Mémoires d_Outre-Tombe_ Tome 4 (French) vicomte de François-René Chateaubriand 1775 downloads.pdf

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Tome 4

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Title: Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 4

Author: vicomte de François-René Chateaubriand

Editor: Edmond Biré

Release date: May 23, 2008 [eBook #25575]
Most recently updated: January 3, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/25575

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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D'OUTRE-TOMBE, TOME 4 ***
Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

Note 25: La date de l'exclusion de Jacques-Antoine Manuel de la Chambre des
députés n'était pas lisible, il s'agit probablement du 2 Mars.

Page 5

CHATEAUBRIAND

MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE

NOUVELLE ÉDITION
Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

PAR
Edmond BIRÉ

Page 6

TOME IV

PARIS
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6

KRAUS REPRINT
Nendeln/Liechtenstein
1975

Reprinted by permission of the original publishers
KRAUS REPRINT
A Division of
KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
Nendeln/Liechtenstein
1975
Printed in Germany
Lessingdruckerei Wiesbaden

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Napoléon et Benjamin Constant.

MÉMOIRES

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LIVRE V
Les Cent-Jours à Paris. Effet du passage de la légitimité en France.
— Étonnement de Bonaparte. — Il est obligé de capituler avec les
idées qu'il avait crues étouffées. — Son nouveau système. — Trois
énormes joueurs restés. — Chimères des libéraux. — Clubs et
fédérés. — Escamotage de la République: l'Acte additionnel. —
Chambre des représentants convoquée. — Inutile Champ de Mai. —
Soucis et amertumes de Bonaparte. — Résolution à Vienne. —
Mouvement à Paris. — Ce que nous faisions à Gand. — M. de
Blacas. — Bataille de Waterloo. — Confusion à Gand. — Quelle fut
la bataille de Waterloo. — Retour de l'Empereur. — Réapparition de
La Fayette. — Nouvelle abdication de Bonaparte. — Scènes
orageuses à la Chambre des Pairs. — Présages menaçants pour la
seconde Restauration. — Départ de Gand. — Arrivée à Mons. — Je
manque ma première occasion de fortune dans ma carrière politique.
— M. de Talleyrand à Mons. Scène avec le roi. — Je m'intéresse
bêtement à M. de Talleyrand. — De Mons à Gonesse. — Je
m'oppose avec M. le comte Beugnot à la nomination de Fouché
comme ministre: mes raisons. — Le duc de Wellington l'emporte.
— Arnouville. — Saint-Denis. — Dernière conversation avec le roi.

Je vous fais voir l'envers des événements que l'histoire ne montre pas;
l'histoire n'étale que l'endroit. Les Mémoires ont l'avantage de présenter l'un
et l'autre côté du tissu: sous ce rapport, ils peignent mieux l'humanité
complète en exposant, comme les tragédies de Shakespeare, les scènes
basses et hautes. Il y a partout une chaumière auprès d'un palais, un homme
qui pleure auprès d'un homme qui rit, un chiffonnier qui porte sa hotte
auprès d'un roi qui perd son trône: que faisait à l'esclave présent à la bataille
d'Arbelles la chute de Darius?

Gand n'était donc qu'un vestiaire derrière les coulisses du spectacle
ouvert à Paris. Des personnages renommés restaient encore en Europe.
J'avais en 1800 commencé ma carrière avec Alexandre et Napoléon;
pourquoi n'avais-je pas suivi ces premiers acteurs, mes contemporains, sur

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le grand théâtre? Pourquoi seul à Gand? Parce que le ciel vous jette où il
veut. Des petits Cent-Jours à Gand, passons aux grands Cent-Jours à Paris.

Je vous ai dit les raisons qui auraient dû arrêter Bonaparte à l'île d'Elbe,
et les raisons primantes ou plutôt la nécessité tirée de sa nature qui le
contraignirent de sortir de l'exil. Mais la marche de Cannes à Paris épuisa ce
qui lui restait du vieil homme. À Paris le talisman fut brisé.

Le peu d'instants que la légalité avait reparu avait suffi pour rendre
impossible le rétablissement de l'arbitraire. Le despotisme muselle les
masses, et affranchit les individus dans une certaine limite; l'anarchie
déchaîne les masses, et asservit les indépendances individuelles. De là, le
despotisme ressemble à la liberté, quand il succède à l'anarchie; il reste ce
qu'il est véritablement quand il remplace la liberté: libérateur après la
Constitution directoriale, Bonaparte était oppresseur après la Charte. Il le
sentait si bien qu'il se crut obligé d'aller plus loin que Louis XVIII et de
retourner aux sources de la souveraineté nationale. Lui, qui avait foulé le
peuple en maître, fut réduit à se refaire tribun du peuple, à courtiser la
faveur des faubourgs, à parodier l'enfance révolutionnaire, à bégayer un
vieux langage de liberté qui faisait grimacer ses lèvres, et dont chaque
syllabe mettait en colère son épée.

Sa destinée, comme puissance, était en effet si bien accomplie, qu'on ne
reconnut plus le génie de Napoléon pendant les Cent-Jours. Ce génie était
celui du succès et de l'ordre, non celui de la défaite et de la liberté: or, il ne
pouvait rien par la victoire qui l'avait trahi, rien pour l'ordre, puisqu'il
existait sans lui. Dans son étonnement il disait: «Comme les Bourbons
m'ont arrangé la France en quelques mois! il me faudra des années pour la
refaire.» Ce n'était pas l'œuvre de la légitimité que le conquérant voyait,
c'était l'œuvre de la Charte; il avait laissé la France muette et prosternée, il
la trouvait debout et parlante: dans la naïveté de son esprit absolu, il prenait
la liberté pour le désordre.

Et pourtant Bonaparte est obligé de capituler avec les idées qu'il ne peut
vaincre de prime abord. À défaut de popularité réelle, des ouvriers, payés à
quarante sous par tête, viennent, à la fin de leur journée, brailler au
Carrousel Vive l'Empereur! cela s'appelait aller à la criée. Des
proclamations annoncent d'abord une merveille d'oubli et de pardon; les

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individus sont déclarés libres, la nation libre, la presse libre; on ne veut que
la paix, l'indépendance et le bonheur du peuple; tout le système impérial est
changé; l'âge d'or va renaître. Afin de rendre la pratique conforme à la
théorie, on partage la France en sept grandes divisions de police; les sept
lieutenants sont investis des mêmes pouvoirs qu'avaient, sous le Consulat et
l'Empire, les directeurs généraux: on sait ce que furent à Lyon, à Bordeaux,
à Milan, à Florence, à Lisbonne, à Hambourg, à Amsterdam, ces protecteurs
de la liberté individuelle. Au-dessus de ces lieutenants, Bonaparte élève,
dans une hiérarchie de plus en plus favorable à la liberté, des commissaires
extraordinaires, à la manière des représentants du peuple sous la
Convention.

La police que dirige Fouché apprend au monde, par des proclamations
solennelles, qu'elle ne va plus servir qu'à répandre la philosophie, qu'elle
n'agira plus que d'après des principes de vertu.

Bonaparte rétablit, par un décret, la garde nationale du royaume, dont le
nom seul lui donnait jadis des vertiges. Il se voit forcé d'annuler le divorce
prononcé sous l'Empire entre le despotisme et la démagogie, et de favoriser
leur nouvelle alliance: de cet hymen doit naître, au Champ de Mai, une
liberté, le bonnet rouge et le turban sur la tête, le sabre du mameluck à la
ceinture et la hache révolutionnaire à la main, liberté entourée des ombres
de ces milliers de victimes sacrifiées sur les échafauds ou dans les
campagnes brûlantes de l'Espagne et les déserts glacés de la Russie. Avant
le succès, les mamelucks sont jacobins; après le succès, les jacobins
deviendront mamelucks: Sparte est pour l'instant du danger, Constantinople
pour celui du triomphe.

Bonaparte aurait bien voulu ressaisir à lui seul l'autorité, mais cela ne lui
était pas possible; il trouvait des hommes disposés à la lui disputer: d'abord
les républicains de bonne foi, délivrés des chaînes du despotisme et des lois
de la monarchie, désiraient garder une indépendance qui n'est peut-être
qu'une noble erreur; ensuite les furieux de l'ancienne faction de la
montagne: ces derniers, humiliés de n'avoir été sous l'Empire que les
espions de police d'un despote, semblaient résolus à reprendre, pour leur
propre compte, cette liberté de tout faire dont ils avaient cédé pendant
quinze années le privilège à un maître.

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Mais ni les républicains, ni les révolutionnaires, ni les satellites de
Bonaparte, n'étaient assez forts pour établir leur puissance séparée, ou pour
se subjuguer mutuellement. Menacés au dehors d'une invasion, poursuivis
au dedans par l'opinion publique, ils comprirent que s'ils se divisaient, ils
étaient perdus: afin d'échapper au danger, ils ajournèrent leur querelle; les
uns apportaient à la défense commune leurs systèmes et leurs chimères, les
autres leur terreur et leur perversité. Nul n'était de bonne foi dans ce pacte;
chacun, la crise passée, se promettait de le tourner à son profit; tous
cherchaient d'avance à s'assurer les résultats de la victoire. Dans cet
effrayant trente et un, trois énormes joueurs tenaient la banque tour à tour:
la liberté, l'anarchie, le despotisme, tous trois trichant et s'efforçant de
gagner une partie perdue pour tous.

Pleins de cette pensée, ils ne sévissaient point contre quelques enfants
perdus qui pressaient les mesures révolutionnaires: des fédérés s'étaient
formés dans les faubourgs et des fédérations s'organisaient sous de
rigoureux serments dans la Bretagne, l'Anjou, le Lyonnais et la Bourgogne;
on entendait chanter la Marseillaise et la Carmagnole; un club, établi à
Paris, correspondait avec d'autres clubs dans les provinces; on annonçait la
résurrection du Journal des Patriotes[1]. Mais, de ce côté-là, quelle
confiance pouvaient inspirer les ressuscités de 1793? Ne savait-on pas
comment ils expliquaient la liberté, l'égalité, les droits de l'homme? Étaient-
ils plus moraux, plus sages, plus sincères après qu'avant leurs énormités?
Est-ce parce qu'ils s'étaient souillés de tous les vices qu'ils étaient devenus
capables de toutes les vertus? On n'abdique pas le crime aussi facilement
qu'une couronne; le front que ceignit l'affreux bandeau en conserve des
marques ineffaçables.

L'idée de faire descendre un ambitieux de génie du rang d'empereur à la
condition de généralissime ou de président de la République était une
chimère: le bonnet rouge, dont on chargeait la tête de ses bustes pendant les
Cent-Jours, n'aurait annoncé à Bonaparte que la reprise du diadème, s'il
était donné à ces athlètes qui parcourent le monde de fournir deux fois la
même carrière.

Toutefois, des libéraux de choix se promettaient la victoire: des hommes
fourvoyés, comme Benjamin Constant, des niais, comme M. Simonde-

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Sismondi[2], parlaient de placer le prince de Canino[3] au ministère de
l'intérieur, le lieutenant général comte Carnot au ministère de la guerre, le
comte Merlin[4] à celui de la justice. En apparence abattu, Bonaparte ne
s'opposait point à des mouvements démocratiques qui, en dernier résultat,
fournissaient des conscrits à son armée. Il se laissait attaquer dans des
pamphlets; des caricatures lui répétaient: Île d'Elbe, comme les perroquets
criaient à Louis XI: Péronne. On prêchait à l'échappé de prison, en le
tutoyant, la liberté et l'égalité; il écoutait ces remontrances d'un air de
componction. Tout à coup, rompant les liens dont on avait prétendu
l'envelopper, il proclame de sa propre autorité, non une constitution
plébéienne, mais une constitution aristocratique, un Acte additionnel aux
constitutions de l'Empire[5].

La République rêvée se change par cet adroit escamotage dans le vieux
gouvernement impérial, rajeuni de féodalité. L'Acte additionnel enlève à
Bonaparte le parti républicain et fait des mécontents dans presque tous les
autres partis[6]. La licence règne à Paris, l'anarchie dans les provinces; les
autorités civiles et militaires se combattent; ici on menace de brûler les
châteaux et d'égorger les prêtres; là on arbore le drapeau blanc et on crie
Vive le roi! Attaqué, Bonaparte recule; il retire à ses commissaires
extraordinaires la nomination des maires des communes et rend cette
nomination au peuple. Effrayé de la multiplicité des votes négatifs contre
l'Acte additionnel, il abandonne sa dictature de fait et convoque la Chambre
des représentants en vertu de cet acte qui n'est point encore accepté. Errant
d'écueil en écueil, à peine délivré d'un danger, il heurte contre un autre:
souverain d'un jour, comment instituer une pairie héréditaire que l'esprit
d'égalité repousse? Comment gouverner les deux Chambres? Montreront-
elles une obéissance passive? Quels seront les rapports de ces Chambres
avec l'assemblée projetée du Champ de Mai, laquelle n'a plus de véritable
but, puisque l'Acte additionnel est mis à exécution avant que les suffrages
eussent été comptés? Cette assemblée, composée de trente mille électeurs,
ne se croira-t-elle pas la représentation nationale?

Ce Champ de Mai, si pompeusement annoncé et célébré le 1er juin[7], se
résout en un simple défilé de troupes et une distribution de drapeaux devant
un autel méprisé. Napoléon, entouré de ses frères, des dignitaires de l'État,
des maréchaux, des corps civils et judiciaires, proclame la souveraineté du

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peuple à laquelle il ne croyait pas[8]. Les citoyens s'étaient imaginé qu'ils
fabriqueraient eux-mêmes une constitution dans ce jour solennel, les
paisibles bourgeois s'attendaient qu'on y déclarerait l'abdication de
Napoléon en faveur de son fils, abdication manigancée à Bâle entre les
agents de Fouché et du prince de Metternich: il n'y eut rien qu'une ridicule
attrape politique. L'Acte additionnel se présentait, au reste, comme un
hommage à la légitimité; à quelques différences près, et surtout moins
l'abolition de la confiscation, c'était la Charte.

Ces changement subits, cette confusion de toutes choses, annonçaient
l'agonie du despotisme. Toutefois l'empereur ne peut recevoir du dedans
l'atteinte mortelle, car le pouvoir qui le combat est aussi exténué que lui; le
Titan révolutionnaire, que Napoléon avait jadis terrassé, n'a point recouvré
son énergie native; les deux géants se portent maintenant d'inutiles coups;
ce n'est plus que la lutte de deux ombres.

À ces impossibilités générales se joignent pour Bonaparte des tribulations
domestiques et des soucis de palais; il annonçait à la France le retour de
l'impératrice et du roi de Rome, et l'une et l'autre ne revenaient point. Il
disait à propos de la reine de Hollande, devenue par Louis XVIII duchesse
de Saint-Leu: «Quand on a accepté les prospérités d'une famille, il faut en
embrasser les adversités.» Joseph, accouru de la Suisse, ne lui demandait
que de l'argent; Lucien l'inquiétait par ses liaisons libérales; Murat, d'abord
conjuré contre son beau-frère, s'était trop hâté, en revenant à lui, d'attaquer
les Autrichiens: dépouillé du royaume de Naples et fugitif de mauvais
augure, il attendait aux arrêts, près de Marseille, la catastrophe que je vous
raconterai plus tard.[9]

Et puis l'empereur pouvait-il se fier à ses anciens partisans et ses
prétendus amis? ne l'avaient-ils pas indignement abandonné au moment de
sa chute? Ce Sénat qui rampait à ses pieds, maintenant blotti dans la pairie,
n'avait-il pas décrété la déchéance de son bienfaiteur? Pouvait-il les croire,
ces hommes, lorsqu'ils venaient lui dire: «L'intérêt de la France est
inséparable du vôtre. Si la fortune trompait vos efforts, des revers, sire,
n'affaibliraient pas notre persévérance et redoubleraient notre attachement
pour vous[10].» Votre persévérance! votre attachement redoublé par

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l'infortune! Vous disiez ceci le 11 juin 1815: qu'aviez-vous dit le 2 avril
1814? que direz-vous quelques semaines après, le 19 juillet 1815?

Le ministre de la police impériale, ainsi que vous l'avez vu, correspondait
avec Gand, Vienne et Bâle; les maréchaux auxquels Bonaparte était
contraint de donner le commandement de ses soldats avaient naguère prêté
serment à Louis XVIII; ils avaient fait contre lui, Bonaparte, les
proclamations les plus violentes[11]: depuis ce moment, il est vrai, ils
avaient réépousé leur sultan; mais s'il eût été arrêté à Grenoble, qu'en
auraient-ils fait? Suffit-il de rompre un serment pour rendre à un autre
serment violé toute sa force? Deux parjures équivalent-ils à la fidélité?

Encore quelques jours, et ces jureurs du Champ de Mai rapporteront leur
dévouement à Louis XVIII dans les salons des Tuileries; ils s'approcheront
de la sainte table du Dieu de paix, pour se faire nommer ministres aux
banquets de la guerre[12]; hérauts d'armes et brandisseurs des insignes
royaux au sacre de Bonaparte, ils rempliront les mêmes fonctions au sacre
de Charles X[13], puis, commissaires d'un autre pouvoir, ils mèneront ce roi
prisonnier à Cherbourg, trouvant à peine un petit coin libre dans leur
conscience pour y accrocher la plaque de leur nouveau serment. Il est dur
de naître aux époques d'improbité, dans ces jours où deux hommes causant
ensemble s'étudient à retrancher des mots de la langue, de peur de s'offenser
et de se faire rougir mutuellement.

Ceux qui n'avaient pu s'attacher à Napoléon par sa gloire, qui n'avaient
pu tenir par la reconnaissance au bienfaiteur duquel ils avaient reçu leurs
richesses, leurs honneurs et jusqu'à leurs noms, s'immoleraient-ils
maintenant à ses indigentes espérances? S'enchaîneraient-ils à une fortune
précaire et recommençante, les ingrats que ne fixa point une fortune
consolidée par des succès inouïs et par une possession de seize années de
victoires? Tant de chrysalides qui, entre deux printemps, avaient dépouillé
et revêtu, quitté et repris la peau du légitimiste et du révolutionnaire, du
napoléonien et du bourboniste; tant de paroles données et faussées; tant de
croix passées de la poitrine du chevalier à la queue du cheval, et de la queue
du cheval à la poitrine du chevalier; tant de preux changeant de bandières,
et semant la lice de leurs gages de foi-mentie; tant de nobles dames, tour à
tour suivantes de Marie-Louise et de Marie-Caroline, ne devaient laisser au

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fond de l'âme de Napoléon que défiance, horreur et mépris; ce grand
homme vieilli était seul au milieu de tous ces traîtres, hommes et sort, sur
une terre chancelante, sous un ciel ennemi, en face de sa destinée accomplie
et du jugement de Dieu.

Napoléon n'avait trouvé de fidèles que les fantômes de sa gloire passée;
ils l'escortèrent, ainsi que je vous l'ai dit, du lieu de son débarquement
jusqu'à la capitale de la France. Mais les aigles, qui avaient volé de clocher
en clocher de Cannes à Paris, s'abattirent fatiguées sur les cheminées des
Tuileries, sans pouvoir aller plus loin.

Napoléon ne se précipite point, avec les populations émues, sur la
Belgique, avant qu'une armée anglo-prussienne s'y fût rassemblée: il
s'arrête; il essaye de négocier avec l'Europe et de maintenir humblement les
traités de la légitimité. Le congrès de Vienne oppose à M. le duc de Vicence
l'abdication du 11 avril 1814: par cette abdication Bonaparte reconnaissait
qu'il était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, et en
conséquence renonçait, pour lui et ses héritiers, aux trônes de France et
d'Italie. Or, puisqu'il vient rétablir son pouvoir, il viole manifestement le
traité de Paris, et se replace dans la situation politique antérieure au 31 mars
1814: donc c'est lui Bonaparte qui déclare la guerre à l'Europe, et non
l'Europe à Bonaparte. Ces arguties logiques de procureurs diplomates,
comme je l'ai fait remarquer à propos de la lettre de M. de Talleyrand,
valaient ce qu'elles pouvaient avant le combat.

La nouvelles du débarquement de Bonaparte à Cannes était arrivée à
Vienne le 6 mars[14], au milieu d'une fête où l'on représentait l'assemblée
des divinités de l'Olympe et du Parnasse. Alexandre venait de recevoir le
projet d'alliance entre la France, l'Autriche et l'Angleterre: il hésita un
moment entre les deux nouvelles, puis il dit: «Il ne s'agit pas de moi, mais
du salut du monde.» Et une estafette porte à Saint-Pétersbourg l'ordre de
faire partir la garde. Les armées qui se retiraient s'arrêtent; leur longue file
fait volte-face, et huit cent mille ennemis tournent le visage vers la France.
Bonaparte se prépare à la guerre; il est attendu à de nouveaux champs
catalauniques: Dieu l'a ajourné à la bataille qui doit mettre fin au règne des
batailles.

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Il avait suffi de la chaleur des ailes de la renommée de Marengo et
d'Austerlitz pour faire éclore des armées dans cette France qui n'est qu'un
grand nid de soldats. Bonaparte avait rendu à ses légions leurs surnoms
d'invincible, de terrible, d'incomparable; sept armées reprenaient le titre
d'armées des Pyrénées, des Alpes, du Jura, de la Moselle, du Rhin: grands
souvenirs qui servaient de cadre à des troupes supposées, à des triomphes
en espérance. Une armée véritable était réunie à Paris et à Laon; cent
cinquante batteries attelées, dix mille soldats d'élite entrés dans la garde;
dix-huit mille marins illustrés à Lutzen et à Bautzen; trente mille vétérans,
officiers et sous-officiers, en garnison dans les places fortes; sept
départements du nord et de l'est prêts à se lever en masse; cent quatre-vingt
mille hommes de la garde nationale rendus mobiles; des corps francs dans
la Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté; des fédérés offrant leurs piques et
leurs bras; Paris fabriquant par jours trois mille fusils: telles étaient les
ressources de l'empereur. Peut-être aurait-il encore une fois bouleversé le
monde, s'il avait pu se résoudre, en affranchissant la patrie, à appeler les
nations étrangères à l'indépendance. Le moment était propice: les rois qui
promirent à leurs sujets des gouvernements constitutionnels venaient de
manquer honteusement à leur parole. Mais la liberté était antipathique à
Napoléon depuis qu'il avait bu à la coupe du pouvoir; il aimait mieux être
vaincu avec des soldats que de vaincre avec des peuples. Les corps qu'il
poussa successivement vers les Pays-Bas se montaient à soixante-dix mille
hommes.

Nous autres émigrés, nous étions dans la ville de Charles-Quint comme
les femmes de cette ville: assises derrière leurs fenêtres, elles voient dans un
petit miroir incliné les soldats passer dans la rue. Louis XVIII était là dans
un coin complètement oublié; à peine recevait-il de temps en temps un
billet du prince de Talleyrand revenant de Vienne, quelques lignes des
membres du corps diplomatique résidant auprès du duc de Wellington en
qualité de commissaires, MM. Pozzo di Borgo,[15] de Vincent,[16] etc., etc.
On avait bien autre chose à faire qu'à songer à nous! Un homme étranger à
la politique n'aurait jamais cru qu'un impotent caché au bord de la Lys serait
rejeté sur le trône par le choc des milliers de soldats prêts à s'égorger:
soldats dont il n'était ni le roi ni le général, qui ne pensaient pas à lui, qui ne
connaissaient ni son nom ni son existence. De deux points si rapprochés,

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Gand et Waterloo, jamais l'un ne parut si obscur, l'autre si éclatant: la
légitimité gisait au dépôt comme un vieux fourgon brisé.

Nous savions que les troupes de Bonaparte s'approchaient; nous n'avions
pour nous couvrir que nos deux petites compagnies sous les ordres du duc
de Berry, prince dont le sang ne pouvait nous servir, car il était déjà
demandé ailleurs. Mille chevaux, détachés de l'armée française, nous
auraient enlevés en quelques heures. Les fortifications de Gand étaient
démolies; l'enceinte qui reste eût été d'autant plus facilement forcée que la
population belge ne nous était pas favorable. La scène dont j'avais été
témoin aux Tuileries se renouvela: on préparait secrètement les voitures de
Sa Majesté; les chevaux étaient commandés. Nous, fidèles ministres, nous
aurions pataugé derrière, à la grâce de Dieu. Monsieur partit pour Bruxelles,
chargé de surveiller de plus près les mouvements.

M. de Blacas était devenu soucieux et triste; moi, pauvre homme, je le
solaciais. À Vienne on ne lui était pas favorable; M. de Talleyrand s'en
moquait; les royalistes l'accusaient d'être la cause du retour de Napoléon.
Ainsi, dans l'une ou l'autre chance, plus d'exil honoré pour lui en
Angleterre, plus de premières places possibles en France: j'étais son unique
appui. Je le rencontrais assez souvent au Marché aux chevaux, où il trottait
seul; m'attelant à son côté, je me conformais à sa triste pensée. Cet homme
que j'ai défendu à Gand et en Angleterre, que je défendis en France après les
Cent-Jours, et jusque dans la préface de la Monarchie selon la Charte, cet
homme m'a toujours été contraire: cela ne serait rien s'il n'eût été un mal
pour la monarchie. Je ne me repens pas de ma niaiserie passée; mais je dois
redresser dans ces Mémoires les surprises faites à mon jugement ou à mon
bon cœur.

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles;
j'allais seul achever ma promenade sur la grande route. J'avais emporté les
Commentaires de César et je cheminais lentement, plongé dans ma lecture.
J'étais déjà à plus d'une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un roulement
sourd: je m'arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-
même si je continuerais d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand
dans la crainte d'un orage. Je prêtai l'oreille; je n'entendis plus que le cri
d'une poule d'eau dans les joncs et le son d'une horloge de village. Je

Page 18

poursuivis ma route: je n'avais pas fait trente pas que le roulement
recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux; quelquefois il
n'était sensible que par une trépidation de l'air, laquelle se communiquait à
la terre sur ces plaines immenses, tant il était éloigné. Ces détonations
moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles de la
foudre, firent naître dans mon esprit l'idée d'un combat. Je me trouvais
devant un peuplier planté à l'angle d'un champ de houblon. Je traversai le
chemin et je m'appuyai debout contre le tronc de l'arbre, le visage tourné du
côté de Bruxelles. Un vent du sud s'étant levé m'apporta plus distinctement
le bruit de l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j'écoutais
les échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait de
sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo!

Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j'aurais
été moins ému si je m'étais trouvé dans la mêlée: le péril, le feu, la cohue de
la mort ne m'eussent pas laissé le temps de méditer; mais seul sous un arbre,
dans la campagne de Gand, comme le berger des troupeaux qui paissaient
autour de moi, le poids des réflexions m'accablait: Quel était ce combat?
Était-il définitif? Napoléon était-il là en personne? Le monde, comme la
robe du Christ, était-il jeté au sort? Succès ou revers de l'une ou l'autre
armée, quelle serait la conséquence de l'événement pour les peuples, liberté
ou esclavage? Mais quel sang coulait! chaque bruit parvenu à mon oreille
n'était-il pas le dernier soupir d'un Français? Était-ce un nouveau Crécy, un
nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus
implacables ennemis de la France? S'ils triomphaient, notre gloire n'était-
elle pas perdue? Si Napoléon l'emportait, que devenait notre liberté? Bien
qu'un succès de Napoléon m'ouvrît un exil éternel; la patrie l'emportait dans
ce moment dans mon cœur; mes vœux étaient pour l'oppresseur de la
France, s'il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination
étrangère.

Wellington triomphait-il? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière
ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des
Français! La royauté aurait donc pour carrosses de son sacre les chariots
d'ambulance remplis de nos grenadiers mutilés! Que sera-ce qu'une
restauration accomplie sous de tels auspices?... Ce n'est là qu'une bien petite
partie des idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait

Page 19

une secousse et doublait le battement de mon cœur. À quelques lieues d'une
catastrophe immense, je ne la voyais pas, je ne pouvais toucher le vaste
monument funèbre croissant de minute en minute à Waterloo, comme du
rivage de Boulaq, au bord du Nil, j'étendais vainement mes mains vers les
Pyramides.

Aucun voyageur ne paraissait; quelques femmes dans les champs,
sarclant paisiblement des sillons de légumes, n'avaient pas l'air d'entendre le
bruit que j'écoutais. Mais voici venir un courrier: je quitte le pied de mon
arbre et je me place au milieu de la chaussée; j'arrête le courrier et
l'interroge. Il appartenait au duc de Berry et venait d'Alost: «Bonaparte est
entré hier (17 juin) dans Bruxelles, après un combat sanglant. La bataille a
dû recommencer aujourd'hui (18 juin). On croit à la défaite définitive des
alliés, et l'ordre de la retraite est donné.» Le courrier continua sa route.

Je le suivis en me hâtant: je fus dépassé par la voiture d'un négociant qui
fuyait en poste avec sa famille; il me confirma le récit du courrier.

Tout était dans la confusion quand je rentrai à Gand: on fermait les portes
de la ville; les guichets seuls demeuraient entre-bâillés; des bourgeois mal
armés et quelques soldats de dépôt faisaient sentinelle. Je me rendis chez le
roi.

Monsieur venait d'arriver par une route détournée: il avait quitté
Bruxelles sur la fausse nouvelle que Bonaparte y allait entrer, et qu'une
première bataille perdue ne laissait aucune espérance du gain d'une seconde.
On racontait que les Prussiens ne s'étant pas trouvés en ligne, les Anglais
avaient été écrasés.

Sur ces bulletins, le sauve qui peut devint général: les possesseurs de
quelques ressources partirent; moi, qui ai la coutume de n'avoir jamais rien,
j'étais toujours prêt et dispos. Je voulais faire déménager avant moi madame
de Chateaubriand, grande bonapartiste, mais qui n'aime pas les coups de
canon: elle ne me voulut pas quitter.

Le soir, conseil auprès de Sa Majesté: nous entendîmes de nouveau les
rapports de Monsieur et les on dit recueillis chez le commandant de la place

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ou chez le baron d'Eckstein[17]. Le fourgon des diamants de la couronne
était attelé: je n'avais pas besoin de fourgon pour emporter mon trésor.
J'enfermai le mouchoir de soie noire dont j'entortille ma tête la nuit dans
mon flasque portefeuille de ministre de l'intérieur, et je me mis à la
disposition du prince, avec ce document important des affaires de la
légitimité. J'étais plus riche dans ma première émigration, quand mon
havresac me tenait lieu d'oreiller et servait de maillot à Atala; mais en 1815
Atala était une grande petite fille dégingandée de treize à quatorze ans, qui
courait le monde toute seule, et qui, pour l'honneur de son père, avait fait
trop parler d'elle.

Le 19 juin, à une heure du matin, une lettre de M. Pozzo, transmise au roi
par estafette, rétablit la vérité des faits. Bonaparte n'était point entré dans
Bruxelles; il avait décidément perdu la bataille de Waterloo. Parti de Paris le
12 juin, il rejoignit son armée le 14. Le 15, il force les lignes de l'ennemi sur
la Sambre. Le 16, il bat les Prussiens dans ces champs de Fleurus où la
victoire semble à jamais fidèle aux Français. Les villages de Ligny et de
Saint-Amand sont emportés. Aux Quatre-Bras, nouveau succès: le duc de
Brunswick reste parmi les morts[18]. Blücher en pleine retraite se rabat sur
une réserve de trente mille hommes, aux ordres du général de Bulow[19]; le
duc de Wellington, avec les Anglais et les Hollandais, s'adosse à Bruxelles.

Le 18 au matin, avant les premiers coups de canon, le duc de Wellington
déclara qu'il pourrait tenir jusqu'à trois heures, mais qu'à cette heure, si les
Prussiens ne paraissaient pas, il serait nécessairement écrasé: acculé sur
Planchenois et Bruxelles, toute retraite lui était interdite. Surpris par
Napoléon, sa position militaire était détestable; il l'avait acceptée et ne
l'avait pas choisie.

Les Français emportèrent d'abord, à l'aile gauche de l'ennemi, les
hauteurs qui dominent le château d'Hougoumont jusqu'aux fermes de la
Haye-Sainte et de Papelotte; à l'aile droite, ils attaquèrent le village de
Mont-Saint-Jean; la ferme de la Haye-Sainte est enlevée au centre par le
prince Jérôme. Mais la réserve prussienne paraît vers Saint-Lambert à six
heures du soir: une nouvelle et furieuse attaque est donnée au village de la
Haye-Sainte; Blücher survient avec des troupes fraîches et isole du reste de
nos troupes déjà rompues les carrés de la garde impériale. Autour de cette

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phalange immortelle, le débordement des fuyards entraîne tout parmi des
flots de poussière, de fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres
sillonnées de fusées à la congrève, au milieu des rugissements de trois cents
pièces d'artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux: c'était
comme le sommaire de toutes les batailles de l'Empire. Deux fois les
Français ont crié: Victoire! deux fois leurs cris sont étouffés sous la pression
des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes s'éteint; les cartouches sont
épuisées; quelques grenadiers blessés, au milieu de trente mille morts, de
cent mille boulets sanglants, refroidis et conglobés à leurs pieds, restent
debout appuyés sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans charge.
Non loin d'eux l'homme des batailles écoutait, l'œil fixe, le dernier coup de
canon qu'il devait entendre de sa vie. Dans ces champs de carnage, son frère
Jérôme combattait encore avec ses bataillons expirants accablés par le
nombre, mais son courage ne peut ramener la victoire.

Le nombre des morts du côté des alliés était estimé à dix-huit mille
hommes, du côté des Français à vingt-cinq mille; douze cents officiers
anglais avaient péri; presque tous les aides de camp du duc de Wellington
étaient tués ou blessés; il n'y eut pas en Angleterre une famille qui ne prît le
deuil. Le prince d'Orange[20] avait été atteint d'une balle à l'épaule; le baron
de Vincent, ambassadeur d'Autriche, avait eu la main percée. Les Anglais
furent redevables du succès aux Irlandais et à la brigade des montagnards
écossais que les charges de notre cavalerie ne purent rompre. Le corps du
général Grouchy, ne s'étant pas avancé, ne se trouva point à l'affaire. Les
deux armées croisèrent le fer et le feu avec une bravoure et un acharnement
qu'animait une inimitié nationale de dix siècles. Lord Castlereagh, rendant
compte de la bataille à la Chambre des lords, disait: «Les soldats anglais et
les soldats français, après l'affaire, lavaient leur mains sanglantes dans un
même ruisseau, et d'un bord à l'autre se congratulaient mutuellement sur
leur courage.» Wellington avait toujours été funeste à Bonaparte, ou plutôt
le génie rival de la France, le génie anglais, barrait le chemin à la victoire.
Aujourd'hui les Prussiens réclament contre les Anglais l'honneur de cette
affaire décisive; mais, à la guerre, ce n'est pas l'action accomplie, c'est le
nom qui fait le triomphateur: ce n'est pas Bonaparte qui a gagné la véritable
bataille d'Iéna[21].

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Les fautes des Français furent considérables: ils se trompèrent sur des
corps ennemis ou amis; ils occupèrent trop tard la position des Quatre-Bras;
le maréchal Grouchy, qui était chargé de contenir les Prussiens avec ses
trente-six mille hommes, les laissa passer sans les voir: de là des reproches
que nos généraux se sont adressés. Bonaparte attaqua de front selon sa
coutume, au lieu de tourner les Anglais, et s'occupa avec la présomption du
maître, de couper la retraite à un ennemi qui n'était pas vaincu.

Beaucoup de menteries et quelques vérités assez curieuses ont été
débitées sur cette catastrophe. Le mot: La garde meurt et ne se rend pas, est
une invention qu'on n'ose plus défendre[22]. Il paraît certain qu'au
commencement de l'action, Soult fit quelques observations stratégiques à
l'empereur: «Parce que Wellington vous a battu, lui répondit sèchement
Napoléon, vous croyez toujours que c'est un grand général.» À la fin du
combat, M. de Turenne[23] pressa Bonaparte de se retirer pour éviter de
tomber entre les mains de l'ennemi: Bonaparte, sorti de ses pensées comme
d'un rêve, s'emporta d'abord; puis tout à coup, au milieu de sa colère, il
s'élance sur son cheval et fuit[24].

Le 19 juin cent coups de canon des Invalides avaient annoncé les succès
de Ligny, de Charleroi, des Quatre-Bras; on célébrait des victoires mortes la
veille à Waterloo. Le premier courrier qui transmit à Paris la nouvelle de
cette défaite, une des plus grandes de l'histoire par ses résultats, fut
Napoléon lui-même: il rentra dans les barrières la nuit du 21; on eût dit de
ses mânes revenant pour apprendre à ses amis qu'il n'était plus. Il descendit
à l'Élysée-Bourbon: lorsqu'il arriva de l'île d'Elbe, il était descendu aux
Tuileries; ces deux asiles, instinctivement choisis, révélaient le changement
de sa destinée.

Tombé à l'étranger dans un noble combat, Napoléon eut à supporter à
Paris les assauts des avocats qui voulaient mettre à sac ses malheurs: il
regrettait de n'avoir pas dissous la Chambre avant son départ pour l'armée;
il s'est souvent aussi repenti de n'avoir pas fait fusiller Fouché et Talleyrand.
Mais il est certain que Bonaparte, après Waterloo, s'interdit toute violence,
soit qu'il obéît au calme habituel de son tempérament, soit qu'il fût dompté
par la destinée; il ne dit plus comme avant sa première abdication: «On
verra ce que c'est que la mort d'un grand homme.» Cette verve était passée.

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Antipathique à la liberté, il songea à casser cette Chambre des représentants
que présidait Lanjuinais, de citoyen devenu sénateur, de sénateur devenu
pair, depuis redevenu citoyen, de citoyen allant redevenir pair. Le général
La Fayette, député, lut à la tribune une proposition qui déclarait: «la
Chambre en permanence, crime de haute trahison toute tentative pour la
dissoudre, traître à la patrie, et jugé comme tel, quiconque s'en rendrait
coupable.» (21 juin 1815.)

Le discours du général commençait par ces mots:

«Messieurs, lorsque pour la première fois depuis bien des années j'élève
une voix que les vieux amis de la liberté reconnaîtront encore, je me sens
appelé à vous parler du danger de la patrie. . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voici l'instant de nous rallier autour du
drapeau tricolore, de celui de 89, celui de la liberté, de l'égalité et de l'ordre
public.»

L'anachronisme de ce discours causa un moment d'illusion; on crut voir
la Révolution, personnifiée dans La Fayette, sortir du tombeau et se
présenter pâle et ridée à la tribune. Mais ces motions d'ordre, renouvelées
de Mirabeau, n'étaient plus que des armes hors d'usage, tirées d'un vieil
arsenal. Si La Fayette rejoignait noblement la fin et le commencement de sa
vie, il n'était pas en son pouvoir de souder les deux bouts de la chaîne
rompue du temps. Benjamin Constant se rendit auprès de l'empereur à
l'Élysée-Bourbon; il le trouva dans son jardin. La foule remplissait l'avenue
de Marigny et criait: Vive l'Empereur! cri touchant échappé des entrailles
populaires; il s'adressait au vaincu! Bonaparte dit à Benjamin Constant:
«Que me doivent ceux-ci? je les ai trouvés, je les ai laissés pauvres.» C'est
peut-être le seul mot qui lui soit sorti du cœur, si toutefois l'émotion du
député n'a pas trompé son oreille. Bonaparte, prévoyant l'événement, vint
au-devant de la sommation qu'on se préparait à lui faire; il abdiqua pour
n'être pas contraint d'abdiquer: «Ma vie politique est finie, dit-il: je déclare
mon fils, sous le nom de Napoléon II, empereur des Français.» Inutile
disposition, telle que celle de Charles X en faveur de Henri V: on ne donne
des couronnes que lorsqu'on les possède, et les hommes cassent le testament
de l'adversité. D'ailleurs l'empereur n'était pas plus sincère en descendant du
trône une seconde fois qu'il ne l'avait été dans sa première retraite; aussi,

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lorsque les commissaires français allèrent apprendre au duc de Wellington
que Napoléon avait abdiqué, il leur répondit: «Je le savais depuis un an.»

La Chambre des représentants, après quelques débats où Manuel[25] prit
la parole, accepta la nouvelle abdication de son souverain, mais vaguement
et sans nommer de régence.

Une commission exécutive est créée[26]: le duc d'Otrante la préside; trois
ministres, un conseiller d'État et un général de l'empereur la composent et
dépouillent de nouveau leur maître: c'était Fouché, Caulaincourt, Carnot,
Quinette[27] et Grenier[28].

Pendant ces transactions, Bonaparte retournait ses idées dans sa tête: «Je
n'ai plus d'armée, disait-il, je n'ai plus que des fuyards. La majorité de la
Chambre des députés est bonne; je n'ai contre moi que La Fayette,
Lanjuinais et quelques autres. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si,
au lieu d'une levée, on dispute, tout sera perdu. La nation n'a pas envoyé les
députés pour me renverser, mais pour me soutenir. Je ne les crains point,
quelque chose qu'ils fassent; je serai toujours l'idole du peuple et de l'armée:
si je disais un mot, ils seraient assommés. Mais si nous nous querellons, au
lieu de nous entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire.»

Une députation de la Chambre des représentants étant venue le féliciter
sur sa nouvelle abdication, il répondit: «Je vous remercie: je désire que mon
abdication puisse faire le bonheur de la France; mais je ne l'espère pas.»

Il se repentit bientôt après, lorsqu'il apprit que la Chambre des
représentants avait nommé une commission de gouvernement composée de
cinq membres. Il dit aux ministres: «Je n'ai point abdiqué en faveur d'un
nouveau Directoire; j'ai abdiqué en faveur de mon fils: si on ne le proclame
point, mon abdication est nulle et non avenue. Ce n'est point en se
présentant devant les alliés l'oreille basse et le genou en terre que les
Chambres les forceront à reconnaître l'indépendance nationale.»

Il se plaignait que La Fayette, Sébastiani[29], Pontécoulant[30], Benjamin
Constant, avaient conspiré contre lui, que d'ailleurs les Chambres n'avaient
pas assez d'énergie. Il disait que lui seul pouvait tout réparer, mais que les

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meneurs n'y consentiraient jamais, qu'ils aimeraient mieux s'engloutir dans
l'abîme que de s'unir avec lui, Napoléon, pour le fermer.

Le 27 juin, à la Malmaison, il écrivit cette sublime lettre: «En abdiquant
le pouvoir, je n'ai pas renoncé au plus noble droit du citoyen, au droit de
défendre mon pays. Dans ces graves circonstances, j'offre mes services
comme général, me regardant encore comme le premier soldat de la patrie.»

Le duc de Bassano lui ayant représenté que les Chambres ne seraient pas
pour lui: «Alors je le vois bien,» dit-il, «il faut toujours céder. Cet infâme
Fouché vous trompe, il n'y a que Caulaincourt et Carnot qui valent quelque
chose; mais que peuvent-ils faire, avec un traître, Fouché, et deux niais,
Quinette et Grenier, et deux Chambres qui ne savent ce qu'elles veulent?
Vous croyez tous comme des imbéciles aux belles promesses des étrangers;
vous croyez qu'ils vous mettront la poule au pot, et qu'ils vous donneront un
prince de leur façon, n'est-ce pas? Vous vous trompez[31].»

Des plénipotentiaires furent envoyés aux alliés. Napoléon requit le 29
juin deux frégates, stationnées à Rochefort, pour le transporter hors de
France; en attendant il s'était retiré à la Malmaison.

Les discussions étaient vives à la Chambre des pairs. Longtemps ennemi
de Bonaparte, Carnot, qui signait l'ordre des égorgements d'Avignon sans
avoir le temps de le lire, avait eu le temps, pendant les Cent-Jours,
d'immoler son républicanisme au titre de comte. Le 22 juin, il avait lu au
Luxembourg une lettre du ministre de la guerre, contenant un rapport
exagéré sur les ressources militaires de la France. Ney, nouvellement arrivé,
ne put entendre ce rapport sans colère. Napoléon, dans ses bulletins, avait
parlé du maréchal avec un mécontentement mal déguisé, et Gourgaud
accusa Ney d'avoir été la principale cause de la perte de la bataille de
Waterloo. Ney se leva et dit: «Ce rapport est faux, faux de tous points:
Grouchy ne peut avoir sous ses ordres que vingt à vingt-cinq mille hommes
tout au plus. Il n'y a plus un seul soldat de la garde à rallier: je la
commandais; je l'ai vu massacrer tout entière avant de quitter le champ de
bataille. L'ennemi est à Nivelle avec quatre-vingt mille hommes; il peut être
à Paris dans six jours: vous n'avez d'autre moyen de sauver la patrie que
d'ouvrir des négociations.»

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L'aide de camp Flahaut[32] voulut soutenir le rapport du ministre de la
guerre; Ney répliqua avec une nouvelle véhémence: «Je le répète, vous
n'avez d'autre voie de salut que la négociation. Il faut que vous rappeliez les
Bourbons. Quant à moi, je me retirerai aux États-Unis.»

À ces mots, Lavallette et Carnot accablèrent le maréchal de reproches;
Ney leur répondit avec dédain: «Je ne suis pas de ces hommes pour qui leur
intérêt est tout: que gagnerai-je au retour de Louis XVIII? d'être fusillé pour
crime de désertion; mais je dois la vérité à mon pays.»

Dans la séance des pairs du 23, le général Drouot[33], rappelant cette
scène, dit: «J'ai vu avec chagrin ce qui fut dit hier pour diminuer la gloire de
nos armes, exagérer nos désastres et diminuer nos ressources. Mon
étonnement a été d'autant plus grand que ces discours étaient prononcés par
un général distingué (Ney), qui, par sa grande valeur et ses connaissances
militaires, a tant de fois mérité la reconnaissance de la nation.»

Dans la séance du 22, un second orage avait éclaté à la suite du premier:
il s'agissait de l'abdication de Bonaparte; Lucien insistait pour qu'on
reconnût son neveu empereur. M. de Pontécoulant interrompit l'orateur, et
demanda de quel droit Lucien, étranger et prince romain, se permettait de
donner un souverain à la France. «Comment, ajouta-t-il, reconnaître un
enfant qui réside en pays étranger?» À cette question, La Bédoyère[34],
s'agitant devant son siège:

«J'ai entendu des voix autour du trône du souverain heureux; elles s'en
éloignent aujourd'hui qu'il est dans le malheur. Il y a des gens qui ne veulent
pas reconnaître Napoléon II, parce qu'ils veulent recevoir la loi de
l'étranger, à qui ils donnent le nom d'alliés.

«L'abdication de Napoléon est indivisible. Si l'on ne veut pas reconnaître
son fils, il doit tenir l'épée, environné de Français qui ont versé leur sang
pour lui, et qui sont encore tout couverts de blessures.

«Il sera abandonné par de vils généraux qui l'ont déjà trahi.

«Mais si l'on déclare que tout Français qui quittera son drapeau sera
couvert d'infamie, sa maison rasée, sa famille proscrite, alors plus de

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traîtres, plus de manœuvres qui ont occasionné les dernières catastrophes et
dont peut-être quelques auteurs siègent ici.»

La Chambre se lève en tumulte: «À l'ordre! à l'ordre! à l'ordre! mugit-on
blessé du coup.—Jeune homme, vous vous oubliez! s'écria Masséna.
—«Vous vous croyez encore au corps de garde?» disait Lameth.

Tous les présages de la seconde Restauration furent menaçants:
Bonaparte était revenu à la tête de quatre cents Français, Louis XVIII
revenait derrière quatre cent mille étrangers; il passa près de la mare de
sang de Waterloo, pour aller à Saint-Denis comme à sa sépulture.

C'était pendant que la légitimité s'avançait ainsi que retentissaient les
interpellations de la Chambre des pairs; il y avait là je ne sais quoi de ces
terribles scènes révolutionnaires aux grands jours de nos malheurs, quand le
poignard circulait au tribunal entre les mains des victimes. Quelques
militaires dont la funeste fascination avait amené la ruine de la France, en
déterminant la seconde invasion de l'étranger, se débattaient sur le seuil du
palais; leur désespoir prophétique, leurs gestes, leurs paroles de la tombe,
semblaient annoncer une triple mort: mort à eux-mêmes, mort à l'homme
qu'ils avaient béni, mort à la race qu'ils avaient proscrite.

Tandis que Bonaparte se retirait à la Malmaison avec l'Empire fini, nous,
nous partions de Gand avec la monarchie recommençante. Pozzo, qui savait
combien il s'agissait peu de la légitimité en haut lieu, se hâta d'écrire à
Louis XVIII de partir et d'arriver vite, s'il voulait régner avant que la place
fût prise: c'est à ce billet que Louis XVIII dut sa couronne en 1815.

À Mons, je manquai la première occasion de fortune de ma carrière
politique; j'étais mon propre obstacle et je me trouvais sans cesse sur mon
chemin. Cette fois, mes qualités me jouèrent le mauvais tour que m'auraient
pu faire mes défauts.

M. de Talleyrand, dans tout l'orgueil d'une négociation qui l'avait enrichi,
prétendait avoir rendu à la légitimité les plus grands services et il revenait
en maître. Étonné que déjà on n'eût point suivi pour le retour à Paris la route
qu'il avait tracée, il fut bien plus mécontent de retrouver M. de Blacas avec

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le roi. Il regardait M. de Blacas comme le fléau de la monarchie; mais ce
n'était pas là le vrai motif de son aversion: il considérait dans M. de Blacas
le favori, par conséquent le rival; il craignait aussi Monsieur et s'était
emporté lorsque, quinze jours auparavant, Monsieur lui avait fait offrir son
hôtel sur la Lys. Demander l'éloignement de M. de Blacas, rien de plus
naturel; l'exiger, c'était trop se souvenir de Bonaparte.

M. de Talleyrand entra dans Mons vers les six heures du soir,
accompagné de l'abbé Louis: M. de Ricé, M. de Jaucourt et quelques autres
commensaux, volèrent à lui. Plein d'une humeur qu'on ne lui avait jamais
vue, l'humeur d'un roi qui croit son autorité méconnue, il refusa de prime
abord d'aller chez Louis XVIII, répondant à ceux qui l'en pressaient par sa
phrase ostentatrice: «Je ne suis jamais pressé; il sera temps demain.» Je
l'allai voir; il me fit toutes ces cajoleries avec lesquelles il séduisait les
petits ambitieux et les niais importants. Il me prit par le bras, s'appuya sur
moi en me parlant: familiarités de haute faveur, calculées pour me tourner la
tête, et qui étaient, avec moi, tout à fait perdues; je ne comprenais même
pas. Je l'invitai à venir chez le roi où je me rendais.

Louis XVIII était dans ses grandes douleurs: il s'agissait de se séparer de
M. de Blacas; celui-ci ne pouvait rentrer en France; l'opinion était soulevée
contre lui; bien que j'eusse eu à me plaindre du favori à Paris, je ne lui en
avais témoigné à Gand aucun ressentiment. Le roi m'avait su gré de ma
conduite; dans son attendrissement, il me traita à merveille. On lui avait
déjà rapporté les propos de M. de Talleyrand: «Il se vante,» me dit-il, «de
m'avoir remis une seconde fois la couronne sur la tête et il me menace de
reprendre le chemin de l'Allemagne: qu'en pensez-vous, monsieur de
Chateaubriand?» Je répondis: «On aura mal instruit Votre Majesté; M. de
Talleyrand est seulement fatigué. Si le roi y consent, je retournerai chez le
ministre.» Le roi parut bien aise; ce qu'il aimait le moins, c'étaient les
tracasseries; il désirait son repos aux dépens même de ses affections.

M. de Talleyrand au milieu de ses flatteurs était plus monté que jamais.
Je lui représentai qu'en un moment aussi critique il ne pouvait songer à
s'éloigner. Pozzo le prêcha dans ce sens: bien qu'il n'eût pas la moindre
inclination pour lui, il aimait dans ce moment à le voir aux affaires comme
une ancienne connaissance; de plus il le supposait en faveur près du czar. Je

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ne gagnai rien sur l'esprit de M. de Talleyrand, les habitués du prince me
combattaient; M. Mounier même pensait que M. de Talleyrand devait se
retirer. L'abbé Louis, qui mordait tout le monde, me dit en secouant trois
fois sa mâchoire: «Si j'étais le prince, je ne resterais pas un quart d'heure à
Mons.» Je lui répondis: «Monsieur l'abbé, vous et moi nous pouvons nous
en aller où nous voulons, personne ne s'en apercevra; il n'en est pas de
même de M. de Talleyrand.» J'insistai encore et je dis au prince: «Savez-
vous que le roi continue son voyage?» M. de Talleyrand parut surpris, puis
il me dit superbement, comme le Balafré à ceux qui le voulaient mettre en
garde contre les desseins de Henri III: «Il n'osera!»

Je revins chez le roi où je trouvai M. de Blacas. Je dis à Sa Majesté, pour
excuser son ministre, qu'il était malade, mais qu'il aurait très certainement
l'honneur de faire sa cour au roi le lendemain. «Comme il voudra, répliqua
Louis XVIII: je pars à trois heures;» et puis il ajouta affectueusement ces
paroles: «Je vais me séparer de M. de Blacas; la place sera vide, monsieur
de Chateaubriand.»

C'était la maison du roi mise à mes pieds. Sans s'embarrasser davantage
de M. de Talleyrand, un politique avisé aurait fait attacher ses chevaux à sa
voiture pour suivre ou précéder le roi: je demeurai sottement dans mon
auberge.

M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le roi s'en irait, s'était
couché: à trois heures on le réveille pour lui dire que le roi part; il n'en croit
pas ses oreilles: «Joué! trahi!» s'écria-t-il. On le lève, et le voilà, pour la
première fois de sa vie, à trois heures du matin dans la rue, appuyé sur le
bras de M. de Ricé. Il arrive devant l'hôtel du roi; les deux premiers
chevaux de l'attelage avaient déjà la moitié du corps hors de la porte
cochère. On fait signe au postillon de s'arrêter; le roi demande ce que c'est;
on lui crie: «Sire, c'est M. de Talleyrand.—Il dort, dit Louis XVIII.—Le
voilà, sire.—Allons!» répondit le roi. Les chevaux reculent avec la voiture;
on ouvre la portière, le roi descend, rentre en se traînant dans son
appartement, suivi du ministre boiteux. Là M. de Talleyrand commence en
colère une explication. Sa Majesté l'écoute et lui répond: «Prince de
Bénévent, vous nous quittez? Les eaux vous feront du bien: vous nous

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donnerez de vos nouvelles.» Le roi laisse le prince ébahi, se fait reconduire
à sa berline et part.

M. de Talleyrand bavait de colère; le sang-froid de Louis XVIII l'avait
démonté: lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de sang-froid, être
battu sur son propre terrain, planté là, sur une place à Mons, comme
l'homme le plus insignifiant: il n'en revenait pas! Il demeure muet, regarde
s'éloigner le carrosse, puis saisissant le duc de Lévis par un bouton de son
spencer: «Allez, monsieur le duc, allez dire comme on me traite! J'ai remis
la couronne sur la tête du roi (il en revenait toujours à cette couronne), et je
m'en vais en Allemagne commencer la nouvelle émigration.»

M. de Lévis écoutant en distraction, se haussant sur la pointe du pied, dit:
«Prince, je pars, il faut qu'il y ait au moins un grand seigneur avec le roi.»

M. de Lévis se jeta dans une carriole de louage qui portait le chancelier
de France: les deux grandeurs de la monarchie capétienne s'en allèrent côte
à côte la rejoindre, à moitié frais, dans une benne mérovingienne.

J'avais prié M. de Duras de travailler à la réconciliation et de m'en donner
les premières nouvelles. «Quoi! m'avait dit M. de Duras, vous restez après
ce que vous a dit le roi?» M. de Blacas, en partant de Mons de son côté, me
remercia de l'intérêt que je lui avais montré.

Je retrouvai M. de Talleyrand embarrassé; il en était au regret de n'avoir
pas suivi mon conseil, et d'avoir, comme un sous-lieutenant mauvaise tête,
refusé d'aller le soir chez le roi; il craignait que des arrangements eussent
lieu sans lui, qu'il ne pût participer à la puissance politique et profiter des
tripotages d'argent qui se préparaient. Je lui dis que, bien que je différasse
de son opinion, je ne lui en restais pas moins attaché, comme un
ambassadeur à son ministre; qu'au surplus j'avais des amis auprès du roi, et
que j'espérais bientôt apprendre quelque chose de bon. M. de Talleyrand
était une vraie tendresse, il se penchait sur mon épaule; certainement il me
croyait dans ce moment un très grand homme.

Je ne tardai point à recevoir un billet de M. de Duras; il m'écrivait de
Cambrai que l'affaire était arrangée, et que M. de Talleyrand allait recevoir
l'ordre de se mettre en route: cette fois le prince ne manqua pas d'obéir.

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Quel diable me poussait? Je n'avais point suivi le roi qui m'avait pour
ainsi dire offert ou plutôt donné le ministère de sa maison et qui fut blessé
de mon obstination à rester à Mons; je me cassais le cou pour M. de
Talleyrand que je connaissais à peine, que je n'estimais point, que je
n'admirais point; pour M. de Talleyrand qui allait entrer dans des
combinaisons nullement les miennes, qui vivait dans une atmosphère de
corruption dans laquelle je ne pouvais respirer!

Ce fut de Mons même, au milieu de tous ses embarras, que le prince de
Bénévent envoya M. de Perray toucher à Naples les millions d'un de ses
marchés de Vienne.[35] M. de Blacas cheminait en même temps avec
l'ambassade de Naples dans sa poche, et d'autres millions que le généreux
exilé de Gand lui avait donnés à Mons. Je m'étais tenu dans de bons
rapports avec M. de Blacas, précisément parce que tout le monde le
détestait; j'avais encouru l'amitié de M. de Talleyrand pour ma fidélité à un
caprice de son humeur; Louis XVIII m'avait positivement appelé auprès de
sa personne, et je préférai la turpitude d'un homme sans foi à la faveur du
roi: il était trop juste que je reçusse la récompense de ma stupidité, que je
fusse abandonné de tous, pour les avoir voulu servir tous. Je rentrai en
France n'ayant pas de quoi payer ma route, tandis que les trésors pleuvaient
sur les disgraciés: je méritais cette correction. C'est fort bien de s'escrimer
en pauvre chevalier quand tout le monde est cuirassé d'or; mais encore ne
faut-il pas faire des fautes énormes: moi demeuré auprès du roi, la
combinaison du ministère Talleyrand et Fouché devenait presque
impossible; la Restauration commençait par un ministère moral et
honorable, toutes les combinaisons de l'avenir pouvaient changer.
L'insouciance que j'avais de ma personne me trompa sur l'importance des
faits: la plupart des hommes ont le défaut de se trop compter; j'ai le défaut
de ne me pas compter assez: je m'enveloppai dans le dédain habituel de ma
fortune; j'aurais dû voir que la fortune de la France se trouvait liée dans ce
moment à celle de mes petites destinées: ce sont de ces enchevêtrements
historiques fort communs.

Sorti enfin de Mons, j'arrivai au Cateau-Cambrésis; M. de Talleyrand m'y
rejoignit: nous avions l'air de venir refaire le traité de paix de 1559 entre
Henri II de France et Philippe II d'Espagne.

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À Cambrai, il se trouva que le marquis de La Suze, maréchal des logis du
temps de Fénelon, avait disposé des billets de logement de madame de
Lévis, de madame de Chateaubriand et du mien: nous demeurâmes dans la
rue, au milieu des feux de joie, de la foule circulant autour de nous et des
habitants qui criaient: Vive le roi! Un étudiant, ayant appris que j'étais là,
nous conduisit à la maison de sa mère.

Les amis des diverses monarchies de France commençaient à paraître; ils
ne venaient pas à Cambrai pour la ligue contre Venise[36], mais pour
s'associer contre les nouvelles constitutions; ils accouraient mettre aux pieds
du roi leurs fidélités successives et leur haine pour la Charte: passeport
qu'ils jugeaient nécessaire auprès de Monsieur; moi et deux ou trois
raisonnables Gilles, nous sentions déjà la jacobinerie.

Le 28 juin, parut la déclaration de Cambrai. Le roi y disait: «Je ne veux
éloigner de ma personne que ces hommes dont la renommée est un sujet de
douleur pour la France et d'effroi pour l'Europe.» Or voyez, le nom de
Fouché était prononcé avec gratitude par le pavillon Marsan! Le roi riait de
la nouvelle passion de son frère et disait: «Elle ne lui est pas venue de
l'inspiration divine.» Je vous ai déjà raconté qu'en traversant Cambrai après
les Cent-Jours, je cherchai vainement mon logis du temps du régiment de
Navarre et le café que je fréquentais avec La Martinière: tout avait disparu
avec ma jeunesse.

De Cambrai, nous allâmes coucher à Roye: la maîtresse de l'auberge prit
madame de Chateaubriand pour madame la Dauphine; elle fut portée en
triomphe dans une salle où il y avait une table mise de trente couverts: la
salle, éclairée de bougies, de chandelles et d'un large feu, était suffocante.
L'hôtesse ne voulait pas recevoir de payement, et elle disait: «Je me regarde
de travers pour n'avoir pas su me faire guillotiner pour nos rois[37].»
Dernière étincelle d'un feu qui avait animé les Français pendant tant de
siècles.

Le général Lamothe, beau-frère de M. Laborie, vint, envoyé par les
autorités de la capitale, nous instruire qu'il nous serait impossible de nous
présenter à Paris sans la cocarde tricolore. M. de Lafayette et d'autres
commissaires, d'ailleurs fort mal reçus des alliés, valetaient d'état-major en
état-major, mendiant près des étrangers un maître quelconque pour la

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France: tout roi, au choix des Cosaques, serait excellent, pourvu qu'il ne
descendît pas de saint Louis et de Louis XIV.

À Roye, on tint conseil: M. de Talleyrand fit attacher deux haridelles à sa
voiture et se rendit chez Sa Majesté. Son équipage occupait la largeur de la
place, à partir de l'auberge du ministre jusqu'à la porte du roi. Il descendit
de son char avec un mémoire qu'il nous lut: il examinait le parti qu'on aurait
à suivre en arrivant; il hasardait quelques mots sur la nécessité d'admettre
indistinctement tout le monde au partage des places; il faisait entendre qu'on
pourrait aller généreusement jusqu'aux juges de Louis XVI. Sa Majesté
rougit et s'écria en frappant des deux mains les deux bras de son fauteuil:
«Jamais!» Jamais de vingt-quatre heures.

À Senlis, nous nous présentâmes chez un chanoine: sa servante nous
reçut comme des chiens; quant au chanoine, qui n'était pas saint Rieul,
patron de la ville, il ne voulut seulement pas nous regarder. Sa bonne avait
ordre de ne nous rendre d'autre service que de nous acheter de quoi manger,
pour notre argent: le Génie du christianisme me fut néant[38]. Pourtant
Senlis aurait dû nous être de bon augure, puisque ce fut dans cette ville que
Henri IV se déroba aux mains de ses geôliers en 1576: «Je n'ai de regret,»
s'écriait en s'échappant le roi, compatriote de Montaigne, «que pour deux
choses que j'ai laissées à Paris: la messe et ma femme.»

De Senlis nous nous rendîmes au berceau de Philippe-Auguste,
autrement Gonesse[39]. En approchant du village, nous aperçûmes deux
personnes qui s'avançaient vers nous: c'était le maréchal Macdonald et mon
fidèle ami Hyde de Neuville. Ils arrêtèrent notre voiture et nous
demandèrent où était M. de Talleyrand; ils ne firent aucune difficulté de
m'apprendre qu'ils le cherchaient afin d'informer le roi que Sa Majesté ne
devait pas songer à franchir la barrière avant d'avoir pris Fouché pour
ministre[40]. L'inquiétude me gagna, car, malgré la manière dont Louis
XVIII s'était prononcé à Roye, je n'étais pas très rassuré. Je questionnai le
maréchal: «Quoi! monsieur le maréchal, lui dis-je, est-il certain que nous ne
pouvons rentrer qu'à des conditions si dures?—Ma foi, monsieur le
vicomte, me répondit le maréchal, je n'en suis pas bien convaincu.»

Le roi s'arrêta deux heures à Gonesse. Je laissai madame de
Chateaubriand au milieu du grand chemin dans sa voiture, et j'allai au

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conseil à la mairie. Là fut mise en délibération une mesure d'où devait
dépendre le sort futur de la monarchie. La discussion s'entama: je soutins,
seul avec M. Beugnot, qu'en aucun cas Louis XVIII ne devait admettre dans
ses conseils M. Fouché. Le roi écoutait: je voyais qu'il eût tenu volontiers la
parole de Roye; mais il était absorbé par Monsieur et pressé par le duc de
Wellington.

Dans un chapitre de la Monarchie selon la Charte, j'ai résumé les raisons
que je fis valoir à Gonesse. J'étais animé; la parole parlée a une puissance
qui s'affaiblit dans la parole écrite: «Partout où il y a une tribune ouverte,
dis-je dans ce chapitre, quiconque peut être exposé à des reproches d'une
certaine nature ne peut être placé à la tête du gouvernement. Il y a tel
discours, tel mot, qui obligerait un pareil ministre à donner sa démission en
sortant de la Chambre. C'est cette impossibilité résultante du principe libre
des gouvernements représentatifs que l'on ne sentit pas lorsque toutes les
illusions se réunirent pour porter un homme fameux au ministère, malgré la
répugnance trop fondée de la couronne. L'élévation de cet homme devait
produire l'une de ces deux choses: ou l'abolition de la Charte, ou la chute du
ministère à l'ouverture de la session. Se représente-t-on le ministre dont je
veux parler, écoutant à la Chambre des députés la discussion sur le 21
janvier, pouvant être apostrophé à chaque instant par quelque député de
Lyon, et toujours menacé du terrible Tu es ille vir! Les hommes de cette
sorte ne peuvent être employés ostensiblement qu'avec les muets du sérail
de Bajazet, ou les muets du Corps législatif de Bonaparte. Que deviendra le
ministre si un député, montant à la tribune un Moniteur à la main, lit le
rapport de la Convention du 9 août 1795; s'il demande l'expulsion de
Fouché comme indigne en vertu de ce rapport qui le chassait, lui Fouché (je
cite textuellement), comme un voleur et un terroriste, dont la conduite
atroce et criminelle communiquait le déshonneur et l'opprobre à toute
assemblée quelconque dont il deviendrait membre?[41]»

Voilà les choses que l'on a oubliées!

Après tout, avait-on le malheur de croire qu'un homme de cette espèce
pouvait jamais être utile? il fallait le laisser derrière le rideau, consulter sa
triste expérience; mais faire violence à la couronne et à l'opinion, appeler à
visage découvert un pareil ministre aux affaires, un homme que Bonaparte,

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dans ce moment même, traitait d'infâme, n'était-ce pas déclarer qu'on
renonçait à la liberté et à la vertu? Une couronne vaut-elle un pareil
sacrifice? On n'était plus maître d'éloigner personne: qui pouvait-on exclure
après avoir pris Fouché?

Les partis agissaient sans songer à la forme du gouvernement qu'ils
avaient adoptée; tout le monde parlait de constitution, de liberté, d'égalité,
de droit des peuples, et personne n'en voulait; verbiage à la mode: on
demandait, sans y penser, des nouvelles de la Charte, tout en espérant
qu'elle crèverait bientôt. Libéraux et royalistes inclinaient au gouvernement
absolu, amendé par les mœurs: c'est le tempérament et le train de la France.
Les intérêts matériels dominaient; on ne voulait point renoncer à ce qu'on
avait, dit-on, fait pendant la Révolution; chacun était chargé de sa propre
vie et prétendait en onérer le voisin: le mal, assurait-on, était devenu un
élément public, lequel devait désormais se combiner avec les
gouvernements, et entrer comme principe vital dans la société.

Ma lubie, relative à une Charte mise en mouvement par l'action religieuse
et morale, a été la cause du mauvais vouloir que certains partis m'ont porté:
pour les royalistes, j'aimais trop la liberté; pour les révolutionnaires, je
méprisais trop les crimes. Si je ne m'étais trouvé là, à mon grand détriment,
pour me faire maître d'école de constitutionnalité, dès les premiers jours les
ultras et les jacobins auraient mis la Charte dans la poche de leur frac à
fleurs de lis, ou de leur carmagnole à la Cassius.

M. de Talleyrand n'aimait pas M. Fouché; M. Fouché détestait et, ce qu'il
y a de plus étrange, méprisait M. de Talleyrand: il était difficile d'arriver à
ce succès. M. de Talleyrand, qui d'abord eût été content de n'être pas
accouplé à M. Fouché, sentant que celui-ci était inévitable, donna les mains
au projet; il ne s'aperçut pas qu'avec la Charte (lui surtout uni au mitrailleur
de Lyon) il n'était guère plus possible que Fouché.

Promptement se vérifia ce que j'avais annoncé: on n'eut pas le profit de
l'admission du duc d'Otrante, on n'en eut que l'opprobre; l'ombre des
Chambres approchant suffit pour faire disparaître des ministres trop exposés
à la franchise de la tribune.

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Mon opposition fut inutile: selon l'usage des caractères faibles, le roi leva
la séance sans rien déterminer; l'ordonnance ne devait être arrêtée qu'au
château d'Arnouville.

On ne tint point conseil en règle dans cette dernière résidence; les intimes
et les affiliés au secret furent seuls assemblés. M. de Talleyrand, nous ayant
devancés, prit langue avec ses amis. Le duc de Wellington arriva: je le vis
passer en calèche; les plumes de son chapeau flottaient en l'air; il venait
octroyer à la France M. Fouché et M. de Talleyrand, comme le double
présent que la victoire de Waterloo faisait à notre patrie. Lorsqu'on lui
représentait que le régicide de M. le duc d'Otrante était peut-être un
inconvénient, il répondait: «C'est une frivolité.» Un Irlandais protestant,[42]
un général anglais étranger à nos mœurs et à notre histoire, un esprit ne
voyant dans l'année française de 1793 que l'antécédent anglais de l'année
1649, était chargé de régler nos destinées! L'ambition de Bonaparte nous
avait réduits à cette misère.

Je rôdais à l'écart dans les jardins d'où le contrôleur général Machault, à
l'âge de quatre-vingt-treize ans, était allé s'éteindre aux Madelonnettes[43];
car la mort dans sa grande revue n'oubliait alors personne. Je n'étais plus
appelé; les familiarités de l'infortune commune avaient cessé entre le
souverain et le sujet: le roi se préparait à rentrer dans son palais, moi dans
ma retraite. Le vide se reforme autour des monarques sitôt qu'ils retrouvent
le pouvoir. J'ai rarement traversé sans faire des réflexions sérieuses les
salons silencieux et déshabités des Tuileries, qui me conduisaient au cabinet
du roi: à moi, déserts d'une autre sorte, solitudes infinies où les mondes
mêmes s'évanouissent devant Dieu, seul être réel.

On manquait de pain à Arnouville; sans un officier du nom de Dubourg et
qui dénichait de Gand comme nous, nous eussions jeûné. M. Dubourg alla à
la picorée[44], il nous rapporta la moitié d'un mouton au logis du maire en
fuite.[45] Si la servante de ce maire, héroïne de Beauvais demeurée seule,
avait eu des armes, elle nous aurait reçus comme Jeanne Hachette.

Nous nous rendîmes à Saint-Denis: sur les deux bords de la chaussée
s'étendaient les bivouacs des Prussiens et des Anglais; les yeux
rencontraient au loin les flèches de l'abbaye: dans ses fondements Dagobert
jeta ses joyaux, dans ses souterrains les races successives ensevelirent leurs

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rois et leurs grands hommes; quatre mois passés, nous avions déposé là les
os de Louis XVI pour tenir lieu des autres poussières. Lorsque je revins de
mon premier exil en 1800, j'avais traversé cette même plaine de Saint-
Denis; il n'y campait encore que les soldats de Napoléon; des Français
remplaçaient encore les vieilles bandes du connétable de Montmorency.

Un boulanger nous hébergea. Le soir, vers les neuf heures, j'allai faire ma
cour au roi. Sa Majesté était logée dans les bâtiments de l'abbaye: on avait
toutes les peines du monde à empêcher les petites filles de la Légion
d'honneur de crier: Vive Napoléon! J'entrai d'abord dans l'église; un pan de
mur attenant au cloître était tombé: l'antique abbatial n'était éclairé que
d'une lampe. Je fis ma prière à l'entrée du caveau où j'avais vu descendre
Louis XVI: plein de crainte sur l'avenir, je ne sais si j'ai jamais eu le cœur
noyé d'une tristesse plus profonde et plus religieuse. Ensuite je me rendis
chez Sa Majesté: introduit dans une des chambres qui précédaient celle du
roi, je ne trouvai personne; je m'assis dans un coin et j'attendis. Tout à coup
une porte s'ouvre: entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime,
M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché; la vision infernale passe
lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché
venait jurer foi et hommage à son seigneur; le féal régicide, à genoux, mit
les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du
roi martyr; l'évêque apostat fut caution du serment.

Le lendemain, le faubourg Saint-Germain arriva: tout se mêlait de la
nomination de Fouché déjà obtenue, la religion comme l'impiété, la vertu
comme le vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l'étranger comme le
Français; on criait de toute part: «Sans Fouché point de sûreté pour le roi,
sans Fouché point de salut pour la France; lui seul a déjà sauvé la patrie, lui
seul peut achever son ouvrage.» La vieille duchesse de Duras était une des
nobles dames les plus animées à l'hymne; le bailli de Crussol[46], survivant
de Malte, faisait chorus; il déclarait que si sa tête était encore sur ses
épaules, c'est que M. Fouché l'avait permis. Les peureux avaient eu tant de
frayeur de Bonaparte, qu'ils avaient pris le massacreur de Lyon pour un
Titus. Pendant plus de trois mois les salons du faubourg Saint-Germain me
regardèrent comme un mécréant, parce que je désapprouvais la nomination
de leurs ministres. Ces pauvres gens, ils s'étaient prosternés aux pieds des
parvenus; ils n'en faisaient pas moins grand bruit de leur noblesse, de leur

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haine contre les révolutionnaires, de leur fidélité à toute épreuve, de
l'inflexibilité de leurs principes, et ils adoraient Fouché.

Fouché avait senti l'incompatibilité de son existence ministérielle avec le
jeu de la monarchie représentative: comme il ne pouvait s'amalgamer avec
les éléments d'un gouvernement légal, il essaya de rendre les éléments
politiques homogènes à sa propre nature. Il avait créé une terreur factice;
supposant des dangers imaginaires, il prétendait forcer la couronne à
reconnaître les deux Chambres de Bonaparte et à recevoir la déclaration des
droits qu'on s'était hâté de parachever; on murmurait même quelques mots
sur la nécessité d'exiler Monsieur et ses fils; le chef-d'œuvre eût été d'isoler
le roi.

On continuait à être dupe: en vain la garde nationale passait par-dessus
les murs de Paris et venait protester de son dévouement; on assurait que
cette garde était mal disposée. La faction avait fait fermer les barrières afin
d'empêcher le peuple, resté royaliste pendant les Cent-Jours, d'accourir, et
l'on disait que ce peuple menaçait d'égorger Louis XVIII à son passage.
L'aveuglement était miraculeux, car l'armée française se retirait sur la Loire,
cent cinquante mille alliés occupaient les postes extérieurs de la capitale, et
l'on prétendait toujours que le roi n'était pas assez fort pour pénétrer dans
une ville où il ne restait pas un soldat, où il n'y avait plus que des bourgeois,
très capables de contenir une poignée de fédérés, s'ils s'étaient avisés de
remuer. Malheureusement le roi, par une suite de coïncidences fatales,
semblait le chef des Anglais et des Prussiens; il croyait être environné de
libérateurs, et il était accompagné d'ennemis; il paraissait entouré d'une
escorte d'honneur, et cette escorte n'était en réalité que les gendarmes qui le
menaient hors de son royaume: il traversait seulement Paris en compagnie
des étrangers dont le souvenir servirait un jour de prétexte au bannissement
de sa race.

Le gouvernement provisoire formé depuis l'abdication de Bonaparte fut
dissous par une espèce d'acte d'accusation contre la couronne: pierre
d'attente sur laquelle on espérait bâtir un jour une nouvelle révolution.

À la première Restauration j'étais d'avis que l'on gardât la cocarde
tricolore: elle brillait de toute sa gloire; la cocarde blanche était oubliée; en
conservant des couleurs qu'avaient légitimées tant de triomphes, on ne

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préparait point à une révolution prévoyable un signe de ralliement. Ne pas
prendre la cocarde blanche eût été sage; l'abandonner après qu'elle avait été
portée par les grenadiers mêmes de Bonaparte était une lâcheté: on ne passe
point impunément sous les fourches caudines; ce qui déshonore est funeste:
un soufflet ne vous fait physiquement aucun mal, et cependant il vous tue.

Avant de quitter Saint-Denis je fus reçu par le roi et j'eus avec lui cette
conversation:

«Eh bien? me dit Louis XVIII, ouvrant le dialogue par cette exclamation.

«Eh bien, sire, vous prenez le duc d'Otrante?

—Il l'a bien fallu: depuis mon frère jusqu'au bailli de Crussol (et celui-là
n'est pas suspect), tous disaient que nous ne pouvions pas faire autrement:
qu'en pensez-vous?

—Sire, la chose est faite: je demande à Votre Majesté la permission de
me taire.

—Non, non, dites: vous savez comme j'ai résisté depuis Gand.

—Sire, je ne fais qu'obéir à vos ordres; pardonnez à ma fidélité: je crois
la monarchie finie.»

Le roi garda le silence; je commençais à trembler de ma hardiesse, quand
Sa Majesté reprit:

«Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.»

Cette conversation termine mon récit des Cent-Jours..[Lien vers la Table des
Matières]

LIVRE VI

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Bonaparte à la Malmaison. — Abandon général. — Départ de la
Malmaison. — Rambouillet. — Rochefort. — Bonaparte se réfugie
sur la flotte anglaise. — Il écrit au prince régent. — Bonaparte sur le
Belléphoron. — Torbay. — Acte qui confine Bonaparte à Sainte-
Hélène. — Il passe sur le Northumberland et fait voile. — Jugement
sur Bonaparte. — Caractère de Bonaparte. — Si Bonaparte nous a
laissé en renommée ce qu'il nous a ôté en force. — Inutilité des
vérités ci-dessus exposées. — Île de Sainte-Hélène. — Bonaparte
traverse l'Atlantique. — Napoléon prend terre à Sainte-Hélène. —
Son établissement à Longwood. — Précautions. — Vie à
Longwood. — Visites. — Manzoni. — Maladie de Bonaparte. —
Ossian. — Rêveries de Napoléon à la vue de la mer. — Projets
d'enlèvement. — Dernière occupation de Bonaparte. — Il se couche
et ne se relève plus. — Il dicte son testament. — Sentiments
religieux de Napoléon. — L'aumônier Vignale. — Napoléon
apostrophe Antomarchi, son médecin. — Il reçoit les derniers
sacrements. — Il expire. — Funérailles. — Destruction du monde
napoléonien. — Mes derniers rapports avec Bonaparte. — Sainte-
Hélène depuis la mort de Napoléon. — Exhumation de Bonaparte.
— Ma visite à Cannes.

Si un homme était soudain transporté des scènes les plus bruyantes de la
vie au rivage silencieux de l'Océan glacé, il éprouverait ce que j'éprouve
auprès du tombeau de Napoléon, car nous voici tout à coup au bord de ce
tombeau.

Sorti de Paris le 25 juin, Napoléon attendait à la Malmaison l'instant de
son départ de France. Je retourne à lui: revenant sur les jours écoulés,
anticipant sur les temps futurs, je ne le quitterai plus qu'après sa mort.

La Malmaison, où l'empereur se reposa, était vide. Joséphine était
morte[47]; Bonaparte dans cette retraite se trouvait seul. Là il avait
commencé sa fortune; là il avait été heureux; là il s'était enivré de l'encens
du monde; là, du sein de son tombeau, partaient les ordres qui troublaient la
terre. Dans ces jardins où naguère les pieds de la foule râtelaient les allées
sablées, l'herbe et les ronces verdissaient; je m'en étais assuré en m'y
promenant. Déjà, faute de soins, dépérissaient les arbres étrangers; sur les

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canaux ne voguaient plus les cygnes noirs de l'Océanie; la cage
n'emprisonnait plus les oiseaux du tropique: ils s'étaient envolés pour aller
attendre leur hôte dans leur patrie.

Bonaparte aurait pu cependant trouver un sujet de consolation en
tournant les yeux vers ses premiers jours: les rois tombés s'affligent surtout,
parce qu'ils n'aperçoivent en amont de leur chute qu'une splendeur
héréditaire et les pompes de leur berceau: mais que découvrait Napoléon
antérieurement à ses prospérités? la crèche de sa naissance dans un village
de Corse. Plus magnanime, en jetant le manteau de pourpre, il aurait repris
avec orgueil le sayon du chevrier; mais les hommes ne se replacent point à
leur origine quand elle fut humble; il semble que l'injuste ciel les prive de
leur patrimoine lorsqu'à la loterie du sort ils ne font que perdre ce qu'ils
avaient gagné, et néanmoins la grandeur de Napoléon vient de ce qu'il était
parti de lui-même: rien de son sang ne l'avait précédé et n'avait préparé sa
puissance.

À l'aspect de ces jardins abandonnés, de ces chambres déshabitées, de ces
galeries fanées par les fêtes, de ces salles où les chants et la musique avaient
cessé, Napoléon pouvait repasser sur sa carrière: il se pouvait demander si
avec un peu plus de modération il n'aurait pas conservé ses félicités. Des
étrangers, des ennemis, ne le bannissaient pas maintenant; il ne s'en allait
pas quasi-vainqueur, laissant les nations dans l'admiration de son passage,
après la prodigieuse campagne de 1814; il se retirait battu. Des Français,
des amis, exigeaient son abdication immédiate, pressaient son départ, ne le
voulaient plus même pour général, lui dépêchaient courriers sur courriers,
pour l'obliger à quitter le sol sur lequel il avait versé autant de gloire que de
fléaux.

À cette leçon si dure se joignaient d'autres avertissements: les Prussiens
rôdaient dans le voisinage de la Malmaison; Blücher, aviné, ordonnait en
trébuchant de saisir, de pendre le conquérant qui avait mis le pied sur le cou
des rois. La rapidité des fortunes, la vulgarités des mœurs, la promptitude
de l'élévation et de l'abaissement des personnages modernes ôtera, je le
crains, à notre temps, une partie de la noblesse de l'histoire: Rome et la
Grèce n'ont point parlé de pendre Alexandre et César.

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Les scènes qui avaient eu lieu en 1814 se renouvelèrent en 1815, mais
avec quelque chose de plus choquant, parce que les ingrats étaient stimulés
par la peur: il se fallait débarrasser de Napoléon vite: les alliés arrivaient;
Alexandre n'était pas là, au premier moment, pour tempérer le triomphe et
contenir l'insolence de la fortune; Paris avait cessé d'être orné de sa lustrale
inviolabilité; une première invasion avait souillé le sanctuaire; ce n'était
plus la colère de Dieu qui tombait sur nous, c'était le mépris du ciel: le
foudre s'était éteint.

Toutes les lâchetés avaient acquis par les Cent-Jours un nouveau degré de
malignité; affectant de s'élever, par amour de la patrie, au-dessus des
attachements personnels, elles s'écriaient que Bonaparte était aussi trop
criminel d'avoir violé les traités de 1814. Mais les vrais coupables n'étaient-
ils pas ceux qui favorisèrent ses desseins? Si, en 1815, au lieu de lui refaire
des armées, après l'avoir délaissé une première fois pour le délaisser encore,
ils lui avaient dit, lorsqu'il vint coucher aux Tuileries: «Votre génie vous a
trompé; l'opinion n'est plus à vous; prenez pitié de la France. Retirez-vous
après cette dernière visite à la terre; allez vivre dans la patrie de
Washington. Qui sait si les Bourbons ne commettront point de fautes? qui
sait si un jour la France ne tournera pas les yeux vers vous, lorsque, à l'école
de la liberté, vous aurez appris le respect des lois? Vous reviendrez alors,
non en ravisseur qui fond sur sa proie, mais en grand citoyen pacificateur de
son pays.»

Ils ne lui tinrent point ce langage: ils se prêtèrent aux passions de leur
chef revenu; ils contribuèrent à l'aveugler, sûrs qu'ils étaient de profiter de
sa victoire ou de sa défaite. Le soldat seul mourut pour Napoléon avec une
sincérité admirable; le reste ne fut qu'un troupeau paissant, s'engraissant à
droite et à gauche. Encore si les vizirs du calife dépouillé s'étaient contentés
de lui tourner le dos! mais non: ils profitaient de ses derniers instants; ils
l'accablaient de leurs sordides demandes; tous voulaient tirer de l'argent de
sa pauvreté.

Oncques ne fut plus complet abandon; Bonaparte y avait donné lieu:
insensible aux peines d'autrui, le monde lui rendit indifférence pour
indifférence. Ainsi que la plupart des despotes, il était bien avec sa

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domesticité; au fond il ne tenait à rien: homme solitaire, il se suffisait; le
malheur ne fit que le rendre au désert de sa vie.

Quand je recueille mes souvenirs, quand je me rappelle avoir vu
Washington dans sa petite maison de Philadelphie, et Bonaparte dans ses
palais, il me semble que Washington, retiré dans son champ de la Virginie,
ne devait pas éprouver les syndérèses de Bonaparte attendant l'exil dans ses
jardins de la Malmaison. Rien n'était changé dans la vie du premier; il
retombait sur ses habitudes modestes; il ne s'était point élevé au-dessus de
la félicité des laboureurs qu'il avait affranchis; tout était bouleversé dans la
vie du second.

Napoléon quitta la Malmaison[48] accompagné des généraux Bertrand,[49]
Rovigo et Beker,[50] ce dernier en qualité de surveillant ou de commissaire.
Chemin faisant, il lui prit envie de s'arrêter à Rambouillet. Il en partit pour
s'embarquer à Rochefort, comme Charles X pour s'embarquer à Cherbourg;
Rambouillet, retraite inglorieuse où s'éclipsa ce qu'il y eut de plus grand, en
race et en homme; lieu fatal où mourut François Ier; où Henri III, échappé
des barricades, coucha tout botté en passant; où Louis XVI a laissé son
ombre! Heureux Louis, Napoléon et Charles, s'ils n'eussent été que les
obscurs gardiens des troupeaux de Rambouillet!

Arrivé à Rochefort,[51] Napoléon hésitait: la commission exécutive
envoyait des ordres impératifs: «Les garnisons de Rochefort et de La
Rochelle doivent,» disaient les dépêches, «prêter main-forte pour faire
embarquer Napoléon... Employez la force... faites-le partir... ses services ne
peuvent être acceptés.»

Les services de Napoléon ne pouvaient être acceptés! Et n'aviez-vous pas
accepté ses bienfaits et ses chaînes? Napoléon ne s'en allait point; il était
chassé: et par qui?

Bonaparte n'avait cru qu'à la fortune; il n'accordait au malheur ni le feu ni
l'eau; il avait d'avance innocenté les ingrats: un juste talion le faisait
comparaître devant son système. Quand le succès cessant d'animer sa
personne s'incarna dans un autre individu, les disciples abandonnèrent le
maître pour l'école. Moi qui crois à la légitimité des bienfaits et à la

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souveraineté du malheur, si j'avais servi Bonaparte, je ne l'aurais pas quitté;
je lui aurais prouvé, par ma fidélité, la fausseté de ses principes politiques;
en partageant ses disgrâces, je serais resté auprès de lui, comme un démenti
vivant de ses stériles doctrines et du peu de valeur du droit de la prospérité.

Depuis le 1er juillet, des frégates l'attendaient dans la rade de Rochefort:
des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs inséparables d'un
dernier adieu, l'arrêtèrent. Qu'il devait regretter les jours de son enfance
alors que ses yeux sereins n'avaient point encore vu tomber la première
pluie? Il laissa le temps à la flotte anglaise d'approcher. Il pouvait encore
s'embarquer sur deux lougres qui devaient joindre en mer un navire danois
(c'est le parti que prit son frère Joseph); mais la résolution lui faillit en
regardant le rivage de France. Il avait aversion d'une république; l'égalité et
la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il penchait à demander un asile aux
Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce parti? disait-il à ceux qu'il
consultait.—«L'inconvénient de vous déshonorer,» lui répondit un officier
de marine: vous ne devez pas même tomber mort entre les mains des
Anglais. Ils vous feront empailler pour vous montrer à un schelling par
tête.»

Malgré ces observations, l'empereur résolut de se livrer à ses vainqueurs.
Le 13 juillet, Louis XVIII étant déjà à Paris depuis cinq jours, Napoléon
envoya au capitaine du vaisseau anglais le Bellérophon cette lettre pour le
prince régent:

«Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à
l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière
politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple
britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de
Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus
généreux de mes ennemis.

«Rochefort, 13 juillet 1815.»

Si Bonaparte n'avait pendant vingt ans accablé d'outrages le peuple
anglais, son gouvernement, son roi et l'héritier de ce roi, on aurait pu

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trouver quelque convenance de ton dans cette lettre; mais comment cette
Altesse Royale, tant méprisée, tant insultée par Napoléon, est-elle devenue
tout à coup le plus puissant, le plus constant, le plus généreux des ennemis,
par la seule raison qu'elle est victorieuse? Il ne pouvait pas être persuadé de
ce qu'il disait; or ce qui n'est pas vrai n'est pas éloquent. La phrase exposant
le fait d'une grandeur tombée qui s'adresse à un ennemi est belle; l'exemple
banal de Thémistocle est de trop.

Il y a quelque chose de pire qu'un défaut de sincérité dans la démarche de
Bonaparte; il y a oubli de la France: l'empereur ne s'occupa que de sa
catastrophe individuelle; la chute arrivée, nous ne comptâmes plus pour rien
à ses yeux. Sans penser qu'en donnant la préférence à l'Angleterre sur
l'Amérique, son choix devenait un outrage au deuil de la patrie, il sollicita
un asile du gouvernement qui depuis vingt ans soudoyait l'Europe contre
nous, de ce gouvernement dont le commissaire à l'armée russe, le général
Wilson, pressait Kutuzof, dans la retraite de Moscou, d'achever de nous
exterminer: les Anglais, heureux à la bataille finale, campaient dans le bois
de Boulogne. Allez donc, ô Thémistocle, vous asseoir tranquillement au
foyer britannique, tandis que la terre n'a pas encore achevé de boire le sang
français versé pour vous à Waterloo! Quel rôle le fugitif, fêté peut-être, eût-
il joué au bord de la Tamise, en face de la France envahie, de Wellington
devenu dictateur au Louvre? La haute fortune de Napoléon le servit mieux:
les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière,
manquèrent leur dernier triomphe; au lieu de perdre leur suppliant en
l'admettant à leurs bastilles ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante
pour la postérité la couronne qu'ils croyaient lui avoir ravie. Il s'accrut dans
sa captivité de l'énorme frayeur des puissances: en vain l'Océan l'enchaînait,
l'Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer.

Le 15 juillet, l'Épervier transporta Bonaparte au Bellérophon.
L'embarcation française était si petite que du bord du vaisseau anglais on
n'apercevait pas le géant sur les vagues. L'empereur, en abordant le
capitaine Maitland, lui dit: «Je viens me mettre sous la protection des lois
de l'Angleterre.» Une fois du moins le contempteur des lois en confessait
l'autorité.

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La flotte fit voile pour Torbay: une foule de barques se croisaient autour
du Bellérophon; même empressement à Plymouth. Le 30 juillet, lord Keith
délivra au requérant l'acte qui le confinait à Sainte-Hélène: «C'est pis que la
cage de Tamerlan,» dit Napoléon.

Cette violation du droit des gens et du respect de l'hospitalité était
révoltante; si vous recevez le jour dans un navire quelconque, pourvu qu'il
soit sous voile, vous êtes Anglais de naissance; en vertu des vieilles
coutumes de Londres, les flots sont réputés terre d'Albion. Et un navire
anglais n'était point pour un suppliant un autel inviolable, il ne plaçait point
le grand homme qui embrassait la poupe du Bellérophon sous la protection
du trident britannique! Bonaparte protesta; il argumenta de lois, parla de
trahison et de perfidie, en appela à l'avenir: cela lui allait-il bien? ne s'était-
il pas ri de la justice? n'avait-il pas dans sa force foulé aux pieds les choses
saintes dont il invoquait la garantie? n'avait-il pas enlevé Toussaint-
Louverture et le roi d'Espagne? n'avait-il pas fait arrêter et détenir
prisonniers pendant des années les voyageurs anglais qui se trouvaient en
France au moment de la rupture du traité d'Amiens? Permis donc à la
marchande Angleterre d'imiter ce qu'il avait fait lui-même, et d'user
d'ignobles représailles; mais on pouvait agir autrement.

Chez Napoléon, la grandeur du cœur ne répondait pas à la largeur de la
tête: ses querelles avec les Anglais sont déplorables; elles révoltent lord
Byron. Comment daigna-t-il honorer d'un mot ses geôliers? On souffre de le
voir s'abaisser à des conflits de paroles avec lord Keith à Torbay, avec sir
Hudson Lowe à Sainte-Hélène, publier des factums parce qu'on lui manque
de foi, chicaner sur un titre, sur un peu plus, sur un peu moins d'or ou
d'honneurs. Bonaparte, réduit à lui-même, était réduit à sa gloire, et cela lui
devait suffire: il n'avait rien à demander aux hommes; il ne traitait pas assez
despotiquement l'adversité; on lui aurait pardonné d'avoir fait du malheur
son dernier esclave. Je ne trouve de remarquable dans sa protestation contre
la violation de l'hospitalité que la date et la signature de cette protestation:
«À bord du Bellérophon, à la mer. Napoléon.» Ce sont là des harmonies
d'immensité.

Du Bellérophon, Bonaparte passa sur le Northumberland. Deux frégates
chargées de la garnison future de Sainte-Hélène l'escortaient. Quelques

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officiers de cette garnison avaient combattu à Waterloo. On permit à cette
explorateur du globe de garder auprès de lui M. et madame Bertrand, MM.
de Montholon[52], Gourgaud et de Las Cases[53], volontaires et généreux
passagers sur la planche submergée. Par un article des instructions du
capitaine, Bonaparte devait être désarmé: Napoléon seul, prisonnier dans
un vaisseau, au milieu de l'Océan, désarmé! quelle magnifique terreur de sa
puissance[54]! Mais quelle leçon du ciel donnée aux hommes qui abusent du
glaive! La stupide amirauté traitait en sentencié de Botany-Bay le grand
convict de la race humaine: le prince Noir fit-il désarmer le roi Jean?

L'escadre leva l'ancre. Depuis la barque qui porta César, aucun vaisseau
ne fut chargé d'une pareille destinée. Bonaparte se rapprochait de cette mer
des miracles, où l'Arabe du Sinaï l'avait vu passer. La dernière terre de
France que découvrit Napoléon fut le cap la Hogue; autre trophée des
Anglais.

L'empereur s'était trompé dans l'intérêt de sa mémoire, lorsqu'il avait
désiré rester en Europe; il n'aurait bientôt été qu'un prisonnier vulgaire ou
flétri: son vieux rôle était terminé. Mais au delà de ce rôle une nouvelle
position le rajeunit d'une renommée nouvelle. Aucun homme de bruit
universel n'a eu une fin pareille à celle de Napoléon. On ne le proclama
point, comme à sa première chute, autocrate de quelques carrières de fer et
de marbre, les unes pour lui fournir une épée, les autres une statue; aigle, on
lui donna un rocher à la pointe duquel il est demeuré au soleil jusqu'à sa
mort, et d'où il était vu de toute la terre.

Au moment où Bonaparte quitte l'Europe, où il abandonne sa vie pour
aller chercher les destinées de sa mort, il convient d'examiner cet homme à
deux existences, de peindre le faux et le vrai Napoléon: ils se confondent et
forment un tout, du mélange de leur réalité et de leur mensonge.

De la réunion de ces remarques il résulte que Bonaparte était un poète en
action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, habile et
sensé dans l'administration, un législateur laborieux et raisonnable. C'est
pourquoi il a tant de prise sur l'imagination des peuples, et tant d'autorité sur
le jugement des hommes positifs. Mais comme politique ce sera toujours un
homme défectueux aux yeux des hommes d'État. Cette observation,

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échappée à la plupart de ses panégyristes, deviendra, j'en suis convaincu,
l'opinion définitive qui restera de lui; elle expliquera le contraste de ses
actions prodigieuses et de leurs misérables résultats. À Sainte-Hélène il a
condamné lui-même avec sévérité sa conduite politique sur deux points: la
guerre d'Espagne et la guerre de Russie; il aurait pu étendre sa confession à
d'autres coulpes. Ses enthousiastes ne soutiendront peut-être pas qu'en se
blâmant il s'est trompé sur lui-même. Récapitulons:

Bonaparte agit contre toute prudence, sans parler de nouveau de ce qu'il y
eut d'odieux dans l'action, en tuant le duc d'Enghien: il attacha un poids à sa
vie. Malgré les puérils apologistes, cette mort, ainsi que nous l'avons vu, fut
le levain secret des discordes qui éclatèrent dans la suite entre Alexandre et
Napoléon, comme entre la Prusse et la France.

L'entreprise sur l'Espagne fut complètement abusive: la Péninsule était à
l'empereur; il en pouvait tirer le parti le plus avantageux: au lieu de cela, il
en fit une école pour les soldats anglais, et le principe de sa propre
destruction par le soulèvement d'un peuple.

La détention du pape et la réunion des États de l'Église à la France
n'étaient que le caprice de la tyrannie par lequel il perdit l'avantage de
passer pour le restaurateur de la religion.

Bonaparte ne s'arrêta pas lorsqu'il eut épousé la fille des Césars, ainsi
qu'il l'aurait dû faire: la Russie et l'Angleterre lui criaient merci.

Il ne ressuscita pas la Pologne, quand du rétablissement de ce royaume
dépendait le salut de l'Europe.

Il se précipita sur la Russie malgré les représentations de ses généraux et
de ses conseillers.

La folie commencée, il dépassa Smolensk; tout lui disait qu'il ne devait
pas aller plus loin à son premier pas, que sa première campagne du Nord
était finie, et que la seconde (il le sentait lui-même) le rendrait maître de
l'empire des czars.

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Il ne sut ni computer les jours, ni prévoir l'effet des climats, que tout le
monde à Moscou computait et prévoyait. Voyez en son lieu ce que j'ai dit du
blocus continental et de la Confédération du Rhin; le premier, conception
gigantesque, mais acte douteux; la seconde, ouvrage considérable, mais
gâté dans l'exécution par l'instinct de camp et l'esprit de fiscalité. Napoléon
reçut en don la vieille monarchie française telle que l'avaient faite les
siècles et une succession ininterrompue de grands hommes, telle que
l'avaient laissée la majesté de Louis XIV et les alliances de Louis XV, telle
que l'avait agrandie la République. Il s'assit sur ce magnifique piédestal,
étendit les bras, se saisit des peuples et les ramassa autour de lui; mais il
perdit l'Europe avec autant de promptitude qu'il l'avait prise; il amena deux
fois les alliés à Paris, malgré les miracles de son intelligence militaire. Il
avait le monde sous ses pieds et il n'en a tiré qu'une prison pour lui, un exil
pour sa famille, la perte de toutes ses conquêtes et d'une portion du vieux
sol français.

C'est là l'histoire prouvée par les faits et que personne ne saurait nier.
D'où naissaient les fautes que je viens d'indiquer, suivies d'un dénoûment si
prompt et si funeste? Elles naissaient de l'imperfection de Bonaparte en
politique.

Dans ses alliances, il n'enchaînait les gouvernements que par des
concessions de territoire, dont il changeait bientôt les limites; montrant sans
cesse l'arrière-pensée de reprendre ce qu'il avait donné, faisant toujours
sentir l'oppresseur; dans ses envahissements, il ne réorganisait rien, l'Italie
exceptée. Au lieu de s'arrêter après chaque pas pour relever sous une autre
forme derrière lui ce qu'il avait abattu, il ne discontinuait pas son
mouvement de progression parmi des ruines: il allait si vite, qu'à peine
avait-il le temps de respirer où il passait. S'il eût, par une espèce de traité de
Westphalie, réglé et assuré l'existence des États en Allemagne, en Prusse, en
Pologne, à sa première marche rétrograde il se fût adossé à des populations
satisfaites et il eût trouvé des abris. Mais son poétique édifice de victoires,
manquant de base et n'étant suspendu en l'air que par son génie, tomba
quand son génie vint à se retirer. Le Macédonien fondait des empires en
courant, Bonaparte en courant ne les savait que détruire; son unique but
était d'être personnellement le maître du globe, sans s'embarrasser des
moyens de le conserver.

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On a voulu faire de Bonaparte un être parfait, un type de sentiment, de
délicatesse, de morale et de justice, un écrivain comme César et Thucydide,
un orateur et un historien comme Démosthène et Tacite. Les discours
publics de Napoléon, ses phrases de tente ou de conseil sont d'autant moins
inspirées du souffle prophétique que ce qu'elles annonçaient de catastrophes
ne s'est pas accompli, tandis que l'Isaïe du glaive a lui-même disparu: des
paroles niniviennes qui courent après des États sans les joindre et les
détruire restent puériles au lieu d'être sublimes. Bonaparte a été
véritablement le Destin pendant seize années: le Destin est muet, et
Bonaparte aurait dû l'être. Bonaparte n'était point César; son éducation
n'était ni savante ni choisie; demi-étranger, il ignorait les premières règles
de notre langue: qu'importe, après tout, que sa parole fût fautive? il donnait
le mot d'ordre à l'univers. Ses bulletins ont l'éloquence de la victoire.
Quelquefois dans l'ivresse du succès on affectait de les brocher sur un
tambour; du milieu des plus lugubres accents, partaient de fatals éclats de
rire. J'ai lu avec attention ce qu'a écrit Bonaparte, les premiers manuscrits
de son enfance, ses romans, ensuite ses brochures à Buttafuoco, le souper
de Beaucaire, ses lettres privées à Joséphine, les cinq volumes de ses
discours, de ses ordres et de ses bulletins, ses dépêches restées inédites et
gâtées par la rédaction des bureaux de M. de Talleyrand. Je m'y connais: je
n'ai guère trouvé que dans un méchant autographe laissé à l'île d'Elbe des
pensées qui ressemblent à la nature du grand insulaire:

«Mon cœur se refuse aux joies communes comme à la douleur
ordinaire.»

«Ne m'étant pas donné la vie, je ne me l'ôterai pas non plus, tant qu'elle
voudra bien de moi.»

«Mon mauvais génie m'apparut et m'annonça ma fin, que j'ai trouvée à
Leipsick.»

«J'ai conjuré le terrible esprit de nouveauté qui parcourait le monde.»

C'est là très certainement du vrai Bonaparte.

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Si les bulletins, les discours, les allocutions, les proclamations de
Bonaparte se distinguent par l'énergie, cette énergie ne lui appartenait point
en propre: elle était de son temps, elle venait de l'inspiration révolutionnaire
qui s'affaiblit dans Bonaparte, parce qu'il marchait à l'inverse de cette
inspiration. Danton disait: «Le métal bouillonne; si vous ne surveillez la
fournaise, vous serez tous brûlés.» Saint-Just disait: «Osez!» Ce mot
renferme toute la politique de notre Révolution; ceux qui font des
révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau.

Les bulletins de Bonaparte s'élèvent-ils au-dessus de cette fierté de
parole?

Quant aux nombreux volumes publiés sous le titre de Mémoires de
Sainte-Hélène, Napoléon dans l'exil, etc., ces documents, recueillis de la
bouche de Bonaparte, ou dictés par lui à différentes personnes, ont quelques
beaux passages sur des actions de guerre, quelques appréciations
remarquables de certains hommes; mais en définitive Napoléon n'est occupé
qu'à faire son apologie, qu'à justifier son passé, qu'à bâtir sur des idées nées,
des événements accomplis, des choses auxquelles il n'avait jamais songé
pendant le cours de ces événements. Dans cette compilation, où le pour et le
contre se succèdent, où chaque opinion trouve une autorité favorable et une
réfutation péremptoire, il est difficile de démêler ce qui appartient à
Napoléon de ce qui appartient à ses secrétaires. Il est probable qu'il avait
une version différente pour chacun d'eux, afin que les lecteurs choisissent
selon leur goût et se créassent dans l'avenir des Napoléons à leur guise. Il
dictait son histoire telle qu'il la voulait laisser; c'était un auteur faisant des
articles sur son propre ouvrage. Rien donc de plus absurde que de s'extasier
sur des répertoires de toutes mains, qui ne sont pas, comme les
Commentaires de César, un ouvrage court, sorti d'une grande tête, rédigé
par un écrivain supérieur; et pourtant ces brefs commentaires, Asinius
Pollion le pensait, n'étaient ni exacts ni fidèles. Le Mémorial de Sainte-
Hélène est bon, toute part faite à la candeur et à la simplicité de
l'admiration.

Une des choses qui a le plus contribué à rendre de son vivant Napoléon
haïssable était son penchant à tout ravaler: dans une ville embrasée, il
accouplait des décrets sur le rétablissement de quelques comédiens à des

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arrêts qui supprimaient des monarques; parodie de l'omnipotence de Dieu,
qui règle le sort du monde et d'une fourmi. À la chute des empires il mêlait
des insultes à des femmes; il se complaisait dans l'humiliation de ce qu'il
avait abattu; il calomniait et blessait particulièrement ce qui avait osé lui
résister. Son arrogance égalait son bonheur; il croyait paraître d'autant plus
grand qu'il abaissait les autres. Jaloux de ses généraux, il les accusait de ses
propres fautes, car pour lui il ne pouvait jamais avoir failli. Contempteur de
tous les mérites, il leur reprochait durement leurs erreurs. Après le désastre
de Ramillies, il n'aurait jamais dit, comme Louis XIV au maréchal de
Villeroi: «Monsieur le maréchal, à notre âge on n'est pas heureux.»
Touchante magnanimité qu'ignorait Napoléon. Le siècle de Louis XIV a été
fait par Louis le Grand: Bonaparte a fait son siècle.

L'histoire de l'empereur, changée par de fausses traditions, sera faussée
encore par l'état de la société à l'époque impériale. Toute révolution écrite
en présence de la liberté de la presse peut laisser arriver l'œil au fond des
faits, parce que chacun les rapporte comme il les a vus: le règne de
Cromwell est connu, car on disait au Protecteur ce qu'on pensait de ses
actes et de sa personne. En France, même sous la République, malgré
l'inexorable censure du bourreau, la vérité perçait; la faction triomphante
n'était pas toujours la même; elle succombait vite, et la faction qui lui
succédait vous apprenait ce que vous avait caché sa devancière: il y avait
liberté d'un échafaud à l'autre, entre deux têtes abattues. Mais lorsque
Bonaparte saisit le pouvoir, que la pensée fut bâillonnée, qu'on n'entendit
plus que la voix d'un despotisme qui ne parlait que pour se louer et ne
permettait pas de parler d'autre chose que de lui, la vérité disparut.

Les pièces soi-disant authentiques de ce temps sont corrompues; rien ne
se publiait, livres et journaux, que par l'ordre du maître: Bonaparte veillait
aux articles du Moniteur; ses préfets renvoyaient des divers départements
les récitations, les congratulations, les félicitations, telles que les autorités
de Paris les avaient dictées et transmises, telles qu'elles exprimaient une
opinion publique convenue, entièrement différente de l'opinion réelle.
Écrivez l'histoire d'après de pareils documents! En preuve de vos
impartiales études, cotez les authentiques où vous avez puisé: vous ne
citerez qu'un mensonge à l'appui d'un mensonge.

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Si l'on pouvait révoquer en doute cette imposture universelle, si des
hommes qui n'ont point vu les jours de l'Empire s'obstinaient à tenir pour
sincère ce qu'ils rencontrent dans les documents imprimés, ou même ce
qu'ils pourraient déterrer dans certains cartons des ministères, il suffirait
d'en appeler à un témoignage irrécusable, au Sénat conservateur: là, dans le
décret que j'ai cité plus haut, vous avez vu ses propres paroles:
«Considérant que la liberté de la presse a été constamment soumise à la
censure arbitraire de sa police, et qu'en même temps il s'est toujours servi
de la presse pour remplir la France et l'Europe de faits controuvés, de
maximes fausses; que des actes et rapports entendus par le Sénat ont subi
des altérations dans la publication qui en a été faite, etc.» Y a-t-il quelque
chose à répondre à cette déclaration?

La vie de Bonaparte était une vérité incontestable, que l'imposture s'était
chargée d'écrire.

Un orgueil monstrueux et une affectation incessante gâtent le caractère de
Napoléon. Au temps de sa domination, qu'avait-il besoin d'exagérer sa
stature, lorsque le Dieu des armées lui avait fourni ce char dont les roues
sont vivantes?

Il tenait du sang italien; sa nature était complexe: les grands hommes, très
petite famille sur la terre, ne trouvent malheureusement qu'eux-mêmes pour
s'imiter. À la fois modèle et copie, personnage réel et acteur représentant ce
personnage, Napoléon était son propre mime; il ne se serait pas cru un héros
s'il ne se fût affublé du costume d'un héros. Cette étrange faiblesse donne à
ses étonnantes réalités quelque chose de faux et d'équivoque; on craint de
prendre le roi des rois pour Roscius, ou Roscius pour le roi des rois.

Les qualités de Napoléon sont si adultérées dans les gazettes, les
brochures, les vers, et jusque dans les chansons envahies de l'impérialisme,
que ces qualités sont complètement méconnaissables. Tout ce qu'on prête de
touchant à Bonaparte dans les Ana, sur les prisonniers, les morts, les
soldats, sont des billevesées que démentent les actions de sa vie[55].

La Grand'mère de mon illustre ami Béranger n'est qu'un admirable pont-
neuf: Bonaparte n'avait rien du bonhomme. Domination personnifiée, il

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était sec; cette frigidité faisait antidote à son imagination ardente, il ne
trouvait point en lui de parole, il n'y trouvait qu'un fait, et un fait prêt à
s'irriter de la plus petite indépendance: un moucheron qui volait sans son
ordre était à ses yeux un insecte révolté.

Ce n'était pas tout que de mentir aux oreilles, il fallait mentir aux yeux:
ici, dans une gravure, c'est Bonaparte qui se découvre devant les blessés
autrichiens, là c'est un petit tourlourou qui empêche l'empereur de passer,
plus loin Napoléon touche les pestiférés de Jaffa, et il ne les a jamais
touchés; il traverse le Saint-Bernard sur un cheval fougueux dans des
tourbillons de neige, et il faisait le plus beau temps du monde.

Ne veut-on pas transformer l'empereur aujourd'hui en un Romain des
premiers jours du mont Aventin, en un missionnaire de liberté, en un
citoyen qui n'instituait l'esclavage que par amour de la vertu contraire?
Jugez à deux traits du grand fondateur de l'égalité: il ordonna de casser le
mariage de son frère Jérôme avec mademoiselle Patterson, parce que le
frère de Napoléon ne se pouvait allier qu'au sang des princes; plus tard,
revenu de l'île d'Elbe, il revêt la nouvelle constitution démocratique d'une
pairie et la couronne de l'Acte additionnel.

Que Bonaparte, continuateur des succès de la République, semât partout
des principes d'indépendance, que ses victoires aidassent au relâchement
des liens entre les peuples et les rois, arrachassent ces peuples à la
puissance des vieilles mœurs et des anciennes idées; que, dans ce sens, il ait
contribué à l'affranchissement social, je ne le prétends point contester: mais
que de sa propre volonté il ait travaillé sciemment à la délivrance politique
et civile des nations; qu'il ait établi le despotisme le plus étroit dans l'idée de
donner à l'Europe et particulièrement à la France la constitution la plus
large; qu'il n'ait été qu'un tribun déguisé en tyran, c'est une supposition qu'il
m'est impossible d'adopter.

Bonaparte, comme la race des princes, n'a voulu et n'a cherché que la
puissance, en y arrivant toutefois à travers la liberté, parce qu'il débuta sur
la scène du monde en 1793. La Révolution, qui était la nourrice de
Napoléon, ne tarda pas à lui apparaître comme une ennemie; il ne cessa de
la battre. L'empereur, du reste, connaissait très bien le mal, quand le mal ne
venait pas directement de l'empereur; car il n'était pas dépourvu du sens

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moral. Le sophisme mis en avant touchant l'amour de Bonaparte pour la
liberté ne prouve qu'une chose, l'abus que l'on peut faire de la raison;
aujourd'hui elle se prête à tout. N'est-il pas établi que la Terreur était un
temps d'humanité? En effet, ne demandait-on pas l'abolition de la peine de
mort lorsqu'on tuait tant de monde? Les grands civilisateurs, comme on les
appelle, n'ont-ils pas toujours immolé les hommes, et n'est-ce pas par là,
comme on le prouve, que Robespierre était le continuateur de Jésus-Christ?

Napoléon à St. Hélène.

L'empereur se mêlait de toutes choses; son intellect ne se reposait jamais;
il avait une espèce d'agitation perpétuelle d'idées. Dans l'impétuosité de sa

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nature, au lieu d'un train franc et continu, il s'avançait par bonds et haut-le-
corps, il se jetait sur l'univers et lui donnait des saccades; il n'en voulait
point, de cet univers, s'il était obligé de l'attendre: être incompréhensible,
qui trouvait le secret d'abaisser, en les dédaignant, ses plus dominantes
actions, et qui élevait jusqu'à sa hauteur ses actions les moins élevées.
Impatient de volonté, patient de caractère, incomplet et comme inachevé,
Napoléon avait des lacunes dans le génie: son entendement ressemblait au
ciel de cet autre hémisphère sous lequel il devait aller mourir, à ce ciel dont
les étoiles sont séparées par des espaces vides.

