
indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois,
depuis hier, j’ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et
vous demander de m’instruire sans ménagement et sans
détour; et chaque fois j’ai frémi de crainte en songeant à la
prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je
m’arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et
j’attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce
que je désire: c’est de me répondre si j’ai à peu près compris
ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de
m’apprendre tout ce que l’indulgence maternelle peut
couvrir et qui n’est pas impossible à réparer. Si mes
malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous
laisser, en effet, ne vous expliquer que par votre silence:
voici donc ce que j’ai su déjà et jusqu’où mes craintes
peuvent s’étendre.
Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier
Danceny, et j’ai été informée qu’elle a été jusqu’à recevoir
des lettres de lui et même jusqu’à lui répondre; mais je
croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d’une
enfant n’eût aucune suite dangereuse: aujourd’hui que je
crains tout, je conçois qu’il serait possible que ma
surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille,
séduite, n’ait mis le comble à ses égarements.
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le
sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de
le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger
davantage le cœur d’une mère que les affreux soupçons
auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre
indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois,
depuis hier, j’ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et
vous demander de m’instruire sans ménagement et sans
détour; et chaque fois j’ai frémi de crainte en songeant à la
prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je
m’arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et
j’attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce
que je désire: c’est de me répondre si j’ai à peu près compris
ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de
m’apprendre tout ce que l’indulgence maternelle peut
couvrir et qui n’est pas impossible à réparer. Si mes
malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous
laisser, en effet, ne vous expliquer que par votre silence:
voici donc ce que j’ai su déjà et jusqu’où mes craintes
peuvent s’étendre.
Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier
Danceny, et j’ai été informée qu’elle a été jusqu’à recevoir
des lettres de lui et même jusqu’à lui répondre; mais je
croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d’une
enfant n’eût aucune suite dangereuse: aujourd’hui que je
crains tout, je conçois qu’il serait possible que ma
surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille,
séduite, n’ait mis le comble à ses égarements.
Page 571
Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui
peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille
s’était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de
Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour
objet l’idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce
combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce
qu’on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j’ai cru la
douleur de l’amitié, n’était que l’effet de la jalousie ou du
regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche
peut encore, ce me semble, s’expliquer par le même motif.
Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu’on se
sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces
faits soient vrais et que vous en soyez instruite, vous aurez
pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil
rigoureux que vous me donnez.
Cependant, s’il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais
pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui
sauver les tourments et les dangers d’une vocation illusoire
et passagère. Si M. Danceny n’a pas perdu tout sentiment
d’honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui
seul est l’auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma
fille est assez avantageux pour qu’il puisse en être flatté ainsi
que sa famille.
Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me
reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible.
Vous jugez combien je désire que vous me répondiez et quel
coup affreux me porterait votre silence[56].
J’allais fermer ma lettre quand un homme de ma
connaissance est venu me voir et m’a raconté la cruelle
scène que Mme de Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je
n’ai vu personne tous ces derniers jours, je n’avais rien su de
cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d’un
témoin oculaire.
Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier
jeudi, s’est fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle
peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille
s’était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de
Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour
objet l’idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce
combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce
qu’on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j’ai cru la
douleur de l’amitié, n’était que l’effet de la jalousie ou du
regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche
peut encore, ce me semble, s’expliquer par le même motif.
Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu’on se
sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces
faits soient vrais et que vous en soyez instruite, vous aurez
pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil
rigoureux que vous me donnez.
Cependant, s’il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais
pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui
sauver les tourments et les dangers d’une vocation illusoire
et passagère. Si M. Danceny n’a pas perdu tout sentiment
d’honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui
seul est l’auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma
fille est assez avantageux pour qu’il puisse en être flatté ainsi
que sa famille.
Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me
reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible.
Vous jugez combien je désire que vous me répondiez et quel
coup affreux me porterait votre silence[56].
J’allais fermer ma lettre quand un homme de ma
connaissance est venu me voir et m’a raconté la cruelle
scène que Mme de Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je
n’ai vu personne tous ces derniers jours, je n’avais rien su de
cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d’un
témoin oculaire.
Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier
jeudi, s’est fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle
Page 572
avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître
extraordinaire, aucun homme ne s’y présenta pendant tout le
spectacle. A la sortie elle entra, suivant son usage, au petit
salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s’éleva
une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas
l’objet. Elle aperçut une place vide sur l’une des banquettes
et elle alla s’y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y
étaient déjà se levèrent, comme de concert, et l’y laissèrent
absolument seule. Ce mouvement marqué d’indignation
générale fut applaudi de tous les hommes et fit redoubler les
murmures qui, dit-on, allèrent jusqu’aux huées.
Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur
voulut que M. de Prévan, qui ne s’était montré nulle part
depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le
petit salon. Dès qu’on l’aperçut, tout le monde, hommes et
femmes, l’entoura et l’applaudit; et il se trouva, pour ainsi
dire, porté devant Mme de Merteuil par le public qui faisait
cercle autour d’eux. On assure que celle-ci a conservé l’air
de ne rien voir et de ne rien entendre et qu’elle n’a pas
changé de figure; mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu’il en
soit, cette situation vraiment ignominieuse pour elle, a duré
jusqu’au moment où on a annoncé sa voiture, et à son départ
les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de
se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été le
même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son
corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu’on ne lui
rende bientôt son emploi et son rang.
La même personne qui m’a fait ce détail m’a dit que Mme
de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre,
qu’on avait cru d’abord être l’effet de la situation violente où
elle s’était trouvée; mais qu’on sait, depuis hier au soir, que
la petite vérole s’est déclarée confluente et d’un très mauvais
caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elle
d’en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera
peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près
extraordinaire, aucun homme ne s’y présenta pendant tout le
spectacle. A la sortie elle entra, suivant son usage, au petit
salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s’éleva
une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas
l’objet. Elle aperçut une place vide sur l’une des banquettes
et elle alla s’y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y
étaient déjà se levèrent, comme de concert, et l’y laissèrent
absolument seule. Ce mouvement marqué d’indignation
générale fut applaudi de tous les hommes et fit redoubler les
murmures qui, dit-on, allèrent jusqu’aux huées.
Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur
voulut que M. de Prévan, qui ne s’était montré nulle part
depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le
petit salon. Dès qu’on l’aperçut, tout le monde, hommes et
femmes, l’entoura et l’applaudit; et il se trouva, pour ainsi
dire, porté devant Mme de Merteuil par le public qui faisait
cercle autour d’eux. On assure que celle-ci a conservé l’air
de ne rien voir et de ne rien entendre et qu’elle n’a pas
changé de figure; mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu’il en
soit, cette situation vraiment ignominieuse pour elle, a duré
jusqu’au moment où on a annoncé sa voiture, et à son départ
les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de
se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été le
même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son
corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu’on ne lui
rende bientôt son emploi et son rang.
La même personne qui m’a fait ce détail m’a dit que Mme
de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre,
qu’on avait cru d’abord être l’effet de la situation violente où
elle s’était trouvée; mais qu’on sait, depuis hier au soir, que
la petite vérole s’est déclarée confluente et d’un très mauvais
caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elle
d’en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera
peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près
Page 573
d’être jugé et dans lequel on prétend qu’elle avait besoin de
beaucoup de faveur.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout
cela les méchants punis; mais je n’y trouve nulle consolation
pour leurs malheureuses victimes.
Paris, ce 18 décembre 17**.
[56] Cette lettre est restée sans réponse.
beaucoup de faveur.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout
cela les méchants punis; mais je n’y trouve nulle consolation
pour leurs malheureuses victimes.
Paris, ce 18 décembre 17**.
[56] Cette lettre est restée sans réponse.
Page 574
L E T T RE CL XXI V
Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.
Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous
refuserai rien de ce qui dépendra de moi et à quoi vous
paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j’ai l’honneur
de vous adresser contient toutes les lettres de Mlle de
Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans
étonnement qu’on puisse réunir tant d’ingénuité et tant de
perfidie. C’est, au moins, ce qui m’a frappé le plus dans la
dernière lecture que je viens d’en faire.
Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive
indignation contre Mme de Merteuil, quand on se rappelle
avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de
tant d’innocence et de candeur?
Non, je n’ai plus d’amour. Je ne conserve rien d’un
sentiment si indignement trahi, et ce n’est pas lui qui me fait
chercher à justifier Mlle de Volanges. Mais, cependant, ce
cœur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne seraient-
ils pas portés au bien plus aisément encore qu’ils ne se sont
laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant
de même du couvent, sans expérience et presque sans idées,
et ne portant dans le monde, comme il arrive presque
toujours alors, qu’une égale ignorance du bien et du mal;
quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à
de si coupables artifices? Ah! pour être indulgent, il suffit de
réfléchir à combien de circonstances indépendantes de nous
tient l’alternative effrayante de la délicatesse, ou de la
dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice,
madame, en pensant que les torts de Mlle de Volanges, que
j’ai sentis bien vivement, ne m’inspirent pourtant aucune
Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.
Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous
refuserai rien de ce qui dépendra de moi et à quoi vous
paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j’ai l’honneur
de vous adresser contient toutes les lettres de Mlle de
Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans
étonnement qu’on puisse réunir tant d’ingénuité et tant de
perfidie. C’est, au moins, ce qui m’a frappé le plus dans la
dernière lecture que je viens d’en faire.
Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive
indignation contre Mme de Merteuil, quand on se rappelle
avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de
tant d’innocence et de candeur?
Non, je n’ai plus d’amour. Je ne conserve rien d’un
sentiment si indignement trahi, et ce n’est pas lui qui me fait
chercher à justifier Mlle de Volanges. Mais, cependant, ce
cœur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne seraient-
ils pas portés au bien plus aisément encore qu’ils ne se sont
laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant
de même du couvent, sans expérience et presque sans idées,
et ne portant dans le monde, comme il arrive presque
toujours alors, qu’une égale ignorance du bien et du mal;
quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à
de si coupables artifices? Ah! pour être indulgent, il suffit de
réfléchir à combien de circonstances indépendantes de nous
tient l’alternative effrayante de la délicatesse, ou de la
dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice,
madame, en pensant que les torts de Mlle de Volanges, que
j’ai sentis bien vivement, ne m’inspirent pourtant aucune
Page 575
idée de vengeance. C’est bien assez d’être obligé de
renoncer à l’aimer! il m’en coûterait trop de la haïr.
Je n’ai eu besoin d’aucune réflexion pour désirer que tout
ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais
ignoré de tout le monde. Si j’ai paru différer quelque temps
de remplir vos désirs à cet égard, je crois pouvoir ne pas
vous en cacher le motif; j’ai voulu auparavant être sûr que je
ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse
affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où
j’osais même croire y avoir quelques droits, j’aurais craint
d’avoir l’air de l’acheter en quelque sorte, par cette
condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes
motifs, j’ai eu je l’avoue, l’orgueil de vouloir que vous ne
puissiez en douter. J’espère que vous pardonnerez cette
délicatesse, peut-être trop susceptible à la vénération que
vous m’inspirez, au cas que je fais de votre estime.
Le même sentiment me fait vous demander, pour
dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez
que j’ai rempli tous les devoirs qu’ont pu m’imposer les
malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis
trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris: je
pars pour Malte; j’irai y faire avec plaisir et y garder
religieusement des vœux qui me sépareront d’un monde
dont, jeune encore, j’ai déjà eu tant à me plaindre; j’irai enfin
chercher à perdre, sous un ciel étranger, l’idée de tant
d’horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait
qu’attrister et flétrir mon âme.
Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.
Paris, ce 26 décembre 17**.
renoncer à l’aimer! il m’en coûterait trop de la haïr.
Je n’ai eu besoin d’aucune réflexion pour désirer que tout
ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais
ignoré de tout le monde. Si j’ai paru différer quelque temps
de remplir vos désirs à cet égard, je crois pouvoir ne pas
vous en cacher le motif; j’ai voulu auparavant être sûr que je
ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse
affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où
j’osais même croire y avoir quelques droits, j’aurais craint
d’avoir l’air de l’acheter en quelque sorte, par cette
condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes
motifs, j’ai eu je l’avoue, l’orgueil de vouloir que vous ne
puissiez en douter. J’espère que vous pardonnerez cette
délicatesse, peut-être trop susceptible à la vénération que
vous m’inspirez, au cas que je fais de votre estime.
Le même sentiment me fait vous demander, pour
dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez
que j’ai rempli tous les devoirs qu’ont pu m’imposer les
malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis
trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris: je
pars pour Malte; j’irai y faire avec plaisir et y garder
religieusement des vœux qui me sépareront d’un monde
dont, jeune encore, j’ai déjà eu tant à me plaindre; j’irai enfin
chercher à perdre, sous un ciel étranger, l’idée de tant
d’horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait
qu’attrister et flétrir mon âme.
Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.
Paris, ce 26 décembre 17**.
