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The Project Gutenberg eBook of La chasse au météore

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Title: La chasse au météore

Author: Jules Verne

Illustrator: George Roux

Release date: August 24, 2025 [eBook #76724]

Language: French

Original publication: Paris: Hetzel, 1908

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/76724

Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team
at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE AU
MÉTÉORE ***

Page 4

Au lecteur
Note
Table des matières

Page 5

LA

C HA S S E A U MÉ T É OR E

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Page 7

L E S V O YA G E S E X T R A O R D I N A I R E S

LA CHASSE AU MÉTÉORE
PAR

JULES VERNE

ILLUSTRATIONS

Page 8

PAR

George ROUX
Planches en Chromotypographie
COLLECTION HETZEL
1 8 , RUE JACOB, PARI S , VI e


Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

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Page 10

Published April 30th 1908. Privilege of copyright
in the United States reserved, under the Act approved
March 3d 1905, by J. Hetzel.

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LA CHASSE AU MÉTÉORE

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I

DANS LEQUEL LE JUGE JOHN PROTH REMPLIT UN DES PLUS AGRÉABLES DEVOIRS DE SA

CHARGE AVANT DE RETOURNER A SON JARDIN.

Il n’y a aucun motif pour cacher aux lecteurs que la ville dans laquelle
commence cette histoire singulière est située en Virginie, États-Unis d’Amérique.
S’ils le veulent bien, nous appellerons cette ville Whaston, et nous la placerons
dans le district oriental, sur la rive droite du Potomac; mais il nous paraît inutile
de préciser davantage les coordonnées de cette cité, que l’on chercherait
inutilement, même sur les meilleures cartes de l’Union.
Cette année-là, le 12 mars, dans la matinée, ceux des habitants de Whaston qui
traversèrent Exeter street au moment convenable purent apercevoir un élégant
cavalier monter et descendre la rue, qui est en forte pente, au petit pas de son
cheval, puis finalement s’arrêter sur la place de la Constitution, à peu près au
centre de la ville.
Ce cavalier, de pur type yankee, type qui n’est point exempt d’une originale
distinction, ne devait pas avoir plus de trente ans. Il était d’une taille au-dessus de
la moyenne, de belle et robuste complexion, de figure régulière, brun par les
cheveux et châtain par la barbe dont la pointe allongeait son visage aux lèvres
soigneusement rasées. Un ample manteau le recouvrait jusqu’aux jambes et
s’arrondissait sur la croupe du cheval. Il maniait sa monture assez fringante avec
autant d’adresse que de fermeté. Tout, dans son attitude, indiquait l’homme
d’action, l’homme résolu et aussi l’homme de premier mouvement. Il ne devait
jamais osciller entre le désir et la crainte, ce qui est le fait d’un caractère hésitant.
Enfin, un observateur eût constaté que son impatience naturelle ne se dissimulait
qu’imparfaitement sous une apparence de froideur.
Pourquoi ce cavalier était-il céans dans une ville où nul ne le connaissait, où
nul ne l’avait jamais vu?.. Se bornait-il à la traverser, ou comptait-il y rester
quelque temps?.. Pour trouver un hôtel, il n’aurait eu, dans ce dernier cas, que
l’embarras du choix. On peut citer Whaston sous ce rapport. En aucun autre centre
des États-Unis ou d’ailleurs, voyageur ne rencontrerait meilleur accueil, meilleur

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service, meilleure table, confort aussi complet à des prix aussi modérés. Il est
vraiment déplorable que les cartes indiquent avec tant d’imprécision une ville
pourvue de tels avantages.
Non, cet étranger ne semblait point en disposition de séjourner à Whaston, et
les engageants sourires des hôteliers n’auraient sans doute aucune prise sur lui.
L’air absorbé, indifférent à ce qui l’entourait, il suivait la chaussée qui dessine la
périphérie de la place de la Constitution, dont un vaste terre-plein occupe le
centre, sans même soupçonner qu’il excitât la curiosité publique.
Et Dieu sait pourtant si elle était excitée, la curiosité publique! Depuis que le
cavalier était apparu, patrons et gens de service échangeaient, sur le pas des
portes, ces propos ou d’autres analogues:
«Par où est-il arrivé?
—Par Exeter street.
—Et d’où venait-il?
—Il est entré, à ce qu’on dit, par le faubourg de Wilcox.
—Voilà bien une demi-heure que son cheval fait le tour de la place.
—C’est qu’il attend quelqu’un.
—Probable. Et même avec une certaine impatience.
—Il ne cesse de regarder du côté d’Exeter street.
—C’est par là qu’on arrivera.
—Qui ça, «on»?.. Il ou elle?
—Eh! eh!.. il a ma foi bonne tournure!..
—Un rendez-vous alors?
—Oui, un rendez-vous... mais non dans le sens où vous l’entendez.
—Qu’en savez-vous?
—Voilà trois fois que cet étranger s’arrête devant la porte de Mr John Proth...
—Or, comme Mr John Proth est juge à Whaston...

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—C’est que ce personnage a quelque procès...
—Et que son adversaire est en retard.
—Vous avez raison.
—Bon! le juge Proth les aura conciliés et réconciliés en un tour de main!
—C’est un habile homme.
—Et un brave homme aussi.»
En vérité, il était possible que ce fût là le vrai motif de la présence de ce
cavalier à Whaston. En effet, à plusieurs reprises, il avait fait halte, sans mettre
pied à terre, devant la maison de Mr John Proth. Il en regardait la porte, il en
regardait les fenêtres, puis il restait immobile, comme s’il eût attendu que
quelqu’un parût sur le seuil, jusqu’au moment où son cheval, qui piaffait
d’impatience, le contraignait à repartir.
Or, comme il s’arrêtait là une fois de plus, voici que la porte s’ouvrit toute
grande, et qu’un homme se montra sur le palier du petit perron donnant accès au
trottoir.
A peine l’étranger eut-il aperçu cet homme:
«Mr John Proth, je suppose?.. dit-il en soulevant son chapeau.
—Lui-même, répondit le juge.
—Une simple question qui n’exigera qu’un oui ou un non de votre part.
—Faites, Monsieur.
—Quelqu’un serait-il déjà venu, ce matin, vous demander Mr Seth Stanfort?
—Pas que je sache.
—Merci.»
Ce mot prononcé, son chapeau soulevé une seconde fois, le cavalier rendit la
main et remonta au petit trot Exeter street.
Maintenant—ce fut l’avis général—il n’y avait plus à douter que cet inconnu
eût affaire à Mr John Proth. A la manière dont il venait de formuler sa question, il
était lui-même Seth Stanfort, présent le premier à un rendez-vous convenu. Mais

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un autre problème tout aussi palpitant se posait. L’heure dudit rendez-vous était-
elle passée, et le cavalier inconnu allait-il quitter la ville pour n’y plus revenir?
On le croira sans difficulté, puisque nous sommes en Amérique, c’est-à-dire
chez le peuple le plus parieur qui soit en ce bas monde, des paris s’établirent
touchant le retour prochain ou le départ définitif de l’étranger. Quelques enjeux
d’un demi-dollar, ou même de cinq ou six cents, entre le personnel des hôtels et
les curieux arrêtés sur la place, pas davantage, mais enfin enjeux qui seraient bel
et bien payés par les perdants, et encaissés par les gagnants, tous gens des plus
honorables.
Quant au juge John Proth, il s’était borné à suivre des yeux le cavalier qui
remontait vers le faubourg de Wilcox. C’était un philosophe, le juge John Proth,
un sage magistrat, qui ne comptait pas moins de cinquante ans de sagesse et de
philosophie, bien qu’il ne fût âgé que d’un demi-siècle,—façon de dire qu’en
venant au monde, il était déjà philosophe et sage. Ajoutez à cela que, en sa qualité
de célibataire,—preuve incontestable de sagesse,—il n’avait jamais eu sa vie
troublée par aucun souci, ce qui, on en conviendra, facilite grandement la pratique
de la philosophie. Né à Whaston, il n’avait, même en sa première jeunesse, que
peu ou pas quitté Whaston, et il était aussi considéré qu’aimé de ses justiciables
qui le savaient dépourvu de toute ambition.

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LA MAISON DU JUGE JOHN PROTH.

Un sens droit le guidait. Il se montrait toujours indulgent aux faiblesses et
parfois aux fautes d’autrui. Arranger les affaires évoquées devant lui, renvoyer
réconciliés les adversaires qui se présentaient à son modeste tribunal, arrondir les
angles, huiler les rouages, adoucir les heurts inhérents à tout ordre social, si
perfectionné qu’il puisse être, c’est ainsi qu’il comprenait sa mission.
John Proth jouissait d’une certaine aisance. S’il remplissait ces fonctions de
juge, c’était par goût, et il ne songeait point à monter à de plus hautes juridictions.
Il aimait la tranquillité pour lui et pour les autres. Il considérait les hommes
comme des voisins d’existence avec lesquels on a tout intérêt à vivre en bons
termes. Il se levait tôt et se couchait tôt. S’il lisait quelques auteurs favoris de
l’Ancien et du Nouveau Monde, il se contentait d’un brave et honnête journal de
la ville, le Whaston News, où les annonces tenaient plus de place que la politique.
Chaque jour, une promenade d’une heure ou deux, pendant laquelle les chapeaux
s’usaient à le saluer, ce qui l’obligeait pour son compte à renouveler le sien tous
les trois mois. En dehors de ces promenades, sauf le temps consacré à l’exercice
de sa profession, il restait dans sa demeure paisible et confortable, et cultivait les
fleurs de son jardin, qui le récompensaient de ses soins en le charmant par leurs
fraîches couleurs, en lui prodiguant leurs suaves parfums.

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Ce caractère tracé en quelques lignes, le portrait de Mr John Proth étant placé
dans son vrai cadre, on comprendra que ledit juge ne fût pas autrement préoccupé
de la question posée par l’étranger. Si celui-ci, au lieu de s’adresser au maître de
la maison, eût interrogé sa vieille servante Kate, peut-être bien que Kate eût voulu
en savoir davantage. Elle aurait insisté sur ce Seth Stanfort, demandé ce qu’il
faudrait dire dans le cas où l’on viendrait s’enquérir de sa personne. Et sans doute
même il n’aurait pas déplu à la digne Kate d’apprendre si l’étranger devait ou
non, soit dans la matinée, soit dans l’après-midi revenir à la maison de Mr John
Proth.
Mr John Proth, lui, ne se fût pas pardonné ces curiosités, ces indiscrétions,
excusables chez sa servante, puis parce qu’elle appartenait au sexe féminin. Non,
Mr John Proth ne s’aperçut même pas que l’arrivée, la présence, puis le départ de
l’étranger avaient été remarqués par les badauds de la place, et, après avoir
refermé sa porte, il retourna donner à boire aux roses, aux iris, aux géraniums, aux
résédas de son jardin.
Les curieux ne l’imitèrent point et restèrent en observation.
Cependant, le cavalier s’était avancé jusqu’à l’extrémité d’Exeter street, qui
dominait le côté ouest de la ville. Parvenu au faubourg de Wilcox, que cette rue
réunit au centre de Whaston, il arrêta son cheval, et, sans quitter la selle, regarda
tout autour de lui. De ce point, son regard pouvait s’étendre à un bon mille aux
environs, et suivre la route sinueuse descendant pendant trois milles jusqu’à la
bourgade de Steel, qui, au delà du Potomac, profilait ses clochers sur l’horizon.
En vain son regard parcourait-il cette route. Il n’y découvrait sans doute pas ce
qu’il cherchait. De là de vifs mouvements d’impatience qui se transmirent au
cheval, dont il fallut réprimer les piaffements.
Dix minutes s’écoulèrent, puis le cavalier, reprenant au petit pas Exeter street,
se dirigea pour la cinquième fois vers la place.
«Après tout, se répétait-il, non sans consulter sa montre, il n’y a pas encore de
retard... Ce n’est que pour dix heures sept, et il est à peine neuf heures et demie...
La distance qui sépare Whaston de Steel, d’où elle doit venir, est égale à celle qui
sépare Whaston de Brial, d’où je suis venu, et peut être franchie en moins de vingt
minutes... La route est belle, le temps est sec, et je ne sache pas que le pont ait été
emporté par une crue du fleuve... Il n’y aura donc ni empêchement, ni obstacle...
Dans ces conditions, si elle manque au rendez-vous, c’est qu’elle le voudra bien...
D’ailleurs, l’exactitude consiste à être là juste à l’heure, et non à faire trop tôt acte
de présence... En réalité, c’est moi qui suis inexact, puisque je l’aurai devancée

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plus qu’il ne convient à un homme méthodique... Il est vrai, même à défaut de
tout autre sentiment, la politesse me commandait d’arriver le premier au rendez-
vous!»
Ce monologue se poursuivit tout le temps que l’étranger redescendit Exeter
street, et il ne prit fin qu’au moment où les sabots du cheval frappèrent de
nouveau le macadam de la place.
Décidément, ceux qui avaient parié pour le retour de l’étranger gagnaient leur
pari. Aussi, lorsque celui-ci passa le long des hôtels, lui firent-ils bon visage,
tandis que les perdants ne le saluaient que par des haussements d’épaules.
Dix heures sonnèrent enfin à l’horloge municipale. Son cheval arrêté,
l’étranger compta les dix coups et s’assura que l’horloge marchait en parfait
accord avec la montre qu’il tira de son gousset.
Il ne s’en fallait plus que de sept minutes pour que l’heure du rendez-vous fût
atteinte, puis aussitôt dépassée.
Seth Stanfort revint à l’entrée d’Exeter street. Visiblement, ni sa monture ni
lui ne pouvaient se tenir au repos.
Un public assez nombreux animait alors cette rue. De ceux qui la montaient,
Seth Stanfort ne se préoccupait en aucune façon. Toute son attention allait à ceux
qui la descendaient, et son regard les saisissait dès qu’ils se montraient au sommet
de la pente. Exeter street est assez longue pour qu’un piéton mette une dizaine de
minutes à la parcourir, mais il n’en faut que trois ou quatre pour une voiture
marchant rapidement ou pour un cheval au trot.
Or, ce n’était point aux piétons que notre cavalier avait affaire. Il ne les voyait
même pas. Son plus intime ami eût passé à pied près de lui, qu’il ne l’aurait pas
aperçu. La personne attendue ne pouvait arriver qu’à cheval ou en voiture.
Mais arriverait-elle à l’heure dite?.. Il ne s’en fallait plus que de trois minutes,
juste le temps nécessaire pour descendre Exeter street, et aucun véhicule ne se
montrait en haut de la rue, ni motocycle, ni bicyclette, non plus qu’une
automobile qui, en faisant du quatre-vingts à l’heure, eût devancé encore l’instant
du rendez-vous.
Seth Stanfort lança un dernier coup d’œil dans Exeter street. Ce fut un vif
éclair qui jaillit de sa prunelle, tandis qu’il murmurait sur un ton d’inébranlable
résolution:

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«Si elle n’est point ici à dix heures sept, je n’épouse pas.»
Comme une réponse à cette déclaration, le galop d’un cheval se fit entendre à
ce moment vers le haut de la rue. L’animal, une bête superbe, était monté par une
jeune femme qui le maniait avec autant de grâce que de sûreté. Les passants
s’écartaient devant lui, et bien certainement il ne trouverait aucun obstacle jusqu’à
la place.
Seth Stanfort reconnut celle qu’il attendait. Son visage redevint impassible. Il
ne prononça pas une seule parole, ne fit pas un geste. Après avoir rassemblé son
cheval, il se rendit d’un pas tranquille devant la maison du juge.
Cela fut bien pour intriguer derechef les curieux, qui se rapprochèrent, sans
que l’étranger leur prêtât la moindre attention.
Quelques secondes plus tard, la cavalière débouchait sur la place, et son
cheval blanc d’écume s’arrêtait à deux pas de la porte.
L’étranger se découvrit et dit:
«Je salue miss Arcadia Walker...
—Et moi Mr Seth Stanfort,» répondit Arcadia Walker, en s’inclinant d’un
mouvement gracieux.

Page 20

«AU NOM DE LA LOI, JE VOUS DÉCLARE UNIS.»
(Page 14.)

On peut nous en croire, les indigènes ne perdaient pas de vue ce couple qui
leur était absolument inconnu. Et ils disaient entre eux:
«S’ils sont venus pour un procès, il est à désirer que ce procès s’arrange au
profit de tous deux.
—Il s’arrangera, ou Mr Proth ne serait pas l’habile homme qu’il est!
—Et si ni l’un ni l’autre ne sont mariés, le mieux serait que «cela finît par un
mariage!»

Page 21

Ainsi allaient les langues, ainsi s’échangeaient les propos.
Mais ni Seth Stanfort ni miss Arcadia Walker ne semblaient se préoccuper de
la curiosité plutôt gênante dont ils étaient l’objet.
Seth Stanfort se préparait à descendre de cheval pour frapper à la porte de Mr
John Proth, lorsque cette porte s’ouvrit.
Mr John Proth apparut sur le seuil, et la vieille servante Kate, cette fois, se
montra derrière lui.
Ils avaient entendu un piétinement de chevaux devant la maison et, celui-là
quittant son jardin, celle-ci quittant sa cuisine, voulut savoir ce qui se passait.
Seth Stanfort resta donc en selle, et, s’adressant au magistrat:
«Monsieur le juge John Proth, dit-il, je suis Mr Seth Stanfort, de Boston,
Massachusetts.
—Très heureux de faire votre connaissance, Mr Seth Stanfort!
—Et voici miss Arcadia Walker, de Trenton, New-Jersey.
—Très honoré de me trouver en présence de miss Arcadia Walker!
Et Mr John Proth, après avoir observé l’étranger, reporta toute son attention
sur l’étrangère.
Miss Arcadia Walker étant une charmante personne, on nous saura gré d’en
donner un rapide crayon. Son âge, vingt-quatre ans; ses yeux, d’un bleu pâle; ses
cheveux, d’un châtain foncé; son teint, d’une fraîcheur que le hâle du grand air
altérait à peine; ses dents, d’une blancheur et d’une régularité parfaites; sa taille,
un peu supérieure à la moyenne; sa tournure, ravissante; sa démarche, d’une rare
élégance, souple et nerveuse à la fois. Sous l’amazone dont elle était revêtue, elle
se prêtait gracieusement aux mouvements de son cheval, qui piaffait à l’exemple
de celui de Seth Stanfort. Ses mains finement gantées jouaient avec les rênes, et
un connaisseur eût deviné en elle une habile écuyère. Toute sa personne était
empreinte d’une extrême distinction, avec un «je ne sais quoi» de particulier à la
haute classe de l’Union, ce que l’on pourrait appeler l’aristocratie américaine, si
ce mot ne jurait pas avec les instincts démocratiques des natifs du Nouveau
Monde.
Miss Arcadia Walker, originaire du New-Jersey, n’ayant plus que des parents
éloignés, libre de ses actions, indépendante par sa fortune, douée de l’esprit

Page 22

aventureux des jeunes Américaines, menait une existence conforme à ses goûts.
Voyageant depuis plusieurs années déjà, ayant visité les principales contrées de
l’Europe, elle était au courant de ce qui se faisait et se disait à Paris, à Londres, à
Berlin, à Vienne ou à Rome. Et, ce qu’elle avait entendu ou vu au cours de ses
incessantes pérégrinations, elle pouvait en parler avec des Français, des Anglais,
des Allemands, des Italiens dans leur propre langue. C’était une personne
instruite, dont l’éducation, dirigée par un tuteur aujourd’hui disparu de ce monde,
avait été particulièrement soignée. La pratique des affaires ne lui manquait même
pas, et elle faisait preuve dans l’administration de sa fortune d’une remarquable
entente de ses intérêts.
Ce qui vient d’être dit de miss Arcadia Walker se fût appliqué symétriquement
—c’est le mot juste—à Mr Seth Stanfort. Libre aussi, riche aussi, aimant aussi les
voyages, ayant couru le monde entier, il ne résidait guère à Boston, sa ville natale.
L’hiver, il était l’hôte de l’Ancien Continent et des grandes capitales, où il avait
souvent rencontré son aventureuse compatriote. L’été, il revenait dans son pays
d’origine, vers les plages où se réunissent en famille les Yankees opulents. Là,
miss Arcadia Walker et lui s’étaient encore retrouvés.
Les mêmes goûts avaient peu à peu rapproché ces deux êtres jeunes et
vaillants, que les curieux et surtout les curieuses de la place estimaient si bien
faits l’un pour l’autre. Et, en vérité, tous deux avides de voyages, tous deux ayant
hâte de se transporter là où quelque incident de la vie politique ou militaire
excitait l’attention publique, comment ne se seraient-ils pas convenus? On ne
saurait donc s’étonner que Mr Seth Stanfort et miss Arcadia Walker en fussent peu
à peu venus à l’idée d’unir leurs existences, ce qui ne changerait rien à leurs
habitudes. Ce ne seraient plus deux bâtiments marchant de conserve, mais un seul
et, on peut le croire, supérieurement construit, gréé, aménagé pour courir toutes
les mers du globe.
Non! ce n’était point un procès, une discussion, le règlement de quelque
affaire, qui amenait Seth Stanfort et miss Arcadia Walker devant le juge de cette
ville. Non! après avoir rempli toutes les formalités légales devant les autorités
compétentes du Massachusetts et du New-Jersey, ils s’étaient donné rendez-vous
à Whaston, ce jour même, 12 mars, à cette heure même, dix heures sept, pour
accomplir un acte qui, au dire des amateurs, est le plus important de la vie
humaine.
La présentation de Mr Seth Stanfort et de miss Arcadia Walker au juge ayant
été faite ainsi qu’il vient d’être rapporté, Mr John Proth n’eut plus qu’à demander
au voyageur et à la voyageuse pour quel motif ils comparaissaient devant lui.

Page 23

—Seth Stanfort désire devenir le mari de miss Arcadia Walker, répondit l’un.
—Et miss Arcadia Walker désire devenir la femme de Mr Seth Stanfort, ajouta
l’autre.
Le magistrat s’inclina en disant:
—Je suis à votre disposition, Mr Stanfort, et à la vôtre, miss Arcadia Walker.
Les deux jeunes gens s’inclinèrent à leur tour.
—Quand vous conviendra-t-il qu’il soit procédé à ce mariage? reprit Mr John
Proth.
—Immédiatement... si vous êtes libre, répondit Seth Stanfort.
—Car nous quitterons Whaston dès que je serai Mrs Stanfort, déclara miss
Arcadia Walker.
Mr John Proth indiqua, par son attitude, combien lui, et toute la cité avec lui,
regrettaient de ne pouvoir garder plus longtemps dans les murs de Whaston ce
couple charmant, qui honorait en ce moment la ville de sa présence.
Puis il ajouta:
—Je suis entièrement à vos ordres, en reculant de quelques pas, afin de
dégager la porte.
Mais Mr Seth Stanfort l’arrêta du geste.
—Est-il bien nécessaire, demanda-t-il, que miss Arcadia et moi nous
descendions de cheval?
Mr John Proth réfléchit un instant.
—Aucunement, affirma-t-il. On peut se marier à cheval aussi bien qu’à pied.
Il eût été difficile de rencontrer un magistrat plus accommodant, même en cet
original pays d’Amérique.
—Une seule question, reprit Mr John Proth. Toutes les formalités imposées
par la loi sont-elles remplies?
—Elles le sont, répondit Seth Stanfort.

Page 24

Et il tendit au juge un double permis en bonne et due forme, qui avait été
rédigé par les greffes de Boston et de Trenton, après acquittement des droits de
licence.
Mr John Proth prit les papiers, mit sur son nez des lunettes à monture d’or, et
lut attentivement ces pièces régulièrement légalisées et revêtues du timbre officiel.
—Ces papiers sont en règle, dit-il, et je suis prêt à vous délivrer le certificat de
mariage.
Qu’on ne soit pas étonné si les curieux, dont le nombre s’était accru, se
pressaient autour du couple, comme autant de témoins d’une union célébrée dans
des conditions qui paraîtraient un peu extraordinaires en tout autre pays. Mais ce
n’était ni pour gêner les deux fiancés, ni pour leur déplaire.
Mr John Proth remonta alors les premières marches de son perron, et, d’une
voix qui fut entendue de tous, il dit:
—Mr Seth Stanfort, vous consentez à prendre pour femme miss Arcadia
Walker?
—Oui.
—Miss Arcadia Walker, vous consentez à prendre pour mari Mr Seth
Stanfort?
—Oui.
Le magistrat se recueillit pendant quelques secondes, et, sérieux comme un
photographe au moment du sacramentel: «ne bougeons plus!» prononça:
—Au nom de la loi, Mr Seth Stanfort, de Boston, et miss Arcadia Walker, de
Trenton, je vous déclare unis par le mariage.
Les deux époux se rapprochèrent et se prirent la main, comme pour sceller
l’acte qu’ils venaient d’accomplir.
Puis chacun d’eux présenta au juge un billet de cinq cents dollars.
—Pour honoraires, dit Mr Seth Stanfort.
—Pour les pauvres,» dit Mrs Arcadia Stanfort.
Et tous deux, après s’être inclinés devant le juge, rendirent les rênes à leurs
chevaux, qui s’élancèrent dans la direction du faubourg de Wilcox.

Page 25

«Ah bien!... Ah bien!... fit Kate, paralysée à ce point par la surprise, qu’elle en
était exceptionnellement restée dix minutes sans parler.
—Qu’est-ce à dire, Kate? interrogea Mr John Proth.
La vieille Kate lâcha le coin de son tablier qu’elle tordait depuis un instant
comme un cordier de profession.
—M’est avis, dit-elle, qu’ils sont fous, ces gens-là, monsieur le juge.
—Sans doute, vénérable Kate, sans doute, approuva Mr John Proth en
saisissant de nouveau son pacifique arrosoir. Mais quoi d’étonnant à cela?.. Ceux
qui se marient ne sont-ils pas toujours un peu fous?»

Page 26

Page 27

II

QUI INTRODUIT LE LECTEUR DANS LA MAISON DE DEAN FORSYTH ET LE MET EN RAPPORT

AVEC SON NEVEU, FRANCIS GORDON, ET SA BONNE, MITZ.

«Mitz!.. Mitz!..
—Mon fieu?..
—Qu’est-ce qu’il a donc, mon oncle Dean?
—Je n’en sais rien.
—Est-ce qu’il est malade?
—Que nenni! mais, si cela continue, il le deviendra pour sûr.»
Ces demandes et ces réponses s’échangeaient entre un jeune homme de vingt-
trois ans et une femme de soixante-cinq, dans la salle à manger d’une maison
d’Elisabeth street, précisément en cette ville de Whaston, où venait de s’accomplir
le plus original des mariages à la mode américaine.
Cette maison d’Elisabeth street appartenait à Mr Dean Forsyth. Mr Dean
Forsyth avait quarante-cinq ans et paraissait bien les avoir. Grosse tête ébouriffée,
petits yeux à lunettes d’un fort numéro, épaules légèrement voûtées, cou puissant
enveloppé en toutes saisons du double tour d’une cravate qui montait jusqu’au
menton, redingote ample et chiffonnée, gilet flasque dont les boutons inférieurs
n’étaient jamais utilisés, pantalon trop court recouvrant à peine des souliers trop
larges, calotte à gland posée en arrière sur une chevelure grisonnante et
indisciplinée, figure aux mille plis, se terminant par la barbiche habituelle aux
Américains du Nord, caractère irascible toujours à deux millimètres de la colère,
tel était Mr Dean Forsyth, dont parlaient Francis Gordon, son neveu, et Mitz, sa
vieille servante, dans la matinée du 21 mars.

Page 28

LA MAISON DE MR DEAN FORSYTH.

Francis Gordon, privé de ses parents dès son bas âge, avait été élevé par Mr
Dean Forsyth, frère de sa mère. Bien qu’une certaine fortune dût lui revenir de
son oncle, il ne s’était pas cru pour cela dispensé de travailler, et Mr Forsyth ne
l’avait pas cru davantage. Le neveu, après l’achèvement de ses études
d’humanités dans la célèbre université d’Harward, les avait complétées par celles
du droit, et il était présentement avocat à Whaston, où la veuve, l’orphelin et les
murs mitoyens n’avaient pas de défenseur plus résolu. Il connaissait à fond les
lois et la jurisprudence et parlait avec facilité d’une voix chaude et pénétrante.
Tous ses confrères, jeunes et vieux, l’estimaient, et il ne s’était jamais fait un
ennemi. Très bien de sa personne, propriétaire de beaux cheveux châtains et de

Page 29

beaux yeux noirs, de manières élégantes, spirituel sans méchanceté, serviable sans
ostentation, point maladroit dans les divers genres de sport auxquels s’adonne
avec passion la gentry américaine, comment n’aurait-il pas pris rang parmi les
plus distingués jeunes gens de la ville, et pourquoi n’eût-il pas aimé cette
charmante Jenny Hudelson, fille du docteur Hudelson et de sa femme née Flora
Clarish?..
Mais c’est trop tôt appeler l’attention du lecteur sur cette demoiselle. Il est
plus convenable qu’elle n’entre en scène qu’au milieu de sa famille, et le moment
n’en est pas venu. Cela ne saurait tarder, d’ailleurs. Toutefois, il convient
d’apporter une méthode rigoureuse dans le développement de cette histoire, qui
exige une extrême précision.
En ce qui concerne Francis Gordon, nous ajouterons qu’il demeurait dans la
maison d’Elisabeth street, et ne la quitterait sans doute que le jour de son mariage
avec miss Jenny... Mais, encore une fois, laissons miss Jenny Hudelson où elle
est, et disons seulement que la bonne Mitz était la confidente du neveu de son
maître et qu’elle le chérissait comme un fils, ou, mieux encore, un petit-fils, les
grand’mères détenant généralement le record de la tendresse maternelle.
Mitz, servante modèle, dont la pareille serait maintenant introuvable,
descendait de cette espèce perdue, qui procède à la fois du chien et du chat: du
chien, puisqu’elle s’attache à ses maîtres, du chat, puisqu’elle s’attache à la
maison. Comme on l’imagine sans peine, Mitz avait son franc-parler avec Mr
Dean Forsyth. Quand il avait tort, elle le lui disait nettement, quoique dans un
langage extravagant, dont on ne pourra, en français, rendre qu’approximativement
la savoureuse fantaisie. S’il ne voulait pas en convenir, il n’avait qu’une chose à
faire: quitter la place, regagner son cabinet et s’enfermer à double verrou.
Du reste, Mr Dean Forsyth n’avait pas à craindre d’y être jamais seul. Il était
sûr d’y rencontrer toujours un autre personnage, qui se soustrayait de la même
manière aux remontrances et aux admonestations de Mitz.
Ce personnage répondait à l’appellation d’Omicron. Appellation bizarre, qu’il
devait à sa médiocre stature, et, sans doute, aurait-il été surnommé Oméga, s’il
n’eût été de trop petite taille. Haut de quatre pieds six pouces dès l’âge de quinze
ans, il n’avait plus grandi ensuite. De son vrai nom Tom Wife, il était entré à cet
âge dans la maison de Mr Dean Forsyth, du temps du père de celui-ci, en qualité
de jeune domestique, et il avait dépassé la cinquantaine; on en conclura que,
depuis trente-cinq ans, il était au service de l’oncle de Francis Gordon.

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Il est important de dire à quoi se réduisait ce service. A ceci: aider Mr Dean
Forsyth dans ses travaux, pour lesquels il éprouvait une passion au moins égale à
celle de son maître.
Mr Dean Forsyth travaillait donc?
Oui, en amateur. Mais avec quel emballement et quelle fougue, on en jugera.
De quoi s’occupait Mr Dean Forsyth? De médecine, de droit, de littérature,
d’art, d’affaires, comme tant de citoyens de la libre Amérique?
Pas le moins du monde.
De quoi alors? demandez-vous. De sciences?
Vous n’y êtes pas. Non, pas de sciences, au pluriel, mais de science, au
singulier. Uniquement, exclusivement, de cette science sublime qui s’appelle
l’Astronomie.
Il ne rêvait que découvertes planétaires ou stellaires. Rien ou presque rien de
ce qui se passait à la surface de notre globe ne paraissait l’intéresser, et il vivait
dans les espaces infinis. Toutefois, comme il n’y aurait trouvé ni à déjeuner, ni à
dîner, il fallait bien qu’il en redescendît deux fois par jour, à tout le moins. Et
justement, ce matin-là, il n’en redescendait pas à l’heure habituelle, il se faisait
attendre, ce dont maugréait Mitz, en tournant autour de la table.
«Il ne viendra donc pas? répétait-elle.
—Omicron n’est pas là? demanda Francis Gordon.
—Il est toujours où est son maître, répliqua la servante. Je n’ai pourtant plus
assez de jambes—oui, c’est ainsi, en vérité, que s’exprima l’estimable Mitz—
pour grimper à son perchoir!»
Le perchoir en question n’était ni plus ni moins qu’une tour, dont la galerie
supérieure dominait d’une vingtaine de pieds le toit de la maison, un observatoire
pour lui donner son véritable nom. Au-dessous de la galerie, existait une chambre
circulaire, percée de quatre fenêtres orientées vers les quatre points cardinaux. A
l’intérieur, pivotaient sur leurs pieds quelques lunettes et quelques télescopes
d’une portée assez considérable, et, si leurs objectifs ne s’usaient point, ce n’était
pas faute d’être utilisés. Ce qu’il y aurait eu plutôt lieu de craindre, c’eût été que
Mr Dean Forsyth et Omicron finissent par s’abîmer les yeux à force de les
appliquer aux oculaires de leurs instruments.

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C’est dans cette chambre que tous deux passaient la plus grande partie du jour
et de la nuit, en se relayant, il est vrai. Ils regardaient, observaient, planaient dans
les zones interstellaires, entraînés par le perpétuel espoir de faire quelque
découverte à laquelle s’attacherait le nom de Dean Forsyth. Lorsque le ciel était
pur, cela allait encore; mais il s’en faut qu’il le soit toujours au-dessus de la
fraction du trente-septième parallèle qui traverse l’État de Virginie. Des nuages,
cirrus, nimbus, cumulus, tant qu’on en veut, et assurément plus que n’en voulaient
le maître et le serviteur. Aussi, que de jérémiades, que de menaces contre ce
firmament sur lequel la brise traînait ces haillons de vapeurs!
Précisément, pendant ces derniers jours de mars la patience de Mr Dean
Forsyth était plus que jamais mise à l’épreuve. Depuis plusieurs jours, le ciel
s’obstinait à rester couvert au grand désespoir de l’astronome.
Ce matin-là, 21 mars, un vent fort d’Ouest continuait à rouler, presque au ras
du sol, toute une mer de nuages d’une désolante opacité.
«Quel dommage! soupira une dixième fois Mr Dean Forsyth, après une
dernière et infructueuse tentative pour vaincre la brume épaisse. J’ai le
pressentiment que nous passons à côté d’une découverte sensationnelle.
—C’est bien possible, répondit Omicron. C’est même très probable, car, il y a
quelques jours, pendant une éclaircie, j’ai cru apercevoir...
—Et moi, j’ai vu, Omicron.
—Tous deux, alors, tous deux en même temps!
—Omicron!.. protesta Mr Dean Forsyth.
—Oui, vous d’abord, sans aucun doute, accorda Omicron avec un hochement
de tête significatif. Mais, quand j’ai cru apercevoir la chose en question, il m’a
bien semblé que ce devait être... que c’était...

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Que de menaces contre ce firmament... (Page 20.)

—Et moi, déclara Mr Dean Forsyth, j’affirme qu’il s’agissait d’un météore se
déplaçant du Nord au Sud...
—Oui, Mr Dean, perpendiculairement au sens du soleil.
—A son sens apparent, Omicron.
—Apparent, cela va sans dire.
—Et c’était le 16 de ce mois.
—Le 16.

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—A sept heures trente-sept minutes vingt secondes.
—Vingt secondes, répéta Omicron, ainsi que je l’ai constaté à notre horloge.
—Et il n’a pas reparu depuis! s’écria Mr Dean Forsyth, en tendant vers le ciel
une main menaçante.
—Comment aurait-il fait? Des nuages!.. des nuages!.. des nuages!.. Depuis
cinq jours, pas même assez de bleu dans le ciel pour s’y tailler un mouchoir de
poche!
—C’est un fait exprès, s’écria Dean Forsyth en frappant du pied, et je crois
vraiment que ces choses-là n’arrivent qu’à moi.
—A nous,» rectifia Omicron, qui se regardait comme de moitié dans les
travaux de son maître.
A vrai dire, tous les habitants de la région avaient le même droit de se plaindre
si d’épais nuages attristaient leur ciel. Que le soleil luise ou ne luise pas, c’est
pour tout le monde.
Mais, quelque général que fût ce droit, nul n’aurait pu avoir la folle prétention
d’être d’aussi méchante humeur que Mr Dean Forsyth lorsque la cité était
enveloppée par un de ces brouillards contre lesquels les télescopes les plus
puissants, les lunettes les plus perfectionnées ne peuvent rien. Et de tels
brouillards ne sont pas rares à Whaston, bien que la ville soit baignée par les eaux
claires du Potomac, et non par les eaux bourbeuses de la Tamise.
Quoi qu’il en soit, le 16 mars, alors que le ciel était pur, qu’avaient donc
aperçu, ou cru apercevoir, le maître et le serviteur?.. Pas moins qu’un bolide de
forme sphérique se déplaçant sensiblement du Nord au Sud avec une excessive
rapidité, et d’un tel éclat qu’il luttait victorieusement contre la lumière diffuse du
soleil. Toutefois, comme sa distance de la terre devait mesurer un certain nombre
de kilomètres, il eût été possible de le suivre, malgré sa vitesse, pendant un temps
appréciable, si un intempestif brouillard ne fût venu empêcher toute observation.
Depuis lors se dévidait le fil des regrets que provoquait cette mauvaise
chance. Reviendrait-il, ce bolide, sur l’horizon de Whaston? Pourrait-on en
calculer les éléments, déterminer sa masse, son poids, sa nature? Ne serait-ce pas
quelque autre astronome plus favorisé qui le retrouverait en un autre point du
ciel? Dean Forsyth, l’ayant si peu tenu au bout de son télescope, serait-il qualifié
pour signer de son nom cette découverte? Tout l’honneur n’en reviendrait-il pas

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en fin de compte à un de ces savants de l’Ancien ou du Nouveau Continent, qui
passent leur existence à fouiller l’espace nuit et jour?
«Des accapareurs! protestait Dean Forsyth. Des pirates du ciel!»
Pendant toute cette matinée du 21 mars, ni Dean Forsyth ni Omicron n’avaient
pu se décider, malgré le mauvais temps, à s’éloigner de celle des fenêtres qui
s’ouvrait vers le Nord. Et leur colère avait grandi, à mesure que les heures
s’écoulaient. Maintenant, ils ne parlaient plus. Dean Forsyth parcourait du regard
le vaste horizon que limitait de ce côté le profil capricieux des collines de Serbor,
au-dessus desquelles une brise assez vive chassait les nues grisâtres. Omicron se
hissait sur la pointe des pieds, pour accroître le rayon de vue que réduisait sa taille
exiguë. L’un avait croisé les bras, et ses poings fermés s’écrasaient sur sa poitrine.
L’autre, de ses doigts crispés, battait l’appui de la fenêtre. Quelques oiseaux
filaient à tire-d’aile, en jetant de petits cris, avec un air de se moquer du maître et
du serviteur, que leur qualité de bipèdes retenait à la surface de la terre!.. Ah! s’ils
avaient pu suivre ces oiseaux dans leur vol, en quelques bonds ils auraient
traversé la couche des vapeurs, et peut-être alors eussent-ils aperçu l’astéroïde
continuant sa course dans la lumière éblouissante du soleil!
En cet instant, on frappa à la porte.
Dean Forsyth et Omicron, absorbés, n’entendirent pas.
La porte s’ouvrit, et Francis Gordon parut sur le seuil.
Dean Forsyth et Omicron ne se retournèrent même pas.
Le neveu alla vers l’oncle et lui toucha légèrement le bras.
Mr Dean Forsyth laissa tomber sur son neveu un regard tellement lointain
qu’il devait venir de Sirius, ou, au bas mot, de la lune.
«Qu’est-ce? demanda-t-il.
—Mon oncle, le déjeuner attend.
—Ah! vraiment, fit Dean Forsyth, il attend, le déjeuner? Eh bien! nous
attendons aussi, nous.
—Vous attendez... quoi?
—Le soleil, déclara Omicron, dont la réponse fut approuvée d’un signe par
son maître.

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—Mais, mon oncle, vous n’avez pas, je pense, invité le soleil à déjeuner, et
l’on peut se mettre à table sans lui.
Que répliquer à cela? Si l’astre radieux ne se montrait pas de toute la journée,
Mr Dean Forsyth s’entêterait-il à jeûner jusqu’au soir?
Peut-être, après tout, car l’astronome ne semblait pas disposé à obéir à
l’invitation de son neveu.
—Mon oncle, insista celui-ci, Mitz s’impatiente, je vous en préviens.
Du coup, Mr Dean Forsyth reprit conscience de la réalité. Les impatiences de
la bonne Mitz, il les connaissait. Puisqu’elle lui avait dépêché un exprès, c’est que
la situation était grave, et il fallait se rendre sans plus tarder.
—Quelle heure est-il donc? demanda-t-il.
—Onze heures quarante-six, répondit Francis Gordon.
Telle était l’heure, en effet, marquée par la pendule, alors que, d’ordinaire,
l’oncle et le neveu s’asseyaient en face l’un de l’autre à onze heures précises.
—Onze heures quarante-six! s’écria Mr Dean Forsyth en simulant un vif
mécontentement afin de cacher son inquiétude. Je ne comprends pas que Mitz soit
d’une telle irrégularité!
—Mais, mon oncle, objecta Francis, c’est la troisième fois que nous frappons
inutilement à la porte.»
Sans répondre, Mr Dean Forsyth s’engagea dans l’escalier, tandis
qu’Omicron, qui servait habituellement le repas, demeurait en observation,
guettant un retour du soleil.
L’oncle et le neveu pénétrèrent dans la salle à manger.
Mitz était là. Elle regarda son maître en face, et celui-ci baissa la tête.
«L’ami Krone?.. interrogea-t-elle, car c’est ainsi que Mitz, dans son
innocence, désignait la cinquième voyelle de l’alphabet grec.
—Il est occupé là-haut, répondit Francis Gordon. Nous nous passerons de lui
ce matin.
—Avec plaisir! déclara Mitz d’un ton bourru. Ma fine! il peut bien rester dans
son haut servatoire (observatoire) tant que ça lui chantera. Tout n’en ira que

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mieux ici sans cet empâté de première classe.

«Le soleil!.. Le soleil!..» (Page 27.)

Le déjeuner commença. Les bouches ne s’ouvraient que pour manger. Mitz,
qui, d’habitude, causait volontiers en apportant les plats et en changeant les
assiettes, ne desserrait pas les dents. Ce silence pesait, cette contrainte gênait.
Francis Gordon, désireux d’y mettre un terme, demanda, pour dire quelque chose:
«Êtes-vous content, mon oncle, de votre matinée?

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—Non, répondit Dean Forsyth. L’état du ciel n’était pas propice, et ce contre-
temps m’a particulièrement ennuyé aujourd’hui.
—Seriez-vous sur la piste de quelque découverte astronomique?
—Je le crois, Francis. Mais je ne peux rien affirmer, tant qu’une nouvelle
observation...
—Voilà donc, Monsieur, interrompit Mitz d’un ton sec, ce qui vous travaille
depuis une huitaine de jours, au point que vous prenez racine dans votre tour, et
que vous vous relevez la nuit... Oui! trois fois la nuit dernière, je vous ai bien
entendu, car, Dieu merci, je n’ai pas la berlue, peut-être! ajouta-t-elle sous forme
de réponse à un geste de son maître et afin sans doute de bien faire comprendre
qu’elle n’était pas encore sourde.
—En effet, ma bonne Mitz, reconnut Mr Dean Forsyth d’un ton conciliant.
Douceur superflue.
—Une découverte astrocomique! reprit la digne servante avec indignation. Et
quand vous vous serez mangé les sangs, quand, à force de regarder dans vos
tuyaux, vous aurez attrapé un tour d’airain (tour de reins), une couverture
(courbature) ou une flexion de poitrine (fluxion de poitrine), c’est ça qui vous fera
une belle jambe! Est-ce vos étoiles qui viendront vous soigner, et le docteur vous
ordonnera-t-il de les avaler en pilules?
Étant donnée la tournure de ce commencement de dialogue, Dean Forsyth
comprit que mieux valait ne pas répondre. Il continua à manger en silence, si
troublé, toutefois, qu’à plusieurs reprises il prit son verre pour son assiette, et
réciproquement.
Francis Gordon s’efforçait de maintenir la conversation, mais c’était comme
s’il eût discouru dans le désert. Son oncle, toujours sombre, ne paraissait pas
l’entendre. Si bien qu’il en vint à parler du temps. Lorsqu’on ne sait trop que dire,
on cause du temps qu’il a fait, ou qu’il fera. Matière inépuisable, à la portée de
toutes les intelligences. Cette question atmosphérique intéressait d’ailleurs Mr
Dean Forsyth. Aussi, à un certain moment où un épaississement des nuages
rendait la salle à manger plus obscure, il releva la tête, regarda la fenêtre et,
laissant d’une main accablée retomber sa fourchette, il s’écria:
—Est-ce que ces maudits nuages ne vont pas enfin dégager le ciel, fût-ce au
prix d’une pluie torrentielle?

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—Ma fine! déclara Mitz, après trois semaines de sécheresse, ça ne serait pas
de refus pour les biens de la terre.
—La terre!.. la terre!.. murmura Mr Dean Forsyth avec un si parfait dédain,
qu’il s’attira cette réponse de la vieille servante:
—Oui, la terre, Monsieur. J’imagine qu’elle vaut bien le ciel, dont vous ne
voulez jamais descendre... même à l’heure du déjeuner!
—Voyons, ma bonne Mitz... dit Francis Gordon d’une voix insinuante.
Peine perdue. La bonne Mitz n’était pas d’humeur à se laisser séduire.
—Il n’y a pas de «ma bonne Mitz», continua-t-elle sur le même ton. C’est
vraiment pas la peine de vous esquinter le tempérament à regarder la lune, pour
ne pas savoir qu’il pleut au printemps. S’il ne pleut pas au mois de mars, quand
pleuvra-t-il? Je vous le demande.
—Mon oncle, approuva le neveu, c’est vrai que nous sommes en mars, au
début du printemps, et il faut bien en prendre son parti!.. Mais bientôt, ce sera
l’été et vous aurez un ciel plus pur. Vous pourrez alors continuer vos travaux dans
des conditions meilleures! Un peu de patience, mon oncle!
—De la patience, Francis? répliqua Mr Dean Forsyth dont le front n’était pas
moins rembruni que l’atmosphère, de la patience!.. Et, s’il s’en va si loin qu’on ne
puisse l’apercevoir?.. Et s’il ne se montre plus au-dessus de l’horizon?
—Il?.. intervint Mitz. Qui ça, il?
A cet instant, la voix d’Omicron se fit entendre:
—Monsieur!.. Monsieur!
—Il y a du nouveau, s’écria Mr Dean Forsyth en repoussant précipitamment
sa chaise et en se dirigeant vers la porte.
Il ne l’avait pas atteinte, qu’un vif rayon pénétrait par la fenêtre et piquait de
paillettes lumineuses les verres et les bouteilles garnissant la table.
—Le soleil!.. Le soleil!.. répétait Mr Dean Forsyth, qui montait l’escalier en
toute hâte.
—C’est-y Dieu permis! dit Mitz en s’asseyant sur une chaise. Le voilà parti,
et, quand il est enfermé à double tour avec son ami Krone dans le haut servatoire,
on peut l’appeler. Autant on en porte devant! (en emporte le vent). Quant au

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déjeuner, il se mangera tout seul, par l’opération des cinq esprits (du Saint-
Esprit)... Et tout cela pour des étoiles!..»
Ainsi, dans son langage imagé, s’exprimait l’excellente Mitz, bien que son
maître ne pût l’entendre. L’eût-il entendue, d’ailleurs, que cette éloquence n’en
eût pas été moins perdue. Mr Dean Forsyth, essoufflé par l’ascension, venait
d’entrer dans son observatoire. Le vent du Sud-Ouest avait fraîchi et chassé les
nuages vers le Levant. Une large éclaircie laissait voir, jusqu’au zénith, toute la
partie du ciel où le météore avait été observé. La chambre était illuminée par les
rayons solaires.
«Eh bien?.. demanda Mr Dean Forsyth, qu’y a-t-il?
—Le soleil, répondit Omicron, mais pas pour longtemps, car des nuages
reparaissent déjà dans l’Ouest.
—Pas une minute à perdre! s’écria Mr Dean Forsyth, en braquant sa lunette,
tandis que le serviteur en faisait autant du télescope.
Pendant quarante minutes environ, avec quelle passion, ils manièrent leurs
instruments! Avec quelle patience, ils en manœuvrèrent la vis pour les maintenir
au point! Avec quelle minutieuse attention, ils fouillèrent tous les coins et recoins
de cette partie de la sphère céleste!.. C’était bien par tant d’ascension droite et tant
de déclinaison que le bolide leur était apparu la première fois, pour passer ensuite
exactement au zénith de Whaston, ils en étaient certains.
Et rien, rien à cette place! Déserte, toute cette éclaircie qui offrait aux
météores un si magnifique champ de promenade! Pas un seul point visible en
cette direction! Aucune trace de l’astéroïde.
—Rien! dit Mr Dean Forsyth, en essuyant ses yeux rougis par le sang qui
s’était porté à leurs paupières.
—Rien! fit Omicron comme un écho plaintif.
Il est trop tard pour s’épuiser en d’autres efforts. Les nuages revenaient, le ciel
s’obscurcissait de nouveau. Finie l’éclaircie du ciel, et pour toute la journée cette
fois! Bientôt, les vapeurs ne formèrent plus qu’une masse uniforme d’un gris sale,
et s’égouttèrent en pluie fine. Il fallait renoncer à toute observation, au grand
désespoir du maître et du serviteur.
—Et pourtant, dit Omicron, nous sommes bien sûrs de l’avoir vu.

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—Si nous en sommes sûrs!.. s’écria Mr Dean Forsyth, en levant les bras au
ciel.
Et, d’un ton où se mêlaient l’inquiétude et la jalousie, il ajouta:
—Nous n’en sommes que trop sûrs, car d’autres peuvent l’avoir vu comme
nous... Pourvu que nous soyons les seuls!.. Il ne manquerait plus qu’il l’eût aperçu
aussi, lui... Sydney Hudelson!»

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III

OU IL EST QUESTION DU DOCTEUR SYDNEY HUDELSON, DE SA FEMME, MRS FLORA

HUDELSON, DE MISS JENNY ET DE MISS LOO, LEURS DEUX FILLES.

«Pourvu que cet intrigant de Forsyth ne l’ait pas aperçu, lui aussi!»
Ainsi, dans cette matinée du 21 mars, s’exprimait le docteur Sydney
Hudelson, parlant à lui-même dans la solitude de son cabinet de travail.
Car il était docteur, et, s’il n’exerçait pas la médecine à Whaston, c’est qu’il
préférait consacrer son temps et son intelligence à de plus vastes et plus sublimes
spéculations. Ami intime de Dean Forsyth, il en était en même temps le rival.
Entraîné par une identique passion, il n’avait, comme lui, de regards que pour
l’immensité des cieux et, comme son ami, il n’appliquait son esprit qu’à
déchiffrer les énigmes astronomiques de l’Univers.
Le docteur Hudelson possédait une jolie fortune, tant de son chef que du chef
de Mrs Hudelson, née Flora Clarish. Sagement administrée, cette fortune assurait
son avenir et celui de ses deux filles, Jenny et Loo Hudelson, âgées
respectivement de dix-huit et quatorze ans. Quant au docteur lui-même, il eût été
littéraire de dire, pour faire connaître son âge, que le quarante-septième hiver
venait de neiger sur sa tête. Cette délicieuse image serait malheureusement hors
propos, le docteur Hudelson étant chauve à braver le rasoir du plus habile Figaro.
La rivalité astronomique existant à l’état latent entre Sydney Hudelson et
Dean Forsyth n’était pas sans troubler quelque peu les relations des deux familles,
très unies au demeurant. Assurément, ils ne se disputeraient pas telle planète, ou
telle étoile, les astres du ciel, dont les premiers inventeurs sont en général
anonymes, appartenant à tout le monde, mais il n’était pas rare que leurs
observations météorologiques ou astronomiques servissent de thème à des
discussions qui dégénéraient parfois assez vite en querelles.
Ce qui eût pu aggraver ces querelles, et même provoquer, le cas échéant, de
regrettables scènes, c’eût été l’existence d’une dame Forsyth. Par bonheur, ladite
dame n’existait pas, celui qui l’aurait épousée étant resté célibataire, et n’ayant

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jamais eu, même en rêve, la pensée de se marier. Donc, pas d’épouse Dean
Forsyth pour envenimer les choses sous prétexte de conciliation, et, par
conséquent, toute chance pour qu’une brouille entre les deux astronomes amateurs
pût s’apaiser à bref délai.
Sans doute, il y avait bien une Mrs Flora Hudelson. Mais Mrs Flora Hudelson
était une excellente femme, excellente mère, excellente ménagère, de nature très
pacifique, incapable d’un propos malséant sur personne, ne déjeunant pas d’une
médisance, pour dîner d’une calomnie, à l’exemple de tant de dames des plus
considérées dans les diverses sociétés de l’Ancien et du Nouveau Monde.
Phénomène incroyable, ce modèle des conjointes s’appliquait à calmer son
mari, lorsqu’il rentrait, la tête en feu, à la suite de quelque discussion avec son
intime ami Forsyth. Autre fait singulier, Mrs Hudelson trouvait tout naturel que
Mr Hudelson s’occupât d’astronomie et qu’il vécût dans les profondeurs du
firmament, à la condition qu’il en descendît lorsqu’elle le priait d’en descendre.
Loin d’imiter Mitz qui harcelait son maître, elle ne harcelait point son mari. Elle
tolérait qu’il se fît attendre à l’heure des repas. Elle ne maugréait point quand il
était en retard, et s’ingéniait à maintenir les plats à un juste degré de cuisson. Elle
respectait sa préoccupation, quand il était préoccupé. Elle s’inquiétait même de
ses travaux, et son bon cœur lui dictait d’encourageantes paroles lorsque
l’astronome semblait s’égarer dans les espaces infinis au point de ne pas retrouver
sa route.
Voilà une femme comme nous en souhaitons à tous les maris, surtout quand ils
sont astronomes. Malheureusement il n’en existe guère ailleurs que dans les
romans!
Jenny, sa fille aînée, promettait de suivre les traces de sa mère, de marcher du
même pas sur le chemin de l’existence. Évidemment Francis Gordon, futur mari
de Jenny Hudelson, était destiné à devenir le plus heureux des hommes. Sans
vouloir humilier les misses américaines, il est permis de dire qu’on aurait peine à
découvrir dans toute l’Amérique une jeune fille plus charmante, plus attrayante,
plus douée de l’ensemble des perfections humaines. Jenny Hudelson était une
aimable blonde, aux yeux bleus, à la carnation fraîche, avec de jolies mains, de
jolis pieds et une jolie taille, autant de grâce que de modestie, autant de bonté que
d’intelligence. Aussi Francis Gordon l’appréciait-il non moins qu’elle appréciait
Francis Gordon. Le neveu de Mr Dean Forsyth possédant d’ailleurs l’estime de la
famille Hudelson, cette sympathie réciproque n’avait pas tardé à se traduire sous
la forme d’une demande en mariage, très favorablement accueillie. Ces jeunes
gens se convenaient si bien! Ce serait le bonheur que Jenny apporterait au ménage

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avec ses qualités familiales. Quant à Francis Gordon, il serait doté par son oncle,
dont la fortune lui reviendrait un jour. Mais laissons de côté ces perspectives
d’héritages. Il ne s’agit pas de l’avenir, mais du présent, qui réunit toutes les
conditions de la plus parfaite félicité.
Donc, Francis Gordon est fiancé à Jenny Hudelson, Jenny Hudelson est
fiancée à Francis Gordon, et le mariage, dont on fixera la date prochainement,
sera célébré par les soins du révérend O’Garth, à Saint-Andrew, la principale
église de cette heureuse ville de Whaston.
Vous pouvez être sûrs qu’il y aura grande affluence à cette cérémonie nuptiale,
car les deux familles jouissent d’une estime qui n’a d’égale que leur honorabilité,
et non moins sûrs que la plus gaie, la plus vive, la plus envolée ce jour-là, sera
cette mignonne Loo[1], qui servira de demoiselle d’honneur à sa sœur chérie. Elle
n’a pas quinze ans, Loo, et elle a bien le droit d’être jeune. Elle profite de ce droit-
là, je vous en réponds. C’est le mouvement perpétuel au physique, et, au moral,
une espiègle qui ne se gêne pas pour plaisanter les «planètes à papa»! Mais on lui
pardonne tout, on lui passe tout. Le docteur Hudelson est le premier à rire, et,
pour unique punition, met un baiser sur ses fraîches joues de fillette.