On se demande par quel prestige Bonaparte, si aristocrate, si ennemi du
peuple, a pu arriver à la popularité dont il jouit: car ce forgeur de jougs est
très certainement resté populaire chez une nation dont la prétention a été
d'élever des autels à l'indépendance et à l'égalité; voici le mot de l'énigme:

Une expérience journalière fait reconnaître que les Français vont
instinctivement au pouvoir; ils n'aiment point la liberté; l'égalité seule est
leur idole. Or, l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. Sous ces
deux rapports, Napoléon avait sa source au cœur des Français,
militairement inclinés vers la puissance, démocratiquement amoureux du
niveau. Monté au trône, il y fit asseoir le peuple avec lui; roi prolétaire, il
humilia les rois et les nobles dans ses antichambres; il nivela les rangs, non
en les abaissant, mais en les élevant: le niveau descendant aurait charmé
davantage l'envie plébéienne, le niveau ascendant a plus flatté son orgueil.
La vanité française se bouffit aussi de la supériorité que Bonaparte nous
donna sur le reste de l'Europe; une autre cause de la popularité de Napoléon
tient à l'affliction de ses derniers jours. Après sa mort, à mesure que l'on
connut mieux ce qu'il avait souffert à Sainte-Hélène, on commença à
s'attendrir; on oublia sa tyrannie pour se souvenir qu'après avoir vaincu nos
ennemis, qu'après les avoir ensuite attirés en France, il nous avait défendus
contre eux; nous nous figurons qu'il nous sauverait aujourd'hui de la honte
où nous sommes: sa renommée nous fut ramenée par son infortune; sa
gloire a profité de son malheur.

Enfin les miracles de ses armes ont ensorcelé la jeunesse, en nous
apprenant à adorer la force brutale. Sa fortune inouïe a laissé à
l'outrecuidance de chaque ambition l'espoir d'arriver où il était parvenu.

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Et pourtant cet homme, si populaire par le cylindre qu'il avait roulé sur la
France, était l'ennemi mortel de l'égalité et le plus grand organisateur de
l'aristocratie dans la démocratie.

Je ne puis acquiescer aux faux éloges dont on insulte Bonaparte, en
voulant tout justifier dans sa conduite; je ne puis renoncer à ma raison,
m'extasier devant ce qui me fait horreur ou pitié.

Si j'ai réussi à rendre ce que j'ai senti, il restera de mon portrait une des
premières figures de l'histoire; mais je n'ai rien adopté de cette créature
fantastique composée de mensonges; mensonges que j'ai vus naître, qui,
pris d'abord pour ce qu'ils étaient, ont passé avec le temps à l'état de vérité
par l'infatuation et l'imbécile crédulité humaine. Je ne veux pas être une
sotte grue et tomber du haut mal d'admiration. Je m'attache à peindre les
personnages en conscience, sans leur ôter ce qu'ils ont, sans leur donner ce
qu'ils n'ont pas. Si le succès était réputé l'innocence; si, débauchant jusqu'à
la postérité, il la chargeait de ses chaînes; si, esclave future, engendrée d'un
passé esclave, cette postérité subornée devenait le complice de quiconque
aurait triomphé, où serait le droit, où serait le prix des sacrifices? Le bien et
le mal n'étant plus que relatifs, toute moralité s'effacerait des actions
humaines.

Tel est l'embarras que cause à l'écrivain impartial une éclatante
renommée; il l'écarte autant qu'il peut, afin de mettre le vrai à nu; mais la
gloire revient comme une vapeur radieuse et couvre à l'instant le tableau.

Pour ne pas avouer l'amoindrissement de territoire et de puissance que
nous devons à Bonaparte, la génération actuelle se console en se figurant
que ce qu'il nous a retranché en force, il nous l'a rendu en illustration.
«Désormais, ne sommes-nous pas, dit-elle, renommés aux quatre coins de la
terre? un Français n'est-il pas craint, remarqué, recherché, connu à tous les
rivages?»

Mais étions-nous placés entre ces deux conditions, ou l'immortalité sans
puissance, ou la puissance sans immortalité? Alexandre fit connaître à
l'univers le nom des Grecs; il ne leur en laissa pas moins quatre empires en
Asie; la langue et la civilisation des Hellènes s'étendirent du Nil à Babylone

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et de Babylone à l'Indus. À sa mort, son royaume patrimonial de
Macédoine, loin d'être diminué, avait centuplé de force. Bonaparte nous a
fait connaître à tous les rivages; commandés par lui, les Français jetèrent
l'Europe si bas à leurs pieds que la France prévaut encore par son nom, et
que l'Arc de l'Étoile peut s'élever sans paraître un puéril trophée; mais avant
nos revers ce monument eût été un témoin au lieu de n'être qu'une
chronique. Cependant Dumouriez avec des réquisitionnaires n'avait-il pas
donné à l'étranger les premières leçons, Jourdan gagné la bataille de
Fleurus, Pichegru conquis la Belgique et la Hollande, Hoche passé le Rhin,
Masséna triomphé à Zurich, Moreau à Hohenlinden; tous exploits les plus
difficiles à obtenir et qui préparaient les autres? Bonaparte a donné un corps
à ces succès épars; il les a continués, il a fait rayonner ces victoires: mais,
sans ces premières merveilles, eût-il obtenu les dernières? il n'était au-
dessus de tout que quand la raison chez lui exécutait les inspirations du
poète.

L'illustration de notre suzerain ne nous a coûté que deux ou trois cent
mille hommes par an; nous ne l'avons payée que de trois millions de nos
soldats; nos concitoyens ne l'ont achetée qu'au prix de leurs souffrances et
de leurs libertés pendant quinze années: ces bagatelles peuvent-elles
compter? Les générations venues après ne sont-elles pas resplendissantes?
Tant pis pour ceux qui ont disparu! Les calamités sous la République
servirent au salut de tous; nos malheurs sous l'Empire ont bien plus fait: ils
ont déifié Bonaparte! cela nous suffit.

Cela ne me suffit pas à moi, je ne m'abaisserai point à cacher ma nation
derrière Bonaparte; il n'a pas fait la France, la France l'a fait. Jamais aucun
talent, aucune supériorité ne m'amènera à consentir au pouvoir qui peut d'un
mot me priver de mon indépendance, de mes foyers, de mes amis; si je ne
dis pas de ma fortune et de mon honneur, c'est que la fortune ne me paraît
pas valoir la peine qu'on la défende; quant à l'honneur, il échappe à la
tyrannie: c'est l'âme des martyrs; les liens l'entourent et ne l'enchaînent pas;
il perce la voûte des prisons et emporte avec soi tout l'homme.

Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c'est
d'avoir façonné la société à l'obéissance passive, repoussé l'humanité vers
les temps de dégradation morale, et peut-être abâtardi les caractères de

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manière qu'il serait impossible de dire quand les cœurs commenceront à
palpiter de sentiments généreux. La faiblesse où nous sommes plongés vis-
à-vis de l'Europe, notre abaissement actuel, sont la conséquence de
l'esclavage napoléonien: il ne nous est resté que les facultés du joug.
Bonaparte a dérangé jusqu'à l'avenir; point ne m'étonnerais si l'on nous
voyait, dans le malaise de notre impuissance nous amoindrir, nous
barricader contre l'Europe au lieu de l'aller chercher, livrer nos franchises au
dedans pour nous délivrer au dehors d'une frayeur chimérique, nous égarer
dans d'ignobles prévoyances, contraires à notre génie et aux quatorze siècles
dont se composent nos mœurs nationales. Le despotisme que Bonaparte a
laissé dans l'air descendra sur nous en forteresses.

La mode est aujourd'hui d'accueillir la liberté d'un rire sardonique, de la
regarder comme vieillerie tombée en désuétude avec l'honneur. Je ne suis
point à la mode, je pense que sans la liberté il n'y a rien dans le monde; elle
donne du prix à la vie; dussé-je rester le dernier à la défendre, je ne cesserai
de proclamer ses droits. Attaquer Napoléon au nom de choses passées,
l'assaillir avec des idées mortes, c'est lui préparer de nouveaux triomphes.
On ne le peut combattre qu'avec quelque chose de plus grand que lui, la
liberté: il s'est rendu coupable envers elle et par conséquent envers le genre
humain.

Vaines paroles! mieux que personne, j'en sens l'inutilité. Désormais toute
observation, si modérée qu'elle soit, est réputée profanatrice: il faut du
courage pour oser braver les cris du vulgaire, pour ne pas craindre de se
faire traiter d'intelligence bornée, incapable de comprendre et de sentir le
génie de Napoléon, par la seule raison qu'au milieu de l'admiration vive et
vraie que l'on professe pour lui, on ne peut néanmoins encenser toutes ses
imperfections. Le monde appartient à Bonaparte; ce que le ravageur n'avait
pu achever de conquérir, sa renommée l'usurpe; vivant il a manqué le
monde, mort il le possède. Vous avez beau réclamer, les générations passent
sans vous écouter. L'antiquité fait dire à l'ombre du fils de Priam: «Ne juge
pas Hector d'après sa petite tombe: «l'Iliade, Homère, les Grecs en fuite,
voilà mon sépulcre: je suis enterré sous toutes ces grandes actions.»

Bonaparte n'est plus le vrai Bonaparte, c'est une figure légendaire
composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple;

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c'est le Charlemagne et l'Alexandre des épopées du moyen âge que nous
voyons aujourd'hui. Ce héros fantastique restera le personnage réel; les
autres portraits disparaîtront. Bonaparte appartenait si fort à la domination
absolue, qu'après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir
le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur
que le premier, car si l'on combattit Napoléon alors qu'il était sur le trône, il
y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il est
un obstacle aux événements futurs: comment une puissance sortie des
camps pourrait-elle s'établir après lui? n'a-t-il pas tué en la surpassant toute
gloire militaire? Comment un gouvernement libre pourrait-il naître, lorsqu'il
a corrompu dans les cœurs le principe de toute liberté? Aucune puissance
légitime ne peut plus chasser de l'esprit de l'homme le spectre usurpateur: le
soldat et le citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre,
placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers,
dans leurs palais ou dans leurs chaumières; les anciens vaincus sont
d'accord avec les anciens vainqueurs; on ne peut faire un pas en Italie qu'on
ne le retrouve; on ne pénètre pas en Allemagne qu'on ne le rencontre, car
dans ce pays la jeune génération qui le repoussa est passée. Les siècles
s'asseyent d'ordinaire devant le portrait d'un grand homme, ils l'achèvent par
un travail long et successif. Le genre humain cette fois n'a pas voulu
attendre; peut-être s'est-il trop hâté d'estomper un pastel. Il est temps de
placer en regard de la partie défectueuse de l'idole la partie achevée.

Bonaparte n'est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par
l'amour des libertés qu'il n'a jamais eu et n'a jamais prétendu établir; il est
grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois
adopté en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration
forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore; il est grand
pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l'Italie; il est grand
pour avoir fait renaître en France l'ordre du sein du chaos, pour avoir relevé
les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d'orgueilleux savants,
des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des orateurs de
carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des claquedents de tribune,
de clubs et d'échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui; il est grand
pour avoir enchaîné une tourbe anarchique; il est grand pour avoir fait
cesser les familiarités d'une commune fortune, pour avoir forcé des soldats
ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté;

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il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité
que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six
millions de sujets, à l'époque où aucune illusion n'environne les trônes; il
est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait
toutes les armées, quelle qu'ait été la différence de leur discipline et de leur
valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages comme aux peuples
civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour
avoir rempli dix années de tels prodiges qu'on a peine aujourd'hui à les
comprendre.

Le fameux délinquant en matière triomphale n'est plus; le peu d'hommes
qui comprennent encore les sentiments nobles peuvent rendre hommage à la
gloire sans la craindre, mais sans se repentir d'avoir proclamé ce que cette
gloire eut de funeste, sans reconnaître le destructeur des indépendances
pour le père des émancipations: Napoléon n'a nul besoin qu'on lui prête des
mérites; il fut assez doué en naissant.

Ores donc que, détaché de son temps, son histoire est finie et que son
épopée commence, allons le voir mourir: quittons l'Europe; suivons-le sous
le ciel de son apothéose! Le frémissement des mers, là où ses vaisseaux
caleront la voile, nous indiquera le lieu de sa disparition: «À l'extrémité de
notre hémisphère, on entend, dit Tacite, le bruit que fait le soleil en
s'immergeant, sonum insuper immergentis audiri.»

Jean de Noya, navigateur portugais, s'était égaré dans les eaux qui
séparent l'Afrique de l'Amérique. En 1502, le 18 août, fête de sainte Hélène,
mère du premier empereur chrétien, il rencontra une île par le 16e degré de
latitude méridionale et le 11e de longitude; il y toucha et lui donna le nom
du jour de la découverte.

Après avoir fréquenté cette île quelques années, les Portugais la
délaissèrent; les Hollandais s'y établirent, et l'abandonnèrent ensuite pour le
cap de Bonne-Espérance; la Compagnie des Indes d'Angleterre s'en saisit;
les Hollandais la reprirent en 1672; les Anglais l'occupèrent de nouveau et
s'y fixèrent.

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Lorsque Jean de Noya surgit à Sainte-Hélène, l'intérieur du pays inhabité
n'était qu'une forêt. Fernand Lopez, renégat portugais, déporté à cette oasis,
la peupla de vaches, de chèvres, de poules, de pintades et d'oiseaux des
quatre parties de la terre. On y fit monter successivement, comme à bord de
l'arche, des animaux de toute la création.

Cinq cents blancs, quinze cents nègres, mêlés de mulâtres, de Javanais et
de Chinois, composent la population de l'île. James-Town en est la ville et
le port. Avant que les Anglais fussent maîtres du cap de Bonne-Espérance,
les flottes de la Compagnie, au retour des Indes, relâchaient à James-Town.
Les matelots étalaient leurs pacotilles au pied des palmistes, une forêt
muette et solitaire se changeait, une fois l'an, en un marché bruyant et
peuplé.

Le climat de l'île est sain, mais pluvieux: ce donjon de Neptune, qui n'a
que sept à huit lieues de tour, attire les vapeurs de l'Océan. Le soleil de
l'équateur chasse à midi tout ce qui respire, force au silence et au repos
jusqu'aux moucherons, oblige les hommes et les animaux à se cacher. Les
vagues sont éclairées la nuit de ce qu'on appelle la lumière de mer, lumière
produite par des myriades d'insectes dont les amours, électrisés par les
tempêtes, allument à la surface de l'abîme les illuminations d'une noce
universelle. L'ombre de l'île, obscure et fixe, repose au milieu d'une plaine
mobile de diamants. Le spectacle du ciel est semblablement magnifique,
selon mon savant et célèbre ami M. de Humboldt[56]: «On éprouve, dit-il, je
ne sais quel sentiment inconnu, lorsqu'en approchant de l'équateur, et
surtout en passant d'un hémisphère à l'autre, on voit s'abaisser
progressivement et enfin disparaître les étoiles que l'on connut dès sa
première enfance. On sent qu'on n'est point en Europe, lorsqu'on voit
s'élever sur l'horizon l'immense constellation du Navire, ou les nuées
phosphorescentes de Magellan.

«Nous ne vîmes pour la première fois distinctement,» continue-t-il, «la
croix du Sud que dans la nuit du 4 au 5 juillet, par les 16 degrés de latitude.

«Je me rappelais le passage sublime de Dante que les commentateurs les
plus célèbres ont appliqué à cette constellation:

«Io mi volsi a man destra[57], etc.

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«Chez les Portugais et les Espagnols, un sentiment religieux les attache à
une constellation dont la forme leur rappelle ce signe de la foi, planté par
leurs ancêtres dans les déserts du Nouveau Monde.»

Les poètes de la France et de la Lusitanie ont placé des scènes de l'élégie
aux rivages du Mélinde et des îles avoisinantes. Il y a loin de ces douleurs
fictives aux tourments réels de Napoléon sous ces astres prédits par le
chantre de Béatrice et dans ces mers d'Éléonore et de Virginie. Les grands
de Rome, relégués aux îles de la Grèce, se souciaient-ils des charmes de ces
rives et des divinités de la Crète et de Naxos? Ce qui ravissait Vasco de
Gama et Camoëns ne pouvait émouvoir Bonaparte: couché à la poupe du
vaisseau, il ne s'apercevait pas qu'au-dessus de sa tête étincelaient des
constellations inconnues dont les rayons rencontraient pour la première fois
ses regards. Que lui faisaient ces astres qu'il ne vit jamais de ses bivouacs,
qui n'avaient pas brillé sur son empire? Et cependant aucune étoile n'a
manqué à sa destinée: la moitié du firmament éclaira son berceau; l'autre
était réservée à la pompe de sa tombe.

La mer que Napoléon franchissait n'était point cette mer amie qui
l'apporta des havres de la Corse, des sables d'Aboukir, des rochers de l'île
d'Elbe, aux rives de la Provence; c'était cet Océan ennemi qui, après l'avoir
enfermé dans l'Allemagne, la France, le Portugal et l'Espagne, ne s'ouvrait
devant sa course que pour se refermer derrière lui. Il est probable qu'en
voyant les vagues pousser son navire, les vents alizés l'éloigner d'un souffle
constant, il ne faisait pas sur sa catastrophe les réflexions qu'elle m'inspire:
chaque homme sent sa vie à sa manière, celui qui donne au monde un grand
spectacle est moins touché et moins enseigné que le spectateur. Occupé du
passé comme s'il pouvait renaître, espérant encore dans ses souvenirs,
Bonaparte s'aperçut à peine qu'il franchissait la ligne, et il ne demanda point
quelle main traça ces cercles dans lesquels les globes sont contraints
d'emprisonner leur marche éternelle.

Le 15 août, la colonie errante célébra la Saint-Napoléon à bord du
vaisseau qui conduisait Napoléon à sa dernière halte. Le 15 octobre, le
Northumberland était à la hauteur de Sainte-Hélène. Le passager monta sur
le pont; il eut peine à découvrir un point noir imperceptible dans
l'immensité bleuâtre; il prit une lunette; il observa ce grain de terre ainsi

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qu'il eût autrefois observé une forteresse au milieu d'un lac. Il aperçut la
bourgade de Saint-James enchâssée dans des rochers escarpés; pas une ride
de cette façade stérile à laquelle ne fût suspendu un canon: on semblait
avoir voulu recevoir le captif selon son génie.

Le 16 octobre 1815, Bonaparte aborda l'écueil, son mausolée, de même
que le 12 octobre 1492, Christophe Colomb aborda le Nouveau Monde, son
monument: «Là, dit Walter Scott, à l'entrée de l'océan Indien, Bonaparte
était privé des moyens de faire un second avatar ou incarnation sur la
terre.»

Avant d'être transporté à la résidence de Longwood, Bonaparte occupa
une case à Briars[58] près de Balcombe's cottage. Le 9 décembre,
Longwood, augmenté à la hâte par les charpentiers de la flotte anglaise,
reçut son hôte. La maison, située sur un plateau de montagnes, se composait
d'un salon, d'une salle à manger, d'une bibliothèque, d'un cabinet d'étude et
d'une chambre à coucher. C'était peu: ceux qui habitèrent la tour du Temple
et le donjon de Vincennes furent encore moins bien logés; il est vrai qu'on
eut l'attention d'abréger leur séjour. Le général Gourgaud, M. et madame de
Montholon avec leurs enfants, M. de Las Cases et son fils, campèrent
provisoirement sous des tentes; M. et madame Bertrand s'établirent à Hutt's-
Gate, cabine placée à la limite du terrain de Longwood.

Bonaparte avait pour promenoir une arène de douze milles; des
sentinelles entouraient cet espace, et des vigies étaient placées sur les plus
hauts pitons. Le lion pouvait étendre ses courses au delà, mais il fallait alors
qu'il consentît à se laisser garder par un bestiaire anglais. Deux camps
défendaient l'enceinte excommuniée: le soir, le cercle des factionnaires se
resserrait sur Longwood. À neuf heures, Napoléon consigné ne pouvait plus
sortir; les patrouilles faisaient la ronde; des cavaliers en vedette, des
fantassins plantés çà et là, veillaient dans les criques et dans les ravins qui
descendaient à la grève. Deux bricks armés croisaient, l'un sous le vent,
l'autre au vent de l'île. Que de précautions pour garder un seul homme au
milieu des mers! Après le coucher du soleil, aucune chaloupe ne pouvait
mettre à la mer; les bateaux pêcheurs étaient comptés, et la nuit ils restaient
au port sous la responsabilité d'un lieutenant de marine. Le souverain
généralissime qui avait cité le monde à son étrier était appelé à comparaître

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deux fois le jour devant un hausse-col. Bonaparte ne se soumettait point à
cet appel; quand, par fortune, il pouvait éviter les regards de l'officier de
service, cet officier n'aurait osé dire où et comment il avait vu celui dont il
était plus difficile de constater l'absence que de prouver la présence à
l'univers.

Sir George Cockburn, auteur de ces règlements sévères, fut remplacé par
sir Hudson Lowe. Alors commencèrent les pointilleries dont tous les
Mémoires nous ont entretenus. Si l'on en croyait ces Mémoires, le nouveau
gouverneur aurait été de la famille des énormes araignées de Sainte-Hélène,
et le reptile de ces bois où les serpents sont inconnus. L'Angleterre manqua
d'élévation, Napoléon de dignité. Pour mettre un terme à ses exigences
d'étiquette, Bonaparte semblait quelquefois décidé à se voiler sous un
pseudonyme, comme un monarque en pays étranger; il eut l'idée touchante
de prendre le nom d'un de ses aides de camp tué à la bataille d'Arcole[59].
La France, l'Autriche, la Russie, désignèrent des commissaires à la
résidence de Sainte-Hélène[60]: le captif était accoutumé à recevoir les
ambassadeurs des deux dernières puissances; la légitimité, qui n'avait pas
reconnu Napoléon empereur, aurait agi plus noblement en ne reconnaissant
pas Napoléon prisonnier.

Une grande maison de bois, construite à Londres, fut envoyée à Sainte-
Hélène; mais Napoléon ne se trouva plus assez bien portant pour l'habiter.
Sa vie à Longwood était ainsi réglée: il se levait à des heures incertaines;
M. Marchand, son valet de chambre, lui faisait la lecture lorsqu'il était au
lit; quand il s'était levé matin, il dictait aux généraux Montholon et
Gourgaud, et au fils de M. de Las Cases. Il déjeunait à dix heures, se
promenait à cheval ou en voiture jusque vers les trois heures, rentrait à six
et se couchait à onze. Il affectait de s'habiller comme il est peint dans le
portrait d'Isabey: le matin il s'enveloppait d'un cafetan et entortillait sa tête
d'un mouchoir des Indes.

Sainte-Hélène est située entre les deux pôles. Les navigateurs qui passent
d'un lieu à l'autre saluent cette première station, où la terre délasse les
regards fatigués du spectacle de l'Océan et offre des fruits et la fraîcheur de
l'eau douce à des bouches échauffées par le sel. La présence de Bonaparte
avait changé cette île de promission en un roc pestiféré: les vaisseaux

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étrangers n'y abordaient plus; aussitôt qu'on les signalait à vingt lieues de
distance, une croisière les allait reconnaître et leur enjoignait de passer au
large; on n'admettait en relâche, à moins d'une tourmente, que les seuls
navires de la marine britannique.

Quelques-uns des voyageurs anglais qui venaient d'admirer ou qui
allaient voir les merveilles du Gange visitaient sur leur chemin une autre
merveille: l'Inde, accoutumée aux conquérants, en avait un enchaîné à ses
portes.

Napoléon admettait ces visites avec peine. Il consentit à recevoir lord
Amherst à son retour de son ambassade de la Chine. L'amiral sir Pulteney
Malcolm lui plut: «Votre gouvernement, lui dit-il un jour, a-t-il l'intention
de me retenir sur ce rocher jusqu'à ma mort?» L'amiral répondit qu'il le
craignait. «Alors ma mort arrivera bientôt.—J'espère que non, monsieur;
vous vivrez assez de temps pour écrire vos grandes actions; elles sont si
nombreuses, que cette tâche vous assure une longue vie.»

Napoléon ne se choqua point de cette simple appellation, monsieur; il se
reconnut en ce moment par sa véritable grandeur. Heureusement pour lui, il
n'a point écrit sa vie; il l'eût rapetissée: les hommes de cette nature doivent
laisser leurs mémoires à raconter par cette voix inconnue qui n'appartient à
personne et qui sort des peuples et des siècles. À nous seuls vulgaires il est
permis de parler de nous, parce que personne n'en parlerait.

Le capitaine Basil Hall[61] se présenta à Longwood: Bonaparte se souvint
d'avoir vu le père du capitaine à Brienne: «Votre père, dit-il, était le premier
Anglais que j'eusse jamais vu; c'est pourquoi j'en ai gardé le souvenir toute
ma vie.» Il s'entretint avec le capitaine de la récente découverte de l'île de
Lou-Tchou: «Les habitants n'ont point d'armes, dit le capitaine.—Point
d'armes! s'écria Bonaparte.—Ni canons ni fusils.—Des lances au moins, des
arcs et des flèches?—Rien de tout cela.—Ni poignards?—Ni poignards.—
Mais comment se bat-on?—Ils ignorent tout ce qui se passe dans le monde;
ils ne savent pas que la France et l'Angleterre existent; ils n'ont jamais
entendu parler de Votre Majesté.» Bonaparte sourit d'une manière qui
frappa le capitaine: plus le visage est sérieux, plus le sourire est beau.

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Ces différents voyageurs remarquèrent qu'aucune trace de couleur ne
paraissait sur le visage de Bonaparte: sa tête ressemblait à un buste de
marbre dont la blancheur était légèrement jaunie par le temps. Rien de
sillonné sur son front, ni de creusé dans ses joues; son âme semblait sereine.
Ce calme apparent fit croire que la flamme de son génie s'était envolée. Il
parlait avec lenteur; son expression était affectueuse et presque tendre;
quelquefois il lançait des regards éblouissants, mais cet état passait vite: ses
yeux se voilaient et devenaient tristes.

Ah! sur ces rivages avaient jadis comparu d'autres voyageurs connus de
Napoléon.

Après l'explosion de la machine infernale, un sénatus-consulte du 4
janvier 1801 prononça sans jugement, par simple mesure de police, l'exil
outre-mer de cent trente républicains[62]: embarqués sur la frégate la
Chiffonne et sur la corvette la Flèche, ils furent conduits aux îles Seychelles
et dispersés peu après dans l'archipel des Comores, entre l'Afrique et
Madagascar: ils y moururent presque tous. Deux des déportés, Lefranc et
Saunois, parvenus à se sauver sur un vaisseau américain, touchèrent en
1803 à Sainte-Hélène: c'était là que douze ans plus tard la Providence devait
enfermer leur grand oppresseur.

Le trop fameux général Rossignol[63], leur compagnon d'infortune, un
quart d'heure avant son dernier soupir s'écria: «Je meurs accablé des plus
horribles douleurs; mais je mourrais content si je pouvais apprendre que le
tyran de ma patrie endurât les mêmes souffrances![64]» Ainsi jusque dans
l'autre hémisphère les imprécations de la liberté attendaient celui qui la
trahit.

L'Italie, arrachée à son long sommeil par Napoléon, tourna les yeux vers
l'illustre enfant qui la voulut rendre à sa gloire et avec lequel elle était
retombée sous le joug. Les fils des Muses, les plus nobles et les plus
reconnaissants des hommes, quand ils n'en sont pas les plus vils et les plus
ingrats, regardaient Sainte-Hélène. Le dernier poète de la patrie de Virgile
chantait le dernier guerrier de la patrie de César:

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Tutto ei provó, la gloria
Maggior dopo il periglio,
La fuga e la vittoria.
La reggia e il triste esiglio:
Due volte ne la polvere,
Due volte sugli altar.

Ei si nomo: due secoli,
L'un contro l' altro armato,
Sommessi a lui si volsero,
Come aspettando il fato:
Ei fè silenzio ed arbitro
S' assise in mezzo a lor[65].

«Il éprouva tout, dit Manzoni, la gloire plus grande après le péril, la fuite
et la victoire, la royauté et le triste exil: deux fois dans la poudre, deux fois
sur l'autel.

«Il se nomma: deux siècles l'un contre l'autre armés se tournèrent vers
lui, comme attendant leur sort: il fit silence, et s'assit arbitre entre eux.»

Bonaparte approchait de sa fin; rongé d'une plaie intérieure, envenimée
par le chagrin, il l'avait portée, cette plaie, au sein de la prospérité: c'était le
seul héritage qu'il eût reçu de son père; le reste lui venait des munificences
de Dieu.

Déjà il comptait six années d'exil; il lui avait fallu moins de temps pour
conquérir l'Europe. Il restait presque toujours renfermé, et lisait Ossian de la
traduction italienne de Cesarotti. Tout l'attristait sous un ciel où la vie
semblait plus courte, le soleil restant trois jours de moins dans cet
hémisphère que dans le nôtre. Quand Bonaparte sortait, il parcourait des
sentiers scabreux que bordaient des aloès et des genêts odoriférants. Il se
promenait parmi les gommiers à fleurs rares que les vents généraux
faisaient pencher du même côté, ou il se cachait dans les gros nuages qui
roulaient à terre. On le voyait assis sur les bases du pic de Diane, du Flay
Staff, du Leader Hill, contemplant la mer par les brèches des montagnes.
Devant lui se déroulait cet Océan qui d'une part baigne les côtes de

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l'Afrique, de l'autre les rives américaines, et qui va, comme un fleuve sans
bords, se perdre dans les mers australes. Point de terre civilisée plus voisine
que le cap des Tempêtes. Qui dira les pensées de ce Prométhée déchiré
vivant par la mort, lorsque, la main appuyée sur sa poitrine douloureuse, il
promenait ses regards sur les flots! Le Christ fut transporté au sommet d'une
montagne d'où il aperçut les royaumes du monde; mais pour le Christ il était
écrit au séducteur de l'homme: «Tu ne tenteras point le fils de Dieu.»

Bonaparte, oubliant une pensée de lui, que j'ai citée (ne m'étant pas
donné la vie, je ne me l'ôterai pas), parlait de se tuer; il ne se souvenait plus
aussi de son ordre du jour à propos du suicide d'un de ses soldats. Il espérait
assez dans l'attachement de ses compagnons de captivité pour croire qu'ils
consentiraient à s'étouffer avec lui à la vapeur d'un brasier: l'illusion était
grande. Tels sont les enivrements d'une longue domination; mais il ne faut
considérer, dans les impatiences de Napoléon, que le degré de souffrance
auquel il était parvenu. M. de Las Cases ayant écrit à Lucien sur un
morceau de soie blanche, en contravention avec les règlements, reçut l'ordre
de quitter Sainte-Hélène[66]: son absence augmenta le vide autour du banni.

Le 18 mai 1817, lord Holland, dans la Chambre des pairs, fit une
proposition au sujet des plaintes transmises en Angleterre par le général
Montholon: «La postérité n'examinera pas, dit-il, si Napoléon a été
justement puni de ses crimes, mais si l'Angleterre a montré la générosité qui
convenait à une grande nation.» Lord Bathurst combattit la motion.

Le cardinal Fesch dépêcha d'Italie deux prêtres[67] à son neveu. La
princesse Borghèse sollicitait la faveur de rejoindre son frère: «Non, dit
Napoléon, je ne veux pas qu'elle soit témoin de mon humiliation et des
insultes auxquelles je suis exposé.» Cette sœur aimée, germana Jovis, ne
traversa pas les mers; elle mourut aux lieux où Napoléon avait laissé sa
renommée.

Des projets d'enlèvement se formèrent: un colonel Latapie, à la tête d'une
bande d'aventuriers américains, méditait une descente à Sainte-Hélène.
Johnston, hardi contrebandier, prétendit dérober Bonaparte au moyen d'un
bateau sous-marin. De jeunes lords entraient dans ces projets; on conspirait
pour rompre les chaînes de l'oppresseur; on aurait laissé périr dans les fers,
sans y penser, le libérateur du genre humain. Bonaparte espérait sa

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délivrance des mouvements politiques de l'Europe. S'il eût vécu jusqu'en
1830, peut-être nous serait-il revenu; mais qu'eût-il fait parmi nous? il eût
semblé caduc et arriéré au milieu des idées nouvelles. Jadis sa tyrannie
paraissait liberté à notre servitude; maintenant sa grandeur paraîtrait
despotisme à notre petitesse. À l'époque actuelle tout est décrépit dans un
jour; qui vit trop, meurt vivant. En avançant dans la vie, nous laissons trois
ou quatre images de nous, différentes les unes des autres; nous les revoyons
ensuite dans la vapeur du passé comme des portraits de nos différents âges.

Bonaparte affaibli ne s'occupait plus que comme un enfant: il s'amusait à
creuser dans son jardin un petit bassin; il y mit quelques poissons: le mastic
du bassin se trouvant mêlé de cuivre, les poissons moururent. Bonaparte dit:
«Tout ce qui m'attache est frappé.»

Vers la fin de février 1821. Napoléon fut obligé de se coucher et ne se
leva plus. «Suis-je assez tombé!» murmurait-il: «je remuais le monde et je
ne puis soulever ma paupière!» Il ne croyait pas à la médecine et s'opposait
à une consultation d'Antomarchi[68] avec des médecins de James-Town. Il
admit cependant à son lit de mort le docteur Arnold. Du 13 au 27 avril, il
dicta son testament; le 28, il ordonna d'envoyer son cœur à Marie-Louise; il
défendit à tout chirurgien anglais de porter la main sur lui après son décès.
Persuadé qu'il succombait à la maladie dont avait été atteint son père, il
recommanda de faire passer au duc de Reichstadt le procès-verbal de
l'autopsie: le renseignement paternel est devenu inutile; Napoléon II a
rejoint Napoléon Ier.

À cette dernière heure, le sentiment religieux dont Bonaparte avait
toujours été pénétré se réveilla. Thibaudeau, dans ses Mémoires sur le
Consulat, raconte, à propos du rétablissement du culte, que le premier
consul lui avait dit: «Dimanche dernier, au milieu du silence de la nature, je
me promenais dans ces jardins (la Malmaison); le son de la cloche de Ruel
vint tout à coup frapper mon oreille, et renouvela toutes les impressions de
ma jeunesse; je fus ému, tant est forte la puissance des premières habitudes,
et je me dis: S'il en est ainsi pour moi, quel effet de pareils souvenirs ne
doivent-ils pas produire sur les hommes simples et crédules? Que vos
philosophes répondent à cela!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . et, levant les mains
vers le ciel: Quel est celui qui a fait tout cela?»

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En 1797, par sa proclamation de Macerata, Bonaparte autorise le séjour
des prêtres français réfugiés dans les États du pape, défend de les inquiéter,
ordonne aux couvents de les nourrir, et leur assigne un traitement en argent.

Ses variations en Égypte, ses colères contre l'Église dont il était le
restaurateur, montrent qu'un instinct de spiritualisme dominait au milieu
même de ses égarements, car ses chutes et ses irritations ne sont point d'une
nature philosophique et portent l'empreinte du caractère religieux.

Bonaparte, donnant à Vignale les détails de la chapelle ardente dont il
voulait qu'on environnât sa dépouille, crut s'apercevoir que sa
recommandation déplaisait à Antomarchi; il s'en expliqua avec le docteur et
lui dit: «Vous êtes au-dessus de ces faiblesses: mais que voulez-vous, je ne
suis ni philosophe ni médecin; je crois à Dieu; je suis de la religion de mon
père. N'est pas athée qui veut. . . . . . . Pouvez-vous ne pas croire à Dieu? car
enfin tout proclame son existence, et les plus grands génies l'ont cru. . . . . .
Vous êtes médecin. . . . . ces gens-là ne brassent que de la matière: ils ne
croient jamais rien.»

Fortes têtes du jour, quittez votre admiration pour Napoléon; vous n'avez
rien à faire de ce pauvre homme: ne se figurait-il pas qu'une comète était
venue le chercher, comme jadis elle emporta César? De plus, il croyait à
Dieu; il était de la religion de son père; il n'était pas philosophe; il n'était
pas athée; il n'avait pas, comme vous, livré de bataille à l'Éternel, bien qu'il
eût vaincu bon nombre de rois; il trouvait que tout proclamait l'existence de
l'Être suprême; il déclarait que les plus grands génies avaient cru à cette
existence, et il voulait croire comme ses pères. Enfin, chose monstrueuse!
ce premier homme des temps modernes, cet homme de tous les siècles, était
chrétien dans le XIXe siècle! Son testament commence par cet article:

«Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein
de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans.»

Au troisième paragraphe du testament de Louis XVI on lit:

«Je meurs dans l'union de notre sainte mère l'église catholique,
apostolique et romaine.»

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La Révolution nous a donné bien des enseignements; mais en est-il un
seul comparable à celui-ci? Napoléon et Louis XVI faisant la même
profession de foi! Voulez-vous savoir le prix de la croix? Cherchez dans le
monde entier ce qui convient le mieux à la vertu malheureuse, ou à l'homme
de génie mourant.

Le 3 mai, Napoléon se fit administrer l'extrême-onction et reçut le saint
viatique. Le silence de la chambre n'était interrompu que par le hoquet de la
mort mêlé au bruit régulier du balancier d'une pendule: l'ombre, avant de
s'arrêter sur le cadran, fit encore quelques tours; l'astre qui la dessinait avait
de la peine à s'éteindre. Le 4, la tempête de l'agonie de Cromwell s'éleva:
presque tous les arbres de Longwood furent déracinés. Enfin, le 5, à six
heures moins onze minutes du soir, au milieu des vents, de la pluie et du
fracas des flots, Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui
jamais anima l'argile humaine. Les derniers mots saisis sur les lèvres du
conquérant furent: «Tête... armée, ou tête d'armée.» Sa pensée errait encore
au milieu des combats. Quand il ferma pour jamais les yeux, son épée,
expirée avec lui, était couchée à sa gauche, un crucifix reposait sur sa
poitrine: le symbole pacifique appliqué au cœur de Napoléon calma les
palpitations de ce cœur, comme un rayon du ciel fait tomber la vague.

Bonaparte désira d'abord être enseveli dans la cathédrale d'Ajaccio, puis,
par un codicille daté du 16 avril 1821, il légua ses os à la France: le ciel
l'avait mieux servi: son véritable mausolée est le rocher où il expira:
revoyez mon récit de la mort du duc d'Enghien. Napoléon, prévoyant à ses
dernières volontés l'opposition du gouvernement britannique, fit choix
éventuellement d'une sépulture à Sainte-Hélène.

Dans une étroite vallée appelée la vallée de Slane ou du Géranium,
maintenant du Tombeau, coule une source; les domestiques chinois de
Napoléon, fidèles comme le Javanais de Camoëns, avaient accoutumé d'y
remplir des amphores: des saules pleureurs pendent sur la fontaine; une
herbe fraîche, parsemée de tchampas, croît autour. «Le tchampas, malgré
son éclat et son parfum, n'est pas une plante qu'on recherche, parce qu'elle
fleurit sur les tombeaux,» disent les poésies sanscrites. Dans les déclivités
des roches déboisées, végètent mal des citronniers amers, des cocotiers

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porte-noix, des mélèzes et des conises dont on recueille la gomme attachée
à la barbe des chèvres.

Napoléon se plaisait aux saules de la fontaine; il demandait la paix à la
vallée de Slane, comme Dante banni demandait la paix au cloître de Corvo.
En reconnaissance du repos passager qu'il y goûta les derniers jours de sa
vie, il indiqua cette vallée pour l'abri de son repos éternel. Il disait en
parlant de la source: «Si Dieu voulait que je me rétablisse, j'élèverais un
monument dans le lieu où elle jaillit.» Ce monument fut son tombeau. Du
temps de Plutarque, dans un endroit consacré aux nymphes aux bords du
Strymon, on voyait encore un siège de pierre sur lequel s'était assis
Alexandre.

Napoléon, botté, éperonné, habillé en uniforme de colonel de la garde,
décoré de la Légion d'honneur, fut exposé mort dans sa couchette de fer; sur
ce visage qui ne s'étonna jamais, l'âme, en se retirant, avait laissé une
stupeur sublime. Les planeurs et les menuisiers soudèrent et clouèrent
Bonaparte en une quadruple bière d'acajou, de plomb, d'acajou encore et de
fer-blanc; on semblait craindre qu'il ne fût jamais assez emprisonné. Le
manteau que le vainqueur d'autrefois portait aux vastes funérailles de
Marengo servit de drap mortuaire au cercueil.

Les obsèques se firent le 28 mai. Le temps était beau; quatre chevaux,
conduits par des palefreniers à pied, tiraient le corbillard; vingt-quatre
grenadiers anglais, sans armes, l'environnaient; suivait le cheval de
Napoléon. La garnison de l'île bordait les précipices du chemin. Trois
escadrons de dragons précédaient le cortège; le 20e régiment d'infanterie,
les soldats de marine, les volontaires de Sainte-Hélène, l'artillerie royale
avec quinze pièces de canon, fermaient la marche. Des groupes de
musiciens, placés de distance en distance sur les rochers, se renvoyaient des
airs lugubres. À un défilé, le corbillard s'arrêta; les vingt-quatre grenadiers
sans armes enlevèrent le corps et eurent l'honneur de le porter sur leurs
épaules jusqu'à la sépulture. Trois salves d'artillerie saluèrent les restes de
Napoléon au moment où il descendit dans la terre: tout le bruit qu'il avait
fait sur cette terre ne pénétrait pas à deux lignes au-dessous.

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Une pierre qui devait être employée à la construction d'une nouvelle
maison pour l'exilé est abaissée sur son cercueil comme la trappe de son
dernier cachot.

On récita les versets du psaume 87: «J'ai été pauvre et plein de travail
dans ma jeunesse; j'ai été élevé, puis humilié... j'ai été percé de vos
colères.» De minute en minute le vaisseau amiral tirait. Cette harmonie de
la guerre, perdue dans l'immensité de l'Océan, répondait au requiescat in
pace. L'empereur, enterré par ses vainqueurs de Waterloo, avait ouï le
dernier coup de canon de cette bataille; il n'entendit point la dernière
détonation dont l'Angleterre troublait et honorait son sommeil à Sainte-
Hélène. Chacun se retira, tenant en main une branche de saule comme en
revenant de la fête des Palmes.

Lord Byron crut que le dictateur des rois avait abdiqué sa renommée avec
son glaive, qu'il allait s'éteindre oublié. Le poète aurait dû savoir que la
destinée de Napoléon était une muse, comme toutes les hautes destinées.
Cette muse sut changer un dénoûment avorté en une péripétie qui
renouvelait son héros. La solitude de l'exil et de la tombe de Napoléon a
répandu sur une mémoire éclatante une autre sorte de prestige. Alexandre
ne mourut point sous les yeux de la Grèce; il disparut dans les lointains
superbes de Babylone. Bonaparte n'est point mort sous les yeux de la
France; il s'est perdu dans les fastueux horizons des zones torrides. Il dort
comme un ermite ou comme un paria dans un vallon, au bout d'un sentier
désert. La grandeur du silence qui le presse égale l'immensité du bruit qui
l'environna. Les nations sont absentes, leur foule s'est retirée; l'oiseau des
tropiques, attelé, dit Buffon, au char du soleil, se précipite de l'astre de la
lumière; où se repose-t-il aujourd'hui? Il se repose sur des cendres dont le
poids a fait pencher le globe.

Imposuerunt omnes sibi diademata, post mortem ejus.
. . . et multiplicata sunt mala in terra (Machab.).

«Ils prirent tous le diadème après sa mort... et les maux se multiplièrent
sur la terre.»

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Ce résumé des Machabées sur Alexandre semble être fait pour Napoléon:
«Les diadèmes ont été pris et les maux se sont multipliés sur la terre.» Vingt
années se sont à peine écoulées depuis la mort de Bonaparte, et déjà la
monarchie française et la monarchie espagnole ne sont plus. La carte du
monde a changé; il a fallu apprendre une géographie nouvelle; séparés de
leurs légitimes souverains, des peuples ont été jetés à des souverains de
rencontre; des acteurs renommés sont descendus de la scène où sont montés
des acteurs sans nom; les aigles se sont envolés de la cime du haut pin
tombé dans la mer, tandis que de frêles coquillages se sont attachés aux
flancs du tronc encore protecteur.

Comme en dernier résultat tout marche à ses fins, le terrible esprit de
nouveauté qui parcourait le monde, disait l'empereur, et auquel il avait
opposé la barre de son génie, reprend son cours; les institutions du
conquérant défaillent; il sera la dernière des grandes existences
individuelles; rien ne dominera désormais dans les sociétés infimes et
nivelées; l'ombre de Napoléon s'élèvera seule à l'extrémité du vieux monde
détruit, comme le fantôme du déluge au bord de son abîme: la postérité
lointaine découvrira cette ombre par-dessus le gouffre où tomberont des
siècles inconnus, jusqu'au jour marqué de la renaissance sociale.

Puisque c'est ma propre vie que j'écris en m'occupant de celles des autres,
grandes ou petites, je suis forcé de mêler cette vie aux choses et aux
hommes, quand par hasard elle est rappelée. Ai-je traversé d'une traite, sans
m'y arrêter jamais, le souvenir du déporté qui, dans sa prison de l'Océan,
attendait l'exécution de l'arrêt de Dieu? Non.

La paix que Napoléon n'avait pas conclue avec les rois ses geôliers, il
l'avait faite avec moi: J'étais fils de la mer comme lui, ma nativité était du
rocher comme la sienne. Je me flatte d'avoir mieux connu Napoléon que
ceux qui l'ont vu plus souvent et approché de plus près.

Napoléon à Sainte-Hélène, cessant d'avoir à garder contre moi sa colère,
avait renoncé à ses inimitiés; devenu plus juste à mon tour, j'écrivis dans le
Conservateur cet article:

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«Les peuples ont appelé Bonaparte un fléau; mais les fléaux de Dieu
conservent quelque chose de l'éternité et de la grandeur du courroux divin
dont ils émanent: Ossa arida... dabo vobis spiritum et viveris. Ossements
arides, je vous donnerai mon souffle et vous vivrez. Né dans une île pour
aller mourir dans une île, aux limites de trois continents; jeté au milieu des
mers où Camoëns sembla le prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes,
Bonaparte ne se peut remuer sur son rocher que nous n'en soyons avertis par
une secousse; un pas du nouvel Adamastor à l'autre pôle se fait sentir à
celui-ci. Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se retirait aux
États-Unis, ses regards attachés sur l'Océan suffiraient pour troubler les
peuples de l'ancien monde; sa seule présence sur le rivage américain de
l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur le rivage opposé[69].»

Cet article parvint à Bonaparte à Sainte-Hélène; une main qu'il croyait
ennemie versa le dernier baume sur ses blessures; il dit à M. de Montholon:

«Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait point été placée dans
des hommes dont l'âme était détrempée par des circonstances trop fortes, ou
qui, renégats à leur patrie, ne voient de salut et de gloire pour le trône de
leur maître que dans le joug de la Sainte Alliance; si le duc de Richelieu,
dont l'ambition fut de délivrer son pays de la présence des baïonnettes
étrangères, si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents
services, avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie puissante
et redoutée de ces deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reçu de
la nature le feu sacré: ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de
Racine, c'est celui du prophète. Si jamais il arrive au timon des affaires, il
est possible que Chateaubriand s'égare: tant d'autres y ont trouvé leur perte!
Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit
convenir à son génie, et qu'il eût repoussé avec indignation ces actes
infamants de l'administration d'alors[70].»

Telles ont été mes dernières relations avec Bonaparte.—Pourquoi ne
conviendrais-je pas que ce jugement chatouille de mon cœur l'orgueilleuse
faiblesse. Bien de petits hommes à qui j'ai rendu de grands services ne
m'ont pas jugé si favorablement que le géant dont j'avais osé attaquer la
puissance.

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Tandis que le monde napoléonien s'effaçait, je m'enquérais des lieux où
Napoléon lui-même s'était évanoui. Le tombeau de Sainte-Hélène a déjà usé
un des saules ses contemporains: l'arbre décrépit et tombé est mutilé chaque
jour par les pèlerins. La sépulture est entourée d'un grillage en fonte; trois
dalles sont posées transversalement sur la fosse; quelques iris croissent aux
pieds et à la tête; la fontaine de la vallée coule encore là où des jours
prodigieux se sont taris. Des voyageurs apportés par la tempête croient
devoir consigner leur obscurité à la sépulture éclatante. Une vieille s'est
établie auprès et vit de l'ombre d'un souvenir; un invalide fait sentinelle
dans une guérite.

Le vieux Longwood, à deux cents pas du nouveau, est abandonné. À
travers un enclos rempli de fumier, on arrive à une écurie; elle servait de
chambre à coucher à Bonaparte. Un nègre vous montre une espèce de
couloir occupé par un moulin à bras et vous dit: «Here he dead, ici il
mourut.» La chambre où Napoléon reçut le jour n'était vraisemblablement
ni plus grande ni plus riche.

Au nouveau Longwood, Plantation House, chez le gouverneur, on voit le
duc de Wellington en peinture et les tableaux de ses batailles. Une armoire
vitrée renferme un morceau de l'arbre près duquel se trouvait le général
anglais à Waterloo; cette relique est placée entre une branche d'olivier
cueillie au jardin des Olives et des ornements de sauvages de la mer du Sud:
bizarre association des abuseurs des vagues. Inutilement le vainqueur veut
ici se substituer au vaincu, sous la protection d'un rameau de la Terre sainte
et du souvenir de Cook; il suffit qu'on retrouve à Sainte-Hélène la solitude,
l'Océan et Napoléon.

Si l'on recherchait l'histoire de la transformation des bords illustrés par
des tombeaux, des berceaux, des palais, quelle variété de choses et de
destinées ne verrait-on pas, puisque de si étranges métamorphoses s'opèrent,
jusque dans les habitations obscures auxquelles sont attachées nos chétives
vies! Dans quelle hutte naquit Clovis? Dans quel chariot Attila reçut-il le
jour? Quel torrent couvre la sépulture d'Alaric? Quel chacal occupe la place
du cercueil en or ou en cristal d'Alexandre? Combien de fois ces poussières
ont-elles changé de place? Et tous ces mausolées de l'Égypte et des Indes, à
qui appartiennent-ils? Dieu seul connaît la cause de ces mutations liées à

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des mystères de l'avenir: il est pour les hommes des vérités cachées dans la
profondeur du temps; elles ne se manifestent qu'à l'aide des siècles, comme
il y a des étoiles si éloignées de la terre que leur lumière n'est pas encore
parvenue jusqu'à nous.

Mais tandis que j'écrivais ceci le temps a marché; il a produit un
événement qui aurait de la grandeur, si les événements ne tombaient
aujourd'hui dans la boue. On a redemandé à Londres la dépouille de
Bonaparte; la demande a été accueillie: qu'importent à l'Angleterre de vieux
ossements? Elle nous fera tant que nous voudrons de ces sortes de présents.
Les dépouilles de Napoléon nous sont revenues au moment de notre
humiliation; elles auraient pu subir le droit de visite; mais l'étranger s'est
montré facile: il a donné un laissez-passer aux cendres.

La translation des restes de Napoléon est une faute contre la renommée.
Une sépulture à Paris ne vaudra jamais la vallée de Slane: qui voudrait voir
Pompée ailleurs que dans le sillon de sable élevé par un pauvre affranchi,
aidé d'un vieux légionnaire[71]? Que ferons-nous de ces magnifiques
reliques au milieu de nos misères? Le granit le plus dur représentera-t-il la
pérennité des œuvres de Bonaparte? Encore si nous possédions un Michel-
Ange pour sculpter la statue funèbre? Comment façonnera-t-on le
monument? Aux petits hommes des mausolées, aux grands hommes une
pierre et un nom. Du moins, si on avait suspendu le cercueil au
couronnement de l'Arc de Triomphe, si les nations avaient aperçu de loin
leur maître porté sur les épaules de ses victoires? L'urne de Trajan n'était-
elle pas placée à Rome au haut de sa colonne? Napoléon, parmi nous, se
perdra dans la tourbe de ces va-nu-pieds de morts qui se dérobent en
silence. Dieu veuille qu'il ne soit pas exposé aux vicissitudes de nos
changements politiques, tout défendu qu'il est par Louis XIV, Vauban et
Turenne! Gare ces violations de tombeaux si communes dans notre patrie!
Qu'un certain côté de la Révolution triomphe, et la poussière du conquérant
pourra rejoindre les poussières que nos passions ont dispersées: on oubliera
le vainqueur des peuples pour ne se souvenir que de l'oppresseur des
libertés. Les os de Napoléon ne reproduiront pas son génie, ils enseigneront
son despotisme à de médiocres soldats.

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Quoi qu'il en soit, une frégate a été fournie à un fils de Louis-Philippe[72]:
un nom cher à nos anciennes victoires maritimes la protégeait sur les flots.
Parti de Toulon, où Bonaparte s'était embarqué dans sa puissance pour la
conquête de l'Égypte, le nouvel Argo est venu à Sainte-Hélène revendiquer
le néant. Le sépulcre, avec son silence, continuait à s'élever immobile dans
la vallée de Slane ou du Géranium. Des deux saules pleureurs, l'un était
tombé; lady Dallas, femme d'un gouverneur de l'île, avait fait planter en
remplacement de l'arbre défailli dix-huit jeunes saules et trente-quatre
cyprès; la source, toujours là, coulait comme quand Napoléon en buvait
l'eau. Pendant toute une nuit, sous la conduite d'un capitaine anglais nommé
Alexander, on a travaillé à percer le monument. Les quatre cercueils
emboîtés les uns dans les autres, le cercueil d'acajou, le cercueil de plomb,
le second cercueil d'acajou ou de bois des îles et le cercueil de fer-blanc, ont
été trouvés intacts. On procéda à l'inspection de ces moules de momie sous
une tente, au milieu d'un cercle d'officiels dont quelques-uns avaient connu
Bonaparte.

«Lorsque la dernière bière fut ouverte, les regards s'y plongèrent. Ils
vinrent, dit l'abbé Coquereau, se heurter contre une masse blanchâtre qui
couvrait le corps dans toute son étendue. Le docteur Gaillard, la touchant,
reconnut un coussin de satin blanc qui garnissait à l'intérieur la paroi
supérieure du cercueil: il s'était détaché et enveloppait la dépouille comme
un linceul . . . . . . . . . Tout le corps paraissait couvert comme d'une mousse
légère; on eût dit que nous l'apercevions à travers un nuage diaphane.
C'était bien sa tête: un oreiller l'exhaussait un peu; son large front, ses yeux
dont les orbites se dessinaient sous les paupières, garnies encore de
quelques cils; ses joues étaient bouffies, son nez seul avait souffert, sa
bouche entr'ouverte laissait apercevoir trois dents d'une grande blancheur;
sur son menton se distinguait parfaitement l'empreinte de la barbe; ses deux
mains surtout paraissaient appartenir à quelqu'un de respirant encore, tant
elles étaient vives de ton et de coloris; l'une d'elles, la main gauche, était un
peu plus élevée que la droite; ses ongles avaient poussé après la mort: ils
étaient longs et blancs; une de ses bottes était décousue et laissait passer
quatre doigts de ses pieds d'un blanc mat[73].»

Qu'est-ce qui a frappé les nécrobies? L'inanité des choses terrestres? la
vanité de l'homme? Non, la beauté du mort; ses ongles seulement s'étaient

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allongés, pour déchirer, je présume, ce qui restait de liberté au monde. Ses
pieds, rendus à l'humilité, ne s'appuyaient plus sur des coussins de diadème;
ils reposaient nus dans leur poussière. Le fils de Condé était aussi habillé
dans le fossé de Vincennes; cependant Napoléon, si bien conservé, était
arrivé tout juste à ces trois dents que les balles avaient laissées à la
mâchoire du duc d'Enghien.

L'astre éclipsé à Sainte-Hélène a reparu à la grande joie des peuples:
l'univers a revu Napoléon; Napoléon n'a point revu l'univers. Les cendres
vagabondes du conquérant ont été regardées par les mêmes étoiles qui le
guidèrent à son exil: Bonaparte a passé par le tombeau, comme il a passé
partout, sans s'y arrêter. Débarqué au Havre, le cadavre est arrivé à l'Arc de
Triomphe, dais sous lequel le soleil montre son front à certains jours de
l'année. Depuis cet Arc jusqu'aux Invalides, on n'a plus rencontré que des
colonnes de planches, des bustes de plâtre, une statue du grand Condé
(hideuse bouillie qui pleurait), des obélisques de sapin remémoratifs de la
vie indestructible du vainqueur. Un froid rigoureux faisait tomber les
généraux autour du char funèbre, comme dans la retraite de Moscou. Rien
n'était beau hormis le bateau de deuil qui avait porté en silence sur la Seine
Napoléon et un crucifix.

Privé de son catafalque de rochers, Napoléon est venu s'ensevelir dans les
immondices de Paris. Au lieu de vaisseaux qui saluaient le nouvel Hercule,
consumé sur le mont Œta, les blanchisseuses de Vaugirard rôderont alentour
avec des invalides inconnus à la grande armée. Pour préluder à cette
impuissance, de petits hommes n'ont rien pu imaginer de mieux qu'un salon
de Curtius en plein vent. Après quelques jours de pluie, il n'est demeuré de
ces décorations que des bribes crottées. Quoi qu'on fasse, on verra toujours
au milieu des mers le vrai sépulcre du triomphateur: à nous le corps, à
Sainte-Hélène la vie immortelle.

Napoléon a clos l'ère du passé: il a fait la guerre trop grande pour qu'elle
revienne de manière à intéresser l'espèce humaine. Il a tiré impétueusement
sur ses talons les portes du temple de Janus; et il a entassé derrière ces
portes des monceaux de cadavres, afin qu'elles ne se puissent rouvrir.

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En Europe je suis allé visiter les lieux où Bonaparte aborda après avoir
rompu son ban à l'île d'Elbe. Je descendis à l'auberge de Cannes[74] au
moment même que le canon tirait en commémoration du 29 juillet; un de
ces résultats de l'incursion de l'empereur, non sans doute prévu par lui. La
nuit était close quand j'arrivai au golfe Juan; je mis pied à terre à une
maison isolée au bord de la grande route. Jacquemin, potier et aubergiste,
propriétaire de cette maison, me mena à la mer. Nous prîmes des chemins
creux entre des oliviers sous lesquels Bonaparte avait bivouaqué:
Jacquemin lui-même l'avait reçu et me conduisait. À gauche du sentier de
traverse s'élevait une espèce de hangar: Napoléon, qui envahissait seul la
France, avait déposé dans ce hangar les effets de son débarquement.

Parvenu à la grève, je vis une mer calme que ne ridait pas le plus petit
souffle; la lame, mince comme une gaze, se déroulait sur le sablon sans
bruit et sans écume. Un ciel émerveillable, tout resplendissant de
constellations, couronnait ma tête. Le croissant de la lune s'abaissa bientôt
et se cacha derrière une montagne. Il n'y avait dans le golfe qu'une seule
barque à l'ancre, et deux bateaux: à gauche on apercevait le phare d'Antibes,
à droite les îles de Lérins; devant moi, la haute mer s'ouvrait au midi vers
cette Rome où Bonaparte m'avait d'abord envoyé.

Les îles de Lérins, aujourd'hui îles Sainte-Marguerite, reçurent autrefois
quelques chrétiens fuyant devant les Barbares. Saint Honorat venant de
Hongrie aborda l'un de ces écueils: il monta sur un palmier, fit le signe de la
croix, tous les serpents expirèrent, c'est-à-dire le paganisme disparut, et la
nouvelle civilisation naquit dans l'Occident.

Quatorze cents ans après, Bonaparte vint terminer cette civilisation dans
les lieux où le saint l'avait commencée. Le dernier solitaire de ces laures fut
le Masque de fer, si le Masque de fer est une réalité. Du silence du golfe
Juan, de la paix des îles aux anciens anachorètes, sortit le bruit de Waterloo,
qui traversa l'Atlantique, et vint expirer à Sainte-Hélène.

Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un monde
prêt à s'éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on peut
supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de
consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans l'effacer, sur
la trace de l'avant-dernier pas de Napoléon.

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À la fin de chaque grande époque, on entend quelque voix dolente des
regrets du passé, et qui sonne le couvre-feu: ainsi gémirent ceux qui virent
disparaître Charlemagne, saint Louis, François Ier, Henri IV et Louis XIV.
Que ne pourrais-je pas dire à mon tour, témoin oculaire que je suis de deux
ou trois mondes écoulés? Quand on a rencontré comme moi Washington et
Bonaparte, que reste-t-il à regarder derrière la charrue du Cincinnatus
américain et la tombe de Sainte-Hélène? Pourquoi ai-je survécu au siècle et
aux hommes à qui j'appartenais par la date de ma vie? Pourquoi ne suis-je
pas tombé avec mes contemporains, les derniers d'une race épuisée?
Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la
poussière d'une catacombe remplie? Je me décourage de durer. Ah! si du
moins j'avais l'insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage, que j'ai
rencontrés en Afrique! Assis les jambes croisées sur une petite natte de
corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières
heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole
le long des ruines de Carthage; bercés du murmure de la vague, ils
entr'oublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer:
ils vont mourir.[Lien vers la Table des Matières]

LIVRE VII[75]
Changement du monde. — Années de ma vie 1815, 1816. — Je suis
nommé pair de France. — Mon début à la tribune. — Divers
discours. — Monarchie selon la Charte. — Louis XVIII. — M.
Decazes. — Je suis rayé de la liste des ministres d'État. — Je vends
mes livres et ma Vallée. — Suite de mes discours en 1817 et 1818.
— Réunion Piet. — Le Conservateur. — De la morale des intérêts
matériels et de celle des devoirs. — Année de ma vie 1820. — Mort
du duc de Berry. — Naissance du duc de Bordeaux. — Les dames
de la halle de Bordeaux. — Je fais entrer M. de Villèle et M. de
Corbière dans leur premier ministère. — Ma lettre au duc de
Richelieu. — Billet du duc de Richelieu et ma réponse. — Billets de
M. de Polignac. — Lettres de M. de Montmorency et de M.

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Pasquier. — Je suis nommé ambassadeur à Berlin. — Je pars pour
cette ambassade.

Retomber de Bonaparte et de l'Empire à ce qui les a suivis, c'est tomber
de la réalité dans le néant, du sommet d'une montagne dans un gouffre. Tout
n'est-il pas terminé avec Napoléon? Aurais-je dû parler d'autre chose? Quel
personnage peut intéresser en dehors de lui? De qui et de quoi peut-il être
question, après un pareil homme? Dante a eu seul le droit de s'associer aux
grands poètes qu'il rencontre dans les régions d'une autre vie. Comment
nommer Louis XVIII en place de l'empereur? Je rougis en pensant qu'il me
faut nasillonner à cette heure d'une foule d'infimes créatures dont je fais
partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d'une scène dont le large
soleil avait disparu.

Les bonapartistes eux-mêmes s'étaient racornis. Leurs membres s'étaient
repliés et contractés; l'âme manqua à l'univers nouveau sitôt que Bonaparte
retira son souffle; les objets s'effacèrent dès qu'ils ne furent plus éclairés de
la lumière qui leur avait donné le relief et la couleur. Au commencement de
ces Mémoires je n'eus à parler que de moi: or, il y a toujours une sorte de
primauté dans la solitude individuelle de l'homme; ensuite je fus environné
de miracles: ces miracles soutinrent ma voix; mais à cette heure plus de
conquête d'Égypte, plus de batailles de Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna, plus
de retraite de Russie, plus d'invasion de la France, de prise de Paris, de
retour de l'Île d'Elbe, de bataille de Waterloo, de funérailles de Sainte-
Hélène: quoi donc? des portraits à qui le génie de Molière pourrait seul
donner la gravité du comique!

En m'exprimant sur notre peu de valeur, j'ai serré de près ma conscience;
je me suis demandé si je ne m'étais pas incorporé par calcul à la nullité de
ces temps, pour acquérir le droit de condamner les autres; persuadé que
j'étais in petto que mon nom se lirait au milieu de toutes ces effaçures. Non:
je suis convaincu que nous nous évanouirons tous: premièrement parce que
nous n'avons pas en nous de quoi vivre; secondement parce que le siècle
dans lequel nous commençons ou finissons nos jours n'a pas lui-même de
quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses,
sans foi, vouées au néant qu'elles aiment, ne sauraient donner l'immortalité;
elles n'ont aucune puissance pour créer une renommée; quand vous

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cloueriez votre oreille à leur bouche vous n'entendriez rien: nul son ne sort
du cœur des morts.

Une chose cependant me frappe: le petit monde dans lequel j'entre à
présent était supérieur au monde qui lui a succédé en 1830; nous étions des
géants en comparaison de la société de cirons qui s'est engendrée.

La Restauration offre du moins un point où l'on peut retrouver de
l'importance: après la dignité d'un seul homme, cet homme passé, renaquit
la dignité des hommes. Si le despotisme a été remplacé par la liberté, si
nous entendons quelque chose à l'indépendance, si nous avons perdu
l'habitude de ramper, si les droits de la nature humaine ne sont plus
méconnus, c'est à la Restauration que nous en sommes redevables[76]. Aussi
me jetai-je dans la mêlée pour, autant que je le pouvais, raviver l'espèce
quand l'individu fut fini.

Allons, poursuivons notre tâche! descendons en gémissant jusqu'à moi et
à mes collègues. Vous m'avez vu au milieu de mes songes; vous allez me
voir dans mes réalités: si l'intérêt diminue, si je tombe, lecteur, soyez juste,
faites la part de mon sujet!

Après la seconde rentrée du roi et la disparition finale de Bonaparte, le
ministère étant aux mains de M. le duc d'Otrante et de M. le prince de
Talleyrand, je fus nommé président du collège électoral du département du
Loiret[77]. Les élections de 1815 donnèrent au roi la Chambre introuvable.
Toutes les voix se portaient sur moi à Orléans, lorsque l'ordonnance qui
m'appelait à la Chambre des pairs[78] m'arriva. Ma carrière d'action à peine
commencée changea subitement de route: qu'eût-elle été si j'eusse été placé
dans la Chambre élective? Il est assez probable que cette carrière aurait
abouti, en cas de succès, au ministère de l'intérieur, au lieu de me conduire
au ministère des affaires étrangères. Mes habitudes et mes mœurs étaient
plus en rapport avec la pairie, et quoique celle-ci me devînt hostile dès le
premier moment, à cause de mes opinions libérales, il est toutefois certain
que mes doctrines sur la liberté de la presse et contre le vasselage des
étrangers donnèrent à la noble Chambre cette popularité dont elle a joui tant
qu'elle souffrit mes opinions.

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Je reçus en arrivant le seul honneur que mes collègues m'aient jamais fait
pendant mes quinze années de résidence au milieu d'eux: je fus nommé l'un
des quatre secrétaires pour la session de 1816. Lord Byron n'obtint pas plus
de faveur lorsqu'il parut à la Chambre des lords, et il s'en éloigna pour
toujours; j'aurais dû rentrer dans mes déserts.

Mon début à la tribune fut un discours sur l'inamovibilité des juges: je
louais le principe, mais j'en blâmais l'application immédiate[79]. Dans la
révolution de 1830 les hommes de la gauche les plus dévoués à cette
révolution voulaient suspendre pour un temps l'inamovibilité.

Le 22 février 1816, le duc de Richelieu nous apporta le testament
autographe de la reine; je montai à la tribune, et je dis:

«Celui qui nous a conservé le testament de Marie-Antoinette[80] avait
acheté la terre de Montboisier: juge de Louis XVI, il avait élevé dans cette
terre un monument à la mémoire du défenseur de Louis XVI, il avait gravé
lui-même sur ce monument une épitaphe en vers français à la louange de M.
de Malesherbes. Cette étonnante impartialité annonce que tout est déplacé
dans le monde moral[81].»

Le 12 mars 1816, on agita la question des pensions ecclésiastiques.
«Vous refuseriez, disais-je, des aliments au pauvre vicaire qui consacre aux
autels le reste de ses jours, et vous accorderiez des pensions à Joseph
Lebon, qui fit tomber tant de têtes, à François Chabot, qui demandait pour
les émigrés une loi si simple qu'un enfant pût les mener à la guillotine, à
Jacques Roux, lequel, refusant au Temple de recevoir le testament de Louis
XVI, répondit à l'infortuné monarque: Je ne suis chargé que de te conduire à
la mort[82].»

On avait apporté à la Chambre héréditaire un projet de loi relatif aux
élections; je me prononçai pour le renouvellement intégral de la Chambre
des députés[83]; ce n'est qu'en 1824, étant ministre, que je le fis entrer dans
la loi.

Ce fut aussi dans ce premier discours sur la loi d'élections, en 1816, que
je répondis à un adversaire: «Je ne relève point ce qu'on a dit de l'Europe
attentive à nos discussions. Quant à moi, messieurs, je dois sans doute au

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sang français qui coule dans mes veines cette impatience que j'éprouve
quand, pour déterminer mon suffrage, on me parle des opinions placées
hors ma patrie; et si l'Europe civilisée voulait m'imposer la charte, j'irais
vivre à Constantinople.»

Le 9 avril 1816, je fis à la Chambre une proposition relative aux
puissances barbaresques. La Chambre décida qu'il y avait lieu de s'en
occuper. Je songeais déjà à combattre l'esclavage, avant que j'eusse obtenu
cette décision favorable de la pairie qui fut la première intervention
politique d'une grande puissance en faveur des Grecs: «J'ai vu, disais-je à
mes collègues, les ruines de Carthage; j'ai rencontré parmi ces ruines les
successeurs de ces malheureux chrétiens pour la délivrance desquels saint
Louis fit le sacrifice de sa vie. La philosophie pourra prendre sa part de la
gloire attachée au succès de ma proposition et se vanter d'avoir obtenu dans
un siècle de lumières ce que la religion tenta inutilement dans un siècle de
ténèbres[84].»

J'étais placé dans une assemblée où ma parole, les trois quarts du temps,
tournait contre moi. On peut remuer une chambre populaire; une chambre
aristocratique est sourde. Sans tribune, à huis clos devant des vieillards,
restes desséchés de la vieille Monarchie, de la Révolution et de l'Empire, ce
qui sortait du ton le plus commun paraissait folie. Un jour, le premier rang
des fauteuils, tout près de la tribune, était rempli de respectables pairs, plus
sourds les uns que les autres, la tête penchée en avant et tenant à l'oreille un
cornet dont l'embouchure était dirigée vers la tribune. Je les endormis, ce
qui est bien naturel. Un d'eux laissa tomber son cornet; son voisin, réveillé
par la chute, voulut ramasser poliment le cornet de son confrère; il tomba.
Le mal fut que je me pris à rire, quoique je parlasse alors pathétiquement
sur je ne sais plus quel sujet d'humanité.

Les orateurs qui réussissaient dans cette Chambre étaient ceux qui
parlaient sans idées, d'un ton égal et monotone, ou qui ne trouvaient de
sensibilité que pour s'attendrir sur les pauvres ministres. M. de Lally-
Tolendal tonnait en faveur des libertés publiques: il faisait retentir les
voûtes de notre solitude de l'éloge de trois ou quatre lords de la chancellerie
anglaise, ses aïeux, disait-il. Quand son panégyrique de la liberté de la

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presse était terminé, arrivait un mais fondé sur des circonstances, lequel
mais nous laissait l'honneur sauf, sous l'utile surveillance de la censure.

La Restauration donna un mouvement aux intelligences; elle délivra la
pensée comprimée par Bonaparte: l'esprit, comme une cariatide déchargée
de l'architecture qui lui courbait le front, releva la tête. L'Empire avait
frappé la France de mutisme; la liberté restaurée la toucha et lui rendit la
parole: il se trouva des talents de tribune qui reprirent les choses où les
Mirabeau et les Cazalès les avaient laissées, et la Révolution continua son
cours.

Mes travaux ne se bornaient pas à la tribune, si nouvelle pour moi.
Épouvanté des systèmes que l'on embrassait et de l'ignorance de la France
sur les principes du gouvernement représentatif, j'écrivais et je faisais
imprimer la Monarchie selon la Charte. Cette publication a été une des
grandes époques de ma vie politique: elle me fit prendre rang parmi les
publicistes; elle servit à fixer l'opinion sur la nature de notre gouvernement.
Les journaux anglais portèrent cet écrit aux nues; parmi nous, l'abbé
Morellet même ne revenait pas de la métamorphose de mon style et de la
précision dogmatique des vérités.

La Monarchie selon la Charte est un catéchisme constitutionnel: c'est là
que l'on a puisé la plupart des propositions que l'on avance comme
nouvelles aujourd'hui. Ainsi ce principe, que le roi règne et ne gouverne
pas, se trouve tout entier dans les chapitres IV, V, VI et VII sur la
prérogative royale.

Les principes constitutionnels étant posés dans la première partie de la
Monarchie selon la Charte, j'examine dans la seconde les systèmes des trois
ministères qui jusqu'alors s'étaient succédé depuis 1814 jusqu'à 1816; dans
cette partie se rencontrent des prédictions depuis trop vérifiées et des
expositions de doctrines alors cachées. On lit ces mots, chapitre XXVI,
deuxième partie: «Il passe pour constant, dans un certain parti, qu'une
révolution de la nature de la nôtre ne peut finir que par un changement de
dynastie; d'autres, plus modérés, disent par un changement dans l'ordre de
successibilité à la couronne.»

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Comme je terminais mon ouvrage, parut l'ordonnance du 5 septembre
1816: cette mesure dispersait le peu de royalistes rassemblés pour
reconstruire la monarchie légitime[85]. Je me hâtai d'écrire le post-scriptum
qui fit faire explosion à la colère de M. le duc de Richelieu et du favori de
Louis XVIII, M. Decazes.

Le post-scriptum ajouté, je courus chez M. Le Normant, mon libraire: je
trouvai en arrivant des alguazils et un commissaire de police qui
instrumentaient. Ils avaient saisi des paquets et apposé des scellés. Je
n'avais pas bravé Bonaparte pour être intimidé par M. Decazes: je
m'opposai à la saisie; je déclarai, comme Français libre et comme pair de
France, que je ne céderais qu'à la force: la force arriva et je me retirai. Je me
rendis le 18 septembre chez MM. Louis-Marthe Mesnier et son collègue,
notaires royaux; je protestai à leur étude et je les requis de consigner ma
déclaration du fait de l'arrestation de mon ouvrage, voulant assurer par cette
protestation les droits des citoyens français. M. Baude[86] m'a imité en
1830.

Je me trouvai engagé ensuite dans une correspondance assez longue avec
M. le chancelier, M. le ministre de la police et M. le procureur général
Bellart[87], jusqu'au 9 novembre, jour que le chancelier m'annonça
l'ordonnance rendue en ma faveur par le tribunal de première instance,
laquelle me remit en possession de mon ouvrage saisi. Dans une de ses
lettres, M. le chancelier me mandait qu'il avait été désolé de voir le
mécontentement que le roi avait exprimé publiquement de mon ouvrage. Ce
mécontentement venait des chapitres où je m'élevais contre l'établissement
d'un ministre de la police générale dans un pays constitutionnel[88].

Dans mon récit du voyage de Gand, vous avez vu ce que Louis XVIII
valait comme fils de Hugues Capet; dans mon écrit, Le roi est mort: vive le
roi! j'ai dit les qualités réelles de ce prince[89]. Mais l'homme n'est pas un et
simple: pourquoi y a-t-il si peu de portraits fidèles? parce qu'on a fait poser
le modèle à telle époque de sa vie; dix ans après, le portrait ne ressemble
plus.

Louis XVIII n'apercevait pas loin les objets devant lui ni autour de lui;
tout lui semblait beau ou laid d'après l'angle de son regard. Atteint de son

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siècle, il est à craindre que la religion ne fût pour le roi très-chrétien qu'un
élixir propre à l'amalgame des drogues de quoi se compose la royauté.
L'imagination libertine qu'il avait reçue de son grand-père aurait pu inspirer
quelque défiance de ses entreprises; mais il se connaissait, et quand il
parlait d'une manière affirmative, il se vantait en se raillant de lui-même. Je
lui parlais un jour de la nécessité d'un nouveau mariage pour M. le duc de
Bourbon, afin de rappeler la race des Condé à la vie: il approuvait fort cette
idée, quoiqu'il ne se souciât guère de ladite résurrection; mais à ce propos il
me parla de M. le comte d'Artois et me dit: «Mon frère pourrait se remarier
sans rien changer à la succession au trône, il ne ferait que des cadets; pour
moi, je ne ferais que des aînés: je ne veux point déshériter M. le duc
d'Angoulême.» Et il se rengorgea d'un air capable et goguenard; mais je ne
prétendais disputer au roi aucune puissance.

Égoïste et sans préjugés, Louis XVIII voulait sa tranquillité à tout prix: il
soutenait ses ministres tant qu'ils avaient la majorité; il les renvoyait
aussitôt que cette majorité était ébranlée et que son repos pouvait être
dérangé: il ne balançait pas à reculer dès que, pour obtenir la victoire, il eût
fallu faire un pas en avant. Sa grandeur était de la patience; il n'allait pas
aux événements, les événements venaient à lui.

Sans être cruel, ce roi n'était pas humain; les catastrophes tragiques ne
l'étonnaient ni ne le touchaient pas: il se contenta de dire au duc de Berry,
qui s'excusait d'avoir eu le malheur de troubler par sa mort le sommeil du
roi: «J'ai fait ma nuit.» Pourtant cet homme tranquille, lorsqu'il était
contrarié, entrait dans d'horribles colères; enfin, ce prince si froid, si
insensible, avait des attachements qui ressemblaient à des passions: ainsi se
succédèrent dans son intimité le comte d'Avaray, M. de Blacas, M. Decazes;
madame de Balbi, madame du Cayla: toutes ces personnes aimées étaient
des favoris; malheureusement, elles ont entre leurs mains beaucoup trop de
lettres.

Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions
historiques; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. Se fait-
il dans le cœur des monarques isolés un vide qu'ils remplissent avec le
premier objet qu'ils trouvent? Est-ce sympathie, affinité d'une nature
analogue à la leur? Est-ce une amitié qui leur tombe du ciel pour consoler

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leurs grandeurs? Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et
âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement,
un jouet, une idée fixe liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les
caprices de celui qu'elle a soumis et qu'elle tient sous l'empire d'une
fascination invincible? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut
renvoyer, parce qu'il est en possession de secrets qui feraient rougir s'ils
étaient divulgués: ce préféré puise une double force dans sa turpitude et
dans les faiblesses de son maître.

Quand le favori est par hasard un grand homme, comme l'obsesseur
Richelieu ou l'inrenvoyable Mazarin, les nations en le détestant profitent de
sa gloire ou de sa puissance; elles ne font que changer un misérable roi de
droit pour un illustre roi de fait.

Aussitôt que M. Decazes[90] fut nommé ministre, les voitures
encombrèrent le soir le quai Malaquais, pour déposer dans le salon du
parvenu ce qu'il y avait de plus noble dans le faubourg Saint-Germain. Le
Français aura beau faire, il ne sera jamais qu'un courtisan, n'importe de qui,
pourvu que ce soit un puissant du jour.

Il se forma bientôt en faveur du nouveau favori une coalition formidable
de bêtises. Dans la société démocratique, bavardez de libertés, déclarez que
vous voyez la marche du genre humain et l'avenir des choses, en ajoutant à
vos discours quelques croix d'honneur, et vous êtes sûr de votre place; dans
la société aristocratique, jouez au whist, débitez d'un air grave et profond
des lieux communs et des bons mots arrangés d'avance, et la fortune de
votre génie est assurée.

Compatriote de Murat, mais de Murat sans royaume, M. Decazes nous
était venu de la mère de Napoléon[91]. Il était familier, obligeant, jamais
insolent; il me voulait du bien, je ne sais pourquoi je ne m'en souciai pas: de
là vint le commencement de mes disgrâces. Cela devait m'apprendre qu'on
ne doit jamais manquer de respect à un favori. Le roi le combla de bienfaits
et de crédit, et le maria dans la suite à une personne très bien née, fille de
M. de Sainte-Aulaire[92]. Il est vrai que M. Decazes servait trop bien la
royauté; ce fut lui qui déterra le maréchal Ney dans les montagnes
d'Auvergne où il s'était caché.

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Fidèle aux inspirations de son trône, Louis XVIII disait de M. Decazes:
«Je l'élèverai si haut qu'il fera envie aux plus grands seigneurs.» Ce mot,
emprunté d'un autre roi, n'était qu'un anachronisme: pour élever les autres,
il faut être sûr de ne pas descendre; or, au temps où Louis XVIII était arrivé,
qu'était-ce que les monarques? S'ils pouvaient encore faire la fortune d'un
homme, ils ne pouvaient en faire la grandeur; ils n'étaient plus que les
banquiers de leurs favoris.

Madame Princeteau, sœur de M. Decazes, était une agréable, modeste et
excellente personne; le roi s'en était amouraché en perspective. M. Decazes
le père, que je vis dans la salle du trône en habit habillé, l'épée au côté,
chapeau sous le bras, n'eut cependant aucun succès.

Enfin, la mort de M. le duc de Berry accrut les inimitiés de part et d'autre
et amena la chute du favori. J'ai dit que les pieds lui glissèrent dans le
sang[93], ce qui ne signifie pas, à Dieu ne plaise! qu'il fut coupable du
meurtre, mais qu'il tomba dans la mare rougie qui se forma sous le couteau
de Louvel.

J'avais résisté à la saisie de la Monarchie selon la Charte pour éclairer la
royauté abusée et pour soutenir la liberté de la pensée et de la presse; j'avais
embrassé franchement nos institutions et j'y suis resté fidèle.

Ces tracasseries passées, je demeurai saignant des blessures qu'on m'avait
faites à l'apparition de ma brochure. Je ne pris pas possession de ma carrière
politique sans porter les cicatrices des coups que je reçus en entrant dans
cette carrière: je m'y sentais mal, je n'y pouvais respirer.

Peu de temps après, une ordonnance contre-signée Richelieu me raya de
la liste des ministres d'État[94], et je fus privé d'une place réputée jusqu'alors
inamovible; elle m'avait été donnée à Gand, et la pension attachée à cette
place me fut retirée: la main qui avait pris Fouché me frappa.

J'ai eu l'honneur d'être dépouillé trois fois pour la légitimité: la première,
pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil; la seconde, pour avoir
écrit en faveur des principes de la monarchie octroyée, la troisième, pour
m'être tu sur une loi funeste au moment que je venais de faire triompher nos

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armes: la campagne d'Espagne avait rendu des soldats au drapeau blanc, et
si j'avais été maintenu au pouvoir, j'aurais reporté nos frontières aux rives
du Rhin[95].

Ma nature me rendit parfaitement insensible à la perte de mes
appointements; j'en fus quitte pour me remettre à pied et pour aller, les jours
de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs. Dans mon équipage populaire,
sous la protection de la canaille qui roulait autour de moi, je rentrai dans les
droits des prolétaires dont je fais partie: du haut de mon char, je domine le
train des rois.

Je fus obligé de vendre mes livres; M. Merlin les exposa à la criée, à la
salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants[96]. Je ne gardai qu'un petit Homère
grec, à la marge duquel se trouvaient des essais de traductions et des
remarques écrites de ma main. Bientôt il me fallut tailler dans le vif; je
demandai à M. le ministre de l'intérieur la permission de mettre en loterie
ma maison de campagne: la loterie fut ouverte chez M. Denis, notaire. Il y
avait quatre-vingt-dix billets à 1,000 francs chaque: les numéros ne furent
point pris par les royalistes; madame la duchesse d'Orléans, douairière, prit
trois numéros; mon ami M. Lainé, ministre de l'intérieur, qui avait contre-
signé l'ordonnance du 5 septembre et consenti dans le conseil à ma
radiation, prit, sous un faux nom, un quatrième billet. L'argent fut rendu aux
souscripteurs; toutefois, M. Lainé refusa de retirer ses 1,000 francs; il les
laissa au notaire pour les pauvres.

Peu de temps après, ma Vallée-aux-Loups fut vendue, comme on vend les
meubles des pauvres, sur la place du Châtelet[97]. Je souffris beaucoup de
cette vente; je m'étais attaché à mes arbres, plantés et grandis, pour ainsi
dire, dans mes souvenirs. La mise à prix était de 50,000 francs; elle fut
couverte par M. le vicomte de Montmorency[98], qui seul osa mettre une
surenchère de cent francs: la Vallée lui resta. Il a depuis habité ma retraite; il
n'est pas bon de se mêler à ma fortune: cet homme de vertu n'est plus.

Après la publication de la Monarchie selon la Charte et à l'ouverture de
la nouvelle session au mois de novembre 1816, je continuai mes combats.
Je fis à la Chambre des pairs, dans la séance du 23 de ce mois, une
proposition[99] tendante à ce que le roi fût humblement supplié de faire

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examiner ce qui s'était passé aux dernières élections. La corruption et la
violence du ministère dans ces dernières élections étaient flagrantes.

Dans mon opinion sur le projet de loi relatif aux finances (21 mars 1817),
je m'élevai contre le titre XI de ce projet: il s'agissait des forêts de l'État que
l'on prétendait affecter à la caisse d'amortissement et dont on voulait vendre
ensuite cent cinquante mille hectares. Ces forêts se composaient de trois
sortes de propriétés: les anciens domaines de la couronne, quelques
commanderies de l'ordre de Malte et le reste des biens de l'Église. Je ne sais
pourquoi, même aujourd'hui, je trouve un intérêt triste dans mes paroles;
elles ont quelque ressemblance avec mes Mémoires:

«N'en déplaise à ceux qui n'ont administré que dans nos troubles, ce n'est
pas le gage matériel, c'est la morale d'un peuple qui fait le crédit public. Les
propriétaires nouveaux feront-ils valoir les titres de leur propriété nouvelle?
On leur citera, pour les dépouiller, des héritages de neuf siècles enlevés à
leurs anciens possesseurs. Au lieu de ces immuables patrimoines où la
même famille survivait à la race des chênes, vous aurez des propriétés
mobiles où les roseaux auront à peine le temps de naître et de mourir avant
qu'elles aient changé de maîtres. Les foyers cesseront d'être les gardiens des
mœurs domestiques; ils perdront leur autorité vénérable; chemins de
passage ouverts à tout venant, ils ne seront plus consacrés par le siège de
l'aïeul et par le berceau du nouveau-né.

«Pairs de France, c'est votre cause que je plaide ici et non la mienne: je
vous parle pour l'intérêt de vos enfants; moi je n'aurai rien à démêler avec la
postérité; je n'ai point de fils; j'ai perdu le champ de mon père, et quelques
arbres que j'ai plantés ne seront bientôt plus à moi.[100]»

Par la ressemblance des opinions, alors très vives, il s'était établi une
camaraderie entre les minorités des deux Chambres. La France apprenait le
gouvernement représentatif: comme j'avais la sottise de le prendre à la lettre
et d'en faire, à mon dam, une véritable passion, je soutenais ceux qui
l'adoptaient, sans m'embarrasser s'il n'entrait pas dans leur opposition plus
de motifs humains que d'amour pur comme celui que j'éprouvais pour la
Charte; non que je fusse un niais, mais j'étais idolâtre de ma dame, et
j'aurais traversé les flammes pour l'emporter dans mes bras. Ce fut dans cet

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accès de constitution que je connus M. de Villèle en 1816. Il était plus
calme; il surmontait son ardeur; il prétendait aussi conquérir la liberté; mais
il en faisait le siège en règle; il ouvrait méthodiquement la tranchée: moi,
qui voulais enlever d'assaut la place, je grimpais à l'escalade et j'étais
souvent renversé dans le fossé.

Je rencontrai pour la première fois M. de Villèle[101] chez madame la
duchesse de Lévis. Il devint le chef de l'opposition royaliste dans la
Chambre élective, comme je l'étais dans la Chambre héréditaire. Il avait
pour ami son collègue M. de Corbière[102]. Celui-ci ne le quittait plus, et
l'on disait Villèle et Corbière, comme on dit Oreste et Pylade, Euryale et
Nisus.

Entrer dans de fastidieux détails pour des personnages dont on ne saura
pas le nom demain serait d'une vanité idiote. D'obscurs et ennuyeux
remuements, qu'on croit d'un intérêt immense et qui n'intéressent personne;
des tripotages passés, qui n'ont déterminé aucun événement majeur, doivent
être laissés à ces béats heureux, lesquels se figurent être ou avoir été l'objet
de l'attention de la terre.

Il y avait pourtant des moments d'orgueil où mes démêlés avec M. de
Villèle me paraissaient être à moi-même les dissensions de Sylla et de
Marius, de César et de Pompée. Avec les autres membres de l'opposition,
nous allions assez souvent, rue Thérèse, passer la soirée en délibération
chez M. Piet[103]. Nous arrivions extrêmement laids, et nous nous asseyions
en rond autour d'un salon éclairé d'une lampe qui filait. Dans ce brouillard
législatif, nous parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du
camarade à porter au secrétariat, à la questure, aux diverses commissions.
Nous ne ressemblions pas mal aux assemblées des premiers fidèles, peintes
par les ennemis de la foi: nous débitions les plus mauvaises nouvelles; nous
disions que les affaires allaient changer de face, que Rome serait troublée
par des divisions, que nos armées seraient défaites.

M. de Villèle écoutait, résumait et ne concluait point: c'était un grand
aideur d'affaires; marin circonspect, il ne mettait jamais en mer pendant la
tempête, et, s'il entrait avec dextérité dans un port connu, il n'aurait jamais
découvert le Nouveau Monde. Je remarquai souvent, à propos de nos
discussions sur la vente des biens du clergé, que les plus chrétiens d'entre

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nous étaient les plus ardents à défendre les doctrines constitutionnelles. La
religion est la source de la liberté: à Rome, le flamen dialis ne portait qu'un
anneau creux au doigt, parce qu'un anneau plein avait quelque chose d'une
chaîne; dans son vêtement et sur sa tête le pontife de Jupiter ne devait
souffrir aucun nœud.

Après la séance, M. de Villèle se retirait, accompagné de M. de Corbière.
J'étudiais beaucoup d'individus, j'apprenais beaucoup de choses, je
m'occupais de beaucoup d'intérêts dans ces réunions: les finances, que j'ai
toujours sues, l'armée, la justice, l'administration, m'initiaient à leurs
éléments. Je sortais de ces conférences un peu plus homme d'État et un peu
plus persuadé de la pauvreté de toute cette science. Le long de la nuit, dans
mon demi-sommeil j'apercevais les diverses attitudes des têtes chauves, les
diverses expressions des figures de ces Solons peu soignés et mal
accompagnés de leurs corps: c'était bien vénérable assurément; mais je
préférais l'hirondelle qui me réveillait dans ma jeunesse et les Muses qui
remplissaient mes songes: les rayons de l'aurore qui, frappant un cygne,
faisaient tomber l'ombre de ces blancs oiseaux sur une vague d'or; le soleil
levant qui m'apparaissait en Syrie dans la tige d'un palmier, comme le nid
du phénix, me plaisaient mieux.

Je sentais que mes combats de tribune, dans une Chambre fermée, et au
milieu d'une assemblée qui m'était peu favorable, restaient inutiles à la
victoire et qu'il me fallait avoir une autre arme. La censure étant établie sur
les feuilles périodiques quotidiennes, je ne pouvais remplir mon dessein
qu'au moyen d'une feuille libre, semi-quotidienne, à l'aide de laquelle
j'attaquerais à la fois le système des ministres et les opinions de l'extrême
gauche imprimées dans la Minerve par M. Étienne[104]. J'étais à Noisiel,
chez madame la duchesse de Lévis, dans l'été de 1818, lorsque mon libraire
M. le Normant me vint voir. Je lui fis part de l'idée qui m'occupait; il prit
feu, s'offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Je parlai à
mes amis MM. de Bonald et de la Mennais, je leur demandai s'ils voulaient
s'associer: ils y consentirent, et le journal ne tarda pas à paraître sous le nom
de Conservateur.[105]

La révolution opérée par ce journal fut inouïe: en France, il changea la
majorité dans les Chambres; à l'étranger, il transforma l'esprit des cabinets.

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Ainsi les royalistes me durent l'avantage de sortir du néant dans lequel ils
étaient tombés auprès des peuples et des rois. Je mis la plume à la main aux
plus grandes familles de France. J'affublai en journalistes les Montmorency
et les Lévis; je convoquai l'arrière-ban; je fis marcher la féodalité au secours
de la liberté de la presse. J'avais réuni les hommes les plus éclatants du parti
royaliste, MM. de Villèle, de Corbière, de Vitrolles[106], de Castelbajac[107],
etc. Je ne pouvais m'empêcher de bénir la Providence toutes les fois que
j'étendais la robe rouge d'un prince de l'Église sur le Conservateur pour lui
servir de couverture, et que j'avais le plaisir de lire un article signé en toutes
lettres: le cardinal de La Luzerne[108]. Mais il arriva qu'après avoir mené
mes chevaliers à la croisade constitutionnelle, aussitôt qu'ils eurent conquis
le pouvoir par la délivrance de la liberté, aussitôt qu'ils furent devenus
princes d'Édesse, d'Antioche, de Damas, ils s'enfermèrent dans leurs
nouveaux États avec Léonore d'Aquitaine, et me laissèrent me morfondre au
pied de Jérusalem dont les infidèles avaient repris le saint tombeau.

Ma polémique commença dans le Conservateur, et dura depuis 1818
jusqu'en 1820, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement de la censure, dont le
prétexte fut la mort du duc de Berry. À cette première époque de ma
polémique, je culbutai l'ancien ministère et fis entrer M. de Villèle au
pouvoir.

Après 1824, quand je repris la plume dans des brochures et dans le
Journal des Débats, les positions étaient changées. Que m'importaient
pourtant ces futiles misères, à moi qui n'ai jamais cru au temps où je vivais,
à moi qui appartenais au passé, à moi sans foi dans les rois, sans conviction
à l'égard des peuples, à moi qui ne me suis jamais soucié de rien, excepté
des songes, à condition encore qu'ils ne durent qu'une nuit!

Le premier article du Conservateur peint la position des choses au
moment où je descendis dans la lice.[109] Pendant les deux années que dura
ce journal, j'eus successivement à traiter des accidents du jour et à examiner
des intérêts considérables. J'eus occasion de relever les lâchetés de cette
correspondance privée que la police de Paris publiait à Londres. Ces
correspondances privées pouvaient calomnier, mais elles ne pouvaient
déshonorer: ce qui est vil n'a pas le pouvoir d'avilir; l'honneur seul peut
infliger le déshonneur. «Calomniateurs anonymes, disais-je, ayez le courage

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de dire qui vous êtes; un peu de honte est bientôt passée; ajoutez votre nom
à vos articles, ce ne sera qu'un mot méprisable de plus.»

Je me moquais quelquefois des ministres et je donnais cours à ce
penchant ironique que j'ai toujours réprouvé en moi.

Enfin, sous la date du 5 décembre 1818, le Conservateur contenait un
article sérieux sur la morale des intérêts et sur celle des devoirs: c'est de cet
article, qui fit du bruit, qu'est née la phraséologie des intérêts moraux et des
intérêts matériels, mise d'abord en avant par moi, adoptée ensuite par tout le
monde. Le voici fort abrégé; il s'élève au-dessus de la portée d'un journal, et
c'est un de mes ouvrages auquel ma raison attache quelque valeur. Il n'a
point vieilli, parce que les idées qu'il renferme sont de tous les temps.

«Le ministère a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts; celle
des devoirs est abandonnée aux imbéciles. Or, cette morale des intérêts,
dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus corrompu le peuple
dans l'espace de trois années que la révolution dans un quart de siècle.

«Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les nations
elles-mêmes, ce n'est pas la violence, mais la séduction; et par séduction
j'entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et de spécieux. Les
hommes prennent souvent l'erreur pour la vérité, parce que chaque faculté
du cœur ou de l'esprit a sa fausse image: la froideur ressemble à la vertu, le
raisonner à la raison, le vide à la profondeur, ainsi du reste.

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Assassinat du Duc de Berry.

«Le dix-huitième siècle fut un siècle destructeur; nous fûmes tous
séduits. Nous dénaturâmes la politique, nous nous égarâmes dans de
coupables nouveautés en cherchant l'existence sociale dans la corruption de
nos mœurs. La révolution vint nous réveiller: en poussant le Français hors
de son lit, elle le jeta dans la tombe. Toutefois, le règne de la terreur est
peut-être, de toutes les époques de la révolution, celle qui fut la moins
dangereuse à la morale, parce qu'aucune conscience n'était forcée: le crime
paraissait dans sa franchise. Des orgies au milieu du sang, des scandales qui
n'en étaient plus à force d'être horribles; voilà tout. Les femmes du peuple
venaient travailler à leurs ouvrages autour de la machine à meurtre comme

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à leurs foyers: les échafauds étaient les mœurs publiques et la mort le fond
du gouvernement. Rien de plus net que la position de chacun: on ne parlait
ni de spécialité, ni de positif, ni de système d'intérêts. Ce galimatias des
petits esprits et des mauvaises consciences était inconnu. On disait à un
homme: «Tu es royaliste, noble, riche: meurs;» et il mourait. Antonelle[110]
écrivait qu'on ne trouvait aucune charge contre tels prisonniers, mais qu'il
les avait condamnés comme aristocrates: monstrueuse franchise, qui
nonobstant laissait subsister l'ordre moral; car ce n'est pas de tuer l'innocent
comme innocent qui perd la société, c'est de le tuer comme coupable.

«En conséquence, ces temps affreux sont ceux des grands dévouements.
Alors les femmes marchèrent héroïquement au supplice; les pères se
livrèrent pour les fils, les fils pour les pères; des secours inattendus
s'introduisaient dans les prisons, et le prêtre que l'on cherchait consolait la
victime auprès du bourreau qui ne le reconnaissait pas.

«La morale sous le Directoire eut plutôt à combattre la corruption des
mœurs que celle des doctrines; il y eut débordement. On fut jeté dans les
plaisirs comme on avait été entassé dans les prisons; on forçait le présent à
avancer des joies sur l'avenir, dans la crainte de voir renaître le passé.
Chacun, n'ayant pas encore eu le temps de se créer un intérieur, vivait dans
la rue, sur les promenades, dans les salons publics. Familiarisé avec les
échafauds, et déjà à moitié sorti du monde, on trouvait que cela ne valait
pas la peine de rentrer chez soi. Il n'était question que d'arts, de bals, de
modes; on changeait de parures et de vêtements aussi facilement qu'on se
serait dépouillé de la vie.

«Sous Bonaparte la séduction recommença, mais ce fut une séduction qui
portait son remède avec elle: Bonaparte séduisait par un prestige de gloire,
et tout ce qui est grand porte en soi un principe de législation. Il concevait
qu'il était utile de laisser enseigner la doctrine de tous les peuples, la morale
de tous les temps, la religion de toute éternité.

«Je ne serais pas étonné de m'entendre répondre: Fonder la société sur un
devoir, c'est l'élever sur une fiction; la placer dans un intérêt, c'est l'établir
dans une réalité. Or, c'est précisément le devoir qui est un fait et l'intérêt
une fiction. Le devoir qui prend sa source dans la Divinité descend d'abord
dans la famille, où il établit des relations réelles entre le père et les enfants;

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de là, passant à la société et se partageant en deux branches, il règle dans
l'ordre politique les rapports du roi et du sujet; il établit dans l'ordre moral la
chaîne des services et des protections, des bienfaits et de la reconnaissance.

«C'est donc un fait très positif que le devoir, puisqu'il donne à la société
humaine la seule existence durable qu'elle puisse avoir.

«L'intérêt, au contraire, est une fiction quand il est pris, comme on le
prend aujourd'hui, dans son sens physique et rigoureux, puisqu'il n'est plus
le soir ce qu'il était le matin; puisqu'à chaque instant il change de nature;
puisque, fondé sur la fortune, il en a la mobilité.

«Par la morale des intérêts chaque citoyen est en état d'hostilité avec les
lois et le gouvernement, puisque, dans la société, c'est toujours le grand
nombre qui souffre. On ne se bat point pour des idées abstraites d'ordre, de
paix, de patrie; ou si l'on se bat pour elles, c'est qu'on y attache des idées de
sacrifices; alors on sort de la morale des intérêts pour rentrer dans celle des
devoirs: tant il est vrai que l'on ne peut trouver l'existence de la société hors
de cette sainte limite!

«Qui remplit ses devoirs s'attire l'estime; qui cède à ses intérêts est peu
estimé: c'était bien du siècle de puiser un principe de gouvernement dans
une source de mépris! Élevez les hommes politiques à ne penser qu'à ce qui
les touche, et vous verrez comment ils arrangeront l'État; vous n'aurez par là
que des ministres corrompus et avides, semblables à ces esclaves mutilés
qui gouvernaient le Bas-Empire et qui vendaient tout, se souvenant d'avoir
eux-mêmes été vendus.

«Remarquez ceci: les intérêts ne sont puissants que lors même qu'ils
prospèrent; le temps est-il rigoureux, ils s'affaiblissent. Les devoirs, au
contraire, ne sont jamais si énergiques que quand il en coûte à les remplir.
Le temps est-il bon, ils se relâchent. J'aime un principe de gouvernement
qui grandit dans le malheur: cela ressemble beaucoup à la vertu.

«Quoi de plus absurde que de crier aux peuples: Ne soyez pas dévoués!
n'ayez pas d'enthousiasme! ne songez qu'à vos intérêts! C'est comme si on
leur disait: Ne venez pas à notre secours, abandonnez-nous si tel est votre
intérêt. Avec cette profonde politique, lorsque l'heure du dévouement

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arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra à la fenêtre et regardera passer
la monarchie[111].»

Tel était cet article sur la morale des intérêts et sur la morale des devoirs.

Le 3 décembre 1819, je remontai à la tribune de la Chambre des pairs: je
m'élevai contre les mauvais Français qui pouvaient nous donner pour motif
de tranquillité la surveillance des armées européennes. «Avions-nous besoin
de tuteurs? viendrait-on encore nous entretenir de circonstances? devions-
nous encore recevoir, par des notes diplomatiques, des certificats de bonne
conduite? et n'aurions-nous fait que changer une garnison de Cosaques en
une garnison d'ambassadeurs?»

Dès ce temps-là je parlais des étrangers comme j'en ai parlé depuis dans
la guerre d'Espagne; je songeais à notre affranchissement à une heure où les
libéraux mêmes me combattaient. Les hommes opposés d'opinion font bien
du bruit pour arriver au silence! Laissez venir quelques années, les acteurs
descendront de la scène et les spectateurs ne seront plus là pour blâmer ou
pour applaudir.

Je venais de me coucher le 13 février au soir, lorsque le marquis de
Vibraye[112] entra chez moi pour m'apprendre l'assassinat du duc de Berry.
Dans sa précipitation, il ne me dit pas le lieu où s'était passé l'événement. Je
me levai à la hâte et je montai dans la voiture de M. de Vibraye. Je fus
surpris de voir le cocher prendre la rue de Richelieu, et plus étonné encore
quand il nous arrêta à l'Opéra: la foule aux abords était immense. Nous
montâmes, au milieu de deux haies de soldats, par la porte latérale à
gauche, et, comme nous étions en habits de pairs, on nous laissa passer.
Nous arrivâmes à une sorte de petite antichambre: cet espace était encombré
de toutes les personnes du château. Je me faufilai jusqu'à la porte d'une loge
et je me trouvai face à face de M. le duc d'Orléans. Je fus frappé d'une
expression mal déguisée, jubilante, dans ses yeux, à travers la contenance
contrite qu'il s'imposait; il voyait de plus près le trône. Mes regards
l'embarrassèrent; il quitta la place et me tourna le dos. On racontait autour
de moi les détails du forfait, le nom de l'homme, les conjectures des divers
participants à l'arrestation; on était agité, affairé: les hommes aiment ce qui
est spectacle, surtout la mort, quand cette mort est celle d'un grand. À

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chaque personne qui sortait du laboratoire ensanglanté, on demandait des
nouvelles. On entendait le général A. de Girardin[113] raconter qu'ayant été
laissé pour mort sur le champ de bataille, il n'en était pas moins revenu de
ses blessures: tel espérait et se consolait, tel s'affligeait. Bientôt le
recueillement gagna la foule; le silence se fit; de l'intérieur de la loge sortit
un bruit sourd: je tenais l'oreille appliquée contre la porte; je distinguai un
râlement; ce bruit cessa: la famille royale venait de recevoir le dernier
soupir d'un petit-fils de Louis XIV! J'entrai immédiatement.

Qu'on se figure une salle de spectacle vide, après la catastrophe d'une
tragédie: le rideau levé, l'orchestre désert, les lumières éteintes, les
machines immobiles, les décorations fixes et enfumées, les comédiens, les
chanteurs, les danseuses, disparus par les trappes et les passages secrets!

J'ai donné dans un ouvrage à part la vie et la mort de M. le duc de Berry.
Mes réflexions d'alors sont encore vraies aujourd'hui:

«Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche aînée, échappe aux
traverses d'un long exil et revient dans sa patrie; il commence à goûter le
bonheur; il se flatte de se voir renaître, de voir renaître en même temps la
monarchie dans les enfants que Dieu lui promet: tout à coup il est frappé au
milieu de ses espérances, presque dans les bras de sa femme. Il va mourir, et
il n'est pas plein de jours! Ne pourrait-il pas accuser le ciel, lui demander
pourquoi il le traite avec tant de rigueur? Ah! qu'il lui eût été pardonnable
de se plaindre de sa destinée! Car, enfin, quel mal faisait-il? Il vivait
familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite, il se mêlait à
nos plaisirs et soulageait nos douleurs; déjà six de ses parents ont péri;
pourquoi l'égorger encore, le rechercher, lui, innocent, lui si loin du trône,
vingt-sept ans après la mort de Louis XVI? Connaissons mieux le cœur d'un
Bourbon! Ce cœur, tout percé du poignard, n'a pu trouver contre nous un
seul murmure: pas un regret de la vie, pas une parole amère n'a été
prononcée par ce prince. Époux, fils, père et frère, en proie à toutes les
angoisses de l'âme, à toutes les souffrances du corps, il ne cesse de
demander la grâce de l'homme, qu'il n'appelle pas même son assassin! Le
caractère le plus impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux.
C'est un homme attaché à l'existence par tous les liens du cœur; c'est un

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prince dans la fleur de l'âge; c'est l'héritier du plus beau royaume de la terre
qui expire, et vous diriez que c'est un infortuné qui ne perd rien ici-bas.»

Le meurtrier Louvel était un petit homme à figure sale et chafouine,
comme on en voit des milliers sur le pavé de Paris. Il tenait du roquet; il
avait l'air hargneux et solitaire. Il est probable que Louvel ne faisait partie
d'aucune société; il était d'une secte, non d'un complot; il appartenait à l'une
de ces conjurations d'idées, dont les membres se peuvent quelquefois réunir,
mais agissent le plus souvent un à un, d'après leur impulsion individuelle.
Son cerveau nourrissait une seule pensée, comme un cœur s'abreuve d'une
seule passion. Son action était conséquente à ses principes: il avait voulu
tuer la race entière d'un seul coup. Louvel a des admirateurs de même que
Robespierre. Notre société matérielle, complice de toute entreprise
matérielle, a détruit vite la chapelle élevée en expiation d'un crime. Nous
avons l'horreur du sentiment moral, parce qu'on y voit l'ennemi et
l'accusateur: les larmes auraient paru une récrimination; on avait hâte d'ôter
à quelques chrétiens une croix pour pleurer.

Le 18 février 1820, le Conservateur[114] paya le tribut de ses regrets à la
mémoire de M. le duc de Berry. L'article se terminait par ce vers de Racine:

Si du sang de nos rois quelque goutte échappée![115]

Hélas! cette goutte de sang s'écoule sur la terre étrangère!

M. Decazes tomba. La censure arriva, et, malgré l'assassinat du duc de
Berry, je votai contre elle: ne voulant pas qu'elle souillât le Conservateur,
ce journal finit par cette apostrophe au duc de Berry:

«Prince chrétien! digne fils de saint Louis! illustre rejeton de tant de
monarques, avant que vous soyez descendu dans cette dernière demeure,
recevez notre dernier hommage. Vous aimiez, vous lisiez un ouvrage que la
censure va détruire. Vous nous avez dit quelquefois que cet ouvrage sauvait
le trône: hélas! nous n'avons pu sauver vos jours! Nous allons cesser
d'écrire au moment que vous cessez d'exister: nous aurons la douloureuse
consolation d'attacher la fin de nos travaux à la fin de votre vie[116].

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M. le duc de Bordeaux vint au monde le 29 septembre 1820. Le nouveau-
né fut nommé l'enfant de l'Europe[117] et l'enfant du miracle[118], en
attendant qu'il devînt l'enfant de l'exil.

Quelque temps avant les couches de la princesse, trois dames de la halle
de Bordeaux, au nom de toutes les dames leurs compagnes, firent faire un
berceau et me choisirent pour les présenter, elles et leur berceau, à madame
la duchesse de Berry. Mesdames Dasté, Duranton, Aniche[119], m'arrivèrent.
Je m'empressai de demander aux gentilshommes de service l'audience
d'étiquette. Voilà que M. de Sèze crut qu'un tel honneur lui appartenait de
droit: il était dit que je ne réussirais jamais à la cour. Je n'étais pas encore
réconcilié avec le ministère, et je ne parus pas digne de la charge
d'introducteur de mes humbles ambassadrices. Je me tirai de cette grande
négociation comme de coutume, en payant leur dépense.

Tout cela devint une affaire d'État; le cancan passa dans les journaux. Les
dames bordelaises en eurent connaissance et m'écrivirent à ce sujet la lettre
qui suit:

«Bordeaux, le 24 octobre 1820.

«Monsieur le vicomte,

«Nous vous devons des remercîments pour la bonté que vous avez eue de
mettre aux pieds de madame la duchesse de Berry notre joie et nos respects:
pour cette fois du moins on ne vous aura pas empêché d'être notre
interprète. Nous avons appris avec la plus grande peine l'éclat que M. le
comte de Sèze a fait dans les journaux; et si nous avons gardé le silence,
c'est parce que nous avons craint de vous faire de la peine. Cependant,
monsieur le vicomte, personne ne peut mieux que vous rendre hommage à
la vérité et tirer d'erreur M. de Sèze sur nos véritables intentions pour le
choix d'un introducteur chez son Altesse Royale. Nous vous offrons de
déclarer dans un journal à votre choix tout ce qui s'est passé; et comme
personne n'avait le droit de nous choisir un guide, que jusqu'au dernier
moment nous nous étions flattées que vous seriez ce guide, ce que nous
déclarerons à cet égard ferait nécessairement taire tout le monde.

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«Voilà à quoi nous sommes décidées, monsieur le vicomte; mais nous
avons cru qu'il était de notre devoir de ne rien faire sans votre agrément.
Comptez que ce serait de grand cœur que nous publierions les bons
procédés que vous avez eus pour tout le monde au sujet de notre
présentation. Si nous sommes la cause du mal, nous voilà prêtes à le
réparer.

«Nous sommes et nous serons toujours de vous,

«Monsieur le vicomte,

«Les très-humbles et très-respectueuses servantes,

«Femmes Dasté, Duranton, Aniche.»

Je répondis à ces généreuses dames qui ressemblaient si peu aux grandes
dames:

«Je vous remercie bien, mes chères dames, de l'offre que vous me faites
de publier dans un journal tout ce qui s'est passé relativement à M. de Sèze.
Vous êtes d'excellentes royalistes, et moi aussi je suis un bon royaliste: nous
devons nous souvenir avant tout que M. de Sèze est un homme respectable,
et qu'il a été le défenseur de notre roi. Cette belle action n'est point effacée
par un petit mouvement de vanité. Ainsi gardons le silence: il me suffit de
votre bon témoignage auprès de vos amis. Je vous ai déjà remerciées de vos
excellents fruits: madame de Chateaubriand et moi nous mangeons tous les
jours vos marrons en parlant de vous.

«À présent permettez à votre hôte de vous embrasser. Ma femme vous dit
mille choses, et moi je suis

«Votre serviteur et ami,

«Chateaubriand.

«Paris, 2 novembre 1820.»

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Mais qui pense aujourd'hui à ces futiles débats? Les joies et les fêtes du
baptême sont loin derrière nous. Quand Henri naquit, le jour de Saint-
Michel, ne disait-on pas que l'archange allait mettre le dragon sous ses
pieds? Il est à craindre, au contraire, que l'épée flamboyante n'ait été tirée
du fourreau que pour faire sortir l'innocent du paradis terrestre, et pour en
garder contre lui les portes.

Cependant, les événements qui se compliquaient ne décidaient rien
encore. L'assassinat de M. le duc de Berry avait amené la chute de M.
Decazes[120], qui ne se fit pas sans déchirements. M. le duc de Richelieu ne
consentit à affliger son vieux maître que sur une promesse de M. Molé[121]
de donner à M. Decazes une mission lointaine. Il partit pour l'ambassade de
Londres où je devais le remplacer[122]. Rien n'était fini. M. de Villèle restait
à l'écart avec sa fatalité, M. de Corbière. J'offrais de mon côté un grand
obstacle. Madame de Montcalm[123] ne cessait de m'engager à la paix: j'y
étais très disposé, ne voulant sincèrement que sortir des affaires qui
m'envahissaient, et pour lesquelles j'avais un souverain mépris. M. de
Villèle, quoique plus souple, n'était pas alors facile à manier.

Il y a deux manières de devenir ministre: l'une brusquement et par force,
l'autre par longueur de temps et par adresse; la première n'était point à
l'usage de M. de Villèle: le cauteleux exclut l'énergique, mais il est plus sûr
et moins exposé à perdre la place qu'il a gagnée. L'essentiel dans cette
manière d'arriver est d'agréer maints soufflets et de savoir avaler une
quantité de couleuvres: M. de Talleyrand faisait grand usage de ce régime
des ambitions de seconde espèce. En général, on parvient aux affaires par ce
que l'on a de médiocre, et l'on y reste par ce que l'on a de supérieur. Cette
réunion d'éléments antagonistes est la chose la plus rare, et c'est pour cela
qu'il y a si peu d'hommes d'État.

M. de Villèle avait précisément le terre à terre des qualités par lesquelles
le chemin lui était ouvert: il laissait faire du bruit autour de lui, pour
recueillir le fruit de l'épouvante qui s'emparait de la cour. Parfois il
prononçait des discours belliqueux, mais où quelques phrases laissaient
luire l'espérance d'une nature abordable. Je pensais qu'un homme de son
espèce devait commencer par entrer dans les affaires, n'importe comment,
et dans une place non trop effrayante. Il me semblait qu'il lui fallait être

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d'abord ministre sans portefeuille, afin d'obtenir un jour la présidence même
du ministère. Cela lui donnerait un renom de modération, il serait vêtu
parfaitement à son air; il deviendrait évident que le chef parlementaire de
l'opposition royaliste n'était pas un ambitieux, puisqu'il consentait pour le
bien de la paix à se faire si petit. Tout homme qui a été ministre, n'importe à
quel titre, le redevient: un premier ministère est l'échelon du second; il reste
sur l'individu qui a porté l'habit brodé une odeur de portefeuille qui le fait
retrouver tôt ou tard par les bureaux.