Page 576
L E T T RE CL XXV
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère
et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont
partagés entre l’indignation qu’elle mérite et la pitié qu’elle
inspire. J’avais bien raison de dire que ce serait peut-être un
bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est
revenue il est vrai, mais affreusement défigurée, et elle y a
particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne l’ai
pas revue, mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse.
Le marquis de..., qui ne perd pas l’occasion de dire une
méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie
l’avait retournée et qu’à présent son âme était sur sa figure.
Malheureusement tout le monde trouva que l’expression était
juste.
Un autre événement vient d’ajouter encore à ses
disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et
elle l’a perdu tout d’une voix. Dépens, dommages et intérêts,
restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs, en sorte
que le peu de fortune qui n’était pas compromis dans ce
procès est absorbé, et au delà par les frais.
Aussitôt qu’elle a appris cette nouvelle, quoique malade
encore, elle a fait ses arrangements et est partie seule dans la
nuit et en poste. Ses gens disent aujourd’hui qu’aucun d’eux
n’a voulu la suivre. On croit qu’elle a pris la route de la
Hollande.
Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce
qu’elle a emporté ses diamants, objet très considérable et qui
devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie,
ses bijoux, enfin, tout ce qu’elle a pu, et qu’elle laisse après
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère
et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont
partagés entre l’indignation qu’elle mérite et la pitié qu’elle
inspire. J’avais bien raison de dire que ce serait peut-être un
bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est
revenue il est vrai, mais affreusement défigurée, et elle y a
particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne l’ai
pas revue, mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse.
Le marquis de..., qui ne perd pas l’occasion de dire une
méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie
l’avait retournée et qu’à présent son âme était sur sa figure.
Malheureusement tout le monde trouva que l’expression était
juste.
Un autre événement vient d’ajouter encore à ses
disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et
elle l’a perdu tout d’une voix. Dépens, dommages et intérêts,
restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs, en sorte
que le peu de fortune qui n’était pas compromis dans ce
procès est absorbé, et au delà par les frais.
Aussitôt qu’elle a appris cette nouvelle, quoique malade
encore, elle a fait ses arrangements et est partie seule dans la
nuit et en poste. Ses gens disent aujourd’hui qu’aucun d’eux
n’a voulu la suivre. On croit qu’elle a pris la route de la
Hollande.
Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce
qu’elle a emporté ses diamants, objet très considérable et qui
devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie,
ses bijoux, enfin, tout ce qu’elle a pu, et qu’elle laisse après
Page 577
elle pour près de 50,000 livres de dettes. C’est une véritable
banqueroute.
La famille doit s’assembler demain pour voir à prendre
des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien
éloignée, j’ai offert d’y concourir; mais je ne me trouverai
pas à cette assemblée, devant assister à une cérémonie plus
triste encore. Ma fille prend demain l’habit de postulante.
J’espère que vous n’oublierez pas, ma chère bonne amie, que
dans ce grand sacrifice que je fais, je n’ai d’autre motif, pour
m’y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis-à-
vis de moi.
M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On
dit qu’il va passer à Malte et qu’il a le projet de s’y fixer. Il
serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!...
ma fille est donc bien coupable! Vous pardonnerez peut-être
à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse
certitude.
Quelle fatalité s’est donc répandue autour de moi depuis
quelque temps et m’a frappée dans les objets les plus chers!
Ma fille et mon amie!
Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que
peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines
ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle
femme ne fuirait pas au premier propos d’un séducteur?
Quelle mère pourrait sans trembler, voir une autre personne
qu’elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives
n’arrivent jamais qu’après l’événement; et l’une des plus
importantes vérités, comme aussi peut-être des plus
généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le
tourbillon de nos mœurs inconséquentes.
Adieu, ma chère et digne amie; j’éprouve en ce moment
que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos
malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler[57].
Paris, ce 14 janvier 17**.
banqueroute.
La famille doit s’assembler demain pour voir à prendre
des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien
éloignée, j’ai offert d’y concourir; mais je ne me trouverai
pas à cette assemblée, devant assister à une cérémonie plus
triste encore. Ma fille prend demain l’habit de postulante.
J’espère que vous n’oublierez pas, ma chère bonne amie, que
dans ce grand sacrifice que je fais, je n’ai d’autre motif, pour
m’y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis-à-
vis de moi.