LA MAISON DU DOCTEUR SYDNEY HUDELSON.

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Au fond, Mr Hudelson était un brave homme, mais très entêté et fort
susceptible. Sauf Loo, dont il admettait les plaisanteries innocentes, chacun
respectait ses manies et ses habitudes. Très acharné à ses études astronomico-
météorologiques, très buté dans ses démonstrations, très jaloux des découvertes
qu’il faisait ou prétendait faire, c’est tout juste si, malgré sa réelle affection pour
Dean Forsyth, il demeurait l’ami d’un si redoutable rival. Deux chasseurs sur le
même terrain de chasse, qui se disputent un rare gibier! Maintes fois il en était
résulté du refroidissement, qui aurait pu dégénérer en brouille, n’eût été
l’intervention lénifiante de cette bonne Mrs Hudelson, puissamment aidée,
d’ailleurs, dans son œuvre de concorde par ses deux filles et par Francis Gordon.
Ce pacifique quatuor fondait de grands espoirs sur l’union projetée pour raréfier
les escarmouches. Lorsque le mariage de Francis et de Jenny aurait relié plus
étroitement les deux familles, ces orages passagers seraient moins fréquents et
moins redoutables. Qui sait même si les deux astronomes amateurs, unis dans une
cordiale collaboration, ne poursuivraient pas de concert leurs recherches
astronomiques? Ils se partageraient alors équitablement le gibier découvert, sinon
abattu, sur ces vastes champs de l’espace.
La maison du docteur Hudelson était des plus confortables. Une mieux tenue,
on l’aurait vainement cherchée dans tout Whaston. Ce joli hôtel entre cour et
jardin, avec de beaux arbres et des pelouses verdoyantes, occupait le milieu de
Moriss street. Il se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage avec
sept fenêtres de façade. La toiture était dominée, à gauche, par une sorte de
donjon carré, haut d’une trentaine de mètres, terminé par une terrasse à balustres.
A l’un des angles, se dressait le mât auquel, le dimanche et les jours fériés, on
hissait le pavillon aux cinquante et une étoiles des États-Unis d’Amérique.
La chambre supérieure de ce donjon avait été disposée pour les travaux
spéciaux de son propriétaire. C’est là que fonctionnaient les instruments du
docteur, lunettes et télescopes, à moins que, pendant les belles nuits, il ne les
transportât sur la terrasse, d’où ses regards pouvaient librement parcourir le dôme
céleste. C’est là que le docteur, en dépit des recommandations de Mrs Hudelson,
attrapait ses coryzas les plus carabinés, ses grippes les mieux réussies:
«Au point, répétait volontiers miss Loo, que papa finira par enrhumer ses
planètes!»
Mais le docteur n’écoutait rien, et bravait parfois les sept ou huit degrés
centigrades au-dessous de zéro des grandes gelées d’hiver, alors que le firmament
apparaît dans toute sa pureté.

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De l’observatoire de la maison de Moriss street, on distinguait sans peine la
tour de la maison d’Elisabeth street. Un demi-mille tout au plus les séparait, et,
entre elles, aucun monument ne s’élevait, aucun arbre n’interposait ses ramures.
Sans même recourir au télescope à longue portée, on reconnaissait très
aisément, avec une bonne jumelle, les personnes qui se tenaient sur la tour ou sur
le donjon. Assurément, Dean Forsyth avait autre chose à faire que de regarder
Sydney Hudelson, et Sydney Hudelson n’eût pas voulu perdre son temps à
regarder Dean Forsyth. Leurs observations visaient plus haut, beaucoup plus haut.
Mais il était naturel que Francis Gordon voulût voir si Jenny Hudelson ne se
trouvait pas sur la terrasse, et souvent leurs yeux se parlaient à travers les
lorgnettes. Il n’y avait pas de mal à cela, je pense.
Il eût été facile d’établir une communication télégraphique ou téléphonique
entre les deux maisons. Un fil tendu du donjon à la tour eût transmis de bien
agréables propos de Francis Gordon à Jenny et de Jenny à Francis Gordon. Mais
Dean Forsyth et le docteur Hudelson, n’ayant point de telles douceurs à échanger,
n’avaient jamais projeté l’installation de ce fil. Peut-être, lorsque les deux fiancés
seraient époux, cette lacune serait comblée. Après le lien matrimonial, le lien
électrique, pour unir plus étroitement encore les deux familles.
Dans l’après-midi de ce même jour, où l’excellente mais acariâtre Mitz a
donné au lecteur un échantillon de son éloquence savoureuse, Francis Gordon vint
faire sa visite habituelle à Mrs Hudelson et à ses filles—et à sa fille, rectifiait Loo
en affectant des airs d’offensée. On le reçut, il est permis de le dire, comme s’il
eût été le dieu de la maison. Qu’il ne fût pas encore le mari de Jenny, soit! Mais
Loo voulait qu’il fût déjà son frère à elle, et ce qui se logeait dans la cervelle de
cette fillette y était bien logé.
Quant au docteur Hudelson, il était claquemuré dans le donjon depuis quatre
heures du matin. Après avoir paru en retard au déjeuner, tout comme Dean
Forsyth, on l’avait vu regagner précipitamment la terrasse, toujours comme Dean
Forsyth, au moment où le soleil se dégageait des nuages. Non moins préoccupé
que son rival, il ne semblait pas qu’il fût disposé à redescendre.
Et cependant, impossible de décider sans lui la grande question qui allait être
discutée en assemblée générale.
«Tiens! s’écria Loo, dès que le jeune homme eut franchi la porte du salon,
voilà Mr Francis, l’éternel Mr Francis!.. Ma parole, on ne voit que lui ici!»

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Francis Gordon se contenta de menacer du doigt la fillette, et, lorsqu’on fut
assis, la conversation s’établit, pleine de simple et naturelle bonhomie. Il semblait
qu’on ne se fût pas quitté depuis la veille, et, de fait, en pensée tout au moins, les
deux fiancés ne se séparaient jamais l’un de l’autre. Miss Loo prétendait même
que «l’éternel Francis» était toujours dans la maison, que, s’il feignait de sortir
par la porte de la rue, c’était pour rentrer par celle du jardin.

Souvent leurs yeux se parlaient à travers les
lorgnettes. (Page 35.)

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On causa, ce jour-là, de ce dont on causait tous les jours. Jenny écoutait ce que
disait Francis, avec un sérieux qui ne lui enlevait rien de son charme. Ils se
regardaient, ils formaient des projets d’avenir dont la réalisation ne pouvait être
éloignée. Pourquoi, en effet, aurait-on prévu un retard? Déjà, Francis Gordon
avait trouvé dans Lambeth street une jolie maison qui conviendrait parfaitement
au jeune ménage. C’était dans le quartier de l’Ouest, avec vue sur le cours du
Potomac, et pas très loin de Moriss street. Mrs Hudelson promit d’aller visiter
cette maison, et, pour peu qu’elle plût à sa future locataire, elle serait louée sous
huitaine. Bien entendu, Loo accompagnerait sa mère et sa sœur. Elle n’aurait pas
admis que l’on se fût passé de son avis.

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«C’est quelque planète de valeur qu’ils auront
égarée.» (Page 39.)

«A propos! s’écria-t-elle tout à coup, et Mr Forsyth?.. Est-ce qu’il ne doit pas
venir aujourd’hui?
—Mon oncle arrivera vers quatre heures, répondit Francis Gordon.
—C’est que sa présence est indispensable pour résoudre la question, fit
observer Mrs Hudelson.
—Il le sait, et ne manquera pas au rendez-vous.

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—S’il y manquait, déclara Loo, qui tendit une petite main menaçante, il aurait
affaire à moi, et n’en serait pas quitte à bon marché.
—Et Mr Hudelson?.. demanda Francis. Nous n’avons pas moins besoin de lui
que de mon oncle.
—Père est dans son donjon, dit Jenny. Il descendra aussitôt qu’il sera prévenu.
—Je m’en charge, répondit Loo. J’aurai vite grimpé ses six étages.
Il importait, en effet, que Mr Forsyth et Mr Hudelson fussent là. Ne s’agissait-
il pas de fixer la date de la cérémonie? En principe, le mariage devait être célébré
dans le plus court délai, mais à la condition, cependant, que la demoiselle
d’honneur eût le temps de se faire confectionner sa jolie robe—une robe longue
de demoiselle, s’il vous plaît, qu’elle comptait étrenner dans ce jour mémorable.
De là, cette observation que se permit Francis en plaisantant:
—Mais si elle n’était pas prête, la fameuse robe?
—Dans ce cas, on remettrait la noce! décréta l’impérieuse personne.
Et cette réponse fut accompagnée d’un tel éclat de rire, que Mr Hudelson dut
certainement l’entendre des hauteurs de son donjon.
Cependant l’aiguille de la pendule franchissait successivement toutes les
minutes du cadran, et Mr Dean Forsyth ne paraissait pas. Loo avait beau se
pencher hors de la fenêtre d’où elle apercevait la porte d’entrée, pas de Mr
Forsyth!.. Il fallut donc s’armer de patience—une arme dont Loo ne connaissait
guère le maniement.
—Mon oncle m’a pourtant bien promis... répétait Francis Gordon; mais,
depuis quelques jours, je ne sais trop ce qu’il a.
—Mr Forsyth n’est point souffrant, j’espère? demanda Jenny.
—Non, soucieux... préoccupé... On ne peut pas en tirer dix paroles. Je ne sais
ce qu’il peut avoir dans la tête.
—Quelque éclat d’étoile! s’écria la fillette.
—Il en est de même de mon mari, dit Mrs Hudelson. Cette semaine, il m’a
paru plus absorbé que jamais. Impossible de l’arracher de son observatoire. Il faut
qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire dans le ciel.

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—Ma foi! répondit Francis, je serais tenté de le croire, à la façon dont se
comporte mon oncle. Il ne sort plus; il ne dort plus; il mange à peine; il oublie
l’heure des repas...
—Ce que Mitz doit être contente! s’écria Loo.
—Elle enrage, déclara Francis, mais cela n’y fait rien. Mon oncle, qui
jusqu’ici redoutait les semonces de sa vieille servante, n’y prête plus la moindre
attention.
—C’est tout à fait comme ici, dit Jenny en souriant. Ma sœur paraît avoir
perdu son influence sur papa... et l’on sait si elle était grande!
—Est-ce possible, mademoiselle Loo? demanda Francis sur le même ton.
—Ce n’est que trop vrai! répliqua la fillette; mais, patience... patience! Il
faudra bien que Mitz et moi nous finissions par avoir raison du père et de l’oncle.
—Enfin, reprit Jenny, que peut-il leur être arrivé à tous les deux?
—C’est quelque planète de valeur qu’ils auront égarée, s’écria Loo. Pourvu,
mon Dieu, qu’ils l’aient retrouvée avant la noce!
—Nous plaisantons, interrompit Mrs Hudelson, et, en attendant, Mr Forsyth
ne vient pas.
—Et voilà que quatre heures et demie vont sonner! ajouta Jenny.
—Si mon oncle n’est pas ici dans cinq minutes, décida Francis Gordon, je
cours le chercher.
En cet instant, la sonnette de la porte d’entrée se fit entendre.
—C’est Mr Forsyth, affirma Loo. Là!.. il continue à sonner!.. Quel carillon!..
Je parie qu’il écoute voler une comète et qu’il ne s’aperçoit même pas qu’il
sonne!
C’était bien Mr Dean Forsyth. Il entra presque aussitôt dans le salon, où Loo
l’accueillit avec de vifs reproches.
—En retard!.. en retard!.. Vous voulez donc qu’on vous gronde?
—Bonjour, Mrs Hudelson! bonjour, ma chère Jenny! dit Mr Forsyth en
embrassant la jeune fille; bonjour! répéta-t-il en tapotant les joues de la fillette.

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DEAN FORSYTH.

Toutes ces politesses étaient faites d’un air distrait. Ainsi que l’avait présumé
Loo, Mr Dean Forsyth avait, comme on dit, «la tête ailleurs».
—Mon oncle, reprit Francis Gordon, en ne vous voyant point arriver à l’heure
convenue, j’ai cru que vous aviez oublié notre rendez-vous.

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LE Dr SYDNEY HUDELSON.

—Un peu, je l’avoue, et je m’en excuse, Mrs Hudelson. Heureusement, Mitz
me l’a rappelé de la bonne manière.
—Elle a bien fait, déclara Loo.
—Ne m’accablez pas, petite Miss!.. Des préoccupations graves... Je suis peut-
être à la veille d’une découverte des plus intéressantes.
—C’est comme papa... commença Loo.

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—Quoi! s’écria Mr Dean Forsyth en se relevant d’un bond, à faire croire
qu’un ressort venait de se détendre dans le fond de son fauteuil, vous dites que le
docteur...
—Nous ne disons rien, mon bon Mr Forsyth, se hâta de répondre Mrs
Hudelson, craignant toujours, et non sans raison, qu’il ne surgît une nouvelle
cause de rivalité entre son mari et l’oncle de Francis Gordon.
Puis elle ajouta, pour couper court à l’incident:
—Loo, va chercher ton père.»
Légère comme un oiseau, la fillette s’élança vers le donjon. A n’en pas douter,
si elle prit l’escalier, au lieu de s’envoler par la fenêtre, c’est qu’elle ne voulut pas
se servir de ses ailes.
Une minute plus tard, Mr Sydney Hudelson faisait son entrée dans le salon.
Physionomie grave, œil fatigué, tête congestionnée à faire craindre un coup de
sang.
Mr Dean Forsyth et lui échangèrent une poignée de main sans conviction, tout
en se sondant réciproquement d’un regard oblique. Ils s’observaient à la dérobée,
comme s’ils éprouvaient une certaine défiance l’un de l’autre.
Mais, après tout, les deux familles s’étaient réunies dans le but de fixer la date
du mariage,—ou, pour employer le langage de Loo, de la conjonction des astres
Francis et Jenny.—Il n’y avait donc qu’à fixer cette date. Tout le monde étant
d’avis que la cérémonie devait avoir lieu dans le plus court délai possible, la
conversation ne fut pas longue.
Mr Dean Forsyth et Mr Hudelson y accordèrent-ils même grande attention? Il
est permis de croire, plutôt, qu’ils étaient partis à la poursuite de quelque astéroïde
perdu à travers l’espace, chacun d’eux se demandant si l’autre n’était pas sur le
point de le retrouver.
En tous cas, ils ne firent aucune objection à ce que le mariage fût fixé à
quelques semaines de là. On était au 21 mars. On prit pour date le 15 mai.
De cette manière, on aurait, en se pressant un peu, le temps d’aménager le
nouvel appartement.
«Et de finir ma robe,» ajouta Loo de l’air le plus sérieux du monde.

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IV

COMMENT DEUX LETTRES ENVOYÉES, L’UNE A L’OBSERVATOIRE DE PITTSBURG, L’AUTRE A

L’OBSERVATOIRE DE CINCINNATI, FURENT CLASSÉES DANS LE DOSSIER DES BOLIDES.

A Monsieur le Directeur de l’Observatoire de Pittsburg, Pennsylvanie.

«Whaston, 24 mars.....

«Monsieur le Directeur,
«J’ai l’honneur de porter à votre connaissance le fait suivant, qui est
de nature à intéresser la science astronomique. Dans la matinée du 16
mars courant, j’ai découvert un bolide qui traversait la zone septentrionale
du ciel avec une vitesse considérable. Sa trajectoire, sensiblement Nord-
Sud, faisait avec le méridien un angle de 3° 31', que j’ai pu mesurer avec
exactitude. Il était sept heures trente-sept minutes vingt secondes,
lorsqu’il est apparu dans l’objectif de ma lunette, et sept heures trente-
sept minutes vingt-neuf secondes lorsqu’il a disparu. Depuis, il m’a été
impossible de le revoir, malgré les plus minutieuses recherches. C’est
pourquoi je vous prie de bien vouloir prendre note de cette observation et
me donner acte de la présente lettre, laquelle, dans le cas où ledit météore
serait visible de nouveau, m’assurerait la priorité de cette précieuse
découverte.
«Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l’assurance de ma très haute
considération et me croire votre très humble serviteur.
«Dean Forsyth,
«Elisabeth street.»

A Monsieur le Directeur de l’Observatoire de Cincinnati, Ohio.

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«Whaston, le 24 mars.....

«Monsieur le Directeur,
«Dans la matinée du 16 mars, entre sept heures trente-sept minutes
vingt secondes et sept heures trente-sept minutes vingt-neuf secondes, j’ai
eu l’heureuse chance de découvrir un nouveau bolide qui se déplaçait du
Nord au Sud, dans la zone septentrionale du ciel, sa direction apparente
ne faisant avec le méridien qu’un angle de 3° 31'. Depuis, je n’ai pu
ressaisir la trajectoire de ce météore. Mais, s’il reparaît sur notre horizon,
ce dont je ne doute pas, il me semble juste d’être considéré comme
l’auteur de cette découverte qui mérite d’être classée dans les annales
astronomiques de notre temps. C’est dans ce but que je prends la liberté
de vous adresser la présente lettre, dont je vous serais obligé de bien
vouloir m’accuser réception.
«Veuillez agréer, monsieur le Directeur, avec mes très humbles
salutations, l’assurance de mes respectueux sentiments.

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Il n’y avait pas une heure à perdre. (Page 46.)

Page 59

V

DANS LEQUEL, MALGRÉ LEUR ACHARNEMENT, MR DEAN FORSYTH ET LE Dr HUDELSON

N’ONT QUE PAR LES JOURNAUX DES NOUVELLES DE LEUR MÉTÉORE.

Aux deux lettres ci-dessus, envoyées avec recommandation et sous triple
cachet à l’adresse des directeurs de l’Observatoire de Pittsburg et de
l’Observatoire de Cincinnati, la réponse consisterait en un simple accusé de
réception avec avis du classement desdites lettres. Les intéressés n’en
demandaient pas davantage. Tous deux comptaient bien retrouver le bolide à
brève échéance. Que l’astéroïde eût été se perdre dans les profondeurs du ciel
assez loin pour échapper à l’attraction terrestre, et, par conséquent, qu’il ne dût
jamais réapparaître en vue du monde sublunaire, ils se refusaient à l’admettre.
Non, soumis à des lois formelles, il reviendrait sur l’horizon de Whaston; on
pourrait le saisir au passage, le signaler de nouveau, déterminer ses coordonnées,
et il figurerait sur les cartes célestes, baptisé du glorieux nom de son inventeur.
Mais quel était cet inventeur? Point éminemment délicat, qui n’eût pas laissé
d’embarrasser la justice même de Salomon. Au jour de la réapparition du bolide,
ils seraient deux à revendiquer cette conquête. Si Francis Gordon et Jenny
Hudelson avaient connu les dangers de la situation, ils eussent bien certainement
supplié le ciel de faire en sorte que leur mariage fût conclu avant le retour de ce
malencontreux météore. Et, non moins certainement, Mrs Hudelson, Loo, Mitz et
tous les amis des deux familles se seraient joints de tout cœur à leur prière.
Mais personne ne savait rien, et, malgré la préoccupation croissante des deux
rivaux, préoccupation que l’on constatait sans pouvoir l’expliquer, aucun habitant
de la maison de Moriss street, sauf le docteur Hudelson, ne s’inquiétait de ce qui
se passait dans les profondeurs du firmament. Des préoccupations, nul n’en avait;
des occupations, oui, et de nombreuses. Visites et compliments à recevoir et à
rendre, faire part et invitations à envoyer, préparatifs du mariage et choix des
cadeaux de noce, tout cela, d’après la petite Loo, était comparable aux douze
travaux d’Hercule, et il n’y avait pas une heure à perdre.

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«Quand on marie sa première fille, c’est une grosse affaire, disait-elle. On n’a
pas l’habitude. Pour la seconde fille, c’est plus simple: l’habitude est prise, et il
n’y a aucun oubli à craindre. Ainsi, pour moi, cela ira tout seul.
—Eh quoi! répondait Francis Gordon, mademoiselle Loo songerait déjà au
mariage? Pourrait-on savoir quel est le fortuné mortel...
—Occupez-vous d’épouser ma sœur, ripostait la fillette. C’est une occupation
qui réclame tout votre temps. Et ne vous mêlez pas de ce qui me regarde!»
Comme elle l’avait promis, Mrs Hudelson se rendit à la maison de Lambeth
street. Quant au docteur, c’eût été folie de compter sur lui.
«Ce que vous ferez sera bien fait, Mrs Hudelson, et je m’en rapporte à vous,
avait-il répondu à la proposition d’aller visiter la future demeure du jeune
ménage. D’ailleurs, cela regarde surtout Francis et Jenny.
—Voyons, papa, dit Loo, est-ce que vous ne comptez pas descendre de votre
donjon le jour de la noce?
—Mais si, Loo, si.
—Et vous montrer à Saint-Andrew, votre fille au bras?
—Mais si, Loo, si.
—Avec votre habit noir et votre gilet blanc, votre pantalon noir et votre
cravate blanche?
—Mais si, Loo, si.
—Et ne consentirez-vous pas à oublier vos planètes pour écouter le discours
que le révérend O’Garth prononcera avec beaucoup d’émotion?
—Si, Loo, si. Mais nous n’en sommes pas encore là! Et, puisque le ciel est pur
aujourd’hui, ce qui est assez rare, partez sans moi.»
Mrs Hudelson, Jenny, Loo et Francis Gordon laissèrent donc le docteur
manœuvrer sa lunette et son télescope, tandis que Mr Dean Forsyth, il n’en faut
pas douter, manœuvrait pareillement ses instruments dans la tour d’Elisabeth
street. Cette double obstination aurait-elle sa récompense, et le météore une
première fois aperçu passerait-il une seconde fois devant l’objectif des appareils?
Pour aller à la maison de Lambeth street, les quatre promeneurs descendirent
Moriss street et traversèrent la place de la Constitution, où ils reçurent au passage

Page 61

le salut de l’aimable juge John Proth. Puis ils remontèrent Exeter street, tout
comme l’avait fait, quelques jours avant, Seth Stanfort attendant Arcadia Walker,
et arrivèrent dans Lambeth street.
La maison était des plus agréables, bien disposée suivant les règles du confort
moderne. Par derrière, un cabinet de travail et une salle à manger donnaient sur le
jardin, de quelques acres seulement, mais ombragé de beaux hêtres et égayé par
des corbeilles où commençaient à s’épanouir les premières fleurs du printemps.
Offices et cuisines dans le sous-sol à la mode anglo-saxonne.
Le premier étage valait le rez-de-chaussée, et Jenny ne put que féliciter son
fiancé d’avoir découvert cette jolie résidence, une sorte de villa d’un si charmant
aspect.
Mrs Hudelson partageait l’avis de sa fille et assurait qu’on n’aurait pu trouver
mieux dans n’importe quel autre quartier de Whaston.
Cette flatteuse appréciation parut plus justifiée encore quand on fut parvenu
au dernier étage de la maison. Là, bordée par une balustrade, régnait une vaste
terrasse, d’où l’œil embrassait un panorama splendide. On pouvait remonter et
descendre le cours du Potomac, et apercevoir, au delà, cette bourgade de Steel,
d’où miss Arcadia Walker était partie pour rejoindre Seth Stanfort.
La ville entière apparaissait avec les clochers de ses églises, les hautes toitures
des édifices publics, les verdoyants sommets de ses arbres.
«Voici la place de la Constitution, dit Jenny, en s’aidant d’une lorgnette dont,
sur le conseil de Francis, on s’était muni... Voici Moriss street... Je vois notre
maison, avec le donjon et le pavillon qui flotte au vent!.. Tiens! il y a quelqu’un
sur le donjon.
—Papa! formula Loo sans hésitation.
—Ce ne peut être que lui, déclara Mrs Hudelson.
—C’est bien lui, affirma la fillette, qui, sans plus de façon, s’était emparée de
la lorgnette. Je le reconnais... Il manœuvre sa lunette... Et vous verrez qu’il n’aura
pas la pensée de la diriger de notre côté!.. Ah! si nous étions dans la lune!..
—Puisque vous apercevez votre maison, mademoiselle Loo, interrompit
Francis, peut-être pourrez-vous voir celle de mon oncle?
—Oui, répondit la fillette, mais laissez-moi chercher... Je la reconnaîtrai
facilement avec sa tour... Ce doit être de ce côté... Attendez... Bon!.. la voilà!.. Je

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la tiens.
Loo ne se trompait pas. C’était bien la maison de Mr Dean Forsyth.

LA RÉGNAIT UNE VASTE TERRASSE... (Page 48.)

—Il y a quelqu’un sur la tour... reprit-elle après une minute d’attention.
—Mon oncle, assurément, répondit Francis.
—Il n’est pas seul.
—C’est Omicron qui est avec lui.

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—Et il ne faut pas demander ce qu’ils font, ajouta Mrs Hudelson.
—Ils font ce que fait mon père,» dit, avec une nuance de tristesse, Jenny, à qui
la rivalité latente de Mr Dean Forsyth et de Mr Hudelson causait toujours un peu
d’inquiétude.
La visite achevée, et Loo ayant une dernière fois affirmé sa complète
satisfaction, Mrs Hudelson, ses deux filles et Francis Gordon revinrent à la
maison de Moriss street. Dès le lendemain, on passerait bail avec le propriétaire
de la villa et l’on s’occuperait de l’ameublement, de manière à être prêt pour le 15
mai.
Pendant ce temps, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne perdraient pas
une heure de leur côté. Ce qu’allait leur coûter de fatigue physique et morale,
d’observations prolongées par les jours clairs et les nuits sereines, la recherche de
leur bolide qui s’obstinait à ne pas reparaître au-dessus de l’horizon!..
Jusqu’ici, en dépit de leur assiduité, les deux astronomes en étaient pour leurs
peines. Ni pendant le jour, ni pendant la nuit, le météore n’avait pu être saisi à son
passage en vue de Whaston.
«Y passera-t-il seulement? soupirait parfois Dean Forsyth après une longue
pose à l’oculaire de son télescope.
—Il passera, répondait Omicron avec un imperturbable aplomb. Je dirai
même: il passe.
—Alors, pourquoi ne le voyons-nous pas?
—Parce qu’il n’est pas visible.
—Désolant? soupirait derechef Dean Forsyth. Mais enfin, s’il est invisible
pour nous, il doit l’être pour tout le monde... à Whaston, tout au moins.
—C’est absolument certain,» affirmait Omicron.
Ainsi raisonnaient le maître et le serviteur, et ces propos qu’ils échangeaient,
on les prononçait sous forme de monologue chez le docteur Hudelson non moins
désespéré de son insuccès.
Tous deux avaient reçu, des observatoires de Pittsburg et de Cincinnati,
réponse à leur lettre. On avait pris bonne note de la communication relative à
l’apparition d’un bolide à la date du 16 mars dans la partie septentrionale de
l’horizon de Whaston. On ajoutait que, jusqu’ici, il avait été impossible de

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retrouver ce bolide, mais que, s’il était aperçu de nouveau, Mr Dean Forsyth et le
docteur Sydney Hudelson en seraient aussitôt avisés.
Bien entendu, les observatoires avaient répondu séparément, sans savoir que
les deux astronomes amateurs s’attribuaient chacun l’honneur de cette découverte
et en revendiquaient la priorité.
Depuis que cette réponse était arrivée, la tour d’Elisabeth street et le donjon de
Moriss street eussent pu se dispenser de poursuivre leurs fatigantes recherches.
Les observatoires possédaient des instruments à la fois plus puissants et plus
précis, et, si le météore n’était pas une masse errante, s’il suivait une orbite
fermée, s’il revenait enfin dans les conditions où il avait été déjà observé, les
lunettes et les télescopes de Pittsburg et de Cincinnati sauraient bien le saisir au
passage. Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson auraient donc sagement fait de
s’en remettre aux savants de ces deux établissements renommés.
Mais Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient des astronomes et non
des sages. C’est pourquoi ils s’attachèrent à poursuivre leur œuvre. Ils apportèrent
même à cette poursuite une ardeur toujours grandissante. Sans qu’ils se fussent
rien dit de leurs préoccupations, ils avaient le pressentiment qu’ils chassaient tous
les deux un unique gibier, et la crainte d’être devancé ne leur laissait pas un
moment de répit. La jalousie les mordait au cœur, et les relations des deux
familles se ressentaient de leur état d’esprit.
En vérité, il y avait lieu d’être inquiet. Leurs soupçons prenant chaque jour
plus de corps, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson, jadis si intimes, ne
mettaient plus le pied l’un chez l’autre.
Quelle situation pénible pour les deux fiancés! Ceux-ci se voyaient pourtant
chaque jour, car enfin la porte de la maison de Moriss street n’était point interdite
à Francis Gordon. Mrs Hudelson lui témoignait toujours la même confiance et la
même amitié; mais il sentait bien que le docteur ne supportait pas sa présence sans
une gêne visible. C’était bien autre chose quand on parlait de Mr Dean Forsyth
devant Sydney Hudelson. Le docteur devenait tout pâle, puis tout rouge, ses yeux
lançaient des éclairs vite éteints par la retombée des paupières, et ces regrettables
symptômes, révélateurs d’une réciproque antipathie, on les constatait identiques
chez Mr Dean Forsyth.
Mrs Hudelson avait vainement essayé de connaître la cause de ce
refroidissement, plus encore, de l’aversion que les deux anciens amis éprouvaient
l’un pour l’autre. Son mari s’était borné à répondre:

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«Inutile: tu ne comprendrais pas... mais je ne me serais pas attendu à un tel
procédé de la part de Forsyth!»
Quel procédé? Impossible d’obtenir une explication. Loo elle-même, Loo
l’enfant gâtée à qui tout était permis, ne savait rien.
Elle avait bien proposé d’aller relancer Mr Forsyth jusque dans sa tour, mais
Francis l’en avait dissuadée.
«Non, je n’aurais jamais cru Hudelson capable d’une pareille conduite à mon
égard!» telle est sans doute la seule réponse, qu’à l’instar du docteur, l’oncle de
Francis aurait consenti à formuler.
La preuve en était faite par la manière dont Mr Dean Forsyth avait reçu Mitz,
qui se risquait à l’interroger.
«Mêlez-vous de ce qui vous regarde!» lui avait-on signifié d’un ton sec.
Du moment que Mr Dean Forsyth osait parler ainsi à la redoutable Mitz, c’est
que la situation était grave en effet.
Quant à Mitz, elle en était demeurée estomaquée, pour employer sa forte
image, et elle assurait qu’elle avait dû, pour ne pas répondre à une telle insolence,
se mordre la langue jusqu’à l’os. En ce qui concerne son maître, son opinion était
nette, et elle n’en faisait pas mystère. Pour elle, Mr Forsyth était fou, ce qu’elle
expliquait le plus naturellement du monde par les positions incommodes qu’il
était forcé de prendre pour regarder dans ses instruments, spécialement lorsque
certaines observations près du zénith l’obligeaient à renverser la tête. Mitz
supposait que, dans cette posture, Mr Forsyth s’était rompu quelque chose dans la
colonne cérébrale.
Il n’est pas, toutefois, de secret si bien caché qui ne transpire. On apprit enfin
ce dont il s’agissait par une indiscrétion d’Omicron. Son maître avait découvert
un bolide extraordinaire et redoutait que la même découverte n’eût été faite par le
docteur Hudelson.
Voilà donc quelle était la cause de cette brouille ridicule! Un météore! un
bolide, un aréolithe, une étoile filante, une pierre, une grosse pierre si l’on veut,
mais une pierre après tout, un simple caillou, contre lequel risquait de se briser le
char nuptial de Francis et de Jenny!
Aussi, Loo ne se gênait-elle pas pour envoyer «au diable les météores et, avec
eux, toute la mécanique céleste!»

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Le temps s’écoulait cependant... Jour par jour, le mois de mars recula, céda la
place au mois d’avril. On arriverait bientôt à la date fixée pour le mariage. Mais
ne surviendrait-il rien auparavant? Jusqu’ici, cette déplorable rivalité ne reposait
que sur des suppositions, sur des hypothèses. Que se passerait-il si quelque
événement imprévu la rendait officielle et certaine, si un choc jetait les deux
rivaux l’un contre l’autre?
Ces craintes trop raisonnables n’avaient pas interrompu les préparatifs du
mariage. Tout serait prêt, même la belle robe de miss Loo.
La première quinzaine d’avril s’écoula dans des conditions atmosphériques
abominables: de la pluie, du vent, un ciel empâté de gros nuages qui se
succédaient sans discontinuer. Ne se montrèrent, ni le soleil qui décrivait alors une
courbe assez élevée au-dessus de l’horizon, ni la lune presque pleine et qui aurait
dû illuminer l’espace de ses rayons, ni, a fortiori, l’introuvable météore.
Mrs Hudelson, Jenny et Francis Gordon ne songeaient pas à se plaindre de
l’impossibilité de faire aucune observation astronomique. Et jamais Loo, qui
détestait le vent et la pluie, ne s’était autant réjouie d’un ciel bleu qu’elle ne l’était
par la persistance du mauvais temps.
«Qu’il dure au moins jusqu’à la noce, répétait-elle, et que pendant trois
semaines encore on ne voie ni le soleil, ni la lune, ni la plus minuscule étoile!»
En dépit des vœux de Loo, cette situation prit fin et les conditions
atmosphériques se modifièrent dans la nuit du 15 au 16 avril. Une brise du Nord
chassa toutes les vapeurs, et le ciel recouvra sa complète sérénité.
Mr Dean Forsyth de sa tour, le docteur Hudelson de son donjon, se remirent à
fouiller le firmament au-dessus de Whaston, depuis l’horizon jusqu’au zénith.
Le météore repassa-t-il devant leurs lunettes?.. On serait fondé à n’en rien
croire, si l’on en jugeait par leurs mines rébarbatives. Leur égale mauvaise
humeur prouvait un double et pareil échec. Et, en vérité, cette opinion serait la
bonne. Non, Mr Sydney Hudelson n’avait rien vu dans l’immensité du ciel, et Mr
Dean Forsyth pas davantage. N’avaient-ils donc eu décidément affaire qu’à un
météore errant échappé pour toujours à l’attraction terrestre?
Une note, parue dans les journaux du 19 avril, vint les fixer à cet égard.
Cette note, rédigée par l’Observatoire de Boston, était ainsi conçue:

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«Avant-hier vendredi 17 avril, à neuf heures dix-neuf minutes et neuf
secondes du soir, un bolide de merveilleuse grosseur a traversé les airs
dans la partie ouest du ciel avec une rapidité vertigineuse.
«Circonstance des plus singulières et de nature à flatter l’amour-
propre de la ville de Whaston, il semblerait que ce météore aurait été
découvert le même jour et à la même heure par deux de ses plus éminents
citoyens.
«D’après l’Observatoire de Pittsburg, ce bolide serait, en effet, celui
que lui a signalé à la date du 24 mars Mr Dean Forsyth, et, d’après
l’Observatoire de Cincinnati, celui que lui a signalé, à la même date, le
docteur Sydney Hudelson. Or, MM. Dean Forsyth et Sydney Hudelson
habitent tous deux Whaston, où ils sont très honorablement connus.»

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VI

QUI CONTIENT QUELQUES VARIATIONS PLUS OU MOINS FANTAISISTES SUR LES MÉTÉORES

EN GÉNÉRAL, ET EN PARTICULIER SUR LE BOLIDE DONT MM. FORSYTH ET HUDELSON SE

DISPUTENT LA DÉCOUVERTE.

Si jamais continent peut être fier de l’une des régions qui le composent,
comme un père le serait de l’un de ses enfants, c’est bien le Nord-Amérique. Si
jamais République peut être fière de l’un des États dont le groupement la
constitue, c’est bien celle des États-Unis. Si jamais l’un de ces cinquante et un
États, dont les cinquante et une étoiles constellent l’angle du pavillon fédéral, peut
être fier de l’une de ses métropoles, c’est bien la Virginie, capitale Richmond. Si
enfin une ville de la Virginie peut être fière de ses fils, c’est bien la ville de
Whaston, où venait d’être faite cette retentissante découverte qui devait prendre
un rang considérable dans les annales astronomiques du siècle!
Tel était du moins l’avis unanime des Whastoniens.
On l’imaginera aisément, les journaux, les journaux de Whaston tout au
moins, publièrent les plus enthousiastes articles sur Mr Dean Forsyth et le docteur
Hudelson. La gloire de ces deux illustres citoyens ne rejaillissait-elle pas sur toute
la cité? Quel est celui des habitants qui n’en avait pas sa part? Le nom de
Whaston n’allait-il pas être indissolublement lié à cette découverte?

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LA FOULE NE FAISAIT AUCUNE DIFFÉRENCE ENTRE LES
DEUX ASTRONOMES. (Page 57.)

Parmi cette population américaine, dans laquelle des courants d’opinion
prennent naissance avec tant de facilité et tant de fureur, l’effet de ces articles
dithyrambiques ne tarda pas à se faire sentir. Le lecteur ne sera donc pas surpris—
et, d’ailleurs, le serait-il, qu’il aurait l’obligeance de nous croire sur parole—si
nous lui affirmons que, dès ce jour, la population se dirigea en foule bruyante et
passionnée vers les maisons de Moriss street et d’Elisabeth street. Personne n’était
au courant de la rivalité qui existait entre Mr Forsyth et Mr Hudelson.
L’enthousiasme public les unissait en cette circonstance, cela ne pouvait faire
l’objet d’un doute. Pour tous, leurs deux noms étaient et resteraient inséparables

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jusqu’à la consommation des âges, inséparables à ce point, qu’après des milliers
d’années, les futurs historiens affirmeraient peut-être qu’ils avaient été portés par
un seul homme!
En attendant que le temps permît de vérifier le bien-fondé de telles
hypothèses, Mr Dean Forsyth dut paraître sur la terrasse de la tour et Mr Sydney
Hudelson sur la terrasse du donjon, pour répondre aux acclamations de la foule.
Tandis que des hourras s’élevaient vers eux, ils s’inclinèrent tous deux en
salutations reconnaissantes.
Cependant, un observateur eût constaté que leur attitude n’exprimait pas une
joie sans mélange. Une ombre passait sur leur triomphe comme un nuage sur le
soleil. Le regard oblique du premier se dirigeait vers le donjon, et le regard
oblique du second vers la tour. Chacun d’eux voyait l’autre répondant aux
applaudissements du public whastonien et trouvait moins harmonieux les
applaudissements qui lui étaient adressés qu’il n’estimait discordants ceux qui
résonnaient en l’honneur d’un rival.
En réalité, ces applaudissements étaient pareils. La foule ne faisait aucune
différence entre les deux astronomes. Dean Forsyth ne fut pas moins acclamé que
le docteur Hudelson, et réciproquement, par les mêmes citoyens, qui se
succédèrent devant les deux maisons.
Durant ces ovations qui mettaient chaque quartier en rumeur, que se disaient
Francis Gordon et la servante Mitz d’une part, Mrs Hudelson, Jenny et Loo, de
l’autre? Redoutaient-ils que la note envoyée aux journaux par l’observatoire de
Boston n’eût de fâcheuses conséquences? Ce qui avait été secret jusqu’alors était
dévoilé maintenant. Mr Forsyth et Mr Hudelson connaissaient officiellement leur
rivalité. N’y avait-il pas lieu de croire qu’ils revendiqueraient tous les deux, sinon
le bénéfice, du moins l’honneur de leur découverte, et qu’il en résulterait peut-être
un éclat très regrettable pour les deux familles?
Les sentiments que Mrs Hudelson et Jenny éprouvèrent pendant que la foule
manifestait devant leur maison, il n’est que trop facile de les imaginer. Si le
docteur était monté sur la terrasse du donjon, elles s’étaient bien gardées de
paraître à leur balcon. Toutes deux, le cœur serré, elles avaient regardé, en se
tenant derrière les rideaux, cette manifestation qui ne présageait rien de bon. Si
Mr Forsyth et Mr Hudelson, poussés par un absurde sentiment de jalousie, se
disputaient le météore, le public ne prendrait-il pas fait et cause pour l’un ou pour
l’autre? Chacun d’eux aurait ses partisans, et, au milieu de l’effervescence qui
règnerait alors dans la ville, quelle serait la situation des futurs époux, ce Roméo

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et cette Juliette, dans une querelle scientifique qui transformerait les deux familles
en Capulets et en Montaigus?
Quant à Loo, elle était furieuse. Elle voulait ouvrir la fenêtre, apostropher tout
ce populaire, et elle exprimait le regret de ne pas avoir une pompe à sa disposition
pour asperger la foule et noyer ses hourras sous des torrents d’eau froide. Sa mère
et sa sœur eurent quelque peine à modérer l’indignation de la fougueuse fillette.
Dans la maison d’Elisabeth street, la situation était identique. Francis Gordon
lui aussi eût volontiers envoyé à tous les diables ces enthousiastes qui risquaient
d’aggraver une situation déjà tendue. Lui aussi, il s’était abstenu de paraître,
tandis que Mr Forsyth et Omicron paradaient sur la tour, en faisant montre de la
plus choquante vanité.
De même que Mrs Hudelson avait dû réprimer les impatiences de Loo, de
même Francis Gordon dut réprimer les colères de la redoutable Mitz. Celle-ci ne
parlait de rien moins que de balayer cette foule, et ce n’était pas, dans sa bouche,
une menace dont il convenait de rire. Nul doute que l’instrument qu’elle maniait
chaque jour avec tant de virtuosité n’eût terriblement fonctionné entre ses mains.
Toutefois, recevoir à coups de balai des gens qui viennent vous acclamer, c’eût été
peut-être un peu vif!
«Ah! mon fieu, s’écria la vieille servante, est-ce que ces braillards-là ne sont
pas fous?
—Je serais tenté de le croire, répondit Francis Gordon.
—Tout cela à propos d’une espèce de grosse pierre qui se promène dans le
ciel!
—Comme tu dis, Mitz.
—Un met dehors!
—Un météore, Mitz, rectifia Francis en réprimant avec peine une forte envie
de rire.
—C’est ce que je dis: un met dehors, répéta Mitz avec conviction. S’il pouvait
leur tomber sur la tête et en écraser une demi-douzaine!.. Enfin, je te le demande,
à toi qui es un savant, à quoi ça sert-il un met dehors?
—A brouiller les familles,» déclara Francis Gordon, tandis que les hourras
éclataient de plus belle.

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Cependant, pourquoi les deux anciens amis n’accepteraient-ils pas de partager
leur bolide? Il n’y avait aucun avantage matériel, aucun profit pécuniaire à en
espérer. Il ne pouvait être question que d’un honneur purement platonique. Dès
lors, pourquoi ne pas laisser indivise une découverte à laquelle leurs deux noms
seraient restés attachés jusqu’à la consommation des siècles? Pourquoi? Tout
simplement parce qu’il s’agissait d’amour-propre et de vanité. Or, lorsque
l’amour-propre est en jeu, lorsque la vanité s’en mêle, qui pourrait se flatter de
faire entendre raison aux humains?
Mais enfin était-il donc si glorieux d’avoir aperçu ce météore? Cela n’était-il
pas dû uniquement au hasard? Si le bolide n’avait pas aussi complaisamment
traversé le champ des instruments de Mr Dean Forsyth et de Mr Sydney Hudelson
juste au moment où ceux-ci avaient l’œil à l’oculaire, aurait-il été vu par ces deux
astronomes qui vraiment s’en faisaient trop accroire?
D’ailleurs, est-ce qu’il n’en passe pas, jour et nuit, par centaines, par milliers,
de ces bolides, de ces astéroïdes, de ces étoiles filantes? Est-il même possible de
les compter, ces globes de feu, qui tracent par essaims leurs capricieuses
trajectoires sur le fond obscur du firmament? Six cents millions, tel est, d’après
les savants, le nombre des météores qui traversent l’atmosphère terrestre en une
seule nuit, soit douze cents millions en vingt-quatre heures. Ils passent donc par
myriades, ces corps lumineux, dont, au dire de Newton, dix à quinze millions
seraient visibles à l’œil nu.
«Dès lors, faisait observer le Punch, le seul journal de Whaston qui prît la
chose par son côté plaisant, trouver un bolide dans le ciel, c’est un peu moins
difficile que de trouver un grain de froment dans un champ de blé, et l’on est
fondé à dire qu’ils abusent un peu du battage, nos deux astronomes, à propos
d’une découverte devant laquelle il n’y a pas lieu de se découvrir.»
Mais, si le Punch, journal satirique, ne négligeait pas cette occasion d’exercer
sa verve comique, ses confrères plus sérieux, bien loin de l’imiter, saisirent ce
prétexte pour faire étalage d’une science aussi fraîchement acquise que capable de
rendre jaloux les professionnels les mieux cotés.
«Kepler, disait le Whaston Standard, croyait que les bolides provenaient des
exhalaisons terrestres. Il paraît plus vraisemblable que ces phénomènes ne sont
que des aérolithes, chez lesquels on a toujours constaté des traces d’une violente
combustion. Du temps de Plutarque, on les considérait déjà comme des masses
minérales, qui se précipitent sur le sol de notre globe, lorsqu’ils sont happés au
passage par l’attraction terrestre. L’étude des bolides montre que leur substance

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n’est aucunement différente des minéraux connus de nous et que, dans leur
ensemble, ils comprennent à peu près le tiers des corps simples. Mais quelle
diversité présente l’agrégation de ces éléments! Les parcelles constitutives y sont
tantôt menues comme de la limaille, tantôt grosses comme des pois ou des
noisettes, d’une dureté remarquable et montrant à la cassure des traces de
cristallisation. Il en est même qui sont uniquement formés de fer à l’état natif,
parfois mélangé de nickel, et que l’oxydation n’a jamais altéré.»
Très juste, en vérité, ce que le Whaston Standard portait à la connaissance de
ses lecteurs. Pendant ce temps, le Daily Whaston insistait sur l’attention que les
savants anciens ou modernes ont toujours accordée à l’étude de ces pierres
météoriques. Il disait:

«Diogène d’Apollonie ne cite-t-il pas une pierre incandescente,
grande comme une meule de moulin, dont la chute près de l’Ægos-
Potamos épouvanta les habitants de la Thrace? Qu’un pareil bolide vienne
à tomber sur le clocher de Saint-Andrew, et il le démolira de son faîte à sa
base. Qu’on nous permette, à ce propos, de citer quelques-unes de ces
pierres, qui, venues des profondeurs de l’espace, et entrées dans le cercle
d’attraction de la terre, furent recueillies sur son sol: avant l’ère
chrétienne, la pierre de foudre, que l’on adorait comme le symbole de
Cybèle en Galatie et qui fut transportée à Rome, ainsi qu’une autre
trouvée en Syrie et consacrée au culte du soleil; le bouclier sacré recueilli
sous le règne de Numa; la pierre noire que l’on garde précieusement à la
Mecque; la pierre de tonnerre qui servit à fabriquer la fameuse épée
d’Antar. Depuis le commencement de l’ère chrétienne, que d’aérolithes
décrits avec les circonstances qui accompagnèrent leur chute: une pierre
de deux cent soixante livres tombée à Ensisheim, en Alsace; une pierre
d’un noir métallique, ayant la forme et la grosseur d’une tête humaine,
tombée sur le mont Vaison, en Provence; une pierre de soixante-douze
livres, dégageant une odeur sulfureuse, qu’on eût dit faite d’écume de
mer, tombée à Larini, en Macédoine; une pierre tombée à Lucé, près de
Chartres, en 1763, et brûlante à ce point qu’il fut impossible de la toucher.
N’y aurait-il pas lieu de citer également ce bolide qui, en 1203, atteignit
la ville normande de Laigle et dont Humboldt parle en ces termes: «A une
heure de l’après-midi, par un ciel très pur, on vit un grand bolide se
mouvant du Sud-Est au Nord-Ouest. Quelques minutes après, on entendit,
durant cinq ou six minutes, une explosion partant d’un petit nuage noir
presque immobile, explosion qui fut suivie de trois ou quatre autres
détonations et d’un bruit que l’on aurait pu comparer à des décharges de

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mousqueterie, auxquelles se serait mêlé le roulement d’un grand nombre
de tambours. Chaque détonation détachait du nuage noir une partie des
vapeurs qui le formaient. On ne remarqua en cet endroit aucun
phénomène lumineux. Plus de mille pierres météoriques tombèrent sur
une surface elliptique dont le grand axe, dirigé du Sud-Est au Nord-Ouest,
mesurait onze kilomètres de longueur. Ces pierres fumaient et elles
étaient brûlantes sans être enflammées, et l’on constata qu’elles étaient
plus faciles à briser quelques jours après leur chute que plus tard.»

Le Daily Whaston continuait sur ce ton pendant plusieurs colonnes, et se
montrait prodigue de détails qui prouvaient à tout le moins la conscience de ses
rédacteurs.
Les autres journaux, d’ailleurs, ne demeuraient pas en arrière. Puisque
l’astronomie était d’actualité, tous parlaient d’astronomie, et si, après cela, un seul
Whastonien n’était pas ferré sur la question des bolides, c’est qu’il y aurait mis de
la mauvaise volonté.
Aux renseignements donnés par le Daily Whaston, le Whaston News ajoutait
les siens. Il évoquait le souvenir de ce globe de feu, d’un diamètre double de celui
de la lune dans son plein, qui, en 1254, fut aperçu successivement à Hurworth, à
Darlington, à Durham, à Dundee, et passa sans éclater d’un horizon à l’autre, en
laissant derrière lui une longue traînée lumineuse, couleur d’or, large, compacte et
tranchant vivement sur le bleu foncé du ciel. Il rappelait ensuite que, si le bolide
de Hurworth n’a pas éclaté, il n’en a pas été ainsi de celui qui, le 14 mai 1864,
s’est montré à un observateur de Castillon, en France. Bien que ce météore n’ait
été visible que pendant cinq secondes, sa vitesse était telle que, dans ce court
espace de temps, il a décrit un arc de six degrés. Sa teinte, d’abord bleu verdâtre,
devint ensuite blanche et d’un extraordinaire éclat. Entre l’explosion et la
perception du bruit, il s’écoula de trois à quatre minutes, ce qui implique un
éloignement de soixante à quatre-vingts kilomètres. Il faut donc que la violence
de l’éclatement ait été supérieure à celle des plus fortes explosions qui peuvent se
produire à la surface du globe. Quant à la dimension de ce bolide, calculée d’après
sa hauteur, on n’estimait pas son diamètre à moins de quinze cents pieds, et il
devait parcourir plus de cent trente kilomètres à la seconde, vitesse infiniment
supérieure à celle dont la terre est animée dans son mouvement de translation
autour du soleil.
Puis ce fut le tour du Whaston Morning, puis le tour du Whaston Evening, ce
dernier journal traitant plus spécialement la question des bolides, fort nombreux,

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d’ailleurs, presque entièrement composés de fer. Il rappela à ses lecteurs qu’une
de ces masses météoriques, trouvée dans les plaines de la Sibérie, ne pesait pas
moins de sept cents kilogrammes; qu’une autre, découverte au Brésil, pesait
jusqu’à six mille kilogrammes; qu’une troisième, lourde de quatorze mille
kilogrammes, avait été trouvée à Olympe, dans le Tucuman; qu’une dernière
enfin, tombée aux environs de Duranzo, au Mexique, atteignait le poids énorme
de dix-neuf mille kilogrammes!
En vérité, ce n’est pas trop s’avancer que d’affirmer qu’une partie de la
population whastonienne ne laissa pas d’éprouver un certain effroi à la lecture de
ces articles. Pour avoir été aperçu dans les conditions que l’on sait, à une distance
qui devait être considérable, il fallait que le météore de MM. Forsyth et Hudelson
eût des dimensions probablement très supérieures à celles des bolides du
Tucuman et de Duranzo. Qui sait si sa grosseur n’égalait pas, ne dépassait pas
celle de l’aérolithe de Castillon dont le diamètre avait été évalué à quinze cents
pieds? Se figure-t-on le poids d’une telle masse? Or, si ledit météore avait déjà
paru au zénith de Whaston, c’est que Whaston était située sous sa trajectoire. Il
repasserait donc au-dessus de la ville, pour peu que cette trajectoire affectât la
forme d’une orbite. Eh bien! que précisément à ce moment, il vînt, pour une
raison quelconque, à s’arrêter dans sa course, ce serait Whaston qui serait touchée
avec une violence dont on ne pouvait se faire une idée! C’était ou jamais
l’occasion d’apprendre à ceux des habitants qui l’ignoraient, de rappeler à ceux
qui la connaissaient, cette terrible loi de la force vive: la masse multipliée par le
carré de la vitesse, vitesse qui, d’après la loi plus effrayante encore de la chute des
corps, et pour un bolide tombant de quatre cents kilomètres de hauteur, serait
voisine de trois mille mètres par seconde au moment où il s’écraserait sur la
surface du sol!
La presse whastonienne ne faillit pas à ce devoir, et jamais, c’est justice de le
reconnaître, journaux quotidiens ne firent une telle débauche de formules
mathématiques.
Peu à peu, une certaine appréhension régna donc dans la ville. Le dangereux
et menaçant bolide devint le sujet de toutes les conversations sur la place
publique, dans les cercles comme au foyer familial. La partie féminine de la
population, notamment, ne rêvait plus que d’églises écrasées et de maisons
anéanties. Quant aux hommes, ils estimaient plus élégant de hausser les épaules,
mais ils les haussaient sans véritable conviction. Nuit et jour, on peut le dire, sur
la place de la Constitution comme dans les quartiers plus élevés de la ville, des
groupes se tenaient en permanence. Que le temps fût couvert ou non, cela
n’arrêtait point les observateurs. Jamais les opticiens n’avaient vendu tant de

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lunettes, lorgnettes et autres instruments d’optique! Jamais le ciel ne fut tant visé
que par les yeux inquiets de la population whastonienne! Que le météore fût
visible ou non, le danger était de toutes les heures, pour ne pas dire de toutes les
minutes, de toutes les secondes.
Mais, dira-t-on, ce danger menaçait également les diverses régions, et avec
elles, les cités, bourgades, villages et hameaux situés sous la trajectoire. Oui,
évidemment. Si le bolide faisait, comme on le supposait, le tour de notre globe,
tous les points situés au-dessous de son orbite étaient menacés par sa chute.
Toutefois, c’est Whaston qui détenait le record de la peur, si l’on veut bien
accepter cette expression ultra-moderne, et cela, pour cette unique raison que c’est
de Whaston que le bolide avait été pour la première fois aperçu.
Il y eut pourtant un journal qui résista à la contagion et qui se refusa jusqu’au
bout à prendre les choses au sérieux. Par contre, il ne fut pas tendre, ce journal,
pour MM. Forsyth et Hudelson, qu’il rendait plaisamment responsables des maux
dont la ville était menacée.

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NUIT ET JOUR DES GROUPES SE TENAIENT EN
PERMANENCE. (Page 63.)

«De quoi se sont mêlés ces amateurs? disait le Punch. Avaient-ils besoin de
chatouiller l’espace avec leurs lunettes et leurs télescopes? Ne pouvaient-ils
laisser tranquille le firmament sans taquiner ses étoiles? N’y a-t-il pas assez, n’y
a-t-il pas trop de véritables savants qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas et se
faufilent indiscrètement dans les zones intrastellaires? Les corps célestes sont très
pudiques et n’aiment pas qu’on les regarde de si près. Oui, notre ville est
menacée, personne n’y est plus en sûreté maintenant, et, à cette situation, il n’y a
pas de remède. On s’assure contre l’incendie, la grêle, les cyclones... Allez donc
vous assurer contre la chute d’un bolide, peut-être dix fois gros comme la

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citadelle de Whaston!.. Et pour peu qu’il éclate en tombant, ce qui arrive
fréquemment aux engins de cette espèce, la ville entière sera bombardée, voire
même incendiée, si les projectiles sont incandescents! C’est, dans tous les cas, la
destruction certaine de notre chère cité, il ne faut pas se le dissimuler! Sauve qui
peut, donc! Sauve qui peut!.. Mais aussi pourquoi MM. Forsyth et Hudelson ne
sont-ils pas restés tranquillement au rez-de-chaussée de leur maison au lieu
d’espionner les météores? Ce sont eux qui les ont provoqués par leur indiscrétion,
attirés par leurs coupables intrigues. Si Whaston est détruite, si elle est écrasée ou
brûlée par ce bolide, ce sera leur faute, et c’est à eux qu’il faudra s’en prendre!..
En vérité, nous le demandons à tout lecteur vraiment impartial, c’est-à-dire, à tous
les abonnés du Whaston Punch, à quoi servent les astronomes, astrologues,
météorologues et autres animaux en ogue? Quel bien est-il jamais résulté de leurs
travaux?.. Poser la question, c’est y répondre, et en ce qui nous concerne, nous
persistons plus que jamais dans nos convictions bien connues, si parfaitement
exprimées par cette phrase sublime due au génie d’un Français, l’illustre Brillat-
Savarin: «La découverte d’un plat nouveau fait plus pour le bonheur de
l’humanité que la découverte d’une étoile!» En quelle piètre estime Brillat-
Savarin n’aurait-il donc pas tenu les deux malfaiteurs qui n’ont pas craint d’attirer
sur leur pays les pires cataclysmes pour le plaisir de découvrir un simple bolide?»