Madame de Montcalm m'avait dit de la part de son frère qu'il n'y avait
plus de ministère vacant; mais que si mes deux amis voulaient entrer au
conseil comme ministres d'État sans portefeuille, le roi en serait charmé,
promettant mieux pour la suite. Elle ajoutait que si je consentais à
m'éloigner, je serais envoyé à Berlin. Je lui répondis qu'à cela ne tenait; que
quant à moi j'étais toujours prêt à partir et que j'irais chez le diable, dans le
cas que les rois eussent quelque mission à remplir auprès de leur cousin;
mais que je n'acceptais pourtant un exil que si M. de Villèle acceptait son
entrée au conseil. J'aurais voulu aussi placer M. Lainé auprès de mes deux
amis. Je me chargeai de la triple négociation. J'étais devenu le maître de la
France politique par mes propres forces. On ne se doute guère que c'est moi
qui ai fait le premier ministère de M. de Villèle et qui ai poussé le maire de
Toulouse dans la carrière.

Je trouvai dans le caractère de M. Lainé une obstination invincible. M. de
Corbière ne voulait pas une simple entrée au conseil; je le flattai de l'espoir
qu'on y joindrait l'instruction publique. M. de Villèle, ne se prêtant qu'avec
répugnance à ce que je désirais, me fit d'abord mille objections; son bon
esprit et son ambition le décidèrent enfin à marcher en avant: tout fut
arrangé. Voici les preuves irrécusables de ce que je viens de raconter;
documents fastidieux de ces petits faits justement passés à l'oubli, mais
utiles à ma propre histoire:

«20 décembre[124], trois heures et demie.

«À M. LE DUC DE RICHELIEU.

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«J'ai eu l'honneur de passer chez vous, monsieur le duc, pour vous rendre
compte de l'état des choses: tout va à merveille. J'ai vu les deux amis:
Villèle consent enfin à entrer ministre secrétaire d'État au conseil, sans
portefeuille, si Corbière consent à entrer au même titre, avec la direction de
l'instruction publique. Corbière, de son côté, veut bien entrer à ces
conditions, moyennant l'approbation de Villèle. Ainsi, il n'y a plus de
difficultés. Achevez votre ouvrage, monsieur le duc; voyez les deux amis; et
quand vous aurez entendu ce que je vous écris, de leur propre bouche, vous
rendrez à la France la paix intérieure, comme vous lui avez donné la paix
avec les étrangers.

«Permettez-moi de vous soumettre encore une idée: trouveriez-vous un
grand inconvénient à remettre à Villèle la direction vacante par la retraite de
M. de Barante[125]? il serait alors placé dans une position plus égale avec son
ami. Toutefois, il m'a positivement dit qu'il consentirait à entrer au conseil
sans portefeuille, si Corbière avait l'instruction publique. Je ne dis ceci que
comme un moyen de plus de satisfaire complètement les royalistes, et de
vous assurer une majorité immense et inébranlable.

«J'aurai enfin l'honneur de vous faire observer que, c'est demain au soir
qu'a lieu chez Piet la grande réunion royaliste, et qu'il serait bien utile que
les deux amis pussent demain au soir dire quelque chose qui calmât toutes
les effervescences et empêchât toutes les divisions.

«Comme je suis, monsieur le duc, hors de tout ce mouvement, vous ne
verrez, j'espère, dans mon empressement que la loyauté d'un homme qui
désire le bien de son pays et vos succès.

«Agréez, je vous prie, monsieur le duc, l'assurance de ma haute
considération.

«Chateaubriand.»

«Mercredi[126]

«Je viens d'écrire à MM. de Villèle et de Corbière, monsieur, et je les
engage à passer ce soir chez moi, car dans une œuvre aussi utile il ne faut
pas perdre un moment. Je vous remercie d'avoir fait marcher l'affaire aussi

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vite; j'espère que nous arriverons à une heureuse conclusion. Soyez
persuadé, monsieur, du plaisir que j'ai à vous avoir cette obligation, et
recevez l'assurance de ma haute considération.

«Richelieu.»

«Permettez-moi, monsieur le duc, de vous féliciter de l'heureuse issue de
cette grande affaire, et de m'applaudir d'y avoir eu quelque part. Il est bien à
désirer que les ordonnances paraissent demain: elles feront cesser toutes les
oppositions. Sous ce rapport je puis être utile aux deux amis.

«J'ai l'honneur, monsieur le duc, de vous renouveler l'assurance de ma
haute considération.

«Chateaubriand.»

«Vendredi.

«J'ai reçu avec un extrême plaisir le billet que M. le vicomte de
Chateaubriand m'a fait l'honneur de m'écrire. Je crois qu'il n'aura pas à se
repentir de s'en être rapporté à la bonté du Roi, et s'il me permet d'ajouter au
désir que j'ai de contribuer à ce qui pourra lui être agréable. Je le prie de
recevoir l'assurance de ma haute considération.

«Richelieu.»

«Ce jeudi.

«Vous savez sans doute, mon noble collègue, que l'affaire a été conclue
hier soir à onze heures, et que tout s'est arrangé sur les bases convenues
entre vous et le duc de Richelieu. Votre intervention nous a été fort utile:
grâces vous soient rendues pour cet acheminement vers un mieux qu'on doit
désormais regarder comme probable.

«Tout à vous pour la vie,

«J. De Polignac.»

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«Paris, mercredi 20 décembre, onze heures et demie du soir.

«Je viens de passer chez vous qui étiez retiré, noble vicomte: j'arrive de
chez Villèle qui lui-même est rentré tard de la conférence que vous lui aviez
préparée et annoncée. Il m'a chargé, comme votre plus proche voisin, de
vous faire savoir ce que Corbière voulait aussi vous mander de son côté,
que l'affaire que vous avez réellement conduite et ménagée dans la journée
est décidément finie de la manière la plus simple et la plus abrégée: lui sans
portefeuille, son ami avec l'instruction. Il paraissait croire qu'on aurait pu
attendre un peu plus, et obtenir d'autres conditions; mais il ne convenait pas
de dédire un interprète, un négociateur tel que vous. C'est vous réellement
qui leur avez ouvert l'entrée de cette nouvelle carrière: ils comptent sur vous
pour la leur aplanir. De votre côté, pendant le peu de temps que nous aurons
encore l'avantage de vous conserver parmi nous, parlez à vos amis les plus
vifs dans le sens de seconder ou du moins de ne pas combattre les projets
d'union. Bonsoir. Je vous fais encore mon compliment de la promptitude
avec laquelle vous menez les négociations. Vous arrangerez ainsi
l'Allemagne pour revenir plus tôt au milieu de vos amis. Je suis charmé,
pour mon compte, de ce qu'il y a de simplifié dans votre position.

«Je vous renouvelle tous mes sentiments.

«M. de Montmorency.»

«Voici, monsieur, une demande adressée par un garde du corps du roi au
roi de Prusse: elle m'est remise et recommandée par un officier supérieur
des gardes. Je vous prie donc de l'emporter avec vous et d'en faire usage, si
vous croyez, quand vous aurez un peu examiné le terrain à Berlin[127],
qu'elle est de nature à obtenir quelque succès.

«Je saisis avec grand plaisir cette occasion de me féliciter avec vous du
Moniteur de ce matin[128], et de vous remercier de la part que vous avez eue
à cette heureuse issue qui, je l'espère, aura sur les affaires de notre France la
plus heureuse influence.

«Veuillez recevoir l'assurance de ma haute considération et de mon
sincère attachement.

Page 111

«Pasquier.»

Cette suite de billets montre assez que je ne me vante pas; cela
m'ennuierait trop d'être la mouche du coche; le timon ou le nez du cocher ne
sont pas des places où j'aie jamais eu l'ambition de m'asseoir: que le coche
arrive au haut ou roule en bas, point ne m'en chaut. Accoutumé à vivre
caché dans mes propres replis, ou momentanément dans la large vie des
siècles, je n'avais aucun goût aux mystères d'antichambre. J'entre mal dans
la circulation en pièce de monnaie courante; pour me sauver, je me retire
auprès de Dieu; une idée fixe qui vient du ciel vous isole et fait tout mourir
autour de vous.[Lien vers la Table des Matières]

LIVRE VIII[129]
Année de ma vie 1821. — Ambassade de Berlin. — Arrivée à
Berlin. — M. Ancillon. — Famille royale. — Fêtes pour le mariage
du grand-duc Nicolas. — Société de Berlin. — Le comte de
Humboldt. — M. de Chamisso. — Ministres et ambassadeurs. — La
princesse Guillaume. — L'Opéra. — Réunion musicale. — Mes
premières dépêches. — M. de Bonnay. — Le Parc. — La duchesse
de Cumberland. — Mémoire commencé sur l'Allemagne. —
Charlottenbourg. — Intervalle entre l'ambassade de Berlin et
l'ambassade de Londres. — Baptême de M. le duc de Bordeaux. —
Lettre à M. Pasquier. — Lettre de M. de Bernstorff. — Lettre de M.
Ancillon. — Dernière lettre de Madame la duchesse de Cumberland.
— M. de Villèle, ministre des finances. — Je suis nommé à
l'ambassade de Londres.

Je quittai la France, laissant mes amis en possession d'une autorité que je
leur avais achetée au prix de mon absence: j'étais un petit Lycurgue[130]. Ce
qu'il y avait de bon, c'est que le premier essai que j'avais fait de ma force
politique me rendait ma liberté; j'allais jouir au dehors de cette liberté dans

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le pouvoir. Au fond de cette position nouvelle à ma personne, j'aperçois je
ne sais quels romans confus parmi des réalités: n'y avait-il rien dans les
cours? N'étaient-elles point des solitudes d'une autre sorte? C'étaient peut-
être des Champs-Élysées avec leurs ombres.

Je partis de Paris le 1er janvier 1821: la Seine était gelée, et pour la
première fois je courais sur les chemins avec les conforts de l'argent. Je
revenais peu à peu de mon mépris des richesses; je commençais à sentir
qu'il était assez doux de rouler dans une bonne voiture, d'être bien servi, de
n'avoir à se mêler de rien, d'être devancé par un énorme chasseur de
Varsovie, toujours affamé, et qui, au défaut des czars, aurait à lui seul
dévoré la Pologne[131]. Mais je m'habituai vite à mon bonheur; j'avais le
pressentiment qu'il durerait peu, et que je serais bientôt remis à pied comme
il était convenable. Avant d'être arrivé à ma destination, il ne me resta du
voyage que mon goût primitif pour le voyage même; goût d'indépendance,
—satisfaction d'avoir rompu les attaches de la société.

Vous verrez, lorsque je reviendrai de Prague en 1833, ce que je dis de
mes vieux souvenirs du Rhin: je fus obligé, à cause des glaces, de remonter
ses rives et de le traverser au-dessus de Mayence[132]. Je ne m'occupai guère
de Moguntia, de son archevêque, de ses trois ou quatre sièges, et de
l'imprimerie[133] par qui cependant je régnais. Francfort, cité de Juifs, ne
m'arrêta que pour une de leurs affaires: un change de monnaie.

La route fut triste: le grand chemin était neigeux et le givre appendu aux
branches des pins. Iéna m'apparut de loin avec les larves de sa double
bataille[134]. Je traversai Erfurt et Weimar: dans Erfurt, l'empereur
manquait; dans Weimar, habitait Gœthe que j'avais tant admiré, et que
j'admire beaucoup moins. Le chantre de la matière vivait, et sa vieille
poussière se modelait encore autour de son génie. J'aurais pu voir Gœthe, et
je ne l'ai point vu; il laisse un vide dans la procession des personnages
célèbres qui ont défilé sous mes yeux.

Le tombeau de Luther à Wittemberg ne me tenta point: le protestantisme
n'est en religion qu'une hérésie illogique; en politique, qu'une révolution
avortée. Après avoir mangé, en passant l'Elbe, un petit pain noir pétri à la
vapeur du tabac, j'aurais eu besoin de boire dans le grand verre de Luther,

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conservé comme une relique. De là, traversant Potsdam et franchissant la
Sprée, rivière d'encre sur laquelle se traînent des barques gardées par un
chien blanc, j'arrivai à Berlin. Là demeura, comme je l'ai dit, le faux Julien
dans sa fausse Athènes. Je cherchai en vain le soleil du mont Hymette. J'ai
écrit à Berlin le quatrième livre de ces Mémoires. Vous y avez trouvé la
description de cette ville, ma course à Potsdam, mes souvenirs du grand
Frédéric, de son cheval, de ses levrettes et de Voltaire.

Descendu le 11 janvier à l'auberge, j'allai demeurer ensuite Sous les
Tilleuls, dans l'hôtel qu'avait quitté M. le marquis de Bonnay, et qui
appartenait à madame la duchesse de Dino: j'y fus reçu par MM. de Caux,
de Flavigny et de Cussy[135], secrétaires de la légation.

Le 17 de janvier, j'eus l'honneur de présenter au roi les lettres de
récréance de M. le marquis de Bonnay et mes lettres de créance. Le roi,
logé dans une simple maison, avait pour toute distinction deux sentinelles à
sa porte: entrait qui voulait; on lui parlait s'il était chez lui. Cette simplicité
des princes allemands contribue à rendre moins sensibles aux petits le nom
et les prérogatives des grands. Frédéric-Guillaume[136] allait chaque jour, à
la même heure, dans une carriole découverte qu'il conduisait lui-même,
casquette en tête, manteau grisâtre sur le dos, fumer son cigare dans le parc.
Je le rencontrais souvent et nous continuions nos promenades, chacun de
notre côté. Quand il rentrait dans Berlin, la sentinelle de la porte de
Brandebourg criait à tue-tête; la garde prenait les armes et sortait; le roi
passait, tout était fini.

Dans la même journée, je fis ma cour au prince royal et aux princes ses
frères, jeunes militaires fort gais. Je vis le grand-duc Nicolas et la grande-
duchesse, nouvellement mariés et auxquels on donnait des fêtes. Je vis aussi
le duc et la duchesse de Cumberland[137], le prince Guillaume[138], frère du
roi, le prince Auguste de Prusse[139], longtemps notre prisonnier: il avait
voulu épouser madame Récamier; il possédait l'admirable portrait que
Gérard avait fait d'elle et qu'elle avait échangé avec le prince pour le tableau
de Corinne.

Je m'étais empressé de chercher M. Ancillon[140]. Nous nous
connaissions mutuellement par nos ouvrages. Je l'avais rencontré à Paris
avec le prince royal son élève[141]; il était chargé à Berlin, par intérim, du

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portefeuille des affaires étrangères pendant l'absence de M. le comte de
Bernstorff. Sa vie était très touchante: sa femme avait perdu la vue: toutes
les portes de sa maison étaient ouvertes; la pauvre aveugle se promenait de
chambre en chambre parmi des fleurs, et se reposait au hasard comme un
rossignol en cage: elle chantait bien et mourut tôt.

M. Ancillon, de même que beaucoup d'hommes illustres de la Prusse,
était d'origine française: ministre protestant, ses opinions avaient d'abord été
très libérales; peu à peu il se refroidit. Quand je le retrouvai à Rome en
1828, il était revenu à la monarchie tempérée et il a rétrogradé jusqu'à la
monarchie absolue. Avec un amour éclairé des sentiments généreux, il avait
la haine et la peur des révolutionnaires: c'est cette haine qui l'a poussé vers
le despotisme, afin d'y demander abri. Ceux qui vantent encore 1793 et qui
en admirent les crimes ne comprendront-ils jamais combien l'horreur dont
on est saisi pour ces crimes est un obstacle à l'établissement de la liberté?

Il y eut une fête à la cour, et là commencèrent pour moi des honneurs
dont j'étais bien peu digne. Jean Bart avait mis pour aller à Versailles un
habit de drap d'or doublé de drap d'argent, ce qui le gênait beaucoup. La
grande-duchesse, aujourd'hui l'impératrice de Russie, et la duchesse de
Cumberland choisirent mon bras dans une marche polonaise: mes romans
du monde commençaient. L'air de la marche était une espèce de pot-pourri
composé de plusieurs morceaux, parmi lesquels, à ma grande satisfaction, je
reconnus la chanson du roi Dagobert: cela m'encouragea et vint au secours
de ma timidité. Ces fêtes se répétèrent; une d'elles surtout eut lieu dans le
grand palais du roi. Ne voulant pas en prendre le récit sur mon compte, je le
donne tel qu'il est consigné dans le Morgenblatt de Berlin par madame la
baronne de Hohenhausen:

«Berlin, le 22 mars 1821.

«Morgenblatt (Feuille du matin), no 70.

«Un des personnages remarquables qui assistaient à cette fête était le
vicomte de Chateaubriand, ministre de France, et, quelle que fût la
splendeur du spectacle qui se développait à leurs yeux, les belles
Berlinoises avaient encore des regards pour l'auteur d'Atala, ce superbe et

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mélancolique roman, où l'amour le plus ardent succombe dans le combat
contre la religion. La mort d'Atala et l'heure du bonheur de Chactas,
pendant un orage dans les antiques forêts de l'Amérique, dépeint avec les
couleurs de Milton, resteront à jamais gravées dans la mémoire de tous les
lecteurs de ce roman. M. de Chateaubriand écrivit Atala dans sa jeunesse
péniblement éprouvée par l'exil de sa patrie: de là cette profonde mélancolie
et cette passion brûlante qui respirent dans l'ouvrage entier. À présent, cet
homme d'État consommé a voué uniquement sa plume à la politique. Son
dernier ouvrage, la Vie et la Mort du duc de Berry, est tout à fait écrit dans
le ton qu'employaient les panégyristes de Louis XIV.

«M. de Chateaubriand est d'une taille assez petite, et pourtant élancée.
Son visage ovale a une expression de piété et de mélancolie. Il a les
cheveux et les yeux noirs: ceux-ci brillent du feu de son esprit qui se
prononce dans ses traits.»

Mais j'ai les cheveux blancs: pardonnez donc à madame la baronne de
Hohenhausen de m'avoir croqué dans mon bon temps, bien qu'elle m'octroie
déjà des années. Le portrait est d'ailleurs fort joli; mais je dois à ma
sincérité de dire qu'il n'est pas ressemblant.

L'hôtel Sous les Tilleuls, Unter den Linden, était beaucoup trop grand
pour moi, froid et délabré: je n'en occupais qu'une petite partie.

Parmi mes collègues, ministres et ambassadeurs, le seul remarquable était
M. d'Alopeus.[142] J'ai depuis rencontré sa femme et sa fille à Rome auprès
de la grande-duchesse Hélène: si celle-ci eût été à Berlin au lieu de la
grande-duchesse Nicolas, sa belle-sœur, j'aurais été plus heureux.

M. d'Alopeus, mon collègue, avait la douce manie de se croire adoré. Il
était persécuté par les passions qu'il inspirait: «Ma foi, disait-il, je ne sais ce
que j'ai; partout où je vais, les femmes me suivent. Madame d'Alopeus s'est
attachée obstinément à moi.» Il eût été excellent saint-simonien. La société
privée, comme la société publique, a son allure: dans la première, ce sont
toujours des attachements formés et rompus, des affaires de famille, des
morts, des naissances, des chagrins et des plaisirs particuliers; le tout varié

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d'apparences selon les siècles. Dans l'autre, ce sont toujours des
changements de ministres, des batailles perdues ou gagnées, des
négociations avec les cours, des rois qui s'en vont, ou des royaumes qui
tombent.

Sous Frédéric II, électeur de Brandebourg, surnommé Dent de Fer; sous
Joachim II, empoisonné par le Juif Lippold; sous Jean Sigismond, qui réunit
à son électorat le duché de Prusse; sous Georges-Guillaume, l'Irrésolu, qui,
perdant ses forteresses, laissait Gustave-Adolphe s'entretenir avec les dames
de sa cour et disait: «Que faire? ils ont des canons;» sous le Grand-Électeur,
qui ne rencontra dans ses États que des monceaux de cendres, lesquels
empêchaient l'herbe de croître, qui donna audience à l'ambassadeur tartare
dont l'interprète avait un nez de bois et les oreilles coupées; sous son fils,
premier roi de Prusse, qui, réveillé en sursaut par sa femme, prit la fièvre de
peur et en mourut; sous tous ces règnes, les divers mémoires ne laissent voir
que la répétition des mêmes aventures dans la société privée.

Frédéric-Guillaume Ier, père du grand Frédéric, homme dur et bizarre, fut
élevé par madame de Rocoules, la réfugiée: il aima une jeune femme qui ne
put l'adoucir; son salon fut une tabagie. Il nomma le bouffon Gundling
président de l'Académie royale de Berlin; il fit enfermer son fils dans la
citadelle de Custrin, et Quatt eut la tête tranchée devant le jeune prince;
c'était la vie privée de ce temps. Le grand Frédéric, monté sur le trône, eut
une intrigue avec une danseuse italienne, la Barbarini, seule femme dont il
s'approcha jamais: il se contenta de jouer de la flûte la première nuit de ses
noces sous la fenêtre de la princesse Élisabeth de Brunswick lorsqu'il
l'épousa. Frédéric avait le goût de la musique et la manie des vers. Les
intrigues et les épigrammes des deux poètes, Frédéric et Voltaire,
troublèrent madame de Pompadour, l'abbé de Bernis et Louis XV. La
margrave de Bayreuth[143] était mêlée dans tout cela avec de l'amour,
comme en pouvait avoir un poète. Des cercles littéraires chez le roi, puis
des chiens sur des fauteuils malpropres; puis des concerts devant des statues
d'Antinoüs; puis des grands dîners; puis beaucoup de philosophie; puis la
liberté de la presse et des coups de bâton; puis enfin un homard ou un pâté
d'anguille qui mit fin aux jours d'un vieux grand homme, lequel voulait
vivre: voilà de quoi s'occupa la société privée de ce temps de lettres et de
batailles.—Et, nonobstant, Frédéric a renouvelé l'Allemagne, établi un

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contre-poids à l'Autriche, et changé tous les rapports et tous les intérêts
politiques de la Germanie.

Dans les nouveaux règnes nous trouvons le Palais de marbre, madame
Rietz[144] avec son fils, Alexandre, comte de La Marche, la Baronne de
Stoltzenberg, maîtresse du margrave Schwed, autrefois comédienne, le
prince Henri[145] et ses amis suspects, mademoiselle Voss, rivale de
madame Rietz, une intrigue de bal masqué entre un jeune Français et la
femme d'un général prussien, enfin madame de F..., dont on peut lire
l'aventure dans l'Histoire secrète de la cour de Berlin[146]: qui sait tous ces
noms? qui se rappellera les nôtres? Aujourd'hui, dans la capitale de la
Prusse, c'est à peine si des octogénaires ont conservé la mémoire de cette
génération passée.

La société à Berlin me convenait par ses habitudes: entre cinq et six
heures on allait en soirée; tout était fini à neuf, et je me couchais tout juste
comme si je n'eusse pas été ambassadeur. Le sommeil dévore l'existence,
c'est ce qu'il y a de bon: «Les heures sont longues, et la vie est courte,» dit
Fénelon. M. Guillaume de Humboldt[147], frère de mon illustre ami le baron
Alexandre[148], était à Berlin: je l'avais connu ministre à Rome; suspect au
gouvernement à cause de ses opinions, il menait une vie retirée; pour tuer le
temps, il apprenait toutes les langues et même tous les patois de la terre. Il
retrouvait les peuples, habitants anciens d'un sol, par les dénominations
géographiques du pays. Une de ses filles parlait indifféremment le grec
ancien ou le grec moderne; si l'on fût tombé dans un bon jour, on aurait pu
deviser à table en sanscrit.

Adelbert de Chamisso[149] demeurait au Jardin-des-Plantes, à quelque
distance de Berlin. Je le visitai dans cette solitude, où les plantes gelaient en
serre. Il était grand, d'une figure assez agréable. Je me sentais un attrait pour
cet exilé, voyageur comme moi: il avait vu ces mers du pôle où je m'étais
flatté de pénétrer. Émigré comme moi, il avait été élevé à Berlin en qualité
de page. Adelbert, parcourant la Suisse, s'arrêta un moment à Coppet. Il se
trouva dans une partie sur le lac, où il pensa périr. Il écrivait ce jour-là
même: «Je vois bien qu'il faut chercher mon salut sur les grandes mers.»

M. de Chamisso avait été nommé par M. de Fontanes, professeur à
Napoléonville[150]; puis professeur de grec à Strasbourg; il repoussa l'offre

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par ces nobles paroles: «La première condition pour travailler à l'instruction
de la jeunesse est l'indépendance: bien que j'admire le génie de Bonaparte,
il ne peut me convenir.» Il refusa de même les avantages que lui offrait la
Restauration: «Je n'ai rien fait pour les Bourbons, disait-il, et je ne puis
recevoir le prix des services et du sang de mes pères. Dans ce siècle, chaque
homme doit pourvoir à son existence.» On conserve dans la famille de M.
de Chamisso ce billet écrit au Temple, de la main de Louis XVI: «Je
recommande M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs, à mes frères.»
Le roi martyr avait caché ce petit billet dans son sein pour le faire remettre à
son premier page, Chamisso, oncle d'Adelbert[151].

L'ouvrage le plus touchant peut-être de cet enfant des muses, caché sous
les armes étrangères et adopté des bardes de la Germanie, ce sont ces vers
qu'il fit d'abord en allemand et qu'il traduisit en vers français, sur le château
de Boncourt, sa demeure paternelle:

Je rêve encore à mon jeune âge
Sous le poids de mes cheveux blancs;
Tu me poursuis, fidèle image,
Et renais sous la faux du Temps.
Du sein d'une mer de verdure
S'élève ce noble château.
Je reconnais et sa toiture,
Et ses tours avec ses créneaux;
Ces lions de nos armoiries
Ont encor leurs regards d'amour.
Je vous souris, gardes chéries,
Et je m'élance dans la cour.
Voilà le sphinx à la fontaine,
Voilà le figuier verdoyant;
Là s'épanouit l'ombre vaine
Des premiers songes de l'enfant.
De mon aïeul, dans la chapelle,
Je cherche et revois le tombeau;
Voilà la colonne à laquelle
Pendent ses armes en faisceau.
Ce marbre que le soleil dore,

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Et ces caractères pieux,
Non, je ne puis les lire encore,
Un voile humide est sur mes yeux.
Fidèle château de mes pères,
Je te retrouve tout en moi!
Tu n'es plus; superbe naguères,
La charrue a passé sur toi!.....
Sol que je chéris, sois fertile,
Je te bénis d'un cœur serein;
Bénis, quel qu'il soit, l'homme utile
Dont le soc sillonne ton sein.

Chamisso bénit le laboureur qui laboure le sillon dont il a été dépouillé;
son âme devait habiter les régions où planait mon ami Joubert. Je regrette
Combourg, mais avec moins de résignation, bien qu'il ne soit pas sorti de
ma famille. Embarqué sur le vaisseau armé par le comte de Romanzof, M.
de Chamisso découvrit, avec le capitaine Kotzebue, le détroit à l'est du
détroit de Behring, et donna son nom à l'une des îles d'où Cook avait
entrevu la côte de l'Amérique. Il retrouva au Kamtchatka le portrait de
madame Récamier sur porcelaine,[152] et le petit conte Peter Schlemihl,
traduit en hollandais. Le héros d'Adelbert, Peter Schlemihl, avait vendu son
ombre au diable: j'aurais mieux aimé lui vendre mon corps.

Je me souviens de Chamisso comme du souffle insensible qui faisait
légèrement fléchir la tige des brandes que je traversai en retournant à
Berlin.

D'après un règlement de Frédéric II, les princes et princesses du sang à
Berlin ne voient pas le corps diplomatique; mais, grâce au carnaval, au
mariage du duc de Cumberland avec la princesse Frédérique de Prusse,
sœur de la feue reine, grâce encore à une certaine inflexion d'étiquette que
l'on se permettait, disait-on, à cause de ma personne, j'avais l'occasion de
me trouver plus souvent que mes collègues avec la famille royale. Comme
je visitais de fois à autre le grand palais, j'y rencontrais la princesse
Guillaume[153]: elle se plaisait à me conduire dans les appartements. Je n'ai
jamais vu un regard plus triste que le sien; dans les salons inhabités derrière
le château, sur la Sprée, elle me montrait une chambre hantée à certains

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jours par une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec une certaine
frayeur, elle avait l'air de cette dame blanche. De son côté, la duchesse de
Cumberland me racontait qu'elle et sa sœur la reine de Prusse, toutes deux
encore très jeunes, avaient entendu leur mère qui venait de mourir leur
parler sous ses rideaux fermés.

Le roi, en présence duquel je tombais en sortant de mes visites de
curieux, me menait à ses oratoires: il m'en faisait remarquer les crucifix et
les tableaux, et rapportait à moi l'honneur de ces innovations, parce qu'ayant
lu, me disait-il, dans le Génie du Christianisme, que les protestants avaient
trop dépouillé leur culte, il avait trouvé juste ma remarque: il n'était pas
encore arrivé à l'excès de son fanatisme luthérien.

Le soir à l'Opéra j'avais une loge auprès de la loge royale, placée en face
du théâtre. Je causais avec les princesses; le roi sortait dans les entr'actes; je
le rencontrais dans le corridor, il regardait si personne n'était autour de nous
et si l'on ne pouvait nous entendre; il m'avouait alors tout bas sa détestation
de Rossini et son amour pour Gluck. Il s'étendait en lamentations sur la
décadence de l'art et surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du
chant dramatique: il me confiait qu'il n'osait dire cela qu'à moi, à cause des
personnes qui l'environnaient. Voyait-il venir quelqu'un, il se hâtait de
rentrer dans sa loge.

Je vis jouer la Jeanne d'Arc de Schiller: la cathédrale de Reims était
parfaitement imitée[154]. Le roi, sérieusement religieux, ne supportait
qu'avec peine sur le théâtre la représentation du culte catholique. M.
Spontini, l'auteur de la Vestale, avait la direction de l'Opéra[155]. Madame
Spontini, fille de M. Érard[156], était agréable, mais elle semblait expier la
volubilité du langage des femmes par la lenteur qu'elle mettait à parler:
chaque mot divisé en syllabes expirait sur ses lèvres; si elle avait voulu
vous dire: Je vous aime, l'amour d'un Français aurait pu s'envoler entre le
commencement et la fin de ces trois mots. Elle ne pouvait pas finir mon
nom, et elle n'arrivait pas au bout sans une certaine grâce.

Une réunion publique musicale avait lieu deux ou trois fois la semaine.
Le soir, en revenant de leur ouvrage, de petites ouvrières, leur panier au
bras, des garçons ouvriers portant les instruments de leurs métiers, se
pressaient pêle-mêle dans une salle; on leur donnait en entrant un feuillet

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noté, et ils se joignaient au chœur général avec une précision étonnante.
C'était quelque chose de surprenant que ces deux ou trois cents voix
confondues. Le morceau fini, chacun reprenait le chemin de sa demeure.
Nous sommes bien loin de ce sentiment de l'harmonie, moyen puissant de
civilisation; il a introduit dans la chaumière des paysans de l'Allemagne une
éducation qui manque à nos hommes rustiques: partout où il y a un piano, il
n'y a plus de grossièreté.

Vers le 13 de janvier, j'ouvris le cours de mes dépêches avec le ministre
des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce genre de travail:
pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas aussi bien réussi en
politique qu'en poésie? Je ne suis sans doute ni Dante, ni Arioste, ni Milton;
l'Europe et la France ont vu néanmoins par le Congrès de Vérone ce que je
pourrais faire.

Mon prédécesseur à Berlin me traitait en 1816 comme il traitait M. de
Lameth dans ses petits vers au commencement de la révolution[157]. Quand
on est si aimable, il ne faut pas laisser derrière soi de registres, ni avoir la
rectitude d'un commis quand on n'a pas la capacité d'un diplomate. Il arrive,
dans les temps où nous vivons, qu'un coup de vent envoie dans votre place
celui contre lequel vous vous étiez élevé; et comme le devoir d'un
ambassadeur est d'abord de connaître les archives de l'ambassade, voilà
qu'il tombe sur les notes où il est arrangé de main de maître. Que voulez-
vous? ces esprits profonds, qui travaillaient au succès de la bonne cause, ne
pouvaient pas penser à tout.

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EXTRAITS DES REGISTRES DE M. DE BONNAY.

No 64. 22 novembre 1816.

«Les paroles que le roi a adressées au bureau nouvellement formé de la
Chambre des pairs ont été connues et approuvées de toute l'Europe. On m'a
demandé s'il était possible que des hommes dévoués au roi, que des
personnes attachées à sa personne et occupant des places dans sa maison, ou
dans celles de nos princes, eussent pu en effet donner leurs suffrages pour
porter M. de Chateaubriand à la secrétairerie. Ma réponse a été que le
scrutin étant secret, personne ne pouvait connaître les votes particuliers.
«Ah!» s'est écrié un homme principal, «si le roi pouvait en être assuré,
j'espère que l'accès des Tuileries serait aussitôt fermé à ces serviteurs
infidèles.» J'ai cru que je ne devais rien répondre, et je n'ai rien répondu.»

15 octobre 1816.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

«Il en sera de même, monsieur le duc, de la mesure du 5 et de celle du 20
septembre: l'une et l'autre ne trouvent en Europe que des approbateurs. Mais
ce qui étonne, c'est de voir que de très purs et très dignes royalistes
continuent de se passionner pour M. de Chateaubriand, malgré la
publication d'un livre qui établit en principe que le roi de France, en vertu
de la Charte, n'est plus qu'un être moral, essentiellement nul et sans volonté
propre. Si tout autre que lui avait avancé une pareille maxime, les mêmes
hommes, non sans apparence de raison, l'auraient qualifié de jacobin.»

Me voilà bien remis à ma place. C'est du reste une bonne leçon; cela
rabat notre orgueil, en nous apprenant ce que nous deviendrons après nous.

Par les dépêches de M. de Bonnay et par celles de quelques autres
ambassadeurs appartenant à l'ancien régime, il m'a paru que ces dépêches
traitaient moins des affaires diplomatiques que des anecdotes relatives à des
personnages de la société et de la cour: elles se réduisaient à un journal
louangeur de Dangeau ou satirique de Tallemant. Aussi Louis XVIII et

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Charles X aimaient-ils beaucoup mieux les lettres amusantes de mes
collègues que ma correspondance sérieuse. J'aurais pu rire et me moquer
comme mes devanciers; mais le temps où les aventures scandaleuses et les
petites intrigues se liaient aux affaires était passé. Quel bien aurait-il résulté
pour mon pays du portrait de M. de Hardenberg[158], beau vieillard blanc
comme un cygne, sourd comme un pot, allant à Rome sans permission,
s'amusant de trop de choses, croyant à toutes sortes de rêveries, livré en
dernier lieu au magnétisme entre les mains du docteur Koreff[159] que je
rencontrais à cheval trottant dans les lieux écartés entre le diable, la
médecine et les muses?

Ce mépris pour une correspondance frivole me fait dire à M. Pasquier
dans ma lettre du 13 février 1821, no 13:

«Je ne vous ai point parlé, monsieur le baron, selon l'usage, des
réceptions, des bals, des spectacles, etc; je ne vous ai point fait de petits
portraits et d'inutiles satires; j'ai tâché de faire sortir la diplomatie du
commérage. Le règne du commun reviendra, lorsque le temps
extraordinaire sera passé: aujourd'hui il ne faut peindre que ce qui doit vivre
et n'attaquer que ce qui menace.»

Berlin m'a laissé un souvenir durable, parce que la nature des récréations
que j'y trouvai me reporta au temps de mon enfance et de ma jeunesse;
seulement, des princesses très réelles remplissaient le rôle de ma Sylphide.
De vieux corbeaux, mes éternels amis, venaient se percher sur les tilleuls
devant ma fenêtre; je leur jetais à manger: quand ils avaient saisi un
morceau de pain trop gros, ils le rejetaient avec une adresse inimaginable
pour en saisir un plus petit; de manière qu'ils pouvaient en prendre un autre
un peu plus gros, et ainsi de suite jusqu'au morceau capital qui, à la pointe
de leur bec, le tenait ouvert, sans qu'aucune des couches croissantes de la
nourriture pût tomber. Le repas fait, l'oiseau chantait à sa manière: cantus
cornicum ut secla vetusta. J'errais dans les espaces déserts de Berlin glacé;
mais je n'entendais pas sortir de ses murs, comme des vieilles murailles de
Rome, de belles voix de jeunes filles. Au lieu de capucins à barbe blanche
traînant leurs sandales parmi des fleurs, je rencontrais des soldats qui
roulaient des boules de neige.

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Un jour, au détour de la muraille d'enceinte, Hyacinthe[160] et moi nous
nous trouvâmes nez à nez avec un vent d'est si perçant, que nous fûmes
obligés de courir dans la campagne pour regagner la ville à moitié morts.
Nous franchîmes des terrains enclos, et tous les chiens de garde nous
sautaient aux jambes en nous poursuivant. Le thermomètre descendit ce
jour-là à 22 degrés au-dessous de glace. Un ou deux factionnaires, à
Potsdam, furent gelés.

De l'autre côté du parc était une ancienne faisanderie abandonnée;—les
princes de Prusse ne chassent point. Je passais un petit pont de bois sur un
canal de la Sprée, et je me trouvais parmi les colonnes de sapin qui faisaient
le portique de la faisanderie. Un renard, en me rappelant ceux du mail de
Combourg, sortait par un trou pratiqué dans le mur de la réserve, venait me
demander de mes nouvelles et se retirait dans son taillis.

Ce qu'on nomme le parc, à Berlin, est un bois de chênes, de bouleaux, de
hêtres, de tilleuls et de blancs de Hollande. Il est situé à la porte de
Charlottenbourg et traversé par la grande route qui mène à cette résidence
royale. À droite du parc est un Champ de Mars; à gauche des guinguettes.

Dans l'intérieur du parc, qui n'était pas alors percé d'allées régulières, on
rencontrait des prairies, des endroits sauvages et des bancs de hêtre sur
lesquels la Jeune Allemagne avait naguère gravé, avec un couteau, des
cœurs percés de poignards: sous ces cœurs poignardés on lisait le nom de
Sand[161]. Des bandes de corbeaux, habitant les arbres aux approches du
printemps, commencèrent à ramager. La nature vivante se ranimait avant la
nature végétale, et des grenouilles toutes noires étaient dévorées par des
canards, dans les eaux çà et là dégelées: ces rossignols-là ouvraient le
printemps dans les bois de Berlin. Cependant, le parc n'était pas sans
quelques jolis animaux: des écureuils circulaient sur les branches ou se
jouaient à terre, en se faisant un pavillon de leur queue. Quand j'approchais
de la fête, les acteurs remontaient le tronc des chênes, s'arrêtaient dans une
fourche et grognaient en me voyant passer au-dessous d'eux. Peu de
promeneurs fréquentaient la futaie dont le sol inégal était bordé et coupé de
canaux. Quelquefois je rencontrais un vieil officier goutteux qui me disait,
tout réchauffé et tout réjoui, en me parlant du pâle rayon de soleil sous
lequel je grelottais: «Ça pique!» De temps en temps je trouvais le duc de

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Cumberland, à cheval et presque aveugle, arrêté devant un blanc de
Hollande contre lequel il était venu se cogner le nez. Quelques voitures
attelées de six chevaux passaient: elles portaient ou l'ambassadrice
d'Autriche, ou la princesse de Radzivill et sa fille, âgée de quinze ans,
charmante comme une de ces nues à figure de vierge qui entourent la lune
d'Ossian. La duchesse de Cumberland faisait presque toujours la même
promenade que moi: tantôt elle revenait de secourir dans une chaumière une
pauvre femme de Spandau, tantôt elle s'arrêtait et me disait gracieusement
qu'elle avait voulu me rencontrer; aimable fille des trônes descendue de son
char comme la déesse de la nuit pour errer dans les forêts! Je la voyais aussi
chez elle: elle me répétait qu'elle me voulait confier son fils, ce petit
Georges[162] devenu le prince que sa cousine Victoria aurait, dit-on, désiré
placer à ses côtés sur le trône de l'Angleterre.

La princesse Frédérique a traîné depuis ses jours aux bords de la Tamise,
dans ces jardins de Kew qui me virent jadis errer entre mes deux acolytes,
l'illusion et la misère. Après mon départ de Berlin, elle m'a honoré d'une
correspondance; elle y peint d'heure en heure la vie d'un habitant de ces
bruyères où passa Voltaire, où mourut Frédéric, où se cacha ce Mirabeau
qui devait commencer la révolution dont je fus la victime. L'attention est
captivée en apercevant les anneaux par qui se touchent tant d'hommes
inconnus les uns aux autres.

Voici quelques extraits de la correspondance qu'ouvre avec moi madame
la duchesse de Cumberland:

«19 avril[163], jeudi.

«Ce matin, à mon réveil, on m'a remis le dernier témoignage de votre
souvenir; plus tard j'ai passé devant votre maison, j'y ai vu des fenêtres
ouvertes comme de coutume, tout était à la même place, excepté vous! Je ne
puis vous dire ce que cela m'a fait éprouver! Je ne sais plus maintenant où
vous trouver; chaque instant vous éloigne davantage; le seul point fixe est le
26, jour où vous comptez arriver, et le souvenir que je vous conserve.

«Dieu veuille que vous trouviez tout changé pour le mieux et pour vous
et pour le bien général! Accoutumée aux sacrifices, je saurai encore porter

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celui de ne plus vous revoir, si c'est pour votre bonheur et celui de la
France.»

«22.

«Depuis jeudi j'ai passé devant votre maison tous les jours pour aller à
l'église; j'y ai bien prié pour vous. Vos fenêtres sont constamment ouvertes,
cela me touche: qui est-ce qui a pour vous cette attention à suivre vos goûts
et vos ordres, malgré votre absence? Il me prend l'idée, quelquefois, que
vous n'êtes pas parti; que des affaires vous arrêtent, ou que vous avez voulu
écarter les importuns pour en finir à votre aise. Ne croyez pas que cela soit
un reproche: il n'y a que ce moyen; mais si cela est, veuillez me le confier.»

«23.

«Il fait aujourd'hui une chaleur si prodigieuse, même à l'église, que je ne
puis faire ma promenade à l'heure ordinaire: cela m'est bien égal à présent.
Le cher petit bois n'a plus de charme pour moi, tout le monde m'y ennuie!
Ce changement subit du froid au chaud est commun dans le nord; les
habitants ne tiennent pas, par leur modération de caractère et de sentiments,
du climat.»

«24.

«La nature est bien embellie; toutes les feuilles ont poussé depuis votre
départ: j'aurais voulu qu'elles fussent venues deux jours plus tôt, pour que
vous ayez pu emporter dans votre souvenir une image plus riante de votre
séjour ici.»

«Berlin, 12 mai 1821.

«Dieu merci, voilà enfin une lettre de vous! Je savais bien que vous ne
pouviez m'écrire plus tôt; mais, malgré tous les calculs que faisait ma
raison, trois semaines ou pour mieux dire vingt-trois jours sont bien longs
pour l'amitié dans la privation, et rester sans nouvelles ressemble au plus
triste exil: il me restait pourtant le souvenir et l'espérance.»

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«Le 15 mai.

«Ce n'est pas de mon étrier, comme le Grand Turc, mais toujours de mon
lit, que je vous écris; mais cette retraite m'a donné tout le temps de réfléchir
au nouveau régime que vous voulez faire tenir à Henri V. J'en suis très
contente; le lion rôti ne pourra que lui faire grand bien; je vous conseille
seulement de le faire commencer par le cœur. Il faudra faire manger de
l'agneau à l'autre de vos élèves (Georges) pour qu'il ne fasse pas trop le
diable à quatre. Il faut absolument que ce plan d'éducation se réalise et que
Georges et Henri V deviennent bons amis et bons alliés.»

Madame la duchesse de Cumberland continua de m'écrire des eaux
d'Ems, ensuite des eaux de Schwalbach, et après de Berlin, où elle revint le
22 septembre de l'année 1821. Elle me mandait d'Ems: «Le couronnement
en Angleterre se fera sans moi; je suis peinée que le roi ait fixé, pour se
faire couronner, le jour le plus triste de ma vie: celui auquel j'ai vu mourir
cette sœur adorée (la reine de Prusse)[164]. La mort de Bonaparte m'a aussi
fait penser aux souffrances qu'il lui a causées.»

«De Berlin, le 22 septembre.

«J'ai déjà revu ces grandes allées solitaires. Que je vous serai redevable,
si vous m'envoyez, comme vous me le promettez, les vers que vous avez
faits pour Charlottenbourg! J'ai aussi repris le chemin de la maison dans le
bois où vous eûtes la bonté de m'aider à secourir la pauvre femme de
Spandau; que vous êtes bon de vous souvenir de ce nom! Tout me rappelle
des temps heureux. Il n'est pas nouveau de regretter le bonheur.

«Au moment où j'allais expédier cette lettre, j'apprends que le roi a été
détenu en mer par des tempêtes, et probablement repoussé sur les côtes de
l'Irlande; il n'était pas arrivé à Londres le 14; mais vous serez instruit de son
retour plus tôt que nous.

«La pauvre princesse Guillaume a reçu aujourd'hui la triste nouvelle de la
mort de sa mère, la landgrave douairière de Hesse-Hombourg. Vous voyez
comme je vous parle de tout ce qui concerne notre famille; veuille le ciel
que vous ayez de meilleures nouvelles à me donner!»

Page 128

Ne semblerait-il pas que la sœur de la belle reine de Prusse me parle de
notre famille comme si elle avait la bonté de m'entretenir de mon aïeule, de
ma tante et de mes obscurs parents de Plancouët? La famille royale de
France m'a-t-elle jamais honoré d'un sourire pareil à celui de cette famille
royale étrangère, qui pourtant me connaissait à peine et ne me devait rien?
Je supprime plusieurs autres lettres affectueuses: elles ont quelque chose de
souffrant et de contenu, de résigné et de noble, de familier et d'élevé; elles
servent de contre-poids à ce que j'ai dit de trop sévère peut-être sur les races
souveraines. Mille ans en arrière, et la princesse Frédérique étant fille de
Charlemagne eût emporté la nuit Éginhard sur ses épaules, afin qu'il ne
laissât sur la neige aucune trace.

Je viens de relire ce livre en 1840: je ne puis m'empêcher d'être frappé de
ce continuel roman de ma vie. Que de destinées manquées! Si j'étais
retourné en Angleterre avec le petit Georges, l'héritier possible de cette
couronne, j'aurais vu s'évanouir le nouveau songe qui aurait pu me faire
changer de patrie, de même que si je n'eusse pas été marié je serais resté
une première fois dans la patrie de Shakespeare et de Milton. Le jeune duc
de Cumberland, qui a perdu la vue, n'a point épousé sa cousine la reine
d'Angleterre. La duchesse de Cumberland est devenue reine de Hanovre: où
est-elle? est-elle heureuse? où suis-je? Grâce à Dieu, dans quelques jours, je
n'aurai plus à promener mes regards sur ma vie passée, ni à me faire ces
questions. Mais il m'est impossible de ne pas prier le ciel de répandre ses
faveurs sur les dernières années de la princesse Frédérique[165].

Je n'avais été envoyé à Berlin qu'avec le rameau de la paix, et parce que
ma présence jetait le trouble dans l'administration; mais, connaissant les
inconstances de la fortune et sentant que mon rôle politique n'était pas fini,
je surveillais les événements: je ne voulais pas abandonner mes amis. Je
m'aperçus bientôt que la réconciliation entre le parti royaliste et le parti
ministériel n'avait pas été sincère; des défiances et des préjugés restaient; on
ne faisait pas ce qu'on m'avait promis: on commençait à m'attaquer. L'entrée
au conseil de MM. de Villèle et Corbière avait excité la jalousie de
l'extrême droite; elle ne marchait plus sous la bannière du premier, et celui-
ci, dont l'ambition était impatiente, commençait à se fatiguer. Nous
échangeâmes quelques lettres. M. de Villèle regrettait d'être entré au

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conseil: il se trompait; la preuve que j'avais vu juste, c'est qu'un an ne s'était
pas écoulé qu'il devint ministre des finances, et que M. de Corbière eut
l'intérieur[166].

Je m'expliquai aussi avec M. le baron Pasquier; je lui mandais, le 10
février 1821:

«J'apprends de Paris, monsieur le baron, par le courrier arrivé ce matin 9
février, qu'on a trouvé mauvais que j'eusse écrit de Mayence au prince de
Hardenberg, ou même que je lui eusse envoyé un courrier. Je n'ai point écrit
à M. de Hardenberg et encore moins lui ai-je envoyé un courrier. Je désire,
monsieur le baron, que l'on m'évite des tracasseries. Quand mes services ne
seront plus agréables, on ne peut me faire un plus grand plaisir que de me le
dire tout rondement. Je n'ai ni sollicité ni désiré la mission dont on m'a
chargé; ce n'est ni par goût ni par choix que j'ai accepté un honorable exil,
mais pour le bien de la paix. Si les royalistes se sont ralliés au ministère, le
ministère n'ignore pas que j'ai eu le bonheur de contribuer à cette réunion.
J'aurais quelque droit de me plaindre. Qu'a-t-on fait pour les royalistes
depuis mon départ? Je ne cesse d'écrire pour eux: m'écoute-t-on? Monsieur
le baron, j'ai, grâce à Dieu, autre chose à faire dans la vie qu'à assister à des
bals. Mon pays me réclame, ma femme malade a besoin de mes soins, mes
amis redemandent leur guide. Je suis au-dessus ou au-dessous d'une
ambassade et même d'un ministère d'État. Vous ne manquerez pas
d'hommes plus habiles que moi pour conduire les affaires diplomatiques;
ainsi il serait inutile de chercher des prétextes pour me faire des chicanes.
J'entendrai à demi mot; et vous me trouverez disposé à rentrer dans mon
obscurité.»

Tout cela était sincère: cette facilité à tout planter là, et à ne regretter rien,
m'eût été une grande force, eussé-je eu quelque ambition.

Ma correspondance diplomatique avec M. Pasquier allait son train:
continuant de m'occuper de l'affaire de Naples[167], je disais:

No 15. «20 février 1821.

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«L'Autriche rend un service aux monarchies en détruisant l'édifice
jacobin des Deux-Siciles; mais elle perdrait ces mêmes monarchies, si le
résultat d'une expédition salutaire et obligée était la conquête d'une province
ou l'oppression d'un peuple. Il faut affranchir Naples de l'indépendance
démagogique, et y établir la liberté monarchique; y briser des fers, et non
pas y porter des chaînes. Mais l'Autriche ne veut pas de constitution à
Naples: qu'y mettra-t-elle? des hommes? où sont-ils? Il suffira d'un curé
libéral et de deux cents soldats pour recommencer.

«C'est après l'occupation volontaire ou forcée que vous devez vous
interposer pour faire établir à Naples un gouvernement constitutionnel où
toutes les libertés sociales soient respectées.»

J'avais toujours conservé en France une prépondérance d'opinion qui
m'obligeait à porter mes regards sur l'intérieur. J'osai soumettre ce plan à
mon ministre:

«Adopter franchement le gouvernement constitutionnel.

«Présenter le renouvellement septennal, sans prétendre conserver une
partie de la Chambre actuelle, ce qui serait suspect, ni garder le tout, ce qui
est dangereux.

«Renoncer aux lois d'exception, source d'arbitraire, sujet éternel de
querelles et de calomnies.

«Affranchir les communes du despotisme ministériel.»

Dans ma dépêche du 3 mars, no 18, je revenais sur l'Espagne; je disais:

«Il serait possible que l'Espagne changeât promptement sa monarchie en
république: sa Constitution doit porter son fruit. Le roi ou fuira ou sera
massacré ou déposé; il n'est pas homme assez fort pour s'emparer de la
révolution. Il est possible encore que cette même Espagne subsistât pendant
quelque temps dans l'état populaire, si elle se formait en républiques
fédératives, agrégation à laquelle elle est plus propre que tout autre pays par
la diversité de ses royaumes, de ses mœurs, de ses lois et même de son
langage.»

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L'affaire de Naples revient encore trois ou quatre fois. Je fais observer (6
mars, no 19):

«Que la légitimité n'a pu jeter de profondes racines dans un État qui a
changé si souvent de maîtres, et dont les habitudes ont été bouleversées par
tant de révolutions. Les affections n'ont pas eu le temps de naître, les mœurs
de recevoir l'empreinte uniforme des siècles et des institutions. Il y a dans la
nation napolitaine beaucoup d'hommes corrompus ou sauvages qui n'ont
aucun rapport entre eux, et qui ne sont attachés à la couronne que par de
faibles liens: la royauté, pour être respectée, est trop près du lazzarone et
trop loin du Calabrais. Pour établir la liberté démocratique, les Français
eurent trop de vertus militaires; les Napolitains n'en auront pas assez.»

Enfin, je dis quelques mots du Portugal et de l'Espagne encore.

Le bruit se répandait que Jean VI s'était embarqué à Rio-de-Janeiro pour
Lisbonne[168]. C'était un jeu de la fortune digne de notre temps qu'un roi de
Portugal allant chercher auprès d'une révolution en Europe un abri contre
une révolution en Amérique, et passant au pied du rocher où était retenu le
conquérant qui le contraignit autrefois de se réfugier dans le Nouveau-
Monde.

«Tout est à craindre de l'Espagne, disais-je (17 mars, no 21); la révolution
de la Péninsule parcourra ses périodes, à moins qu'il ne se lève un bras
capable de l'arrêter; mais ce bras, où est-il? c'est toujours là la question.»

Le bras, j'ai eu le bonheur de le trouver en 1823: c'est celui de la France.

Je retrouve avec plaisir, dans ce passage de ma dépêche du 10 avril, no
26, ma jalouse antipathie contre les alliés et ma préoccupation pour la
dignité de la France; je disais à propos du Piémont:

«Je ne crains nullement la prolongation des troubles du Piémont[169] dans
ses résultats immédiats; mais elle peut produire un mal éloigné en motivant
l'intervention militaire de l'Autriche et de la Russie. L'armée russe est
toujours en mouvement et n'a point reçu de contre-ordre.

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«Voyez si, dans ce cas, il ne serait pas de la dignité et de la sûreté de la
France de faire occuper la Savoie par vingt-cinq mille hommes, tout le
temps que la Russie et l'Autriche occuperaient le Piémont. Je suis persuadé
que cet acte de vigueur et de haute politique, en flattant l'amour-propre
français, serait par cela seul très populaire et ferait un honneur infini aux
ministres. Dix mille hommes de la garde royale et un choix fait sur le reste
de nos troupes vous composeraient facilement une armée de vingt-cinq
mille soldats excellents et fidèles: la cocarde blanche sera assurée
lorsqu'elle aura revu l'ennemi.

«Je sais, monsieur le baron, que nous devons éviter de blesser l'amour-
propre français et que la domination des Russes et des Autrichiens en Italie
peut soulever notre orgueil militaire; mais nous avons un moyen facile de le
contenter, c'est d'occuper nous-mêmes la Savoie. Les royalistes seront
charmés et les libéraux ne pourraient qu'applaudir en nous voyant prendre
une attitude digne de notre force. Nous aurions à la fois le bonheur d'écraser
une révolution démagogique et l'honneur de rétablir la prépondérance de
nos armes. Ce serait mal connaître l'esprit français que de craindre de
rassembler vingt-cinq mille hommes pour marcher en pays étranger, et pour
tenir rang avec les Russes et les Autrichiens, comme puissance militaire. Je
répondrais de l'événement sur ma tête. Nous avons pu rester neutres dans
l'affaire de Naples: pouvons-nous l'être pour notre sûreté et pour notre
gloire dans les troubles du Piémont?»

Ici se découvre tout mon système: j'étais Français; j'avais une politique
assurée bien avant la guerre d'Espagne, et j'entrevoyais la responsabilité que
mes succès mêmes, si j'en obtenais, feraient peser sur ma tête.

Tout ce que je rappelle ici ne peut sans doute intéresser personne; mais
tel est l'inconvénient des Mémoires: lorsqu'ils n'ont point de faits historiques
à raconter, ils ne vous entretiennent que de la personne de l'auteur et vous
en assomment. Laissons là ces ombres oubliées! J'aime mieux rappeler que
Mirabeau inconnu remplissait à Berlin en 1786 une mission ignorée[170], et
qu'il fut obligé de dresser un pigeon pour annoncer au roi de France le
dernier soupir du terrible Frédéric.

«Je fus dans quelque perplexité, dit Mirabeau. Il était sûr que les portes
de la ville seraient fermées; il était même possible que les ponts de l'île de

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Potsdam fussent levés aussitôt l'événement, et dans ce dernier cas on
pouvait être aussi longtemps incertain que le nouveau roi le voudrait. Dans
la première supposition, comment faire partir un courrier? nul moyen
d'escalader les remparts ou les palissades, sans s'exposer à une affaire; les
sentinelles faisant une chaîne de quarante en quarante pas derrière la
palissade, que faire? Si j'eusse été ministre, la certitude des symptômes
mortels m'aurait décidé à expédier avant la mort, car que fait de plus le mot
mort? Dans ma position, le devais-je? Quoi qu'il en fût, le plus important
était de servir. J'avais de grandes raisons de me méfier de l'activité de notre
légation. Que fais-je? J'envoie sur un cheval vif et vigoureux un homme sûr
à quatre milles de Berlin, dans une ferme, du pigeonnier de laquelle je
possédais depuis quelques jours deux paires de pigeons, dont le retour avait
été essayé, en sorte qu'à moins que les ponts de l'île de Potsdam ne fussent
levés, j'étais sûr de mon fait.

«J'ai donc trouvé que nous n'étions pas assez riches pour jeter cent louis
par la fenêtre; j'ai renoncé à toutes mes belles avances qui m'avaient coûté
quelque méditation, quelque activité, quelques louis, et j'ai lâché mes
pigeons avec des revenez. Ai-je bien fait? ai-je mal fait? je l'ignore; mais je
n'avais pas mission expresse, et l'on sait quelquefois mauvais gré de la
surérogation.»

On enjoignait aux ambassadeurs d'écrire, pendant leur séjour à l'étranger,
un mémoire sur l'état des peuples et des gouvernements auprès desquels ils
étaient accrédités. Cette suite de mémoires pouvait être utile à l'histoire.
Aujourd'hui on fait les mêmes injonctions, mais presque aucun agent
diplomatique ne s'y soumet. J'ai été trop peu de temps dans mes ambassades
pour mettre à fin de longues études; néanmoins, je les ai ébauchées; ma
patience au travail n'a pas entièrement été stérile. Je trouve cette esquisse
commencée de mes recherches sur l'Allemagne:

«Après la chute de Napoléon, l'introduction des gouvernements
représentatifs dans la confédération germanique a réveillé en Allemagne ces
premières idées d'innovation que la révolution y avait d'abord fait naître.
Elles y ont fomenté quelque temps avec une grande violence: on avait
appelé la jeunesse à la défense de la patrie par une promesse de liberté;
cette promesse avait été avidement reçue par des écoliers qui trouvaient

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dans leurs maîtres le penchant que les sciences ont eu dans ce siècle à
seconder les théories libérales. Sous le ciel de la Germanie, cet amour de la
liberté devint une espèce de fanatisme sombre et mystérieux qui se
propagea par des associations secrètes. Sand vint effrayer l'Europe. Cet
homme, au reste, qui révélait une secte puissante, n'était qu'un enthousiaste
vulgaire; il se trompa et prit pour un esprit transcendant un esprit commun:
son crime s'alla perdre sur un écrivain dont le génie ne pouvait aspirer à
l'empire, et n'avait pas assez du conquérant et du roi pour mériter un coup
de poignard.»

«Une espèce de tribunal d'inquisition politique et la suppression de la
liberté de la presse ont arrêté ce mouvement des esprits; mais il ne faut pas
croire qu'ils en aient brisé le ressort. L'Allemagne, comme l'Italie, désire
aujourd'hui l'unité politique, et avec cette idée qui restera dormante plus ou
moins de temps, selon les événements et les hommes, on pourra toujours, en
la réveillant, être sûr de remuer les peuples germaniques. Les princes ou les
ministres qui pourront paraître dans les rangs de la Confédération des États
allemands hâteront ou retarderont la révolution dans ce pays, mais ils
n'empêcheront point la race humaine de se développer: chaque siècle a sa
race. Aujourd'hui il n'y a plus personne en Allemagne, ni même en Europe:
on est passé des géants aux nains, et tombé de l'immense dans l'étroit et le
borné. La Bavière, par les bureaux qu'a formés M. de Montgelas, pousse
encore aux idées nouvelles, quoiqu'elle ait reculé dans la carrière, tandis que
le landgraviat de Hesse n'admettait pas même qu'il y eût une révolution en
Europe. Le prince qui vient de mourir voulait que ses soldats, naguère
soldats de Jérôme Bonaparte, portassent de la poudre et des queues; il
prenait les vieilles modes pour les vieilles mœurs, oubliant qu'on peut
copier les premières, mais qu'on ne rétablit jamais les secondes.»

À Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses; leur seul
aspect serre le cœur. Qu'on retrouve ces places dans des pays habités et
fertiles, elles font naître l'idée d'une légitime défense; les femmes et les
enfants, assis ou jouant à quelque distance des sentinelles, contrastent assez
agréablement; mais une forteresse sur des bruyères, dans un désert, rappelle
seulement des colères humaines: contre qui sont-ils élevés, ces remparts, si
ce n'est contre la pauvreté et l'indépendance? Il faut être moi pour trouver
un plaisir à rôder au pied de ces bastions, à entendre le vent siffler dans ces

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tranchées, à voir ces parapets élevés en prévision d'ennemis qui peut-être
n'apparaîtront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces canons muets en face
les uns des autres sur des angles saillants et gazonnés, ces vedettes de pierre
où l'on n'aperçoit personne et d'où aucun œil ne vous regarde, sont d'une
incroyable morosité. Si, dans la double solitude de la nature et de la guerre,
vous rencontrez une pâquerette abritée sous le redan d'un glacis, cette
aménité de Flore vous soulage. Lorsque, dans les châteaux de l'Italie,
j'apercevais des chèvres appendues aux ruines, et la chevrière assise sous un
pin à parasol; quand, sur les murs du moyen âge dont Jérusalem est
entourée, mes regards plongeaient dans la vallée de Cédron sur quelques
femmes arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux; le
spectacle était triste sans doute, mais l'histoire était là et le silence du
présent ne laissait que mieux entendre le bruit du passé.

J'avais demandé un congé à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux.
Ce congé m'étant accordé, je me préparais à partir: Voltaire, dans une lettre
à sa nièce, dit qu'il voit couler la Sprée, que la Sprée se jette dans l'Elbe,
l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine; il descendait ainsi vers
Paris. Avant de quitter Berlin, j'allai faire une dernière visite à
Charlottenbourg: ce n'était ni Windsor, ni Aranjuez, ni Caserte, ni
Fontainebleau: la villa appuyée sur un hameau, est environnée d'un parc
anglais de peu d'étendue et d'où l'on découvre au dehors des friches. La
reine de Prusse jouit ici d'une paix que la mémoire de Bonaparte ne pourra
plus troubler. Quel bruit le conquérant fit jadis dans cet asile du silence,
quand il y surgit avec ses fanfares et ses légions ensanglantées à Iéna! C'est
de Berlin, après avoir effacé de la carte le royaume de Frédéric le Grand,
qu'il dénonça le blocus continental et prépara dans son esprit la campagne
de Moscou; ses paroles avaient déjà porté la mort au cœur d'une princesse
accomplie: elle dort maintenant à Charlottenbourg, dans un caveau
monumental; une statue, beau portrait de marbre, la représente. Je fis sur le
tombeau des vers que me demandait la duchesse de Cumberland:

LE VOYAGEUR.

Sous les hauts pins qui protègent ces sources,
Gardien, dis-moi quel est ce monument nouveau?

LE GARDIEN.

Page 136

Un jour il deviendra le terme de tes courses:
Ô voyageur! c'est un tombeau.

LE VOYAGEUR.

Qui repose en ces lieux?

LE GARDIEN.

Un objet plein de charmes.

LE VOYAGEUR.

Qu'on aima?

LE GARDIEN.

Qui fut adoré.

LE VOYAGEUR.

Ouvre-moi.

LE GARDIEN.

Si tu crains les larmes,
N'entre pas.

LE VOYAGEUR.

J'ai souvent pleuré.
De la Grèce ou de l'Italie
On a ravi ce marbre à la pompe des morts:
Quel tombeau l'a cédé pour enchanter ces bords?
Est-ce Antigone ou Cornélie?

LE GARDIEN.

Page 137

La beauté dont l'image excite les transports
Parmi nos bois passa sa vie.

LE VOYAGEUR.

Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus,
Suspendit tour à tour ces couronnes fanées?

LE GARDIEN.

Les beaux enfants dont ses vertus
Ici-bas furent couronnées.

LE VOYAGEUR.

On vient.

LE GARDIEN.

C'est un époux: il porte ici ses pas
Pour nourrir en secret un souvenir funeste.

LE VOYAGEUR.

Il a donc tout perdu?

LE GARDIEN.

Non: un trône lui reste.

LE VOYAGEUR.

Un trône ne console pas.

J'arrivai à Paris à l'époque des fêtes du baptême de M. le duc de
Bordeaux[171]. Le berceau du petit-fils de Louis XIV dont j'avais eu
l'honneur de payer le port a disparu comme celui du roi de Rome. Dans un
temps différent de celui-ci, le forfait de Louvel eût assuré le sceptre à Henri
V; mais le crime n'est plus un droit que pour l'homme qui le commet.

Page 138

Après le baptême de M. le duc de Bordeaux[172], on me réintégra enfin
dans mon ministère d'État: M. de Richelieu me l'avait ôté, M. de Richelieu
me le rendit; la réparation ne me fut pas plus agréable que le tort ne m'avait
blessé.

Tandis que je me flattais d'aller revoir mes corbeaux, les cartes se
brouillèrent: M. de Villèle se retira[173]. Fidèle à mon amitié et à mes
principes politiques, je crus devoir rentrer dans la retraite avec lui. J'écrivis
à M. Pasquier:

«Paris, ce 30 juillet 1821.

«Monsieur le baron,

«Lorsque vous voulûtes bien m'inviter à passer chez vous, le 14 de ce
mois, ce fut pour me déclarer que ma présence était nécessaire à Berlin.
J'eus l'honneur de vous répondre que MM. de Corbière et de Villèle
paraissant se retirer du ministère, mon devoir était de les suivre. Dans la
pratique du gouvernement représentatif, l'usage est que les hommes de la
même opinion partagent la même fortune. Ce que l'usage veut, monsieur le
baron, l'honneur me le commande, puisqu'il s'agit, non d'une faveur, mais
d'une disgrâce. En conséquence, je viens vous réitérer par écrit l'offre que je
vous ai faite verbalement de ma démission de ministre plénipotentiaire à la
cour de Berlin: j'espère, monsieur le baron, que vous voudrez bien la mettre
aux pieds du roi. Je supplie Sa Majesté d'en agréer les motifs, et de croire à
ma profonde et respectueuse reconnaissance pour les bontés dont elle avait
daigné m'honorer.

«J'ai l'honneur d'être, etc.,

«Chateaubriand.»

J'annonçai à M. le comte de Bernstorff l'événement qui interrompait nos
relations diplomatiques; il me répondit:

«Monsieur le vicomte,

Page 139

«Bien que depuis longtemps je dusse m'attendre à l'avis que vous avez
bien voulu me donner, je n'en suis pas moins péniblement affecté. Je
connais et je respecte les motifs qui, dans cette circonstance délicate, ont
déterminé vos résolutions; mais, en ajoutant de nouveaux titres à ceux qui
vous ont valu dans ce pays une estime universelle, ils augmentent aussi les
regrets qu'on y éprouve par la certitude d'une perte longtemps redoutée et à
jamais irréparable. Ces sentiments sont vivement partagés par le roi et la
famille royale, et je n'attends que le moment de votre rappel pour vous le
dire d'une manière officielle.

«Conservez-moi, je vous prie, souvenir et bienveillance, et agréez la
nouvelle expression de mon inviolable dévouement et de la haute
considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc., etc.

«Bernstorff.

«Berlin, le 25 août 1821.»

Je m'étais empressé d'exprimer mon amitié et mes regrets à M. Ancillon:
sa très belle réponse (mon éloge à part) mérite d'être consignée ici:

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Mr. de Chateaubriand remerciant Louis XVIII.

«Berlin, le 22 septembre 1821.

«Vous êtes donc, monsieur et illustre ami, irrévocablement perdu pour
nous? Je prévoyais ce malheur, et cependant il m'a affecté, comme s'il avait
été inattendu. Nous méritions de vous conserver et de vous posséder, parce
que nous avions du moins le faible mérite de sentir, de reconnaître,
d'admirer toute votre supériorité. Vous dire que le roi, les princes, la cour et
la ville vous regrettent, c'est faire leur éloge plus que le vôtre; vous dire que
je me réjouis de ces regrets, que j'en suis fier pour ma patrie, et que je les

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partage vivement, ce serait rester fort au-dessous de la vérité, et vous
donner une bien faible idée de ce que j'éprouve. Permettez-moi de croire
que vous me connaissez assez pour lire dans mon cœur. Si ce cœur vous
accuse, mon esprit non-seulement vous absout, mais rend encore hommage
à votre noble démarche et aux principes qui vous l'ont dictée. Vous deviez à
la France une grande leçon et un bel exemple; vous lui avez donné l'une et
l'autre en refusant de servir un ministère qui ne sait pas juger sa situation,
ou qui n'a pas le courage d'esprit nécessaire pour en sortir. Dans une
monarchie représentative, les ministres et ceux qu'ils emploient dans les
premières places doivent former un tout homogène, et dont toutes les
parties soient solidaires les unes des autres. Là, moins que partout ailleurs,
on doit se séparer de ses amis; on se soutient et l'on monte avec eux, on
descend et tombe de même. Vous avez prouvé à la France la vérité de cette
maxime, en vous retirant avec messieurs de Villèle et Corbière. Vous lui
avez appris en même temps que la fortune n'entre pas en considération
quand il s'agit des principes; et, certes, quand les vôtres n'auraient pas pour
eux la raison, la conscience et l'expérience de tous les siècles, il suffirait des
sacrifices qu'ils dictent à un homme tel que vous pour établir en leur faveur
une présomption puissante aux yeux de tous ceux qui se connaissent en
dignité.

«J'attends avec impatience le résultat des prochaines élections pour tirer
l'horoscope de la France. Elles décideront de son avenir.

«Adieu, mon illustre ami; faites quelquefois tomber des hauteurs que
vous habitez quelques gouttes de rosée sur un cœur qui ne cessera de vous
admirer et de vous aimer que lorsqu'il cessera de battre.

«Ancillon.»

Attentif au bien de la France, sans plus m'occuper de moi ni de mes amis,
je remis à cette époque la note suivante à Monsieur:

NOTE.

«Si le roi me faisait l'honneur de me consulter, voici ce que je proposerais
pour le bien de son service et le repos de la France.

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«Le centre gauche de la Chambre élective a satisfaction dans la
nomination de M. Royer-Collard; pourtant je croirais la paix plus assurée si
l'on introduisait dans le conseil un homme de mérite pris dans cette opinion
et choisi parmi les membres de la Chambre des pairs ou de la Chambre des
députés.

«Placer encore dans le conseil un député du côté droit indépendant;

«Achever de distribuer les directions dans cet esprit.

«Quant aux choses:

«Présenter dans un temps opportun une loi complète sur la liberté de la
presse, dans laquelle loi la poursuite en tendance et la censure facultative
seraient abolies; préparer une loi communale; compléter la loi sur la
septennalité, en portant l'âge éligible à trente ans; en un mot marcher la
charte à la main, défendre courageusement la religion contre l'impiété, mais
la mettre en même temps à l'abri du fanatisme et des imprudences d'un zèle
qui lui font beaucoup de mal.

«Quant aux affaires du dehors, trois choses doivent guider les ministres
du roi: l'honneur, l'indépendance et l'intérêt de la France.

«La France nouvelle est toute royaliste; elle peut devenir toute
révolutionnaire: que l'on suive les institutions, et je répondrais sur ma tête
d'un avenir de plusieurs siècles; que l'on viole ou que l'on tourmente ces
institutions, et je ne répondrais pas d'un avenir de quelques mois.

«Moi et mes amis nous sommes prêts à appuyer de tout notre pouvoir une
administration formée d'après les bases ci-dessus indiquées.

«Chateaubriand.»

Une voix où la femme dominait la princesse vint donner une consolation
à ce qui n'était que le déplaisir d'une vie variant sans cesse. L'écriture de
madame la duchesse de Cumberland était si altérée que j'eus quelque peine
à la reconnaître. La lettre portait la date du 28 septembre 1821: c'est la
dernière que j'aie reçue de cette main royale[174]. Hélas! les autres nobles

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amies qui dans ces temps me soutenaient à Paris ont quitté cette terre!
Resterai-je donc avec une telle obstination ici-bas, qu'aucune des personnes
auxquelles je suis attaché ne puisse me survivre[175]? Heureux ceux sur qui
l'âge fait l'effet du vin, et qui perdent la mémoire quand ils sont rassasiés de
jours!

Les démissions de MM. de Villèle et de Corbière ne tardèrent pas à
produire la dissolution du cabinet et à faire rentrer mes amis au conseil,
comme je l'avais prévu: M. le vicomte de Montmorency fut nommé
ministre des affaires étrangères, M. de Villèle ministre des finances, M. de
Corbière ministre de l'intérieur[176]. J'avais eu trop de part aux derniers
mouvements politiques et j'exerçais une trop grande influence sur l'opinion
pour qu'on me pût laisser de côté. Il fut résolu que je remplacerais M. le duc
Decazes à l'ambassade de Londres[177]. Louis XVIII consentait toujours à
m'éloigner. Je l'allai remercier; il me parla de son favori avec une constance
d'attachement rare chez les rois; il me pria d'effacer dans la tête de George
IV les préventions que ce prince avait conçues contre M. Decazes, d'oublier
moi-même les divisions qui avaient existé entre moi et l'ancien ministre de
la police. Ce monarque, à qui tant de malheurs n'avaient pu arracher une
larme, était ému de quelques souffrances dont pouvait avoir été affligé
l'homme qu'il avait honoré de son amitié.

Ma nomination réveilla mes souvenirs: Charlotte revint à ma pensée; ma
jeunesse, mon émigration, m'apparurent avec leurs peines et leurs joies. La
faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître connu et puissant
là où j'avais été ignoré et faible. Madame de Chateaubriand, craignant la
mer, n'osa passer le détroit, et je partis seul. Les secrétaires de l'ambassade
m'avaient devancé.[Lien vers la Table des Matières]

LIVRE IX[178]

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Année 1822. — Premières dépêches de Londres. — Conversation
avec George IV sur M. Decazes. — Noblesse de notre diplomatie
sous la légitimité. — Séance du Parlement. — Société anglaise. —
Suite des dépêches. — Reprise des travaux parlementaires. — Bal
pour les Irlandais. — Duel du duc de Bedford et du duc de
Buckingham. — Dîner à Royal-Lodge. — La marquise de
Conyngham et son secret. — Portraits des ministres. — Suite de
mes dépêches. — Pourparlers sur le Congrès de Vérone. — Lettre à
M. de Montmorency; sa réponse qui me laisse entrevoir un refus. —
Lettre de M. de Villèle plus favorable. — J'écris à Madame de
Duras. — Mort de Lord Londonderry. — Nouvelle lettre de M. de
Montmorency. — Voyage à Hartwell. — Billet de M. de Villèle
m'annonçant ma nomination au Congrès. — Fin de la vieille
Angleterre. — Charlotte. — Réflexions. — Je quitte Londres. —
Années 1824, 1825, 1826 et 1827. — Délivrance du roi d'Espagne.
— Ma destitution. — L'opposition me suit. — Derniers billets
diplomatiques. — Neuchâtel en Suisse. — Mort de Louis XVIII. —
Sacre de Charles X. — Réception des chevaliers des ordres.

C'est à Londres, en 1822, que j'ai écrit de suite la plus longue partie de
ces Mémoires, renfermant mon voyage en Amérique, mon retour en France,
mon mariage, mon passage à Paris, mon émigration en Allemagne avec
mon frère, ma résidence et mes malheurs en Angleterre depuis 1793 jusqu'à
1800. Là se trouve la peinture de la vieille Angleterre, et comme je retraçais
tout cela lors de mon ambassade (1822), les changements survenus dans les
mœurs et dans les personnages de 1793 à la fin du siècle me frappaient;
j'étais naturellement amené à comparer ce que je voyais en 1822 à ce que
j'avais vu pendant les sept années de mon exil d'outre-Manche.

Ainsi ont été relatées par anticipation des choses que j'aurais à placer
maintenant sous la propre date de ma mission diplomatique. Je vous ai parlé
de mon émotion, des sentiments que me rappela la vue de ces lieux chers à
ma mémoire; mais peut-être n'avez-vous pas lu cette partie de mon livre?
Vous avez bien fait. Il me suffit maintenant de vous avertir de l'endroit où
sont comblées les lacunes qui vont exister dans le récit actuel de mon

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ambassade de Londres. Me voici donc, en écrivant en 1839, parmi les morts
de 1822 et les morts qui précédèrent en 1793.

À Londres, au mois d'avril 1822, j'étais à cinquante lieues de madame
Sutton. Je me promenais dans le parc de Kensington avec mes impressions
récentes et l'ancien passé de mes jeunes années[179]: confusion de temps qui
produit en moi une confusion de souvenirs; la vie qui se consume mêle,
comme l'incendie de Corinthe, l'airain fondu des statues des Muses et de
l'Amour, des trépieds et des tombeaux.

Les vacances parlementaires continuaient quand je descendis à mon
hôtel, Portland Place. Le sous-secrétaire d'État, M. Planta, me proposa, de la
part du marquis de Londonderry[180], d'aller dîner à North-Cray, campagne
du noble lord. Cette villa, avec un gros arbre devant les fenêtres du côté du
jardin, avait vue sur quelques prairies; un peu de bois taillis sur des collines
distinguaient ce site des sites ordinaires de l'Angleterre. Lady Londonderry
était très à la mode en qualité de marquise et de femme du premier ministre.

Ma dépêche du 12 avril, no 4, raconte ma première entrevue avec lord
Londonderry; elle touche aux affaires dont je devais m'occuper.

«Londres, le 12 avril 1822.

«Monsieur le vicomte[181],

«Je suis allé avant-hier, mercredi, 10 du courant, à North-Cray. Je vais
avoir l'honneur de vous rendre compte de ma conversation avec le marquis
de Londonderry. Elle a duré une heure et demie avant dîner, et nous l'avons
reprise après, mais moins à notre aise, parce que nous n'étions plus tête à
tête.

«Lord Londonderry s'est d'abord informé des nouvelles de la santé du roi,
avec une insistance qui décelait visiblement un intérêt politique; rassuré par
moi sur ce point, il a passé au ministère: «Il s'affermit,» m'a-t-il dit. J'ai
répondu: «Il n'a jamais été ébranlé, et comme il appartient à une opinion, il
restera le maître tant que cette opinion dominera dans les Chambres.» Cela
nous a amenés à parler des élections: il m'a semblé frappé de ce que je lui

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disais sur l'avantage d'une session d'été pour rétablir l'ordre dans l'année
financière; il n'avait pas bien compris jusqu'alors l'état de la question.

«La guerre entre la Russie et la Turquie est ensuite devenue le sujet de
l'entretien. Lord Londonderry, en me parlant de soldats et d'armées, m'a
paru être dans l'opinion de notre ancien ministère sur le danger qu'il y aurait
pour nous à réunir de grands corps de troupe; j'ai repoussé cette idée, j'ai
soutenu qu'en menant le soldat français au combat, il n'y avait rien à
craindre; qu'il ne sera jamais infidèle à la vue du drapeau de l'ennemi; que
notre armée vient d'être augmentée; qu'elle serait triplée demain, si cela
était nécessaire, sans le moindre inconvénient; qu'à la vérité quelques sous-
officiers pourraient crier Vive la Charte! dans une garnison, mais que nos
grenadiers crieraient toujours Vive le roi! sur le champ de bataille.

«Je ne sais si cette grande politique a fait oublier à lord Londonderry la
traite des nègres; il ne m'en pas dit un mot. Changeant de sujet, il m'a parlé
du message par lequel le président des États-Unis engage le congrès à
reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles. «Les intérêts
commerciaux, lui ai-je dit, en pourront tirer quelque avantage, mais je doute
que les intérêts politiques y trouvent le même profit; il y a déjà assez d'idées
républicaines dans le monde. Augmenter la masse de ces idées, c'est
compromettre de plus en plus le sort des monarchies en Europe.» Lord
Londonderry a abondé dans mon sens, et il m'a dit ces mots remarquables:
«Quant à nous (les Anglais), nous ne sommes nullement disposés à
reconnaître ces gouvernements révolutionnaires.» Était-il sincère?

«J'ai dû, monsieur le vicomte, vous rappeler textuellement une
conversation importante. Toutefois, nous ne devons pas nous dissimuler que
l'Angleterre reconnaîtra tôt ou tard l'indépendance des colonies espagnoles;
l'opinion publique et le mouvement de son commerce l'y forceront. Elle a
déjà fait, depuis trois ans, des frais considérables pour établir secrètement
des relations avec les provinces insurgées au midi et au nord de l'isthme de
Panama.

«En résumé, monsieur le vicomte, j'ai trouvé dans M. le marquis de
Londonderry un homme d'esprit, d'une franchise peut-être un peu douteuse;
un homme encore imbu du vieux système ministériel; un homme
accoutumé à une diplomatie soumise, et surpris, sans en être blessé, d'un

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langage plus digne de la France; un homme enfin qui ne pouvait se défendre
d'une sorte d'étonnement en causant avec un de ces royalistes que, depuis
sept ans, on lui représentait comme des fous ou des imbéciles.

«J'ai l'honneur, etc.»

À ces affaires générales étaient mêlées, comme dans toutes les
ambassades, des transactions particulières. J'eus à m'occuper des requêtes
de M. le duc de Fitz-James[182], du procès du navire l'Éliza-Ann, des
déprédations des pêcheurs de Jersey sur les bancs d'huîtres de Granville,
etc., etc. Je regrettais d'être obligé de consacrer une petite case de ma
cervelle aux dossiers des réclamants. Quand on fouille dans sa mémoire, il
est dur de rencontrer MM. Usquin, Coppinger, Deliège et Piffre. Mais, dans
quelques années, serons-nous plus connus que ces messieurs? Un certain M.
Bonnet étant mort en Amérique, tous les Bonnet de France m'écrivirent
pour réclamer sa succession; ces bourreaux m'écrivent encore! Il serait
temps toutefois de me laisser tranquille. J'ai beau leur répondre que le petit
accident de la chute du trône étant survenu, je ne m'occupe plus de ce
monde: ils tiennent bon et veulent hériter coûte que coûte.

Quant à l'Orient, il fut question de rappeler les divers ambassadeurs de
Constantinople. Je prévis que l'Angleterre ne suivrait pas le mouvement de
l'alliance continentale, je l'annonçai à M. de Montmorency. La rupture qu'on
avait crainte entre la Russie et la Porte n'arriva pas: la modération
d'Alexandre retarda l'événement. Je fis à ce propos une grande dépense
d'allées et venues, de sagacité et de raisonnement; j'écrivis maintes
dépêches qui sont allées moisir dans nos archives avec le rendu compte
d'événements non advenus. J'avais du moins l'avantage sur mes collègues
de ne mettre aucune importance à mes travaux; je les voyais sans souci
s'engloutir dans l'oubli avec toutes les idées perdues des hommes.

Le Parlement reprit ses séances le 17 avril; le roi revint le 18, et je lui fus
présenté le 19. Je rendis compte de cette présentation dans ma dépêche du
19; elle se terminait ainsi:

«S. M. B., par sa conversation serrée et variée, ne m'a pas laissé le maître
de lui dire une chose dont le roi m'avait spécialement chargé; mais

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l'occasion favorable et prochaine d'une nouvelle audience va se présenter.»

Cette chose dont le roi m'avait spécialement chargé auprès de George IV
était relative à M. le duc Decazes. Plus tard je remplis mes ordres: je dis à
George IV que Louis XVIII était affligé de la froideur avec laquelle
l'ambassadeur de S. M. T. C. avait été reçu. George IV me répondit:

«Écoutez, monsieur de Chateaubriand, je vous l'avouerai: la mission de
M. Decazes ne me plaisait pas; c'était agir envers moi un peu cavalièrement.
Mon amitié pour le roi de France m'a seule fait supporter un favori qui n'a
d'autre mérite que celui de l'attachement de son maître. Louis XVIII a
beaucoup compté sur ma bonne volonté et il a eu raison; mais je n'ai pu
pousser l'indulgence jusqu'à traiter M. Decazes avec une distinction dont
l'Angleterre aurait été blessée. Cependant, dites à votre roi que je suis
touché de ce qu'il vous a chargé de me représenter, et que je serai toujours
heureux de lui témoigner mon attachement véritable.»

Enhardi par ces paroles, j'exposai à George IV tout ce qui me vint à
l'esprit en faveur de M. Decazes. Il me répondit, moitié en anglais, moitié
en français: «À merveille! you are a true gentleman.» De retour à Paris, je
rendis compte à Louis XVIII de cette conversation: il me parut
reconnaissant. George IV m'avait parlé comme un prince bien élevé, mais
comme un esprit léger; il était sans amertume parce qu'il pensait à autre
chose. Il ne fallait cependant pas se jouer à lui qu'avec mesure. Un de ses
compagnons de table avait parié qu'il prierait George IV de tirer le cordon
de la sonnette et que George IV obéirait. En effet, George IV tira le cordon
et dit au gentleman de service: «Mettez monsieur à la porte.»

L'idée de rendre de la force et de l'éclat à nos armes me dominait
toujours. J'écrivais à M. de Montmorency, le 13 avril: «Il m'est venu une
idée, monsieur le vicomte, que je soumets à votre jugement: trouveriez-
vous mauvais qu'en forme de conversation, en causant avec le prince
Esterhazy[183], je lui fisse entendre que si l'Autriche avait besoin de retirer
une partie de ses troupes, nous pourrions les remplacer dans le Piémont?
Quelques bruits répandus sur un prétendu rassemblement de nos troupes
dans le Dauphiné m'offriraient un prétexte favorable. J'avais proposé à
l'ancien ministère de mettre garnison en Savoie, lors de la révolte du mois
de juin 1821 (voyez une de mes dépêches de Berlin). Il rejeta cette mesure,

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et je pense qu'il fit en cela une faute capitale. Je persiste à croire que la
présence de quelques troupes françaises en Italie produirait un grand effet
sur l'opinion, et que le gouvernement du roi en retirerait beaucoup de
gloire.»

Les preuves surabondent de la noblesse de notre diplomatie pendant la
Restauration. Qu'importe aux partis? N'ai-je pas lu encore ce matin, dans un
journal de gauche, que l'Alliance nous avait forcés d'être ses gendarmes et
de faire la guerre à l'Espagne[184], quand le Congrès de Vérone est là, quand
les documents diplomatiques montrent d'une manière irrécusable que toute
l'Europe, à l'exception de la Russie, ne voulait pas de cette guerre; que non-
seulement elle ne la voulait pas, mais que l'Angleterre la repoussait
ouvertement, et que l'Autriche nous contrariait en secret par les mesures les
moins nobles? Cela n'empêchera pas de mentir de nouveau demain; on ne
se donnera pas même la peine d'examiner la question, de lire ce dont on
parle sciemment sans l'avoir lu! Tout mensonge répété devient une vérité:
on ne saurait avoir trop de mépris pour les opinions humaines.

Lord J. Russell[185] fit, le 25 d'avril, à la Chambre des communes, une
motion sur l'état de la représentation nationale dans le Parlement: M.
Canning la combattit. Celui-ci proposa à son tour un bill pour rapporter une
partie de l'acte qui prive les pairs catholiques de leur droit de voter et de
siéger à la Chambre. J'assistai à ces séances sur le sac de laine où le speaker
m'avait fait asseoir. M. Canning assistait en 1822 à la séance de la Chambre
des pairs qui rejeta son bill; il fut blessé d'une phrase du vieux
chancelier[186]; celui-ci, parlant de l'auteur du bill, s'écria avec dédain: «On
assure qu'il part pour les Indes: ah! qu'il aille, ce beau gentleman (this fine
gentleman)! qu'il aille! bon voyage!» M. Canning me dit en sortant: «Je le
retrouverai.»

Lord Holland[187] discourut très bien, sans rappeler toutefois M. Fox. Il
tournait sur lui-même, en sorte qu'il présentait souvent le dos à l'assemblée
et qu'il adressait ses phrases à la muraille. On criait: «Hear! hear!» On
n'était point choqué de cette originalité.

En Angleterre, chacun s'exprime comme il peut; l'avocasserie est
inconnue; rien ne se ressemble ni dans la voix ni dans la déclamation des
orateurs. On écoute avec patience; on ne se choque pas quand le parleur n'a

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aucune facilité: qu'il bredouille, qu'il ânonne, qu'il cherche ses mots, on
trouve qu'il a fait a fine speech s'il a dit quelques phrases de bon sens. Cette
variété d'hommes restés tels que la nature les a faits finit par être agréable;
elle rompt la monotonie. Il est vrai qu'il n'y a qu'un petit nombre de lords et
de membres de la Chambre des communes à se lever. Nous, toujours placés
sur un théâtre, nous pérorons et gesticulons en sérieuses marionnettes. Ce
m'était une étude utile que ce passage de la secrète et silencieuse monarchie
de Berlin à la publique et bruyante monarchie de Londres: on pouvait retirer
quelque instruction du contraste de deux peuples aux deux extrémités de
l'échelle.

L'arrivée du roi, la rentrée du parlement, l'ouverture de la saison des
fêtes, mêlaient les devoirs, les affaires et les plaisirs: on ne pouvait
rencontrer les ministres qu'à la cour, au bal ou au parlement. Pour célébrer
l'anniversaire de la naissance de Sa Majesté, je dînais chez lord
Londonderry, je dînais sur la galère du lord-maire, qui remontait jusqu'à
Richmond: j'aime mieux le Bucentaure en miniature à l'arsenal de Venise,
ne portant plus que le souvenir des doges et un nom virgilien. Jadis émigré,
maigre et demi-nu, je m'étais amusé, sans être Scipion, à jeter des pierres
dans l'eau, le long de cette rive que rasait la barque dodue et bien fourrée du
Lord Mayor.

Je dînais aussi dans l'est de la ville chez M. Rothschild de Londres, de la
branche cadette de Salomon: où ne dînais-je pas? Le roast-beef égalait la
prestance de la tour de Londres; les poissons étaient si longs qu'on n'en
voyait pas la queue; des dames, que je n'ai aperçues que là, chantaient
comme Abigaïl[188]. J'avalais le tokai non loin des lieux qui me virent sabler
l'eau à pleine cruche et quasi mourir de faim; couché au fond de ma
moelleuse voiture, sur de petits matelas de soie, j'apercevais ce Westminster
dans lequel j'avais passé une nuit enfermé, et autour duquel je m'étais
promené tout crotté avec Hingant et Fontanes. Mon hôtel, qui me coûtait
30,000 francs de loyer, était en regard du grenier qu'habita mon cousin de la
Boüétardais, lorsque, en robe rouge, il jouait de la guitare sur un grabat
emprunté, auquel j'avais donné asile auprès du mien.

Il ne s'agissait plus de ces sauteries d'émigrés où nous dansions au son du
violon d'un conseiller du parlement de Bretagne; c'était Almack's dirigé par

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Colinet qui faisait mes délices; bal public sous le patronage des plus
grandes dames du West-end. Là se rencontraient les vieux et les jeunes
dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur de Waterloo, qui promenait sa
gloire comme un piège à femmes tendu à travers les quadrilles; à la tête des
jeunes se distinguait lord Clanwilliam[189], fils, disait-on, du duc de
Richelieu. Il faisait des choses admirables: il courait à cheval à Richmond et
revenait à Almack's après être tombé deux fois. Il avait une certaine façon
de prononcer à la manière d'Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots,
les affectations de langage et de prononciation, changeant dans la haute
société de Londres presque à chaque session parlementaire, un honnête
homme est tout ébahi de ne plus savoir l'anglais, qu'il croyait savoir six
mois auparavant. En 1822 le fashionable devait offrir au premier coup d'œil
un homme malheureux et malade; il devait avoir quelque chose de négligé
dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée,
mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations
du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et
fatal; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaine; cœur ennuyé,
byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être.

Aujourd'hui ce n'est plus cela: le dandy doit avoir un air conquérant,
léger, insolent; il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une
barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Élisabeth, ou comme le
disque radieux du soleil; il décèle la fière indépendance de son caractère en
gardant son chapeau sur sa tête, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses
bottes au nez des ladies assises en admiration sur des chaises devant lui; il
monte à cheval avec une canne qu'il porte comme un cierge, indifférent au
cheval qui est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite,
et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques dandys
radicaux, les plus avancés vers l'avenir, ont une pipe.

Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps même
que je mets à les décrire. On dit que le dandy de cette heure ne doit plus
savoir s'il existe, si le monde est là, s'il y a des femmes, et s'il doit saluer
son prochain. N'est-il pas curieux de retrouver l'original du dandy sous
Henri III: «Ces beaux mignons, dit l'auteur de l'Isle des Hermaphrodites,
portoient les cheveux longuets, frisés et refrisés, remontans par-dessus leurs
petits bonnets de velours, comme font les femmes, et leurs fraises de

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chemises de toile d'atour empesées et longues de demi-pied, de façon que
voir leurs têtes dessus leurs fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint
Jean en un plat.»

Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, «branlant
tellement le corps, la tête et les jambes, que je croyois à tout propos qu'ils
dussent tomber de leur long... Ils trouvoient cette façon là de marcher plus
belle que pas une autre.»

Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton.

Lord Clanwilliam a passé vite: je l'ai retrouvé à Vérone; il est devenu
après moi ministre d'Angleterre à Berlin. Nous avons suivi un moment la
même route, quoique nous ne marchions pas du même pas.

Rien ne réussissait, à Londres, comme l'insolence, témoin d'Orsay[190],
frère de la duchesse de Guiche: il s'était mis à galoper dans Hyde-Park, à
sauter des barrières, à jouer, à tutoyer sans façon les dandys: il avait un
succès sans égal, et, pour y mettre le comble, il finit par enlever une famille
entière, père, mère et enfants.

Les ladies les plus à la mode me plaisaient peu; il y en avait une
charmante cependant, lady Gwydir: elle ressemblait par le ton et les
manières à une Française. Lady Jersey se maintenait encore en beauté. Je
rencontrais chez elle l'opposition. Lady Conyngham appartenait à
l'opposition, et le roi lui-même gardait un secret penchant pour ses anciens
amis. Parmi les patronesses d'Almack's, on remarquait l'ambassadrice de
Russie.

La comtesse de Lieven[191] avait eu des histoires assez ridicules avec
madame d'Osmond et George IV. Comme elle était hardie et passait pour
être bien en cour, elle était devenue extrêmement fashionable. On lui croyait
de l'esprit, parce qu'on supposait que son mari n'en avait pas; ce qui n'était
pas vrai: M. de Lieven était fort supérieur à madame. Madame de Lieven,
au visage aigu et mésavenant, est une femme commune, fatigante, aride, qui
n'a qu'un seul genre de conversation, la politique vulgaire; du reste, elle ne
sait rien, et elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles.
Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait; elle revêt sa

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nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait le droit d'être
ennuyée; tombée par l'effet du temps, et ne pouvant s'empêcher de se mêler
de quelque chose, la douairière des congrès est venue de Vérone donner à
Paris, avec la permission de MM. les magistrats de Pétersbourg, une
représentation des puérilités diplomatiques d'autrefois. Elle entretient des
correspondances privées, et elle a paru très forte en mariages manqués. Nos
novices se sont précipités dans ses salons pour apprendre le beau monde et
l'art des secrets; ils lui confient les leurs, qui, répandus par madame de
Lieven, se changent en sourds cancans. Les ministres, et ceux qui aspirent à
le devenir, sont tout fiers d'être protégés par une dame qui a eu l'honneur de
voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser du
poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie. Le ridicule attendait à
Paris madame de Lieven. Un doctrinaire grave est tombé aux pieds
d'Omphale: «Amour, tu perdis Troie.»

La journée de Londres était ainsi distribuée: à six heures du matin, on
courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la
campagne; on revenait déjeuner à Londres; on changeait de toilette pour la
promenade de Bond-Street ou de Hyde-Park; on se rhabillait pour dîner à
sept heures et demie; on se rhabillait pour l'Opéra; à minuit, on se rhabillait
pour une soirée ou pour un raout. Quelle vie enchantée! J'aurais préféré cent
fois les galères. Le suprême bon ton était de ne pouvoir pénétrer dans les
petits salons d'un bal privé, de rester dans l'escalier obstrué par la foule, et
de se trouver nez à nez avec le duc de Somerset[192]; béatitude où je suis
arrivé une fois. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles
que nous; la tête leur tourne pour un shaw: si le bourreau de Paris se rendait
à Londres, il ferait courir l'Angleterre. Le maréchal Soult n'a-t-il pas
enthousiasmé les ladies[193], comme Blücher, de qui elles baisaient la
moustache? Notre maréchal, qui n'est ni Antipater, ni Antigonus, ni
Seleucus, ni Antiochus, ni Ptolémée, ni aucun des capitaines-rois
d'Alexandre, est un soldat distingué, lequel a pillé l'Espagne en se faisant
battre, et auprès de qui des capucins ont redîmé leur vie pour des tableaux.
Mais il est vrai qu'il a publié, au mois de mars 1814, une furieuse
proclamation contre Bonaparte, lequel il recevait en triomphe quelques
jours après: il a fait depuis ses pâques à Saint-Thomas-d'Aquin. On montre
pour un schilling, à Londres, sa vieille paire de bottes.

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Toute renommée vient vite au bord de la Tamise et s'en va de même. En
1822, je trouvai cette grande ville plongée dans les souvenirs de Bonaparte;
on était passé du dénigrement pour Nic à un enthousiasme bête. Les
mémoires de Bonaparte pullulaient; son buste ornait toutes les cheminées;
ses gravures brillaient sur toutes les fenêtres des marchands d'images; sa
statue colossale, par Canova, décorait l'escalier du duc de Wellington.
N'aurait-on pu consacrer un autre sanctuaire à Mars enchaîné? Cette
déification semble plutôt l'œuvre de la vanité d'un concierge que de
l'honneur d'un guerrier.—Général, vous n'avez point vaincu Napoléon à
Waterloo, vous avez seulement faussé le dernier anneau d'un destin déjà
brisé[194].

Après ma présentation officielle à George IV, je le vis plusieurs fois. La
reconnaissance des colonies espagnoles par l'Angleterre était à peu près
décidée; du moins les vaisseaux de ces États indépendants paraissaient
devoir être reçus sous leur pavillon dans les ports de l'empire britannique.
Ma dépêche du 7 mai rend compte d'une conversation que j'avais eue avec
lord Londonderry, et des idées de ce ministre, cette dépêche, importante
pour les affaires d'alors, serait presque sans intérêt pour le lecteur
d'aujourd'hui. Deux choses étaient à distinguer dans la position des colonies
espagnoles relativement à l'Angleterre et à la France: les intérêts
commerciaux et les intérêts politiques. J'entre dans les détails de ces
intérêts. «Plus je vois le marquis de Londonderry, disais-je à M. de
Montmorency, plus je lui trouve de finesse. C'est un homme plein de
ressources, qui ne dit jamais que ce qu'il veut dire; on serait quelquefois
tenté de le croire bonhomme. Il a dans la voix, le rire, le regard, quelque
chose de M. Pozzo di Borgo. Ce n'est pas précisément la confiance qu'il
inspire.» La dépêche finit ainsi: «Si l'Europe est obligée de reconnaître les
gouvernements de fait en Amérique, toute sa politique doit tendre à faire
naître des monarchies dans le nouveau monde, au lieu de ces républiques
révolutionnaires qui nous enverrons leurs principes avec les produits de leur
sol.

«En lisant cette dépêche, monsieur le vicomte, vous éprouverez sans
doute comme moi un mouvement de satisfaction. C'est déjà avoir fait un
grand pas en politique que d'avoir forcé l'Angleterre à vouloir s'associer

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avec nous dans des intérêts sur lesquels elle n'eût pas daigné nous consulter
il y a six mois. Je me félicite en bon Français de tout ce qui tend à replacer
notre patrie à ce haut rang qu'elle doit occuper parmi les nations
étrangères.»

Cette lettre était la base de toutes mes idées et de toutes les négociations
sur les affaires coloniales dont je m'occupai pendant la guerre d'Espagne,
près d'un an avant que cette guerre éclatât.

Le 17 mai j'allai à Covent-Garden, dans la loge du duc d'York. Le roi
parut. Ce prince, jadis détesté, fut salué par des acclamations telles qu'il
n'en aurait pas autrefois reçu de semblables des moines, habitants de cet
ancien couvent. Le 26, le duc d'York vint dîner à l'ambassade: George IV
était fort tenté de me faire le même honneur; mais il craignait les jalousies
diplomatiques de mes collègues.

Le vicomte de Montmorency refusa d'entrer en négociations sur les
colonies espagnoles avec le cabinet de Saint-James. J'appris, le 19 mai, la
mort presque subite de M. le duc de Richelieu[195]. Cet honnête homme
avait supporté patiemment sa première retraite du ministère; mais les
affaires venant à lui manquer trop longtemps, il défaillit parce qu'il n'avait
pas une double vie pour remplacer celle qu'il avait perdue. Le grand nom de
Richelieu n'a été transmis jusqu'à nous que par des femmes.

Les révolutions continuaient en Amérique. Je mandais à M. de
Montmorency:

No 26. «Londres, 28 mai 1822.

«Le Pérou vient d'adopter une constitution monarchique. La politique
européenne devrait mettre tous ses soins à obtenir un pareil résultat pour les
colonies qui se déclarent indépendantes. Les États-Unis craignent
singulièrement l'établissement d'un empire au Mexique. Si le nouveau
monde tout entier est jamais républicain, les monarchies de l'ancien monde
périront.»

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On parlait beaucoup de la détresse des paysans irlandais, et l'on dansait
afin de les consoler. Un grand bal paré à l'Opéra occupait les âmes
sensibles. Le roi, m'ayant rencontré dans un corridor, me demanda ce que je
faisais là, et, me prenant par le bras, il me conduisit dans sa loge.

Le parterre anglais était, dans mes jours d'exil, turbulent et grossier; des
matelots buvaient de la bière au parterre, mangeaient des oranges,
apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprès d'un matelot entré
ivre dans la salle; il me demanda où il était; je lui dis: «À Covent-Garden.—
Pretty garden, indeed!» (Joli jardin, vraiment!) s'écria-t-il, saisi, comme les
dieux d'Homère, d'un rire inextinguible.

Invité dernièrement à une soirée chez lord Lansdowne[196], Sa Majesté
m'a présenté à une dame sévère, âgée de soixante-treize ans: elle était
habillée de crêpe, portait un voile noir comme un diadème sur ses cheveux
blancs, et ressemblait à une reine abdiquée. Elle me salua d'un ton solennel
et de trois phrases estropiées du Génie du christianisme; puis elle me dit
avec non moins de solennité: «Je suis mistress Siddons.» Si elle m'avait dit:
«Je suis lady Macbeth,» je l'aurais cru. Je l'avais vue autrefois sur le théâtre
dans toute la force de son talent[197]. Il suffit de vivre pour retrouver ces
débris d'un siècle jetés par les flots du temps sur le rivage d'un autre siècle.

Mes visiteurs français à Londres furent M. le duc et madame la duchesse
de Guiche[198], dont je vous parlerai à Prague; M. le marquis de
Custine[199], dont j'avais vu l'enfance à Fervacques; et madame la
vicomtesse de Noailles[200], aussi agréable, spirituelle et gracieuse que si
elle eût encore erré à quatorze ans dans les beaux jardins de Méréville.

On était fatigué de fêtes; les ambassadeurs aspiraient à s'en aller en
congé: le prince Esterhazy se préparait à partir pour Vienne; il espérait être
appelé au congrès, car on parlait déjà d'un congrès. M. Rothschild retournait
en France après avoir terminé avec son frère l'emprunt russe de 23 millions
de roubles. Le duc de Bedford[201] s'était battu avec l'immense duc de
Buckingham[202], au fond d'un trou, dans Hyde-Park; une chanson
injurieuse contre le roi de France, envoyée de Paris et imprimée dans les
gazettes de Londres, amusait la canaille radicale anglaise qui riait sans
savoir de quoi.

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Je partis le 6 juin pour Royal-Lodge où le roi était allé. Il m'avait invité à
dîner et à coucher.

Je revis George IV le 12, le 13 et le 14, au lever, au drawing-room et au
bal de sa Majesté. Le 24, je donnai une fête au prince et à la princesse de
Danemarck: le duc d'York s'y était invité.

C'eût été une chose importante jadis que la bienveillance avec laquelle
me traitait la marquise de Conyngham: elle m'apprit que l'idée du voyage de
S. M. B. au continent n'était pas tout à fait abandonnée. Je gardai
religieusement ce grand secret dans mon sein. Que de dépêches importantes
sur cette parole d'une favorite au temps de mesdames de Verneuil, de
Maintenon, des Ursins, de Pompadour! Du reste, je me serais échauffé mal
à propos pour obtenir quelques renseignements de la cour de Londres: en
vain vous parlez, on ne vous écoute pas.

Lord Londonderry surtout était impassible: il embarrassait à la fois par sa
sincérité de ministre et sa retenue d'homme. Il expliquait franchement de
l'air le plus glacé sa politique et gardait un silence profond sur les faits. Il
avait l'air indifférent à ce qu'il disait comme à ce qu'il ne disait pas; on ne
savait ce qu'on devait croire de ce qu'il montrait ou de ce qu'il cachait. Il
n'aurait pas bougé quand vous lui auriez lâché un saucisson dans l'oreille,
comme dit Saint-Simon.

Lord Londonderry avait un genre d'éloquence irlandaise qui souvent
excitait l'hilarité de la Chambre des lords et la gaieté du public; ses blunders
étaient célèbres, mais il arrivait aussi quelquefois à des traits d'éloquence
qui transportaient la foule, comme ses paroles à propos de la bataille de
Waterloo: je les ai rappelées.

Lord Harrowby était président du conseil; il parlait avec propriété,
lucidité et connaissance des faits[203]. On trouverait inconvenant à Londres
qu'un président des ministres s'exprimât avec prolixité et faconde. C'était
d'ailleurs un parfait gentleman pour le ton. Un jour, aux Pâquis, à Genève,
on m'annonça un Anglais: lord Harrowby entra; je ne le reconnus qu'avec
peine: il avait perdu son ancien roi; le mien était exilé. C'est la dernière fois
que l'Angleterre de mes grandeurs m'est apparue.

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J'ai mentionné M. Peel[204] et lord Westmoreland[205] dans le Congrès de
Vérone.

Je ne sais si lord Bathurst[206] descendait et s'il était petit-fils de ce comte
Bathurst dont Sterne écrivait: «Ce seigneur est un prodige; à 80 ans il a
l'esprit et la vivacité d'un homme de 30, une disposition à se laisser charmer
et le pouvoir de plaire au delà de tout ce que je connais.» Lord Bathurst, le
ministre dont je vous entretiens, était instruit et poli; il gardait la tradition
des anciennes manières françaises de la bonne compagnie. Il avait trois ou
quatre filles qui couraient, ou plutôt qui volaient comme des hirondelles de
mer, le long des flots, blanches, allongées et légères. Que sont-elles
devenues? Sont-elles tombées dans le Tibre avec la jeune Anglaise de leur
nom?

Lord Liverpool[207] n'était pas, comme lord Londonderry, le principal
ministre; mais c'était le ministre le plus influent et le plus respecté. Il
jouissait de cette réputation d'homme religieux et d'homme de bien, si
puissante pour celui qui la possède; on vient à cet homme avec la confiance
que l'on a pour un père; nulle action ne paraît bonne si elle n'est approuvée
de ce personnage saint, investi d'une autorité très supérieure à celle des
talents. Lord Liverpool était fils de Charles Jenkinson, baron de
Hawkesbury, comte de Liverpool, favori de lord Bute. Presque tous les
hommes d'État anglais ont commencé par la carrière littéraire, par des
pièces de vers plus ou moins bons, et par des articles, en général excellents,
insérés dans les revues. Il reste un portrait de ce premier comte de
Liverpool lorsqu'il était secrétaire particulier de lord Bute; sa famille en est
fort affligée: cette vanité, puérile en tous temps, l'est sans doute encore
beaucoup plus aujourd'hui; mais n'oublions pas que nos plus ardents
révolutionnaires puisèrent leur haine de la société dans des disgrâces de
nature ou dans des infériorités sociales.

Il est possible que lord Liverpool, enclin aux réformes, et à qui M.
Canning a dû son dernier ministère, fût influencé, malgré la rigidité de ses
principes religieux, par quelque déplaisance de souvenirs. À l'époque où j'ai
connu lord Liverpool, il était presque arrivé à l'illumination puritaine.
Habituellement il demeurait seul avec une vieille sœur, à quelques lieues de
Londres. Il parlait peu; son visage était mélancolique; il penchait souvent

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l'oreille, et il avait l'air d'écouter quelque chose de triste: on eût dit qu'il
entendait tomber ses dernières années, comme les gouttes d'une pluie
d'hiver sur le pavé. Du reste, il n'avait aucune passion, et il vivait selon
Dieu.

M. Croker[208], membre de l'Amirauté, célèbre comme orateur et comme
écrivain, appartenait à l'école de M. Pitt, ainsi que M. Canning; mais il était
plus détrompé que celui-ci. Il occupait à White-Hall un de ces appartements
sombres d'où Charles 1er était sorti par une fenêtre pour aller de plain-pied à
l'échafaud. On est étonné quand on entre à Londres dans les habitations où
siègent les directeurs de ces établissements dont le poids se fait sentir au
bout de la terre. Quelques hommes en redingote noire devant une table nue,
voilà tout ce que vous rencontrez: ce sont pourtant là les directeurs de la
marine anglaise, ou les membres de cette compagnie de marchands,
successeurs des empereurs du Mogol, lesquels comptent aux Indes deux
cents millions de sujets.

M. Croker vint, il y a deux ans, me visiter à l'Infirmerie de Marie-
Thérèse. Il m'a fait remarquer la similitude de nos opinions et de nos
destinées. Des événements nous séparent du monde; la politique fait des
solitaires, comme la religion fait des anachorètes. Quand l'homme habite le
désert, il trouve en lui quelque lointaine image de l'être infini qui, vivant
seul dans l'immensité, voit s'accomplir les révolutions des mondes.

Dans le courant des mois de juin et de juillet, les affaires d'Espagne
commencèrent à occuper sérieusement le cabinet de Londres. Lord
Londonderry et la plupart des ambassadeurs montraient en parlant de ces
affaires une inquiétude et presque une peur risible. Le ministère craignait
qu'en cas de rupture nous ne l'emportassions sur les Espagnols; les ministres
des autres puissances tremblaient que nous ne fussions battus; ils voyaient
toujours notre armée prenant la cocarde tricolore.

Dans ma dépêche du 28 juin, no 35, les dispositions de l'Angleterre sont
fidèlement exprimées:

No 35 «Londres, ce 28 juin 1822.

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«Monsieur le vicomte,

«Il m'a été plus difficile de vous dire ce que pense lord Londonderry,
relativement à l'Espagne, qu'il ne me sera aisé de pénétrer le secret des
instructions données à Sir W. A'Court[209]; cependant je ne négligerai rien
pour me procurer les renseignements que vous demandez par votre dernière
dépêche, no 18. Si j'ai bien jugé de la politique du cabinet anglais et du
caractère de lord Londonderry, je suis persuadé que Sir W. A'Court n'a
presque rien emporté d'écrit. On lui aura recommandé verbalement
d'observer les partis sans se mêler de leurs querelles. Le cabinet de Saint-
James n'aime point les Cortès, mais il méprise Ferdinand. Il ne fera
certainement rien pour les royalistes. D'ailleurs, il suffirait que notre
influence s'exerçât sur une opinion pour que l'influence anglaise appuyât
l'opinion contraire. Notre prospérité renaissante inspire une vive jalousie. Il
y a bien ici, parmi les hommes d'État, une certaine crainte vague des
passions révolutionnaires qui travaillent l'Espagne; mais cette crainte se tait
devant les intérêts particuliers: de telle sorte que si d'un coté la Grande-
Bretagne pouvait exclure nos marchandises de la Péninsule, et que de l'autre
elle pût reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles, elle prendrait
facilement son parti sur les événements, et se consolerait des malheurs qui
pourraient accabler de nouveau les monarchies continentales. Le même
principe qui empêche l'Angleterre de retirer son ambassadeur de
Constantinople lui fait envoyer un ambassadeur à Madrid: elle se sépare des
destinées communes, et n'est attentive qu'au parti qu'elle pourra tirer des
révolutions des empires.

«J'ai l'honneur, etc.»

Revenant dans ma dépêche du 16 juillet, no 40, sur les nouvelles
d'Espagne, je dis à M. de Montmorency:

No 40. «Londres, ce 16 juillet 1822.

«Monsieur le vicomte,

«Les journaux anglais, d'après les journaux français, donnent ce matin
des nouvelles de Madrid jusqu'au 8 inclusivement. Je n'ai jamais espéré

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mieux du roi d'Espagne, et n'ai point été surpris. Si ce malheureux prince
doit périr, le genre de la catastrophe n'est pas indifférent au reste du monde:
le poignard n'abattrait que le monarque, l'échafaud pourrait tuer la
monarchie. C'est déjà beaucoup trop que le jugement de Charles Ier et que
celui de Louis XVI: le ciel nous préserve d'un troisième jugement qui
semblerait établir par l'autorité des crimes une espèce de droit des peuples
et un corps de jurisprudence contre les rois! On peut maintenant s'attendre à
tout: une déclaration de guerre de la part du gouvernement espagnol est au
nombre des chances que le gouvernement français a dû prévoir. Dans tous
les cas, nous serons bientôt obligés d'en finir avec le cordon sanitaire, car,
une fois le mois de septembre passé, et la peste ne reparaissant pas à
Barcelone, ce serait une véritable dérision que de parler encore d'un cordon
sanitaire; il faudrait donc avouer tout franchement une armée, et dire la
raison qui nous oblige à maintenir cette armée. Cela n'équivaudra-t-il pas à
une déclaration de guerre aux Cortès? D'un autre côté, dissoudrons-nous le
cordon sanitaire? Cet acte de faiblesse compromettrait la sûreté de la
France, avilirait le ministère, et ranimerait parmi nous les espérances de la
faction révolutionnaire.