M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On
dit qu’il va passer à Malte et qu’il a le projet de s’y fixer. Il
serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!...
ma fille est donc bien coupable! Vous pardonnerez peut-être
à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse
certitude.
Quelle fatalité s’est donc répandue autour de moi depuis
quelque temps et m’a frappée dans les objets les plus chers!
Ma fille et mon amie!
Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que
peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines
ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle
femme ne fuirait pas au premier propos d’un séducteur?
Quelle mère pourrait sans trembler, voir une autre personne
qu’elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives
n’arrivent jamais qu’après l’événement; et l’une des plus
importantes vérités, comme aussi peut-être des plus
généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le
tourbillon de nos mœurs inconséquentes.
Adieu, ma chère et digne amie; j’éprouve en ce moment
que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos
malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler[57].
Paris, ce 14 janvier 17**.
Page 578
[57] Des raisons particulières et des considérations que nous
nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous
arrêter ici.
Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite
des aventures de Mlle de Volanges, ni lui faire connaître les sinistres
événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de
Mme de Merteuil.
Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet
ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce
sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir
auparavant consulter le goût du public, qui n’a pas les mêmes
raisons que nous de s’intéresser à cette lecture.
(Note de l’éditeur.)
Bibliothèque des Curieux
4, rue de Furstenberg—PARIS
Extrait du Catalogue
Les Maîtres de l’Amour
Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures
anciennes et modernes traitant des choses de l’amour.
L’Œuvre du Divin Arétin (2 vol.) chaq. vol. 7 50
L’Œuvre du Marquis de Sade 7 50
L’Œuvre du Comte de Mirabeau 7 50
L’Œuvre du Chevalier Andréa de Nerciat 7 50
nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous
arrêter ici.
Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au lecteur la suite
des aventures de Mlle de Volanges, ni lui faire connaître les sinistres
événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de
Mme de Merteuil.
Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet
ouvrage; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce
sujet, et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir
auparavant consulter le goût du public, qui n’a pas les mêmes
raisons que nous de s’intéresser à cette lecture.
(Note de l’éditeur.)
Bibliothèque des Curieux
4, rue de Furstenberg—PARIS
Extrait du Catalogue
Les Maîtres de l’Amour
Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures
anciennes et modernes traitant des choses de l’amour.
L’Œuvre du Divin Arétin (2 vol.) chaq. vol. 7 50
L’Œuvre du Marquis de Sade 7 50
L’Œuvre du Comte de Mirabeau 7 50
L’Œuvre du Chevalier Andréa de Nerciat 7 50
Page 579
L’Œuvre de Giorgio Baffo 7 50
L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier (J. Meursius) 7 50
L’Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle 7 50
e
Le Théâtre d’amour au XVIII siècle 7 50
Le livre d’amour de l’Orient (I). Ananga-Ranga 7 50
L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie (XVIIIe siècle) 7 50
L’Œuvre de John Cleland (Mémoires de Fanny Hill) 7 50
L’Œuvre de Restif de la Bretonne 7 50
L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie (XVe siècle) 7 50
L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon 7 50
L’Œuvre libertine de Crébillon le fils 7 50
Le Livre d’amour des Anciens 7 50
Le Livre d’amour de l’Orient (II).—Le Jardin parfumé 7 50
L’Œuvre libertine des Conteurs russes 7 50
L’Œuvre libertine de Corneille Blessebois (Le Rut) 7 50
L’Œuvre de Choudart-Desforges (Le Poète libertin) 7 50
L’Œuvre de Fr. Delicado (La Lozana Andalusa) 7 50
Le Livre d’amour de l’Orient (III).—Les Kama-Sutra 7 50
Le Coffret du Bibliophile
Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches (exemplaires
numérotés), et réservés aux souscripteurs.
Les Anandrynes (Confession de Mlle Sapho) 6 fr.