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VII

DANS LEQUEL ON VERRA MRS HUDELSON TRÈS CHAGRINE DE L’ATTITUDE DU DOCTEUR,

ET OÙ L’ON ENTENDRA LA BONNE MITZ RABROUER SON MAÎTRE D’UNE BELLE MANIÈRE.

A ces plaisanteries du Whaston Punch que répondirent Mr Dean Forsyth et le
docteur Hudelson? Rien du tout, et cela pour l’excellente raison qu’ils ignorèrent
l’article de l’irrespectueux journal. Ignorer les choses désagréables que l’on peut
dire de nous, c’est encore le plus sûr moyen de n’en pas souffrir, eût dit M. de la
Palisse avec une incontestable sagesse. Toutefois, ces moqueries plus ou moins
spirituelles sont peu agréables pour ceux qu’elles visent, et si, dans l’espèce, les
personnes visées n’en eurent point connaissance, il n’en fut pas de même de leurs
parents et de leurs amis. Mitz particulièrement était furieuse. Accuser son maître
d’avoir attiré ce bolide qui menaçait la sécurité publique!.. A l’entendre, Mr Dean
Forsyth devrait poursuivre l’auteur de l’article, et le juge John Proth saurait bien
le condamner à de gros dommages et intérêts, sans parler de la prison qu’il
méritait pour ses calomnieuses insinuations.
Quant à la petite Loo, elle prit la chose au sérieux, et, sans hésiter, donna
raison au Whaston Punch.
«Oui, il a raison, disait-elle. Pourquoi Mr Forsyth et papa se sont-ils avisés de
découvrir ce maudit caillou? Sans eux, il serait passé inaperçu, comme tant
d’autres qui ne nous ont point fait de mal.»
Ce mal ou plutôt ce malheur auquel pensait la fillette, c’était l’inévitable
rivalité qui allait exister entre l’oncle de Francis et le père de Jenny, avec toutes
ses conséquences, à la veille d’une union qui devait resserrer plus étroitement
encore les liens unissant les deux familles.
Les craintes de miss Loo étaient fondées, et ce qui devait arriver arriva. Tant
que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson n’avaient eu que des soupçons
réciproques, aucun éclat ne s’était produit. Si leurs rapports s’étaient refroidis,
s’ils avaient évité de se rencontrer, les choses, du moins, n’avaient pas été plus
loin. Mais, à présent, depuis la note de l’observatoire de Boston, il était
publiquement établi que la découverte du même météore appartenait aux deux

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astronomes de Whaston. Qu’allaient-ils faire? Chacun d’eux revendiquerait-il la
priorité de cette découverte? Y aurait-il à ce sujet des discussions privées, ou
même de retentissantes polémiques auxquelles la presse whastonienne donnerait
certainement une hospitalité complaisante?
On ne savait, et l’avenir seul répondrait à ces questions. Le certain, en tous
cas, c’est que, ni Mr Dean Forsyth, ni le docteur Hudelson ne faisaient plus la
moindre allusion au mariage, dont la date approchait trop lentement au gré des
deux fiancés. Lorsqu’on en parlait devant l’un ou devant l’autre, ils avaient
toujours oublié quelque circonstance qui les rappelait à l’instant dans leur
observatoire. C’était là, d’ailleurs, qu’ils passaient le plus clair de leur temps,
chaque jour plus préoccupés et plus absorbés encore.
En effet, si le météore avait été revu par des astronomes officiels, c’est en vain
que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson cherchaient à le retrouver. S’était-il
donc éloigné à une distance trop considérable pour la portée de leurs instruments?
Hypothèse après tout plausible, que rien toutefois ne permettait de vérifier. Aussi,
ils ne se départissaient pas d’une surveillance incessante, de jour, de nuit, profitant
de toutes les éclaircies du ciel. Si cela continuait, ils finiraient par tomber
malades.
Tous deux s’épuisaient en vains efforts pour calculer les éléments de
l’astéroïde, dont ils s’entêtaient respectivement à s’estimer l’unique et exclusif
inventeur. Il y avait là une chance sérieuse de solutionner leur différend. Des deux
astronomes ex æquo, le plus actif mathématicien pouvait encore obtenir la palme.
Mais leur unique observation avait été de trop courte durée pour donner à
leurs formules une base suffisante. Une autre observation, plusieurs peut-être
seraient nécessaires, avant qu’il fût possible de déterminer avec certitude l’orbite
du bolide. C’est pourquoi Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson, chacun
redoutant d’être distancé par son rival, surveillaient le ciel avec un zèle pareil et
pareillement stérile. Le capricieux météore ne reparaissait pas sur l’horizon de
Whaston, ou, s’il y reparaissait, c’était dans le plus rigoureux incognito.
L’humeur des deux astronomes se ressentait de la vanité de leurs efforts. On
ne pouvait les approcher. Vingt fois par jour, Mr Dean Forsyth se mettait en colère
contre Omicron, qui lui répondait sur le même ton. Quant au docteur, s’il en était
réduit à passer sa colère sur lui-même, il ne s’en faisait pas faute.
Dans ces conditions, qui se fût avisé de parler de contrat de mariage et de
cérémonie nuptiale?

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Cependant trois jours s’étaient écoulés depuis la publication de la note
envoyée aux journaux par l’observatoire de Boston. L’horloge céleste, dont le
soleil est l’aiguille, eût sonné le 22 avril, si le Grand Horloger avait pensé à la
munir d’un timbre. Encore une vingtaine de jours, et la grande date naîtrait à son
tour, bien que Loo prétendît, dans son impatience, qu’elle n’existait pas dans le
calendrier.
Convenait-il de rappeler à l’oncle de Francis Gordon et au père de Jenny
Hudelson ce mariage dont ils ne parlaient pas plus que s’il n’eût jamais dû se
faire? Mrs Hudelson fut d’avis qu’il valait mieux garder le silence à l’égard de
son mari. Il n’avait point à s’occuper des préparatifs de la noce... pas plus qu’il ne
s’occupait de son propre ménage. Au jour venu, Mrs Hudelson lui dirait tout
bonnement:
«Voilà ton habit, ton chapeau, et tes gants. Il est l’heure de se rendre à Saint-
Andrew. Offre-moi ton bras et partons.»
Il irait, assurément, sans même s’en rendre compte, à la seule condition que le
météore ne vînt pas à passer juste à ce moment-là devant l’objectif de son
télescope!
Mais si l’avis de Mrs Hudelson prévalut dans la maison de Moriss street, si le
docteur ne fut point mis en demeure de s’expliquer sur son attitude vis-à-vis de
Mr Dean Forsyth, celui-ci fut rudement attaqué. Mitz ne voulut rien écouter.
Furieuse contre son maître, elle entendait, disait-elle, lui parler entre quatre-z-
yeux et tirer au clair cette situation tellement tendue que le moindre incident
risquait de provoquer une rupture entre les deux familles. Quelles n’en seraient
pas les conséquences? Mariage retardé, rompu peut-être, désespoir des deux
fiancés, et spécialement de son cher Francis, son «fieu», comme elle avait
coutume de l’appeler, selon une vieille coutume familière et tendre. Que pourrait
faire le pauvre jeune homme, après un éclat public qui aurait rendu toute
réconciliation impossible?
Aussi, dans l’après-midi du 22 avril, se trouvant seule avec Mr Dean Forsyth
dans la salle à manger, entre quatre-z-yeux conformément à ses désirs, elle arrêta
son maître au moment où celui-ci se dirigeait vers l’escalier de la tour.
On sait que Mr Forsyth redoutait de s’expliquer avec Mitz. Généralement, il
ne l’ignorait pas, ces explications ne tournaient point à son avantage; il jugeait
donc plus sage de ne pas s’y exposer.

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En cette occasion, après avoir regardé en dessous le visage de Mitz, lequel lui
fit l’effet d’une bombe dont la mèche brûle et qui ne tardera pas à éclater, Mr
Dean Forsyth, désireux de se mettre à l’abri des effets de l’explosion, battit en
retraite vers la porte. Mais, avant qu’il en eût tourné le bouton, la vieille servante
s’était mise en travers, et, ses yeux dardés sur ceux de son maître dont le regard
fuyait peureusement:
«Monsieur, dit-elle, j’ai à vous parler.
—A me parler, Mitz? C’est que je n’ai guère le temps en ce moment.
—Ma fine! moi non plus, Monsieur, vu que j’ai à faire toute la vaisselle du
déjeuner. Vos tuyaux peuvent pardi bien attendre comme mes assiettes.
—Et Omicron?.. Il m’appelle, je crois.
—Votre ami Krone?.. Encore un joli coco, celui-là!.. Il aura de mes nouvelles
un de ces quatre matins, votre ami Krone. Vous pouvez l’en prévenir. Comme dit
l’autre, la bonne entend l’heure et te salue! Répétez-lui cela, mot pour mot,
Monsieur.
—Je n’y manquerai pas, Mitz. Mais mon bolide?
—Beau lide?.. répéta Mitz. Je ne sais pas ce que c’est, mais, quoi que vous en
disiez, Monsieur, ça ne doit pas être beau, si c’est cette affaire-là qui depuis
quelque temps vous a mis un caillou à la place du cœur.
—Un bolide, Mitz, expliqua patiemment Mr Dean Forsyth, c’est un météore,
et...
—Ah! s’écria Mitz, c’est le fameux met dehors!.. Eh bien, il fera comme l’ami
Krone, il attendra, le met dehors!
—Par exemple! s’écria Mr Forsyth, touché au point sensible.
—D’ailleurs, reprit Mitz, le temps est couvert, il va tomber de l’eau, et ce
n’est pas le moment de vous amuser à regarder la lune.
C’était vrai, et, dans cette persistance du mauvais temps, il y avait de quoi
rendre enragés Mr Forsyth et le docteur Hudelson. Depuis quarante-huit heures, le
ciel était envahi par d’épais nuages. Le jour, pas un rayon de soleil, la nuit pas un
rayonnement d’étoiles. De blanches vapeurs se tordaient d’un horizon à l’autre,
comme un voile de crêpe que la flèche du clocher de Saint-Andrew crevait parfois
de sa pointe. Dans ces conditions, impossible d’observer l’espace, de revoir le

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bolide si vivement disputé. On devait même tenir pour probable que les
circonstances atmosphériques ne favorisaient pas davantage les astronomes de
l’État de l’Ohio ou de l’État de Pennsylvanie, non plus que ceux des autres
observatoires de l’Ancien et du Nouveau Continent. En effet, aucune nouvelle
note concernant l’apparition du météore n’avait paru dans les journaux. Il est vrai
que ce météore ne présentait pas un intérêt tel que le monde scientifique dût s’en
émouvoir. Il s’agissait là d’un fait cosmique assez banal en somme, et il fallait
être un Dean Forsyth ou un Hudelson pour en guetter le retour avec cette
impatience, qui, chez eux, tournait à la rage.
Mitz, lorsque son maître eut bien constaté l’impossibilité absolue de lui
échapper, reprit en ces termes, après s’être croisé les bras:
—Mr Forsyth, auriez-vous par hasard oublié que vous avez un neveu qui
s’appelle Francis Gordon?
—Ah! ce cher Francis, répondit Mr Forsyth en hochant la tête d’un air
bonhomme. Mais non, je ne l’oublie pas... Et comment va-t-il, ce brave Francis?
—Très bien, merci, Monsieur.
—Il me semble que je ne l’ai pas vu depuis un certain temps?
—En effet, depuis le déjeuner.
—Vraiment!..
—Vous avez donc vos yeux dans la lune, Monsieur? demanda Mitz, en
obligeant son maître à se retourner vers elle.
—Que non! ma bonne Mitz!.. Mais que veux-tu? Je suis un peu préoccupé...
—Préoccupé au point que vous paraissez avoir oublié une chose importante...
—Oublié une chose importante?.. Et laquelle?
—C’est que votre neveu va se marier.
—Se marier!.. Se marier!..
—N’allez-vous pas me demander de quel mariage il s’agit?
—Non, Mitz!.. Mais à quoi tendent ces questions?

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—Belle malice!.. Il ne faut pas être sorcier pour savoir qu’on fait une question
pour avoir une réponse.
—Une réponse à quel sujet, Mitz?
—Au sujet de votre conduite, Monsieur, envers la famille Hudelson!.. Car
vous n’ignorez pas qu’il y a une famille Hudelson, un docteur Hudelson, qui
demeure Moriss street, une Mrs Hudelson, mère de miss Loo Hudelson et de miss
Jenny Hudelson fiancée de votre neveu?
A mesure que ce nom de Hudelson s’échappait, en prenant chaque fois plus de
force, de la bouche de Mitz, Mr Dean Forsyth portait la main à sa poitrine, à son
côté, à sa tête, comme si ce nom, faisant balle, l’avait frappé à bout portant. Il
souffrait, il suffoquait, le sang lui montait à la tête. Voyant qu’il ne répondait pas:
—Eh bien! avez-vous entendu? insista Mitz.
—Si j’ai entendu! s’écria son maître.
—Eh bien?.. répéta la vieille servante en forçant sa voix.
—Francis pense donc toujours à ce mariage? dit enfin Mr Forsyth.
—S’il y pense! affirma Mitz, mais comme il pense à respirer, le cher petit!
Comme nous y pensons tous, comme vous y pensez vous-même, j’aime à le
croire!
—Quoi! mon neveu est toujours décidé à épouser la fille de ce docteur
Hudelson?
—Miss Jenny, s’il vous plaît, Monsieur! Je vous en donne mon billet,
Monsieur, qu’il l’est, décidé! Pardine, il faudrait qu’il ait perdu la boussole pour
ne pas l’être, décidé! Comment trouverait-il une fiancée plus gentille, une
jeunesse plus charmante?..
—En admettant, interrompit Mr Forsyth, que la fille de l’homme qui... de
l’homme que... de l’homme, enfin, dont je ne puis prononcer le nom sans qu’il
m’étouffe, puisse être charmante.
—C’est trop fort! s’écria Mitz, qui dénoua son tablier comme si elle allait le
rendre.
—Voyons... Mitz... voyons, murmura son maître quelque peu inquiet d’une
attitude si menaçante.

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La vieille servante brandit son tablier, dont le cordon pendait jusqu’à terre.
—C’est tout vu, déclara-t-elle. Après cinquante années de service, je m’en irai
plutôt pourrir dans mon coin comme un chien galeux, mais je ne resterai pas chez
un homme qui déchire son propre sang. Je ne suis qu’une pauvre servante, mais
j’ai du cœur, Monsieur... moi!
—Ah ça, Mitz, répliqua Mr Dean Forsyth piqué au vif, tu ignores donc ce
qu’il m’a fait, cet Hudelson?
—Qu’est-ce qu’il vous a donc tant fait?
—Il m’a volé!
—Volé?
—Oui volé, abominablement volé!..
—Et que vous a-t-il volé?.. votre montre?.. votre bourse?.. votre mouchoir?..
—Mon bolide!
—Ah! encore votre beau lide! s’écria la vieille servante, en ricanant de la
façon la plus ironique et la plus désagréable pour Mr Forsyth. Il y a longtemps
qu’on n’en avait parlé, de votre fameux met dehors! C’est-y Dieu possible de se
mettre dans des états pareils pour une machine qui se promène!.. Votre beau lide,
est-ce qu’il était à vous plus qu’à Mr Hudelson? Avez-vous mis votre nom
dessus? Est-ce qu’il n’appartient pas à tout le monde, à n’importe qui, à moi, à
mon chien, si j’en avais un... mais, grâce au ciel, je n’en ai pas!.. Est-ce que vous
l’auriez acheté de votre poche, ou bien est-ce qu’il vous serait venu par héritage?..
—Mitz!.. cria Mr Forsyth qui ne se possédait plus.
—Il n’y a pas de Mitz! affirma la vieille servante dont l’exaspération
débordait. Pardine, il faut être bête comme Saturne pour se brouiller avec un vieil
ami à propos d’un sale caillou qu’on ne reverra jamais plus.
—Tais-toi! tais-toi! protesta l’astronome touché au cœur.
—Non, Monsieur, non je ne me tairai pas, et vous pouvez appeler votre bêta
d’ami Krone à votre aide...

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«Eh bien, il attendra.» (Page 69.)

—Bêta d’Omicron!
—Oui bêta, et il ne me fera pas taire... pas plus que notre Président lui-même
ne pourrait imposer silence à l’archange qui viendrait de la part du Tout-Puissant
annoncer la fin du monde!»
Mr Dean Forsyth fut-il absolument interloqué en entendant cette terrible
phrase, son larynx s’était-il rétréci au point de ne plus donner passage à la parole,
sa glotte paralysée ne pouvait-elle plus émettre un son? Ce qui est certain, c’est
qu’il ne parvint pas à répondre. Eût-il même voulu, au paroxysme de la colère,
flanquer à la porte sa fidèle mais acariâtre Mitz, qu’il lui aurait été impossible de

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prononcer le traditionnel: «Sortez!.. sortez à l’instant, et que je ne vous revoie
plus!»
Mitz, d’ailleurs, ne lui eût point obéi. Ce n’est pas après cinquante ans de
service qu’une servante se sépare, à propos d’un malencontreux météore, du
maître qu’elle a vu venir au monde.
Cependant il était temps que cette scène prît fin. Mr Dean Forsyth,
comprenant qu’il n’aurait pas le dessus, cherchait à battre en retraite sans que ce
mouvement ressemblât trop à une fuite.
Ce fut le soleil qui lui vint en aide. Le temps s’éclaircit soudain, un vif rayon
pénétra à travers les vitres de la fenêtre qui s’ouvrait sur le jardin.
A ce moment, sans nul doute, le docteur Hudelson était sur son donjon, telle
est la pensée qui vint aussitôt à Mr Dean Forsyth. Il voyait son rival, profitant de
cette éclaircie, l’œil à l’oculaire de son télescope et parcourant les hautes zones de
l’espace!..
Il n’y put tenir. Ce rayon de soleil faisait sur lui le même effet que sur un
ballon rempli de gaz. Il le gonflait, il accroissait sa force ascensionnelle,
l’obligeait à s’élever dans l’atmosphère.
Mr Dean Forsyth, jetant, comme du lest,—ceci pour achever la comparaison
—toute la colère amassée en lui, se dirigea vers la porte.
Malheureusement, Mitz était devant, et ne semblait point disposée à lui livrer
passage. Serait-il donc dans la nécessité de la prendre par le bras, d’engager une
lutte avec elle, de recourir à l’assistance d’Omicron?..
Il ne fut pas obligé d’en arriver à cette extrémité. A n’en pas douter, la vieille
servante était très éprouvée par l’effort qu’elle venait de faire. Bien qu’elle eût
assez l’habitude de morigéner son maître, jamais jusqu’alors elle n’y avait mis
une telle impétuosité.
Fut-ce l’effort physique nécessité par cette violence, fut-ce la gravité du sujet
de la discussion, sujet des plus palpitants puisqu’il s’agissait du bonheur futur de
son cher «fieu», toujours est-il que Mitz se sentit tout à coup défaillir et s’écroula
lourdement sur une chaise.
Mr Dean Forsyth, il faut le dire à sa louange, en délaissa soleil, ciel bleu et
météore. Il s’approcha de sa vieille servante et s’enquit avec sollicitude de ce
qu’elle éprouvait.

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«Je ne sais pas, Monsieur. J’ai comme qui dirait l’estomac retourné.
—L’estomac retourné? répéta Mr Dean Forsyth, ahuri par cette maladie en
vérité assez singulière.
—Oui, Monsieur, affirma Mitz d’une voix dolente. C’est un nœud que j’ai au
cœur.
—Hum!.. fit Mr Dean Forsyth dont cette deuxième explication n’atténuait pas
la perplexité.
A tout hasard, il allait donner à la malade les soins les plus usuels en pareille
circonstance: relâchement du corsage, vinaigre sur le front et les tempes, verre
d’eau sucrée...
Il n’en eut pas le temps.
La voix d’Omicron retentit au sommet de la tour:
—Le bolide, Monsieur! criait Omicron. Le bolide!
Mr Dean Forsyth oublia le reste de l’univers et se précipita dans l’escalier.
Il n’avait pas disparu, que Mitz avait retrouvé la plénitude de ses forces et
s’était élancée à la suite de son maître. Tandis que celui-ci s’élevait rapidement,
sautant trois par trois les marches en spirale, la voix de sa servante le poursuivait,
vengeresse:
—Mr Forsyth, disait Mitz, rappelez-vous bien que le mariage de Francis
Gordon et de Jenny Hudelson se fera, et qu’il se fera exactement à la date
convenue. Il se fera, Mr Forsyth, ou—et cette alternative ne manquait pas de
saveur dans la bouche de l’estimable Mitz—ou j’y perdrai mon latin.»
Mr Dean Forsyth ne répondit pas, n’entendit pas. En bonds précipités, Mr
Dean Forsyth montait l’escalier de la tour.

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VIII

DANS LEQUEL DES POLÉMIQUES DE PRESSE AGGRAVENT LA SITUATION, ET QUI SE TERMINE

PAR UNE CONSTATATION AUSSI CERTAINE QU’INATTENDUE.

«C’est lui, Omicron, c’est bien lui! s’écria Mr Dean Forsyth, dès qu’il eut
appliqué son œil à l’oculaire du télescope.
—Lui-même, déclara Omicron, qui ajouta: Fasse le ciel que le docteur
Hudelson ne soit pas en ce moment sur son donjon!
—Ou s’il y est, dit Mr Forsyth, qu’il ne puisse pas retrouver le bolide!
—Notre bolide, précisa Omicron.
—Mon bolide!» rectifia Dean Forsyth.
Ils se trompaient tous les deux. La lunette du docteur Hudelson était, à ce
moment même, braquée vers le Sud-Est, région du ciel alors parcourue par le
météore. Elle l’avait saisi comme il apparaissait, et, pas plus que la tour, le donjon
ne le perdit de vue jusqu’à l’instant où il disparut dans les brumes du Sud.
D’ailleurs, les astronomes de Whaston ne furent pas les seuls à signaler le
bolide. L’observatoire de Pittsburg l’aperçut également, ce qui faisait trois
observations successives, en y comprenant celle de l’observatoire de Boston.
Ce retour du météore était un fait du plus haut intérêt—si tant est toutefois que
le météore lui-même offrît un réel intérêt! Puisqu’il restait en vue du monde
sublunaire, c’est qu’il suivait décidément une orbite fermée. Ce n’était pas une de
ces étoiles filantes qui disparaissent après avoir effleuré les dernières couches
atmosphériques, un de ces astéroïdes qui se montrent une fois et vont se perdre à
travers l’espace, un de ces aérolithes dont la chute ne tarde pas à suivre
l’apparition. Non, il revenait, ce météore, il circulait autour de la terre comme un
second satellite. Il méritait donc que l’on s’occupât de lui, et c’est pourquoi il
convient d’excuser l’âpreté que mettaient Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson
à se le disputer.

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Le météore obéissant à des lois constantes, rien ne s’opposait à ce que l’on
calculât ses éléments. On s’y employait un peu partout, mais nulle part, cela va
sans dire, avec la même activité qu’à Whaston. Toutefois, pour que le problème
fût intégralement résolu, plusieurs bonnes observations seraient encore
nécessaires.
Le premier point qui fut déterminé, quarante-huit heures plus tard, par des
mathématiciens qui ne s’appelaient ni Dean Forsyth, ni Hudelson, ce fut la
trajectoire du bolide.
Cette trajectoire se développait rigoureusement du Nord au Sud. La faible
déviation de 3° 31' signalée par Mr Dean Forsyth dans sa lettre à l’observatoire de
Pittsburg n’était qu’apparente et résultait de la rotation du globe terrestre.
Quatre cents kilomètres séparaient le bolide de la surface de la terre, et sa
prodigieuse vitesse n’était pas inférieure à six mille neuf cent soixante-sept mètres
par seconde. Il accomplissait donc sa révolution autour du globe en une heure
quarante et une minutes quarante et une secondes quatre-vingt-treize centièmes,
d’où l’on pouvait conclure, d’après les gens de l’art, qu’il ne repasserait plus au
zénith de Whaston avant qu’il se fût écoulé cent quatre ans, cent soixante-seize
jours et vingt-deux heures.
Heureuse constatation de nature à rassurer les habitants de la ville qui
redoutaient si fort la chute du malencontreux astéroïde! S’il tombait, ce ne serait
toujours pas sur eux.
«Mais quelle apparence qu’il tombe? demandait le Whaston Morning. Il n’y a
pas lieu d’admettre la rencontre d’un obstacle sur sa route, ni qu’il puisse être
arrêté dans son mouvement de translation.»
C’était l’évidence même.
«Assurément, fit observer le Whaston Evening, il y a de ces aérolithes qui sont
tombés, qui tombent encore. Mais ceux-là, le plus généralement de petites
dimensions, divaguent dans l’espace, et ne tombent que si l’attraction terrestre les
saisit au passage.»
Cette explication était juste et il ne semblait pas qu’elle pût s’appliquer au
bolide en question, d’une marche si régulière, et dont la chute ne devait pas être
plus à craindre que celle de la lune.
Ceci bien établi, il restait encore plusieurs points à élucider, avant que l’on pût
se prétendre complètement renseigné sur le compte de cet astéroïde, devenu en

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somme un second satellite de la terre.
Quel était son volume? Quelle était sa masse, sa nature?
A la première question, le Whaston Standard répondit en ces termes:

«D’après la hauteur et la dimension apparente du bolide, son diamètre
doit être supérieur à cinq cents mètres, tel est du moins ce que les
observations ont permis d’établir jusqu’ici. Mais il n’a pas encore été
possible de déterminer sa nature. Ce qui le rend visible, à la condition,
bien entendu, que l’on dispose d’instruments assez puissants, c’est qu’il
brille d’un très vif éclat, dû vraisemblablement au frottement de
l’atmosphère, bien que la densité de l’air soit très faible à une telle
altitude. Maintenant, ce météore n’est-il qu’un amas de matières
gazeuses? Ne se compose-t-il pas au contraire d’un noyau solide entouré
d’une chevelure lumineuse? Quelles sont, dans ce cas, la grosseur et la
nature de ce noyau? C’est ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne saura peut-
être jamais.
«En résumé, ni comme volume, ni comme vitesse de translation, ce
bolide n’a rien de bien extraordinaire. Sa seule particularité est qu’il
décrit une orbite fermée. Depuis combien de temps évolue-t-il ainsi
autour de notre globe? Les astronomes patentés seraient incapables de
nous le dire, puisqu’ils ne l’auraient jamais tenu au bout de leurs
télescopes officiels sans nos deux compatriotes, Mr Dean Forsyth et le
docteur Sydney Hudelson, à qui était réservée la gloire de cette
magnifique découverte.»

En tout cela, ainsi que le faisait judicieusement remarquer le Whaston
Standard, il n’y avait rien d’extraordinaire, si ce n’est l’éloquence de son
rédacteur. Aussi le monde savant ne s’occupa-t-il que dans la mesure habituelle de
ce qui passionnait si fort cet estimable journal, et le monde ignorant n’y prit-il
qu’un faible intérêt.
Seuls, les habitants de Whaston s’attachèrent à connaître tout ce qui
concernait le météore, dont la découverte était due à deux honorables personnages
de la ville.
D’ailleurs, peut-être, comme les autres créatures sublunaires, eussent-ils fini
par songer avec indifférence à cet incident cosmique, que le Punch s’entêtait à
appeler «comique», si les journaux, par des allusions de plus en plus claires,

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n’avaient fait connaître la rivalité de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson.
Ceci donna de l’aliment aux cancans. Tout le monde saisit avec empressement
cette occasion de se disputer, et la ville tout doucement commença à se partager
en deux camps.
En attendant, la date du mariage approchait. Mrs Hudelson, Jenny et Loo,
d’une part, Francis Gordon et Mitz, de l’autre, vivaient dans une inquiétude
croissante. Ils en étaient toujours à craindre un éclat provoqué par la rencontre des
deux rivaux, de même que la rencontre de deux nuages chargés de potentiels
contraires fait jaillir l’étincelle et tonner la foudre. On savait que Mr Dean Forsyth
ne décolérait pas et que la fureur de Mr Hudelson cherchait toutes les occasions
de se manifester.
Le ciel était généralement beau, l’atmosphère pure, les horizons de Whaston
très dégagés. Les deux astronomes pouvaient donc multiplier leurs observations.
Les occasions ne leur manquaient pas, puisque le bolide reparaissait au-dessus de
l’horizon plus de quatorze fois par vingt-quatre heures, et qu’ils connaissaient
maintenant, grâce aux déterminations des observatoires, le point précis vers
lequel, à chaque passage, leurs objectifs devaient être dirigés.
Sans doute, la commodité de ces observations était inégale comme la hauteur
du bolide au-dessus de l’horizon. Mais les passages de celui-ci étaient si
nombreux que cet inconvénient perdait beaucoup de son importance. S’il ne
revenait plus au zénith mathématique de Whaston, où, par un hasard miraculeux,
on l’avait aperçu une première fois, il le frôlait chaque jour de si près que c’était
pratiquement la même chose.
En fait, les deux passionnés astronomes pouvaient s’enivrer librement de la
contemplation du météore sillonnant l’espace au-dessus de leur tête et
splendidement orné d’une brillante auréole!
Ils le dévoraient du regard. Ils le caressaient des yeux. Chacun l’appelait de
son propre nom, le bolide Forsyth, le bolide Hudelson. C’était leur enfant, la chair
de leur chair. Il leur appartenait comme le fils à ses parents, plus encore, comme
la créature à son créateur. Sa vue ne cessait de les surexciter. Leurs observations,
les hypothèses qu’ils déduisaient de sa marche, de sa forme apparente, ils les
adressaient, celui-ci à l’observatoire de Cincinnati, celui-là à l’observatoire de
Pittsburg, et sans jamais oublier de réclamer la priorité de la découverte.
Bientôt, cette lutte encore pacifique ne satisfit plus leur animosité. Non
contents d’avoir rompu les relations diplomatiques, en cessant tous rapports
personnels, il leur fallut la bataille franche et la guerre officiellement déclarée.

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Un jour, il parut dans le Whaston Standard une note passablement agressive
contre le docteur Hudelson, note qui fut attribuée à Mr Dean Forsyth. Elle disait
que certaines gens ont vraiment de trop bons yeux quand ils regardent à travers les
lunettes d’un autre, et qu’ils aperçoivent trop facilement ce qui a été aperçu déjà.
En réponse à cette note, il fut dit dès le lendemain dans le Whaston Evening
qu’en fait de lunettes, il en est qui sont sans doute mal essuyées, et dont l’objectif
est semé de petites taches qu’il n’est pas bien adroit de prendre pour des météores.
En même temps, le Punch publiait la très ressemblante caricature des deux
rivaux, munis d’ailes gigantesques et luttant de vitesse pour attraper leur bolide,
figuré par une tête de zèbre qui leur tirait la langue.
Cependant, bien que par suite de ces articles, de ces allusions vexatoires, la
brouille des deux adversaires tendît à s’aggraver de jour en jour, ceux-ci n’avaient
pas encore eu l’occasion d’intervenir dans la question du mariage. S’ils n’en
parlaient pas, du moins laissaient-ils aller les choses, et rien n’autorisait à
admettre que Francis Gordon et Jenny Hudelson ne fussent pas liés à la date
convenue
Avec un lien d’or
Qui ne finit qu’à la mort,
ainsi que le dit une vieille chanson de Bretagne.
Aucun incident ne survint pendant les derniers jours du mois d’avril.
Toutefois, si la situation ne s’aggrava pas, aucune amélioration ne lui fut apportée.
Pendant les repas, chez Mr Hudelson, on ne faisait pas la plus petite allusion au
météore, et miss Loo, muette par ordre maternel, enrageait de ne pouvoir le traiter
comme il le méritait. Rien qu’à la voir couper sa côtelette, on comprenait que la
fillette pensait au bolide et eût voulu le réduire en si minces bouchées qu’on n’en
pût retrouver la trace. Quant à Jenny, elle ne cherchait pas à dissimuler sa tristesse
dont le docteur ne voulait pas s’apercevoir. Peut-être en réalité ne la remarquait-il
pas, tant l’absorbaient ses préoccupations astronomiques.
Bien entendu, Francis Gordon ne paraissait point à ces repas. Tout ce qu’il se
permettait, c’était sa visite quotidienne, quand le docteur Hudelson avait réintégré
son donjon.
Dans la maison d’Elisabeth street, les repas n’étaient pas plus gais. Mr Dean
Forsyth ne parlait guère, et, lorsqu’il s’adressait à la vieille Mitz, celle-ci ne
répondait que par un oui ou un non, aussi secs que le temps l’était alors.

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Une seule fois, le 28 avril, Mr Dean Forsyth, au moment où il se levait de
table, après le déjeuner, dit à son neveu:
«Est-ce que tu vas toujours chez les Hudelson?
—Certainement, mon oncle, répondit Francis d’une voix ferme.
—Et pourquoi n’irait-il pas chez les Hudelson? demanda Mitz d’un ton déjà
hargneux.
—Ce n’est pas à vous que je parle, Mitz! grommela Mr Forsyth.
—Mais c’est moi qui vous réponds, Monsieur. Un chien parle bien à un
évêque!
Mr Forsyth haussa les épaules et se retourna vers Francis.
—Je vous ai répondu aussi, mon oncle, dit celui-ci. Oui, j’y vais chaque jour.
—Après ce que ce docteur m’a fait! s’écria Mr Dean Forsyth.
—Et que vous a-t-il fait?
—Il s’est permis de découvrir...
—Ce que vous découvriez vous-même, ce que tout le monde avait le droit de
découvrir... Car enfin, de quoi s’agit-il? d’un bolide comme il en passe des
milliers en vue de Whaston.
—Tu perds ton temps, mon fieu, intervint Mitz en ricanant. Tu vois bien que
ton oncle est tout éberlu avec son caillou, dont il n’y a pas à en faire plus de cas
que de la borne qui est au coin de notre maison.
Ainsi s’exprima Mitz dans son langage spécial. Et Mr Dean Forsyth, que cette
réplique eut le don d’exaspérer, de signifier, en homme qui ne se possède plus:
—Eh bien! moi, Francis, je te défends de remettre le pied chez le docteur.
—Je regrette de vous désobéir, mon oncle, déclara Francis Gordon, en gardant
son calme avec effort, tant le révoltait une telle prétention, mais j’irai.
—Oui, il ira, s’écria la vieille Mitz, quand même vous nous hacheriez tous en
morceaux.
Mr Forsyth dédaigna cette affirmation hasardeuse.

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—Tu persistes donc dans tes projets? demanda-t-il à son neveu.
—Oui, mon oncle, affirma celui-ci.
—Et tu entends toujours épouser la fille de ce voleur?
—Oui, et rien au monde ne m’en empêchera!
—C’est ce que nous verrons!»
Et, sur ces paroles, les premières qui indiquassent la résolution de s’opposer
au mariage, Mr Dean Forsyth, quittant la salle, prit l’escalier de la tour, dont il
referma la porte avec fracas.
Que Francis Gordon fût bien décidé à retourner comme d’habitude dans la
famille Hudelson, cela ne faisait pas question. Mais, si, à l’exemple de Mr Dean
Forsyth, le docteur allait lui interdire sa porte? Ne pouvait-on tout craindre de ces
deux ennemis aveuglés par une jalousie réciproque, une haine d’inventeurs, la
pire de toutes les haines?
Ce jour-là, que de peine Francis Gordon eut à cacher sa tristesse, quand il se
retrouva en présence de Mrs Hudelson et de ses deux filles. Il ne voulut rien dire
de la scène qu’il venait de subir. A quoi bon accroître les inquiétudes de la famille,
puisqu’il était résolu à ne pas tenir compte des injonctions de son oncle, en
admettant qu’elles fussent maintenues par leur auteur?
Pouvait-il entrer, en effet, dans l’esprit d’un être raisonnable que l’union des
deux fiancés pût être empêchée ou même simplement retardée à propos d’un
bolide? A supposer même que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne
voulussent point se trouver l’un en face de l’autre pendant la cérémonie, eh bien!
on se passerait d’eux. Après tout, leur présence n’était pas indispensable.
L’essentiel, c’était que leur consentement ne fût pas refusé... au moins par le
docteur, car, si Francis Gordon n’était que le neveu de son oncle, Jenny, elle, était
bien la fille de son père et n’aurait pu se marier contre sa volonté. Si, ensuite, les
deux enragés voulaient se dévorer réciproquement, le révérend O’Garth n’en
aurait pas moins accompli l’œuvre matrimoniale dans l’église de Saint-Andrew.
Comme pour justifier ces raisonnements optimistes, quelques jours encore
s’écoulèrent sans apporter aucun changement dans la situation. Le temps ne
cessait d’être au beau, et jamais le ciel de Whaston n’avait été si serein. Sauf
quelques brumes matinales et vespérales qui se dissipaient après le lever et le
coucher du soleil, pas une vapeur ne troublait la pureté de l’atmosphère, au milieu
de laquelle le bolide accomplissait sa course régulière.

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Faut-il répéter que MM. Forsyth et Hudelson continuaient à le dévorer des
yeux, qu’ils tendaient les bras comme pour le happer, qu’ils l’aspiraient à pleins
poumons! Certes, mieux eût valu que le météore se dérobât à leurs regards
derrière une épaisse couche de nuages, sa vue ne pouvant que les exalter
davantage. Aussi Mitz, avant de gagner son lit, brandissait-elle chaque soir son
poing vers le ciel. Vaine menace. Le météore traçait toujours sa courbe lumineuse
sur un firmament constellé d’étoiles.
Ce qui tendait à aggraver les choses, c’était l’intervention, tous les jours plus
nette, du public dans cette discorde privée. Les journaux, les uns avec vivacité, les
autres avec violence, prenaient parti pour Dean Forsyth ou pour Hudelson. Aucun
n’était indifférent. Bien que la question de priorité ne dût pas, en bonne justice, se
poser, personne ne voulait en démordre. Du haut de la tour et du donjon, la
querelle descendait jusque dans les bureaux de rédaction, et il était à prévoir des
complications graves. On annonçait déjà que des meetings allaient se réunir dans
lesquels l’affaire serait discutée. Avec quelle intempérance de langage, on s’en
doute, étant donné l’impétueux caractère des citoyens de la libre Amérique.
Mrs Hudelson et Jenny éprouvaient beaucoup d’inquiétude en constatant cette
effervescence! Loo s’efforçait vainement de rassurer sa mère, Francis de rassurer
sa fiancée. On ne pouvait se dissimuler que les deux rivaux se montaient de plus
en plus, qu’ils subissaient l’influence de ces détestables excitations. On rapportait
les propos, faux ou vrais, échappés à Mr Dean Forsyth, les paroles véritables ou
fausses prononcées par Mr Hudelson, et, de jour en jour, d’heure en heure, la
situation se faisait plus menaçante.
C’est dans ces circonstances qu’éclata un coup de foudre qui retentit, on peut
le dire, dans le monde entier.
Le bolide venait-il donc de faire explosion, explosion qu’auraient répercutée
les échos de la voûte céleste?
Non, il s’agissait simplement d’une nouvelle du caractère le plus singulier,
que le télégraphe et le téléphone répandirent avec leur rapidité électrique à travers
toutes les républiques et tous les royaumes de l’Ancien et du Nouveau Monde.
Ladite information ne venait point du donjon de Mr Hudelson, ni de la tour de
Dean Forsyth, ni de l’observatoire de Pittsburg, ni de celui de Boston, pas plus
que de celui de Cincinnati. Cette fois, c’est l’Observatoire de Paris qui
révolutionnait l’Univers civilisé, en communiquant, le 2 mai, à la Presse une note
ainsi conçue:

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«Le bolide signalé à l’attention des Observatoires de Cincinnati et de
Pittsburg par deux honorables citoyens de la ville de Whaston, État de
Virginie, et dont la translation autour du globe terrestre paraît s’accomplir
jusqu’ici avec une régularité parfaite, est actuellement étudié jour et nuit
dans tous les observatoires du monde par une phalange d’éminents
astronomes, dont la haute compétence n’a d’égal que l’admirable
dévouement mis par eux au service de la science.
«Si, malgré cet examen attentif, plusieurs parties du problème sont
encore à résoudre, l’observatoire de Paris est du moins parvenu à obtenir
la solution de l’une d’elles et à déterminer la nature de ce météore.
«Les rayons émanés du bolide ont été soumis à l’analyse spectrale, et
la disposition de leurs raies a permis de reconnaître avec certitude la
substance du corps lumineux.
«Son noyau, qu’entoure une brillante chevelure, et d’où partent les
rayons observés, n’est point de nature gazeuse, mais de nature solide. Il
n’est pas en fer natif comme beaucoup d’aérolithes, ni formé d’aucun des
composés chimiques qui constituent d’ordinaire ces corps errants.
«Ce bolide est en or, en or pur, et si l’on ne peut indiquer sa véritable
valeur, c’est qu’il n’a pas été possible, jusqu’ici, de mesurer d’une
manière précise les dimensions de son noyau.»

Telle était la note qui fut portée à la connaissance du monde entier. Quel effet
elle produisit, il est plus facile de l’imaginer que de le décrire. Un globe d’or, une
masse du précieux métal dont la valeur ne pouvait être que de plusieurs milliards
circulait autour de la terre! Que de rêves un événement aussi sensationnel n’allait-
il pas faire naître! Que de convoitises n’allait-il pas éveiller dans tout l’Univers, et
plus particulièrement dans cette ville de Whaston, à qui revenait l’honneur de la
découverte, et plus particulièrement encore dans les cœurs de ses deux citoyens,
désormais immortels, qui avaient nom Dean Forsyth et Sydney Hudelson!

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IX

DANS LEQUEL LES JOURNAUX, LE PUBLIC, MR DEAN FORSYTH ET LE DOCTEUR HUDELSON

FONT UNE ORGIE DE MATHÉMATIQUES.

En or!.. Il était en or!
Le premier sentiment fut l’incrédulité. Pour les uns, c’était une erreur qui ne
tarderait pas à être reconnue; pour les autres, une vaste mystification imaginée par
des farceurs de génie.
S’il en était ainsi, nul doute que l’observatoire de Paris ne démentît d’urgence
la note qui lui aurait été, dans ce cas, faussement attribuée.
Disons-le tout de suite, ce démenti ne devait pas être donné. Bien au contraire,
les astronomes de tous les pays, répétant à l’envi les expériences de leurs
confrères français, en confirmèrent à l’unanimité les conclusions. Force fut donc
de tenir l’étrange phénomène pour un fait avéré et certain.
Alors, ce fut de l’affolement.
Quand se produit une éclipse de soleil, les verres optiques, on ne l’ignore pas,
se débitent en quantité considérable. Que l’on estime donc ce qu’il se vendit de
lorgnettes, de lunettes, de télescopes à l’occasion de ce mémorable événement!
Jamais souverain ou souveraine, jamais cantatrice ou ballerine illustres, ne furent
tant et si passionnément lorgnés que ce merveilleux bolide, poursuivant,
indifférent et superbe, sa marche régulière dans l’infini de l’espace.
Le temps restait au beau fixe et se prêtait complaisamment aux observations.
Aussi Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson ne quittaient-ils plus, l’un
sa tour, l’autre son donjon. Tous deux s’appliquaient à déterminer les derniers
éléments du météore, son volume, sa masse, sans préjudice des particularités
inattendues qu’une étude attentive pouvait révéler. S’il était définitivement
impossible de trancher la question de la priorité, quel avantage pour celui des
deux rivaux qui lui arracherait quelques-uns de ses secrets! La question du bolide,
n’était-ce pas la question du jour? A l’encontre des Gaulois, qui ne craignaient

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rien, si ce n’est que le ciel leur tombât sur la tête, l’humanité tout entière n’avait
qu’un désir, c’est que le bolide, arrêté dans sa course et cédant à l’attraction,
enrichît le globe de ses milliards errants.
Que de calculs furent effectués pour établir le nombre de ces milliards!
Malheureusement, ces calculs manquaient de base, puisque les dimensions du
noyau restaient inconnues.
La valeur de ce noyau, quelle qu’elle fût, ne pouvait, en tous cas, manquer
d’être prodigieuse, et cela suffisait à enflammer les imaginations.
Dès le 3 mai, le Whaston Standard publia à ce sujet une note, qui, après une
série de réflexions, se terminait ainsi:

«En admettant que le noyau du bolide Forsyth-Hudelson soit constitué
par une sphère mesurant seulement dix mètres de diamètre, cette sphère
pèserait, si elle était en fer, trois mille sept cent soixante-treize tonnes.
Mais cette même sphère, formée uniquement d’or pur, pèserait dix mille
quatre-vingt-trois tonnes, et vaudrait plus de trente et un milliards de
francs.»

On le voit, le Standard, très lancé dans le courant moderne, prenait le système
décimal pour base de ses calculs. Qu’il nous soit permis de l’en féliciter
sincèrement!
Ainsi, même d’un volume si réduit, le bolide aurait une pareille valeur!..
«Est-ce possible, Monsieur? balbutia Omicron, après avoir lu la note en
question.
—Ce n’est pas seulement possible: c’est certain, répondit doctoralement Mr
Dean Forsyth. Il a suffi, pour trouver ce résultat, de multiplier la masse par la
valeur moyenne de l’or, soit 3 100 francs le kilogramme, laquelle masse n’est
autre que le produit du volume, on l’obtient de la manière la plus simple par la
formule: V = πD3/6.

—En effet!.. approuva d’un air entendu Omicron, pour qui tout cela était de
l’hébreu.
—Par exemple, reprit Mr Dean Forsyth, ce qui est odieux, c’est que le journal
persiste à accoler mon nom à celui de cet individu!»

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Très probablement, le docteur faisait, de son côté, la même réflexion.
Pour miss Loo, lorsqu’elle lut la note du Standard, une si dédaigneuse moue
se dessina sur ses lèvres roses que les trente et un milliards en eussent été
profondément humiliés.
On sait que le tempérament des journalistes les porte instinctivement à
surenchérir. Quand l’un a dit deux, l’autre dit trois, sans y penser. Aussi ne sera-t-
on pas surpris si, le soir même, le Whaston Evening répondait en ces termes, qui
trahissaient sa condamnable partialité en faveur du donjon:

«Nous ne comprenons pas pourquoi le Standard s’est montré si
modeste dans ses évaluations. En ce qui nous concerne, nous serons plus
audacieux. Ne serait-ce que pour rester dans les hypothèses acceptables,
c’est un diamètre de cent mètres que nous attribuerons au noyau du bolide
Hudelson. En se basant sur cette dimension, on trouve que le poids d’une
telle sphère d’or pur serait de dix millions quatre-vingt-trois mille quatre
cent quatre-vingt-huit tonnes, et que sa valeur dépasserait trente et un
trillions deux cent soixante milliards de francs,—soit un nombre de
quatorze chiffres!»

«Et encore, on néglige les centimes,» fit remarquer plaisamment le Punch, en
citant ces nombres prodigieux que l’imagination est incapable de concevoir.
Cependant, le temps continuant à se maintenir au beau fixe, Mr Dean Forsyth
et le docteur Hudelson s’obstinaient plus que jamais à poursuivre leurs
recherches, soutenus par l’espoir d’être du moins le premier à déterminer avec
précision les dimensions du noyau astéroïdal. Malheureusement, il était très
malaisé d’en relever les contours au milieu de son étincelante chevelure.
Une seule fois, dans la nuit du 5 au 6, Mr Dean Forsyth se crut sur le point d’y
parvenir. L’irradiation s’était un instant affaiblie, laissant paraître aux regards un
globe d’un intense éclat.
«Omicron! appela Mr Dean Forsyth d’une voix rendue sourde par l’émotion.
—Monsieur?
—Le noyau!
—Oui... Je le vois.

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—Enfin! nous le tenons!
—Bon! s’écria Omicron, on ne le distingue déjà plus!

JAMAIS SOUVERAIN ET SOUVERAINE NE FURENT TANT
ET SI PASSIONNÉMENT LORGNÉS. (Page 86.)

—N’importe, je l’ai vu!.. J’aurai eu cette gloire!.. Dès demain, à la première
heure, une dépêche à l’observatoire de Pittsburg... et ce misérable Hudelson ne
pourra pas prétendre, cette fois...»

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Mr Dean Forsyth s’illusionnait-il, ou bien le docteur Hudelson avait-il
réellement laissé prendre sur lui un tel avantage? On ne sera jamais renseigné là-
dessus, pas plus que ne fut jamais envoyée la lettre projetée à l’Observatoire de
Pittsburg.
Dès le matin du 6 mai, en effet, la note suivante parut dans les journaux du
monde entier:

«L’observatoire de Greenwich a l’honneur de porter à la connaissance
du public qu’il résulte de ses calculs et d’un ensemble d’observations très
satisfaisantes que le bolide signalé par deux honorables citoyens de la
ville de Whaston, et que l’Observatoire de Paris a reconnu être
exclusivement composé d’or pur, est constitué par une sphère de cent dix
mètres de diamètre et d’un volume de six cent quatre-vingt-seize mille
mètres cubes environ.
«Une telle sphère, en or, devrait peser plus de treize millions de
tonnes. Le calcul montre qu’il n’en est rien. Le poids réel du bolide
s’élève à peine au septième du nombre précédent et est sensiblement égal
à un million huit cent soixante-sept mille tonnes, poids correspondant à
un volume d’environ quatre-vingt-dix-sept mille mètres cubes et à un
diamètre approximatif de cinquante-sept mètres.
«Des considérations qui précèdent, nous devons nécessairement
conclure, la composition chimique du bolide étant hors de discussion, ou
bien qu’il existe de vastes cavités dans le métal constituant le noyau, ou,
plus vraisemblablement, que ce métal s’y trouve à l’état pulvérulent, le
noyau étant, dans ce cas, d’une texture poreuse analogue à celle d’une
éponge.
«Quoi qu’il en soit à cet égard, les calculs et les observations
permettent de préciser plus exactement la valeur du bolide. Cette valeur,
au cours actuel de l’or, n’est pas inférieure à cinq mille sept cent quatre-
vingt-huit milliards de francs.»

Donc, si ce n’était pas cent mètres, comme l’avait supposé le Whaston
Evening, ce n’était pas non plus dix mètres, comme l’avait admis le Standard. La
vérité se trouvait entre les deux hypothèses. Telle quelle, d’ailleurs, elle eût été
capable de satisfaire les plus ambitieuses convoitises, si le météore n’avait été
destiné à tracer une éternelle trajectoire au-dessus du globe terrestre.

Page 107

Lorsque Mr Dean Forsyth connut la valeur de son bolide:
«C’est moi qui l’ai découvert, s’écria-t-il, et non ce coquin du donjon. C’est à
moi qu’il appartient, et, s’il venait à tomber sur terre, je serais riche de cinq mille
huit cents milliards!»
De son côté, d’ailleurs, le docteur Hudelson se répétait en tendant un bras
menaçant vers la tour:
«C’est mon bien, c’est ma chose.., c’est l’héritage de mes enfants, qui gravite
à travers l’espace. S’il venait à choir sur notre globe, il m’appartiendrait en toute
propriété et je serais cinq mille huit cents fois milliardaire!»
Il est certain que les Vanderbilt, les Astor, les Rockfeller, les Pierpont Morgan,
les Mackay, les Gould et autres Crésus américains, sans parler des Rothschild, ne
seraient plus, dans ce cas, que de petits rentiers auprès du docteur Hudelson ou de
Mr Dean Forsyth!
Voilà où ils en étaient. S’ils n’en perdaient pas la tête, c’est que leur tête était
solide!
Francis et Mrs Hudelson ne prévoyaient que trop aisément la manière dont
finirait tout cela. Mais comment retenir les deux rivaux sur une pente si glissante?
Impossible de causer posément avec eux. Ils semblaient avoir oublié le mariage
projeté et ne songeaient qu’à leur rivalité si déplorablement entretenue par les
journaux de la ville.
Les articles de ces feuilles, d’ordinaire assez paisibles, devenaient enragés, et
les regrettables personnalités qui s’y mêlaient risquaient d’amener sur le terrain
des gens habituellement plus sociables.
De son côté, le Punch, avec ses épigrammes et ses caricatures, ne cessait
d’exciter les deux adversaires. Si ce n’était pas de l’huile que ce journal jetait sur
le feu, c’était au moins du sel, le sel de ses plaisanteries quotidiennes, et le feu
n’en crépitait que davantage!
On en arrivait à redouter que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne
voulussent se disputer le bolide les armes à la main et régler cette question dans
un duel à l’américaine. Voilà qui ne serait pas fait pour arranger les affaires des
deux fiancés!
Heureusement pour la paix du monde, tandis que les deux monomanes
perdaient chaque jour un peu plus de leur bon sens, le public se calmait par

Page 108

degrés. Cette réflexion bien simple finissait par s’imposer à tout le monde, qu’il
importait peu que le bolide fût en or et qu’il valût des milliers de milliards, du
moment qu’on ne pouvait l’atteindre.

«Je le vois!» (Page 88.)

Or, on ne pouvait l’atteindre, c’était bien certain. A chacune de ses
révolutions, le météore reparaissait fidèlement au point du ciel indiqué par le
calcul. Sa vitesse était donc uniforme et, comme l’avait fait observer dès le début
le Whaston Standard, il n’y avait pas de raison pour qu’elle subît jamais une
diminution quelconque. En conséquence, le bolide graviterait éternellement

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autour de la terre dans l’avenir, comme il avait gravité vraisemblablement de toute
éternité dans le passé.
Ces considérations, reproduites à satiété par tous les journaux de l’Univers,
contribuèrent à apaiser les esprits. De jour en jour on pensa un peu moins au
bolide, et chacun reprit ses occupations, après un soupir de regret à l’adresse de
l’insaisissable trésor.
Dans son numéro du 9 mai, le Punch constata cette indifférence grandissante
du public pour ce qui le passionnait quelques jours plus tôt, et, continuant la
plaisanterie qu’il jugeait apparemment excellente, il y trouva de nouvelles raisons
de tomber sur les deux inventeurs du météore.

«Jusques à quand, s’écriait sur le mode indigné le Punch à la fin de
son article, resteront-ils impunis, les deux malfaiteurs que nous avons
déjà signalés au mépris public? Non contents d’avoir voulu anéantir d’un
seul coup la cité qui les a vus naître, voilà maintenant qu’ils causent la
ruine des plus respectables familles. La semaine dernière, un de nos amis,
trompé par leurs allégations fallacieuses et mensongères, a dilapidé en
quarante-huit heures un patrimoine considérable. Le malheureux comptait
sur les milliards du bolide! Que vont devenir les pauvres petits enfants de
notre ami, maintenant que les milliards nous passeront sous... non, sur le
nez? Avons-nous besoin d’ajouter que cet ami est symbolique, ainsi que le
veut l’usage, et qu’il s’appelle légion? Nous proposons que l’unanimité
des habitants du globe intente un procès à MM. Dean Forsyth et Sydney
Hudelson, à l’effet de les faire condamner à cinq mille sept cent quatre-
vingt-huit milliards de dommages et intérêts. Et nous demandons qu’on
les fasse impitoyablement payer!»

Les intéressés ignorèrent toujours qu’un tel procès, à coup sûr sans précédent,
et d’ailleurs d’exécution difficile, les eût jamais menacés.
Alors que les autres humains rendaient leur attention aux choses de la terre,
MM. Dean Forsyth et Sydney Hudelson continuaient à planer dans l’azur et
persistaient à le fouiller de leurs télescopes obstinés.

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X

DANS LEQUEL IL VIENT UNE IDÉE ET MÊME DEUX IDÉES A ZÉPHYRIN XIRDAL.