«J'ai l'honneur d'être, etc., etc., etc.»

Depuis le Congrès de Vienne et d'Aix-la-Chapelle, les princes de l'Europe
avaient la tête tournée de congrès: c'était là qu'on s'amusait et qu'on se
partageait quelques peuples. À peine le Congrès commencé à Laybach et
continué à Troppau était-il fini, qu'on songea à en convoquer un autre à
Vienne, à Ferrare ou à Vérone, les affaires d'Espagne offraient l'occasion
d'en hâter le moment. Chaque cour avait déjà désigné son ambassadeur.

Je voyais à Londres tout le monde se préparer à partir pour Vérone:
comme ma tête était remplie des affaires d'Espagne, et comme je rêvais un
plan pour l'honneur de la France, je croyais pouvoir être de quelque utilité
au nouveau Congrès en me faisant connaître sous un rapport auquel on ne
songeait pas. J'avais écrit dès le 24 mai à M. de Montmorency; mais je ne
trouvai aucune faveur. La longue réponse du ministre est évasive,
embarrassée, entortillée; un éloignement marqué pour moi s'y déguise mal
sous la bienveillance; elle finit par ce paragraphe:

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«Puisque je suis en train de confidences, noble vicomte, je veux vous dire
ce que je ne voudrais pas insérer dans une dépêche officielle, mais ce que
m'ont inspiré quelques observations personnelles, et quelques avis aussi de
personnes qui connaissent bien le terrain sur lequel vous êtes placé. N'avez-
vous pas pensé le premier qu'il faut soigner, vis-à-vis du ministère anglais,
certains effets de la jalousie et de l'humeur qu'il est toujours prêt à
concevoir sur les marques directes de faveur auprès du roi, et de crédit dans
la société? Vous me direz s'il ne vous est pas arrivé d'en remarquer quelques
traces.»

Par qui les plaintes de mon crédit auprès du roi et dans la société (c'est-à-
dire, je suppose, auprès de la marquise de Conyngham) étaient-elles
arrivées au vicomte de Montmorency? Je l'ignore.

Prévoyant, par cette dépêche privée, que ma partie était perdue du côté
du ministre des affaires étrangères, je m'adressai à M. de Villèle, alors mon
ami, et qui n'inclinait pas beaucoup vers son collègue. Dans sa lettre du 5
mai 1822, il me répondit d'abord un mot favorable.

«Paris, le 5 mai 1822.

«Je vous remercie, me dit-il, de tout ce que vous faites pour nous à
Londres; la détermination de cette cour au sujet des colonies espagnoles ne
peut influer sur la nôtre; la position est bien différente; nous devons éviter
par-dessus tout d'être empêchés, par une guerre avec l'Espagne, d'agir
ailleurs comme nous le devons, si les affaires de l'Orient amenaient de
nouvelles combinaisons politiques en Europe.

«Nous ne laisserons pas déshonorer le gouvernement français par le
défaut de participation aux événements qui peuvent résulter de la situation
actuelle du monde; d'autres pourront y intervenir avec plus d'avantages,
aucun avec plus de courage et de loyauté.

On se méprend fort, je crois, et sur les moyens réels de notre pays, et sur
le pouvoir que peut encore exercer le gouvernement du roi dans les formes
qu'il s'est prescrites; elles offrent plus de ressources qu'on ne paraît le
croire, et j'espère qu'à l'occasion nous saurons le montrer.

Page 163

«Vous nous seconderez, mon cher, dans ces grandes circonstances si elles
se présentent. Nous le savons et nous y comptons; l'honneur sera pour tous,
et ce n'est pas de ce partage dont il s'agit en ce moment, il se fera selon les
services rendus; rivalisons tous de zèle à qui en rendra de plus signalés.

«Je ne sais en vérité si ceci tournera à un congrès, mais, en tout cas, je
n'oublierai pas ce que vous m'avez dit.

«Jh. de Villèle.»

Sur ce premier mot de bonne entente, je fis presser le ministre des
finances par madame la duchesse de Duras; elle m'avait déjà prêté l'appui
de son amitié contre l'oubli de la cour en 1814. Elle reçut bientôt ce billet de
M. de Villèle:

«Tout ce que nous disions est dit; tout ce qu'il est dans mon cœur et dans
mon opinion de faire pour le bien public et pour mon ami est fait et sera
fait, soyez-en certaine. Je n'ai besoin ni d'être prêché, ni d'être converti, je
vous le répète; j'agis de conviction et de sentiment.

«Recevez, madame, l'hommage de mon affectueux respect.»

Ma dernière dépêche, en date du 9 août, annonçait à M. de Montmorency
que lord Londonderry partirait du 15 au 20 pour Vienne. Le brusque et
grand démenti aux projets des mortels me fut donné; je croyais n'avoir à
entretenir le conseil du roi T. C. que des affaires humaines, et j'eus à lui
rendre compte des affaires de Dieu:

«Londres, 12 août 1822, à 4 heures de l'après-midi

«Dépêche transmise à Paris par le télégraphe de Calais.

«Le marquis de Londonderry est mort subitement ce matin 12, à neuf
heures du matin, dans sa maison de campagne de North-Cray.»

No 49. «Londres, 13 août 1822.

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«Monsieur le vicomte,

«Si le temps n'a pas mis obstacle à ma dépêche télégraphique, et s'il n'est
point arrivé d'accident à mon courrier extraordinaire, expédié hier à quatre
heures, j'espère que vous avez reçu le premier sur le continent la nouvelle
de la mort subite de Lord Londonderry.

«Cette mort a été extrêmement tragique. Le noble marquis était à
Londres vendredi; il sentit sa tête un peu embarrassée; il se fit saigner entre
les épaules. Après quoi il partit pour North-Cray, où la marquise de
Londonderry était établie depuis un mois. La fièvre se déclara le samedi 10
et le dimanche 11; mais elle parut céder dans la nuit du dimanche au lundi,
et, lundi matin 12, le malade semblait si bien, que sa femme, qui le gardait,
crut pouvoir le quitter un moment. Lord Londonderry, dont la tête était
égarée, se trouvant seul, se leva, passa dans un cabinet, saisit un rasoir, et du
premier coup se coupa la jugulaire. Il tomba baigné dans son sang aux pieds
d'un médecin qui venait à son secours.

«On cache autant qu'on le peut cet accident déplorable, mais il est
parvenu défiguré à la connaissance du public et a donné naissance à des
bruits de toute espèce.

«Pourquoi Londonderry aurait-il attenté à ses jours? Il n'avait ni passions
ni malheurs; il était plus que jamais affermi dans sa place. Il se préparait à
partir jeudi prochain. Il se faisait une partie de plaisir d'un voyage d'affaires.
Il devait être de retour le 15 octobre pour des chasses arrangées d'avance et
auxquelles il m'avait invité. La Providence en a ordonné autrement, et Lord
Londonderry a suivi le duc de Richelieu.»

Voici quelques détails qui ne sont point entrés dans mes dépêches.

À son retour à Londres, George IV me raconta que lord Londonderry
était allé lui porter le projet d'instruction qu'il avait rédigé pour lui-même, et
qu'il devait suivre au Congrès. George IV prit le manuscrit pour mieux en
peser les termes, et commença à le lire à haute voix. Il s'aperçut que lord
Londonderry ne l'écoutait pas, et qu'il promenait ses yeux sur le plafond du
cabinet: «Qu'avez-vous donc, mylord? dit le roi.—Sire, répondit le marquis,

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c'est cet insupportable John (un jockey) qui est à la porte; il ne veut pas s'en
aller, quoique je ne cesse de le lui ordonner.» Le roi, étonné, ferma le
manuscrit et dit: «Vous êtes malade, mylord: retournez chez vous; faites-
vous saigner.» Lord Londonderry sortit et alla acheter le canif avec lequel il
se coupa la gorge.

Le 15 août, je continuai mes dires à M. de Montmorency:

«On a envoyé des courriers de toutes parts, aux eaux, aux bains de mer,
dans les châteaux, pour chercher les ministres absents. Au moment où
l'accident est arrivé, aucun d'eux n'était à Londres. On les attend aujourd'hui
ou demain; ils tiendront un conseil, mais ils ne pourront rien décider, car, en
dernier résultat, c'est le roi qui leur nommera un collègue, et le roi est à
Édimbourg. Il est probable que Sa Majesté britannique ne se pressera pas de
faire un choix au milieu des fêtes. La mort du marquis de Londonderry est
funeste à l'Angleterre: il n'était pas aimé, mais il était craint; les radicaux le
détestaient, mais ils avaient peur de lui. Singulièrement brave, il imposait à
l'opposition qui n'osait pas trop l'insulter à la tribune et dans les journaux.
Son imperturbable sang-froid, son indifférence profonde pour les hommes
et pour les choses, son instinct de despotisme et son mépris secret pour les
libertés constitutionnelles, en faisaient un ministre propre à lutter avec
succès contre les penchants du siècle. Ses défauts devenaient des qualités à
une époque où l'exagération et la démocratie menacent le monde.

«J'ai l'honneur, etc.»

«Londres, 15 août 1822.

«Monsieur le vicomte,

«Les renseignements ultérieurs ont confirmé ce que j'ai eu l'honneur de
vous dire sur la mort du marquis de Londonderry, dans ma dépêche
ordinaire d'avant-hier, no 49. Seulement, l'instrument fatal avec lequel
l'infortuné ministre s'est coupé la veine jugulaire est un canif, et non pas un
rasoir comme je vous l'avais mandé. Le rapport du coroner, que vous lirez
dans les journaux, vous instruira de tout. Cette enquête, faite sur le cadavre

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du premier ministre de la Grande-Bretagne, comme sur le corps d'un
meurtrier, ajoute encore quelque chose de plus affreux à cet événement.

«Vous savez sans doute à présent, monsieur le vicomte, que lord
Londonderry avait donné des preuves d'aliénation mentale quelques jours
avant son suicide, et que le roi même s'en était aperçu. Une petite
circonstance à laquelle je n'avais pas fait attention, mais qui m'est revenue
en mémoire depuis la catastrophe, mérite d'être racontée. J'étais allé voir le
marquis de Londonderry, il y a douze ou quinze jours. Contre son usage et
les usages du pays, il me reçut avec familiarité dans son cabinet de toilette.
Il allait se raser, et il me fit en riant d'un rire à demi sardonique l'éloge des
rasoirs anglais. Je le complimentai sur la clôture prochaine de la session.
Oui, dit-il, il faut que cela finisse ou que je finisse.

«J'ai l'honneur, etc.»

Tout ce que les radicaux d'Angleterre et les libéraux de France ont
raconté de la mort de lord Londonderry, à savoir: qu'il s'était tué par
désespoir politique, sentant que les principes opposés aux siens allaient
triompher, est une pure fable inventée par l'imagination des uns, l'esprit de
parti et la niaiserie des autres. Lord Londonderry n'était pas homme à se
repentir d'avoir péché contre l'humanité, dont il ne se souciait guère, ni
envers les lumières du siècle, pour lesquelles il avait un profond mépris: la
folie était entrée par les femmes dans la famille Castlereagh.

Il fut décidé que le duc de Wellington, accompagné de lord Clanwilliam,
prendrait la place de lord Londonderry au Congrès. Les instructions
officielles se réduisaient à ceci: oublier entièrement l'Italie, ne se mêler en
rien des affaires d'Espagne, négocier pour celles de l'Orient en maintenant
la paix sans accroître l'influence de la Russie. Les chances étaient toujours
pour M. Canning, et le portefeuille des affaires étrangères était confié par
intérim à lord Bathurst, ministre des colonies.

J'assistai aux funérailles de lord Londonderry, à Westminster, le 20
août[210]. Le duc de Wellington paraissait ému; lord Liverpool était obligé
de se couvrir le visage de son chapeau pour cacher ses larmes. On entendit
au dehors quelques cris d'insulte et de joie lorsque le corps entra dans

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l'église[211]: Colbert et Louis XIV furent-ils plus respectés? Les vivants ne
peuvent rien apprendre aux morts; les morts, au contraire, instruisent les
vivants.

LETTRE DE M. DE MONTMORENCY.

«Paris, ce 17 août.

«Quoiqu'il n'y ait pas de dépêches bien importantes à confier à votre
fidèle Hyacinthe, je veux cependant le faire repartir, noble vicomte, d'après
votre propre désir et celui qu'il m'a exprimé, de la part de madame de
Chateaubriand, de le voir promptement retourner auprès de vous. J'en
profiterai pour vous adresser quelques mots plus confidentiels sur la
profonde impression que nous avons reçue, comme à Londres, de cette
terrible mort du marquis de Londonderry, et aussi, par la même occasion,
sur une affaire à laquelle vous semblez mettre un intérêt bien exagéré et
bien exclusif. Le conseil du roi en a profité et a fixé à ces jours-ci,
immédiatement après la clôture qui a eu lieu ce matin même, la discussion
des directions principales à arrêter, des instructions à donner, de même des
personnes à choisir: la première question est de savoir si elles seront une ou
plusieurs. Vous avez exprimé quelque part, ce me semble, de l'étonnement
que l'on pût songer à..., non pas à vous préférer à lui, vous savez très bien
qu'il ne peut pas être sur la même ligne pour nous. Si, après le plus mûr
examen, nous ne croyions pas possible de mettre à profit la bonne volonté
que vous nous avez montrée très franchement à cet égard, il faudrait sans
doute pour nous déterminer de graves motifs que je vous communiquerais
avec la même franchise: l'ajournement est plutôt favorable à votre désir, en
ce sens qu'il serait tout à fait inconvenable, et pour vous et pour nous, que
vous quittassiez Londres d'ici à quelques semaines et avant la décision
ministérielle qui ne laisse pas d'occuper tous les cabinets. Cela frappe
tellement tout le monde que quelques amis me disaient l'autre jour: Si M. de
Chateaubriand était venu tout de suite à Paris, il aurait été assez contrariant
pour lui d'être obligé de repartir pour Londres. Nous attendons donc cette
nomination importante au retour d'Édimbourg. Le chevalier Stuart[212] disait
hier que sûrement le duc de Wellington irait au Congrès; c'est ce qu'il nous
importe de savoir le plus tôt possible. M. Hyde de Neuville est arrivé hier

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bien portant. J'ai été charmé de le voir. Je vous renouvelle, noble vicomte,
tous mes inviolables sentiments.

«Montmorency.»

Cette nouvelle lettre de M. de Montmorency, mêlée de quelques phrases
ironiques, me confirma pleinement qu'il ne voulait pas de moi au Congrès.

Je donnai un dîner le jour de la Saint-Louis en l'honneur de Louis XVIII,
et j'allai voir Hartwell en mémoire de l'exil de ce roi; je remplissais un
devoir plutôt que je ne jouissais d'un plaisir. Les infortunes royales sont
maintenant si communes qu'on ne s'intéresse guère aux lieux que n'ont point
habités le génie ou la vertu. Je ne vis dans le triste petit parc d'Hartwell que
la fille de Louis XVI.

Enfin, je reçus tout à coup de M. de Villèle ce billet inattendu qui faisait
mentir mes prévisions et mettait fin à mes incertitudes:

«27 août 1822.

«Mon cher Chateaubriand, il vient d'être arrêté qu'aussitôt que les
convenances relatives au retour du roi à Londres vous le permettront, vous
serez autorisé à vous rendre à Paris, pour de là pousser jusqu'à Vienne ou
jusqu'à Vérone comme un des trois plénipotentiaires chargés de représenter
la France au Congrès. Les deux autres seront MM. de Caraman et de la
Ferronnays; ce qui n'empêche pas M. le vicomte de Montmorency de partir
après-demain pour Vienne, afin d'y assister aux conférences qui pourront
avoir lieu dans cette ville avant le Congrès. Il devra revenir à Paris lors du
départ des souverains pour Vérone.

«Ceci pour vous seul. Je suis heureux que cette affaire ait pris la tournure
que vous désiriez; de cœur tout à vous.»

D'après ce billet, je me préparai à partir.

Cette foudre qui tombe sans cesse à mes pieds me suivait partout. Avec
lord Londonderry expira la vieille Angleterre, jusqu'alors se débattant au

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milieu des innovations croissantes. Survint M. Canning: l'amour-propre
l'emporta jusqu'à parler à la tribune la langue du propagandiste. Après lui
parut le duc de Wellington, conservateur qui venait démolir: quand l'arrêt
des sociétés est prononcé, la main qui devait élever ne sait qu'abattre. Lord
Grey[213], O'Connell[214], tous ces ouvriers en ruines, travaillèrent
successivement à la chute des vieilles institutions. Réforme parlementaire,
émancipation de l'Irlande, toutes choses excellentes en soi, devinrent, par
l'insalubrité des temps, des causes de destruction. La peur accrut les maux:
si l'on ne s'était pas si fort effrayé des menaces, on eût pu résister avec un
certain succès.

Qu'avait besoin l'Angleterre de consentir à nos derniers troubles?
Renfermée dans son île et dans ses inimitiés nationales, elle était à l'abri.
Qu'avait besoin le cabinet de Saint-James de redouter la séparation de
l'Irlande? L'Irlande n'est que la chaloupe de l'Angleterre: coupez la corde, et
la chaloupe, séparée du grand navire, ira se perdre au milieu des flots. Lord
Liverpool avait lui-même de tristes pressentiments. Je dînais un jour chez
lui: après le repas nous causâmes à une fenêtre qui s'ouvrait sur la Tamise;
on apercevait en aval de la rivière une partie de la cité dont le brouillard et
la fumée élargissaient la masse. Je faisais à mon hôte l'éloge de la solidité
de cette monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la liberté
et du pouvoir. Le vénérable lord, levant et allongeant le bras, me montra de
la main la cité et me dit: «Qu'y a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une
insurrection sérieuse à Londres, et tout est perdu.»

Il me semble que j'achève une course en Angleterre, comme celle que je
fis autrefois sur les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de
Carthage. En appelant devant moi les siècles d'Albion, en passant de
renommée en renommée, en les voyant s'abîmer tour à tour, j'éprouve une
espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants et
tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et Élisabeth,
Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke? Tout cela est fini; supériorités et
médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés,
bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et la
même poussière. Quel néant sommes-nous donc, s'il en est ainsi de la partie
la plus vivante de l'espèce humaine, du génie qui reste comme une ombre

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des vieux temps dans les générations présentes, mais qui ne vit plus par lui-
même, et qui ignore s'il a jamais été!

Combien de fois l'Angleterre, dans l'espace de quelques cents ans, a-t-elle
été détruite? À travers combien de révolutions n'a-t-elle point passé pour
arriver au bord d'une révolution plus grande, plus profonde et qui
enveloppera la postérité! J'ai vu ces fameux parlements britanniques dans
toute leur puissance: que deviendront-ils? J'ai vu l'Angleterre dans ses
anciennes mœurs et dans son ancienne prospérité: partout la petite église
solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray, partout des
chemins étroits et sablés, des vallons remplis de vaches, des bruyères
marbrées de moutons, des parcs, des châteaux, des villes: peu de grands
bois, peu d'oiseaux, le vent de la mer. Ce n'étaient pas ces champs de
l'Andalousie où je trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours parmi
les débris voluptueux du palais des Mores au milieu des aloès et des
palmiers.

Quid dignum memorare tuis, Hispania, terris
Vox humana valet?

«Quelle voix humaine, ô Espagne! est digne de remémorer tes rivages?
[215]»

Ce n'était pas là cette Campagne romaine dont le charme irrésistible me
rappelle sans cesse; ces flots et ce soleil n'étaient pas ceux qui baignent et
éclaire le promontoire sur lequel Platon enseignait ses disciples, ce Sunium
où j'entendis chanter le grillon demandant en vain à Minerve le foyer des
prêtres de son temple; mais enfin, telle qu'elle était, cette Angleterre,
entourée de ses navires, couverte de ses troupeaux et professant le culte de
ses grands hommes, était charmante et redoutable.

Aujourd'hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des
usines, ses chemins changés en ornières de fer; et sur ces chemins, au lieu
de Milton et de Shakespeare, se meuvent des chaudières errantes. Déjà les
pépinières de la science, Oxford et Cambridge, prennent un air désert: leurs
collèges et leurs chapelles gothiques, demi-abandonnés, affligent les
regards; dans leurs cloîtres, auprès des pierres sépulcrales du moyen âge,

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reposent oubliées les annales de marbre des anciens peuples de la Grèce;
ruines qui gardent les ruines.

À ces monuments, autour desquels commençait à se former le vide, je
laissais la partie des jours printaniers que j'avais retrouvée; je me séparais
une seconde fois de ma jeunesse, au même bord où je l'avais abandonnée
autrefois: Charlotte avait tout à coup réapparu comme cet astre, la joie des
ombres, qui, retardé par le cours des mois, se lèverait au milieu de la nuit.
Si vous n'êtes pas trop las, cherchez dans ces Mémoires l'effet que produisit
sur moi en 1822 la vision subite de cette femme. Lorsqu'elle m'avait
remarqué autrefois, je ne connaissais point ces autres Anglaises dont la
troupe venait de m'environner à l'heure de mon renom et de ma puissance:
leurs hommages ont eu la légèreté de ma fortune. Aujourd'hui, après seize
nouvelles années évanouies depuis mon ambassade de Londres, après tant
de nouvelles destructions, mes regards se reportent sur la fille du pays de
Desdémone et de Juliette: elle ne compte plus dans ma mémoire que du jour
où sa présence inattendue ralluma le flambeau de mes souvenirs. Nouvel
Épiménide, réveillé après un long sommeil, j'attache mes regards sur un
phare d'autant plus radieux que les autres sont éteints sur le rivage; un seul
excepté brillera longtemps après moi.

Je n'ai point achevé tout ce qui concerne Charlotte dans les pages
précédentes de ces Mémoires: elle vint avec une partie de sa famille me voir
en France, lorsque j'étais ministre en 1823. Par une de ces misères
inexplicables de l'homme, préoccupé que j'étais d'une guerre d'où dépendait
le sort de la monarchie française, quelque chose sans doute aura manqué à
ma voix, puisque Charlotte, retournant en Angleterre, me laissa une lettre
dans laquelle elle se montre blessée de la froideur de ma réception. Je n'ai
osé ni lui écrire ni lui renvoyer des fragments littéraires qu'elle m'avait
rendus et que j'avais promis de lui remettre augmentés. S'il était vrai qu'elle
eût eu une raison véritable de se plaindre, je jetterais au feu ce que j'ai
raconté de mon premier séjour outre-mer.

Souvent il m'est venu en pensée d'aller éclaircir mes doutes; mais
pourrais-je retourner en Angleterre, moi qui suis assez faible pour n'oser
visiter le rocher paternel sur lequel j'ai marqué ma tombe? J'ai peur
maintenant des sensations: le temps, en m'enlevant mes jeunes années, m'a

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rendu semblable à ces soldats dont les membres sont restés sur le champ de
bataille; mon sang, ayant un chemin moins long à parcourir se précipite
dans mon cœur avec une affluence si rapide que ce vieil organe de mes
plaisirs et de mes douleurs palpite comme prêt à se briser. Le désir de brûler
ce qui regarde Charlotte, bien qu'elle soit traitée avec un respect religieux,
se mêle chez moi à l'envie de détruire ces Mémoires: s'ils m'appartenaient
encore, ou si je pouvais les racheter, je succomberais à la tentation. J'ai un
tel dégoût de tout, un tel mépris pour le présent et pour l'avenir
immédiat[216], une si ferme persuasion que les hommes désormais, pris
ensemble comme public (et cela pour plusieurs siècles), seront pitoyables,
que je rougis d'user mes derniers moments au récit des choses passées, à la
peinture d'un monde fini dont on ne comprendra plus le langage et le nom.

L'homme est aussi trompé par la réussite de ses vœux que par leur
désappointement: j'avais désiré, contre mon instinct naturel, aller au
Congrès; profitant d'une prévention à M. de Villèle, je l'avais amené à
forcer la main de M. de Montmorency. Eh bien! mon vrai penchant n'était
pas pour ce que j'avais obtenu; j'aurais eu sans doute quelque dépit si l'on
m'eût contraint de rester en Angleterre; mais bientôt l'idée d'aller voir
madame Sutton, de faire le voyage des trois royaumes, l'eût emporté sur le
mouvement d'une ambition postiche qui n'adhère point à ma nature. Dieu en
ordonna autrement et je partis pour Vérone: de là le changement de ma vie,
de là mon ministère, la guerre d'Espagne, mon triomphe, ma chute, bientôt
suivie de celle de la monarchie.

Un des deux beaux enfants pour lesquels Charlotte m'avait prié de
m'intéresser en 1822 vient de venir me voir à Paris: c'est aujourd'hui le
capitaine Sutton; il est marié à une jeune femme charmante, et il m'a appris
que sa mère, très malade, a passé dernièrement un hiver à Londres.

Je m'embarquai à Douvres le 8 de septembre 1822, dans le même port
d'où, vingt-deux ans auparavant, M. La Sagne, le Neuchâtelois, avait fait
voile. De ce premier départ, au moment où je tiens la plume, trente-neuf
années sont accomplies. Lorsqu'on regarde ou qu'on écoute sa vie passée,
on croit voir sur une mer déserte la trace d'un vaisseau qui a disparu; on
croit entendre les glas d'une cloche dont on n'aperçoit point la vieille tour.

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Ici vient se placer dans l'ordre des dates le Congrès de Vérone, que j'ai
publié en deux volumes à part[217]. Si on avait par hasard envie de le relire,
on peut le trouver partout. Ma guerre d'Espagne, le grand événement
politique de ma vie[218], était une gigantesque entreprise. La légitimité allait
pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son
premier coup de canon après ces coups de canon de l'empire qu'entendra la
dernière postérité. Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol
où naguère les armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en six
mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce
prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait; mais par combien de malédictions
ma tête a été frappée à la table de jeu où la Restauration m'avait assis!
J'avais devant moi une France ennemie des Bourbons et deux grands
ministres étrangers, le prince de Metternich et M. Canning. Il ne se passait
pas de jour que je ne reçusse des lettres qui m'annonçaient une catastrophe,
car la guerre avec l'Espagne n'était pas du tout populaire, ni en France, ni en
Europe. En effet, quelque temps après mes succès dans la Péninsule, ma
chute ne tarda pas à arriver.

Dans notre ardeur après la dépêche télégraphique qui annonçait la
délivrance du roi d'Espagne, nous autres ministres nous courûmes au
château. Là j'eus un pressentiment de ma chute: je reçus sur la tête un seau
d'eau froide qui me fit rentrer dans l'humilité de mes habitudes. Le roi et
Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la duchesse d'Angoulême,
éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne. Cette victime
immortelle écrivit sur la délivrance de Ferdinand une lettre terminée par
cette exclamation sublime dans la bouche de la fille de Louis XVI: «Il est
donc prouvé qu'on peut sauver un roi malheureux!»

Le dimanche, je retournai avant le conseil faire ma cour à la famille
royale; l'auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot obligeant:
elle ne m'adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans doute un tel
honneur. Le silence de l'orpheline du Temple ne peut jamais être ingrat: le
Ciel a droit aux adorations de la terre et ne doit rien à personne.

Je traînai ensuite jusqu'à la Pentecôte; pourtant mes amis n'étaient pas
sans inquiétude; ils me disaient souvent: Vous serez renvoyé demain. Tout à
l'heure si l'on veut, répondais-je. Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, j'étais

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arrivé dans les premiers salons de Monsieur: un huissier vint me dire qu'on
me demandait. C'était Hyacinthe, mon secrétaire. Il m'annonça en me
voyant que je n'étais plus ministre. J'ouvris le paquet qu'il me présentait; j'y
trouvai ce billet de M. de Villèle:

«Monsieur le vicomte,

«J'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre Excellence une
ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.

«Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des ministres, est
chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement
du sieur vicomte de Chateaubriand.»

Cette ordonnance était écrite de la main de M. de Rainneville[219], assez
bon pour en être encore embarrassé devant moi. Eh! mon Dieu! est-ce que
je connais M. de Rainneville? Est-ce que j'ai jamais songé à lui? Je le
rencontre assez souvent. S'est-il jamais aperçu que je savais que
l'ordonnance qui m'avait rayé de la liste des ministres était écrite de sa
main[220]?

Et pourtant qu'avais-je fait? Où étaient mes intrigues et mon ambition?
Avais-je désiré la place de M. de Villèle en allant seul et caché me promener
au fond du bois de Boulogne? Ce fut cette vie étrange qui me perdit. J'avais
la simplicité de rester tel que le ciel m'avait fait, et, parce que je n'avais
envie de rien, on crut que je voulais tout. Aujourd'hui, je conçois très bien
que ma vie à part était une grande faute. Comment! vous ne voulez rien
être? Allez-vous-en! Nous ne voulons pas qu'un homme méprise ce que
nous adorons, et qu'il se croie en droit d'insulter à la médiocrité de notre vie.

Les embarras de la richesse et les inconvénients de la misère me suivirent
dans mon logement de la rue de l'Université: le jour de mon congé, j'avais
au ministère un immense dîner privé; il me fallut envoyer des excuses aux
convives, et faire replier dans ma petite cuisine à deux maîtres trois grands
services préparés pour quarante personnes. Montmirel et ses aides se mirent
à l'ouvrage, et, nichant casseroles, lèchefrites et bassines dans tous les coins,
il mit son chef-d'œuvre réchauffé à l'abri. Un vieil ami vint partager mon

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premier repas de matelot mis à terre. La ville et la cour accoururent, car il
n'y eut qu'un cri sur l'outrecuidance de mon renvoi après le service que je
venais de rendre; on était persuadé que ma disgrâce serait de courte durée;
on se donnait l'air de l'indépendance en consolant un malheur de quelques
jours, au bout desquels on rappellerait fructueusement à l'infortuné revenu
en puissance qu'on ne l'avait point abandonné.

On se trompait; on en fut pour les frais de courage: on avait compté sur
ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien couchant,
sur mon empressement à me déclarer moi-même coupable, à faire le pied de
grue auprès de ceux qui m'avaient chassé: c'était mal me connaître. Je me
retirai sans réclamer même le traitement qui m'était dû, sans recevoir ni une
faveur ni une obole de la cour; je fermai ma porte à quiconque m'avait trahi;
je refusai la foule condoléante et je pris les armes. Alors tout se dispersa; le
blâme universel éclata, et ma partie, qui d'abord avait semblé belle aux
salons et aux antichambres, parut effroyable.

Après mon renvoi, n'eussé-je pas mieux fait de me taire? La brutalité du
procédé ne m'avait-elle pas fait revenir le public? M. de Villèle a répété que
la lettre de destitution avait été retardée; par ce hasard, elle avait eu le
malheur de ne m'être rendue qu'au château; peut-être en fut-il ainsi; mais,
quand on joue, on doit calculer les chances de la partie; on doit surtout ne
pas écrire à un ami de quelque valeur une lettre telle qu'on rougirait d'en
adresser une semblable au valet coupable qu'on jetterait sur le pavé, sans
convenances et sans remords. L'irritation du parti Villèle était d'autant plus
grande contre moi, qu'il voulait s'approprier mon ouvrage, et que j'avais
montré de l'entente dans des matières qu'on m'avait supposé ignorer.

Sans doute, avec du silence et de la modération (comme on disait),
j'aurais été loué de la race en adoration perpétuelle du portefeuille; en
faisant pénitence de mon innocence, j'aurais préparé ma rentrée au conseil.
C'eût été mieux dans l'ordre commun; mais c'était me prendre pour l'homme
que point ne suis; c'était me supposer le désir de ressaisir le timon de l'État,
l'envie de faire mon chemin; désir et envie qui dans cent mille ans ne
m'arriveraient pas.

L'idée que j'avais du gouvernement représentatif me conduisit à entrer
dans l'opposition; l'opposition systématique me semble la seule propre à ce

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gouvernement; l'opposition surnommée de conscience est impuissante. La
conscience peut arbitrer un fait moral, elle ne juge point d'un fait
intellectuel. Force est de se ranger sous un chef, appréciateur des bonnes et
des mauvaises lois. N'en est-il ainsi, alors tel député prend sa bêtise pour sa
conscience et la met dans l'urne. L'opposition dite de conscience consiste à
flotter entre les partis, à ronger son frein, à voter même, selon l'occurrence,
pour le ministère, à se faire magnanime en enrageant; opposition
d'imbécillités mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses parmi
les chefs. Tant que l'Angleterre a été saine, elle n'a jamais eu qu'une
opposition systématique: on entrait et l'on sortait avec ses amis; en quittant
le portefeuille on se plaçait sur le banc des attaquants. Comme on était
censé s'être retiré pour n'avoir pas voulu accepter un système, ce système
étant resté près de la couronne devait être nécessairement combattu. Or, les
hommes ne représentant que des principes, l'opposition systématique ne
voulait emporter que les principes, lorsqu'elle livrait l'assaut aux
hommes[221].

Ma chute fit grand bruit: ceux qui se montraient les plus satisfaits en
blâmaient la forme. J'ai appris depuis que M. de Villèle hésita; M. de
Corbière décida la question: «S'il rentre par une porte au conseil, dut-il dire,
je sors par l'autre[222].» On me laissa sortir: il était tout simple qu'on me
préférât M. de Corbière. Je ne lui en veux pas: je l'importunais, il m'a fait
chasser: il a bien fait.

Le lendemain de mon renvoi et les jours suivants, on lut dans le Journal
des Débats ces paroles si honorables pour MM. Bertin:

«C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve dune
destitution solennelle.

«Il fut destitué en 1816, comme ministre d'État, pour avoir attaqué, dans
son immortel ouvrage de la Monarchie selon la Charte, la fameuse
ordonnance du 5 septembre, qui prononçait la dissolution de la Chambre
introuvable de 1815. MM. de Villèle et Corbière étaient alors de simples
députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour avoir embrassé leur
défense que M. de Chateaubriand devint la victime de la colère
ministérielle.

Page 177

«En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c'est par MM. de
Villèle et Corbière, devenus ministres, qu'il est sacrifié. Chose singulière!
en 1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824, on le punit de s'être tu; son crime
est d'avoir gardé le silence dans la discussion sur la loi des rentes. Toutes les
disgrâces ne sont pas des malheurs; l'opinion publique, juge suprême, nous
apprendra dans quelle classe il faut placer M. de Chateaubriand; elle nous
apprendra aussi à qui l'ordonnance de ce jour aura été le plus fatale, ou du
vainqueur ou du vaincu.

«Qui nous eût dit, à l'ouverture de la session, que nous gâterions ainsi
tous les résultats de l'entreprise d'Espagne? Que nous fallait-il cette année?
Rien que la loi sur la septennalité (mais la loi complète) et le budget. Les
affaires de l'Espagne, de l'Orient et des Amériques, conduites comme elles
l'étaient, prudemment et en silence, seraient éclaircies; le plus bel avenir
était devant nous; on a voulu cueillir un fruit vert; il n'est pas tombé, et on a
cru remédier à de la précipitation par de la violence.

«La colère et l'envie sont de mauvais conseillers; ce n'est pas avec les
passions et en marchant par saccades que l'on conduit les États.

«P.-S. La loi sur la septennalité a passé, ce soir, à la Chambre des
députés. On peut dire que les doctrines de M. de Chateaubriand triomphent
après sa sortie du ministère. Cette loi, qu'il avait conçue depuis longtemps,
comme complément de nos institutions, marquera à jamais, avec la guerre
d'Espagne, son passage dans les affaires. On regrette bien vivement que M.
de Corbière ait enlevé la parole, samedi, à celui qui était alors son illustre
collègue. La Chambre des pairs aurait au moins entendu le chant du cygne.

«Quant à nous, c'est avec le plus vif regret que nous rentrons dans une
carrière de combats, dont nous espérions être à jamais sortis par l'union des
royalistes; mais l'honneur, la fidélité politique, le bien de la France, ne nous
ont pas permis d'hésiter sur le parti que nous devions prendre.»

Le signal de la réaction fut ainsi donné. M. de Villèle n'en fut pas d'abord
trop alarmé; il ignorait la force des opinions. Plusieurs années furent
nécessaires pour l'abattre, mais enfin il tomba.

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Je reçus du président du conseil une lettre qui réglait tout, et qui prouvait,
à ma grande simplicité, que je n'avais rien pris de ce qui rend un homme
respecté et respectable:

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«Paris, 16 juin 1824.

«Monsieur le vicomte,

«Je me suis empressé de soumettre à Sa Majesté l'ordonnance par
laquelle il vous est accordé décharge pleine et entière des sommes que vous
avez reçues du trésor royal, pour dépenses secrètes, pendant tout le temps
de votre ministère.

«Le roi a approuvé toutes les dispositions de cette ordonnance que j'ai
l'honneur de vous transmettre ci-jointe en original.

«Agréez, monsieur le vicomte, etc.»

Mes amis et moi, nous expédiâmes une prompte correspondance:

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE TALARU[223].

«Paris, 9 juin 1824.

«Je ne suis plus ministre, mon cher ami; on prétend que vous l'êtes.
Quand je vous obtins l'ambassade de Madrid, je dis à plusieurs personnes
qui s'en souviennent encore: «Je viens de nommer mon successeur.» Je
désire avoir été prophète. C'est M. de Villèle qui a le portefeuille par
intérim.

«Chateaubriand.»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE RAYNEVAL[224].

«Paris, 16 juin 1824.

«J'ai fini, monsieur; j'espère que vous en avez encore pour longtemps. J'ai
tâché que vous n'eussiez pas à vous plaindre de moi.

Page 180

«Il est possible que je me retire à Neuchâtel, en Suisse; si cela arrive,
demandez pour moi d'avance à Sa Majesté prussienne sa protection et ses
bontés: offrez mon hommage au comte de Bernstorff, mes amitiés à M.
Ancillon, et mes compliments à tous vos secrétaires. Vous, monsieur, je
vous prie de croire à mon dévouement et à mon attachement très sincère.

«Chateaubriand.»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE CARAMAN[225].

«Paris, 22 juin 1824.

«J'ai reçu, monsieur le marquis, vos lettres du 11 de ce mois. D'autres que
moi vous apprendront la route que vous aurez à suivre désormais; si elle est
conforme à ce que vous avez entendu, elle vous mènera loin. Il est probable
que ma destitution fera grand plaisir à M. de Metternich pendant une
quinzaine de jours.

«Recevez, monsieur le marquis, mes adieux et la nouvelle assurance de
mon dévouement et de ma haute considération.

«Chateaubriand.»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. HYDE DE NEUVILLE[226].

«Paris, le 22 juin 1824.

«Vous aurez sans doute appris ma destitution. Il ne me reste qu'à vous
dire combien j'étais heureux d'avoir avec vous des relations que l'on vient
de briser. Continuez, monsieur et ancien ami, à rendre des services à votre
pays, mais ne comptez pas trop sur la reconnaissance, et ne croyez pas que
vos succès soient une raison pour vous maintenir au poste où vous vous
faites tant d'honneur.

«Je vous souhaite, monsieur, tout le bonheur que vous méritez, et je vous
embrasse.

Page 181

«P.-S.—Je reçois à l'instant votre lettre du 5 de ce mois, où vous
m'apprenez l'arrivée de M. de Mérona. Je vous remercie de votre bonne
amitié; soyez sûr que je n'ai cherché que cela dans vos lettres.

«Chateaubriand[227].»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. LE COMTE DE SERRE[228].

«Paris, le 23 juin 1824.

«Ma destitution vous aura prouvé, monsieur le comte, mon impuissance à
vous servir; il ne me reste qu'à faire des souhaits pour vous voir où vos
talents vous appellent. Je me retire, heureux d'avoir contribué à rendre à la
France son indépendance militaire et politique, et d'avoir introduit la
septennalité dans son système électoral; elle n'est pas telle que je l'aurais
voulue; le changement d'âge en était une conséquence nécessaire; mais
enfin le principe est posé; le temps fera le reste, si toutefois il ne défait pas.
J'ose me flatter, monsieur le comte, que vous n'avez pas eu à vous plaindre
de nos relations; et moi je me féliciterai toujours d'avoir rencontré dans les
affaires un homme de votre mérite.

«Recevez, avec mes adieux, etc.

«Chateaubriand.»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE LA FERRONNAYS[229].

«Paris, le 24 juin 1824.

«Si par hasard vous étiez encore à Saint-Pétersbourg, monsieur le comte,
je ne veux pas terminer notre correspondance sans vous dire toute l'estime
et toute l'amitié que vous m'avez inspirées: portez-vous bien; soyez plus
heureux que moi, et croyez que vous me retrouverez dans toutes les
circonstances de la vie. J'écris un mot à l'empereur.

«Chateaubriand[230].»

Page 182

La réponse à cet adieu m'arriva dans les premiers jours d'août. M. de La
Ferronnays avait consenti aux fonctions d'ambassadeur sous mon ministère;
plus tard je devins à mon tour ambassadeur sous le ministère de M. de La
Ferronnays: ni l'un ni l'autre n'avons cru monter ou descendre. Compatriotes
et amis, nous nous sommes rendu mutuellement justice. M. de La
Ferronnays a supporté les plus rudes épreuves sans se plaindre; il est resté
fidèle à ses souffrances et à sa noble pauvreté. Après ma chute, il a agi pour
moi à Pétersbourg comme j'aurais agi pour lui: un honnête homme est
toujours sûr d'être compris d'un honnête homme. Je suis heureux de
produire ce touchant témoignage du courage, de la loyauté et de l'élévation
d'âme de M. de La Ferronnays. Au moment où je reçus ce billet, il me fut
une compensation très supérieure aux faveurs capricieuses et banales de la
fortune. Ici seulement, pour la première fois, je crois devoir violer le secret
honorable que me recommandait l'amitié.

M. DE LA FERRONNAYS À M. DE CHATEAUBRIAND.

«Saint-Pétersbourg, le 4 juillet 1824.

«Le courrier russe arrivé avant-hier m'a remis votre petite lettre du 16;
elle devient pour moi une des plus précieuses de toutes celles que j'ai eu le
bonheur de recevoir de vous; je la conserve comme un titre dont je
m'honore, et j'ai la ferme espérance et l'intime conviction que bientôt je
pourrai vous le présenter dans des circonstances moins tristes. J'imiterai,
monsieur le vicomte, l'exemple que vous me donnez, et ne me permettrai
aucune réflexion sur l'événement qui vient de rompre d'une manière si
brusque et si peu attendue les rapports que le service établissait entre vous
et moi; la nature même de ces rapports, la confiance dont vous m'honoriez,
enfin des considérations bien plus graves, puisqu'elles ne sont pas
exclusivement personnelles, vous expliqueront assez les motifs et toute
l'étendue de mes regrets. Ce qui vient de se passer reste encore pour moi
entièrement inexplicable; j'en ignore absolument les causes, mais j'en vois
les effets; ils étaient si faciles, si naturels à prévoir, que je suis étonné que
l'on ait si peu craint de les braver. Je connais trop cependant la noblesse des
sentiments qui vous animent, et la pureté de votre patriotisme, pour n'être
pas bien sûr que vous approuverez la conduite que j'ai cru devoir suivre
dans cette circonstance; elle m'était commandée par mon devoir, par mon

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amour pour mon pays, et même par l'intérêt de votre gloire; et vous êtes
trop Français pour accepter, dans la situation où vous vous trouvez, la
protection et l'appui des étrangers. Vous avez pour jamais acquis la
confiance et l'estime de l'Europe; mais c'est la France que vous servez, c'est
à elle seule que vous appartenez; elle peut être injuste; mais ni vous ni vos
véritables amis ne souffriront jamais que l'on rende votre cause moins pure
et moins belle en confiant sa défense à des voix étrangères. J'ai donc fait
taire toute espèce de sentiments et de considérations particulières devant
l'intérêt général; j'ai prévenu des démarches dont le premier effet devait être
de susciter parmi nous des divisions dangereuses, et de porter atteinte à la
dignité du trône. C'est le dernier service que j'aie rendu ici avant mon
départ; vous seul, monsieur le vicomte, en aurez la connaissance; la
confidence vous en était due, et je connais trop la noblesse de votre
caractère pour n'être pas bien sûr que vous me garderez le secret, et que
vous trouverez ma conduite, dans cette circonstance, conforme aux
sentiments que vous avez le droit d'exiger de ceux que vous honorez de
votre estime et de votre amitié.

«Adieu, monsieur le vicomte: si les rapports que j'ai eu le bonheur d'avoir
avec vous ont pu vous donner une idée juste de mon caractère, vous devez
savoir que ce ne sont point les changements de situation qui peuvent
influencer mes sentiments, et vous ne douterez jamais de l'attachement et du
dévouement de celui qui, dans les circonstances actuelles, s'estime le plus
heureux des hommes d'être placé par l'opinion au nombre de vos amis.

«La Ferronnays.»

«MM. de Fontenay et de Pontcarré sentent vivement le prix du souvenir
que vous voulez bien leur conserver: témoins, ainsi que moi, de
l'accroissement de considération que la France avait acquis depuis votre
entrée au ministère, il est tout simple qu'ils partagent mes sentiments et mes
regrets.»

Je commençai le combat de ma nouvelle opposition immédiatement après
ma chute; mais il fut interrompu par la mort de Louis XVIII, et il ne reprit
vivement qu'après le sacre de Charles X. Au mois de juillet, je rejoignis à
Neuchâtel madame de Chateaubriand qui était allée m'y attendre. Elle avait

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loué une cabane au bord du lac. La chaîne des Alpes se déroulait nord et sud
à une grande distance devant nous; nous étions adossés contre le Jura dont
les flancs noircis de pins montaient à pic sur nos têtes. Le lac était désert;
une galerie de bois me servait de promenoir. Je me souvenais de milord
Maréchal[231]. Quand je montais au sommet du Jura, j'apercevais le lac de
Bienne aux brises et aux flots de qui J.-J. Rousseau doit une de ses plus
heureuses inspirations. Madame de Chateaubriand alla visiter Fribourg et
une maison de campagne que l'on nous avait dit charmante, et qu'elle trouva
glacée, quoiqu'elle fût surnommée la Petite Provence. Un maigre chat noir,
demi-sauvage, qui pêchait de petits poissons en plongeant sa patte dans un
grand seau rempli de l'eau du lac, était toute ma distraction. Une vieille
femme tranquille, qui tricotait toujours, faisait, sans bouger de sa chaise,
notre festin dans une huguenote[232]. Je n'avais pas perdu l'habitude du repas
du rat des champs.

Neuchâtel avait eu ses beaux jours; il avait appartenu à la duchesse de
Longueville; J.-J. Rousseau s'était promené en habit d'Arménien sur ses
monts, et madame de Charrière[233], si délicatement observée par M. de
Sainte-Beuve, en avait décrit la société dans les Lettres Neuchâteloises:
mais Juliane, mademoiselle de La Prise, Henri Meyer[234], n'étaient plus là;
je n'y voyais que le pauvre Fauche-Borel[235], de l'ancienne émigration: il se
jeta bientôt après par sa fenêtre. Les jardins peignés de M. Pourtalès[236] ne
me charmaient pas plus qu'un rocher anglais élevé de main d'homme dans
une vigne voisine en regard du Jura. Berthier, dernier prince de
Neuchâtel[237], de par Bonaparte, était oublié malgré son petit Simplon du
Val-de-Travers, et quoiqu'il se fût brisé le crâne de la même façon que
Fauche-Borel.

La maladie du roi me rappela à Paris. Le roi mourut le 16 septembre[238],
quatre mois à peine après ma destitution. Ma brochure ayant pour titre: Le
roi est mort: vive le roi! dans laquelle je saluais le nouveau souverain[239],
opéra pour Charles X ce que ma brochure De Bonaparte et des Bourbons
avait opéré pour Louis XVIII. J'allai chercher madame de Chateaubriand à
Neuchâtel, et nous vînmes à Paris loger rue du Regard. Charles X
popularisa l'ouverture de son règne par l'abolition de la censure; le sacre eut

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lieu au printemps de 1825. «Jà commençoient les abeilles à bourdonner, les
oiseaux à rossignoler et les agneaux à sauteler.»

Je trouve parmi mes papiers les pages suivantes écrites à Reims:

«Reims, 26 mai 1825.

«Le roi arrive après-demain: il sera sacré dimanche 29; je lui verrai
mettre sur la tête une couronne à laquelle personne ne pensait en 1814
quand j'élevai la voix. J'ai contribué à lui ouvrir les portes de la France; je
lui ai donné des défenseurs, en conduisant à bien l'affaire d'Espagne; j'ai fait
adopter la Charte, et j'ai su retrouver une armée, les deux seules choses avec
lesquelles le roi puisse régner au dedans et au dehors: quel rôle m'est
réservé au sacre? celui d'un proscrit. Je viens recevoir dans la foule un
cordon prodigué, que je ne tiens pas même de Charles X. Les gens que j'ai
servis et placés me tournent le dos. Le roi tiendra mes mains dans les
siennes; il me verra à ses pieds sans être ému, quand je prêterai mon
serment, comme il me voit sans intérêt recommencer mes misères. Cela me
fait-il quelque chose? Non. Délivré de l'obligation d'aller aux Tuileries,
l'indépendance compense tout pour moi.

«J'écris cette page de mes Mémoires dans la chambre où je suis oublié au
milieu du bruit. J'ai visité ce matin Saint-Rémi et la cathédrale décorée de
papier peint. Je n'aurai eu une idée claire de ce dernier édifice que par les
décorations de la Jeanne d'Arc de Schiller, jouée devant moi à Berlin: des
machines d'opéra m'ont fait voir au bord de la Sprée ce que des machines
d'opéra me cachent au bord de la Vesle: du reste, j'ai pris mon
divertissement parmi les vieilles races, depuis Clovis avec ses Francs et son
pigeon descendu du ciel, jusqu'à Charles VII, avec Jeanne d'Arc.
Je suis venu de mon pays
Pas plus haut qu'une botte,
Avecque mi, avecque mi,
Avecque ma marmotte.

«Un petit sou, monsieur, s'il vous plaît!

«Voilà ce que m'a chanté, au retour de ma course, un petit Savoyard
arrivé tout juste à Reims. «Et qu'es-tu venu faire ici? lui ai-je dit.—Je suis

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venu au sacre, monsieur.—Avec ta marmotte?—Oui monsieur, avecque mi,
avecque mi, avecque ma marmotte, m'a-t-il répondu en dansant et en
tournant—Eh bien, c'est comme moi, mon garçon.»

«Cela n'était pas exact: j'étais venu au sacre sans marmotte, et une
marmotte est une grande ressource; je n'avais dans mon coffret que quelque
vieille songerie qui ne m'aurait pas fait donner un petit sou par le passant
pour la voir grimper autour d'un bâton.

«Louis XVII et Louis XVIII n'ont point été sacrés; le sacre de Charles X
vient immédiatement après celui de Louis XVI. Charles X assista au
couronnement de son frère; il représentait le duc de Normandie, Guillaume
le Conquérant. Sous quels heureux auspices Louis XVI ne montait-il pas au
trône? Comme il était populaire en succédant à Louis XV! Et pourtant,
qu'est-il devenu? Le sacre actuel sera la représentation d'un sacre, non un
sacre: nous verrons le maréchal Moncey, acteur au sacre de Napoléon; ce
maréchal qui jadis célébra dans son armée la mort du tyran Louis XVI, nous
le verrons brandir l'épée royale à Reims, en qualité de comte de Flandre ou
de duc d'Aquitaine. À qui cette parade pourrait-elle faire illusion? Je
n'aurais voulu aujourd'hui aucune pompe: le roi à cheval, l'église nue, ornée
seulement de ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux; les deux
Chambres présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute
voix sur l'Évangile. C'était ici le renouvellement de la monarchie; on la
pouvait recommencer avec la liberté et la religion: malheureusement on
aimait peu la liberté; encore si l'on avait eu du moins le goût de la gloire!
Ah! que diront là-bas, sous les tombes poudreuses,
De tant de vaillants rois les ombres généreuses?
Que diront Pharamond, Clodion et Clovis,
Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Louis.
Qui, de leur propre sang, à tous périls de guerre
Ont acquis à leurs fils une si belle terre?

«Enfin le sacre nouveau, où le pape est venu oindre un homme aussi
grand que le chef de la seconde race, n'a-t-il pas, en changeant les têtes,
détruit l'effet de l'antique cérémonie de notre histoire? Le peuple a été
amené à penser qu'un rite pieux ne dédiait personne au trône, ou rendait
indifférent le choix du front auquel s'appliquait l'huile sainte. Les figurants
à Notre-Dame de Paris, jouant pareillement dans la cathédrale de Reims, ne

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seront plus que les personnages obligés d'une scène devenue vulgaire:
l'avantage demeurera à Napoléon qui envoie ses comparses à Charles X. La
figure de l'Empereur domine tout désormais. Elle apparaît au fond des
événements et des idées: les feuillets des bas temps où nous sommes arrivés
se recroquevillent aux regards de ses aigles.»

«Reims, samedi[240], veille du sacre.

«J'ai vu entrer le roi; j'ai vu passer les carrosses dorés du monarque qui
naguère n'avait pas une monture; j'ai vu rouler ces voitures pleines de
courtisans qui n'ont pas su défendre leur maître. Cette tourbe est allée à
l'église chanter le Te Deum, et moi je suis allé voir une ruine romaine et me
promener seul dans un bois d'ormeaux appelé le bois d'Amour. J'entendais
de loin la jubilation des cloches, je regardais les tours de la cathédrale,
témoins séculaires de cette cérémonie toujours la même et pourtant si
diverse par l'histoire, les temps, les idées, les mœurs, les usages et les
coutumes. La monarchie a péri, et la cathédrale a, pendant quelques années,
été changée en écurie. Charles X, qui la revoit aujourd'hui, se souvient-il
qu'il a vu Louis XVI recevoir l'onction aux mêmes lieux où il va la recevoir
à son tour? Croira-t-il qu'un sacre mette à l'abri du malheur? Il n'y a plus de
main assez vertueuse pour guérir les écrouelles, plus de sainte ampoule
assez salutaire pour rendre les rois inviolables[241].»

J'écrivis à la hâte ce qu'on vient de lire sur les pages demi-blanches d'une
brochure ayant pour titre: Le Sacre; par Barnage de Reims, avocat, et sur
une lettre imprimée du grand référendaire, M. de Sémonville, disant: «Le
grand référendaire a l'honneur d'informer sa seigneurie, monsieur le
vicomte de Chateaubriand, que des places dans le sanctuaire de la
cathédrale de Reims sont destinées et réservées pour ceux de MM. les pairs
qui voudront assister le lendemain du sacre et couronnement de Sa Majesté
à la cérémonie de la réception du chef et souverain grand maître des ordres
du Saint-Esprit et de Saint-Michel et de la réception de MM. les chevaliers
et commandeurs.»

Charles X avait eu pourtant l'intention de me réconcilier. L'archevêque de
Paris lui parlant à Reims des hommes dans l'opposition, le roi avait dit:
«Ceux qui ne veulent pas de moi, je les laisse.» L'archevêque reprit: «Mais,

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sire, M. de Chateaubriand?—Oh! celui-là, je le regrette.» L'archevêque
demanda au roi s'il me le pouvait dire: le roi hésita, fit deux ou trois tours
dans la chambre et répondit: «Eh bien, oui, dites-le-lui,» et l'archevêque
oublia de m'en parler.

À la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux aux
pieds du roi, dans le moment que M. de Villèle prêtait son serment.
J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de
chevalerie, à propos de quelque plume détachée de mon chapeau. Nous
quittâmes les genoux du prince et tout fut fini. Le roi, ayant eu de la peine à
ôter ses gants pour prendre mes mains dans les siennes, m'avait dit en riant:
«Chat ganté ne prend point de souris.» On avait cru qu'il m'avait parlé
longtemps, et le bruit de ma faveur renaissante s'était répandu. Il est
probable que Charles X, s'imaginant que l'archevêque m'avait entretenu de
sa bonne volonté, attendait de moi un mot de remercîment et qu'il fut
choqué de mon silence.

Ainsi j'ai assisté au dernier sacre des successeurs de Clovis; je l'avais
déterminé par les pages où j'avais sollicité le sacre[242], et dépeint dans ma
brochure Le roi est mort: vive le roi! Ce n'est pas que j'eusse la moindre foi
à la cérémonie; mais, comme tout manquait à la légitimité, il fallait pour la
soutenir user de tout, vaille que vaille. Je rappelais cette définition
d'Adalbéron[243]: «Le couronnement d'un roi de France est un intérêt public,
non une affaire particulière: publica sunt hæc negotia, non privata;» je
citais l'admirable prière réservée pour le sacre: «Dieu, qui par tes vertus
conseilles tes peuples, donne à celui-ci, ton serviteur, l'esprit de ta sapience!
Qu'en ces jours naisse à tous équité et justice: aux amis secours, aux
ennemis obstacle, aux affligés consolation, aux élevés correction, aux riches
enseignement, aux indigents pitié, aux pèlerins hospitalité, aux pauvres
sujets paix et sûreté en la patrie! Qu'il apprenne (le roi) à se commander soi-
même, à modérément gouverner un chacun selon son état, afin, ô Seigneur!
qu'il puisse donner à tout le peuple exemple de vie à toi agréable.»

Avant d'avoir rapporté dans ma brochure, Le roi est mort: vive le roi!
cette prière conservée par Du Tillet, je m'étais écrié: «Supplions
humblement Charles X d'imiter ses aïeux: trente-deux souverains de la
troisième race ont reçu l'onction royale.»

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Tous mes devoirs étant remplis, je quittai Reims et je pus dire comme
Jeanne d'Arc: «Ma mission est finie.»[Lien vers la Table des Matières]

LIVRE X[244]
Je réunis autour de moi mes anciens adversaires. — Mon public est
changé. — Extrait de ma polémique après ma chute. — Séjour à
Lausanne. — Retour à Paris. — Les Jésuites. — Lettre de M. de
Montlosier et ma réponse. — Suite de ma polémique. — Lettre du
général Sébastiani. — Mort du général Foy. — La loi de Justice et
d'Amour. — Lettre de M. Étienne. — Lettre de M. Benjamin
Constant. — J'atteins au plus haut point de mon importance
politique. — Article sur la fête du roi. — Retrait de la loi sur la
police de la presse. — Paris illuminé. — Billet de M. Michaud. —
Irritation de M. de Villèle. — Charles X veut passer la revue de la
garde nationale au Champ de Mars. — Je lui écris: ma lettre. — La
revue. — Licenciement de la garde nationale. — La Chambre
élective est dissoute. — La nouvelle Chambre. — Refus de
concours. — Chute du ministère Villèle. — Je contribue à former le
nouveau ministère et j'accepte l'ambassade de Rome. — Examen
d'un reproche.

Paris avait vu ses dernières fêtes: l'époque d'indulgence, de
réconciliation, de faveur, était passée: la triste vérité restait seule devant
nous.

Lorsque, en 1820, la censure mit fin au Conservateur, je ne m'attendais
guère à recommencer quatre ans après la même polémique sous une autre
forme et par le moyen d'une autre presse. Les hommes qui combattaient
avec moi dans le Conservateur réclamaient comme moi la liberté de penser
et d'écrire; ils étaient dans l'opposition comme moi, dans la disgrâce comme
moi, et ils se disaient mes amis. Arrivés au pouvoir en 1820, encore plus par

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mes travaux que par les leurs, ils se tournèrent contre la liberté de la presse:
de persécutés ils devinrent persécuteurs; ils cessèrent d'être et de se dire
mes amis; ils soutinrent que la licence de la presse n'avait commencé que le
6 de juin 1824, jour de mon renvoi du ministère; leur mémoire était courte:
s'ils avaient relu les opinions qu'ils prononcèrent, les articles qu'ils
écrivirent contre un autre ministère et pour la liberté de la presse, ils
auraient été obligés de convenir qu'ils étaient au moins en 1818 ou 1819 les
sous-chefs de la licence.

D'un autre côté, mes anciens adversaires se rapprochèrent de moi.
J'essayai de rattacher les partisans de l'indépendance à la royauté légitime,
avec plus de fruit que je ne ralliai à la Charte les serviteurs du trône et de
l'autel. Mon public avait changé. J'étais obligé d'avertir le gouvernement des
dangers de l'absolutisme, après l'avoir prémuni contre l'entraînement
populaire. Accoutumé à respecter mes lecteurs, je ne leur livrais pas une
ligne que je ne l'eusse écrite avec tout le soin dont j'étais capable: tel de ces
opuscules d'un jour m'a coûté plus de peine, proportion gardée, que les plus
longs ouvrages sortis de ma plume. Ma vie était incroyablement remplie.
L'honneur et mon pays me rappelèrent sur le champ de bataille. J'étais
arrivé à l'âge où les hommes ont besoin de repos; mais si j'avais jugé de mes
années par la haine toujours croissante que m'inspiraient l'oppression et la
bassesse, j'aurais pu me croire rajeuni.

Je réunis autour de moi une société d'écrivains pour donner de l'ensemble
à mes combats. Il y avait parmi eux des pairs, des députés, des magistrats,
de jeunes auteurs commençant leur carrière. Arrivèrent chez moi MM. de
Montalivet[245], Salvandy[246], Duvergier de Hauranne[247], bien d'autres qui
furent mes écoliers et qui débitent aujourd'hui, comme choses nouvelles sur
la monarchie représentative, des choses que je leur ai apprises et qui sont à
toutes les pages de mes écrits. M. de Montalivet est devenu ministre de
l'intérieur et favori de Philippe; les hommes qui aiment à suivre les
variations d'une destinée trouveront ce billet assez curieux:

«Monsieur le vicomte,

«J'ai l'honneur de vous envoyer le relevé des erreurs que j'avais trouvées
dans le tableau de jugements en Cour royale qui vous a été communiqué. Je

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les ai vérifiées encore, et je crois pouvoir répondre de l'exactitude de la liste
ci-jointe.

«Daignez, monsieur le vicomte, agréer l'hommage du profond respect
avec lequel j'ai l'honneur d'être,

«Votre bien dévoué collègue et sincère admirateur,

«Montalivet.»

Cela n'a pas empêché mon respectueux collègue et sincère admirateur,
M. le comte de Montalivet, en son temps si grand partisan de la liberté de la
presse, de m'avoir fait entrer comme fauteur de cette liberté dans la geôle de
M. Gisquet[248].

De ma nouvelle polémique qui dura cinq ans[249], mais qui finit par
triompher, un abrégé fera connaître la force des idées contre les faits
appuyés même du pouvoir. Je fus renversé le 6 juin 1824; le 21 j'étais
descendu dans l'arène; j'y restai jusqu'au 18 décembre 1826[250]: j'y entrai
seul, dépouillé et nu, et j'en sortis victorieux. C'est de l'histoire que je fais
ici en faisant l'extrait des arguments que j'employai.

EXTRAIT DE MA POLÉMIQUE APRÈS MA CHUTE.

«Nous avons eu le courage et l'honneur de faire une guerre dangereuse en
présence de la liberté de la presse, et c'était la première fois que ce noble
spectacle était donné à la monarchie. Nous nous sommes vite repentis de
notre loyauté. Nous avions bravé les journaux lorsqu'ils ne pouvaient nuire
qu'au succès de nos soldats et de nos capitaines; il a fallu les asservir
lorsqu'ils ont osé parler des commis et des ministres.....

«Si ceux qui administrent l'État semblent complètement ignorer le génie
de la France dans les choses sérieuses, ils n'y sont pas moins étrangers dans
ces choses de grâces et d'ornements qui se mêlent, pour l'embellir, à la vie
des nations civilisées.

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«Les largesses que le gouvernement légitime répand sur les arts
surpassent les secours que leur accordait le gouvernement usurpateur; mais
comment sont-elles départies? Voués à l'oubli par nature et par goût, les
dispensateurs de ces largesses paraissent avoir de l'antipathie pour la
renommée; leur obscurité est si invincible, qu'en approchant des lumières ils
les font pâlir; on dirait qu'ils versent l'argent sur les arts pour les éteindre,
comme sur nos libertés pour les étouffer[251]...

«Encore si la machine étroite dans laquelle on met la France à la gêne
ressemblait à ces modèles achevés que l'on examine à la loupe dans le
cabinet des amateurs, la délicatesse de cette curiosité pourrait intéresser un
moment; mais point: c'est une petite chose mal faite.

«Nous avons dit que le système suivi aujourd'hui par l'administration
blesse le génie de la France: nous allons essayer de prouver qu'il méconnaît
également l'esprit de nos institutions.

«La monarchie s'est rétablie sans efforts en France, parce qu'elle est forte
de toute notre histoire, parce que la couronne est portée par une famille qui
a presque vu naître la nation, qui l'a formée, civilisée, qui lui a donné toutes
ses libertés, qui l'a rendue immortelle; mais le temps a réduit cette
monarchie à ce qu'elle a de réel. L'âge des fictions est passé en politique: on
ne peut plus avoir un gouvernement d'adoration, de culte et de mystère:
chacun connaît ses droits; rien n'est possible hors des limites de la raison; et
jusqu'à la faveur, dernière illusion des monarchies absolues, tout est pesé,
tout est apprécié aujourd'hui.

«Ne nous y trompons pas; une nouvelle ère commence pour les nations;
sera-t-elle plus heureuse? La Providence le sait. Quant à nous, il ne nous est
donné que de nous préparer aux événements de l'avenir. Ne nous figurons
pas que nous puissions rétrograder: il n'y a de salut pour nous que dans la
Charte.

«La monarchie constitutionnelle n'est point née parmi nous d'un système
écrit, bien qu'elle ait un Code imprimé; elle est fille du temps et des
événements, comme l'ancienne monarchie de nos pères.

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«Pourquoi la liberté ne se maintiendrait-elle pas dans l'édifice élevé par le
despotisme et où il a laissé des traces? La victoire, pour ainsi dire encore
parée des trois couleurs, s'est réfugiée dans la tente du duc d'Angoulême; la
légitimité habite le Louvre, bien qu'on y voie encore des aigles.

«Dans une monarchie constitutionnelle, on respecte les libertés
publiques; on les considère comme le sauvegarde du monarque, du peuple
et des lois.

«Nous entendons autrement le gouvernement représentatif. On forme une
compagnie (on dit même deux compagnies rivales, car il faut de la
concurrence) pour corrompre des journaux à prix d'argent. On ne craint pas
de soutenir des procès scandaleux contre des propriétaires qui n'ont pas
voulu se vendre; on voudrait les forcer à subir le mépris par arrêt des
tribunaux. Les hommes d'honneur répugnant au métier, on enrôle, pour
soutenir un ministère royaliste, des libellistes qui ont poursuivi la famille
royale de leurs calomnies. On recrute tout ce qui a servi dans l'ancienne
police et dans l'antichambre impériale; comme chez nos voisins, lorsqu'on
veut se procurer des matelots, on fait la presse dans les tavernes et les lieux
suspects. Ces chiourmes d'écrivains libres sont embarquées dans cinq ou six
journaux achetés, et ce qu'ils disent s'appelle l'opinion publique chez les
ministres[252].»

Voilà, très en abrégé, et peut-être encore trop longuement, un spécimen
de ma polémique dans mes brochures et dans le Journal des Débats: on y
retrouve tous les principes que l'on proclame aujourd'hui.

Lorsqu'on me chassa du ministère, on ne me rendit point ma pension de
ministre d'État; je ne la réclamai point; mais M. de Villèle, sur une
observation du roi, s'avise de me faire expédier un nouveau brevet de cette
pension par M. de Peyronnet. Je la refusai. Ou j'avais droit à mon ancienne
pension, ou je n'y avais pas droit: dans le premier cas, je n'avais pas besoin
d'un nouveau brevet; dans le second, je ne voulais pas devenir le
pensionnaire du président du conseil.

Les Hellènes secouèrent le joug: il se forma à Paris un comité grec dont
je fis partie. Le comité s'assemblait chez M. Ternaux[253], place des

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Victoires. Les sociétaires arrivaient successivement au lieu des
délibérations. M. le général Sébastiani déclarait, lorsqu'il était assis, que
c'était une grosse affaire; il la rendait longue: cela déplaisait à notre positif
président, M. Ternaux, qui voulait bien faire un châle pour Aspasie, mais
qui n'aurait pas perdu son temps avec elle. Les dépêches de M. Fabvier[254]
faisaient souffrir le comité; il nous grognait fort; il nous rendait
responsables de ce qui n'allait pas selon ses vues, nous qui n'avions pas
gagné la bataille de Marathon. Je me dévouai à la liberté de la Grèce: il me
semblait remplir un devoir filial envers une mère. J'écrivis une Note; je
m'adressai aux successeurs de l'empereur de Russie, comme je m'étais
adressé à lui-même à Vérone. La Note a été imprimée et puis réimprimée à
la tête de l'Itinéraire[255].

Je travaillais dans le même sens à la Chambre des pairs[256], pour mettre
en mouvement un corps politique. Ce billet de M. Molé fait voir les
obstacles que je rencontrais et les moyens détournés que j'étais obligé de
prendre:

«Vous nous trouverez tous demain à l'ouverture, prêts à voler sur vos
traces. Je vais écrire à Lainé si je ne le trouve pas. Il ne faut lui laisser
prévoir que des phrases sur les Grecs; mais prenez garde qu'on ne vous
oppose les limites de tout amendement, et que, le règlement à la main, on ne
vous repousse. Peut-être on vous dira de déposer votre proposition sur le
bureau: vous pourriez le faire alors subsidiairement, et après avoir dit tout
ce que vous avez à dire. Pasquier vient d'être assez malade, et je crains qu'il
ne soit pas encore sur pied demain. Quant au scrutin, nous l'aurons. Ce qui
vaut mieux que tout cela, c'est l'arrangement que vous avez fait avec vos
libraires. Il est beau de retrouver par son talent tout ce que l'injustice et
l'ingratitude des hommes nous avaient ôté.

«À vous pour la vie,

«Molé.»

La Grèce est devenue libre du joug de l'islamisme; mais, au lieu d'une
république fédérative, comme je le désirais, une monarchie bavaroise s'est
établie à Athènes. Or, comme les rois n'ont pas de mémoire, moi qui avais

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quelque peu servi la cause des Argiens, je n'ai plus entendu parler d'eux que
dans Homère. La Grèce délivrée ne m'a pas dit: «Je vous remercie.» Elle
ignore mon nom autant et plus qu'au jour où je pleurais sur ses débris en
traversant ses déserts.

L'Hellénie non encore royale avait été plus reconnaissante. Parmi
quelques enfants que le comité faisait élever se trouvait le jeune Canaris:
son père, digne des marins de Mycale, lui écrivit un billet que l'enfant
traduisit en français sur le papier blanc qui restait au bas du billet. Voici
cette traduction:

«Mon cher enfant,

«Aucun des Grecs n'a eu le même bonheur que toi: celui d'être choisi par
la société bienfaisante qui s'intéresse à nous pour apprendre les devoirs de
l'homme. Moi, je t'ai fait naître; mais ces personnes recommandables te
donneront une éducation qui rend véritablement homme. Sois bien docile
aux conseils de ces nouveaux pères, si tu veux faire la consolation de celui
qui t'a donné le jour. Porte-toi bien.

«Ton père,

«C. Canaris.

«De Napoli de Romanie, le 5 septembre 1825.»

J'ai conservé le double texte comme la récompense du comité grec.

La Grèce républicaine avait témoigné ses regrets particuliers lorsque je
sortis du ministère. Mme Récamier m'avait écrit de Naples le 29 octobre
1824:

«Je reçois une lettre de la Grèce qui a fait un long détour avant de
m'arriver. J'y trouve quelques lignes sur vous que je veux vous faire
connaître; les voici:

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«L'ordonnance du 6 juin nous est parvenue, elle a produit sur nos chefs
la plus vive sensation. Leurs espérances les plus fondées étant dans la
générosité de la France, ils se demandent avec inquiétude ce que présage
l'éloignement d'un homme dont le caractère leur promettait un appui.»

«Ou je me trompe ou cet hommage doit vous plaire. Je joins ici la lettre:
la première page ne concernait que moi.»

On lira bientôt la vie de Mme Récamier: on saura s'il m'était doux de
recevoir un souvenir de la patrie des Muses par une femme qui l'eût
embellie.

Quant au billet de M. Molé donné plus haut, il fait allusion au marché
que j'avais conclu relativement à la publication de mes Œuvres complètes.
Cet arrangement aurait dû, en effet, assurer la paix de ma vie; il a
néanmoins tourné mal pour moi, bien qu'il ait été heureux pour les éditeurs
auxquels M. Ladvocat, après sa faillite, a laissé mes Œuvres. En fait de
Plutus ou de Pluton (les mythologistes les confondent), je suis comme
Alceste, je vois toujours la barque fatale; ainsi que William Pitt, et c'est
mon excuse, je suis un panier percé; mais je ne fais pas moi-même le trou
au panier[257].

À la fin de la Préface générale de mes Œuvres, 1826, 1er volume,
j'apostrophe ainsi la France:

«Ô France! mon cher pays et mon premier amour, un de vos fils, au bout
de sa carrière, rassemble sous vos yeux les titres qu'il peut avoir à votre
bienveillance. S'il ne peut plus rien pour vous, vous pouvez tout pour lui, en
déclarant que son attachement à votre religion, à votre roi, à vos libertés,
vous fut agréable. Illustre et belle patrie, je n'aurais désiré un peu de gloire
que pour augmenter la tienne.»

Mme de Chateaubriand, étant malade, fit un voyage dans le midi de la
France, ne s'en trouva pas bien, revint à Lyon, où le docteur Prunelle la
condamna. Je l'allai rejoindre; je la conduisis à Lausanne, où elle fit mentir
M. Prunelle. Je demeurai à Lausanne tour à tour chez M. de Sivry et chez

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Mme de Cottens, femme affectueuse, spirituelle et infortunée. Je vis Mme de
Montolieu[258]: elle demeurait retirée sur une haute colline; elle mourait
dans les illusions du roman, comme Mme de Genlis, sa contemporaine.
Gibbon avait composé à ma porte son Histoire de l'empire romain: «C'est au
milieu des débris du Capitole, écrit-il à Lausanne, le 27 juin 1787, que j'ai
formé le projet d'un ouvrage qui a occupé et amusé près de vingt années de
ma vie.» Mme de Staël avait paru avec Mme Récamier à Lausanne. Toute
l'émigration, tout un monde fini s'était arrêté quelques moments dans cette
cité riante et triste, espèce de fausse ville de Grenade. Mme de Duras en a
retracé le souvenir dans ses Mémoires et ce billet m'y vint apprendre la
nouvelle perte à laquelle j'étais condamné:

«Bex, 13 juillet 1826.

«C'en est fait, monsieur, votre amie[259] n'existe plus; elle a rendu son âme
à Dieu, sans agonie, ce matin à onze heures moins un quart. Elle s'était
encore promenée en voiture hier au soir. Rien n'annonçait une fin aussi
prochaine; que dis-je, nous ne pensions pas que sa maladie dût se terminer
ainsi. M. de Custine[260], à qui la douleur ne permet pas de vous écrire lui-
même, avait encore été hier matin sur une des montagnes qui environnent
Bex, pour faire venir tous les matins du lait des montagnes pour la chère
malade.

«Je suis trop accablé de douleur pour pouvoir entrer dans de plus longs
détails. Nous nous disposons pour retourner en France avec les restes
précieux de la meilleure des mères et des amies. Enguerrand[261] reposera
entre ses deux mères.

«Nous passerons par Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher
aussitôt notre arrivée.

«Recevez, monsieur, l'assurance de l'attachement respectueux avec lequel
je suis, etc.

«Berstœcher.[262]»

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Cherchez plus haut et plus bas ce que j'ai eu le bonheur et le malheur de
rappeler relativement à la mémoire de Mme de Custine.

Les Lettres écrites de Lausanne[263], ouvrage de Mme de Charrière,
rendent bien la scène que j'avais chaque jour sous les yeux, et les sentiments
de grandeur qu'elle inspire: «Je me repose seule, dit la mère de Cécile, vis-
à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie,
montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous
remercie, auteur de tout ce que je vois, d'avoir voulu que ces choses fussent
si agréables à voir. Beautés frappantes et aimables de la nature! tous les
jours mes yeux vous admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon
cœur.»

Je commençai à Lausanne, les Remarques sur le premier ouvrage de ma
vie, l'Essai sur les révolutions anciennes et modernes. Je voyais de mes
fenêtres les rochers de Meillerie: «Rousseau, écrivais-je dans une de ces
Remarques, n'est décidément au-dessus des auteurs de son temps que dans
une soixantaine de lettres de la Nouvelle Héloïse, dans quelques pages de
ses Rêveries et de ses Confessions. Là, placé dans la véritable nature de son
talent, il arrive à une éloquence de passion inconnue avant lui. Voltaire et
Montesquieu ont trouvé des modèles de style dans les écrivains du siècle de
Louis XIV; Rousseau, et même un peu Buffon, dans un autre genre, ont créé
une langue qui fut ignorée du grand siècle[264].»

De retour à Paris, ma vie se trouva occupée entre mon établissement, rue
d'Enfer, mes combats renouvelés à la Chambre des pairs et dans mes
brochures contre les différents projets de lois contraires aux libertés
publiques; entre mes discours et mes écrits en faveur des Grecs, et mon
travail pour mes Œuvres complètes. L'empereur de Russie mourut[265], et
avec lui la seule amitié royale qui me restât. Le duc de Montmorency était
devenu gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne jouit pas longtemps de ce
pesant honneur: il expira le vendredi saint 1826, dans l'église de Saint-
Thomas d'Aquin, à l'heure où Jésus expira sur la croix, il alla à Dieu avec le
dernier soupir du Christ[266].

L'attaque était commencée contre les jésuites; on entendit les
déclamations banales et usées contre cet ordre célèbre, dans lequel, il faut

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en convenir, règne quelque chose d'inquiétant, car un mystérieux nuage
couvre toujours les affaires des jésuites.

À propos des jésuites, je reçus cette lettre de M. de Montlosier, et je lui
fis la réponse qu'on lira après cette lettre.

Ne derelinquas amicum antiquum,
Novus enim non erit similis illi. (Eccles.)

«Mon cher ami, ces paroles ne sont pas seulement d'une haute antiquité,
elles ne sont pas seulement d'une haute sagesse; pour le chrétien, elles sont
sacrées. J'invoque auprès de vous tout ce qu'elles ont d'autorité. Jamais
entre les anciens amis, jamais entre les bons citoyens, le rapprochement n'a
été plus nécessaire. Serrer ses rangs, serrer entre nous tous les liens, exciter
avec émulation tous nos vœux, tous nos efforts, tous nos sentiments, est un
devoir commandé par l'état éminemment déplorable du roi et de la patrie.
En vous adressant ces paroles, je n'ignore pas qu'elles seront reçues par un
cœur que l'ingratitude et l'injustice ont navré; et cependant je vous les
adresse encore avec confiance, certain que je suis qu'elles se feront jour à
travers toutes les nuées. En ce point délicat, je ne sais, mon cher ami, si
vous serez content de moi; mais, au milieu de vos tribulations, si par hasard
j'ai entendu vous accuser, je ne me suis point occupé à vous défendre: je n'ai
pas même écouté. Je me suis dit en moi-même: Et quand cela serait? Je ne
sais si Alcibiade n'eut pas un peu trop d'humeur quand il mit hors de sa
propre maison le rhéteur qui ne put lui montrer les ouvrages d'Homère. Je
ne sais si Annibal n'eut pas un peu trop de violence quand il jeta hors de son
siège le sénateur qui parlait contre son avis. Si j'étais admis à dire ma façon
de penser sur Achille, peut-être ne l'approuverais-je pas de s'être séparé de
l'armée des Grecs pour je ne sais quelle petite fille qui lui fut enlevée. Après
cela, il suffit de prononcer les noms d'Alcibiade, d'Annibal et d'Achille,
pour que toute contention soit finie. Il en est de même aujourd'hui de
l'iracundus, inexorabilis Chateaubriand. Quand on a prononcé son nom,
tout est fini. Avec ce nom, quand je me dis moi-même: il se plaint, je sens
s'émouvoir ma tendresse; quand je me dis: la France lui doit, je me sens
pénétré de respect. Oui, mon ami, la France vous doit. Il faut qu'elle vous
doive encore davantage; elle a recouvré de vous l'amour de la religion de
ses pères: il faut lui conserver ce bienfait; et pour cela, il faut la préserver

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de l'erreur de ses prêtres, préserver ces prêtres eux-mêmes de la pente
funeste où ils se sont placés.

«Mon cher ami, vous et moi n'avons cessé depuis longues années de
combattre. C'est de la prépondérance ecclésiastique se disant religieuse qu'il
nous reste à préserver le roi et l'État. Dans les anciennes situations, le mal
avec ses racines était au dedans de nous: on pouvait les circonvenir et s'en
rendre maître. Aujourd'hui les rameaux qui nous couvrent au dedans ont
leurs racines au dehors. Des doctrines couvertes du sang de Louis XVI et de
Charles Ier ont consenti à laisser leur place à des doctrines teintes du sang
d'Henri IV et d'Henri III. Ni vous ni moi ne supporterons sûrement cet état
de choses; c'est pour m'unir à vous, c'est pour recevoir de vous une
approbation qui m'encourage, c'est pour vous offrir comme soldat mon cœur
et mes armes, que je vous écris.

«C'est dans ces sentiments d'admiration pour vous et d'un véritable
dévouement que je vous implore avec tendresse et aussi avec respect.

«Comte de Montlosier.»

Randanne, 28 novembre 1825.

Paris, ce 3 décembre 1825.

«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est très sérieuse, et pourtant elle m'a
fait rire pour ce qui me regarde. Alcibiade, Annibal, Achille! Ce n'est pas
sérieusement que vous me dites tout cela. Quant à la petite fille du fils de
Pélée, si c'est mon portefeuille dont il s'agit, je vous proteste que je n'ai pas
aimé l'infidèle trois jours, et que je ne l'ai pas regrettée un quart d'heure.
Mon ressentiment, c'est une autre affaire. M. de Villèle, que j'aimais
sincèrement, cordialement, a non seulement manqué aux devoirs de l'amitié,
aux marques publiques d'attachement que je lui ai données, aux sacrifices
que j'avais faits pour lui, mais encore aux plus simples procédés.

«Le roi n'avait plus besoin de mes services, rien de plus naturel que de
m'éloigner de ses conseils; mais la manière est tout pour un galant homme,
et comme je n'avais pas volé la montre du roi sur sa cheminée, je ne devais

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pas être chassé comme je l'ai été. J'avais fait seul la guerre d'Espagne et
maintenu l'Europe en paix pendant cette période dangereuse; j'avais par ce
seul fait donné une armée à la légitimité, et, de tous les ministres de la
Restauration, j'ai été le seul jeté hors de ma place sans aucune marque de
souvenir de la couronne, comme si j'avais trahi le prince et la patrie. M. de
Villèle a cru que j'accepterais ce traitement, il s'est trompé. J'ai été ami
sincère, je resterai ennemi irréconciliable. Je suis malheureusement né: les
blessures qu'on me fait ne se ferment jamais.

«Mais en voilà trop sur moi: parlons de quelque chose plus important.
J'ai peur de ne pas m'entendre avec vous sur des objets graves, et j'en serais
désolé! Je veux la charte, toute la charte, les libertés publiques dans toute
leur étendue. Les voulez-vous?

«Je veux la religion comme vous; je hais comme vous la congrégation et
ces associations d'hypocrites qui transforment mes domestiques en espions,
et qui ne cherchent à l'autel que le pouvoir. Mais je pense que le clergé,
débarrassé de ces plantes parasites, peut très bien entrer dans un régime
constitutionnel, et devenir même le soutien de nos institutions nouvelles. Ne
voulez-vous pas trop le séparer de l'ordre politique? Ici je vous donne une
preuve de mon extrême impartialité. Le clergé, qui, j'ose le dire, me doit
tant, ne m'aime point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun service. Mais
qu'importe? Il s'agit d'être juste et de voir ce qui convient à la religion et à la
monarchie.

«Je n'ai pas, mon vieil ami, douté de votre courage; vous ferez, j'en suis
convaincu, tout ce qui vous paraîtra utile, et votre talent vous garantit le
triomphe. J'attends vos nouvelles communications, et j'embrasse de tout
mon cœur mon fidèle compagnon d'exil.

«Chateaubriand.»

Je repris ma polémique. J'avais chaque jour des escarmouches et des
affaires d'avant-garde avec les soldats de la domesticité ministérielle; ils ne
se servaient pas toujours d'une belle épée. Dans les deux premiers siècles de
Rome, on punissait les cavaliers qui allaient mal à la charge, soit qu'ils

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fussent trop gros ou pas assez braves, en les condamnant à subir une
saignée: je me chargeais du châtiment.

«L'univers change autour de nous, disais-je: de nouveaux peuples
paraissent sur la scène du monde; d'anciens peuples ressuscitent au milieu
des ruines; des découvertes étonnantes annoncent une révolution prochaine
dans les arts de la paix et de la guerre: religion, politique, mœurs, tout prend
un autre caractère. Nous apercevons-nous de ce mouvement? Marchons-
nous avec la société? Suivons-nous le cours du temps? Nous préparons-
nous à garder notre rang dans la civilisation transformée ou croissante?
Non: les hommes qui nous conduisent sont aussi étrangers à l'état des
choses de l'Europe que s'ils appartenaient à ces peuples dernièrement
découverts dans l'intérieur de l'Afrique. Que savent-ils donc? La bourse! et
encore ils la savent mal. Sommes-nous condamnés à porter le poids de
l'obscurité pour nous punir d'avoir subi le joug de la gloire[267]?»

La transaction relative à Saint-Domingue me fournit l'occasion de
développer quelques point de notre droit public, auquel personne ne
songeait.

Arrivé à de hautes considérations et annonçant la transformation du
monde, je répondais à des opposants qui m'avaient dit: «Quoi! nous
pourrions être républicains un jour? radotage! Qui est-ce qui rêve
aujourd'hui la République? etc., etc.

«Attaché à l'ordre monarchique par raison, répliquais-je, je regarde la
monarchie constitutionnelle comme le meilleur gouvernement possible à
cette époque de la société.

«Mais si l'on veut tout réduire aux intérêts personnels, si l'on suppose que
pour moi-même je croirais avoir tout à craindre dans un état républicain, on
est dans l'erreur.

«Me traiterait-il plus mal que ne m'a traité la monarchie? Deux ou trois
fois dépouillé pour elle ou par elle, l'Empire, qui aurait tout fait pour moi si
je l'avais voulu, m'a-t-il plus rudement renié? J'ai en horreur la servitude; la
liberté plaît à mon indépendance naturelle; je préfère cette liberté dans
l'ordre monarchique, mais je la conçois dans l'ordre populaire. Qui a moins

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à craindre de l'avenir que moi? J'ai ce qu'aucune révolution ne peut me
ravir: sans place, sans honneurs, sans fortune, tout gouvernement qui ne
serait pas assez stupide pour dédaigner l'opinion serait obligé de me
compter pour quelque chose. Les gouvernements populaires surtout se
composent des existences individuelles, et se font une valeur générale des
valeurs particulières de chaque citoyen. Je serai toujours sûr de l'estime
publique, parce que je ne ferai jamais rien pour la perdre, et je trouverais
peut-être plus de justice parmi mes ennemis que chez mes prétendus amis.

«Ainsi, de compte fait, je serais sans frayeur des républiques, comme
sans antipathie contre leur liberté: je ne suis pas roi; je n'attends point de
couronne; ce n'est pas ma cause que je plaide.

«J'ai dit sous un autre ministère et à propos de ce ministère: qu'un matin
on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie.

«Je dis aux ministres actuels: «En continuant de marcher comme vous
marchez, toute la révolution pourrait se réduire, dans un temps donné, à une
nouvelle édition de la Charte dans laquelle on se contenterait de changer
seulement deux ou trois mots[268].»

J'ai souligné ces dernières phrases pour arrêter les yeux du lecteur sur
cette frappante prédiction. Aujourd'hui même que les opinions s'en vont à
vau de route, que chaque homme dit à tort et à travers ce qui lui passe dans
la cervelle, ces idées républicaines exprimées par un royaliste pendant la
restauration sont encore hardies. En fait d'avenir, les prétendus esprits
progressifs n'ont l'initiative sur rien.

Mes derniers articles ranimèrent jusqu'à M. de Lafayette qui, pour tout
compliment, me fit passer une feuille de laurier. L'effet de mes opinions, à
la grande surprise de ceux qui n'y avaient pas cru, se fit sentir depuis les
libraires qui vinrent en députation chez moi, jusqu'aux hommes
parlementaires les moins rapprochés d'abord de ma politique. La lettre
donnée ci-dessous, en preuve de ce que j'avance, cause une sorte
d'étonnement par la signature. Il ne faut faire attention qu'à la signification
de cette lettre, au changement survenu dans les idées et dans la position de
celui qui l'écrit et de celui qui la reçoit: quant au libellé, je suis Bossuet et

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Montesquieu, cela va sans dire; nous autres auteurs, c'est notre pain
quotidien, de même que les ministres sont toujours Sully et Colbert.

«Monsieur le vicomte,

«Permettez que je m'associe à l'admiration universelle: j'éprouve depuis
trop longtemps ce sentiment pour résister au besoin de vous l'exprimer.

«Vous réunissez la hauteur de Bossuet à la profondeur de Montesquieu:
vous avez retrouvé leur plume et leur génie. Vos articles sont de grands
enseignements pour tous les hommes d'État.

«Dans le nouveau genre de guerre que vous avez créé, vous rappelez la
main puissante de celui qui, dans d'autres combats, a aussi rempli le monde
de sa gloire. Puissent vos succès être plus durables: ils intéressent la patrie
et l'humanité.

«Tous ceux qui, comme moi, professent les principes de la monarchie
constitutionnelle, sont fiers de trouver en vous leur plus noble interprète.

«Agréez, monsieur le vicomte, une nouvelle assurance de ma haute
considération,

«Horace Sébastiani.

«Dimanche, 30 octobre.[269]»

Ainsi tombaient à mes pieds amis, ennemis, adversaires, au moment de la
victoire. Tous les pusillanimes et les ambitieux qui m'avaient cru perdu
commençaient à me voir sortir radieux des tourbillons de poussière de la
lice: c'était ma seconde guerre d'Espagne; je triomphais de tous les partis
intérieurs comme j'avais triomphé au dehors des ennemis de la France. Il
m'avait fallu payer de ma personne, de même qu'avec mes dépêches j'avais
paralysé et rendu vaines les dépêches de M. de Metternich et de M.
Canning.

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Le général Foy et le député Manuel[270] moururent et enlevèrent à
l'opposition de gauche ses premiers orateurs. M. de Serre[271] et Camille
Jordan descendirent également dans la tombe. Jusque dans le fauteuil de
l'Académie, je fus obligé de défendre la liberté de la presse contre les
larmoyantes supplications de M. de Lally-Tolendal[272]. La loi sur la police
de la presse, que l'on appela la loi de justice et d'amour,[273] dut
principalement sa chute à mes attaques. Mon Opinion sur le projet de cette
loi est un travail historiquement curieux;[274] j'en reçus des compliments
parmi lesquels deux noms sont singuliers à rappeler.

«Monsieur le vicomte,

«Je suis sensible aux remercîments que vous voulez bien m'adresser.
Vous appelez obligeance ce que je regardais comme une dette, et j'ai été
heureux de la payer à l'éloquent écrivain. Tous les vrais amis des lettres
s'associent à votre triomphe et doivent se regarder comme solidaires de
votre succès. De loin comme de près, j'y contribuerai de tout mon pouvoir,
s'il est possible que vous ayez besoin d'efforts aussi faibles que les miens.

«Dans un siècle éclairé comme le nôtre, le génie est la seule puissance
qui soit au-dessus des coups de la disgrâce; c'est à vous, monsieur, qu'il
appartenait d'en fournir la preuve vivante à ceux qui s'en réjouissent comme
à ceux qui ont le malheur de s'en affliger.

«J'ai l'honneur d'être, avec la considération la plus distinguée, votre, etc.,
etc.

«Étienne.»

«Paris, ce 5 avril 1826.

«J'ai bien tardé, monsieur, à vous rendre grâce de votre admirable
discours. Une fluxion sur les yeux, des travaux pour la Chambre, et plus
encore les épouvantables séances de cette Chambre, me serviront d'excuse.
Vous savez d'ailleurs combien mon esprit et mon âme s'associent à tout ce
que vous dites et sympathisent avec tout le bien que vous essayez de faire à
notre malheureux pays. Je suis heureux de réunir mes faibles efforts à votre

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puissante influence, et le délire d'un ministère qui tourmente la France et
voudrait la dégrader, tout en m'inquiétant sur ses résultats prochains, me
donne l'assurance consolante qu'un tel état de choses ne peut se prolonger.
Vous aurez puissamment contribué à y mettre un terme, et si je mérite un
jour qu'on place mon nom bien après le vôtre dans la lutte qu'il faut soutenir
contre tant de folie et de crime, je m'estimerai bien récompensé.

«Agréez, monsieur, l'hommage d'une admiration sincère, d'une estime
profonde et de la plus haute considération.

«Benjamin Constant.

«Paris, ce 21 mai 1827.»

Le Général Foy.

C'est au moment dont je parle que j'arrivai au plus haut point de mon
importance politique. Par la guerre d'Espagne j'avais dominé l'Europe; mais

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une opposition violente me combattait en France: après ma chute, je devins
à l'intérieur le dominateur avoué de l'opinion. Ceux qui m'avaient accusé
d'avoir commis une faute irréparable en reprenant la plume étaient obligés
de reconnaître que je m'étais formé un empire plus puissant que le premier.
La jeune France était passée tout entière de mon côté et ne m'a pas quitté
depuis. Dans plusieurs classes industrielles, les ouvriers étaient à mes
ordres, et je ne pouvais plus faire un pas dans les rues sans être entouré.
D'où me venait cette popularité? de ce que j'avais connu le véritable esprit
de la France. J'étais parti pour le combat avec un seul journal, et j'étais
devenu le maître de tous les autres. Mon audace me venait de mon
indifférence: comme il m'aurait été parfaitement égal d'échouer, j'allais au
succès sans m'embarrasser de la chute. Il ne m'est resté que cette
satisfaction de moi-même, car que fait aujourd'hui à personne une
popularité passée et qui s'est justement effacée du souvenir de tous?

La fête du roi[275] étant survenue, j'en profitai pour faire éclater une
loyauté que mes opinions libérales n'ont jamais altérée. Je fis paraître cet
article:

«Encore une trêve du roi!

«Paix aujourd'hui aux ministres!

«Gloire, honneur, longue félicité et longue vie à Charles X! c'est la Saint-
Charles!

«C'est à nous surtout, vieux compagnons d'exil de notre monarque, qu'il
faut demander l'histoire de Charles X.

«Vous autres, Français, qui n'avez point été forcés de quitter votre patrie,
vous qui n'avez reçu un Français de plus que pour vous soustraire au
despotisme impérial et au joug de l'étranger, habitants de la grande et bonne
ville, vous n'avez vu que le prince heureux: quand vous vous pressiez
autour de lui, le 12 avril 1814; quand vous touchiez en pleurant
d'attendrissement des mains sacrées, quand vous retrouviez sur un front
ennobli par l'âge et le malheur toutes les grâces de la jeunesse, comme on
voit la beauté à travers un voile, vous n'aperceviez que la vertu triomphante,
et vous conduisiez le fils des rois à la couche royale de ses pères.

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«Mais nous, nous l'avons vu dormir sur la terre, comme nous sans asile,
comme nous proscrit et dépouillé. Eh bien, cette bonté qui vous charme
était la même; il portait le malheur comme il porte aujourd'hui la couronne,
sans trouver le fardeau trop pesant, avec cette bénignité chrétienne qui
tempérait l'éclat de son infortune, comme elle adoucit l'éclat de sa
prospérité.

«Les bienfaits de Charles X s'accroissent de tous les bienfaits dont nous
ont comblés ses aïeux: la fête d'un roi très chrétien est pour les Français la
fête de la reconnaissance: livrons-nous donc aux transports de gratitude
qu'elle doit nous inspirer. Ne laissons pénétrer dans notre âme rien qui
puisse un moment rendre notre joie moins pure! Malheur aux hommes.....!
Nous allions violer la trêve! Vive le roi![276]»

Mes yeux se sont remplis de larmes en copiant cette page de ma
polémique, et je n'ai plus le courage d'en continuer les extraits. Oh! mon
roi! vous que j'avais vu sur la terre étrangère, je vous ai revu sur cette même
terre où vous alliez mourir! Quand je combattais avec tant d'ardeur pour
vous arracher à des mains qui commençaient à vous perdre, jugez, par les
paroles que je viens de transcrire, si j'étais votre ennemi, ou bien le plus
tendre et le plus sincère de vos serviteurs! Hélas! je vous parle et vous ne
m'entendez plus[277].

Le projet de loi sur la police de la presse ayant été retiré, Paris
illumina[278]. Je fus frappé de cette manifestation publique, pronostic
mauvais pour la monarchie: l'opposition avait passé dans le peuple, et le
peuple, par son caractère, transforme l'opposition en révolution.

La haine contre M. de Villèle allait croissant; les royalistes, comme au
temps du Conservateur, étaient redevenus, derrière moi, constitutionnels:
M. Michaud[279] m'écrivait:

«Mon honorable maître,

«J'ai fait imprimer hier l'annonce de votre ouvrage sur la censure; mais
l'article, composé de deux lignes, a été rayé par MM. les censeurs. M.

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Capefigue[280] vous expliquera pourquoi nous n'avons pas mis de blancs ou
de noirs.

«Si Dieu ne vient à notre secours, tout est perdu; la royauté est comme la
malheureuse Jérusalem entre les mains des Turcs, à peine ses enfants
peuvent-ils en approcher; à quelle cause nous sommes-nous donc sacrifiés!

«Michaud.»

L'opposition avait enfin donné de l'irascibilité au tempérament froid de
M. de Villèle, et rendu despotique l'esprit malfaisant de M. de Corbière.
Celui-ci avait destitué le duc de Liancourt[281] de dix-sept places gratuites.
Le duc de Liancourt n'était pas un saint, mais on trouvait en lui un homme
bienfaisant, à qui la philanthropie avait décerné le titre de vénérable; par le
bénéfice du temps, de vieux révolutionnaires ne marchent plus qu'avec une
épithète comme les dieux d'Homère: c'est toujours le respectable M. tel,
c'est toujours l'inflexible citoyen tel, qui, comme Achille, n'a jamais mangé
de bouillie (a-chylos). À l'occasion du scandale arrivé au convoi de M. de
Liancourt, M. de Sémonville[282] nous dit, à la Chambre des pairs: «Soyez
tranquilles, messieurs, cela n'arrivera plus; je vous conduirai moi-même au
cimetière.»

Le roi, au mois d'avril 1827, voulut passer la revue de la garde
nationale[283] au Champ de Mars. Deux jours avant cette fatale revue,
poussé par mon zèle et ne demandant qu'à mettre bas les armes, j'adressai à
Charles X une lettre qui lui fut remise par M. de Blacas et dont il m'accusa
réception par ce billet:

«Je n'ai pas perdu un seul instant, monsieur le vicomte, pour remettre au
roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser pour Sa Majesté; et
si elle daigne me charger d'une réponse, je ne mettrai pas moins
d'empressement à vous la faire parvenir.

«Recevez, monsieur le vicomte, mes compliments les plus sincères.

«Blacas d'Aulps.»

Page 210

«Ce 27 avril 1827, à 1 heure après midi.

AU ROI.

«Sire,

«Permettez à un sujet fidèle, que les moments d'agitation retrouveront
toujours au pied du trône, de confier à Votre Majesté quelques réflexions
qu'il croit utiles à la gloire de la couronne comme au bonheur et à la sûreté
du roi.

«Sire, il n'est que trop vrai, il y a péril dans l'État, mais il est également
certain que ce péril n'est rien si on ne contrarie pas les principes mêmes du
gouvernement.

«Un grand secret, Sire, a été révélé: vos ministres ont eu le malheur
d'apprendre à la France que ce peuple que l'on disait ne plus exister était
tout vivant encore. Paris, pendant deux fois vingt-quatre heures, a échappé à
l'autorité. Les mêmes scènes se répètent dans toute la France: les factions
n'oublieront pas cet essai.

«Mais les rassemblements populaires, si dangereux dans les monarchies
absolues, parce qu'elles sont en présence du souverain même, sont peu de
chose dans la monarchie représentative, parce qu'elles ne sont en contact
qu'avec des ministres ou des lois. Entre le monarque et les sujets se trouve
une barrière qui arrête tout: les deux Chambres et les institutions publiques.
En dehors de ces mouvements, le roi voit toujours son autorité et sa
personne sacrée à l'abri.

«Mais, Sire, il y a une condition indispensable à la sûreté générale, c'est
d'agir dans l'esprit des institutions: une résistance de votre conseil à cet
esprit rendrait les mouvements populaires aussi dangereux dans la
monarchie représentative qu'ils le sont dans la monarchie absolue.

«De la théorie je passe à l'application:

«Votre Majesté va paraître à la revue: elle y sera accueillie comme elle le
doit; mais il est possible qu'elle entende au milieu des cris de vive le roi!

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d'autres cris qui lui feront connaître l'opinion publique sur ses ministres.

«De plus, Sire, il est faux qu'il y ait à présent, comme on le dit, une
faction républicaine; mais il est vrai qu'il y a des partisans d'une monarchie
illégitime: or, ceux-ci sont trop habiles pour ne pas profiter de l'occasion et
ne pas mêler leurs voix le 29 à celle de la France pour donner le change.

«Que fera le roi? cédera-t-il ses ministres aux acclamations populaires?
ce serait tuer le pouvoir. Le roi gardera-t-il ses ministres? ces ministres
feront retomber sur la tête de leur auguste maître toute l'impopularité qui les
poursuit. Je sais bien que le roi aurait le courage de se charger d'une douleur
personnelle pour éviter un mal à la monarchie; mais on peut, par le moyen
le plus simple, éviter ces calamités; permettez-moi, Sire, de vous le dire: on
le peut en se renfermant dans l'esprit de nos institutions: les ministres ont
perdu la majorité dans la Chambre des pairs et dans la nation: la
conséquence naturelle de cette position critique est leur retraite. Comment,
avec le sentiment de leur devoir, pourraient-ils s'obstiner, en restant au
pouvoir, à compromettre la couronne? En mettant leur démission aux pieds
de Votre Majesté, ils calmeront tout, ils finiront tout: ce n'est plus le roi qui
cède, ce sont les ministres qui se retirent d'après tous les usages et tous les
principes du gouvernement représentatif. Le roi pourra reprendre ensuite
parmi eux ceux qu'il jugera à propos de conserver: il y en a deux que
l'opinion honore, M. le duc de Doudeauville et M. le comte de Chabrol.

«La revue perdrait ainsi ses inconvénients et ne serait plus qu'un
triomphe sans mélange. La session s'achèvera en paix au milieu des
bénédictions répandues sur la tête de mon roi.

«Sire, pour avoir osé vous écrire cette lettre, il faut que je sois bien
persuadé de la nécessité de prendre une résolution; il faut qu'un devoir bien
impérieux m'ait poussé. Les ministres sont mes ennemis; je suis le leur; je
leur pardonne comme chrétien; mais je ne leur pardonnerai jamais comme
homme: dans cette position, je n'aurais jamais parlé au roi de leur retraite
s'il n'y allait du salut de la monarchie.

«Je suis, etc.

«Chateaubriand.»

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Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry furent insultées en
se rendant à la revue; le roi fut généralement bien accueilli; mais une ou
deux compagnies de la 6e légion crièrent: «À bas les ministres! à bas les
jésuites!» Charles X offensé répliqua: «Je suis venu ici pour recevoir des
hommages, non des leçons.» Il avait souvent à la bouche de nobles paroles
que ne soutenait pas toujours la vigueur de l'action: son esprit était hardi,
son caractère timide. Charles X, en rentrant au château, dit au maréchal
Oudinot: «L'effet total a été satisfaisant. S'il y a quelques brouillons, la
masse de la garde nationale est bonne: témoignez-lui ma satisfaction[284].»
M. de Villèle arriva. Des légions à leur retour avaient passé devant l'hôtel
des finances et crié: À bas Villèle! Le ministre, irrité par toutes les attaques
précédentes, n'était plus à l'abri des mouvements d'une froide colère; il
proposa au conseil de licencier la garde nationale. Il fut appuyé de MM. de
Corbière, de Peyronnet, de Damas et de Clermont-Tonnerre, combattu par
M. de Chabrol, l'évêque d'Hermopolis et le duc de Doudeauville. Une
ordonnance du roi prononça le licenciement[285], coup le plus funeste porté
à la monarchie avant le dernier coup des journées de Juillet: si à ce moment
la garde nationale ne se fût pas trouvée dissoute, les barricades n'auraient
pas eu lieu. M. le duc de Doudeauville donna sa démission[286]; il écrivit au
roi une lettre motivée dans laquelle il annonçait l'avenir, que tout le monde,
au reste, prévoyait.

Le gouvernement commençait à craindre; les journaux redoublaient
d'audace, et on leur opposait, par habitude, un projet de censure; on pariait
en même temps d'un ministère La Bourdonnaye[287], où aurait figuré M. de
Polignac. J'avais eu le malheur de faire nommer M. de Polignac
ambassadeur à Londres[288], malgré ce qu'avait pu me dire M. de Villèle, en
cette occasion il vit mieux et plus loin que moi. En entrant au ministère, je
m'étais empressé de faire quelque chose d'agréable à Monsieur. Le
président du conseil était parvenu à réconcilier les deux frères, dans la
prévision d'un changement prochain de règne: cela lui réussit; moi, en
m'avisant une fois dans ma vie de vouloir être fin, je fus bête. Si M. de
Polignac n'eût pas été ambassadeur, il ne serait pas devenu ministre des
affaires étrangères.

M. de Villèle, obsédé d'un côté par l'opposition royaliste libérale,
importuné de l'autre par les exigences des évêques, trompé par les préfets

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consultés, qui étaient eux-mêmes trompés[289], résolut de dissoudre la
Chambre élective, malgré les trois cents qui lui restaient fidèles. Le
rétablissement de la censure précéda la dissolution[290]. J'attaquai plus
vivement que jamais[291]; les oppositions s'unirent; les élections des petits
collèges furent toutes contre le ministère; à Paris la gauche triompha[292];
sept collèges nommèrent M. Royer-Collard, et les deux collèges où se
présenta M. de Peyronnet, ministre, le rejetèrent[293]. Paris illumina de
nouveau: il y eut des scènes sanglantes; des barricades se formèrent, et les
troupes envoyées pour rétablir l'ordre furent obligées de faire feu: ainsi se
préparaient les dernières et fatales journées[294]. Sur ces entrefaites, on reçut
la nouvelle du combat de Navarin[295], succès dont je pouvais revendiquer
ma part. Les grands malheurs de la Restauration ont été annoncés par des
victoires; elles avaient de la peine à se détacher des héritiers de Louis le
Grand.

La Chambre des pairs jouissait de la faveur publique par sa résistance
aux lois oppressives; mais elle ne savait pas se défendre elle-même: elle se
laissa gorger de fournées[296] contre lesquelles je fus presque le seul à
réclamer. Je lui prédis que ces nominations vicieraient son principe et lui
feraient perdre à la longue toute force dans l'opinion: me suis-je trompé?
Ces fournées, dans le but de rompre une majorité, ont non seulement détruit
l'aristocratie en France, mais elles sont devenues le moyen dont on se
servira contre l'aristocratie anglaise; celle-ci sera étouffée sous une
nombreuse fabrication de toges, et finira par perdre son hérédité, comme la
pairie dénaturée l'a perdue en France.

La nouvelle Chambre arrivée prononça son fameux refus de concours: M.
de Villèle, réduit à l'extrémité, songea à renvoyer une partie de ses collègues
et négocia avec MM. Laffitte et Casimir Périer. Les deux chefs de
l'opposition de gauche prêtèrent l'oreille: la mèche fut éventée; M. Laffitte
n'osa franchir le pas; l'heure du président sonna, et le portefeuille tomba de
ses mains[297]. J'avais rugi en me retirant des affaires; M. de Villèle se
coucha: il eut la velléité de rester à la Chambre des députés; parti qu'il
aurait dû prendre, mais il n'avait ni une connaissance assez profonde du
gouvernement représentatif, ni une autorité assez grande sur l'opinion
extérieure, pour jouer un pareil rôle: les nouveaux ministres exigèrent son
bannissement à la Chambre des pairs, et il l'accepta. Consulté sur quelques

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remplaçants pour le cabinet, j'invitai à prendre M. Casimir Périer et le
général Sébastiani: mes paroles furent perdues.

M. de Chabrol, chargé de composer le nouveau ministère, me mit en tête
de la liste: j'en fus rayé avec indignation par Charles X. M. Portalis[298], le
plus misérable caractère qui fut oncques, fédéré pendant les Cent-Jours,
rampant aux pieds de la légitimité dont il parla comme aurait rougi de parler
le plus ardent royaliste, aujourd'hui prodiguant sa banale adulation à
Philippe, reçut les sceaux. À la guerre, M. de Caux[299] remplaça M. de
Clermont-Tonnerre. M. le comte Roy[300], l'habile artisan de son immense
fortune, fut chargé des finances. Le comte de La Ferronnays, mon ami, eut
le portefeuille des affaires étrangères. M. de Martignac entra au ministère
de l'intérieur; le roi ne tarda pas à le détester. Charles X suivait plutôt ses
goûts que ses principes: s'il repoussait M. de Martignac à cause de son
penchant aux plaisirs, il aimait MM. de Corbière et de Villèle qui n'allaient
pas à la messe.

M. de Chabrol et l'évêque d'Hermopolis restèrent provisoirement au
ministère. L'évêque, avant de se retirer, vint me voir; il me demanda si je le
voulais remplacer à l'instruction publique: «Prenez M. Royer-Collard, lui
dis-je, je n'ai nulle envie d'être ministre; mais si le roi me voulait
absolument rappeler au conseil, je n'y rentrerais que par le ministère des
affaires étrangères, en réparation de l'affront que j'y ai reçu. Or, je ne puis
avoir aucune prétention sur ce portefeuille, si bien placé entre les mains de
mon noble ami.»

Après la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Rivière[301] était
devenu gouverneur du duc de Bordeaux; il travaillait dès lors au
renversement de M. de Villèle, car la partie dévote de la cour s'était ameutée
contre le ministre des finances. M. de Rivière me donna rendez-vous rue de
Taranne, chez M. de Marcellus, pour me faire inutilement la même
proposition que me fit plus tard l'abbé Frayssinous. M. de Rivière mourut,
et M. le baron de Damas lui succéda auprès de M. le duc de Bordeaux. Il
s'agissait donc toujours de la succession de M. de Chabrol et de M. l'évêque
d'Hermopolis. L'abbé Feutrier[302], évêque de Beauvais, fut installé au
ministère des cultes, que l'on détacha de l'instruction publique, laquelle
tomba à M. de Vatimesnil[303]. Restait le ministère de la marine: on me

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l'offrit; je ne l'acceptai point. M. le comte Roy me pria de lui indiquer
quelqu'un qui me fût agréable et que je choisirais dans la couleur de mon
opinion. Je désignai M. Hyde de Neuville[304]. Il fallait en outre trouver le
précepteur de M. le duc de Bordeaux; le comte Roy m'en parla: M. de
Chéverus[305] se présenta tout d'abord à ma pensée. Le ministre des finances
courut chez Charles X; le roi lui dit: «Soit: Hyde à la marine; mais pourquoi
Chateaubriand ne prend-il lui-même ce ministère? Quant à M. de Chéverus,
le choix serait excellent; je suis fâché de n'y avoir pas pensé; deux heures
plus tôt, la chose était faite: dites-le bien à Chateaubriand, mais M.
Tharin[306] est nommé.»

M. Roy me vint apprendre le succès de sa négociation; il ajouta: «Le roi
désire que vous acceptiez une ambassade; si vous le voulez, vous irez à
Rome.» Ce mot de Rome eut sur moi un effet magique; j'éprouvai la
tentation à laquelle les anachorètes étaient exposés dans le désert. Charles
X, en prenant à la marine l'ami que je lui avais désigné, faisait les premières
avances; je ne pouvais plus me refuser à ce qu'il attendait de moi: je
consentis donc encore à m'éloigner. Du moins, cette fois, l'exil me plaisait:
Pontificum veneranda sedes, sacrum solium. Je me sentis saisi du désir de
fixer mes jours, de l'envie de disparaître (même par calcul de renommée)
dans la ville des funérailles, au moment de mon triomphe politique. Je
n'aurais plus élevé la voix, sinon comme l'oiseau fatidique de Pline, pour
dire chaque matin Ave au Capitole et à l'aurore. Il se peut qu'il fût utile à
mon pays d'être débarrassé de moi: par le poids dont je me sens, je devine le
fardeau que je dois être pour les autres. Les esprits de quelque puissance qui
se rongent et se retournent sur eux-mêmes sont fatigants. Dante met aux
enfers des âmes torturées sur une couche de feu. M. le duc de Laval[307],
que j'allais remplacer à Rome[308], fut nommé à l'ambassade de Vienne.

Avant de changer de sujet, je demande la permission de revenir sur mes
pas et de me soulager d'un fardeau. Je ne suis pas entré sans souffrir dans le
détail de mon long différend avec M. de Villèle. On m'a accusé d'avoir
contribué à la chute de la monarchie légitime; il me convient d'examiner ce
reproche.

Les événements arrivés sous le ministère dont j'ai fait partie ont une
importance qui le lie à la fortune commune de la France: il n'y a pas un

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Français dont le sort n'ait été atteint du bien que je puis avoir fait, du mal
que j'ai subi. Par des affinités bizarres et inexplicables, par des rapports
secrets qui entrelacent quelquefois de hautes destinées à des destinées
vulgaires, les Bourbons ont prospéré tant qu'ils ont daigné m'écouter,
quoique je sois loin de croire, avec le poète[309], que mon éloquence a fait
l'aumône à la royauté. Sitôt qu'on a cru devoir briser le roseau qui croissait
au pied du trône, la couronne a penché, et bientôt elle est tombée: souvent,
en arrachant un brin d'herbe, on fait crouler une grande ruine.

