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The Project Gutenberg eBook of Arsène Lupin, gentleman-
cambrioleur
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will
have to check the laws of the country where you are located before using
this eBook.
Title: Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur
Author: Maurice Leblanc
Commentator: Jules Claretie
Release date: June 17, 2010 [eBook #32854]
Most recently updated: August 3, 2010
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/32854
Credits: Produced by Alex Kirstukas. HTML version produced by Chuck
Greif.
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN,
GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***
Transcriber's note: Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur is the first
book in Maurice Leblanc's series "Les Aventures Extraordinaires d'Arsène
Lupin." This eBook is based on the 1907 edition published in Paris by
cambrioleur
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Title: Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur
Author: Maurice Leblanc
Commentator: Jules Claretie
Release date: June 17, 2010 [eBook #32854]
Most recently updated: August 3, 2010
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/32854
Credits: Produced by Alex Kirstukas. HTML version produced by Chuck
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN,
GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***
Transcriber's note: Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur is the first
book in Maurice Leblanc's series "Les Aventures Extraordinaires d'Arsène
Lupin." This eBook is based on the 1907 edition published in Paris by
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Pierre Lafitte & Cie. It was created from text and scans generously made
available by Wikisource, Google Books, and the Internet Archive.
Note du transcripteur: Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur est le
premier livre dans la série de Maurice Leblanc «Les Aventures
Extraordinaires d'Arsène Lupin.» Ce eBook est basé sur l'édition éditée à
Paris par Pierre Lafitte & Cie en 1907. Il a été créé du texte et des images
généreusement rendues disponibles par Wikisource, Google Books, et
l'Internet Archive.
ARSÈNE LUPIN
Gentleman-Cambrioleur
Par Maurice Leblanc
Préface de
Jules Claretie
de l'Académie Française
À Pierre LAFITTE.
Mon cher ami,
Tu m'as engagé sur une route où je
ne croyais point que je dusse jamais
m'aventurer, et j'y ai trouvé tant de
plaisir et d'agrément littéraire qu'il
me paraît juste d'inscrire ton nom en
tête de ce premier volume, et de
available by Wikisource, Google Books, and the Internet Archive.
Note du transcripteur: Arsène Lupin: Gentleman-Cambrioleur est le
premier livre dans la série de Maurice Leblanc «Les Aventures
Extraordinaires d'Arsène Lupin.» Ce eBook est basé sur l'édition éditée à
Paris par Pierre Lafitte & Cie en 1907. Il a été créé du texte et des images
généreusement rendues disponibles par Wikisource, Google Books, et
l'Internet Archive.
ARSÈNE LUPIN
Gentleman-Cambrioleur
Par Maurice Leblanc
Préface de
Jules Claretie
de l'Académie Française
À Pierre LAFITTE.
Mon cher ami,
Tu m'as engagé sur une route où je
ne croyais point que je dusse jamais
m'aventurer, et j'y ai trouvé tant de
plaisir et d'agrément littéraire qu'il
me paraît juste d'inscrire ton nom en
tête de ce premier volume, et de
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t'affirmer ici mes sentiments
d'affectueuse et fidèle
reconnaissance.
M. L.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
—Racontez-nous donc, vous qui contez si bien, une histoire de voleurs...
—Soit, dit Voltaire (ou un autre philosophe du XVIIIe siècle, car l'anecdote
est attribuée à plusieurs de ces causeurs incomparables).
Et il commença:
—Il était une fois un fermier général...
L'auteur des Aventures d'Arsène Lupin, qui sait si joliment conter, lui
aussi, eût commencé tout autrement:
—Il était une fois, un gentilhomme cambrioleur...
Et ce début paradoxal eût fait dresser les têtes effarées des auditrices. Les
aventures d'Arsène Lupin, aussi incroyables et entraînantes que celles
d'Arthur Gordon Pym, ont fait mieux. Elles n'ont pas seulement intéressé un
salon, elles ont passionné la foule. Depuis le jour où cet étonnant
personnage a fait son apparition dans Je sais tout, il a effrayé, il a charmé, il
a amusé des lecteurs par centaines de mille et, sous la forme nouvelle du
volume, il va entrer triomphalement dans la bibliothèque, après avoir
conquis le magazine.
Ces histoires de détectives et d'apaches du high life ou de la rue ont
toujours eu une singulière et puissante attraction. Balzac, en quittant Mme
d'affectueuse et fidèle
reconnaissance.
M. L.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
—Racontez-nous donc, vous qui contez si bien, une histoire de voleurs...
—Soit, dit Voltaire (ou un autre philosophe du XVIIIe siècle, car l'anecdote
est attribuée à plusieurs de ces causeurs incomparables).
Et il commença:
—Il était une fois un fermier général...
L'auteur des Aventures d'Arsène Lupin, qui sait si joliment conter, lui
aussi, eût commencé tout autrement:
—Il était une fois, un gentilhomme cambrioleur...
Et ce début paradoxal eût fait dresser les têtes effarées des auditrices. Les
aventures d'Arsène Lupin, aussi incroyables et entraînantes que celles
d'Arthur Gordon Pym, ont fait mieux. Elles n'ont pas seulement intéressé un
salon, elles ont passionné la foule. Depuis le jour où cet étonnant
personnage a fait son apparition dans Je sais tout, il a effrayé, il a charmé, il
a amusé des lecteurs par centaines de mille et, sous la forme nouvelle du
volume, il va entrer triomphalement dans la bibliothèque, après avoir
conquis le magazine.
Ces histoires de détectives et d'apaches du high life ou de la rue ont
toujours eu une singulière et puissante attraction. Balzac, en quittant Mme
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de Morsauf, vivait l'existence dramatique d'un limier de police. Il laissait là
le lys de la vallée pour le réfractaire du ruisseau. Victor Hugo inventait
Javert, donnant la chasse à Jean Valjean comme l'autre «inspecteur»
poursuivait Vautrin. Et tous deux songeaient à Vidocq, cet étrange loup-
cervier devenu chien de garde, dont le poète des Misérables et le romancier
de Rubempré avaient pu recueillir les confidences. Plus tard, et dans un
ordre inférieur, Monsieur Lecoq avait éveillé la curiosité des fervents du
roman judiciaire, et M. de Bismarck et M. de Beust, ces deux adversaires,
l'un farouche, l'autre spirituel, avaient trouvé, avant et après Sadowa, ce qui
les divisait le moins: les récits de Gaboriau.
Il arrive ainsi à l'écrivain de rencontrer sur son chemin un personnage dont
il fait un type et qui, à son tour, fait la fortune littéraire de son inventeur.
Heureux qui crée de toutes pièces un être qui semblera bientôt aussi vivant
que les vivants: Delobelle ou Priola! Le romancier anglais Conan Doyle a
popularisé Sherlock Holmes. M. Maurice Leblanc a trouvé, lui, son
Sherlock Holmes, et je crois bien que depuis les exploits de l'illustre
détective anglais, pas une aventure au monde n'a aussi vivement excité la
curiosité que les exploits de cet Arsène Lupin, cette succession de faits
devenus aujourd'hui un livre.
Le succès des récits de M. Leblanc a été, on peut le dire, foudroyant dans
la revue mensuelle où le lecteur, qui se contentait jadis des vulgaires
intrigues du roman feuilleton, va chercher (évolution significative) une
littérature qui le divertisse, mais qui reste pourtant de la littérature.
L'auteur avait débuté, il y a une douzaine d'années, si je ne me trompe,
dans l'ancien Gil Blas, où ses nouvelles originales, sobres, puissantes, le
placèrent du premier coup au meilleur rang des conteurs. Normand,
Rouennais, l'auteur était visiblement de la bonne lignée des Flaubert, des
Maupassant, des Albert Sorel (qui fut, lui aussi, un novellière à ses heures).
Son premier roman, Une Femme, fut très remarqué, et, depuis, plusieurs
études psychologiques, l'Œuvre de Mort, Armelle et Claude,
l'Enthousiasme, une pièce en trois actes, applaudie chez Antoine, la Pitié,
étaient venues s'ajouter à ces petits romans en deux cents lignes où excelle
M. Maurice Leblanc.
le lys de la vallée pour le réfractaire du ruisseau. Victor Hugo inventait
Javert, donnant la chasse à Jean Valjean comme l'autre «inspecteur»
poursuivait Vautrin. Et tous deux songeaient à Vidocq, cet étrange loup-
cervier devenu chien de garde, dont le poète des Misérables et le romancier
de Rubempré avaient pu recueillir les confidences. Plus tard, et dans un
ordre inférieur, Monsieur Lecoq avait éveillé la curiosité des fervents du
roman judiciaire, et M. de Bismarck et M. de Beust, ces deux adversaires,
l'un farouche, l'autre spirituel, avaient trouvé, avant et après Sadowa, ce qui
les divisait le moins: les récits de Gaboriau.
Il arrive ainsi à l'écrivain de rencontrer sur son chemin un personnage dont
il fait un type et qui, à son tour, fait la fortune littéraire de son inventeur.
Heureux qui crée de toutes pièces un être qui semblera bientôt aussi vivant
que les vivants: Delobelle ou Priola! Le romancier anglais Conan Doyle a
popularisé Sherlock Holmes. M. Maurice Leblanc a trouvé, lui, son
Sherlock Holmes, et je crois bien que depuis les exploits de l'illustre
détective anglais, pas une aventure au monde n'a aussi vivement excité la
curiosité que les exploits de cet Arsène Lupin, cette succession de faits
devenus aujourd'hui un livre.
Le succès des récits de M. Leblanc a été, on peut le dire, foudroyant dans
la revue mensuelle où le lecteur, qui se contentait jadis des vulgaires
intrigues du roman feuilleton, va chercher (évolution significative) une
littérature qui le divertisse, mais qui reste pourtant de la littérature.
L'auteur avait débuté, il y a une douzaine d'années, si je ne me trompe,
dans l'ancien Gil Blas, où ses nouvelles originales, sobres, puissantes, le
placèrent du premier coup au meilleur rang des conteurs. Normand,
Rouennais, l'auteur était visiblement de la bonne lignée des Flaubert, des
Maupassant, des Albert Sorel (qui fut, lui aussi, un novellière à ses heures).
Son premier roman, Une Femme, fut très remarqué, et, depuis, plusieurs
études psychologiques, l'Œuvre de Mort, Armelle et Claude,
l'Enthousiasme, une pièce en trois actes, applaudie chez Antoine, la Pitié,
étaient venues s'ajouter à ces petits romans en deux cents lignes où excelle
M. Maurice Leblanc.
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Il faut avoir un don particulier d'imagination pour trouver de ces drames
en raccourci, de ces nouvelles rapides qui enserrent la substance même de
volumes entiers, comme telles vignettes magistrales contiennent des
tableaux tout faits. Ces rares qualités d'inventeur devaient nécessairement,
un jour, trouver un cadre plus large, et l'auteur d'Une Femme allait bientôt
se concentrer après s'être dispersé en tant d'originales histoires.
C'est alors qu'il fit la connaissance du délicieux et inattendu Arsène Lupin.
On sait l'histoire de ce bandit du XVIIIe siècle qui volait les gens avec des
manchettes, comme Buffon écrivait son Histoire Naturelle. Arsène Lupin
est un petit neveu de ce scélérat qui faisait peur à la fois et souriait aux
marquises épouvantées et séduites.
—Vous pouvez comparer, me disait M. Marcel L'Heureux en m'apportant
les épreuves de l'œuvre de son confrère et les numéros où Je sais tout
illustrait les exploits d'Arsène Lupin, vous pouvez comparer Sherlock
Holmes à Lupin et Maurice Leblanc à Conan Doyle. Il est certain que les
deux écrivains ont des points de contact. Même puissance de récit, même
habileté d'intrigue, même science du mystère, même enchaînement
rigoureux des faits, même sobriété de moyens. Mais quelle supériorité dans
le choix des sujets, dans la qualité même du drame! Et remarquez ce tour de
force: avec Sherlock Holmes on se trouve chaque fois en face d'un nouveau
vol et d'un nouveau crime; ici, nous savons d'avance qu'Arsène Lupin est le
coupable; nous savons que, lorsque nous aurons débrouillé les fils
enchevêtrés de l'histoire, nous nous trouverons en face du fameux
gentleman-cambrioleur! Il y avait là un écueil, certes. Il est évité, il était
même impossible de l'éviter avec plus d'habileté que ne l'a fait Maurice
Leblanc. À l'aide de procédés que le plus averti ne distingue pas il vous
tient en haleine jusqu'au dénouement de chaque aventure. Jusqu'à la
dernière ligne on reste dans l'incertitude, la curiosité, l'angoisse, et le coup
de théâtre est toujours inattendu, bouleversant et troublant. En vérité,
Arsène Lupin est un type, un type déjà légendaire, et qui restera. Figure
vivante, jeune, pleine de gaîté, d'imprévu, d'ironie. Voleur et cambrioleur,
escroc et filou, tout ce que vous voudrez, mais si sympathique, ce bandit! Il
agit avec une si jolie désinvolture! Tant d'ironie, tant de charme et tant
d'esprit! C'est un dilettante. C'est un artiste! Remarquez-le bien: Arsène
Lupin ne vole pas; il s'amuse à voler. Il choisit. Au besoin, il restitue. Il est
en raccourci, de ces nouvelles rapides qui enserrent la substance même de
volumes entiers, comme telles vignettes magistrales contiennent des
tableaux tout faits. Ces rares qualités d'inventeur devaient nécessairement,
un jour, trouver un cadre plus large, et l'auteur d'Une Femme allait bientôt
se concentrer après s'être dispersé en tant d'originales histoires.
C'est alors qu'il fit la connaissance du délicieux et inattendu Arsène Lupin.
On sait l'histoire de ce bandit du XVIIIe siècle qui volait les gens avec des
manchettes, comme Buffon écrivait son Histoire Naturelle. Arsène Lupin
est un petit neveu de ce scélérat qui faisait peur à la fois et souriait aux
marquises épouvantées et séduites.
—Vous pouvez comparer, me disait M. Marcel L'Heureux en m'apportant
les épreuves de l'œuvre de son confrère et les numéros où Je sais tout
illustrait les exploits d'Arsène Lupin, vous pouvez comparer Sherlock
Holmes à Lupin et Maurice Leblanc à Conan Doyle. Il est certain que les
deux écrivains ont des points de contact. Même puissance de récit, même
habileté d'intrigue, même science du mystère, même enchaînement
rigoureux des faits, même sobriété de moyens. Mais quelle supériorité dans
le choix des sujets, dans la qualité même du drame! Et remarquez ce tour de
force: avec Sherlock Holmes on se trouve chaque fois en face d'un nouveau
vol et d'un nouveau crime; ici, nous savons d'avance qu'Arsène Lupin est le
coupable; nous savons que, lorsque nous aurons débrouillé les fils
enchevêtrés de l'histoire, nous nous trouverons en face du fameux
gentleman-cambrioleur! Il y avait là un écueil, certes. Il est évité, il était
même impossible de l'éviter avec plus d'habileté que ne l'a fait Maurice
Leblanc. À l'aide de procédés que le plus averti ne distingue pas il vous
tient en haleine jusqu'au dénouement de chaque aventure. Jusqu'à la
dernière ligne on reste dans l'incertitude, la curiosité, l'angoisse, et le coup
de théâtre est toujours inattendu, bouleversant et troublant. En vérité,
Arsène Lupin est un type, un type déjà légendaire, et qui restera. Figure
vivante, jeune, pleine de gaîté, d'imprévu, d'ironie. Voleur et cambrioleur,
escroc et filou, tout ce que vous voudrez, mais si sympathique, ce bandit! Il
agit avec une si jolie désinvolture! Tant d'ironie, tant de charme et tant
d'esprit! C'est un dilettante. C'est un artiste! Remarquez-le bien: Arsène
Lupin ne vole pas; il s'amuse à voler. Il choisit. Au besoin, il restitue. Il est
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noble et charmant, chevaleresque, délicat, et je le répète, si sympathique,
que tout ce qu'il fait semble juste, et qu'on se prend malgré soi à espérer le
succès de ses entreprises, que l'on s'en réjouit, et que la morale elle-même a
l'air de son côté. Tout cela, je le répète, parce que Lupin est la création d'un
artiste, et parce qu'en composant un livre où il a donné libre cours à son
imagination, Maurice Leblanc n'a pas oublié qu'il était avant tout, et dans
toute l'acception du terme, un écrivain!»
Ainsi parla M. Marcel L'Heureux, si bon juge en la matière et qui sait la
valeur d'un roman pour en avoir écrit de si remarquables. Et me voici de son
avis après avoir lu ces pages ironiquement amusantes, point du tout
amorales malgré le paradoxe qui prête tant de séduction au gentleman
détrousseur de ses contemporains. Certes je ne donnerais pas un prix
Montyon à ce très séduisant Lupin. Mais eût-on couronné pour sa vertu le
Fra Diavolo qui charma nos grand-mères à l'Opéra-Comique, au temps
lointain où les symboles d'Ariane et Barbe Bleue n'étaient pas inventés?
Le voilà qui s'avance
La plume rouge à son chapeau...
Arsène Lupin, c'est un Fra Diavolo armé non d'un tromblon, mais d'un
revolver, vêtu non d'une romantique veste de velours, mais d'un smoking de
forme correcte, et je souhaite qu'il ait le succès plus que centenaire de
l'irrésistible brigand que fit chanter M. Auber.
Mais quoi! il n'y a rien à souhaiter à Arsène Lupin. Il est entré vivant dans
la popularité. Et la vogue qu'a si bien commencée le magazine, le livre va la
continuer.
Jules CLARETIE.
L'ARRESTATION D'ARSÈNE LUPIN
L'étrange voyage! Il avait si bien commencé cependant! Pour ma part, je
n'en fis jamais qui s'annonçât sous de plus heureux auspices. La Provence
que tout ce qu'il fait semble juste, et qu'on se prend malgré soi à espérer le
succès de ses entreprises, que l'on s'en réjouit, et que la morale elle-même a
l'air de son côté. Tout cela, je le répète, parce que Lupin est la création d'un
artiste, et parce qu'en composant un livre où il a donné libre cours à son
imagination, Maurice Leblanc n'a pas oublié qu'il était avant tout, et dans
toute l'acception du terme, un écrivain!»
Ainsi parla M. Marcel L'Heureux, si bon juge en la matière et qui sait la
valeur d'un roman pour en avoir écrit de si remarquables. Et me voici de son
avis après avoir lu ces pages ironiquement amusantes, point du tout
amorales malgré le paradoxe qui prête tant de séduction au gentleman
détrousseur de ses contemporains. Certes je ne donnerais pas un prix
Montyon à ce très séduisant Lupin. Mais eût-on couronné pour sa vertu le
Fra Diavolo qui charma nos grand-mères à l'Opéra-Comique, au temps
lointain où les symboles d'Ariane et Barbe Bleue n'étaient pas inventés?
Le voilà qui s'avance
La plume rouge à son chapeau...
Arsène Lupin, c'est un Fra Diavolo armé non d'un tromblon, mais d'un
revolver, vêtu non d'une romantique veste de velours, mais d'un smoking de
forme correcte, et je souhaite qu'il ait le succès plus que centenaire de
l'irrésistible brigand que fit chanter M. Auber.
Mais quoi! il n'y a rien à souhaiter à Arsène Lupin. Il est entré vivant dans
la popularité. Et la vogue qu'a si bien commencée le magazine, le livre va la
continuer.
Jules CLARETIE.
L'ARRESTATION D'ARSÈNE LUPIN
L'étrange voyage! Il avait si bien commencé cependant! Pour ma part, je
n'en fis jamais qui s'annonçât sous de plus heureux auspices. La Provence
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est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le plus affable des
hommes. La société la plus choisie s'y trouvait réunie. Des relations se
formaient, des divertissements s'organisaient. Nous avions cette impression
exquise d'être séparés du monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île
inconnue, obligés, par conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.
Et nous nous rapprochions...
Avez-vous jamais songé à ce qu'il y a d'original et d'imprévu dans ce
groupement d'êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et qui,
durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, vont vivre de
la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères de l'Océan, l'assaut
terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes et le calme sournois de
l'eau endormie?
C'est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie elle-même,
avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité, et voilà
pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte fiévreuse et une volupté d'autant
plus intense ce court voyage dont on aperçoit la fin au moment même où il
commence.
Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute
singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante dépend
encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien subsiste, qui ne se
dénoue que peu à peu en plein Océan, et peu à peu, en plein Océan, se
renoue. Le télégraphe sans fil! appel d'un autre univers d'où l'on recevrait
des nouvelles de la façon la plus mystérieuse qui soit! L'imagination n'a
plus la ressource d'évoquer des fils de fer au creux desquels glisse l'invisible
message. Le mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c'est
aux ailes du vent qu'il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.
Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés, précédés
même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps, chuchotait à l'un de
nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me parlèrent. Dix autres, vingt
autres nous envoyèrent à tous, au travers de l'espace, leurs adieux attristés
ou souriants.
Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une après-
midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une dépêche dont
hommes. La société la plus choisie s'y trouvait réunie. Des relations se
formaient, des divertissements s'organisaient. Nous avions cette impression
exquise d'être séparés du monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île
inconnue, obligés, par conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.
Et nous nous rapprochions...
Avez-vous jamais songé à ce qu'il y a d'original et d'imprévu dans ce
groupement d'êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et qui,
durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, vont vivre de
la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères de l'Océan, l'assaut
terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes et le calme sournois de
l'eau endormie?
C'est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie elle-même,
avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité, et voilà
pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte fiévreuse et une volupté d'autant
plus intense ce court voyage dont on aperçoit la fin au moment même où il
commence.
Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute
singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante dépend
encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien subsiste, qui ne se
dénoue que peu à peu en plein Océan, et peu à peu, en plein Océan, se
renoue. Le télégraphe sans fil! appel d'un autre univers d'où l'on recevrait
des nouvelles de la façon la plus mystérieuse qui soit! L'imagination n'a
plus la ressource d'évoquer des fils de fer au creux desquels glisse l'invisible
message. Le mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c'est
aux ailes du vent qu'il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.
Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés, précédés
même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps, chuchotait à l'un de
nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me parlèrent. Dix autres, vingt
autres nous envoyèrent à tous, au travers de l'espace, leurs adieux attristés
ou souriants.
Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une après-
midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une dépêche dont
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voici la teneur:
«Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure
avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R...»
À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel
sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la dépêche
ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène Lupin, on ne sut
que l'initiale.
Il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret en eût
été scrupuleusement gardé par les employés du poste télégraphique, ainsi
que par le commissaire du bord et par le commandant. Mais il est de ces
événements qui semblent forcer la discrétion la plus rigoureuse. Le jour
même, sans qu'on pût dire comment la chose avait été ébruitée, nous
savions tous que le fameux Arsène Lupin se cachait parmi nous.
Arsène Lupin parmi nous! l'insaisissable cambrioleur dont on racontait les
prouesses dans tous les journaux depuis des mois! l'énigmatique personnage
avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait engagé ce duel à
mort dont les péripéties se déroulaient de façon si pittoresque! Arsène
Lupin, le fantaisiste gentleman qui n'opère que dans les châteaux et les
salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré chez le baron Schormann, en était
parti les mains vides et avait laissé sa carte, ornée de cette formule: «Arsène
Lupin, gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront
authentiques». Arsène Lupin, l'homme aux mille déguisements: tour à tour
chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, vieillard, commis-
voyageur marseillais, médecin russe, torero espagnol!
Qu'on se rende bien compte de ceci: Arsène Lupin allant et venant dans le
cadre relativement restreint d'un transatlantique, que dis-je! dans ce petit
coin des premières où l'on se retrouvait à tout instant, dans cette salle à
manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsène Lupin, c'était peut-être ce
monsieur... ou celui-là... mon voisin de table... mon compagnon de cabine...
—Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'écria le
lendemain miss Nelly Underdown, mais c'est intolérable! J'espère bien
qu'on va l'arrêter.
Et s'adressant à moi:
«Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure
avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R...»
À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel
sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la dépêche
ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène Lupin, on ne sut
que l'initiale.
Il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret en eût
été scrupuleusement gardé par les employés du poste télégraphique, ainsi
que par le commissaire du bord et par le commandant. Mais il est de ces
événements qui semblent forcer la discrétion la plus rigoureuse. Le jour
même, sans qu'on pût dire comment la chose avait été ébruitée, nous
savions tous que le fameux Arsène Lupin se cachait parmi nous.
Arsène Lupin parmi nous! l'insaisissable cambrioleur dont on racontait les
prouesses dans tous les journaux depuis des mois! l'énigmatique personnage
avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait engagé ce duel à
mort dont les péripéties se déroulaient de façon si pittoresque! Arsène
Lupin, le fantaisiste gentleman qui n'opère que dans les châteaux et les
salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré chez le baron Schormann, en était
parti les mains vides et avait laissé sa carte, ornée de cette formule: «Arsène
Lupin, gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront
authentiques». Arsène Lupin, l'homme aux mille déguisements: tour à tour
chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, vieillard, commis-
voyageur marseillais, médecin russe, torero espagnol!
Qu'on se rende bien compte de ceci: Arsène Lupin allant et venant dans le
cadre relativement restreint d'un transatlantique, que dis-je! dans ce petit
coin des premières où l'on se retrouvait à tout instant, dans cette salle à
manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsène Lupin, c'était peut-être ce
monsieur... ou celui-là... mon voisin de table... mon compagnon de cabine...
—Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'écria le
lendemain miss Nelly Underdown, mais c'est intolérable! J'espère bien
qu'on va l'arrêter.
Et s'adressant à moi:
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—Voyons, vous, monsieur d'Andrézy, qui êtes déjà au mieux avec le
commandant, vous ne savez rien?
J'aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly! C'était
une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont, occupent
aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur fortune éblouit.
Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.
Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le
richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland,
l'accompagnait.
Dès la première heure, j'avais posé ma candidature de flirt. Mais, dans
l'intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m'avait troublé, et je
me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses grands yeux noirs
rencontraient les miens. Cependant elle accueillait mes hommages avec une
certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons mots et s'intéresser à mes
anecdotes. Une vague sympathie semblait répondre à l'empressement que je
lui témoignais.
Un seul rival peut-être m'eût inquiété, un assez beau garçon, élégant,
réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l'humeur taciturne à mes
façons plus «en dehors» de Parisien.
Il faisait justement partie du groupe d'admirateurs qui entourait miss
Nelly, lorsqu'elle m'interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement
installés dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait éclairci le ciel.
L'heure était délicieuse.
—Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais est-il
impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi bien que le
ferait le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsène Lupin?
—Oh! oh! vous vous avancez beaucoup!
—En quoi donc? Le problème est-il si compliqué?
—Très compliqué.
—C'est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le résoudre.
commandant, vous ne savez rien?
J'aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly! C'était
une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont, occupent
aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur fortune éblouit.
Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.
Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le
richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland,
l'accompagnait.
Dès la première heure, j'avais posé ma candidature de flirt. Mais, dans
l'intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m'avait troublé, et je
me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses grands yeux noirs
rencontraient les miens. Cependant elle accueillait mes hommages avec une
certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons mots et s'intéresser à mes
anecdotes. Une vague sympathie semblait répondre à l'empressement que je
lui témoignais.
Un seul rival peut-être m'eût inquiété, un assez beau garçon, élégant,
réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l'humeur taciturne à mes
façons plus «en dehors» de Parisien.
Il faisait justement partie du groupe d'admirateurs qui entourait miss
Nelly, lorsqu'elle m'interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement
installés dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait éclairci le ciel.
L'heure était délicieuse.
—Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais est-il
impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi bien que le
ferait le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsène Lupin?
—Oh! oh! vous vous avancez beaucoup!
—En quoi donc? Le problème est-il si compliqué?
—Très compliqué.
—C'est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le résoudre.
Page 12
—Quels éléments?
—1° Lupin se fait appeler monsieur R...
—Signalement un peu vague.
—2° Il voyage seul.
—Si cette particularité vous suffit!
—3° Il est blond.
—Et alors?
—Alors nous n'avons plus qu'à consulter la liste des passagers et à
procéder par élimination.
J'avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.
—Je note d'abord qu'il n'y a que treize personnes que leur initiale désigne
à notre attention.
—Treize seulement?
—En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., comme vous
pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes, d'enfants ou de
domestiques. Restent quatre personnages isolés: le marquis de Raverdan...
—Secrétaire d'ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.
—Le major Rawson...
—C'est mon oncle, dit quelqu'un.
—M. Rivolta...
—Présent, s'écria l'un de nous, un Italien dont la figure disparaissait sous
une barbe du plus beau noir.
Miss Nelly éclata de rire.
—Monsieur n'est pas précisément blond.
—1° Lupin se fait appeler monsieur R...
—Signalement un peu vague.
—2° Il voyage seul.
—Si cette particularité vous suffit!
—3° Il est blond.
—Et alors?
—Alors nous n'avons plus qu'à consulter la liste des passagers et à
procéder par élimination.
J'avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.
—Je note d'abord qu'il n'y a que treize personnes que leur initiale désigne
à notre attention.
—Treize seulement?
—En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., comme vous
pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes, d'enfants ou de
domestiques. Restent quatre personnages isolés: le marquis de Raverdan...
—Secrétaire d'ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.
—Le major Rawson...
—C'est mon oncle, dit quelqu'un.
—M. Rivolta...
—Présent, s'écria l'un de nous, un Italien dont la figure disparaissait sous
une barbe du plus beau noir.
Miss Nelly éclata de rire.
—Monsieur n'est pas précisément blond.
Page 13
—Alors, repris-je, nous sommes obligés de conclure que le coupable est le
dernier de la liste.
—C'est-à-dire?
—C'est-à-dire, M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine?
On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont
l'assiduité près d'elle me tourmentait, lui dit:
—Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas?
On tourna les yeux vers lui. Il était blond.
Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le silence
gêné qui pesa sur nous m'indiqua que les autres assistants éprouvaient aussi
cette sorte de suffocation. C'était absurde d'ailleurs, car enfin rien dans les
allures de ce monsieur ne permettait qu'on le suspectât.
—Pourquoi je ne réponds pas? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma
qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j'ai déjà procédé à
une enquête analogue, et que je suis arrivé au même résultat. Je suis donc
d'avis qu'on m'arrête.
Il avait un drôle d'air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces
comme deux traits inflexibles s'amincirent encore et pâlirent. Des filets de
sang strièrent ses yeux.
Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous
impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda:
—Mais vous n'avez pas de blessure?
—Il est vrai, dit-il, la blessure manque.
D'un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais
aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly: il
avait montré le bras gauche.
Et ma foi, j'allais en faire nettement la remarque, quand un incident
détourna notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait en
courant.
dernier de la liste.
—C'est-à-dire?
—C'est-à-dire, M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine?
On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont
l'assiduité près d'elle me tourmentait, lui dit:
—Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas?
On tourna les yeux vers lui. Il était blond.
Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le silence
gêné qui pesa sur nous m'indiqua que les autres assistants éprouvaient aussi
cette sorte de suffocation. C'était absurde d'ailleurs, car enfin rien dans les
allures de ce monsieur ne permettait qu'on le suspectât.
—Pourquoi je ne réponds pas? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma
qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j'ai déjà procédé à
une enquête analogue, et que je suis arrivé au même résultat. Je suis donc
d'avis qu'on m'arrête.
Il avait un drôle d'air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces
comme deux traits inflexibles s'amincirent encore et pâlirent. Des filets de
sang strièrent ses yeux.
Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous
impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda:
—Mais vous n'avez pas de blessure?
—Il est vrai, dit-il, la blessure manque.
D'un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais
aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly: il
avait montré le bras gauche.
Et ma foi, j'allais en faire nettement la remarque, quand un incident
détourna notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait en
courant.
Page 14
Elle était bouleversée. On s'empressa autour d'elle, et ce n'est qu'après
bien des efforts qu'elle réussit à balbutier:
—Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!...
Non, on n'avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite; chose
bien plus curieuse: on avait choisi!
De l'étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des colliers et
des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les pierres les plus grosses,
mais les plus fines, les plus précieuses, celles, aurait-on dit, qui avaient le
plus de valeur tout en tenant le moins de place. Les montures gisaient là, sur
la table. Je les vis, tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme
des fleurs dont on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés.
Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l'heure où lady Jerland
prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un couloir fréquenté,
fracturer la porte de la cabine, trouver un petit sac dissimulé à dessein au
fond d'un carton à chapeau, l'ouvrir et choisir!
Il n'y eut qu'un cri parmi nous. Il n'y eut qu'une opinion parmi tous les
passagers, lorsque le vol fut connu: c'est Arsène Lupin. Et de fait, c'était
bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable... et logique
cependant, car s'il était difficile de recéler la masse encombrante qu'eût
formée l'ensemble des bijoux, combien moindre était l'embarras avec de
petites choses indépendantes les unes des autres, perles, émeraudes et
saphirs.
Et au dîner, il se passa ceci: à droite et à gauche de Rozaine, les deux
places restèrent vides. Et le soir on sut qu'il avait été convoqué par le
commandant.
Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable
soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux. On
dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me fit voir
que, si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au début, elle ne s'en
souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir. Vers minuit, à la clarté
sereine de la lune, je lui affirmai mon dévouement avec une émotion qui ne
parut pas lui déplaire.
bien des efforts qu'elle réussit à balbutier:
—Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!...
Non, on n'avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite; chose
bien plus curieuse: on avait choisi!
De l'étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des colliers et
des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les pierres les plus grosses,
mais les plus fines, les plus précieuses, celles, aurait-on dit, qui avaient le
plus de valeur tout en tenant le moins de place. Les montures gisaient là, sur
la table. Je les vis, tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme
des fleurs dont on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés.
Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l'heure où lady Jerland
prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un couloir fréquenté,
fracturer la porte de la cabine, trouver un petit sac dissimulé à dessein au
fond d'un carton à chapeau, l'ouvrir et choisir!
Il n'y eut qu'un cri parmi nous. Il n'y eut qu'une opinion parmi tous les
passagers, lorsque le vol fut connu: c'est Arsène Lupin. Et de fait, c'était
bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable... et logique
cependant, car s'il était difficile de recéler la masse encombrante qu'eût
formée l'ensemble des bijoux, combien moindre était l'embarras avec de
petites choses indépendantes les unes des autres, perles, émeraudes et
saphirs.
Et au dîner, il se passa ceci: à droite et à gauche de Rozaine, les deux
places restèrent vides. Et le soir on sut qu'il avait été convoqué par le
commandant.
Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable
soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux. On
dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me fit voir
que, si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au début, elle ne s'en
souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir. Vers minuit, à la clarté
sereine de la lune, je lui affirmai mon dévouement avec une émotion qui ne
parut pas lui déplaire.
Page 15
Mais le lendemain, à la stupeur générale, on apprit que, les charges
relevées contre lui n'étant pas suffisantes, Rozaine était libre.
Fils d'un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des papiers
parfaitement en règle. En outre, ses bras n'offraient pas la moindre trace de
blessure.
—Des papiers! des actes de naissance! s'écrièrent les ennemis de Rozaine,
mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez! Quant à la
blessure, c'est qu'il n'en a pas reçu... ou qu'il en a effacé la trace!
On leur objectait qu'à l'heure du vol, Rozaine—c'était démontré—se
promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient:
—Est-ce qu'un homme de la trempe d'Arsène Lupin a besoin d'assister au
vol qu'il commet?
Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un point sur
lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer: Qui, sauf Rozaine,
voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par R? Qui le
télégramme désignait-il, si ce n'était Rozaine?
Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea
audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se levèrent et
s'éloignèrent.
C'était bel et bien de la peur.
Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main
parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes classes:
M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à qui
démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres
dérobées.
—Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine au
commandant, moi, je lui ferai son affaire.
Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut, Arsène
Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas d'intérêt!
relevées contre lui n'étant pas suffisantes, Rozaine était libre.
Fils d'un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des papiers
parfaitement en règle. En outre, ses bras n'offraient pas la moindre trace de
blessure.
—Des papiers! des actes de naissance! s'écrièrent les ennemis de Rozaine,
mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez! Quant à la
blessure, c'est qu'il n'en a pas reçu... ou qu'il en a effacé la trace!
On leur objectait qu'à l'heure du vol, Rozaine—c'était démontré—se
promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient:
—Est-ce qu'un homme de la trempe d'Arsène Lupin a besoin d'assister au
vol qu'il commet?
Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un point sur
lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer: Qui, sauf Rozaine,
voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par R? Qui le
télégramme désignait-il, si ce n'était Rozaine?
Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea
audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se levèrent et
s'éloignèrent.
C'était bel et bien de la peur.
Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main
parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes classes:
M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à qui
démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres
dérobées.
—Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine au
commandant, moi, je lui ferai son affaire.
Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut, Arsène
Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas d'intérêt!
Page 16
Elle se prolongea durant deux journées. On vit Rozaine errer de droite et
de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut son ombre,
la nuit, qui rôdait.
De son côté, le commandant déploya l'énergie la plus active. Du haut en
bas, en tous les coins, la Provence fut fouillée. On perquisitionna dans
toutes les cabines, sans exception, sous le prétexte fort juste que les objets
étaient cachés dans n'importe quel endroit, sauf dans la cabine du coupable.
—On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas? me demandait
miss Nelly. Tout sorcier qu'il soit, il ne peut faire que des diamants et des
perles deviennent invisibles.
—Mais si, lui répondais-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe de nos
chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous portons sur nous.
Et lui montrant mon kodak, un 9 X 12 avec lequel je ne me lassais pas de
la photographier dans les attitudes les plus diverses:
—Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous
pas qu'il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady Jerland. On
affecte de prendre des vues et le tour est joué.
—Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a point de voleur qui ne laisse
derrière lui un indice quelconque.
—Il y en a un: Arsène Lupin.
—Pourquoi?
—Pourquoi? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet, mais
à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer.
—Au début, vous étiez plus confiant.
—Mais, depuis, je l'ai vu à l'œuvre.
—Et alors, selon vous?
—Selon moi, on perd son temps.
de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut son ombre,
la nuit, qui rôdait.
De son côté, le commandant déploya l'énergie la plus active. Du haut en
bas, en tous les coins, la Provence fut fouillée. On perquisitionna dans
toutes les cabines, sans exception, sous le prétexte fort juste que les objets
étaient cachés dans n'importe quel endroit, sauf dans la cabine du coupable.
—On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas? me demandait
miss Nelly. Tout sorcier qu'il soit, il ne peut faire que des diamants et des
perles deviennent invisibles.
—Mais si, lui répondais-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe de nos
chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous portons sur nous.
Et lui montrant mon kodak, un 9 X 12 avec lequel je ne me lassais pas de
la photographier dans les attitudes les plus diverses:
—Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous
pas qu'il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady Jerland. On
affecte de prendre des vues et le tour est joué.
—Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a point de voleur qui ne laisse
derrière lui un indice quelconque.
—Il y en a un: Arsène Lupin.
—Pourquoi?
—Pourquoi? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet, mais
à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer.
—Au début, vous étiez plus confiant.
—Mais, depuis, je l'ai vu à l'œuvre.
—Et alors, selon vous?
—Selon moi, on perd son temps.
Page 17
Et de fait, les investigations ne donnaient aucun résultat, ou du moins,
celui qu'elles donnèrent ne correspondait pas à l'effort général: la montre du
commandant lui fut volée.
Furieux, il redoubla d'ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine avec
qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie charmante, on
retrouvait la montre parmi les faux-cols du commandant en second.
Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière
humoristique d'Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. Il
travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement aussi. Il
donnait l'impression du monsieur qui se divertit à la pièce qu'il fait jouer, et
qui, dans la coulisse, rit à gorge déployée de ses traits d'esprit et des
situations qu'il imagina.
Décidément, c'était un artiste en son genre, et quand j'observais Rozaine,
sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que tenait sans doute
ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans une certaine admiration.
Or, l'avant-dernière nuit, l'officier de quart entendit des gémissements à
l'endroit le plus obscur du pont. Il s'approcha. Un homme était étendu, la
tête enveloppée dans une écharpe grise très épaisse, les poignets ficelés à
l'aide d'une fine cordelette.
On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent prodigués.
Cet homme, c'était Rozaine.
C'était Rozaine assailli au cours d'une de ses expéditions, terrassé et
dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement portait
ces mots: «Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix mille francs
de M. Rozaine.»
En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille.
Naturellement, on accusa le malheureux d'avoir simulé cette attaque
contre lui-même. Mais, outre qu'il lui eût été impossible de se lier de cette
façon, il fut établi que l'écriture de la carte différait absolument de l'écriture
de Rozaine, et ressemblait au contraire, à s'y méprendre, à celle d'Arsène
Lupin, telle que la reproduisait un ancien journal trouvé à bord.
celui qu'elles donnèrent ne correspondait pas à l'effort général: la montre du
commandant lui fut volée.
Furieux, il redoubla d'ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine avec
qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie charmante, on
retrouvait la montre parmi les faux-cols du commandant en second.
Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière
humoristique d'Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. Il
travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement aussi. Il
donnait l'impression du monsieur qui se divertit à la pièce qu'il fait jouer, et
qui, dans la coulisse, rit à gorge déployée de ses traits d'esprit et des
situations qu'il imagina.
Décidément, c'était un artiste en son genre, et quand j'observais Rozaine,
sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que tenait sans doute
ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans une certaine admiration.
Or, l'avant-dernière nuit, l'officier de quart entendit des gémissements à
l'endroit le plus obscur du pont. Il s'approcha. Un homme était étendu, la
tête enveloppée dans une écharpe grise très épaisse, les poignets ficelés à
l'aide d'une fine cordelette.
On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent prodigués.
Cet homme, c'était Rozaine.
C'était Rozaine assailli au cours d'une de ses expéditions, terrassé et
dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement portait
ces mots: «Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix mille francs
de M. Rozaine.»
En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille.
Naturellement, on accusa le malheureux d'avoir simulé cette attaque
contre lui-même. Mais, outre qu'il lui eût été impossible de se lier de cette
façon, il fut établi que l'écriture de la carte différait absolument de l'écriture
de Rozaine, et ressemblait au contraire, à s'y méprendre, à celle d'Arsène
Lupin, telle que la reproduisait un ancien journal trouvé à bord.
Page 18
Ainsi donc, Rozaine n'était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine, fils
d'un négociant de Bordeaux! Et la présence d'Arsène Lupin s'affirmait une
fois de plus, et par quel acte redoutable!
Ce fut la terreur. On n'osa plus rester seul dans sa cabine, et pas davantage
s'aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se groupait entre
gens sûrs les uns des autres. Et encore, une défiance instinctive divisait les
plus intimes. C'est que la menace ne provenait pas d'un individu isolé,
surveillé, et par là même moins dangereux. Arsène Lupin, maintenant,
c'était... c'était tout le monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un
pouvoir miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les
déguisements les plus inattendus, d'être tour à tour le respectable major
Rawson, ou le noble marquis de Raverdan, ou même, car on ne s'arrêtait
plus à l'initiale accusatrice, ou même telle ou telle personne connue de tous,
ayant femme, enfants, domestiques.
Les premières dépêches sans fil n'apportèrent aucune nouvelle. Du moins
le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence n'était pas pour
nous rassurer.
Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l'attente
anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne serait plus
une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On n'admettait pas
qu'Arsène Lupin s'en tînt à ces deux larcins insignifiants. Maître absolu du
navire, les autorités réduites à l'impuissance, il n'avait qu'à vouloir, tout lui
était permis, il disposait des biens et des existences.
Heures délicieuses pour moi, je l'avoue, car elles me valurent la confiance
de miss Nelly. Impressionnée par tant d'événements, de nature déjà inquiète,
elle chercha spontanément à mes côtés une protection, une sécurité que
j'étais heureux de lui offrir.
Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N'était-ce pas lui qui nous
rapprochait? N'était-ce pas grâce à lui que j'avais le droit de m'abandonner
aux plus beaux rêves? Rêves d'amour et rêves moins chimériques, pourquoi
ne pas le confesser? Les Andrézy sont de bonne souche poitevine, mais leur
blason est quelque peu dédoré, et il ne me paraît pas indigne d'un
gentilhomme de songer à rendre à son nom le lustre perdu.
d'un négociant de Bordeaux! Et la présence d'Arsène Lupin s'affirmait une
fois de plus, et par quel acte redoutable!
Ce fut la terreur. On n'osa plus rester seul dans sa cabine, et pas davantage
s'aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se groupait entre
gens sûrs les uns des autres. Et encore, une défiance instinctive divisait les
plus intimes. C'est que la menace ne provenait pas d'un individu isolé,
surveillé, et par là même moins dangereux. Arsène Lupin, maintenant,
c'était... c'était tout le monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un
pouvoir miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les
déguisements les plus inattendus, d'être tour à tour le respectable major
Rawson, ou le noble marquis de Raverdan, ou même, car on ne s'arrêtait
plus à l'initiale accusatrice, ou même telle ou telle personne connue de tous,
ayant femme, enfants, domestiques.
Les premières dépêches sans fil n'apportèrent aucune nouvelle. Du moins
le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence n'était pas pour
nous rassurer.
Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l'attente
anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne serait plus
une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On n'admettait pas
qu'Arsène Lupin s'en tînt à ces deux larcins insignifiants. Maître absolu du
navire, les autorités réduites à l'impuissance, il n'avait qu'à vouloir, tout lui
était permis, il disposait des biens et des existences.
Heures délicieuses pour moi, je l'avoue, car elles me valurent la confiance
de miss Nelly. Impressionnée par tant d'événements, de nature déjà inquiète,
elle chercha spontanément à mes côtés une protection, une sécurité que
j'étais heureux de lui offrir.
Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N'était-ce pas lui qui nous
rapprochait? N'était-ce pas grâce à lui que j'avais le droit de m'abandonner
aux plus beaux rêves? Rêves d'amour et rêves moins chimériques, pourquoi
ne pas le confesser? Les Andrézy sont de bonne souche poitevine, mais leur
blason est quelque peu dédoré, et il ne me paraît pas indigne d'un
gentilhomme de songer à rendre à son nom le lustre perdu.
Page 19
Et ces rêves, je le sentais, n'offusquaient point Nelly. Ses yeux souriants
m'autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait d'espérer.
Et jusqu'au dernier moment, accoudés aux bastingages, nous restâmes l'un
près de l'autre, tandis que la ligne des côtes américaines voguait au-devant
de nous.
On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les premières
jusqu'à l'entrepont où grouillaient les émigrants, on attendait la minute
suprême où s'expliquerait enfin l'insoluble énigme. Qui était Arsène Lupin?
Sous quel nom, sous quel masque se cachait le fameux Arsène Lupin?
Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n'en oublierai
pas le plus infime détail.
—Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui s'appuyait
à mon bras, toute défaillante.
—Et vous! me répondit-elle, ah! vous êtes si changé!
—Songez donc! cette minute est passionnante, et je suis si heureux de la
vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre souvenir
s'attardera quelquefois...
Elle n'écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s'abattit. Mais
avant que nous eûmes la liberté de la franchir, des gens montèrent à bord,
des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.
Miss Nelly balbutia:
—On s'apercevrait qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant la traversée que
je n'en serais pas surprise.
—Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plonger dans l'Atlantique
plutôt que d'être arrêté.
—Ne riez pas, fit-elle, agacée.
Soudain je tressaillis, et comme elle me questionnait, je lui dis:
—Vous voyez ce vieux petit homme debout à l'extrémité de la passerelle?
m'autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait d'espérer.
Et jusqu'au dernier moment, accoudés aux bastingages, nous restâmes l'un
près de l'autre, tandis que la ligne des côtes américaines voguait au-devant
de nous.
On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les premières
jusqu'à l'entrepont où grouillaient les émigrants, on attendait la minute
suprême où s'expliquerait enfin l'insoluble énigme. Qui était Arsène Lupin?
Sous quel nom, sous quel masque se cachait le fameux Arsène Lupin?
Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n'en oublierai
pas le plus infime détail.
—Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui s'appuyait
à mon bras, toute défaillante.
—Et vous! me répondit-elle, ah! vous êtes si changé!
—Songez donc! cette minute est passionnante, et je suis si heureux de la
vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre souvenir
s'attardera quelquefois...
Elle n'écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s'abattit. Mais
avant que nous eûmes la liberté de la franchir, des gens montèrent à bord,
des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.
Miss Nelly balbutia:
—On s'apercevrait qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant la traversée que
je n'en serais pas surprise.
—Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plonger dans l'Atlantique
plutôt que d'être arrêté.
—Ne riez pas, fit-elle, agacée.
Soudain je tressaillis, et comme elle me questionnait, je lui dis:
—Vous voyez ce vieux petit homme debout à l'extrémité de la passerelle?
Page 20
—Avec un parapluie et une redingote vert-olive?
—C'est Ganimard.
—Ganimard?
—Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu'Arsène Lupin serait arrêté de
sa propre main. Ah! je comprends que l'on n'ait pas eu de renseignements de
ce côté de l'Océan. Ganimard était là! et il aime bien que personne ne
s'occupe de ses petites affaires.
—Alors Arsène Lupin est sûr d'être pris?
—Qui sait? Ganimard ne l'a jamais vu, paraît-il, que grimé et déguisé. À
moins qu'il ne connaisse son nom d'emprunt...
—Ah! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si je
pouvais assister à l'arrestation!
—Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence de
son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l'œil du vieux sera
fatigué.
Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l'air indifférent,
Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait entre les
deux balustrades. Je notai qu'un officier du bord, posté derrière lui, le
renseignait de temps à autre.
Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta, défilèrent, et
d'autres, et beaucoup d'autres... Et j'aperçus Rozaine qui s'approchait.
Pauvre Rozaine! il ne paraissait pas remis de ses mésaventures!
—C'est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly... Qu'en pensez-
vous?
—Je pense qu'il serait fort intéressant d'avoir sur une même photographie
Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si chargé.
Je le lui donnai, mais trop tard pour qu'elle s'en servît. Rozaine passait.
L'officier se pencha à l'oreille de Ganimard, celui-ci haussa légèrement les
épaules, et Rozaine passa.
—C'est Ganimard.
—Ganimard?
—Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu'Arsène Lupin serait arrêté de
sa propre main. Ah! je comprends que l'on n'ait pas eu de renseignements de
ce côté de l'Océan. Ganimard était là! et il aime bien que personne ne
s'occupe de ses petites affaires.
—Alors Arsène Lupin est sûr d'être pris?
—Qui sait? Ganimard ne l'a jamais vu, paraît-il, que grimé et déguisé. À
moins qu'il ne connaisse son nom d'emprunt...
—Ah! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si je
pouvais assister à l'arrestation!
—Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence de
son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l'œil du vieux sera
fatigué.
Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l'air indifférent,
Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait entre les
deux balustrades. Je notai qu'un officier du bord, posté derrière lui, le
renseignait de temps à autre.
Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta, défilèrent, et
d'autres, et beaucoup d'autres... Et j'aperçus Rozaine qui s'approchait.
Pauvre Rozaine! il ne paraissait pas remis de ses mésaventures!
—C'est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly... Qu'en pensez-
vous?
—Je pense qu'il serait fort intéressant d'avoir sur une même photographie
Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si chargé.
Je le lui donnai, mais trop tard pour qu'elle s'en servît. Rozaine passait.
L'officier se pencha à l'oreille de Ganimard, celui-ci haussa légèrement les
épaules, et Rozaine passa.
Page 21
Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin?
—Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce?
Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait tour à
tour, avec la crainte confuse qu'il ne fût pas, lui, au nombre de ces vingt
personnes.
Je lui dis:
—Nous ne pouvons attendre plus longtemps.
Elle s'avança. Je la suivis. Mais nous n'avions pas fait dix pas que
Ganimard nous barra le passage.
—Eh bien, quoi? m'écriai-je.
—Un instant, monsieur, qui vous presse?
—J'accompagne mademoiselle.
—Un instant, répéta-t-il d'une voix plus impérieuse.
Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux:
—Arsène Lupin, n'est-ce pas?
Je me mis à rire.
—Non, Bernard d'Andrézy, tout simplement.
—Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine.
—Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et ce
n'est pas le cas. Voici mes papiers.
—Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c'est ce que j'aurai le plaisir
de vous expliquer.
—Mais vous êtes fou! Arsène Lupin s'est embarqué sous le nom de R.
—Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les avez
lancés, là-bas. Ah! vous êtes d'une jolie force, mon gaillard. Mais cette fois,
—Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce?
Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait tour à
tour, avec la crainte confuse qu'il ne fût pas, lui, au nombre de ces vingt
personnes.
Je lui dis:
—Nous ne pouvons attendre plus longtemps.
Elle s'avança. Je la suivis. Mais nous n'avions pas fait dix pas que
Ganimard nous barra le passage.
—Eh bien, quoi? m'écriai-je.
—Un instant, monsieur, qui vous presse?
—J'accompagne mademoiselle.
—Un instant, répéta-t-il d'une voix plus impérieuse.
Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux:
—Arsène Lupin, n'est-ce pas?
Je me mis à rire.
—Non, Bernard d'Andrézy, tout simplement.
—Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine.
—Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et ce
n'est pas le cas. Voici mes papiers.
—Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c'est ce que j'aurai le plaisir
de vous expliquer.
—Mais vous êtes fou! Arsène Lupin s'est embarqué sous le nom de R.
—Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les avez
lancés, là-bas. Ah! vous êtes d'une jolie force, mon gaillard. Mais cette fois,
Page 22
la chance a tourné. Voyons, Lupin, montrez-vous beau joueur.
J'hésitai une seconde. D'un coup sec, il me frappa sur l'avant-bras droit. Je
poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure encore mal fermée
que signalait le télégramme.
Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle écoutait,
livide, chancelante.
Son regard rencontra le mien, puis s'abaissa sur le kodak que je lui avais
remis. Elle fit un geste brusque, et j'eus l'impression, j'eus la certitude
qu'elle comprenait tout à coup. Oui, c'était là, entre les parois étroites de
chagrin noir, au creux du petit objet que j'avais eu la précaution de déposer
entre ses mains avant que Ganimard ne m'arrêtât, c'était bien là que se
trouvaient les vingt mille francs de Rozaine, les perles et les diamants de
lady Jerland.
Ah! je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de ses
acolytes m'entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation, l'hostilité
des gens, tout, hors ceci: la résolution qu'allait prendre miss Nelly au sujet
de ce que je lui avais confié.
Que l'on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne songeais
même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se déciderait-elle à la
fournir?
Serais-je trahi par elle? perdu par elle? Agirait-elle en ennemie qui ne
pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris s'adoucit
d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire?
Elle passa devant moi, je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux autres
voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon kodak à la main.
Sans doute, pensai-je, elle n'ose pas, en public. C'est dans une heure, dans
un instant, qu'elle le donnera.
Mais, arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de maladresse
simulée, elle le laissa tomber dans l'eau, entre le mur du quai et le flanc du
navire.
Puis, je la vis s'éloigner.
J'hésitai une seconde. D'un coup sec, il me frappa sur l'avant-bras droit. Je
poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure encore mal fermée
que signalait le télégramme.
Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle écoutait,
livide, chancelante.
Son regard rencontra le mien, puis s'abaissa sur le kodak que je lui avais
remis. Elle fit un geste brusque, et j'eus l'impression, j'eus la certitude
qu'elle comprenait tout à coup. Oui, c'était là, entre les parois étroites de
chagrin noir, au creux du petit objet que j'avais eu la précaution de déposer
entre ses mains avant que Ganimard ne m'arrêtât, c'était bien là que se
trouvaient les vingt mille francs de Rozaine, les perles et les diamants de
lady Jerland.
Ah! je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de ses
acolytes m'entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation, l'hostilité
des gens, tout, hors ceci: la résolution qu'allait prendre miss Nelly au sujet
de ce que je lui avais confié.
Que l'on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne songeais
même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se déciderait-elle à la
fournir?
Serais-je trahi par elle? perdu par elle? Agirait-elle en ennemie qui ne
pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris s'adoucit
d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire?
Elle passa devant moi, je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux autres
voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon kodak à la main.
Sans doute, pensai-je, elle n'ose pas, en public. C'est dans une heure, dans
un instant, qu'elle le donnera.
Mais, arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de maladresse
simulée, elle le laissa tomber dans l'eau, entre le mur du quai et le flanc du
navire.
Puis, je la vis s'éloigner.
Page 23
Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m'apparut de nouveau et
disparut. C'était fini, fini pour jamais.
Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d'un doux
attendrissement, puis je soupirai, au grand étonnement de Ganimard:
—Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme...
C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin me raconta l'histoire de son
arrestation. Le hasard d'incidents dont j'écrirai quelque jour le récit avait
noué entre nous des liens... dirai-je d'amitié? Oui, j'ose croire qu'Arsène
Lupin m'honore de quelque amitié, et que c'est par amitié qu'il arrive parfois
chez moi à l'improviste, apportant, dans le silence de mon cabinet de travail,
sa gaieté juvénile, le rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur
d'homme pour qui la destinée n'a que faveurs et sourires.
Son portrait? Comment pourrais-je le faire? Vingt fois j'ai vu Arsène
Lupin, et vingt fois c'est un être différent qui m'est apparu... ou plutôt le
même être dont vingt miroirs m'auraient renvoyé autant d'images
déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme spéciale de figure,
son geste propre, sa silhouette et son caractère.
—Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une glace je
ne me reconnais plus.
Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l'égard de ceux qui le
rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son art du
maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu'aux proportions de
son visage, et d'altérer le rapport même de ses traits entre eux.
—Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie? Pourquoi ne
pas éviter ce danger d'une personnalité toujours identique? Mes actes me
désignent suffisamment.
Et il précise avec une pointe d'orgueil:
—Tant mieux si l'on ne peut jamais dire en toute certitude: Voici Arsène
Lupin. L'essentiel est qu'on dise sans crainte d'erreur: Arsène Lupin a fait
cela.
disparut. C'était fini, fini pour jamais.
Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d'un doux
attendrissement, puis je soupirai, au grand étonnement de Ganimard:
—Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme...
C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin me raconta l'histoire de son
arrestation. Le hasard d'incidents dont j'écrirai quelque jour le récit avait
noué entre nous des liens... dirai-je d'amitié? Oui, j'ose croire qu'Arsène
Lupin m'honore de quelque amitié, et que c'est par amitié qu'il arrive parfois
chez moi à l'improviste, apportant, dans le silence de mon cabinet de travail,
sa gaieté juvénile, le rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur
d'homme pour qui la destinée n'a que faveurs et sourires.
Son portrait? Comment pourrais-je le faire? Vingt fois j'ai vu Arsène
Lupin, et vingt fois c'est un être différent qui m'est apparu... ou plutôt le
même être dont vingt miroirs m'auraient renvoyé autant d'images
déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme spéciale de figure,
son geste propre, sa silhouette et son caractère.
—Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une glace je
ne me reconnais plus.
Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l'égard de ceux qui le
rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son art du
maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu'aux proportions de
son visage, et d'altérer le rapport même de ses traits entre eux.
—Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie? Pourquoi ne
pas éviter ce danger d'une personnalité toujours identique? Mes actes me
désignent suffisamment.
Et il précise avec une pointe d'orgueil:
—Tant mieux si l'on ne peut jamais dire en toute certitude: Voici Arsène
Lupin. L'essentiel est qu'on dise sans crainte d'erreur: Arsène Lupin a fait
cela.
Page 24
Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que
j'essaie de reconstituer, d'après les confidences dont il eut la bonne grâce de
me favoriser, certains soirs d'hiver, dans le silence de mon cabinet de
travail...
ARSÈNE LUPIN EN PRISON
Il n'est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords de la
Seine, et qui n'ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges aux ruines de
Saint-Wandrille, l'étrange petit château féodal du Malaquis, si fièrement
campé sur sa roche, en pleine rivière. L'arche d'un pont le relie à la route.
La base de ses tourelles sombres se confond avec le granit qui le supporte,
bloc énorme détaché d'on ne sait quelle montagne et jeté là par quelque
formidable convulsion. Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi
les roseaux, et des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des
cailloux.
L'histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa
silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et massacres. Aux
veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les crimes qui s'y
commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On parle du fameux
souterrain qui conduisait jadis à l'abbaye de Jumièges et au manoir d'Agnès
Sorel, la belle amie de Charles VII.
Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron Nathan
Cahorn, le baron Satan, comme on l'appelait jadis à la Bourse où il s'est
enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du Malaquis, ruinés, ont dû
lui vendre, pour un morceau de pain, la demeure de leurs ancêtres. Il y a
installé ses admirables collections de meubles et de tableaux, de faïences et
de bois sculptés. Il y vit seul, avec trois vieux domestiques. Nul n'y pénètre
jamais. Nul n'a jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les
trois Rubens qu'il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et
tant d'autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus
riches habitués des ventes publiques.
j'essaie de reconstituer, d'après les confidences dont il eut la bonne grâce de
me favoriser, certains soirs d'hiver, dans le silence de mon cabinet de
travail...
ARSÈNE LUPIN EN PRISON
Il n'est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords de la
Seine, et qui n'ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges aux ruines de
Saint-Wandrille, l'étrange petit château féodal du Malaquis, si fièrement
campé sur sa roche, en pleine rivière. L'arche d'un pont le relie à la route.
La base de ses tourelles sombres se confond avec le granit qui le supporte,
bloc énorme détaché d'on ne sait quelle montagne et jeté là par quelque
formidable convulsion. Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi
les roseaux, et des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des
cailloux.
L'histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa
silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et massacres. Aux
veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les crimes qui s'y
commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On parle du fameux
souterrain qui conduisait jadis à l'abbaye de Jumièges et au manoir d'Agnès
Sorel, la belle amie de Charles VII.
Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron Nathan
Cahorn, le baron Satan, comme on l'appelait jadis à la Bourse où il s'est
enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du Malaquis, ruinés, ont dû
lui vendre, pour un morceau de pain, la demeure de leurs ancêtres. Il y a
installé ses admirables collections de meubles et de tableaux, de faïences et
de bois sculptés. Il y vit seul, avec trois vieux domestiques. Nul n'y pénètre
jamais. Nul n'a jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les
trois Rubens qu'il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et
tant d'autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus
riches habitués des ventes publiques.
Page 25
Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les trésors
accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d'un amateur que les
plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d'avoir induit en erreur. Il
les aime, ses bibelots. Il les aime âprement, comme un avare; jalousement,
comme un amoureux.
Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer qui
commandent les deux extrémités du pont et l'entrée de la cour d'honneur,
sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des sonneries électriques
vibreraient dans le silence. Du côté de la Seine, rien à craindre: le roc s'y
dresse à pic.
Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d'ordinaire à
la tête-de-pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui entrebâilla
le lourd battant.
Il examina l'homme aussi minutieusement que s'il ne connaissait pas déjà,
depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois de paysan,
et l'homme lui dit en riant:
—C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui aurait
pris ma blouse et ma casquette.
—Sait-on jamais? murmura Cahorn.
Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta:
—Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.
—Du nouveau?
—Une lettre... et recommandée, encore.
Isolé, sans ami ni personne qui s'intéressât à lui, jamais le baron ne
recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de mauvais
augure dont il y avait lieu de s'inquiéter. Quel était ce mystérieux
correspondant qui venait le relancer dans sa retraite?
—Il faut signer, monsieur le baron.
accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d'un amateur que les
plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d'avoir induit en erreur. Il
les aime, ses bibelots. Il les aime âprement, comme un avare; jalousement,
comme un amoureux.
Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer qui
commandent les deux extrémités du pont et l'entrée de la cour d'honneur,
sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des sonneries électriques
vibreraient dans le silence. Du côté de la Seine, rien à craindre: le roc s'y
dresse à pic.
Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d'ordinaire à
la tête-de-pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui entrebâilla
le lourd battant.
Il examina l'homme aussi minutieusement que s'il ne connaissait pas déjà,
depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois de paysan,
et l'homme lui dit en riant:
—C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui aurait
pris ma blouse et ma casquette.
—Sait-on jamais? murmura Cahorn.
Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta:
—Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.
—Du nouveau?
—Une lettre... et recommandée, encore.
Isolé, sans ami ni personne qui s'intéressât à lui, jamais le baron ne
recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de mauvais
augure dont il y avait lieu de s'inquiéter. Quel était ce mystérieux
correspondant qui venait le relancer dans sa retraite?
—Il faut signer, monsieur le baron.
Page 26
Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur eût
disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas de long en
large, il s'appuya contre le parapet du pont et déchira l'enveloppe. Elle
portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit: Prison de
la Santé, Paris. Il regarda la signature: Arsène Lupin. Stupéfait, il lut:
«Monsieur le baron,
«Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe
de Champaigne d'excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens
sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de
droite, je note la crédence Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le
guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche,
toute la vitrine des bijoux et des miniatures.
«Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je crois, d'un
écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer convenablement
et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des Batignolles, avant
huit jours... faute de quoi, je ferai procéder moi-même à leur déménagement
dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Et, comme de juste, je
ne me contenterai pas des objets sus-indiqués.
«Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter
l'expression de mes sentiments de respectueuse considération.
«ARSÈNE LUPIN.»
«P.-S.—Surtout ne pas m'envoyer le plus grand des Watteau. Quoique
vous l'ayez payé trente mille francs à l'Hôtel des Ventes, ce n'est qu'une
copie, l'original ayant été brûlé, sous le Directoire, par Barras, un soir
d'orgie. Consulter les Mémoires inédits de Garat.
«Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l'authenticité me
semble douteuse.»
Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signée de tout autre, elle l'eût
déjà considérablement alarmé, mais signée d'Arsène Lupin!
disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas de long en
large, il s'appuya contre le parapet du pont et déchira l'enveloppe. Elle
portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit: Prison de
la Santé, Paris. Il regarda la signature: Arsène Lupin. Stupéfait, il lut:
«Monsieur le baron,
«Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe
de Champaigne d'excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens
sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de
droite, je note la crédence Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le
guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche,
toute la vitrine des bijoux et des miniatures.
«Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je crois, d'un
écoulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer convenablement
et de les expédier à mon nom (port payé), en gare des Batignolles, avant
huit jours... faute de quoi, je ferai procéder moi-même à leur déménagement
dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre. Et, comme de juste, je
ne me contenterai pas des objets sus-indiqués.
«Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter
l'expression de mes sentiments de respectueuse considération.
«ARSÈNE LUPIN.»
«P.-S.—Surtout ne pas m'envoyer le plus grand des Watteau. Quoique
vous l'ayez payé trente mille francs à l'Hôtel des Ventes, ce n'est qu'une
copie, l'original ayant été brûlé, sous le Directoire, par Barras, un soir
d'orgie. Consulter les Mémoires inédits de Garat.
«Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis XV dont l'authenticité me
semble douteuse.»
Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signée de tout autre, elle l'eût
déjà considérablement alarmé, mais signée d'Arsène Lupin!
Page 27
Lecteur assidu des journaux, au courant de tout ce qui se passait dans le
monde en fait de vol et de crime, il n'ignorait rien des exploits de l'infernal
cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrêté en Amérique par son ennemi
Ganimard, était bel et bien incarcéré, que l'on instruisait son procès—avec
quelle peine!—
Mais il savait aussi que l'on pouvait s'attendre à tout de sa part. D'ailleurs,
cette connaissance exacte du château, de la disposition des tableaux et des
meubles, était un indice des plus redoutables. Qui l'avait renseigné sur des
choses que nul n'avait vues?
Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du Malaquis,
son piédestal abrupt, l'eau profonde qui l'entoure, et haussa les épaules.
Non, décidément, il n'y avait point de danger. Personne au monde ne
pouvait pénétrer jusqu'au sanctuaire inviolable de ses collections.
Personne, soit, mais Arsène Lupin? Pour Arsène Lupin, est-ce qu'il existe
des portes, des ponts-levis, des murailles? À quoi servent les obstacles les
mieux imaginés, les précautions les plus habiles, si Arsène Lupin a décidé
d'atteindre tel but?
Le soir même, il écrivit au procureur de la République à Rouen. Il
envoyait la lettre de menaces et réclamait aide et protection.
La réponse ne tarda point: le nommé Arsène Lupin étant actuellement
détenu à la Santé, surveillé de près, et dans l'impossibilité d'écrire, la lettre
ne pouvait être que l'œuvre d'un mystificateur. Tout le démontrait, la
logique et le bon sens, comme la réalité des faits. Toutefois, et par excès de
prudence, on avait commis un expert à l'examen de l'écriture, et, l'expert
déclarait que, malgré certaines analogies, cette écriture n'était pas celle du
détenu.