Dans le langage familier, on disait couramment: «Zéphyrin Xirdal?.. Quel
type!» Tant au physique qu’au moral, Zéphyrin Xirdal était, en effet, un
personnage peu ordinaire.
Long corps dégingandé, chemise souvent sans col et toujours sans manchettes,
pantalon en tire-bouchon, gilet auquel manquaient deux boutons sur trois, veston
immense aux poches gonflées de mille objets divers, le tout fort sale et pris au
hasard dans un amoncellement de costumes disparates, telle était l’anatomie
générale de Zéphyrin Xirdal, et telle était la manière dont il comprenait
l’élégance. De ses épaules, voûtées comme le plafond d’une cave, pendaient des
bras kilométriques terminés par d’énormes mains velues,—d’une prodigieuse
adresse, d’ailleurs,—que leur propriétaire ne mettait en contact avec le savon qu’à
des intervalles indéterminés.
Si la tête était, à la façon de tout le monde, le point culminant de son individu,
c’est qu’il n’avait pu faire autrement. Mais cet original se rattrapait en offrant à
l’admiration publique un visage dont la laideur atteignait au paradoxe. Rien
cependant de plus «prenant» que ces traits heurtés et contradictoires: menton
lourd et carré, grande bouche aux lèvres épaisses, bien meublée de dents superbes,
nez largement épaté, oreilles mal ourlées qui semblaient fuir avec horreur le
contact du crâne, tout cela n’évoquait que très indirectement le souvenir du bel
Antinoüs. Par contre, le front, grandiosement modelé, d’une noblesse de lignes
admirable, couronnait ce visage étrange, comme un temple couronne une colline,
temple à la taille des plus sublimes pensées. Enfin, pour achever de dérouter son
monde, Zéphyrin Xirdal, au-dessous de ce vaste front, ouvrait à la lumière du jour
deux gros yeux saillants qui exprimaient, selon l’heure et la minute, la plus
merveilleuse intelligence ou la plus épaisse stupidité.
Au moral, il ne tranchait pas avec moins de violence sur la banalité de ses
contemporains.

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Réfractaire à tout enseignement régulier, il avait, dès le plus jeune âge, décrété
qu’il s’instruirait tout seul, et ses parents s’étaient vus contraints de s’incliner
devant son indomptable volonté. Cela ne leur avait pas, en somme, trop mal
réussi. A un âge où l’on se traîne encore sur les bancs des lycées, Zéphyrin Xirdal
avait concouru—pour s’amuser, disait-il,—à toutes les grandes écoles l’une après
l’autre, et, dans ces concours, il avait invariablement obtenu la première place.
Par exemple, ces succès étaient oubliés à peine conquis. Les grandes écoles
avaient dû successivement rayer de leurs contrôles ce lauréat, qui négligeait de se
présenter à la reprise des cours.
La mort de ses parents l’ayant rendu, à dix-huit ans, maître de ses actions et
riche d’une quinzaine de mille francs de rente, Zéphyrin Xirdal s’empressa de
donner toutes les signatures que lui demanda son tuteur et parrain, le banquier
Robert Lecœur, qu’il appelait «son oncle» par une habitude d’enfance, puis libéré
de tous soucis, s’installa dans deux pièces minuscules, au sixième étage, rue
Cassette, à Paris.
Il y demeurait encore à trente et un ans.
Depuis qu’il y avait installé ses pénates, le local ne s’était pas agrandi, et
pourtant prodigieuse était la quantité de choses qu’il y avait entassées. Pêle-mêle,
on y distinguait des machines et des piles électriques, des dynamos, des
instruments d’optique, des cornues, et cent autres appareils disparates. Des
pyramides de brochures, de livres, de papiers, s’élevaient du plancher au plafond,
s’amoncelant à la fois sur l’unique siège et sur la table, dont ils haussaient
simultanément le niveau, si bien que notre original ne s’apercevait pas du
changement, quand, assis sur l’un, il écrivait sur l’autre. Au surplus, lorsqu’il se
trouvait par trop incommodé par les paperasses, il remédiait sans peine à cet
inconvénient. D’un revers de main, il lançait quelques liasses à travers la pièce;
puis, l’âme en paix, il se mettait au travail sur une table parfaitement en ordre,
puisqu’il n’y restait rien du tout, et prête, par conséquent, pour de futurs
envahissements.
Que faisait donc Zéphyrin Xirdal?
En général, on doit le reconnaître, il se contentait de suivre ses rêves dans
l’odorante fumée d’une pipe inextinguible. Mais parfois, à des intervalles
variables, il avait une idée. Ce jour-là, il rangeait sa table à sa manière, c’est-à-
dire en la balayant d’un coup de poing, et s’y installait, pour la quitter seulement
le travail terminé, que ce travail durât quarante minutes ou quarante heures. Puis,
le point final apposé, il laissait le papier contenant le résultat de ses recherches sur

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la table, où ce papier amorçait une future pile, qui serait balayée comme la
précédente, lors de la prochaine crise du travail.
Au cours de ces crises successives et irrégulièrement espacées, il avait touché
un peu à tout. Mathématiques transcendantes, physique, chimie, physiologie,
philosophie, sciences pures et appliquées avaient, à tour de rôle, sollicité son
attention. Quel que fût le problème, il l’avait toujours abordé avec autant de
violence, autant de frénésie, et ne l’avait jamais abandonné que résolu, à moins
que....
A moins qu’une autre idée ne l’en détournât avec la même soudaineté. Il
pouvait arriver alors que ce fantaisiste outrancier se lançât à corps perdu dans les
plaines de la chimère à la poursuite du second papillon dont les brillantes couleurs
l’hypnotisaient, et qu’il perdît jusqu’au souvenir de ses préoccupations antérieures
dans l’enivrement de son nouveau rêve.
Mais ce n’était, dans ce cas, que partie remise. Un beau jour, retrouvant
inopinément le travail ébauché, il s’y attelait avec une passion toute neuve et, fût-
ce après deux ou trois interruptions successives, ne manquait pas de l’amener à sa
conclusion.
Que d’aperçus ingénieux ou profonds, que de notes définitives sur les
difficultés les plus ardues des sciences exactes ou expérimentales, que
d’inventions pratiques dormaient dans l’amoncellement de paperasses que foulait
Zéphyrin Xirdal d’un pied dédaigneux! Jamais celui-ci n’avait songé à tirer parti
de ce trésor, si ce n’est, toutefois, lorsqu’un de ses rares amis se plaignait devant
lui de l’inutilité d’une recherche dans un sens quelconque.
«Attendez donc, disait alors Xirdal. Je dois avoir quelque chose là-dessus.»
En même temps, il allongeait la main, avisait du premier coup, avec un flair
merveilleux, sous mille feuillets plus ou moins froissés, celle de ses études
relative à la question soulevée, et remettait l’opuscule à son ami, avec la
permission d’en user sans la moindre restriction. Pas une seule fois la pensée ne
lui était venue qu’il fît, en agissant ainsi, quelque chose de contraire à ses intérêts.
De l’argent? Pour quoi faire? Quand il avait besoin d’argent, il passait chez
son parrain, M. Robert Lecœur. S’il avait cessé d’être son tuteur, M. Lecœur était
demeuré son banquier, et Xirdal était sûr d’être nanti, en revenant de sa visite,
d’une somme sur laquelle il tirait jusqu’à complet épuisement. Depuis qu’il était
rue Cassette, il avait toujours procédé ainsi à sa complète satisfaction. Avoir des
désirs sans cesse renaissants et être capable de les réaliser, c’est évidemment une

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des formes du bonheur. Ce n’est pas la seule. Sans l’ombre du plus petit désir,
Zéphyrin Xirdal était parfaitement heureux.
Ce matin-là, le 10 mai, cet homme heureux, confortablement assis sur son
unique siège, les pieds reposant quelques centimètres plus haut que la tête sur la
barre d’appui de la fenêtre, fumait une pipe particulièrement agréable, en
s’amusant à déchiffrer des rébus et des mots carrés imprimés sur un papier en
forme de sac, dont son épicier l’avait gratifié, en lui délivrant quelque denrée
alimentaire. Quand cette occupation importante fut terminée et la solution
déchiffrée, il jeta le papier parmi les autres, puis étendit nonchalamment sa main
gauche du côté de la table, dans le but obscur d’y récolter quelque chose,
n’importe quoi.
Ce que rencontra cette main gauche, ce fut un paquet de gazettes non dépliées.
Zéphyrin Xirdal prit au petit bonheur une de ces gazettes, qui se trouva être un
numéro du Journal, déjà vieux d’une huitaine de jours. Cette antiquité n’était pas
pour effrayer un lecteur qui vivait hors de l’espace et du temps.
Il jeta donc les yeux sur la première page, mais naturellement il ne la lut pas.
Il parcourut de la même manière la seconde et toutes les autres, jusqu’à la
dernière. Là, il s’intéressa beaucoup aux annonces; puis, croyant passer à la page
suivante, il revint innocemment à la première.
Sans qu’il y pensât, ses yeux tombèrent sur le début de l’article de tête, et une
lueur d’intelligence s’alluma dans les grosses prunelles qui n’avaient exprimé
jusque-là que la plus parfaite imbécilité.
La lueur s’accentua, devint flamme, à mesure que la lecture se poursuivait,
s’achevait.
«Tiens!.. Tiens!.. Tiens!.. murmura, sur trois notes différentes, Zéphyrin
Xirdal, qui se mit en devoir de procéder à une seconde lecture.
C’était assez son habitude de parler tout haut dans la solitude de sa chambre.
Volontiers même, il parlait au pluriel, afin, sans doute, de se donner la flatteuse
illusion d’un auditoire suspendu à ses lèvres, auditoire imaginaire qui ne pouvait
manquer d’être fort nombreux, puisqu’il comptait tous les élèves, tous les
admirateurs, tous les amis que Zéphyrin Xirdal n’avait jamais eus et qu’il n’aurait
jamais.
Cette fois, il fut moins disert et se borna à sa triple exclamation. Puissamment
intéressé par la prose du Journal, il en poursuivit la lecture en silence.

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Que lisait-il donc de si passionnant?
Le dernier de tout l’univers, il découvrait tout simplement le bolide de
Whaston et en apprenait en même temps l’insolite composition, le hasard l’ayant
fait tomber sur un article consacré à cette fabuleuse boule d’or.
—Voilà qui est farce!.. déclara-t-il pour lui-même, quand il fut au bout de sa
seconde lecture.
Il demeura quelques instants songeur, puis ses pieds quittèrent la barre de la
fenêtre, et il se rapprocha de la table. La crise de travail était imminente.
Sans hésiter, il trouva, au milieu des autres, la revue scientifique qu’il désirait
et dont il fit sauter la bande. La revue s’ouvrit d’elle-même à la page qu’il fallait.
Une revue scientifique a le droit d’être plus technique qu’un grand quotidien.
Celle-ci ne s’en faisait pas faute. Les éléments du bolide—trajectoire, vitesse,
volume, masse, nature—n’y étaient donnés en quelques mots, qu’après des pages
de courbes savantes et d’équations algébriques.
Zéphyrin Xirdal s’assimila sans effort cette nourriture intellectuelle de nature
pourtant assez indigeste, après quoi il jeta un coup d’œil sur le ciel et put ainsi
constater qu’aucun nuage n’en tachait l’azur.
—Nous allons bien voir!.. murmura-t-il, tout en effectuant d’une main
impatiente quelques rapides calculs.
Cela fait, il insinua son bras sous un tas de papiers amoncelés dans l’un des
coins, et, d’un geste auquel une longue pratique pouvait seule donner une si
grande précision, il envoya le tas dans un autre coin.
—C’est étonnant comme j’ai de l’ordre! dit-il avec une évidente satisfaction,
en constatant que ce «rangement», conformément à ses prévisions, mettait à
découvert une lunette astronomique aussi emmaillotée de poussière qu’une
bouteille centenaire.
Amener la lunette devant la fenêtre, la diriger vers le point du ciel qu’il venait
de déterminer par le calcul, appliquer son œil à l’oculaire, cela ne demanda qu’un
moment.
—Parfaitement exact,» dit-il, après quelques minutes d’observation.
Quelques autres minutes de réflexion, puis il prenait délibérément son
chapeau et commençait à descendre ses six étages, en route pour la rue Drouot et

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pour la banque Lecœur, dont cette rue s’enorgueillissait à juste titre.
Zéphyrin Xirdal ne connaissait qu’une façon de faire ses courses. Jamais
d’omnibus, de tramways ni de voitures. Quel que fût l’éloignement du but, il s’y
rendait invariablement à pied.
Mais, jusque dans cet exercice, le plus naturel et le plus pratique de tous les
sports, il ne pouvait faire autrement que de se montrer original. Les yeux baissés,
roulant ses larges épaules de droite et de gauche, il allait à travers la ville comme
s’il eût été dans un désert. Véhicules et piétons, il les ignorait avec une égale
sérénité. Aussi, que de «butor!», que de «mal appris!», que de «grossier
personnage!» proférés par des passants bousculés ou dont il avait, avec un peu
trop de sans-gêne, écrasé les orteils! Que d’injures plus énergiques vociférées à
son adresse par l’organe enchanteur de cochers contraints d’arrêter court leur
attelage, sous peine de donner matière à un fait divers, dans lequel Zéphyrin
Xirdal aurait joué le rôle de victime!
Il n’avait cure de tout cela. Sans rien entendre du concert de malédictions qui
s’élevait derrière lui, comme le sillage se forme derrière un navire en marche, il
continuait imperturbablement son chemin à grandes enjambées égales et solides.
Vingt minutes lui suffirent pour atteindre la rue Drouot et la banque Lecœur.
«Mon oncle est là? demanda-t-il au garçon de bureau qui se levait à son
approche.
—Oui, monsieur Xirdal.
—Seul?
—Seul.»
Zéphyrin Xirdal poussa la porte matelassée et pénétra dans le cabinet du
banquier.
«Tiens!.. c’est toi? demanda machinalement M. Lecœur, en voyant apparaître
son pseudo-neveu.
—Puisque me voilà en chair et en os, répondit Zéphyrin Xirdal, j’oserai
prétendre que la question est oiseuse et qu’une réponse serait superfétatoire.
M. Lecœur, habitué aux singularités de son filleul, qu’il considérait avec
raison comme un être déséquilibré, mais, par certains côtés, génial, se mit à rire de
bon cœur.

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—En effet! reconnut-il, mais répondre tout bonnement: oui aurait été plus
court. Et le but de ta visite, ai-je le droit de le demander?
—Vous l’avez, car...
—Inutile! interrompit M. Lecœur. Ma seconde question est aussi superflue
que la première, l’expérience m’ayant prouvé que je te vois seulement lorsque tu
as besoin d’argent.
—Eh! objecta Zéphyrin Xirdal, n’êtes-vous pas mon banquier?
—Il est vrai, accorda M. Lecœur, mais toi, tu es un bien singulier client! Me
permettras-tu, à ce propos, de te donner un conseil?
—Si ça peut vous être agréable!
—Ce conseil, c’est d’être un peu moins économe. Que diable, mon cher ami,
que fais-tu de ta jeunesse? As-tu seulement idée de l’état de ton compte chez moi?
—Pas la moindre.
—Il est monstrueux, ton compte, tout simplement. Eh quoi! tes parents t’ont
laissé plus de quinze mille francs de rente, et tu n’arrives pas à en dépenser quatre
mille!
—Bah!.. fit Xirdal, en paraissant fort surpris de cette remarque, qu’il
entendait, au bas mot, pour la vingtième fois.
—C’est ainsi. Si bien que tes intérêts s’accumulent. Je ne connais pas
exactement ton crédit actuel, mais il dépasse sûrement cent mille francs. A quoi
faut-il employer tout cet argent-là?
—J’étudierai la question, affirma Zéphyrin Xirdal le plus sérieusement du
monde. D’ailleurs, s’il vous gêne, cet argent, vous n’avez qu’à vous en
débarrasser.
—Comment?
—Donnez-le. C’est bien simple.
—A qui?
—A n’importe qui. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse?
M. Lecœur haussa les épaules.

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—Enfin, que te faut-il aujourd’hui? demanda-t-il. Deux cents francs, comme
de coutume?
—Dix mille francs, répondit Zéphyrin Xirdal.
—Dix mille francs! répéta M. Lecœur très surpris. Voilà du nouveau, par
exemple! Que veux-tu donc faire avec ces dix mille francs?
—Un voyage.
—Excellente idée. Dans quel pays?
—Je n’en sais rien, déclara Zéphyrin Xirdal.
M. Lecœur, fort amusé, considéra narquoisement son filleul et client.
—C’est un beau pays, dit-il sérieusement. Voilà tes dix mille francs. C’est tout
ce que tu désires?
—Non, répondit Zéphyrin Xirdal. Il me faudrait aussi un terrain.
—Un terrain? répéta M. Lecœur, qui marchait, comme on dit, de surprises en
surprises. Quel terrain?
—Un terrain comme tous les terrains. Deux ou trois kilomètres carrés, par
exemple.
—C’est un petit terrain, affirma froidement M. Lecœur, qui demanda d’un ton
railleur: Boulevard des Italiens?
—Non, répondit Zéphyrin Xirdal. Pas en France.
—Où alors? Parle.
—Je n’en sais rien, dit pour la deuxième fois Zéphyrin Xirdal sans s’émouvoir
le moins du monde.
M. Lecœur contenait avec peine son envie de rire.
—Comme ça, du moins, on a du choix, approuva-t-il. Mais, dis-moi, mon cher
Zéphyrin, ne serais-tu pas un peu... timbré, par hasard? A quoi rime tout cela, je te
prie?
—J’ai une affaire en vue, déclara Zéphyrin Xirdal, tandis que son front se
plissait sous l’effort de la réflexion.

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—Une affaire!.. s’exclama M. Lecœur, au comble de l’étonnement.
Que ce loufoque songeât aux affaires, il y avait, en effet, de quoi confondre.
—Oui, affirma Zéphyrin Xirdal.
—Importante?
—Peuh!.. fit Zéphyrin Xirdal. Cinq à six mille milliards de francs.
Cette fois, ce fut avec inquiétude que M. Lecœur considéra son filleul. Si
celui-ci ne raillait pas, il était fou, fou à lier.
—Tu dis?.. interrogea-t-il.
—Cinq à six mille milliards de francs, répéta Zéphyrin Xirdal d’une voix
tranquille.
—Es-tu dans ton bon sens, Zéphyrin? insista M. Lecœur. Sais-tu qu’il n’y
aurait pas assez d’or sur la terre pour faire la centième partie de cette somme
fabuleuse?
—Sur terre, possible, dit Xirdal. Ailleurs, c’est autre chose.
—Ailleurs?..
—Oui. A quatre cents kilomètres d’ici selon la verticale.
Un éclair traversa l’esprit du banquier. Renseigné, comme toute la terre, par
les journaux, qui, pendant si longtemps, avaient ressassé le même sujet, il crut
avoir compris. Il avait compris, en effet.
—Le bolide?.. balbutia-t-il, en pâlissant légèrement malgré lui.
—Le bolide, approuva Xirdal paisiblement.
Que tout autre que son filleul lui eût tenu un tel langage, nul doute que M.
Lecœur ne l’eût fait jeter incontinent à la porte. Les instants d’un banquier sont
trop précieux pour qu’il soit permis de les gâcher à écouter des insensés. Mais
Zéphyrin Xirdal n’était pas tout le monde. Que son crâne eût une fêlure de forte
taille, ce n’était, hélas! que trop certain, mais ce crâne fêlé n’en contenait pas
moins un cerveau de génie, pour lequel rien n’était impossible a priori.
—Tu veux exploiter le bolide? demanda M. Lecœur, en regardant son filleul
bien en face.

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—Pourquoi pas? Qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela?
—Mais ce bolide est à quatre cents kilomètres du sol, tu viens de le dire toi-
même. Tu n’as pas la prétention, je pense, de t’élever jusque-là?
—A quoi bon, si je le fais tomber?
—Le moyen?
—Je l’ai, ça suffit.
—Tu l’as!.. tu l’as!.. Comment agiras-tu sur un corps aussi lointain? Où
prendras-tu ton point d’appui? Quelle force mettras-tu en jeu?
—Ce serait trop long de vous expliquer tout ça, répondit Zéphyrin Xirdal, et,
d’ailleurs, bien inutile: vous ne comprendriez pas.
—Trop aimable! remercia M. Lecœur sans se fâcher.
Sur ses instances, son filleul consentit cependant à donner quelques
explications succinctes. Ces explications, le narrateur de cette singulière histoire
les abrégera encore, en indiquant que, malgré son goût bien connu pour les
spéculations hasardeuses, il n’entend nullement prendre parti au sujet de ces
théories intéressantes, mais peut-être trop audacieuses.
Pour Zéphyrin Xirdal, la matière n’est qu’une apparence; elle n’a pas
d’existence réelle. Il prétend le prouver par l’incapacité où l’on est d’imaginer sa
constitution intime. Qu’on la décompose en molécules, atomes, particules, il
restera toujours une dernière fraction pour laquelle le problème se reposera
intégralement, et ce sera éternellement à recommencer, jusqu’au moment où l’on
admettra un principe premier qui ne sera pas de la matière. Ce premier principe
immatériel, c’est l’énergie.
Qu’est-ce que l’énergie? Zéphyrin Xirdal confesse n’en rien savoir. L’homme
n’étant en relation avec le monde extérieur que par ses sens, et les sens de
l’homme étant exclusivement sensibles aux excitations d’ordre matériel, tout ce
qui n’est pas matière reste ignoré de lui. S’il peut, par un effort de la raison pure,
admettre l’existence d’un monde immatériel, il est dans l’impossibilité d’en
concevoir la nature, faute de termes de comparaison. Et il en sera ainsi tant que
l’humanité n’aura pas acquis de sens nouveaux, ce qui n’est pas absurde a priori.

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«Tu veux exploiter le bolide?» (Page 104.)

Quoi qu’il en soit à cet égard, l’énergie, d’après Xéphyrin Xirdal, remplit
l’univers et oscille éternellement entre deux limites: l’équilibre absolu, qui ne
pourrait être obtenu que par sa répartition uniforme dans l’espace, et la
concentration absolue en un seul point, qu’entourerait dans ce cas un vide parfait.
L’espace étant infini, ces deux limites sont également inaccessibles. Il en résulte
que l’énergie immanente est dans un état de perpétuel cinématisme. Les corps
matériels absorbant sans cesse l’énergie, et cette concentration provoquant
forcément ailleurs un néant relatif, la matière rayonne, d’autre part, dans l’espace
l’énergie qu’elle retient prisonnière.

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Donc, en opposition avec l’axiome classique «Rien ne se perd, rien ne se
crée», Zéphyrin Xirdal proclame que «Tout se perd et tout se crée». La substance,
éternellement détruite, se recompose éternellement. Chacun de ses changements
d’état s’accompagne d’un rayonnement d’énergie et d’une destruction de
substance correspondante.
Si cette destruction ne peut être constatée par nos instruments, c’est qu’ils sont
trop imparfaits, une énorme quantité d’énergie étant enclose dans une parcelle
impondérable de matière, ce qui explique, pour Zéphyrin Xirdal, que les astres
soient séparés par des distances prodigieuses comparativement à leur médiocre
grandeur.
Cette destruction non constatée n’en existe pas moins. Son, chaleur,
électricité, lumière en sont la preuve indirecte. Ces phénomènes sont de la matière
rayonnée, et par eux se manifeste l’énergie libérée, quoique sous une forme
encore grossière et semi-matérielle. L’énergie pure, sublimée en quelque sorte, ne
peut exister qu’au delà des confins des mondes matériels. Elle enveloppe ces
mondes d’une dynamo-sphère dans un état de tension directement proportionnelle
à leur masse et d’autant moindre que l’on s’éloigne de leur surface. La
manifestation de cette énergie et de sa tendance à une condensation toujours plus
grande, c’est l’attraction.
Telle est la théorie que Zéphyrin Xirdal exposa à M. Lecœur un peu ahuri.
Reconnaissons qu’on le serait à moins.
—Ceci posé, conclut Zéphyrin Xirdal, comme s’il venait d’émettre les
propositions les plus simples, il suffit que je libère une petite quantité d’énergie, et
que je la dirige sur tel point de l’espace à ma convenance, pour que je sois maître
d’influencer un corps voisin de ce point, surtout si ce corps est de peu
d’importance, lui aussi, d’une quantité considérable d’énergie. C’est enfantin!
—Et tu as le moyen de libérer cette énergie? demanda M Lecœur.
—J’ai, ce qui revient au même, le moyen de lui ouvrir un passage, en écartant
devant elle tout ce qui est substance et matière.
—A ce compte, s’exclama M. Lecœur, tu pourrais détraquer toute la
mécanique céleste!
Zéphyrin Xirdal ne parut point troublé par l’énormité de cette hypothèse.
—Actuellement, reconnut-il avec une modeste simplicité, la machine que j’ai
construite ne peut me donner que des résultats beaucoup plus faibles. Elle est

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suffisante, cependant, pour influencer un méchant bolide de quelques milliers de
tonnes.
—Ainsi soit-il! conclut M. Lecœur qui commençait à être ébranlé. Mais où
comptes-tu le faire tomber, ton bolide?
—Dans mon terrain.
—Quel terrain?
—Celui que vous m’achèterez, quand j’aurai fait les calculs nécessaires. Je
vous écrirai à ce sujet. Bien entendu, je ferai choix, autant que possible, d’une
région presque déserte où le sol est sans valeur. Par exemple, vous aurez sans
doute des difficultés pour passer l’acte de vente. Je ne suis pas absolument libre
de mon choix, et il peut arriver que le pays ne soit pas d’accès très commode.
—Ça, c’est mon affaire, dit le banquier. Le télégraphe n’a pas été inventé pour
autre chose. Je te réponds de tout à cet égard.»
Muni de cette assurance et des dix mille francs mis en paquet à même sa
poche, Zéphyrin Xirdal retourna chez lui à grandes enjambées, comme il en était
venu, et, à peine enfermé, s’assit à sa table préalablement déblayée d’un revers de
main, selon sa méthode ordinaire.
La crise de travail battait décidément son plein.
Toute la nuit, il s’acharna dans ses calculs, mais, le matin venu, la solution
était trouvée. Il avait déterminé la force qu’il fallait appliquer au bolide, les heures
pendant lesquelles cette force devait être appliquée, les directions qu’il convenait
de lui donner, le lieu et la date de la chute du météore.
Il prit aussitôt la plume, écrivit à M. Lecœur la lettre promise, qu’il descendit
jeter à la boîte, et remonta s’enfermer chez lui.
La porte close, il s’approcha de l’un des coins de sa chambre, celui-là même
dans lequel il avait envoyé la veille avec une précision si remarquable le tas de
papiers qui recouvrait précédemment la lunette. Il s’agissait aujourd’hui de faire
l’opération inverse. Xirdal insinua donc son bras sous les paperasses amoncelées,
et, d’une main sûre, les renvoya d’où elles étaient venues.
Ce second «rangement» eut comme résultat de faire apparaître au jour une
sorte de caisse noirâtre que Zéphyrin Xirdal souleva sans effort et qu’il transporta
au milieu de la pièce, face à la fenêtre.

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Rien de bien particulier dans l’aspect de cette caisse, simple cube de bois peint
en couleur sombre. A l’intérieur, ce n’était que bobines intercalées dans une série
d’ampoules de verre, dont les extrémités aiguës étaient réunies deux à deux par
des fils de cuivre de plus en plus fins. Au-dessus de la caisse, à l’air libre, on
apercevait, montée sur pivot, au foyer d’un réflecteur métallique, une dernière
ampoule doublement fusiforme, qu’aucun conducteur matériel ne réunissait aux
autres.
A l’aide d’instruments précis, Zéphyrin Xirdal orienta le réflecteur métallique
dans le sens rigoureux que lui indiquaient ses calculs de la nuit précédente; puis,
ayant constaté que tout était en ordre, il plaça dans la partie inférieure de la caisse
un petit tube qui brillait d’un vif éclat. Tout en agissant, il parlait, selon sa
coutume, comme s’il eût voulu faire admirer son éloquence à un imposant
auditoire.
«Ceci, Messieurs, disait-il, c’est du Xirdalium, corps cent mille fois plus
radioactif que le radium. J’avouerai, entre nous, que, si j’utilise ce corps, c’est un
peu pour la galerie. Ce n’est pas qu’il soit nuisible, mais la terre rayonne assez
d’énergie pour qu’il soit superflu de lui en ajouter. C’est un grain de sel dans la
mer. Toutefois, une légère mise en scène ne messied pas, à mon sens, dans une
expérience de cette nature.
Tout en parlant, il avait refermé la boîte, qu’il réunit par deux câbles aux
éléments d’une pile placée sur une étagère.
—Les courants neutres-hélicoïdaux, Messieurs, reprit-il, ont naturellement,
puisqu’ils sont neutres, la propriété de repousser tous les corps sans exception,
que ces corps soient électrisés en plus ou en moins. D’autre part, étant
hélicoïdaux, ils affectent une forme hélicoïdale, un enfant comprendrait ça... C’est
tout de même une rude veine que j’aie pensé à les découvrir... Comme tout sert
dans la vie!
Le circuit électrique fermé, un bourdonnement doux se fit entendre dans la
caisse, et une lumière bleuâtre jaillit de l’ampoule montée sur pivot. Presque
aussitôt, cette ampoule prit un mouvement de giration, qui, d’abord lent,
s’accéléra de seconde en seconde, pour devenir très vite absolument vertigineux.
Zéphyrin Xirdal contempla quelques instants cette ampoule emportée par une
valse échevelée, puis son regard, suivant une direction parallèle à l’axe du
réflecteur métallique, se perdit dans l’espace.

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A première vue, il ne semblait pas que l’action de la machine se révélât par
aucun signe matériel. Cependant un observateur attentif aurait pu remarquer un
phénomène, qui, pour se manifester avec discrétion, n’en était pas moins assez
singulier. Des poussières tenues en suspension dans l’atmosphère, étant entrées en
contact avec les bords du réflecteur métallique, semblaient ne pouvoir franchir
cette limite et tourbillonnaient avec violence, comme heurtées contre un invisible
obstacle. Dans leur ensemble, ces poussières dessinaient un cône tronqué, dont la
base s’appliquait sur la circonférence du réflecteur. A deux ou trois mètres de la
machine, ce cône, fait de parcelles impalpables et tourbillonnantes, se changeait
par degrés en un cylindre de quelques centimètres de diamètre, et ce cylindre de
poussière persistait au dehors, à l’air libre, malgré une brise assez fraîche,
jusqu’au moment où il disparaissait dans l’éloignement.
—J’ai l’honneur, Messieurs, de vous annoncer que tout va bien,» formula
Zéphyrin Xirdal, en s’asseyant sur son unique siège et en allumant une pipe
bourrée avec art.
Une demi-heure plus tard, il arrêtait le fonctionnement de sa machine, qu’il
remettait en marche à plusieurs reprises dans cette même journée et dans les
journées suivantes, en ayant soin de diriger, lors de chaque expérience, le
réflecteur vers un point de l’espace un peu différent. Pendant dix-neuf jours, il
procéda de la sorte, avec une absolue précision.
Le vingtième jour, il venait de mettre sa machine en action et d’allumer sa
pipe fidèle, quand le démon des inventions s’empara une fois de plus de son
cerveau. L’une des conséquences de cette théorie de la destruction perpétuelle de
la matière, qu’il avait succinctement exposée à M. Robert Lecœur, s’imposa,
éblouissante, à son esprit. D’un seul coup, ainsi que cela lui arrivait d’ordinaire, il
venait de concevoir le principe d’une pile électrique capable de se régénérer
d’elle-même par des réactions successives, dont la dernière ramènerait les corps
décomposés dans leur état primitif. Une telle pile fonctionnerait évidemment
jusqu’à la disparition totale des substances employées et jusqu’à leur
transformation intégrale en énergie. C’était pratiquement le mouvement perpétuel.
—Par exemple!.. Ah mais!.. par exemple!.. balbutia Zéphyrin Xirdal en proie
à une forte émotion.
Il réfléchit comme il savait réfléchir, c’est-à-dire en projetant sur un seul point
et en une seule masse toute la force vitale de son organisme. Cette pensée ainsi
concentrée qu’il dirigeait sur les ombres d’un problème, c’était comme un pinceau
lumineux dans lequel seraient réunis tous les rayons du soleil.

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—Pas d’objections, dit-il enfin, en traduisant tout haut le résultat de son effort
intérieur. Il faut essayer ça sur-le-champ.»
Zéphyrin Xirdal prit son chapeau, dégringola ses six étages et se précipita
chez un petit menuisier, dont l’échoppe s’ouvrait de l’autre côté de la rue. En peu
de mots nets et précis, il expliqua à cet industriel ce qu’il désirait, soit une sorte de
roue montée sur un axe en fer et portant à sa périphérie vingt-sept augets, dont il
donna les dimensions, augets destinés à contenir autant de bocaux, qui devaient
rester verticaux pendant la rotation de leurs supports.
Cette explication donnée, avec ordre d’exécuter le travail sur l’heure, il
poussa, cinq cents mètres plus loin, jusque chez un marchand de produits
chimiques, dont il était avantageusement connu. Là, il choisit ses vingt-sept
bocaux, que l’employé enveloppa dans un papier fort et cercla d’une ficelle
solide, à laquelle s’agrafait une très commode poignée de bois.
L’emballage terminé, Zéphyrin Xirdal se disposait à rentrer chez lui, son
paquet à la main, quand, à la porte de la boutique, il se trouva nez à nez avec un
de ses rares amis, bactériologue d’un réel mérite. Xirdal perdu dans son rêve, ne
vit pas le bactériologue, mais le bactériologue vit Xirdal.
«Tiens! Xirdal, s’exclama-t-il, les lèvres entr’ouvertes par un accueillant
sourire. En voilà, une rencontre!
A cette voix bien connue, l’interpellé consentit à ouvrir ses gros yeux sur le
monde extérieur.
—Tiens! fit-il en écho, Marcel Leroux!
—Lui-même.
—Et comment va?.. Rudement content de vous voir, vous savez.
—Je vais comme un homme qui est sur le point de prendre le train. Tel que
vous me voyez, muni de cette sacoche en bandoulière, dans laquelle sont inclus
trois mouchoirs et plusieurs autres articles de toilette, je cours de ce pas sur le
bord de la mer, où je me saoulerai de grand air pendant huit jours.
—Veinard! approuva Zéphyrin Xirdal.
—Il dépend de vous de l’être autant que moi. En nous serrant, nous nous
caserions bien tous les deux dans le train.
—Au fait!.. commença Zéphyrin Xirdal.

Page 127

—A moins que vous ne soyez en ce moment retenu à Paris?
—Nullement.
—Vous n’avez rien de particulier?.. Pas d’expérience en cours?..
Xirdal chercha de bonne foi dans ses souvenirs.
—Rien du tout, répondit-il.
—Dans ce cas, laissez-vous tenter. Huit jours de vacances vous feront un bien
énorme. Et quelles bavettes nous taillerons sur le sable!
—Sans compter, interrompit Xirdal, que je pourrai en profiter pour élucider un
point qui me tracasse au sujet des marées. Cela se relie par certains côtés à des
problèmes généraux que j’ai à l’étude. Je pensais précisément à cela, quand je
vous ai rencontré, affirma-t-il avec une touchante sincérité.
—Alors, c’est oui?
—C’est oui.
—En route, donc!.. Mais, j’y pense, il faudrait d’abord passer chez vous, et je
ne sais si l’heure du train...
—Inutile, répondit Xirdal avec conviction, j’ai là tout ce qu’il faut.
Et le distrait montrait de l’œil le paquet des vingt-sept bocaux.
—Parfait! conclut gaîment Marcel Leroux.
Les deux amis se remirent en marche, à larges enjambées, dans la direction de
la gare.
—Vous comprenez, mon cher Leroux, je suppose que la tension
superficielle...»
Un couple, qu’ils croisaient, força les deux causeurs à s’écarter l’un de l’autre,
et le reste se perdit dans le vacarme des voitures. Cela n’était pas pour troubler
Zéphyrin Xirdal, qui poursuivit imperturbablement son explication, en s’adressant
successivement à une série de passants, lesquels en éprouvèrent une grande
surprise. L’orateur ne s’en apercevait pas et persistait à discourir avec éloquence,
tout en fendant les vagues humaines de l’océan parisien.

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Et pendant ce temps, pendant que Xirdal, tout à fait emballé par sa nouvelle
marotte, s’éloignait à grands pas vers le train qui l’emporterait loin de la ville, rue
Cassette, dans une chambre du sixième étage, une caisse noirâtre, à l’aspect
inoffensif, ronronnait toujours discrètement, un réflecteur métallique projetait
toujours sa lueur bleuâtre, et le cylindre de poussières tourbillonnantes s’enfonçait
toujours, si rigide et si fragile, dans l’inconnu de l’espace.
Abandonnée à elle-même, la machine, que Zéphyrin Xirdal avait négligé
d’arrêter et dont il oubliait maintenant jusqu’à l’existence, continuait aveuglément
son obscur et mystérieux travail.

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XI

DANS LEQUEL MR DEAN FORSYTH ET LE DOCTEUR HUDELSON ÉPROUVENT UNE VIOLENTE

ÉMOTION.

Le bolide était parfaitement connu désormais. Par la pensée, tout au moins, on
en avait fait le tour. On avait déterminé son orbite, sa vitesse, son volume, sa
masse, sa nature, sa valeur. Il ne causait même plus d’inquiétudes, puisque,
suivant sa trajectoire d’un mouvement uniforme, il n’était pas destiné à jamais
tomber sur la terre. Rien de plus naturel que l’attention publique se détournât de
ce météore inaccessible, qui avait perdu son mystère.
Sans doute, dans les observatoires, quelques astronomes jetaient encore de
temps en temps un regard rapide sur la sphère d’or qui gravitait au-dessus de leurs
têtes; mais ils s’en détournaient vite, pour s’attacher à d’autres problèmes de
l’espace.
La terre possédait un second satellite, voilà tout. Que ce satellite fût en fer ou
en or, qu’est-ce que cela pouvait faire à des savants, pour lesquels le monde n’est
guère qu’une abstraction mathématique?
Il était regrettable que Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson
n’eussent pas des âmes aussi ingénues. L’indifférence qui grandissait autour d’eux
ne calmait pas leur imagination enfiévrée, et ils s’acharnaient tout autant à
observer le bolide—leur bolide!—avec une ardeur qui confinait à la rage. A tous
ses passages, ils étaient là, l’œil collé à l’oculaire de la lunette ou du télescope,
même aux heures où le météore ne s’élevait que de quelques degrés au-dessus de
l’horizon.
Le temps, qui se maintenait splendide, favorisait déplorablement leur manie,
en leur permettant d’apercevoir l’astre errant une douzaine de fois par vingt-
quatre heures. Qu’il dût ou non tomber sur la terre, les insolites particularités de
ce météore, particularités qui le faisaient unique et le rendraient à jamais célèbre,
augmentaient encore leur maladif désir d’en être déclarés l’exclusif inventeur.

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Dans ces conditions, c’eût été folie que d’espérer une réconciliation des deux
rivaux, entre lesquels, au contraire, une barrière de haine s’élevait plus haute tous
les jours. Mrs Hudelson et Francis Gordon ne le comprenaient que trop
clairement. Celui-ci ne mettait plus en doute maintenant que son oncle ne
s’opposât par tous les moyens en son pouvoir au mariage projeté, et celle-là se
sentait moins confiante dans la docilité de son mari, le grand jour venu. Il n’y
avait plus d’illusion à se faire. Au désespoir des deux fiancés, à la fureur de miss
Loo et de Mitz, le mariage paraissait, sinon compromis, du moins reculé à une
date indéterminée et vraisemblablement fort lointaine.
Il était dit, pourtant, que cette situation, déjà si grave, se compliquerait encore.
Le soir du 11 mai, Mr Dean Forsyth, qui avait, comme de coutume, son œil
rivé à l’oculaire du télescope, s’écarta brusquement de l’instrument en poussant
une exclamation étouffée, y revint après avoir jeté quelques notes sur un papier,
s’en écarta de nouveau pour y revenir ensuite, et continua ce manège jusqu’à la
disparition du bolide au-dessus de l’horizon.
A ce moment, Mr Dean Forsyth était d’une pâleur de cire et respirait avec tant
d’efforts, qu’Omicron, croyant son maître malade, se précipita à son secours.
Mais celui-ci l’écarta du geste, et, du pas incertain d’un homme ivre, se réfugia
dans son cabinet de travail, où il s’enferma à double tour.
Depuis, on n’avait pas revu Mr Dean Forsyth. Pendant plus de trente heures il
était resté sans boire, ni manger. Une seule fois, Francis avait réussi à forcer la
porte, mais cette porte ne s’était entr’ouverte qu’avec parcimonie, et, dans l’entre-
bâillement, le jeune homme avait aperçu son oncle si brisé, si défait, avec de tels
yeux de démence, qu’il en était demeuré interdit sur le seuil.
«Que me veux-tu? avait dit Mr Forsyth.
—Mais, mon oncle, s’était écrié Francis, voilà vingt-quatre heures que vous
êtes enfermé! Permettez-nous au moins de vous apporter à manger!
—Je n’ai besoin de rien, avait répondu Mr Dean Forsyth, si ce n’est de silence
et de calme, et je te demande comme un véritable service de ne pas troubler ma
solitude.»
Devant une telle réponse, formulée avec une invincible fermeté et, en même
temps, avec une douceur à laquelle Francis n’était pas habitué, ce dernier n’avait
pas eu le courage d’insister. Cela, d’ailleurs, aurait été malaisé, la porte ayant été

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refermée sur les derniers mots de l’astronome. Son neveu s’était donc retiré sans
avoir rien appris.
Dans la matinée du 13 mai, l’avant-veille du mariage, Francis exposait pour la
vingtième fois cette nouvelle cause de soucis à Mrs Hudelson, qui l’écoutait en
soupirant.
«Je n’y puis rien comprendre, dit-elle enfin. C’est à croire que Mr Forsyth et
mon mari sont devenus complètement fous.
—Eh quoi! s’écria Francis, votre mari?.. Serait-il aussi arrivé quelque chose
au docteur.
—Oui, avoua Mrs Hudelson. Ces messieurs se seraient donné le mot qu’ils
n’agiraient pas autrement. Pour mon mari, la crise a commencé plus tard, voilà
tout. C’est seulement hier matin qu’il s’est verrouillé dans son bureau. Depuis,
personne ne l’a revu, et vous pouvez vous imaginer nos inquiétudes.
—Il y a de quoi perdre la tête! s’écria Francis.
—Ce que vous me dites de Mr Forsyth, reprit Mrs Hudelson, me porte à croire
qu’ils auront encore fait tous deux à la fois quelque remarque au sujet de leur
maudit bolide. Et je n’en augure rien de bon dans leur état d’esprit.
—Ah! si j’étais la maîtresse!.. intervint Loo.
—Que feriez-vous, ma chère petite sœur? demanda Francis Gordon.
—Ce que je ferais?.. C’est bien simple. J’enverrais cette affreuse boule d’or se
promener si loin, si loin, que les meilleures lunettes ne pourraient plus
l’apercevoir.
La disparition du bolide eût peut-être, en effet, rendu le calme à Mr Forsyth et
au docteur Hudelson. Qui sait si, le météore parti pour ne plus revenir, leur
absurde jalousie n’eût pas été guérie du coup?
Mais il ne semblait pas que cette éventualité dût se produire. Le bolide serait
là au jour du mariage, il y serait encore après, il y serait toujours, puisqu’il
gravitait avec une régularité constante sur son imperturbable orbite.
—Enfin! conclut Francis, nous verrons bien. Dans quarante-huit heures, il leur
faudra prendre un parti définitif, et nous saurons alors à quoi nous en tenir.»

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En rentrant à la maison d’Elisabeth street, il put croire, d’ailleurs, que
l’incident actuel, à tout le moins, n’aurait pas de suite sérieuse. Mr Dean Forsyth
était, en effet, sorti de son isolement, et il avait silencieusement dévoré un copieux
repas. Maintenant, éreinté, repu, gavé, il dormait à poings fermés, tandis
qu’Omicron accomplissait en ville une course pour son maître.
«As-tu vu mon oncle avant qu’il s’endorme? demanda Francis à la vieille
servante.
—Comme je te vois, mon fieu, répondit celle-ci, puisque c’est moi qui lui ai
servi son repas.
—Il avait faim?
—Une faim de loup. Tout le déjeuner y a passé: œufs embrouillés, roastbeaf
froid, pommes de terre, pudding aux fruits. Il n’a rien laissé.
—Comment était-il?
—Pas trop mal, sauf qu’il était pâle comme un sceptre, avec des yeux tout
rouges. Je lui ai conseillé de les laver à l’eau bourriquée. Mais il n’a pas eu l’air
de m’entendre.
—Il n’a rien dit pour moi.
—Ni pour toi, ni pour personne. Il a mangé sans ouvrir la bouche, et il est allé
se coucher, après avoir envoyé l’ami Krone au Whaston Standard.
—Au Whaston Standard! s’écria Francis. C’est pour lui communiquer le
résultat de son travail, je le parierais. Voilà les polémiques de presse qui vont
recommencer! Il ne manquait plus que ça!»
Cette communication de Mr Dean Forsyth au Whaston Standard, Francis la lut
le lendemain matin avec désolation, en comprenant qu’un nouvel aliment était
fourni par le sort à une rivalité déjà si dommageable à son bonheur. Et cette
désolation s’augmenta encore, quand il eut constaté que les deux rivaux arrivaient
dead heat une fois de plus. Tandis que le Standard publiait la note de Mr Dean
Forsyth, le Whaston Morning en publiait une semblable du docteur Sydney
Hudelson. Elle continuait donc, cette lutte acharnée, dans laquelle aucun des deux
combattants n’avait réussi jusqu’alors à s’assurer le moindre avantage!
Tout à fait pareilles au début, les notes des deux astronomes différaient
notablement dans leurs conclusions finales. Cette divergence de vues, qui ne

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manqua pas de provoquer des controverses, pouvait avoir, d’ailleurs, quelque
utilité, le cas échéant, en permettant de départager plus tard les deux rivaux.
En même temps que Francis, tout Whaston, et, en même temps que Whaston,
le monde entier, à travers lequel elle fut instantanément répandue par le réseau
serré des fils télégraphiques et téléphoniques, connurent la surprenante nouvelle
donnée au public par les astronomes d’Elisabeth street et de Moriss street,
nouvelle qui fut sur-le-champ le sujet des plus passionnés commentaires dans les
deux hémisphères.
S’il pouvait en exister de plus sensationnelle, si l’émotion publique était
justifiée, on laissera au lecteur le soin d’en décider.
Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson commençaient par exposer
que leurs observations persistantes leur avaient permis de remarquer une
incontestable perturbation dans la marche du bolide. Son orbite, jusque-là
exactement Nord-Sud, était maintenant légèrement obliquée vers le Nord-Est-
Sud-Ouest. D’autre part, une modification beaucoup plus importante avait été
constatée dans sa distance du sol, distance qui était légèrement, mais
incontestablement réduite, sans que la vitesse de translation fût accrue. De ces
observations et des calculs qui en avaient été la conséquence, les deux astronomes
concluaient que le météore, au lieu de suivre une orbite éternelle, tomberait
nécessairement sur la terre, en un point et à une date qu’il était dès à présent
possible de préciser.
Si, jusque-là, ils étaient d’accord, Mr Forsyth et le docteur Hudelson cessaient
de l’être pour le surplus.
Tandis que les équations savantes de l’un l’amenaient à prédire que le bolide
tomberait le 28 juin à l’extrémité sud du Japon, les équations tout aussi savantes
de l’autre l’obligeaient à affirmer que cette chute se produirait seulement le 7
juillet en un point de la Patagonie.
Voilà comment s’entendent les astronomes! Au public de choisir!
Pour l’instant, il ne songeait guère à choisir, le public. Un seul fait
l’intéressait, c’est que l’astéroïde tomberait, et avec lui les milliers de milliards
qu’il promenait dans l’espace. Cela, c’était l’essentiel. Pour le surplus, au Japon,
en Patagonie, ou n’importe où, on les trouverait toujours, les milliards.
Les conséquences d’un tel événement, le bouleversement économique qu’un
si prodigieux afflux d’or ne pouvait manquer de causer, faisaient le sujet de toutes

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les conversations. En général, les riches étaient désolés en pensant à
l’avilissement probable de leur fortune, et les pauvres ravis par la perspective
vraisemblablement fallacieuse d’avoir une part du gâteau.
En ce qui concerne Francis, il éprouva un véritable désespoir. Que lui
importaient ces milliards et ces billiards? Le seul bien qu’il désirât, c’était sa
chère Jenny, trésor infiniment plus précieux que le bolide et ses détestables
richesses.
Il courut à la maison de Moriss street. Là aussi, on connaissait la funeste
nouvelle et l’on en comprenait les lamentables conséquences. La brouille violente
et sans remède était inévitable entre les deux insensés qui s’attribuaient des droits
sur un astre du ciel, maintenant qu’à l’amour-propre professionnel s’ajoutait
l’intérêt matériel.
Que de soupirs poussa Francis, en serrant les mains de Mrs Hudelson et de ses
aimables filles! Que de trépignements de colère se permit la bouillante Loo!
Combien la charmante Jenny versa de larmes, que sœur, mère et fiancé furent
impuissants à tarir, même quand ce dernier eut solennellement affirmé son
inlassable fidélité, et qu’il eut juré d’attendre, s’il le fallait, jusqu’au jour où le
dernier sou des cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards aurait été dépensé
par le propriétaire définitif du fabuleux météore, serment imprudent, qui, selon
toute apparence, le condamnait à un éternel célibat.

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XII

OU L’ON VOIT MRS ARCADIA STANFORT ATTENDRE A SON TOUR, NON SANS UNE VIVE

IMPATIENCE, ET DANS LEQUEL MR JOHN PROTH SE DÉCLARE INCOMPÉTENT.

Ce matin-là, le juge John Proth était à sa fenêtre, tandis que sa servante Kate
allait et venait dans la chambre. Que le bolide passât ou non au-dessus de
Whaston, il ne s’en inquiétait guère, soyez-en sûr. Non; sans préoccupations
d’aucune sorte, il parcourait du regard la place de la Constitution, sur laquelle
s’ouvrait la porte principale de sa paisible demeure.
Mais ce que Mr Proth estimait sans intérêt ne laissait pas d’avoir quelque
importance aux yeux de Kate.
«Ainsi, Monsieur, il serait en or? demanda-t-elle, en s’arrêtant devant son
maître.
—Il paraît, répondit le juge.
—Cela n’a point l’air de vous produire grand effet, Monsieur.
—Comme vous voyez, Kate.
—Et cependant, s’il est en or, il doit en valoir des millions!..
—Des millions et des milliards, Kate... Oui, ce sont des milliards qui se
promènent au-dessus de notre tête.
—Et qui vont tomber, Monsieur!
—On le dit, Kate.
—Songez-y, Monsieur, il y aura plus de malheureux sur la terre!
—Il y en aura tout autant, Kate.
—Cependant, Monsieur...

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—Cela demanderait trop d’explications... Et d’abord, Kate, vous figurez-vous
ce que c’est, un milliard?
—Un milliard, Monsieur, c’est... c’est...
—C’est mille fois un million.
—Tant que cela!
—Oui, Kate, et vous vivriez cent ans, que vous n’auriez pas le temps de
compter un milliard, fût-ce en y consacrant dix heures tous les jours.
—Est-il possible, Monsieur!..
—C’est même certain.
La servante demeura comme anéantie à cette pensée qu’un siècle ne suffirait
pas à compter un milliard!.. Puis, elle reprit son balai, son plumeau, et se remit à
l’ouvrage. Mais, de minute en minute, elle s’arrêtait, comme plongée dans ses
réflexions.
—Combien ça ferait-il pour chacun, Monsieur?
—Quoi, Kate?
—Le bolide, Monsieur, si on le partageait également entre tout le monde?
—C’est à calculer, Kate, répondit Mr John Proth.
Le juge prit du papier et un crayon.
—En admettant, dit-il, tout en chiffrant, que la terre ait quinze cent millions
d’habitants, cela ferait... cela ferait trois mille huit cent cinquante-neuf francs
vingt centimes par tête.
—Pas davantage?.. murmura Kate désappointée.
—Pas davantage, affirma Mr John Proth, tandis que Kate regardait le ciel d’un
air rêveur.
Quand elle consentit à redescendre sur la terre, elle aperçut, à l’entrée
d’Exeter street, un groupe de deux personnes, sur lequel elle attira l’attention de
son maître.
—Voyez donc, Monsieur... dit-elle, les deux dames qui attendent là.

Page 139

—Oui, Kate, je les vois.
—Regardez l’une d’elles... la plus grande... celle qui trépigne d’impatience.
—Elle trépigne, en effet, Kate. Mais, quelle est cette dame, je ne sais.
—Eh! Monsieur, c’est celle qui est venue se marier devant nous, il y a plus de
deux mois, sans descendre de cheval.
—Miss Arcadia Walker? demanda John Proth.
—Mrs Stanfort, maintenant.
—C’est bien elle, en effet, reconnut le juge.
—Que vient faire ici cette dame?
—Je l’ignore totalement, répondit Mr Proth, et j’ajoute que je ne donnerais
pas un farthing pour le savoir.

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«Ce sont des milliards qui se promènent...»
(Page 119.)

—Aurait-elle de nouveau besoin de nos services?
—Ce n’est pas probable, la bigamie n’étant pas admise sur le territoire de
l’Union, dit le juge en refermant la fenêtre. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, je ne
dois pas oublier qu’il est l’heure de me rendre au Palais, où se plaide aujourd’hui
une importante affaire, relative précisément au bolide qui vous préoccupe. Si donc
cette dame venait à se présenter chez moi, vous voudriez bien lui exprimer mes
regrets.»

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Tout en parlant, Mr John Proth s’était préparé au départ. D’un pas tranquille, il
descendit l’escalier, sortit par sa petite porte ouvrant sur Potomac street, et
disparut dans le Palais de Justice, qui s’élevait juste en face de sa maison, de
l’autre côté de la rue.
La servante n’avait point fait erreur: c’était bien Mrs Arcadia Stanfort, qui, ce
matin-là, se trouvait à Whaston, avec Bertha, sa femme de chambre. Toutes deux
allaient et venaient d’un pas impatient, en suivant des yeux la longue pente
d’Exeter street.
Dix coups sonnèrent à l’horloge municipale.
«Dire qu’il n’est pas encore là! s’écria Mrs Arcadia.
—Peut-être a-t-il oublié le jour du rendez-vous? suggéra Bertha.
—Oublié!.. répéta la jeune femme d’une voix indignée.
—A moins qu’il n’ait réfléchi, reprit Bertha.
—Réfléchi!.. répéta une seconde fois sa maîtresse avec une indignation encore
plus vive.
Elle fit quelques pas vers Exeter street, la femme de chambre sur ses talons.
—Tu ne l’aperçois pas? demanda-t-elle d’un ton impatient, au bout de
quelques minutes.
—Non, Madame.
—C’est trop fort!
Mrs Stanfort retourna du côté de la place.
—Non!.. personne encore!.. personne!.. répétait-elle. Me faire attendre... après
ce qui a été convenu entre nous!.. C’est bien aujourd’hui le 18 mai, pourtant!
—Oui, Madame.
—Et il va être dix heures et demie?
—Dans dix minutes.
—Eh bien! qu’il ne se figure pas lasser ma patience!.. Je resterai ici toute la
journée, et plus encore, s’il le faut!