Ces faits incontestables, on les expliquera comme on voudra; s'ils
donnent à ma carrière politique une valeur relative qu'elle n'a pas d'elle-
même, je n'en tirerai point vanité, je ne ressens point une mauvaise joie du
hasard qui mêle mon nom d'un jour aux événements des siècles. Quelle
qu'ait été la variété des accidents de ma course aventureuse, où que les
noms et les faits m'aient promené, le dernier horizon du tableau est toujours
menaçant et triste.

. . . . . . . Juga cœpta moveri
Silvarum, visæque canes ululare per umbram[310].

Mais si la scène a changé d'une manière déplorable, je ne dois, dit-on,
accuser que moi-même: pour venger ce qui m'a semblé une injure, j'ai tout
divisé, et cette division a produit en dernier résultat le renversement du
trône. Voyons.

M. de Villèle a déclaré qu'on ne pouvait gouverner ni avec moi ni sans
moi. Avec moi, c'était une erreur; sans moi, à l'heure où M. de Villèle disait
cela, il disait vrai, car les opinions les plus diverses me composaient une
majorité.

M. le président du conseil ne m'a jamais connu. Je lui étais sincèrement
attaché; je l'avais fait entrer dans son premier ministère, ainsi que le
prouvent le billet de remercîments de M. le duc de Richelieu et les autres
billets que j'ai cités. J'avais donné ma démission de plénipotentiaire à
Berlin, lorsque M. de Villèle s'était retiré. On lui persuada qu'à sa seconde
rentrée dans les affaires, je désirais sa place. Je n'avais point ce désir. Je ne
suis point de la race intrépide, sourde à la voix du dévouement et de la
raison. La vérité est que je n'ai aucune ambition; c'est précisément la

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passion qui me manque, parce que j'en ai une autre qui me domine. Lorsque
je priais M. de Villèle de porter au roi quelque dépêche importante, pour
m'éviter la peine d'aller au château, afin de me laisser le loisir de visiter une
chapelle gothique dans la rue Saint-Julien-le-Pauvre, il aurait été bien
rassuré contre mon ambition, s'il eût mieux jugé de ma candeur puérile ou
de la hauteur de mes dédains.

Rien ne m'agréait dans la vie positive, hormis peut-être le ministère des
affaires étrangères. Je n'étais pas insensible à l'idée que la patrie me devrait,
dans l'intérieur la liberté, à l'extérieur l'indépendance. Loin de chercher à
renverser M. de Villèle, j'avais dit au roi: «Sire, M. de Villèle est un
président plein de lumières; Votre Majesté doit éternellement le garder à la
tête de ses conseils.»

M. de Villèle ne le remarqua pas: mon esprit pouvait tendre à la
domination, mais il était soumis à mon caractère; je trouvais plaisir dans
mon obéissance, parce qu'elle me débarrassait de ma volonté. Mon défaut
capital est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. S'il se fût rencontré
un prince qui, me comprenant, m'eût retenu de force au travail, il avait peut-
être quelque parti à tirer de moi: mais le ciel fait rarement naître ensemble
l'homme qui veut et l'homme qui peut. En fin de compte, est-il aujourd'hui
une chose pour laquelle on voulût se donner la peine de sortir de son lit? On
s'endort au bruit des royaumes tombés pendant la nuit, et que l'on balaye
chaque matin devant notre porte.

D'ailleurs, depuis que M. de Villèle s'était séparé de moi, la politique
s'était dérangée: l'ultracisme contre lequel la sagesse du président du conseil
luttait encore l'avait débordé. La contrariété qu'il éprouvait de la part des
opinions intérieures et du mouvement des opinions extérieures le rendait
irritable: de là la presse entravée, la garde nationale de Paris cassée, etc.
Devais-je laisser périr la monarchie, afin d'acquérir le renom d'une
modération hypocrite aux aguets? Je crus très sincèrement remplir un
devoir en combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je
voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Lorsque M. de
Villèle fut renversé, on me consulta sur la nomination d'un autre ministère.
Si l'on eût pris, comme je le proposais, M. Casimir Périer, le général
Sébastiani et M. Royer-Collard, les choses auraient pu se soutenir. Je ne

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voulus point accepter le département de la marine, et je le fis donner à mon
ami M. Hyde de Neuville; je refusai également deux fois l'instruction
publique; jamais je ne serais rentré au conseil sans être le maître. J'allai à
Rome chercher parmi les ruines mon autre moi-même, car il y a dans ma
personne deux êtres distincts, et qui n'ont aucune communication l'un avec
l'autre.

J'en ferai pourtant loyalement l'aveu, l'excès du ressentiment ne me
justifie pas selon la règle et le mot vénérable de vertu, mais ma vie entière
me sert d'excuse.

Officier au régiment de Navarre, j'étais revenu des forêts de l'Amérique
pour me rendre auprès de la légitimité fugitive, pour combattre dans ses
rangs contre mes propres lumières, le tout sans conviction, par le seul
devoir du soldat. Je restai huit ans sur le sol étranger, accablé de toutes les
misères.

Ce large tribut payé, je rentrai en France en 1800. Bonaparte me
rechercha et me plaça; à la mort du duc d'Enghien, je me dévouai de
nouveau à la mémoire des Bourbons. Mes paroles sur le tombeau de
Mesdames à Trieste ranimèrent la colère du dispensateur des empires; il
menaça de me faire sabrer sur les marches des Tuileries. La brochure De
Bonaparte et des Bourbons valut à Louis XVIII, de son aveu même, autant
que cent mille hommes.

À l'aide de la popularité dont je jouissais alors, la France
anticonstitutionnelle comprit les institutions de la royauté légitime. Durant
les Cent Jours, la monarchie me vit auprès d'elle dans son second exil.
Enfin, par la guerre d'Espagne, j'avais contribué à étouffer les conspirations,
à réunir les opinions sous la même cocarde, et à rendre à notre canon sa
portée. On sait le reste de mes projets: reculer nos frontières, donner dans le
nouveau monde des couronnes nouvelles à la famille de saint Louis.

Cette longue persévérance dans les mêmes sentiments méritait peut-être
quelques égards. Sensible à l'affront, il m'était impossible de mettre aussi de
côté ce que je pouvais valoir, d'oublier tout à fait que j'étais le restaurateur
de la religion, l'auteur du Génie du christianisme.

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Mon agitation croissait nécessairement encore à la pensée qu'une
mesquine querelle faisait manquer à notre patrie une occasion de grandeur
qu'elle ne retrouverait plus. Si l'on m'avait dit: «Vos plans seront suivis; on
exécutera sans vous ce que vous aviez entrepris,» j'aurais tout oublié pour la
France. Malheureusement j'avais la croyance qu'on n'adopterait pas mes
idées; l'événement l'a prouvé.

J'étais dans l'erreur peut-être, mais j'étais persuadé que M. le comte de
Villèle ne comprenait pas la société qu'il conduisait; je suis convaincu que
les solides qualités de cet habile ministre étaient inadéquates à l'heure de
son ministère: il était venu trop tôt sous la restauration. Les opérations de
finances, les associations commerciales, le mouvement industriel, les
canaux, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les grandes routes, une
société matérielle qui n'a de passion que pour la paix, qui ne rêve que le
confort de la vie, qui ne veut faire de l'avenir qu'un perpétuel aujourd'hui,
dans cet ordre de choses, M. de Villèle eût été roi. M. de Villèle a voulu un
temps qui ne pouvait être à lui, et, par honneur, il ne veut pas d'un temps qui
lui appartient. Sous la Restauration, toutes les facultés de l'âme étaient
vivantes; tous les partis rêvaient de réalités ou de chimères; tous, avançant
ou reculant, se heurtaient en tumulte; personne ne prétendait rester où il
était; la légitimité constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le
dernier mot de la république ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds
remuer dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour
des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement;
il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient rendre à son
élément, à l'air, à l'espace, immense et légère qu'elle est. M. de Villèle
voulait retenir cette nation sur le sol, l'attacher en bas, mais il n'en eut
jamais la force. Je voulais, moi, occuper les Français à la gloire, les attacher
en haut, essayer de les mener à la réalité par des songes: C'est ce qu'ils
aiment.

Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien.
Malheureusement je suis sujet à faillir; je n'ai point la perfection
évangélique si un homme me donnait un soufflet, je ne tendrais pas l'autre
joue.

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Eussé-je deviné le résultat, certes je me serais abstenu; la majorité qui
vota la phrase sur le refus de concours ne l'eut pas votée, si elle eût prévu la
conséquence de son vote. Personne ne désirait sérieusement une
catastrophe, excepté quelques hommes à part. Il n'y a eu d'abord qu'une
émeute, et la légitimité seule l'a transformée en révolution: le moment venu,
elle a manqué de l'intelligence, de la prudence, de la résolution qui la
pouvaient encore sauver. Après tout, c'est une monarchie tombée; il en
tombera bien d'autres: je ne lui devais que ma fidélité; elle l'aura à jamais.

Dévoué aux premières adversités de la monarchie, je me suis consacré à
ses dernières infortunes: le malheur me trouvera toujours pour second. J'ai
tout renvoyé, places, pensions, honneurs; et, afin de n'avoir rien à demander
à personne, j'ai mis en gage mon cercueil. Juges austères et rigides,
vertueux et infaillibles royalistes, qui avez mêlé un serment à vos richesses,
comme vous mêlez le sel aux viandes de vos festins pour les conserver,
ayez un peu d'indulgence à l'égard de mes amertumes passées, je les expie
aujourd'hui à ma manière, qui n'est pas la vôtre. Croyez-vous qu'à l'heure du
soir, à cette heure où l'homme de peine se repose, il ne sente pas le poids de
la vie, quand ce poids lui est rejeté sur les bras? Et cependant, j'ai pu ne pas
porter le fardeau, j'ai vu Philippe dans son palais, du 1er au 6 août 1830, et
je le raconterai en son lieu; il n'a tenu qu'à moi d'écouter des paroles
généreuses.

Plus tard, si j'avais pu me repentir d'avoir bien fait, il m'était encore
possible de revenir sur le premier mouvement de ma conscience. M.
Benjamin Constant, homme si puissant alors, m'écrivait le 20
septembre[311]: «J'aimerais bien mieux vous écrire sur vous que sur moi, la
chose aurait plus d'importance. Je voudrais pouvoir vous parler de la perte
que vous faites essuyer à la France entière en vous retirant de ses destinées,
vous qui avez exercé sur elle une influence si noble et si salutaire! Mais il y
aurait indiscrétion à traiter ainsi des questions personnelles, et je dois en
gémissant comme tous les Français, respecter vos scrupules.»

Mes devoirs ne me semblant point encore consommés, j'ai défendu la
veuve et l'orphelin, j'ai subi les procès et la prison que Bonaparte, même
dans ses plus grandes colères, m'avait épargnés. Je me présente entre ma
démission à la mort du duc d'Enghien et mon cri pour l'enfant dépouillé; je

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m'appuie sur un prince fusillé et sur un prince banni; ils soutiennent mes
vieux bras entrelacés à leurs bras débiles: royalistes, êtes-vous si bien
accompagnés?

Mais plus j'ai garrotté ma vie par les liens du dévouement et de l'honneur,
plus j'ai échangé la liberté de mes actions contre l'indépendance de ma
pensée; cette pensée est rentrée dans sa nature. Maintenant, en dehors de
tout, j'apprécie les gouvernements ce qu'ils valent. Peut-on croire aux rois
de l'avenir? faut-il croire aux peuples du présent? L'homme sage et
inconsolé de ce siècle sans conviction ne rencontre un misérable repos que
dans l'athéisme politique. Que les jeunes générations se bercent
d'espérances: avant de toucher au but, elles attendront de longues années;
les âges vont au nivellement général, mais ils ne hâtent point leur marche à
l'appel de nos désirs: le temps est une sorte d'éternité appropriée aux choses
mortelles; il compte pour rien les races et leurs douleurs dans les œuvres
qu'il accomplit.

Il résulte de ce qu'on vient de lire, que si l'on avait fait ce que j'avais
conseillé; que si d'étroites envies n'avaient préféré leur satisfaction à
l'intérêt de la France; que si le pouvoir avait mieux apprécié les capacités
relatives, que si les cabinets étrangers avaient jugé, comme Alexandre, que
le salut de la monarchie française était dans des institutions libérales; que si
ces cabinets n'avaient point entretenu l'autorité rétablie dans la défiance du
principe de la charte, la légitimité occuperait encore le trône. Ah! ce qui est
passé est passé! on a beau retourner en arrière, se remettre à la place que
l'on a quittée, on ne retrouve rien de ce qu'on y avait laissé: hommes, idées,
circonstances, tout s'est évanoui.[Lien vers la Table des Matières]

LIVRE XI[312]
Madame Récamier. — Enfance de Madame Récamier. — Suite du
récit de Benjamin Constant: Madame de Staël. — Voyage de
Madame Récamier en Angleterre. — Premier voyage de madame de

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Staël en Allemagne. — Madame Récamier à Paris. — Projets des
généraux. — Portrait de Bernadotte. — Procès de Moreau. —
Lettres de Moreau et de Masséna à Madame Récamier. — Mort de
M. Necker. — Retour de Madame de Staël. — Madame Récamier à
Coppet. — Le prince Auguste de Prusse. — Second voyage de
Madame de Staël en Allemagne. — Château de Chaumont. —
Lettre de Madame de Staël à Bonaparte. — Madame Récamier et
M. Mathieu de Montmorency sont exilés. — Madame Récamier à
Châlons. — Madame Récamier à Lyon. — Madame de Chevreuse.
— Prisonniers espagnols. — Madame Récamier à Rome. —
Albano. — Canova: ses lettres. — Le pêcheur d'Albano. —
Madame Récamier à Naples. — Le duc de Rohan-Chabot. — Le roi
Murat: ses lettres. — Madame Récamier revient en France. —
Lettre de Madame de Genlis. — Lettres de Benjamin Constant. —
Articles de Benjamin Constant au retour de Bonaparte de l'île
d'Elbe. — Madame de Krüdener. — Le duc de Wellington. — Je
retrouve Madame Récamier. — Mort de Madame de Staël. —
L'Abbaye-aux-Bois.

Nous passons à l'ambassade de Rome, à cette Italie le rêve de mes jours.
Avant de continuer mon récit, je dois parler d'une femme qu'on ne perdra
plus de vue jusqu'à la fin de ces Mémoires. Une correspondance va s'ouvrir
de Rome à Paris entre elle et moi: il faut donc savoir à qui j'écris, comment
et à quelle époque j'ai connu madame Récamier.

Elle rencontra aux divers rangs de la société des personnages plus ou
moins célèbres engagés sur la scène du monde; tous lui ont rendu un culte.
Sa beauté mêle son existence idéale aux faits matériels de notre histoire:
lumière sereine éclairant un tableau d'orage.

Revenons encore sur des temps écoulés; essayons à la clarté de mon
couchant de dessiner un portrait sur le ciel où ma nuit qui s'approche va
bientôt répandre ses ombres.

Une lettre, publiée dans le Mercure après ma rentrée en France en 1800,
avait frappé madame de Staël. Je n'étais pas encore rayé de la liste des
émigrés; Atala me tira de mon obscurité. Madame Bacciochi (Élisa

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Bonaparte), à la prière de M. de Fontanes, sollicita et obtint ma radiation
dont madame de Staël s'était occupée; j'allai la remercier. Je ne me souviens
plus si ce fut Christian de Lamoignon ou l'auteur de Corinne qui me
présenta à madame Récamier son amie; celle-ci demeurait alors dans sa
maison de la rue du Mont-Blanc. Au sortir de mes bois et de l'obscurité de
ma vie, j'étais encore tout sauvage; j'osais à peine lever les yeux sur une
femme entourée d'adorateurs.

Madame Récamier.

Environ un mois après, j'étais un matin chez madame de Staël; elle
m'avait reçu à sa toilette; elle se laissait habiller par mademoiselle Olive,
tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts une petite branche verte.
Entre tout à coup madame Récamier, vêtue d'une robe blanche; elle s'assit
au milieu d'un sofa de soie bleue. Madame de Staël, restée debout, continua
sa conversation fort animée, et parlait avec éloquence; je répondais à peine,
les yeux attachés sur madame Récamier. Je n'avais jamais inventé rien de
pareil, et plus que jamais je fus découragé: mon admiration se changea en

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humeur contre ma personne. Madame Récamier sortit, et je ne la revis plus
que douze ans après.

Douze ans! quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours,
les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées attachements,
à toutes les misères surnommées félicités! Puis, par une autre dérision,
quand elle en a flétri et dépensé la partie la plus précieuse, elle vous ramène
au point de départ de vos courses. Et comment vous y ramène-t-elle? l'esprit
obsédé des idées étrangères, des fantômes importuns, des sentiments
trompés ou incomplets d'un monde qui ne vous a laissé rien d'heureux. Ces
idées, ces fantômes, ces sentiments s'interposent entre vous et le bonheur
que vous pourriez encore goûter. Vous revenez le cœur souffrant de regrets,
désolé de ces erreurs de jeunesse si pénibles au souvenir dans la pudeur des
années. Voilà comme je revins après avoir été à Rome, en Syrie, après avoir
vu passer l'empire, après être devenu l'homme du bruit, après avoir cessé
d'être l'homme du silence. Madame Récamier qu'avait-elle fait? quelle avait
été sa vie?

Je n'ai point connu la plus grande partie de l'existence à la fois éclatante
et retirée dont je vais vous entretenir: force m'est donc de recourir à des
autorités différentes de la mienne, mais elles seront irrécusables. D'abord
madame Récamier m'a raconté des faits dont elle a été témoin et m'a
communiqué des lettres précieuses. Elle a écrit, sur ce qu'elle a vu, des
notes dont elle m'a permis de consulter le texte, et trop rarement de le citer.
Ensuite madame de Staël dans sa correspondance, Benjamin Constant dans
ses souvenirs, les uns imprimés, les autres manuscrits, M. Ballanche dans
une notice sur notre commune amie, madame la duchesse d'Abrantès dans
ses esquisses, madame de Genlis dans les siennes, ont abondamment fourni
les matériaux de ma narration: je n'ai fait que nouer les uns aux autres tant
de beaux noms, en remplissant les vides par mon récit, quand quelques
anneaux de la chaîne des événements étaient sautés ou rompus.

Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures: j'ai la
manie de béer aux choses passées. Tout est plaisir, surtout lorsque l'on
tourne les yeux sur les premières années de ceux que l'on chérit; on allonge
une vie aimée; on étend l'affection que l'on ressent sur des jours que l'on a

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ignorés et que l'on ressuscite; on embellit ce qui fut de ce qui est; on
recompose de la jeunesse.

J'ai vu à Lyon le Jardin des Plantes établi sur les ruines de l'amphithéâtre
antique et dans les jardins de l'ancienne abbaye de la Déserte, maintenant
abattue: le Rhône et la Saône sont à vos pieds; au loin s'élève la plus haute
montagne de l'Europe, première colonne milliaire de l'Italie, avec son
écriteau blanc au-dessus des nuages. Madame Récamier[313] fut mise dans
cette abbaye, elle y passa son enfance derrière une grille qui ne s'ouvrait sur
l'église extérieure qu'à l'élévation de la messe. Alors on apercevait dans la
chapelle intérieure du couvent des jeunes filles prosternées. La fête de
l'abbesse était la fête principale de la communauté; la plus belle des
pensionnaires faisait le compliment d'usage: sa parure était ajustée, sa
chevelure nattée, sa tête voilée et couronnée des mains de ses compagnes; et
tout cela en silence, car l'heure du lever était une de celles qu'on appelait du
grand silence dans les monastères. Il va de suite que Juliette avait les
honneurs de la journée. Son père et sa mère s'étant établis à Paris
rappelèrent leur enfant auprès d'eux. Sur des brouillons écrits par madame
Récamier je recueille cette note:

«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite
dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le
lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je ne me
souvenais pas d'avoir vue s'ouvrir pour me laisser entrer, je me trouvai dans
une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.

«Je quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle
des agitations. Elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux
rêve, avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions
dans les jardins, ses chants et ses fleurs.»

Ces heures sorties d'un pieux désert se reposent maintenant dans une
autre solitude religieuse, sans avoir rien perdu de leur fraîcheur et de leur
harmonie.

Benjamin Constant, l'homme qui a eu le plus d'esprit après Voltaire,
cherche à donner une idée de la première jeunesse de madame Récamier: il

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a puisé dans le modèle dont il prétendait retracer les traits une grâce qui ne
lui était pas naturelle.

«Parmi les femmes de notre époque, dit-il, que des avantages de figure,
d'esprit ou de caractère ont rendues célèbres, il en est une que je veux
peindre. Sa beauté l'a d'abord fait admirer; son âme s'est ensuite fait
connaître, et son âme a encore paru supérieure à sa beauté. L'habitude de la
société a fourni à son esprit le moyen de se déployer, et son esprit n'est resté
au-dessous ni de sa beauté ni de son âme.

«À peine âgée de quinze ans[314], mariée à un homme qui, occupé
d'affaires immenses, ne pouvait guider son extrême jeunesse, madame
Récamier se trouva presque entièrement livrée à elle-même dans un pays
qui était encore un chaos.

«Plusieurs femmes de la même époque ont rempli l'Europe de leurs
diverses célébrités. La plupart ont payé le tribut à leur siècle, les unes par
des amours sans délicatesse, les autres par de coupables condescendances
envers les tyrannies successives.

«Celle que je peins sortit brillante et pure de cette atmosphère qui
flétrissait ce qu'elle ne corrompait pas. L'enfance fut d'abord pour elle une
sauvegarde, tant l'auteur de ce bel ouvrage, faisait tourner tout à son profit.
Éloignée du monde dans une solitude embellie par les arts, elle se faisait
une douce occupation de toutes ces études charmantes et poétiques qui
restent le charme d'un autre âge.

«Souvent aussi, entourée de jeunes compagnes, elle se livrait avec elles à
des jeux bruyants. Svelte et légère, elle les devançait à la course; elle
couvrait d'un bandeau ses yeux qui devaient un jour pénétrer toutes les
âmes. Son regard, aujourd'hui si expressif et si profond, et qui semble nous
révéler des mystères qu'elle-même ne connaît pas, n'étincelait alors que
d'une gaieté vive et folâtre. Ses beaux cheveux, qui ne peuvent se détacher
sans nous remplir de trouble, tombaient alors, sans danger pour personne,
sur ses blanches épaules. Un rire éclatant et prolongé interrompait souvent
ses conversations enfantines; mais déjà l'on eût pu remarquer en elle cette
observation fine et rapide qui saisit le ridicule, cette malignité douce qui
s'en amuse sans jamais blesser, et surtout ce sentiment exquis d'élégance, de

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pureté, de bon goût, véritable noblesse native, dont les titres sont empreints
sur les êtres privilégiés.

«Le grand monde d'alors était trop contraire à sa nature pour qu'elle ne
préférât pas la retraite. On ne la vit jamais dans les maisons ouvertes à tout
venant, seules réunions possibles quand toute société fermée eût été
suspecte; où toutes les classes se précipitaient, parce qu'on pouvait y parler
sans rien dire, s'y rencontrer sans se compromettre; où le mauvais ton tenait
lieu d'esprit et le désordre de gaieté. On ne la vit jamais à cette cour du
Directoire, où le pouvoir était tout à la fois terrible et familier, inspirant la
crainte sans échapper au mépris.

«Cependant madame Récamier sortait quelquefois de sa retraite pour
aller au spectacle ou dans les promenades publiques, et, dans ces lieux
fréquentés par tous, ces rares apparitions étaient de véritables événements.
Tout autre but de ces réunions immenses était oublié, et chacun s'élançait
sur son passage. L'homme assez heureux pour la conduire avait à surmonter
l'admiration comme un obstacle; ses pas étaient à chaque instant ralentis par
les spectateurs pressés autour d'elle; elle jouissait de ce succès avec la
gaieté d'un enfant et la timidité d'une jeune fille; mais la dignité gracieuse,
qui dans sa retraite la distinguait de ses jeunes amies, contenait au dehors la
foule effervescente. On eût dit qu'elle régnait également par sa seule
présence sur ses compagnes et sur le public. Ainsi se passèrent les
premières années du mariage de madame Récamier[315], entre des
occupations poétiques, des jeux enfantins dans la retraite, et de courtes et
brillantes apparitions dans le monde.»

Interrompant le récit de l'auteur d'Adolphe, je dirai que, dans cette société
succédant à la terreur, tout le monde craignait d'avoir l'air de posséder un
foyer. On se rencontrait dans les lieux publics, surtout au Pavillon
d'Hanovre: quand je vis ce pavillon, il était abandonné comme la salle d'une
fête d'hier, ou comme un théâtre dont les acteurs étaient à jamais descendus.
Là s'étaient retrouvées des jeunes échappées de prison à qui André Chénier
avait fait dire:

Je ne veux point mourir encore.

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Madame Récamier avait rencontré Danton allant au supplice, et elle vit
bientôt après quelques-unes des belles victimes dérobées à des hommes
devenus eux-mêmes victimes de leur propre fureur.

Je reviens à mon guide Benjamin Constant:

«L'esprit de madame Récamier avait besoin d'un autre aliment. L'instinct
du beau lui faisait aimer d'avance, sans les connaître, les hommes distingués
par une réputation de talent et de génie.

«M. de Laharpe, l'un des premiers, sut apprécier cette femme qui devait
un jour grouper autour d'elle toutes les célébrités de son siècle. Il l'avait
rencontrée dans son enfance, il la revit mariée, et la conversation de cette
jeune personne de quinze ans eut mille attraits pour un homme que son
excessif amour-propre et l'habitude des entretiens avec les hommes les plus
spirituels de France rendaient fort exigeant et fort difficile.

«M. de Laharpe se dégageait auprès de madame Récamier de la plupart
des défauts qui rendaient son commerce épineux et presque insupportable.
Il se plaisait à être son guide: il admirait avec quelle rapidité son esprit
suppléait à l'expérience et comprenait tout ce qu'il lui révélait sur le monde
et sur les hommes. C'était au moment de cette conversion fameuse que tant
de gens ont qualifiée d'hypocrisie. J'ai toujours regardé cette conversion
comme sincère. Le sentiment religieux est une faculté inhérente à l'homme;
il est absurde de prétendre que la fraude et le mensonge aient créé cette
faculté. On ne met rien dans l'âme humaine que ce que la nature y a mis.
Les persécutions, les abus d'autorité en faveur de certains dogmes peuvent
nous faire illusion à nous-mêmes et nous révolter contre ce que nous
éprouverions si on ne nous l'imposait pas; mais, dès que les causes
extérieures ont cessé, nous revenons à notre tendance primitive: quand il n'y
a plus de courage à résister, nous ne nous applaudissons plus de notre
résistance. Or, la révolution ayant ôté ce mérite à l'incrédulité, les hommes
que la vanité seule avait rendus incrédules purent devenir religieux de
bonne foi.

«M. de Laharpe était de ce nombre; mais il garda son caractère intolérant,
et cette disposition amère qui lui faisait concevoir de nouvelles haines sans

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abjurer les anciennes. Toutes ces épines de sa dévotion disparaissaient
cependant auprès de madame Récamier.»

Voici quelques fragments des lettres de M. de Laharpe à madame
Récamier, dont Benjamin Constant vient de parler:

«Samedi, 28 septembre.

«Quoi, madame, vous portez la bonté jusqu'à vouloir honorer d'une visite
un pauvre proscrit comme moi! C'est pour cette fois que je pourrais dire
comme les anciens patriarches, à qui d'ailleurs je ressemble si peu, «qu'un
ange est venu dans ma demeure». Je sais bien que vous aimez à faire
œuvres de miséricorde; mais, par le temps qui court, tout bien est difficile,
et celui-là comme les autres. Je dois vous prévenir, à mon grand regret, que
venir seule est d'abord impossible pour bien des raisons; entre autres,
qu'avec votre jeunesse et votre figure dont l'éclat vous suivra partout, vous
ne sauriez voyager sans une femme de chambre à qui la prudence me
défend de confier le secret de ma retraite, qui n'est pas à moi seul. Vous
n'auriez donc qu'un moyen d'exécuter votre généreuse résolution, ce serait
de vous consulter avec madame de Clermont[316] qui vous amènerait un jour
dans son petit castel champêtre, et de là il vous serait très aisé de venir avec
elle. Vous êtes faites toutes deux pour vous apprécier et pour vous aimer
l'une et l'autre. . . . . Je fais dans ce moment-ci beaucoup de vers. En les
faisant, je songe souvent que je pourrai les lire un jour à cette belle et
charmante Juliette dont l'esprit est aussi fin que le regard, et le goût aussi
pur que son âme. Je vous enverrais bien aussi le fragment d'Adonis que
vous aimez, quoique devenu un peu profane pour moi; mais je voudrais la
promesse qu'il ne sortira pas de vos mains. . . . . . . . .

«Adieu, madame; je me laisse aller avec vous à des idées que toute autre
que vous trouverait bien extraordinaire d'adresser à une personne de seize
ans, mais je sais que vos seize ans ne sont que sur votre figure[317].»

«Samedi.

«Il y a bien longtemps, madame, que je n'ai eu le plaisir de causer avec
vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l'être que c'est une de mes

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privations, vous ne m'en ferez pas de reproches...

«Vous avez lu dans mon âme; vous y avez vu que j'y portais le deuil des
malheurs publics et celui de mes propres fautes, et j'ai dû sentir que cette
triste disposition formait un contraste trop fort avec tout l'éclat qui
environne votre âge et vos charmes. Je crains même qu'il ne se soit fait
apercevoir quelquefois dans le peu de moments qu'il m'a été permis de
passer avec vous, et je réclame là-dessus votre indulgence. Mais à présent,
madame, que la Providence semble nous montrer de bien près un meilleur
avenir[318], à qui pourrais-je confier mieux qu'à vous la joie que me donnent
des espérances si douces et que je crois si prochaines? Qui tiendra une plus
grande place que vous dans les jouissances particulières qui se mêleront à la
joie publique? Je serai alors plus susceptible et moins indigne des douceurs
de votre charmante société, et combien je m'estimerai heureux de pouvoir y
être encore pour quelque chose! Si vous daignez mettre le même prix au
fruit de mon travail, vous serez toujours la première à qui je m'empresserai
d'en faire hommage. Alors plus de contradictions et d'obstacles; vous me
trouverez toujours à vos ordres, et personne, je l'espère, ne pourra me
blâmer de cette préférence. Je dirai: Voilà celle qui, dans l'âge des illusions
et avec tous les avantages brillants qui peuvent les excuser, a connu toute la
noblesse et la délicatesse des procédés de la plus pure amitié, et au milieu
de tous les hommages s'est souvenue d'un proscrit. Je dirai: Voilà celle dont
j'ai vu croître la jeunesse et les grâces au milieu d'une corruption générale
qui n'a jamais pu les atteindre; celle dont la raison de seize ans a souvent
fait honte à la mienne: et je suis sûr que personne ne sera tenté de me
contredire.»

La tristesse des événements, de l'âge et de la religion, cachée sous une
expression attendrie, offre dans ces lettres un singulier mélange de pensée et
de style. Revenons encore au récit de Benjamin Constant:

«Nous arrivons à l'époque où madame Récamier se vit pour la première
fois l'objet d'une passion forte et suivie. Jusqu'alors elle avait reçu des
hommages unanimes de la part de tous ceux qui la rencontraient, mais son
genre de vie ne présentait nulle part des centres de réunion où l'on fût sûr de
la retrouver. Elle ne recevait jamais chez elle et ne s'était point encore formé

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de société où l'on pût pénétrer tous les jours pour la voir et essayer de lui
plaire.

«Dans l'été de 1799, madame Récamier vint habiter le château de Clichy,
à un quart de lieue de Paris. Un homme célèbre depuis par divers genres de
prétentions, et plus célèbre encore par les avantages qu'il a refusés que par
les succès qu'il a obtenus, Lucien Bonaparte, se fit présenter à elle.

«Il n'avait aspiré jusqu'alors qu'à des conquêtes faciles, et n'avait étudié
pour les obtenir que les moyens de romans que son peu de connaissance du
monde lui représentait comme infaillibles. Il est possible que l'idée de
captiver la plus belle femme de son temps l'ait séduit d'abord. Jeune, chef
d'un parti dans le conseil des Cinq-Cents, frère du premier général du siècle,
il fut flatté de réunir dans sa personne les triomphes d'un homme d'État et
les succès d'un amant.

«Il imagina de recourir à une fiction pour déclarer son amour à madame
Récamier; il supposa une lettre de Roméo à Juliette; et l'envoya comme un
ouvrage de lui à celle qui portait le même nom.»

Voici cette lettre de Lucien, connue de Benjamin Constant; au milieu des
révolutions qui ont agité le monde réel, il est piquant de voir un Bonaparte
s'enfoncer dans le monde des fictions.

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LETTRE DE ROMÉO À JULIETTE
par l'auteur de la Tribu indienne[319].

«Venise, 29 juillet.

«Roméo vous écrit, Juliette: si vous refusiez de me lire vous seriez plus
cruelle que nos parents, dont les longues querelles viennent enfin de
s'apaiser: sans doute ces affreuses querelles ne renaîtront plus. . . . . . Il y a
peu de jours, je ne vous connaissais encore que par la renommée. Je vous
avais aperçue quelquefois dans les temples et dans les fêtes; je savais que
vous étiez la plus belle; mille bouches répétaient vos éloges, et vos attraits
m'avaient frappé sans m'éblouir. . . . . . . Pourquoi la paix m'a-t-elle livré à
votre empire? la paix! elle est dans nos familles, mais le trouble est dans
mon cœur. . . . . . . . .

«Rappelez-vous ce jour où pour la première fois je vous fus présenté.
Nous célébrions dans un banquet nombreux la réconciliation de nos pères.
Je revenais du sénat où les troubles suscités à la République avaient produit
une vive impression. . . Vous arrivâtes; tous alors s'empressaient. Qu'elle est
belle! s'écriait-on. . . . . . . . . . .

«La foule remplit dans la soirée les jardins de Bedmar. Les importuns,
qui sont partout, s'emparèrent de moi. Cette fois je n'eus avec eux ni
patience ni affabilité: ils me tenaient éloigné de vous!... Je voulus me rendre
compte du trouble qui s'emparait de moi. Je connus l'amour et je voulus le
maîtriser... Je fus entraîné et je quittai avec vous ce lieu de fêtes.

«Je vous ai revue depuis; l'amour a semblé me sourire. Un jour, assise au
bord de l'eau, immobile et rêveuse, vous effeuilliez une rose; seul avec
vous, j'ai parlé... j'ai entendu un soupir... vaine illusion! Revenu de mon
erreur, j'ai vu l'indifférence au front tranquille assise entre nous deux... La
passion qui me maîtrise s'exprimait dans mes discours, et les vôtres
portaient l'aimable et cruelle empreinte de l'enfance et de la plaisanterie.

«Chaque jour je voudrais vous voir, comme si le trait n'était pas assez
fixé dans mon cœur. Les moments où je vous vois seule sont bien rares, et

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ces jeunes Vénitiens qui vous entourent et vous parlent fadeur et galanterie
me sont insupportables. Peut-on parler à Juliette comme aux autres femmes!

«J'ai voulu vous écrire; vous me connaîtrez, vous ne serez plus incrédule;
mon âme est inquiète; elle a soif de sentiment. Si l'amour n'a pas ému le
vôtre; si Roméo n'est à vos yeux qu'un homme ordinaire, oh! je vous en
conjure par les liens que vous m'avez imposés, soyez avec moi sévère par
bonté; ne me souriez plus, ne me parlez plus, repoussez-moi loin de vous.
Dites-moi de m'éloigner, et si je puis exécuter cet ordre rigoureux,
souvenez-vous au moins que Roméo vous aimera toujours; que personne n'a
jamais régné sur lui comme Juliette, et qu'il ne peut plus renoncer à vivre
pour elle au moins par le souvenir.»

Pour un homme de sang-froid, tout cela est un peu moquable: les
Bonaparte vivaient de théâtres, de romans et de vers; la vie de Napoléon
lui-même est-elle autre chose qu'un poème?

Benjamin Constant continue en commentant cette lettre: «Le style de
cette lettre est visiblement imité de tous les romans qui ont peint les
passions, depuis Werther jusqu'à la Nouvelle Héloïse. Madame Récamier
reconnut facilement, à plusieurs circonstances de détail, qu'elle-même était
l'objet de la déclaration qu'on lui présentait comme une simple lecture. Elle
n'était pas assez accoutumée au langage direct de l'amour pour être avertie
par l'expérience que tout dans les expressions n'était peut-être pas sincère;
mais un instinct juste et sûr l'en avertissait; elle répondit avec simplicité,
avec gaieté même, et montra bien plus d'indifférence que d'inquiétude et de
crainte. Il n'en fallut pas davantage pour que Lucien éprouvât réellement la
passion qu'il avait d'abord un peu exagérée.

«Les lettres de Lucien deviennent plus vraies, plus éloquentes, à mesure
qu'il devient plus passionné; on y voyait bien toujours l'ambition des
ornements, le besoin de se mettre en attitude; il ne peut s'endormir sans se
jeter dans les bras de Morphée. Au milieu de son désespoir, il se décrit livré
aux grandes occupations qui l'entourent; il s'étonne de ce qu'un homme
comme lui verse des larmes; mais dans tout cet alliage de déclamation et de
phrases il y a pourtant de l'éloquence, de la sensibilité et de la douleur.
Enfin, dans une lettre pleine de passion où il écrit à madame Récamier: «Je

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ne puis vous haïr, mais je puis me tuer,» il dit tout à coup en réflexion
générale: «J'oublie que l'amour ne s'arrache pas, il s'obtient.» Puis il ajoute:
«Après la réception de votre billet, j'en ai reçu plusieurs diplomatiques; j'ai
appris une nouvelle que le bruit public vous aura sans doute apprise. Les
félicitations m'entourent, m'étourdissent... on me parle de ce qui n'est pas
vous!» Puis, encore une exclamation: «Que la nature est faible, comparée à
l'amour!»

«Cette nouvelle qui trouvait Lucien insensible était pourtant une nouvelle
immense: le débarquement de Bonaparte à son retour d'Égypte.

«Un destin nouveau venait de débarquer avec ses promesses et ses
menaces; le dix-huit brumaire ne devait pas se faire attendre plus de trois
semaines.

«À peine échappé au danger de cette journée, qui tiendra toujours une si
grande place dans l'histoire, Lucien écrivait à madame Récamier: «Votre
image m'est apparue!... Vous auriez eu ma dernière pensée.»

SUITE DU RÉCIT DE BENJAMIN CONSTANT.

«Madame Récamier contracta, avec une femme bien autrement illustre
que M. de Laharpe n'était célèbre, une amitié qui devint chaque jour plus
intime et qui dure encore.

«M. Necker, ayant été rayé de la liste des émigrés, chargea madame de
Staël, sa fille, de vendre une maison qu'il avait à Paris. Madame Récamier
l'acheta, et ce fut une occasion pour elle de voir madame de Staël[320].

«La vue de cette femme célèbre la remplit d'abord d'une excessive
timidité. La figure de madame de Staël a été fort discutée. Mais un superbe
regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance,
l'absence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante; des
mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais qui semblent échapper à
l'enthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent et
lui concilient presque tous ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune
femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense

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supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette conviction sur
les autres.

«Rien n'était plus attachant que les entretiens de madame de Staël et de
madame Récamier. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées neuves, la
rapidité de la seconde à les saisir et à les juger; cet esprit mâle et fort qui
dévoilait tout, et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout; ces révélations
d'un génie exercé communiquées à une jeune intelligence digne de les
recevoir: tout cela formait une réunion qu'il est impossible de peindre sans
avoir eu le bonheur d'en être témoin soi-même.

«L'amitié de madame Récamier pour madame de Staël se fortifia d'un
sentiment qu'elles éprouvaient toutes deux, l'amour filial. Madame
Récamier était tendrement attachée à sa mère, femme d'un rare mérite, dont
la santé donnait déjà des craintes, et que sa fille ne cesse de regretter depuis
qu'elle l'a perdue. Madame de Staël avait voué à son père un culte que la
mort n'a fait que rendre plus exalté. Toujours entraînante dans sa manière de
s'exprimer, elle le devient encore surtout quand elle parle de lui. Sa voix
émue, ses yeux prêts à se mouiller de larmes, la sincérité de son
enthousiasme, touchaient l'âme de ceux mêmes qui ne partageaient pas son
opinion sur cet homme célèbre. On a fréquemment jeté du ridicule sur les
éloges qu'elle lui a donnés dans ses écrits; mais quand on l'a entendue sur ce
sujet, il est impossible d'en faire un objet de moquerie, parce que rien de ce
qui est vrai n'est ridicule.»

Les lettres de Corinne à son amie madame Récamier commencèrent à
l'époque rappelée ici par Benjamin Constant: elles ont un charme qui tient
presque de l'amour; j'en ferai connaître quelques-unes.

«Coppet, 9 septembre.

«Vous souvenez-vous, belle Juliette, d'une personne que vous avez
comblée de marques d'intérêt cet hiver, et qui se flatte de vous engager à
redoubler l'hiver prochain? Comment gouvernez-vous l'empire de la
beauté? On vous l'accorde avec plaisir, cet empire, parce que vous êtes
éminemment bonne, et qu'il semble naturel qu'une âme si douce ait un
charmant visage pour l'exprimer. De tous vos admirateurs, vous savez que

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je préfère Adrien de Montmorency[321]. J'ai reçu de ses lettres, remarquables
par l'esprit et la grâce, et je crois à la solidité de ses affections, malgré le
charme de ses manières[322]. Au reste, ce mot de solidité convient à moi, qui
ne prétends qu'à un rôle bien secondaire dans son cœur. Mais vous, qui êtes
l'héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands événements
dont on fait les tragédies et les romans. Le mien[323] s'avance au pied des
Alpes. J'espère que vous le lirez avec intérêt. Je me plais à cette
occupation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au milieu de tous ces
succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c'est un ange de pureté et
de beauté, et vous aurez le culte des dévots comme celui des
mondains. . . . . . Avez-vous revu l'auteur d'Atala? Êtes-vous toujours à
Clichy? Enfin je vous demande des détails sur vous. J'aime à savoir ce que
vous faites, à me représenter les lieux que vous habitez. Tout n'est-il pas
tableau dans les souvenirs que l'on garde de vous? Je joins, à cet
enthousiasme si naturel pour vos rares avantages, beaucoup d'attrait pour
votre société. Acceptez, je vous prie, avec bienveillance, tout ce que je vous
offre, et promettez-moi que nous nous verrons souvent l'hiver prochain.»

«Coppet, 30 avril.

«Savez-vous que mes amis, belle Juliette, m'ont un peu flattée de l'idée
que vous viendriez ici? Ne pourriez-vous pas me donner ce grand plaisir?
Le bonheur ne m'a pas gâtée depuis quelque temps, et ce serait un retour de
fortune que votre arrivée, qui me donnerait de l'espoir pour tout ce que je
désire. Adrien et Mathieu disent qu'ils viendront. Si vous veniez avec eux,
un mois de séjour ici suffirait pour vous montrer notre éclatante nature.
Mon père dit que vous devriez choisir Coppet pour domicile, et que de là
nous ferions nos courses. Mon père est très vif dans le désir de vous voir.
Vous savez ce qu'on a dit d'Homère:
Par la voix des vieillards tu louas la beauté.

«Et indépendamment de cette beauté vous êtes charmante.»

Pendant la courte paix d'Amiens, madame Récamier fit avec sa mère un
voyage à Londres. Elle eut des lettres de recommandation du vieux duc de
Guignes, ambassadeur en Angleterre trente ans auparavant. Il avait conservé

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des correspondances avec les femmes les plus brillantes de son temps: la
duchesse de Devonshire[324], lady Melbourne, la marquise de Salisbury, la
margrave d'Anspach[325], dont il avait été amoureux. Son ambassade était
encore célèbre, son souvenir tout vivant chez ces respectables dames.

Telle est la puissance de la nouveauté en Angleterre, que le lendemain les
gazettes furent remplies de l'arrivée de la beauté étrangère. Madame
Récamier reçut les visites de toutes les personnes à qui elle avait envoyé des
lettres. Parmi ces personnes, la plus remarquable était la duchesse de
Devonshire, âgée de quarante-cinq à cinquante ans. Elle était encore à la
mode et belle, quoique privée d'un œil qu'elle couvrait d'une boucle de ses
cheveux. La première fois que madame Récamier parut en public, ce fut
avec elle. La duchesse la conduisit à l'opéra dans sa loge, où se trouvaient le
prince de Galles, le duc d'Orléans et ses frères, le duc de Montpensier et le
comte de Beaujolais: les deux premiers devaient devenir rois; l'un touchait
au trône, l'autre en était encore séparé par un abîme.

Les lorgnettes et les regards se tournèrent vers la loge de la duchesse. Le
prince de Galles dit à madame Récamier que, si elle ne voulait être étouffée,
il fallait sortir avant la fin du spectacle. À peine fut-elle debout, que les
portes des loges s'ouvrirent précipitamment; elle n'évita rien et fut portée
par le flot de la foule jusqu'à sa voiture.

Le lendemain, madame Récamier alla au parc de Kensington,
accompagnée du marquis de Douglas, plus tard duc d'Hamilton[326], et qui
depuis a reçu Charles X à Holy-Rood, et de sa sœur la duchesse de
Somerset. La foule se précipitait sur les pas de l'étrangère. Cette effet se
renouvela toutes les fois qu'elle se montra en public; les journaux
retentissaient de son nom; son portrait, gravé par Bartolozzi, fut répandu
dans toute l'Angleterre. L'auteur d'Antigone, M. Ballanche, ajoute que des
vaisseaux le portèrent jusque dans les îles de la Grèce: la beauté retournait
aux lieux où l'on avait inventé son image. On a de madame Récamier une
esquisse par David, un portrait en pied par Gérard, un buste par Canova. Le
portrait est le chef-d'œuvre de Gérard; mais il ne me plaît pas, parce que j'y
reconnais les traits sans y reconnaître l'expression du modèle.

La veille du départ de madame Récamier, le prince de Galles et la
duchesse de Devonshire lui demandèrent de les recevoir et d'amener chez

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elle quelques personnes de leur société. On fit de la musique. Elle joua avec
le chevalier Marin, premier harpiste de cette époque, des variations sur un
thème de Mozart. Cette soirée fut citée dans les feuilles publiques comme
un concert que la belle étrangère avait donné en partant au prince de Galles.

Le lendemain elle s'embarqua pour La Haye, et mit trois jours à faire une
traversée de seize heures. Elle m'a raconté que, pendant ces jours mêlés de
tempêtes, elle lut de suite le Génie du christianisme; je lui fus révélé, selon
sa bienveillante expression: je reconnais là cette bonté que les vents et la
mer ont toujours eue pour moi.

Près de La Haye, elle visita le château du prince d'Orange[327]. Ce prince,
lui ayant fait promettre d'aller voir cette demeure, lui écrivit plusieurs lettres
dans lesquelles il parle de ses revers et de l'espoir de les vaincre: Guillaume
Ier est en effet devenu monarque; en ce temps-là on intriguait pour être roi
comme aujourd'hui pour être député; et ces candidats à la souveraineté se
pressaient aux pieds de madame Récamier comme si elle disposait des
couronnes.

Ce billet de Bernadotte, qui règne aujourd'hui sur la Suède, termina le
voyage de madame Récamier en Angleterre.

«. . . . . . . . . . . . . . . . . Les journaux anglais, en calmant mes inquiétudes
sur votre santé, m'ont appris les dangers auxquels vous avez été exposée.
J'ai blâmé d'abord le peuple de Londres dans son grand empressement;
mais, je vous l'avoue, il a été bientôt excusé, car je suis partie intéressée
lorsqu'il faut justifier les personnes qui se rendent indiscrètes pour admirer
les charmes de votre céleste figure.

«Au milieu de l'éclat qui vous environne et que vous méritez à tant de
titres, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui vous est le plus
dévoué dans la nature est

«Bernadotte.»

Madame de Staël, menacée de l'exil, tenta de s'établir à Maffliers,
campagne à huit lieues de Paris[328]. Elle accepta la proposition que lui fit

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madame Récamier, revenue d'Angleterre, de passer quelques jours à Saint-
Brice avec elle; ensuite elle retourna dans son premier asile. Elle rend
compte de ce qui lui arriva alors, dans les Dix années d'exil.

«J'étais à table, dit-elle, avec trois de mes amis, dans une salle où l'on
voyait le grand chemin et la porte d'entrée. C'était à la fin de septembre[329],
à quatre heures: un homme en habit gris, à cheval, s'arrête et sonne; je fus
certaine de mon sort; il me fit demander; je le reçus dans le jardin. En
avançant vers lui, le parfum des fleurs et la beauté du soleil me frappèrent.
Les sensations qui nous viennent par les combinaisons de la société sont si
différentes de celle de la nature! Cet homme me dit qu'il était le
commandant de la gendarmerie de Versailles... Il me montra une lettre,
signée de Bonaparte, qui portait l'ordre de m'éloigner à quarante lieues de
Paris, et enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures, en me
traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d'un nom connu...
Je répondis à l'officier de gendarmerie que partir dans les vingt-quatre
heures convenait à des conscrits, mais non pas à une femme et à des
enfants. En conséquence je lui proposai de m'accompagner à Paris où j'avais
besoin de trois jours pour faire les arrangements nécessaires à mon voyage.
Je montai donc dans ma voiture avec mes enfants et cet officier qu'on avait
choisi comme le plus littéraire des gendarmes. En effet, il me fit des
compliments sur mes écrits. «Vous voyez, lui dis-je, monsieur, où cela mène
d'être femme d'esprit. Déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre
famille, si vous en avez l'occasion.» J'essayais de me monter par la fierté,
mais je sentais la griffe dans mon cœur.

«Je m'arrêtai quelques instants chez madame Récamier. Je trouvai le
général Junot, qui, par dévouement pour elle, promit d'aller le lendemain
parler au premier Consul. Il le fît en effet avec la plus grande
chaleur. . . . . . . . . . . .

«La veille du jour qui m'était accordé, Joseph Bonaparte fit encore une
tentative. . . . . .

«Je fus obligée d'attendre la réponse dans une auberge à deux lieues de
Paris, n'osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa sans que
cette réponse me parvînt. Ne voulant pas attirer l'attention sur moi en restant
plus longtemps dans l'auberge où j'étais, je fis le tour des murs de Paris pour

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en aller chercher une autre, de même à deux lieues de Paris, mais sur une
route différente. Cette vie errante, à quatre pas de mes amis et de ma
demeure, me causait une douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner.
[330]»

Madame de Staël, au lieu de retourner à Coppet, partit pour son premier
voyage d'Allemagne. À cette époque elle m'écrivit, sur la mort de madame
de Beaumont, la lettre que j'ai citée dans mon premier voyage de Rome.

Madame Récamier réunissait chez elle, à Paris, ce qu'il y avait de plus
distingué dans les partis opprimés et dans les opinions qui n'avaient pas tout
cédé à la victoire. On y voyait les illustrations de l'ancienne monarchie et du
nouvel empire: les Montmorency, les Sabran, les Lamoignon, les généraux
Masséna, Moreau et Bernadotte; celui-là destiné à l'exil, celui-ci au trône.
Les étrangers illustres s'y rendaient aussi; le prince d'Orange, le prince de
Bavière, le frère de la reine de Prusse l'environnaient, comme à Londres le
prince de Galles était fier de porter son châle. L'attrait était si irrésistible
qu'Eugène de Beauharnais et les ministres mêmes de l'empereur allaient à
ces réunions. Bonaparte ne pouvait souffrir le succès, même celui d'une
femme. Il disait: «Depuis quand le conseil se tient-il chez madame
Récamier?»

Je reviens maintenant au récit de Benjamin Constant: «Depuis longtemps
Bonaparte, qui s'était emparé du gouvernement, marchait ouvertement à la
tyrannie. Les partis les plus opposés s'aigrissaient contre lui, et tandis que la
masse des citoyens se laissait énerver encore par le repos qu'on lui
promettait, les républicains et les royalistes désiraient un renversement. M.
de Montmorency appartenait à ces derniers par sa naissance, ses rapports et
ses opinions. Madame Récamier ne tenait à la politique que par son intérêt
généreux pour les vaincus de tous les partis. L'indépendance de son
caractère l'éloignait de la cour de Napoléon dont elle avait refusé de faire
partie. M. de Montmorency imagina de lui confier ses espérances, lui
peignit le rétablissement des Bourbons sous des couleurs propres à exciter
son enthousiasme, et la chargea de rapprocher deux hommes importants
alors en France, Bernadotte et Moreau, pour voir s'ils pouvaient se réunir
contre Bonaparte. Elle connaissait beaucoup Bernadotte, qui depuis est
devenu prince royal de Suède. Quelque chose de chevaleresque dans la

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figure, de noble dans les manières, de très fin dans l'esprit, de déclamatoire
dans la conversation, en font un homme remarquable. Courageux dans les
combats, hardi dans le propos, mais timide dans les actions qui ne sont pas
militaires, irrésolu dans tous ses projets: une chose qui le rend très séduisant
à la première vue, mais qui en même temps met un obstacle à toute
combinaison de plan avec lui, c'est une habitude de haranguer, reste de son
éducation révolutionnaire qui ne le quitte pas. Il a parfois des mouvements
d'une véritable éloquence; il le sait, il aime ce genre de succès, et quand il
est entré dans le développement de quelque idée générale, tenant à ce qu'il a
entendu dans les clubs ou à la tribune, il perd de vue tout ce qui l'occupe et
n'est plus qu'un orateur passionné. Tel il a paru en France dans les premières
années du règne de Bonaparte, qu'il a toujours haï et auquel il a toujours été
suspect, et tel il s'est encore montré dans ces derniers temps, au milieu du
bouleversement de l'Europe dont on lui doit toutefois l'affranchissement,
parce qu'il a rassuré les étrangers en leur montrant un Français prêt à
marcher contre le tyran de la France et sachant ne dire que ce qui pouvait
influer sur sa nation.

«Tout ce qui offre à une femme le moyen d'exercer sa puissance lui est
toujours agréable. Il y avait d'ailleurs, dans l'idée de soulever contre le
despotisme de Bonaparte des hommes importants par leurs dignités et leur
gloire, quelque chose de généreux et de noble qui devait tenter madame
Récamier. Elle se prêta donc au désir de M. de Montmorency. Elle réunit
souvent Bernadotte et Moreau chez elle. Moreau hésitait, Bernadotte
déclamait. Madame Récamier prenait les discours indécis de Moreau pour
un commencement de résolution, et les harangues de Bernadotte comme un
signal de renversement de la tyrannie. Les deux généraux, de leur côté,
étaient enchantés de voir leur mécontentement caressé par tant de beauté,
d'esprit et de grâce. Il y avait en effet quelque chose de romanesque et de
poétique dans cette femme si jeune, si séduisante, leur parlant de la liberté
de leur patrie. Bernadotte répétait sans cesse à madame Récamier qu'elle
était faite pour électriser le monde et pour créer des séides.»

En remarquant la finesse de cette peinture de Benjamin Constant, il faut
dire que madame Récamier ne serait jamais entrée dans ces intérêts
politiques sans l'irritation qu'elle ressentait de l'exil de madame de Staël. Le
futur roi de Suède avait la liste des généraux qui tenaient encore au parti de

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l'indépendance, mais le nom de Moreau n'y était pas; c'était le seul qu'on
pût opposer à celui de Napoléon: seulement Bernadotte ignorait quel était
ce Bonaparte dont il attaquait la puissance.

Madame Moreau donna un bal; toute l'Europe s'y trouva, excepté la
France; elle n'y était représentée que par l'opposition républicaine. Pendant
cette fête, le général Bernadotte conduisit madame Récamier dans un petit
salon où le bruit de la musique seul les suivit et leur rappelait où ils étaient.
Moreau passa dans ce salon; Bernadotte lui dit après de longues
explications: «Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous qui
puisse se présenter appuyé de tout un peuple; voyez ce que vous pouvez, ce
que nous pouvons guidés par vous.» Moreau répéta ce qu'il avait dit
souvent: «Qu'il sentait le danger dont la liberté était menacée, qu'il fallait
surveiller Bonaparte, mais qu'il craignait la guerre civile.»

Cette conversation se prolongeait et s'animait; Bernadotte s'emporta et dit
au général Moreau: «Vous n'osez pas prendre la cause de la liberté; eh bien,
Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle périra malgré nos efforts,
et vous, vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.» Paroles
prophétiques!

La mère de madame Récamier était liée avec madame Hulot, mère de
madame Moreau, et madame Récamier avait contracté avec cette dernière
une de ces liaisons d'enfance qu'on est heureux de continuer dans le monde.

Pendant le procès du général Moreau, madame Récamier passait sa vie
chez madame Moreau. Celle-ci dit à son amie que son mari se plaignait de
ne l'avoir pas encore vue parmi le public qui remplissait la salle et le
tribunal. Madame Récamier s'arrangea pour assister le lendemain de cette
conversation à la séance. Un des juges, M. Brillat-Savarin[331], se chargea
de la faire entrer par une porte particulière qui s'ouvrait sur l'amphithéâtre.
En entrant elle releva son voile, parcourut d'un coup d'œil les rangs des
accusés, afin d'y trouver Moreau. Il la reconnut, se leva et la salua. Tous les
regards se tournèrent vers elle; elle se hâta de descendre les degrés de
l'amphithéâtre pour arriver à la place qui lui était destinée. Les accusés
étaient au nombre de quarante-sept; ils remplissaient les gradins placés en
face des juges du tribunal. Chaque accusé était placé entre deux gendarmes:
ces soldats montraient au général Moreau de la déférence et du respect.

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On remarquait MM. de Polignac et de Rivière, mais surtout Georges
Cadoudal. Pichegru, dont le nom restera lié à celui de Moreau, manquait
pourtant à côté de lui, ou plutôt on y croyait voir son ombre, car on savait
qu'il manquait aussi dans la prison.

Il n'était plus question de républicains, c'était la fidélité royaliste qui
luttait contre le pouvoir nouveau; toutefois, cette cause de la légitimité et de
ses partisans nobles avait pour chef un homme du peuple, Georges
Cadoudal. On le voyait là, avec la pensée que cette tête si pieuse, si
intrépide, allait tomber sur l'échafaud; que lui seul peut-être, Cadoudal, ne
serait pas sauvé, car il ne ferait rien pour l'être. Il ne défendait que ses amis;
quant à ce qui le regardait particulièrement, il disait tout. Bonaparte ne fut
pas aussi généreux qu'on le supposait: onze personnes dévouées à Georges
périrent avec lui[332].

Moreau ne parla point. La séance terminée, le juge qui avait amené
madame Récamier vint la reprendre. Elle traversa le parquet du côté opposé
à celui par lequel elle était entrée, et longea le banc des accusés. Moreau
descendit suivi de ses deux gendarmes; il n'était séparé d'elle que par une
balustrade. Il lui dit quelques paroles que dans son saisissement elle
n'entendit point: elle voulut lui répondre, sa voix se brisa[333].

Aujourd'hui que les temps sont changés, et que le nom de Bonaparte
semble seul les remplir, on n'imagine pas à combien peu encore paraissait
tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, et pendant laquelle le
tribunal siégea, tout Paris fut sur pied. Des flots de peuple se portaient au
Palais de Justice. Georges ne voulut point de grâce; il répondit à ceux qui
voulaient la demander: «Me promettez-vous une plus belle occasion de
mourir?»

Moreau, condamné à la déportation, se mit en route pour Cadix, d'où il
devait passer en Amérique. Madame Moreau alla le rejoindre. Madame
Récamier était auprès d'elle au moment de son départ. Elle la vit embrasser
son fils dans son berceau, et la vit revenir sur ses pas pour l'embrasser
encore: elle la conduisit à sa voiture et reçut son dernier adieu.

Le général Moreau écrivit de Cadix cette lettre à sa généreuse amie:

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«Chiclana (près Cadix), le 12 octobre 1804.

Madame,

«Vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des nouvelles de deux
fugitifs auxquels vous avez témoigné tant d'intérêt. Après avoir essuyé des
fatigues de tout genre, sur terre et sur mer, nous espérions nous reposer à
Cadix, quand la fièvre jaune, qu'on peut en quelque sorte comparer aux
maux que nous venions d'éprouver, est venue nous assiéger dans cette ville.

«Quoique les couches de mon épouse nous aient forcés d'y rester plus
d'un mois pendant la maladie, nous avons été assez heureux pour nous
préserver de la contagion; un seul de nos gens en a été atteint.

«Enfin, nous sommes à Chiclana, très joli village à quelques lieues de
Cadix, jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en pleine convalescence
après m'avoir donné une fille très bien portante.

«Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet événement qu'à tout
ce qui nous est arrivé, elle me charge de vous en faire part et de la rappeler
à votre amitié.

«Je ne vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est
excessivement ennuyeux et monotone; mais au moins nous respirons en
liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.

«Je vous prie, madame, de recevoir l'assurance de mon respectueux
attachement, et de me croire pour toujours

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

«V. Moreau.»

Cette lettre est datée de Chiclana, lieu qui sembla promettre avec de la
gloire un règne assuré à M. le duc d'Angoulême: et pourtant il n'a fait que
paraître sur ce bord aussi fatalement que Moreau, qu'on a cru dévoué aux
Bourbons. Moreau au fond de l'âme était dévoué à la liberté; lorsqu'il eut le
malheur de se joindre à la coalition, il s'agissait uniquement à ses yeux de

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combattre le despotisme de Bonaparte. Louis XVIII disait à M. de
Montmorency, qui déplorait la mort de Moreau comme une grande perte
pour la couronne: «Pas si grande: Moreau était républicain.» Ce général ne
repassa en Europe que pour trouver le boulet sur lequel son nom avait été
gravé par le doigt de Dieu.

Moreau me rappelle un autre illustre capitaine, Masséna. Celui-ci allait à
l'armée d'Italie; il demanda à madame Récamier un ruban blanc de sa
parure. Un jour elle reçut ce billet de la main de Masséna:

«Le charmant ruban donné par madame Récamier a été porté par le
général Masséna aux batailles et au blocus de Gênes: il n'a jamais quitté le
général et lui a constamment favorisé la victoire.»

Les antiques mœurs percent à travers les mœurs nouvelles dont elles font
la base. La galanterie du chevalier noble se retrouvait dans le soldat
plébéien; le souvenir des tournois et des croisades était caché dans ces faits
d'armes par qui la France moderne a couronné ses vieilles victoires. Cisher,
compagnon de Charlemagne, ne se parait point aux combats des couleurs de
sa dame: «Il portait, dit le moine de Saint-Gall, sept, huit et même neuf
ennemis enfilés à sa lance comme des grenouillettes.» Cisher précédait, et
Masséna suivait la chevalerie.

Madame de Staël apprit à Berlin la maladie de son père; elle se hâta de
revenir, mais M. Necker était mort[334] avant son arrivée en Suisse.

En ce temps-là arriva la ruine de M. Récamier[335]; madame de Staël fut
bientôt instruite de ce malheureux événement. Elle écrivit sur-le-champ à
madame Récamier, son amie:

«Genève, 17 novembre[336].

«Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par l'affreuse
nouvelle que je reçois! que je maudis l'exil qui ne me permet pas d'être
auprès de vous, de vous serrer contre mon cœur! Vous avez perdu tout ce
qui tient à la facilité, à l'agrément de la vie; mais s'il était possible d'être
plus aimée, plus intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait

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arrivé. Je vais écrire à M. Récamier, que je plains et que je respecte. Mais,
dites-moi, serait-ce un rêve que de vous voir ici cet hiver? Si vous vouliez,
trois mois passés ici, dans un cercle étroit où vous seriez passionnément
soignée: mais à Paris aussi vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à
Lyon, ou jusqu'à mes quarante lieues, j'irai pour vous voir, pour vous
embrasser, pour vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse
que pour aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire
comme consolation, si ce n'est que vous serez aimée et considérée plus que
jamais et que les admirables traits de votre générosité et de votre
bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur, comme ils ne
l'auraient jamais été sans lui. Certainement, en comparant votre situation à
ce qu'elle était, vous avez perdu; mais s'il m'était possible d'envier ce que
j'aime, je donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans
égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux, quelle
fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l'on marche si dépouillé!
Chère Juliette, que notre amitié se resserre; que ce ne soit plus simplement
des services généreux qui sont tous venus de vous, mais une
correspondance suivie, un besoin réciproque de se confier ses pensées, une
vie ensemble. Chère Juliette, c'est vous qui me ferez revenir à Paris, car
vous serez toujours une personne toute-puissante, et nous nous verrons tous
les jours; et comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les
yeux, et mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes
larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c'est nous
qui en avons joui; votre fortune a été la nôtre, et je me sens ruinée parce que
vous n'êtes plus riche. Croyez-moi, il reste du bonheur quand on s'est fait
aimer ainsi.

«Benjamin veut vous écrire; il est bien ému. Mathieu de Montmorency
m'écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère amie, que votre cœur soit
calme au milieu de tant de douleurs. Hélas! ni la mort ni l'indifférence de
vos amis ne vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher
ange, adieu! J'embrasse avec respect votre visage charmant...»

Un intérêt nouveau se répandit sur madame Récamier: elle quitta la
société sans se plaindre, et sembla faite pour la solitude comme pour le
monde. Ses amis lui restèrent, «et cette fois, a dit M. Ballanche, la fortune
se retira seule».

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Madame de Staël attira son amie à Coppet[337]. Le prince Auguste de
Prusse, fait prisonnier à la bataille d'Eylau[338], se rendant en Italie, passa
par Genève: il devint amoureux de madame Récamier. La vie intime et
particulière appartenant à chaque homme continuait son cours sous la vie
générale, l'ensanglantement des batailles et la transformation des empires.
Le riche, à son réveil, aperçoit ses lambris dorés, le pauvre ses solives
enfumées; pour les éclairer il n'y a qu'un même rayon de soleil.

Le prince Auguste, croyant que madame Récamier pourrait consentir au
divorce, lui proposa de l'épouser[339]. Il reste un monument de cette passion
dans le tableau de Corinne que le prince obtint de Gérard; il en fit présent à
madame Récamier comme un immortel souvenir du sentiment qu'elle lui
avait inspiré, et de l'intime amitié qui unissait Corinne et Juliette[340].

L'été se passa en fêtes: le monde était bouleversé; mais il arrive que le
retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies de la
jeunesse, en redouble le charme; on se livre d'autant plus vivement aux
plaisirs qu'on se sent près de les perdre.

Madame de Genlis a fait un roman sur cet attachement du prince
Auguste. Je la trouvai un jour dans l'ardeur de la composition. Elle
demeurait à l'Arsenal, au milieu de livres poudreux, dans un appartement
obscur. Elle n'attendait personne; elle était vêtue d'une robe noire; ses
cheveux blancs offusquaient son visage; elle tenait une harpe entre ses
genoux, et sa tête était abattue sur sa poitrine. Appendue aux cordes de
l'instrument, elle promenait ses deux mains pâles et amaigries sur l'autre
côté du réseau sonore, dont elle tirait des sons affaiblis, semblables aux voix
lointaines et indéfinissables de la mort. Que chantait l'antique sybille[341]?
elle chantait madame Récamier. Elle l'avait d'abord haïe, mais dans la suite
elle avait été vaincue par la beauté et le malheur. Madame de Genlis venait
d'écrire cette page sur madame Récamier, en lui donnant le nom d'Athénaïs:

«Le prince entra dans le salon, conduit par madame de Staël. Tout à coup
la porte s'entr'ouvre, Athénaïs s'avance. À l'élégance de sa taille, à l'éclat
éblouissant de sa figure, le prince ne peut la méconnaître, mais il s'était fait
d'elle une idée toute différente: il s'était représenté cette femme si célèbre
par sa beauté, fière de ses succès, avec un maintien assuré, et cette espèce
de confiance que ne donne que trop souvent ce genre de célébrité; et il

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voyait une jeune personne timide s'avancer avec embarras et rougir en
paraissant. Le plus doux sentiment se mêla à sa surprise.

«Après dîner on ne sortit point, à cause de la chaleur excessive; on
descendit dans la galerie pour faire de la musique jusqu'à l'heure de la
promenade. Après quelques accords brillants et des sons harmoniques d'une
douceur enchanteresse, Athénaïs chanta en s'accompagnant sur la harpe. Le
prince l'écouta avec ravissement, et, lorsqu'elle eut fini, il la regarda avec un
trouble inexprimable en s'écriant: Et des talents!»

Madame de Staël, dans la force de la vie, aimait madame Récamier;
madame de Genlis, dans sa décrépitude, retrouvait pour elle les accents de
sa jeunesse; l'auteur de Mademoiselle de Clermont[342] plaçait la scène de
son roman à Coppet[343], chez l'auteur de Corinne, rivale qu'elle détestait;
c'était une merveille. Une autre merveille est de me voir écrire ces détails.
Je parcours des lettres qui me rappellent des temps où je vivais solitaire et
inconnu. Il fut du bonheur sans moi, aux rivages de Coppet, que je n'ai pas
vus depuis sans quelque mouvement d'envie. Les choses qui me sont
échappées sur la terre, qui m'ont fui, que je regrette, me tueraient si je ne
touchais à ma tombe; mais, si près de l'oubli éternel, vérités et songes sont
également vains; au bout de la vie tout est jour perdu.

Madame de Staël partit une seconde fois pour l'Allemagne[344]. Ici
recommence une série de lettres à madame Récamier, peut-être encore plus
charmantes que les premières.

Il n'y a rien dans les ouvrages imprimés de madame de Staël qui
approche de ce naturel, de cette éloquence, où l'imagination prête son
expression aux sentiments. La vertu de l'amitié de madame Récamier devait
être grande, puisqu'elle sut faire produire à une femme de génie ce qu'il y
avait de caché et de non révélé encore dans son talent. On devine au surplus
dans l'accent triste de madame de Staël un déplaisir secret, dont la beauté
devait être naturellement la confidente, elle qui ne pouvait jamais recevoir
de pareilles blessures.

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Madame de Staël étant rentrée en France vint, au printemps de 1810[345],
habiter le château de Chaumont sur les bords de la Loire, à quarante lieues
de Paris, distance déterminée pour le rayon de son bannissement. Madame
Récamier la rejoignit dans cette campagne.

Madame de Staël surveillait alors l'impression de son ouvrage sur
l'Allemagne: lorsqu'il fut près de paraître, elle l'envoya à Bonaparte avec
cette lettre:

«Sire,

«Je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage sur
l'Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y trouvera la preuve
d'un esprit capable de quelques réflexions et que le temps a mûri. Sire, il y a
douze ans que je n'ai vu Votre Majesté et que je suis exilée. Douze ans de
malheurs modifient tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à
ceux qui souffrent. Prête à m'embarquer, je supplie Votre Majesté de
m'accorder une demi-heure d'entretien. Je crois avoir des choses à lui dire
qui pourront l'intéresser, et c'est à ce titre que je la supplie de m'accorder la
faveur de lui parler avant mon départ. Je me permettrai seulement une chose
dans cette lettre: c'est l'explication des motifs qui me forcent à quitter le
continent, si je n'obtiens pas de Votre Majesté la permission de vivre dans
une campagne assez près de Paris pour que mes enfants y puissent
demeurer. La disgrâce de Votre Majesté jette sur les personnes qui en sont
l'objet une telle défaveur en Europe, que je ne puis faire un pas sans en
rencontrer les effets. Les uns craignent de se compromettre en me voyant,
les autres se croient des Romains en triomphant de cette crainte. Les plus
simples rapports de la société deviennent des services qu'une âme fière ne
peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associés à mon sort
avec une admirable générosité; mais j'ai vu les sentiments les plus intimes
se briser contre la nécessité de vivre avec moi dans la solitude, et j'ai passé
ma vie depuis huit ans entre la crainte de ne pas obtenir des sacrifices, et la
douleur d'en être l'objet. Il est peut-être ridicule d'entrer ainsi dans le détail
de ses impressions avec le souverain du monde; mais ce qui vous a donné le
monde, Sire, c'est un souverain génie. Et en fait d'observation sur le cœur
humain, Votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu'aux
plus délicats. Mes fils n'ont point de carrière, ma fille a treize ans: dans peu

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d'années il faudra l'établir: il y aurait de l'égoïsme à la forcer de vivre dans
les insipides séjours où je suis condamnée. Il faudrait donc aussi me séparer
d'elle! Cette vie n'est pas tolérable et je n'y sais aucun remède sur le
continent. Quelle ville puis-je choisir où la disgrâce de Votre Majesté ne
mette pas un obstacle invincible à l'établissement de mes enfants comme à
mon repos personnel? Votre Majesté ne sait peut-être pas elle-même la peur
que les exilés font à la plupart des autorités de tous les pays, et j'aurais dans
ce genre des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu'elle aurait
ordonné. On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause du Musée
et de Talma: c'est une agréable plaisanterie sur l'exil, c'est-à-dire sur le
malheur que Cicéron et Bolingbroke ont déclaré le plus insupportable de
tous; mais quand j'aimerais les chefs-d'œuvre des arts que la France doit aux
conquêtes de Votre Majesté, quand j'aimerais ces belles tragédies, images de
l'héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à m'en blâmer? Le bonheur de chaque
individu ne se compose-t-il pas de la nature de ses facultés? et si le ciel m'a
donné du talent, n'ai-je pas l'imagination qui rend les jouissances des arts et
de l'esprit nécessaires? Tant de gens demandent à Votre Majesté des
avantages réels de toute espèce! pourquoi rougirais-je de lui demander
l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale dont
je puis jouir sans m'écarter de la soumission que je dois au monarque de la
France?»

Cette lettre inconnue méritait d'être conservée[346]. Madame de Staël
n'était pas, ainsi qu'on l'a prétendu, une ennemie aveugle et implacable. Elle
ne fut pas plus écoutée que moi, lorsque je me vis obligé de m'adresser
aussi à Bonaparte pour lui demander la vie de mon cousin Armand.
Alexandre et César auraient été touchés de cette lettre d'un ton si haut,
écrite par une femme si renommée; mais la confiance du mérite qui se juge
et s'égalise à la domination suprême, cette sorte de familiarité de
l'intelligence qui se place au niveau du maître de l'Europe pour traiter avec
lui de couronne à couronne, ne parurent à Bonaparte que l'arrogance d'un
amour-propre déréglé. Il se croyait bravé par tout ce qui avait quelque
grandeur indépendante; la bassesse lui semblait fidélité, la fierté révolte; il
ignorait que le vrai talent ne reconnaît de Napoléons que dans le génie; qu'il
a ses entrées dans les palais comme dans les temples, parce qu'il est
immortel.

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Madame de Staël quitta Chaumont et retourna à Coppet[347]; madame
Récamier s'empressa de nouveau de se rendre auprès d'elle; M. Mathieu de
Montmorency lui resta également dévoué. L'un et l'autre en furent punis; ils
furent frappés de la peine même qu'ils étaient allés consoler: les quarante
lieues de distance de Paris leur furent infligées[348].

Madame Récamier se retira à Châlons-sur-Marne[349], décidée dans son
choix par le voisinage de Montmirail[350], qu'habitaient MM. de La
Rochefoucauld-Doudeauville.

Mille détails de l'oppression de Bonaparte se sont perdus dans la tyrannie
générale: les persécutés redoutaient de voir leurs amis, crainte de les
compromettre; leurs amis n'osaient les visiter, crainte de leur attirer quelque
accroissement de rigueur. Le malheureux proscrit, devenu un pestiféré,
séquestré du genre humain, demeurait en quarantaine dans la haine du
despote. Bien reçu tant qu'on ignorait votre indépendance d'opinion, sitôt
qu'elle était connue tout se retirait; il ne restait autour de vous que des
autorités épiant vos liaisons, vos sentiments, vos correspondances, vos
démarches: tels étaient ces temps de bonheur et de liberté.

Les lettres de madame de Staël révèlent les souffrances de cette époque,
où les talents étaient menacés à chaque instant d'être jetés dans un cachot,
où l'on ne s'occupait que des moyens de s'échapper, où l'on aspirait à la fuite
comme à la délivrance: quand la liberté a disparu, il reste un pays, mais il
n'y a plus de patrie.

En écrivant à son amie qu'elle ne désirait pas la voir, dans l'appréhension
du mal qu'elle lui pourrait apporter, madame de Staël ne disait pas tout: elle
était mariée secrètement à M. de Rocca[351], d'où résultait une complication
d'embarras dont la police impériale profitait. Madame Récamier, à qui
madame de Staël croyait devoir taire ses nouveaux soucis, s'étonnait à bon
droit de l'obstination qu'elle mettait à lui interdire l'entrée de son château de
Coppet: blessée de la résistance de madame de Staël, pour laquelle elle
s'était déjà sacrifiée, elle n'en persistait pas moins dans sa résolution de la
rejoindre.

Toutes les lettres qui auraient dû retenir madame Récamier ne firent que
la confirmer dans son dessein: elle partit et reçut à Dijon ce billet fatal:

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«Je vous dis adieu, cher ange de ma vie, avec toute la tendresse de mon
âme. Je vous recommande Auguste[352]: qu'il vous voie et qu'il me revoie.
Vous êtes une créature céleste. Si j'avais vécu près de vous, j'aurais été trop
heureuse: le sort m'entraîne. Adieu[353].»

Madame de Staël ne devait plus retrouver Juliette que pour mourir. Le
billet de madame de Staël frappa d'un coup de foudre la voyageuse: fuir
subitement, s'en aller avant d'avoir pressé dans ses bras celle qui accourait
pour se jeter dans ses adversités, n'était-ce point de la part de madame de
Staël une résolution cruelle? Il paraissait à madame Récamier que l'amitié
aurait pu être moins entraînée par le sort.

Madame de Staël alla chercher l'Angleterre en traversant l'Allemagne et
la Suède[354]: la puissance de Napoléon était une autre mer qui séparait
Albion de l'Europe, comme l'Océan la sépare du monde.

Auguste, fils de madame de Staël, avait perdu son frère, tué en duel d'un
coup de sabre[355]; il se maria et eut un fils: ce fils, âgé de quelques mois, l'a
suivi dans la tombe. Avec Auguste de Staël s'est éteinte la postérité
masculine d'une femme illustre, car elle ne revit pas dans le nom honorable,
mais inconnu, de Rocca.

Madame Récamier demeurée seule, pleine de regrets, chercha d'abord à
Lyon, sa ville natale, un premier abri[356]: elle y rencontra madame de
Chevreuse[357], autre bannie. Madame de Chevreuse avait été forcée par
l'Empereur et ensuite par sa propre famille d'entrer dans la nouvelle société.
Vous trouveriez à peine un nom historique qui ne consentît à perdre son
honneur plutôt qu'une forêt. Une fois engagée aux Tuileries, madame de
Chevreuse avait cru pouvoir dominer dans une cour sortie des camps: cette
cour cherchait, il est vrai, à s'instruire des airs de jadis, dans l'espoir de
couvrir sa récente origine; mais l'allure plébéienne était encore trop rude
pour recevoir des leçons de l'impertinence aristocratique. Dans une
révolution qui dure et qui a fait son dernier pas, comme par exemple à
Rome, le Patriciat, un siècle après la chute de la république, put se résigner
à n'être plus que le sénat des empereurs; le passé n'avait rien à reprocher
aux empereurs du présent, puisque ce passé était fini; une égale flétrissure
marquait toutes les existences. Mais en France les nobles qui se

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transformèrent en chambellans se hâtèrent trop; l'empire nouvellement né
disparut avant eux, et ils se retrouvèrent en face de la vieille monarchie
ressuscitée.

Madame de Chevreuse, attaquée d'une maladie de poitrine, sollicita et
n'obtint pas la faveur d'achever ses derniers jours à Paris; on n'expire pas
quand et où l'on veut[358]: Napoléon; qui faisait tant de décédés n'en aurait
pas fini avec eux s'il leur eût laissé le choix de leur tombeau.

Madame Récamier ne parvenait à oublier ses propres chagrins qu'en
s'occupant de ceux des autres; par la connivence charitable d'une sœur de la
Miséricorde, elle visitait secrètement à Lyon les prisonniers espagnols. Un
d'entre eux, brave et beau, chrétien comme le Cid, s'en allait à Dieu: assis
sur la paille, il jouait de la guitare; son épée avait trompé sa main. Sitôt qu'il
apercevait sa bienfaitrice, il lui chantait des romances de son pays, n'ayant
pas d'autre moyen de la remercier. Sa voix affaiblie et les sons confus de
l'instrument se perdaient dans le silence de la prison. Les compagnons du
soldat, à demi enveloppés de leurs manteaux déchirés, leurs cheveux noirs
pendants sur leurs visages hâves et bronzés, levaient des yeux fiers du sang
castillan, humides de reconnaissance, sur l'exilée qui leur rappelait une
épouse, une sœur, une amante, et qui portait le joug de la même tyrannie.

L'Espagnol mourut. Il put dire comme Zarviska, le jeune et valeureux
poète polonais: «Une main inconnue fermera ma paupière; le tintement
d'une cloche étrangère annoncera mon trépas, et des voix qui ne seront pas
celles de ma patrie prieront pour moi.»

Mathieu de Montmorency vint à Lyon visiter madame Récamier. Elle
connut alors M. Camille Jordan et M. Ballanche, dignes de grossir le
cortège des amitiés attachées à sa noble vie.

Madame Récamier était trop fière pour demander son rappel. Fouché
l'avait longtemps et inutilement pressée d'orner la cour de l'empereur: on
peut voir les détails de ces négociations de palais dans les écrits du temps.
Madame Récamier se retira en Italie[359]: M. de Montmorency
l'accompagna jusqu'à Chambéry. Elle traversa le reste des Alpes, n'ayant

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pour compagne de voyage qu'une petite nièce âgée de sept ans, aujourd'hui
madame Lenormant.

Rome était alors une ville de France, capitale du département du Tibre.
Le pape gémissait prisonnier à Fontainebleau, dans le palais de François Ier.

Fouché, en mission en Italie, commandait dans la cité des Césars, de
même que le chef des eunuques noirs dans Athènes: il n'y fit que passer[360];
on installa M. de Norvins[361] en qualité de préfet de police: le mouvement
était sur un autre point de l'Europe.

Conquise sans avoir vu son second Alaric, la ville éternelle se taisait,
plongée dans ses ruines. Des artistes demeuraient seuls sur cet amas de
siècles. Canova reçut madame Récamier comme une statue grecque que la
France rendait au musée du Vatican: pontife des arts, il l'inaugura aux
honneurs du Capitole, dans Rome abandonnée.

Canova avait une maison à Albano; il l'offrit à madame Récamier; elle y
passa l'été. La fenêtre à balcon de sa chambre était une de ces grandes
croisées de peintre qui encadrent le paysage. Elle s'ouvrait sur les ruines de
la villa de Pompée; au loin, par dessus des oliviers, on voyait le soleil se
coucher dans la mer. Canova revenait à cette heure; ému de ce beau
spectacle, il se plaisait à chanter, avec un accent vénitien et une voix
agréable, la barcarolle: O pescator dell' onda; madame Récamier
l'accompagnait sur le piano. L'auteur de Psyché et de la Madeleine se
délectait à cette harmonie, et cherchait dans les traits de Juliette le type de la
Béatrix qu'il rêvait de faire un jour. Rome avait vu jadis Raphaël et Michel-
Ange couronner leurs modèles dans de poétiques orgies, trop librement
racontées par Cellini: combien leur était supérieure cette petite scène
décente et pure entre une femme exilée et ce Canova, si simple et si doux!

Plus solitaire que jamais, Rome en ce moment portait le deuil de veuve:
elle ne voyait plus passer en la bénissant ces paisibles souverains qui
rajeunissaient ses vieux jours de toutes les merveilles des arts. Le bruit du
monde s'était encore une fois éloigné d'elle; Saint-Pierre était désert comme
le Colisée.

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J'ai lu les lettres éloquentes qu'écrivait à son amie la femme la plus
illustre de nos jours passés; lisez les mêmes sentiments de tendresse
exprimés avec la plus charmante naïveté, dans la langue de Pétrarque, par le
premier sculpteur des temps modernes. Je ne commettrai pas le sacrilège
d'essayer de les traduire.

«Domenica mattina.

«Dio eterno? siamo vivi, o siamo morti? lo voglio esser vivo, almeno per
scriveri; si, lo vuole il mio cuore, anzi mi comanda assolutamente di tarlo.
Oh! se'l conoscete bene a fondo questo povero cuor mio, quanto, quanto
mai ve ne persuadereste! Ma per disgrazia mia pare ch'egli sia alquanto all'
oscuro per voi. Pazienza! Ditemi almeno come state di salute, se di più non
volete dire; benchè mi abbiate promesso di scrivere a di scrivermi dolce. Io
davvero che avrei voluto vedervi personalmente in questi giorni, ma non vi
poteva essere alcuna via di poterlo fare; anzi su di questo vi dirò a voce
delle cose curiose. Conviene dunque che mi contenti, a forza, di vidervi in
spirito. In questo modo sempre mi siete presente, sempre vi veggo, sempre
vi parlo, vi dico tante, tante cose, ma tutte, tutte al vento, tutte! Pazienza
anche di questo! gran fatto che la cosa abbia d'andare sempre in questo
modo! voglio intanto però che siate certa, certissima che l'anima mia vi ama
molto più assai di quello che mai possiate credere ed imaginare.»

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Mme Récamier visitant les Prisonniers Espagnols à Lyon.

Madame Récamier avait secouru les prisonniers espagnols à Lyon; une
autre victime de ce pouvoir qui la frappait la mit à même d'exercer à Albano
son humeur compatissante: un pêcheur, accusé d'intelligence avec les sujets
du pape, avait été jugé et condamné à mort. Les habitants d'Albano
supplièrent l'étrangère réfugiée chez eux d'intercéder pour ce malheureux.
On la conduisit à la geôle; elle y vit le prisonnier; frappée du désespoir de
cet homme, elle fondit en larmes. Le malheureux la supplia de venir à son
secours, d'intercéder pour lui, de le sauver; prière d'autant plus déchirante,
qu'il y avait impossibilité de l'arracher au supplice. Il faisait déjà nuit, et il
devait être fusillé au lever du jour.

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Cependant, madame Récamier, bien que persuadée de l'inutilité de ses
démarches, n'hésita pas. On lui amène une voiture, elle y monte sans
l'espérance qu'elle laissait au condamné. Elle traverse la campagne infestée
de brigands, parvient à Rome, et ne trouve point le directeur de la police.
Elle l'attendît deux heures au palais Fiano; elle comptait les minutes d'une
vie dont la dernière approchait. Quand M. de Norvins arriva, elle lui
expliqua l'objet de son voyage. Il lui répondit que l'arrêt était prononcé, et
qu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour le faire suspendre.

Madame Récamier repartit le cœur navré; le prisonnier avait cessé de
vivre lorsqu'elle approcha d'Albano. Les habitants attendaient la Française
sur le chemin; aussitôt qu'ils la reconnurent, ils coururent à elle. Le prêtre
qui avait assisté le patient lui en apportait les derniers vœux: il remerciait la
dama, qu'il n'avait cessé de chercher des yeux en allant au lieu de
l'exécution; il lui recommandait de prier pour lui; car un chrétien n'a pas
tout fini et n'est pas hors de crainte quand il n'est plus. Madame Récamier
fut conduite par l'ecclésiastique à l'église, où la suivit la foule des belles
paysannes d'Albano. Le pêcheur avait été fusillé à l'heure où l'aurore se
levait sur la barque, maintenant sans guide, qu'il avait coutume de conduire
sur les mers, et aux rivages qu'il avait accoutumé de parcourir.

Pour se dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux qu'ils
causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec laquelle on leur
sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin du globe où ils n'ont
jamais mis le pied. Qu'importaient aux succès de Bonaparte les jours d'un
pauvre faiseur de filets des États romains? Sans doute, il n'a jamais su que
ce chétif pêcheur avait existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les
rois, jusqu'au nom de sa victime plébéienne.

Le monde n'aperçoit en Napoléon que des victoires; les larmes dont les
colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi,
je pense que de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et
des petits, se forment dans les conseils de la Providence les causes secrètes
qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se
sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la fortune, le bassin
descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie: le sang des champs de
bataille est bu en silence par la terre; le sang pacifique répandu rejaillit en

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gémissant vers le ciel; Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur
d'Albano; quelques mois après il était banni chez les pêcheurs de l'île
d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène[362].

Mon souvenir vague, à peine ébauché dans les pensées de madame
Récamier, lui apparaissait-il au milieu des steppes du Tibre et de l'Anio?
J'avais déjà passé à travers ces solitudes mélancoliques; j'y avais laissé une
tombe honorée des larmes des amis de Juliette. Lorsque la fille de M. de
Montmorin (madame de Beaumont) mourut en 1803, madame de Staël et
M. Necker m'écrivaient des lettres de regrets; on a vu ces lettres. Ainsi je
recevais à Rome, avant presque d'avoir connu madame Récamier, des lettres
datées de Coppet; c'est le premier indice d'une affinité de destinée. Madame
Récamier m'a dit aussi que ma lettre de 1804 à M. de Fontanes lui servait de
guide en 1814, et qu'elle relisait assez souvent ce passage:

«Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome. Là,
il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et occupera son
cœur, et des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre
qu'il foulera aux pieds lui parlera; la poussière que le vent élèvera sous ses
pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé
les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme
ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami
vertueux!... S'il est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s'arracher de
cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second
empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui
qui l'a précédé; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant
avec les martyrs aux catacombes, sous l'œil du père des fidèles, paraissent
devoir se réveiller les premiers dans leur poussière et semblent plus voisins
des cieux[363]?»

Mais en 1814, je n'étais pour madame Récamier qu'un cicerone vulgaire,
appartenant à tous les voyageurs; plus heureux en 1823, j'avais cessé de lui
être étranger, et nous pouvions causer ensemble des ruines romaines.

À Naples, où madame Récamier se rendit en automne[364], cessèrent les
occupations de la solitude. À peine fut-elle descendue à l'auberge, que les
ministres du roi Joachim accoururent. Murat, oubliant la main qui changea

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sa cravache en sceptre, était prêt à se joindre à la coalition. Bonaparte avait
planté son épée au milieu de l'Europe, comme les Gaulois plantaient leur
glaive au milieu du mallus[365]: autour de l'épée de Napoléon s'étaient
rangés en cercle des royaumes qu'il distribuait à sa famille. Caroline avait
reçu celui de Naples. Madame Murat n'était pas un camée antique aussi
élégant que la princesse Borghèse; mais elle avait plus de physionomie et
plus d'esprit que sa sœur. À la fermeté de son caractère on reconnaissait le
sang de Napoléon. Si le diadème n'eût pas été pour elle l'ornement de la tête
d'une femme, il eût encore été la marque du pouvoir d'une reine.

Caroline reçut madame Récamier avec un empressement d'autant plus
affectueux que l'oppression de la tyrannie se faisait sentir jusqu'à Portici.
Cependant, la ville qui possède le tombeau de Virgile et le berceau du
Tasse, cette ville où vécurent Horace et Tite-Live, Boccace et Sannazar, où
naquirent Durante et Cimarozsa, avait été embellie par son nouveau maître.
L'ordre s'était rétabli: les lazzaroni ne jouaient plus à la boule avec des têtes
pour amuser l'amiral Nelson et lady Hamilton. Les fouilles de Pompéi
s'étaient étendues; un chemin serpentait sur le Pausilippe, dans les flancs
duquel j'avais passé en 1803[366] pour aller m'enquérir à Literne de la
retraite de Scipion. Ces royautés nouvelles d'une dynastie militaire avaient
fait renaître la vie dans des pays où se manifestait auparavant la moribonde
langueur d'une vieille race. Robert Guiscard, Guillaume Bras de Fer, Roger
et Tancrède semblaient être revenus, moins la chevalerie.

Madame Récamier était à Naples au mois de février 1814; où étais-je
donc alors? dans ma Vallée-aux-Loups, commençant l'histoire de ma vie. Je
m'occupais des jeux de mon enfance au bruit des pas des soldats étrangers.
La femme dont le nom devait clore ces Mémoires errait sur les marines de
Baïes. N'avais-je pas un pressentiment du bien qui m'arriverait un jour de
cette terre, alors que je peignais la séduction parthénopéenne dans les
Martyrs:

«Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, je me
rendais sous un portique. Le soleil se levait devant moi; il illuminait de ses
feux les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, le bleu de la mer
parsemé des voiles blanches du pêcheur, les îles de Caprée, d'Œnaria et de
Prochyta, le cap de Misène et Baïes avec tous ses enchantements.

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«Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins
frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J'étais toujours
surpris, en arrivant au portique, de me trouver au bord de la mer, car les
vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre le léger murmure d'une
fontaine; en extase devant ce tableau, je m'appuyais contre une colonne, et
sans pensée, sans désir, sans projet, je restais des heures entières à respirer
un air délicieux. Le charme était si profond, qu'il me semblait que cet air
divin transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je
m'élevais vers le firmament comme un pur esprit... Attendre ou chercher la
beauté, la voir s'avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des
flots; voguer avec elle sur la mer, dont nous semions la surface de fleurs;
suivre l'enchanteresse au fond de ces bois de myrthe et dans les champs
heureux où Virgile plaça l'Élysée: telle était l'occupation de nos jours...

«Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême
volupté; et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse en
racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d'une sirène? L'éclat
velouté de la campagne, la tiède température de l'air, les contours arrondis
des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées, sont à
Naples autant de séductions pour les sens, que tout repose et que rien ne
blesse...

«Pour éviter les ardeurs du Midi, nous nous retirions dans la partie du
palais bâtie sous la mer. Couchés sur des lits d'ivoire, nous entendions
murmurer les vagues au-dessus de nos têtes; si quelque orage nous
surprenait au fond de ces retraites, les esclaves allumaient des lampes
pleines du nard le plus précieux de l'Arabie. Alors entraient de jeunes
Napolitaines qui portaient des roses de Pæstum dans des vases de Nola;
tandis que les flots mugissaient au dehors, elles chantaient en formant
devant nous des danses tranquilles qui me rappelaient les mœurs de la
Grèce: ainsi se réalisaient pour nous les fictions des poètes; on eût cru voir
les jeux des Néréides dans la grotte de Neptune[367].»

Madame Récamier rencontra à Naples le comte de Neipperg[368] et le duc
de Rohan-Chabot[369]: l'un devait monter au nid de l'aigle, l'autre revêtir la
pourpre. On a dit de celui-ci qu'il avait été voué au rouge, ayant porté l'habit

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de chambellan, l'uniforme de chevau-léger de la garde et la robe de
cardinal.

Le duc de Rohan était fort joli; il roucoulait la romance, lavait de petites
aquarelles et se distinguait par une étude coquette de toilette. Quand il fut
abbé, sa pieuse chevelure, éprouvée au fer, avait une élégance de martyr. Il
prêchait à la brune, dans des oratoires sombres, devant des dévotes, ayant
soin, à l'aide de deux ou trois bougies artistement placées, d'éclairer en
demi-teinte, comme un tableau, son visage pâle.

On ne s'explique pas de prime abord comment des hommes que leurs
noms rendaient bêtes à force d'orgueil s'étaient mis aux gages d'un parvenu.
En y regardant de près, on trouve que cette aptitude à entrer en condition
découlait naturellement de leurs mœurs: façonnés à la domesticité, point
n'avaient souci du changement de livrée, pourvu que le maître fut logé au
château à la même enseigne. Le mépris de Bonaparte leur rendait justice: ce
grand soldat, abandonné des siens, disait à une grande dame: «Au fond, il
n'y a que vous autres qui sachiez servir.»

La religion et la mort ont passé l'éponge sur quelques faiblesses, après
tout bien pardonnables, du cardinal de Rohan. Prêtre chrétien, il a
consommé à Besançon son sacrifice, secourant le malheureux, nourrissant
le pauvre, vêtant l'orphelin et usant en bonnes œuvres sa vie, dont une santé
déplorable abrégeait naturellement le cours.

Lecteur, si tu t'impatientes de ces citations, de ces récits, songe d'abord
que tu n'as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu'ensuite je ne t'entends plus;
je dors dans la terre que tu foules; si tu m'en veux, frappe sur cette terre, tu
n'insulteras que mes os. Songe de plus que mes écrits font partie essentielle
de cette existence dont je déploie les feuilles. Ah! que mes tableaux
napolitains n'avaient-ils un fonds de vérité! Que la fille du Rhône n'était-
elle la femme réelle de mes délices imaginaires! Mais non: si j'étais
Augustin, Jérôme, Eudore, je l'étais seul, mes jours devancèrent les jours de
l'amie de Corinne en Italie. Heureux si j'avais pu étendre ma vie entière
sous ses pas comme un tapis de fleurs! Ma vie est rude, et ses aspérités
blessent. Puissent du moins mes heures expirantes refléter l'attendrissement
et le charme dont elle les a remplies sur celle qui fut aimée de tous et dont
personne n'eut jamais à se plaindre!

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Murat, roi de Naples, né le 25 mars 1767 à la Bastide, près Cahors, fut
envoyé à Toulouse pour y faire ses études. Il se dégoûta des lettres, s'enrôla
dans les chasseurs des Ardennes, déserta et se réfugia à Paris. Admis dans la
garde constitutionnelle de Louis XVI[370], il obtint, après le licenciement de
cette garde, une sous-lieutenance dans le 12e régiment de chasseurs à
cheval. À la mort de Robespierre, il fut destitué comme terroriste[371];
même chose arriva à Bonaparte, et les deux soldats demeurèrent sans
ressources. Murat rentra en grâce au 13 vendémiaire, et devint aide de camp
de Napoléon. Il fit sous lui les premières campagnes d'Italie, prit la
Valteline et la réunit à la République Cisalpine; il eut part à l'expédition
d'Égypte et se signala à la bataille d'Aboukir. Revenu en France avec son
maître, il fut chargé de jeter à la porte le conseil des Cinq-Cents. Bonaparte
lui donna en mariage sa sœur Caroline. Murat commandait la cavalerie à la
bataille de Marengo. Gouverneur de Paris lors de la mort du duc d'Enghien,
il gémit tout bas d'un assassinat qu'il n'eut pas le courage de blâmer tout
haut.

Beau-frère de Napoléon[372] et maréchal de l'empire, Murat entra à
Vienne en 1805[373]; il contribua aux victoires d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau
et de Friedland, devint grand-duc de Berg[374] et envahit l'Espagne en 1808.

Napoléon le rappela et lui donna la couronne de Naples. Proclamé roi des
Deux-Siciles le 1er août 1808, il plut aux Napolitains par son faste, son
costume théâtral, ses cavalcades et ses fêtes.

Appelé en qualité de grand vassal de l'empire à l'invasion de la Russie, il
reparut dans tous les combats et se trouva chargé du commandement de la
retraite de Smolensk à Wilna. Après avoir manifesté son mécontentement, il
quitta l'armée à l'exemple de Bonaparte, et vint se réchauffer au soleil de
Naples, comme son capitaine au foyer des Tuileries. Ces hommes de
triomphe ne pouvaient s'accoutumer aux revers. Alors commencèrent ses
liaisons avec l'Autriche. Il reparut encore aux camps de l'Allemagne en
1813, retourna à Naples après la perte de la bataille de Leipzig et renoua ses
négociations austro-britanniques. Avant d'entrer dans une alliance complète,
Murat écrivit à Napoléon une lettre que j'ai entendu lire à M. de
Mosbourg[375]: il disait à son beau-frère, dans cette lettre, qu'il avait
retrouvé la Péninsule fort agitée, que les Italiens réclamaient leur

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indépendance nationale; que si elle ne leur était pas rendue, il était à
craindre qu'ils ne se joignissent à la coalition de l'Europe et n'augmentassent
ainsi les dangers de la France. Il suppliait Napoléon de faire la paix, seul
moyen de conserver un empire si puissant et si beau. Que si Bonaparte
refusait de l'écouter, lui Murat, abandonné à l'extrémité de l'Italie, se verrait
forcé de quitter son royaume ou d'embrasser les intérêts de la liberté
italienne. Cette lettre très raisonnable resta plusieurs mois sans réponse;
Napoléon n'a donc pu reprocher justement à Murat de l'avoir trahi.

Murat, obligé de choisir promptement, signa, le 11 janvier 1814, avec la
cour de Vienne, un traité: il s'obligeait à fournir un corps de trente mille
hommes aux alliés. Pour prix de cette défection, on lui garantissait son
royaume napolitain et son droit de conquête sur les Marches pontificales.
Madame Murat avait révélé cette importante transaction à madame
Récamier. Au moment de se déclarer ouvertement, Murat, fort ému,
rencontra madame Récamier chez Caroline et lui demanda ce qu'elle pensait
du parti qu'il avait à prendre; il la priait de bien peser les intérêts du peuple
dont il était devenu le souverain. Madame Récamier lui dit: «Vous êtes
Français, c'est aux Français que vous devez rester fidèle.» La figure de
Murat se décomposa; il repartit: «Je suis donc un traître? qu'y faire? il est
trop tard!» Il ouvrit avec violence une fenêtre et montra de la main une
flotte anglaise entrant à pleines voiles dans le port.

Le Vésuve venait d'éclater et jetait des flammes. Deux heures après,
Murat était à cheval à la tête de ses gardes; la foule l'environnait en criant:
«Vive le roi Joachim!» Il avait tout oublié; il paraissait ivre de joie. Le
lendemain, grand spectacle au théâtre Saint-Charles; le roi et la reine furent
reçus avec des acclamations frénétiques, inconnues des peuples en deçà des
Alpes. On applaudit aussi l'envoyé de François II: dans la loge du ministre
de Napoléon, il n'y avait personne; Murat en parut troublé, comme s'il eût
vu au fond de cette loge le spectre de la France.

L'armée de Murat, mise en mouvement le 16 février 1814, force le prince
Eugène à se replier sur l'Adige. Napoléon, ayant d'abord obtenu des succès
inespérés en Champagne, écrivait à sa sœur Caroline des lettres qui furent
surprises par les alliés et communiquées au Parlement d'Angleterre par lord

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Castlereagh; il lui disait: «Votre mari est très brave sur le champ de bataille;
mais il est plus faible qu'une femme ou qu'un moine quand il ne voit pas
l'ennemi. Il n'a aucun courage moral. Il a eu peur et il n'a pas hasardé de
perdre en un instant ce qu'il ne peut tenir que par moi et avec moi.»

Dans une autre lettre adressée à Murat lui-même, Napoléon disait à son
beau-frère: «Je suppose que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le lion
est mort; si vous faisiez ce calcul, il serait faux. . . Vous m'avez fait tout le
mal que vous pouviez depuis votre départ de Wilna. Le titre de roi vous a
tourné la tête; si vous désirez le conserver, conduisez-vous bien.»

Murat ne poursuivit pas le vice-roi sur l'Adige; il hésitait entre les alliés
et les Français, selon les chances que Bonaparte semblait gagner ou perdre.

Dans les champs de Brienne[376], où Napoléon fut élevé par l'ancienne
monarchie, il donnait en l'honneur de celle-ci le dernier et le plus admirable
de ses sanglants tournois. Favorisé des carbonari, Joachim tantôt veut se
déclarer libérateur de l'Italie, tantôt espère la partager entre lui et Bonaparte
devenu vainqueur.

Un matin, le courrier apporta à Naples la nouvelle de l'entrée des Russes
à Paris. Madame Murat était encore couchée, et madame Récamier, assise à
son chevet, causait avec elle; on déposa sur le lit un énorme tas de lettres et
de journaux. Parmi ceux-ci se trouvait mon écrit De Bonaparte et des
Bourbons. La reine s'écria: «Ah! voilà un ouvrage de M. de Chateaubriand;
nous le lirons ensemble.» Et elle continua à décacheter ses lettres.

Madame Récamier prit la brochure, et après y avoir jeté les yeux au
hasard, elle la remit sur le lit et dit à la reine: «Madame, vous la lirez seule,
je suis obligée de rentrer chez moi.»

Napoléon fut relégué à l'île d'Elbe; l'Alliance, avec une rare habileté,
l'avait placé sur les côtes de l'Italie. Murat apprit qu'on cherchait au Congrès
de Vienne à le dépouiller des États qu'il avait néanmoins achetés si cher; il
s'entendit secrètement avec son beau-frère, devenu son voisin. On est
toujours étonné que les Napoléon aient des parents: qui sait le nom

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d'Aridée, frère d'Alexandre? Pendant le cours de l'année 1814, le roi et la
reine de Naples donnèrent une fête à Pompéi; on exécuta une fouille au son
de la musique: les ruines que faisaient déterrer Caroline et Joachim ne les
instruisaient pas de leur propre ruine; sur les derniers bords de la prospérité,
on n'entend que les derniers concerts du songe qui passe.

Lors de la paix de Paris, Murat faisait partie de l'Alliance, le Milanais
ayant été rendu à l'Autriche: les Napolitains se retirèrent dans les Légations
romaines. Quand Bonaparte, débarqué à Cannes, fut entré à Lyon, Murat,
perplexe, ayant changé d'intérêts, sortit des Légations et marcha avec
quarante mille hommes vers la haute Italie, pour faire diversion en faveur
de Napoléon[377]. Il refusa à Parme les conditions que les Autrichiens
effrayés lui offraient encore: pour chacun de nous il est un moment critique;
bien ou mal choisi, il décide de notre avenir. Le baron de Firmont repousse
les troupes de Murat, prend l'offensive et les mène battant jusqu'à
Macerata[378]. Les Napolitains se débandèrent; leur général-roi rentre dans
Naples, accompagné de quatre lanciers[379]. Il se présente à sa femme et lui
dit: «Madame, je n'ai pu mourir.» Le lendemain, un bateau le conduit vers
l'île d'Ischia; il rejoint en mer une pinque chargée de quelques officiers de
son état-major, et fait voile avec eux pour la France.

Madame Murat, demeurée seule, montra une présence d'esprit admirable.
Les Autrichiens étaient au moment de paraître: dans le passage d'une
autorité à l'autre, un intervalle d'anarchie pouvait être rempli de désordres.
La régente ne précipite point sa retraite; elle laisse le soldat allemand
occuper la ville et fait pendant la nuit éclairer ses galeries. Le peuple,
apercevant du dehors la lumière, pensant que la reine est encore là, reste
tranquille. Cependant, Caroline sort par un escalier secret et s'embarque.
Assise à la poupe du vaisseau, elle voyait sur la rive resplendir illuminé le
palais désert dont elle s'éloignait, image du rêve brillant qu'elle avait eu
pendant son sommeil dans la région des fées.

Caroline rencontra la frégate qui ramenait Ferdinand[380]. Le vaisseau de
la reine fugitive fit le salut, le vaisseau du roi rappelé ne le rendit pas: la
prospérité ne reconnaît pas l'adversité sa sœur. Ainsi les illusions, évanouies
pour les uns, recommencent pour les autres; ainsi se croisent dans les vents

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et sur les flots les inconstantes destinées humaines: riantes ou funestes, le
même abîme les porte ou les engloutit.

Murat accomplissait ailleurs sa course. Le 25 mai 1815, à dix heures du
soir, il aborda au golfe Juan, où son beau-frère avait abordé. La fortune
faisait jouer à Joachim la parodie de Napoléon. Celui-ci ne croyait pas à la
force du malheur et au secours qu'il apporte aux grandes âmes: il défendit
au roi détrôné l'accès de Paris; il mit au lazaret cet homme attaqué de la
peste des vaincus; il le relégua dans une maison de campagne, appelée
Plaisance, près de Toulon. Il eût mieux fait de moins redouter une
contagion dont il avait été lui-même atteint: qui sait ce qu'un soldat comme
Murat aurait pu changer à la bataille de Waterloo?

Le roi de Naples, dans son chagrin, écrivait à Fouché le 19 juin 1815:

«Je répondrai à ceux qui m'accusent d'avoir commencé les hostilités trop
tôt, qu'elles le furent sur la demande formelle de l'empereur, et que, depuis
trois mois il n'a cessé de me rassurer sur ses sentiments, en accréditant des
ministres près de moi, en m'écrivant qu'il comptait sur moi et qu'il ne
m'abandonnerait jamais. Ce n'est que lorsqu'on a vu que je venais de perdre
avec le trône les moyens de continuer la puissante diversion qui durait
depuis trois mois, qu'on veut égarer l'opinion publique en insinuant que j'ai
agi pour mon propre compte et à l'insu de l'empereur.»

Il y eut dans le monde une femme généreuse et belle; lorsqu'elle arriva à
Paris, madame Récamier la reçut et ne l'abandonna point dans des temps de
malheur. Parmi les papiers qu'elle a laissés, on a trouvé deux lettres de
Murat du mois de juin 1815; elles sont utiles à l'histoire.

«6 juin 1815.

«J'ai perdu pour la France la plus belle existence, j'ai combattu pour
l'empereur; c'est pour sa cause que ma femme et mes enfants sont en
captivité. La patrie est en danger, j'offre mes services; on en ajourne
l'acceptation. Je ne sais si je suis libre ou prisonnier. Je dois être enveloppé
dans la ruine de l'empereur s'il succombe, et on m'ôte les moyens de le
servir et de servir ma propre cause. J'en demande les raisons; on répond

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obscurément et je ne puis me faire juge de ma position. Tantôt je ne puis me
rendre à Paris, où ma présence ferait tort à l'empereur; je ne saurais aller à
l'armée, où ma présence réveillerait trop l'attention du soldat. Que faire?
attendre: voilà ce qu'on me répond. On me dit, d'un autre côté, qu'on ne me
pardonne pas d'avoir abandonné l'empereur l'année dernière, tandis que des
lettres de Paris disaient, quand je combattais récemment pour la France:
«Tout le monde ici est enchanté du roi.» L'empereur m'écrivait: «Je compte
sur vous, comptez sur moi; je ne vous abandonnerai jamais.» Le roi Joseph
m'écrivait: «L'Empereur m'ordonne de vous écrire de vous porter
rapidement sur les Alpes.» Et quand, en arrivant, je lui témoigne des
sentiments généreux, et que je lui offre de combattre pour la France, je suis
envoyé dans les Alpes. Pas un mot de consolation n'est adressé à celui qui
n'eut jamais d'autre tort envers lui que d'avoir trop compté sur des
sentiments généreux, sentiments qu'il n'eut jamais pour moi.

«Mon amie, je viens vous prier de me faire connaître l'opinion de la
France et de l'armée à mon égard. Il faut savoir tout supporter et mon
courage me rendra supérieur à tous les malheurs. Tout est perdu hors
l'honneur; j'ai perdu le trône, mais j'ai conservé toute ma gloire; je fus
abandonné par mes soldats, qui furent victorieux dans tous les combats,
mais je ne fus jamais vaincu. La désertion de vingt mille hommes me mit à
la merci de mes ennemis; une barque de pêcheur me sauva de la captivité, et
un navire marchand me jeta en trois jours sur les côtes de France.»

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Madame Récamier.

«Sous Toulon, 18 juin 1815.

«Je viens de recevoir votre lettre. Il m'est impossible de vous dépeindre
les différentes sensations qu'elle m'a fait éprouver. J'ai pu un instant oublier
mes malheurs. Je ne suis occupé que de mon amie, dont l'âme noble et
généreuse vient me consoler et me montrer sa douleur. Rassurez-vous, tout
est perdu, mais l'honneur reste; ma gloire survivra à tous mes malheurs, et
mon courage saura me rendre supérieur à toutes les rigueurs de ma destinée:
n'ayez rien à craindre de ce côté. J'ai perdu trône et famille sans
m'émouvoir; mais l'ingratitude m'a révolté. J'ai tout perdu pour la France,
pour son empereur, par son ordre, et aujourd'hui il me fait un crime de
l'avoir fait. Il me refuse la permission de combattre et de me venger, et je ne
suis pas libre sur le choix de ma retraite: concevez-vous tout mon malheur?
que faire? quel parti prendre? Je suis Français et père: comme Français, je
dois servir ma patrie; comme père, je dois aller partager le sort de mes
enfants: l'honneur m'impose le devoir de combattre, et la nature me dit que
je dois être à mes enfants. À qui obéir? Ne puis-je satisfaire à tous deux?
Me sera-t-il permis d'écouter l'un ou l'autre? Déjà l'empereur me refuse des

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armées; et l'Autriche m'accordera-t-elle les moyens d'aller rejoindre mes
enfants? les lui demanderai-je, moi qui n'ai jamais voulu traiter avec ses
ministres? Voilà ma situation: donnez-moi des conseils. J'attendrai votre
réponse, celle du duc d'Otrante et de Lucien, avant de prendre une
détermination. Consultez bien l'opinion sur ce que l'on croit qu'il me
convient de faire, car je ne suis pas libre sur le choix de ma retraite; on
revient sur le passé et on me fait un crime d'avoir, par ordre, perdu mon
trône, quand ma famille gémit dans la captivité. Conseillez-moi; écoutez la
voix de l'honneur, celle de la nature, et, en juge impartial, ayez le courage
de m'écrire ce qu'il faut que je fasse. J'attendrai votre réponse sur la route de
Marseille à Lyon.»

Laissant de côté les vanités personnelles et ces illusions qui sortent du
trône, même d'un trône où l'on ne s'est assis qu'un moment, ces lettres nous
apprennent quelle idée Murat se faisait de son beau-frère.

Bonaparte perd une seconde fois l'empire; Murat vagabonde sans asile
sur ces mêmes plages qui ont vu errer la duchesse de Berry. Des
contrebandiers consentent, le 22 août 1815, à le passer, lui et trois autres, à
l'île de Corse. Une tempête l'accueille: la balancelle qui faisait le service
entre Bastia et Toulon le reçoit à son bord. À peine a-t-il quitté son
embarcation, qu'elle s'entr'ouvre. Surgi à Bastia le 25 août, il court se cacher
au village de Vescovato, chez le vieux Colonna-Ceccaldi. Deux cents
officiers le rejoignirent avec le général Franceschetti. Il marche sur Ajaccio:
la ville maternelle de Bonaparte seule tenait encore pour son fils; de tout
son empire Napoléon ne possédait plus que son berceau. La garnison de la
citadelle salue Murat et le veut proclamer roi de Corse: il s'y refuse; il ne
trouve d'égal à sa grandeur que le sceptre des Deux-Siciles. Son aide de
camp Macirone lui apporte de Paris la décision de l'Autriche en vertu de
laquelle il doit quitter le titre de roi et se retirer à volonté dans la Bohême
ou la Moldavie. «Il est trop tard, répondit Joachim; mon cher Macirone, le
dé en est jeté.» Le 28 septembre. Murat cingle vers l'Italie; sept bâtiments
étaient chargés de ses deux cent cinquante serviteurs: il avait dédaigné de
tenir à royaume l'étroite patrie de l'homme immense; plein d'espoir, séduit
par l'exemple d'une fortune au-dessus de la sienne, il partait de cette île d'où
Napoléon était sorti pour prendre possession du monde: ce ne sont pas les

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mêmes lieux, ce sont les génies semblables qui produisent les mêmes
destinées.