«Malgré certaines analogies» le baron ne retint que ces trois mots
effarants, où il voyait l'aveu d'un doute qui, à lui seul, aurait dû suffire pour
que la justice intervînt. Ses craintes s'exaspérèrent. Il ne cessait de relire la
lettre. «Je ferai procéder moi-même au déménagement.» Et cette date
précise: la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre!...
Soupçonneux et taciturne, il n'avait pas osé se confier à ses domestiques,
dont le dévouement ne lui paraissait pas à l'abri de toute épreuve.
monde en fait de vol et de crime, il n'ignorait rien des exploits de l'infernal
cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrêté en Amérique par son ennemi
Ganimard, était bel et bien incarcéré, que l'on instruisait son procès—avec
quelle peine!—
Mais il savait aussi que l'on pouvait s'attendre à tout de sa part. D'ailleurs,
cette connaissance exacte du château, de la disposition des tableaux et des
meubles, était un indice des plus redoutables. Qui l'avait renseigné sur des
choses que nul n'avait vues?
Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du Malaquis,
son piédestal abrupt, l'eau profonde qui l'entoure, et haussa les épaules.
Non, décidément, il n'y avait point de danger. Personne au monde ne
pouvait pénétrer jusqu'au sanctuaire inviolable de ses collections.
Personne, soit, mais Arsène Lupin? Pour Arsène Lupin, est-ce qu'il existe
des portes, des ponts-levis, des murailles? À quoi servent les obstacles les
mieux imaginés, les précautions les plus habiles, si Arsène Lupin a décidé
d'atteindre tel but?
Le soir même, il écrivit au procureur de la République à Rouen. Il
envoyait la lettre de menaces et réclamait aide et protection.
La réponse ne tarda point: le nommé Arsène Lupin étant actuellement
détenu à la Santé, surveillé de près, et dans l'impossibilité d'écrire, la lettre
ne pouvait être que l'œuvre d'un mystificateur. Tout le démontrait, la
logique et le bon sens, comme la réalité des faits. Toutefois, et par excès de
prudence, on avait commis un expert à l'examen de l'écriture, et, l'expert
déclarait que, malgré certaines analogies, cette écriture n'était pas celle du
détenu.
«Malgré certaines analogies» le baron ne retint que ces trois mots
effarants, où il voyait l'aveu d'un doute qui, à lui seul, aurait dû suffire pour
que la justice intervînt. Ses craintes s'exaspérèrent. Il ne cessait de relire la
lettre. «Je ferai procéder moi-même au déménagement.» Et cette date
précise: la nuit du mercredi 27 au jeudi 28 septembre!...
Soupçonneux et taciturne, il n'avait pas osé se confier à ses domestiques,
dont le dévouement ne lui paraissait pas à l'abri de toute épreuve.
Page 28
Cependant, pour la première fois depuis des années, il éprouvait le besoin
de parler, de prendre conseil. Abandonné par la justice de son pays, il
n'espérait plus se défendre avec ses propres ressources, et il fut sur le point
d'aller jusqu'à Paris et d'implorer l'assistance de quelque ancien policier.
Deux jours s'écoulèrent. Le troisième, en lisant ses journaux, il tressaillit
de joie. Le Réveil de Caudebec publiait cet entrefilet:
«Nous avons le plaisir de posséder dans nos murs, voilà bientôt trois
semaines, l'inspecteur principal Ganimard, un des vétérans du service de la
Sûreté. M. Ganimard, à qui l'arrestation d'Arsène Lupin, sa dernière
prouesse, a valu une réputation européenne, se repose de ses longues
fatigues en taquinant le goujon et l'ablette.»
Ganimard! voilà bien l'auxiliaire que cherchait le baron Cahorn! Qui
mieux que le retors et patient Ganimard saurait déjouer les projets de
Lupin?
Le baron n'hésita pas. Six kilomètres séparent le château de la petite ville
de Caudebec. Il les franchit d'un pas allègre, en homme que surexcite
l'espoir du salut.
Après plusieurs tentatives infructueuses pour connaître l'adresse de
l'inspecteur principal, il se dirigea vers les bureaux du Réveil, situés au
milieu du quai. Il y trouva le rédacteur de l'entrefilet qui, s'approchant de la
fenêtre, s'écria:
—Ganimard? mais vous êtes sûr de le rencontrer le long du quai, la ligne à
la main. C'est là que nous avons lié connaissance, et que j'ai lu par hasard
son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, le petit vieux que l'on aperçoit
là-bas, sous les arbres de la promenade.
—En redingote et en chapeau de paille?
—Justement! Ah! un drôle de type, pas causeur et plutôt bourru.
Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard, se présentait et
tâchait d'entrer en conversation. N'y parvenant point, il aborda franchement
la question et exposa son cas.
de parler, de prendre conseil. Abandonné par la justice de son pays, il
n'espérait plus se défendre avec ses propres ressources, et il fut sur le point
d'aller jusqu'à Paris et d'implorer l'assistance de quelque ancien policier.
Deux jours s'écoulèrent. Le troisième, en lisant ses journaux, il tressaillit
de joie. Le Réveil de Caudebec publiait cet entrefilet:
«Nous avons le plaisir de posséder dans nos murs, voilà bientôt trois
semaines, l'inspecteur principal Ganimard, un des vétérans du service de la
Sûreté. M. Ganimard, à qui l'arrestation d'Arsène Lupin, sa dernière
prouesse, a valu une réputation européenne, se repose de ses longues
fatigues en taquinant le goujon et l'ablette.»
Ganimard! voilà bien l'auxiliaire que cherchait le baron Cahorn! Qui
mieux que le retors et patient Ganimard saurait déjouer les projets de
Lupin?
Le baron n'hésita pas. Six kilomètres séparent le château de la petite ville
de Caudebec. Il les franchit d'un pas allègre, en homme que surexcite
l'espoir du salut.
Après plusieurs tentatives infructueuses pour connaître l'adresse de
l'inspecteur principal, il se dirigea vers les bureaux du Réveil, situés au
milieu du quai. Il y trouva le rédacteur de l'entrefilet qui, s'approchant de la
fenêtre, s'écria:
—Ganimard? mais vous êtes sûr de le rencontrer le long du quai, la ligne à
la main. C'est là que nous avons lié connaissance, et que j'ai lu par hasard
son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, le petit vieux que l'on aperçoit
là-bas, sous les arbres de la promenade.
—En redingote et en chapeau de paille?
—Justement! Ah! un drôle de type, pas causeur et plutôt bourru.
Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard, se présentait et
tâchait d'entrer en conversation. N'y parvenant point, il aborda franchement
la question et exposa son cas.
Page 29
L'autre écouta, immobile, sans perdre de vue le poisson qu'il guettait, puis
il tourna la tête vers lui, le toisa des pieds à la tête d'un air de profonde pitié,
et prononça:
—Monsieur, ce n'est guère l'habitude de prévenir les gens que l'on veut
dépouiller. Arsène Lupin, en particulier, ne commet pas de pareilles
bourdes.
—Cependant...
—Monsieur, si j'avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir de
fourrer encore dedans ce cher Lupin l'emporterait sur toute autre
considération. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous.
—S'il s'échappe?...
—On ne s'échappe pas de la Santé.
—Mais, lui...
—Lui, pas plus qu'un autre.
—Cependant...
—Eh bien, s'il s'échappe, tant mieux, je le repincerai. En attendant,
dormez sur vos deux oreilles, et n'effarouchez pas davantage cette ablette.
La conversation était finie. Le baron retourna chez lui, un peu rassuré par
l'insouciance de Ganimard. Il vérifia les serrures, espionna les domestiques,
et quarante-huit heures encore se passèrent pendant lesquelles il arriva
presque à se persuader que, somme toute, ses craintes étaient chimériques.
Non, décidément, comme l'avait dit Ganimard, on ne prévient pas les gens
que l'on veut dépouiller.
La date approchait. Le matin du mardi, veille du 27, rien de particulier.
Mais à trois heures, un gamin sonna. Il apportait une dépêche.
«Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir.
«ARSÈNE.»
il tourna la tête vers lui, le toisa des pieds à la tête d'un air de profonde pitié,
et prononça:
—Monsieur, ce n'est guère l'habitude de prévenir les gens que l'on veut
dépouiller. Arsène Lupin, en particulier, ne commet pas de pareilles
bourdes.
—Cependant...
—Monsieur, si j'avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir de
fourrer encore dedans ce cher Lupin l'emporterait sur toute autre
considération. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous.
—S'il s'échappe?...
—On ne s'échappe pas de la Santé.
—Mais, lui...
—Lui, pas plus qu'un autre.
—Cependant...
—Eh bien, s'il s'échappe, tant mieux, je le repincerai. En attendant,
dormez sur vos deux oreilles, et n'effarouchez pas davantage cette ablette.
La conversation était finie. Le baron retourna chez lui, un peu rassuré par
l'insouciance de Ganimard. Il vérifia les serrures, espionna les domestiques,
et quarante-huit heures encore se passèrent pendant lesquelles il arriva
presque à se persuader que, somme toute, ses craintes étaient chimériques.
Non, décidément, comme l'avait dit Ganimard, on ne prévient pas les gens
que l'on veut dépouiller.
La date approchait. Le matin du mardi, veille du 27, rien de particulier.
Mais à trois heures, un gamin sonna. Il apportait une dépêche.
«Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir.
«ARSÈNE.»
Page 30
De nouveau, ce fut l'affolement, à tel point qu'il se demanda s'il ne
céderait pas aux exigences d'Arsène Lupin.
Il courut à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un
pliant. Sans un mot, il lui tendit le télégramme.
—Et après? fit l'inspecteur.
—Après? mais c'est pour demain!
—Quoi?
—Le cambriolage! le pillage de mes collections!
Ganimard déposa sa ligne, se tourna vers lui, et, les deux bras croisés sur
sa poitrine, s'écria d'un ton d'impatience:
—Ah! ça, est-ce que vous vous imaginez que je vais m'occuper d'une
histoire aussi stupide!
—Quelle indemnité demandez-vous pour passer au château la nuit du 27
au 28 septembre?
—Pas un sou, fichez-moi la paix.
—Fixez votre prix, je suis riche, extrêmement riche.
La brutalité de l'offre déconcerta Ganimard qui reprit, plus calme:
—Je suis ici en congé et je n'ai pas le droit de me mêler...
—Personne ne le saura. Je m'engage, quoi qu'il arrive, à garder le silence.
—Oh! il n'arrivera rien.
—Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez?
L'inspecteur huma une prise de tabac, réfléchit, et laissa tomber:
—Soit. Seulement, je dois vous déclarer loyalement que c'est de l'argent
jeté par la fenêtre.
—Ça m'est égal.
céderait pas aux exigences d'Arsène Lupin.
Il courut à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un
pliant. Sans un mot, il lui tendit le télégramme.
—Et après? fit l'inspecteur.
—Après? mais c'est pour demain!
—Quoi?
—Le cambriolage! le pillage de mes collections!
Ganimard déposa sa ligne, se tourna vers lui, et, les deux bras croisés sur
sa poitrine, s'écria d'un ton d'impatience:
—Ah! ça, est-ce que vous vous imaginez que je vais m'occuper d'une
histoire aussi stupide!
—Quelle indemnité demandez-vous pour passer au château la nuit du 27
au 28 septembre?
—Pas un sou, fichez-moi la paix.
—Fixez votre prix, je suis riche, extrêmement riche.
La brutalité de l'offre déconcerta Ganimard qui reprit, plus calme:
—Je suis ici en congé et je n'ai pas le droit de me mêler...
—Personne ne le saura. Je m'engage, quoi qu'il arrive, à garder le silence.
—Oh! il n'arrivera rien.
—Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez?
L'inspecteur huma une prise de tabac, réfléchit, et laissa tomber:
—Soit. Seulement, je dois vous déclarer loyalement que c'est de l'argent
jeté par la fenêtre.
—Ça m'est égal.
Page 31
—En ce cas... Et puis, après tout, est-ce qu'on sait avec ce diable de
Lupin! Il doit avoir à ses ordres toute une bande... Êtes-vous sûr de vos
domestiques?
—Ma foi...
—Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prévenir par dépêche deux
gaillards de mes amis qui nous donneront plus de sécurité... Et maintenant,
filez, qu'on ne nous voie pas ensemble. À demain, vers les neuf heures.
* * *
Le lendemain, date fixée par Arsène Lupin, le baron Cahorn décrocha sa
panoplie, fourbit ses armes, et se promena aux alentours de Malaquis. Rien
d'équivoque ne le frappa.
Le soir, à huit heures et demie, il congédia ses domestiques. Ils habitaient
une aile en façade sur la route, mais un peu en retrait, et tout au bout du
château. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre portes. Après un
moment, il entendit des pas qui s'approchaient.
Ganimard présenta ses deux auxiliaires, grands gars solides, au cou de
taureau et aux mains puissantes, puis demanda certaines explications.
S'étant rendu compte de la disposition des lieux, il ferma soigneusement et
barricada toutes les issues par où l'on pouvait pénétrer dans les salles
menacées. Il inspecta les murs, souleva les tapisseries, puis enfin il installa
ses agents dans la galerie centrale.
—Pas de bêtises, hein? On n'est pas ici pour dormir. À la moindre alerte,
ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi du côté de
l'eau. Dix mètres de falaise droite, des diables de leur calibre, ça ne les
effraye pas.
Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron:
—Et maintenant, à notre poste.
Lupin! Il doit avoir à ses ordres toute une bande... Êtes-vous sûr de vos
domestiques?
—Ma foi...
—Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prévenir par dépêche deux
gaillards de mes amis qui nous donneront plus de sécurité... Et maintenant,
filez, qu'on ne nous voie pas ensemble. À demain, vers les neuf heures.
* * *
Le lendemain, date fixée par Arsène Lupin, le baron Cahorn décrocha sa
panoplie, fourbit ses armes, et se promena aux alentours de Malaquis. Rien
d'équivoque ne le frappa.
Le soir, à huit heures et demie, il congédia ses domestiques. Ils habitaient
une aile en façade sur la route, mais un peu en retrait, et tout au bout du
château. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre portes. Après un
moment, il entendit des pas qui s'approchaient.
Ganimard présenta ses deux auxiliaires, grands gars solides, au cou de
taureau et aux mains puissantes, puis demanda certaines explications.
S'étant rendu compte de la disposition des lieux, il ferma soigneusement et
barricada toutes les issues par où l'on pouvait pénétrer dans les salles
menacées. Il inspecta les murs, souleva les tapisseries, puis enfin il installa
ses agents dans la galerie centrale.
—Pas de bêtises, hein? On n'est pas ici pour dormir. À la moindre alerte,
ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi du côté de
l'eau. Dix mètres de falaise droite, des diables de leur calibre, ça ne les
effraye pas.
Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron:
—Et maintenant, à notre poste.
Page 32
Il avait choisi, pour y passer la nuit, une petite pièce pratiquée dans
l'épaisseur des murailles d'enceinte, entre les deux portes principales, et qui
était, jadis, le réduit du veilleur. Un judas s'ouvrait sur le pont, un autre sur
la cour. Dans un coin on apercevait comme l'orifice d'un puits.
—Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était l'unique
entrée des souterrains, et que, de mémoire d'homme, elle est bouchée?
—Oui.
—Donc, à moins qu'il n'existe une autre issue ignorée de tous, sauf
d'Arsène Lupin, ce qui semble un peu problématique, nous sommes
tranquilles.
Il aligna trois chaises, s'étendit confortablement, alluma sa pipe et soupira:
—Vraiment, monsieur le baron, il faut que j'aie rudement envie d'ajouter
un étage à la maisonnette où je dois finir mes jours, pour accepter une
besogne aussi élémentaire. Je raconterai l'histoire à l'ami Lupin, il se tiendra
les côtes de rire.
Le baron ne riait pas. L'oreille aux écoutes, il interrogeait le silence avec
une inquiétude croissante. De temps en temps il se penchait sur le puits et
plongeait dans le trou béant un œil anxieux.
Onze heures, minuit, une heure sonnèrent.
Soudain, il saisit le bras de Ganimard qui se réveilla en sursaut.
—Vous entendez?
—Oui.
—Qu'est-ce que c'est?
—C'est moi qui ronfle!
—Mais non, écoutez...
—Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile.
—Eh bien?
l'épaisseur des murailles d'enceinte, entre les deux portes principales, et qui
était, jadis, le réduit du veilleur. Un judas s'ouvrait sur le pont, un autre sur
la cour. Dans un coin on apercevait comme l'orifice d'un puits.
—Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était l'unique
entrée des souterrains, et que, de mémoire d'homme, elle est bouchée?
—Oui.
—Donc, à moins qu'il n'existe une autre issue ignorée de tous, sauf
d'Arsène Lupin, ce qui semble un peu problématique, nous sommes
tranquilles.
Il aligna trois chaises, s'étendit confortablement, alluma sa pipe et soupira:
—Vraiment, monsieur le baron, il faut que j'aie rudement envie d'ajouter
un étage à la maisonnette où je dois finir mes jours, pour accepter une
besogne aussi élémentaire. Je raconterai l'histoire à l'ami Lupin, il se tiendra
les côtes de rire.
Le baron ne riait pas. L'oreille aux écoutes, il interrogeait le silence avec
une inquiétude croissante. De temps en temps il se penchait sur le puits et
plongeait dans le trou béant un œil anxieux.
Onze heures, minuit, une heure sonnèrent.
Soudain, il saisit le bras de Ganimard qui se réveilla en sursaut.
—Vous entendez?
—Oui.
—Qu'est-ce que c'est?
—C'est moi qui ronfle!
—Mais non, écoutez...
—Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile.
—Eh bien?
Page 33
—Eh bien, il est peu probable que Lupin se serve d'une automobile
comme d'un bélier pour démolir votre château. Aussi, monsieur le baron, à
votre place, je dormirais... comme je vais avoir l'honneur de le faire à
nouveau. Bonsoir.
Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu, et
le baron n'entendit plus que son ronflement sonore et régulier.
Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine, la paix
du matin au bord de l'eau fraîche, enveloppait le château. Cahorn radieux de
joie, Ganimard toujours paisible, ils montèrent l'escalier. Aucun bruit. Rien
de suspect.
—Que vous avais-je dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas dû
accepter... Je suis honteux...
Il prit les clefs et entra dans la galerie.
Sur deux chaises, courbés, les bras ballants, les deux agents dormaient.
—Tonnerre de nom d'un chien! grogna l'inspecteur.
Au même instant, le baron poussait un cri:
—Les tableaux!... la crédence!...
Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers les murs
dénudés où pointaient les clous, où pendaient les cordes inutiles. Le
Watteau, disparu! les Rubens, enlevés! les tapisseries, décrochées! les
vitrines, vidées de leurs bijoux!
—Et mes candélabres Louis XVI!... et le chandelier du Régent!... et ma
Vierge du douzième!...
Il courait d'un endroit à l'autre, effaré, désespéré. Il rappelait ses prix
d'achat, additionnait les pertes subies, accumulait des chiffres, tout cela
pêle-mêle, en mots indistincts, en phrases inachevées. Il trépignait, il se
convulsait, fou de rage et de douleur. On aurait dit un homme ruiné qui n'a
plus qu'à se brûler la cervelle.
comme d'un bélier pour démolir votre château. Aussi, monsieur le baron, à
votre place, je dormirais... comme je vais avoir l'honneur de le faire à
nouveau. Bonsoir.
Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu, et
le baron n'entendit plus que son ronflement sonore et régulier.
Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine, la paix
du matin au bord de l'eau fraîche, enveloppait le château. Cahorn radieux de
joie, Ganimard toujours paisible, ils montèrent l'escalier. Aucun bruit. Rien
de suspect.
—Que vous avais-je dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas dû
accepter... Je suis honteux...
Il prit les clefs et entra dans la galerie.
Sur deux chaises, courbés, les bras ballants, les deux agents dormaient.
—Tonnerre de nom d'un chien! grogna l'inspecteur.
Au même instant, le baron poussait un cri:
—Les tableaux!... la crédence!...
Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers les murs
dénudés où pointaient les clous, où pendaient les cordes inutiles. Le
Watteau, disparu! les Rubens, enlevés! les tapisseries, décrochées! les
vitrines, vidées de leurs bijoux!
—Et mes candélabres Louis XVI!... et le chandelier du Régent!... et ma
Vierge du douzième!...
Il courait d'un endroit à l'autre, effaré, désespéré. Il rappelait ses prix
d'achat, additionnait les pertes subies, accumulait des chiffres, tout cela
pêle-mêle, en mots indistincts, en phrases inachevées. Il trépignait, il se
convulsait, fou de rage et de douleur. On aurait dit un homme ruiné qui n'a
plus qu'à se brûler la cervelle.
Page 34
Si quelque chose eût pu le consoler, c'eût été de voir la stupeur de
Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur ne bougeait pas lui. Il
semblait pétrifié, et d'un œil vague il examinait les choses. Les fenêtres?
fermées. Les serrures des portes? intactes. Pas de brèche au plafond. Pas de
trou au plancher. L'ordre était parfait. Tout cela avait dû s'effectuer
méthodiquement, d'après un plan inexorable et logique.
—Arsène Lupin... Arsène Lupin, murmura-t-il, effondré.
Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colère enfin le
secouait, et il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se réveillèrent
point!
—Diable, fit-il, est-ce que par hasard?...
Il se pencha sur eux et, tour à tour, les observa avec attention: ils
dormaient, mais d'un sommeil qui n'était pas naturel.
Il dit au baron:
—On les a endormis.
—Mais qui?
—Eh lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirigée par lui. C'est un coup de sa
façon. La griffe y est bien.
—En ce cas, je suis perdu, rien à faire.
—Rien à faire.
—Mais c'est abominable, c'est monstrueux.
—Déposez une plainte.
—À quoi bon?
—Dame! essayez toujours... la justice a des ressources...
—La justice! mais vous voyez bien par vous-même... Tenez, en ce
moment, où vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose,
vous ne bougez même pas.
Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur ne bougeait pas lui. Il
semblait pétrifié, et d'un œil vague il examinait les choses. Les fenêtres?
fermées. Les serrures des portes? intactes. Pas de brèche au plafond. Pas de
trou au plancher. L'ordre était parfait. Tout cela avait dû s'effectuer
méthodiquement, d'après un plan inexorable et logique.
—Arsène Lupin... Arsène Lupin, murmura-t-il, effondré.
Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colère enfin le
secouait, et il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se réveillèrent
point!
—Diable, fit-il, est-ce que par hasard?...
Il se pencha sur eux et, tour à tour, les observa avec attention: ils
dormaient, mais d'un sommeil qui n'était pas naturel.
Il dit au baron:
—On les a endormis.
—Mais qui?
—Eh lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirigée par lui. C'est un coup de sa
façon. La griffe y est bien.
—En ce cas, je suis perdu, rien à faire.
—Rien à faire.
—Mais c'est abominable, c'est monstrueux.
—Déposez une plainte.
—À quoi bon?
—Dame! essayez toujours... la justice a des ressources...
—La justice! mais vous voyez bien par vous-même... Tenez, en ce
moment, où vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose,
vous ne bougez même pas.
Page 35
—Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin! Mais, mon cher monsieur,
Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui! Il n'y a pas de hasard avec
Arsène Lupin! J'en suis à me demander si ce n'est pas volontairement qu'il
s'est fait arrêter par moi, en Amérique!
—Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout! Mais ce sont les perles de
ma collection qu'il m'a dérobées. Je donnerais une fortune pour les
retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son prix!
Ganimard le regarda fixement.
—Ça, c'est une parole sensée. Vous ne la retirez pas?
—Non, non, non. Mais pourquoi?
—Une idée que j'ai.
—Quelle idée?
—Nous en parlerons si l'enquête n'aboutit pas... Seulement, pas un mot de
moi, si vous voulez que je réussisse.
Il ajouta entre ses dents:
—Et puis, vrai, je n'ai pas de quoi me vanter.
Les deux agents reprenaient peu à peu connaissance avec cet air hébété de
ceux qui sortent du sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux étonnés, ils
cherchaient à comprendre. Quand Ganimard les interrogea, ils ne se
souvenaient de rien.
—Cependant, vous avez dû voir quelqu'un?
—Non.
—Rappelez-vous?
—Non, non.
—Et vous n'avez pas bu?
Ils réfléchirent, et l'un d'eux répondit:
Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui! Il n'y a pas de hasard avec
Arsène Lupin! J'en suis à me demander si ce n'est pas volontairement qu'il
s'est fait arrêter par moi, en Amérique!
—Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout! Mais ce sont les perles de
ma collection qu'il m'a dérobées. Je donnerais une fortune pour les
retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son prix!
Ganimard le regarda fixement.
—Ça, c'est une parole sensée. Vous ne la retirez pas?
—Non, non, non. Mais pourquoi?
—Une idée que j'ai.
—Quelle idée?
—Nous en parlerons si l'enquête n'aboutit pas... Seulement, pas un mot de
moi, si vous voulez que je réussisse.
Il ajouta entre ses dents:
—Et puis, vrai, je n'ai pas de quoi me vanter.
Les deux agents reprenaient peu à peu connaissance avec cet air hébété de
ceux qui sortent du sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux étonnés, ils
cherchaient à comprendre. Quand Ganimard les interrogea, ils ne se
souvenaient de rien.
—Cependant, vous avez dû voir quelqu'un?
—Non.
—Rappelez-vous?
—Non, non.
—Et vous n'avez pas bu?
Ils réfléchirent, et l'un d'eux répondit:
Page 36
—Si, moi, j'ai bu un peu d'eau.
—De l'eau de cette carafe?
—Oui.
—Moi aussi, déclara le second.
Ganimard la sentit, la goûta. Elle n'avait aucun goût spécial, aucune odeur.
—Allons, fit-il, nous perdons notre temps. Ce n'est pas en cinq minutes
que l'on résoud les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais, morbleu! je
jure bien que je le repincerai. Il gagne la seconde manche. À moi la belle!
Le jour même, une plainte en vol qualifié était déposée par le baron de
Cahorn contre Arsène Lupin, détenu à la Santé!
* * *
Cette plainte, le baron la regretta souvent quand il vit le Malaquis livré
aux gendarmes, au procureur, au juge d'instruction, aux journalistes, à tous
les curieux qui s'insinuent partout où ils ne devraient pas être.
L'affaire passionnait déjà l'opinion. Elle se produisait dans des conditions
si particulières, le nom d'Arsène Lupin excitait à tel point les imaginations,
que les histoires les plus fantaisistes remplissaient les colonnes des
journaux et trouvaient créance auprès du public.
Mais la lettre initiale d'Arsène Lupin, que publia l'Écho de France (et nul
ne sut jamais qui en avait communiqué le texte), cette lettre où le baron
Cahorn était effrontément prévenu de ce qui le menaçait, causa une émotion
considérable. Aussitôt des explications fabuleuses furent proposées. On
rappela l'existence des fameux souterrains. Et le parquet influencé poussa
ses recherches dans ce sens.
On fouilla le château du haut en bas. On questionna chacune des pierres.
On étudia les boiseries et les cheminées, les cadres des glaces et les poutres
des plafonds. À la lueur des torches, on examina les caves immenses où les
seigneurs du Malaquis entassaient jadis leurs munitions et leurs provisions.
—De l'eau de cette carafe?
—Oui.
—Moi aussi, déclara le second.
Ganimard la sentit, la goûta. Elle n'avait aucun goût spécial, aucune odeur.
—Allons, fit-il, nous perdons notre temps. Ce n'est pas en cinq minutes
que l'on résoud les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais, morbleu! je
jure bien que je le repincerai. Il gagne la seconde manche. À moi la belle!
Le jour même, une plainte en vol qualifié était déposée par le baron de
Cahorn contre Arsène Lupin, détenu à la Santé!
* * *
Cette plainte, le baron la regretta souvent quand il vit le Malaquis livré
aux gendarmes, au procureur, au juge d'instruction, aux journalistes, à tous
les curieux qui s'insinuent partout où ils ne devraient pas être.
L'affaire passionnait déjà l'opinion. Elle se produisait dans des conditions
si particulières, le nom d'Arsène Lupin excitait à tel point les imaginations,
que les histoires les plus fantaisistes remplissaient les colonnes des
journaux et trouvaient créance auprès du public.
Mais la lettre initiale d'Arsène Lupin, que publia l'Écho de France (et nul
ne sut jamais qui en avait communiqué le texte), cette lettre où le baron
Cahorn était effrontément prévenu de ce qui le menaçait, causa une émotion
considérable. Aussitôt des explications fabuleuses furent proposées. On
rappela l'existence des fameux souterrains. Et le parquet influencé poussa
ses recherches dans ce sens.
On fouilla le château du haut en bas. On questionna chacune des pierres.
On étudia les boiseries et les cheminées, les cadres des glaces et les poutres
des plafonds. À la lueur des torches, on examina les caves immenses où les
seigneurs du Malaquis entassaient jadis leurs munitions et leurs provisions.
Page 37
On sonda les entrailles du rocher. Ce fut vainement. On ne découvrit pas le
moindre vestige de souterrain. Il n'existait point de passage secret.
Soit, répondait-on de tous côtés, mais des meubles et des tableaux ne
s'évanouissent pas comme des fantômes. Cela s'en va par des portes et par
des fenêtres, et les gens qui s'en emparent, s'introduisent et s'en vont
également par des portes et des fenêtres. Quels sont ces gens? Comment se
sont-ils introduits? Et comment s'en sont-ils allés?
Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, sollicita le secours
d'agents parisiens. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, envoya ses meilleurs
limiers de la brigade de fer. Lui-même fit un séjour de quarante-huit heures
au Malaquis. Il ne réussit pas davantage.
C'est alors qu'il manda l'inspecteur principal Ganimard dont il avait eu si
souvent l'occasion d'apprécier les services.
Ganimard écouta silencieusement les instructions de son supérieur, puis,
hochant la tête, il prononça:
—Je crois que l'on fait fausse route en s'obstinant à fouiller le château. La
solution est ailleurs.
—Et où donc?
—Auprès d'Arsène Lupin.
—Auprès d'Arsène Lupin! Supposer cela, c'est admettre son intervention.
—Je l'admets. Bien plus, je la considère comme certaine.
—Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsène Lupin est en prison.
—Arsène Lupin est en prison, soit. Il est surveillé, je vous l'accorde. Mais
il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets et un bâillon sur la
bouche, que je ne changerais pas d'avis.
—Et pourquoi cette obstination?
—Parce que, seul, Arsène Lupin est de taille à combiner une machine de
cette envergure, et de la combiner de telle façon qu'elle réussisse... comme
elle a réussi.
moindre vestige de souterrain. Il n'existait point de passage secret.
Soit, répondait-on de tous côtés, mais des meubles et des tableaux ne
s'évanouissent pas comme des fantômes. Cela s'en va par des portes et par
des fenêtres, et les gens qui s'en emparent, s'introduisent et s'en vont
également par des portes et des fenêtres. Quels sont ces gens? Comment se
sont-ils introduits? Et comment s'en sont-ils allés?
Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, sollicita le secours
d'agents parisiens. M. Dudouis, le chef de la Sûreté, envoya ses meilleurs
limiers de la brigade de fer. Lui-même fit un séjour de quarante-huit heures
au Malaquis. Il ne réussit pas davantage.
C'est alors qu'il manda l'inspecteur principal Ganimard dont il avait eu si
souvent l'occasion d'apprécier les services.
Ganimard écouta silencieusement les instructions de son supérieur, puis,
hochant la tête, il prononça:
—Je crois que l'on fait fausse route en s'obstinant à fouiller le château. La
solution est ailleurs.
—Et où donc?
—Auprès d'Arsène Lupin.
—Auprès d'Arsène Lupin! Supposer cela, c'est admettre son intervention.
—Je l'admets. Bien plus, je la considère comme certaine.
—Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsène Lupin est en prison.
—Arsène Lupin est en prison, soit. Il est surveillé, je vous l'accorde. Mais
il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets et un bâillon sur la
bouche, que je ne changerais pas d'avis.
—Et pourquoi cette obstination?
—Parce que, seul, Arsène Lupin est de taille à combiner une machine de
cette envergure, et de la combiner de telle façon qu'elle réussisse... comme
elle a réussi.
Page 38
—Des mots, Ganimard!
—Qui sont des réalités. Mais voilà, qu'on ne cherche pas de souterrain, de
pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de ce calibre. Notre
individu n'emploie pas des procédés aussi vieux jeu. Il est d'aujourd'hui, ou
plutôt de demain.
—Et vous concluez?
—Je conclus en vous demandant nettement l'autorisation de passer une
heure avec lui.
—Dans sa cellule?
—Oui. Au retour d'Amérique nous avons entretenu, pendant la traversée,
d'excellents rapports, et j'ose dire qu'il a quelque sympathie pour celui qui a
su l'arrêter. S'il peut me renseigner sans se compromettre, il n'hésitera pas à
m'éviter un voyage inutile.
Il était un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la cellule
d'Arsène Lupin. Celui-ci, étendu sur son lit, leva la tête et poussa un cri de
joie.
—Ah! ça, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici!
—Lui-même.
—Je désirais bien des choses dans la retraite que j'ai choisie... mais aucune
plus passionnément que de vous y recevoir.
—Trop aimable.
—Mais non, mais non, je professe pour vous la plus vive estime.
—J'en suis fier.
—Je l'ai toujours prétendu: Ganimard est notre meilleur détective. Il vaut
presque,—vous voyez comme je suis franc!—il vaut presque Sherlock
Holmès. Mais, en vérité, je suis désolé de n'avoir à vous offrir que cet
escabeau. Et pas un rafraîchissement! pas un verre de bière! Excusez-moi,
je suis là de passage.
—Qui sont des réalités. Mais voilà, qu'on ne cherche pas de souterrain, de
pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de ce calibre. Notre
individu n'emploie pas des procédés aussi vieux jeu. Il est d'aujourd'hui, ou
plutôt de demain.
—Et vous concluez?
—Je conclus en vous demandant nettement l'autorisation de passer une
heure avec lui.
—Dans sa cellule?
—Oui. Au retour d'Amérique nous avons entretenu, pendant la traversée,
d'excellents rapports, et j'ose dire qu'il a quelque sympathie pour celui qui a
su l'arrêter. S'il peut me renseigner sans se compromettre, il n'hésitera pas à
m'éviter un voyage inutile.
Il était un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la cellule
d'Arsène Lupin. Celui-ci, étendu sur son lit, leva la tête et poussa un cri de
joie.
—Ah! ça, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici!
—Lui-même.
—Je désirais bien des choses dans la retraite que j'ai choisie... mais aucune
plus passionnément que de vous y recevoir.
—Trop aimable.
—Mais non, mais non, je professe pour vous la plus vive estime.
—J'en suis fier.
—Je l'ai toujours prétendu: Ganimard est notre meilleur détective. Il vaut
presque,—vous voyez comme je suis franc!—il vaut presque Sherlock
Holmès. Mais, en vérité, je suis désolé de n'avoir à vous offrir que cet
escabeau. Et pas un rafraîchissement! pas un verre de bière! Excusez-moi,
je suis là de passage.
Page 39
Ganimard s'assit en souriant, et le prisonnier reprit, heureux de parler:
—Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure d'un
honnête homme! J'en ai assez de toutes ces faces d'espions et de mouchards
qui passent dix fois par jour la revue de mes poches et de ma modeste
cellule, pour s'assurer que je ne prépare pas une évasion. Fichtre, ce que le
gouvernement tient à moi!...
—Il a raison.
—Mais non! je serais si heureux qu'on me laissât vivre dans mon petit
coin!
—Avec les rentes des autres.
—N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des bêtises, et
vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard! Qu'est-ce qui me vaut
l'honneur d'une visite?
—L'affaire Cahorn, déclara Ganimard, sans détour.
—Halte-là! une seconde... C'est que j'en ai tant d'affaires! Que je trouve
d'abord dans mon cerveau le dossier de l'affaire Cahorn... Ah! voilà, j'y suis.
Affaire Cahorn, château du Malaquis, Seine-Inférieure... Deux Rubens, un
Watteau, et quelques menus objets.
—Menus!
—Oh! ma foi, tout cela est de médiocre importance. Il y a mieux! Mais il
suffit que l'affaire vous intéresse... Parlez donc, Ganimard.
—Dois-je vous expliquer où nous en sommes de l'instruction?
—Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai même de vous
dire que vous n'avancez pas vite.
—C'est précisément la raison pour laquelle je m'adresse à votre
obligeance.
—Entièrement à vos ordres.
—Tout d'abord ceci: l'affaire a bien été conduite par vous?
—Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure d'un
honnête homme! J'en ai assez de toutes ces faces d'espions et de mouchards
qui passent dix fois par jour la revue de mes poches et de ma modeste
cellule, pour s'assurer que je ne prépare pas une évasion. Fichtre, ce que le
gouvernement tient à moi!...
—Il a raison.
—Mais non! je serais si heureux qu'on me laissât vivre dans mon petit
coin!
—Avec les rentes des autres.
—N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des bêtises, et
vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard! Qu'est-ce qui me vaut
l'honneur d'une visite?
—L'affaire Cahorn, déclara Ganimard, sans détour.
—Halte-là! une seconde... C'est que j'en ai tant d'affaires! Que je trouve
d'abord dans mon cerveau le dossier de l'affaire Cahorn... Ah! voilà, j'y suis.
Affaire Cahorn, château du Malaquis, Seine-Inférieure... Deux Rubens, un
Watteau, et quelques menus objets.
—Menus!
—Oh! ma foi, tout cela est de médiocre importance. Il y a mieux! Mais il
suffit que l'affaire vous intéresse... Parlez donc, Ganimard.
—Dois-je vous expliquer où nous en sommes de l'instruction?
—Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai même de vous
dire que vous n'avancez pas vite.
—C'est précisément la raison pour laquelle je m'adresse à votre
obligeance.
—Entièrement à vos ordres.
—Tout d'abord ceci: l'affaire a bien été conduite par vous?
Page 40
—Depuis A jusqu'à Z.
—La lettre d'avis? le télégramme?
—Sont de votre serviteur. Je dois même en avoir quelque part les
récépissés.
Arsène ouvrit le tiroir d'une petite table en bois blanc qui composait avec
le lit et l'escabeau tout le mobilier de sa cellule, y prit deux chiffons de
papier et les tendit à Ganimard.
—Ah! ça mais, s'écria celui-ci, je vous croyais gardé à vue et fouillé pour
un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous collectionnez les
reçus de la poste...
—Bah! ces gens-là sont si bêtes! Ils décousent la doublure de ma veste, ils
explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les murs de cette
pièce, mais pas un n'aurait l'idée qu'Arsène Lupin soit assez niais pour
choisir une cachette aussi facile. C'est bien là-dessus que j'ai compté.
Ganimard, amusé, s'exclama:
—Quel drôle de garçon vous faites! Vous me déconcertez. Allons,
racontez-moi l'aventure.
—Oh! oh! comme vous y allez! Vous initier à tous mes secrets... vous
dévoiler mes petits trucs... C'est bien grave.
—Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance?
—Non, Ganimard, et puisque vous insistez...
Arsène Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis s'arrêtant:
—Que pensez-vous de ma lettre au baron?
—Je pense que vous avez voulu vous divertir, épater un peu la galerie.
—Ah! voilà, épater la galerie! Eh bien, je vous assure, Ganimard, que je
vous croyais plus fort. Est-ce que je m'attarde à ces puérilités, moi, Arsène
Lupin! Est-ce que j'aurais écrit cette lettre si j'avais pu dévaliser le baron
sans lui écrire? Mais comprenez donc, vous et les autres, que cette lettre est
—La lettre d'avis? le télégramme?
—Sont de votre serviteur. Je dois même en avoir quelque part les
récépissés.
Arsène ouvrit le tiroir d'une petite table en bois blanc qui composait avec
le lit et l'escabeau tout le mobilier de sa cellule, y prit deux chiffons de
papier et les tendit à Ganimard.
—Ah! ça mais, s'écria celui-ci, je vous croyais gardé à vue et fouillé pour
un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous collectionnez les
reçus de la poste...
—Bah! ces gens-là sont si bêtes! Ils décousent la doublure de ma veste, ils
explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les murs de cette
pièce, mais pas un n'aurait l'idée qu'Arsène Lupin soit assez niais pour
choisir une cachette aussi facile. C'est bien là-dessus que j'ai compté.
Ganimard, amusé, s'exclama:
—Quel drôle de garçon vous faites! Vous me déconcertez. Allons,
racontez-moi l'aventure.
—Oh! oh! comme vous y allez! Vous initier à tous mes secrets... vous
dévoiler mes petits trucs... C'est bien grave.
—Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance?
—Non, Ganimard, et puisque vous insistez...
Arsène Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis s'arrêtant:
—Que pensez-vous de ma lettre au baron?
—Je pense que vous avez voulu vous divertir, épater un peu la galerie.
—Ah! voilà, épater la galerie! Eh bien, je vous assure, Ganimard, que je
vous croyais plus fort. Est-ce que je m'attarde à ces puérilités, moi, Arsène
Lupin! Est-ce que j'aurais écrit cette lettre si j'avais pu dévaliser le baron
sans lui écrire? Mais comprenez donc, vous et les autres, que cette lettre est
Page 41
le point de départ indispensable, le ressort qui a mis toute la machine en
branle. Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si vous voulez,
le cambriolage du Malaquis.
—Je vous écoute.
—Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme
l'était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et renoncer à des
trésors que je convoite, sous prétexte que le château qui les contient est
inaccessible?
—Évidemment non.
—Vais-je tenter l'assaut comme autrefois, à la tête d'une troupe
d'aventuriers?
—Enfantin!
—Vais-je m'y introduire sournoisement?
—Impossible.
—Reste un moyen, l'unique à mon avis, c'est de me faire inviter par le
propriétaire du dit château.
—Le moyen est original.
—Et combien facile! Supposons qu'un jour, ledit propriétaire reçoive une
lettre, l'avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène Lupin,
cambrioleur réputé. Que fera-t-il?
—Il enverra la lettre au procureur.
—Qui se moquera de lui, puisque le dit Lupin est actuellement sous les
verrous. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prêt à demander
secours au premier venu, n'est-il pas vrai?
—Cela est hors de doute.
—Et s'il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu'un policier célèbre
est en villégiature dans la localité voisine...
branle. Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si vous voulez,
le cambriolage du Malaquis.
—Je vous écoute.
—Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme
l'était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et renoncer à des
trésors que je convoite, sous prétexte que le château qui les contient est
inaccessible?
—Évidemment non.
—Vais-je tenter l'assaut comme autrefois, à la tête d'une troupe
d'aventuriers?
—Enfantin!
—Vais-je m'y introduire sournoisement?
—Impossible.
—Reste un moyen, l'unique à mon avis, c'est de me faire inviter par le
propriétaire du dit château.
—Le moyen est original.
—Et combien facile! Supposons qu'un jour, ledit propriétaire reçoive une
lettre, l'avertissant de ce que trame contre lui un nommé Arsène Lupin,
cambrioleur réputé. Que fera-t-il?
—Il enverra la lettre au procureur.
—Qui se moquera de lui, puisque le dit Lupin est actuellement sous les
verrous. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prêt à demander
secours au premier venu, n'est-il pas vrai?
—Cela est hors de doute.
—Et s'il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu'un policier célèbre
est en villégiature dans la localité voisine...
Page 42
—Il ira s'adresser à ce policier.
—Vous l'avez dit. Mais, d'autre part, admettons qu'en prévision de cette
démarche inévitable, Arsène Lupin ait prié l'un de ses amis les plus habiles
de s'installer à Caudebec, d'entrer en relations avec un rédacteur du Réveil,
journal auquel est abonné le baron, de laisser entendre qu'il est un tel, le
policier célèbre, qu'adviendra-t-il?
—Que le rédacteur annoncera dans le Réveil la présence à Caudebec du
dit policier.
—Parfait, et de deux choses l'une: ou bien le poisson—je veux dire
Cahorn—ne mord pas à l'hameçon, et alors rien ne se passe. Ou bien, et
c'est l'hypothèse la plus vraisemblable, il accourt, tout frétillant. Et voilà
donc mon Cahorn implorant contre moi l'assistance de l'un de mes amis!
—De plus en plus original.
—Bien entendu, le pseudo-policier refuse d'abord son concours. Là-
dessus, dépêche d'Arsène Lupin. Épouvante du baron qui supplie de
nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller à son salut. Ledit ami
accepte, amène deux gaillards de notre bande, qui, la nuit, pendant que
Cahorn est gardé à vue par son protecteur, déménagent par la fenêtre un
certain nombre d'objets et les laissent glisser, à l'aide de cordes, dans une
bonne petite chaloupe affrétée ad hoc. C'est simple comme Lupin.
—Et c'est tout bêtement merveilleux, s'écria Ganimard, et je ne saurais
trop louer la hardiesse de la conception et l'ingéniosité des détails. Mais je
ne vois guère de policier assez illustre pour que son nom ait pu attirer,
suggestionner le baron à ce point.
—Il y en a un, et il n'y en a qu'un.
—Lequel?
—Celui du plus illustre, de l'ennemi personnel d'Arsène Lupin, bref, de
l'inspecteur Ganimard.
—Moi!
—Vous l'avez dit. Mais, d'autre part, admettons qu'en prévision de cette
démarche inévitable, Arsène Lupin ait prié l'un de ses amis les plus habiles
de s'installer à Caudebec, d'entrer en relations avec un rédacteur du Réveil,
journal auquel est abonné le baron, de laisser entendre qu'il est un tel, le
policier célèbre, qu'adviendra-t-il?
—Que le rédacteur annoncera dans le Réveil la présence à Caudebec du
dit policier.
—Parfait, et de deux choses l'une: ou bien le poisson—je veux dire
Cahorn—ne mord pas à l'hameçon, et alors rien ne se passe. Ou bien, et
c'est l'hypothèse la plus vraisemblable, il accourt, tout frétillant. Et voilà
donc mon Cahorn implorant contre moi l'assistance de l'un de mes amis!
—De plus en plus original.
—Bien entendu, le pseudo-policier refuse d'abord son concours. Là-
dessus, dépêche d'Arsène Lupin. Épouvante du baron qui supplie de
nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller à son salut. Ledit ami
accepte, amène deux gaillards de notre bande, qui, la nuit, pendant que
Cahorn est gardé à vue par son protecteur, déménagent par la fenêtre un
certain nombre d'objets et les laissent glisser, à l'aide de cordes, dans une
bonne petite chaloupe affrétée ad hoc. C'est simple comme Lupin.
—Et c'est tout bêtement merveilleux, s'écria Ganimard, et je ne saurais
trop louer la hardiesse de la conception et l'ingéniosité des détails. Mais je
ne vois guère de policier assez illustre pour que son nom ait pu attirer,
suggestionner le baron à ce point.
—Il y en a un, et il n'y en a qu'un.
—Lequel?
—Celui du plus illustre, de l'ennemi personnel d'Arsène Lupin, bref, de
l'inspecteur Ganimard.
—Moi!
Page 43
—Vous-même, Ganimard. Et voilà ce qu'il y a de délicieux: si vous allez
là-bas et que le baron se décide à causer, vous finirez par découvrir que
votre devoir est de vous arrêter vous-même, comme vous m'avez arrêté en
Amérique. Hein! la revanche est comique: je fais arrêter Ganimard par
Ganimard!
Arsène Lupin riait de bon cœur. L'inspecteur, assez vexé, se mordait les
lèvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mériter de tels accès de joie.
L'arrivée d'un gardien lui donna le loisir de se remettre. L'homme
apportait le repas qu'Arsène Lupin, par faveur spéciale, faisait venir du
restaurant voisin. Ayant déposé le plateau sur la table, il se retira. Arsène
s'installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois bouchées et reprit:
—Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n'irez pas là-bas. Je
vais vous révéler une chose qui vous stupéfiera: l'affaire Cahorn est sur le
point d'être classée.
—Hein!
—Sur le point d'être classée, vous dis-je.
—Allons donc, je quitte à l'instant le chef de la Sûreté.
—Et après? Est-ce que M. Dudouis en sait plus long que moi sur ce qui
me concerne? Vous apprendrez que Ganimard—excusez-moi—que le
pseudo-Ganimard est resté en fort bons termes avec le baron. Celui-ci, et
c'est la raison principale pour laquelle il n'a rien avoué, l'a chargé de la très
délicate mission de négocier avec moi une transaction, et, à l'heure présente,
moyennant une certaine somme, il est probable que le baron est rentré en
possession de ses chers bibelots. En retour de quoi, il retirera sa plainte.
Donc, plus de vol. Donc il faudra bien que le parquet abandonne...
Ganimard considéra le détenu d'un air stupéfait.
—Et comment savez-vous tout cela?
—Je viens de recevoir la dépêche que j'attendais.
—Vous venez de recevoir une dépêche?
là-bas et que le baron se décide à causer, vous finirez par découvrir que
votre devoir est de vous arrêter vous-même, comme vous m'avez arrêté en
Amérique. Hein! la revanche est comique: je fais arrêter Ganimard par
Ganimard!
Arsène Lupin riait de bon cœur. L'inspecteur, assez vexé, se mordait les
lèvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mériter de tels accès de joie.
L'arrivée d'un gardien lui donna le loisir de se remettre. L'homme
apportait le repas qu'Arsène Lupin, par faveur spéciale, faisait venir du
restaurant voisin. Ayant déposé le plateau sur la table, il se retira. Arsène
s'installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois bouchées et reprit:
—Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n'irez pas là-bas. Je
vais vous révéler une chose qui vous stupéfiera: l'affaire Cahorn est sur le
point d'être classée.
—Hein!
—Sur le point d'être classée, vous dis-je.
—Allons donc, je quitte à l'instant le chef de la Sûreté.
—Et après? Est-ce que M. Dudouis en sait plus long que moi sur ce qui
me concerne? Vous apprendrez que Ganimard—excusez-moi—que le
pseudo-Ganimard est resté en fort bons termes avec le baron. Celui-ci, et
c'est la raison principale pour laquelle il n'a rien avoué, l'a chargé de la très
délicate mission de négocier avec moi une transaction, et, à l'heure présente,
moyennant une certaine somme, il est probable que le baron est rentré en
possession de ses chers bibelots. En retour de quoi, il retirera sa plainte.
Donc, plus de vol. Donc il faudra bien que le parquet abandonne...
Ganimard considéra le détenu d'un air stupéfait.
—Et comment savez-vous tout cela?
—Je viens de recevoir la dépêche que j'attendais.
—Vous venez de recevoir une dépêche?
Page 44
—À l'instant, cher ami. Par politesse, je n'ai pas voulu la lire en votre
présence. Mais si vous m'y autorisez...
—Vous vous moquez de moi, Lupin.
—Veuillez, mon cher ami, décapiter doucement cet œuf à la coque. Vous
constaterez par vous-même que je ne me moque pas de vous.
Machinalement Ganimard obéit, et cassa l'œuf avec la lame d'un couteau.
Un cri de surprise lui échappa. La coque, vide, contenait une feuille de
papier bleu. Sur la prière d'Arsène, il la déplia. C'était un télégramme, ou
plutôt une partie de télégramme auquel on avait arraché les indications de la
poste. Il lut:
«Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien.»
—Cent mille balles? fit-il.
—Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin les temps sont durs... Et j'ai
des frais généraux si lourds! Si vous connaissiez mon budget... un budget de
grande ville!
Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s'était dissipée. Il réfléchit
quelques secondes, embrassa d'un coup d'œil toute l'affaire, pour tâcher d'en
découvrir le point faible. Puis il prononça d'un ton où il laissait franchement
percer son admiration de connaisseur:
—Par bonheur, il n'en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi il
n'y aurait plus qu'à fermer boutique.
Arsène Lupin prit un petit air modeste et répondit:
—Bah! il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs... d'autant que le coup
ne pouvait réussir que si j'étais en prison.
—Comment! s'exclama Ganimard, votre procès, votre défense,
l'instruction, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire?
—Non, car j'ai résolu de ne pas assister à mon procès.
—Oh! oh!
présence. Mais si vous m'y autorisez...
—Vous vous moquez de moi, Lupin.
—Veuillez, mon cher ami, décapiter doucement cet œuf à la coque. Vous
constaterez par vous-même que je ne me moque pas de vous.
Machinalement Ganimard obéit, et cassa l'œuf avec la lame d'un couteau.
Un cri de surprise lui échappa. La coque, vide, contenait une feuille de
papier bleu. Sur la prière d'Arsène, il la déplia. C'était un télégramme, ou
plutôt une partie de télégramme auquel on avait arraché les indications de la
poste. Il lut:
«Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien.»
—Cent mille balles? fit-il.
—Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin les temps sont durs... Et j'ai
des frais généraux si lourds! Si vous connaissiez mon budget... un budget de
grande ville!
Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s'était dissipée. Il réfléchit
quelques secondes, embrassa d'un coup d'œil toute l'affaire, pour tâcher d'en
découvrir le point faible. Puis il prononça d'un ton où il laissait franchement
percer son admiration de connaisseur:
—Par bonheur, il n'en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi il
n'y aurait plus qu'à fermer boutique.
Arsène Lupin prit un petit air modeste et répondit:
—Bah! il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs... d'autant que le coup
ne pouvait réussir que si j'étais en prison.
—Comment! s'exclama Ganimard, votre procès, votre défense,
l'instruction, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire?
—Non, car j'ai résolu de ne pas assister à mon procès.
—Oh! oh!
Page 45
Arsène Lupin répéta posément:
—Je n'assisterai pas à mon procès.
—En vérité!
—Ah! ça, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la paille
humide? Vous m'outragez. Arsène Lupin ne reste en prison que le temps
qu'il lui plaît, et pas une minute de plus.
—Il eût peut-être été plus prudent de commencer par ne pas y entrer,
objecta l'inspecteur d'un ton ironique.
—Ah! monsieur raille? monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de
procéder à mon arrestation? Sachez, mon respectable ami, que personne,
pas plus vous qu'un autre, n'eût pu mettre la main sur moi, si un intérêt
beaucoup plus considérable ne m'avait sollicité à ce moment critique.
—Vous m'étonnez.
—Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous
tout ce qu'il y a dans ce fait d'être regardé par une femme que l'on aime? Le
reste m'importait peu, je vous jure. Et c'est pourquoi je suis ici.
—Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer.
—Je voulais oublier d'abord. Ne riez pas: l'aventure avait été charmante,
et j'en ai gardé encore le souvenir attendri... Et puis, je suis quelque peu
neurasthénique! La vie est si fiévreuse de nos jours! Il faut savoir, à certains
moments, faire ce que l'on appelle une cure d'isolement. Cet endroit est
souverain pour les régimes de ce genre. On y pratique la cure de Santé dans
toute sa rigueur.
—Arsène Lupin, observa Ganimard, vous vous payez ma tête.
—Ganimard, affirma Lupin, nous sommes aujourd'hui vendredi. Mercredi
prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre heures
de l'après-midi.
—Arsène Lupin, je vous attends.
—Je n'assisterai pas à mon procès.
—En vérité!
—Ah! ça, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la paille
humide? Vous m'outragez. Arsène Lupin ne reste en prison que le temps
qu'il lui plaît, et pas une minute de plus.
—Il eût peut-être été plus prudent de commencer par ne pas y entrer,
objecta l'inspecteur d'un ton ironique.
—Ah! monsieur raille? monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de
procéder à mon arrestation? Sachez, mon respectable ami, que personne,
pas plus vous qu'un autre, n'eût pu mettre la main sur moi, si un intérêt
beaucoup plus considérable ne m'avait sollicité à ce moment critique.
—Vous m'étonnez.
—Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous
tout ce qu'il y a dans ce fait d'être regardé par une femme que l'on aime? Le
reste m'importait peu, je vous jure. Et c'est pourquoi je suis ici.
—Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer.
—Je voulais oublier d'abord. Ne riez pas: l'aventure avait été charmante,
et j'en ai gardé encore le souvenir attendri... Et puis, je suis quelque peu
neurasthénique! La vie est si fiévreuse de nos jours! Il faut savoir, à certains
moments, faire ce que l'on appelle une cure d'isolement. Cet endroit est
souverain pour les régimes de ce genre. On y pratique la cure de Santé dans
toute sa rigueur.
—Arsène Lupin, observa Ganimard, vous vous payez ma tête.
—Ganimard, affirma Lupin, nous sommes aujourd'hui vendredi. Mercredi
prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre heures
de l'après-midi.
—Arsène Lupin, je vous attends.
Page 46
Ils se serrèrent la main comme deux bons amis qui s'estiment à leur juste
valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte.
—Ganimard!
Celui-ci se retourna.
—Qu'y a-t-il?
—Ganimard, vous oubliez votre montre.
—Ma montre?
—Oui, elle s'est égarée dans ma poche.
Il la rendit en s'excusant.
—Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Mais ce n'est pas une raison
parce qu'ils m'ont pris la mienne pour que je vous prive de la vôtre. D'autant
que j'ai là un chronomètre dont je n'ai pas à me plaindre, et qui satisfait
pleinement à mes besoins.
Il sortit du tiroir une large montre en or, épaisse et confortable, ornée d'une
lourde chaîne.
—Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? demanda Ganimard.
Arsène Lupin examina négligemment les initiales.
—J. B... Qui diable cela peut-il bien être?... Ah! oui, je me souviens, Jules
Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant...
L'ÉVASION D'ARSÈNE LUPIN
Au moment où Arsène Lupin, son repas achevé, tirait de sa poche un beau
cigare bagué d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de la cellule
s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir et de s'éloigner de la
table. Le gardien entra, c'était l'heure de la promenade.
valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte.
—Ganimard!
Celui-ci se retourna.
—Qu'y a-t-il?
—Ganimard, vous oubliez votre montre.
—Ma montre?
—Oui, elle s'est égarée dans ma poche.
Il la rendit en s'excusant.
—Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Mais ce n'est pas une raison
parce qu'ils m'ont pris la mienne pour que je vous prive de la vôtre. D'autant
que j'ai là un chronomètre dont je n'ai pas à me plaindre, et qui satisfait
pleinement à mes besoins.
Il sortit du tiroir une large montre en or, épaisse et confortable, ornée d'une
lourde chaîne.
—Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? demanda Ganimard.
Arsène Lupin examina négligemment les initiales.
—J. B... Qui diable cela peut-il bien être?... Ah! oui, je me souviens, Jules
Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant...
L'ÉVASION D'ARSÈNE LUPIN
Au moment où Arsène Lupin, son repas achevé, tirait de sa poche un beau
cigare bagué d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de la cellule
s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir et de s'éloigner de la
table. Le gardien entra, c'était l'heure de la promenade.
Page 47
—Je vous attendais, mon cher ami, s'écria Lupin, toujours de bonne
humeur.
Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l'angle du couloir, que deux
hommes à leur tour pénétrèrent dans la cellule et en commencèrent
l'examen minutieux. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre l'inspecteur
Folenfant.
On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsène Lupin conservait
des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses affidés. La veille
encore le Grand Journal publiait ces lignes adressées à son collaborateur
judiciaire:
«Monsieur,
«Dans un article paru ces jours-ci vous vous êtes exprimé sur moi en des
termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant l'ouverture de mon
procès, j'irai vous en demander compte.
«Salutations distinguées,
«ARSÈNE LUPIN.»
L'écriture était bien d'Arsène Lupin. Donc il envoyait des lettres. Donc il
en recevait. Donc il était certain qu'il préparait cette évasion annoncée par
lui d'une façon si arrogante.
La situation devenait intolérable. D'accord avec le juge d'instruction, le
chef de la Sûreté M. Dudouis se rendit lui-même à la Santé pour exposer au
directeur de la prison les mesures qu'il convenait de prendre. Et, dès son
arrivée, il envoya deux de ses hommes dans la cellule du détenu.
Ils levèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce qu'il est
habituel de faire en pareil cas, et finalement ne découvrirent rien. Ils allaient
renoncer à leurs investigations, lorsque le gardien accourut en toute hâte et
leur dit:
humeur.
Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l'angle du couloir, que deux
hommes à leur tour pénétrèrent dans la cellule et en commencèrent
l'examen minutieux. L'un était l'inspecteur Dieuzy, l'autre l'inspecteur
Folenfant.
On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsène Lupin conservait
des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses affidés. La veille
encore le Grand Journal publiait ces lignes adressées à son collaborateur
judiciaire:
«Monsieur,
«Dans un article paru ces jours-ci vous vous êtes exprimé sur moi en des
termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant l'ouverture de mon
procès, j'irai vous en demander compte.
«Salutations distinguées,
«ARSÈNE LUPIN.»
L'écriture était bien d'Arsène Lupin. Donc il envoyait des lettres. Donc il
en recevait. Donc il était certain qu'il préparait cette évasion annoncée par
lui d'une façon si arrogante.
La situation devenait intolérable. D'accord avec le juge d'instruction, le
chef de la Sûreté M. Dudouis se rendit lui-même à la Santé pour exposer au
directeur de la prison les mesures qu'il convenait de prendre. Et, dès son
arrivée, il envoya deux de ses hommes dans la cellule du détenu.
Ils levèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce qu'il est
habituel de faire en pareil cas, et finalement ne découvrirent rien. Ils allaient
renoncer à leurs investigations, lorsque le gardien accourut en toute hâte et
leur dit:
Page 48
—Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis entré, il m'a
semblé qu'il le repoussait.
Ils regardèrent, et Dieuzy s'écria:
—Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client.
Folenfant l'arrêta.
—Halte-là, mon petit, le chef fera l'inventaire.
—Pourtant, ce cigare de luxe...
—Laisse le Havane, et prévenons le chef.
Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva d'abord une
liasse d'articles de journaux découpés par l'Argus de la Presse et qui
concernaient Arsène Lupin, puis une blague à tabac, une pipe, du papier dit
pelure d'oignon, et enfin deux livres.
Il en regarda le titre. C'était le Culte des héros de Carlyle, édition anglaise,
et un elzévir charmant, à reliure du temps, le Manuel d'Épictète, traduction
allemande publiée à Leyde en 1634. Les ayant feuilletés, il constata que
toutes les pages étaient balafrées, soulignées, annotées. Était-ce là signes
conventionnels ou bien de ces marques qui montrent la ferveur que l'on a
pour un livre?
—Nous verrons cela en détail, dit M. Dudouis.
Il explora la blague à tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux cigare
bagué d'or:
—Fichtre, il se met bien, notre ami, s'écria-t-il, un Henri Clet!
D'un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le fit
craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait molli sous
la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus d'attention et ne tarda pas à
distinguer quelque chose de blanc entre les feuilles de tabac. Et
délicatement, à l'aide d'une épingle, il attirait un rouleau de papier très fin, à
peine gros comme un cure-dent. C'était un billet. Il le déroula et lut ces
mots, d'une menue écriture de femme:
semblé qu'il le repoussait.
Ils regardèrent, et Dieuzy s'écria:
—Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client.
Folenfant l'arrêta.
—Halte-là, mon petit, le chef fera l'inventaire.
—Pourtant, ce cigare de luxe...
—Laisse le Havane, et prévenons le chef.
Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva d'abord une
liasse d'articles de journaux découpés par l'Argus de la Presse et qui
concernaient Arsène Lupin, puis une blague à tabac, une pipe, du papier dit
pelure d'oignon, et enfin deux livres.
Il en regarda le titre. C'était le Culte des héros de Carlyle, édition anglaise,
et un elzévir charmant, à reliure du temps, le Manuel d'Épictète, traduction
allemande publiée à Leyde en 1634. Les ayant feuilletés, il constata que
toutes les pages étaient balafrées, soulignées, annotées. Était-ce là signes
conventionnels ou bien de ces marques qui montrent la ferveur que l'on a
pour un livre?
—Nous verrons cela en détail, dit M. Dudouis.
Il explora la blague à tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux cigare
bagué d'or:
—Fichtre, il se met bien, notre ami, s'écria-t-il, un Henri Clet!
D'un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le fit
craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait molli sous
la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus d'attention et ne tarda pas à
distinguer quelque chose de blanc entre les feuilles de tabac. Et
délicatement, à l'aide d'une épingle, il attirait un rouleau de papier très fin, à
peine gros comme un cure-dent. C'était un billet. Il le déroula et lut ces
mots, d'une menue écriture de femme:
Page 49
«Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont préparées. En
appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De douze à
seize tous les jours, H-P attendra. Mais où? Réponse immédiate. Soyez
tranquille, votre amie veille sur vous.»
M. Dudouis réfléchit un instant et dit:
—C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases... De douze à seize,
c'est-à-dire de midi à quatre heures...
—Mais ce H-P, qui attendra?
—H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power, n'est-
ce pas ainsi qu'en langage sportif, on désigne la force d'un moteur? Une
vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre chevaux.
Il se leva et demanda:
—Le détenu finissait de déjeuner?
—Oui.
—Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'état du
cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.
—Comment?
—Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre, que
sais-je?
—Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour le
prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé.
—Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment, retenez-
le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge d'instruction. S'il
est de mon avis, nous ferons immédiatement photographier la lettre, et dans
une heure vous pourrez remettre dans le tiroir, outre ces objets, un cigare
identique contenant le message original lui-même. Il faut que le détenu ne
se doute de rien.
Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna le
soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy. Dans un
appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De douze à
seize tous les jours, H-P attendra. Mais où? Réponse immédiate. Soyez
tranquille, votre amie veille sur vous.»
M. Dudouis réfléchit un instant et dit:
—C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases... De douze à seize,
c'est-à-dire de midi à quatre heures...
—Mais ce H-P, qui attendra?
—H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power, n'est-
ce pas ainsi qu'en langage sportif, on désigne la force d'un moteur? Une
vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre chevaux.
Il se leva et demanda:
—Le détenu finissait de déjeuner?
—Oui.
—Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'état du
cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.
—Comment?
—Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre, que
sais-je?
—Impossible, on ne l'a autorisé à faire venir sa nourriture que pour le
prendre au piège, et nous n'avons rien trouvé.
—Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment, retenez-
le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge d'instruction. S'il
est de mon avis, nous ferons immédiatement photographier la lettre, et dans
une heure vous pourrez remettre dans le tiroir, outre ces objets, un cigare
identique contenant le message original lui-même. Il faut que le détenu ne
se doute de rien.
Ce n'est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis s'en retourna le
soir au greffe de la Santé en compagnie de l'inspecteur Dieuzy. Dans un
Page 50
coin, sur le poêle, trois assiettes s'étalaient.
—Il a mangé?
—Oui, répondit le directeur.
—Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins de
macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?
—Non, chef.
M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le
couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le manche
à gauche, puis à droite. À droite le manche céda et se dévissa. Le couteau
était creux et servait d'étui à une feuille de papier.
—Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène.
Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une enquête
dans ce restaurant.
Puis il lut:
«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai au-devant.
À bientôt, chère et admirable amie.»
—Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que l'affaire
est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et l'évasion
réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer les complices.
—Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le directeur.
—Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y
mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la bande, puisque
le chef refuse de parler, les autres parleront.
* * *
Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois M.
Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les
—Il a mangé?
—Oui, répondit le directeur.
—Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins de
macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?
—Non, chef.
M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le
couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le manche
à gauche, puis à droite. À droite le manche céda et se dévissa. Le couteau
était creux et servait d'étui à une feuille de papier.
—Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsène.
Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une enquête
dans ce restaurant.
Puis il lut:
«Je m'en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai au-devant.
À bientôt, chère et admirable amie.»
—Enfin, s'écria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que l'affaire
est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et l'évasion
réussit... assez du moins pour nous permettre de pincer les complices.
—Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le directeur.
—Nous emploierons le nombre d'hommes nécessaire. Si cependant il y
mettait trop d'habileté... ma foi, tant pis pour lui! Quant à la bande, puisque
le chef refuse de parler, les autres parleront.
* * *
Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois M.
Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y évertuait vainement. Les
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interrogatoires se réduisaient à des colloques dépourvus d'intérêt entre le
juge et l'avocat maître Danval, un des princes du barreau, lequel d'ailleurs
en savait sur l'inculpé à peu près autant que le premier venu.
De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber:
—Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit
Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de
banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux
d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout cela
c'est de votre serviteur.
—Alors, pourriez-vous m'expliquer...
—Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus que vous n'en
supposez.
De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires fastidieux.
Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés, il les reprit. Et,
régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené, de la Santé au Dépôt, dans
la voiture pénitentiaire, avec un certain nombre de détenus. Ils en
repartaient vers trois ou quatre heures.
Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions particulières.
Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été questionnés, on décida
de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta donc seul dans la voiture.
Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade», sont
divisées dans leur longueur par un couloir central sur lequel s'ouvrent dix
cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces cases est disposée de
telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et que les cinq prisonniers, par
conséquent, sont assis les uns sur les autres, tout en étant séparés les uns des
autres par des cloisons parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité,
surveille le couloir.
Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde voiture
s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de l'Horloge et que l'on
passait devant le Palais de Justice. Alors, vers le milieu du pont Saint-
Michel, il appuya, du pied extérieur, c'est-à-dire du pied droit, ainsi qu'il le
faisait chaque fois, sur la plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite
juge et l'avocat maître Danval, un des princes du barreau, lequel d'ailleurs
en savait sur l'inculpé à peu près autant que le premier venu.
De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber:
—Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crédit
Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'émission des faux billets de
banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des châteaux
d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout cela
c'est de votre serviteur.
—Alors, pourriez-vous m'expliquer...
—Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus que vous n'en
supposez.
De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires fastidieux.
Après avoir eu connaissance des deux billets interceptés, il les reprit. Et,
régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut amené, de la Santé au Dépôt, dans
la voiture pénitentiaire, avec un certain nombre de détenus. Ils en
repartaient vers trois ou quatre heures.
Or, un après-midi, ce retour s'effectua dans des conditions particulières.
Les autres détenus de la Santé n'ayant pas encore été questionnés, on décida
de reconduire d'abord Arsène Lupin. Il monta donc seul dans la voiture.
Ces voitures pénitentiaires, vulgairement appelées «paniers à salade», sont
divisées dans leur longueur par un couloir central sur lequel s'ouvrent dix
cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chacune de ces cases est disposée de
telle façon que l'on doit s'y tenir assis, et que les cinq prisonniers, par
conséquent, sont assis les uns sur les autres, tout en étant séparés les uns des
autres par des cloisons parallèles. Un garde municipal, placé à l'extrémité,
surveille le couloir.
Arsène fut introduit dans la troisième cellule de droite, et la lourde voiture
s'ébranla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de l'Horloge et que l'on
passait devant le Palais de Justice. Alors, vers le milieu du pont Saint-
Michel, il appuya, du pied extérieur, c'est-à-dire du pied droit, ainsi qu'il le
faisait chaque fois, sur la plaque de tôle qui fermait sa cellule. Tout de suite
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quelque chose se déclencha, et la plaque de tôle s'écarta insensiblement. Il
put constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.
Il attendit, l'œil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard Saint-
Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval d'un camion
s'était abattu. La circulation étant interrompue, très vite ce fut un
encombrement de fiacres et d'omnibus.
Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire stationnait le
long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la tôle, mit le pied sur un
des rayons de la grande roue et sauta à terre.
Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa voix se
perdit dans le fracas des véhicules qui s'écoulaient de nouveau. D'ailleurs
Arsène Lupin était loin déjà.
Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche, il se
retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent, comme quelqu'un
qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre. Puis, résolu, il mit les
mains dans ses poches, et de l'air insouciant d'un promeneur qui flâne, il
continua de monter le boulevard.
Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés
étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux.
Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à petites
gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une seconde. Enfin,
s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le gérant.
Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de tous:
—Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être mon
nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit de
quelques jours: Arsène Lupin.
Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta:
—Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose croire que
ce nom vous inspire toute confiance.
Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à réclamer.
put constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.
Il attendit, l'œil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard Saint-
Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrêta. Le cheval d'un camion
s'était abattu. La circulation étant interrompue, très vite ce fut un
encombrement de fiacres et d'omnibus.
Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire stationnait le
long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la tôle, mit le pied sur un
des rayons de la grande roue et sauta à terre.
Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa voix se
perdit dans le fracas des véhicules qui s'écoulaient de nouveau. D'ailleurs
Arsène Lupin était loin déjà.
Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche, il se
retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent, comme quelqu'un
qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre. Puis, résolu, il mit les
mains dans ses poches, et de l'air insouciant d'un promeneur qui flâne, il
continua de monter le boulevard.
Le temps était doux, un temps heureux et léger d'automne. Les cafés
étaient pleins. Il s'assit à la terrasse de l'un d'eux.
Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à petites
gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une seconde. Enfin,
s'étant levé, il pria le garçon de faire venir le gérant.
Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de tous:
—Je suis désolé, Monsieur, j'ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être mon
nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crédit de
quelques jours: Arsène Lupin.
Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta:
—Lupin, détenu à la Santé, actuellement en état d'évasion. J'ose croire que
ce nom vous inspire toute confiance.
Et il s'éloigna, au milieu des rires, sans que l'autre songeât à réclamer.
Page 53
Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il la suivit
paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des cigarettes. Boulevard de
Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et marcha droit vers la rue de la Santé.
Les hauts murs moroses de la prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés,
il arriva près du garde municipal qui montait la faction, et retirant son
chapeau:
—C'est bien ici la prison de la Santé?
—Oui.
—Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route et je ne
voudrais pas abuser...
Le garde grogna:
—Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça.
—Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si vous
empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter gros, mon
ami.
—Arsène Lupin! qu'est-ce que vous me chantez là!
—Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de fouiller ses
poches.
Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot, comme
malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla.
Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe, gesticulant
et feignant une colère violente. Arsène sourit:
—Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi.
Comment! on a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on
prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais prendre
mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les vingt agents
de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à bicyclette? Non, ce
qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas sorti vivant. Dites donc,
Monsieur le directeur, c'est peut-être là-dessus que l'on comptait?
paisiblement, s'arrêtant aux vitrines et fumant des cigarettes. Boulevard de
Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et marcha droit vers la rue de la Santé.
Les hauts murs moroses de la prison se dressèrent bientôt. Les ayant longés,
il arriva près du garde municipal qui montait la faction, et retirant son
chapeau:
—C'est bien ici la prison de la Santé?
—Oui.
—Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laissé en route et je ne
voudrais pas abuser...
Le garde grogna:
—Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que ça.
—Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si vous
empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter gros, mon
ami.
—Arsène Lupin! qu'est-ce que vous me chantez là!
—Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsène, affectant de fouiller ses
poches.
Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot, comme
malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebâilla.
Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu'au greffe, gesticulant
et feignant une colère violente. Arsène sourit:
—Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi.
Comment! on a la précaution de me ramener seul dans la voiture, on
prépare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais prendre
mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les vingt agents
de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à bicyclette? Non, ce
qu'ils m'auraient arrangé! Je n'en serais pas sorti vivant. Dites donc,
Monsieur le directeur, c'est peut-être là-dessus que l'on comptait?
Page 54
Il haussa les épaules et ajouta:
—Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de moi. Le
jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.
Le surlendemain, l'Écho de France, qui décidément devenait le moniteur
officiel des exploits d'Arsène Lupin—on disait qu'il en était un des
principaux commanditaires—l'Écho de France publiait les détails les plus
complets sur cette tentative d'évasion. Le texte même des billets échangés
entre le détenu et sa mystérieuse amie, les moyens employés pour cette
correspondance, la complicité de la police, la promenade du boulevard
Saint-Michel, l'incident du café Soufflot, tout était dévoilé. On savait que
les recherches de l'inspecteur Dieuzy auprès des garçons du restaurant
n'avaient donné aucun résultat. Et l'on apprenait en outre cette chose
stupéfiante, qui montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme
disposait: la voiture pénitentiaire dans laquelle on l'avait transporté était une
voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des six
voitures habituelles qui composent le service des prisons.
L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne.
Lui-même d'ailleurs l'annonçait en termes catégoriques, comme le prouva
sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge raillant son
échec, il le regarda et lui dit froidement:
—Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette tentative
d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.
—Je ne comprends pas, ricana le juge.
—Il est inutile que vous compreniez.
Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au long
dans les colonnes de l'Écho de France, comme le juge revenait à son
instruction, il s'écria d'un air de lassitude:
—Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune
importance!
—Comment, aucune importance?
—Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.
—Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de moi. Le
jour où je voudrai m'échapper, je n'aurai besoin de personne.
Le surlendemain, l'Écho de France, qui décidément devenait le moniteur
officiel des exploits d'Arsène Lupin—on disait qu'il en était un des
principaux commanditaires—l'Écho de France publiait les détails les plus
complets sur cette tentative d'évasion. Le texte même des billets échangés
entre le détenu et sa mystérieuse amie, les moyens employés pour cette
correspondance, la complicité de la police, la promenade du boulevard
Saint-Michel, l'incident du café Soufflot, tout était dévoilé. On savait que
les recherches de l'inspecteur Dieuzy auprès des garçons du restaurant
n'avaient donné aucun résultat. Et l'on apprenait en outre cette chose
stupéfiante, qui montrait l'infinie variété des ressources dont cet homme
disposait: la voiture pénitentiaire dans laquelle on l'avait transporté était une
voiture entièrement truquée, que sa bande avait substituée à l'une des six
voitures habituelles qui composent le service des prisons.
L'évasion prochaine d'Arsène Lupin ne fit plus de doute pour personne.
Lui-même d'ailleurs l'annonçait en termes catégoriques, comme le prouva
sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge raillant son
échec, il le regarda et lui dit froidement:
—Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette tentative
d'évasion faisait partie de mon plan d'évasion.
—Je ne comprends pas, ricana le juge.
—Il est inutile que vous compreniez.
Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au long
dans les colonnes de l'Écho de France, comme le juge revenait à son
instruction, il s'écria d'un air de lassitude:
—Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune
importance!
—Comment, aucune importance?
—Mais non, puisque je n'assisterai pas à mon procès.
Page 55
—Vous n'assisterez pas...
—Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera
transiger.
Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se commettaient
chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y avait là des secrets
qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont la divulgation par conséquent
ne pouvait provenir que de lui. Mais dans quel but les dévoilait-il? et
comment?
On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage
inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya l'affaire à la
chambre des mises en accusation.
Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son lit, le
visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de cellule
semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À peine échangeait-
il quelques mots avec ses gardiens.
Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se plaignit
du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de très bonne heure,
flanqué de deux hommes.
La curiosité publique cependant ne s'était pas affaiblie. Chaque jour on
avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, tellement
le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté, sa diversité, son
génie d'invention et le mystère de sa vie. Arsène Lupin devait s'évader.
C'était inévitable, fatal. On s'étonnait même que cela tardât si longtemps.
Tous les matins le Préfet de police demandait à son secrétaire:
—Eh bien, il n'est pas encore parti?
—Non, Monsieur le Préfet.
—Ce sera donc pour demain.
Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du Grand
Journal, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa carte au visage, et
s'éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots étaient inscrits: «Arsène Lupin
tient toujours ses promesses.»
—Non, c'est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera
transiger.
Une telle assurance, les indiscrétions inexplicables qui se commettaient
chaque jour, agaçaient et déconcertaient la justice. Il y avait là des secrets
qu'Arsène Lupin était seul à connaître, et dont la divulgation par conséquent
ne pouvait provenir que de lui. Mais dans quel but les dévoilait-il? et
comment?
On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l'étage
inférieur. De son côté, le juge boucla son instruction et renvoya l'affaire à la
chambre des mises en accusation.
Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son lit, le
visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de cellule
semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À peine échangeait-
il quelques mots avec ses gardiens.
Dans la quinzaine qui précéda son procès, il parut se ranimer. Il se plaignit
du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de très bonne heure,
flanqué de deux hommes.
La curiosité publique cependant ne s'était pas affaiblie. Chaque jour on
avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, tellement
le personnage plaisait à la foule avec sa verve, sa gaieté, sa diversité, son
génie d'invention et le mystère de sa vie. Arsène Lupin devait s'évader.
C'était inévitable, fatal. On s'étonnait même que cela tardât si longtemps.
Tous les matins le Préfet de police demandait à son secrétaire:
—Eh bien, il n'est pas encore parti?
—Non, Monsieur le Préfet.
—Ce sera donc pour demain.
Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du Grand
Journal, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa carte au visage, et
s'éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots étaient inscrits: «Arsène Lupin
tient toujours ses promesses.»
Page 56
* * *
C'est dans ces conditions que les débats s'ouvrirent.
L'affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène
Lupin et ne savourât d'avance la façon dont il se jouerait du président.
Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes et femmes du
monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de l'audience.
Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin lorsque
les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde, la manière dont
il se laissa tomber à sa place, son immobilité indifférente et passive, ne
prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs fois son avocat—un des secrétaires de
Me Danval, celui-ci ayant jugé indigne de lui le rôle auquel il était réduit—
plusieurs fois son avocat lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.
Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le président prononça:
—Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession?
Ne recevant pas de réponse, il répéta:
—Votre nom? Je vous demande votre nom?
Une voix épaisse et fatiguée articula:
—Baudru, Désiré.
Il y eut des murmures. Mais le président repartit:
—Baudru, Désiré? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est à peu près le
huitième nom auquel vous prétendez, et qu'il est sans doute aussi imaginaire
que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez bien, à celui
d'Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus avantageusement connu.
Le président consulta ses notes et reprit:
—Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de reconstituer
votre identité. Vous présentez ce cas assez original dans notre société
moderne de n'avoir point de passé. Nous ne savons qui vous êtes, d'où vous
C'est dans ces conditions que les débats s'ouvrirent.
L'affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène
Lupin et ne savourât d'avance la façon dont il se jouerait du président.
Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes et femmes du
monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de l'audience.
Il pleuvait, dehors le jour était sombre, on vit mal Arsène Lupin lorsque
les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde, la manière dont
il se laissa tomber à sa place, son immobilité indifférente et passive, ne
prévinrent pas en sa faveur. Plusieurs fois son avocat—un des secrétaires de
Me Danval, celui-ci ayant jugé indigne de lui le rôle auquel il était réduit—
plusieurs fois son avocat lui adressa la parole. Il hochait la tête et se taisait.
Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le président prononça:
—Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession?
Ne recevant pas de réponse, il répéta:
—Votre nom? Je vous demande votre nom?
Une voix épaisse et fatiguée articula:
—Baudru, Désiré.
Il y eut des murmures. Mais le président repartit:
—Baudru, Désiré? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est à peu près le
huitième nom auquel vous prétendez, et qu'il est sans doute aussi imaginaire
que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez bien, à celui
d'Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus avantageusement connu.
Le président consulta ses notes et reprit:
—Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de reconstituer
votre identité. Vous présentez ce cas assez original dans notre société
moderne de n'avoir point de passé. Nous ne savons qui vous êtes, d'où vous
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venez, où s'est écoulée votre enfance, bref, rien. Vous jaillissez tout d'un
coup, il y a trois ans, on ne sait au juste de quel milieu, pour vous révéler
tout d'un coup Arsène Lupin, c'est-à-dire un composé bizarre d'intelligence
et de perversion, d'immoralité et de générosité. Les données que nous avons
sur vous avant cette époque sont plutôt des suppositions. Il est probable que
le nommé Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux côtés du prestidigitateur
Dickson n'était autre qu'Arsène Lupin. Il est probable que l'étudiant russe
qui fréquenta, il y a six ans, le laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital
Saint-Louis, et qui souvent surprit le maître par l'ingéniosité de ses
hypothèses sur la bactériologie et la hardiesse de ses expériences dans les
maladies de la peau, n'était autre qu'Arsène Lupin. Arsène Lupin,
également, le professeur de lutte japonaise qui s'établit à Paris bien avant
qu'on n'y parlât du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur cycliste
qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10 000 francs et ne
reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui sauva tant de gens par la
petite lucarne du Bazar de la Charité... et les dévalisa.
Et, après une pause, le président conclut:
—Telle est cette époque, qui semble n'avoir été qu'une préparation
minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société, un
apprentissage méthodique où vous portiez au plus haut point votre force,
votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude de ces faits?
Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre, le dos
rond, les bras inertes. Sous la lumière plus vive, on remarqua son extrême
maigreur, ses joues creuses, ses pommettes étrangement saillantes, son
visage couleur de terre, marbré de petites plaques rouges, et encadré d'une
barbe inégale et rare. La prison l'avait considérablement vieilli et flétri. On
ne reconnaissait plus la silhouette élégante et le jeune visage dont les
journaux avaient publié si souvent le portrait sympathique.
On eût dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait. Deux fois
elle lui fut répétée. Alors il leva les yeux, parut réfléchir, puis, faisant un
effort violent, murmura:
—Baudru, Désiré.
Le président se mit à rire.
coup, il y a trois ans, on ne sait au juste de quel milieu, pour vous révéler
tout d'un coup Arsène Lupin, c'est-à-dire un composé bizarre d'intelligence
et de perversion, d'immoralité et de générosité. Les données que nous avons
sur vous avant cette époque sont plutôt des suppositions. Il est probable que
le nommé Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux côtés du prestidigitateur
Dickson n'était autre qu'Arsène Lupin. Il est probable que l'étudiant russe
qui fréquenta, il y a six ans, le laboratoire du docteur Altier, à l'hôpital
Saint-Louis, et qui souvent surprit le maître par l'ingéniosité de ses
hypothèses sur la bactériologie et la hardiesse de ses expériences dans les
maladies de la peau, n'était autre qu'Arsène Lupin. Arsène Lupin,
également, le professeur de lutte japonaise qui s'établit à Paris bien avant
qu'on n'y parlât du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur cycliste
qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10 000 francs et ne
reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui sauva tant de gens par la
petite lucarne du Bazar de la Charité... et les dévalisa.
Et, après une pause, le président conclut:
—Telle est cette époque, qui semble n'avoir été qu'une préparation
minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société, un
apprentissage méthodique où vous portiez au plus haut point votre force,
votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude de ces faits?
Pendant ce discours, l'accusé s'était balancé d'une jambe sur l'autre, le dos
rond, les bras inertes. Sous la lumière plus vive, on remarqua son extrême
maigreur, ses joues creuses, ses pommettes étrangement saillantes, son
visage couleur de terre, marbré de petites plaques rouges, et encadré d'une
barbe inégale et rare. La prison l'avait considérablement vieilli et flétri. On
ne reconnaissait plus la silhouette élégante et le jeune visage dont les
journaux avaient publié si souvent le portrait sympathique.
On eût dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait. Deux fois
elle lui fut répétée. Alors il leva les yeux, parut réfléchir, puis, faisant un
effort violent, murmura:
—Baudru, Désiré.
Le président se mit à rire.
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—Je ne me rends pas un compte exact du système de défense que vous
avez adopté, Arsène Lupin. Si c'est de jouer les imbéciles et les
irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j'irai droit au but sans me soucier
de vos fantaisies.
Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à Lupin.
Parfois il interrogeait l'accusé. Celui-ci poussait un grognement ou ne
répondait pas.
Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs dépositions
insignifiantes, d'autres plus sérieuses, qui toutes avaient ce caractère
commun de se contredire les unes les autres. Une obscurité troublante
enveloppait les débats, mais l'inspecteur principal Ganimard fut introduit, et
l'intérêt se réveilla.
Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine déception. Il
avait l'air, non pas intimidé—il en avait vu bien d'autres—mais inquiet, mal
à l'aise. Plusieurs fois, il tourna les yeux vers l'accusé avec une gêne visible.
Cependant, les deux mains appuyées à la barre, il racontait les incidents
auxquels il avait été mêlé, sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en
Amérique. Et on l'écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des
plus passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion à ses
entretiens avec Arsène Lupin, à deux reprises il s'arrêta, distrait, indécis.
Il était clair qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui dit:
—Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre témoignage.
—Non, non, seulement...
Il se tut, regarda l'accusé longuement, profondément, puis il dit:
—Je demande l'autorisation d'examiner l'accusé de plus près. Il y a là un
mystère qu'il faut que j'éclaircisse.
Il s'approcha, le considéra plus longuement encore, de toute son attention
concentrée, puis il retourna à la barre. Et là, d'un ton un peu solennel, il
prononça:
—Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face de moi,
n'est pas Arsène Lupin.
avez adopté, Arsène Lupin. Si c'est de jouer les imbéciles et les
irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j'irai droit au but sans me soucier
de vos fantaisies.
Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à Lupin.
Parfois il interrogeait l'accusé. Celui-ci poussait un grognement ou ne
répondait pas.
Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs dépositions
insignifiantes, d'autres plus sérieuses, qui toutes avaient ce caractère
commun de se contredire les unes les autres. Une obscurité troublante
enveloppait les débats, mais l'inspecteur principal Ganimard fut introduit, et
l'intérêt se réveilla.
Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine déception. Il
avait l'air, non pas intimidé—il en avait vu bien d'autres—mais inquiet, mal
à l'aise. Plusieurs fois, il tourna les yeux vers l'accusé avec une gêne visible.
Cependant, les deux mains appuyées à la barre, il racontait les incidents
auxquels il avait été mêlé, sa poursuite à travers l'Europe, son arrivée en
Amérique. Et on l'écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des
plus passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion à ses
entretiens avec Arsène Lupin, à deux reprises il s'arrêta, distrait, indécis.
Il était clair qu'une autre pensée l'obsédait. Le président lui dit:
—Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre témoignage.
—Non, non, seulement...
Il se tut, regarda l'accusé longuement, profondément, puis il dit:
—Je demande l'autorisation d'examiner l'accusé de plus près. Il y a là un
mystère qu'il faut que j'éclaircisse.
Il s'approcha, le considéra plus longuement encore, de toute son attention
concentrée, puis il retourna à la barre. Et là, d'un ton un peu solennel, il
prononça:
—Monsieur le président, j'affirme que l'homme qui est ici, en face de moi,
n'est pas Arsène Lupin.
Page 59
Un grand silence accueillit ces paroles. Le président, interloqué d'abord,
s'écria:
—Ah! ça, que dites-vous! vous êtes fou.
L'inspecteur affirma posément:
—À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance, qui
existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention. Le nez, la
bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin quoi: ce n'est pas Arsène
Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu ces yeux d'alcoolique?
—Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin?
—Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre diable que
l'on allait condamner en son lieu et place... À moins que ce ne soit un
complice.
Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous côtés dans la salle
qu'agitait ce coup de théâtre inattendu. Le président fit mander le juge
d'instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et suspendit l'audience.
À la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en présence de l'accusé,
déclarèrent qu'il n'y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu'une très
vague similitude de traits.
—Mais alors, s'écria le président, quel est cet homme? D'où vient-il?
comment se trouve-t-il entre les mains de la justice?
On introduisit les deux gardiens de la Santé. Contradiction stupéfiante, ils
reconnurent le détenu dont ils avaient la surveillance à tour de rôle! Le
président respira.
Mais l'un des gardiens reprit:
—Oui, oui, je crois bien que c'est lui.
—Comment, vous croyez?
—Dame, je l'ai à peine vu. On me l'a livré le soir, et, depuis deux mois, il
reste toujours couché contre le mur.
s'écria:
—Ah! ça, que dites-vous! vous êtes fou.
L'inspecteur affirma posément:
—À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance, qui
existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention. Le nez, la
bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin quoi: ce n'est pas Arsène
Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu ces yeux d'alcoolique?
—Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin?
—Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre diable que
l'on allait condamner en son lieu et place... À moins que ce ne soit un
complice.
Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous côtés dans la salle
qu'agitait ce coup de théâtre inattendu. Le président fit mander le juge
d'instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et suspendit l'audience.
À la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en présence de l'accusé,
déclarèrent qu'il n'y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu'une très
vague similitude de traits.
—Mais alors, s'écria le président, quel est cet homme? D'où vient-il?
comment se trouve-t-il entre les mains de la justice?
On introduisit les deux gardiens de la Santé. Contradiction stupéfiante, ils
reconnurent le détenu dont ils avaient la surveillance à tour de rôle! Le
président respira.
Mais l'un des gardiens reprit:
—Oui, oui, je crois bien que c'est lui.
—Comment, vous croyez?
—Dame, je l'ai à peine vu. On me l'a livré le soir, et, depuis deux mois, il
reste toujours couché contre le mur.
Page 60
—Mais, avant ces deux mois?
—Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24.
Le directeur de la prison précisa ce point:
—Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative d'évasion.
—Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois?
—Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille.
—Et cet homme-là n'est pas le détenu qui vous a été remis?
—Non.
—Alors, qui est-il?
—Je ne saurais dire.
—Nous sommes donc en présence d'une substitution qui se serait
effectuée il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous?
—C'est impossible.
—Alors?
En désespoir de cause, le président se tourna vers l'accusé et, d'une voix
engageante:
—Voyons, accusé, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand
vous êtes entre les mains de la justice?
On eût dit que ce ton bienveillant désarmait la méfiance ou stimulait
l'entendement de l'homme. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et
doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases, d'où il
ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait été amené au Dépôt. Il y avait
passé une nuit et une matinée. Possesseur d'une somme de soixante-quinze
centimes, il avait été relâché. Mais, comme il traversait la cour, deux gardes
le prenaient par le bras et le conduisaient jusqu'à la voiture pénitentiaire.
Depuis, il vivait dans la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on
n'y dort pas mal... Aussi n'avait-il pas protesté...
—Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24.
Le directeur de la prison précisa ce point:
—Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative d'évasion.
—Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois?
—Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille.
—Et cet homme-là n'est pas le détenu qui vous a été remis?
—Non.
—Alors, qui est-il?
—Je ne saurais dire.
—Nous sommes donc en présence d'une substitution qui se serait
effectuée il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous?
—C'est impossible.
—Alors?
En désespoir de cause, le président se tourna vers l'accusé et, d'une voix
engageante:
—Voyons, accusé, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand
vous êtes entre les mains de la justice?
On eût dit que ce ton bienveillant désarmait la méfiance ou stimulait
l'entendement de l'homme. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et
doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases, d'où il
ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait été amené au Dépôt. Il y avait
passé une nuit et une matinée. Possesseur d'une somme de soixante-quinze
centimes, il avait été relâché. Mais, comme il traversait la cour, deux gardes
le prenaient par le bras et le conduisaient jusqu'à la voiture pénitentiaire.
Depuis, il vivait dans la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on
n'y dort pas mal... Aussi n'avait-il pas protesté...
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Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d'une grande
effervescence, le président renvoya l'affaire à une autre session pour
supplément d'enquête.
* * *
L'enquête, tout de suite, établit ce fait consigné sur le registre d'écrou: huit
semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait couché au Dépôt.
Libéré le lendemain, il quittait le Dépôt à deux heures de l'après-midi. Or,
ce jour-là, à deux heures, interrogé pour la dernière fois, Arsène Lupin
sortait de l'instruction et repartait en voiture pénitentiaire.
Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Trompés par la ressemblance,
avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention, substitué cet homme
à leur prisonnier? Il eût fallut vraiment qu'ils y missent une complaisance
que leurs états de service ne permettaient pas de supposer.
La substitution était-elle combinée d'avance? Outre que la disposition des
lieux rendait la chose presque irréalisable, il eût été nécessaire en ce cas que
Baudru fût un complice, et qu'il se fût fait arrêter dans le but précis de
prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par quel miracle un tel plan,
uniquement fondé sur une série de chances invraisemblables, de rencontres
fortuites et d'erreurs fabuleuses, avait-il pu réussir?
On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique: il n'y avait pas
de fiches correspondant à son signalement. Du reste on retrouva aisément
ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, il était connu. Il vivait
d'aumônes et couchait dans une de ces cahutes de chiffonniers qui
s'entassent près de la barrière des Ternes. Depuis un an cependant il avait
disparu.
Avait-il été embauché par Arsène Lupin? Rien n'autorisait à le croire. Et
quand cela eût été, on n'en eût pas su davantage sur la fuite du prisonnier.
Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui tentaient de
l'expliquer, aucune n'était satisfaisante. L'évasion seule ne faisait pas de
doute, et une évasion incompréhensible, impressionnante, où le public, de
même que la justice, sentait l'effort d'une longue préparation, un ensemble
effervescence, le président renvoya l'affaire à une autre session pour
supplément d'enquête.
* * *
L'enquête, tout de suite, établit ce fait consigné sur le registre d'écrou: huit
semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait couché au Dépôt.
Libéré le lendemain, il quittait le Dépôt à deux heures de l'après-midi. Or,
ce jour-là, à deux heures, interrogé pour la dernière fois, Arsène Lupin
sortait de l'instruction et repartait en voiture pénitentiaire.
Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Trompés par la ressemblance,
avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d'inattention, substitué cet homme
à leur prisonnier? Il eût fallut vraiment qu'ils y missent une complaisance
que leurs états de service ne permettaient pas de supposer.
La substitution était-elle combinée d'avance? Outre que la disposition des
lieux rendait la chose presque irréalisable, il eût été nécessaire en ce cas que
Baudru fût un complice, et qu'il se fût fait arrêter dans le but précis de
prendre la place d'Arsène Lupin. Mais alors, par quel miracle un tel plan,
uniquement fondé sur une série de chances invraisemblables, de rencontres
fortuites et d'erreurs fabuleuses, avait-il pu réussir?
On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique: il n'y avait pas
de fiches correspondant à son signalement. Du reste on retrouva aisément
ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, il était connu. Il vivait
d'aumônes et couchait dans une de ces cahutes de chiffonniers qui
s'entassent près de la barrière des Ternes. Depuis un an cependant il avait
disparu.
Avait-il été embauché par Arsène Lupin? Rien n'autorisait à le croire. Et
quand cela eût été, on n'en eût pas su davantage sur la fuite du prisonnier.
Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui tentaient de
l'expliquer, aucune n'était satisfaisante. L'évasion seule ne faisait pas de
doute, et une évasion incompréhensible, impressionnante, où le public, de
même que la justice, sentait l'effort d'une longue préparation, un ensemble
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d'actes merveilleusement enchevêtrés les uns dans les autres, et dont le
dénouement justifiait l'orgueilleuse prédiction d'Arsène Lupin: «Je
n'assisterai pas à mon procès.»
Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'énigme se présentait avec
le même caractère indéchiffrable. On ne pouvait cependant pas garder
indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès eût été ridicule:
quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en liberté fut signée par le juge
d'instruction. Mais le chef de la Sûreté résolut d'établir autour de lui une
surveillance active.
L'idée provenait de Ganimard. À son point de vue, il n'y avait ni
complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin avait
joué avec son extraordinaire habileté. Baudru libre, par lui on remonterait
jusqu'à Arsène Lupin ou du moins jusqu'à quelqu'un de sa bande.
On adjoignit à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et un
matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison s'ouvrirent
devant Baudru Désiré.
Il parut d'abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui n'a pas
d'idées bien précises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue de la Santé et
la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier, il enleva sa veste et
son gilet, vendit son gilet moyennant quelques sous, et, remettant sa veste,
s'en alla.
Il traversa la Seine. Au Châtelet un omnibus le dépassa. Il voulut y
monter. Il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui conseillant de prendre un
numéro, il entra dans la salle d'attente.
À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui, et, sans
quitter de vue le bureau, il leur dit en hâte:
—Arrêtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai avec l'un de
vous et nous le suivrons.
Les hommes obéirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard
s'avança: il n'y avait personne dans la salle.
—Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue.
dénouement justifiait l'orgueilleuse prédiction d'Arsène Lupin: «Je
n'assisterai pas à mon procès.»
Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'énigme se présentait avec
le même caractère indéchiffrable. On ne pouvait cependant pas garder
indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès eût été ridicule:
quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en liberté fut signée par le juge
d'instruction. Mais le chef de la Sûreté résolut d'établir autour de lui une
surveillance active.
L'idée provenait de Ganimard. À son point de vue, il n'y avait ni
complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin avait
joué avec son extraordinaire habileté. Baudru libre, par lui on remonterait
jusqu'à Arsène Lupin ou du moins jusqu'à quelqu'un de sa bande.
On adjoignit à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et un
matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison s'ouvrirent
devant Baudru Désiré.
Il parut d'abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui n'a pas
d'idées bien précises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue de la Santé et
la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier, il enleva sa veste et
son gilet, vendit son gilet moyennant quelques sous, et, remettant sa veste,
s'en alla.
Il traversa la Seine. Au Châtelet un omnibus le dépassa. Il voulut y
monter. Il n'y avait pas de place. Le contrôleur lui conseillant de prendre un
numéro, il entra dans la salle d'attente.
À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui, et, sans
quitter de vue le bureau, il leur dit en hâte:
—Arrêtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai avec l'un de
vous et nous le suivrons.
Les hommes obéirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard
s'avança: il n'y avait personne dans la salle.
—Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue.
Page 63
Le bureau communique, en effet, par un couloir intérieur, avec celui de la
rue Saint-Martin. Ganimard s'élança. Il arriva juste à temps pour apercevoir
Baudru sur l'impériale de Batignolles-Jardin des Plantes qui tournait au coin
de la rue de Rivoli. Il courut et rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses
deux agents. Il était seul à continuer la poursuite.
Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus de
formalité. N'était-ce pas avec préméditation et par une ruse ingénieuse que
ce soi-disant imbécile l'avait séparé de ses auxiliaires?
Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tête ballottait de
droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son visage avait une
incroyable expression de bêtise. Non, ce n'était pas là un adversaire capable
de rouler le vieux Ganimard. Le hasard l'avait servi, voilà tout.
Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le
tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue Victor-
Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette. Et d'un pas
nonchalant il s'enfonça dans le bois de Boulogne.
Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait. Que
cherchait-il? Avait-il un but?
Après une heure de ce manège, il semblait harassé de fatigue. De fait,
avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situé non loin d'Auteuil, au bord d'un
petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert. Une demi-heure
s'écoula. Impatienté, Ganimard résolut d'entrer en conversation.
Il s'approcha donc et prit place aux côtés de Baudru. Il alluma une
cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit:
—Il ne fait pas chaud.
Un silence. Et soudain, dans ce silence un éclat de rire retentit, mais un
rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et qui ne peut pas
s'empêcher de rire. Nettement, réellement, Ganimard sentit ses cheveux se
hérisser sur le cuir soulevé de son crâne. Ce rire, ce rire infernal qu'il
connaissait si bien!...
rue Saint-Martin. Ganimard s'élança. Il arriva juste à temps pour apercevoir
Baudru sur l'impériale de Batignolles-Jardin des Plantes qui tournait au coin
de la rue de Rivoli. Il courut et rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses
deux agents. Il était seul à continuer la poursuite.
Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus de
formalité. N'était-ce pas avec préméditation et par une ruse ingénieuse que
ce soi-disant imbécile l'avait séparé de ses auxiliaires?
Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tête ballottait de
droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son visage avait une
incroyable expression de bêtise. Non, ce n'était pas là un adversaire capable
de rouler le vieux Ganimard. Le hasard l'avait servi, voilà tout.
Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le
tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue Victor-
Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette. Et d'un pas
nonchalant il s'enfonça dans le bois de Boulogne.
Il passait d'une allée à l'autre, revenait sur ses pas, s'éloignait. Que
cherchait-il? Avait-il un but?
Après une heure de ce manège, il semblait harassé de fatigue. De fait,
avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situé non loin d'Auteuil, au bord d'un
petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert. Une demi-heure
s'écoula. Impatienté, Ganimard résolut d'entrer en conversation.
Il s'approcha donc et prit place aux côtés de Baudru. Il alluma une
cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit:
—Il ne fait pas chaud.
Un silence. Et soudain, dans ce silence un éclat de rire retentit, mais un
rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et qui ne peut pas
s'empêcher de rire. Nettement, réellement, Ganimard sentit ses cheveux se
hérisser sur le cuir soulevé de son crâne. Ce rire, ce rire infernal qu'il
connaissait si bien!...
Page 64
D'un geste brusque, il saisit l'homme par les parements de sa veste et le
regarda profondément, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait regardé
aux Assises, et en vérité ce ne fut plus l'homme qu'il vit. C'était l'homme,
mais c'était en même temps l'autre, le vrai.
Aidé par une volonté complice, il retrouvait la vie ardente des yeux, il
complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous l'épiderme
abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la déformait. Et c'étaient les
yeux de l'autre, la bouche de l'autre, c'était surtout son expression aiguë,
vivante, moqueuse, spirituelle, si claire et si jeune!
—Arsène Lupin, Arsène Lupin, balbutia-t-il.
Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le renverser.
Malgré ses cinquante ans, il était encore d'une vigueur peu commune, tandis
que son adversaire semblait en assez mauvaise condition. Et puis, quel coup
de maître s'il parvenait à le ramener!
La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine, et, aussi
promptement qu'il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit
pendait inerte, engourdi.
—Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, déclara Lupin,
vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais.
Et il ajouta froidement:
—Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu que ce
que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime, devant qui je
dévoile spontanément mon incognito, vous abusez de ma confiance! C'est
mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous?
Ganimard se taisait. Cette évasion dont il se jugeait responsable—n'était-
ce pas lui qui, par sa déposition sensationnelle, avait induit la justice en
erreur?—cette évasion lui semblait la honte de sa carrière. Une larme roula
vers sa moustache grise.
—Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez pas
parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parlât. Voyons, pouvais-je
admettre que l'on condamnât Baudru Désiré?
regarda profondément, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait regardé
aux Assises, et en vérité ce ne fut plus l'homme qu'il vit. C'était l'homme,
mais c'était en même temps l'autre, le vrai.
Aidé par une volonté complice, il retrouvait la vie ardente des yeux, il
complétait le masque amaigri, il apercevait la chair réelle sous l'épiderme
abîmé, la bouche réelle à travers le rictus qui la déformait. Et c'étaient les
yeux de l'autre, la bouche de l'autre, c'était surtout son expression aiguë,
vivante, moqueuse, spirituelle, si claire et si jeune!
—Arsène Lupin, Arsène Lupin, balbutia-t-il.
Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le renverser.
Malgré ses cinquante ans, il était encore d'une vigueur peu commune, tandis
que son adversaire semblait en assez mauvaise condition. Et puis, quel coup
de maître s'il parvenait à le ramener!
La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine, et, aussi
promptement qu'il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit
pendait inerte, engourdi.
—Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, déclara Lupin,
vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais.
Et il ajouta froidement:
—Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu que ce
que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime, devant qui je
dévoile spontanément mon incognito, vous abusez de ma confiance! C'est
mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous?
Ganimard se taisait. Cette évasion dont il se jugeait responsable—n'était-
ce pas lui qui, par sa déposition sensationnelle, avait induit la justice en
erreur?—cette évasion lui semblait la honte de sa carrière. Une larme roula
vers sa moustache grise.
—Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez pas
parlé, je me serais arrangé pour qu'un autre parlât. Voyons, pouvais-je
admettre que l'on condamnât Baudru Désiré?
Page 65
—Alors, murmura Ganimard, c'était vous qui étiez là-bas? c'est vous qui
êtes ici!
—Moi, toujours moi, uniquement moi.
—Est-ce possible?
—Oh! point n'est besoin d'être sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce brave
président, de se préparer pendant une douzaine d'années pour être prêt à
toutes les éventualités.
—Mais votre visage? Vos yeux?
—Vous comprenez bien que si j'ai travaillé dix-huit mois à Saint-Louis
avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art. J'ai pensé que celui
qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène Lupin, devait se soustraire
aux lois ordinaires de l'apparence et de l'identité. L'apparence? Mais on la
modifie à son gré. Telle injection hypodermique de paraffine vous
boursoufle la peau juste à l'endroit choisi. L'acide pyrogallique vous
transforme en mohican. Le suc de la grande chélidoine vous orne de dartres
et de tumeurs du plus heureux effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse
de votre barbe et de vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez
à cela deux mois de diète dans la cellule n° 24, des exercices mille fois
répétés pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tête selon
cette inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes
d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le tour est
joué.
—Je ne conçois pas que les gardiens...
—La métamorphose a été progressive. Ils n'ont pu en remarquer
l'évolution quotidienne.
—Mais Baudru Désiré?
—Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontré l'an dernier,
et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine analogie de traits.
En prévision d'une arrestation toujours possible, je l'ai mis en sûreté, et je
me suis appliqué à discerner dès l'abord les points de dissemblance qui nous
séparaient, pour les atténuer en moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui
êtes ici!
—Moi, toujours moi, uniquement moi.
—Est-ce possible?
—Oh! point n'est besoin d'être sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce brave
président, de se préparer pendant une douzaine d'années pour être prêt à
toutes les éventualités.
—Mais votre visage? Vos yeux?
—Vous comprenez bien que si j'ai travaillé dix-huit mois à Saint-Louis
avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art. J'ai pensé que celui
qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsène Lupin, devait se soustraire
aux lois ordinaires de l'apparence et de l'identité. L'apparence? Mais on la
modifie à son gré. Telle injection hypodermique de paraffine vous
boursoufle la peau juste à l'endroit choisi. L'acide pyrogallique vous
transforme en mohican. Le suc de la grande chélidoine vous orne de dartres
et de tumeurs du plus heureux effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse
de votre barbe et de vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez
à cela deux mois de diète dans la cellule n° 24, des exercices mille fois
répétés pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tête selon
cette inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes
d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le tour est
joué.
—Je ne conçois pas que les gardiens...
—La métamorphose a été progressive. Ils n'ont pu en remarquer
l'évolution quotidienne.
—Mais Baudru Désiré?
—Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontré l'an dernier,
et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine analogie de traits.
En prévision d'une arrestation toujours possible, je l'ai mis en sûreté, et je
me suis appliqué à discerner dès l'abord les points de dissemblance qui nous
séparaient, pour les atténuer en moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui
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ont fait passer une nuit au Dépôt, de manière qu'il en sortît à peu près à la
même heure que moi, et que la coïncidence fût facile à constater. Car,
notez-le, il fallait qu'on retrouvât la trace de son passage, sans quoi la
justice se fût demandé qui j'étais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent
Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable qu'elle sauterait sur lui,
et que malgré les difficultés insurmontables d'une substitution, elle
préférerait croire à la substitution plutôt que d'avouer son ignorance.
—Oui, oui, en effet, murmura Ganimard.
—Et puis, s'écria Arsène Lupin, j'avais entre les mains un atout
formidable, une carte machinée par moi dès le début: l'attente où tout le
monde était de mon évasion. Et voilà bien l'erreur grossière où vous êtes
tombés, vous et les autres, dans cette partie passionnante que la justice et
moi nous avions engagée, et dont l'enjeu était ma liberté: vous avez supposé
encore une fois que j'agissais par fanfaronnade, que j'étais grisé par mes
succès ainsi qu'un blanc-bec. Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse! Et, pas
plus que dans l'affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit: «Du moment
qu'Arsène Lupin crie sur les toits qu'il s'évadera, c'est qu'il a des raisons qui
l'obligent à le crier.» Mais, sapristi, comprenez donc que, pour m'évader...
sans m'évader, il fallait que l'on crût d'avance à cette évasion, que ce fût un
article de foi, une conviction absolue, une vérité éclatante comme le soleil.
Et ce fut cela, de par ma volonté. Arsène Lupin s'évaderait, Arsène Lupin
n'assisterait pas à son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire: «cet
homme n'est pas Arsène Lupin» il eût été surnaturel que tout le monde ne
crût pas immédiatement que je n'étais pas Arsène Lupin. Qu'une seule
personne doutât, qu'une seule émît cette simple restriction: «Et si c'était
Arsène Lupin?» à la minute même, j'étais perdu. Il suffisait de se pencher
vers moi, non pas avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin, comme vous
l'avez fait vous et les autres, mais avec l'idée que je pouvais être Arsène
Lupin, et malgré toutes mes précautions, on me reconnaissait. Mais j'étais
tranquille. Logiquement, psychologiquement, personne ne pouvait avoir
cette simple petite idée.
Il saisit tout à coup la main de Ganimard.
—Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans la
prison de la Santé, vous m'avez attendu à quatre heures, chez vous, comme
même heure que moi, et que la coïncidence fût facile à constater. Car,
notez-le, il fallait qu'on retrouvât la trace de son passage, sans quoi la
justice se fût demandé qui j'étais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent
Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable qu'elle sauterait sur lui,
et que malgré les difficultés insurmontables d'une substitution, elle
préférerait croire à la substitution plutôt que d'avouer son ignorance.
—Oui, oui, en effet, murmura Ganimard.
—Et puis, s'écria Arsène Lupin, j'avais entre les mains un atout
formidable, une carte machinée par moi dès le début: l'attente où tout le
monde était de mon évasion. Et voilà bien l'erreur grossière où vous êtes
tombés, vous et les autres, dans cette partie passionnante que la justice et
moi nous avions engagée, et dont l'enjeu était ma liberté: vous avez supposé
encore une fois que j'agissais par fanfaronnade, que j'étais grisé par mes
succès ainsi qu'un blanc-bec. Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse! Et, pas
plus que dans l'affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit: «Du moment
qu'Arsène Lupin crie sur les toits qu'il s'évadera, c'est qu'il a des raisons qui
l'obligent à le crier.» Mais, sapristi, comprenez donc que, pour m'évader...
sans m'évader, il fallait que l'on crût d'avance à cette évasion, que ce fût un
article de foi, une conviction absolue, une vérité éclatante comme le soleil.
Et ce fut cela, de par ma volonté. Arsène Lupin s'évaderait, Arsène Lupin
n'assisterait pas à son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire: «cet
homme n'est pas Arsène Lupin» il eût été surnaturel que tout le monde ne
crût pas immédiatement que je n'étais pas Arsène Lupin. Qu'une seule
personne doutât, qu'une seule émît cette simple restriction: «Et si c'était
Arsène Lupin?» à la minute même, j'étais perdu. Il suffisait de se pencher
vers moi, non pas avec l'idée que je n'étais pas Arsène Lupin, comme vous
l'avez fait vous et les autres, mais avec l'idée que je pouvais être Arsène
Lupin, et malgré toutes mes précautions, on me reconnaissait. Mais j'étais
tranquille. Logiquement, psychologiquement, personne ne pouvait avoir
cette simple petite idée.
Il saisit tout à coup la main de Ganimard.
—Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans la
prison de la Santé, vous m'avez attendu à quatre heures, chez vous, comme
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je vous en avais prié?
—Et votre voiture pénitentiaire? dit Ganimard, évitant de répondre.
—Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistolé et substitué cette ancienne
voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je le savais
impraticable sans un concours de circonstances exceptionnelles. Seulement
j'ai trouvé utile de parachever cette tentative d'évasion et de lui donner la
plus grande publicité. Une première évasion audacieusement combinée
donnait à la seconde la valeur d'une évasion réalisée d'avance.
—De sorte que le cigare...
—Creusé par moi ainsi que le couteau.
—Et les billets?
—Écrits par moi.
—Et la mystérieuse correspondante?
—Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les écritures à volonté.
Ganimard réfléchit un instant et objecta:
—Comment se peut-il qu'au service d'anthropométrie, quand on a pris la
fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu'elle coïncidait avec celle
d'Arsène Lupin?
—La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas.
—Allons donc!
—Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup
étudiée. Le système Bertillon comporte d'abord le signalement visuel—et
vous voyez qu'il n'est pas infaillible—et ensuite le signalement par mesures,
mesure de la tête, des doigts, des oreilles, etc. Là-contre rien à faire.
—Alors?
—Alors il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des
employés du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au début
—Et votre voiture pénitentiaire? dit Ganimard, évitant de répondre.
—Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistolé et substitué cette ancienne
voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je le savais
impraticable sans un concours de circonstances exceptionnelles. Seulement
j'ai trouvé utile de parachever cette tentative d'évasion et de lui donner la
plus grande publicité. Une première évasion audacieusement combinée
donnait à la seconde la valeur d'une évasion réalisée d'avance.
—De sorte que le cigare...
—Creusé par moi ainsi que le couteau.
—Et les billets?
—Écrits par moi.
—Et la mystérieuse correspondante?
—Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les écritures à volonté.
Ganimard réfléchit un instant et objecta:
—Comment se peut-il qu'au service d'anthropométrie, quand on a pris la
fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu'elle coïncidait avec celle
d'Arsène Lupin?
—La fiche d'Arsène Lupin n'existe pas.
—Allons donc!
—Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup
étudiée. Le système Bertillon comporte d'abord le signalement visuel—et
vous voyez qu'il n'est pas infaillible—et ensuite le signalement par mesures,
mesure de la tête, des doigts, des oreilles, etc. Là-contre rien à faire.
—Alors?
—Alors il a fallu payer. Avant même mon retour d'Amérique, un des
employés du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au début
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de ma mensuration. C'est suffisant pour que tout le système dévie, et qu'une
fiche s'oriente vers une case diamétralement opposée à la case où elle devait
aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas coïncider avec la fiche Arsène
Lupin.
Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda:
—Et maintenant, qu'allez-vous faire?
—Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un régime de
suralimentation et peu à peu redevenir moi. C'est très bien d'être Baudru ou
tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de choisir son
apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il arrive que l'on ne s'y
reconnaît plus dans tout cela et que c'est fort triste. Actuellement j'éprouve
ce que devait éprouver l'homme qui a perdu son ombre. Je vais me
rechercher... et me retrouver.
Il se promena de long en large. Un peu d'obscurité se mêlait à la lueur du
jour. Il s'arrêta devant Ganimard.
—Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois?
—Si, répondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous révélerez la vérité
sur votre évasion... L'erreur que j'ai commise...
—Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qui a été relâché.
J'ai trop d'intérêt à accumuler autour de moi les ténèbres les plus
mystérieuses, pour ne pas laisser à cette évasion son caractère presque
miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et adieu. Je dîne en ville
ce soir, et je n'ai que le temps de m'habiller.
—Je vous croyais si désireux de repos!
—Hélas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se
soustraire. Le repos commencera demain.
—Et où dînez-vous donc?
—À l'ambassade d'Angleterre.
fiche s'oriente vers une case diamétralement opposée à la case où elle devait
aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas coïncider avec la fiche Arsène
Lupin.
Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda:
—Et maintenant, qu'allez-vous faire?
—Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un régime de
suralimentation et peu à peu redevenir moi. C'est très bien d'être Baudru ou
tel autre, de changer de personnalité comme de chemise et de choisir son
apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il arrive que l'on ne s'y
reconnaît plus dans tout cela et que c'est fort triste. Actuellement j'éprouve
ce que devait éprouver l'homme qui a perdu son ombre. Je vais me
rechercher... et me retrouver.
Il se promena de long en large. Un peu d'obscurité se mêlait à la lueur du
jour. Il s'arrêta devant Ganimard.
—Nous n'avons plus rien à nous dire, je crois?
—Si, répondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous révélerez la vérité
sur votre évasion... L'erreur que j'ai commise...
—Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsène Lupin qui a été relâché.
J'ai trop d'intérêt à accumuler autour de moi les ténèbres les plus
mystérieuses, pour ne pas laisser à cette évasion son caractère presque
miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et adieu. Je dîne en ville
ce soir, et je n'ai que le temps de m'habiller.
—Je vous croyais si désireux de repos!
—Hélas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se
soustraire. Le repos commencera demain.
—Et où dînez-vous donc?
—À l'ambassade d'Angleterre.
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LE MYSTÉRIEUX VOYAGEUR
La veille, j'avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je devais
l'y rejoindre en chemin de fer, et, de là, me rendre chez des amis qui
habitent les bords de la Seine.
Or, à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs envahirent
mon compartiment; cinq d'entre eux fumaient. Si court que soit le trajet en
rapide, la perspective de l'effectuer en une telle compagnie me fut
désagréable, d'autant que le wagon, d'ancien modèle, n'avait pas de couloir.
Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon indicateur, et me réfugiai
dans un des compartiments voisins.
Une dame s'y trouvait. À ma vue, elle eut un geste de contrariété qui ne
m'échappa point, et elle se pencha vers un monsieur planté sur le
marchepied, son mari, sans doute, qui l'avait accompagnée à la gare. Le
monsieur m'observa et l'examen se termina probablement à mon avantage,
car il parla bas à sa femme, en souriant, de l'air dont on rassure un enfant
qui a peur. Elle sourit à son tour, et me glissa un œil amical, comme si elle
comprenait tout à coup que j'étais un de ces galants hommes avec qui une
femme peut rester enfermée deux heures durant, dans une petite boîte de six
pieds carrés, sans avoir rien à craindre.
Son mari lui dit:
—Tu ne m'en voudras pas, ma chérie, mais j'ai un rendez-vous urgent, et
je ne puis attendre.
Il l'embrassa affectueusement, et s'en alla. Sa femme lui envoya par la
fenêtre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir.
Mais un coup de sifflet retentit. Le train s'ébranla.
À ce moment précis, et malgré les protestations des employés, la porte
s'ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui
était debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa un cri de
terreur et tomba sur la banquette.
Je ne suis pas poltron, loin de là, mais j'avoue que ces irruptions de la
dernière heure sont toujours pénibles. Elles semblent équivoques, peu
La veille, j'avais envoyé mon automobile à Rouen par la route. Je devais
l'y rejoindre en chemin de fer, et, de là, me rendre chez des amis qui
habitent les bords de la Seine.
Or, à Paris, quelques minutes avant le départ, sept messieurs envahirent
mon compartiment; cinq d'entre eux fumaient. Si court que soit le trajet en
rapide, la perspective de l'effectuer en une telle compagnie me fut
désagréable, d'autant que le wagon, d'ancien modèle, n'avait pas de couloir.
Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon indicateur, et me réfugiai
dans un des compartiments voisins.
Une dame s'y trouvait. À ma vue, elle eut un geste de contrariété qui ne
m'échappa point, et elle se pencha vers un monsieur planté sur le
marchepied, son mari, sans doute, qui l'avait accompagnée à la gare. Le
monsieur m'observa et l'examen se termina probablement à mon avantage,
car il parla bas à sa femme, en souriant, de l'air dont on rassure un enfant
qui a peur. Elle sourit à son tour, et me glissa un œil amical, comme si elle
comprenait tout à coup que j'étais un de ces galants hommes avec qui une
femme peut rester enfermée deux heures durant, dans une petite boîte de six
pieds carrés, sans avoir rien à craindre.
Son mari lui dit:
—Tu ne m'en voudras pas, ma chérie, mais j'ai un rendez-vous urgent, et
je ne puis attendre.
Il l'embrassa affectueusement, et s'en alla. Sa femme lui envoya par la
fenêtre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir.
Mais un coup de sifflet retentit. Le train s'ébranla.
À ce moment précis, et malgré les protestations des employés, la porte
s'ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui
était debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa un cri de
terreur et tomba sur la banquette.
Je ne suis pas poltron, loin de là, mais j'avoue que ces irruptions de la
dernière heure sont toujours pénibles. Elles semblent équivoques, peu
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naturelles. Il doit y avoir quelque chose là-dessous, sans quoi...
L'aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutôt
atténué la mauvaise impression produite par son acte. De la correction, de
l'élégance presque, une cravate de bon goût, des gants propres, un visage
énergique... Mais, au fait, où diable avais-je vu ce visage? Car, le doute
n'était point possible, je l'avais vu. Du moins, plus exactement, je retrouvais
en moi la sorte de souvenir que laisse la vision d'un portrait plusieurs fois
aperçu et dont on n'a jamais contemplé l'original. Et, en même temps, je
sentais l'inutilité de tout effort de mémoire, tellement ce souvenir était
inconsistant et vague.
Mais, ayant reporté mon attention sur la dame, je fus stupéfait de sa pâleur
et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son voisin—ils étaient
assis du même côté—avec une expression de réel effroi, et je constatai
qu'une de ses mains, toute tremblante, se glissait vers un petit sac de voyage
posé sur la banquette à vingt centimètres de ses genoux. Elle finit par le
saisir et nerveusement l'attira contre elle.
Nos yeux se rencontrèrent, et je lus dans les siens tant de malaise et
d'anxiété, que je ne pus m'empêcher de lui dire:
—Vous n'êtes pas souffrante, Madame?... Dois-je ouvrir cette fenêtre?
Sans me répondre, elle me désigna d'un geste craintif l'individu. Je souris
comme avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai par signes
qu'elle n'avait rien à redouter, que j'étais là, et d'ailleurs que ce monsieur
semblait bien inoffensif.
À cet instant, il se tourna vers nous, l'un après l'autre nous considéra des
pieds à la tête, puis se renfonça dans son coin et ne bougea plus.
Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramassé toute son
énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d'une voix à peine
intelligible:
—Vous savez qu'il est dans notre train?
—Qui?
—Mais lui... lui... je vous assure.
L'aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutôt
atténué la mauvaise impression produite par son acte. De la correction, de
l'élégance presque, une cravate de bon goût, des gants propres, un visage
énergique... Mais, au fait, où diable avais-je vu ce visage? Car, le doute
n'était point possible, je l'avais vu. Du moins, plus exactement, je retrouvais
en moi la sorte de souvenir que laisse la vision d'un portrait plusieurs fois
aperçu et dont on n'a jamais contemplé l'original. Et, en même temps, je
sentais l'inutilité de tout effort de mémoire, tellement ce souvenir était
inconsistant et vague.
Mais, ayant reporté mon attention sur la dame, je fus stupéfait de sa pâleur
et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son voisin—ils étaient
assis du même côté—avec une expression de réel effroi, et je constatai
qu'une de ses mains, toute tremblante, se glissait vers un petit sac de voyage
posé sur la banquette à vingt centimètres de ses genoux. Elle finit par le
saisir et nerveusement l'attira contre elle.
Nos yeux se rencontrèrent, et je lus dans les siens tant de malaise et
d'anxiété, que je ne pus m'empêcher de lui dire:
—Vous n'êtes pas souffrante, Madame?... Dois-je ouvrir cette fenêtre?
Sans me répondre, elle me désigna d'un geste craintif l'individu. Je souris
comme avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai par signes
qu'elle n'avait rien à redouter, que j'étais là, et d'ailleurs que ce monsieur
semblait bien inoffensif.
À cet instant, il se tourna vers nous, l'un après l'autre nous considéra des
pieds à la tête, puis se renfonça dans son coin et ne bougea plus.
Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramassé toute son
énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d'une voix à peine
intelligible:
—Vous savez qu'il est dans notre train?
—Qui?
—Mais lui... lui... je vous assure.
Page 71
—Qui, lui?
—Arsène Lupin!
Elle n'avait pas quitté des yeux le voyageur et c'était à lui plutôt qu'à moi
qu'elle lança les syllabes de ce nom inquiétant.
Il baissa son chapeau sur son nez. Était-ce pour masquer son trouble ou,
simplement, se préparait-il à dormir?
Je fis cette objection:
—Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de
travaux forcés. Il est donc peu probable qu'il commette aujourd'hui
l'imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n'ont-ils pas
signalé sa présence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse évasion de la
Santé?
—Il se trouve dans ce train, répéta la dame, avec l'intention de plus en
plus marquée d'être entendue de notre compagnon, mon mari est sous-
directeur aux services pénitentiaires, et c'est le commissaire de la gare lui-
même qui nous a dit qu'on cherchait Arsène Lupin.
—Ce n'est pas une raison...
—On l'a rencontré dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet de
première classe pour Rouen.
—Il était facile de mettre la main sur lui.
—Il a disparu. Le contrôleur, à l'entrée des salles d'attente, ne l'a pas vu,
mais on supposait qu'il avait passé par les quais de banlieue, et qu'il était
monté dans l'express qui part dix minutes après nous.
—En ce cas, on l'y aura pincé.
—Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici, dans
notre train... comme c'est probable... comme c'est certain?
—En ce cas, c'est ici qu'il sera pincé. Car les employés et les agents
n'auront pas manqué de voir ce passage d'un train dans l'autre, et, lorsque
nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement.
—Arsène Lupin!
Elle n'avait pas quitté des yeux le voyageur et c'était à lui plutôt qu'à moi
qu'elle lança les syllabes de ce nom inquiétant.
Il baissa son chapeau sur son nez. Était-ce pour masquer son trouble ou,
simplement, se préparait-il à dormir?
Je fis cette objection:
—Arsène Lupin a été condamné hier, par contumace, à vingt ans de
travaux forcés. Il est donc peu probable qu'il commette aujourd'hui
l'imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n'ont-ils pas
signalé sa présence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse évasion de la
Santé?
—Il se trouve dans ce train, répéta la dame, avec l'intention de plus en
plus marquée d'être entendue de notre compagnon, mon mari est sous-
directeur aux services pénitentiaires, et c'est le commissaire de la gare lui-
même qui nous a dit qu'on cherchait Arsène Lupin.
—Ce n'est pas une raison...
—On l'a rencontré dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet de
première classe pour Rouen.
—Il était facile de mettre la main sur lui.
—Il a disparu. Le contrôleur, à l'entrée des salles d'attente, ne l'a pas vu,
mais on supposait qu'il avait passé par les quais de banlieue, et qu'il était
monté dans l'express qui part dix minutes après nous.
—En ce cas, on l'y aura pincé.
—Et si, au dernier moment, il a sauté de cet express pour venir ici, dans
notre train... comme c'est probable... comme c'est certain?
—En ce cas, c'est ici qu'il sera pincé. Car les employés et les agents
n'auront pas manqué de voir ce passage d'un train dans l'autre, et, lorsque
nous arriverons à Rouen, on le cueillera bien proprement.
Page 72
—Lui, jamais! il trouvera le moyen de s'échapper encore.
—En ce cas, je lui souhaite bon voyage.
—Mais d'ici là, tout ce qu'il peut faire!
—Quoi?
—Est-ce que je sais? il faut s'attendre à tout!
Elle était très agitée, et de fait la situation justifiait jusqu'à un certain point
cette surexcitation nerveuse. Presque malgré moi, je lui dis:
—Il y a en effet des coïncidences curieuses... Mais tranquillisez-vous. En
admettant qu'Arsène Lupin soit dans un de ces wagons, il s'y tiendra bien
sage, et, plutôt que de s'attirer de nouveaux ennuis, il n'aura pas d'autre idée
que d'éviter le péril qui le menace.
Mes paroles ne la rassurèrent point. Cependant elle se tut, craignant sans
doute d'être indiscrète.
Moi, je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès d'Arsène
Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l'on ne connût déjà, ils ne
m'intéressèrent que médiocrement. En outre, j'étais fatigué, j'avais mal
dormi, je sentis mes paupières s'alourdir et ma tête s'incliner.
—Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir!
La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.
—Évidemment non, répondis-je, je n'en ai aucune envie.
—Ce serait de la dernière imprudence, me dit-elle.
—De la dernière, répétai-je.
Et je luttai énergiquement, m'accrochant au paysage, aux nuées qui
rayaient le ciel. Et bientôt tout cela se brouilla dans l'espace, l'image de la
dame agitée et du monsieur assoupi s'effaça dans mon esprit, et ce fut en
moi le grand, le profond silence du sommeil.
—En ce cas, je lui souhaite bon voyage.
—Mais d'ici là, tout ce qu'il peut faire!
—Quoi?
—Est-ce que je sais? il faut s'attendre à tout!
Elle était très agitée, et de fait la situation justifiait jusqu'à un certain point
cette surexcitation nerveuse. Presque malgré moi, je lui dis:
—Il y a en effet des coïncidences curieuses... Mais tranquillisez-vous. En
admettant qu'Arsène Lupin soit dans un de ces wagons, il s'y tiendra bien
sage, et, plutôt que de s'attirer de nouveaux ennuis, il n'aura pas d'autre idée
que d'éviter le péril qui le menace.
Mes paroles ne la rassurèrent point. Cependant elle se tut, craignant sans
doute d'être indiscrète.
Moi, je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès d'Arsène
Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l'on ne connût déjà, ils ne
m'intéressèrent que médiocrement. En outre, j'étais fatigué, j'avais mal
dormi, je sentis mes paupières s'alourdir et ma tête s'incliner.
—Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir!
La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.
—Évidemment non, répondis-je, je n'en ai aucune envie.
—Ce serait de la dernière imprudence, me dit-elle.
—De la dernière, répétai-je.
Et je luttai énergiquement, m'accrochant au paysage, aux nuées qui
rayaient le ciel. Et bientôt tout cela se brouilla dans l'espace, l'image de la
dame agitée et du monsieur assoupi s'effaça dans mon esprit, et ce fut en
moi le grand, le profond silence du sommeil.
Page 73
Des rêves inconsistants et légers bientôt l'agrémentèrent, un être qui jouait
le rôle et portait le nom d'Arsène Lupin y tenait une certaine place. Il
évoluait à l'horizon, le dos chargé d'objets précieux, traversait des murs et
démeublait des châteaux.
Mais la silhouette de cet être, qui n'était d'ailleurs plus Arsène Lupin, se
précisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand, sautait dans le
wagon avec une incroyable agilité, et retombait en plein sur ma poitrine.
Une vive douleur... un cri déchirant... Je me réveillai. L'homme, le
voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait à la gorge.
Je vis cela très vaguement, car mes yeux étaient injectés de sang. Je vis
aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie à une attaque de
nerfs. Je n'essayai même pas de résister. D'ailleurs, je n'en aurais pas eu la
force: mes tempes bourdonnaient, je suffoquais... je râlais... Une minute
encore... et c'était l'asphyxie.
L'homme dut le sentir. Il relâcha son étreinte. Sans s'écarter, de la main
droite, il tendit une corde où il avait préparé un nœud coulant, et, d'un geste
sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus garrotté, bâillonné,
immobilisé.
Et il accomplit cette besogne de la façon la plus naturelle du monde, avec
une aisance où se révélait le savoir d'un maître, d'un professionnel du vol et
du crime. Pas un mot, pas un mouvement fébrile. Du sang-froid et de
l'audace. Et j'étais là, sur la banquette, ficelé comme une momie, moi,
Arsène Lupin!
En vérité, il y avait de quoi rire. Et, malgré la gravité des circonstances, je
n'étais pas sans apprécier tout ce que la situation comportait d'ironique et de
savoureux. Arsène Lupin roulé comme un novice! dévalisé comme le
premier venu—car, bien entendu, le bandit m'allégea de ma bourse et de
mon portefeuille! Arsène Lupin, victime à son tour, dupé, vaincu... Quelle
aventure!
Restait la dame. Il n'y prêta même pas attention. Il se contenta de ramasser
la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d'en extraire les bijoux, porte-
monnaie, bibelots d'or et d'argent qu'elle contenait. La dame ouvrit un œil,
tressaillit d'épouvante, ôta ses bagues et les tendit à l'homme comme si elle
le rôle et portait le nom d'Arsène Lupin y tenait une certaine place. Il
évoluait à l'horizon, le dos chargé d'objets précieux, traversait des murs et
démeublait des châteaux.
Mais la silhouette de cet être, qui n'était d'ailleurs plus Arsène Lupin, se
précisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand, sautait dans le
wagon avec une incroyable agilité, et retombait en plein sur ma poitrine.
Une vive douleur... un cri déchirant... Je me réveillai. L'homme, le
voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait à la gorge.
Je vis cela très vaguement, car mes yeux étaient injectés de sang. Je vis
aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie à une attaque de
nerfs. Je n'essayai même pas de résister. D'ailleurs, je n'en aurais pas eu la
force: mes tempes bourdonnaient, je suffoquais... je râlais... Une minute
encore... et c'était l'asphyxie.
L'homme dut le sentir. Il relâcha son étreinte. Sans s'écarter, de la main
droite, il tendit une corde où il avait préparé un nœud coulant, et, d'un geste
sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus garrotté, bâillonné,
immobilisé.
Et il accomplit cette besogne de la façon la plus naturelle du monde, avec
une aisance où se révélait le savoir d'un maître, d'un professionnel du vol et
du crime. Pas un mot, pas un mouvement fébrile. Du sang-froid et de
l'audace. Et j'étais là, sur la banquette, ficelé comme une momie, moi,
Arsène Lupin!
En vérité, il y avait de quoi rire. Et, malgré la gravité des circonstances, je
n'étais pas sans apprécier tout ce que la situation comportait d'ironique et de
savoureux. Arsène Lupin roulé comme un novice! dévalisé comme le
premier venu—car, bien entendu, le bandit m'allégea de ma bourse et de
mon portefeuille! Arsène Lupin, victime à son tour, dupé, vaincu... Quelle
aventure!
Restait la dame. Il n'y prêta même pas attention. Il se contenta de ramasser
la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d'en extraire les bijoux, porte-
monnaie, bibelots d'or et d'argent qu'elle contenait. La dame ouvrit un œil,
tressaillit d'épouvante, ôta ses bagues et les tendit à l'homme comme si elle
Page 74
avait voulu lui épargner tout effort inutile. Il prit les bagues et la regarda:
elle s'évanouit.
Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s'occuper de nous, il
regagna sa place, alluma une cigarette et se livra à un examen approfondi
des trésors qu'il avait conquis, examen qui parut le satisfaire entièrement.