Le Petit Neveu de Grécourt 6 »
Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors 6 »
Julie philosophe (Histoire d’une citoyenne active et libertine), 2 vol. 12 »
Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse» 6 »
Parapilla.—La F.....manie 6 »
Portefeuille d’un Talon Rouge (La Journée amoureuse) 6 »
Un été à la campagne (G. D.) 6 »
Les Cannevas de la Pâris (Histoire de l’hôtel du Roule) 6 »
Souvenirs d’une cocodette (1870) 6 »
Le Zoppino. Texte italien et traduction française 6 »
La Belle Alsacienne (1801) 6 »
L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier (J. Meursius) 7 50
L’Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle 7 50
e
Le Théâtre d’amour au XVIII siècle 7 50
Le livre d’amour de l’Orient (I). Ananga-Ranga 7 50
L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie (XVIIIe siècle) 7 50
L’Œuvre de John Cleland (Mémoires de Fanny Hill) 7 50
L’Œuvre de Restif de la Bretonne 7 50
L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie (XVe siècle) 7 50
L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon 7 50
L’Œuvre libertine de Crébillon le fils 7 50
Le Livre d’amour des Anciens 7 50
Le Livre d’amour de l’Orient (II).—Le Jardin parfumé 7 50
L’Œuvre libertine des Conteurs russes 7 50
L’Œuvre libertine de Corneille Blessebois (Le Rut) 7 50
L’Œuvre de Choudart-Desforges (Le Poète libertin) 7 50
L’Œuvre de Fr. Delicado (La Lozana Andalusa) 7 50
Le Livre d’amour de l’Orient (III).—Les Kama-Sutra 7 50
Le Coffret du Bibliophile
Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches (exemplaires
numérotés), et réservés aux souscripteurs.
Les Anandrynes (Confession de Mlle Sapho) 6 fr.
Le Petit Neveu de Grécourt 6 »
Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors 6 »
Julie philosophe (Histoire d’une citoyenne active et libertine), 2 vol. 12 »
Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse» 6 »
Parapilla.—La F.....manie 6 »
Portefeuille d’un Talon Rouge (La Journée amoureuse) 6 »
Un été à la campagne (G. D.) 6 »
Les Cannevas de la Pâris (Histoire de l’hôtel du Roule) 6 »
Souvenirs d’une cocodette (1870) 6 »
Le Zoppino. Texte italien et traduction française 6 »
La Belle Alsacienne (1801) 6 »
Page 580
Le Joujou des Demoiselles 6 »
Lettres amoureuses d’un Frère à son élève (1878) 6 »
Thérèse philosophe 6 »
Poèmes luxurieux du divin Arétin (Tariffa delle Puttane di Venegia) 6 »
Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle 6 »
La Galerie des femmes, par J.-E. de Jouy 6 »
Zoloé et ses deux Acolytes, par le Marquis de Sade 6 »
De Sodomia, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin et traduction française 6 »
Le Canapé couleur de feu, par Fougeret de Montbron 6 »
Chroniques Libertines
Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.
Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal, par H. Fleischmann 6 fr.
lle
La vie libertine de M Clairon, dite «Frétillon» 6 »
Les Amours de la Reine Margot, par J. Hervez 6 »
Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe (Affaire du Collier) 6 »
Marie-Antoinette libertine, par H. Fleischmann 6 »
Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle 6 »
Souscription aux six volumes parus de la 1re série, brochés, au lieu de 36 fr.,
net, 30 fr.
La France Galante
Mignons et courtisanes au XVIe siècle, par Jean Hervez 15 fr.
La Polygamie sacrée au XVIe siècle 15 »
Madame de Polignac et la Cour galante de Marie-Antoinette, par H.
Fleischmann 12 »
Lettres amoureuses d’un Frère à son élève (1878) 6 »
Thérèse philosophe 6 »
Poèmes luxurieux du divin Arétin (Tariffa delle Puttane di Venegia) 6 »
Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle 6 »
La Galerie des femmes, par J.-E. de Jouy 6 »
Zoloé et ses deux Acolytes, par le Marquis de Sade 6 »
De Sodomia, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin et traduction française 6 »
Le Canapé couleur de feu, par Fougeret de Montbron 6 »
Chroniques Libertines
Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.
Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal, par H. Fleischmann 6 fr.
lle
La vie libertine de M Clairon, dite «Frétillon» 6 »
Les Amours de la Reine Margot, par J. Hervez 6 »
Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe (Affaire du Collier) 6 »
Marie-Antoinette libertine, par H. Fleischmann 6 »
Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle 6 »
Souscription aux six volumes parus de la 1re série, brochés, au lieu de 36 fr.,
net, 30 fr.
La France Galante
Mignons et courtisanes au XVIe siècle, par Jean Hervez 15 fr.
La Polygamie sacrée au XVIe siècle 15 »
Madame de Polignac et la Cour galante de Marie-Antoinette, par H.
Fleischmann 12 »
Page 581
Chroniques du XVIIIe Siècle
par Jean Hervez
D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, les
Pamphlets, les Satires, les Chansons.