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Les gens d’hôtel de la place de la Constitution auraient pu remarquer les allées
et venues de cette jeune femme, comme ils avaient remarqué, deux mois
auparavant, les impatiences du cavalier qui la guettait alors pour la conduire
devant le magistrat. Mais maintenant, tous, hommes, femmes, enfants, songeaient
à bien autre chose... une chose à laquelle, dans tout Whaston, Mrs Stanfort était
sans doute la seule à ne point penser. On ne s’occupait que du merveilleux
météore, de son passage dans le ciel, de sa chute annoncée à jours fixes—quoique
différents!—par les deux astronomes de la ville. Les groupes réunis sur la place
de la Constitution, les gens de service à la porte des hôtels ne s’inquiétaient guère
de la présence de Mrs Arcadia Stanfort. Nous ne savons si, comme semblerait
l’établir la croyance populaire aux lunatiques, la lune exerce une certaine
influence sur les cervelles humaines. En tous cas, il est permis d’affirmer que
notre globe comptait alors un nombre prodigieux de «météoriques». Ceux-ci en
oubliaient le boire et le manger, à la pensée qu’un globe valant des milliards se
promenait au-dessus de leur tête, et viendrait un de ces jours s’écraser sur le sol.
Mrs Stanfort avait évidemment d’autres soucis.
—Tu ne le vois pas, Bertha? répéta-t-elle après un bref instant d’attente.
—Non, Madame.
A ce moment, des cris s’élevèrent à l’extrémité de la place. Les passants se
précipitèrent de ce côté. Plusieurs centaines de personnes étant accourues par les
rues voisines, le rassemblement fut bientôt considérable. En même temps, les
fenêtres des hôtels se garnissaient de curieux.
«Le voilà!.. le voilà!..»
Tels étaient les mots qui volaient de bouche en bouche. Et ces mots
répondaient si bien au désir de Mrs Arcadia Stanfort, qu’elle s’écria: «Enfin!..»
comme s’ils se fussent adressés à elle.
—Mais non, Madame, dut lui dire sa femme de chambre, ce n’est pas pour
Madame que l’on crie.
Et en vérité, à quel propos la foule eût-elle acclamé de la sorte celui
qu’attendait Mrs Arcadia Stanfort? Pourquoi eût-elle remarqué son arrivée?
D’ailleurs, toutes les têtes se levaient vers le ciel, tous les bras se tendaient,
tous les regards se dirigeaient vers la partie nord de l’horizon. Était-ce le fameux
bolide qui faisait son apparition au-dessus de la cité? Les habitants s’étaient-ils
réunis sur la place pour le saluer au passage?

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Non. A cette heure, il sillonnait l’espace dans l’autre hémisphère. Au surplus,
quand bien même il eût sillonné l’espace au-dessus de l’horizon, ce n’est pas à
l’œil nu qu’il eût été possible de l’apercevoir en plein jour.
A qui donc, alors, s’adressaient les acclamations de la foule?
—Madame... c’est un ballon! dit Bertha. Regardez!.. le voilà qui se montre
derrière la flèche de Saint-Andrew.»
Descendant lentement des hautes zones de l’atmosphère, un aérostat
apparaissait, en effet, salué par les applaudissements sympathiques de la foule.
Pourquoi ces applaudissements? Cette ascension offrait-elle un intérêt particulier?
Y avait-il des raisons pour que le public lui fît un pareil succès?
Oui vraiment, il y en avait.
La veille au soir, le ballon s’était enlevé d’une ville voisine, emportant à son
bord le célèbre aéronaute Walter Vragg, accompagné d’un aide, et cette ascension
n’avait d’autre but que de tenter une observation du bolide dans des conditions
plus favorables. Telle était la cause de l’émotion de la foule anxieuse de connaître
les résultats de cette originale tentative.
Il va de soi que, l’ascension décidée, Mr Dean Forsyth, au grand effroi de la
vieille Mitz, avait demandé «à en être», comme disent les Français, et il va
également de soi qu’il avait trouvé en face de lui le docteur Hudelson, émettant
une prétention semblable, au non moins grand effroi de Mrs Hudelson. Situation
éminemment délicate, l’aéronaute ne pouvant emmener avec lui qu’un seul
passager. De là, grosse dispute épistolaire entre les deux rivaux qui excipaient de
titres égaux. Finalement l’un et l’autre avaient été éconduits au profit d’un tiers,
que Walter Vragg présentait comme son aide, et dont il affirmait ne pouvoir se
passer.
Maintenant, un vent léger ramenait l’aérostat au-dessus de Whaston, et la
population se proposait de faire aux aéronautes une réception triomphale.
Mollement poussé par une imperceptible brise, le ballon, continuant sa
tranquille descente, prit terre juste au milieu de la place de la Constitution. Cent
bras agrippèrent aussitôt la nacelle, tandis que sautaient sur le sol Walter Vragg et
son aide.
Ce dernier, laissant son chef s’occuper de la délicate opération du
dégonflement, s’avança d’un pas rapide vers l’impatiente Mrs Arcadia Stanfort.

Page 144

Lorsqu’il fut près d’elle:
«Me voici, Madame, dit-il en s’inclinant.

«MADAME... C’EST UN BALLON! REGARDEZ!..»
(Page 124.)

—A dix heures trente-cinq, constata d’un ton sec Mrs Arcadia Stanfort, en
montrant du doigt le cadran municipal.
—Et notre rendez-vous était pour dix heures et demie, je le sais, concéda le
nouveau venu avec une déférente politesse. Je vous prie de m’excuser, les

Page 145

aérostats n’obéissant pas toujours à nos volontés avec la ponctualité qui serait
désirable.
—Je ne me suis donc pas trompée? C’est bien vous qui étiez dans ce ballon
avec Walter Vragg?
—C’est bien moi.
—M’expliquerez-vous?..
—Rien de plus simple. Il m’a paru original, voilà tout, d’arriver de cette
manière à notre rendez-vous. J’ai donc acheté, à coups de dollars, une place dans
la nacelle, contre la promesse de Walter Vragg de me descendre ici à dix heures et
demie sonnant. Je pense qu’on peut lui pardonner de s’être trompé de cinq
minutes.
—On le peut, concéda Mrs Arcadia Stanfort, puisque vous voilà. Vos
intentions n’ont pas changé, je suppose!
—En aucune manière.
—Votre opinion est toujours que nous faisons sagement en renonçant à la vie
commune?
—C’est mon opinion.
—La mienne, c’est que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre.
—Je partage entièrement votre avis.
—Assurément, Mr Stanfort, je suis loin de méconnaître vos qualités...
—Les vôtres, je les apprécie à leur juste valeur.
—On peut s’estimer et ne pas se plaire. L’estime n’est pas l’amour. Elle ne
saurait faire supporter une aussi grande incompatibilité de caractères.
—C’est parler d’or.
—Il est évident que si nous nous étions aimés!..
—Ce serait bien différent.
—Mais nous ne nous aimons pas.
—Ce n’est que trop certain.

Page 146

—Nous nous sommes mariés sans nous connaître, et nous avons eu quelques
désillusions réciproques... Ah! si nous nous étions rendu quelque service signalé
capable de frapper notre imagination, les choses ne seraient peut-être pas ce
qu’elles sont.
—Malheureusement, il n’en a pas été ainsi. Vous n’avez pas eu à sacrifier
votre fortune pour m’éviter la ruine.
—Je l’aurais fait, Mr Stanfort. De votre côté, il ne vous a pas été donné de
sauver ma vie au péril de la vôtre.
—Je n’eusse point hésité, Mrs Arcadia.
—J’en suis convaincue, mais l’occasion ne s’est pas présentée. Étrangers nous
étions l’un à l’autre, étrangers nous sommes restés.
—Déplorablement exact.
—Nous avions cru avoir les mêmes goûts, à tout le moins en ce qui concerne
les voyages...
—Et nous n’avons jamais pu être d’accord sur la direction à prendre!
—En effet, quand je désirais aller vers le Sud, votre désir était d’aller vers le
Nord.
—Et lorsque mon intention était d’aller vers l’Ouest, la vôtre était d’aller vers
l’Est!
—Cette affaire du bolide a fait déborder la coupe.
—Elle l’a fait déborder.
—Car vous êtes toujours décidé, n’est-il pas vrai, à vous ranger du parti de Mr
Dean Forsyth?
—Absolument décidé.
—Et à vous mettre en route pour le Japon, afin d’assister à la chute du
météore?
—En effet.
—Or, comme je suis, moi, résolue à suivre l’opinion du docteur Sydney
Hudelson...

Page 147

—Et à vous rendre en Patagonie...
—Il n’y a pas de conciliation possible.
—Il n’y en a pas.
—Nous n’avons donc qu’une chose à faire.
—Une seule!
—C’est de nous rendre devant le juge, Monsieur.
—Je vous suis, Madame.»
Tous deux, sur la même ligne, à la distance de trois pas, se dirigèrent vers la
maison de Mr Proth, suivis à distance respectueuse par la femme de chambre
Bertha.
La vieille Kate se tenait sur la porte.
«Mr Proth? demandèrent à la fois Mr et Mrs Stanfort.
—Il est absent, répondit Kate.
Les visages des deux justiciables s’allongèrent pareillement.
—Pour longtemps? demanda Mrs Stanfort.
—Jusqu’au dîner, dit Kate.
—Et il dîne?
—A une heure.
—Nous reviendrons à une heure,» affirmèrent à l’unisson Mr et Mrs Stanfort
en s’éloignant. Parvenus au milieu de la place, qu’encombrait toujours le ballon
de Walter Vragg, ils firent halte un instant.
«Nous avons deux heures à perdre, constata Mrs Arcadia Stanfort.
—Deux heures et quart, précisa Mr Seth Stanfort.
—Vous plairait-il de passer ces deux heures ensemble?
—Si vous avez la bonté d’y consentir.
—Que diriez-vous d’une promenade sur le bord du Potomac?

Page 148

—J’allais vous le proposer.
Le mari et la femme ne commencèrent à s’éloigner dans la direction d’Exeter
street que pour s’arrêter au bout de trois pas.
—Me permettrez-vous une remarque? interrogea Mr Stanfort.
—Je la permets, répondit Mrs Arcadia.
—Je constaterai donc que nous sommes d’accord. C’est la première fois, Mrs
Arcadia!
—Et la dernière!» riposta celle-ci en se remettant en marche.
Pour atteindre le commencement d’Exeter street, Mr et Mrs Stanfort durent se
frayer un passage au milieu de la foule de plus en plus compacte rassemblée
autour de l’aérostat. Et si cette foule n’était pas plus dense, si tous les habitants de
Whaston n’étaient pas réunis place de la Constitution, c’est qu’une autre attraction
plus sensationnelle encore absorbait en ce moment même le plus clair de l’intérêt
public. Dès les premières lueurs de l’aube, la ville entière s’était portée au Palais
de Justice, devant lequel une «queue» formidable n’avait pas tardé à s’allonger.
Aussitôt l’ouverture des portes, on s’était rué en tumulte dans la salle du Tribunal
qui fut pleine à craquer en un clin d’œil. Force avait bien été de rétrograder à ceux
qui n’avaient pu y trouver place, et ce sont ces malchanceux ou retardataires qui, à
titre de compensation, assistaient à l’atterrissage de Walter Vragg.
Qu’ils eussent préféré être entassés avec les privilégiés qui remplissaient la
salle du Tribunal, où se plaidait en ce moment la cause la plus gigantesque qui ait
jamais été dans le passé et qui puisse jamais être dans l’avenir soumise à
l’appréciation des juges!
Certes, le délire des foules avait paru poussé à ses extrêmes limites, lorsque
l’Observatoire de Paris fit connaître que le bolide, ou tout au moins son noyau,
était d’or pur. Et pourtant, ce délire n’aurait pu être comparé à celui qui se
manifesta sur tous les points de la terre, lorsque Mr Dean Forsyth et Mr Sydney
Hudelson affirmèrent catégoriquement que l’astéroïde tomberait. Innombrables
furent les cas de folie qui se déclarèrent en cette circonstance, et il n’y eut pas
d’asile d’aliénés qui ne devînt trop petit en quelques jours.
Mais, parmi tous ces fous, les plus fous étaient, à coup sûr, les auteurs de
l’émotion qui secouait la terre.

Page 149

Jusque-là, ni Mr Dean Forsyth ni le docteur Hudelson n’avaient entrevu
pareille éventualité. S’ils avaient réclamé avec tant d’ardeur la priorité de la
découverte du bolide, ce n’était pas à cause de sa valeur, de ses milliards dont
personne n’aurait jamais rien, non, c’était pour attacher, l’un le nom de Forsyth,
l’autre le nom de Hudelson, à ce grand fait astronomique.
La situation changea du tout au tout, après qu’ils eurent constaté, dans la nuit
du 11 au 12 mai, le trouble survenu dans la course du météore. Une question plus
brûlante que les autres s’imposa aussitôt à leur esprit.
A qui appartiendrait le bolide après sa chute? A qui les trillions du noyau
qu’entourait maintenant une étincelante auréole? Celle-ci disparue—et, d’ailleurs,
on n’avait que faire d’impalpables rayons,—le noyau serait là. Lui, on ne serait
pas embarrassé pour le convertir en monnaie sonnante et trébuchante!..
A qui appartiendrait-il?
«A moi! s’était écrié sans hésiter Mr Dean Forsyth, à moi qui, le premier, ai
signalé sa présence sur l’horizon de Whaston!»
«A moi! s’était écrié avec une égale conviction le docteur Hudelson, puisque
je suis l’auteur de sa découverte!»
Ces prétentions contradictoires et inconciliables, les deux insensés n’avaient
pas manqué de les faire valoir par la voie de la Presse. Pendant deux jours, les
journaux de Whaston avaient eu leurs colonnes encombrées par la prose furieuse
des deux adversaires. Ceux-ci se jetèrent à la tête les épithètes les plus
malsonnantes à propos du bolide inaccessible, qui semblait vraiment se moquer
d’eux du haut de ses quatre cents kilomètres.
On conçoit qu’il ne pouvait, dans ces conditions, être question du mariage
projeté. Aussi la date du 15 mai passa-t-elle sans que Francis et Jenny eussent
cessé d’être fiancés.
Étaient-ils même fondés à se dire fiancés? A son neveu, qui faisait auprès de
lui une dernière tentative, Mr Dean Forsyth avait textuellement répondu:
«Je tiens le docteur pour un misérable, et jamais je ne donnerai mon
consentement à ton mariage avec la fille d’un Hudelson.»
Et, presque à la même heure, ledit docteur Hudelson coupait court aux
lamentations de sa fille en s’écriant en propres termes:

Page 150

«L’oncle de Francis est un malhonnête homme, et jamais ma fille n’épousera
le neveu d’un Forsyth.»
C’était catégorique, et force fut de s’incliner.
L’ascension aérostatique de Walter Vragg avait fourni une nouvelle occasion
de se manifester à la haine que les deux astronomes éprouvaient l’un pour l’autre.
Dans les lettres que publia avec empressement une Presse avide de scandales,
inouïe fut la violence des expressions employées de part et d’autre, ce qui n’était
pas fait, on en conviendra, pour améliorer la situation.
Toutefois, s’injurier n’est pas une solution. Lorsqu’on est en désaccord, il n’y
a qu’à agir comme tout le monde en pareil cas, et à s’en remettre à la Justice.
C’est le meilleur, le seul moyen de terminer un différend.
Les deux antagonistes avaient fini par en convenir.
C’est pourquoi, le 17 mai, une assignation à comparaître dès le lendemain
devant le tribunal de l’estimable Mr John Proth avait été adressée par Mr Dean
Forsyth au docteur Hudelson; c’est pourquoi une assignation identique avait été
immédiatement envoyée par le docteur Hudelson à Mr Dean Forsyth; c’est
pourquoi, enfin, ce matin-là, 18 mai, une foule bruyante et trépidante avait envahi
le prétoire.
Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient présents. Réciproquement
cités devant le juge, les deux rivaux se trouvaient en face l’un de l’autre.
Plusieurs affaires venaient d’être expédiées au commencement de l’audience
et les parties, arrivées en se menaçant du poing, avaient quitté la salle bras dessus,
bras dessous, à l’entière satisfaction de Mr Proth. En serait-il ainsi des deux
adversaires qui allaient se présenter devant lui?
«L’affaire suivante, ordonna-t-il.
—Forsyth contre Hudelson et Hudelson contre Forsyth, appela le greffier.
—Que ces messieurs s’approchent, dit le juge, en se redressant sur son
fauteuil.
Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson s’avancèrent hors des
groupes de partisans qui leur faisaient escorte. Ils étaient là, l’un près de l’autre,
se toisant du regard, les yeux allumés, les mains crispées, tels deux canons
chargés jusqu’à la gueule et dont une étincelle suffirait à provoquer la double
détonation.

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—De quoi s’agit-il, Messieurs? demanda le juge Proth, qui savait de reste ce
dont il retournait.
Ce fut Mr Dean Forsyth qui prit le premier la parole.
—Je viens faire valoir mes droits...
—Et moi, les miens, interrompit aussitôt Mr Hudelson.
Ce fut, sans transition, un assourdissant duo, dans lequel on ne chantait ni à la
tierce, ni à la sixte, mais, contre toutes les règles de l’harmonie, en perpétuelle
dissonance.
Mr Proth frappa son bureau à coups précipités d’un couteau d’ivoire, comme
fait de son archet un chef d’orchestre qui veut mettre fin à une cacophonie
insupportable.
—De grâce, Messieurs, dit-il, expliquez-vous l’un après l’autre! Me
conformant à l’ordre alphabétique, je donne la parole à Mr Forsyth; Mr Hudelson
répondra ensuite à loisir.
Ce fut donc Mr Dean Forsyth qui exposa l’affaire, le premier, tandis que le
docteur ne se contenait qu’au prix des plus grands efforts. Il raconta comment, le
16 mars, à sept heures trente-sept minutes vingt secondes du matin, étant en
observation dans sa tour d’Elisabeth street, il avait aperçu un bolide traversant le
ciel du Nord au Sud, comment il avait suivi ce météore tout le temps qu’il fut
visible, et comment enfin, quelques jours plus tard, il avait envoyé une lettre à
l’observatoire de Pittsburg pour signaler sa découverte et en établir la priorité.
Le docteur Hudelson, lorsque ce fut son tour de parler, donna forcément une
explication identique, si bien que le tribunal, après ces deux plaidoiries, ne devait
pas être mieux renseigné qu’auparavant.
Il paraissait l’être, toutefois, suffisamment, puisque Mr Proth ne demanda
aucune explication complémentaire. D’un geste onctueux, il réclama simplement
le silence et, quand il l’eut obtenu, donna lecture du jugement qu’il avait rédigé
pendant que parlaient les deux adversaires.
«Considérant, d’une part, disait ce jugement, que Mr Dean Forsyth déclare
avoir découvert un bolide qui traversait l’atmosphère au-dessus de Whaston, le 16
mars à sept heures trente-sept minutes et vingt secondes du matin;
«Considérant, d’autre part, que Mr Sydney Hudelson déclare avoir aperçu le
même bolide à la même heure, à la même minute et à la même seconde....

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—Oui! Oui! s’écrièrent les partisans du docteur en brandissant frénétiquement
leurs poings vers le ciel.
—Non! non! ripostèrent les partisans de Mr Forsyth en frappant le parquet du
pied.
«Mais, attendu que l’instance engagée repose sur une question de minutes et
de secondes, et qu’elle est d’ordre exclusivement scientifique;
«Attendu qu’il n’existe pas d’article de loi applicable à la priorité d’une
découverte astronomique,
«Par ces motifs nous déclarons incompétent et condamnons les deux parties
solidairement aux dépens.»
Le magistrat ne pouvait évidemment répondre d’autre façon.
D’ailleurs,—et telle était peut-être l’intention du juge,—les plaideurs étant
renvoyés dos à dos, il n’y avait du moins pas à craindre qu’ils se livrassent, dans
cette position, à des actes de violence réciproque. C’était un avantage appréciable.
Mais ni les plaideurs, ni leurs partisans n’entendaient que l’affaire finît de la
sorte. Si Mr Proth avait espéré s’en tirer par une déclaration d’incompétence, il lui
fallut renoncer à cet espoir.
Deux voix dominèrent le murmure unanime qui avait accueilli le prononcé du
jugement.
—Je demande la parole, criaient à la fois Mr Dean Forsyth et le docteur
Hudelson.
—Bien que je n’aie point à revenir sur ma sentence, répondit le magistrat, de
ce ton aimable qu’il n’abandonnait jamais, même dans les circonstances les plus
graves, j’accorde volontiers la parole à Mr Dean Forsyth et au docteur Hudelson,
à la condition qu’ils consentiront à ne la prendre que l’un après l’autre.
C’était trop demander aux deux rivaux. C’est ensemble qu’ils répondirent,
avec la même volubilité, la même véhémence de langage, celui-ci ne voulant pas
être en retard d’un mot, d’une syllabe sur celui-là.
Mr Proth comprit que le plus sage serait de les laisser aller et prêta l’oreille de
son mieux. Il parvint ainsi à comprendre le sens de leur nouvelle argumentation. Il
ne s’agissait plus d’une question astronomique, mais d’une question d’intérêts,
d’une revendication de propriété. En un mot, puisque le bolide devait finir par

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tomber, à qui appartiendrait-il? Serait-ce à Mr Dean Forsyth? Serait-ce au docteur
Hudelson?
—A Mr Forsyth! s’écrièrent les partisans de la tour.
—Au docteur Hudelson! s’écrièrent les partisans du donjon.
Mr Proth, dont la bonne figure s’éclairait d’un charmant sourire de
philosophe, réclama le silence, et l’obtint sur-le-champ, tant l’intérêt de tous était
vivement excité.
—Messieurs, dit-il, vous me permettrez, avant tout, de vous donner un
conseil. Dans le cas où le bolide tomberait, en effet...
—Il tombera! répétèrent à l’envi les partisans de Mr Dean Forsyth et du
docteur Hudelson.
—Soit! accorda le magistrat avec une condescendante politesse dont la
magistrature ne donne pas toujours l’exemple, même en Amérique. Je n’y vois,
pour ma part, aucun inconvénient et souhaite seulement qu’il ne tombe pas sur les
fleurs de mon jardin.
Quelques sourires coururent dans l’assistance. Mr Proth profita de cette
détente pour adresser un regard bienveillant à ses deux justiciables. Hélas!
bienveillance inutile. Apprivoiser des tigres altérés de carnage eût été besogne
plus facile que réconcilier ces irréconciliables plaideurs.
—Dans ce cas, reprit le paternel magistrat, comme il s’agirait d’un bolide
ayant une valeur de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards, je vous
engagerais à partager!
—Jamais!
Ce mot si nettement négatif éclata de toutes parts. Jamais Mr Forsyth ni Mr
Hudelson ne consentiraient à un partage! Sans doute, cela leur eût fait près de
trois trillions à chacun; mais il n’y a pas de trillions qui tiennent devant une
question d’amour-propre.
Avec sa connaissance des faiblesses humaines, Mr Proth ne fut pas autrement
surpris que son conseil, si sage qu’il fût, eût contre lui l’unanimité de l’assistance.
Il ne se déconcerta pas, et attendit de nouveau que le tumulte fût apaisé.
—Puisque toute conciliation est impossible, dit-il, aussitôt qu’il lui fut
possible de se faire entendre, le Tribunal va rendre son jugement.

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A ces mots, un profond silence s’établit comme par enchantement, et nul ne se
permit d’interrompre Mr Proth, qui dictait d’une voix paisible à son greffier:
«Le Tribunal,
«Ouï les parties en leurs conclusions et plaidoiries;
«Attendu que les allégations produites ont même valeur de part et d’autre et
sont appuyées sur les mêmes commencements de preuve;
«Attendu que de la découverte d’un météore ne découle pas nécessairement
sur ledit un droit de propriété, que la loi est muette à cet égard et que, à défaut de
la loi, il n’existe rien d’analogue dans la jurisprudence;
«Que l’exercice de ce prétendu droit de propriété, fût-il fondé, pourrait, en
raison des circonstances particulières de la cause, se heurter en fait à
d’insurmontables difficultés, et qu’un jugement quelconque risquerait de rester
lettre morte, ce qui, au grand dommage des principes sur lesquels repose toute
société civilisée, serait de nature à diminuer dans l’esprit public la juste autorité
de la chose jugée;
«Qu’il échet, dans une espèce aussi spéciale, d’agir avec prudence et
circonspection;
«Attendu enfin que l’instance engagée roule, quelles que soient les
affirmations des parties, sur un événement hypothétique qui peut fort bien ne pas
se réaliser;
«Que le météore peut, d’ailleurs, tomber au sein des mers qui recouvrent les
trois quarts du globe;
«Que, dans l’un et l’autre cas, l’affaire devrait être rayée du rôle, par suite de
la disparition de toute matière litigieuse;
«Par ces motifs,
«Remet à statuer après la chute effective et dûment constatée du bolide
contesté.
«Un point,» dicta Mr Proth, qui se leva en même temps de son fauteuil.
L’audience était terminée.
L’auditoire était resté sous l’impression des sages «attendus» de Mr Proth.
Rien d’impossible, en effet, à ce que le bolide tombât au fond des mers où il

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faudrait renoncer à le repêcher. D’autre part, à quelles «difficultés
insurmontables» le juge avait-il fait allusion? Que signifiaient ces paroles
mystérieuses?
Tout cela portait à réfléchir, et la réflexion rend d’ordinaire le calme aux
esprits surexcités.
Il est à supposer que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne
réfléchissaient pas, car eux, du moins, ne se calmaient pas, loin de là. Des deux
extrémités de la salle, ils se montraient réciproquement le poing en haranguant
leurs partisans.
«Je ne qualifierai pas ce jugement, clamait Mr Dean Forsyth, d’une voix de
stentor, il est proprement insensé!
—Ce jugement est absurde, criait en même temps à tue-tête Mr Sydney
Hudelson.
—Dire que mon bolide ne tombera pas!..
—Douter de la chute de mon bolide!..
—Il tombera où je l’ai annoncé!..
—J’ai fixé le lieu de sa chute!..
—Et puisque je ne puis me faire rendre justice...
—Et puisqu’on m’oppose un déni de justice...
—J’irai défendre mes droits jusqu’au bout, et je pars ce soir même...
—Je soutiendrai mon droit jusqu’à la dernière extrémité, et je me mets en
route aujourd’hui même...
—Pour le Japon! hurla Mr Dean Forsyth.
—Pour la Patagonie! hurla pareillement le docteur Hudelson.
—Hurrah!» répondirent d’une seule voix les deux camps adverses.
Lorsque tout le monde fut dehors, la foule se divisa en deux groupes, auxquels
se joignirent les curieux qui n’avaient pu trouver place dans la salle d’audience.
Ce fut un beau tumulte; cris, provocations, menaces de ces enragés. Et sans doute
les voies de fait n’étaient pas loin, car, visiblement, les partisans de Mr Dean

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Forsyth ne demandaient qu’à lyncher Mr Hudelson, et les partisans de Mr
Hudelson étaient friands de lyncher Mr Forsyth, ce qui eût été une façon ultra-
américaine de terminer l’affaire...
Heureusement, les autorités avaient pris leurs précautions. De nombreux
policemen intervinrent, avec autant de résolution que d’opportunité, et séparèrent
les combattants.
Les adversaires furent à peine écartés les uns des autres, que leur colère un
peu superficielle tomba. Comme il leur fallait bien, cependant, conserver un
prétexte pour faire le plus de vacarme possible, s’ils cessèrent leurs cris contre le
chef du parti qui n’avait pas leur préférence, ils continuèrent à en pousser en
l’honneur de celui dont ils avaient adopté le drapeau.
«Hurrah pour Dean Forsyth!»
«Hurrah pour Hudelson!»
Ces exclamations se croisaient avec un bruit de tonnerre. Bientôt, elles se
fondirent en un seul rugissement:
«A la gare!» hurlaient les deux partis enfin d’accord.
La foule, aussitôt, s’organisa d’elle-même en deux cortèges qui traversèrent
obliquement la place de la Constitution enfin débarrassée du ballon de Walter
Vragg. A la tête de l’un des cortèges paradait Mr Dean Forsyth, et le docteur
Sydney Hudelson à la tête de l’autre.
Les policemen laissaient faire avec indifférence, toute crainte de troubles étant
écartée. Nul danger, en effet, qu’il survînt une collision entre les deux cortèges,
dont l’un conduisait triomphalement Mr Dean Forsyth à la gare de l’Ouest,
première étape, pour lui, de San Francisco et du Japon, et dont l’autre escortait
non moins triomphalement le docteur Sydney Hudelson à la gare de l’Est,
terminus de la ligne de New-York où il s’embarquerait pour la Patagonie.
Peu à peu les vociférations décrurent, puis s’éteignirent dans l’éloignement.
Mr John Proth, qui, sur le pas de sa porte, s’était diverti à regarder la foule
tumultueuse, songea alors qu’il était l’heure de déjeuner et fit un mouvement pour
rentrer chez lui.
A ce moment, il fut abordé par un gentleman et par une dame qui s’étaient
avancés jusqu’à lui en suivant le pourtour de la place.

Page 157

«Un mot, s’il vous plaît, monsieur le juge, dit le gentleman.
—Tout à votre service, Mr et Mrs Stanfort, répondit Mr Proth avec amabilité.
—Monsieur le juge, reprit Mr Stanfort, lorsque nous avons comparu devant
vous, il y a deux mois, c’était pour contracter mariage...
—Et je me félicite, déclara Mr Proth, d’avoir pu faire votre connaissance à
cette occasion.
—Aujourd’hui, monsieur le juge, ajouta Mr Stanfort, nous nous présentons
devant vous pour divorcer.
Le juge Proth, en homme d’expérience, comprit que ce n’était pas le moment
de tenter une conciliation.
—Je ne me félicite pas moins de cette occasion de renouveler connaissance,
dit-il sans se démonter.
Les deux comparants s’inclinèrent.
—Veuillez prendre la peine d’entrer, proposa le magistrat.
—Est-ce bien nécessaire? demanda Mr Seth Stanfort, comme il l’avait fait
deux mois auparavant.
Et, comme deux mois auparavant, Mr Proth répondit avec flegme:
—Aucunement.
Impossible d’être plus accommodant. D’ailleurs, bien qu’ils ne soient pas
prononcés, en général, dans des conditions aussi anormales, les divorces n’en sont
pas pour cela plus difficiles à obtenir dans la grande république de l’Union.
Il semble que rien ne soit aussi aisé, et l’on se délie plus facilement qu’on ne
s’est lié dans cet étonnant pays d’Amérique. En de certains États, il suffit d’établir
un domicile fictif, et il n’est pas indispensable de se présenter en personne pour
divorcer. Des agences spéciales se chargent de réunir les témoins et de procurer
des prête-noms. Elles ont des recruteurs à cet effet et il en existe de célèbres.
Mr et Mrs Stanfort n’avaient pas eu besoin de recourir à de tels subterfuges.
C’est au lieu de leur domicile réel, à Richmond, en pleine Virginie, qu’ils avaient
fait les démarches et accompli les formalités nécessaires. Et s’ils étaient
maintenant à Whaston, c’était par simple fantaisie de rompre leur mariage à
l’endroit même où il avait été contracté.

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HEUREUSEMENT, LES AUTORITÉS AVAIENT PRIS LEURS
PRÉCAUTIONS. (Page 135.)

—Vous avez des actes en règle? demanda le magistrat.
—Voici les miens, dit Mrs Stanfort.
—Voici les miens, dit Mr Stanfort.
Mr Proth prit les papiers, les examina, s’assura qu’ils étaient en bonne et due
forme. Après quoi, il se contenta de répondre:

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—Et voici l’acte de divorce tout imprimé. Il n’y a plus qu’à y inscrire les
noms et à signer. Mais je ne sais si nous pourrons ici...
—Permettez-moi de vous proposer ce stylographe perfectionné, intervint Mr
Stanfort en tendant l’instrument à Mr Proth.
—Et ce carton qui fera parfaitement office de sous-main, ajouta Mrs Stanfort
en enlevant des mains de sa femme de chambre une grande boîte plate qu’elle
offrit au magistrat.
—Vous avez réponse à tout, approuva celui-ci, qui commença à remplir les
blancs de l’acte imprimé.
Ce travail terminé, il présenta la plume à Mrs Stanfort.
Sans une observation, sans qu’une hésitation fît trembler sa main, Mrs
Stanfort signa de son nom: Arcadia Walker.
Avec le même sang-froid, Mr Seth Stanfort signa après elle.
Puis chacun d’eux présentant, comme deux mois plus tôt, un billet de cinq
cents dollars:
—Pour honoraires, dit de nouveau Mr Seth Stanfort.
—Pour les pauvres,» répéta Mrs Arcadia Walker.
Sans plus tarder, ils s’inclinèrent devant le magistrat, se saluèrent
réciproquement et s’éloignèrent sans retourner la tête, l’un montant vers le
faubourg de Wilcox, l’autre dans une direction opposée.
Lorsqu’ils eurent disparu, Mr Proth rentra définitivement chez lui, où le
déjeuner l’attendait depuis trop longtemps.
«Savez-vous, Kate, ce que je devrais mettre sur mon enseigne? dit-il à sa
vieille servante, tout en fixant sa serviette sous le menton.
—Non, Monsieur.
—Je devrais mettre ceci: «Ici, on se marie à cheval et l’on divorce à pied!»

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XIII

DANS LEQUEL ON VOIT, COMME L’A PRÉVU LE JUGE JOHN PROTH, SURGIR LE TROISIÈME

LARRON, BIENTÔT SUIVI D’UN QUATRIÈME.

Mieux vaut renoncer à peindre la profonde douleur de la famille Hudelson et
le désespoir de Francis Gordon. Assurément celui-ci n’aurait pas hésité à rompre
avec son oncle, à se passer de son agrément, à braver sa colère et ses inévitables
conséquences. Mais ce qu’il pouvait contre Mr Dean Forsyth, il ne le pouvait pas
contre Mr Hudelson. En vain Mrs Hudelson avait-elle essayé d’obtenir le
consentement de son mari et de le faire revenir sur sa décision: ni ses
supplications, ni ses reproches ne firent fléchir l’entêté docteur. Loo, la petite Loo
elle-même, s’était vue impitoyablement repoussée malgré ses prières, ses
cajoleries et ses larmes impuissantes.
Désormais, on ne pourrait même plus recommencer ces tentatives, puisque
l’oncle et le père, définitivement frappés de folie, étaient partis pour de lointains
pays.
Combien pourtant ce double départ était inutile! Combien inutile le divorce
dont les affirmations des deux astronomes avaient été la cause déterminante pour
Mr Seth Stanfort et pour Mrs Arcadia Walker! Si ces quatre personnages s’étaient
imposé seulement vingt-quatre heures de réflexion supplémentaire, leur conduite
eût été certainement toute différente.
Dès le lendemain matin, en effet, les journaux de Whaston et d’ailleurs
publièrent, sous la signature de J. B. K. Lowenthal, directeur de l’Observatoire de
Boston, une note qui modifiait grandement la situation. Pas tendre pour les deux
gloires whastoniennes, cette note, que l’on trouvera ci-dessous reproduite in
extenso.

«Une communication, faite, ces jours derniers, par deux amateurs de
la ville de Whaston, a fortement ému le public. Il nous appartient de
remettre les choses au point.

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«On nous permettra auparavant de déplorer que des communications
de cette gravité soient faites à la légère, sans avoir été au préalable
soumises au contrôle de savants véritables. Ces savants ne manquent pas.
Leur science, garantie par brevets et diplômes, s’exerce dans un grand
nombre d’observatoires officiels.
«Il est très glorieux, sans doute, d’apercevoir le premier un corps
céleste qui a la complaisance de traverser le champ d’une lunette braquée
vers le ciel. Mais ce hasard favorable n’a pas la vertu de transformer du
coup de simples amateurs en mathématiciens de profession. Si,
méconnaissant cette vérité de bon sens, on aborde inconsidérément des
problèmes qui exigent une spéciale compétence, on s’expose à commettre
des erreurs dans le genre de celle qu’il est de notre devoir de redresser.
«Il est bien exact que le bolide dont toute la terre s’occupe en ce
moment a éprouvé une perturbation. MM. Forsyth et Hudelson ont eu le
grand tort de se contenter d’une seule observation et de baser sur cette
donnée incomplète des calculs qui, d’ailleurs, sont faux. En tenant compte
seulement du trouble qu’ils ont pu constater le soir du 11 ou le matin du
12 mai, on arriverait, en effet, à des résultats entièrement différents des
leurs. Mais il y a plus. Le trouble dans la marche du bolide n’a ni
commencé ni fini le 11 ni le 12 mai. La première perturbation remonte au
10 mai, et il s’en produit encore à l’heure actuelle.
«Cette perturbation ou plutôt ces perturbations successives ont eu
comme résultat, d’une part, de rapprocher le bolide de la surface de la
terre et, d’autre part, de faire dévier sa trajectoire. A la date du 17 mai, la
distance du bolide avait décru de 78 kilomètres environ, et la déviation de
sa trajectoire atteignait près de 55 minutes d’arc.
«Cette double modification de l’état de choses antérieur n’a pas été
réalisée en une seule fois. Elle est au contraire le total de changements
très petits qui n’ont cessé de s’ajouter les uns aux autres depuis le 10 de
ce mois.
«Il a été jusqu’ici impossible de découvrir la raison du trouble que le
bolide a éprouvé. Rien dans le ciel ne paraît être de nature à l’expliquer.
Les recherches continuent sur ce point, et il n’y a pas lieu de mettre en
doute qu’elles n’aboutissent à bref délai.
«Quoi qu’il en soit à cet égard, il est au moins prématuré d’annoncer
la chute de cet astéroïde, et a fortiori de fixer l’endroit et la date de cette

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chute. Évidemment, si la cause inconnue qui influence le bolide continue
à agir dans le même sens, il finira par tomber, mais rien n’autorise
jusqu’ici à affirmer qu’il en sera ainsi. Actuellement, sa vitesse relative a
nécessairement augmenté, puisqu’il décrit une orbite plus petite. Il
n’aurait donc aucune tendance à tomber, dans le cas où la force qui le
sollicite cesserait de lui être appliquée.
«Dans l’hypothèse contraire, les perturbations constatées à chaque
passage du météore ayant été jusqu’à ce jour inégales, et leurs variations
d’intensité semblant n’obéir à aucune loi, on ne saurait, tout en
pronostiquant la chute, en préciser le lieu ni la date.
«En résumé, nous conclurons ainsi qu’il suit: La chute du bolide
paraît probable; elle n’est pas certaine. Dans tous les cas, elle n’est pas
imminente.
«Nous conseillons donc le calme, en présence d’une éventualité qui
demeure hypothétique et dont la réalisation peut au surplus ne conduire à
aucun résultat pratique. Nous aurons soin, d’ailleurs, à l’avenir, de tenir le
public au courant par des notes quotidiennes qui relateront au jour le jour
la marche des événements.»

Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker eurent-ils connaissance des
conclusions de J. B. K. Lowenthal? Ce point est demeuré obscur. En ce qui
concerne Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson, c’est à Saint-Louis,
dans l’État de Missouri, pour le premier, et à New-York, pour le second, qu’ils
reçurent le camouflet à eux adressé par le directeur de l’Observatoire de Boston.
Ils en rougirent comme d’un véritable soufflet.
Quelque cruelle que fût leur humiliation, il n’y avait qu’à s’incliner. On ne
discute pas avec un savant comme J. B. K. Lowenthal. Mr Forsyth et Mr
Hudelson revinrent donc l’oreille basse à Whaston, celui-là faisant le sacrifice de
son billet payé jusqu’à San Francisco, celui-ci abandonnant à une compagnie
rapace le prix de sa cabine déjà retenue jusqu’à Buenos-Ayres.
De retour à leurs domiciles respectifs, ils montèrent impatiemment, l’un à sa
tour, l’autre à son donjon. Il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour reconnaître
que J. B. K. Lowenthal avait raison, puisqu’ils eurent beaucoup de peine à
retrouver leur bolide vagabond et qu’ils ne l’aperçurent pas au rendez-vous que
leurs calculs, décidément inexacts, lui assignaient.

Page 164

Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne tardèrent pas à ressentir les effets
de leur pénible erreur. Qu’étaient-ils devenus, ces cortèges qui les avaient
triomphalement conduits à la gare? Visiblement la faveur publique s’était retirée
d’eux. Qu’il leur fut douloureux, après avoir savouré à longs traits la popularité,
d’être soudain privés de ce breuvage enivrant!
Mais un souci plus grave s’imposa bientôt à leur attention. Ainsi que le juge
John Proth l’avait prédit à mots couverts, un troisième compétiteur se dressait en
face d’eux. Ce fut d’abord un bruit sourd qui courut dans la foule, puis, en
quelques heures, ce bruit sourd devint nouvelle officielle, annoncée à son de
trompe urbi et orbi.
Difficile à combattre, ce troisième larron, qui réunissait en sa personne tout
l’univers civilisé. Si Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson n’avaient pas été
aveuglés à ce point par la passion, ils eussent dès l’origine prévu son intervention.
Au lieu de s’intenter réciproquement un procès ridicule, ils se seraient dit que les
divers gouvernements du monde s’occuperaient nécessairement de ces milliers de
milliards, dont l’apport subit pouvait être cause de la plus terrible révolution
financière. Ce raisonnement si naturel et si simple, Mr Dean Forsyth et le docteur
Hudelson ne l’avaient cependant pas fait, et l’annonce de la réunion d’une
Conférence Internationale les atteignit comme un coup de foudre.
Ils coururent aux informations. La nouvelle était exacte. Même on désignait
déjà les membres de la future Conférence qui se réunirait à Washington, à une
date que la longueur du voyage de certains délégués rendait malheureusement
plus éloignée qu’il n’eût été désirable. Toutefois, pressés par les circonstances, les
gouvernements avaient décidé que, sans attendre les délégués, il serait tenu à
Washington des réunions préparatoires entre les divers diplomates accrédités
auprès du gouvernement américain. Les délégués extraordinaires arriveraient
pendant que se poursuivraient ces réunions préparatoires, au cours desquelles on
déblayerait le terrain, si bien que la conférence définitivement constituée aurait,
dès sa première séance, un programme bien défini.
On ne s’attend pas à trouver ici la liste des États susceptibles de faire partie de
la Conférence. Ainsi qu’il a été dit, cette liste comprendrait la totalité de l’univers
civilisé. Aucun empire, aucun royaume, aucune république, aucune principauté ne
s’étaient désintéressés de la question en litige, et tous avaient désigné un délégué,
depuis la Russie et la Chine, représentées respectivement par M. Ivan Saratoff, de
Riga, et par Son Excellence Li-Mao-Tchi, de Canton, jusqu’aux Républiques de
San-Marin et d’Andorre dont MM. Beveragi et Ramontcho défendraient
fermement les intérêts.

Page 165

Toutes les ambitions étaient permises, tous les espoirs étaient légitimes,
puisque nul ne savait encore où le météore tomberait, en admettant qu’il dût
effectivement tomber.
La première réunion préparatoire eut lieu le 25 mai, à Washington. Elle débuta
par régler ne varietur la question Forsyth-Hudelson, ce qui ne demanda pas plus
de cinq minutes. Ces messieurs, qui avaient fait le voyage tout exprès, insistèrent
vainement pour être entendus. Ils furent éconduits comme de misérables intrus.
On juge de leur fureur quand ils revinrent à Whaston. Mais la vérité force à dire
que leurs récriminations restèrent sans écho. Dans la Presse, qui, si longtemps, les
avait couverts de fleurs, il ne se trouva pas un seul journal pour prendre leur
défense. Ah! on leur avait donné à satiété de «l’honorable citoyen de Whaston»,
de «l’ingénieux astronome», du «mathématicien aussi éminent que modeste»! Le
ton était changé maintenant.
«Que venaient faire à Washington ces deux fantoches?.. Ils avaient été les
premiers à signaler le météore?.. Et puis après?.. Est-ce que cette circonstance
fortuite leur donnait des droits quelconques?.. Étaient-ils pour quelque chose dans
sa chute?.. En vérité, il n’y avait même pas lieu de discuter d’aussi ridicules
prétentions!» Voilà comment s’exprimait la Presse à présent. Sic transit gloria
mundi!
Cette question réglée, les travaux sérieux commencèrent.

Page 166

L’établissement de cette liste n’alla pas tout seul...
(Page 145.)

Tout d’abord, plusieurs séances furent consacrées à dresser la liste des États
souverains auxquels serait reconnu le droit de participer à la Conférence.
Beaucoup d’entre eux n’avaient pas de représentant attitré à Washington. Il
s’agissait de réserver le principe de leur collaboration pour le jour où la
Conférence entamerait la discussion sur le fond. L’établissement de cette liste
n’alla pas tout seul et les discussions atteignirent un degré de vivacité qui
promettait pour l’avenir. La Hongrie et la Finlande, par exemple, émirent la
prétention d’être directement représentées, prétention contre laquelle s’élevèrent
vivement les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. D’autre part, la France et

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la Turquie entamèrent, à propos de la Tunisie, une violente discussion que
l’intervention personnelle du Bey vint encore compliquer. Le Japon, de son côté,
éprouva de grands ennuis au sujet de la Corée. Bref, la plupart des nations se
heurtant à des difficultés analogues, on n’avait encore abouti à aucune solution
après sept séances consécutives, quand, le 1er juin, un incident inattendu vint jeter
le trouble dans les esprits.
Ainsi qu’il l’avait promis, J. B. K. Lowenthal donnait régulièrement chaque
jour des nouvelles du bolide, sous forme de courtes notes communiquées à la
Presse. Ces notes n’avaient, jusqu’alors, rien offert de particulièrement spécial.
Elles se contentaient d’informer l’Univers que la marche du météore continuait à
subir des changements très petits, dont l’ensemble rendait la chute de plus en plus
probable, sans qu’il fût toutefois possible de la considérer encore comme certaine.
Mais la note publiée le 1er juin fut notablement différente de celles qui
l’avaient précédée. C’était à croire, vraiment, que le trouble du bolide avait
quelque chose de contagieux, tant J. B. K. Lowenthal se montrait troublé à son
tour.
«Ce n’est pas sans une réelle émotion, disait-il ce jour-là, que nous portons à
la connaissance du public les phénomènes étranges dont nous avons été témoin,
faits qui ne tendent à rien moins qu’à saper les bases sur lesquelles repose la
Science astronomique, c’est-à-dire la Science elle-même, puisque les
connaissances humaines forment un tout dont les parties sont solidaires.
Toutefois, pour inexpliqués et inexplicables que soient ces phénomènes, nous n’en
pouvons méconnaître le caractère d’irréfragable certitude.
«Nos communications antérieures ont informé le public que la marche du
bolide de Whaston a éprouvé des perturbations successives et ininterrompues dont
il a été impossible jusqu’ici de déterminer la cause ni la loi. Ce fait ne laissait pas
d’être très anormal. L’astronome, en effet, lit dans le ciel comme dans un livre, et
rien ne s’y passe, d’ordinaire, qu’il ne l’ait prévu ou qu’il ne puisse, à tout le
moins, en prédire les résultats. C’est ainsi que des éclipses, annoncées des
centaines d’années à l’avance, se produisent à la seconde fixée, comme obéissant
à l’ordre de l’être périssable dont la prescience les a vues dans les brumes de
l’avenir, et qui, à l’instant où sa prédiction se réalise, est endormi depuis des
siècles dans le sommeil éternel.
«Cependant, si les perturbations observées étaient anormales, elles n’étaient
pas contraires aux données de la Science, et si leur cause demeurait inconnue,
nous pouvions en accuser l’imperfection de nos méthodes d’analyse.

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«Aujourd’hui il n’en est plus de même. Depuis avant-hier, 30 mai, la marche
du bolide a subi de nouveaux troubles, et ceux-ci sont en contradiction absolue
avec nos connaissances théoriques les mieux assises. C’est dire que nous devons
perdre l’espoir d’en trouver jamais une explication satisfaisante, les principes qui
avaient force d’axiomes et sur lesquels reposent nos calculs n’étant pas
applicables dans l’espèce.
«Le moins habile des observateurs a pu aisément remarquer que, lors de son
second passage, dans l’après-midi du 30 mai, le bolide, au lieu de continuer à se
rapprocher de la terre, comme il le faisait sans interruption depuis le 10 mai, s’en
était éloigné sensiblement au contraire. D’autre part, l’inclinaison de son orbite,
qui depuis vingt jours tendait à devenir de plus en plus Nord-Est-Sud-Ouest, avait
tout à coup cessé de s’accentuer.
«Ce brusque phénomène avait déjà quelque chose d’incompréhensible,
lorsque, hier, 31 mai, au quatrième passage du météore après le lever du soleil, on
fut obligé de constater que son orbite était redevenue presque exactement Nord-
Sud, tandis que sa distance de la terre était, depuis la veille, demeurée sans
changement.
«Telle est la situation actuelle. La Science est impuissante à expliquer des faits
qui auraient tous les caractères de l’incohérence, si rien pouvait être incohérent
dans la nature.
«Nous avions dit, lors de notre première note, que la chute, encore incertaine,
devait du moins être considérée comme probable. Nous n’osons même plus
maintenant être aussi affirmatif et nous préférons nous borner à confesser
modestement notre ignorance.»
Un anarchiste eût jeté une bombe au milieu de la huitième réunion
préparatoire qu’il n’eût pas obtenu un effet comparable à celui de cette note
signée J. B. K. Lowenthal. On se disputait les journaux qui la reproduisaient en
l’encadrant de commentaires bourrés de points d’exclamation. L’après-midi tout
entière se passa en conversations et en échanges de vues assez nerveux, au grand
dommage des laborieux travaux de la Conférence.
Les jours suivants, ce fut pis encore. Les notes de J. B. K. Lowenthal se
succédaient, en effet, plus surprenantes les unes que les autres. Au milieu du ballet
si merveilleusement réglé des astres, le bolide semblait danser un véritable
cancan, un fantaisiste cavalier seul sans règle ni mesure. Tantôt son orbite
s’inclinait de trois degrés dans l’Est et tantôt elle se redressait de quatre dans
l’Ouest. Si, à un de ses passages, il paraissait s’être quelque peu rapproché de la

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terre, il s’en était éloigné de plusieurs kilomètres au passage suivant. C’était à
devenir fou.
Cette folie gagnait peu à peu la Conférence Internationale. Incertains de
l’utilité pratique de leur discussion, les diplomates travaillaient avec mollesse et
sans ferme volonté d’aboutir.
Le temps s’écoulait pourtant. Des divers points du monde, les délégués de
toutes les nations accouraient à toute vapeur vers l’Amérique et vers Washington.
Beaucoup d’entre eux étaient déjà arrivés, et bientôt leur nombre serait suffisant
pour qu’ils pussent se constituer régulièrement sans attendre leurs collègues plus
éloignés. Allaient-ils donc trouver un problème intact, dont même le premier point
n’aurait pas été élucidé?
Les membres de la réunion préparatoire se piquèrent d’honneur, et, au prix
d’un travail acharné, ils parvinrent, en huit séances supplémentaires, à cataloguer
les États dont les délégués seraient admis aux séances. Le nombre en fut fixé à
cinquante-deux, soit vingt-cinq pour l’Europe, six pour l’Asie, quatre pour
l’Afrique, et dix-sept pour l’Amérique. Ils comprenaient douze empires, douze
royaumes héréditaires, vingt-deux républiques, et six principautés. Ces cinquante-
deux empires, monarchies, républiques et principautés, soit par eux-mêmes, soit
par leurs vassaux et colonies, étaient donc reconnus comme seuls propriétaires du
globe.
Il était temps que les réunions préparatoires aboutissent à cette conclusion.
Les délégués des cinquante-deux États admis à participer aux délibérations,
étaient en grande majorité à Washington et il en arrivait tous les jours.
La Conférence Internationale se réunit pour la première fois le 10 juin, à deux
heures de l’après-midi, sous la présidence du doyen d’âge, qui se trouva être M.
Soliès, professeur d’océanographie et délégué de la Principauté de Monaco. On
procéda immédiatement à la constitution du bureau définitif.
Au premier tour de scrutin, la présidence fut attribuée, par déférence pour le
pays où l’on était reçu, à M. Harvey, jurisconsulte éminent qui représentait les
États-Unis.
La vice-présidence fut plus disputée. Elle échut finalement à la Russie, en la
personne de M. Saratoff.
Les délégués français, anglais et japonais furent ensuite désignés comme
secrétaires.

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Ces formalités accomplies, le Président prononça une allocution très courtoise
et fort applaudie, puis il annonça que l’on allait procéder à la nomination de trois
sous-commissions, qui auraient comme mandat de rechercher la meilleure
méthode de travail au triple point de vue démographique, financier et juridique.
Le vote venait de commencer, quand un huissier monta au fauteuil
présidentiel et remit un télégramme à M. Harvey.
M. Harvey lut ce télégramme et, à mesure qu’il le lisait, son visage exprimait
un étonnement grandissant. Après un instant de réflexion, toutefois, il haussa
dédaigneusement les épaules, ce qui ne l’empêcha pas, après un autre moment de
réflexion, de faire résonner la cloche, afin d’attirer l’attention de ses collègues.
Quand le silence se fut rétabli:
«Messieurs, dit M. Harvey, je crois devoir porter à votre connaissance que je
viens de recevoir ce télégramme. Je ne mets pas en doute qu’il ne soit l’œuvre
d’un mauvais plaisant ou d’un fou. Il me paraît, cependant, plus régulier de vous
en donner lecture. Le télégramme, d’ailleurs non signé, est ainsi conçu:

«Monsieur le Président,
«J’ai l’honneur d’informer la Conférence Internationale que le bolide,
qui doit faire l’objet de ses discussions, n’est pas res nullius, attendu qu’il
est ma propriété personnelle.
«La Conférence Internationale n’a donc aucune raison d’être, et, si
elle persistait à siéger, ses travaux sont d’avance frappés de stérilité.
«C’est par ma volonté que le bolide se rapproche de la terre, c’est
chez moi qu’il tombera: c’est donc à moi qu’il appartient.»

—Et ce télégramme n’est pas signé? demanda le délégué anglais.
—Il ne l’est pas.
—Dans ces conditions, il n’y a pas lieu d’en tenir compte, déclara le
représentant de l’empire d’Allemagne.
—C’est mon opinion, approuva le Président, et je crois répondre au sentiment
unanime de mes collègues en classant purement et simplement ce document dans
les archives de la Conférence... C’est bien votre avis, Messieurs?.. Il n’y a pas
d’opposition?.. Messieurs, la séance continue.»

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XIV

DANS LEQUEL LA Vve THIBAUT, EN S’ATTAQUANT INCONSIDÉRÉMENT AUX PLUS HAUTS

PROBLÈMES DE LA MÉCANIQUE CÉLESTE, CAUSE DE GRAVES SOUCIS AU BANQUIER

ROBERT LECŒUR.

De bons esprits soutiennent que le progrès des mœurs amènera peu à peu la
disparition des sinécures. Nous les croirons sur parole. En tous cas, on en
comptait au moins une à l’époque des singuliers événements qui sont ici relatés.
Cette sinécure était la propriété de Mme Vve Thibaut, ancienne bouchère,
préposée aux soins du ménage chez M. Zéphyrin Xirdal.
Le service de la Vve Thibaut consistait uniquement, en effet, à faire la
chambre de ce savant déséquilibré. Or, le mobilier de cette chambre étant réduit à
sa plus simple expression, son entretien ne pouvait être comparé à un treizième
travail d’Hercule. Quant au surplus du logement, il échappait en grande partie à sa
compétence. Dans la seconde pièce, notamment, défense absolue lui avait été
notifiée de toucher, sous aucun prétexte, aux amas de papier qui en garnissaient le
pourtour, et le va-et-vient de son balai devait, de convention expresse, se limiter à
un petit carré central où le parquet apparaissait à nu.
La Vve Thibaut, qui avait un penchant naturel pour le bon ordre et pour la
propreté, souffrait de voir le chaos dont ce carré de parquet était entouré, comme
un îlot par la mer immense, et elle était dévorée du perpétuel désir de procéder à
un rangement général. Une fois, se trouvant seule au logis, elle s’était enhardie à
l’entreprendre. Mais Zéphyrin Xirdal, rentré à l’improviste, avait manifesté une
telle fureur, sa figure si bonasse d’ordinaire avait exprimé une telle férocité, que la
Vve Thibaut en était restée pendant huit jours agitée d’un tremblement nerveux.
Depuis lors, elle ne s’était plus risquée à la moindre incursion sur le territoire
soustrait à sa juridiction.
Des multiples entraves qui brisaient l’essor de ses talents professionnels, il
résultait que la Vve Thibaut n’avait à peu près rien à faire. Cela ne l’empêchait
pas, d’ailleurs, de passer chaque jour deux heures chez son bourgeois,—c’est ainsi

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qu’elle désignait Zéphyrin Xirdal, avec une politesse qu’elle estimait raffinée,—
sur lesquelles sept quarts d’heure étaient consacrés à une conversation, ou plus
exactement à un monologue de bon goût.
A ses nombreuses qualités, la Vve Thibaut joignait, en effet, une étonnante
facilité d’élocution. Certains soutenaient qu’elle était bavarde à un point
phénoménal. Mais c’était là pure malveillance. Elle aimait parler, voilà tout.
Ce n’est pas qu’elle se mît en frais d’imagination. En général, la distinction de
la famille qui la comptait parmi ses membres formait le thème de ses premiers
discours. Entamant ensuite le chapitre de ses malheurs, elle expliquait par quel
funeste concours de circonstances une bouchère peut être transformée en servante.
Peu importait que l’on connût cette navrante histoire. La Vve Thibaut éprouvait
toujours le même agrément à la raconter. Ce sujet épuisé, elle discourait sur les
diverses personnes qu’elle servait ou qu’elle avait servies. Aux opinions, aux
habitudes, aux façons d’être de ces personnes, elle comparait celles de Zéphyrin
Xirdal, et distribuait avec impartialité le blâme et l’éloge.
Son maître, sans jamais répondre, faisait montre d’une patience inaltérable. Il
est vrai que, perdu dans ses rêves, il n’entendait pas ce verbiage. Et cela, à tout
prendre, diminue beaucoup son mérite. Quoi qu’il en soit, les choses allaient très
bien ainsi depuis de longues années, celle-là parlant toujours, celui-ci n’écoutant
jamais, tous deux, au demeurant, fort satisfaits l’un de l’autre.
Le 30 mai, la Vve Thibaut, ainsi qu’elle le faisait chaque jour, entra à neuf
heures du matin chez Zéphyrin Xirdal. Ce savant étant parti la veille avec son ami
Marcel Leroux, le logement était vide.
La Vve Thibaut ne s’en étonna pas outre mesure. Une longue série de fugues
antérieures rendait normales pour elle ces disparitions soudaines. Ennuyée
seulement d’être privée d’auditoire, elle fit le ménage comme de coutume. La
chambre terminée, elle pénétra dans l’autre pièce, qu’elle intitulait pompeusement
cabinet de travail. Là, par exemple, elle eut une émotion.