J'étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille francs
dont on m'avait indûment dépouillé: c'était un dommage que je n'acceptais
que momentanément, et je comptais bien que ces douze mille francs
rentreraient en ma possession dans le plus bref délai, ainsi que les papiers
fort importants que renfermait mon portefeuille: projets, devis, adresses,
listes de correspondants, lettres compromettantes. Mais, pour le moment, un
souci plus immédiat et plus sérieux me tracassait:
Qu'allait-il se produire?
Comme bien l'on pense, l'agitation causée par mon passage à travers la
gare Saint-Lazare ne m'avait pas échappé. Invité chez des amis que je
fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma ressemblance
avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries affectueuses, je n'avais pu
me grimer à ma guise, et ma présence avait été signalée. En outre, on avait
vu un homme, Arsène Lupin sans doute, se précipiter de l'express dans le
rapide. Donc, inévitablement, fatalement, le commissaire de police de
Rouen, prévenu par télégramme, et assisté d'un nombre respectable
d'agents, se trouverait à l'arrivée du train, interrogerait les voyageurs
suspects, et procéderait à une revue minutieuse des wagons.
Tout cela, je le prévoyais, et je ne m'en étais pas trop ému, certain que la
police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de Paris, et que je
saurais bien passer inaperçu,—ne me suffirait-il pas, à la sortie, de montrer
négligemment ma carte de député, grâce à laquelle j'avais déjà inspiré toute
confiance au contrôleur de Saint-Lazare?—Mais combien les choses
avaient changé! Je n'étais plus libre. Impossible de tenter un de mes coups
habituels. Dans un des wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène
Lupin qu'un hasard propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme
un agneau, empaqueté, tout préparé. Il n'aurait qu'à en prendre livraison,
comme on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de
gibier ou panier de fruits et légumes.
elle s'évanouit.
Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s'occuper de nous, il
regagna sa place, alluma une cigarette et se livra à un examen approfondi
des trésors qu'il avait conquis, examen qui parut le satisfaire entièrement.
J'étais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille francs
dont on m'avait indûment dépouillé: c'était un dommage que je n'acceptais
que momentanément, et je comptais bien que ces douze mille francs
rentreraient en ma possession dans le plus bref délai, ainsi que les papiers
fort importants que renfermait mon portefeuille: projets, devis, adresses,
listes de correspondants, lettres compromettantes. Mais, pour le moment, un
souci plus immédiat et plus sérieux me tracassait:
Qu'allait-il se produire?
Comme bien l'on pense, l'agitation causée par mon passage à travers la
gare Saint-Lazare ne m'avait pas échappé. Invité chez des amis que je
fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma ressemblance
avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries affectueuses, je n'avais pu
me grimer à ma guise, et ma présence avait été signalée. En outre, on avait
vu un homme, Arsène Lupin sans doute, se précipiter de l'express dans le
rapide. Donc, inévitablement, fatalement, le commissaire de police de
Rouen, prévenu par télégramme, et assisté d'un nombre respectable
d'agents, se trouverait à l'arrivée du train, interrogerait les voyageurs
suspects, et procéderait à une revue minutieuse des wagons.
Tout cela, je le prévoyais, et je ne m'en étais pas trop ému, certain que la
police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de Paris, et que je
saurais bien passer inaperçu,—ne me suffirait-il pas, à la sortie, de montrer
négligemment ma carte de député, grâce à laquelle j'avais déjà inspiré toute
confiance au contrôleur de Saint-Lazare?—Mais combien les choses
avaient changé! Je n'étais plus libre. Impossible de tenter un de mes coups
habituels. Dans un des wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène
Lupin qu'un hasard propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme
un agneau, empaqueté, tout préparé. Il n'aurait qu'à en prendre livraison,
comme on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de
gibier ou panier de fruits et légumes.
Page 75
Et pour éviter ce fâcheux dénouement, que pouvais-je, entortillé dans mes
bandelettes?
Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait Vernon,
Saint-Pierre.
Un autre problème m'intriguait, où j'étais moins directement intéressé,
mais dont la solution éveillait ma curiosité de professionnel. Quelles étaient
les intentions de mon compagnon?
J'aurais été seul qu'il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en toute
tranquillité. Mais la dame? À peine la portière serait-elle ouverte, la dame,
si sage et si humble en ce moment, crierait, se démènerait, appellerait au
secours!
Et de là mon étonnement! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même
impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître avant
qu'on se fût aperçu de son double méfait?
Il fumait toujours, les yeux fixés sur l'espace qu'une pluie hésitante
commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il se
détourna, saisit mon indicateur et le consulta.
La dame, elle, s'efforçait de rester évanouie, pour rassurer son ennemi.
Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient cet
évanouissement.
Quant à moi, j'étais fort mal à l'aise, et très courbaturé. Et je songeais... je
combinais...
Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de vitesse.
Saint-Étienne... À cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas vers nous,
ce à quoi la dame s'empressa de répondre par un nouveau cri et par un
évanouissement non simulé.
Mais quel était son but, à lui? Il baissa la glace de notre côté. La pluie
maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il éprouvait à
n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le filet: l'en-cas de la
dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit également mon pardessus et s'en vêtit.
bandelettes?
Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait Vernon,
Saint-Pierre.
Un autre problème m'intriguait, où j'étais moins directement intéressé,
mais dont la solution éveillait ma curiosité de professionnel. Quelles étaient
les intentions de mon compagnon?
J'aurais été seul qu'il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en toute
tranquillité. Mais la dame? À peine la portière serait-elle ouverte, la dame,
si sage et si humble en ce moment, crierait, se démènerait, appellerait au
secours!
Et de là mon étonnement! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même
impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître avant
qu'on se fût aperçu de son double méfait?
Il fumait toujours, les yeux fixés sur l'espace qu'une pluie hésitante
commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il se
détourna, saisit mon indicateur et le consulta.
La dame, elle, s'efforçait de rester évanouie, pour rassurer son ennemi.
Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient cet
évanouissement.
Quant à moi, j'étais fort mal à l'aise, et très courbaturé. Et je songeais... je
combinais...
Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de vitesse.
Saint-Étienne... À cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas vers nous,
ce à quoi la dame s'empressa de répondre par un nouveau cri et par un
évanouissement non simulé.
Mais quel était son but, à lui? Il baissa la glace de notre côté. La pluie
maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il éprouvait à
n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le filet: l'en-cas de la
dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit également mon pardessus et s'en vêtit.
Page 76
On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se
penchant, il souleva le loquet extérieur.
Allait-il se jeter sur la voie? À cette vitesse c'eût été la mort certaine. On
s'engouffra dans le tunnel percé sous la côte Sainte-Catherine. L'homme
entr'ouvrit la portière et, du pied, tâta la première marche. Quelle folie! Les
ténèbres, la fumée, le vacarme, tout cela donnait à une telle tentative une
apparence fantastique. Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse
s'opposèrent à l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale,
diminua encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient
projetés dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des
trains, depuis quelques jours peut-être, et l'homme le savait.
Il n'eut donc qu'à poser l'autre pied sur la marche, à descendre sur la
seconde et à s'en aller paisiblement, non sans avoir au préalable rabattu le
loquet et refermé la portière.
À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On
déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen.
Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se
lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle comprit et
me délivra du bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi dénouer mes liens,
je l'en empêchai.
—Non, non, il faut que la police voie les choses en l'état. Je désire qu'elle
soit édifiée sur ce gredin.
—Et si je tirais la sonnette d'alarme?
—Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.
—Mais il m'aurait tuée! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il voyageait
dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'après son portrait. Et le voilà
parti avec mes bijoux.
—On le retrouvera, n'ayez pas peur.
—Retrouver Arsène Lupin! Jamais.
penchant, il souleva le loquet extérieur.
Allait-il se jeter sur la voie? À cette vitesse c'eût été la mort certaine. On
s'engouffra dans le tunnel percé sous la côte Sainte-Catherine. L'homme
entr'ouvrit la portière et, du pied, tâta la première marche. Quelle folie! Les
ténèbres, la fumée, le vacarme, tout cela donnait à une telle tentative une
apparence fantastique. Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse
s'opposèrent à l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale,
diminua encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient
projetés dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des
trains, depuis quelques jours peut-être, et l'homme le savait.
Il n'eut donc qu'à poser l'autre pied sur la marche, à descendre sur la
seconde et à s'en aller paisiblement, non sans avoir au préalable rabattu le
loquet et refermé la portière.
À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On
déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen.
Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se
lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle comprit et
me délivra du bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi dénouer mes liens,
je l'en empêchai.
—Non, non, il faut que la police voie les choses en l'état. Je désire qu'elle
soit édifiée sur ce gredin.
—Et si je tirais la sonnette d'alarme?
—Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.
—Mais il m'aurait tuée! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il voyageait
dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'après son portrait. Et le voilà
parti avec mes bijoux.
—On le retrouvera, n'ayez pas peur.
—Retrouver Arsène Lupin! Jamais.
Page 77
—Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l'arrivée, soyez à la
portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés viendront.
Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots, l'agression dont j'ai
été victime et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez son signalement, un chapeau
mou, un parapluie—le vôtre—un pardessus gris à taille.
—Le vôtre, dit-elle.
—Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.
—Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté.
—Si, si... à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le filet. En tout
cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est là l'essentiel... un pardessus gris,
à taille, rappelez-vous... Ah! j'oubliais... dites votre nom, dès l'abord. Les
fonctions de votre mari stimuleront le zèle de tous ces gens.
On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d'une voix un peu
forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent bien dans son
cerveau.
—Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me
connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on expédie l'enquête
préliminaire... l'important c'est la poursuite d'Arsène Lupin... vos bijoux... Il
n'y a pas d'erreur, n'est-ce pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.
—Entendu... Guillaume Berlat.
Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n'avait pas stoppé qu'un monsieur
montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait.
Haletante, la dame s'écria:
—Arsène Lupin... il nous a attaqués... il a volé mes bijoux... Je suis
madame Renaud... mon mari est sous-directeur des services pénitentiaires...
Ah! tenez, voici précisément mon frère, Georges Ardelle, directeur du
Crédit Rouennais... vous devez savoir...
Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le
commissaire salua, et elle reprit, éplorée:
portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés viendront.
Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots, l'agression dont j'ai
été victime et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez son signalement, un chapeau
mou, un parapluie—le vôtre—un pardessus gris à taille.
—Le vôtre, dit-elle.
—Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.
—Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté.
—Si, si... à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le filet. En tout
cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est là l'essentiel... un pardessus gris,
à taille, rappelez-vous... Ah! j'oubliais... dites votre nom, dès l'abord. Les
fonctions de votre mari stimuleront le zèle de tous ces gens.
On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d'une voix un peu
forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent bien dans son
cerveau.
—Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me
connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on expédie l'enquête
préliminaire... l'important c'est la poursuite d'Arsène Lupin... vos bijoux... Il
n'y a pas d'erreur, n'est-ce pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.
—Entendu... Guillaume Berlat.
Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n'avait pas stoppé qu'un monsieur
montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait.
Haletante, la dame s'écria:
—Arsène Lupin... il nous a attaqués... il a volé mes bijoux... Je suis
madame Renaud... mon mari est sous-directeur des services pénitentiaires...
Ah! tenez, voici précisément mon frère, Georges Ardelle, directeur du
Crédit Rouennais... vous devez savoir...
Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le
commissaire salua, et elle reprit, éplorée:
Page 78
—Oui, Arsène Lupin... tandis que Monsieur dormait, il s'est jeté à sa
gorge... M. Berlat, un ami de mon mari.
Le commissaire demanda:
—Mais où est-il, Arsène Lupin?
—Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine.
—Êtes-vous sûre que ce soit lui?
—Si j'en suis sûre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a vu à la
gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou...
—Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le
commissaire en désignant mon chapeau.
—Un chapeau mou, je l'affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus
gris à taille.
—En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce pardessus
gris, à taille et à col de velours noir.
—À col de velours noir, justement, s'écria madame Renaud triomphante.
Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais là!
Les agents cependant m'avaient débarrassé de mes entraves. Je me mordis
violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le mouchoir sur la
bouche, comme il convient à un individu qui est resté longtemps dans une
position incommode, et qui porte au visage la marque sanglante du bâillon,
je dis au commissaire, d'une voix affaiblie:
—Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute... En faisant
diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous être d'une certaine
utilité...
Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut détaché. Le
train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le bureau du chef de
gare, à travers la foule des curieux qui encombrait le quai.
gorge... M. Berlat, un ami de mon mari.
Le commissaire demanda:
—Mais où est-il, Arsène Lupin?
—Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine.
—Êtes-vous sûre que ce soit lui?
—Si j'en suis sûre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a vu à la
gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou...
—Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le
commissaire en désignant mon chapeau.
—Un chapeau mou, je l'affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus
gris à taille.
—En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce pardessus
gris, à taille et à col de velours noir.
—À col de velours noir, justement, s'écria madame Renaud triomphante.
Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais là!
Les agents cependant m'avaient débarrassé de mes entraves. Je me mordis
violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le mouchoir sur la
bouche, comme il convient à un individu qui est resté longtemps dans une
position incommode, et qui porte au visage la marque sanglante du bâillon,
je dis au commissaire, d'une voix affaiblie:
—Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute... En faisant
diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous être d'une certaine
utilité...
Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut détaché. Le
train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le bureau du chef de
gare, à travers la foule des curieux qui encombrait le quai.
Page 79
À ce moment, j'eus une hésitation. Sous un prétexte quelconque, je
pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était
dangereux. Qu'un incident se produisît, qu'une dépêche survînt de Paris, et
j'étais perdu.
Oui, mais mon voleur? Abandonné à mes propres ressources, dans une
région qui ne m'était pas très familière, je ne devais pas espérer le rejoindre.
—Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est difficile à
gagner, mais si amusante à jouer! Et l'enjeu en vaut la peine.
Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions, je
m'écriai:
—Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de l'avance.
Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me faire le plaisir d'y
monter, nous essaierions...
Le commissaire sourit d'un air fin:
—L'idée n'est pas mauvaise... si peu mauvaise même, qu'elle est en voie
d'exécution.
—Ah!
—Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette... depuis un
certain temps déjà.
—Mais où?
—À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les
témoignages, et suivront la piste d'Arsène Lupin.
Je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.
—Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage.
—Vraiment!
—Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du
tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là...
pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était
dangereux. Qu'un incident se produisît, qu'une dépêche survînt de Paris, et
j'étais perdu.
Oui, mais mon voleur? Abandonné à mes propres ressources, dans une
région qui ne m'était pas très familière, je ne devais pas espérer le rejoindre.
—Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est difficile à
gagner, mais si amusante à jouer! Et l'enjeu en vaut la peine.
Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions, je
m'écriai:
—Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de l'avance.
Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me faire le plaisir d'y
monter, nous essaierions...
Le commissaire sourit d'un air fin:
—L'idée n'est pas mauvaise... si peu mauvaise même, qu'elle est en voie
d'exécution.
—Ah!
—Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette... depuis un
certain temps déjà.
—Mais où?
—À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les
témoignages, et suivront la piste d'Arsène Lupin.
Je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.
—Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage.
—Vraiment!
—Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du
tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là...
Page 80
—Et de là, Rouen, où nous le pincerons.
—Il n'ira pas à Rouen.
—Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus sûrs...
—Il ne restera pas dans les environs.
—Oh! oh! Et où donc se cachera-t-il?
Je tirai ma montre.
—À l'heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de Darnétal. À
dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux minutes, il prendra le
train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.
—Vous croyez? Et comment le savez-vous?
—Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a consulté
mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de l'endroit où il a
disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne, et un train s'arrêtant à cette
gare? À mon tour je viens de consulter l'indicateur. Il m'a renseigné.
—En vérité, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement déduit.
Quelle compétence!
Entraîné par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant
preuve de tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus sentir
qu'un soupçon l'effleurait.—Oh! à peine, car les photographies envoyées de
tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites, représentaient un Arsène
Lupin trop différent de celui qu'il avait devant lui, pour qu'il lui fût possible
de me reconnaître. Mais, tout de même, il était troublé, confusément
inquiet.
Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'équivoque et d'incertain
arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me secoua. La chance
allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me mis à rire.
—Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d'un
portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous vouliez
bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions peut-être...
—Il n'ira pas à Rouen.
—Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus sûrs...
—Il ne restera pas dans les environs.
—Oh! oh! Et où donc se cachera-t-il?
Je tirai ma montre.
—À l'heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de Darnétal. À
dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux minutes, il prendra le
train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.
—Vous croyez? Et comment le savez-vous?
—Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a consulté
mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de l'endroit où il a
disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne, et un train s'arrêtant à cette
gare? À mon tour je viens de consulter l'indicateur. Il m'a renseigné.
—En vérité, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement déduit.
Quelle compétence!
Entraîné par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant
preuve de tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus sentir
qu'un soupçon l'effleurait.—Oh! à peine, car les photographies envoyées de
tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites, représentaient un Arsène
Lupin trop différent de celui qu'il avait devant lui, pour qu'il lui fût possible
de me reconnaître. Mais, tout de même, il était troublé, confusément
inquiet.
Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'équivoque et d'incertain
arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me secoua. La chance
allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me mis à rire.
—Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d'un
portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous vouliez
bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions peut-être...
Page 81
—Oh! je vous en prie, monsieur le commissaire, s'écria madame Renaud,
écoutez M. Berlat.
L'intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle, la
femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait réellement le
mien et me conférait une identité qu'aucun soupçon ne pouvait atteindre. Le
commissaire se leva:
—Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous voir
réussir. Autant que vous je tiens à l'arrestation d'Arsène Lupin.
Il me conduisit jusqu'à l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me présenta,
Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je m'installai au volant.
Mon mécanicien donna le tour de manivelle. Quelques secondes après nous
quittions la gare. J'étais sauvé.
Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille cité
normande, à l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux Moreau-Lepton, je
n'étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le moteur ronflait
harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres s'enfuyaient derrière
nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus maintenant qu'à régler mes
petites affaires personnelles, avec le concours des deux honnêtes
représentants de la force publique. Arsène Lupin s'en allait à la recherche
d'Arsène Lupin!
Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré,
combien votre assistance me fut précieuse! Qu'aurais-je fait sans vous?
Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la mauvaise
route! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre s'échappait!
Mais tout n'était pas fini. Loin de là. Il me restait d'abord à rattraper
l'individu, et ensuite à m'emparer moi-même des papiers qu'il m'avait
dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux acolytes ne missent le nez
dans ces documents, encore moins qu'ils ne s'en saisissent. Me servir d'eux
et agir en dehors d'eux, voilà ce que je voulais et qui n'était point aisé.
À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il est
vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en pardessus gris, à
taille, à collet de velours noir, était monté dans un compartiment de seconde
écoutez M. Berlat.
L'intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle, la
femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait réellement le
mien et me conférait une identité qu'aucun soupçon ne pouvait atteindre. Le
commissaire se leva:
—Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous voir
réussir. Autant que vous je tiens à l'arrestation d'Arsène Lupin.
Il me conduisit jusqu'à l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me présenta,
Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je m'installai au volant.
Mon mécanicien donna le tour de manivelle. Quelques secondes après nous
quittions la gare. J'étais sauvé.
Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille cité
normande, à l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux Moreau-Lepton, je
n'étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le moteur ronflait
harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres s'enfuyaient derrière
nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus maintenant qu'à régler mes
petites affaires personnelles, avec le concours des deux honnêtes
représentants de la force publique. Arsène Lupin s'en allait à la recherche
d'Arsène Lupin!
Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré,
combien votre assistance me fut précieuse! Qu'aurais-je fait sans vous?
Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la mauvaise
route! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre s'échappait!
Mais tout n'était pas fini. Loin de là. Il me restait d'abord à rattraper
l'individu, et ensuite à m'emparer moi-même des papiers qu'il m'avait
dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux acolytes ne missent le nez
dans ces documents, encore moins qu'ils ne s'en saisissent. Me servir d'eux
et agir en dehors d'eux, voilà ce que je voulais et qui n'était point aisé.
À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il est
vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en pardessus gris, à
taille, à collet de velours noir, était monté dans un compartiment de seconde
Page 82
classe, muni d'un billet pour Amiens. Décidément mes débuts comme
policier promettaient.
Delivet me dit:
—Le train est express et ne s'arrête plus qu'à Montérolier-Buchy, dans dix-
neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il peut continuer
sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner Dieppe ou Paris.
—Montérolier, quelle distance?
—Vingt-trois kilomètres.
—Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes... Nous y serons avant lui.
La passionnante étape! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à
mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Il me semblait que je lui
communiquais ma volonté directement, sans l'intermédiaire des leviers et
des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait mon obstination.
Elle comprenait mon animosité contre ce gredin d'Arsène Lupin. Le fourbe!
le traître! aurais-je raison de lui? Se jouerait-il une fois de plus de l'autorité,
de cette autorité dont j'étais l'incarnation?
—À droite, criait Delivet!... À gauche!... Tout droit!...
Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites bêtes
peureuses qui s'évanouissaient à notre approche.
Et tout à coup, au détour d'une route, un tourbillon de fumée, l'express du
Nord.
Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont l'issue
était certaine. À l'arrivée, nous le battions de vingt longueurs.
En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes classes.
Les portières s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient. Mon voleur
point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d'Arsène Lupin.
—Sapristi, m'écriai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis que
nous marchions côte à côte, et il aura sauté.
policier promettaient.
Delivet me dit:
—Le train est express et ne s'arrête plus qu'à Montérolier-Buchy, dans dix-
neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il peut continuer
sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner Dieppe ou Paris.
—Montérolier, quelle distance?
—Vingt-trois kilomètres.
—Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes... Nous y serons avant lui.
La passionnante étape! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à
mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Il me semblait que je lui
communiquais ma volonté directement, sans l'intermédiaire des leviers et
des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait mon obstination.
Elle comprenait mon animosité contre ce gredin d'Arsène Lupin. Le fourbe!
le traître! aurais-je raison de lui? Se jouerait-il une fois de plus de l'autorité,
de cette autorité dont j'étais l'incarnation?
—À droite, criait Delivet!... À gauche!... Tout droit!...
Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites bêtes
peureuses qui s'évanouissaient à notre approche.
Et tout à coup, au détour d'une route, un tourbillon de fumée, l'express du
Nord.
Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont l'issue
était certaine. À l'arrivée, nous le battions de vingt longueurs.
En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes classes.
Les portières s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient. Mon voleur
point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d'Arsène Lupin.
—Sapristi, m'écriai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis que
nous marchions côte à côte, et il aura sauté.
Page 83
Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui
dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.
—Tenez, là-bas... celui qui traverse le passage à niveau.
Je m'élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l'un d'eux, car
l'autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel, ayant autant de
fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle qui le séparait du fugitif
diminua singulièrement. L'homme l'aperçut, franchit une haie et détala
rapidement vers un talus qu'il grimpa. Nous le vîmes encore plus loin: il
entrait dans un petit bois.
Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé
inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.
—Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une pareille
course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le tenons.
J'examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder seul
à l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises que la justice
n'aurait sans doute tolérées qu'après beaucoup d'enquêtes désagréables. Puis
je revins à mes compagnons.
—Voilà, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous, Delivet, à
droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure du bosquet, et il ne
peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par cette cavée, où je prends
position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et, forcément, je le rabats sur l'un ou
sur l'autre. Vous n'avez donc qu'à attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un
coup de feu.
Massol et Delivet s'éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu'ils eurent
disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes précautions, de
manière à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des fourrés épais, aménagés
pour la chasse, et coupés de sentes très étroites où il n'était possible de
marcher qu'en se courbant comme dans des souterrains de verdure.
L'une d'elles aboutissait à une clairière où l'herbe mouillée présentait des
traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me glisser à travers les taillis.
Elles me conduisirent au pied d'un petit monticule que couronnait une
masure en plâtras, à moitié démolie.
dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.
—Tenez, là-bas... celui qui traverse le passage à niveau.
Je m'élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l'un d'eux, car
l'autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel, ayant autant de
fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle qui le séparait du fugitif
diminua singulièrement. L'homme l'aperçut, franchit une haie et détala
rapidement vers un talus qu'il grimpa. Nous le vîmes encore plus loin: il
entrait dans un petit bois.
Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé
inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.
—Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une pareille
course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le tenons.
J'examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder seul
à l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises que la justice
n'aurait sans doute tolérées qu'après beaucoup d'enquêtes désagréables. Puis
je revins à mes compagnons.
—Voilà, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous, Delivet, à
droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure du bosquet, et il ne
peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par cette cavée, où je prends
position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et, forcément, je le rabats sur l'un ou
sur l'autre. Vous n'avez donc qu'à attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un
coup de feu.
Massol et Delivet s'éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu'ils eurent
disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes précautions, de
manière à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des fourrés épais, aménagés
pour la chasse, et coupés de sentes très étroites où il n'était possible de
marcher qu'en se courbant comme dans des souterrains de verdure.
L'une d'elles aboutissait à une clairière où l'herbe mouillée présentait des
traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me glisser à travers les taillis.
Elles me conduisirent au pied d'un petit monticule que couronnait une
masure en plâtras, à moitié démolie.
Page 84
—Il doit être là, pensai-je. L'observatoire est bien choisi.
Je rampai jusqu'à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m'avertit de sa
présence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperçus qui me tournait le dos.
En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il tenait à
la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entraînai à terre, de telle façon
que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus, et que je pesais de mon genou
sur sa poitrine.
—Écoute, mon petit, lui dis-je à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu vas me
rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et la sacoche de la
dame... moyennant quoi je te tire des griffes de la police, et je t'enrôle parmi
mes amis. Un mot seulement: oui ou non?
—Oui, murmura-t-il.
—Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On
s'entendra.
Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et voulut
m'en frapper.
—Imbécile! m'écriai-je.
D'une main, j'avais paré l'attaque. De l'autre, je lui portai un violent coup
sur l'artère carotide, ce qui s'appelle le «hook à la carotide»... Il tomba,
assommé.
Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de banque.
Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui était adressée, je lus
son nom: Pierre Onfrey.
Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à Auteuil!
Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé Mme Delbois et ses deux filles. Je me
penchai sur lui. Oui, c'était ce visage qui, dans le compartiment, avait
éveillé en moi le souvenir de traits déjà contemplés.
Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent
francs, avec une carte et ces mots: «Arsène Lupin à ses bons collègues
Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance.» Je
Je rampai jusqu'à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m'avertit de sa
présence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperçus qui me tournait le dos.
En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il tenait à
la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entraînai à terre, de telle façon
que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus, et que je pesais de mon genou
sur sa poitrine.
—Écoute, mon petit, lui dis-je à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu vas me
rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et la sacoche de la
dame... moyennant quoi je te tire des griffes de la police, et je t'enrôle parmi
mes amis. Un mot seulement: oui ou non?
—Oui, murmura-t-il.
—Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On
s'entendra.
Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et voulut
m'en frapper.
—Imbécile! m'écriai-je.
D'une main, j'avais paré l'attaque. De l'autre, je lui portai un violent coup
sur l'artère carotide, ce qui s'appelle le «hook à la carotide»... Il tomba,
assommé.
Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de banque.
Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui était adressée, je lus
son nom: Pierre Onfrey.
Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à Auteuil!
Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé Mme Delbois et ses deux filles. Je me
penchai sur lui. Oui, c'était ce visage qui, dans le compartiment, avait
éveillé en moi le souvenir de traits déjà contemplés.
Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent
francs, avec une carte et ces mots: «Arsène Lupin à ses bons collègues
Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance.» Je
Page 85
posai cela en évidence au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de Mme
Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l'excellente amie qui m'avait
secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui présentait un
intérêt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en écaille, un bâton de rouge
Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie vide. Que diable! Les affaires
sont les affaires. Et puis, vraiment son mari exerçait un métier si peu
honorable!...
Restait l'homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire? Je n'avais
qualité ni pour le sauver ni pour le condamner.
Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver.
—Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se débrouille! Les choses
s'accompliront dans le sens de son destin.
Et je m'éloignai au pas de course par le chemin de la cavée.
Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarquée lors
de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile.
À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu'un incident
imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains fort,
étant donné ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'être obligé de la remettre
indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux!
À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte
Bineau.
Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin réussi à s'emparer de
Pierre Onfrey.
Le lendemain,—ne dédaignons point les avantages d'une intelligente
réclame—l'Écho de France publiait cet entrefilet sensationnel:
«Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène Lupin
a opéré l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue Lafontaine venait
de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre Mme Renaud, la femme du sous-
directeur des services pénitentiaires. Arsène Lupin a restitué à Mme Renaud
la sacoche qui contenait ses bijoux, et a récompensé généreusement les
Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l'excellente amie qui m'avait
secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui présentait un
intérêt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en écaille, un bâton de rouge
Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie vide. Que diable! Les affaires
sont les affaires. Et puis, vraiment son mari exerçait un métier si peu
honorable!...
Restait l'homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire? Je n'avais
qualité ni pour le sauver ni pour le condamner.
Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver.
—Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se débrouille! Les choses
s'accompliront dans le sens de son destin.
Et je m'éloignai au pas de course par le chemin de la cavée.
Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarquée lors
de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile.
À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu'un incident
imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains fort,
étant donné ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'être obligé de la remettre
indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux!
À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte
Bineau.
Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin réussi à s'emparer de
Pierre Onfrey.
Le lendemain,—ne dédaignons point les avantages d'une intelligente
réclame—l'Écho de France publiait cet entrefilet sensationnel:
«Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène Lupin
a opéré l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue Lafontaine venait
de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre Mme Renaud, la femme du sous-
directeur des services pénitentiaires. Arsène Lupin a restitué à Mme Renaud
la sacoche qui contenait ses bijoux, et a récompensé généreusement les
Page 86
deux agents de la Sûreté qui l'avaient aidé au cours de cette dramatique
arrestation.»
LE COLLIER DE LA REINE
Deux ou trois fois par an, à l'occasion de solennités importantes, comme
les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady Billingstone, la
comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches épaules «le Collier de
la Reine».
C'était bien le fameux collier, le collier légendaire que Böhmer et
Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient à la Du Barry, que le
cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de France,
et que l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, dépeça un soir
de février 1785, avec l'aide de son mari et de leur complice Rétaux de
Villette.
Pour dire vrai, la monture seule était authentique. Rétaux de Villette l'avait
conservée, tandis que le sieur de la Motte et sa femme dispersaient aux
quatre vents les pierres brutalement desserties, les admirables pierres si
soigneusement choisies par Böhmer. Plus tard, en Italie, il la vendit à
Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du cardinal, sauvé par lui de la
ruine lors de la retentissante banqueroute de Rohan-Guéménée, et qui en
souvenir de son oncle, racheta les quelques diamants qui restaient en la
possession du bijoutier anglais Jefferys, les compléta avec d'autres de valeur
beaucoup moindre, mais de même dimension, et parvint à reconstituer le
merveilleux «collier en esclavage», tel qu'il était sorti des mains de Böhmer
et Bassenge.
De ce bijou historique, pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise
s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement
diminué leur fortune, ils aimèrent mieux réduire leur train de maison que
d'aliéner la royale et précieuse relique. En particulier le comte actuel y
tenait comme on tient à la demeure de ses pères. Par prudence, il avait loué
un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y déposer. Il allait l'y chercher lui-même
arrestation.»
LE COLLIER DE LA REINE
Deux ou trois fois par an, à l'occasion de solennités importantes, comme
les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady Billingstone, la
comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches épaules «le Collier de
la Reine».
C'était bien le fameux collier, le collier légendaire que Böhmer et
Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient à la Du Barry, que le
cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de France,
et que l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, dépeça un soir
de février 1785, avec l'aide de son mari et de leur complice Rétaux de
Villette.
Pour dire vrai, la monture seule était authentique. Rétaux de Villette l'avait
conservée, tandis que le sieur de la Motte et sa femme dispersaient aux
quatre vents les pierres brutalement desserties, les admirables pierres si
soigneusement choisies par Böhmer. Plus tard, en Italie, il la vendit à
Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du cardinal, sauvé par lui de la
ruine lors de la retentissante banqueroute de Rohan-Guéménée, et qui en
souvenir de son oncle, racheta les quelques diamants qui restaient en la
possession du bijoutier anglais Jefferys, les compléta avec d'autres de valeur
beaucoup moindre, mais de même dimension, et parvint à reconstituer le
merveilleux «collier en esclavage», tel qu'il était sorti des mains de Böhmer
et Bassenge.
De ce bijou historique, pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise
s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement
diminué leur fortune, ils aimèrent mieux réduire leur train de maison que
d'aliéner la royale et précieuse relique. En particulier le comte actuel y
tenait comme on tient à la demeure de ses pères. Par prudence, il avait loué
un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y déposer. Il allait l'y chercher lui-même
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l'après-midi du jour où sa femme voulait s'en parer, et l'y reportait lui-même
le lendemain.
Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse eut un véritable
succès, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fête était donnée, remarqua
sa beauté magnifique. Les pierreries ruisselaient autour du cou gracieux.
Les mille facettes des diamants brillaient et scintillaient comme des
flammes à la clarté des lumières. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'eût pu
porter avec tant d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure.
Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux goûta profondément, et
dont il s'applaudit quand ils furent rentrés dans la chambre de leur vieil
hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme, et tout autant
peut-être du bijou qui illustrait sa maison depuis quatre générations. Et sa
femme en tirait une vanité un peu puérile, mais qui était bien la marque de
son caractère altier.
Non sans regret elle détacha le collier de ses épaules et le tendit à son mari
qui l'examina avec admiration, comme s'il ne le connaissait point. Puis
l'ayant remis dans son écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal, il passa
dans un cabinet voisin, sorte d'alcôve plutôt que l'on avait complètement
isolée de la chambre, et dont l'unique entrée se trouvait au pied de leur lit.
Comme les autres fois, il le dissimula sur une planche assez élevée, parmi
des cartons à chapeau et des piles de linge. Il referma la porte et se dévêtit.
Au matin, il se leva vers neuf heures, avec l'intention d'aller, avant le
déjeuner, jusqu'au Crédit Lyonnais. Il s'habilla, but une tasse de café et
descendit aux écuries. Là, il donna des ordres. Un des chevaux l'inquiétait.
Il le fit marcher et trotter devant lui dans la cour. Puis il retourna près de sa
femme.
Elle n'avait point quitté la chambre et se coiffait, aidée de sa bonne. Elle
lui dit:
—Vous sortez!
—Oui... pour cette course...
—Ah! en effet... c'est plus prudent...
le lendemain.
Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse eut un véritable
succès, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fête était donnée, remarqua
sa beauté magnifique. Les pierreries ruisselaient autour du cou gracieux.
Les mille facettes des diamants brillaient et scintillaient comme des
flammes à la clarté des lumières. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'eût pu
porter avec tant d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure.
Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux goûta profondément, et
dont il s'applaudit quand ils furent rentrés dans la chambre de leur vieil
hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme, et tout autant
peut-être du bijou qui illustrait sa maison depuis quatre générations. Et sa
femme en tirait une vanité un peu puérile, mais qui était bien la marque de
son caractère altier.
Non sans regret elle détacha le collier de ses épaules et le tendit à son mari
qui l'examina avec admiration, comme s'il ne le connaissait point. Puis
l'ayant remis dans son écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal, il passa
dans un cabinet voisin, sorte d'alcôve plutôt que l'on avait complètement
isolée de la chambre, et dont l'unique entrée se trouvait au pied de leur lit.
Comme les autres fois, il le dissimula sur une planche assez élevée, parmi
des cartons à chapeau et des piles de linge. Il referma la porte et se dévêtit.
Au matin, il se leva vers neuf heures, avec l'intention d'aller, avant le
déjeuner, jusqu'au Crédit Lyonnais. Il s'habilla, but une tasse de café et
descendit aux écuries. Là, il donna des ordres. Un des chevaux l'inquiétait.
Il le fit marcher et trotter devant lui dans la cour. Puis il retourna près de sa
femme.
Elle n'avait point quitté la chambre et se coiffait, aidée de sa bonne. Elle
lui dit:
—Vous sortez!
—Oui... pour cette course...
—Ah! en effet... c'est plus prudent...
Page 88
Il pénétra dans le cabinet. Mais, au bout de quelques secondes, il
demanda, sans le moindre étonnement d'ailleurs:
—Vous l'avez pris, chère amie?
Elle répliqua:
—Comment? mais non, je n'ai rien pris.
—Vous l'avez dérangé.
—Pas du tout... je n'ai même pas ouvert cette porte.
Il apparut, décomposé, et il balbutia, la voix à peine intelligible:
—Vous n'avez pas?... Ce n'est pas vous?... Alors...
Elle accourut, et ils cherchèrent fiévreusement, jetant les cartons à terre et
démolissant les piles de linge. Et le comte répétait:
—Inutile... tout ce que nous faisons est inutile... C'est ici, là, sur cette
planche, que je l'ai mis.
—Vous avez pu vous tromper.
—C'est ici, là, sur cette planche, et pas sur une autre.
Ils allumèrent une bougie, car la pièce était assez obscure, et ils enlevèrent
tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et quand il n'y eut plus
rien dans le cabinet, ils durent s'avouer avec désespoir que le fameux
collier, «le Collier en esclavage de la Reine», avait disparu.
De nature résolue, la comtesse, sans perdre de temps en vaines
lamentations, fit prévenir le commissaire, M. Valorbe, dont ils avaient eu
déjà l'occasion d'apprécier l'esprit sagace et la clairvoyance. On le mit au
courant par le détail, et tout de suite il demanda:
—Êtes-vous sûr, Monsieur le comte, que personne n'a pu traverser la nuit
votre chambre.
—Absolument sûr. J'ai le sommeil très léger. Mieux encore: la porte de
cette chambre était fermée au verrou. J'ai dû le tirer ce matin quand ma
demanda, sans le moindre étonnement d'ailleurs:
—Vous l'avez pris, chère amie?
Elle répliqua:
—Comment? mais non, je n'ai rien pris.
—Vous l'avez dérangé.
—Pas du tout... je n'ai même pas ouvert cette porte.
Il apparut, décomposé, et il balbutia, la voix à peine intelligible:
—Vous n'avez pas?... Ce n'est pas vous?... Alors...
Elle accourut, et ils cherchèrent fiévreusement, jetant les cartons à terre et
démolissant les piles de linge. Et le comte répétait:
—Inutile... tout ce que nous faisons est inutile... C'est ici, là, sur cette
planche, que je l'ai mis.
—Vous avez pu vous tromper.
—C'est ici, là, sur cette planche, et pas sur une autre.
Ils allumèrent une bougie, car la pièce était assez obscure, et ils enlevèrent
tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et quand il n'y eut plus
rien dans le cabinet, ils durent s'avouer avec désespoir que le fameux
collier, «le Collier en esclavage de la Reine», avait disparu.
De nature résolue, la comtesse, sans perdre de temps en vaines
lamentations, fit prévenir le commissaire, M. Valorbe, dont ils avaient eu
déjà l'occasion d'apprécier l'esprit sagace et la clairvoyance. On le mit au
courant par le détail, et tout de suite il demanda:
—Êtes-vous sûr, Monsieur le comte, que personne n'a pu traverser la nuit
votre chambre.
—Absolument sûr. J'ai le sommeil très léger. Mieux encore: la porte de
cette chambre était fermée au verrou. J'ai dû le tirer ce matin quand ma
Page 89
femme a sonné la bonne.
—Et il n'existe pas d'autre passage qui permette de s'introduire dans le
cabinet?
—Aucun.
—Pas de fenêtre?
—Si, mais elle est condamnée.
—Je désirerais m'en rendre compte...
On alluma des bougies, et aussitôt M. Valorbe fit remarquer que la fenêtre
n'était condamnée qu'à mi-hauteur, par un bahut, lequel en outre ne touchait
pas exactement aux croisées.
—Il y touche suffisamment, répliqua M. de Dreux, pour qu'il soit
impossible de le déplacer sans faire beaucoup de bruit.
—Et sur quoi donne cette fenêtre?
—Sur une courette intérieure.
—Et vous avez encore un étage au-dessus de celui-là?
—Deux, mais au niveau de celui des domestiques, la courette est protégée
par une grille à petites mailles. C'est pourquoi nous avons si peu de jour.
D'ailleurs, quand on eut écarté le bahut, on constata que la fenêtre était
close, ce qui n'aurait pas été si quelqu'un avait pénétré du dehors.
—À moins, observa le comte, que ce quelqu'un ne soit sorti par notre
chambre.
—Auquel cas, vous n'auriez pas trouvé le verrou de cette chambre poussé.
Le commissaire réfléchit un instant, puis se tournant vers la comtesse:
—Savait-on dans votre entourage, Madame, que vous deviez porter ce
collier hier soir?
—Et il n'existe pas d'autre passage qui permette de s'introduire dans le
cabinet?
—Aucun.
—Pas de fenêtre?
—Si, mais elle est condamnée.
—Je désirerais m'en rendre compte...
On alluma des bougies, et aussitôt M. Valorbe fit remarquer que la fenêtre
n'était condamnée qu'à mi-hauteur, par un bahut, lequel en outre ne touchait
pas exactement aux croisées.
—Il y touche suffisamment, répliqua M. de Dreux, pour qu'il soit
impossible de le déplacer sans faire beaucoup de bruit.
—Et sur quoi donne cette fenêtre?
—Sur une courette intérieure.
—Et vous avez encore un étage au-dessus de celui-là?
—Deux, mais au niveau de celui des domestiques, la courette est protégée
par une grille à petites mailles. C'est pourquoi nous avons si peu de jour.
D'ailleurs, quand on eut écarté le bahut, on constata que la fenêtre était
close, ce qui n'aurait pas été si quelqu'un avait pénétré du dehors.
—À moins, observa le comte, que ce quelqu'un ne soit sorti par notre
chambre.
—Auquel cas, vous n'auriez pas trouvé le verrou de cette chambre poussé.
Le commissaire réfléchit un instant, puis se tournant vers la comtesse:
—Savait-on dans votre entourage, Madame, que vous deviez porter ce
collier hier soir?
Page 90
—Certes, je ne m'en suis pas cachée. Mais personne ne savait que nous
l'enfermions dans ce cabinet.
—Personne?
—Personne... À moins que...
—Je vous en prie, Madame, précisez. C'est là un point des plus
importants.
Elle dit à son mari:
—Je songeais à Henriette.
—Henriette? Elle ignore ce détail comme les autres.
—En es-tu certain?
—Quelle est cette dame? interrogea M. Valorbe.
—Une amie de couvent, qui s'est fâchée avec sa famille pour épouser une
sorte d'ouvrier. À la mort de son mari, je l'ai recueillie avec son fils, et leur
ai meublé un appartement dans cet hôtel.
Et elle ajouta avec embarras:
—Elle me rend quelques services. Elle est très adroite de ses mains.
—À quel étage habite-t-elle?
—Au nôtre, pas loin du reste... à l'extrémité de ce couloir... Et même, j'y
pense... la fenêtre de sa cuisine...
—Ouvre sur cette courette, n'est-ce pas?
—Oui, juste en face de la nôtre.
Un léger silence suivit cette déclaration.
Puis M. Valorbe demanda qu'on le conduisît auprès d'Henriette.
Ils la trouvèrent en train de coudre, tandis que son fils Raoul, un bambin
de six à sept ans, lisait à ses côtés. Assez étonné de voir le misérable
l'enfermions dans ce cabinet.
—Personne?
—Personne... À moins que...
—Je vous en prie, Madame, précisez. C'est là un point des plus
importants.
Elle dit à son mari:
—Je songeais à Henriette.
—Henriette? Elle ignore ce détail comme les autres.
—En es-tu certain?
—Quelle est cette dame? interrogea M. Valorbe.
—Une amie de couvent, qui s'est fâchée avec sa famille pour épouser une
sorte d'ouvrier. À la mort de son mari, je l'ai recueillie avec son fils, et leur
ai meublé un appartement dans cet hôtel.
Et elle ajouta avec embarras:
—Elle me rend quelques services. Elle est très adroite de ses mains.
—À quel étage habite-t-elle?
—Au nôtre, pas loin du reste... à l'extrémité de ce couloir... Et même, j'y
pense... la fenêtre de sa cuisine...
—Ouvre sur cette courette, n'est-ce pas?
—Oui, juste en face de la nôtre.
Un léger silence suivit cette déclaration.
Puis M. Valorbe demanda qu'on le conduisît auprès d'Henriette.
Ils la trouvèrent en train de coudre, tandis que son fils Raoul, un bambin
de six à sept ans, lisait à ses côtés. Assez étonné de voir le misérable
Page 91
appartement qu'on avait meublé pour elle, et qui se composait au total d'une
pièce sans cheminée et d'un réduit servant de cuisine, le commissaire la
questionna. Elle parut bouleversée en apprenant le vol commis. La veille au
soir, elle avait elle-même habillé la comtesse et fixé le collier autour de son
cou.
—Seigneur Dieu! s'écria-t-elle, qui m'aurait jamais dit?
—Et vous n'avez aucune idée? pas le moindre doute? Il est possible
cependant que le coupable ait passé par votre chambre.
Elle rit de bon cœur, sans même imaginer qu'on pouvait l'effleurer d'un
soupçon:
—Mais je ne l'ai pas quittée, ma chambre! je ne sors jamais, moi. Et puis,
vous n'avez donc pas vu?
Elle ouvrit la fenêtre du réduit.
—Tenez, il y a bien trois mètres jusqu'au rebord opposé.
—Qui vous a dit que nous envisagions l'hypothèse d'un vol effectué par
là?
—Mais... le collier n'était-il pas dans le cabinet?
—Comment le savez-vous?
—Dame! j'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit... on en a parlé devant
moi...
Sa figure, encore jeune, mais que les chagrins avaient flétrie, marquait une
grande douceur et de la résignation. Cependant elle eut soudain, dans le
silence, une expression d'angoisse, comme si un danger l'eût menacée. Elle
attira son fils contre elle. L'enfant lui prit la main et l'embrassa tendrement.
—Je ne suppose pas, dit M. de Dreux au commissaire, quand ils furent
seuls, je ne suppose pas que vous la soupçonniez? Je réponds d'elle. C'est
l'honnêteté même.
—Oh! je suis tout à fait de votre avis, affirma M. Valorbe. C'est tout au
plus si j'avais pensé à une complicité inconsciente. Mais je reconnais que
pièce sans cheminée et d'un réduit servant de cuisine, le commissaire la
questionna. Elle parut bouleversée en apprenant le vol commis. La veille au
soir, elle avait elle-même habillé la comtesse et fixé le collier autour de son
cou.
—Seigneur Dieu! s'écria-t-elle, qui m'aurait jamais dit?
—Et vous n'avez aucune idée? pas le moindre doute? Il est possible
cependant que le coupable ait passé par votre chambre.
Elle rit de bon cœur, sans même imaginer qu'on pouvait l'effleurer d'un
soupçon:
—Mais je ne l'ai pas quittée, ma chambre! je ne sors jamais, moi. Et puis,
vous n'avez donc pas vu?
Elle ouvrit la fenêtre du réduit.
—Tenez, il y a bien trois mètres jusqu'au rebord opposé.
—Qui vous a dit que nous envisagions l'hypothèse d'un vol effectué par
là?
—Mais... le collier n'était-il pas dans le cabinet?
—Comment le savez-vous?
—Dame! j'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit... on en a parlé devant
moi...
Sa figure, encore jeune, mais que les chagrins avaient flétrie, marquait une
grande douceur et de la résignation. Cependant elle eut soudain, dans le
silence, une expression d'angoisse, comme si un danger l'eût menacée. Elle
attira son fils contre elle. L'enfant lui prit la main et l'embrassa tendrement.
—Je ne suppose pas, dit M. de Dreux au commissaire, quand ils furent
seuls, je ne suppose pas que vous la soupçonniez? Je réponds d'elle. C'est
l'honnêteté même.
—Oh! je suis tout à fait de votre avis, affirma M. Valorbe. C'est tout au
plus si j'avais pensé à une complicité inconsciente. Mais je reconnais que
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cette explication doit être abandonnée... d'autant qu'elle ne résout nullement
le problème auquel nous nous heurtons.
Le commissaire ne poussa pas plus avant cette enquête, que le juge
d'instruction reprit et compléta les jours suivants. On interrogea les
domestiques, on vérifia l'état du verrou, on fit des expériences sur la
fermeture et sur l'ouverture de la fenêtre du cabinet, on explora la courette
de haut en bas... Tout fut inutile. Le verrou était intact. La fenêtre ne
pouvait s'ouvrir ni se fermer du dehors.
Plus spécialement, les recherches visèrent Henriette, car, malgré tout, on
en revenait toujours de ce côté. On fouilla sa vie minutieusement, et il fut
constaté que, depuis trois ans, elle n'était sortie que quatre fois de l'hôtel, et
les quatre fois pour des courses que l'on put déterminer. En réalité, elle
servait de femme de chambre et de couturière à Madame de Dreux, qui se
montrait à son égard d'une rigueur dont tous les domestiques témoignèrent
en confidence.
—D'ailleurs, disait le juge d'instruction, qui, au bout d'une semaine,
aboutit aux mêmes conclusions que le commissaire, en admettant que nous
connaissions le coupable, et nous n'en sommes pas là, nous n'en saurions
pas davantage sur la manière dont le vol a été commis. Nous sommes barrés
à droite et à gauche par deux obstacles: une porte et une fenêtre fermées. Le
mystère est double! Comment a-t-on pu s'introduire, et comment, ce qui
était beaucoup plus difficile, a-t-on pu s'échapper en laissant derrière soi
une porte close au verrou et une fenêtre fermée?
Au bout de quatre mois d'investigations, l'idée secrète du juge était celle-
ci: M. et Mme de Dreux, pressés par des besoins d'argent, qui, de fait, étaient
considérables, avaient vendu le Collier de la Reine. Il classa l'affaire.
Le vol du précieux bijou porta aux Dreux-Soubise un coup dont ils
gardèrent longtemps la marque. Leur crédit n'étant plus soutenu par la sorte
de réserve que constituait un tel trésor, ils se trouvèrent en face de
créanciers plus exigeants et de prêteurs moins favorables. Ils durent couper
dans le vif, aliéner, hypothéquer. Bref, c'eût été la ruine si deux gros
héritages de parents éloignés ne les avaient sauvés.
le problème auquel nous nous heurtons.
Le commissaire ne poussa pas plus avant cette enquête, que le juge
d'instruction reprit et compléta les jours suivants. On interrogea les
domestiques, on vérifia l'état du verrou, on fit des expériences sur la
fermeture et sur l'ouverture de la fenêtre du cabinet, on explora la courette
de haut en bas... Tout fut inutile. Le verrou était intact. La fenêtre ne
pouvait s'ouvrir ni se fermer du dehors.
Plus spécialement, les recherches visèrent Henriette, car, malgré tout, on
en revenait toujours de ce côté. On fouilla sa vie minutieusement, et il fut
constaté que, depuis trois ans, elle n'était sortie que quatre fois de l'hôtel, et
les quatre fois pour des courses que l'on put déterminer. En réalité, elle
servait de femme de chambre et de couturière à Madame de Dreux, qui se
montrait à son égard d'une rigueur dont tous les domestiques témoignèrent
en confidence.
—D'ailleurs, disait le juge d'instruction, qui, au bout d'une semaine,
aboutit aux mêmes conclusions que le commissaire, en admettant que nous
connaissions le coupable, et nous n'en sommes pas là, nous n'en saurions
pas davantage sur la manière dont le vol a été commis. Nous sommes barrés
à droite et à gauche par deux obstacles: une porte et une fenêtre fermées. Le
mystère est double! Comment a-t-on pu s'introduire, et comment, ce qui
était beaucoup plus difficile, a-t-on pu s'échapper en laissant derrière soi
une porte close au verrou et une fenêtre fermée?
Au bout de quatre mois d'investigations, l'idée secrète du juge était celle-
ci: M. et Mme de Dreux, pressés par des besoins d'argent, qui, de fait, étaient
considérables, avaient vendu le Collier de la Reine. Il classa l'affaire.
Le vol du précieux bijou porta aux Dreux-Soubise un coup dont ils
gardèrent longtemps la marque. Leur crédit n'étant plus soutenu par la sorte
de réserve que constituait un tel trésor, ils se trouvèrent en face de
créanciers plus exigeants et de prêteurs moins favorables. Ils durent couper
dans le vif, aliéner, hypothéquer. Bref, c'eût été la ruine si deux gros
héritages de parents éloignés ne les avaient sauvés.
Page 93
Ils souffrirent aussi dans leur orgueil, comme s'ils avaient perdu un
quartier de noblesse. Et, chose bizarre, ce fut à son ancienne amie de
pension que la comtesse s'en prit. Elle ressentait contre elle une véritable
rancune et l'accusait ouvertement. On la relégua d'abord à l'étage des
domestiques, puis on la congédia du jour au lendemain.
Et la vie coula, sans événements notables. Ils voyagèrent beaucoup.
Un seul fait doit être relevé au cours de cette époque. Quelques mois après
le départ d'Henriette, la comtesse reçut d'elle une lettre qui la remplit
d'étonnement:
quartier de noblesse. Et, chose bizarre, ce fut à son ancienne amie de
pension que la comtesse s'en prit. Elle ressentait contre elle une véritable
rancune et l'accusait ouvertement. On la relégua d'abord à l'étage des
domestiques, puis on la congédia du jour au lendemain.
Et la vie coula, sans événements notables. Ils voyagèrent beaucoup.
Un seul fait doit être relevé au cours de cette époque. Quelques mois après
le départ d'Henriette, la comtesse reçut d'elle une lettre qui la remplit
d'étonnement:
Page 94
«Madame,
«Je ne sais comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas, qui
m'avez envoyé cela? Ce ne peut être que vous. Personne autre ne connaît
ma retraite au fond de ce petit village. Si je me trompe, excusez-moi, et
retenez du moins l'expression de ma reconnaissance pour vos bontés
passées... »
Que voulait-elle dire? Les bontés présentes ou passées de la comtesse
envers elle se réduisaient à beaucoup d'injustices. Que signifiaient ces
remerciements?
Sommée de s'expliquer, elle répondit qu'elle avait reçu par la poste, en un
pli non recommandé ni chargé, deux billets de mille francs. L'enveloppe,
qu'elle joignait à sa réponse, était timbrée de Paris et ne portait que son
adresse, tracée d'une écriture visiblement déguisée.
D'où provenaient ces deux mille francs? Qui les avait envoyés? La justice
s'informa. Mais quelle piste pouvait-on suivre parmi ces ténèbres?
Et le même fait se reproduisit douze mois après. Et une troisième fois; et
une quatrième fois; et chaque année pendant six ans, avec cette différence
que la cinquième et la sixième année, la somme doubla, ce qui permit à
Henriette, tombée subitement malade, de se soigner comme il convenait.
Autre différence: l'administration de la poste ayant saisi une des lettres
sous prétexte qu'elle n'était point chargée, les deux dernières lettres furent
envoyées selon le règlement, la première datée de Saint-Germain, l'autre de
Suresnes. L'expéditeur signa d'abord Anquety, puis Péchard. Les adresses
qu'il donna étaient fausses.
Au bout de six ans, Henriette mourut. L'énigme demeura entière.
* * *
«Je ne sais comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas, qui
m'avez envoyé cela? Ce ne peut être que vous. Personne autre ne connaît
ma retraite au fond de ce petit village. Si je me trompe, excusez-moi, et
retenez du moins l'expression de ma reconnaissance pour vos bontés
passées... »
Que voulait-elle dire? Les bontés présentes ou passées de la comtesse
envers elle se réduisaient à beaucoup d'injustices. Que signifiaient ces
remerciements?
Sommée de s'expliquer, elle répondit qu'elle avait reçu par la poste, en un
pli non recommandé ni chargé, deux billets de mille francs. L'enveloppe,
qu'elle joignait à sa réponse, était timbrée de Paris et ne portait que son
adresse, tracée d'une écriture visiblement déguisée.
D'où provenaient ces deux mille francs? Qui les avait envoyés? La justice
s'informa. Mais quelle piste pouvait-on suivre parmi ces ténèbres?
Et le même fait se reproduisit douze mois après. Et une troisième fois; et
une quatrième fois; et chaque année pendant six ans, avec cette différence
que la cinquième et la sixième année, la somme doubla, ce qui permit à
Henriette, tombée subitement malade, de se soigner comme il convenait.
Autre différence: l'administration de la poste ayant saisi une des lettres
sous prétexte qu'elle n'était point chargée, les deux dernières lettres furent
envoyées selon le règlement, la première datée de Saint-Germain, l'autre de
Suresnes. L'expéditeur signa d'abord Anquety, puis Péchard. Les adresses
qu'il donna étaient fausses.
Au bout de six ans, Henriette mourut. L'énigme demeura entière.
* * *
Page 95
Tous ces événements sont connus du public. L'affaire fut de celles qui
passionnèrent l'opinion, et c'est un destin étrange que celui de ce collier,
qui, après avoir bouleversé la France à la fin du dix-huitième siècle, souleva
encore tant d'émotion un siècle plus tard. Mais ce que je vais dire est ignoré
de tous, sauf des principaux intéressés et de quelques personnes auxquelles
le comte demanda le secret absolu. Comme il est probable qu'un jour ou
l'autre elles manqueront à leur promesse, je n'ai, moi, aucun scrupule à
déchirer le voile et l'on aura ainsi, en même temps que la clef de l'énigme,
l'explication de la lettre publiée par les journaux d'avant-hier matin, lettre
extraordinaire qui ajoutait encore, si c'est possible, un peu d'ombre et de
mystère aux obscurités de ce drame.
Il y a cinq jours de cela. Au nombre des invités qui déjeunaient chez M. de
Dreux-Soubise, se trouvaient ses deux nièces et sa cousine, et, comme
hommes, le président d'Essaville, le député Bochas, le chevalier Floriani
que le comte avait connu en Sicile, et le général marquis de Rouzières, un
vieux camarade de cercle.
Après le repas, ces dames servirent le café, et les messieurs eurent
l'autorisation d'une cigarette, à condition de ne point déserter le salon. On
causa. L'une des jeunes filles s'amusa à faire les cartes et à dire la bonne
aventure. Puis on en vint à parler de crimes célèbres. Et c'est à ce propos
que M. de Rouzières, qui ne manquait jamais l'occasion de taquiner le
comte, rappela l'aventure du collier, sujet de conversation que M. de Dreux
avait en horreur.
Aussitôt chacun donna son avis. Chacun recommença l'instruction à sa
manière. Et, bien entendu, toutes les hypothèses se contredisaient, toutes
également inadmissibles.
—Et vous, Monsieur, demanda la comtesse au chevalier Floriani, quelle
est votre opinion?
—Oh! moi, je n'ai pas d'opinion, Madame.
On se récria. Précisément le chevalier venait de raconter très brillamment
diverses aventures auxquelles il avait été mêlé avec son père, magistrat à
Palerme, et où s'étaient affirmés son jugement et son goût pour ces
questions.
passionnèrent l'opinion, et c'est un destin étrange que celui de ce collier,
qui, après avoir bouleversé la France à la fin du dix-huitième siècle, souleva
encore tant d'émotion un siècle plus tard. Mais ce que je vais dire est ignoré
de tous, sauf des principaux intéressés et de quelques personnes auxquelles
le comte demanda le secret absolu. Comme il est probable qu'un jour ou
l'autre elles manqueront à leur promesse, je n'ai, moi, aucun scrupule à
déchirer le voile et l'on aura ainsi, en même temps que la clef de l'énigme,
l'explication de la lettre publiée par les journaux d'avant-hier matin, lettre
extraordinaire qui ajoutait encore, si c'est possible, un peu d'ombre et de
mystère aux obscurités de ce drame.
Il y a cinq jours de cela. Au nombre des invités qui déjeunaient chez M. de
Dreux-Soubise, se trouvaient ses deux nièces et sa cousine, et, comme
hommes, le président d'Essaville, le député Bochas, le chevalier Floriani
que le comte avait connu en Sicile, et le général marquis de Rouzières, un
vieux camarade de cercle.
Après le repas, ces dames servirent le café, et les messieurs eurent
l'autorisation d'une cigarette, à condition de ne point déserter le salon. On
causa. L'une des jeunes filles s'amusa à faire les cartes et à dire la bonne
aventure. Puis on en vint à parler de crimes célèbres. Et c'est à ce propos
que M. de Rouzières, qui ne manquait jamais l'occasion de taquiner le
comte, rappela l'aventure du collier, sujet de conversation que M. de Dreux
avait en horreur.
Aussitôt chacun donna son avis. Chacun recommença l'instruction à sa
manière. Et, bien entendu, toutes les hypothèses se contredisaient, toutes
également inadmissibles.
—Et vous, Monsieur, demanda la comtesse au chevalier Floriani, quelle
est votre opinion?
—Oh! moi, je n'ai pas d'opinion, Madame.
On se récria. Précisément le chevalier venait de raconter très brillamment
diverses aventures auxquelles il avait été mêlé avec son père, magistrat à
Palerme, et où s'étaient affirmés son jugement et son goût pour ces
questions.
Page 96
—J'avoue, dit-il, qu'il m'est arrivé de réussir alors que de plus habiles
avaient renoncé. Mais de là à me considérer comme un Sherlock Holmes...
Et puis, c'est à peine si je sais de quoi il s'agit.
On se tourna vers le maître de la maison. À contre-cœur, il dut résumer les
faits. Le chevalier écouta, réfléchit, posa quelques interrogations, et
murmura:
—C'est drôle... à première vue il ne me semble pas que la chose soit si
difficile à deviner.
Le comte haussa les épaules. Mais les autres personnes s'empressèrent
autour du chevalier, et il reprit d'un ton un peu dogmatique:
—En général, pour remonter à l'auteur d'un crime ou d'un vol, il faut
déterminer comment ce crime ou ce vol ont été commis, ou du moins ont pu
être commis. Dans le cas actuel, rien de plus simple selon moi, car nous
nous trouvons en face, non pas de plusieurs hypothèses, mais d'une
certitude, d'une certitude unique, rigoureuse, et qui s'énonce ainsi: l'individu
ne pouvait entrer que par la porte de la chambre ou par la fenêtre du
cabinet. Or, on n'ouvre pas, de l'extérieur, une porte verrouillée. Donc il est
entré par la fenêtre.
—Elle était fermée et on l'a retrouvée fermée, déclara nettement M. de
Dreux.
—Pour cela, continua Floriani sans relever l'interruption, il n'a eu besoin
que d'établir un pont, planche ou échelle, entre le balcon de la cuisine et le
rebord de la fenêtre, et dès que l'écrin...
—Mais je vous répète que la fenêtre était fermée! s'écria le comte avec
impatience.
Cette fois Floriani dut répondre. Il le fit avec la plus grande tranquillité, en
homme qu'une objection aussi insignifiante ne trouble point.
—Je veux croire qu'elle l'était, mais n'y a-t-il pas un vasistas?
—Comment le savez-vous?
avaient renoncé. Mais de là à me considérer comme un Sherlock Holmes...
Et puis, c'est à peine si je sais de quoi il s'agit.
On se tourna vers le maître de la maison. À contre-cœur, il dut résumer les
faits. Le chevalier écouta, réfléchit, posa quelques interrogations, et
murmura:
—C'est drôle... à première vue il ne me semble pas que la chose soit si
difficile à deviner.
Le comte haussa les épaules. Mais les autres personnes s'empressèrent
autour du chevalier, et il reprit d'un ton un peu dogmatique:
—En général, pour remonter à l'auteur d'un crime ou d'un vol, il faut
déterminer comment ce crime ou ce vol ont été commis, ou du moins ont pu
être commis. Dans le cas actuel, rien de plus simple selon moi, car nous
nous trouvons en face, non pas de plusieurs hypothèses, mais d'une
certitude, d'une certitude unique, rigoureuse, et qui s'énonce ainsi: l'individu
ne pouvait entrer que par la porte de la chambre ou par la fenêtre du
cabinet. Or, on n'ouvre pas, de l'extérieur, une porte verrouillée. Donc il est
entré par la fenêtre.
—Elle était fermée et on l'a retrouvée fermée, déclara nettement M. de
Dreux.
—Pour cela, continua Floriani sans relever l'interruption, il n'a eu besoin
que d'établir un pont, planche ou échelle, entre le balcon de la cuisine et le
rebord de la fenêtre, et dès que l'écrin...
—Mais je vous répète que la fenêtre était fermée! s'écria le comte avec
impatience.
Cette fois Floriani dut répondre. Il le fit avec la plus grande tranquillité, en
homme qu'une objection aussi insignifiante ne trouble point.
—Je veux croire qu'elle l'était, mais n'y a-t-il pas un vasistas?
—Comment le savez-vous?
Page 97
—D'abord c'est presque une règle dans les hôtels de cette époque. Et
ensuite il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, autrement, le vol est
inexplicable.
—En effet, il y en a un, mais il était clos, comme la fenêtre. On n'y a
même pas fait attention.
—C'est un tort. Car si on y avait fait attention, on aurait vu évidemment
qu'il avait été ouvert.
—Et comment?
—Je suppose que, pareil à tous les autres, il s'ouvre au moyen d'un fil de
fer tressé, muni d'un anneau à son extrémité inférieure?
—Oui.
—Et cet anneau pendait entre la croisée et le bahut?
—Oui, mais je ne comprends pas...
—Voici. Par une fente pratiquée dans le carreau, on a pu, à l'aide d'un
instrument quelconque, mettons une baguette de fer pourvue d'un crochet,
agripper l'anneau, peser et ouvrir.
Le comte ricana:
—Parfait! parfait! vous arrangez tout cela avec une aisance! seulement
vous oubliez une chose, cher Monsieur, c'est qu'il n'y a pas eu de fente
pratiquée dans le carreau.
—Il y a eu une fente.
—Allons donc! on l'aurait vue.
—Pour voir il faut regarder, et l'on n'a pas regardé. La fente existe, il est
matériellement impossible qu'elle n'existe pas, le long du carreau, contre le
mastic... dans le sens vertical, bien entendu...
Le comte se leva. Il paraissait très surexcité. Il arpenta deux ou trois fois
le salon d'un pas nerveux, et, s'approchant de Floriani:
ensuite il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, autrement, le vol est
inexplicable.
—En effet, il y en a un, mais il était clos, comme la fenêtre. On n'y a
même pas fait attention.
—C'est un tort. Car si on y avait fait attention, on aurait vu évidemment
qu'il avait été ouvert.
—Et comment?
—Je suppose que, pareil à tous les autres, il s'ouvre au moyen d'un fil de
fer tressé, muni d'un anneau à son extrémité inférieure?
—Oui.
—Et cet anneau pendait entre la croisée et le bahut?
—Oui, mais je ne comprends pas...
—Voici. Par une fente pratiquée dans le carreau, on a pu, à l'aide d'un
instrument quelconque, mettons une baguette de fer pourvue d'un crochet,
agripper l'anneau, peser et ouvrir.
Le comte ricana:
—Parfait! parfait! vous arrangez tout cela avec une aisance! seulement
vous oubliez une chose, cher Monsieur, c'est qu'il n'y a pas eu de fente
pratiquée dans le carreau.
—Il y a eu une fente.
—Allons donc! on l'aurait vue.
—Pour voir il faut regarder, et l'on n'a pas regardé. La fente existe, il est
matériellement impossible qu'elle n'existe pas, le long du carreau, contre le
mastic... dans le sens vertical, bien entendu...
Le comte se leva. Il paraissait très surexcité. Il arpenta deux ou trois fois
le salon d'un pas nerveux, et, s'approchant de Floriani:
Page 98
—Rien n'a changé là-haut depuis ce jour... personne n'a mis les pieds dans
ce cabinet.
—En ce cas, Monsieur, il vous est loisible de vous assurer que mon
explication concorde avec la réalité.
—Elle ne concorde avec aucun des faits que la justice a constatés. Vous
n'avez rien vu, vous ne savez rien, et vous allez à l'encontre de tout ce que
nous avons vu et de tout ce que nous savons.
Floriani ne sembla point remarquer l'irritation du comte, et il dit en
souriant:
—Mon Dieu, Monsieur, je tâche de voir clair, voilà tout. Si je me trompe,
prouvez-moi mon erreur.
—Sans plus tarder... J'avoue qu'à la longue votre assurance...
M. de Dreux mâchonna encore quelques paroles, puis, soudain, se dirigea
vers la porte et sortit.
Pas un mot ne fut prononcé. On attendait anxieusement, comme si,
vraiment, une parcelle de la vérité allait apparaître. Et le silence avait une
gravité extrême.