I. La Régence galante 15 fr.
II. Les Maîtresses de Louis XV 15 »
III. La Galanterie parisienne sous Louis XV 15 »
IV. Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes de Paris 15 »
V. Les Galanteries à la Cour de Louis XVI 15 »
VI. Maisons d’amour et Filles de joie 15 »
Souscription à la Série complète:
Les 6 volumes sur papier simili hollande 72 fr.
—— sur papier japon 200 »
Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande.
par Jean Hervez
D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, les
Pamphlets, les Satires, les Chansons.
I. La Régence galante 15 fr.
II. Les Maîtresses de Louis XV 15 »
III. La Galanterie parisienne sous Louis XV 15 »
IV. Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes de Paris 15 »
V. Les Galanteries à la Cour de Louis XVI 15 »
VI. Maisons d’amour et Filles de joie 15 »
Souscription à la Série complète:
Les 6 volumes sur papier simili hollande 72 fr.
—— sur papier japon 200 »
Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande.
Page 582
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LIAISONS
DANGEREUSES ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright royalties.
Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license,
apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic
works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and
trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not
be used if you charge for an eBook, except by following the terms of
the trademark license, including paying royalties for use of the Project
Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the trademark license is very easy. You may
use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative
works, reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks
may be modified and printed and given away—you may do practically
ANYTHING in the United States with eBooks not protected by U.S.
copyright law. Redistribution is subject to the trademark license,
especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
DANGEREUSES ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright royalties.
Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license,
apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic
works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and
trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not
be used if you charge for an eBook, except by following the terms of
the trademark license, including paying royalties for use of the Project
Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the trademark license is very easy. You may
use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative
works, reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks
may be modified and printed and given away—you may do practically
ANYTHING in the United States with eBooks not protected by U.S.
copyright law. Redistribution is subject to the trademark license,
especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
Page 583
T HE F UL L P ROJE CT GUT E NBE RG™ L I CE NS E
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work (or
any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing
Project Gutenberg electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic
work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept
all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. If
you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg
electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this
agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom
you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people
who agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg electronic
works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work (or
any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing
Project Gutenberg electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic
work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept
all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. If
you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg
electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this
agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom
you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people
who agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg electronic
works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the
Page 584
collection of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the
individual works in the collection are in the public domain in the
United States. If an individual work is unprotected by copyright law in
the United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting free
access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg works
in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project
Gutenberg name associated with the work. You can easily comply with
the terms of this agreement by keeping this work in the same format
with its attached full Project Gutenberg License when you share it
without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work on which
the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the phrase
“Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, performed,
viewed, copied or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States
and most other parts of the world at no cost and with almost no
restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
under the terms of the Project Gutenberg™ License included with
individual works in the collection are in the public domain in the
United States. If an individual work is unprotected by copyright law in
the United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting free
access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg works
in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project
Gutenberg name associated with the work. You can easily comply with
the terms of this agreement by keeping this work in the same format
with its attached full Project Gutenberg License when you share it
without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work on which
the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the phrase
“Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, performed,
viewed, copied or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States
and most other parts of the world at no cost and with almost no
restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
under the terms of the Project Gutenberg™ License included with
Page 585
this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located
in the United States, you will have to check the laws of the
country where you are located before using this eBook.
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is derived
from texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a
notice indicating that it is posted with permission of the copyright
holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United
States without paying any fees or charges. If you are redistributing or
providing access to a work with the phrase “Project Gutenberg”
associated with or appearing on the work, you must comply either with
the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain
permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works posted
with the permission of the copyright holder found at the beginning of
this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide
access to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
in the United States, you will have to check the laws of the
country where you are located before using this eBook.