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Là, par exemple, la Vve Thibaut eut une émotion.
(Page 153.)

Un objet insolite, une sorte de caisse noirâtre diminuait notablement la
superficie légitime du carré de parquet réservé à son balai. Que signifiait cela?
Résolue à ne pas tolérer une telle atteinte à ses droits, la Vve Thibaut déplaça
l’objet d’une main ferme, puis vaqua paisiblement à sa besogne habituelle.
Un peu dure d’oreille, elle n’entendit pas le ronronnement qui s’échappait de
la caisse, et, pareillement, si faible était la lueur bleuâtre du réflecteur métallique,
qu’elle demeura inaperçue par son regard distrait. A un certain moment,
cependant, un fait singulier attira nécessairement son attention. Comme elle

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passait devant le réflecteur métallique, une poussée irrésistible la fit choir sur le
carreau. Le soir, en se déshabillant, elle eut la surprise de constater qu’une forte
contusion, un superbe noir, illustrait sa hanche droite, ce qui lui parut fort étrange,
puisqu’elle était tombée sur le côté gauche. Le hasard ne l’ayant plus amenée de
nouveau dans l’axe du réflecteur, le phénomène ne se reproduisit plus, et c’est
pourquoi elle ne songea pas à établir le moindre rapport entre son accident et la
caisse déplacée par sa main téméraire. Elle supposa avoir fait un faux pas et n’y
pensa plus.
La Vve Thibaut, fortement pénétrée du sentiment de ses devoirs, ne manqua
pas, le balayage terminé, de remettre la caisse en place. Elle fit même de son
mieux, c’est une justice à lui rendre, pour la disposer exactement comme elle
l’avait trouvée. Si elle n’y réussit qu’à peu près, il convient de l’en excuser, et ce
n’est nullement de propos délibéré qu’elle envoya le petit cylindre de poussières
tourbillonnantes dans une direction quelque peu différente de sa direction
antérieure.
Les jours suivants, la Vve Thibaut procéda de même, car pourquoi changerait-
on ses habitudes, quand elles sont vertueuses et louables?
Toutefois, il faut reconnaître que, l’accoutumance aidant, la caisse noirâtre
perdit progressivement beaucoup de son importance à ses yeux et qu’elle apporta
un soin décroissant à la remettre dans sa position première, après le balayage
quotidien. Sans doute, elle ne manqua jamais de traîner cette caisse devant la
fenêtre, puisque c’est là que M. Xirdal avait jugé bon de la placer, mais le
réflecteur métallique ouvrit son orifice dans des directions de plus en plus variées.
Un jour, c’était un peu à gauche qu’il projetait le cylindre de poussières, un autre
jour, c’était un peu à droite. La Vve Thibaut n’y entendait pas malice et ne se
doutait guère des cruelles angoisses que sa collaboration fantaisiste infligeait à J.
B. K. Lowenthal. Une fois même, ayant par inadvertance fait tourner le réflecteur
sur son pivot, elle ne vit pas le plus petit inconvénient à ce qu’il bâillât
directement vers le plafond.
C’est ainsi braquée vers le zénith que Zéphyrin Xirdal retrouva sa machine, en
rentrant chez lui le 10 juin, au début de l’après-midi.
Son séjour à la mer s’était passé de la manière la plus agréable, et peut-être
l’aurait-il prolongé davantage, si, une douzaine de jours après son arrivée, il
n’avait eu la singulière fantaisie de changer de linge. Ce caprice l’ayant mis dans
la nécessité de recourir à son paquet, il y trouva, à son extrême surprise, vingt-
sept bocaux au goulot évasé. Zéphyrin Xirdal ouvrit de grands yeux. Que venaient

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faire là ces vingt-sept bocaux? Mais bientôt la chaîne des souvenirs se renoua, et
il se rappela son projet de pile électrique, projet si passionnant et si parfaitement
oublié.
Après s’être administré, à titre de châtiment, quelques solides coups de poing,
il s’empressa d’empaqueter à nouveau ses vingt-sept bocaux, et, plantant là l’ami
Marcel Leroux, de sauter dans un train, qui le ramena directement à Paris.
Il aurait pu arriver que Zéphyrin Xirdal perdît de vue, en cours de route, le
motif urgent qu’il avait de rentrer. Cela n’aurait rien eu de bien extraordinaire. Un
incident lui rafraîchit la mémoire, comme il mettait le pied sur le quai de la gare
Saint-Lazare.
Il avait apporté tant de soin à refaire le paquet des vingt-sept bocaux, que
celui-ci creva tout à coup à cet instant précis et vida sur l’asphalte son contenu,
qui se brisa en produisant un terrible vacarme. Deux cents personnes se
retournèrent, croyant à un attentat anarchiste. Elles n’aperçurent que Zéphyrin
Xirdal contemplant le désastre d’un air ahuri.
Ce désastre avait, du moins, l’avantage de rappeler au propriétaire des bocaux
défunts dans quel but il était céans à Paris. Celui-ci, avant de regagner son
domicile, passa donc chez le marchand de produits chimiques, où il acquit vingt-
sept autres bocaux tout neufs, et chez le menuisier, où l’armature commandée
l’attendait vainement depuis dix jours.
C’est chargé de ces divers colis que, tout vibrant du désir de commencer ses
expériences, il ouvrit sa porte en grande hâte. Mais il demeura cloué sur le seuil,
en apercevant sa machine, dont le réflecteur bâillait vers le zénith.
Zéphyrin Xirdal fut aussitôt assailli par un flot de souvenirs, et tel fut l’excès
de son trouble, que ses mains sans force laissèrent échapper leurs fardeaux. Ceux-
ci, obéissant sur-le-champ aux lois de la pesanteur, n’hésitèrent pas à se diriger en
droite ligne vers le centre de la terre. Nul doute qu’ils ne fussent arrivés à
destination, s’ils n’avaient été malencontreusement arrêtés par le carreau, sur
lequel le chevalet se cassa en deux morceaux, tandis que les vingt-sept bocaux se
fracassaient à grand bruit. Cela faisait cinquante-quatre bocaux en moins d’une
heure. De ce train-là, Zéphyrin Xirdal ne serait pas long à solder son compte de
banque si scandaleusement créditeur.
Ce remarquable casseur de verre ne s’était même pas aperçu de l’hécatombe.
Immobile sur le pas de sa porte, il considérait sa machine d’un air songeur.

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«Ça, c’est de la Vve Thibaut, crachée,» dit-il, en se décidant à entrer, ce qui, à
tout le moins, prouvait l’excellence de son flair.
En relevant les yeux, il découvrit dans le plafond, et, au-dessus du plafond,
dans le toit, un petit trou situé exactement dans l’axe du réflecteur métallique, au
foyer duquel l’ampoule continuait à valser éperdument. Ce trou, gros comme un
crayon, avait des bords aussi nets que s’il eût été découpé à l’emporte-pièce.
Un large sourire fendit la bouche de Zéphyrin Xirdal, qui commençait
décidément à s’amuser.
«Ah bien!.. Ah bien!.. murmura-t-il.
Cependant, il convenait d’intervenir. Se penchant sur la machine, il en
interrompit le fonctionnement. Le ronronnement cessa aussitôt, la lueur bleuâtre
s’éteignit, l’ampoule redevint peu à peu immobile.
—Ah bien!.. Ah bien!.. répéta Zéphyrin Xirdal, il doit s’en passer de belles!
D’une main impatiente, il fit sauter la bande des journaux empilés sur la table
et lut, les unes après les autres, les notes par lesquelles J. B. K. Lowenthal faisait
connaître au monde les incohérentes fantaisies du bolide de Whaston. Zéphyrin
Xirdal se tordait littéralement de rire.
La lecture de certains numéros lui fit, par contre, froncer les sourcils. A quoi
rimait cette Conférence Internationale, dont la première séance, succédant à
quelques réunions préparatoires, était annoncée précisément pour le jour même?
Quel besoin d’attribuer la propriété du bolide? N’appartenait-il pas de droit à celui
qui l’attirait vers la terre et sans lequel il aurait éternellement sillonné l’espace?
Mais Zéphyrin Xirdal réfléchit que personne n’était au courant de son
intervention. Il convenait donc de la révéler, afin que la Conférence Internationale
ne perdît pas son temps à des travaux frappés d’avance de stérilité.
Repoussant du pied les débris des vingt-sept bocaux, il courut au bureau de
poste le plus proche, d’où il expédia la dépêche que M. Harvey devait lire du haut
du fauteuil présidentiel. Ce n’est vraiment la faute de personne, si, par une
distraction bien étonnante chez un homme aussi peu distrait, il oublia de la signer
de son nom.
Cela fait, Zéphyrin Xirdal remonta chez lui, se renseigna dans une revue
scientifique sur les allées et venues du météore, puis, exhumant une seconde fois

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sa lunette, il prit une excellente observation qui servit de base à de nouveaux
calculs.
Vers le milieu de la nuit, tout étant parfaitement résolu, il remit sa machine en
marche et déversa dans l’espace l’énergie radiante avec une intensité et dans une
direction convenables, puis, la machine arrêtée une demi-heure plus tard, il se
coucha paisiblement et dormit du sommeil du juste.
Depuis deux jours Zéphyrin Xirdal poursuivait son expérience, et il venait
d’interrompre le fonctionnement de sa machine pour la troisième fois de l’après-
midi, quand on frappa à sa porte. En allant ouvrir, il se trouva en face du banquier
Robert Lecœur.
«Enfin! te voici! s’écria celui-ci en franchissant le seuil.
—Comme vous voyez, dit Zéphyrin Xirdal.
—Ce n’est pas malheureux! répliqua M. Lecœur. Voilà je ne sais combien de
fois que je monte pour rien tes six étages. Où diable étais-tu?..
—Je m’étais absenté, répondit Xirdal en rougissant légèrement malgré lui.
—Absenté!.. se récria M. Lecœur d’une voix indignée. Absenté!.. Mais c’est
abominable!.. On ne met pas les gens dans une pareille inquiétude.
Zéphyrin Xirdal regarda son parrain avec étonnement. Certes, il savait pouvoir
compter sur son affection. Mais à ce point!..
—Ah ça, mais, mon oncle, qu’est-ce que ça peut vous faire? demanda-t-il.
—Ce que ça peut me faire? répéta le banquier. Tu ignores, malheureux, que
toute ma fortune repose sur ta tête.
—Comprends pas, fit Zéphyrin Xirdal en s’asseyant sur la table et en offrant
son unique siège au visiteur.
—Quand tu es venu me faire part de tes projets fantastiques, reprit M. Lecœur,
tu as fini par me convaincre, je l’avoue.
—Dame!.. approuva Xirdal.
—J’ai donc carrément ponté sur ta chance, et j’ai pris en Bourse une forte
position à la baisse.
—A la baisse?..

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—Oui, je me suis porté vendeur.
—Vendeur de quoi?
—De mines d’or. Tu comprends que, si le bolide tombe, les mines baisseront,
et que...
—Baisseront?.. Comprends de moins en moins, interrompit Xirdal. Je ne vois
pas quelle influence ma machine peut avoir sur le niveau d’une mine.
—D’une mine, sans doute, reconnut M. Lecœur. Sur celui de ses actions, c’est
différent.
—Soit! concéda Xirdal sans insister. Vous avez donc vendu des actions de
mines d’or. Ça n’est pas bien grave. Ça prouve simplement que vous en avez.
—Je n’en ai pas une seule, au contraire.
—Bah!.. fit Xirdal abasourdi. Vendre ce qu’on n’a pas, c’est rudement malin.
Je ne suis pas de cette force-là, moi.
—C’est ce qu’on appelle la spéculation à terme, mon cher Zéphyrin, expliqua
le banquier. Quand il faudra livrer les titres j’en achèterai, voilà tout.
—Alors, quel avantage?.. Vendre pour acheter, ça ne paraît pas très ingénieux,
à première vue.
—C’est ce qui te trompe, puisqu’à ce moment les actions de mines seront
moins chères.
—Et pourquoi seraient-elles moins chères?
—Parce que le bolide jettera dans la circulation plus d’or que la terre n’en
contient à l’heure actuelle. La valeur de l’or diminuera donc au moins de moitié,
et c’est pourquoi les actions de mines d’or tomberont à rien ou presque rien. As-tu
compris maintenant?
—Certes, dit Xirdal sans conviction.
—Tout d’abord, reprit le banquier, je me suis applaudi de t’avoir fait
confiance. Les troubles remarqués dans la marche du bolide, sa chute annoncée
comme certaine ont provoqué une première baisse de vingt-cinq pour cent sur les
mines. Tout à fait emballé, persuadé que la baisse s’accentuerait énormément, j’ai
augmenté ma position dans des proportions considérables.

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—C’est-à-dire?..
—C’est-à-dire que j’ai vendu une quantité de mines d’or beaucoup plus
grande.
—Toujours sans les avoir?..
—Bien entendu... Tu dois donc t’imaginer mes angoisses en constatant ce qui
se passe: toi disparu, le bolide arrêté dans sa chute et battant la campagne aux
quatre coins du ciel. Résultat: les mines ont remonté, et je perds des sommes
énormes... Que veux-tu que je pense de tout ça?
Zéphyrin Xirdal considérait son parrain avec curiosité. Jamais il n’avait vu cet
homme froid secoué par une telle émotion.
—Je n’ai pas très bien saisi votre combinaison, dit-il enfin. C’est trop fort
pour moi, ces histoires-là. J’ai cru comprendre, cependant, qu’il vous serait
agréable de voir le bolide tomber. Eh bien! soyez tranquille, il tombera.
—Tu me l’affirmes?
—Je vous l’affirme.
—Formellement?
—Formellement... Mais, vous, de votre côté, avez-vous acheté mon terrain?
—Sans doute, répondit M. Lecœur. Nous sommes en règle. J’ai en poche les
titres de propriété.
—Alors, tout va bien, approuva Zéphyrin Xirdal. Je peux même vous
annoncer que mon expérience sera terminée le 5 juillet prochain. Ce jour-là, je
quitterai Paris, et j’irai à la rencontre du bolide.
—Qui tombera?
—Qui tombera.
—Je partirai avec toi! s’écria M. Lecœur enthousiasmé.
—Si ça vous chante!..» dit Zéphyrin Xirdal.
Fut-ce le sentiment de sa responsabilité à l’égard de M. Robert Lecœur, fut-ce
seulement l’intérêt scientifique qui l’avait repris tout entier, toujours est-il qu’une
influence favorable l’empêcha de faire de nouvelles sottises. L’expérience

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commencée fut méthodiquement poursuivie, et la mystérieuse machine
bourdonna, jusqu’au 5 juillet, un peu plus de quatorze fois par vingt-quatre
heures.
De temps à autre, Zéphyrin Xirdal prenait une observation astronomique du
météore. Il put ainsi s’assurer que tout se passait sans anicroche et conformément
à ses prévisions.
Dans la matinée du 5 juillet, il braqua une dernière fois son objectif vers le
ciel.
«Ça y est, dit-il en s’écartant de l’instrument. Maintenant, on peut laisser
courir.»
Aussitôt, il s’occupa de ses colis.
Sa machine, avec quelques ampoules de rechange et sa lunette d’abord. Il les
emmaillota avec beaucoup d’habileté et les protégea par des étuis capitonnés
contre les hasards du voyage. Ce fut ensuite le tour de ses bagages personnels.
Une difficulté sérieuse faillit l’arrêter dès le premier pas. Comment emballer
les objets qu’il convenait d’emporter? Une malle? Zéphyrin Xirdal n’en avait
jamais eu. Une valise, alors?..
Après de profondes réflexions, il se souvint qu’il devait posséder une valise,
en effet. Et la preuve qu’il la possédait réellement, c’est qu’il la trouva, non sans
de laborieuses recherches, au fond d’un cabinet noir, où s’entassait un fouillis de
débris, excréta de sa vie domestique au milieu duquel le plus savant des
antiquaires aurait été bien empêché de se reconnaître.
Cette valise, que Zéphyrin Xirdal attira à la lumière du jour, avait été jadis
recouverte de toile. Cela n’était pas contestable, puisque quelques lambeaux de ce
tissu adhéraient encore à son squelette de carton. Quant à des courroies, leur
existence antérieure était probable, mais non certaine, car il n’en subsistait aucune
trace. Zéphyrin Xirdal ouvrit cette valise au milieu de la chambre et resta
longtemps rêveur devant le vide de ses flancs béants. Qu’allait-il mettre là-
dedans?
«Rien que le nécessaire, s’affirmait-il à lui-même. Il y a donc lieu d’agir
méthodiquement et d’opérer une sélection raisonnée.»
C’est en vertu de ce principe qu’il commença par y déposer trois chaussures.
Il devait plus tard beaucoup regretter que, de ces trois chaussures, l’une fût, par un

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hasard malheureux, une bottine à boutons, une autre un soulier à lacets, et la
troisième une pantoufle. Mais, pour le moment tout au moins, cela ne présentait
pas d’inconvénient, et un bon coin de la valise était déjà rempli. C’était toujours
ça!
Les trois chaussures emballées, Zéphyrin Xirdal très fatigué s’essuya le front.
Après quoi, il recommença à réfléchir.
Le résultat de ses réflexions fut qu’il prit une vague conscience de son
infériorité au point de vue spécial de l’art de l’emballage. C’est pourquoi,
désespérant d’arriver à rien de bon par la méthode classique, il résolut de s’en fier
à l’inspiration.
Il puisa donc à pleines mains dans ses tiroirs et dans le tas de vêtements qui
représentait sa garde-robe. En peu d’instants, un amoncellement d’objets
hétéroclites remplirent à déborder le côté de la valise dans lequel ils étaient jetés.
Possible que l’autre compartiment fût vide, mais Zéphyrin Xirdal n’en savait rien.
Aussi fut-il dans la nécessité de bourrer sa cargaison d’un talon impérieux,
jusqu’à suffisant accord entre le contenant et le contenu.
La valise fut alors cerclée d’une forte corde liée par une série de nœuds
tellement compliqués que leur auteur devait être ultérieurement dans l’incapacité
de les défaire; après quoi celui-ci contempla son œuvre avec une assez vaniteuse
satisfaction.
Restait maintenant à se rendre à la gare. Quelle que fût son intrépidité de
marcheur, Zéphyrin Xirdal ne pouvait songer à y transporter à pied sa machine, sa
lunette et sa valise. Voilà qui était embarrassant!
Il est à supposer qu’il eût fini par découvrir qu’il existait des fiacres à Paris.
Mais cet effort intellectuel lui fut épargné. M. Robert Lecœur se montra sur le
seuil.
«Eh bien, demanda-t-il, es-tu prêt, Zéphyrin?
—Je vous attendais, vous voyez, répondit avec candeur Xirdal, qui avait
profondément oublié que son parrain dût partir avec lui.
—En route, alors, dit M. Lecœur. Combien de colis?
—Trois: ma machine, ma lunette et ma valise.
—Donne-m’en un, et prends les deux autres. Ma voiture est en bas.

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—Quelle bonne idée!» admira Zéphyrin Xirdal, en refermant sa porte derrière
lui.

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XV

OÙ J. B. K. LOWENTHAL DÉSIGNE LE GAGNANT DU GROS LOT.

Depuis qu’ils avaient commis l’erreur vertement relevée par J. B. K.
Lowenthal, première mésaventure suivie de l’échec humiliant de leur tentative
auprès de la Conférence Internationale, la vie manquait de gaîté pour Mr Dean
Forsyth et pour le docteur Sydney Hudelson. Oubliés, passés au rang de citoyens
quelconques et négligeables, ils ne pouvaient digérer l’indifférence du public, eux
qui avaient connu les ivresses de la gloire.
Dans leurs entretiens avec leurs derniers fidèles, ils s’élevaient avec violence
contre l’aveuglement de la foule et défendaient leur cause à grand renfort
d’arguments. S’ils avaient commis une erreur, était-il juste de leur en faire grief?
Leur sévère critique, le savant J. B. K. Lowenthal lui-même, ne s’était-il pas
trompé également, et n’avait-il pas dû, en fin de compte, proclamer son
impuissance? Que fallait-il en conclure, sinon que leur bolide était exceptionnel,
anormal? Dans ces conditions, une erreur n’était-elle pas des plus naturelles et des
plus excusables?
«Certes!» approuvaient les derniers fidèles.
Quant à la Conférence Internationale, pouvait-on imaginer rien de plus inique
que son déni de justice? Qu’elle prît les précautions voulues pour sauvegarder le
bon ordre financier du monde, soit! Mais comment osait-on nier les droits de
l’inventeur du météore? Le bolide ne serait-il pas resté ignoré, et, s’il devait
tomber finalement sur la terre, sa chute aurait-elle été prévue, sans cet inventeur
qui l’avait signalé à l’attention universelle?
«Et, cet inventeur, c’est moi!» affirmait énergiquement Mr Dean Forsyth.
«C’est moi!» affirmait de son côté le docteur Sydney Hudelson avec une non
moindre énergie.
«Certes!» approuvaient derechef les derniers fidèles.

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Quelque réconfort que leur approbation apportât aux deux astronomes, elle ne
pouvait remplacer les acclamations enthousiastes de la foule. Toutefois, comme il
était matériellement impossible de convaincre tous les passants les uns après les
autres, force leur était bien de se contenter du modeste encens d’admirateurs très
raréfiés.
Les déboires éprouvés ne diminuaient pas leur ardeur, au contraire. Plus on
contestait leurs droits sur le bolide, plus ils s’acharnaient à les revendiquer; moins
on paraissait prendre au sérieux leur prétention, plus chacun d’eux s’obstinait à
affirmer sa qualité de propriétaire unique et exclusif.
Dans un tel état d’esprit, une réconciliation eût été impossible. Aussi, n’y
songeait-on pas. Loin de là, chaque jour semblait séparer davantage les deux
malheureux fiancés.
MM. Forsyth et Hudelson annonçaient hautement leur intention de protester
jusqu’à leur dernier souffle contre la spoliation dont ils s’estimaient victimes et
d’épuiser tous les degrés de juridiction. On aurait ainsi un merveilleux spectacle!
Mr Forsyth, d’une part, le docteur Hudelson, de l’autre, et, contre eux, le reste du
monde. Voilà qui serait un procès grandiose!.. si l’on parvenait toutefois à trouver
le tribunal compétent.
En attendant, les deux anciens amis transformés en haineux adversaires ne
sortaient plus de leurs maisons respectives. Farouches et solitaires, ils passaient
leur vie sur la plate-forme de la tour ou sur celle du donjon. De là, il leur était
possible de surveiller le météore qui avait ravi leur bon sens et de s’assurer,
plusieurs fois par jour, qu’il continuait à tracer sa courbe lumineuse dans les
profondeurs du firmament. Ils ne descendaient que rarement de ces hauteurs, où,
du moins, ils étaient à l’abri de leur entourage immédiat, dont l’hostilité déclarée
ajoutait une amertume aux amertumes dont ils se jugeaient abreuvés.
Francis Gordon, retenu par mille souvenirs d’enfance, n’avait pas abandonné
la maison d’Elisabeth street, mais il n’adressait plus la parole à son oncle. On
déjeunait, on dînait sans prononcer un seul mot. Mitz elle-même ne desserrant
plus les dents et ne donnant plus cours à son éloquence savoureuse, la maison
était silencieuse et triste comme un cloître.
Chez le docteur Hudelson, les rapports familiaux n’étaient pas plus agréables.
Loo boudait impitoyablement malgré les coups d’œil suppliants de son père;
Jenny pleurait intarissablement malgré les exhortations de sa mère. Quant à celle-
ci, elle se contentait de soupirer, en espérant du temps un remède à une situation
dont le ridicule le disputait à l’odieux.

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Mrs Hudelson avait raison, puisque le temps, dit-on, arrange tout. Il faut
cependant reconnaître qu’il ne paraissait pas très pressé, cette fois, d’améliorer les
affaires de ces deux malheureuses familles. Si Mr Dean Forsyth et le docteur
Hudelson ne restaient pas insensibles à la réprobation qui les entourait chez eux,
cette réprobation ne leur causait pas, en effet, un chagrin comparable à celui qu’ils
eussent éprouvé en d’autres circonstances. Leur idée fixe les cuirassait
d’indifférence contre une émotion qui n’avait pas leur bolide pour objet. Ah! ce
bolide!.. A lui tout l’amour de leur cœur, toutes les pensées de leur cerveau, toutes
les aspirations de leur être!
Avec quelle passion ils lisaient les notes quotidiennes de J. B. K. Lowenthal et
les comptes rendus des séances de la Conférence Internationale! Là étaient leurs
ennemis communs, et contre eux ils étaient enfin unis dans une haine égale et
pareille.
Aussi, bien vive avait été leur satisfaction d’apprendre à quelles difficultés
s’étaient heurtées les réunions préparatoires, et plus vive fut-elle encore, quand ils
connurent avec quelle lenteur, par quelles voies tortueuses, la Conférence
Internationale définitivement constituée s’acheminait vers un accord, qui
demeurait problématique et incertain.
Pour employer une expression du langage familier, il y avait, en effet, du
tirage à Washington.
Dès sa seconde séance, la Conférence Internationale avait donné l’impression
qu’elle ne mènerait pas sans peine ses importants travaux à bonne fin. Malgré
l’étude approfondie faite dans le sein des sous-commissions, l’entente parut, dès
le début, des plus difficiles à réaliser.
La première proposition ferme qui se fit jour fut de laisser la propriété du
bolide au pays qui le recevrait du ciel. C’était ramener la question à une loterie où
il n’y aurait eu qu’un seul lot, et quel gros lot!
Cette proposition, faite par la Russie et soutenue par l’Angleterre et par la
Chine, États aux vastes territoires, provoqua ce qu’on appelle des «mouvements
divers» en style parlementaire. Très indécis, les autres États. On dut suspendre la
séance. Il y eut des conciliabules, des intrigues de couloir... Finalement, afin de
reculer tout au moins un vote embarrassant, une motion d’ajournement, déposée
par la Suisse, réunit la majorité des suffrages.
On ne discuterait donc cette solution que s’il était impossible de s’entendre sur
un partage équitable.

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Mais comment, en pareille matière, acquérir la notion de ce qui est équitable
et de ce qui ne l’est pas? Problème éminemment délicat. Sans qu’une opinion
précise à cet égard parvînt à se dégager de la discussion, la Conférence
Internationale accumula vainement les séances, dont plusieurs furent
tumultueuses à ce point que M. Harvey dut se couvrir et quitter le fauteuil
présidentiel.
Si ce geste avait été suffisant jusqu’ici pour calmer l’effervescence de
l’Assemblée, en serait-il toujours ainsi? A en juger par la surexcitation des esprits,
par la violence des expressions échangées, on pouvait en douter. En vérité,
l’énervement général était tel qu’il y avait lieu de prévoir le jour où il faudrait
recourir à la force armée, ce qui serait fort dommageable à la majesté des États
souverains représentés à la Conférence.
Pourtant, un pareil scandale était dans la logique des choses. Il n’y avait pas
de raison pour que l’affolement se calmât. Au contraire, il irait vraisemblablement
s’exaspérant de jour en jour, puisque de jour en jour, d’après les notes
quotidiennes de J. B. K. Lowenthal, la chute du bolide devait être considérée
comme de plus en plus probable.
Après une dizaine de communiqués fort émus, qui relataient à la fois
l’ahurissante sarabande du météore et le désespoir de son observateur, celui-ci
semblait s’être ressaisi. Tout à coup, dans la nuit du 11 au 12 juin, il avait retrouvé
la paix de l’âme, en constatant que le météore, cessant ses pérégrinations
fantaisistes, était de nouveau sollicité par une force régulière et constante, qui,
pour être inconnue, n’en était plus pour cela contraire à toute raison. Dès cet
instant, J. B. K. Lowenthal, se réservant de rechercher plus tard pourquoi ce corps
céleste avait été pendant dix jours comme frappé de folie, était revenu à la
sérénité qui est l’apanage naturel du mathématicien.
Par lui, l’univers avait été informé sans tarder de ce retour à la normale, et,
depuis ce jour-là, ses notes quotidiennes avaient toujours enregistré une
perturbation lente du météore, dont l’orbite avait recommencé à s’incliner vers le
Nord-Est-Sud-Ouest, et dont la distance à la terre diminuait suivant une
progression, dont J. B. K. Lowenthal n’était pas, toutefois, parvenu à déterminer
la loi. La probabilité de chute devenait donc de plus en plus grande. Si ce n’était
pas une certitude, elle y confinait un peu plus tous les jours.
Quel puissant motif pour la Conférence Internationale de hâter l’achèvement
de ses travaux!

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Le savant directeur de l’Observatoire de Boston, dans ses dernières notes
échelonnées du 5 au 14 juillet, se montrait encore plus audacieux dans ses
pronostics. Il annonçait en même temps, à mots chaque jour moins couverts,
qu’une modification nouvelle et très importante était survenue dans la marche du
bolide, et que, selon toute vraisemblance, le public pourrait être bientôt renseigné
sur les conséquences qu’il convenait d’en déduire.
C’est précisément à cette date du 14 juillet que la Conférence Internationale
arriva au fond d’une impasse. Toutes les combinaisons discutées ayant été
successivement repoussées, la matière manquait maintenant à la discussion. Les
délégués se regardèrent avec embarras. Par quel bout reprendre une question déjà
attaquée sous toutes ses faces sans résultat?
Repoussée dès les premières séances, la répartition des milliards météoriques
entre tous les États proportionnellement à leur surface territoriale. Et pourtant,
cette combinaison respectait l’équité qu’on proclamait rechercher, les nations à
grande superficie ayant plus de besoins et faisant, d’autre part, en consentant au
partage, le sacrifice de leurs chances plus nombreuses, ce qui méritait
compensation. Cela n’avait pas empêché cette méthode d’être finalement rejetée
devant l’opposition invincible des pays à population dense.
Ceux-ci proposèrent aussitôt d’effectuer la répartition, non pas en raison du
nombre de kilomètres carrés, mais en raison du nombre des habitants. Ce système,
qui avait aussi quelque chose d’équitable, puisqu’il était conforme au grand
principe de l’égalité des droits entre les humains, fut combattu par la Russie, le
Brésil, la République Argentine et par plusieurs autres contrées à population
clairsemée. Le président Harvey, partisan convaincu de la doctrine de Monroe, ne
put faire autrement que de se ranger à l’avis exprimé par deux Républiques
d’Amérique, et son influence décida du vote. Vingt abstentions et dix-neuf voix
hostiles firent pencher la balance du côté de la négative.
Des gouvernements à finances embarrassées, qu’il vaut mieux ne pas désigner
plus explicitement, suggérèrent alors qu’il serait équitable de répartir l’or tombé
du ciel de telle manière que le sort de tous les habitants de la planète fût autant
que possible équilibré. On objecta immédiatement que ce système, avec ses
allures socialistes, constituerait une prime à la paresse et qu’il conduirait à une
répartition si compliquée qu’on devait la considérer comme pratiquement
irréalisable. Cela n’empêcha pas d’autres orateurs de vouloir compliquer encore,
en soutenant, par voie d’amendements, qu’il convenait de tenir compte des trois
facteurs: superficie, population et richesse, en attribuant à chacun d’eux un
coefficient conforme à l’équité.

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L’équité! On n’avait que ce mot-là à la bouche. Il est moins certain qu’elle fût
au fond des cœurs, et c’est pourquoi sans doute, tous espérant du temps un
avantage quelconque, ces solutions furent rejetées comme les précédentes.
Ce dernier vote fut acquis le 14 juillet, et c’est alors que les délégués se
regardèrent avec embarras. On se trouvait en face du néant.
La Russie et la Chine estimèrent le moment opportun pour exhumer la
proposition enterrée au début sous une motion d’ajournement, en adoucissant
toutefois ce qu’elle avait de trop rigoureux. Ces deux États proposèrent donc que
la propriété des milliards célestes fût attribuée à celle des nations dont le territoire
serait choisi par le sort, à charge pour elle de verser aux autres pays une indemnité
calculée à raison de mille francs par citoyen.
Peut-être, tant était grande la lassitude, cette solution transactionnelle aurait-
elle été votée le soir même, si l’on ne s’était heurté à l’obstruction de la
République du Val d’Andorre. Son représentant, M. Ramontcho, entama un
interminable discours, qui durerait peut-être encore, si le Président, constatant le
vide absolu des banquettes, n’avait pris le parti de lever la séance et de remettre
au lendemain la suite de la discussion.
Si la République du Val d’Andorre, dont les préférences étaient acquises à un
mode de répartition basé uniquement sur le chiffre de la population, avait cru faire
acte de bonne politique en empêchant le vote immédiat sur la proposition de la
Russie, la République du Val d’Andorre s’était lourdement trompée. Alors que
cette proposition lui assurait encore, dans tous les cas, d’appréciables avantages,
elle risquait fort maintenant de ne pas recevoir un centime, fâcheux résultat sur
lequel ne comptait pas M. Ramontcho, qui avait perdu là une belle occasion de se
taire.
Dès la matinée du lendemain, 15 juillet, il allait se produire, en effet, un
événement de nature à discréditer les travaux de la Conférence Internationale et à
en compromettre définitivement le succès. S’il avait été possible, tant qu’on était
dans l’ignorance du lieu où tomberait le bolide, de discuter tous les modes
possibles de répartition, pouvait-on continuer la discussion alors que cette
ignorance avait pris fin? N’aurait-on pas eu mauvaise grâce à demander le
partage, après le tirage de la loterie, au bénéficiaire du gros lot?
Une chose était certaine, en tous cas, c’est qu’un tel partage ne pourrait plus se
faire à l’amiable. Jamais le pays favorisé par le sort n’y consentirait
bénévolement. Jamais, désormais, on ne verrait reprendre séance et participer aux
travaux de la Conférence Internationale M. de Schnack, délégué du Groënland,

Page 191

l’heureux gagnant à qui, dans sa note quotidienne, J. B. K. Lowenthal attribuait,
ce matin-là, les milliards errants.

«Depuis une dizaine de jours, écrivait le savant directeur de
l’Observatoire de Boston, nous avons parlé à plusieurs reprises d’un
changement important survenu dans la marche du météore. Nous y
reviendrons aujourd’hui avec plus de précision, le temps écoulé nous
ayant convaincu du caractère définitif de ce changement, et le calcul nous
permettant d’en déterminer les conséquences.
«Le changement consiste uniquement en ceci, que, depuis le 5 juillet,
la force qui sollicitait le bolide a cessé de se manifester. A partir de ce
jour, il n’a plus été constaté la moindre déviation de l’orbite, et le bolide
ne s’est rapproché de la terre que dans la mesure stricte qui lui est
imposée par les conditions dans lesquelles il se meut. Il en est aujourd’hui
distant de cinquante kilomètres environ.

Page 192

M. Ramontcho entama un interminable discours...
(Page 167.)

«Si l’influence qui agissait sur le bolide avait disparu quelques jours
plus tôt, celui-ci aurait pu, en vertu de la force centrifuge, s’éloigner de
notre planète jusqu’à une distance voisine de sa distance primitive.
Désormais, il n’en est plus ainsi. La vitesse du météore, réduite par le
frottement sur les couches plus denses de l’atmosphère, n’est que
précisément suffisante pour le maintenir sur sa trajectoire actuelle. Il s’y
maintiendrait donc éternellement, si la cause à laquelle est dû son
ralentissement, c’est-à-dire la résistance de l’air, était supprimée. Mais,

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cette cause étant permanente, on peut considérer comme certain que le
bolide tombera.
«Il y a plus. La résistance de l’air étant un phénomène parfaitement
étudié et connu, il est possible de tracer dès aujourd’hui la courbe de
chute du météore. Sous réserves de complications inattendues, dont les
faits antérieurs nous empêchent de rejeter l’hypothèse, on est dès à
présent en état d’affirmer ce qui suit:
«1o Le Bolide tombera.
«2o La chute s’effectuera le 19 août entre deux heures et onze heures
du matin.
«3o Elle aura lieu dans un rayon de dix kilomètres autour de la ville
d’Upernivik, capitale du Groënland.»

Si le banquier Robert Lecœur était en situation d’avoir connaissance de cette
note de J. B. K. Lowenthal, il eut lieu d’être content. En effet, à peine la nouvelle
fut-elle répandue, qu’il y eut un effondrement sur tous les marchés, et c’est des
quatre cinquièmes de leur valeur que tombèrent les actions des exploitations
aurifères de l’Ancien et du Nouveau Continent.

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XVI

DANS LEQUEL ON VOIT NOMBRE DE CURIEUX PROFITER DE CETTE OCCASION D’ALLER AU

GROËNLAND ET D’ASSISTER A LA CHUTE DE L’EXTRAORDINAIRE MÉTÉORE.

Le 27 juillet, dans la matinée, une foule nombreuse assistait au départ du
steamer Mozik, qui allait quitter Charleston, le grand port de la Caroline du Sud.
Telle était l’affluence des curieux désireux de se rendre au Groënland que, depuis
plusieurs jours, il n’y avait plus une seule cabine disponible à bord de ce navire de
quinze cents tonneaux, bien qu’il ne fût pas le seul à être frété pour cette
destination. Nombre d’autres paquebots de différentes nationalités se disposaient
à remonter l’Atlantique jusqu’au détroit de Davis et jusqu’à la mer de Baffin, au
delà des limites du Cercle Polaire Arctique.
Cette affluence n’a rien qui doive surprendre dans l’état de surexcitation où se
trouvaient les esprits, depuis la communication retentissante de J. B. K.
Lowenthal.
Ce savant astronome ne pouvait s’être trompé. Après avoir si durement
morigéné MM. Forsyth et Hudelson, il ne se serait pas exposé à encourir les
mêmes reproches. Dans des circonstances si exceptionnelles, parler à la légère
aurait été inexcusable, et cela l’eût voué à l’indignation publique, il le savait.
On devait donc tenir ses conclusions pour certaines. Ce n’était ni dans les
inabordables contrées polaires, ni dans les abîmes des océans, d’où aucun effort
humain n’eût pu le retirer, que devait tomber le bolide. Non, c’était sur le sol du
Groënland qu’il viendrait s’écraser.
C’était cette vaste région, jadis dépendante du Danemark, et à laquelle ce
royaume avait généreusement accordé l’indépendance quelques années avant
l’apparition du météore, que la fortune allait favoriser, de préférence à tous les
autres États de l’univers.
Il est vrai, immense est cette contrée, dont on ne saurait dire si elle est
continent ou île. Il aurait pu arriver que la sphère d’or s’abattît sur un point très
éloigné du littoral, à des centaines de lieues vers l’intérieur, et les difficultés

Page 196

eussent été grandes, dans ce cas, pour l’atteindre. Bien entendu, cela va de soi, on
aurait vaincu ces difficultés, on aurait bravé les froids arctiques et les tempêtes de
neige, et l’on se serait, au besoin, élevé jusqu’au pôle même, à la poursuite de ces
milliers de milliards.
Il était, toutefois, fort heureux que l’on ne fût pas obligé à de tels efforts et que
le lieu de la chute eût pu être désigné avec autant de précision. Le Groënland
suffisait à tout le monde et nul n’enviait la gloire un peu trop froide des Parry, des
Nansen, ou autres navigateurs des latitudes hyperboréennes.
Si le lecteur eût pris passage sur le Mozik, au milieu de centaines de passagers,
parmi lesquels on comptait quelques femmes, il eût remarqué cinq voyageurs qui
ne lui sont pas inconnus. Leur présence, ou tout au moins la présence de quatre de
ces passagers, ne l’aurait pas autrement surpris.
L’un était Mr Dean Forsyth qui, en compagnie d’Omicron, voguait loin de la
tour d’Elisabeth street; un autre était Mr Sydney Hudelson qui avait quitté le
donjon de Moriss street.
Aussitôt que des compagnies de transport bien avisées eurent organisé ces
voyages au Groënland, les deux rivaux n’avaient pas hésité à prendre leur billet
d’aller et retour. Au besoin, ils eussent affrété chacun un navire à destination
d’Upernivik. Évidemment, ils n’avaient pas l’intention de mettre la main sur le
bloc d’or, de se l’approprier et de le rapporter à Whaston. Cependant, ils
entendaient se trouver là au moment de la chute.
Qui sait, après tout, si le Gouvernement groënlandais, entré en possession du
bolide, ne leur attribuerait pas une part de ces milliards tombés du ciel?..
Il va de soi que, à bord du Mozik, Mr Forsyth et le docteur s’étaient
soigneusement abstenus de choisir des cabines voisines. Au cours de cette
navigation, comme à Whaston, il n’y aurait pas entre eux le moindre rapport.

Page 197

EUX NE DONNAIENT POINT PRISE AU MAL DE MER.
(Page 174.)

Mrs Hudelson ne s’était pas opposée au départ de son mari, pas plus que la
vieille Mitz n’avait dissuadé son maître d’entreprendre ce voyage. Toutefois, le
docteur s’était vu en butte à de si pressantes sollicitations de sa fille aînée qu’il
avait fini, le sentiment du chagrin qu’il lui avait causé par son obstination
l’incitant d’ailleurs à la faiblesse et à l’indulgence, par consentir à l’emmener.
Jenny accompagnait donc son père.
En insistant comme elle l’avait fait, la jeune fille poursuivait un but. Séparée
de Francis Gordon depuis les scènes violentes qui avaient définitivement brouillé

Page 198

les deux familles, elle supposait que celui-ci accompagnerait son oncle. Dans ce
cas, ce serait encore un bonheur pour les deux fiancés que de vivre si près l’un de
l’autre, sans compter que les occasions de se parler et de se joindre ne leur
manqueraient sans doute pas au cours du voyage.
L’événement prouva qu’elle avait justement raisonné. Francis Gordon s’était
en effet résolu à accompagner son oncle. Assurément, pendant l’absence du
docteur, il n’aurait pas voulu transgresser ses ordres formels en se présentant à la
maison de Moriss street. Mieux valait donc qu’il prît part au voyage, comme le
faisait Omicron, pour s’interposer, le cas échéant, entre les deux adversaires et
pour profiter de toute circonstance qui pourrait modifier cette déplorable situation.
Peut-être se détendrait-elle d’elle-même, après la chute du bolide, soit qu’il fût
devenu propriété de la nation groënlandaise, soit qu’il eût été se perdre dans les
profondeurs de l’océan Arctique. J. B. K. Lowenthal, après tout, n’était qu’un
homme et, comme tel, sujet à l’erreur. Le Groënland n’est-il pas situé entre deux
mers? Il suffirait donc d’une déviation provoquée par quelque circonstance
atmosphérique, pour que l’objet de tant de convoitises échappât à l’avidité
humaine.
Un personnage que ce dénouement n’eût pas satisfait, c’était M. Ewald de
Schnack, le délégué du Groënland à la Commission Internationale, lequel se
trouvait présentement au nombre des passagers du Mozik. Son pays allait tout
simplement devenir l’État le plus riche du monde. Pour loger tant de trillions, les
coffres du Gouvernement ne seraient, ni assez grands, ni assez nombreux.
Heureuse nation, où n’existerait plus aucun impôt d’aucune sorte et où serait
supprimée l’indigence! Étant donnée la sagesse de la race scandinave, nul doute
que cette énorme masse d’or ne serait écoulée qu’avec une extrême prudence. Il y
avait donc lieu d’espérer que le marché monétaire ne subirait pas un trop grand
trouble du fait de cette pluie dont Jupiter inonda la belle Danaé, s’il faut en croire
les récits mythologiques.
M. de Schnack allait être le héros du bord. Les personnalités de Mr Dean
Forsyth et du docteur Hudelson s’effaçaient devant celle du représentant du
Groënland, et c’était dans une haine commune que les deux rivaux se
rencontraient envers ce représentant d’un État qui ne leur laissait aucune part—
fût-ce seulement une part de vanité—dans leur immortelle découverte.
La traversée de Charleston à la capitale groënlandaise peut être estimée à trois
mille trois cents milles, soit plus de six mille kilomètres. Elle devait durer une
quinzaine de jours, y compris une relâche à Boston, où le Mozik se
réapprovisionnerait de charbon. Quant aux vivres, il en emportait pour plusieurs

Page 199

mois, ainsi que les autres navires ayant même destination, car, par suite de
l’affluence des curieux, il eût été impossible d’assurer leur existence à Upernivik.
Le Mozik remonta d’abord vers le Nord, en vue de la côte orientale des États-
Unis. Mais, le lendemain du départ, le cap Hatteras, extrême pointe de la Caroline
du Nord, laissé en arrière, il mit le cap plus au large.
Au mois de juillet, le ciel est généralement beau dans ces parages de
l’Atlantique, et, tant que la brise soufflait de l’Ouest, le steamer couvert par la
côte, glissait sur une mer calme. Parfois, malheureusement, le vent venait du
large, et alors roulis et tangage produisaient leurs effets accoutumés.
Si M. de Schnack avait un cœur solide de trillionnaire, il n’en était pas ainsi
de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson.
C’était leur début en navigation, et ils payaient largement leur tribut au dieu
Neptune. Mais pas un instant ils n’en venaient à regretter de s’être lancés dans
une semblable aventure.
Il est inutile de dire si ces indispositions, qui les réduisaient à l’impuissance,
étaient mises à profit par les deux fiancés. Eux ne donnaient point prise au mal de
mer. Aussi rattrapaient-ils le temps perdu, pendant que père et oncle geignaient
lamentablement sous les coups écœurants de la perfide Amphitrite. Ils ne se
quittaient que pour prodiguer leurs soins aux deux malades. Toutefois, ce n’est
pas sans quelque raffinement de malice qu’ils s’étaient réparti le travail. Tandis
que Jenny offrait ses consolations à Mr Dean Forsyth, c’est du docteur Hudelson
que Francis Gordon relevait le courage chancelant.
Lorsque la houle était moins forte, Jenny et lui conduisaient hors de leurs
cabines les deux malheureux astronomes, ils les amenaient au grand air sur le
spardeck, ils les asseyaient chacun sur un fauteuil canné, pas très loin l’un de
l’autre, en ayant soin de diminuer graduellement cette distance.
«Comment allez-vous? disait Jenny en ramenant une couverture sur les
jambes de Mr Forsyth.
—J’ai bien mal!» soupirait le malade sans même savoir qui lui parlait.
Et, en accotant le docteur contre des coussins bien disposés:
«Comment cela va-t-il, Mr Hudelson?» répétait Francis d’un ton affable,
comme s’il n’eût jamais été congédié de la maison de Moriss street.

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Les deux rivaux restaient là quelques heures, n’ayant qu’une vague
conscience de leur voisinage. Pour leur rendre un peu de vie, il fallait que M. de
Schnack vînt à passer près d’eux, solide sur ses jambes, sûr de lui comme un
gabier qui se rit de la houle, la tête haute de l’homme qui n’a que des rêves d’or,
qui voit tout en or. Un mourant éclair passait alors dans les yeux de Mr Forsyth et
de Mr Hudelson, qui trouvaient la force de bégayer pour eux-mêmes de haineuses
invectives.
«Ce détrousseur de bolides!» murmurait Mr Forsyth.
«Ce voleur de météores!» murmurait Mr Hudelson.
M. de Schnack n’y prenait pas garde; il ne consentait même pas à remarquer
leur présence à bord. Il allait et venait dédaigneusement avec l’aplomb d’un
homme qui va trouver dans son pays plus d’argent qu’il n’en faudrait pour
rembourser cent fois la dette publique du monde entier.
Cependant, la navigation se poursuivait dans des conditions assez heureuses
en somme. Il était à croire que d’autres navires, partis des ports de la côte est,
remontaient au Nord, en se dirigeant vers le détroit de Davis, et que d’autres
encore, ayant même destination, traversaient en ce moment l’Atlantique.
Le Mozik passa au large de New-York sans s’arrêter, et, cap au Nord-Est,
continua sa route vers Boston. Dans la matinée du 30 juillet il vint relâcher devant
cette capitale de l’État de Massachusetts. Une journée serait suffisante pour
remplir ses soutes, car ce n’est pas au Groënland qu’il aurait pu renouveler son
combustible.
Si la traversée n’avait pas été mauvaise, la plupart des passagers cependant
venaient d’être éprouvés par le mal de mer. Cinq ou six d’entre eux estimèrent
que cela suffisait, et, renonçant au voyage, débarquèrent à Boston. Assurément, ce
n’étaient ni Mr Dean Forsyth, ni le docteur Hudelson. Dussent-ils, sous les coups
de roulis et de tangage, en arriver à leur dernier souffle, du moins le rendraient-ils
en face du météore, objet de leurs vœux passionnés.
Le débarquement de ces quelques passagers moins endurants laissa libres
plusieurs des cabines du Mozik. Elles ne manquèrent pas d’amateurs qui en
profitèrent pour prendre passage à Boston.
Parmi ceux-ci, on aurait pu remarquer un gentleman de belle allure, qui s’était
présenté des premiers pour s’assurer l’une des cabines vacantes. Ce gentleman

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n’était autre que Mr Seth Stanfort, l’époux de Mrs Arcadia Walker, marié, puis
divorcé, dans les conditions que l’on sait, par devant le juge Proth de Whaston.
Après la séparation, qui remontait déjà à plus de deux mois, Mr Seth Stanfort
était rentré à Boston. Toujours possédé du goût des voyages, et la note de J. B. K.
Lowenthal le forçant à renoncer à celui du Japon, il avait visité les principales
villes du Canada: Québec, Toronto, Montréal, Ottawa. Cherchait-il à oublier son
ancienne femme? Cela semblait peu probable. Les deux époux s’étaient plu
d’abord, ils s’étaient déplu ensuite. Un divorce, aussi original que leur mariage,
les avait séparés l’un de l’autre. Tout était dit. Ils ne se reverraient jamais sans
doute, ou, s’ils se revoyaient, peut-être ne se reconnaîtraient-ils pas.
Mr Seth Stanfort venait d’arriver à Toronto, la capitale actuelle du Dominion,
lorsqu’il eut connaissance de la sensationnelle communication de J. B. K.
Lowenthal. Quand bien même la chute aurait dû s’effectuer à quelques milliers de
lieues, dans les régions les plus reculées de l’Asie ou de l’Afrique, il aurait fait
l’impossible pour s’y rendre. Ce n’est point que ce phénomène météorique
l’intéressât autrement, mais assister à un spectacle qui ne compterait qu’un
nombre relativement restreint de spectateurs, voir ce que des millions d’êtres
humains ne verraient pas, cela était bien pour tenter un aventureux gentleman,
grand amateur de déplacements, et auquel sa fortune permettait les plus
fantaisistes voyages.
Or, il ne s’agissait pas de partir pour les antipodes. Le théâtre de cette féerie
astronomique se trouvait à la porte du Canada.

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Il fallait que M. de Schnack vînt à passer...
(Page 175.)

Mr Seth Stanfort prit donc le premier train qui partait pour Québec, puis, de
là, celui qui courait vers Boston à travers les plaines du Dominion et de la
Nouvelle-Angleterre.
Quarante-huit heures après l’embarquement de ce gentleman, le Mozik, sans
perdre la terre de vue, passa au large de Portsmouth, puis de Portland, à portée des
sémaphores. Peut-être étaient-ils en mesure de donner des nouvelles du bolide,
que l’on pouvait maintenant apercevoir à l’œil nu lorsque le ciel se dégageait.

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Les sémaphores restèrent muets et celui d’Halifax ne fut pas plus loquace,
lorsque le steamer se trouva par le travers de ce grand port de la Nouvelle-Écosse.
Combien les voyageurs durent regretter que la baie de Fundy, entre la
Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswich, n’offrît pas d’issue vers l’Est ni vers
le Nord! Ils n’auraient pas eu à supporter la houle violente qui les assaillit jusqu’à
l’île du Cap Breton. Innombrables étaient les malades, parmi lesquels, malgré les
soins de Jenny et de Francis, Mr Forsyth et Mr Hudelson continuaient à se faire
remarquer.
Le commandant du Mozik eut pitié de ses passagers si mal en point. Il
s’engagea dans le golfe du Saint-Laurent, pour regagner la haute mer par le détroit
de Belle-Ile, à l’abri du littoral de Terre-Neuve. Il alla ensuite chercher la côte
occidentale du Groënland, en traversant le détroit de Davis dans toute sa largeur.
On eut dès lors une navigation plus calme.
Le cap Confort fut signalé dans la matinée du 7 août. La terre groënlandaise se
termine un peu plus dans l’Est, au cap Farewel, contre lequel viennent se briser
les lames de l’océan Atlantique septentrional. Et avec quelle furie, ils ne le savent
que trop les courageux pêcheurs du banc de Terre-Neuve et de l’Islande!
Par bonheur, il n’était point question de remonter le long de la côte est du
Groënland. Cette côte est à peu près inabordable. Elle n’offre aucun port de
relâche aux bâtiments et les houles de la haute mer la battent de plein fouet. Au
contraire, dans le détroit de Davis, les abris ne manquent pas. Soit au fond des
fjords, soit derrière les îles, on peut aisément trouver un refuge, et, sauf lorsque
les vents du Sud donnent directement, la navigation s’effectue dans des conditions
favorables.
La traversée se continua, en effet, sans que les passagers eussent trop à se
plaindre.
Cette partie de la côte groënlandaise, depuis le cap Farewel jusqu’à l’île
Disko, est généralement bordée par des falaises de roches primitives, d’une
altitude considérable, qui arrêtent les vents du large. Même pendant la période
hivernale, ce littoral est moins obstrué par les glaces que les courants du pôle
amènent de l’océan Boréal.
Ce fut dans ces conditions que le Mozik battit de sa rapide hélice les eaux de la
baie Gilbert. Il vint relâcher quelques heures à Godthaab où le cuisinier du bord
put se procurer du poisson frais en grande quantité. N’est-ce pas, en effet, de la
mer que les peuplades groënlandaises tirent leur principale nourriture? Puis il

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passa successivement à l’ouvert des ports de Holsteinborg et de Christianshaab.
Ces bourgades, dont la seconde se dissimule au fond de la baie Disko, sont
tellement enfermées dans leurs murailles de roches qu’on ne peut en soupçonner
l’existence. Elles constituent d’utiles retraites pour les nombreux pêcheurs qui
sillonnent le détroit de Davis et y pourchassent baleines, narvals, morses et
phoques, en s’élevant parfois jusqu’aux dernières limites de la mer de Baffin.
L’île Disko, que le steamer atteignit dès les premières heures du 9 août, est la
plus importante de toutes celles dont le chapelet s’égrène le long du littoral
groënlandais. Cette île aux falaises basaltiques possède un chef-lieu, Godhavn,
bâti sur sa côte méridionale. Cette station se compose, non de maisons en pierre,
mais de maisons en bois, avec des murs de poutres à peine équarries enduites
d’une épaisse couche de goudron qui s’oppose à la pénétration de l’air. Francis
Gordon et Seth Stanfort, en leur qualité de passagers que n’hypnotisait pas le
météore, furent vivement impressionnés par cette bourgade noirâtre que relevait
çà et là la teinte rouge des toitures et des fenêtres. Que devait être la vie pendant
les hivers de ce climat? On les eût bien étonnés en leur assurant qu’elle était à peu
près celle des familles de Stockholm ou de Copenhague. Certaines maisons, bien
que peu meublées, n’y sont point dépourvues de confortable. Elles ont salon, salle
à manger, bibliothèque même, car la «haute société», si l’on peut s’exprimer de la
sorte, danoise d’origine, n’est pas dépourvue de lettres. L’autorité y est
représentée par un délégué du gouvernement dont le siège est à Upernivik.
C’est dans le port de cette ville que le Mozik, après avoir laissé en arrière l’île
Disko, vint mouiller le 10 août vers six heures du soir.