Enfin, le comte apparut dans l'embrasure de la porte. Il était pâle et
singulièrement agité. Il dit à ses amis d'une voix tremblante:
—Je vous demande pardon... les révélations de Monsieur sont si
imprévues... je n'aurais jamais pensé...
Sa femme l'interrogea avidement:
—Parle... je t'en supplie... qu'y a-t-il?
Il balbutia:
—La fente existe... à l'endroit même indiqué... le long du carreau...
Il saisit brusquement le bras du chevalier et lui dit d'un ton impérieux:
ce cabinet.
—En ce cas, Monsieur, il vous est loisible de vous assurer que mon
explication concorde avec la réalité.
—Elle ne concorde avec aucun des faits que la justice a constatés. Vous
n'avez rien vu, vous ne savez rien, et vous allez à l'encontre de tout ce que
nous avons vu et de tout ce que nous savons.
Floriani ne sembla point remarquer l'irritation du comte, et il dit en
souriant:
—Mon Dieu, Monsieur, je tâche de voir clair, voilà tout. Si je me trompe,
prouvez-moi mon erreur.
—Sans plus tarder... J'avoue qu'à la longue votre assurance...
M. de Dreux mâchonna encore quelques paroles, puis, soudain, se dirigea
vers la porte et sortit.
Pas un mot ne fut prononcé. On attendait anxieusement, comme si,
vraiment, une parcelle de la vérité allait apparaître. Et le silence avait une
gravité extrême.
Enfin, le comte apparut dans l'embrasure de la porte. Il était pâle et
singulièrement agité. Il dit à ses amis d'une voix tremblante:
—Je vous demande pardon... les révélations de Monsieur sont si
imprévues... je n'aurais jamais pensé...
Sa femme l'interrogea avidement:
—Parle... je t'en supplie... qu'y a-t-il?
Il balbutia:
—La fente existe... à l'endroit même indiqué... le long du carreau...
Il saisit brusquement le bras du chevalier et lui dit d'un ton impérieux:
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—Et maintenant, Monsieur, poursuivez... je reconnais que vous avez
raison jusqu'ici, mais maintenant... Ce n'est pas fini... répondez... que s'est-il
passé selon vous?
Floriani se dégagea doucement et après un instant prononça:
—Eh bien, selon moi, voilà ce qui s'est passé. L'individu, sachant que Mme
de Dreux allait au bal avec le collier, a jeté sa passerelle pendant votre
absence. Au travers de la fenêtre il vous a surveillé et vous a vu cacher le
bijou. Dès que vous êtes parti, il a coupé la vitre et a tiré l'anneau.
—Soit, mais la distance est trop grande pour qu'il ait pu, par le vasistas,
atteindre la poignée de la fenêtre.
—S'il n'a pu l'ouvrir, c'est qu'il est entré par le vasistas lui-même.
—Impossible; il n'y a pas d'homme assez mince pour s'introduire par là.
—Alors ce n'est pas un homme.
—Comment!
—Certes. Si le passage est trop étroit pour un homme, il faut bien que ce
soit un enfant.
—Un enfant!
—Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils!
—En effet... un fils qui s'appelait Raoul.
—Il est infiniment probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol.
—Quelle preuve en avez-vous?
—Quelle preuve!... il n'en manque pas de preuves... Ainsi par exemple...
Il se tut et réfléchit quelques secondes. Puis il reprit:
—Ainsi, par exemple, cette passerelle, il n'est pas à croire que l'enfant l'ait
apportée du dehors et remportée sans que l'on s'en soit aperçu. Il a dû
employer ce qui était à sa disposition. Dans le réduit où Henriette faisait sa
raison jusqu'ici, mais maintenant... Ce n'est pas fini... répondez... que s'est-il
passé selon vous?
Floriani se dégagea doucement et après un instant prononça:
—Eh bien, selon moi, voilà ce qui s'est passé. L'individu, sachant que Mme
de Dreux allait au bal avec le collier, a jeté sa passerelle pendant votre
absence. Au travers de la fenêtre il vous a surveillé et vous a vu cacher le
bijou. Dès que vous êtes parti, il a coupé la vitre et a tiré l'anneau.
—Soit, mais la distance est trop grande pour qu'il ait pu, par le vasistas,
atteindre la poignée de la fenêtre.
—S'il n'a pu l'ouvrir, c'est qu'il est entré par le vasistas lui-même.
—Impossible; il n'y a pas d'homme assez mince pour s'introduire par là.
—Alors ce n'est pas un homme.
—Comment!
—Certes. Si le passage est trop étroit pour un homme, il faut bien que ce
soit un enfant.
—Un enfant!
—Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils!
—En effet... un fils qui s'appelait Raoul.
—Il est infiniment probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol.
—Quelle preuve en avez-vous?
—Quelle preuve!... il n'en manque pas de preuves... Ainsi par exemple...
Il se tut et réfléchit quelques secondes. Puis il reprit:
—Ainsi, par exemple, cette passerelle, il n'est pas à croire que l'enfant l'ait
apportée du dehors et remportée sans que l'on s'en soit aperçu. Il a dû
employer ce qui était à sa disposition. Dans le réduit où Henriette faisait sa
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cuisine, il y avait, n'est-ce pas, des tablettes accrochées au mur où l'on
posait les casseroles?
—Deux tablettes, autant que je m'en souvienne.
—Il faudrait s'assurer si ces planches sont réellement fixées aux tasseaux
de bois qui les supportent. Dans le cas contraire nous serions autorisés à
penser que l'enfant les a déclouées, puis attachées l'une à l'autre. Peut-être
aussi, puisqu'il y avait un fourneau, trouverait-on le crochet à fourneau dont
il a dû se servir pour ouvrir le vasistas.
Sans mot dire le comte sortit, et cette fois les assistants ne ressentirent
même point la petite anxiété de l'inconnu qu'ils avaient éprouvée la
première fois. Ils savaient, ils savaient de façon absolue, que les prévisions
de Floriani étaient justes. Il émanait de cet homme une impression de
certitude si rigoureuse qu'on l'écoutait non point comme s'il déduisait des
faits les uns des autres, mais comme s'il racontait des événements dont il
était facile de vérifier au fur et à mesure l'authenticité.
Et personne ne s'étonna lorsqu'à son retour le comte déclara:
—C'est bien l'enfant, c'est bien lui, tout l'atteste.
—Vous avez vu les planches... le crochet?
—J'ai vu... les planches ont été déclouées... le crochet est encore là.
Mais Mme de Dreux-Soubise s'écria:
—C'est lui... Vous voulez dire plutôt que c'est sa mère. Henriette est la
seule coupable. Elle aura obligé son fils...
—Non, affirma le chevalier, la mère n'y est pour rien.
—Allons donc! ils habitaient la même chambre, l'enfant n'aurait pu agir à
l'insu d'Henriette.
—Ils habitaient la même chambre, mais tout s'est passé dans la pièce
voisine, la nuit, tandis que la mère dormait.
—Et le collier? fit le comte, on l'aurait trouvé dans les affaires de l'enfant.
posait les casseroles?
—Deux tablettes, autant que je m'en souvienne.
—Il faudrait s'assurer si ces planches sont réellement fixées aux tasseaux
de bois qui les supportent. Dans le cas contraire nous serions autorisés à
penser que l'enfant les a déclouées, puis attachées l'une à l'autre. Peut-être
aussi, puisqu'il y avait un fourneau, trouverait-on le crochet à fourneau dont
il a dû se servir pour ouvrir le vasistas.
Sans mot dire le comte sortit, et cette fois les assistants ne ressentirent
même point la petite anxiété de l'inconnu qu'ils avaient éprouvée la
première fois. Ils savaient, ils savaient de façon absolue, que les prévisions
de Floriani étaient justes. Il émanait de cet homme une impression de
certitude si rigoureuse qu'on l'écoutait non point comme s'il déduisait des
faits les uns des autres, mais comme s'il racontait des événements dont il
était facile de vérifier au fur et à mesure l'authenticité.
Et personne ne s'étonna lorsqu'à son retour le comte déclara:
—C'est bien l'enfant, c'est bien lui, tout l'atteste.
—Vous avez vu les planches... le crochet?
—J'ai vu... les planches ont été déclouées... le crochet est encore là.
Mais Mme de Dreux-Soubise s'écria:
—C'est lui... Vous voulez dire plutôt que c'est sa mère. Henriette est la
seule coupable. Elle aura obligé son fils...
—Non, affirma le chevalier, la mère n'y est pour rien.
—Allons donc! ils habitaient la même chambre, l'enfant n'aurait pu agir à
l'insu d'Henriette.
—Ils habitaient la même chambre, mais tout s'est passé dans la pièce
voisine, la nuit, tandis que la mère dormait.
—Et le collier? fit le comte, on l'aurait trouvé dans les affaires de l'enfant.
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—Pardon! il sortait, lui. Le matin même où vous l'avez surpris devant sa
table de travail, il venait de l'école, et peut-être la justice, au lieu d'épuiser
ses ressources contre la mère innocente, aurait-elle été mieux inspirée en
perquisitionnant là-bas, dans le pupitre de l'enfant, parmi ses livres de
classe.
—Soit, mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque année,
n'est-ce pas le meilleur signe de sa complicité?
—Complice, vous eût-elle remerciés de cet argent? Et puis, ne la
surveillait-on pas? Tandis que l'enfant est libre, lui, il a toute facilité pour
courir jusqu'à la ville voisine, pour s'aboucher avec un revendeur
quelconque et lui céder à vil prix un diamant, deux diamants, selon le cas...
sous la seule condition que l'envoi d'argent sera effectué de Paris,
moyennant quoi on recommencera l'année suivante.
Un malaise indéfinissable oppressait les Dreux-Soubise et leurs invités.
Vraiment il y avait dans le ton, dans l'attitude de Floriani, autre chose que
cette certitude qui, dès le début, avait si fort agacé le comte. Il y avait
comme de l'ironie, et une ironie qui semblait plutôt hostile que sympathique
et amicale ainsi qu'il eût convenu.
Le comte affecta de rire.
—Tout cela est d'un ingénieux qui me ravit, mes compliments. Quelle
imagination brillante!
—Mais non, mais non, s'écria Floriani avec plus de gravité, je n'imagine
pas, j'évoque des circonstances qui furent inévitablement telles que je les
montre.
—Qu'en savez-vous?
—Ce que vous-même m'en avez dit. Je me représente la vie de la mère et
de l'enfant, là-bas, au fond de la province, la mère qui tombe malade, les
ruses et les inventions du petit pour vendre les pierreries et sauver sa mère
ou tout au moins adoucir ses derniers moments. Le mal l'emporte. Elle
meurt. Des années passent. L'enfant grandit, devient un homme. Et alors—
et pour cette fois, je veux bien admettre que mon imagination se donne libre
table de travail, il venait de l'école, et peut-être la justice, au lieu d'épuiser
ses ressources contre la mère innocente, aurait-elle été mieux inspirée en
perquisitionnant là-bas, dans le pupitre de l'enfant, parmi ses livres de
classe.
—Soit, mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque année,
n'est-ce pas le meilleur signe de sa complicité?
—Complice, vous eût-elle remerciés de cet argent? Et puis, ne la
surveillait-on pas? Tandis que l'enfant est libre, lui, il a toute facilité pour
courir jusqu'à la ville voisine, pour s'aboucher avec un revendeur
quelconque et lui céder à vil prix un diamant, deux diamants, selon le cas...
sous la seule condition que l'envoi d'argent sera effectué de Paris,
moyennant quoi on recommencera l'année suivante.
Un malaise indéfinissable oppressait les Dreux-Soubise et leurs invités.
Vraiment il y avait dans le ton, dans l'attitude de Floriani, autre chose que
cette certitude qui, dès le début, avait si fort agacé le comte. Il y avait
comme de l'ironie, et une ironie qui semblait plutôt hostile que sympathique
et amicale ainsi qu'il eût convenu.
Le comte affecta de rire.
—Tout cela est d'un ingénieux qui me ravit, mes compliments. Quelle
imagination brillante!
—Mais non, mais non, s'écria Floriani avec plus de gravité, je n'imagine
pas, j'évoque des circonstances qui furent inévitablement telles que je les
montre.
—Qu'en savez-vous?
—Ce que vous-même m'en avez dit. Je me représente la vie de la mère et
de l'enfant, là-bas, au fond de la province, la mère qui tombe malade, les
ruses et les inventions du petit pour vendre les pierreries et sauver sa mère
ou tout au moins adoucir ses derniers moments. Le mal l'emporte. Elle
meurt. Des années passent. L'enfant grandit, devient un homme. Et alors—
et pour cette fois, je veux bien admettre que mon imagination se donne libre
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cours—supposons que cet homme éprouve le besoin de revenir dans les
lieux où il a vécu son enfance, qu'il les revoie, qu'il retrouve ceux qui ont
soupçonné, accusé sa mère... pensez-vous à l'intérêt poignant d'une telle
entrevue dans la vieille maison où se sont déroulées les péripéties du
drame?
Ses paroles retentirent quelques secondes dans le silence inquiet, et sur le
visage de M. et Mme de Dreux, se lisait un effort éperdu pour comprendre,
en même temps que la peur, que l'angoisse de comprendre. Le comte
murmura:
—Qui êtes-vous donc, Monsieur?
—Moi? mais le chevalier Floriani que vous avez rencontré à Palerme, et
que vous avez été assez bon de convier chez vous déjà plusieurs fois.
—Alors que signifie cette histoire?
—Oh! mais rien du tout! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie de me
figurer la joie que le fils d'Henriette, s'il existe encore, aurait à vous dire
qu'il fut le seul coupable, et qu'il le fut parce que sa mère était malheureuse,
sur le point de perdre la place de... domestique dont elle vivait, et parce que
l'enfant souffrait de voir sa mère malheureuse.
Il s'exprimait avec une émotion contenue, à demi levé et penché vers la
comtesse. Aucun doute ne pouvait subsister. Le chevalier Floriani n'était
autre que le fils d'Henriette. Tout, dans son attitude, dans ses paroles, le
proclamait. D'ailleurs n'était-ce point son intention évidente, sa volonté
même d'être reconnu comme tel?
Le comte hésita. Quelle conduite allait-il tenir envers l'audacieux
personnage? Sonner? Provoquer un scandale? Démasquer celui qui l'avait
dépouillé jadis? Mais il y avait si longtemps! Et qui voudrait admettre cette
histoire absurde d'enfant coupable? Non, il valait mieux accepter la
situation, en affectant de n'en point saisir le véritable sens. Et le comte,
s'approchant de Floriani, s'écria avec enjouement:
—Très amusant, très curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me
passionne. Mais, suivant vous, qu'est-il devenu ce bon jeune homme, ce
lieux où il a vécu son enfance, qu'il les revoie, qu'il retrouve ceux qui ont
soupçonné, accusé sa mère... pensez-vous à l'intérêt poignant d'une telle
entrevue dans la vieille maison où se sont déroulées les péripéties du
drame?
Ses paroles retentirent quelques secondes dans le silence inquiet, et sur le
visage de M. et Mme de Dreux, se lisait un effort éperdu pour comprendre,
en même temps que la peur, que l'angoisse de comprendre. Le comte
murmura:
—Qui êtes-vous donc, Monsieur?
—Moi? mais le chevalier Floriani que vous avez rencontré à Palerme, et
que vous avez été assez bon de convier chez vous déjà plusieurs fois.
—Alors que signifie cette histoire?
—Oh! mais rien du tout! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie de me
figurer la joie que le fils d'Henriette, s'il existe encore, aurait à vous dire
qu'il fut le seul coupable, et qu'il le fut parce que sa mère était malheureuse,
sur le point de perdre la place de... domestique dont elle vivait, et parce que
l'enfant souffrait de voir sa mère malheureuse.
Il s'exprimait avec une émotion contenue, à demi levé et penché vers la
comtesse. Aucun doute ne pouvait subsister. Le chevalier Floriani n'était
autre que le fils d'Henriette. Tout, dans son attitude, dans ses paroles, le
proclamait. D'ailleurs n'était-ce point son intention évidente, sa volonté
même d'être reconnu comme tel?
Le comte hésita. Quelle conduite allait-il tenir envers l'audacieux
personnage? Sonner? Provoquer un scandale? Démasquer celui qui l'avait
dépouillé jadis? Mais il y avait si longtemps! Et qui voudrait admettre cette
histoire absurde d'enfant coupable? Non, il valait mieux accepter la
situation, en affectant de n'en point saisir le véritable sens. Et le comte,
s'approchant de Floriani, s'écria avec enjouement:
—Très amusant, très curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me
passionne. Mais, suivant vous, qu'est-il devenu ce bon jeune homme, ce
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modèle des fils? J'espère qu'il ne s'est pas arrêté en si beau chemin.
—Oh! certes, non.
—N'est-ce pas! Après un tel début! Prendre le Collier de la Reine à six
ans, le célèbre collier que convoitait Marie-Antoinette!
—Et le prendre, observa Floriani, se prêtant au jeu du comte, le prendre
sans qu'il lui en coûte le moindre désagrément, sans que personne ait l'idée
d'examiner l'état des carreaux ou s'avise que le rebord de la fenêtre est trop
propre, ce rebord qu'il avait essuyé pour effacer les traces de son passage
sur l'épaisse poussière... Avouez qu'il y avait de quoi tourner la tête d'un
gamin de son âge. C'est donc si facile? Il n'y a donc qu'à vouloir et à tendre
la main?... Ma foi, il voulut...
—Et il tendit la main.
—Les deux mains, reprit le chevalier en riant.
Il y eut un frisson. Quel mystère cachait la vie de ce soi-disant Floriani?
Combien extraordinaire devait être l'existence de cet aventurier, voleur
génial à six ans, et qui, aujourd'hui, par un raffinement de dilettante en
quête d'émotion, ou tout au plus pour satisfaire un sentiment de rancune,
venait braver sa victime chez elle, audacieusement, follement, et cependant
avec toute la correction d'un galant homme en visite!
Il se leva et s'approcha de la comtesse pour prendre congé. Elle réprima un
mouvement de recul. Il sourit.
—Oh! Madame, vous avez peur! aurais-je donc poussé trop loin ma petite
comédie de sorcier de salon!
Elle se domina et répondit avec la même désinvolture un peu railleuse:
—Nullement, Monsieur. La légende de ce bon fils m'a au contraire fort
intéressée, et je suis heureuse que mon collier ait été l'occasion d'une
destinée aussi brillante. Mais ne croyez-vous pas que le fils de cette...
femme, de cette Henriette, obéissait surtout à sa vocation?
Il tressaillit, sentant la pointe, et répliqua:
—Oh! certes, non.
—N'est-ce pas! Après un tel début! Prendre le Collier de la Reine à six
ans, le célèbre collier que convoitait Marie-Antoinette!
—Et le prendre, observa Floriani, se prêtant au jeu du comte, le prendre
sans qu'il lui en coûte le moindre désagrément, sans que personne ait l'idée
d'examiner l'état des carreaux ou s'avise que le rebord de la fenêtre est trop
propre, ce rebord qu'il avait essuyé pour effacer les traces de son passage
sur l'épaisse poussière... Avouez qu'il y avait de quoi tourner la tête d'un
gamin de son âge. C'est donc si facile? Il n'y a donc qu'à vouloir et à tendre
la main?... Ma foi, il voulut...
—Et il tendit la main.
—Les deux mains, reprit le chevalier en riant.
Il y eut un frisson. Quel mystère cachait la vie de ce soi-disant Floriani?
Combien extraordinaire devait être l'existence de cet aventurier, voleur
génial à six ans, et qui, aujourd'hui, par un raffinement de dilettante en
quête d'émotion, ou tout au plus pour satisfaire un sentiment de rancune,
venait braver sa victime chez elle, audacieusement, follement, et cependant
avec toute la correction d'un galant homme en visite!
Il se leva et s'approcha de la comtesse pour prendre congé. Elle réprima un
mouvement de recul. Il sourit.
—Oh! Madame, vous avez peur! aurais-je donc poussé trop loin ma petite
comédie de sorcier de salon!
Elle se domina et répondit avec la même désinvolture un peu railleuse:
—Nullement, Monsieur. La légende de ce bon fils m'a au contraire fort
intéressée, et je suis heureuse que mon collier ait été l'occasion d'une
destinée aussi brillante. Mais ne croyez-vous pas que le fils de cette...
femme, de cette Henriette, obéissait surtout à sa vocation?
Il tressaillit, sentant la pointe, et répliqua:
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—J'en suis persuadé, et il fallait même que cette vocation fût sérieuse pour
que l'enfant ne se rebutât point.
—Et comment cela?
—Mais oui, vous le savez, la plupart des pierres étaient fausses. Il n'y
avait de vrais que les quelques diamants rachetés au bijoutier anglais, les
autres ayant été vendus un à un selon les dures nécessités de la vie.
—C'était toujours le Collier de la Reine, Monsieur, dit la comtesse avec
hauteur, et voilà, me semble-t-il, ce que le fils d'Henriette ne pouvait
comprendre.
—Il a dû comprendre, Madame, que, faux ou vrai, le collier était avant
tout un objet de parade, une enseigne.
M. de Dreux fit un geste. Sa femme aussitôt le prévint.
—Monsieur, dit-elle, si l'homme auquel vous faites allusion a la moindre
pudeur...
Elle s'interrompit, intimidée par le calme regard de Floriani.
Il répéta:
—Si cet homme a la moindre pudeur...
Elle sentit qu'elle ne gagnerait rien à lui parler de la sorte, et malgré elle,
malgré sa colère et son indignation, toute frémissante d'orgueil humilié, elle
lui dit presque poliment:
—Monsieur, la légende veut que Rétaux de Villette, quand il eut le Collier
de la Reine entre les mains et qu'il en eut fait sauter tous les diamants avec
Jeanne de Valois, n'ait point osé toucher à la monture. Il comprit que les
diamants n'étaient que l'ornement, que l'accessoire, mais que la monture
était l'œuvre essentielle, la création même de l'artiste, et il la respecta.
Pensez-vous que cet homme ait compris également?
—Je ne doute pas que la monture existe. L'enfant l'a respectée.
—Eh bien, Monsieur, s'il vous arrive de le rencontrer, vous lui direz qu'il
garde injustement une de ces reliques qui sont la propriété et la gloire de
que l'enfant ne se rebutât point.
—Et comment cela?
—Mais oui, vous le savez, la plupart des pierres étaient fausses. Il n'y
avait de vrais que les quelques diamants rachetés au bijoutier anglais, les
autres ayant été vendus un à un selon les dures nécessités de la vie.
—C'était toujours le Collier de la Reine, Monsieur, dit la comtesse avec
hauteur, et voilà, me semble-t-il, ce que le fils d'Henriette ne pouvait
comprendre.
—Il a dû comprendre, Madame, que, faux ou vrai, le collier était avant
tout un objet de parade, une enseigne.
M. de Dreux fit un geste. Sa femme aussitôt le prévint.
—Monsieur, dit-elle, si l'homme auquel vous faites allusion a la moindre
pudeur...
Elle s'interrompit, intimidée par le calme regard de Floriani.
Il répéta:
—Si cet homme a la moindre pudeur...
Elle sentit qu'elle ne gagnerait rien à lui parler de la sorte, et malgré elle,
malgré sa colère et son indignation, toute frémissante d'orgueil humilié, elle
lui dit presque poliment:
—Monsieur, la légende veut que Rétaux de Villette, quand il eut le Collier
de la Reine entre les mains et qu'il en eut fait sauter tous les diamants avec
Jeanne de Valois, n'ait point osé toucher à la monture. Il comprit que les
diamants n'étaient que l'ornement, que l'accessoire, mais que la monture
était l'œuvre essentielle, la création même de l'artiste, et il la respecta.
Pensez-vous que cet homme ait compris également?
—Je ne doute pas que la monture existe. L'enfant l'a respectée.
—Eh bien, Monsieur, s'il vous arrive de le rencontrer, vous lui direz qu'il
garde injustement une de ces reliques qui sont la propriété et la gloire de
Page 105
certaines familles, et qu'il a pu en arracher les pierres sans que le Collier de
la Reine cessât d'appartenir à la maison de Dreux-Soubise. Il nous
appartient comme notre nom, comme notre honneur.
Le chevalier répondit simplement:
—Je le lui dirai, Madame.
Il s'inclina devant elle, salua le comte, salua les uns après les autres tous
les assistants et sortit.
* * *
Quatre jours après, Mme de Dreux trouvait sur la table de sa chambre un
écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle ouvrit. C'était le Collier en
esclavage de la Reine.
Mais comme toutes choses doivent, dans la vie d'un homme soucieux
d'unité et de logique, concourir au même but—et qu'un peu de réclame n'est
jamais nuisible—le lendemain l'Écho de France publiait ces lignes
sensationnelles:
«Le Collier de la Reine, le célèbre bijou historique dérobé autrefois à la
famille de Dreux-Soubise, a été retrouvé par Arsène Lupin. Arsène Lupin
s'est empressé de le rendre à ses légitimes propriétaires. On ne peut
qu'applaudir à cette attention délicate et chevaleresque.»
LE SEPT DE CŒUR
Une question se pose, et elle me fut souvent posée:
—Comment ai-je connu Arsène Lupin?
la Reine cessât d'appartenir à la maison de Dreux-Soubise. Il nous
appartient comme notre nom, comme notre honneur.
Le chevalier répondit simplement:
—Je le lui dirai, Madame.
Il s'inclina devant elle, salua le comte, salua les uns après les autres tous
les assistants et sortit.
* * *
Quatre jours après, Mme de Dreux trouvait sur la table de sa chambre un
écrin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle ouvrit. C'était le Collier en
esclavage de la Reine.
Mais comme toutes choses doivent, dans la vie d'un homme soucieux
d'unité et de logique, concourir au même but—et qu'un peu de réclame n'est
jamais nuisible—le lendemain l'Écho de France publiait ces lignes
sensationnelles:
«Le Collier de la Reine, le célèbre bijou historique dérobé autrefois à la
famille de Dreux-Soubise, a été retrouvé par Arsène Lupin. Arsène Lupin
s'est empressé de le rendre à ses légitimes propriétaires. On ne peut
qu'applaudir à cette attention délicate et chevaleresque.»
LE SEPT DE CŒUR
Une question se pose, et elle me fut souvent posée:
—Comment ai-je connu Arsène Lupin?
Page 106
Personne ne doute que je le connaisse. Les détails que j'accumule sur cet
homme déconcertant, les faits irréfutables que j'expose, les preuves
nouvelles que j'apporte, l'interprétation que je donne de certains actes dont
on n'avait vu que les manifestations extérieures sans en pénétrer les raisons
secrètes ni le mécanisme invisible, tout cela prouve bien, sinon une intimité,
que l'existence même de Lupin rendrait impossible, du moins des relations
amicales et des confidences suivies.
Mais comment l'ai-je connu? D'où me vient la faveur d'être son
historiographe? Pourquoi moi et pas un autre?
La réponse est facile: le hasard seul a présidé à un choix où mon mérite
n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route. C'est par hasard
que j'ai été mêlé à l'une de ses plus étranges et de ses plus mystérieuses
aventures, par hasard enfin que je fus acteur dans un drame dont il fut le
merveilleux metteur en scène, drame obscur et complexe, hérissé de telles
péripéties que j'éprouve un certain embarras au moment d'en entreprendre le
récit.
Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23 juin
dont on a tant parlé. Et, pour ma part, disons-le tout de suite, j'attribue la
conduite assez anormale que je tins en l'occasion, à l'état d'esprit très spécial
où je me trouvais en rentrant chez moi. Nous avions dîné entre amis au
restaurant de la Cascade, et, toute la soirée, tandis que nous fumions et que
l'orchestre de tziganes jouait des valses mélancoliques, nous n'avions parlé
que de crimes et de vols, d'intrigues effrayantes et ténébreuses. C'est
toujours là une mauvaise préparation au sommeil.
Les Saint-Martin s'en allèrent en automobile. Jean Daspry,—ce charmant
et insouciant Daspry qui devait, six mois après, se faire tuer de façon si
tragique sur la frontière du Maroc,—Jean Daspry et moi nous revînmes à
pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous fûmes arrivés devant le petit
hôtel que j'habitais depuis un an à Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me
dit:
—Vous n'avez jamais peur?
—Quelle idée!
homme déconcertant, les faits irréfutables que j'expose, les preuves
nouvelles que j'apporte, l'interprétation que je donne de certains actes dont
on n'avait vu que les manifestations extérieures sans en pénétrer les raisons
secrètes ni le mécanisme invisible, tout cela prouve bien, sinon une intimité,
que l'existence même de Lupin rendrait impossible, du moins des relations
amicales et des confidences suivies.
Mais comment l'ai-je connu? D'où me vient la faveur d'être son
historiographe? Pourquoi moi et pas un autre?
La réponse est facile: le hasard seul a présidé à un choix où mon mérite
n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route. C'est par hasard
que j'ai été mêlé à l'une de ses plus étranges et de ses plus mystérieuses
aventures, par hasard enfin que je fus acteur dans un drame dont il fut le
merveilleux metteur en scène, drame obscur et complexe, hérissé de telles
péripéties que j'éprouve un certain embarras au moment d'en entreprendre le
récit.
Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23 juin
dont on a tant parlé. Et, pour ma part, disons-le tout de suite, j'attribue la
conduite assez anormale que je tins en l'occasion, à l'état d'esprit très spécial
où je me trouvais en rentrant chez moi. Nous avions dîné entre amis au
restaurant de la Cascade, et, toute la soirée, tandis que nous fumions et que
l'orchestre de tziganes jouait des valses mélancoliques, nous n'avions parlé
que de crimes et de vols, d'intrigues effrayantes et ténébreuses. C'est
toujours là une mauvaise préparation au sommeil.
Les Saint-Martin s'en allèrent en automobile. Jean Daspry,—ce charmant
et insouciant Daspry qui devait, six mois après, se faire tuer de façon si
tragique sur la frontière du Maroc,—Jean Daspry et moi nous revînmes à
pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous fûmes arrivés devant le petit
hôtel que j'habitais depuis un an à Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me
dit:
—Vous n'avez jamais peur?
—Quelle idée!
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—Dame, ce pavillon est tellement isolé! pas de voisins... des terrains
vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant...
—Eh bien, vous êtes gai, vous!
—Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont
impressionné avec leurs histoires de brigands.
M'ayant serré la main il s'éloigna. Je pris ma clef et j'ouvris.
—Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oublié de m'allumer une bougie.
Et soudain je me rappelai: Antoine était absent, je lui avais donné congé.
Tout de suite l'ombre et le silence me furent désagréables. Je montai
jusqu'à ma chambre à tâtons, le plus vite possible, et, aussitôt, contrairement
à mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou.
La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin de
tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver à longue portée, et je le
posai à côté de mon lit. Cette précaution acheva de me rassurer. Je me
couchai et, comme à l'ordinaire, pour m'endormir, je pris sur la table de nuit
le livre qui m'y attendait chaque soir.
Je fus très étonné. À la place du coupe-papier dont je l'avais marqué la
veille, se trouvait une enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire rouge. Je
la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et mon prénom,
accompagnés de cette mention: «Urgente».
Une lettre! une lettre à mon nom! qui pouvait l'avoir mise à cet endroit?
Un peu nerveux, je déchirai l'enveloppe, et je lus:
«À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il arrive,
quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un geste, ne jetez pas
un cri. Sinon, vous êtes perdu.»
Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un autre, je
sais me tenir en face du danger réel, ou sourire des périls chimériques dont
s'effare notre imagination. Mais, je le répète, j'étais dans une situation
d'esprit anormale, plus facilement impressionnable, les nerfs à fleur de
vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant...
—Eh bien, vous êtes gai, vous!
—Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont
impressionné avec leurs histoires de brigands.
M'ayant serré la main il s'éloigna. Je pris ma clef et j'ouvris.
—Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oublié de m'allumer une bougie.
Et soudain je me rappelai: Antoine était absent, je lui avais donné congé.
Tout de suite l'ombre et le silence me furent désagréables. Je montai
jusqu'à ma chambre à tâtons, le plus vite possible, et, aussitôt, contrairement
à mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou.
La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin de
tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver à longue portée, et je le
posai à côté de mon lit. Cette précaution acheva de me rassurer. Je me
couchai et, comme à l'ordinaire, pour m'endormir, je pris sur la table de nuit
le livre qui m'y attendait chaque soir.
Je fus très étonné. À la place du coupe-papier dont je l'avais marqué la
veille, se trouvait une enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire rouge. Je
la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et mon prénom,
accompagnés de cette mention: «Urgente».
Une lettre! une lettre à mon nom! qui pouvait l'avoir mise à cet endroit?
Un peu nerveux, je déchirai l'enveloppe, et je lus:
«À partir du moment où vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il arrive,
quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un geste, ne jetez pas
un cri. Sinon, vous êtes perdu.»
Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un autre, je
sais me tenir en face du danger réel, ou sourire des périls chimériques dont
s'effare notre imagination. Mais, je le répète, j'étais dans une situation
d'esprit anormale, plus facilement impressionnable, les nerfs à fleur de
Page 108
peau. Et d'ailleurs, n'y avait-il pas dans tout cela quelque chose de troublant
et d'inexplicable qui eût ébranlé l'âme du plus intrépide?
Mes doigts serraient fiévreusement la feuille de papier, et mes yeux
relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un geste... ne
jetez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...» Allons donc! pensai-je, c'est
quelque plaisanterie, une farce imbécile.
Je fus sur le point de rire, même je voulus rire à haute voix. Qui m'en
empêcha? Quelle crainte indécise me comprima la gorge?
Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. «Pas un
geste, ou vous êtes perdu», était-il écrit.
Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus impérieuses
souvent que les faits les plus précis? Il n'y avait qu'à fermer les yeux. Je
fermai les yeux.
Au même moment, un bruit léger passa dans le silence, puis des
craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle voisine
où j'avais installé mon cabinet de travail et dont je n'étais séparé que par
l'antichambre.
L'approche d'un danger réel me surexcita, et j'eus la sensation que j'allais
me lever, saisir mon revolver et me précipiter dans cette salle. Je ne me
levai point: en face de moi, un des rideaux de la fenêtre de gauche avait
remué.
Le doute n'était pas possible: il avait remué. Il remuait encore! Et je vis—
oh! je vis cela distinctement—qu'il y avait entre les rideaux et la fenêtre,
dans cet espace trop étroit, une forme humaine dont l'épaisseur empêchait
l'étoffe de tomber droit.
Et l'être aussi me voyait, il était certain qu'il me voyait à travers les
mailles très larges de l'étoffe. Alors je compris tout. Tandis que les autres
emportaient leur butin, sa mission à lui consistait à me tenir en respect. Me
lever? Saisir un revolver? Impossible... il était là! au moindre geste, au
moindre cri, j'étais perdu.
et d'inexplicable qui eût ébranlé l'âme du plus intrépide?
Mes doigts serraient fiévreusement la feuille de papier, et mes yeux
relisaient sans cesse les phrases menaçantes... «Ne faites pas un geste... ne
jetez pas un cri... sinon, vous êtes perdu...» Allons donc! pensai-je, c'est
quelque plaisanterie, une farce imbécile.
Je fus sur le point de rire, même je voulus rire à haute voix. Qui m'en
empêcha? Quelle crainte indécise me comprima la gorge?
Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. «Pas un
geste, ou vous êtes perdu», était-il écrit.
Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus impérieuses
souvent que les faits les plus précis? Il n'y avait qu'à fermer les yeux. Je
fermai les yeux.
Au même moment, un bruit léger passa dans le silence, puis des
craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle voisine
où j'avais installé mon cabinet de travail et dont je n'étais séparé que par
l'antichambre.
L'approche d'un danger réel me surexcita, et j'eus la sensation que j'allais
me lever, saisir mon revolver et me précipiter dans cette salle. Je ne me
levai point: en face de moi, un des rideaux de la fenêtre de gauche avait
remué.
Le doute n'était pas possible: il avait remué. Il remuait encore! Et je vis—
oh! je vis cela distinctement—qu'il y avait entre les rideaux et la fenêtre,
dans cet espace trop étroit, une forme humaine dont l'épaisseur empêchait
l'étoffe de tomber droit.
Et l'être aussi me voyait, il était certain qu'il me voyait à travers les
mailles très larges de l'étoffe. Alors je compris tout. Tandis que les autres
emportaient leur butin, sa mission à lui consistait à me tenir en respect. Me
lever? Saisir un revolver? Impossible... il était là! au moindre geste, au
moindre cri, j'étais perdu.
Page 109
Un coup violent secoua la maison, suivi de petits coups groupés par deux
ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et qui
rebondit. Ou du moins voilà ce que j'imaginais, dans la confusion de mon
cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisèrent, un véritable vacarme qui
prouvait que l'on ne se gênait point, et que l'on agissait en toute sécurité.
On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lâcheté? Non, anéantissement
plutôt, impuissance totale à mouvoir un seul de mes membres. Sagesse
également, car enfin pourquoi lutter? Derrière cet homme, il y en avait dix
autres qui viendraient à son appel. Allais-je risquer ma vie pour sauver
quelques tapisseries et quelques bibelots?
Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolérable, angoisse terrible! Le
bruit s'était interrompu, mais je ne cessais d'attendre qu'il recommençât. Et
l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la main! Mon regard effrayé
ne le quittait pas. Et mon cœur battait! et de la sueur ruisselait de mon front
et de tout mon corps!
Et tout à coup un bien-être inexprimable m'envahit: une voiture de laitier
dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard, et j'eus en
même temps l'impression que l'aube se glissait entre les persiennes closes et
qu'un peu de jour dehors se mêlait à l'ombre.
Et le jour pénétra dans la chambre. Et d'autres voitures passèrent. Et tous
les fantômes de la nuit s'évanouirent.
Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien ne
remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit précis où il fallait
viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais exécuter, et,
rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai.
Je sautai hors du lit avec un cri de délivrance, et je bondis sur le rideau.
L'étoffe était percée, la vitre était percée. Quant à l'homme, je n'avais pu
l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y avait personne.
Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais été hypnotisé par un pli de rideau! Et
pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un élan que rien n'eût
arrêté, je tournai la clef dans la serrure, j'ouvris ma porte, je traversai
l'antichambre, j'ouvris une autre porte, et je me ruai dans la salle.
ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et qui
rebondit. Ou du moins voilà ce que j'imaginais, dans la confusion de mon
cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisèrent, un véritable vacarme qui
prouvait que l'on ne se gênait point, et que l'on agissait en toute sécurité.
On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lâcheté? Non, anéantissement
plutôt, impuissance totale à mouvoir un seul de mes membres. Sagesse
également, car enfin pourquoi lutter? Derrière cet homme, il y en avait dix
autres qui viendraient à son appel. Allais-je risquer ma vie pour sauver
quelques tapisseries et quelques bibelots?
Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolérable, angoisse terrible! Le
bruit s'était interrompu, mais je ne cessais d'attendre qu'il recommençât. Et
l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme à la main! Mon regard effrayé
ne le quittait pas. Et mon cœur battait! et de la sueur ruisselait de mon front
et de tout mon corps!
Et tout à coup un bien-être inexprimable m'envahit: une voiture de laitier
dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard, et j'eus en
même temps l'impression que l'aube se glissait entre les persiennes closes et
qu'un peu de jour dehors se mêlait à l'ombre.
Et le jour pénétra dans la chambre. Et d'autres voitures passèrent. Et tous
les fantômes de la nuit s'évanouirent.
Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien ne
remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit précis où il fallait
viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais exécuter, et,
rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai.
Je sautai hors du lit avec un cri de délivrance, et je bondis sur le rideau.
L'étoffe était percée, la vitre était percée. Quant à l'homme, je n'avais pu
l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y avait personne.
Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais été hypnotisé par un pli de rideau! Et
pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un élan que rien n'eût
arrêté, je tournai la clef dans la serrure, j'ouvris ma porte, je traversai
l'antichambre, j'ouvris une autre porte, et je me ruai dans la salle.
Page 110
Mais une stupeur me cloua sur le seuil, haletant, abasourdi, plus étonné
encore que je ne l'avais été de l'absence de l'homme: rien n'avait disparu.
Toutes les choses que je supposais enlevées, meubles, tableaux, vieux
velours et vieilles soies, toutes ces choses étaient à leur place!
Spectacle incompréhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce
vacarme, ces bruits de déménagement... Je fis le tour de la pièce, j'inspectai
les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que je connaissais si bien.
Rien ne manquait! Et ce qui me déconcertait le plus, c'est que rien non plus
ne révélait le passage des malfaiteurs, aucun indice, pas une chaise
dérangée, pas une trace de pas.
—Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tête à deux mains, je ne
suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!...
Pouce par pouce, avec les procédés d'investigation les plus minutieux,
j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutôt... mais pouvais-je considérer
cela comme une découverte? Sous un petit tapis persan, jeté sur le parquet,
je ramassai une carte, une carte à jouer. C'était un sept de cœur, pareil à tous
les sept de cœur des jeux de cartes français, mais qui retint mon attention
par un détail assez curieux. La pointe extrême de chacune des sept marques
rouges en forme de cœur, était percée d'un trou, le trou rond et régulier
qu'eût pratiqué l'extrémité d'un poinçon.
Voilà tout. Une carte et une lettre trouvée dans un livre. En dehors de cela,
rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le jouet d'un rêve?
* * *
Toute la journée, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'était une
grande pièce en disproportion avec l'exiguïté de l'hôtel, et dont
l'ornementation attestait le goût bizarre de celui qui l'avait conçue. Le
parquet était fait d'une mosaïque de petites pierres multicolores, formant de
larges dessins symétriques. La même mosaïque recouvrait les murs,
disposée en panneaux, allégories pompéiennes, compositions bizantines,
fresque du moyen âge. Un Bacchus enfourchait un tonneau. Un empereur
couronné d'or, à barbe fleurie, tenait un glaive dans sa main droite.
encore que je ne l'avais été de l'absence de l'homme: rien n'avait disparu.
Toutes les choses que je supposais enlevées, meubles, tableaux, vieux
velours et vieilles soies, toutes ces choses étaient à leur place!
Spectacle incompréhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce
vacarme, ces bruits de déménagement... Je fis le tour de la pièce, j'inspectai
les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que je connaissais si bien.
Rien ne manquait! Et ce qui me déconcertait le plus, c'est que rien non plus
ne révélait le passage des malfaiteurs, aucun indice, pas une chaise
dérangée, pas une trace de pas.
—Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tête à deux mains, je ne
suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!...
Pouce par pouce, avec les procédés d'investigation les plus minutieux,
j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutôt... mais pouvais-je considérer
cela comme une découverte? Sous un petit tapis persan, jeté sur le parquet,
je ramassai une carte, une carte à jouer. C'était un sept de cœur, pareil à tous
les sept de cœur des jeux de cartes français, mais qui retint mon attention
par un détail assez curieux. La pointe extrême de chacune des sept marques
rouges en forme de cœur, était percée d'un trou, le trou rond et régulier
qu'eût pratiqué l'extrémité d'un poinçon.
Voilà tout. Une carte et une lettre trouvée dans un livre. En dehors de cela,
rien. Était-ce assez pour affirmer que je n'avais pas été le jouet d'un rêve?
* * *
Toute la journée, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'était une
grande pièce en disproportion avec l'exiguïté de l'hôtel, et dont
l'ornementation attestait le goût bizarre de celui qui l'avait conçue. Le
parquet était fait d'une mosaïque de petites pierres multicolores, formant de
larges dessins symétriques. La même mosaïque recouvrait les murs,
disposée en panneaux, allégories pompéiennes, compositions bizantines,
fresque du moyen âge. Un Bacchus enfourchait un tonneau. Un empereur
couronné d'or, à barbe fleurie, tenait un glaive dans sa main droite.
Page 111
Tout en haut, un peu à la façon d'un atelier, se découpait l'unique et vaste
fenêtre. Cette fenêtre étant toujours ouverte la nuit, il était probable que les
hommes avaient passé par là, à l'aide d'une échelle. Mais, ici encore, aucune
certitude. Les montants de l'échelle eussent dû laisser des traces sur le sol
battu de la cour: il n'y en avait point. L'herbe du terrain vague qui entourait
l'hôtel aurait dû être fraîchement foulée: elle ne l'était pas.
J'avoue que je n'eus point l'idée de m'adresser à la police, tellement les
faits qu'il m'eût fallu exposer étaient inconsistants et absurdes. On se fût
moqué de moi. Mais, le surlendemain, c'était mon jour de chronique au Gil
Blas, où j'écrivais alors. Obsédé par mon aventure, je la racontai tout au
long.
L'article ne passa pas inaperçu, mais je vis bien qu'on ne le prenait guère
au sérieux, et qu'on le considérait plutôt comme une fantaisie que comme
une histoire réelle. Les Saint-Martin me raillèrent. Daspry, cependant, qui
ne manquait pas d'une certaine compétence en ces matières, vint me voir, se
fit expliquer l'affaire et l'étudia... sans plus de succès d'ailleurs.
Or, un des matins suivants, le timbre de la grille résonna, et Antoine vint
m'avertir qu'un monsieur désirait me parler. Il n'avait pas voulu donner son
nom. Je le priai de monter.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, de visage
énergique, et dont les habits propres, mais usés, annonçaient un souci
d'élégance qui contrastait avec ses façons plutôt vulgaires.
Sans préambule, il me dit—d'une voix éraillée, avec des accents qui me
confirmèrent la situation sociale de l'individu:
—Monsieur, en voyage, dans un café, le Gil Blas m'est tombé sous les
yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup.
—Je vous remercie.
—Et je suis revenu.
—Ah!
—Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés sont-ils
exacts?
fenêtre. Cette fenêtre étant toujours ouverte la nuit, il était probable que les
hommes avaient passé par là, à l'aide d'une échelle. Mais, ici encore, aucune
certitude. Les montants de l'échelle eussent dû laisser des traces sur le sol
battu de la cour: il n'y en avait point. L'herbe du terrain vague qui entourait
l'hôtel aurait dû être fraîchement foulée: elle ne l'était pas.
J'avoue que je n'eus point l'idée de m'adresser à la police, tellement les
faits qu'il m'eût fallu exposer étaient inconsistants et absurdes. On se fût
moqué de moi. Mais, le surlendemain, c'était mon jour de chronique au Gil
Blas, où j'écrivais alors. Obsédé par mon aventure, je la racontai tout au
long.
L'article ne passa pas inaperçu, mais je vis bien qu'on ne le prenait guère
au sérieux, et qu'on le considérait plutôt comme une fantaisie que comme
une histoire réelle. Les Saint-Martin me raillèrent. Daspry, cependant, qui
ne manquait pas d'une certaine compétence en ces matières, vint me voir, se
fit expliquer l'affaire et l'étudia... sans plus de succès d'ailleurs.
Or, un des matins suivants, le timbre de la grille résonna, et Antoine vint
m'avertir qu'un monsieur désirait me parler. Il n'avait pas voulu donner son
nom. Je le priai de monter.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, très brun, de visage
énergique, et dont les habits propres, mais usés, annonçaient un souci
d'élégance qui contrastait avec ses façons plutôt vulgaires.
Sans préambule, il me dit—d'une voix éraillée, avec des accents qui me
confirmèrent la situation sociale de l'individu:
—Monsieur, en voyage, dans un café, le Gil Blas m'est tombé sous les
yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intéressé... beaucoup.
—Je vous remercie.
—Et je suis revenu.
—Ah!
—Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez racontés sont-ils
exacts?
Page 112
—Absolument exacts.
—Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention?
—Pas un seul.
—En ce cas j'aurais peut-être des renseignements à vous fournir.
—Je vous écoute.
—Non.
—Comment, non?
—Avant de parler, il faut que je vérifie s'ils sont justes.
—Et pour les vérifier?
—Il faut que je reste seul dans cette pièce.
Je le regardai avec surprise.
—Je ne vois pas très bien...
—C'est une idée que j'ai eue en lisant votre article. Certains détails
établissent une coïncidence vraiment extraordinaire avec une autre aventure
que le hasard m'a révélée. Si je me suis trompé, il est préférable que je
garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir, c'est que je reste seul...
Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappelé qu'en la
formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de physionomie
anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu étonné, je ne trouvai rien de
particulièrement anormal à sa demande. Et puis une telle curiosité me
stimulait!
Je répondis:
—Soit. Combien vous faut-il de temps?
—Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous rejoindrai.
Je sortis de la pièce. En bas, je tirai ma montre. Une minute s'écoula. Deux
minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppressé? Pourquoi ces instants me
—Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention?
—Pas un seul.
—En ce cas j'aurais peut-être des renseignements à vous fournir.
—Je vous écoute.
—Non.
—Comment, non?
—Avant de parler, il faut que je vérifie s'ils sont justes.
—Et pour les vérifier?
—Il faut que je reste seul dans cette pièce.
Je le regardai avec surprise.
—Je ne vois pas très bien...
—C'est une idée que j'ai eue en lisant votre article. Certains détails
établissent une coïncidence vraiment extraordinaire avec une autre aventure
que le hasard m'a révélée. Si je me suis trompé, il est préférable que je
garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir, c'est que je reste seul...
Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappelé qu'en la
formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de physionomie
anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu étonné, je ne trouvai rien de
particulièrement anormal à sa demande. Et puis une telle curiosité me
stimulait!
Je répondis:
—Soit. Combien vous faut-il de temps?
—Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous rejoindrai.
Je sortis de la pièce. En bas, je tirai ma montre. Une minute s'écoula. Deux
minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppressé? Pourquoi ces instants me
Page 113
paraissaient-ils plus solennels que d'autres?
Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain un coup
de feu retentit.
En quelques enjambées j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri d'horreur
m'échappa.
Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couché sur le côté gauche.
Du sang coulait de son crâne, mêlé à des débris de cervelle. Près de son
poing, un revolver, tout fumant.
Une convulsion l'agita, et ce fut tout.
Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa,
quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite, et que je
ne me jetai point à genoux pour voir si l'homme respirait. À deux pas de lui,
par terre, il y avait un sept de cœur!
Je le ramassai. Les sept extrémités des sept marques rouges étaient
percées d'un trou...
* * *
Une demi-heure après, le commissaire de police de Neuilly arrivait, puis
le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Je m'étais bien
gardé de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les premières
constatations.
Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne découvrit
rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier, sur ses
vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme toute, pas un
indice capable d'établir son identité. Et dans la salle le même ordre
qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés, et les objets avaient
gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme n'était pas venu chez moi
dans l'unique intention de se tuer, et parce qu'il jugeait que mon domicile
convenait mieux que tout autre à son suicide! Il fallait qu'un motif l'eût
Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain un coup
de feu retentit.
En quelques enjambées j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri d'horreur
m'échappa.
Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couché sur le côté gauche.
Du sang coulait de son crâne, mêlé à des débris de cervelle. Près de son
poing, un revolver, tout fumant.
Une convulsion l'agita, et ce fut tout.
Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa,
quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite, et que je
ne me jetai point à genoux pour voir si l'homme respirait. À deux pas de lui,
par terre, il y avait un sept de cœur!
Je le ramassai. Les sept extrémités des sept marques rouges étaient
percées d'un trou...
* * *
Une demi-heure après, le commissaire de police de Neuilly arrivait, puis
le médecin légiste, puis le chef de la Sûreté, M. Dudouis. Je m'étais bien
gardé de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les premières
constatations.
Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne découvrit
rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier, sur ses
vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme toute, pas un
indice capable d'établir son identité. Et dans la salle le même ordre
qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés, et les objets avaient
gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme n'était pas venu chez moi
dans l'unique intention de se tuer, et parce qu'il jugeait que mon domicile
convenait mieux que tout autre à son suicide! Il fallait qu'un motif l'eût
Page 114
déterminé à cet acte de désespoir, et que ce motif lui-même résultât d'un fait
nouveau, constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul.
Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret épouvantable
avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise.
Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un
intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le
cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main gauche,
fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une carte de visite, toute
froissée, s'en échappait.
Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.
Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros banquier de
Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux qui a donné une
telle impulsion aux industries métallurgiques de France. Il menait grand
train, possédant mail-coach, automobiles, écurie de course. Ses réunions
étaient très suivies et l'on citait Mme Andermatt pour sa grâce et pour sa
beauté.
—Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.
Le chef de la Sûreté se pencha.
—Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu grisonnant.
—Mais alors pourquoi cette carte?
—Vous avez le téléphone, Monsieur?
—Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.
Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.
—M. Andermatt est-il chez lui?—Veuillez lui dire que M. Dudouis le prie
de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.
Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On
lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le mena
devant le cadavre.
nouveau, constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul.
Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret épouvantable
avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise.
Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un
intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le
cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main gauche,
fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une carte de visite, toute
froissée, s'en échappait.
Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.
Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros banquier de
Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux qui a donné une
telle impulsion aux industries métallurgiques de France. Il menait grand
train, possédant mail-coach, automobiles, écurie de course. Ses réunions
étaient très suivies et l'on citait Mme Andermatt pour sa grâce et pour sa
beauté.
—Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.
Le chef de la Sûreté se pencha.
—Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu grisonnant.
—Mais alors pourquoi cette carte?
—Vous avez le téléphone, Monsieur?
—Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.
Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.
—M. Andermatt est-il chez lui?—Veuillez lui dire que M. Dudouis le prie
de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.
Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On
lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le mena
devant le cadavre.
Page 115
Il eut une seconde d'émotion qui contracta son visage, et prononça à voix
basse, comme s'il parlait malgré lui:
—Étienne Varin.
—Vous le connaissiez?
—Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère...
—Il a un frère?
—Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter... je ne sais
plus à quel propos...
—Où demeure-t-il?
—Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je crois.
—Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est tué?
—Nullement.
—Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte avec votre
adresse!
—Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que
l'instruction nous expliquera.
Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous
éprouvions tous la même impression.
Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et chez
tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au milieu des
mystères qui la compliquaient, après la double découverte, si déconcertante,
de ce sept de cœur sept fois percé, après les deux événements aussi
énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait été le théâtre, cette
carte de visite semblait enfin promettre un peu de lumière. Par elle on
arriverait à la vérité.
Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune
indication.
basse, comme s'il parlait malgré lui:
—Étienne Varin.
—Vous le connaissiez?
—Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère...
—Il a un frère?
—Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter... je ne sais
plus à quel propos...
—Où demeure-t-il?
—Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je crois.
—Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est tué?
—Nullement.
—Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte avec votre
adresse!
—Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que
l'instruction nous expliquera.
Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous
éprouvions tous la même impression.
Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et chez
tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au milieu des
mystères qui la compliquaient, après la double découverte, si déconcertante,
de ce sept de cœur sept fois percé, après les deux événements aussi
énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait été le théâtre, cette
carte de visite semblait enfin promettre un peu de lumière. Par elle on
arriverait à la vérité.
Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune
indication.
Page 116
—J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je suis le
premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et j'attends comme tout le
monde que ce point soit éclairci.
Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses d'origine,
avaient mené sous des noms différents une vie fort mouvementée,
fréquentant les tripots, en relations avec toute une bande d'étrangers dont la
police s'occupait, et qui s'était dispersée après une série de cambriolages
auxquels leur participation ne fut établie que par la suite. Au numéro 24 de
la rue de Provence où les frères Varin avaient en effet habité six ans
auparavant, on ignorait ce qu'ils étaient devenus.
Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si embrouillée que
je ne croyais guère à la possibilité d'une solution, et que je m'efforçais de
n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au contraire, que je vis beaucoup à cette
époque, se passionnait chaque jour davantage.
Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la presse
reproduisait et commentait:
«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on
tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un sous-
marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre navale. Une
indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle Le Sept-de-cœur.»
Le Sept de cœur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on établir
un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont nous avons
parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici ne pouvait
aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.
—Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates
proviennent souvent d'une cause unique.
Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:
«On prétend que les plans du Sept-de-cœur, le sous-marin dont les
expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des
ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui de leurs
compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de succès, à l'Amirauté
anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute réserve.»
premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et j'attends comme tout le
monde que ce point soit éclairci.
Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses d'origine,
avaient mené sous des noms différents une vie fort mouvementée,
fréquentant les tripots, en relations avec toute une bande d'étrangers dont la
police s'occupait, et qui s'était dispersée après une série de cambriolages
auxquels leur participation ne fut établie que par la suite. Au numéro 24 de
la rue de Provence où les frères Varin avaient en effet habité six ans
auparavant, on ignorait ce qu'ils étaient devenus.
Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si embrouillée que
je ne croyais guère à la possibilité d'une solution, et que je m'efforçais de
n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au contraire, que je vis beaucoup à cette
époque, se passionnait chaque jour davantage.
Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la presse
reproduisait et commentait:
«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on
tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un sous-
marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre navale. Une
indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle Le Sept-de-cœur.»
Le Sept de cœur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on établir
un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont nous avons
parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici ne pouvait
aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.
—Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates
proviennent souvent d'une cause unique.
Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:
«On prétend que les plans du Sept-de-cœur, le sous-marin dont les
expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des
ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui de leurs
compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de succès, à l'Amirauté
anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute réserve.»
Page 117
Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement délicate, et
qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si considérable. Cependant,
puisque tout danger de complication est écarté, il me faut bien parler de
l'article de l'Écho de France, qui fit alors tant de bruit, et qui jeta sur
l'affaire du Sept de cœur, comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.
Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:
L'affaire du Sept-de-cœur. Un coin du voile soulevé.
«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines, Louis
Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux études qu'il
poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102 du boulevard
Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait récemment construire et
décorer. Par l'intermédiaire de deux individus, les frères Varin, de Lausanne,
dont l'un l'assistait dans ses expériences comme préparateur, et dont l'autre
lui cherchait des commanditaires, il entra en relations avec H. Georges
Andermatt, qui venait de fonder le Comptoir des Métaux.
«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de sous-
marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise au point
définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son influence pour obtenir
du ministère de la marine une série d'essais.
«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel
Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait à son
projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail, ayant trouvé la
formule définitive qu'il cherchait, il pria M. Andermatt de se mettre en
campagne.
«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le soir,
vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.
«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du jeune
homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on n'aboutit à
aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis Lacombe, qui
passait pour un garçon original et fantasque, était parti en voyage sans
prévenir personne.
qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si considérable. Cependant,
puisque tout danger de complication est écarté, il me faut bien parler de
l'article de l'Écho de France, qui fit alors tant de bruit, et qui jeta sur
l'affaire du Sept de cœur, comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.
Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:
L'affaire du Sept-de-cœur. Un coin du voile soulevé.
«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines, Louis
Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux études qu'il
poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102 du boulevard
Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait récemment construire et
décorer. Par l'intermédiaire de deux individus, les frères Varin, de Lausanne,
dont l'un l'assistait dans ses expériences comme préparateur, et dont l'autre
lui cherchait des commanditaires, il entra en relations avec H. Georges
Andermatt, qui venait de fonder le Comptoir des Métaux.
«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de sous-
marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise au point
définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son influence pour obtenir
du ministère de la marine une série d'essais.
«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel
Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait à son
projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail, ayant trouvé la
formule définitive qu'il cherchait, il pria M. Andermatt de se mettre en
campagne.
«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le soir,
vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.
«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du jeune
homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on n'aboutit à
aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis Lacombe, qui
passait pour un garçon original et fantasque, était parti en voyage sans
prévenir personne.
Page 118
«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se pose,
capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du sous-marin? Louis
Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?
«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il résulte
que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les mains.
Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne savons
pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre. Craignaient-ils
qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur possession? En tout
cas cette crainte n'a pas persisté, et nous pouvons en toute certitude affirmer
ceci: les plans de Louis Lacombe sont la propriété d'une puissance
étrangère, et nous sommes en mesure de publier la correspondance
échangée à ce propos entre les frères Varin et le représentant de cette
puissance. Actuellement le Sept-de-cœur imaginé par Louis Lacombe est
réalisé par nos voisins.
«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont été
mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des raisons
que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»
Et un post-scriptum ajoutait:
«Dernière heure.—Nous espérions à juste titre. Nos informations
particulières nous permettent d'annoncer que les essais du Sept-de-cœur
n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable qu'aux plans livrés par les
frères Varin, il manquait le dernier document apporté par Louis Lacombe à
M. Andermatt le soir de sa disparition, document indispensable à la
compréhension totale du projet, sorte de résumé où l'on retrouve les
conclusions définitives, les évaluations et les mesures contenues dans les
autres papiers. Sans ce document les plans sont imparfaits; de même que,
sans les plans, le document est inutile.
«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous appartient.
Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup sur l'assistance
de M. Andermatt. Il aura à cœur d'expliquer la conduite inexplicable qu'il a
tenue depuis le début. Il dira non seulement pourquoi il n'a pas raconté ce
qu'il savait au moment du suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a
jamais révélé la disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira
capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du sous-marin? Louis
Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?
«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il résulte
que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les mains.
Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne savons
pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre. Craignaient-ils
qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur possession? En tout
cas cette crainte n'a pas persisté, et nous pouvons en toute certitude affirmer
ceci: les plans de Louis Lacombe sont la propriété d'une puissance
étrangère, et nous sommes en mesure de publier la correspondance
échangée à ce propos entre les frères Varin et le représentant de cette
puissance. Actuellement le Sept-de-cœur imaginé par Louis Lacombe est
réalisé par nos voisins.
«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont été
mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des raisons
que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»
Et un post-scriptum ajoutait:
«Dernière heure.—Nous espérions à juste titre. Nos informations
particulières nous permettent d'annoncer que les essais du Sept-de-cœur
n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable qu'aux plans livrés par les
frères Varin, il manquait le dernier document apporté par Louis Lacombe à
M. Andermatt le soir de sa disparition, document indispensable à la
compréhension totale du projet, sorte de résumé où l'on retrouve les
conclusions définitives, les évaluations et les mesures contenues dans les
autres papiers. Sans ce document les plans sont imparfaits; de même que,
sans les plans, le document est inutile.
«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous appartient.
Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup sur l'assistance
de M. Andermatt. Il aura à cœur d'expliquer la conduite inexplicable qu'il a
tenue depuis le début. Il dira non seulement pourquoi il n'a pas raconté ce
qu'il savait au moment du suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a
jamais révélé la disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira
Page 119
pourquoi, depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à sa
solde.
«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»
La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen
d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article, possédait-il sur M.
Andermatt?
Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews exprimèrent
le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure. Sur quoi, le
correspondant de l'Écho de France riposta par ces trois lignes:
«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre
collaborateur dans l'œuvre que nous entreprenons.»
* * *
Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble. Le
soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire et
l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on éprouverait à
marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se heurter aux mêmes
obstacles.
Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre eût
résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile épais.
Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:
—C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?
—Oui, Madame, mais je vous avoue...
—La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.
—Mais la porte du vestibule?
Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par
l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?
solde.
«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»
La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen
d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article, possédait-il sur M.
Andermatt?
Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews exprimèrent
le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure. Sur quoi, le
correspondant de l'Écho de France riposta par ces trois lignes:
«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre
collaborateur dans l'œuvre que nous entreprenons.»
* * *
Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble. Le
soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire et
l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on éprouverait à
marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se heurter aux mêmes
obstacles.
Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre eût
résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile épais.
Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:
—C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?
—Oui, Madame, mais je vous avoue...
—La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.
—Mais la porte du vestibule?
Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par
l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?
Page 120
Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré moi,
comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la priai de s'asseoir
et de m'exposer le but de sa visite.
Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage régulier, et,
sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui provenait de ses yeux
surtout, des yeux graves et douloureux.
Elle dit simplement:
—Je suis Mme Andermatt.
—Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.
Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le plus
tranquille:
—Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé que je
pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques renseignements...
—Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les
journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.
—Je ne sais pas... Je ne sais pas...
Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que, sous
cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et nous nous tûmes,
aussi gênés l'un que l'autre.
Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui dit:
—Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?
—Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.
—Vous parlerez... quelles que soient ces questions?
—Quelles qu'elles soient.
Il réfléchit et prononça:
—Vous connaissiez Louis Lacombe?
comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la priai de s'asseoir
et de m'exposer le but de sa visite.
Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage régulier, et,
sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui provenait de ses yeux
surtout, des yeux graves et douloureux.
Elle dit simplement:
—Je suis Mme Andermatt.
—Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.
Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le plus
tranquille:
—Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé que je
pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques renseignements...
—Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les
journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.
—Je ne sais pas... Je ne sais pas...
Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que, sous
cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et nous nous tûmes,
aussi gênés l'un que l'autre.
Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui dit:
—Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?
—Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.
—Vous parlerez... quelles que soient ces questions?
—Quelles qu'elles soient.
Il réfléchit et prononça:
—Vous connaissiez Louis Lacombe?
Page 121
—Oui, par mon mari.
—Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
—Le soir où il a dîné chez nous.
—Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez plus?
—Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si
vaguement!
—Vous comptiez donc le revoir?
—Le surlendemain, à dîner.
—Et comment expliquez-vous cette disparition?
—Je ne l'explique pas.
—Et M. Andermatt?
—Je l'ignore.
—Cependant...
—Ne m'interrogez pas là-dessus.
—L'article de l'Écho de France semble dire...
—Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas étrangers à
cette disparition.
—Est-ce votre avis?
—Oui.
—Sur quoi repose votre conviction?
—En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait tous
les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu entre mon mari et
l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue au cours de laquelle mon
mari acquérait la preuve que ces papiers étaient aux mains des deux frères.
—Et il ne les a pas dénoncés?
—Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
—Le soir où il a dîné chez nous.
—Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez plus?
—Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si
vaguement!
—Vous comptiez donc le revoir?
—Le surlendemain, à dîner.
—Et comment expliquez-vous cette disparition?
—Je ne l'explique pas.
—Et M. Andermatt?
—Je l'ignore.
—Cependant...
—Ne m'interrogez pas là-dessus.
—L'article de l'Écho de France semble dire...
—Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas étrangers à
cette disparition.
—Est-ce votre avis?
—Oui.
—Sur quoi repose votre conviction?
—En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait tous
les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu entre mon mari et
l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue au cours de laquelle mon
mari acquérait la preuve que ces papiers étaient aux mains des deux frères.
—Et il ne les a pas dénoncés?
Page 122
—Non.
—Pourquoi?
—Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les papiers de
Louis Lacombe.
—Quoi?
Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le silence.
Daspry continua:
—Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la police,
faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois reprendre les papiers et
cette chose... compromettante grâce à laquelle les deux frères exerçaient sur
lui une sorte de chantage.
—Sur lui... et sur moi.
—Ah! sur vous aussi?
—Sur moi principalement.
Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit
quelques pas, et revenant à elle:
—Vous avez écrit à Louis Lacombe?
—Certes... mon mari était en relations...
—En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis
Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est indispensable
que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres lettres?
Toute rougissante, elle murmura:
—Oui.
—Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?
—Oui.
—M. Andermatt le sait donc?
—Pourquoi?
—Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les papiers de
Louis Lacombe.
—Quoi?
Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le silence.
Daspry continua:
—Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la police,
faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois reprendre les papiers et
cette chose... compromettante grâce à laquelle les deux frères exerçaient sur
lui une sorte de chantage.
—Sur lui... et sur moi.
—Ah! sur vous aussi?
—Sur moi principalement.
Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit
quelques pas, et revenant à elle:
—Vous avez écrit à Louis Lacombe?
—Certes... mon mari était en relations...
—En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis
Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est indispensable
que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres lettres?
Toute rougissante, elle murmura:
—Oui.
—Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?
—Oui.
—M. Andermatt le sait donc?
Page 123
—Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé l'existence, le
menaçant de les publier si mon mari agissait contre eux. Mon mari a eu
peur... il a reculé devant le scandale.
—Seulement, il a tout mis en œuvre pour leur arracher ces lettres.
—Il a tout mis en œuvre... du moins, je le suppose, car, à partir de cette
dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les quelques mots très violents
par lesquels il m'en rendit compte, il n'y a plus eu entre mon mari et moi
aucune intimité, aucune confiance. Nous vivons comme deux étrangers.
—En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?
—Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a aimée, celle
qu'il aurait encore pu aimer;—oh! cela, j'en suis certaine, murmura-t-elle
d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée, s'il ne s'était pas emparé de ces
maudites lettres...
—Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient cependant?
—Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette sûre.
—Alors?...
—J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!
—Allons donc! où se trouvait-elle?
—Ici.
Je tressautai.
—Ici!
—Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très ingénieux,
passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à confectionner
des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû surprendre et, par la
suite, utiliser une de ces cachettes pour dissimuler les lettres... et d'autres
choses aussi sans doute.
—Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.
menaçant de les publier si mon mari agissait contre eux. Mon mari a eu
peur... il a reculé devant le scandale.
—Seulement, il a tout mis en œuvre pour leur arracher ces lettres.
—Il a tout mis en œuvre... du moins, je le suppose, car, à partir de cette
dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les quelques mots très violents
par lesquels il m'en rendit compte, il n'y a plus eu entre mon mari et moi
aucune intimité, aucune confiance. Nous vivons comme deux étrangers.
—En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?
—Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a aimée, celle
qu'il aurait encore pu aimer;—oh! cela, j'en suis certaine, murmura-t-elle
d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée, s'il ne s'était pas emparé de ces
maudites lettres...
—Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient cependant?
—Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette sûre.
—Alors?...
—J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!
—Allons donc! où se trouvait-elle?
—Ici.
Je tressautai.
—Ici!
—Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très ingénieux,
passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à confectionner
des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû surprendre et, par la
suite, utiliser une de ces cachettes pour dissimuler les lettres... et d'autres
choses aussi sans doute.
—Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.
Page 124
—Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté inoccupé.
Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé en outre que votre
présence ne les gênerait pas le jour où ils auraient besoin de retirer tous
leurs papiers. Mais ils comptaient sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au
23 juin, a forcé le coffre, a pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour
bien montrer aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles
changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du Gil Blas, Étienne
Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans ce salon,
trouvait le coffre vide... et se tuait.
Après un instant, Daspry demanda:
—C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a rien
dit?
—Non.
—Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a pas
paru plus sombre, plus soucieux?
—Non.
—Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres! Pour moi
il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré ici.
—Mais qui alors?
—Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient tous les
fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons qu'entrevoir à travers
tant de complications, le personnage mystérieux dont on sent l'action visible
et toute-puissante depuis la première heure. C'est lui et ses amis qui sont
entrés dans cet hôtel le 22 juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui
qui a laissé la carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance
et les preuves de la trahison des frères Varin.
—Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.
—Le correspondant de l'Écho de France, parbleu, ce Salvator! N'est-ce
pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son article des
détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré les secrets des deux
frères?
Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé en outre que votre
présence ne les gênerait pas le jour où ils auraient besoin de retirer tous
leurs papiers. Mais ils comptaient sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au
23 juin, a forcé le coffre, a pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour
bien montrer aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles
changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du Gil Blas, Étienne
Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans ce salon,
trouvait le coffre vide... et se tuait.
Après un instant, Daspry demanda:
—C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a rien
dit?
—Non.
—Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a pas
paru plus sombre, plus soucieux?
—Non.
—Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres! Pour moi
il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré ici.
—Mais qui alors?
—Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient tous les
fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons qu'entrevoir à travers
tant de complications, le personnage mystérieux dont on sent l'action visible
et toute-puissante depuis la première heure. C'est lui et ses amis qui sont
entrés dans cet hôtel le 22 juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui
qui a laissé la carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance
et les preuves de la trahison des frères Varin.
—Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.
—Le correspondant de l'Écho de France, parbleu, ce Salvator! N'est-ce
pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son article des
détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré les secrets des deux
frères?
Page 125
—En ce cas, balbutia Mme Andermatt, avec effroi, il a mes lettres
également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon
Dieu!
—Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans détours; lui
raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous pouvez apprendre.
—Que dites-vous!
—Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il agit
contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M. Andermatt qu'il
cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.
—Comment?
—Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser les
plans de Louis Lacombe?
—Oui.
—Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce document.
Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?
Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais Mme
Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que
risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche n'aggravait pas la
situation. Si c'était un étranger qui poursuivait un but particulier, il devait
n'attacher à ces lettres qu'une importance secondaire.
Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et Mme Andermatt, dans son
désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec effusion, et
promit de nous tenir au courant.
Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait reçu en
réponse:
«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez tranquille. Je
veille à tout. S.»
Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait introduit dans
mon livre de chevet, le soir du 22 juin.
également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon
Dieu!
—Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans détours; lui
raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous pouvez apprendre.
—Que dites-vous!
—Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il agit
contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M. Andermatt qu'il
cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.
—Comment?
—Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser les
plans de Louis Lacombe?
—Oui.
—Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce document.
Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?
Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais Mme
Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que
risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche n'aggravait pas la
situation. Si c'était un étranger qui poursuivait un but particulier, il devait
n'attacher à ces lettres qu'une importance secondaire.
Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et Mme Andermatt, dans son
désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec effusion, et
promit de nous tenir au courant.
Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait reçu en
réponse:
«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez tranquille. Je
veille à tout. S.»
Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait introduit dans
mon livre de chevet, le soir du 22 juin.
Page 126
Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de cette
affaire.
* * *
En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les
ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une lumière
inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la découverte des
deux sept de cœur! Pour ma part, j'en revenais toujours là, plus intrigué
peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux cartes dont les sept petites figures
transpercées avaient frappé mes yeux en de si troublantes circonstances.
Quel rôle jouaient-elles dans le drame? Quelle importance devait-on leur
attribuer? Quelle conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin
construit sur les plans de Louis Lacombe portait le nom de Sept-de-cœur?
Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude d'un autre
problème dont la solution lui semblait plus urgente: il cherchait
inlassablement la fameuse cachette.
—Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que Salvator n'y
a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est si peu croyable que les
frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils supposaient inaccessible, l'arme
dont ils savaient la valeur inappréciable.
Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour lui, il
étendait ses investigations à toutes les autres pièces du pavillon: il scruta
l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres et les briques des murailles, il
souleva les ardoises du toit.
Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle, garda la
pioche et, désignant le terrain vague:
—Allons-y.
Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs sections
qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle que formaient
affaire.
* * *
En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les
ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une lumière
inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la découverte des
deux sept de cœur! Pour ma part, j'en revenais toujours là, plus intrigué
peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux cartes dont les sept petites figures
transpercées avaient frappé mes yeux en de si troublantes circonstances.
Quel rôle jouaient-elles dans le drame? Quelle importance devait-on leur
attribuer? Quelle conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin
construit sur les plans de Louis Lacombe portait le nom de Sept-de-cœur?
Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude d'un autre
problème dont la solution lui semblait plus urgente: il cherchait
inlassablement la fameuse cachette.
—Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que Salvator n'y
a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est si peu croyable que les
frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils supposaient inaccessible, l'arme
dont ils savaient la valeur inappréciable.
Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour lui, il
étendait ses investigations à toutes les autres pièces du pavillon: il scruta
l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres et les briques des murailles, il
souleva les ardoises du toit.
Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle, garda la
pioche et, désignant le terrain vague:
—Allons-y.
Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs sections
qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle que formaient
Page 127
les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement de moellons et de
cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira son attention. Il l'attaqua.
Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes
inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes au sol
lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit à nu des
ossements, un reste de squelette autour duquel s'effiloquaient encore des
bribes de vêtements.
Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite plaque
de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait distinguer des
taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la plaque avait les
dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges, d'un rouge de minium
rongé par places, étaient au nombre de sept, disposées comme les sept
points d'un sept de cœur, et percées d'un trou à chacune des sept extrémités.
—Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux pour
vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.
Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un soleil
trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et que je dus me
mettre au lit où je restai quarante-huit heures, fiévreux et brûlant, obsédé
par des squelettes qui dansaient autour de moi et se jetaient à la tête leurs
cœurs sanguinolents.
Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures, qu'il
passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et tapoter.
—Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à autre,
elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.
—Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.
Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais guéri. Un
déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que je reçus vers cinq
heures contribua, plus que tout, à mon complet rétablissement, tellement ma
curiosité fut, de nouveau et malgré tout, piquée au vif.
Le pneumatique contenait ces mots:
cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira son attention. Il l'attaqua.
Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes
inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes au sol
lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit à nu des
ossements, un reste de squelette autour duquel s'effiloquaient encore des
bribes de vêtements.
Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite plaque
de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait distinguer des
taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la plaque avait les
dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges, d'un rouge de minium
rongé par places, étaient au nombre de sept, disposées comme les sept
points d'un sept de cœur, et percées d'un trou à chacune des sept extrémités.
—Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux pour
vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.
Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un soleil
trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et que je dus me
mettre au lit où je restai quarante-huit heures, fiévreux et brûlant, obsédé
par des squelettes qui dansaient autour de moi et se jetaient à la tête leurs
cœurs sanguinolents.
Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures, qu'il
passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et tapoter.
—Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à autre,
elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.
—Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.
Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais guéri. Un
déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que je reçus vers cinq
heures contribua, plus que tout, à mon complet rétablissement, tellement ma
curiosité fut, de nouveau et malgré tout, piquée au vif.
Le pneumatique contenait ces mots:
Page 128
«Monsieur,
«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23 juin,
touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que je mette
en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages de ce drame et
que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous serais infiniment
reconnaissant de me prêter votre domicile pour la soirée d'aujourd'hui. Il
serait bon que, de neuf heures à onze heures, votre domestique fût éloigné,
et préférable que vous-même eussiez l'extrême obligeance de bien vouloir
laisser le champ libre aux adversaires. Vous avez pu vous rendre compte,
dans la nuit du 22 au 23 juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de
tout ce qui vous appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je
doutais un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui
signe
«Votre dévoué,
«SALVATOR.»
Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la demande
qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai. C'était d'une
désinvolture charmante, et mon correspondant semblait tellement sûr de
mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse voulu le décevoir ou
répondre à sa confiance par de l'ingratitude.
À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de théâtre,
venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit bleu.
—Eh bien? me dit-il.
—Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on puisse entrer.
—Et vous vous en allez?
—Jamais de la vie!
—Mais puisqu'on vous demande...
—On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens
furieusement à voir ce qui va se passer.
«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23 juin,
touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que je mette
en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages de ce drame et
que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous serais infiniment
reconnaissant de me prêter votre domicile pour la soirée d'aujourd'hui. Il
serait bon que, de neuf heures à onze heures, votre domestique fût éloigné,
et préférable que vous-même eussiez l'extrême obligeance de bien vouloir
laisser le champ libre aux adversaires. Vous avez pu vous rendre compte,
dans la nuit du 22 au 23 juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de
tout ce qui vous appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je
doutais un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui
signe
«Votre dévoué,
«SALVATOR.»
Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la demande
qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai. C'était d'une
désinvolture charmante, et mon correspondant semblait tellement sûr de
mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse voulu le décevoir ou
répondre à sa confiance par de l'ingratitude.
À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de théâtre,
venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit bleu.
—Eh bien? me dit-il.
—Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on puisse entrer.
—Et vous vous en allez?
—Jamais de la vie!
—Mais puisqu'on vous demande...
—On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens
furieusement à voir ce qui va se passer.
Page 129
Daspry se mit à rire.
—Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne s'ennuiera
pas.
Un coup de timbre l'interrompit.
—Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.
Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette de
femme traversa le jardin: Mme Andermatt.
Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:
—Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui donner les lettres...
—Comment le savez-vous? lui dis-je.
—Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.
—Un petit bleu?
—Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon
mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu.
—Vous aviez lu...
—Ceci à peu près: «À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard Maillot
avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les lettres.» Après
le dîner, je suis remontée chez moi et je suis sortie.
—À l'insu de M. Andermatt?
—Oui.
Daspry me regarda.
—Qu'en pensez-vous?
—Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des adversaires
convoqués.
—Par qui? et dans quel but?
—Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne s'ennuiera
pas.
Un coup de timbre l'interrompit.
—Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.
Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette de
femme traversa le jardin: Mme Andermatt.
Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:
—Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui donner les lettres...
—Comment le savez-vous? lui dis-je.
—Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.
—Un petit bleu?
—Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon
mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu.
—Vous aviez lu...
—Ceci à peu près: «À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard Maillot
avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les lettres.» Après
le dîner, je suis remontée chez moi et je suis sortie.
—À l'insu de M. Andermatt?
—Oui.
Daspry me regarda.
—Qu'en pensez-vous?
—Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des adversaires
convoqués.
—Par qui? et dans quel but?
Page 130
—C'est précisément ce que nous allons savoir.
Je les conduisis dans la grande salle.
Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la
cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous
installâmes. Mme Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du rideau
la pièce entière nous apparaissait.
Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin
grinça sur ses gonds.
J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et qu'une
fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de connaître le mot de
l'énigme! L'aventure déconcertante dont les péripéties se déroulaient devant
moi depuis des semaines, allait enfin prendre son véritable sens, et c'est
sous mes yeux que la bataille allait se livrer.
Daspry saisit la main de Mme Andermatt et murmura:
—Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez, restez
impassible.
Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande ressemblance
avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche lourde, même visage
terreux envahi par la barbe.
Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des
embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'œil il
embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée par une
portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de notre côté. Mais
une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna, car il obliqua vers le mur,
s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque, à la barbe fleurie, au glaive
flamboyant, et l'examina longuement, montant sur une chaise, suivant du
doigt le contour des épaules et de la figure, et palpant certaines parties de
l'image.
Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit de
pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.
Je les conduisis dans la grande salle.
Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la
cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous
installâmes. Mme Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du rideau
la pièce entière nous apparaissait.
Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin
grinça sur ses gonds.
J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et qu'une
fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de connaître le mot de
l'énigme! L'aventure déconcertante dont les péripéties se déroulaient devant
moi depuis des semaines, allait enfin prendre son véritable sens, et c'est
sous mes yeux que la bataille allait se livrer.
Daspry saisit la main de Mme Andermatt et murmura:
—Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez, restez
impassible.
Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande ressemblance
avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche lourde, même visage
terreux envahi par la barbe.
Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des
embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'œil il
embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée par une
portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de notre côté. Mais
une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna, car il obliqua vers le mur,
s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque, à la barbe fleurie, au glaive
flamboyant, et l'examina longuement, montant sur une chaise, suivant du
doigt le contour des épaules et de la figure, et palpant certaines parties de
l'image.
Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit de
pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.
Page 131
Le banquier jeta un cri de surprise.
—Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?
—Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me rappela
celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir.
—Ma lettre!
—Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...
—Je ne vous ai pas écrit.
—Vous ne m'avez pas écrit!
Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier, mais
contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une seconde fois
ses yeux se tournèrent de notre côté, et, rapidement, il se dirigea vers la
porte.
M. Andermatt lui barra le passage.
—Que faites-vous donc, Varin?
—Il y a là-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en vais.
Bonsoir.
—Un instant!
—Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien à nous
dire.
—Nous avons beaucoup à nous dire et l'occasion est trop bonne...
—Laissez-moi passer.
—Non, non, non, vous ne passerez pas.
Varin recula, intimidé par l'attitude résolue du banquier, et il mâchonna:
—Alors, vite, causons, et que ce soit fini!
—Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?
—Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me rappela
celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir.
—Ma lettre!
—Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...
—Je ne vous ai pas écrit.
—Vous ne m'avez pas écrit!
Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier, mais
contre l'ennemi inconnu qui l'avait attiré dans ce piège. Une seconde fois
ses yeux se tournèrent de notre côté, et, rapidement, il se dirigea vers la
porte.
M. Andermatt lui barra le passage.
—Que faites-vous donc, Varin?
—Il y a là-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en vais.
Bonsoir.
—Un instant!
—Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien à nous
dire.
—Nous avons beaucoup à nous dire et l'occasion est trop bonne...
—Laissez-moi passer.
—Non, non, non, vous ne passerez pas.
Varin recula, intimidé par l'attitude résolue du banquier, et il mâchonna:
—Alors, vite, causons, et que ce soit fini!
Page 132
Une chose m'étonnait, et je ne doutais pas que mes deux compagnons
n'éprouvassent la même déception. Comment se pouvait-il que Salvator ne
fût pas là? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la seule
confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle suffisante? J'étais
singulièrement troublé. Du fait de son absence, ce duel, combiné par lui,
voulu par lui, prenait l'allure tragique des événements que suscite et
commande l'ordre rigoureux du destin, et la force qui heurtait l'un à l'autre
ces deux hommes impressionnait d'autant plus qu'elle résidait en dehors
d'eux.
Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face, les
yeux dans les yeux:
—Maintenant que des années se sont écoulées, et que vous n'avez plus
rien à redouter, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de
Louis Lacombe?
—En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est devenu!
—Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous étiez attachés à
ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison même où nous
sommes. Vous étiez au courant de tous ses travaux, de tous ses projets. Et le
dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe jusqu'à ma porte,
j'ai vu deux silhouettes qui se dérobaient dans l'ombre. Cela, je suis prêt à le
jurer.
—Et après, quand vous l'aurez juré?
—C'était votre frère et vous, Varin.
—Prouvez-le.
—Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me
montriez vous-même les papiers et les plans que vous aviez recueillis dans
la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les vendre.
Comment ces papiers étaient-ils en votre possession?
—Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvés sur la table
même de Louis Lacombe le lendemain matin, après sa disparition.
—Ce n'est pas vrai.
n'éprouvassent la même déception. Comment se pouvait-il que Salvator ne
fût pas là? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la seule
confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle suffisante? J'étais
singulièrement troublé. Du fait de son absence, ce duel, combiné par lui,
voulu par lui, prenait l'allure tragique des événements que suscite et
commande l'ordre rigoureux du destin, et la force qui heurtait l'un à l'autre
ces deux hommes impressionnait d'autant plus qu'elle résidait en dehors
d'eux.
Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face, les
yeux dans les yeux:
—Maintenant que des années se sont écoulées, et que vous n'avez plus
rien à redouter, répondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de
Louis Lacombe?
—En voilà une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est devenu!
—Vous le savez! Vous le savez! Votre frère et vous, vous étiez attachés à
ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison même où nous
sommes. Vous étiez au courant de tous ses travaux, de tous ses projets. Et le
dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe jusqu'à ma porte,
j'ai vu deux silhouettes qui se dérobaient dans l'ombre. Cela, je suis prêt à le
jurer.
—Et après, quand vous l'aurez juré?
—C'était votre frère et vous, Varin.
—Prouvez-le.
—Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me
montriez vous-même les papiers et les plans que vous aviez recueillis dans
la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les vendre.
Comment ces papiers étaient-ils en votre possession?
—Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvés sur la table
même de Louis Lacombe le lendemain matin, après sa disparition.
—Ce n'est pas vrai.
Page 133
—Prouvez-le.
—La justice aurait pu le prouver.
—Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice?
—Pourquoi? Ah! pourquoi...
Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit:
—Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre certitude,
ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui eût empêché...
—Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie
jamais cru un instant?...
—Si vous n'avez pas cru à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert des
mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous avez-vous fait
traquer comme des bêtes, mon frère et moi?
—Pour reprendre des plans auxquels je tenais.
—Allons donc! c'était pour les lettres. Une fois en possession des lettres,
vous nous dénonciez. Plus souvent que je m'en serais dessaisi!
Il eut un éclat de rire qu'il interrompit tout d'un coup.
—Mais en voilà assez. Nous aurons beau répéter les mêmes paroles, que
nous n'en serons pas plus avancés. Par conséquent nous en resterons là.
—Nous n'en resterons pas là, dit le banquier, et puisque vous avez parlé
des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir rendues.
—Je sortirai.
—Non, non.
—Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...
—Vous ne sortirez pas.
—La justice aurait pu le prouver.
—Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à la justice?
—Pourquoi? Ah! pourquoi...
Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit:
—Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre certitude,
ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui eût empêché...
—Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie
jamais cru un instant?...
—Si vous n'avez pas cru à ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert des
mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous avez-vous fait
traquer comme des bêtes, mon frère et moi?
—Pour reprendre des plans auxquels je tenais.
—Allons donc! c'était pour les lettres. Une fois en possession des lettres,
vous nous dénonciez. Plus souvent que je m'en serais dessaisi!
Il eut un éclat de rire qu'il interrompit tout d'un coup.
—Mais en voilà assez. Nous aurons beau répéter les mêmes paroles, que
nous n'en serons pas plus avancés. Par conséquent nous en resterons là.
—Nous n'en resterons pas là, dit le banquier, et puisque vous avez parlé
des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir rendues.
—Je sortirai.
—Non, non.
—Écoutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...
—Vous ne sortirez pas.
Page 134
—C'est ce que nous verrons, dit Varin avec un tel accent de rage que Mme
Andermatt étouffa un faible cri.
Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le repoussa
violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la poche de son veston.
—Une dernière fois!
—Les lettres d'abord.
Varin tira un revolver et visant M. Andermatt:
—Oui, ou non?
Le banquier se baissa vivement.
Un coup de feu jaillit. L'arme tomba.
Je fus stupéfait. C'était près de moi que le coup de feu avait jailli! Et c'était
Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter l'arme de la main
d'Alfred Varin!
Et dressé subitement entre les deux adversaires, face à Varin, il ricanait:
—Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que je
visais, et c'est le revolver que j'atteins.
Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au banquier:
—Vous m'excuserez, monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde pas.
Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse. Permettez-
moi de tenir les cartes.
Se tournant vers l'autre:
—À nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est cœur, et
je joue le sept.
Et, à trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer où les sept points
rouges étaient marqués.
Andermatt étouffa un faible cri.
Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le repoussa
violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la poche de son veston.
—Une dernière fois!
—Les lettres d'abord.
Varin tira un revolver et visant M. Andermatt:
—Oui, ou non?
Le banquier se baissa vivement.
Un coup de feu jaillit. L'arme tomba.
Je fus stupéfait. C'était près de moi que le coup de feu avait jailli! Et c'était
Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter l'arme de la main
d'Alfred Varin!
Et dressé subitement entre les deux adversaires, face à Varin, il ricanait:
—Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que je
visais, et c'est le revolver que j'atteins.
Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au banquier:
—Vous m'excuserez, monsieur, de me mêler de ce qui ne me regarde pas.
Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse. Permettez-
moi de tenir les cartes.
Se tournant vers l'autre:
—À nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est cœur, et
je joue le sept.
Et, à trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer où les sept points
rouges étaient marqués.
Page 135
Jamais il ne m'a été donné de voir un tel bouleversement. Livide, les yeux
écarquillés, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait hypnotisé par
l'image qui s'offrait à lui.
—Qui êtes-vous? balbutia-t-il.
—Je l'ai déjà dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde pas...
mais qui s'en occupe à fond.
—Que voulez-vous?
—Tout ce que tu as apporté.
—Je n'ai rien apporté.
—Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reçu ce matin un mot te
convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les papiers
que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers?
Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une autorité
qui me déconcertait, une façon d'agir toute nouvelle chez cet homme plutôt
nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompté, Varin désigna l'une de
ses poches.
—Les papiers sont là.
—Ils y sont tous?
—Oui.
—Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et que
tu as vendus au major von Lieben?
—Oui.
—Est-ce la copie ou l'original?
—L'original.
—Combien en veux-tu?
—Cent mille.
écarquillés, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait hypnotisé par
l'image qui s'offrait à lui.
—Qui êtes-vous? balbutia-t-il.
—Je l'ai déjà dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde pas...
mais qui s'en occupe à fond.
—Que voulez-vous?
—Tout ce que tu as apporté.
—Je n'ai rien apporté.
—Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reçu ce matin un mot te
convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les papiers
que tu avais. Or, te voici. Où sont les papiers?
Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une autorité
qui me déconcertait, une façon d'agir toute nouvelle chez cet homme plutôt
nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompté, Varin désigna l'une de
ses poches.
—Les papiers sont là.
—Ils y sont tous?
—Oui.
—Tous ceux que tu as trouvés dans la serviette de Louis Lacombe et que
tu as vendus au major von Lieben?
—Oui.
—Est-ce la copie ou l'original?
—L'original.
—Combien en veux-tu?
—Cent mille.
Page 136
Daspry s'esclaffa.
—Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille jetés à
l'eau, puisque les essais ont manqué.
—On n'a pas su se servir des plans.
—Les plans sont incomplets.
—Alors, pourquoi me les demandez-vous?
—J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de plus.
—Dix mille. Pas un sou de moins.
—Accordé.
Daspry revint à M. Andermatt.
—Veuillez signer un chèque, Monsieur.
—Mais... c'est que je n'ai pas...
—Votre carnet? Le voici.
Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry.
—C'est bien à moi... Comment se fait-il?
—Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez qu'à
signer.
Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avança la main.
—Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini.
Et s'adressant au banquier:
—Il était question aussi de lettres, que vous réclamez?
—Oui, un paquet de lettres.
—Où sont-elles, Varin?
—Tu es fou. Le major ne t'en a donné que vingt mille. Vingt mille jetés à
l'eau, puisque les essais ont manqué.
—On n'a pas su se servir des plans.
—Les plans sont incomplets.
—Alors, pourquoi me les demandez-vous?
—J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de plus.
—Dix mille. Pas un sou de moins.
—Accordé.
Daspry revint à M. Andermatt.
—Veuillez signer un chèque, Monsieur.
—Mais... c'est que je n'ai pas...
—Votre carnet? Le voici.
Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry.
—C'est bien à moi... Comment se fait-il?
—Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez qu'à
signer.
Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avança la main.
—Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini.
Et s'adressant au banquier:
—Il était question aussi de lettres, que vous réclamez?
—Oui, un paquet de lettres.
—Où sont-elles, Varin?
Page 137
—Je ne les ai pas.
—Où sont-elles, Varin?
—Je l'ignore. C'est mon frère qui s'en était chargé.
—Elles sont cachées ici, dans cette pièce.
—En ce cas, vous savez où elles sont.
—Comment le saurais-je?
—Dame, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous paraissez
aussi bien renseigné... que Salvator.
—Les lettres ne sont pas dans la cachette.
—Elles y sont.
—Ouvre-la.
Varin eut un regard de défiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils qu'un
réellement, comme tout le laissait présumer? Si oui, il ne risquait rien en
montrant une cachette déjà connue. Si non c'était inutile...
—Ouvre-la, répéta Daspry.
—Je n'ai pas de sept de cœur.
—Si, celui-là, dit Daspry, en tendant la plaque de fer.
Varin recula, terrifié:
—Non... non... je ne veux pas...
—Qu'à cela ne tienne...
Daspry se dirigea vers le vieux monarque à la barbe fleurie, monta sur une
chaise, et appliqua le sept de cœur au bas du glaive, contre la garde, et de
façon que les bords de la plaque recouvrissent exactement les deux bords de
l'épée. Puis, avec l'aide d'un poinçon, qu'il introduisit alternativement dans
chacun des sept trous pratiqués à l'extrémité des sept points de cœur, il pesa
sur sept des petites pierres de la mosaïque. À la septième petite pierre
—Où sont-elles, Varin?
—Je l'ignore. C'est mon frère qui s'en était chargé.
—Elles sont cachées ici, dans cette pièce.
—En ce cas, vous savez où elles sont.
—Comment le saurais-je?
—Dame, n'est-ce pas vous qui avez visité la cachette? Vous paraissez
aussi bien renseigné... que Salvator.
—Les lettres ne sont pas dans la cachette.
—Elles y sont.
—Ouvre-la.
Varin eut un regard de défiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils qu'un
réellement, comme tout le laissait présumer? Si oui, il ne risquait rien en
montrant une cachette déjà connue. Si non c'était inutile...
—Ouvre-la, répéta Daspry.
—Je n'ai pas de sept de cœur.
—Si, celui-là, dit Daspry, en tendant la plaque de fer.
Varin recula, terrifié:
—Non... non... je ne veux pas...
—Qu'à cela ne tienne...
Daspry se dirigea vers le vieux monarque à la barbe fleurie, monta sur une
chaise, et appliqua le sept de cœur au bas du glaive, contre la garde, et de
façon que les bords de la plaque recouvrissent exactement les deux bords de
l'épée. Puis, avec l'aide d'un poinçon, qu'il introduisit alternativement dans
chacun des sept trous pratiqués à l'extrémité des sept points de cœur, il pesa
sur sept des petites pierres de la mosaïque. À la septième petite pierre
Page 138
enfoncée, un déclenchement se produisit, et tout le buste du roi pivota,
démasquant une large ouverture aménagée comme un coffre, avec des
revêtements de fer et deux rayons d'acier luisant.
—Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.
—En effet... Alors c'est que mon frère aura retiré les lettres.
Daspry revint vers l'homme et lui dit:
—Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. Où est-elle?
—Il n'y en a pas.
—Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?
—Dix mille.
—Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour vous?
—Oui, fit le banquier d'une voix forte.
Varin ferma le coffre, prit le sept de cœur, non sans une répugnance
visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au même endroit.
Successivement il enfonça le poinçon à l'extrémité des sept points de cœur.
Il se produisit un second déclenchement, mais cette fois, chose inattendue,
ce ne fut qu'une partie du coffre qui pivota démasquant un petit coffre
pratiqué dans l'épaisseur même de la porte qui fermait le plus grand.
Le paquet de lettres était là, noué d'une ficelle et cacheté. Varin le remit à
Daspry. Celui-ci demanda:
—Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt?
—Oui.
—Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis
Lacombe, et qui complète les plans du sous-marin?
—Oui.
L'échange se fit. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit le
paquet à M. Andermatt.
démasquant une large ouverture aménagée comme un coffre, avec des
revêtements de fer et deux rayons d'acier luisant.
—Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.
—En effet... Alors c'est que mon frère aura retiré les lettres.
Daspry revint vers l'homme et lui dit:
—Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. Où est-elle?
—Il n'y en a pas.
—Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?
—Dix mille.
—Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour vous?
—Oui, fit le banquier d'une voix forte.
Varin ferma le coffre, prit le sept de cœur, non sans une répugnance
visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au même endroit.
Successivement il enfonça le poinçon à l'extrémité des sept points de cœur.
Il se produisit un second déclenchement, mais cette fois, chose inattendue,
ce ne fut qu'une partie du coffre qui pivota démasquant un petit coffre
pratiqué dans l'épaisseur même de la porte qui fermait le plus grand.
Le paquet de lettres était là, noué d'une ficelle et cacheté. Varin le remit à
Daspry. Celui-ci demanda:
—Le chèque est prêt, Monsieur Andermatt?
—Oui.
—Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis
Lacombe, et qui complète les plans du sous-marin?
—Oui.
L'échange se fit. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit le
paquet à M. Andermatt.
Page 139
—Voici ce que vous désiriez, Monsieur.
Le banquier hésita un moment, comme s'il avait peur de toucher à ces
pages maudites qu'il avait cherchées avec tant d'âpreté. Puis, d'un geste
nerveux, il s'en empara.
Auprès de moi j'entendis un gémissement. Je saisis la main de Mme
Andermatt: elle était glacée.
Et Daspry dit au banquier:
—Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de
remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse vous
être utile.
M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme à Louis
Lacombe.
—À merveille, s'écria Daspry d'un air enchanté, tout s'arrange pour le
mieux. Nous n'avons plus qu'à boucler notre affaire, camarade. Tu as les
papiers?
—Les voilà tous.
Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa
poche.
—Parfait, tu as tenu parole.
—Mais...
—Mais quoi?
—Les deux chèques?... l'argent?...
—Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses
réclamer!
—Je réclame ce qui m'est dû.
—On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés?
Le banquier hésita un moment, comme s'il avait peur de toucher à ces
pages maudites qu'il avait cherchées avec tant d'âpreté. Puis, d'un geste
nerveux, il s'en empara.
Auprès de moi j'entendis un gémissement. Je saisis la main de Mme
Andermatt: elle était glacée.
Et Daspry dit au banquier:
—Je crois, Monsieur, que notre conversation est terminée. Oh! pas de
remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse vous
être utile.
M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme à Louis
Lacombe.
—À merveille, s'écria Daspry d'un air enchanté, tout s'arrange pour le
mieux. Nous n'avons plus qu'à boucler notre affaire, camarade. Tu as les
papiers?
—Les voilà tous.
Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa
poche.
—Parfait, tu as tenu parole.
—Mais...
—Mais quoi?
—Les deux chèques?... l'argent?...
—Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses
réclamer!
—Je réclame ce qui m'est dû.
—On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as volés?
Page 140
Mais l'homme paraissait hors de lui. Il tremblait de colère, les yeux
injectés de sang.
—L'argent... les vingt mille... bégaya-t-il.
—Impossible... j'en ai l'emploi.
—L'argent!...
—Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.
Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et il ajouta:
—Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te reconduise?
Nous nous en irons par le terrain vague, et je te montrerai un tas de cailloux
sous lequel...
—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
—Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points rouges
vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te rappelles? Ton
frère et toi vous l'avez enterrée avec le cadavre... et avec d'autres choses qui
intéresseront énormément la justice.
Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il prononça:
—Soit. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot cependant... un seul mot...
je voudrais savoir...
—J'écoute.
—Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une cassette?
—Oui.
—Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était?
—Oui.
—Elle contenait?...
—Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé, une assez jolie collection
de bijoux, diamants et perles, raccrochés de droite et de gauche par lesdits
injectés de sang.
—L'argent... les vingt mille... bégaya-t-il.
—Impossible... j'en ai l'emploi.
—L'argent!...
—Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.
Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et il ajouta:
—Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te reconduise?
Nous nous en irons par le terrain vague, et je te montrerai un tas de cailloux
sous lequel...
—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
—Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points rouges
vient de là-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te rappelles? Ton
frère et toi vous l'avez enterrée avec le cadavre... et avec d'autres choses qui
intéresseront énormément la justice.
Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il prononça:
—Soit. Je suis roulé. N'en parlons plus. Un mot cependant... un seul mot...
je voudrais savoir...
—J'écoute.
—Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une cassette?
—Oui.
—Quand vous êtes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y était?
—Oui.
—Elle contenait?...
—Tout ce que les frères Varin y avaient enfermé, une assez jolie collection
de bijoux, diamants et perles, raccrochés de droite et de gauche par lesdits
Page 141
frères.
—Et vous l'avez prise?
—Dame! Mets-toi à ma place.
—Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que mon frère
s'est tué?
—Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von
Lieben n'eût pas suffi. Mais la disparition de la cassette... Est-ce là tout ce
que tu avais à me demander?
—Ceci encore: votre nom?
—Tu dis cela comme si tu avais des idées de revanche.
—Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous êtes le plus fort. Demain...
—Ce sera toi.
—J'y compte bien. Votre nom?
—Arsène Lupin.
—Arsène Lupin!
L'homme chancela, assommé comme par un coup de massue. On eût dit
que ces deux mots lui enlevaient toute espérance. Daspry se mit à rire.
—Ah! ça, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter
toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène Lupin. Et
maintenant que tu es renseigné, mon petit, va préparer ta revanche. Arsène
Lupin t'attend.
Et il le poussa dehors, sans un mot de plus.
* * *
—Et vous l'avez prise?
—Dame! Mets-toi à ma place.
—Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que mon frère
s'est tué?
—Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von
Lieben n'eût pas suffi. Mais la disparition de la cassette... Est-ce là tout ce
que tu avais à me demander?
—Ceci encore: votre nom?
—Tu dis cela comme si tu avais des idées de revanche.
—Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous êtes le plus fort. Demain...
—Ce sera toi.
—J'y compte bien. Votre nom?
—Arsène Lupin.
—Arsène Lupin!
L'homme chancela, assommé comme par un coup de massue. On eût dit
que ces deux mots lui enlevaient toute espérance. Daspry se mit à rire.
—Ah! ça, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter
toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsène Lupin. Et
maintenant que tu es renseigné, mon petit, va préparer ta revanche. Arsène
Lupin t'attend.
Et il le poussa dehors, sans un mot de plus.
* * *
Page 142
—Daspry, Daspry, criai-je, lui donnant encore, et malgré moi, le nom sous
lequel je l'avais connu.
J'écartai le rideau de velours.
Il accourut.
—Quoi? Qu'y a-t-il?
—Mme Andermatt est souffrante.
Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant, m'interrogeait:
—Eh bien, que s'est-il donc passé?
—Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous avez
données à son mari!
Il se frappa le front.
—Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle pouvait le
croire. Imbécile que je suis!
Mme Andermatt, ranimée, l'écoutait avidement. Il sortit de son portefeuille
un petit paquet en tous points semblable à celui qu'avait emporté M.
Andermatt.
—Voici vos lettres, madame, les vraies.
—Mais... les autres?
—Les autres sont les mêmes que celles-ci, mais recopiées par moi, cette
nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus heureux de
les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution, puisque tout a paru se
passer sous ses yeux...
—L'écriture...
—Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter.
Elle le remercia, avec les mêmes paroles de gratitude qu'elle eût adressées
à un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas dû entendre les
lequel je l'avais connu.
J'écartai le rideau de velours.
Il accourut.
—Quoi? Qu'y a-t-il?
—Mme Andermatt est souffrante.
Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant, m'interrogeait:
—Eh bien, que s'est-il donc passé?
—Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous avez
données à son mari!
Il se frappa le front.
—Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, après tout, elle pouvait le
croire. Imbécile que je suis!
Mme Andermatt, ranimée, l'écoutait avidement. Il sortit de son portefeuille
un petit paquet en tous points semblable à celui qu'avait emporté M.
Andermatt.
—Voici vos lettres, madame, les vraies.
—Mais... les autres?
—Les autres sont les mêmes que celles-ci, mais recopiées par moi, cette
nuit, et soigneusement arrangées. Votre mari sera d'autant plus heureux de
les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution, puisque tout a paru se
passer sous ses yeux...
—L'écriture...
—Il n'y a pas d'écriture qu'on ne puisse imiter.
Elle le remercia, avec les mêmes paroles de gratitude qu'elle eût adressées
à un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas dû entendre les
Page 143
dernières phrases échangées entre Varin et Arsène Lupin.
Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire à cet
ancien ami qui se révélait à moi sous un jour si imprévu. Lupin! c'était
Lupin! mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en revenais
pas. Mais, lui très à l'aise:
—Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry.
—Ah!
—Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort
possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est son
intention.
—Mais Arsène Lupin nous reste?
—Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa
carrière, et il compte bien...
Un mouvement de curiosité irrésistible me jeta sur lui, et l'entraînant à
quelque distance de Mme Andermatt:
—Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se
trouvait le paquet de lettres?
—J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'après-midi, pendant que
vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait combien c'était facile! Mais les
choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en dernier.
Et me montrant le sept de cœur:
—J'avais bien deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait appuyer
cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque...
—Comment aviez-vous deviné cela?
—Aisément. Par mes informations particulières, je savais en venant ici, le
22 juin au soir...
—Après m'avoir quitté...
Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire à cet
ancien ami qui se révélait à moi sous un jour si imprévu. Lupin! c'était
Lupin! mon camarade de cercle n'était autre que Lupin! Je n'en revenais
pas. Mais, lui très à l'aise:
—Vous pouvez faire vos adieux à Jean Daspry.
—Ah!
—Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort
possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue même que c'est son
intention.
—Mais Arsène Lupin nous reste?
—Oh! plus que jamais. Arsène Lupin n'est encore qu'au début de sa
carrière, et il compte bien...
Un mouvement de curiosité irrésistible me jeta sur lui, et l'entraînant à
quelque distance de Mme Andermatt:
—Vous avez donc fini par découvrir la seconde cachette, celle où se
trouvait le paquet de lettres?
—J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'après-midi, pendant que
vous étiez couché. Et pourtant, Dieu sait combien c'était facile! Mais les
choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en dernier.
Et me montrant le sept de cœur:
—J'avais bien deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait appuyer
cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaïque...
—Comment aviez-vous deviné cela?
—Aisément. Par mes informations particulières, je savais en venant ici, le
22 juin au soir...
—Après m'avoir quitté...
Page 144
—Oui, et après vous avoir mis par des conversations choisies dans un état
d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous devait
fatalement me laisser agir à ma guise, sans sortir de son lit.
—Le raisonnement était juste.
—Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cachée dans un
coffre à serrure secrète, et que le sept de cœur était la clef, le mot de cette
serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce sept de cœur à un endroit qui
lui fût visiblement réservé. Une heure d'examen m'a suffi.
—Une heure!
—Observez le bonhomme en mosaïque.
—Le vieil empereur?
—Ce vieil empereur est la représentation exacte du roi de cœur de tous les
jeux de cartes, Charlemagne.
—En effet... Mais pourquoi le sept de cœur ouvre-t-il tantôt le grand
coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert d'abord que le grand
coffre?
—Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours à placer mon sept de
cœur dans le même sens. Hier seulement je me suis aperçu qu'en le
retournant, c'est-à-dire en mettant le septième point, celui du milieu, en l'air
au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept points changeait.
—Parbleu!
—Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.
—Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que Mme
Andermatt...
—En parlât devant moi? Oui. Je n'avais découvert dans le coffre, outre la
cassette, que la correspondance des deux frères, correspondance qui m'a mis
sur la voie de leur trahison.
d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous devait
fatalement me laisser agir à ma guise, sans sortir de son lit.
—Le raisonnement était juste.
—Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cachée dans un
coffre à serrure secrète, et que le sept de cœur était la clef, le mot de cette
serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce sept de cœur à un endroit qui
lui fût visiblement réservé. Une heure d'examen m'a suffi.
—Une heure!
—Observez le bonhomme en mosaïque.
—Le vieil empereur?
—Ce vieil empereur est la représentation exacte du roi de cœur de tous les
jeux de cartes, Charlemagne.
—En effet... Mais pourquoi le sept de cœur ouvre-t-il tantôt le grand
coffre et tantôt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert d'abord que le grand
coffre?
—Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours à placer mon sept de
cœur dans le même sens. Hier seulement je me suis aperçu qu'en le
retournant, c'est-à-dire en mettant le septième point, celui du milieu, en l'air
au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept points changeait.
—Parbleu!
—Évidemment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.
—Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que Mme
Andermatt...
—En parlât devant moi? Oui. Je n'avais découvert dans le coffre, outre la
cassette, que la correspondance des deux frères, correspondance qui m'a mis
sur la voie de leur trahison.
Page 145
—Somme toute, c'est par hasard que vous avez été amené, d'abord à
reconstituer l'histoire des deux frères, puis à rechercher les plans et les
documents du sous-marin?
—Par hasard.
—Mais dans quel but avez-vous recherché?...
Daspry m'interrompit en riant:
—Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse!
—Elle me passionne.
—Eh bien, tout à l'heure, quand j'aurai reconduit Mme Andermatt et fait
porter à l'Écho de France le mot que je vais écrire, je reviendrai et nous
entrerons dans le détail.
Il s'assit et écrivit une de ces petites notes lapidaires où se divertit la
fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que fit celle-ci dans le
monde entier?
«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement.
Maître de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis
Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la marine. À
cette occasion il ouvre une souscription dans le but d'offrir à l'État le
premier sous-marin construit d'après ces plans. Et il s'inscrit lui-même en
tête de cette souscription pour la somme de vingt mille francs.»
—Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui dis-je, quand il
m'eut donné le papier à lire.
—Précisément. Il était équitable que Varin rachetât en partie sa trahison.
* * *
reconstituer l'histoire des deux frères, puis à rechercher les plans et les
documents du sous-marin?
—Par hasard.
—Mais dans quel but avez-vous recherché?...
Daspry m'interrompit en riant:
—Mon Dieu! comme cette affaire vous intéresse!
—Elle me passionne.
—Eh bien, tout à l'heure, quand j'aurai reconduit Mme Andermatt et fait
porter à l'Écho de France le mot que je vais écrire, je reviendrai et nous
entrerons dans le détail.
Il s'assit et écrivit une de ces petites notes lapidaires où se divertit la
fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que fit celle-ci dans le
monde entier?
«Arsène Lupin a résolu le problème que Salvator a posé dernièrement.
Maître de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis
Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la marine. À
cette occasion il ouvre une souscription dans le but d'offrir à l'État le
premier sous-marin construit d'après ces plans. Et il s'inscrit lui-même en
tête de cette souscription pour la somme de vingt mille francs.»
—Les vingt mille francs des chèques de M. Andermatt? lui dis-je, quand il
m'eut donné le papier à lire.
—Précisément. Il était équitable que Varin rachetât en partie sa trahison.
* * *
Page 146
Et voilà comment j'ai connu Arsène Lupin. Voilà comment j'ai su que Jean
Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'était autre qu'Arsène
Lupin, gentleman-cambrioleur. Voilà comment j'ai noué des liens d'amitié
fort agréables avec notre grand homme, et comment, peu à peu, grâce à la
confiance dont il veut bien m'honorer, je suis devenu son très humble, très
fidèle et très reconnaissant historiographe.
LE COFFRE-FORT DE MADAME IMBERT
À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de voitures
devant un des petits hôtels de peintre qui composent l'unique côté du
boulevard Berthier. La porte de cet hôtel s'ouvrit. Un groupe d'invités,
hommes et dames, sortirent. Quatre voitures filèrent de droite et de gauche
et il ne resta sur l'avenue que deux messieurs qui se quittèrent au coin de la
rue de Courcelles où demeurait l'un d'eux. L'autre résolut de rentrer à pied
jusqu'à la Porte-Maillot.
Il traversa donc l'avenue de Villiers et continua son chemin sur le trottoir
opposé aux fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, pure et froide, il y
avait plaisir à marcher. On respirait bien. Le bruit des pas résonnait
allègrement.
Mais au bout de quelques minutes il eut l'impression désagréable qu'on le
suivait. De fait, s'étant retourné, il aperçut l'ombre d'un homme qui se
glissait entre les arbres. Il n'était point peureux; cependant il hâta le pas afin
d'arriver le plus vite possible à l'octroi des Ternes. Mais l'homme se mit à
courir. Assez inquiet, il jugea plus prudent de lui faire face et de tirer son
revolver de sa poche.
Il n'en eut pas le temps. L'homme l'assaillait violemment, et tout de suite
une lutte s'engagea sur le boulevard désert, lutte à bras-le-corps où il sentit
aussitôt qu'il avait le désavantage. Il appela au secours, se débattit, et fut
renversé contre un tas de cailloux, serré à la gorge, bâillonné d'un mouchoir
que son adversaire lui enfonçait dans la bouche. Ses yeux se fermèrent, ses
oreilles bourdonnèrent, et il allait perdre connaissance, lorsque, soudain,
Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'était autre qu'Arsène
Lupin, gentleman-cambrioleur. Voilà comment j'ai noué des liens d'amitié
fort agréables avec notre grand homme, et comment, peu à peu, grâce à la
confiance dont il veut bien m'honorer, je suis devenu son très humble, très
fidèle et très reconnaissant historiographe.
LE COFFRE-FORT DE MADAME IMBERT
À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de voitures
devant un des petits hôtels de peintre qui composent l'unique côté du
boulevard Berthier. La porte de cet hôtel s'ouvrit. Un groupe d'invités,
hommes et dames, sortirent. Quatre voitures filèrent de droite et de gauche
et il ne resta sur l'avenue que deux messieurs qui se quittèrent au coin de la
rue de Courcelles où demeurait l'un d'eux. L'autre résolut de rentrer à pied
jusqu'à la Porte-Maillot.
Il traversa donc l'avenue de Villiers et continua son chemin sur le trottoir
opposé aux fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, pure et froide, il y
avait plaisir à marcher. On respirait bien. Le bruit des pas résonnait
allègrement.
Mais au bout de quelques minutes il eut l'impression désagréable qu'on le
suivait. De fait, s'étant retourné, il aperçut l'ombre d'un homme qui se
glissait entre les arbres. Il n'était point peureux; cependant il hâta le pas afin
d'arriver le plus vite possible à l'octroi des Ternes. Mais l'homme se mit à
courir. Assez inquiet, il jugea plus prudent de lui faire face et de tirer son
revolver de sa poche.
Il n'en eut pas le temps. L'homme l'assaillait violemment, et tout de suite
une lutte s'engagea sur le boulevard désert, lutte à bras-le-corps où il sentit
aussitôt qu'il avait le désavantage. Il appela au secours, se débattit, et fut
renversé contre un tas de cailloux, serré à la gorge, bâillonné d'un mouchoir
que son adversaire lui enfonçait dans la bouche. Ses yeux se fermèrent, ses
oreilles bourdonnèrent, et il allait perdre connaissance, lorsque, soudain,
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l'étreinte se desserra, et l'homme qui l'étouffait de son poids se releva pour
se défendre à son tour contre une attaque imprévue.
Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville...
l'homme poussa deux grognements de douleur, et s'enfuit en boitant et en
jurant.
Sans daigner le poursuivre, le nouvel arrivant se pencha et dit:
—Êtes-vous blessé, Monsieur?
Il n'était pas blessé, mais fort étourdi et incapable de se tenir debout. Par
bonheur, un des employés de l'octroi, attiré par les cris, accourut. Une
voiture fut requise. Le monsieur y prit place accompagné de son sauveur, et
on le conduisit à son hôtel de l'avenue de la Grande-Armée.
Devant la porte, tout à fait remis, il se confondit en remerciements.
—Je vous dois la vie, Monsieur, veuillez croire que je ne l'oublierai point.
Je ne veux pas effrayer ma femme en ce moment, mais je tiens à ce qu'elle
vous exprime elle-même, dès aujourd'hui, toute ma reconnaissance.
Il le pria de venir déjeuner et lui dit son nom: Ludovic Imbert, ajoutant:
—Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur...
—Mais certainement, fit l'autre.
Et il se présenta:
—Arsène Lupin.
* * *
Arsène Lupin n'avait pas alors cette célébrité que lui ont value l'affaire
Cahorn, son évasion de la Santé, et tant d'autres exploits retentissants. Il ne
s'appelait même pas Arsène Lupin. Ce nom auquel l'avenir réservait un tel
lustre fut spécialement imaginé pour désigner le sauveur de M. Imbert, et
l'on peut dire que c'est dans cette affaire qu'il reçut le baptême du feu. Prêt
se défendre à son tour contre une attaque imprévue.
Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville...
l'homme poussa deux grognements de douleur, et s'enfuit en boitant et en
jurant.
Sans daigner le poursuivre, le nouvel arrivant se pencha et dit:
—Êtes-vous blessé, Monsieur?
Il n'était pas blessé, mais fort étourdi et incapable de se tenir debout. Par
bonheur, un des employés de l'octroi, attiré par les cris, accourut. Une
voiture fut requise. Le monsieur y prit place accompagné de son sauveur, et
on le conduisit à son hôtel de l'avenue de la Grande-Armée.
Devant la porte, tout à fait remis, il se confondit en remerciements.
—Je vous dois la vie, Monsieur, veuillez croire que je ne l'oublierai point.
Je ne veux pas effrayer ma femme en ce moment, mais je tiens à ce qu'elle
vous exprime elle-même, dès aujourd'hui, toute ma reconnaissance.
Il le pria de venir déjeuner et lui dit son nom: Ludovic Imbert, ajoutant:
—Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur...
—Mais certainement, fit l'autre.
Et il se présenta:
—Arsène Lupin.
* * *
Arsène Lupin n'avait pas alors cette célébrité que lui ont value l'affaire
Cahorn, son évasion de la Santé, et tant d'autres exploits retentissants. Il ne
s'appelait même pas Arsène Lupin. Ce nom auquel l'avenir réservait un tel
lustre fut spécialement imaginé pour désigner le sauveur de M. Imbert, et
l'on peut dire que c'est dans cette affaire qu'il reçut le baptême du feu. Prêt
Page 148
au combat il est vrai, armé de toutes pièces, mais sans ressources, sans
l'autorité que donne le succès, Arsène Lupin n'était qu'apprenti dans une
profession où il devait bientôt passer maître.
Aussi quel frisson de joie à son réveil, quand il se rappela l'invitation de la
nuit! Enfin il touchait au but! Enfin il entreprenait une œuvre digne de ses
forces et de son talent! Les millions des Imbert, quelle proie magnifique
pour un appétit comme le sien!
Il fit une toilette spéciale, redingote râpée, pantalon élimé, chapeau de soie
un peu rougeâtre, manchettes et faux-cols effiloqués, le tout fort propre,
mais sentant la misère. Comme cravate, un ruban noir épinglé d'un diamant
de noix à surprise. Et, ainsi accoutré, il descendit l'escalier du logement
qu'il occupait à Montmartre. Au troisième étage, sans s'arrêter, il frappa du
pommeau de sa canne sur le battant d'une porte close. Dehors il gagna les
boulevards extérieurs. Un tramway passait. Il y prit place, et quelqu'un qui
marchait derrière lui, le locataire du troisième étage, s'assit à son côté.
Au bout d'un instant, cet homme lui dit:
—Eh bien, patron?
—Eh bien, c'est fait.
—Comment?
—J'y déjeune.
—Vous y déjeunez!
—Tu ne voudrais pas, j'espère, que j'eusse exposé gratuitement des jours
aussi précieux que les miens? J'ai arraché M. Ludovic Imbert à la mort
certaine que tu lui réservais. M. Ludovic Imbert est une nature
reconnaissante. Il m'invite à déjeuner.
Un silence, et l'autre hasarda:
—Alors, vous n'y renoncez pas?
—Mon petit, fit Arsène, si j'ai machiné la petite agression de cette nuit, si
je me suis donné la peine, à trois heures du matin, le long des fortifications,
l'autorité que donne le succès, Arsène Lupin n'était qu'apprenti dans une
profession où il devait bientôt passer maître.
Aussi quel frisson de joie à son réveil, quand il se rappela l'invitation de la
nuit! Enfin il touchait au but! Enfin il entreprenait une œuvre digne de ses
forces et de son talent! Les millions des Imbert, quelle proie magnifique
pour un appétit comme le sien!
Il fit une toilette spéciale, redingote râpée, pantalon élimé, chapeau de soie
un peu rougeâtre, manchettes et faux-cols effiloqués, le tout fort propre,
mais sentant la misère. Comme cravate, un ruban noir épinglé d'un diamant
de noix à surprise. Et, ainsi accoutré, il descendit l'escalier du logement
qu'il occupait à Montmartre. Au troisième étage, sans s'arrêter, il frappa du
pommeau de sa canne sur le battant d'une porte close. Dehors il gagna les
boulevards extérieurs. Un tramway passait. Il y prit place, et quelqu'un qui
marchait derrière lui, le locataire du troisième étage, s'assit à son côté.
Au bout d'un instant, cet homme lui dit:
—Eh bien, patron?
—Eh bien, c'est fait.
—Comment?
—J'y déjeune.
—Vous y déjeunez!
—Tu ne voudrais pas, j'espère, que j'eusse exposé gratuitement des jours
aussi précieux que les miens? J'ai arraché M. Ludovic Imbert à la mort
certaine que tu lui réservais. M. Ludovic Imbert est une nature
reconnaissante. Il m'invite à déjeuner.
Un silence, et l'autre hasarda:
—Alors, vous n'y renoncez pas?
—Mon petit, fit Arsène, si j'ai machiné la petite agression de cette nuit, si
je me suis donné la peine, à trois heures du matin, le long des fortifications,
Page 149
de t'allonger un coup de canne sur le poignet et un coup de pied sur le tibia,
risquant ainsi d'endommager mon unique ami, ce n'est pas pour renoncer
maintenant au bénéfice d'un sauvetage si bien organisé.
—Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune...
—Laisse-les courir. Il y a six mois que je poursuis l'affaire, six mois que je
me renseigne, que j'étudie, que je tends mes filets, que j'interroge les
domestiques, les prêteurs et les hommes de paille, six mois que je vis dans
l'ombre du mari et de la femme. Par conséquent je sais à quoi m'en tenir.
Que la fortune provienne du vieux Brawford, comme ils le prétendent, ou
d'une autre source, j'affirme qu'elle existe. Et puisqu'elle existe, elle est à
moi.
—Bigre, cent millions!
—Mettons-en dix, ou même cinq, n'importe! il y a de gros paquets de
titres dans le coffre-fort. C'est bien le diable si, un jour ou l'autre, je ne mets
pas la main sur la clef.
Le tramway s'arrêta place de l'Étoile. L'homme murmura:
—Ainsi, pour le moment?
—Pour le moment, rien à faire. Je t'avertirai. Nous avons le temps.
Cinq minutes après, Arsène Lupin montait le somptueux escalier de l'hôtel
Imbert, et Ludovic le présentait à sa femme. Gervaise était une bonne petite
dame, toute ronde, très bavarde. Elle fit à Lupin le meilleur accueil.
—J'ai voulu que nous soyons seuls à fêter notre sauveur, dit-elle.
Et dès l'abord on traita «notre sauveur» comme un ami d'ancienne date.
Au dessert l'intimité était complète, et les confidences allèrent bon train.
Arsène raconta sa vie, la vie de son père, intègre magistrat, les tristesses de
son enfance, les difficultés du présent. Gervaise, à son tour, dit sa jeunesse,
son mariage, les bontés du vieux Brawford, les cent millions dont elle avait
hérité, les obstacles qui retardaient l'entrée en jouissance, les emprunts
qu'elle avait dû contracter à des taux exorbitants, ses interminables démêlés
avec les neveux de Brawford, et les oppositions! et les séquestres! tout
enfin!
risquant ainsi d'endommager mon unique ami, ce n'est pas pour renoncer
maintenant au bénéfice d'un sauvetage si bien organisé.
—Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune...
—Laisse-les courir. Il y a six mois que je poursuis l'affaire, six mois que je
me renseigne, que j'étudie, que je tends mes filets, que j'interroge les
domestiques, les prêteurs et les hommes de paille, six mois que je vis dans
l'ombre du mari et de la femme. Par conséquent je sais à quoi m'en tenir.
Que la fortune provienne du vieux Brawford, comme ils le prétendent, ou
d'une autre source, j'affirme qu'elle existe. Et puisqu'elle existe, elle est à
moi.
—Bigre, cent millions!
—Mettons-en dix, ou même cinq, n'importe! il y a de gros paquets de
titres dans le coffre-fort. C'est bien le diable si, un jour ou l'autre, je ne mets
pas la main sur la clef.
Le tramway s'arrêta place de l'Étoile. L'homme murmura:
—Ainsi, pour le moment?
—Pour le moment, rien à faire. Je t'avertirai. Nous avons le temps.
Cinq minutes après, Arsène Lupin montait le somptueux escalier de l'hôtel
Imbert, et Ludovic le présentait à sa femme. Gervaise était une bonne petite
dame, toute ronde, très bavarde. Elle fit à Lupin le meilleur accueil.
—J'ai voulu que nous soyons seuls à fêter notre sauveur, dit-elle.
Et dès l'abord on traita «notre sauveur» comme un ami d'ancienne date.
Au dessert l'intimité était complète, et les confidences allèrent bon train.
Arsène raconta sa vie, la vie de son père, intègre magistrat, les tristesses de
son enfance, les difficultés du présent. Gervaise, à son tour, dit sa jeunesse,
son mariage, les bontés du vieux Brawford, les cent millions dont elle avait
hérité, les obstacles qui retardaient l'entrée en jouissance, les emprunts
qu'elle avait dû contracter à des taux exorbitants, ses interminables démêlés
avec les neveux de Brawford, et les oppositions! et les séquestres! tout
enfin!
Page 150
—Pensez donc, Monsieur Lupin, les titres sont là, à côté, dans le bureau
de mon mari, et si nous en détachons un seul coupon, nous perdons tout! Ils
sont là, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons pas y toucher!
Un léger frémissement secoua Monsieur Lupin à l'idée de ce voisinage. Et
il eut la sensation très nette que Monsieur Lupin n'aurait jamais assez
d'élévation d'âme pour éprouver les mêmes scrupules que la bonne dame.
—Ah! ils sont là, murmura-t-il, la gorge sèche.
—Ils sont là.
Des relations commencées sous de tels auspices ne pouvaient que former
des nœuds plus étroits. Délicatement interrogé, Arsène Lupin avoua sa
misère, sa détresse. Sur-le-champ, le malheureux garçon fut nommé
secrétaire particulier des deux époux, aux appointements de cent cinquante
francs par mois. Il continuerait à habiter chez lui, mais il viendrait chaque
jour prendre les ordres de travail et, pour plus de commodité, on mettait à sa
disposition, comme cabinet de travail, une des chambres du deuxième
étage.
Il choisit. Par quel excellent hasard se trouva-t-elle au-dessus du bureau de
Ludovic?
* * *
Arsène ne tarda pas à s'apercevoir que son poste de secrétaire ressemblait
furieusement à une sinécure. En deux mois, il n'eut que quatre lettres
insignifiantes à recopier et ne fut appelé qu'une fois dans le bureau de son
patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de contempler officiellement le
coffre-fort. En outre, il nota que le titulaire de cette sinécure ne devait pas
être jugé digne de figurer auprès du député Anquety, ou du bâtonnier
Grouvel, car on omit de le convier aux fameuses réceptions mondaines.
Il ne s'en plaignit point, préférant de beaucoup garder sa modeste petite
place à l'ombre, et se tint à l'écart, heureux et libre. D'ailleurs il ne perdait
pas son temps. Il rendit tout d'abord un certain nombre de visites
de mon mari, et si nous en détachons un seul coupon, nous perdons tout! Ils
sont là, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons pas y toucher!
Un léger frémissement secoua Monsieur Lupin à l'idée de ce voisinage. Et
il eut la sensation très nette que Monsieur Lupin n'aurait jamais assez
d'élévation d'âme pour éprouver les mêmes scrupules que la bonne dame.
—Ah! ils sont là, murmura-t-il, la gorge sèche.
—Ils sont là.
Des relations commencées sous de tels auspices ne pouvaient que former
des nœuds plus étroits. Délicatement interrogé, Arsène Lupin avoua sa
misère, sa détresse. Sur-le-champ, le malheureux garçon fut nommé
secrétaire particulier des deux époux, aux appointements de cent cinquante
francs par mois. Il continuerait à habiter chez lui, mais il viendrait chaque
jour prendre les ordres de travail et, pour plus de commodité, on mettait à sa
disposition, comme cabinet de travail, une des chambres du deuxième
étage.
Il choisit. Par quel excellent hasard se trouva-t-elle au-dessus du bureau de
Ludovic?
* * *
Arsène ne tarda pas à s'apercevoir que son poste de secrétaire ressemblait
furieusement à une sinécure. En deux mois, il n'eut que quatre lettres
insignifiantes à recopier et ne fut appelé qu'une fois dans le bureau de son
patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de contempler officiellement le
coffre-fort. En outre, il nota que le titulaire de cette sinécure ne devait pas
être jugé digne de figurer auprès du député Anquety, ou du bâtonnier
Grouvel, car on omit de le convier aux fameuses réceptions mondaines.
Il ne s'en plaignit point, préférant de beaucoup garder sa modeste petite
place à l'ombre, et se tint à l'écart, heureux et libre. D'ailleurs il ne perdait
pas son temps. Il rendit tout d'abord un certain nombre de visites
Page 151
clandestines au bureau de Ludovic, et présenta ses devoirs au coffre-fort,
lequel n'en resta pas moins hermétiquement fermé. C'était un énorme bloc
de fonte et d'acier, à l'aspect rébarbatif, et contre quoi ne pouvaient
prévaloir ni les limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur.
Arsène Lupin n'était pas entêté.
—Où la force échoue, la ruse réussit, se dit-il. L'essentiel est d'avoir un
œil et une oreille dans la place.
Il prit donc les mesures nécessaires, et après de minutieux et pénibles
sondages à travers le parquet de sa chambre, il introduisit un tuyau de
plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux moulures de la
corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette d'approche, il espérait voir
et entendre.
Dès lors il vécut à plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit souvent les
Imbert en conférence devant le coffre, compulsant des registres et maniant
des dossiers. Quand ils tournaient successivement les quatre boutons qui
commandaient la serrure, il tâchait, pour savoir le chiffre, de saisir le
nombre des crans qui passaient. Il surveillait leurs gestes, il épiait leurs
paroles. Que faisaient-ils de la clef? La cachaient-ils?
Un jour, il descendit en hâte, les ayant vus qui sortaient de la pièce sans
refermer le coffre. Et il entra résolument. Ils étaient revenus.
—Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte.
Mais Gervaise se précipita, et l'attirant:
—Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous
ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous vendre? De
l'Extérieure ou de la Rente?
—Mais, l'opposition? objecta Lupin, très étonné.
—Oh! elle ne frappe pas tous les titres.
Elle écarta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles
ceinturés de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta.
lequel n'en resta pas moins hermétiquement fermé. C'était un énorme bloc
de fonte et d'acier, à l'aspect rébarbatif, et contre quoi ne pouvaient
prévaloir ni les limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur.
Arsène Lupin n'était pas entêté.
—Où la force échoue, la ruse réussit, se dit-il. L'essentiel est d'avoir un
œil et une oreille dans la place.
Il prit donc les mesures nécessaires, et après de minutieux et pénibles
sondages à travers le parquet de sa chambre, il introduisit un tuyau de
plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux moulures de la
corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette d'approche, il espérait voir
et entendre.
Dès lors il vécut à plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit souvent les
Imbert en conférence devant le coffre, compulsant des registres et maniant
des dossiers. Quand ils tournaient successivement les quatre boutons qui
commandaient la serrure, il tâchait, pour savoir le chiffre, de saisir le
nombre des crans qui passaient. Il surveillait leurs gestes, il épiait leurs
paroles. Que faisaient-ils de la clef? La cachaient-ils?
Un jour, il descendit en hâte, les ayant vus qui sortaient de la pièce sans
refermer le coffre. Et il entra résolument. Ils étaient revenus.
—Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte.
Mais Gervaise se précipita, et l'attirant:
—Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous
ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous vendre? De
l'Extérieure ou de la Rente?
—Mais, l'opposition? objecta Lupin, très étonné.
—Oh! elle ne frappe pas tous les titres.
Elle écarta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles
ceinturés de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta.
Page 152
—Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de l'Extérieure. Elle
va monter... Tandis que la Rente est au plus haut. Qu'en pensez-vous, mon
cher ami?
Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le sacrifice de
la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans cette liasse, au hasard, un
papier. C'était un titre 3% de 1.374 francs. Ludovic le mit dans sa poche.
L'après-midi, accompagné de son secrétaire, il fit vendre ce titre par un
agent de change et toucha quarante-six mille francs.
Quoi qu'en eût dit Gervaise, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui. Bien
au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le remplissait de surprise. À
diverses occasions, il put constater que les domestiques ignoraient son nom.
Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le désignait toujours ainsi: «Vous
préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur est arrivé?» Pourquoi cette
appellation énigmatique?
D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à peine,
et, tout en le traitant avec les égards dûs à un bienfaiteur, ne s'occupaient
jamais de lui! On avait l'air de le considérer comme un original qui n'aime
pas qu'on l'importune, et on respectait son isolement, comme si cet
isolement était une règle édictée par lui, un caprice de sa part. Une fois qu'il
passait dans le vestibule, il entendit Gervaise qui disait à deux messieurs:
—C'est un tel sauvage!
Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonçant à s'expliquer les
bizarreries de ces gens, il poursuivait l'exécution de son plan. Il avait acquis
la certitude qu'il ne fallait point compter sur le hasard ni sur une étourderie
de Gervaise que la clef du coffre ne quittait pas, et qui, au surplus, n'eût
jamais emporté cette clef sans avoir préalablement brouillé les lettres de la
serrure. Ainsi donc il devait agir.
Un événement précipita les choses, la violente campagne menée contre les
Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie. Arsène Lupin
assista aux péripéties du drame, aux agitations du ménage, et il comprit
qu'en tardant davantage, il allait tout perdre.
Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en avait
l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti. Lui,
va monter... Tandis que la Rente est au plus haut. Qu'en pensez-vous, mon
cher ami?
Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le sacrifice de
la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans cette liasse, au hasard, un
papier. C'était un titre 3% de 1.374 francs. Ludovic le mit dans sa poche.
L'après-midi, accompagné de son secrétaire, il fit vendre ce titre par un
agent de change et toucha quarante-six mille francs.
Quoi qu'en eût dit Gervaise, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui. Bien
au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le remplissait de surprise. À
diverses occasions, il put constater que les domestiques ignoraient son nom.
Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le désignait toujours ainsi: «Vous
préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur est arrivé?» Pourquoi cette
appellation énigmatique?
D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à peine,
et, tout en le traitant avec les égards dûs à un bienfaiteur, ne s'occupaient
jamais de lui! On avait l'air de le considérer comme un original qui n'aime
pas qu'on l'importune, et on respectait son isolement, comme si cet
isolement était une règle édictée par lui, un caprice de sa part. Une fois qu'il
passait dans le vestibule, il entendit Gervaise qui disait à deux messieurs:
—C'est un tel sauvage!
Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonçant à s'expliquer les
bizarreries de ces gens, il poursuivait l'exécution de son plan. Il avait acquis
la certitude qu'il ne fallait point compter sur le hasard ni sur une étourderie
de Gervaise que la clef du coffre ne quittait pas, et qui, au surplus, n'eût
jamais emporté cette clef sans avoir préalablement brouillé les lettres de la
serrure. Ainsi donc il devait agir.