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is derived
from texts not protected by U.S. copyright law (does not contain a
notice indicating that it is posted with permission of the copyright
holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United
States without paying any fees or charges. If you are redistributing or
providing access to a work with the phrase “Project Gutenberg”
associated with or appearing on the work, you must comply either with
the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain
permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works posted
with the permission of the copyright holder found at the beginning of
this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide
access to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
Page 586
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means of
obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works provided
that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the
use of Project Gutenberg works calculated using the method you
already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the
owner of the Project Gutenberg trademark, but he has agreed to donate
royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
following each date on which you prepare (or are legally required to
prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does
not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ License. You
must require such a user to return or destroy all copies of the works
possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
access to other copies of Project Gutenberg™ works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means of
obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works provided
that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the
use of Project Gutenberg works calculated using the method you
already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the
owner of the Project Gutenberg trademark, but he has agreed to donate
royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days
following each date on which you prepare (or are legally required to
prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly
marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation at the address specified in Section 4, “Information about
donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does
not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ License. You
must require such a user to return or destroy all copies of the works
possessed in a physical medium and discontinue all use of and all
access to other copies of Project Gutenberg™ works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
Page 587
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
• You comply with all other terms of this agreement for free distribution
of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg™
electronic work or group of works on different terms than are set forth
in this agreement, you must obtain permission in writing from the
Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of the
Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set forth in
Section 3 below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend
considerable effort to identify, do copyright research on, transcribe and
proofread works not protected by U.S. copyright law in creating the
Project Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project
Gutenberg™ electronic works, and the medium on which they may be
stored, may contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete,
inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES -
Except for the “Right of Replacement or Refund” described in
paragraph 1.F.3, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
the owner of the Project Gutenberg™ trademark, and any other party
distributing a Project Gutenberg™ electronic work under this
agreement, disclaim all liability to you for damages, costs and
expenses, including legal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO
REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, BREACH
OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE
FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY
DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
receipt of the work.
• You comply with all other terms of this agreement for free distribution
of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg™
electronic work or group of works on different terms than are set forth
in this agreement, you must obtain permission in writing from the
Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of the
Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set forth in
Section 3 below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend
considerable effort to identify, do copyright research on, transcribe and
proofread works not protected by U.S. copyright law in creating the
Project Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project
Gutenberg™ electronic works, and the medium on which they may be
stored, may contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete,
inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES -
Except for the “Right of Replacement or Refund” described in
paragraph 1.F.3, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
the owner of the Project Gutenberg™ trademark, and any other party
distributing a Project Gutenberg™ electronic work under this
agreement, disclaim all liability to you for damages, costs and
expenses, including legal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO
REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, BREACH
OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE
FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY
DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
Page 588
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT,
CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES
EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you
discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it,
you can receive a refund of the money (if any) you paid for it by
sending a written explanation to the person you received the work
from. If you received the work on a physical medium, you must return
the medium with your written explanation. The person or entity that
provided you with the defective work may elect to provide a
replacement copy in lieu of a refund. If you received the work
electronically, the person or entity providing it to you may choose to
give you a second opportunity to receive the work electronically in lieu
of a refund. If the second copy is also defective, you may demand a
refund in writing without further opportunities to fix the problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in
paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF
MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If
any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law
of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the
Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the
Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg™
electronic works in accordance with this agreement, and any
volunteers associated with the production, promotion and distribution
of Project Gutenberg™ electronic works, harmless from all liability,
CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES
EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you
discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it,
you can receive a refund of the money (if any) you paid for it by
sending a written explanation to the person you received the work
from. If you received the work on a physical medium, you must return
the medium with your written explanation. The person or entity that
provided you with the defective work may elect to provide a
replacement copy in lieu of a refund. If you received the work
electronically, the person or entity providing it to you may choose to
give you a second opportunity to receive the work electronically in lieu
of a refund. If the second copy is also defective, you may demand a
refund in writing without further opportunities to fix the problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in
paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF
MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If
any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law
of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the
Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the
Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg™
electronic works in accordance with this agreement, and any
volunteers associated with the production, promotion and distribution
of Project Gutenberg™ electronic works, harmless from all liability,
Page 589
costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly
from any of the following which you do or cause to occur: (a)
distribution of this or any Project Gutenberg work, (b) alteration,
modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg work,
and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.
from any of the following which you do or cause to occur: (a)
distribution of this or any Project Gutenberg work, (b) alteration,
modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg work,
and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
federal laws and your state’s laws.
Page 590
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza
#516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact
links and up to date contact information can be found at the
Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
widespread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small
donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable
effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have
not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
#516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact
links and up to date contact information can be found at the
Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
widespread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small
donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable
effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have
not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
Page 591
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including
how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including
how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
Page 592
Page 593
back
Page 594
Page 595
back
Page 596
Page 597
back
Page 598
Page 599
back
Page 600
Page 601
back
Page 602
Page 603
back
Page 604
Page 605
back
Page 606
Page 607
back
Page 608
Page 609
back
Page 610
Page 611
back
Page 612
Page 613
back
Page 614
Page 615
back