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Page 206

XVII

DANS LEQUEL LE MERVEILLEUX BOLIDE ET UN PASSAGER DU «MOZIK» RENCONTRENT,

CELUI-CI, UN PASSAGER DE «L’OREGON», ET CELUI-LA, LE GLOBE TERRESTRE.

Groënland signifie «Terre Verte». «Terre Blanche» eût mieux convenu à ce
pays couvert de neiges. Il n’a pu être ainsi baptisé que par une agréable ironie de
son parrain, un certain Erik le Rouge, marin du Xe siècle, qui probablement n’était
pas plus rouge que le Groënland n’est vert. Peut-être, après tout, ce Scandinave
espérait-il décider ses compatriotes à venir coloniser cette verte région
hyperboréenne. Il n’y a guère réussi. Les colons ne se sont point laissé tenter par
ce nom enchanteur, et, actuellement, en y comprenant les indigènes, la population
groënlandaise ne dépasse pas dix mille habitants.
Si jamais pays ne fut point fait pour recevoir un bolide valant cinq mille sept
cent quatre-vingt-huit milliards, c’est bien celui-ci, il faut l’avouer. Cette
réflexion, plus d’un dut se la permettre, dans cette foule de passagers que la
curiosité amenait à Upernivik. Ne lui aurait-il pas été aussi facile, à ce bolide, de
tomber quelques centaines de lieues plus au Sud, à la surface des larges plaines du
Dominion ou de l’Union, où il eût été si aisé de le retrouver?.. Non, c’était une
contrée des plus impraticables et des plus inhospitalières qui allait être le théâtre
de cet événement mémorable!
A vrai dire, il y avait des précédents à invoquer. Des bolides ne sont-ils pas
déjà tombés au Groënland? Dans l’île Disko, Nordenskiold n’a-t-il pas trouvé
trois blocs de fer, pesant chacun vingt-quatre tonnes, très probablement des
météorites, qui figurent actuellement dans le musée de Stockholm?

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UNE FOULE COMPOSÉE D’ÉLÉMENTS TRÈS DIVERS.
(Page 182.)

Très heureusement, si J. B. K. Lowenthal n’avait pas fait erreur, le bolide
devait choir sur une région assez abordable, et au cours de ce mois d’août qui
relève la température au-dessus de la glace. A cette époque de l’année, le sol peut
justifier, par endroits, l’ironique qualification de terre verte donnée à ce morceau
du Nouveau Continent. Dans les jardins poussent quelques légumes et certaines
graminées, alors que, vers l’intérieur, le botaniste ne récolterait que mousses et
lichens. Sur le littoral, des pâturages apparaissent après la fonte des glaces, ce qui
permet d’entretenir un peu de bétail. Certes, on n’y compterait par centaines, ni
les bœufs, ni les vaches, mais il s’y rencontre des poules et des chèvres d’une

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endurance toute rustique, sans oublier les rennes et la nombreuse population des
chiens.
Par exemple, après deux ou trois mois d’été, tout au plus, l’hiver revient avec
ses interminables nuits, ses rudes courants atmosphériques partis des régions
polaires et ses épouvantables blizzards. Sur la carapace qui recouvre le sol, voltige
une sorte de poussière grise, dite poussière de glace, cette cryokonite pleine de
plantes microscopiques dont Nordenskiold recueillit les premiers échantillons.
Mais, de ce que le météore ne dût pas tomber à l’intérieur de la grande terre, il
ne s’ensuivait pas que la possession en fût assurée au Groënland.
Upernivik ne se trouve pas seulement au bord de la mer, c’est la mer qui
l’entoure de toutes parts. C’est une île au milieu d’un nombreux archipel d’îlots
semés le long du littoral, et cette île, qui n’a pas dix lieues de tour, offrait, on en
conviendra, une cible bien étroite au boulet aérien. S’il ne l’atteignait pas avec
une justesse mathématique, il passait à côté du but, et les eaux de la mer de Baffin
se refermeraient sur lui. Or, la mer est profonde en ces parages hyperboréens, et
c’est à mille ou deux mille mètres que la sonde en atteint le fond. Allez donc
repêcher dans cet abîme une masse pesant près de neuf cent mille tonnes.
Une telle éventualité ne laissait pas de préoccuper vivement M. de Schnack
qui avait plus d’une fois confié ses inquiétudes à Seth Stanfort, avec lequel il
s’était lié au cours de la traversée. Mais, contre ce danger, il n’y avait rien à faire,
et l’on ne pouvait que s’en remettre aux calculs du savant J. B. K. Lowenthal.
Ce malheur, que redoutait M. de Schnack, Francis Gordon et Jenny Hudelson
l’eussent au contraire considéré comme la plus heureuse des solutions. Le bolide
disparu, ceux dont leur bonheur dépendait n’auraient plus rien à revendiquer, pas
même l’honneur de lui donner leur nom. Ce serait un grand pas vers la
réconciliation tant désirée.
Cette manière de voir des deux jeunes gens, il est douteux qu’elle fût partagée
par les nombreux passagers du Mozik et de la dizaine d’autres bâtiments de toutes
nations, alors mouillés devant Upernivik. Ceux-là tenaient à voir quelque chose,
puisqu’ils étaient venus pour ça.
Ce n’est pas, en tous cas, la nuit qui s’opposerait à ce que leur désir fût
satisfait. Pendant quatre-vingts jours, dont moitié avant et moitié après le solstice
d’été, le soleil ne se lève ni ne se couche, à cette latitude. On aurait donc les plus
grandes chances d’y voir clair pour rendre visite au météore, si, conformément

Page 209

aux affirmations de J. B. K. Lowenthal, le sort l’amenait aux environs de la
station.
Dès le lendemain de l’arrivée, une foule composée d’éléments très divers se
répandit autour des quelques maisonnettes en bois d’Upernivik, dont la principale
arbore le pavillon blanc à croix rouge du Groënland. Jamais Groënlandais et
Groënlandaises n’avaient vu tant de monde affluer sur leurs lointains rivages.
Des types assez curieux, ces Groënlandais, principalement sur la côte
occidentale. Petits ou de moyenne taille, trapus, vigoureux, courts de jambes,
mains et attaches fines, carnation d’un blanc jaunâtre, figure large et aplatie,
presque sans nez, yeux bruns et légèrement bridés, chevelure noire et rude qui
leur retombe sur la face, ils ressemblent quelque peu à leurs phoques, dont ils ont
la physionomie douce, et aussi la confortable couche de graisse qui les défend
contre le froid. Les vêtements sont les mêmes pour les deux sexes: bottes,
pantalons, «amaout» ou capuche; toutefois les femmes, gracieuses et rieuses dans
la jeunesse, relèvent leurs cheveux en cimier, s’affublent d’étoffes modernes,
s’ornent de rubans multicolores. La mode du tatouage, jadis très en faveur, a
disparu sous l’influence des missionnaires, mais ces peuplades ont conservé un
goût passionné pour le chant et la danse, qui sont leurs uniques distractions. Pour
boisson elles ont de l’eau; pour nourriture, la chair des phoques et de chiens
comestibles, du poisson et des baies d’algues. Triste vie, en somme, que celle des
Groënlandais.
L’arrivée d’un tel nombre d’étrangers à l’île d’Upernivik causa une grande
surprise aux quelques centaines d’indigènes qui habitent l’île, et lorsqu’ils
apprirent la cause de cette affluence, leur surprise ne diminua pas, au contraire. Ils
n’en étaient plus, ces pauvres gens, à ignorer la valeur de l’or. Mais l’aubaine ne
serait pas pour eux. Si les milliards s’abattaient sur leur sol, ils n’iraient point
remplir leurs poches, bien que les poches ne manquent point au vêtement
groënlandais, qui n’est pas celui des Polynésiens, et pour cause. Ils iraient, ces
milliards, s’engouffrer dans les coffres de l’État, d’où, selon l’usage, on ne les
verrait plus jamais sortir. Cependant, ils ne devaient pas se désintéresser de
l’«affaire». Qui sait s’il n’en résulterait tout de même pas quelque bien-être pour
les pauvres citoyens du Groënland?
Quoi qu’il en soit, il commençait à être temps qu’il se produisît, le
dénouement de cette «affaire».
Si d’autres steamers arrivaient encore, le port d’Upernivik ne suffirait plus à
les contenir. D’autre part, le mois d’août s’avançait, et les bâtiments ne pouvaient

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s’attarder bien longtemps sous une latitude si élevée. Septembre, c’est l’hiver,
puisqu’il ramène les glaces des détroits et des canaux du Nord, et la mer de Baffin
ne tarde pas à devenir impraticable. Il faut fuir, il faut s’éloigner de ces parages, il
faut laisser en arrière le cap Farewel, sous peine d’être pris dans les embâcles
pour les sept ou huit mois des rudes hivers de l’océan Arctique.
Pendant les heures de l’attente, les intrépides touristes faisaient de longues
promenades à travers l’île. Son sol rocheux, presque plat, rehaussé seulement de
quelques tumescences dans sa partie médiane, se prête à la marche. Çà et là
s’étendent des plaines où, au-dessus d’un tapis de mousses et d’herbes plus jaunes
que vertes, s’élèvent des arbustes qui ne deviendront jamais des arbres, quelques-
uns de ces bouleaux rabougris qui poussent encore au-dessus du soixante-
douzième parallèle.
Le ciel était généralement brumeux, et le plus souvent de gros nuages bas le
traversaient sous le souffle des brises de l’Est. La température ne dépassait pas dix
degrés au-dessus de zéro. Aussi les passagers étaient-ils heureux de retrouver à
bord de leurs navires un confort que le village n’aurait pu leur offrir et une
nourriture qu’ils n’eussent trouvée ni à Godhavn, ni en aucune autre station du
littoral.
Cinq jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée du Mozik lorsque, dans la matinée
du 16 août, un dernier bâtiment fut signalé au large d’Upernivik. C’était un
steamer, qui se glissait à travers les îles et îlots de l’archipel pour venir prendre
son mouillage. A la corne de sa brigantine flottait le pavillon aux cinquante et une
étoiles des États-Unis d’Amérique.
A n’en pas douter, ce steamer amenait un nouveau lot de curieux sur le théâtre
du grand fait météorologique, des retardataires, qui, d’ailleurs, n’arriveraient point
en retard, puisque le globe d’or gravitait encore dans l’atmosphère.
Vers onze heures du matin, le steamer Oregon laissait tomber son ancre au
milieu de la flottille. Un canot s’en détachait aussitôt et mettait à terre un des
passagers sans doute plus pressé que ses compagnons de voyage.
Ainsi que le bruit s’en répandit sur-le-champ, c’était un des astronomes de
l’observatoire de Boston, un certain M. Wharf, qui se rendit chez le chef du
gouvernement. Celui-ci prévint sans tarder M. de Schnack, et le délégué se rendit
à la maisonnette au toit de laquelle se déployait le drapeau national.
L’anxiété fut grande. Le bolide allait-il, par hasard, fausser compagnie à tout
le monde, et «filer à l’anglaise» vers d’autres parages célestes, selon le vœu de

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Francis Gordon?
On fut bientôt rassuré à cet égard. Le calcul avait conduit J. B. K. Lowenthal à
des conclusions exactes, et c’est uniquement pour assister à la chute du bolide, à
titre de représentant de son chef hiérarchique, que M. Wharf avait entrepris ce
long voyage.
On était au 16 août. Il s’en fallait donc encore de trois fois vingt-quatre heures
que le bolide reposât sur la terre groënlandaise.
«A moins qu’il ne s’en aille par le fond!..» murmurait Francis Gordon, seul,
d’ailleurs, à concevoir cette pensée, et à formuler cette espérance.
Mais que l’affaire dût ou non, avoir ce dénouement, on ne le saurait que dans
trois jours. Trois jours, ce n’est guère et c’est quelquefois beaucoup, tout
particulièrement au Groënland, où il serait osé de prétendre que les plaisirs
pèchent par leur abondance. On s’ennuyait donc, et de contagieux bâillements
désarticulaient les maxillaires de ces touristes désœuvrés.

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Ce steamer amenait un nouveau lot de curieux.
(Page 184.)

L’un de ceux auxquels le temps paraissait le moins long, c’était assurément
Mr Seth Stanfort. Globe trotter déterminé, accourant volontiers où il y avait à voir
quelque chose d’un peu spécial, il était accoutumé à la solitude et savait, comme
on dit, «se tenir compagnie à lui-même».
C’est pourtant à son profit exclusif,—car telle est l’injustice immanente,—que
devait se rompre la fastidieuse monotonie de ces dernières journées d’attente.
Mr Seth Stanfort se promenait sur la plage pour assister au débarquement des
passagers de l’Oregon, lorsqu’il s’arrêta soudain à la vue d’une dame qu’une des

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embarcations déposait sur le sable.
Seth Stanfort, doutant du témoignage de ses yeux, s’approcha, et, d’un ton qui
exprimait la surprise, mais aucun déplaisir:
«Mrs Arcadia Walker, si je ne fais point erreur? dit-il.
—Mr Stanfort! répondit la passagère.
—Je ne m’attendais pas, Mrs Arcadia, à vous revoir sur cette île lointaine.
—Et moi pas davantage, Mr Stanfort.
—Comment vous portez-vous, Mrs Arcadia?
—On ne peut mieux, Mr Stanfort... Et vous-même?
—Très bien, tout à fait bien!
Sans plus de formalités, ils se mirent à causer, comme deux anciennes
connaissances qui viennent de se retrouver par le plus grand des hasards.
Mrs Arcadia Walker de demander tout d’abord en levant la main vers l’espace:
—Il n’est pas encore tombé?
—Non, rassurez-vous; pas encore, mais cela ne saurait tarder.
—Je serai donc là! dit Mrs Arcadia Walker avec une vive satisfaction.
—Comme j’y suis moi-même,» répondit Mr Seth Stanfort.
Décidément c’étaient deux personnes très distinguées, deux personnes du
monde, pour ne pas dire deux anciens amis, qu’un pareil sentiment de curiosité
réunissait sur cette plage d’Upernivik.
Pourquoi, après tout, en aurait-il été autrement? Certes, Mrs Arcadia Walker
n’avait point trouvé en Seth Stanfort son idéal, mais peut-être bien que cet idéal
n’existait pas, puisqu’elle ne l’avait rencontré nulle part. Jamais l’étincelle, qu’on
appelle «coup de foudre» dans les romans, n’avait jailli pour elle, et, à défaut de
cette étincelle légendaire, nul ne s’était emparé de son cœur par la reconnaissance
due à quelque service éclatant. Expérience loyalement faite, le mariage ne s’était
pas trouvé à sa convenance, non plus qu’à celle de Mr Seth Stanfort; mais, tandis
qu’elle éprouvait beaucoup de sympathie pour un homme qui avait eu la
délicatesse de renoncer à être son mari, celui-ci gardait de son ex-femme le

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souvenir d’une personne intelligente, originale, devenue absolument parfaite en
cessant d’être sa femme.
Ils s’étaient séparés sans reproche, sans récrimination. Mr Seth Stanfort avait
voyagé de son côté, Mrs Arcadia du sien. Leur fantaisie les amenait tous deux sur
cette île groënlandaise. Pourquoi auraient-ils affecté de ne pas se connaître? Quoi
de plus vulgaire que de se considérer comme prisonniers des préjugés et des plus
sottes conventions? Ces premiers propos échangés, Mr Seth Stanfort se mit à la
disposition de Mrs Arcadia Walker, qui accepta très volontiers les services de Mr
Seth Stanfort, et il ne fut plus question entre eux que du phénomène
météorologique dont le dénouement était si proche.
A mesure que le temps s’écoulait, un énervement croissant troublait les
curieux réunis sur ce lointain rivage, et plus spécialement les principaux
intéressés, parmi lesquels il faut bien ranger, outre le Groënland, Mr Dean Forsyth
et le docteur Sydney Hudelson, puisqu’ils s’entêtaient à s’attribuer cette qualité.
«Pourvu qu’il tombe bien sur l’île!» pensaient MM. Forsyth et Hudelson.
«Et non à côté!» pensait le chef du gouvernement groënlandais.
«Mais pas sur nos têtes!» ajoutaient en eux-mêmes quelques trembleurs.
Trop près ou trop loin, c’étaient là, en effet, les deux seuls points inquiétants.
Le 16 et le 17 août passèrent sans aucun incident. Par malheur, le temps
devenait mauvais, et la température commençait à baisser sensiblement. Peut-être
cet hiver serait-il précoce. Les montagnes du littoral étaient déjà couvertes de
neige, et, lorsque le vent soufflait de ce côté, il était si âpre, si pénétrant, qu’il
fallait se mettre à l’abri dans les salons des navires. Il n’y aurait donc pas lieu de
séjourner sous de pareilles latitudes, et, leur curiosité satisfaite, les curieux
reprendraient volontiers la route du Sud.
Seuls, peut-être, les deux rivaux, entêtés à faire valoir ce qu’ils appelaient
leurs droits, voudraient demeurer près du trésor. On pouvait s’attendre à tout de la
part de tels enragés, et Francis Gordon, pensant à sa chère Jenny, n’envisageait
pas sans angoisses cette perspective d’un long hivernage.
Dans la nuit du 17 au 18 août, ce fut une véritable tempête qui se déchaîna sur
l’archipel. Vingt heures avant, l’astronome de Boston avait réussi à prendre une
observation du bolide dont la vitesse diminuait sans cesse. Mais, telle était la
violence de la tourmente, que l’on pouvait se demander si elle n’allait point
emporter le bolide.

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Aucune accalmie ne se manifesta dans la journée du 18 août, et les premières
heures de la nuit qui suivit furent tellement troublées que les capitaines des
navires en rade éprouvèrent de graves inquiétudes.
Cependant, vers le milieu de cette nuit du 18 au 19 août, la tempête décrut
notablement. Dès cinq heures du matin, tous les passagers en profitèrent pour se
faire mettre à terre. Ce 19 août, n’était-ce pas la date fixée pour la chute du
bolide?
Il était temps. A sept heures, un coup sourd se fit entendre, si rude que l’île en
trembla sur sa base...
Quelques instants plus tard, un indigène accourait à la maison occupée par M.
de Schnack. Il apportait la grande nouvelle...
Le bolide était tombé sur la pointe nord-ouest de l’île d’Upernivik.

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Page 217

XVIII

OÙ, POUR ATTEINDRE LE BOLIDE, M. DE SCHNACK ET SES NOMBREUX COMPLICES

COMMETTENT LES CRIMES D’ESCALADE ET D’EFFRACTION.

Aussitôt, ce fut une ruée.
En un instant répandue, la nouvelle révolutionna les touristes et la population
groënlandaise, les navires en rade furent abandonnés de leurs équipages, et un
véritable torrent humain s’élança dans la direction indiquée par le messager
indigène.
Si l’attention de tous n’avait pas été ainsi confisquée au profit exclusif du
météore, on aurait pu remarquer, à cet instant précis, un fait difficilement
explicable. Comme obéissant à quelque mystérieux signal, un des bâtiments
mouillés dans la baie, un steamer dont la cheminée vomissait la fumée depuis
l’aube, leva l’ancre et se dirigea vers la haute mer à toute vapeur. C’était un navire
aux formes allongées, un fin marcheur selon toute vraisemblance. En quelques
minutes, il eut disparu derrière la falaise.
Une telle conduite avait de quoi surprendre. Pourquoi être venu jusqu’à
Upernivik, pour le quitter juste au moment où il y avait quelque chose à voir?
Mais personne, tant la hâte générale était grande, ne s’aperçut de ce départ,
pourtant assez singulier.
Aller le plus vite possible, telle était l’unique préoccupation de cette foule où
l’on comptait quelques femmes et même des enfants. On s’avançait en désordre,
se poussant, se bousculant. Cependant, il en était un, au moins, qui avait conservé
tout son calme. En sa qualité de globe-trotter chevronné que rien ne saurait plus
émouvoir, Mr Seth Stanfort gardait, au milieu du trouble de tous, son
dilettantisme un peu dédaigneux. Même—était-ce pur raffinement de politesse ou
tout autre sentiment?—il avait commencé par tourner franchement le dos à la
direction suivie par ses compagnons pour se porter à la rencontre de Mrs Arcadia
Walker et lui offrir sa compagnie. Après tout, n’était-il pas naturel, étant données
leurs relations d’amitié, qu’ils allassent ensemble à la découverte du bolide?

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«Enfin, il est tombé, Mr Stanfort! tels furent les premiers mots de Mrs Arcadia
Walker.
—Enfin, il est tombé!» répondit Mr Seth Stanfort.
«Enfin, il est tombé!» avait répété et répétait encore toute cette foule, en se
dirigeant vers la pointe nord-ouest de l’île.
Cinq personnes avaient toutefois réussi à se maintenir en avant des autres.
C’était d’abord M. Ewald de Schnack, délégué du Groënland à la Conférence
Internationale, auquel les plus impatients avaient courtoisement cédé le pas.
Dans l’espace ainsi devenu libre, deux touristes s’étaient aussitôt insinués, et
MM. Dean Forsyth et Hudelson marchaient maintenant en tête, fidèlement
accompagnés de Francis et de Jenny. Les jeunes gens continuaient à intervertir
leurs rôles naturels, comme ils l’avaient fait à bord du Mozik, Jenny s’empressait
près de Mr Dean Forsyth, tandis que Francis Gordon entourait de soins le docteur
Sydney Hudelson. Leur sollicitude n’était pas toujours très bien accueillie, il faut
le reconnaître, mais, cette fois, les deux rivaux étaient si profondément troublés,
qu’ils n’avaient même pas remarqué leur présence réciproque. Il ne pouvait donc
être question de protester contre la malice des deux jeunes gens, qui marchaient
entre eux, côte à côte.
«Le délégué va être le premier à prendre possession du bolide, maugréa Mr
Forsyth.
—Et à mettre la main dessus, ajouta le docteur Hudelson, croyant répondre à
Francis Gordon.
—Mais cela ne m’empêchera pas de faire valoir mes droits! proclama Mr
Dean Forsyth, à l’adresse de Jenny.
—Non, certes! approuva Mr Sydney Hudelson, qui pensait aux siens.
A l’extrême satisfaction de la fille de l’un et du neveu de l’autre, il semblait
vraiment que les deux adversaires, oubliant leurs rancunes personnelles, fissent
masse de leurs deux haines contre l’ennemi commun.
Par suite d’un heureux concours de circonstances, l’état atmosphérique s’était
entièrement modifié. La tourmente avait cessé, à mesure que le vent retombait
vers le Sud. Si le soleil ne s’élevait encore que de quelques degrés au-dessus de
l’horizon, du moins brillait-il à travers les derniers nuages amincis par son
rayonnement. Plus de pluie, plus de rafales, un temps clair, un espace tranquille,

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une température qui se tenait entre huit et neuf degrés au-dessus du zéro
centigrade.
De la station à la pointe, on pouvait compter une grande lieue qu’il fallait
franchir à pied. Ce n’est pas Upernivik qui aurait pu fournir un véhicule
quelconque. Du reste, la marche était facile sur un sol assez plat, de nature
rocheuse, dont le relief ne s’accusait sérieusement qu’au centre et au voisinage du
littoral, où s’élevaient quelques hautes falaises.
C’était précisément au delà de ces falaises que le bolide était tombé. De la
station, on ne pouvait l’apercevoir.
L’indigène qui, le premier, avait apporté la grande nouvelle, servait de guide.
Il était suivi de près par M. de Schnack, MM. Forsyth et Hudelson, Jenny et
Francis, suivis eux-mêmes d’Omicron, de l’astronome de Boston et de tout le
troupeau des touristes.
Un peu en arrière, Mr Seth Stanfort cheminait à côté de Mrs Arcadia Walker.
Les deux ex-époux n’étaient pas sans connaître la rupture devenue légendaire des
deux familles, et les confidences de Francis, avec lequel, pendant la traversée, Mr
Seth Stanfort avait noué quelques relations, avaient mis celui-ci au courant des
conséquences de cette rupture.
«Cela s’arrangera, pronostiqua Mrs Arcadia Walker, quand elle fut renseignée
à son tour.
—C’est à souhaiter, approuva Mr Seth Stanfort.
—Certes! dit Mrs Arcadia, et tout n’en ira après que mieux. Voyez-vous, Mr
Stanfort, un peu de difficultés, d’inquiétudes, ne messied pas avant le mariage.
Des unions trop facilement faites risquent de se défaire de même!.. N’est-ce pas
votre avis?
—Tout à fait, Mrs Arcadia. Ainsi, nous, notre exemple est probant. En cinq
minutes... à cheval... le temps de rendre la main...
—Pour la rendre de nouveau six semaines après,—mais à nous-mêmes et
réciproquement, cette fois! interrompit en souriant Mrs Arcadia Walker. Eh bien!
Francis Gordon et miss Jenny Hudelson, pour ne point se marier à cheval, n’en
seront que plus sûrs d’atteindre le bonheur.»
Inutile de dire que, au milieu de cette foule de curieux, Mr Seth Stanfort et
Mrs Arcadia Walker devaient être les seuls, si on en excepte les deux jeunes

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fiancés, à ne point se préoccuper en ce moment du météore, à n’en point parler, à
philosopher, comme l’eût probablement fait Mr John Proth, dont les quelques
mots qu’ils venaient de prononcer évoquaient pour eux le visage plein de fine
bonhomie.
On allait d’un bon pas sur un plateau semé de maigres arbustes, d’où
s’échappaient nombre d’oiseaux plus troublés qu’ils ne l’avaient jamais été aux
environs d’Upernivik. En une demi-heure, trois quarts de lieue furent enlevés. Un
millier de mètres restaient à franchir pour atteindre le bolide qui se dérobait aux
regards derrière un mouvement de la falaise. C’est là qu’on le trouverait, d’après
le guide groënlandais, et cet indigène ne pouvait se tromper. Pendant qu’il
travaillait la terre, il avait parfaitement vu la lueur fulgurante du météore, et il
avait entendu le bruit de la chute, que bien d’autres, quoique de plus loin, avaient
entendu aussi.
Une circonstance, paradoxale dans cette région, obligea les touristes à se
reposer un instant. Il faisait chaud. Oui, si incroyable que cela pût paraître, on
s’épongeait le front, comme si l’on se fût trouvé sous une latitude plus tempérée.
Était-ce donc leur course rapide qui infligeait à tous ces curieux ce
commencement de liquéfaction? Elle y contribuait sans doute, mais la
température de l’air, cela n’était pas contestable, tendait aussi à remonter. En cet
endroit, voisin de la pointe nord-ouest de l’île, le thermomètre eût certainement
marqué plusieurs degrés de différence avec la station d’Upernivik. Il semblait
même que la chaleur s’accusât plus vivement à mesure que l’on approchait du but.
«L’arrivée du bolide aurait-elle modifié le climat de l’archipel? demanda en
riant Mr Stanfort.
—Ce serait fort heureux pour les Groënlandais! répondit sur le même ton Mrs
Arcadia.

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«PROPRIÉTÉ PRIVÉE. DÉFENSE D’ENTRER.»
(Page 195.)

—Il est probable que le bloc d’or, échauffé par son frottement sur les couches
atmosphériques, est encore à l’état incandescent, expliqua l’astronome de Boston,
et que sa chaleur rayonnante se fait sentir jusqu’ici.
—Bon! s’écria Mr Seth Stanfort, est-ce qu’il nous faudra attendre qu’il se
refroidisse?
—Son refroidissement eût été bien plus rapide s’il fût tombé en dehors de l’île
au lieu de tomber dessus,» fit observer pour lui-même Francis Gordon, revenant à
son opinion favorite.

Page 222

Lui aussi, il avait chaud, mais il n’était pas le seul. M. de Schnack, M. Wharf,
transpiraient à son exemple, et de même toute la foule, et tous les Groënlandais
qui ne s’étaient jamais vus à pareille fête.
Après avoir soufflé un bon moment, on se remit en route. Encore cinq cents
mètres et, au détour de la falaise, le météore apparaîtrait dans toute son
éblouissante splendeur.
Malheureusement, au bout de deux cents pas, M. de Schnack, qui marchait en
tête, dut s’arrêter de nouveau, et derrière lui, MM. Forsyth et Hudelson, et derrière
ceux-ci, toute la foule, furent obligés d’en faire autant. Ce n’était pas la chaleur
qui les obligeait à cette seconde halte, mais bien un obstacle inattendu, le plus
inattendu des obstacles qu’il eût été possible de prévoir en un semblable pays.
Faite de pieux traversés par trois lignes de fil de fer, une clôture,
s’infléchissant en interminable courbe, allait à droite et à gauche aboutir au littoral
et barrait le passage de tous côtés. De place en place, des pieux plus élevés que les
autres supportaient des écriteaux sur lesquels, en anglais, en français et en danois
la même inscription était répétée. M. de Schnack, qui avait précisément en face de
lui un de ces écriteaux, y lisait avec stupéfaction: «Propriété privée. Défense
d’entrer.»
Une propriété privée dans ces lointains parages, voilà qui n’était pas ordinaire!
Sur les côtes ensoleillées de la Méditerranée ou sur celles plus brumeuses de
l’Océan, les villégiatures se comprennent. Mais sur les rivages de l’océan
Glacial!.. Que pouvait bien faire de ce domaine aride et rocailleux son original
propriétaire?
En tout cas, ce n’était pas l’affaire de M. de Schnack. Absurde ou non, une
propriété privée lui barrait la route, et cet obstacle tout moral avait brisé net son
élan. Un délégué officiel est naturellement respectueux des principes sur lesquels
reposent les sociétés civilisées, et l’inviolabilité du domicile privé est un axiome
universellement proclamé.
Cet axiome, le propriétaire avait d’ailleurs pris soin de le rappeler à ceux qui
auraient pu être tentés de l’oublier. «Défense d’entrer», signifiait formellement en
trois langues la théorie des écriteaux.
M. de Schnack était perplexe. Demeurer là lui semblait bien cruel. Mais,
d’autre part, violer la propriété d’autrui, au mépris de toutes lois divines et
humaines!..

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Des murmures, grossissant de minute en minute, se firent entendre en queue
de la colonne et se propagèrent en peu d’instants jusqu’à la tête. Les derniers
rangs, ignorants de la cause qui les motivait, protestaient de toute la force de leur
impatience contre cet arrêt. Mis au courant de l’incident, ils ne se tinrent pas pour
satisfaits, et, leur mécontentement gagnant de proche en proche, ce fut bientôt un
infernal vacarme au milieu duquel tout le monde parlait à la fois.
Allait-on s’éterniser devant cette clôture? Après avoir fait des milliers de
milles pour arriver jusque-là, allait-on se laisser bêtement arrêter par un méchant
bout de fil de fer? Le propriétaire du terrain ne pouvait avoir la folle prétention
d’être aussi celui du météore. Il n’avait donc aucune raison de refuser le passage.
Et, d’ailleurs, s’il le refusait, c’était bien simple, il n’y avait qu’à le prendre.
M. de Schnack fut-il ébranlé par ce flot d’arguments violents? Toujours est-il
que ses principes fléchirent. Précisément en face de lui, retenue par une simple
ficelle, une petite porte existait dans la clôture. A l’aide d’un canif, M. de Schnack
coupa cette ficelle, et, sans réfléchir que cette véritable effraction le transformait
en un vulgaire cambrioleur, il pénétra sur le territoire interdit.
Les uns par la porte, les autres enjambant les fils de fer, le reste de la foule s’y
engouffra à sa suite. En quelques instants plus de trois mille personnes eurent
envahi la «propriété privée». Foule agitée, bruyante, qui commentait vivement cet
incident inattendu.
Mais le silence s’établit tout à coup comme par enchantement.
A cent mètres de la clôture, une petite cabane en planches, cachée jusque-là
par un repli du terrain, s’était révélée brusquement, et la porte de cette misérable
masure venait de s’ouvrir, encadrant un personnage du plus étrange aspect. Ce
personnage interpellait les envahisseurs.
«Eh, là-bas! criait-il en français d’une voix rocailleuse, ne vous gênez pas.
Faites comme chez vous!»
M. de Schnack comprenait le français. C’est pourquoi M. de Schnack s’arrêta
sur place, et, derrière lui, s’arrêtèrent pareillement les touristes, qui, d’un même
mouvement, tournèrent à la fois vers l’insolite interpellateur leurs trois mille
visages intrigués.

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XIX

DANS LEQUEL ZÉPHYRIN XIRDAL ÉPROUVE POUR LE BOLIDE UNE AVERSION CROISSANTE,

ET CE QUI S’ENSUIT.

Si Zéphyrin Xirdal avait été seul, serait-il parvenu sans anicroche à
destination? C’est possible, car tout arrive. On eût cependant fait montre de
prudence en pariant pour la négative.
Quoi qu’il en soit, l’occasion avait manqué d’engager des paris à ce sujet,
puisque sa bonne étoile l’avait mis sous la sauvegarde d’un Mentor, dont l’esprit
pratique neutralisait la fantaisie outrancière de cet original. Zéphyrin Xirdal
ignora donc les difficultés d’un voyage, à tout prendre assez compliqué, mais que
M. Robert Lecœur avait réussi à rendre plus simple qu’une promenade dans les
environs.
Au Havre, où l’express les avait amenés en quelques heures, les deux
voyageurs furent accueillis avec empressement à bord d’un superbe steamer, qui
largua aussitôt ses amarres et gagna la haute mer sans attendre d’autres passagers.
L’Atlantic, en effet, n’était pas un paquebot, mais bien un yacht de cinq à six
cents tonneaux affrété par M. Robert Lecœur et à leur disposition exclusive. En
raison de l’importance des intérêts engagés, le banquier avait jugé utile de
posséder un moyen de communiquer à son gré avec l’univers civilisé. Les
énormes bénéfices déjà encaissés par lui dans sa spéculation sur les mines d’or lui
permettant, d’autre part, les plus princières audaces, il s’était assuré la jouissance
de ce navire, choisi entre cent autres en Angleterre.
L’Atlantic, fantaisie d’un lord multimillionnaire, avait été construit en vue des
plus grandes vitesses. De formes fines et allongées, il pouvait, sous l’impulsion
des quatre mille chevaux de ses machines, atteindre et même dépasser vingt
nœuds. Le choix de M. Lecœur avait été dicté par cette particularité, qui, le cas
échéant, serait d’un précieux avantage.
Zéphyrin Xirdal ne manifesta aucune surprise d’avoir ainsi un navire à ses
ordres. Peut-être, il est vrai, ne s’aperçut-il pas de ce détail. En tout cas, il franchit

Page 226

la coupée et s’installa dans sa cabine sans formuler la plus petite observation.
La distance entre le Havre et Upernivik est d’environ huit cents lieues
marines, que l’Atlantic, en marchant à pleine puissance, eût été capable de
franchir en six jours. Mais M. Lecœur, n’étant nullement pressé, consacra une
douzaine de jours à cette traversée, et l’on arriva seulement dans la soirée du 18
juillet devant la station d’Upernivik.
Pendant ces douze jours, c’est à peine si Zéphyrin Xirdal desserra les dents.
Au cours des repas qui les réunissaient nécessairement, M. Lecœur s’efforça à
vingt reprises de mettre la conversation sur le but de leur voyage; il ne put jamais
obtenir de réponse. Il avait beau lui parler du météore, son filleul paraissait ne
plus s’en souvenir, et aucune lueur d’intelligence ne s’allumait dans son regard
atone.
Xirdal, pour l’instant, regardait «en dedans» et poursuivait la solution d’autres
problèmes. Lesquels? Il n’en a pas fait confidence. Mais ils devaient, en quelque
manière, avoir la mer pour objet, car, soit à l’avant, soit à l’arrière du bâtiment,
Xirdal passait ses journées à regarder les flots. Peut-être n’est-il pas trop
audacieux de supposer qu’il poursuivait mentalement ses recherches sur le
phénomène de la tension superficielle, dont il avait précédemment touché un mot
à une série de passants, en croyant parler à son ami Marcel Leroux. Peut-être
même les déductions qu’il fit alors ne furent-elles pas étrangères à quelques-unes
de ces merveilleuses inventions dont il devait plus tard étonner le monde.
Le lendemain de l’arrivée à Upernivik, M. Lecœur, qui commençait à
désespérer, voulut essayer de réveiller l’attention de son filleul, en lui mettant
sous les yeux sa machine dépouillée de son enveloppe protectrice. Il avait calculé
juste, et le moyen fut radical. En apercevant sa machine, Zéphyrin Xirdal se
secoua comme au sortir d’un rêve et promena autour de lui un regard où se
lisaient la fermeté et la lucidité des grands jours.
«Où sommes-nous? demanda-t-il.
—A Upernivik, répondit M. Lecœur.
—Et mon terrain?
—Nous y allons de ce pas.»
Ce n’était pas tout à fait exact. Auparavant, il fallut passer chez M. Biarn
Haldorsen, chef de l’Inspectorat du Nord, dont on trouva facilement la demeure
reconnaissable au drapeau qui la surmontait. Les formules de politesse échangées,

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on entama les affaires sérieuses par le canal d’un interprète, dont M. Lecœur
s’était prudemment assuré le concours.
Une première difficulté se présenta tout de suite. Non pas que M. Biarn
Haldorsen eût la velléité de contester les titres de propriété qui lui étaient soumis;
mais leur interprétation n’était pas évidente. Aux termes de ces titres très réguliers
et revêtus de toutes les signatures et de tous les sceaux officiels désirables, le
gouvernement groënlandais, représenté par son agent diplomatique à Copenhague,
cédait à M. Zéphyrin Xirdal une surface de neuf kilomètres carrés délimitée par
quatre côtés égaux de trois kilomètres chacun, orientés selon les points cardinaux
et se coupant à angles droits à semblable distance d’un point central situé par 72°
53' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest, le tout au prix de cinq
cents kroners le kilomètre carré, soit un peu plus de six mille francs au total.
M. Biarn Haldorsen ne demandait qu’à s’incliner, mais encore fallait-il
connaître l’emplacement du point central. Certes, il n’était pas sans avoir entendu
parler de latitude et de longitude, et il n’ignorait pas que de telles choses
existassent. Par exemple, à cela se bornait le savoir de M. Biarn Haldorsen. Que la
latitude fût un animal ou un végétal, la longitude un minéral ou un objet
d’ameublement, cela lui paraissait également plausible et il se gardait de toute
préférence.
Zéphyrin Xirdal compléta en quelques mots les connaissances
cosmographiques du chef de l’Inspectorat du Nord et rectifia ce qu’elles avaient
d’erroné. Il offrit ensuite de procéder lui-même, à l’aide des instruments de
l’Atlantic, aux observations et aux calculs nécessaires. Le capitaine d’un navire
danois actuellement en rade pourrait d’ailleurs en contrôler les résultats, afin de
rassurer pleinement Son Excellence M. Biarn Haldorsen.
Il fut ainsi décidé.
En deux jours, Zéphyrin Xirdal eut terminé son travail, dont le capitaine
danois ne put que confirmer la méticuleuse exactitude, et c’est alors que se
présenta la seconde difficulté.
Le point de la surface terrestre ayant comme coordonnée 72° 51' 30" de
latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest, était situé en pleine mer, à deux
cent cinquante mètres environ dans le nord de l’île d’Upernivik!
M. Lecœur, atterré par cette découverte, s’emporta en véhémentes
récriminations. Qu’allait-on faire? Ainsi donc, on serait venu jusque dans ces
contrées perdues pour voir bêtement le bolide se payer une pleine eau! Avait-on

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idée d’une pareille légèreté! Comment Zéphyrin Xirdal—un savant!—avait-il pu
commettre une erreur aussi grossière?
L’explication de cette erreur était des plus simples. Que le mot «Upernivik»
désignât, non seulement une agglomération, mais aussi une île, Zéphyrin Xirdal
ne le savait pas, voilà tout. Après avoir déterminé, au point de vue mathématique,
le lieu de chute du bolide, il s’en était fié à une méchante carte extraite d’un petit
atlas scolaire, carte qu’il tira de l’une de ses nombreuses poches et qu’il mit sous
les yeux du banquier irrité. Cette carte indiquait bien que le point du globe situé
par 73° 51' 30" de latitude nord et par 55° 35' 18" de longitude ouest était proche
de la bourgade d’Upernivik, mais elle négligeait d’indiquer que cette bourgade,
audacieusement figurée assez avant dans les terres, était au contraire située sur
l’île du même nom, en bordure immédiate de la mer. Zéphyrin Xirdal, sans
chercher plus loin, avait cru sur parole cette carte un peu trop approximative.
Puisse ceci servir de leçon! Puissent les lecteurs de ce récit s’adonner à l’étude
de la géographie, et ne pas oublier qu’Upernivik est une île! Cela pourra leur être
utile, le jour où ils auront à recueillir un bolide de cinq mille sept cent quatre-
vingt-huit milliards!
Par contre, cela n’arrangera pas les choses en ce qui concerne celui de
Whaston.
Si du moins le terrain avait pu être tracé plus au Sud, cette tricherie aurait été
encore favorable, dans le cas d’une déviation du météore. Mais, Zéphyrin Xirdal
ayant commis l’imprudence de compléter l’éducation de Son Excellence M. Biarn
Haldorsen et d’accepter un contrôle devenu bien gênant, ce modeste truquage
n’était même plus possible. Il fallait, coûte que coûte, accepter la situation telle
quelle et prendre livraison du terrain acheté partie en surface aquatique et partie
en surface terrestre.
La limite sud de cette seconde fraction, la plus intéressante des deux, se
trouva, en dernière analyse, portée à douze cent cinquante et un mètres du rivage
septentrional d’Upernivik, et sa longueur de trois kilomètres excédant la largeur
de l’île en cet endroit, il en résulta que les limites est et ouest auraient dû être
tracées en plein Océan. Zéphyrin Xirdal reçut donc effectivement un peu plus de
deux cent soixante-douze hectares, au lieu de neuf kilomètres carrés achetés et
payés, ce qui rendait infiniment moins avantageuse cette opération immobilière.
C’était une mauvaise affaire.
Au point de vue spécial de la chute du bolide, elle devenait même exécrable.
Le point visé avec trop d’adresse par Zéphyrin Xirdal était en mer! Certes, il avait

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admis la possibilité d’une déviation, puisqu’il s’était «donné de l’air» sur quinze
cents mètres dans tous les sens autour de ce point. Mais de quel côté se produirait-
elle? Voilà ce qu’il ignorait. S’il pouvait évidemment se faire que le météore
tombât dans la portion restreinte qui demeurait en sa possession, le contraire
n’aurait rien de surprenant. De là, grande perplexité de M. Lecœur.
«Que vas-tu faire maintenant? demanda-t-il à son filleul.
Celui-ci leva les bras au ciel en signe d’ignorance.
—Il faut agir pourtant, reprit son parrain d’un ton courroucé. Il faut que tu
nous sortes de cette impasse.
Zéphyrin Xirdal réfléchit un instant.
—La première chose à faire, dit-il enfin, c’est de clore le terrain et d’y
construire une baraque suffisante pour nous loger. J’aviserai ensuite.»
M. Lecœur se mit à l’œuvre. En huit jours, les marins de l’Atlantic, aidés de
quelques Groënlandais attirés par la haute paye offerte, eurent élevé une clôture
en fils de fer dont les deux extrémités allaient plonger dans la mer, et construit
une cabane en planches qui fut sommairement meublée des objets les plus
indispensables.
Le 26 juillet, trois semaines avant le jour où devait s’effectuer la chute du
bolide, Zéphyrin Xirdal se mit au travail. Après avoir pris quelques observations
du météore dans les hautes zones de l’atmosphère, il s’envola dans les hautes
zones des mathématiques. Ses nouveaux calculs ne purent que prouver la
perfection de ses calculs antérieurs. Aucune erreur n’avait été commise. Aucune
déviation ne s’était produite. Le bolide tomberait exactement à l’endroit prévu,
soit par 72° 51' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest.
«Dans la mer, par conséquent, conclut M. Lecœur, en dissimulant mal sa
fureur.
—Dans la mer, évidemment, dit avec sérénité Xirdal, qui, en vrai
mathématicien, n’éprouvait d’autre sentiment qu’une grande satisfaction, en
constatant la précision supérieure de ses calculs.
Mais presque aussitôt l’autre face de la question lui apparut.
—Diable!.. fit-il en changeant de ton et en regardant son parrain d’un air
indécis.

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Celui-ci se contraignit au calme.
—Voyons, Zéphyrin, reprit-il en adoptant le ton bonhomme qui convient avec
les enfants, nous n’allons pas rester les bras croisés, je présume. Une gaffe a été
commise; il faut la réparer. Puisque tu as été capable d’aller chercher le bolide en
plein ciel, c’est un jeu pour toi de lui faire subir une déviation de quelques
centaines de mètres.
—Vous croyez ça, vous! répondit Zéphyrin Xirdal en secouant la tête. Quand
j’agissais sur le météore, il était à quatre cents kilomètres. A cette distance,
l’attraction terrestre s’exerçait dans une mesure telle que la quantité d’énergie que
je projetais sur une de ses faces était capable de provoquer une rupture d’équilibre
appréciable. Il n’en est plus ainsi, à présent. Le bolide est plus près, et l’attraction
terrestre le sollicite avec tant de force qu’un peu plus un peu moins n’y changera
pas grand’chose. D’autre part, si la vitesse absolue du bolide a diminué, sa vitesse
angulaire a beaucoup augmenté. Il passe maintenant comme l’éclair dans la
position la plus favorable et l’on n’a guère le temps d’agir sur lui.
—Alors, tu ne peux rien? insista M. Lecœur en se mordant les lèvres pour ne
pas éclater.
—Je n’ai pas dit ça, rectifia Zéphyrin Xirdal. Mais la chose est difficile. On
peut essayer, cependant, bien entendu.»
Il l’essaya, en effet, et avec tant d’obstination que, le 17 août, il considéra
comme certain le succès de sa tentative. Le bolide définitivement dévié tomberait
en plein sur la terre ferme, à une cinquantaine de mètres du rivage, distance
suffisante pour écarter tout danger.
Malheureusement, pendant les jours qui suivirent, cette violente tempête qui
secoua si fort les navires en rade d’Upernivik balaya toute la surface de la terre, et
Xirdal redouta à bon droit que la trajectoire du bolide ne fût modifiée par un aussi
furieux déplacement de l’air.
Cette tempête, on le sait, se calma dans la nuit du 18 au 19, mais les habitants
de la cabane ne profitèrent pas de ce répit que leur laissaient les éléments
déchaînés. L’attente de l’événement ne leur permit pas de prendre une minute de
repos. Après avoir assisté au coucher du soleil, un peu après dix heures et demie
du soir, ils virent l’astre du jour se lever moins de trois heures plus tard, dans un
ciel presque entièrement dégagé de nuages.

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La chute se produisit juste à l’heure annoncée par Zéphyrin Xirdal. A six
heures cinquante-sept minutes trente-cinq secondes, une lueur fulgurante déchira
l’espace dans la région du Nord, aveuglant à demi M. Lecœur et son filleul, qui,
depuis une heure, surveillaient l’horizon du pas de leur porte. Presque en même
temps, on entendit un bruit sourd, et la terre trembla sous un choc formidable. Le
météore était tombé.
Quand Zéphyrin Xirdal et M. Lecœur eurent retrouvé l’usage de la vue, ce
qu’ils aperçurent tout d’abord, ce fut le bloc d’or à cinq cents mètres de distance.
«Il brûle, balbutia M. Lecœur en proie à une forte émotion.
—Oui,» répondit Zéphyrin Xirdal, incapable d’articuler autre chose que ce
bref monosyllabe.
Peu à peu, cependant, ils retrouvèrent le calme et se rendirent un compte plus
exact de ce qu’ils voyaient.
Le bolide était bien, en effet, à l’état incandescent. Sa température devait
dépasser mille degrés et être voisine du point de fusion. Sa composition de nature
poreuse se révélait nettement, et c’est justement que l’observatoire de Greenwich
l’avait comparé à une éponge. Traversant la surface, dont le refroidissement dû au
rayonnement assombrissait la teinte, une infinité de canaux permettaient au regard
de pénétrer dans l’intérieur, où le métal était porté au rouge vif. Divisés, croisés,
recourbés en mille méandres, ces canaux formaient un nombre immense
d’alvéoles, d’où l’air surchauffé s’échappait en sifflant.
Bien que le bolide eût été fortement aplati dans sa chute vertigineuse, sa forme
sphérique se discernait encore. La partie supérieure demeurait assez régulièrement
arrondie, tandis que la base disloquée, écrasée, épousait intimement les
irrégularités du sol.
«Mais... il va glisser dans la mer! s’écria M. Lecœur au bout de quelques
instants.
Son filleul garda le silence.
—Tu avais annoncé qu’il tomberait à cinquante mètres du bord!
Il en est à dix, car il faut tenir compte de son demi-diamètre.
—Dix ne sont pas cinquante.
—Il aura été dévié par la tempête.»

Page 232

Les deux interlocuteurs n’échangèrent pas d’autres paroles et contemplèrent la
sphère d’or en silence.
En vérité, M. Lecœur n’avait pas tort d’éprouver une certaine inquiétude. Le
bolide était tombé à dix mètres de l’extrême arête de la falaise, sur le sol déclive
qui réunissait cette arête au reste de l’île. Son rayon étant de cinquante-cinq
mètres, ainsi que l’Observatoire de Greenwich avait eu raison de l’affirmer, il se
trouvait en surplomb de quarante-cinq mètres au-dessus du vide. L’énorme masse
de métal, déjà amollie par la chaleur, et ainsi projetée en porte-à-faux, avait pour
ainsi dire coulé le long de la falaise verticale et pendait lamentablement jusqu’à
peu de distance de la surface de la mer. Mais l’autre partie, littéralement imprimée
dans le roc, retenait l’ensemble au-dessus de l’océan.
Assurément, puisqu’il ne tombait pas, c’est qu’il était en équilibre. Toutefois
cet équilibre paraissait bien instable et on comprenait que la moindre impulsion
aurait suffi à précipiter dans l’abîme le fabuleux trésor. Une fois lancé sur la
pente, rien au monde ne serait capable de l’arrêter, et il glisserait alors
invinciblement dans la mer qui se refermerait sur lui.
Raison de plus de se hâter, pensa soudain M. Lecœur, en reprenant conscience
de lui-même. C’était folie de gâcher ainsi son temps dans une sotte contemplation,
au grand dommage de ses intérêts.
Passant, sans perdre une minute de plus, derrière la maisonnette, il hissa le
drapeau français au sommet d’un mât assez élevé pour être aperçu des vaisseaux
mouillés devant Upernivik. On sait déjà que ce signal devait être vu et compris.
L’Atlantic avait aussitôt pris la mer, en route pour le poste télégraphique le plus
proche, d’où s’élancerait, à l’adresse de la Banque Robert Lecœur, rue Drouot, à
Paris, une dépêche rédigée en langage clair: «Bolide tombé. Vendez.»
A Paris, on s’empresserait d’exécuter cet ordre, et cela vaudrait encore un
immense bénéfice à M. Lecœur, qui jouait à coup sûr. Quand la chute serait
connue, nul doute que les mines ne subissent un dernier effondrement. M. Lecœur
se rachèterait alors dans d’excellentes conditions. Allons! l’affaire avait du bon,
quoi qu’il pût arriver, et M. Lecœur ne pouvait manquer d’encaisser un nombre
respectable de millions.
Zéphyrin Xirdal insensible à ces intérêts vulgaires, était resté plongé dans sa
contemplation, quand un grand bruit de voix vint frapper son oreille. En se
retournant, il aperçut la foule des touristes, qui, M. de Schnack à leur tête,
s’étaient enhardis à pénétrer sur son domaine. Voilà qui était intolérable, par

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exemple! Xirdal, qui avait acquis un terrain pour être maître chez lui, fut outré
d’un tel sans-gêne.
D’un pas rapide, il se porta au-devant des indiscrets envahisseurs.
Le délégué du Groënland lui épargna la moitié du chemin.
«Comment se fait-il, Monsieur, dit Xirdal en l’abordant, que vous soyez entré
chez moi? N’avez-vous pas vu les écriteaux?
—Pardonnez-moi, Monsieur, répondit poliment M. de Schnack, nous les
avons parfaitement vus, mais nous avons pensé qu’on était excusable
d’enfreindre, en raison de circonstances si exceptionnelles, les règles
généralement admises.
—Circonstances exceptionnelles?.. demanda Xirdal avec candeur. Quelles
circonstances exceptionnelles?
L’attitude de M. de Schnack exprima à bon droit quelque surprise.
—Quelles circonstances exceptionnelles?.. répéta-t-il. Sera-ce donc à moi de
vous apprendre, Monsieur, que le bolide de Whaston vient de tomber sur cette île?
—Je le sais parfaitement, déclara Xirdal. Mais il n’y a rien d’exceptionnel là-
dedans. C’est un fait très banal que la chute d’un bolide.
—Pas quand il est en or.
—En or ou en autre chose, un bolide, c’est un bolide.
—Ce n’est pas l’avis de ces messieurs ni de ces dames, répliqua M. de
Schnack, en montrant la foule des touristes dont la grande majorité ne comprenait
pas un mot à ce dialogue. Tout ce monde n’est ici que pour assister à la chute du
bolide de Whaston. Avouez qu’il aurait été dur, après un pareil voyage, d’être
arrêté par une barrière de fils de fer.
—Il est vrai, reconnut Xirdal disposé à la conciliation.
Les choses étaient ainsi en bonne voie, quand M. de Schnack commit
l’imprudence d’ajouter:
—En ce qui me concerne, je pouvais d’autant moins me laisser arrêter par
votre barrière, qu’elle s’opposait à l’accomplissement de la mission officielle dont
je suis investi.

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—Mission qui consiste?
—A prendre possession du bolide au nom du Groënland, dont je suis ici le
représentant.
Xirdal avait sursauté.
—Prendre possession du bolide!.. s’écria-t-il. Mais vous êtes fou, mon bon
Monsieur!
—Je ne vois pas pourquoi, répliqua M. de Schnack d’un ton pincé. Le bolide
est tombé en territoire groënlandais. Il appartient donc à l’État groënlandais,
puisqu’il n’appartient à personne.
—Autant de mots, autant d’erreurs, protesta Zéphyrin Xirdal avec une
violence naissante. D’abord, le bolide n’est pas tombé sur le territoire du
Groënland mais sur mon territoire à moi, attendu que le Groënland me l’a bel et
bien vendu contre espèces. En outre, le bolide appartient à quelqu’un, et ce
quelqu’un, c’est moi.
—Vous?..
—Parfaitement moi.
—A quel titre?
—Mais à tous les titres possibles, mon cher Monsieur. Sans moi, le bolide
graviterait encore dans l’espace, où, tout représentant que vous êtes, vous seriez
bien en peine d’aller le chercher. Comment ne serait-il pas à moi, puisqu’il est
chez moi et que c’est moi qui l’y ai fait tomber?
—Vous dites?.. insista M. de Schnack.
—Je dis que c’est moi qui l’ai fait tomber. J’ai d’ailleurs eu soin d’en informer
la Conférence Internationale qui s’est réunie, paraît-il, à Washington. Je présume
que ma dépêche a interrompu ses travaux.
M. de Schnack considérait son interlocuteur avec incertitude. Avait-il affaire à
un farceur ou à un fou?
—Monsieur, répondit-il, je faisais partie de la Conférence Internationale, et je
peux vous affirmer qu’elle siégeait toujours quand j’ai quitté Washington. D’autre
part, je peux également vous affirmer que je n’ai eu aucune connaissance de la
dépêche dont vous parlez.