Une tempête dispersa la flottille; Murat fut jeté le 8 octobre dans le golfe
de Sainte-Euphémie, presque au moment où Bonaparte abordait le rocher de
Sainte-Hélène[381].

De ses sept prames, il ne lui en restait plus que deux, y compris la sienne.
Débarqué avec une trentaine d'hommes, il essaye de soulever les
populations de la côte; les habitants font feu sur sa troupe. Les deux prames
gagnent le large; Murat était trahi. Il court à un bateau échoué: il essaye de
le mettre à flot; le bateau reste immobile. Entouré et pris, Murat, outragé du
même peuple qui se tuait naguère à crier: «Vive le roi Joachim!» est conduit
au château de Pizzo. On saisit sur lui et ses compagnons des proclamations
insensées: elles montraient de quels rêves les hommes se bercent jusqu'à
leur dernier moment.

Tranquille dans sa prison, Murat disait: «Je ne garderai que mon royaume
de Naples: mon cousin Ferdinand conservera la seconde Sicile.» Et dans ce
moment une commission militaire condamnait Murat à mort. Lorsqu'il
apprit son arrêt, sa fermeté l'abandonna quelques instants; il versa des
larmes et s'écria: «Je suis Joachim, roi des Deux-Siciles!» il oubliait que
Louis XVI avait été roi de France, le duc d'Enghien petit-fils du grand
Condé, et Napoléon arbitre de l'Europe: la mort compte pour rien ce que
nous fûmes.

Un prêtre est toujours un prêtre, quoi qu'on dise et qu'on fasse; il vient
rendre à un cœur intrépide la force défaillie. Le 13 octobre 1815, Murat,
après avoir écrit à sa femme, est conduit dans une salle du château de Pizzo,
renouvelant dans sa personne romanesque les aventures brillantes ou
tragiques du moyen âge. Douze soldats, qui peut-être avaient servi sous lui,
l'attendaient disposés sur deux rangs. Murat voit charger les armes, refuse
de se laisser bander les yeux, choisit lui-même, en capitaine expérimenté, le
poste où les balles le peuvent mieux atteindre.

Couché en joue, au moment du feu, il dit: «Soldats, sauvez le visage;
visez au cœur!» Il tombe, tenant dans ses mains les portraits de sa femme et

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de ses enfants: ces portraits ornaient auparavant la garde de son épée. Ce
n'était qu'une affaire de plus que le brave venait de vider avec la vie.

Les genres de mort différents de Napoléon et de Murat conservent les
caractères de leur existence.

Murat, si fastueux, fut enterré sans pompe à Pizzo, dans une de ces
églises chrétiennes, dont le sein charitable reçoit miséricordieusement
toutes les cendres.

Madame Récamier, revenant en France, traversa Rome au moment où le
pape y rentrait[382]. Dans une autre partie de ces Mémoires, vous avez
conduit Pie VII, mis en liberté à Fontainebleau, jusqu'aux portes de Saint-
Pierre. Joachim, encore vivant, allait disparaître, et Pie VII reparaissait.
Derrière eux, Napoléon était frappé: la main du conquérant laissait tomber
le roi et relevait le pontife.

Pie VII fut reçu avec des cris qui ébranlaient les ruines de la ville des
ruines. On détela sa voiture, et la foule le traîna jusqu'aux degrés de l'église
des apôtres. Le Saint-Père ne voyait rien, n'entendait rien; ravi en esprit, sa
pensée était loin de la terre; sa main se levait seulement sur le peuple par la
tendre habitude des bénédictions. Il pénétra dans la basilique au bruit des
fanfares, au chant du Te Deum, aux acclamations des Suisses de la religion
de Guillaume Tell. Les encensoirs lui envoyaient des parfums qu'il ne
respirait pas; il ne voulut point être porté sur le pavois à l'ombre du dais et
des palmes; il marcha comme un naufragé accomplissant un vœu à Notre-
Dame-de-Bon-Secours, et chargé par le Christ d'une mission qui devait
renouveler la face de la terre. Il était vêtu d'une robe blanche; ses cheveux,
restés noirs malgré le malheur et les ans, contrastaient avec la pâleur de
l'anachorète. Arrivé au tombeau des apôtres, il se prosterna: il demeura
plongé, immobile et comme mort, dans les abîmes des conseils de la
Providence. L'émotion était profonde, des protestants témoins de cette scène
pleuraient à chaudes larmes.

Quel sujet de méditations! Un prêtre infirme, caduc, sans force, sans
défense, enlevé du Quirinal, transporté captif au fond des Gaules; un
martyr, qui n'attendait plus que sa tombe, délivré des mains de Napoléon

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qui pressait le globe, reprenant l'empire d'un monde indestructible, quand
les planches d'une prison d'outre-mer se préparaient pour ce formidable
geôlier des peuples et des rois!

Pie VII survécut à l'empereur; il vit revenir au Vatican les chefs-d'œuvre,
amis fidèles qui l'avaient accompagné dans son exil. Au retour de la
persécution, le pontife septuagénaire, prosterné sous la coupole de Saint-
Pierre, montrait à la fois toute la faiblesse de l'homme et la grandeur de
Dieu.

En descendant les Alpes de la Savoie, madame Récamier trouva au Pont-
de-Beauvoisin le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les processions de la
Fête-Dieu, parcourant les villages, semblaient être revenues avec le roi très
chrétien. À Lyon, la voyageuse tomba au milieu d'une fête pour la
Restauration. L'enthousiasme était sincère. À la tête des réjouissances
paraissaient Alexis de Noailles[383] et le colonel Clary, beau-frère de Joseph
Bonaparte. Ce qu'on raconte aujourd'hui de la froideur et de la tristesse dont
la légitimité fut accueillie à la première Restauration est une impudente
menterie. La joie fut générale dans les diverses opinions, même parmi les
conventionnels, même parmi les impérialistes, les soldats exceptés; leur
noble fierté souffrait de ces revers. Aujourd'hui que le poids du
gouvernement militaire ne se sent plus, que les vanités se sont réveillées, il
faut nier les faits, parce qu'ils ne s'arrangent pas avec les théories du
moment. Il convient à un système que la nation ait reçu les Bourbons avec
horreur, et que la Restauration ait été un temps d'oppression et de misère.
Cela conduit à de tristes réflexions sur la nature humaine. Si les Bourbons
avaient eu le goût et la force d'opprimer, ils se pouvaient flatter de
conserver longtemps le trône. Les violences et les injustices de Bonaparte,
dangereuses à son pouvoir en apparence, le servirent en effet: on
s'épouvante des iniquités, mais on s'en forge une grande idée; on est disposé
à regarder comme un être supérieur celui qui se place au-dessus des lois.

Madame de Staël, arrivée à Paris avant madame Récamier, lui avait écrit
plusieurs fois; ce billet seul était parvenu à son adresse:

«Paris, 20 mai 1814.

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«Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie: je vous
demande vos projets. Voulez-vous que j'aille au-devant de vous à Coppet,
où je vais rester quatre mois? Après tant de souffrances, ma plus douce
perspective c'est vous, et mon cœur vous est à jamais dévoué. Un mot sur
votre départ et votre arrivée. J'attends ce mot pour savoir ce que je ferai. Je
vous écris à Rome, à Naples, etc.»

Madame de Genlis, qui n'avait jamais eu de rapports avec madame
Récamier, s'empressa de s'approcher d'elle. Je trouve dans un passage
l'expression d'un vœu qui, réalisé, eût épargné au lecteur mon récit.

«11 octobre.

«Voilà, madame, le livre que j'ai eu l'honneur de vous promettre. J'ai
marqué les choses que je désire que vous lisiez. . . . . . . . . . . . Venez,
madame, pour me conter votre histoire en ces termes, comme on fait dans
les romans. Puis ensuite je vous demanderai de l'écrire en forme de
souvenirs qui seront remplis d'intérêt, parce que dans la plus grande
jeunesse vous avez été jetée, avec une figure ravissante, un esprit plein de
finesse et de pénétration, au milieu de ces tourbillons d'erreurs et de folies;
que vous avez tout vu, et qu'ayant conservé, durant ces orages, des
sentiments religieux, une âme pure, une vie sans tache, un cœur sensible et
fidèle à l'amitié, n'ayant ni envie, ni passions haineuses, vous peindrez tout
avec les couleurs les plus vraies. Vous êtes un des phénomènes de ce temps-
ci, et certainement le plus aimable.

«Vous me montrerez vos souvenirs; ma vieille expérience vous offrira
quelques conseils, et vous ferez un ouvrage utile et délicieux. N'allez pas
me répondre: Je ne suis pas capable, etc., etc.; je ne vous passerai jamais
des lieux communs; ils sont indignes de votre esprit. Vous pouvez jeter sans
remords les yeux sur le passé; c'est en tout temps le plus beau des droits;
dans celui où nous sommes, c'est inappréciable. Profitez-en pour
l'instruction de la jeune personne que vous élevez; ce sera pour elle votre
plus grand bienfait.

«Adieu, madame, permettez-moi de vous dire que je vous aime et que je
vous embrasse de toute mon âme.»

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Maintenant que madame Récamier est rentrée dans Paris[384], je vais
retrouver pendant quelque temps mes premiers guides.

La reine de Naples, inquiète des résolutions du congrès de Vienne, écrivit
à madame Récamier pour qu'elle lui découvrît un homme capable de traiter
ses intérêts à Vienne. Madame Récamier s'adressa à Benjamin Constant, et
le pria de rédiger un mémoire. Cette circonstance eut sur l'auteur de ce
mémoire l'influence la plus malheureuse; un sentiment orageux fut la suite
d'une entrevue. Sous l'empire de ce sentiment, Benjamin Constant, déjà
violent antibonapartiste, comme on le voit dans l'Esprit de conquête[385],
laissa déborder des opinions dont les événements changèrent bientôt le
cours. De là une réputation de mobilité politique funeste aux hommes
d'État.

Madame Récamier, tout en admirant Bonaparte, était restée fidèle à sa
haine contre l'oppresseur de nos libertés et contre l'ennemi de madame de
Staël. Quant à ce qui la regardait elle-même, elle n'y pensait pas et elle eût
fait bon marché de son exil. Les lettres que Benjamin Constant lui écrivit à
cette époque serviront d'étude sinon du cœur humain, du moins de la tête
humaine: on y voit tout ce que pouvait faire d'une passion un esprit ironique
et romanesque, sérieux et poétique. Rousseau n'est pas plus véritable, mais
il mêle à ses amours d'imagination une mélancolie sincère et une rêverie
réelle.

Cependant Bonaparte était descendu à Cannes; la perturbation de son
approche commençait à se faire sentir. Benjamin Constant envoya ce billet
à madame Récamier:

«Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner; mais
l'occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre ou cinq jours
sûrement; car quoique vous aimiez à ne pas le croire pour diminuer votre
intérêt, je suis certainement, avec Marmont, Chateaubriand et Lainé, l'un
des quatre hommes les plus compromis de France. Il est donc certain que, si
nous ne triomphons pas, je serai dans huit jours ou proscrit et fugitif, ou
dans un cachot, ou fusillé. Accordez-moi donc, pendant les deux ou trois
jours qui précéderont la bataille, le plus que vous pourrez de votre temps et
de vos heures. Si je meurs, vous serez bien aise de m'avoir fait ce bien, et

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vous seriez fâchée de m'avoir affligé. Mon sentiment pour vous est ma vie:
un signe d'indifférence me fait plus de mal que ne pourra le faire dans
quatre jours mon arrêt de mort. Et quand je sens que le danger est un moyen
d'obtenir de vous un signe d'intérêt, je n'en éprouve que de la joie.

«Avez-vous été contente de mon article, et savez-ce qu'on en dit?»

Benjamin Constant avait raison, il était aussi compromis que moi: attaché
à Bernadotte, il avait servi contre Napoléon; il avait publié son écrit De
l'esprit de conquête, dans lequel il traitait le tyran plus mal que je ne le
traitais dans ma brochure De Bonaparte et des Bourbons. Il mit le comble à
ses périls en parlant dans les gazettes.

Le 19 mars, au moment où Bonaparte était aux portes de la capitale, il fut
assez ferme pour signer dans le Journal des Débats un article terminé par
cette phrase: «Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à
l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes
pour racheter une vie honteuse[386].»

Benjamin Constant écrivait à celle qui lui avait inspiré ces nobles
sentiments: «Je suis bien aise que mon article ait paru; on ne peut au moins
en soupçonner aujourd'hui la sincérité. Voici un billet que l'on m'écrit après
l'avoir lu: si j'en recevais un pareil d'une autre, je serais gai sur l'échafaud.»

Madame Récamier s'est toujours reprochée d'avoir eu, sans le vouloir,
une pareille influence sur une destinée honorable. Rien, en effet, n'est plus
malheureux que d'inspirer à des caractères mobiles ces résolutions
énergiques qu'ils sont incapables de tenir.

Benjamin Constant démentit le 20 mars son article du 19. Après avoir fait
quelques tours de roues pour s'éloigner, il revint à Paris et se laissa prendre
aux séductions de Bonaparte[387]. Nommé conseiller d'État, il effaça ses
pages généreuses en travaillant à la rédaction de l'Acte additionnel[388].

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Madame de Genlis.

Depuis ce moment il porta au cœur une plaie secrète; il n'aborda plus
avec assurance la pensée de la postérité; sa vie attristée et défleurie n'a pas
peu contribué à sa mort. Dieu nous garde de triompher des misères dont les
natures les plus élevées ne sont point exemptes! Le ciel ne nous donne des
talents qu'en y attachant des infirmités: expiations offertes à la sottise et à
l'envie. Les faiblesses d'un homme supérieur sont ces victimes noires que
l'antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et pourtant ils ne se laissent jamais
désarmer.

Madame Récamier était restée en France pendant les Cent-Jours, où la
reine Hortense l'invitait à demeurer; la reine de Naples lui offrait, au
contraire, un asile en Italie. Les Cent-Jours passèrent. Madame de
Krüdener[389] suivit les alliés, arrivés de nouveau à Paris. Elle était tombée
du roman dans le mysticisme; elle exerçait un grand empire sur l'esprit de
l'empereur de Russie.

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Madame de Krüdener logeait dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré.
Le jardin de cet hôtel s'étendait jusqu'aux Champs-Élysées. Alexandre
arrivait incognito par une porte du jardin, et des conversations politico-
religieuses finissaient par de ferventes prières. Madame de Krüdener
m'avait invité à l'une de ces sorcelleries célestes: moi, l'homme de toutes les
chimères, j'ai la haine de la déraison, l'abomination du nébuleux et le dédain
des jongleries; on n'est pas parfait. La scène m'ennuya; plus je voulais prier,
plus je sentais la sécheresse de mon âme. Je ne trouvais rien à dire à Dieu,
et le diable me poussait à rire. J'avais mieux aimé madame de Krüdener
lorsque, environnée de fleurs et habitante encore de cette chétive terre, elle
composait Valérie. Seulement, je trouvais que mon vieil ami M. Michaud,
mêlé bizarrement à cette idylle, n'avait pas assez du berger, malgré son
nom. Madame de Krüdener, devenue séraphin, cherchait à s'entourer
d'anges; la preuve en est dans ce billet charmant de Benjamin Constant à
madame Récamier:

«Jeudi.

«Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que madame de
Krüdener vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins belle que
vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, et que par là
toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne
pouvez pas déposer votre charme; mais ne le rehaussez pas. Je pourrais
ajouter bien des choses sur votre figure à cette occasion, mais je n'en ai pas
le courage. On peut être ingénieux sur le charme qui plaît, mais non sur
celui qui tue. Je vous verrai tout à l'heure; vous m'avez indiqué cinq heures,
mais vous ne rentrerez qu'à six, et je ne pourrai vous dire un mot. Je
tâcherai pourtant d'être aimable encore cette fois.»

Le duc de Wellington ne prétendait-il pas aussi à l'honneur d'attirer un
regard de Juliette? Un de ses billets que je transcris n'a de curieux que la
signature:

«À Paris, ce 13 janvier.

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«J'avoue, madame, que je ne regrette pas beaucoup que les affaires
m'empêchent de passer chez vous après dîner, puisque, à chaque fois que je
vous vois, je vous quitte plus pénétré de vos agréments et moins disposé à
donner mon attention à la politique!!!»

«Je passerai chez vous demain à mon retour de chez l'abbé Sicard, en cas
que vous vous y trouvassiez et malgré l'effet que ces visites dangereuses
produisent sur moi.

«Votre très fidèle serviteur,

«Wellington.»

À son retour de Waterloo, entrant chez madame Récamier, le duc de
Wellington s'écria: «Je l'ai bien battu!» Dans un cœur français, son succès
lui aurait fait perdre la victoire, eût-il pu jamais y prétendre.

Ce fut à une douloureuse époque pour l'illustration de la France que je
retrouvai madame Récamier; ce fut à l'époque de la mort de madame de
Staël. Rentrée à Paris après les Cent-Jours, l'auteur de Delphine était
redevenue souffrante; je l'avais revue chez elle et chez madame la duchesse
de Duras. Peu à peu, son état empirant, elle fut obligée de garder le lit. Un
matin, j'étais allé chez elle rue Royale; les volets des fenêtres étaient aux
deux tiers fermés; le lit, rapproché du mur du fond de la chambre, ne laissait
qu'une ruelle à gauche; les rideaux, retirés sur les tringles, formaient deux
colonnes au chevet. Madame de Staël, à demi assise, était soutenue par des
oreillers. Je m'approchai, et quand mon œil se fut un peu accoutumé à
l'obscurité, je distinguai la malade. Une fièvre ardente animait ses joues.
Son beau regard me rencontra dans les ténèbres, et elle me dit: «Bonjour,
my dear Francis. Je souffre, mais cela ne m'empêche pas de vous aimer.»
Elle étendit sa main que je pressai et baisai. En relevant la tête, j'aperçus au
bord opposé de la couche, dans la ruelle, quelque chose qui se levait blanc
et maigre: c'était M. de Rocca, le visage défait, les joues creuses, les yeux
brouillés, le teint indéfinissable; il se mourait; je ne l'avais jamais vu, et ne
l'ai jamais revu. Il n'ouvrit pas la bouche; il s'inclina, en passant devant moi;
on n'entendait point le bruit de ses pas: il s'éloigna à la manière d'une

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ombre. Arrêtée un moment à la porte, la nueuse idole frôlant les doigts se
retourna vers le lit pour ajourner madame de Staël. Ces deux spectres qui se
regardaient en silence, l'un debout et pâle, l'autre assis et coloré d'un sang
prêt à redescendre et à se glacer au cœur, faisaient frissonner.

Peu de jours après, madame de Staël changea de logement. Elle m'invita
à dîner chez elle, rue Neuve-des-Mathurins: j'y allai; elle n'était point dans
le salon et ne put même assister au dîner; mais elle ignorait que l'heure
fatale était si proche. On se mit à table. Je me trouvai assis auprès de
madame Récamier. Il y avait douze ans que je ne l'avais rencontrée, et
encore ne l'avais-je aperçue qu'un moment. Je ne la regardais point, elle ne
me regardait pas; nous n'échangions pas une parole. Lorsque, vers la fin du
dîner, elle m'adressa timidement quelques paroles sur la maladie de
madame de Staël, je tournai un peu la tête et je levai les yeux. Je craindrais
de profaner aujourd'hui par la bouche de mes années, un sentiment qui
conserve dans ma mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s'accroît à
mesure que ma vie se retire. J'écarte mes vieux jours pour découvrir derrière
ces jours des apparitions célestes, pour entendre du bas de l'abîme les
harmonies d'une région plus heureuse.

Madame de Staël mourut[390]. Le dernier billet qu'elle écrivit à madame
de Duras était tracé en grandes lettres dérangées comme celles d'un enfant.
Un mot affectueux s'y trouvait pour Francis. Le talent qui expire saisit
davantage que l'individu qui meurt: c'est une désolation générale dont la
société est frappée; chacun au même moment fait la même perte.

Avec madame de Staël s'abattit une partie considérable du temps où
j'avais vécu: telles de ces brèches, qu'une intelligence supérieure en tombant
forme dans un siècle, ne se referment jamais. Sa mort fit sur moi une
impression particulière, à laquelle se mêlait une sorte d'étonnement
mystérieux: c'était chez cette femme illustre que j'avais connu madame
Récamier, et, après de longs jours de séparation, madame de Staël réunissait
deux personnes voyageuses devenues presque étrangères l'une à l'autre: elle
leur laissait à un repas funèbre son souvenir et l'exemple de son attachement
immortel.

J'allai voir madame Récamier rue Basse-du-Rempart, et ensuite rue
d'Anjou. Quand on s'est rejoint à sa destinée, on croit ne l'avoir jamais

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quittée: la vie, selon l'opinion de Pythagore, n'est qu'une réminiscence. Qui,
dans le cours de ses jours, ne se remémore quelques petites circonstances
indifférentes à tous, hors à celui qui se les rappelle? À la maison de la rue
d'Anjou il y avait un jardin, dans ce jardin un berceau de tilleuls, entre les
feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune, lorsque j'attendais madame
Récamier: ne me semble-t-il pas que ce rayon est à moi, et que si j'allais
sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je ne me souviens guère du soleil
que j'ai vu briller sur bien des fronts.

J'étais au moment d'être obligé de vendre la Vallée-aux-Loups, que
madame Récamier avait louée, de moitié avec M. de Montmorency.

De plus en plus éprouvée par la fortune, madame Récamier se retira
bientôt à l'Abbaye-aux-Bois[391].

La duchesse d'Abrantès parle ainsi de cette demeure:

«L'Abbaye-aux-Bois avec toutes ses dépendances, ses beaux jardins, ses
vastes cloîtres dans lesquels jouaient de jeunes filles de tous les âges, au
regard insoucieux, à la parole folâtre, l'Abbaye-aux-Bois n'était connue que
comme une sainte demeure à laquelle une famille pouvait confier son
espoir; encore ne l'était-elle que par les mères ayant un intérêt au delà de sa
haute muraille. Mais, une fois que la sœur Marie avait fermé la petite porte
surmontée d'un attique, limite du saint domaine, on traversait la grande cour
qui sépare le couvent de la rue, non-seulement comme un terrain neutre,
mais étranger.

«Aujourd'hui il n'en va pas ainsi: le nom de l'Abbaye-aux-Bois est
devenu populaire; sa renommée est générale et familière à toutes les
classes. La femme qui y vient pour la première fois en disant à ses gens: «À
l'Abbaye-aux-Bois,» est sûre de n'être pas questionnée par eux pour savoir
de quel côté ils doivent tourner. . . . . . .

«D'où lui est venue, en aussi peu de temps, une renommée si positive,
une illustration si connue? Voyez-vous deux petites fenêtres tout en haut,
dans les combles, là, au-dessus des larges fenêtres du grand escalier? c'est
une des petites chambres de la maison. Eh bien! c'est pourtant dans son

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enceinte que la renommée de l'Abbaye-aux-Bois a pris naissance, c'est de là
qu'elle est descendue, qu'elle est devenue populaire. Et comment ne l'aurait-
elle pas été lorsque toutes les classes de la société savaient que dans cette
chambre habitait un être dont la vie était déshéritée de toutes les joies, et qui
néanmoins avait des paroles consolantes pour tous les chagrins, des mots
magiques pour adoucir toutes les douleurs, des secours pour toutes les
infortunes?

«Lorsque du fond de sa prison Coudert[392] entrevit l'échafaud, quelle fut
la pitié qu'il invoqua? «Va chez madame Récamier, dit-il à son frère, dis-lui
que je suis innocent devant Dieu... elle comprendra ce témoignage...» et
Coudert fut sauvé. Madame Récamier, associa à son action libérale cet
homme qui possède en même temps le talent et la bonté: M. Ballanche
seconda ses démarches, et l'échafaud dévora une victime de moins.

«C'était presque une merveille présentée à l'étude de l'esprit humain que
cette petite cellule dans laquelle une femme, dont la réputation est plus
qu'européenne, était venue chercher du repos et un asile convenable. Le
monde est ordinairement oublieux de ceux qui ne le convient plus à leurs
festins; il ne le fut pas pour celle qui, jadis, au milieu de ses joies, écoutait
encore plus une plainte que l'accent du plaisir. Non-seulement la petite
chambre du troisième de l'Abbaye-aux-Bois fut toujours le but des courses
des amis de madame Récamier, mais, comme si le prestigieux pouvoir d'une
fée eût adouci la raideur de la montée, ces mêmes étrangers, qui réclamaient
comme une faveur d'être admis dans l'élégant hôtel de la Chaussée-d'Antin,
sollicitaient encore la même grâce. C'était pour eux un spectacle vraiment
aussi remarquable qu'aucune rareté de Paris, de voir, dans un espace de dix
pieds sur vingt, toutes les opinions, réunies sous une même bannière,
marcher en paix et se donner presque la main. Le vicomte de Chateaubriand
racontait à Benjamin Constant les merveilles inconnues de l'Amérique.
Mathieu de Montmorency, avec cette urbanité personnelle à lui-même, cette
politesse chevaleresque de tout ce qui porte son nom, était aussi
respectueusement attentif pour madame Bernadotte allant régner en Suède,
qu'il l'aurait été pour la sœur d'Adélaïde de Savoie, fille d'Humbert aux
Blanches-Mains, cette veuve de Louis le Gros qui avait épousé un de ses
ancêtres. Et l'homme des temps féodaux n'avait aucune parole amère pour
l'homme des jours libres.

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«Assises à côté l'une de l'autre sur le même divan, la duchesse du
faubourg Saint-Germain devenait polie pour la duchesse impériale; rien
n'était heurté dans cette cellule unique. Lorsque je revis madame Récamier
dans cette chambre, je revenais à Paris, d'où j'avais été longtemps absente.
C'était un service que j'avais à lui demander, et j'allais à elle avec confiance.
Je savais bien par des amis communs à quel degré de force s'était porté son
courage; mais j'en manquais en la voyant là, sous les combles, aussi
paisible, aussi calme que dans les salons dorés de la rue du Mont-Blanc.

«Eh quoi! me dis-je, toujours des souffrances! Et mon œil humide
s'arrêtait sur elle avec une expression qu'elle dut comprendre. Hélas! mes
souvenirs franchissaient les années, ressaisissaient le passé! Toujours battue
de l'orage, cette femme, que la renommée avait placée tout en haut de la
couronne de fleurs du siècle, depuis dix ans voyait sa vie entourée de
douleurs, dont le choc frappait à coups redoublés sur son cœur et la tuait!...

«Lorsque, guidée par d'anciens souvenirs et un attrait constant, je choisis
l'Abbaye-aux-Bois pour mon asile, la petite chambre du troisième n'était
plus habitée par celle que j'aurais été y chercher: madame Récamier
occupait alors un appartement plus spacieux. C'est là que je l'ai vue de
nouveau. La mort avait éclairci les rangs des combattants autour d'elle, et,
de tous ces champions politiques, M. de Chateaubriand était, parmi ses
amis, presque le seul qui eût survécu. Mais vint à sonner aussi pour lui
l'heure des mécomptes et de l'ingratitude royale. Il fut sage; il dit adieu à
ces faux semblants de bonheur et abandonna l'incertaine puissance
tribunitienne pour en ressaisir une plus positive.

«On a déjà vu que dans ce salon de l'Abbaye-aux-Bois il s'agite d'autres
intérêts que des intérêts littéraires, et que ceux qui souffrent peuvent tourner
vers lui un regard d'espérance. Dans l'occupation constante où je suis,
depuis quelques mois, de ce qui a rapport à la famille de l'empereur, j'ai
trouvé quelques documents qui ne me paraissent pas hors d'œuvre en ce
moment.

«La reine d'Espagne se trouvait dans l'obligation absolue de rentrer en
France. Elle écrivit à madame Récamier pour la prier de s'intéresser à la
demande qu'elle faisait de venir à Paris. M. de Chateaubriand était alors au
ministère, et la reine d'Espagne, connaissant la loyauté de son caractère,

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avait toute confiance dans la réussite de sa sollicitation. Cependant la chose
était difficile, parce qu'il y avait une loi qui frappait toute cette famille
malheureuse, même dans ses membres les plus vertueux. Mais M. de
Chateaubriand avait en lui ce sentiment d'une noble pitié pour le malheur,
qui lui fit écrire plus tard ces mots touchants:

Sur le compte des grands je ne suis pas suspect:
Leurs malheurs seulement attirent mon respect.
Je hais ce Pharaon, que l'éclat environne;
Mais s'il tombe, à l'instant j'honore sa couronne;
Il devient, à mes yeux, roi par l'adversité;
Des pleurs je reconnais l'auguste autorité:
Courtisan du malheur, etc., etc.[393].

«M. de Chateaubriand écouta les intérêts d'une personne malheureuse; il
interrogea son devoir, qui ne lui imposa pas la crainte de redouter une faible
femme, et, deux jours après la demande qui lui fut adressée, il écrivit à
madame Récamier que madame Joseph Bonaparte pouvait rentrer en
France, demandant où elle était, afin de lui adresser par M. Durand de
Mareuil, notre ministre alors à Bruxelles, la permission de venir à Paris
sous le nom de la comtesse de Villeneuve. Il écrivit en même temps à M. de
Fagel.

«J'ai rapporté ce fait avec d'autant plus de plaisir qu'il honore à la fois
celle qui demande et le ministre qui oblige: l'une par sa noble confiance,
l'autre par sa noble humanité[394].»

Madame d'Abrantès loue beaucoup trop ma conduite, qui ne valait même
pas la peine d'être remarquée; mais, comme elle ne raconte pas tout sur
l'Abbaye-aux-Bois, je vais suppléer à ce qu'elle a oublié ou omis.

Le capitaine Roger[395], autre Coudert, avait été condamné à mort.
Madame Récamier m'avait associé à son œuvre pie pour le sauver.
Benjamin Constant était également intervenu en faveur de ce compagnon de
Caron, et il avait remis au frère du condamné la lettre suivante pour
madame Récamier:

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«Je ne me pardonnerais pas, madame, de vous importuner toujours, mais
ce n'est pas ma faute s'il y a sans cesse des condamnations à mort. Cette
lettre vous sera remise par le frère du malheureux Roger, condamné avec
Caron. C'est l'histoire la plus odieuse et la plus connue. Le nom seul mettra
M. de Chateaubriand au fait. Il est assez heureux pour être à la fois le
premier talent du ministère et le seul ministre sous lequel le sang n'ait pas
coulé. Je n'ajoute rien; je m'en remets à votre cœur. Il est bien triste de
n'avoir presque à vous écrire que pour des affaires douloureuses; mais vous
me pardonnez, je le sais, et je suis sûr que vous ajouterez un malheureux de
plus à la nombreuse liste de ceux que vous avez sauvés.

«Mille tendres respects.

«B. Constant.

«Paris, 1er mars 1823.»

Quand le capitaine Roger fut mis en liberté, il s'empressa de témoigner sa
reconnaissance à ses bienfaiteurs. Un après-dîner j'étais chez madame
Récamier, comme de coutume: tout à coup apparaît cet officier. Il nous dit,
avec un accent du Midi: «Sans votre intercession, ma tête roulait sur
l'échafaud.» Nous étions stupéfaits, car nous avions oublié nos mérites; il
s'écriait, rouge comme un coq: «Vous ne vous souvenez pas?... Vous ne
vous souvenez pas?...» Nous faisions vainement mille excuses de notre peu
de mémoire: il partit, entre-choquant les éperons de ses bottes, furieux de ce
que nous ne nous souvenions pas de notre bonne action, comme s'il eût eu à
nous reprocher sa mort.

Vers cette époque, Talma demanda à madame Récamier à me rencontrer
chez elle pour s'entendre avec moi sur quelques vers de l'Othello de Ducis,
qu'on ne lui permettait pas de dire tels qu'ils étaient. Je laissai les dépêches
et je courus au rendez-vous; je passai la soirée à refaire avec le moderne
Roscius les vers malencontreux: il me proposait un changement, je lui en
proposais un autre; nous rimions à l'envi; nous nous retirions à la croisée ou
dans un coin pour tourner et retourner un hémistiche. Nous eûmes beaucoup
de peine à tomber d'accord pour le sens ou pour l'harmonie. Il eût été assez
curieux de me voir, moi, ministre de Louis XVIII, lui, Talma, roi de la

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scène, oubliant ce que nous pouvions être, jouter de verve en donnant au
diable la censure et toutes les grandeurs du monde. Mais si Richelieu faisait
représenter ses drames en lâchant Gustave-Adolphe sur l'Allemagne, ne
pouvais-je pas, humble secrétaire d'État, m'occuper des tragédies des autres
en allant chercher l'indépendance de la France à Madrid?

Madame la duchesse d'Abrantès, dont j'ai salué le cercueil dans l'église
de Chaillot, n'a peint que la demeure habitée de madame Récamier; je
parlerai de l'asile solitaire. Un corridor noir séparait deux petites pièces. Je
prétendais que ce vestibule était éclairé d'un jour doux. La chambre à
coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait
de madame de Staël et d'une vue de Coppet au clair de lune; sur les fenêtres
étaient des pots de fleurs. Quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois
étages, j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée
des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante
duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime
d'un acacia arrivait à la hauteur de l'œil. Des clochers pointus coupaient le
ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil mourant
dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était
à son piano; l'angelus tintait: les sons de la cloche, «qui semblait pleurer le
jour qui se mourait, il giorno pianger che si muore,» se mêlaient aux
derniers accents de l'invocation à la nuit de Roméo et Juliette, de
Steibelt[396]. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies
relevées de la fenêtre; je rejoignais au loin le silence et la solitude, par-
dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité.

Dieu, en me donnant ces heures de paix, me dédommageait de mes
heures de trouble; j'entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mon
espérance appelle. Agité au dehors par les occupations politiques ou
dégoûté par l'ingratitude des cours, la placidité du cœur m'attendait au fond
de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d'une plaine brûlante. Je
retrouvais le calme auprès d'une femme, de qui la sérénité s'étendait autour
d'elle, sans que cette sérénité eût rien de trop égal, car elle passait au travers
d'affections profondes. Hélas! les hommes que je rencontrais chez madame
Récamier, Mathieu de Montmorency, Camille Jordan, Benjamin Constant,
le duc de Laval, ont été rejoindre Hingant, Joubert, Fontanes, autres absents
d'une autre société absente. Parmi ces amitiés successives se sont élevés de

Page 286

jeunes amis, rejetons printaniers d'une vieille forêt où la coupe est éternelle.
Je les prie, je prie M. Ampère, qui lira ceci quand j'aurai disparu, je leur
demande à tous de me conserver quelque souvenir: je leur remets le fil de la
vie dont Lachésis laisse échapper le bout sur mon fuseau. Mon inséparable
camarade de route, M. Ballanche, s'est trouvé seul au commencement et à la
fin de ma carrière; il a été témoin de mes liaisons rompues par le temps,
comme j'ai été témoin des siennes entraînées par le Rhône: les fleuves
minent toujours leurs bords.

Le malheur de mes amis a souvent penché sur moi, et je ne me suis
jamais dérobé au fardeau sacré: le moment de la rémunération est arrivé; un
attachement sérieux daigne m'aider à supporter ce que leur multitude ajoute
de pesanteur à des jours mauvais. En approchant de ma fin, il me semble
que tout ce qui m'a été cher m'a été cher dans madame Récamier, et qu'elle
était la source cachée de mes affections. Mes souvenirs de divers âges, ceux
de mes songes comme ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés,
confondus, pour faire un composé de charmes et de douces souffrances dont
elle est devenue la forme visible. Elle règle mes sentiments, de même que
l'autorité du ciel a mis le bonheur, l'ordre et la paix dans mes devoirs.

Je l'ai suivie, la voyageuse, par le sentier qu'elle a foulé à peine; je la
devancerai bientôt dans une autre patrie. En se promenant au milieu de ces
Mémoires, dans les détours de la basilique que je me hâte d'achever, elle
pourra rencontrer la chapelle qu'ici je lui dédie; il lui plaira peut-être de s'y
reposer: j'y ai placé son image.[Lien vers la Table des Matières]

Page 287

APPENDICE

Page 288

I

LA SAISIE DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE[397].

L'écrit de Chateaubriand était au moment de paraître quand l'ordonnance
du 5 septembre fut publiée au Moniteur. L'auteur y ajouta un post-scriptum.
Il rapprochait les considérants de l'ordonnance du 5 septembre 1816 de ceux
de l'ordonnance du 13 juillet 1815, et faisait ressortir les contrastes et les
contradictions que renfermaient ces deux ordonnances, dont l'une
proclamait la nécessité de réviser la Charte, l'autre celle de la maintenir telle
qu'elle était. Puis, pour prévenir le parti que les ministres pourraient tirer du
nom du Roi dans les élections, il donnait à entendre que le ministère avait
surpris la bonne foi du monarque; que celui-ci ne partageait pas les passions
de son entourage contre une Chambre à laquelle il avait lui-même décerné
le titre de Chambre introuvable, et que, s'il avait consenti à la dissolution,
c'était «parce qu'il avait jugé que la France satisfaite lui renverrait les
députés dont il était si satisfait».

Ce post-scriptum blessa profondément le roi; il irrita surtout très
vivement les ministres et en particulier le comte Decazes, ministre de la
police générale. M. Decazes, malgré l'avis contraire du duc de Richelieu,
président du Conseil, résolut de procéder à des poursuites, que légitimait
d'ailleurs une imprudence grave commise par l'imprimeur M. Le Normant.
Ce dernier avait envoyé un assez grand nombre d'exemplaires dans les
départements et même en avait laissé circuler quelques-uns à Paris avant de
faire le dépôt légal, la contravention était formelle et, aux termes mêmes de
la loi, il y avait lieu à saisie et séquestre. En conséquence, le 18 septembre,
à dix heures du matin, une descente de police avait lieu chez M. Le
Normant; déjà les scellés étaient apposés sur les volumes, les feuilles et les
formes, lorsque Chateaubriand, prévenu en toute hâte, arriva. Les ouvriers

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l'entourent et lui font une ovation. Aux cris de: Vive M. de Chateaubriand!
Vive le Roi! Vive la liberté de la presse! ils brisent les scellés et arrachent
aux officiers de paix et aux inspecteurs de police les objets saisis et
séquestrés. En vain le commissaire met M. Le Normant en demeure de faire
rentrer ses ouvriers dans les ateliers. Chateaubriand, élevant fortement la
voix, fait entendre cette protestation: «Je suis pair de France. Je ne connais
point l'ordre du ministre. Je m'oppose, au nom de la Charte dont je suis le
défenseur, et dont tout citoyen peut réclamer la protection, je m'oppose à
l'enlèvement de mon ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles. Je ne
me rendrai qu'à la force, que lorsque je verrai la gendarmerie.» Elle parut
bientôt. Chateaubriand se retira dans les appartements de M. Le Normant et
y rédigea aussitôt la lettre suivante, adressée à M. le comte Decazes:

Paris, le 18 septembre 1816.

Monsieur le comte,

J'ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J'ai trouvé à midi
chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m'ont dit être envoyés
par vous pour saisir mon ouvrage intitulé: De la Monarchie selon la Charte.

Ne voyant pas d'ordre écrit, j'ai déclaré que je ne souffrirais pas
l'enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d'armes ne la saisissent
de force. Des gens d'armes sont arrivés, et j'ai ordonné à mon libraire de
laisser enlever l'ouvrage.

Cet acte de déférence à l'autorité, Monsieur le comte, n'a pas pu me
laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si j'avais pu
n'apercevoir que mon intérêt personnel, je n'aurais fait aucune démarche;
mais les droits de la pensée étant compromis, j'ai dû protester, et j'ai
l'honneur de vous adresser copie de ma protestation. Je réclame, à titre de
justice, mon ouvrage; et ma franchise doit ajouter que, si je ne l'obtiens pas,
j'emploierai tous les moyens que les lois politiques et civiles mettent en
mon pouvoir.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Page 290

Vte de Chateaubriand.

Dans sa réponse, M. Decazes fit observer que la saisie avait été faite en
vertu des articles 14 et 15 de la loi du 21 octobre 1814; qu'elle avait été faite
régulièrement, le commissaire de police et les officiers de paix étant
porteurs d'un ordre signé d'un ministre du Roi; que la qualité de pair dont
était revêtu l'auteur ne pouvait l'affranchir de l'exécution des lois et du
respect dû par tous les citoyens aux fonctionnaires publics dans l'exercice
de leur charge; qu'elle ne pouvait surtout légitimer de sa part et de celle de
ses ouvriers un acte de révolte ouverte contre un commissaire de police et
des officiers constitués par le Roi, revêtus des marques distinctives de leurs
fonctions et agissant en vertu d'ordres légaux. Il terminait en disant que si la
dignité de pair avait été compromise dans cette circonstance, ce n'était pas
par lui, M. Decazes.

À cette lettre du ministre de la police, Chateaubriand fit sur le champ
cette réponse:

Paris, ce 19 Septembre 1816.

Monsieur le comte,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 de ce
mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour.

Vous me parlez d'écrits clandestinement publiés (à la face du soleil, avec
mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de rébellion, et il n'y a eu
ni révolte ni rébellion. Vous dites qu'on a crié: Vive le Roi! Ce cri n'est pas
encore compris dans la loi des cris séditieux, à moins que la police n'en ait
ordonné autrement que les Chambres. Au reste, tout cela s'éclaircira en
temps et lieu. On n'affectera plus de confondre la cause du libraire et la
mienne; nous saurons si, dans un gouvernement libre, un ordre de la police,
que je n'ai pas même vu, est une loi pour un pair de France; nous saurons si
l'on n'a pas violé envers moi tous les droits qui me sont garantis par la
Charte, et comme citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes
que vous avec l'extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu
d'inexactitude), si je n'ai pas le droit de publier mes opinions; nous saurons

Page 291

enfin si la France doit désormais être gouvernée par la police ou par la
Constitution.

Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le
comte, je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir d'exemple. Quant à
ma dignité de pair, je la ferai respecter aussi bien que ma dignité d'homme;
et je savais parfaitement, avant que vous prissiez la peine de m'en instruire,
qu'elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui que ce soit. Je vous ai
demandé la restitution de mon ouvrage: puis-je espérer qu'il me sera rendu?
Voilà dans ce moment, toute la question.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le comte, votre très humble et très
obéissant serviteur.

Vte de Chateaubriand.

Dès le 18 septembre, en même temps qu'il avait adressé sa première lettre
à M. Decazes, il en avait écrit une autre à M. le chancelier Dambray,
président de la chambre des pairs:

Paris, ce 18 septembre 1816.

Monsieur le Chancelier,

J'ai l'honneur de vous envoyer copie de la protestation que j'ai faite et de
la lettre que je viens d'écrire à M. le ministre de la police.

N'est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu'on enlève en plein jour, à
main armée, malgré mes protestations, l'ouvrage d'un pair de France, signé
de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on aurait enlevé un
écrit séditieux et clandestin, le Nain-Jaune ou le Nain-Tricolore? Outre ce
que l'on devait à ma prérogative comme pair de France, j'ose dire, Monsieur
le chancelier, que je méritais personnellement un peu plus d'égards. Si mon
ouvrage était coupable, il fallait me traduire devant les tribunaux
compétents: j'aurais répondu.

Page 292

J'ai protesté pour l'honneur de la pairie, et je suis déterminé à suivre cette
affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, Monsieur le chancelier, votre
appui comme président de la Chambre des pairs, et votre autorité comme
chef de la justice.

Je suis, avec un profond respect, etc.

Vicomte De Chateaubriand.

Dans la forme M. Decazes avait raison. Il n'avait fait, après tout, qu'user
du droit que lui conférait la loi du 21 octobre 1814, laquelle disait en termes
exprès: «Nul imprimeur ne peut mettre en vente un ouvrage, ou le publier
de quelque manière que ce soit, avant d'avoir déposé le nombre prescrit
d'exemplaires.—Il y a lieu à saisie et séquestre d'un ouvrage si l'imprimeur
ne représente pas les récépissés du dépôt.» La mesure de police prise par le
ministre était donc légale, mais elle était à coup sûr intempestive; prise
contre un homme tel que Chateaubriand, elle était maladroite. Ainsi en avait
jugé le duc de Richelieu, qui avait déconseillé les poursuites demandées par
son collègue. Il avait fait remarquer qu'il était contraire à la dignité du
gouvernement de supprimer la contradiction; que, d'ailleurs, l'apparence de
la persécution aurait uniquement pour effet de donner plus de vogue à
l'ouvrage incriminé. «J'aime mieux, disait-il spirituellement, que l'ouvrage
se vende deux francs qu'un louis.» Il fit abandonner l'instruction que le
parquet avait commencée sur l'ordre de M. Decazes. On imprima une
nouvelle édition du livre saisi, on satisfit cette fois à toutes les formalités
légales, et l'écrit de Chateaubriand, qui était d'ailleurs un chef-d'œuvre, se
répandit dans la France entière. La monarchie selon la Charte le plaçait au
premier rang de nos publicistes, mais il ne laissa pas de payer cher cette
gloire ajoutée à tant d'autres dont son front était déjà couronné. Le 20
septembre 1816, parut dans le Moniteur l'ordonnance qui le rayait de la liste
des ministres d'État. Cette décision lui enlevait un traitement de 24,000
francs.[Lien vers la Table des Matières]

Page 293

II
CHATEAUBRIAND, VICTOR HUGO ET JOSEPH DE

MAISTRE[398].

Au tome II de son roman des Misérables, Victor Hugo a réuni sous ce
titre: l'Année 1817, un grand nombre de petits faits habillement choisis pour
rendre Louis XVIII et son gouvernement ridicules et odieux. Chateaubriand
obligé de vendre ses livres à la criée, à la salle Sylvestre, voilà un petit fait,
qui méritait peut-être d'être rappelé. Le poète l'a passé sous silence. Il a
cependant parlé de Chateaubriand, mais c'est uniquement pour nous le
montrer en déshabillé du matin. «Chateaubriand, dit-il, debout tous les
matins devant sa fenêtre du numéro 27 de la rue Saint-Dominique, en
pantalon à pied et en pantoufles, ses cheveux gris coiffés d'un madras, les
yeux fixés sur un miroir, une trousse complète de chirurgien-dentiste
ouverte devant lui, se curait les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant
la Monarchie selon la Charte à M. Pilorge, son secrétaire.» Singulière
fantaisie, il faut en convenir que celle de Chateaubriand s'amusant à dicter,
tout en se curant les dents, des pages depuis longtemps imprimées; ou plutôt
ignorance singulière de Victor Hugo, qui aurait dû savoir, ce qui est partout
—dans toutes les histoires de la Restauration, dans les Mémoires d'Outre-
tombe, dans la préface et le post-scriptum de la Monarchie selon la Charte,
—que la publication de cet écrit avait eu lieu, non en 1817, mais au
lendemain même de l'ordonnance du 5 septembre 1816.

Ce n'est pas du reste la seule inexactitude que renferment les quatre
lignes de Victor Hugo. En 1817, Chateaubriand ne demeurait pas rue Saint-
Dominique, mais bien rue de l'Université, no 25. En 1818, il échangea le
ruisseau de la rue de l'Université contre celui de la rue du Bac, si cher à son

Page 294

amie Mme de Staël[399], et il habita pendant deux ans le no 42 de cette
dernière rue; en 1820 seulement il se transporta au no 27 de la rue Saint-
Dominique-Saint-Germain. On peut suivre, dans les volumes successifs de
l'Almanach royal, ce petit itinéraire de Chateaubriand à Paris.

Et puisque nous voilà sur le chapitre de l'année 1817, je signalerai un
autre petit fait, qui présente celui-là, si je ne m'abuse, un véritable intérêt.

Joseph de Maistre n'est pas nommé une seule fois dans les Mémoires
d'Outre-tombe. Est-ce donc que l'auteur du Génie du christianisme et
l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg n'ont jamais eu aucuns rapports
ensemble? Est-ce qu'ils ne se sont jamais vus? Est-ce qu'ils ne se sont
jamais écrit? Dans la Correspondance du comte Joseph de Maistre, on
trouve des lettres au vicomte de Bonald, à l'abbé de La Mennais, au comte
de Marcellus[400],—ou des réponses de Bonald, de La Mennais, de
Lamartine: de lettres adressées à Chateaubriand, ou écrites par lui, nulle
trace. Et cependant il y a dans la Correspondance de Joseph de Maistre une
très longue et très belle lettre de lui écrite à Chateaubriand au mois
d'octobre 1817; le malheur est qu'elle a été donnée par les éditeurs avec
cette suscription: À M. le vicomte de Bonald[401]. Les éditeurs ici se sont
trompés: c'est au vicomte de Chateaubriand que la lettre a été écrite. Voici,
en effet, que parmi les autographes figurant, avec fac-similé, au Catalogue
de la collection Bovet[402], je trouve une lettre de trois pages et quart, in-4o,
écrite par Chateaubriand à Joseph de Maistre et datée de Montgraham, par
Nogent-le-Rotrou, 6 septembre 1817. Il le prie d'excuser le retard de ses
réponses, après trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de
Chateaubriand:

Je vais Monsieur le comte, lire votre manuscrit, mais vous croyez
bien que je n'aurai pas l'impertinence d'y rien trouver à changer. Ce
n'est point à l'écolier à toucher au tableau du maître...

Voyons maintenant la lettre de Joseph de Maistre:

Monsieur le vicomte, chaque jour en me réveillant, je me répète le
fameux vers de Voltaire:

Page 295

L'univers, mon ami, ne pense point à toi.

Si donc Mme la duchesse de Duras a pris la liberté d'oublier parfaitement
et moi et mon manuscrit, je l'en absous de tout mon cœur. Je trouve très
juste qu'elle mette mille et une pensées avant celle d'un Allobroge qui a
passé devant elle comme une hirondelle, et qui n'a eu, par conséquent, ni le
temps ni l'occasion de s'enfoncer un peu plus dans son souvenir...

Ainsi c'est à la duchesse de Duras que Joseph de Maistre a confié un
manuscrit. Or, la duchesse est l'intime amie de Chateaubriand, et c'est à lui
bien évidemment qu'elle a charge de le remettre. Tout ceci, du reste, est mis
hors de doute par une autre lettre du comte de Maistre, écrite de Turin, le 26
octobre 1817, et adressée à Mme Swetchine: «Quand une fois, dit-il, vous
serez placée, envoyez-moi le plan de votre cabinet, que je voie votre table,
votre fauteuil et la place de vos livres. Je fais ce que je puis pour en ajouter
deux à votre pacotille, mais je suis prodigieusement contrarié par ceci ou
par cela. Si je réussis, ce sera un beau tapage. La duchesse de Duras avait
tranquillement oublié l'œuvre sur son bureau sans y penser une seule fois,
pas plus qu'à son auteur; lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part
dernièrement avec toutes les excuses de la courtoisie, je me suis mis à rire
de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de
m'oublier; moi-même je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel
point j'avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embarrassé,
ridicule, ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne. C'est une des
plus singulières expériences que j'aie faites de ma vie; il me semble que je
vous l'ai dit à Paris...[403]».

La preuve est déjà faite, si je ne me trompe, que c'est bien au vicomte de
Chateaubriand—et non au vicomte de Bonald—qu'a été écrite la lettre de
Joseph de Maistre publiée dans sa Correspondance. Mais continuons de
parcourir cette lettre:

Je me sens glacé lorsque je lis dans votre lettre: Je vais lire votre
manuscrit. Bon Dieu! auriez-vous cette complaisance? La lecture
d'un manuscrit m'a toujours paru le tour de force de l'amitié; c'est
trop demander à la courtoisie; si cependant vous avez cette bonté,
rien n'égalera ma reconnaissance...

Page 296

«Je vais lire votre manuscrit,» dit Chateaubriand.—«Je lis dans votre
lettre: Je vais lire votre manuscrit,» écrit, de son côté, Joseph de Maistre.
Comment expliquer cette rencontre, si la lettre de Joseph de Maistre n'est
pas une réponse à celle de Chateaubriand?

«Vous ne voulez pas me corriger? écrit encore de Maistre; trêve de
compliments, Monsieur le vicomte, tant pis pour moi. Combien j'aurais
gagné à cette revue!» Ces lignes ne sont-elles pas encore une réponse
directe à ce que Chateaubriand avait dit: «Croyez-bien que je n'aurai pas
l'impertinence d'y rien trouver à changer; ce n'est point à l'écolier à toucher
au tableau du maître.»

Enfin Chateaubriand avait parlé des trois mois d'angoisses et de craintes
que lui avait causées la maladie de sa femme, craintes qui ont heureusement
cessé. La lettre de Joseph de Maistre répondra à ce passage comme aux
autres. Elle porte ce qui suit: «Très peu de temps après vous avoir écrit ma
dernière lettre, Monsieur le vicomte, j'appris les cruelles angoisses qui vous
oppressaient. Je vous félicite de tout mon cœur de ce qu'elles ont
cessé[404].»

S'il était besoin d'une nouvelle et dernière preuve, celle-là plus décisive
encore que les autres, le vicomte de Bonald lui-même se chargerait de nous
la fournir. Le 2 décembre 1817, il écrivait à Joseph de Maistre:

Monsieur le comte, suis-je assez malheureux! Quand je suis en
Allemagne, tous êtes je ne sais où; je viens en France, vous êtes en Russie;
je retourne dans mes montagnes, vous arrivez à Paris; je reviens à Paris,
vous voilà à Turin, et nous semblons nous chercher et nous fuir tour à tour.
J'avais eu l'honneur de vous écrire de ma campagne quand je vous sus à
Paris, et, ne sachant pas bien votre adresse, je mis ma lettre sous le couvert
de Mme Swetchine. Je ne sais si elle vous est parvenue, mais je n'ai plus
trouvé ici cette excellente et spirituelle femme... Ne la reverrons-nous plus
ici et ne vous y verrai-je jamais vous-même?

Mais, Monsieur le comte, s'il ne nous est pas donné de nous voir, au
moins dans la partie matérielle de notre être, il nous est permis de nous
connaître, et surtout de nous entendre d'une manière intime et complète,

Page 297

dont j'avais fait depuis longtemps la remarque avec orgueil pour moi et avec
une bien grande satisfaction comme écrivain, parce que cette coïncidence a
été pour moi comme une démonstration rigoureuse de la vérité de mes
pensées. J'ai éprouvé l'impression de plaisir et de consolation qu'un homme
égaré dans un désert éprouverait en entendant la voix d'un homme qui vient
à son secours[405]...

Joseph de Maistre écrivait, de son côté, à M. de Bonald, à la fin de 1817,
après sa rentrée à Turin: «Ce qu'on appelle un homme parfaitement
désappointé, ce fut moi, lorsque je ne vous trouvai point à Paris, au mois
d'août dernier. Comme on croit toujours ce qu'on désire, je m'étais persuadé
que je vous rencontrerais encore; mais il était écrit que je n'aurais pas le
plaisir de connaître personnellement l'homme du monde dont j'estime le
plus la personne et les écrits[406].»

Ainsi Joseph de Maistre et Bonald ne se sont jamais vus, ni même
entrevus. Ce n'est donc pas au vicomte de Bonald que Joseph de Maistre
pouvait dire ce qu'il écrit dans sa lettre d'octobre 1817: «Je dirai toujours de
vous: Virgilium vidi tantum! Moi qui avais tant d'envie de vous voir, je n'ai
pu que vous entrevoir[407].» Donc, le vicomte auquel est adressée cette lettre
ne peut être M. de Bonald; c'est, à n'en pas douter, un autre vicomte, le
vicomte de Chateaubriand, que Joseph de Maistre a vu dans le salon de la
duchesse de Duras.

Le manuscrit que le comte de Maistre avait confié à madame de Duras,
avec prière de le placer sous les yeux de Chateaubriand, était le manuscrit
de son livre du Pape. Sa lettre à Chateaubriand est donc, à ce point de vue
encore, des plus curieuses, et je ne saurais trop engager les lecteurs à la lire
en entier dans la Correspondance de Joseph de Maistre. Je dois me borner à
en donner ce nouvel et court extrait:

Des personnes qui s'intéressent fort à la publication de mon
ouvrage m'assurent qu'elle ne sera point permise en France à cause
du 4me livre, où je prouve jusqu'à la démonstration (du moins je
m'en flatte), que le système Gallican, exagéré dans le siècle dernier,
nous avait conduits à un véritable schisme de fait, infiniment
nuisible à la religion. Quoique j'élève d'ailleurs l'Église Gallicane

Page 298

aux nues, cependant on se tient sûr que la censure me chicanera sur
les vérités que je dis à ce sujet à cette vénérable Église.

Si j'ai prouvé, moi aussi, jusqu'à la démonstration, qu'il a existé des
relations entre l'auteur du Pape et l'auteur du Génie du christianisme,—fait
demeuré jusqu'ici entièrement ignoré—je ne cache pas que je tiens cette
démonstration pour une bonne fortune.

Depuis que ces lignes ont été écrites, j'ai reçu de M. l'abbé Pailhès—dont
l'obligeance est inépuisable—communication de la lettre même de
Chateaubriand à Joseph de Maistre. En voici le texte complet:

Montgraham, par Nogent-le-Rotrou,
le 6 septembre 1817.

Monsieur le Comte,

Après trois mois d'angoisses et de craintes pour la vie de Mme de
Chateaubriand, je viens passer deux jours à Paris; je trouve avec grand
plaisir, mais à mon grand étonnement, vos lettres et votre manuscrit restés
chez Mme la duchesse de Duras. Vous avez dû, monsieur le Comte, être bien
étonné de mon silence, après la marque de confiance et d'estime que vous
avez eu l'extrême bonté de me donner; je vois que je n'ai point encore
épuisé ma mauvaise fortune.

Je vais, Monsieur le Comte, lire le manuscrit: mais vous croyez bien que
je n'aurai pas l'impertinence d'y trouver rien à changer; ce n'est point à
l'écolier de toucher au tableau du maître. Je trouve seulement d'avance que
vous êtes bien bon de vous donner la peine de combattre M. Ferrand.

Je serai à Paris vers la fin d'octobre, pour l'ouverture de la session, et je
traiterai de vos intérêts avec M. Le Normant[408], si, d'après votre réponse,
vous êtes toujours dans l'intention de publier votre ouvrage.

La triste politique et les persécutions de tout genre que j'éprouve
occupent une grande partie de mon temps; mais il m'en restera toujours

Page 299

pour vous lire et vous admirer.

Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de ma
reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère admiration, sans
parler de la haute considération avec laquelle je suis, Monsieur le Comte,

Votre très humble et très dévoué serviteur,

Le vicomte de Chateaubriand.

En tête de cette lettre, ces mots, de la main de Joseph de Maistre: «Reçue
à Turin, le 27.»[Lien vers la Table des Matières]

Page 300

III

LE CONSERVATEUR[409].

Le Conservateur a commencé au mois d'octobre 1818. Ce n'était pas un
journal quotidien; il paraissait par livraison de trois feuilles d'impression, à
des jours indéterminés, ainsi que le faisait la prudente Minerve. Libéraux et
royalistes échappaient ainsi à la censure, qui n'atteignait que les
publications périodiques. Ses bureaux étaient rue de Seine, no 8, chez Le
Normant fils, éditeur. En tête de chaque livraison, se lisait la devise: le Roi,
la Charte et les Honnêtes Gens. Chateaubriand, qui en fut jusqu'à la fin le
principal rédacteur, avait groupé autour de lui des hommes politiques et des
écrivains qui le secondèrent à merveille. Il en nomme quelques-uns dans ses
Mémoires; il convient, je crois, d'en donner ici la liste complète: on verra
que jamais plus vaillant chef ne fut entouré d'un plus brillant état-major.
Voici cette liste:

F.-M. Agier; Benoit, député de Maine-et-Loire; Berryer fils; T. de
Boisbertrand; vicomte de Bonald; Henri de Bonald; de Bouville; comte de
Bruges; vicomte de Castelbajac; marquis de Coriolis d'Espinousse; Couture,
avocat; Crignon d'Ouzouer, député du Loiret; Astolphe de Custine; Dureau
de la Malle; l'abbé Fayet; Joseph Fiévée; duc de Fitz-James; A. de Frénilly;
Eugène Genoude; vicomte Emmanuel d'Harcourt; marquis d'Herbouville;
comte Édouard de la Grange; A. de Jouffroy; Florian de Kergorlay; duc de
Lévis; le cardinal de la Luzerne; Martainville; l'abbé de la Mennais; comte
O'Mahony; Charles Nodier; comte Jules de Polignac; de Saint-Marcellin;
comte de Saint-Roman; comte de Salaberry; comte Humbert de
Sesmaisons; vicomte de Suleau; baron Trouvé; Joseph de Villèle.

Page 301

Le Conservateur cessa de paraître au mois de mars 1820. Il n'avait vécu
que deux ans et demi; mais ces deux années lui avaient suffi pour conquérir
une place que depuis lors nulle feuille politique n'a pu lui disputer. Quel
journal compta jamais en même temps, parmi ses rédacteurs, trois écrivains
tels que Chateaubriand, La Mennais et Bonald?

Dans la liste qu'on vient de lire, j'ai souligné un nom, aujourd'hui bien
oublié, celui de Saint-Marcellin. M. de Saint-Marcellin était le fils de
Fontanes, et c'est à lui que fait allusion Chateaubriand, à la fin du huitième
livre de sa première partie, lorsqu'il écrit: «Fontanes n'est plus; un chagrin
profond, la mort tragique d'un fils, l'a jeté dans la tombe avant l'heure.» Il
fut tué en duel[410], le 1er février 1819, alors qu'il venait de débuter avec
éclat dans le Conservateur, presque au lendemain du jour où il venait d'y
publier sous ce titre: M. Dimanche, un dialogue étincelant d'esprit et de
verve[411]. Chateaubriand consacra au fils de son ami des pages qu'il n'a pas
recueillies dans ses Œuvres, mais qui doivent ici trouver place. Elles sont le
complément naturel de ces autres pages si belles, que l'auteur des
Mémoires, a écrites sur Fontanes.

Voici l'article de Chateaubriand; je l'emprunte au tome II du
Conservateur, pages 272-276:

NÉCROLOGIE

M. de Saint-Marcellin, à peine âgé de vingt-huit ans, blessé à mort le 1er
de ce mois, a expiré le 3, entre neuf et dix heures du soir. Il avait fait
l'apprentissage des armes dans la campagne de 1812, en Russie. Il donna les
premières preuves de sa valeur dans le combat qui eut pour résultat la prise
du village de Borodino et de la grande redoute qui couvrait le centre de
l'armée russe. Le rapport du prince Eugène au major-général sur cette
journée se termine par cette phrase: «Mon aide de camp de Sève et le jeune
Fontanes de Saint-Marcellin méritent d'être cités dans ce rapport.»

M. de Saint-Marcellin s'était précipité dans les retranchements de
l'ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre.

Page 302

Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital encombré de
4,000 blessés, où il n'y avait que trois chirurgiens dénués de linge, de
médicaments et de charpie: il ne put même obtenir d'y être reçu. Il s'en
retournait baigné dans son sang, lorsqu'il rencontra Bonaparte. «Je vais
mourir, lui dit-il; accordez-moi la croix d'honneur, non pour me
récompenser, mais pour consoler ma famille.» Bonaparte lui donna sa
propre croix.

M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié mort à
Moscou: il y séjourna quelque temps et fut assez heureux pour trouver le
moyen de revenir en France, où nous l'avons vu, pendant plus de dix-huit
mois, porter encore une large blessure à la tête.

La France ayant rappelé son Roi légitime, M. de Saint-Marcellin fut
fidèle aux nouveaux serments qu'il avait faits. Il était aide-de-camp du
général Dupont à l'époque du 20 mars. Il se trouvait à Orléans avec son
général, lorsque les soldats séduits quittèrent la cocarde blanche; M. de
Saint-Marcellin osa la garder: circonstance que peut avoir connue M. le
maréchal Gouvion de Saint-Cyr, qui fit reprendre la cocarde blanche aux
troupes égarées. Rentré à Paris, M. de Saint-Marcellin eut une altercation
politique avec un officier, se battit, blessa son adversaire, et partit du champ
clos pour aller rejoindre ceux à qui il avait engagé sa foi.

Nommé capitaine à Gand, il sollicita l'honneur d'accompagner le général
Donadieu, chargé par le Roi, d'une mission importante. Débarqué à
Bordeaux, il fut arrêté et remis aux mains de deux gendarmes qui devaient
le conduire à Paris pour y être fusillé. En passant par Angoulême, il échappa
à ses gardes, excita un mouvement royaliste dans la ville, et rentra dans
Paris avec le Roi.

M. de Saint-Marcellin fut alors envoyé comme chef de bataillon dans un
régiment de ligne à Orléans: blessé de nouveau, il fut obligé de revenir à
Paris. Depuis ce moment, il consacra ses loisirs aux lettres: il avait de qui
tenir. Il donna quelques ouvrages à nos différents théâtres lyriques. Compris
comme chef d'escadron dans la nouvelle organisation de l'état-major de
l'armée, il avait refusé dernièrement un service actif qui l'eût éloigné de
Paris. La Providence voulait le rappeler à elle. Pour des raisons faciles à
deviner, l'administration avait subitement, dit-on, changé en rigueur sa

Page 303

bienveillance politique. On assure que M. de Saint-Marcellin allait perdre
sa place de chef d'escadron, quand la mort est venue épargner aux ennemis
des royalistes une destitution de plus, et rayer elle-même ce brave militaire
du tableau où elle efface également et les chefs et les soldats.

M. de Saint-Marcellin n'a point démenti, à ses derniers moments, ce
courage français qui porte à traiter la vie comme la chose la plus
indifférente en soi, et l'affaire la moins importante de la journée. Il ne dit ni
à ses parents ni à ses amis qu'il devait se battre, et il s'occupa tout le matin
d'un bal qui devait avoir lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. À trois
heures il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le
champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son adversaire, il se
met tranquillement au blanc, reçoit le coup mortel, et tombe en disant: «Je
devais pourtant danser ce soir.» Rapporté sans connaissance chez M. de
Fontanes, on sait qu'il y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la
fête. Lorsqu'il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire: «Cela
ne se dit pas, répondit-il en souriant; seulement c'est un homme qui tire
bien.» M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais d'illusion sur son état: il sentit
qu'il était perdu; mais il n'en convenait pas, et il ne cessait de dire à ses
parents et à ses amis en pleurs: «Soyez tranquilles, ce n'est rien.» Il n'a fait
entendre aucunes plaintes, il n'a témoigné, ni regrets de la vie, ni haine, ni
même humeur contre celui qui la lui arrachait: il est mort avec le sang-froid
d'un vieux soldat et la facilité d'un jeune homme. Ajoutons qu'il est mort en
chrétien.

Les lettres et l'armée perdent dans M. de Saint-Marcellin, une de leurs
plus brillantes espérances. On remarque, dans les premiers essais échappés
à sa plume, une gaîté de bon goût, appuyée sur un fond de raison, et sur des
sentiments nobles. Lorsqu'il parle d'honneur, on voit qu'il le sent, et quand il
rit, on s'aperçoit qu'il méprise. Sa destinée paraissait devoir être heureuse
dans un ordre de choses différent de celui qui existe aujourd'hui; mais
aussitôt qu'il est entré dans la ligne des devoirs légitimes, il a été atteint par
cette fatalité qui semble s'attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou resté
fidèle. Est-ce une raison pour renoncer à une cause sainte et juste? Bien loin
de là, c'est une raison pour s'y attacher: les hommes généreux sont tentés
par les périls, et l'honneur est une divinité à laquelle on s'attache par les
sacrifices mêmes qu'on lui fait.

Page 304

Devons-nous plaindre ou féliciter M. de Saint-Marcellin? Il n'était pas
fait pour vivre dans ces temps d'ingratitude et d'injustice. Le sang lui
bouillait dans les veines; son cœur se révoltait quand il voyait récompenser
la trahison et punir la fidélité. Son indignation avait l'éclat de son courage,
et il ne faisait pas plus de difficulté de montrer ses sentiments que de tirer
son épée: avec une pareille disposition d'âme, nous ne l'eussions pas gardé
longtemps. D'ailleurs, nous marchons si vite, le système adopté nous
prépare de tels événements, que Saint-Marcellin n'a peut-être perdu que des
orages: il s'est hâté d'arriver au lieu de son repos, et du moins il n'entend
plus le bruit de nos divisions.

Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d'éloges à la
mémoire de Saint-Marcellin; mais il y en a surtout une qu'une vieille amitié
sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne et la mauvaise fortune; elle
nous retrouvera toujours, et particulièrement quand il s'agira de la consoler:
Ille dies utramque duxit ruinam.[Lien vers la Table des Matières]

Page 305

IV

LA MORT DE FONTANES[412].

C'est pendant qu'il était ambassadeur à Berlin, que Chateaubriand perdit
le plus ancien et le plus fidèle de ses amis, M. de Fontanes. Avant de quitter
Paris, il avait essayé de faire rétablir en faveur de son ami la Grande
Maîtrise de l'Université: la chose ne s'était point arrangée, à cause des
combinaisons politiques qu'il avait fallu satisfaire et M. de Fontanes lui
avait écrit ce billet:

Je vous le répète, je n'ai rien espéré, ni rien désiré. Ainsi, je
n'éprouve aucun désappointement, mais je n'en suis pas moins
sensible aux témoignages de votre amitié; ils me rendent plus
heureux que toutes les places du monde.

Le 10 mars 1821, Fontanes fut atteint d'une attaque de goutte à l'estomac
qui causa tout de suite à ses amis les plus vives inquiétudes.

Je serai bien affligée, écrivait la duchesse de Duras, en annonçant
à Chateaubriand la triste nouvelle, je serai bien affligée si nous
perdons M. de Fontanes, je l'aime. Il vous a été si fidèle! C'est
encore un modèle qui disparaîtrait, un type de goût littéraire qui ne
serait pas remplacé. Vous appartenez bien plus que lui à la race
nouvelle. Ce qui me frappe tous les jours, c'est que tout finit. Les
dieux s'en vont.

Le 17 mars, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier: «Je suis au
désespoir de la maladie de Fontanes. Je tremble de l'arrivée du prochain
courrier.»—Fontanes était mort le matin même du jour où son ami écrivait
cette lettre.

Page 306

Chateaubriand fut accablé par cette mort; il envoya à M. Bertin les lignes
suivantes, qui parurent dans le Journal des Débats du 10 avril 1821:

Monsieur,

Il est de mon devoir de répondre à l'appel que vous avez fait à l'amitié,
dans votre journal du 19 de ce mois. J'y répondrai mal, car ce n'est pas
quand on a le cœur brisé qu'on peut écrire. L'époque à jamais célèbre
fondée par Boileau, Racine et Fénelon, finit en M. de Fontanes; notre gloire
littéraire expire avec la monarchie de Louis XIV.

Mon illustre ami laisse entre les mains de sa veuve inconsolable et de sa
jeune et malheureuse fille les manuscrits les plus précieux; et telle était son
indifférence pour la renommée, qu'il se refusait à les publier. Ces
manuscrits consistent en un Recueil d'odes et de poèmes admirables, en des
mélanges littéraires écrits dans cette prose où le bon goût ne nuit point à
l'imagination, l'élégance au naturel, la correction à l'éloquence et la chasteté
du style à la hardiesse de la pensée.

Devais-je être appelé si tôt à parler des derniers ouvrages de l'écrivain
supérieur qui annonça mes premiers essais? Personne (si ce n'est un de ses
vieux amis qui est aussi le mien, M. Joubert) n'a mieux connu que moi cette
bonhomie, cette simplicité, cette absence de toute envie, qui distinguent les
vrais talents et qui faisaient le fond du caractère de M. de Fontanes.
Singulière fatalité! notre amitié commença dans la terre étrangère, et c'est
dans la terre étrangère que j'apprends la mort du compagnon de mon exil!

Comme homme public, M. de Fontanes a rendu à son pays des services
inappréciables; il maintint la dignité de la parole, sous l'empire du maître
qui commandait un silence servile; il éleva dans les doctrines de nos pères
des enfants qu'on voulait séparer du passé pour bouleverser l'avenir. Vous
aussi, monsieur, vous avez admiré et aimé ce beau génie, cet excellent
homme, qui peut-être est déjà oublié dans la ville où tout s'oublie.

Mais le temps de la mémoire viendra; la postérité reconnaissante voudra
savoir quel fut cet héritier du grand siècle, dont elle lira les pages
immortelles. Je suis incapable aujourd'hui d'entrer dans de longs détails sur

Page 307

la personne et les travaux de mon ami; la perte que je fais est irréparable, et
je la sentirai le reste de ma vie. Au moment même où votre journal est
arrivé, j'écrivais à M. de Fontanes: je ne lui écrirai plus! Pardonnez,
monsieur, si je borne ma lettre à ce peu de mots que je vois à peine en les
traçant.

J'ai l'honneur, etc.

Chateaubriand.

Berlin, 31 mars.

C'est par les soins de Chateaubriand que furent publiées, en 1839, les
Œuvres de Fontanes, en deux volumes in-8o, avec une Notice par Sainte-
Beuve. L'année précédente, il s'était fait l'éditeur du Recueil des Pensées de
Joubert: Chateaubriand n'oubliait pas ses amis.[Lien vers la Table des Matières]

Page 308

V

LE PRÉTENDU TRAITÉ SECRET DE VÉRONE[413].

Le Constitutionnel, dans son numéro du 5 avril 1831, rendant compte de
la brochure de Chateaubriand sur la Restauration et la Monarchie élective,
fit allusion à un soi-disant traité secret, conclu à Vérone le 22 novembre
1822 et portant la signature de Chateaubriand. Aux termes de ce traité, la
France, l'Autriche, la Prusse et la Russie s'engageaient mutuellement à faire
tous leurs efforts pour anéantir le système représentatif dans toutes les
contrées de l'Europe où il pourrait exister.

Chateaubriand adressa immédiatement au Constitutionnel la lettre
suivante:

Paris, 6 avril 1831.

Monsieur,

Je viens de lire dans votre journal l'article obligeant que vous avez bien
voulu publier sur ma brochure de la Restauration et de la Monarchie
élective. J'y ai remarqué une phrase qui me force à vous importuner; cette
phrase est celle-ci: «Ce sont vos anciens amis qui ont souvent dit et toujours
pensé ce que vous avez eu le malheur de signer au congrès de Vérone
contre le gouvernement constitutionnel.»

Permettez-moi, Monsieur, de m'étonner qu'un journal aussi accrédité et
aussi bien informé des affaires du monde que le vôtre, ait jamais pu croire à
l'authenticité de la misérable pièce, que l'on a donnée comme un traité signé
par moi au congrès de Vérone. On oublie que je n'assistais à ce congrès que

Page 309

comme ambassadeur de France à Londres, que j'avais pour collègues M. le
comte de la Ferronnays, ambassadeur de France en Russie; M. le marquis
de Caraman, ambassadeur de France à Vienne; M. le comte de Serre,
ambassadeur de France à Naples; et qu'enfin M. le duc (alors vicomte)
Mathieu de Montmorency, Ministre des affaires étrangères de France,
était le véritable représentant de la cour de France au congrès.

Et ce serait moi, dont les opinions libérales me rendaient si suspect au
cabinet de Vienne; moi que ce cabinet voyait d'un si mauvais œil à Vérone;
ce serait moi, simple ambassadeur, qu'on aurait choisi pour signer avec les
ministres des affaires étrangères de Russie, d'Autriche et de Prusse, un
traité contre les gouvernements constitutionnels lorsque le ministre des
affaires étrangères de France, mon propre ministre, était là auprès de moi!

La supposition est trop absurde: il a fallu toute l'autorité dont jouit votre
journal pour que j'aie daigné la relever. Je l'avais vu traîner ailleurs avec
tout le mépris qu'elle méritait de ma part. Je dois ajouter, pour l'honneur de
la mémoire de M. de Montmorency et la justification des ambassadeurs
français, mes collègues à Vérone, que jamais le prétendu traité, publié
comme pièce officielle, n'a existé, que c'est une grossière invention, aussi
dénuée de vraisemblance que de vérité.

J'ose croire. Monsieur, que cette lettre suffira pour tirer d'erreur les
journaux de bonne foi qui ont fait mention de cette pièce: je renonce
d'avance à convaincre ceux qu'animeraient l'esprit de parti et des inimitiés
personnelles.

J'ai l'honneur, etc.

Chateaubriand.

Le texte du pseudo-traité du 22 novembre 1822, publié pour la première
fois par le Morning-Chronicle en 1823, a été reproduit par M. de Marcellus
dans son excellent ouvrage, Politique de la Restauration en 1822 et 1823.
L'article 2 est ainsi conçu:

Comme on ne peut douter que la liberté de la presse ne soit le
moyen le plus puissant employé par les prétendus défenseurs des

Page 310

droits des nations, au détriment de ceux des princes, les hautes
parties contractantes promettent réciproquement d'adopter toutes les
mesures propres à la supprimer, non seulement dans leurs propres
états, mais aussi dans le reste de l'Europe.

Certes, il fallait une singulière audace pour oser mettre au bas de cet
article la signature de Chateaubriand,—de l'homme qui avait été toute sa vie
le plus énergique et le plus éloquent champion de la liberté de la presse; de
celui qui avait crié sur les toits cet axiome, que sans la liberté de la presse,
toute constitution représentative est en péril; de celui qui, le premier en
France, avait fait et mené à bien une guerre, en présence de cette liberté!

M. de Marcellus a du reste donné, dans son livre, sur les circonstances
dans lesquelles fut fabriqué ce prétendu traité secret, des détails qui
viendraient encore corroborer, s'il en était besoin, le démenti opposé par
Chateaubriand à cette misérable supercherie:

Ce document, dit M. de Marcellus, avait beau se dire natif de Vérone,
marqué à sa naissance du sceau de la langue diplomatique de l'Europe, et
issu en droite ligne des plénipotentiaires des cours unies par la Sainte-
Alliance, il n'en était pas moins originaire de Londres, où il était sorti, tout
armé de style anglais, du front d'un seul créateur...

Pendant ma gestion des affaires de France à Londres, en 1823, cet article,
fabriqué tout chaud pour les presses du Morning-Chronicle avait attiré mes
regards; le jour même de son apparition, le prince Esterhazy pour
l'Autriche, le baron de Werther pour la Prusse, le comte de Lieven pour la
Russie, et moi pour la France, nous avions reconnu en lui une de ces
tentatives journalières combinées pour agir sur les fonds publics d'un côté
du détroit comme de l'autre; après avoir unanimement pensé que, par son
caractère apocryphe, il portait en lui-même sa condamnation et son
antidote, comme il ne méritait pas une réfutation sérieuse, nous nous étions
bornés à le faire démentir à Londres, sans commentaire et sans signature,
dans le New-Times, journal du matin, et dans le Sun, journal du soir.

J'ajoute qu'au moment de l'éclosion artificielle de ce traité secret, M.
Canning (ministre des Affaires étrangères dans le cabinet britannique) m'en

Page 311

avait parlé légèrement à Glocester-Lodge mais sans le soumettre à aucun
examen politique ou grammatical, et le rangeant lui-même parmi ces
documents que la presse disait-il,

Supposita de matre nothos furata creavit.

«—Sans doute, lui avais-je répondu, il est bien bâtard, et il en porte tous
les signes. C'est un produit de fabrique anglaise, et je pourrais montrer dans
le Strand la boutique d'où il sort.—Ah! vous connaissez donc nos ateliers
de Forgery?—Oh! non pas plus que votre ambassadeur à Paris ne connaît
les laboratoires de nos gazettes[414].»[Lien vers la Table des Matières]

Page 312

VI
LE CONGRÈS DE VÉRONE ET LA GUERRE D'ESPAGNE.

[415]

Il y a ici, dans les Mémoires, une lacune volontaire et forcée. Il n'est rien
dit des vingt mois (octobre 1822 à juin 1824) pendant lesquels
Chateaubriand fut d'abord ambassadeur de France au Congrès de Vérone,
puis ministre des affaires étrangères à Paris; rien dit de la guerre d'Espagne,
qui fut cependant son œuvre. Certes, il n'entendait pas laisser dans l'ombre
les événements mêmes auxquels est attaché l'honneur de son nom comme
homme d'État. Il a voulu, au contraire, en parler tout à son aise. De toutes
les périodes de sa vie, c'est celle dont le récit a pris sous sa plume le plus de
développement,—des développements tels que ce récit formait d'abord
quatre volumes, réduits plus tard à deux, dans des circonstances que nous
dirons tout à l'heure. Ces deux volumes font en réalité partie intégrante des
Mémoires d'Outre-tombe. S'ils n'y figurent pas, c'est que l'auteur a craint, en
leur donnant place dans ses Mémoires, de déranger la belle ordonnance de
son livre, où toutes les proportions sont si bien gardées, où toutes les parties
de l'œuvre s'harmonisent entre elles avec un art si parfait. Pour cette raison,
et aussi afin de venger publiquement la Restauration des calomnies dont
elle était alors journellement l'objet, il se décida, en 1838, à publier à part
tout ce qu'il avait écrit sur le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne.

Sa copie, je viens de le dire, formait quatre volumes. C'était quatre-vingt
mille francs (vingt mille francs par volume) qui lui revenaient aux termes
de ses traités avec la société nantie du droit de publier ses œuvres futures.
Déjà les quatre volumes étaient imprimés presque en entier, lorsque M. de
Marcellus et M. de la Ferronnays, alarmés de voir mettre au jour certaines

Page 313

pièces diplomatiques, destinées, selon eux, à rester secrètes, supplièrent
Chateaubriand de sacrifier ici et là, un peu partout, des documents, qui
étaient pourtant de l'intérêt le plus vif. Il consentit à la plupart des
retranchements demandés, et fit à ses deux amis si bonne mesure que les
quatre volumes primitifs se trouvèrent réduits aux deux volumes actuels.
—«Eh! bien,» dit Chateaubriand à M. de Marcellus, quand le sacrifice fut
consommé, «vous me coûtez, tous les deux, quarante mille francs.—Soit,
quarante mille francs, reprit M. de Marcellus, plutôt que des regrets trop
tardifs.» Et Chateaubriand de répliquer:—«C'est maintenant chose faite; j'ai
respecté vos scrupules et ceux de la Ferronnays; j'ai beaucoup retranché
pour vous plaire. Mais vous ne vous êtes pas suffisamment l'un et l'autre
mis par la pensée en dehors de votre siècle et des affaires. Pour juger d'un
effet de ton, il faut se placer à distance. C'est en disant tout qu'on se
distingue de la foule des hommes d'État boutonnés et méticuleux. J'ai conçu
la diplomatie sur un nouveau plan; je parle tout haut. Vous avez tort de
redouter mes révélations; elles ne pouvaient que vous faire honneur. Je vous
le prédis: vous ferez plus tard, quand vous croirez le danger amoindri, la
Ferronnays ou vous, et par le même motif, ce que vous m'empêchez de faire
maintenant. D'avance, pour mon compte, je vous y autorise[416]».

Puisque Chateaubriand a été conduit, comme nous venons de le voir, à
laisser en dehors de ses Mémoires cette guerre d'Espagne, qui fut «le grand
événement politique de sa vie», il sied de rappeler ici, au moins en quelques
mots, que cette guerre fut un acte de haute et grande politique, et non,
comme l'ont répété à satiété les ennemis de la Restauration, un acte de
servitude et de sujétion vis-à-vis des cabinets du Nord.

Lorsque M. de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, se rendit
au congrès de Vérone, il était porteur d'instructions positives, qui
renfermaient ces propres mots: «La France étant la seule puissance qui
doive agir par ses troupes, elle sera seule juge de cette nécessité. Les
plénipotentiaires ne doivent pas consentir à ce que le congrès prescrive la
conduite de la France à l'égard de l'Espagne.» Entraîné par la générosité et
l'élévation de ses sentiments, qui revêtaient parfois une teinte de
mysticisme, à embrasser une politique où l'initiative particulière de chaque
nation s'effacerait devant les décisions prises en commun par une sorte de

Page 314

directoire des grandes puissances chargé de faire prévaloir partout les
intérêts du droit et de l'humanité, le loyal et chevaleresque Mathieu de
Montmorency avait été conduit à demander que la Russie, l'Autriche, la
Prusse et la France adressassent à l'Espagne une dernière signification,
après laquelle les ambassadeurs seraient rappelés. M. de Villèle se prononça
contre cette action collective, dans le conseil des ministres qui fut tenu aux
Tuileries le 25 janvier 1822. Il revendiqua pour la France le droit
d'intervenir seule. Louis XVIII se rangea à son avis, et déclara que «la
France était vis-à-vis de l'Espagne dans une position spéciale; que, pour
elle, rappeler l'ambassadeur, c'était trop ou trop peu;» puis il ajouta: «Louis
XIV a détruit les Pyrénées, je ne les laisserai pas relever; il a placé ma
maison sur le trône d'Espagne, je ne l'en laisserai pas tomber; mon
ambassadeur ne doit quitter Madrid que le jour où cent mille Français
s'avanceront pour le remplacer.» Parler ainsi, c'était séparer l'action de la
France de celle des autres puissances; M. Duvergier de Hauranne n'hésite
pas à le reconnaître.[417] C'était désavouer M. de Montmorency; il remit
aussitôt son portefeuille. Il avait voulu faire de la question d'Espagne une
question européenne; avec Chateaubriand, son successeur, elle devint une
question française. Le chef du cabinet britannique, M. Canning, s'en montra
profondément irrité. L'hostilité de l'Angleterre n'arrêta point le
gouvernement de Louis XVIII. «Tenez le ton haut avec les ministres
anglais», écrivait Chateaubriand, le 16 janvier 1823, à M. de Marcellus,
représentant de la France à Londres. «Dites et répétez à M. Canning, lui
écrivait-il encore dans une dépêche en date du 28 janvier, que nous voulons
la paix comme lui, et que l'Angleterre peut l'obtenir avant l'ouverture de la
campagne, si elle veut tenir le même langage que nous et demander la
liberté du roi. Mais ajoutez bien que notre parti est pris, et que rien ne nous
fera reculer.» Et, le 13 mars 1823: «M. Canning m'en veut de n'avoir pas
cédé à ses menaces et de n'avoir pas précipité la France aux genoux de
l'Angleterre. Il ne peut pas guerroyer, il n'en a aucune demi-raison plausible,
il le sent et il est piqué de s'être si fort avancé. Mais, guerre ou non, la
France fera ce qu'elle doit faire, ou je ne serai plus ministre...» Et en post-
scriptum: «Donnez des fêtes, et ripostez ferme à M. Canning.» Le 17 avril:
«L'Angleterre sent que cette guerre nous rend notre influence et nous
replace à notre rang en Europe; elle doit être irritée et malveillante.
L'amour-propre de M. Canning est compromit: de là sa violence et son
humeur... Je vous recommande de vous montrer désormais froid et réservé

Page 315

avec M. Canning... Soyez poli, mais causez peu; et qu'il s'aperçoive, à votre
manière, que le gouvernement français connaît sa force et défend sa
dignité.»[418]

Les actes furent à la hauteur des paroles. La politique de Chateaubriand
avait été habile et ferme: une guerre heureuse et bien conduite la couronna.
Voici en quels termes Benjamin Constant et le général Foy, qui parlaient
pourtant au nom de l'opposition, ont jugé la guerre d'Espagne:

«Loin de contester ce que notre honorable collègue (M. de
Martignac) a dit sur le passé, j'aime à reconnaître avec lui que
l'ensemble de cette expédition mémorable a été glorieux pour notre
armée, et je dirai que cette gloire est d'autant plus belle qu'elle ne se
compose pas seulement de succès militaires. La générosité française
animant jusqu'à nos simples soldats a travaillé toujours et
heureusement réussi quelquefois à faire prévaloir l'humanité contre
la vengeance, la pitié contre la fureur et à protéger l'ennemi désarmé
contre l'auxiliaire aigri par de longs revers.» Ainsi s'exprima
Benjamin Constant à la tribune de la Chambre des députés, dans la
séance du 28 juin 1824. Le général Foy, dans la même séance,
ajouta ces paroles: «La rapidité des opérations en Espagne et la
plénitude du succès militaire ont trompé les prévisions de ceux qui
ne voulaient pas la guerre et ont surpassé les espérances de ceux qui
l'avaient appelée de leurs vœux.»

Tous les esprits vraiment libéraux se sont accordés à reconnaître que la
guerre d'Espagne était à la fois politique et légitime, et, par dessus tout
nationale. En affermissant le gouvernement à l'intérieur, elle rendait à la
France sa liberté d'action au dehors. Le congrès d'Aix-la-Chapelle avait
délivré notre territoire. Le congrès de Vérone et la campagne qui le suivit
émancipaient notre politique. Nous redevenions une grande nation.

M. Saint-Marc Girardin écrivait, en 1838, dans un article publié par le
Journal des Débats:

Non, le congrès de Vérone n'a pas imposé à la France l'obligation
de faire la guerre à la révolution espagnole. L'Europe
s'accommodait de notre impuissance de 1815. Sans doute, la

Page 316

révolution d'Espagne l'inquiétait; mais la résurrection politique et
militaire de la France, qui était une des conséquences de la guerre
d'Espagne, si cette guerre réussissait, inquiétait l'Europe bien plus
encore que la révolution espagnole... Voilà ce que démêla M. de
Chateaubriand, et voilà pourquoi il déclara hautement que la guerre
d'Espagne a été un acte de hardiesse plutôt qu'un acte de soumission
et d'obéissance; mais il vit en même temps que l'Europe continentale
ne pouvait nous défendre de faire cette guerre, et qu'elle devait
même nous y soutenir en apparence de ses vœux, forcée qu'elle était
à cela par ses principes et ses opinions monarchiques[419].

Cascade de Terni.

Page 317

M. Guizot avait été, en 1823, un des adversaires de l'expédition; cela ne
l'empêchera pas, quand il aura lui-même passé par les affaires, de dire dans
ses Mémoires:

Comme coup de main de dynastie et de parti, la guerre d'Espagne
réussit pleinement. Les prédictions sinistres de ses adversaires
furent démenties et les espérances de ses fauteurs dépassées. Mises
en même temps à l'épreuve, la fidélité de l'armée et l'impuissance
des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent à la fois.
L'expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc
d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la
France n'en reçurent aucune atteinte[420].

Sir Robert Peel, membre du Cabinet anglais, appréciait ainsi, dans une
conversation avec M. de Marcellus, les résultats de la campagne:

La Providence est pour vous, vous aviez raison... Vous avez
conquis une influence réelle sur le continent; une armée fidèle; des
finances florissantes; un héritier de la couronne qui s'est acquis
autant de gloire par son courage que par sa modération[421].[Lien vers la
Table des Matières]

Page 318

VII

LE RENVOI DE CHATEAUBRIAND[422].

Le duc Victor de Broglie, au tome II de ses Souvenirs, a cru pouvoir
accueillir une anecdote, qui, si on ne l'arrêtait pas au passage, pourrait finir
quelque jour par entrer dans l'histoire. Après avoir rappelé comment
Chateaubriand fut brusquement renvoyé du ministère, M. de Broglie ajoute
ce qui suit:

Le 8 juin[423], à dix heures du matin, le lendemain du jour où son sort
avait été décidé à son insu, comme il entrait aux Tuileries pour faire sa cour
à M. le comte d'Artois, son secrétaire, consterné et la larme à l'œil, lui remit
un message qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu'un laquais
de bonne maison...

Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de Villèle ne se
firent pas faute de l'excuser, comme on excuse en ce bas monde, en
aggravant le tort par la calomnie, en insinuant malignement que l'auteur du
Génie du christianisme devait s'en prendre à lui-même si son congé ne
l'avait rejoint qu'en plein midi et en pleine cour; qu'il l'aurait reçu en temps
et lieu convenables, s'il fût rentré chez lui la veille au soir, et s'il y eût passé
la nuit. J'ai toujours regardé, pour ma part, cette sottise comme inventée à
plaisir et après coup. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-
tombe, en m'imputant (gratuitement, de son propre aveu) un acte de
persécution aussi faux en lui-même qu'étranger, j'ose le dire, à mon
caractère, a trouvé bon d'y joindre cette réflexion, qu'en tout cas j'en étais
bien capable. Il ne tiendrait qu'à moi de lui rendre ici la pareille; mais les
mauvais procédés et les mauvais exemples ne sont bons qu'à éviter[424].

Page 319

Mettons tout d'abord en regard de cette page des Souvenirs du duc Victor
de Broglie la page du Congrès de Vérone, où Chateaubriand a raconté lui-
même son renvoi: audiatur et altera pars. Aussi bien, la page est
charmante:

Le 6, au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le petit
jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore se lever; une
hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre; nous lui ouvrîmes
la fenêtre: si nous avions pu nous envoler avec elle! Les cloches
annoncèrent la solennité de la Pentecôte; jour mémorable dans notre vie: ce
même jour, nous avions été relevé à sept ans des vœux d'une pauvre femme
chrétienne; après tant d'anniversaires, ce jour nous rendait à notre obscurité
première; de là s'en allait nous attendre au palais des rois de Bohême, où
nous devions saluer ce Charles X exilé, à qui l'on ne nous permit pas, en
1824, de chanter aux Tuileries l'hymne des félicitations.

À dix heures et demie, nous nous rendîmes au Château. Nous voulions
d'abord faire notre cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan
était à peu près vide; quelques personnes entrèrent successivement et
semblaient embarrassées. Un aide de camp de Monsieur nous dit:
«Monsieur le vicomte, je n'espérais pas vous rencontrer ici; n'avez-vous
rien reçu?» Nous lui répondîmes: «Non, que pouvions-nous recevoir?» Il
répliqua: «J'ai peur que vous ne le sachiez bientôt.» Là-dessus, comme on
ne nous introduisit point chez Monsieur, nous allâmes ouïr la musique à la
chapelle.

Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier
vint nous dire qu'on nous demandait. Nous suivîmes l'huissier, il nous
conduit à la salle des Maréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire,
Hyacinthe Pilorge. Il nous remit la lettre de M. de Villèle et l'ordonnance
royale, en nous disant: «Monsieur n'est plus ministre» M. le duc de Rauzan,
directeur des affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre
absence et n'avait osé nous l'apporter[425]...

L'ordonnance royale, qui chargeait M. de Villèle par intérim du
portefeuille des Affaires étrangères, en remplacement de M. de

Page 320

Chateaubriand, se terminait ainsi: «Donné à Paris, en notre château des
Tuileries, le 6 juin de l'an de grâce 1824».

C'est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se présente aux Tuileries;
l'ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour; elle n'a donc
pas pu être portée chez lui la veille au soir. Que devient, en présence de ce
fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du duc Victor de Broglie?
Que deviennent les bruits, les insinuations recueillis dans son livre? J'ai déjà
rappelé, dans une des notes de ce volume, le mot d'un ami de Mme de Staël,
la belle-mère de l'auteur des Souvenirs, cette parole du duc de Laval-
Montmorency, disant un jour: «Les dates! c'est peu élégant!» C'est peu
élégant, sans doute, mais c'est quelquefois bien utile.

Non content d'aimer les dates exactes, j'ai un autre faible, je l'avoue, au
risque de paraître décidément peu élégant: j'aime les démonstrations
complètes. On me permettra donc, pour achever celle que j'ai entreprise, de
faire encore une citation. Je l'emprunte aux carnets de M. de Villèle:

Le 6 juin, jour de la Pentecôte, je fus mandé à dix heures du matin
chez le roi. Je m'y rendis, et à peine la porte du cabinet était-elle
fermée, qu'il me dit: «Villèle, Chateaubriand nous a trahis[426]... Je ne
veux pas le voir ici à ma réception d'après la messe. Faites
l'ordonnance de son renvoi, qu'on le cherche partout et qu'on la lui
remette à temps. Je ne veux pas le voir à ma réception.» Je
représentai au roi la brièveté du temps. Il me fit dresser l'ordonnance
sur son propre bureau, ce qu'il n'aurait jamais fait dans une autre
occasion. Il la signa, j'allai l'expédier. On ne trouva plus M. de
Chateaubriand chez lui. Il était déjà dans les appartements de S. A.
R. Monsieur, attendant la sortie du prince pour lui présenter ses
hommages. Ce fut là seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi
qui le révoquait de ses fonctions[427].[Lien vers la Table des Matières]

Page 321

VIII

LA MORT DU DUC MATHIEU DE MONTMORENCY[428]

Le 24 mars 1826, jour du Vendredi-Saint, malgré les fatigues d'un grave
étourdissement qui l'avait frappé dans la rue du Bac, la semaine précédente,
le duc Mathieu de Montmorency voulut aller prier au tombeau dressé dans
sa paroisse. Il vint à Saint-Thomas d'Aquin, dans l'après-midi; mais à peine
s'était-il agenouillé pour adorer la croix, qu'il perdit connaissance: il
chancela, on accourut près de lui, il n'était plus.

Voulant s'associer à la douleur de Mme Récamier, qui perdait en M.
Mathieu de Montmorency le plus ancien et le plus fidèle de ses amis,
Chateaubriand composa pour elle une pièce que Madame Lenormant nous a
conservée. «Le titre, dit Mme Lenormant (tome II, page 210), est au pluriel
dans l'original, ce qui laisse supposer le projet d'autres compositions
analogues; mais nous croyons être sûre que cette pièce est la seule de ce
genre que M. de Chateaubriand ait écrite.»

PRIÈRES CHRÉTIENNES
POUR QUELQUES AFFLICTIONS DE LA VIE.

Pour la perte d'une personne qui nous était chère.

J'ai senti que mon âme s'ennuyait de la vie, parce qu'il s'y est formé un
grand vide, et que la créature qui remplissait mes jours a passé.

Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous enlevé celui ou celle qui m'était chère?

Page 322

Heureux celui qui n'est jamais né, car il n'a pas connu les brisements du
cœur et les défaillances de l'âme. Que vous ai-je fait, ô Seigneur, pour me
traiter ainsi? Notre amitié, nos entretiens, l'échange mutuel de nos cœurs,
n'étaient-ils pas pleins d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main
puissante sur un vermisseau? Ô mon Dieu! pardonnez à ma douleur
insensée! Je sens que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous
avais-je pas oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse; ne portais-je
pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au créateur? Votre colère s'est
animée en me voyant épris d'une poussière périssable; vous avez vu que
j'avais embarqué mon cœur sur les flots, que les flots, en s'écoulant, le
déposeraient au fond de l'abîme.

Être éternel, objet qui ne finit point et devant qui tout s'écroule, seule
réalité permanente et stable, vous seul méritez qu'on s'attache à vous; vous
seul comblez les insatiables désirs de l'homme que vous portez dans vos
mains. En vous aimant, plus d'inquiétudes, plus de crainte de perdre ce
qu'on a choisi. Cet amour réunit l'ardeur, la force, la douceur et une
espérance infinie. En vous contemplant, ô beauté divine! on sent avec
transport que la mort n'étendra jamais ses horribles ombres sur vos traits
divins.

Mais, ô miracle de bonté! je retrouverai dans votre sein l'ami vertueux
que j'ai perdu! Je l'aimerai de nouveau par vous et en vous, et mon âme
entière, en se donnant, se retrouvera unie à celle de mon ami. Notre
attachement divin partagera alors votre éternité.[Lien vers la Table des Matières]

Page 323

IX

CHATEAUBRIAND ET LE MINISTÈRE MARTIGNAC[429]

La lutte très vive à laquelle avait donné lieu, au début de la session de
1828, la vérification des pouvoirs, l'élection de M. Royer-Collard à la
présidence de la Chambre, la nomination de la commission chargée de la
rédaction de l'adresse au roi, commission dont la majorité était hostile au
précédent ministère, avaient créé pour Mgr de Frayssinous et M. de
Chabrol, qui avaient fait partie du ministère Villèle, une situation difficile
au sein du nouveau cabinet comme devant les Chambres. Hommes de tact
et d'honneur, ils ne voulurent pas devenir un embarras et, le 3 mars 1828, ils
offrirent leur démission, qui fut acceptée.

On était à la veille de la discussion de l'adresse. Comprenant qu'au
premier jour la majorité ne serait plus avec eux, les ministres supputèrent
les voix dont ils pouvaient disposer et présentèrent au roi le résultat de leur
calcul. Charles X en fut effrayé, et il fut décidé qu'une démarche serait faite
près de Chateaubriand pour lui demander de donner son appui au cabinet,
en acceptant le ministère de la marine, laissé vacant par la retraite de M. de
Chabrol. Mgr Feutrier, évêque de Beauvais, devait remplacer Mgr de
Frayssinous. Mais je dois ici laisser la parole à un témoin particulièrement
bien informé. M. Hyde de Neuville:

Quoique la marine, dit-il, ne fût certes point un poste secondaire,
néanmoins j'envisageai qu'il ne pouvait convenir à M. de Chateaubriand
qu'en y ajoutant la présidence du Conseil. Par suite, je ne voulus pas me
mêler aux différentes démarches tentées près de lui, persuadé qu'une secrète
irritation que j'avais cru remarquer ne disparaîtrait qu'en face d'une
proposition catégorique qui lui prouverait que son admission avait été

Page 324

pleinement consentie par le roi. Mais un mot ambigu, comme tout ce
qu'écrivait Laborie avec son écriture illisible, me donna l'espoir que mon
idée avait cours parmi les projets mis en avant. Je crus à un succès presque
certain, et je me rendis chez Chateaubriand pour vaincre, s'il le fallait, une
dernière résistance.

La soirée était avancée, et je le trouvai retiré dans son appartement. On
m'annonça; il vint à moi avec cet œil brillant et ce front dégagé des nuages
qui le couvraient depuis quelque temps.

—Eh bien, me dit-il, la marine, est-ce fait?

—Je vous le demande, répondis-je, ce serait le plus cher de mes vœux.

Cette réponse, qui mit entre nous un moment de silence, fut rompue par
de bonnes et chaleureuses paroles de mon interlocuteur.

Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu'il me dit qu'il avait refusé
positivement le poste qui lui avait été offert et m'avait désigné pour le
remplir! «Chose acceptée et qui vous sera communiquée demain», ajouta-t-
il.

«Réfléchissez, je vous en conjure, lui dis-je, que mon entrée au ministère
ne le consolidera en aucune façon. Nous perdons en ce moment la seule
chance possible de sauver le ministère et peut-être la couronne. Vous savez
bien d'ailleurs que ce ne sont pas ceux qui montent à l'assaut qui plantent le
drapeau au jour de la victoire. Laissons un nom comme le vôtre lui donner
le baptême de la popularité.»

Rien ne put persuader mon illustre ami, et je rentrai chez moi fort troublé,
n'ayant jamais songé à être appelé à ce périlleux devoir, dont les dangers
dépassent les honneurs, quand on les envisage au point de vue de la
responsabilité.[430]

Hyde de Neuville dut céder, et, le 5 mars, il prêtait serment entre les
mains du roi,[431] avec Monseigneur Feutrier, nommé ministre des cultes.

Page 325

En désignant M. Hyde de Neuville pour faire partie du ministère,
Chateaubriand n'entendait pas très certainement renoncer lui-même à y
entrer. Il croyait, comme son ami, que la popularité de son nom pourrait
seule sauver la couronne et son ambition se confondait ici avec les
véritables intérêts du pays. Le 15 mars, il adressait à M. Hyde de Neuville
la lettre suivante:

Samedi, 15 mars 1828.

Il paraît, mon cher ami, que vous allez parler de mon entrée au Conseil
sans portefeuille (ministre secrétaire d'État, membre du conseil de vos
ministres). Si l'on fait quelque chose pour moi, l'entrée au Conseil est une
réparation qui m'est due, sans quoi on aurait l'air de sanctionner la manière
brutale dont j'en ai été écarté; vous surtout, mon ami, étant là et n'ayant pas
même pu prendre mon parti et plaider ma cause.

Une fois ministre secrétaire d'État, on fera de moi ce que l'on voudra
pour le meilleur service du Roi; mais il n'est pas question de cela dans ce
moment. Le premier pas, si on veut le faire, est mon entrée immédiate
auprès de vous au Conseil. On me trouvera bon coucheur, je ne prends pas
de place et ne me mêle que de mon affaire.

Je dis entrée immédiate, voici pourquoi: ma position n'est plus tenable; je
suis, d'une part, regardé comme étant déjà ministre et obligé de répondre
que je ne le suis pas, ce qui devient ridicule au dernier point; d'une autre
part, tout le parti immense qui s'appuie sur moi, gronde, me reproche mes
politesses, prétend qu'on se moque de moi et me pousse violemment à
l'opposition.

J'épuise mes forces dans ce double combat; il faut que je prenne bientôt
une résolution; vous connaissez les exigences des partis, on ne tergiverse
pas longtemps avec eux.

Voilà, mon cher ami, les raisons à exposer; que vos collègues disent oui
ou non. Me veulent-ils ou ne me veulent ils pas? S'ils me veulent, obtenez
que l'ordonnance paraisse sans se faire attendre, pour décider ma douteuse

Page 326

position et me faire sortir de la race amphibie pour laquelle la nature ne m'a
pas fait du tout. Je remets le tout entre vos mains.

Faites-moi dire des nouvelles de Madame de Neuville: elle est aussi bien
que possible, m'assure-t-on; si ma pauvre femme n'était presque toujours
dans son lit, elle irait savoir des nouvelles de la vôtre.

Chateaubriand.

Cette lettre, dans laquelle perçait un mécontentement visible, émut fort
M. Hyde de Neuville qui, dès le lendemain, recevait de son illustre ami une
nouvelle missive.

Dimanche, midi, 16 mars 1828.

Je viens de demander l'audience, mon cher ami. Dieu sait ce qu'elle
produira, mais j'ai fait quelques réflexions que je dois vous communiquer.
Si j'entre, il faut que j'entre seul; c'est alors une distinction particulière; avec
deux collègues sans portefeuille, je m'amoindris: c'est un plan, un système;
ce que je peux valoir disparaît; ce n'est pas moi qu'on a appelé, c'est trois
personnes. Ces personnes très honorables qu'on pourrait m'adjoindre
viendront ensuite; je dois commencer. Tenons-nous-en là.

Mais pour dire la vérité, mon cher ami, je crains que ce ne soit là que des
demi-partis toujours funestes en dernier résultat. Faites recréer la maison du
Roi en conservant même La Bouillerie, comme M. de Pradel était auprès de
M. de Blacas. Prenez vite Casimir Perier, donnez les postes à Delalot avec
entrée au Conseil; les forêts à Bertin de Vaux; et, si vous pouviez,
Sébastiani à la guerre, tout serait dit et le triomphe assuré. Songez-y
sérieusement; un effort, j'en suis persuadé, réussirait. Si vous attendez, la
majorité vous échappera, et vous serez tous enveloppés dans une même
catastrophe.

Mon cher ami, je vous aime trop pour vous flatter. J'ai contribué à vous
mettre où vous êtes; je serais au désespoir de vous y voir périr. Prenez garde
au sommeil des ministres, à la faiblesse de vos appuis, à la fascination du
pouvoir; j'y ai été pris. Retirez-vous mille fois plutôt que de vous exposer à

Page 327

une chute. Si vous parlez ferme et clair, on vous donnera qui vous voudrez:
l'avenir est entre vos mains. Mais les Chambres, les journaux, l'opinion
générale pressent les événements; ne croyez pas que vous ayez du temps
devant vous. Je vous en avertis de bonne heure, pour ne pas vous parler trop
tard.

À vous pour la vie,

Chateaubriand.

Chateaubriand, ministre secrétaire d'État, membre du conseil des
ministres, Casimir Perier à l'intérieur, Sébastiani à la guerre—c'était le salut.
Il était permis de l'espérer, puisqu'aussi bien Charles X ne se refusait pas à
l'idée d'introduire dans le gouvernement quelques hommes comme M.
Casimir Perier. La combinaison cependant n'aboutit pas, et, le 22 mars,
Chateaubriand adressait à Hyde de Neuville cette dernière lettre:

Samedi matin, 22 mars 1828.

Réflexions faites, mon cher ami, il vaut mieux que je n'aille pas chez
vous ce soir: on parle toujours mal de soi, et moi plus qu'un autre.
D'ailleurs, qu'ai-je à dire que vous ne connaissiez? J'avais déjà peu d'ardeur
pour entrer dans le Conseil, et, depuis l'audience d'hier, elle est encore
singulièrement refroidie. Néanmoins, à cause de vous et pour vous seul,
j'entrerai sans portefeuille, si vos collègues le veulent et montent à l'assaut.

Voilà tout, vous savez cela et vous le direz à merveille. Souvenez-vous
bien seulement qu'après lundi, je ne suis plus maître de retenir personne, et
la guerre continuera malgré moi.

Je serais, je vous assure, mon cher ami, très effrayé pour vous si je ne
savais que vous avez toujours pour vous sauver, quand il en sera temps, le
moyen d'une retraite qui ne fera qu'augmenter votre réputation d'homme de
bien et de courage. Comme le ministère est constitué, il n'ira pas à la fin de
la session; vous ne devez pas tomber avec lui. Votre démission isolée, ou
vous rendra maître de tout, ou vous sauvera du naufrage commun.

Page 328

Qu'arrivera-t-il après la chute du ministère actuel? Un ministère de mes ci-
devant amis mêlés des amis de M. de Villèle.

Je le crois, ce ministère amènera un mouvement politique; mais rien que
la peur, si elle s'en mêle, ne me parait pouvoir empêcher cet événement,
d'après ce que j'ai vu hier.

Ainsi donc, quand vous aurez fait tout ce que vous aurez pu pour éclairer
le Roi, pour amener le bien, vous déclarerez n'avoir accepté le portefeuille
avec une grande répugnance que dans l'espoir d'arranger les choses et pour
ne pas laisser le Roi dans l'embarras, sans appui et sans conseil; que votre
espoir ayant été trompé, vous vous retirez satisfait d'avoir rempli un devoir
pénible.

Votre position politique reste ainsi admirable, et vous grandissez encore
dans l'opinion publique.

Vous voyez, mon cher ami, que je suis beaucoup plus occupé de vous que
de moi.