Un événement précipita les choses, la violente campagne menée contre les
Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie. Arsène Lupin
assista aux péripéties du drame, aux agitations du ménage, et il comprit
qu'en tardant davantage, il allait tout perdre.
Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en avait
l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti. Lui,
Page 153
s'étendait sur le parquet et surveillait le bureau de Ludovic.
Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'étant pas
produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte qui desservait la
cour. Il en possédait une clef.
Mais le sixième jour il apprit que les Imbert, en réponse aux insinuations
malveillantes de leurs ennemis, avaient proposé qu'on ouvrît le coffre et
qu'on en fît l'inventaire.
—C'est pour ce soir, pensa Lupin.
Et en effet, après le dîner, Ludovic s'installa dans son bureau. Gervaise le
rejoignit. Ils se mirent à feuilleter les registres du coffre.
Une heure s'écoula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques qui
se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier étage.
Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne.
—Allons-y, murmura Lupin.
Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la nuit sans
lune et sans étoile, était obscur. Il tira de son armoire une corde à nœuds
qu'il assujettit à la rampe du balcon, enjamba et se laissa glisser doucement,
en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la fenêtre située au-dessous de la sienne.
C'était celle du bureau, et le voile épais des rideaux molletonnés masquait la
pièce. Debout sur le balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et
l'œil aux aguets.
Tranquillisé par le silence, il poussa légèrement les deux croisées. Si
personne n'avait eu soin de les vérifier, elles devaient céder à l'effort, car
lui, au cours de l'après-midi, en avait tourné l'espagnolette de façon qu'elle
n'entrât plus dans les gâches.
Les croisées cédèrent. Alors, avec des précautions infinies, il les
entrebâilla davantage. Dès qu'il put glisser la tête, il s'arrêta. Un peu de
lumière filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperçut Gervaise et
Ludovic assis à côté du coffre.
Ils n'échangeaient que de rares paroles et à voix basse, absorbés par leur
travail. Arsène calcula la distance qui le séparait d'eux, établit les
Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'étant pas
produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte qui desservait la
cour. Il en possédait une clef.
Mais le sixième jour il apprit que les Imbert, en réponse aux insinuations
malveillantes de leurs ennemis, avaient proposé qu'on ouvrît le coffre et
qu'on en fît l'inventaire.
—C'est pour ce soir, pensa Lupin.
Et en effet, après le dîner, Ludovic s'installa dans son bureau. Gervaise le
rejoignit. Ils se mirent à feuilleter les registres du coffre.
Une heure s'écoula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques qui
se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier étage.
Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne.
—Allons-y, murmura Lupin.
Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la nuit sans
lune et sans étoile, était obscur. Il tira de son armoire une corde à nœuds
qu'il assujettit à la rampe du balcon, enjamba et se laissa glisser doucement,
en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la fenêtre située au-dessous de la sienne.
C'était celle du bureau, et le voile épais des rideaux molletonnés masquait la
pièce. Debout sur le balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et
l'œil aux aguets.
Tranquillisé par le silence, il poussa légèrement les deux croisées. Si
personne n'avait eu soin de les vérifier, elles devaient céder à l'effort, car
lui, au cours de l'après-midi, en avait tourné l'espagnolette de façon qu'elle
n'entrât plus dans les gâches.
Les croisées cédèrent. Alors, avec des précautions infinies, il les
entrebâilla davantage. Dès qu'il put glisser la tête, il s'arrêta. Un peu de
lumière filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperçut Gervaise et
Ludovic assis à côté du coffre.
Ils n'échangeaient que de rares paroles et à voix basse, absorbés par leur
travail. Arsène calcula la distance qui le séparait d'eux, établit les
Page 154
mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les réduire l'un après l'autre
à l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le temps d'appeler au secours, et il
allait se précipiter, lorsque Gervaise dit:
—Comme la pièce s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre au
lit. Et toi?
—Je voudrais finir.
—Finir! Mais tu en as pour la nuit.
—Mais non, une heure au plus.
Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa la
fenêtre un peu plus. Les rideaux frémirent. Il poussa encore. Ludovic se
retourna, et, voyant les rideaux gonflés par le vent, se leva pour fermer la
fenêtre...
Il n'y eut pas un cri, pas même une apparence de lutte. En quelques gestes
précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'étourdit, lui enveloppa la
tête avec le rideau, le ficela, et de telle manière que Ludovic ne distingua
même pas le visage de son agresseur.
Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux portefeuilles qu'il
mit sous son bras, sortit du bureau, descendit l'escalier, traversa la cour, et
ouvrit la porte de service. Une voiture stationnait dans la rue.
—Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi.
Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidèrent le coffre. Puis
Arsène monta dans sa chambre, enleva la corde, effaça toute trace de son
passage. C'était fini.
Quelques heures après, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, opéra le
dépouillement des portefeuilles. Il n'éprouva aucune déception, l'ayant
prévu, à constater que la fortune des Imbert n'avait pas l'importance qu'on
lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas par centaines, ni même par
dizaines. Mais enfin le total formait encore un chiffre très respectable, et
c'étaient d'excellentes valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de
Paris, fonds d'État, Suez, mines du Nord, etc.
à l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le temps d'appeler au secours, et il
allait se précipiter, lorsque Gervaise dit:
—Comme la pièce s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre au
lit. Et toi?
—Je voudrais finir.
—Finir! Mais tu en as pour la nuit.
—Mais non, une heure au plus.
Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa la
fenêtre un peu plus. Les rideaux frémirent. Il poussa encore. Ludovic se
retourna, et, voyant les rideaux gonflés par le vent, se leva pour fermer la
fenêtre...
Il n'y eut pas un cri, pas même une apparence de lutte. En quelques gestes
précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'étourdit, lui enveloppa la
tête avec le rideau, le ficela, et de telle manière que Ludovic ne distingua
même pas le visage de son agresseur.
Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux portefeuilles qu'il
mit sous son bras, sortit du bureau, descendit l'escalier, traversa la cour, et
ouvrit la porte de service. Une voiture stationnait dans la rue.
—Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi.
Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidèrent le coffre. Puis
Arsène monta dans sa chambre, enleva la corde, effaça toute trace de son
passage. C'était fini.
Quelques heures après, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, opéra le
dépouillement des portefeuilles. Il n'éprouva aucune déception, l'ayant
prévu, à constater que la fortune des Imbert n'avait pas l'importance qu'on
lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas par centaines, ni même par
dizaines. Mais enfin le total formait encore un chiffre très respectable, et
c'étaient d'excellentes valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de
Paris, fonds d'État, Suez, mines du Nord, etc.
Page 155
Il se déclara satisfait.
—Certes, dit-il, il y aura un rude déchet quand le temps sera venu de
négocier. On se heurtera à des oppositions, et il faudra plus d'une fois
liquider à vil prix. N'importe, avec cette première mise de fonds, je me
charge de vivre comme je l'entends... et de réaliser quelques rêves qui me
tiennent au cœur.
—Et le reste?
—Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne figure
dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux titres, nous allons les
enfermer bien tranquillement dans le placard, et nous attendrons le moment
propice.
Le lendemain Arsène pensa qu'aucune raison ne l'empêchait de retourner à
l'hôtel Imbert. Mais la lecture des journaux lui révéla cette nouvelle
imprévue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.
L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennité. Les magistrats y
trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose.
* * *
Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne à certains d'entre eux
l'intervention d'Arsène Lupin. J'en tiens le récit de lui-même, un jour qu'il
était en veine de confidence.
Ce jour-là, il se promenait de long en large dans mon cabinet de travail, et
ses yeux avaient une petite fièvre que je ne leur connaissais pas.
—Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup?
Sans me répondre directement, il reprit:
—Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Ainsi, même après
l'explication que je vous ai donnée, que d'obscurités encore! Pourquoi cette
fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité du secours que je leur apportais
—Certes, dit-il, il y aura un rude déchet quand le temps sera venu de
négocier. On se heurtera à des oppositions, et il faudra plus d'une fois
liquider à vil prix. N'importe, avec cette première mise de fonds, je me
charge de vivre comme je l'entends... et de réaliser quelques rêves qui me
tiennent au cœur.
—Et le reste?
—Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne figure
dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux titres, nous allons les
enfermer bien tranquillement dans le placard, et nous attendrons le moment
propice.
Le lendemain Arsène pensa qu'aucune raison ne l'empêchait de retourner à
l'hôtel Imbert. Mais la lecture des journaux lui révéla cette nouvelle
imprévue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.
L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennité. Les magistrats y
trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose.
* * *
Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne à certains d'entre eux
l'intervention d'Arsène Lupin. J'en tiens le récit de lui-même, un jour qu'il
était en veine de confidence.
Ce jour-là, il se promenait de long en large dans mon cabinet de travail, et
ses yeux avaient une petite fièvre que je ne leur connaissais pas.
—Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup?
Sans me répondre directement, il reprit:
—Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Ainsi, même après
l'explication que je vous ai donnée, que d'obscurités encore! Pourquoi cette
fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité du secours que je leur apportais
Page 156
involontairement? Il était si simple de dire: «Les cent millions se trouvaient
dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on les a volés»!
—Ils ont perdu la tête.
—Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'autre part, il est vrai...
—Il est vrai?...
—Non, rien.
Que signifiait cette réticence? Il n'avait pas tout dit, c'était visible, et ce
qu'il n'avait pas dit, il répugnait à le dire. J'étais intrigué. Il fallait que la
chose fût grave pour provoquer de l'hésitation chez un tel homme.
Je lui posai des questions au hasard.
—Vous ne les avez pas revus?
—Non.
—Et il ne vous est pas advenu d'éprouver, à l'égard de ces deux
malheureux, quelque pitié?
—Moi! proféra-t-il en sursautant.
Sa révolte m'étonna. Avais-je touché juste? J'insistai:
—Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au danger...
ou du moins partir les poches remplies.
—Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas?
—Dame!
Il frappa violemment sur ma table.
—Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords?
—Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment
quelconque...
—Un sentiment quelconque pour des gens...
dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on les a volés»!
—Ils ont perdu la tête.
—Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'autre part, il est vrai...
—Il est vrai?...
—Non, rien.
Que signifiait cette réticence? Il n'avait pas tout dit, c'était visible, et ce
qu'il n'avait pas dit, il répugnait à le dire. J'étais intrigué. Il fallait que la
chose fût grave pour provoquer de l'hésitation chez un tel homme.
Je lui posai des questions au hasard.
—Vous ne les avez pas revus?
—Non.
—Et il ne vous est pas advenu d'éprouver, à l'égard de ces deux
malheureux, quelque pitié?
—Moi! proféra-t-il en sursautant.
Sa révolte m'étonna. Avais-je touché juste? J'insistai:
—Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au danger...
ou du moins partir les poches remplies.
—Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas?
—Dame!
Il frappa violemment sur ma table.
—Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords?
—Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment
quelconque...
—Un sentiment quelconque pour des gens...
Page 157
—Pour des gens à qui vous avez dérobé une fortune.
—Quelle fortune?
—Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...
—Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai dérobé des paquets de
titres, n'est-ce pas? une partie de leur héritage? voilà ma faute? voilà mon
crime?
«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient
faux, ces titres?... vous entendez?
ILS ÉTAIENT FAUX!
Je le regardai, abasourdi.
—Faux, les quatre ou cinq millions.
—Faux, s'écria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les Villes de
Paris, les fonds d'État, du papier, rien que du papier! Pas un sou, je n'ai pas
tiré un sou de tout le bloc! Et vous me demandez d'avoir des remords? Mais
c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont roulé comme un vulgaire gogo!
Ils m'ont plumé comme la dernière de leurs dupes, et la plus stupide!
Une réelle colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre blessé.
—Mais, d'un bout à l'autre, j'ai eu le dessous! dès la première heure!
Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt le rôle qu'ils
m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon cher, et je n'y ai vu que
du feu!
«C'est après, par les journaux, et en rapprochant certains détails, que je
m'en suis aperçu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au monsieur qui a
risqué sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches, eux, ils me faisaient
passer pour un des Brawford!
«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième
étage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'était Brawford, et Brawford,
c'était moi! Et grâce à moi, grâce à la confiance que j'inspirais sous le nom
de Brawford, les banquiers prêtaient, et les notaires engageaient leurs
—Quelle fortune?
—Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...
—Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai dérobé des paquets de
titres, n'est-ce pas? une partie de leur héritage? voilà ma faute? voilà mon
crime?
«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient
faux, ces titres?... vous entendez?
ILS ÉTAIENT FAUX!
Je le regardai, abasourdi.
—Faux, les quatre ou cinq millions.
—Faux, s'écria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les Villes de
Paris, les fonds d'État, du papier, rien que du papier! Pas un sou, je n'ai pas
tiré un sou de tout le bloc! Et vous me demandez d'avoir des remords? Mais
c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont roulé comme un vulgaire gogo!
Ils m'ont plumé comme la dernière de leurs dupes, et la plus stupide!
Une réelle colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre blessé.
—Mais, d'un bout à l'autre, j'ai eu le dessous! dès la première heure!
Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt le rôle qu'ils
m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon cher, et je n'y ai vu que
du feu!
«C'est après, par les journaux, et en rapprochant certains détails, que je
m'en suis aperçu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au monsieur qui a
risqué sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches, eux, ils me faisaient
passer pour un des Brawford!
«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième
étage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'était Brawford, et Brawford,
c'était moi! Et grâce à moi, grâce à la confiance que j'inspirais sous le nom
de Brawford, les banquiers prêtaient, et les notaires engageaient leurs
Page 158
clients à prêter! Hein, quelle école pour un débutant! Ah! je vous jure que la
leçon m'a servi!
Il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton exaspéré où
il était facile cependant de sentir des nuances d'ironie et d'admiration, il me
dit cette phrase ineffable:
—Mon cher, à l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents
francs!
Pour le coup, je ne pus m'empêcher de rire. C'était vraiment d'une
bouffonnerie supérieure. Et lui-même eut un accès de franche gaîté.
—Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palpé le
premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunté quinze
cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et savez-vous
pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres! Comme je vous le
dis! pour de prétendus malheureux qu'elle soulageait à l'insu de Ludovic!
«Et j'ai coupé là-dedans! Est-ce assez drôle, hein? Arsène Lupin refait de
quinze cents francs, et refait par la bonne dame à laquelle il volait quatre
millions de titres faux! Et que de combinaisons, d'efforts et de ruses
géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau résultat!
«C'est la seule fois que j'aie été roulé dans ma vie. Mais fichtre, je l'ai bien
été cette fois-là, et proprement, dans les grands prix!...
LA PERLE NOIRE
Un violent coup de sonnette réveilla la concierge du numéro 9 de l'avenue
Hoche. Elle tira le cordon en grognant:
—Je croyais tout le monde rentré. Il est au moins trois heures!
Son mari bougonna:
—C'est peut-être pour le docteur.
leçon m'a servi!
Il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton exaspéré où
il était facile cependant de sentir des nuances d'ironie et d'admiration, il me
dit cette phrase ineffable:
—Mon cher, à l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents
francs!
Pour le coup, je ne pus m'empêcher de rire. C'était vraiment d'une
bouffonnerie supérieure. Et lui-même eut un accès de franche gaîté.
—Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palpé le
premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunté quinze
cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et savez-vous
pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres! Comme je vous le
dis! pour de prétendus malheureux qu'elle soulageait à l'insu de Ludovic!
«Et j'ai coupé là-dedans! Est-ce assez drôle, hein? Arsène Lupin refait de
quinze cents francs, et refait par la bonne dame à laquelle il volait quatre
millions de titres faux! Et que de combinaisons, d'efforts et de ruses
géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau résultat!
«C'est la seule fois que j'aie été roulé dans ma vie. Mais fichtre, je l'ai bien
été cette fois-là, et proprement, dans les grands prix!...
LA PERLE NOIRE
Un violent coup de sonnette réveilla la concierge du numéro 9 de l'avenue
Hoche. Elle tira le cordon en grognant:
—Je croyais tout le monde rentré. Il est au moins trois heures!
Son mari bougonna:
—C'est peut-être pour le docteur.
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En effet, une voix demanda:
—Le docteur Harel... quel étage?
—Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.
—Il faudra bien qu'il se dérange.
Le monsieur pénétra dans le vestibule, monta un étage, deux étages, et,
sans même s'arrêter sur le palier du docteur Harel, continua jusqu'au
cinquième. Là, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la serrure, l'autre
le verrou de sûreté.
—À merveille, murmura-t-il, la besogne est considérablement simplifiée.
Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons... ai-je eu
logiquement le temps de sonner chez le docteur, et d'être congédié par lui?
Pas encore... un peu de patience...
Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau de la
loge en maugréant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua la porte
derrière lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme ayant vivement
appliqué un morceau de fer sur la gâche afin que le pène ne pût s'y
introduire.
Il rentra donc, sans bruit, à l'insu des concierges. En cas d'alarme, sa
retraite était assurée.
Paisiblement il remonta les cinq étages. Dans l'antichambre, à la lueur
d'une lanterne électrique, il déposa son pardessus et son chapeau sur une des
chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses bottines d'épais chaussons de
feutre.
—Ouf! ça y est... Et combien facilement! Je me demande un peu pourquoi
tout le monde ne choisit pas le confortable métier de cambrioleur? Avec un
peu d'adresse et de réflexion, il n'en est pas de plus charmant. Un métier de
tout repos... un métier de père de famille... Trop commode même... cela
devient fastidieux.
Il déplia un plan détaillé de l'appartement.
—Le docteur Harel... quel étage?
—Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.
—Il faudra bien qu'il se dérange.
Le monsieur pénétra dans le vestibule, monta un étage, deux étages, et,
sans même s'arrêter sur le palier du docteur Harel, continua jusqu'au
cinquième. Là, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la serrure, l'autre
le verrou de sûreté.
—À merveille, murmura-t-il, la besogne est considérablement simplifiée.
Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons... ai-je eu
logiquement le temps de sonner chez le docteur, et d'être congédié par lui?
Pas encore... un peu de patience...
Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau de la
loge en maugréant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua la porte
derrière lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme ayant vivement
appliqué un morceau de fer sur la gâche afin que le pène ne pût s'y
introduire.
Il rentra donc, sans bruit, à l'insu des concierges. En cas d'alarme, sa
retraite était assurée.
Paisiblement il remonta les cinq étages. Dans l'antichambre, à la lueur
d'une lanterne électrique, il déposa son pardessus et son chapeau sur une des
chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses bottines d'épais chaussons de
feutre.
—Ouf! ça y est... Et combien facilement! Je me demande un peu pourquoi
tout le monde ne choisit pas le confortable métier de cambrioleur? Avec un
peu d'adresse et de réflexion, il n'en est pas de plus charmant. Un métier de
tout repos... un métier de père de famille... Trop commode même... cela
devient fastidieux.
Il déplia un plan détaillé de l'appartement.
Page 160
—Commençons par nous orienter. Ici, j'aperçois le rectangle du vestibule
où je suis. Du côté de la rue, le salon, le boudoir et la salle à manger. Inutile
de perdre son temps par là, il paraît que la comtesse a un goût déplorable...
pas un bibelot de valeur!... Donc, droit au but... Ah! voici le tracé d'un
couloir, du couloir qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois
rencontrer la porte du placard aux robes qui communique avec la chambre
de la comtesse.
Il replia son plan, éteignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir en
comptant:
—Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la porte... Comme tout
s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit verrou, me sépare de la
chambre, et, qui plus est, je sais que ce verrou se trouve à un mètre
quarante-trois du plancher... De sorte que, grâce à une légère incision que je
vais pratiquer autour, nous en serons débarrassé...
Il sortit de sa poche les instruments nécessaires, mais une idée l'arrêta.
—Et si, par hasard, ce verrou n'était pas poussé. Essayons toujours... Pour
ce qu'il en coûte!
Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit.
—Mon brave Lupin, décidément la chance te favorise. Que te faut-il
maintenant? Tu connais la topographie des lieux où tu vas opérer; tu
connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire... Par conséquent, pour
que la perle noire t'appartienne, il s'agit tout bêtement d'être plus silencieux
que le silence, plus invisible que la nuit.
Arsène Lupin employa bien une demi-heure pour ouvrir la seconde porte,
une porte vitrée qui donnait sur la chambre. Mais il le fit avec tant de
précaution, qu'alors même que la comtesse n'eût pas dormi, aucun
grincement équivoque n'aurait pu l'inquiéter.
D'après les indications de son plan, il n'avait qu'à suivre le contour d'une
chaise-longue. Cela le conduisait à un fauteuil, puis à une petite table située
près du lit. Sur la table, il y avait une boîte de papier à lettres, et, enfermée
tout simplement dans cette boîte, la perle noire.
où je suis. Du côté de la rue, le salon, le boudoir et la salle à manger. Inutile
de perdre son temps par là, il paraît que la comtesse a un goût déplorable...
pas un bibelot de valeur!... Donc, droit au but... Ah! voici le tracé d'un
couloir, du couloir qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois
rencontrer la porte du placard aux robes qui communique avec la chambre
de la comtesse.
Il replia son plan, éteignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir en
comptant:
—Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la porte... Comme tout
s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit verrou, me sépare de la
chambre, et, qui plus est, je sais que ce verrou se trouve à un mètre
quarante-trois du plancher... De sorte que, grâce à une légère incision que je
vais pratiquer autour, nous en serons débarrassé...
Il sortit de sa poche les instruments nécessaires, mais une idée l'arrêta.
—Et si, par hasard, ce verrou n'était pas poussé. Essayons toujours... Pour
ce qu'il en coûte!
Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit.
—Mon brave Lupin, décidément la chance te favorise. Que te faut-il
maintenant? Tu connais la topographie des lieux où tu vas opérer; tu
connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire... Par conséquent, pour
que la perle noire t'appartienne, il s'agit tout bêtement d'être plus silencieux
que le silence, plus invisible que la nuit.
Arsène Lupin employa bien une demi-heure pour ouvrir la seconde porte,
une porte vitrée qui donnait sur la chambre. Mais il le fit avec tant de
précaution, qu'alors même que la comtesse n'eût pas dormi, aucun
grincement équivoque n'aurait pu l'inquiéter.
D'après les indications de son plan, il n'avait qu'à suivre le contour d'une
chaise-longue. Cela le conduisait à un fauteuil, puis à une petite table située
près du lit. Sur la table, il y avait une boîte de papier à lettres, et, enfermée
tout simplement dans cette boîte, la perle noire.
Page 161
Il s'allongea sur le tapis et suivit les contours de la chaise-longue. Mais à
l'extrémité il s'arrêta pour réprimer les battements de son cœur. Bien
qu'aucune crainte ne l'agitât, il lui était impossible de vaincre cette sorte
d'angoisse nerveuse que l'on éprouve dans le trop grand silence. Et il s'en
étonnait, car, enfin, il avait vécu sans émotion des minutes plus solennelles.
Nul danger ne le menaçait. Alors pourquoi son cœur battait-il comme une
cloche affolée? Était-ce cette femme endormie qui l'impressionnait, cette
vie si voisine de la sienne?
Il écouta et crut discerner le rythme d'une respiration. Il fut rassuré comme
par une présence amie.
Il chercha le fauteuil, puis, par petits gestes insensibles, rampa vers la
table, tâtant l'ombre de son bras étendu. Sa main droite rencontra un des
pieds de la table.
Enfin! il n'avait plus qu'à se lever, à prendre la perle et à s'en aller.
Heureusement! car son cœur recommençait à sauter dans sa poitrine comme
une bête terrifiée, et avec un tel bruit qu'il lui semblait impossible que la
comtesse ne s'éveillât point.
Il l'apaisa dans un élan de volonté prodigieux, mais, au moment où il
essayait de se relever, sa main gauche heurta sur le tapis un objet qu'il
reconnut tout de suite pour un flambeau, un flambeau renversé; et aussitôt,
un autre objet se présenta, une pendule, une de ces petites pendules de
voyage qui sont recouvertes d'une gaine de cuir.
Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce flambeau,... cette
pendule... pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leur place habituelle? Ah!
que se passait-il dans l'ombre effarante?
Et soudain, un cri lui échappa. Il avait touché... oh! à quelle chose étrange,
innommable! Mais non, non, la peur lui troublait le cerveau. Vingt
secondes, trente secondes, il demeura immobile, épouvanté, de la sueur aux
tempes. Et ses doigts gardaient la sensation de ce contact.
Par un effort implacable, il tendit le bras de nouveau. Sa main, de
nouveau, effleura la chose, la chose étrange, innommable. Il la palpa. Il
exigea que sa main la palpât et se rendît compte. C'était une chevelure, un
visage... et ce visage était froid, presque glacé.
l'extrémité il s'arrêta pour réprimer les battements de son cœur. Bien
qu'aucune crainte ne l'agitât, il lui était impossible de vaincre cette sorte
d'angoisse nerveuse que l'on éprouve dans le trop grand silence. Et il s'en
étonnait, car, enfin, il avait vécu sans émotion des minutes plus solennelles.
Nul danger ne le menaçait. Alors pourquoi son cœur battait-il comme une
cloche affolée? Était-ce cette femme endormie qui l'impressionnait, cette
vie si voisine de la sienne?
Il écouta et crut discerner le rythme d'une respiration. Il fut rassuré comme
par une présence amie.
Il chercha le fauteuil, puis, par petits gestes insensibles, rampa vers la
table, tâtant l'ombre de son bras étendu. Sa main droite rencontra un des
pieds de la table.
Enfin! il n'avait plus qu'à se lever, à prendre la perle et à s'en aller.
Heureusement! car son cœur recommençait à sauter dans sa poitrine comme
une bête terrifiée, et avec un tel bruit qu'il lui semblait impossible que la
comtesse ne s'éveillât point.
Il l'apaisa dans un élan de volonté prodigieux, mais, au moment où il
essayait de se relever, sa main gauche heurta sur le tapis un objet qu'il
reconnut tout de suite pour un flambeau, un flambeau renversé; et aussitôt,
un autre objet se présenta, une pendule, une de ces petites pendules de
voyage qui sont recouvertes d'une gaine de cuir.
Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce flambeau,... cette
pendule... pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leur place habituelle? Ah!
que se passait-il dans l'ombre effarante?
Et soudain, un cri lui échappa. Il avait touché... oh! à quelle chose étrange,
innommable! Mais non, non, la peur lui troublait le cerveau. Vingt
secondes, trente secondes, il demeura immobile, épouvanté, de la sueur aux
tempes. Et ses doigts gardaient la sensation de ce contact.
Par un effort implacable, il tendit le bras de nouveau. Sa main, de
nouveau, effleura la chose, la chose étrange, innommable. Il la palpa. Il
exigea que sa main la palpât et se rendît compte. C'était une chevelure, un
visage... et ce visage était froid, presque glacé.
Page 162
Si terrifiante que soit la réalité, un homme comme Arsène Lupin la
domine dès qu'il en a pris connaissance. Rapidement, il fit jouer le ressort
de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang. D'affreuses
blessures dévastaient son cou et ses épaules. Il se pencha et l'examina. Elle
était morte.
—Morte, morte, répéta-t-il avec stupeur.
Et il regardait ces yeux fixes, le rictus de cette bouche, cette chair livide,
et ce sang, tout ce sang qui avait coulé sur le tapis et se figeait maintenant,
épais et noir.
S'étant relevé, il tourna le bouton de l'électricité, la pièce s'emplit de
lumière, et il put voir tous les signes d'une lutte acharnée. Le lit était
entièrement défait, les couvertures et les draps arrachés. Par terre, le
flambeau, puis la pendule—les aiguilles marquaient onze heures vingt—
puis, plus loin, une chaise renversée, et partout du sang, des flaques de
sang.
—Et la perle noire? murmura-t-il.
La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'ouvrit vivement. Elle
contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide.
—Fichtre, se dit-il, tu t'es vanté un peu tôt de ta chance, mon ami Arsène
Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue... la situation n'est
pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort d'encourir de lourdes
responsabilités.
Il ne bougea pas cependant.
—Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsène Lupin? N'y a-t-il pas mieux à
faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience est
tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu dois
procéder à une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait avoir un cerveau
plus clair. Et le mien est dans un état!
Il tomba sur un fauteuil, ses poings crispés contre son front brûlant.
domine dès qu'il en a pris connaissance. Rapidement, il fit jouer le ressort
de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang. D'affreuses
blessures dévastaient son cou et ses épaules. Il se pencha et l'examina. Elle
était morte.
—Morte, morte, répéta-t-il avec stupeur.
Et il regardait ces yeux fixes, le rictus de cette bouche, cette chair livide,
et ce sang, tout ce sang qui avait coulé sur le tapis et se figeait maintenant,
épais et noir.
S'étant relevé, il tourna le bouton de l'électricité, la pièce s'emplit de
lumière, et il put voir tous les signes d'une lutte acharnée. Le lit était
entièrement défait, les couvertures et les draps arrachés. Par terre, le
flambeau, puis la pendule—les aiguilles marquaient onze heures vingt—
puis, plus loin, une chaise renversée, et partout du sang, des flaques de
sang.
—Et la perle noire? murmura-t-il.
La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'ouvrit vivement. Elle
contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide.
—Fichtre, se dit-il, tu t'es vanté un peu tôt de ta chance, mon ami Arsène
Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue... la situation n'est
pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort d'encourir de lourdes
responsabilités.
Il ne bougea pas cependant.
—Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsène Lupin? N'y a-t-il pas mieux à
faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience est
tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu dois
procéder à une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait avoir un cerveau
plus clair. Et le mien est dans un état!
Il tomba sur un fauteuil, ses poings crispés contre son front brûlant.
Page 163
* * *
L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus vivement
intrigués en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas racontée si la
participation d'Arsène Lupin ne l'éclairait d'un jour tout spécial. Cette
participation, il en est peu qui la soupçonnent. Nul ne sait en tout cas
l'exacte et curieuse vérité.
Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontrée au Bois, Léontine Zalti,
l'ancienne cantatrice, épouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti dont le
luxe éblouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti, comtesse d'Andillot,
à qui ses parures de diamants et de perles valaient une réputation
européenne? On disait d'elle qu'elle portait sur ses épaules le coffre-fort de
plusieurs maisons de banque et les mines d'or de plusieurs compagnies
australiennes. Les grands joailliers travaillaient pour la Zalti comme on
travaillait jadis pour les rois et pour les reines.
Et qui ne se souvient de la catastrophe où toutes ces richesses furent
englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dévora tout. De la
collection merveilleuse, dispersée par le commissaire-priseur, il ne resta que
la fameuse perle noire. La perle noire! c'est-à-dire une fortune, si elle avait
voulu s'en défaire.
Elle ne le voulut point. Elle préféra se restreindre, vivre dans un simple
appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un domestique,
plutôt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait à cela une raison
qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire était le cadeau d'un
empereur! Et presque ruinée, réduite à l'existence la plus médiocre, elle
demeura fidèle à sa compagne des beaux jours.
—Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.
Du matin jusqu'au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la mettait
dans un endroit connu d'elle seule.
Tous ces faits rappelés par les feuilles publiques stimulèrent la curiosité,
et, chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui ont le mot de
l'énigme, ce fut précisément l'arrestation de l'assassin présumé qui
L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus vivement
intrigués en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas racontée si la
participation d'Arsène Lupin ne l'éclairait d'un jour tout spécial. Cette
participation, il en est peu qui la soupçonnent. Nul ne sait en tout cas
l'exacte et curieuse vérité.
Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontrée au Bois, Léontine Zalti,
l'ancienne cantatrice, épouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti dont le
luxe éblouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti, comtesse d'Andillot,
à qui ses parures de diamants et de perles valaient une réputation
européenne? On disait d'elle qu'elle portait sur ses épaules le coffre-fort de
plusieurs maisons de banque et les mines d'or de plusieurs compagnies
australiennes. Les grands joailliers travaillaient pour la Zalti comme on
travaillait jadis pour les rois et pour les reines.
Et qui ne se souvient de la catastrophe où toutes ces richesses furent
englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dévora tout. De la
collection merveilleuse, dispersée par le commissaire-priseur, il ne resta que
la fameuse perle noire. La perle noire! c'est-à-dire une fortune, si elle avait
voulu s'en défaire.
Elle ne le voulut point. Elle préféra se restreindre, vivre dans un simple
appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un domestique,
plutôt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait à cela une raison
qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire était le cadeau d'un
empereur! Et presque ruinée, réduite à l'existence la plus médiocre, elle
demeura fidèle à sa compagne des beaux jours.
—Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.
Du matin jusqu'au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la mettait
dans un endroit connu d'elle seule.
Tous ces faits rappelés par les feuilles publiques stimulèrent la curiosité,
et, chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui ont le mot de
l'énigme, ce fut précisément l'arrestation de l'assassin présumé qui
Page 164
compliqua le mystère et prolongea l'émotion. Le surlendemain, en effet, les
journaux publiaient la nouvelle suivante:
«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la
comtesse d'Andillot. Les charges relevées contre lui sont écrasantes. Sur la
manche en lustrine de son gilet de livrée, que M. Dudouis, le chef de la
Sûreté, a trouvé dans sa mansarde, entre le sommier et le matelas, on a
constaté des taches de sang. En outre, il manquait à ce gilet un bouton
recouvert d'étoffe. Or ce bouton, dès le début des perquisitions, avait été
ramassé sous le lit même de la victime.
«Il est probable qu'après le dîner, Danègre, au lieu de regagner sa
mansarde, se sera glissé dans le cabinet aux robes, et que, par la porte
vitrée, il a vu la comtesse cacher la perle noire.
«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer
cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept heures du
matin, Danègre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard de Courcelles:
la concierge d'abord, puis la buraliste ont témoigné dans ce sens. D'autre
part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de compagnie, qui toutes deux
couchent au bout du couloir, affirment qu'à huit heures, quand elles se sont
levées, la porte de l'antichambre et la porte de la cuisine étaient fermées à
double tour. Depuis vingt ans au service de la comtesse, ces deux personnes
sont au-dessus de tout soupçon. On se demande donc comment Danègre a
pu sortir de l'appartement. S'était-il fait faire une autre clef? L'instruction
éclaircira ces différents points.»
L'instruction n'éclaircit absolument rien, au contraire. On apprit que Victor
Danègre était un récidiviste dangereux, un alcoolique et un débauché, qu'un
coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire elle-même semblait, au fur et
à mesure qu'on l'étudiait, s'envelopper de ténèbres plus épaisses et de
contradictions plus inexplicables.
D'abord une demoiselle de Sinclèves, cousine et unique héritière de la
victime, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait confié
dans une de ses lettres la façon dont elle cachait la perle noire. Le
lendemain du jour où elle recevait cette lettre, elle en constatait la
disparition. Qui l'avait volée?
journaux publiaient la nouvelle suivante:
«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la
comtesse d'Andillot. Les charges relevées contre lui sont écrasantes. Sur la
manche en lustrine de son gilet de livrée, que M. Dudouis, le chef de la
Sûreté, a trouvé dans sa mansarde, entre le sommier et le matelas, on a
constaté des taches de sang. En outre, il manquait à ce gilet un bouton
recouvert d'étoffe. Or ce bouton, dès le début des perquisitions, avait été
ramassé sous le lit même de la victime.
«Il est probable qu'après le dîner, Danègre, au lieu de regagner sa
mansarde, se sera glissé dans le cabinet aux robes, et que, par la porte
vitrée, il a vu la comtesse cacher la perle noire.
«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer
cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept heures du
matin, Danègre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard de Courcelles:
la concierge d'abord, puis la buraliste ont témoigné dans ce sens. D'autre
part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de compagnie, qui toutes deux
couchent au bout du couloir, affirment qu'à huit heures, quand elles se sont
levées, la porte de l'antichambre et la porte de la cuisine étaient fermées à
double tour. Depuis vingt ans au service de la comtesse, ces deux personnes
sont au-dessus de tout soupçon. On se demande donc comment Danègre a
pu sortir de l'appartement. S'était-il fait faire une autre clef? L'instruction
éclaircira ces différents points.»
L'instruction n'éclaircit absolument rien, au contraire. On apprit que Victor
Danègre était un récidiviste dangereux, un alcoolique et un débauché, qu'un
coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire elle-même semblait, au fur et
à mesure qu'on l'étudiait, s'envelopper de ténèbres plus épaisses et de
contradictions plus inexplicables.
D'abord une demoiselle de Sinclèves, cousine et unique héritière de la
victime, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait confié
dans une de ses lettres la façon dont elle cachait la perle noire. Le
lendemain du jour où elle recevait cette lettre, elle en constatait la
disparition. Qui l'avait volée?
Page 165
De leur côté, les concierges racontèrent qu'ils avaient ouvert la porte à un
individu, lequel était monté chez le docteur Harel. On manda le docteur.
Personne n'avait sonné chez lui. Alors qui était cet individu? Un complice?
Cette hypothèse d'un complice fut adoptée par la presse et par le public.
Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la défendait, non sans
raison.
—Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge.
—Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin.
—Je le vois partout, parce qu'il est partout.
—Dites plutôt que vous le voyez chaque fois où quelque chose ne vous
paraît pas très clair. D'ailleurs, en l'espèce, remarquez ceci: le crime a été
commis à onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la pendule, et la visite
nocturne, dénoncée par les concierges, n'a eu lieu qu'à trois heures du matin.
La justice obéit souvent à ces entraînements de conviction qui font qu'on
oblige les événements à se plier à l'explication première qu'on en a donnée.
Les antécédents déplorables de Victor Danègre, récidiviste, ivrogne et
débauché, influencèrent le juge, et bien qu'aucune circonstance nouvelle ne
vînt corroborer les deux ou trois indices primitivement découverts, rien ne
put l'ébranler. Il boucla son instruction. Quelques semaines après, les débats
commencèrent.
Ils furent embarrassés et languissants. Le président les dirigea sans ardeur.
Le ministère public attaqua mollement. Dans ces conditions, l'avocat de
Danègre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les impossibilités de
l'accusation. Nulle preuve matérielle n'existait. Qui avait forgé la clef,
l'indispensable clef sans laquelle Danègre, après son départ, n'aurait pu
refermer à double tour la porte de l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef,
et qu'était-elle devenue? Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il
devenu?
—Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client qui a
tué. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce mystérieux
personnage qui s'est introduit dans la maison à trois heures du matin. La
individu, lequel était monté chez le docteur Harel. On manda le docteur.
Personne n'avait sonné chez lui. Alors qui était cet individu? Un complice?
Cette hypothèse d'un complice fut adoptée par la presse et par le public.
Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la défendait, non sans
raison.
—Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge.
—Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin.
—Je le vois partout, parce qu'il est partout.
—Dites plutôt que vous le voyez chaque fois où quelque chose ne vous
paraît pas très clair. D'ailleurs, en l'espèce, remarquez ceci: le crime a été
commis à onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la pendule, et la visite
nocturne, dénoncée par les concierges, n'a eu lieu qu'à trois heures du matin.
La justice obéit souvent à ces entraînements de conviction qui font qu'on
oblige les événements à se plier à l'explication première qu'on en a donnée.
Les antécédents déplorables de Victor Danègre, récidiviste, ivrogne et
débauché, influencèrent le juge, et bien qu'aucune circonstance nouvelle ne
vînt corroborer les deux ou trois indices primitivement découverts, rien ne
put l'ébranler. Il boucla son instruction. Quelques semaines après, les débats
commencèrent.
Ils furent embarrassés et languissants. Le président les dirigea sans ardeur.
Le ministère public attaqua mollement. Dans ces conditions, l'avocat de
Danègre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les impossibilités de
l'accusation. Nulle preuve matérielle n'existait. Qui avait forgé la clef,
l'indispensable clef sans laquelle Danègre, après son départ, n'aurait pu
refermer à double tour la porte de l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef,
et qu'était-elle devenue? Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il
devenu?
—Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client qui a
tué. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce mystérieux
personnage qui s'est introduit dans la maison à trois heures du matin. La
Page 166
pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et après? ne peut-on mettre
les aiguilles d'une pendule à l'heure qui vous convient?
Victor Danègre fut acquitté.
* * *
Il sortit de prison un vendredi au déclin du jour, amaigri, déprimé par six
mois de cellule. L'instruction, la solitude, les débats, les délibérations du
jury, tout cela l'avait empli d'une épouvante maladive. La nuit, d'affreux
cauchemars, des visions d'échafaud le hantaient. Il tremblait de fièvre et de
terreur.
Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les hauteurs
de Montmartre, et il vécut au hasard des besognes, bricolant de droite et de
gauche.
Vie lamentable! Trois fois engagé par trois patrons différents, il fut
reconnu et renvoyé sur-le-champ.
Souvent il s'aperçut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le suivaient,
des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne renonçaient pas à le
faire tomber dans quelque piège. Et d'avance il sentait l'étreinte rude de la
main qui le prendrait au collet.
Un soir qu'il dînait chez un traiteur du quartier, quelqu'un s'installa en face
de lui. C'était un individu d'une quarantaine d'années, vêtu d'une redingote
noire de propreté douteuse. Il commanda une soupe, des légumes et un litre
de vin.
Et quand il eut mangé la soupe, il tourna les yeux vers Danègre et le
regarda longuement.
Danègre pâlit. Pour sûr cet individu était de ceux qui le suivaient depuis
des semaines. Que lui voulait-il? Danègre essaya de se lever. Il ne le put.
Ses jambes chancelaient sous lui.
L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Danègre.
les aiguilles d'une pendule à l'heure qui vous convient?
Victor Danègre fut acquitté.
* * *
Il sortit de prison un vendredi au déclin du jour, amaigri, déprimé par six
mois de cellule. L'instruction, la solitude, les débats, les délibérations du
jury, tout cela l'avait empli d'une épouvante maladive. La nuit, d'affreux
cauchemars, des visions d'échafaud le hantaient. Il tremblait de fièvre et de
terreur.
Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les hauteurs
de Montmartre, et il vécut au hasard des besognes, bricolant de droite et de
gauche.
Vie lamentable! Trois fois engagé par trois patrons différents, il fut
reconnu et renvoyé sur-le-champ.
Souvent il s'aperçut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le suivaient,
des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne renonçaient pas à le
faire tomber dans quelque piège. Et d'avance il sentait l'étreinte rude de la
main qui le prendrait au collet.
Un soir qu'il dînait chez un traiteur du quartier, quelqu'un s'installa en face
de lui. C'était un individu d'une quarantaine d'années, vêtu d'une redingote
noire de propreté douteuse. Il commanda une soupe, des légumes et un litre
de vin.
Et quand il eut mangé la soupe, il tourna les yeux vers Danègre et le
regarda longuement.
Danègre pâlit. Pour sûr cet individu était de ceux qui le suivaient depuis
des semaines. Que lui voulait-il? Danègre essaya de se lever. Il ne le put.
Ses jambes chancelaient sous lui.
L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Danègre.
Page 167
—Nous trinquons, camarade?
Victor balbutia:
—Oui... oui... à votre santé, camarade.
—À votre santé, Victor Danègre.
L'autre sursauta:
—Moi!... moi!... mais non... je vous jure...
—Vous me jurez quoi? que vous n'êtes pas vous? le domestique de la
comtesse?
—Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.
—Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Danègre pour la justice,
Victor Danègre.
—Pas vrai! pas vrai! on vous a menti.
Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut:
«Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.» Il
tressaillit.
—Vous êtes de la police?
—Je n'en suis plus, mais le métier me plaisait, et je continue d'une façon
plus... lucrative. On déniche de temps en temps des affaires d'or... comme la
vôtre.
—La mienne?
—Oui, la vôtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous voulez
bien y mettre un peu de complaisance.
—Et si je n'en mets pas?
—Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien me
refuser.
Une appréhension sourde envahissait Victor Danègre. Il demanda:
Victor balbutia:
—Oui... oui... à votre santé, camarade.
—À votre santé, Victor Danègre.
L'autre sursauta:
—Moi!... moi!... mais non... je vous jure...
—Vous me jurez quoi? que vous n'êtes pas vous? le domestique de la
comtesse?
—Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.
—Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Danègre pour la justice,
Victor Danègre.
—Pas vrai! pas vrai! on vous a menti.
Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut:
«Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.» Il
tressaillit.
—Vous êtes de la police?
—Je n'en suis plus, mais le métier me plaisait, et je continue d'une façon
plus... lucrative. On déniche de temps en temps des affaires d'or... comme la
vôtre.
—La mienne?
—Oui, la vôtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous voulez
bien y mettre un peu de complaisance.
—Et si je n'en mets pas?
—Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien me
refuser.
Une appréhension sourde envahissait Victor Danègre. Il demanda:
Page 168
—Qu'y a-t-il?... parlez.
—Soit, répondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis envoyé
par Mlle de Sinclèves.
—Sinclèves?
—L'héritière de la comtesse d'Andillot.
—Eh bien?
—Eh bien, Mlle de Sinclèves me charge de vous réclamer la perle noire.
—La perle noire?
—Celle que vous avez volée.
—Mais je ne l'ai pas!
—Vous l'avez.
—Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.
—C'est vous l'assassin.
Danègre s'efforça de rire.
—Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas été du
même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont reconnu innocent. Et quand
on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves gens...
L'ex-inspecteur lui saisit le bras:
—Pas de phrases, mon petit. Écoutez-moi bien attentivement et pesez mes
paroles, elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant le crime,
vous avez dérobé à la cuisinière la clef qui ouvre la porte de service, et vous
avez fait faire une clef semblable chez Outard, serrurier, 244, rue
Oberkampf.
—Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef... elle
n'existe pas.
—La voici.
—Soit, répondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis envoyé
par Mlle de Sinclèves.
—Sinclèves?
—L'héritière de la comtesse d'Andillot.
—Eh bien?
—Eh bien, Mlle de Sinclèves me charge de vous réclamer la perle noire.
—La perle noire?
—Celle que vous avez volée.
—Mais je ne l'ai pas!
—Vous l'avez.
—Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.
—C'est vous l'assassin.
Danègre s'efforça de rire.
—Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas été du
même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont reconnu innocent. Et quand
on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves gens...
L'ex-inspecteur lui saisit le bras:
—Pas de phrases, mon petit. Écoutez-moi bien attentivement et pesez mes
paroles, elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant le crime,
vous avez dérobé à la cuisinière la clef qui ouvre la porte de service, et vous
avez fait faire une clef semblable chez Outard, serrurier, 244, rue
Oberkampf.
—Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef... elle
n'existe pas.
—La voici.
Page 169
Après un silence, Grimaudan reprit:
—Vous avez tué la comtesse à l'aide d'un couteau à virole acheté au bazar
de la République, le jour même où vous commandiez votre clef. La lame est
triangulaire et creusée d'une cannelure.
—De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le
couteau.
—Le voici.
Victor Danègre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua:
—Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en expliquer la
provenance?
—Et après?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut affirmer qu'ils
m'appartenaient?
—Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé auquel vous avez acheté le
couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. En face de vous, ils ne
manqueront pas de vous reconnaître.
Il parlait sèchement et durement, avec une précision terrifiante. Danègre
était convulsé de peur. Ni le juge ni le président des assises, ni l'avocat
général ne l'avaient serré d'aussi près, n'avaient vu aussi clair dans des
choses que lui-même ne discernait plus très nettement.
Cependant, il essaya encore de jouer l'indifférence.
—Si c'est là toutes vos preuves!
—Il me reste celle-ci. Vous êtes reparti, après le crime, par le même
chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous avez dû
vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre.
—Comment le savez-vous? bégaya Victor... personne ne peut le savoir.
—La justice, non, il ne pouvait venir à l'idée d'aucun de ces messieurs du
parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais si on le faisait,
on verrait sur le plâtre blanc une marque rouge très légère, assez nette
cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la face antérieure de votre
—Vous avez tué la comtesse à l'aide d'un couteau à virole acheté au bazar
de la République, le jour même où vous commandiez votre clef. La lame est
triangulaire et creusée d'une cannelure.
—De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le
couteau.
—Le voici.
Victor Danègre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua:
—Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en expliquer la
provenance?
—Et après?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut affirmer qu'ils
m'appartenaient?
—Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé auquel vous avez acheté le
couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. En face de vous, ils ne
manqueront pas de vous reconnaître.
Il parlait sèchement et durement, avec une précision terrifiante. Danègre
était convulsé de peur. Ni le juge ni le président des assises, ni l'avocat
général ne l'avaient serré d'aussi près, n'avaient vu aussi clair dans des
choses que lui-même ne discernait plus très nettement.
Cependant, il essaya encore de jouer l'indifférence.
—Si c'est là toutes vos preuves!
—Il me reste celle-ci. Vous êtes reparti, après le crime, par le même
chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous avez dû
vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre.
—Comment le savez-vous? bégaya Victor... personne ne peut le savoir.
—La justice, non, il ne pouvait venir à l'idée d'aucun de ces messieurs du
parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais si on le faisait,
on verrait sur le plâtre blanc une marque rouge très légère, assez nette
cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la face antérieure de votre
Page 170
pouce, de votre pouce tout humide de sang et que vous avez posé contre le
mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en anthropométrie, c'est là un des principaux
moyens d'identification.
Victor Danègre était blême. Des gouttes de sueur coulaient de son front
sur la table. Il considérait avec des yeux de fou cet homme étrange qui
évoquait son crime comme s'il en avait été le témoin invisible.
Il baissa la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait contre tout
le monde. Contre cet homme-là, il avait l'impression qu'il n'y avait rien à
faire.
—Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous?
—Rien.
—Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut
des mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien?
—Si, la vie.
Le misérable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux:
—Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous est
impossible de la vendre. À quoi bon la garder?
—Il y a des recéleurs... et un jour ou l'autre, à n'importe quel prix...
—Un jour ou l'autre, il sera trop tard.
—Pourquoi?
—Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous, et,
cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la clef,
l'indication du pouce, vous êtes fichu, mon bonhomme.
Victor s'étreignit la tête de ses deux mains et réfléchit. Il se sentait perdu,
en effet, irrémédiablement perdu, et, en même temps, une grande fatigue
l'envahissait, un immense besoin de repos et d'abandon.
Il murmura:
mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en anthropométrie, c'est là un des principaux
moyens d'identification.
Victor Danègre était blême. Des gouttes de sueur coulaient de son front
sur la table. Il considérait avec des yeux de fou cet homme étrange qui
évoquait son crime comme s'il en avait été le témoin invisible.
Il baissa la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait contre tout
le monde. Contre cet homme-là, il avait l'impression qu'il n'y avait rien à
faire.
—Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous?
—Rien.
—Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut
des mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien?
—Si, la vie.
Le misérable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux:
—Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous est
impossible de la vendre. À quoi bon la garder?
—Il y a des recéleurs... et un jour ou l'autre, à n'importe quel prix...
—Un jour ou l'autre, il sera trop tard.
—Pourquoi?
—Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous, et,
cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la clef,
l'indication du pouce, vous êtes fichu, mon bonhomme.
Victor s'étreignit la tête de ses deux mains et réfléchit. Il se sentait perdu,
en effet, irrémédiablement perdu, et, en même temps, une grande fatigue
l'envahissait, un immense besoin de repos et d'abandon.
Il murmura:
Page 171
—Quand vous la faut-il?
—Ce soir, avant une heure.
—Sinon?
—Sinon, je mets à la poste cette lettre où Mlle de Sinclèves vous dénonce
au procureur de la République.
Danègre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se
levant:
—Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite affaire.
La nuit était venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et
suivirent les boulevards extérieurs en se dirigeant vers l'Étoile. Ils
marchaient silencieusement, Victor, très las et le dos voûté.
Au parc Monceau, il dit:
—C'est du côté de la maison...
—Parbleu! vous n'en êtes sorti, avant votre arrestation, que pour aller au
bureau de tabac.
—Nous y sommes, fit Danègre, d'une voix sourde.
Ils longèrent la grille du jardin et traversèrent une rue dont le bureau de
tabac faisait l'encoignure. Danègre s'arrêta quelques pas plus loin. Ses
jambes vacillaient. Il tomba sur un banc.
—Eh bien? demanda son compagnon.
—C'est là.
—C'est là! qu'est-ce que vous me chantez?
—Oui là, devant nous.
—Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas...
—Je vous répète qu'elle est là.
—Ce soir, avant une heure.
—Sinon?
—Sinon, je mets à la poste cette lettre où Mlle de Sinclèves vous dénonce
au procureur de la République.
Danègre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se
levant:
—Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite affaire.
La nuit était venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et
suivirent les boulevards extérieurs en se dirigeant vers l'Étoile. Ils
marchaient silencieusement, Victor, très las et le dos voûté.
Au parc Monceau, il dit:
—C'est du côté de la maison...
—Parbleu! vous n'en êtes sorti, avant votre arrestation, que pour aller au
bureau de tabac.
—Nous y sommes, fit Danègre, d'une voix sourde.
Ils longèrent la grille du jardin et traversèrent une rue dont le bureau de
tabac faisait l'encoignure. Danègre s'arrêta quelques pas plus loin. Ses
jambes vacillaient. Il tomba sur un banc.
—Eh bien? demanda son compagnon.
—C'est là.
—C'est là! qu'est-ce que vous me chantez?
—Oui là, devant nous.
—Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas...
—Je vous répète qu'elle est là.
Page 172
—Où?
—Entre deux pavés.
—Lesquels?
—Cherchez.
—Lesquels? répéta Grimaudan.
Victor ne répondit pas.
—Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme.
—Non... mais... je vais crever de misère.
—Et alors, tu hésites? Allons, je serai bon prince. Combien te faut-il?
—De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amérique.
—Convenu.
—Et un billet de cent pour les premiers frais.
—Tu en auras deux. Parle.
—Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et le
treizième.
—Dans le ruisseau?
—Oui, en bas du trottoir.
Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens
passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?...
Il ouvrit son canif et le planta entre le douzième et le treizième pavé.
—Et si elle n'y est pas?
—Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.
Se pouvait-il qu'elle y fût! La perle noire jetée dans la boue d'un ruisseau,
à la disposition du premier venu! La perle noire... une fortune!
—Entre deux pavés.
—Lesquels?
—Cherchez.
—Lesquels? répéta Grimaudan.
Victor ne répondit pas.
—Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme.
—Non... mais... je vais crever de misère.
—Et alors, tu hésites? Allons, je serai bon prince. Combien te faut-il?
—De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amérique.
—Convenu.
—Et un billet de cent pour les premiers frais.
—Tu en auras deux. Parle.
—Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et le
treizième.
—Dans le ruisseau?
—Oui, en bas du trottoir.
Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens
passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?...
Il ouvrit son canif et le planta entre le douzième et le treizième pavé.
—Et si elle n'y est pas?
—Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.
Se pouvait-il qu'elle y fût! La perle noire jetée dans la boue d'un ruisseau,
à la disposition du premier venu! La perle noire... une fortune!
Page 173
—À quelle profondeur?
—Dix centimètres, à peu près.
Il creusa le sable mouillé. La pointe de son canif heurta quelque chose.
Avec ses doigts il élargit le trou.
Il aperçut la perle noire.
—Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour
l'Amérique.
Le lendemain, l'Écho de France publiait cet entrefilet, qui fut reproduit
par les journaux du monde entier:
Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène Lupin qui
l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant peu, des fac-similés
de ce précieux bijou seront exposés à Londres, à Saint-Pétersbourg, à
Calcutta, à Buenos-Ayres et à New York.
Arsène Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses
correspondants.
* * *
—Et voilà comme quoi le crime est toujours puni et la vertu récompensée,
conclut Arsène Lupin, lorsqu'il m'eut révélé les dessous de l'affaire.
—Et voilà comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la
Sûreté, vous fûtes choisi par le destin pour enlever au criminel le bénéfice
de son forfait.
—Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le plus
fier. Les quarante minutes que j'ai passées dans l'appartement de la
comtesse, après avoir constaté sa mort, sont parmi les plus étonnantes et les
plus profondes de ma vie. En quarante minutes, empêtré dans la situation la
plus inextricable, j'ai reconstitué le crime, j'ai acquis la certitude, à l'aide de
quelques indices, que le coupable ne pouvait être qu'un domestique de la
—Dix centimètres, à peu près.
Il creusa le sable mouillé. La pointe de son canif heurta quelque chose.
Avec ses doigts il élargit le trou.
Il aperçut la perle noire.
—Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour
l'Amérique.
Le lendemain, l'Écho de France publiait cet entrefilet, qui fut reproduit
par les journaux du monde entier:
Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène Lupin qui
l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant peu, des fac-similés
de ce précieux bijou seront exposés à Londres, à Saint-Pétersbourg, à
Calcutta, à Buenos-Ayres et à New York.
Arsène Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses
correspondants.
* * *
—Et voilà comme quoi le crime est toujours puni et la vertu récompensée,
conclut Arsène Lupin, lorsqu'il m'eut révélé les dessous de l'affaire.
—Et voilà comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la
Sûreté, vous fûtes choisi par le destin pour enlever au criminel le bénéfice
de son forfait.
—Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le plus
fier. Les quarante minutes que j'ai passées dans l'appartement de la
comtesse, après avoir constaté sa mort, sont parmi les plus étonnantes et les
plus profondes de ma vie. En quarante minutes, empêtré dans la situation la
plus inextricable, j'ai reconstitué le crime, j'ai acquis la certitude, à l'aide de
quelques indices, que le coupable ne pouvait être qu'un domestique de la
Page 174
comtesse. Enfin, j'ai compris que, pour avoir la perle, il fallait que ce
domestique fût arrêté—et j'ai laissé le bouton de gilet—mais qu'il ne fallait
pas qu'on relevât contre lui des preuves irrécusables de sa culpabilité—et
j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis, emporté la clef oubliée sur la
serrure, fermé la porte à double tour, et effacé les traces des doigts sur le
plâtre du cabinet aux robes. À mon sens, ce fut là un de ces éclairs...
—De génie, interrompis-je.
—De génie, si vous voulez, et qui n'eût pas illuminé le cerveau du premier
venu. Deviner en une seconde les deux termes du problème—une
arrestation et un acquittement—me servir de l'appareil formidable de la
justice pour détraquer mon homme, pour l'abêtir, bref, pour le mettre dans
un état d'esprit tel qu'une fois libre il devait inévitablement, fatalement,
tomber dans le piège un peu grossier que je lui tendais!...
—Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.
—Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose définitive.
—Pauvre diable...
—Pauvre diable... Victor Danègre! vous ne songez pas que c'est un
assassin? Il eût été de la dernière immoralité que la perle noire lui restât. Il
vit, pensez donc, Danègre vit!
—Et la perle noire est à vous.
Il la sortit d'une des poches secrètes de son portefeuille, l'examina, la
caressa de ses doigts et de ses yeux émus, et il soupirait:
—Quel est le boyard, quel est le rajah imbécile et vaniteux qui possédera
ce trésor? À quel milliardaire américain est destiné le petit morceau de
beauté et de luxe qui ornait les blanches épaules de Léontine Zalti, comtesse
d'Andillot?...
HERLOCK SHOLMÈS ARRIVE TROP TARD
domestique fût arrêté—et j'ai laissé le bouton de gilet—mais qu'il ne fallait
pas qu'on relevât contre lui des preuves irrécusables de sa culpabilité—et
j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis, emporté la clef oubliée sur la
serrure, fermé la porte à double tour, et effacé les traces des doigts sur le
plâtre du cabinet aux robes. À mon sens, ce fut là un de ces éclairs...
—De génie, interrompis-je.
—De génie, si vous voulez, et qui n'eût pas illuminé le cerveau du premier
venu. Deviner en une seconde les deux termes du problème—une
arrestation et un acquittement—me servir de l'appareil formidable de la
justice pour détraquer mon homme, pour l'abêtir, bref, pour le mettre dans
un état d'esprit tel qu'une fois libre il devait inévitablement, fatalement,
tomber dans le piège un peu grossier que je lui tendais!...
—Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.
—Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose définitive.
—Pauvre diable...
—Pauvre diable... Victor Danègre! vous ne songez pas que c'est un
assassin? Il eût été de la dernière immoralité que la perle noire lui restât. Il
vit, pensez donc, Danègre vit!
—Et la perle noire est à vous.
Il la sortit d'une des poches secrètes de son portefeuille, l'examina, la
caressa de ses doigts et de ses yeux émus, et il soupirait:
—Quel est le boyard, quel est le rajah imbécile et vaniteux qui possédera
ce trésor? À quel milliardaire américain est destiné le petit morceau de
beauté et de luxe qui ornait les blanches épaules de Léontine Zalti, comtesse
d'Andillot?...
HERLOCK SHOLMÈS ARRIVE TROP TARD
Page 175
C'est étrange ce que vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont!
—Vous le connaissez?
—Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est
pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une
physionomie identique... qui est bien la vôtre.
Horace Velmont parut plutôt vexé.
—N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'êtes pas le premier à m'en
faire la remarque, croyez-le.
—C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas été
recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas le peintre
connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais pas
averti la police de votre présence à Dieppe.
La boutade fut accueillie par un rire général. Il y avait là, dans la grande
salle à manger du château de Thibermesnil, outre Velmont: l'abbé Gélis,
curé du village, et une douzaine d'officiers, dont les régiments
manœuvraient aux environs, et qui avaient répondu à l'invitation du
banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux s'écria:
—Mais est-ce que précisément Arsène Lupin n'a pas été signalé sur la
côte, après son fameux coup du rapide de Paris au Havre?
—Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je faisais
connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis, a bien voulu
m'honorer de quelques visites—agréable préambule d'une visite
domiciliaire plus sérieuse qu'il me rendra l'un de ces jours... ou plutôt l'une
de ces nuits!
On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes, vaste
pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure de la tour Guillaume,
et où Georges Devanne a réuni les incomparables richesses accumulées à
travers les siècles par les sires de Thibermesnil. Des bahuts et des
crédences, des landiers et des girandoles la décorent. De magnifiques
tapisseries pendent aux murs de pierre. Les embrasures des quatre fenêtres
sont profondes, munies de bancs, et se terminent par des croisées ogivales à
—Vous le connaissez?
—Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est
pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une
physionomie identique... qui est bien la vôtre.
Horace Velmont parut plutôt vexé.
—N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'êtes pas le premier à m'en
faire la remarque, croyez-le.
—C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas été
recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas le peintre
connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais pas
averti la police de votre présence à Dieppe.
La boutade fut accueillie par un rire général. Il y avait là, dans la grande
salle à manger du château de Thibermesnil, outre Velmont: l'abbé Gélis,
curé du village, et une douzaine d'officiers, dont les régiments
manœuvraient aux environs, et qui avaient répondu à l'invitation du
banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux s'écria:
—Mais est-ce que précisément Arsène Lupin n'a pas été signalé sur la
côte, après son fameux coup du rapide de Paris au Havre?
—Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je faisais
connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis, a bien voulu
m'honorer de quelques visites—agréable préambule d'une visite
domiciliaire plus sérieuse qu'il me rendra l'un de ces jours... ou plutôt l'une
de ces nuits!
On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes, vaste
pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure de la tour Guillaume,
et où Georges Devanne a réuni les incomparables richesses accumulées à
travers les siècles par les sires de Thibermesnil. Des bahuts et des
crédences, des landiers et des girandoles la décorent. De magnifiques
tapisseries pendent aux murs de pierre. Les embrasures des quatre fenêtres
sont profondes, munies de bancs, et se terminent par des croisées ogivales à
Page 176
vitraux encadrés de plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche, s'érige une
bibliothèque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de laquelle
on lit, en lettres d'or, «Thibermesnil» et au-dessous, la fière devise de la
famille: «Fais ce que veulx.»
Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:
—Seulement, dépêchez-vous, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous
reste.
—Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la chose en
plaisantant.
Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais l'excitation
du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes, l'emportèrent.
—Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion n'est plus
à craindre.
On s'assit autour de lui avec une vive curiosité, et il déclara, de l'air
satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:
—Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès, le grand policier
anglais pour qui il n'est point de mystère, Herlock Sholmès, le plus
extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu, le prodigieux
personnage qui semble forgé de toutes pièces par l'imagination d'un
romancier, Herlock Sholmès sera mon hôte.
On se récria. Herlock Sholmès à Thibermesnil. C'était donc sérieux?
Arsène Lupin se trouvait réellement dans la contrée?
—Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire du
baron Cahorn, à qui attribuer les cambriolages de Montigny, de Gruchet, de
Crasville, sinon à notre voleur national? Aujourd'hui, c'est mon tour.
—Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn?
—Le même truc ne réussit pas deux fois.
—Alors?
—Alors?... alors voici.
bibliothèque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de laquelle
on lit, en lettres d'or, «Thibermesnil» et au-dessous, la fière devise de la
famille: «Fais ce que veulx.»
Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:
—Seulement, dépêchez-vous, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous
reste.
—Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la chose en
plaisantant.
Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais l'excitation
du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes, l'emportèrent.
—Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion n'est plus
à craindre.
On s'assit autour de lui avec une vive curiosité, et il déclara, de l'air
satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:
—Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès, le grand policier
anglais pour qui il n'est point de mystère, Herlock Sholmès, le plus
extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu, le prodigieux
personnage qui semble forgé de toutes pièces par l'imagination d'un
romancier, Herlock Sholmès sera mon hôte.
On se récria. Herlock Sholmès à Thibermesnil. C'était donc sérieux?
Arsène Lupin se trouvait réellement dans la contrée?
—Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire du
baron Cahorn, à qui attribuer les cambriolages de Montigny, de Gruchet, de
Crasville, sinon à notre voleur national? Aujourd'hui, c'est mon tour.
—Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn?
—Le même truc ne réussit pas deux fois.
—Alors?
—Alors?... alors voici.
Page 177
Il se leva, et désignant du doigt, sur l'un des rayons de la bibliothèque, un
petit espace vide entre deux énormes in-folios:
—Il y avait là un livre, un livre du XVIe siècle intitulé la Chronique de
Thibermesnil, et qui était l'histoire du château depuis sa construction par le
duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse féodale. Il contenait trois
planches gravées. L'une représentait une vue cavalière du domaine dans son
ensemble, la seconde le plan des bâtiments, et la troisième—j'appelle votre
attention là-dessus—le tracé d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre à
l'extérieur de la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui,
dans la salle même où nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le
mois dernier.
—Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit pas
pour motiver l'intervention de Herlock Sholmès.
—Certes, cela n'eût point suffi s'il ne s'était passé un autre fait qui donne à
celui que je viens de vous raconter toute sa signification. Il existait à la
Bibliothèque nationale un second exemplaire de cette Chronique, et ces
deux exemplaires différaient par certains détails concernant le souterrain,
comme l'établissement d'un profil et d'une échelle, et diverses annotations,
non pas imprimées, mais écrites à l'encre et plus ou moins effacées. Je
savais ces particularités, et je savais que le tracé définitif ne pouvait être
reconstitué que par une confrontation minutieuse des deux cartes. Or, le
lendemain du jour où mon exemplaire disparaissait, celui de la Bibliothèque
nationale était demandé par un lecteur qui l'emportait sans qu'il fût possible
de déterminer les conditions dans lesquelles le vol était effectué.
Des exclamations accueillirent ces paroles.
—Cette fois, l'affaire devient sérieuse.
—Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'émut et il y eut une double
enquête, qui, d'ailleurs, n'eut aucun résultat.
—Comme toutes celles dont Arsène Lupin est l'objet.
—Précisément. C'est alors qu'il me vint à l'esprit de demander son
concours à Herlock Sholmès, lequel me répondit qu'il avait le plus vif désir
d'entrer en contact avec Arsène Lupin.
petit espace vide entre deux énormes in-folios:
—Il y avait là un livre, un livre du XVIe siècle intitulé la Chronique de
Thibermesnil, et qui était l'histoire du château depuis sa construction par le
duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse féodale. Il contenait trois
planches gravées. L'une représentait une vue cavalière du domaine dans son
ensemble, la seconde le plan des bâtiments, et la troisième—j'appelle votre
attention là-dessus—le tracé d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre à
l'extérieur de la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui,
dans la salle même où nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le
mois dernier.
—Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit pas
pour motiver l'intervention de Herlock Sholmès.
—Certes, cela n'eût point suffi s'il ne s'était passé un autre fait qui donne à
celui que je viens de vous raconter toute sa signification. Il existait à la
Bibliothèque nationale un second exemplaire de cette Chronique, et ces
deux exemplaires différaient par certains détails concernant le souterrain,
comme l'établissement d'un profil et d'une échelle, et diverses annotations,
non pas imprimées, mais écrites à l'encre et plus ou moins effacées. Je
savais ces particularités, et je savais que le tracé définitif ne pouvait être
reconstitué que par une confrontation minutieuse des deux cartes. Or, le
lendemain du jour où mon exemplaire disparaissait, celui de la Bibliothèque
nationale était demandé par un lecteur qui l'emportait sans qu'il fût possible
de déterminer les conditions dans lesquelles le vol était effectué.