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M. de Schnack était sincère. Un peu dur d’oreille, il n’avait pas entendu un
seul mot de cette dépêche, lue, comme il est d’usage dans tout parlement qui se
respecte, au milieu de l’infernal vacarme des conversations particulières.
—Je ne l’en ai pas moins envoyée, affirma Zéphyrin Xirdal qui commençait à
s’échauffer. Qu’elle soit ou non arrivée à destination, cela ne change rien à mes
droits.
—Vos droits?.. riposta M. de Schnack que cette discussion inattendue irritait
également. Osez-vous bien élever sérieusement des prétentions quelconques sur le
bolide?
—Non, mais, je me gênerai peut-être! s’exclama Xirdal gouailleur.
—Un bolide de six trillions de francs!
—Et puis après?.. Quand il vaudrait trois cent mille millions de milliards de
billiards de trilliards, cela ne l’empêcherait pas d’être à moi.
—A vous!.. c’est de la plaisanterie... Un homme posséder à lui seul plus d’or
que le reste du monde!.. Ce ne serait pas tolérable.
—Je ne sais pas si c’est tolérable ou pas tolérable, cria Zéphyrin Xirdal tout à
fait en colère. Je ne sais qu’une chose, c’est que le bolide est à moi.
—C’est ce que nous verrons, conclut M. de Schnack d’un ton sec. Pour le
moment, vous voudrez bien souffrir que nous poursuivions notre route.»
Ce disant, le délégué toucha légèrement le bord de son chapeau, et, sur un
signe de lui, le guide indigène se remit en marche. M. de Schnack lui emboîta le
pas, et les trois mille touristes emboîtèrent le pas à M. de Schnack.

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A CETTE DISTANCE DE QUATRE CENTS MÈTRES...
(Page 209.)

Zéphyrin Xirdal, planté sur ses longues jambes, regarda passer cette foule, qui
semblait l’ignorer. Son indignation était grande. Entrer chez lui sans sa permission
et s’y comporter comme en pays conquis! Contester ses droits! Cela dépassait les
bornes.
Rien à faire, cependant, contre une pareille foule. C’est pourquoi, quand le
dernier étranger eut défilé, il en fut réduit à battre en retraite vers sa bicoque.
Mais, s’il était vaincu, il n’était pas convaincu, et, chemin faisant, il donna libre
cours à sa bile.

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«C’est dégoûtant... dégoûtant!» proclamait-il à satiété en gesticulant comme
un sémaphore.
Cependant, la foule se hâtait derrière le guide. Celui-ci s’arrêta enfin à
l’amorce de l’extrême pointe de l’île. On ne pouvait aller plus loin.
M. de Schnack et M. Wharf le rejoignirent aussitôt. Puis ce furent MM.
Forsyth et Hudelson, Francis et Jenny, Omicron, Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia
Walker, et enfin toute la masse des curieux que la flottille avait déversée sur ce
littoral de la mer de Baffin.
Oui, impossible d’aller plus loin. La chaleur, devenue insoutenable, n’aurait
pas permis un pas de plus.
D’ailleurs, ce pas aurait été inutile. A moins de quatre cents mètres, la sphère
d’or apparaissait, et tout le monde pouvait la contempler, comme Zéphyrin Xirdal
et M. Lecœur l’avaient contemplée une heure plus tôt. Elle ne rayonnait plus,
comme au temps où elle traçait son orbite dans l’espace, mais tel était son éclat
que les yeux avaient peine à le supporter. En somme, insaisissable quand elle
sillonnait le ciel, elle n’était pas moins insaisissable maintenant qu’elle reposait
sur le sol terrestre.
En cet endroit, le littoral s’arrondissait en une sorte de plateau, un de ces
rochers désignés sous le nom d’Unalek, en langue indigène. Incliné vers le large,
il se terminait en une falaise verticale élevée d’une trentaine de mètres au-dessus
du niveau de la mer. C’est sur le bord de ce plateau que le bolide était tombé.
Quelques mètres de plus à droite, et il se fût englouti dans les abîmes où plongeait
le pied de la falaise.
«Oui! ne put s’empêcher de murmurer Francis Gordon, à vingt pas de là, il
était par le fond...
—D’où on ne l’aurait pas facilement retiré, termina Mrs Arcadia Walker.
—Eh! M. de Schnack ne le tient pas encore, fit remarquer Mr Seth Stanfort. Il
s’en faut qu’il soit encaissé par le gouvernement groënlandais.»
En effet, mais il le serait un jour ou l’autre. Question de patience, tout
simplement. Il suffirait d’attendre le refroidissement et, à l’approche d’un hiver
arctique, cela ne tarderait guère.
Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient là, immobiles, hypnotisés,
pour ainsi dire, par la vue de cette masse d’or qui leur brûlait les yeux. Tous deux

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avaient essayé de se porter en avant, et tous deux avaient dû reculer, aussi bien
que l’impatient Omicron qui faillit être grillé comme un roastbeef. A cette
distance de quatre cents mètres, la température atteignait cinquante degrés
centigrades, et la chaleur dégagée par le météore rendait l’air irrespirable.
«Mais enfin... il est là... Il repose sur l’île... Il n’est pas au fond de la mer... Il
n’est pas perdu pour tout le monde... Il est aux mains de cet heureux Groënland!..
Attendre... il suffira d’attendre...»
Voilà ce que répétaient les curieux arrêtés par la suffocante chaleur à ce
tournant de la falaise.
Oui, attendre... Mais combien de temps? Le bolide ne résisterait-il pas un
mois, deux mois, au refroidissement? De telles masses métalliques, portées à une
température si élevée, peuvent rester longtemps brûlantes. Cela s’est déjà vu pour
des météorites de volume infiniment moindre.
Trois heures se passèrent et personne ne songeait à quitter la place. Voulait-on
attendre qu’il fût possible d’approcher du bolide? Mais ce ne serait ni aujourd’hui,
ni demain. A moins d’établir un campement et d’y apporter des vivres, il faudrait
bien retourner aux navires.
«Mr Stanfort, dit Mrs Arcadia Walker, pensez-vous que quelques heures
suffiront à refroidir ce bloc incandescent?
—Ni quelques heures ni quelques jours, Mrs Walker.
—Je vais donc retourner à bord de l’Oregon, quitte à revenir plus tard.
—Vous avez parfaitement raison, répondit Mr Stanfort, et, à votre exemple, je
me dirigerai du côté du Mozik. L’heure du déjeuner a sonné, je pense.
C’était le parti le plus sage, mais, ce sage parti, il fut impossible à Francis
Gordon et à Jenny de le faire adopter par MM. Forsyth et Hudelson.
En vain la foule s’écoula peu à peu, en vain M. de Schnack, le dernier, se
décida à regagner la station d’Upernivik, les deux maniaques s’entêtèrent à
demeurer seuls en tête à tête avec leur météore.
«Enfin, papa, venez-vous? demanda pour la dixième fois Jenny Hudelson vers
deux heures de l’après-midi.
Pour toute réponse, le docteur Hudelson fit une douzaine de pas en avant.
Mais il fut obligé de reculer précipitamment. C’était comme s’il se fût aventuré

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devant la gueule d’un four. Mr Dean Forsyth, qui s’était élancé à sa suite, dut
battre en retraite avec non moins de hâte.
—Voyons, mon oncle, reprit à son tour Francis Gordon, voyons Mr Hudelson,
il est temps de regagner le bord... Que diable! le bolide ne se sauvera pas
maintenant. De le dévorer des yeux, ce n’est pas cela qui vous remplira l’estomac.
Vains efforts. C’est seulement le soir que, tombant de fatigue et d’inanition,
Mr Forsyth et Mr Hudelson se résignèrent à quitter la place, bien décidés à revenir
le lendemain.
Ils y revinrent, en effet, dès la première heure, mais ce fut pour se heurter à
une cinquantaine d’hommes armés—toutes les forces groënlandaises—assurant le
service d’ordre autour du précieux météore.
Contre qui le gouvernement prenait-il cette précaution? Contre Zéphyrin
Xirdal? En ce cas, cinquante hommes, c’était beaucoup. D’autant plus que le
bolide se défendait fort bien tout seul. Son insoutenable chaleur maintenait les
plus audacieux à distance respectueuse. A peine si l’on avait gagné un mètre
depuis la veille. De ce train-là, il faudrait des mois et des mois pour que M. de
Schnack pût prendre effectivement possession du trésor au nom du Groënland.
N’importe, on faisait garder ce trésor. Quand il s’agit de cinq mille sept cent
quatre-vingt-huit milliards, on ne saurait être trop prudent.
A la prière de M. de Schnack, un des navires en rade était parti, afin de porter
télégraphiquement la grande nouvelle à la connaissance du monde entier. Dans
quarante-huit heures, la chute du bolide serait donc universellement connue. Cela
n’allait-il pas déranger les plans de M. Lecœur? En aucune façon. Le départ de
l’Atlantic remontant à vingt-quatre heures, et la marche du yacht étant
notablement supérieure, le banquier disposait de trente-six heures d’avance, délai
suffisant pour mener à bonne fin sa spéculation financière.
Si le gouvernement groënlandais s’était senti rassuré par la présence de
cinquante gardiens, à quel point ne dut-il pas l’être dans l’après-midi du même
jour, en constatant que soixante-dix hommes surveillaient désormais le météore?
Vers midi, un croiseur avait mouillé devant Upernivik. A sa corne flottait le
pavillon étoilé des États-Unis d’Amérique. Son ancre à peine par le fond, ce
croiseur avait débarqué vingt hommes, qui, sous le commandement d’un
midshipman, campaient maintenant dans les alentours du bolide.

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Quand il connut cet accroissement du service d’ordre, M. de Schnack éprouva
des sentiments contradictoires. S’il fut satisfait de savoir le précieux bolide
défendu avec tant de zèle, ce débarquement de marins américains en armes sur le
territoire groënlandais ne laissa pas de lui causer de sérieuses inquiétudes. Le
midshipman, à qui il s’en ouvrit, ne put le renseigner. Il obéissait à l’ordre de ses
chefs et ne cherchait pas plus loin.
M. de Schnack se résolut donc à porter dès le lendemain ses doléances à bord
du croiseur, mais, quand il voulut exécuter son projet, il se trouva en face d’un
travail double.
Pendant la nuit, un deuxième croiseur, anglais celui-là, était arrivé, en effet.
Le commandant, apprenant que la chute du météore était un fait accompli, avait, à
l’exemple de son collègue américain, débarqué, lui aussi, une vingtaine de marins,
et ceux-ci, sous la conduite d’un second midshipman, se dirigèrent au pas accéléré
vers le nord-ouest de l’île.
M. de Schnack devint perplexe. Que signifiait tout cela? Et ses perplexités
augmentèrent à mesure que le temps s’écoula. L’après-midi, on signala un
troisième croiseur battant pavillon tricolore, et, deux heures plus tard, vingt
matelots français, sous le commandement d’un enseigne, allaient à leur tour
monter la garde autour du bolide.
La situation se corsait décidément. Elle ne devait pas en rester là. Dans la nuit
du 21 au 22, ce fut un croiseur russe qui survint, lui quatrième. Puis, dans la
journée du 22, on vit arriver successivement un navire japonais, un italien et un
allemand. Le lendemain 23, un croiseur argentin et un espagnol ne précédèrent
que de peu un bateau chilien, suivi de très près par deux autres navires, l’un
portugais et le second hollandais.
Le 25 août, seize bâtiments de guerre, au milieu desquels l’Atlantic avait
discrètement repris son mouillage, formaient devant Upernivik, une escadre
internationale comme n’en avaient jamais vu ces parages hyperboréens. Et chacun
d’eux ayant débarqué ses vingt hommes sous la conduite d’un officier, trois cent
vingt marins et seize officiers de toutes nationalités foulaient maintenant un sol
que n’eussent pu défendre, malgré leur courage, les cinquante soldats
groënlandais.
Chaque navire apportait son contingent de nouvelles, et ces nouvelles ne
devaient pas être satisfaisantes, à en juger par leur effet. S’il était constant que la
Conférence Internationale siégeât toujours à Washington, il ne l’était pas moins
qu’elle ne continuait ses séances que pour la forme. Désormais, la parole était à la

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diplomatie... en attendant, ajoutait-on dans l’intimité, qu’elle appartînt au canon.
On discutait ferme dans les chancelleries, et non sans une certaine acrimonie.
A mesure que les navires se succédaient, les nouvelles devaient être plus
inquiétantes. On ne savait rien de précis, mais de sourdes rumeurs couraient dans
les états-majors et parmi les équipages, et les relations se faisaient chaque jour
plus tendues entre les divers corps d’occupation.
Si le commodore américain avait tout d’abord invité à sa table son collègue
anglais, et si celui-ci, en lui rendant cette politesse, avait profité de l’occasion
pour rendre un cordial hommage au commandant du croiseur français, c’en était
fini de ces amabilités internationales. Maintenant, chacun restait cantonné chez
soi, attendant de savoir, pour régler sa conduite, de quel côté viendrait le vent,
dont les premiers souffles semblaient être précurseurs de tempêtes.
Pendant ce temps, Zéphyrin Xirdal ne décolérait pas. M. Lecœur avait les
oreilles rebattues de ses récriminations incessantes et s’épuisait en vain à faire
appel à son bon sens.
«Tu dois bien comprendre, mon cher Zéphyrin, lui disait-il, que M. de
Schnack a raison, et qu’il est impossible de laisser à une seule créature la libre
disposition d’une somme aussi colossale. Il est donc naturel qu’on intervienne.
Mais laisse-moi faire. Quand la première émotion sera calmée, j’interviendrai à
mon tour, et je considère comme impossible qu’on ne tienne pas compte dans une
large mesure de la justice de notre cause. J’obtiendrai quelque chose, ce n’est pas
douteux.
—Quelque chose! se récriait Xirdal. Eh! je m’en moque pas mal, de votre
quelque chose. Que voulez-vous que je fasse de cet or? Est-ce que j’en ai besoin,
moi?
—Alors, objectait M. Lecœur, pourquoi t’exciter si fort?
—Parce que le bolide est à moi. Ça me révolte qu’on veuille le prendre. Je ne
le supporterai pas.
—Que peux-tu contre toute la terre, mon pauvre Zéphyrin?
—Si je le savais, ce serait fait. Mais, patience!.. Quand cette espèce de
délégué a émis la prétention de prendre mon bolide, c’était dégoûtant. Que dire
aujourd’hui!.. Maintenant, autant de pays, autant de voleurs. Sans compter qu’ils
vont se déchirer entre eux, à ce qu’on prétend... Du diable si je n’aurais pas bien
fait de laisser le bolide où il était! Ça m’a paru farce à moi, de le faire tomber. J’ai

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trouvé l’expérience intéressante... Si j’avais su!.. De pauvres hères qui n’ont pas
dix sous en poche, qui vont se battre maintenant à propos de milliards!.. Vous
direz ce que vous voudrez, c’est de plus en plus dégoûtant!»
Xirdal ne sortait pas de là.
Il avait tort, en tous cas, d’être irrité contre M. de Schnack. Le malheureux
délégué, pour employer une expression familière, n’en menait pas large, lui non
plus. Cet envahissement du territoire groënlandais ne lui disait rien qui vaille, et la
prodigieuse fortune de la République lui paraissait reposer sur des bases bien
fragiles. Que faire cependant? Pouvait-il rejeter à la mer, avec ses cinquante
hommes, les trois cent vingt marins étrangers, canonner, torpiller, couler bas, les
seize mastodontes cuirassés qui l’entouraient?
Non évidemment, il ne le pouvait pas. Mais, ce qu’il pouvait, du moins, ce
qu’il devait même, c’était protester au nom de son pays contre la violation du sol
national.
Un jour que les deux commandants anglais et français étaient descendus à
terre de compagnie, en qualité de simples curieux, M. de Schnack saisit cette
occasion de demander des explications et de faire des représentations officieuses,
dont la modération diplomatique n’exclurait pas la véhémence.
Ce fut le commodore anglais qui répondit. M. de Schnack, dit-il en substance,
avait tort de s’émouvoir. Les commandants des bâtiments en rade se conformaient
simplement aux ordres de leurs Amirautés respectives. Il ne leur appartenait, ni de
discuter, ni d’interpréter ces ordres, mais seulement de les exécuter. On présumait,
toutefois, que le débarquement international n’avait d’autre but que le maintien de
l’ordre, en présence d’une affluence de curieux fort importante en réalité, mais qui
avait sans doute été prévue plus importante encore. Pour le surplus, M. de
Schnack devait être tranquille. La question était à l’étude, et les droits de chacun
seraient incontestablement respectés.
«Très exact, approuva le commandant français.
—Puisque tous les droits seront respectés, je pourrai donc défendre les miens,
s’écria tout à coup un personnage en intervenant sans façon dans la discussion.
—A qui ai-je l’honneur?.. interrogea le commodore.
—Mr Dean Forsyth, astronome, à Whaston, le véritable père et légitime
propriétaire du bolide, répondit l’interrupteur avec importance, tandis que M. de
Schnack haussait légèrement les épaules.

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—Aoh! très bien! prononça le commodore. Je connais parfaitement votre
nom, Mr Forsyth... Mais certainement, si vous avez des droits, pourquoi ne seriez-
vous pas mis à même de les faire valoir?
—Des droits!.. s’écria en ce moment un deuxième interrupteur. Alors, que
dirai-je des miens? N’est-ce pas moi, moi seul, le docteur Sydney Hudelson, qui,
le premier, ai signalé le météore à l’attention de l’univers?
—Vous!.. protesta Mr Dean Forsyth, en se retournant comme s’il eût été piqué
par une vipère.
—Moi.
—Un médicastre de faubourg prétendre à une telle découverte!
—Aussi bien qu’un ignorant de votre espèce.
—Un hâbleur qui ne sait même pas de quel côté on regarde dans une lunette!
—Un farceur qui n’a jamais vu un télescope!
—Ignorant, moi!..
—Moi, un médicastre!..
—Pas tellement ignorant que je ne sache démasquer un imposteur.
—Pas si médicastre que je ne trouve le moyen de confondre un voleur.
—C’en est trop! cria d’une voix étranglée Mr Dean Forsyth écumant. Prenez
garde, Monsieur!
Les deux rivaux, poings serrés, regards furibonds, se menaçaient du geste, et
la scène eût probablement mal fini, si Francis et Jenny ne se fussent élancés entre
les combattants.
—Mon oncle!.. s’écriait Francis en maîtrisant Mr Dean Forsyth d’une main
vigoureuse.
—Papa!.. Je vous en supplie... Papa!.. implorait Jenny toute en pleurs.
—Quels sont ces deux énergumènes? demanda à Mr Seth Stanfort, à côté
duquel il se trouvait par hasard, Zéphyrin Xirdal, qui, à quelque distance, assistait
à cette scène tragico-burlesque.

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En voyage, on fait aisément bon marché du protocole mondain. Mr Seth
Stanfort répondit sans façon à cette question qu’un inconnu lui posait sans façon.
—Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de Dean Forsyth et du docteur
Sydney Hudelson.
—Les deux astronomes amateurs de Whaston?
—Précisément.
—Ceux qui ont découvert le bolide qui vient de tomber ici?
—Ce sont eux.
—Qu’ont-ils à se disputer de la sorte?
—Ils ne peuvent se mettre d’accord sur celui à qui revient la priorité de la
découverte.
Zéphyrin Xirdal haussa dédaigneusement les épaules.
—Belle affaire! dit-il.
—Et ils réclament tous deux la propriété du bolide, reprit Mr Seth Stanfort.
—Sous prétexte qu’ils l’ont vu par hasard dans le ciel?
—C’est cela même.
—Ils ont du toupet, déclara Zéphyrin Xirdal. Mais, ce jeune homme et cette
jeune fille, que viennent-ils faire là-dedans?»
Complaisamment, Mr Seth Stanfort exposa la situation. Il raconta par quel
concours de circonstances les deux fiancés avaient dû renoncer à l’union projetée,
et par suite de quelle absurde jalousie la haine corse qui séparait les deux familles
avait brisé leur tendre et touchante affection.
Xirdal paraissait bouleversé. Il regardait de l’air dont il eût regardé des
phénomènes, Mr Dean Forsyth retenu par Francis Gordon, et Jenny Hudelson
entourant de ses faibles bras son père exaspéré. Quand Mr Seth Stanfort eut
achevé son récit, Zéphyrin Xirdal, sans le moindre remercîment, lança un
retentissant: «Cette fois, c’est trop fort!» et s’éloigna à grandes enjambées. Avec
flegme, le narrateur suivit des yeux cet original, puis il n’y pensa plus et retourna
près de Mrs Arcadia Walker, exceptionnellement délaissée pendant ce court
dialogue.

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Cependant, Zéphyrin Xirdal était hors de lui. D’une main brutale, il ouvrit la
porte de sa maisonnette.
«Mon oncle, dit-il à M. Lecœur que cette virulente apostrophe fit sursauter, je
déclare que c’est par trop dégoûtant.
—Qu’y a-t-il encore? demanda M. Lecœur.
—Le bolide, parbleu! Toujours le maudit bolide!
—Qu’a-t-il fait, le bolide?
—Il est en train de dévaster la terre, tout bonnement. On n’en est plus à
compter ses méfaits. Non content de transformer tous ces gens-là en voleurs, il
risque de mettre le monde à feu et à sang, en semant partout la discorde et la
guerre. Ce n’est pas tout. Ne voilà-t-il pas qu’il se permet de brouiller les fiancés?
Allez la voir, cette petite fille, mon oncle, et vous m’en donnerez des nouvelles.
Elle est à faire pleurer une borne kilométrique. Tout ça, décidément, c’est trop
dégoûtant.
—Quels fiancés? De quelle jeune fille parles-tu? Qu’est-ce que c’est encore
que cette nouvelle lubie? interrogea M. Lecœur ahuri.
Zéphyrin Xirdal dédaigna de répondre.
—Oui, c’est trop dégoûtant, proclama-t-il avec violence. Ah mais! ça ne va
pas se passer comme ça. Je vais les mettre tous d’accord, et raide encore!
—Quelle sottise vas-tu faire Zéphyrin?
—Parbleu! ça n’est pas sorcier. Je vais flanquer leur bolide à l’eau.
M. Lecœur se leva d’un bond. Son visage avait pâli sous le coup de l’intense
émotion qui lui paralysait le cœur. Pas un instant, la pensée ne lui vint que Xirdal
obéît à la colère et qu’il proférât des menaces dont la réalisation ne fût pas en son
pouvoir. Il avait donné des preuves de sa puissance. De lui, on devait s’attendre à
tout.
—Tu ne feras pas cela, Zéphyrin, s’écria M. Lecœur.
—Je le ferai, au contraire. Rien ne m’en empêchera. J’en ai assez, moi, et je
vais m’y mettre pas plus tard que tout de suite.
—Mais tu ne songes donc pas, malheureux...

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M. Lecœur s’interrompit brusquement. Une pensée de génie, éblouissante et
soudaine comme l’éclair, venait de naître tout d’une pièce dans son cerveau.
Quelques instants suffirent à ce grand capitaine des batailles de l’argent pour en
examiner le fort et le faible.
—Au fait!.. murmura-t-il.
Un second effort de réflexion lui confirma l’excellence de son projet.
S’adressant alors à Zéphyrin Xirdal:
—Je ne te contredirai pas plus longtemps, dit-il carrément, en homme pressé
pour qui les minutes sont des heures. Tu veux rejeter le bolide à la mer? Soit!
Mais ne pourrais-tu me donner quelques jours de répit?
—J’y suis bien forcé, s’écria Xirdal. Il faut que je fasse subir des
modifications à la machine en vue du nouveau travail que je lui demande. Ces
modifications exigeront cinq ou six jours.
—Cela nous reporterait donc au 3 septembre.
—Oui.
—Fort bien,» dit M. Lecœur, qui sortit et se dirigea rapidement vers
Upernivik, tandis que son filleul se mettait à l’ouvrage.
Sans perdre de temps, M. Lecœur se fit conduire à bord de l’Atlantic, dont la
cheminée se mit aussitôt à vomir des torrents de fumée noire. Deux heures plus
tard, son armateur retourné à terre, l’Atlantic fuyait à toute vapeur et disparaissait
à l’horizon.
Comme tout ce qui est génial, le plan de M. Lecœur était d’une sublime
simplicité.
De ces deux solutions: dénoncer son filleul aux troupes internationales et le
mettre dans l’impossibilité d’agir, ou laisser les choses suivre leur cours, M.
Lecœur avait adopté la seconde.
Dans le premier cas, il pouvait raisonnablement compter sur la reconnaissance
des gouvernements intéressés. Une part lui serait sans doute réservée du trésor
sauvé grâce à son intervention. Mais quelle part? Dérisoire probablement et
rendue plus dérisoire encore par l’avilissement de l’or, qu’un tel afflux de ce
métal devait logiquement provoquer.

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Si, au contraire, il gardait le silence, outre qu’il supprimait toutes les calamités
que cette malfaisante masse d’or portait en germe dans ses flancs et qu’elle allait,
comme un torrent dévastateur, répandre sur la surface de la terre, il évitait les
inconvénients qui lui étaient personnels et s’assurait, en revanche, de grands
avantages. Seul pendant cinq jours à connaître un tel secret, il lui était facile d’en
tirer parti. Pour cela, il lui suffisait d’expédier par l’Atlantic un nouveau
télégramme, dans lequel, après déchiffrement, on lirait rue Drouot: «Événement
sensationnel imminent. Achetez Mines quantité illimitée.»
Cet ordre serait facilement exécuté. La chute du bolide était certainement
connue à cette heure et les actions de Mines d’or devaient être effondrées à
presque rien. Sans aucun doute, on les offrait à des prix insignifiants sans trouver
de contre-partie... Quel boum, par contre, quand on apprendrait la fin de
l’aventure! Avec quelle rapidité elles remonteraient alors à leurs cours primitifs,
au grand profit de leur heureux acheteur.
Disons tout de suite que M. Lecœur avait eu le coup d’œil juste. La dépêche
fut distribuée rue Drouot, et, à la bourse du même jour, on exécuta ponctuellement
ses instructions. La banque Lecœur acheta au comptant et à terme toutes les mines
d’or qui furent offertes, et le lendemain elle en fit autant.
Quelle moisson elle récolta en ces deux jours! Mines de peu d’importance
pour quelques centimes par titre, mines autrefois florissantes tombées à deux ou
trois francs, mines de premier ordre avilies à dix ou douze, elle ramassa tout
indistinctement.
Au bout de quarante-huit heures, le bruit de ces achats commença à circuler
dans les diverses bourses du monde et y causa quelque émotion. La banque
Lecœur, maison sérieuse bien connue pour son flair, ne devait pas agir à la légère,
en se jetant ainsi sur une catégorie spéciale de valeurs. Il y avait quelque chose là-
dessous. Tel fut le sentiment général, et les cours remontèrent sensiblement.
Il était trop tard. Le coup était fait. M. Robert Lecœur possédait alors plus de
la moitié de la production aurifère du globe.
Pendant que ces événements s’accomplissaient à Paris, Zéphyrin Xirdal
utilisait pour modifier sa machine les accessoires dont il avait eu soin de se munir
au départ. A l’intérieur, il branchait des fils se croisant en circuits compliqués. A
l’extérieur, il ajoutait des ampoules de formes singulières, au centre de deux
nouveaux réflecteurs. A la date fixée, le 3 septembre, tout était terminé, et
Zéphyrin Xirdal se déclara prêt à l’action.

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La présence de son parrain lui assurait exceptionnellement un auditoire
véritable. C’était une occasion unique d’exercer ses talents oratoires. Il ne la laissa
pas passer.
«Ma machine, dit-il en fermant le circuit électrique, n’a rien de mystérieux ni
de diabolique. Ce n’est pas autre chose qu’un organe de transformation. Elle
reçoit de l’électricité sous sa forme ordinaire et la rend sous une forme supérieure
découverte par moi. Cette ampoule que vous voyez là et qui commence à tourner
comme une petite folle, est celle qui m’a servi à attirer le bolide. Avec l’aide du
réflecteur au centre duquel elle est située, elle envoie dans l’espace un courant
d’une nature particulière, décoré par moi du nom de courant neutre hélicoïdal.
Ainsi que son nom l’indique, il se meut à la façon d’une hélice. D’autre part, il a
la propriété de repousser avec violence tout corps matériel venu à son contact.
L’ensemble de ses spires constitue un cylindre creux, d’où l’air, comme toute
autre matière, est chassé, si bien que, dans l’intérieur de ce cylindre, il n’y a rien.
Comprenez-vous bien, mon oncle, la valeur de ce mot: RIEN? Vous dites-vous que,
partout dans l’infini de l’espace, il y a quelque chose, et que mon cylindre
invisible qui se visse dans l’atmosphère est, pendant un instant, le seul point de
l’univers où il n’y ait RIEN? Instant très court, plus court que la durée de l’éclair.
Cet endroit unique où règne le vide absolu, c’est un exutoire par lequel s’échappe
en vagues pressées l’indestructible énergie que le globe terrestre retient
prisonnière et condensée dans les lourdes mailles de la substance. Mon rôle s’est
donc borné à supprimer un obstacle.
M. Lecœur, très intéressé, concentrait toute son attention pour suivre ce
curieux exposé.
—La seule chose un peu délicate, reprit Zéphyrin Xirdal, c’est de régler la
longueur d’onde du courant neutre hélicoïdal. S’il atteint l’objet que l’on désire
influencer, il le repousse, au lieu de l’attirer. Il faut donc qu’il expire à une
certaine distance de cet objet, mais le plus près possible, de telle sorte que
l’énergie libérée rayonne dans son voisinage immédiat.
—Mais, pour faire rouler le bolide à la mer, il faut le pousser et non l’attirer,
objecta M. Lecœur.
—Oui et non, répondit Zéphyrin Xirdal. Suivez-moi bien, mon oncle. Je
connais la distance précise qui nous sépare du bolide. Cette distance est
exactement de cinq cent onze mètres quarante-huit centimètres. Je règle la portée
de mon courant en conséquence.

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Tout en parlant Xirdal manœuvrait un rhéostat intercalé dans le circuit entre la
source électrique et la machine.
—Voilà qui est fait, reprit-il. Maintenant, le courant meurt à moins de trois
centimètres du bolide, du côté de sa convexité nord-est. L’énergie libérée
l’entoure donc sur cette face d’un intense rayonnement. Cela, toutefois, ne serait
peut-être pas suffisant pour mouvoir une pareille masse si intimement adhérente
au sol. Aussi, pour plus de prudence, vais-je employer deux autres moyens
accessoires.
Xirdal plongea la main dans l’intérieur de la machine. Aussitôt l’une des deux
nouvelles ampoules se mit à crépiter furieusement.
—Vous remarquerez, mon oncle, dit-il sous forme de commentaire, que cette
ampoule ne tourne pas comme l’autre. C’est que son effet est d’une autre nature.
Les effluves qu’elle émet sont particulières. Nous les appellerons, si vous le
voulez bien, courants neutres rectilignes, pour les différencier des précédentes. La
longueur de ces courants rectilignes n’a pas besoin d’être réglée. Ils s’en iraient,
invisibles, dans l’infini, si je ne les projetais sur la convexité sud-ouest du météore
qui les arrête. Je ne vous conseille pas de vous placer sur leur passage. Vous
ramasseriez une fameuse pelle, comme disent les gens atteints de sportmanie,
d’où l’on a fait évidemment sportman. Mais revenons à nos moutons. Que sont
ces courants rectilignes? Pas autre chose, comme les hélicoïdaux, et d’ailleurs
comme tout courant électrique, de quelque nature qu’il soit, comme le son,
comme la chaleur, comme la lumière même, qu’un transport d’atomes matériels
au dernier degré de simplification. Vous aurez une idée de la petitesse de ces
atomes, quand je vous aurai dit qu’en ce moment ils frappent la surface du bloc
d’or dans lequel ils s’incrustent au nombre de sept cent cinquante millions par
seconde. C’est donc un véritable bombardement, où la légèreté des projectiles est
compensée par l’infinité du nombre et de la vitesse. En joignant cette poussée à
l’attraction exercée sur l’autre face, on peut obtenir un résultat satisfaisant.
—Le bolide ne bouge pas, cependant, objecta M. Lecœur.
—Il bougera, affirma tranquillement Zéphyrin Xirdal. Un peu de patience. Au
surplus, voici qui hâtera les choses. De ce troisième réflecteur, j’expédie d’autres
obus atomiques dirigés, ceux-là, non sur le bolide lui-même, mais sur le terrain
qui le supporte du côté de la mer. Vous allez voir ce terrain se désagréger peu à
peu, et, la pesanteur aidant, le bolide commencer à glisser sur la pente.
Zéphyrin Xirdal enfonça de nouveau son bras dans sa machine. La troisième
ampoule crépita à son tour.

Page 250

—Regardez bien, mon oncle, dit-il. Je crois que nous allons rire.»

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Page 252

XX

QU’ON LIRA PEUT-ÊTRE AVEC REGRET, MAIS QUE SON RESPECT DE LA VÉRITÉ HISTORIQUE

A OBLIGÉ L’AUTEUR A ÉCRIRE, TEL QUE L’ENREGISTRERONT UN JOUR LES ANNALES

ASTRONOMIQUES.

Les cris individuels se fondirent en un seul cri, et ce fut comme un
rugissement formidable qui jaillit de la foule, au premier frémissement de la
masse d’or.
Tous les regards se tendirent du même côté. Que se passait-il? Avait-on été les
jouets d’une hallucination? ou bien le météore avait-il réellement fait un
mouvement? Dans ce cas, quelle en était la cause? Le sol ne fléchissait-il pas peu
à peu, ce qui pouvait amener la chute finale du trésor dans l’abîme?
«Ce serait un singulier dénouement à cette affaire qui a remué le monde, fit
observer Mrs Arcadia Walker.
—Un dénouement qui ne serait peut-être pas le plus mauvais, répondit Mr
Seth Stanfort.
—Qui serait le meilleur,» renchérit Francis Gordon.
Non, on ne s’était pas trompé. Le bolide continuait à glisser graduellement du
côté de la mer. Point de doute que le terrain ne cédât peu à peu. Si ce mouvement
ne s’enrayait pas, la sphère d’or finirait par rouler jusqu’au bord du plateau et
s’engloutirait dans les profondeurs de la mer.
Ce fut une stupeur générale, mélangée d’un peu de mépris pour ce sol indigne
d’un si merveilleux fardeau. Quel regret que la chute se fût produite sur cette île et
non sur l’inébranlable falaise basaltique du littoral groënlandais, où ces milliers de
milliards n’auraient pas risqué d’être à jamais perdus pour l’avide humanité!
Oui, il glissait, le météore. Peut-être ne serait-ce qu’une question d’heures,
moins encore, une question de minutes, si le plateau venait à s’effondrer
brusquement sous son énorme poids.

Page 253

Au milieu de tous les cris provoqués par l’imminence d’un tel malheur, quelle
exclamation d’épouvante avait poussée M. de Schnack! Adieu, cette unique
occasion d’emmillarder son pays! Adieu, cette perspective d’enrichir tous les
citoyens du Groënland!
Quant à Mr Dean Forsyth et au docteur Hudelson, on pouvait craindre pour
leur raison. Ils tendaient les bras désespérément. Ils appelaient au secours, comme
s’il eût été possible de répondre à cet appel.
Un mouvement plus prononcé du bolide acheva de leur faire perdre la tête.
Sans réfléchir au danger qu’il courait, le docteur Hudelson, rompant la ligne des
gardiens, s’élança vers la sphère d’or.
Il ne put aller loin. Étouffé par cette atmosphère embrasée, il vacilla tout à
coup au bout de cent pas et s’écroula comme une masse sur le sol.
Mr Dean Forsyth aurait dû être content, la suppression de son compétiteur
supprimant radicalement toute compétition! Mais, avant d’être un astronome
passionné, Mr Dean Forsyth était un brave homme, et l’intensité de son émotion
le rendit à sa vraie nature. Sa haine factice disparut, tel un mauvais rêve qui
disparaît au réveil, et il ne subsista dans son cœur que le souvenir des anciens
jours. C’est ainsi que, sans même y penser, comme on fait un geste réflexe, Mr
Dean Forsyth—que ceci soit à sa gloire!—au lieu de se réjouir de la mort d’un
adversaire, vola bravement au secours d’un vieil ami en péril.
Ses forces ne devaient pas être à la hauteur de son courage. A peine avait-il
atteint le docteur Hudelson, à peine avait-il réussi à le traîner en arrière de
quelques mètres, qu’il tombait près de lui inanimé, suffoqué à son tour par cette
haleine de fournaise.
Heureusement, Francis Gordon s’était précipité derrière lui, et Mr Seth
Stanfort n’avait pas hésité à le suivre. Il est à croire que cela ne laissa pas Mrs
Arcadia Walker indifférente.
«Seth!.. Seth!..» cria-t-elle instinctivement, comme épouvantée du danger
auquel s’exposait son ancien mari.
Francis Gordon et Seth Stanfort, suivis de quelques courageux spectateurs,
durent se traîner sur le sol, ramper en se mettant un mouchoir sur la bouche, tant
l’air était irrespirable. Enfin ils arrivèrent près de Mr Forsyth et du docteur
Hudelson. Ils les relevèrent et les rapportèrent en deçà de la limite qu’il n’était pas
permis de franchir, sous peine d’être brûlé jusque dans les entrailles.

Page 254

Mr Dean Forsyth vola au secours de son ami.
(Page 224.)

Par bonheur, ces deux victimes de leur imprudence avaient été sauvées à
temps. Grâce aux soins qui ne leur furent point épargnés, ils revinrent à la vie,
mais ce fut, hélas! pour assister à la ruine de leurs espérances.
Le bolide continuait à glisser lentement, en effet, soit de son mouvement
propre sur ce plateau incliné, soit parce que la surface s’infléchissait peu à peu
sous son poids. Son centre de gravité se rapprochait de l’arête, au delà de laquelle
la falaise s’enfonçait verticalement sous les eaux.

Page 255

Des cris s’élevèrent de toutes parts, traduisant l’émotion de la foule. On
s’agitait en tous sens, sans savoir pourquoi. Quelques-uns, parmi lesquels Mr Seth
Stanfort et Mrs Arcadia Walker, coururent à toute vitesse du côté de la mer afin de
ne perdre, du moins, aucun détail de la catastrophe.
Cependant, on eut un moment d’espoir. La sphère d’or s’était immobilisée!..
Mais ce ne fut qu’un moment. Tout à coup, un effroyable craquement se fit
entendre... La roche venait de céder, et le météore s’abîmait dans la mer.
Si les échos du littoral ne répercutèrent pas l’énorme clameur de la foule, c’est
que cette clameur fut à l’instant couverte par le fracas d’une explosion plus
violente que les éclats de la foudre. En même temps un mascaret aérien balaya la
surface de l’île, et, sans en excepter un seul, les spectateurs furent irrésistiblement
renversés sur le sol.
Le bolide venait de faire explosion. L’eau, pénétrant par les milliers de pores
de la surface dans les innombrables alvéoles de cette éponge d’or, s’était
instantanément vaporisée au contact du métal incandescent, et le météore avait
sauté comme une chaudière surchauffée. Maintenant ses débris retombaient en
gerbe dans les flots au milieu de sifflements assourdissants.
La mer fut soulevée par la violence de cette explosion. Une lame prodigieuse
monta à l’assaut du littoral et y retomba avec une irrésistible fureur. Épouvantés,
les imprudents qui s’étaient approchés du bord prirent la fuite, s’efforçant
d’arriver au sommet de la pente.
Tous ne devaient pas l’atteindre. Lâchement repoussée par certains de ses
compagnons que la peur transformait en bêtes fauves, Mrs Arcadia Walker fut
saisie, renversée. Elle allait être entraînée, lorsque la masse liquide reviendrait
vers la grève!..
Mais Mr Seth Stanfort veillait. Presque sans espoir de la sauver, risquant sa
vie pour elle, il s’était jeté à son secours dans de telles conditions qu’il y aurait
sans doute à compter deux victimes au lieu d’une...
Non. Seth Stanfort parvint à rejoindre la jeune femme, et s’arc-boutant contre
une roche, il put résister au monstrueux remous. De nombreux touristes coururent
aussitôt à leur aide et les ramenèrent en arrière. Ils étaient sauvés.
Si Mr Seth Stanfort n’avait point perdu connaissance, Mrs Arcadia Walker
était inanimée. Des soins empressés ne tardèrent pas à la rappeler à la vie. Ses
premiers mots furent pour son ancien mari.

Page 256

«Du moment que je devais être sauvée, il était tout indiqué que ce fût par
vous,» dit-elle en lui pressant la main et en lui adressant un regard plein de la plus
tendre reconnaissance.
Moins heureux que Mrs Arcadia Walker, le merveilleux bolide n’avait pu
échapper à son funeste sort! Hors de l’atteinte des hommes, ses débris reposaient
maintenant dans les profondeurs de la mer. Quand bien même il eût été possible,
aux prix d’efforts inouïs, de retirer une telle masse de ces insondables abîmes, il
fallait renoncer à cet espoir. Du noyau brisé par l’explosion, les milliers d’éclats
s’étaient, en effet, éparpillés au large. M. de Schnack, Mr Dean Forsyth et le
docteur Hudelson en cherchèrent vainement la moindre parcelle sur le littoral.
Non, ils étaient disparus jusqu’au dernier centime, les cinq mille sept cent quatre-
vingt-huit milliards. De l’extraordinaire météore, il ne subsistait rien.

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Page 258

XXI

DERNIER CHAPITRE, QUI CONTIENT L’ÉPILOGUE DE CETTE HISTOIRE ET DANS LEQUEL LE

DERNIER MOT RESTE A MR JOHN PROTH, JUGE A WHASTON.

Leur curiosité satisfaite, la foule des curieux n’avait plus qu’à partir.
Satisfaite? Ce n’est pas sûr. Ce dénouement valait-il les fatigues et les frais
d’un pareil voyage? Avoir aperçu le météore sans pouvoir l’approcher à moins de
quatre cents mètres, c’était un maigre résultat. Il fallait bien s’en contenter,
cependant.
Pouvaient-ils espérer, du moins, prendre un jour leur revanche? Un second
bolide d’or reparaîtrait-il jamais sur notre horizon?.. Non. Une aventure de ce
genre n’arrive pas deux fois. Sans doute, il peut exister d’autres astres d’or
flottant dans l’espace, mais si faible est la chance qu’ils soient retenus dans le
cercle d’attraction terrestre, qu’il n’y a pas lieu d’en tenir compte.
C’est heureux en somme. Six trillions d’or jetés dans la circulation
déprécieraient outre mesure ce métal, vil pour les uns—ceux qui n’en ont pas,—
mais si précieux au dire de tous les autres! On ne devait donc pas regretter la perte
de ce bolide, qui, non content de bouleverser le marché financier du monde, eût
peut-être déchaîné la guerre sur toute la surface de la terre.
Cependant, ce dénoûment, les intéressés avaient bien le droit de le considérer
comme une déception. Avec quel chagrin Mr Dean Forsyth et Mr Sydney
Hudelson allèrent contempler la place où leur bolide avait fait explosion! Il était
dur de revenir sans rien rapporter de cet or céleste. Pas même de quoi se fabriquer
une épingle de cravate ou un bouton de manchette, pas un seul grain qu’ils
eussent conservé à titre de souvenir, en admettant que M. de Schnack ne l’eût
point réclamé pour son pays.
Dans leur commune douleur, les deux rivaux avaient perdu jusqu’au souvenir
de leur passagère rivalité. Pouvait-il en être autrement? Était-il possible que le
docteur Hudelson tînt rigueur à qui avait si généreusement bravé la mort pour le
sauver? Et, d’un autre côté, n’est-il pas humain que l’on soit tout dévoué à celui

Page 259

pour qui l’on faillit mourir? La disparition du bolide eût achevé, au besoin, la
réconciliation. A quoi bon se disputer le nom d’un météore qui n’existait plus?
Pensaient-ils à cela, les deux anciens adversaires, avaient-ils conscience du
néant de leur générosité tardive, tandis qu’ils faisaient assaut de désintéressement,
en se promenant bras dessus bras dessous, dans le premier quartier de la lune de
miel d’une amitié remise à neuf?
«C’est un bien grand malheur, disait le docteur Hudelson, que la perte du
bolide Forsyth.
—Du bolide Hudelson, rectifiait Mr Dean Forsyth. Il était à vous, cher ami,
bien à vous.
—Nullement, protestait le docteur. Votre observation, cher ami, avait précédé
la mienne.
—Elle l’avait suivie, cher ami.
—Que non pas! Le manque de précision de ma lettre à l’Observatoire de
Cincinnati en serait au besoin la preuve. Au lieu de dire comme vous, de telle
heure à telle heure, j’ai dit: entre telle heure et telle heure. C’est bien différent!»
Il n’en voulait pas démordre, l’excellent docteur, mais Mr Dean Forsyth n’en
démordait pas non plus. De là, nouvelles discussions, celles-ci heureusement
inoffensives.
Poussé à un tel point, ce revirement touchant avait aussi quelque chose de
comique. Quelqu’un qui ne pensait pas à en rire, cependant, c’était Francis
Gordon, redevenu officiellement le fiancé de sa chère Jenny. Les deux jeunes gens
profitaient de leur mieux, après tant d’orages, du retour du beau temps et
rattrapaient consciencieusement les heures perdues.
Les navires de guerre et les paquebots mouillés au large d’Upernivik levèrent
l’ancre dans la matinée du 4 septembre, en route pour des latitudes plus
méridionales. De tous les curieux qui avaient donné, pendant quelques jours, tant
d’animation à cette île des régions arctiques, il ne resta que M. Robert Lecœur et
son pseudo-neveu, obligés d’attendre le retour de l’Atlantic. Le yacht ne revint
que le lendemain. M. Lecœur et Zéphyrin Xirdal embarquèrent aussitôt. Ils en
avaient assez de ce séjour supplémentaire de vingt-quatre heures dans l’île
d’Upernivik.

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Les deux rivaux avaient perdu jusqu’au souvenir de
leur passagère rivalité. (Page 229.)

Leur cabane de planches ayant été détruite, en effet, par le raz de marée
consécutif à l’explosion du bolide, ils avaient dû passer la nuit en plein air, dans
les plus déplorables conditions. La mer ne s’était pas contentée de raser leur
maison, elle les avait en même temps trempés jusqu’aux os. Mal séchés par le
pâle soleil de ces contrées polaires, ils ne possédaient même plus une couverture
pour se défendre du froid pendant les quelques heures d’obscurité. Tout avait péri
dans le désastre, jusqu’au moindre objet de campement, jusqu’à la valise et
jusqu’aux instruments de Zéphyrin Xirdal. Défunte, la fidèle lunette avec laquelle

Page 261

il avait tant de fois observé le météore. Défunte également, la machine qui avait
attiré ce météore sur la terre avant de le précipiter au fond des eaux.

Tout avait péri dans le désastre. (Page 231.)

M. Lecœur ne pouvait se consoler de la destruction d’un si merveilleux
appareil. Xirdal, par contre, ne faisait qu’en rire. Puisqu’il avait fabriqué une
machine, rien ne l’empêcherait d’en fabriquer une autre plus puissante et
meilleure encore.
Assurément, il l’aurait pu, cela n’est pas douteux. Malheureusement il n’y
pensa jamais. Son parrain le pressa en vain de s’atteler à ce travail, il remit sans

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cesse au lendemain, jusqu’au jour où, parvenu à un âge avancé, il emporta son
secret dans la tombe.
Il faut donc s’y résigner, cette machine prodigieuse est à jamais perdue pour
l’humanité, et son principe demeurera ignoré, tant qu’un nouveau Zéphyrin Xirdal
n’apparaîtra pas sur la terre.
En somme, ce dernier revenait du Groënland plus pauvre qu’il n’était parti.
Sans compter ses instruments et sa riche garde-robe, il y laissait un vaste terrain
d’autant plus difficile à revendre que la majeure partie de cette propriété était
située sous la mer.
Par contre, que de millions avait moissonnés son parrain au cours de ce
voyage! Ces millions, on les trouva au retour, rue Drouot, et telle fut l’origine de
la fabuleuse fortune qui devait faire de la Banque Lecœur l’égale des plus
puissants établissements financiers.
Zéphyrin Xirdal ne fut pas étranger, il est vrai, à l’accroissement de cette
puissance colossale. M. Lecœur, qui savait maintenant de quoi il était capable, le
mit largement à contribution. Toutes les inventions sorties de ce cerveau génial, la
banque les exploita au point de vue pratique. Elle n’eut pas à s’en plaindre. A
défaut de celui du ciel, elle draina ainsi dans ses coffres une notable partie de l’or
de la terre.
Certes, M. Lecœur n’était pas un Shylock. De cette fortune qui était son
œuvre, Zéphyrin Xirdal aurait pu prendre sa part, et la plus grosse part si tel avait
été son désir. Mais Xirdal, quand on entamait ce chapitre, vous regardait d’une
manière si stupide qu’on préférait ne pas insister. De l’argent? de l’or? Qu’en
aurait-il fait? Toucher à époques irrégulières les petites sommes suffisantes à ses
modestes besoins, cela lui convenait parfaitement. Jusqu’à la fin de sa vie, il
continua à venir pédestrement voir dans ce but son «oncle» et banquier, et jamais
il ne consentit, ni à quitter son sixième étage de la rue Cassette, ni à se séparer de
la Vve Thibaut, ancienne bouchère, qui fut jusqu’au bout sa bavarde servante.
Sept jours après l’avis que M. Lecœur en avait donné à son correspondant de
Paris, la perte définitive du bolide avait été connue du monde entier. C’est le
croiseur français qui, en revenant d’Upernivik, en transmit la nouvelle au premier
poste sémaphorique, d’où elle se répandit avec une rapidité extraordinaire dans
tout l’univers.
Si l’émotion fut grande, ainsi qu’on peut le supposer, elle se calma d’elle-
même assez rapidement. On se trouvait devant un fait accompli et le mieux était

Page 263

de n’y plus songer. En peu de temps, les humains furent repris par leurs soucis
personnels et cessèrent de penser au messager céleste qui avait eu cette fin
déplorable, on pourrait même dire un peu ridicule.
On n’en parlait déjà plus, quand le Mozik jeta l’ancre, le 18 septembre, dans le
port de Charleston.
Outre ses passagers primitifs, le Mozik débarquait au retour une passagère
qu’il n’avait pas embarquée à l’aller. Cette passagère n’était autre que Mrs
Arcadia Walker, qui, désireuse de manifester plus longtemps sa reconnaissance à
son ancien mari, s’était empressée de s’installer dans la cabine laissée vacante par
M. de Schnack.
De la Caroline du Sud à la Virginie, la distance n’est pas considérable, et,
d’ailleurs, les railroads ne manquent point aux États-Unis. Dès le lendemain, 19
septembre, Mr Dean Forsyth, Francis et Omicron, d’une part, Mr Sydney
Hudelson et sa fille, de l’autre, étaient de retour, les premiers à la tour d’Elisabeth
street, les seconds au donjon de Moriss street.
On les y attendait avec impatience. Mrs Hudelson et sa fille Loo se trouvaient
à la gare de Whaston, ainsi que l’estimable Mitz, lorsque le train de Charleston
déposa les voyageurs. Et vraiment ceux-ci ne purent qu’être très touchés de
l’accueil qui leur fut fait. Francis Gordon embrassa sa future belle-mère, et Mr
Dean Forsyth serra cordialement la main de Mrs Hudelson comme si rien ne
s’était passé. Aucune allusion n’aurait même été faite aux jours pénibles, si miss
Loo, toujours un peu inquiète, n’avait voulu en avoir le cœur net.
«Enfin, c’est fini, n’est-ce pas?» s’écria-t-elle en se jetant au cou de Mr
Forsyth.
Oui, c’était fini et bien fini. La preuve en est, que, le 30 septembre, les cloches
de Saint-Andrew répandirent à toute volée leurs sonores ondulations sur la cité
virginienne. C’est devant une brillante assemblée, qui comprenait les parents, les
amis des deux familles et les notabilités de la ville, que le révérend O’Garth
célébra le mariage de Francis Gordon et de Jenny Hudelson, parvenus
heureusement au port après tant de traverses et de vicissitudes.
Qu’on n’en doute pas, miss Loo était présente à la cérémonie, à titre de
demoiselle d’honneur, toute charmante avec sa belle robe, prête depuis quatre
mois. Et de même Mitz était là, riant et pleurant à la fois du bonheur de son fieu.
Jamais elle n’avait été si émute, affirmait-elle à qui voulait l’entendre.

Page 264

Presque à la même heure, un autre mariage s’accomplissait ailleurs avec
moins de pompe. Cette fois, ce ne fut ni à cheval, ni à pied, ni en ballon, que Mr
Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker allèrent chez le juge John Proth. Non, c’est
assis l’un près de l’autre dans une confortable voiture qu’ils s’y rendirent, et c’est
au bras l’un de l’autre qu’ils pénétrèrent pour la première fois dans sa maison,
afin de lui présenter dans des conditions moins fantaisistes leurs papiers bien en
règle.
Le magistrat remplit son office en remariant les deux anciens époux séparés
par un divorce de quelques semaines, puis il s’inclina galamment devant eux.
«Merci, Mr Proth, dit Mrs Stanfort.
—Et adieu, ajouta Mr Seth Stanfort.
—Mr et Mrs Stanfort, adieu,» répondit Mr John Proth, qui retourna
incontinent soigner les fleurs de son jardin.
Mais un scrupule troublait le digne philosophe. Au troisième arrosoir, sa main
inactive cessa de répandre une pluie bienfaisante sur les géraniums altérés.
«Adieu?.. murmurait-il, en s’arrêtant, pensif, au milieu de l’allée. J’aurais
mieux fait, peut-être, de leur dire au revoir...»

FIN.

Page 265

Page 266

NOTE

[1] Diminutif de Louisa.

Page 267

Page 268

TABLE DES CHAPITRES

Pages.
I. — Dans lequel le juge John Proth remplit un
des plus agréables devoirs de sa charge
avant de retourner à son jardin. 1
II. — Qui introduit le lecteur dans la maison de
Dean Forsyth et le met en rapport avec son
neveu, Francis Gordon, et sa bonne, Mitz. 16
III. — Où il est question du docteur Sydney
Hudelson, de sa femme, Mrs Flora
Hudelson, de Miss Jenny et de Miss Loo,
leurs deux filles. 30
IV. — Comment deux lettres envoyées, l’une à
l’Observatoire de Pittsburg, l’autre à
l’Observatoire de Cincinnati, furent classées
dans le dossier des bolides. 43
V. — Dans lequel, malgré leur acharnement, Mr
Dean Forsyth et le docteur Hudelson n’ont
que par les journaux des nouvelles de leur
météore. 45
VI. — Qui contient quelques variations plus ou
moins fantaisistes sur les météores en
général, et en particulier sur le bolide dont
MM. Forsyth et Hudelson se disputent la
découverte. 56
VII. — Dans lequel on verra Mrs Hudelson très
chagrine de l’attitude du docteur, et où l’on
entendra la bonne Mitz rabrouer son maître
d’une belle manière. 66

Page 269

VIII. — Dans lequel des polémiques de presse
aggravent la situation, et qui se termine par
une constatation aussi certaine
qu’inattendue. 76
IX. — Dans lequel les journaux, le public, Mr Dean
Forsyth et le docteur Hudelson font une
orgie de mathématiques. 86
X. — Dans lequel il vient une idée et même deux
idées à Zéphyrin Xirdal. 95
XI. — Dans lequel Mr Dean Forsyth et le docteur
Hudelson éprouvent une violente émotion. 113
XII. — Où l’on voit Mrs Arcadia Stanfort attendre à
son tour, non sans une vive impatience, et
dans lequel Mr John Proth se déclare
incompétent. 119
XIII. — Dans lequel on voit, comme l’a prévu le
juge John Proth, surgir le troisième larron,
bientôt suivi d’un quatrième. 140
XIV. — Dans lequel la Vve Thibaut, en s’attaquant
inconsidérément aux plus hauts problèmes
de la mécanique céleste, cause de graves
soucis au banquier Robert Lecœur. 151
XV. — Où J. B. K. Lowenthal désigne le gagnant du
gros lot. 162
XVI. — Dans lequel on voit nombre de curieux
profiter de cette occasion d’aller au
Groënland et d’assister à la chute de
l’extraordinaire météore. 171
XVII. — Dans lequel le merveilleux bolide et un
passager du Mozik rencontrent, celui-ci, un
passager de l’Oregon, et celui-là, le Globe
terrestre. 180
XVIII. — Où, pour atteindre le bolide, M. de Schnack
et ses nombreux complices commettent les
crimes d’escalade et d’effraction. 189
XIX. — Dans lequel Zéphyrin Xirdal éprouve pour le
bolide une aversion croissante, et ce qui
s’ensuit. 198

Page 270

XX. — Qu’on lira peut-être avec regret, mais que
son respect de la vérité historique a obligé
l’auteur à écrire, tel que l’enregistreront un
jour les annales astronomiques. 223
XXI. — Dernier Chapitre, qui contient l’épilogue de
cette histoire, et dans lequel le dernier mot
reste à Mr John Proth, juge à Whaston. 228

41191.—Paris. Imprimerie Gauthier-Villars, 55, quai des Grands-Augustins.

Page 271

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*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE AU
MÉTÉORE ***

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