Tout à vous,

Chateaubriand.[432]

TABLE DES MATIÈRES

TROISIÈME PARTIE

LIVRE V

Les Cent-Jours à Paris. Effet du passage de la
légitimité en France. — Étonnement de

Page 329

Bonaparte. — Il est obligé de capituler avec les
idées qu'il avait crues étouffées. — Son nouveau
système. — Trois énormes joueurs restés. —
Chimères des libéraux. — Clubs et fédérés. —
Escamotage de la République: l'Acte
additionnel. — Chambre des représentants
convoquée. — Inutile Champ de Mai. — Soucis
et amertumes de Bonaparte. — Résolution à
Vienne. — Mouvement à Paris. — Ce que nous
faisions à Gand. — M. de Blacas. — Bataille de
Waterloo. — Confusion à Gand. — Quelle fut la
bataille de Waterloo. — Retour de l'Empereur.
— Réapparition de La Fayette. — Nouvelle
abdication de Bonaparte. — Scènes orageuses à
la Chambre des Pairs. — Présages menaçants
pour la seconde Restauration. — Départ de
Gand. — Arrivée à Mons. — Je manque ma
première occasion de fortune dans ma carrière
politique. — M. de Talleyrand à Mons. Scène
avec le roi. — Je m'intéresse bêtement à M. de
Talleyrand. — De Mons à Gonesse. — Je
m'oppose avec M. le comte Beugnot à la
nomination de Fouché comme ministre: mes
raisons. — Le duc de Wellington l'emporte. —
Arnouville. — Saint-Denis. — Dernière
conversation avec le roi. 1

LIVRE VI

Bonaparte à la Malmaison. — Abandon général.
— Départ de la Malmaison. — Rambouillet. —
Rochefort. — Bonaparte se réfugie sur la flotte
anglaise. — Il écrit au prince régent. —
Bonaparte sur le Belléphoron. — Torbay. —
Acte qui confine Bonaparte à Sainte-Hélène. —
Il passe sur le Northumberland et fait voile. —

Page 330

Jugement sur Bonaparte. — Caractère de
Bonaparte. — Si Bonaparte nous a laissé en
renommée ce qu'il nous a ôté en force. —
Inutilité des vérités ci-dessus exposées. — Île de
Sainte-Hélène. — Bonaparte traverse
l'Atlantique. — Napoléon prend terre à Sainte-
Hélène. — Son établissement à Longwood. —
Précautions. — Vie à Longwood. — Visites. —
Manzoni. — Maladie de Bonaparte. — Ossian.
— Rêveries de Napoléon à la vue de la mer. —
Projets d'enlèvement. — Dernière occupation de
Bonaparte. — Il se couche et ne se relève plus.
— Il dicte son testament. — Sentiments
religieux de Napoléon. — L'aumônier Vignale.
— Napoléon apostrophe Antomarchi, son
médecin. — Il reçoit les derniers sacrements. —
Il expire. — Funérailles. — Destruction du
monde napoléonien. — Mes derniers rapports
avec Bonaparte. — Sainte-Hélène depuis la
mort de Napoléon. — Exhumation de
Bonaparte. — Ma visite à Cannes. 61

LIVRE VII

Changement du monde. — Années de ma vie
1815, 1816. — Je suis nommé pair de France.
— Mon début à la tribune. — Divers discours.
— Monarchie selon la Charte. — Louis XVIII.
— M. Decazes. — Je suis rayé de la liste des
ministres d'État. — Je vends mes livres et ma
Vallée. — Suite de mes discours en 1817 et
1818. — Réunion Piet. — Le Conservateur. —
De la morale des intérêts matériels et de celle
des devoirs. — Année de ma vie 1820. — Mort
du duc de Berry. — Naissance du duc de
Bordeaux. — Les dames de la halle de

Page 331

Bordeaux. — Je fais entrer M. de Villèle et M.
de Corbière dans leur premier ministère. — Ma
lettre au duc de Richelieu. — Billet du duc de
Richelieu et ma réponse. — Billets de M. de
Polignac. — Lettres de M. de Montmorency et
de M. Pasquier. — Je suis nommé ambassadeur
à Berlin. — Je pars pour cette ambassade. 127

LIVRE VIII

Année de ma vie 1821. — Ambassade de Berlin.
— Arrivée à Berlin. — M. Ancillon. — Famille
royale. — Fêtes pour le mariage du grand-duc
Nicolas. — Société de Berlin. — Le comte de
Humboldt. — M. de Chamisso. — Ministres et
ambassadeurs. — La princesse Guillaume. —
L'Opéra. — Réunion musicale. — Mes
premières dépêches. — M. de Bonnay. — Le
Parc. — La duchesse de Cumberland. —
Mémoire commencé sur l'Allemagne. —
Charlottenbourg. — Intervalle entre l'ambassade
de Berlin et l'ambassade de Londres. —
Baptême de M. le duc de Bordeaux. — Lettre à
M. Pasquier. — Lettre de M. de Bernstorff. —
Lettre de M. Ancillon. — Dernière lettre de
Madame La duchesse de Cumberland. — M. de
Villèle, ministre des finances. — Je suis nommé
à l'ambassade de Londres. 179

LIVRE IX

Année 1822. — Premières dépêches de Londres.
— Conversation avec George IV sur M.
Decazes. — Noblesse de notre diplomatie sous
la légitimité. — Séance du Parlement. —
Société anglaise. — Suite des dépêches. —

Page 332

Reprise des travaux parlementaires. — Bal pour
les Irlandais. — Duel du duc de Bedford et du
duc de Buckingham. — Dîner à Royal-Lodge.
— La marquise de Conyngham et son secret. —
Portraits des ministres. — Suite de mes
dépêches. — Pourparlers sur le Congrès de
Vérone. — Lettre à M. de Montmorency; sa
réponse qui me laisse entrevoir un refus. —
Lettre de M. de Villèle plus favorable. — J'écris
à Madame de Duras. — Mort de Lord
Londonderry. — Nouvelle lettre de M. de
Montmorency. — Voyage à Hartwell. — Billet
de M. de Villèle m'annonçant ma nomination au
Congrès. — Fin de la vieille Angleterre. —
Charlotte. — Réflexions. — Je quitte Londres.
— Années 1824, 1825, 1826 et 1827. —
Délivrance du roi d'Espagne. — Ma destitution.
— L'opposition me suit. — Derniers billets
diplomatiques. — Neuchâtel en Suisse. — Mort
de Louis XVIII. — Sacre de Charles X. —
Réception des chevaliers des ordres. 233

LIVRE X

Je réunis autour de moi mes anciens adversaires.
— Mon public est changé. — Extrait de ma
polémique après ma chute. — Séjour à
Lausanne. — Retour à Paris. — Les Jésuites. —
Lettre de M. de Montlosier et ma réponse. —
Suite de ma polémique. — Lettre du général
Sébastiani. — Mort du général Foy. — La loi de
Justice et d'Amour. — Lettre de M. Étienne. —
Lettre de M. Benjamin Constant. — J'atteins au
plus haut point de mon importance politique. —
Article sur la fête du roi. — Retrait de la loi sur
la police de la presse. — Paris illuminé. —

Page 333

Billet de M. Michaud. — Irritation de M. de
Villèle. — Charles X veut passer la revue de la
garde nationale au Champ de Mars. — Je lui
écris: ma lettre. — La revue. — Licenciement
de la garde nationale. — La Chambre élective
est dissoute. — La nouvelle Chambre. — Refus
de concours. — Chute du ministère Villèle. —
Je contribue à former le nouveau ministère et
j'accepte l'ambassade de Rome. — Examen d'un
reproche. 313

LIVRE XI

Madame Récamier. — Enfance de Madame
Récamier. — Suite du récit de Benjamin
Constant: Madame de Staël. — Voyage de
Madame Récamier en Angleterre. — Premier
voyage de Madame de Staël en Allemagne. —
Madame Récamier à Paris. — Projets des
généraux. — Portrait de Bernadotte. — Procès
de Moreau. — Lettres de Moreau et de Masséna
à Madame Récamier. — Mort de M. Necker. —
Retour de Madame de Staël. — Madame
Récamier à Coppet. — Le prince Auguste de
Prusse. — Second voyage de Madame de Staël
en Allemagne. — Château de Chaumont. —
Lettre de Madame de Staël à Bonaparte. —
Madame Récamier et M. Mathieu de
Montmorency sont exilés. — Madame Récamier
à Châlons. — Madame Récamier à Lyon. —
Madame de Chevreuse. — Prisonniers
espagnols. — Madame Récamier à Rome. —
Albano. — Canova: ses lettres. — Le pêcheur
d'Albano. — Madame Récamier à Naples. — Le
duc de Rohan-Chabot. — Le roi Murat: ses
lettres. — Madame Récamier revient en France.

Page 334

— Lettre de Madame de Genlis. — Lettres de
Benjamin Constant. — Articles de Benjamin
Constant au retour de Bonaparte à l'île d'Elbe.
— Madame de Krüdener. — Le duc de
Wellington. — Je retrouve Madame Récamier.
— Mort de Madame de Staël. — L'Abbaye-aux-
Bois. 369

APPENDICE

I. La saisie de la Monarchie selon la Charte 477
II. Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre 482
III. Le Conservateur 489
IV. La mort de Fontanes 494
V. Le prétendu traité secret de Vérone 496
VI. Le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne 499
VII. Le renvoi de Chateaubriand 505
VIII. La mort du duc Mathieu de Montmorency 508
IX. Chateaubriand et le ministère Martignac 510

Paris. (France).—Imp. Paul Dupont (Cl.).—8. 8. 1925

Note 1: Le Journal des Patriotes de 1789, fondé par Réal et Méhée de
Latouche, avait paru du 18 août 1795 au 16 août 1796. Il ressuscita pendant
les Cent-Jours, du 1er mai au 3 juillet 1815, sous ce titre: Le Patriote de
1789, journal du soir, politique et littéraire. Réal, alors préfet de police, en
était l'inspirateur, et Méhée de La Touche le rédacteur principal. Ce Méhée,
une des plus rares figures de coquins de la période révolutionnaire et
impériale, avait été, en 1792, secrétaire greffier adjoint de la Commune dite
du 10 août, et il avait, en cette qualité, joué un rôle dans la préparation des
massacres de septembre. Le 17 septembre, la section du Panthéon délibérait

Page 335

sur le genre de gouvernement que l'on devait demander à la Convention; il
envoya son vœu dans un billet ainsi conçu: «Si jamais ce que l'on appelait
un roi, ou quelque chose qui ressemble à un roi, ose se présenter en France,
et qu'il vous faille quelqu'un pour le poignarder, inscrivez-moi au nombre
des candidats. Voilà mon nom: Méhée.» Après le 18 brumaire, il rédigea le
Journal des Hommes libres, qui lui valut bientôt d'être arrêté en vertu d'un
ordre des Consuls qui le qualifiait de septembriseur. Exilé d'abord à Dijon,
puis à l'île d'Oléron, il s'évada sans trop de peine, ne fut pas recherché par la
police, qui avait ses raisons pour fermer les yeux, et passa en Angleterre. Il
se présenta au gouvernement anglais et au comte d'Artois comme l'agent
d'un parti puissant qui voulait renverser Bonaparte. De retour en France, il
publia un Mémoire qui dévoilait ses nouvelles infamies. Cette affaire lui
valut beaucoup d'argent anglais et français, et il se fixa à Paris, où il étala
une sorte de faste, jusqu'au jour où il retomba dans sa détresse ordinaire. Au
mois de juillet 1815, il lui fallut quitter la France et se réfugier en Suisse.
Après avoir habité successivement l'Allemagne et la Belgique, il put rentrer
en 1819, publia quelques brochures discréditées d'avance par son nom et
mourut dans la misère en 1826, à l'âge de soixante-six ans.[Retour au Texte
Principal]

Note 2: Jean-Charles-Léonard Simonde de Sismondi, né à Genève le 9
mai 1773, mort dans la même ville le 25 juin 1842. Ses principaux ouvrages
sont: l'Histoire des républiques italiennes, seize volumes in-8o (1807-1818),
et l'Histoire des Français, vingt neuf volumes in-8o (1821-1842). C'est en
1813 qu'il vint pour la première fois à Paris. Pendant les Cent-Jours, il
donna au Moniteur une série d'articles en faveur de l'Acte additionnel, et les
réunit en un volume sous le titre d'Examen de la Constitution française. Ils
attirèrent l'attention de l'Empereur, qui manda Sismondi et s'entretint
longuement avec lui.[Retour au Texte Principal]

Note 3: Lucien Bonaparte.[Retour au Texte Principal]

Note 4: Philippe-Antoine, comte Merlin, dit Merlin de Douai (1754-
1838), député à la Constituante, à la Convention, au Conseil des Anciens, et
à la Chambre des représentants en 1815; ministre de la Justice en 1795, puis
ministre de la police générale; membre du Directoire après le 18 fructidor;
sous l'Empire, procureur général à la Cour de cassation, conseiller d'État,

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comte, grand-officier de la Légion d'honneur. Destitué de ses fonctions en
1814, bien qu'il eût des premiers adhéré à Louis XVIII, il fut, après le 20
mars, rappelé par l'Empereur à la Cour de cassation, avec le titre de ministre
d'État. Le 24 juillet 1815, il fut exilé comme régicide ayant rempli des
fonctions pendant les Cent-Jours. Il se retira en Hollande et y vécut jusqu'à
la révolution de 1830, qui lui permit de rentrer en France. Il mourut à Paris,
âgé de quatre-vingt-quatre ans. Jurisconsulte de premier ordre, il eut
l'infamie de rédiger la loi des suspects. Si très peu d'hommes, pendant la
Révolution, ont eu plus de talent que Merlin de Douai, sa lâcheté fut plus
grande encore que son talent.[Retour au Texte Principal]

Note 5: L'Acte additionnel fut publié dans le Moniteur du 23 avril 1815.
Le même jour paraissait un décret portant que les Français étaient appelés à
consigner leur vote sur des registres ouverts dans toutes les communes, et
que le dépouillement aurait lieu à l'assemblée du Champ de Mai convoquée
à Paris pour le 26 mai.[Retour au Texte Principal]

Note 6: La surprise et le mécontentement furent universels. Un témoin
peu suspect, Thibaudeau, a dit: «L'effet fut prompt comme la foudre; à
l'enthousiasme des patriotes succéda incontinent un froid glacial; ils
tombèrent dans le découragement, ne prévirent que malheurs et s'y
résignèrent.» (Le Consulat et l'Empire, t. X, p. 325-326).—Un Anglais,
présent alors à Paris, et qui, en sa qualité d'étranger, était un spectateur
impartial du mouvement des idées et des faits, M. Hobbouse, d'ailleurs
favorable à Napoléon, rend le même témoignage: «Je ne me rappelle pas,
dit-il, avoir vu dans l'opinion un changement pareil à celui qui eut lieu à
Paris, lorsque parut l'Acte additionnel.» (Lettres sur les Cent-Jours.) Les
bonapartistes eux-mêmes étaient loin d'être satisfaits. «Les napoléonistes
autoritaires, dit M. Henry Houssaye (1815, tome I, p. 546), déplorèrent ces
concessions libérales. Ils dirent que l'empereur en transigeant avec
l'anarchie faiblissait et s'affaiblissait, ils le regardèrent comme perdu.»—
Voir Alfred Nettement, Histoire de la Restauration, tome II, p. 282;
Benjamin Constant, Mémoires sur les Cent-Jours, tome II, 70-71; Mémoires
de La Fayette, tome V, 420; Villemain, Souvenirs contemporains, tome II,
182-183.[Retour au Texte Principal]

Page 337

Note 7: Aux termes du décret du 22 avril, la cérémonie du Champ de Mai
avait été fixée au 26 mai, mais il fallut la remettre au 1er juin, des retards
s'étant produits dans l'envoi des registres électoraux et les délégués tardant à
arriver.[Retour au Texte Principal]

Note 8: La fête fut magnifique, mais ce fut une fête de théâtre. On avait
dressé à la hâte, au Champ de Mars, une estrade, un trône, un autel. Les
acteurs ne manquaient pas, et le plus grand de tous était là, revêtu d'un
costume, qui était aussi un costume de théâtre: une tunique et un manteau
nacarat, des culottes de satin blanc, des souliers à bouffettes, une toque de
velours noir orné de plumes blanches. Ses frères étaient entièrement vêtus
de velours blanc, avec petits manteaux à l'espagnole, brodés d'abeilles d'or,
et toque tailladée. Ses hérauts d'armes, ses chambellans, ses pages, étaient
habillés comme des personnages d'opéra-comique. Ce Champ de Mai qui,
dans la pensée de Napoléon, devait évoquer les souvenirs de Charlemagne,
réveillait dans l'esprit des spectateurs les souvenirs de Jean de Paris, le
héros d'un opéra de Boiëldieu alors très en vogue.[Retour au Texte Principal]

Note 9: En débarquant à Cannes, Murat s'était mis à la disposition de
l'Empereur. Celui-ci, craignant la contagion du malheur, ne répondit pas au
roi détrôné et lui fit interdire par Fouché l'accès de Paris.[Retour au Texte
Principal]

Note 10: Adresse de la Chambre des Pairs du dimanche 11 juin.—
Moniteur du 12 juin.[Retour au Texte Principal]

Note 11: Voyez plus haut celle du maréchal Soult. Ch.[Retour au Texte
Principal]

Note 12: Allusion au maréchal Soult.[Retour au Texte Principal]

Note 13: La mission de porter l'épée du connétable, au sacre de Charles
X, fut confiée au maréchal Moncey. Les maréchaux Soult, Mortier et
Jourdan furent appelés à porter le sceptre, la main de justice et la couronne.
[Retour au Texte Principal]

Note 14: Dans la nuit du 6 au 7 mars. La nouvelle avait été envoyée par
le consul général d'Autriche à Gênes.[Retour au Texte Principal]

Page 338

Note 15: Charles-Alexandre, comte Pozzo di Borgo, né à Alata, (Corse)
le 8 mars 1764. Député de la Corse à l'Assemblée législative de 1791, il se
rangea parmi les monarchistes constitutionnels et se tint jusqu'au 10 août en
relations fréquentes avec le roi. En 1796, obligé de quitter la Corse, il se
rendit en Angleterre, puis à Vienne, et se mit enfin au service de la Russie.
À la fois militaire et diplomate, il paie de sa personne sur les champs de
bataille, et il déploie, comme négociateur, dans les missions les plus
difficiles, les plus rares qualités de pénétration et de souplesse. Pozzo fut le
plus redoutable ennemi de Bonaparte et nul n'a plus contribué à sa chute.
C'est lui qui détermina l'empereur Alexandre à marcher sur Paris sans
s'inquiéter des mouvements que faisait Napoléon sur ses derrières. La
fameuse proclamation du prince de Schwarzenberg, qui la première parla
des Bourbons, fut de même l'œuvre du comte Pozzo; le prince de
Schwarzenberg ne l'avait pas signée, et ce fut Alexandre qui, dans une
entrevue au quartier général de Bondy, lui dit: «Mon cher prince, vous avez
fait là une belle proclamation, elle est parfaite; signez-la, elle vous fera
honneur.» Et Schwarzenberg, un peu par amour-propre, un peu par
déférence, la scella de son nom. Napoléon renversé, Pozzo fut nommé
ambassadeur de Russie auprès de la cour de France. Il suivit Louis XVIII à
Gand et resta ambassadeur à Paris jusqu'en 1835. À cette époque, il
échangea ce poste contre celui d'ambassadeur à Londres, où il représenta
l'empereur Nicolas jusqu'en 1839. Il demanda alors sa retraite, et vint passer
les dernières années de sa vie à Paris, où il mourut le 15 février 1842. La
mère de MM. Louis et Charles Blanc appartenait à la famille de Pozzo di
Borgo.[Retour au Texte Principal]

Note 16: Le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche près la cour de
France. Ce n'était pas précisément un ambassadeur à la façon de
Chateaubriand. Je trouve sur lui ce petit détail dans l'Histoire de la
Restauration, par M. Louis de Viel-Castel, t. XVI, p. 256: «Le baron de
Vincent était célibataire et ne tenait pas une grande maison... On raconte
que les jours où il donnait à dîner, il se tenait sans affectation près de la
porte de son salon, ce qui dispensait d'annoncer et de nommer les
convives.»[Retour au Texte Principal]

Note 17: Ferdinand, baron d'Eckstein, né à Altona (Danemark) en
septembre 1790, de parents israélites. Il embrassa le catholicisme à Rome

Page 339

en 1806, se battit dans les rangs des volontaires de Lutzow pendant la
campagne de 1813, et, à la chute de l'Empire, entra au service de la
Hollande. Gouverneur de Gand à l'époque des Cent-Jours, les égards qu'il
eut pour le roi Louis XVIII lui valurent la faveur de ce prince. Il le suivit en
France, devint successivement commissaire général à Marseille et
inspecteur général du ministère de la police, reçut le titre de baron et fut
enfin attaché, en qualité d'historiographe, au ministère des affaires
étrangères. Non content d'écrire dans les journaux ultra-royalistes, le
Drapeau blanc et la Quotidienne, il fonda en 1826 une revue politique et
religieuse, Le Catholique. Orientaliste distingué, polémiste ardent et
convaincu, il fut l'un des premiers rédacteurs du Correspondant, collabora
après 1830 à l'Avenir et à la Revue archéologique et ne cessa, pendant plus
de trente ans, de multiplier ses écrits en faveur de la religion. Le baron
d'Eckstein est mort à Paris le 25 novembre 1861.[Retour au Texte Principal]

Note 18: Guillaume-Frédéric, duc de Brunswick, fils de celui qui avait
commandé en 1792 les armées coalisées contre la France, et qui avait été,
en 1806, mortellement blessé près d'Auerstædt.[Retour au Texte Principal]

Note 19: Bulow (Frédéric-Guillaume de), comte de Dennewitz, né en
1765, l'un des meilleurs généraux prussiens. En 1813, il avait battu le
maréchal Oudinot à Gross-Beeren et le maréchal Ney à Dennewitz, et avait
contribué à la victoire de Leipsick. Il joua un rôle très important à Waterloo,
où sa marche sur le flanc droit de l'armée française décida du sort de la
journée. Il avait depuis 1814, le titre de commandant général de l'infanterie
prussienne et le gouvernement de la Prusse orientale. Après la campagne de
1815, il retourna au chef-lieu de son gouvernement à Kœnigsberg, où il
mourut en 1816.[Retour au Texte Principal]

Note 20: Guillaume-Frédéric (1772-1843), fils de Guillaume V, le
dernier stathouder de Hollande, et qui allait lui-même devenir roi des Pays-
Bas, sous le nom de Guillaume Ier. Il commandait à Waterloo un des corps
de l'armée de Wellington. Son fils, Guillaume-Georges-Frédéric (1792-
1848), qui sera plus tard roi de Hollande sous le nom de Guillaume II,
assistait également à la bataille comme aide de camp du généralissime
anglais, et il fut blessé comme son père.[Retour au Texte Principal]

Page 340

Note 21: Voir, au tome III, la note 2 de la page 205.[Retour au Texte Principal]

Note 22: M. Thiers, dans son vingtième volume, publié en 1862, aura été
le dernier défenseur de la phrase légendaire. «À ce moment, dit-il, on
entend ce mot qui traversera les siècles, proféré selon les uns par le général
Cambronne, selon les autres par le colonel Michel: La garde meurt et ne se
rend pas.» En dépit de M. Thiers, nul ne croit plus à la réalité de la fameuse
phrase, que le général Cambronne a d'ailleurs toujours désavouée,
notamment en 1835, dans un banquet patriotique, qu'il présidait à Nantes.
(Voir Levot, Biographie bretonne, au mot Cambronne.) Le seul point sur
lequel on discute encore est celui de savoir si Cambronne a dit—ou n'a pas
dit—le monosyllabe que Victor Hugo a mis dans sa bouche. (Les
Misérables, tome III, liv. I, ch. 15, p. 103.)—Le mieux, je crois, est de s'en
tenir à ces lignes d'un judicieux historien, M. Alfred Nettement: «Le mot
prêté à Cambronne, leur chef: «La garde meurt et ne se rend pas,» n'a point
été dit; mais l'action est supérieure aux paroles; ces héroïques soldats,
entourés de monceaux de cadavres tombés sous leurs balles et leurs
baïonnettes, sont tous mort pour ne pas se rendre.» (Histoire de la
Restauration, tome II, p. 567).[Retour au Texte Principal]

Note 23: Henri-Amédée-Mercure, comte de Turenne (1776-1852).
Officier au régiment du Roi quand éclata la Révolution, il refusa d'émigrer,
et voulut reprendre du service militaire; mais, incarcéré à Lyon comme
suspect pendant la Terreur, il ne fut remis en liberté qu'après le 9 thermidor,
et servit à l'armée des Pyrénées occidentales. Le décret de 1794 contre les
nobles le força de quitter l'armée; il resta dans la vie privée jusqu'à la
proclamation de l'Empire, et fut alors un des premiers à se rallier au
nouveau pouvoir. Tandis que sa femme devenait dame du palais de
l'impératrice Joséphine, lui-même était attaché à la personne de l'Empereur
comme officier d'ordonnance. Chambellan de Napoléon après Wagram,
premier chambellan et maître de la garde-robe en 1812, colonel pendant la
campagne de Russie, il fut créé comte de l'Empire le 11 novembre 1813. Il
suivit Napoléon pendant la campagne de France, assista aux adieux de
Fontainebleau, mais ne put obtenir l'autorisation d'accompagner l'Empereur
à l'île d'Elbe. Louis XVIII le nomma sous-lieutenant aux mousquetaires gris
et chevalier de Saint-Louis. Aux Cent-Jours, il reprit son service auprès de
Napoléon, fut nommé pair le 2 juin 1815 et assista à la bataille de Ligny et à

Page 341

celle de Waterloo, où il tenta des efforts désespérés contre les gardes
anglaises. La seconde Restauration lui supprima ses titres et ses fonctions;
mais elle ne lui tint pas rigueur jusqu'au bout. Le 31 octobre 1829, elle le
nomma maréchal de camp honoraire. M. de Turenne se rallia à la monarchie
de Juillet et devint pair de France le 19 novembre 1831. Frappé de cécité,
quelques années plus tard, il termina ses jours dans la retraite.[Retour au Texte
Principal]

Note 24: C'est plus rapide encore que Quinte-Curce: Darius tanti modo
exercitus rex... fugiebat.[Retour au Texte Principal]

Note 25: Jacques-Antoine Manuel (1775-1827). Il était avocat à Aix,
lorsque les électeurs des Cent-Jours l'envoyèrent à la Chambre des
représentants. Manuel ne parut à la tribune qu'après Waterloo. Le 23 juin, il
fit voter un ordre du jour portant que Napoléon II était devenu empereur des
Français. Le 27, il fit prévaloir l'urgence de la discussion de la Constitution
et du budget. Le 3 juillet, il présenta un projet d'adresse qui fut trouvé trop
vague et qu'il défendit en protestant bien haut qu'il croyait le bonheur de la
France incompatible avec le retour des Bourbons; le 5, il demanda, en
présence des propositions théoriques de Garat, qu'on mît dans la
Constitution plus de «positif» et moins d'«idéologie». Le 7, à la nouvelle
que les Alliés s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur le trône, il s'éleva
contre un acte qui blessait «notre liberté et nos droits».—Membre de la
Chambre des députés de 1818 à 1824, il fit au gouvernement royal une
opposition que rendait redoutable son remarquable talent d'improvisateur.
Lors de la discussion sur la guerre d'Espagne, le 27 février 1823, il répondit
au magnifique discours par lequel Chateaubriand, alors ministre des
Affaires étrangères, avait défendu l'expédition. Par deux fois, il prononça
des paroles, où ses collègues virent une apologie du régicide. Le 2 mars, la
Chambre décida qu'il serait exclu des séances pendant toute la durée de la
session. Le lendemain, Manuel vint prendre place à son banc. Sur son refus
de se retirer, et après que le sergent Mercier, commandant le détachement
de garde nationale qui faisait le service d'honneur à la Chambre des députés,
eut refusé de porter la main sur lui, il fut expulsé par le colonel de Foucault
requis, à cet effet, avec un détachement de gendarmerie, par le président, M.
Ravez.—Manuel ne fut pas réélu; il passa dans la retraite les dernières
années de sa vie et mourut chez son ami M. Laffitte au château de Maisons

Page 342

(Seine-et-Oise) le 22 août 1827. Le 24 août, son corps fut transporté au
Père-Lachaise, suivi d'une foule immense; malgré les précautions prises par
la police, qui n'avait accordé le passage que par les boulevards extérieurs,
ce ne fut qu'à grand'peine qu'on put éviter des troubles sérieux.[Retour au Texte
Principal]

Note 26: Le 22 juin 1815.[Retour au Texte Principal]

Note 27: Nicolas-Marie Quinette (1762-1821). Député de l'Aisne à la
Législative, puis à la Convention, il vota la mort du roi. Au mois d'avril
1793, il fut, avec les conventionnels Camus, Lamarque et Bancal des Issarts
et le ministre de la guerre Beurnonville, envoyé à l'armée de Dumouriez
pour faire arrêter ce général. Ce fut ce dernier qui les fit arrêter et les livra
au prince de Cobourg. Quinette et ses collègues furent soumis à une assez
dure captivité jusqu'au 25 décembre 1795, jour où ils furent échangés, à
Bâle, contre la fille de Louis XVI. Sous le Directoire, il fit partie du Conseil
des Cinq-Cents et devint ministre de l'Intérieur. Préfet de la Somme après le
18 brumaire, il fut, en 1810, nommé conseiller d'État et fait baron, ce qui ne
l'empêcha pas, en 1814, d'adhérer à la chute de Napoléon. Aux Cent-Jours,
il se présenta, dès le 26 mars, à l'Empereur, qui lui confia une mission
extraordinaire dans l'Eure, la Seine-Inférieure et la Somme, avec le titre de
conseiller d'État, et l'appela, le 2 juin 1815, à siéger dans la Chambre des
pairs impériale. Atteint par la loi du 12 janvier 1816 contre les régicides qui
avaient rempli des fonctions pendant les Cent-Jours, il passa aux États-
Unis, où il resta deux ans, revint en 1818 en Europe et se fixa à Bruxelles,
où il mourut le 14 juin 1821.[Retour au Texte Principal]

Note 28: Paul, comte Grenier (1768-1827). Général de division dès
1794, il servit avec distinction dans les guerres de la Révolution et de
l'Empire. À la première Restauration, il reçut de Louis XVIII le
commandement de la 8e division militaire. Élu, en 1815, à la Chambre des
représentants, il en fut nommé vice-président. Sous la seconde Restauration,
il fut membre de la Chambre des députés de 1818 à 1822. À la fin de la
législature, il se retira dans sa terre de Morembert (Aube), où il mourut le
18 avril 1827.[Retour au Texte Principal]

Page 343

Note 29: Horace-François-Bastien Sébastiani (1772-1851). Il coopéra au
18 brumaire, se distingua à Marengo, fut envoyé comme ambassadeur à
Constantinople (1802-1807) et il décida la Turquie à déclarer la guerre à la
Russie et à résister aux Anglais. En 1808, Napoléon lui donna un
commandement en Espagne, où il remporta d'abord des succès, qui lui
valurent d'être créé comte de l'Empire; puis il se laissa souvent surprendre:
«En vérité, disait Napoléon, Sébastiani me fait marcher de surprise en
surprise.» Il se rallia aux Bourbons en 1814, revint à l'Empereur en 1815 et
fut élu représentant à la Chambre des Cent-Jours par l'arrondissement de
Vervins. Sous la seconde Restauration, député de 1816 à 1824 et de 1826 à
1830, il siégea sur les bancs de l'opposition. Après la révolution de Juillet, il
fut successivement ministre des Affaires étrangères (août 1830-octobre
1832), ambassadeur à Naples (1834) et à Londres (1835-1840). Louis-
Philippe lui donna, le 21 octobre 1840, le bâton de maréchal de France. Il
passa ses dernières années dans la retraite, accablé par l'assassinat de sa
fille, la duchesse de Praslin (17 août 1847). Marié en premières noces
(1805) à Mlle de Coigny, qui mourut en couches en 1807, il était, par son
second mariage avec Mlle de Gramont, proche parent du prince de Polignac.
[Retour au Texte Principal]

Note 30: Louis-Germain Doulcet, comte de Pontécoulant (1764-1853).
Député du Calvados à la Convention, il vota, dans le procès du roi, pour le
bannissement. Après le 31 mai 1793, il dénonça la Commune de Paris et
déclara que la Convention n'était pas libre. Au mois de juillet suivant, choisi
comme défenseur par Charlotte Corday, il refusa de l'assister devant le
Tribunal révolutionnaire, soit qu'il ait craint pour lui-même, soit qu'il ait eu
peur d'aggraver par son intervention la situation de sa compatriote.
Charlotte Corday, au moment de monter sur l'échafaud, lui écrivit une lettre
qui commençait ainsi: «Doulcet Pontécoulant est un lâche d'avoir refusé de
me défendre...» Le 3 octobre 1793, il fut mis hors la loi, mais il échappa
aux poursuites en se réfugiant chez une amie, Mme Lejay, libraire, qui avait
été publiquement la maîtresse de Mirabeau, et qu'il épousa l'année suivante.
Préfet de la Dyle sous le Consulat, il fut nommé sénateur le 1er février 1802
et créé comte le 26 avril 1808. En 1809, il accepta de remplir dans le
Calvados une mission de police et il fut le principal agent de l'assassinat du
comte d'Aché. (Voir Louis de Frotté et les insurrections normandes, par L.
de la Sicotière, t. II, p. 685.) Cela ne l'empêcha pas d'être nommé pair de

Page 344

France par Louis XVIII le 4 juin 1814 et de siéger sans interruption à la
Chambre haute de 1814 à 1848. On a de lui des Mémoires publiés en 1862.
[Retour au Texte Principal]

Note 31: Voyez les Œuvres de Napoléon, tome 1er, dernières pages. Ch.
[Retour au Texte Principal]

Note 32: Auguste-Charles-Joseph, comte de Flahaut de la Billarderie
(1785-1870), pair des Cent-Jours, pair de France de 1831 à 1848, sénateur
du second Empire, ambassadeur à Londres de 1860 à 1862, grand
chancelier de l'ordre de la Légion d'honneur de 1861 à 1870. Général de
division en 1813, à vingt-huit ans, il déploya en faveur de Napoléon, après
Waterloo, les plus généreux efforts. Il mourut le 1er septembre 1870, le jour
du désastre de Sedan, et ne vit pas la chute de la dynastie à laquelle le
rattachaient de secrètes et intimes affections. Il était le père du duc de
Morny, frère naturel de Napoléon III.—Le père du comte de Flahaut avait
péri sur l'échafaud en 1794; sa mère, la comtesse de Flahaut, remariée en
1802 au marquis de Souza-Bothello, a pris rang parmi nos meilleurs
romanciers. Quelques-uns de ses romans, Adèle de Sénanges, Charles et
Marie, Eugène de Rothelin, sont des œuvres parfaites, du sentiment le plus
délicat et du goût le plus pur.[Retour au Texte Principal]

Note 33: Antoine, comte Drouot (1774-1847), général de division
d'artillerie, et, au jugement de Napoléon, le premier officier de son arme. Il
avait suivi l'Empereur à l'île d'Elbe, s'était opposé autant qu'il avait pu au
projet de retour en France; mais, lorsque ce projet avait été décidé, il avait
pris le commandement de l'avant-garde. Le 2 juin 1815, il fut nommé pair
des Cent-Jours. Il était à Waterloo. Après la défaite, il accourut à la
Chambre des pairs, exposa éloquemment la situation, et proposa de
continuer la lutte. Investi par le gouvernement provisoire du
commandement de la garde impériale, il eut assez d'influence sur elle pour
la déterminer à se retirer derrière la Loire et à se laisser désarmer.
L'ordonnance du 24 juillet 1815 l'ayant excepté de l'amnistie, il se constitua
lui-même prisonnier, comparut devant un conseil de guerre le 6 avril 1816,
et fut acquitté. Il vécut, dès lors, dans sa ville natale, à Nancy,
exclusivement occupé de questions agricoles, refusant les offres d'emploi,
de pensions et d'honneurs qui lui furent faites par Louis XVIII et par le

Page 345

gouvernement de Juillet. Il consentit seulement, le 19 novembre 1831, à
être fait pair.—Napoléon l'appelait le Sage. «Drouot, disait-il, est un homme
qui vivrait aussi satisfait avec quarante sous par jour qu'avec la dotation
d'un souverain.» Par son testament de Sainte-Hélène, il lui légua 100 000
francs, qui furent employés en œuvres de bienfaisance. D'une piété sincère,
Drouot n'avait cessé de pratiquer, même au milieu des camps, les devoirs de
la religion. C'est peut-être la figure la plus héroïque et la plus pure de
l'époque impériale. L'Éloge funèbre du général Drouot a été prononcé par le
Père Lacordaire.[Retour au Texte Principal]

Note 34: Charles-Angélique-François Huchet, comte de La Bédoyère
(1786-1815). Il avait été fait colonel en 1812, à vingt-six ans. Après
l'abdication de Fontainebleau, sa famille avait obtenu pour lui la croix de
Saint-Louis et le commandement du 7e de ligne, en garnison à Grenoble. Le
7 mars 1815, Napoléon n'avait encore vu son escorte se grossir que de
faibles détachements, lorsqu'un régiment entier se joignit à lui à Vizille:
c'était le régiment de La Bédoyère. À partir de ce moment, la partie était
gagnée: la trahison du jeune colonel venait d'en assurer le succès.
L'Empereur le nomma général de brigade, son aide de camp, et, bientôt,
général de division; le 2 juin, il l'appelait à la Chambre des pairs. Après la
chute de l'Empire, impliqué dans un complot récemment découvert, La
Bédoyère fut pris et arrêté (2 août 1815), traduit devant un conseil de guerre
comme prévenu de «trahison, de rébellion et d'embauchage», condamné à la
peine de mort à l'unanimité, et fusillé dans la plaine de Grenelle (19 août
1815).[Retour au Texte Principal]

Note 35: Sur M. de Perray et sur cette négociation de Talleyrand, voir, au
tome III, la note de la page 528.[Retour au Texte Principal]

Note 36: En 1508, l'empereur Maximilien Ier, le roi de France Louis XII,
le roi d'Aragon Ferdinand le Catholique et le pape Jules II formèrent entre
eux, contre la République de Venise, une ligue qui est restée célèbre sous le
nom de Ligue de Cambrai.[Retour au Texte Principal]

Note 37: «La maîtresse de cette auberge était si royaliste qu'elle voyait
des princesses partout; elle me prit pour Mme la duchesse d'Angoulême et
me porta presque dans une grande salle, où il y avait une table de vingt

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couverts au moins. La chambre était tellement éclairée de bougies et de
chandelles qu'on perdait la respiration au milieu d'un nuage de fumée, sans
compter la chaleur d'un feu qui aurait été à peine supportable au mois de
janvier. Lorsque la bonne dame s'aperçut que je n'étais pas Mme la duchesse
d'Angoulême, elle fut un peu désappointée; mais enfin nous arrivions de
Gand; nous étions donc au moins de bons royalistes: elle nous fit fête en
conséquence; et, en partant, nous eûmes une peine infinie à lui faire
accepter de l'argent. Dans cette classe, le dévouement est bien plus sans
réserve que dans la classe plus élevée. Je me rappelle que cette pauvre
femme me disait: «Voyez-vous, madame, je suis royaliste au point que,
quelquefois, je me regarde de travers pour n'avoir pas su me faire guillotiner
pour nos Bourbons.» (Souvenirs de Mme de Chateaubriand.)[Retour au Texte
Principal]

Note 38: «Nous arrivâmes à Senlis le... juillet. Comme de coutume, nous
ne pûmes trouver à nous loger; enfin, il fallut, manque d'auberge, nous
présenter avec notre billet de logement chez un vieux chanoine qui nous
reçut comme des chiens, ou plutôt nous fit recevoir par sa servante; car pour
lui, il ne voulut pas nous voir. On nous donna une mauvaise chambre avec
deux lits plus mauvais encore, et la vieille bonne eut ordre de ne nous
rendre d'autre service que d'aller nous acheter de quoi manger, avec notre
argent, bien entendu. Du reste, la pauvre fille était aussi serviable que son
maître était inhospitalier; malgré sa défense, elle nous servit de son mieux
et nous réconcilia même avec son chanoine, qui vint nous voir le lendemain
avant notre départ; il nous demanda gracieusement si nous ne voulions pas
prendre quelque chose, et cela avec d'autant plus d'instances qu'il savait que
nous avions déjeuné.» (Souvenirs de Mme de Chateaubriand.)[Retour au Texte
Principal]

Note 39: Gonesse, à 15 kilomètres. N.E. de Paris. Philippe-Auguste y est
né en 1165.[Retour au Texte Principal]

Note 40: Les Mémoires du baron Hyde de Neuville sont ici de tous points
d'accord avec ceux de Chateaubriand. Au tome II. p. 115, M. Hyde de
Neuville s'exprime ainsi: «Nous partîmes, le maréchal Macdonald et moi
pour nous rendre à Gonesse. Macdonald insista pour que nous vissions le
prince de Talleyrand avant de nous présenter chez le roi... Ce ne fut pas M.

Page 347

de Talleyrand, mais M. de Chateaubriand que nous rencontrâmes le premier,
ainsi qu'il le raconte dans les Mémoires d'Outre-tombe. Par respect pour le
maréchal, je le laissai rendre compte du motif de notre voyage. Il assura que
les choses étaient arrivées au point que la rentrée du roi à Paris était
forcément liée à la nécessité de prendre Fouché pour ministre...»[Retour au
Texte Principal]

Note 41: Séance de la Convention du 22 thermidor an III (9 août 1795).
—Moniteur du 14 août.[Retour au Texte Principal]

Note 42: Wellington était né à Duncan-Castle, en Irlande.[Retour au Texte
Principal]

Note 43: J.-B. Machault d'Arnouville (1701-1794), contrôleur général
des finances sous Louis XV. Disgracié en 1754, il avait depuis vécu dans la
retraite, dans sa terre d'Arnouville. Enfermé en 1794 aux Madelonnettes
comme suspect, il mourut dans cette prison.[Retour au Texte Principal]

Note 44: «À Arnouville, nous fûmes obligés de loger chez le maire, qui,
à l'approche de l'armée royale, s'était caché... On manquait de vivres: on ne
trouvait plus un pain dans le village; nous et une douzaine d'arrivants de
Gand, nous mourions de faim; la servante du maire avait mis à l'ombre
toutes ses provisions et ne nous avait réservé que ses injures, dont elle
n'était pas avare, quand, par bonheur, arriva un certain M. Dubourg, général
de sa façon, qui, nous dit-il, avait pris nombre de villes sur son chemin:
c'était le plus grand hâbleur qu'on pût voir, et il nous racontait le plus
sérieusement du monde (les croyant lui-même) ses hauts faits d'armes de
Gand à Paris: on les aurait trouvés incroyables dans la vie d'Alexandre;
mais cette espèce de fou nous rendit un grand service en allant à la quête et
nous rapportant d'énormes morceaux de viande, de pain, etc. Je crois qu'il
avait fait très militairement emplette de ces provisions; mais, sans
scrupules, nous en fîmes un déjeuner excellent.» (Souvenirs de Mme de
Chateaubriand.)[Retour au Texte Principal]

Note 45: Nous retrouverons mon ami, le général Dubourg, dans les
journées de Juillet. Ch.—Sans attendre les journées de Juillet, nous dirons
ici quelques mots du «général» Dubourg, qui devait, en effet, avoir
beaucoup d'histoires à raconter, car sa vie fut un vrai roman. Frédéric

Page 348

Dubourg-Butler, né en 1778, était, à l'époque de la Révolution, élève de
marine. En 1793, il alla en Vendée faire le coup de feu dans les rangs des
royalistes. Blessé et fait prisonnier, il allait être fusillé, lorsqu'il fut sauvé
par une femme. Le lendemain, on le trouve dans les rangs des républicains,
servant dans l'armée de l'Ouest, alors commandée par Bernadotte. En 1812,
il est en Russie, attaché à l'état-major d'une division polonaise. Blessé et fait
prisonnier, il ne rentre en France qu'après la chute de l'Empire. En 1815,
officier d'état-major du duc de Feltre, ministre de la guerre, il suit le roi à
Gand, reçoit, à la rentrée de Louis XVIII, le commandement de l'Artois,
mais pour tomber presque aussitôt en disgrâce. Il disparaît pendant quinze
ans, et surgit le 29 juillet 1830, à l'Hôtel de Ville, s'improvise «général», du
droit de l'émeute et du fait de son uniforme, pris chez un fripier, et de ses
épaulettes, tirées du magasin de l'Opéra-Comique. Il joue un instant le rôle
de chef de la partie militaire du gouvernement provisoire, puis disparaît de
nouveau. On ne le reverra plus que le 24 février 1848. Le nouveau
gouvernement provisoire lui accorda une pension de retraite de général de
brigade. Cette pension lui fut sans doute fort mal payée, car en 1850 le
pauvre diable mit fin au roman de sa vie en avalant une forte dose d'opium.
[Retour au Texte Principal]

Note 46: Alexandre-Charles-Emmanuel, bailli de Crussol (1743-1815).
Député de la noblesse aux États-Généraux pour la prévôté et vicomté de
Paris, il fut un des membres les plus ardents du côté droit. Louis XVIII le
nomma pair de France le 4 juin 1814; il mourut le 17 décembre 1815.[Retour
au Texte Principal]

Note 47: L'impératrice Joséphine était morte au château de la Malmaison
(Seine-et-Oise) le 29 mai 1814.[Retour au Texte Principal]

Note 48: Le 29 juin.[Retour au Texte Principal]

Note 49: Henri-Gratien, comte Bertrand (1773-1844). Napoléon l'avait
nommé, à la mort du maréchal Duroc, grand maréchal du palais (18
novembre 1813). Compagnon de l'Empereur à l'île d'Elbe, il prépara
activement les Cent-Jours et fut élevé à la pairie le 2 juin 1815. Il suivit
Napoléon à Sainte-Hélène et ne le quitta plus. Condamné à mort par
contumace, le 7 mai 1816, il fut à son retour, après la mort de Napoléon
(1821), réintégré dans tous ses grades par Louis XVIII, dont une

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ordonnance annula l'arrêt de condamnation de 1816. Il siégea à la Chambre
des députés, de 1831 à 1834. En 1840, il accompagna le prince de Joinville
à Sainte-Hélène et rapporta en France avec lui les restes de l'Empereur.
[Retour au Texte Principal]

Note 50: Nicolas-Léonard Beker (1770-1840). Il avait épousé la sœur du
général Desaix. Général de division, comte de l'Empire, grand officier de la
Légion d'honneur après Essling, il devint cependant suspect à Napoléon, à
cause de l'opinion qu'il n'avait pas craint d'exprimer sur les conséquences de
son système de guerre à outrance, et il dut se rendre en disgrâce à Belle-
Isle-en-Mer, pour en prendre le commandement. Il y resta jusqu'en 1814.
Pendant les Cent-Jours, le département du Puy-de-Dôme l'envoya à la
Chambre des représentants. Louis XVIII l'appela à la Chambre des pairs le
5 mars 1819.[Retour au Texte Principal]

Note 51: Le 3 juillet.[Retour au Texte Principal]

Note 52: Charles-Tristan, comte de Montholon (1783-1853). Il était
général de brigade à la chute de l'Empire, en 1814. Resté fidèle à la cause
bonapartiste, malgré les sollicitations de M. de Sémonville, son beau-père,
marié avec sa mère, Mme de Montholon, et celles du maréchal Macdonald,
son beau-frère, qui le pressaient de se rallier à la Restauration, il rejoignit
Napoléon, revenant de l'île d'Elbe, dans sa marche sur Paris, fut nommé
adjudant-général, se battit bravement à Waterloo, et, avec sa femme et ses
enfants, accompagna l'empereur à Sainte-Hélène. De retour en France, il dut
se réfugier en Belgique, à la suite de spéculations commerciales qui furent
malheureuses (1828). En 1840, il prit part à l'échauffourée de Boulogne, fut
condamné par la Cour des pairs à vingt ans de détention et enfermé au
château de Ham; il en sortit après l'évasion du prince Louis-Napoléon. Les
électeurs de la Charente-Inférieure l'envoyèrent en 1849 à l'Assemblée
législative. Il a publié avec le général Gourgaud les célèbres Mémoires pour
servir à l'Histoire de France sous Napoléon, écrits à Sainte-Hélène sous sa
dictée par les généraux qui ont partagé sa captivité (années 1823 et
suivantes). Il a, en outre, fait paraître, en 1847, deux volumes intitulés:
Récits de la captivité de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène.[Retour au Texte
Principal]

Page 350

Note 53: Marin-Joseph-Emmanuel-Auguste-Dieudonné, comte de Las
Cases (1766-1842). Lieutenant de vaisseau quand éclata la Révolution, il
émigra, servit à l'armée des princes et fit partie de l'expédition de Quiberon.
Rentré en France après le 18 brumaire, il composa un Atlas historique et
géographique, qu'il publia sous le pseudonyme de Le Sage (1803-1804) et
qui eut un grand succès. Napoléon le fit baron, puis comte, maître des
requêtes au Conseil d'État et chambellan. Pendant les Cent-Jours,
l'empereur l'attacha de plus en plus étroitement à sa personne, et Las Cases
le suivit de l'Élysée à la Malmaison, à Rochefort, enfin à Sainte-Hélène. Le
27 novembre 1816, le gouverneur Hudson-Lowe l'expulsa de l'île. Ce ne fut
qu'après la mort de Napoléon qu'il put rentrer en France, où il publia, avec
un immense succès (1822-1823) son Mémorial de Sainte-Hélène, ou
Journal où se trouve consigné, jour par jour, ce qu'a dit et fait Napoléon
pendant dix-huit mois.[Retour au Texte Principal]

Note 54: Napoléon ne fut point désarmé. Selon M. Thiers (T. XX, p.
573), «au moment de passer du Bellérophon au Northumberland, l'amiral
Keith, avec un chagrin visible et du ton le plus respectueux, adressa ces
paroles à l'Empereur: Général, l'Angleterre m'ordonne de vous demander
votre épée.—À ces mots Napoléon répondit par un regard qui indiquait à
quelles extrémités il faudrait descendre pour le désarmer. Lord Keith
n'insista point, et Napoléon conserva sa glorieuse épée.» Cette scène est une
pure fiction; elle se trouve même contredite par le comte de Las Cases, dans
son Mémorial, où il dit: «Je demandai s'il serait bien possible qu'on pût en
venir au point d'arracher à l'Empereur son épée. L'amiral répondit qu'on la
respecterait, mais que Napoléon serait le seul, et que tout le reste serait
désarmé.» Napoléon garda donc son épée, et à leur arrivée à Sainte-Hélène
ses compagnons recouvrèrent la leur.[Retour au Texte Principal]

Note 55: Voyez plus haut dans leur ordre chronologique les actions de
Bonaparte. Ch.[Retour au Texte Principal]

Note 56: Voyage aux régions équinoxiales. Ch.[Retour au Texte Principal]

Note 57:

Io mi voisi a man dextra e posi mente
All' atro polo, e vidi quattro stelle

Page 351

Non viste mai fuor ch' alla prima gente.

(Le Purgatoire, chant I, vers 22-
24.)[Retour au Texte Principal]

Note 58: Briars (les Églantiers) était le nom du cottage habité par M.
Balcombe, négociant de l'île. Napoléon y résida pendant deux mois environ,
du 17 octobre au 10 décembre 1815, depuis son arrivée à Sainte-Hélène
jusqu'à son installation à Longwood. Voir les Souvenirs de Betzy Balcombe,
traduits par M. Aimé Le Gras, 1898.[Retour au Texte Principal]

Note 59: L'aide de camp Muiron.[Retour au Texte Principal]

Note 60: Le commissaire français était M. de Montchenu; le commissaire
autrichien, M. de Sturmer; le commissaire russe, M. de Balmain.[Retour au
Texte Principal]

Note 61: Basil Hall (1738-1844), marin et voyageur anglais, auteur de
plusieurs volumes de Voyages, qui se recommandent par l'exactitude et
l'intérêt du récit. Le plus célèbre de ses voyages est celui dont il revenait,
lorsqu'il passa à Sainte-Hélène, et dont il a publié le récit, en 1817, sous ce
titre: Voyage de découverte sur la côte ouest de Corée et à Lieou-Khieou.
[Retour au Texte Principal]

Note 62: Le chiffre exact est cent trente-deux.[Retour au Texte Principal]

Note 63: Jean Rossignol (1759-1802), général en chef des armées de la
République dans la guerre de Vendée. Il mourut le 8 floréal an X (28 avril
1802) sur l'îlot insalubre d'Anjouan.[Retour au Texte Principal]

Note 64: Voir la Vie véritable du citoyen Jean Rossignol, publiée sur les
écritures originales, avec des notes et des documents inédits, par Victor
Barrucand, 1896.[Retour au Texte Principal]

Note 65: Ode d'Alexandre Manzoni sur la mort de Napoléon. Cette Ode,
qui a pour titre le Cinq mai (il Cinque maggio) est un des plus beaux
morceaux lyriques du XIXe siècle.[Retour au Texte Principal]

Page 352

Note 66: Le renvoi de Las Cases eut lieu le 27 novembre 1816.
L'Histoire de la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène, d'après les
documents officiels inédits et les manuscrits de sir Hudson Lowe, publiée
par William Forsyth, renferme sur cet épisode d'intéressants détails. Dans
une lettre particulière au comte Bathurst, datée du 3 décembre 1816, sir
Hudson Lowe annonce qu'il a saisi les papiers de M. de Las Cases, et
qu'avec l'assentiment de ce dernier, il a pu les parcourir. «Ils remplissaient,
dit-il, un coffre et un portefeuille. J'y ai trouvé les brouillons des campagnes
de Bonaparte en Italie, dictées par lui-même, avec les notes et documents
les concernant; puis, sa correspondance officielle avec sir George Cockburn
et avec moi. Je me suis fait une loi de ne rien regarder de la première de ces
deux collections plus que ce qui était nécessaire pour m'assurer que c'étaient
bien les papiers spécifiés. Elle a été ensuite rapportée au général Bonaparte
avec le cachet du comte Las Cases, ainsi que la correspondance officielle. Il
reste une collection d'une plus haute importance, qui est réclamée
également par Bonaparte et par Las Cases; c'est un journal très volumineux
tenu par le comte Las Cases, qui y a inséré tout ce qui est arrivé au général
Bonaparte depuis l'époque où il a quitté Paris jusqu'au jour où l'arrestation
du comte a eu lieu. Ses actes, ses conversations, ses remarques, des copies
de toutes ses remontrances, y compris les lettres de Montholon, ses gestes
même y sont notés; le tout est écrit avec la minutie de la Vie de Johnson par
Boswell, la force de langage du général Bonaparte et l'embellissement de
style du comte Las Cases; j'ai obtenu le consentement même du comte Las
Cases pour parcourir cette collection. Tout y est sacrifié au grand objet de
présenter à la postérité le général Bonaparte comme un modèle d'excellence
et de vertu. Les faits y sont altérés, les conversations rapportées seulement
par moitié, ses propres expressions répétées, les réponses omises; j'ai
remarqué que tel était particulièrement le cas dans les conversations que j'ai
eues moi-même avec lui-même, celles qui avaient lieu en présence de
témoins. Le général Bonaparte a demandé que ce document lui fût renvoyé,
disant que c'est un journal qui était tenu par ses ordres exprès et le seul
memorandum qu'il ait de tout ce qui lui est arrivé. Le comte Las Cases, au
contraire, réclame ces papiers comme lui appartenant en propre; il les
appelle ses pensées et ne veut pas convenir que le général Bonaparte en ait
connaissance... En ce moment, chacun d'eux ignore encore les réclamations
de l'autre. La conduite la plus prudente que je croie devoir tenir sera de
garder le journal scellé avec le cachet au comte Las Cases et le mien,

Page 353

jusqu'à ce Votre Seigneurie ait envoyé ses instructions à ce sujet.» (Tome II,
p. 76.)[Retour au Texte Principal]

Note 67: L'abbé Buonavita et l'abbé Vignale. «À cette époque, dit M.
Thiers, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à Sainte-Hélène les
personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient un bon vieux prêtre,
l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et un jeune
ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort honnêtes gens, mais sans
instruction et sans esprit.» (Histoire du Consulat et de l'Empire, tome XX,
p. 688.)—Les deux prêtres arrivèrent à Sainte-Hélène le 20 septembre 1819,
(William Forsyth, tome III, p. 149.)[Retour au Texte Principal]

Note 68: François Antomarchi (1780-1330). Né en Corse il était
professeur d'anatomie à Florence, quand il fut choisi par le cardinal Fesch
pour aller à Sainte-Hélène donner ses soins à Napoléon, auquel on venait
d'enlever le docteur O'Meara. Arrivé par le même navire que l'abbé
Buonavita et l'abbé Vignale, il resta auprès de l'empereur jusqu'à sa mort.
Les Mémoires du docteur Antomarchi, ou les derniers moments de
Napoléon (Paris, 1825, 2 vol. in-8o), contiennent l'histoire de la captivité de
l'empereur depuis le 21 septembre 1819 jusqu'au 5 mai 1821. M. Thiers (p.
688) parle du docteur Antomarchi en ces termes: «C'était un jeune médecin
italien, ayant quelque esprit, peu d'expérience et une extrême
présomption.»[Retour au Texte Principal]

Note 69: Extrait de l'article de Chateaubriand du 17 novembre 1818. Le
Conservateur, tome I. p, 333.—Œuvres complètes, tome XXVI, p. 32.[Retour
au Texte Principal]

Note 70: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, par
M. de Montholon, tome IV, p. 243.—Ch.[Retour au Texte Principal]

Note 71: Chateaubriand ici se souvient de Corneille:

Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre.
Et d'un peu de poussière élever un tombeau
À celui qui du monde est le sort le plus beau.[Retour au Texte Principal]

Page 354

Note 72: La frégate La Belle-Poule, commandée par le prince de
Joinville.[Retour au Texte Principal]

Note 73: Souvenirs de Sainte-Hélène, par l'abbé Coquereau.—L'abbé
Coquereau était aumônier de la frégate la Belle-Poule. En 1850, il fut
nommé par Louis-Napoléon aumônier en chef de la flotte, fonctions qu'il a
conservées jusqu'à sa mort (1866).[Retour au Texte Principal]

Note 74: Chateaubriand visita Cannes et le golfe Juan au mois de juillet
1838. Il écrivait de Cannes à Madame Récamier le 28 juillet: «J'ai quitté à
Marseille mon bruit pour venir voir le lieu où Bonaparte en débarquant, a
changé la face du monde et nos destinées. Je vous écris dans une petite
chambre, sous la fenêtre de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche;
c'est l'Italie tout entière que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir
pour aller à deux lieues d'ici, au Golfe Juan; j'y arriverai de nuit, je verrai
cette grève déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je
m'arrangerai de la solitude, des vagues et de ciel: l'homme a passé pour
toujours.»[Retour au Texte Principal]

Note 75: Ce livre a été écrit à Paris en 1839 et revu le 22 février 1845.
[Retour au Texte Principal]

Note 76: Dans son livre sur la Politique de la Restauration en 1822 et
1823, page 55, M. de Marcellus rapporte ces autres paroles de
Chateaubriand, qui ont ici leur place naturelle: «Sous la Restauration, la
liberté avait remplacé dans nos mœurs le despotisme; la nature humaine
s'était relevée. Il y avait plus d'air dans la poitrine, comme disait Madame
de Staël; la publicité de la parole avait succédé au mutisme; les
intelligences et l'esprit littéraire renaissaient; et, bien que le Français soit né
courtisan, n'importe de qui, toujours est-il qu'on rampait moins bas.»[Retour
au Texte Principal]

Note 77: Voir, au tome XXIII des Œuvres complètes, le discours
prononcé, par Chateaubriand, le 22 août 1815, à l'ouverture du collège
électoral, à Orléans. Il n'a pas recueilli la lettre-circulaire que, le 7 août, il
avait adressée à chacun des électeurs du Loiret, et dont voici le texte:

Page 355

«Paris, le 7 août 1815.

«Monsieur,

«Vous savez sans doute que la Chambre des Députés a été dissoute par
une Ordonnance du Roi, en date du 13 juillet de cette année, et que, par la
même Ordonnance, les Collèges électoraux sont convoqués.

«Le Roi, Monsieur, m'ayant fait l'honneur de me nommer président du
Collège électoral du département du Loiret, je m'empresse de vous adresser
cette lettre, pour vous inviter à vous rendre à Orléans, le vingt-deuxième
jour du présent mois d'août, jour de l'ouverture des Collèges électoraux de
Département.

«Dans les circonstances difficiles où nous nous trouvons, il est important,
Monsieur, pour l'honneur et le salut de la France, que le choix des Électeurs
tombe sur des hommes graves et prudents, fidèles à leur Roi, dévoués à leur
pays, instruits des lois du Royaume, attachés à ces principes de morale qui
sont la base de tout ordre politique, et sans lesquels il n'y a point
d'institutions durables. Vous vous empresserez donc, Monsieur, de
concourir à un but si utile; une partie des embarras qui sembleraient devoir
vous retenir dans vos foyers, ne peut disparaître que par la réunion des deux
Chambres; ainsi, vos intérêts particuliers, autant que l'intérêt général de la
patrie, exigent impérieusement votre présence à l'Assemblée du Collège
électoral.

«J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération,

«Monsieur,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

«Le Ministre d'État, ambassadeur de S. M. T. C. à la Cour de Suède,
Pt du Coll. élect. du Dépt du Loiret,

«Vicomte de Chateaubriand.»[Retour
au Texte Principal]

Page 356

Note 78: L'Ordonnance portant nomination du vicomte de Chateaubriand
à la Chambre des pairs est en date du 17 août 1815.[Retour au Texte Principal]

Note 79: Opinion sur la résolution relative à l'inamovibilité des juges,
prononcée à la Chambre des pairs, le 19 décembre 1815.—Œuvres
complètes, tome XXIII, p. 32.[Retour au Texte Principal]

Note 80: Le conventionnel Courtois, député de l'Aube, l'auteur du
Rapport fait, au nom de la Commission chargée de l'examen des papiers
trouvés chez Robespierre et ses complices, dans la séance du 16 nivôse an
III (5 janvier 1795). Il avait trouvé l'original du testament de la Reine dans
les papiers de Robespierre et se l'était approprié.[Retour au Texte Principal]

Note 81: Discours prononcé à l'occasion des communications faites à la
Chambre des pairs par M. le duc de Richelieu, dans la séance du 22 février
1816.—Œuvres complètes, tome XXIII, p. 109.[Retour au Texte Principal]

Note 82: Opinion prononcée à la Chambre des pairs, le 12 mars 1816,
sur la résolution de la Chambre des députés, relative aux pensions
ecclésiastiques dont jouissent les prêtres mariés.—Œuvres complètes, tome
XXIII, p. 114.[Retour au Texte Principal]

Note 83: Opinion sur le projet de loi relatif aux élections, prononcée à la
Chambre des pairs, séance du 3 avril 1816.—Œuvres complètes, tome
XXIII, p. 136.[Retour au Texte Principal]

Note 84: Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la séance du 9
avril 1816, relative aux Puissances barbaresques.—Œuvres complètes,
tome XXIII, p. 155.[Retour au Texte Principal]

Note 85: L'Ordonnance du 5 septembre 1816, publiée dans le Moniteur
du 7, prononçait la dissolution de la Chambre de 1815, que Louis XVIII lui-
même avait appelée la Chambre introuvable.[Retour au Texte Principal]

Note 86: Jean-Jacques, baron Baude (1792-1862). Il signa, comme
rédacteur du journal le Temps, la protestation des journalistes contre les
ordonnances de juillet 1830 et fit enregistrer sa protestation devant notaires.
Préfet de police du 26 décembre 1830 au 25 février 1831, il laissa l'émeute

Page 357

saccager l'archevêché et l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Membre de
la Chambre des députés, il présenta, le 15 mars 1831, d'accord avec le
Gouvernement, une proposition tendant à déclarer «l'ex-roi, Charles X, ses
descendants et les alliés de ses descendants, bannis à perpétuité du territoire
français». Chateaubriand combattit la proposition de M. Baude dans une
éloquente brochure, sur laquelle nous aurons à revenir plus tard.[Retour au
Texte Principal]

Note 87: Nicolas-François Bellart (1761-1826), avocat au barreau de
Paris de 1785 à 1815, député de la Seine, de 1815 à 1820, procureur général
près la Cour royale de Paris, de 1815 à 1826. Ce fut lui qui porta la parole
dans le procès du maréchal Ney. Bellart fut un homme de bien, un grand
magistrat et un orateur éloquent. Il possédait au plus haut degré la faculté de
l'improvisation. Énergique, abondant, impétueux, quelquefois irrégulier, son
talent était plein de force et d'éclat. À l'audience, d'après le témoignage d'un
de ses émules, M. Billecocq, il ne laissait point respirer; il terrassait; tout,
jusqu'à son désordre, allait au but et l'atteignait.» (Notice historique sur N.-
F. Bellart, par M. Billecocq, avocat. Paris, 1827).—Voir aussi l'année 1817,
par Edmond Biré, p. 132-137.[Retour au Texte Principal]

Note 88: Voir l'Appendice no I: La Saisie de la Monarchie selon la
Charte.[Retour au Texte Principal]

Note 89: Le roi est mort: Vive le Roi!—Paris, Le Normant, père, 1824,
in-8o, 37 pages.[Retour au Texte Principal]

Note 90: Élie, duc Decazes, né à Saint-Martin-de-Laye, près Libourne, le
28 septembre 1780. Bien que Napoléon et la famille impériale ne lui aient
pas ménagé leurs faveurs, sa fortune politique date en réalité de la décision
avec laquelle, à la nouvelle du retour de l'île d'Elbe, il mobilisa sa
compagnie de garde nationale pour défendre la cause des Bourbons. Il était,
depuis 1810, conseiller à la Cour d'appel. Lorsque, le 25 mars 1815, la Cour
se réunit pour voter une adresse à l'Empereur, il s'y opposa, et comme un de
ses collègues s'écriait: «Est-il besoin d'une autre preuve de sa légitimité que
la rapidité de sa marche?»—«Je n'ai jamais ouï-dire, répliqua M. Decazes,
que la légitimité fût le prix de la course.» Napoléon se hâta de l'exiler à
quarante lieues de Paris. Le 7 juillet 1815, il fut nommé préfet de police.

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Député de la Seine le 22 août, ministre de la police générale le 24
septembre, il reçut la pairie et le titre de comte après l'ordonnance du 5
septembre 1816. Il devint ministre de l'intérieur le 29 décembre 1818, et
président du Conseil le 19 novembre 1819. Le 17 février 1820, il quitta le
ministère pour l'ambassade de Londres (avec le titre de duc), et la conserva
jusqu'au 9 janvier 1822. Le 20 septembre 1834, il remplaça le duc de
Sémonville comme grand référendaire de la Chambre des pairs. Il mourut le
24 octobre 1860.[Retour au Texte Principal]

Note 91: M. Decazes avait été, sous l'Empire, secrétaire des
commandements de Madame Lætitia, mère de Napoléon.[Retour au Texte
Principal]

Note 92: M. Decazes avait épousé, en 1805, une fille du comte Muraire,
premier président de la cour de Cassation, ce qui lui avait valu une place de
juge au tribunal de la Seine; sa femme mourut l'année suivante. Au mois
d'août 1818, il épousa, en secondes noces, Mlle de Sainte-Aulaire, petite-
fille par sa mère du dernier prince régnant de Nassau-Saarbruck; en
considération de ce mariage, le roi de Danemarck lui donna le titre de duc et
la terre de Glücksberg.[Retour au Texte Principal]

Note 93: Dans un article du Conservateur, sous la date du 3 mars 1820.
Voici le passage où se trouve le mot de Chateaubriand: «... Pas une
proclamation pour annoncer à la patrie un si grand malheur! Rien pour
consoler le peuple, pour l'éclairer sur sa position et sur ses devoirs! On eût
dit qu'on craignait d'exciter l'indignation contre un crime; on avait l'air de
ménager la délicatesse de ceux qui pouvaient en commettre de semblables.
Des autorités ont elles-mêmes semé le bruit que ce crime était une
vengeance particulière; et l'on peut remarquer des traces de cette version
officielle jusque dans les journaux anglais. On s'est hâté de dérober aux
regards de la foule attendrie le visage et la poitrine du malheureux prince: si
la censure eût existé, on eût forcé les journaux à garder le silence; on eût
défendu de parler du jeune Bourbon moissonné, comme on défendit jadis
aux gardes nationales de porter une branche de lis, de peur de choquer la
Révolution, de peur d'inspirer trop d'amour pour le Roi: il y avait quelque
chose de plus important que tout cela: un misérable ministère s'en allait,
pouvait-on songer à la grande victime de son système? Mais ceux qui

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luttaient encore contre la haine publique n'ont pu résister à la publique
douleur. Nos larmes, nos gémissements, nos sanglots ont étonné un
imprudent ministre: Les pieds lui ont glissé dans le sang; il est tombé.» Le
Conservateur, tome VI, p. 476.[Retour au Texte Principal]

Note 94: Ordonnance du 20 septembre 1816.[Retour au Texte Principal]

Note 95: «Les frontières du Rhin, écrit M. de Marcellus (Chateaubriand
et son temps, p. 246), étaient pour M. de Chateaubriand un rêve de toutes
ses nuits:»—«La guerre d'Espagne», me disait-il à Londres, en interrompant
une de ses dépêches où il poussait le plus vivement à franchir les Pyrénées,
«doit être le signal et le premier acte de notre résurrection. Après, il nous
faudra la rive gauche du Rhin aussi loin qu'elle peut s'étendre. Les
conquêtes du génie des batailles s'écoulent comme un torrent, pour parler
comme Racine; la monarchie légitime et traditionnelle seule sait, par
l'influence d'une paix solide, faire désirer sa domination, agrandir le pays,
fondre en un seul corps les populations, et les conserver à la patrie.»[Retour au
Texte Principal]

Note 96: La bibliothèque de Chateaubriand fut vendue le 29 avril 1817 et
les jours suivants.—Journal des Débats, 29 avril 1817.—Voir, l'Appendice
no II: Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre.[Retour au Texte
Principal]

Note 97: Le Journal des Débats, dans son numéro du 12 avril 1817,
inséra la note suivante, rédigée par M. Bertin:

«On vient de mettre en vente une maison de campagne en partie meublée,
située à Aulnay, commune de Châtenay, près Sceaux-Penthièvre, appelée la
Vallée ou Val-de-Loup. Cette maison, qui n'était qu'une chaumière avec une
vigne et un verger quand le propriétaire actuel en fit l'acquisition en 1807,
est aujourd'hui une maison agréable, placée dans un parc de vingt arpents
enclos de murs et planté avec soin. On y trouve la collection presque entière
des arbres exotiques ou naturels au sol de la France. Le tout présente
l'aspect d'une vallée solitaire, environnée de bois qui semblent en faire
partie. Nous pouvons parler en connaissance de cause de cette demeure
charmante, de ces beaux arbres trop tôt ravis aux mains qui les ont plantés;
et nous félicitons d'avance celui qui devra à la faveur du sort la propriété

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d'une campagne qui, comme celle de Tibur et d'Auteuil, sera à jamais
illustrée par le nom et le souvenir de son premier créateur.»[Retour au Texte
Principal]

Note 98: Le vicomte, plus tard duc, Mathieu de Montmorency-Laval,
ministre des affaires étrangères, du 24 décembre 1821 au 22 décembre
1822. Il mourut le 24 mars 1826.—La Vallée-aux-Loups appartient
aujourd'hui à M. le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, dont la mère
était une Montmorency-Laval.[Retour au Texte Principal]

Note 99: Proposition faite à la Chambre des pairs, dans la séance du 23
novembre 1816, et tendante à ce que le Roi soit humblement supplié de faire
examiner ce qui s'est passé aux dernières élections, afin d'en ordonner
ensuite selon sa justice; suivie des pièces justificatives annoncées dans la
proposition.—Œuvres complètes, T. XXIII, p. 159.[Retour au Texte Principal]

Note 100: Opinion sur le projet de loi relatif aux finances, prononcée à
la Chambre des pairs, dans la séance du 21 mars 1817.—Œuvres
complètes, T. II, p. 226.[Retour au Texte Principal]

Note 101: Jean-Baptiste-Guillaume-Marie-Anne-Séraphin-Joseph, comte
de Villèle (1773-1854). Membre de la Chambre des députés de 1815 à 1828.
Ministre sans portefeuille du 21 décembre 1820 au 27 juillet 1821. Le 14
décembre de cette même année, il devint ministre des finances, et, le 7
septembre 1822, président du Conseil. Il garda le pouvoir jusqu'au 4 janvier
1828, et, en le quittant, obtint la dignité de pair. Louis XVIII l'avait fait
comte le 17 août 1822. Après la révolution de Juillet, il se retira à Toulouse,
sa ville natale, où il mourut le 13 mars 1854.—Son petit-fils, M. de
Neuville, a publié les Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, 5
vol. in-8o, 1889.[Retour au Texte Principal]

Note 102: Jacques-Joseph-Guillaume-François-Pierre, comte de Corbière
(1766-1853). Il a fait partie, en 1797, du Conseil des Cinq-Cents; mais, à
partir de 1815, sa fortune politique se confond entièrement avec celle de M.
de Villèle. Tous deux sont députés de 1815 à 1828; tous deux sont ministres
en titre, du 14 décembre 1821 au 4 janvier 1828, l'un aux finances et l'autre
à l'intérieur. Louis XVIII les a fait comtes le même jour; le même jour,
Charles X les fait pairs de France. Après les journées de Juillet, tous deux se

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retirent dans leur province, pour mourir à peu de mois de distance, Corbière
en 1853, Villèle en 1854.[Retour au Texte Principal]

Note 103: Jean-Pierre Piet-Tardiveau (1763-1848), député de 1815 à
1819 et de 1820 à 1828. Les députés de l'opposition de droite, en 1816 et
1817, se réunissaient chez lui, rue Thérèse, no 8. Lorsque MM. de Villèle et
Corbière arrivèrent au pouvoir, leurs amis continuèrent à fréquenter son
salon et... sa salle à manger. Les auteurs de la Villéliade et de la
Corbiéréide, MM. Barthélemy et Méry, nous le montrent, au début du
premier de ces poèmes, donnant à dîner aux députés du centre:

Piet, traiteur du Sénat......

et plus loin, au chant cinquième, tirant à la cible dans la Charte
constitutionnelle:

Muni de ses besicles,
Piet de l'auguste cible emporte deux articles.[Retour au Texte Principal]

Note 104: Charles-Guillaume Étienne (1778-1845), auteur dramatique,
publiciste et homme politique. Le succès de sa comédie les Deux Gendres
(1811) lui avait ouvert les portes de l'Académie française. La protection du
duc de Bassano, dont il avait été le secrétaire, lui avait valu d'être nommé
censeur du Journal de l'Empire, et d'être chargé, en qualité de chef de la
division littéraire, de la police des journaux. Sous la Restauration, l'ex-
censeur impérial devint un libéral ardent et fit aux Bourbons, dans la
Minerve française et dans le Constitutionnel, une opposition des plus vives.
Le succès de ses «Lettres sur Paris», publiées dans le premier de ces deux
journaux, détermina les électeurs de la Meuse à le choisir pour député en
1820. Il siégea à la Chambre de 1820 à 1824. Réélu en 1827, il fut, au mois
de mars 1830, le principal rédacteur de l'adresse des 221. Le gouvernement
de Juillet le nomma pair de France, le 7 novembre 1839. À l'égal du
gouvernement et des hommes de la Restauration, M. Étienne haïssait les
romantiques; l'Académie lui joua le mauvais tour de lui donner pour
successeur le comte Alfred de Vigny.—La Minerve française, dont Étienne
était le principal rédacteur, avait été fondée en février 1818, neuf mois avant
le Conservateur; elle paraissait une fois par semaine, mais à des jours
indéterminés, ce qui lui permettait, n'ayant pas d'une manière absolue la

Page 362

forme périodique, d'échapper à la censure. Les collaborateurs d'Étienne à la
Minerve étaient Benjamin Constant, Évariste Dumoulin, Aignan, Jay, Jouy,
Lacretelle aîné et Tissot.[Retour au Texte Principal]

Note 105: Le Conservateur commença de paraître au mois d'octobre
1818.—Voir l'Appendice no III: Le Conservateur.[Retour au Texte Principal]

Note 106: Eugène-François-Auguste d'Armand, baron de Vitrolles (1774-
1854). Il s'enrôla à 17 ans dans l'armée des princes, fut rayé de la liste des
émigrés sous le Consulat, et fut nommé sous l'Empire maire de Vitrolles,
conseiller général des Hautes-Alpes et inspecteur des bergeries impériales.
Napoléon le créa baron le 15 juin 1812. Lié avec le duc de Dalberg et avec
Talleyrand, il s'associa aux vues de ce dernier en 1814, se rendit auprès des
alliés et plaida avec autant de chaleur que d'habileté la cause des Bourbons.
Pendant les Cent-Jours, il essaya de soulever le Midi, fut arrêté et enfermé à
Vincennes, puis à l'Abbaye. Membre de la Chambre de 1815, il siégea
parmi les ultras, et, après l'ordonnance du 5 septembre 1816, devint l'un des
agents les plus actifs de la politique personnelle de Monsieur. Charles X le
nomma ministre plénipotentiaire à Florence (décembre 1827) et pair de
France (janvier 1828). La chute de la branche aînée le rendit à la vie privée.
Compromis un instant dans la tentative de la duchesse de Berry en Vendée
(1832), il fut arrêté lors du pillage de l'archevêché, et relâché presque
aussitôt. Ses Mémoires, publiés en 1885, sont du plus vif intérêt.[Retour au
Texte Principal]

Note 107: Marie-Barthélemy, vicomte de Castalbajac (1776-1868). Il
émigra en 1790 et servit dans l'armée de Condé. Rentré en France avec les
Bourbons, il fut élu par le collège de département du Gers à la Chambre de
1815, où il se signala par l'exaltation de son royalisme. De 1819 à 1827, il
fut député de la Haute-Garonne. L'ordonnance du 5 novembre 1827 le
nomma pair de France, nomination qui ne fut pas ratifiée par le
gouvernement de Juillet. À partir de 1830, M. de Castalbajac se retira
complètement de la vie politique.[Retour au Texte Principal]

Note 108: César-Guillaume, duc de La Luzerne (1738-1821). Agent
général du clergé en 1765, évêque de Langres en 1770, membre de
l'Assemblée des notables en 1787, il fut élu député du clergé aux États-

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Généraux par le bailliage de Langres. Il donna sa démission le 2 décembre
1789, émigra en Italie et se fixa à Venise. Là, en visitant et en soignant les
prisonniers de guerre français dans les hôpitaux, il contracta le typhus et
faillit en mourir. Rentré en France en 1800, il donna, au concordat, sa
démission d'évêque de Langres et se consacra à l'étude et à la retraite. À la
première Restauration, Louis XVIII le nomma pair de France (4 juin 1814),
et lui restitua son titre de duc et son évêché. Il obtint le chapeau de cardinal
le 28 juillet 1817. Il a composé un grand nombre d'ouvrages dont voici les
principaux: Considérations sur divers points de la morale chrétienne
(1795); Dissertations sur la vérité de la religion (1802); Explication des
Évangiles (1807).[Retour au Texte Principal]

Note 109: Réflexions sur l'état intérieur de la France (22 octobre 1818).
—Le Conservateur, tome I, p. 113.[Retour au Texte Principal]

Note 110: Ci-devant marquis, ex-député des Bouches-du-Rhône à
l'Assemblée législative. Il siégea comme juré au Tribunal révolutionnaire
dans le procès de la Reine et dans la procès des Girondins.[Retour au Texte
Principal]

Note 111: Le Conservateur, tome I, p. 466.[Retour au Texte Principal]

Note 112: Anne-Victor-Denis Hubault, marquis de Vibraye (1766-1843)
était officier de cavalerie au moment de la Révolution. Il émigra en 1791,
rentra en 1814 et devint alors colonel et aide de camp de Monsieur, plus
tard Charles X. Nommé pair de France le 17 août 1815, le même jour que
Chateaubriand, il fut promu maréchal de camp le 1er octobre 1823, et quitta
la Chambre haute à la Révolution de 1830, pour ne pas prêter serment au
nouveau régime.[Retour au Texte Principal]

Note 113: Alexandre, comte de Girardin (1776-1855), fils de René-Louis
de Girardin, l'hôte et l'ami de J.-J. Rousseau. Il fit avec distinction les
campagnes de l'Empire; colonel en 1806, général de brigade en 1811, il fut
fait général de division pendant la campagne de France (1814). Louis XVIII
le nomma premier veneur, fonctions qu'il conserva jusqu'en 1830. Il est le
père de M. Émile de Girardin, le célèbre rédacteur de la Presse, par qui
furent publiés, pour la première fois, les Mémoires d'Outre-Tombe.[Retour au
Texte Principal]

Page 364

Note 114: Le Conservateur, tome VI, p. 382. L'article est de
Chateaubriand.[Retour au Texte Principal]

Note 115: Athalie acte I scène I.[Retour au Texte Principal]

Note 116: Article de Chateaubriand, daté du 3 mars 1820. Le
Conservateur, tome VI, p. 471.[Retour au Texte Principal]

Note 117: Lorsque le nonce vint féliciter le roi au nom du corps
diplomatique, il prononça la phrase suivante en montrant le duc de
Bordeaux: «Voici le plus grand bienfait que la Providence la plus favorable
a daigné accorder à la tendresse de Votre Majesté. Cet enfant de souvenirs
et de regrets est aussi l'enfant de l'Europe. Il est le présage et le garant de la
paix et du repos qui doivent suivre tant d'agitations».[Retour au Texte Principal]

Note 118:

Il est né, l'enfant du miracle!
Héritier du sang d'un martyr,
Il est né d'un tardif oracle,
Il est né d'un dernier soupir!
Aux accents du bronze qui tonne
La France s'éveille et s'étonne
Du fruit que la mort a porté!
Jeux du sort! merveilles divines!
Ainsi fleurit sur des ruines
Un lis que l'orage a planté.

(La Naissance du duc de Bordeaux, par Alphonse de Lamartine.)[Retour au
Texte Principal]

Note 119: «Aniche, synonyme gascon d'Annette et diminutif d'Anne.
Aniche était fort belle, et s'était fait connaître sous l'Empire par l'ardeur de
son royalisme. Je l'ai admirée à Bordeaux, en 1815, louant des chaises à
tous les promeneurs des allées de Tourny: elle n'avait pas d'autre fortune».
Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 248.[Retour au Texte Principal]

Page 365

Note 120: M. Decazes avait donné sa démission le 17 février. Le
Moniteur du 21 février publia trois ordonnances, signées la veille. La
première acceptait la démission de M. Decazes; la seconde nommait M. le
duc de Richelieu président du conseil, en laissant l'ancien ministère debout;
la troisième conférait à M. Decazes le titre de duc et de ministre d'État.
[Retour au Texte Principal]

Note 121: Il y a la une erreur de plume. Le ministre des affaires
étrangères, en février 1820, était M. Pasquier. M. Molé n'a eu, sous la
Restauration, que le portefeuille de la marine, et cela à une autre époque, du
12 septembre 1817 au 28 décembre 1818.[Retour au Texte Principal]

Note 122: L'ordonnance nommant le duc Decazes à l'ambassade de
Londres est du 20 février 1820. Il la conserva jusqu'au 9 janvier 1822.[Retour
au Texte Principal]

Note 123: Sœur du duc de Richelieu. Elle était très liée avec
Chateaubriand.[Retour au Texte Principal]

Note 124: Le 20 décembre 1820.[Retour au Texte Principal]

Note 125: M. de Barante avait donné sa démission de directeur général
des contributions indirectes, poste auquel était attribué, à cette époque, un
traitement de cent mille francs. (Voir les Souvenirs du baron de Barante, t.
II. p. 455.)[Retour au Texte Principal]

Note 126: Le mercredi 20 décembre 1820.[Retour au Texte Principal]

Note 127: Chateaubriand venait d'être nommé envoyé extraordinaire et
ministre plénipotentiaire près la cour de Berlin. Moniteur du 30 novembre
1820.[Retour au Texte Principal]

Note 128: M. de Corbière eut la présidence de l'instruction publique avec
l'entrée au Conseil. M. de Villèle entrait également comme ministre
secrétaire d'État sans portefeuille. Ce dernier mit une condition à son
acceptation: c'est qu'il resterait dans son logement et ne recevrait ni
indemnité ni traitement. Et jusqu'à la fin, il fera preuve du même
désintéressement. Nommé ministre des Finances, en décembre 1821, il

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avait droit à une somme de 25,000 francs pour frais d'installation: il la
refusa. Louis XVIII l'éleva, le 7 septembre 1822, à la dignité de président
du Conseil. Un supplément de 50,000 francs de traitement annuel était
attaché à ces fonctions: il le refusa. Lorsqu'il sortit du ministère, en 1828,
Charles X exigea de lui qu'il acceptât la pension de ministre d'État; cette
pension fut inscrite au grand-livre. Il s'empressa d'y renoncer aussitôt après
la Révolution de 1830. Il lui suffisait d'avoir relevé la fortune publique,
d'avoir fondé sur des bases indestructibles le crédit de la France, d'avoir
donné à notre pays les meilleures finances qu'il ait jamais eues. Pendant ce
temps, les auteurs de la Villéliade le représentaient sous les traits d'un
Sardanapale mangeant la France dans de riches banquets, sous la figure
d'un Minotaure

Dont la dent terrible dévore
Et notre fortune et nos lois.[Retour au Texte Principal]

Note 129: Ce livre a été écrit en 1839 et revu en décembre 1846.[Retour au
Texte Principal]

Note 130: Après avoir fait jurer aux Lacédémoniens de ne rien changer
pendant son absence aux lois qu'il leur avait données, Lycurgue partit pour
un long voyage... et ne revint jamais.[Retour au Texte Principal]

Note 131: M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 251) nous a
conservé le nom du courrier qui précédait ainsi sur les grandes routes le
nouvel ambassadeur. «C'était, dit-il, le pauvre Valentin, à qui je n'ai jamais
connu d'autre nom, le plus dévoué des nombreux serviteurs que
l'antichambre réunissait plus tard à Londres, sous mon autorité de
ménagère, titre que parfois en riant me donnait l'ambassadeur. Il est la seule
chose, à lui appartenant, que M. de Chateaubriand ait laissée à son départ au
ministère des Affaires étrangères, après en avoir fait un garçon de bureau.
Le Varsovien était en effet grand mangeur, comme le dit son maître; mais il
était grand buveur aussi».[Retour au Texte Principal]

Note 132: Chateaubriand écrivait de Mayence à la duchesse de Duras, le
6 janvier 1821:

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«Je suis arrêté ici par le Rhin qui n'est ni gelé ni dégelé; je suis allé le
voir ce matin; c'était la vieille Germanie dans toute sa beauté. Quand je
serai sur l'autre bord, j'aurai vraisemblablement passé le fleuve d'oubli.
Savez-vous ce que j'ai fait en route? J'ai relu les lettres de Mirabeau sur
Berlin. J'ai été frappé d'une chose, c'est de la légèreté, de l'incapacité de ce
gouvernement, qui voyait la correspondance d'un pareil homme, et qui ne
devinait pas ce qu'il était. Tout Mirabeau, et Mirabeau très supérieur, est
dans cette correspondance diplomatique; l'avenir de l'Europe y est à chaque
ligne. Eh bien! cet homme qui, deux ans après, devait renverser la France,
s'humilie, demande qu'on lui donne un petit titre diplomatique, et qu'on ne
l'emploie pas dans une mission honteuse et non avouée. Il pense qu'on ne
peut pas garder un imbécile d'ambassadeur qu'on avait à Berlin; mais il ne
porte pas ses vues si haut; le moindre poste lui suffirait. Il s'abaisse jusqu'à
proposer d'aller, déguisé en marchand, étudier les frontières orientales de
l'Autriche! Cela fait mal à lire; mais aussi cela m'a fait faire de tristes
réflexions. Quand ma correspondance vaudrait celle de Mirabeau, me
connaîtra-t-on mieux? J'ai prédit cinq ans l'avenir de la France, ne m'a-t-on
pas tout nié jusqu'au dernier moment? Mais Mirabeau, si outrageusement
méconnu, s'est vengé, et je ne me vengerai pas. Au reste, je vois ici des
traces de cette vengeance: une ville à moitié écrasée par les bombes, des
figures sur des tombeaux, des effigies de saints mutilés par les sabres de
l'égalité, la mort et la vie profanées par cette révolution dont les soldats
n'étaient un moment vaincus à Mayence que pour aller exterminer les
Vendéens. Allons! demeurons incorrigibles! Recommençons! on
recommencera!—Je voudrais savoir assez d'allemand pour offrir à lady
Clara l'hommage de mon respect».[Retour au Texte Principal]

Note 133: Mayence est la patrie de Guttemberg, qui fit dans cette ville
les premiers essais de l'art de l'imprimerie en 1438 ou 1440.[Retour au Texte
Principal]

Note 134: Celle du 6 septembre 1631 gagnée par Gustave-Adolphe, et
celle du 19 octobre 1813 perdue par Napoléon.[Retour au Texte Principal]

Note 135: Sur M. de Caux et M. de Cussy, voir, au tome I, la note 1 de la
page 173.—Maurice-Adolphe-Charles, vicomte de Flavigny (1799-1813).
Après avoir rempli auprès du prince de Polignac les fonctions de secrétaire,

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il servit la monarchie de Juillet et entra à la Chambre des pairs le 25
décembre 1841. Représentant d'Indre-et-Loire à l'Assemblée législative de
1849 et membre de la droite monarchiste, il se rallia, après le coup d'État du
2 décembre, au gouvernement de Louis-Napoléon. Député au Corps
législatif de 1852 à 1863, il se prononça avec énergie en faveur du pouvoir
temporel du pape, ce qui lui valut de perdre la qualité de candidat officiel et
de n'être pas réélu lors du renouvellement du 1er juin 1863.[Retour au Texte
Principal]

Note 136: Frédéric-Guillaume III, né le 3 août 1770, veuf de la reine
Louise, morte le 19 juillet 1810. Il était monté sur le trône le 16 novembre
1797. Il eut pour successeur, en 1840, Frédéric-Guillaume IV, son fils. Un
autre de ses fils a été l'empereur Guillaume Ier.[Retour au Texte Principal]

Note 137: Ernest-Auguste, duc de Cumberland, cinquième fils du roi
d'Angleterre George III, né en 1771, mort en 1851, était le troisième des
princes de la maison de Hanovre qui ait porté ce titre. Il avait épousé en
1815 la princesse Frédérique-Caroline-Sophie de Mecklembourg-Strélitz,
née le 2 mars 1778, veuve en premières noces du prince Louis de Prusse et
divorcée d'avec son second mari, prince de Salms-Braunfels. Elle s'était
d'abord fiancée au duc de Cambridge, septième fils de George III, puis avait
rompu avec lui pour épouser le duc de Cumberland. En 1837, le duc Ernest-
Auguste a été appelé au trône de Hanovre, la loi salique en vigueur dans ce
pays empêchant la reine Victoria de réunir les deux couronnes sur sa tête,
comme ses prédécesseurs.[Retour au Texte Principal]

Note 138: Frédéric-Guillaume-Charles, frère du roi, né le 3 juillet 1783,
marié le 12 janvier 1804 à Amélie-Marianne de Hesse-Hombourg.[Retour au
Texte Principal]

Note 139: Fils du prince Ferdinand de Prusse et neveu du grand Frédéric.
Il avait été fait prisonnier, le 10 octobre 1806, au combat de Saalfeld, où son
frère aîné le prince Louis avait été tué.[Retour au Texte Principal]

Note 140: Jean-Pierre-Frédéric Ancillon (1766-1837), historien et
homme d'État prussien, descendant de parents français émigrés à la suite de
la révocation de l'édit de Nantes. Il avait publié en 1803 un Tableau des

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révolutions du système politique de l'Europe, qui lui fit prendre rang parmi
les meilleurs historiens de l'époque. En 1806, il fut chargé par Guillaume III
de l'éducation du prince royal, et en 1814 il vint à Paris avec son élève. Il
devint en 1831 ministre des Affaires étrangères.[Retour au Texte Principal]

Note 141: Frédéric-Guillaume, né le 15 octobre 1795. Il succéda à son
père en 1840, sous le nom de Frédéric-Guillaume IV et mourut le 1er janvier
1861.[Retour au Texte Principal]

Note 142: Le comte David d'Alopeus (1769-1831). Après avoir été
ministre de Russie à la cour de Suède, puis à la cour de Wurtemberg, il
devint, en 1813, commissaire général des armées alliées, et fut alors fixé par
ses fonctions au quartier général des souverains confédérés. Sa femme, qui
l'y accompagnait, se fit autant remarquer par sa beauté que par les grâces de
son esprit. En 1815, le comte d'Alopeus fut gouverneur de la Lorraine, pour
la Russie, et fit preuve dans ce nouveau poste de la plus louable modération.
Nommé peu de temps après ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de
Berlin, il resta dans cette ville jusqu'à sa mort, arrivée le 13 juin 1831.—Sa
fille, Mlle Alexandrine d'Alopeus, épousa Albert de la Ferronnays, l'un des
fils du comte de la Ferronnays, l'ami de Chateaubriand. Elle est l'héroïne du
Récit d'une sœur, de Mme Augustus Craven.[Retour au Texte Principal]

Note 143: Sophie-Wilhelmine, margravine de Bayreuth (1709-1758),
fille du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier et sœur du grand Frédéric. Elle
épousa en 1731 l'héritier du margraviat de Bayreuth. Voltaire a écrit une
Ode sur sa mort. Elle a laissé des Mémoires qui vont de 1706 à 1742 et qui
renferment les plus intéressants détails sur l'intérieur de la cour de Prusse.
La Correspondance de cette princesse avec Frédéric II a été imprimé dans
les Œuvres de ce dernier (tome XXVII).[Retour au Texte Principal]

Note 144: Wilhelmine Enke, femme Rietz, comtesse de Lichtenau (1754-
1820). Fille d'un musicien de la chapelle royale de Prusse, elle devint à
seize ans la maîtresse du prince royal, fils du grand Frédéric, qui lui fit
épouser un de ses valets de chambre nommé Rietz, et qui, devenu roi en
1786 sous le nom de Frédéric-Guillaume II, la revêtit du titre de comtesse
de Lichtenau. Elle a écrit des Mémoires, qui ont été traduits en français
(1809).[Retour au Texte Principal]

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Note 145: Le prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, né en
1726. Il contribua puissamment aux succès de son frère pendant la guerre
de Sept ans. Ami de la France, et surtout de ses philosophes, dont il
partageait, comme son frère, les idées anti-chrétiennes, il était venu à Paris
en 1788 pour y passer la fin de sa vie; mais la Révolution le força de
s'éloigner. Il mourut à son château de Rheinsberg en 1802.[Retour au Texte
Principal]

Note 146: Histoire secrète de la cour de Berlin, par Mirabeau.[Retour au
Texte Principal]

Note 147: Charles-Guillaume, baron de Humboldt (1767-1835). Il fut
successivement ministre ou ambassadeur en Espagne, à Rome, à Vienne, en
Angleterre. Il prit part, comme plénipotentiaire de la Prusse, aux congrès de
Châtillon, de Vienne, d'Aix-la-Chapelle, et fut l'un des signataires de la paix
de Paris en 1814. Son principal ouvrage, comme philologue, est un traité
sur la Langue kawi dans l'île de Java. Ses Essais esthétiques sont
considérés comme un des chefs-d'œuvre de la critique allemande.[Retour au
Texte Principal]

Note 148: Frédéric-Henri-Alexandre, baron de Humboldt (1769-1859),
auteur du Cosmos, essai d'une description physique du monde, l'une des
plus grandes œuvres de ce siècle.[Retour au Texte Principal]

Note 149: Louis-Charles-Adélaïde, dit Adelbert de Chamisso de
Boncourt (1781-1831), poète, romancier et savant allemand, né en
Champagne, au château de Boncourt, d'une famille noble et originaire de
Lorraine. Ses parents émigrèrent dès 1790 et l'emmenèrent en Allemagne. À
quinze ans, il devint page de la reine de Prusse. À dix-sept ans, il entra au
service, et il était lieutenant en 1801. Il revint en France après la paix de
Tilsitt (1807), mais retourna en Allemagne en 1811. On lui doit deux
volumes de poésies et une traduction en vers des chansons de Béranger.
Comme romancier, il a acquis une célébrité européenne par l'Histoire
merveilleuse de Pierre Schlemihl (1814). C'est l'histoire humoristique d'un
homme qui a perdu son ombre. On a traduit dans presque toutes les langues
cet «inimitable caprice», comme l'appelle M. N. Martin, qui l'a traduit en
français (1838). «C'est à un Français, à Chamisso, dit le traducteur, que
cette fantastique Allemagne, qui prétend avoir seule bien compris et cultivé

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le romantisme, doit le chef-d'œuvre de sa poésie romantique.» Chamisso est
également l'auteur de nombreux travaux scientifiques, parmi lesquels il faut
citer son Tableau des plantes les plus utiles et les plus nuisibles du Nord de
l'Allemagne;—ses Observations recueillies pendant le voyage de
découvertes de Kotzebue, et son Voyage autour du monde.[Retour au Texte
Principal]

Note 150: Napoléon-Vendée.[Retour au Texte Principal]

Note 151: Le 10 août 1792, les deux frères aînés de Chamisso, Hippolyte
et Charles, se trouvaient auprès de Louis XVI. Charles, blessé en défendant
le roi, fut sauvé par un homme du peuple; peu de temps après, il reçut une
épée qu'avait portée l'infortuné monarque, et un billet ainsi conçu: «Je
recommande à mon frère M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs; il a
plusieurs fois exposé sa vie pour moi. LOUIS.»—Notice sur Chamisso, par
Jean-Jacques Ampère (Littératures et Voyages, p. 227).[Retour au Texte Principal]

Note 152: Chamisso avait fait partie, de 1815 à 1818, de l'expédition
d'exploration dans les mers du Nord, entreprise par Otto Kotzebue, sous les
auspices du chancelier russe Romanzof. Un gracieux souvenir de la France
l'attendait au Kamtchatka. «Je vis, dit-il, pour la première fois un portrait
que j'ai souvent retrouvé depuis sur des vaisseaux américains, et que leur
commerce a répandu sur les côtes et dans les îles de l'Océan Pacifique, le
portrait de Mme Récamier, cette aimable amie de Mme de Staël, auprès de
laquelle j'avais eu le bonheur de vivre longtemps. Il était peint sur verre par
une main chinoise assez délicate.»[Retour au Texte Principal]

Note 153: Amélie-Marianne de Hesse-Hombourg, femme du prince
Guillaume et belle-sœur du roi.[Retour au Texte Principal]

Note 154: Au lendemain de cette représentation, Chateaubriand écrivait à
Mme de Duras: «J'ai été voir jouer la Jeanne d'Arc de Schiller. C'est un
mélodrame, mais un mélodrame superbe. La cérémonie du sacre est
admirable. Quand j'ai vu la cathédrale de Reims et que j'ai entendu le chant
religieux, au moment de la consécration de Charles VII, j'ai pleuré sans
comprendre un mot de ce qu'on disait. Quel peuple que ce peuple français!
Comme il occupe les autres peuples! Et quelle honte de ne plus retrouver de

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La Hire que sur les théâtres étrangers! Schiller chante Jeanne et Voltaire la
déshonore.»[Retour au Texte Principal]

Note 155: Gaspard Spontini (1778-1854), auteur des opéras de la Vestale
(1807) et de Fernand Cortez (1809). Il était depuis 1820 directeur de
l'Opéra de Berlin. Après la mort de son protecteur Frédéric-Guillaume III, il
revint à Paris, où il avait été élu à l'unanimité membre de l'Académie des
beaux-arts dès 1839.[Retour au Texte Principal]

Note 156: Sébastien Érard, facteur de pianos (1752-1831). Il
perfectionna le piano, l'orgue et la harpe, construisit les premiers pianos à
queue (1796) et à double échappement (1823); inventa les harpes à
fourchette (1789) et le mécanisme à double mouvement pour harpe (1810).
Il réussit à rendre expressif le jeu de l'orgue au moyen de la seule pression
du doigt (1827).[Retour au Texte Principal]

Note 157: Charles de Lameth, l'un des principaux membres du côté
gauche à la Constituante, s'était couvert de ridicule, au mois de mars 1790,
en dirigeant, comme membre du comité de surveillance, une expédition
nocturne contre le couvent des Annonciades de Pontoise, pour y rechercher
M. de Barentin, frère de l'abbesse. Le marquis de Bonnay, prédécesseur de
Chateaubriand à Berlin, avait composé à cette occasion un poème héroï-
comique, des plus spirituels, la Prise des Annonciades.[Retour au Texte Principal]

Note 158: Charles-Auguste, prince de Hardenberg (1750-1822). Ministre
des Affaires étrangères depuis 1806, il fut nommé en 1810 chancelier d'État,
et signa en 1814 la paix de Paris. Il assista comme plénipotentiaire aux
Congrès d'Aix-la-Chapelle, de Carlsbad, de Vienne et de Vérone. Le roi de
Prusse l'avait créé prince en 1814.[Retour au Texte Principal]

Note 159: David-Frédéric Koreff (1783-1851), célèbre médecin
allemand. Il était né à Breslau. Il fut pendant quelque temps le secrétaire du
prince de Hardenberg, qui l'avait en particulière amitié. Il mourut à Paris, où
il avait fini par se fixer, et où il n'était pas moins connu par son esprit
original que par son inépuisable charité.[Retour au Texte Principal]

Note 160: Hyacinthe Pilorge, secrétaire de Chateaubriand.[Retour au Texte
Principal]

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Note 161: Charles-Louis Sand (1795-1819) étudiant de l'Université
d'Iéna, qui, le 23 mars 1819, à Manheim, avait assassiné le célèbre écrivain
Auguste de Kotzebue, qu'il regardait comme le suppôt de l'absolutisme. Le
capitaine Otto de Kotzebue, que nous avons vu tout à l'heure diriger
l'expédition dans les mers du Nord, dont fit partie Chamisso, était le fils
d'Auguste de Kotzebue.[Retour au Texte Principal]

Note 162: Le fils de la duchesse de Cumberland, né en 1819, devint roi
de Hanovre, en 1851, sous le nom de George V. Ayant pris parti contre la
Prusse, dans la guerre de cet état contre l'Autriche, et ayant été battu, il fut
déposé, et son royaume annexé à la Prusse (1866). Son fils porte
aujourd'hui en Angleterre le titre de duc de Cumberland. Il a épousé la
princesse Thyra de Danemark, sœur de la princesse de Galles.[Retour au Texte
Principal]

Note 163: 19 avril 1821. Chateaubriand était parti pour Paris, afin
d'assister au baptême du duc de Bordeaux.[Retour au Texte Principal]

Note 164: Le couronnement de George IV, roi d'Angleterre, eut lieu le 19
juillet 1821. La reine Louise de Prusse était morte le 19 juillet 1810.[Retour au
Texte Principal]

Note 165: La reine de Hanovre mourut au mois de juillet 1841.[Retour au
Texte Principal]

Note 166: Le 14 décembre 1822, MM. de Villèle et Corbière étaient
devenus, le premier, ministre des finances, et le second, ministre de
l'intérieur.[Retour au Texte Principal]

Note 167: Le 2 juillet 1820, une révolution militaire avait éclaté à
Naples. Les carbonari, vaste association secrète qui couvrait de son réseau
une grande partie de l'Italie, avaient gagné l'armée. Le général Pepe avait
obligé le roi des Deux-Siciles, Ferdinand Ier, à proclamer une constitution
calquée sur celle que les révolutionnaires venaient d'établir en Espagne. Les
Autrichiens entrèrent à Naples le 23 mars 1821. Les principaux auteurs du
mouvement cherchèrent un refuge sur des vaisseaux étrangers. Le
parlement se sépara, et la vente suprême des carbonari prononça elle-même

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sa dissolution. Ferdinand, qui avait dû quitter sa capitale le 10 décembre
1820, y rentra le 15 mai 1821.[Retour au Texte Principal]

Note 168: Jean VI, empereur du Brésil et roi de Portugal (1767-1826).
Fils de Pierre III et de la reine Marie, il fut nommé régent du royaume de
Portugal, en 1792, lorsque sa mère tomba en démence. Attaqué en 1807 par
les armées françaises, il se retira avec la famille royale au Brésil, colonie
portugaise, et y prit le titre d'empereur. Proclamé roi du Portugal en 1816, à
la mort de sa mère, il ne quitta pas cependant Rio-de-Janeiro, et ce fut
seulement en 1821 qu'il revint à Lisbonne. Il se vit contraint à son arrivée
de sanctionner une constitution proposée par les Cortès; mais il l'abolit deux
ans après. Pendant qu'il était en Portugal, le Brésil se déclara indépendant,
et ne lui laissa que le vain titre d'empereur. Il laissa en mourant deux fils,
don Pedro (Pierre IV) et don Miguel, célèbres par leur inimitié.[Retour au Texte
Principal]

Note 169: Au moment où la révolution de Naples expirait, des troubles
avaient éclaté dans le Piémont. Le 10 mars 1821, la garnison d'Alexandrie
s'était soulevée, aux cris de: Vive le Roi! Vive la constitution d'Espagne! À
bas l'Autriche! Turin, Pignerol, Ivrée avaient suivi le mouvement. Les
conjurés avaient gagné le colonel Saint-Marsan, fils du ministre des
Affaires étrangères, et comptaient sur le cousin du roi, le jeune prince de
Carignan,—le futur Charles-Albert. Le 13 mars, le roi Victor-Emmanuel I
abdiqua en faveur de son frère Charles-Félix, et, en l'absence de ce dernier,
qui se trouvait alors auprès du duc de Modène, son beau-père, il donna la
régence au prince de Carignan. Celui-ci proclama aussitôt la constitution
des Cortès d'Espagne, et institua une junte provisoire; mais, au bout de peu
de jours, le 21 mars, il fut forcé de se retirer devant l'intervention
autrichienne. Les conjurés d'Alexandrie et les fédérés italiens furent
dispersés à Novare par le général Latour. L'armée victorieuse entra le 10
avril à Turin. Victor-Emmanuel maintint son abdication, et Charles-Félix
rétablit l'ancien gouvernement.[Retour au Texte Principal]

Note 170: Il donnait des conseils hardis qu'on n'écoutait pas à Versailles.
Ch.[Retour au Texte Principal]

Note 171: On lit dans le Moniteur du 29 avril 1821: «Paris, 28 avril. M.
le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire de France à Berlin,

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est arrivé avant-hier à Paris.»[Retour au Texte Principal]

Note 172: Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu à Notre-Dame, avec
une grande solennité, le 1er mai 1821. Chateaubriand fut rétabli sur la liste
des ministres d'État, MM. de Blacas et de Montesquiou furent créés ducs;
de nombreuses promotions furent faites dans l'ordre militaire et dans l'ordre
civil. Il y eut une magnifique revue au Champ-de-Mars et une fête
splendide à l'Hôtel de Ville. Les députés des trente-neuf bonnes villes de
France y furent invités. La ville de Paris dota seize jeunes filles; d'immenses
secours furent prodigués aux pauvres.[Retour au Texte Principal]

Note 173: Le 7 juillet 1821, à l'occasion de la demande de la
prolongation de la censure jusqu'à la fin de la session suivante, proposition
déposée par le ministère, la Chambre des députés avait voté un amendement
qui limitait la durée de la censure aux trois premiers mois de la session
prochaine. La plus grande partie de la droite avait voté pour cet
amendement. Louis XVIII ne cacha pas le vif mécontentement qu'il en
éprouvait. «Ce déplaisir manifesté par le roi, dit Alfred Nettement (Histoire
de la Restauration, tome V, p. 621), achevait de rendre très difficile la
position de MM. de Villèle et de Corbière dans le Conseil et dans la
Chambre. C'étaient les voix de leurs amis, ils ne pouvaient se le dissimuler,
qui avaient déterminé le vote, et dans l'état d'incertitude où étaient les
affaires, ils ne pouvaient les blâmer d'avoir pris des sûretés qu'on ne leur
donnait pas. Après s'être tous deux concertés, ils reconnurent qu'ils ne
pouvaient demeurer plus longtemps dans les conditions où il étaient placés
sans amoindrir leur position comme membres du cabinet et comme hommes
du parlement. Ils résolurent donc de poser catégoriquement la question au
duc de Richelieu, préférant se retirer du Conseil avec honneur que d'y rester
dans une position équivoque. M. de Corbière eut avec M. de Serre (Garde
des Sceaux dans le cabinet Richelieu) une conférence qui n'aboutit à rien.
M. de Chateaubriand venait d'arriver de Berlin; il y eut une délibération
dans la réunion de la droite; et l'on convint de deux choses l'une, ou sortir
du ministère, ou y entrer avec trois portefeuilles: deux pour MM. de Villèle
et de Corbière; un troisième, celui de la guerre, pour le duc de Bellune (le
maréchal Victor). M. de Chateaubriand déclara que, si cet arrangement
n'était pas accepté, il donnerait sa démission de l'ambassade de Berlin, et se
retirerait avec MM. de Villèle et de Corbière. La droite, avec le nombre de

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voix dont elle disposait dans la Chambre, ne pouvait, selon lui, se trouver
satisfaite à moins.»—Les négociations durèrent jusqu'au 27 juillet, et se
terminèrent par la retraite de MM. de Villèle et de Corbière. En même
temps, Chateaubriand donnait sa démission d'ambassadeur.[Retour au Texte
Principal]

Note 174: La princesse Frédérique, reine de Hanovre, vient de
succomber après une longue maladie: la mort se trouve toujours dans la
Note au bout de mon texte! (Note de Paris, juillet 1841.) Ch.[Retour au Texte
Principal]

Note 175: Voir l'Appendice no III: La mort de Fontanes.[Retour au Texte
Principal]

Note 176: La nomination du cabinet de droite parut au Moniteur du 15
décembre 1821. Il était ainsi composé: MM. de Villèle aux Finances,
Corbière à l'Intérieur, le duc de Bellune à la Guerre, de Clermont-Tonnerre
à la Marine, Mathieu de Montmorency aux Affaires étrangères, de
Peyronnet à la Justice, M. de Lauriston, seul ministre restant, à la maison du
Roi.[Retour au Texte Principal]

Note 177: On lit, dans le Moniteur du 10 janvier 1822: «Paris, 9 janvier.
Sur la démission donnée par M. le duc Decazes, ambassadeur de France en
Angleterre, le Roi, par ordonnance du 9 janvier, a nommé M. le vicomte de
Chateaubriand, pair de France, ministre d'État, à l'ambassade de Londres, et
M. le comte de Serre à l'ambassade du royaume des Deux-Siciles.»[Retour au
Texte Principal]

Note 178: Ce livre a été écrit en 1839.—Il a été revu en décembre 1846.
[Retour au Texte Principal]

Note 179: À peine arrivé à Londres, il écrivait à la duchesse de Duras:
«J'ai été saisi de tristesse depuis que je suis ici. J'ai revu les rues que j'ai
habitées, Kensington dont les arbres sont devenus énormes. L'épreuve est
rude. Que de temps écoulé! Ma maudite mémoire est telle que j'ai reconnu
jusqu'à des marques que j'avais vues sur des bornes. Tout cela était pour
moi comme d'hier. J'ai parcouru en voiture, au milieu de la foule, les allées
de Hyde-Park, où j'errais à pied en composant Atala et René. Étais-je plus

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heureux? mais au moins j'avais le temps d'attendre. Je reçois votre longue
lettre. J'en avais grand besoin. Je ne puis soulever le poids que Londres a
mis sur moi. Il me semble que je suis au fond d'un désert et que je ne dois
plus revoir mes amis. Berlin était une merveille.»[Retour au Texte Principal]

Note 180: Lord Londonderry, vicomte Castlereagh, secrétaire d'État pour
les Affaires étrangères. Voir, au tome I, la note 1 de la page 322.[Retour au
Texte Principal]

Note 181: Le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre des affaires
étrangères.[Retour au Texte Principal]

Note 182: Édouard, duc de Fitz-James (1776-1838) appartenait à une
famille de vieille noblesse qui descendait des Stuarts. Petit-fils du maréchal
de France duc de Berwick, il émigra en Italie avec les siens dès le début de
la Révolution, servit dans l'armée de Condé en qualité d'aide-de-camp du
duc de Castries, rentra en France en 1801 et vécut dans la retraite jusqu'à la
fin du régime impérial. Nommé pair de France le 4 juin 1814, il donna sa
démission, lorsque fut votée la loi qui supprimait l'hérédité de la pairie (28
décembre 1831). De 1835 à sa mort, il fit partie de la Chambre des députés,
siégea sur les bancs de la droite et se fit remarquer par son éloquence, à côté
même de Berryer. «M. le duc de Fitz-James, dit Cormenin (Livre des
orateurs, t. I, p. 130), a été le dernier des chevaliers-orateurs. Sa stature
était haute et sa physionomie mobile et spirituelle. Il avait, à la tribune, les
airs, le sans-gêne, le déboutonné d'un grand seigneur qui parle devant des
bourgeois... Son discours était tissu de mots fins, et quelquefois il était hardi
et coloré... C'était une nature forte et heureusement organisée, à laquelle il
n'a manqué, autrefois que l'occasion, et depuis que la jeunesse. Du reste,
grand dans ses sentiments comme dans son langage; plein de cet honneur
qui est la vie même du gentilhomme, et de ce désintéressement qui préférait
la pauvreté à une bassesse; religieux, mais sans hypocrisie; fier de son
origine, mais préoccupé des droits et des besoins de la génération nouvelle;
jaloux de la dignité de son pays et portant haut son cœur français.[Retour au
Texte Principal]

Note 183: Le prince Paul Esterhazy, longtemps ambassadeur d'Autriche à
Londres et, ainsi que le prince de Lieven, un des familiers de George IV, qui
aimait à s'entourer d'étrangers.[Retour au Texte Principal]

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Note 184: Voir l'Appendice, no IV: Le prétendu Traité de Vérone.[Retour au
Texte Principal]

Note 185: John Ier comte Russell (1792-1878). Dès qu'il eut atteint sa
majorité, il entra dans la vie politique en qualité de député de Tavistock
(juillet 1813). Il a fait partie du Parlement jusqu'à sa mort, c'est-à-dire
pendant soixante-cinq ans: membre de la Chambre des Communes de 1813
à 1860, et de la Chambre des lords de 1861 à 1878. L'un des principaux
orateurs du parti libéral, il a occupé une place importante dans tous les
cabinets whigs qui se sont succédé de 1835 à 1865.[Retour au Texte Principal]

Note 186: John Scott, comte d'Eldon (1751-1838). Fils d'un simple
marchand de charbon de Newcastle-sur-Tyne, il parvint par son talent aux
plus hauts emplois. Successivement conseiller du roi, attorney général, chef
des plaids-communs, il fut élevé en 1790 à la dignité de pair d'Angleterre et
remplit de 1801 à 1827, les fonctions de lord chancelier. Le lord chancelier
est en même temps le président de la Chambre des lords, le chef de la
justice et le président d'une cour particulière appelée court of chancery.—
Tory exalté, lord Eldon combattit opiniâtrement l'émancipation des
catholiques.[Retour au Texte Principal]

Note 187: Chateaubriand a déjà eu occasion de citer lord Holland, au
tome II, page 199.—Henri-Richard Vassall-Fox, troisième baron Holland
(1773-1840) avait à peine un an quand il hérita de la pairie paternelle.
Grand admirateur de la Révolution française et de Napoléon, il est toujours
demeuré fermement attaché au parti whig. En 1797, il avait épousé lady
Webster, née Vassall, qu'il avait connue à Florence, et avec laquelle il avait
eu une liaison antérieure. Sir Godfrey Webster avait obtenu le divorce à son
profit, et lord Holland avait dû lui payer 6,000 livres sterling de dommages
et intérêts. Lady Holland jouissait d'une réputation d'esprit parfaitement
méritée, et Holland House a été pendant de longues armées le rendez-vous
de toutes les notabilités littéraires de l'époque.[Retour au Texte Principal]

Note 188: «C'étaient, en effet, dit M. de Marcellus (Chateaubriand et son
temps, p. 267), des chanteuses, actrices, danseuses même, réunies par M. de
Rothschild de Londres dans un but tout hospitalier. Il connaissait le
penchant inné du corps diplomatique pour les plaisirs auxquels ces dames

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président; et il jugea leur société de nature à faire oublier à ses nobles
convives la sévérité et la tristesse d'un séjour israélite.»[Retour au Texte Principal]

Note 189: Lord Clanwilliam, sous-secrétaire d'État du Foreign-Office,
était à cette époque le type du dandysme.[Retour au Texte Principal]

Note 190: Dans toutes les éditions précédentes, on a imprimé Dorset,
défigurant ainsi le nom du comte d'Orsay, qui fut pendant plusieurs années,
sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet, le roi de la fashion, à
Londres comme à Paris.—Gillion-Gaspard-Alfred de Grimaud, comte
d'Orsay, né le 4 février 1801, fils de Jean-François-Albert-Marie-Gaspard
de Grimaud, comte d'Orsay et du Saint-Empire, lieutenant général,
commandeur de Saint-Louis, et de Éléonore de Franquemont. Garde du
corps sous la Restauration, il épousa en 1827 une fille issue du premier
mariage de lord Blessington. Cette union ne fut pas heureuse. Les deux
époux divorcèrent. Tandis que sa femme convolait en secondes noces avec
lord Spencer, Alfred d'Orsay continua de vivre auprès de sa belle-mère,
même après la mort de lord Blessington (mai 1829). Lady Blessington
menait grand train, tenait un salon célèbre, publiait des romans du genre
fashionable et finalement se ruinait. Le mauvais état de ses affaires l'obligea
de rendre son mobilier en 1849 et de se réfugier à Paris. Le comte d'Orsay
l'y accompagna. Comme il avait été très lié à Londres avec le prince Louis
Bonaparte, et qu'il avait d'ailleurs un joli talent de sculpteur, le prince-
président le nomma en 1851 surintendant des beaux-arts. Il mourut le 4 août
1852 à Chambourg, près de Saint-Germain.—Barbey d'Aurevilly, dans son
petit volume Du Dandysme et de George Brummel, esquisse en ces termes
le portrait du comte d'Orsay: «C'était un nerveux sanguin aux larges
épaules, à la poitrine François 1er et à la beauté sympathique. Il avait une
main superbe et une manière de la tendre qui prenait les cœurs et les
enlevait. Ce n'était pas le shake-hands du Dandysme... D'Orsay était un roi
de bienveillance aimable, et la bienveillance est un sentiment entièrement
inconnu aux dandys... Quoique fat, d'Orsay fut aimé par les femmes les plus
fates de son temps. Il a même inspiré une passion qui dura et resta
historique... Quant à ce duel charmant de d'Orsay, jetant son assiette à la
tête de l'officier qui parlait mal de la Sainte-Vierge, et se battant pour elle
parce qu'elle était femme et qu'il ne voulait pas qu'on manquât de respect à
une femme devant lui, quoi de moins dandy et de plus français?»—Sur la