Des exclamations accueillirent ces paroles.
—Cette fois, l'affaire devient sérieuse.
—Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'émut et il y eut une double
enquête, qui, d'ailleurs, n'eut aucun résultat.
—Comme toutes celles dont Arsène Lupin est l'objet.
—Précisément. C'est alors qu'il me vint à l'esprit de demander son
concours à Herlock Sholmès, lequel me répondit qu'il avait le plus vif désir
d'entrer en contact avec Arsène Lupin.
Page 178
—Quelle gloire pour Arsène Lupin! dit Velmont! Mais, si notre voleur
national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur Thibermesnil,
Herlock Sholmès n'aura qu'à se tourner les pouces?
—Il y a autre chose, et qui l'intéressera vivement, la découverte du
souterrain.
—Comment, vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la
campagne, l'autre dans ce salon même!
—Où? En quel lieu de ce salon? La ligne qui représente le souterrain sur
les cartes, aboutit bien d'un côté à un petit cercle accompagné de ces deux
majuscules «T. G.», ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas, Tour Guillaume.
Mais la tour est ronde, et qui pourrait déterminer à quel endroit du rond
s'amorce le tracé du dessin?
Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine. On
le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt provoqué. Enfin il
prononça:
—Le secret est perdu. Nul au monde ne le connaît. De père en fils, dit la
légende, les puissants seigneurs se le transmettaient à leur lit de mort,
jusqu'au jour où Geoffroy, dernier du nom, eut la tête tranchée sur
l'échafaud, le 7 thermidor an II, dans sa dix-neuvième année.
—Mais, depuis un siècle, on a dû chercher?
—On a cherché, mais vainement. Moi-même, quand j'eus acheté le
château à l'arrière-petit-neveu du conventionnel Leribourg, j'ai fait faire des
fouilles. À quoi bon? Songez que cette tour, environnée d'eau, n'est reliée au
château que par un point, et qu'il faut, en conséquence, que le souterrain
passe sous les anciens fossés. Le plan de la Bibliothèque nationale montre
d'ailleurs une suite de quatre escaliers comportant quarante-huit marches, ce
qui laisse supposer une profondeur de plus de dix mètres. Et l'échelle,
annexée à l'autre plan, fixe la distance à deux cents mètres. En réalité, tout
le problème est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi,
j'avoue que j'hésite à les démolir.
—Et l'on n'a aucun indice?
national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur Thibermesnil,
Herlock Sholmès n'aura qu'à se tourner les pouces?
—Il y a autre chose, et qui l'intéressera vivement, la découverte du
souterrain.
—Comment, vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la
campagne, l'autre dans ce salon même!
—Où? En quel lieu de ce salon? La ligne qui représente le souterrain sur
les cartes, aboutit bien d'un côté à un petit cercle accompagné de ces deux
majuscules «T. G.», ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas, Tour Guillaume.
Mais la tour est ronde, et qui pourrait déterminer à quel endroit du rond
s'amorce le tracé du dessin?
Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine. On
le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt provoqué. Enfin il
prononça:
—Le secret est perdu. Nul au monde ne le connaît. De père en fils, dit la
légende, les puissants seigneurs se le transmettaient à leur lit de mort,
jusqu'au jour où Geoffroy, dernier du nom, eut la tête tranchée sur
l'échafaud, le 7 thermidor an II, dans sa dix-neuvième année.
—Mais, depuis un siècle, on a dû chercher?
—On a cherché, mais vainement. Moi-même, quand j'eus acheté le
château à l'arrière-petit-neveu du conventionnel Leribourg, j'ai fait faire des
fouilles. À quoi bon? Songez que cette tour, environnée d'eau, n'est reliée au
château que par un point, et qu'il faut, en conséquence, que le souterrain
passe sous les anciens fossés. Le plan de la Bibliothèque nationale montre
d'ailleurs une suite de quatre escaliers comportant quarante-huit marches, ce
qui laisse supposer une profondeur de plus de dix mètres. Et l'échelle,
annexée à l'autre plan, fixe la distance à deux cents mètres. En réalité, tout
le problème est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi,
j'avoue que j'hésite à les démolir.
—Et l'on n'a aucun indice?
Page 179
—Aucun.
L'abbé Gélis objecta:
—M. Devanne, nous devons faire état de deux citations.
—Oh! s'écria Devanne en riant, M. le curé est un fouilleur d'archives, un
grand liseur de mémoires, et tout ce qui touche à Thibermesnil le passionne.
Mais l'explication dont il parle ne sert qu'à embrouiller les choses.
—Mais encore?
—Vous y tenez?
—Énormément.
—Vous saurez donc qu'il résulte de ses lectures que deux rois de France
ont eu le mot de l'énigme.
—Deux rois de France!
—Henri IV et Louis XVI.
—Ce ne sont pas les premiers venus. Et comment M. l'abbé est-il au
courant?...
—Oh! c'est bien simple, continua Devanne. L'avant-veille de la bataille
d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce château. À onze
heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie dame de Normandie, fut
introduite auprès de lui par le souterrain avec la complicité du duc Edgard,
qui, en cette occasion, livra le secret de famille. Ce secret, Henri IV le
confia plus tard à son ministre Sully, qui raconte l'anecdote dans ses
«Royales Œconomies d'État» sans l'accompagner d'autre commentaire que
de cette phrase incompréhensible:
«La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et l'on va
jusqu'à Dieu.»
Il y eut un silence, et Velmont ricana:
—Ce n'est pas d'une clarté aveuglante.
L'abbé Gélis objecta:
—M. Devanne, nous devons faire état de deux citations.
—Oh! s'écria Devanne en riant, M. le curé est un fouilleur d'archives, un
grand liseur de mémoires, et tout ce qui touche à Thibermesnil le passionne.
Mais l'explication dont il parle ne sert qu'à embrouiller les choses.
—Mais encore?
—Vous y tenez?
—Énormément.
—Vous saurez donc qu'il résulte de ses lectures que deux rois de France
ont eu le mot de l'énigme.
—Deux rois de France!
—Henri IV et Louis XVI.
—Ce ne sont pas les premiers venus. Et comment M. l'abbé est-il au
courant?...
—Oh! c'est bien simple, continua Devanne. L'avant-veille de la bataille
d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce château. À onze
heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie dame de Normandie, fut
introduite auprès de lui par le souterrain avec la complicité du duc Edgard,
qui, en cette occasion, livra le secret de famille. Ce secret, Henri IV le
confia plus tard à son ministre Sully, qui raconte l'anecdote dans ses
«Royales Œconomies d'État» sans l'accompagner d'autre commentaire que
de cette phrase incompréhensible:
«La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre, et l'on va
jusqu'à Dieu.»
Il y eut un silence, et Velmont ricana:
—Ce n'est pas d'une clarté aveuglante.
Page 180
—N'est-ce pas? M. le curé veut que Sully ait noté par là le mot de
l'énigme, sans trahir le secret des scribes auxquels il dictait ses mémoires.
—L'hypothèse est ingénieuse.
—Je l'accorde, mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau qui
s'envole?
—Et qu'est-ce qui va jusqu'à Dieu?
—Mystère!
Velmont reprit:
—Et ce bon Louis XVI, fut-ce également pour recevoir la visite d'une
dame, qu'il se fit ouvrir le souterrain?
—Je l'ignore. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que Louis XVI a
séjourné en 1784 à Thibermesnil, et que la fameuse armoire de fer, trouvée
au Louvre sur la dénonciation de Gamain, renfermait un papier avec ces
mots écrits par lui: «Thibermesnil: 2-6-12.»
Horace Velmont éclata de rire:
—Victoire! les ténèbres se dissipent de plus en plus. Deux fois six font
douze.
—Riez à votre guise, Monsieur, fit l'abbé, il n'empêche que ces deux
citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l'autre viendra quelqu'un
qui saura les interpréter.
—Herlock Sholmès d'abord, dit Devanne... À moins qu'Arsène Lupin ne
le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont?
Velmont se leva, mit la main sur l'épaule de Devanne, et déclara:
—Je pense qu'aux données fournies par votre livre et par celui de la
Bibliothèque, il manquait un renseignement de la plus haute importance, et
que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous en remercie.
—De sorte que?...
l'énigme, sans trahir le secret des scribes auxquels il dictait ses mémoires.
—L'hypothèse est ingénieuse.
—Je l'accorde, mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau qui
s'envole?
—Et qu'est-ce qui va jusqu'à Dieu?
—Mystère!
Velmont reprit:
—Et ce bon Louis XVI, fut-ce également pour recevoir la visite d'une
dame, qu'il se fit ouvrir le souterrain?
—Je l'ignore. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que Louis XVI a
séjourné en 1784 à Thibermesnil, et que la fameuse armoire de fer, trouvée
au Louvre sur la dénonciation de Gamain, renfermait un papier avec ces
mots écrits par lui: «Thibermesnil: 2-6-12.»
Horace Velmont éclata de rire:
—Victoire! les ténèbres se dissipent de plus en plus. Deux fois six font
douze.
—Riez à votre guise, Monsieur, fit l'abbé, il n'empêche que ces deux
citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l'autre viendra quelqu'un
qui saura les interpréter.
—Herlock Sholmès d'abord, dit Devanne... À moins qu'Arsène Lupin ne
le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont?
Velmont se leva, mit la main sur l'épaule de Devanne, et déclara:
—Je pense qu'aux données fournies par votre livre et par celui de la
Bibliothèque, il manquait un renseignement de la plus haute importance, et
que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous en remercie.
—De sorte que?...
Page 181
—De sorte que maintenant, la hache ayant tournoyé, l'oiseau s'étant enfui,
et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu'à me mettre en campagne.
—Sans perdre une minute.
—Sans perdre une seconde! ne faut-il pas que cette nuit, c'est-à-dire avant
l'arrivée de Herlock Sholmès, je cambriole votre château.
—Il est de fait que vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je vous
conduise?
—Jusqu'à Dieppe?
—Jusqu'à Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-même M. et Mme
d'Androl et une jeune fille de leurs amis qui arrivent par le train de minuit.
Et s'adressant aux officiers, Devanne ajouta:
—D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain à déjeuner, n'est-ce
pas, Messieurs? Je compte bien sur vous, puisque ce château doit être
investi par vos régiments et pris d'assaut sur le coup de onze heures.
L'invitation fut acceptée, on se sépara, et un instant plus tard, une 20-30
Étoile d'or emportait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe. Devanne
déposa le peintre devant le casino, et se rendit à la gare.
À minuit ses amis descendaient du train. À minuit et demi, l'automobile
franchissait les portes de Thibermesnil. À une heure, après un léger souper
servi dans le salon, chacun se retira. Peu à peu toutes les lumières
s'éteignirent. Le grand silence de la nuit enveloppa le château.
* * *
Mais la lune écarta les nuages qui la voilaient, et, par deux des fenêtres,
emplit le salon de clarté blanche. Cela ne dura qu'un moment. Très vite la
lune se cacha derrière le rideau des collines. Et ce fut l'obscurité. Le silence
s'augmenta de l'ombre plus épaisse. À peine, de temps à autre, des
et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu'à me mettre en campagne.
—Sans perdre une minute.
—Sans perdre une seconde! ne faut-il pas que cette nuit, c'est-à-dire avant
l'arrivée de Herlock Sholmès, je cambriole votre château.
—Il est de fait que vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je vous
conduise?
—Jusqu'à Dieppe?
—Jusqu'à Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-même M. et Mme
d'Androl et une jeune fille de leurs amis qui arrivent par le train de minuit.
Et s'adressant aux officiers, Devanne ajouta:
—D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain à déjeuner, n'est-ce
pas, Messieurs? Je compte bien sur vous, puisque ce château doit être
investi par vos régiments et pris d'assaut sur le coup de onze heures.
L'invitation fut acceptée, on se sépara, et un instant plus tard, une 20-30
Étoile d'or emportait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe. Devanne
déposa le peintre devant le casino, et se rendit à la gare.
À minuit ses amis descendaient du train. À minuit et demi, l'automobile
franchissait les portes de Thibermesnil. À une heure, après un léger souper
servi dans le salon, chacun se retira. Peu à peu toutes les lumières
s'éteignirent. Le grand silence de la nuit enveloppa le château.
* * *
Mais la lune écarta les nuages qui la voilaient, et, par deux des fenêtres,
emplit le salon de clarté blanche. Cela ne dura qu'un moment. Très vite la
lune se cacha derrière le rideau des collines. Et ce fut l'obscurité. Le silence
s'augmenta de l'ombre plus épaisse. À peine, de temps à autre, des
Page 182
craquements de meubles le troublaient-ils, ou bien le bruissement des
roseaux sur l'étang qui baigne les vieux murs de ses eaux vertes.
La pendule égrenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux
heures. Puis, de nouveau, les secondes tombèrent hâtives et monotones dans
la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnèrent.
Et tout à coup quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un train, le
disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de lumière traversa le
salon de part en part, ainsi qu'une flèche qui laisserait derrière elle une
traînée étincelante. Il jaillissait de la cannelure centrale d'un pilastre où
s'appuie, à droite, le fronton de la bibliothèque. Il s'immobilisa d'abord sur
le panneau opposé en un cercle éclatant, puis il se promena de tous côtés
comme un regard inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'évanouit pour jaillir
encore, pendant que toute une partie de la bibliothèque tournait sur elle-
même et démasquait une large ouverture, en forme de voûte.
Un homme entra qui tenait à la main une lanterne électrique. Un autre
homme et un troisième surgirent qui portaient un rouleau de cordes et
différents instruments. Le premier inspecta la pièce, écouta et dit:
—Appelez les camarades.
De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards solides, au
visage énergique. Et le déménagement commença.
Ce fut rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à un autre, l'examinait, et,
suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui faisait grâce ou ordonnait:
—Enlevez!
Et l'objet était enlevé, avalé par la gueule béante du tunnel, expédié dans
les entrailles de la terre.
Et ainsi furent escamotés six fauteuils et six chaises Louis XV, et des
tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signées Gouthière, et deux
Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des statuettes.
Quelquefois Lupin s'attardait devant un magnifique bahut ou un superbe
tableau et soupirait:
—Trop lourd, celui-là... trop grand... quel dommage!
roseaux sur l'étang qui baigne les vieux murs de ses eaux vertes.
La pendule égrenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux
heures. Puis, de nouveau, les secondes tombèrent hâtives et monotones dans
la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnèrent.
Et tout à coup quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un train, le
disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de lumière traversa le
salon de part en part, ainsi qu'une flèche qui laisserait derrière elle une
traînée étincelante. Il jaillissait de la cannelure centrale d'un pilastre où
s'appuie, à droite, le fronton de la bibliothèque. Il s'immobilisa d'abord sur
le panneau opposé en un cercle éclatant, puis il se promena de tous côtés
comme un regard inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'évanouit pour jaillir
encore, pendant que toute une partie de la bibliothèque tournait sur elle-
même et démasquait une large ouverture, en forme de voûte.
Un homme entra qui tenait à la main une lanterne électrique. Un autre
homme et un troisième surgirent qui portaient un rouleau de cordes et
différents instruments. Le premier inspecta la pièce, écouta et dit:
—Appelez les camarades.
De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards solides, au
visage énergique. Et le déménagement commença.
Ce fut rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à un autre, l'examinait, et,
suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui faisait grâce ou ordonnait:
—Enlevez!
Et l'objet était enlevé, avalé par la gueule béante du tunnel, expédié dans
les entrailles de la terre.
Et ainsi furent escamotés six fauteuils et six chaises Louis XV, et des
tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signées Gouthière, et deux
Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des statuettes.
Quelquefois Lupin s'attardait devant un magnifique bahut ou un superbe
tableau et soupirait:
—Trop lourd, celui-là... trop grand... quel dommage!
Page 183
Et il continuait son expertise.
En quarante minutes, le salon fut «désencombré» selon l'expression
d'Arsène. Et tout cela s'était accompli dans un ordre admirable, sans aucun
bruit, comme si tous les objets que maniaient ces hommes eussent été garnis
d'épaisse ouate.
Il dit alors au dernier d'entre eux qui s'en allait, porteur d'un cartel signé
Boulle:
—Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitôt l'auto-camion
chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort.
—Mais vous, patron?
—Qu'on me laisse la motocyclette.
L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la bibliothèque,
puis, après avoir fait disparaître les traces du déménagement, effacé les
marques de pas, il souleva une portière, et pénétra dans une galerie qui
servait de communication entre la tour et le château. Au milieu il y avait
une vitrine, et c'était à cause de cette vitrine qu'Arsène Lupin avait
poursuivi ses investigations.
Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de
tabatières, de bagues, de châtelaines, de miniatures du plus joli travail. Avec
une pince il força la serrure, et ce lui fut un plaisir inexprimable que de
saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites œuvres d'un art si précieux et si
délicat.
Il avait, passé en bandoulière autour de son cou, un large sac de toile
spécialement aménagé pour ces aubaines. Il le remplit. Et il remplit aussi
les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet. Et il refermait son
bras gauche sur une pile de ces réticules en perles si goûtés de nos ancêtres,
et que la mode actuelle recherche si passionnément... lorsqu'un léger bruit
frappa son oreille.
Il écouta: il ne se trompait pas, le bruit se précisait.
Et soudain il se rappela: à l'extrémité de la galerie, un escalier intérieur
conduisait à un appartement, inoccupé jusqu'ici, mais qui était, depuis ce
En quarante minutes, le salon fut «désencombré» selon l'expression
d'Arsène. Et tout cela s'était accompli dans un ordre admirable, sans aucun
bruit, comme si tous les objets que maniaient ces hommes eussent été garnis
d'épaisse ouate.
Il dit alors au dernier d'entre eux qui s'en allait, porteur d'un cartel signé
Boulle:
—Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitôt l'auto-camion
chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort.
—Mais vous, patron?
—Qu'on me laisse la motocyclette.
L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la bibliothèque,
puis, après avoir fait disparaître les traces du déménagement, effacé les
marques de pas, il souleva une portière, et pénétra dans une galerie qui
servait de communication entre la tour et le château. Au milieu il y avait
une vitrine, et c'était à cause de cette vitrine qu'Arsène Lupin avait
poursuivi ses investigations.
Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de
tabatières, de bagues, de châtelaines, de miniatures du plus joli travail. Avec
une pince il força la serrure, et ce lui fut un plaisir inexprimable que de
saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites œuvres d'un art si précieux et si
délicat.
Il avait, passé en bandoulière autour de son cou, un large sac de toile
spécialement aménagé pour ces aubaines. Il le remplit. Et il remplit aussi
les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet. Et il refermait son
bras gauche sur une pile de ces réticules en perles si goûtés de nos ancêtres,
et que la mode actuelle recherche si passionnément... lorsqu'un léger bruit
frappa son oreille.
Il écouta: il ne se trompait pas, le bruit se précisait.
Et soudain il se rappela: à l'extrémité de la galerie, un escalier intérieur
conduisait à un appartement, inoccupé jusqu'ici, mais qui était, depuis ce
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soir, réservé à cette jeune fille que Devanne avait été chercher à Dieppe,
avec ses amis d'Androl.
D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne: elle
s'éteignit. Il avait à peine gagné l'embrasure d'une fenêtre qu'au haut de
l'escalier la porte fut ouverte et qu'une faible lueur éclaira la galerie.
Il eut la sensation—car, à demi-caché par un rideau, il ne voyait point—
qu'une personne descendait les premières marches avec précaution. Il
espéra qu'elle n'irait pas plus loin. Elle descendit cependant et avança de
plusieurs pas dans la pièce. Mais elle poussa un cri. Sans doute avait-elle
aperçu la vitrine brisée, aux trois quarts vide.
Au parfum, il reconnut la présence d'une femme. Ses vêtements frôlaient
presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il entendait battre le
cœur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la présence d'un autre être,
derrière elle, dans l'ombre, à portée de sa main... Il se dit: «Elle a peur... elle
va partir... il est impossible qu'elle ne parte pas.» Elle ne partit point. La
bougie qui tremblait dans sa main, s'affermit. Elle se retourna, hésita un
instant, parut écouter le silence effrayant, puis, d'un coup, écarta le rideau.
Ils se virent.
Arsène murmura, bouleversé:
—Vous... vous... Mademoiselle.
C'était miss Nelly.
Miss Nelly! la passagère du Transatlantique, celle qui avait mêlé ses rêves
aux rêves du jeune homme durant cette inoubliable traversée, celle qui avait
assisté à son arrestation, et qui, plutôt que de le trahir, avait eu ce joli geste
de jeter à la mer le kodak où il avait caché les bijoux et les billets de
banque... Miss Nelly! la chère et souriante créature dont l'image avait si
souvent attristé ou réjoui ses longues heures de prison!
Le hasard était si prodigieux qui les mettait en présence l'un de l'autre
dans ce château et à cette heure de la nuit, qu'ils ne bougeaient point et ne
prononçaient pas une parole, stupéfaits, comme hypnotisés par l'apparition
fantastique qu'ils étaient l'un pour l'autre.
avec ses amis d'Androl.
D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne: elle
s'éteignit. Il avait à peine gagné l'embrasure d'une fenêtre qu'au haut de
l'escalier la porte fut ouverte et qu'une faible lueur éclaira la galerie.
Il eut la sensation—car, à demi-caché par un rideau, il ne voyait point—
qu'une personne descendait les premières marches avec précaution. Il
espéra qu'elle n'irait pas plus loin. Elle descendit cependant et avança de
plusieurs pas dans la pièce. Mais elle poussa un cri. Sans doute avait-elle
aperçu la vitrine brisée, aux trois quarts vide.
Au parfum, il reconnut la présence d'une femme. Ses vêtements frôlaient
presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il entendait battre le
cœur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la présence d'un autre être,
derrière elle, dans l'ombre, à portée de sa main... Il se dit: «Elle a peur... elle
va partir... il est impossible qu'elle ne parte pas.» Elle ne partit point. La
bougie qui tremblait dans sa main, s'affermit. Elle se retourna, hésita un
instant, parut écouter le silence effrayant, puis, d'un coup, écarta le rideau.
Ils se virent.
Arsène murmura, bouleversé:
—Vous... vous... Mademoiselle.
C'était miss Nelly.
Miss Nelly! la passagère du Transatlantique, celle qui avait mêlé ses rêves
aux rêves du jeune homme durant cette inoubliable traversée, celle qui avait
assisté à son arrestation, et qui, plutôt que de le trahir, avait eu ce joli geste
de jeter à la mer le kodak où il avait caché les bijoux et les billets de
banque... Miss Nelly! la chère et souriante créature dont l'image avait si
souvent attristé ou réjoui ses longues heures de prison!
Le hasard était si prodigieux qui les mettait en présence l'un de l'autre
dans ce château et à cette heure de la nuit, qu'ils ne bougeaient point et ne
prononçaient pas une parole, stupéfaits, comme hypnotisés par l'apparition
fantastique qu'ils étaient l'un pour l'autre.
Page 185
Chancelante, brisée d'émotion, miss Nelly dut s'asseoir.
Il resta debout en face d'elle. Et peu à peu, au cours des secondes
interminables qui s'écoulèrent, il eut conscience de l'impression qu'il devait
donner en cet instant, les bras chargés de bibelots, les poches gonflées, et
son sac rempli à en crever. Une grande confusion l'envahit, et il rougit de se
trouver là, dans cette vilaine posture du voleur qu'on prend en flagrant délit.
Pour elle, désormais, quoi qu'il advînt, il était le voleur, celui qui met la
main dans la poche des autres, celui qui crochète les portes et s'introduit
furtivement.
Une des montres roula sur le tapis, une autre également. Et d'autres choses
encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment retenir. Alors, se
décidant brusquement, il laissa tomber sur le fauteuil une partie des objets,
vida ses poches et se défit de son sac.
Il se sentit plus à l'aise devant Nelly, et fit un pas vers elle avec l'intention
de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se leva vivement, comme
prise d'effroi, et se précipita vers le salon. La portière se referma sur elle, il
la rejoignit. Elle était là, interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient
avec terreur l'immense pièce dévastée.
Aussitôt il lui dit:
—À trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles seront
rapportés...
Elle ne répondit point, et il répéta:
—Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra
m'empêcher de tenir ma promesse... Demain, à trois heures...
Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'émotion de la jeune
fille lui causait une véritable souffrance. Doucement, sans un mot, il
s'éloigna d'elle.
Et il pensait:
—Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de s'en aller!... Qu'elle n'ait pas
peur de moi!...
Il resta debout en face d'elle. Et peu à peu, au cours des secondes
interminables qui s'écoulèrent, il eut conscience de l'impression qu'il devait
donner en cet instant, les bras chargés de bibelots, les poches gonflées, et
son sac rempli à en crever. Une grande confusion l'envahit, et il rougit de se
trouver là, dans cette vilaine posture du voleur qu'on prend en flagrant délit.
Pour elle, désormais, quoi qu'il advînt, il était le voleur, celui qui met la
main dans la poche des autres, celui qui crochète les portes et s'introduit
furtivement.
Une des montres roula sur le tapis, une autre également. Et d'autres choses
encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment retenir. Alors, se
décidant brusquement, il laissa tomber sur le fauteuil une partie des objets,
vida ses poches et se défit de son sac.
Il se sentit plus à l'aise devant Nelly, et fit un pas vers elle avec l'intention
de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se leva vivement, comme
prise d'effroi, et se précipita vers le salon. La portière se referma sur elle, il
la rejoignit. Elle était là, interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient
avec terreur l'immense pièce dévastée.
Aussitôt il lui dit:
—À trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles seront
rapportés...
Elle ne répondit point, et il répéta:
—Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra
m'empêcher de tenir ma promesse... Demain, à trois heures...
Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'émotion de la jeune
fille lui causait une véritable souffrance. Doucement, sans un mot, il
s'éloigna d'elle.
Et il pensait:
—Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de s'en aller!... Qu'elle n'ait pas
peur de moi!...
Page 186
Mais soudain elle tressaillit et balbutia:
—Écoutez... des pas... j'entends marcher...
Il la regarda avec étonnement. Elle semblait bouleversée, ainsi qu'à
l'approche d'un péril.
—Je n'entends rien, dit-il, et quand même...
—Comment! mais il faut fuir... vite, fuyez...
—Fuir... pourquoi?
—Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas...
D'un trait elle courut jusqu'à l'entrée de la galerie et prêta l'oreille. Non, il
n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il du dehors?... Elle attendit une
seconde, puis, rassurée, se retourna.
Arsène Lupin avait disparu.
* * *
À l'instant même où Devanne constata le pillage de son château, il se dit:
c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre qu'Arsène Lupin.
Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait autrement. Cette idée ne fit
d'ailleurs que l'effleurer, tellement il était invraisemblable que Velmont ne
fût point Velmont, c'est-à-dire le peintre connu, le camarade de cercle de
son cousin d'Estevan. Et lorsque le brigadier de gendarmerie, aussitôt averti,
se présenta, Devanne ne songea même pas à lui communiquer cette
supposition absurde.
Toute la matinée ce fut, à Thibermesnil, un va-et-vient indescriptible. Les
gendarmes, le garde champêtre, le commissaire de police de Dieppe, les
habitants du village, tout ce monde s'agitait dans les couloirs, ou dans le
parc, ou autour du château. L'approche des troupes en manœuvre, le
crépitement des fusils, ajoutaient au pittoresque de la scène.
—Écoutez... des pas... j'entends marcher...
Il la regarda avec étonnement. Elle semblait bouleversée, ainsi qu'à
l'approche d'un péril.
—Je n'entends rien, dit-il, et quand même...
—Comment! mais il faut fuir... vite, fuyez...
—Fuir... pourquoi?
—Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas...
D'un trait elle courut jusqu'à l'entrée de la galerie et prêta l'oreille. Non, il
n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il du dehors?... Elle attendit une
seconde, puis, rassurée, se retourna.
Arsène Lupin avait disparu.
* * *
À l'instant même où Devanne constata le pillage de son château, il se dit:
c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre qu'Arsène Lupin.
Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait autrement. Cette idée ne fit
d'ailleurs que l'effleurer, tellement il était invraisemblable que Velmont ne
fût point Velmont, c'est-à-dire le peintre connu, le camarade de cercle de
son cousin d'Estevan. Et lorsque le brigadier de gendarmerie, aussitôt averti,
se présenta, Devanne ne songea même pas à lui communiquer cette
supposition absurde.
Toute la matinée ce fut, à Thibermesnil, un va-et-vient indescriptible. Les
gendarmes, le garde champêtre, le commissaire de police de Dieppe, les
habitants du village, tout ce monde s'agitait dans les couloirs, ou dans le
parc, ou autour du château. L'approche des troupes en manœuvre, le
crépitement des fusils, ajoutaient au pittoresque de la scène.
Page 187
Les premières recherches ne fournirent point d'indice. Les fenêtres n'ayant
pas été brisées ni les portes fracturées, sans nul doute le déménagement
s'était effectué par l'issue secrète. Pourtant, sur le tapis, aucune trace de pas,
sur les murs, aucune marque insolite.
Une seule chose, inattendue, et qui dénotait bien la fantaisie d'Arsène
Lupin: la fameuse Chronique du XVIe siècle avait repris son ancienne place,
et, à côté, se trouvait un livre semblable, qui n'était autre que l'exemplaire
volé de la Bibliothèque nationale.
À onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit gaiement—
quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses artistiques, sa
fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise humeur.—Ses amis
d'Androl et Nelly descendirent.
Les présentations faites, on s'aperçut qu'il manquait un convive, Horace
Velmont. Ne viendrait-il point?
Son absence eût réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi
précis, il entrait. Devanne s'écria:
—À la bonne heure! Vous voilà!
—Ne suis-je pas exact?
—Si, mais vous auriez pu ne pas l'être... après une nuit si agitée! car vous
savez la nouvelle?
—Quelle nouvelle?
—Vous avez cambriolé le château.
—Allons donc!
—Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras à Miss
Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi...
Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis, soudain, se
rappelant:
pas été brisées ni les portes fracturées, sans nul doute le déménagement
s'était effectué par l'issue secrète. Pourtant, sur le tapis, aucune trace de pas,
sur les murs, aucune marque insolite.
Une seule chose, inattendue, et qui dénotait bien la fantaisie d'Arsène
Lupin: la fameuse Chronique du XVIe siècle avait repris son ancienne place,
et, à côté, se trouvait un livre semblable, qui n'était autre que l'exemplaire
volé de la Bibliothèque nationale.
À onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit gaiement—
quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses artistiques, sa
fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise humeur.—Ses amis
d'Androl et Nelly descendirent.
Les présentations faites, on s'aperçut qu'il manquait un convive, Horace
Velmont. Ne viendrait-il point?
Son absence eût réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi
précis, il entrait. Devanne s'écria:
—À la bonne heure! Vous voilà!
—Ne suis-je pas exact?
—Si, mais vous auriez pu ne pas l'être... après une nuit si agitée! car vous
savez la nouvelle?
—Quelle nouvelle?
—Vous avez cambriolé le château.
—Allons donc!
—Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras à Miss
Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi...
Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis, soudain, se
rappelant:
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—C'est vrai, à propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin, jadis... avant
son arrestation... La ressemblance vous étonne, n'est-ce pas?
Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina, elle prit
son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face d'elle.
Durant le déjeuner on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles enlevés,
du souterrain, de Herlock Sholmès. À la fin du repas seulement, comme on
abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la conversation. Il fut tour à tour
amusant et grave, éloquent et spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne
le dire que pour intéresser la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait
point l'entendre.
On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le jardin
français du côté de la façade principale. Au milieu de la pelouse, la musique
du régiment se mit à jouer, et la foule des paysans et des soldats se répandit
dans les allées du parc.
Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois
heures tout sera là, je m'y engage.»
À trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait l'aile droite
marquaient deux heures quarante. Elle les regardait malgré elle à tout
instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se balançait paisiblement dans
un confortable rocking-chair.
Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte
d'impatience, mêlée d'angoisse, étreignait la jeune fille. Était-il admissible
que le miracle s'accomplît, et qu'il s'accomplît à la minute fixée, alors que le
château, la cour, la campagne étaient remplis de monde, et qu'en ce moment
même le procureur de la République et le juge d'instruction poursuivaient
leur enquête?
Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle solennité!
Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée par tout ce qu'il y
avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité et de certitude. Et cela ne lui
semblait plus un miracle, mais un événement naturel qui devait se produire
par la force des choses.
Une seconde, leurs regards se croisèrent. Elle rougit et détourna la tête.
son arrestation... La ressemblance vous étonne, n'est-ce pas?
Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina, elle prit
son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face d'elle.
Durant le déjeuner on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles enlevés,
du souterrain, de Herlock Sholmès. À la fin du repas seulement, comme on
abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la conversation. Il fut tour à tour
amusant et grave, éloquent et spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne
le dire que pour intéresser la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait
point l'entendre.
On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le jardin
français du côté de la façade principale. Au milieu de la pelouse, la musique
du régiment se mit à jouer, et la foule des paysans et des soldats se répandit
dans les allées du parc.
Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois
heures tout sera là, je m'y engage.»
À trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait l'aile droite
marquaient deux heures quarante. Elle les regardait malgré elle à tout
instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se balançait paisiblement dans
un confortable rocking-chair.
Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte
d'impatience, mêlée d'angoisse, étreignait la jeune fille. Était-il admissible
que le miracle s'accomplît, et qu'il s'accomplît à la minute fixée, alors que le
château, la cour, la campagne étaient remplis de monde, et qu'en ce moment
même le procureur de la République et le juge d'instruction poursuivaient
leur enquête?
Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle solennité!
Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée par tout ce qu'il y
avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité et de certitude. Et cela ne lui
semblait plus un miracle, mais un événement naturel qui devait se produire
par la force des choses.
Une seconde, leurs regards se croisèrent. Elle rougit et détourna la tête.
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Trois heures... Le premier coup sonna, le deuxième coup, le troisième...
Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers l'horloge, puis remit sa
montre dans sa poche. Quelques secondes s'écoulèrent. Et voici que la foule
s'écarta, autour de la pelouse, livrant passage à deux voitures qui venaient
de franchir la grille du parc, attelées l'une et l'autre de deux chevaux.
C'étaient de ces fourgons qui vont à la suite des régiments et qui portent les
cantines des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrêtèrent devant le perron.
Un sergent-fourrier sauta de l'un des sièges et demanda M. Devanne.
Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit,
soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux, ses
objets d'art.
Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre qu'il
avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait pris, le matin,
au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie du quatrième bataillon
devait pourvoir à ce que les objets mobiliers déposés au carrefour des
Halleux, en forêt d'Arques, fussent portés à trois heures à M. Georges
Devanne, propriétaire du château de Thibermesnil. Signé: le colonel
Beauvel.
—Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné sur le gazon,
et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé drôle, mais quoi! l'ordre était
catégorique.
Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée, mais
fausse.
La musique avait cessé de jouer, on vida les fourgons, on réintégra les
meubles.
Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule à l'extrémité de la terrasse.
Elle était grave et soucieuse, agitée de pensées confuses qu'elle ne cherchait
pas à formuler. Soudain, elle aperçut Velmont qui s'approchait. Elle souhaita
de l'éviter, mais l'angle de la balustrade qui borde la terrasse l'entourait de
deux côtés, et une ligne de grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-
roses et bambous, ne lui laissait d'autre retraite que le chemin par où
s'avançait le jeune homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait
Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers l'horloge, puis remit sa
montre dans sa poche. Quelques secondes s'écoulèrent. Et voici que la foule
s'écarta, autour de la pelouse, livrant passage à deux voitures qui venaient
de franchir la grille du parc, attelées l'une et l'autre de deux chevaux.
C'étaient de ces fourgons qui vont à la suite des régiments et qui portent les
cantines des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrêtèrent devant le perron.
Un sergent-fourrier sauta de l'un des sièges et demanda M. Devanne.
Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit,
soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux, ses
objets d'art.
Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre qu'il
avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait pris, le matin,
au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie du quatrième bataillon
devait pourvoir à ce que les objets mobiliers déposés au carrefour des
Halleux, en forêt d'Arques, fussent portés à trois heures à M. Georges
Devanne, propriétaire du château de Thibermesnil. Signé: le colonel
Beauvel.
—Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné sur le gazon,
et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé drôle, mais quoi! l'ordre était
catégorique.
Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée, mais
fausse.
La musique avait cessé de jouer, on vida les fourgons, on réintégra les
meubles.
Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule à l'extrémité de la terrasse.
Elle était grave et soucieuse, agitée de pensées confuses qu'elle ne cherchait
pas à formuler. Soudain, elle aperçut Velmont qui s'approchait. Elle souhaita
de l'éviter, mais l'angle de la balustrade qui borde la terrasse l'entourait de
deux côtés, et une ligne de grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-
roses et bambous, ne lui laissait d'autre retraite que le chemin par où
s'avançait le jeune homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait
Page 190
sur ses cheveux d'or, agité par les feuilles frêles d'un bambou. Quelqu'un
prononça très bas:
—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.
Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.
Il répéta, l'attitude hésitante, la voix timide:
—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.
Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât
l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut.
Ce mépris irrita Arsène Lupin, et, en même temps, il avait le sentiment
profond de tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant qu'elle savait la
vérité. Il eût voulu se disculper, chercher des excuses, montrer sa vie dans
ce qu'elle avait d'audacieux et de grand. Mais, d'avance, les paroles le
froissaient, et il sentait l'absurdité et l'insolence de toute explication. Alors il
murmura tristement, envahi d'un flot de souvenirs:
—Comme le passé est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur le
pont de la Provence. Ah! tenez... vous aviez, comme aujourd'hui, une rose à
la main, une rose pâle comme celle-ci... Je vous l'ai demandée... vous n'avez
pas eu l'air d'entendre... Cependant, après votre départ, j'ai trouvé la rose...
oubliée sans doute... Je l'ai gardée...
Elle ne répondit pas encore. Elle semblait très loin de lui. Il continua:
—En mémoire de ces heures, ne songez pas à ce que vous savez. Que le
passé se relie au présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu cette
nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne fût-ce qu'une
seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie... Ne suis-je plus le
même?
Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un mot,
elle posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On n'en pouvait voir
que l'anneau, mais le chaton, retourné à l'intérieur, était formé d'un rubis
merveilleux.
Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne.
prononça très bas:
—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.
Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.
Il répéta, l'attitude hésitante, la voix timide:
—J'ai tenu ma promesse de cette nuit.
Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât
l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut.
Ce mépris irrita Arsène Lupin, et, en même temps, il avait le sentiment
profond de tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant qu'elle savait la
vérité. Il eût voulu se disculper, chercher des excuses, montrer sa vie dans
ce qu'elle avait d'audacieux et de grand. Mais, d'avance, les paroles le
froissaient, et il sentait l'absurdité et l'insolence de toute explication. Alors il
murmura tristement, envahi d'un flot de souvenirs:
—Comme le passé est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur le
pont de la Provence. Ah! tenez... vous aviez, comme aujourd'hui, une rose à
la main, une rose pâle comme celle-ci... Je vous l'ai demandée... vous n'avez
pas eu l'air d'entendre... Cependant, après votre départ, j'ai trouvé la rose...
oubliée sans doute... Je l'ai gardée...
Elle ne répondit pas encore. Elle semblait très loin de lui. Il continua:
—En mémoire de ces heures, ne songez pas à ce que vous savez. Que le
passé se relie au présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu cette
nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne fût-ce qu'une
seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie... Ne suis-je plus le
même?
Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un mot,
elle posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On n'en pouvait voir
que l'anneau, mais le chaton, retourné à l'intérieur, était formé d'un rubis
merveilleux.
Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne.
Page 191
Il sourit avec amertume:
—Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et ne
peut être qu'Arsène Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même pas y avoir
un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû comprendre que ma seule
présence auprès de vous est un outrage...
Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly passa
devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l'implorer. L'audace lui manqua, et il
la suivit des yeux, comme au jour lointain où elle traversait la passerelle sur
le quai de New-York. Elle monta les degrés qui conduisent à la porte. Un
instant encore sa fine silhouette se dessina parmi les marbres du vestibule. Il
ne la vit plus.
Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la trace
des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il tressaillit: sur la caisse
de bambou contre laquelle Nelly s'était appuyée gisait la rose, la rose pâle
qu'il n'avait pas osé lui demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais
oubliée volontairement ou par distraction?
Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent. Il les ramassa un à un
comme des reliques...
—Allons, se dit-il, je n'ai plus rien à faire ici. Songeons à la retraite.
D'autant que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait devenir mauvais.
* * *
Le parc était désert. Cependant, près du pavillon qui commande l'entrée,
se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça dans les taillis, escalada le
mur d'enceinte et prit, pour se rendre à la gare la plus proche, un sentier qui
serpentait parmi les champs. Il n'avait point marché durant dix minutes que
le chemin se rétrécit, encaissé entre deux talus, et comme il arrivait dans ce
défilé, quelqu'un s'y engageait qui venait en sens inverse.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, la
figure rasée, et dont le costume précisait l'aspect étranger. Il portait à la
—Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et ne
peut être qu'Arsène Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même pas y avoir
un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû comprendre que ma seule
présence auprès de vous est un outrage...
Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly passa
devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l'implorer. L'audace lui manqua, et il
la suivit des yeux, comme au jour lointain où elle traversait la passerelle sur
le quai de New-York. Elle monta les degrés qui conduisent à la porte. Un
instant encore sa fine silhouette se dessina parmi les marbres du vestibule. Il
ne la vit plus.
Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la trace
des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il tressaillit: sur la caisse
de bambou contre laquelle Nelly s'était appuyée gisait la rose, la rose pâle
qu'il n'avait pas osé lui demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais
oubliée volontairement ou par distraction?
Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent. Il les ramassa un à un
comme des reliques...
—Allons, se dit-il, je n'ai plus rien à faire ici. Songeons à la retraite.
D'autant que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait devenir mauvais.
* * *
Le parc était désert. Cependant, près du pavillon qui commande l'entrée,
se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça dans les taillis, escalada le
mur d'enceinte et prit, pour se rendre à la gare la plus proche, un sentier qui
serpentait parmi les champs. Il n'avait point marché durant dix minutes que
le chemin se rétrécit, encaissé entre deux talus, et comme il arrivait dans ce
défilé, quelqu'un s'y engageait qui venait en sens inverse.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, la
figure rasée, et dont le costume précisait l'aspect étranger. Il portait à la
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main une lourde canne, et une sacoche pendait à son cou.
Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais à peine perceptible:
—Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du château?
—Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du mur. On
vous attend avec impatience.
—Ah!
—Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier soir.
—Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé.
—Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès n'a
pas d'admirateur plus fervent que moi.
Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta
aussitôt, car Herlock Sholmès le considéra des pieds à la tête, et d'un œil à
la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsène Lupin eut l'impression d'être
saisi, emprisonné, enregistré par ce regard, plus exactement et plus
essentiellement qu'il ne l'avait jamais été par aucun appareil
photographique.
—Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser avec ce
bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu?
Ils se saluèrent. Mais un bruit de pas résonna, un bruit de chevaux qui
caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les deux
hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour éviter
d'être bousculés. Les gendarmes passèrent, et comme ils se suivaient à une
certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin songeait:
—Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a bien des
chances pour qu'il abuse de la situation. Le problème est angoissant.
Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Herlock Sholmès se releva et,
sans rien dire, brossa son vêtement sali de poussière. La courroie de son sac
était embarrassée d'une branche d'épines. Arsène Lupin s'empressa. Une
seconde encore ils s'examinèrent. Et, si quelqu'un avait pu les surprendre à
Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais à peine perceptible:
—Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du château?
—Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du mur. On
vous attend avec impatience.
—Ah!
—Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier soir.
—Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé.
—Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès n'a
pas d'admirateur plus fervent que moi.
Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta
aussitôt, car Herlock Sholmès le considéra des pieds à la tête, et d'un œil à
la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsène Lupin eut l'impression d'être
saisi, emprisonné, enregistré par ce regard, plus exactement et plus
essentiellement qu'il ne l'avait jamais été par aucun appareil
photographique.
—Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser avec ce
bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu?
Ils se saluèrent. Mais un bruit de pas résonna, un bruit de chevaux qui
caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les deux
hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour éviter
d'être bousculés. Les gendarmes passèrent, et comme ils se suivaient à une
certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin songeait:
—Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a bien des
chances pour qu'il abuse de la situation. Le problème est angoissant.
Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Herlock Sholmès se releva et,
sans rien dire, brossa son vêtement sali de poussière. La courroie de son sac
était embarrassée d'une branche d'épines. Arsène Lupin s'empressa. Une
seconde encore ils s'examinèrent. Et, si quelqu'un avait pu les surprendre à
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cet instant, c'eût été un spectacle émouvant que la première rencontre de ces
deux hommes, si étranges, si puissamment armés, tous deux vraiment
supérieurs, et destinés fatalement par leurs aptitudes spéciales à se heurter
comme deux forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre
à travers l'espace.
Puis l'Anglais dit:
—Je vous remercie, Monsieur.
—Tout à votre service, répondit Lupin.
Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholmès vers le
château.
Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après de vaines
recherches, et l'on attendait Herlock Sholmès avec une curiosité que
justifiait sa grande réputation. On fut un peu déçu par son aspect de bon
bourgeois, qui différait si profondément de l'image qu'on se faisait de lui. Il
n'avait rien du héros de roman, du personnage énigmatique et diabolique
qu'évoque en nous l'idée de Herlock Sholmès. Devanne, cependant, s'écria
plein d'exubérance:
—Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que
j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé, puisque cela
me vaut le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment êtes-vous venu?
—Par le train!
—Quel dommage! Je vous avais cependant envoyé mon automobile au
débarcadère.
—Une arrivée officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique! Excellent
moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.
Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de plaisanter,
reprit:
—La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais écrit.
—Et pourquoi?
deux hommes, si étranges, si puissamment armés, tous deux vraiment
supérieurs, et destinés fatalement par leurs aptitudes spéciales à se heurter
comme deux forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre
à travers l'espace.
Puis l'Anglais dit:
—Je vous remercie, Monsieur.
—Tout à votre service, répondit Lupin.
Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholmès vers le
château.
Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après de vaines
recherches, et l'on attendait Herlock Sholmès avec une curiosité que
justifiait sa grande réputation. On fut un peu déçu par son aspect de bon
bourgeois, qui différait si profondément de l'image qu'on se faisait de lui. Il
n'avait rien du héros de roman, du personnage énigmatique et diabolique
qu'évoque en nous l'idée de Herlock Sholmès. Devanne, cependant, s'écria
plein d'exubérance:
—Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que
j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé, puisque cela
me vaut le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment êtes-vous venu?
—Par le train!
—Quel dommage! Je vous avais cependant envoyé mon automobile au
débarcadère.
—Une arrivée officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique! Excellent
moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.
Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de plaisanter,
reprit:
—La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais écrit.
—Et pourquoi?
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—Parce que le vol a eu lieu cette nuit.
—Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable que le
vol n'aurait pas eu lieu cette nuit.
—Et quand donc?
—Demain, ou un autre jour.
—Et en ce cas?
—Lupin eût été pris au piège.
—Et mes meubles?
—N'auraient pas été enlevés.
—Mes meubles sont ici.
—Ici?
—Ils ont été ramenés à trois heures.
—Par Lupin?
—Par deux fourgons militaires.
Herlock Sholmès enfonça violemment son chapeau sur sa tête et rajusta
son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'écria:
—Que faites-vous?
—Je m'en vais.
—Et pourquoi?
—Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé.
—Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce qui
s'est passé hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons le plus
important, comment Arsène Lupin est entré, comment il est sorti, et
pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait à cette restitution.
—Ah! vous ignorez...
—Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable que le
vol n'aurait pas eu lieu cette nuit.
—Et quand donc?
—Demain, ou un autre jour.
—Et en ce cas?
—Lupin eût été pris au piège.
—Et mes meubles?
—N'auraient pas été enlevés.
—Mes meubles sont ici.
—Ici?
—Ils ont été ramenés à trois heures.
—Par Lupin?
—Par deux fourgons militaires.
Herlock Sholmès enfonça violemment son chapeau sur sa tête et rajusta
son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'écria:
—Que faites-vous?
—Je m'en vais.
—Et pourquoi?
—Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé.
—Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce qui
s'est passé hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons le plus
important, comment Arsène Lupin est entré, comment il est sorti, et
pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait à cette restitution.
—Ah! vous ignorez...
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L'idée d'un secret à découvrir adoucit Herlock Sholmès.
—Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible, seuls.
La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et
introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui semblaient
comptées d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholmès lui posa des
questions sur la soirée de la veille, sur les convives qui s'y trouvaient, sur
les habitués du château. Puis il examina les deux volumes de la Chronique,
compara les cartes du souterrain, se fit répéter les citations relevées par
l'abbé Gélis, et demanda:
—C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces deux
citations?
—Hier.
—Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont?
—Jamais.
—Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.
—Dans une heure!
—Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le problème que vous
lui avez posé.
—Moi!... je lui ai posé...
—Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose.
—Je m'en doutais... ah! le gredin!
—Or, hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les éléments de
vérité qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines. Et, dans le
courant de la nuit, Lupin a trouvé le temps de comprendre, de réunir sa
bande et de vous dévaliser. J'ai la prétention d'être aussi expéditif.
Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant, puis s'assit,
croisa ses longues jambes et ferma les yeux.
—Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible, seuls.
La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et
introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui semblaient
comptées d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholmès lui posa des
questions sur la soirée de la veille, sur les convives qui s'y trouvaient, sur
les habitués du château. Puis il examina les deux volumes de la Chronique,
compara les cartes du souterrain, se fit répéter les citations relevées par
l'abbé Gélis, et demanda:
—C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces deux
citations?
—Hier.
—Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont?
—Jamais.
—Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.
—Dans une heure!
—Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le problème que vous
lui avez posé.
—Moi!... je lui ai posé...
—Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose.
—Je m'en doutais... ah! le gredin!
—Or, hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les éléments de
vérité qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines. Et, dans le
courant de la nuit, Lupin a trouvé le temps de comprendre, de réunir sa
bande et de vous dévaliser. J'ai la prétention d'être aussi expéditif.
Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant, puis s'assit,
croisa ses longues jambes et ferma les yeux.
Page 196
Devanne attendit, assez embarrassé.
—Dort-il? Réfléchit-il?
À tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il l'aperçut
au bas de l'escalier de la galerie, à genoux, et scrutant le tapis.
—Qu'y a-t-il donc?
—Regardez... là... ces taches de bougie...
—Tiens, en effet... et toutes fraîches...
—Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier, et
davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée, et
dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil.
—Et vous en concluez?
—Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution qu'il a
opérée. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le temps d'aborder.
L'essentiel, c'est le tracé du souterrain.
—Vous espérez toujours...
—Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à deux ou
trois cents mètres du château?
—Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon.
—Dites à votre chauffeur qu'il nous attende auprès de cette chapelle.
—Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prévenir... Mais,
d'après ce que je vois, vous estimez que le souterrain aboutit à la chapelle.
Sur quel indice...
Herlock Sholmès l'interrompit:
—Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une échelle et une lanterne.
—Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle?
—Apparemment, puisque je vous les demande.
—Dort-il? Réfléchit-il?
À tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il l'aperçut
au bas de l'escalier de la galerie, à genoux, et scrutant le tapis.
—Qu'y a-t-il donc?
—Regardez... là... ces taches de bougie...
—Tiens, en effet... et toutes fraîches...
—Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier, et
davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée, et
dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil.
—Et vous en concluez?
—Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution qu'il a
opérée. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le temps d'aborder.
L'essentiel, c'est le tracé du souterrain.
—Vous espérez toujours...
—Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à deux ou
trois cents mètres du château?
—Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon.
—Dites à votre chauffeur qu'il nous attende auprès de cette chapelle.
—Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prévenir... Mais,
d'après ce que je vois, vous estimez que le souterrain aboutit à la chapelle.
Sur quel indice...
Herlock Sholmès l'interrompit:
—Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une échelle et une lanterne.
—Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle?
—Apparemment, puisque je vous les demande.
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Devanne, quelque peu interloqué par cette rude logique, sonna. Les deux
objets furent apportés.
Les ordres se succédèrent alors avec la rigueur et la précision de
commandements militaires.
—Appliquez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot
Thibermesnil...
Devanne dressa l'échelle et l'Anglais continua:
—Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez... Bien... Toutes les lettres de
ce mot sont en relief, n'est-ce pas?
—Oui.
—Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans
l'autre?
Devanne saisit la lettre H, et s'exclama:
—Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui donc
vous a révélé?...
Sans répondre, Herlock Sholmès reprit:
—Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui... Remuez-la
plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on pousse et que l'on
retire.
Devanne remua la lettre R. À sa grande stupéfaction, il se produisit un
déclanchement intérieur.
—Parfait, dit Herlock Sholmès. Il ne vous reste plus qu'à glisser votre
échelle à l'autre extrémité, c'est-à-dire à la fin du mot Thibermesnil... Bien...
Et maintenant, si je ne me suis pas trompé, si les choses s'accomplissent
comme elles le doivent, la lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet.
Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre L. La lettre L s'ouvrit,
mais Devanne dégringola de son échelle, car toute la partie de la
bibliothèque située entre la première et la dernière lettre du mot, pivota sur
elle-même et découvrit l'orifice du souterrain.
objets furent apportés.
Les ordres se succédèrent alors avec la rigueur et la précision de
commandements militaires.
—Appliquez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot
Thibermesnil...
Devanne dressa l'échelle et l'Anglais continua:
—Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez... Bien... Toutes les lettres de
ce mot sont en relief, n'est-ce pas?
—Oui.
—Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans
l'autre?
Devanne saisit la lettre H, et s'exclama:
—Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui donc
vous a révélé?...
Sans répondre, Herlock Sholmès reprit:
—Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui... Remuez-la
plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on pousse et que l'on
retire.
Devanne remua la lettre R. À sa grande stupéfaction, il se produisit un
déclanchement intérieur.
—Parfait, dit Herlock Sholmès. Il ne vous reste plus qu'à glisser votre
échelle à l'autre extrémité, c'est-à-dire à la fin du mot Thibermesnil... Bien...
Et maintenant, si je ne me suis pas trompé, si les choses s'accomplissent
comme elles le doivent, la lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet.
Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre L. La lettre L s'ouvrit,
mais Devanne dégringola de son échelle, car toute la partie de la
bibliothèque située entre la première et la dernière lettre du mot, pivota sur
elle-même et découvrit l'orifice du souterrain.
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Herlock Sholmès prononça, flegmatique:
—Vous n'êtes pas blessé?
—Non, non, fit Devanne en se relevant, pas blessé, mais ahuri, j'en
conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain béant...
—Et après? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de Sully?
—En quoi, Seigneur?
—Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui a permis à
Henri IV de recevoir Mlle de Tancarville à une heure insolite.
—Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi.
—Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un «Traité des
serrures de combinaison» qu'on lui attribue. De la part de Thibermesnil,
c'était se conduire en bon courtisan que de montrer à son maître ce chef-
d'œuvre de mécanique. Pour mémoire, le roi écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire, H.
R. L., la deuxième, la sixième et la douzième lettre du mot.
—Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà... Si je
m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas comment
Lupin a pu y pénétrer. Car, remarquez-le bien, il venait du dehors, lui.
Herlock Sholmès alluma la lanterne et s'avança de quelques pas dans le
souterrain.
—Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une
horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a donc eu qu'à
les faire jouer de ce côté-ci de la cloison.
—Quelle preuve?
—Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu que
les rouages auraient besoin d'être graissés, fit Herlock Sholmès non sans
admiration.
—Mais alors il connaissait l'autre issue?
—Comme je la connais. Suivez-moi.
—Vous n'êtes pas blessé?
—Non, non, fit Devanne en se relevant, pas blessé, mais ahuri, j'en
conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain béant...
—Et après? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de Sully?
—En quoi, Seigneur?
—Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui a permis à
Henri IV de recevoir Mlle de Tancarville à une heure insolite.
—Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi.
—Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un «Traité des
serrures de combinaison» qu'on lui attribue. De la part de Thibermesnil,
c'était se conduire en bon courtisan que de montrer à son maître ce chef-
d'œuvre de mécanique. Pour mémoire, le roi écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire, H.
R. L., la deuxième, la sixième et la douzième lettre du mot.
—Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà... Si je
m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas comment
Lupin a pu y pénétrer. Car, remarquez-le bien, il venait du dehors, lui.
Herlock Sholmès alluma la lanterne et s'avança de quelques pas dans le
souterrain.
—Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une
horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a donc eu qu'à
les faire jouer de ce côté-ci de la cloison.
—Quelle preuve?
—Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu que
les rouages auraient besoin d'être graissés, fit Herlock Sholmès non sans
admiration.
—Mais alors il connaissait l'autre issue?
—Comme je la connais. Suivez-moi.
Page 199
—Dans le souterrain?
—Vous avez peur?
—Non, mais êtes-vous sûr de vous y reconnaître?
—Les yeux fermés.
Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore deux
fois douze autres. Puis, ils enfilèrent un long corridor dont les parois de
briques portaient la marque de restaurations successives et qui suintaient
par places. Le sol était humide.
—Nous passons sous l'étang, remarqua Devanne, nullement rassuré.
Le couloir aboutit à un escalier de douze marches, suivi de trois autres
escaliers de douze marches qu'ils remontèrent péniblement, et ils
débouchèrent dans une petite cavité taillée à même le roc. Le chemin n'allait
pas plus loin.
—Diable, murmura Herlock Sholmès, rien que des murs nus, cela devient
embarrassant.
—Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois nullement la
nécessité d'en savoir plus long. Je suis édifié.
Mais, ayant levé la tête, l'Anglais poussa un soupir de soulagement: au-
dessus d'eux se répétait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il n'eut qu'à faire
manœuvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula. C'était, de l'autre
côté, la pierre tombale du duc Rollon, gravée des douze lettres en relief
«Thibermesnil». Et ils se trouvèrent dans la petite chapelle en ruines que
l'Anglais avait désignée.
—«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle, dit-il,
rapportant la fin de la citation.
—Est-ce possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance et la
vivacité de Herlock Sholmès, est-ce possible que cette simple indication
vous ait suffi?
—Vous avez peur?
—Non, mais êtes-vous sûr de vous y reconnaître?
—Les yeux fermés.
Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore deux
fois douze autres. Puis, ils enfilèrent un long corridor dont les parois de
briques portaient la marque de restaurations successives et qui suintaient
par places. Le sol était humide.
—Nous passons sous l'étang, remarqua Devanne, nullement rassuré.
Le couloir aboutit à un escalier de douze marches, suivi de trois autres
escaliers de douze marches qu'ils remontèrent péniblement, et ils
débouchèrent dans une petite cavité taillée à même le roc. Le chemin n'allait
pas plus loin.
—Diable, murmura Herlock Sholmès, rien que des murs nus, cela devient
embarrassant.
—Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois nullement la
nécessité d'en savoir plus long. Je suis édifié.
Mais, ayant levé la tête, l'Anglais poussa un soupir de soulagement: au-
dessus d'eux se répétait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il n'eut qu'à faire
manœuvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula. C'était, de l'autre
côté, la pierre tombale du duc Rollon, gravée des douze lettres en relief
«Thibermesnil». Et ils se trouvèrent dans la petite chapelle en ruines que
l'Anglais avait désignée.
—«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle, dit-il,
rapportant la fin de la citation.
—Est-ce possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance et la
vivacité de Herlock Sholmès, est-ce possible que cette simple indication
vous ait suffi?
Page 200
—Bah! fit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire de la
Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche, vous le savez, par un
cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais si effacée qu'on
ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix signifie évidemment la chapelle où
nous sommes.
Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.
—C'est inouï, miraculeux, et cependant d'une simplicité enfantine!
Comment personne n'a-t-il jamais percé ce mystère?
—Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments
nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations... Personne, sauf
Arsène Lupin et moi.
—Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en savions
tous deux autant que vous, et néanmoins...
Sholmès sourit.
—Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte à déchiffrer les
énigmes.
—Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...
—Bah! l'habitude...
Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'écria:
—Tiens, une automobile qui attend!
—Mais c'est la mienne!
—La vôtre? mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu.
—En effet... et je me demande...
Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture, et Devanne, interpellant le chauffeur:
—Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici?
—Mais, répondit l'homme, c'est M. Velmont.
Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche, vous le savez, par un
cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais si effacée qu'on
ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix signifie évidemment la chapelle où
nous sommes.
Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.
—C'est inouï, miraculeux, et cependant d'une simplicité enfantine!
Comment personne n'a-t-il jamais percé ce mystère?
—Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments
nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations... Personne, sauf
Arsène Lupin et moi.
—Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en savions
tous deux autant que vous, et néanmoins...
Sholmès sourit.
—Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte à déchiffrer les
énigmes.
—Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...
—Bah! l'habitude...
Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'écria:
—Tiens, une automobile qui attend!
—Mais c'est la mienne!
—La vôtre? mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu.
—En effet... et je me demande...
Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture, et Devanne, interpellant le chauffeur:
—Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici?
—Mais, répondit l'homme, c'est M. Velmont.
Page 201
—M. Velmont? Vous l'avez donc rencontré?
—Près de la gare, et il m'a dit de me rendre à la chapelle.
—De vous rendre à la chapelle! mais pourquoi?
—Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.
Devanne et Herlock Sholmès se regardèrent. Devanne dit:
—Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est
délicat.
Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective.
L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête:
—C'est un homme. Rien qu'à le voir, d'ailleurs, je l'avais jugé.
—Vous l'avez donc vu?
—Nous nous sommes croisés tout à l'heure.
—Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène Lupin?
—Non, mais je n'ai pas tardé à le deviner... à une certaine ironie de sa part.
—Et vous l'avez laissé échapper?
—Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq gendarmes qui
passaient.
—Mais, sacrebleu! c'était l'occasion ou jamais de profiter...
—Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit d'un
adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des
occasions... il les fait naître...
Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante
d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et Herlock
Sholmès s'installèrent au fond de la confortable limousine. Édouard donna
le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des bouquets d'arbres
défilèrent. Les molles ondulations du pays de Caux s'aplanirent devant eux.
—Près de la gare, et il m'a dit de me rendre à la chapelle.
—De vous rendre à la chapelle! mais pourquoi?
—Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.
Devanne et Herlock Sholmès se regardèrent. Devanne dit:
—Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est
délicat.
Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective.
L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête:
—C'est un homme. Rien qu'à le voir, d'ailleurs, je l'avais jugé.
—Vous l'avez donc vu?
—Nous nous sommes croisés tout à l'heure.
—Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène Lupin?
—Non, mais je n'ai pas tardé à le deviner... à une certaine ironie de sa part.
—Et vous l'avez laissé échapper?
—Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq gendarmes qui
passaient.
—Mais, sacrebleu! c'était l'occasion ou jamais de profiter...
—Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit d'un
adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des
occasions... il les fait naître...
Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante
d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et Herlock
Sholmès s'installèrent au fond de la confortable limousine. Édouard donna
le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des bouquets d'arbres
défilèrent. Les molles ondulations du pays de Caux s'aplanirent devant eux.
Page 202
Soudain les yeux de Devanne furent attirés par un petit paquet posé dans un
des vide-poches.
—Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc? Mais
c'est pour vous.
—Pour moi?
—Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.»
L'Anglais saisit le paquet, le déficela, enleva les deux feuilles de papier
qui l'enveloppaient. C'était une montre.
—Aoh! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de colère...
—Une montre, fit Devanne, est-ce que par hasard?...
L'Anglais ne répondit pas.
—Comment! c'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie votre montre!
Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il avait pris votre montre!
Ah! elle est bonne, celle-là, la montre de Herlock Sholmès subtilisée par
Arsène Lupin! Dieu, que c'est drôle! Non, vrai... vous m'excuserez... mais
c'est plus fort que moi.
Il riait à gorge déployée, incapable de se contenir. Et quand il eut bien ri, il
affirma, d'un ton convaincu:
—Oh! c'est un homme, en effet.
L'Anglais ne broncha pas. Jusqu'à Dieppe, il ne prononça pas une parole,
les yeux fixés sur l'horizon fuyant. Son silence fut terrible, insondable, plus
violent que la rage la plus farouche. Au débarcadère, il dit simplement, sans
colère cette fois, mais d'un ton où l'on sentait toute la volonté et toute
l'énergie du personnage:
—Oui, c'est un homme, et un homme sur l'épaule duquel j'aurai plaisir à
poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et j'ai idée, voyez-
vous, qu'Arsène Lupin et Herlock Sholmès se rencontreront de nouveau un
jour ou l'autre... Oui, le monde est trop petit pour qu'ils ne se rencontrent
pas... et ce jour là...
des vide-poches.
—Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc? Mais
c'est pour vous.
—Pour moi?
—Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.»
L'Anglais saisit le paquet, le déficela, enleva les deux feuilles de papier
qui l'enveloppaient. C'était une montre.
—Aoh! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de colère...
—Une montre, fit Devanne, est-ce que par hasard?...
L'Anglais ne répondit pas.
—Comment! c'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie votre montre!
Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il avait pris votre montre!
Ah! elle est bonne, celle-là, la montre de Herlock Sholmès subtilisée par
Arsène Lupin! Dieu, que c'est drôle! Non, vrai... vous m'excuserez... mais
c'est plus fort que moi.
Il riait à gorge déployée, incapable de se contenir. Et quand il eut bien ri, il
affirma, d'un ton convaincu:
—Oh! c'est un homme, en effet.
L'Anglais ne broncha pas. Jusqu'à Dieppe, il ne prononça pas une parole,
les yeux fixés sur l'horizon fuyant. Son silence fut terrible, insondable, plus
violent que la rage la plus farouche. Au débarcadère, il dit simplement, sans
colère cette fois, mais d'un ton où l'on sentait toute la volonté et toute
l'énergie du personnage:
—Oui, c'est un homme, et un homme sur l'épaule duquel j'aurai plaisir à
poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et j'ai idée, voyez-
vous, qu'Arsène Lupin et Herlock Sholmès se rencontreront de nouveau un
jour ou l'autre... Oui, le monde est trop petit pour qu'ils ne se rencontrent
pas... et ce jour là...
Page 203
FIN
Page 204
TABLE DES MATIÈRES
L'arrestation d'Arsène Lupin
Arsène Lupin en prison
L'évasion d'Arsène Lupin
Le mystérieux voyageur
Le collier de la Reine
Le sept de cœur
Le coffre-fort de Madame Imbert
La perle noire
Herlock Sholmès arrive trop tard
L'arrestation d'Arsène Lupin
Arsène Lupin en prison
L'évasion d'Arsène Lupin
Le mystérieux voyageur
Le collier de la Reine
Le sept de cœur
Le coffre-fort de Madame Imbert
La perle noire
Herlock Sholmès arrive trop tard
Page 205
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSÈNE LUPIN,
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THAT THE FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY
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you may choose to give you a second opportunity to receive the work
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may demand a refund in writing without further opportunities to fix the
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paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING
BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR
FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or
the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or
limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable
to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum
disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity
or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg™ electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that
arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause
to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg work, (b)
alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg
work, and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic
works in formats readable by the widest variety of computers including
obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the
electronically in lieu of a refund. If the second copy is also defective, you
may demand a refund in writing without further opportunities to fix the
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efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
that the Project Gutenberg collection will remain freely available for
generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations
can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)
(3) educational corporation organized under the laws of the state of
Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service.
The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541.
Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s
laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website and
official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of increasing the
number of public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine-readable form accessible by the widest array of equipment
life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance
they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring
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generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation was created to provide a secure and permanent future for
Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project
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Literary Archive Foundation
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Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax
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including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort,
much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have not
received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or
determine the status of compliance for any particular state visit
www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we have
not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against
accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us
with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make any
statements concerning tax treatment of donations received from outside the
United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods
and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including
checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit:
www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg
electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg
concept of a library of electronic works that could be freely shared with
anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg
eBooks with only a loose network of volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions,
all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a
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copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in
compliance with any particular paper edition.
Most people start at our website which has the main PG search facility:
www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg, including how
to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation,
how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email
newsletter to hear about new eBooks.
compliance with any particular paper edition.
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