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liaison du comte d'Orsay et de lady Blessington, commencée en 1822 pour
finir seulement en 1849, à la mort de la célèbre authoress, voir The English
Cyclopædia, conducted by Charles Knight, Biography, vol. I, p. 720.
London, 1856.[Retour au Texte Principal]

Note 191: Dorothée Christophorowna de Benkendorf (1785-1855). Elle
avait épousé Christophe Andréiëvitch, prince de Lieven, général dans
l'armée russe, gouverneur du tsar Alexandre II et pendant vingt-deux ans
ambassadeur à Londres. Le portrait qu'en trace ici Chateaubriand est trop
poussé au noir. «Bien qu'étrangère, dit M. de Marcellus, elle dominait les
filles d'Albion par une incontestable supériorité d'attitude et de manières.
Elle savait causer de tout; elle avait été fort jolie, et sa taille gardait encore
beaucoup plus tard une grande élégance; elle possédait une merveilleuse
aptitude pour la musique; sa mémoire lui rappelait des opéras entiers qu'elle
exécutait à ravir sur le piano.» Justement réputée par son esprit et sa rare
intelligence des affaires publiques, elle a été liée avec tout ce que son temps
comptait de personnages éminents, dans tous les partis et dans toutes les
nationalités. Castlereagh et Canning ont été particulièrement de ses amis,
ainsi que le prince de Metternich; lord Grey lui écrivait chaque matin de son
lit un billet demi-politique, demi-galant. On lui a attribué une liaison avec
George IV. À Paris, où elle s'était fixée après la mort de son mari, elle a été
l'Égérie de M. Guizot qui passait toutes ses soirées chez elle.[Retour au Texte
Principal]

Note 192: Édouard-Adolphe Saint-Maur, onzième duc de Somerset
(1775-1855).[Retour au Texte Principal]

Note 193: Le 23 avril 1838. Louis-Philippe nomma le maréchal Soult
ambassadeur extraordinaire de France en Angleterre pour assister au
couronnement de la reine Victoria. La population de Londres fit au
maréchal une réception enthousiaste; il fut le lion de toutes les fêtes. Le
couronnement de la reine eut lieu le 20 juin 1838.[Retour au Texte Principal]

Note 194: «Cette apostrophe au duc de Wellington, dit M. de Marcellus
(Chateaubriand et son temps, p. 272), me rappelle que, dans sa colère
contre la statue que les ladies fashionnables dressèrent par souscription, ære
feminino, au héros représenté sous les traits d'un Achille jeune et à demi-nu,
M. de Chateaubriand me dit comme nous passions un jour dans ce coin de

Page 381

Hyde-Park: «Non, il n'a battu que le maréchal Soult; il n'a point vaincu
l'invincible, et il n'a été à Waterloo que l'exécuteur de la justice
divine.»[Retour au Texte Principal]

Note 195: À sa sortie du ministère, le duc de Richelieu avait projeté de
faire, au printemps de 1822, un voyage à Vienne et à Odessa. Avant de
partir, il était allé passer quelque temps au château de Courteille, auprès de
sa femme et de sa belle-mère; là, il se sentit assez sérieusement souffrant, et
se hâta de rentrer à Paris. À peine y était-il arrivé qu'une congestion
cérébrale le frappait. Son vieil ami, l'abbé Nicolle, accourut à son chevet,
pendant que l'abbé Feutrier, curé de l'Assomption, lui administrait les
derniers sacrements. Le duc parut s'associer aux prières qu'on faisait pour
lui, et serra les mains de l'abbé Nicolle; des larmes coulèrent de ses yeux;
puis il expira doucement, le 17 mai 1832, à onze heures du soir; il était âgé
de cinquante-cinq ans et huit mois (Souvenirs du duc de Rochechouart, p.
498).[Retour au Texte Principal]

Note 196: Henry Petty-Fitz-Maurice, 3e marquis de Lansdowne (1780-
1863). De 1830 à 1858, il a fait partie de tous les ministères whigs.[Retour au
Texte Principal]

Note 197: Sarah Kemble, mistress Siddons (1755-1831), fille de Roger
Kemble, directeur d'une troupe ambulante, et sœur du fameux acteur J.
Kemble, épousa Siddons, acteur de la troupe de son père. Elle fut
surnommée la Reine de la tragédie. Le rôle de lady Macbeth était son
triomphe. Selon lord Byron, elle était la perfection même et réalisait l'idéal
de la tragédienne. Elle quitta le théâtre dès 1799 pour se livrer aux lettres et
à l'éducation de ses enfants.[Retour au Texte Principal]

Note 198: Antoine-Louis-Marie de Gramont, duc de Guiche (1755-1836)
était, à la Révolution, capitaine aux gardes du corps. Il émigra avec sa
famille en Angleterre, où il servit au 10e hussards; il y était connu sous le
nom de capitaine Gramont. Rentré en France avec le duc d'Angoulême,
dont il fut le premier aide de camp, il devint successivement pair de France
(4 juin 1814), général de division (8 août 1814), gouverneur de la 11e
division militaire (30 septembre 1814). Après la révolution de juillet, il ne
refusa pas le serment au nouveau gouvernement et resta à la Chambre haute

Page 382

jusqu'à sa mort.—Sa femme, la duchesse de Guiche, était la fille de la
duchesse de Polignac. Son fils, le duc de Gramont, a été ministre des
Affaires étrangères en 1870.[Retour au Texte Principal]

Note 199: Astolphe, marquis de Custine. Voir, au tome II, la note 1 de la
page 298.[Retour au Texte Principal]

Note 200: Charlotte-Marie-Antoinette-Léontine de Noailles-Mouchy, née
le 22 juillet 1791, fille d'Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc de
Noailles, duc de Mouchy, prince de Poix, et de Nathalie-Luce-Léontine de
la Borde de Méréville, la Blanca de Chateaubriand. (Voir sur Mme de
Noailles-Mouchy, l'Appendice du tome II, no XII.) Léontine de Noailles
épousa, le 15 avril 1809, son cousin Alfred-Louis-Dominique-Vincent de
Paule, vicomte de Noailles, qui fut tué, le 28 novembre 1812, au passage de
la Bérésina. Elle est morte à Mouchy-le-Châtel, le 13 septembre 1851.
Chateaubriand ne dit rien de trop des agréments de la vicomtesse Alfred de
Noailles, qui fut une des femmes les plus distinguées de son temps. Elle a
écrit la Vie de la princesse de Poix, et ce petit livre est en son genre un chef-
d'œuvre.—Mme Alfred de Noailles n'a laissé qu'une fille, Charlotte-Anne-
Marie-Cécile (1810-1858), mariée à son cousin-germain Charles-Philippe-
Henry de Noailles, duc de Mouchy, prince de Poix, grand d'Espagne,
sénateur du second Empire (1808-1854).[Retour au Texte Principal]

Note 201: L'un des chefs du parti whig, père de lord John Russell. Le duc
de Bedford et son adversaire le duc de Buckingham moururent tous les
deux en 1839.[Retour au Texte Principal]

Note 202: Grenville-Nugent-Temple-Brydges-Chandos, duc de
Buckingham (1776-1839). Ami personnel de George IV, il avait été créé
chevalier de la Jarretière en 1820 et duc de Buckingham en 1822.[Retour au
Texte Principal]

Note 203: Dudley Ryder, premier comte de Harrowby, né en 1762, mort
en 1847. Fils de Nathaniel Ryder, premier baron Harrowby, il entra au
Parlement en 1784 comme député de Tiverton, bourg de sa famille, devint
sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères en 1789 et, l'année suivante,
contrôleur de la maison du Roi. Orateur lucide et agréable, il avait une belle

Page 383

prestance. Il se lia avec Pitt, à qui il servit de témoin dans le duel de celui-ci
avec Tierney. La mort de son père, en 1803, le fit entrer à la Chambre des
lords. Lorsque Pitt succéda à Addington comme premier ministre en 1804,
Harrowby fut nommé ministre des affaires étrangères, mais il ne garda ce
poste que quelques mois, ayant fait une chute grave dans l'escalier du
Foreign Office. En 1809, il fut créé vicomte Sandon et comte de Harrowby.
En 1812, il entra dans le cabinet en qualité de président du Conseil Privé,
fonctions qu'il devait conserver jusqu'en 1827. C'était dans sa maison de
Grosvenor Square que Thistlewood et ses complices, au mois de février
1820, avaient résolu d'assassiner les ministres, et ce fut à lui que le complot
fut révélé. À l'époque de la retraite de lord Goderich, en 1827, il donna sa
démission et se refusa à former un cabinet dont il eût été le chef, Charles
Greville, secrétaire du Conseil Privé, dans son très intéressant Journal, dit
de lord Harrowby, qu'il était cassant, raide, et avait quelque chose de
provocateur; qu'il avait des manies, qu'il manquait de décision et que c'était
un alarmiste, mais qu'il était très instruit, et, en dehors des questions de
parti, très favorable aux idées libérales. Quelque temps avant sa mort, Pitt
avait, paraît-il, désigné Harrowby comme l'homme le plus capable d'être
son successeur; mais son humeur inégale diminuait son influence sur les
gens de son parti, et il ne possédait pas un talent d'orateur suffisant pour
contrebalancer ce défaut.—Le comte de Harrowby avait épousé en 1795
lady Suzan Leveson Gower, sixième fille du marquis de Stafford, une des
femmes les plus remarquables de son temps, et de qui il eut quatre fils et
cinq filles.[Retour au Texte Principal]

Note 204: Sir Robert Peel (1788-1850), fils d'un très riche filateur de
coton, que Pitt avait créé baronnet en 1800. Il fut élu député à vingt et un
ans et prit place parmi les tories. En 1822, il était ministre de l'intérieur.
Entré pour la première fois au ministère à l'âge de vingt-quatre ans, il fit
successivement partie des cabinets Liverpool (de 1822 à 1827) et
Wellington (de 1828 à 1830). De 1841 à 1848, il tint les rênes du
gouvernement en qualité de premier ministre. Il était sur le point de revenir
au pouvoir lorsqu'il mourut d'une chute de cheval dans sa soixante-
deuxième année.[Retour au Texte Principal]

Note 205: John Pane, comte de Westmoreland, mort en 1841. Il avait été,
sous le ministère de William Pitt, lord-lieutenant d'Irlande. En 1822, il était

Page 384

gardien du sceau privé.[Retour au Texte Principal]

Note 206: Henri, comte de Bathurst (1762-1834). Appelé, en 1809, à
faire partie du ministère, en qualité de secrétaire d'État pour la guerre et les
colonies, il eut à prendre comme tel les mesures relatives au Captif de
Sainte-Hélène. Sorti du ministère en 1825, il revint au pouvoir en 1828 avec
les tories et eut la présidence du conseil, qu'il conserva jusqu'en 1830.[Retour
au Texte Principal]

Note 207: Lord Liverpool remplissait dans le cabinet les fonctions de
premier Lord de la Trésorerie.—Voir sur lui, au tome I, la note 1 de la page
321.[Retour au Texte Principal]

Note 208: John William Croker. Voir sur lui, au tome II, la note 7 de la
page 199.—Né à Galway (Irlande) le 20 décembre 1780, il débuta dans la
carrière des lettres par deux mordantes satires sur le théâtre et la société de
Dublin (1804-1805), et par une brillante brochure intitulée: Esquisse de
l'Irlande passée et présente, dans laquelle il préconisait l'émancipation des
catholiques (1807). En cette même année 1807, il fut envoyé au Parlement
par les électeurs de Downpatrick. Deux ans plus tard, il fut nommé
secrétaire de l'Amirauté en récompense du zèle avec lequel il avait défendu
le duc d'York accusé d'avoir, de concert avec sa maîtresse Mistress Clarke,
trafiqué des grades dont la nomination lui appartenait en sa qualité de
commandant en chef de l'armée. Croker conserva ces fonctions lucratives
jusqu'en 1830. À cette époque, il se retira avec une pension de 1500 livres
sterling. Lorsque la Réforme électorale fut un fait accompli (1832), il refusa
de rentrer au Parlement, ne pouvant pas, disait-il, «prendre une part active à
un système de gouvernement qui devait aboutir au renversement de l'Église,
de la pairie et du trône, en un mot de la constitution anglaise». Il ne voulut
même pas accepter une place dans le ministère de son vieil ami Robert Peel
en 1834, et il rompit avec Peel lui-même, lorsque les lois sur les céréales
furent abolies (1846). Il mourut le 10 août 1857.—Outre les 260 articles
qu'il a donnés à la Quarterly Review, de 1809 à 1854, William Croker a
publié un très grand nombre d'ouvrages, dont les principaux sont les Contes
pour les enfants tirés de l'histoire d'Angleterre (1817); la Johnson de
Boswell (1831), et les Essais sur les commencements de la Révolution
française. Il est l'inventeur du nom de «Conservateur» appliqué aux tories;

Page 385

Disraeli l'a représenté sous les traits de Rigby dans son roman de Coningsby
(1844). Sir Théodore Martin a consacré un long article des plus élogieux à
Croker dans le Dictionary of National Biography; et il ne parle pas trop mal
de lui-même dans ses propres Mémoires, journaux et lettres, publiées en
1884 par les soins de Louis Jennings (trois vol. in-8o).[Retour au Texte Principal]

Note 209: Ambassadeur d'Angleterre à Madrid.[Retour au Texte Principal]

Note 210: On lit dans le Journal de Charles C.-F. Greville, secrétaire du
Conseil Privé, sous la date du 19 août 1822: «Les funérailles de Lord
Londonderry auront lieu demain à l'abbaye de Westminster. Eu égard aux
circonstances de sa mort, il eût peut-être été de meilleur goût d'éviter la
pompe et la solennité de cette cérémonie, mais on défère en cela au désir
exprimé par sa veuve, qui aurait considéré comme une offense à sa
mémoire le refus de rendre à ses restes tous les honneurs d'usage.»[Retour au
Texte Principal]

Note 211: Dans une lettre à Madame de Duras, Chateaubriand lui disait:
«J'arrive des funérailles de ce pauvre homme. Nous étions tous rangés
autour de la fosse dans cette vieille église de Westminster. Le duc de
Wellington qui a vu tant de morts paraissait abattu; lord Liverpool se
cachait le visage dans son chapeau. Un groupe de radicaux, hors de l'église,
a agité ses drapeaux et poussé des cris de joie, en voyant passer le cadavre.
Le peuple n'a pas répondu et a paru indigné. Je verrai longtemps ce grand
cercueil, qui renfermait cet homme égorgé de ses propres mains, au plus
haut point de la prospérité. Il faut se faire trappiste.»[Retour au Texte Principal]

Note 212: Charles Stuart, né le 2 janvier 1779, remplit les fonctions
d'ambassadeur d'Angleterre près la cour de France de 1815 à 1824 et de
1828 à 1830. Il fut élevé à la pairie en 1828 sous le titre de lord Stuart de
Rothesay. Il mourut à sa terre de Highcliff (Hampshire) le 7 novembre
1845.[Retour au Texte Principal]

Note 213: Charles, 2e comte Grey, d'abord lord Horwick (1764-1845).
Entré aux Communes dès sa majorité, et enrôlé dans les rangs des whigs par
la belle duchesse de Devonshire, qui mettait ses séductions au service de
son parti, il y prit position comme adversaire acharné de Pitt. Premier lord

Page 386

de l'amirauté en 1806, puis ministre des Affaires étrangères à la mort de
Fox, il ne rentra aux affaires que comme premier ministre à la chute de
Wellington en 1830. Dans l'intervalle, il avait été appelé par la mort de son
père à la Chambre des lords. Après avoir attaché son nom à la grande
réforme parlementaire de 1832, il quitta le pouvoir en 1834 et se retira à peu
près complètement de la vie publique.[Retour au Texte Principal]

Note 214: Daniel O'Connell (1775-1847). Élu en 1828 membre de la
Chambre des Communes, après une lutte acharnée contre le candidat
protestant, il ne put siéger parce qu'il refusa de prêter le serment de Test;
mais, aussitôt après l'émancipation des catholiques, qu'il n'avait cessé de
réclamer et qui était en réalité son œuvre, il entra à la Chambre (1830).
Orateur admirable, ardent patriote, fervent catholique, le libérateur de
l'Irlande restera l'une des plus grandes figures de ce siècle.[Retour au Texte
Principal]

Note 215: Chateaubriand—ses Mémoires le prouvent de reste—aimait
les citations. Sa conversation en abondait quand elle dépassait les
monosyllabes ou les lieux communs de la politesse. «Il ne faut pas croire,»
disait-il un jour, à Londres, à M. de Marcellus, «que l'art des citations soit à
la portée de tous les petits esprits qui, ne trouvant rien chez eux, vont puiser
chez les autres. C'est l'inspiration qui donne les citations heureuses. La
Mémoire est une Muse, ou plutôt c'est la mère des Muses, que Ronsard fait
parler ainsi:

«Grèce est notre pays, Mémoire est notre Muse.

«Les plus grands écrivains du siècle de Louis XIV se sont nourris de
citations.» Chateaubriand et son temps, p. 286.[Retour au Texte Principal]

Note 216: Ce pessimisme, dont les Mémoires renferment de si nombreux
témoignages, l'auteur ne se faisait pas faute de le manifester également,
presque en toute rencontre, dans ses conversations. En 1844, un jour que M.
de Marcellus et lui faisaient quelques pas ensemble dans son petit jardin de
la rue du Bac, il dit à son ami: «Le fleuve de la monarchie s'est perdu dans
le sang à la fin du siècle dernier. Entraînés par les courants de la
démocratie, à peine depuis avons-nous fait quelques haltes sur la boue des

Page 387

écueils. Mais le torrent nous submerge: et c'en est fait en France de la vraie
liberté politique et de la dignité de l'homme.»[Retour au Texte Principal]

Note 217: Congrès de Vérone, Guerre d'Espagne, Négociations,
Colonies espagnoles, par M. de Chateaubriand. Deux volumes in-8o, Paris,
chez Delloye. 1838.[Retour au Texte Principal]

Note 218: Voir l'Appendice no V: Le Congrès de Vérone et la Guerre
d'Espagne.[Retour au Texte Principal]

Note 219: Alphonse-Valentin Vaysse, vicomte de Rainneville (1798-
1864). Il était en 1824 maître des requêtes, directeur des bureaux près le
ministre des finances, et l'un des plus habiles collaborateurs de M. de
Villèle, qui ne tarda pas à en faire un conseiller d'État. Député de la Loire,
de 1846 à 1848, il fit une opposition modérée au ministère Guizot, et quitta
la vie politique à la révolution de février.[Retour au Texte Principal]

Note 220: Voir l'Appendice no VI: Le renvoi de Chateaubriand.[Retour au
Texte Principal]

Note 221: Ce petit couplet en l'honneur de l'opposition systématique n'est
pas seulement très spirituel, il exprime encore une idée très juste et très
vraie. Un des hommes qui ont le plus étudié et le mieux connu la théorie et
la pratique du gouvernement représentatif, M. de Cormenia, dans son Livre
des Orateurs, ne parle pas autrement que Chateaubriand: «Vous dites que
vous êtes indépendants et que vous ne relevez que de votre conscience.
C'est fier! c'est beau! Mais votre prétendue conscience n'est que de l'orgueil,
votre prétendue indépendance n'est que de l'anarchie. Autant de têtes, autant
d'opinions; autant de soldats, autant de capitaines. Je vois des combattants,
mais point d'armée; je vois des opposants, mais point d'opposition. Sachez
donc que toute opposition qui n'est pas systématique n'a pas de caractère,
de principe, d'influence, de but, ni même de nom. Elle ne fait pas les
affaires de la France, elle ne fait pas même les siennes. C'est un bariolage
de couleurs rouges, bleues, jaunes, blanches, vertes, avec leurs teintes plus
ou moins foncées. Le merveilleux tableau que cela fait!» (Tome I, p. 64.)
[Retour au Texte Principal]

Page 388

Note 222: Le mot que rapporte ici Chateaubriand fut dit, non par M, de
Corbière, mais par le baron de Damas, ministre de la guerre. On lit dans les
Mémoires du comte de Villèle: «Après la signature du renvoi de M. de
Chateaubriand, je dus assigner à mes collègues une réunion du conseil après
la messe et la réception du Roi. Grande fut notre surprise d'entendre le
baron de Damas se féliciter hautement de ce qui venait d'avoir lieu, en
déclarant que si le Roi n'avait pas pris ce parti, il était bien résolu à
signifier, à la première occasion, à M. de Chateaubriand, qu'il fallait que
l'un des deux quittât le conseil.»[Retour au Texte Principal]

Note 223: Louis-Justin-Marie, marquis de Talaru (1769-1850), pair de
France et maréchal de camp. Il était ambassadeur à Madrid.[Retour au Texte
Principal]

Note 224: François-Joseph-Maximilien Gérard, comte de Rayneval
(1778-1836). Il était alors ambassadeur à Berlin. Quand éclata la révolution
de juillet, il était ambassadeur à Vienne. Rappelé à Paris, il se tint d'abord à
l'écart, mais ne tarda pas à se rallier au nouveau gouvernement. Casimir
Périer le fit nommer ambassadeur à Madrid (février 1832). Sa santé s'étant
gravement altérée en Espagne, il succomba, à Sainte-Ildefonse, le 16 août
1836, au cours d'un voyage qu'il fit pour rejoindre la reine Isabelle.[Retour au
Texte Principal]

Note 225: Victor-Louis-Charles Riquet, marquis, puis duc de Caraman
(1762-1839). Il était depuis 1816 ambassadeur à Vienne. Pair de France
depuis 1815, maréchal de camp depuis 1830, il se rallia au gouvernement
issu de la révolution de juillet. Malgré son grand âge, il accompagna le
maréchal Clausel dans l'expédition de Constantine (octobre 1837), et vit
périr, devant cette place, Victor de Caraman, son fils, qui commandait
l'artillerie de siège.[Retour au Texte Principal]

Note 226: Ambassadeur de France à Lisbonne.[Retour au Texte Principal]

Note 227: Un an plus tard, le 3 juillet 1825, le baron Hyde de Neuville
annonçait à son tour à son ami Chateaubriand que son ambassade venait de
lui être enlevée:

Page 389

«Mon noble ami,

«Vous m'avez annoncé votre sortie du ministère. Je vous fais savoir à
mon tour que je ne suis plus ambassadeur.

«On me frappe parce que je vous ai suivi. Tant mieux, cela doit resserrer
nos liens d'amitié; que Dieu soit loué, le Roi béni!

«The king can do wrong.

«Tout à vous,

«Hyde de Neuville.»

Il reçut la réponse suivante:

«Bravo! mon cher ami, qu'ils s'en prennent à des hommes comme vous,
et ils n'iront pas loin. Je ne puis vous offrir par quartiers les cinq mille
francs que vous aviez mis à ma disposition; mais j'ai encore quelques
assiettes de porcelaine à votre service, et si vous en avez besoin, nous les
vendrons.

«Pauvre France! À vous plus que jamais.

«Chateaubriand.»[Retour au Texte Principal]

Note 228: Ambassadeur à Naples.[Retour au Texte Principal]

Note 229: Ambassadeur à Saint-Pétersbourg.[Retour au Texte Principal]

Note 230: Chateaubriand eut sans doute à écrire bien d'autres lettres à
l'occasion de son renvoi du ministère. Au comte de Montlosier, son ancien
camarade d'émigration à Londres, qui lui avait fait parvenir, du fond de son
Auvergne, une lettre de condoléances, il répondait, le 20 juin 1824, par ce
joli billet:

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«Je vous remercie, mon ancien ami. Si vous aviez été à Paris, j'aurais
reçu avec reconnaissance les conseils de votre expérience et de vos
lumières. Vos troupeaux sont moins difficiles à gouverner que ceux que je
conduisais. Il vous reste au moins une montagne et des moutons. Moi, je
n'ai qu'un grenier et deux chattes qui regretteront, je vous assure, plus que
moi, le ministère. Il est dur de passer d'un perdreau à une souris. Aussi
j'entre dans leurs peines. Au reste, vous voyez que l'on m'a mis à la porte,
comme si j'avais volé la montre du roi sur la cheminée. Si vous entendez
dire cela dans votre Auvergne, défendez-moi, je vous prie. Je vous assure
que je suis sorti du ministère les mains nettes. Conservez-moi bien votre
amitié et comptez à jamais sur la mienne.

«Chateaubriand.»[Retour au Texte Principal]

Note 231: Lord Keith (1685-1778), maréchal héréditaire d'Écosse, plus
connu sous le nom de Milord Maréchal. S'étant déclaré pour les Stuarts, il
avait dû quitter la Grande-Bretagne et s'était retiré en Prusse, où il avait
gagné l'amitié de Frédéric II. Il était gouverneur de Neuchâtel, lorsque
Rousseau, chassé de France, de Genève et du canton de Berne, vint se
réfugier à Motiers-Travers au mois de juillet 1762. Milord Maréchal ne se
borna pas à le couvrir de sa protection, allant jusqu'à l'appeler son fils; il lui
assura une rente viagère de six cents livres, dont quatre cents réversibles sur
la tête de Mlle Le Vasseur, la compagne de Rousseau. D'Alembert a écrit un
Éloge de Milord Maréchal (1779).[Retour au Texte Principal]

Note 232: Marmite de terre sans pieds où l'on fait cuire les viandes sans
bruit, sur un fourneau, parce qu'on prétend que les huguenots de France
avaient cette précaution pour éviter le scandale aux jours défendus
(Dictionnaire de Littré).[Retour au Texte Principal]

Note 233: Isabelle-Agnès Van Tuyll, Mme de Saint-Hyacinthe de
Charrière, née en 1745 à Utrecht. En 1767, elle épousa l'instituteur de son
frère, de Charrière, gentilhomme vaudois, et alla résider avec lui en Suisse,
près de Neuchâtel. Elle écrivit là, pour elle et pour ses amis, plutôt que pour
le public, des romans dont la réputation ne se fit qu'après sa mort. Son
premier ouvrage, les Lettres Neuchâteloises (1784), est un chef-d'œuvre, au
jugement de Sainte-Beuve: «Un pathétique discret et doucement profond,

Page 391

dit-il, s'y mêle à la vérité railleuse, au ton naïf des personnages, à la vie
familière et de petite ville prise sur le fait. Quelque chose du détail
hollandais... avec une rapidité bien française... Rien qui sente l'auteur; rien
même qui sente le peintre.» Vinrent ensuite plusieurs autres romans, dont
les meilleurs sont: Caliste ou Lettres écrites de Lausanne (1786), et les
Trois femmes (1797). Sainte-Beuve a consacré à Mme de Charrière, dans ses
Portraits de femmes, une de ses plus pénétrantes études.[Retour au Texte
Principal]

Note 234: Personnages des Lettres Neuchâteloises.[Retour au Texte Principal]

Note 235: Louis Fauche-Borel (1762-1829) était imprimeur à Neuchâtel
au moment de la Révolution française. Il se voua à la cause des Bourbons et
fut jusqu'en 1814 un de leurs agents les plus actifs; il leur servit notamment
d'intermédiaire auprès de Pichegru, de Barras et de Moreau. Emprisonné
sous le Directoire, jeté au Temple sous le Consulat, il ne sortit de cette
dernière prison, après 18 mois de captivité, que sur la demande du roi de
Prusse, qui le réclama comme un de ses sujets. Après la Restauration, il ne
fut payé que d'ingratitude et retourna à Neuchâtel, où il vécut dans la misère
et où il mit fin à ses jours en se précipitant par une fenêtre, comme le dit
Chateaubriand. Il a laissé des Mémoires (1830, 4 vol. in-8o), qui renferment
de curieuses révélations.[Retour au Texte Principal]

Note 236: Louis, comte de Pourtalès (1773-1848), gouverneur de
Neuchâtel. Il était aussi riche que son compatriote Fauche-Borel était
pauvre. Son père avait fait dans le commerce une fortune qui dépassait cent
millions.[Retour au Texte Principal]

Note 237: Le maréchal Berthier avait été créé, le 31 mars 1806, prince
souverain de Neuchâtel. En même temps, Napoléon lui faisait épouser la
nièce du roi de Bavière; en 1809, il le nommait vice-connétable et prince de
Wagram. Berthier n'en fut pas moins des plus empressés à abandonner
l'Empereur en 1814. À l'époque des Cent-Jours, il se retira à Bamberg, en
Bavière, et, le 1er juin 1815, dans un accès de folie, il se précipita des
fenêtres du château sur le pavé et se tua.[Retour au Texte Principal]

Page 392

Note 238: Le 13 septembre, le Roi avait reçu les derniers sacrements de
la main du grand aumônier, en présence de la famille royale. «Il reçut, dit
Lamartine, avec une piété recueillie et avec une liberté d'attention complète
les saintes cérémonies, répondant quelquefois lui même par des versets de
psaumes latins aux versets psalmodiés par les pontifes. Il remercia le clergé
et prit un congé éternel des officiers de sa maison... Le mourant, après ces
cérémonies et ces adieux, resta entouré seulement de son frère, de son
neveu, de la duchesse d'Angoulême et de quelques serviteurs, dans des
assoupissements interrompus de courts réveils, sans agonie, sans délire,
sans douleur. À l'aube du jour, le 16 septembre, jour qu'il avait fixé lui-
même à ses médecins pour le terme de ses forces, le premier médecin (le
baron Portal) entr'ouvrit ses rideaux et prit son bras pour s'assurer si le
pouls battait encore: le bras était chaud, mais le pouls ne battait plus dans
l'artère. Le roi dormait du dernier sommeil. M. Portal leva la couverture, et
se retournant du côté des assistants: «Le roi est mort, messieurs», dit-il en
s'inclinant devant le comte d'Artois, «Vive le Roi!»—Histoire de la
Restauration, tome VII, p. 396.—Le maréchal Marmont, duc de Raguse,
assistait aux derniers moments du roi; il en parle ainsi dans ses Mémoires:
«La mort de Louis XVIII est un des spectacles les plus admirables dont j'aie
jamais été témoin. Il s'est montré avec la physionomie d'un sage de
l'antiquité au moment de cette grande épreuve. Il n'est pas de grand homme
dont la vie ne serait honorée par une telle mort.» (Mémoires du maréchal
Marmont, duc de Raguse, t. VII, p. 311.)[Retour au Texte Principal]

Note 239: Dans cette brochure, Chateaubriand parlait en ces termes de la
mort de Louis XVIII: «Depuis longtemps, il est donné au peuple le plus
brave d'avoir à sa tête les princes qui meurent le mieux: par les exemples de
l'Histoire, on serait autorisé à dire: mourir comme un Bourbon, pour
exprimer tout ce qu'un homme peut mettre de magnanimité dans sa dernière
heure. Louis XVIII n'a point démenti cette intrépidité de famille. Après
avoir reçu le saint Viatique au milieu de sa cour, le fils aîné de l'église a
béni d'une main défaillante, mais d'un front serein, ce frère encore appelé à
un lit funèbre, ce neveu qu'il nommait le fils de son choix, cette nièce deux
fois orpheline, et cette veuve deux fois mère.»[Retour au Texte Principal]

Note 240: Samedi 28 mai 1825. Le sacre eut lieu le dimanche 29 mai.
[Retour au Texte Principal]

Page 393

Note 241: Il y a bien du dépit dans ces pages sur le sacre. Charles X avait
conservé M. de Villèle à la présidence du conseil; il n'avait pas rappelé
Chateaubriand: dès lors tout était mal.[Retour au Texte Principal]

Note 242: Chateaubriand avait dit, en effet, dans la brochure à laquelle il
avait donné pour titre le vieux cri de la monarchie: Le roi est mort! vive le
Roi! «Supplions humblement Charles X d'imiter ses aïeux: trente-deux
souverains de la troisième race ont reçu l'onction royale, c'est-à-dire tous les
souverains de cette race, hormis Jean Ier, qui mourut quatre jours après sa
naissance, Louis XVII et Louis XVIII qui furent investis de la royauté, l'un
dans la tour du Temple, l'autre sur la terre étrangère. Tous ces monarques
furent sacrés à Reims: Henri IV le fut à Chartres, où l'on trouve encore dans
les registres de la ville une dépense de 9 francs pour une pièce mise au
pourpoint du roi: c'était peut-être à l'endroit du coup d'épée que le Béarnais
reçut à la journée d'Aumale.»—Chateaubriand, en reproduisant cet écrit
dans ses Œuvres complètes, ajoute la note suivante: «Je laisse ce
paragraphe tel qu'il est, mais je dois dire que Louis le Gros fut sacré à
Orléans. Henri et Louis le Gros ne furent pas sacrés à Reims; le premier,
parce que Reims était encore entre les mains de la Ligue, et le second parce
que deux archevêques de Reims étaient en contestation pour le siège de
cette métropole.»[Retour au Texte Principal]

Note 243: Archevêque de Reims. Ce fut lui qui sacra Hugues Capet.
[Retour au Texte Principal]

Note 244: Ce livre a été écrit en 1839.[Retour au Texte Principal]

Note 245: Marthe-Camille Bachasson, comte de Montalivet (1801-1880).
Il hérita du titre de pair à la suite de la mort de son père (22 janvier 1823) et
de celle de son frère aîné (12 octobre 1823), mais il ne fut admis à siéger à
la Chambre haute que le 12 mai 1826, en raison de son âge. Dès la première
année de son admission, il se montra le défenseur des idées
constitutionnelles, et fit paraître (1827) une brochure intitulée: Un jeune
pair de France aux Français de son âge. Plusieurs fois ministre de 1830 à
1839, il se consacra tout entier, à dater de 1839, à ses fonctions d'intendant
général de la liste civile, qu'il occupa jusqu'au 24 février 1848. Élu sénateur

Page 394

inamovible le 14 février 1879, il mourut le 4 janvier 1880.[Retour au Texte
Principal]

Note 246: Narcisse-Achille, comte de Salvandy (1795-1856). Il publia de
1824 à 1827 un grand nombre de brochures politiques et fut, à la même
époque, l'un des principaux rédacteurs du Journal des Débats. On l'appelait
le clair de lune de Chateaubriand, dont il imitait le style, non sans succès; il
arriva même parfois qu'on attribua au grand écrivain quelques-uns de ses
articles. En 1835, il fut élu membre de l'Académie française. Deux fois
ministre de l'instruction publique, d'avril 1837 à mars 1839, dans le cabinet
Molé, et, de février 1845 à février 1848, dans le ministère Guizot, il signala
son passage au pouvoir par de sages et libérales réformes et par son amour
éclairé des lettres.[Retour au Texte Principal]

Note 247: Prosper-Léon Duvergier de Hauranne (1798-1881). Il prit,
dans les dernières années de la Restauration, une part très active à la
rédaction du journal le Globe. Député de 1831 à 1848, il joua, dans les
chambres de la monarchie de Juillet, un rôle considérable, sans jamais être
ministre, si ce n'est pendant quelques heures, le 23 février 1848.
Représentant du peuple à l'Assemblée constituante de 1848 et à l'Assemblée
législative de 1849, il s'y fit le champion des idées les plus conservatrices.
Sous l'Empire, il se consacra tout entier à écrire une Histoire du
gouvernement parlementaire en France, qui ne forme pas moins de dix
volumes et qui lui valut d'être nommé, le 19 mai 1870, membre de
l'Académie française.[Retour au Texte Principal]

Note 248: Henri-Joseph Gisquet (1792-1866). Il remplit les fonctions de
préfet de police du 14 octobre 1831 au 6 septembre 1836, et c'est sous son
administration que Chateaubriand, comme nous le verrons plus tard, fut
emprisonné, au mois de juin 1832. Malheureusement pour M. Gisquet, son
nom s'est trouvé mêlé à d'autres affaires bien autrement fâcheuses. Il avait
été, sous la Restauration, l'un des chefs de la maison Périer. Après 1830, au
milieu des menaces et des préparatifs de guerre européenne, il fut chargé
par le gouvernement de l'achat de 300 000 fusils, et parvint à négocier
l'acquisition de 566 000 armes de provenance anglaise. La presse de
l'opposition dirigea à ce propos contre le commissionnaires et les ministres,
particulièrement M. Casimir Périer et le maréchal Soult, de graves

Page 395

accusations. La Tribune et la Révolution furent saisies et comparurent en
cour d'assises, le 29 octobre 1831. Il fut établi aux débats que M. Gisquet,
associé de la maison Périer, avait traité l'affaire pour son propre compte,
avait payé très cher des fusils défectueux, et qu'une partie de ces armes,
refusée sous le ministère Gérard, avait été acceptée sous le ministère Soult.
Jusqu'en 1848, les «fusils Gisquet» furent une arme entre les mains de
l'opposition.—À la fin de 1838, de vagues rumeurs accusèrent l'ex-préfet de
police, devenu conseiller d'État et député de Saint-Denis, de concussions
auxquelles il aurait mêlé sa maîtresse et sa famille. Le Messager, qui s'en fit
l'écho, fut poursuivi en diffamation par M. Gisquet et condamné au
minimum de la peine (500 francs d'amende), après des paroles de l'avocat
du roi, M. Plougoulm, qui faisaient pressentir les rigueurs du pouvoir contre
le plaignant (28 décembre). En effet, M. Gisquet fut destitué le lendemain
de ses fonctions de conseiller d'État. À la fin de la session il ne se
représenta pas à la députation. Il ne devait plus reparaître sur la scène
politique.[Retour au Texte Principal]

Note 249: Au jugement de Sainte-Beuve, ses articles de cette époque
sont les meilleurs qu'il ait écrits, et on y doit voir le chef-d'œuvre de la
polémique au XIXe siècle. «Autant M. de Chateaubriand, dit Cormenin
(Livre des Orateurs, I, 127), est gracieux, coloré, sublime, inventif dans ses
poèmes d'Atala, de René et des Martyrs, autant il est correct, grammatical et
sévère dans la forme de sa polémique. Ici, point de phrases à effet, point de
contours saillants, point de mouvements accidentés, point de véhémence.
C'est une discussion sage et tempérée. Chose remarquable! don singulier de
l'appropriation! Ce poète vous expliquera mieux que beaucoup de financiers
le jeu des rentes et de l'amortissement. Cet homme d'imagination entrera
plus avant qu'un jurisconsulte dans l'esprit et les détails d'une loi civile.
Quelquefois, en grand écrivain, il relève la vulgarité de l'idée par la
hardiesse du mot. Quelquefois, il vous ramène des hauteurs du débat, par la
familiarité de l'expression. Ou bien, il entrecoupe le cours uni de la
narration par une image éblouissante, par une allusion historique, par un
tour inattendu, par un trait, par une date, par un mot tel que Chateaubriand
sait les dire.»[Retour au Texte Principal]

Note 250: Les articles de Chateaubriand, du 21 juin 1824 au 18
décembre 1826, parurent dans le Journal des Débats.[Retour au Texte Principal]

Page 396

Note 251: Article du 28 juin 1824.—Œuvres complètes, tome XXVI, p.
344.[Retour au Texte Principal]

Note 252: Article du 5 juillet 1824.—Tome XXVI, p. 353.[Retour au Texte
Principal]

Note 253: Louis-Guillaume Ternaux (1763-1833), célèbre industriel,
député de 1818 à 1821 et de 1827 à 1831. Une ordonnance royale du 17
novembre 1819 lui conféra le titre de baron. On lui doit l'introduction en
France des chèvres du Thibet, la fabrication des beaux cachemires, dits
Ternaux, qui rivalisent avec ceux de l'Inde, et l'établissement de silos pour
la conservation des grains.—M. Mortimer-Ternaux, à qui l'on doit
l'excellente Histoire de la Terreur, était son neveu.[Retour au Texte Principal]

Note 254: Sur le général Fabvier, voir, au tome III, la note 2 de la page
385.[Retour au Texte Principal]

Note 255: Note sur la Grèce, 1825, in-8o. Elle reparut en 1826 avec de
nouveaux développements. C'est un des plus éloquents écrits de
Chateaubriand. La première édition était précédée de cet Avertissement:
«Ce n'est point un livre, pas même une brochure qu'on publie; c'est, sous
une forme particulière, le prospectus d'une souscription, et voilà pourquoi il
est signé: c'est un remerciement et une prière qu'un membre de la Société en
faveur des Grecs adresse à la piété nationale; il remercie des dons accordés;
il prie d'en apporter de nouveaux; il élève la voix au moment de la crise de
la Grèce; et comme, pour sauver ce pays, les secours de la générosité des
particuliers ne suffiraient peut-être pas, il cherche à procurer à une cause
sacrée de plus puissants auxiliaires.»[Retour au Texte Principal]

Note 256: Opinion de M. le vicomte de Chateaubriand sur le projet de
loi relatif à la répression des délits commis dans les Échelles du Levant.—
Chambre des pairs, séance du 13 mars 1826.[Retour au Texte Principal]

Note 257: Chateaubriand avait cédé au libraire Ladvocat la propriété de
ses œuvres complètes, moyennant une somme de sept cent mille francs.
«Pendant le reste du jour, dit un de ses biographes, l'abbé Clergeau, qui fut
aussi son aumônier, l'éditeur refit ses calculs, qui se continuèrent toute la
nuit, restée pour lui sans sommeil. Il s'était trompé! Ce marché était pour lui

Page 397

un désastre. Dès le matin, il va trouver M. de Chateaubriand: «Monsieur le
vicomte, je suis perdu.—Comment cela?—Dans le contrat que j'ai passé
hier avec vous, je suis en perte de 200 000 francs.—Vous arrivez à temps,
car j'allais déléguer mes droits pour l'hospice Marie-Thérèse qu'érige Mme
de Chateaubriand.» Le grand écrivain donna, en effet, à l'hospice Marie-
Thérèse, une grande partie des fonds qu'il toucha. La faillite du libraire
Ladvocat lui fit perdre presque entièrement ceux qu'il s'était réservés pour
«assurer la paix de sa vie».[Retour au Texte Principal]

Note 258: Jeanne-Isabelle-Pauline Polier de Bottens, baronne de
Montolieu, née le 7 mai 1751, à Lausanne, morte le 29 décembre 1832. Son
premier ouvrage, Caroline de Lichtfield (1786) est aussi le meilleur. C'est
un roman bien composé, qui a de l'intérêt et du charme. Elle a publié plus
de cent volumes, qui sont, pour la plupart, imités ou traduits assez librement
de l'allemand ou de l'anglais. Celui qui eut le plus de vogue est Le Robinson
suisse, traduit de Wyss (1813, 2 vol. in-12), et sa Continuation (1824, 3
volumes in-12).[Retour au Texte Principal]

Note 259: La marquise de Custine.[Retour au Texte Principal]

Note 260: Astolphe de Custine, fils de la marquise.[Retour au Texte Principal]

Note 261: Louis-Philippe-Enguerrand de Custine, fils unique de Léontine
de Saint-Simon de Courtomer et d'Astolphe de Custine, mort à l'âge de trois
ans, le 2 janvier 1826. Il est enterré dans la chapelle du château de
Fervacques entre sa mère et sa grand'mère.[Retour au Texte Principal]

Note 262: M. Berstœcher était l'ancien précepteur d'Astolphe de Custine.
[Retour au Texte Principal]

Note 263: Caliste ou Lettres écrites de Lausanne, roman de Mme de
Charrière.[Retour au Texte Principal]

Note 264: Cette longue note (pages 120-123 de la nouvelle édition de
l'Essai, publiée en 1826) est une excellente page de critique littéraire. Elle
mériterait d'être reproduite en entier. En voici la fin: «Je ne me reproche
point mon enthousiasme pour les ouvrages de Rousseau; je conserve en
partie ma première admiration, et je sais à présent sur quoi elle est fondée.

Page 398

Mais si j'ai dû admirer l'écrivain, comment ai-je pu excuser l'homme?
Comment n'étais-je pas révolté des Confessions sous le rapport des faits?
Eh quoi! Rousseau a cru pouvoir disposer de la réputation de sa
bienfaitrice! Rousseau n'a pas craint de rendre immortel le déshonneur de
Mme de Warens! Que dans l'exaltation de sa vanité, le citoyen de Genève se
soit considéré comme élevé au-dessus du vulgaire pour publier ses propres
fautes (je modère mes expressions), libre à lui de préférer le bruit à l'estime.
Mais révéler les faiblesses de la femme qui l'avait nourri dans sa misère, de
la femme qui s'était donnée à lui! mais croire qu'il couvrira cette odieuse
ingratitude par quelques pages d'un talent inimitable, croire qu'en se
prosternant aux pieds de l'idole qu'il venait de mutiler, il lui rendra ses
droits aux hommages des hommes! c'est joindre le délire de l'orgueil à une
dureté, à une stérilité de cœur dont il y a peu d'exemples. J'aime mieux
supposer, afin de l'excuser, que Rousseau n'était pas toujours maître de sa
tête: mais alors ce maniaque ne me touche point; je ne saurais m'attendrir
sur les maux imaginaires d'un homme qui se regarde comme persécuté,
lorsque toute la terre est à ses pieds, d'un homme à qui l'on rend peut-être
plus qu'il ne mérite. Pour que la perte de la raison puisse inspirer une vive
pitié, il faut qu'elle ait été produite par un grand malheur, ou qu'elle soit le
résultat d'une idée fixe, généreuse dans son principe. Qu'un auteur devienne
insensé par les vertiges de l'amour-propre; que toujours en présence de lui-
même, ne se perdant jamais de vue, sa vanité finisse par faire une plaie
incurable à son cerveau, c'est de toutes les causes de folie celle que je
comprends le moins, et à laquelle je puis le moins compatir.»[Retour au Texte
Principal]

Note 265: L'empereur Alexandre mourut à Taganrog, le 1er décembre
1825.[Retour au Texte Principal]

Note 266: Voir, à l'Appendice, le no VIII: La mort de Mathieu de
Montmorency.[Retour au Texte Principal]

Note 267: Article du 8 août 1825, sur la Conversion des rentes. Œuvres
complètes, tome XXVI, p. 411.[Retour au Texte Principal]

Note 268: Article du 24 octobre 1825, sur le discours d'adieu du
président des États-Unis au général La Fayette.—Tome XXVI, p. 490.[Retour

Page 399

au Texte Principal]

Note 269: 30 octobre 1825.[Retour au Texte Principal]

Note 270: Le général Foy mourut le 28 novembre 1825, et Manuel le 20
août 1827.[Retour au Texte Principal]

Note 271: M. de Serre mourut à Castellamare (Italie) le 21 juillet 1824.
Camille Jordan était mort le 19 mai 1821.[Retour au Texte Principal]

Note 272: Le 29 décembre 1826, M. de Peyronnet avait, au nom du
gouvernement, déposé sur le bureau de la Chambre des députés un projet de
loi sur la presse, qui souleva, immédiatement une très vive opposition. Dès
le 11 janvier 1827, Charles Lacretelle proposa à ses confrères de l'Académie
française de délibérer sur les moyens de faire parvenir au roi l'expression de
leurs inquiétudes et de leur douleur. Le 16 janvier, il soumit à l'Académie la
proposition d'une supplique au roi. La discussion s'ouvrit alors sur
l'opportunité et la légalité de cette démarche. Fortement soutenu par MM.
Lemercier, de Tracy, Villemain, Michaud, Andrieux, de Ségur, Brifaut et
Raynouard, le projet d'adresse fut combattu par MM. Auger, Cuvier et
Roger. M. de Lally-Tolendal demanda s'il était raisonnable d'espérer qu'on
serait écouté: «Pourquoi faire une demande qui devait demeurer sans
succès?» Chateaubriand répondit que la conscience ne se déterminait point
par les chances plus on moins probables d'un résultat utile. «On risque tous
les jours, dit-il, sa fortune et sa vie sans espoir de succès, et l'on fait bien: on
remplit un devoir dont le résultat est au moins l'estime publique.» On alla
aux voix. Sur vingt-neuf académiciens présents, dix-huit se prononcèrent
pour le projet de supplique. La rédaction en fut confiée à MM. Lacretelle,
Chateaubriand, Villemain. Le directeur, M. de Laplace, chargé de présenter
la supplique, demanda à être reçu par le roi, mais l'audience ne fut pas
accordée. «L'Académie, dit le Moniteur du 27 janvier, a décidé que la
supplique qu'elle avait votée, et dont elle avait ordonné la transcription sur
les registres, ne serait point publiée.» Histoire de l'Académie française, par
Paul Mesnard, p. 305.[Retour au Texte Principal]

Note 273: Un article, sorti du ministère de la justice et publié dans le
Moniteur du 5 janvier 1827, contenait ce passage: «Le discours de M. le
garde des sceaux, pour exposer les motifs de la loi sur la liberté de la presse,

Page 400

avait rassuré tous les vrais amis de cette liberté. Si quelque chose vient
encore effrayer les esprits, ce sont ces articles violents et calomniateurs qui,
prévenant le débat, remplacent le calme des discussions par l'impétuosité
des injures et demandent, dans leur dérisoire impartialité, que l'on forge des
armes pour l'attaque et des chaînes pour la défense. La loi présentée veut
être une loi de justice et d'amour.» Cette expression, singulièrement
maladroite et fâcheuse, revint ricocher contre la loi, et lui fut désormais
appliquée, comme un sobriquet à la fois odieux et ridicule.[Retour au Texte
Principal]

Note 274: Opinion sur le projet de loi relatif à la police de la presse.—
1827, in-8o de 104 pages. Ce discours ne fut pas prononcé, le projet de loi
ayant été retiré par le gouvernement.—Les articles, brochures et discours de
Chateaubriand en faveur de la liberté de la presse, au cours des deux années
1827 et 1828, remplissent un volume entier, le tome XXVII des Œuvres
complètes.[Retour au Texte Principal]

Note 275: La fête du roi se célébrait le 4 novembre, le jour de la Saint-
Charles.[Retour au Texte Principal]

Note 276: Article du 3 novembre 1825.—Tome XXVI, p. 501.[Retour au
Texte Principal]

Note 277: «Cette apostrophe pleine de tristesse et de sanglots, dit ici M.
de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 307), appelle dans nos yeux
les larmes qui mouillaient les joues de l'auteur en l'écrivant; et plus d'une
fois j'ai surpris pleurant tout seul M. de Chateaubriand qui ne pleurait
devant personne.»[Retour au Texte Principal]

Note 278: Adoptée par la Chambre des députés, le 12 mars 1827, par 233
voix contre 134, la loi sur la presse avait été portée à la Chambre des pairs,
qui nomma une commission nettement hostile. Le 17 avril le gouvernement
retira le projet. Dans la soirée, on donna un charivari à M. de Villèle aux
cris de Vive le Roi! Vivent les pairs! À bas les ministres! À bas les jésuites!
Une démonstration analogue eut lieu sous les fenêtres de la duchesse de
Berry. Le 18, Paris illumina, une foule immense envahit les rues et les
places, mêlant à ses cris de joie des cris de haine contre les jésuites et contre
les ministres. Le 19, ces manifestations prirent un caractère plus sérieux. Il

Page 401

y eut des promenades d'étudiants portant des drapeaux; les ouvriers
imprimeurs parcoururent la ville en célébrant la victoire remportée sur le
gouvernement; les chiffonniers, à qui l'on avait persuadé que la nouvelle loi
tuerait leur industrie, firent aussi leur démonstration, ce qui leur valut de
recevoir une belle Épître de M. Viennet.[Retour au Texte Principal]

Note 279: Joseph Michaud, directeur de la Quotidienne. Voir, au tome II,
la note 1 de la page 367.[Retour au Texte Principal]

Note 280: Jean-Baptiste-Honoré-Raymond Capefigue (1802-1872),
publiciste et historien. Il a publié, sur l'histoire de France, plus de cent
volumes, qui, pour avoir été hâtivement composés, n'en ont pas moins une
très réelle valeur. Ses meilleurs ouvrages sont: l'Europe pendant le Consulat
et l'Empire de Napoléon (10 vol. in-8o) et l'Histoire de la Restauration (10
vol. in-8o). Il était, en 1827, un des rédacteurs de la Quotidienne.[Retour au
Texte Principal]

Note 281: François-Alexandre-Frédéric de La Rochefoucauld, duc de
Liancourt (1747-1827), député à l'Assemblée constituante de 1789,
représentant à la Chambre des Cent-Jours, pair de France. À la tête d'un très
grand nombre d'œuvres charitables, fondateur de la première caisse
d'épargne de France, l'un des principaux propagateurs de l'enseignement
mutuel, il jouissait d'une extrême popularité. Il mourut le 27 mars 1827, et
ses funérailles coïncidèrent avec l'agitation qui s'était produite à l'occasion
de la loi sur la presse. Elles furent marquées par de pénibles incidents. Les
élèves de l'École des arts et métiers de Châlons ayant voulu, malgré la
défense du commissaire de police, porter eux-mêmes le cercueil et
s'opposer à ce qu'il fût déposé sur le char, au sortir de l'église de
l'Assomption, une lutte s'engagea entre eux et les soldats de l'escorte
d'honneur envoyée aux obsèques du duc qui, comme officier général, avait
droit à un bataillon. Au milieu de la bagarre, le cercueil tomba dans la boue,
et les insignes de la pairie qui le décoraient furent foulés aux pieds.[Retour au
Texte Principal]

Note 282: Le marquis de Semonville, grand référendaire de la Chambre
des pairs. Il conserva ces fonctions jusqu'au 31 septembre 1834 et fut alors
remplacé par le duc Decazes.[Retour au Texte Principal]

Page 402

Note 283: Elle eut lieu le 29 avril 1827.[Retour au Texte Principal]

Note 284: Le récit de Chateaubriand est pleinement confirmé par les
Souvenirs inédits de la Duchesse de Reggio. Voir le Maréchal Oudinot, duc
de Reggio, p. 466.—1894.[Retour au Texte Principal]

Note 285: L'ordonnance de licenciement, signée par le roi le soir même
de la revue, figure en première ligne dans le Moniteur du 30 avril.[Retour au
Texte Principal]

Note 286: Le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville était, depuis 1824
ministre de la maison du roi. M. de Chabrol, ministre de la marine, quoiqu'il
eût été contraire au licenciement, continua à faire partie du ministère, ainsi
que l'évêque d'Hermopolis (Mgr Frayssinous), ministre des affaires
ecclésiastiques et de l'instruction publique, qui aurait voulu qu'on se
contentât de dissoudre une ou deux légions.[Retour au Texte Principal]

Note 287: François-Régis, comte de La Bourdonnaye (1767-1839).
Député de Maine-et-Loire de 1815 à 1830, il siégea constamment à
l'extrême-droite. Au mois d'août 1829, il eut, dans le ministère Polignac, le
portefeuille de l'intérieur, mais donna sa démission dès le 8 novembre de la
même année, au moment où le prince de Polignac fut nommé président du
conseil. Le 27 janvier 1830, il fut élevé à la pairie, six mois avant la
révolution qui devait mettre fin à sa carrière politique. Cormenin a dit de
lui, dans son Livre des orateurs (tome II, p. 7): «À la tête des ultra-
royalistes, brillait M. de La Bourdonnaye... Contre-révolutionnaire trempé à
la manière des anciens conventionnels, subjugué par la raison d'État; plus
impérieux qu'habile, et qui ne manquait dans son langage, ni d'élévation ni
de vigueur.»[Retour au Texte Principal]

Note 288: Le prince de Polignac avait été nommé ambassadeur à
Londres au mois de février 1823. Quoiqu'en dise ici Chateaubriand, il y fit
très bonne figure et se montra le digne interprète de la politique française.
Plus d'une fois, Chateaubriand eut occasion, comme ministre des affaires
étrangères, de féliciter le prince de la manière dont il défendait en
Angleterre les intérêts de la France. Lui ayant exprimé un jour le désir de
lui voir signer un traité, afin que le roi pût le mettre sur le même pied que

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M. de Talaru qui venait de signer le traité avec l'Espagne, il reçut de M. de
Polignac ce billet, modèle de bon sens et de bon goût:

«Je vous remercie, mon cher vicomte, du désir que vous m'exprimez de
me voir signer un traité pour me mettre sur le même pied que le marquis de
Talaru. Mais je n'ai rien à signer de ce côté de l'eau, qu'un traité de
commerce, et je vous engage à n'en pas faire; qu'un traité de paix, et j'espère
vous éviter la guerre; et mon tardif arrangement relatif aux huîtres de
Granville, et, dans ce cas, je ne réclame qu'une mention honorable au
Rocher de Cancale (célèbre restaurant du temps). Au poste où je suis, il y a
à acquérir plus de gloire que de profit, et plus d'honneur que d'honneurs.»

Cette lettre est datée du 20 février 1824.[Retour au Texte Principal]

Note 289: Chateaubriand se trompe ici lui-même et calomnie, sans le
savoir, ces pauvres préfets. Mieux informé, M. de Villèle écrivait, à la date
du 8 août 1827: «Les préfets sont effrayés de l'idée seule d'élections
générales. Ils disent que, si on les faisait cette année, elles seraient
détestables.» Le 4 septembre suivant, le président du conseil constatait
encore, sur son carnet, que «les préfets étaient unanimes à repousser les
élections générales comme un grand danger.» Alfred Nettement, Histoire de
la Restauration, tome VII, p. 551, 554.[Retour au Texte Principal]

Note 290: Le 22 juin 1827, la session avait été déclarée close; le 24 juin,
une ordonnance contre-signée par MM. de Villèle, Corbière et Peyronnet,
rétablit la censure.[Retour au Texte Principal]

Note 291: Du rétablissement de la Censure par l'ordonnance du 24 juin
1827.—Paris, Ladvocat, 1827, in-8o.—Œuvres complètes, t. XXVII.[Retour
au Texte Principal]

Note 292: La Chambre des députés fut dissoute le 5 novembre 1827. Les
élections des collèges d'arrondissement eurent lieu le 17 novembre, et celles
des collèges de département le 24.—À Paris, les huit candidats de la gauche
furent nommés au premier tour de scrutin, c'étaient: MM. Benjamin
Constant, Casimir Périer, Laffitte, Royer-Collard, Ternaux, baron Louis et
de Schonen.[Retour au Texte Principal]

Page 404

Note 293: Royer-Collard fut élu à Vitry, à Châlons, à Paris, à Lyon, à
Neufchâteau (Vosges), à Melun et à Béziers. M. de Peyronnet, qui s'était
présenté à Bourges et à Bordeaux, y éprouva un double échec.[Retour au Texte
Principal]

Note 294: Le 19 novembre, la foule, particulièrement dans les quartiers
Saint-Denis et Saint-Martin, parcourut les rues en criant: «Des lampions!»
et: «Vive la Charte! Vivent les députés!» Puis d'autres cris s'y joignirent,
parmi lesquels on entendit ceux de: «Vive Napoléon» et: «Vive l'Empire!»
On cassait les vitres des maisons qui n'illuminaient pas, et des pétards
étaient lancés contre les voitures. Quelques barricades s'élevèrent rue Saint-
Denis. L'autorité envoya des gendarmes qui en renversèrent deux; il fallut
faire marcher la garde royale et tirer des feux de peloton pour en enlever
trois autres. L'émeute recommença le 20; les barricades de la veille furent
relevées, et beaucoup d'autres obstruaient les rues du quartier Saint-Denis.
Elles furent détruites par la troupe de ligne. Quelques hommes furent tués et
un assez grand nombre blessés et il fallut, pour rétablir l'ordre, recourir à un
grand déploiement de forces.[Retour au Texte Principal]

Note 295: Le 20 octobre 1827.[Retour au Texte Principal]

Note 296: Le Moniteur du 6 novembre 1827, en même temps qu'il
insérait l'ordonnance prononçant la dissolution de la Chambre des députés,
en publiait une autre nommant soixante-seize pairs.[Retour au Texte Principal]

Note 297: M. de Villèle donna sa démission le 2 décembre 1827; elle fut
acceptée par le roi le 6. Le nouveau cabinet ne put être constitué que le 4
janvier 1828. Les ordonnances nommant les nouveaux ministres parurent au
Moniteur du 5 janvier.[Retour au Texte Principal]

Note 298: Joseph-Marie, comte Portalis (1778-1858). Conseiller d'État
en 1808, comte de l'Empire et directeur général de la librairie en 1810,
premier président de la Cour d'Angers en 1813, conseiller à la Cour de
Cassation en 1815, pair de France en 1819, sous-secrétaire d'État au
ministère de la Justice du 21 février 1820 au 14 décembre 1821, garde des
sceaux le 4 janvier 1828, ministre des Affaires étrangères le 14 mai 1829,
premier président de la Cour de cassation le 8 août suivant. Il garda cette

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charge jusqu'au 18 décembre 1852; il était sénateur depuis le 26 janvier. Il
mourut à Passy le 4 août 1858.[Retour au Texte Principal]

Note 299: Le vicomte de Caux, lieutenant-général, député du Nord. Il
avait servi avec distinction dans l'arme du génie, et s'était également fait
remarquer par ses qualités d'administrateur. Le 11 octobre 1832, le roi
Louis-Philippe l'éleva à la dignité de pair de France. Le vicomte de Caux
était le fils de M. de Caux de Blaquetot (1723-1793), lieutenant-général et
directeur des fortifications sous Louis XVI, l'un des meilleurs officiers de
notre corps du génie, qui était alors le premier de l'Europe.[Retour au Texte
Principal]

Note 300: Antoine, comte Roy (1764-1847). Le portefeuille des finances
lui fut confié trois fois: du 7 au 29 décembre 1818, du 19 novembre 1819 au
14 décembre 1821, du 4 janvier 1828 au 8 août 1829. Il avait été reçu
avocat au Parlement de Paris en 1786. Pendant la Révolution, il prêta le
secours de sa parole à plusieurs personnes accusées de royalisme. En 1798,
il obtint du duc de Bouillon la jouissance de la terre de Navarre et
l'administration de ses biens. La situation du duc étant fort gênée, il ne tarda
pas à céder la plus grande partie de ses biens à M. Roy, moyennant une
rente annuelle de 300,000 francs; sa mort étant survenue peu de mois après,
M. Roy se trouva l'un des plus riches propriétaires fonciers de France.[Retour
au Texte Principal]

Note 301: Charles-François Riffardeau, duc de Rivière (1763-1828). Ami
personnel du comte d'Artois, et son aide de camp pendant l'émigration, il fut
compromis, en 1804, dans le procès de Georges Cadoudal, et condamné à
mort. L'intervention de Joséphine fit commuer cette peine en celle d'un
emprisonnement au fort de Joux; il y resta quatre ans et fut ensuite déporté.
Louis XVIII le nomma pair de France et ambassadeur à Constantinople.
Charles X le créa duc héréditaire (30 mai 1825) et le promut gouverneur du
duc de Bordeaux en 1826. M. de Rivière mourut le 21 avril 1828. Il avait
fait don au roi, en 1822, de la Vénus de Milo, qu'il avait découverte pendant
son ambassade auprès du Sultan.[Retour au Texte Principal]

Note 302: François-Jean-Hyacinthe, comte Feutrier (1785-1830), évêque
de Beauvais depuis 1826. Il fut nommé ministre des Affaires ecclésiastiques
le 4 mars 1828.[Retour au Texte Principal]

Page 406

Note 303: Antoine-François-Henri Lefebvre de Vatimesnil (1789-1860).
Attaché au parquet de la Seine dès 1815, il s'était fait remarquer par la
maturité précoce de ses rares qualités, par une science profonde du droit,
une argumentation méthodique, claire, pressante, une parole facile,
pénétrante, fortement accentuée. «Vous avez fait oublier votre jeunesse par
vos talents,» lui disait M. de Sèze, lorsqu'il fut installé comme avocat
général à la Cour de cassation, le 18 août 1824. Orateur, jurisconsulte,
membre de nos assemblées délibérantes, son nom demeurera inséparable
des luttes judiciaires de la Restauration, des mémorables combats pour la
revendication de la liberté religieuse et de la liberté d'enseignement (1844-
1850), et de la loi sur l'assistance judiciaire dont il fut, à l'Assemblée
législative, le véritable auteur (7 décembre 1850—22 janvier 1851).[Retour au
Texte Principal]

Note 304: Voir l'Appendice no IX: Chateaubriand et le ministère
Martignac.[Retour au Texte Principal]

Note 305: Jean-Louis-Anne-Madeleine Lefébure, comte de Chéverus
(1768-1836). Reçu prêtre le 18 décembre 1790, il émigra en Angleterre et
de là en Amérique, prêcha l'Évangile chez les Indiens, et montra un tel
dévouement pendant une épidémie de fièvre jaune qui ravageait Boston,
qu'il fut nommé évêque de cette ville. Rappelé en France par Louis XVIII,
qui le força d'accepter l'évêché de Montauban (1823), il dut se résigner, en
1826, à devenir archevêque de Bordeaux. Le 5 novembre de la même
année, il fut nommé pair de France, puis conseiller d'État. La révolution de
1830 ayant supprimé les pairs créés par Charles X, M. de Chéverus en
profita pour se retirer de la vie politique, et refusa la pairie du
gouvernement de Juillet, qui, du moins, demanda et obtint pour lui le
chapeau de cardinal (9 mars 1836). Sa Vie a été écrite par M. Hamon.[Retour
au Texte Principal]

Note 306: Il était évêque de Strasbourg.[Retour au Texte Principal]

Note 307: Le duc de Laval-Montmorency. Voy. sur lui, au tome II, la
note 1 de la page 278.—Le duc de Laval eût voulu garder son ambassade;
Chateaubriand en fut informé, et bien que lui-même désirât vivement être

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envoyé à Rome, il adressa au comte de La Ferronnays, ministre des Affaires
étrangères, la lettre suivante:

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«Lundi 26 mai 1828.

«Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le duc de Laval
éprouvait de vifs regrets de quitter Rome. J'ai su d'autre part qu'il avait
manifesté les mêmes regrets à ses parents et à ses amis.

«Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la destinée d'un homme, et à
plus forte raison d'un homme qui, comme le duc de Laval, n'a jamais eu que
de bons procédés envers moi. Le roi n'a pas de meilleur, de plus fidèle et de
plus noble serviteur que son ambassadeur actuel auprès du Saint-Siège.

«Dans cette position, qu'il me soit permis de m'adresser plus à l'ami qu'au
ministre. Je ne pourrais accepter la haute mission dont il plairait à S. M. de
m'honorer, que dans le cas où le duc de Laval croirait devoir lever lui-même
mes scrupules. Jamais je n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui
doit trancher la question.

«Pardonnez, noble comte, ces importunités et ces petits intérêts
personnels, bien ennuyeux dans l'ensemble des grandes affaires générales.
Vous savez que je ne demande rien que d'être passif dans ces arrangements.
Je n'ai d'autre désir que d'entretenir entre nous tous la bonne harmonie, et
d'apporter au gouvernement du roi le peu de force que l'opinion publique
veut bien attacher à mon nom. Mais ce n'est pas vous, mon noble ami, qui
trouverez mauvais que je sois arrêté par un sentiment de délicatesse. J'aime
beaucoup les libertés nouvelles de la France, mais je ne veux point les
séparer du vieil honneur français.

«Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le conseil, afin que vous
n'ayez à porter au roi que l'accord, la soumission et la respectueuse
reconnaissance de toutes les parties intéressées.

«Mille compliments et dévouements, etc.»

Les susceptibilités enfin aplanies entre les deux concurrents par des
procédés honorables, le duc de Laval partit pour Vienne et Chateaubriand
pour Rome.[Retour au Texte Principal]

Page 409

Note 308: Chateaubriand partit pour Rome, comme nous le verrons au
livre XII, le 14 septembre 1828. Un peu avant son départ, il lut, à la
Chambre des pairs, dans la séance du 18 juin, l'éloge du comte de Sèze,
mort le 2 mai précédent. Dans ses Mémoires, il ne dit rien de cet Éloge, qui
n'a pas été reproduit dans ses Mélanges historiques, publiés en 1830. Il
conviendra de réimprimer dans la prochaine édition de ses œuvres ces pages
consacrées au défenseur de Louis XVI: elles sont parmi les plus belles que
Chateaubriand ait écrites.[Retour au Texte Principal]

Note 309: Béranger, À M. de Chateaubriand (septembre 1831).

Son éloquence à ces rois fit l'aumône:
Prodigue fée, en ses enchantements,
Plus elle voit de rouille à leur vieux trône,
Plus elle y sème et fleurs et diamants.[Retour au Texte Principal]

Note 310: Énéide, VI, v. 256-257.[Retour au Texte Principal]

Note 311: Le 20 septembre 1830.[Retour au Texte Principal]

Note 312: Ce livre a été écrit à Paris en 1839.[Retour au Texte Principal]

Note 313: Jeanne-Françoise-Julie-Adélaïde Bernard était née à Lyon le 4
décembre 1777. De tous ces noms de baptême, le seul qui lui fût resté dans
l'habitude était celui de Julie transformé en Juliette.—Son père, Jean
Bernard, était notaire à Lyon; il fut nommé, en 1784, receveur des finances
à Paris.[Retour au Texte Principal]

Note 314: Et non treize ans, comme le portent les éditions précédentes.
[Retour au Texte Principal]

Note 315: Juliette Bernard n'avait que quinze ans, lorsqu'elle épousa, en
pleine Terreur, le 24 avril 1793, M. Jacques Récamier, banquier à Paris,
mais qui était, comme elle, originaire de Lyon. Il demeurait au no 13 de la
rue des Saints-Pères. (Voir, au tome II du Journal d'un bourgeois de Paris
pendant la Terreur, par Edmond Biré, le chapitre sur le Mariage de Mme
Récamier.)—M. Récamier avait 31 ans de plus que sa jeune femme. «Ce
lien, dit Mme Lenormant, ne fut jamais qu'apparent; Mme Récamier ne reçut

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de son mari que son nom. Ceci peut étonner, mais je ne suis pas chargée
d'expliquer le fait; je me borne à l'attester, comme auraient pu l'attester tous
ceux qui, ayant connu M. et Mme Récamier, pénétrèrent dans leur intimité.
M. Récamier n'eut jamais que des rapports paternels avec sa femme; il ne
traita jamais la jeune et innocente enfant qui portait son nom que comme
une fille dont la beauté charmait ses yeux et dont la célébrité flattait sa
vanité.» Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier,
tome I.[Retour au Texte Principal]

Note 316: Madame de Clermont-Tonnerre.[Retour au Texte Principal]

Note 317: Cette lettre est ainsi datée: De ma retraite de Corbeil, le
samedi 28 septembre 1797.—La Harpe, proscrit après le coup d'État du 18
fructidor (4 septembre 1797), avait trouvé un asile à Corbeil, où Mme
Récamier l'alla voir une fois.[Retour au Texte Principal]

Note 318: Cette lettre, qui ne porte d'autre indication de date que le mot
samedi a dû être écrite quelques jours après le 18 brumaire.[Retour au Texte
Principal]

Note 319: Lucien Bonaparte venait de publier un roman intitulé la Tribu
indienne, ou Édouard et Stellina. (Paris, 1799, 2 vol. in-18.)[Retour au Texte
Principal]

Note 320: Comme le duc de Laval, un autre admirateur de Mme
Récamier, Benjamin Constant n'aimait pas les dates. Son écrit sur Mme
Récamier n'en renferme pas une seule. Besoin nous est donc de préciser. À
la fin de 1798, Mme de Staël fut chargée par son père, qui venait d'être rayé
de la liste des émigrés, de vendre l'hôtel qu'il possédait rue du Mont-Blanc,
aujourd'hui rue de la Chaussée-d'Antin, 7. M. Récamier était depuis
longtemps en relations d'affaires avec M. Necker, il était son banquier, ainsi
que celui de sa fille; il acheta l'hôtel. L'acte de vente porte la date du 25
vendémiaire an VII (16 octobre 1798). La négociation de cette affaire
devint l'origine de la liaison qui s'établit entre Mme de Staël et Mme
Récamier. (Souvenirs et Correspondance..., par Mme Lenormant, I, 23.)
[Retour au Texte Principal]

Page 411

Note 321: Plus tard duc de Laval-Montmorency, celui précisément que
Chateaubriand remplacera comme ambassadeur à Rome.[Retour au Texte
Principal]

Note 322: «Arbitre du goût et des bonnes manières», a dit Mme de Staël.
Sous une apparence légère et mobile, le duc de Laval était un noble cœur et
un esprit élevé. Il géra les plus grandes ambassades et fut partout à la
hauteur de sa tâche.[Retour au Texte Principal]

Note 323: Le roman de Delphine, qui parut à la fin de 1802.[Retour au Texte
Principal]

Note 324: Georgina Spenser, duchesse de Devonshire (1746-1806),
célèbre par son esprit et sa beauté. Elle se mêla aux luttes politiques de son
temps, soutint Fox et écrivit plusieurs poésies, dont la principale, le
Passage du mont Saint-Gothard, a été traduite par Delille.[Retour au Texte
Principal]

Note 325: Élisabeth Craven, margravine d'Anspach (1750-1828). Fille du
comte de Berkeley, elle épousa d'abord lord Craven, dont elle eut sept
enfants. Abandonnée par son mari, elle demanda le divorce, et quitta
l'Angleterre pour voyager. Devenue veuve en 1790, elle épousa en secondes
noces le margrave d'Anspach et vint demeurer avec lui en Angleterre, dans
la terre de Brandebourg-House. Après la mort de ce prince (1806), elle
recommença ses voyages et mourut à Naples à l'âge de 78 ans. Elle a
composé des pièces de théâtre, un Voyage à Constantinople en passant par
la Crimée, traduit trois fois en français, et des Mémoires fort curieux, qui
parurent à Londres en 1825 et furent traduits, l'année suivante, par J.-T.
Parisot (2 vol. in-8o).[Retour au Texte Principal]

Note 326: M. de Marcellus, à qui la France doit de posséder la Vénus de
Milo, rencontrant ici le nom du duc d'Hamilton, en a profité, comme c'était
son droit, pour nous conter cette jolie anecdote: «Ce premier des ducs
écossais, mêlé au récit du voyage de Mme Récamier en Angleterre, s'était
épris aussi des charmes de la Vénus de Milo, dès son entrée à Paris. Sachant
que je l'avais enlevée, il m'en fit offrir, toute mutilée qu'elle était, dix mille
livres sterling. Elle n'était pas à moi; elle n'appartenait même plus à M. le

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marquis de Rivière, qui venait d'en faire don à Louis XVIII: quelques
années après, la duchesse de Hamilton, que je recevais avec son fils et sa
fille dans la jolie villa de Saltocchio, au pied des Apennins, me rappela, à la
vue de quelques statues informes, cette passion qu'elle avait partagée pour
la Vénus victorieuse. Mais quand j'avais dérobé mon idole à l'obscurité de
Milo et aux empressements d'une frégate anglaise, arrivée quelques heures
trop tard, ce n'était pas pour qu'un autre pays que le mien vînt à s'illuminer
jamais de sa beauté.» (Chateaubriand et son temps, p. 316.)[Retour au Texte
Principal]

Note 327: Sur le prince d'Orange, voir, au tome III, la note 1 de la page
206.[Retour au Texte Principal]

Note 328: Cette maison de campagne appartenait à Mme de la Tour,
«personne vraiment bonne et spirituelle», à qui Mme de Staël avait été
recommandée par M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, alors président de la
section de l'intérieur au Conseil d'État.[Retour au Texte Principal]

Note 329: Septembre 1803.[Retour au Texte Principal]

Note 330: Mme de Staël, Dix années d'exil, 1re partie, chap. XI.[Retour au
Texte Principal]

Note 331: Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826). Député du Tiers aux
États généraux pour le bailliage de Bugey et Valromey, il siégea parmi les
modérés, émigra en 1793 et se retira en Suisse, puis à New-York, où il se
créa des ressources en donnant des leçons de français et en tenant le premier
violon dans un petit théâtre. Sous le Consulat, il fut nommé juge au
Tribunal de Cassation (1er avril 1800). Il mourut conseiller à la Cour de
Cassation le 2 février 1826, des suites d'un rhume contracté dans l'église de
Saint-Denis, à la cérémonie expiatoire du 21 janvier. L'année précédente, il
avait publié l'ouvrage qui a fait sa gloire, la Physiologie du goût.—Balzac,
sans doute comme auteur de la Physiologie du mariage, lui a consacré une
intéressante notice dans la Biographie universelle, de Michaud. «Brillat-
Savarin, dit-il, offrait une des rares exceptions à la règle qui destitue de
toute haute faculté intellectuelle les gens de haute taille; quoique sa stature
presque colossale lui donnât en quelque sorte l'air du tambour-major de la

Page 413

Cour de cassation, il était grand homme d'esprit, et son ouvrage se
recommande par des qualités littéraires peu communes.»[Retour au Texte
Principal]

Note 332: L'exécution de Georges Cadoudal et de ses onze compagnons
eut lieu le lundi 25 juillet 1804, à onze heures du matin, en place de Grève.
La veille, le geôlier de Bicêtre était entré dans son cachot, apportant à
Georges une demande en grâce toute prête. Il jette un regard sur le papier
qu'on lui présente et qui était adressé à Sa Majesté l'Empereur. Il n'en veut
pas voir davantage. Se tournant vers ses compagnons: «Mes camarades, dit-
il, faisons la prière.» Le matin de l'exécution, à quelqu'un qui lui demandait
des nouvelles du condamné, le capitaine Laborde répondit: «Il a dormi plus
tranquillement que moi.» Georges était assisté de l'abbé de Keravenant, qui
fut sous la Restauration curé de Saint-Germain des Prés. Arrivé sur la place
de Grève, l'abbé lui faisait réciter la Salutation angélique: «Je vous salue,
Marie, pleine de grâces... Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous,
pauvres pêcheurs, maintenant...» Et Georges s'arrêtait: «Continuez, dit le
prêtre, et à l'heure de notre mort.—À quoi bon? dit Georges; l'heure de la
mort, n'est-ce pas maintenant?» Au pied de l'échafaud, raconte le duc de
Rivière dans ses Mémoires, page 52, il déclara qu'il avait une faveur à
solliciter. «Pour ôter à mes compagnons d'infortune, dit-il, l'idée que je
pourrais leur survivre, je demande à mourir avant eux. C'est moi, d'ailleurs,
qui dois leur donner l'exemple.» On y consentit, et Georges eut sur
l'échafaud la place qu'il occupait devant l'ennemi, il fut le premier à la mort
comme il l'avait été tant de fois au combat.[Retour au Texte Principal]

Note 333: Dans les pages qui précèdent, Chateaubriand n'a fait que
résumer le récit même de Mme Récamier, reproduit plus tard en son entier
par Mme Lenormant au tome Ier des Souvenirs, pages 103 et suivantes.[Retour
au Texte Principal]

Note 334: M. Necker mourut à Coppet le 9 avril 1804.[Retour au Texte
Principal]

Note 335: La ruine de M. Récamier fut postérieure de deux ans à la mort
de M. Necker. Elle se produisit dans l'automne de 1806. Par suite d'une
série de circonstances, et plus particulièrement de l'état politique et

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financier de l'Espagne, la maison de banque de M. Récamier se trouva en
présence de graves embarras. Pour les conjurer, il aurait suffi que la Banque
de France fût autorisée à lui avancer un million, avance en garantie de
laquelle il offrait de donner de très bonnes valeurs. Le prêt d'un million fut
durement refusé, et la catastrophe eut lieu. M. Récamier abandonna à ses
créanciers tout ce qu'il possédait, et en reçut ce témoignage de confiance et
d'estime, d'être mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa
femme vendit jusqu'à son dernier bijou. On se défit de l'argenterie, l'hôtel de
la rue du Mont-Blanc fut mis en vente. Il fut acheté par M. Mosselmann.
[Retour au Texte Principal]

Note 336: 17 novembre 1806.[Retour au Texte Principal]

Note 337: Mme Récamier avait perdu sa mère le 20 janvier 1807. Elle
passa les six premiers mois de son deuil dans une profonde retraite; au
milieu de l'été de 1807, elle consentit, sur les instances de Mme de Staël, à
se rendre à Coppet.[Retour au Texte Principal]

Note 338: Ce n'est pas à la bataille d'Eylau (8 février 1807) que le prince
Auguste fut fait prisonnier, mais bien, ainsi que nous avons déjà eu
occasion de le dire, au combat de Saalfeldt, le 10 octobre 1806.—Le prince
n'avait que vingt-quatre ans; il était de cinq ans plus jeune que Mme
Récamier.[Retour au Texte Principal]

Note 339: On lit à ce sujet dans le livre de Mme Lenormant: «Le prince
Auguste était remarquablement beau, brave, chevaleresque; à l'ardeur
passionnée de ses sentiments, se joignaient une loyauté et une sorte de
candeur toutes germaniques... La passion qu'il conçut pour l'amie de Mme
de Staël était extrême; protestant et né dans un pays où le divorce est
autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il se flatta que la belle
Juliette consentirait à faire rompre le mariage qui faisait obstacle à ses
vœux, et il lui proposa de l'épouser... Mme Récamier était émue, ébranlée:
elle accueillit un moment la proposition d'un mariage, preuve insigne, non
seulement de la passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale
fortement pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une
promesse fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M.
Récamier était de ceux que la religion catholique elle-même proclame nuls.

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Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince Auguste, Juliette
écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture de leur union. Il lui
répondit qu'il consentirait à l'annulation de leur mariage, si telle était sa
volonté; mais, faisant appel à tous les sentiments du noble cœur auquel il
s'adressait, il rappelait l'affection qu'il lui avait portée dès son enfance, il
exprimait même le regret d'avoir respecté des susceptibilités et des
répugnances sans lesquelles un lien plus étroit n'eût pas permis cette pensée
de séparation; enfin il demandait que cette rupture de leur lien, si Mme
Récamier persistait dans un tel projet, n'eût pas lieu à Paris, mais hors de
France, où il se rendrait pour se concerter avec elle.

«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants Mme
Récamier immobile: elle revit en pensée ce compagnon des premières
années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait pas donné le bonheur,
avait toujours respecté ses sentiments et sa liberté; elle le revit vieux,
dépouillé de la grande fortune dont il avait pris plaisir à la faire jouir, et
l'idée de l'abandon d'un homme malheureux lui parut impossible. Elle revint
à Paris à la fin de l'automne ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas
encore ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle
compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la perte de
ses espérances...» Souvenirs et Correspondance..., tome I, p. 140-142. Voir
aussi pages 143 à 152.[Retour au Texte Principal]

Note 340: C'est seulement en 1818, après la mort de Mme de Staël, que le
prince Auguste commanda à Gérard le célèbre tableau représentant Corinne
au cap Misène. En échange de ce tableau, Mme Récamier lui envoya son
portrait, peint également par Gérard. Le prince l'avait placé dans la galerie
de son palais, à Berlin; il ne s'en sépara qu'à sa mort. D'après ses dernières
volontés, ce portrait fut renvoyé à Mme Récamier en 1845, et, dans la lettre
que le prince lui écrivait trois mois avant sa mort, en pleine santé, mais
comme frappé d'un pressentiment, se trouvent ces paroles: «L'anneau que
vous m'avez donné me suivra dans la tombe.»—Souvenirs et
Correspondance, I, 151.[Retour au Texte Principal]

Note 341: M. F. Barrière, l'éditeur de la Collection des Mémoires sur le
18e et le 19e siècle, eut occasion vers ce même temps de visiter Mme de
Genlis; il décrit en ces termes l'appartement de «l'antique sibylle»:—«Nous

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la trouvâmes dans un appartement de bien médiocre apparence et surtout
bien mal tenu. Mme de Genlis était assise devant une table de bois de sapin,
noircie par le temps et l'usage. Cette table offrait le bizarre assemblage
d'une foule d'objets en désordre; on y voyait pêle-mêle des brosses à dents,
un tour en cheveux, deux pots de confitures entamés, des coquilles d'œufs,
des peignes, un petit pain, de la pommade, un demi-rouleau de sirop de
capillaire, un reste de café au lait dans une tasse ébréchée, des fers propres à
gaufrer des fleurs en papier, un bout de chandelle, une guirlande
commencée à l'aquarelle, un peu de fromage de Brie, un encrier en plomb,
deux volumes bien gras et deux carrés de papier sur lesquels étaient
griffonnés des vers.» Avant-Propos des Mémoires de Mme de Genlis.[Retour au
Texte Principal]

Note 342: Mademoiselle de Clermont est le meilleur ouvrage de Mme de
Genlis; il avait paru en 1802.[Retour au Texte Principal]

Note 343: La nouvelle de Mme de Genlis, dont parle ici Chateaubriand, a
paru seulement en 1832 sous le titre d'Athénaïs ou le Château de Coppet en
1807.[Retour au Texte Principal]

Note 344: Dans l'automne de 1807. On lit, au sujet de ce voyage, dans les
notes de M. Auguste de Staël: «Depuis son voyage à Berlin, si cruellement
interrompu par la mort de son père, ma mère n'avait pas cessé d'étudier la
littérature et la philosophie allemandes; mais un nouveau séjour lui était
nécessaire pour achever le tableau de ce pays qu'elle se proposait de
présenter à la France. Dans l'automne de 1807, elle partit pour Vienne, et
elle y retrouva, dans la société du prince de Ligne, dans celle de la
maréchale Lubomirska, etc., cette urbanité de manières, cette facilité de
conversation qui avaient tant de charme à ses yeux. Le gouvernement
autrichien, épuisé par la guerre, n'avait pas alors la force d'être oppresseur
pour son propre compte, et cependant il conservait envers la France une
attitude qui n'était pas sans indépendance et sans dignité. Ceux que
poursuivait la haine de Napoléon pouvaient encore trouver à Vienne un
asile; aussi l'année que ma mère y passa fut-elle la plus calme dont elle eût
joui depuis son exil.» Avertissement de M. de Staël fils, en tête de la
seconde partie de Dix années d'exil.[Retour au Texte Principal]

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Note 345: Les précédentes éditions portent à tort 1812. C'est en 1810, et
non en 1812, que Mme de Staël habita le château de Chaumont. On lit dans
l'Avertissement de M. Auguste de Staël: «Au commencement de l'été de
1810, ayant achevé les trois volumes de l'Allemagne, elle voulut aller en
surveiller l'impression à quarante lieues de Paris, distance qui lui était
encore permise et où elle pouvait espérer de revoir ceux de ses amis dont
l'affection n'avait pas fléchi devant la disgrâce de l'empereur. Elle alla donc
s'établir, près de Blois, dans le vieux château de Chaumont-sur-Loire, que le
cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis et
Nostradamus ont jadis habité. Le propriétaire actuel de ce séjour
romantique, M. Le Ray, avec qui mes parents étaient liés par des relations
d'affaires et d'amitié, était alors en Amérique. Mais, tandis que nous
occupions son château, il revint des États-Unis avec sa famille; et, quoiqu'il
voulût bien nous engager à rester chez lui, plus il nous en pressait avec
politesse, plus nous étions tourmentés de la crainte de le gêner. M. de
Salaberry nous tira de cet embarras avec la plus aimable obligeance, en
mettant à notre disposition sa terre de Fossé.»—Le château de Chaumont
est situé dans la commune de Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher). Il
appartient actuellement à M. le prince Amédée de Broglie.—Le château de
Fossé, situé dans la commune de Fossé (Loir-et-Cher), appartient
aujourd'hui à M. le comte de Salaberry.[Retour au Texte Principal]

Note 346: Chateaubriand ne donne pas la date de cette lettre. Elle doit
être du mois de septembre 1810. Mme de Staël dit en effet, dans ses Dix
années d'exil (seconde partie, chapitre premier): «Le 23 septembre (1810),
je corrigeai la dernière épreuve de l'Allemagne: après six ans de travail, ce
m'était une vraie joie de mettre le mot fin à mes trois volumes. Je fis la liste
des cent personnes à qui je voulais les envoyer dans les différentes parties
de la France et de l'Europe; j'attachais un grand prix à ce livre, que je
croyais propre à faire connaître des idées nouvelles à la France: il me
semble qu'un sentiment élevé sans être hostile l'avait inspiré, et qu'on y
trouvait un langage qu'on ne parlait plus.»[Retour au Texte Principal]

Note 347: Au mois d'octobre 1810.—Les trois volumes de l'Allemagne
étaient à peine achevés d'imprimer que le duc de Rovigo, ministre de la
police, envoyait ses agents pour mettre en pièces les dix mille exemplaires
qu'on avait tirés, et il signifiait à l'auteur l'ordre de quitter la France sous

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trois jours. Ayant vu dans les journaux que des vaisseaux américains étaient
arrivés dans les ports de la Manche, Mme de Staël se décida à faire usage
d'un passeport qu'elle avait pour l'Amérique, espérant qu'il lui serait
possible de relâcher en Angleterre. Il lui fallait quelques jours, dans tous les
cas, pour se préparer à ce voyage, et elle fut obligée de s'adresser au
ministre de la police pour demander ce peu de jours. À la date du 3 octobre
1810, Rovigo lui accorda huit jours. Il lui disait dans sa lettre: «Il m'a paru
que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n'en sommes pas
encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.
Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi qui en ai arrêté
l'impression... Je mande à M. Corbigny (le préfet de Loir-et-Cher) de tenir
la main à l'exécution de l'ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je
vous accorde sera expiré...» La lettre du ministre de la police se terminait
par ce post-scriptum: «J'ai des raisons, madame, pour vous indiquer les
ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les
seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à me
faire connaître celui que vous aurez choisi.» On interdisait à Mme de Staël
les ports de la Manche, afin de l'empêcher d'aller en Angleterre. Du moment
qu'on lui donnait pour toute alternative l'Amérique ou Coppet, elle prit le
parti de retourner à Coppet, où elle arriva dans la seconde quinzaine
d'octobre 1810.[Retour au Texte Principal]

Note 348: C'est au mois de septembre 1811 que cet ordre d'exil fut
signifié à Mme Récamier; un ordre semblable était notifié en même temps à
M. Mathieu de Montmorency.[Retour au Texte Principal]

Note 349: En arrivant à Châlons, elle s'établit d'abord à l'auberge de la
Pomme-d'Or, qu'elle abandonna bientôt pour prendre, rue du Cloître, un
petit appartement, qui avait au moins l'avantage d'être commode et
silencieux.[Retour au Texte Principal]

Note 350: Le château de Montmirail, magnifique habitation des La
Rochefoucauld-Doudeauville, située dans la commune de Montmirail
(département de la Marne).[Retour au Texte Principal]

Note 351: Mme de Staël, alors âgée de 45 ans, avait contracté, en 1811,
un mariage secret avec M. de Rocca, jeune officier de 27 ans,

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remarquablement beau, du caractère le plus noble, et qui (lorsqu'elle le
connut à Genève) semblait mourant des suites de cinq blessures qu'il avait
reçues. M. de Rocca ne survécut qu'un an à Mme de Staël et mourut en
1818.[Retour au Texte Principal]

Note 352: Auguste-Louis de Staël-Holstein, fils aîné de Mme de Staël, né
à Paris le 31 août 1790, mort à Coppet le 11 novembre 1827. Il s'occupa
spécialement d'agronomie et d'améliorations sociales. Ses œuvres,
recueillies par sa sœur, la duchesse de Broglie, ont été publiées en 1829 (3
vol. in-8o).[Retour au Texte Principal]

Note 353: Ce billet, dont Chateaubriand n'indique pas la date, fut écrit au
moment où Mme de Staël allait quitter la Suisse pour se rendre en
Allemagne. Elle partit de Coppet le 23 mai 1812. (Dix années d'exil, 2e
partie, chapitre V).[Retour au Texte Principal]

Note 354: Partie de Coppet, comme nous venons de le voir, le 23 mai
1812, Mme de Staël se rendit à Vienne, qu'elle dut bientôt quitter pour
échapper aux tracasseries de la police autrichienne, mise en mouvement par
la police de Napoléon. À la fin de juin, elle partait pour la Pologne, et, le 14
juillet 1812, elle entrait en Russie. Après avoir visité successivement Kiew,
Moscou, Saint-Pétersbourg, elle s'embarqua à Abo pour Stockholm. Elle
passa huit mois en Suède, pendant lesquels elle écrivit ses Dix années
d'exil. Peu de temps après, elle partit pour Londres, et c'est là qu'elle publia,
en 1813, son ouvrage sur l'Allemagne. Pendant son séjour en Angleterre,
elle eut une entrevue avec Louis XVIII: «Nous aurons, annonçait-elle alors
à un ami, un roi très favorable à la littérature.»[Retour au Texte Principal]

Note 355: Le second fils de Mme de Staël fut tué en duel en 1813.[Retour au
Texte Principal]

Note 356: Mme Récamier quitta Châlons au mois de juin 1812, pour aller
à Lyon auprès d'une sœur de son mari, Mme Delphin-Récamier.[Retour au Texte
Principal]

Page 420

Note 357: La duchesse de Chevreuse, née Narbonne-Pelet, était la belle-
fille du duc Albert de Luynes. Tandis que son beau-père avait dû se laisser
faire sénateur (1er septembre 1803), elle avait dû consentir à être dame du
palais de l'impératrice Joséphine (1806). Deux ans plus tard, au moment de
l'arrestation de la famille royale d'Espagne, l'Empereur voulut placer la
duchesse de Chevreuse auprès de la reine captive; elle répondit qu'elle
pouvait bien être prisonnière, mais qu'elle ne serait jamais geôlière. Cette
fière réponse lui valut son exil et de cet exil elle devait mourir.[Retour au Texte
Principal]

Note 358: «La duchesse de Chevreuse est morte du serrement de cœur
que son exil lui a causé. Elle ne put obtenir de Napoléon, lorsqu'elle était
mourante, la permission de retourner une dernière fois à Paris, pour
consulter son médecin et revoir ses amis.» Mme de Staël, Considérations
sur la Révolution française, IVe partie, chap. VIII.[Retour au Texte Principal]

Note 359: Au printemps de 1813.[Retour au Texte Principal]

Note 360: Sur le séjour de Fouché à Rome en 1813, voir, à l'Appendice
du tome III du Mémorial de Norvins, les très curieuses pages intitulées:
Fouché à Rome.[Retour au Texte Principal]

Note 361: Jacques Marquet de Montbreton, baron de Norvins (1769-
1854). Son Histoire de Napoléon (1827, 4 vol. in-8o), après avoir joui d'une
grande vogue, est aujourd'hui oubliée. Ses Mémoires, publiés en 1896 par
M. Lanzac de Laborie sous le titre: Mémorial de J. de Norvins (3 vol. in-8o)
resteront. Parmi les nombreux Mémoires publiés en ces dernières années,
ils méritent de tenir un des premiers rangs, à côté de ceux du chancelier
Pasquier et du général Marbot.[Retour au Texte Principal]

Note 362: Sur cet épisode du pêcheur d'Albano, voyez Souvenirs et
Correspondance tirés des papiers de Madame Récamier, tome I, pages 236-
239. C'est au mois de septembre 1813 que fut fusillé le pêcheur d'Albano.
Un mois après, au mois d'octobre, Napoléon perdait son Empire dans les
plaines de Leipsick.[Retour au Texte Principal]

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Note 363: Lettre à M. de Fontanes.—«Un jour, à Rome, comme je
rappelais à M. de Chateaubriand cette page que je savais par cœur, et qu'il
avait tracée vingt-cinq ans auparavant: «Je ne pourrais pas écrire ainsi
aujourd'hui, me dit-il; il faut pour cela être jeune et malheureux.» M. de
Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 321.[Retour au Texte Principal]

Note 364: Mme Récamier se rendit à Naples dans les premiers jours de
décembre 1813.[Retour au Texte Principal]

Note 365: C'est un souvenir de l'épisode de Velléda, où se trouve cette
phrase: «On planta une épée nue pour indiquer le centre du Mallus ou du
conseil.»—Et l'auteur ajoutait, dans une note: «J'ai suivi quelques auteurs
qui pensent que les Gaulois avaient, ainsi que les Goths, l'usage de planter
une épée nue au milieu de leur conseil. (Ammien Marcellin, lib. XXXII,
cap. II, p. 622.) Du mot mallus est venu notre mot mail; et le mail est
encore aujourd'hui un lieu bordé d'arbres.»[Retour au Texte Principal]

Note 366: La date exacte de l'excursion de Chateaubriand à Literne est:
Janvier 1804.[Retour au Texte Principal]

Note 367: Les Martyrs, livre V.[Retour au Texte Principal]

Note 368: Adam-Albert, comte de Neipperg (1775-1829), général
autrichien. Il avait déjà été employé par M. de Metternich dans plusieurs
missions délicates, lorsqu'au mois de juillet 1814 il fut désigné par
l'empereur François II pour être attaché à l'ex-impératrice Marie-Louise. Il
ne tarda pas à conquérir les bonnes grâces de cette princesse, qui s'éprit de
lui, bien qu'une blessure reçue à la guerre l'eût privé d'un œil et l'obligeât à
porter un bandeau noir qui coupait son front en deux. Au mois d'avril 1816,
elle prit possession du duché de Parme, et M. de Neipperg devint le grand-
maître de son palais, en attendant de devenir son mari. Elle l'épousa
morganatiquement et en eut plusieurs enfants. L'Almanach de Gotha relate
officiellement le mariage du général comte de Neipperg avec «Marie-
Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, veuve de Napoléon Ier,
empereur des Français, née archiduchesse d'Autriche».[Retour au Texte Principal]

Note 369: Louis-François-Auguste, prince de Léon, duc de Rohan-
Chabot (1788-1833). Après avoir été sous l'Empire chambellan de

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Napoléon, il fut sous Louis XVIII officier de mousquetaires. Il avait épousé
en 1809 Mlle de Sérent, qui mourut tragiquement. Le 9 janvier 1815,
comme elle se préparait à aller dîner chez la duchesse d'Orléans, douairière,
elle s'approcha de la cheminée; le feu prit aux dentelles de sa robe;
lorsqu'on arriva dans sa chambre, les flammes s'élevaient de trois pieds au-
dessus de sa tête. Elle mourut le lendemain après d'atroces souffrances et
dans les sentiments de la foi la plus vive. Son mari renonça au monde,
embrassa l'état ecclésiastique et devint en peu de temps grand vicaire de
Paris, archevêque d'Auch, puis de Besançon, et enfin cardinal. Il quitta la
France après la révolution de 1830, mais il rentra dans son diocèse en 1832,
lors de l'invasion du choléra, et succomba peu après aux atteintes du fléau.
Mme Lenormant a tracé de M. de Rohan-Chabot en 1813 le portrait qu'on va
lire: «Il était dans toute la fleur de la jeunesse, et avait, en dépit d'une
nuance de fatuité assez prononcée, la plus charmante, la plus délicate, je
dirais presque la plus virginale figure qui se pût voir. La tournure de M. de
Chabot était parfaitement élégante: sa belle chevelure était frisée avec
beaucoup d'art et de goût; il mettait une extrême recherche dans sa toilette;
il était pâle, sa voix avait une grande douceur. Ses manières étaient très
distinguées, mais hautaines. Il avait peu d'esprit, mais, quoique dépourvu
d'instruction, il avait le don des langues: il en saisissait vite, et presque
musicalement, non point le génie, mais l'accent.»[Retour au Texte Principal]

Note 370: Sur les conditions dans lesquelles il sortit de la garde
constitutionnelle de Louis XVI, voir, au tome II, la note 1 de la page 39.
[Retour au Texte Principal]

Note 371: Après la mort de l'Ami du Peuple, Murat, par le simple
changement d'une lettre, transforma son nom en celui de Marat. Il est si
fier de son invention que, dans une lettre qu'il écrit le 18 novembre 1793 et
où il presse l'exécution d'un «modérantiste», il appose quatre fois sa
nouvelle signature: Marat. (Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, tome
I, p. 311.)[Retour au Texte Principal]

Note 372: Il avait épousé Caroline Bonaparte le 20 janvier 1800.[Retour au
Texte Principal]

Note 373: Le 13 novembre 1805.[Retour au Texte Principal]

Page 423

Note 374: Le 15 mars 1806.[Retour au Texte Principal]

Note 375: Jean-Michel-Laurent Agar, comte de Mosbourg (1771-1844)
était un compatriote et un camarade d'études de Murat, qui s'attacha à sa
fortune, l'appela en 1806 au ministère des finances de sa principauté de
Berg, lui fit épouser une de ses nièces et lui donna le titre et la dotation du
comté de Mosbourg. En 1808, il suivit à Naples le nouveau roi et y prit,
comme à Dusseldorf, le portefeuille des finances, qu'il conserva pendant
presque toute la durée du règne. Député du Lot après 1830, il fut élevé à la
pairie le 3 octobre 1837.—Le comte de Mosbourg avait réuni, pour écrire la
vie de Joachim Murat, des documents qui viennent d'être utilisés en partie
par le comte Murat dans son livre sur Murat, lieutenant de l'Empereur en
Espagne. 1897.[Retour au Texte Principal]

Note 376: Le 29 janvier 1814.[Retour au Texte Principal]

Note 377: Le 28 mars 1815.[Retour au Texte Principal]

Note 378: Le 3 mai.[Retour au Texte Principal]

Note 379: Le 19 mai.[Retour au Texte Principal]

Note 380: Ferdinand IV (comme roi de Naples; Ier comme roi des Deux-
Siciles).[Retour au Texte Principal]

Note 381: Napoléon arriva à Sainte-Hélène le 15 octobre.[Retour au Texte
Principal]

Note 382: Pie VII fit son entrée solennelle à Rome le 25 mai 1814.[Retour
au Texte Principal]

Note 383: Alexis-Louis-Joseph, comte de Noailles (1783-1835). Il avait
été emprisonné en 1809 pour avoir répandu la bulle d'excommunication de
Pie VII contre les auteurs et complices de l'usurpation des États romains. Au
mois de mai 1814, lorsque Mme Récamier traversa Lyon, Alexis de Noailles
y était avec le titre de commissaire royal. Il vint la voir, et l'ayant
accompagnée dans une fête donnée au palais Saint-Pierre en l'honneur du

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retour des Bourbons, il fut, ainsi que la belle exilée, l'objet d'une sorte
d'ovation.[Retour au Texte Principal]

Note 384: Elle arriva à Paris le 1er juin 1814.[Retour au Texte Principal]

Note 385: L'Esprit de conquête et d'usurpation dans ses rapports avec la
civilisation européenne fut publié, dans les premiers mois de 1814, en
Allemagne, où se trouvait alors Benjamin Constant; il ne rentra en France
qu'avec les Bourbons.[Retour au Texte Principal]

Note 386: Voir le texte de cet article au tome III, note 1 de la page 489.
[Retour au Texte Principal]

Note 387: Dès le 6 avril 1815, le Journal de l'Empire annonça que M.
Benjamin Constant était un des membres de la Commission
constitutionnelle.[Retour au Texte Principal]

Note 388: Dans ses Mémoires sur les Cent-Jours, Benjamin prétend qu'il
n'est pas l'auteur de l'Acte additionnel. «C'est jouer sur les mots, dit M.
Henry Houssaye (1815, t. 1, p. 542); sans doute il y eut plus d'un article
modifié ou ajouté par l'empereur et par la Commission, mais l'Acte
additionnel, dans son ensemble, n'en est pas moins l'œuvre de Benjamin
Constant.»[Retour au Texte Principal]

Note 389: Sur Mme de Krüdener, voir, au tome II, la note 1 de la page
366.[Retour au Texte Principal]

Note 390: Le 14 juillet 1817.[Retour au Texte Principal]

Note 391: C'est en 1819 que Mme Récamier se retira à l'Abbaye-aux-
Bois, dans un petit appartement au troisième étage, carrelé, incommode,
dont l'escalier était des plus rudes à monter, ce qui ne l'empêchait pas d'être
gravi chaque jour par les plus grandes dames du faubourg Saint-Germain et
par tout ce que Paris comptait d'illustrations.[Retour au Texte Principal]

Note 392: Il était compromis dans l'affaire de Bories. Ch.—Coudert avait
pris part à un complot militaire contre le gouvernement, le premier complot
de Saumur, qui éclata au mois de décembre 1821. L'affaire fut jugée en

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février 1822 par le second Conseil de guerre de la 4e division militaire
siégeant à Tours. Les accusés étaient au nombre de onze: huit furent
acquittés; trois furent condamnés à la peine de mort, le lieutenant Delon,
chef du complot, contumace, et les deux maréchaux des logis Charles
Coudert et Sirejean. Ils se pourvurent en révision, et dans l'intervalle qui
sépara les deux jugements, les familles des condamnés essayèrent quelques
démarches. Coudert fut le premier pour lequel on eut la pensée d'invoquer
l'assistance de Mme Récamier. Dès le commencement de mars, M. Eugène
Coudert, frère aîné du sous-officier compromis, se présenta à l'Abbaye-aux-
Bois sans autre recommandation que le malheur de son frère Charles. Mme
Récamier, émue de la plus sincère pitié, la fît partager à tous ses amis et usa
de leur crédit pour obtenir en faveur du condamné l'indulgence du conseil
de révision. Ces efforts furent couronnés de succès: le 18 avril, le conseil,
cassant l'arrêt des premiers juges, condamna simplement Coudert à cinq ans
de prison comme non révélateur. Souvenirs et Correspondance tirés des
papiers de Mme Récamier, t. I, p. 373.—La note de Chateaubriand disant
que Coudert «était compromis dans l'affaire de Bories» est inexacte.
L'affaire de Bories est celle des Quatre sergents de la Rochelle, qui fut
jugée par la Cour d'assises de la Seine au mois d'août 1822.[Retour au Texte
Principal]

Note 393: Ces vers sont, en effet, de Chateaubriand, dans sa tragédie de
Moïse, acte III, scène IV.[Retour au Texte Principal]

Note 394: Histoire des Salons de Paris. Tableaux et portraits du grand
monde, sous Louis XVI, le Directoire, le Consulat et l'Empire, la
Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier, par la duchesse d'Abrantès,
tome VII, 1838.[Retour au Texte Principal]

Note 395: Roger, ancien lieutenant (et non capitaine), avait pris part,
avec le lieutenant-colonel Caron, au complot de Colmar. Le 23 février
1823, la Cour d'assises de la Moselle le condamna à mort. Sa peine fut
commuée en celle de vingt ans de travaux forcés. Envoyé au bagne de
Toulon, il obtint grâce entière, au bout de deux ans.[Retour au Texte Principal]

Note 396: Daniel Steibelt, pianiste et compositeur, né à Berlin en 1765,
mort à Saint-Pétersbourg en 1823. Il vint en 1790 à Paris, où il balança le

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succès de Pleyel. Le 10 septembre 1793, en pleine Terreur, il fit représenter
sur le Théâtre de l'Opéra-Comique national, avec un vif succès, Roméo et
Juliette, «M. de Chateaubriand, dit M. de Marcellus, p. 328, partageait
l'affection que nos grand'mères ont portée à l'habile pianiste, au point qu'il
me fallut pour lui plaire chercher à Londres une romance de Steibelt,
intitulée: «La plus belle des belles», et la lui faire entendre sur mon piano
dans nos soirées de solitude. N'était-ce pas encore dans sa pensée un
hommage à Mme Récamier?»[Retour au Texte Principal]

Note 397: Ci-dessus, p. 138.[Retour au Texte Principal]

Note 398: Ci-dessus, p. 145.[Retour au Texte Principal]

Note 399: Mme de Staël, qui s'écriait, en face du Léman: Oh! le ruisseau
de la rue du Bac! n'a cependant jamais habité cette rue. Elle occupait, avant
son exil, un hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain, auprès de la rue du
Bac. (Sainte-Beuve, Portraits de femmes.)[Retour au Texte Principal]

Note 400: Marie-Louis-Auguste de Martin du Tyrac, comte de
Marcellus, député de 1815 à 1823, pair de France de 1823 à 1830. C'était le
père de M. de Marcellus, l'auteur de Chateaubriand et son temps.[Retour au
Texte Principal]

Note 401: Correspondance de Joseph de Maistre, édition de 1886, V. VI
p. 108.[Retour au Texte Principal]

Note 402: Catalogue de la collection Bovet, séries V à VIII, 1884, p. 288
n 798, avec fac-similé; et Catalogue Et. Charavay, 20 décembre 1890, no
o

31.[Retour au Texte Principal]

Note 403: Vie de Madame Swetchine par le comte de Falloux, p. 212.
[Retour au Texte Principal]

Note 404: Chateaubriand écrivait à son ami M. Frisell au mois de juillet
1817: «J'ai été bien inquiet, mon cher ami; je suis un peu calmé. Ma malade
est bien faible pour le moment; aujourd'hui, il y a encore eu une crise... Mme
de Chateaubriand vous dit de tendres choses, du fond de son lit, et moi je

Page 427

vous embrasse tendrement.» (Correspondant du 25 septembre 1897.)[Retour
au Texte Principal]

Note 405: Voy. cette lettre de Bonald dans la Correspondance de J. de
Maistre, t. VI, p. 319.[Retour au Texte Principal]

Note 406: Correspondance de J. de Maistre, t. VI, p. 112.[Retour au Texte
Principal]

Note 407: Ibidem. t. VI, p. 109.[Retour au Texte Principal]

Note 408: M. Le Normant fils, imprimeur, rue de Seine, no 8, était
l'éditeur et l'ami de Chateaubriand. Dans sa réponse, Joseph de Maistre
écrivait: «Ce sera à M. Le Normant de diviser l'ouvrage comme il
l'entendra. Le titre du 2me volume est mobile, il peut le placer où il voudra
pour égaliser les volumes.»[Retour au Texte Principal]

Note 409: Ci-dessus, p. 152.[Retour au Texte Principal]

Note 410: On lit dans le Journal des Débats du 3 février 1819, sous la
date de Paris, 2 février: «M. de Saint-Marcellin s'est battu en duel hier au
soir, à cinq heures, hors la barrière de Clichy. Il a été atteint
dangereusement d'un coup de pistolet dans le bas-ventre. Des paysans l'ont
apporté à l'hôtel de M. de Fontanes.»—Dans son numéro du 7 février, le
Journal des Débats signalait cette bizarre coïncidence: «Le jour et à
l'instant même où M. de Saint Marcellin recevait le coup de la mort dans un
combat singulier, commençait sur le théâtre de Nantes, la représentation
d'un de ses plus jolis ouvrages dramatiques, les Oiseaux et les Chaperons,
précédé du Coup d'épée de Saint-Foix et suivi du Duel.»[Retour au Texte
Principal]

Note 411: Le Conservateur, t. II, p. 113.[Retour au Texte Principal]

Note 412: Ci-dessus, p. 225.[Retour au Texte Principal]

Note 413: Ci-dessus, p. 241.[Retour au Texte Principal]

Note 414: Politique de la Restauration, p. 58.[Retour au Texte Principal]

Page 428

Note 415: Ci-dessus, p. 283.[Retour au Texte Principal]

Note 416: Comte de Marcellus, Politique de la Restauration en 1822 et
1823, p. 49. M. de Marcellus ajoute: «M. Delloye, l'éditeur, détruisit, m'a-t-
il dit, tout ce qu'il avait déjà imprimé des deux volumes retranchés, il n'en
garda qu'un seul exemplaire en feuilles, sur lequel il nota lui-même pour sa
justification, de sa main et à la marge, les retranchements demandés, refusés
ou consentis. Or, cet exemplaire, s'il existe encore, et si la frénésie des
éditions princeps et des raretés bibliographiques se maintient, ne peut
manquer d'exciter un jour une véritable curiosité.»[Retour au Texte Principal]

Note 417: Histoire du gouvernement parlementaire en France, tome VII,
p. 218.—Voir aussi, sur le Congrès de Vérone et la guerre d'Espagne, le
beau récit de M. Alfred Nettement, Histoire de la Restauration tome VI,
livres XII, XIII et XIV.[Retour au Texte Principal]

Note 418: Marcellus, Politique de la Restauration, pages 123, 128, 169,
201.[Retour au Texte Principal]

Note 419: Études de morale et de littérature, par M. Saint-Marc
Girardin, tome II.[Retour au Texte Principal]

Note 420: Mémoires de M. Guizot, t. I, p. 258.[Retour au Texte Principal]

Note 421: Politique de la Restauration, par M. de Marcellus, p. 274.
[Retour au Texte Principal]

Note 422: Ci-dessus, p. 285.[Retour au Texte Principal]

Note 423: C'est le 6 juin—et non le 8—que Chateaubriand fut renvoyé
du ministère.[Retour au Texte Principal]

Note 424: Souvenirs, t. II, p. 405.[Retour au Texte Principal]

Note 425: Congrès de Vérone, t. II, p. 389.[Retour au Texte Principal]

Note 426: Chateaubriand avait refusé de défendre à la Chambre des pairs
le projet de loi sur la conversion de la rente, projet qui fut rejeté à la
majorité de 120 voix contre 105.[Retour au Texte Principal]

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Note 427: Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été publié par Alfred
Nettement, dans son Histoire de la Restauration, t. VI, p. 70.[Retour au Texte
Principal]

Note 428: Ci-dessus, p. 330.[Retour au Texte Principal]

Note 429: Ci-dessus, p. 359[Retour au Texte Principal]

Note 430: Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville, t. 111, p.
377.[Retour au Texte Principal]

Note 431: «Quoique irrité contre M. Hyde de Neuville, que son amitié
pour Chateaubriand et la fougue de son caractère avaient jeté à la tête de la
défection royaliste dans la Chambre, la vieille affection pour ce serviteur
dévoué des mauvais jours prévalut dans l'esprit du Roi sur des
mécontentements passagers; il l'appela à la place de M. de Chabrol au
ministère de la marine. On ne pouvait conférer à des mains plus
chevaleresques la dignité du pavillon de la France ni la sécurité de la
couronne à un cœur plus fidèle.»—Lamartine, Histoire de la Restauration,
tome VIII, page 128.[Retour au Texte Principal]

Note 432: Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville, t. III, pages
377 à 395.[Retour au Texte Principal]

Page 430

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE, TOME 4 ***

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